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Venezuela : l’impérialisme américain se déchaîne à nouveau
5 janvier 2026
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Les menaces de Donald Trump ont bien été mises à exécutions : le samedi 3 janvier, les États-Unis ont attaqué le Venezuela en bombardant Caracas et en capturant le président Nicolas Maduro ainsi que sa compagne Cilia Flores. Une opération qui signe le retour de l'impérialisme américain dans sa forme brutale et guerrière, motivée en sous-main par la manne pétrolière vénézuélienne. Analyses et éclaircissements avec notre invité, le professeur Franck Gaudichaud.
Journaliste : Maxime Cochelin
Montage : Sandra Perrin
Son : Baptiste Veilhan, Théo Duchesne
Graphisme : Morgane Sabouret, Margaux Simon
Production : Hicham Tragha
Directeur du développement des collaborations extérieures : Mathias Enthoven
Co-directrice de la rédaction : Soumaya Benaïssa
Directeur de la publication : Denis Robert
Le site : https://www.blast-info.fr/
Le groupe Wagner, accusé d’avoir assassiné plusieurs milliers de personnes civiles en Afrique
Le Canada a passé des décennies à saper la démocratie vénézuélienne.
Pour justifier l'agression impérialiste grossière de Donald Trump au Venezuela, les responsables canadien·nes ont invoqué le mantra de la « démocratie ».
Dans un message publié ce week-end, Mark Carney a donné son avis sur « la volonté démocratique du peuple vénézuélien », tandis que dans une déclaration ultérieure, le Premier ministre s'est vanté que « le Canada n'a pas reconnu le régime illégitime de Maduro depuis qu'il a volé les élections de 2018 ». Mais l'hostilité du Canada envers ce gouvernement indépendant et socialiste remonte à une époque où aucun·e observateur·ice crédible ne remettait en question la légitimité électorale du gouvernement.
Ottawa est hostile au gouvernement vénézuélien depuis plus de deux décennies. Le gouvernement de Jean Chrétien ne s'est pas montré particulièrement préoccupé par la démocratie en avril 2002, lorsque l'armée a fait prisonnier le président Hugo Chávez et imposé un gouvernement non élu. Ottawa a passivement soutenu un coup d'État qui n'a duré que 48 heures, avant que des manifestations populaires, une scission au sein de l'armée et la condamnation internationale ne ramènent Chávez au pouvoir. Alors que la plupart des dirigeant·es latino-américain·es ont condamné le coup d'État, les diplomates canadien·nes sont restés silencieux. « Lors du coup d'État vénézuélien de 2002, le Canada a fait profil bas, probablement parce qu'il était sensible à l'ambivalence des États-Unis à l'égard du président vénézuélien Hugo Chávez », écrit Flavie Major dans Promoting Democracy in the Americas.
Entré en fonction trois mois après le coup d'État, l'ambassadeur du Canada au Venezuela, Allan Culham, était hostile à Chávez. Selon une publication de WikiLeaks contenant des messages diplomatiques états-uniens, « l'ambassadeur canadien Culham s'est dit surpris par le ton des déclarations de Chávez lors de son émission hebdomadaire de télévision et de radio « Hello President » le 15 février [2004]. Culham a observé que le discours de Chávez était plus dur que jamais. « Il semblait être un tyran », a déclaré Culham, « plus intransigeant et plus agressif ».
Le câble états-unien cite Culham critiquant le conseil électoral national et parlant en termes élogieux du groupe supervisant un référendum révocatoire visant Chávez. « Culham ajoute que Súmate est impressionnant, transparent et entièrement géré par des bénévoles », note-t-il. Le nom de la dirigeante de Súmate à l'époque, Maria Corina Machado, figurait sur une liste de personnes ayant soutenu le coup d'État contre Chávez, ce qui lui a valu d'être accusée de trahison. Machado a signé le désormais tristement célèbre décret Carmona qui a dissous l'Assemblée nationale et la Cour suprême et suspendu le gouvernement élu, le procureur général, le contrôleur général et les gouverneurs ainsi que les maires élus sous l'administration Chávez. Il a également annulé les réformes agraires et annulé les augmentations des redevances versées par les compagnies pétrolières.
En janvier 2005, Affaires mondiales a invité Machado à Ottawa. Machado supervisait Súmate, une organisation à l'avant-garde des efforts visant à destituer Chávez de la présidence. Juste avant cette invitation, Súmate avait mené une campagne infructueuse visant à destituer Chávez par référendum en août 2004.
Le Canada a également financé Súmate. Selon les informations divulguées en réponse à une question posée par Alexa McDonough, porte-parole du NPD en matière d'affaires étrangères, le Canada a versé 22 000 dollars à Súmate en 2005. La ministre de la Coopération internationale, Josée Verner, a expliqué que « le Canada considérait Súmate comme une ONG expérimentée, capable de promouvoir le respect de la démocratie, en particulier un processus électoral libre et équitable au Venezuela ».
En fait, parallèlement aux sommes importantes versées par Washington, le Canada a fourni des millions de dollars à des groupes opposés au gouvernement vénézuélien au cours des deux dernières décennies. Selon un rapport publié en 2010 par l'ONG espagnole Fride, « le Canada est le troisième fournisseur d'aide à la démocratie » au Venezuela, après les États-Unis et l'Espagne. Dans un article publié en 2011 dans l'International Journal, Neil A. Burron décrit un entretien avec un·e « responsable » canadien·ne « qui a exprimé à plusieurs reprises ses préoccupations quant à la qualité de la démocratie au Venezuela, soulignant que le programme Glyn Berry [du gouvernement fédéral] avait financé une campagne visant à inciter l'électorat à voter lors du dernier scrutin dans ce pays ». On peut parier que cette campagne n'avait pas pour but d'inciter les partisan·es de Chavez à se rendre aux urnes.
Le gouvernement de Stephen Harper n'a pas caché son hostilité envers Chávez. Lorsque qu'il a été réélu président avec 63 % des voix en décembre 2006, 32 membres de l'Organisation des États américains — qui a supervisé les élections — ont appuyé une résolution visant à le féliciter. Le Canada a été le seul membre à se joindre aux États-Unis pour s'opposer à ce message.
Juste après la réélection de Chávez, Harper a effectué une tournée en Amérique du Sud afin de freiner le rejet du néolibéralisme et de la dépendance vis-à-vis des États-Unis dans la région ou, comme l'a déclaré un·e responsable des Affaires mondiales au journal Le Devoir, « pour montrer [à la région] que le Canada fonctionne et qu'il peut être un meilleur modèle que le Venezuela ». Au cours de ce voyage, Harper et son entourage ont fait plusieurs commentaires critiques à l'égard du gouvernement Chávez. Par la suite, le premier ministre a continué à diaboliser un gouvernement qui avait considérablement élargi l'accès de la population aux services de santé et d'éducation. En avril 2009, Harper a répondu à une question concernant le Venezuela en déclarant : « Je ne prends aucun de ces États voyous à la légère ». Un mois plus tôt, le premier ministre avait qualifié le gouvernement d'extrême droite colombien d'« allié » précieux dans un hémisphère rempli d'« ennemis et d'adversaires sérieux ».
Après avoir rencontré des figures de l'opposition en janvier 2010, le ministre des Amériques, Peter Kent, a déclaré aux médias : « L'espace démocratique au Venezuela s'est réduit et, en cette année électorale, le Canada est très préoccupé par le droit de tous les Vénézuélien·nes à participer au processus démocratique.
Le chef des forces armées canadiennes s'est joint à la vague de condamnations. Après une tournée en Amérique du Sud au début de 2010, Walter Natynczyk a écrit : « Malheureusement, certains pays, comme le Venezuela, connaissent une politisation de leurs forces armées. » (Bien sûr, le fait qu'un général canadien critique l'armée d'un autre pays n'a rien de politique.)
Après la mort de Chavez en 2013, Harper a déclaré que les Vénézuélien·nes « peuvent désormais se construire un avenir meilleur et plus radieux, fondé sur les principes de liberté, de démocratie, d'État de droit et de respect des droits de la personne ». Mais lorsque Maduro a remporté l'élection présidentielle plus tard cette année-là, Ottawa a demandé un recomptage des voix, refusant dans un premier temps de reconnaître les résultats.
En réponse aux difficultés économiques du Venezuela, au virage à droite dans la région et à la politique belliciste de Donald Trump, le Canada a intensifié ses efforts pour renverser le président élu du Venezuela en 2017. Sous la direction de Chrystia Freeland, le Canada a contribué à la création du Groupe de Lima, imposé des sanctions, rompu ses relations diplomatiques, traduit le Venezuela devant la Cour pénale internationale et reconnu une figure marginale de l'opposition comme président en janvier 2019.
Tout cela n'avait rien à voir avec l'égalité des voix pour toustes les Vénézuéliens et Vénézuéliennes. Il s'agissait plutôt d'essayer de maintenir un pays qui tentait de suivre sa propre voie dans le sillage de l'empire états-unien.
Le soutien canadien à l'enlèvement de Nicolas Maduro n'a rien à voir avec la « démocratie ».
Yves Engler est candidat à la direction du NPD et auteur de 13 livres.

Venezuela : l’agression impérialiste ouvre une boîte de Pandore
Archives Révolutionnaires a traduit cet article paru dans le Comentario Internacional concernant l’intervention américaine au Venezuela. Faisant une synthèse des faits importants, l’auteur, Marcelo Solervicens, fait un diagnostic des conséquences désastreuses qu’un impérialisme américain débridé aura pour l’Amérique latine et le monde entier.
Marcelo Solervicens, 4 janvier 2026
À l’aube du 3 janvier, des troupes américaines ont enlevé le président du Venezuela, Nicolás Maduro, et son épouse Cilia Flores. En violation des principes fondamentaux du droit international, cet acte ne peut que présager un retour des agressions impérialistes américaines, dont l’objectif est de ressusciter la doctrine Monroe pour garantir la primauté des États-Unis sur leur arrière-cour.
Lors d’une conférence de presse à Mar-a-Lago, la résidence du 47e président, Donald J. Trump a confirmé à des journalistes dociles que des forces militaires d’élite des États-Unis avaient enlevé le président Maduro et son épouse, se vantant par le fait même de la puissance militaire immense et inégalée des États-Unis.
Trump a justifié cet enlèvement en prétextant que Maduro sera traduit en justice dans le district sud de New York par la procureure générale des États-Unis, Pam Bondi, pour répondre à des accusations de « conspiration narcoterroriste », de « conspiration pour importer de la cocaïne », de « possession et de complot pour détenir des mitrailleuses et dispositifs destructifs ».

Cependant, cette attaque ne présente aucun fondement sur le plan légal, comme l’a entre autres souligné le journal britannique The Guardian. La caractérisation du Venezuela en tant que « narco-État » est en effet absurde. Selon l’Office des Nations Unies contre la drogue et le crime (ONUDC), seulement 8% des produits illicites colombiens circulent par les Caraïbes et la Guajira colombienne, tandis que 87% transitent par le Pacifique, bien loin du Venezuela. Le Rapport européen sur les drogues de 2025 ne mentionne même pas le Venezuela comme un couloir du trafic de drogue international.
C’est sans oublier que l’administration Trump est responsable de la destruction de 35 embarcations et de plus de cent exécutions extrajudiciaires dans les Caraïbes, toutes contraires au droit international. Les conventions internationales exigent que les suspects soient arrêtés et dûment jugés en cas d’activité criminelle. Il est certain que l’administration Trump n’a jamais fourni de preuves établissant des liens entre ces embarcations et un trafic de drogue à destination des États-Unis. Elle n’a pas non plus prouvé l’existence du supposé Cartel de los Soles ou de liens entre Maduro et le groupe criminel Tren de Aragua.
L’acharnement de Trump contre le prétendu narcotrafic vénézuélien contraste avec sa décision paradoxale d’accorder la grâce présidentielle à Juan Orlando Hernández, l’ex-président du Honduras (2014-2022). Ce dernier avait été condamné à 45 ans de prison par la justice américaine pour narcotrafic et pour avoir justement transformé son pays en un « narco-État ». Lors de la conférence de presse, le secrétaire à la Guerre, Pete Hegseth, a insisté sur le fait que Maduro avait eu une chance de négocier, mais qu’il l’avait manquée, et était désormais tombé sous le long bras de la justice américaine. Cette attaque américaine confirme que le message de la politique « America First » est plutôt celui de « peace through strength ».
Donald Trump a ensuite caricaturé le sujet du narcotrafic, en répétant sa diatribe des dernières semaines, avant de révéler que l’objectif réel de Washington était de récupérer le pétrole que le Venezuela aurait volé il y a des décennies, sans que les précédents gouvernements américains n’aient réagi. Il a ainsi confirmé que le but ultime de Washington, illustré par le geste de piraterie internationale de capture de trois pétroliers vénézuéliens, ajoutés au blocus, aux sanctions et aux pressions pour la démission de Maduro, n’était pas d’attaquer le narcotrafic, mais de s’emparer des réserves pétrolières – les plus importantes du monde – pour les ouvrir aux entreprises pétrolières états-uniennes.

Enfin, il est devenu clair que pour atteindre cet objectif, Washington a besoin d’un changement de régime, c’est-à-dire l’installation d’un gouvernement docile. Ainsi, pendant la période de questions, Trump a précisé, en enlevant toute crédibilité à l’opposante María Corina Machado (qui porte l’odieux de lui avoir volé le Prix Nobel de la paix), qu’elle est « très gentille », mais qu’elle « ne dispose pas de soutien et n’inspire pas de respect dans son pays ». Et, dans un nouveau revirement, Trump a affirmé que Washington lui-même s’occupera de gouverner le Venezuela jusqu’à ce qu’une transition appropriée soit assurée, sans préciser comment ce gouvernement sera exercé. Cette déclaration s’est accompagné de menaces d’une autre attaque si des résistances venaient à se manifester au Venezuela, car la flotte, les avions et les troupes américaines restent en état d’alerte dans la région.
Trump a laissé entendre que son message est que tout l’hémisphère occidental est sous la domination de Washington et qu’il n’hésitera pas à réactiver l’histoire longue des agressions impérialistes en Amérique latine, toujours à des fins économiques. Il s’agit d’un renforcement de l’impérialisme, tel qu’exprimé dans sa Stratégie de sécurité nationale (NSS) publiée récemment, en tant que corollaire de la doctrine Monroe de 1823. Il a précisé qu’aucune puissance étrangère, notamment la Chine ou la Russie, ne serait autorisée à intervenir dans la région.
Lors de la conférence de presse, Trump et son secrétaire d’État, Marco Rubio, ont précisé que les interventions américaines en Amérique latine ne sont pas terminées, menaçant des pays comme Cuba, la Colombie et l’Iran. Il n’est pas surprenant que l’ex-allié de Trump, Elon Musk, ait soutenu ironiquement Marco Rubio, en le qualifiant de président du Venezuela, gouverneur de Cuba et monarque de l’Iran. À ce stade, il est évident que la décision de renverser le président vénézuélien par l’administration Trump ouvre une véritable boîte de Pandore dans la région et dans le monde.
D’une part, le changement de régime au Venezuela comporte de nombreux risques, comme le souligne notamment la BBC. L’avenir est incertain, car bien que Trump ait affirmé que la vice-présidente Delcy Rodríguez collaborerait avec son administration, cette dernière a répliqué en chaîne nationale : « Nous ne serons jamais une colonie d’aucun empire. » Elle a déclaré que « le seul président du Venezuela est Nicolás Maduro » et a activé le Conseil de Défense de la Nation, en remettant le décret de « commotion extérieure », signé par Maduro, au Tribunal suprême de justice (TSJ), pour lancer une lutte armée contre cette « agression impérialiste ».

De plus, l’effet de distraction du changement de régime au Venezuela pour expulser les migrants vénézuéliens ressemble à un « wag the dog », typique de la politique américaine, nécessaire face à la chute de popularité de Trump due à l’augmentation de l’inflation. Mais cela pourrait échouer. Plusieurs analystes estiment que la situation pourrait se retourner contre lui, en raison des coûts humains qu’impliquerait une invasion sur le territoire vénézuélien, notamment si le soutien du mouvement MAGA pour des guerres est insuffisant, selon The New York Times.
D’autre part, il est maintenant clair que le soft power censé caractériser la politique étrangère des États-Unis durant la mondialisation est désormais définitivement enterré. Ce pouvoir qui justifiait les interventions au nom de la défense de la démocratie a cédé sa place à un nouveau niveau de pouvoir global, sans restriction, qui ne respecte pas les règles du droit international établies depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale.
Le problème – surtout pour un empire décadent et contesté par les BRICS dans un contexte international multipolaire –, c’est que cette agression encourage d’autres puissances à agir. Pour la Russie, elle permet la poursuite de la guerre en Ukraine, en imposant sa volonté géopolitique sur les territoires occupés, et à la Chine d’annexer Taïwan, refuge des troupes nationalistes après leur défaite face à Mao Tsé-Toung. Sans négliger le fait que cela pourrait encourager des actions sans restriction de la part de puissances régionales dans leur propre zone d’influence.
En effet, l’intervention militaire états-unienne au Venezuela justifie la loi du plus fort en politique étrangère, où tout est permis dans les zones d’influence des grandes puissances. Un exemple récent est la chaleureuse réception de Benjamin Netanyahu par Trump et leur disposition commune à attaquer l’Iran.
Cela signe-t-il l’arrêt de mort du droit international ? Chose certaine, tout indique que cela accroît l’obsolescence des institutions internationales. Le secrétaire général de l’ONU, António Guterres, a exprimé des préoccupations sur l’ignorance du droit international par les États-Unis, mais personne ne l’écoute. Peu d’espoir est placé dans la session du Conseil de sécurité de l’ONU ce lundi, obtenue par la Colombie avec le soutien de la Russie et de la Chine : il est fort probable que l’ambassadeur américain utilise son veto pour empêcher toute condamnation.
D’un autre côté, le ton des réactions des gouvernements dépend de la géopolitique des zones d’influence. Il est frappant de constater que la principale nouvelle qui parcourt le monde est que les États-Unis ont décidé de prendre le contrôle du Venezuela. De son bord, la Russie a condamné « l’agression armée » comme une « violation inacceptable de la souveraineté d’un État indépendant ». L’Iran a quant à elle dénoncé « une violation manifeste de la Charte des Nations unies ».
Par contre, l’Union européenne et les pays européens ont appelé au respect du droit international, sans exprimer de soutien au gouvernement du Venezuela, qu’ils considèrent pour la plupart comme illégitime. On note en particulier l’appel de l’Espagne au dialogue et à une solution pacifique et négociée de la crise. D’autres, comme le premier ministre du Royaume-Uni, Keir Starmer, n’ont pas osé condamner l’attaque de Trump contre le Venezuela. De son côté, Emmanuel Macron a célébré la « libération » du Venezuela et appelé à une transition dirigée par Edmundo González, une perspective très éloignée des véritables plans de Trump.
La réalité est que, du point de vue européen, l’attaque de Trump visant à s’approprier le pétrole vénézuélien viole ouvertement les règles du droit international. C’est la goutte qui fait déborder le vase. Elle confirme la possible fin de l’ordre — ou du désordre — international issu de la Seconde Guerre mondiale et de la mondialisation, marquant le retour d’un monde multipolaire caractérisé par la rivalité entre zones d’influence.
En Amérique latine, l’intervention directe de l’administration Trump, mobilisant toute la puissance militaire de l’empire, rappelle les décennies de coups d’État et de destruction de la démocratie par des régimes militaires soutenus par les États-Unis au cours du XXᵉ siècle – depuis le premier coup d’État organisé par la CIA contre Jacobo Árbenz au Guatemala jusqu’à l’invasion du Panama, en passant par le coup d’État contre Salvador Allende au Chili.
À cette heure, il est évident qu’en Amérique latine l’usage sans restriction de la force par Trump remet en cause l’hégémonie du discours dominant autour de la démocratie, défendu aussi bien par les courants progressistes que par diverses droites traditionnelles. Depuis les années 1990, ce discours a permis d’éviter les coups d’État militaires — un progrès, même si ceux-ci ont été remplacés par des coups institutionnels ou par le lawfare, fondés sur l’État de droit.
C’est pourquoi les réactions en Amérique latine révèlent que l’agression américaine constitue un tournant dans la région. Comme on pouvait s’y attendre, Javier Milei a célébré la capture de Maduro, affirmant qu’il s’agit d’une « excellente nouvelle pour le monde libre » et que « la liberté avance ». Le président salvadorien Nayib Bukele, pour sa part, a réagi dans son style revanchard habituel en se moquant de Maduro à travers une vidéo diffusée sur les réseaux sociaux, tandis que le président équatorien Daniel Noboa a salué l’enlèvement en déclarant que « l’heure de tous les narco-chavistes finit par arriver ».

Dans la même logique, le président élu du Chili, José Antonio Kast, a qualifié l’arrestation de Maduro de « grande nouvelle pour la région », et le président intérimaire du Pérou, José Jeri, a salué la capture du dictateur chaviste en affirmant que le Venezuela entre dans « une nouvelle ère de démocratie et de liberté ». Le président du Costa Rica, Rodrigo Chaves, a célébré l’arrestation de Maduro, qu’il accusait de fraude électorale, en affirmant « qu’il doit payer pour ses crimes ». D’autres représentants de la droite latino-américaine, comme le président récemment élu Rodrigo Paz, ont rappelé que « la Bolivie sera toujours du côté de la démocratie ». De son côté, le président paraguayen Santiago Peña, tout en critiquant la dérive insoutenable de « Nicolás Maduro, chef du Cartel de los Soles », a également appelé à privilégier les voies démocratiques garantissant une transition ordonnée. De même, le président panaméen José Raúl Mulino a réaffirmé son soutien à une transition démocratique au Venezuela après la capture de Maduro.
De leur côté, les différentes expressions du progressisme et de la gauche latino-américaine ont réagi en condamnant, avec des nuances diverses, le changement de cycle que représente l’attaque et la capture du président vénézuélien, en soulignant les violations du droit international. Le président colombien Gustavo Petro a condamné l’agression contre la souveraineté du Venezuela et ordonné le déploiement de troupes à la frontière. Le président cubain Miguel Díaz-Canel a condamné l’attaque criminelle des États-Unis contre le Venezuela, la qualifiant de « terrorisme d’État ». Le président nicaraguayen Daniel Ortega a dénoncé l’agression militaire américaine, réaffirmé sa solidarité avec la révolution bolivarienne et exigé la libération de Maduro et de son épouse.
Le président chilien Gabriel Boric a condamné les actions militaires américaines et appelé à rechercher une issue pacifique. Le gouvernement de Claudia Sheinbaum au Mexique a condamné l’intervention militaire des États-Unis au Venezuela, en soulignant « qu’avec les États-Unis, il y a coordination, pas subordination ». Le président brésilien Luiz Inácio Lula da Silva a affirmé que la capture de Maduro « franchit une ligne inacceptable », établissant un « précédent extrêmement dangereux », rappelant les pires moments d’ingérence dans la politique latino-américaine.
Le président du Guatemala, Bernardo Arévalo, a appelé à mettre fin à l’action militaire contre le Venezuela et à respecter les principes des Nations unies. Le président uruguayen Yamandú Orsi a rejeté l’intervention militaire au Venezuela, tandis que la présidente du Honduras, Xiomara Castro, a condamné « l’agression militaire » comme une atteinte à la souveraineté des peuples d’Amérique latine et des Caraïbes.
Quel sera le prochain pays à être agressé au nom du slogan « Rendre sa grandeur à l’Amérique » (Make America Great Again) ? Oui, l’incertitude règne. La stratégie de sécurité nationale en Amérique latine, l’adaptation régionale de l’America First et le corollaire trumpiste de la doctrine Monroe apparaissent parfaitement cohérents avec l’enlèvement du président Nicolás Maduro et les menaces visant d’autres pays.
La menace est réelle. Pour l’instant, rien ne vient contredire la perception selon laquelle, si le premier pays à subir l’agression américaine a été le Venezuela, les faucons qui hantent les couloirs de la Maison-Blanche, ainsi que les menaces persistantes de Trump et de Marco Rubio, laissent présager que les prochaines cibles pourraient être la Colombie, Cuba et d’autres pays qui déplaisent à l’administration Trump.
Certains évoquent une possible modération de ce spasme impérialiste du XXIᵉ siècle dans l’hypothèse incertaine de divisions au sein de la base sociale MAGA de Trump. Cependant, comme lors d’autres conjonctures historiques, la solidarité internationale, la mobilisation des peuples et la volonté des gouvernements seront essentielles pour faire face à la menace impériale, en agissant comme une région qui revendique l’Amérique latine et les Caraïbes comme Zone de Paix. L’heure est grave, et elle nous concerne tous : plus tard, il pourrait être trop tard, pour paraphraser Bertolt Brecht.
À propos de ce qui se joue au Venezuela... en ce mois de janvier 2026
Voilà que le 3 janvier dernier le Venezuela a été attaqué par les troupes étatsuniennes, puis kidnappé et exfiltré aux USA son président, Nicolas Maduro ; le tout avant que quelques heures plus tard en conférence de presse Donald Trump —le visage flétri par une nuit de veille— bombe le torse et joue au fier à bras devant la planète entière. De quoi assurer que les Etats-Unis « dirigeraient » le Venezuela jusqu'à ce qu'une transition politique « sûre » puisse avoir lieu, tout en précisant qu'il pourrait « envoyer des troupes sur le terrain si besoin » et qu'il "autoriserait les compagnies pétrolières américaines à se rendre au Venezuela pour exploiter ses réserves de brut." [1] Et cerise sur le sundae, en menaçant ouvertement pour la suite des choses, la Colombie du Président Gustavo Petro et l'ile de Cuba du Président Miguel Diaz-Canel !
Ainsi en infraction à toutes les législations internationales patiemment construites depuis la fin de la 2ième guerre mondiale, le gouvernement de Trump a renoué brutalement avec cet impérialisme sans fard qui a si souvent caractérisé la politique états-unienne dans le passé, faisant dire à beaucoup que les USA étaient en train de réactualiser la doctrine Monroe, revampée désormais en doctrine "Donroe", et née en 1823 du désir du jeune état états-unien de l'époque de considérer l'Amérique latine toute entière comme son arrière-cour privilégiée (« l'Amérique aux Américains »).
Il s'est donc agi, avec cette attaque et cet enlèvement (qui auraient fait au moins près d'une trentaine de morts du côté des forces défendant Maduro), d'un acte de piraterie internationale digne du pire État voyou qui soit, et symbole même de ce terrorisme d'Etat tant de fois dénoncé par le passé. Un acte de piraterie ne débouchant, qui plus est, sur aucun plan annoncé de transition démocratique assurée.
Pourtant, et c'est là une première source d'étonnement, bien des gouvernements occidentaux à l'instar du gouvernement canadien, ont cherché à en minimiser la portée, mettant l'accent sur le caractère clairement dictatorial du gouvernement Maduro et se rabattant sur des dénonciations bien tièdes touchant à l'illégalité de l'intervention étatsunienne, quand ce n'est pas en se félicitant de la capture d'un tel tel tyran. [2]
Ce n'est aucunement une bonne nouvelle !
Et peut-être —au-delà de tout ce qui a été déjà dit sur le sujet— est-ce sur quoi il faut insister aujourd'hui ?
On ne peut en effet considérer l'enlèvement du président Maduro comme étant une bonne nouvelle, et cela y compris pour les quelques 8 millions d'exilés Venezueliens qui ont dû quitter leur pays suite aux difficultés économiques et persécutions qu'ils ont rencontrées sous la gouverne maduriste. Car aujourd'hui, ce qui politiquement définit l'horizon des bonnes comme des mauvaises nouvelles, en particulier pour tous les citoyens-nes des Amériques, c'est d'abord et avant tout le retour en force de la politique de la canonnière de la plus puissante nation de la planète ; une politique qui désormais ne se cache plus et qui, au-delà des rodomontades d'un Trump ubuesque, s'appuie sur la nouvelle politique de sécurité nationale formalisée par l'anticastriste et désormais secrétaire d'État américain Marco Rubio : « Après des années de négligence, les États- Unis réaffirmeront et appliqueront la doctrine Monroe afin de restaurer la prééminence américaine dans l'hémisphère occidental ».
Il n' y a donc aucune bonne chose à retirer de cette intervention, et je le dis d'autant plus facilement que je me suis toujours appliqué dans le passé à faire ressortir les pratiques grandissantes à la fois autocratiques et néolibérales de Nicolas Maduro, si néfastes pour la gauche comme pour les classes populaires [3] ! Mais là, dans le cas qui nous occupe, il ne faut jamais oublier que les dérives tyranniques de ce dernier n'ont pas été endiguées par un mouvement populaire ou par des forces démocratiques. Elles l'ont été par un État impérialiste qui ne rêve que de se réapproprier, soit par le rapine soit en profitant des lois du soi-disant marché libre capitaliste [4], les plus importantes réserves pétrolières du monde. Et dans cet contexte, le choix offert aux classes populaires vénézuéliens, ressort bien plutôt d'un choix entre la peste et le choléra.
Et d'autres pays pourraient suivre !
Et cela d'autant plus que tout laisse à penser que pour l'instant l'administration Trump cherchera —plutôt qu'à le remplacer— à faire plier l'actuel gouvernement maduriste de Dercy Rodriguez, l'ex vice présidente du Venezuela sous Maduro, devenue présidente.
Avec sans doute à la clef toutes les méthodes de chantage ou les menaces d'intervention militaire US plus musclée, facilitant des accords commerciaux juteux pour les entreprises pétrolières américaines. Et cela, sans pour autant à avoir à affronter —de manière coûteuse— l'armée bolivarienne toujours bien en place aux côtés de ses milices civiles. Le Venezuela devient ainsi le premier laboratoire de cette politique impérialiste réactualisée à la mode Trump. Et si on se fie à Marco Rubio, d'autres pourraient bientôt de suivre : Cuba, la Colombie, sans oublier le Groenland. et.... jusqu'au Canada.
En fait, de tels actes de piraterie permettent en même temps de tester les réactions des potentiels opposants –États comme peuples. Et si ceux-ci, plutôt que s'y opposer fermement, préfèrent faire profil bas, se taire ou rester dans le déni, il y a tout à parierque leur tièdeur encouragera les Trumpistes et leurs alliés d'extrême-droite à aller plusloin encore. C'est en ce sens qu'il faut voir d'un bon oeil la déclaration commune signée par le Brésil, le Chili, le Mexique, la Colombie, l'Uruguay et l'Espagne et dénonçant sans ambiguité aucune l'enlèvement de Nicolas Maduro tout en appelant à une solution pacifique et démocratique à la crise. Puisse-cette initiative redonner aux peuples de ce sous-continent l'élan nécessaire pour se mobiliser massivement et lutter pied à pied contre la trumpisation en marche de l'Amérique latine !
N'est-ce pas depuis ce 3 janvier 2026, ce que l'on ne peut que souhaiter de tout coeur ?
Pierre Mouterde
Québec, le 5 janvier 2026
[1] Selon l'AIE, le sol du Venezuela renfermait en 2023 environ 303 milliards de barils, soit environ 17% des réserves mondiales.
[2] Voir la déclaration mi chair mi poisson du premier ministre Mark Carney : Le gouvernement canadien accueille favorablement l'opportunité qui s'offre au peuple vénézuélien d'accéder à la liberté, à la démocratie, à la paix et à la prospérité. (…) Le Canada soutient depuis longtemps un processus de transition pacifique, négocié et mené par le Venezuela, respectueux de la volonté démocratique du peuple vénézuélien (...). » Voir aussi, le jour de l'attaque, la déclaration du Président français Emmanuel Macron : le « peuple vénézuélien est débarrassé de la dictature de Nicolás Maduro et ne peut que s'en réjouir ». Voir aussi la prise de position du premier ministre britannique Keir Starmer, qui, tout en rappelant que tous les pays devaient respecter le droit international, affirme : « Nous considérons Maduro comme un président illégitime et nous ne verserons pas de larmes sur la fin de son régime ».
[3] Voir de Patrick Guillaudat et Pierre Mouterde, Hugo Chavez et la révolution bolivarienne, promesses et défis d'un processus de changement social, M éditeur, Montréal, 2012 (274 pages). Voir aussi l'article https://www.pressegauche.org/Comprendre-la-crise-au-Venezuela-de-Maduro ainsi que l'article de Patrick Guillaudat : https://www.pressegauche.org/Du-chavisme-au-madurisme-crise-d-un-projet-de-reforme-anti-neoliberale ?
[4] Il faut rappeler que lors de la découverte d'importantes ressources pétrolières dans les années 1930 au Venezuela (notamment aux abords du lac Maracaibo), les entreprises pétrolières américaines, ont pu, grâce à la complicité du dictateur d'alors Vicente Gomez et aux nombreux passes-droit qui leur conferra, faire des profits considérables et amasser au fil des décennies des richesses fabuleuses excédant, ainsi que le rappelle Eduardo Galeano (Las veinas abiertas de America latina, p. 273), les richesses que les Espagnols usurpèrent à Potosi et les Anglais à l'Inde. Il ajoute que la première convention nationale des économistes rappelle que les profits réels engrangés par ces entreprises pétrolières avaient cru en 1961 pour atteindre les 38% en 1961 et les 48% en 1962, alors qu'elles ne déclaraient officiellement que des taux de 15 et 17 % » . Il est bon d'ajouter ici aussi que les nationalisations de ces entreprises qui ont été effectuées une décennie plus tard par le gouvernement social-démocrate de Carlos Andres Perez en 1976, l'ont été avec indemnisations et rachats par le gouvernement vénézuélien, selon toutes les règles de l'art du monde des affaires capitalises. En 2001, Hugo Chavez n'a fait que s'assurer que les revenus de la PDSVA reviennent intégralement à l'État et ne tombent pas dans les mains demultiples intermédiaires corrompus. Ce qui lui a valu une tentative de coup d'État, auquel s'était activement associé Maria-Corrina Machado, prix Nobel de la paix 2025. Voir https://www.pressesgauche.org/Maria-Corina-Machado-vous-avezd-it-le-prix Nobel-de-la-Paix-2025
Caracas-Washington : une relation au « goût pétrole »
Tiré de You tube
https://www.youtube.com/watch?v=ZP-B4kW3wEM
Avec l'aimable permission de l'auteur
Les oligarques canadiens baissent les coudes pendant l’invasion illégale
Le Venezuela au centre d’une dynamique globale renouvelée d’impérialisme
Venezuela : À bas l’impérialisme prédateur étatsunien !
Venezuela : Trump acte l’impérialisme américain
La conférence de presse donnée le 3 janvier par le président américain après la capture du président Maduro et de sa femme montre sa dérive autoritaire et pourrait ouvrir la porte à de grandes puissances non démocratiques pour qu'elles agissent militairement.
L'enlèvement du dictateur vénézuélien, Nicolas Maduro, semble à première vue une victoire pour la démocratie. Celui qui a volé le pouvoir au peuple vénézuélien lors des dernières élections, le privant de sa dignité et de ses libertés fondamentales, n'a eu que ce qu'il méritait. Bien que la raison donnée pour capturer Maduro et sa femme soit leur propension à envoyer de drogue et des criminels vers les États-Unis, une conférence de presse tenue par Trump quelques heures après les enlèvements, le 3 janvier en avant-midi dans sa résidence de Mar-a-Lago en Floride a révélé d'autres possibles raisons plus problématiques.
Pillage en vue ?
Dans son style habituel qui mélange les faits à la propagande contre les démocrates américains et a une pensée magique résistante à la science, le président a parlé durant cette conférence de presse de ce qui pourrait bien être le but réel de l'action militaire, soit qu'il désirait que son gouvernement gère le Venezuela jusqu'à ce qu'il soit possible d'y faire une transition sécuritaire, prospère et judicieuse de gouvernement. Aucune limite de temps n'a été proposée pour cette gestion américaine.
Dénonçant la situation actuelle dans l'industrie pétrolière vénézuélienne qui ne produirait qu'une infime partie de son potentiel, il affirme vouloir la paix, la liberté et la justice pour les citoyens, incluant ceux qui vivent aux États-Unis qui voudraient revenir dans leur pays, mais aussi que des entreprises américaines allaient s'y installer pour augmenter la production de pétrole et rendre la population plus riche, indépendante et en sécurité.
Après avoir dénoncé que la nationalisation des industries pétrolières américaines avait été un vol et que cela ne se serait jamais produit s'il avait été au pouvoir, il a encensé la doctrine Monroe qu'il considère très importante pour la sécurité de son pays. Selon le président américain, le pétrole et les ressources qui seront extraits par les compagnies américaines du sol vénézuélien bénéficieront non seulement aux gens du pays, mais aussi à ceux qui ont dû le quitter et comme remboursement des dommages causés au gouvernement des États-Unis. En répondant aux questions de la presse, Trump a précisé que son gouvernement n'hésiterait pas à poster des soldats américains dans le pays et que les compagnies qui ont été expropriées seront compensées.
Un exemple pour la Chine et la Russie ?
Trump affirme qu'il ne veut pas que le prochain gouvernement du pays continue à agir face aux Américains comme l'a fait celui de Maduro. Lors de la période de questions, il a aussi dit que les gouvernements de Cuba et de la Colombie pouvaient aussi être considérés comme des cibles futures, l'un en raison de sa mauvaise gestion gouvernementale, l'autre pour la production de drogue qui s'y fait.
L'attaque américaine pourrait avoir d'importantes répercussions mondiales. Selon un membre associé à la Chaire Raoul-Dandurand, Guillaume Lavoie, si en théorie, la Chine et la Russie perdent un allié en Maduro, puisque l'un achetait son pétrole et l'autre lui vendait des armes, ils pourraient tirer profit de cette situation qui démontre concrètement que l'on peut revenir au modèle impérialiste au niveau mondial et qu'un pays riche et puissant a maintenant le droit d'intervenir militairement s'il se passe quelque chose dans sa cour arrière qu'il n'apprécie pas. On pourrait remplacer le Venezuela par l'Ukraine et Trump par Poutine avec son opération militaire spéciale pour la dénazifier.
Donald Trump vient d'envoyer un message sans ambiguïté sur le retour de l'empire américain. La première puissance mondiale veut maintenant dominer son continent. Le Venezuela de Nicolas Maduro était une cible facile. Selon Guillaume Lavoie, cela pourrait entraîner plus de problèmes à long terme. Autour de la Russie, il y a aussi l'est de la Moldavie et des pays baltes qui pourraient être forcés militairement de revenir dans les limites de l'URSS. Par cette intervention, les États-Unis perdent leur posture morale et ne peuvent plus demander à la Chine de ne pas envahir Taïwan et ses pays voisins.
Michel Gourd
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Quand l’histoire frappe à la porte ?
Hitler serait-il de retour ? Poser la question n'est pas convoquer un fantôme par goût de l'excès.
C'est nommer une mécanique. La mécanique de la domination qui avance masquée, qui parle de sécurité et de grandeur qui banalise d'abord la menace avant de la rendre inévitable. Ceux qui refusent de l'admettre préfèrent croire que l'histoire a appris sa leçon, que les noms changent et que le danger disparaît avec eux. Mais le danger ne porte pas un seul visage. Il se reconnaît à son langage, à sa mise en scène, au bruit des bottes.
Une intervention militaire sous le ciel lourd de Caracas agit comme un rappel sourd. Elle renvoie à un temps que l'on croyait enfoui. Un temps où l'ordre était imposé par la conviction glacée d'un seul homme qui décidait pour tous les autres. Ou plutôt, un temps où tous les autres laissaient un seul homme décider pour eux.
Il surgit toujours ainsi. D'abord à la télévision, les journaux, les médias sociaux, puis dans les salons par l'image répétée de la puissance. Des avions de guerre décrits comme des symboles de paix. Une assurance hautaine qui confond la force et le droit. Peu à peu la violence devient familière. Après Gaza le Venezuela semble n'être qu'une formalité de plus, presque anodine, presque acceptable.
La gueule du dictateur satisfait se nourrit de l'obéissance des autres et du silence de ceux qui doutent. Elle avance en prétendant ne faire que ce qui doit être fait. Elle s'appuie sur la fatigue des peuples et sur leur peur. Elle répète que l'urgence justifie tout, même l'écrasement, même l'humiliation, même la mort. L'histoire alors cesse d'être une abstraction. Elle ne peut plus rester tel un livre rangé sur une étagère.
Malgré sa lenteur, l'histoire possède une mémoire tenace. Elle se souvient des Hitler et des Mussolini. De leurs cortèges, de leurs foules hypnotisées, de leurs guerres présentées comme nécessaires. Elle se souvient surtout de leur chute. Aucun d'eux n'a échappé à la gravité du temps. Tous ont fini rejetés non seulement vaincus mais vidés de leur mythe, relégué dans la poubelle de l'histoire où s'entassent les folies de grandeur.
Reste alors une seule question. À quel prix ?
Comparer l'époque de Hitler à celle de Trump ne signifie pas confondre les contextes ni nier leurs différences profondes. Les cadres historiques économiques et géopolitiques ne sont pas les mêmes. Les formes du pouvoir ont changé. Les moyens de communication se sont transformés. Pourtant un fil invisible demeure. Il relie les époques par l'esprit et par le désir de domination. Ce fil traverse les discours les foules et les institutions avec une troublante constance.
Chez Hitler comme chez Trump la logique repose sur une simplification brutale du monde. Un récit qui oppose un nous fantasmé à un eux désigné comme menace. Un langage qui flatte les instincts primaires et promet le rétablissement d'une grandeur perdue. Le chef s'érige en incarnation de la nation. Il parle au nom du peuple tout en exigeant sa soumission. La violence n'est pas toujours immédiate ni toujours militaire. Elle est d'abord symbolique. Elle s'exerce par la parole par l'humiliation par la désignation de boucs émissaires. Elle prépare le terrain.
L'impuissance des peuples face à la tyrannie d'un seul homme apparaît alors comme un motif récurrent. Elle ne naît pas d'un coup. Elle s'installe dans la fatigue collective dans la peur du déclassement dans la perte de repères. Quand les institutions vacillent quand la vérité devient relative quand le mensonge se répète sans conséquence l'autorité se concentre. Beaucoup se taisent par lassitude. D'autres obéissent par intérêt. Certains applaudissent par conviction. Le résultat est le même. Une nation entière se retrouve entraînée par la vision d'un seul.
De nombreux ouvrages ont tenté de comprendre cette soumission massive. Ils montrent qu'elle n'est ni un mystère absolu ni une fatalité irrationnelle. Elle est le produit d'un contexte précis. Crises économiques humiliations collectives sentiment d'abandon peur du chaos. Dans ces moments le désir d'ordre l'emporte sur le désir de justice. La promesse d'un homme fort rassure plus qu'elle n'inquiète. Le racisme et le totalitarisme ne surgissent pas seuls. Ils trouvent un terrain préparé par l'angoisse et par l'aveuglement.
Ce qui frappe alors n'est pas seulement la répétition des figures mais la répétition des mécanismes. L'histoire ne se répète pas à l'identique mais elle bégaie. Elle rappelle que la domination ne dépend pas uniquement de celui qui commande mais aussi de ceux qui acceptent de suivre. Comprendre cela n'est pas condamner les peuples. C'est reconnaître leur vulnérabilité. C'est admettre que sans vigilance sans mémoire et sans résistance collective, les mêmes causes produisent inlassablement les mêmes effets.
Mohamed Lotfi <https://www.facebook.com/mohamed.lo...>
3 janvier 2026
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Les Montréalais dénoncent la violence américaine au Venezuela et ailleurs
Les É-U envahissent le Venezuela et kidnappent le président et sa femme
Une reconstruction de Gaza sans les Gazaouis ?
War or Revolution – The anarchist strategies against war and war preparation | PP (Belgium, 2025)
2025 en Ontario : les mouvements populaires attaqués, les conditions se détériorent
La doctrine Monroe et son corollaire Trump en Amérique latine
Publier une revue sans rédaction en chef !
Depuis 20 ans, À bâbord ! veut appuyer les efforts de celles et ceux qui traquent la bêtise, dénoncent les injustices et organisent la rébellion. Son fonctionnement reflète ces objectifs. Comment la revue s'y prend-elle ?
À bâbord ! a toujours pu compter sur une équipe d'au moins une quinzaine de personnes militantes qui participent à tous les aspects de sa production. Issues de différentes sphères de la gauche, notamment du milieu étudiant, de l'enseignement, du milieu communautaire, des bibliothèques ou du monde syndical, iels œuvrent toustes bénévolement à l'édition de la revue, à sa promotion et à sa gestion. Si chacune et chacun s'investit dans un comité particulier selon ses intérêts, iels sont par ailleurs invité·es à s'impliquer dans l'ensemble des tâches devant être réalisées pour que la revue parvienne entre les mains de notre lectorat. Au fil des ans, les personnes ayant formé le collectif de rédaction de la revue ont été nombreuses.
Ces personnes ont été et sont toujours le noyau responsable de la pérennité du projet bâbordien ! Sans elles, pas de revue !
Ce qui est encore plus remarquable, c'est que depuis sa formation, cette équipe de revuistes s'est presque totalement renouvelée. Certaines personnes militantes sont là depuis longtemps, alors que d'autres n'y ont effectué qu'un bref passage. On observe même des personnes revenir au sein du collectif après une pause de quelques années. Il faut dire qu'il fait bon de militer à À bâbord ! tant la camaraderie, le respect et le plaisir de produire un numéro sont contagieux et rassembleurs !
Jamais sans discussion
Il faut assister à une de nos assemblées générales annuelles durant toute une fin de semaine de juin pour nous voir programmer à l'avance les sujets des prochains dossiers. Les propositions sont nombreuses, variées, renouvelées, surprenantes ! Comment les membres arrivent-iels à choisir quatre dossiers face à un véritable foisonnement d'idées et de projets ? L'équipe choisira de manière consensuelle.
La même synergie se dégage des réunions régulières se tenant le dimanche, peu avant la production finale d'un numéro. C'est le moment où le collectif de rédaction examine l'état de la production de la revue. C'est aussi l'occasion pour les personnes responsables des divers comités de faire le point avec l'ensemble des membres de l'équipe qui pourront décider ensemble des orientations à suivre.
C'est aussi lors de ces rencontres qu'est préparé l'éditorial constituant le premier texte d'un numéro, un texte significatif puisqu'il s'agira du seul texte signé en commun par le collectif. Après entente sur un sujet d'éditorial, des personnes volontaires seront responsables de produire un texte qui sera soumis par courriel à l'ensemble des membres. Iels peuvent alors accepter intégralement le texte proposé, l'accepter en proposant des modifications mineures ou le refuser.
Sans hiérarchie
Nos pratiques montrent qu'À bâbord ! est une organisation horizontale, ce qui veut dire qu'aucune personne et qu'aucun comité n'a autorité sur les autres. La responsabilité de certaines tâches est certes déléguée à des personnes qui pourront prendre des décisions de manière autonome. C'est le cas par exemple de la coordination du dossier d'un numéro par une petite équipe qui assumera l'appel de textes de manière indépendante, mais en faisant rapport au collectif. Cette manière d'organiser le militantisme permet à la revue de mettre de l'avant les visions politiques et expériences variées de chacun·es des membres du collectif.
Pour bien comprendre, le consensus n'est pas l'unanimité, mais un processus décisionnel respectant deux principes généraux : la parole de chacun et chacune est d'égale importance et les positions adoptées requièrent l'adhésion de tout le monde. Cela exige d'écouter les autres et, en cas de divergences, de proposer une idée pouvant rallier. Dans les deux cas, cela demande ouverture d'esprit et capacité de lâcher-prise sur ses positions.
Conséquemment, il n'y a pas de « rédacteur en chef ». Le seul patron de la revue depuis 20 ans, c'est NOUS, le collectif de rédaction !

Le capital algorithmique. Accumulation, pouvoir et résistance à l’ère de l’intelligence artificielle
Jonathan Durand Folco et Jonathan Martineau, Le capital algorithmique. Accumulation, pouvoir et résistance à l'ère de l'intelligence artificielle, Montréal, Écosociété, 2023.
Le capitalisme est entré dans une nouvelle phase, où les algorithmes jouent un rôle central. Tel est l'argument, décliné en vingt thèses, qui fonde le solide ouvrage Le capital algorithmique de Jonathan Durand Folco [1] et Jonathan Martineau.
Les auteurs s'inscrivent dans le sillage de la théorie critique pour chercher à surmonter les impasses du déterminisme technologique et de l'éthique libérale. Leur objectif est de « débusquer les relations de pouvoir » liées aux technologies algorithmiques et de « comprendre l'économie politique qui les produit ». Le capital algorithmique, expliquent-ils, est « une nouvelle façon de produire, d'échanger et d'accumuler de la valeur, via l'extraction massive de données, l'exploitation du travail digital et le développement accélérée de machines algorithmiques ». Durand Folco et Martineau entreprennent de démonter la mécanique de ce capitalisme : extraction de données et prédiction des comportements, reconfiguration du travail, colonisation de la sphère domestique, etc.
L'une des contributions les plus stimulantes du livre est de nous aider à cerner la transition du capitalisme numérique après l'effondrement du néolibéralisme avec la crise financière de 2007-2008. On passe alors graduellement de la rationalité néolibérale à la régulation algorithmique. Cette dernière se diffuse à de nombreuses sphères de la société (notamment l'État et la police), vient perturber la vie démocratique et rebrasse les cartes de l'ordre international. Loin d'être une solution à la pandémie de Covid-19 et à la crise climatique, le capital algorithmique a profité de la première pour étendre son emprise sur nos sociétés et contribue à la seconde par son empreinte écologique massive. Sur un plan plus microsociologique, les auteurs avancent que ce capital vient aussi façonner la subjectivité des individus et générer de nouvelles formes d'aliénation.
Durand Folco et Martineau nous enjoignent à développer les résistances à cette dynamique qui semble autrement vouée à engouffrer les sociétés, les écosystèmes et les individualités. De fait, les auteurs ont judicieusement consacré les dernières thèses de leur œuvre aux voies de sortie possibles. Leur apport le plus enrichissant à cet égard est celui de la sobriété technologique, ou en d'autres termes, le rétrécissement du monde numérique et la subordination des algorithmes aux choix démocratiques.
Si les visées des auteurs de Le capital algorithmique sont indéniablement ambitieuses, ceux-ci ont les moyens de leurs ambitions. Non seulement l'ouvrage rassemble une somme considérable de références, mais il les articule avec intelligence en un ensemble cohérent et fluide.
Par ailleurs, à vouloir embrasser aussi largement la logique économique, politique, sociale voire même subjective de notre époque à l'aide d'un seul cadre explicatif, il était presque inévitable que le livre comporte quelques angles morts. Si la théorie critique développée par l'École de Francfort permet de donner une radicalité et une envergure à l'analyse du capital algorithmique comme phénomène social total, cette approche tend aussi parfois à prêter à son objet une puissance lisse et insurmontable, alors que les individualités semblent pour leur part écrasées ou insignifiantes. Or, suite aux travaux marquants d'Adorno, Horkheimer et consorts dans la première moitié du 20e siècle, les cultural studies, la sociologie des usages et les subaltern studies ont montré que les subjectivités ne laissaient pas si facilement enfermer par l'infrastructure économique et les logiques de domination. Ne peut-on pas armer la critique en montrant que le Goliath de notre temps est souvent fait de promesses fumeuses et de résultats médiocres ? Les auteurs établissent à juste titre dès le début du livre que l'IA n'est pas intelligente. Si on souhaite cultiver les résistances, ne devrait-on pas déduire de cette prémisse que les machines ne pourront jamais vider complètement les sujets de leur agentivité ?
En dépit de ces réserves, Le capital algorithmique est indéniablement une contribution majeure et incontournable aux enjeux de notre époque. Il permet des avancées significatives dans la compréhension de la logique algorithmique et des transformations du capitalisme, ce qui en fait un outil précieux pour l'émancipation.
[1] En toute transparence, Durand Folco et moi avons collaboré dans le cadre de deux autres ouvrages.

Les cibles culturelles du mouvement antiavortement
Depuis de nombreuses décennies, le mouvement états-unien contre l'avortement tente d'influencer l'opinion publique en s'inscrivant dans le domaine culturel. En plus de limiter le strict droit à l'avortement, des efforts importants sont déployés afin de rendre l'avortement littéralement « impensable ».
Malgré le renversement de l'arrêt Roe c. Wade qui légalisait l'avortement à l'échelle fédérale, le mouvement contre l'avortement poursuit son offensive afin d'adopter des lois restreignant ou interdisant le droit à l'avortement au sein des États. Cependant, les changements législatifs sont loin d'incarner l'unique front sur lequel il milite. En ce sens, le mouvement souhaite que la morale chrétienne redevienne la norme et qu'elle fasse sortir l'avortement de ce qui est moralement acceptable afin que plus personne ne choisisse d'interrompre sa grossesse. Le 20 janvier dernier a eu lieu le Sommet national pour la vie, un congrès convoqué par l'organisation Students for Life qui s'adresse spécifiquement aux élèves du secondaire et aux étudiant·es universitaires. Nous avons assisté à l'événement tenu dans un hôtel prestigieux de la capitale du pays. Notre participation nous a permis de constater l'importance de la culture et, plus spécifiquement, des produits culturels dans l'arsenal stratégique déployé par le mouvement.
Une culture malade
Aux yeux du mouvement contre l'avortement, et plus largement de la coalition conservatrice de la droite chrétienne, les États-Unis seraient aux prises avec une culture de la mort caractérisée par l'éclatement de la famille traditionnelle, le mariage entre personnes de même sexe, l'aide médicale à mourir, les revendications des personnes trans, etc. Cette culture serait la source de nombreux maux et il serait ainsi urgent d'agir en se mobilisant sur différents fronts en lien avec la sauvegarde des valeurs chrétiennes conservatrices, dont la lutte contre l'avortement.
La démarche de Healing the Culture, une organisation invitée à présenter une conférence lors du Sommet, s'inscrit dans cette vision. Elle prend pour point de départ la prémisse selon laquelle la culture états-unienne serait privée de réel bonheur ; une culture « de la mort » ne visant que la gratification instantanée et où l'avortement représente à la fois une conséquence banalisée et un échec moral. Cette tentative de remettre la « vie » à l'avant-plan culturel serait justifiée par une recherche de la félicité.
L'organisation présente une pyramide du bonheur qui n'est pas sans suggérer certains emprunts à la fameuse pyramide des besoins de Maslow [1]. Plus spécifiquement, la satisfaction exclusive des deux niveaux inférieurs de cette pyramide, soit les plaisirs physiques et la gratification de l'ego, nous aurait conduit·es vers l'acceptation sociale de l'avortement et vers la construction d'une culture de la mort. Par opposition, les deux niveaux supérieurs (bien qui va au-delà de soi et bien ultime) sont quant à eux associés à l'abnégation de soi. Le dernier niveau ne pourrait être atteint que par la création d'une relation durable et sincère avec Dieu. La poursuite de ces niveaux dits supérieurs entraînerait, en toute logique, une opposition inébranlable à l'avortement, du moins si l'on se fie au raisonnement de Healing the Culture.
Guérir par la culture de la vie
L'un des moyens choisis par le mouvement contre l'avortement pour rechristianiser la société états-unienne et diffuser cette vision du bonheur est d'investir le champ culturel. Cela commence par les structures et les institutions culturelles existantes. Par exemple, des films dont l'objectif est de convaincre des dangers de l'avortement sont régulièrement projetés dans les cinémas et sur les plateformes numériques (Unthinkable, à venir ; Unplanned, qui avait été présenté au cinéma Guzzo à Montréal en 2019 [2] ; The Silent Scream dès 1984). D'autre part, le mouvement a aussi donné naissance à de nouvelles organisations favorisant la diffusion des idées antiavortement comme des médias (EWTN), des maisons d'édition (Crossway) et des boîtes de production (Soli Deo Gloria).
C'est justement la voie empruntée par l'organisation dirigée par Camille Pauley qui multiplie les productions vidéo [3]. Healing the Culture se spécialise dans la production de courtes vidéos formulant des arguments simples à des enjeux complexes et litigieux comme le début de la vie ou les droits des fœtus. En termes de contenu, la stratégie adoptée est d'en appeler à la logique, l'éthique et la justice, des thèmes largement mobilisés par la philosophie, pour faire avancer l'agenda du mouvement. En faisant appel à cette discipline, on tente de donner un caractère universel à la position antiavortement tout en sécularisant un propos aux fondements ostensiblement religieux. Le jeu de mots du titre de l'émission pour enfants Philo and Sophie en est peut-être la manifestation la plus criante.
L'objectif de cette émission, qui s'adresse à un public de 4 ans, est mis clairement en mots par l'organisation dans l'une de ses publicités : « Philo and Sophie bring the best in […] early development learning methods to form children in the pro-life values and ideals that will last a lifetime [4]. » La stratégie consiste à s'adresser aux enfants en bas âge et démontre la volonté de changer les « esprits » sur le très long terme. Bien que l'aspect religieux reste présent en filigrane, la tentative de sécularisation – au moins superficielle – du discours vise à assurer la prise du mouvement sur les générations plus jeunes et à pénétrer davantage la culture dominante afin de rendre l'avortement « impensable » par la prochaine génération. Par exemple, certaines vidéos de Philo and Sophie explorent la question de la contradiction. Celles-ci stipulent qu'il est impossible qu'une ligne soit à la fois droite et courbée, qu'il soit à la fois 8 h 00 et 9 h 00… et qu'un « bébé » cesse d'en être un, selon à qui l'on s'adresse (c.-à-d. un fœtus). Le refrain d'une comptine vient confirmer leur argumentaire : « Contradictions, they're a fiction. You can't have it both ways. »
Le mouvement pro-choix à la traine
L'ardeur avec laquelle le mouvement antiavortement pénètre le champ culturel aux États-Unis permet de soulever certains éléments qui font son succès. La droite chrétienne fait preuve d'une grande organisation politique, mais surtout d'une unité surprenante et d'une motivation si inébranlable que certain·es de ses militant·es vont jusqu'à accepter que l'atteinte de leurs objectifs sociopolitiques puisse survenir après leur propre mort. L'ex-vice-président Mike Pence l'a bien illustré lors de sa prise de parole pendant le Sommet : « I really do believe this pro-life generation will see the day when we do restore the sanctity of life to the center of american law in every state in America. I don't know if I'll be there to see it, but I know it's coming. ».
Cette configuration du mouvement s'inscrit dans un contexte où plusieurs institutions, comme la Cour suprême et plusieurs législatures d'État sont, au mieux, indifférentes ou, au pis aller, en train de faire le jeu du mouvement antiavortement.
La question est donc de savoir comment devront s'organiser les mouvements sociaux de gauche pour faire obstacle à cette offensive culturelle déjà en marche.
Quoi qu'en pensent ces derniers, l'imbrication des luttes des diverses factions de la droite chrétienne et les stratégies qu'elle met en place pour y arriver semblent lui permettre de faire progresser significativement ses objectifs. Considérant que les mouvements de gauche s'opposent à cette charge contre le droit à l'avortement, il semble essentiel qu'ils aspirent, par leurs propres moyens, à une unité au moins aussi forte que celle dont fait preuve la coalition conservatrice de la droite chrétienne.
[1] Healing the Culture, « Ten Universal Principles ». En ligne : healingtheculture.org/wp-content/uploads/2023/10/TEN-UNIVERSAL-PRINCIPLES-TUP-prolife-flyer-2022-Rev-2.pdf
[2] Véronique Pronovost et al., « Unplanned : les risques de la normalisation de la rhétorique anti-choix », La Presse, 10 juillet 2019. En ligne : www.lapresse.ca/debats/opinions/2019-07-10/unplanned-les-risques-de-la-normalisation-de-la-rhetorique-anti-choix
[3] Healing the Culture, « Respect Life University ». En ligne : healingtheculture.org/respect-life-university/
[4] Healing the Culture, « Philo and Sophie Trailer ». En ligne : www.youtube.com/watch ?v=u3YVOtcLrcU
Laurent Trépanier Capistran est journaliste et avocat. Véronique Pronovost est doctorante en sociologie à l'UQAM.
Photos : La veille du Sommet, dans le cadre de la 51e édition de la Marche pour la vie, des pancartes portant le message « Death is not welcome here » étaient visibles. D'autres slogans similaires ont aussi été observés : « Let their heart beats » et « Life is our revolution » (Crédit : Laurent Trépanier Capistran) ; « Pro-Life Generation » (Crédit : Véronique Pronovost)

Le soulèvement de 2006. Un héritage révolutionnaire à Oaxaca
Un État sous le contrôle d'une assemblée populaire durant plusieurs mois. Marches, barricades, confrontations avec les forces répressives, médias révolutionnaires et art de la résistance… On désigne souvent le soulèvement de 2006 comme la « Commune de Oaxaca ». Aujourd'hui, elle constitue un moment fondamental, une inspiration sociale et artistique. Les « enfants de 2006 » en portent la mémoire dans les luttes qui voient le jour depuis quelques années à Oaxaca.
« Comme génération, le mouvement de 2006 fait partie de notre identité », déclare Me Cristian Orduña, qui se dévoue à la défense des droits des travailleur·euses à Oaxaca. « C'est le foyer d'une multitude d'initiatives, et nous sommes prêt·es à aller au front. »
En 2006, le soulèvement a vu le jour en réaction au régime étatique particulièrement autoritaire d'Ulises Ruiz. Alors que le Parti d'action démocratique (PAN) de Vicente Fox tenait les rênes du gouvernement à Mexico, l'État de Oaxaca constituait une enclave pour le Parti révolutionnaire institutionnel (PRI), ce parti conservateur qui avait longtemps dominé la vie politique mexicaine. « C'était une période marquée par la montée du Parti de la révolution démocratique (PRD), indique Me Orduña. La gauche se heurtait à l'intimidation du régime et il existait une puissante gronde sociale. »
C'est une grève des enseignant·es qui allait tout changer. « Le syndicat enseignant a entrepris un arrêt de travail en mai et, compte tenu du refus de toutes négociations de la part du gouvernement, la grève s'est poursuivie durant plusieurs semaines », raconte l'avocat. « La répression des manifestations a fait de nombreuses victimes et c'est ce qui a mis le feu aux poudres. ».
Il note que des organisations de toutes les régions de l'État d'Oaxaca se sont alors mobilisées en soutien à la Sección 22, la division étatique de la Coordination nationale des travailleurs de l'éducation (CNTE). Pour Me Orduña, « quand la répression s'est exacerbée jusqu'à la violence, c'était déjà bien plus qu'un enjeu enseignant. C'était une lutte globale. »
Ce mouvement solidaire allait donner naissance à l'association chargée de la coordination des luttes, l'Assemblée populaire des peuples de Oaxaca (APPO). « Il existait des groupes de plusieurs horizons et il y avait même eu dans les années précédentes des actions armées dans différentes régions de Oaxaca. Il y avait aussi l'inspiration de la Otra Campaña menée par le mouvement zapatiste au Chiapas, » note Me Orduña.
L'APPO est parvenue à occuper le Palais du gouvernement et à prendre le contrôle de différents médias durant plusieurs mois. Une forme de pouvoir populaire a vu le jour à Oaxaca. Certains militants y ont vu des traits communs avec la Commune de 1871 à Paris, d'où l'expression consacrée de Commune de Oaxaca. Selon Me Orduña :
« Alors que le mouvement zapatiste occupait différentes zones au Chiapas, l'ensemble de l'État de Oaxaca a fait l'objet de cette expérience d'autonomie avec l'APPO. ». C'était le cas dans la ville de Oaxaca comme à Huajuapan et dans l'isthme de Tehuantepec.
Le 27 octobre, le vidéo journaliste états-unien Brad Will – venu couvrir les événements pour Indymedia – meurt lors d'une manifestation, victime d'une balle tirée par un policier à Oaxaca.
« C'est l'événement qui a fait apparaître le mouvement à la une des médias internationaux », raconte Me Orduña, « Suite à cet homicide, on a senti que le gouvernement a dû modérer la répression afin de se donner une meilleure image. »
Si le gouvernement populaire de l'APPO s'est maintenu du 14 juillet au 25 novembre 2006, le mouvement révolutionnaire qui le portait ne s'est jamais éteint.
À l'école de l'engagement
Le 23 février 2024, Liz Oseguera termine une journée de grève avec la Sección 22 de la CNTE à Tlaxiaco, dans la région de la Mixteca de Oaxaca. « Nous avons pris la rue aujourd'hui afin de faire pression sur le gouvernement pour obtenir les uniformes et le matériel scolaire qui nous ont été promis », dit l'enseignante à l'école primaire. « Notre travail syndical vise d'abord à défendre les élèves dans l'ensemble de l'État de Oaxaca. ».
L'organisation syndicale à l'origine du mouvement de ٢٠٠٦ constitue à ce jour une force sociale incontournable. « On communique ce sens de la lutte dans nos milieux de vie », remarque Mme Oseguera. « Comme pédagogues, nous sommes en première ligne pour comprendre les besoins des jeunes et des communautés. »
Le syndicat défend actuellement l'adaptation de l'éducation aux différentes cultures, explique-t-elle. Outre l'espagnol, il existe 16 langues parlées dans l'État de Oaxaca. « On travaille à l'implantation d'écoles primaires bilingues et à la mise en œuvre d'une éducation qui s'organise en fonction des contextes. »
Liz Oseguera défend ardemment l'héritage du soulèvement de 2006. « J'ai pris part au mouvement en tant qu'étudiante. Il s'agit d'un moment essentiel de notre histoire et nous tenons à honorer les camarades tombé·es au combat. ». D'ailleurs, la lutte se poursuit afin que justice soit rendue aux personnes assassinées et disparues durant le soulèvement de 2006. La Commission de la Vérité mise en place fait actuellement état de 97 personnes assassinées ou disparues, mais le nombre réel pourrait être bien plus important. Me Orduña évoque aussi ces aspects du mouvement : « J'étais adolescent en 2006 et j'ai vu mon père aller au front en tant qu'enseignant et recevoir une balle à l'épaule lors d'une manifestation. Il s'agit de souvenirs marquants. » Pour l'avocat, son travail de défense des droits des travailleur·euses à Oaxaca est devenu un engagement profond. « Je fais du droit une arme de combat afin de défendre les personnes les plus démunies, j'aspire comme humain à un monde plus juste et je me considère comme un militant de la vie. »
L'art de la résistance
« Nous nous inscrivons dans la tradition de l'Atelier d'art graphique populaire (el Taller de Gráfica Popular) des années 1940, du muralisme mexicain et des différents groupes des années 1970. Nous développons une vocation d'engagement », explique l'artiste Mario Guzmán à propos du collectif Subterráneos.
Ce dernier affirme que le mouvement de 2006 constitue la genèse de l'art public actuel à Oaxaca. « Les artistes avaient un rôle de propagande. Il s'agit d'un mouvement d'art contestataire. » Guzman s'est investi à l'époque dans la création de l'Assemblée des artistes révolutionnaires de Oaxaca (ASARO), qui visait à soutenir le mouvement et s'est maintenue durant plusieurs années.
Il note que l'éducation se trouvait au cœur des objectifs du groupe. De nombreux artistes y ont été formés et continuent de poursuivre ce travail dans différentes régions de l'État de Oaxaca.
Pour sa part, Mario Guzmán poursuit cette mission avec le collectif Subterráneos : « Nous travaillons à rendre visibles des problèmes sociaux, comme la gentrification. Je crois que notre travail a pris part à l'évolution du débat autour de cette question. »
Cet important phénomène lié à l'arrivée massive de touristes et de résident·es étranger·ères a engendré une forte hausse des prix et des déplacements de populations. Une manifestation contre la gentrification tenue le 27 janvier dernier s'est conclue par l'arrestation et la détention de plusieurs personnes à Oaxaca.
Certaines images issues de ce mouvement sont devenues emblématiques de Oaxaca. « On peut penser à l'enfant avec un foulard qui lance une pierre. Il y a toute une iconographie qui a vu le jour avec le mouvement de 2006. ».
Pour Me Orduña, la valeur de cet art mural à vocation sociale se doit d'être soulignée : « Les artistes urbains mènent un combat et ils dénoncent la gentrification. Les rues ont une voix à Oaxaca. »
Alexy Kalam est auteur et journaliste indépendant actuellement au Mexique.
Photos : Manifestation à Oaxaca de Juárez, 2006 (Crédit : Félix Reyes Matías).

Lobbytomie. Comment les lobbies empoisonnent nos vies et la démocratie
Stéphane Horel, Lobbytomie. Comment les lobbies empoisonnent nos vies et la démocratie, La Découverte, 2022.
Le livre important de Stéphane Horel sur le lobbyisme vient d'être republié. Journaliste d'enquête au journal Le Monde, Stéphane Horel a reçu plusieurs prix, notamment pour ses révélations sur les Monsanto papers.
Le livre résume ses investigations depuis une quinzaine d'années sur la manipulation de la science à des fins commerciales et politiques. L'auteure dépasse la vue commune que le lobbyisme n'est pratiqué que par des personnes corruptrices, œuvrant dans des halls de parlement. Avec la notion de « lobbytomie », elle maintient que les lobbies sont aussi actifs dans les lobes de nos cerveaux, que l'on soit des personnes de pouvoir ou non, influençant les habitudes d'achat et de votes de populations entières.
Horel retrace les techniques des lobbyistes aux vues formulées par Edward Bernays dans son livre Propaganda de 1928. Bernays fut lui-même inspiré par la campagne du gouvernement américain au début de la Première Guerre mondiale pour stimuler l'enrôlement militaire. L'affiche créée pour l'occasion, représentant l'oncle Sam et sa barbichette, pointant son doigt de façon martiale, avec le slogan « I want YOU », est depuis devenue iconique.
L'innovation de Bernays fut d'introduire cette fabrique du consentement, utilisant des techniques sophistiquées de persuasion en entreprise privée. L'une de ses premières campagnes fut de convaincre la population féminine de commencer à fumer, en présentant la cigarette comme un symbole de liberté. Les photos de femmes paradant dans les rues de New York, la cigarette aux lèvres, marquèrent les esprits. Ce faisant, Barneys fit naître l'industrie des relations publiques, influençant les comportements des populations sans qu'elles ne s'en rendent compte.
Dans le livre Lobbytomie, Stéphane Horel nous fait réaliser comment la réalité peut-être déguisée par des mots et des images. Elle met en garde contre la « Dystrumpia » actuelle, où la politique et les affaires sont affectées par les réalités alternatives, utilisant des techniques comme le déni des faits ou le dénigrement des personnes. Pour elle, les activités d'influence ne sont pas en faute, car on les retrouve aussi bien en commerce qu'en éducation, à la fois dans des multinationales et des OBNL. Ce qui est en faute est que ces pratiques sont utilisées afin de défendre des activités que l'on sait scientifiquement nocives pour la santé des personnes et de l'environnement, allant à l'encontre des capabilités des personnes, réduisant leur pouvoir de penser et d'agir librement.
L'auteure présente ainsi un vibrant plaidoyer pour les connaissances scientifiques en démocratie. Cas après cas, elle démontre que nous avons perdu des décennies précieuses à reconnaître la nocivité du tabac, de l'amiante ou du benzène, entrainant le décès de millions de personnes. Elle décrit aussi les techniques pernicieuses actuellement utilisées dans des secteurs comme la pharmacie, l'alimentation ou les hydrocarbures. Elle insiste enfin que d'exposer ces techniques peut prendre des années, puisqu'il faut retracer l'échange de courriels entre des personnes ou réunir d'autres preuves discriminantes. Pour effectuer ces tâches laborieuses, elle encourage la recherche scientifique et le journalisme d'enquête. Car diminuer la lobbytomie des populations demandera, au-delà de nouvelles lois, des démarches culturelles.
La lutte inachevée pour la démocratie au Soudan
Le Soudan au cœur des appétits des puissances régionales et étrangères
L’étude publique sur Stablex vient d’une firme liée à l’entreprise
Je ne suis pas antisyndicaliste mais…

Notes de lecture (Hiver 2025)

Patrick Moreau, Écrire à contre-courant, Montréal, Somme Toute/Le Devoir, 2024
Patrick Moreau veut argumenter, mais avec qui ?
Le chroniqueur au Devoir et figure familière de l’antiwokisme québécois, Patrick Moreau, propose un recueil de textes déjà publiés, accompagné de courtes introductions et agrémenté de quelques inédits. Le titre, Écrire à contre-courant, en indique le ton et situe d’emblée l’auteur dans la position de celui qui se bat courageusement contre la pensée hégémonique, l’intellectuel singulier et libre face à la masse homogène hypnotisée.
En avant-propos (p. 9 à 15), il pose les termes de la joute polémique. Son adversaire n’est pas clairement identifié, mais on le devine aisément. Voici la liste complète d’exemples de sujets de débat : mot en N, écriture inclusive, censure, diversité sexuelle, pronoms, orthographe non genrée, lançage de soupe; le woke, en somme, même s’il n’emploie pas le terme. Sa longue description de la bête n’est qu’une suite d’épithètes sans originalité aucune. C’est un « chœur de ventriloques » lançant des « procès d’intention », ceux-là s’imaginant tout savoir et qui « abusent sans vergogne des amalgames les plus tordus ». Le woke « confond toute nouveauté, même la plus insensée, avec un progrès supposé ». Il fait preuve d’un « simplisme idéologique », clame « une vérité décrétée une fois pour toutes, et sans discussion possible », vit dans « un moralisme de l’urgence, souvent irréfléchi, [qui tient] plus du signalement vertueux et du lynchage que d’une authentique quête de vérité et de justice ». Les membres de sa bande ne cessent de mettre de l’avant « leurs sentiments ou leur “ressenti” comme critère unique de la vérité ». Moreau, « au risque de passer pour réactionnaire », entend répliquer aux « groupes militants bruyants dont les prises de parole répétées essaient d’imposer un faux sentiment d’évidence et d’unanimité ». Envers autrui, il suggèrera « des arguments qui ne s’adressent pas à sa sensibilité, mais à son intelligence ».
Les trois premières parties de ce recueil de chroniques portent sur la censure, en particulier ce qu’il nomme la « néocensure “progressiste” » (p. 21). Moreau s’intéresse aux wokes et moins à la droite pour deux raisons : la droite est moins présente au Québec, et la censure de nature religieuse/traditionnelle est « plus attendue », donc moins intéressante (p. 21). Les anecdotes les plus populaires se succèdent : SLAV, Lieutenant-Duval, Tintins brûlés, La Petite Vie, François Blais, etc. Il s’attarde également à la réécriture de l’Histoire, mentionnant entre autres la statue de J.A. Macdonald et l’avenue Christophe-Colomb. Il a des mots durs et hyperboliques envers celles et ceux qui jugent le passé selon les valeurs de notre époque : « Cet anachronisme cache un présentisme, non exempt de narcissisme, qui nous fait juger le passé comme si nous étions infiniment supérieurs à nos prédécesseurs » (p. 117, je souligne). Dans la quatrième partie, Moreau s’intéresse à l’influence des écrans et d’Internet sur nos jeunes. Il y dénonce la « scandalite », la réaction épidermique aux événements, le déchainement contre des personnes ou des institutions sans réfléchir (p. 151). C’est la portion de l’ouvrage de loin la plus intelligente, notamment pour ses réflexions sur l’enseignement en ligne.
L’écriture inclusive est le « Moby-Dick » de Moreau depuis des années, et c’est le sujet de la cinquième partie. Les couteaux y volent bas. Il relève la contradiction entre rendre les femmes plus visibles, et les « invisibiliser » par des formules non genrées (p. 189). Il afflige les « inclusivistes » de plusieurs erreurs (p. 190-192) : la croyance que changer les mots va changer le monde est évidemment fausse; celle que la domination du masculin est sexiste est une « lecture paranoïaque des faits de langue »; celle qui fait de la langue une « simple construction sociale » est une « vision extrêmement réductrice », voire une « idée dangereuse » qui permet à des groupes d’imposer leurs « préférences idéologiques ». Pour Moreau, les institutions qui adoptent les règles inclusives font de l’« abus de pouvoir », et agissent comme les régimes autoritaires du passé : « Il faut donc refuser cette novlangue au nom de la démocratie » (p. 194). Dans ses chroniques, il attaque entre autres un texte d’Antonin Rossier-Bisaillon, doctorant en orthophonie à l’Université de Montréal, qui résume trois études scientifiques démontrant un effet de « biais masculin » sur le cerveau à travers l’emploi de la langue. C’est une hypothèse complètement fausse selon Moreau. Il soupçonne les chercheurs et chercheuses d’élaborer « des expériences qui ont pour unique but de valider leur hypothèse de départ » (p. 204). Il déclare « fausse » une conclusion qu’il attribue à Rossier-Bisaillon, mais qui provient en fait d’une étude universitaire. La fausseté lui apparait évidente, il ne s’appuie sur rien d’autre que sa raison. Ailleurs, il s’en prend à la professeure de traduction de l’Université de Moncton, Ariane Des Rochers, qui, dans Le Devoir, défendait les pronoms alternatifs. Peu impressionné, il déclare que celle-ci a « une conception bien à elle de l’histoire des langues », et que toute cette histoire de « iel » n’est qu’une « babelisation narcissique » (p. 208-210).
La dernière partie s’intéresse à l’Histoire, de manière plus éclectique que les parties précédentes. Il y traite entre autres des Jeux olympiques de Sotchi et du décès de la Reine Élizabeth. Un passage en particulier démontre le style Moreau, lorsqu’il affirme que l’on peut s’opposer à la loi 21, Loi sur la laïcité de l’État, mais « prétendre que la laïcité […] est liberticide et antidémocratique […] semble le fait d’esprits imbus d’eux-mêmes, ethnocentriques, intolérants et obtus » (p. 235-236). Il ne cite aucun exemple, mais on aimerait savoir qui, à gauche, rejette « la laïcité » au complet plutôt que l’interprétation très particulière de celle-ci dans la loi 21. Ailleurs, il traite de l’oubli de l’Holocauste, non pas pour dénoncer l’extrême droite (dont il admet au moins l’existence, c’est déjà ça), mais plutôt pour s’en prendre à celles et ceux qui emploient le mot « génocide » à tout vent, pour des choses comme le colonialisme et les Autochtones, ce qui constitue pour lui un « révisionnisme plus insidieux » encore (p. 251).
Pour rappel, Moreau nous offre une chronique sur l’éthique de l’argumentation, où il stipule que « [p]rendre le temps de s’opposer à l’opinion de quelqu’un, à la condition de le faire honnêtement, sans déformer ses dires ni déroger aux règles minimales du savoir-vivre, cela revient à l’entrainer avec soi dans le cercle de la raison ». Ceux qui nous contredisent, « [n]ous préférons les ignorer, les ridiculiser, les insulter, attitudes qui ne respirent que le sectarisme et le mépris » (p. 185). En entrevue au Devoir pour la parution de son ouvrage, le bon polémiste se définit de gauche « traditionnelle » et « humaniste », et s’en prend aux « gens qui, en défendant strictement et uniquement les minorités, se croient progressistes » (je souligne); il déplore également « l’absence de pensée » dans le débat public québécois[1]. De toute évidence, et cela suinte de tout son ouvrage, Moreau n’a aucun respect pour les gens de gauche qui ne pensent pas comme lui.
Par Learry Gagné, philosophe et chercheur indépendant

Sylvie Laurent, Capital et race. Histoire d’une hydre moderne, Paris, Seuil, 2024
Qu’ont en commun Karl Marx et Martin Luther King ? Voilà la question qui traverse de part en part ce livre, et à laquelle l’autrice tente de répondre en se référant à diverses écoles de pensée « critique », à commencer par le marxisme orthodoxe jusqu’aux approches plus contemporaines, en passant par l’École de Francfort, W.E.B. Du Bois, Frantz Fanon, etc. De ce fait, ce tour d’horizon constitue l’intérêt principal de l’ouvrage dans la mesure où, de prime abord, il faut passer par une rectification de l’explication marxiste traditionnelle quant aux causes des inégalités socioéconomiques générées par le capitalisme, en y ajoutant une dimension « culturelle » par l’entremise d’une analyse historique de la notion de « race », dont les prémisses conceptuelles (qui deviendront très vite opérationnelles) remontent aussi loin qu’en 1492, lors de la « découverte » de l’Amérique par Christophe Colomb.
Comme le souligne le titre, Capital et race. Histoire d’une hydre moderne, l’idée centrale de l’ouvrage est que le concept de « race » – que l’on entend aujourd’hui non pas comme un fait biologique mais comme un fait social et culturel – est consubstantiel à l’émergence du capitalisme au début de la Renaissance. Au paradigme critique et théorique de la « lutte des classes », doit s’ajouter, si on peut dire, celui de la « lutte des races », chacun évoluant de façon parallèle ou transversale l’un par rapport à l’autre. En témoigne, entre autres, la montée du syndicalisme dans les années 1930 aux États-Unis, période pendant laquelle les travailleurs afro-américains doivent affronter à la fois les assauts du capital avec ses conséquences dramatiques (krach boursier de 1929) et le racisme des grands syndicats américains, comme l’American Federation of Labor (AFL), qui refusent leur adhésion dans leurs rangs et les excluent du mouvement ouvrier organisé « par » et « pour » les Blancs[2].
« Un problème avec le marxisme » (p. 19), tel est l’intitulé d’une partie de l’introduction de l’ouvrage qui, précisons-le, n’est pas un ouvrage « théorique » qui cherche à confronter l’idéologie marxiste, mais il se veut plutôt une réinterprétation de l’histoire du capitalisme à l’aune d’une dimension occultée, négligée, ignorée par la critique d’inspiration socialiste du libéralisme bourgeois depuis la seconde moitié du XIXe siècle jusqu’au milieu du vingtième. En approfondissant la genèse du capitalisme, ses origines, ses nombreuses tentatives de justification idéologique au fil des époques, son articulation toujours renouvelée pour finalement s’associer à une philosophie politique de type libéral, la notion de « classe » ne suffit plus à expliquer le phénomène dans sa globalité; elle est inapte à rendre compte de certains aspects, autant sinon plus essentiels à comprendre afin de cerner et caractériser cette dynamique de prédation organisée et généralisée qu’est le système capitaliste.
Que ce soit par l’entremise d’une désignation comme celle du « sauvage », du « barbare », de l’« indigène », les colonisateurs européens classifient les groupements humains selon une logique d’appropriation des territoires étrangers, aux Amériques en particulier, d’exploitation d’une main-d’œuvre servile, autant africaine qu’amérindienne, et d’accumulation du capital. De toutes ces constructions prétendument scientifiques ou relevant même des « Lumières » de la Raison, celle de « race » se trouve être la plus emblématique.
Mais, au fait, qu’est-ce que la « race » ? « Idée, principe, concept, […] la race est comme le capital de Marx, une relation sociale. » Et, conséquemment : « Le racisme est […] appréhendé comme un ensemble de représentations, discours et pratiques discriminatoires qui visent à nuire, dégrader et subordonner un groupe de femmes et d’hommes au nom d’une race supposée » (p. 13). Et le capital ? « Le capital est un ensemble de biens et de liens susceptibles de produire des revenus et le capitalisme […] s’entend […] comme “le principe de valorisation des richesses qui n’a d’autre fin qu’elle-même” ou […] un mode d’activité humaine visant à la production toujours plus grande de marchandises à des fins de profits[3]. »
Une fois définis ces deux termes, il reste à les articuler pour démontrer que le capitalisme n’est pas qu’une affaire d’« argent », que l’aliénation qu’il génère n’est pas que d’ordre « économique » mais aussi d’ordre « moral », au sens où des considérations qui n’ont, au départ, rien à voir avec les principes libéraux tels que défendus par les philosophes des Lumières (« écossaises » en particulier) deviennent indispensables pour la pérennité du système capitaliste. Ces considérations s’articulent autour de cette notion de « race » comme justification des pratiques coloniales et des processus de différenciation anthropologique et de discrimination ethnique.
En introduisant ainsi le « racialisme » comme idéologie dans l’analyse critique du capitalisme (concomitant au colonialisme et à l’impérialisme), Sylvie Laurent élargit d’autant les horizons philosophiques et anthropologiques à partir desquels le libéralisme, tel qu’il a été pensé par les « classiques », dévoile sa face cachée lorsqu’il passe l’épreuve de son application coloniale et impériale. L’idée du « doux commerce », par exemple, vient couronner ce mariage entre « convictions » (morales, philosophiques, scientifiques) et « intérêts » (mercantiles, économiques, financiers). Selon l’autrice, Voltaire fut le parfait prototype de cette double posture; reconnu pour ses idées avant-gardistes – il a rédigé un Traité sur la tolérance –, il n’a jamais renoncé pour autant à ses pratiques d’investisseur avisé dans les plantations sucrières des Antilles, nonobstant le fait que la marchandise produite, le sucre, a été le fruit d’un labeur inhumain assumé par des travailleurs extirpés de leur terre natale, l’Afrique, pour être vendus comme esclaves en Amérique, à mille lieues de leur terre d’origine.
À maints égards, l’autrice de Capital et race se prête à un exercice de démystification en règle de la culture occidentale qui, depuis les Lumières, se présente comme étant porteuse de rationalité, d’universalité, d’humanisme, alors que les progrès de la Raison, quoique réels, ont toujours été accompagnés de pratiques relevant peu du même idéal, se situant même à l’exact opposé : la traite négrière transatlantique, la colonisation « messianique » des Amériques, l’exploitation des territoires indigènes pour alimenter un marché européen avide de produits exotiques (café, cacao, sucre), l’enrichissement inédit des métropoles grâce à la servitude généralisée des peuples « inférieurs », à la mainmise des multinationales aux visées monopolistiques, à la connivence entre l’État et les entreprises privées spécialisées dans l’extraction (des matières premières), la transformation (des produits de la terre), la marchandisation (des biens ainsi transformés).
Que ce soit dans la philosophie politique ou économique de Locke, Hume, Voltaire, Kant, Hegel, le capitalisme s’avère pouvoir receler de vertus émancipatrices, non seulement pour les Européens et Européennes qui en assurent la destinée mondiale, mais aussi pour le reste de l’humanité qui n’a pas encore atteint le même degré de « civilisation » que les nations converties à l’économie de marché. Peu importe la condition précaire dans laquelle se retrouvent ces peuples « non civilisés » une fois qu’ils ont été réduits à l’esclavage, spoliés de leurs terres ancestrales, que leur économie locale ait été saccagée, l’esprit du libéralisme va faire son chemin et les convaincre du bien-fondé du nouveau mode de vie qui s’offre à eux. Encore faut-il qu’ils soient reconnaissants d’avoir été colonisés par une culture supérieure à la leur qu’ils finiront bien par intégrer en acceptant de renoncer à leur barbarie naturelle et primitive. Ainsi le veut la Raison qui parcourt l’Histoire de l’Homme, tendue vers un Idéal « universaliste » à l’image de la culture européenne…
Par Mario Charland, détenteur d’une maîtrise en philosophie de l’Université du Québec à Trois-Rivières

Étienne Penissat, Classe, Paris, Édition Anamosa, 2023
Dès le début de l’ouvrage, l’auteur précise son objectif : « Redonner à la classe son tranchant comme concept et comme outil de combat » (p. 7). Un objectif pour le moins essentiel si l’on considère que la notion de classe, surtout aujourd’hui, est galvaudée et instrumentalisée par les courants d’extrême droite et néofascistes qui revendiquent « avec quelques succès électoraux, la défense des classes populaires blanches et natives » (p. 6). Il s’agit donc de comprendre, comme le propose l’auteur, comment le « langage de classe » qui historiquement a servi d’outil idéologique des classes exploitées « ne cristallise [plus] les oppositions politiques et sociales alors même que la domination capitaliste se radicalise depuis quarante ans » (p. 6). Pour saisir ce changement ou la transformation même de la notion de « classe », Penissat entreprend une analyse historique de cette notion qui se précise dès la seconde moitié du XVIIIe siècle comme étant « une construction intellectuelle pour penser les divisions économiques et les dynamiques de la production des richesses » (p 8).
La classe devient ainsi, surtout après la Révolution française, un « moyen de représenter les inégalités et conflits entre groupes sociaux » (p.10). Chez Marx, « la classe ne se réduit pas à des divisions économiques, elle s’ancre dans les formes de pensée et d’action des individus » (p. 11). Cette perception rend possible dans le « langage de classe » l’émergence de la « conscience de classe », étape essentielle dans la lutte de la classe ouvrière. Ainsi « [l]a classe devient un mot d’ordre des ouvriers et ouvrières en légitimant leur rôle dans la société, la défense de leurs intérêts et, au-delà, le projet politique de réappropriation du travail et de la production » (p. 20).
Toutefois, si la classe comporte, à ce stade, un projet politique de transformation sociale, elle n’en demeure pas moins un phénomène historique qui renferme certaines particularités dont, pour le sociologue, il faut tenir compte. La classe n’est pas en soi « unificatrice », c’est-à-dire, dans le cas de la classe ouvrière, qu’elle représenterait les intérêts non seulement de cette classe, mais de tous les groupes sociaux exploités et dominés par le capital. Elle comporte également des « frontières », car « [s]i le langage des classes s’impose comme représentation des groupes et des antagonismes sociaux, la définition de leurs frontières, de celles et ceux qu’elles incluent ou excluent devient un enjeu de luttes » (p. 23).
Ici survient une question fondamentale dont la compréhension reste essentielle dans l’histoire des luttes sociales : comment intégrer les groupes marginalisés et exclus du processus même de formation de la classe ouvrière dans les luttes politiques pour l’émancipation sociale ? L’exemple le plus frappant, particulièrement en Occident, est celui des « femmes […] marginalisées et assignées à une position dominée » à l’intérieur de la classe ouvrière où « les ouvrières de l’industrie textile […] sont précarisées, invisibilisées et subordonnées à leur mari » (p. 23). Comme le montre Penissat, les femmes ne sont pas les seules à être marginalisées et invisibilisées dans les luttes sociales; le nationalisme chauvin marquant les périodes de guerre, particulièrement celle de 1914, constitue l’un des grands obstacles « du projet d’universalisation des solidarités ouvrières » (p. 27). Mais ce qui va constituer, sans doute, le plus important facteur de division au sein des groupes dominés et exploités est celui basé sur la notion de « race », ce que le grand sociologue américain W.E.B Du Bois appelle la ligne de couleur qui « n’est pas un simple reflet des antagonismes de classe puisqu’elle traverse la classe : les groupes racialisés sont exploités en tant que travailleurs mais aussi opprimés en tant que peuples colonisés et infériorisés » (p. 28).
Aujourd’hui, « les reconfigurations du capitalisme » qui prennent différentes formes, la financiarisation, la précarité de l’emploi, la sous-traitance, la privatisation des services publics, etc., font obstacle au développement de la conscience de classe, donc de « l’expérience de la domination ». Par ailleurs, d’autres groupes, qui historiquement ont connu l’exclusion, la discrimination et l’oppression, qui ont été marginalisés dans les luttes sociales, revendiquent leur singularité : les homosexuel·le·s, les transgenres, les personnes queers, etc. Par conséquent, la question des luttes sociales est décentralisée et ne peut être considérée comme uniquement un phénomène de classe.
L’auteur conclut en mettant l’accent sur l’importance des études effectuées par certains auteurs, dont Pierre Bourdieu, pour mettre en lumière les différents rapports de domination, « d’autant plus structurants qu’ils sont produits et reproduits par l’action de l’État » (p. 50). Le grand défi actuel est de « repolitiser le langage de classe », c’est-à-dire « la mise en lumière des “inégalités sociales” qui concernent l’ensemble des dimensions de la vie (santé, logement, scolarité, loisirs, etc.) » (p. 75).
Par Alain Saint Victor, historien et militant

Stanley B. Ryerson, Capitalisme et confédération, Montréal, M éditeur, 2024
Face à la résurgence récente du nationalisme québécois et de l’annexionnisme étatsunien, la lecture de Capitalisme et confédération s’impose pour quiconque souhaite remonter aux racines historiques des questions constitutionnelles canadienne et nord-américaine. Publiée en 1968 et traduite en français en 1972, cette étude de Stanley Bréhaut Ryerson est rapidement devenue un classique du marxisme canadien, mais elle n’a pas été rééditée depuis 1978. M éditeur et sa collection Recherches matérialistes nous offrent aujourd’hui l’occasion précieuse de renouer avec elle.
Couvrant la période de 1815 à 1873, l’ouvrage explique la genèse de l’État fédéral canadien suivant un matérialisme historique « souple » (p. 20), où cette genèse est rattachée autant à la naissance du capitalisme industriel et aux conflits de classe qui lui sont inhérents qu’à l’effectivité des facteurs « non économiques ». En résulte une « histoire du peuple » englobante, qui croise habilement les angles disciplinaires (histoire, politique, militaire, économique, sociale), les échelles d’analyse (locale, nationale, internationale) et les points de vue sociaux : les résistances populaires répondent systématiquement au jeu des intérêts des élites. Se retrouve au cœur du récit la centralité conjointe du phénomène « nationalitaire » et de la transition au capitalisme, retracée sous un angle matérialiste qui renvoie dos à dos les interprétations nationalistes et antinationalistes étroites de l’histoire du Canada (p. 20-21).
La structure du livre reflète les deux grands processus historiques menant à la création de l’État fédéral canadien. Premièrement, les chapitres 1 à 9 relatent les luttes des réformistes des deux Canadas pour l’obtention du gouvernement responsable (1815-1848). Par sa description parallèle des deux mouvements, Ryerson réussit à éclairer leur parenté. De part et d’autre, les réformistes sont divisés en une aile modérée, constituée par la bourgeoisie naissante, et une aile radicale/révolutionnaire, incarnée principalement par des cultivateurs et des ouvriers (p. 120). De part et d’autre, la lutte contre la domination des élites coloniales (la Clique du Château et le Family Compact) mène à des insurrections révolutionnaires qui font apparaitre l’aile radicale comme « le moteur » des protestations pré-1840 (p. 197).
Par ce récit, Ryerson s’oppose aux interprétations chauvinistes qui nient l’existence du « facteur démocratique » au sein des mouvements réformistes et qui font du mouvement des Patriotes un mouvement exclusivement « national » (p. 488). En éclairant les liens de solidarité entre les deux mouvements, il démontre que cette dimension nationale est loin d’effacer l’ancrage de leur lutte dans des revendications démocratiques partagées.
L’Acte d’Union répond à cette conjoncture subversive en noyant le Bas-Canada au sein d’une structure représentative à majorité anglaise, ce qui permet de faire d’une pierre deux coups. D’une part, les aspirations démocratiques au gouvernement responsable sont contournées par la compensation obtenue par le Haut-Canada (gains politiques et transfert de sa dette publique). D’autre part, on conjure du même coup « l’ascension politique de la race des vaincus » (p. 191). Cela n’empêche toutefois pas les ailes modérées des mouvements réformistes de s’allier pour obtenir, en 1848, un gouvernement responsable sous le leadership conjoint de Baldwin et de Lafontaine. Cela permet alors de maintenir les liens coloniaux, moyennant une concession supplémentaire : l’abrogation de l’interdiction du français et une certaine acceptation du facteur national au sein des structures politiques. Se cristallise alors une reconnaissance partielle de l’égalité entre les nations, dont le niveau est fixé par « les intérêts communs des milieux d’affaires canadiens-anglais, de l’Église du Bas-Canada et de la métropole impériale » (p. 225).
Deuxièmement, en partant de ces nouvelles bases politiques, les chapitres 10 à 20 relatent la façon dont l’essor du capitalisme industriel mène à la naissance d’un État fédéral bourgeois.
Ryerson situe l’envolée de l’industrialisation capitaliste au confluent d’une multiplicité de facteurs, tant endogènes qu’exogènes. D’un côté, il voit émerger les germes de l’industrialisation capitaliste dans le développement des manufactures locales et dans la formation d’une armée de réserve issue en partie des obstacles à la colonisation posés par les élites foncières. De l’autre côté, ces facteurs endogènes ne suffisent pas à expliquer la transition au capitalisme : la classe ouvrière naissante est largement alimentée par l’afflux massif d’immigrantes et immigrants irlandais, tandis que le développement manufacturier ne prend réellement son envol que dans le sillage d’un développement ferroviaire qui visait d’abord l’exportation de matières premières. Ce modèle de développement est d’ailleurs lui-même issu de la politique anglaise de libre-échange et de l’expansionnisme économique et politique américain. Au croisement de ces causes, les capitalistes des chemins de fer, sous l’hégémonie du « Grand Trunk » et de la Bank of Montreal, utilisent le gouvernement responsable pour s’affirmer comme la nouvelle classe dominante et développent progressivement un projet commun : l’abolition des douanes entre les provinces et l’établissement de tarifs protectionnistes afin « d’agrandir et d’unifier le marché interne de l’industrie canadienne » (p. 337). À ces intérêts nationaux en faveur de l’union des provinces s’ajoute « la stratégie impériale [britannique] qui exigeait l’unification non seulement pour empêcher les colonies d’être absorbées par les États-Unis, mais aussi pour renforcer les liens de l’Empire avec la zone du Pacifique et, de là, avec l’Asie » (p. 363).
Ryerson relate ensuite le jeu politique derrière la Confédération, montrant comment celle-ci a été imposée par le haut dans un esprit foncièrement antidémocratique. L’accent est alors placé sur le rôle crucial joué par Georges-Étienne Cartier pour intégrer le Québec au projet. Selon Ryerson, ce rôle démontre l’effectivité d’un certain pacte binational derrière la forme prise par l’union fédérale, bien que la reconnaissance de l’égalité nationale ait été d’emblée déformée et neutralisée par la réduction libérale de « la nation à un étroit particularisme religieux et linguistique » (p. 436).
Enfin, soucieux de décrire la tendance violemment néocoloniale de ce nouvel État face aux peuples autochtones, Ryerson se penche sur la lutte des Métis pour l’autodétermination, « seul exemple d’une intervention réelle des masses dans la question de la Confédération » (p. 442). À l’aune du reste de l’ouvrage, la répression et la reconnaissance déformée de cette lutte symbolisent l’essence même de la Confédération canadienne : le projet d’une élite capitaliste anglo-canadienne qui n’a pu réussir qu’en intégrant les revendications des minorités nationales de façon à en neutraliser la teneur démocratique et égalitaire.
En définitive, Capitalisme et confédération se démarque par une écriture précise et minutieuse qui demeure malgré tout accessible et didactique. Par une généreuse pratique de la citation (allant du plus petit pamphlet aux correspondances des élites coloniales), Ryerson nous fait plonger habilement dans l’esprit et les antagonismes politiques de l’époque, combinant avec brio l’accessibilité de l’histoire « des grands hommes » et les technicités de l’histoire politique et économique. Bien qu’abordée partiellement, la résistance des peuples autochtones à la domination coloniale fait tout de même partie intégrante du récit. Beaucoup plus regrettable est le silence complet de Ryerson sur l’effectivité historique des luttes féministes.
L’édition de 2024 a opté pour un format poche dépourvu des images qui parsemaient souvent inutilement l’édition de 1978, mais dont certaines (surtout des cartes) auraient tout de même pu être utiles. Cette perte est plus que compensée par la qualité des nouvelles préfaces et postface: très bien documentées; elles synthétisent efficacement le parcours et la pensée d’un historien que la gauche d’aujourd’hui aurait avantage à mieux connaitre.
Par Olivier Samson, Doctorant en sciences sociales appliquées à l’Université du Québec en Outaouais
- Voir Christian Desmeules, « Humaniste cherche polémique », Le Devoir, 1er octobre 2024. ↑
- Le régime de plantation du Sud reposait aussi sur cette contradiction (qui met à mal une philosophie matérialiste de l’histoire) d’une classe laborieuse qui se retourne contre elle-même au nom d’une supposée supériorité « raciale » qui a pour effet de sublimer les rapports d’exploitation entre propriétaires terriens et non-propriétaires blancs : « Même exploité et incapable de posséder la terre, […] le “pauvre Blanc” reçoit pour “salaire” non monétaire la jouissance de sa valeur raciale, synonyme de préséance et d’une reconnaissance sociale inestimable » (p. 417). ↑
- « Il s’organise pour ce faire en un système autonome fondé sur la propriété privée et le marché » (p. 12). ↑
La faim justifie les moyens
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