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« Empêcher les ONG de travailler aurait des effets immédiats et irréversibles sur la population civile »

Santé mentale au travail, organisation et transformations du travail
Regards critiques, pragmatiques et interdisciplinaires ancrés au Québec
En vente dès le 25 mars 2026
Sous la direction de : Mélanie Dufour-Poirier , Jean-Paul Dautel
Cet ouvrage propose une analyse critique de la santé mentale au travail, en dépassant les approches individualistes. Il met en lumière les causes structurelles, organisationnelles et sociales de la détresse psychologique. Grâce à une perspective interdisciplinaire, il offre des outils pour une prévention collective et durable. Une lecture essentielle pour transformer les milieux de travail.
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Forêts anciennes | À paraître le 1er avril | Le premier livre sur les forêts anciennes du Québec
Le Québec possède un immense couvert forestier, mais les forêts anciennes y sont très rares. Avec ce livre, le premier du genre dédié aux forêts anciennes du Québec, Gabriel Grenier nous invite à les découvrir, à les préserver et à en faire l'expérience – presque mystique – grâce à des « cartes aux trésors ».
Le livre Forêts anciennes - L'expérience du fond des bois, de Gabriel Grenier (un véritable amoureux des arbres et enseignant en aménagement de la forêt), paraîtra en librairie le 1er avril prochain.
À propos du livre
Nous l'avons oublié, mais la forêt est notre environnement naturel immédiat. Il n'existe pratiquement pas de prairie naturelle au Québec : tout champ laissé à lui-même redeviendra une forêt. Or des siècles de coupes, d'étalement urbain et d'agriculture ont fini par nous faire croire le contraire. Si bien qu'aujourd'hui, les forêts anciennes représentent moins de 1 % des forêts du Québec, mais leur importance demeure capitale. En plus de leur valeur scientifique et biologique, elles sont l'un des rares endroits ayant été peu affectés par les activités humaines. Imaginez : les arbres qui s'y trouvent ont pris racine avant même que la voiture à combustion, les antibiotiques et le télégraphe ne soient inventés !
Plonger dans les forêts anciennes, c'est entrer dans des lieux hors du temps. Elles symbolisent l'aboutissement que la vie, le sol et le climat peuvent offrir. Elles invitent à la modestie. Les arbres couverts de mousses et de lichens portent la marque des siècles dans leur tronc, leurs branches, leur cime. Le chant des oiseaux, le bourdonnement des insectes, les floraisons printanières y sont uniques. Si les jeunes forêts recèlent beaucoup de secrets, les forêts anciennes en abritent extraordinairement plus. Or savons-nous encore lire la forêt, nous qui sommes atteints de « cécité botanique » et qui n'y voyons souvent qu'une accumulation d'arbres anonymes ? Quels sont les attributs d'une forêt ancienne ? À quoi reconnaît-on un vieil arbre ? Comment protéger ce précieux patrimoine collectif ?
Amoureux des arbres et partisan de la restauration écologique, Gabriel Grenier partage tout ce qu'il faut pour reconnaître et découvrir les forêts anciennes, tout en proposant des pistes pour qu'elles regagnent du terrain. Agrémenté de photos, ce livre, qui est en partie un guide de voyage, renferme également des « cartes aux trésors » et des itinéraires de randonnée pour découvrir des forêts anciennes du Québec et du nord-est de l'Amérique. Il saura plaire à tous ceux et celles qui entendent les sirènes du fond des bois et qui ont envie de renouer avec une nature sauvage et indomptée. Les forêts anciennes, ces cathédrales de biodiversité, ont le pouvoir de transformer le regard que nous portons sur nous-même et sur le monde naturel : il est temps d'y recourir.
« Ce qui se cache dans les forêts anciennes ne se trouve nulle part ailleurs. Une force s'imprime dans les vieux motifs d'écorce, les racines saillantes et les cimes tordues, et vous n'y serez exposé que si vous chaussez vos bottes, partez à l'aventure et vous abandonnez à toute cette beauté. » - Gabriel Grenier
À propos de l'auteur
Gabriel Grenier arpente les forêts d'ici et d'ailleurs depuis plus de 20 ans. Il a été technicien en foresterie et enseigne désormais en aménagement de la forêt au Centre de formation professionnelle Le Granit, à Lac-Mégantic. Il est aussi producteur forestier depuis 2015. Forêts anciennes est son premier livre.
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Devenir incontournables
Comme la politique est un rapport de force, alors gagner signifie s'organiser et occuper chaque espace où se fabrique le pouvoir. Si la politique n'est pas l'art du consensus, mais celui du conflit, alors une conclusion s'impose : un conflit n'a de sens que s'il déplace réellement le rapport de force.
Et déplacer un rapport de force suppose quelque chose de très concret : de la puissance collective.
Pas seulement des idées justes.
Pas seulement des analyses fines.
Pas seulement des indignations légitimes.
Une capacité d'agir sur le réel.
Car le pouvoir ne flotte pas dans l'abstrait : il s'incarne dans des institutions, dans les lois, dans les organisations, des ressources matérielles, des réseaux d'influence, les médias et même jusqu'à influencer ce qui est possible d'imaginer.
Et tant que ces leviers restent concentrés entre les mêmes groupes sociaux, les meilleures idées du monde demeurent sans prise.
Ce pouvoir, aujourd'hui, n'appartient pas aux précaires, aux travailleuses, aux déclassé·e s, aux invisibilisé·e·s.
Ce n'est pas celui de celles et ceux à qui l'on répète qu'il faudrait rester raisonnable », patienter, se calmer.
Il est exercé par des groupes qui, eux, n'ont jamais cru à la neutralité ni au retrait, et qui ont compris depuis longtemps que la politique est d'abord une question d'occupation du terrain — de présence continue dans tous les lieux où se prennent les décisions.
Alors pourquoi la gauche accepterait-elle, elle, de s'auto-exclure de ces espaces au nom d'une pureté abstraite ?
Les enquêtes patientes de Michel Pinçon et Monique Pinçon-Charlot l'ont montré avec précision : la classe bourgeoise ne pratique jamais l'auto-exclusion morale. Elle ne déserte aucun espace au nom d'une supposée pureté.
Elle investit tout.
Conseils d'administration
Cabinets ministériels Instituts de recherches.
Fondations.
Médias.
Elle est partout, simultanément, méthodiquement.
Parce qu'elle a compris une chose essentielle : le pouvoir n'est pas un lieu unique. C'est un écosystème.
On ne le conquiert pas de l'extérieur.
On l'occupe.
Alors pourquoi la gauche continuerait-elle, elle, à se retirer d'avance de certains terrains ?
Refuser l'auto-exclusion
Pourtant, à gauche, on entend souvent une tentation familière.
« Les institutions sont corrompues. »
« Les élections ne servent à rien. »
« Les médias dominants sont irrécupérables. »
Et ces constats ne sont pas entièrement faux.
Mais en tirer la conclusion qu'il faudrait se retirer, déserter ou rester à distance relève d'une erreur stratégique majeure.
Car se retirer ne fragilise jamais le pouvoir.
Cela lui simplifie la tâche.
Chaque espace abandonné devient un espace consolidé pour l'adversaire.
Chaque terrain déserté devient un monopole.
Chaque absence se transforme en permission tacite.
La politique n'est pas un refuge moral où l'on préserverait sa pureté.
C'est un champ de rapports de forces.
Et dans un champ de rapports de forces, l'abstention n'est jamais neutre : elle avantage toujours celui qui occupe déjà le terrain.
On ne transforme pas la société par le témoignage moral.
On ne change pas le réel en restant volontairement marginal.
On la transforme en disputant concrètement tous les lieux où se prennent les décisions — même lorsque ces lieux sont imparfaits, hostiles ou contraints.
Rester entre convaincu·e·s est confortable.
Mais une parole qui ne pèse pas sur le réel finit toujours par s'épuiser.
Si la gauche veut changer le monde, elle doit renoncer à l'illusion de la pureté, de l'auto-exclusion vertueuse et accepter une vérité plus exigeante :
Le pouvoir ne se contourne pas.
Il se dispute.
Investir tous les espaces
Si nous voulons réellement transformer la société — et pas seulement témoigner de notre désaccord — il faut regarder la réalité en face : aucun terrain ne peut être abandonné.
Le pouvoir ne laisse jamais de vide. Chaque espace déserté finit par être occupé par celles et ceux qui l'exercent déjà.
Avoir raison ne suffit pas. L'indignation seule ne suffit pas non plus.
Si nous voulons peser, il faut être présents partout où se décident concrètement nos vies.
La rue, évidemment.
Les manifestations, les grèves, les occupations, les blocages rendent visible ce que le discours dominant cherche constamment à invisibiliser : les rapports de force.
Elles rappellent que la légitimité populaire peut déborder le cadre institutionnel, que l'ordre social n'est jamais naturel, et que, lorsque celles et ceux qui produisent la richesse cessent de collaborer, tout peut s'arrêter.
La rue n'est pas un théâtre symbolique.
C'est le lieu où le conflit devient matériel.
Les syndicats et les mouvements sociaux.
Parce que c'est là que se construisent des solidarités durables, ancrées dans les conditions réelles d'existence ; là que s'arrachent des victoires tangibles ; là que se forment des capacités d'organisation collective qui dépassent l'indignation ponctuelle.
Pas la version affaiblie, bureaucratisée, parfois apeurée que nous avons trop souvent connue ces dernières décennies, réduite à la gestion défensive des reculs.
Qu'ils retrouvent leur fonction première : faire de la politique au sens fort.
Car il n'y a rien de plus politique que l'organisation du travail, la répartition du temps, des salaires, de la richesse et du pouvoir dans nos sociétés.
Là se joue, chaque jour, la structure même des rapports de domination.
Les élections et les institutions aussi.
Le champ électoral et les institutions aussi. Non pas par fétichisme parlementaire, ni par illusion réformiste, mais par réalisme stratégique.
Les lois, les budgets, les services publics, les protections sociales façonnent immédiatement la vie de millions de personnes. Refuser d'y intervenir au nom de la pureté, c'est laisser les autres gouverner sans opposition.
Nous n'avons pas le luxe d'attendre un hypothétique « grand soir » pour agir. Les gens ont faim, froid, soif, maintenant — pas dans un avenir abstrait.
On ne transforme pas la société en la regardant de loin ; on y entre pour y créer des brèches, y arracher des gains, y amplifier les luttes qui viennent d'en bas.
Et puis il y a la culture.
Parce que le pouvoir ne se loge pas seulement dans l'économie ou dans les institutions. Il agit aussi plus subtilement, plus profondément, dans l'ordre des idées, des images et des récits, en façonnant ce qui nous semble naturel, raisonnable, mais surtout possible.
C'est là que se construit l'hégémonie : dans ces frontières invisibles du pensable qui, sans bruit, réduisent nos attentes, disciplinent nos imaginaires et finissent par nous convaincre que certaines transformations seraient irréalistes avant même d'avoir été tentées.
Déserter ce terrain, c'est laisser ceux au pouvoir définir le réel à notre place.
Mais l'espace culturel n'est pas seulement un lieu de reproduction de l'ordre établi ; il peut aussi devenir un lieu d'ouverture, d'expérimentation, d'élargissement des possibles. Un espace où se formulent des désirs collectifs, où se racontent d'autres mondes, où se prépare ce qui n'existe pas encore.
L'investir, c'est relier nos idées à des expériences vécues, nos revendications à des émotions, nos analyses à des espoirs concrets. C'est rendre désirables les mondes que nous voulons construire.
Il faut donc être présent partout où se fabrique le sens commun : dans les médias alternatifs comme dans les espaces grand public, dans les livres, les films, les plateformes numériques, les scènes artistiques, les festivals, les balados — partout où se forgent les imaginaires collectifs.
Non pour se diluer.
Non pour s'édulcorer.
Mais pour déplacer l'évidence.
Pour élargir l'horizon du possible.
Pour faire apparaître comme réaliste ce qui semblait hier impensable.
La culture n'est pas un supplément d'âme.
C'est un terrain stratégique.
Il faut être capable de rêver, oui — mais de rêver sérieusement.
Croire sérieusement à nos rêves.
Observer attentivement la vie réelle.
Confronter nos idéaux à l'expérience concrète. Et transformer nos imaginaires en stratégies.
Car sans imagination, aucune rupture n'est pensable.
Mais sans organisation, aucun rêve ne devient réel.
Une pluralité de tactiques
Cela suppose aussi d'accepter une vérité parfois inconfortable, mais décisive : toutes les luttes ne prennent pas la même forme.
Et surtout, tout le monde ne peut — ni ne devrait — être sur tous les fronts à la fois.
Une stratégie sérieuse ne repose pas sur l'uniformité des pratiques, mais sur une répartition consciente des rôles. Non pas une armée de clones, mais une diversité de forces capables d'agir de manière complémentaire.
Il n'existe pas une seule manière légitime de militer.
Pas de modèle unique du ou de la « bon·ne militant·e ».
Certain·e·s négocient des conventions collectives ou arrachent des gains institutionnels.
D'autres organisent des assemblées, tissent des réseaux, construisent des structures durables.
D'autres, encore, écrivent, forment, enquêtent, transmettent des idées et une mémoire.
D'autres bloquent, occupent, perturbent, rendent l'ordre normal impossible.
Et d'autres choisissent d'investir les élections ou les institutions pour y trouver des brèches.
Ces pratiques ne relèvent pas de morales différentes.
Elles relèvent de fonctions différentes.
Un mouvement qui voudrait imposer une seule posture à tout le monde finirait par se mutiler lui-même.
Parce qu'aucun mouvement réel ne gagne uniquement par la négociation.
Mais aucun ne gagne non plus uniquement par l'affrontement spectaculaire.
La négociation sans pression tourne à la gestion.
La confrontation sans organisation s'épuise.
La radicalité isolée marginalise.
Le pragmatisme sans menace se fait absorber.
Ce sont les combinaisons qui déplacent l'histoire.
Les tactiques ne s'annulent pas : elles se rendent possibles les unes les autres.
Les espaces de dialogue ne s'ouvrent que lorsqu'un rapport de force existe.
Et ces rapports de force n'existent que parce que tous, à leurs façons, acceptent de déranger.
C'est ce que décrit Andreas Malm, dans Comment saboter un pipeline, avec l'effet du « radical flank » : historiquement, les gains obtenus par les acteurs dits « modérés » deviennent possibles parce qu'à côté d'eux existent des forces plus combatives, plus perturbatrices, qui rendent le statu quo coûteux, instable, parfois ingouvernable.
Autrement dit : si le pouvoir accepte de négocier avec les « raisonnables », c'est souvent parce qu'il craint les « ingouvernables ».
Sans conflictualité réelle, il ne concède rien.
Sans pression, il ne produit que des promesses.
Cela ne signifie pas que tout moment appelle l'escalade permanente.
Il existe aussi des périodes défensives, où protéger des acquis fragiles devient prioritaire :
préserver des services publics, empêcher un recul de nos droits, maintenir des organisations en vie.
Dans ces moments, la patience, la consolidation, parfois la négociation, sont nécessaires.
Mais même ces phases de défense n'ont de sens que parce qu'existe, quelque part, la possibilité d'une offensive.
Sinon, on ne fait qu'administrer le déclin.
La diversité des tactiques n'est donc pas un problème à discipliner ni une concurrence morale entre « bons » et « mauvais » militants.
C'est une richesse stratégique à coordonner
Une économie de pratiques.
Un ensemble de rôles complémentaires.
Il ne s'agit pas de choisir entre la rue ou les institutions, entre la persuasion ou la confrontation, entre le pragmatisme ou la radicalité, mais plutôt d'apprendre à les combiner.
Parce que gagner, ce n'est pas être pur.
C'est être efficace, ensemble.
Construire des communs
Mais résister ne suffit pas.
On peut bloquer, contester, ralentir les offensives, défendre pied à pied les droits existants — et ces gestes sont indispensables. Ils permettent de tenir bon, simplement survivre. Pourtant, un mouvement politique qui ne ferait que réagir, qui se contenterait d'empêcher le pire, finirait par s'épuiser dans une posture défensive, condamné à limiter les dégâts plutôt qu'à transformer le monde.
Or, transformer la société ne consiste pas seulement à s'opposer à l'ordre dominant. Cela suppose aussi de commencer à faire exister autre chose, ici et maintenant, de fissurer son évidence en construisant des espaces et des institutions qui fonctionnent autrement que les règles actuelles.
C'est ce que Pierre Dardot et Christian Laval appellent les « communs ».
Les communs ne sont ni de simples biens publics administrés par l'État ni des services offerts d'en haut à des usager·ère·s passifs. Ils échappent tout autant à la propriété privée qu'à la délégation bureaucratique. Ce sont des ressources — matérielles ou immatérielles — dont la gestion est assumée collectivement par celles et ceux qui les utilisent, selon des règles qu'ils définissent eux-mêmes.
Autrement dit, il ne s'agit pas seulement de posséder autrement, mais de gouverner autrement : apprendre à décider ensemble, à partager les responsabilités, à organiser la solidarité plutôt que la concurrence.
Une coopérative d'habitation qui soustrait le logement à la spéculation.
Un média indépendant contrôlé par ses membres.
Une clinique communautaire, une épicerie solidaire, un réseau d'entraide, un espace culturel autogéré, une garderie populaire.
Autant de lieux où l'on ne demande pas la permission d'exister, où l'on ne reste pas dans l'attente d'une réforme venue d'en haut, mais où l'on commence immédiatement à faire ces expériences ne sont ni des refuges ni des parenthèses sympathiques. Elles constituent déjà des fragments d'un autre monde, des « déjà-là » qui rendent l'alternative tangible. On n'y parle pas seulement de démocratie : on la pratique. On n'y invoque pas seulement la solidarité : on l'organise matériellement.
Et ce faisant, on acquiert quelque chose de décisif : des capacités collectives.
Car on n'apprend pas à se gouverner dans les slogans, mais dans l'expérience concrète de la délibération, du conflit, de la gestion commune. On y développe des savoir-faire, des réseaux, de la confiance mutuelle — toute une infrastructure sociale sans laquelle aucune transformation d'ampleur n'est possible.
En ce sens, les communs ne remplacent pas la lutte politique : ils lui donnent un socle.
Ils réduisent notre dépendance au marché pour se loger, se nourrir, s'informer, se soigner. Ils diminuent la vulnérabilité qui rend les gens prudents, isolés, résignés. Ils donnent du temps, de la sécurité, de la puissance d'agir. Et cette autonomie relative devient un levier stratégique : elle rend possibles les grèves longues, les mobilisations durables, les affrontements soutenus, parce qu'on ne risque plus tout — et tout seul — à chaque pas.
es communs ne sont pas seulement des alternatives morales au capitalisme. Ce sont des outils de pouvoir.
En les multipliant, on ne se contente pas d'imaginer une société différente : on commence à la construire, morceau par morceau, tout en retirant du terrain à la logique marchande et à la gestion technocratique.
Se forme ainsi, lentement, mais concrètement, une contre-société : non pas une utopie hors sol, mais un réseau d'institutions vivantes capables de soutenir les luttes et de préparer les ruptures à venir.
Parce qu'un autre monde ne naît jamais d'un simple programme.
Il naît d'expériences accumulées, de pratiques partagées, de ces foyers de démocratie réelle qui prouvent, dès maintenant, que nous sommes capables de nous gouverner nous-mêmes.
Et c'est précisément là que la politique commence vraiment.
S'organiser pour gagner
La politique ne commence pas quand on nous fait une place.
Elle commence quand celles et ceux qui ne comptaient pas s'imposent, dérangent l'ordre des choses et rendent visible le tort qui leur était fait.
Mais une irruption ne suffit pas.
Une colère isolée s'épuise.
Une mobilisation ponctuelle retombe.
Un moment de lucidité, sans suite, se dissout.
Pour peser réellement, il faut durer.
Et pour durer, il faut s'organiser.
Pas autour de quelques figures.
Pas dans l'improvisation permanente.
Mais collectivement, dans le temps long, avec des structures capables d'apprendre, de transmettre, de tenir.
Parce que le système que nous affrontons, lui, est organisé. Il coordonne ses forces. Il planifie. Il occupe le terrain.
On ne le défait pas en ordre dispersé.
S'organiser, ce n'est pas hiérarchiser les luttes ni demander à certaines de se taire. Aucune injustice n'est secondaire.
C'est faire l'inverse : relier nos combats pour qu'ils se renforcent mutuellement, créer des convergences, partager des ressources, transformer une multitude d'initiatives en puissance collective.
Passer de la dispersion à la coordination.
De la fatigue militante à la solidarité stratégique.
D'une mosaïque de résistances à un front commun.
C'est cela, une gauche de rupture :
non pas une posture morale, mais une force capable d'agir ensemble, de tenir dans le temps et de déplacer réellement le rapport de force.
Non pas simplement être présents.
Devenir tout simplement
Incontournables.

Critiques et amendements au Thème 6 du projet de plate-forme de Québec solidaire portant sur l’indépendance inclusive, le féminisme, le vivre ensemble et l’amour du Québec
Le Thème 6, tel que présenté dans le projet de plateforme de Québec solidaire, pose des jalons politiques importants : une indépendance inclusive fondée sur une assemblée constituante, la protection des droits des femmes, la lutte contre le racisme et une politique d'immigration solidaire. Le préambule de ce thème affirme avec force qu'« aimer le Québec, ce n'est pas sacraliser un passé figé », ce qui constitue une rupture bienvenue avec les dérives identitaires conservatrices du Parti québécois. Mais ce thème souffre d'ambiguïtés conceptuelles et d'angles morts idéologiques . Nous voulons, par ce texte, non seulement rendre ces critiques explicites mais avancer de nouvelles propositions et des amendements visant à enrichir ce projet de plate-forme.
Mesure 1 : Favoriser une indépendance inclusive
La Mesure 1, dans sa formulation actuelle, énonce bien le principe d'une assemblée constituante paritaire et représentative, soumise ensuite à référendum au cours d'un premier mandat. Mais elle ne précise pas la nature de cette démarche de mise en place de cette constituante. C'est pourquoi, tout en soutenant la mesure 1, il est nécessaire de faire les ajouts suivants :
- Élire au suffrage universel une assemblée constituante paritaire, représentative, en offrant la participation aux peuples autochtones, pour élaborer un projet de constitution tout en protégeant leur droit à l'autodétermination à ce niveau
- Proposer, durant les débats autour de l'assemblée constituante, notre projet de société, suivant nos principes fondateurs, comme seule perspective pour une indépendance véritable
La Mesure 1 contient une formulation sur la politique internationale qui mérite d'être critiquée. L'engagement à « moderniser la doctrine Gérin-Lajoie » pour mener « une action internationale forte et autonome » est notoirement insuffisant à l'heure où les guerres impérialistes se multiplient, où le réarmement de l'OTAN s'accélère. La doctrine Gérin-Lajoie, même modernisée, ne constitue pas une politique étrangère : elle définit une extension de compétences provinciales sur la scène internationale.
Mesure 2 : Donner la citoyenneté à tous les résidents permanents au Jour 1 de l'indépendance
La mesure 2 part d'un principe politique sain : l'indépendance du Québec ne peut être un projet de repli identitaire. En offrant la citoyenneté à toutes les personnes résidentes permanentes dès le premier jour de l'indépendance, Québec solidaire pose un geste inclusif fort, cohérent avec une vision progressiste de la nation. Pour Québec solidaire, le référendum doit conclure un processus constituant. La mesure 2 doit préciser la nature de ce référendum. Or c'est précisément durant ce processus constituant que se joueront les questions les plus délicates : qui a le droit de vote à la première élection ? Quelle est la procédure de naturalisation ? La mesure doit s'ancrer dans la perspective d'une constitution d'un Québec indépendant — en précisant que la citoyenneté inclusive au Jour 1 sera inscrite dans le texte constitutionnel lui-même, et non laissée à la discrétion d'un gouvernement futur.
La mesure promet la citoyenneté, mais ce que les personnes résidentes permanentes vivent comme une injustice aujourd'hui, c'est d'abord et avant tout une inégalité de droits — accès inégal aux services, vulnérabilité économique, statut précaire, exposition au profilage et à la discrimination. Or l'accès aux mêmes droits que les Québécois·e·s natifs·ves doit s'ajouter à ce que promet la mesure 2. La citoyenneté formelle au Jour 1 de l'indépendance, c'est une promesse différée — elle est conditionnelle à un événement qui n'a pas encore eu lieu et dont l'horizon est incertain. L'égalité des droits, elle, peut et devrait être engagée maintenant, dans le cadre du Québec actuel, sans attendre l'indépendance.
L'inclusion des personnes immigrantes et résidentes permanentes à la citoyenneté ne peut se limiter à être une promesse conditionnelle à l'indépendance. Elle est une exigence démocratique immédiate et un engagement constitutionnel à inscrire dans le projet de Québec souverain. C'est pourquoi nous ajoutons à la mesure 2 les amendements suivants :
- Québec solidaire travaillera à l'inscription de la citoyenneté à tous les résidents permanents dans le cadre de la démarche constituante impulsée par un gouvernement solidaire, constitution indépendantiste ratifiée par un référendum. Ce droit sera constitutionnellement garanti, c'est-à-dire qu'aucune majorité parlementaire ultérieure ne pourra le restreindre par voie législative ordinaire.
- Un gouvernement solidaire s'engage, dès son élection et dans le cadre du Québec actuel, à adopter une Charte des droits des résident·e·s permanent·e·s, garantissant l'accès effectif et sans discrimination aux mêmes droits sociaux, économiques et culturels que l'ensemble de la population québécoise.
Mesure 3. Célébrer notre culture et notre langue
La Mesure 3 du Thème 6 de la plateforme de Québec solidaire s'intitule « Célébrer notre culture et notre langue ». Dans ses intentions affichées, elle se présente comme progressiste : soutien aux artistes, décentralisation culturelle, extension de la loi 101, abolition de certaines mesures discriminatoires de la loi 96.
La Mesure 3 parle de « notre culture », de « nos plateformes », de « la richesse et la diversité des artistes d'ici » — formulations qui, sans définir explicitement ce « nous », laissent planer une ambiguïté sur les contours de l'appartenance culturelle légitime. Si la culture québécoise est présentée comme un bloc homogène à « célébrer » et à « valoriser », sans que soient nommés les rapports de pouvoir qui en ont historiquement défini les contours, on risque de reproduire sous un vernis progressiste une logique d'assignation culturelle.
La Mesure 3 propose d'appliquer la loi 101 aux entreprises de dix personnes employées et plus, de renforcer son application dans le monde numérique et d'abolir certaines mesures discriminatoires de la loi 96. Ces orientations sont en elles-mêmes à défendre. Mais elles souffrent d'une lacune fondamentale : elles posent la langue française comme enjeu essentiellement culturel et réglementaire, sans la relier à ses conditions économiques, sociales et politiques de sa vitalité réelle.
L'intégration véritable — et donc l'adoption du français comme langue de vie et de travail — passe par l'intégration économique : reconnaissance des diplômes étrangers, accès à un travail à la hauteur des compétences, droit à la syndicalisation, fin des statuts précaires. Or aucune de ces dimensions n'apparaît dans la Mesure 3. Cette mesure doit s'accompagner d'un engagement ferme et chiffré envers les ressources réelles de francisation, l'accès au marché du travail francophone et l'égalité économique des travailleur·euses immigrant·es.
La Mesure 3, en parlant de « notre culture », de « la richesse et la diversité des artistes d'ici », sans spécifier que cette culture inclut pleinement et à titre premier les cultures des Premières Nations et des Inuit, elle reproduit une définition implicitement ethnocentrique du « nous » québécois.
Remplacer le texte de la mesure 3 par le texte suivant :
- La société québécoise est le produit de l'apport de toutes les personnes qui y vivent, y travaillent et y créent — des Premières Nations et des Inuit dont les cultures sont premières et irréductibles, aux communautés issues de l'immigration dont les contributions enrichissent chaque jour la vie collective. Un gouvernement solidaire reconnaîtra cette pluralité non comme un obstacle à surmonter, mais comme la substance même d'une culture vivante, en mouvement et en dialogue permanent avec elle-même.
- Pour que le Québec valorise ses talents créatifs dans toute leur diversité, un gouvernement solidaire mettra en place des mécanismes de découvrabilité du contenu québécois en langue française et dans les langues des Premières Nations, et freinera la dominance des multinationales américaines sur nos plateformes numériques. Il développera un modèle universel de sécurité du revenu pour les artistes et les travailleuses et travailleurs autonomes du secteur culturel, sans distinction d'origine ou de statut migratoire, et renforcera la vie culturelle en région en soutenant les expressions artistiques de toutes les composantes de la société.
- Pour défendre le français comme langue d'émancipation collective et non comme instrument d'exclusion, un gouvernement solidaire appliquera la loi 101 à l'ensemble des entreprises de dix personnes employées et plus, en faisant reposer le fardeau de la conformité sur les employeurs et non sur les travailleur·euses. Il renforcera l'application de la loi 101 dans le monde numérique et abolira les mesures discriminatoires de la loi 96. Il refusera toute politique qui ferait des personnes immigrantes les responsables du recul du français, reconnaissant que ce recul tient d'abord à des politiques économiques qui favorisent l'anglais dans les milieux de travail.
- Un gouvernement solidaire investira massivement dans les services publics de francisation, en garantissant leur accès universel et gratuit à toutes les personnes résidant au Québec, quel que soit leur statut migratoire. Il reconnaîtra les diplômes étrangers et combattra la déqualification professionnelle des personnes immigrantes, qui constitue le principal obstacle réel à l'intégration en français au marché du travail québécois.
Mesure 4 : Protéger les droits des femmes et l'accès à l'avortement
La Mesure 4, qui porte sur les droits des femmes et l'accès à l'avortement, est formulée de manière progressiste. Elle affirme la nécessité de soutenir les luttes féministes « ici et ailleurs dans le monde » et de lutter contre les discours masculinistes. C'est une mesure importante.
Mais cette mesure ne dit rien sur la dimension intersectionnelle du féminisme et elle ne prend pas position explicitement contre l'instrumentalisation du féminisme à des fins islamophobes ou xénophobes par le fémonationalisme qui justifie des lois discriminatoires contre les femmes musulmanes. Au Québec, ce phénomène ne relève pas de la théorie abstraite : il a été observable dans les débats sur la laïcité, sur le port du voile, sur la loi 21, où des arguments prétendument féministes ont été mobilisés pour légitimer des politiques discriminatoires visant en priorité les femmes racisées et musulmanes. Il a été également utilisé par le gouvernement de la CAQ pour justifier la Loi 94 visant notamment à renforcer la laïcité dans le réseau de l'éducation et la Loi 9 sur le renforcement de la laïcité au Québec. C'est pourquoi nous proposons l'ajout suivant à la mesure 4 :
- Un gouvernement solidaire défendra un féminisme véritablement universel, fondé sur la reconnaissance des oppressions entrecroisées — sexiste, raciste et capitaliste — et refusera toute instrumentalisation du discours féministe à des fins nationalistes ou islamophobes. En conséquence, un gouvernement solidaire abrogera les lois 21, 94 et 9, dont les effets concrets sont d'exclure des femmes racisées et musulmanes de l'emploi, de l'éducation et de la vie publique, au nom même des valeurs d'égalité qu'elles prétendent défendre.
- Le féminisme solidaire ne peut pas être un féminisme qui sélectionne ses bénéficiaires selon leur origine ou leur religion. Il doit, au contraire, attaquer simultanément le racisme dans ses origines coloniales, le patriarcat dans ses racines hétérosexuelles et le capitalisme dans ses formes néolibérales. Il est nécessaire de se démarquer sur cette question de la CAQ et du PQ qui partagent une même orientation identitaire conservatrice que QS doit nommer et combattre explicitement.
Mesure 5 Lutter contre le racisme et pour la solidarité
La mesure 5 du programme de Québec solidaire affirme vouloir engager la lutte contre le racisme systémique, lutte qui exige un cadre législatif, des mécanismes institutionnels et une vision politique : La mesure articule les droits individuels, la reconnaissance collective et la solidarité internationale. Le geste de reconnaissance du l'État palestinien est Ce geste s'inscrit dans une vision plus large : un Québec qui lutte contre toutes les formes d'oppression, qui reconnaît dans les peuples en lutte des alliés naturels, et qui comprend que son propre chemin vers l'émancipation passe par la solidarité avec celles et ceux qui mènent les mêmes combats ailleurs dans le monde. Les amendements (sous forme d'ajouts) visent à concrétiser cette importante mesure :
- Un gouvernement solidaire s'engage à réviser les champs d'intervention policière, à réduire systématiquement le recours aux moyens coercitifs, et à renforcer le rôle des intervenant·e·s psychosociaux·ales. Ce changement de paradigme — substituer le soin à la répression là où la répression ne fait qu'aggraver — est une condition sine qua non d'une justice réellement égale.
- La loi 84 constitue, avec les lois 21, 94 et 9, le socle législatif d'un nationalisme identitaire conservateur que QS dit vouloir combattre. Québec solidaire s'engage à leur abrogation, afin de ne pas laisser subsister dans le droit québécois une définition de la nation fondée sur la conformité culturelle imposée et assimilationniste — définition incompatible avec une indépendance inclusive, un féminisme intersectionnel et une politique d'immigration fondée sur les droits.
- Un gouvernement solidaire s'engage à promouvoir une véritable politique d'intégration fondée sur les droits universels, l'accès réel au français comme outil d'émancipation économique et sociale — et non comme condition d'appartenance nationale —, et la reconnaissance pleine et entière du droit à l'autodétermination des peuples autochtones.
Mesure 6 : Assurer une immigration humaine et solidaire
La Mesure 6 sur l'immigration est l'une des plus importantes du Thème 6, non seulement pour des raisons humanitaires, mais parce qu'elle touche directement à la question de l'unité de la majorité populaire dans la lutte pour l'indépendance. Dans sa formulation actuelle, la mesure mentionne le rétablissement du PEQ, la réunification familiale, la fin des permis de travail fermés et l'accès à la RAMQ pour les titulaires de permis de travail ouvert. Ce sont des mesures concrètes et nécessaires, mais elles demeurent dans le registre de la gestion humanisée d'un système dont les fondements discriminatoires ne sont pas remis en question.
La proposition d'accorder les mêmes droits que les citoyen·nes et l'accès à la pleine citoyenneté après trois ans de résidence cumulative constitue une rupture avec la logique actuelle de tri et de sélection des migrant·es. Ensuite, les ajouts sur la régularisation des sans-papiers, l'arrêt des expulsions et la liberté de circulation répondent directement au risque de constituer, au sein même de la société québécoise, des couches surexploitées de travailleur·euses sans droits. Une politique d'immigration solidaire ne peut pas se contenter de gérer les flux avec bienveillance : elle doit s'attaquer aux mécanismes structurels de la précarité migratoire. La migration est une richesse et que le contrôle des frontières est inefficace et contre-productif . La formulation actuelle de la mesure 6 reste trop centrée sur les « besoins du Québec » comme critère de la politique migratoire, ce qui introduit subrepticement une logique utilitariste — l'immigrant·e est valorisé·e pour ce qu'il ou elle apporte à l'économie nationale — ce qui contredit les principes de dignité et d'universalité des droits que QS dit défendre. Les ajouts proposés reformulent la mesure en partant des « besoins des personnes migrantes » elles-mêmes et constituent une correction fondamentale de cette orientation :
- Pour assurer une immigration humaine et maintenir l'unité de la majorité populaire, un gouvernement de Québec solidaire mettra en place une politique migratoire qui respecte une série de droits des personnes migrantes : droit de circulation, droit de s'installer durablement. Droit au travail à un salaire égal pour un travail égal, droit à la syndicalisation, droit d'acquérir la nationalité, droit à la sécurité sociale et droit d'avoir accès aux différents services publics.
- Un gouvernement solidaire arrêtera les expulsions et diminuera les obstacles physiques, juridiques et administratif à leur liberté de circulation.
- Un gouvernement solidaire va régulariser massivement les sans-papiers pour éviter de bâtir des couches surexploitées de personnes sans droits à l'intérieur du Québec.
Mesure 7 : Reconnaître les Centres d'amitié autochtones comme partenaires stratégiques
L'un des angles les plus graves du cadre législatif caquiste (projet de loi 1 sur la constitution) est l'effacement des peuples autochtones — un effacement que les amendements qualifient, à juste titre, d'acte parmi les plus graves d'une offensive. Contre les Premières Nations. Une politique de lutte au racisme systémique qui ne s'attaquerait pas au racisme colonial serait incomplète, voire contradictoire.
La Mesure 7, dans sa version actuelle, se limite à reconnaître les Centres d'amitié autochtones comme partenaires stratégiques et à assurer leur financement pérenne. C'est une mesure utile, mais d'une portée extrêmement limitée au regard des enjeux posés par la décolonisation et l'autodétermination des Premiers Peuples. Elle ne répond pas à la question fondamentale : quel est le droit des nations autochtones à l'égard du processus constituant lui-même ? La nouvelle proposition sur l'autodétermination autochtone « précède » logiquement la question des Centres d'amitié. Il ne s'agit pas d'un simple réordonnancement formel : il s'agit d'une hiérarchie politique qui affirme que le droit à l'autodétermination est premier, et que les services d'accompagnement, aussi nécessaires soient-ils, ne peuvent en tenir lieu. L'ajout proposé corrige cette lacune de façon substantielle en affirmant la reconnaissance inconditionnelle du droit à l'autodétermination des Premières Nations et des Inuit. Nous proposons l'ajout de la proposition suivante :
- Un gouvernement solidaire reconnaît pleinement le droit à l'autodétermination des Premières Nations et des Inuit, en cohérence avec les engagements pris ailleurs dans le programme en matière de réconciliation, y compris le droit de ne pas participer au processus constituant, et en engageant un processus de restitution territoriale réelle au-delà de la cogestion.
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Sortir de l’impasse ? La campagne d’Avi Lewis et la stratégie de la gauche
Suite à l'effondrement quasi total du Nouveau Parti démocratique (NPD) canadien lors des élections fédérales de 2025, le paysage électoral canadien est désormais dominé par un bras de fer entre deux forces : un pôle technocratique et autoritaire de centre-droite autour des libéraux de Mark Carney, et une droite dure proche du mouvement MAGA autour des conservateurs de Pierre Poilievre. Ce conflit, tantôt substantiel, tantôt théâtral, ouvre la voie aux forces d'extrême droite qui s'inspirent de la montée des éléments racistes et fascistes aux États-Unis et ailleurs. Pendant ce temps, le président américain continue de menacer de subjuguer, voire d'annexer le Canada – des menaces qu'il ne faut pas sous-estimer.
C'est aussi une période riche en opportunités. Pour s'en rendre compte, il suffit de regarder le mouvement mondial de solidarité avec le peuple palestinien et la campagne électorale réussie de Zohran Mamdani à la mairie de New York, une percée politique pour la gauche. C'est dans ce contexte que la campagne du journaliste et militant Avi Lewis pour la chefferie du NPD a suscité beaucoup d'attention, d'engagement et de débats.
Lewis a obtenu le soutien de nombreux militants et responsables à gauche, en partie parce qu'il a pris des positions politiques audacieuses et prometteuses sur des questions importantes. Par exemple, il a plaidé en faveur de mesures visant à instaurer la propriété publique et le contrôle démocratique dans des domaines vitaux de l'économie tels que le logement, l'agro-alimentaire, les télécommunications et les banques. Il a également présenté une vision ambitieuse pour transformer notre économie grâce à une transition écologique qui inclut des garanties d'emploi pour les travailleurs quittant l'industrie destructrice du pétrole et du gaz. Il a fait de la lutte pour les droits des autochtones un thème central de sa campagne – ainsi que de la lutte pour une Palestine libre – et s'est exprimé haut et fort sur la nécessité de s'opposer à l'extrême droite partout où elle se manifeste.
Mais la valeur profonde de la campagne de Lewis, au-delà de ses propositions programmatiques, réside dans sa volonté de transformer le NPD et la façon de faire de la politique de la gauche. Lewis a clairement indiqué que le projet central de sa campagne est de construire un mouvement uni et puissant pour vaincre les menaces auxquelles nous sommes confrontés : organiser la solidarité avec les rassemblements populaires et les grèves, ainsi que d'unir et de mobiliser le soutien aux candidats de gauche lors des élections. Sa campagne a également été utile dans la mesure où elle crée le cadre d'un débat sérieux sur la stratégie et l'organisation de la gauche, un débat qui n'a pas eu lieu à l'échelle pancanadienne depuis très longtemps.
Politique et stratégie
Les petites organisations indépendantes de la gauche militante au Canada ont servi de terrain de formation important pour bon nombre de militants et d'intellectuels. Certains des dirigeants syndicaux et des mouvements sociaux actuels sont issus de ces milieux.
Pourtant, les organisations indépendantes canadiennes situées à gauche du NPD se trouvent dans une impasse stratégique depuis de nombreuses années. Cette impasse résulte en partie d'une culture organisationnelle et d'une vision rigides au sein de beaucoup de ces groupes, qui ont tendance à surestimer les possibilités politiques d'une période historique donnée. Ces groupes sont également parfois incapables de s'ancrer dans les luttes réelles sans perdre leur engagement fondamental en faveur du développement d'une pensée et d'une stratégie révolutionnaires. Certains de ces groupes s'acharnent à recruter de nouveaux membres, tandis que d'autres sombrent dans une sorte de quiétisme politique, cultivant une image d'eux-mêmes comme gardiens d'une orthodoxie de gauche tout en attendant un soulèvement populaire qui ne vient jamais – ou qui apparaît un instant, pour dépasser complètement ces organisations avant de finir par se dissiper.
Il y a certainement une place importante pour les marxistes et les socialistes révolutionnaires dans le paysage politique actuel au Canada. Mais fonctionner comme un réseau informel d'activistes animés des mêmes idées est une réponse inadéquate aux dangers et aux opportunités du moment présent. La campagne de Lewis nous semble être une ouverture qui pourrait nous permettre de sortir, ou du moins de secouer, cette impasse : un moment où la gauche révolutionnaire du pays pourrait se rapprocher de forces beaucoup plus importantes et plus larges.
Le NPD n'a jamais été un terrain stratégique neutre. Si Avi Lewis remporte la direction du NPD, il se retrouvera à la tête d'un parti remodelé par les réformes internes majeures mises en œuvre lorsque Jack Layton était le chef du parti (2003-2011), lesquelles visaient à « professionnaliser » le parti et à affaiblir ses liens avec les syndicats. Il en a résulté une concentration accrue des pouvoirs entre les mains du chef du parti et de son entourage immédiat, marginalisant davantage le rôle des associations de circonscription, des adhérents actifs, des organisateurs syndicaux et d'autres couches de la population. Cela a exacerbé la tendance du parti à se concentrer sur les manœuvres parlementaires au détriment d'autres priorités politiques telles que la construction et le maintien de sa base populaire.
Les permanents et les consultants du NPD ont des décennies d'expérience dans la manipulation des procédures du parti afin d'exclure les résolutions radicales lors des congrès et d'empêcher les personnes dont ils jugent les positions politiques indésirables d'obtenir l'investiture du parti lors des élections. Le NPD de l'Ontario a viré l'ancienne députée provinciale de Hamilton-Centre, Sarah Jama, de son caucus parlementaire pour sa solidarité avec la Palestine, tandis que le NPD de la Colombie-Britannique a disqualifié la candidature à la chefferie de la militante pour la justice climatique Anjali Appadurai. L'histoire du NPD est jonchée des cadavres d'initiatives qui préconisaient une orientation plus à gauche, du Waffle des années 1970 à la New Politics Initiative du début des années 2000, en passant par le Leap Manifesto des années 2010.
Il est clair que le NPD n'est pas un outil que Lewis ou n'importe quel autre projet de gauche peut facilement manier. Pourtant, la tendance du parti à décevoir ou sa capacité à écraser les mouvements de fond à gauche dans ses rangs n'ont rien de métaphysique. Comme tout parti politique, le NPD est une institution travaillée par des luttes de pouvoir et en proie à des contradictions – un terrain stratégique où des intérêts opposés se disputent la domination, que ces intérêts s'expriment dans les sections provinciales du parti, dans certaines associations de circonscription ou dans certains éléments de la bureaucratie fédérale du parti. Certains opposants au projet de Lewis préféreraient peut-être dissoudre le parti, voire rejoindre les libéraux, plutôt que de céder du terrain. Il appartient donc à Lewis et à ses alliés d'élaborer une stratégie et de former une coalition capable de tirer parti de ces contradictions.
Contrairement à l'idée reçue que l'on rencontre souvent à gauche, la marginalisation de la gauche au sein du NPD n'est pas entièrement due aux machinations bureaucratiques du parti. Si ces dynamiques ont certainement contribué à porter un coup sévère au projet socialiste Waffle lors du congrès fédéral du parti en 1971, les initiatives du Waffle ont été rejetées lors du congrès par les votes des militants. Les partisans des initiatives de gauche au sein du NPD ne peuvent se contenter de dénoncer les pratiques antidémocratiques du parti, car celles-ci sont inévitables. Nous devons plutôt être capables de les anticiper et de les contrer.
Le résultat dévastateur des élections fédérales d'avril 2025 pour le NPD a porté un coup sévère aux consultants, sondeurs et stratèges qui tiennent les rênes du parti depuis plus de deux décennies. Non seulement l'effondrement quasi total des voix du NPD a sapé la légitimité des méthodes internes en place depuis que Jack Layton était à la tête du parti, mais la perte du statut officiel du parti qui en a résulté a également privé le bureau du chef et le bureau de recherche du parti de leur financement. Cette situation a été aggravée par le fait que le parti est fortement endetté. Déstabilisé et en crise, le NPD fédéral est peut-être aujourd'hui plus ouvert à une réorientation socialiste et démocratique qu'il ne l'a été à aucun moment au cours des dernières décennies, même si les forces conservatrices au sein du parti ne manqueront pas de s'y opposer.
Vers une stratégie d'engagement avec le NPD
Dans des forums publics et des conversations privées avec des militants, Lewis a lui-même évoqué toutes ces réalités. Il semble conscient que son projet politique se heurtera à de sérieuses forces contraires, tant au sein du NPD qu'au-delà, qui l'inciteront à faire des compromis et à trahir les mouvements sociaux que le parti prétend soutenir. En conséquence, Lewis a envisagé de transformer les associations de circonscription du NPD en centres d'organisation communautaire et d'activisme, dans le but de construire le type de réseaux populaires de masse qui peuvent à la fois soutenir son projet et faire pression pour qu'il s'en tienne à son programme déclaré. Il a également émis l'hypothèse que la création d'organisations indépendantes ou quasi indépendantes agissant à la fois au sein et en dehors du NPD, à l'instar du DSA aux États-Unis ou de Momentum au Royaume-Uni, pourraient s'avérer nécessaires pour créer de tels réseaux et exercer une telle pression. Lewis connaît bien la culture politique socialiste et il est sans doute très conscient des échecs des initiatives socialistes passées au Canada et à l'étranger : les leçons des campagnes de Bernie Sanders et Jeremy Corbyn, ainsi que l'expérience du gouvernement de gauche Syriza en Grèce ou des gouvernements de gauche dits de la « vague rose » en Amérique latine.
Cependant, bien que la campagne de Lewis ait souvent évoqué l'intérêt de créer ces centres et ces organisations indépendantes, la mise en place des bases nécessaires n'a pas été une priorité de la campagne jusqu'à présent. De manière assez logique, la campagne s'est concentrée sur le recrutement de nouveaux membres et la mobilisation des membres actuels, c'est-à-dire sur la victoire à la course à la direction du NPD. Si des regroupements locaux ont vu le jour un peu partout dans le pays pendant la campagne, ils ne semblent pas avoir été impliqués de manière centrale dans l'élaboration de sa stratégie. La campagne a récemment publié une politique sur le renouvellement du parti, qui exprime l'intention de transformer les associations de circonscription électorale en centres d'organisation communautaire, mais il reste à voir si Lewis donnera la priorité à une telle initiative s'il est élu à la tête du parti.
L'avenir nous dira si ce modèle d'organisation était le plus approprié pour remporter la course à la direction. Il est difficile de dire si une approche plus participative aurait été plus efficace, compte tenu de l'état sporadique et inégal de la politique de gauche dans le pays aujourd'hui. Il est également difficile de prédire les plans de l'équipe de campagne de Lewis pour naviguer dans les eaux agitées qui l'attendent, quelle que soit l'issue de la course à la direction, et comment l'appel à la création de centres d'activisme à travers le pays sera accueilli si Lewis remporte la victoire. Lors d'une réunion publique que nous avons récemment aidé à organiser, sur l'établissement d'une relation entre la gauche militante et un éventuel NPD dirigé par Lewis, le ton de la conversation était généralement positif, ce qui suggère que Lewis et sa campagne ont peut-être ouvert la voie à une relation plus constructive entre la gauche populaire au Canada et le NPD. Néanmoins, nous sommes ressortis de cette réunion avec le sentiment renforcé de l'énorme travail, de l'imagination et de la bonne volonté nécessaires pour mettre en place les mécanismes qui permettraient à ces forces de gauche de soutenir et de demander des comptes à un NPD dirigé par Lewis.
Par ailleurs, il serait simpliste de supposer qu'il existe une dichotomie nette entre les mouvements sociaux plus radicaux et les entités plus modérées tels que les partis politiques. Cette dichotomie est bien connue : les initiatives passées visant à faire évoluer le NPD vers la gauche, telles que la New Politics Initiative de 2001, partaient du principe que le renouveau du NPD passait nécessairement par un rapprochement du parti avec les mouvements sociaux du pays – une fétichisation des mouvements sociaux en tant que réservoir de politique radicale et de démocratie de base qui reste forte aujourd'hui. En réalité, les « mouvements sociaux » au Canada sont largement composés de syndicats, de syndicats étudiants, de campagnes environnementales et autres campagnes thématiques, d'ONG et d'autres organisations qui s'alignent sur les priorités du NPD et naviguent au sein des mêmes réseaux institutionnels, avec un personnel dont souvent les trajectoires professionnelles individuelles se déploient dans les différents recoins de ce même écosystème. Cela peut parfois même placer ces mouvements et leurs dirigeants politiquement à droite du NPD, en particulier lorsque celui-ci n'est pas au pouvoir. Nous devons reconnaître que les mouvements sociaux, et notamment ceux qui impliquent les syndicats d'une façon ou d'une autre, sont en proie à des contradictions internes, y compris s'agissant des débats sur leurs orientations stratégiques et idéologiques.
Le NPD et les mouvements sociaux doivent être considérés comme comme divers terrains de luttes qui se croisent et où s'affrontent différentes stratégies, chacune présentant à la fois des défis et des opportunités. Ce n'est pas en restant à l'écart que l'on parviendra à vaincre les forces centristes qui dominent ces organisations. L'objectif devrait plutôt être de coordonner un projet politique alternatif de gauche au sein du NPD et des mouvements sociaux et entre eux – une coordination qui impliquerait nécessairement ceux qui occupent des fonctions électives en tant que représentants du NPD.
Quelques principes provisoires pour s'engager avec le NPD
Le débat de gauche est truffé de dichotomies telles que la politique électorale contre les mouvements sociaux, ou la bureaucratie syndicale contre la base, où l'une des coordonnées est supposée être plus radicale ou plus authentiquement socialiste que l'autre. Pourtant, ces débats restent trop souvent abstraits. Le potentiel radical de toute force politique doit être testé dans le domaine de la politique et des luttes réelles, et non étiqueté d'une manière qui en détermine à l'avance la nature et le potentiel.
Deux principes directeurs pourraient être utiles. Le premier consiste à éviter de confier à un individu ou à une organisation la responsabilité d'être le porte-drapeau d'un projet politique de transformation de gauche. Aucun individu ni aucune organisation – pas même un parti politique fédéral – n'aurait à lui seul le pouvoir de soutenir un tel projet face aux vents contraires réactionnaires. Aucun individu ni aucune organisation ne serait non plus capable à lui seul de résoudre les profondes contradictions qui traversent le Canada en tant qu'État multinational colonial et colonisateur. Il faut toujours défendre des initiatives autonomes autochtones et québécoises qui peuvent défendre des projets distincts d'autodétermination.
Un deuxième principe directeur est que nous ne devons pas craindre les tensions fécondes dans nos projets politiques, mais plutôt chercher à les encourager. Ces tensions incluent la nécessité de demander des comptes aux élus de gauche, mais aussi de les soutenir lorsque cela est nécessaire. Cette dynamique pourrait aider ces élus à résister aux forces opposées qui chercheront inévitablement à neutraliser tout projet politique de gauche. Plus largement, elle permettrait le développement d'une écologie de gauche dans laquelle le NPD, les mouvements sociaux et les syndicats résoudraient nos contradictions au cours d'une lutte réelle, dans le but de renforcer le pouvoir de la gauche.
Pour remodeler le NPD, il faudrait prendre le contrôle des mécanismes institutionnels existants ou en créer de nouveaux, par exemple en transformant les associations de circonscription en centres d'organisation communautaire. Cela pourrait impliquer la création ou le développement d'organisations de base qui interviennent au sein du NPD tout en restant autonomes par rapport à lui. Nous ne disons pas qu'un NPD dirigé par Lewis serait forcément le principal moteur de ce réseau d'initiatives croisées, chacune ayant sa propre structure et ses propres activités.
En fin de compte, la gauche canadienne doit se demander si elle peut se permettre d'attendre qu'une meilleure occasion se présente pour faire face à l'aggravation des multiples crises de notre époque. La gauche canadienne a-t-elle la capacité et la volonté de construire une alternative de gauche au NPD qui puisse fonctionner à l'échelle nécessaire pour relever ces défis en temps utile ? Et peut-elle se permettre de laisser le champ électoral aux sondeurs et aux stratèges qui ont dominé le NPD au cours des dernières décennies – ou pire, à l'éternelle et étouffante confrontation entre les libéraux de centre-droite et les conservateurs de la droite dure ?
À court et moyen terme, il semble qu'il n'y ait pas de base populaire au Canada pour une force de gauche massive à l'échelle nationale qui soit entièrement indépendante du NPD. L'impasse de longue date et le caractère exigu des organisations situées à gauche du NPD dans ce pays l'illustrent clairement. S'engager auprès du NPD dans le cadre de la campagne de leadership d'Avi Lewis, en partie pour créer des centres d'activisme et d'autres organisations nouvelles, pourrait être interprété comme une tentative de raccourci, un pari que des moyens imparfaits peuvent nous aider à sortir de l'impasse de la gauche. Mais nous pensons que ce pari en vaut la peine, car toutes nos luttes, tous nos mouvements et toutes nos organisations ont beaucoup à gagner d'un tel bond en avant.
Marcel Nelson enseigne la politique dans le secteur collégial de l'Ontario.
Nathan Rao est interprète et traducteur à Toronto.

Déclaration de Bea Bruske : Les syndicats du Canada appellent à la désescalade et à la diplomatie en Iran
Le Congrès du travail du Canada, par son affiliation à la Confédération syndicale internationale (CSI), travaille depuis longtemps au coude à coude avec les travailleuses et travailleurs iraniens dans leur lutte pour la démocratie, la dignité, la sécurité et le droit fondamental de se syndiquer. Notre solidarité repose sur une entente commune que les travailleuses et travailleurs partout au monde méritent de vivre à l'abri de la peur, de la répression et de la violence. Les travailleuses et travailleurs iraniens, les syndicats indépendants et le peuple iranien peuvent compter sur l'appui indéfectible du CTC.
5 mars 2026 | tiré du site du Congrès du travail du Canada
https://congresdutravail.ca/declaration-de-bea-bruske-les-syndicats-du-canada-appellent-a-la-desescalade-et-a-la-diplomatie-en-iran/
Le CTC est profondément préoccupé et condamne vigoureusement l'intensification de la violence commise par les États-Unis et Israël à l'endroit de l'Iran et par les frappes de représailles iraniennes dans la région. La poursuite des hostilités ne fera qu'aggraver l'instabilité et l'insécurité dans tout le Moyen-Orient et n'apportera ni la paix ni la démocratie dans la région.
Les mesures prises par les États-Unis et Israël reflètent une tendance effrayante et insouciante qui consiste à avoir recours à une intervention militaire unilatérale et à des mesures coercitives pour exercer une influence politique — une tendance que nous avons observée dans des pays comme le Venezuela et l'Ukraine. Notre position est claire : les États-Unis et Israël enfreignent le droit international en commettant un crime d'agression contre un État souverain. La Charte des Nations Unies interdit explicitement l'emploi de la force contre l'intégrité territoriale ou l'indépendance politique de tout État. Le droit international doit être respecté.
Un changement de régime ne peut être imposé par la force, et le peuple iranien a le droit de déterminer son propre avenir, sans agression extérieure ni répression interne. Le droit à l'autodétermination est universel.
Nous saluons le premier ministre Carney qui a clarifié sa position concernant l'agression américaine et israélienne contre l'Iran et soutenons son appel à une « désescalade rapide des hostilités » dans la région. Le Canada doit soutenir fermement le droit international, la diplomatie et le respect de la souveraineté des nations. Nous appelons à un retour urgent à la diplomatie et aux négociations pacifiques au Moyen-Orient, notamment :
- Un cessez-le-feu immédiat et une désescalade totale de la part de toutes les parties ;
- Le strict respect du droit international et de la Charte des Nations Unies ;
- Un engagement renouvelé en faveur d'un désarmement nucléaire et des accords régionaux en matière de sécurité régionale fondés sur le dialogue ;
- Le plein respect de la liberté d'expression, du droit d'association et des droits démocratiques dans toute la région.
En temps de guerre et d'incertitude, le rôle du mouvement syndical est clair : soutenir les travailleuses et travailleurs, défendre la solidarité internationale et insister sur le fait que la paix, la justice et la démocratie ne peuvent être instaurées par la violence.
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Iran : malgré la guerre, la résistance des femmes continue
Entrevue avec Nimâ Machouf, médecin épidémiologiste québécoise d'origine iranienne et membre de l'Association des femmes iraniennes de Montréal
Tiré de Le Journal des alternatives
Par Laila Abed Ali -11 mars 2026
Alors que l'Iran traverse une période d'extrême instabilité politique, marquée par des bombardements, des tensions internationales et un affaiblissement drastique du régime, l'avenir du pays demeure incertain. Dans ce contexte, nous avons rencontré Nimâ Machouf, membre de l'Association des femmes iraniennes de Montréal, afin de comprendre la place actuelle des femmes dans la contestation politique et les espoirs démocratiques qui persistent malgré la guerre.
Une révolution qui a changé les mentalités
Nima Machouf, alors qu'elle participait à la Flottille vers Gaza le 1er octobre 2025.
D'emblée, Nimâ Machouf rappelle que la lutte des femmes n'est plus aujourd'hui au centre immédiat des protestations, contrairement à la période de la révolution Femmes, Vie, Liberté il y a trois ans.
À l'époque, la question du voile obligatoire avait servi d'étincelle. Ce symbole avait permis de révéler plus largement l'absence de droits fondamentaux pour les femmes dans la République islamique. Le gouvernement imposait des contraintes aux femmes : elles n'étaient pas libres, que ce soit dans leur façon de s'habiller ou dans leur manière de vivre.
Pour plusieurs Iranien.nes, ce mouvement a été une prise de conscience. Les militantes féministes dénonçaient depuis des décennies le caractère profondément misogyne et théocratique du régime, mais une partie de la population n'en mesurait pas pleinement la portée.
Selon la militante, la mobilisation a provoqué un véritable changement de mentalité. Les femmes ont pris le devant de la scène politique et ont occupé un rôle central dans le récit et l'organisation du mouvement. « Dans une société patriarcale et sous un gouvernement misogyne, la place des femmes était limitée. Avec ce mouvement, elles ont pris la direction de la lutte. »
Même si la contestation n'a pas réussi à renverser le régime, la dynamique de désobéissance civile s'est poursuivie. De nombreuses femmes continuent de refuser de porter le voile malgré les sanctions : « Les conséquences peuvent être très graves, mais certaines continuent, et celles qui n'osent pas les appuient quand même ».
Une population prise entre dictature et guerre
La situation actuelle a cependant déplacé les priorités de la population. Avec la guerre et l'instabilité politique, la question des femmes reste importante, mais elle n'est plus au cœur immédiat des préoccupations.
La mort de plusieurs figures importantes du pouvoir a suscité des réactions contrastées au sein de la société iranienne. Selon Machouf, une large partie de la population s'en est réjouie, voyant dans cet affaiblissement du régime une possible ouverture.
Mais cette satisfaction coexiste avec une profonde inquiétude. « La population iranienne est prise en étau entre un gouvernement sanguinaire, une dictature, un Netanyahou génocidaire et un Trump bandit », affirme-t-elle.
Pour elle, la guerre ne constitue pas une solution. Elle la juge à la fois moralement indéfendable et contraire au droit international. Même ceux et celles qui se réjouissent des bombardements le font par désespoir, espérant que ces attaques affaiblissent leur principal ennemi : le régime.
Elle insiste donc sur la nécessité d'un mouvement antiguerre qui ne soit pas interprété comme un soutien au régime islamique. Les deux combats doivent aller de pair : s'opposer à la guerre tout en dénonçant la dictature.
L'espoir d'une opposition unifiée
Malgré le chaos actuel, Nimâ affirme nourrir un certain espoir. Selon elle, une dynamique d'unification des oppositions est en train de prendre forme.
L'Iran est un pays vaste et très diversifié, traversé par une multitude de sensibilités politiques. Pour réussir une transition, ces forces devront parvenir à construire un front commun.
Ce front commun est déjà en train de se créer de manière très accélérée avec la crise actuelle. Elle espère que cette opposition pourra offrir une alternative politique crédible fondée sur quelques principes fondamentaux : les droits humains, l'égalité, la démocratie et la laïcité.
Après près d'un demi-siècle de pouvoir religieux, l'idée d'un État laïque gagne du terrain : « Les gens veulent un gouvernement laïque après 47 ans de dictature islamique ».
Des femmes désormais incontournables
Pour l'activiste, une chose est certaine : la place conquise par les femmes dans la mobilisation ne pourra plus être effacée.
Depuis la révolution Femmes, Vie, Liberté, elles ont pris confiance et libéré leur parole. Leur présence est visible autant dans l'organisation des mouvements que dans l'espace public. En Iran, sortir sans voile constitue déjà un acte de résistance politique.
Ce geste représente un défi direct à l'oligarchie religieuse et militaire. Malgré la répression, ces actes de désobéissance nourrissent un sentiment de courage et de dignité.
À cela s'ajoute un autre facteur déterminant : l'éducation. La population iranienne est fortement scolarisée et les femmes représentent environ 60 % des étudiant.es universitaires.
« Après avoir résisté pendant des années à cette dictature, les femmes ont prouvé qu'elles avaient leur place dans la société », affirme Machouf. Elles joueront donc, selon elle, un rôle central dans toute reconstruction politique future.
Entre guerre et résistance
Dans l'immédiat, les perspectives de mobilisation civile restent limitées. La guerre a transformé le pays en zone de conflit.
« Entre les bombes qui tombent d'en haut et les mitraillettes qui tirent d'en bas, il n'y a pas beaucoup de place pour la protestation », explique l'intervenante.
Elle estime toutefois que l'affaiblissement du pouvoir pourrait ouvrir certaines opportunités locales pour la population, si celle-ci parvient à s'organiser et à profiter du chaos actuel. Mais l'avenir demeure incertain, notamment en raison de la puissance militaire du régime.
Un souhait : paix et démocratie
Malgré la gravité de la situation, Nimâ Machouf conclut sur un message d'espoir.
Son souhait le plus profond est d'abord la fin rapide de la guerre. Elle espère ensuite que l'affaiblissement du régime permettra à la population iranienne de reprendre le pouvoir et d'ouvrir la voie à un nouveau système politique.
Elle mise particulièrement sur le renforcement du front commun de l'opposition et la forte présence des femmes au sein de ce mouvement.
« Plus la population s'éveille politiquement et démocratiquement, plus nous avons des chances d'arriver à un gouvernement qui assurera la démocratie », conclut-elle.
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Son échec sanglant face à l’Iran pousse Trump toujours plus loin sur la voie du coup d’Etat
Comment éviter une lourde défaite aux Midterms ? Cette question hante Trump d'autant plus que sa guerre contre l'Iran - l'échec de sa blitzkrieg - est en contradiction franche avec ses promesses électorales, et relance une inflation qu'il prétendait juguler.
Tiré de la page Facebook de l'auteur.
Le SAVE America Act est la première réponse de l'aspirant dictateur. Sous prétexte de lutte contre une fraude electorale quasi-totalement inexistante, ce projet de loi vise en réalité à elever des barrières a l'exercice du droit de vote par les personnes des classes populaires.
Il faut savoir qu'il faut, aux USA, s'inscrire sur les listes electorales avant de pouvoir voter, et que le vote par correspondance est très repandu. Voici comment le Brennan Center for Justice (une ONG réputée dédiée a l'amelioration de la democratie) estime l'impact de SAVE America, cette politique de classe (source en premier commentaire) :
"Le SAVE Act exigerait des citoyens américains qu'ils présentent des documents tels qu'un passeport ou un acte de naissance pour s'inscrire sur les listes électorales. Nos recherches montrent que plus de 21 millions d'Américains n'ont pas facilement accès à ces documents. Près de la moitié des Américains ne possèdent même pas de passeport. Des millions d'autres n'ont pas accès à une copie papier de leur acte de naissance. La loi SAVE priverait de leurs droits civiques des Américains de tous âges et de toutes origines, mais les jeunes électeurs et les électeurs issus des minorités seraient touchés de manière disproportionnée. De même, des millions de femmes dont le nom d'épouse ne figure ni sur leur acte de naissance ni sur leur passeport devraient entreprendre des démarches supplémentaires pour faire entendre leur voix."
Ces démarches coûtent du temps et de l'argent. Le dispositif serait complété par l'interdiction du vote par correspondance. Les votants devraient donc faire la file devant les bureaux. Si ICE est mobilisé pour "verifier" qu'il n'y a pas "d'illegaux" dans ces files, comme JD Vance l'a évoqué, beaucoup d'Americains non-blancs prefereront s'abstenir, de peur d'etre victimes des violences de cette police raciste. Comme si cela ne suffisait pas, Trump veut "federaliser" les élections (elles sont normalement du ressort des Etats). Il veut aussi imposer aux Etats de communiquer leurs listes d'électeurs au Département de la Sécurité Interieure, qui les contrôlerait (sur base des fichiers rassemblés par Musk dans le cadre de DOGE).
Pat ailleurs, Trump profite du débat sur cette loi pour tenter d'y introduire l'interdiction des sportives transgenres de participer aux compétitions féminines !...
Trump met la pression mais l'adoption du SAVE Act est hypothétique. Il serait toutefois étonnant que Trump se resigne en cas d'echec. Une defaite aux Midterms mettrait en danger la pompe à phynance dont profitent à fond les membres de son clan (voir les investissements de ses fils dans la production de drones, récemment, sans parler des business dans les cryptomonnaies, avec les sheiks du Golfe) et lui-meme pourrait être mis en examen.
Au cas où cette loi scelerate ne passerait pas, Trump cherchera d'autres moyens, plus dangereux encore pour les droits democratiques. Rien ne peut être exclu, y compris l'instauration de la loi martiale sous prétexte d'une menace pour la sécurité des USA... façonnée par Trump lui-même à coups de mensonges et d'aventures imperialistes. Autrement dit : un coup d'Etat. Seules les luttes sociales pourront y faire barrage. Nous pouvons y contribuer, ici, en dénonçant le lâche alignement des classes dominantes européennes sur le trumpisme. Solidarité avec les classes populaires US !

« Ne laissons pas l’extrême droite décider de l’avenir de nos territoires »
À l'aube des élections municipales, les déclarations de principes ne suffiront pas pour pour faire barrage à l'extrême droite : il faut des réponses concrètes face aux urgences qui fracturent le pays, appelle un collectif de personnalités.
Tiré d'Entre les lignes et entre les mots.
Le danger de l'extrême droite n'a jamais été aussi présent. Son projet ne se cache plus : remettre en cause les équilibres démocratiques, fragiliser les droits fondamentaux et imposer une vision autoritaire de la société.
Partout où elle gouverne, le même bilan : justice sous contrôle, presse muselée, syndicats et associations entravés, droits sociaux laminés, droits des femmes attaqués, urgence climatique niée. Ce n'est pas de la politique, c'est un système qui détruit méthodiquement ce que des générations ont construit. Les élections municipales à venir constituent un tournant décisif.
La mairie, c'est la première porte de la République. C'est là que se joue concrètement l'égalité : le logement accessible ou hors de prix, les transports qui fonctionnent ou pas, l'école qui reste ouverte, la crèche, les lieux culturels de proximité, le bon fonctionnement de la démocratie locale, le service public qui résiste…
Confier cette première porte à l'extrême droite, c'est laisser entrer ceux qui veulent refermer la République sur elle-même. C'est accepter que l'égalité, la solidarité et le vivre-ensemble reculent dans nos propres rues.
L'extrême droite ne sort pas de nulle part. Elle se nourrit du déclassement, des territoires abandonnés, du travail qui ne paie plus, des services publics qui ferment. Elle grandit aussi lorsque le débat public se laisse enfermer dans ses thèmes, lorsque la stigmatisation, souvent traversée par le racisme, l'emporte sur la recherche de solutions.
Mais rien n'est joué. Les mobilisations de ces derniers mois l'ont démontré : ce pays refuse le pire. Des millions de personnes restent attachées à la démocratie, à la justice sociale, aux libertés. Cette force existe. Elle attend des perspectives concrètes, pas des discours creux.
Faire barrage à l'extrême droite ne peut se limiter à des déclarations de principe. Cela exige des réponses concrètes aux urgences qui fracturent le pays : redonner du sens au travail, agir pour les salaires, les minimas sociaux et le pouvoir d'achat, protéger les plus précaires, investir dans les services publics, lutter contre les inégalités territoriales, accompagner les transitions industrielles et écologiques, renforcer la démocratie locale et sociale.
Les forces républicaines ont la responsabilité de présenter des projets clairs et crédibles, en prise avec les réalités vécues par les habitantes et les habitants. C'est par la cohérence des choix, la lisibilité des positions et la capacité à répondre aux urgences sociales et territoriales que l'extrême droite peut être durablement contenue.
Les élections municipales se jouent aussi dans la clarté des choix, en particulier au second tour. Face à l'extrême droite, l'ambiguïté n'est pas une option. Les électrices et les électeurs ont besoin de repères lisibles, de positions assumées et de refus explicites de toute complaisance avec les partis d'extrême droite. La responsabilité républicaine impose de ne laisser aucun doute sur le fait que l'extrême droite ne peut être un partenaire, ni direct ni indirect, de la gestion de nos communes.
Dans chaque territoire, nous alerterons, mobiliserons et interpellerons les candidates et candidats aux élections municipales. Nous leur demanderons comment ils entendent défendre concrètement la démocratie, la cohésion sociale et l'égalité des droits, et quelle part ils prendront dans la lutte contre l'extrême droite.
L'extrême droite avance là où l'on renonce à la justice sociale, aux services publics et à la démocratie. Lui faire barrage ne se décrète pas. Cela se construit. Maintenant.
Les signataires
* Marylise Léon, Secrétaire générale de la CFDT
* Sophie Binet, Secrétaire générale de la CGT
* Najat Vallaud-Belkacem, Présidente de France Terre d'Asile
* Cécile Duflot, Directrice générale d'Oxfam France
* Bruno Morel, Président d'Emmaüs France
* Nathalie Tehio, Présidente de la LDH (Ligue des droits de l'Homme)
* Dominique Sopo, Président de SOS Racisme
* Laurent Escure, Secrétaire général de l'UNSA
* Caroline Chevé, Secrétaire générale de la FSU
* Julie Ferrua et Murielle Guilbert, Co-déléguées générales de l'Union syndicale Solidaires
* Patricia Coler, Déléguée générale de l'UFISC
* Régis Balry, Directeur National du CEMEA
* Joséphine Delpeyrat, Déléguée générale d'Animafac
* Sophie Descarpentries, Coprésidente de FRENE, réseau français d'éducation à la nature et à l'environnement
* Anne Féray, Coprésidente du MRAP, Mouvement contre le Racisme et pour l'Amitié entre les Peuples
* Tatiana Formet, Représentante légale du Mouvement national Peuple et Culture
* Enzo Garcia, Président d'Erasmus Student Network France
* Antoine Gatet, Président de France Nature Environnement
* Nicolas Gavrilenko, Président de l'UFAL — Union des Familles Laïques
* Monique Guyot-Bernit, Présidente de la Cimade
* Hania Hamidi, Secrétaire générale de l'UNEF
* Yannick Hervé, Coordinateur national 1001 territoires Pour la fraternité
* Evanne Jeanne-Rose, Président de l'Union Nationale pour l'Habitat Jeunes (UNHAJ)
* Ugo Joly, Président de Concordia
* Hélène Lacassagne, Présidente de La Ligue de l'Enseignement
* Aurore Laloux, Présidente des Jeunes Européens – France
* Armel Le Coz, Co-président de Démocratie ouverte
* Anne Mazé, Présidente de l'Association des Ludothèques Françaises
* Olivier Morzelle, Président d'ATD Quart Monde
* Daniel Mosmant, Administrateur d'URHAJ Île-de-France
* Suzanne Nijdam, Présidente de la FAGE – Fédération des Associations Générales Étudiantes
* Roland Nivet, Secrétaire national et porte-parole national du Mouvement de la paix
* Céline Piques, Porte-parole d'Osez le Féminisme
* Suzy Rojtman, Porte-parole du Collectif national pour les Droits des Femmes
* François Sauterey, Coprésident du MRAP, Mouvement contre le Racisme et pour l'Amitié entre les Peuples
* Arnaud Tiercelin, Coprésident du CNAJEP

« Les guerres du Moyen-Orient n’ont cessé d’être des guerres de pétrole et d’empire »
Professeur à l'Ecole des études orientales et africaines (SOAS) de l'université de Londres, Gilbert Achcar explique comment le pétrole, la puissance américaine et les rivalités régionales ont façonné des décennies de conflits au Moyen-Orient – et pourquoi la confrontation avec l'Iran s'inscrit dans une vieille tradition impériale.
Tiré de regards.fr avec l'aimable permission de Gilbert Achcar
14 mars 2026 | Bashir Abu-Manneh
Pourquoi le Moyen-Orient a-t-il été si constamment ravagé par la guerre ? Dans un entretien mené par Bashir Abu-Manneh, enseignant à l'Université de Kent et membre de la rédaction de la revue américaine Jacobin qui a publié l'interview, l'économiste politique Gilbert Achcar, qui en a assuré la traduction, soutient que la réponse tient avant tout à la place centrale de la région dans l'économie pétrolière mondiale et dans les stratégies des grandes puissances cherchant à la contrôler. Achcar aborde la logique de l'intervention américaine, les limites de l'alliance américano-israélienne, la stratégie de l'Iran dans le conflit actuel, et les conséquences régionales de l'évolution de la doctrine impériale de Washington.
Bashir Abu-Manneh : Il est impossible de parler du Moyen-Orient sans parler de guerre. C'est probablement la région la plus déchirée par la guerre depuis 1945. Rien que dans les quinze dernières années, de nombreux soulèvements arabes ont dégénéré en guerres civiles prolongées. Sans parler de la guerre éternelle d'Israël contre les Palestiniens. Pourquoi pensez-vous que la guerre est si répandue dans la région ?
Gilbert Achcar : Il ne fait aucun doute que la région Moyen-Orient et Afrique du Nord est, de toutes les régions du monde, celle qui a connu le plus grand nombre de conflits armés depuis 1945, avec un nombre impressionnant de guerres inter-étatiques et d'expéditions étrangères. Cette dernière catégorie a considérablement augmenté après l'effondrement de l'URSS, lorsque les États-Unis se sont sentis libres d'intervenir dans la région à partir de la guerre de 1991 contre l'Irak. La Russie a suivi sous Vladimir Poutine, en commençant par son intervention en soutien au régime syrien en 2015.
La raison de cette prévalence de la guerre est claire : c'est ce que l'on appelle souvent dans la région la malédiction du pétrole, le fait que le Golfe et les pays voisins sont connus depuis la veille de la Seconde Guerre mondiale pour détenir les plus grandes réserves mondiales de pétrole, d'un type particulièrement rentable, de surcroît, en raison de sa facilité d'extraction relative.
Le pétrole, ou plus précisément les hydrocarbures, en tenant compte du gaz naturel, sont au cœur de la politique de la région MENA (Middle East and North Africa, ndlr) depuis la fin de la guerre. L'immense intérêt de la région pour l'impérialisme américain, soutenu par les grands pétroliers américains, fut illustré par la célèbre escale de Franklin Delano Roosevelt en mer Rouge en février 1945, sur le chemin du retour de la conférence cruciale de Yalta où les Alliés discutèrent de la configuration du monde de l'après-guerre. Cette rencontre à bord de l'USS Quincy avec le roi Abdul Aziz, fondateur du royaume saoudien, fut suivie de la construction d'une base de l'US Air Force à Dhahran, au milieu des principaux champs pétrolifères saoudiens exploités par l'Aramco (à l'origine, Arabian American Oil Company) alors dominée par les États-Unis, et située à un emplacement stratégique dans le contexte de la Guerre froide.
Il m'est arrivé de qualifier le royaume saoudien de véritable cinquante-et-unième Étatde l'Union américaine, un statut de facto qu'il détenait avant même la naissance de l'État israélien. Le royaume et toute la région du Golfe ont été et restent au centre de lastratégie impériale américainedans l'hémisphère oriental, n'en déplaise aux nombreuses tentatives de se montrer plus futé que le sens commun en expliquant que « ce n'est pas pour le pétrole » ou « pas seulement pour le pétrole ». En commentant l'invasion de l'Irak menée par les États-Unis en 2003, l'ancien président de la Réserve fédérale américaine, Alan Greenspan, s'est demandé dans ses mémoires pourquoi « il est politiquement gênant de reconnaître ce que tout le monde sait : la guerre en Irak est largement une question de pétrole ».
Bien sûr, le fait qu'il s'agisse de pétrole ne concerne pas seulement – ni même principalement pour Washington – l'accès des États-Unis au pétrole irakien ou du Golfe. Ce qui est en jeu, c'est le contrôle de l'énorme volume d'argent du pétrole détenu par les États du Golfe (leurs fonds souverains possèdent plus de 3 000 milliards de dollars d'actifs, soit près de 40 % du total mondial détenu par ce type de fonds) et le bénéfice à tirer de leur pouvoir d'achat considérable, notamment pour financer le complexe militaro-industriel américain. Il s'agit aussi de contrôler l'accès des autres États aux hydrocarbures du Golfe. Comme l'a justement écrit David Harvey,« quiconque contrôle le Moyen-Orient contrôle le robinet du pétrole mondial et quiconque contrôle le robinet du pétrole mondial peut contrôler l'économie mondiale, du moins pour un avenir proche ».
Cela montre aussi à quel point beaucoup se sont trompés en pensant que le développement de la production d'hydrocarbures de schiste aux États-Unis, combiné avec la montée en puissance de la Chine, signifiaient que le Moyen-Orient avait perdu son importance pour Washington. Une grande partie de ce genre de commentaires illusoires a tourné autour du célèbre « tournant vers l'Asie » de l'administration Obama. Ce que ces commentaires ont complètement perdu de vue, c'est que contrôler le « robinet du pétrole » du Golfe est crucial pour la stratégie des États-Unis envers la Chine, dont près de la moitié des importations de pétrole proviennent du Golfe. Les coentreprises en cours entre les grandes compagnies américaines de l'IA (intelligence artificielle) et les États arabes du Golfe – conduisant à la construction de centres de données très énergivores, de façon à tirer parti de l'abondance d'argent et d'énergie bon marché dont disposent ces États – ajoutent un élément majeur à l'importance globale de la région pour les États-Unis.
Enfin, dans le cas précis de l'administration Trump, les intérêts considérables des familles Trump, Kushner et Witkoff dans les États arabes du Golfe portent l'intérêt de Washington pour la région MENA en général et le Golfe en particulier à un comble historique, qui s'est traduit par le fait que Donald Trump y est intervenu militairement plus que dans toute autre partie du monde.
Bashir Abu-Manneh : En effet, Trump s'inscrit dans une longue lignée de présidents américains qui utilisent la force militaire au Moyen-Orient comme élément central de la stratégie des États-Unis. Quelles sont les causes immédiates et les objectifs politiques à long terme de l'attaque américaine contre l'Iran ? Qu'est-ce qui explique la politique de l'administration Trump envers l'Iran ?
Gilbert Achcar : Depuis la révolution iranienne de 1979 qui a renversé le régime du Chah, un allié régional majeur des États-Unis, Téhéran est devenu une cause de gêne majeure pour les États-Unis. Les relations entre les deux pays ont néanmoins connu des phases contrastées : aussi étrange que cela puisse paraître, il y a eu des phases de coopération entre Washington et Téhéran après 1979. Dans les années 1980, les États-Unis et Israël ont soutenu l'effort de guerre iranien contre l'Irak dans ce qui est devenu connu sous le nom d'affaire Iran-Contra. Il était alors dans leur intérêt de prolonger la guerre entre ceux qu'ils considéraient comme deux États voyous menaçant leurs intérêts. Puis l'Iran a soutenu l'invasion de l'Irak menée par les États-Unis en 2003 par la collusion de ses auxiliaires irakiens avec Washington.
Paradoxalement, l'armée américaine a amené ces auxiliaires dans ses fourgons et les a installés au pouvoir. Le résultat fut que l'Iran devint le principal bénéficiaire de l'invasion, obtenant finalement plus d'influence sur l'Irak que les États-Unis – une des raisons pour lesquelles l'Irak est considéré comme un fiasco majeur dans l'histoire impériale américaine, au même niveau que le Vietnam.
L'accord nucléaire conclu par l'administration Obama avec Téhéran en 2015 n'a pas empêché l'Iran d'étendre davantage son influence régionale, renforcée par son intervention en Syrie aux côtés du régime de Bachar el-Assad à partir de 2013 et par la prise de contrôle du Nord-Yémen par les Houthis en 2014. Dans cette expansion régionale, Téhéran a exploité à la fois l'hostilité à Israël et aux États-Unis, et l'allégeance confessionnelle chiite. C'est le principal reproche adressé par Trump, Benyamin Netanyahou et les principales monarchies du Golfe à Obama, auquel ils en veulent tous parce qu'il a conclu l'accord nucléaire à un moment où l'expansion régionale de Téhéran était à son apogée, sans se soucier de limiter cette expansion. Au contraire, l'accord a amélioré la situation économique de l'Iran, facilitant ainsi sa politique régionale.
En considérant toutes les raisons que nous avons évoquées, on comprendra la forte motivation qui anime la politique de Trump envers l'Iran. Par l'agression en cours, il espère obtenir la domination sur ce pays, ce qui compléterait et renforcerait considérablement la domination américaine sur le Golfe ainsi que sur toute la région MENA.
Bashir Abu-Manneh : Cette guerre semble être la réalisation du rêve de Netanyahou. Les objectifs de guerre américains sont-ils les mêmes que ceux d'Israël ou bien y a-t-il des divergences significatives ?
Gilbert Achcar : Il y a certes des convergences aussi bien que des divergences. Les convergences sont évidentes : les États-Unis et Israël – pas seulement le gouvernement de Netanyahou, mais toute l'élite du pouvoir sioniste – veulent mettre fin au programme nucléaire iranien. Israël considère cette affaire comme une menace existentielle, mettant en péril son statut actuel de seul État doté d'armes nucléaires de la région. Washington considère la possession future d'armes nucléaires par l'Iran, pas si hypothétique que cela, comme un moyen majeur de dissuasion, puisque Téhéran pourrait menacer de bombarder des champs pétrolifères arabes voisins, provoquant ainsi une catastrophe pour les intérêts américains et l'économie mondiale. Et Washington et Israël ont tous deux un intérêt clair à refouler l'influence régionale de l'Iran.
Mais il y a aussi des divergences, même si elles ne sont pas aussi évidentes que les convergences. Plus généralement, il n'y a presque jamais eu coïncidence totale entre les objectifs d'Israël et ceux des États-Unis. Prenons la première grande guerre israélienne servant les intérêts des États-Unis : la guerre des Six Jours de juin 1967, au cours de laquelle Israël a porté un coup dur aux deux États arabes alors radicalement opposés à l'impérialisme américain – l'Égypte sous la direction de Gamal Abdel Nasser et la Syrie dirigée par l'aile gauche du parti nationaliste arabe Baas. Israël a saisi l'occasion de la guerre de 1967 pour achever sa mainmise sur l'ensemble de la Palestine du mandat britannique, du Jourdain à la Méditerranée, principalement au détriment de la monarchie jordanienne – un allié fidèle des États-Unis qui régnait sur la Cisjordanie après l'avoir annexée en 1949. Ce n'était certainement pas quelque chose que Washington souhaitait.
Dans l'assaut continu contre l'Iran, la divergence devient de plus en plus visible chaque fois que Netanyahou appelle à un « changement de régime » et soutient la restauration de la monarchie sous Reza Pahlavi, fils du Chah renversé en 1979, tandis que Trump écarte ce dernier comme il a écarté la dirigeante droitière de l'opposition vénézuélienne, María Corina Machado, après avoir enlevé Nicolás Maduro. Compare la position de Netanyahou à la déclaration ingénue de Trump à Fox News le 6 mars : « Ça va marcher très facilement. Ça va marcher comme auVenezuela. Nous avons une dirigeante formidable là-bas. Elle fait un travail fantastique. Et ça va marcher comme au Venezuela », a-t-il dit, en parlant de la présidente par intérim Delcy Rodriguez.
Trump a également déclaré qu'il était ouvert à l'idée d'avoir un dirigeant religieux en Iran. « Eh bien, je peux l'être, oui, je veux dire, ça dépend de qui est la personne. Les dirigeants religieux ne me dérangent pas. Je travaille avec beaucoup de leaders religieux et ils sont fantastiques », a-t-il déclaré. Et pressé de dire s'il insiste sur la nécessité d'un État démocratique, Trump a déclaré à CNN : « Non, je dis qu'il doit y avoir un dirigeant qui soit juste etéquitable. Qui fasse un excellent travail. Traite bien les États-Unis et Israël, et traite les autres pays du Moyen-Orient – ce sont tous nos partenaires. »
Le cœur du problème est que, tandis que Netanyahou et l'ensemble de l'élite du pouvoir sioniste verraient d'un très bon œil un effondrement de l'État iranien, qui correspondrait parfaitement à leur vieux projet de fragmentation de leur environnement régional, un effondrement et une fragmentation de l'État iranien, dont près de la moitié de la population est composée de minorités ethniques, serait un désastre pour les intérêts régionaux américains. Cela déstabiliserait grandement toute la région, en commençant par les alliés les plus proches de Washington. Ces derniers soutiennent certainement l'objectif américain dans l'agression contre l'Iran, mais, tout aussi certainement, ils rejettent l'objectif d'Israël – sans parler du fait que les États despotiques qu'ils sont ne peuvent qu'être irrités lorsque Netanyahou préconise hypocritement la « démocratie » en Iran.
Pour comprendre la vieille-nouvelle doctrine impériale de Trump, il faut garder à l'esprit les leçons de l'Irak, que Trump a observées de près. Le démantèlement de l'État irakien par Washington après l'occupation de ce pays en 2003 a conduit à un chaos qui a facilité la domination de l'Iran sur la majorité chiite arabe du pays et l'extension parmi les sunnites arabes de la guérilla anti-américaine, qui s'est ensuite métamorphosée en État islamique d'Irak et de Syrie (Daech). La conclusion tirée fut qu'au lieu du « changement de régime » – que préconisaient les néoconservateurs, dominants au Département de la Défense durant le premier mandat de George W. Bush et soutenus par Donald Rumsfeld et Dick Cheney – les États-Unis devraient plutôt imposer leur volonté aux régimes existants tels qu'ils sont, quel que soit leur nature.
On pourrait dire que les États-Unis ont basculé sous Trump, lors de son second mandat, vers une version modernisée de la « politique de la canonnière » du XIXe siècle, lorsque les grandes puissances imposaient leur volonté aux États plus faibles en menaçant de les bombarder, ou en les bombardant réellement s'ils se montraient récalcitrants. Il n'y avait alors aucune attention portée à la nature des gouvernements – seulement la volonté brute d'imposer de la manière la plus crue les intérêts impérialistes aux pays plus faibles.
Bashir Abu-Manneh : De nombreux opposants américains à l'attaque conjointe des États-Unis et d'Israël contre l'Iran, à gauche comme à droite et à l'extrême droite, la considèrent comme injustifiée, d'autant plus que l'Iran ne représente aucune menace imminente pour les États-Unis et, pour expliquer cela, ils s'appuient sur l'idée que les États-Unis agissent pour le compte d'Israël. La guerre remet une fois de plus en lumière la question de savoir si Israël et son lobby déterminent et déforment la politique étrangère américaine au Moyen-Orient. Quel est ton avis sur l'alliance États-Unis-Israël et les causes qui la sous-tendent, tant historiquement qu'à présent ?
Gilbert Achcar : Après ce que j'ai expliqué sur les divergences entre Washington et Israël, il devrait être clair que ce n'est pas la queue israélienne qui remue le pitbull américain. Les deux États ont des intérêts convergents quant à frapper l'Iran comme ils le font conjointement à présent, mais ils ne partagent pas les mêmes objectifs. Quant à la déclaration très commentée de Marco Rubio qui a dit : « Nous savions qu'il y aurait une action israélienne, nous savions que cela précipiterait une attaque contre les forces américaines, et nous savions que si nous ne les poursuivions pas préventivement avant qu'ils ne lancent ces attaques, nous subirions des pertes plus importantes », elle a été en vérité largement mal interprétée.
Pour comprendre cette déclaration, il faut garder à l'esprit qu'un élément central de la nouvelle doctrine Trump visant au « changement de comportement d'un régime » plutôt qu'au « changement du régime » – comme l'a bien résumée le président de la Chambre des représentants, Mike Johnson, en commentant l'acte de piraterie des États-Unis au Venezuela – est l'élimination des dirigeants du régime jugés constituer un obstacle au changement de comportement. Puisqu'il n'était ni possible ni utile d'enlever le guide suprême iranien, Ali Khamenei, la seule option restante était de l'assassiner, un art dans lequel Israël et son Mossad, l'homologue israélien de la CIA, sont devenus des spécialistes renommés. Washington comptait donc sur son partenaire junior pour exécuter cette tâche. Nous savons grâce à une enquête menée par le Financial Timesqu'Israël avait identifié un créneau particulièrement favorable le samedi.
Lorsque la CIA et Israël furent convaincus que Khamenei tiendrait une réunion samedi matin dans ses bureaux près de la rue Pasteur, la possibilité de le tuer avec tant de hauts dirigeants iraniens était particulièrement opportune. L'armée américaine a ouvert la voie aux avions de chasse israéliens pour bombarder le complexe de Khamenei en lançant des cyberattaques « perturbant, dégradant et aveuglant la capacité de l'Iran à voir, communiquer et réagir », selon le général Dan Caine, chef de l'état-major interarmées américain.
Maintenant, en prétendant que la queue israélienne remue le pitbull américain, les conservateurs – comme John Mearsheimer, Stephen Walt et l'aile de la sphère MAGA représentée par Tucker Carlson – tentent d'obscurcir la réalité de l'impérialisme américain et d'attribuer ses échecs au « lobby israélien », sinon aux « Juifs » comme dans le cas de Carlson.
Le célèbre best-seller de 2007 de Mearsheimer et Walt expliquait de la sorte l'invasion ratée de l'Irak par les États-Unis, comme si l'administration de George W. Bush, à forte odeur de pétrole et bourrée de membres du Project for the New American Century qui avaient fait pression sur Bill Clinton pour cette invasion, avait eu besoin du lobby israélien pour saisir l'occasion offerte par les attentats du 11 septembre 2001 et envahir l'Irak. Ceci, alors que l'Irak était complètement épuisé après huit ans de guerre avec l'Iran, suivis de douze ans d'embargo débilitant et criminel imposé par les États-Unis. En réalité, Israël aurait largement préféré que les États-Unis attaquent déjà l'Iran à ce moment-là. Il a certainement été très mécontent de voir Washington amener des auxiliaires de Téhéran sur ses chars et les installer au pouvoir à Bagdad.
La « relation spéciale » de Washington avec l'État sioniste vient du fait qu'il considère ce dernier comme un chien de garde des intérêts régionaux américains – un allié militaire hautement efficace, capable de le remplacer lorsqu'il est empêché d'intervenir par des facteurs internes, ou de le compléter utilement comme on le voit maintenant avec leur agression conjointe contre l'Iran, et comme on l'a vu lors de l'agression précédente de juin dernier. Tout ce que Washington apporte à Israël en aide militaire ne sont que des clopinettes en comparaison du gigantesque budget militaire américain, et c'est certainement un investissement très rentable en comparaison de l'utilité marginale de la même somme si elle était ajoutée aux dépenses du Pentagone. Parfois, un facteur idéologique peut renforcer le soutien de Washington à Israël, comme ce fut le cas pour Joe Biden, certainement le président américain le plus sincèrement et farouchement sioniste, et fier de l'être.
Bashir Abu-Manneh : Dans sa réponse à l'agression américano-israélienne, l'Iran fait ce qu'il a toujours déclaré devoir faire : attaquer les intérêts américains dans la région, y compris dans les pays du Golfe. Quels sont les objectifs de l'Iran dans cette guerre ? Son régime impopulaire sur le plan intérieur y survivra-t-il ?
Gilbert Achcar : Les objectifs de l'Iran dans l'extension de la guerre à toute la région sont très clairs et ont été énoncés, en effet, sous forme de menace, bien avant le début de l'agression. C'est en fait la seule carte militaire dont dispose l'Iran face à l'agression : en plus de bombarder Israël et les forces américaines qui se trouvent à sa portée, il cherche à provoquer une telle perturbation des États du Golfe et de leurs exportations pétrolières que cela exercerait une pression importante sur l'économie mondiale et sur ces États, les poussant à leur tour à faire pression sur Washington afin d'arrêter l'agression au plus vite.
Quant à la survie du régime iranien, je ne vois actuellement aucune perspective crédible de chute. Le soulèvement populaire contre le gouvernement pourrait bien reprendre après la fin de la guerre, mais on a du mal à imaginer les gens descendre dans les rues à Téhéran sous les bombes. Et même s'ils le faisaient, il n'existe aucune force d'opposition organisée en Iran capable de renverser la République islamique. Face au soulèvement qui a commencé à la toute fin de l'année dernière et qui est devenu le plus important jamais connu par l'Iran depuis celui qui renversa le Chah en 1979, le régime théocratique a montré qu'il n'hésiterait pas à tuer plusieurs milliers de personnes pour assurer sa survie. Le seul autre scénario serait une division des forces armées iraniennes – comme entre l'armée régulière et les Gardiens de la Révolution, la colonne vertébrale armée spécifique du régime – menant à une guerre civile semblable à celle qu'a connue la Syrie. Mais c'est précisément le cauchemar de Washington, bien que ce soit le rêve d'Israël.
Cela explique l'insistance de Trump à souhaiter un changement depuis l'intérieur de l'État, allant même jusqu'à envisager de coopérer avec des « dirigeants religieux » favorables aux intérêts américains. Pour l'instant, le régime iranien semble avoir choisi de poursuivre la confrontation en choisissant Mojtaba, le fils de Khamenei, comme nouveau Guide suprême. Que Trump obtienne finalement ce qu'il souhaite, ou que le régime iranien reste ferme sur ses positions, relève de la supputation pour le moment, bien que les premières indications aillent dans la seconde direction.
Bashir Abu-Manneh : Qu'en est-il de ton propre pays, le Liban ? Israël n'a pas cessé de le bombarder depuis le 7-Octobre et le Hezbollah est une force gravement affaiblie tant militairement que politiquement, ayant perdu une grande partie du soutien populaire qu'il avait lorsqu'il a combattu Israël en 2006, surtout après être intervenu aux côtés du régime brutal d'Assad. Où va le Hezbollah ?
Gilbert Achcar : Israël considère le Hezbollah exclusivement comme un auxiliaire de Téhéran. Mais le Hezbollah est aussi un parti de masse qui s'appuie sur le même mélange idéologique que Téhéran : antisionisme, hostilité à l'hégémonie des États-Unis, confessionnalisme chiite et intégrisme islamique. Cela signifie que, comme dans son offensive visant à détruire le Hamas, Israël tente de mettre fin au Hezbollah par une combinaison de coups directs, y compris la décapitation du mouvement à l'automne 2024, avec la vieille stratégie contre-insurrectionnelle éprouvée, appelée « assécher le marécage » – c'est-à-dire, attaquer la base populaire qui soutient l'ennemi pour la détacher de lui et la pousser à se retourner finalement contre lui.
La version israélienne de cette stratégie est connue sous le nom de « doctrine Dahiya », en référence à la banlieue sud de Beyrouth (dahiya signifie banlieue en arabe), densément peuplée par une majorité chiite, qui fut violemment bombardée et en grande partie détruite lors de l'agression israélienne contre le Hezbollah en 2006, de même que d'autres régions libanaises à majorité chiite pro-Hezbollah. C'est ce qu'Israël inflige à nouveau au Liban, encore plus brutalement qu'en 2006 ou 2024, dans le but de pousser les forces gouvernementales libanaises à contraindre le Hezbollah à rendre ses armes. La façon dont tout cela va se terminer est difficile à prévoir, car cela dépend beaucoup de l'issue de l'agression en cours contre l'Iran.
Permets-moi un dernier commentaire à ce sujet. Dans sa guerre génocidaire contre Gaza, présentée comme une offensive contre le Hamas, ainsi que son agression meurtrière contre le Liban visant le Hezbollah, Israël, par l'une des ironies amères de son histoire, agit d'une manière assez similaire à ce qui est généralement considéré comme un des premiers exemples de la stratégie dite « assèchement du marécage » : la répression terriblement brutale par l'Empire romain, au IIe siècle de notre ère, de la révolte juive contre lui menée par Simon bar Kokhba.
C'est comme si l'État sioniste tenait à imiter tous les oppresseurs historiques des Juifs, de l'Antiquité au XXe siècle, en infligeant un traitement similaire aux peuples du Moyen-Orient. Le « mimétisme darwinien » des sionistes à l'égard des judéophobes, prévu par le fondateur du sionisme politique, Theodor Herzl, est véritablement accompli.
Bashir Abu-Manneh
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Pour la défaite des agresseurs impérialistes ! Stop à la guerre israélo-étatsunienne contre l’Iran !
Au cours de la deuxième semaine de la guerre israélo-étatsunienne contre l'Iran, la situation s'aggrave. Cela sous l'effet des menaces de Trump de frapper encore plus durement le pays si celui-ci persiste à contrôler le flux pétrolier dans le détroit d'Ormuz. Après l'attaque de Trump contre le Venezuela, ses menaces contre Cuba et sa convoitise pour le Groenland – sans oublier le génocide en cours contre le peuple palestinien – cette nouvelle étape de son ambition impérialiste constitue une menace profonde, en particulier pour les peuples du Moyen-Orient, mais aussi bien au-delà.
Tiré de Quatrième internationale
13 mars 2026
Par le Bureau exécutif
Copyright
Avash Media, CC BY 4.0
L'agression contre l'Iran est directement liée à l'offensive sioniste contre la Palestine. Israël poursuit son offensive contre Gaza et continue de bloquer l'entrée de l'aide humanitaire.
Israël a également intensifié ses opérations militaires contre le Liban. Les bombardements et les ordres d'évacuation dans le sud du pays ont déjà fait des centaines de morts et causé le déplacement de centaines de milliers de personnes. Tout indique que le gouvernement israélien cherche à exploiter la guerre régionale pour consolider son projet stratégique d'un « Grand Israël ».
Depuis le 28 février, la guerre israélio-étatsunienne contre l'Iran a fait plus de 1 300 morts en Iran, dont 200 enfants et des dizaines de travailleurs de la santé. L'Iran a répondu aux attaques en frappant des bases militaires américaines au Moyen-Orient ; le Hezbollah a attaqué Israël pour défendre l'Iran ; et Israël a tué plus de 500 personnes au Liban, provoquant le déplacement de plusieurs milliers d'autres.
Les attaques contre les bases militaires des États-Unis et de leurs alliés, ainsi que contre les infrastructures soutenant l'assaut américano-israélien contre l'Iran, sont une réponse légitime face à une telle agression. Nous soulignons que nous soutenons le droit de l'Iran à se défendre contre les gangsters étatsuniens et israéliens. Les États-Unis et Israël sont les agresseurs, et ils peuvent mettre fin à cette guerre à tout moment en cessant leur agression.
En prétendant ne viser que des installations militaires et stratégiques, les forces américaines et israéliennes dissimulent le fait que la principale cible de leurs attaques, le Corps des gardiens de la révolution islamique (CGRI), dépasse largement le statut d'un simple corps militaire. Il est devenu une immense institution sociale et économique contrôlant plus d'un tiers du PIB iranien, ses fondations affiliées dominant de nombreux secteurs, de l'agriculture et la production alimentaire à la construction. L'Iran est gouverné depuis plus de quarante ans par un régime islamique fortement institutionnalisé, enraciné dans tous les secteurs de la vie sociale, ce qui rend indéfendables les affirmations selon lesquelles il s'agirait d'« attaques ciblées ».
L'attaque contre l'Iran a également provoqué un désastre écologique. Le bombardement de la raffinerie de pétrole de Téhéran a notamment rempli le ciel d'une fumée noire chargée d'hydrocarbures, d'oxydes de soufre et de composés azotés, tous toxiques. Cette fumée qui envahit les poumons des Iranien·nes n'est que le dernier exemple en date d'une guerre qui empoisonne la nature, dont dépend l'ensemble de l'humanité, depuis l'écocide à Gaza jusqu'à la destruction du barrage de Kakhovka en Ukraine par les bombardements russes en 2023.
Au cours de ces deux semaines, le discours incohérent et cynique de Trump sur les objectifs et les cibles de la guerre israélo-américaine contre l'Iran a oscillé entre la présentation de l'attaque comme un soutien à la lutte des Iranien·nes pour la démocratie, celle d'une guerre préventive contre le programme nucléaire iranien, et la menace d'anéantir toute la nation (https://truthsocial.com/@realDonaldTrump/116202054617775180). Il est clair qu'un régime autoritaire solidement établi comme la République islamique d'Iran ne sera pas renversé simplement en assassinant son dirigeant, âgé de 86 ans, ou en détruisant ses villes. Ce que les États-Unis semblent rechercher, c'est la création d'une situation chaotique dans laquelle une nouvelle autorité, présentée comme le « moindre mal », serait acceptée afin de mettre fin au bain de sang. L'histoire retiendra peut-être ce moment comme le détournement d'un soulèvement populaire par la guerre et le massacre.
Nous soutenons le peuple iranien dans sa lutte contre la tyrannie
Les Iranien·nes luttent depuis des décennies contre leur régime oppressif. Parmi les exemples majeurs figurent les soulèvements étudiants de 1999, le Mouvement vert de 2009 et le mouvement « Femme, vie, liberté » de 2022. Ils ont combattu le régime non seulement par des manifestations, mais aussi en créant, partout où cela était possible, des institutions de la société civile et en faisant pression pour l'égalité de genre, malgré une répression énorme.
Le dernier épisode de ces mobilisations a commencé dans les derniers jours de 2025 et a été brutalement réprimé par le régime iranien, faisant entre 10 000 et 30 000 morts selon les estimations. En raison de la nature extrêmement répressive du régime, ce chiffre reste impossible à confirmer. Si ces estimations sont exactes, il s'agirait du plus grand massacre perpétré par le régime iranien depuis des décennies.
Du point de vue d'une perspective politique fondée sur l'auto-organisation et l'auto-émancipation des masses, l'imposition de dirigeants héréditaires tels que Khamenei ou Pahlavi ne peut qu'aggraver la situation et bloquer une fois de plus la lutte menée depuis des décennies par les Iranien·nes pour la justice sociale et la démocratie. Les interventions étrangères qui détournent les luttes des Iranien·nes contre le régime autoritaire ne sont pas nouvelles. Du soutien britannique au premier coup d'État de Pahlavi en 1921, son abdication face aux forces alliées en 1941 au profit de son fils Mohammad Reza Pahlavi, le coup d'État orchestré par les États-Unis et la Grande-Bretagne en 1953 contre le Premier ministre démocratiquement élu Mossadegh – qui avait nationalisé le pétrole iranien – jusqu'aux sanctions économiques imposées depuis des décennies contre le régime actuel – qui n'ont pas affaibli le gouvernement mais ont gravement affecté la vie sociale et économique de millions d'Iraniens –, les interventions impérialistes étrangères ont écrasé les perspectives d'avenir démocratique pour l'Iran et ont contribué à créer les conditions de l'existence et de la domination de la République islamique.
Il n'y a aucune possibilité de libération dans un contexte de guerre. Alors que les villes sont détruites et que des milliers de personnes sont tuées, la possibilité de construire un mouvement démocratique est encore plus mis en difficulté. La boussole fondamentale de la Quatrième Internationale a toujours été la perspective de l'auto-émancipation des masses laborieuses. L'histoire nous a montré à de nombreuses reprises que toute intervention menée « au nom de la liberté » par le haut – qu'elle passe par des compromis ou par des bombes – ne produit qu'une nouvelle forme de barbarie pour les travailleur·ses, les femmes et les jeunes.
Comme nous l'avons vu lors de la guerre Iran-Irak après la révolution de 1979, l'état d'urgence imposé par les guerres ne peut qu'écraser davantage l'opposition. Aujourd'hui, les forces pro-démocratiques en Iran – y compris les milliers de prisonniers politiques – figurent parmi les principales cibles du régime islamique, et leur vie est menacée sous le prétexte de la guerre. C'est pourquoi nous exigeons la fin immédiate de cette attaque impérialiste contre l'Iran, réaffirmons notre soutien à la lutte menée par le peuple iranien contre le régime islamique oppressif et défendons le droit de l'Iran à se défendre contre les gangsters étatsuniens et israéliens.
À bas l'impérialisme américain.
Stop à la guerre des États-Unis et d'Israël.
Libération des prisonniers politiques en Iran.
Construisons une opposition internationale à cette guerre – soutien aux militant·es pour la démocratie et les droits des femmes.
Pas de guerre, pas de dictateurs – ne touchez pas à l'Iran.
Le 12 mars 2026
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La troisième guerre du Golfe, un tournant majeur de l’architecture régionale
La stratégie des monarchies du Golfe de lier leur sécurité à la protection occidentale, en accueillant sur leur sol de nombreuses bases militaires étatsuniennes, se retourne contre elles à l'aune de l'offensive contre l'Iran. Elle les place en première ligne d'une guerre qu'elles ont tout fait pour éviter. Dans ce contexte, elles pourraient être contraintes de repenser leur modèle de sécurité.
Tiré de orientxxi
12 mars 2026
Par Fatiha Dazi-Héni
Fujaïrah, Émirats arabes unis, le 3 mars 2026. Des travailleurs étrangers observent un épais panache de fumée noire s'élever dans la zone industrielle de Fujaïrah, à la suite d'une explosion provoquée par un débris retombé lors de l'interception d'un drone iranien.
FADEL SENNA / AFP
La guerre israélo-étatsunienne engagée contre l'Iran le 28 février 2026 n'a pas constitué une réelle surprise pour les monarchies du Golfe compte tenu de l'armada étatsunienne mobilisée dans la région. Cependant, en dépit des moyens diplomatiques déployés pour l'éviter, les monarchies du Conseil de Coopération du Golfe (CCG), notamment l'Arabie saoudite, Oman et le Qatar, dressent le constat amer de ne pas être entendues par leur allié étatsunien. Cette situation nourrit d'autant plus leur inquiétude qu'elles redoutent désormais de devoir gérer seules, et sur le long terme, les conséquences chaotiques d'un conflit qu'elles subissent. Cette offensive militaire massive a surtout été voulue par Israël, entrainant dans son sillage une administration Trump devenue coutumière d'un double jeu : engager des négociations tout en privilégiant in fine l'option militaire. Ce schéma s'était déjà manifesté lors de la « guerre des douze jours » en juin 2025 et il se répète aujourd'hui.
Cette troisième guerre du Golfe se distingue des deux précédentes. La première a opposé entre 1980 et 1988 l'Irak de Saddam Hussein à l'Iran de l'ayatollah Rouhollah Khomeiny. La seconde a débuté à la suite de l'invasion par l'Irak du Koweït, le 2 août 1990, et s'est terminée entre le 17 janvier et le 27 février 1991 (date de la libération du territoire koweïtien). Cette troisième guerre embrase l'ensemble de la région : de l'Iran à l'Irak et la Jordanie, tout en plaçant au cœur de la confrontation la péninsule arabique – à l'exception notable du Yémen – où les Houthis demeurent pour l'instant en embuscade. Le Proche-Orient est également directement impliqué, avec Israël et le Liban, ce dernier étant de nouveau plongé dans la guerre à la suite des tirs de missiles du Hezbollah visant à venger l'assassinat du Guide suprême iranien Ali Khamenei.
Ce nouveau conflit s'inscrit davantage dans le sillage de la guerre d'Irak déclenchée le 20 mars 2003 par l'administration de George W. Bush, une intervention menée unilatéralement en dehors du cadre légal onusien, à l'image du conflit actuel. Toutefois, les répercussions de cette nouvelle guerre pourraient s'avérer plus profondes, notamment en ce qui concerne la redéfinition de l'architecture de sécurité régionale. Tout indique que l'équilibre stratégique du Golfe et, plus largement, du Proche-Orient, pourrait en sortir profondément transformé.
Une offensive militaire aux objectifs incertains
Les premiers bombardements massifs israélo-étatsuniens en Iran sont intervenus alors même que des négociations se tenaient par le biais de la médiation omanaise. Une percée diplomatique sous l'égide d'Oman était même à portée de main. Un compromis se dessinait autour d'une solution à la question nucléaire iranienne, reposant sur le transfert de l'uranium enrichi vers un pays tiers et sur un plafonnement de son enrichissement à 2 %, contre 3,67 % dans l'accord signé en 2015.
Dans ce contexte, les justifications avancées par le président Donald Trump pour expliquer l'entrée en guerre contre la République islamique ont contribué à accentuer la confusion entourant les objectifs visés. Initialement, l'argument du changement de régime a été évoqué, comme en témoignent les premiers coups menés sous impulsion israélienne. Ceux-ci ont conduit à la décapitation d'une partie du régime iranien, dont son guide suprême, l'ayatollah Ali Khamenei. Une quarantaine de hauts dignitaires militaires et politiques ont également été tués, parmi lesquels le commandant des Gardiens de la Révolution, le chef d'état-major et le ministre de la défense.
Par la suite, Donald Trump est revenu sur cet objectif, affirmant que l'intervention visait plutôt à démanteler le programme balistique iranien et à prévenir une menace nucléaire imminente démentie par l'Agence internationale de l'énergie atomique (AIEA). Dans un troisième temps, dans le sillage du premier ministre israélien, le président Trump a évoqué la possibilité d'encourager une offensive terrestre menée par la communauté kurde iranienne réfugiée dans le Kurdistan irakien. Une hypothèse largement jugée irréaliste par les experts militaires, tant en raison des contraintes opérationnelles que de l'incertitude quant à la volonté des Kurdes – ou d'autres minorités iraniennes telles que les Baloutches, les Azéris ou les Arabes du Khouzistan – de s'engager dans une telle aventure.
La stratégie israélienne s'inscrit dans une logique consistant à fragmenter le pays et à affaiblir au maximum l'appareil sécuritaire iranien dans la veine de sa stratégie globale de fragmentation de la région afin de semer le chaos pour mieux imposer sa suprématie militaire.
L'absence de cap stratégique de l'administration Trump suscite une profonde inquiétude parmi les dirigeants du Golfe. Celle-ci s'exprime souvent de manière indirecte, par l'intermédiaire de figures académiques ou d'acteurs influents du monde des affaires. Aux Émirats arabes unis, la lettre ouverte adressée au président Trump par l'homme d'affaires Khalaf Ahmad Al Habtour (1), publiée le 5 mars, en constitue une illustration frappante. Dans ce texte, il interroge Washington sur les raisons qui ont conduit à transformer la région en champ de bataille alors même que les États du Golfe avaient mis en garde contre les conséquences chaotiques qu'entrainerait une telle guerre.
Face à l'offensive, l'Iran a rapidement riposté par une série de représailles d'une très forte intensité visant les installations militaires étatsuniennes dans toute la région. Des frappes ont touché des bases situées en Jordanie, en Irak et surtout dans les monarchies membres du Conseil de coopération du Golfe. Les dispositifs de commandement de la Ve flotte étatsunienne stationnée à Manama, au Bahreïn, ont subi des dégâts significatifs. Au Qatar, deux systèmes radar avancés ont été détruits sur la base d'Al-Udeid, qui abrite le commandement central étatsunien pour la région (US CENTCOM). Ces radars jouent un rôle essentiel dans la détection des tirs de missiles et dans l'alerte des systèmes de défense antimissile, notamment les batteries THAAD et Patriot. Les bases installées au Koweït, où l'armée étatsunienne dispose de stocks de matériels prépositionnés à Camp Arfijan qui accueille la composante du commandement Terre du CENTCOM et la base aérienne d'Ali Salem, ont subi de sérieux dommages. Enfin, la base aérienne d'Al-Dhafra à Abou Dhabi a été ciblée ainsi que plusieurs installations étatsuniennes au Kurdistan irakien et en Jordanie, de même que la base Prince Sultan à Al-Kharj, située à la périphérie de Riyad.
Les monarchies au cœur de représailles
Les monarchies du Golfe savaient qu'elles seraient en première ligne en cas de confrontation directe entre l'Iran, les États-Unis et Israël. Les autorités iraniennes les avaient d'ailleurs averties à plusieurs reprises – en dépit de la détente observée depuis que Riyad a renoué ses relations diplomatiques avec Téhéran sous les auspices de Pékin, le 10 mars 2023 – que les nombreuses bases militaires étatsuniennes stationnées sur leur territoire constitueraient des cibles prioritaires en cas d'attaque contre la République islamique.
Toutefois, l'ampleur des frappes iraniennes a provoqué une véritable sidération au sein des populations comme des dirigeants de la région. Les attaques ne se sont pas limitées aux installations militaires, mais ont également visé des infrastructures civiles, notamment aux Émirats arabes unis, qui concentrent de loin le plus grand nombre de frappes. Plusieurs sites emblématiques ont été touchés : des hôtels de luxe, des infrastructures routières et aéroportuaires – notamment l'aéroport international de Dubaï (DXB) et Al Maktoum International Airport – ainsi que des installations portuaires stratégiques. Parmi celles-ci figurent le port de Djebel Ali à Dubaï, l'un des plus importants ports en eaux profondes de la région, Port Zayed, situé non loin de la base interarmées française, et le port Khalifa à Abou Dhabi.
La fédération des EAU est la première cible en termes d'attaques de drones et de missiles balistiques iraniens selon le compte X du chercheur yéménite Ibrahim Jalal qui publie régulièrement le décompte des attaques de l'Iran sur les monarchies du Golfe.
Le 7 mars, le président iranien Massoud Pezeshkian s'est excusé dans un discours diffusé sur la télévision d'État auprès des pays voisins pour les frappes les ayant visés depuis le début de la guerre : « Je m'excuse (…) auprès des pays voisins qui ont été attaqués par l'Iran ». Il a affirmé que l'Iran ne visait ses voisins que quand il avait d'abord été attaqué depuis ces mêmes pays. Cette déclaration n'a pourtant pas empêché le Corps des gardiens de la révolution de poursuivre les frappes, ce qui peut dénoter un excès de zèle de certains gardiens plus radicaux que la direction politique transitoire. Néanmoins, les dirigeants du Golfe ne sont pas dupes de ce double discours, qu'ils qualifient de « diplomatie du sourire » lorsque l'Iran s'engage dans des négociations, et d'interventionniste lorsqu'il s'agit d'activer ses supplétifs régionaux.
Punir Abou Dhabi
La mort du Guide, tué lors des frappes israéliennes dans les premières heures du conflit, a convaincu les autorités iraniennes de venger son « martyr ». Dans cette logique, la République islamique a choisi de concentrer une part importante de ses représailles sur les Émirats arabes unis, avant même Israël.
Pour Téhéran, Abou Dhabi paie le prix de son choix stratégique d'avoir misé sur un rapprochement sécuritaire avec Israël, amorcé dès la signature des accords d'Abraham le 15 septembre 2020. Le rapprochement s'est même intensifié après les attaques du 7 octobre 2023 et la guerre régionale menée par le premier ministre israélien Benyamin Nétanyahou sur plusieurs fronts – Gaza, Cisjordanie, Liban, Syrie, Iran et Yémen. Dans ce contexte, Abou Dhabi a développé une coopération étroite avec Tel-Aviv dans les domaines de la sécurité, du renseignement et du cyber, notamment autour des technologies de pointe. Cette relation s'est également étendue aux secteurs économiques, culturels et touristiques.
Malgré la guerre dévastatrice menée par Israël à Gaza, les échanges commerciaux entre les Émirats arabes unis et Israël ont même continué à croître au cours de l'année 2024. La stratégie iranienne consiste désormais à frapper directement le modèle économique émirati, pilier central de son soft power et de son attractivité internationale. De nombreuses vidéos diffusées sur les réseaux sociaux montrent ainsi des explosions à proximité de sites touristiques emblématiques de Dubaï, ainsi que des bombes visant des infrastructures plus stratégiques.
Au-delà des dégâts économiques déjà significatifs, ces attaques pourraient avoir des conséquences durables sur l'image internationale et sur la conduite politique de la fédération. L'amertume des dirigeants émiratis est d'autant plus vive qu'ils reprochent à l'administration Trump son absence de stratégie claire dans la conduite de la guerre. Mais leur frustration vise également leur partenaire israélien qui a fait circuler depuis le site du journal israélien Yediot Aharonot (Ynet) une fausse information attribuant aux Émirats arabes unis une frappe contre une usine de dessalement en Iran. Une information immédiatement démentie le 8 mars sur X par Ali Al-Nuaïmî, président de la Commission de la défense, de l'intérieur et des affaires étrangères du Conseil national fédéral des EAU.
La fédération des EAU se retrouve ainsi piégée dans l'engrenage d'une guerre subie. Ses alliés étatsunien et israélien n'hésitant pas à compromettre ses efforts de désescalade notamment en laissant circuler des informations suggérant une implication directe des monarchies du Golfe dans des attaques contre des installations stratégiques iraniennes.
Parallèlement, certaines voix à Washington tentent d'encourager ces États à rejoindre plus directement l'offensive israélo-étatsunienne comme l'évoquent les déclarations du sénateur républicain Lindsay Graham sur son compte X (2). Ce fervent partisan d'une guerre contre l'Iran a ainsi évoqué la possibilité d'accords de défense renforcés avec les monarchies du Golfe. Ces initiatives produisent toutefois l'effet inverse de celui recherché. Elles renforcent la détermination des dirigeants du Golfe à ne pas être entrainés dans une confrontation directe avec Téhéran. L'Arabie saoudite, en particulier, s'efforce de maintenir ouverts les canaux de communication avec la République islamique.
Une impréparation politique israélo-étatsunienne
Les conséquences économiques du conflit se font déjà lourdement sentir pour les monarchies du Golfe. Les bombardements ont endommagé plusieurs hubs logistiques majeurs, notamment les infrastructures portuaires et aéroportuaires d'Abou Dhabi et de Dubaï, ainsi que certaines installations énergétiques stratégiques. La raffinerie de Ras Laffan au Qatar, qui représente à elle seule près de 20 % de la production mondiale de gaz naturel liquéfié (GNL), figure parmi les installations affectées. À cela s'ajoute le blocage partiel du détroit d'Ormuz dans la zone contrôlée par l'Iran, perturbant gravement les flux énergétiques et commerciaux.
Les effets de la guerre dépassent cependant le cadre régional. L'économie mondiale est elle aussi largement impactée. Le prix du baril de pétrole s'est envolé à 115 dollars (99 euros), contre environ 60 dollars (51 euros) quelques jours avant le déclenchement des hostilités. Parallèlement, l'arrêt des exportations de GNL qatari et les perturbations dans l'acheminement de certaines matières critiques – notamment l'aluminium – accentuent les tensions sur les marchés internationaux.
La guerre exerce une pression croissante sur les finances des monarchies du Golfe, au point de pousser certains gouvernements à réexaminer leurs engagements financiers internationaux. Cette évolution pourrait avoir des implications bien au-delà de la région. Les monarchies du Golfe contrôlent certains des fonds souverains les plus puissants au monde et figurent parmi les principaux investisseurs internationaux. Selon un article du Financial times publié le 5 mars, les trois plus importantes économies du Golfe – l'Arabie saoudite, les EAU et le Qatar – ont déjà engagé des discussions sur les contraintes budgétaires que ce conflit fait peser sur leurs équilibres financiers (3).
De son côté, Téhéran semble déterminé à prolonger le conflit afin de fragiliser l'administration Trump, dont une partie de la base électorale demeure opposée à cette guerre. Cette dynamique explique la multiplication de déclarations triomphalistes à Washington, alors même que l'administration étatsunienne peine à masquer son embarras face à la posture strictement défensive des États du Golfe. Ces derniers s'efforcent d'éviter toute implication directe dans l'escalade militaire aux côtés d'Israël et des États-Unis, continuant à refuser à Washington l'utilisation de bases situées sur leur territoire pour des opérations offensives. Ce refus est également motivé par le fait que Washington rappelle son personnel dans les ambassades du Golfe et achemine l'essentiel de son aide à la protection d'Israël.
Une usine de dessalement visée
En outre, certaines cibles étatsuniennes soulèvent de fortes inquiétudes dans la région. Le ciblage d'une raffinerie de pétrole à Téhéran – qui a plongé une partie de la capitale dans l'obscurité – ainsi que celui d'une usine de dessalement marque une escalade très dangereuse. Jusqu'à présent, l'Iran avait évité de frapper ce type d'infrastructures vitales. Or, les pays du CCG possèdent environ 400 installations de dessalement et concentrent près de 60 % des capacités mondiales dans ce domaine. Leur dépendance à ces infrastructures est massive : l'eau potable provient du dessalement à hauteur de 90 % aux Émirats arabes unis et au Koweït, 86 % à Oman et environ 70 % en Arabie saoudite.
Concernant Israël, les informations disponibles restent particulièrement limitées. Plusieurs sources circulant sur les réseaux sociaux évoquent pourtant des dégâts considérables, notamment dans la région de Tel-Aviv, où certaines vidéos montrent des explosions touchant des zones portuaires, des quartiers résidentiels et des infrastructures de communication stratégiques. La fébrilité de Tel-Aviv se traduit par le retrait des caméras dans plusieurs villes israéliennes et le fait d'empêcher la diffusion des frappes signalant des victimes et des destructions. Une démarche comparable a également été observée à Dubaï, où les autorités ont dissuadé les nombreux influenceurs de diffuser massivement des images montrant les dégâts subis par la « ville Monde ».
Une architecture de sécurité régionale à réinventer
Cette troisième guerre du Golfe, dont la durée reste incertaine, marque d'ores et déjà une rupture majeure dans l'histoire de l'architecture sécuritaire régionale. Depuis plusieurs décennies, celle-ci reposait essentiellement sur la garantie de sécurité étatsunienne accordée aux monarchies de la péninsule Arabique. Or, cette stratégie qui a largement échoué semble d'ores et déjà remise en question par les élites de ces pays.
Les dirigeants du Golfe, qui avaient lié leur sécurité à la protection occidentale en accueillant sur leur sol de nombreuses bases militaires, constatent désormais que ces installations servent prioritairement à soutenir les opérations militaires d'Israël. Cette situation nourrit une inquiétude croissante : celle de voir les stocks de munitions nécessaires à leurs propres systèmes de défense antimissile s'épuiser, alors que les besoins israéliens semblent bénéficier d'une priorité.
Dans ces conditions, le pari israélo-étatsunien consistant à remodeler la région par la seule suprématie militaire apparaît peu susceptible de constituer un socle sur lequel asseoir une sécurité durable, en l'absence d'un véritable agenda politique. L'ambition d'élargir les accords d'Abraham est dorénavant dépassée. Ces accords, censés contribuer à stabiliser la région, n'ont pas permis de réduire les tensions structurelles du Proche-Orient, notamment en l'absence d'une solution politique crédible à la question de l'État palestinien.
Les contours d'une nouvelle architecture régionale pourraient alors progressivement émerger autour d'un équilibre des puissances entre les États les plus résilients de la région. L'Arabie saoudite en constituerait la colonne vertébrale politique, en coordination avec la Turquie et l'Égypte, tandis que le sultanat d'Oman continuerait de jouer un rôle central de médiateur diplomatique. À l'inverse, les petits États du Golfe – y compris le Qatar et les Émirats arabes unis – verraient leur influence diminuer. Ces pays, qui ont longtemps cherché à projeter leur puissance au-delà de leur taille, se heurtent désormais aux limites structurelles des contraintes géostratégiques.
Le Qatar a misé sur une diplomatie de médiation tous azimuts afin d'accroître son influence internationale, tandis que les Émirats arabes unis ont développé une politique extérieure plus interventionniste, notamment en Afrique et au Yémen. La guerre actuelle met cependant en lumière leurs vulnérabilités. À l'image du Koweït après la seconde guerre du Golfe, Doha et Abou Dhabi devront probablement envisager leur sécurité future dans le cadre d'un conseil de coopération du Golfe plus intégré.
Cette coopération régionale devra s'inscrire dans la durée, et non plus seulement en réponse à des crises ponctuelles. Ces États n'auront d'autre choix que de s'insérer davantage dans la dynamique régionale actuellement impulsée par l'Arabie saoudite. Depuis les attaques du 7 octobre 2023, Riyad semble chercher à construire un nouvel équilibre stratégique en coordonnant plus étroitement son action avec la Turquie et l'Égypte, tout en renforçant sa coopération militaire avec le Pakistan afin de contre-balancer la suprématie israélienne essentiellement militaire.
Dans ce contexte, le CCG se retrouve pris entre deux pôles antagonistes : d'un côté, un hégémon militaire israélien renforcé par le soutien étatsunien ; de l'autre, un Iran, dont l'avenir demeure incertain, mais qui conserve la capacité de perturber durablement l'équilibre régional, en particulier si le pays devait sombrer dans une période prolongée d'instabilité. C'est pourquoi les États du Golfe ont tout intérêt à rester à l'écart du conflit déclenché par Israël et les États-Unis. Une fois la guerre terminée, ils savent qu'ils devront gérer seuls les conséquences régionales et l'évolution d'un voisin iranien dont l'avenir demeure profondément flou.
Notes
1. Fondateur du groupe Al Habtoor, un conglomérat émirati actif dans l'hôtellerie, l'automobile, l'immobilier, l'éducation et l'édition.
2. Joseph Gedeon, « Trump ally Lindsey Graham issues threat to Saudi Arabia over Iran war », The Guardian, 9 mars 2026.
3. Andrew England, « Gulf states could review overseas investments to ease financial strains caused by Iran war », Financial Times, 5 mars 2026.
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Entretien avec Karim Parwizi, porte-parole du Parti Démocratique du Kurdistan iranien
« Il n'y aura pas d'avenir commun sans égalité réelle entre les peuples d'Iran » | Entretien avec Karim Parwizi (PDKI) sur la chute possible de la République islamique, la question kurde, l'opposition iranienne et l'avenir d'un Iran fédéral
Tiré du blogue de l'auteur.
Dans cet entretien, Karim Parwizi revient sur la séquence historique que traverse actuellement l'Iran, sur la place singulière des partis kurdes dans le paysage oppositionnel, sur les risques de fragmentation ou de guerre civile, et sur les conditions d'une alliance politique crédible entre les peuples d'Iran. Il défend une ligne claire : la chute du régime ne pourra ouvrir un avenir démocratique qu'à condition de reconnaître explicitement l'égalité politique, identitaire et territoriale de tous les peuples du pays.
Rappel sur le PDKI
Le Parti démocratique du Kurdistan d'Iran (PDKI) est l'un des plus anciens partis politiques kurdes en Iran. Il a été fondé en 1945 à Mahabad, dans le nord-ouest de l'Iran, dans le contexte de l'émergence de la République de Mahabad (1946), première expérience d'autonomie kurde moderne en Iran.
Parmi ses figures historiques majeures figurent Qazi Muhammad, président de la République de Mahabad et premier leader du parti, exécuté par le régime iranien en 1947, ainsi que Abdolrahman Ghassemlou, secrétaire général du PDKI et figure intellectuelle du mouvement kurde, assassiné à Vienne en 1989 lors de négociations avec des représentants de la République islamique. Son successeur Sadegh Sharafkandi fut également assassiné en 1992 à Berlin dans l'attentat du restaurant Mykonos, attribué aux services iraniens.
Le PDKI se définit comme un parti social-démocrate et fédéraliste, défendant l'établissement d'un Iran démocratique, pluraliste et fédéral, garantissant l'égalité des droits entre les différentes nationalités et régions du pays. Le parti plaide pour l'autonomie politique des régions, la reconnaissance des droits politiques, culturels et linguistiques de chaque peuple dans le cadre d'un Iran démocratique.
Question : Comment voyez-vous la situation actuelle ? Pensez-vous que la chute de la République islamique est proche ? Sommes-nous dans une véritable fenêtre historique ?
Karim Parwizi : Nous sommes dans un moment extrêmement sensible de l'histoire, une véritable fenêtre historique. La chute de la République islamique nous paraît proche, réelle, désormais tangible. Ce régime a perdu les fondements mêmes de sa légitimité. Il a aussi perdu ce qui fait la capacité d'un gouvernement à se maintenir autrement que par la peur, la répression et la violence.
Toutes les crises qu'il a lui-même produites se retournent aujourd'hui contre lui. Mais pour comprendre ce qui se passe, il ne faut pas regarder uniquement les missiles, les drones ou les frappes contre ses installations. Il faut aussi regarder les rues, regarder la société. Quand une partie de la population se réjouit de voir les bases militaires de son propre régime frappées, cela dit quelque chose de fondamental : cela veut dire que le lien entre l'État et le peuple est rompu.
Nulle part ailleurs on ne verrait un peuple accueillir favorablement le bombardement des centres militaires de son propre pays. Si cela arrive, c'est parce que ce régime a infligé à la société un niveau de violence, d'humiliation et d'oppression tel qu'il a fini par perdre toute légitimité morale. Cela signifie que le régime est arrivé à sa fin historique. Il vit ses derniers moments.
Est-ce que cela prendra quelques jours, quelques semaines, davantage ? Je ne peux pas le dire avec certitude. Cela dépend de la dynamique sur le terrain. Mais ce que nous voyons, c'est bien une phase de bascule. Et la chute de la République islamique ne concernera pas seulement l'Iran : elle transformera aussi l'avenir de toute la région.
Q : Les partis kurdes sont souvent présentés comme les seules forces d'opposition en Iran disposant à la fois d'un enracinement social, d'une organisation politique durable et d'une expérience militaire. Quels sont aujourd'hui vos objectifs ? Envisagez-vous une action militaire ou privilégiez-vous un soulèvement civil venu de l'intérieur ?
KP : Il faut repartir d'un constat historique. Depuis un siècle, sous les Pahlavi comme sous la République islamique, les pouvoirs autoritaires ont cherché à empêcher la société iranienne de s'organiser. Ils ont voulu empêcher la formation de partis solides, de structures modernes, de forces politiques capables de représenter les différentes composantes du pays. Leur logique a toujours été de fragmenter la société, de la maintenir dans un état de dépendance, comme si elle avait besoin d'un berger plutôt que d'institutions démocratiques.
On le voit encore aujourd'hui dans certains discours centrés sur un homme providentiel, sur l'obéissance, sur une logique verticale du pouvoir. Cette politique a profondément affaibli la vie partisane dans l'ensemble du pays.
Le Kurdistan, de ce point de vue, constitue une exception. Grâce à plus de quatre-vingts ans de lutte politique continue, de résistance, d'organisation sociale et de mémoire collective, le Kurdistan a réussi à préserver un tissu politique structuré, une cohésion, une vision et des objectifs précis.
Mais cela ne signifie pas que les partis kurdes recherchent aujourd'hui une solution militaire. La question kurde, comme celle des autres peuples d'Iran, n'est pas d'abord une question militaire. C'est une question politique. C'est une question de droits bafoués, de peuples niés, d'identités réprimées, d'autonomie refusée.
Si les partis kurdes ont pris les armes, ce n'est pas parce qu'ils ont choisi la militarisation comme horizon naturel. C'est parce que les régimes successifs les y ont poussés par la répression. L'appel au jihad lancé par Khomeiny contre le Kurdistan a forcé les gens à entrer en résistance [Le 19 août 1979, l'ayatollah Ruhollah Khomeini émet une fatwa appelant à un « jihad » contre l'opposition kurde en Iran, après l'échec des négociations entre les partis kurdes et le nouveau pouvoir de la République islamique. Cette décision déclenche une campagne militaire de grande ampleur au Kurdistan iranien, marquée par des bombardements, des sièges de villes et de graves violations des droits humains]. Les peshmergas se sont constitués dans un cadre de défense, non dans une logique de conquête.
Aujourd'hui encore, notre priorité n'est pas la voie militaire. Notre priorité, c'est un soulèvement populaire, révolutionnaire, politique, dans lequel les peuples d'Iran prennent eux-mêmes leur destin en main. Nous espérons que cette période historique verra se lever ensemble les Kurdes, les Arabes, les Baloutches, les Azéris, les Persans, les Gilaks, et tous les autres. Nous espérons un mouvement venu de la société, un mouvement capable de reléguer ce régime brutal aux pages de l'histoire.
Cela dit, si la République islamique continue à attaquer le Kurdistan, les partis kurdes, et même les familles de leurs membres, alors les gens ont aussi le droit de se défendre. Mais la priorité reste claire : un changement politique porté par la société elle-même.
Q : Certains évoquent la possibilité d'une zone d'exclusion aérienne, comme au Kurdistan irakien après 1991. Est-ce que cela faciliterait, selon vous, une action armée ou un basculement du rapport de force ?
KP : Il faut rappeler l'ordre des choses. En 1991, au Kurdistan irakien, la zone d'exclusion aérienne n'a pas précédé le soulèvement ; elle l'a suivie. D'abord, la population s'est soulevée. Ensuite, le régime de Saddam Hussein a attaqué et commis des crimes massifs. C'est après cette répression que le Conseil de sécurité a adopté une résolution et instauré cette mesure.
Autrement dit, ce n'est pas la zone d'exclusion aérienne qui a produit le soulèvement, mais le soulèvement et sa répression qui ont créé une responsabilité internationale.
Aujourd'hui, on voit déjà des gens descendre dans la rue, protester, risquer leur vie. On voit aussi un régime qui massacre à grande échelle. Dans un tel contexte, la responsabilité internationale ne peut pas être ignorée. Toute mesure capable de réduire les capacités de destruction du régime, d'empêcher ses bombardements, ses missiles, ses drones, peut contribuer à renforcer la société et à protéger les civils.
Le problème principal est là : ce régime dispose encore d'outils massifs de destruction, qu'il utilise non seulement contre les peuples d'Iran mais aussi dans toute la région. Il faut lui retirer ces moyens. Cela pourrait créer les conditions d'une mobilisation populaire plus forte.
Q : Les monarchistes et partisans de Pahlavi se montrent souvent très hostiles aux partis kurdes. Dans ce contexte, une alliance avec d'autres composantes de l'opposition (gauche, républicains, associations civiles, des organisations représentant les différentes composantes nationales et ethniques de l'Iran, ou nouveaux fronts démocratiques) est-elle possible ?
KP : Nous n'avons jamais fermé la porte au dialogue. Nous n'avons refusé la discussion avec aucun groupe. Mais une alliance ne peut pas se faire sur le vide, ni sur des slogans. Elle dépend de la manière dont ces groupes imaginent l'avenir.
Le point décisif est simple : est-ce qu'ils acceptent un avenir dans lequel tous les peuples d'Iran participent réellement, à égalité, à la construction du pays ? Est-ce qu'ils reconnaissent clairement les droits des Kurdes, des Baloutches, des Arabes, des Azéris, des Gilaks, des Perses et des autres ? Est-ce qu'ils acceptent le droit des peuples à administrer leurs régions, dans un cadre commun et démocratique ?
Nous ne pouvons pas bâtir une unité sur le déni. Nous ne pouvons pas demander aux gens de renverser un régime si, derrière cette mobilisation, on leur refuse toujours de savoir quel sera leur avenir. On ne peut pas dire : « Venez faire tomber la République islamique », puis laisser sans réponse la question kurde, la question baloutche, la question des peuples.
Depuis des années, nous sommes en contact avec des forces de gauche, des républicains, des démocrates, des laïques. Nous avons parfois publié des textes communs, parfois même construit des formes limitées de coalition. Mais beaucoup de ces groupes sont restés dispersés. Et surtout, ils n'ont pas toujours eu le courage politique de dire clairement que l'Iran de demain devra être gouverné ensemble, par tous ses peuples, sur un pied d'égalité.
Tant que cette vérité ne sera pas dite explicitement, il n'y aura pas d'unité solide.
Q : Où placez-vous vos lignes rouges dans l'hypothèse d'une grande coalition intérieure et extérieure, éventuellement soutenue par des puissances occidentales ? Comment éviter de devenir dépendants d'acteurs extérieurs, comme d'autres expériences kurdes ont pu l'être (1975 en Irak ou plus récemment avec le Rojava) ?
KP : Notre ligne est très claire : la seule garantie réelle pour l'avenir est un système démocratique et fédéral. Un système qui garantisse la liberté individuelle, la dignité humaine, mais aussi la participation de tous les peuples à l'avenir du pays.
Si demain seule une partie du Kurdistan échappait au pouvoir central, tandis que le reste de l'Iran restait sous un régime autoritaire, alors ce pouvoir central finirait tôt ou tard par revenir, se reconstituer, et attaquer de nouveau le Kurdistan. L'histoire l'a déjà montré à de nombreuses reprises. Un centre autoritaire ne respecte pas durablement les périphéries ; il cherche toujours à les reprendre en main.
C'est pourquoi notre sécurité ne peut pas reposer uniquement sur un soutien extérieur. Elle doit reposer sur une participation commune de tous les peuples d'Iran à une transformation démocratique. La garantie de l'avenir, c'est que les Baloutches soient là, que les Arabes d'Ahvaz soient là, que les Azéris soient là, que les Gilaks soient là, que les Perses soient là, que tout le monde soit là. Il faut une refondation commune du pays, sinon une nouvelle forme de despotisme reviendra.
Q : Certains redoutent qu'après la chute du régime, l'Iran sombre dans une guerre civile ou dans une longue phase de conflit entre peuples et groupes politiques. Comment éviter ce scénario ?
KP : En refusant d'abord la logique militaire comme solution générale. Les armes ne peuvent pas résoudre les problèmes politiques, ni les questions de droits, ni les conflits entre peuples. Si la violence militaire suffisait à effacer les problèmes, alors Reza Shah, Khomeiny ou Khamenei les auraient déjà “résolus” par la force. Or ils ont massacré, bombardé, réprimé, et ils n'ont rien résolu.
La seule voie sérieuse, c'est le dialogue, des réunions politiques, des accords clairs, une reconnaissance réciproque. Il faut une égalité réelle des droits, une égalité des identités, un respect de la dignité humaine. Il faut construire un avenir où personne ne cherche à éliminer l'autre.
Nous voulons un système démocratique et fédéral, pas une compétition entre groupes pour s'approprier un territoire ou exclure les autres. Les tensions ethniques ou régionales ont souvent été attisées par les politiques de division du pouvoir autoritaire. Il faut sortir de cette logique et la remplacer par une politique de coopération.
Q : Et si le régime tombe, que deviendront les armes des partis kurdes ? Les peshmergas seraient-ils dissous, centralisés ou maintenus dans un cadre fédéral ?
KP : Là encore, il faut revenir à la raison d'être de ces forces. Les peshmergas se sont constitués pour défendre la population kurde face à la répression, aux campagnes militaires, aux appels au jihad, aux risques de massacre et de génocide.
Dans un Iran démocratique et fédéral, doté de lois claires et de droits égaux pour toutes les nationalités, les peshmergas pourraient devenir l'une des structures de sécurité reconnues dans un cadre légal. Dans différentes régions, il pourrait exister des forces locales chargées d'assurer la sécurité, sous une loi commune, votée, transparente, au service de l'ensemble de la population.
Mais si un nouveau pouvoir autoritaire veut revenir, piétiner à nouveau les promesses faites, ou lancer une nouvelle guerre contre le Kurdistan, alors les gens se défendront. La seule manière d'empêcher durablement le retour de la question des armes, c'est de garantir réellement les droits.
Q : Dans ce contexte de guerre, comment percevez-vous les réactions et les prises de position à l'international concernant les violences et les pertes civiles ?
KP : Chaque vie humaine perdue dans cette guerre est une tragédie. Mais la responsabilité première incombe au Guide suprême et à la politique qu'il mène depuis des années : chaos, répression, terrorisme, fuite en avant permanente. Chaque goutte de sang versée sur cette terre renvoie à cette responsabilité.
Ce qui me frappe dans certaines réactions internationales, c'est qu'elles sont parfois très sélectives. Les violences et les pertes civiles devraient être condamnées de manière cohérente, quel qu'en soit l'auteur. Pourtant, on observe parfois une indignation à géométrie variable : certains dénoncent fortement les morts d'aujourd'hui tout en étant resté silencieux face aux crimes et aux massacres commis par la République islamique contre sa propre population, rien qu'en Janvier dernier.
Q : Enfin, quel est votre message aux Iraniens à l'intérieur du pays, aux Kurdes dans les quatre parties du Kurdistan, et à la diaspora ?
KP : Notre message est le même pour tous. Les régimes Pahlavi et la République islamique nous ont montré jusqu'où peuvent mener le fascisme, l'autoritarisme et l'intolérance.
Si nous voulons un avenir meilleur pour nos enfants, nous devons apprendre à respecter les droits des uns et des autres. Nous devons renoncer à l'effacement de l'autre, aux illusions de domination, aux mythes autoritaires, à l'obsession d'un passé qui servirait à nier le présent.
L'avenir ne pourra être construit que collectivement, dans l'égalité. C'est seulement ainsi qu'un autre Iran pourra naître.
* Karim Parwizi est un responsable du Parti démocratique du Kurdistan d'Iran (PDKI). Né en 1977 à Kamyaran, dans la province du Kurdistan en Iran, il rejoint l'organisation du parti en 1999 après des études d'ingénierie informatique à Téhéran. En 2001, il intègre les rangs des peshmergas du PDKI. Il occupe ensuite plusieurs responsabilités au sein du parti, notamment dans les commissions de presse, des étudiants et de supervision. En 2004, il devient conseiller du Comité central, puis est élu en 2008 membre du Bureau politique du PDKI.

Ormuz, la mondialisation étranglée
La crise iranienne – et les agressions étasunienne et israélienne – rappelle une évidence : nos sociétés thermo-industrielles restent dépendantes d'un flux pétrolier qui transite par quelques kilomètres d'eau. À Ormuz, un blocage suffirait à enrayer la mécanique énergétique et économique mondiale. (Renaud Duterme)
Tiré du blogue de l'auteur.
Stocks
L'interconnexion de nos économies repose sur la méthode du just-in-time, à savoir la réduction des stocks à leur minimum (l'espace, c'est cher) au profit des flux (le transport, c'est moins cher). La quasi-totalité des infrastructures industrielles et commerciales repose donc sur un approvisionnement régulier, souvent quotidien, rendu possible par une énergie abondante et (relativement) bon marché. Cette machinerie est ultra-efficace sauf… en cas de couac. Une guerre dans une région productrice de pétrole par exemple. Ou le blocage d'une des principales voies de transit énergétique mondiale[1].
Ce blocage, au-delà des effets d'annonce, a comme première conséquence de gripper la fluidité du transport d'hydrocarbures (près d'un cinquième du pétrole et du gaz consommés mondialement), engendrant des risques d'approvisionnement pour les industries dépendantes des tankers pétroliers. Mais il crée aussi un goulot d'étranglement pour les pays producteurs de pétrole de la région. Les tankers ne pouvant venir chercher le pétrole extrait, ceux-ci connaissent une saturation des capacités de stockage, forçant l'arrêt de nombreux puits (les oléoducs transportant ce pétrole étant également au maximum de leurs capacités).
Inertie
Cette situation augure des conséquences durables, à commencer par l'augmentation des prix du brut et du gaz. La hausse actuelle est amenée à se poursuivre étant donné les délais entre l'extraction de pétrole brut, son achat, sa transformation (elle-même gourmande en énergie) et sa consommation. Pour le dire autrement, les produits consommés aujourd'hui ont nécessité du pétrole acheté avant le début du conflit en Iran. La hausse du brut aujourd'hui augure donc des tensions inflationnistes durant des mois, voire des années.
En outre, l'ouverture du détroit et un retour à la normal ne signifieront en rien l'arrêt des perturbations. D'une part, les pétroliers devront attendre leur tour pour aller s'approvisionner. À l'instar d'un embouteillage routier causé par un accident, la fin de la perturbation n'engendre pas la reprise immédiate du trafic. Évidemment, chaque jour de blocage supplémentaire allonge les délais d'un retour à la fluidité antérieure. D'autre part, le redémarrage de la production ne pourra s'effectuer du jour au lendemain et revenir à un rythme de production normal mettra un certain temps pour d'évidentes raisons logistiques. Qui plus est si les destructions des infrastructures (pétrolières, portuaires mais aussi de dessalement d'eau de mer[2]) se poursuivent.
Dominos
L'Europe n'important plus de pétrole en provenance de l'Iran, le Vieux Continent sera-t-il épargné ? Non, pour au moins trois raisons.
Primo. Plusieurs pays européens importent d'importantes quantités de pétrole et de gaz en provenance d'autres pays bordant le détroit d'Ormuz. Il leur sera donc difficile de se passer de ces quantités puisque l'approvisionnement russe a été abandonné en raison de l'agression contre l'Ukraine. Le nombre de nos fournisseurs se réduit comme peau de chagrin. Le pétrole et le gaz russes ont été compensés par de l'énergie en provenance des États-Unis, mais ces derniers ne peuvent augmenter les quantités exportées du jour au lendemain. Raréfaction physique de la ressource oblige, cette tendance va se poursuivre puisque de nombreux autres pays producteurs, dont les quantités de ressources accessibles déclinent, limiteront forcément leurs exportations.
Secundo. Le pétrole transitant par le Detroit d'Ormuz était principalement à destination de l'Asie (Chine, Corée du Sud, Japon…). La participation de Washington dans cette opération militaire s'inscrit d'ailleurs probablement dans une stratégie d'affaiblissement de la puissance chinoise dont l'approvisionnement en pétrole est un des talons d'Achille.
Or, des ruptures d'approvisionnement pour ces pays entraîneraient des répercussions sur le reste du monde, et sur l'Europe en particulier. D'abord en raison de l'achat par ces pays de pétrole auprès d'autres fournisseurs, ce qui limiterait de facto les quantités exportées ailleurs. Ensuite parce que les économies de ces pays sont très axées sur l'exportation de produits stratégiques à destination du reste du monde (technologies de pointes, composants, plastiques, machines-outils, …), produits dont la fabrication et l'assemblage sont extrêmement dépendants du pétrole. Il est donc fort à craindre des effets dominos qui vont se faire sentir pendant des mois (voire des années en cas d'approfondissement du conflit) et dont on peine encore à voir les effets.
Tertio. Le pétrole et le gaz ne sont pas les seuls produits stratégiques transitant par le détroit d'Ormuz. 35% de l'urée, un des principaux engrais azotés utilisés dans l'agriculture, emprunte ce point de passage. Encore une fois, cette perturbation est à mettre en lien avec d'autres dépendances du secteur puisque le premier exportateur d'engrais n'est autre que la Russie, elle-même engagée dans un conflit perturbant ses capacités de production et d'exportation. L'agriculture mondiale va donc subir de plein fouet cette nouvelle crise énergétique, d'autant plus que son fonctionnement est dépendant des énergies fossiles (machines agricoles, usines de transformation, transports de denrées…).
Autonomie
Cette crise s'inscrit au sein d'un contexte et d'une problématique plus larges : la multiplication et l'interconnexion des vulnérabilités écologiques et socio-économiques de nos systèmes de production et d'approvisionnement. Des évènements précis (pandémie de Covid-19, blocage du canal de Suez par un porte-conteneurs, guerre en Ukraine, tensions en mer rouge, assèchement du canal de Panama…) ne sont que des symptômes d'un problème plus large, celui d'un système d'accumulation à bout de souffle régi par des principes (libre-échange, économie axée sur l'exportation, perte de souveraineté alimentaire et énergétique, conquête permanente de nouveaux marchés extérieurs, non prise en compte des contraintes géologiques et climatiques dans la croissance économique, etc.) rendant les perturbations de plus en plus fréquentes et durables.
Si aucune leçon n'est tirée de cette nouvelle crise, la prochaine n'en sera que plus grave. L'on ne pourra pas dire que l'on ne savait pas…
[1] Plus qu'un blocage au sens strict, c'est avant tout le refus des armateurs et des assureurs de faire prendre des risques aux navires traversant le détroit (navigable uniquement sur quelques kilomètres), en raison de potentielles attaques et/ou mines installées au fond de la mer.
[2] L'extraction de pétrole nécessitant en effet d'importantes quantités d'eau.
À lire
Renaud Duterme, Pénuries. Quand tout vient à manquer, Payot, 2024.

La Loi 14 : Un sommet de la cacocratie[1]
Dans le dossier du Centre de la petite enfance (CPE) Le Jardin de Robi la décision du Tribunal administratif du travail (TAT) est tombée vendredi dernier (le 13 mars 2026). Il s'agit ici de la première décision en lien avec les nouvelles dispositions législatives en matière d'arrêt collectif de travail incluses dans la Loi visant à considérer davantage les besoins de la population en cas de grève ou de lock-out (la Loi 14).
Cette loi, qui a été parrainée par le ministre Jean Boulet, a pour effet d'élargir la notion de « services essentiels » en introduisant le concept de « services assurant le bien-être de la population » lors surtout (évidemment) de grève et qui sait peut-être également de lock-out.
La décision
Dans une décision unanime, les trois juges ordonnent à l'employeur et au syndicat de maintenir des services assurant « le bien-être de la population ». Les trois juges du TAT précisent que « [l]a privation d'un service de garde éducatif sur une si longue période a un impact disproportionné sur la sécurité sociale des enfants, en particulier ceux qui présentent une vulnérabilité particulière. » Ils ajoutent que « [l]a grève produit également un effet disproportionné sur la sécurité socioéconomique des parents, notamment parce qu'ils voient leur capacité à travailler compromise, en particulier les femmes, et qu'ils sont à court de mesures alternatives. Ces effets sont de nature à affecter d'une manière encore plus démesurée les parents vulnérables. » Par conséquent, le triumvirat de magistrat spécifie qu'à « la lumière de tous les éléments du présent dossier, […] la grève générale illimitée en cours depuis près de cinq mois prive les parents et les enfants des services de garde dispensés par l'employeur, un CPE, et affecte de manière disproportionnée leur sécurité sociale et économique. »
Les parties (employeur et syndicat) disposent maintenant de « sept jours ouvrables francs pour négocier les services assurant le bien-être de la population à maintenir » durant la grève. Nous verrons bien à quoi pourront ressembler, d'ici la semaine prochaine, les services à maintenir durant l'arrêt collectif de travail. Pas besoin d'être grand clerc pour imaginer que ce sont les salariées syndiquées qui se verront affaiblies, au sortir de ce processus, dans l'exercice de leur rapport de force.
Comment qualifier cette nouvelle ère
Nous voici maintenant officiellement dans une nouvelle ère. L'ère de la « grève anesthésiée » dans certains secteurs de l'activité économique. La « grève phagocytée », la « grève évanescente », la grève accompagnée d'une capacité de résistance syndicale diminuée, la « grève édulcorée » et possiblement réduite à sa plus simple expression dans des branches bien ciblées : tels pourront être les concepts appropriés pour qualifier dorénavant certains arrêts de travail dans les secteurs identifiés dans la Loi 14. Voilà où nous mène la suprématie parlementaire. Que se passera-t-il du côté syndical et de la contestation juridique ? Nous laissons à d'autres le soin d'élaborer ici divers scénarios de riposte.
Ce à quoi correspond la démocratie contemporaine
De notre côté, nous sommes d'avis que la démocratie contemporaine ce n'est pas uniquement une question de procédure électorale, de pluralisme politique et de suprématie parlementaire. La démocratie c'est aussi le respect par l'État (et pas uniquement du gouvernement) des droits de citoyenneté en matière de travail et de rapports de travail. Plus concrètement, il s'agit d'un régime de liberté syndicale qui s'accompagne de la reconnaissance du droit d'association, du droit de négociation et du droit de grève. Dans ce régime de liberté syndicale, les règles du jeu doivent permettre, avec le moins d'entraves possible, l'expression de la conflictualité sociale. Autrement dit, dans une démocratie contemporaine, l'État doit mettre en place un régime qui autorise l'expression de l'agonistique conflictuelle.
Pour conclure
Ce que le ministre Boulet a créé avec sa Loi 14 correspond à une forme d'agonie de la conflictualité dans certains lieux de travail. Il s'agit là, selon nous, d'une véritable régression en matière de droits d'opposition des salariéEs syndiquéEs. Un sommet de la bêtise. Un idéal type de la cacocratie.
Yvan Perrier
16 mars 2026
8h45
Communiqués consultés
Confédération des syndicats nationaux (CSN).« Trois juges, onze avocats – Un premier test pour la loi 14 ». https://www.csn.qc.ca/actualites/trois-juges-onze-avocats-un-premier-test-pour-la-loi-14/
Centrale des syndicats du Québec (CSQ). « Communiqué de presse. Décision du TAT dans le dossier du CPE Le Jardin de Robi ». 13 mars 2026. Consulté le 13 mars 2026.
Tribunal administratif du travail (TAT). « CPE Le Jardin de Robi – Le Tribunal administratif du travail ordonne le maintien de services assurant le bien-être de la population. » https://www.tat.gouv.qc.ca/menu-utilitaire/actualites/cpe-le-jardin-de-robi-le-tribunal-administratif-du-travail-ordonne-le-maintien-de-services-assurant-le-bien-etre-de-la-population. Consulté le 15 mars 2026.
[1] Caco : mauvais.
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Que veut Multitudes ?
Nous reproduisons ci-dessous, une lettre du mouvement Multitudes qui présente ses perspectives. (PTAG)
Et si nos questions étaient déjà un début de réponse ?
Vous le savez, vous le ressentez, notre époque en est une d'accélération et de crises. Si vous êtes préocuppé·es par le sort du monde, c'est difficile de ne pas se sentir impuissant·e. Vous avez sans doute conscience de l'ampleur de la tâche. Vous vous demandez probablement comment continuer à être créatif· ve et déterminé·e dans les nombreuses et laborieuses luttes qu'il nous faut mener.
Ce sont des préoccupations et des questions que nous partageons à Multitudes.
Nous sommes une multitude à espérer la fin des systèmes prédateurs qui régissent le monde. Tout comme nous sommes une multitude à aspirer à un avenir où l'on respire, où l'on vit dignement.
Un avenir dans lequel nous avons du pouvoir sur nos vies.
En février, nous avons entamé l'année avec une journée dédiée aux questions de membres et à un exercice de remue-méninges. Cette journée nous a aidé à prendre un grand souffle avant de plonger dans 2026 qui sera une année en puissance !
Un fourmillement d'interrogations a émergé💡
Comment rendre la lutte antifasciste mainstream sans qu'elle devienne inoffensive ? Comment lutter contre la droitisation sans perdre notre humanité ? Comment éviter que l'ego nous divise entre allié·es ? Comment se libérer de nos réflexes capitalistes et compétitifs ? Comment lutter sans que la gravité du moment nous écrase ? Comment on remet du jeu, de la fête, du désir dans la transformation politique ? Comment faire en sorte que nos identités ne nous isolent pas les un·es des autres, sans nier les rapports de pouvoir bien réels ? Comment faire tenir ensemble des expériences situées et un projet commun ? Est-ce qu'on peut construire un mouvement non bourgeois, non technocrate ? Un mouvement qui ne parle pas seulement le langage des experts, des panels et des mémoires, mais aussi celui des cuisines collectives, des quartiers, des assemblées populaires ? Un mouvement qui ne cherche pas simplement à mieux gérer le système, mais à déplacer ce qui semble immuable.
Que peut Multitudes ?
Face au recul démocratique, la réponse n'est pas le repli : c'est l'organisation. Multitudes bâtit un mouvement décentralisé, rassemblant des personnes de milieux divers pour construire un projet politique ambitieux, inclusif et épanouissant. Au cœur de cette vision : redonner de l'autonomie aux gens et aux territoires face aux concentrations de pouvoir extrêmes et extractives.
Nous voulons, avec vous et avec nos partenaires, nous mettre à l'ouvrage tout de suite.
Pour (re)découvrir nos actions, nos chantiers et nos prises de parole → Consultez notre site web
Orientation pour cette deuxième année
Concrètement, en 2026, des antennes territoriales seront déployées dans différentes régions du Québec pour commencer à donner forme à un mouvement ancré partout dans la province. En parallèle, nous travaillerons à sortir nos idées des marges et à les faire circuler dans l'espace public. Tout au long de l'année, un think tank – en cours d'élaboration – nous fournira des analyses de conjoncture, des interprétations et des propositions stratégiques influencées par ce qu'on entend dans les territoires. Enfin, avec la collaboration de partenaires locaux, nous lancerons bientôt un Convoi pour la démocratie 🚌 qui sillonnera plusieurs régions du Québec au printemps.
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Une prison, un ministre et une contradiction !
Une mini émeute a éclaté le mercredi soir du 11 mars à la prison de Bordeaux à Montréal. À l'origine de la tension, une décision administrative qui pourrait paraître mineure vue de l'extérieur. Le couvre-feu imposé aux détenus, qui les obligeait à regagner leur cellule à 22 h, a été avancé à 21 h. Une heure de moins dans les espaces communs, une heure de plus enfermés.
Concrètement, les détenus perdaient l'accès aux appels téléphoniques, aux espaces communs et même à l'infirmerie à partir de 20 h 30. Une restriction supplémentaire qui modifiait sensiblement le fonctionnement de la vie quotidienne à l'intérieur de l'établissement.
La consigne provenait directement du Ministère de la Sécurité Publique dirigé par le ministre Ian Lafrenière.
Le lendemain de la petite émeute, le ministre a déclaré ne pas avoir été surpris par les conséquences de cette mesure. Jusque-là, on pourrait presque saluer la lucidité. Les milieux carcéraux sont des environnements fragiles où la moindre modification du quotidien peut provoquer des tensions.
Pour moi, qui réfléchis à la question carcérale depuis un moment, le véritable intérêt de cette affaire se trouve dans la justification offerte par le ministre. « Je comprends que des gens ne sont pas contents, mais je le rappelle, c'est un milieu carcéral ».
Il faut reconnaître à cette phrase une certaine franchise. En quelques mots, le ministre semble résumer une conception assez particulière de l'univers carcéral. Puisqu'il s'agit d'une prison, les personnes qui s'y trouvent devraient donc accepter les décisions qui leur sont imposées sans trop discuter. Après tout, elles sont en prison.
Ce raisonnement n'est d'ailleurs pas absent d'une certaine opinion publique. Le ministre le sait très bien. En formulant les choses ainsi, il s'adresse précisément à cette sensibilité et lui dit, en somme, ce qu'elle souhaite entendre. De la part d'un ministre appartenant à un parti politique qui n'hésite pas à recourir à des accents populistes, la chose n'a finalement rien de très surprenant.
Dans la déclaration du ministre, moi, j'entends autre chose. J'entends une question : Les personnes incarcérées, ont-elles encore des droits qui méritent d'être respectés, ou le simple fait d'être détenu suffit-il à justifier une forme de pouvoir discrétionnaire où la dignité humaine devient une variable secondaire ?
Dans un État de droit, la peine prononcée par un tribunal est précise. Elle consiste en une privation de liberté. Elle ne consiste pas en une suspension générale des droits fondamentaux. Elle ne consiste pas non plus en une permission implicite donnée aux autorités d'exercer leur pouvoir sans se soucier des conséquences humaines.
Dans ce contexte, un agent des services correctionnels, préférant garder l'anonymat, aurait commenté les événements avec une certaine désinvolture. Selon lui, le fait que les détenus contestent ces mesures et l'expriment parfois avec violence « ne devrait pas nous faire peur ». Après tout, pourrait-on ajouter, dans une prison, ça nous prend des agents qui savent faire face à la musique carcérale. Une musique qui n'a rien d'un concert symphonique.
Une telle réaction peut sembler compréhensible de la part d'un surveillant. Son métier consiste précisément à maintenir l'ordre dans un environnement difficile. Mais la question mérite tout de même d'être posée. Est-ce vraiment dans un esprit de défi permanent que l'on réduit les tensions à l'intérieur d'un établissement carcéral ? Est-ce en attisant la confrontation que l'on protège mieux la société à l'extérieur ?
C'est ici que l'ironie de la situation apparaît avec encore plus de netteté. Le ministre de la Sécurité publique n'est pas un observateur extérieur du système carcéral. Il en est le responsable politique. Sa fonction ne consiste pas seulement à administrer des établissements de détention. Elle consiste aussi à protéger la mission que la société prétend leur confier. Celle de protéger la société.
Or cette protection ne repose pas uniquement sur l'enfermement. Elle repose surtout sur ce que l'on appelle la réhabilitation. L'idée est simple. Une grande partie des personnes incarcérées finiront par sortir de prison. La question n'est donc pas seulement de les punir. Être derrière les murs, privé de liberté est une punition. La question est de savoir dans quel état social et moral elles réintégreront la société ? Qu'est-ce que la prison fait pour les préparer à ce retour ?
Si la prison doit contribuer à la réhabilitation, elle doit nécessairement préserver un minimum de respect envers la personne humaine. Elle doit maintenir un cadre où les droits fondamentaux demeurent reconnus. Car on ne prépare pas quelqu'un à vivre dans une société fondée sur le respect du droit en lui donnant quotidiennement l'impression que ce respect du droit ne s'applique plus à lui.
Lorsque le responsable politique chargé de défendre cette mission explique en substance que l'insatisfaction des détenus est normale puisqu'il s'agit d'un milieu carcéral, il donne involontairement l'impression que la mission de réhabilitation passe au second plan. La prison devient alors essentiellement un lieu de gestion disciplinaire plutôt qu'un lieu de transformation sociale.
Dans ce contexte, la petite émeute de la prison de Bordeaux n'apparaît plus comme un simple incident. Elle ressemble plutôt à un symptôme. Un symptôme de plus qui révèle les limites d'un modèle carcéral déjà fragilisé.
Si la protection de la société est réellement l'objectif, il serait peut-être temps de reconnaître que celle-ci passe moins par la taille des murs que par la qualité du travail humain qui se fait à l'intérieur.
Bordeaux n'en est pas à sa première crise. Depuis longtemps, cette prison révèle les difficultés inhérentes à la gestion d'un établissement de détention d'une telle ampleur, conçu selon une logique carcérale héritée du siècle dernier. Un véritable monstre pénitentiaire dont l'échelle rend la gestion humaine particulièrement complexe.
Au fil des années, plusieurs administrateurs et directeurs ont tenté d'y imposer leur vision avec une bonne volonté afin d'en améliorer le fonctionnement. Beaucoup s'y sont engagés avec sérieux et détermination. Force est de constater qu'ils sont bien rares ceux qui ont réellement réussi à dompter cette machine carcérale.
Il faudra bien finir par poser la question que l'on repousse depuis des années. La prison de Bordeaux est-elle encore adaptée à la mission que l'on prétend confier au système carcéral ?
J'espère qu'un jour cet immense bâtiment cessera d'être une prison. Il pourrait devenir un musée carcéral, un centre de recherche en criminologie consacré à l'étude de la réhabilitation, ou même un hôtel ou un lieu patrimonial. En prenant l'exemple de l'Allemagne qui a transformé d'anciennes prisons en hôtels.
Montréal pourrait très bien fonctionner avec trois ou quatre établissements de détention plus petits, répartis sur son territoire. Des institutions à échelle plus humaine, où la gestion quotidienne serait moins dominée par la logique du contrôle massif et davantage orientée vers la réhabilitation.
Si la prison de Bordeaux est appelée un jour à devenir autre chose, il faudra peut-être aussi redéfinir le rôle même du gardien de prison dans notre société. Et au-delà de cette fonction, c'est probablement tout le système de justice qui devra être repensé. L'incarcération est trop souvent devenue la réponse la plus simple à des problèmes sociaux qui, eux, sont tout sauf simples.
Mohamed Lotfi
14 mars 2026
L'auteur a été responsable du programme Souverains anonymes pendant 35 ans à la prison de Bordeaux. Auteur de Vols de temps, Chroniques des années anonymes et d'un prochain livre « Une prison, pourquoi faire ? ».
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L’AGIDD-SMQ demande l’interdiction d’utilisation des masques anti-crachats en milieu de soin
MONTRÉAL, 9 mars 2026 — À la suite du récit numérique publié par Radio-Canada[1] sur des décès associés à l'utilisation de masques anti-crachat par les forces policières et en milieu carcéral, l'Association des groupes d'intervention en défense des droits en santé mentale du Québec (AGIDD-SMQ), ses groupes membres et des milliers de personnes premières concernées tiennent à rappeler une réalité largement ignorée du public : ces dispositifs font aussi partie de l'arsenal de mesures de contrôle utilisé dans certains hôpitaux, particulièrement sur les unités psychiatriques.
Ces masques — souvent appelés spit hoods ou cagoules anti-crachat — sont généralement utilisés dans des situations où des personnes en crise sont déjà soumises à d'autres mesures de contrôle, notamment la contention physique, mécanique ou chimique. Placé sur la tête d'une personne déjà immobilisée, ce dispositif renforce une dynamique de contrainte extrême qui comporte des risques sérieux pour la sécurité, l'intégrité, la dignité et les droits fondamentaux des personnes concernées.
Pour l'AGIDD-SMQ, il est profondément alarmant de voir des dispositifs associés aux pratiques policières et carcérales s'intégrer aux pratiques d'intervention en santé mentale, alors que les établissements de soins devraient au contraire privilégier des approches thérapeutiques,
humaines et fondées sur la désescalade.
« Que se passe-t-il une fois que des personnes en crise arrivent à l'hôpital ou sont hospitalisées en psychiatrie ? L'usage de dispositifs comme les masques anti-crachat, combiné à d'autres mesures de contrôle comme les contentions - déjà largement utilisées - démontre à quel point les pratiques coercitives peuvent s'étendre et se banaliser », souligne François Winter, porte-parole de l'AGIDD-SMQ.
L'organisme rappelle que la multiplication et la normalisation des mesures de contrôle en psychiatrie traduisent une dérive sécuritaire inquiétante qui éloigne les services de santé mentale de leur mission première : soigner, accompagner et respecter les droits et la dignité des personnes.
La position de l'AGIDD-SMQ est sans équivoque.
Les masques anti-crachat ne doivent jamais être utilisés comme moyen de contention ou de « contrôle » d'une personne en crise . Leur utilisation constitue une atteinte grave aux droits fondamentaux des personnes vivant des problèmes de santé mentale, contribue à déshumaniser les états de crise et expose les personnes concernées à des risques physiques potentiellement mortels ainsi qu'à des conséquences psychologiques graves et évitables.
« L'AGIDD-SMQ demande l'interdiction immédiate de l'usage des masques anti-crachat en psychiatrie, en milieu carcéral et par les forces policières auprès des personnes en situation de crise, ainsi que l'adoption de pratiques d'intervention fondées sur les droits humains, la désescalade et le soin. Une telle interdiction existe déjà au Nouveau-Brunswick depuis 2020, décision prise à la suite du décès de Derek Whalen, un détenu de 37 ans, survenu quelques mois plus tôt dans un incident impliquant l'utilisation d'un tel dispositif », clame Nancy Melanson, responsable du volet sociopolitique à l'AGIDD-SMQ.
L'organisme appelle également les autorités sanitaires, les ordres professionnels et les établissements de santé à mettre en place des protocoles clairs, des formations spécialisées et de véritables mécanismes de reddition de comptes concernant toute mesure de contention
utilisée en milieu de soins.
La protection du public ne peut jamais se faire au détriment de la sécurité physique et psychologique et des droits des personnes vivant des problèmes de santé mentale. Les hôpitaux doivent demeurer des lieux de soin, de soutien et de respect des droits — et non des espaces où se multiplient des pratiques coercitives traumatisantes et potentiellement
létales.
À propos de l'organisme :
L'association des groupes d'intervention en santé mentale du Québec (AGIDD-SMQ) est un regroupement d'organismes régionaux et locaux de défense et de promotion-vigilance des droits en santé mentale. Elle a entre autres comme mission de dénoncer les abus de droits commis en psychiatrie.
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L’hypocrisie de Carney vis-à-vis de l’Iran
La réaction d'Ottawa face à la guerre en Iran met en évidence le fossé entre le discours du Canada sur le droit international et son alignement sur la puissance américaine
8 mars 2026 | traduit de Canadian dimension | Photo : Des nuages de fumée s'élèvent au-dessus de Téhéran, derrière la tour Azadi, sous les bombardements israéliens et américains. Photo de Davoid Ghahrdar.
Le 28 février, les États-Unis et Israël ont lancé une guerre d'agression contre l'Iran. En moins d'une semaine, ces frappes illégales ont tué plus de 1 000 Iraniens. Outre les installations militaires, les bombardements ont touché des sites du patrimoine iranien, des infrastructures civiles et énergétiques, des commissariats de police et des postes de garde-frontières.
Les attaques ont détruit une école primaire dans le sud de l'Iran, tuant 165 enfants. Une enquête du New York Times a suggéré que l'armée américaine était responsable du bombardement de l'école, tandis qu'Al Jazeera a conclu que le massacre était probablement « délibéré ». Parallèlement, la CIA a révélé des plans visant à armer les Kurdes iraniens contre le gouvernement de la République islamique, dans une tentative apparente d'attiser le conflit ethnique. Les frappes illégales américano-israéliennes ont également risqué de déclencher une guerre régionale plus large — précisément le résultat que le dirigeant iranien assassiné, Ali Khamenei, avait prévu qu'elles provoqueraient.
Le chef intérimaire du NPD, Don Davies, a condamné la guerre. Le Parti communiste et les Verts ont fait de même.
Pourtant, la guerre a reçu un large soutien de la part du premier ministre Mark Carney, qui a initialement approuvé les frappes américano-israéliennes et, bien qu'il ait reconnu par la suite qu'elles semblaient contraires au droit international, a refusé d'exclure une participation canadienne.
L'image d'un « toutou de l'hégémonie américaine »
Le jour même du début des frappes, Carney et la ministre des Affaires étrangères, Anita Anand, ont publié une déclaration commune affirmant le soutien du Canada à la guerre : « Le Canada soutient les États-Unis dans leurs actions visant à empêcher l'Iran de se doter de l'arme nucléaire et à empêcher son régime de menacer davantage la paix et la sécurité internationales. » La déclaration « réaffirme également le droit d'Israël à se défendre et à assurer la sécurité de son peuple ».
Selon l'article 51 de la Charte des Nations unies, les États membres de l'ONU n'ont le droit de légitime défense que « si une attaque armée est dirigée contre un Membre ». L'Iran n'a lancé aucune attaque armée contre Israël ni contre les États-Unis. Cela fait des frappes américano-israéliennes un acte d'agression plutôt qu'un acte de légitime défense. Dans ce cadre, le droit de légitime défense reviendrait à l'Iran — le pays victime de l'attaque — et non aux États qui l'ont menée.
Face aux critiques émanant du caucus libéral, Carney a réaffirmé son soutien à la guerre quelques jours plus tard. Le Premier ministre a reconnu que l'attaque américano-israélienne violait le droit international, mais a déclaré qu'il la soutenait néanmoins, bien qu'« à regret ».
Ce n'est que plus tard que Carney a tenté de formuler sa position dans le langage du droit international, offrant une défense vague de « l'ordre international fondé sur des règles » tout en refusant toujours de condamner Washington ou Tel-Aviv pour avoir lancé les frappes. Il en a résulté une forme familière de diplomatie canadienne : invoquer le droit international de manière abstraite tout en refusant de l'appliquer aux actions des alliés.
C'est une position surprenante de la part d'un chef de gouvernement qui avait fait la une de la presse internationale en janvier pour sa vive défense du droit international et de la coopération mondiale lors du Forum économique mondial de Davos.
Le ministre canadien de la Défense, David McGuinty, a en effet approuvé l'assassinat de Khamenei, qualifiant le défunt dirigeant iranien de « force du mal ». Il va sans dire que l'assassinat de chefs d'État étrangers constitue une violation flagrante de la souveraineté des États et de l'interdiction du recours à la force.
Le 4 mars, Carney est allé plus loin. Il a déclaré que le Canada ne pouvait pas « exclure sa participation » à la guerre contre l'Iran — une guerre que le Premier ministre lui-même a reconnue comme illégale. « Nous soutiendrons nos alliés », a-t-il déclaré.
En janvier 2026, Stephen Miller, conseiller de Trump, a rejeté le concept de droit international, le qualifiant de simples « formalités ». Miller a déclaré : « Nous vivons dans un monde régi par la force, régi par la puissance. Ce sont là les lois d'airain du monde qui existent depuis la nuit des temps. »
En soutenant ouvertement une guerre qu'il reconnaît comme illégale, Carney a tacitement approuvé la vision du monde de l'administration Trump selon laquelle « la force fait le droit ».
Depuis l'attaque du 28 février, des militants pour la paix à travers le Canada ont organisé des rassemblements anti-guerre d'urgence — à Toronto, Montréal, Vancouver, Winnipeg et dans de nombreuses villes plus petites.
Candice Bodnaruk, membre de Peace Alliance Winnipeg qui a aidé à organiser un rassemblement anti-guerre le 1er mars, a déclaré à Canadian Dimension : « Les Canadiens ne soutiennent pas cette guerre. Un sondage Angus Reid du 3 mars a révélé que 49 % des Canadiens s'opposent à cette guerre, tandis que seulement 34 % la soutiennent. Les Canadiens ne veulent pas que le Canada soutienne une guerre illégale contre l'Iran — ils veulent que l'argent soit dépensé chez nous pour des programmes sociaux. »
Il y a actuellement 200 membres des Forces armées canadiennes stationnés au Moyen-Orient. Au moment des frappes américano-israéliennes, 18 militaires étaient en mission d'échange dans des bases américaines à Bahreïn et au Qatar. Le ministère de la Défense nationale nie que des Canadiens aient participé à la planification ou à l'exécution de l'opération Epic Fury. Quoi qu'il en soit, Ottawa a donné pour instruction à ces soldats de rester intégrés aux forces américaines pendant que l'administration Trump mène sa campagne illégale.
Anne Kamath et Umer Azad, organisateurs de CODEPINK Ontario, ont fait valoir qu'« Ottawa réagit habituellement aux agressions menées par les États-Unis, que ce soit au Venezuela, en Palestine ou maintenant en Iran, par des appels abstraits à la désescalade tout en refusant ostensiblement de désigner les États-Unis comme l'agresseur ou de condamner ses actions comme illégales ». La déclaration de Carney sur l'Iran représente toutefois une escalade dangereuse :
Elle passe d'un silence passif à un soutien actif. En appuyant explicitement ce qu'il a qualifié d'action militaire « américano-israélienne », Carney a abandonné même le semblant de défense d'un ordre international fondé sur des règles. Sa rhétorique de Davos sur le droit international est désormais dévoilée comme purement performative, un ensemble de principes à invoquer contre des États comme le Venezuela ou l'Iran, mais suspendus dès qu'une administration américaine ou Israël décide de les violer.
Les organisateurs soulignent que ces frappes, en plus de violer le droit international, sont également illégales au regard du droit interne américain et sont très impopulaires auprès de l'opinion publique américaine.
« En s'alignant quand même sur ces frappes », ont-ils déclaré, « le Canada a donné une image de faiblesse, s'est associé à une action profondément controversée que même de nombreux Américains remettaient en question, et a sapé sa propre crédibilité quant à l'ordre international fondé sur des règles qu'il prétend défendre. Mark Carney est apparu comme un véritable toutou de l'hégémonie américaine. »
Tous les gouvernements occidentaux n'ont pas soutenu l'action militaire américano-israélienne. Au lendemain des bombardements, le Premier ministre espagnol Pedro Sánchez a expulsé le personnel militaire américain des bases aériennes espagnoles. Sánchez a condamné l'attaque, la qualifiant d'« injustifiable » et de « dangereuse », affirmant que « le monde ne peut pas résoudre ses problèmes par les conflits et les bombes ».
« Il n'est pas trop tard », a déclaré Bodnaruk. « Le Canada pourrait se racheter et se placer du bon côté de l'histoire en condamnant Israël et les États-Unis. »
Mark Carney s'exprime au Parlement australien le 5 mars 2026. Photo gracieusement fournie par Mark Carney/Facebook.
Changement de régime ou effondrement du régime ?
Pris dans leur ensemble — le large éventail de cibles américano-israéliennes, comprenant des dirigeants politiques, l'armée, la police, les services frontaliers, les écoles et d'autres infrastructures civiles, ainsi que les efforts signalés pour provoquer un conflit ethnique — suggère une stratégie visant à faire s'effondrer la société iranienne. Un tel résultat serait catastrophique pour l'Iran et la région. Cela éliminerait également l'Iran en tant que soutien de la résistance palestinienne et en tant que challenger de l'hégémonie américano-israélienne au Moyen-Orient — une issue que Washington et Tel-Aviv semblent prêts à accepter.
Trump, qui prévoit d'augmenter les dépenses militaires à 1 500 milliards de dollars, cherche à obtenir des fonds d'urgence pour soutenir la destruction de l'Iran. Les démocrates ont déjà exprimé leur volonté de soutenir l'effort de guerre. Parallèlement, certains responsables américains et israéliens qualifient ouvertement leur guerre contre l'Iran de conflit religieux.
Danny Citrinowicz, de l'Institut d'études sur la sécurité nationale de Tel-Aviv, a décrit ainsi les objectifs du gouvernement israélien : « Si nous pouvons provoquer un coup d'État, tant mieux. Si nous pouvons faire descendre les gens dans la rue, tant mieux. Si nous pouvons déclencher une guerre civile, tant mieux. Israël se moque éperdument de l'avenir [ou] de la stabilité de l'Iran. »
Comme l'a déclaré l'ancien conseiller du gouvernement israélien Daniel Levy : « Israël s'intéresse davantage à l'effondrement du régime et de l'État. Ils veulent que l'Iran implose. »
En décembre 2025, Vincent Bevins, auteur de *The Jakarta Method*, a écrit sur le concept de « effondrement du régime » dans la politique étrangère américaine. Bevins a initialement utilisé ce terme pour décrire la campagne de Washington contre le Venezuela, mais aujourd'hui, il semble encore plus applicable à l'Iran.
« L'avantage de rechercher la destruction, pour les impérialistes contemporains, a écrit Bevins, c'est que si l'on ne parvient pas à provoquer l'effondrement, au moins on affaiblit. »
La guerre américano-israélienne contre l'Iran est un désastre régional et mondial — un échec humain aux proportions gigantesques. Elle représente l'exportation du scénario meurtrier de Gaza, avec toutes ses tendances théocratiques, son ethnonationalisme et sa soif de sang, vers une nation de plus de 90 millions de personnes.
Pas un simple spectateur innocent
Le soutien de Carney à l'attaque du 28 février fait écho à son appui aux frappes américano-israéliennes de juin 2025 contre l'Iran. À l'instar des attaques actuelles, la soi-disant « guerre des 12 jours » était non provoquée et reposait sur de fausses allégations, mais Carney et son gouvernement ont affirmé le droit d'Israël à se défendre.
À l'époque, Carney avait déclaré : « Le programme nucléaire iranien est depuis longtemps une source de grave préoccupation, et ses attaques de missiles sur Israël menacent la paix régionale… Le Canada réaffirme le droit d'Israël à se défendre et à assurer sa sécurité. Nous appelons toutes les parties à faire preuve d'une retenue maximale. » La ministre des Affaires étrangères, Anita Anand, avait également mis l'accent sur la désescalade et la préférence du Canada pour une solution négociée.
On pourrait se demander : pourquoi attend-on des victimes d'attaques non provoquées qu'elles « fassent preuve d'une retenue maximale », tandis que les agresseurs sont présentés comme se défendant ? Ces contorsions linguistiques et ces accents sélectifs s'inscrivent dans des schémas plus larges de la politique étrangère canadienne, et pas seulement sous Carney.
Comme Kamath et Azad l'ont écrit le mois dernier, le gouvernement canadien refuse depuis longtemps de désigner les responsables des actes criminels et des violations des droits humains commis par les États-Unis et leurs alliés — y compris le Canada lui-même.
« Le Canada a perfectionné l'art de l'indifférence diplomatique », affirment-ils, « présent dans le langage, absent dans les conséquences ».
S'adressant à Canadian Dimension, les organisateurs de CODEPINK ont réitéré :
Le discours de Carney à Davos était un avertissement concernant l'effondrement de l'ordre fondé sur des règles, mais c'était un avertissement fondamentalement malhonnête car il effaçait la complicité du Canada dans cet effondrement. Il a parlé comme si cet ordre était détruit par des forces abstraites ou des autocrates lointains, alors qu'en réalité, le Canada et ses alliés le démantèlent activement depuis des années par l'invasion illégale de l'Irak, le soutien aux coups d'État en Amérique latine et, plus infamement encore, par le soutien matériel et diplomatique au génocide à Gaza.
Le soutien de Carney à une guerre illégale contre l'Iran n'est que la dernière manifestation en date de la volonté de longue date du Canada de mettre de côté le droit international et la coopération mondiale au profit d'un unilatéralisme mené par les États-Unis visant à préserver le pouvoir et les privilèges occidentaux.
Ce n'est pas une tendance nouvelle.
En 1999, le Canada a participé au bombardement de la Yougoslavie par l'OTAN, qui n'avait pas été autorisé par le Conseil de sécurité de l'ONU. Quatre ans plus tard, Ottawa a apporté un soutien discret mais substantiel à l'invasion illégale de l'Irak par les États-Unis en 2003. En 2011, le Canada a violé des principes fondamentaux du droit international et les résolutions 1970 et 1973 du Conseil de sécurité de l'ONU pour mener une guerre contre la Libye (comme je le détaille dans mon nouveau livre Targeting Libya).
On peut également citer la longue histoire du soutien canadien aux coups d'État contre des gouvernements élus jugés gênants par les intérêts impérialistes — Jacobo Árbenz au Guatemala, Patrice Lumumba au Congo, Manuel Zelaya au Honduras, Evo Morales en Bolivie, et d'autres.
L'indifférence du Canada à l'égard du droit international s'est manifestée de la manière la plus flagrante lors de la destruction de Gaza par Israël.
La plus haute cour du monde a qualifié l'attaque d'Israël de génocide plausible. Une commission de l'ONU a conclu qu'Israël avait commis un génocide contre les Palestiniens de la bande de Gaza. La principale association mondiale de spécialistes du génocide et de nombreuses organisations de défense des droits humains sont parvenues à des conclusions similaires. Pendant ce temps, le Conseil de sécurité de l'ONU a voté à plusieurs reprises en faveur d'un cessez-le-feu, mais ces résolutions ont été rejetées par le veto des États-Unis.
Tout au long de cette période, le Canada a continué d'expédier du matériel militaire à Israël tout en réprimant les manifestations contre le génocide sur son territoire. Au moment où nous écrivons ces lignes, le Canada continue de fournir des armes à Israël via les États-Unis et de fabriquer des pièces pour les variantes israéliennes du F-35 — le même avion qui a décimé Gaza et qui est désormais utilisé pour bombarder l'Iran.
Après être arrivé au pouvoir en prônant l'indépendance vis-à-vis de Washington et en défendant le droit international, Carney a désormais soutenu deux guerres d'agression contre l'Iran, approuvé le bombardement du Venezuela et l'enlèvement de son chef d'État reconnu par l'ONU, poursuivi les livraisons de matériel militaire canadien à l'armée israélienne, et répondu par le silence au siège brutal et illégal de Cuba par Washington.
Alors que Carney se plaint des menaces qui pèsent sur le droit international, il contribue activement à son démantèlement.
Comme l'a dit Bodnaruk : « Nous ne pouvons pas être un pays qui prétend défendre les droits de l'homme tout en restant silencieux ou en se rangeant du côté de l'agresseur. »
Conséquences d'une frappe aérienne à Téhéran, le 3 mars 2026. Photo de Mostafa Tehrani/Agence de presse Tasnim.
Hypocrisie et mensonges
Contrairement à Israël, l'Iran ne possède pas d'armes nucléaires. Il n'existe pas non plus de preuve que le gouvernement iranien ait prévu d'en développer.
Néanmoins, les politiciens et les médias occidentaux ont affirmé à maintes reprises que l'Iran était sur le point d'acquérir des armes nucléaires depuis 1984. Le Christian Science Monitor a compilé des décennies de ces « avertissements », qui se sont tous révélés faux. Les médias canadiens se sont longtemps rendus complices de l'amplification de ces allégations.
En 2003, Khamenei a émis une fatwa religieuse interdisant la production d'armes nucléaires. Six ans plus tard, la commission des relations étrangères des États-Unis a déclaré : « Rien n'indique que les dirigeants iraniens aient ordonné la fabrication d'une bombe. »
En mars 2025, la directrice du renseignement national, Tulsi Gabbard, a déclaré au Congrès : « L'Iran ne construit pas d'arme nucléaire et le Guide suprême [l'ayatollah Ali] Khamenei n'a pas autorisé le programme d'armes nucléaires qu'il avait suspendu en 2003. »
À l'approche des récentes négociations entre les États-Unis et l'Iran, le président iranien Masoud Pezeshkian a déclaré que l'Iran n'avait « absolument aucun » intérêt à développer des armes nucléaires, tandis que le ministère iranien des Affaires étrangères qualifiait les affirmations contraires de « gros mensonges ».
Le 27 février, les négociateurs iraniens ont accepté le « stockage zéro » de matières nucléaires, une exigence clé des États-Unis. Le ministre des Affaires étrangères d'Oman, qui assurait la médiation des pourparlers, a déclaré : « Je pense que l'Iran est ouvert à discuter de tout. »
Le lendemain, les États-Unis et Israël ont lancé leur guerre d'agression.
Ce conflit relève purement de la politique impérialiste — fondée sur de faux prétextes et un mépris du droit international, de la coopération ou de la négociation. Pour la deuxième fois en moins d'un an, l'Iran signalait sa volonté de faire des concessions lorsqu'il a été bombardé, et pour la deuxième fois, les alliés des États-Unis — y compris le Canada — se sont rangés derrière eux.
Compte tenu de la longue tradition d'alignement du Canada sur le militarisme américain et israélien, le soutien de Carney à la guerre n'est pas une surprise.
Owen Schalk est l'auteur de Targeting Libya : How Canada went from building public works to bombing an oil-rich country and creating chaos for its citizens, une exploration du rôle crucial mais méconnu du Canada dans l'histoire de la Libye, désormais disponible chez Lorimer Books.
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Les néo-démocrates subissent un nouveau revers face à Carney alors que la députée du Nunavut Lori Idlout passe chez les libéraux
Désormais, il suffit aux libéraux de remporter deux des trois élections partielles du 13 avril pour obtenir la majorité.
11 mars 2026 | traduit de Rabble.ca | Photo : La députée du Nunavut Lori Idlout. Crédit : site web du NPD
À l'instar de leurs homologues conservateurs qui ont déjà subi les foudres de Carney à trois reprises, les néo-démocrates fédéraux ne seront guère ravis de la nouvelle, pas tout à fait inattendue, annoncée mardi soir : la députée du Nunavut Lori Idlout a changé de camp pour rejoindre le gouvernement libéral alors que celui-ci se rapproche peu à peu d'une majorité post-électorale.
Lorsque j'ai prédit dans mon billet de mardi que le premier ministre Mark Carney tenterait bientôt de débaucher certains députés néo-démocrates confrontés à des jours difficiles pour leur parti, ainsi que quelques conservateurs supplémentaires, je ne m'attendais pas à ce que cela se produise avant le dépouillement du vote à la direction du NPD à Winnipeg le 29 mars.
Mais bon, Carney reste Carney !
Désormais, Carney n'a plus qu'à remporter deux des trois élections partielles du 13 avril pour obtenir la majorité, même si elle est étroite, et comme le dit le dicton populaire, deux sur trois, c'est pas mal !
Idlout est le quatrième député à changer de parti depuis les élections du 28 avril dernier. Les trois autres étaient des conservateurs mécontents du chef de l'opposition Pierre Poilievre, dont le plus récent est le député d'Edmonton Riverbend, Matt Jeneroux, dont la décision du 18 février a été un véritable choc pour les conservateurs albertains, toujours confiants, qui pensaient l'avoir dissuadé de le faire.
La décision d'Idlout pourrait bien avoir un rapport avec les projets du premier ministre visant à construire (et à défendre) la nation dans l'Arctique, ainsi qu'avec l'état déplorable dans lequel l'ancien chef Jagmeet Singh a laissé le NPD.
Dans une déclaration publiée sur les réseaux sociaux, le chef intérimaire du NPD, Don Davies – qui venait de voir son caucus passer de sept à six députés – a exprimé sa déception, qui était sans doute sincère, ainsi que la désapprobation pro forma de son parti à l'égard des transfuges.
« La position des néo-démocrates sur les transfuges est de longue date et claire », a-t-il écrit. « Nous estimons que lorsqu'une personne rejette la décision de ses électeurs et souhaite rejoindre un autre parti, elle doit soumettre sa décision à ses électeurs.
« Dans une démocratie, une question aussi importante que le choix de la représentation d'un parti au Parlement doit toujours revenir à nos électeurs », a-t-il poursuivi. « Nous estimons que cela devrait être le cas ici. »
Bon, d'accord. C'est un argument valable qui peut être avancé de bonne foi – même s'il est le plus souvent avancé par des partis qui viennent de perdre un membre de leur caucus au profit d'un autre parti.
Dans le système parlementaire moderne, de nombreux électeurs – probablement la grande majorité – font leur choix en fonction du parti, et non du candidat ; ainsi, un changement de camp, surtout peu après une élection, ne peut que donner l'impression d'une trahison.
Pourtant, le droit des députés fédéraux et provinciaux de changer de parti, ou de ne dépendre d'aucun parti, est un élément fondamental du système parlementaire que nous appelons le gouvernement responsable, dans lequel le cabinet est responsable devant les députés élus de la Chambre. Le gouvernement responsable est au cœur du gouvernement canadien depuis le célèbre rapport de Lord Durham en 1839, et c'est une bonne chose !
Demandez donc à la première ministre de l'Alberta, Danielle Smith, qui a elle-même une petite expérience des changements de camp, si vous en avez l'occasion !
En effet, une plainte courante parmi les électeurs – dont beaucoup désapprouveraient également haut et fort les changements de camp à tout moment du mandat d'un parti – est que le système des partis ne permet généralement pas aux députés de voter selon leur conscience ou les sentiments de leurs propres électeurs lorsque cela va à l'encontre du programme du gouvernement.
Quelques changements de camp, voire beaucoup, n'y changeront rien. Mais la vague récente de défections au Canada démontre bien le désir de plus d'un député de pouvoir agir, au moins de temps à autre, en dehors des contraintes de la discipline de parti, tant pour des questions de principe que par pur intérêt personnel.
J'imagine que dans le cas d'Idlout, élue pour la première fois sous la bannière néo-démocrate en 2021, elle souhaiterait que les électeurs de sa vaste circonscription aient leur mot à dire dans les décisions qui auront un impact considérable sur leur vie et leur environnement, au sens le plus large du terme.
Il est bien connu qu'un député indépendant à la Chambre des communes n'a que peu d'influence. Malheureusement, à ce moment de l'histoire, être un député élu en tant que représentant d'un parti sans statut officiel n'est guère différent. La priorité numéro un pour celui ou celle qui sera élu(e) à la tête du NPD le 29 mars sera de remédier à cela lors des prochaines élections fédérales générales. Il est possible que ce soit leur seule chance.
En attendant, alors qu'il n'y a certainement pas de joie aujourd'hui dans les cercles du NPD, on imagine qu'il y a peut-être une certaine satisfaction parmi les dirigeants de l'opposition conservatrice. Après tout, la dernière chose qu'ils souhaitent en ce moment, c'est une nouvelle élection. Cela est vrai quoi qu'ils puissent dire.
Du point de vue des conservateurs, il est évidemment préférable que Carney obtienne sa majorité d'une manière qui semble relever de la machination, voire de manœuvres machiavéliques, plutôt que par une démonstration de soutien populaire, dont il bénéficie pourtant clairement en ce moment. C'est d'autant mieux si le dernier transfuge vient des rangs d'un autre parti.
Oui, Poilievre et Andrew Scheer se frottaient probablement les mains hier soir et portaient discrètement un toast à Idlout.
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Appel à un soutien public contre la criminalisation du militantisme de solidarité avec la Palestine
Montréal, le 12 mars 2026 – Quarante-quatre (44) manifestant.e.s solidaires de la Palestine contestent des accusations depuis près de deux ans. Des poursuites judiciaires sont en cours contre une grande partie d'entre eux. Une audience préliminaire a eu lieu le jeudi 12 mars, avant une série d'audiences prévues sur trois semaines en avril et mai.
Au printemps 2024, des manifestant.e.s ont organisé un sit-in devant une succursale de la Banque Scotia à Montréal pour exiger le désinvestissement d'Elbit Systems, un fabricant d'armes israélien. Les manifestant.e.s ont été victimes d'arrestations et de détentions massives, et ont été maltraités par le Service de police de la Ville de Montréal (SPVM). Ils ont par la suite été accusé.e.s au criminel. À ce jour, il s'agit de la plus importante arrestation massive de militant.e.s pro-palestinien.ne.s au Canada.
En tant que plus grande entreprise d'armement d'Israël, Elbit Systems produit 80 % des armes et 85 % des drones destinés aux forces d'occupation israéliennes. Elbit Systems présente ses armes comme ayant été « testées au combat » sur les Palestinien.ne.s de Gaza et joue un rôle important dans l'armement du génocide en cours en Palestine, qui a détruit les infrastructures et tué plus de 72 000 Palestiniens à Gaza, tout en forçant de nombreuses autres personnes à se déplacer. La Banque Scotia était le principal bailleur de fonds d'Elbit Systems au Canada et figurait parmi ses cinq principaux actionnaires. En conséquence, la Banque Scotia et Elbit Systems sont devenues des cibles majeures du mouvement Boycott, Désinvestissement et Sanctions (BDS) et font l'objet d'une campagne continue comprenant des rassemblements, des sit-in, des fermetures massives de comptes et des actions directes. Face à la pression croissante, la Banque Scotia s'est complètement désengagée d'Elbit Systems en février 2026.
« Le désinvestissement de la Banque Scotia démontre que les tactiques de pression sont à la fois nécessaires et efficaces », a déclaré Olly*, l'une des accusé.e.s.
Les manifestant.e.s appellent au soutien du public, soulignant que leur arrestation massive est emblématique du phénomène plus large de la criminalisation du militantisme solidaire de la Palestine. Elles soulignent également que cette affaire pourrait avoir de graves répercussions sur la capacité de manifester contre le génocide, tant à Montréal qu'ailleurs.
« Le traitement infligé à mes clients par le SPVM lors de leur arrestation et de leur détention n'est qu'un exemple parmi d'autres de la partialité policière envers les Palestiniens et les manifestants pro-palestiniens que nous constatons depuis 2023 », déclare Barbara Bedont, l'une des avocates représentant les accusé.e.s.
« Les réactions souvent violentes de la police face aux manifestations de solidarité avec la Palestine démontrent son manque de neutralité dans les affaires liées au génocide perpétré par Israël à Gaza et à ses incursions violentes en Cisjordanie », a déclaré Pali*, un autre accusé. « Cette affaire est un élément important de la lutte continue visant à protéger notre capacité d'agir contre ceux qui sont complices du financement et de l'armement du colonialisme, de l'impérialisme et du génocide, que ce soit à Gaza ou ailleurs dans le monde. »
* Des pseudonymes sont utilisés pour protéger l'identité des personnes arrêtées.
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Procès d’Amazon : La CSN s’oppose à un interdit de publication
Après quatre journées d'audience consacrées au témoignage du président d'Amazon Canada Fulfillment Services, Jasmin Begagic, le procès de la multinationale intenté par la CSN se poursuivra à compter de demain devant le Tribunal administratif du travail (TAT).
La juge qui préside les audiences, Irène Zaïkoff, sera notamment appelée à décider si elle accueille la demande d'ordonnance de non-publication demandée par les avocats d'Amazon, qui désire interdire toute publication notamment au sujet des stratégies d'affaires de la multinationale contenues dans des documents déposés en preuve par la CSN.
Pour la CSN, plusieurs de ces informations financières et opérationnelles sont au cœur du litige, ne serait-ce parce qu'elles démontrent qu'Amazon avait un plan d'expansion de ses opérations de distribution au Québec. L'analyse financière au cœur de la décision d'Amazon de fermer ses entrepôts doit également pouvoir être soumise à un examen public, argue la centrale syndicale.
La décision d'Amazon de fermer ses entrepôts au Québec constitue un « vaste subterfuge » visant à se soustraire de ses obligations prévues à la loi et à éradiquer toute présence syndicale au sein de l'entreprise, soutient la centrale syndicale dans sa plainte déposée le 20 février 2025. « La multinationale ne cesse pas ses activités de vente en ligne sur le territoire. Elle choisit de réorganiser ses activités dans le but d'éluder ses obligations d'employeur en vertu du Code du travail », précise la requête déposée en vertu des articles 12, 13, 14 et 53 du Code. « Illégale à plusieurs égards », la décision d'Amazon doit être infirmée par le tribunal, demande la CSN au nom de nombreux plaignants.
Puisque « les agissements d'Amazon s'attaquent à l'ordre juridique québécois [et] parce que cet employeur n'hésite pas à licencier des milliers de personnes afin de donner l'exemple », la CSN demande au tribunal d'ordonner la reprise des activités aux sept entrepôts visés par la plainte. Elle réclame également que chaque employé-e reçoive plus d'un an de salaire en guise d'indemnité, en plus de dommages moraux et exemplaires.

Rejetons la fausse solution du véhicule privé électrique et de son complément de métro et REM en faveur du transport collectif exclusif dans la trame urbaine
Ce serait pertinent de contrer la liste des projets prioritaires extractivistes et militaires des gouvernements par une liste de grands projets de services publics. Dans cet esprit, côté transport en commun, pourquoi ne pas revendiquer la mise en place sur dix ans de corridors exclusifs de transport en commun sur toutes les rues et routes de quatre voies et plus et jusqu'au moindre village.
1. L'enjeu du transport n'est pas la même problématique ni ne donne le même résultat si on l'analyse du point de vue micro, celui de l'individu ou du ménage, ou macro, celui du gouvernement ou plus largement de la société. Du point de vue micro, la question de la mobilité se résume à se poser la question à partir du budget personnel ou du ménage, de la taille du ménage, de sa localisation étant donné les moyens de transport disponibles et possiblement des valeurs écologiques personnelles. Du point de vue macro, étant donné la dérive du monde vers la terre-étuve et la nécessité d'assurer une mobilité sociale égalitaire à partir du système de mobilité légué par le capitalisme, l'enjeu se résume à assurer le droit à la mobilité pour toustes tout en minimisant la dépense d'énergie et surtout les émanations de gaz à effet de serre (GES). Si les solutions aux deux niveaux ne sont pas compatibles, et elles ne le sont pas, le défi est de proposer une solution à la quadrature du cercle, une stratégie de transition qui tienne compte de l'urgence du problème.
2. Au Québec, étant donné le bon marché de l'électricité, de sa faible émanation de GES et de la politique gouvernementale de soutien au véhicule privé électrique (subventions, bornes) le choix du véhicule électrique coule de source. Malgré tout, des obstacles demeurent. On peut ne pas disposer des fonds nécessaires pour acheter un véhicule plus cher à l'achat même s'il est plus rentable à la longue parce que par unité d'énergie l'électricité est beaucoup moins chère que l'essence. On peut ne pas tolérer d'être incommodé par la temporaire rareté relative des bornes interurbaines, le temps pour faire le plein (± ½ heure pour les bornes rapides), ce qui est en partie prédéterminé par la possibilité d'avoir ou non une borne domestique. Comme quoi, il y a une forte corrélation entre possession d'un véhicule privé électrique d'une part et d'autre part revenus élevés, maison unifamiliale ou au moins en rangée ou minimalement la disposition d'un stationnement privé (mais il faut payer collectivement le système de base en plus de la borne individuelle), et l'étalement urbain. On peut considérer à part les personnes habitant un noyau urbain d'une grande agglomération bien desservi par le transport en commun et pouvant recourir à l'autopartage au besoin… et si elles en ont les moyens.
3. Qu'en est-il, à ce niveau micro, des avantages écologiques ? À l'usage, au Québec, le véhicule électrique bat à plate couture le véhicule à essence. C'est aussi vrai, dans une moindre mesure, quand l'électricité est produite parune source fossilece qui est généralement le cas ailleurs dans le monde. Si on considère le cycle de vie, ça reste vrai mais dans une moindre mesure étant donné que la production des véhicules électriques, surtout à cause des batteries, engendre davantage de GES. Idem pour le recyclage (incomplet) des mêmes batteries. L'électricité nucléaire, si elle génère peu de GES pollue autrement et surtout plus dangereusement. À remarquer que c'est aussi le cas pour l'hydroélectricité vis-à-vis l'impact sur les bassins versants et l'éolien vis-à-vis celui sur les paysages et la vie rurale comme quoi il n'y a pas que les GES à prendre en considération. L'analyse de 2016 du CIRAIG pour le compte d'Hydro-Québec admettait que sur le cycle de vie, le véhicule électrique contribuait à l'épuisement des ressources minérales 25% davantage que le véhicule à essence ! Il n'en reste pas moins que pour une automobile électrique au Québec, le bilan strictement GES au niveau du cycle de vie devient habituellement favorable en moins d'un an.
4. Le niveau macro analyse non seulement les impacts du moyen de transport mais aussi la transformation de l'environnement due à ces impacts. Ici l'importance de ces transformations au sein d'une société complexe, dans la logique de la théorie du chaos et de son effet papillon rendant impossible la prévision quantitative à long terme, oblige de passer à l'analyse qualitative et ses aléas. Les tendances statistiques de l'analyse quantitative prolongées dans le temps sont quand même utiles pour démontrer l'ineptie de continuer comme si tout-est-beau-Mme-la-marquise. Ce qui frappe, à première vue, si on admet la substitution du véhicule à essence par celui électrique c'est qu'au Québec, contrairement à par exemple l'Alberta, rien en apparence ne serait modifié pour la structure économique, l'aménagement du territoire, le mode de consommation sauf la bénéfique réduction des importations de pétrole et de nouvelles opportunités pour la production d'électricité « propre » et pour le développement minier. Ce serait là une vision statique du monde ignorant l'obligation de croissance due à la loi de compétition entre les capitaux inhérente au capitalisme.
5. Depuis sa naissance le capitalisme est accro aux hydrocarbures qui a l'avantage d'un rapport énergie/poids et énergie/volume imbattable, particulièrement sous sa forme liquide, dû à l'effet de la condensation physique et chimique sous terre pendant quelques centaines de millions d'années. L'inconvénient est que la réintroduction de cet enfoui carbone dans le cycle de la vie, en croissance exponentielle depuis la mi-XXe siècle, crée un déséquilibre en précipitant le monde vers la terre-étuve. Les sources d'énergie participant au cycle de la vie terrestre (soleil, vent, biomasse) n'ont pas ce désavantage mais non pas non plus l'avantage de la concentration. Sans cette qualité de concentration, la croissance capitaliste se serait enlisée depuis longtemps. Sortir de ce piège est un défi car étant donné les faibles rapports énergie/poids et énergie/volume des énergies renouvelables, ces dernières exigent de lourds et volumineux équipements pour capter et transformer en électricité les énergies abondantes et gratuites du cycle de la vie. En un mot, de la plaie connue et comprise des hydrocarbures on passe à celle inconnue, mais de moins en moins, du tout-électrique renouvelable.
6. Le tout-électrique exige une généralisation des mines à ciel ouvert, étant donné la dilution dans le sol de la plupart des minerais requis, et leurs transformations dans des fonderies et tutti quanti. Le tout est fort énergivore, pollue l'eau et l'air ambiant et requiert des grandes surfaces destructrices de la nature. Comme en plus la majorité de l'électricité mondiale est encore d'origine fossile, la majorité de l'énergie nécessaire à cette mue énergivore le sera aussi. Les exceptions québécoise ou norvégienne ne sont pas légions. Ce serait une erreur de tomber dans la myopie des années 1950 au sujet de l'énergie nucléaire « too cheap to meter ». Le lobby nucléaire étatsunien a alors pollué l'opinion publique pour blanchir l'arme nucléaire. Idem, le dominant complexe télé-électronique de la ploutocratie multimilliardaire, qui a supplanté celui auto-pétrole du XXe siècle, se rendant compte du côté aléatoire des déshumanisants réseaux sociaux dont on prend de plus en plus conscience, pousse à fond le tout-électrique. Ce complexe le fait tant au niveau de la production pour les besoins gargantuesques de son « intelligence artificielle », qui pénètre partout, que des majeurs produits de consommation dont le véhicule électrique. Ce dernier est en fait un véhicule électronique comme l'est le téléphone dit intelligent et comme le devient la maison dit intelligente et même la ville avec l'émergence des réseaux de communication 5G.
7. Que ce soit par l'intermédiaire de l'énergie nécessaire à l'exploitation et à la transformation des minerais pour le tout-électrique requérant une orgie de matériaux due à son caractère diffus, ou pour cause des besoins énergétiques de l'intelligence artificielle et de la cybermonnaie, ou pour cause plus fondamentalement d'alimenter la croissance capitaliste, les énergies renouvelables n'arriveront jamais à remplacer celles fossiles. Elles s'y ajouteront comme le pétrole et le gaz se sont ajoutés au charbon au XXe siècle. En proportion, les fossiles vont et iront en diminuant mais de manière absolue ils ne cessent de croître alors que pour éviter la catastrophe de la terre-étuve leur usage devrait dès maintenant drastiquement diminuer pour disparaître au plus tard en 2050. Afin de jeter de la poudre aux yeux de l'opinion publique qui ne veut pas regarder en face la réalité alors que l'humanité est aux prises avec une explosion de guerres jouant à la roulette russe d'une guerre mondiale, les apparatchiks de ce monde prétendent que le développement de technologies d'apprenti-sorcier sauveront la mise. Ce serait soit en captant et en enfouissant le carbone, soit en accélérant la croissance de la biomasse marine, soit en bloquant le rayonnement solaire. Mais ces technologies en plus d'être elles-mêmes énergivores sont fort coûteuses et nullement au point sur une échelle suffisamment large.
8. C'est à ce capitalisme vert auquel appartient le véhicule privé électrique comme épine dorsale de son système de transport. La substitution du véhicule à essence par celui électrique ne résout en rien l'étalement urbain de quartiers de maisons unifamiliales et en rangée avec sa congestion de la circulation aux heures de pointe, ses accidents, et l'accaparement de la trame urbaine par l'auto solo. Pour semer la confusion en mêlant les cartes, ce système de transport, tout en abandonnant le réseau routier à l'auto solo, de plus en plus un VUS solo plus rentable grâce à la publicité, prône un système de transport en commun sous terre, le métro, et dans les airs, le REM qui contribue à peine à la baisse des GES. Ce type de transport en commun, dispendieux et long à réaliser et combiné à l'expansion de l'étalement urbain qui n'a de cesse, fait la joie du secteur de la construction et de l'ingénierie, alias « industrie de la corruption », au centre du capitalisme québécois. Au bout du compte, le capitalisme vert impose un très cher système de transport à deux niveaux qui étrangle tant le budget des ménages que celui des gouvernements. « …[L]e transport est le deuxième poste de dépenses des ménages. Il arrive derrière le logement et avant l'alimentation. Tout ça pour un objet qui est inutilisé plus de 95% du temps et qui ne transporte en moyenne que 1,2 personne ! Quelle inefficacité ! » La revendication écologiste vis-à-vis le système de transport ne consiste pas seulement à s'opposer à l'auto solo à essence mais à l'auto solo tout court y compris son complément de transport en commun tape-à-l'œil.
9. La revendication centrale pour un système de transport écologique, en plus du rejet de l'auto solo et des métro/REM pour le plus grand bonheur des ménages populaires qui se verraient soulagés des anxiétés des fins de mois, est un système de transport en commun mur-à-mur utilisant le réseau routier existant et dégagé de la plaie de l'auto solo. On constate immédiatement et intuitivement le bon marché et la rapidité de réalisation d'un tel système. Ce dernier répondrait aux besoins de mobilité en autant qu'il soit partout, fréquent, confortable et, last but not least, mu à l'électricité puisée à même les « négawatts » de la rénovation écoénergétique du stock de bâtiments récupérables du Québec. Comme on construit déjà au Québec des moyens de transport en commun, mais non des autos solos, le peuple québécois bénéficierait de bons emplois. Sans compter que le Québec verrait rétablir et même plus sa balance des paiements en s'épargnant l'importation d'autos et de pétrole.
10. En ce qui a trait à la transition, toujours un défi, il serait possible d'abolir la circulation automobile sur la moitié des travées des rues et routes à quatre voies et plus. Pour les banlieues pavillonnaires faites pour l'auto solo et non l'autobus, il serait possible d'établir des circuits balisés de minibus, à terme sans chauffeurs si conçus et entretenus à cet effet, amenant les gens au réseau principal sans compter le système adapté aux personnes handicapées. Bien entendu, ce réseau serait public y compris pour le service interurbain. Comme service public, il serait gratuit ce qui peut s'échelonner sur cinq à dix ans. Le coût du système serait essentiellement à la charge des employeurs qui seront les premiers à bénéficier d'une main-d'œuvre plus reposée et moins frustrée par les embouteillages et, ne l'oublions pas, une circulation des marchandises plus fluide. À la longue, les lieux de travail et de services y compris de loisirs et de vacances, se transformeront pour accommoder les transports en commun (et éliminer les vastes stationnements). Dans la transition, au fur et à mesure que disparaîtrait l'auto solo, disons sur dix ans, serait disponible un service d'autopartage communautaire, à la mode de Communauto.
11. Dans le passé, deux projets ont en vain été présentés allant plus ou moins dans ce sens soit celui de la Coalition climat Montréal en 2016 à la place du REM et celui, lors de la campagne électorale municipale de 2025 par Projet Montréal soit « un réseau de lignes express qui reprend les atouts du métro mais dans nos rues : moins d'arrêts, plus de fréquence, des passages réguliers le jour comme la nuit, et une vitesse accrue grâce à des voies réservées et des feux synchronisés qui libèrent les autobus du trafic. » Pourquoi les propositions allant dans le sens du remplacement des autos solos par le transport en commun et non de l'auto solo à essence par celle électrique sont-elles rares ? La facilité statuquo améliorée de la seconde solution, son bon marché à court terme pour les gouvernements et son apparent mais faux avantage écologique expliquent l'essentiel. En plus, les politicien-ne-s carriéristes répugnent à s'attaquer à l'auto solo préférant le tape-à-l'œil des grands projets inutiles métro ou REM ou même tramway de grande envergure hors trame urbaine. L'exception de la proposition de Projet Montréal en fin de campagne peut s'expliquer par la tentative désespérée de ce parti d'inciter sa base électorale à voter voyant qu'il allait vers la défaite. Quant aux experts, rares sont cellieux qui veulent risquer leur carrière en prônant des projets hors normes capitalistes.
12. Au niveau du choix proprement dit du système de transport écologique, la bataille majeure consiste à faire la critique de l'auto solo électrique prétendant être non seulement la meilleure solution écologique mais aussi la solution le meilleur marché. Comme on l'a vu, les apparences sont trompeuses. La vérité surgit seulement quand on englobe dans l'analyse l'ensemble du système de transport dans lequel s'insère l'auto solo électrique. Si vaincre cet obstacle s'avère une gageure, se dresse depuis la pandémie un mur de Chine qui refoule non seulement la priorité à accorder au développement du transport en commun mais celle plus générale à attribuer au développement de l'ensemble des services publics qui se désintègrent. Greta Thunberg n'est plus la bienvenue à Davos. Les COP sont devenus un mauvais théâtre pour à peine masquer le renoncement aux cibles pourtant insuffisantes de la COP de Paris. Les gouvernements canadien et québécois n'en ont plus que pour les grands projets extractivistes et leurs transports fossiles, électriques ou miniers. Le Québec veut investir 200 milliards $ d'ici 2050 pour hausser de 50% la production électrique de moins en moins en faveur de la filière batterie en chute libre et de plus en plus en faveur des centres de données pour l'intelligence artificielle. Cerise sur le gâteau, les dépenses pour la guerre sont devenues prioritaires y compris pour Québec.
13. N'y cherchez pas de grands projets de services publics et encore moins de transport public. Même les grands projets de métro et de trains aériens propres au capitalisme vert n'y trouvent pas leur compte. On imagine ce qu'il advient du transport en commun ordinaire d'autant plus que les gouvernements savent que M. et Mme Tout-le-monde accordent plus d'importance à la santé et à l'éducation qu'au transport en commun qu'utilise seulement moins de 10% des Québécois-e-s pour se rendre au travail et beaucoup moins dans les banlieues et régions. Il ne s'agit pas seulement de gel budgétaire mais de coupes sévères. « Pendant que le monde municipal somme Québec de ramener les 200 millions de dollars qui viennent d'être retranchés en transport collectif pour les années 2025 à 2027, un autre pactole estimé à 5,5 milliards dort toujours quelque part dans un coffre-fort à Ottawa. Il s'agit du moins de la part estimée devant revenir au Québec à partir du Fonds pour le transport en commun du Canada. […] Entretemps, ce fonds lancé sous le précédent gouvernement libéral a fondu de 30 à 25 milliards, révélait en janvier Radio-Canada, réduisant ainsi la pointe de tarte potentielle du Québec. » Ces coupes pour financer l'armée sont d'ailleurs générales.
14. On en voit les conséquences : « 42% des infrastructures de son réseau de métro et d'autobus [de la STM] sont en mauvais état » ; « l'électrification des réseaux de transport en commun du Québec a essuyé plusieurs échecs au cours des dernières années » ; « aux prises avec des ‘'difficultés'' dans l'approvisionnement de ses pièces, la Société de transport de Laval (STL) se voit obligée de suspendre une soixantaine de trajets d'autobus par jour » ; Gatineau se voit retirer son projet de tramway et « après le tramway, le prolongement du Rapibus serait mis sur la glace ». On déplore que généralement les services d'autobus du Québec n'aient pas retrouvé l'achalandage prépandémie. Pourtant « quand on ajoute 2 % d'offre de service, on va chercher 1 % d'achalandage dans une fenêtre de deux ou trois ans. Donc, pour retrouver le 5-6 % de fréquence qui manque versus 2019, ça serait un coût de quelques millions ». Selon la présentation l'IRIS au colloque de TJC du 24/01/26, de 2020 à 2025 Québec a augmenté ses investissements dans le réseau routier de 9 milliards $ pendant qu'il n'augmentait ceux dans le transport en commun de 90 millions $ soit 100 fois moins ! Faut-il se surprendre que le nombre de trajets aillent en diminuant, de 9% de 2019 à 2024 à la STM. À ce rythme, on a peine à croire que les travaux du tramway de Québec vont enfin débuter. Si au moins la CAQ laissait pour de vrai tomber le troisième lien.
15. La palme négative revient au transport interurbain qui a chuté de 85% depuis 1981 ! À remarquer que le transport interurbain est privé. Est-ce prédire ce qu'il adviendra du transport en commun urbain si s'y enclenche une vague de privatisation. L'étude de l'IRIS sur la sous-traitance dans le transport en commun constate que « la société de transport en commun de Lévis (STLévis) ainsi que l'organisme exo [desservant la couronne du Grand Montréal], qui sous-traitent tous deux en tout ou en partie leurs services de transport en commun, ont les taux moyens de plaintes des usagers et usagères les plus élevés parmi les 10 principales sociétés de transport du Québec. Le taux moyen de plaintes par 100 000 déplacements d'exo a été plus de 4 fois supérieur à celui des sociétés de transport du Grand Montréal entre 2020 et 2024. » Faut-il se surprendre que « la société de transport exo réduit ses services et supprime 11 % de ses effectifs ». Comme l'explique l'IRIS, les services privés d'antan de tramways et d'autobus prospéraient parce que les gens ne possédaient pas d'automobiles. La privatisation dans le présent contexte de sursaturation automobile — une auto par 1.4 habitant en 2021 contre 3.5 en 1971 — ne peut signifier qu'une dégringolade et à terme une service maigrement subventionné, genre PPP, pour les pauvres comme le deviennent la santé publique et l'école publique non sélective.
16. Le Québec populaire commence à se mobiliser contre cette plongée dans le néant privatif dont seulement la ploutocratie et leurs alliés de la classe moyenne supérieure tirent les marrons du feu. Tout comme ce 10% génère des tonnes de GES per capita de constamment nous rappeler Oxfam dans ses fréquents rapports. De nous apprendre le dernier en date, « depuis 1990, part des émissions mondiales des 0,1 % les plus riches a augmenté de 32 %, tandis que celle de la moitié la plus pauvre de l'humanité a diminué de 3 %. » Une manifestation intersyndicale majeure a eu lieu le samedi 29 novembre 2025 à Montréal rassemblant près de 50 000 personnes contre les politiques du gouvernement Legault. Le rassemblement, organisé par les principales centrales (CSN, FTQ, CSQ, SCFP) avec la participation des groupes communautaires visait à dénoncer les compressions budgétaires, le virage à droite du gouvernement, le projet de loi 14 limitant le droit de grève, et à défendre les services publics. Il n'est pas exclu qu'autour du Premier mai, fête des travailleuses et travailleurs, que ce premier élan débouche sur une grève sociale. Le plan d'action du Conseil central de la région de Montréal de la CSN « prévoit une stratégie d'escalade pouvant aller jusqu'au déclenchement de jours de grève avant la date du scrutin. »
17. Pour faire le plein de la mobilisation manque un volet positif. On ose espérer que les mouvements syndical, féministe, étudiant et populaire y contribueront chacun dans leur domaine. À la suite de leur colloque de janvier sur le transport en commun, on verrait très bien le Travailleuses et travailleurs pour la justice climatique (TJC) mettre la main à la roue. On pense à des revendications d'urgence tels le gel immédiat des tarifs jusqu'à la gratuité ; non à la privatisation — oui au réinvestissement massif ; étendre, diversifier et densifier le service ; la nationalisation du transport scolaire et celui interurbain ; l'accessibilité pour les personnes à mobilité réduite dont les ascenseurs dans le métro. Cette mobilisation qui promet de s'étendre jusqu'aux élections, et pourquoi pas pendant celles-ci, serait une bonne occasion de construire un front commun pour le transport en commun, peut-être même un large front commun contre les coupes et les privatisations et pour un réinvestissement massif dans les services publics.
18. Ce serait pertinent de contrer la liste des projets prioritaires extractivistes et militaires des gouvernements par une liste de grands projets de services publics. Dans cet esprit, côté transport en commun, pourquoi ne pas revendiquer la mise en place sur dix ans de corridors exclusifs de transport en commun sur toutes les rues et routes de quatre voies et plus et jusqu'au moindre village. Évidemment, côté Québec solidaire, on oserait espérer que « le parti des travailleuses et des travailleurs » reprennent ces revendications. Et même que le parti soit à leur avant-garde.
Marc Bonhomme, 15 mars 2026
www.marcbonhomme.com ; bonmarc1@gmail.com
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Mères au front et Action Boréale demandent qu’Hydro-Québec, Énergir et Boralex abandonnent l’installation d’éoliennes dans l’habitat des caribous de Charlevoix
10 mars 2026, Montréal/Tiohtià:ke (Québec) – Mères au front et Action Boréale demandent l'abandon de toutes les éoliennes du projet Des Neiges situées dans l'aire de répartition des caribous de la harde de Charlevoix, qui est protégée par la Loi sur les espèces en péril au Canada et par la Loi sur les espèces menacées ou vulnérables au Québec.
Hydro-Québec, Boralex et Énergir, inscrivent le projet Des Neiges dans un processus de décarbonation du Québec grâce à la production d'une énergie qualifiée de « renouvelable ». Toutefois, outre l'énergie, rien n'est renouvelable dans ce projet et là est le problème. En effet, l'installation d'éoliennes dans l'air de répartition de ce cervidé ajoute des perturbations permanentes à l'habitat du caribou de Charlevoix, déjà au seuil de l'extinction. La grive de Bicknell se trouve également menacée par l'installation de certaines éoliennes de ce projet.
« Nous dénonçons l'utilisation du prétexte de la lutte contre la crise climatique par Hydro-Québec pour justifier une gigantesque augmentation de production d'électricité alors que d'autres scénarios sont possibles. Nous dénonçons également l'utilisation du même argument par Boralex et Énergir pour accroître leurs profits au détriment de la biodiversité. L'enrichissement de ces compagnies privées est d'autant plus choquant que, comme le signale un rapport de l'IRIS, certains de leurs profits sont transférés dans un paradis fiscal au Luxembourg. Nous demandons à Hydro-Québec, Énergir et Boralex l'abandon de toutes les éoliennes des projets Des Neiges situées dans l'aire de répartition des caribous de la harde de Charlevoix afin de permettre sa restauration. » affirme Isabelle Senécal, du groupe de Mères au front Montréal.
« Nos gouvernants, tant à Québec qu'à Ottawa, doivent modifier d'urgence leurs modèles de développement économique en tenant en compte que la lutte contre les changements climatiques et la protection de la biodiversité doivent se faire simultanément, car elles sont indissociables et s'influencent mutuellement. Ce sont les deux facettes d'une même pièce. Sans ça, nous lèguerons à nos enfants un monde appauvri et imbuvable. » déclare Henri Jacob, écologiste et président de l'Action Boréale.
La harde de caribous de Charlevoix a été sauvée in extremis il y a 4 ans par une mise en enclos. Depuis, elle se multiplie et les scientifiques qui s'en occupent commencent à planifier la remise en liberté d'une partie de la harde. Cette étape du plan de sauvegarde doit absolument être réalisée dans un délai précis, afin d'éviter que les caribous qui savent encore vivre en liberté ne s'éteignent avant d'avoir pu transmettre cette aptitude à des plus jeunes. Ultimement, le sauvetage de cette harde nécessite également la restauration de leur habitat.
En 2024, Québec prévoyait des mesures afin de restaurer l'habitat de la harde de Charlevoix. Pourtant, deux ans plus tard, le gouvernement autorise un projet qui risque fort de précipiter la disparition de celle-ci. En effet, deux des trois secteurs du projet Des Neiges empiètent sur l'aire de répartition du caribou de Charlevoix ; 10 éoliennes sur les 57 prévues pour le « secteur Charlevoix », et jusqu'à 23 autres sur un total possible de 68 pour le « secteur Ouest ».
Pourquoi accorder autant d'importance à la préservation d'une harde de caribous alors qu'il est urgent de lutter contre le réchauffement climatique en décarbonant le Québec ?
Parce que :
Protéger le caribou, c'est préserver un écosystème et l'ensemble des espèces qui en dépendent. C'est pourquoi le caribou est considéré comme une espèce dite parapluie et que le protéger est si important.
La lutte contre les changements climatiques et la préservation de la biodiversité sont indissociables. Protéger les vieilles forêts dont le caribou a besoin, c'est préserver des puits de carbone essentiels pour limiter la crise climatique.
Les conditions dont nous avons besoin pour vivre sont possibles grâce aux services écologiques rendus par une nature riche en biodiversité, dont l'équilibre repose sur le climat.
Le caribou est également une espèce d'une grande importance culturelle et spirituelle pour plusieurs nations et communautés autochtones.
Le caribou a, de plus, une valeur intrinsèque qui contribue à la beauté du monde. Voulons-nous vraiment que nos enfants nous demandent comment avons-nous pu les laisser disparaître ?
Le projet Des Neiges fait partie d'un plan visant à augmenter rapidement la quantité d'énergie non-fossile disponible afin de limiter les émissions de carbone, en maintenant toutefois une économie basée sur la croissance sans limites. C'est dans ce modèle économique que s'insèrent les compagnies Boralex et Énergir, et c'est à cette commande que répond Hydro-Québec. Boralex vise à doubler sa puissance installée d'ici 2030, en plus d'un taux de croissance financière de 12% à 14%. Selon une étude de l'IRIS, entre 2013 et 2021, Boralex a transféré 61,7 millions au Luxembourg à l'abri de l'impôt. Énergir est, pour sa part, engagée dans un vaste projet de transition visant la carboneutralité d'ici 2050, ce qui est louable en soi. Puisqu'elle n'est pas cotée en bourse, ses prévisions de croissances ne sont pas publiques. La même étude de l'IRIS nous apprend, qu'entre 2012 et 2017, c'est 119,5 millions de dollars qu'Énergir a placés à l'abri de l'impôt au Luxembourg. À noter qu'il n'est pas possible de connaître les montants qui auraient pu être transférés vers d'autres abris fiscaux puisque le Luxembourg est le seul paradis fiscal dont les données sont accessibles au public. Boralex et Énergir poursuivent d'abord et avant tout l'objectif d'augmenter leurs profits. Le peu de cas fait au sort des caribous de Charlevoix en est la conséquence.
À l'instar du Regroupement Vigilance Énergie Québec, Mères au front demande au gouvernement, de tenir un BAPE générique sur l'énergie éolienne tel que recommandé par la majorité des BAPE produits ces deux dernières années sur des projets éoliens, afin de mieux comprendre leurs effets cumulatifs sur l'environnement et leur réel apport à la décarbonation.
Il est également temps de remettre en question ce modèle dans lequel décarboner signifie trop souvent détruire. Dans le nouveau nouveau rapport qui oriente l'élaboration du Plan de gestion intégrée des ressources énergétiques (PGIRE), au cœur de la loi sur l'énergie adoptée en juin dernier, les experts du ministère de l'Économie, de l'Innovation et de l'Énergie (MEIE) ont modélisé trois trajectoires, dont une de sobriété dans laquelle le Québec pourrait se décarboner d'ici 2050 avec trois fois moins de nouvelle production d'énergie que prévu actuellement.
En regard de ces solutions tangibles et réalisables, nous réitérons qu'un monde où nous avons tout ce qu'il faut afin de bien vivre, et dans lequel les caribous ainsi que toutes les autres espèces prospèrent est possible.
À propose de Mères au front | meresaufront.org
Avec plus de 30 groupes locaux, situés principalement à travers le Québec, Mères au front est un mouvement décentralisé qui regroupe des milliers de mères, grand-mères et allié·e·s de tous les horizons politiques, économiques, professionnels et culturels qui s'unissent pour protéger l'environnement dont dépend la santé, le bien-être et le futur de nos enfants. À travers leurs actions, elles demandent aux élu·e·s de mettre en place des mesures fortes et immédiates qui s'imposent pour répondre à l'urgence environnementale et à la dégradation des écosystèmes. Nous osons faire de l'amour, de la beauté, de l'art, et de la colère maternelle, un levier inébranlable de transformation sociale et écologique.
À propose de Action Boréale | actionboreale.org
L'Action boréale est un organisme à but non lucratif fondé en 2000, à la suite de la diffusion du documentaire choc L'Erreur boréale, de Richard Desjardins, pour promouvoir la préservation des forêts boréales. L'organisme, présidé par Henri Jacob, promeut la protection de la forêt boréale en revendiquant la création d'aires protégées, de nouvelles pratiques en matière de gouvernance et d'exploitation de la forêt, ainsi qu'en militant pour la réduction des impacts de l'exploitation minière sur les écosystèmes.
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Solidarité avec le peuple iranien. Pas avec la guerre
La FFQ affirme sa solidarité avec les femmes iraniennes, qui se trouvent depuis des années à l'avant-plan des luttes pour la liberté, la dignité et la démocratie en Iran, ainsi qu'avec l'ensemble du peuple iranien.
Tiré de la page Facebook de la FFQ
Les femmes ont joué un rôle central dans les mobilisations qui ont traversé le pays ces dernières années, notamment dans le mouvement Femme, Vie, Liberté, déclenché après la mort de Mahsa Amini. En défiant les lois discriminatoires, la surveillance et la violence du régime, elles ont porté au grand jour l'aspiration profonde d'une grande partie de la population à vivre dans une société plus libre et plus égalitaire.
Si la mort de l'ayatollah Ali Khamenei peut susciter un soulagement chez le peuple iranien, dans la diaspora iranienne, et même au sein de la communauté internationale, on ne peut pas entretenir l'illusion que l'Iran sera libéré à coups de bombardements. La société civile iranienne n'a pas besoin d'être « sauvée » par des bombes. Elle a déjà démontré sa force, sa résistance et sa capacité de mobilisation. Si un changement se produit, il viendra d'abord de là : de ses luttes, de sa société civile. Pas de puissances étrangères qui se présentent en libératrices tout en poursuivant leurs propres intérêts.
Les guerres ne détruisent pas seulement des infrastructures militaires. Elles détruisent des villes, des écosystèmes, des vies humaines et non humaines. Elles frappent des enfants, des familles et des communautés entières.
Cette guerre n'est pas la guerre du peuple iranien. Elle lui est imposée. Ce sont les civils qui en paient le prix, pendant que leurs aspirations démocratiques sont éclipsées par la logique militaire.
Par ailleurs, tuer un dirigeant ne suffit pas à faire tomber un régime. La désignation de Mojtaba Khamenei, fils d'Ali Khamenei, en est d'ailleurs une illustration.
Quant au Canada, il ne peut pas invoquer le droit international et la prudence tout en cautionnant une escalade militaire. De même, la communauté internationale ne peut pas condamner une forme de violence tout en restant silencieuse face à une autre. La guerre et la répression interne doivent être dénoncées avec la même clarté. Dans les discours qui justifient cette guerre, il est surtout question de nucléaire et de pétrole, beaucoup moins de droits humains, de démocratie ou de liberté des femmes iraniennes.
D'autre part, dans l'hypothèse où des États membres de l'OTAN étaient attaqués et invoquaient l'article 5, cela ne signifierait ni ne justifierait automatiquement une participation militaire du Canada. Les obligations des membres de l'OTAN n'imposent pas, en elles-mêmes, un engagement armé dans tous les cas.
La FFQ rejette l'escalade militaire et réaffirme sa solidarité avec le peuple iranien.

Les nanas ne veulent pas de vos droits, elles veulent la liberté !
À l'occasion de la Journée internationale des femmes (8 mars) et de la Journée internationale contre les violences policières (15 mars), le groupe Witches Against Power (WAP) a attaqué simultanément les façades de trois bâtiments liés à l'entreprise GardaWorld. Cette action est une réponse à l'appel lancé par les Soulèvements du fleuve à s'en prendre aux architectes de la fin du monde, à interrompre le bon train de la
domination.
Vendredi 13 mars 2026
Montréal, Québec
Le premier lieu, situé au centre-ville (1390 rue Barré), est un des quartiers généraux de l'entreprise, où sont entreposés plusieurs véhicules blindés dédiés au transport de l'argent liquide. Les vitres ont été enduites de décapant et les murs, aspergés de peinture. Des
caméras ont été détruites et la serrure de la porte déborde désormais de crazy glue. Les deux autres lieux sont les résidences personnelles de deux administrateurs de l'entreprise : François Plamondon (résidant au 4450 rue Sherbrooke Ouest) et Jean-Luc Landry (résidant au 90 avenue Willowdale). Leurs devantures ont été recouvertes de peinture et de
messages sur toute leur longueur. Les administrateurs de GardaWorld ne sont pas simplement complices, mais propagateurs des horreurs dont nous sommes témoins. Les façades de ces bâtiments seront plus faciles à nettoyer que leurs consciences. La peinture sur leurs fenêtres partira ; le sang sur leurs mains, lui, restera à jamais.
GardaWorld est une entreprise québécoise jouant un rôle toujours plus grand et toujours plus controversé dans le secteur de la sécurité privée à l'international. Depuis 2022, l'entreprise a reçu plus de 300 millions de dollars du gouvernement québécois et 26 millions du gouvernement canadien (Observatoire pour la justice migrante, 2025). Cette «
entreprise d'ici » fournit du personnel de sécurité à la prison d'Everglades en Floride - surnommée Alligator Alcatraz - un centre de détention pour personnes migrantes, où sont notamment envoyées les personnes kidnappées par ICE aux États-Unis. L'entreprise assure
également la surveillance de personnes migrantes dites « à haut risque » au Centre de surveillance de l'immigration de Laval. Ici comme à l'international, l'entreprise GardaWorld est implantée depuis des années dans le système de détention migratoire. Elle surveille, contrôle et emprisonne les corps. Elle renforce, durcit et militarise les frontières. Mais notre sororité, elle, n'en connaît aucune.
Tous les ans en Occident, le 8 mars se transforme en journée de célébration des femmes, voire de festivités ! On nous offre des fleurs, on nous dédie des publications Facebook, on souligne les avancées des entreprises en matière « d'équité, diversité, inclusion ». Des slogans ridicules comme « derrière chaque grand homme, il y a une femme »
apparaissent dans l'espace public. On salue « la courageuse résilience des femmes en zone de guerre ». Mais nous n'avons que faire de vos fleurs ou de vos compliments. Nous ne voulons pas de ces droits qui nous sont « accordés », ni d'aucune autre fausse forme de reconnaissance. Ni flic, ni patronne, ni politicienne, nous ne voyons pas notre intégration au « monde des hommes » comme les fruits de nos luttes, mais comme les barreaux d'une cage dorée qui nous tiennent à l'écart de ce qui compte réellement.
Loin d'être des victimes passives de l'Histoire, les femmes ont été et continueront d'être des piliers de la résistance partout dans le monde. Nous tenons les camps et les positions de repli, comme nous tenons les barricades et les lignes de front. Nous sommes des sujets politiques capables d'offensive, et ce que nous visons n'est autre que la liberté.
Voyez cette action comme gage de cette dernière affirmation.
Fuck GardaWorld. Fuck la police. Fuck ICE. Fuck les frontières.
Fuck le contrôle et la surveillance des corps : les nôtres et ceux de
toutes nos soeurs.
Witches Against Power (WAP)
Information sur le groupe d'action autonome Witches Against Power (WAP)
:
Les Soulèvements du fleuve ont reçu un communiqué de la part de Witches Against Power (WAP) avec la demande de partager aux médias. Les Soulèvements du fleuve jouent un rôle de diffusion.
À propos des Soulèvements du fleuve :
Les Soulèvements du fleuve sont nés de la rencontre de plusieurs luttes locales disséminées sur les territoires avec comme volonté de résister au développement extractiviste et à l'accaparement capitaliste. Une tentative qui rassemble de multiples groupes, initiatives et usages. Une réponse à l'appel international des Soulèvements de la terre à rassembler les forces brutes et à s'en prendre directement à ceux qui exploitent et détruisent le vivant, à interrompre la continuité catastrophique du progrès, le rythme incessant de ses flux et la
permanence des infrastructures qui le maintiennent.
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Connaissez-vous l’histoire de la lutte pour le droit à l’avortement ?
Puisqu'en ce moment même, certains groupes remettent en question un droit qui devrait être acquis, on dirait bien qu'il est temps de réutiliser le slogan du Théâtre des cuisines : « Nous aurons les enfants que nous voulons ! »
Tiré de la page Facebook du Réseau des tables régionales des groupes de femmes du Québec.
Après avoir replongé dans l'histoire de "Québécoises deboutte", il fallait aussi se souvenir de celles qui ont mené, souvent dans l'illégalité et la répression, la lutte pour le droit à l'avortement au Québec ! Des femmes ont organisé des services clandestins, affronté la police et les tribunaux, refusé que leur corps soit gouverné par l'État, l'Église ou la médecine ! Ce n'est pas rien !
Et aujourd'hui, alors que certains groupes tentent de remettre en question un droit que l'on croyait acquis, cette histoire prend une résonance particulière. Elle rappelle que nos droits les plus fondamentaux ne sont jamais définitifs, et qu'ils demeurent vulnérables aux reculs politiques, juridiques et idéologiques.
On se souvient. Et la lutte continue !!!

Monde arabe. Frontières et circulations en évolution
Quel est le rôle des frontières dans la construction des appartenances dans le monde arabe ? Comment une région, jadis ouverte à la circulation, a-t-elle été reconfigurée et avec quels impacts ? Quels types de liens persistent d'un côté ou de l'autre des remparts ? Autant de questions que le Réseau des médias indépendants sur le monde arabe va tenter d'approcher avec différents angles, dans ce nouveau dossier d'articles consacré à la thématique des frontière
Ce dossier a été réalisé dans le cadre des activités du réseau Médias indépendants sur le monde arabe. Cette coopération régionale rassemble Assafir Al-Arabi, BabelMed, Mada Masr, Maghreb Émergent, Mashallah News, Nawaat, 7iber et Orient XXI.
11 mars 2026 | tiré d'Orient XXI | Illustration : Un groupe de personnes marche vers un bus, avec des montagnes et une ville proche.
© Fourate Chahal
https://orientxxi.info/Monde-arabe-Frontieres-et-circulations-en-evolution
La ligne jaune. Ainsi est nommée la démarcation établie dans le cadre du « cessez-le-feu » à Gaza, en octobre 2025, après deux années de génocide et la poursuite du blocus. Cette « ligne » de séparation qui partage l'enclave palestinienne, encore majoritairement occupée par l'armée israélienne, est mouvante. Elle est également une frontière entre la vie et la mort, car quiconque oserait franchir les blocs de bétons peints en jaune se verrait abattre sur-le-champ. C'est le cas à Rafah, où le média égyptien Mada Masr revient de manière précise sur l'évolution historique de cette ville à la lisière du Sinaï.
Dans la région, le choix de couleurs claires comme qualificatifs de lignes frontalières contraste avec le constat d'une expansion impérialiste d'Israël, qui, fort de la Bible revendiquée comme cadastre, n'a jamais défini ses frontières. « Ligne verte » en Cisjordanie, « bleue » au Sud-Liban, « violette » au-delà du Golan occupé, on pourrait se demander quelle sera la prochaine teinte, tant ces deux dernières années, et la guerre de Tel-Aviv sur sept fronts, ont été marquées par une volonté de conquêtes territoriales. La nouvelle offensive terrestre israélienne, lancée le 3 mars 2026 au Sud-Liban, possiblement jusqu'au fleuve Litani, témoigne de cette logique.
En 1916, les rivalités coloniales de la France et du Royaume-Uni favorisent paradoxalement leur entente pour un découpage de l'empire ottoman en administration directe ou en zones d'influence, et ce à travers les accords Sykes-Picot. L'année suivante, la déclaration Balfour envisage favorablement « l'établissement en Palestine d'un foyer national pour le peuple juif », qui se légalise d'abord par le plan de partage en 1947, puis avec la déclaration d' « indépendance » d'Israël l'année suivante sur les trois-quarts du territoire sous mandat britannique, au prix d'un nettoyage ethnique subi par les Palestiniens.
Plus de 75 ans après, et une dizaine d'offensives lancées dans son environnement régional, Israël continue de remodeler les frontières de la région. Avec un appui occidental constant, en particulier états-unien, réaffirmé depuis le début des années 2000 par une administration néo-conservatrice et sa volonté de réorganiser – ou plutôt de déstructurer – la région en fonction de ses intérêts. À commencer par l'Irak. Et, sans surprise, sous couvert de « démocratie, d'économie libérale et de guerre contre le terrorisme », comme le détaillait George Corm dans La nouvelle question d'Orient (La Découverte, 2017) en dénonçant, déjà il y a une décennie, le « deux poids, deux mesures » et « l'hubris » des Occidentaux sur le terrain. Dernière en date, l'actuelle guerre d'agression israélo-étatsunienne contre l'Iran, y compris contre ses structures étatiques, embrasse cette logique du chaos à l'encontre des peuples et du droit international. Il n'y a pourtant ni déterminisme ni fatalité.
Une construction politique
Que ce soit au Ier siècle, sous l'empire romain s'étendant au sud de la Méditerranée ou au début de l'islam, avec l'expansion du califat omeyyade par la cavalerie semi-nomade de l'Atlantique à l'Indus, les évolutions des lignes de front ont transformé les territoires, parfois marqués par une architecture défensive comme les Ribats1, toujours présents au Maghreb. Avec un effet sur les flux de personnes, de biens et d'idées, à l'instar de la fameuse route caravanière dans l'Arabie préislamique. À ce propos, le média jordanien 7iber s'intéresse aux effets d'un changement politique sur les échanges frontaliers en revenant sur l'évolution du commerce, entre la Jordanie et la Syrie, après la chute du régime de Bachar Al-Assad en décembre 2024.
Concept westphalien2 par excellence, celui de « frontière » ne correspond pas à une réalité naturelle, mais traduit une construction politique, afin de borner l'exercice d'un pouvoir sur un territoire. Si le modèle de l'État-nation reste valorisé par le droit international, en vertu du principe de l'Uti possidetis juris3, préférant la stabilité des frontières héritées de la colonisation à une remise en cause perçue comme déstabilisatrice, on peut questionner la pertinence historique de ce modèle à travers la sociologie du monde arabe. Notamment car d'autres logiques ont préexisté, nomades ou unificatrices, comme l'asabiyya4, ou encore du fait des mosaïques ethniques et religieuses qui y coexistent par-delà les marges, dont certaines sont très anciennes, comme entre l'Algérie et le Maroc. Les tentations fédéralistes n'ont d'ailleurs pas été couronnées de succès, que ce soit en Kabylie, en Irak ou encore en Syrie, comme en témoigne la présente situation du Rojava ou du Djebel druze. Le fait est que bousculer les frontières établies apparaît, aujourd'hui, pour le moins périlleux.
Les exemples de conflits, irrédentismes et contentieux territoriaux entre les États de la région ne manquent pas : que ce soit la problématique du sandjak d'Alexandrette entre Damas et Ankara jusqu'en 19505, la « guerre des Sables » entre l'Algérie et le Maroc en 1963, la guerre Iran-Irak (1980 - 1988) dont le fleuve limitrophe Chatt El-Arab, stratégique dans les échanges internationaux, a été un des enjeux ou encore l'annexion pure et simple du Koweït par l'Irak de Saddam Hussein, en 1990, avec les conséquences que l'on connaît. Le sous-espace régional n'est sorti de ces antagonismes que plus divisé.
Les frontières ont parfois fait l'objet d'expérimentations panarabes, comme nous le rappelle le souvenir de la République arabe unie (1958-1961) entre l'Égypte et la Syrie. En 2011, à l'issue d'un référendum, le Soudan du Sud devient le dernier État souverain à déclarer son indépendance, tandis qu'aujourd'hui le Soudan reste déchiré par la guerre. Enfin, si le Yémen s'est réunifié en 1990, il est depuis plus d'une décennie ravagé par un conflit meurtrier, dont la ligne de front correspond strictement à l'ancienne frontière…
La remise en cause des frontières, en particulier de leur portée symbolique – car il s'agit bien « d'un marqueur symbolique » selon le géographe Michel Foucher – a sans doute vu son paroxysme à l'été 2014, lorsque l'organisation de l'État islamique s'est mise en scène entre la Syrie et l'Irak, balayant dans le sable une cartographie dessinée par les Européens, au nom du califat. Elle rappelle ainsi l'artificialité des tracés actuels et ses effets en matière de confessionnalisme exacerbé. Le média panarabe Assafir Al-Arabi revient sur les franchissements tragiques de cette frontière par les Yézidis et ses derniers aménagements sécuritaires.
Militarisation et technologies de surveillance
Depuis un siècle, les bornages modernes ont favorisé la restriction d'un espace qui était jusqu'alors ouvert, pour ceux (au masculin) qui en avaient les moyens. Les grands voyageurs comme Al-Idrissi et Ibn Jubayr au XIIe siècle, ou encore Ibn Battûta, plus d'un siècle après, parcourant notamment l'Afrique du Nord, l'Égypte, la Palestine, la Syrie, l'Arabie, puis l'Irak et la Perse, n'étaient pas rares. La rihla (« voyage ») de ce dernier convoque autant un nouveau genre littéraire, que le sentiment d'une libre circulation au sein de dar al-islam (« la maison de l'islam », autrement dit, les terres musulmanes), où La Mecque représentait déjà une centralité touristique.
Jusqu'à la fin de la seconde guerre mondiale, il était d'autant plus facile de circuler grâce au développement du rail en Turquie, en Syrie, en Irak, en Arabie, du Liban au Sinaï et en traversant la Palestine – aujourd'hui parsemée de centaines de checkpoints et autres obstacles militaires, quand les routes ne sont pas tout simplement ségrégées. Ces traversées permettaient d'apprécier davantage de particularismes locaux et de mélanges, y compris religieux, avant la prégnance des nationalismes et la fortification des lisières. Orient XXI met en exergue, avec un témoignage rare de Raja Shehadeh, cette facilité de circulation au Proche-Orient avant 1948, lorsque le Jourdain ne délimitait aucune frontière politique ou administrative.
Aujourd'hui, la militarisation des frontières se renforce par des technologies de surveillance et de contrôle, très lucratives et expérimentales, aux dépens des libertés de mouvement, de la dignité des exilé·es et d'une intégration régionale. Si les déplacements entre pays de la région sont loin d'être aisés – nombre de trajets requièrent des visas préalables et tout est plus compliqué pour les Palestiniens — un de nos collègues journalistes en a fait directement les frais –, la césure est encore plus nette entre le nord et le sud de la Méditerranée. Plus de 40 000 personnes sont mortes noyées depuis 2014. Le budget de l'agence européenne de garde-frontières Frontex est passé sur la même période de 100 millions à plus d'un milliard d'euros. CQFD. Les clôtures meurtrières des enclaves espagnoles de Ceuta et Melilla se sont érigées au Maroc, et s'est développée, sur la rive sud, l'externalisation des frontières de l'Union européenne. Dans son article, le média méditerranéen Babelmed révèle comment les mafias tirent avantage de ces dispositifs frontaliers, partout dans l'espace méditerranéen. Dubaï, moyeu d'un capitalisme financiarisé et globalisé, apparaît comme un territoire offshore permissif à ces pratiques.
Une autre intégration au sein de la région serait-elle envisageable ? Les 22 États de la Ligue arabe pourraient-ils accroître leur coopération, a fortiori en termes de mobilité ? A minima dans les sous-régions, comme avec l'exemple de l'Union du Maghreb arabe, dorénavant coquille vide en raison de la crise sur le Sahara occidental ? À travers l'expérience de la caravane terrestre Soumoud, entre la Tunisie et la Libye, en soutien au peuple palestinien, le média tunisien Nawaat raconte une coopération entre les populations qui tire parti d'une absence de frontière linguistique et religieuse. Avec la conclusion que, parfois, ce ne sont pas les frontières qui séparent les peuples. Ce que confirme le média algérien Maghreb Emergent dans son enquête de terrain aux confins du sud du Sahara.
Après deux précédents dossiers sur le thème des migrations, cette nouvelle initiative du Réseau des médias indépendants sur le monde arabe, qui fête cette année ses dix ans, se veut intégralement disponible en ligne, en arabe, en français et en anglais, afin de franchir autant de murs physiques que de barrières mentales.
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Le fascisme. Un texte d’Otto Bauer
En 1936, le marxiste autrichien Otto Bauer analyse à chaud la nature et les causes de la montée du fascisme en Europe. Son analyse, ici traduite par Tristan Lefort-Martine, était alors hétérodoxe par rapport à la position officielle de l'internationale communiste qui décrivait le fascisme comme une milice montée de toutes pièces par la bourgeoisie pour mater le mouvement ouvrier. Elle insiste au contraire sur la spontanéité du fascisme en tant que mouvement des classes moyennes paupérisées à l'issue de la Guerre et décrit l'arrivée au pouvoir du fascisme comme la victoire momentanée d'une troisième force dans la lutte de la bourgeoisie contre le prolétariat.
Le texte que vous allez lire est paru en 1936, après l'arrivée de Mussolini et d'Hitler au pouvoir, avant l'Anschluss, avant l'invasion de la Pologne et le basculement dans la Seconde Guerre mondiale. Depuis 1918, Otto Bauer préside le Parti ouvrier social-démocrate d'Autriche, et en 1934, il a dû s'exiler en Tchécoslovaquie après l'échec d'une tentative d'insurrection socialiste contre les progrès du nazisme autrichien.
Der Faschismus analyse à chaud la nature et les causes du fascisme, qui expliquent son ascension et l'impuissance du mouvement ouvrier à le contenir. Dans La question des nationalités et la social-démocratie, Bauer avait déjà reproché au marxisme de son époque de ne pas expliquer suffisamment le nationalisme, quand il se contentait le plus souvent de le décrire comme un mythe, une sornette inventée par les bourgeois à destination du peuple pour lui masquer la réalité de la domination de classe. Au contraire les différences entre nationalités sont réelles, non qu'elles soient l'expression d'un génie intemporel ou de déterminants biologiques, mais dans la mesure où elles résultent des rapports de production.
Cette fois, il reproche à la théorie marxiste de s'être contentée d'interpréter le fascisme comme une simple marionnette dans les mains de la bourgeoisie, dépourvue de toute originalité propre. Au contraire, explique Bauer, le fascisme apparaît spontanément comme un mouvement de masse des classes moyennes, il constitue un troisième terme dans le conflit opposant les ouvrier·es au patronat.
Il faut comprendre comment la bourgeoisie en arrive à se laisser déborder par les organisations qu'elle instrumentalisait, puis comment les chefs fascistes arrivés au pouvoir sont conduits à trahir leur propre base de classe, en particulier dans ses aspirations sociales, pour devenir les serviteurs exclusifs de la haute bourgeoisie belliqueuse, sans pour autant perdre complètement leur autonomie.
Walter Benjamin, dans ses thèses Sur le concept d'histoire, rédigées en 1940 alors qu'il s'était à son tour exilé en France pour fuir le nazisme, quelques mois avant que l'usure et le désespoir d'échapper aux polices vichyste ou franquiste ne le poussent au suicide, écrivait : « au matérialisme historique il appartient de retenir fermement une image du passé telle qu'elle s'impose, à l'improviste, au sujet historique à l'instant du danger ». Puissent les nombreux échos entre l'époque que décrit Bauer et celle que nous vivons nous permettre, cette fois-ci, de faire dérailler l'histoire.
Les révolutions de 1918 ont été suivies d'une contre-révolution. Mais cette contre-révolution ne présentait pas partout le caractère distinctif du fascisme. En Pologne, la démocratie a été remplacée par la dictature militaire de Pilsudski. En Yougoslavie, la démocratie a été remplacée par un absolutisme dynastique et militaire de type classique. Les « Gardes blancs » de la contre-révolution hongroise de 1919 et les groupes armés que le gouvernement bulgare de Zankoff avait envoyés semer la terreur dans le parti paysan en déroute et chez les ouvriers présentaient déjà un caractère semblable à celui des troupes de choc fascistes ; mais en peu de temps, dans l'un et l'autre pays, le pouvoir était retombé entre les mains de la vieille oligarchie élimée. Le fascisme, cette nouvelle forme du despotisme, triomphe pour la première fois en Italie et en Allemagne. Il est clair qu'il constitue aujourd'hui la nouvelle forme de dictature des classes capitalistes, dont les méthodes sont désormais imitées par des gouvernements contre-révolutionnaires qui ne partagent pas la même origine.
Le fascisme est le produit de trois processus sociaux étroitement liés.
Premièrement, la guerre a éjecté des masses de combattants de leur vie bourgeoise et les a déclassés. Incapables de retrouver leurs activités et leur mode de vie bourgeois, attachés aux formes de vie et aux idéologies acquises pendant la guerre, ce sont eux qui, après-guerre, ont formé les « milices » fascistes, les « associations de défense »völkisch avec l'idéologie militariste, antidémocratique et nationaliste qui leur est propre.
Deuxièmement, les crises économiques de l'après-guerre ont réduit à la misère de larges masses de petits-bourgeois et de paysans. Ces masses, paupérisées et aigries, se sont détournées des partis bourgeois démocratiques de masse auxquels elles avaient prêté allégeance jusque-là.
Troisièmement, les crises économiques de l'après-guerre ont fait baisser les profits de la classe capitaliste. La classe capitaliste, menacée dans ses profits, entreprend de les rétablir en augmentant le degré d'exploitation. Elle entend briser la résistance que la classe ouvrière lui oppose. Elle désespère de pouvoir le faire sous un régime démocratique. Elle se sert des mouvements de masse rebelles de la petite bourgeoisie et des paysans, ralliés aux milices fascistes et völkisch, d'abord pour intimider la classe ouvrière et la mettre sur la défensive, ensuite pour écraser la démocratie. Elle commence par apporter aux fascistes l'appui de ses moyens financiers. Puis elle encourage son appareil d'État à fournir des armes aux milices fascistes et à assurer l'impunité aux actions violentes des fascistes contre la classe ouvrière. Et pour finir, elle lui conseille de remettre le pouvoir d'État aux fascistes.
Pour aller plus loin
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Examinons de plus près ces trois processus sociaux interdépendants.
Les cellules germinales du parti fasciste italien se sont formées, après la guerre, autour d'officiers de réserve démobilisés. Pendant des années, ils avaient occupé des postes de commandement ; maintenant rendus à la vie bourgeoise, ils n'y retrouvaient pas une position à la hauteur de leur amour-propre et de leurs ambitions. Autour d'eux se regroupaient des déclassés issus des rangs des « arditi », les troupes de choc du temps de la guerre, fiers de leurs décorations et de leurs blessures, et rancuniers, parce que la patrie pour laquelle ils avaient versé leur sang n'avait aucune position à leur offrir, ou en tout cas pas celle à laquelle ils prétendaient. Ils ne voulaient pas abandonner les habitudes prises à la guerre. Ils voulaient commander et être commandés, porter l'uniforme et marcher. Ils commencèrent à mettre sur pied une armée privée.
En Allemagne, cette couche était encore plus large. Le traité de paix de Versailles avait contraint l'Allemagne à licencier une grande partie de ses officiers de carrière. Ce sont eux qui fournirent leurs dirigeants aux « corps francs » militaires et aux « associations de défense » qui commencèrent à se former après la guerre. Les troubles politiques de l'après-guerre (en Italie, l'aventure de Fiume, en Allemagne, les combats dans les pays baltes et en Haute-Silésie) donnèrent aux milices fascistes en formation l'occasion de se consolider et d'accroître leur prestige.
C'est dans ces cellules germinales du fascisme que s'est développée son idéologie originelle. Issue de la guerre, elle est avant tout militariste : elle exige la discipline des masses devant le pouvoir de commandement du chef. Elle s'oppose brutalement au droit à l'autodétermination de la multitude, qu'elle appelle seulement à obéir dans la discipline. Elle est donc hostile à toute démocratie. Elle méprise l'aspiration « bourgeoise » et civile à la paix, à la prospérité et au confort et lui oppose un idéal de vie guerrier et « héroïque ».
Elle est imprégnée d'un nationalisme exacerbé par la guerre. Elle cherche à dresser les masses populaires contre le gouvernement libéral italien, qui se serait laissé dépouiller du butin de la victoire par les alliés, et contre le gouvernement républicain allemand, qui se soumettrait sans dignité au diktat des puissances victorieuses. Elle est typiquement petite-bourgeoise, dirigée à la fois contre le grand capital et contre le prolétariat ; car l'officier hait le spéculateur et le profiteur de guerre et méprise le prolétaire. Leur anticapitalisme ne vise bien entendu que les formes de capital parasitaires spécifiques du temps de guerre et du temps de l'inflation ; l'officier apprécie l'industrie de guerre, mais il déteste le spéculateur, il n'est donc ennemi que du capital « pillard » et non du capital « productif ».
Son rejet du socialisme prolétarien est d'autant plus passionné que celui-ci a passionnément combattu l'intervention de l'Italie dans la guerre, qu'il s'est brusquement renforcé après la guerre, qu'il est arrivé au pouvoir en Allemagne à la suite de la défaite et qu'il lui apparaît donc comme le bénéficiaire de la capitulation, comme l'agent des puissances victorieuses. Dans une époque où le socialisme attire de plus en plus les masses, elle présente son idéal comme un « socialisme national » et l'oppose ainsi au socialisme prolétarien : le véritable socialisme national, ce n'est pas l'exploitation égoïste des conséquences de la guerre par le prolétariat, mais la subordination de tout « intérêt personnel » à l'« intérêt général », la subordination de toutes les forces économiques et sociales à la tâche de l'affirmation nationale contre l'ennemi extérieur.
Elle incorpore des idées antibourgeoises à son nationalisme : la démocratie bourgeoise occidentale n'est que la domination des classes capitalistes les plus riches et les plus puissantes ; l'Italie, « la grande prolétaire », a été dépouillée du butin de la victoire par les capitalistes anglais, français, américains ; le peuple allemand a été rendu tributaire de la haute finance internationale (juive) qui se cache derrière la démocratie occidentale et tire les ficelles de la démocratie allemande. Elle présente sa lutte contre la démocratie aux masses populaires comme une lutte contre la domination de classe de la bourgeoisie, aux capitalistes comme une lutte contre la domination de la plèbe par le prolétariat, à l'intelligentsia nationaliste comme une lutte pour le rassemblement de toutes les forces nationales pour combattre l'ennemi extérieur.
Mais les groupes de choc militaires, premiers porteurs de l'idéologie fasciste, ne pouvaient gagner en force qu'à condition de parvenir à attirer des masses plus larges sous leur direction, ou dans leur sillage. La première couche sociale à s'imprégner de l'idéologie fasciste issue de la guerre fut l'intelligentsia.
En Italie et en Allemagne, la démocratie parlementaire était récente. L'Italie avait depuis longtemps un gouvernement de forme parlementaire ; mais le parlement n'était élu sur la base du droit de vote universel et égal que depuis 1913. L'Allemagne avait depuis longtemps le suffrage universel et égal, mais son gouvernement n'était subordonné au parlement que depuis 1918. Dans les deux pays, l'intelligentsia fut rapidement déçue par la jeune démocratie. Elle y voyait d'une part une ploutocratie déguisée, d'autre part le règne des masses – et des masses telles qu'on les trouve dans la société capitaliste, des masses incultes, brutales, enclines à la violence aux heures d'excitation. Même réduite à la misère par la dévaluation de la monnaie et les crises économiques, l'intelligentsia détestait les parvenus du prolétariat qui parvenaient à s'asseoir au banc du gouvernement. Elle ne comprenait pas les luttes autour des problèmes sociopolitiques qui, sous la pression des masses, dominaient la vie publique. Mais c'est surtout son nationalisme, exacerbé par la guerre, qui mettait l'intelligentsia en opposition avec la jeune démocratie.
Lorsque la guerre mondiale a éclaté, l'Italie est d'abord restée neutre. Pendant des mois, une lutte acharnée a déchiré la bourgeoisie italienne sur la question de savoir si l'Italie devait rester neutre ou entrer en guerre. Les socialistes, les catholiques, la bourgeoisie libérale dirigée par Giolitti et, avec elle, la majorité du Parlement, étaient pour la neutralité. Pour la guerre contre l'Autriche se leva un mouvement de masse, patronné par l'industrie lourde et la grande propriété foncière et dirigé par l'intelligentsia nationaliste qui avait été bercée dans la tradition du Risorgimento. Contre la volonté du gouvernement et de la majorité parlementaire, ce mouvement parvint à imposer l'intervention dans la guerre. Dans tous les autres pays belligérants d'Europe, les masses populaires pouvaient croire que la patrie avait été envahie par l'ennemi, qu'elle avait été contrainte à la guerre ; en Italie, la guerre était manifestement le résultat d'un choix délibéré.
Ce fait a déterminé de manière décisive l'évolution de l'Italie après la guerre. Le socialisme avait combattu la guerre ; lorsque les masses populaires ont traversé les souffrances de la guerre, elles ont afflué en masse vers le socialisme. Dans les premières années de l'après-guerre, les masses populaires italiennes furent traversées par un énorme mouvement socialiste révolutionnaire. Mais, de leur côté, les interventionnistes qui avaient forcé l'Italie à entrer en guerre en 1915 étaient toujours là. Ils avaient lutté en 1915 contre les libéraux, les catholiques et les socialistes. Ils avaient combattu au nom de leur philosophie de vie « héroïque » les neutralistes, les commerçants libéraux non belliqueux d'un côté, et de l'autre les socialistes qui ne se souciaient que du confort paresseux des masses. À l'époque, ils avaient contraint le Parlement, réticent à la guerre, à capituler. Cette décision, leurs troupes de choc l'avaient déjà provoqué depuis la rue. Après la guerre, l'intelligentsia « interventionniste » a fourni les cadres qui sont venus s'agréger aux troupes militaires des fascistes.
Pendant la guerre, l'Allemagne avait résisté à un monde entier d'ennemis par des faits d'armes gigantesques ; elle avait finalement succombé à la supériorité numérique. De la défaite naquit la révolution qui fonda la république – une république née dans la misère la plus noire, sans défense contre l'arrogance des vainqueurs, chargée par eux de lourds tributs, par eux mille fois humiliée, chancelant d'une grave secousse économique à la suivante. Le nationalisme de l'intelligentsia s'insurgeait contre la situation indigne de la nation. La révolution n'avait-elle pas mis fin à la guerre ? Cela ne prouvait-il pas que seul un « coup de poignard dans le dos » avait brisé la force de résistance de l'armée allemande ? Les prolétaires qui ne comprenaient pas la grandeur et la dignité de ce qu'ils avaient perdu et détruit, les traîtres qui avaient ourdi le coup de poignard dans le dos, les parvenus dont la défaite de la nation avait favorisé l'ascension, ne gouvernaient-ils pas la République pour la soumettre servilement aux moindres exigences des vainqueurs ? C'est ainsi que le nationalisme allemand, alimenté par les conséquences de la défaite de la Grande Guerre, poussa une intelligentsia nationaliste éduquée dans la tradition prusso-hohenzollernienne vers les associations de défense völkisch.
L'intelligentsia nationaliste servit d'intermédiaire entre les troupes de choc militaires fascistes-populaires et les larges masses de la petite bourgeoisie et des paysans. Mais pour arracher les larges masses petites-bourgeoises-paysannes aux partis de masse bourgeois-démocratiques historiques et les conduire vers le fascisme, il était encore besoin de graves bouleversements socio-économiques.
Après la guerre, le développement économique et social des anciens États belligérants a d'abord été dominé par l'inflation. À mesure que l'argent perdait de sa valeur, les économies des petits-bourgeois s'amenuisaient, le capital d'exploitation des petits commerçants et des maîtres artisans fondait, de larges couches de la petite bourgeoisie étaient réduites à la misère. Mais en même temps, la dépréciation de la monnaie entraînait des luttes salariales de plus en plus importantes et de plus en plus passionnées, qui immobilisaient régulièrement les réseaux de transport et les entreprises publiques.
La petite bourgeoisie, qui n'était pas en mesure de se défendre contre la dévaluation de l'argent, était furieuse de voir que les luttes salariales entre le capital et le travail troublaient sans cesse sa tranquillité. Elle pensait que les augmentations de salaires imposées par la classe ouvrière, qui étaient en réalité des conséquences de la dévaluation monétaire, en étaient la cause. Elle s'indignait que des parties de la classe ouvrière parviennent toujours à obtenir des augmentations de salaire en dédommagement de l'inflation, alors qu'elle-même ne parvenait pas à augmenter ses revenus dans la mesure de la dévaluation de l'argent. Elle voyait avec amertume son niveau de vie s'abaisser en dessous de celui de certaines couches de la classe ouvrière, la répartition du revenu national tourner en sa défaveur. Tout en haïssant les spéculateurs qui jouaient de l'inflation, elle haïssait encore plus les ouvriers rebelles.
En 1919, une vague de grèves s'abattit sur toute l'Italie, qui arracha d'importantes concessions aux grands et aux petits patrons. Elle culmina avec l'occupation armée des usines en août 1920. Le gouvernement libéral de Giolitti n'osa pas opposer les moyens violents de l'État à ce mouvement de la masse révoltée qui avait touché aussi bien la main-d'œuvre industrielle que la main-d'œuvre agricole. Il chercha à l'apaiser par des négociations, des accords, des concessions, des compromis. Le Parlement, divisé en partis querelleurs, n'était pas en mesure de former un gouvernement stable et fort, de traiter les questions économiques brûlantes autrement que par de pénibles négociations de compromis, et par conséquent incapable de leur apporter une solution claire et rapide. Aussi, de larges couches de la petite bourgeoisie italienne se détournèrent-elles de la démocratie. Elles se mirent à croire que seul un gouvernement doté d'une volonté de fer pourrait contraindre le prolétariat à l'obéissance, mettre fin aux luttes de classe acharnées qui interrompaient sans cesse le cours tranquille de la vie économique, ainsi qu'aux querelles paralysantes des partis, et restaurer l'économie nationale en ruine.
En Allemagne aussi, le mouvement fasciste völkisch est né dès les premières années de l'après-guerre et a pris une ampleur menaçante à l'époque de l'inflation. En 1923 déjà, alors que la guerre de la Ruhr renforçait les passions nationalistes, que la dévaluation totale du mark paupérisait les masses populaires, et que des unités militaires völkisch défilaient à la frontière nord de la Bavière et menaçaient de marcher sur Berlin, l'Allemagne se trouva en grave danger de tomber entre les mains d'un fascisme völkisch. Mais à ce moment-là, la démocratie bourgeoise parvint encore à repousser les assauts du fascisme.
La guerre de la Ruhr avait montré à quel point toute résistance contre les puissances victorieuses restait vouée à l'échec. Les citoyens et les paysans allemands avaient alors besoin de l'aide des puissances occidentales, riches en capitaux, pour stabiliser le mark, il fallait s'entendre avec elles sur le paiement des réparations et surtout en obtenir de gros crédits pour reconstruire les entreprises allemandes. C'est pourquoi ils ne voulaient pas d'une aventure nationaliste-fasciste. Une fois le mark stabilisé, alors que les prix des marchandises allemandes augmentaient rapidement et que les crédits étrangers affluaient en masse, la marée völkisch redescendit rapidement. La petite bourgeoisie et les paysans se rallièrent de nouveau aux partis démocrates.
Au temps de la prospérité, le parti national-socialiste d'Hitler n'était qu'un parti contestataire insignifiant. Mais lorsque éclata la crise de 1929, le fascisme populaire refit surface. La démocratie n'était pas en mesure de protéger les petits-bourgeois et les paysans de la paupérisation provoquée par la crise ; les petits-bourgeois et les paysans se retournèrent contre la démocratie. Puisque les partis démocrates étaient incapables d'aider les masses misérables, ces dernières se tournèrent vers les national-socialistes. Le nazisme conquit rapidement la petite bourgeoisie et les paysans.
Mais si le mouvement fasciste consistait tout d'abord en un mouvement de masse de petits-bourgeois et de paysans, il n'est parvenu au pouvoir que lorsque la classe capitaliste a décidé de s'en servir pour écraser la classe ouvrière.
Au cours des deux premières années de l'après-guerre, l'Italie avait connu une véritable révolution agraire. Les mouvements impétueux des métayers et des colons partiaires contre les grands propriétaires terriens, ceux des journaliers contre les grands propriétaires terriens et contre les métayers ont bouleversé la constitution agraire italienne. La terzeria, le droit des grands propriétaires terriens à percevoir les deux tiers des produits du fermier, a été supprimée et il leur fut imposé de fournir les semences et l'engrais ; la dotation des fermiers fut soumise à l'approbation de commissions paritaires. Les journaliers de la plaine du Pô obtinrent des augmentations de salaire et la garantie d'un minimum de journées de travail annuelles.
Les terres des grands propriétaires terriens furent occupées de force ; le gouvernement dut sanctionner ces occupations par décret. Les grands propriétaires terriens finirent par se défendre. En 1921, ils appelèrent le Faisceau à la rescousse. Chaque fois qu'un grand propriétaire faisait appel aux fascistes, ceux-ci occupaient le village, lourdement armés, ils destituaient le conseil municipal et installaient un nouveau maire, mettaient le feu au siège du syndicat des journaliers, maltraitaient et expulsaient ses dirigeants, assassinaient tous ceux qui résistaient. Ces « expéditions punitives » ont brisé la force du prolétariat rural.
L'exemple donné par les grands propriétaires terriens fut plus tard imité par la bourgeoisie urbaine. Les fascistes occupèrent les villes, forcèrent les maires et les conseillers municipaux rouges à démissionner, détruisirent les locaux syndicaux, expulsèrent, maltraitèrent, assassinèrent les hommes de confiance des ouvriers.
La classe capitaliste avait découvert le moyen de repousser l'attaque impétueuse de la classe ouvrière, de réprimer la classe ouvrière. Elle ne pensait pas encore à remettre le pouvoir d'État aux fascistes. Pour l'instant, elle ne voulait se servir des fascistes que comme d'un instrument pour défaire la classe ouvrière. Elle mit des fonds abondants à la disposition des fascistes pour leur permettre d'entretenir et d'équiper les troupes de choc qui pouvaient être utilisées chaque jour contre les ouvriers rebelles. Elle veillait à ce que ses pouvoirs publics encouragent les actions des fascistes. Dès octobre 1920, le chef d'état-major Badoglio a ordonné aux commandants de division de soutenir le mouvement fasciste. Des armes provenant des stocks de l'armée passèrent entre les mains des fascistes. Lorsque les fascistes entreprenaient des « expéditions punitives » contre les ouvriers, la police n'intervenait que pour confisquer les armes des ouvriers et arrêter leurs dirigeants, sous prétexte de prévenir les affrontements.
Mais les victoires faciles que le fascisme a pu remporter grâce à ce soutien de la force publique ont attiré vers lui des masses toujours plus importantes. Lors des « expéditions punitives », ceux qui portaient la chemise noire pouvaient impunément assassiner, incendier, voler ; et cela a poussé tout le lumpenprolétariat vers le fascisme. Les membres des troupes de choc fascistes étaient habillés et payés grâce aux importantes subventions des capitalistes et des grands propriétaires terriens ; cela poussait les chômeurs dans leurs rangs. Le fascisme avançait rapidement et victorieusement, ce qui lui attirait ces gens qui, de toutes classes confondues, sont toujours du côté du vainqueur. La milice fasciste devint ainsi le point de ralliement des déclassés de toutes les classes.
Grâce à l'aide qu'elle avait reçue de la bourgeoisie, elle devint trop forte pour n'être qu'un simple instrument dans les mains de la bourgeoisie. Elle s'est emparée du pouvoir lui-même. La bourgeoisie n'avait plus le choix qu'entre écraser par la force l'armée privée fasciste qu'elle avait financée et armée, libérant ainsi le prolétariat abattu, ou remettre le pouvoir d'État à l'armée privée du fascisme. Dans cette situation, la bourgeoisie a abandonné ses propres représentants au gouvernement et au parlement, préférant remettre le pouvoir d'État au fascisme. La lutte entre le capital et le travail, au cours de laquelle la bourgeoisie s'était servi de la violence fasciste, semblait aboutir à ce que cette violence, après avoir écrasé le prolétariat, pouvait maintenant chasser les représentants de la bourgeoisie du parlement et du gouvernement, dissoudre les partis bourgeois, établir sa tyrannie sur toutes les classes du peuple. « La lutte parut apaisée en ce sens que toutes les classes s'agenouillèrent, également impuissantes et muettes, devant les crosses de fusil » (Karl Marx, Le 18 Brumaire de Louis Bonaparte).
L'histoire se répète en Allemagne. Ici aussi, le fascisme populaire a été encouragé par la bourgeoisie et ses pouvoirs publics dès la période de dévaluation de la monnaie. Les Junkers ont hébergé dans leurs domaines les corps francs revenus des pays baltes et de Haute-Silésie. L'industrie lourde subventionnait les formations militaires völkisch. L'État forma à partir d'elles la « Schwarze Reichswehr » (armée noire du Reich). En 1923, le gouvernement profita de l'atmosphère de masse créée par la montée du mouvement völkisch, de l'affaiblissement de la classe ouvrière intimidée et mise sur la défensive par le fascisme völkisch, pour démettre les gouvernements ouvriers de Saxe et de Thuringe par décret d'État et pour remettre en question la journée de huit heures. Mais la fin de la guerre de la Ruhr allait rompre cette alliance entre le capital et le fascisme.
Après la fin de la guerre de la Ruhr, la bourgeoisie allemande, qui avait besoin de grands emprunts à l'étranger pour assurer le rétablissement de la monnaie et le paiement des réparations, de grands crédits étrangers afin de remplacer, dans ses banques et ses entreprises industrielles, le capital circulant détruit par l'inflation, et qui avait donc besoin d'une « politique de conciliation », retira son soutien au mouvement völkisch. Pendant la période de prospérité, la bourgeoisie allemande appuya les partis démocrates bourgeois. Le Volkspartei participa au gouvernement démocratique, les nationalistes allemands se rapprochèrent de la démocratie. Ce n'est qu'après l'effondrement de la crise de 1929 que les capitalistes et les Junkers inclinèrent de nouveau vers le fascisme. Lorsque, sous la pression de la crise, le mouvement national-socialiste, qui était resté très à la traîne du temps de la prospérité, conquit rapidement les masses petites-bourgeoises et paysannes appauvries, l'industrie lourde et les junkers reconnurent bientôt en lui le moyen de faire reculer la classe ouvrière, de contrer l'influence des partis ouvriers et des syndicats, de détruire les obstacles que les institutions démocratiques dressaient devant la lutte du capital pour augmenter le degré d'exploitation, pour rétablir ses profits. Les nationalistes allemands, sous la direction de Hugenberg, s'allièrent à Hitler pour former le « Front de Harzburg ». Les syndicats et les sociaux-démocrates craignirent l'arrivée au pouvoir d'une dictature fasciste, et les fractions bourgeoises qui soutenaient Brüning jouèrent de cette peur pour leur extorquer leur « tolérance » de la dictature capitaliste de Brüning, qui réduisait rapidement le niveau de vie des masses populaires par sa politique déflationiste de ses décrets d'urgence. Les troupes d'assaut nationalistes se révélèrent utiles pour extorquer l'accord des organisations ouvrières à la baisse du niveau de vie des travailleurs, l'accord de la démocratie à une dictature capitaliste ; c'est pourquoi elles furent abondamment subventionnées par la grande industrie. L'état-major, la bureaucratie et la magistrature, se félicitant de ce que la montée du flot national-socialiste intimidât les « marxistes », assurèrent un traitement bienveillant de la part du pouvoir aux groupes de la violence brune qui assommaient dans la rue les bannerets du Reich et les frondeurs rouges.
La classe capitaliste et les junkers étaient-ils devenus « national-socialistes » ? Pas du tout. Au fond, ils méprisaient ce « peintre » avide de pouvoir, et tout ce mouvement plébéien, porté par des petits-bourgeois, des paysans, des déclassés de toutes les classes, gorgé d'un anticapitalisme petit-bourgeois utopiste, qu'ils soutenaient. Mais tout comme Giolitti en Italie a cru pouvoir se servir du fascisme pour intimider, refouler, pacifier la classe ouvrière en révolte, les capitalistes et les junkers en Allemagne ont cru pouvoir se servir du mouvement national-socialiste, pour vaincre l'influence de la social-démocratie et des syndicats, pour briser la résistance que la classe ouvrière opposait à la baisse des salaires, au démantèlement de la protection et de la Sécurité sociale des travailleurs, à la politique déflationniste d'une dictature du capital et de la grande propriété foncière. Mais ici comme ailleurs, le fascisme a vite débordé les classes capitalistes. En Allemagne aussi, le moment est venu où les junkers et les capitalistes n'eurent plus le choix que d'écraser le fascisme, au risque de faire basculer d'un seul coup le rapport de force en faveur de la classe ouvrière, ou de remettre le pouvoir d'État au fascisme. Dans cette situation, l'entourage junker de Hindenburg préféra remettre le pouvoir d'État à Hitler. Comme en Italie, les représentants des partis bourgeois traditionnels sont entrés dans le premier gouvernement fasciste, croyant là aussi pouvoir s'assimiler le fascisme et le subordonner au sein du gouvernement. Mais plus vite encore qu'en Italie, le fascisme allemand a utilisé le pouvoir d'État conquis pour chasser les partis bourgeois du gouvernement, dissoudre les partis et les organisations de la bourgeoisie, et établir sa dictature « totalitaire ». Ici aussi, la lutte des classes semblait se conclure par l'écrasement de toutes les classes sous la botte fasciste.
Le fascisme aime se justifier devant la bourgeoisie en disant qu'il l'a sauvée de la révolution prolétarienne, du « bolchevisme ». Et il est vrai que la propagande fasciste effrayait volontiers l'intellectuel, le petit-bourgeois et le paysan en brandissant le spectre du bolchevisme. Mais en réalité, le fascisme n'a pas triomphé dans un moment où la bourgeoisie aurait été menacée par la révolution prolétarienne. Il a triomphé alors que le prolétariat était depuis longtemps affaibli et réduit à la défensive, au moment où la marée révolutionnaire était déjà retombée. La classe capitaliste et la grande propriété foncière n'ont pas remis le pouvoir d'État aux brutes fascistes pour se protéger d'une révolution prolétarienne menaçante, mais afin de baisser les salaires, de détruire les conquêtes sociales de la classe ouvrière, d'écraser les syndicats et les postes de pouvoir politique de la classe ouvrière ; non pas donc pour étouffer un socialisme révolutionnaire, mais pour écraser les conquêtes du socialisme réformiste.
« Le révolutionnarisme oratoire des maximalistes, dit Silone, menace seulement les lampadaires de l'éclairage public et parfois les os de quelques agents de police. Le réformisme, lui, avec ses coopératives, ses augmentations de salaire en temps de crise, ses allocations de chômage, menace quelque chose de bien plus sacré : le profit du capital… Au maximalisme bavard qui, du matin au soir, chante la « Bandiera rossa » et l'« Internationale », le capitalisme oppose, pour se défendre, ses lois, et si les anciennes ne suffisent pas, il en fait de nouvelles ; mais face au réformisme qui, par des voies pacifiques, démocratiques et légales, rompt l'équilibre entre les classes, le capitalisme devient assoiffé de sang et il fait appel au bandit fasciste […] Le réformisme ne court pas le danger lorsqu'il est faible, mais lorsqu'il est fort, c'est-à-dire sitôt qu'il franchit le seuil à partir duquel la démocratie et la légalité sont appliquées contre le profit du capital » (Ignazio Silone, Il Fascismo, 1934).
Dans la démocratie bourgeoise, la classe capitaliste domine, mais elle domine sous la pression constante de la classe ouvrière. Elle doit encore et toujours faire des concessions à la classe ouvrière. La lutte permanente du socialisme réformiste et des syndicats pour l'augmentation des salaires, la réduction du temps de travail, l'extension de la protection et de la sécurité sociales n'ébranle certes pas le capitalisme dans ses périodes de croissance et de développement ; elle l'élèverait plutôt à un niveau technique, social et culturel supérieur. Mais au temps des graves crises économiques qui ont suivi la guerre mondiale, la classe capitaliste voit les conquêtes du socialisme réformiste comme des obstacles au processus de production et de circulation « normal », que détermine l'évolution du taux de profit. Elle est déterminée à refuser toute nouvelle concession, et à révoquer les concessions déjà faites à la classe ouvrière. Les institutions démocratiques l'en empêchent ; elle se retourne donc contre les institutions démocratiques. L'ordre juridique démocratique ne permet pas à son pouvoir d'État d'employer la violence publique contre le socialisme réformiste qui lutte par des moyens légaux ; elle a donc recours aux moyens de violence privés illégaux des bandes fascistes, en marge de son appareil d'État légal. Mais en lâchant les bandes fascistes sur le prolétariat, elle en devient elle-même la prisonnière. Elle ne peut plus abattre les bandes fascistes qu'elle a mobilisées contre le prolétariat sans s'exposer à la revanche de celui-ci. Elle doit donc se soumettre elle-même à la dictature des bandes fascistes, livrer ses propres partis et organisations à la violence fasciste.
La dictature fasciste est donc le produit d'un étrange équilibre des forces entre les classes. D'un côté, on trouve la bourgeoisie, maîtresse des moyens de production, des moyens d'échange et du pouvoir d'État, mais dont les profits ont été entamés par la crise économique. Les institutions démocratiques empêchent la bourgeoisie d'imposer sa volonté au prolétariat dans la mesure qui lui semble nécessaire pour rétablir ses profits. Cette bourgeoisie est trop faible pour continuer d'imposer sa volonté à l'aide des moyens intellectuels ou idéologiques par lesquels elle domine les masses électorales dans la démocratie bourgeoise. Elle est trop faible, contrainte par l'ordre juridique démocratique, pour écraser le prolétariat par des moyens légaux, au moyen de son appareil d'État légal. Mais elle est assez forte pour payer, équiper et lâcher sur la classe ouvrière une armée privée sans foi ni loi. De l'autre côté, on trouve une classe ouvrière, dirigée par le socialisme réformiste et les syndicats. Le réformisme et les syndicats sont devenus plus forts que la bourgeoisie ne peut le supporter. Leur résistance à l'augmentation du degré d'exploitation fait obstacle à la déflation. Elle ne peut plus être brisée autrement que par la violence. Mais si le socialisme réformiste est violemment attaqué précisément à cause de sa force, à cause de l'ampleur de ses succès, à cause de la puissance de sa résistance, il est d'autre part trop faible pour se défendre contre la violence. Lui dont l'action a pour base la démocratie bourgeoise existante, lui qui s'accroche à la démocratie comme à son terrain de lutte et à la source de sa force, apparaît aux larges masses petites-bourgeoises, paysannes et prolétariennes comme un « parti du système », comme un participant et un bénéficiaire de cette démocratie bourgeoise qui n'est pas en mesure de les protéger de la paupérisation due à la crise économique. Il ne peut donc pas attirer à lui les masses radicalisées par la crise. Elles affluent vers son ennemi mortel, le fascisme. La victoire du fascisme résulte de cet équilibre des forces, ou plutôt de la faiblesse des deux classes : il abat la classe ouvrière au service des capitalistes, mais il les dépasse tellement qu'ils finissent par le rendre maître absolu du peuple entier, et donc aussi d'eux-mêmes.
L'absolutisme des débuts du capitalisme, du XVIe au XVIIIe siècle, s'est développé sur la base de l'équilibre des forces entre la noblesse féodale et la bourgeoisie, et le bonapartisme du XIXe siècle est le résultat de l'équilibre des forces entre la bourgeoisie et le prolétariat. De même que l'absolutisme du XIXe siècle résultait de l'équilibre temporaire des forces entre la bourgeoisie et la noblesse, d'une part, et entre le prolétariat et la bourgeoisie, d'autre part, lui-même issu des luttes révolutionnaires de 1848, de même, le nouvel absolutisme fasciste résulte d'un équilibre temporaire, dans lequel ni la bourgeoisie n'a pu imposer sa volonté au prolétariat par ses anciennes méthodes légales, ni le prolétariat ne s'est libéré de la domination de la bourgeoisie, et où les deux classes sont par suite tombées sous la dictature des brutes que la classe capitaliste a utilisées contre le prolétariat, jusqu'au moment où elle a finalement dû se soumettre elle-même à leur dictature.
Mais si la dictature fasciste provient d'un certain équilibre du rapport de force entre les classes, son établissement et sa stabilisation suppriment cet état d'équilibre. Il est vrai que la classe capitaliste, en donnant le pouvoir au fascisme, a dû lui abandonner ses propres gouvernements, partis, institutions, organisations, traditions, et tout le grand état-major des hommes qui avaient sa confiance et la servaient. Mais après l'établissement de la dictature fasciste, la couche dirigeante de la bourgeoisie, les grands capitalistes et les grands propriétaires fonciers parviennent très rapidement à transformer le nouveau système de pouvoir, pour en faire l'instrument de leur domination de classe, et s'asservir les nouveaux maîtres.
Certes, la dictature fasciste apparaît dans un premier temps plus indépendante, plus autoritaire et même plus forte vis-à-vis de la classe capitaliste que ne l'avait été le pouvoir gouvernemental de la démocratie bourgeoise. La terreur fasciste menace aussi le capitaliste. La dictature fasciste dissout y compris les organisations capitalistes, ou les place sous sa tutelle. La dictature fasciste soumet y compris la presse capitaliste. Elle transforme les organes de presse du capital en organes de presse du pouvoir gouvernemental, interdisant ainsi au capital de disposer comme il l'entend de son principal levier d'influence sur les masses populaires. Mais quand bien même la dictature fasciste domine la classe capitaliste, elle finit inévitablement par devenir l'organe d'exécution de ses « besoins », de ses intérêts, de sa volonté.
Dans notre présentation de la démocratie bourgeoise, nous avons décrit le mécanisme économique et idéologique par lequel la classe capitaliste met l'électorat, les partis, les gouvernements de la démocratie bourgeoise au service de ses besoins, de ses profits, de sa volonté. Même sous la dictature fasciste, ce mécanisme conserve toute son efficacité. Même sous la dictature fasciste, la marche de l'économie nationale continue de dépendre du taux de profit et on peut donc faire passer les intérêts du profit pour ceux de la communauté nationale. Même sous la dictature fasciste, l'État et l'économie nationale restent dépendants du crédit et, par conséquent, on peut donc faire passer les intérêts de la haute finance pour ceux de l'État et de l'économie nationale. Même sous la dictature fasciste, les grands dignitaires de la propriété peuvent faire passer leurs intérêts pour ceux de la masse des petits propriétaires.
Mais si les capitalistes et les grands propriétaires fonciers affirment leur domination de classe y compris sous la dictature fasciste, l'établissement de la dictature fasciste fait tomber les inhibitions, les contrepoids qui, dans la démocratie bourgeoise, limitent leur domination de classe. Dans la démocratie bourgeoise, la classe capitaliste ne pouvait exercer sa domination que par le biais des grands partis bourgeois qui, lors des élections, répondaient devant les masses de la bourgeoisie, de la paysannerie, des employés, en sollicitant leurs voix, qui devaient donc tenir compte des intérêts, des opinions, des humeurs de ces masses. Sous la dictature fasciste, les capitalistes et les grands propriétaires fonciers peuvent, de manière non moins directe que dans la démocratie bourgeoise, influencer les dictateurs en jouant de leur pouvoir sur l'économie nationale, sur la marche des affaires et sur le crédit public ; en revanche, les masses de la bourgeoisie et de la paysannerie sont muselées par la mise au pas de leurs organisations, par la suppression de la liberté de la presse et de la liberté de la campagne électorale, elles ne peuvent plus défendre leurs intérêts. Là où, dans la démocratie bourgeoise, toute la bourgeoisie régnait, bien que sous la direction du grand capital, sous la dictature fasciste, seuls dominent le grand capital et la grande propriété foncière, tandis que la « masse » de la bourgeoisie et de la paysannerie tombe dans l'impuissance.
Dans la période de sa lutte pour le pouvoir, le fascisme s'était justement appuyé sur les masses de la petite bourgeoisie et de la paysannerie, sur les masses appauvries par la crise économique, radicalisées et remplies de sentiments anticapitalistes. Mais une fois au pouvoir, il tombe inévitablement sous l'influence déterminante des forces sociales capitalistes et il lui faut donc vaincre le radicalisme utopiste petit-bourgeois de ses propres partisans. En Italie, ce résultat fut obtenu au prix de violentes luttes au sein du parti fasciste en 1923. A Rome, le parti se scinda en deux fractions. A Livourne et à Bologne, des groupes d'opposition attaquèrent le siège du parti. En de nombreux endroits, des groupes révoltés arboraient le mot d'ordre d'une « deuxième marche sur Rome ». Les dictateurs écrasèrent cette rébellion petite-bourgeoise en excluant du parti des dizaines de milliers de chemises noires, en interdisant tous les congrès provinciaux, en remplaçant les sous-chefs et les comités. De 1923 à 1926, ils transformèrent le parti fasciste pour en faire un instrument docile du pouvoir d'État, au sein duquel il n'y aurait plus de libre débat, plus de libre choix des dirigeants, plus de formulation d'aucune volonté propre. La dictature, qui reste sous l'influence des grands capitalistes et des grands propriétaires fonciers, règne alors sur les petits-bourgeois et les paysans.
L'Allemagne a connu le même processus. Hitler a écrasé la rébellion petite-bourgeoise des SA qui criaient à la « deuxième révolution » par les meurtres du 30 juin 1934, puis il a transformé le parti en un simple instrument de domination entre les mains de la dictature. En proclamant « le Führer est le parti », il brisa les résistances petites-bourgeoises à la dictature capitaliste. Pour contenter le petit-bourgeois, il lui permet de déchaîner sa haine contre les juifs.
La démocratie bourgeoise avait assuré à tous les citoyens la jouissance des libertés individuelles, au peuple tout entier le libre choix des corps législatifs et, grâce à eux, le contrôle de l'administration publique. Même si la bourgeoisie y régnait, sa domination était limitée par le poids de la masse des électeurs prolétariens et par la force des organisations prolétariennes. Le fascisme détruit toutes les libertés individuelles, il supprime le droit de vote, il détruit les organisations prolétariennes, – retirant ainsi tout droit et tout pouvoir à la classe ouvrière. À la domination de classe, limitée par les institutions démocratiques, succède une domination de classe « totalitaire », c'est-à-dire illimitée : la dictature. La contre-révolution fasciste signifie donc le passage de la domination de classe de l'ensemble de la bourgeoisie, limitée par les institutions démocratiques, à la dictature illimitée des grands capitalistes et des grands propriétaires fonciers.
L'ordre social est plus fort que la constitution de l'État. Le pouvoir économique du capital s'impose à tout pouvoir d'État tant que le haut commandement de l'économie demeure entre les mains du capital. La démocratie bourgeoise n'est pas née par la seule volonté des capitalistes ; elle résulte des luttes de classe des ouvriers, des petits-bourgeois, des paysans contre la classe capitaliste. Et pourtant, une fois stabilisée, elle devient le moyen de domination de la classe capitaliste. Et pourtant, ce sont précisément les luttes menées sur son terrain qui ont élevé le capitalisme à un niveau technique, social et culturel supérieur ; qui ont transformé les partis petits-bourgeois, naguère portés dans leur ascension par la lutte contre la classe capitaliste, en instruments de sa domination ; qui ont mis fin à la fermentation révolutionnaire dans les masses ouvrières ; et qui ont pacifié les masses ouvrières réformistes. Ainsi, la dictature fasciste n'a pas du tout été voulue à l'origine par la classe capitaliste. Un mouvement plébéien, rebelle, rempli de sentiments anticapitalistes, des déclassés de toutes les classes, éjectés de la vie active bourgeoise par la guerre et les crises, a réussi à entraîner, dans le sillage des bouleversements économiques et sociaux de l'après-guerre, des masses de petits-bourgeois et de paysans misérables, révoltés et d'humeur anticapitaliste. La classe capitaliste s'est servie de ce mouvement de plébéiens révoltés, mais au départ elle ne songeait pas du tout à lui confier le pouvoir. Elle a finalement dû s'y résoudre, non sans réticence et inquiétude. Et c'est de la destruction de la démocratie, qui privait les masses populaires de leurs droits et de leur pouvoir, tout en laissant intact le pouvoir économique et donc l'influence idéologique et politique du grand capital et de la grande propriété foncière ; c'est précisément de la rébellion plébéienne des déclassés de toutes les classes, de la révolte anticapitaliste des petits-bourgeois et des paysans ; c'est précisément de l'équilibre temporaire des forces de classe, qu'est née la dictature sans limites du grand capital et de la grande propriété foncière.
Par le biais de la dictature fasciste, c'est donc la classe capitaliste qui domine. Toutefois, dans la dictature fasciste comme dans les ordres étatiques précédents du capitalisme, il convient de distinguer la classe dirigeante de sa caste gouvernante. À l'époque de l'État libéral, la classe capitaliste dirigeante laissait dans de nombreux pays la gestion des affaires parlementaires et gouvernementales aux fractions libérales de sa noblesse de robe : en Angleterre aux Whigs, en Autriche à la « grande propriété foncière fidèle à la Constitution » et à la bureaucratie « joséphiniste », en Russie aux zemstvos libéraux.[1] Dans la démocratie bourgeoise, la bourgeoisie dirigeait par le biais de la caste dirigeante des politiciens professionnels des partis bourgeois de masse. Sous la dictature fasciste, le grand capital et la grande propriété foncière exercent leur dictature en se servant de la caste dirigeante que la victoire du fascisme a portée au pouvoir. Comme dans l'État libéral, comme dans l'État démocratique, des tensions, des oppositions, des conflits apparaissent de temps en temps entre la classe dirigeante et la caste au pouvoir. Ces oppositions, temporairement brutales dans les débuts de la dictature fasciste, s'atténuent après que le fascisme a abattu le radicalisme petit-bourgeois utopiste dans ses propres rangs. Elles ne disparaissent pas pour autant : l'« économie dirigée », issue de la crise économique et développée par le fascisme, contraint régulièrement la dictature fasciste à prendre des décisions économiques qui lèsent les intérêts de telle ou telle fraction de la classe capitaliste dominante, mettant ainsi la caste dirigeante fasciste au pouvoir en opposition avec une partie de la classe capitaliste dominante.
Dans la première phase de son développement, la dictature fasciste peut cependant rassembler autour d'elle non seulement l'ensemble de la classe capitaliste, mais aussi, au-delà de celle-ci, de larges masses populaires. Car la volonté unitaire et impitoyable de la dictature peut accomplir des exploits dont la démocratie, qui allait cahin-caha de compromis en compromis, déchirée par ses luttes intestines et peu apte à agir de manière impitoyable contre les intérêts particuliers qui lui résistaient, n'était pas capable. L'esprit d'officier des dictateurs impose l'ordre et la discipline dans l'administration publique ; toute l'Europe se félicite de ce que les trains arrivent en Italie plus ponctuellement qu'auparavant. La dictature parvient donc à empêcher la fuite de l'argent national à l'étranger, à réduire l'offre de sa monnaie sur les marchés étrangers et à maintenir ainsi son cours, en dépit des gros moyens qu'elle investit de manière inflationniste dans la création d'emplois et dans l'armement. Bien moins entravée que la démocratie bourgeoise par les intérêts particuliers de certaines couches capitalistes, par les traditions et les préjugés en matière de politique économique, elle parvient à développer beaucoup plus rapidement une économie « dirigée », à endiguer rapidement le chômage par le biais d'une politique économique inflationniste et hyper-protectionniste. La dictature comprime les salaires et réduit les « charges sociales » sans se soucier des conséquences ; elle parvient ainsi à rétablir les profits. Elle soumet sans ménagement les chômeurs au travail forcé ; elle peut ainsi se targuer de la mise en œuvre de grands travaux publics. Issue d'un mouvement nationaliste-militariste, elle abat violemment tous les particularismes régionaux et réalise ainsi l'unité nationale, elle mène une politique étrangère audacieuse et une politique d'armement dont l'agressivité effraie les États démocratiques et les met sur la défensive ; son prestige est rehaussé par de si grands succès.
Mais la base sociale de la dictature fasciste se rétrécit au fur et à mesure de son évolution. En régulant la balance des paiements avec l'étranger, elle peut maintenir longtemps le cours de la monnaie nationale, même si elle la dévalorise dans le pays en se donnant de manière inflationniste les moyens de créer du travail et de s'armer. La tension entre la valeur du cours et le pouvoir d'achat devient un obstacle pour l'exportation, et la dévalorisation inflationniste de la monnaie dans le pays se traduit, pour les masses populaires, par une inquiétante hausse des prix. En développant l'« économie dirigée » dans une optique militariste et nationaliste, pour préparer l'économie de guerre, la dictature n'impose pas seulement de lourds sacrifices aux masses populaires : elle entre également en conflit avec de puissants intérêts capitalistes. Les coûts élevés du réarmement qu'elle entreprend ne pèsent pas seulement sur les masses populaires, mais aussi sur le capital. Sa politique étrangère nationaliste agressive plonge le pays dans des embrouilles qui menacent de le conduire à la guerre. Sa revendication de domination « totalitaire » de toute la vie de la nation, y compris de sa vie spirituelle, entre en conflit avec les traditions et les idéologies d'un grand nombre des couches de la bourgeoisie. Ainsi, de grandes fractions de la classe capitaliste dominante se retrouvent en opposition à la dictature de la caste fasciste au pouvoir. Seules les fractions les plus violentes de la classe capitaliste, celles pour qui la répression violente du prolétariat à l'intérieur et une politique audacieuse et belliqueuse à l'extérieur valent tous les sacrifices économiques et intellectuels, restent regroupées autour de la dictature. Elles sont tout à la fois ses soutiens et ses maîtres. La dictature du capital, par le biais de la caste seigneuriale issue des mouvements de combattants militaro-nationalistes, se rétrécit en dictature de la fraction belliqueuse de la classe capitaliste.
Les éléments pacifistes de la classe capitaliste – l'industrie des produits manufacturés, qui dépend de l'exportation et a besoin de l'échange pacifique des marchandises entre les peuples ; le commerce, qui est entravé par l'économie de guerre ; la classe des rentiers, qui craint la chute des titres de placement en cas de guerre – sont relégués à l'arrière-plan. Les éléments belliqueux de la classe capitaliste, en particulier les industries d'armement et l'aristocratie foncière liée au corps des officiers, prennent le dessus. Comme le capital exerce sa dictature par le biais de la caste dirigeante belliqueuse issue des mouvements de combattants nationaliste-militariste, les tendances belliqueuses l'emportent au sein de la classe capitaliste. La politique agressive et expansionniste des puissances fascistes, dirigée à l'encontre de la répartition du pouvoir issue de la dernière guerre, déplace tous les rapports de force sur le continent. Elle remplit tous les États d'une méfiance réciproque. Elle conduit à une nouvelle course aux armements. Elle menace de déboucher sur une nouvelle guerre.
Ce n'est évidemment pas un hasard si une telle dictature guerrière du capital a d'abord triomphé en Italie et en Allemagne. Dans les deux pays, sa victoire a été favorisée par une situation politique nationale particulière : en Italie, par la forme particulière que la lutte des classes avait prise sous l'influence de la lutte pour et contre l'intervention de l'Italie dans la guerre ; en Allemagne, par les conséquences de la défaite militaire. Mais une fois que le fascisme a triomphé et établi sa domination dans deux grands États, son modèle peut être imité dans d'autres pays et dans d'autres circonstances, où les conditions nationales et politiques ne sont pas les mêmes. Le fascisme a montré à la classe capitaliste de tous les pays qu'une minorité déterminée de soudards audacieux peut suffire à priver le peuple entier de tous ses droits à la liberté, de toutes ses institutions démocratiques, de toutes ses organisations indépendantes, à écraser complètement la classe ouvrière, à instaurer une dictature capitaliste-militariste. Un tel exemple incite à l'imitation, même là où les conditions de la victoire du fascisme ne sont pas les mêmes qu'en Italie et en Allemagne. La naissance de la dictature fasciste en Autriche est caractéristique à cet égard.
L'Autriche a été encore plus durement touchée que l'Allemagne par sa défaite dans la Guerre mondiale. Le grand Empire s'est effondré et il n'en est resté qu'un petit pays, politiquement impuissant et économiquement désarmé. Son industrie, privée de ses anciens débouchés, se réduisait comme peau de chagrin. Sa bourgeoisie et sa paysannerie hésitaient entre l'espoir d'un rattachement à l'Empire allemand et celui d'une restauration de l'ancienne monarchie danubienne. Un mouvement fasciste s'y développa également ; mais dès le début, il renfermait le germe d'une division entre les éléments d'obédience nationaliste allemande et les éléments d'obédience patriotique autrichienne ; entre ceux dont le but ultime était le rattachement à l'Allemagne, et ceux qui ambitionnaient de restaurer la monarchie des Habsbourg ; entre le nationalisme fasciste subventionné par une industrie lourde dominée par le capital allemand, et la réaction noire et jaune dirigée par la grande propriété aristocratique. Lorsque le national-socialisme a triomphé en Allemagne, il a également conquis une grande partie du peuple autrichien allemand ; le séparatisme clérical de l'ancienne Autriche, de tendance habsbourgeoise, s'est défendu contre la menace d'absorption du pays par le Troisième Reich. La bourgeoisie austro-allemande, déchirée par la vieille opposition entre sa germanité et son austrianisme, ne pouvait plus maintenir sa domination par des moyens démocratiques. Pour repousser l'assaut du national-socialisme sur le terrain de la démocratie, sa fraction austro-cléricale aurait dû rechercher l'alliance de la classe ouvrière et en serait ainsi devenue prisonnière ; ce n'était certainement pas son intention, surtout pas au moment où la victoire d'Hitler sur les ouvriers allemands renforçait son désir de briser de la même manière le pouvoir de la classe ouvrière en Autriche. C'est ainsi que la fraction cléricale, autrichienne et patriotique de la bourgeoisie austro-allemande, hostile à l'annexion par l'Allemagne, décida d'utiliser le pouvoir d'État pour instaurer une dictature destinée à abattre par la force à la fois le fascisme nationaliste allemand et la classe ouvrière. Ce faisant, elle imitait extérieurement les méthodes du fascisme. Elle reprenait l'idéologie fasciste en l'associant au cléricalisme catholique. Mais en réalité, son « Front patriotique » ne provient pas, comme le parti fasciste italien et le parti national-socialiste allemand, d'un mouvement populaire de masse : il a été inventé et fondé par le gouvernement, imposé aux masses populaires au moyen de la violence d'État. En réalité, le fascisme n'est pas ici le produit naturel de mouvements de masse élémentaires et de luttes de classe, mais un artefact que le pouvoir d'État légal a imposé au peuple.
Le développement des techniques d'armement a puissamment renforcé le pouvoir d'État contre les masses populaires : un pouvoir qui dispose de mitrailleuses, de canons, de citernes, de trains blindés, d'avions de guerre, de gaz toxiques, peut abattre tout peuple, le priver de ses libertés et de ses institutions démocratiques. Le développement de l'« économie dirigée » accroît considérablement le pouvoir de l'État sur toutes les entreprises et donc sur les masses populaires qui y travaillent ; ce pouvoir considérable de l'État peut devenir, et est devenu, un moyen de domination politique. La technique moderne, en particulier la radio et le cinéma, assure à l'État le monopole des moyens efficaces pour influencer spirituellement les masses populaires. Le fascisme a transformé tous les moyens d'organisation de masse et de manifestation de masse que les partis avaient développés sur le terrain de la démocratie, surtout l'organisation des enfants et des jeunes, l'exploitation politique du sport, l'effet de suggestion des grandes marches, la conversion des moyens de lutte des masses populaires en moyens de leur domination. Lorsqu'elle dispose à la fois de la force militaire, de sa puissance économique et des moyens de domination intellectuelle des masses, la classe capitaliste peut utiliser la puissance publique pour développer rapidement et efficacement les mouvements fascistes qui bourgeonnent un peu partout sous l'influence des exemples allemand et italien, et s'en servir pour instaurer sa dictature. C'est ainsi que le pouvoir légal, imitant les méthodes du fascisme italien et allemand, a instauré la dictature en Autriche et dans les pays baltes. C'est ainsi que dans tous les pays capitalistes, les associations fascistes s'échinent à trouver l'occasion de s'allier avec le pouvoir légal et d'arriver au pouvoir par son intermédiaire.
Les chances de victoire du fascisme ne sont toutefois pas du tout les mêmes dans tous les pays. Elles sont plus grandes dans les pays dont l'économie capitaliste a subi des secousses particulièrement graves que dans les pays où le capitalisme est fort et plus résistant. Ils sont bien plus importants dans les pays qui ont connu dernièrement de grands processus révolutionnaires que dans les pays qui depuis plusieurs décennies n'ont connu ni guerre ni révolution. Elles sont plus petites dans les pays dont la démocratie est ancienne et profondément enracinée dans les idées du peuple que dans les jeunes démocraties. Mais il n'y a guère de pays capitaliste qui ne porte en lui cette possibilité que la classe capitaliste, dans un moment de graves secousses économiques et sociales, dans un moment de forte aggravation des antagonismes de classe, utilise le pouvoir d'État pour briser la démocratie et instaurer sa dictature. Certes, la bourgeoisie, les membres individuels de la classe capitaliste ont eux aussi de fortes inhibitions à surmonter avant de se décider pour le fascisme, inhibitions qui s'enracinent dans toute l'histoire de la bourgeoisie, dans toute sa tradition et son idéologie. Car la dictature fasciste détruit les acquis juridiques et culturels les plus précieux de toute l'ère du développement bourgeois-capitaliste, de la Réforme à la démocratie bourgeoise en passant par la révolution bourgeoise. Elle détruit les institutions de l'État de droit que l'absolutisme, sous l'influence des Lumières bourgeoises, avait déjà mises en place et par lesquelles il avait accordé au citoyen la sécurité juridique et la protection du droit. Elle détruit les droits et libertés que le libéralisme bourgeois avait autrefois arrachés à l'absolutisme, et anéantit les organisations et les corps démocratiques que la bourgeoisie avait constitués et par lesquels elle avait protégé ses intérêts. Elle détruit la liberté intellectuelle, condition indispensable à l'épanouissement de la science bourgeoise. Elle soumet chaque individu à l'arbitraire sans limite des détenteurs du pouvoir, elle livre l'existence physique de chaque individu aux mauvais traitements et à l'extermination par les bandits fascistes, l'existence économique du citoyen à la toute-puissance de l'État. Et pour couronner le tout, elle renvoie la société à un état de barbarie révolu depuis des siècles. Mais lorsqu'il lui faut choisir entre ses profits et ses traditions, ses idéologies, les acquis de sa propre histoire, la classe capitaliste choisit ses profits. Lorsqu'elle a le choix entre la mise en danger de ses profits et la barbarie, elle choisit la barbarie.
La grande vague de fascisme qui a déferlé sur l'Europe à la suite de la crise économique mondiale a atteint son apogée en 1933 et 1934. Après les victoires du fascisme en Allemagne, en Autriche et dans les pays baltes, les mouvements fascistes se sont renforcés dans tous les États démocratiques. Mais en raison du processus de relance économique des années 1934 et 1935, ces mouvements ne se sont pas développés. Là où, comme en Grande-Bretagne, dans les pays scandinaves et en Belgique, la situation économique s'est sensiblement amél
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