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République dominicaine : « Persister, résister et transformer pour les droits des femmes »

Dans le cadre du 8 mars, la Journée internationale des luttes pour les droits des femmes, les organisations membres de la CLOC-Via Campesina en République dominicaine, aux côtés d'autres organisations des mouvements sociaux du pays, ont pris part à une marche dans les rues de Saint-Domingue.
Tiré de Entre les lignes et les mots
En République dominicaine, le 8 mars n'est pas seulement une journée de commémoration, mais un moment de lutte collective et de mémoire vivante. Dans un pays où Anacaona, María Trinidad Sánchez, les sœurs Mirabal et Mamá Tingó ont semé la rébellion, les organisations sont descendues dans la rue pour célébrer les victoires obtenues et revendiquer ce qui reste à conquérir : justice sociale, souveraineté sur les territoires et sur les corps, ainsi que des droits égaux pour toutes et tous. Dans un monde marqué par des crises politiques, sociales et environnementales, les femmes et les diversités demeurent à l'avant-garde de la résistance et de la transformation, réaffirmant : Nous ne nous arrêterons pas !
Manifeste de la marche :
« Persister, Résister, Transformer pour les droits des femmes »
Aujourd'hui, 8 mars, nous sommes ici pour faire entendre notre voix, exiger justice et rappeler à celles et ceux qui gouvernent ce pays que nous ne sommes pas des citoyennes de seconde catégorie. Le silence, la peur et l'angoisse qu'ils tentent de nous imposer par leur inaction systématique face à nos revendications ne seront jamais notre réponse. La dignité et la lutte resteront constantes jusqu'à l'obtention d'une égalité et d'une liberté pleines et entières.
Depuis des décennies, les femmes de République dominicaine revendiquent leur juste place dans la société, mais les avancées sont lentes et les dettes historiques persistent. Le gouvernement nous ignore, le Congrès nous trahit, les institutions nous abandonnent.
Pendant que le président Luis Abinader esquive nos revendications, les femmes continuent de mourir sous les coups de la violence machiste, d'être criminalisées pour vouloir disposer de leur propre corps et de subir une inégalité structurelle qui nous condamne à la précarité et à la marginalisation.
Mais nous sommes là. Nous n'avons pas peur et nous avons de la mémoire.
Nous nous rassemblons aujourd'hui, car nous savons que persister est notre seule option, résister est notre devoir et transformer est notre mission.
L'État nous abandonne, mais nous ne nous tairons pas.
Nous exigeons des réponses face à une réalité insoutenable
Violence machiste incontrôlée : Alors que le Congrès et le gouvernement refusent toujours d'adopter une loi intégrale contre les violences de genre, les femmes continuent d'être assassinées, agressées et réduites au silence.
Inégalités politiques et économiques : Nous constatons encore un gouvernement avec une représentation féminine quasi inexistante, ainsi qu'une faible présence des femmes dans les postes électifs. Pendant ce temps, nos droits restent peu garantis et l'écart salarial continue de nous pénaliser.
Criminalisation de l'avortement : Tandis que d'autres pays progressent, la République dominicaine maintient l'une des législations les plus restrictives au monde, interdisant l'avortement même en cas de viol, d'inceste ou de danger pour la vie de la personne enceinte.
Santé précaire et violences obstétricales : Les femmes continuent de mourir dans les hôpitaux faute de soins adaptés, tandis qu'un système impose les césariennes sans tenir compte de leurs risques.
L'éducation sexuelle intégrale détournée par la religion : Les églises continuent d'interférer dans les politiques publiques, privant les filles et adolescentes d'une information qui pourrait leur sauver la vie.
Extractivisme et destruction environnementale : Nous nous opposons à l'exploitation minière et au pillage de nos ressources naturelles, qui appauvrissent nos communautés et détruisent nos territoires.
Racisme et xénophobie institutionnalisés : Les femmes dominico-haïtiennes sont persécutées, arrêtées et expulsées sans garantie de leurs droits.
Nous ne nous arrêterons pas ! Ce gouvernement et cette société doivent comprendre que nous ne reculerons pas. Nous refusons que nos droits continuent d'être marchandés, ni que notre exploitation et notre oppression enrichissent quelques privilégiés.
Nous exigeons justice et des changements structurels immédiats :
Autonomie sur nos corps et nos vies : Légalisation de l'avortement dans les trois cas de figure, éducation sexuelle intégrale et accès universel à la santé sexuelle et reproductive.
Droit de vivre sans violence : Une loi intégrale contre les violences de genre, avec de véritables mesures de prévention et de sanction.
Droits du travail et économiques : Ratification de la Convention 190 de l'OIT contre les violences au travail, intégration de la perspective de genre dans le Code du travail et la Loi de la fonction publique, égalité salariale et mise en place d'un système national de soins qui reconnaît et répartit le travail domestique et de soin non rémunéré.
Justice environnementale et droit au territoire : Annulation des projets extractivistes et reconnaissance du droit humain à l'eau dans la Constitution.
Droits pleins et entiers pour toutes les personnes : Adoption d'une loi contre les discriminations fondées sur le genre et l'orientation sexuelle, protection sociale des femmes âgées, en situation de handicap et paysannes, et fin des violences étatiques contre les personnes racisées.
Toutes les femmes, tous les droits !
Aujourd'hui, nous le crions haut et fort : nos vies comptent, nos droits comptent, nos territoires nous appartiennent. Dignité, droits, égalité, liberté et justice. Car le présent et l'avenir sont féministes.
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8 mars, des manifs deux fois plus grosses qu’en 2024

C'est une performance ! 250 000 participantEs ont déclaréEs par l'interorga « grève féministe », et ce, pendant des vacances scolaires et dans le climat répressif actuel.
Crédit Photo
Manifestation à Gap le 8 mars 2025
Tiré de : Hebdo L'Anticapitaliste - 745 (13/03/2025)
https://lanticapitaliste.org/actualite/feminisme/8-mars-des-manifs-deux-fois-plus-grosses-quen-2024
Le dernier méfait de l'État est l'interdiction de la marche féministe nocturne parisienne. Cette initiative a été finalement autorisée au dernier moment, à la suite d'un recours devant le tribunal.
Des enjeux de taille
L'enjeu de manifs massives était de taille, pour poursuivre l'élan des mobilisations autour du procès des violeurs de Gisèle Pélicot, mais surtout vu l'objectif que s'était fixée Némésis, se promettant sur Instagram de « mettre la main sur le 8 mars » ! Ce groupe de femmes qui militent contre leurs droits et les sionistes de Nous vivrons n'ont réussi à manifester que quelques centaines de mètres à Paris, derrière des policiers qui leur ouvraient la voie, en matraquant des militantEs du service d'autoprotection mis en place par les organisatrices.
La stratégie coordonnée du mouvement féministe parisien pour repousser l'extrême droite dans la rue, discutée laborieusement depuis des semaines, s'est avérée victorieuse, puisque les militantes sont restées soudées, et l'extrême droite a été maintenue loin de l'essentiel de la manif. Et les fémonationalistes n'ont pas empêché que dans toutes les grandes villes, une foule déterminée et particulièrement jeune se fasse entendre contre le patriarcat et l'extrême droite ; avec beaucoup de slogans, de pancartes et de banderoles antifascistes.
Des manifs joyeuses et unitaires
Il est trop tôt pour pouvoir faire un point international et un bilan de la grève féministe, sachant qu'au niveau des lieux de travail, le calendrier ne nous a pas aidé en positionnant le 8 mars un samedi... et il nous manque une auto-organisation des femmes dans les quartiers, permettant une préparation collective de la grève des tâches à la maison. Mais les actions de rue ont été prometteuses pour la suite, avec des cortèges dynamiques, une présence syndicale en hausse, des slogans radicaux, une grande place donnée à la solidarité en dehors des frontières. Dans la plupart des villes, le NPA-l'Anticapitaliste était présent, avec nos autocollants tant appréciés et nos drapeaux ; en animant quand nous l'avons pu un cortège anticapitaliste, parfois avec d'autres groupes, comme l'Union communiste libertaire.
La manifestation du 8 mars 2025 à Strasbourg
Comme d'habitude dans les initiatives féministes, il y avait dans ces manifs du 8 mars beaucoup de chant et de danse, une joie communicative de prendre possession de l'espace public. Qu'elles nous servent de tremplin, car comme le dit un slogan particulièrement repris : « le 8 mars c'est pas assez, féminisme toute l'année » !
L'interorga « grève féministe », qui déclare que « nos droits sont directement visés par des pouvoirs autoritaires, ouvertement masculinistes, théocratiques ou militaro-nationalistes », appelle « l'ensemble du mouvement féministe à se saisir de la date du 22 mars pour la journée internationale pour l'élimination de la discrimination raciale, pour un autre projet de société, humaniste, solidaire et égalitaire. »
Commission nationale d'intervention féministe
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Entre regain de la mobilisation et recul de la grève féministe, comment s’organiser pour gagner ?

Cette année encore, la manifestation féministe du 8 mars à Bruxelles était une belle réussite. Si la presse n'a relayé que l'estimation de la police (10.000 personnes), la réalité devait s'approcher davantage de la participation à la manifestation syndicale du 13 janvier (30.000 personnes) puisque le parcours en boucle autour de la gare centrale était rapidement saturé. Le mouvement féministe belge démontre ainsi qu'il reste mobilisateur depuis sa remise en forme ces sept dernières années.
Tiré de la page web de la Gauche Anticapitaliste
https://www.gaucheanticapitaliste.org/8-mars-2025-comment-s-organiser-pour-gagner/?fbclid=IwY2xjawJMpGlleHRuA2FlbQIxMQABHTfo8oEFLql8E0GpU_mN30HDDmwdW7ji1ALGItd-WeMZ_8lHS8Hupq04mg_aem_iM4YBk9Ng1v7WMFJSvyh5g
Cependant, il peine toujours à concrétiser un saut qualitatif qui permette de dépasser les mobilisations qui, bien qu'impressionnantes et motivantes, restent ponctuelles et symboliques. Face aux lourds enjeux de la période actuelle, il est indispensable que la résistance sociale parvienne à passer à la vitesse supérieure pour obtenir, le plus vite possible, la chute de l'Arizona et arrêter ainsi la casse sociale et écologique. Et le mouvement féministe, en s'appuyant sur ses forces, a certainement un rôle important à jouer à cet égard.
Une légitimité conquise
Désormais, malgré un ralentissement pendant la période Covid, les 8 mars en Belgique sont systématiquement synonymes de « grève féministe ». La réussite des éditions successives a petit à petit poussé les directions syndicales à s'engager à couvrir les actions du 8 mars avec un préavis de grève, ce qui ne se faisait pas avant 2019. Mais cela s'entend dans une application toute mécanique de ce principe : en se bornant à déposer un préavis pour cette date symbolique uniquement (même si ça tombe un samedi ou un dimanche) et sans investir dans une mobilisation conséquente pour faire de cette grève une réussite. Aujourd'hui encore, les syndicats mobilisent essentiellement pour le 8 mars autour de leurs campagnes propres, décidées et menées en interne (sur l'écart salarial, les pensions, la conciliation vie privée-vie professionnelle, …) qui se clôturent généralement à travers une action symbolique le 8 mars, le plus souvent en articulation avec la Marche mondiale des femmes (MMF).
La grève féministe du 8 mars et la manifestation contre les violences du 25 novembre se sont aujourd'hui imposées comme des journées de mobilisation incontournables, rassemblant un nombre toujours croissant de personnes. Cependant, à ce jour, la grève féministe en Belgique n'est jamais parvenue à égaler l'ampleur des grèves féministes de l'Etat espagnol ou de la Suisse (où les féministes organisent cette grève le 14 juin avec jusque 300.000 personnes mobilisées dans tout le pays). La collaboration avec la MMF et ses composantes plus institutionnalisées, notamment les syndicats, reste compliquée. Mais la rivalité et le sentiment de compétition, qui se ressentaient très fortement les premières années, ont progressivement laissé davantage de place à une forme de complémentarité, la MMF conservant l'organisation logistique du village associatif et de la manifestation, le C8M poursuivant la mobilisation de jeunes féministes à travers des assemblées, ateliers « papotes », collages et tractages. En termes d'analyses et de revendications, les deux initiatives se rejoignent en grande partie, bien que le C8M soit davantage attentif à la construction d'un féminisme inclusif, en défense des droits des minorités de genre.
Une grève féministe 2025 qui rate le coche mais une manifestation encourageante
Tous les ans, à l'approche du 8 mars, des membres de collectifs locaux du C8M se retrouvent ponctuellement au sein du C8M national, mais sans mandat clair et à travers une coordination assez aléatoire. Cette année en particulier, le C8M national a adopté un mode de fonctionnement, des revendications et des ambitions fort similaires à ceux de la MMF, avec des réunions moins fréquentes et surtout destinées aux permanentes syndicales, avec peu d'efforts mis en oeuvre afin d'élargir l'invitation aux réunions aux autres actrices du mouvement féministe. Les revendications se sont faites davantage “mainstream”, évitant par exemple d'aborder l'ignominie des politiques migratoires ou le danger des politiques sécuritaires et répressives. Si le mot d'ordre est resté l'appel à la “grève féministe”, la volonté des organisations syndicales de limiter l'appel à la grève à la journée du 8 mars, en déposant une seule journée de préavis pour le samedi, n'a pas été remise en question. Le C8M national s'est contenté d'appeler à la manifestation et au village féministe du samedi, quitte à neutraliser fortement l'outil de la grève puisque de nombreuses salariées ne travaillent pas le weekend. Ces quelques éléments de critique ne sont pas exhaustifs et doivent s'inscrire dans une réflexion plus large sur la nécessité d'une démocratie la plus large au sein du mouvement féministe, un travail que nous fourniront ultérieurement.
Heureusement, le C8M de Bruxelles a mobilisé autour de revendications davantage à la hauteur des enjeux, établissant clairement les liens avec le programme de l'Arizona, l'extrême droitisation du paysage politique, la solidarité internationale et la nécessité d'articuler les revendications et actions féministes au plan d'action syndical à renforcer dans la perspective de faire tomber le gouvernement. Dans cet esprit, le C8M Bruxelles a tenté de convaincre les organisations syndicales de déposer une deuxième journée de préavis un jour de semaine, notamment à travers une pétition bilingue qui a rassemblé près d'un millier de signatures. Malheureusement, ces tentatives ont échoué. Les directions syndicales ont préféré conserver leur propre routine en vue du 8 mars, isolée des autres actions syndicales envisagées contre l'Arizona. Ces dernières s'élaboraient dans un flou certain, ce qui a compliqué la prise de position des centrales par rapport à un éventuel préavis de grève sectoriel le 7 mars. Les centrales y étaient déjà peu enclines sur le principe et, dans ce contexte, elles ont préféré concentrer leurs efforts sur les actions syndicales organisées contre l'Arizona.
Le vendredi 7, le C8M Bruxelles a néanmoins organisé un tour d'actions symboliques en « grévibus » et en vélo, avec le soutien de Commune Colère. Cette initiative, moins suivie que les autres années en l'absence de préavis syndical, a tout de même permis de mettre en lumière et de relier les luttes des étudiantes de l'ULB et de la Cambre, des travailleuses des plannings, maisons médicales et CPAS, des mamans solo ou des femmes sans papiers. C'était aussi l'occasion de marquer la solidarité internationaliste avec les femmes d'Iran, de Palestine ou du Congo. Mais il s'agit clairement d'une occasion manquée de renforcer le plan d'action syndical en s'appuyant sur une grève féministe interprofessionnelle qui aurait pu se concentrer sur les attaques des gouvernements de droite contre les droits des femmes à tous les niveaux (conditions de travail, revenus et allocations, IVG, violences, travail reproductif, …), et servir de moment de mobilisation assumé pour la grève générale du 31 mars.
Le vendredi 7 mars, les étudiant·es de l'ULB organisaient également une grève étudiante et une mobilisation sur leur campus. Comme les années précédentes, iels étaient présent·es dès la nuit pour bloquer le campus du Solbosch et sensibiliser les étudiant·es aux raisons de la grève. Malgré des difficultés, le blocage a tenu plusieurs heures, permettant l'organisation de prises de parole et de témoignages, dont celui d'un·e membre des Jeunes anticapitalistes, actif·ve·s sur le campus et dans l'organisation de cette mobilisation. Cependant, cette journée de lutte a aussi été marquée par plusieurs événements préoccupants. Dans la matinée, l'ULB a menacé·es de couper les chaînes, ce qui a finalement conduit à la levée du blocage des bâtiments, illustrant une fois de plus la manière dont l'institution tente de briser les mouvements étudiants et d'étouffer toute contestation. À cela s'ajoute un acte encore plus grave : deux de nos camarades ont été agressé·es physiquement et verbalement par un homme tenant des propos misogynes. Malgré ces obstacles, la mobilisation a montré la force de la solidarité étudiante : lors d'une descente d'auditoire, iels ont convaincu une classe entière, ainsi que son professeur, de rejoindre le piquet et d'y donner cours, permettant ainsi de socialiser la connaissance.
Le samedi 8 mars, en raison du préavis de grève déposé un jour où de nombreuses femmes ne travaillent pas et de l'absence d'une véritable mobilisation au sein de la plupart des centrales, ce sont essentiellement les travailleuses du commerce qui ont pu se mettre en grève pour organiser une action syndicale à Bruxelles le matin avec la Centrale nationale des employés, et le soutien du C8M Bruxelles et de Commune Colère. Grâce à cette action, quelques dizaines de personnes ont pu aller à la rencontre des travailleur·euses des commerces de la rue Neuve et du City 2 dans une ambiance conviviale et combative. Nous avons ainsi pu échanger sur la grève du 8 mars, mais aussi mobilisé pour la grève générale du 31 mars à venir. Ces échanges ont permis de renforcer les liens avec les travailleur·euses du secteur et d'échanger sur les menaces qui pèsent sur elleux en particulier face à l'Arizona. Le groupe de militant·es a ensuite formé un petit cortège de la place de la Monnaie à la place de l'Albertine pour rejoindre le village associatif.
Si, dans ces circonstances, la « grève féministe » en tant que telle a été décevante, la manifestation nationale du samedi 8 à Bruxelles était, par contre, une réelle réussite, au niveau de la participation en tout cas. Près de 30 000 personnes ont arpenté les rues de Bruxelles par un soleil flamboyant : toutes les associations du secteurs (Vie Féminine, la marche mondial de femmes, Furia, Greenpeace, Abortion Right, …), les syndicats (FGTB, CSC, CGSP, CNE, Metallos) des groupes de solidarité internationale (Femmes, Vie, Liberté, des militant·es en solidarité avec les la Palestine, ou le Congo, …), des organisations de gauche (PTB, PSL, Gauche anticapitaliste, …) constituaient un cortège dynamique, qui rappelait la force de la manifestation du 8 mars 2019. Cette combativité du cortège contrastait néanmoins fortement avec la faiblesse du contenu politique : les hégémoniques “Nous sommes fortes, fières, féministes, radicales et en colère”, naïvement déclamatoire alors que l'extrême droite progresse partout dans le monde, ou le “solidarité avec les femmes du monde entier”, essentiel mais manquant de substance, envahissaient un espace marqué par l'absence de prise de paroles contre l'Arizona, et d'appel à la grève du 31 mars. La manifestation donnait l'impression d'un étrange “business as usual”, alors que la conjoncture politique, en Belgique et ailleurs, est l'une des plus préoccupantes depuis plusieurs décennies à l'égard des femmes et des minorités de genre.
Notons également la présence décomplexée de plusieurs personnalités du MR avec des pancartes à la manifestation. Pointant du doigt leur hypocrisie et leur antiféminisme (notamment de par leur présence dans le gouvernement Arizona et l'extrême-droitisation du parti), plusieurs manifestant·es ont alors scandé des slogans afin de les marginaliser et les inviter à quitter la manifestation à laquelle elles n'étaient pas bienvenues. Loin d'être anodine, leur présence semble s'ancrer dans la même stratégie que l'extrême droite et notamment du collectif fémonationaliste Nemesis en France : venir en manifestation dans le but de susciter des réactions, et utiliser ces dernières pour créer la polémique. Comme de fait, le MR s'est emparé de cet événement pour se positionner en victime, alors même que les vidéos montrent des violences physiques de leur part à l'égard de jeunes manifestants, parfois mineurs. Notons enfin la faiblesse de la réponse des partis institutionnels vis-à-vis de cet évènement : si Sophie Rohonyi (DéFI) a reconnu que la présence du MR était une provocation, elle s'est empressée de “condamner la violence”, tandis que Marie Lecoq (Ecolo) n'a pas eu un mot pour dénoncer la présence des libéraux francophones, et que les autres formations politiques n'ont même pas réagi. Pour nous le message est pourtant clair : le MR n'a rien à faire dans une manifestation féministe !
Si la manifestation de Bruxelles était le point d'orgue de la mobilisation, d'autres actions ont aussi été organisées ailleurs dans le pays les 7 et 8 mars. A Liège, après un rassemblement avec prises de paroles organisé le vendredi par le cercle féministe de l'université, le secteur féministe associatif et syndical organisait cette année encore un village associatif et une cycloparade le samedi qui a rassemblé environ 500 personnes. Commune Colère, qui organisait un bloc dans la cycloparade, a poursuivi avec un rassemblement d'une cinquantaine de personnes devant les bureaux du MR pour dénoncer le programme anti droits des femmes de l'Arizona. A Namur, le Collecti.e.f 8 maars a aussi mobilisé environ 500 personnes le samedi dans un cortège assez jeune, notamment autour des enjeux de solidarité internationale (Palestine, Congo). A Mons, une manifestation rassemblant environ 250 personnes étaient organisée le 7 mars par le tissu féministe local. L'action était précédée d'un village associatif sur le campus de l'université de Mons. D'autres mobilisations importantes ont eu lieu dans les autres villes, notamment en Flandre avec 1.000 personnes à Anvers, 2.300 à Gand et 200 à Leuven, témoignant de la décentralisation du mouvement et de son potentiel de mobilisation au-delà de la capitale.
Les féministes aux prises avec le nouveau désordre mondial
Le 8 mars 2025 a lieu dans un contexte politique international alarmant, marqué par la montée des forces d'extrême droite dans de nombreux pays, y compris dans le centre capitaliste. Quand elle ne parviennent pas (encore) à prendre le pouvoir par les urnes, ces organisations incarnent souvent la principale force d'opposition face aux partis traditionnels, en perte croissante de légitimité en raison d'une interminable crise du néolibéralisme dont les effets néfastes se font particulièrement ressentir sur les classes populaires depuis la crise de 2008 ; une crise qu'aucune formation politique ne semble en mesure d'enrayer aujourd'hui avec les vieilles recettes austéritaire. Se présentant comme une solution pour sortir de ces turbulences, l'extrême droite est pourtant évidemment un danger mortel pour les femmes, les minorités de genre, et l'ensemble de notre camp social, et il est important que le mouvement féministe assume un rôle d'opposition majeur vis-à-vis de ces forces.
Face au mouvement féministe, l'extrême droite déploie deux types de stratégie : d'un côté, l'opposition franche et assumée, marquée par une dénonciation radicale du “wokisme” ou du “néoféminisme”. Ceux-ci déstabiliseraient les rôles traditionnels de genre et constitueraient un danger pour notre modèle social. Cette stratégie s'appuie souvent sur un discours masculiniste, qui exalte des valeurs masculines supposément en danger, et qu'on retrouve de façon presque chimiquement pure dans les discours de Trump, Musk, Javier Milei et leur cour. D'un autre côté, dans les pays où le mouvement féministe est parvenu à stabiliser une certaine assise insitutionnelle et à gagner une légitimité profonde dans le débat public, l'extrême droite emprunte des chemins de traverse, adoptant un discours volontiers fémonationaliste, qui postule une égalité déjà réalisée dans les société occidentales, et qui serait à défendre face à des populations immigrant d'autres régions du monde (souvent de “tradition musulmanes” ou assimilées telles), dans lequel le patriarcat existerait encore. Notons également, au sein d'une droite qui se radicalise, une autre tentative, complémentaire à la précédente, de récupération du féminisme, qui tente de fondre les luttes féministes dans un discours libéral et méritocrate : l'objectif du féminisme serait dès lors que les femmes deviennent des capitalistes comme les hommes (un discours qu'on entend fréquemment de la bouche des élues du MR, par exemple). Le mouvement féministe devrait aujourd'hui pouvoir se mobiliser, en lien avec toutes les franges de la société attaquées par ces forces politiques (les personnes racisées, les syndicats, …), pour constituer une force sociale capable de renvoyer l'extrême droite dans la poubelle de l'histoire.
Si la progression de l'extrême droite est l'un des phénomènes les plus marquants de la période, il n'est pas le seul. La crise d'accumulation structurelle du capitalisme est l'arrière-fond économique sur laquelle se déploie une instabilité (géo)politique profonde. Outre les désastres écologiques de plus en plus tangibles, la mise en place de régimes autoritaires qui s'en prennent aux droits démocratiques et sociaux, c'est bien sûr la question de la guerre qui surdétermine la conjoncture actuelle. La reconfiguration des rapports de force internationaux laisse place à un nouveau partage de sphères d'influences entre empires. Dans le cadre d'un essoufflement des taux de profits, propice à l'aiguisement des conflictualités entre grandes puissances, Etats-Unis, Russie et Chine adoptent une stratégie qui vise à vassaliser les pays avoisinants, avec pour objectif d'obtenir par la force des ressources nécessaires à la relance de l'accumulation, ainsi qu'une certaine grandeur militaire, qui renforcerait leur position internationale dans une époque marquée par la fin de la “mondialisation heureuse”. Dans cette perspective, la guerre est un moyen parmi d'autres d'assurer un expansionnisme impérialiste, au détriment des populations des pays voisins, et en particulier des femmes et des enfants, souvent les premières victimes des conflits armés.
Dans cette situation, il est crucial que le mouvement féministe puisse aujourd'hui porter sa voix en défense des peuples en lutte contre tous les impérialismes, et réaffirmer la nécessité d'une solidarité internationale concrète, qui ne passe pas seulement par une posture antimilitariste, mais par la mise en relation avec les organisations féministes sur le terrain, qui luttent contre les invasions militaires. Le féminisme anti-guerre que nous appelons de nos vœux ne doit pas fermer les yeux sur la nécessité de se donner les moyens matériels de se défendre face aux invasions impérialistes, tout en refusant de céder aux sirènes militaristes néolibérales qui n'offrent aucune perspective pour notre camp social. Les lignes directrices d'une politique indépendante sur la question militaire, véritablement anticapitaliste et internationaliste, doivent urgemment être discutées au sein du mouvement féministe aujourd'hui.
Prochaine étape : réussir et féminiser la grève interprofessionnelle du 31 mars
Le succès de la manifestation du 8 mars à Bruxelles démontre que le potentiel de mobilisation du mouvement féministe est intact. La motivation et la force sont toujours là. Mais les perspectives stratégiques et politiques du mouvement féministe en Belgique restent faibles. Les attaques de la droite et de l'extrême droite sont pourtant l'occasion de souligner une nouvelle fois que les droits des femmes et des minorités de genre sont menacés en première ligne et qu'une riposte féministe est nécessaire pour inverser la vapeur. Si ce sentiment semble être plutôt largement partagé dans les rangs féministes, les conclusions qui pourraient en découler, en faveur de la construction d'un message politique et d'une stratégie de rupture, peinent à se concrétiser. La chute de l'Arizona est pourtant la seule perspective viable pour défendre les droits des femmes* et stopper la casse sociale et écologique. Il est essentiel d'élaborer, dès aujourd'hui, un programme de rupture alimenté par toutes les composantes des mouvements sociaux et syndicaux qui puisse servir de base à la construction d'une alternative politique capable de battre la droite et l'extrême droite.
La grève interprofessionnelle du 31 mars est la prochaine étape pour construire la résistance et avancer dans ce sens. S'il est, à l'heure d'écrire ces lignes, difficile de présager l'ampleur de la mobilisation, il est certain que tous les secteurs seront touchés par des actions syndicales. Investir cette journée dans une approche féministe permettrait de ratrapper l'occasion manquée de ce 8 mars, en démontrant l'impact particulier des mesures des gouvernements de droite sur les droits des femmes*, au travail et au-delà, et en appuyant la nécessité d'investir dans les biens communs, les secteurs publics et non marchands, la prévention de toutes les formes de violences et la solidarité internationale. C'est dans cet esprit que le C8M Bruxelles envisage d'organiser un nouveau “grévibus” féministe pour rallier les piquets de différents secteurs féminisés ce 31 mars, une initiative que nous soutenons et que nous appelons à multiplier dans d'autres villes. Pour qu'elle porte ses fruits durablement, cette initiative doit s'articuler avec la construction de fronts de résistance et peser sur le mouvement syndical en faveur de la construction d'un plan d'action déterminé à faire tomber l'Arizona le plus vite possible. Pour opérer le saut qualitatif qui lui fait défaut, le mouvement féministe gagnerait certainement à investir un cadre unitaire comme le propose aujourd'hui Commune Colère. Et, pour battre la droite et l'extrême droite, la résistance à construire se renforcerait sérieusement de l'apport du mouvement féministe.
Crédit photo : Manifestation du 8 mars 2025 à Bruxelles. Crédit photo : Gauche anticapitaliste / CC BY-NC-SA 4.0
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Équateur : Qu’est-ce que le néolibéralisme nous a laissé ?

Lors du premier tour dimanche, le 9 février dernier, le président Daniel Noboa battait de justesse la candidate de gauche Luisa González, dont le score dépassait de beaucoupt les prévisions des instituts de sondage.
Le deuxième tour aura lieu le 13 avril prochain.
Ovide Bastien, traducteur
Article publié dans Pressenza 18.03.25
Après huit années de gouvernements néolibéraux et à quelques semaines des élections présidentielles, l'Équateur se trouve au cœur d'une crise sociale sans précédent, avec une économie en crise et l'abandon de l'éducation et de la santé publique.
Les décisions des derniers gouvernements, le pillage fiscal, les subventions aux plus riches et le piège de la dette ont conduit le pays à la récession, au chômage et à une augmentation alarmante de la pauvreté, explique l'ancien ministre de l'Économie, Carlos de la Torre (Palabra Suelta /Ecuador en Directo, 27/02/2025).
Rien qu'en 2018, sous le gouvernement de Lenin Moreno, des dettes de 4 milliards de dollars ont été annulées pour de grandes entreprises. Le modèle néolibéral, appliqué ces dernières années, a non seulement appauvri la majorité des Équatoriens et Équatoriennes, mais a également bénéficié à une élite économique, au détriment de la crise, puisqu'il s'agit d'un modèle d'appauvrissement structurel.
Alors que chaque jour, de plus en plus de familles tombent dans la pauvreté, que plus de 350 000 personnes sont au chômage et que les opportunités pour la grande majorité de la population sont réduites à néant, les plus riches continuent d'échapper à l'impôt, ce qui représente plus de 7 milliards de dollars d'évasion fiscale. C'est ce qu'a déclaré Leonidas Iza, candidat à la présidence au premier tour, dénonçant également 3 milliards de dollars par an de délits de corruption. Iza a affirmé que nous avons identifié le cercle de l'enrichissement qui génère l'endettement public et la dilapidation de notre patrimoine.
Dans son diagnostic, il souligne également que alors que la faim sévit, que les migrations sont nombreuses et que plus de 90 000 enfants sont en retard scolaire, au milieu des coupures d'électricité, plus de 200 000 hectares de terres arables restent entre les mains des monopoles et des oligopoles agro-industriels. C'est ainsi que notre richesse est transmise et que le devoir de prendre soin de notre mère la terre est éludé.
Nous devons faire passer la vie avant la dette, les ajustements fiscaux et toutes les politiques néolibérales, souligne l'économiste Pedro Páez, ancien maire chargé de contrôler le pouvoir du marché. Les récits s'effondrent à un rythme accéléré, par exemple, tout le discours péjoratif du pouvoir néolibéral contre le peuple équatorien sur le coût des "subventions" pour la santé et l'éducation, mais donnant la valeur de "dépenses fiscales" à l'annulation des dettes envers les riches (Palabra Suelta /Ecuador en Directo, 27/02/2025).
Dans une récente "Déclaration contre le néolibéralisme et la violence", professeurs d'université et intellectuels et intellectuelles des provinces de la Sierra centrale (Pichincha, Tungurahua, Chimborazo et Cotopaxi) ont dénoncé l'abandon de l'éducation publique comme l'une des expressions les plus graves de ce modèle : depuis 2024, la dette de l'État envers les universités équatoriennes s'élève à 712 millions de dollars, ce qui a empêché 248 000 jeunes d'accéder à l'enseignement supérieur. L'Équateur ne peut pas continuer sur la voie de la dépossession, de la précarité et de la violence institutionnalisée.
Face aux assauts de l'ultra-droite, représentée par l'actuel président-candidat Daniel Noboa, héritier de la plus grande fortune du pays, l'Équateur a besoin d'un changement de cap radical pour surmonter la violence sociale et personnelle, le chômage, le déracinement, la méfiance, la haine, la peur et l'effroi.
*Carlos Crespo Burgos est Équatorien, docteur en éducation, animateur du Réseau international des éducateurs humanistes, et chercheur dans le Centre mondial d'études humanistes.
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Haïti : dénonçons la répression sanglante du CPT contre les manifestants et manifestantes à Port-au-Prince

Après le premier cycle de manifestations populaires contre l'indifférence du gouvernement face à la montée en puissance des gangs au cours des mois de janvier et février 2025, les populations victimes et aux abois à Kenskoff, dans la Vallée de l'Artibonite et à Port-au-Prince ont repris le macadam pour exiger au gouvernement haïtien et au Conseil présidentiel de Transition (CPT) de prendre des mesures efficaces pour garantir la sécurité de la population et leur permettre de retourner dans leur quartier respectif livré aux gangs. En effet, le mercredi 19 mars 2025, plusieurs dizaines de milliers de manifestants et manifestantes brandissant des pancartes, des branches d'arbres, des bâtons et des machettes, ont marché à Port-au-Prince. Dans la Vallée de l'Artibonite, particulièrement à Petite-Rivière de l'Artibonite, le lendemain de la tuerie de cinq personnes, la population a manifesté son désarroi en apportant les cadavres au Commissariat de la commune. Ils ont dénoncé l'indifférence criminelle des autorités par rapport aux massacres à répétition perpétrés par la coalition des gangs et ont exigé des actions concrètes et non des mesures de saupoudrage.
Cette revendication minimale relevant des prérogatives de l'État n'a pas été une fois de plus entendue. Au contraire, à Port-au-Prince, le CPT et le gouvernement ont procédé à une répression sanglante des manifestants et manifestantes. Une pluie de gaz lacrymogènes toxiques et de balles réelles s'abattait sur les jeunes, les pères et mères de familles participant à la mobilisation à proximité des bureaux de la primature et du CPT. Le bilan provisoire a fait au moins une dizaine de blessés et un mort.
Nous dénonçons et condamnons avec véhémence le comportement répressif et sanguinaire du CPT et du gouvernement contre les manifestants réclamant le rétablissement de la sécurité publique. Soulignons qu'au moins un million de personnes sont contraintes à abandonner leur quartier sous la menace des hordes de gangs criminels depuis novembre 2024. Actuellement, plus de 500 à 600 personnes sont assassinées par les gangs chaque mois dans l'aire métropolitaine de Port-au-Prince. De surcroit, Plus 80% de la région de Port-au-Prince se trouve sous le contrôle de la coalition des gangs Viv Ansanm. C'est dans ce contexte de chaos et de désespoir que le pouvoir en place, au lieu de répondre aux revendications minimales des manifestants, choisit de préférence la voie de la répression et d'augmenter le nombre de victimes et de cadavres au sein de la population.
Rappelons que le CPT et le gouvernement ne se limitent pas aux néoduvalieristes du PHTK, ils se composent, depuis un an, de représentants de la majorité des organisations de la société civile et des principaux partis politiques. C'est le cas par exemple de l'Accord Montana et ses organisations affiliées, les parti Fanmi Lavalas, Pitit Desalin, l'Organisation Alternative socialiste (ASO), l'organisation du peuple en lutte (OPL), Rasin Kanpèp, etc. Ces structures qui se réclament du secteur démocratique voire d'une certaine gauche sont confortable à diriger le pays avec la participation directe de représentants du secteur privé des affaires. L'indifférence criminelle caractérisant le fonctionnement de l'État par rapport aux revendications des classes populaires est ainsi soutenue par l'ensemble de ces organisations et partis politiques.
Le REHMONCO salue la mémoire du courageux manifestant Élibert Idovic, tombé sous les balles assassines de la police nationale alors qu'il revendiquait le rétablissement de la sécurité. En souhaitant un prompt rétablissement aux blessés, il lance un appel de solidarité aux différentes organisations régionales afin de soutenir les revendications des personnes déplacées à Port-au-Prince et dans la Vallée de l'Artibonite.
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Port-au-Prince, 19 mars 2025 – Un cri de désespoir et d’espoir

Sous un ciel chargé d'émotion, plusieurs milliers de citoyens ont investi les rues de la capitale, unis par la colère contre une insécurité qui mine le quotidien et l'avenir d'Haïti. Ce mouvement, à la fois spontané et soigneusement organisé par des figures de la société civile et des leaders communautaires, exprime un rejet catégorique des dérives qui gangrènent le pays, notamment la prolifération des gangs et l'inefficacité des réponses étatiques.
Sur le parcours de la manifestation, des slogans tels que « Justice ! », « Protection ! » et « Fin de l'impunité ! » résonnaient à chaque coin de rue. Les manifestants, dont la détermination se lisait dans chaque visage, semblaient porter le poids de décennies de frustration. Pour eux, l'insécurité n'est pas une série d'incidents isolés, mais le symptôme d'un système en crise où le pouvoir public, représenté par le Conseil Présidentiel de Transition (CPT) et le gouvernement, peine à rétablir l'ordre et à garantir la sécurité. Les rues de Port-au-Prince se sont transformées en un vaste forum public, où chaque pas revendicatif se voulait un appel à la responsabilité des autorités.
Si la mobilisation de ce mercredi symbolise une exaspération légitime, elle soulève également une question cruciale : quelles mesures concrètes permettront de transformer cet élan de colère en changement durable ? Les citoyens, las d'un statu quo qui les plonge dans la peur et l'incertitude, exigent avant tout une restructuration des forces de sécurité. Le renforcement et la modernisation des institutions, accompagnés d'un contrôle rigoureux pour démanteler les réseaux criminels, sont des pistes qui semblent incontournables.
Par ailleurs, l'appel au dialogue apparaît comme une alternative salutaire. Un dialogue inclusif, impliquant non seulement les représentants du CPT et du gouvernement, mais aussi les acteurs de la société civile, pourrait jeter les bases d'une stratégie de sécurité véritablement participative. Les citoyens ne demandent pas seulement des mesures répressives ; ils réclament également de la transparence et un véritable engagement à instaurer un climat de confiance entre l'État et la population.
Cependant, la réticence à croire en des réformes immédiates persiste. Le spectre de l'impunité et des promesses non tenues plane sur la scène politique haïtienne. Chaque mobilisation semble, à ce stade, être le prélude d'une nouvelle période d'attente, où les discours se multiplient mais les actions concrètes tardent à se matérialiser.
La marche du 19 mars 2025 à Port-au-Prince incarne à la fois un cri de désespoir face à l'insécurité et un espoir de renouveau. Elle est le signal d'alarme d'une population déterminée à ne plus tolérer l'état de fait. Le véritable défi pour le CPT et le gouvernement réside désormais dans leur capacité à transformer cette pression populaire en actions tangibles et pérennes. Le temps dira si ces revendications pourront enfin catalyser un changement profond, permettant à Haïti de se libérer des chaînes de l'insécurité et d'entamer la reconstruction d'un avenir plus sûr et plus juste.
Smith PRINVIL
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Haïti : Quand des brouettes métalliques servent d’ambulances

L'image de cadavres transportés dans des brouettes métalliques, après avoir été fauchés par les balles des gangs de Vive Ansanm, incarne avec une brutalité insoutenable l'effondrement total de l'État haïtien. Dans un pays où les morgues sont saturées, où les ambulances sont rares et où la peur domine les rues, les familles n'ont d'autre choix que de recourir à des moyens rudimentaires pour donner une sépulture à leurs proches.
Ce spectacle macabre n'est pas un simple fait divers, mais un symptôme alarmant de la faillite des autorités. Alors que les gangs imposent leur loi et que l'insécurité paralyse le pays, les citoyens, abandonnés à eux-mêmes, doivent affronter une double peine : survivre sous la menace constante de la violence et porter eux-mêmes leurs morts dans une société où même la dignité posthume n'est plus garantie.
Loin d'être un cas isolé, la domination de Vive Ansanm et d'autres groupes criminels témoigne d'un phénomène plus large : l'érosion totale de l'autorité publique. Ces bandes armées, mieux équipées que les forces de l'ordre, agissent en toute impunité, contrôlant des quartiers entiers, taxant la population et exécutant ceux qui s'opposent à leur règne de terreur.
Face à cette réalité, où sont les autorités ? Où est la réponse de l'État ? Plutôt que d'agir, le gouvernement semble spectateur de la descente aux enfers de la nation. Les forces de police, sous-financées et sous-équipées, sont incapables de rétablir l'ordre, et la justice, gangrenée par la corruption, reste muette face aux crimes quotidiens.
Pendant que la communauté internationale exprime son inquiétude et que les dirigeants haïtiens multiplient les discours creux, les familles endeuillées doivent se résoudre à un funeste rituel : placer les corps de leurs proches dans des brouettes et les pousser sous un soleil accablant jusqu'au cimetière, s'ils ont la chance d'y parvenir.
Ce n'est pas seulement un problème de violence urbaine, c'est une crise humanitaire et une honte collective. Un peuple ne peut vivre – ni mourir – dans de telles conditions sans que cela ait des conséquences à long terme.
Si rien n'est fait, Haïti continuera de sombrer dans une anarchie toujours plus meurtrière. Mais cette situation ne doit pas devenir une fatalité. Il est temps que les Haïtiens, tant ceux du pays que ceux de la diaspora, ainsi que la communauté internationale, exigent des actions concrètes pour restaurer la sécurité, reconstruire l'État et redonner au peuple la dignité qu'il mérite.
Car un pays où l'on transporte ses morts dans des brouettes est un pays qui crie au secours. Mais qui l'entendra ?
Smith PRINVIL
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En Argentine, chronique d’une répression annoncée

Mercredi 12 mars le gouvernement de Milei a réprimé une manifestation en soutien aux retraitéEs. Plus de 100 interpelléEs, des dizaines des blesséEs et un photojournaliste entre la vie et la mort suite à un tir de lacrymo en pleine tête.
20 mars 2025 | tiré d'Inprecor.fr
https://inprecor.fr/node/4636
Depuis longtemps des retraitéEs manifestent tous les mercredis pour exiger une augmentation des pensions de retraite qui, dans la plupart des cas, sont dérisoires. Souvent elles ne suffisent qu'à couvrir les dépenses de santé. Ces manifestations, qui reprennent une tradition des années 1990, sont souvent très petites, regroupant quelques dizaines de personnes. Ceci n'a pas empêché le gouvernement de les réprimer. Une vidéo montrant un policier molestant un retraité portant un maillot de foot a fait réagir les supporteurs (de différentes équipes) qui avaient annoncé leur volonté de se déplacer pour soutenir les retraitéEs. Les partis de gauche ont fait de même.
Le gouvernement prépare l'offensive
La manifestation s'annonçait tendue d'emblée. Le gouvernement avait annoncé qu'il allait appliquer le « protocole anti-piquets » qui a pour conséquence d'empêcher toute entrave à la circulation, et ce même si la Constitution argentine garantit le droit de manifester et qu'aucune déclaration préalable n'est exigée par la législation. Il justifiait la répression par la présence supposée des ultras mais dès le début de la manifestation elle a été déclenchée.
Les images sont sans appel. Des affrontements, des lacrymos et des matraques. Mais deux scènes ont marqué les esprits : dans l'une, on voit un policier frapper avec sa matraque une femme âgée, qui tombe évanouie ; dans l'autre, un photojournaliste qui essaye de prendre une photo derrière une petite barricade en feu et qui est frappé par un tir tendu de gaz lacrymogène. Son pronostic vital est toujours engagé. La police n'arrivait pas à disperser la manifestation et la répression a duré plusieurs heures. Le soir même, la population a répondu avec des casserolades et des manifestations spontanées, qui ont réussi à atteindre la Plaza de Mayo, devant le palais gouvernemental.
Le lendemain, le gouvernement a justifié ses actions en dénonçant une tentative de coup d'État car, selon eux, il s'agissait d'une manifestation « séditieuse ». Dans le même temps la ministre de l'Intérieur Patricia Bullrich a non seulement défendu sans nuances les actions de la police, même pour le tir tendu qui a blessé le photographe, mais également dénoncé la juge qui a libéré les gardés à vue le soir même. Cette dernière jugeait leur interpellation illégale étant donné que la manifestation est un droit.
Le soulèvement du peuple, un espoir pour renverser la tendance
Le gouvernement est affaibli par le scandale de l'arnaque des cryptomonnaies, par une économie qui continue à battre de l'aile malgré une austérité féroce et par d'autres scandales politiques. Cependant, il continue à avoir un soutien assez large dans la population mais surtout un soutien sans faille chez les patrons. La grève générale de 24 heures qui semble se préparer pour début avril peut changer la donne, même si les élections législatives qui renouvelleront la moitié du parlement en octobre seront l'échéance centrale pour voir sur quelles bases tient le gouvernement de Milei.
Publié le 20 mars 2025 par L'Anticapitaliste
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Porto Rico, un modèle colonial en crise

17 mars 2025 | tiré d'inprecor.fr
https://inprecor.fr/node/4629
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Liberté pour Henry Ruiz et les prisonniers politiques du Nicaragua !

Le commandant de la révolution Henry Ruiz Hernández (81 ans), qui était l'un des neuf membres de la Direction historique nationale du FSLN, a récemment été assigné à résidence par le régime d'Ortega Murillo. Sa vie et sa santé sont en grave danger.
15 mars 2025 | tiré du site aplutsoc
Henry, dont la figure est devenue légendaire pour son rôle à la tête du mouvement de guérilla dans la chaîne de montagnes Isabelia de 1971 jusqu'au triomphe de la révolution sandiniste en 1979, a quitté le FSLN de Daniel Ortega il y a plus de 20 ans. Il a critiqué la dérive autoritaire, la continuité et les abus du régime d'Ortega.
Comme d'autres Nicaraguayens qui s'opposent à la répression du régime Ortega-Murillo, il est constamment harcelé par la police depuis 2018.
Depuis décembre 2023, il reçoit des visites hebdomadaires de policiers qui l'intimident et le prennent en photo. Depuis août 2024, il est traqué par des agents des services de renseignement de la police à chacun de ses déplacements, et les visiteurs sont régulièrement harcelés.
« Comandante Modesto », le nom de guerre sous lequel il est le plus connu, a toujours été réticent à faire des apparitions publiques et s'est consacré ces dernières années à ses études et à une vie loin des projecteurs politiques. Cependant, et sans que cela ne change son mode de vie presque monastique, le 8 mars, le harcèlement s'est intensifié. Sa maison est désormais assiégée et sous surveillance policière. Il lui a été interdit de partir. Ils empêchent la personne chargée de prendre soin d'accéder à son domicile. Il se voit refuser la visite de ses amis. Ses quelques parents proches sont victimes d'agressions et de fouilles humiliantes.
Comme il vit seul et que sa famille est en exil, l'imposition de cette assignation à résidence signifie l'isolement d'un homme âgé souffrant de diverses maladies et avec des besoins chroniques qui nécessitent une surveillance, des médicaments et des soins constants. Nous ne pouvons pas l'abandonner et rester silencieux. D'autres cas similaires indiquent que sa vie est en danger extrême dans cette situation.
Nous vous demandons, personnellement ou par l'intermédiaire de vos organisations, d'exprimer votre solidarité en signant cette pétition pour la liberté d'Henry Ruiz, qui mérite de vivre le reste de sa vie en paix. Nous demandons votre solidarité avec lui et les prisonniers politiques nicaraguayens.
Signez cette pétition pour demander au Secrétaire général de l'OEA d'exiger leur libération et celle des prisonniers politiques au Nicaragua.
- Sergio Ramírez Mercado, ancien vice-président de la République – écrivain – dénationalisé.
- Gioconda Belli, poète.
- Dora María Téllez, ancienne commandante de la guérilla, historienne, ancienne prisonnière politique et dénationalisée.
- Luis Carrión Cruz, ancien commandant de la révolution, économiste, dénationalisé.
- Mónica Baltodano, ancienne commandante de la guérilla, historienne, dénationalisée.
- Ernesto Medina, ancien recteur de l'UNAN León, dénationalisé.
- Victor Hugo Tinoco, ancien vice-chancelier, ancien prisonnier politique et dénationalisé.
- Haydeé Castillo, spécialiste des sciences sociales, défenseur des droits de l'homme et dénationalisé. Carlos Fernando Chamorro, journaliste, directeur de Confidencial et dénationalisé.
- Sofía Montenegro, journaliste et féministe, dénationalisée.
- Oscar René Vargas, écrivain, sociologue et économiste, ancien prisonnier politique et dénationalisé.
- Julio C. López Campos, est directeur de RRII FSLN, politologue, dénationalisé.
- Azahálea Solís, avocate constitutionnelle et féministe, dénationalisée.
- Patricia Orozco, journaliste et féministe, dénationalisée.
- Irving Larios, économiste, ancien prisonnier politique, dénationalisé.
- Héctor Mairena, avocat, dénationalisé.
- Sergio Marín Cornavaca, journaliste exilé.
- Julio Ricardo Hernández, anthropologue et économiste.
- Rafael Solís Cerda, ancien juge de la Cour suprême, exilé.
- Adrián Meza Soza, professeur d'université, recteur de l'Université Paulo Freire, exilé.
Managua, le 13 mars 2025.
La rédaction d'Aplutsoc apporte son soutien à cet appel et invite ses lectrices et lecteurs à le signer.
Voir à l'adresse ci dessous :
¡Libertad Henry Ruiz y los presos y presas políticas de Nicaragua !
Nota : les personnes mentionnées comme dénationalisées ont été privées de leur nationalité nicaraguayenne par le pouvoir d'Ortega avant de subir une expulsion de leur pays.
Biographie d'Henry Ruiz et liens vers des interviews données par celui-ci en 2016 et 2018
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Le Soudan vers la partition

La création d'un gouvernement parallèle a brisé l'unité de la coalition Taqaddum dirigée par l'ancien ministre Abdallah Hamdok du gouvernement de transition issu de la révolution soudanaise.
Tiré de Afriques en Lutte
20 mars 2025
Par Paul Martial
Bien que peu médiatisée, la guerre au Soudan reste le conflit dont le coût humanitaire est le plus élevé au monde : 11 millions de personnes sont déplacées et la moitié de la population est en situation d'insécurité alimentaire.
Propagation du conflit
Au début, seules les Sudanese Armed Forces (SAF) de Burhan et les Rapid Support Forces (RSF) d'Hemedti s'affrontaient. Les autres forces, qu'elles soient civiles ou armées, observaient une neutralité. Ce n'est plus le cas maintenant.
La guerre fait rage y compris à l'intérieur des camps de réfugiéEs, comme à Zamzam où les travailleurEs humanitaires ont dû partir.
Les RSF commettent les pires atrocités contre les communautés non arabes. Des pratiques qui existaient déjà lors du conflit au Darfour en 2003, mises en œuvre par les Janjawid précurseurs des RSF. Ces crimes contre l'humanité poussent les civilEs à se défendre. C'est ce qui s'est passé dans la ville d'El-Fasher encerclée par les forces d'Hemedti depuis des mois, où les habitantEs, y compris les femmes, ont pris les armes pour repousser les incursions des RSF. La conséquence est que la guerre peu à peu se généralise parmi les populations.
Tant que le soutien des pays extérieurs — États arabes unis et Tchad pour Hemedti, et Égypte et Turquie pour Burhan — continuera, et en l'absence de sanctions, la guerre perdurera, poussant les différentes organisations à se départir de leur neutralité, d'autant que RSF et SAF tentent d'élargir leurs bases sociale et militaire.
Second gouvernement
Cette situation a provoqué l'éclatement de la coalition Taqaddum qui avait tenté de représenter une alternative aux deux forces militaires. Une partie de cette coalition a signé une « charte fondatrice » pour la mise en place d'un gouvernement parallèle dans les territoires occupés par les FSR. Parmi les signataires, on trouve des organisations armées comme une fraction du SPLM/N d'Abdelaziz al-Hilu et du Justice and Equality Movement (JEM) ainsi que le parti politique Oumma et des membres se réclamant de la société civile. Si le texte de cette charte affirme des droits égaux pour tous les SoudanaisEs, il ne fait pas illusion au vu du nettoyage ethnique. Certains parlent même de génocide perpétré par les RSF.
Division du Soudan
Les SAF se sont associés à des milices ethniques et aux partisans de l'ancien régime d'Omar el-Bashir. Eux aussi sont accusés de crimes de guerre.
Le Soudan aura deux gouvernements, l'un dirigé par Hemedti pour l'ouest, intégrant les régions du Darfour et le Kordofan-Nord, et l'autre siégeant à Port-Soudan dans l'est, conduit par Burhan. La capitale Khartoum faisant toujours l'objet d'intenses batailles pour son contrôle. Ce scénario à la libyenne peut rapidement déboucher sur une partition du pays, voire sur une fragmentation tellement les coalitions des RSF et des SAF ne sont que des agrégats d'éléments disparates aux agendas souvent opposés.
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Accaparement des terres et prise de pouvoir au Soudan

Le Soudan, maillon clé de l'empire logistique des EAU, voit ses terres agricoles convoitées. Paysan·nes et mouvements soudanais résistent à cette guerre brutale et demandent la reprise du contrôle sur leurs terres. Cette crise exige une attention mondiale.
Tiré du blogue de l'auteur.
Au cours des deux dernières années, la guerre au Soudan a fait plus de 150 000 morts et 12 millions de personnes déplacées. Ce conflit, qui constitue la « plus grande crise migratoire au monde », représente aussi la première famine officiellement déclarée dans le monde depuis 2020, avec près de la moitié de la population souffrant de la faim.
Les deux factions militaires, qui ont collaboré à la répression des forces populaires ayant renversé la dictature d'Omar el-Béchir en 2019, sont en guerre totale l'une contre l'autre depuis avril 2023. Les Forces armées soudanaises (FAS) et les Forces de soutien rapide (FSR), ont toutes deux commis des atrocités de masse contre des civils et sont soutenues par des gouvernements étrangers ayant des intérêts au Soudan.
Les Émirats arabes unis ont été plus agressifs que tous les autres acteurs extérieurs. Des preuves accablantes montrent qu'ils ont joué un rôle majeur en alimentant cette lutte brutale pour l'accaparement des ressources, principalement via la fourniture d'armes et d'autres formes de soutien aux FSR, accusées de massacres, de violences sexuelles et de nettoyage ethnique à l'encontre des civils. Les Émirats arabes unis s'intéressent principalement à l'or du Soudan, mais l'alimentation figure également parmi leurs priorités. Au cours des quinze dernières années, les Émirats ont tenté de prendre le contrôle des terres agricoles et des ressources en eau au Soudan pour produire des denrées alimentaires destinées à l'exportation.
Pour assurer leur propre sécurité alimentaire, les Émirats arabes unis ont injecté plus de 6 milliards de dollars des États-Unis dans les réserves de change du Soudan, dans des projets d'expansion agricole et dans un port sur la mer Rouge. Alors que la guerre faisait rage, deux entreprises émiraties – International Holding Company (IHC), la plus grande société cotée en bourse du pays, et Jenaan – exploitaient plus de 50 000 hectares au Soudan. Peu avant que la guerre n'éclate, un accord a été signé entre IHC et le groupe DAL – détenu par l'un des magnats les plus riches du Soudan – pour mettre en exploitation 162 000 ha supplémentaires de terres agricoles à Abu Hamad, dans le nord du pays. Ce gigantesque projet agricole, soutenu par le gouvernement des Émirats arabes unis, sera relié par une route de 500 km à un nouveau port sur la côte soudanaise qui sera construit et exploité par le groupe Abu Dhabi Ports.
Le Soudan constitue un élément important de l'empire logistique en pleine expansion des Émirats arabes unis, qui relie désormais environ 1 million d'hectares de terres agricoles acquises par les Émirats dans le monde entier à un réseau de ports et de plates-formes logistiques, tous étroitement liés à des enjeux sécuritaires. Une grande partie de ces terres se trouve en Afrique, où les Émirats arabes unis sont désormais la principale source d'investissements étrangers. Des entreprises émiraties ont récemment signé des transactions sur des terres agricoles avec une toute une série de pays africains, dont l'Égypte, la Sierra Leone, l'Ouganda et l'Angola. Les Émirats ont également devenus un acteur majeur dans l'acquisition de terres et de forêts africaines dans le cadre de programmes de crédits carbone. L'horreur au Soudan montre de façon alarmante jusqu'où les Émirats arabes unis sont prêts à aller pour sécuriser leurs intérêts agricoles à l'étranger.
La terre est et restera au centre de la lutte populaire en cours au Soudan pour démanteler le contrôle militaire et paramilitaire sur le pays. Les comités de résistance et les conseils de quartier qui restent à l'avant-garde de cette lutte ont tracé une voie claire à suivre pour affirmer le contrôle des populations sur leurs terres et leurs systèmes alimentaires. Ce mouvement, connu sous le nom de « révolution de décembre », a renversé le régime d'el-Béchir en 2019, mais a été violemment réprimé par les FAS et les FSR. Sous la surveillance de ces deux factions militaires, la vente des terres agricoles et des ressources du Soudan s'est poursuivie, ouvrant ainsi la voie à la guerre brutale que se livrent les deux groupes aujourd'hui.
Malgré la guerre, les mouvements sociaux soudanais restent attachés à leur révolution. Abdelraouf Omer, agriculteur et activiste soudanais, affirme qu'environ 70 % des petit·es agriculteurs et agricultrices riverain·es du plus grand projet d'irrigation du pays, le projet de Gezira, ont été déplacé·es. Mais lui et d'autres paysan·nes continuent de s'organiser pour affirmer leur contrôle sur leurs territoires. Pour lui, l'agriculture est la clé de l'avenir du Soudan. « Nous ne pouvons pas nous permettre de le confier aux capitalistes qui mènent cette guerre et en tirent profit », dit-il.
Le conflit qui déchire le Soudan offre un exemple dramatique de la manière dont les investissements agricoles, souvent camouflés derrière le terme de « sécurité alimentaire », peuvent faire partie de jeux de pouvoir plus vastes qui vont à l'encontre des intérêts et des droits des communautés locales. Dans l'immédiat, nous devons nous joindre aux militant·es soudanais·es pour intensifier la pression afin de mettre fin aux combats et d'acheminer l'aide aux personnes qui en ont besoin. L'absence de redevabilité et d'action est consternante. La communauté internationale doit accorder à cette crise la même importance que ce qui se passe en Palestine, en Ukraine, en RDC et ailleurs. À long terme, le peuple soudanais mérite un soutien actif pour construire sa souveraineté alimentaire en toute autonomie, sur son propre territoire et sans ingérence ni désordres.
GRAIN affirme sa solidarité avec le peuple soudanais. Nous soutenons les communautés locales du Soudan et d'ailleurs dans leur lutte pour défendre leurs terres, leurs ressources en eau et leur souveraineté alimentaire contre l'accaparement des terres par les Émirats arabes unis et d'autres puissances étrangères.
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Trump II : L’incarnation d’un Idéal-type (au sens wébérien du terme) de la quintessence abjecte et grotesque. Troisième partie (3 de 3)

Car, il faut le dire d'entrée de jeu ici, Trump II a beau se vanter d'avoir été choisi par une majorité des membres du Collège électoral, il n'y a qu'une minorité d'électrices et d'électeurs qui ont voté pour lui.
Photo : Cette illustration de Donald Trump a été réalisée par Asier Sanz. Il s'agit d'un assemblage-collage qui joue sur la paréidolie, c'est-à-dire cette tendance instinctive qui existe chez l'humain et qui consiste à voir ou à reconnaître des formes familières dans des paysages, des nuages ou des images vagues. https://asiersanz.com. Consulté le 8 mars 20
Comment en sommes-nous arrivés à ce moment de la « tyrannie de la minorité » ?
Par un étrange paradoxe, les chialeuses et chialeurs de la gauche, ainsi caractériséEs par la frange trumpiste, sont repousséEs pour faire entendre celles et ceux de la droite, voire plutôt de l'ultradroite. Nous voilà donc maintenant au centre même de cette ère tant redoutée par Tocqueville : l'ère de la tyrannie de la minorité.
Marie-Paul Rouleau6 a excellemment bien synthétisé le cheminement par lequel les USA en sont arrivés là. Il faut démarrer le tout avec la déchéance qui a affligé le Parti républicain au lendemain du passage désastreux de l'inique Richard Nixon qui s'imaginait, parce que président, qu'il était au-dessus des lois. Il a fallu Ronald Reagan pour lancer le mouvement d'une contre-révolution néoconservatrice visant moins d'État (la dérèglementation tous azimuts), la multiplication des traités de libre-échange, la lutte prioritaire à l'inflation au détriment du chômage et, last but not least, l'affaiblissement du mouvement syndical. C'est dans ce cadre partisan et néolibéral qu'une autre figure de proue politique républicaine ambitieuse verra le jour : Newt Gingrich pour qui la vie politique est une arène partisane au sein de laquelle s'affrontent des forces politiques opposées et clivées à souhait. Comme l'écrit Marie-Paul Rouleau (2024, 26 octobre) :
« Pour Newt Gingrich, les républicains ne sont pas assez méchants, « nasty ». La prochaine génération doit comprendre que la politique est une guerre coupe-gorge. Pendant la campagne de 1990, un document encourage les candidats à « parler comme Newt » en utilisant des mots vindicatifs contre les démocrates : « anti-enfants », « malade », « détruire », « radical » ».
Cette manière de faire la politique va donner, lors des élections de mi-mandat en 1994, une majorité républicaine au Congrès. Une première depuis 40 ans. Suivra la création du Tea Party (Tax enough Already) qui fait bien entendu référence à la fameuse révolte du Tea Party de 1773. Un regroupement politique qui fédère principalement des hommes blancs qui possèdent une arme et qui étaient convaincus que Barak Obama mettait de l'avant des politiques socialistes. Ce mouvement attirait également de fervents évangélistes. Ce Tea Party sera le noyau à partir duquel Donald Trump constituera son mouvement MAGA (Make America Great Again) qui regroupe principalement des américaines et des américains qui :
« se sentent dépossédés de leur pays, de leur identité, de leurs valeurs traditionnelles qu'ils estiment menacées par l'immigration, le féminisme, la sexualité plurielle. Ils veulent retrouver « leur » Amérique. Ils souhaitent la fin de l'immigration illégale, sont contre l'avortement et la restriction des armes à feu. Ils estiment que les emplois des Américains ont été vendus à l'étranger. Ils voient en Donald Trump un président capable de détrôner l'établissement qui les a trahis. Ils applaudissent son effronterie, son instinct de confrontation. » (Rouleau, Marie-Paul, 2024, 26 octobre).
N'est-ce pas cela que Donald Trump leur a minimalement promis tout au long de la campagne présidentielle de 2024 et qu'il semble continuer à radoter, même devant le parterre du Congrès le mardi 4 mars 2025 ? Sans oublier les promesses d'une croissance économique inédite et encore plus : allez sur Mars et plus loin encore.
L'objectif que Trump II semble poursuivre dans le cadre de ce deuxième mandat vise probablement à identifier un réel qu'il ne faut pas voir, qu'il faut cacher. Bref, produire de l'ignorance dans toutes ses dimensions qui lèvent le voile sur l'existence d'inégalités sociales et circonscrivent l'ampleur de certains problèmes en vue de ne pas avoir à adopter des politiques susceptibles de régler ces problèmes. Rien ne doit limiter les affaires ici. Trump II dessine le paysage des thématiques ou des objets du réel qui n'ont aucune importance pour lui et ses oligarques ploutocrates. Arrive avec lui et son nouveau mandat la production et la généralisation de l'ignorance. L'argent du Trésor public doit servir à la réalisation des projets de développement économique qui vont maintenir l'économie américaine à la pole position. Ce qui devrait permettre, à Trump II, de présenter un jour un budget équilibré.
Que reste-t-il de la démocratie aux USA ?
Trump II poursuit donc sa guerre contre ce qu'il nomme « l'État profond ». À grand renfort de décrets et de limogeages, le 47e président étend son emprise, quitte à entraver, à sa face même, le principe de séparation des pouvoirs. Un mois après le retour des républicains à la Maison-Blanche, ici et là, en ce moment, certaines personnes se posent la question suivante : que reste-t-il de la démocratie aux USA ? Ces personnes devraient plutôt se poser la question suivante : à quoi correspondait réellement, depuis sa fondation, la démocratie aux USA ? Cette démocratie qui a, tout au long de son existence, d'abord protégé les intérêts des nouveaux riches et a servi à réprimer les forces progressistes. Cette démocratie qui a inventé un Collège électoral pour éviter que le peuple élise une personne qui agirait à l'encontre de certains intérêts. Deviner lesquels ?
Des philosophes grecs de l'Antiquité nous avons oublié que l'histoire est faite de régimes politiques purs et corrompus et qu'elle est également un cycle. Chez Aristote la monarchie peut se transformer en tyrannie, l'aristocratie en oligarchie et la république en démocratie (en dictature de la majorité votante). Chez Polybe, le cycle est un peu plus complexe. Qu'on en juge par ce qui suit :
« On doit donc dire qu'il y a six sortes de constitutions, les trois déjà mentionnées (la royauté, l'aristocratie, la démocratie G.B. et Y.P.), dont tout le monde parle, et trois autres qui leur sont liées par nature, à savoir la monarchie, l'oligarchie, l'ochlocratie (Gouvernement de la foule ou de la populace G.B. et Y.P.). La première à se former, par un processus spontané et naturel, est la monarchie ; elle est suivie par la royauté, qui naît d'elle par un processus d'aménagement et de perfectionnement. La royauté se change en la forme mauvaise qui lui est liée par nature, c'est-à-dire en tyrannie ; et la chute de ce régime engendre à son tour l'aristocratie. Puis quand la nature a fait dégénérer celle-ci en oligarchie, et que la masse en colère a puni les crimes des dirigeants, alors naît le régime populaire. Puis enfin les excès et les illégalités de ce régime produisent avec le temps, pour compléter la série, l'ochlocratie. On constatera de la façon la plus nette, pour cette question, qu'elle se présente vraiment comme je viens de le dire, si l'on s'intéresse à l'origine, au devenir et aux changements qui sont naturels dans chaque cas. Seul celui qui aura vu comment chacun des types est engendré naturellement sera capable de voir aussi quand, comment, où se produiront de nouveau le développement, la maturité, la transformation ainsi que la fin de chaque régime […]. Voilà le cycle complet des régimes, voilà l'ordre naturel, en fonction de quoi les systèmes politiques changent et se transforment jusqu'à revenir à leur état initial. Quand on a bien compris cela, il se pourra sans doute qu'on commette des erreurs de date en parlant de l'avenir d'un régime, mais on se trompera rarement sur le degré de développement ou de décadence qu'a atteint chaque régime ou sur son futur point de transformation, à condition d'émettre un jugement dépourvu d'animosité ou de jalousie7 ».
Terminons la présente partie avec une citation de Thucydide qui écrit ceci au sujet de la démocratie : « Ce gouvernement portait le nom de démocratie, en réalité c'était le gouvernement d'un seul homme8 ». N'est-ce pas ce que nous pouvons tristement constater aux USA depuis janvier dernier ?
Conclusion
Tout au long du siècle dernier et du premier quart du présent siècle, il y a des personnes qui ont rédigé l'histoire avec des lunettes roses. Des épisodes répressifs entiers ont été occultés ou passés sous silence dans divers manuels d'histoire. L'élimination de la présence autochtone sur de vastes terres allant d'est en ouest du pays ; l'intervention répressive dramatique des militants ouvriers qui revendiquaient la journée de travail de 8 heures à Haymarket Square à Chicago en 1886 ; des agents de la police privée qui ont pourchassé, réprimé et éliminé les leaders Wobbies (l'organisation syndicale Industrial Workers of the World) ; des agents du FBI qui ont également traqué et combattu des communistes ainsi que des militantes et des militants du mouvement Black Panther Party. Il y a également eu les lynchages organisés par le Ku Klux Klan — lynchages tolérés par les autorités policières et de certains membres de la classe dirigeante. N'oublions pas, dans cette douloureuse énumération, les effets de la Loi Taft-Hartley et du Mc Cartisme, à savoir cette chasse aux sorcières frénétique qui avait pour principal objectif, dans le contexte des premières années de la guerre froide, la neutralisation, l'expulsion du pays, la perte du gagne-pain, la condamnation à mort des communistes ou de personnes présumées communistes, etc..
Nous avons lu des versions épurées de l'histoire. Versions rédigées dans un cadre manichéen où le monde se divisait en deux : les bons occidentaux des pays du bloc de l'Ouest et les méchants communistes des pays du bloc de l'Est. Rien sur la haine de l'adversaire et de l'élimination de l'ennemi de l'intérieur. Ces tristes histoires d'extinction et d'exclusion ont été gommées, passées sous silence. Mais la politique, c'est aussi une lutte pour la conquête et l'exercice du pouvoir. Une lutte parfois sans merci contre celles et ceux qui s'opposent et qui veulent jeter les bases d'un monde un peu plus égalitaire, plus juste, accueillant, tolérant et inclusif. Un monde qui accepte la diversité et qui met en place des mesures d'équité. Un monde respectueux de l'autre, dans sa différence — assumée et affichée — et qui se montre également tolérant à l'égard des multiples identités.
Dans notre énumération au sujet de Trump II nous avons délibérément évité, à ce moment-ci, d'y inclure le mot « fasciste ». Nous n'en sommes pas là. Sauf que certains faits et gestes de Trump II et de l'agence DOGE correspondent incontestablement à du néofascisme, c'est-à-dire à une sorte d'autoritarisme tyrannique d'une oligarchie constituée de ploutocrates complètement déjantés et décomplexés. Les sbires d'Elon Musk agissent violemment. Ils intimident des chercheuses et chercheurs. Ils mettent la clef dans la porte de centres de recherche et réduisent à la tronçonneuse les effectifs de plusieurs agences et départements gouvernementaux. Les coupes qu'ils effectuent sont bêtes et aveugles. Des scientifiques vivent maintenant dans la crainte et ne jouissent plus de leur liberté de pensée et de parole.
Dans certains pays, c'est donc maintenant la droite radicale qui mène le bal et impose son nouvel agenda qui a pour effet de tourner la page sur le néolibéralisme. Nous sommes incontestablement dans l'ère que certaines et certains qualifient d'illébérale. Une démocratie élective sans libéralisme constitutionnel et où le pouvoir politique s'avère hautement centralisé et concentré dans les mains d'une ou d'un leader. Autrement dit, un néoconservatisme a pris le dessus sur le libéralisme renouvelé, afin de le verser dans l'ultra-libéralité. Ses exécutantes et exécutants commencent à mettre en place un dispositif qui aura pour effet de restreindre le droit de vote dans le but avoué d'éviter et d'empêcher l'alternance gouvernementale9. Un gouvernement qui applique des politiques illébérales s'affiche comme étant anti-wokisme, anti-immigration, anti-liberté de pensée et de parole et anti-scientifique. Ce type de gouvernement veut aller plus loin que de ramener l'État à ses strictes fonctions régaliennes. Il se propose d'effectuer un « grand bond en arrière » en mettant de l'avant des coupes drastiques dans certaines fonctions essentielles de l'État (comme la fiscalité et la perception de la taxation), la recherche scientifique et de nombreux programmes sociaux et mesures culturelles. C'est ainsi que les membres de l'ultradroite radicale veulent imposer aux USA, sous la férule de Trump II, un nouveau mode de vie qui correspond à du néodarwinisme économique et du sadisme social, à un néoconservatisme comme jamais vu. Bref, en trois mots : un temps déraisonnable.
Guylain Bernier
Yvan Perrier
7 et 8 mars 2025
20h30
Notes
6. Rouleau, Marie-Paul. 2024. « Comment le « Make America Great Again » est devenu le MAGA » Le Devoir, 26 octobre 2024.
https://www.ledevoir.com/monde/etats-unis/822470/comment-make-america-great-again-est-devenu-maga?. Consulté le 7 mars 2025.
7.Polybe. 1977. Histoires. Paris : Les Belles lettres, p. 71-80.
8.Thucydide. 1966. Histoire de la guerre du Péloponnèse. Tome I. Paris : GF-Flammarion, p. 151 (II : chap. LXVI).
9. Voir à ce sujet l'article de Élisabeth Vallet. 2025. « Le grand bond en arrière ». Le Devoir. 1er et 2 mars 2025, p. A6.
Références
Achcar, Gilbert. 2025. « « America First » et le grand chambardement des relations internationales ». ESSF Europe Solidaire Sans Frontières. https://europe-solidaire.org/spip.php?article73859&fbclid=IwY2xjawI3AhpleHRuA2FlbQIxMAABHWrkG5807VRoX5kNz0-8rM0r6cYoQNKWn4OUTShCmypuDNSPvVe1cmLhmw_aem_mvbCeROoNYlVqrNMiW8GXA. Consulté le 7 mars 2025.
Agence France-Presse. 2025. « La Cour suprême rétablit l'ordre à l'administration Trump de payer 2 G$ d'aides gelés ». Radio-Canada. https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/2145679/cour-supreme-ordre-administration-trump-payer-aide-gelee. Consulté le 7 mars 2025.
Agence France-Presse. 2025. « Donald Trump menace les écoles « qui permettent des manifestations illégales » ». La Presse. https://www.lapresse.ca/international/etats-unis/2025-03-04/fin-du-financement-federal/donald-trump-menace-les-ecoles-qui-permettent-des-manifestations-illegales.php. Consulté le 7 mars 2025.
Allmendinger, Philip. 2002. Planning Theory. Houdmills and New York : Palgrave, 346 p.
Bustinduy, Pablo. 2025. « La démocratie contre les ultra-riches ». Le Grand Continent. https://legrandcontinent.eu/fr/2025/02/27/la-democratie-contre-les-ultra-riches/. Consulté le 7 mars 2025.
Deglise, Fabien. 2024. « Le projet 2025 au cœur du prochain gouvernement de Donald Trump ». Le Devoir, 22 novembre 2024. https://www.ledevoir.com/monde/etats-unis/824218/analyse-projet-2025-coeur-prochain-gouvernement-donald-trump?. Consulté le 7 mars 2025.
Levasseur, Carol. 2006. Incertitude, pouvoir et résistances : les enjeux du politique dans la modernité. Québec : PUL, 433 p.
Michels, Robert. 2009. Les partis politiques. Bruxelles : Éditions de l'Université de Bruxelles, 271 p.
Monod, Jean-Claude. 2021. « Avatars de l'autoritarisme ». https://shs.cairn.info/revue-critique-2021-6-page-512?lang=fr. Cairn – Info : Sciences humaines & sociales. https://shs.cairn.info/revue-critique-2021-6-page-512?lang=fr. Consulté le 7 mars 2025.
Morel, Yves. 2024. « De nouveaux types de dictature qui attestent le retour de la prévalence de la Realpolitik ». Politique magazine. https://politiquemagazine.fr/civilisation/de-nouveaux-types-de-dictature-qui-attestent-le-retour-de-la-prevalence-de-la-realpolitik-2/. Consulté le 7 mars 2025.
Naughtie, Andrew. 2024. « Qui sont les principaux alliés de Donald Trump en Europe ». Euronews. https://fr.euronews.com/2024/09/17/qui-sont-les-principaux-allies-de-donald-trump-en-europe. Consulté le 7 mars 2025.
Ostrogorski, Moisie. 1993. La démocratie et les partis politiques. Paris : Fayard, 768 p.
Perrin, André. 2017. « Démocratie, tyrannie des minorités, paradoxes de la majorité ». Mezetule. https://www.mezetulle.fr/democratie-tyrannie-des-minorites-paradoxes-de-la-majorite/. Consulté le 7 mars 2024.
Polybe. 1977. Histoires. Paris : Les Belles lettres, p. 71-80.
Rouleau, Marie-Paul. 2024. « Comment le « Make America Great Again” est devenu le MAGA ». Le Devoir, 26 octobre 2024. https://www.ledevoir.com/monde/etats-unis/822470/comment-make-america-great-again-est-devenu-maga?. Consulté le 7 mars 2025.
Sans auteur. 2024. « Les États-Unis seront-ils contrôlés par une clique de milliardaires ? Le risque de glissement vers une oligarchie est réel ». Université Laval : Salle de presse.
https://salledepresse.ulaval.ca/2024/12/16/les-etats-unis-seront-ils-controles-par-une-clique-de-milliardaires-le-risque-de-glissement-vers-une-oligarchie-est-reel-498fb51c-2448-422d-8472-ef8777697b2c. Consulté le 7 mars 2025.
Schwartzenberg, Roger-Gérard. 1992. L'État spectacle. Paris : Garnier-Flammarion, 318 p.
Thucydide. 1966. Histoire de la guerre du Péloponnèse. Tome I. Paris : GF-Flammarion, p. 151 (II : chap. LXVI).
Tocqueville, Alexis. 2010. De la démocratie en Amérique. Tomes 1 et 2. Paris : Flammarion, 413 p. et 414 p.
Vallet, Élisabeth. 2025. « Le grand bond en arrière ». Le Devoir. 1er et 2 mars 2025, p. A6.
Zinn, Howard. 2006. Une histoire populaire des États-Unis : De 1492 à nos jours. Montréal : Lux éditeur, 812 p.
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Punir l’Afrique du Sud qui « fait des choses très mauvaises »

Le 7 février 2025, un énième décret a été signé par le milliardaire de la Maison Blanche. La nouvelle cible, l'Afrique du Sud. Trump et son acolyte Elon Musk, originaire de ce pays, reproche au pays arc-en-ciel de mener une politique nuisant aux intérêts des États-Unis.
Tiré d'Afrique en lutte.
Touche pas à Israël et au dollar
Les partisans de Trump, mais ils ne sont pas les seuls, reprochent à l'Afrique du Sud d'avoir saisi la CIJ (Cour internationale de Justice) contre le génocide mené par Israël. Une action analysée comme une attaque portée à un proche allié des États-Unis, d'autant que le succès juridique a été notable.
Autre critique, l'adhésion au groupe des BRICS+ (fondé par le Brésil, la Russie, l'Inde, la Chine, et l'Afrique du Sud) dont l'ambition affichée est de disputer l'hégémonie occidentale sur la conduite des affaires mondiales. Ce qui implique notamment une remise en cause du dollar comme monnaie unique de référence dans les échanges internationaux.
En parallèle de ces sanctions, le secrétaire d'État Marco Rubio a annoncé qu'il ne participerait pas à la réunion du G20, présidée par l'Afrique du Sud, portant sur « la solidarité, l'équité et la durabilité ». Thèmes abhorrés par l'administration Trump.
Maintenir l'injustice
Les sanctions contre l'Afrique du Sud ont été précédées par une campagne de fausses informations, délivrées sur le réseau social X de Musk qu'il a lui-même relayées sur son compte personnel, à propos de la volonté du gouvernement sud-africain d'adopter une loi sur le foncier pour « promouvoir l'inclusivité ». Dans un pays où, trente ans après la fin l'apartheid, 72 % des terre arables appartiennent à la minorité blanche, en conséquence du Natives Land Act de 1913 qui a spolié les populations noires…
La réforme prévoit une redistribution avec des compensations financières selon la valeur du bien. Ces compensations peuvent être nulles si le bien n'a aucune valeur par exemple lorsqu'il est abandonné. Une partie des Afrikaners a agité le chiffon (on n'ose pas dire rouge !) dénonçant une discrimination, certains même évoquant un génocide !
Pour Trump et Musk, il « est immoral et injuste » de « confisquer des terres ». Ils ne font évidemment pas allusion aux PalestinienNEs victimes des colons israéliens de Cisjordanie. Leur inquiétude est pour les Afrikaners, qui rappelons-le, sont surreprésentés parmi les plus riches du pays. Ainsi, Trump a signé un nouveau décret ouvrant les frontières des USA aux blancs qui n'ont d'ailleurs jamais demandé à partir. Mais peu importe, la rhétorique du racisme antiblanc reste très populaire dans les rangs républicains … et pas seulement étatsuniens.
Le grotesque le dispute au cynisme quand Trump se scandalise sur une loi que la juriste de l'Agricultural Business Chamber sud-africaine ne considère pas comme des expropriations arbitraires, alors que lui s'apprête à expulser près de deux millions de GazaouiEs de leur terre.
Paul Martial
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La Chine : une médiatrice silencieuse de la guerre en RDC ?

Depuis janvier 2025, l'Est de la République Démocratique du Congo (RDC) fait face à un nouvel embrasement de la guerre qui déchire sporadiquement le pays depuis les années 1990. Les régions congolaises du Nord et Sud-Kivu sont aujourd'hui largement occupées par le groupe armé M23 soutenu par le Rwanda. En plus de détenir des intérêts miniers majeurs en RDC, la Chine entretient des rapports économiques et sécuritaires étroits à la fois avec la RDC et le Rwanda. Bien que la déstabilisation de la région ait tout pour lui déplaire, Pékin maintient une position conciliante, révélatrice de sa stratégie sur le continent.
Tiré de Asialyst.
L'avancée du M23 dans les vastes territoires au Nord et Sud-Kivu riches en minerais s'est faite au prix de violences inouïes, entraînant le déplacement de 800 000 personnes depuis janvier. Aux massacres de civils s'ajoutent un usage systématique des viols de masse comme armes de guerre. Bien que Kigali nie officiellement toute implication, de nombreux rapports du groupe d'experts de l'ONU font état de la présence directe de 3 000 à 4 000 soldats rwandais aux côtés des rebelles, ainsi que du profit tiré par le Rwanda du pillage des ressources minières congolaises.
Pourtant, les réactions sur la scène internationale restent limitées. L'Union Européenne a annoncé sanctionner des généraux rwandais et des cadres du M23—une mesure largement symbolique—tandis que les États-Unis et l'Union africaine expriment leur préoccupation, sans toutefois envisager de remettre en cause les contrats miniers et militaires avec le Rwanda.
Le regard se tourne vers la Chine, qui est la puissance étrangère dominante dans la région. Depuis 2018, elle affirme être une actrice de paix et de stabilité en Afrique subsaharienne, voulant en faire un terrain prioritaire de son initiative de sécurité mondiale. Plus récemment, en février 2024 Pékin annonçait sa volonté de collaborer avec la RDC à la sécurité dans la région des Grands Lacs, où les affrontements se déroulent actuellement. Bien que Pékin se soit aligné avec la communauté internationale en condamnant l'occupation des territoires congolais ainsi que le soutien du Rwanda au M23, son attitude révèle la complexité de sa politique en matière de sécurité dans la région.
La RDC premier fournisseur de cuivre de la Chine
Les intérêts miniers de la Chine en RDC sont essentiels au bon développement de l'industrie chinoise. Durant la présidence de Joseph Kabila (2001-2019), des compagnies chinoises comme Sicomines (Sino-congolaise des mines), et Zijin Mining Group, ont acquis un monopole sur les concessions minières de cobalt, d'uranium et de cuivre, des matériaux essentiels au développement de l'industrie électronique et en technologies vertes de la Chine. En 2024, le pays d'Afrique centrale devient le premier fournisseur de cuivre de la Chine qui en importe 1,48 million de tonnes métriques, marquant une augmentation de 71% par rapport à l'année précédente.
Ces larges concessions minières possédées par la Chine sont principalement localisées dans la région du Haut-Katanga et de Lualaba dans le Sud du Congo. Contrairement à ces régions, dans les territoires du Nord et le Sud Kivu aujourd'hui aux mains des rebelles du M23, « les mineurs chinois dirigent de petites opérations souvent illégales, qui ne sont pas stratégiques pour Pékin », explique Talia Glazer, analyste associée chez J.S Held LLC.
Les intérêts miniers de la Chine dans le pays ne sont donc pas directement mis en danger par les récentes avancées rebelles, mais cela pourrait changer selon Christian-Geraud Neema Byamungu, éditeur Afrique du China Global South Project : « Pékin espère que les avancées rebelles n'atteindront pas le Katanga, si c'était le cas on verrait sûrement une différente posture de la Chine, qui sera mise dans une situation très délicate ». Une telle avancée des rebelles n'est pas exclue : des observateurs ont relevé l'émergence de tensions à Lubumbashi dans le sud du pays et le M23 a même menacé de prendre la capitale Kinshasa.
Un accord stratégique militaire infructueux avec la RDC
Une collaboration en matière de sécurité a été monnayée par la Chine, afin de sécuriser ses intérêts miniers dans la région. En septembre 2024, la Chine signe un accord stratégique militaire avec la RDC visant à améliorer la formation des troupes des Forces armées de la RDC (FARDC) et à soutenir la modernisation de son arsenal. Les forces congolaises possèdent aujourd'hui 3 drones de combat CH-4, dont 2 furent fournis par Pékin en février 2024 à l'occasion d'une recrudescence des violences autour de la ville de Goma.
Pourtant, même avec cette assistance chinoise, les troupes de la FARDC plient depuis janvier devant les avancées rebelles. Pour Paul Nantunlya, analyste du Africa Center for Strategic Studies et spécialiste des coopérations sécuritaires sino-africaines, l'assistance de la Chine à la RDC n'a pas porté ses fruits pour la même raison que les autres assistances étrangères : « Sans réforme politique de fond qui résolve les problèmes de corruption, aucune assistance étrangère ne pourra faire de l'armée congolaise une force efficace. »
Si la Chine exhorte aujourd'hui le Rwanda à respecter l'intégrité du territoire congolais, Pékin n'a néanmoins aucune intention de heurter ses relations amicales avec le petit pays d'Afrique centrale qui a rejoint la Belt and Road Initiative en 2018. La stabilité et la centralisation de l'État rwandais ont de quoi plaire à la Chine, qui y voit une base apte à faire fructifier ses investissements.
En matière de défense, à l'inverse de la FARDC, le Rwanda a fait bon usage de l'aide chinoise, estime Paul Nantunlya qui affirme que « l'assistance de la Chine a été cruciale dans la modernisation et la professionnalisation de l'armée Rwandaise ». En 2019 puis en 2023, des instructeurs de la Garde d'honneur de l'Armée populaire de Chine sont venus au Rwanda pour former des escadrons de la Rwanda Defense Force à l'occasion de défilés.
En matière de sécurité, la réputation de l'armée rwandaise comme étant moderne et disciplinée lui a valu de devenir un acteur clef de la sécurité sur le continent, elle est notamment déployée depuis 2021 au Mozambique pour faire face à la montée de groupes djihadistes. De ce fait, l'armée rwandaise a bénéficié de formations dispensées par la Chine ainsi que par les États-Unis, le Royaume-Uni et l'Union Européenne.
Pékin espère ne pas avoir à prendre parti
Bien que la Chine ait supplanté la Russie comme première exportatrice d'armes en Afrique subsaharienne, il serait faux d'estimer que Pékin cherche à tirer un profit de ces ventes d'armes liées à l'escalade de ces conflits selon Neema Byamungu. Les achats d'armes dans la région restent limités, et ne compensent en rien les risques encourus par les investissements chinois dans le pays. De plus, si des observateurs ont relevé la présence d'armes chinoises aux mains de soldats du M23, l'explication est claire selon Nantunlya : les soldats congolais fuient et laissent leurs armes derrière eux, qui sont systématiquement récupérées par les soldats rebelles et par les troupes rwandaises.
Tout laisse imaginer que Pékin espère une réconciliation diplomatique qui la dispense de toute prise de parti, en ligne avec son approche globale du continent. A l'occasion du Sommet de Beijing du Forum sur la coopération sino-africaine de septembre 2024, Xi Jinping affirme l'opposition de la Chine à toute forme « d'ingérence extérieure dans les affaires intérieures des pays africains », favorisant le principe « solution africaine aux problèmes africains ». Christian-Geraud Neema Byamungu rappelle que Pékin s'abstiendra de toute prise de parti qui lui vaudra de perdre des alliés diplomatiques : « La Chine essayera toujours de maintenir des relations amicales avec toutes les parties, quoi qu'il arrive. Aux Nations Unies, la RDC et le Rwanda représentent chacun une voix, et c'est cela que la Chine garde en vue. »
Sur la scène mondiale, Pékin s'en tient au respect formel du droit international. Alors que le pays présidait le Conseil de Sécurité le mois dernier, l'ambassadeur chinois auprès des Nations Unies Fu Cong, a fermement condamné l'occupation des territoires congolais et a appelé au retrait des troupes et à une résolution pacifique du conflit. Pourtant le rapport du Conseil de Sécurité révèle que la mention d'une exigence de vérification et de transparence quant aux minéraux en provenance de l'Est de la RDC a été supprimée à la demande de la Chine.
La continuité de ses partenariats avec Pékin permet à Kigali de limiter les risques d'une isolation diplomatique. Alors que le 24 février, l'Union Européenne annonçait la suspension de ses consultations en matière de défense avec le Rwanda, quatre jours plus tard, le Ministère de la Défense rwandaise annonçait avoir reçu l'ambassadeur chinois H.E Wang Xuekun, pour une discussion portant sur leurs « intérêts partagés » et « l'approfondissement de leur coopération en matière de défense ».
Il pourrait peut-être s'agir là d'une nouvelle tentative de médiation discrète de la Chine, jouant sur ses bonnes relations avec les deux voisins. Paul Nantulya évoque de semblables efforts de Pékin essayant de faciliter le dialogue entre Kigali et Kinshasa en 2007, en 2009 et en 2012. L'analyste indique qu'il ne serait pas surpris si la rencontre du 15 mars entre l'ambassadeur sortant Wang Xuekun, son homologue angolais et le président rwandais Paul Kagame, avait été l'occasion d'un effort discret de soutien au processus Luanda (qui consiste en une négociation directe entre Kinshasa et Kigali sous la médiation du gouvernement angolais).
La Chine a beaucoup à perdre d'un embrasement régional du conflit, de l'affaiblissement de l'État congolais et d'un avancement des troupes rebelles dans les régions où se trouvent les mines chinoises. Ses intérêts économiques et sa réputation en tant qu'acteur mondial de sécurité et de stabilité pourraient se retrouver sur la sellette. Pour autant Pékin semble jusqu'ici donner la priorité à son objectif diplomatique : préserver autant que possible une bonne entente avec toutes les parties.
Par Emma Belmonte
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Ce n’est pas notre Europe

Ce qui s'est passé ces dernières semaines des deux côtés de l'Atlantique illustre graphiquement une accélération politique et historique. Des images et des déclarations vues et entendues par des centaines de millions de personnes révèlent un monde nouveau et ouvrent une nouvelle phase historique. En réalité, ce monde nouveau est apparu il y a déjà quelques années ; aujourd'hui, certaines illusions qui le rendaient moins perceptible sont tombées, le rendant ainsi plus visible aux yeux des masses. Il s'agit du choc entre les différents impérialismes, entre les puissances capitalistes dominantes et leurs conflits dans diverses régions du monde.
9 mars 2025 | tiré de vientosur.info
https://vientosur.info/esta-no-es-nuestra-europa/
La nouvelle phase historique et la loi du plus fort
Cette nouvelle phase historique se caractérise par de nombreux éléments : la crise du système capitaliste, l'accélération de la crise environnementale, la quête effrénée du profit, l'accaparement des ressources et des terres rares de la planète, une concurrence économique encore plus agressive qui remet en question les avancées précédentes de la mondialisation, l'intensification des guerres commerciales et, enfin, une course au réarmement incontrôlée ainsi que la prolifération des guerres. Sur le plan politique, on observe une montée en puissance des nationalismes et des idéologies réactionnaires et fascistes, accompagnée d'une croissance quasi exponentielle des forces politiques qui les représentent.
Les droits de la planète à préserver un équilibre écologique, les droits des peuples à l'autodétermination, les droits sociaux et démocratiques conquis par les classes ouvrières sont à nouveau menacés. Le cadre du droit international, fruit des anciens équilibres entre les grandes puissances issues de la Seconde Guerre mondiale et les pays précaires émergés de l'effondrement de l'Union soviétique, est remis en cause. Aujourd'hui, de nombreux puissants de ce monde prônent et appliquent ouvertement la loi du plus fort.
S'il faut reconnaître un mérite à Trump, c'est d'avoir mis en lumière ces formes de domination exercées par toutes les grandes puissances capitalistes. Trump détruit et continuera de détruire de vastes secteurs sociaux de la population américaine au profit de ses amis et collègues ultra-riches. Il mise ouvertement sur un accord avec la Russie pour se partager le monde, une perspective également convoitée par l'autocrate de Moscou. Il souhaite mettre fin à la guerre en Ukraine, car il estime devoir se préparer à un conflit plus large dans l'espace indo-pacifique afin de préserver l'hégémonie américaine. Dans le même temps, il négocie avec Zelensky (un accord dont il ne manque plus que la signature) pour s'approprier une grande partie des ressources ukrainiennes.
Les alliés, grands et petits, ne sont que des vassaux contraints de s'adapter, de gré ou de force (par le biais de chantages), aux intérêts et décisions des États-Unis, y compris l'Union européenne, qui doit assumer une partie des coûts économiques et militaires pour préserver les intérêts du capitalisme américain. En réalité, après la rencontre dans le bureau ovale et les prises de position propagandistes des dirigeants européens, la situation évolue. Le Premier ministre britannique tisse les liens entre les négociations économiques et la recherche d'un accord entre les États-Unis et l'Europe incluant la question ukrainienne, au point que Zelensky a pu déclarer : « Je suis prêt à œuvrer pour la paix sous la direction du président américain. »
Ce sont les puissances impériales en difficulté ou en déclin qui exhibent le plus ouvertement leur visage agressif. Quand Trump clame Make America Great Again, il ne fait que certifier le déclin des États-Unis (avec l'énorme dette qui pèse sur le pays) et propose de réaffirmer l'hégémonie mondiale par divers moyens, comme l'a illustré son inquiétant discours sur l'état de l'Union, où il a insisté sur sa volonté d'annexer le Groenland et de récupérer Panama.
La Russie, qui a connu de grandes difficultés après la disparition de l'Union soviétique, s'est reconstruite en tant que puissance capitaliste sous le régime autocratique et réactionnaire de Poutine. Elle a rapidement et brutalement repris le contrôle des territoires de l'ancien empire tsariste à l'est, avant de se tourner vers l'ouest pour « garantir sa sécurité », cherchant un nouveau partage des sphères d'influence avec les puissances occidentales. Elle est ensuite passée à l'acte avec l'invasion brutale de l'Ukraine, niant ainsi le droit à l'existence et à l'autodétermination d'une nation tout entière.
Mais le calcul était erroné : Poutine pensait prendre Kiev rapidement grâce à l'effondrement de l'État ukrainien. Au lieu de cela, il a rencontré une forte résistance populaire, soutenue par les armées occidentales. L'« opération militaire spéciale » de Poutine s'est transformée en une guerre terrible et prolongée. Mais l'Europe capitaliste et les États-Unis de Biden se sont également trompés en pensant qu'ils pouvaient gagner cette guerre ou qu'il était dans leur intérêt de la prolonger pour affaiblir la Russie et peut-être même provoquer une crise du régime de Poutine.
L'Europe n'a jamais proposé de solution politique, supposant qu'elle était impossible. La réalité s'est révélée bien différente de ce qu'imaginaient Poutine, les gouvernements européens et nos analystes de télévision. Après trois ans de guerre, on compte un million de morts et de blessés des deux côtés, des générations entières de jeunes sacrifiées sur le champ de bataille, des dizaines de milliers de civils ukrainiens tués sous les bombes russes, et des territoires immenses dévastés. Et cette guerre ne fait qu'alimenter les pires nationalismes réactionnaires. C'est pourquoi un cessez-le-feu est nécessaire.
Pendant ce temps, les dirigeants européens et américains, tout en prétendant défendre les droits et libertés du peuple ukrainien, appliquent un deux poids, deux mesures et soutiennent politiquement et militairement le gouvernement israélien, devenant ainsi complices du massacre du peuple palestinien et de la négation de tous ses droits. Là encore, c'est Trump qui exprime le plus ouvertement les intérêts des puissances occidentales et du gouvernement sioniste : l'expulsion du peuple palestinien de ses terres et le renforcement de la puissance néocoloniale sioniste comme fer de lance au Moyen-Orient.
Pour une Europe grande et armée jusqu'aux dents
L'UE montre actuellement toutes ses limites, qu'elles soient politiques, sociales ou démocratiques. Les bourgeoisies européennes n'ont pas réussi à construire un État fédéral et une gouvernance politique centralisée à la hauteur de leur puissance économique (voir les critiques de Draghi). Elles ont été tellement conditionnées et prisonnières des décisions des États-Unis qu'elles en paient aujourd'hui un prix très élevé : Trump menace désormais d'imposer des droits de douane et a déjà obtenu que l'UE accepte d'augmenter ses dépenses militaires, achetant encore plus d'armes aux fabricants américains.
Depuis plus de vingt ans, les élites européennes appliquent des politiques d'austérité brutales qui ont progressivement démantelé l'État-providence, détériorant drastiquement les conditions de vie des classes populaires et favorisant ainsi la montée des forces réactionnaires et fascistes. Elles ont de plus en plus adopté les politiques des partis de droite contre les immigré·es ; les forces d'extrême droite font désormais partie de la gouvernance politique européenne ; et sur le plan institutionnel, l'UE glisse vers un régime autoritaire et antidémocratique.
Elles ont pu agir ainsi parce qu'elles ont vaincu les forces sociales et politiques qui, tout au long du XXe siècle, ont imposé, par leurs luttes, que les pays européens soient un peu meilleurs que d'autres en matière de droits sociaux, civils et démocratiques : les classes populaires. Elles ont détruit le mouvement ouvrier, qui constituait l'ossature de cet équilibre social. Elles y sont également parvenues grâce à la soumission des directions sociales-démocrates et des bureaucraties syndicales aux politiques néolibérales des bourgeoisies. Sans le rôle central des classes populaires, il ne peut y avoir de démocratie véritable.
La rhétorique d'une Europe démocratique et progressiste est donc totalement fausse face à la réalité des faits. Le drapeau de l'UE, que le courant néolibéral de la bourgeoisie brandit aujourd'hui lors d'une manifestation nationale dans La Repubblica, est un leurre sous lequel ont été prises les pires décisions de ces dernières années. C'est le drapeau du capitalisme qui a engendré la crise actuelle. À ce sujet, on peut lire l'éditorial de il manifesto ainsi que l'article de Marco Bersani.
L'Europe communautaire, née après la Seconde Guerre mondiale pour surmonter l'hostilité entre le capitalisme français et allemand au nom d'une politique de paix d'inspiration sociale-démocrate, à une époque de prospérité du capitalisme, a commencé à s'éroder dans les années 1980 avec les premières mesures néolibérales, continuellement renforcées au fil des ans jusqu'à l'imposition totale de l'austérité. Je renvoie àcet article d'approfondissement sur l'évolution de l'unité européenne.
Nous assistons aujourd'hui à une nouvelle étape avec la présidente de la Commission et le choix de Draghi, qui conçoit l'avenir de l'Europe à travers un gigantesque plan de réarmement militaire. Ce n'est pas l'Europe de la justice sociale, des droits et des mesures écocompatibles comme outils pour affronter l'avenir et les défis de la polycrise mondiale, mais une Europe où la hausse exponentielle des dépenses militaires pèsera sur les épaules des classes populaires.
Nous sommes en pleine résurgence de l'ancien adage de l'Empire romain : « Si tu veux la paix, prépare la guerre », avec une référence au fascisme italien lorsqu'on affirme qu'il faut renoncer au beurre pour avoir des canons.
Une autre Europe est possible et nécessaire
Nous sommes cependant plus que jamais en faveur de l'unité de l'Europe, mais d'une Europe différente de celle du capitalisme et de l'impérialisme. Une telle Europe ne pourra exister qu'à travers l'action et l'unité des classes populaires du continent, le renouveau et la réorganisation du mouvement ouvrier pour défendre ses droits et ses conditions sociales : partage du travail existant, salaires dignes, éducation et santé correctement financées pour toutes et tous, imposition des grandes fortunes et des ultra-riches. Les mesures économiques et politiques doivent être guidées par la vie des personnes et non par les profits et les intérêts des grandes entreprises, en particulier dans le complexe militaro-industriel. C'est le seul moyen d'arrêter la montée des forces réactionnaires et fascistes.
De plus, il faut investir dans les services publics pour garantir une véritable transition écologique, sauver l'environnement et lutter contre le réchauffement climatique ; mener une politique de paix, qui garantisse le droit à l'autodétermination de tous les peuples et minorités ; et engager une large mobilisation populaire pour une politique de désarmement. Toute initiative entravant l'action des gouvernements impérialistes, qui cherchent à aggraver les fractures sociales ailleurs, est bénéfique.
Il faut renouer avec l'objectif de construire une fédération des États européens – les États-Unis d'Europe – un projet vivant au XXe siècle, dans une perspective de transformation sociale et écologiste pour répondre aux défis économiques, sociaux et environnementaux actuels.
Nous ne nous allions pas avec les bourgeoisies européennes hypocrites, qui ne sont pas moins impérialistes que leurs partenaires américains et russes. Nous ne pensons pas que la confrontation avec l'impérialisme américain hégémonique puisse être résolue par d'autres puissances capitalistes et impérialistes, qui ne sont pas moins oppressives envers leurs peuples et qui cherchent de nouveaux espaces économiques et géopolitiques, que certains identifient faussement aux pays des BRICS.
Nous croyons plus que jamais qu'il faut partir des classes exploitées et opprimées, de leur organisation, du renforcement de leur conscience de classe, de leur unité par-delà les frontières, pour combattre tous les nationalismes réactionnaires et le double standard appliqué par les puissants en fonction de leurs alliances.
Ainsi, nous pouvons réaffirmer l'approche politique et stratégique qui caractérise notre organisation, distincte de celle des autres forces de gauche, mais qui ne nous empêche pas d'être pleinement engagés dans toutes les mobilisations sociales et politiques contre les politiques capitalistes, les forces fascistes et le militarisme :
• Contre la barbarie capitaliste qui détruit les personnes, les peuples et l'environnement.
• Contre tous les impérialismes et toute forme d'oppression et d'exploitation.
• Pour mettre fin à la guerre, à la course folle aux armements et à la spirale suicidaire du militarisme.
• Pour le droit des peuples à l'autodétermination.
• Aux côtés des classes populaires et opprimées de tous les pays, en défense de leurs droits et revendications économiques, sociales et démocratiques.
• Pour l'unité et la solidarité internationaliste des classes exploitées et opprimées, afin de construire une alternative écosocialiste.
05/03/2025
Franco Turigliatto
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Pour une politique militaire européenne prolétarienne et démocratique.

Présentation :
Ce texte a été adopté le 16 mars 2025 par le comité de rédaction d'Aplutsoc. Il précise la manière dont nous appréhendons les questions militaires dans le contexte international présent marqué par la poussée de l'Axe réactionnaire Trump / Musk / Poutine flanqué des Netanyahou, Milei et autres Bolsonaro.
Ce texte est proposé pour la discussion avec tous ceux qui entendent s'opposer concrètement à la montée de cette force ultra-réactionnaire et en assurer sa défaite pour pouvoir faire face aux conséquences du réchauffement climatique, produit du fonctionnement mortifère de la course au profit.
17 mars de 2025 | tiré du site Arguements pour la lutte sociale
https://aplutsoc.org/2025/03/17/pour-une-politique-militaire-europeenne-proletarienne-et-democratique/
Texte
La situation militaire et diplomatique du continent européen, entre Trump et Poutine qui appuient l'extrême-droite, plonge les gouvernements capitalistes en place dans une crise profonde, laquelle se combine au mécontentement social montant. Dans la gauche et le mouvement ouvrier, prédominent bien sûr deux types de réactions : les uns s'alignent plus ou moins sur les discours et promesses des gouvernements et de la Commission européenne, les autres prétendent ne pas vouloir « faire la guerre pour l'Ukraine ». La répétition des recettes soi-disant traditionnelles ne conduit qu'à l'alignement sur l'ordre existant, c'est-à-dire sur le désordre de la multipolarité impérialiste, porteuse de guerre et d'oppression. Une politique révolutionnaire et démocratique doit, au contraire, prendre en main les questions militaires. Tel est le sens des points qui suivent.
Dans ce texte, le terme « nous » désigne non seulement Aplutsoc, mais toutes celles et ceux qui entendent affirmer une politique militaire prolétarienne et démocratique indépendante aujourd'hui, condition de toute politique révolutionnaire.
1°) Les États-Unis, qui l'ont toujours soutenue à minima, lâchent à présent l'Ukraine et se sont entendus avec Poutine pour l'aider, de fait, à dégager le petit secteur russe occupé au Sud de Koursk, pris d'assaut par d'énormes effectifs russes et nordcoréens au moment précis de la suspension du renseignement et des dernières livraisons d'obus. Incapables de continuer leur très lente progression dans le Donbass, les troupes russes menacent la région de Soumy d'une offensive.
L'Ukraine a besoin d'une aide militaire matérielle urgente, en matière de renseignement, question qui coïncide avec la nécessité pour les pays européens de se dégager des agences et trusts nord-américains (dont Starlink de Musk), de drones, d'avions et d'artillerie défensive anti-aérienne. Nous devons exiger ces livraisons immédiates et inconditionnelles des gouvernements européens.
2°) Lors d'un sommet en visio tenu le 14 mars, 5 États - Royaume-Uni, France, Turquie, Canada, Australie- se sont déclarés disposés à envoyer en tout 40.000 hommes en Ukraine en cas de cessez-le-feu. Cette prise de position est, sans le dire, un défi à Trump et donc à Poutine, tout en se situant dans le cadre d'un cessezle-feu entérinant l'occupation du Donbass, d'une partie du Sud de l'Ukraine, et de la Crimée, sans la reconnaître dans le principe. Le sens de ce projet est, tout en entérinant l'occupation d'une partie de l'Ukraine, de tenter de rendre impossible de nouvelles offensives russes vers l'Ukraine, la Moldavie et la Roumanie. Il signifie au moins le refus d'accepter l'occupation et le démantèlement de la totalité de l'Ukraine, qui reste l'objectif réaffirmé de Poutine. Mais le cadre dans lequel il se situe, ainsi que le fait qu'il ne verrouille pas le front baltique, justifie que nous ne soutenions pas en l'état actuel de tels discours – car il s'agit surtout de discours, surtout de la part de Macron.
Cependant, ils soulignent en creux la nécessité de troupes bloquant la menace de l'État russo-poutinien, qui demande d'autres moyens militaires et, surtout, politiques.
3°) La meilleure défense n'est pas celle qui coûte le plus cher, en transférant le produit des impôts aux trusts militaro-industriels, ni celle qui a les plus gros chars, c'est celle dont les moyens sont pensés par rapport aux objectifs : sauver l'Ukraine, défaire l'internationale néofasciste de Trump/Musk/Poutine, lutter contre tous les « libéraux » autoritaires.
Le plan ReArm Europe mis en avant par Ursula von der Leyen et la Commission européenne depuis le 5 mars dernier a pour caractéristique première de remettre les clefs à l'industrie militaire. Son souci véritable est lié au taux général de profit, qui stagne ou baisse, pas à la défense de l'Ukraine, du continent et des droits démocratiques et sociaux – plus exactement, il est lié à la défense de l'Ukraine dans la mesure, et seulement dans la mesure, où les impérialismes européens se trouvent dans l'obligation d'affirmer leur existence entre les impérialismes nord-américain, russe et chinois.
Le plan de la Commission – 650 milliards d'euros sur 4 ans dérogeant au Pacte de stabilité et de croissance (traité de Maastricht), facilité de prêts jusqu'à 150 milliards d'euros, possibilités d'investissements militaires pris sur le budget européen ou sur la Banque européenne d'investissements – n'est pas un plan rapide d'aide urgente à l'Ukraine, mais un plan de moyenne et longue durée de renflouement du secteur militaro-industriel européen : ce n'est pas la même chose !
4°) La première mesure de défense est donc bien la nationalisation des industries productrices d'armes, sans indemnités ni rachat. Il faut ici renouer avec une tradition vivante : celle qui avait imposé la nationalisation « punitive » du fabricant d'armes pour le compte du III° Reich, Renault en 1944 !
Nous pouvons sur ce point rejoindre le passage de la déclaration de la CGT française du 11 mars 2025 qui déclare :
« La CGT porte l'exigence d'un pôle public de défense et la nationalisation des industries stratégiques.
Cela commence par Atos, entreprise stratégique en cours de dépeçage, et par Vencorex, dont la fermeture menacerait 5000 emplois et notre approvisionnement stratégique pour la filière nucléaire civile et militaire. »
La CGT ajoute : « Le danger historique que fait peser sur nos sociétés l'internationale d'extrême droite en cours de constitution est d'abord démocratique, pas militaire. »
Le point essentiel est ici que la CGT appelle à la mobilisation, dans l'unité, contre l'Axe Trump/Musk/Poutine/Netanyahou. Contrairement à ce que dit la dernière phrase citée, le danger démocratique est bien, également, un danger militaire, sans quoi la question de la nationalisation des industries « stratégiques » ne pourrait être posée avec le caractère impératif que lui donne, à juste titre, cette déclaration de la CGT. Précisons que nous ne la revendiquons pas en raison de son caractère « stratégique », terme équivoque, surtout en France où il correspond à la notion gaullo-mitterrandienne de « l'État stratège », celui-là même qui a besoin d'une filière nucléaire tant civile que militaire – les deux sont en vérité indissociables.
Nous lui préférons donc la notion, qui vient de Jean Jaurès (l'Armée nouvelle, 1910), d'industries militaires à caractère défensif. La nationalisation s'impose pour fournir immédiatement les drones, les véhicules légers, les armes légères individuelles du type fusils d'assaut, le matériel de défense anti-aérienne, les avions et pour pourvoir aux besoins urgents, ukrainiens et européens, du renseignement et de la cybersécurité.
Une industrie militaire de nature défensive, non orientée vers l'accumulation des profits, n'aurait pas la contrainte à exporter auprès de dictatures ses produits, ni du point de vue financier, ni du point de vue technologique. Aujourd'hui, la France, 2° exportateur mondial, arme les Émirats Arabes Unis, l'Arabie saoudite, l'Égypte, l'Inde et Israël.
Bien entendu, si le but n'est ni le profit direct des marchands d'armes, ni le maintien du taux général de profit du capital, il n'y a aucune raison de rendre au capital industrialo-financier de ce secteur l'équivalent de son capital en puisant pour cela dans les fonds publics alimentés par les impôts : Airbus, Thalès, Safran, MBDA, Naval Group, Dassault Aviation … et en Allemagne Heckler et Koch (armes à feu portatives) doivent donc être expropriés, et la production de leurs usines et unités de production réorientée vers les seules armes socialement utiles pour la protection et la victoire des peuples contre les impérialismes. Un contrôle politique, à la fois national et syndical, doit donc s'exercer sur cette production.
Il ne s'agit pas de doper la production militaire pour les profits et la destruction, mais de la cantonner au rôle, hélas socialement utile, de la défense et de l'aide aux peuples insurgés.
L'armement massif et urgent de l'Ukraine, et même la réorientation de l'industrie française vers la protection européenne et son émancipation du commerce militaire américain, peuvent donc rationnellement se combiner à une réduction de la production effective de moyens de destruction : pas de missiles nucléaires, mais des drones en quantité illimitée !
5°) Le débat est rouvert dans toute l'Europe sur la question de quel type d'armée, quel type de mobilisation, quel type de relation entre armée et population. Nous devons intervenir dans ce débat, directement.
Le faux choix est celui qui oppose une armée de conscription à l'ancienne, qui renvoie à ce crime collectif et cette défaite du socialisme et de la démocratie que fut la mobilisation générale de plusieurs pays européens les uns contre les autres en 1914, et une armée professionnelle profilée pour des missions aéroportées ou navales de projection néocoloniale lointaine (« paras »), à la façon de guerres de projection en Irak et en Afghanistan. Nous ne voulons ni l'une ni l'autre.
Ce type de missions – les « OPEX » africaines de la France – n'est absolument pas ce dont une défense nationale, internationaliste et démocratique, a besoin, et relève des restes du colonialisme. Pas question de payer et de cautionner les derniers soubresauts de la France pour son dernier carré d'empire, celui formé par ses ZEE (Zones Économiques Exclusives) dans les océans Pacifique, Indien et
Atlantique.
La professionnalisation de type mercenaire ou policière est à bannir, au profit d'une conception nouvelle, démocratique, de l'armée professionnelle en interaction permanente avec le corps social.
Pour cela, la plus riche expérience récente est celle de l'Ukraine, depuis 2014 et plus encore depuis 2022 : auto-organisation sociale soutenant les soldats, expression directe de facto de ceux-ci dans les unités combattantes, maintien du lien syndical, organisation autonome des femmes soldates et des LGBT combattants avec leurs revendications.
Il convient aussi de se nourrir des autres expériences insurrectionnelles, ou de guerres de libération prolongées, du moment présent : le contre-exemple palestinien où le peuple est exproprié de ses moyens de combattre par le Hamas, et résiste avec ses pieds en revenant dans son habitat détruit ; l'exemple syrien où c'est le rationnement des armes qui a empêché l'insurrection de triompher dès 2011, mais où le HTC fin 2024 n'aurait jamais gagné sans la pression populaire, armée et non armée, tout autour de lui ; et le Myanmar où les groupes de combats de jeunes et des syndicats, fuyant les villes, se sont combinés aux guérillas nationales.
La conscription généralisée est contre-productive et oppressive, et contredit la mobilisation générale défensive, qui inclut la résistance populaire non armée et largement auto-organisée aux côtés et comme arrière-plan entourant de toutes parts la résistance armée. Nous ne voulons ni des mercenaires se prenant pour une aristocratie, ni des fantassins non qualifiés utilisés comme chair à canon dans des « usines à viande » selon l'horrible expression qui nous vient des pratiques russes et nord-coréennes actuelles. Chaque soldat individuel doit avoir eu une formation, laquelle se prépare dans le cadre de l'instruction publique égale pour toutes et tous, et leur encadrement doit être éduqué dans le principe du respect des personnes et contrôlé en ce sens. A contrario, une partie de la pratique ukrainienne développée sous la pression de la population et de la jeunesse, montre ce que peut être une première ligne compétente, qualifiée, équipée de drones, ne fonctionnant pas en vagues d'assaut suicidaires, et renouvelée dans la mesure du possible. Ni la « boucherie », ni les armes de destruction massive (nucléaires, chimiques, bactériologiques) n'appartiennent aux méthodes et à l'arsenal des combattantes et des combattants de l'émancipation humaine.
Celle-ci doit donc être le fait de corps de professionnels qualifiés et renouvelés, renforcés d'effectifs mobilisés, si possible dans des tranches d'âges épargnant la jeunesse à l'exemple de l'Ukraine (mais l'accueillant dans le cadre du volontariat et de la préparation), préparés par une défense territoriale correspondant à ce que Jaurès et Trotsky entendaient par le terme de « milice ».
Une armée combattante comporte donc des professionnels, des mobilisés et un arrière proche mobilisé avec elle dans la résistance non armée. Elle est mixte au plan du genre, ménage systématiquement des moments de discussion et de liberté de parole, la pleine reconnaissance de la liberté d'expression, d'organisation et de la liberté politique des soldats, et ses membres sont organisés en syndicats et en assemblées périodiques, qu'on les appelle conseils, comités de soldats, sitch ou tout autre nom, mais naturellement pas en phase de combats ou d'opérations, où la discipline rigoureuse est justement confortée par la démocratie lors des autres moments.
Mesurons l'écart abyssal entre cette perspective et les discussions récemment ouvertes par le gouvernement Macron/Bayrou/Lecornu sur une éventuelle militarisation du SNU !
Le SNU n'a jamais eu de vocation réellement militaire, et n'a été conçu que comme un moyen d'embrigadement et de pression sur la jeunesse, contre la jeunesse. La perspective d'une armée nouvelle, démocratique, et le combat contre le SNU, vont ensemble.
La jeunesse ne peut que repousser ces procédures visant à l'encadrer en la méprisant et en se méfiant d'elle, puis en la brimant et en la réprimant. Par contre, si elle ressent le désir de se battre pour un avenir humain vivable, elle sera la première force à porter, avec les femmes du prolétariat, un éventuel élan militaire défensif, comme cela s'est produit en Ukraine en février-mars-avril 2022. De même que la transition vers l'union des peuples européens contre les oligarques et les tyrans ne sera pas le fait des Macron, la transition vers l'armée démocratique nouvelle ne se fera pas à partir du SNU, mais en le brisant.
6°) Presse et hommes politiques parlent et bavardent sur la « défense européenne ». Oui, il faut une défense européenne. Mais qu'est-ce qu'une défense européenne ?
C'est une défense démocratique, populaire, armée et non armée. Ce n'est pas ce qui a avorté avec le projet de Communauté Européenne de Défense en 1954, ni ce que prévoit le traité de Maastricht de 1992, ni le type de défense dont l'OTAN a amorcé l'encadrement. Une défense européenne authentique se définira seulement par ses buts défensifs :
• Défense de l'Ukraine et de tous les peuples d'Europe centrale et orientale, ainsi que les peuples de la Russie, contre l'anéantissement ou l'oppression russo-poutinienne.
• Défense des Palestiniens contre les projets de déportation de masse et d'anéantissement de Trump et de Netanyahou, ce vieux pote de Poutine.
• Défense des migrants dans toute l'Europe et en Méditerranée comme en Amérique du Nord.
De même que les États capitalistes existants n'ont jamais été capables de s'unifier réellement en Europe, de même les impérialismes européens ne sont pas porteurs d'une véritable défense européenne. Le fait qu'ils se trouvent tous dans l'obligation d'en parler, d'en parler, d'en parler encore, traduit à cet égard leur caducité historique. Cette défense s'impose : l'assumer, la préconiser, la vouloir, ce n'est pas s'aligner sur les impérialismes européens et sur l'Union Européenne telle qu'elle existe, c'est au contraire comme cela qu'on les combat efficacement.
7°) L'OTAN, en crise depuis des années, entre donc à présent en crise peut-être bien terminale. En même temps, le mot d'ordre « sortie de l'OTAN » ou « rupture avec l'atlantisme » n'est que l'écho radotant de phrases récitées par cœur depuis des années par une partie de la gauche, stalinisante, souverainiste ou « radicale » : la mise en avant de ce mot d'ordre, combinée à celui d'une soi-disant « paix », n'a strictement pas d'autre conséquence pratique qu'au mieux capituler, au pire participer, à l'offensive de l'Axe Trump/Musk/Poutine, de cette internationale fasciste que dénonce aujourd'hui la CGT.
Ni « sortie », ni « maintien » : prise en main, sans et contre Trump, sans et contre les États-Unis, pour aller vers une défense européenne réelle, qui ne sera donc pas l'OTAN, mais qui devra sans doute avoir une forte dimension « atlantique » et également arctique, avec le Canada et le Groenland affirmant leur indépendance contre la menace trumpiste.
D'ores et déjà, les pays baltiques et scandinaves (dont les deux derniers adhérents de l'OTAN, la Suède et la Finlande) sont confrontés à la nécessité d'associer plus étroitement leurs militarisations respectives, et ce besoin s'étend maintenant au Canada et au Groenland, tendant à court-circuiter l'OTAN dont ces États étaient, avant Trump, les premiers partisans !
Et le premier maillon de cette défense commune sera donc l'armée ukrainienne, présentement la plus aguerrie, et incontestablement la plus efficace et la plus expérimentée, du continent, voire du monde.
8°) L'ensemble des mesures militaires et militaro-diplomatiques exposées dans les points précédents doivent aller de pair avec des mesures anticapitalistes qu'impose également la défensive contre l'Axe Trump/Musk/Poutine :
• Confiscation des avoirs russes gelés et des biens de ces messieurs les oligarques, quoi qu'en disent les défenseurs de la propriété privée inviolable et sacrée de la France « insoumise » et du PCF, d'accord en cela avec Macron !
• Abrogation de la dette extérieure ukrainienne.
• Confiscation, et nationalisation sous contrôle démocratique international, des trusts des géants des « GAFAM » appartenant aux escrocs-prophètes incendiaires, les Musk, Zuckerberg, Altman et autres … Bien entendu, les moyens politiques internationaux de cette socialisation n'existent pas aujourd'hui, mais il faut bien poser la question et commencer par un bout.
Une orientation militaire non pas militariste, mais tournée vers les vrais besoins défensifs et d'abord ceux de l'Ukraine ; et des mesures anticapitalistes correspondantes : tout cela est parfaitement compatible, en faisant payer les riches, avec la hausse des salaires, la défense des retraites et des services publics, la satisfaction des besoins sociaux fondamentaux. C'est non seulement compatible mais c'est en réalité moins dispendieux que la « politique de l'offre » et des cadeaux aux patrons, et que la politique industrielle au service des marchands d'armes et de la production d'armes de destruction massive plutôt que d'armes pour les peuples.
Les libéraux, les patrons et autres macroniens qui nous disent qu'il faudra partir en retraite à 67 ans « pour payer l'effort de guerre » sont les véritables saboteurs de l'effort de défense. Non à l'union sacrée avec eux, pour la défense véritable !
Au contraire, la défense et l'extension des conquêtes sociales et les mesures d'urgence écologique ne se feront qu'en même temps que l'effort anticapitaliste de défense, par la prise en main démocratique et sociale des moyens de répondre aux besoins communs.
9°) Tout le programme exposé ici appelle des gouvernements démocratiques représentant les besoins sociaux majoritaires, en lieu et place des gouvernements actuels.
Le combat pour imposer de tels gouvernements et le combat contre l'extrême droite que l'Axe Trump/Musk/Poutine veut installer au pouvoir en Europe, sont un seul et même combat. Ainsi, en France, nous combattons Macron non parce qu'il serait identique à Le Pen, mais parce qu'il a tout fait, sur sa propre orientation de plus en plus illibérale, pour lui paver la voie.
Un point absolument essentiel à comprendre est que ce programme ne conduit pas à la guerre, mais à la paix. Ce sont les « pacifistes » qui nous mènent à la guerre.
En effet, si les États européens apportaient l'aide d'urgence nécessaire à l'Ukraine, coupaient les vivres à Netanyahou, affrontaient ouvertement Trump et Poutine, ils créeraient une dynamique victorieuse, celle du mouvement des peuples, conduisant à la chute de Poutine et à l'arrêt du coup d'État trumpiste en marche aux États-Unis. C'est cette voie-là, la voie de la révolution, qui peut seule éviter la guerre, tout en la préparant si elle devait finir par arriver.
Aller à la paix par la révolution en chassant Poutine et Trump ou bien aller à la guerre par la paix avec eux, voilà l'alternative dans le monde réel !
10°) La réalisation de ce programme de combat ouvrirait une phase nouvelle, permettant enfin de s'occuper pleinement de l'urgence écologique, de discuter dans chaque pays et collectivement des formes de l'union politique libre des peuples d'Europe, et de leurs liens avec les peuples du « Sud » et d'ailleurs, et aussi d'entamer la liquidation des stocks d'armes de destruction massive, notamment nucléaires, une nécessité liée à celle de se débarrasser de Poutine et Trump.
Au moment présent, le facteur nucléaire n'intervient en réalité pas dans la définition des besoins réalistes de la défense européenne. Les missiles atomiques n'auraient aucune utilité en cas d'attaque « hybride » sur les pays baltes ou la Moldavie, par exemple, sauf à croire que tuer tout le monde à Moscou (mais Poutine n'y sera pas !) servirait à épargner les Lettons ou les Moldaves, ce qui est cruellement illusoire. La dissuasion française face à la Russie n'a de sens que dans une logique interimpérialiste, mais si l'on envisage la guerre pour la libération des peuples, elle n'en a plus. En fait, la principale question « nucléaire » posée à ce stade, relativement pressante mais dont nos chefs d'État se gardent bien de parler ouvertement, est celle du débranchement du nucléaire britannique par rapport à son grand frère américain.
11°) En dehors du cadre du présent texte, la discussion est nécessaire, en France, sur où en est l'exigence d'un gouvernement démocratique légitime, qui, après les législatives de juillet 2024, s'exprimait dans celle d'un gouvernement du Nouveau Front Populaire (Lucie Castet) qui hausse les salaires, abroge la réforme des retraites et sauve les services publics, trois points auxquels il convient d'ajouter l'urgence écologique et l'aide militaire immédiate à l'Ukraine comme amorce du programme présenté ici.
Le 16/03/2025.
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Face à l’axe Trump-Musk-Poutine et aux gouvernements néolibéraux autoritaires européens : pour une politique de sécurité anticapitaliste et internationaliste !

La Gauche anticapitaliste a été frappée comme l'ensemble des forces politiques et sociales de gauche par les basculements internationaux des dernières semaines, consécutifs à la victoire électorale de l'extrême droite trumpiste dans la première puissance impérialiste mondiale, les USA. Dans ce contexte, le débat sur les questions de sécurité, militaires et de défense a saisi l'ensemble des pays d'Europe. La menace du régime de Poutine est réelle contre l'Europe de l'Est et contre les droits démocratiques et sociaux partout sur le continent, par ses alliances avec l'extrême droite.
17 mars 2025 | tiré du site de la Gauche anticapitaliste (Belgique)
De même, Trump, Musk et Vance, comme les extrême-droites en Europe et ailleurs, montrent leur volonté de s'attaquer frontalement à toute politique sociale et progressiste même minimale, telles que les réglementations environnementales, les luttes contre les discriminations ou les droits sociaux et syndicaux des travailleur·euses. Macron, Von Der Leyen ou De Wever ne font que préparer le terrain pour ces forces ouvertement néofascistes.
Dans ce contexte nouveau, pour les marxistes révolutionnaires, la meilleure défense n'est pas la plus chère ni celle des armes les plus dangereuses, mais elle pose à nouveau frais la question des fins et des moyens, donc des objectifs à défendre. Dans ce sens, la sécurité pour les travailleur·euses, c'est aussi, d'abord et avant tout la sécurité sociale et écologique. Nous appelons dès lors l'ensemble du mouvement social et des forces de gauche à s'emparer sérieusement des enjeux de sécurité pour ne pas les laisser entre les mains de l'extrême droite ou des droites néolibérales, dont les politiques répressives et violentes sont faites sur mesure pour le grand capital et des élites les plus parasitaires.
Dans le contexte actuel de passage à l'extrême droite des USA, de virage à droite en Europe et de menaces contre l'Ukraine, les trois objectifs suivants sont incontournables et indissociables : le soutien à l'Ukraine contre le carbofascisme expansionniste russe, la lutte contre les libéraux autoritaires qui nous gouvernent en Belgique et en Europe, et la lutte contre l'internationale néofasciste de l'axe Trump-Poutine. Les plans européens, en plus de ne pas répondre aux besoins de la légitime défense ukrainienne contre l'invasion de Poutine, servent une fois de plus de prétexte pour imposer des politiques d'austérité, de répression des libertés et de destruction écologique. Ces mêmes dirigeants européens hypocrites sont des complices actifs de la guerre génocidaire israélienne en Palestine et cherchent, à l'instar de Starmer, Macron ou Rutte, à « négocier » avec les USA de Trump, quitte à se soumettre à des politiques impérialistes et annexionnistes en Ukraine, en Palestine et ailleurs.
Dans ce nouveau développement d'un capitalisme mortifère, nous avons besoin d'une politique indépendante qui se base d'abord en Belgique sur trois refus clairs :
- Non au plan ReArm Europe qui remet à l'industrie de l'armement et au marché les clés de notre politique de défense, non à l'Europe puissance capitaliste et néolibérale !
- Non aux réformes antisociales de la coalition Arizona contre l'ensemble du monde du travail et la sécurité sociale, non aux plans de privatiser (que ce soit Belfius, BPost ou autres) pour augmenter le budget de la défense, non à la hausse de l'âge de la retraite pour les militaires !
- Non à l'unité nationale : pour une lutte de classes continue et déterminée face aux attaques antisociales et liberticides de nos gouvernements !
Pour une politique militaire indépendante et internationaliste, par et pour les classes populaires, les anticapitalistes défendent le programme de rupture suivant :
- L'annulation complète et inconditionnelle de la totalité de la dette de l'Ukraine ;
- L'arrêt effectif de tout lien économique avec la Russie ;
- La saisie des avoirs russes hébergés chez Euroclear en Belgique : pour l'incursion dans la propriété des capitalistes ;
- L'arrêt complet et immédiat des livraisons d'armes à des régimes réactionnaires partenaires de l'UE tels que l'Arabie Saoudite, Israël, l'Égypte, l'Inde, etc. pour rediriger les armes disponibles vers l'Ukraine ;
- Une autonomie de défense et stratégique complète par rapport aux USA : par exemple, un programme indépendant de Starlink, l'arrêt des achats de F35, etc. ;
- Pour ce faire, la socialisation et planification du secteur de l'armement est nécessaire, sous contrôle démocratique, avec la priorisation des moyens existants et libérés vers l'aide à la résistance ukrainienne. De même l'armée doit être démocratisée et sous contrôle citoyen ;
- Notre politique anticapitaliste de sécurité passe aussi par des investissements massifs dans l'éducation et la cyberdéfense, et dans le service public de la santé ;
- De même, une telle politique nécessite la socialisation de secteurs clés de l'économie tels que la finance et l'énergie, et la sortie des énergies fossiles qui menacent l'humanité et nous rendent dépendants des USA, de la Russie, et des monarchies du Golfe ;
- Un impôt de crise sur les grosses fortunes de Belgique et d'Europe et un programme social-écologique d'ampleur ;
- Enfin, l'élection d'une assemblée constituante des peuples d'Europe : un véritable processus politique qui crée une communauté de destins démocratique des peuples et travailleur·euses d'Europe.
Prise de position de la direction nationale de la Gauche anticapitaliste, 17 mars 2025
Gauche anticapitaliste
P.-S.
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NON à l’économie de guerre, NON à l’Europe de la guerre !

En tant que citoyennes de Croatie et de l'Union européenne, nous nous opposons fermement à la militarisation de l'Europe promue par le plan « ReArm Europe », adopté lors du sommet des dirigeant·es des États membres de l'Union européenne le 6 mars à Bruxelles.
14 mars 2025 | tiré du site Entre les lignes entre les mots
https://entreleslignesentrelesmots.wordpress.com/2025/03/14/non-a-leconomie-de-guerre-non-a-leurope-de-la-guerre/#more-91693
Les projets de guerre ne sont pas et ne doivent pas être le présent et l'avenir de l'Europe.
Nous vous rappelons que l'Union européenne a été fondée en tant que projet de paix dans le but de garantir que les horreurs de la guerre ne se reproduisent plus jamais. Les horreurs de la guerre sur le territoire européen (destructions, tueries, camps de concentration, génocides, exils et déplacements, traumatismes de guerre) au cours du 20e siècle ne constituent-elles pas un avertissement suffisant ?
L'économie de guerre et l'industrie militaire sont toujours les moteurs des conflits guerriers, de la production des guerres et de la production de la mort. La logique de la guerre moderne fonde la technologie de la mort aujourd'hui sur de nouvelles technologies dont nous ne pouvons pas prévoir les conséquences dévastatrices à l'heure actuelle. Mais nous savons que les entreprises capitalistes, en pacte avec la politique, profitent toujours des guerres.
La question est de savoir ce qu'il restera de l'État-providence européen après les coupes annoncées dans les fonds sociaux aux niveaux européen et national. La question est de savoir ce qu'il restera du Green Deal européen avec un changement de politique qui s'engage dans une course à l'armement au lieu d'efforts diplomatiques.
Nous n'acceptons pas que les concepts militaristes de sécurité, d'armement et de recrutement, de production d'armes, de « stratégies de défense » et de rhétorique guerrière contaminent tous les espaces publics de nos vies, nos liens humains et culturels, ainsi que ceux des générations futures.
Nous ne pouvons pas permettre à l'Union européenne de renoncer sans vergogne aux valeurs fondamentales (article 2 du traité sur l'Union européenne) sur lesquelles elle est fondée, telles que la liberté, la démocratie, le respect de la dignité humaine et des droits des êtres humains, l'égalité et l'État de droit. Le droit humain à la vie pour tous et toutes n'est-il pas ce qui nous lie ?
L'Union européenne, une communauté d'États et de citoyen·nes, ne doit pas être prise en otage par une telle politique ni légitimer le droit insensé du plus fort sous la forme de détenteurs de pouvoir impitoyables et de leurs scénarios géopolitiques dangereux et instables de guerre, de destruction et de division. Contrairement à l'engagement majoritaire des citoyen·nes européen·nes en faveur de la paix, qui a le droit d'envoyer les jeunes générations à la guerre ? Les citoyen·nes des pays européens ne doivent pas être les victimes collatérales d'une vision hâtive et militariste de l'unité européenne qui, depuis des années, n'a ni la volonté ni l'imagination pour construire une Europe de la coopération et de la paix, de la défense des droits humains et sociaux et de l'hospitalité.
- Nous demandons l'ouverture de discussions sur une nouvelle architecture de sécurité pour l'Europe et au-delà. La sécurité ne repose pas sur le pouvoir de détruire son voisin, mais sur la coopération avec lui.
- Nous demandons, conformément à la résolution 1325 du Conseil de sécurité des Nations unies, une augmentation du nombre de femmes dans les négociations de paix.
- Nous demandons aux dirigeant·es croates et à tous les partis politiques, ainsi qu'aux représentant·es de la Croatie au Parlement européen, d'œuvrer à l'arrêt urgent de la guerre et, au lieu de renforcer les capacités militaires européennes, d'orienter leur engagement vers le renforcement de la capacité de dialogue et la recherche de solutions pacifiques. Au lieu de financer l'industrie de la guerre, créons des programmes pour la construction de communautés d'après-guerre et la reconstruction des zones de guerre actuelles, en particulier l'Ukraine, et au-delà.
- Nous exigeons également des dirigeant·es croates et de tous les partis politiques qu'elles et ils mènent la politique de l'État en tenant compte avant tout du bien public et des intérêts de la société, et quelles et ‘ils abandonnent immédiatement les impulsions militaristes enflammées et l'augmentation du budget de l'armée et de l'armement. Avez-vous demandé aux citoyen·nes de la République de Croatie si elles et ils veulent vivre sous la menace de la guerre et de la destruction ?
Mesdames et Messieurs les représentant·es de la République de Croatie au sein des organes de l'Union européenne, veuillez reconsidérer votre soutien à ce nouveau changement radical de la politique de l'UE. Êtes-vous sûr·es de pouvoir contrôler de vastes forces armées et des sociétés militarisées, une fois qu'elles seront établies dans le contexte de la montée de la droite radicale européenne et du renforcement des idées réactionnaires et des relations sociales de toutes sortes ?
En ce moment crucial pour l'avenir de l'Europe et au-delà, vous avez le pouvoir d'inverser le paradigme de l'escalade de la violence guerrière pour en faire quelque chose de bénéfique pour la société européenne. Au lieu du plan « ReArm Europe », créons une Europe de liberté, de coopération et de paix ! Prenez vos responsabilités ! Sinon, vous serez vous aussi complices des événements de guerre qui se déroulent sur le territoire européen.
Les guerres et la militarisation de la société frappent toujours plus durement les femmes et les plus vulnérables. C'est pourquoi NON à l'économie de guerre et NON à l'Europe de la guerre ! Le bien-être, pas la guerre !
Imaginez la société que nous pourrions construire si les femmes et les hommes politiques commençaient à travailler à la construction d'un monde de paix ?
Coalition féministe ad hoc contre la guerre, Zagreb, 8 mars 2025.
Communiqué par RI
En complément possible
Elodie Tuaillon-Hibon : Féminisme et antimilitarisme : appel à la cohérence
Michael Hertoft : Lorsque l'alliance avec les États-Unis échoue – que devraient faire le Danemark et la gauche ?
Pierre Vandevoorde : Une invite à la réflexion (France) : l'armée, c'est trop sérieux pour rester l'affaire des militaires
https://entreleslignesentrelesmots.wordpress.com/2025/03/11/larmee-cest-trop-serieux-pour-rester-laffaire-des-militaires-et-autres-textes/
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Mouvement étudiant en Serbie : « Un État-providence, c’est ce dont notre pays a besoin »

Les manifestations et les blocages étudiants ont touché plus de 60 facultés dans quatre universités d'État en Serbie. Des centaines de professeurs et de chercheurs de cinq universités publiques ont signé des lettres de soutien aux étudiants. Les étudiants ont organisé des assemblées plénières, comme des formes de démocratie directe, au cours desquelles ils discutent et décident de leurs activités.
Tiré de la revue Contretemps
25 février 2025
Par Novi Plamen
La revue de gauche Novi Plamen (Nouvelle flamme) s'est entretenue avec les représentants du conseil étudiant de la faculté de philosophie de Belgrade, qui sont au cœur de la protestation et du blocus qui s'étendent à l'ensemble de la communauté universitaire. Les étudiants nous parlent des mécanismes de la démocratie directe à travers lesquels ils organisent la contestation, de la solidarité avec les lycéens, les étudiants et les autres groupes sociaux, ainsi que des tentatives du pouvoir de discréditer leur mouvement.
Ils examinent également les forces et les faiblesses de l'organisation du plénum, les relations avec les partis politiques et la possibilité d'étendre l'exigence à un large plan socio-économique. L'une des principales questions est de savoir si cette révolte étudiante réussira à provoquer des changements plus profonds dans la société.
***
Novi Plamen – Pouvez-vous nous dire si ce mouvement de protestation et de blocage s'étend et dans quelle université il se déroule actuellement, combien de facultés y participent et quels professeurs les soutiennent ?
Les étudiant.es – La manifestation et le blocus se sont définitivement étendus et, dans la perspective actuelle, il semble que cette extension se poursuivra tant que toutes les demandes ne seront pas pleinement satisfaites. Le nombre de facultés en protestation a dépassé les 80, avec des positions certainement uniques de la part des professeurs et de la direction pour soutenir les étudiants, et dans de nombreux cas, comme à notre faculté de philosophie, toutes les sections se sont officiellement jointes à la protestation en exprimant les mêmes demandes que nous, les étudiants.
La démocratie directe et immédiate, exprimée par le biais des assemblées plénières, est un outil puissant qui a grandement contribué à l'élargissement rapide de ce mouvement de protestation, car les étudiants ont enfin eu la possibilité de présenter réellement leurs idées, leurs propositions, de les commenter et de voter pour elles. La phase actuelle, après que 100 000 personnes sont descendues dans la rue pour soutenir nos revendications (dont beaucoup manifestaient pour la première fois), nous envisageons de poursuivre la stratégie de rapprochement avec les secteurs de la société avec lesquels nous avons jusqu'à présent partagé notre soutien – nous estimons que de nombreux bacheliers, agriculteurs, travailleurs sociaux et autres sont également dans la rue.
Novi Plamen – Les manifestations étudiantes sont soutenues par les élèves des collèges et lycées. Avez-vous des informations sur le nombre de personnes qui les soutiennent et si ce soutien s'étend ?
Les étudiant.es – Le gouvernement a tenté d'étouffer ces protestations des lycéens par un début de vacances imprévu, mais le retour des vacances d'hiver n'a fait que conduire à ce que près de 50 % des écoles se mettent en grève. Les enseignants ont rejoint le mouvement de grève malgré l'hostilité des syndicats, et maintenant ce nombre d'écoles bloquées pousse cette petite majorité – qui nous inclut, les étudiants – à rejoindre le mouvement de grève et à ainsi paralyser une partie de l'appareil d'État. N'oublions pas que l'éducation est l'une des plus importantes missions de l'État. Son arrêt exercerait une pression accrue sur le gouvernement pour qu'il réponde légalement et légitimement à nos quatre exigences.
Novi Plamen – Comment fonctionnent les assemblées et comment remédiez-vous à certaines faiblesses dans le fonctionnement de ces formes de démocratie directe ? Quelle est leur importance pour l'activisme civique en général, et en particulier pour les actions étudiantes actuelles ? Quelle est la supériorité des assemblées par rapport aux organes représentatifs étudiants ?
Les étudiant.es – Dans des situations telles que celle-ci, avec nos protestations, les assemblées jouent un rôle important, notamment en raison de l'appel à une participation massive à la prise de décision et à son exécution par le biais de groupes de travail ouverts à tous les étudiants intéressés. Le maintien constant des étudiants en activité par le biais de comités et de groupes de travail facilite la mobilisation pour des occupations de protestation et d'autres types d'actions. Ce sont des projets qui ne peuvent pas atteindre les organes représentatifs des étudiants, en raison de leur « indépendance » vis-à-vis des étudiants eux-mêmes (un nombre important d'étudiants a exprimé son mécontentement auprès des représentants de leurs facultés présents dans les instances étudiantes supérieures) et des problèmes similaires.
Les assemblées se tiennent tous les jours, mais les étudiants ont toujours la possibilité d'être informés en temps voulu et de prendre des décisions en fonction des événements actuels. La communication entre les assemblées plénières des facultés en situation de blocage se déroule également au quotidien, de sorte que tous les étudiants sont informés des propositions et des accords provenant des autres facultés. La seule « faiblesse » peut être dans ce processus relativement lent de confirmation de la décision entre les facultés, ainsi que dans les réunions, indispensables, du conseil et des groupes de travail, qui peuvent conduire à des lourdeurs et des plaintes des participants.
Nous ne pouvons pas affirmer que ce système de plénum est toujours et partout applicable comme la meilleure solution pour l'activisme civique, mais dans le cas de notre protestation, il est définitivement démontré qu'il est essentiel pour l'éveil et l'élargissement. En même temps, cette forme d'organisation, que nous appelons plenum, protège en réalité la caractéristique fondamentale de nos manifestations étudiantes, à savoir la transparence, grâce à sa démocratie directe.
Novi Plamen – Les représentants étudiants ont souligné à plusieurs reprises que les manifestations étudiantes ne sont ni partisanes ni idéologiques, bien qu'elles soient politiques au sens le plus large du terme, car elles exigent des actions de la part des dirigeants politiques. Y a-t-il des réflexions sur le fait que les revendications s'étendent aux domaines socio-économiques, qui concernent une grande majorité de la population ? Pensez-vous qu'il serait nécessaire que les travailleurs, les agriculteurs et d'autres secteurs de la société se joignent aux protestations ?
Les étudiant.es – Il est vrai que nous sommes conscients que ce que nous faisons est une sorte de politique, et que nous nous efforçons depuis le début de ne pas permettre l'influence de quelque parti politique que ce soit, car nous sommes conscients que la situation dans laquelle nous nous trouvons est la conséquence d'un système dans son ensemble, dont tous les politiciens sont plus ou moins responsables.
Dans ce sens, nous nous efforçons de penser de manière réaliste. Les revendications sur lesquelles nous nous appuyons dans nos protestations et nos blocages concernent les tragédies concrètes qui ont bouleversé notre société, ainsi que les questions des conditions et du coût des études, qui ont été compromises par les plans du gouvernement visant à économiser des sommes importantes pour le financement des universités privées.
Par conséquent, nous soutenons toutes les demandes socio-économiques exprimées par les différentes parties de la société qui ont récemment manifesté, et nous appelons toutes les autres à se joindre à elles et à faire entendre leurs revendications pour résoudre leurs problèmes. L'État-providence est ce dont notre pays a besoin pour surmonter la division sociale causée par l'idéologie néolibérale corrompue qui n'a en soi aucune qualité humaine, car elle met le profit au-dessus du bien commun ; ce qui conduit à des situations de corruption potentielle qui nuisent à l'État de droit et à la loi.
Novi Plamen – Y a-t-il un risque de voir s'établir des centres de pouvoir informels dans les mouvements étudiants, qui seraient en mesure d'imposer leur volonté aux étudiants et de contrôler le mouvement ? Les étudiants ont souligné que leur mouvement était non hiérarchique et horizontal, et qu'il n'y avait pas de leader. Comment cela affecte-t-il l'organisation et la prise de décision des étudiants ?
Les étudiant.es – La tentation de vouloir imposer sa volonté à des individus de différents types existe toujours, et c'est pourquoi, dès le début de nos blocages, nous avons mis en place des mécanismes qui nous permettront d'arrêter quiconque ayant de telles intentions. L'éveil de la volonté individuelle est entravé par l'existence même de l'oppression et la mise en œuvre de la démocratie directe. D'une part, l'abolition de la hiérarchie et de tout « chef » encourage tous les étudiants à participer à la prise de décision, et à vérifier que ces décisions sont vraiment les leurs, et non pas des décisions imaginaires prises derrière des portes closes par des représentants inconnus, et d'autre part cela protège les étudiants des attaques de la part des médias ou des autorités.
Novi Plamen –L'opinion publique peut d'un côté craindre et de l'autre espérer que les vacances à venir feront fléchir ceux qui protestent. Pensez-vous qu'il existe des modèles de lutte et des moyens qui permettent de préserver l'énergie d'un grand nombre de participants dans la protestation sur une longue période, et qui évite que l'activisme étudiant, et plus généralement civique, ne s'épuise ?
Les étudiant.es – Étant donné que nous répondons à cette interview juste après les vacances, et ce, dans une faculté bloquée par de nombreux étudiants, à la grande tristesse de ceux qui auraient préféré le contraire, nous pouvons malheureusement témoigner de l'énergie qui persiste. Il est vrai qu'une partie des étudiants a passé les vacances chez eux, mais un nombre non négligeable d'entre eux est resté à la faculté et s'est préparé avec le même enthousiasme à la suite des événements. Ainsi, après les vacances, notre force est encore plus grande. Nous ne pouvons garantir l'activation générale en raison de sa connotation sémantique négative dans le discours public, mais dans la perspective actuelle, nous pouvons dire que les étudiants seront vraiment en grève jusqu'à ce que leurs demandes soient pleinement satisfaites.
Novi Plamen – Le président de la République de Serbie a déclaré que les demandes des étudiants avaient été satisfaites. Les étudiants ne sont pas satisfaits. Pourquoi ?
Les étudiant.es – Les demandes n'ont pas été satisfaites du tout, et même quand il s'agissait de leurs demandes, elles n'ont pas été satisfaites par les institutions juridiques et légitimes subordonnées. Nous nous adressons précisément à ces institutions. Nous souhaitons que notre pays respecte son système normatif, qui fait partie intégrante de sa propre constitution. La constitution est notre accord social formel.
Novi Plamen – Comment évaluez-vous le nombre d'étudiants et des participants qui ont soutenu les blocages et les manifestations ? Comment évaluer le soutien pratique des étudiants et des participants aux manifestations ?
Les étudiant.es – Le nombre de personnes qui ont soutenu les étudiants est vraiment impressionnant. Cela en dit long. Dans un sens, le blocage a montré qu'il est possible de transcender les différences lorsqu'il s'agit d'une question d'une importance capitale pour tout un peuple. Et c'est là que les professeurs nous ont apporté un soutien sans réserve – car nous, étudiants de la Faculté de philosophie, leur avons montré et nous avons montré à nous-mêmes comment il est possible d'avoir des différences tout en étant égaux. C'est vraiment une leçon importante que notre faculté doit nous enseigner – et elle nous l'a enseigné. En ce qui concerne la pratique de l'aide, elle est vraiment de haut niveau – et cela se voit dans la fourniture d'informations et de conseils, l'approche amicale qui diffère de l'autorité formelle, les dons, etc.
Novi Plamen –Que répondriez-vous à ceux qui affirment que derrière chaque grand mouvement, y compris celui des étudiants, il y a quelqu'un qui les guide et qui détermine quel sera leur cours et leur issue ? Dans les médias, on croit fermement que l'opposition est derrière la protestation des étudiants et que ces derniers ont été soutenus par des collègues croates.
Les étudiant.es – Il s'agit de manœuvres discursives. Après tout, ce sont des mensonges avec lesquels le gouvernement tenter de résister à l'effondrement de son hégémonie. Car les médias doivent expliquer à l'ensemble de la Serbie à quel point il est triste que tous les étudiants se joignent soudainement au blocus et à la désobéissance « nationale » – quand la Serbie est une terre pleine de lait et de miel. Notre distanciation des mouvements politiques et des ONG est la pierre angulaire du blocus.
Cette volonté de notre part d'interdire la coloration (politique) est apparue dès la première assemblée plénière – et nous allons nous y tenir car nous croyons qu'aucun soulèvement n'a réussi jusqu'à présent, précisément parce que les précédents modèles de protestation étaient trop encadrés politiquement et colorés.
Quant au soutien de la Croatie, le désigner peut servir facilement divers arguments et interprétations. Ainsi, vous avez toujours la possibilité de pointer du doigt l'officine croate, pour attiser l'animosité historique entre les États (qui s'est ancrée dans la conscience collective), ou pour prouver que le livre de recette – les étudiants croates ont créé ce livre de recette du blocus il y a plus de dix ans quand ils ont réussi à bloquer l'université sur le blocus – nous a particulièrement aidés à établir le plénum en tant qu'organe de la démocratie directe.
Il s'agit donc de créer une image pour un simulacre qui est absorbé par une partie du peuple ; mais il est apparu jusqu'à présent que notre détermination et notre respect de la justice sont du côté de la vérité et du côté de ce qui persévère, malgré les discours et des simulacres qu'administre l'État. Quant au mouvement et au résultat, comme nous l'avons déjà dit, tant que les exigences ne sont pas satisfaites, il n'y a aucun doute sur le mouvement ou le résultat, car les exigences sont le mouvement et le résultat.
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Interview réalisée par le Comité éditoral de la Revue Novi Plamen (Nouvelle flamme), le 5 février 2025.
Traduction Catherine Samary.
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Groenland : Après les élections, un front uni contre Trump et vers l’indépendance

Ce samedi, soit quelques jours à peine après des élections générales scrutées à l'international, les groenlandaises et les groenlandais ont parcouru les rues de Nuuk, Sisimiut et Qaanaaq pour dire non à Trump, et pour un pays qui se pense et se dirige par et pour lui-même.
7 mars 2025 | tiré du blog de l'autrice sur mediapart.fr
https://blogs.mediapart.fr/tanguy-sandre/blog/170325/groenland-apres-les-elections-un-front-uni-contre-trump-et-vers-l-independance
Lors des élections du 11 mars à l'Inatsisartut, le parlement national, plus de 28 000 Kalaallit (pl. groenlandais·es) ont voté, soit une participation de 70,9% (+5 points par rapport à 2021). Au total, six partis se sont disputés les suffrages des Kalaallit pour pourvoir les 31 sièges du parlement. Ils et elles ont créé la surprise en portant en tête le parti social-libéral Demokraatit (29,9%, 10 sièges) (+20,9), tandis que le parti indépendantiste Naleraq a rassemblé 24,5% des suffrages (8 sièges) (+12,5). La coalition sortante composée d'Inuit Ataqatigiit (IA) (15,3%, 7 sièges) (-15,3) et du Siumut (14,7%, 4 sièges) (-14,7) a de son côté été très largement sanctionnée par les électeurs et électrices. Pour sa part, Atassut, seul parti « unioniste », remporte 2 sièges (7,3% des suffrages) (+0.4). Seul Qulleq (1,1%), parti récemment créé, pro-extraction minière et pétrolière et complaisant vis-à-vis de Donald Trump, n'obtient pas de siège.

La formation du futur gouvernement est donc confiée au Demokraatit, et à son leader Jens Frederik Nielsen, qui devra obtenir la confiance du parlement. Ce dernier, qui a également recueilli le plus grand nombre de voix à titre personnel, a appelé à l'unité dans le contexte actuel, et s'est engagé à discuter avec l'ensemble des partis présents au nouveau parlement. L'ensemble du parlement, à l'exception des parlementaires d'Atassut, est favorable à l'indépendance du Kalaallit Nunaat (nom autochtone du territoire désigné par Groenland) à long terme. Les Demokraatit, IA et Siumut veulent renforcer l'autonomie gouvernementale du Kalaallit Nunaat au sein du royaume à court terme, avec un objectif clair d'indépendance à plus long terme. Ces trois partis disposent d'une large majorité (21 sièges) pour former la future coalition gouvernementale. Le parti Naleraq, qui a connu une progression importante (+12,5% par rapport à 2021), et a été rejoint par des figures de premiers rangs venues de Siumut, se distingue par son appel à une indépendance rapide. Alors que les élections législatives ont été dominées par les questions internationales, d'indépendance et rythmées par les déclarations de Donald Trump, des élections municipales auront lieux le 1er avril, et laisseront plus de place aux sujets économiques et sociaux, mais aussi de démocratie locale dans un pays où le modèle de décentralisation, pensée sur le continent, se heurte à la dispersion spatiale de la population. La campagne des législatives a témoigné d'une remarquable unité contre les velléités américaines comme le souligne le leader de Demokraatit, qui sera en toute vraisemblance amené à diriger le pays dans quelques semaines : « Notre message le plus important durant la campagne électorale était : nous devons être solidaires. »
Les velléités de Donal Trump et le regain indépendantiste
Début mars, lors de son discours devant le Congrè, le président Donald Trump a réitéré une énième fois depuis son investiture, que les États-Unis prendraient le contrôle du Kalaallit Nunaat « d'une manière ou d'une autre », précisant qu'il n'avait pas l'intention de laisser tomber le territoire danois autonome. Déjà en début d'année, en signe d'unité, le Premier ministre du Kalaallit Nunaat, Múte B. Egede avait appelé à hisser le drapeau Kalaaleq (sing. Groenlandais), tandis qu'il avait souligné à plusieurs reprises que l'île appartenait aux Kalaallit et n'était pas à vendre : « Nous ne voulons pas être Américains, et nous ne voulons pas non plus être Danois. Nous serons des Kalaallit » avait-t-il déclaré.
Ce samedi, une manifestation historique a pris les rues du pays, à Nuuk, la capitale, mais aussi à Sisimiut, la seconde ville du pays, et à Qaanaaq, dans le Nord-Ouest du pays, non loin de la base militaire américaine de Pituffik (ex-Thulé). Une manifestation où de nombreuses pancartes à l'adresse de Trump ont fleuri : « No Means No ! » [Non c'est Non !], « We Are Not For Sale ! » [Nous ne sommes pas à vendre !] ou encore « Make America Go Away ! » [Que les Etats-Unis se barre !]. Une manifestation décrite comme massive dans un pays de 57 000 habitant·es, au cours de laquelle de nombreux drapeaux Kalaallit ont été brandis par les manifestant·es.

Illustration 2
Manifestations le 15 mars à Nuuk. © Christian Klindt Soelbeck/REUTERS
Jens-Frederik Nielsen, leader du parti qui a remporté les élections législatives de cette semaine, a été rejoint par le premier ministre sortant Mute B. Egede pour diriger les manifestant·es vers le consulat américain à Nuuk. Plus tôt, l'ensemble des chef·fes des partis élus avaient rédigé une déclaration commune, jugeant « inacceptable » les propos à nouveau tenus par le Président des Etats-Unis lors d'une rencontre avec le Secrétaire Général de l'OTAN le 13 mars 2025. Le Président étatsunien, a décrit la colonisation du pays de façon totalement lunaire : « Le Danemark est très loin et n'a pas vraiment grand-chose à faire. Ce qui s'est passé ? Un bateau a atterri là il y a 200 ans ou quelque chose comme ça. Ils disent qu'ils ont des droits dessus, et je ne sais pas si c'est vrai. En fait, je ne pense pas que ce soit le cas », a-t-il déclaré. Quoiqu'il en soit, les velléités trumpiennes vont à l'encontre du message exprimé par les manisfestant·es ce weekend, mais aussi contre les tendances de fond de la société Kalaaleq, animée par l'antiimpérialisme et un front anticolonial qui se restructure ces dernières années sur fond de reconnaissance de l'histoire coloniale et du racisme structurel. En février 2024, le Naalakkersuisut, le Gouvernement national, avait rendu publique sa stratégie étrangère, de sécurité et de défense avec un leitmotiv clair : “Nothing about us, without us”. Plus récemment, les Kalaallit ont obtenu de pouvoir faire figurer sur leur passeport la nationalité Kalaaleq, et non seulement danoise.
Dans ce contexte, la proposition de Donald Trump de renommer le pays en « Red, White and Blueland » est elle aussi particulièrement inadaptée. Certes, ces dernières années l'usage de « Groenland » a été contestée, car ce nom a été introduit par les Norois qui appelaient l'île « Groenland » (Graenlandinge) en l'honneur d'Erik le Rouge. Mais depuis la promulgation du Home Rule en 1979, le territoire est officiellement appelé Kalaallit Nunaat, nom par lequel le pays est désigné en Kalaallisut (langue autochtone majoritaire). Tout comme « Groenland », « Kalaallit Nunaat » est pourtant considéré comme un exonyme, son origine scandinave médiévale skrællingar signifiant « païens, sauvages ». Ces dernières années, des militant·es décoloniales·aux utilisent plus fréquemment Nunarput, que l'on peut traduire par « notre pays/territoire ».
Au-delà, il faut rappeler que le « Drill, baby, drill ! » de Trump n'a aucun écho avec l'histoire récente du pays. Faut-il le rappeler le Kalaallit Nunaat a, depuis 2021 travaillé pour rejoindre l'accord de Paris, ce qui a été fait en 2023, tandis que les dernières élections avaient été convoquées en raison de conflits vis-à-vis de la position à adopter face à l'ouverture d'une mine d'uranium dans le Sud du pays.
En 2021, un non à l'uranium et un stop aux projets extractivistes
En 2021, le projet minier de Kuannersuit (Narsaq), qui avait suscité un vote de défiance du parlement, cristallisait les tensions entre indépendance et collaboration renforcée, développement économique/minier et protection de l'environnement. A l'époque, c'est IA qui était arrivé en tête avec 36,6 % des suffrages exprimés (12 sièges), devant Siumut, le parti du président sortant, Kim Kielsen (29,4%, 10 sièges) et Naleraq (12%, 4 sièges). La victoire d'IA avait signé le coup d'arrêt du projet d'exploitation de terres rares à Kvanefjeld, dans le Sud du Kalaallit Nunaat. Déjà, le vote des Kalaallit soulignait que la volonté d'indépendance et le choix du mode de développement ne pouvaient se faire au prix d'une dégradation de l'environnement. A rebours des nombreux exemples historiques d'indépendances basées sur l'exportation de ressources naturelles et des récits extractifs de l'Arctique, le Kalaallit Nunaat semblait avoir choisi une voie alternative. Dès lors, si IA se montrait favorable à l'exploitation minière, il s'oppose alors à l'extraction d'uranium, de pétrole, de gaz et de minéraux des grands fonds marins. En 2021, menée par le parti IA, la coalition avait décidé de stopper les projets d'exploration et d'exploitation d'uranium, et d'instaurer un moratoire sur l'exploitation du pétrole et du gaz en 2021. Si la nouvelle coalition élue ce mois-ci ne devait pas remettre en cause ces directions, la volonté plus affirmée d'indépendance continuera d'animer les discussions autour de l'exploitation minière dans un pays dont un quart du PIB provient de la subvention globale danoise (environ 520 millions d'euros). L'orientation plus ouvertement pro-business des Demokraatit pourrait booster les projets d'exploitations du substrat rocheux kalaaleq. Ainsi, le substrat rocheux du Kalaallit Nunaat est riche en minéraux et autres ressources, telles que l'or, les pierres précieuses, le plomb, le zinc, le graphite et d'autres métaux des terres rares. Jens Frederik Nielsen, alors ministre du travail et des ressources minières en 2021, s'était dit favorable au projet de mine à Kuannersuit, qu'une société australienne s'apprêtait à exploiter en bénéficiant de financements chinois. Mais les Demokraatit devront composer avec les autres partis pour former une coalition, qui devra se mettre d'accord sur la ligne à tenir entre indépendance et développement économique et minier. Mais si l'indépendance a joué de manière aussi importante dans le scrutin, à la faveur des velléités trumpiennes, c'est aussi et peut-être surtout en raison de la dégradation des relations avec le Danemark, qui peine (c'est un euphémisme) à faire face à son passé colonial alors que la société Kalaaleq s'organise.
La détérioration des relations avec le Danemark, et une société organisée contre le colonialisme
Ce qu'il faut finalement dire, c'est que la société civile Kalaaleq est organisée et qu'il existe un front anticolonial et antiracisme large. La nouvelle génération renouvelle et d'une certaine manière de façon plus frontale, les luttes anticoloniales passées. Cela s'explique en partie par l'accès de Kalaallit à des positions d'autorité. On l'observe notamment dans le domaine de la recherche. L'un des exemples récents est celui d'un documentaire, produit par DR et initialement diffusé sur DR, relate l'enquête de la chercheuse dano-Kalaaleq Naja Dyrendom Graugaard, spécialiste des questions coloniales, pour faire connaître les activités extractivistes danoises au Kalaallit Nunaat pendant et après l'époque coloniale.
Cryolite et déni colonial
L'enquête démontre qu'entre 1854 et 1987, le Danemark a extrait environ 3,5 millions de tonnes de cryolite dans un fjord du sud du Kalaallit Nunaat pour un chiffre d'affaires estimé à 400 milliards de couronnes danoises de 2025 (environ 54 milliards d'euros). La cryolite est un minerai rare, à la base de l'industrie de l'aluminium, qui repose sur un assemblage avec de l'alumine extraite de la bauxite. Elle est désormais épuisée et produite artificiellement. Le seul gisement se trouvait à Ivittuut, dans le sud-ouest du Kalaallit Nunaat. La mise en lumière des activités extractivistes danoises au Kalaallit Nunaat, mais surtout le chiffrage des revenus tirés par la puissance coloniale danoise a provoqué une grande indignation au Kalaallit Nunaat et suscité les dénégations au Danemark. Le retrait du documentaire par DR illustre l'étendue des tensions autour de la reconnaissance de l'histoire coloniale danoise.
La stérilisation forcée des femmes et filles au Kalaallit Nunaat
En 2023, le rapporteur spécial sur les droits des peuples autochtones, José Francisco Calí Tzay a pointé les discriminations subies par les kalaallit dans l'accès à leurs droits, ainsi que les politiques danoises particulièrement violentes qui ont suivies la période coloniale, qui s'est formellement achevée en 1953. Le rapporteur préconise d'engager « un processus de réconciliation afin d'aborder l'héritage du colonialisme et du racisme et, avec la participation des Inuit, d'élaborer des solutions et des politiques efficaces ».
Ces dernières années, la révélation de la violence coloniale de la campagne de stérilisation des femmes Kalaallit dans les années 1960, qualifiée de génocide par le premier ministre Kalaaleq, contribue à documenter les rémanences coloniales et à mettre à mal le mythe du « colonialisme bienveillant ». Aujourd'hui, 143 femmes inuit poursuivent le Danemark pour contraception forcée. Pour la présidente de l'Inuit Circumpolar Council, Sara Olsvig, « les droits humains individuels des filles et des femmes ont sans aucun doute été violés », et le Danemark doit enfin assumer la responsabilité de son comportement colonial.
Des tests de parentalité racistes
Plus récemment encore, les tests danois d'évaluation des compétences parentales (FKU), l'un des tests psychométriques largement utilisés au Danemark pour évaluer les compétences parentales, ont été fortement critiqué pour reproduire des discriminations racistes. Fin février, une manifestation contre le racisme danois a eu lieu à Nuuk, en soutien à Keira Alexandra Kronvold, une femme d'origine Kalaaleq, dont l'enfant a été emmené de force par les services sociaux dans les heures suivants son accouchement à Thisted, au Danemark. L'extrait du dossier de Keira Alexandra Kronvold est criant : “son origine rendrait difficile pour elle la préparation de l'enfant aux attentes et codes sociaux nécessaires dans la société danoise”. Il s'agit d'un cas parmi d'autres, car selon un rapport de 2022, les enfants d'origine kalaaleq vivant au Danemark ont six fois plus de chances d'être placés que ceux d'origine danoise. Finalement, le Danemark a annoncé qu'il renonçait à l'utilisation de tests pour les familles Kalaallit. Pour la cinéaste inuite, Aka Hansen, cette décision est motivée avant tout par la volonté danoise d'essayer de réhabiliter le mythe « du bon colon » comme le souligne la présidente de l'ICC, Sara Olvig, face à l'offensive des Etats-Unis.
Se battre pour ses droits
Autre exemple qui démontre que les Kalaallit doivent se battre à plusieurs niveaux pour obtenir les mêmes droits que leurs concitoyen·nes danois·es. En mai 2023, Aki-Matilda Høegh-Dam, l'une des deux représentantes Kalaallit au Folketing, le parlement danois, a prononcé un discours en Kalaallisut pour dénoncer l'inégalité au sein du Royaume du Danemark. Elle a contesté le fait de ne pas être autorisée à s'exprimer dans la langue de son territoire d'élection. Sa revendication a été partiellement entendue puisque, en juin, la présidence du Folketing a reconnu le féroïen et le Kalaallisut comme langues officielles au sein du parlement. Cependant, en septembre, le président du Folketing, Søren Gade, a décidé que les élus du Kalaallit Nunaat et des îles Féroé devraient traduire eux-mêmes leurs discours s'ils choisissent de s'exprimer dans leur langue maternelle, bien que certaines déclarations officielles soient désormais traduites. Aki-Matilda Høegh-Dam a pourtant réitéré son engagement en s'exprimant à nouveau en Kalaallisut lors de l'ouverture de la session parlementaire du 3 octobre dernier, bien que l'utilisation d'un équipement d'interprétation simultanée lui ait été refusée. Toutefois, en novembre, une avancée significative a eu lieu avec la mise à l'essai de la traduction simultanée au Folketing lors des questions adressées à la Première ministre Mette Frederiksen, une journée qualifiée d'historique par cette dernière.
L'affirmation du pays dans la gouvernance régionale
Sur le plan de la gouvernance régionale, Múte B. Egede, a suspendu la participation de son pays au Conseil Nordique jusqu'à ce que « le respect mutuel et l'égalité » soient rétablis, après avoir essuyé un refus de la présidence suédoise quant à une participation pleine du Kalaallit Nunaat, des îles Féroé et d'Åland. Ce boycott s'inscrit dans la nouvelle stratégie étrangère du Kalaallit Nunaat, affirmant son rôle prédominant dans les instances régionales. Par ailleurs, les îles Féroé ont également menacé de quitter le Conseil Nordique, dénonçant une rupture d'égalité entre les membres. Face à ces tensions, la question de la représentation du Kalaallit Nunaat au sein du Conseil de l'Arctique a aussi été source de contestation. Le gouvernement kalaaleq a aussi exigé une plus grande influence dans la nomination des ambassadeurs·drices arctiques, critiquant la nomination de Tobias Elling Rehfeld pour son manque de lien avec le Kalaaleq Nunaat. Finalement, Kenneth Høegh, chef de la représentation kalaaleq à Washington, devrait être nommé ambassadeur de l'Arctique. En mai prochain, le Kalaallit Nunaat assumera la présidence du Conseil de l'Arctique au nom du Royaume du Danemark en, marquant une avancée vers une plus grande autonomie diplomatique du pays.
Vers l'indépendance ?
En avril 2023, le Naalakkersuisut, le gouvernement national, a présenté un projet de constitution, traçant les contours d'une potentielle indépendance kalaaleq. Après six années parsemées de controverses, la commission constitutionnelle vient de publier une version préliminaire de la constitution groenlandaise. Il appartient désormais à l'Inatsisartut de décider de l'organisation d'un référendum, ce à quoi plusieurs formations politiques se sont successivement montrées favorable. Le projet de constitution, qui comporte un certain nombre de similarités avec le projet constitutionnel féroïen dont les travaux ont commencé en 1998, s'appuie sur un régime démocratique, prenant ses distances avec la monarchie danoise, la séparation des pouvoirs, la liberté d'expression ou encore la défense d'une identité inuite ancrée dans la nature…
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Les livraisons d’armes à l’Ukraine et l’Internationalisme

Les récents débats au Parlement européen ont une nouvelle fois permis d'illustrer les profondes divisions qui traversent la gauche européenne sur les questions de sécurité collective et, en particulier, sur la question de la solidarité armée avec l'Ukraine.
De facto, toute une partie de la gauche européenne s'oppose aux livraisons d'armes à l'Ukraine au nom de la défense des services publics nationaux, notamment. La défense de la solidarité sociale nationale s'opposerait ainsi, selon certain·nes, à la sécurité des travailleurs et des travailleuses ukrainien·nes.
Toutefois, au-delà de ces prises de position qui masquent mal un « nationalisme déguisé » pour reprendre la formule d'Hanna Perekhoda, ces divisions traversent également la gauche qui se revendique explicitement de la solidarité internationale, de l'Internationalisme et du slogan : « travailleurs et travailleuses de tous les pays unissez pays ! ». Ainsi, au 18e Congrès de la IVe internationale de février 2025, deux résolutions sur l'Ukraine ont été soumises au vote. La première, adoptée à une très large majorité (95 voix pour, 23 contre et 3 abstentions), appelle clairement à la solidarité armée avec le peuple ukrainien qui « mérite tous les moyens nécessaires pour se défendre » contre une agression impérialiste. La seconde, largement rejetée (31 pour, 80 contre et 9 abstentions), réclame « l'arrêt des livraisons d'armes par les pays impérialistes ».
Bien que passablement confuse et pour le moins contradictoire, cette dernière résolution reprend les principaux arguments qui se déploient aujourd'hui à gauche et à l'extrême gauche pour s'opposer aux livraisons d'armes à l'Ukraine, en Europe, comme en Amérique du Nord. À titre d'exemple au Québec, ce sont grosso modo les mêmes arguments qui sont mobilisés par le Collectif échec à la guerre, pour s'opposer au soutien armé de l'Ukraine. On soulignera que ce collectif regroupe le seul parti de gauche au Parlement, Québec solidaire, mais aussi le Parti communiste du Québec, de très nombreux syndicats de la CSN, de la FTQ, la Fédération des infirmières du Québec (FIQ), les principales organisations féministes, la Ligue des droits et libertés (LDL), ATTAC-Québec etc. .
Compte tenu de l'importance de ces débats pour l'internationalisme et des divisions sur cette question, nous reviendrons ici sur trois arguments avancés dans la « résolution alternative » défendue par ces « internationalistes ».
« Guerre à la guerre » et les appels à la soumission
Le premier, le plus souvent mobilisé, est un argument pacifiste. Il est « essentiel », nous dit-on, que la classe ouvrière reprenne le slogan « guerre à la guerre ». Il est évident, peut-on lire dans la résolution, qu'« alimenter le conflit avec des armes occidentales (d'abord des armes légères, puis des blindés, des bombes à fragmentation, des avions de chasse et des missiles à moyenne et longue portée) a contribué à l'escalade et à la prolongation de la guerre, à la multiplication des morts et des destructions et nous a rapprochés dangereusement d'une guerre mondiale ».
Il est donc demandé aux ukrainien·nes (exclusivement à eux et elles pour le moment) de penser un peu aux autres, d'arrêter de résister inutilement à l'empire nucléaire Russe et d'accepter enfin de négocier la partition du territoire : mais attention, leur dit-on, ils et elles doivent baisser les armes et négocier tout en prenant bien soin d'éviter un « partage injuste » de leur territoire par les impérialistes.
Voilà des appels à la soumission et à la négociation sans rapport de force, au nom de la paix et de la solidarité internationales, lourds de conséquences pour la classe ouvrière alors que la liste des projets coloniaux des impérialistes disposant de l'arme nucléaire s'étend continuellement (de la Palestine, en passant par le Canada, le Groenland, le Panama, l'Estonie, la Géorgie, la Moldavie, Taiwan…).
Une « guerre par procuration » et la question des armes labelisées anti-impérialistes
Le second argument pour s'opposer aux livraisons d'armes à l'Ukraine est lié à la manière de caractériser le conflit. Il s'agit d'« une guerre par procuration inter-impérialiste » nous disent les auteur·es de la résolution alternative.
Ainsi, contrairement à ce qu'affirment bêtement les premier·ères concerné·es et la quasi-totalité des organisations syndicales, féministes, socialistes, anarchistes ukrainiennes, il ne s'agit pas d'une guerre de libération nationale contre un État envahisseur dont les dirigeants ne cessent de répéter que l'Ukraine n'existe pas et qu'elle doit se soumettre. Pas du tout. Certes, c'est compliqué, et il faut connaitre son histoire et « ouvrir la focalisation », mais c'est en fait une guerre d'impérialistes. C'est une guerre provoquée par l'OTAN, les impérialistes étatsuniens d'abord et maintenant, depuis le rapprochement entre Trump et Poutine, par les impérialistes de l'Union Européenne, contre la Russie.
La preuve que c'est une guerre provoquée ? Les États occidentaux s'en mettent plein les poches depuis longtemps en vendant des armes à l'Ukraine et se servent aujourd'hui du peuple ukrainien (naïf ? soumis ? complice ?) comme chair à canon pour affaiblir la Russie. Par conséquent, dans ce contexte, la classe ouvrière ukrainienne et internationale, n'a pas à faire le jeu de l'un ou l'autre de ces impérialistes et doit se battre pour elle-même, avec ses propres armes.
La leçon à retenir pour la prochaine fois est que si les ukrainien·nes et d'autres peuples envahis et colonisés souhaitent bénéficier de la solidarité ouvrière internationale pour se défendre, ils devront soit se débrouiller avec leurs propres moyens militaires, soit faire un peu plus attention que les ukrainien·nes dans leurs appels d'offres et la sélection de leurs vendeurs d'armes. Ils devront notamment faire la preuve du caractère « anti-impérialiste » (voire « écoresponsable » ?) de leurs armes. Dans le cas contraire ils feront « par procuration », d'après le raisonnement de ces « internationalistes », le jeu des impérialistes.
« L'ennemi principal est dans notre propre pays » et la recherche du gouvernement colonisé idéal
Enfin, dernièrement, au lieu de résister à l'envahisseur et de diviser la gauche en réclamant toujours plus d'armes, il est demandé aux ukrainien·nes de balayer devant leur porte et de s'occuper un peu de leurs affaires, en commençant par lutter contre leur propre gouvernement néolibéral et corrompu. Il est « essentiel » que les Ukrainien·nes gardent en tête que « l'ennemi principal est dans notre propre pays » peut-on lire dans la résolution.
On retiendra alors que la nature du régime politique du pays est ici un critère pour bénéficier de la solidarité ouvrière internationale quand on est envahi par une puissance impérialiste qui clame haut et fort qu'elle veut vous annexer, partiellement ou totalement selon les jours. On ne sait cependant pas très bien quel régime politique (selon quels critères politiques ?) pourrait bien bénéficier de la solidarité ouvrière de ces « internationalistes » en cas d'invasion impérialiste. Dans tous les cas, les panaméen·nes, les canadien·nes, les taïwan·naises, les estonien·nes etc. sont désormais averti·es : choisissez bien vos prochains gouvernements si vous souhaitez bénéficier de la solidarité ouvrière internationale en cas d'invasion !
Pour les aider à faire le bon choix, on peut relever que, dans cette logique, il vaut mieux être dirigé par des intégristes religieux que par des néolibéraux. Dans le cas contraire, ces « internationalistes » n'auraient certainement pas manqué de demander aux palestinien·nes de commencer par lutter contre le Hamas et d'arrêter de résister inutilement à la puissance nucléaire israélienne pour, éventuellement, pouvoir prétendre à la solidarité ouvrière internationale.
Camille Popinot
24 mars 2025
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L’Ukraine à la croisée des chemins : Une perspective de gauche sur la guerre, l’identité et l’avenir de l’Union europe

Avec l'invasion russe de l'Ukraine en février 2022, la guerre est réapparue aux frontières d'une Union européenne qui s'enorgueillissait d'avoir assuré la pacification d'une partie du continent depuis la fin de la Seconde guerre mondiale. Les revirements étatsuniens depuis l'investiture de Donald Trump ont remis le sujet du soutien à l'Ukraine et de l'issue de la guerre au centre des préoccupations diplomatiques de l'Union européenne. Se calant sur l'agenda qu'impose Trump, la couverture médiatique a pour l'instant peiné à prendre du recul sur la situation actuelle afin d'en éclairer les tenants et aboutissants : quels enjeux la guerre soulève-t-elle pour la société ukrainienne et pour l'Union européenne ? Quelles tensions et contradictions vient-elle mettre en lumière ? Prendre le temps de l'analyse et de la réflexion, c'est ce que Mouvements propose de faire dans cet entretien croisé avec Daria Saburova, docteure en philosophie, autrice, et membre du Réseau européen de solidarité avec l'Ukraine, et Denys Gorbach, chercheur franco-ukrainien travaillant à l'université de Lund et qui participe à l'animation du site militant Spilne/Commons.
13 mars 2025 | tiré du site Europe solidaire sans frontières
https://www.europe-solidaire.org/spip.php?article74068
Mouvements : Pour comprendre les enjeux européens de la guerre russe en Ukraine, il paraît important de revenir sur ce qui s'est passé depuis l'indépendance de l'Ukraine en août 1991. Est-ce que vous pouvez revenir sur la manière dont se sont déroulées les trente dernières années du point de vue des rapports entre l'Ukraine et l'Union européenne ? Est-ce que vous pouvez notamment revenir sur le moment de la révolution du Maïdan de février 2014 ? D'où vient-elle, quelle est sa géographie, et quelles sont ses conséquences ?
Denys Gorbach : Contrairement aux anciens pays soviétiques qui ont rejoint l'Union européenne, en Ukraine et dans les autres pays ex-soviétiques, l'imbrication de l'économie était plus profonde, ce qui rendait impossible la transition selon les règles de la thérapie de choc. Parce que ça aurait eu des conséquences plus graves qu'en Pologne ou en Hongrie. C'est une des raisons matérielles pour lesquelles la ligne de division qui existait depuis au moins le début du XXe siècle entre, d'une part, l'Ukraine, le Bélarus, la Russie, et de l'autre ses voisins occidentaux, ne s'est pas résorbée. À l'est de cette ligne, l'ancrage profond de l'économie dans le tissu social se manifeste dans la domination paternaliste, assurée par des mécanismes informels plutôt que par l'État de droit et par le marché. Ces derniers deviennent associés au capitalisme « bon et efficace », contrairement au capitalisme local, jugé mauvais et inefficace, marqué par la corruption et l'oligarchie. La crise socioéconomique très profonde des années 1990 change l'imaginaire géopolitique de la population ukrainienne, qui désormais voit un monde non plus divisé en deux camps mais hiérarchisé verticalement, où le capitalisme occidental est associé à la modernité, aux acquis sociaux, mais aussi intellectuels, culturels, civilisationnels, etc.
En Ukraine, cela s'articule à une division qui apparaît à partir de l'annexion de l'Ukraine occidentale par Staline en 1939. Il existait une distance culturelle, économique, sociale, entre ces terres et le reste du pays. Et après l'indépendance de l'Ukraine, l'Ukraine occidentale, ou plutôt les intellectuels qui la représentaient, se sont imposés comme les porteurs d'une mission civilisatrice auprès du reste de la société, qui était perçu comme souillé par l'héritage soviétique, donc un peu inférieur. C'est dans ce contexte qu'on peut comprendre la révolution du Maïdan de 2014, qui a formulé les enjeux du développement national en termes de conflit « civilisationnel » entre la voie européenne de la modernité, qui signifie démocratie et prospérité, d'un côté, et d'autre, la voie « eurasienne » ou « néosoviétique » de l'obsolescence, qui signifie dictature et pauvreté.
Daria Saburova : Effectivement, l'Ukraine a relativement échappé à la thérapie de choc. Dans un premier temps, les classes dominantes ont cherché à atténuer les effets des privatisations en gardant les structures paternalistes aussi bien au niveau des entreprises qu'au niveau de la gestion des rapports entre le pouvoir politique et les grands acteurs économiques. Ce qui fait que, alors que l'Ukraine commence à emprunter au Fonds monétaire international dès la seconde moitié des années 1990, l'Ukraine ne remplit jamais pleinement ses obligations en termes de libéralisation. Les classes dominantes essayent de maintenir un certain équilibre entre la constitution de la nouvelle classe oligarchique et la préservation de ce capitalisme naissant des grandes perturbations qui pourraient venir de la colère sociale. Parce qu'en Ukraine, justement, il y a eu une vague de grèves à la fin des années 1980 – début des années 1990 – notamment la grande grève de 1993 qui a suivi le premier décret sur les privatisations. Et la classe dominante avait conscience de ça. Il faut aussi ajouter qu'en Ukraine, contrairement à la Russie, où Poutine a réussi dès le début des années 2000 à neutraliser le pouvoir des oligarques par la centralisation de l'État, la vie politique a été marquée jusqu'au Maïdan par une concurrence entre plusieurs blocs des classes dominantes.
Aux alentours de l'élection de 2004, cette concurrence s'est cristallisée dans deux orientations. D'un côté, une orientation qu'on avait tendance à qualifier de pro-russe, menée par le candidat à la présidence Viktor Ianoukovytch. Et d'un autre côté, Viktor Iouchtchenko qui représentait le bloc pro-occidental, pro-européen. Dans la vie politique, les forces concurrentes se présentaient désormais dans ces termes d'orientation identitaire et géopolitique. En réalité, il faut analyser ce clivage non pas en termes identitaires mais comme la concurrence entre deux types de capitalisme, comme je le fais dans mon livre, Travailleuses de la résistance : les classes populaires ukrainiennes face à la guerre (Le Croquant, 2024), en m'appuyant sur les travaux de Denys et d'autres : un modèle de capitalisme paternaliste, représenté par le bloc Ianoukovytch, et le capitalisme de type néolibéral, qui serait porté par le camp orange de Iouchtchenko jusqu'à Porochenko. Le capitalisme paternaliste, c'est un capitalisme qui assure la protection des oligarques nationaux via leur influence directe sur la politique, alors que le capitalisme néolibéral est pensé comme étant un capitalisme idéal, transparent, concurrentiel, qui selon ses partisans assurerait l'état de droit, l'égalité des chances, etc. C'est ce capitalisme néolibéral qui était défendu par les premières manifestations sur la place du Maïdan qui ont commencé pour réagir au refus de Ianoukovytch de signer l'accord d'association avec l'Union européenne. Cet accord aurait justement permis d'ouvrir les secteurs clé de l'économie ukrainienne à une concurrence étrangère. Les manifestants ne s'exprimaient certes pas en ces termes-là, ils portaient des slogans abstraits autour de la liberté, la démocratie, l'état de droit, mais économiquement, c'est ça ce qui était présupposé. Les couches intermédiaires professionnelles étaient en colère contre le fait que l'accès aux meilleures positions sociales soit réservé à ceux qui avaient de l'argent et des relations personnelles. Leur participation au Maïdan était motivée par l'adhésion au principe de la méritocratie, par l'aspiration à une organisation sociale leur permettant de valoriser leur capital culturel dans le milieu politique, dans l'économie. La base sociale du Maïdan, c'était plutôt ces couches moyennes éduquées, même si, bien sûr, les classes populaires ont aussi massivement participé. Et c'est là où le concept gramscien de bloc hégémonique, que Denys mobilise dans son livre, The Making and Unmaking of the Ukrainian Working Class : Everyday Politics and Moral Economy in a Post-Soviet City (Berghahn Books, 2024), est très important.
DG : Il est important de ne pas réduire les analyses gramsciennes de l'hégémonie à la seule dimension culturelle et de se rappeler que l'hégémonie consiste en deux éléments également importants : le consentement et la coercition. Outre le rôle des appareils de contrainte, le consentement n'est pas uniquement produit au niveau du récit, il doit être confirmé par des gestes de redistribution auprès de la population. Or les nouveaux patrons de l'industrie ukrainienne, cette bourgeoisie nationale qui a été sciemment forgée et développée par les dirigeants du pays, s'ancrent dans la société en passant un certain contrat social avec les classes ouvrières, les travailleurs des usines, qui avaient déjà été liés par des liens de paternalisme dans les conjonctures précédentes. La dépendance économique est réaffirmée des deux côtés : les ouvriers avaient besoin de leur patron pour leur survie quotidienne, et les patrons avaient besoin des ouvriers en tant que gages de leur poids politique. C'est pour ça d'ailleurs que jusqu'à nos jours les entreprises ne sont pas très promptes à licencier pour optimiser leur économie, même dans les conditions de la guerre, mais préfèrent imposer des congés forcés pour préserver les liens qui les relient à la population locale. Et l'autre composante populaire de ce bloc, c'est le secteur public : des petits fonctionnaires, des enseignants, mais aussi des médecins (qui sont très mal payés). C'est un groupe qui devient facilement mobilisable grâce à ce fameux phénomène post-soviétique où les fonctionnaires et les employés du secteur public sont obligés de participer aux meetings politiques en faveur du dirigeant actuel de la région ou de l'État.
Quels sont les groupes qui sont exclus de ce bloc ? Ce sont surtout, en haut, la bourgeoisie de second rang. Les personnes, surtout des hommes, qui sont riches mais pas vraiment oligarques. Ensuite, ce qu'on peut qualifier de petite bourgeoisie, les classes moyennes dont Daria a parlé. Les résidents de Kiev et d'autres grandes villes, qui mènent des vies parfois assez précaires, mais dont le niveau de vie est quand même en général plus élevé que celui les ouvriers et qui possèdent davantage de capital culturel. Et les petits entrepreneurs, les auto-entrepreneurs, qui eux aussi se sentent exclus du pacte tacite entre l'État et sa clientèle. Et l'Europe dans tout ça ? Elle est vue par ces exclus comme le gage de la normalisation, le gage de leur entrée dans le pacte hégémonique. Parce que pour eux, il s'agit de l'État de droit : il suffira de respecter les lois, de régler la corruption pour qu'ils soient acceptés comme l'élément vraiment valable de la société, pour qu'ils soient récompensés pour la contribution quotidienne qu'apporte leur travail et que l'État ne reconnaît pas actuellement.
La situation à la veille du Maïdan est donc le résultat de la polarisation progressive qui a eu lieu dès le début des années 2000 jusqu'au début des années 2010. C'est la raison pour laquelle, parmi les slogans du Maïdan, il y en a un qui a été largement repris par les journalistes, une jeune femme portait une pancarte disant « Je suis une fille, je ne veux pas l'Union douanière [avec la Russie], je veux l'Union européenne et les culottes en dentelle ». Donc la culture de consommation supérieure est articulée avec les choix géopolitiques pour produire un tableau cohérent de civilisations qui se font concurrence.
M. La révolution de Maïdan est donc le moment où l'opposition discursive entre partie occidentale, pro-européenne, et partie orientale, pro-russe, se polarise, et où la coexistence entre ces deux entités ne fonctionne plus. Quelles sont les conséquences politiques de cette révolution ?
DS : Après le Maïdan, c'est l'opposition qui accède au pouvoir, qui comprend l les figures national-libérales comme l'oligarque Petro Porochenko ou le maire de Kiev, Vitaly Klitschko, mais aussi des gens comme Tyahnybok et d'autres représentants du parti d'extrême droite Svoboda. Cela provoque une déception de la part de certains militants du Maïdan, qui considèrent que la révolution a été trahie, puisque les oligarques et la corruption dominent toujours la vie politique. Malgré tout, certains militants du Maïdan, journalistes, représentants d'ONG, se retrouvent députés, comme Mustafa Nayyem, le journaliste qui a appelé aux premières manifestations. Sur le plan économique, le nouveau pouvoir s'avère plus ouvert à la collaboration avec le Fonds monétaire international : un nouveau prêt de 16 milliards de dollars est accordé à l'Ukraine, qui commence à introduire les réformes d'austérité réclamées par les créanciers. En l'espace de quelques années, y a toute une série de réformes dans l'éducation, la santé, le système de retraites, l'énergie. Cette série de réformes actent le fait qu'il y a eu un changement de voie du capitalisme ukrainien. L'élection de Zelensky a été en ce sens assez paradoxale : d'une part, il a récolté le vote populaire en tant que candidat extérieur à la politique, perçu comme un « homme du peuple » ; mais d'autre part, il a poursuivi la voie néolibérale, même pendant la guerre, avec notamment des réformes importantes du code du travail.
DG : Il y a eu aussi dans le domaine du travail plusieurs initiatives très délétères prises au milieu de la guerre en 2022, y compris les contrats à zéro heure. Je voudrais aussi ajouter que Zelensky est quelqu'un qui est sincère avec soi-même. Pour lui et son équipe, ils expriment cette idéologie naïve localement populaire dans les classes moyennes de la bonne vie en Europe, de la bonne vie sous le capitalisme soi-disant normal. Ils sont sincères quand ils s'expriment contre l'oligarchie. Et en effet, avant l'invasion, Zelensky a fait pas mal de pas importants pour limiter le pouvoir des oligarques. Mais de la même façon, ils sont contre les syndicats, qui pour eux sont autant de fardeaux qui restreignent le bon fonctionnement de l'économie. Et les oligarques et les syndicats ou bien les lois protectrices du travail sont à éliminer pour que le vrai capitalisme puisse finalement triompher. C'est vraiment la génération des petits entrepreneurs des années 1990 qui ont pris le pouvoir. Et à ma connaissance, les classes ouvrières n'ont pas vraiment formulé de critique en termes socialistes, venant d'en bas, envers Zelensky. Ce qui ressort, c'est la critique de la corruption. Surtout que la guerre excuse beaucoup de choses.
Qu'est-ce qui se passe avec ce fameux clivage qui a été très prononcé à la veille de la révolution de 2014 ? Après l'annexion de la Crimée, le commencement de la guerre au Donbass, de larges couches des électeurs « pro-russes », ou pro-russophones, sont exclues de l'équation électorale ukrainienne car plusieurs millions d'entre eux se sont trouvés derrière la ligne du front. Ceux qui continuent de vivre sur les territoires contrôlés par l'État ukrainien, sont moins nombreux et ne pèsent pas autant dans les calculs politiques.
DS : L'annexion de la Crimée et la guerre au Donbass enlèvent de l'électorat à la potentielle opposition d'abord à Porochenko puis à Zelensky. Et c'est l'affaiblissement de l'électorat potentiel du Parti des régions (refondé sous le nom du Parti pour la vie, avec une scission dénommée Bloc oppositionnel) qui a permis aussi son élimination progressive.
DG : Porochenko a gagné si facilement au premier tour grâce à cette reconfiguration structurelle, mais aussi à l'ambiance tendue suite au début de la guerre. Même dans les régions qui ne sont pas touchées directement, mais qui sont limitrophes, les niveaux d'abstention sont impressionnants. Cela a conduit la nouvelle couche dirigeante à croire que toute la nation adhérait à son projet. Il faudra attendre l'élection de 2019 pour que cette élite se désenchante, pour qu'elle subisse un choc quand elle voit que sa vision du développement du pays n'est pas du tout hégémonique.
M. Vous avez tous les deux travaillé sur la ville de Kryvyï Rih, en Ukraine centrale, à environ 200 km à l'ouest de Zaporijia. Pourquoi est-ce que vous avez choisi d'enquêter sur cette ville ? Quelles sont ses spécificités ? Qu'est-ce qui a changé à la fois dans le quotidien et dans les discussions politiques que vous avez pu entendre ou qu'on vous a rapportées sur les équilibres politiques en Ukraine et au-delà ?
DG : Pour l'anecdote, Kryvyï Rih est ma ville natale, même si ce n'est pas la raison principale pour laquelle j'ai choisi de travailler dessus. Il y a eu un vrai intérêt à travailler sur cette ville parce que pendant un bon nombre d'années, elle a servi comme l'espoir ultime pour toute la gauche progressiste ukrainienne. Parce que c'était le berceau de presque la totalité des luttes qui avaient lieu à l'époque. J'ai donc voulu enquêter davantage sur les conditions du militantisme ouvrier. Au fil des évolutions de l'économie ukrainienne, l'industrie métallurgique est devenue quasiment le centre de l'économie nationale, le plus grand contributeur au PIB. Et ce au détriment des industries parfois plus avancées technologiquement. À Lviv, par exemple, on produisait des télévisions et d'autres marchandises électroniques, mais ces industries sont mortes, tandis qu'extraire les minerais de fer, extraire du coke au Donbass, produire de l'acier et le vendre à la Chine ou à la Turquie est devenu la spécialité de l'Ukraine, et Kryvyï Rih s'est retrouvé au centre de ses activités. Surtout, après le déclenchement de la guerre au Donbass, quand les usines métallurgiques situées là-bas ont perdu leur importance : cette élimination de la concurrence a transformé Kryvyï Rih en centre de l'activité économique nationale. Et donc le centre des luttes ouvrières.
Mais il y a aussi une dimension linguistico-culturelle très intéressante. Traditionnellement, cette ville appartient au camp soi-disant « pro-russe, pro-soviétique, pro-russophone ». Dans mon enquête, j'ai montré comment ces étiquettes essentialisantes empêchent de voir les identités et attitudes beaucoup plus fluides et complexes. Les idéologies nationalistes concurrentes sont imposées du haut, dans le cadre de la « démocratie oligarchique » des années 2000, et ensuite détournées par les subalternes pour servir leurs propres fins : par exemple, le nationalisme ukrainien peut servir d'outil dans les luttes pour la distinction individuelle, menées dans le milieu russophone. Des bribes des idéologies hostiles l'une à l'autre peuvent cohabiter dans une vision du monde assez cohérente, mais très distante des récits légitimes présents dans les médias nationaux.
Dans les conditions d'aujourd'hui, il est intéressant de voir comment ces dispositions antipolitiques ne sont pas rejetées, ou plutôt de voir dans quelle mesure elles le sont ou sont au contraire préservées pour s'articuler à la défense de la cause nationale.
DS : J'ai d'abord participé au Réseau européen de solidarité avec l'Ukraine, qui a directement tissé des liens avec les syndicats, notamment en Ukraine. Notamment les syndicats des mines et de la métallurgie et de la sidérurgie de Kryvyï Rih. J'avais d'abord déjà pris des contacts pour des questions pratiques, notamment pour l'envoi d'un certain matériel avec les convois syndicaux. Quand j'ai eu cette possibilité de faire une enquête, j'ai immédiatement décidé de la faire à Kryvyï Rih, parce que je savais que je pouvais m'appuyer sur la thèse de Denys pour avoir le contexte sur l'histoire politique et ouvrière de cette ville. À vrai dire, j'ai commencé mon enquête à Kryvyï Rih parce que Denys y avait déjà fait la sienne avant l'invasion. Mais mon objet, ce n'était pas le procès de travail dans les mines et les usines, c'étaient les activités bénévoles des femmes des classes populaires. Et justement, dans la continuité de ce que Denys vient de dire, ma question c'était de savoir si l'invasion à grande échelle avait modifié quelque chose dans leur identité culturelle et politique.
Et ce que j'ai trouvé intéressant, c'est que depuis 2022, ces femmes ne rentrent dans aucune case : on ne peut plus dire qu'elles sont pro-russes, russophones, nostalgiques de l'Union soviétique, mais on ne peut pas non plus les identifier au camp pro-Maidan, pro-européen, pro-ukrainien. Non seulement elles n'ont pas soutenu le Maïdan à l'époque et ont même participé à l'anti-Maïdan, mais elles continuent souvent à rejeter le Maïdan aujourd'hui. Elles critiquent la manière dont ça c'est déroulé, les violences qui ont eu lieu sur la place du Maïdan, et le renversement du pouvoir par la révolution. Ce qui montre que la classe ouvrière ukrainienne n'est pas prête pour une révolution du type socialiste non plus, puisqu'elle critique la révolution comme une démarche non légitime de changement de pouvoir. Cette perspective critique est aussi liée au fait qu'elles ont vu très concrètement leur niveau de vie baisser. Leurs salaires ont baissé, les conditions de travail se sont progressivement dégradées. Elles continuent à avoir des bons souvenirs de l'époque soviétique, mais elles développent un rapport plus complexe et réflexif à l'histoire.
Aujourd'hui, ces femmes reconnaissent que le régime stalinien représentait une dictature politique et qu'il est responsable de crimes contre l'humanité, telles que la grande famine orchestrée en Ukraine dans les années 1930 afin de forcer les paysans à entrer dans les kolkhozes. Et en même temps, elles restent très attachées à la mémoire de la Seconde Guerre mondiale et à la lutte contre le fascisme. Dans toutes les familles ouvrières qu'on peut rencontrer, il y a quelqu'un qui a combattu dans l'Armée rouge. Mais aujourd'hui c'est une mémoire qui est mise au service de la lutte contre l'invasion russe. Ça revient dans les entretiens avec les gens, et c'est aussi quelque chose qui est promu par le pouvoir local. On continue à commémorer la lutte de l'Armée rouge contre le fascisme, mais on va dire que, de même que les Ukrainiens ont combattu le fascisme dans les années 1940, aujourd'hui ils combattent le « rascisme », le fascisme russe. On se retrouve donc avec plein de contradictions en termes mémoriels, parce qu'en même temps, comme tout le monde le sait, en Ukraine aujourd'hui, il y a aussi la promotion des mouvements nationalistes, notamment de la figure de Bandera, qui, eux, au contraire, ont d'abord collaboré avec l'Allemagne nazie contre l'Union soviétique.
M : Qu'a changé la guerre dans cette opposition symbolique entre Ukraine pro-russe et Ukraine pro-européenne, pro-Occident ?
DG : Aujourd'hui, il est devenu impossible de faire comme si rien n'était et de continuer de promouvoir l'amitié et les liens préférentiels avec la Russie. Cela a d'ailleurs aussi restructuré la gauche : le camp pro-soviétique, soviético-nostalgique est aujourd'hui complètement éliminé.
DS : L'espace public ne permet plus d'expression de position pro-russe. D'une part, peut-être que c'est pour le mieux, au sens où la critique sociale, la critique anticapitaliste ne va sûrement plus prendre en Ukraine la forme d'une espèce de nostalgie pour l'URSS ou d'une position pro-russe. Mais un des dangers, dont on peut déjà constater qu'il est réel, c'est que toute opposition au pouvoir, toute critique des dogmes de la « décolonisation », risque de tomber sous le coup de telles accusations.
M. Cette catégorie de décolonisation, d'où vient-elle et qui l'utilise ? Est-ce que c'est un terme qui est utilisé par Zelensky et le gouvernement ?
DG : Cela fait partie des termes qui apparaissent dans les médias ukrainiens après l'invasion russe. Cette approche s'est répandue d'abord chez les intellectuels publics pour ensuite être reprise par les dirigeants, y compris par Zelensky lui-même. Si on essaie de reconstruire l'histoire de ce terme, je dirais que ça commence par les gens qui étaient déjà au courant des discussions en Occident et qui voient un parallèle avec la situation ukrainienne. Sans doute en partie aussi en réaction au discours campiste émanant de la gauche occidentale, qui est de nos jours très engagée dans l'agenda décolonisateur. Et là, ces intellectuels libéraux ukrainiens lisent ça et se disent : « Mais en fait, nous aussi nous souffrons de l'empire. Il y a de l'incohérence et nous devons rectifier les choses. Nous devons aligner l'Ukraine avec cet agenda. » Le problème, c'est que cette introduction du concept dans l'espace public ukrainien n'a pas du tout été accompagnée d'une lecture des textes d'origine et d'un vrai intérêt pour les débats post- ou décoloniaux. C'est plutôt un concept mou qui est importé et qui est utilisé un peu n'importe comment pour simplement affirmer le droit moral de la défense nationale, mais pas seulement. Dès que tu es en position de pouvoir en Ukraine, tu peux utiliser ce concept pour te justifier dans quasiment n'importe quelle démarche en disant que c'est pour le bien de la nation.
DS : Les nationalistes ukrainiens parlaient déjà de la colonisation de l'Ukraine par la Russie à l'époque soviétique. La république ukrainienne soviétique était déjà une forme d'occupation. Ensuite, dans les années 1990, l'intelligentsia nationaliste a commencé à s'intéresser aux textes des auteurs postcoloniaux, comme Edward Saïd et Frantz Fanon, pour essayer d'appliquer leurs concepts au cas ukrainien. Mais cela restait vraiment cantonné au milieu académique. Ce n'est qu'après 2022 que ce mot est apparu comme omniprésent dans le discours public. En 2015, il y avait déjà eu la loi de décommunisation qui impliquait l'élimination des références à l'époque soviétique dans l'espace public, notamment. Et ensuite, en 2023, vient une nouvelle loi, la loi de décolonisation. Et cette fois-ci, elle consiste à enlever toutes les références à la Russie et l'Empire russe de l'espace public : les rues et les statues de Pouchkine, de Tolstoï, de Dostoïevski, etc. Parfois, on remplace les anciens symboles impériaux et soviétiques par les symboles nationaux, par exemple à Kiev, où l'avenue de Moscou a été renommée l'avenue de Bandera.
Comme l'expliquait Denys, déguiser ce nationalisme en décolonisation est une espèce de stratégie pour toucher les intellectuels en Occident. Pour s'adresser à cette partie du monde académique, pas forcément d'extrême-gauche, mais en tout cas de gauche libérale, où aujourd'hui toutes sortes de décolonisations des discours sont pratiquées dans tous les domaines. Pour dire qu'il faut aussi soutenir la décolonisation en Ukraine. Ça s'inscrit dans la lutte au sein du champ académique pour donner plus de place aux études ukrainiennes. Traditionnellement, dans les études post-soviétiques, c'est les études russes qui avaient le plus de postes et de financements. Les intellectuels ukrainiens disent donc qu'il faut « provincialiser » les études post-soviétiques. La « décolonisation » devient alors une stratégie de légitimation de la lutte pour les ressources dans ce champ-là.
Mais le paradoxe, c'est qu'à l'intérieur du pays, la « décolonisation » finit par frapper les vrais subalternes au lieu de prendre leur défense. Ça prend la défense de l'Ukraine en tant qu'entité nationale face à la Russie, mais à l'intérieur de l'Ukraine, ça devient une espèce de projet de purification de la nation des éléments qui portent encore la marque de l'héritage impérial. De manière générale, la « décolonisation » consiste à éliminer la culture et la langue russes de l'espace public, de l'enseignement, des bibliothèques, alors même que le russe reste la langue de communication principale pour une bonne partie de nos concitoyens, notamment par les habitants des régions de l'Est qui sont aujourd'hui poussés à l'exil à cause des combats.
M : Est-ce que ça vous paraît possible et ou souhaitable que l'Ukraine devienne membre de l'Union européenne ?
DG : Pour moi, ce ne serait pas dommageable pour l'Ukraine de devenir membre de l'UE. Et souhaitable, par exclusion, oui, parce que du point de vue politico-économique, toutes les choses potentiellement destructrices liées à l'intégration à l'UE ont déjà eu lieu depuis 2014, depuis la signature et l'implémentation de l'Accord de libre-échange complet et approfondi (DCFTA), c'est-à-dire l'ouverture des marchés, la libéralisation de l'économie. Il n'y a pas grand-chose qui reste à faire dans ce sens-là. En revanche, des choses potentiellement positives liées à ça, c'est l'espoir de d'un afflux des capitaux occidentaux vers l'Ukraine. Parce que s'il y a une chose plus désagréable que d'être exploité, c'est de ne pas être exploité. On peut passer des heures à décrire les effets néfastes des investissements allemands en Hongrie, en Pologne ou en Roumanie, mais c'est bien pire quand ces investissements ne viennent pas. Ce qui risque de devenir de plus en plus le cas de l'Ukraine. Donc la question, c'est ça : quelle forme prendra cette fameuse reconstruction d'après-guerre, est-ce que le capital viendra ? Et si oui, quelle sera la géographie de ce déploiement des capitaux ?
L'autre dimension, c'est tout ce qui concerne les droits démocratiques, les droits culturels linguistiques, les libertés sexuelles, etc. C'est triste, mais aujourd'hui, dans les pays comme l'Ukraine, ce sont les institutions comme l'Union Européenne qui sont les garants les plus sûrs du respect de ces droits et libertés-là. Donc plus Bruxelles aura d'influence sur l'Ukraine, mieux ce sera de ce point de vue-là du point de vue pragmatique, faute de société civile orientée à gauche et suffisamment puissante pour contrer les tendances réactionnaires dans le pays. Jadis, la gauche ukrainienne comptait sur la protection policière de ses manifestations contre l'extrême droite ; aujourd'hui, elle compte sur la force normative de « nos partenaires occidentaux » pour limiter les outrances éventuelles venant du camp conservateur et nationaliste. C'est aussi pour cela que les élections étasuniennes ont été autant suivies en Ukraine : pas uniquement à cause des livraisons des armes et de l'aide financière mises en question, mais également parce que la victoire de Trump encourage ses admirateurs ukrainiens et marginalise les idées progressistes.
Après, est-ce que l'entrée de l'Ukraine en UE est possible ? Je n'en suis pas convaincu. Certes, au cours de la dernière décennie il s'est passé tant de choses complètement inattendues et rationnellement imprévisibles qu'aujourd'hui je suis moins catégorique et n'exclus rien. Même le régime sans visa, jamais je n'aurais pensé que ça devienne une réalité, et pourtant c'est le cas depuis 2017. Mais pour ce qui est de devenir membre de l'UE, même si je ne suis pas spécialiste de la question, il me semble que les Ukrainiens sont trop sûrs d'eux et trop optimistes là-dessus. C'est un pays énorme par rapport aux autres « nouveaux membres », avec une économie trop importante pour la digérer rapidement, et dont la population vieillit plus vite qu'en France. Ces obstacles structurels, contrairement au problème fantasmé de la corruption, sont plus difficiles à surmonter. En même temps, cette même population ukrainienne vieillissante est déjà devenue la principale source de la main-d'œuvre étrangère pour le reste de l'UE, même avant 2022. On verra à quoi ressembleront l'UE et l'Ukraine au moment où le statut de membre sera discuté plus pratiquement.
M. Depuis l'investiture de Trump en janvier, les États-Unis ont radicalement changé leur politique de soutien diplomatique et militaire à l'Ukraine, à travers notamment l'humiliation publique que Trump et JD Vance ont imposée à Zelensky fin février. Comment analysez-vous ce revirement et comment voyez-vous les perspectives qui s'ouvrent désormais pour les populations en Ukraine ?
DG : Il ne s'agit pas d'une surprise. Trump et son équipe n'ont cessé de se moquer de l'Ukraine et de Zelensky tout au long de leur campagne électorale, et après son investiture Trump s'est mis à réaliser ce qu'il avait promis. Pour Trump, visiblement il s'agit d'en finir avec cette guerre encombrante, peu importe le résultat. S'étant rendu compte que Poutine n'est disposé à faire aucune concession, il s'est entrepris à mettre pression sur l'autre partie belligérante, sur laquelle il a bien des leviers. L'idée est donc d'affaiblir l'Ukraine suffisamment pour qu'elle accepte toute condition que la Russie voudra lui imposer – sans pour autant que les États-Unis lui donnent des garanties de sécurité. De cette manière, Trump se débarrassera de cette guerre, et la prochaine ne le concernera pas. Pour l'Ukraine, la question des garanties est centrale ; elles sont sans doute plus importantes encore que les contours des nouvelles frontières après un cessez-le-feu. La plupart des gens seraient prêts à faire le deuil des territoires actuellement occupés, et même le fameux accord sur les terres rares pourrait être accepté, pourvu que l'Ukraine obtienne des garanties au cas où elle serait de nouveau attaquée.
N'étant aucunement expert militaire, ni spécialiste en relations internationales, je peine à imaginer un accord de cessez-le-feu, encore moins de paix, qui pourrait être conclu dans ces conditions. Pour moi, c'est une répétition de l'histoire d'avril 2022, quand les pourparlers se sont terminés sans avoir jamais commencé, car le dirigeant britannique a expliqué à Zelensky qu'il n'aurait aucune garantie de la part de l'Occident s'il signait le document avec les Russes. Si les États-Unis gardent leur politique actuelle, le gouvernement ukrainien continuera à se battre malgré cela, encouragé par l'UE, et la Russie continuera à avancer sur le terrain. Difficile de dire combien de temps cela peut encore durer et dans quelle mesure le soutien renforcé de la part de l'UE pourra changer la donne.
Daria Saburova, Denys Gorbach et Clément Petitjean
P.-S.
https://mouvements.info/lukraine-la-guerre-et-lunion-europeenne/
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La gauche devrait soutenir une paix juste pour l’Ukraine, pas un accord Trump-Poutine visant à apaiser l’agresseur

Denys Pilash est politologue, membre de l'organisation socialiste démocratique ukrainienne Sotsialnyi Rukh (Mouvement Social) et rédacteur du journal de gauche Сommons. Dans cette interview approfondie accordée à Federico Fuentes pour LINKS International Journal of Socialist Renewal, Pilash discute de la réaction en Ukraine à la récente rencontre entre le président américain Donald Trump et le président ukrainien Volodymyr Zelensky, ainsi que des implications pour l'Ukraine et le monde du changement de politique américaine envers la Russie. Il souligne également la menace posée par l'axe mondial croissant de réaction extrême mené par les États-Unis, Israël et la Russie, et explique pourquoi la gauche doit défendre un internationalisme renouvelé qui s'oppose à tous les oppresseurs.
16 mars 2025 | tiré du site Entre les lignes entre les mots
https://entreleslignesentrelesmots.wordpress.com/2025/03/16/la-gauche-devrait-soutenir-une-paix-juste-pour-lukraine-pas-un-accord-trump-poutine-visant-a-apaiser-lagresseur-un-entretien-avec-le-socialiste-ukrain/
Quelle a été la réaction en Ukraine à la récente rencontre entre Trump et Zelensky ?
La réaction a été, comme on pouvait s'y attendre, celle de l'indignation. Le consensus est que Trump et [le vice-président JD] Vance ont tenté d'humilier non seulement Zelensky, mais l'Ukraine et son peuple. Ils n'ont montré aucun respect pour l'Ukraine et ont cyniquement blâmé la victime. Ils se sont révélés être des tyrans prenant le parti d'un autre tyran qui fait la guerre à l'Ukraine. D'après ce que j'ai entendu des gens, y compris dans l'armée, ils sont en colère contre l'administration américaine actuelle. Ils estiment que l'Ukraine est victime de chantage pour conclure un « accord » très désavantageux, qui cédera nos ressources en échange de rien : aucune garantie de sécurité, aucun gain, rien. L'accord est simplement un accord où l'Ukraine est contrainte de tout payer, et non l'agresseur.
C'est l'opposé de ce pour quoi notre organisation, le Mouvement Social, et la gauche ukrainienne au sens large ont fait campagne. Nous avons exigé que la dette extérieure de l'Ukraine soit annulée. Nous avons dit que la reconstruction de l'Ukraine devrait être financée à l'aide des richesses que les oligarchies russes et ukrainiennes ont pillées dans l'espace post-soviétique et qu'elles stockent maintenant en Occident et dans les paradis fiscaux. Certains de ces actifs ont été gelés par les gouvernements européens et devraient être utilisés pour reconstruire l'Ukraine. Mais actuellement, c'est l'inverse qui se produit.
Il y a donc beaucoup de mécontentement contre Trump. Seule une très petite minorité continue d'entretenir des illusions à son sujet. Ils pensent que Zelensky aurait dû être plus obéissant et acquiescer, car supposément, si vous flattez l'ego démesuré de Trump, il vous écoutera. Mais la façon dont de nombreux dirigeants mondiaux ont essayé de conclure des accords avec Trump n'est pas seulement méprisable, elle n'a fait que renforcer la conviction de Trump, Vance et [Elon] Musk qu'ils ne font face à aucune résistance forte, au niveau national ou international, et qu'ils peuvent tout se permettre.
Le seul élément optimiste qui en ressort est peut-être que les gens perdent leurs illusions, non seulement sur Trump mais sur sa marque de politique conservatrice de droite dure. Avant que Trump ne prenne ses fonctions, lorsqu'il faisait des affirmations absurdes sur la fin de la guerre en 24 heures, il y avait beaucoup d'espoir pour Trump en Ukraine. Les espoirs étaient grands que, d'une manière ou d'une autre, l'imprévisibilité de Trump aiderait à changer le cours des événements et que peut-être, magiquement, il pourrait créer une fin favorable à la guerre. Maintenant, presque tout le monde déteste Trump. Et ils voient un lien direct entre la politique de droite dure de Trump et celle de Poutine. Ils voient Trump et Poutine comme fondamentalement identiques : ce sont deux dirigeants de deux grandes puissances qui veulent imposer la loi du plus fort au monde, où les plus forts dictent les conditions.
Diverses explications ont été données pour expliquer le virage à 180 degrés de la politique américaine envers l'Ukraine. Comment l'expliquez-vous ?
De nombreuses explications ont été données, par exemple qu'il s'agit d'une stratégie profonde visant à détacher la Russie de la Chine. Mais il est difficile de discerner une vision particulièrement cohérente en matière de politique étrangère de Trump. Ce que nous pouvons voir, cependant, c'est un message idéologique très clair. Trump, Vance et Musk disent essentiellement au monde, et en particulier à l'Europe : « Nous vous déclarons la guerre. » Ils disent : « Nous voulons amener des forces d'extrême droite et néo-fascistes au pouvoir partout, et nous ne travaillerons qu'avec ces dirigeants fascistes et autoritaires. »
Il est assez révélateur que les seules personnes désormais accueillies et respectées par la Maison Blanche soient des criminels de guerre recherchés par la CPI [Cour pénale internationale]. Il suffit de voir comment [le Premier ministre israélien Benjamin] Netanyahu a été accueilli lors de sa récente visite. Ou comment l'administration Trump parle de Poutine ; Trump évite toujours de blâmer Poutine pour la guerre ou de le qualifier de dictateur, préférant parler de son leadership fort. D'autres qu'ils sont plus que ravis d'accueillir sont ceux associés à ce que nous pouvons maintenant appeler le « salut Elon » : l'Alternative pour l'Allemagne, [le président argentin Javier] Milei, et d'autres partis et dirigeants politiques d'extrême droite qui promeuvent les valeurs de l'ultraconservatisme, du fondamentalisme du marché et du néo-fascisme.
Un nouvel axe émerge clairement, réunissant Trump, Poutine, Netanyahu, l'extrême droite en Europe et divers régimes autoritaires du monde entier. On a pu le voir en action lors du vote de l'Assemblée générale de l'ONU sur le projet de résolution [condamnant la guerre de la Russie] présenté par l'Ukraine et une cinquantaine de co-sponsors [à l'occasion du troisième anniversaire de l'invasion à grande échelle de la Russie]. Parmi ceux qui ont voté contre figuraient la Russie, bien sûr, mais aussi les États-Unis, Israël, la Hongrie de [Viktor] Orban, les juntes militaires de la ceinture des coups d'État en Afrique occidentale, la Corée du Nord, etc. Même l'Argentine de Milei, qui se présentait auparavant comme ultra pro-ukrainienne, s'est abstenue ; Milei n'a pas pu se résoudre à critiquer papa Trump.
En ce qui concerne les États-Unis, la Russie et Israël, il y a un alignement clair des intérêts avec leur vision du monde. C'est une vision que Poutine a défendue pendant longtemps, et qu'il a présentée comme la « multipolarité ». Dans cette vision, la Russie, par exemple, est libre de faire ce qu'elle veut dans l'espace post-soviétique, tandis que les États-Unis sont libres de faire ce qu'ils veulent dans l'hémisphère occidental. Bien sûr, les États-Unis mènent des politiques impérialistes dans cette région depuis de nombreuses années. Mais ce que nous voyons maintenant – avec Trump émettant des revendications expansionnistes sur le Groenland, le Canada, le Panama, et faisant pression sur les États latino-américains, à commencer par le Mexique – c'est qu'ils ne cherchent même plus à cacher ce fait.
En ce sens, nous avons quelque chose de similaire à l'impérialisme d'il y a plus d'un siècle. Beaucoup à gauche campiste [qui voient le monde divisé en un camp pro-impérialisme américain et un camp anti-impérialisme américain] sont tombés dans le piège de penser qu'il serait intrinsèquement préférable d'avoir de nombreux centres de pouvoir à travers le monde ; que cela serait en quelque sorte automatiquement plus égalitaire, plus démocratique. En fait, le contraire s'est avéré être vrai : cette marque de « multipolarité » ne concernait pas la démocratisation du monde, mais son partitionnement en sphères d'influence, où une poignée de grandes puissances – et uniquement ces grandes puissances – ont une capacité d'action.
Dans ce scénario, il est vrai que la seule grande puissance que Trump considère comme une véritable concurrence est la Chine, ils veulent donc la Russie de leur côté. Mais l'alliance de Trump avec Poutine ne peut pas s'expliquer simplement par la géopolitique. Recourir à une pensée purement géopolitique, tout en abandonnant l'analyse de classe, est le talon d'Achille d'une grande partie de la gauche contemporaine. Trump et Poutine sont des modèles pour l'extrême droite mondiale. Ils partagent une vision d'un ordre conservateur qui cherche à démanteler l'héritage des Lumières, et ils veulent répliquer cette vision nationaliste, chauvine et exclusive à travers le monde. C'est ce qui explique cette alliance.
Et cette alliance a à voir avec la classe. Les sections les plus réactionnaires de la classe dirigeante en Occident saisissent l'occasion de démanteler les vestiges de l'État-providence et de revenir sur les concessions obtenues par le mouvement ouvrier et les mouvements sociaux au cours du 20e siècle. Nous le voyons avec l'assaut mené aux États-Unis par Musk – le capitaliste le plus riche du monde – contre la sécurité sociale, l'éducation, la santé publique, contre tout. Ils veulent mettre en œuvre ce que certains appellent le technoféodalisme, mais que j'appelle l'ultracapitalisme sous stéroïdes. Là encore, Trump et Poutine ont une vision commune : le président milliardaire américain envie le système oligarchique russe, où les dirigeants politiques permettent aux ultra-riches de continuer à piller tant que les oligarques n'interfèrent pas dans les décisions politiques. Ce système oligarchique, basé sur un pouvoir suprême sans contrôle, est quelque chose que Trump et l'extrême droite aimeraient répliquer en Occident.
Tout cela fait donc partie de leur vision partagée pour remodeler l'ordre mondial en un ordre où les nations plus petites et leurs propres peuples sont privés de toute capacité d'action. Ils veulent imposer des hiérarchies autoritaires hardcore dans chaque pays. Leur tentative délibérée d'humilier l'Ukraine était une manifestation claire de la façon dont cet axe de réaction extrême croit que le monde devrait fonctionner.
Où l'accord proposé par Trump laisse-t-il non seulement l'Ukraine mais aussi le Sud global ?
La première chose à dire concernant l'accord sur les terres rares est que nous ne savons toujours pas exactement ce qu'il contient. En fait, nous ne savons même pas s'il existe un accord finalisé. Deuxièmement, même s'ils procèdent à l'accord, il est actuellement basé sur des estimations d'explorations réalisées à l'époque soviétique. Il n'y a donc aucune garantie que l'Ukraine dispose de suffisamment de terres rares pour satisfaire le supposé accord de 500 milliards de dollars américains.
Que se passe-t-il s'ils découvrent qu'il n'y a pas assez de minéraux ou que l'extraction sera trop coûteuse ? L'accord semble impliquer que l'Ukraine devrait compenser les États-Unis en cédant d'autres ressources et d'autres secteurs de son économie, notamment les infrastructures.
Clairement, cet accord vise à imposer un colonialisme économique. Il ne peut qu'ancrer le rôle de l'Ukraine en tant que pays dépendant et exploité, et établit un dangereux précédent pour le Sud global.
Qu'en est-il des pourparlers de paix proposés entre la Russie et les États-Unis ? Quelle est leur signification ?
Concernant les négociations entre Moscou et Washington pour partitionner l'Ukraine par-dessus la tête des Ukrainiens : si cet accord se concrétise, il devrait servir de leçon importante aux peuples du monde, en particulier dans le Sud global. La situation est très claire. L'Ukraine, en tant que pays périphérique, a été maltraitée par l'impérialisme russe voisin. De plus, elle est maintenant vendue par l'impérialisme américain. Ces deux impérialismes s'entendent sur un accord louche aux dépens de l'Ukraine. Le scénario ne pourrait pas être plus clair. C'est comme si un scénariste marxiste très peu subtil avait écrit le script : vous avez une administration de milliardaires, co-dirigée par un président clownesque et la personne la plus riche du monde, agissant de manière éhontée et ouvertement impérialiste, et déclarant clairement qu'ils travaillent avec la Russie de Poutine.
Bien sûr, nous, à gauche, n'avions aucune illusion sur les États-Unis. Les Ukrainiens ont compris, tout comme les Kurdes en Syrie, qu'il faut utiliser toutes les opportunités pour obtenir le soutien nécessaire pour résister à un agresseur. Mais nous avons également critiqué notre classe dirigeante qui n'a pas compris qu'il ne s'agissait pas d'un dialogue d'égaux, et que les grandes puissances peuvent se retourner contre vous à tout moment si cela sert leurs intérêts. Cette nouvelle situation, cependant, ne laisse aucune excuse à ceux qui pensent que la Russie de Poutine représente une sorte de contrepoids à l'impérialisme occidental et américain. La façon de penser campiste croit que les impérialismes resteront en opposition permanente et que l'ennemi de mon ennemi est en quelque sorte mon ami. Il a été clairement démontré que cela ne fonctionne pas. Notre situation actuelle devrait également dissiper l'argument simpliste selon lequel tout cela n'était qu'une guerre par procuration. Si c'est le cas, pour le compte de qui l'Ukraine mène-t-elle maintenant une guerre par procuration ? Les États-Unis ne sont clairement pas du côté de l'Ukraine – ils convergent avec la Russie. Alors, l'Ukraine mène-t-elle une guerre par procuration pour le compte du Danemark ? De la Lettonie ?
Malheureusement, nous sommes souvent ignorants de la situation à laquelle sont confrontés les peuples dans différentes parties du monde. C'est pourquoi notre journal, Commons, a lancé son projet « Dialogues des Périphéries », pour aider à rassembler des personnes d'Ukraine et d'Europe centrale et orientale, avec des peuples d'Amérique latine, d'Afrique, du Moyen-Orient et d'Asie pour partager des expériences, des histoires et des héritages de colonialisme, de néocolonialisme et d'impérialisme. Nos contextes sont différents, mais le schéma des grandes puissances conquérant, colonisant et subjuguant les nations plus petites est très similaire.
Que voudraient voir les Ukrainiens sortir de toute négociation ?
La première chose à dire est que, bien que la propagande russe soit loin d'être magistrale, elle a réussi à créer cette idée que les Ukrainiens sont les bellicistes et que la Russie est du côté de la paix, malgré le fait qu'elle a déclenché la plus grande invasion en Europe depuis Adolf Hitler. Ils ont réussi à monopoliser des termes tels que « négociations », « pourparlers de paix », « accords de paix ». Mais si vous écoutez ce que disent les responsables russes – je fais référence ici à Poutine et à [le ministre des Affaires étrangères Sergueï] Lavrov et non aux plus fous qui agissent comme des chiens d'attaque pour le régime – ils ont clairement dit que la Russie non seulement ne rendra pas les terres qu'elle a occupées, mais a comme condition préalable aux pourparlers de paix que l'Ukraine cède encore plus de territoire. Cela inclut la cession des oblasts entiers de Kherson et de Zaporijia, y compris la grande ville de Zaporijia, que la Russie n'a jamais réussi à occuper et où elle n'a donc pas pu organiser ses référendums bidon pour incorporer ces territoires dans sa constitution. Pourtant, ils disent que cela fait partie de la « nouvelle réalité géopolitique » qui doit être acceptée.
La vérité est que personne au monde ne veut la paix en Ukraine plus que les Ukrainiens. La plupart des gens sont naturellement fatigués de la guerre. Mais cela ne signifie pas qu'ils veulent capituler devant la Russie et simplement céder notre terre et notre peuple. Ils comprennent que si l'Ukraine est partitionnée, les millions de personnes qui se trouvent soit dans les territoires occupés, soit qui ont dû fuir n'auront nulle part où retourner. Ils savent qu'un résultat qui récompense énormément l'agresseur ne fera que renforcer le régime autoritaire de Poutine et signifiera encore plus de répression, en particulier dans les territoires occupés. Ainsi, les Ukrainiens ont deux choses à l'esprit lorsqu'ils pensent à un accord : le sort des personnes dans les territoires occupés et comment empêcher la Russie de recommencer la guerre.
Dans ce cadre, il existe des domaines possibles d'accords. Par exemple, le gouvernement ukrainien a clairement indiqué qu'il ne reconnaîtra pas les annexions illégales de la Russie, car cela créerait un dangereux précédent pour l'Ukraine et le monde. Mais il a dit qu'il pourrait être disposé à accepter un arrangement temporaire selon lequel, après un cessez-le-feu, l'Ukraine conserverait au moins une partie des territoires actuellement occupés et des négociations seraient menées concernant le sort du reste.
Une autre condition importante soulevée par le gouvernement ukrainien concerne les garanties de sécurité. Quelles garanties y aura-t-il pour s'assurer que la Russie n'utilise pas un cessez-le-feu simplement pour accumuler plus de ressources, de puissance humaine et d'obus, puis recommencer la guerre ? Trump dit que cela n'arrivera pas parce que, contrairement aux précédents présidents américains « faibles », Poutine le respecte personnellement parce qu'il est « fort ». Mais la Russie n'a jamais cessé sa guerre hybride contre l'Ukraine pendant la première administration de Trump. Les paroles de Trump ne signifient rien. De plus en plus de personnes (bien qu'encore une minorité) comprennent qu'il n'y a aucune perspective d'adhésion à l'OTAN – laissons de côté ici toutes les implications de cela et tout ce que nous, en tant que gauchistes, savons qui ne va pas avec l'OTAN. Mais une sorte de garanties de sécurité impliquant des acteurs importants est nécessaire pour garantir que la Russie n'envahisse pas à nouveau.
Une critique souvent soulevée est que des élections n'ont pas été tenues et que, par conséquent, Zelensky n'a ni légitimité ni mandat en termes de négociations possibles. Comment répondez-vous à cela ?
C'est drôle parce que vous avez un type qui a essayé de renverser une élection qu'il a perdue et un autre type qui est au pouvoir depuis 25 ans via des élections complètement bidon, qui tue ses opposants politiques, et ces deux types se rencontrent en Arabie saoudite, qui est dirigée par une monarchie absolue non élue, afin de critiquer l'Ukraine parce qu'elle n'a pas tenu d'élection en pleine guerre.
Le fait est que vous ne pouvez pas avoir d'élections correctes dans une guerre, car pour tenir des élections, vous devez garantir la sécurité des personnes. Et vous ne pouvez pas le faire si votre pays est constamment bombardé. Un autre problème est de savoir comment impliquer les millions de personnes qui ont été forcées de fuir et qui sont maintenant soit des personnes déplacées internes, soit des réfugiés vivant à l'extérieur du pays. Et comment vous assurez-vous que les soldats sur le front ou les personnes dans les régions occupées puissent voter librement. Tous ces problèmes rendent les aspects pratiques de la tenue d'une élection équitable assez difficiles. Et cela avant même que nous commencions à parler de la constitution ukrainienne, qui interdit la tenue d'élections en temps de guerre ou de loi martiale. Mais si la Russie est si désireuse que l'Ukraine organise une élection, alors la meilleure chose qu'elle puisse faire est d'arrêter de bombarder les villes ukrainiennes.
Quant à l'affirmation selon laquelle les autorités ukrainiennes sont illégitimes parce que le mandat de Zelensky a pris fin, la réponse est la même – mettez fin aux hostilités, puis le peuple ukrainien pourra voter pour qui il veut lors d'une élection. Mais je dirais ceci : malgré la forte baisse de sa popularité, les sondages d'opinion montrent que Zelensky a toujours plus de légitimité aux yeux du peuple ukrainien que certains autres organes gouvernementaux – et est certainement considéré par les Ukrainiens comme beaucoup plus légitime que Trump et Poutine. Et si nous comparons sa cote d'approbation à celle de tout autre homme politique en Ukraine, Zelensky l'emporte haut la main. Son seul véritable concurrent semble être le général [Valerii] Zalouzhny, qui était le commandant militaire de l'Ukraine et, naturellement, n'est pas un ami de la Russie. Ainsi, l'implication que les gens aimeraient se débarrasser de Zelensky et élire un président qui est ami avec Trump et Poutine va à l'encontre de toutes les enquêtes publiques. En réalité, si l'Ukraine avait une élection maintenant, Zelensky gagnerait probablement plus facilement dans un processus électoral organisé à la hâte. En revanche, ces politiciens qui agissent en tant que mandataires de Trump, affirmant qu'ils pourraient négocier un meilleur accord que Zelensky, ont une popularité de 4% ou moins.
Quels nouveaux défis et opportunités la situation actuelle pose-t-elle pour la gauche ukrainienne ?
Tout cela est un énorme défi, non seulement pour la gauche ukrainienne mais pour tout le peuple ukrainien. Si notre avenir était flou auparavant, il est maintenant encore plus précaire. Mais en termes de gauche, la situation actuelle a clairement montré que l'empereur est nu – tous ces mythes glorifiant les capitalistes et les entrepreneurs sont démantelés sous les yeux des gens. La façon dont Trump et Musk parlent de l'Ukraine a aliéné quiconque avait des illusions sur ces faux idoles. Les seules personnes qui les acclament encore sont celles de l'extrême droite qui veulent que la réaction trumpienne triomphe dans le monde entier.
Ce moment doit être saisi pour montrer aux gens que le problème n'est pas seulement les individus mais le système capitaliste qui crée des personnes aussi méprisables. Nous devons expliquer comment le problème est le capitalisme, qui est basé sur la récompense des propriétaires de capital aux dépens de la société, et que si nous continuons sur cette voie, ce système détruira non seulement l'Ukraine mais le monde. C'est aussi une opportunité de proposer nos alternatives au capitalisme oligarchique néolibéral.
Cela nécessite de faire campagne efficacement autour de questions qui bénéficient à la classe ouvrière ukrainienne, qui a été contrainte de payer le prix le plus élevé pour cette guerre. Nous devons donner du pouvoir aux travailleurs et présenter des propositions pour remodeler l'économie ukrainienne. Pas seulement pour le bien-être des personnes, mais parce que c'est nécessaire en temps de guerre. Si nous voulons être en mesure de nous défendre correctement, nous avons besoin d'une économie de guerre qui fonctionne correctement, d'un système de santé, d'un département de science et de recherche, etc. – toutes ces choses sont interconnectées et vitales si nous voulons développer l'économie. Nous devons également nous assurer que les questions à orientation sociale sont prioritaires dans la phase de reconstruction, et non les intérêts du capital privé. Cela nécessite d'inverser les privatisations oligarchiques et de rendre les secteurs stratégiques de l'économie à la propriété publique.
Cela signifie également continuer à s'organiser avec d'autres à gauche – avec des camarades des différents milieux socialistes et anarchistes, des syndicalistes, des mouvements sociaux progressistes – pour soutenir ceux dont la vie a été déchirée par la guerre ainsi que ceux impliqués dans la résistance armée, que ce soit dans l'armée ou en fournissant des services essentiels. Nous devons nous appuyer sur ces liens et ces structures pour donner naissance à des sujets politiques qui peuvent ouvrir la voie à des changements révolutionnaires.
Bien sûr, ce n'est pas seulement un défi pour la gauche ukrainienne, mais pour la gauche partout. Nous faisons face à un moment de polarisation extrême dans lequel des forces extrêmement réactionnaires ont acquis un élan qu'on n'avait pas vu depuis la Seconde Guerre mondiale. Nous avons l'invasion de l'Ukraine par Poutine et les plans de Trump pour Gaza qui se renforcent mutuellement, et renforcent la réaction dans le monde entier. Trump et Poutine prévoient de transformer le monde en un enfer encore pire. À moins qu'ils ne se heurtent à une résistance véritable et coordonnée, les forces ultraconservatrices et fascistes continueront à prendre le pouvoir pays après pays.
Nos ennemis de classe s'unissent au niveau mondial. Nous devons donc vraiment commencer à réfléchir à la façon dont nous, en tant que gauche, nous unissons internationalement. Y parvenir nécessitera, entre autres, un internationalisme cohérent. Cela signifie ne plus trouver d'excuses pour refuser la solidarité. Nous devons cesser d'essayer de déterminer quels peuples sont en quelque sorte plus dignes de soutien que d'autres, ou pas dignes de soutien du tout parce que, d'une manière ou d'une autre, ils sont opprimés par le mauvais oppresseur. Nous devons nous tenir aux côtés de tous les peuples opprimés à travers le monde.
Il y a de véritables progressistes qui considèrent la nouvelle situation concernant l'Ukraine comme positive (du moins par rapport à ce qui l'a précédée) parce qu'ils pensent qu'elle pourrait aider à mettre fin au massacre, ou par crainte que la guerre ne s'intensifie en une guerre nucléaire ou mondiale.
Comment leur répondriez-vous ?
La vérité est que nous avons connu une énorme solidarité et un soutien de la part de camarades du monde entier. Mais nous avons également vu des progressistes non seulement refuser de prendre parti, mais même refuser de nous écouter. Nous comprenons les sources de cela. Dans de nombreux cas, cela provient d'un sentiment d'impuissance. Cela conduit finalement les gens à recourir à l'idée que peut-être si une autre force peut, d'une manière ou d'une autre, défier le système existant (ou du moins l'impérialisme majeur), cela pourrait en quelque sorte créer un espace pour des changements. Mais une telle pensée représente une rupture claire avec la politique de gauche. Finalement, cela a plus en commun avec la realpolitik cynique ou la vision « réaliste » de la politique. Cela représente un abandon de la politique de classe et remplace la lutte pour une alternative au capitalisme par le simple soutien à tout régime anti-occidental.
Vous pouvez voir comment ce type de pensée finit par être très similaire à la mentalité conservatrice de droite. Les conservateurs ont blâmé la Révolution cubaine pour avoir amené le monde au bord du conflit nucléaire pendant la crise des missiles de Cuba. À l'époque, ils disaient « Cuba est si égoïste de vouloir des missiles soviétiques qui pourraient mettre en danger les États-Unis » et blâmaient les « Cubains fous » pour ne pas comprendre la gravité de la situation. Aujourd'hui, vous entendez les mêmes choses, que les Ukrainiens sont en quelque sorte « des bellicistes qui jouent avec la Troisième Guerre mondiale », mais maintenant vous l'entendez non seulement du président milliardaire d'extrême droite américain mais aussi de certains à gauche. Les personnes qui veulent vraiment la Troisième Guerre mondiale sont les agresseurs. C'est Poutine qui risque la Troisième Guerre mondiale et n'a aucun respect pour la vie humaine, pas même pour les vies russes. Pourtant, vous entendez toujours des gens à gauche blâmer les Ukrainiens et les accuser de vouloir se battre « jusqu'au dernier Ukrainien ».
En termes d'évitement de la guerre, la réalité est qu'il n'y a aucun exemple historique où récompenser ou apaiser un agresseur
Denys Pilash
https://links.org.au/left-should-support-just-peace-ukraine-not-trump-putin-deal-appease-aggressor-interview-ukrainian
Interview par Federico Fuentes
Traduit pour l'ESSF par Adam Novak
https://www.europe-solidaire.org/spip.php?article74017
De l'auteur :
Denys Pilash, socialiste ukrainien : « La Russie ne négociera que si elle subit des défaites »
https://entreleslignesentrelesmots.wordpress.com/2022/11/10/denys-pilash-socialiste-ukrainien-la-russie-ne-negociera-que-si-elle-subit-des-defaites/
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Chaque coup porté à l’oppression nous rend collectivement plus forts - Renforcer la solidarité de la classe ouvrière aux États-Unis

Les mesures prises par l'administration Trump contre les initiatives en faveur des personnes de couleur, des personnes queer et trans, des immigré.e.s et des victimes d'oppression raciale représentent une intensification de la guerre menée par la classe capitaliste et l'État américains contre la classe ouvrière et le mouvement antiraciste. La gauche doit résister à cette assaut frontal. Alors que certains membres de l'aile étroitement « classiste » de la gauche américaine voient d'un bon œil l'offensive radicale de Trump, le Comité national de Tempest insiste sur le fait que les luttes contre l'oppression sont des luttes dirigées contre les relations sociales et matérielles engendrées par le capitalisme, et que le projet de reconstruction de luttes militantes de la classe ouvrière et des mouvements sociaux requiert et dépend à la fois d'une politique radicale anti-oppression.
27 février 2025 | tiré d'Europe solidaire sans frontières
https://www.europe-solidaire.org/spip.php?article74111
Que l'on ne s'y trompe pas, les attaques de l'administration Trump contre les initiatives en faveur de la diversité, de l'équité et de l'inclusion visent à décrédibiliser le projet antiraciste en tant que tel.
Ces attaques marquent une intensification de la guerre menée par la classe capitaliste et l'État américains contre la gauche telle qu'elle existe, contre les nouvelles perspectives de gauche qui émergent et, plus important encore, contre une classe ouvrière par ailleurs déjà hétérogène.
La menace formulée par Trump d'expulser des millions de personnes, parmi lesquelles des activistes étrangers et plus particulièrement des étudiant..s qui ont participé au mouvement de solidarité avec la Palestine, est éloquente. Tout comme les attaques virulentes et généralisées contre les personnes transgenres et non conformes aux critères de genre. Celles-ci visent non seulement à refuser les soins de santé, légitimant ainsi le maintien de la situation actuelle aux États-Unis, à savoir le recul du financement de la reproduction sociale pour toutes les personnes issues de la classe ouvrière, mais aussi à contrôler nos corps et notre expression de genre afin de réaffirmer les frontières de l'hétéro- et de l'homonormativité. Même l'offensive de Trump contre des programmes D.E.I. (diversité, égalité, inclusion), dont la portée avait pourtant été délibérément limitée, vise à faire plus que démanteler tel ou tel programme. Il s'agit d'un projet de consolidation du régime racial actuel du capitalisme américain.
En s'appropriant et en militarisant le discours identitaire qu'il affirme rejeter, Trump cherche à faire reculer les concessions, même mineures et déjà strictement limitées, qui ont été arrachées à l'État capitaliste américain. Il ne s'agissait pas de bienfaits accordés par des philanthropes, mais du fruit d'années de lutte.
Mais l'objectif de l'administration Trump ne se limite pas à jeter le discrédit sur toutes les luttes contre l'exploitation et l'oppression et à renforcer les capacités autoritaires et la mainmise de l'État capitaliste. En prenant ouvertement pour cible les immigré.e.s, les queers et les transgenres ainsi que les personnes victimes d'oppression raciale, l'administration Trump révèle que, en dépit de ses divisions internes, l'un de ses projets les plus cohérents consiste à faire porter les crises endémiques du capitalisme par ces populations déjà fragilisées. Le problème, c'est là ce que Trump tente de raconter aux travailleurs américains exploités, ce n'est pas le capitalisme et son obsession dévorante et socialement destructrice à faire passer la rentabilité avant tout. En réalité, ce sont plutôt ces segments supposés indignes du prolétariat qui sont le problème, ou encore les forces de gauche qui ont porté atteinte à la sécurité de la classe ouvrière américaine avec leur revendication d'égalité. Ce genre d'argumentation est aussi vieux que le capitalisme lui-même.
La seule façon pour la gauche de répondre à cette attaque tous azimuts contre l'égalité et les forces qui se battent pour elle est de revenir au credo de l'IWW qui dit qu'une blessure infligée à l'un.e d'entre nous est une blessure infligée à toutes et tous.
La seule façon pour la gauche de répondre à cette attaque tous azimuts contre l'égalité et les forces qui la défendent est de revenir au credo de l'IWW selon lequel une blessure infligée à l'un.e d'entre nous est une blessure infligée à toutes et tous. Nous devons affirmer clairement, dans les rues et sur nos lieux de travail, que nous nous battrons bec et ongles contre toute tentative de remettre en cause les acquis, aussi limités soient-ils, que les mouvements contre l'oppression et l'exploitation ont arrachés à la classe capitaliste et à l'État américains.
Mais il est tout aussi important de lutter sans relâche contre toute tentative de diviser la classe ouvrière. Comme l'ont compris et expliqué depuis longtemps les vrais socialistes, parmi lesquels Marx, nous devons non seulement lutter pour des programmes dits généraux (salaires plus élevés, soins de santé pour tous, logements abordables, etc.), mais aussi lutter avec acharnement contre les formes d'oppression qui légitiment les inégalités au sein de la classe ouvrière et entre les travailleurs. Cette lutte ne peut pas être menée dans l'abstrait. Elle doit être concrète. Cela signifie lutter non seulement contre la division, mais aussi défendre les revendications des minorités raciales et sexuelles et celles des autres groupes discriminés. De telles luttes doivent être au cœur de toute politique socialiste qui prend au sérieux l'émancipation individuelle.
Le réductionnisme de classe revient en force
Étrangement, cependant, certains soi-disant socialistes américains ont été loin d'être critiques, voire même se sont réjouis de manière inquiétante de ce qu'ils considèrent comme la guerre de Trump contre la « politique identitaire ». Et ils ont beaucoup fait parler d'eux dans la presse capitaliste. Par exemple, un article du New York Times cite Bhaskar Sunkara, qui se dit « vraiment content » du fait que les mesures et les politiques de la D.E.I. soient « enterrées pour l'instant ». Un autre pilier de la gauche électoraliste, Vivek Chibber, emprunte un chemin plus nuancé sur le plan rhétorique qui finit par aboutir au même point. Dans une récente interview, Chibber affirme que « la gauche devrait lutter de manière très agressive et active contre toute forme de domination sociale », mais aussi que nous devrions nous concentrer sur les revendications de classe plutôt que de lutter contre les manifestations d'oppression sociale. Chibber soutient que telle ou telle lutte contre le racisme sur tel ou tel lieu de travail, par exemple la lutte contre les disparités salariales racialisées chez Walmart, est trop limitée et détourne l'attention des revendications générales de la classe ouvrière. La gauche devrait plutôt s'engager davantage en faveur d'une perspective politique globale qui appelle à une large « redistribution économique ». Ce n'est pas que la réduction de ces disparités ne présente pas d'intérêt, affirme Chibber, qui tient un double discours, mais plutôt que ces revendications sont en réalité « surtout importantes pour les élites parmi ces minorités ».
Non seulement ces arguments sont logiquement faibles, mais ils sont également désastreux sur le plan stratégique. Pourquoi ne pouvons-nous pas lutter simultanément pour la réduction des inégalités et pour des revendications de classe ? Les travailleurs organisés dans un syndicat de terrain ne pourraient-ils pas faire les deux ? Et faire les deux, en tant que moyen pour se mobiliser efficacement, n'aide-t-il pas à atteindre l'un comme l'autre objectif ?
Ces raisonnements découlent de l'engagement de la gauche « réductionniste de classe » en faveur d'une stratégie vouée à l'échec et d'une perception utopique du Parti démocrate et de l'État capitaliste, et tentent de les justifier. Mais si notre tâche en tant que socialistes est de contribuer à la construction d'un mouvement militant de travailleurs et d'opprimés capable non seulement de repousser les attaques de Trump, mais aussi d'obtenir des changements matériels substantiels, cette stratégie est suicidaire. Elle troque la tâche de construire un mouvement ouvrier et une gauche solidaires, unis et militants, prêts à affronter les capitalistes et l'État capitaliste, contre la capitulation à la fois devant les règles du « bon » fonctionnement politique du capitalisme et, par extension, devant l'oppression de genre et raciale qu'il génère.
Les arguments du réductionnisme de classe reposent sur la confusion opportuniste, intentionnelle et de mauvaise foi entre une politique identitaire libérale creuse et toutes les luttes pour des revendications spécifiques à la race et au genre. Dans ce discours, il n'y a pas de véritable distance entre, par exemple, les luttes (socialistes) féministes contre la misogynie, tant au sein de la classe ouvrière et des mouvements sociaux que dans le monde social au sens large ; les luttes des militants syndicaux multiraciaux pour mettre fin à la ségrégation dans les syndicats et sur les lieux de travail ; et quelque chose comme la déclaration très souvent citée d'Hillary Clinton selon laquelle démanteler les grandes banques ne mettra pas fin au racisme et au sexisme.
Cette confusion n'a rien à voir avec l'ignorance. Il s'agit plutôt d'une obscurcissement délibéré. Elle permet à la gauche électoraliste de rejeter la responsabilité de l'échec total de sa stratégie sur une gauche « obsédée par l'identité » ou encore sur un électorat « obsédé par l'identité » qui peut être facilement acheté avec des paroles creuses. Selon eux, cela empêche les travailleurs et les mouvements sociaux de s'unir derrière de grands programmes sociaux et économiques.
Prenons l'analyse de Chibber sur la défaite dévastatrice de Harris face à Trump. Bien que Harris « se soit tenue à l'écart » de la politique identitaire, écrit Chibber, « le parti l'a promue de manière très agressive au cours des six ou huit dernières années. Alors, l'abandonner à la dernière minute n'a trompé personne ». Dans un article tout à fait similaire publié après les élections, Sunkara appelle la gauche à « rejeter catégoriquement la question identitaire au profit d'un discours universel qui s'adresse à tout le monde, quelle que soit son origine ». Sunkara poursuit en rejetant ce qu'il qualifie de revendications « maximalistes », « comme l'abolition de la police ».
D'un point de vue strictement réductionniste, on est en droit de se demander pourquoi on demande aux socialistes de cautionner, voire de se taire sur la nécessité d'en finir avec les briseurs de grève financés par l'État. Et, doit-on se demander, pourquoi ne pas mettre fin au soutien des États-Unis à l'etat ethnique israélien et à son nettoyage ethnique au détriment des Palestinien.ne.s ? Les appels à mettre fin à l'impérialisme américain, à développer la solidarité internationale de la classe ouvrière et à abolir les frontières qui entravent l'autodétermination et légitiment la criminalisation des migrant.e.s ne sont-ils pas tout aussi maximalistes selon la définition qu'en donne Sunkara ? Dans les périodes où la lutte de masse s'amenuise et où la majorité des travailleurs se considèrent, dans l'ensemble, comme des vendeurs individuels de force de travail, dépendants et impuissants, les appels à la grève, aux arrêts de travail et même à la syndicalisation ne sont-ils pas tout aussi maximalistes ? Selon cette logique, ne devrions-nous pas tous renoncer au socialisme ?
Et pourtant, lorsque les travailleurs et les opprimés se révoltent en masse, ces revendications qui semblaient à l'origine si maximalistes et si conflictuelles apparaissent souvent beaucoup plus réalistes. Comme nous le rappelle Haley Pessin, lorsque des millions de personnes sont descendues dans la rue lors du soulèvement antiraciste de 2020, « 54 % des Américains, un chiffre stupéfiant, ont estimé que l'incendie d'un poste de police à Minneapolis était « justifié » ou « partiellement justifié ». » Et, bien que ni Chibber ni Sunkara n'en parlent, le soutien indéfectible de Harris à l'offensive israélienne contre les populations palestiniennes - qui pourrait être interprété comme une position électoralement pragmatique et non maximaliste - a été une épine dans le pied de sa campagne, poussant de nombreuses personnes à ne pas voter. Cette situation n'était pas due à une incapacité de Harris à chercher à se démarquer de la politique identitaire libérale. Elle était due au fait que de nombreux Américains avaient compris que l'engagement rhétorique des démocrates en faveur des droits démocratiques fondamentaux et de l'égalité ne pouvait pas être pris au sérieux.
Toute stratégie qui relie l'obtention de gains matériels réels pour les travailleurs et les opprimés à l'élection de membres d'un parti politique pro-impérialiste et pro-capitaliste comme les Démocrates est vouée à l'échec. Le Parti démocrate est une machine à discipliner au service du capitalisme, un mécanisme de consolidation plutôt qu'un outil permettant une éventuelle réorientation . Mais le spectre de la « politique identitaire », tel que la gauche électoraliste le brandit, efface tous les péchés. C'est le parti qui a fait le choix de la politique identitaire, nous dit-on, et c'est la crédulité des dupes qui se sont laissées séduire par des arguments comme ceux de Clinton qui ont fait perdre à Bernie Sanders l'investiture en 2016, et non l'intransigeance du Parti démocrate ou sa structure même qui, comme le dit Kim Moody, « a été renforcée contre ses rivaux, externes et internes ».
[L]a classe ouvrière dans toute sa diversité [...] vit son exploitation non pas sur le terrain imaginaire de l'économie pure mais dans le monde réel, un monde déchiré par des divisions raciales et sexistes qui sont tout aussi réelles et matérielles que les divisions entre travailleurs et patrons.
D'un autre côté, lorsque Kamala Harris ou tout autre démocrate perd, la gauche électoraliste, au lieu d'analyser les obstacles structurels qui empêchent les Démocrates de remettre en question le système socio-économique, peut à nouveau rejeter la faute sur la politique identitaire. Elle prétend que le caractère clivant ou maximaliste de la politique identitaire fait fuir une sorte de masse abstraite d'électeurs de la classe ouvrière, excédés par le « wokisme ». Cet argument ignore la réalité de la classe ouvrière dans toute sa diversité, dont les membres vivent leur exploitation non pas sur le terrain fantasmé del'économie pure, mais dans le monde réel, un monde déchiré par des divisions raciales et sexistes qui sont tout aussi réelles et matérielles que les divisions entre travailleurs et patrons.
Réduire l'histoire pour l'adapter à un modèle
L'avis général des « réductionnistes de classe » est que les luttes contre l'oppression sociale sont tout particulièrement susceptibles d'être « récupérées par l'élite », c'est-à-dire détournées par la classe dirigeante. Mais le phénomène de récupération par l'élite est un sous-produit de la lutte des classes, une tentative de la classe dirigeante pour neutraliser les mouvements de masse en les absorbant et en les confinant dans les règles qui régissent la reproduction du capital. Il n'y a là rien de particulièrement nouveau.
Tout au long de la longue histoire du capitalisme, la classe dirigeante a souvent tenté de s'arroger le mérite des revendications progressistes et égalitaires obtenues, même sous une forme tronquée, par les luttes de masse des travailleurs et des opprimés. Et cela s'est produit non seulement par rapport aux luttes contre l'oppression, mais aussi par rapport aux luttes que Chibber, Sunkara et d'autres membres de la gauche réductionniste de classe décriraient sans aucun doute comme universelles, à l'échelle de la classe et non identitaires.
En fait, dans le premier volume du Capital, Marx décrit précisément les mêmes processus de récupération par les élites et de cooptation au sein de la classe dirigeante dans son analyse de la lutte de la classe ouvrière anglaise pour la limitation légale et obligatoire de la journée de travail. Après des années de lutte de classe intense, « une guerre civile d'un demi-siècle », selon les termes de Marx, les « maîtres à qui la limitation et la réglementation légales avaient été arrachées petit à petit » n'étaient que trop heureux de faire passer la journée de travail légalement limitée pour leur propre innovation philanthropique. « Les pharisiens de l'économie politique », ironise Marx, « proclamaient désormais le bien-fondé et la nécessité d'une journée de travail limitée par la loi ».
La gauche réductionniste a passé très peu de temps à analyser ou à chercher à comprendre ces écarts par rapport à ses propres principes directeurs pour une bonne politique socialiste. Cela s'explique par le fait que leur rejet de la « politique identitaire » n'est en fin de compte qu'un écran de fumée. C'est un argument commode qui permet de préserver, même face à des preuves historiques évidentes, l'illusion utopique selon laquelle la classe ouvrière peut, d'une manière ou d'une autre, s'emparer du Parti démocrate et de l'État capitaliste et les réorienter progressivement vers la garantie non pas de la rentabilité, mais plutôt de ses moyens de subsistance.
En effet, les interprétations de l'histoire du capitalisme proposées par la gauche réductionniste sont toujours imprégnées de nostalgie pour un passé inexistant dans lequel, telle qu'elle le conçoit, l'État capitaliste était interventionniste. Ainsi, cette partie de la gauche, en raison de son choix de travailler au sein de l'État capitaliste et du Parti démocrate, se laisse en réalité prendre au piège de l'élite, interprétant les concessions limitées de l'État capitaliste comme le produit, selon les termes de Chibber, du fait d'avoir « une voix au sein du Parti démocrate ».
C'est une très mauvaise interprétation de l'histoire. Le Parti démocrate est invariablement le lieu où vient mourir toute lutte digne de ce nom, qu'elle soit contre l'oppression sociale ou pour des revendications de classe. Recyclant des interprétations de l'histoire américaine depuis longtemps discréditées, Chibber présente A. Philip Randolph, Bayard Rustin, Martin Luther King, Jr. et le syndicat CIO comme des bastions de la lutte contre le racisme qui étaient à la fois larges et universalistes. Mais il est manifeste que ce qu'il veut vraiment dire, c'est que Randolph et Rustin se sont subordonnés au Parti démocrate. Mais c'est à cause de cela qu'ils n'ont finalement pas réussi à faire aboutir leurs revendications les plus radicales. À la place, le Parti les a sanctionnés.
Comme le note Moody, l'orientation de Randolph et Rustin vers le Parti démocrate et les forces du réformisme officiel « n'a jamais été une orientation de classe ». Il s'agissait plutôt « d'un tentative de faire en sorte que l'une des principales institutions du pays, dominée par la bourgeoisie et à caractère interclassiste, se substitue à une véritable organisation politique de la classe ouvrière et même à une politique sociale-démocrate que le Parti démocrate était incapable d'adopter ». Il est important de noter que, vers la fin de sa vie, King a commencé à prendre ses distances avec ce type d'orientation, non seulement en appelant à des « manifestations extral-égales » de masse, mais aussi en rompant avec le Parti démocrate, par exemple en dénonçant la guerre du Vietnam. Dans son ouvrage posthume « Un testament d'espoir », on voit même King saluer l'action subversive de masse qu'ont été les révoltes urbaines, même s'il les juge finalement insuffisantes sur le plan politique.
De même, l'échec du CIO à construire sérieusement un syndicalisme industriel antiraciste dans le Sud - entravé principalement par la capitulation des forces de gauche en son sein devant une direction conservatrice, souvent raciste - est l'un des principaux facteurs à l'origine du déclin du mouvement ouvrier, qui perdure maintenant depuis des décennies, et de la dégénérescence de sa direction en une bureaucratie sclérosée, souvent antidémocratique.
Avant cela, le Parti communiste américain s'est dévoré de l'intérieur en adoptant la stratégie du Front populaire, qui subordonnait l'action antiraciste aux orientations politiques prétendument larges prônées par Chibber et Sunkara. La véritable motivation n'était pas tant la recherche d'une large unité en tant que telle que la conclusion d'un pacte avec les capitalistes dits « progressistes » et l'État capitaliste. Et le résultat n'a été ni une réorientation ni une réforme significative, mais plutôt l'assujettissement et la désintégration finale de la gauche en tant que force indépendante capable de remettre en question le statu quo par le biais de l'organisation de masse. Comme le souligne Moody, les acquis de l'ère du New Deal, souvent présentés comme le reflet de l'action de la classe ouvrière au sein du Parti démocrate, étaient en réalité le résultat d'années de lutte de masse sur le terrain.
La gauche réductionniste aime, comme l'aurait dit E. P. Thompson, découper l'histoire afin de l'adapter à un modèle. Et, au bout du compte, son concept fourre-tout et dévorant de « politique identitaire » est un épouvantail commode, bien que mal ficelé. Il peut être convoqué pour balayer tous les types d'engagement politique, aussi solidement matérialistes que soient leurs conceptions de l'oppression, qui ne se conforment pas à leur modèle stratégique. C'est pourquoi leurs arguments - non pas que l'oppression n'existe pas, mais que les relations sociales d'oppression sont, en fait, quelque chose d'autre qu'elles ne sont et que la meilleure façon d'y résister est de ne pas y opposer de résistance directe - sont si étranges.
Le modèle est erroné
Mais le modèle réductionniste de classe est erroné à tous les niveaux.
Le Parti démocrate est une force réactionnaire, il n'est pas progressiste. Il cherche à maintenir et à étendre l'impérialisme américain et à préserver le capitalisme, et non à se soucier des travailleurs et des opprimés. C'est pourquoi il ne peut s'impliquer que dans une forme défaillante de défense des identités, qu'il tente de faire passer pour la seule véritable. La meilleure façon de voir les choses est en fait la suivante : en raison de son engagement indéfectible au service du capitalisme, tout parti du capital et de l'État capitaliste doit nécessairement se révéler défaillant lorsqu'il s'agit de répondre aux exigences d'égalité. Même les concessions limitées que la gauche réductionniste de classe regroupe sous le terme intentionnellement imprécis de politique identitaire ont été obtenues par une lutte de masse subversive précisément contre l'État capitaliste et ses partisans.
Les formes d'oppression dites identitaires ne sont pas seulement des facteurs contingents et flottants. Elles sont le produit de la dynamique turbulente du capitalisme, qui renforce continuellement les inégalités non seulement entre capitalistes et travailleurs, mais aussi au sein de la classe ouvrière. Ces formes d'oppression sont de nature matérielle. Contrairement à l'opinion populaire, le capitalisme n'homogénéise pas. Il différencie plutôt, même au sein de la classe ouvrière. L'oppression raciale et sexuelle, entre autres formes d'exploitation, sont les relations socio-matérielles qui légitiment et expliquent l'inégalité que le capitalisme produit et doit nécessairement reproduire. Les capitalistes et l'État capitaliste se sont toujours appuyés sur des allégations de différence pour légitimer des choses telles que les différents niveaux hiérarchiques de la main-d'œuvre, l'incapacité ou l'infériorité supposée intrinsèque aux membres de la population excédentaire, le démantèlement de la reproduction sociale par le biais de l'abandon organisé, les projets impérialistes de dépossession et d'accumulation, etc.
Lorsque les organisations de lutte collective n'arrivent pas à s'attaquer sérieusement aux véritables divisions matérielles entre les travailleurs, elles ne parviennent pas à construire des organisations de combat capables de s'opposer aux employeurs et à l'État.
Lorsque les organisations de lutte collective n'arrivent pas à s'attaquer sérieusement aux véritables divisions matérielles entre les travailleurs, elles ne parviennent pas à construire des organisations de combat capables de s'opposer aux employeurs et à l'État. Michael Goldfield le dit sans détour, en référence à l'échec de l'effort d'organisation syndicale dans le Sud des États-Unis dans les années 1930 et 1940 : « La lutte contre la suprématie blanche sous toutes ses formes, la subordination des femmes et d'autres groupes exclus, tant au niveau national qu'international, sont des conditions préalables à la lutte solidaire et à la transformation du mouvement ouvrier en une « tribune du peuple ». »
En plaidant pour une solidarité abstraite et en ignorant purement et simplement les divisions matérielles réelles entre les travailleurs, la gauche réductionniste de classe ignore ce moteur structurel de la division des classes. Chibber tombe assez facilement dans ce piège :
« Prenons l'exemple des salaires. Vous pouvez constater qu'au bas de l'échelle du marché du travail, par exemple chez Walmart, les Noirs sont moins bien payés que les Blancs. C'est vrai. Mais si vous résolvez ce problème, cela améliorera-t-il la qualité de vie et les perspectives d'avenir des Noirs américains ou des Latinos ? Si vous les faites passer, disons, de 13 dollars de l'heure à ce que les Blancs gagnent, c'est-à-dire, disons, 15 dollars de l'heure, cela résoudra-t-il le problème ? Eh bien, cela améliorera les choses, mais cela ne résoudra absolument pas le problème. »
Au lieu de lutter pour renverser ces disparités raciales, soutient Chibber, la gauche devrait se concentrer sur la mise en place de vastes programmes sociaux. Mais pourquoi cette exclusivité ? La capacité de la gauche à se constituer en force de combat ne dépend-elle pas de sa capacité à maintenir la solidarité, à lutter contre la différenciation que le capital utilise pour la diviser et que les travailleurs, lorsque la lutte des classes semble impossible, utilisent pour faire valoir leur propre situation par rapport à celle des autres travailleurs ?
Si l'horizon ici est lcelui de l'offre généreuse de vastes programmes sociaux par l'intermédiaire de Bernie Sanders ou de la Squad ou d'une autre force au sein du Parti démocrate ou de l'État capitaliste, alors il importe peu d'organiser des travailleurs capables de faire reculer l'inégalité légitimée par l'oppression raciale et sexuelle. Mais cette conception de la conquête de concessions est utopique et élitiste, et c'est précisément là que réside le problème. La lutte de masse perturbatrice et, plus important encore, son extension et sa durabilité, même en période de vaches maigres, impliquent le développement d'une classe ouvrière militante qui se bat pour elle-même et rejette les forces utilisées pour la diviser, non pas en les ignorant simplement, mais en cherchant à les éradiquer activement à tous les niveaux.
Les luttes contre l'oppression en tant que lutte des classes
Les luttes contre l'oppression ne peuvent être séparées de la lutte des classes ou simplement ajoutées à celle-ci. Elles en sont constitutives et doivent donc être prises en charge de manière réellement militante par la gauche. Nous devons comprendre les luttes contre l'oppression identitaire comme des luttes contre les relations socio-matérielles générées par le capital. Lorsque ces luttes ne perçoivent pas leurs revendications en tant que telles, la gauche doit être présente, impliquée et engagée pour proposer une théorie globale des relations sociales capitalistes qui présente l'oppression comme une conséquence inévitable de l'inégalité capitaliste.
Les luttes qui ont émergé ces dernières années et permis d'entrevoir de réelles possibilités ne se limitent pas à une conception réductrice de l'économie. Le soulèvement des manifestations contre le meurtre de George Floyd en 2020, peut-être le plus grand mouvement de l'histoire des États-Unis, qui a rassemblé plus de 20 millions de personnes dans les rues, a permis d'entrevoir de réelles possibilités militantes. Mais les plus grandes forces de la gauche organisée aux États-Unis étaient largement absentes, préférant se concentrer sur l'obtention de sièges pour les Démocrates. Ce qui a fait que l'élan et les possibilités du plus grand mouvement social de l'histoire des États-Unis ont été absorbés par la logique du moindre mal en 2020, c'est précisément l'implication de la gauche organisée au sein du Parti démocrate.
Le récent déluge de décrets présidentiels de Donald Trump, qui ont ciblé les travailleurs, les immigrés, les personnes queer et trans, les femmes et les victimes d'oppression raciale, dément le fait que les luttes contre l'oppression pourraient être soit mises de côté au profit de revendications de classe, soit d'une manière ou d'une autre menées indirectement. L'élection de Trump est le produit non seulement de l'échec du Parti démocrate, mais aussi de la désorganisation de la gauche américaine, qui n'a pas su proposer d'alternative significative. Après des années de capitulation et d'assujettissement, la gauche doit rejeter les appels à travailler au sein de l'État capitaliste et de son parti soi-disant progressiste, les Démocrates, et commencer à construire une résistance militante et significative sur le terrain.
Ces arguments en faveur d'approches stratégiques réductrices de la lutte des classes masquent la réalité de la division de la classe ouvrière. Ils détournent également l'espoir qui peut naître de la constitution d'une classe ouvrière capable de s'attaquer de front à cette division, en la combattant dans la rue et sur le lieu de travail. C'est pourquoi Tempest considère les luttes contre l'oppression non pas comme un élément à ajouter ou à laisser de côté dans la lutte des classes, mais comme un élément constitutif de celle-ci. Cette résistance ne pourra se construire qu'en rejetant toute forme d'oppression et de domination, ce qui constitue le fondement de la solidarité ouvrière.
Comité national de Tempest
P.-S.
• Traduit pour ESSF par Pierre Vandevoorde avec l'aide de DeepLpro
Source - Tempest, Jeudi 27 février 2025 :
https://tempestmag.org/2025/02/each-blow-against-oppression-advances-us-all/
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Trump menace surtout ses alliés

Élu, et bien élu, Donald Trump s'installe au sommet de la première puissance mondiale. Débarrassé de ses adversaires démocrates qui, terrassés, se retrouvent sans chef et sans programme.
Tiré de la Revue Recherches Internationales
Michel Rogalski *
Car ils ont plus perdu que lui-même n'a gagné. Arrivé au pouvoir dans des conditions beaucoup moins impréparées que la première fois, il a à ses côtés des équipes qui ont mis quatre années à peaufiner leur programme, rêvent de l'appliquer sans tarder et ont acquis une expérience en matière de gestion gouvernementale. Il a depuis longtemps identifié ses ennemis et n'entend pas perdre de temps à s'en débarrasser. Il a prévenu, des têtes allaient tomber et il allait détricoter prestement toutes les décisions prises durant le mandat Biden. Qu'importe si des recours en justice bloqueront en partie ses actes. Cela ne freinera pas son ardeur.
On ne peut se dispenser d'évoquer le souvenir de l'alignement des astres qui avait accompagné au début des années 1980 l'élection de Ronald Reagan et de Margaret Thatcher que beaucoup considèrent comme le début d'une nouvelle ère à partir de laquelle s'était propagée la vague néolibérale mondialisée qui avait balayé la planète et mis en avant la thématique de la révolution conservatrice reprise en partie par Trump et son équipe. Mais le contexte n'est plus le même. À l'époque la domination américaine sur le monde n'était pas contestée. Quarante ans plus tard, les États-Unis n'ont plus ce pouvoir. Entretemps, certes l'Union soviétique et ses alliés se sont effondrés, mais la Chine dès les années 2000 et son adhésion à l ‘OMC a émergé et est devenue rivale systémique. La guerre d'Ukraine et plus encore celle d'Israël a fait apparaître l'isolement de l'Occident et a révélé un « Sud global » certes disparate mais ayant en commun la volonté de ne pas apparaître alignés sur la première puissance mondiale. Bref, les États-Unis ne peuvent à eux-seuls prétendre façonner le monde ou y dicter leur loi. Leur hégémonie se limite désormais au petit monde, celui qu'on appelle l'hémisphère occidental.
Et c'est dans cet espace-là que désormais ils peuvent prétendre ambitionner de faire bouger les lignes. Leurs slogans « America first » ou « Make America Great Again », au-delà de leur portée électorale non-négligeable, ne visent en
réalité qu'à maintenir un chef de filât reconnu par leurs alliés, mais très peu au-delà. Garder leur place au sein de leur camp, voilà leur ambition, même si, sujet non-invoqué, la dégringolade profonde est celle de l'Occident. En son temps l'inflexion d'Obama vers le « pivot asiatique » avait déjà anticipé cette posture poursuivie par le premier mandat de Trump à travers sa politique d'affrontement commercial.
Les chiffres sont impitoyables et sans appel. Tout d'abord le poids des pays occidentaux dans l'économie mondial s'est affaibli au fur et à mesure que la mondialisation progressait. Cette perte
d'influence s'est traduite pour les pays du G-7 par un passage de 50 % à 31 % du PIB mondial des années 1980 à aujourd'hui. Ce sont les pays non-occidentaux notamment les Brics (Brésil, Russie, Inde, Chine, Afrique du Sud) qui en bénéficièrent, en particulier la Chine.
Aujourd'hui le noyau dur des Brics a déjà dépassé la production des pays du G7. Les États-Unis sont dans l'incapacité d'agir contre cette tendance lourde et ils se retournent contre leurs alliés traditionnels qu'ils espèrent pouvoir affaiblir à leur profit. Car c'est bien sur eux que pèsera le poids principal des mesures annoncées telles qu'elles transparaissent dans les décrets
présidentiels en cours de signature.
Mais dans l'ordre interne, il y a d'abord tout ce qui relève du règlement de compte – voire de la vengeance – réservé aux adversaires et les arrangements offerts aux amis. Les charrettes ont
donc commencé et il a été annoncé que le critère essentiel désormais retenu serait celui de la loyauté, manière de contrer ce qu'il appelle « l'État profond ». Les « persécutés » par Biden seront amnistiés. Une large place sera accordée aux fidèles soutiens, surtout à ceux qui n'auront pas oublié de manier le carnet de chèques de façon généreuse pour abonder la campagne, notamment ceux qui sont désignés comme des oligarques souvent appuyés sur les Gafam, bref
une dizaine de milliardaires. Dans son discours d'adieu, Joe Biden alla jusqu'à déclarer : « une oligarchie prend forme en Amérique faite d'extrême richesse, de pouvoir et d'influence qui menace déjà notre démocratie entière, nos droits élémentaires, nos libertés, et la possibilité pour chacun d'avoir une chance équitable de s'en sortir ». Constat lucide mais concernant une situation qu'il avait peut-être laissée se développer lui-même. Car il est un peu tard pour découvrir la
montée des « multimilliardaires, des super, ultra-riches, les personnes les plus fortunées de la planète qui commencent à contrôler tout le système, des médias à l'économie ».
Mais l'obsession migratoire est le domaine où le nouveau président a dégainé le plus vite et, fait nouveau, a militarisé le sujet en mobilisant la garde nationale. D'emblée blocage des frontières,
en particulier celle du Mexique et expulsion de migrants en situation irrégulière – estimés par lui-même à 11 millions – ont été mise en œuvre, avec plus ou moins de succès. Les recours en justice et refus des pays d'admettre leurs ressortissants ont grippé le processus. Un bras de fer s'est engagé d'où il est ressorti largement gagnant face à la Colombie, au Brésil, et au Guatémala. Les pays concernés viendront eux-mêmes chercher leurs ressortissants. Les menaces d'élévation de droits de douane ont joué leur plein effet. Mais il faudra néanmoins construire de nombreux centres de rétentions – utiliser à nouveau Guantanamo – pour amorcer un tel processus
qui est engagé et marquera tout au long le deuxième mandat. Le droit du sol est menacé malgré son inscription dans la Constitution.
Dans l'ordre international, le discours est radical et concerne essentiellement ses alliés. Les marges de manœuvre face à la Chine sont réduites, tant à cause du rapport de force que des intérêts que certains des oligarques qui le soutiennent partagent avec celle qui constitue pour eux à la fois un fournisseur et un débouché non négligeable. Le rapport à la Russie et au-delà l'implication américaine dans la guerre d'Ukraine reste le plus difficile à cerner. Les déclarations
ne sont guère nombreuses et il n'est pas certain qu'une posture soit encore élaborée. Le sentiment qui prévaut n'est pas escalatoire, mais l'on sent bien que ce conflit a pour l'instant fabriqué deux gagnants – la Chine et les États-Unis – et deux perdants – la Russie et l'Europe, y compris l'Ukraine.
La logique voudrait qu'on laisse s'essouffler les belligérants en participant le moins possible aux frais. Le cas israélien fait exception tant les deux États sont liés par des liens
d'une extrême intensité. Les États-Unis et d'une façon générale l'Occident ont laissé Israël faire le sale boulot, c'est-à-dire mener sa guerre régionale et accumuler victoire sur victoire – Hamas,
Hezbollah, Syrie, Iran – en fournissant armes, logistique, présence militaire de la 6e flotte, et argent sans compter. L'accord de cessez-le feu qui reprend pour l'essentiel le plan Biden d'il y a plusieurs mois a maintenant une double paternité puisque Trump le revendique également. Pour qu'il ait fini par être entériné par Nétanyahou, il a bien fallu qu'il comporte des contreparties non publiques : connivence sur la poursuite de la colonisation de la Cisjordanie, dispersion de la population de Gaza en Jordanie ou en Égypte et/ou fourniture d'armes très offensives pour détruire le dispositif nucléaire iranien. Les milieux sionistes-chrétiens évangéliques très influents dans l'entourage de Trump pèseront de toutes leurs forces pour continuer à amarrer durablement Israël aux États-Unis. Le premier chef d'État à se rendre à Washington sera Benjamin Nétanyahou.
Mais l'essentiel des mesures envisagées concernent les pays alliés des États-Unis. Le Canada, le Mexique, Panama, le Groenland, l'Europe sont déjà ciblés sous des prétextes parfois fantaisistes. Trump propose ainsi au Canada de devenir le 51e État américain proposant de réduire la fiscalité et les droits douaniers alors que les trois pays d'Amérique du Nord constituent un bloc commercial – l'Alena -, d'annexer le Groenland pour raison de sécurité, de s'en prendre aux pays de l'Otan accusés de ne pas augmenter leurs dépenses militaires et menacés d'être privés du parapluie militaire américain.
Il espère trouver en Europe même des complices comme l'Italie ou la Pologne qui relaieraient ses menaces et introduiraient le désarroi et la désunion et n'hésite pas à encourager là où il le peut la montée des forces d'extrême droite. Il faut ajouter à ce sombre tableau le retrait annoncé de l'Accord de Paris sur le climat ainsi que celui de l'Organisation Mondiale de la Santé ou l'arrêt pendant au moins 90 jours de tous les programmes d'aide à l'étranger en ménageant
l'Égypte et la Jordanie, mais pas l'Ukraine.
Il est peu sûr qu'un programme aussi ambitieux puisse se réaliser sans réactions des cibles visées qui ne manquent pas de moyens de rétorsions. Trump n'a pas compris qu'une position hégémonique suppose des faux frais qu'on ne peut supprimer sans perte de l'influence du soft power
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États-Unis - Police : Le LAPD a surveillé des manifestations sur Gaza à l’aide de Dataminr

Les dossiers de police obtenus par The Intercept montrent que Dataminr a suivi les manifestations liées à Gaza et d'autres discours protégés par la Constitution.
Photo d'illustration : Fei Liu / Photo : Katie McTiernan/Anadolu ; Maison Christina / Los Angeles Times via Getty Images
Tiré de The Intercept
Une semaine après Le 7 octobre, des milliers de personnes se sont rassemblées devant le consulat israélien à Los Angeles pour protester contre l'assaut de représailles du pays contre Gaza. Les manifestants étaient pacifiques, selon les médias locaux, « portant des pancartes disant 'Palestine libre' et 'Fin de l'occupation' », et surveillés par une « présence policière importante dans la région ». Le LAPD savait que les manifestations allaient arriver : deux jours plus tôt, le département avait reçu un avertissement préalable de Dataminr, une société de surveillance des médias sociaux et « partenaire officiel » de X.
Des courriels internes du département de police de Los Angeles obtenus via une demande de documents publics montrent que la police de la ville a utilisé Dataminr pour suivre les manifestations liées à Gaza et d'autres discours protégés par la Constitution. Le département reçoit des alertes en temps réel de Dataminr non seulement sur les manifestations en cours, mais aussi sur les manifestations à venir. La police a été informée de manifestations dans la région de Los Angeles et dans tout le pays. À au moins une occasion, les courriels montrent qu'un employé de Dataminr a contacté directement le LAPD pour informer les agents d'une manifestation prévue qui n'avait apparemment pas été détectée par le balayage automatisé de l'entreprise.
Sur la base des documents obtenus par The Intercept, qui s'étendent d'octobre 2023 à avril 2024, Dataminr a alerté le LAPD de plus de 50 manifestations différentes, dont au moins une douzaine avant qu'elles ne se produisent.
Il n'est pas clair si le LAPD a utilisé l'une de ces notifications pour éclairer sa réponse à la vague de manifestations pro-palestiniennes qui s'est propagée dans le sud de la Californie au cours des deux dernières années, qui ont abouti à des centaines d'arrestations.
Ni le LAPD ni Dataminr n'ont répondu à une demande de commentaire.
«
Ils utilisent l'argent des contribuables pour enrôler des entreprises afin de mener cette surveillance sur les médias sociaux.
»
Les experts de la vie privée et des libertés civiles soutiennent que la surveillance policière de l'activité du Premier amendement à distance a un effet dissuasif sur l'association politique, le discours et la dissidence.
« Les services de police surveillent les manifestations qui sont des activités politiques protégées par le Premier amendement sur une question d'importance publique », a déclaré à The Intercept Jennifer Granick, avocate du projet Speech, Privacy, and Technology de l'American Civil Liberties Union. « Ils utilisent l'argent des contribuables pour recruter des entreprises pour mener cette surveillance sur les médias sociaux. C'est particulièrement inquiétant maintenant que l'administration cible les manifestants de Gaza pour les arrêter et les expulser sur la base d'activités protégées.
La guerre d'Israël contre Gaza
Les alertes ont commencé à affluer le 9 octobre, lorsque Dataminr a signalé une « manifestation mentionnant Israël » bloquant la circulation à Beverly Hills, citant un tweet. Au cours du mois, Dataminr a informé le LAPD de six manifestations différentes contre la guerre à Los Angeles. Ces alertes comprenaient des informations sur des manifestations déjà en cours et des informations sur l'heure et le lieu d'au moins une manifestation à Los Angeles prévue à une date ultérieure.
Les courriels produits par le LAPD en réponse à la demande de documents de The Intercept montrent qu'en plus de son flux régulier d'informations sur la liberté d'expression protégée par la Constitution, il fournit également au département des alertes organisées par le biais de flux avec des titres tels que « Sensibilisation aux manifestations nationales », « Manifestations de Los Angeles », « Troubles de Los Angeles » et « Manifestations », indiquant que le département surveille de manière proactive les rassemblements du Premier amendement à l'aide de la plate-forme.
Le département a également commencé à recevoir un flux régulier d'alertes concernant des manifestations à des milliers de kilomètres de là, y compris une « manifestation mentionnant les territoires palestiniens devant le consulat général d'Israël » à Chicago et des tweets de la journaliste Talia Jane, qui fournissait des mises à jour en temps réel sur un rassemblement anti-guerre à New York.
Jane a déclaré à The Intercept qu'elle s'opposait à la surveillance de ses reportages par la police, et a également déclaré que le résumé de ses messages par Dataminr était parfois inexact. Dans un cas, dit-elle, Dataminr a attribué la fermeture d'une route de Manhattan à des manifestants, alors qu'elle avait en fait été fermée par le NYPD. « Il est absurde qu'une agence dépense de l'argent pour un service qui est apparemment totalement incapable d'analyser correctement l'information », a-t-elle déclaré, ajoutant que « la surveillance des médias sociaux des journalistes pour supprimer l'activité du Premier amendement est exactement la raison pour laquelle les membres de la presse ont la responsabilité de s'assurer que leur travail n'est pas utilisé pour nuire aux gens ».
Le 17 octobre, Dataminr a envoyé une « mise à jour urgente » au département pour avertir d'une « manifestation mentionnant les territoires palestiniens prévue pour aujourd'hui à 17h00 dans le quartier de Rittenhouse Square à Philadelphie », sur la base d'un tweet. Trois jours plus tard, une mise à jour similaire a noté une autre « manifestation mentionnant les territoires palestiniens » prévue à Copley Square à Boston. Un autre a mis en garde contre une « manifestation mentionnant les territoires palestiniens » en cours de planification au Capitole de l'État de l'Oregon. Il n'est pas clair si le département avait l'intention de ratisser aussi large ou si les alertes de protestation hors de l'État ont été envoyées par erreur. Les notifications de menaces de Dataminr sont connues pour révéler des faux positifs ; plusieurs tweets de fans de Taylor Swift en colère visant Ticketmaster ont été transmis au LAPD sous le nom de « menaces et perturbations de L.A. », selon les dossiers.
Les documents obtenus par The Intercept montrent également que, malgré les affirmations marketing de Dataminr selon lesquelles il est un intermédiaire « IA » entre les données publiques et les clients, l'entreprise a mis ses doigts humains sur la balance. Le 12 octobre, un responsable de compte Dataminr a envoyé un e-mail à trois officiers du LAPD, dont les noms sont caviardés, avec la ligne d'objet « FYSA », abréviation militaire signifiant « pour votre connaissance de la situation ». L'e-mail informait les agents d'une « manifestation prévue pour le 14 octobre à 12h30 au consulat général d'Israël à Los Angeles », avec un lien vers un tweet d'un professeur d'université de Los Angeles. Il n'est pas clair si le LAPD a demandé ces informations manuelles à Dataminr, ou si un tel service personnel est de routine ; Dataminr n'a pas répondu lorsqu'on lui a demandé s'il s'agissait d'une pratique courante. Mais l'approche pratique sape les affirmations antérieures de Dataminr selon lesquelles il ne fournit que passivement des alertes aux clients sur les discours des médias sociaux en rapport avec leurs intérêts.
Un porte-parole de l'entreprise a précédemment déclaré à The Intercept que « chaque utilisateur de First Alert a accès aux mêmes alertes et peut choisir de recevoir les alertes les plus pertinentes pour lui ».
Dataminr présente à ses clients des secteurs privé et public une superpuissance des médias sociaux : et si vous aviez un accès immédiat à un tweet correspondant à vos intérêts, sans même avoir à effectuer une recherche ? La société, fondée en 2016 et évaluée à plus de 4 milliards de dollars, revendique une grande variété de clients, des salles de rédaction des médias aux agences gouvernementales, y compris des contrats fédéraux lucratifs avec le ministère de la Défense. Il a également trouvé une clientèle avide dans les forces de l'ordre. Bien que son accès direct à Twitter ait été un argument de vente principal, Dataminr parcourt également des applications comme Snap et Telegram.
La société – qui compte à la fois Twitter et la CIA parmi ses premiers investisseurs – présente sa plate-forme logicielle « First Alert » comme un fil d'actualité axé sur la sécurité publique des événements de dernière minute.
Pendant des années, elle a défendu son travail policier comme un simple reportage, affirmant qu'il ne pouvait pas être considéré comme un outil de surveillance parce que les informations transmises à la police sont publiques et ne diffèrent en rien de ce à quoi un utilisateur ordinaire naviguant sur les médias sociaux pourrait accéder.
Les défenseurs de la vie privée et les défenseurs des libertés civiles ont répliqué que le logiciel offre au gouvernement une visibilité qui dépasse de loin ce que tout utilisateur individuel ou même une équipe d'agents humains pourrait accomplir. En effet, les propres documents de marketing de Dataminr pour les forces de l'ordre affirment que « 30 000 personnes travaillant 24 heures sur 24 et 7 jours sur 7 ne traiteraient que 1 % de toutes les données que Dataminr ingère chaque jour ».
Des marshals américains ont espionné des manifestants contre l'avortement à l'aide de Dataminr
L'entreprise a ce pouvoir en raison de son statut de « partenaire officiel » de longue date avec Twitter et maintenant X. Dataminr achète l'accès aux données de la plate-forme, ce qui lui permet d'interroger chaque message et de les analyser au nom des clients en temps réel.
Des rapports antérieurs de The Intercept ont montré que Dataminr a utilisé cet accès privilégié pour surveillerdes rassemblements pour le droit à l'avortement, des manifestations Black Lives Matter et d'autres discours protégés par la Constitution au nom de la police locale et fédérale. Des sources de Dataminront déclaré à The Intercept en 2020 comment les analystes humains de l'entreprise, qui ont aidé à adapter le service à ses divers clients policiers et militaires, ont parfois démontré des préjugés implicites dans leur travail – une allégation que l'entreprise a niée.
Dans sa précédente incarnation sous le nom de Twitter avant son rachat par Elon Musk, et aujourd'hui sous le nom de X, la plate-forme de médias sociauxa expressément interditpendant des années à des tiers d'utiliser ses données d'utilisateurs pour « surveiller des événements sensibles (y compris, mais sans s'y limiter, des manifestations, des rassemblements ou des réunions d'organisation communautaire) », conformément à ses conditions d'utilisation. Les deux sociétés ont précédemment affirmé que le service de Dataminr, par définition, ne peut pas être considéré comme de la surveillance car il est appliqué contre le discours public ; Les critiques ont souvent souligné que si les messages sont techniquement publics, seule une entreprise ayant un accès aux données aussi puissant que celui de Dataminr serait en mesure de trouver et de signaler tous ces messages spécifiques parmi des centaines de millions d'autres. Aucune des deux sociétés n'a directement abordé la question de savoir en quoi la surveillance des manifestations par Dataminr est compatible avec l'interdiction explicite de Twitter et X de surveiller les manifestations.
Ni X ni Dataminr n'ont répondu lorsqu'on les a interrogés sur cette contradiction.
Alors que la surveillance des manifestations sur les campus par Dataminr a commencé avant la deuxième administration Trump, elle a pris une plus grande importance aujourd'hui compte tenu des tentatives manifestes de la Maison Blanche de criminaliser les discours critiques à l'égard d'Israël et de la guerre à Gaza. Plus tôt ce mois-ci, Mahmoud Khalil, ancien étudiant diplômé de Columbia, qui a aidé à organiser les manifestations étudiantes de l'Université Columbia contre la guerre, a été brusquement arrêté et emprisonné par des agents en civil de l'immigration et des douanes. Le département d'État et la Maison-Blanche ont rapidement confirmé que l'arrestation était une fonction des efforts de protestation anti-guerre de Khalil, que l'administration a décrits sans preuve ni explication comme « aligné sur le Hamas ». La Maison-Blanche s'est engagée à arrêter et à expulser davantage de personnesqui ont pris part à des manifestations similaires sur les campus contre la guerre.
Les défenseurs des libertés civiles s'opposent depuis longtemps à la surveillance à grande échelle du discours politique au motif qu'elle aura un effet dissuasif sur la liberté d'expression garantie par le Premier amendement. Bien que les incendies, les fusillades et les catastrophes naturelles présentent un intérêt évident pour la police, ces critiques soutiennent souvent que si les gens savent que leurs tweets sont soumis à l'examen de la police sans aucune preuve d'acte répréhensible, ils peuvent avoir tendance à s'autocensurer.
« L'action politique soutenant tout type de point de vue défavorisé par le gouvernement pourrait faire l'objet du même contrôle policier excessif : les droits des armes à feu, les droits des animaux, le changement climatique ne sont que quelques exemples », a ajouté Granick de l'ACLU. Les forces de l'ordre devraient laisser l'organisation en ligne tranquille.
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L’impérialisme et le totalitarisme vont main dans la main

Souvent, par erreur, à la fois à propos des leaders politiques et du peuple, nous ne remarquons pas à quel point ils changent. Je crois qu'il faut en ce moment observer à quel point le pouvoir a transformé D. Trump, parce qu'il a gagné deux élections dont la dernière de façon convaincante.
Democracy Now, 14 mars 2025
Traduction et organisation du texte Alexandra Cyr
Amy Googman : Pendant que l'administration Trump détient toujours Mahmoud Khalil en Louisiane dans un centre de la police des frontières, (ICE), pour avoir organisé des protestations contre la guerre d'Israël contre Gaza, nous prenons le temps d'un arrêt pour approfondir (notre compréhension) des efforts que fait cette administration pour refroidir le droit à la parole et rendre les critiques silencieuses.
Notre prochain invité a passé des décennies à écrire sur l'autoritarisme ici et à l'étranger. En décembre 2023, nous avions discuté avec ce journaliste américano-russe Masha Gessen alors en Allemagne pour recevoir le prestigieux prix Hannah Arendt. Mais la cérémonie a été reportée après que certains commanditaires se soient retirés à cause de la comparaison que M. Gessen avait fait dans un article, entre Gaza et le ghetto de Varsovie. Par la suite il a reçu le prix George Polk pour cet article intitulé, In the Shadow of the Holocaust. Il est l'auteur de plusieurs ouvrages dont Surviving Autocracy. Il est aussi chroniqueur dans The New York Times.
Soyez le bienvenu à Democracy Now. Nous sommes honorés.es de vous avoir avec nous.
M. Gassen : Merci, je suis heureux d'être ici.
A.G. : En novembre dernier, vous avez prédit que D. Trump : « allait vraisemblablement d'abord se débarrasser des experts.es, des contrôleurs.ses, et des autres fonctionnaires qu'il considère superflus.es et qu'il éliminera les emplois qu'il pense ne devraient pas exister » et vous ajoutiez : « la cible principale en dehors du gouvernement, seront les universités … les groupes de la société civile, spécialement ceux qui aide juridiquement les immigrants.es, les prisonniers.ères, les membres de la communauté LGBTQ+, les femmes, les groupes vulnérables seront attaqués.es ». Commençons par comprendre comment vous avez vu tout cela venir et comment vous réagissez.
M.G. : D'abord certaines choses. L'une d'elle est que j'ai écouté ce que D. Trump disait et c'était vraiment clair … il ne cessait de s'attaquer aux personnes transsexuelles, aux règles encadrant la diversité et l'égalité dans les organisations et aux universités. C'étaient les nouveautés. Ses attaques contre le gouvernement remontent à son premier mandat mais sont actualisées en ce moment. Il a clairement expliqué qu'il pense que le gouvernement ne devrait pas être comme il l'a été jusqu'à maintenant. Il ne connaissait pas le nombre de fonctionnaires et n'avait pas l'expertise ; il ne s'agissait que d'une sorte d'idée du fonctionnement et c'était suffisant pour aller de l'avant avec son programme durant son premier mandat. C'est le Projet 2025 qui a clarifié tout cela et même si vous ne l'avez pas lu, vous le retrouvé dans les discours de D.Trump si vous écoutez bien. C'est donc une façon de comprendre ce qui allait arriver.
Une autre était ce qu'une de mes sources d'inspiration intellectuelles, le politiste et sociologiste hongrois, Balint Magyar écrit. Il le fait depuis plus de 15 ans à propos de la montée des autocraties, des États mafieux, de ce qui se passe en Hongrie et plus largement en Europe. Ses propos m'ont largement convaincu quand j'ai écrit cet article sur la suppression des sociétés de délibération, des institutions ou de nos obligations les uns.es envers les autres qui sont démantelées. J'ai trouvé qu'il s'agissait d'un angle d'examen très intéressant et même lumineux. N'est-ce pas ce qu'Elon Musk invoque dans un de ses tweets quand il écrit que l'empathie est le poison de la civilisation occidentale. C'est leur façon de penser. Et comme les expressions empathiques, d'obligations mutuelles, les interdépendances dans nos institutions sont visibles, c'est ce contre quoi leurs actions se dirigent. Donc, je pense qu'il est très important de comprendre que les attaques se feront contre, par exemple, Medicaid ou Social Security qui ne sont pas hors du gouvernement. Ce n'est pas sans intention. C'est vraiment la destruction voulue.
A.G. : Vous écrivez aussi que le deuxième mandat (de D. Trump) est différent du premier : « Durant son premier mandat, il pouvait vraiment dire qu'il se sentait comme un Président accidentel. Cette fois, il se sent correctement choisi. Il y a un nouvel accent messianique dans son comportement. Il ne fait pas que des ententes, des contrats qui lui permettent d'accumuler de la richesse pendant qu'il est Président comme il l'a fait durant son premier mandat, il me semble qu'il s'organise pour gouverner pendant longtemps ; pour toujours imagine-t-il ? Et il veut exercer le pouvoir sur le monde ».
Tout juste hier, il rencontrait le Secrétaire de l'OTAN dans le bureau ovale et encore une fois il parlait de s'emparer du Groenland. Au fait, il y a un projet de loi devant le Congrès qui permettrait de le renommer « Red White and Blue Land ». Si les gens pensent que c'est drôle et risible rappelons-nous que l'AP a été bannie de la salle de presse de la Maison blanche parce qu'elle a refusé d'employer le terme » Golfe d'Amérique » comme le Golfe du Mexique a été rebaptisé par l'actuelle administration. Pouvez-vous parler de la signification de tout ça ? Il (D. Trump), a réaffirmé qu'il s'emparerait du Groenland, il a ordonné au Pentagone de se préparer à saisir le Canal de Panama, il parle encore une fois d'expulser les Palestiniens.nes de Gaza et de le rebâtir pour le reste du monde.
M.G. : Et n'oubliez pas le Canada, le 51ième État …. L'autre jour j'écoutais un bloc d'entrevue diffusées au Canada par The Daily et je pensais : cela ressemble tellement à la manière dont nous parlons de la Russie et de l'Ukraine. Par NOUS, je veux dire les Russes et les Ukrainiens.nes avant l'invasion. Et il y a tous ces détournements de sens comme « Nous sommes si proches pratiquement un seul peuple ; tant de Canadiens.nes vivent aux États-Unis, (comme certains.es disent) tant d'Ukrainiens.nes vivent en Russie ; la frontière est si poreuse ; nous ne pourrions sans doute pas exister l'un sans l'autre ». Et en même temps on dit : nous sommes si proches que vous n'existez pas comme pays. C'est à la fois incroyable, complètement réel et extrêmement dangereux.
Nous ne pouvons pas savoir quel pays il attaquera en premier, le Groenland, Gaza, le Canada ou Panama, il ne le sait pas lui-même. Mais je pense que nous devons le prendre au sérieux. Il est horriblement sérieux à propos de la nouvelle identité impérialiste des États-Unis. Je veux dire, pas totalement nouvelle, mais d'une certaine façon redécouverte. Nous n'avons jamais eu de leader politique ouvertement expansionniste dans notre pays. Mais ça existe certainement particulièrement chez ceux et celles qui veulent devenir des leaders totalitaires. L'impérialisme et le totalitarisme vont main dans la main. C'est axiomatique. Et je pense que c'est ce qui se déroule devant nous.
Autre chose : souvent, par erreur, à la fois à propos des leaders politiques et du peuple, nous ne remarquons pas à quel point ils changent. Je crois qu'il faut en ce moment observer à quel point le pouvoir a transformé D. Trump, parce qu'il a gagné deux élections dont la dernière de façon convaincante. Bien sûr qu'il exagère son résultant, la marge par laquelle il a gagné (…) il a survécu à deux tentatives d'assassinat mais (de tout cela) il tire l'idée qu'il a été choisi, qu'il a une mission, que cela le situe complètement à part, pas que des autres Américains.nes mais de tout autre Président, dirigeant.e politique dans le monde. Ce sont des éléments vraiment très importants à examiner pour comprendre que nous sommes devant quelqu'un d'extrêmement différent de ce qu'il était durant son premier mandat.
A.G. : Vous avez aussi écrit à propos de la réaction des Démocrates. Par exemple, en ce moment même le leader de la minorité démocrate au Sénat, M. C. Schumer, annonce qu'il va voter en faveur des mesures républicaines pour maintenir le gouvernement en activité, ce qui divise les membres du Parti au Sénat comme à la Chambre des représentants. Vous écrivez : « D. Trump voit la politique comme un jeu de pouvoir et une idéologie. Ses adversaires la conçoivent comme une procédure. Le contraste n'a jamais été aussi évident et jamais l'approche technocratique et légaliste des Démocrates n'a été aussi préjudiciable à la démocratie ». Parlez-nous de toutes les réponses depuis l'escalier roulant en or (de la tour Trump à New-York) que les manifestants.es de Jewish Voice for Peace ont emprunté pour monter et descendre en décriant ce qui arrive à Mahmoud Khalil (militant pour les droits des Palestiniens.nes) les immmigrants.es, les personnes transsexuelles et …C. Schumer.
M. G. : D'accord, je pense que nous sommes face à un échec patent chez les Démocrates. Leurs réponses sont des expressions particulières d'indignation si on peut dire, comme le représentant Al Green qui brandit sa canne durant le discours du Président devant le Congrès. Mais les autres Démocrates sont restés assis.es brandissant de petites pancartes ; oui de petites pancartes ! Probablement que l'idée était de montrer qu'on s'en tient à ses principes et qu'on envoyait un message très fort. Mais ça avait l'air …. (…).
A.G. : Vous parlez de ces petites pancartes où on pouvait lire « mensonge » qu'ils et elles brandissaient.
M.G. : Exactement, tranquillement de manière ordonnée en ne prenant aucun risque de se faire expulser … Pour prendre position fortement, ces élus.es démocrates auraient pu tout simplement sortir de la salle. Mais devant la rage de la prise en mains à droite : « rien de ce qui est politique ne sera plus comme avant » et le tranquille « nous allons rester dans les limites des procédures » à gauche ou ce que nous appelons la gauche au Congrès. (Quel contraste) ! Ce contraste me désespère.
À l'intérieur du Parti démocrate la réponse va vraiment de « nous choisissons nos batailles » à ce que James Carville recommande dans un article du New York Times, soit faire les morts.es, littéralement, faire les morts.es pendant un an en pensant que les Républicains.es vont se détruire par leurs propres moyens. Je pense que c'est une grave erreur probablement systémique et heuristique qui mène le Parti démocrate vers le bas. Leur évaluation les amène à penser que l'élection de mi-mandat est dans la poche ou presque, à croire que lors de l'élection (présidentielle) dans quatre ans, la défense de ces hypothèses de base n'aura pas à être défendues, que tout va arriver spontanément, correctement. Mais nous ne pouvons plus rien prendre pour acquis.
A.G. : Masha Gassen je voudrais que vous nous parliez de ce qui s'est passé au sous-comité de la Chambre où les débats se sont arrêtés brusquement mardi lorsque le Président du comité, le représentant républicain du Texas, Keith Self, a intentionnellement présenté la nouvelle représentante démocrate transgenre, Sarah McBride, de manière erronée, la désignant du titre de Monsieur. Elle est la première élue transgenre au Congrès. Le président a fait quelques remarques et le représentant démocrate Bill Keating a interrompu les échanges et demandé à M. Self de présenter à nouveau, correctement Mme McBride. (…) M. Self a recommencé sa présentation mais toujours en utilisant le mot « Monsieur » (n.d.t.)
A.G. : Le représentant Keating s'adressant au président : « N'avez-vous aucune décence » ? Mais la réponse de Mme McBride au président n'a pas beaucoup commenté : « Merci Mme la présidente ». M. Gessen, pouvez-vous réagir à l'ensemble des attaques, pas non seulement contre les personnes transgenres mais contre toute la communauté LGBTQ ? Aussi sur le fait que sur le site fédéral national, qui honore Stonewall (attaque féroce de la police de New-York contre le bar Stonewall où se retrouvaient principalement des homosexuels.les) le T a été retiré de LGBT malgré que ce soient des femmes transgenres qui aient mené la protestation qui a vraiment donnée naissance au mouvement moderne LGBTQ dans notre pays.
M.G. : Premièrement, ce n'est pas la première fois que la représentante McBride subit ce genre d'attaque. Elle a été la cible d'attaques systématiques, explicites, humiliantes et agressives depuis le début de son mandat plus tôt cette année. Et le fait que comme pays nous assistions à cela, que nous l'acceptions alors que comme public nous avons tant de pouvoir pour le faire cesser ! Le simple fait d'être soumis à ce genre de spectacle, d'humiliation publique encore et encore est tellement destructeur pour la vie mentale de tout un chacun.
Cette fin de semaine, je vais publier dans le Times un article qui traite des attaques contre les personnes transgenres. Ce ne sont pas des attaques contre leurs droits, ce sont des attaques personnelles, contre ces personnes dont je suis. Je pense que ce qui aide le plus à réfléchir, est le concept d'Hannah Arendt de retrait de la nationalité des personnes. Elle soutient qu'avant que les Nazis n'enferment des populations dans des camps de concentration et de la mort, ils leur avaient retiré leur nationalité, les avaient poussés.es hors de la communauté nationale, leur avaient ainsi retiré leurs droits. D'accord ? Nous pensons que nous avons des droits garantis simplement parce que nous sommes nés.es. Mais en fait, nos droits découlent de notre appartenance à la communauté nationale, les tribunaux vont nous les reconnaîtrent, les communautés vont aussi le faire.
Mais quand on vous les retire, par une série de manœuvres rhétoriques légales et illégales, les conséquences sont par exemple, que la Commission sur l'égalité et les opportunités en emploi n'honore plus les cas de discrimination envers les personnes transgenres même si la Cour suprême a statué en 2020 très clairement que ces personnes étaient protégés.es contre les discriminations parce que la clause « sur la base du sexe » s'applique à leur situation. Donc, la Commission sur l'égalité et les opportunités en emploi refuse clairement d'appliquer la loi parce que les personnes transgenres ont été éliminés.es des effets de la loi.
Les personnes transgenres ont reçu un avis …quiconque voulant renouveler son passeport en recevra un comportant le nom du sexe déclaré à la naissance en lieu et place des indications de genre avec laquelle il ou elle vit. Et je veux faire comprendre ce que cela signifie. Ce n'est pas une simple insulte (…) C'est un véritable obstacle à vos mouvements partout dans le monde et dans la vie quotidienne : ouvrir un compte en banque, demander un prêt ou de l'aide financière. Si vous avez des documents qui ne concordent pas avec votre présentation de genre, que ce soit au pays ou à l'étranger … Un jour j'ai été arrêté et détenu en Russie par un officier qui pensait que j'étais un adolescent, c'était il y a des années bien sûr, donc, un ado qui voyageait avec la permis de conduire de sa mère parce le mien mentionnait un nom de femme. Il s'agit donc de retirer aux personnes transgenres le droit de mouvement un des droits humains fondamentaux croyons-nous. Mais c'est un droit qui peut facilement vous être retiré.
C'est donc ce qui nous voyons se produire. Nous assistons au retrait de la nationalité d'un très petit groupe, une minorité vulnérable. Et nous avons déjà vu cela se produire ici : le retrait de la communauté nationale à des non citoyens.nes. Pas vrai ? Les non citoyens.nes n'ont pas les mêmes droits que les autres membres de la communauté politique. Ils et elles n'ont pas les mêmes droits civiques et légaux. En ce moment l'appartenance des personnes transgenres est dans cette catégorie.
A.G. : En passant, Mme McBride a eu une réponse intéressante à propos de son accès aux toilettes selon le sexe mentionné sur sa carte d'état civil : que son geste de désobéissance était d'occuper un siège au Congrès pas un siège de toilette et qu'elle ne mordrait pas à l'hameçon ; que dans l'imagination de beaucoup de Républicains.es il semblait qu'elle ne payait pas de loyer. Je voulais ….
M. G. : Elle est brillante et incroyablement brave !
A.G. : Je voulais passer à autre chose. Vous avez mentionné la Russie où vous avez grandi ; je voudrais que vous disiez à notre auditoire pourquoi vous en êtes parti et ce qui vous est arrivé. Je voulais aussi que vous nous donniez votre réaction à la réponse de Moscou suite aux pourparlers avec l'envoyé spécial du Président Trump, Steve Witkoff. Les dernières nouvelles veulent que les Présidents Trump et Poutine auraient une discussion au téléphone à propos d'un possible cessez-le-feu de 30 jours dans la guerre de la Russie contre l'Ukraine. V. Poutine déclare qu'il est ouvert à discuter d'une proposition de trêve mais il donne une série de conditions et de préoccupations pour mettre fin à la guerre. Le Président ukrainien, V. Zelensky l'accuse de « manipulation ; il fait souvent cela, il ne dit pas directement non mais il agit de telle sorte que les reports s'accumulent et il devient impossible de prendre normalement des décisions ». Comme l'entrevue tire à sa fin, qu'elle est votre réaction face à ce qui se passe en ce moment à propos de l'Ukraine ?
M.G. : Ce qui se passe en ce moment avec l'Ukraine est très difficile à voir. V. Poutine a clairement déclaré ses ambitions il y a plusieurs années maintenant. Il veut restaurer l'ordre mondial établi par le pacte de Yalta par lequel, d'une part les États-Unis et d'autre part la Russie se sont divisé le monde et l'ont ainsi découpé. Ils ont chacun des sphères d'influence, de domination. Le Président Poutine ne veut pas exactement rétablir la domination russe sur l'est de l'Europe ni sur l'Europe centrale que l'Union soviétique dominait mais il veut clairement diviser le monde avec D. Trump sans aucun souci pour les peuples qui vivent dans ces pays européens dont l'Ukraine, mais pas que.
Le seul espoir que nous ayons et c'est vraiment minime, c'est que au moins c'est clair, évident. Il veut saisir une bien plus grande partie de l'Ukraine que Trump ne l'avait pensé en ouvrant ces négociations. J'ai visionné l'assermentation du Président Trump depuis Odessa avec une analyste de la défense dont l'appartement a été en partie détruit par un drone russe il y a quelques mois. Elle m'a dit que son plus grand espoir était que V. Poutine devienne si exigeant et obstiné jusqu'au point que D. Trump soit vraiment frustré et décide de soutenir à nouveau l'Ukraine. Je ne crois pas que ce soit probable et c'est un espoir plutôt désespéré que de penser que la propension de D. Trump à la vengeance est ce sur quoi vous pouvez compter pour la survie de votre pays.
A.G. : M. Gessen merci d'avoir été avec nous.
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« Nous vivons dans une dictature fasciste » : Elie Mystal sur l’illégalité de Trump et ses attaques contre le pouvoir judiciaire

Le président de la Cour suprême, John Roberts, a publié mardi une déclaration rare critiquant les attaques du président Trump et de ses alliés contre les juges fédéraux. « Depuis plus de deux siècles, il est établi que la destitution n'est pas une réponse appropriée à un désaccord concernant une décision judiciaire », a-t-il déclaré.
La déclaration de Roberts est intervenue après que Trump a appelé à la destitution du juge de district des États-Unis, James Boasberg, qui avait ordonné à l'administration Trump de cesser d'utiliser l'Alien Enemies Act de 1798 pour expulser des immigrés.
Samedi, l'administration a ignoré l'ordre de Boasberg et n'a pas empêché trois vols d'expulsion à destination du Salvador.
Nous nous entretenons avec Elie Mystal, correspondant judiciaire de The Nation, au sujet de l'effondrement de l'ordre constitutionnel sous l'administration Trump. « Il ne s'agit pas d'une crise constitutionnelle à venir », déclare Mystal. « Nous sommes en pleine crise constitutionnelle en ce moment. »
19 mars 2025 | tiré de democracy now !
https://www.democracynow.org/2025/3/19/elie_mystal_trump_constitutional_crisis
AMY GOODMAN : Vous regardez Democracy Now !, sur democracynow.org, The War and Peace Report. À venir, nous examinerons comment l'administration Trump sape la Sécurité sociale et nous nous rendrons à Aurora, dans le Colorado, où un militant majeur des droits des immigrés a été emprisonné. Mais d'abord, parlons de la Cour suprême. Je suis Amy Goodman, avec Juan González.
Le président de la Cour suprême, John Roberts, a publié mardi une déclaration inhabituelle critiquant les appels de Donald Trump et de ses alliés à destituer les juges fédéraux qui statuent contre lui. Le juge en chef Roberts a écrit, je cite : « Depuis plus de deux siècles, il est établi que la destitution n'est pas une réponse appropriée à un désaccord sur une décision judiciaire. Le processus normal d'appel existe à cette fin. »
Cette déclaration de Roberts fait suite aux attaques répétées de Trump contre le juge fédéral James Boasberg, qui a ordonné à son administration de cesser d'utiliser l'Alien Enemies Act de 1798 pour expulser des immigrés. Cette loi n'a été appliquée que trois fois auparavant dans l'histoire des États-Unis, et uniquement en temps de guerre. Samedi dernier, l'administration a ignoré l'ordre du juge Boasberg et a maintenu trois vols d'expulsion en direction d'une prison privée de haute sécurité au Salvador.
Sur les réseaux sociaux, Trump a appelé à la destitution de Boasberg, qu'il a qualifié, je cite, de « juge gauchiste radical et lunatique », un « fauteur de troubles et un agitateur ». Or, ce même juge avait ordonné la publication des emails d'Hillary Clinton, ce qui donne une idée plus nuancée de son profil.
AMY GOODMAN : Alors que la crainte d'une crise constitutionnelle grandit, nous recevons Elie Mystal, correspondant justice du magazine The Nation. Son nouvel article est intitulé « Trump tente de créer sa propre force de frappe juridique personnelle ». Il est également l'auteur d'un livre à paraître, Bad Law : Ten Popular Laws That Are Ruining America.
Merci d'être avec nous, Elie. Que se passe-t-il en ce moment avec cette attaque présidentielle contre les juges ?
ELIE MYSTAL : Nous vivons dans une dictature fasciste. C'est ce qui se passe en ce moment. C'est ce que nous vivons. Il ne s'agit pas d'une crise constitutionnelle à venir ; nous sommes déjà en plein dedans. Comment pouvons-nous nous considérer comme une démocratie, comment pouvons-nous nous dire être un État de droit, si un seul homme, Donald Trump, défie ouvertement les deux autres branches du gouvernement ? C'est exactement ce qui se passe. C'est ce que Trump avait promis de faire, et c'est ce qu'il fait effectivement.
Amy, vous avez mentionné la déclaration de John Roberts, soulignant à juste titre qu'il est rare qu'il prenne la parole. Mais analysons bien ce qu'il a dit et ce qu'il n'a pas dit. Il s'agit de l'une des déclarations les plus faibles qu'il aurait pu faire. Il se scandalise du fait que l'on parle de destituer des juges fédéraux, mais il ne dit rien sur le fait que ces juges fédéraux, qu'il défend, voient leurs décisions ouvertement bafouées par Trump. Il ne dit rien sur la violation flagrante de multiples ordonnances judiciaires fédérales. Rien du tout.
Alors non, Roberts n'est pas votre allié. Il ne va pas nous sauver. Il a aussi peur de Trump que le reste du gouvernement. Et franchement, je ne connais pas d'autre définition d'une dictature fasciste que celle que nous vivons actuellement.
JUAN GONZÁLEZ : Elie, quelle est la différence entre cette situation et les affrontements historiques entre l'exécutif et le pouvoir judiciaire, comme le bras de fer entre Andrew Jackson et la Cour suprême au XIXe siècle, ou encore les conflits entre Roosevelt et la Cour ? Ici, plusieurs juges fédéraux à travers le pays statuent contre l'administration Trump. Qu'est-ce qui différencie cette crise des précédentes ?
ELIE MYSTAL : La principale différence, c'est que l'administration Trump dit ouvertement que les juges fédéraux n'ont pas autorité sur elle. Stephen Miller l'a dit explicitement.
Dans les exemples historiques que vous mentionnez, il s'agissait principalement de financements militaires. Andrew Jackson avait dit « La Cour a rendu sa décision, maintenant qu'elle l'applique », tout en menant un génocide contre les peuples autochtones. Theodore Roosevelt, lui, a envoyé la flotte américaine à mi-chemin du Pacifique en supposant que le Congrès la financerait pour rentrer.
Mais ici, ce n'est pas une question militaire. Il s'agit d'un juge ordonnant à Trump de restituer des fonds d'aide internationale, et Trump qui refuse. Il s'agit d'un juge lui ordonnant d'annuler des expulsions, et Trump qui répond « Non ». C'est du pur autoritarisme.
Si quelqu'un pense que c'est comparable aux conflits historiques entre le pouvoir exécutif et la justice, je leur rappellerai simplement ceci : je suis assez vieux pour me souvenir quand la Cour suprême a interdit l'avortement d'une manière anticonstitutionnelle, selon moi. Et je me souviens que Joe Biden, lui, a respecté cette décision, aussi absurde soit-elle. Biden n'a pas envoyé des médecins pratiquer des avortements au Texas. Il a respecté la loi. Comparez cela avec Trump.
JUAN GONZÁLEZ : Je voulais aussi vous interroger sur l'utilisation par Trump du ministère de la Justice pour poursuivre ses opposants politiques. Lors de son discours la semaine dernière au ministère de la Justice, il a déclaré : « En tant que chef des forces de l'ordre de notre pays, j'exigerai une responsabilité totale et complète pour les abus qui ont eu lieu. » Il était entouré du directeur du FBI, Kash Patel, et de la procureure générale Pam Bondi.
ELIE MYSTAL : C'est exactement ce qu'il avait promis de faire. C'est un dictateur qui agit comme un dictateur. Il s'approprie le ministère de la Justice pour persécuter ses opposants.
Il a notamment cité plusieurs avocats — Jack Smith, Andrew Weissmann, Norm Eisen — en expliquant qu'il utiliserait le ministère de la Justice pour les poursuivre. Il considère désormais le ministère comme son outil personnel, et non plus comme une institution publique.
Et que faisaient Pam Bondi et Kash Patel ? Ils applaudissaient. Comme des pantins.
Il a même déclaré que CNN et MSNBC « écrivent 97,6 % d'articles négatifs » à son sujet. En clair, il sous-entend qu'il faudrait sanctionner la presse pour cela. Si ce n'est pas de l'autoritarisme, je ne sais pas ce que c'est.
AMY GOODMAN : Elie Mystal, merci beaucoup d'avoir été avec nous. Nous mettrons un lien vers votre dernier article, « Trump tente de créer sa propre force de frappe juridique personnelle ».
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États-Unis : Libérer Mahmoud Khalil et défendre la liberté d’expression

Ces derniers jours, des milliers de personnes à travers les États-Unis ont manifesté pour soutenir Mahmoud Khalil, véritable symbole des attaques du président Donald Trump contre les immigréEs, les PalestinienNEns, le mouvement de solidarité avec la Palestine, les universités, la liberté académique et la liberté d'expression.
Hebdo L'Anticapitaliste - 746 (20/03/2025)
Par Dan La Botz
Le président Trump a fait arrêter Mahmoud Khalil, un étudiant diplômé de l'université de Columbia d'origine palestinienne, né en Syrie et de nationalité algérienne, par les services de l'immigration et des douanes, et prévoit de l'expulser. Il s'agit de la première d'une série d'arrestations de militants pro-palestiniens que le président accuse d'être « pro-Hamas », des soutiens du terrorisme et antisémites. Cette affaire est particulièrement choquante et menaçante car Khalil, qui a été l'un des leaders des manifestations pro-palestiniennes à Columbia, est titulaire d'une carte verte qui lui confère le statut de résident permanent aux États-Unis et est marié à une citoyenne américaine, Noor Abdalla, qui est enceinte de huit mois.
Retour du maccarthysme
Aucune charge pénale n'a été retenue contre Khalil, qui n'a pas de casier judiciaire. Le gouvernement n'a fourni aucune preuve de son soutien supposé au Hamas et au terrorisme. Le secrétaire de presse du président a déclaré que la sécurité intérieure disposait de tracts qu'il aurait distribués et qui porteraient le logo du Hamas et feraient la promotion de ses idées, mais ces tracts n'ont pas été rendus publics. Il est inculpé en vertu d'une loi datant de l'ère McCarthy (1952), la loi McCarran-Walter, qui visait à l'origine à empêcher l'entrée sur le territoire des survivants juifs de l'Holocauste que le gouvernement américain considérait comme pro-communistes. Le département d'État affirme que Khalil compromet la politique étrangère des États-Unis d'une manière ou d'une autre, mais, comme l'a dit l'un de ses avocats, il semble qu'il veuille l'expulser parce qu'il croit que les PalestinienNEs ont des droits humains et qu'Israël est en train de commettre un génocide.
Après son arrestation, Khalil a été envoyé au centre de détention de Lasalle à Jena, en Louisiane, à 1360 km de New York, afin de rendre plus difficile le soutien de sa famille, de ses avocats, de sa communauté et du mouvement de solidarité avec la Palestine. Il s'agissait également d'une tentative pour que son affaire soit entendue par le 5e circuit, beaucoup plus à droite. La question est maintenant de savoir si Khalil sera entendu par un tribunal de New York ou de Louisiane. Une deuxième étudiante palestinienne de Columbia, Leqaa Kordia, a également été arrêtée, accusée par la Sécurité intérieure d'avoir dépassé la durée de validité de son visa d'étudiante F-1. Et une troisième étudiante étrangère, Ranjani Srinivasan, originaire de l'Inde, s'est vu retirer son visa d'étudiante pour avoir participé « à des activités soutenant le Hamas ». Trump a puni l'université de Columbia pour son incapacité à réprimer le mouvement de solidarité propalestinien en lui retirant 400 millions de dollars de subventions.
Défendre la liberté d'expression et les droits
Une coalition de groupes palestiniens, d'organisations d'immigréEs, de défenseurs des droits civiques, de groupes d'étudiants et d'organisations progressistes et de gauche s'est formée pour soutenir Khalil. Des manifestations réclamant sa libération, principalement sur des campus universitaires, ont eu lieu à New York, dans le Michigan, dans l'Illinois et en Californie. À New York, le hall de la Trump Tower a été occupé par 300 membres de Jewish Voice for Peace portant des banderoles sur lesquelles on pouvait lire : « Vous ne pouvez pas déporter un mouvement », « S'opposer au fascisme est une tradition juive » et « Plus jamais ça pour personne ». La police a arrêté une centaine de manifestantEs qui ont refusé de quitter les lieux après en avoir reçu l'ordre.
Le sénateur Charles Schumer, le plus haut responsable juif de l'histoire des États-Unis, a déclaré : « Je ne suis pas d'accord avec les opinions de Mahmoud Khalil, je les abhorre même, mais nous avons la liberté d'expression en Amérique. Et donc, si l'administration ne peut pas prouver qu'il a enfreint une loi... elle devrait abandonner les poursuites ». Pour cela, Trump a déclaré que « Schumer est un Palestinien en ce qui me concerne.... Il était juif. Il n'est plus juif. C'est un Palestinien ». Les organisations juives et musulmanes ont condamné les propos de M. Trump.
Khalil est devenu un test pour la démocratie américaine, en particulier pour la liberté académique et pour les immigrés. Nous devons continuer à nous battre pour le protéger et protéger tous nos droits.
Dan La Botz (traduction Henri Wilno)
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