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Grande-Bretagne : effondrement du Parti travailliste et montée de l’extrême droite

16 juin, par Simon Hannah — , ,
Les élections qui se sont tenues le 7 mai dans une grande partie de la Grande-Bretagne ont porté un coup terrible au Parti travailliste actuellement au pouvoir. Celui-ci a (…)

Les élections qui se sont tenues le 7 mai dans une grande partie de la Grande-Bretagne ont porté un coup terrible au Parti travailliste actuellement au pouvoir. Celui-ci a perdu 1 229 conseiller·es municipaux en Angleterre1, s'est classé troisième aux élections au Parlement gallois, le Sennedd, et a perdu du terrain au sein du Parlement écossais.

8 juin 2026 | tiré d'inprecor.fr Simon Hannah
https://inprecor.fr/grande-bretagne-effondrement-du-parti-travailliste-et-montee-de-lextreme-droite

Le Parti travailliste a perdu le contrôle de 38 conseils municipaux anglais et de l'Assemblée galloise. Le Pays de Galles est un bastion du Parti travailliste depuis les années 1920, mais ces élections l'ont fait apparaître comme la troisième force, derrière le parti indépendantiste Plaid Cymru et le parti d'extrême droite Reform. En Écosse, le Parti travailliste a également été relégué à la deuxième place derrière le Parti national écossais, ex aequo avec Reform.

Il s'agissait du premier test majeur pour le gouvernement travailliste, élu en 2024 avec une large majorité parlementaire, après l'effondrement du gouvernement conservateur après des années de scandales et de crises internes. Le Parti travailliste a alors remporté la majorité tout en obtenant 2 millions de voix de moins qu'en 2019, lorsque Jeremy Corbyn dirigeait le parti.

La faillite de Starmer

Depuis son arrivée au pouvoir, le dirigeant travailliste Keir Starmer s'est révélé totalement incompétent : il a poursuivi la politique d'austérité, s'en est pris aux droits des migrant·es, s'est attaqué aux personnes transgenres et n'a pas résolu les crises du logement et des services sociaux pour adultes. Il a multiplié les revirements, proposant puis abandonnant des mesures, notamment l'augmentation des droits de succession pour les agriculteur·rices, la suppression de l'allocation de soutien au chauffage hivernal pour de nombreux·ses retraité·es et le maintien de la limite des allocations familiales à deux enfants par famille, une politique qui plonge des centaines de milliers d'enfants dans la pauvreté.

Le courant qui entoure Starmer n'est bon qu'à une seule chose : purger la gauche. Ils ont accédé au pouvoir en promettant des politiques qui semblaient relativement à gauche, puis en les abandonnant toutes et en déclarant la guerre à la gauche travailliste. Aujourd'hui, l'avenir de Starmer à la tête du parti semble très incertain, car de nombreux·ses député·es lui attribuent directement la responsabilité de ces défaites.

La montée de l'extrême droite

Au pouvoir, ils ont dû faire face à la croissance fulgurante de Reform, le parti d'extrême droite dirigé par Nigel Farage, la figure du mouvement Brexit qui s'est déroulé de 2015 à 2019. Lancé seulement depuis trois ans, Reform compte cependant déjà près de 277 000 membres. Ses propositions les plus populaires visent à empêcher l'arrivée de réfugié·es et plus généralement à limiter l'immigration, mais le parti propose également de démanteler l'État-providence et de procéder à d'énormes coupes dans les dépenses publiques, ainsi qu'à une déréglementation financière pour satisfaire ses principaux bailleurs de fonds, des crypto-millionnaires. C'est également un parti climatosceptique et anti-vaccins, avec Trump pour référence.

Mais il a désormais un concurrent à sa droite avec Restore Britain, qui revendique près de 100 000 membres. Restore est encore plus raciste et réactionnaire, appelant à des expulsions massives et à la suppression totale du droit d'asile. Il a commencé à gagner du terrain à Great Yarmouth, où est basé son député Rupert Lowe.

Lors des élections en Angleterre, Reform a remporté 1 372 sièges municipaux et pris le contrôle de 14 nouveaux conseils. Il reste le parti le plus populaire dans les sondages et est capable de remporter les prochaines élections générales, éventuellement en coalition avec ce qui reste du Parti conservateur.

Contradictions à gauche

Le point positif de ces élections a été le succès du Green Party of England and Wales, qui dispose d'un nouveau dirigeant, Zack Polanski. Situé à gauche, il a renversé la dynamique du Parti vert, avec des politiques de gauche intransigeantes visant à lutter contre les inégalités et la baisse du niveau de vie. Le nombre d'adhérent·es des Verts est passé de 90 000 à 250 000 dans l'année qui a suivi son accession à la direction, et le parti occupe désormais l'essentiel de l'espace politique à gauche du Parti travailliste. Ils ont remporté 577 sièges municipaux et, pour la première fois, pris le contrôle de six conseils locaux. Trois d'entre eux se trouvent dans des zones où ils avaient une tradition militante, et trois – à Londres – ont été obtenus en infligeant une défaite surprenante au Parti travailliste.

Cependant, les écosocialistes critiquent les Verts car il s'agit d'un parti entièrement voué au parlementarisme et, à ce titre, il vise à utiliser l'État britannique, impérialiste et profondément capitaliste, comme principal vecteur de changement. Ses structures internes sont très faibles, les sections locales se réunissent peu et les congrès sont ouverts à tous les membres. Il ne fait aucun doute que plus ils se rapprocheront du pouvoir, plus il sera pris en étau, tout comme ce fut le cas pour le Parti travailliste il y a 100 ans.

Your Party, lancé il y a moins d'un an par Jeremy Corbyn et une autre ancienne députée travailliste, Zarah Sultana, a été détruit de l'intérieur et avant même son lancement par des luttes factionnelles et par des pratiques hautement antidémocratiques de la part de Corbyn et de sa clique. Cet échec pose un sérieux problème à la gauche radicale.

Le Royaume-Uni est profondément déstabilisé

Bien que les élections se déroulent selon le scrutin majoritaire à un tour et non selon la représentation proportionnelle, tant pour les élections municipales en Angleterre que pour le Parlement de Westminster – un système qui a toujours favorisé les deux principaux partis politiques, le Parti travailliste et les conservateurs –, le Royaume-Uni s'oriente de plus en plus vers un système multipartite. Les partis indépendantistes, dominants au Pays de Galles et en Écosse, dirigent les administrations tandis qu'un nombre croissant de circonscriptions en Angleterre ont voté pour l'extrême droite ou le Green Party. 64 conseils locaux se sont retrouvés sans majorité absolue à l'issue des élections, ce qui signifie qu'aucun parti n'a obtenu la majorité.

Compte tenu des victoires des partis nationalistes, il existe une réelle possibilité de voir le Royaume-Uni se désintégrer dans les prochaines années, ce qui entraînerait des changements considérables dans la structure politique et sociale des îles britanniques.

Cette fragmentation de la politique britannique est le résultat de décennies de néolibéralisme et d'austérité, avec une baisse du niveau de vie depuis 2008 et un sentiment général de déclin. Pendant les 14 années qu'il a passé au pouvoir, le Parti conservateur a contribué à appauvrir et attaquer les travailleur·ses, et à intensifier l'offensive contre les immigré·es et les réfugié·es. Il n'y a pas réellement de différence politique entre le Parti travailliste et les conservateurs, à l'exception des années Jeremy Corbyn, lorsque la gauche a brièvement pris le contrôle du parti. Mais les attaques incessantes contre le « corbynisme » ont eu des effets profonds et ont montré que la droite travailliste n'accepterait jamais le retour de la social-démocratie au sein du parti.

Aujourd'hui, l'espoir du Parti travailliste réside dans un leader de gauche modérée comme Andy Burnham – actuellement maire de Manchester. Burnham était l'un des candidats battus par Corbyn en 2015 et sa réapparition en tant que leader de gauche montre à quel point la gauche travailliste est faible. Son programme politique est extrêmement limité et, s'il accédait au pouvoir, il continuerait à ne pas s'attaquer aux principales crises auxquelles le pays est confronté.

La menace d'un gouvernement d'extrême droite ne peut être ignorée ou minimisée et une victoire de Reform aux prochaines élections serait une défaite stratégique pour la classe ouvrière.

Le 12 mai 2026

1. Lors des élections municipales, les conseiller·es sont élu·es par quartier (ward) au scrutin uninominal à un tour. Le, la ou les candidat·es en tête dans le ward emporte·nt le siège, même sans avoir la majorité absolue. Selon les communes, le conseil municipal peut être renouvelé intégralement (tous les 4 ans), par tiers (3 années de suite puis il n'y a pas d'élection la 4e année) ou par moitié (une élection tous les deux ans).

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Révélations : le programme israélien pour « influencer l’opinion publique »

Un appel d'offres ayant fuité du ministère de la Défense expose le programme de formation de l'armée destiné à manipuler l'opinion publique en Israël et à l'étranger. Tiré (…)

Un appel d'offres ayant fuité du ministère de la Défense expose le programme de formation de l'armée destiné à manipuler l'opinion publique en Israël et à l'étranger.

Tiré d'Agence média Palestine.

L'appareil de défense israélien forme des soldat·es et d'autres responsables de la défense à mener des opérations psychologiques destinées à « influencer l'opinion publique » en Israël et à l'étranger, révèle un appel d'offres interne du ministère de la Défense, publié en juillet dernier et obtenu par le média d'investigation israélien The Hottest Place in Hell. Les formations, dispensées en hébreu et en anglais par des universitaires qui ne sont pas affilié·es à l'armée, sont destinées au personnel de la défense basé en Israël comme à l'étranger, ainsi qu'à des « partenaires étrangers » non précisés.

Parmi les formations proposées figurent des cours sur la manière d'utiliser les données pour façonner discrètement les attitudes et les actions de publics ciblés, sur la collecte de renseignements pour ce type d'opérations, ainsi que sur la formation d'influenceur·euses. La plupart des cours sont orientés vers des opérations d'influence « offensives » — c'est-à-dire visant à perturber ou manipuler activement les croyances, les attitudes et les comportements de publics ciblés, plutôt qu'à simplement protéger un narratif existant. Ils comprennent des formations aux contenus publicitaires et marketing, ainsi que des cours sur la cyberguerre et la collecte de renseignements sur les publics ciblés.

Dans l'un de ces cours, les participant·es apprennent à appliquer des techniques dites « Black Hat » — un terme utilisé pour décrire des méthodes de manipulation qui contournent les règles des plateformes technologiques en matière de cybercriminalité, de cyberguerre ou d'autres activités malveillantes. Le cours de l'armée indique explicitement que ce module est conçu pour « la diffusion et la promotion de contenus illégitimes à l'aide d'outils et de solutions technologiques — une voie qui contourne Facebook et Google ».

Un autre cours enseigne aux participant·es comment planifier des « opérations d'information visant à influencer l'opinion publique dans la scène locale et internationale », notamment comment concevoir et diffuser des messages adaptés à une population cible, évaluer leur impact et appliquer les enseignements tirés à de « futures opérations ».

Bien que le programme ne précise pas explicitement les cibles ou le contenu des opérations psychologiques et des campagnes d'influence enseignées dans ces cours, il indique à plusieurs reprises que la formation est menée conformément aux « considérations et attentes » de l'échelon politique israélien. Autrement dit, selon les directives du gouvernement.

Le ministère de la Défense cherchait à conclure un contrat avec un prestataire pour deux ans, avec une option permettant de prolonger l'accord jusqu'à quatre ans au total. Le premier cours devait commencer en août 2025.

L'appel d'offres était ouvert aux établissements accrédités par le Conseil israélien de l'enseignement supérieur. Les intervenant·es devaient être titulaires d'un « doctorat et/ou d'un titre de professeur·e dans les domaines de l'influence, de l'opinion publique, de la sécurité et du terrorisme, de la communication de masse, [ou] de la communication numérique et en réseau », ainsi que d'« au moins quatre ans d'expérience professionnelle dans les domaines de l'influence [ou] du renseignement d'influence au sein de différentes organisations de sécurité ».

« Les fondamentaux de la propagande »

Selon l'appel d'offres, le programme de formation se compose de huit cours par an : trois sur les opérations d'influence, deux sur le « renseignement d'influence » et trois sur la formation à « l'activisme en ligne ». Chaque cours est conçu pour accueillir jusqu'à 40 étudiant·es, ce qui signifie que le programme pourrait former environ 320 « expert·es en influence » chaque année.

Le programme est divisé en modules thématiques. L'un d'eux, intitulé « fondamentaux de la guerre psychologique, de la propagande, de la tromperie, de la légitimité et de la diplomatie publique, ainsi que de la segmentation des populations cibles, avec un accent mis sur les publics étrangers », comprend une formation à l'identification des efforts d'influence adverses, des récits et des images, ainsi que des deepfakes, de la guerre psychologique, de la propagande, de la tromperie, de la légitimité et de la diplomatie publique.

Un autre module, axé sur « la planification, l'exécution et l'évaluation des campagnes », comprend une formation sur les « considérations et attentes » de l'échelon politique, ainsi que sur le « renseignement militaire », le « renseignement culturel » et les « capacités de collecte et de recherche de renseignements pour l'influence ».

Certains cours — notamment ceux portant sur les opérations d'influence, le renseignement d'influence et l'activisme en ligne — seront dispensés en anglais à des « partenaires étrangers », dont l'identité n'est pas précisée. Pour ces participant·es, le ministère de la Défense a élaboré un programme dédié qui comprend l'étude de « l'approche américaine », c'est-à-dire les perspectives et les normes culturelles des États-Unis, ainsi que la conduite de campagnes d'influence dans l'arène internationale.

Afin de permettre à ces entités étrangères d'y prendre part, le ministère a décidé que les cours seraient « non classifiés ». Pourtant, l'appel d'offres impose tout de même de strictes mesures de confidentialité visant à maintenir une séparation stricte entre les intervenant·es civil·es et les stagiaires. Les établissements universitaires ont l'interdiction de révéler aux formateur·ices et au grand public les fonctions des étudiant·es au sein de la communauté du renseignement, et les prestataires ne doivent recevoir que les prénoms des stagiaires, sans indication de leur unité d'affiliation.

Le document suggère également que l'armée intègre ces opérations d'influence dans son appareil de renseignement plus large. Le cours de « renseignement d'influence » est conçu pour former les participant·es à utiliser les systèmes de collecte de renseignements de l'armée afin d'alimenter les campagnes d'influence en données, tout en restant attentif·ves à « ce qui se passe dans d'autres endroits du monde ».

Au-delà de la fourniture de matière brute pour les opérations psychologiques, le renseignement est également présenté comme un outil permettant d'en mesurer l'impact. Il en résulte une boucle de rétroaction fermée : le renseignement recueille des données sur les publics ciblés ; les campagnes d'influence tentent de façonner leurs perceptions ; puis les outils de renseignement sont utilisés pour évaluer si le message a fonctionné ou s'il doit être affiné en temps réel.

La section consacrée au « renseignement culturel » prolonge cette logique dans le domaine du profilage social et psychologique. Les participant·es sont formé·es à analyser les populations ciblées — en particulier les publics étrangers — à travers leurs codes culturels, leurs sensibilités sociales et leurs contextes politiques, afin d'élaborer des messages plus susceptibles d'atteindre leur cible et de convaincre.

En réponse à une demande de commentaire, un porte-parole de l'armée israélienne a décrit le programme comme « un cours universitaire destiné au personnel engagé dans l'effort d'influence et de conscience au sein de l'armée israélienne », ajoutant que son objectif était « l'enrichissement personnel ». Il a affirmé que celui-ci « opère conformément à la loi et à des procédures claires, en accord avec les directives de l'échelon politique ».

Cependant, comme l'a révélé une enquête récente de The Hottest Place in Hell, l'armée ne limite pas ces méthodes au domaine de « l'enrichissement personnel ». Entre octobre 2023 et décembre 2024, l'unité du porte-parole de l'armée israélienne a mené une opération psychologique visant à la fois les publics israélien et international, sous couvert d'une « organisation d'information à but non lucratif » spécialisée dans la « vérification des faits » concernant les affirmations liées à la guerre menée par Israël contre Gaza.

Dans le cadre de cette opération, des dizaines de vidéos promouvant les éléments de langage de l'armée israélienne ont été publiées sans indication appropriée, tandis que des influenceur·euses en Israël et à l'étranger ont été recruté·es pour amplifier des messages dictés directement par l'armée. Ce qui avait alors été exposé comme une initiative discrète semble désormais faire partie d'un effort plus large et de long terme de l'establishment de défense israélien pour institutionnaliser les opérations d'influence à l'échelle nationale — et même internationale.

Source : +972.

Traduit par DM pour l'Agence Média Palestine.

Violence et trafic de drogue au Mexique. Quelle réponse de la gauche révolutionnaire ?

Le 22 février, dans une ville de l'ouest du Mexique, l'armée et la Garde nationale, en collaboration avec les services de renseignement états-unien, ont mené une opération (…)

Le 22 février, dans une ville de l'ouest du Mexique, l'armée et la Garde nationale, en collaboration avec les services de renseignement états-unien, ont mené une opération contre le Cartel Jalisco Nueva Generación (CJNG) qui s'est soldée par l'exécution de son chef, le célèbre Nemesio Oseguera, alias El Mencho. Même si la présidente Claudia Sheinbaum a affirmé que cette opération faisait suite à un mandat d'arrêt délivré par le Parquet général de la République et non à une injonction de Washington, il est indéniable que les menaces tarifaires et militaires de Donald Trump à l'encontre du Mexique ont exercé une forte pression pour que cette opération soit menée à bien.

10 juin 2026 | tiré d'inprecor.fr | OgitiL © Diego Fernández
https://inprecor.fr/violence-et-trafic-de-drogue-au-mexique-quelle-reponse-de-la-gauche-revolutionnaire

La mort du baron de la drogue a déclenché une vague de violence dans plus de la moitié des États du pays, les membres du CJNG ayant bloqué des routes et incendié des commerces, des véhicules et des stations-service, ce qui a entraîné la suspension des activités professionnelles et scolaires ainsi qu'un confinement de la population, comme à l'époque de la pandémie de Covid-19.

La « guerre contre le Narco »

La situation de violence que nous vivons au Mexique ne peut être comprise sans tenir compte du contexte créé par la soi-disant « guerre contre la drogue » lancée à partie de 2007. En décembre 2006, Felipe Calderón, du Partido Acción Nacional (PAN, « Parti action nationale », droite conservatrice), a accédé à la présidence à la suite d'une fraude électorale au détriment d'Andrés Manuel López Obrador, représentant du progressisme. Des millions de personnes sont descendues dans la rue pour dénoncer les élections frauduleuses et exiger le recomptage des voix. Pour asseoir sa légitimité, Calderón a annoncé une « guerre contre le narcotrafic » quelques semaines seulement après son entrée en fonction, dans le cadre de laquelle il a fait sortir les militaires de leurs casernes pour affronter les cartels. Le message adressé à la société mexicaine était clair : tu dois choisir ton camp, soit tu es avec le gouvernement, soit tu es avec les criminel·les.

Le mandat de Calderón s'est achevé sur une hausse de 148 % du nombre d'homicides, plus de 17 000 personnes disparues et 230 000 personnes déplacées en raison de la violence, ainsi que des violations des droits humains et une stratégie de sécurité fondée sur la militarisation, poursuivie par les président·es suivant·es. De plus, il a été démontré que cette prétendue « guerre » n'était rien d'autre que le recours aux forces de l'État pour favoriser certains cartels au détriment d'autres, puisque le ministre de la Sécurité publique de Calderón, Genaro García Luna, a été arrêté et condamné en 2024 aux États-Unis pour trafic de drogue, ses liens avec le cartel de Sinaloa ayant été établis.

Nous qui vivons au Mexique savons bien que la chute d'un baron de la drogue ne signifie pas la fin de la violence. La « guerre contre le narcotrafic » nous a appris qu'après la décapitation d'un cartel s'ensuivent des luttes de pouvoir entre les cadres intermédiaires pour la succession, ainsi que des actes de vengeance contre l'État mexicain et des attaques contre des cartels rivaux qui profiteront de ce moment de faiblesse pour gagner en influence. Et cela s'explique par le fait que, même si El Mencho est tombé, les structures transnationales qui produisent, alimentent et exploitent ces barons de la drogue sont toujours en place.

Le capitalisme et le Narco, un problème structurel

Les grands centres de consommation de drogue et les entreprises d'armement ont besoin, au Mexique, d'organisations illégales qui produisent les substances qu'ils et elles consomment et qui soient des acheteurs fidèles de leurs produits de guerre. Même si Washington s'indigne face au trafic de drogue et à la violence, les faits montrent que les armes des cartels ont été vendues par des entreprises états-uniennes profitant de la législation permissive de ce pays. Entre 2012 et 2025, les autorités mexicaines ont saisi 137 000 cartouches provenant non pas d'armureries commerciales, mais de l'usine militaire Lake City Army Ammunition Plant, propriété de l'État, située dans le Missouri. De plus, la présidente mexicaine Claudia Sheinbaum a déclaré que 85 % des armes saisies lors de l'opération contre El Mencho provenaient des États-Unis.

Le trafic de drogue est une activité économique régie par les lois capitalistes de la concurrence et de la recherche du profit maximal. Les cartels sont des entreprises qui, en opérant dans l'illégalité, poussent ces dynamiques économiques jusqu'à leurs dernières conséquences, mettant ainsi en évidence la forme la plus violente d'un système qui réduit l'être humain à une simple main-d'œuvre jetable.

Il existe un solide réseau commercial international qui assure a distribution et la commercialisation de la drogue. De plus, les cartels ont diversifié leurs activités pour s'étendre à d'autres secteurs économiques, tant illégaux (traite des êtres humains, trafic d'armes, vente d'organes et racket) que légaux (l'agro-industrie avocatière ainsi que les secteurs de la restauration et des loisirs).

Dans plusieurs territoires contrôlés par le crime organisé, on trouve des mégaprojets d'exploitation minière, tels que des mines et des barrages, et ce crime organisé est impliqué dans des agressions contre des travailleuses et travailleurs syndiqué·es, des journalistes et des militant·es qui défendent l'environnement. Il y a quelques jours, le groupe d'experts du T-MEC a révélé que la société minière canadienne Camino Rojo, qui opère dans l'État de Zacatecas, au nord du pays, avait eu recours à des narcotrafiquant·es pour menacer les travailleur·ses du Syndicat national des mineurs après leur victoire aux élections syndicales.

Le pouvoir sociopolitique des cartels découle de leur immense puissance économique et des actes de violence qu'ils commettent pour garantir leurs profits, tels que l'intimidation, les assassinats, les disparitions forcées, le blanchiment d'argent, l'enrichissement illicite par des injections de capitaux, la corruption et la complicité avec les forces de sécurité de l'État.

Des décennies de politiques néolibérales ont accru la précarité, la migration et le travail dissimulé, ainsi que l'exode rural et le manque d'opportunités. Ces conditions de vie difficiles, combinées aux idées individualistes, méritocratiques et prônant une concurrence impitoyable véhiculées par le néolibéralisme, ont poussé de nombreuses personnes, en particulier des jeunes, à se mettre au service du crime organisé dans l'espoir d'une vie meilleure.

La déréglementation du commerce international dans le cadre de l'ALENA puis de l'ACEUM (accords de libre-échange États-Unis-Canada-Mexique), ainsi que la subordination du Mexique à la grande puissance du nord, ont permis l'entrée d'armes de gros calibre dans notre pays et nous ont amené·es à devenir les fournisseur·ses du marché de la drogue aux États-Unis.

Une seule issue : la rupture avec le système

On le constate : la violence liée au crime organisé n'est pas un problème aisé à résoudre. S'agissant d'un phénomène systémique, l'analyser dans toute sa complexité constitue une première étape et nous ne pourrons y remédier qu'à travers des changements systémiques.

Au sein de la gauche révolutionnaire mexicaine, nous sommes convaincu·es que, tout en œuvrant à la destruction de ce système capitaliste mortifère qui engendre le trafic de drogue, nous devons toujours nous ranger du côté des victimes de la violence et soutenir les initiatives qui émanent des classes populaires. C'est pourquoi nous sommes en contact avec les associations de mères de personnes disparues et que nous les soutenons dans leurs revendications et leurs mobilisations ; nous avons également participé aux manifestations pour la paix et contre la militarisation et l'intervention américaine. Nous estimons que nos priorités sont les suivantes :

— Renforcer les liens communautaires afin de nous protéger collectivement contre la violence.

— Dénoncer l'hypocrisie et la responsabilité des puissances impérialistes telles que les États-Unis, qui tirent profit, tant sur le plan politique qu'économique, de l'insécurité de ce côté-ci de la frontière.

— Dénoncer les dangers des stratégies de sécurité fondées sur le recours aux forces armées, en raison des violations des droits humains qu'elles entraînent et du transfert progressif du pouvoir politique vers le pouvoir militaire.

— Étudier d'autres stratégies de sécurité mises en place par les communautés, comme les polices communautaires des régions montagneuses et côtières de l'État de Guerrero (sud du Mexique) ou les « caracoles » zapatistes.

— Rejeter les discours qui criminalisent et stigmatisent les classes populaires en les présentant comme des trafiquant·es de drogue en puissance, ainsi que les tentatives de la droite visant à établir un lien entre la crise sécuritaire et la prétendue « perte des valeurs familiales » qu'elle attribue aux avancées en matière de droits des femmes et des personnes LGBTIQ+.

— Nous solidariser avec les victimes et leurs proches, les accompagner dans les actions qu'ils et elles décident d'entreprendre, contribuer à renforcer la conscience politique et la confiance en soi, et encourager les processus d'organisation de gauche à partir des revendications en faveur de la paix et de la sécurité.

— Aborder le problème dans une perspective de classe et aider à le comprendre, en l'absence d'analyses suffisamment approfondies. 

Publié en juin 2026 par la revue L'Anticapitaliste

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La crise postélectorale en Corée du Sud

16 juin, par Jiyu Choi — , ,
La pénurie de bulletins de vote lors des élections municipales et provinciales du 3 juin dernier en Corée du Sud a provoqué une série de manifestations pour exiger une (…)

La pénurie de bulletins de vote lors des élections municipales et provinciales du 3 juin dernier en Corée du Sud a provoqué une série de manifestations pour exiger une réélection. L'enjeu est particulièrement important pour Séoul où le parti conservateur l'a emporté de peu face au parti démocrate du président Lee Jae Myung, tout en restant minoritaire à l'échelle du pays.

Tiré de The asialyst.

Des milliers de Coréens se sont rassemblés dimanche 7 juin à Jamsil, l'un des quartiers centraux de Séoul, pour protester contre les élections municipales et provinciales du 3 juin où des bureaux de vote ont manqué de bulletins, empêchant certains citoyens de voter. Cette manifestation, portée principalement par des jeunes de vingt à trente ans, s'est déroulée dans une ambiance pacifique et patriotique, tous les participants scandant « réélection. »

Lors du vote, les électeurs ont dû attendre longtemps en raison de la pénurie de bulletins de vote, ce qui a entraîné des retards dans le scrutin et ravivé la polémique sur les défaillances de la Commission électorale centrale dans la gestion des élections. Le nombre total de bulletins de vote manquants le jour du scrutin a été estimé à 7 194 dans 91 bureaux de vote à travers le pays. Vingt-trois bureaux ont manqué de plus de 100 bulletins, dont 17 à Séoul, ce qui a mis en évidence une concentration du phénomène dans la capitale. Le vote avait été temporairement suspendu pendant une durée allant jusqu'à 105 minutes. Les électeurs ont dû attendre après la fermeture des bureaux de vote ou renoncer à voter. Beaucoup se sont exprimés, déclarant se sentir floués, « comme si on leur avait volé leur droit de vote, » et se demandant « comment est-il possible de ne pas pouvoir voter par manque de bulletins ? »

Lorsque la pénurie de bulletins de vote est devenue évidente, les habitants se sont rassemblés sur place le soir même, créant des manifestations, qui ont ensuite dégénéré en une confrontation autour du retrait des urnes. À l'heure de la clôture du scrutin, alors que le vote n'avait pas repris, la commission électorale a tenté de récupérer les urnes, ce qui a conduit plus d'une centaine de citoyens à bloquer le bureau de vote en s'opposant à la police. Cela a entraîné un retard de 35 heures dans le dépouillement des votes. Ce désordre a également perturbé le calcul du taux de participation à l'échelle nationale.

La Commission électorale centrale a déclaré que la pénurie de bulletins dans certains bureaux de vote était due à une sous-estimation du taux de participation. Cependant, au-delà de la controverse sur la gestion défaillante de l'élection, le fait que cette pénurie de bulletins de vote se soit produite à Séoul, où la course à la mairie était particulièrement serrée, et plus précisément dans un quartier où le soutien à l'opposition (le Parti du pouvoir du peuple) est fort, a soulevé des questions quant à l'impartialité du scrutin. Les citoyens réclament l'annulation des résultats, la tenue d'un nouveau scrutin et une investigation approfondie sur la manière dont l'élection s'est déroulée.

À la suite de cette affaire, le secrétaire général de la Commission électorale centrale, Heo Cheol-hoon, a présenté ses excuses à la population déclarant : « Il n'y a aucune excuse pour ce qui s'est produit, un événement inacceptable qui porte atteinte au droit de vote des citoyens. » Il a par la suite démissionné le 5 juin, de même que le président de cette Commission, Noh Tae-ak. Pour autant, la vague de protestations à l'encontre de la Commission électorale ne semble pas près de s'apaiser.

Une sérieuse atteinte au droit de vote

« Ce qui s'est produit en juin 2026 ne s'était pas produit sous Syngman Rhee ou Chun Doo-hwan, » a déclaré l'ancien Premier ministre Lee Nak-yon lors d'une interview accordée au journal Kyunggi Ilbo le 4 juin. Cette affirmation fait référence à une période considérée comme celle où la démocratie était la plus fragile dans l'histoire moderne de la Corée du Sud. Le gouvernement de Syngman Rhee dans les années 1950 a fini par provoquer la révolution du 19 avril 1960 en raison de fraudes électorales et de répressions politiques, tandis que le régime de Chun Doo-hwan dans les années 1980 est considéré comme un régime autoritaire qui a restreint la démocratie en s'appuyant sur un coup d'État militaire et la loi martiale.

Dans cette période où la démocratie était menacée, il n'était encore jamais arrivé qu'un électeur ne puisse pas voter faute de bulletins. Cette affaire dépasse manifestement le simple cadre d'une erreur administrative : il s'agit d'un événement qui a ébranlé la confiance dans les procédures fondamentales de la démocratie, les institutions de l'État ayant directement porté atteinte au droit de vote, qui est le droit constitutionnel le plus fondamental des citoyens (article 24 de la Constitution de la République de Corée).

L'Association des avocats de Corée a publié un communiqué dans lequel elle critique vivement les défaillances de la Commission électorale centrale dans la gestion des élections, qualifiant cette situation d'« incident sans précédent qui porte atteinte au droit de vote des citoyens garanti par la Constitution. » Des voix s'élèvent également dans les universités de tout le pays et au sein du Conseil national des associations étudiantes pour dénoncer cette situation. Les étudiants, dans une déclaration sur la situation actuelle, exigent que la vérité soit faite sur les défaillances dans la gestion des élections, que les responsables soient sanctionnés et que le système soit réformé.

À l'occasion du 39e anniversaire du Mouvement pour la démocratisation de juin, les associations étudiantes de 18 universités à travers le pays, dont l'Université de Séoul, ont publié conjointement une déclaration dénonçant la crise sur leurs campus respectifs. Dans cette déclaration, elles ont qualifié la pénurie de bulletins de vote de « grave atteinte à la démocratie, » l'État n'ayant pas su garantir correctement le droit de vote des citoyens. La déclaration souligne qu'« en 1987, les étudiants et les citoyens ont conquis dans la rue une démocratie fondée sur le principe une personne, une voix, » ajoutant : « le fait que le droit de vote, obtenu au prix d'une lutte acharnée à travers de nombreux mouvements de démocratisation, soit aujourd'hui, 39 ans plus tard, bafoué par les institutions de l'État constitue un problème extrêmement grave. » Ils exigent également une enquête approfondie sur la pénurie de bulletins de vote, la sanction des responsables, une réforme structurelle de la Commission électorale centrale et la création d'un organisme indépendant de surveillance des élections.

Le changement de visage des manifestations

Les citoyens qui manifestaient devant le bureau de vote de Jamsil, dans le district de Songpa à Séoul, ont été dispersés par la police, puis se sont rendus devant le centre de dépouillement situé au stade de handball du parc Olympique pour y poursuivre leur manifestation. Le nombre de citoyens qui se sont rassemblés ce week-end postélectoral est estimé à environ 30 000 selon des chiffres non officiels de la police. Le 10 juin les manifestants sont encore rassemblés aux huit entrées du bureau de vote afin de surveiller tout transfert des urnes et poursuivent leur manifestation 24 heures sur 24. Les participants sur place affirment que « le problème, c'est que le droit de vote nous a été retiré, peu importe que ce soit le Parti du pouvoir peuple ou le Parti démocrate. » Ils soulignent que ce rassemblement n'a pas pour but de soutenir un parti ou une force politique en particulier, mais qu'il s'agit d'une action citoyenne visant à récupérer le droit de vote garanti par la Constitution.

La culture de la manifestation se distingue également des rassemblements traditionnels. Au lieu de grandes scènes, de discours de politiciens et de mobilisation organisée, c'est la participation spontanée des citoyens ordinaires qui occupe le devant de la scène, et une atmosphère s'est installée où l'on n'utilise aucun support imprimé autre que des pancartes écrites à la main. Si certains politiciens de l'opposition et des personnalités se sont rendus sur place, ils se sont surtout fait remarquer en participant aux côtés des citoyens plutôt qu'en se tenant devant la foule. Les participants s'impliquent activement dans le ramassage des déchets et le maintien de l'ordre, soulignant ainsi le caractère pacifique et autonome de cette action citoyenne.

La participation des jeunes de 20 à 30 ans attire particulièrement l'attention. Partout sur place, des voix s'élèvent pour affirmer : « Ce n'est pas une question de gauche ou de droite, mais une question de droits civiques. » Les participants expriment un profond rejet à l'égard de ceux qui les qualifient d'extrême droite ou de conservateurs radicaux. Cette génération est ainsi décrite comme ayant pris position face aux problèmes de démocratie et d'équité qui ont secoué le pays, et comme étant descendue dans la rue pour renouveler son espoir dans la démocratie. Les citoyens rassemblés, mettant de côté toute affiliation politique, scandaient initialement le seul slogan « Nouvelles élections, » en se concentrant sur le droit de vote. Cependant, à mesure que les lacunes et le manque de rigueur dans la gestion de l'affaire sont mis en lumière, leurs slogans ont évolué vers « Fraude électorale ! Nouveau scrutin ! Vote le jour du scrutin ! Dépouillement manuel ! »

Une élection irrégulière équivaut à une élection frauduleuse

Au cours des dernières années, les allégations de « fraude électorale » formulées en Corée du Sud provenaient principalement de certains groupes issus des milieux conservateurs et d'extrême droite. La controverse sociale s'est particulièrement amplifiée après les élections législatives de 2020 (21e législature), lorsque certains politiciens, youtubeurs et associations civiques ont commencé à diffuser activement l'idée que les résultats avaient été truqués. Ces acteurs ont fondé leurs soupçons sur les écarts entre les résultats du vote anticipé et ceux du scrutin principal, l'utilisation d'équipements électroniques et la victoire écrasante d'un parti politique spécifique, mais la Commission électorale centrale et les tribunaux ont estimé qu'aucune preuve objective ne venait étayer ces allégations.

Ce discours sur la fraude électorale présentait des similitudes avec les théories du complot sur la manipulation électorale qui se sont répandues après l'élection présidentielle américaine de 2020. Certaines allégations se sont rapidement propagées via les communautés en ligne et YouTube, et se sont encore amplifiées en s'associant au mécontentement politique de ceux qui avaient du mal à accepter les résultats électoraux. Par conséquent, le cadre conceptuel existant de la « fraude électorale » a été qualifié de « théorie du complot » d'extrême droite.

Cependant, cette fois-ci, le débat sur la « fraude électorale » refait surface parmi les citoyens. Alors que les controverses passées sur la fraude électorale se concentraient sur des soupçons de manipulation électorale organisée, tels que la falsification des résultats ou le piratage des systèmes informatiques, cette fois-ci, de plus en plus de voix s'élèvent pour qualifier de « fraude électorale » au sens large les diverses erreurs et les défaillances administratives survenues au cours du processus électoral. Parmi les exemples évoqués, citons notamment la pénurie de bulletins de vote, l'impression de bulletins supplémentaires le jour du scrutin, la controverse entourant l'annonce des résultats provisoires avant la clôture du scrutin, le déplacement et l'ouverture des urnes en l'absence d'observateurs, l'apparition de scores identiques lors du vote anticipé dans certaines circonscriptions, ainsi que le recours à des forces de police contre des citoyens ordinaires lors du transport des urnes.

De plus, le fait que certains électeurs aient signalé avoir reçu des bulletins de vote sur lesquels ne figuraient que certains candidats, et non tous, a également fait l'objet de controverses. La Commission électorale centrale explique à ce propos que des scores identiques ou des tendances statistiques similaires peuvent être le fruit du hasard ou résulter de la structure même du scrutin, et que les problèmes liés aux bulletins de vote sont également dus à des erreurs ponctuelles ou à des défaillances administratives survenues lors de l'impression ou de la distribution.

En revanche, ceux qui soulèvent ces soupçons affirment que ces cas sont trop nombreux et d'une ampleur trop importante pour être considérés comme de simples erreurs, et réclament un recomptage de l'ensemble des votes. De ce fait, la controverse sur la fraude électorale a désormais dépassé les théories d'une manipulation organisée du passé pour s'étendre à la négligence dans la gestion électorale et aux problèmes de procédure ; en conclusion, des voix s'élèvent affirmant que « la gestion défaillante de l'élection elle-même constitue une fraude électorale. »

De plus, certains réclament la suppression ou la réduction du système de vote anticipé, invoquant un manque de transparence dans sa gestion et sa supervision. À l'inverse, la Commission électorale et d'autres parties prenantes affirment que le vote anticipé est un système destiné à garantir le droit de vote des électeurs et que les soupçons soulevés jusqu'à présent ne suffisent pas à remettre en cause la fiabilité de ce système. En fin de compte, cette controverse dépasse le simple débat sur les théories du complot et s'étend à un débat politico-social portant sur la transparence des procédures électorales, la fiabilité du système de gestion électorale et la légitimité du système de vote anticipé. Cependant, les avis restent partagés quant à savoir quels cas relèvent de simples erreurs administratives et lesquels constituent des problèmes graves portant atteinte à la légitimité des élections.

La réaction des cercles politiques

Les débats politiques se poursuivent. Le parti d'opposition, le « Parti du pouvoir du peuple, » a adopté une position intransigeante dès le début de l'affaire. Le jour du scrutin, il a déclaré que « l'équité des élections à Séoul avait été compromise » et a exigé l'arrêt du dépouillement ainsi que la tenue d'un nouveau scrutin ; par la suite, des députés du parti se sont rendus sur les lieux des manifestations pour continuer à dénoncer le problème.

Le 8, le parti a déposé une demande d'enquête parlementaire, incluant dans le champ d'investigation non seulement la pénurie de bulletins de vote, mais aussi la gestion de la situation par la police lors des manifestations. Par la suite, ses 110 députés ont proposé, au nom de l'ensemble du groupe, une loi visant à nommer un procureur spécial chargé d'enquêter sur la Commission électorale nationale. Cette loi définit comme objets d'enquête la violation du droit de vote due à la pénurie de bulletins, la poursuite du dépouillement malgré les problèmes, les soupçons de sortie et de transport illégaux des urnes et du matériel électoral, ainsi que les cas de votes identiques observés lors du vote anticipé dans certaines circonscriptions.

En outre, le parti souligne qu'il ne s'agit pas d'une simple erreur administrative, mais d'un incident révélant des problèmes structurels au sein de la Commission électorale, et réclame notamment la discussion d'une loi spéciale sur la tenue d'élections partielles, la suppression du vote anticipé et une réforme en profondeur du système de gestion électorale.

Par ailleurs, le Parti démocrate a exprimé ses regrets quant aux défaillances de la Commission électorale centrale dans la gestion du scrutin le jour du vote, tout en rejetant catégoriquement toute demande d'interruption du dépouillement ou de nouveau scrutin. Cependant, face à la controverse qui ne cesse de prendre de l'ampleur, le Parti démocrate a déposé le 8 une motion demandant l'ouverture d'une enquête parlementaire et a fait part de son intention de mener celle-ci dans les plus brefs délais. Le Parti démocrate prévoit de présenter cette motion lors de la séance plénière de cette semaine et de constituer une commission spéciale à l'issue d'un vote prévu la semaine prochaine.

Ainsi, si les partis politiques s'accordent à dire que la Commission électorale centrale a manqué à ses obligations, le Parti du pouvoir du peuple réclame des mesures fortes telles que la nomination d'un procureur spécial, la tenue d'élections législatives anticipées et la suppression du vote par anticipation, tandis que le Parti démocrate privilégie une approche axée sur une enquête parlementaire et une réforme du système.

Lee Jae-myung n'échappe pas aux polémiques

Certains critiques soulignent que la réaction initiale du président Lee Jae-myung ne semblait pas refléter une prise de conscience immédiate de la gravité de la situation. Il s'est contenté de pointer les lacunes de la Commission électorale lors de la conférence de presse du 8 juin, expliquant qu'il avait d'abord pensé que le nombre de personnes n'ayant pas pu voter était faible et n'aurait pas d'incidence sur le résultat. Mais ce sont précisément ces propos qui font aujourd'hui l'objet d'une controverse.

Les voix critiques soulignent que la violation du droit de vote constitue un problème grave en soi, indépendamment de son impact sur le résultat, et se demandent si le président n'a pas, dès le départ, accordé une attention excessive au résultat. De plus, bien que la Commission électorale soit un organe indépendant en vertu de la Constitution, aux yeux du peuple, c'est le président qui est le responsable ultime du fonctionnement de l'État. Par conséquent, aux yeux d'une partie de l'opinion, le président doit expliquer quelle responsabilité il ressent, en tant que chef du gouvernement et dirigeant de l'État, face à ce qui s'est produit.

En réponse à ces critiques, le président a qualifié la situation de problème touchant à la démocratie et au droit de vote. Il a ordonné une enquête approfondie et une réforme du système, et a estimé que la manifestation elle-même constituait une contestation légitime. Tout en se démarquant des théories du complot sur la fraude électorale, il a reconnu que l'échec de la gestion des élections est en effet un problème très grave.

Bien qu'un consensus se soit en parti dégagé entre les citoyens et les autorités politiques et administratives au sujet de cette affaire, les efforts visant à rétablir la confiance dans les fondements de la démocratie, qui reposent sur le droit de vote des citoyens et l'équité des élections, se poursuivront jusqu'à ce qu'une vraie solution soit trouvée.

Par Jiyu Choi

Mexique : Claudia Sheinbaum ne veut pas s’opposer au capital financier qui contrôle les marchés

16 juin, par Ligue d'unité socialiste — , ,
Depuis le 25 mai dernier, les enseignants de la section XXII de Oaxaca, regroupés au sein de la Coordination nationale des travailleurs de l'éducation (CNTE), se sont mis en (…)

Depuis le 25 mai dernier, les enseignants de la section XXII de Oaxaca, regroupés au sein de la Coordination nationale des travailleurs de l'éducation (CNTE), se sont mis en grève ; le 1er juin, les enseignant·es d'autres États du pays les ont rejoints.

10 juin 2026 | tiré d'inprecor.fr |Photos https://laboursolidarity.org
https://inprecor.fr/mexique-claudia-sheinbaum-ne-veut-pas-sopposer-au-capital-financier-qui-controle-les-marches

L'installation du campement aux abords du Zócalo de Mexico a provoqué des affrontements avec les forces répressives de l'État ; depuis lors, les enseignant·es n'ont cessé de se mobiliser à différents endroits de la ville. On peut noter que les mobilisations de la CNTE sont devenues l'un des défis politiques les plus difficiles auxquels le gouvernement de Claudia Sheinbaum a dû faire face. En effet, les revendications des enseignant·es sont légitimes et partagées par le corps enseignant de tout le pays. Des revendications auxquelles la présidente et son équipe n'ont pas su apporter de réponses satisfaisantes. Ces revendications sont les suivantes :

  • Abrogation totale de la loi sur l'ISSSTE de 1997 et de 2007 (sécurité sociale).
  • Suppression du système de comptes individuels et retour au système de retraite solidaire, financé par l'État.
  • L'abrogation de la réforme de l'éducation de 2019.
  • La suppression de l'USICAMM, l'Unité du système d'évaluation des enseignants.
  • Attribution directe de postes aux diplômé·es des écoles normales publiques,
  • Réintégration immédiate de tous les travailleur·ses licencié·es pour des raisons de répression politique et administrative ;
  • Augmentation salariale : pour une augmentation significative des salaires.
  • Annulation du calcul des pensions en Unité de Mesure et d'Actualisation (UMA) et calcul du paiement sur la base des salaires minimaux.
  • Justice sociale et réparation des dommages causés par l'État au Mouvement des enseignant·es et populaire.
  • Démocratie syndicale et lutte contre le clientélisme syndical.
  • Augmentation du budget public consacré à l'éducation et à la santé.
  • Dialogue direct avec la présidente Claudia Sheibaum.

La confrontation la plus vive avec le gouvernement de la 4T1 a été l'abrogation totale des lois ISSSTE de 1997 et 2007, la présidente faisant valoir qu'il n'y a pas de ressources pour répondre à cette demande. Nous savons que la réalité est tout autre et qu'elle met en évidence les limites de la politique de la 4T, car Claudia n'a pas voulu s'opposer au capital financier qui contrôle les AFORES ; en effet, revenir au système de répartition solidaire impliquerait de leur retirer les banquiers tirent d'énormes profits de l'épargne individuelle des travailleur·ses, qui représente actuellement environ 24 % du PIB.

De plus, l'incohérence de la présidente se manifeste jour après jour, car la CNTE ne cesse de rappeler à Claudia la promesse qu'elle avait faite pendant la campagne électorale, à savoir qu'elle allait abroger les lois sur les retraites de 1997 et 2007, et qu'elle refuse désormais de tenir.

D'autre part, pratiquement tous les secteurs en lutte apportent un soutien inconditionnel à la CNTE ; pour eux, la CNTE est l'organisme historique de la résistance. Nous saluons les forums (sur la sécurité sociale et en solidarité avec la CNTE) auxquels ont participé des dizaines et des dizaines d'organisations syndicales, politiques et sociaux ; cependant, ces initiatives n'ont pas débouché sur un engagement à mettre en place une structure capable de fédérer toutes les organisations afin de pouvoir renverser le gouvernement néolibéral. C'est pourquoi la CNTE doit appeler à la création d'un organisme ou d'un Front, dont la classe ouvrière a besoin pour briser l'étroitesse d'esprit politique de Claudia et de son gouvernement Morena.

Nous savons que la stratégie « mobilisation-négociation-mobilisation » a atteint ses limites, car, par le biais de ces tactiques, le mouvement de résistance contre le gouvernement des entreprises n'apporte que des réponses à court terme, ce qui permet de résister temporairement aux assauts du capital et de ses disciples. Cependant, la classe au pouvoir accède provisoirement aux revendications qui ne sont pas significatives et qui ne remettent pas en cause le système capitaliste. Ce qui laisse le temps à la bourgeoisie de poursuivre ensuite son offensive contre les droits et les conditions de vie de la classe ouvrière et du peuple en général.

Cette politique ne nous aide pas à construire une alternative politique à moyen terme. Pour vaincre le gouvernement néolibéral de la 4T, il faut rassembler l'ensemble de la classe ouvrière, et pour cela, il faut convoquer un forum en vue de la création d'un grand Front national. Un Front qui jette les bases nécessaires pour organiser la lutte en vue de la construction d'un gouvernement des travailleurs, des paysans et des secteurs opprimés.

Pendant la construction de ce Front, il est nécessaire de mettre en place un comité de coordination par l'intermédiaire duquel des actions de solidarité et de soutien seront menées envers les travailleurs en résistance, comme lors des grèves de Tornell, du Monte de Piedad et de l'Université de Sonora. Nous devons faire revivre les grèves de solidarité qui éclataient dans les années 70. Aujourd'hui, cela s'impose d'appeler les syndicats universitaires et les travailleurs en général à apporter leur soutien par le biais d'une collecte de fonds en solidarité avec ces mouvements ; il faut également appeler les travailleurs à soutenir ces grèves en faisant don d'une journée de salaire. Cela renforcerait les mouvements en grève et remonterait le moral des travailleurs en leur montrant que leur lutte n'est pas un cas isolé. Plus aucune lutte isolée ! Des actions, pas de simples slogans de lutte politique.

L'offensive menée par la classe au pouvoir contre la CNTE, par le biais des médias, exige une réponse politique visant à intégrer au mouvement les autres secteurs touchés par la loi sur l'ISSSTE de 1997 et 2007. Il est nécessaire que la CNTE défende les travailleurs qui entrent sur le marché du travail et ne bénéficient pas du droit à une retraite digne. La CNTE doit intégrer à sa lutte les plus de 3 millions de travailleur·ses de l'État, qui sont également touché·es par cette loi ; elle doit en outre appeler les enseignants des écoles privées ainsi que les professeurs et les travailleurs universitaires à se joindre à sa lutte. Ce n'est qu'avec cette force que l'on pourra vaincre la classe capitaliste et ses sbires.

Un aspect fondamental pour que la CNTE puisse progresser dans la lutte consiste à rechercher des alliances internationales, notamment avec les enseignants et les travailleurs des États-Unis d'Amérique, qui, en ce moment même, luttent également pour la défense de leurs droits, contre les fonds de pension privés et la politique néfaste de Trump. De plus, il faut relancer les alliances avec les enseignants et les travailleurs d'Amérique latine, avec lesquels la CNTE a organisé des conférences et des forums internationaux. C'est le moment de concrétiser l'organisation internationale des travailleurs de l'éducation.

Pour la construction d'un GRAND FRONT NATIONAL DE LUTTE centré sur la CNTE ! La lutte continue, continue et continue !

Déclaration de la Ligue de l'unité socialiste (LUS), le 9 juin 2026

Note

1. La 4T (Cuarta Transformación, « Quatrième Transformation ») est le projet politique porté par Andrés Manuel López Obrador (AMLO) et son mouvement, le Morena (Mouvement de régénération nationale).

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Flottille du Sumud : les militants accueillent “avec prudence” l’enquête du PNAT pour torture et crimes de guerre

Alors que la France ouvre une enquête pour crimes de guerre et tortures suite aux traitements subis par les membres français de la Flottille pour Gaza, celles et ceux-cis (…)

Alors que la France ouvre une enquête pour crimes de guerre et tortures suite aux traitements subis par les membres français de la Flottille pour Gaza, celles et ceux-cis appellent à considérer l'ensemble des crimes israéliens envers les prisonnier-es palestinien-nes.

Tiré d'Agence média Palestine.

Les militant-es de la flottille humanitaire Global Sumud, interceptée illégalement par la marine israélienne, ont témoigné publiquement dès leur libération, décrivant des violences physiques, des humiliations, des privations de sommeil, ainsi que des agressions sexuelles et du harcèlement pendant leur détention, soulevant l'indignation .

Les tortures et mauvais traitements qu'ils et elles dénoncent sont similaires aux traitements documentés par les organisations de prisonnier-es palestinien-nes et les observateur-ices des droits humains, qui dénoncent une politique israélienne de tortures systématiques de ses prisonnier-es palestinien-nes.

En avril dernier, l'organisme EuroMed publiait un rapport documentant une pratique étendue et systémique d'actes de tortures sexuelles et démontrant la volonté israélienne d'affecter par ces pratiques l'existence physique de la communauté palestinienne dans son ensemble, amenant les auteur-ices à conclure à un crime de génocide se déroulant entre les murs des prisons israéliennes.

Mettre fin à “l'impunité systématique d'Israël”

Si les crimes israéliens commis à l'encontre des Palestinien-nes ne soulèvent guère l'intérêt de la communauté internationale, ces mêmes crimes commis à l'encontre de civils, humanitaires et journalistes occidentales-aux, majoritairement blanc-hes, ont indigné le monde entier.

La vidéo du ministre Itamar Ben Gvir humiliant les activistes a notamment provoqué un tollé mondial. La France et l'Italie ont qualifié aussitôt les images d'« inadmissibles » et plusieurs pays ont convoqué leur ambassadeur d'Israël. « Quoiqu'on (sic.) pense de cette flottille – et nous avons indiqué à plusieurs reprises notre désapprobation de cette démarche -, nos compatriotes qui y participent doivent être traités avec respect et libérés dans les plus brefs délais », a écrit Jean-Noël Barrot sur X.

Faisant suite à ses déclarations, le ministre a ensuite saisi le parquet national antiterroriste (PNAT), qui a déclaré en fin de semaine dernière avoir ouvert une enquête préliminaire à l'Office central de lutte contre les crimes contre l'humanité (OCLCH), pour « tortures, au sens de la convention de New York du 10 décembre 1984, et de crimes de guerre ».

Si cette enquête est saluée par les représentant-es des militant-es de la Flottille, ils dénoncent néanmoins dans le journal Le Monde « l'ambivalence du PNAT, qui poursuit tous les soutiens de la Palestine dès que leurs voix s'élèvent. »

« Il aura fallu que des ressortissants français soient violentés sous l'œil des caméras pour que le ministère se décide à faire un signalement au parquet. Les faits subis par les navigants de la flottille ne sont rien comparés à ceux que subit encore chaque jour le peuple palestinien », ajoutent-ils-elles.

Contactée par l'Agence Média Palestine, la journaliste indépendante Sabrina Azzizi, qui a elle-même participé à la dernière expédition de la Flottille, explique accueillir la nouvelle “avec prudence”.

“Je suis contente d'apprendre cela mais pour être sincère, je ne leur fais pas confiance. Cette décision ne vient pas de nulle part, elle résulte de la pression exercée par les nombreuses organisations qui ont pris part à la Flottille. D'autres enquêtes auraient pu être ouvertes, depuis près de trois ans, pour les crimes commis par les 6 464 soldats franco-israéliens à l'encontre des Palestiniens et Palestiniennes, mais l'État français n'a pas agi.”

Les activistes de la GSF espèrent néanmoins que cette affaire permettra de rendre public leur plaidoyer, et écornera “l'impunité systématique d'Israël”. Une délégation composée de représentant-es juridiques, de victimes et de personnel médical de la GSF a annoncé avoir déposé une plainte auprès de la Cour pénale internationale (CPI), accusant des commandant-es militaires israélien-nes et des hauts responsables politiques d'avoir commis des crimes de guerre, des crimes contre l'humanité, des actes de torture et des faits relevant du crime de génocide.

“La GSF appelle tous les États parties au Statut de Rome à renvoyer immédiatement la situation devant la Cour et invite la communauté juridique internationale à engager des poursuites contre ce régime génocidaire”, annonce un communiqué.

Quand la roupie s’effondre, ce sont les femmes qui paient : survivre à la crise économique en Indonésie

La crise économique indonésienne ne touche pas tout le monde de la même façon. Alors que la roupie s'effondre face au dollar, les femmes absorbent la plus grande part du choc — (…)

La crise économique indonésienne ne touche pas tout le monde de la même façon. Alors que la roupie s'effondre face au dollar, les femmes absorbent la plus grande part du choc — pertes d'emplois dans les médias et l'éducation, salaires volés, discriminations à l'embauche, et intensification du double fardeau du travail salarié et domestique. Disya Halid, journaliste pour la rubrique Buruh Berkisah des Femmes libres, donne la parole à trois femmes de Samarinda (Kalimantan-Est) qui survivent sous le régime d'austérité Prabowo-Gibran. Mutiara Ika Pratiwi, présidente nationale des Femmes libres, pose le diagnostic : ce n'est pas un problème de gestion du budget familial, c'est le résultat structurel de politiques économiques qui sacrifient systématiquement la protection des travailleuses aux intérêts des investisseurs. [WL]

Tiré d'Europe solidaire sans frontière.

La roupie chute, les femmes paient

Chaque crise économique frappe les femmes en premier et le plus durement. Alors que la roupie continue de se déprécier et que le coût de la vie augmente, les femmes sont contraintes de travailler toujours plus pour assurer la survie de leur famille, tout en faisant face à la menace de perdre leur emploi, à des revenus insuffisants, et à un marché du travail qui se rétrécit.

Au 13 juin 2026, la roupie s'échange à environ 20 600 Rp pour un euro. Ce chiffre n'est pas qu'une donnée dans un bulletin économique — il se traduit concrètement dans la vie quotidienne. Les prix des produits de première nécessité augmentent, le coût de la vie s'alourdit, tandis que le pouvoir d'achat des ménages ne cesse de reculer.

Dans ce contexte, les femmes se retrouvent en première ligne pour assurer les besoins de leur famille. Elles font face à l'insécurité de l'emploi, à des salaires faibles, et à une pression économique croissante.

Trois femmes à Samarinda

Ning (prénom d'emprunt) est journaliste dans un média en ligne de Samarinda, capitale de la province du Kalimantan-Est. Elle n'attend plus que le moment de perdre son emploi. Les politiques d'austérité budgétaire du régime Prabowo-Gibran ont durement touché les médias locaux qui dépendaient des achats publicitaires de l'État comme source de revenus. De nombreuses entreprises de presse peinent à payer leurs salariés ; d'autres ont fermé.

« J'estime qu'il me reste un mois à travailler comme journaliste avant de me retrouver au chômage. Je ne sais pas si je pourrai trouver un autre emploi dans les conditions actuelles », dit Ning.

Au-delà de la menace de perdre son emploi, Ning doit aussi faire face à de multiples dépenses quotidiennes : factures d'électricité, mensualités laissées par son ex-mari, couches pour son père, et besoins courants du foyer.

Miranti est mère célibataire de trois enfants. Elle travaille comme employée administrative dans une école privée de Samarinda. La situation financière de son établissement est, dit-elle, très incertaine : les salaires sont fréquemment versés en retard, faute de budget.

Alors que les prix des produits de première nécessité continuent d'augmenter sous l'effet de la dépréciation de la roupie, le revenu de Miranti est très loin de couvrir les besoins de sa famille. Son salaire mensuel oscille entre 1 000 000 et 2 000 000 Rp (environ 49 à 97 euros) — bien en dessous du salaire minimum régional de Samarinda, fixé à 3 983 882 Rp (environ 193 euros). [1]

« Les dépenses minimales d'un foyer avec trois enfants atteignent maintenant facilement 3 000 000 à 4 000 000 Rp par mois (environ 146 à 194 euros). On est donc obligées d'être créatives pour trouver des revenus complémentaires et pouvoir tenir », explique Miranti.

Son fardeau économique s'alourdit à mesure que la situation se dégrade. Elle vit dans la crainte permanente d'un licenciement — d'autant que les charges de fonctionnement de l'école augmentent et que les coupes budgétaires semblent inévitables. Les travailleuses non permanentes sont les premières menacées de mise au chômage, et pour une femme qui est le seul soutien de famille, perdre son emploi, c'est priver de ressources tous les membres de la famille qui dépendent d'elle.

« Pour une femme et une mère célibataire, perdre son emploi, c'est perdre la sécurité financière de toute la famille », dit-elle.

Refinaya a obtenu en 2025 un diplôme en Relations internationales et n'a toujours pas réussi à trouver un emploi stable. Elle consulte chaque jour des offres d'emploi et envoie entre cinq et huit candidatures par semaine. Ayant depuis longtemps renoncé à trouver un poste dans son domaine de formation, elle postule dans tous les secteurs. Mais les conditions exigées par les entreprises — expérience requise dès l'entrée, limites d'âge qui excluent les jeunes diplômé·es — réduisent systématiquement ses chances.

« Je subis aussi des pressions constantes de mes proches pour que je trouve rapidement du travail, alors que je fais vraiment tout mon possible et que j'envoie des candidatures en permanence », dit Refinaya.

Pour survivre, elle enchaîne des missions contractuelles à court terme, comme un mois de travail de terrain comme enquêtrice. Les revenus ainsi générés couvrent ses besoins jusqu'à la prochaine mission : forfait internet, alimentation, carburant, dépenses personnelles.

Femmes et crise économique : une perspective féministe

Les expériences de Ning, Miranti et Refinaya montrent que la crise économique ne frappe pas de façon neutre. Les femmes en subissent les effets avec plus d'intensité, car elles occupent une position inégale dans le système économique — concentrées dans les secteurs à bas salaires, plus exposées aux licenciements, et continuant de porter le poids du travail domestique et du soin non rémunérés.

Mutiara Ika Pratiwi, présidente nationale des Femmes libres, [2] estime que la dépréciation de la roupie entraînera directement une hausse des prix des produits de première nécessité. Dans un contexte de précarisation croissante de l'emploi, cela aggrave encore les conditions de vie des travailleuses.

« Pour les ouvrières du textile, par exemple — qui avaient déjà subi massivement le phénomène du « pas de travail, pas de salaire » pendant la pandémie, combiné à des hausses de salaires dérisoires —, la hausse des prix des produits de base signifie aujourd'hui qu'une travailleuse n'a pas d'autre choix que de chercher des revenus supplémentaires en cumulant des petits boulots », explique-t-elle.

Selon Ika, ces conditions pousseront les femmes à travailler plus longtemps avec un niveau d'épuisement toujours plus élevé. Dans le même temps, la vulnérabilité au harcèlement et aux violences s'accroît, tandis que la qualité de vie des femmes continue de se dégrader.

Pour les Femmes libres, cette situation ne peut être traitée comme un problème individuel ni comme une question de capacité des femmes à gérer le budget familial. La crise est le résultat de politiques économiques et politiques qui ne sont pas du côté du peuple, et du démantèlement systématique des protections des travailleuses. [3]

Les Femmes libres exigent donc que le gouvernement garantisse la protection des travailleuses, notamment la sécurité de l'emploi et une protection sociale adéquate. Elles demandent également la fin des dépenses de l'État dictées par des intérêts politiques plutôt que par des besoins sociaux, en particulier le programme Repas nutritifs gratuits et les Coopératives villageoises Rouge-et-Blanc. [4]

« Le gouvernement doit également garantir la liberté de critique et d'expression. Il doit mettre fin à toutes les formes de répression, d'intimidation et de violence contre les militant·es et les citoyen·nes qui expriment des critiques », affirme Ika.

La chute de la roupie ne se lit pas seulement sur les écrans des marchés financiers. Derrière ces chiffres se trouvent les vies de millions de femmes contraintes de travailler plus dur, de porter des fardeaux toujours plus lourds, de vivre dans une incertitude permanente. La lutte contre la crise économique est donc inséparable de la lutte pour la justice économique, le travail décent et une vie digne pour toutes les femmes.


Disya Halidest journaliste à Samarinda (Kalimantan-Est) et membre des Femmes libres de Samarinda. Elle s'intéresse à la compréhension des droits des femmes à partir de leur vie quotidienne.

Source : https://mahardhika.org/rupiah-anjlok-beban-perempuan-meningkat-bertahan-hidup-di-tengah-krisis-ekonomi/]

Traduit de l'indonésien et notes pour ESSF par Wendy Lim et Mark Johnson

Notes

[1] L'UMR (Upah Minimum Regional — salaire minimum régional) est le salaire plancher fixé par l'administration locale pour chaque ville ou district d'Indonésie. Le chiffre cité ici est celui en vigueur au moment de la publication, juin 2026). Sur la politique salariale du gouvernement Prabowo, voir Femmes libres, « Indonésie. Le règlement sur les salaires 2026 perpétue la politique des bas salaires et ignore la vie des ouvrières : Combattons la politique des bas salaires ! », Europe Solidaire Sans Frontières, décembre 2025, https://www.europe-solidaire.org/spip.php?article77407

[2] Les Femmes libres sont une organisation féministe socialiste , implantée principalement dans les zones industrielles de Jakarta et à Sukabumi. Elles participent à l'Aliansi Perempuan Indonesia (API, Alliance des femmes indonésiennes) et aux coalitions GEBRAK. Sur leur rôle dans la résistance démocratique de 2025-2026, voir Alliance des femmes indonésiennes, « Femmes indonésiennes unies : résister à la destruction de nos corps », Europe Solidaire Sans Frontières, 2026, https://www.europe-solidaire.org/spip.php?article78166

[3] Sur le contexte plus large de la politique d'austérité du gouvernement Prabowo et de ses effets sur le niveau de vie des travailleur·ses, voir Muhammad Ridha (Parti travailliste), « Indonésie : anatomie d'une révolte populaire », Europe Solidaire Sans Frontières, 2025, https://www.europe-solidaire.org/spip.php?article76673

[4] Le programme Repas nutritifs gratuits (MBG) et les Coopératives villageoises Rouge-et-Blanc (Koperasi Desa Merah Putih) sont deux initiatives phares du gouvernement Prabowo-Gibran. Les critiques estiment que ces programmes privilégient la visibilité politique sur la protection sociale effective, et qu'ils sont liés aux coupes budgétaires qui ont touché les services publics, les médias et l'éducation.

Gaza n’est pas une aberration : Israël prépare ce génocide depuis des décennies

L'Agence Média Palestine propose une traduction de cet article d'opinion de Jonathan Cook, journaliste et auteur, qui réagit à la publication par le journal Haaretz de nouveaux (…)

L'Agence Média Palestine propose une traduction de cet article d'opinion de Jonathan Cook, journaliste et auteur, qui réagit à la publication par le journal Haaretz de nouveaux témoignages choquants de soldats vétérans israéliens.

Tiré d'Agence média Palestine.

La vérité apparaît peu à peu : le génocide perpétré par Israël à Gaza avait été planifié il y a des décennies.

Écoutez les témoignages de quatre soldats israéliens qui ont servi à Gaza.

Soldat 1 : « Les vies humaines n'avaient aucune importance. On pouvait tuer, il n'y avait aucune loi. Personne ne vous disait rien. Mais ce n'est pas une sensation agréable. Ça tue surtout votre humanité. »

Soldat 2 : « Au début, je ne voulais pas exécuter des Arabes qui ne résistaient pas [c'est-à-dire des civils]. Mais nous en sommes arrivés à la conclusion qu'il fallait tuer. Nous avons fini par ne plus les considérer comme des êtres humains. »

Soldat 3 : « Nous avons capturé des hommes, les avons alignés et les avons éliminés. Rétrospectivement, cela ressemble à un meurtre. »

Soldat n° 4 : « Nous parcourions les camps de réfugiés à Gaza et menions des purges… Tous les soldats présents sur place avaient créé un “camp de concentration”, et ils n'hésitaient pas à tuer quiconque provoquait le moindre trouble. »

Non, ces témoignages ne sont pas nouveaux. Ces lanceurs d'alerte n'ont pas servi à Gaza pendant le génocide qui s'y déroule actuellement. Ces récits datent de près de 60 ans et ont été publiés la semaine dernière par le journal israélien Haaretz sous le titre « On nous a ordonné de tuer ».

Les soldats israéliens interrogés peu après la guerre de 1967 – souvent appelée la guerre des Six Jours – ont non seulement avoué qu'eux-mêmes et d'autres commettaient régulièrement des crimes de guerre, mais ils ont également souligné qu'ils agissaient ainsi sur ordre de leurs commandants.

Ces récits ont été compilés dans un livre, Le septième jour : des soldats parlent de la guerre des Six Jours, par Avraham Shapira, bien que de nombreux témoignages n'aient pas été inclus car jugés trop choquants.

Tout cela ne devrait pas être simplement d'intérêt historique. Ces récits rappellent de manière frappante que ce qu'Israël a fait au cours de sa destruction de Gaza, qui dure depuis près de trois ans – raser toutes les maisons, les hôpitaux, les écoles, les universités, les boulangeries et les bureaux du gouvernement ; assassiner des dizaines de milliers, voire des centaines de milliers de civils palestiniens ; et bloquer l'aide humanitaire et affamer la population – s'inscrit dans un schéma de conduite militaire israélienne vieux de plusieurs décennies.

Rien n'a « commencé » le 7 octobre 2023, lorsque le Hamas s'est échappé pour une seule journée du « camp de concentration » de Gaza, comme l'appelait il y a 59 ans le Soldat 4.

Au contraire, Israël a trouvé ce jour-là un prétexte pour redonner vie à une vieille histoire, celle dans laquelle il massacre et expulse des Palestiniens depuis des décennies. La principale différence cette fois-ci réside simplement dans l'ampleur et la durée.

Washington et d'autres capitales occidentales ont donné à Israël le temps et l'espace nécessaires pour achever à Gaza ce qu'il n'avait auparavant pu réaliser qu'en partie. La puissance de feu bien supérieure dont dispose aujourd'hui Israël, grâce aux munitions modernes fournies par les États-Unis, lui a permis de réaliser ce dont il ne pouvait auparavant que rêver : rayer Gaza de la carte.

Famine orchestrée

Les soldats qui ont dénoncé ces faits en 1967 ont admis que leur mission n'était pas de « combattre l'ennemi », ni d'« éradiquer les terroristes » comme le disent aujourd'hui les dirigeants israéliens. Il s'agissait de tuer et de terroriser les civils palestiniens sous le couvert de la guerre.

Peu de soldats hésitaient à dire pourquoi ils commettaient ces atrocités. Leur mission consistait à instaurer un règne de terreur, partie intégrante des efforts d'Israël visant à expulser le plus grand nombre possible de Palestiniens des dernières parties restantes de la patrie palestinienne, les territoires capturés par l'armée israélienne en 1967 puis occupés illégalement.

Cela était perçu comme une nouvelle occasion de mener à bien la campagne de nettoyage ethnique lancée pour de bon par les milices sionistes en 1947 et 1948, lorsque les autorités du mandat britannique se sont retirées de Palestine. À l'issue de cette campagne, environ 80 % des Palestiniens avaient été chassés de leurs foyers à l'intérieur des frontières du nouvel État juif.

Beaucoup se sont retrouvés dans des camps de réfugiés dans des États voisins tels que le Liban et la Syrie. Mais certains se sont réfugiés dans les poches de territoire palestinien historique qui subsistaient en Cisjordanie, à Jérusalem-Est et à Gaza, soit les 22 % de leur patrie qui avaient été protégés de nouvelles avancées israéliennes en 1948 par la Jordanie et l'Égypte.

La guerre de 1967 a été considérée par les dirigeants israéliens comme une seconde chance : l'occasion à la fois de s'emparer de toute la Palestine historique et de la coloniser par le biais de l'occupation militaire et de l'établissement de colonies de milices juives, et d'étendre l'opération de nettoyage ethnique pour débarrasser la Palestine historique de ses habitants autochtones.

Quelques semaines après la prise des territoires palestiniens par Israël, le Premier ministre de l'époque, Levi Eshkol, a indiqué à son cabinet par où les expulsions devaient commencer. « Nous souhaitons commencer par vider Gaza », a-t-il déclaré.

Compte tenu des pressions internationales, il était clair pour lui que le nettoyage ethnique de Gaza devrait se faire en catimini, afin d'attirer le moins d'attention possible. Préfigurant le siège de Gaza par Israël, qui a duré 16 ans et a débuté en 2007, il a proposé que les Palestiniens soient chassés de Gaza « précisément à cause de l'étouffement et de l'emprisonnement » qu'Israël y imposait.

Le programme de nettoyage ethnique pourrait être accéléré, a-t-il suggéré, en privant la population de produits de première nécessité comme l'eau. « Peut-être que si nous ne leur donnons pas assez d'eau, ils n'auront pas le choix, car les vergers jauniront et dépériront. »

Dans cet esprit, 40 ans plus tard, Israël allait calculer le nombre minimum de calories à laisser entrer à Gaza afin que la population y devienne de plus en plus mal nourrie. Ou, comme l'expliquait en 2006 Dov Weisglass, conseiller principal du gouvernement : « L'idée est de mettre les Palestiniens au régime, mais pas de les laisser mourir de faim. »

Dix-sept ans après que Gaza eut été contrainte à son « régime », lorsque le Hamas s'échappa brièvement de l'enclave, le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu et ses généraux ont saisi leur chance.

Ils ont détruit ces « vergers » et transformé le « régime » en un véritable blocus de famine – un crime contre l'humanité pour lequel Netanyahu et son ancien ministre de la Défense, Yoav Gallant, sont recherchés par la Cour pénale internationale.

Cibler des innocents

Les crimes de 1967 ont été compris depuis longtemps par les historiens palestiniens, qui n'ont bien sûr pas été écoutés. Les historiens israéliens ont mis beaucoup plus de temps à reconstituer le récit, à mesure qu'ils ont eu accès à certaines parties des archives militaires israéliennes.

La nouvelle enquête d'Haaretz, basée sur les recherches de l'Institut Akevot, fournit des détails sur la cruauté des expulsions massives de Palestiniens qui ont débuté en 1967.

Comme le rapporte le journal : « L'enquête historique montre qu'Israël a expulsé et chassé quelque 300 000 Arabes de la Cisjordanie, de Gaza et du plateau du Golan [syrien]. Et comme en 1948, cette expulsion s'est accompagnée du meurtre de civils, semant la terreur dans les communautés arabes, de pillages et, finalement, de destructions. »

Après avoir réussi en 1967 à expulser à nouveau un grand nombre de Palestiniens, la tâche suivante consistait, comme en 1948, à empêcher leur retour.

Uri Avnery, journaliste et député israélien, a recueilli les témoignages de soldats postés aux frontières avec la Jordanie et l'Égypte, vers lesquelles les Palestiniens avaient été expulsés. La mission de ces soldats consistait à assassiner toute famille palestinienne tentant de regagner son foyer.

Voici le témoignage d'un soldat, rapporté par Haaretz, qu'Avnery a relevé dans son autobiographie : « Nous bloquions ces points de passage et avions reçu l'ordre de tirer pour tuer, sans avertissement préalable. De fait, de tels coups de feu étaient tirés chaque nuit sur des hommes, des femmes et des enfants, même les nuits de pleine lune où il était possible d'identifier ceux qui traversaient. C'est-à-dire de distinguer les hommes des femmes et des enfants.

« Le matin, nous sortions pour balayer la zone du regard, et nous tuions, sur ordre explicite de l'officier présent, ceux qui étaient encore en vie, y compris ceux qui se cachaient et les blessés. Une fois le massacre terminé, nous recouvrions les corps de terre jusqu'à l'arrivée d'un tracteur. »

Les lanceurs d'alerte israéliens d'aujourd'hui avertissent que cette doctrine militaire n'a pas changé. Au cours des trois dernières années, des enquêtes ont montré à plusieurs reprises qu'Israël tentait de dissimuler ses crimes en enterrant secrètement ses victimes civiles dans des fosses communes, en violation du droit international.

Il l'a fait, par exemple, lorsque des troupes ont massacré des Palestiniens venus chercher de l'aide humanitaire il y a un an, et de nouveau lorsque des soldats ont exécuté 15 secouristes palestiniens lors d'une embuscade contre des ambulances en mars 2025.

Un autre soldat, troublé par la politique de « tirer pour tuer » de 1967, s'est souvenu d'une conversation avec son commandant : « J'ai demandé à l'officier : “Et si j'entends des bébés pleurer, je dois leur tirer dessus aussi ?” La réponse que j'ai reçue était : “Ne fais pas ta fillette.” »

Il n'y a rien d'exceptionnel à cela. On sait qu'Israël a tué plus de 1 000 bébés à Gaza âgés de moins d'un an depuis le 7 octobre 2023, et pas tous de manière anonyme lors de frappes aériennes.

L'armée israélienne a laissé un groupe de cinq bébés prématurés de l'hôpital al-Nasser mourir et se décomposer dans leurs couveuses après que ses soldats eurent pris le contrôle du bâtiment fin 2023.

Les commandants israéliens savaient également que les premiers à mourir d'un blocus de l'aide seraient les plus vulnérables. Des bébés sont morts de froid ou de faim alors que la population était privée d'abri, de lait maternisé et de nourriture, leurs mères manquant de nutriments suffisants pour produire du lait.

Comme l'a noté le soldat 2, la doctrine militaire israélienne encourage les soldats à ne plus considérer les Palestiniens, même les bébés palestiniens, comme des « êtres humains ». Leurs vies sont jugées sans valeur.

Un passé familier

Des soldats israéliens ont assassiné un autre bébé palestinien la semaine dernière en Cisjordanie, après avoir tendu une embuscade à une voiture conduite par un maître de conférences de l'université de Bethléem, Fahd Abu Haikal, dans la ville palestinienne d'Hébron, soumise à une occupation particulièrement brutale.

L'un des soldats a tiré sur la voiture alors qu'elle ralentissait pour s'arrêter, à seulement quelques mètres de distance, d'où il devait pouvoir voir les passagers à l'intérieur. La balle a tué Sam, le bébé de sept mois d'Abu Haikal, et blessé sa femme, qui tenait le nourrisson dans ses bras. Le fils d'Abu Haikal, âgé de 11 ans, qui se trouvait également dans la voiture, a vu son petit frère se vider de son sang.

Les soldats israéliens assassinent des bébés palestiniens depuis des décennies. Pourtant, rien de tout cela n'a suscité la moindre once de l'indignation exprimée à l'unisson par les médias et les politiciens occidentaux face à l'affirmation entièrement inventée par Israël selon laquelle le Hamas aurait tué 40 bébés le 7 octobre 2023.

En réalité, un seul bébé israélien a été tué ce jour-là : Mila Cohen, âgée de neuf mois, qui, comme Sam Abu Haikal, a été abattue dans les bras de sa mère.

La campagne d'expulsions menée par Israël en 1967 à Gaza et en Cisjordanie n'était pas improvisée, ni le fruit d'une décision prise sur un coup de tête. Selon Haaretz, cette politique avait été soigneusement planifiée plusieurs années à l'avance.

Depuis 1948, Israël attendait le moment propice pour procéder à de nouvelles expulsions et s'emparer des dernières parties de la patrie palestinienne, ces territoires qui lui avaient été refusés pour mener à bien son projet colonialiste et violent.

La guerre de 1967 contre l'Égypte, la Syrie et la Jordanie, lui a fourni le prétexte.

Ishai Amrami, commandant de bataillon de haut rang lors de cette guerre, a admis plus tard : « Ce que j'ai vécu de mes propres yeux était une tentative de transfert massif de population. »

Comme le fait remarquer Haaretz : « Les Palestiniens n'étaient que de simples spectateurs dans cette histoire. Le ministre de la Défense Moshe Dayan a écrit dans ses mémoires que les Palestiniens résidant en Cisjordanie n'avaient pas pris part à la guerre, et que ce n'était pas leur guerre. Pourtant, ce sont eux qui en ont payé le prix. »

Israël a entamé la destruction massive des communautés palestiniennes, comme il l'avait fait après 1948, afin qu'il n'y ait plus de foyers où les Palestiniens puissent retourner. Mais comme le note Haaretz, Israël est devenu victime de son propre succès militaire fulgurant.

« Ce fut l'un des rares cas dans l'histoire du conflit où Israël a été contraint de faire marche arrière en raison d'une forte pression internationale. »

Il va sans dire que, contrairement à 1967, une telle pression internationale a cruellement fait défaut au cours des trois dernières années. La nouvelle génération de dirigeants occidentaux, comme le Britannique Sir Keir Starmer, autrefois éminent avocat spécialisé dans les droits de l'homme, a justifié le programme explicitement exterminationniste d'Israël à l'encontre des Palestiniens de Gaza, le qualifiant de « légitime défense ».

Contrairement à leurs prédécesseurs des années 1960, les dirigeants occidentaux d'aujourd'hui et leurs médias ont choisi d'accorder à Israël le temps et l'espace diplomatiques dont il avait besoin pour détruire Gaza, tout en lui fournissant des armes et des renseignements. Le génocide aurait été impossible sans leur aide.

Fort de cette impunité, Israël a tenté d'étendre la destruction plus loin, avec un succès limité en Iran et un succès bien plus grand au sud du Liban.

Alors que les politiciens et les médias occidentaux oublient volontiers Gaza, Israël maintient une pression implacable et la misère sur place. Une soi-disant « ligne jaune », délimitant le contrôle militaire israélien sur l'enclave détruite, une zone interdite aux Palestiniens, s'est progressivement étendue, passant de la moitié du territoire à 70 %.

Les habitants de Gaza sont littéralement chassés des ruines de leur patrie, tandis qu'Israël s'efforce de trouver un pays tiers – l'Égypte, ou peut-être le Somaliland – disposé à les accueillir.

Supprimer le contexte

Comme l'a si bien dit le cosmologiste américain Carl Sagan : « Il faut connaître le passé pour comprendre le présent. »

C'est précisément pour cette raison que les politiciens et les médias occidentaux se sont montrés si soucieux d'effacer le passé, en supprimant le contexte et l'historique, tels que les violentes campagnes de nettoyage ethnique menées par Israël en 1948 et 1967, qui expliquent le comportement actuel d'Israël à Gaza, en Cisjordanie et au Sud-Liban.

Privés de l'histoire de la région, les publics occidentaux ont été plus facilement manipulés pour croire que les atrocités israéliennes constituent une réponse, soi-disant « proportionnée », à l'attaque d'une journée menée par le Hamas contre Israël fin 2023.

Une vérité évidente a été occultée : depuis au moins huit décennies, Israël exploite toutes les occasions qui se présentent pour expulser les Palestiniens de leur patrie.

L'attaque du Hamas d'octobre 2023 n'a pas constitué un tournant ni une rupture, comme on le présente si souvent en Occident.

En 1967, soit 56 ans avant l'attaque du Hamas, Eshkol avait laissé entendre que des événements imprévus pourraient accélérer le programme secret d'épuration ethnique mené par Israël. Un moment pourrait arriver à l'avenir, qu'il qualifiait de « solution de luxe inattendue », où Israël pourrait rapidement réaliser son rêve d'une Palestine sans Palestiniens.

« Peut-être pouvons-nous nous attendre à une autre guerre, et alors ce problème sera résolu. Mais c'est une sorte de “luxe”, une solution inattendue », expliquait-il au cabinet.

Ce contexte manquant étant désormais ajouté, grâce au nouvel article du journal israélien Haaretz, l'histoire prend une toute autre dimension.

Les événements du 7 octobre 2023 ressemblent moins à de la simple sauvagerie qu'à une réponse désespérée, un dernier coup de dés, face à des décennies d'atrocités israéliennes visant à rendre les conditions de vie des Palestiniens si misérables, par la paupérisation, l'enfermement, la famine et le meurtre, qu'ils finissent soit par fuir leur patrie, soit par mourir sur place.

Une fois le contexte manquant ajouté, la prétendue « riposte » d'Israël à Gaza, sa campagne de génocide, apparaît pour ce qu'elle est réellement : la poursuite de huit décennies de campagne de nettoyage ethnique. En fait, son dernier volet. Son dénouement.

David Ben Gourion, le père fondateur d'Israël, écrivait à son fils en 1937, onze ans avant la création d'Israël : « Nous devons expulser les Arabes et prendre leur place. »

Dans une note de journal rédigée pendant les expulsions massives de 1948, Ben Gourion résumait l'état d'esprit de ses généraux : « Si nous accusons une famille, nous devons leur faire du mal sans pitié. Aux femmes et aux enfants, sans pitié. Sinon, ce n'est pas une réaction efficace. Pendant l'opération, il n'y a pas lieu de faire la distinction entre les coupables et les innocents. »

L'objectif était de transformer la peur en arme, afin que les Palestiniens soient trop terrifiés pour rester sur leur terre natale.

Mordechai Maklef, un haut commandant de l'armée israélienne naissante, a souligné deux ans plus tard, en 1950, la logique qui sous-tendait la politique d'Israël : « Il est impossible d'expulser 114 000 personnes qui vivaient en Galilée sans recourir à la terreur. »

Même si l'on fait abstraction des témoignages palestiniens de l'époque, les quelques sections des archives israéliennes qui ont jusqu'à présent été ouvertes aux historiens israéliens documentent des massacres et des viols systématiques de Palestiniens en 1948.

Dans des films israéliens récents tels que Tantura, du nom du village où un terrible massacre de Palestiniens a été perpétré, des hommes âgés qui servaient comme soldats israéliens à l'époque confirment les documents d'archives, racontant comment ils ont personnellement été témoins du viol de jeunes filles palestiniennes.

Notons que le viol utilisé comme arme se poursuit encore aujourd'hui, dans ce que l'organisation israélienne de défense des droits humains B'Tselem appelle le « réseau de camps de torture » d'Israël.

Ces viols, souvent commis à l'aide de chiens spécialement dressés à cet effet, sont si répandus qu'il est devenu impossible de les dissimuler. Ils ont même fini, bien tardivement, par attirer l'attention des grands médias comme le New York Times, provoquant une cacophonie de protestations et de menaces de poursuites judiciaires de la part de Netanyahou.

Les abus sexuels sur les personnes détenues par Israël sont si courants que des militants internationaux pour la paix ont subi des viols systématiques lorsque des centaines d'entre eux ont été arrêtés le mois dernier dans les eaux internationales au large de Chypre, alors qu'ils entamaient leur voyage vers Gaza pour briser le blocus génocidaire d'Israël.

Israël veut que la peur se propage, de la Palestine elle-même à quiconque souhaite manifester sa solidarité avec son peuple.

Les politiciens occidentaux et les médias ont à peine évoqué ces crimes horribles commis contre leurs propres citoyens. Pourquoi ? Parce que reconnaître ces crimes reviendrait à admettre que des atrocités encore pires sont infligées aux Palestiniens sous la domination israélienne.

Prisons de complicité

Gaza n'est pas une aberration. Elle s'inscrit pleinement dans une stratégie militaire israélienne vieille de huit décennies. Les Occidentaux n'en ont pas conscience uniquement parce que leurs classes politiques et médiatiques ont travaillé d'arrache-pied pour les empêcher d'en prendre connaissance.

Si les opinions publiques occidentales savaient ce qui arrive réellement aux Palestiniens depuis plus de 80 ans, d'abord de la part du mouvement sioniste puis de l'État israélien, elles pourraient grossir encore davantage les rangs des marches de protestation, rendant ces manifestations politiquement impossibles à ignorer.

Si les Occidentaux savaient ce qui arrive réellement aux Palestiniens, ils pourraient rejoindre les militants qui tentent de paralyser les usines d'armement israéliennes, comme Elbit Systems, opérant tout à fait ouvertement dans des pays occidentaux tels que la Grande-Bretagne. Ils pourraient ainsi parvenir à mettre fin à l'approvisionnement en drones et autres armes utilisées pour massacrer les populations de Palestine et du Liban.

Au lieu de quelques milliers, des dizaines ou des centaines de milliers de personnes pourraient être prêtes à brandir une pancarte au Royaume-Uni pour s'opposer au génocide, et à se faire arrêter en tant que « partisans du terrorisme », submergeant le système carcéral et tournant en dérision le soi-disant système de « justice » britannique.

Armés d'un savoir plutôt qu'obscurcis par l'ignorance, davantage d'Occidentaux pourraient monter à bord de bateaux, formant une armada qu'il serait impossible aux médias occidentaux d'ignorer. Mais surtout, si le contexte réel était compris, si l'on connaissait le schéma de meurtres, de viols et d'expulsions de Palestiniens pratiqué par Israël depuis des décennies, les opinions publiques occidentales pourraient prendre conscience que leurs classes politiques et médiatiques ne sont pas des acteurs moraux. Ils ne défendent pas les valeurs d'une civilisation supérieure. Ils ne sont pas les gardiens du droit international et d'un ordre libéral démocratique.

Ce sont des imposteurs. Ou plus exactement, ils opèrent au sein de structures politiques et financières qui rendent impossible la révélation de vérités susceptibles d'ébranler un système de pouvoir occidental qui enrichit une infime élite grâce à une machine de guerre lucrative utilisée pour protéger les profits colossaux des industries des combustibles fossiles.

Ce système de pouvoir conduit certains Palestiniens à une mort prématurée, et d'autres dans des camps de concentration, à l'exil ou à la misère.

Pendant ce temps, il nous conduit, en Occident, dans des prisons sans murs physiques – des prisons soit d'ignorance et de complicité, soit de connaissance et d'impuissance.

Quoi qu'il en soit, comme le Soldat 1, nous voyons notre humanité s'éteindre. Nos cœurs sont endurcis ou brisés. Le défi auquel nous sommes confrontés est le même que celui des Palestiniens : trouver un moyen de sortir de notre confinement.


Traduction : JB pour l'Agence Média Palestine

Source : Middle East Eye

Les journalistes palestinien·nes détenu·es dans les « cimetières pour les vivant·es » d’Israël

Détenu·es sans inculpation dans les prisons israéliennes, des reporters de Cisjordanie décrivent les coups, la faim, l'isolement et les menaces destinés à les réduire au (…)

Détenu·es sans inculpation dans les prisons israéliennes, des reporters de Cisjordanie décrivent les coups, la faim, l'isolement et les menaces destinés à les réduire au silence.

Tiré d'Agence média Palestine.

Ali Al-Samoudi a passé quatre décennies à documenter les réalités quotidiennes de la vie sous occupation dans le nord de la Cisjordanie. Journaliste palestinien chevronné de 60 ans, originaire de Jénine, il a travaillé comme correspondant pour le journal Al-Quds et comme caméraman pour Al Jazeera ainsi que pour d'autres médias internationaux.

Mais il est peut-être surtout connu comme le collègue de Shireen Abu Akleh, que les forces israéliennes ont abattue lors d'un raid dans le camp de réfugié·es de Jénine, en mai 2022. Debout à côté d'Abu Akleh, Al-Samoudi a lui aussi été touché ce jour-là, dans le dos ; la balle a traversé son épaule.

Le 29 avril 2025, à l'aube, les forces israéliennes ont fait irruption au domicile d'Al-Samoudi, à Jénine, et l'ont arrêté. Il a été détenu sans inculpation ni procès, avant d'être libéré presque exactement un an plus tard, le 30 avril 2026.

Pendant sa détention administrative, Al-Samoudi affirme avoir été affamé, battu et privé de médicaments. Il a également été transféré entre plusieurs établissements, notamment la prison de Megiddo et la tristement célèbre prison d'Ofer. Il fait désormais face à un long parcours de rétablissement, souffrant de graves carences en vitamines et de problèmes d'audition, et reste sous surveillance médicale continue.

Al-Samoudi estime que son arrestation était directement liée à son travail journalistique — en particulier à sa couverture de l'offensive israélienne en cours contre le camp de réfugié·es de Jénine, où l'armée a détruit des maisons, forcé des dizaines de milliers d'habitant·es à fuir et empêché presque tout le monde d'y retourner. Dans les mois précédant son arrestation, il travaillait sur des reportages écrits et filmés consacrés aux familles déplacées qui tentaient de rentrer dans le camp.

+972 Magazine s'est entretenu avec Al-Samoudi peu après sa libération au sujet de son arrestation, de ses conditions de détention et de la campagne menée par Israël pour réduire les journalistes palestinien·nes au silence.

Pouvez-vous décrire votre arrestation ?

Ils sont venus chez moi aux premières heures du matin. Quand ils sont entrés, ma fille et ma belle-fille pleuraient. L'officier de l'armée israélienne m'a dit : « Dis-leur que je t'emmène seulement pour une sortie de trois ou quatre heures, puis que tu rentreras chez toi. » Je n'avais aucune idée que cette sortie durerait un an.

Les soldats m'ont emmené dans le camp de réfugié·es, où ils m'ont gardé les yeux bandés et les mains menottées pendant 80 heures. Ils m'ont jeté devant des casernes militaires, qui étaient en réalité des maisons palestiniennes à l'intérieur du camp. Chaque fois que des soldats entraient ou sortaient, ils me frappaient sur tout le corps.

Je n'ai été autorisé à recevoir ni nourriture ni eau pendant toute cette période. Toutes les nuits, j'ai souffert de fortes douleurs à cause du froid. Je leur ai dit que j'avais besoin de mes médicaments parce que je suis diabétique et que je souffre d'hypertension, mais ils m'ont ignoré et ne m'ont apporté aucun de mes traitements.

Pendant l'interrogatoire, ils m'ont dit qu'il y avait trois soupçons contre moi — même pas des accusations. Les deux premiers semblaient liés à mon travail journalistique et à ma couverture de terrain. Ils considéraient le fait de couvrir les événements sur place comme un service rendu à ce qu'ils appelaient des « organisations subversives ». Un autre soupçon reposait sur leur allégation selon laquelle un détenu palestinien aurait déclaré que je l'avais photographié alors qu'il tirait sur une colonie israélienne.

Pendant ma détention, j'ai reçu des menaces directes par téléphone de la part d'un officier du Shin Bet. L'officier m'a dit : « Tu nous as épuisés. Je veux t'envoyer en prison pour deux ou trois ans. Je vais t'écraser. »

Après le 7 octobre, de nombreuses photos et vidéos ont commencé à circuler sur les réseaux sociaux et les chaînes d'information, montrant l'état des prisonnier·es palestinien·nes après leur libération des prisons israéliennes. Beaucoup comprenaient des images avant-après montrant une perte de poids drastique due à la privation de nourriture. Pouvez-vous décrire les conditions à l'intérieur des prisons ?

En tant que journaliste, j'ai beaucoup travaillé sur des sujets concernant les Palestinien·nes dans les prisons israéliennes, mais je n'aurais jamais imaginé que les conditions étaient aussi catastrophiques.

Nous étions détenu·es dans des cimetières pour les vivant·es, dépouillé·es de tous nos droits. Nous n'avions ni papier, ni stylos, ni livres, ni télévision, ni radio. Nous n'avions même pas de peigne, de miroir ou de produits d'hygiène. Ils ne nous donnaient qu'une quantité minuscule de shampoing — une seule cuillère par semaine pour nous laver. J'ai laissé pousser cette barbe parce qu'aucun outil de rasage n'était disponible. Ce n'est que lorsqu'ils voulaient que nous nous rasions qu'ils apportaient le matériel et nous forçaient à nous raser la tête et la barbe.

La nourriture n'était donnée que pour que nous puissions rester debout pendant les comptages quotidiens et pour qu'ils puissent continuer leurs pratiques abusives contre nous. Le matin, on nous donnait une cuillère de labneh et une cuillère de confiture. À midi, quatre cuillères de riz, deux minuscules morceaux de concombre, deux tranches de tomate et une cuillère de haricots. Le soir, deux cuillères de houmous, une cuillère de tahini, un œuf dur et dix petits morceaux de pain, chacun de la moitié de la taille d'une main.

Je suis entré en prison en pesant 120 kilos et j'en suis sorti en pesant 60.

Chaque cellule contenait 10 prisonnier·es et mesurait sept mètres sur trois. Il n'y avait que six lits pour 10 prisonnier·es, ce qui signifie que six dormaient sur les lits tandis que quatre dormaient par terre.

Les matelas sentaient le pourri et étaient répugnants, et nous n'étions pas autorisé·es à les laver ou à les nettoyer. Nous n'avions droit qu'à 10 minutes pour nous doucher, à 20 prisonnier·es à la fois. Il n'y avait pas de portes aux cabines de douche, nous devions donc rester nu·es les un·es devant les autres, ce qui constituait une grave violation de notre intimité et était profondément humiliant pour les prisonnier·es.

J'ai informé les autorités pénitentiaires que j'avais besoin de médicaments pour mon diabète, ma tension artérielle et mes problèmes d'estomac. Elles ne m'ont fourni qu'un seul comprimé pour la tension et un régulateur de diabète. Elles ont refusé de me transférer à la clinique jusqu'à ce que mon état de santé se détériore gravement.

Je me suis évanoui à plusieurs reprises, mes complications de santé se sont aggravées, et j'ai développé des problèmes de vue et d'audition. Mon avocat a déposé une objection avant qu'ils ne finissent par me transférer à la clinique, mais même alors, je n'ai pas reçu le traitement dont j'avais besoin.

Il y a des prisonnier·es souffrant de cancer, de maladies cardiaques et d'autres maladies graves qui se voient refuser des médicaments à la clinique de la prison. Une fois, alors qu'ils me transféraient au tribunal, ils transportaient un prisonnier qui ne pouvait pas marcher seul. Ils ont menacé de le frapper s'il ne marchait pas, puis l'ont soulevé dans le véhicule de transport pénitentiaire tout en le frappant.

La plupart des prisonnier·es ont été libéré·es directement vers des hôpitaux en raison de maladies, notamment des maladies de peau causées par les insectes, les couvertures sales, les matelas non nettoyés et le manque d'hygiène dans les cellules. Les scènes étaient déchirantes, au-delà de ce que les mots peuvent décrire.

Selon un rapport récent du Comité pour la protection des journalistes, près de 100 journalistes et travailleur·euses des médias palestinien·nes ont été arrêté·es depuis octobre 2023, et des dizaines restent en détention. Plus de la moitié ont déclaré avoir été soumis·es à la torture, à des abus ou à d'autres formes de violence. Selon vous, pourquoi Israël cible-t-il les journalistes de cette manière ?

Tout cela s'inscrit dans la guerre continue menée par Israël pour réduire les voix au silence, réprimer la liberté d'expression et empêcher les journalistes palestinien·nes de mener leur travail de terrain.

Après qu'ils ont tué Shireen et m'ont blessé, j'ai dit que les tirs contre nous étaient un message d'intimidation adressé à chaque journaliste et travailleur·euse des médias palestinien·ne. Ils ne veulent ni documentation ni témoins de ce qu'ils font en Cisjordanie. Mon arrestation l'a confirmé.

Terroriser les journalistes et leurs familles

Au début du mois d'avril 2026, selon l'ONG palestinienne de défense des droits des prisonnier·es Addameer, les prisons israéliennes détenaient plus de 9 600 Palestinien·nes, dont 84 femmes et 350 enfants. Parmi eux et elles, 3 532 étaient placé·es en détention administrative, détenu·es sans procès sur la base de preuves secrètes auxquelles ni les détenu·es ni leurs avocat·es ne peuvent accéder, et qu'ils et elles ne peuvent contester

Parmi eux se trouvait Samir Amin-Khuwaira, un journaliste de 45 ans originaire de Naplouse, qui a passé neuf mois en détention administrative après avoir été arrêté lors d'un raid nocturne à son domicile en avril 2025. Sa détention a été renouvelée trois fois, sans charges formelles ni procès. S'adressant à +972, Khuwaira se souvient qu'un officier du Shin Bet lui a ouvertement dit qu'il était détenu pour des « raisons politiques ».

Comme d'autres détenu·es libéré·es, Khuwaira a décrit des conditions de détention difficiles, notamment une surpopulation extrême, une forte humidité, un accès limité aux douches et un manque de vêtements propres. Pendant sa détention, il a contracté la gale et de douloureuses infections cutanées, et a perdu plus de 20 kilos.

« J'ai demandé un traitement en septembre, mais ils n'ont apporté des médicaments qu'en décembre, après que la maladie s'est propagée sur tout mon corps », a-t-il déclaré.

Khuwaira a expliqué que les autorités pénitentiaires avaient ignoré son état de santé pendant des mois, tandis que le manque d'hygiène à l'intérieur de la prison l'avait aggravée. Selon lui, les prisonnier·es n'étaient autorisé·es à se doucher qu'une fois tous les six jours. Après sa libération, Khuwaira est resté sous traitement médical pendant deux mois et s'est isolé de ses trois enfants par peur de les contaminer.

Les expériences de Khuwaira et d'Al-Samoudi ne sont pas rares : de nombreux·ses détenu·es se voient refuser les traitements, examens et médicaments nécessaires, transformant dans certains cas la maladie en lente condamnation à mort. Au moins 98 prisonnier·es palestinien·nes sont mort·es à la suite de tortures et de négligences médicales systématiques depuis le début de la guerre à Gaza, selon des données de l'armée israélienne et du Service pénitentiaire israélien (IPS).

Depuis le 7 octobre, les autorités israéliennes interdisent également aux familles des prisonnier·es palestinien·nes de rendre visite à leurs proches en prison. Les appels téléphoniques sont eux aussi interdits, tout comme les visites du Comité international de la Croix-Rouge destinées à surveiller l'état des détenu·es. En conséquence, les familles sont largement maintenues dans l'ignorance de l'état de leurs proches dans les prisons israéliennes, et dépendent des avocat·es ou des témoignages d'autres prisonnier·es libéré·es pour obtenir quelques bribes d'information.

+972 Magazine s'est entretenu avec Abdul Majeed Al-Amarneh, du camp de réfugié·es de Dheisheh, à Bethléem, dont le fils, Ausayd, journaliste et professeur de médias âgé de 41 ans aux universités d'Hébron et de Bethléem, est sous détention administrative depuis juillet 2025.

« Depuis la nuit où ils l'ont emmené, toute la maison a changé », a déclaré Al-Amarneh. « [Les quatre] enfants [d'Ausayd] demandent après lui tous les jours, et le plus difficile, c'est de ne pas pouvoir leur répondre. »

Il y a environ un mois, Al-Amarneh a rencontré un ancien prisonnier récemment libéré du même établissement où Ausayd était détenu, qui lui a donné des nouvelles de l'état de son fils à l'intérieur de la prison.

« Il m'a dit que la nourriture était très mauvaise et que les prisonniers souffraient chaque jour de la faim, des mauvais traitements et des humiliations », a déclaré Al-Amarneh, ajoutant qu'Ausayd gardait néanmoins le moral et s'occupait en étudiant le Coran. « Recevoir des nouvelles de mon fils par un autre prisonnier libéré, au lieu de les entendre directement de lui, me brise le cœur. »

La communication avec Ausayd reste extrêmement limitée, possible uniquement par l'intermédiaire des avocat·es. Mais ces dernier·es ne peuvent transmettre que des informations de base, souvent limitées aux mises à jour juridiques, comme le fait de savoir si sa détention a été prolongée et dans quelle prison il est détenu. Selon la famille, sa plus récente audience de renouvellement de détention s'est tenue en l'absence de son avocat. Ses proches ne peuvent pas entendre sa voix, ni se rassurer sur son état.

Mais les souffrances de la famille ne se sont pas arrêtées avec la détention d'Ausayd. Sa sœur, Islam, âgée de 31 ans, journaliste indépendante et mère d'une fille de cinq ans, a elle aussi été arrêtée il y a moins d'un mois, après que les forces israéliennes ont mené un raid au domicile familial dans le camp.

Elle est désormais interrogée en lien avec son travail journalistique, sous l'accusation d'avoir travaillé pour un site d'information interdit. Pendant ce temps, son mari a déjà passé les trois dernières années en prison.

« Ma fille a une petite fille, et aujourd'hui cette enfant est séparée à la fois de sa mère et de son père », a déclaré Al-Amarneh. « Nous ne savons pas comment expliquer cela à une enfant de cinq ans. »

Le Service pénitentiaire israélien n'a pas répondu à la demande de commentaire de +972.

Source : +972.

Traduit par DM pour l'Agence Média Palestine.

Une occasion manquée de répondre à la détresse tout en respectant les droits fondamentaux

16 juin, par Collectif — ,
Ces organisations communautaires dénoncent d'une voix unanime l'adoption précipitée du projet de loi 23, qui avait pourtant fait l'objet du dépôt de plus de 60 mémoires à (…)

Ces organisations communautaires dénoncent d'une voix unanime l'adoption précipitée du projet de loi 23, qui avait pourtant fait l'objet du dépôt de plus de 60 mémoires à l'étape des consultations, dont la majorité faisaient état de grandes réserves.

Montréal, le 12 juin 2026 – Le Regroupement des ressources alternatives en santé mentale du Québec (RRASMQ), la Ligue des droits et libertés, l'Association des groupes d'intervention en santé mentale du Québec (AGIDD-SMQ), le Réseau d'aide aux personnes seules et itinérantes de Montréal (RAPSIM), l'Association des juristes progressistes (AJP), Médecins du monde Canada, ReprésentACTION Santé Mentale Québec ainsi que le Collectif des personnes survivantes de la P-38 joignent leurs voix pour dénoncer l'adoption précipitée du projet de loi 23, projet visant à faciliter et élargir les critères de l'hospitalisation forcée.

Ces organisations communautaires dénoncent d'une voix unanime l'adoption précipitée du projet de loi 23, qui avait pourtant fait l'objet du dépôt de plus de 60 mémoires à l'étape des consultations, dont la majorité faisaient état de grandes réserves.

Rappelons aussi que des groupes incontournables n'ont pas été entendus en consultation malgré leur souhait de l'être, que ce soit le Barreau du Québec, l'Association des juristes progressistes, la Ligue des droits et libertés ou le Réseau d'aide aux personnes seules et itinérantes de Montréal (RAPSIM), dont les membres sont préoccupés par ce changement législatif qui les impactera directement. Il est notable que plus de 165 organisations (dont les porteurs de ce communiqué) et 1360 individus ont signé, dans le courant de l'année, la Déclaration Quand la folie a le dos large, invitant à ne pas élargir la possibilité de coercition.

On constate aussi que, malgré la cinquantaine d'amendements débattus, plusieurs enjeux de fonds dénoncés dans le projet de loi n'ont pas du tout été adressés, alors que la réforme constitue un recul majeur des droits fondamentaux dans des contextes de vulnérabilité. D'ailleurs, plusieurs des dispositions du PL23 ignorent les recommandations phares et l'esprit du rapport de l'IQRDJ déposé en 2025 ; l'Institut avait pourtant été mandaté par le gouvernement lui-même pour mener une vaste consultation et des recherches dans le but d'orienter la réforme.

Le rapport de l'IQRDJ avait également bien mis en lumière le seul consensus actuel : le manque de ressources en santé mentale, pour répondre aux demandes volontaires de soins, conduit à des hospitalisations qui auraient pu être évitées. Malgré ce constat et dans un contexte de restrictions budgétaires, le gouvernement fait le choix d'investir plus de 100M$ dans une réforme législative qui n'opère que des changements de structures, et n'ajoute aucun soin sur le terrain, en plus de faire reculer les droits fondamentaux encore davantage. Nous nous alarmons du fait qu'une telle décision soit prise, alors qu'aucune étude n'a été faite pour démontrer l'efficacité de mesures coercitives et des traitements forcés en santé mentale.

Quel impact pour les personnes marginalisées ?

Comme c'est souvent le cas avec les mesures coercitives, les conséquences de cette réforme se feront sentir de manière disproportionnée chez les personnes marginalisées. Déjà avec la P-38, les personnes en situation d'itinérance ont près de 65 fois plus de risques de subir une garde en établissement que l'ensemble de la population montréalaise, et les personnes en situation de pauvreté sont surreprésentées dans les statistiques sur les hospitalisations forcées. L'expérience des organismes de terrain démontre que les interventions sous contrainte sont vécues comme traumatisantes et fragilisent le lien de confiance avec les institutions. De plus, les conséquences de l'hospitalisation forcée amplifient parfois les situations de crise initiales : « On sort de là plus traumatisé·es qu'avant », affirment des personnes qui ont vécu la garde en établissement. En élargissant les critères, le projet de loi 23 accentue les dynamiques d'exclusion plutôt que de s'attaquer aux causes, et risque d'augmenter la détresse et les crises qu'il prétend adresser.

« Au-delà des traumatismes, pour plusieurs personnes en situation d'itinérance, dont les trajectoires sont déjà marquées par de multiples violences institutionnelles, le recours à la contrainte renforce une perte de confiance déjà profonde envers le système de santé et les services publics, accentue la méfiance et tue toute envie de recourir aux services. » de souligner Tsanta Sen Chen, organisatrice communautaire au RAPSIM.


Il est possible de faire autrement

Pourtant, selon une large consultation, 8 personnes sur 10 ayant subi une P-38 avaient préalablement demandé de l'aide volontairement, et elles auraient pu en bénéficier si la première ligne, dramatiquement sous-financée, avait été plus accessible. Ce constat rejoint une observation de terrain : dès que des alternatives sont déployées, le taux de recours à la P-38 chute significativement (d'environ 80% dans les cas de l'Escouade 24-7 au Bas-Saint-Laurent et de l'initiative du Carrefour en santé mentale des familles et de l'entourage à Longueuil, par exemple). Ces initiatives permettent également une concertation du réseau, des corps policiers et du communautaire dans le contexte légal actuel, en plus d'inclure et d'offrir du soutien aux proches. « Plutôt que de miser sur la coercition, nous devons collectivement tabler sur les alternatives communautaires qui existent déjà, que ce soit les centres de crise, le travail de milieu, les hébergements de transition ou les groupes d'entraide. » de souligner Anne-Marie Boucher du RRASMQ.

"Des approches basées sur le consentement et favorisant le développement du lien thérapeutique font leurs preuves et permettent d'obtenir de meilleurs résultats cliniques tout en évitant d'augmenter le recours à la coercition. Sans investissements structurants en prévention et en accès aux soins, élargir la contrainte risque surtout de déplacer le problème plutôt que de le résoudre" souligne Mylène Demarbre, Directrice clinique santé mentale de Médecins du Monde Canada.

Rappelons-le, le Canada est le pays en Occident où le taux d'hospitalisation forcée est le plus élevé : le projet de loi 23 est une occasion manquée de changer ce triste palmarès, en nous inspirant des meilleures pratiques et en protégeant les droits des personnes. Au vu de cette réforme, nous attendons du gouvernement qu'il fasse un suivi rigoureux de l'évolution et des impacts du recours aux hospitalisations forcées et aux traitements involontaires, et qu'il s'assure de déployer au plus tôt les ressources nécessaires pour que les hospitalisations forcées deviennent un recours véritablement exceptionnel.

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Le Royaume-Uni et ses alliés sanctionnent des groupes de colons israéliens en Cisjordanie ; la France interdit l’entrée à Bezalel Smotrich

Aux côtés de la France, du Canada, de l'Australie et de la Norvège, le Royaume-Uni sanctionne des groupes liés à des avant-postes violents et à l'expulsion forcée de (…)

Aux côtés de la France, du Canada, de l'Australie et de la Norvège, le Royaume-Uni sanctionne des groupes liés à des avant-postes violents et à l'expulsion forcée de Palestiniens • Le Royaume-Uni a déconseillé aux entreprises de commercer avec les colonies • Israël a déclaré que ces mesures « alimentaient l'antisémitisme »

Tiré de France Palestine Solidarité. Article publié en Israël dans Haaretz. Photo : Smotrich encourage la colonisation israélienne de la Cisjordanie occupée © Good Shepherd Collective

La Grande-Bretagne, le Canada, la France, l'Australie et la Norvège ont annoncé mardi de nouvelles sanctions visant six organisations israéliennes d'extrême droite et un militant d'extrême droite, a appris Haaretz. Ces mesures comprennent également une recommandation non contraignante concernant les échanges commerciaux avec les colonies israéliennes.

La France a également déclaré qu'elle imposerait des sanctions au ministre israélien des Finances, Bezalel Smotrich, et lui interdirait l'entrée sur son territoire. Dans un communiqué, le ministère français des Affaires étrangères a déclaré que M. Smotrich « encourageait activement l'annexion de la Cisjordanie ».

Selon un communiqué conjoint, les personnes visées seraient soumises à un gel de leurs avoirs et à une interdiction de voyager, mesures destinées à « perturber les flux financiers » qui ont permis aux personnes visées « d'agir en toute impunité en Cisjordanie ».

Selon ces pays, ces mesures s'inscrivent dans le cadre d'une « action coordonnée visant à mettre en place des sanctions et d'autres mesures afin de tenir les colons extrémistes pour responsables des actes de violence effroyables commis par les colons à l'encontre de civils palestiniens ».

Au Royaume-Uni, la ministre des Affaires étrangères, Yvette Cooper, a publié pour la première fois des directives officielles déconseillant explicitement aux entreprises de mener des activités économiques et financières dans les colonies illégales. Si la Grande-Bretagne continue de soutenir le commerce avec Israël à l'intérieur de ses frontières d'avant 1967, elle a déclaré qu'il « ne devrait y avoir aucune implication économique dans les colonies illégales ».

Les sanctions visent l'Union des fermes, qui apporte un soutien financier et organisationnel aux fermes et aux avant-postes de colons en Cisjordanie, y compris ceux liés à des actes de violence, d'intimidation et de déplacement forcé de Palestiniens.

Un autre groupe visé par les sanctions est Ahavat Gilad (Amour de Gilead), qui sert de relais financier à l'Union des fermes et transfère des dons aux avant-postes de colons, y compris ceux liés à des actes de violence contre les Palestiniens.

Ari Yishag, un groupe qui collecte des fonds pour des avant-postes de colons illégaux impliqués dans des actes de violence, d'intimidation et de déplacement forcé de Palestiniens, figure également sur la liste des entités sanctionnées. Les sanctions visent également Our Land, un groupe similaire qui collecte des fonds pour l'achat d'équipements militaires tactiques destinés à des groupes armés de colons.

Un autre groupe sanctionné, baptisé « Return of Zion to its Land », est l'entité juridique enregistrée par l'intermédiaire de laquelle Our Land mène ses activités financières, tout en transférant des dons à des avant-postes liés à de graves violations des droits humains.

Eyal Harei Yehuda, une entreprise de construction et de démolition, est également visée par les sanctions, tout comme son propriétaire, Itamar Yehuda Levi. Le frère de Levi, Yinon Levi, a été filmé en train d'abattre Awdah Hathaleen dans le village d'Umm al-Kheir, en Cisjordanie, en juillet 2025.

Les propriétaires de l'entreprise, ses employés, ses collaborateurs et les membres de leur famille ont utilisé ses ressources lors de travaux de construction et de démolition en Cisjordanie pour détruire des terres et des biens palestiniens, ainsi que pour agresser physiquement, tirer sur et tuer des Palestiniens, ce qui a entraîné de nouveaux déplacements de population.

Israël a déclaré qu'il « rejette fermement les mesures honteuses adoptées par des gouvernements étrangers à l'encontre de citoyens, d'entités et d'un ministre du gouvernement israéliens », affirmant que leur « véritable essence […] est la tentative d'imposer une position politique concernant le droit des Juifs à s'installer en Terre d'Israël ».

Ces pays tentent d'imposer leur point de vue sur le conflit israélo-palestinien « sous le couvert de mesures contre la violence », a déclaré le ministère israélien des Affaires étrangères. « Ce que ces gouvernements ont en commun, c'est leur échec retentissant à lutter contre l'antisémitisme qui sévit dans leurs propres pays », a-t-il ajouté. « Les politiques anti-israéliennes du type de celles adoptées aujourd'hui ne font qu'alimenter cet antisémitisme. »

Il a ajouté : « Étonnamment, ces gouvernements ont également échoué à imposer des sanctions ou à prendre des mesures contre les phénomènes qui alimentent véritablement la violence – la politique de « rémunération pour meurtre » de l'Autorité palestinienne consistant à verser des salaires aux terroristes, ainsi que l'incitation à la violence. »

Le Royaume-Uni a déjà imposé des sanctions à toute une série de groupes et de militants israéliens d'extrême droite et de colons, notamment l'organisation de colons Amana ; le groupe de colons d'extrême droite Nachala ; les groupes de sécurité des colons de Cisjordanie Hashomer Yosh, Torat Lechima et Lehava, ainsi que le militant colon Elisha Yered, le militant du mouvement Kach Noam Federman, Neriya Ben Pazi et Eden Levy. Des sanctions britanniques ont également été imposées à la yeshiva Od Yosef Chai et à plusieurs avant-postes illégaux, notamment Meitarim, Emek Tirza et Shavei Eretz.

Le groupe de colons Regavim ne serait pas visé par cette série de sanctions. De nombreux responsables du groupe entretiennent des liens étroits avec le ministre israélien des Finances, Bezalel Smotrich, notamment Yehuda Eliahu, cofondateur de Regavim, bras droit de Smotrich et chef de l'Administration des colonies au ministère de la Défense. Eliahu a récemment été nommé à la présidence de l'Autorité foncière israélienne, qui gère la plupart des terres en Israël.

Regavim avait déjà été visé lors d'une précédente série de sanctions le mois dernier. En mai, la chef de la diplomatie européenne, Kaja Kallas, avait déclaré que les ministres des Affaires étrangères de l'UE avaient approuvé des sanctions contre plusieurs groupes de colons israéliens et des personnalités d'extrême droite accusées d'être impliquées dans des violences contre des Palestiniens en Cisjordanie.

Une source proche de la décision a indiqué que les sanctions viseraient Regavim et son directeur, Meir Deutsch, ainsi que les groupes de colons Amana et Nachala et la dirigeante de ce dernier, Daniella Weiss. La source a également précisé que les sanctions viseraient Hashomer Yosh et son ancien PDG, Avichai Suissa.

Traduction : AFPS

La FIFA critiquée pour son silence face aux attaques visant les athlètes palestiniens

La Campagne palestinienne pour le boycott académique et culturel d'Israël (PACBI) a dénoncé ce qu'elle a qualifié de silence de la part de la Fédération internationale de (…)

La Campagne palestinienne pour le boycott académique et culturel d'Israël (PACBI) a dénoncé ce qu'elle a qualifié de silence de la part de la Fédération internationale de football (FIFA) face au meurtre d'athlètes palestiniens et aux attaques visant des installations sportives pendant la guerre à Gaza.

Tiré de France Palestine Solidarité. Photo : Quartier général de la FIFA à Zurich © albinfo

Selon les chiffres publiés par la campagne, plus de 1 000 athlètes palestiniens ont été tués depuis le début de la guerre israélienne contre la bande de Gaza. Elle a également indiqué que des athlètes libanais avaient été tués lors de frappes aériennes israéliennes sur des villes et villages au Liban.

La PACBI a déclaré que 1 007 athlètes palestiniens avaient été tués, dont 566 footballeurs — soit l'équivalent de 25 équipes complètes. Elle a également signalé la destruction de 265 installations sportives.

La campagne a critiqué la FIFA pour ne pas avoir pris de mesures contre Israël ni publié de déclarations claires concernant la mort d'athlètes et la destruction d'infrastructures sportives à Gaza et au Liban. Elle a déclaré que cette inaction soulevait de plus en plus de questions sur les normes appliquées dans la gestion des conflits.

Le PACBI a déclaré que le fait de prendre pour cible des athlètes chez eux ou pendant le conflit, combiné à l'absence de prise de position officielle de la part des institutions sportives internationales, revenait à ignorer les souffrances des victimes et à aggraver l'impact humanitaire de la guerre.

Le PACBI est la branche universitaire et culturelle du mouvement Boycott, désinvestissement et sanctions (BDS), qui prône le boycott, le désinvestissement et les sanctions contre Israël.

Traduction : AFPS

Quelle politique électorale ? Un débat au sein de la gauche américaine

16 juin, par Dan La Botz — , ,
La gauche américaine débat une nouvelle fois de la manière dont elle doit s'engager dans la politique électorale. Hebdo L'Anticapitaliste - 804 (11/06/2026) (…)

La gauche américaine débat une nouvelle fois de la manière dont elle doit s'engager dans la politique électorale.

Hebdo L'Anticapitaliste - 804 (11/06/2026)

https://lanticapitaliste.org/actualite/international/quelle-politique-electorale-un-debat-au-sein-de-la-gauche-americaine

Par Dan La Botz

Crédit Photo
DR

Ce débat semble prendre davantage de sens cette année, alors que les électeurEs se déclarant indépendantEs (45 %) sont plus nombreux que ceux se déclarant républicains (27 %) ou démocrates (27 %). La gauche pourrait-elle désormais proposer une alternative politique à ces électeurEs désabuséEs ?

Mazzocchi et la tentative de parti travailliste

La question a refait surface la semaine dernière lors de la conférence du centenaire de Tony Mazzocchi, organisée au Labor Center de l'université Rutgers, dans le New Jersey. Mazzocchi, dirigeant du syndicat des travailleurs du pétrole, de la chimie et de l'énergie atomique et figure centrale de la lutte pour une législation protégeant la santé des travailleurs dans les années 1960 et 1970, a été le moteur de la tentative de création d'un Parti travailliste américain en 1996. Les dirigeants syndicaux qui ont pris part à cette initiative ont pris la parole lors d'une table ronde organisée pour commémorer et célébrer le travail de Tony, qui a fourni un forum de discussion sur les stratégies électorales de la classe ouvrière.

Les États-Unis n'ont jamais eu de parti travailliste, de Parti socialiste ou de Parti communiste couronné de succès, c'est-à-dire capable de se présenter comme un concurrent sérieux pour le pouvoir politique au niveau fédéral. Le Parti socialiste a atteint son apogée en 1912, lorsque Eugene V. Debs, son candidat à la présidence, a recueilli près d'un million de voix, soit 6 % de l'ensemble des suffrages exprimés. Le Parti communiste a connu son apogée en 1932, lorsque William Z. Foster a recueilli 103 307 voix, soit à peine 0,3 % du total. Le Parti travailliste, que Mazzocchi a contribué à fonder, a été créé avec le soutien de plusieurs grands syndicats nationaux et de nombreux syndicats régionaux et locaux. Mais la direction du parti a hésité à présenter des candidats contre les démocrates lors des élections nationales et n'a jamais présenté de candidat à la présidence, craignant qu'un parti de gauche n'affaiblisse les démocrates et ne profite aux républicains. Le parti s'est essoufflé avec la mort de Mazzocchi en 2002 et a disparu en 2007.

Deux stratégies en débat

Aujourd'hui, comme par le passé, les militants et les organisations syndicales et de gauche présentent deux stratégies principales par rapport au parti démocrate.

Le Democratic Socialists of America (DSA), le plus grand groupe socialiste du pays avec 100 000 membres, a rejeté la formation d'un parti socialiste indépendant. Il soutient et travaille pour des candidats du Parti démocrate, en élisant certains d'entre eux, comme la députée Alexandria Ocasio-Cortez et le maire de New York, Zohran Mamdani. Jenny Brown, membre de l'équipe de Labor Notes, a défendu cette position lors de la conférence, arguant que les candidats du DSA sont des militants du mouvement qui se présentent en tant que socialistes. Le Working Families Party dispose certes de sa propre organisation électorale, mais il soutient lui aussi les démocrates. Les Leopolds, du Labor Institute, anciennement lié à Mazzocchi, préconisent de mener un travail de sensibilisation pour rallier à l'idée d'un parti travailliste les électeurs de la classe ouvrière désabusés des deux grands partis.

Pour sa part, le Parti vert, qui défend un programme écosocialiste, remporte certaines élections locales, présente des candidats aux présidentielles mais n'y a jamais obtenu plus de 0,7 % des voix. Il est ignoré par le DSA, le WFP et par l'extrême gauche.

Loin des régions progressistes, dans l'État républicain du Nebraska, Dan Osborn, mécanicien, ancien président de syndicat et leader d'une grève importante, se présente au Sénat en tant qu'indépendant — et il a une chance de l'emporter. Lors de la course pour l'autre siège du Sénat de l'État l'année dernière, les démocrates ont décidé de lui apporter une aide financière et il a remporté 47 % des voix. Bernie Sanders, socialiste démocrate et indépendant sur le plan politique, a salué Osborn pour sa campagne en faveur de la classe ouvrière. Osborn a qualifié le Sénat de « country club de millionnaires travaillant pour des milliardaires ». De toute évidence, il espère faire irruption dans ce club et le bousculer.

On pourrait dire qu'Osborn teste à lui seul l'idée d'un Parti travailliste, un Parti travailliste composé d'une seule personne pour l'instant. Une question est de savoir si la gauche, en quête d'une stratégie, pourra s'associer à des candidats issus de la classe ouvrière comme Osborn, s'il y en a ­davantage. Notre avenir réside-t-il là ?

Traduction Henri Wilno

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États-Unis : « 2025, une année contrastée pour un mouvement syndical toujours en difficulté »

Cela n'était pas censé se produire. Presque tous les experts prédisaient le déclin continu des syndicats. Donald Trump a fait tout ce qu'il pouvait pour les affaiblir : il a (…)

Cela n'était pas censé se produire. Presque tous les experts prédisaient le déclin continu des syndicats. Donald Trump a fait tout ce qu'il pouvait pour les affaiblir : il a vidé de sa substance le Conseil national des relations du travail (National Labor Relations Board) ; licencié des dizaines de milliers d'employé·e·s fédéraux ; retenu des fonds destinés aux États « bleus » [démocrates] ; bloqué de nombreux projets d'infrastructure de Biden. Et, un peu trop tard, il a pointé du doigt, menacé un employé de Ford [lors d'une visite de l'usine de Ford dans le Michigan, qui avait fait une allusion au dossier Epstein]. Pourtant, les syndicats ont progressé.

Tiré de Inprecor
11 juin 2026

Près d'un demi-million de nouveaux travailleurs et travailleuses (463'000) ont été syndiqués en 2025. D'accord, ce n'était pas 1937, mais il s'agissait de la première augmentation de cette ampleur depuis 2008, année où la syndicalisation avait augmenté de 518'000 salarié·es.

Si la croissance des syndicats est nécessaire pour renforcer le pouvoir de la classe laborieuse, les chiffres en eux-mêmes n'apportent pas nécessairement un pouvoir supplémentaire à l'ensemble des travailleurs, ni même aux syndicats qui ont enregistré les gains les plus importants. Sans une organisation solide sur le lieu de travail, des membres engagés et une volonté d'utiliser le pouvoir des membres de cesser le travail, le rapport des force entre le travail et le capital ne changera pas. Comme nous le verrons ci-dessous, la croissance du nombre d'adhérents syndicaux ne s'est pas accompagnée d'une augmentation des grèves. De plus, les géants des secteurs qui ont connu la croissance la plus rapide au cours de la dernière décennie – en particulier la haute technologie et le commerce électronique – restent presque entièrement non syndiqués. Les avancées de 2025 sont certes les bienvenues, mais il en faut davantage.

Les syndicats se développent généralement en période de croissance économique. 2008 a marqué la fin d'une période de croissance, l'économie plongeant alors dans la Grande Récession, au cours de laquelle la représentation syndicale a perdu 852'000 adhérents. 2025 n'a toutefois pas été une année de croissance rapide. L'économie américaine connaît une période de croissance lente depuis une quinzaine d'années et 2025 n'a pas fait exception. Beaucoup, y compris Trump, citent la hausse du produit intérieur brut (PIB) réel au troisième trimestre par rapport au deuxième trimestre comme un bond « annuel » de 4,4%. Ce chiffre officiel est toutefois une fiction. La hausse réelle entre le deuxième et le troisième trimestre était de 1,1%. Pour des raisons connues uniquement du Bureau d'analyse économique (BEA) du gouvernement, celui-ci « annualise » la hausse en la multipliant par quatre afin d'obtenir un taux « annuel ». C'est ainsi que 1,1 devient 4,4. Étant donné que le chiffre « annualisé » du quatrième trimestre était de 1,4%, la croissance réelle de ce trimestre était inférieure à environ un tiers de point de pourcentage. Le taux annuel réel d'une année sur l'autre pour 2025, selon les propres chiffres du BEA, était de 2,2%.

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La croissance de l'emploi s'est répartie à parts égales entre les secteurs public (236'000) et privé (227'000). Pour les travailleurs du secteur public fédéral et des États, il n'y a manifestement pas eu de croissance de l'emploi. La réduction massive des effectifs fédéraux par Trump a entraîné la suppression de 283'000 emplois, tandis que les employés des États ont perdu 16'000 emplois. Pourtant, 40'000 employé·e·s fédéraux et pas moins de 180'000 employé·e·s des États ont obtenu une représentation syndicale l'année dernière. L'AFSCME (American Federation of State, County and Municipal Employees) a affirmé le 18 février 2026 avoir connu une croissance de 5%, soit environ 65'000 membres en 2025, bien qu'elle ne précise pas combien d'entre eux étaient des employé·e·s des États. Des données empiriques suggèrent que ce sont les coupes sombres de Trump au niveau fédéral et la menace de réduction des aides aux États qui ont poussé un certain nombre de ces employé·e·s à se tourner vers les syndicats, alors même que Trump supprimait, de facto, de nombreux droits de négociation fédéraux dans la pratique. Une enquête plus approfondie est nécessaire pour déterminer comment les employé·e·s fédéraux et des États ont pu connaître une telle croissance en termes de syndicalisation. L'emploi dans les collectivités locales a toutefois augmenté de 132'000 personnes, et la couverture syndicale a progressé de 16'000 personnes.

La majeure partie de la croissance du secteur privé s'est concentrée dans la construction (84'000) et les services de santé et sociaux (78'000). À eux deux, ces secteurs représentent plus de 70% de l'augmentation de la couverture syndicale dans le secteur privé en 2025. Les rapports LM-2 du ministère du Travail [rapports financiers des syndicats américains qui doivent être soumis au ministère du Travail] concernant quelques grands syndicats font état de résultats inégaux pour 2025. Le syndicat des employés de service (SEIU) a gagné 87'837 membres, celui des travailleurs de l'automobile (UAW-United Auto Workers) 17'286 et celui des Teamsters (transport) 3440, tandis que le syndicat des métallurgistes (USW-United Steelworkers) en a perdu 20'058. Dans le secteur de la santé, le Syndicat national des infirmières (National Nurses Union) a, à lui seul, gagné environ 13'000 nouveaux membres entre mi-2024 et mi-2025. Dans le Michigan, le SEIU a obtenu la représentation de 32 000 aides à domicile employés dans le secteur privé en 2025, ce qui représente une part importante de l'augmentation du nombre de travailleurs et travailleusese de la santé syndiqués.

Les gains enregistrés dans le secteur de la construction ne provenaient toutefois pas de la construction de logements. Les investissements dans les constructions résidentielles privées ont chuté de 17,2% sur l'année ! Les hausses enregistrées dans ce secteur sont principalement dues à l'expansion des centres de données nécessaires à l'essor de l'intelligence artificielle (IA), alimenté principalement par les « Magnificent Seven » [Alphabet, Amazon, Apple, Meta, Microsoft, Nvidia, and Tesla], ces géants technologiques « superscalers ». Il convient de noter qu'il s'agit pratiquement du seul secteur dans lequel les investissements ont connu une croissance significative au sein de ce qui est devenu une économie à deux vitesses. Un pays où le stress au travail a accru la morbidité, avec l'apparition de maladies nouvelles et anciennes, et où le vieillissement de la population a stimulé l'emploi dans le secteur de la santé, favorisant ironiquement la croissance syndicale. Parmi les autres secteurs où la représentation syndicale a augmenté, on trouve les services de restauration (29'000), les professions libérales et techniques (24'000) et les télécommunications (20'000). Parmi ceux-ci, seuls les services de restauration ont connu une croissance de l'emploi. Les pertes importantes en matière de représentation syndicale dans le secteur privé ont été enregistrées dans les transports et les entrepôts (-100'000) ainsi que dans l'industrie manufacturière (-34'000). De toute évidence, les droits de douane de Trump n'ont pas sauvé l'industrie manufacturière américaine ni les emplois liés à la logistique.

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La plupart des gains enregistrés dans le secteur privé ne provenaient pas non plus des élections supervisées par le NLRB [le NLRB supervise les votes de syndicalisation et de désyndicalisation dans le secteur privé : les travailleurs déposent une requête pour créer un syndicat si l'employeur refuse ; si une majorité est en faveur, le NLRB certifie le syndicat comme représentant exclusif]. Alors que les gains issus des élections du NLRB sont depuis longtemps modestes, l'affaiblissement de cette agence par Trump les a encore réduits en 2025. Seuls 83'000 travailleurs ont voté lors des élections supervisées par le NLRB l'année dernière, contre 142'000 en 2024, et environ 56'000 ont obtenu une représentation. Ainsi, seul un quart, voire moins, de l'augmentation du nombre d'adhérents syndicaux dans le secteur privé en 2025 pourrait provenir de cette source. Néanmoins, parmi les syndicats ayant déposé un nombre relativement important de demandes d'élection figuraient les syndicats du bâtiment IBEW (électriciens, 101) et IUOE (ingénieurs d'exploitation, 100), deux syndicats bien placés pour tirer parti de l'essor des centres de données. Le plus grand nombre de requêtes a été déposé par les Teamsters (282), suivis par le SEIU (133). L'augmentation de la reconnaissance syndicale dans le secteur privé n'est pas non plus due aux grèves. Selon l'ILR Labor Action Tracker, seules 18 grèves sur 298 visaient la reconnaissance syndicale en 2025.

Contrairement à ce que beaucoup pensent, l'augmentation de la syndicalisation, observée au fil des années depuis la fin de la Grande Récession, est principalement venue du secteur privé, qui est passé de 7'883'000 travailleurs en 2010 à 8'438'500 l'année dernière, soit un gain de plus d'un demi-million. La représentation syndicale dans le secteur public, en revanche, a baissé, passant de 8'406'000 à 8'039'100 au cours de cette période, avec quelques fluctuations après avoir atteint son pic en 2009 avec 8 ‘677'500 membres.

La composition démographique des syndicats a continué d'évoluer. Le nombre de femmes représentées par les syndicats a augmenté de 102'000, représentant près d'un quart des nouveaux travailleurs syndiqués. Bien que le nombre de travailleurs noirs représentés par les syndicats ait baissé de 92'000, soit 4%, le nombre de travailleurs latino-américains et asiatiques a augmenté respectivement de 180'000 et 159'000, représentant près des trois quarts de la croissance syndicale. La proportion de femmes et de travailleurs de couleur est passée de 66% en 2000 à 88% en 2025.

Mais les grèves ont diminué

En 2025, les syndicats ont commencé à se battre pour protéger leurs membres immigrés contre les attaques de l'ICE (Immigration and Customs Enforcement's) et l'expulsion. Davantage de travailleurs ont rejeté des propositions de convention collective jugées insuffisantes. Et les groupes de base de plusieurs syndicats ont continué à se battre pour le changement. Il s'agissait là d'évolutions importantes. La croissance du nombre d'adhérents syndicaux ne s'est toutefois pas accompagnée d'une augmentation des grèves. Selon l'ILR Labor Action Tracker de l'université Cornell, le nombre de grèves (hors lock-out) en 2025 s'élevait à 298, contre 365 en 2024 et 467 en 2023. Le nombre de travailleurs et travailleuses [engagés dans une grève] a également baissé, passant de 539'000 en 2023 à 293'000 en 2024 et à 290'000 en 2025. Le BLS (Bureau of Labor Statistics), qui ne recense que les grèves « majeures » mobilisant 1000 travailleurs ou plus, a signalé 30 grèves de ce type à partir de 2025, contre 31 en 2024. Mais le BLS recense 306'800 travailleurs pour ces 30 grèves seulement, contre 290'000 pour l'ILR pour l'ensemble des grèves. Cette différence s'explique par un double comptage des grévistes par le BLS, qui comptabilise deux fois les mêmes travailleurs s'ils font grève deux fois, etc., alors que l'ILR Tracker ne les compte qu'une seule fois.

Comme pour la représentation syndicale, les grèves qui ont eu lieu étaient fortement concentrées dans le secteur de la santé, tant public que privé. Le rapport de l'ILR indique que 29,4% des grèves ont eu lieu dans le secteur de la santé, le plus important, tandis que le rapport du BLS sur les grèves majeures en recense 12 sur 31 dans ce secteur. À elle seule, l'Union of Professional and Technical Employees, affiliée à la CWA (Communications Workers of America), a fait grève à quatre reprises en 2025 dans les établissements de santé de l'Université de Californie. En réalité, plus de la moitié des grèves majeures ont eu lieu en Californie. Le rapport de l'ILR a toutefois classé les grèves dans le secteur manufacturier en deuxième position avec 16,6%, suivies par celles de l'administration publique. Seules deux des grèves majeures recensées par le BLS concernaient le secteur manufacturier : celles de l'Association internationale des machinistes chez Boeing et Pratt & Whitney.

Une conséquence possible de cette baisse du nombre de grèves a été le recul des augmentations salariales moyennes négociées par les syndicats en 2025. Selon Bloomberg, si les augmentations salariales annuelles négociées par les syndicats sont restées bien supérieures aux niveaux de 3% d'avant 2020, elles sont passées de 7 à 8% par an en 2023 et 2024 à 5% au troisième trimestre 2025. L'indice des coûts salariaux du BLS pour les travailleurs syndiqués en 2025 montre également une baisse des gains salariaux totaux, passant d'une augmentation annuelle de 5,5% en 2024 à 4,3% en 2025. D'après cette mesure applicable à l'ensemble des travailleurs, et pas seulement aux membres syndiqués, les coûts salariaux étaient supérieurs à la moyenne tant dans le secteur de la santé que dans celui de la construction, très probablement en raison de la croissance de l'emploi et du mouvement syndical. Compte tenu de la guerre menée par Trump au Moyen-Orient, les prix vont certainement augmenter de manière significative pendant un certain temps. Si la dynamique des grèves et des hausses salariales continue de s'essouffler, celle de la croissance syndicale ne manquera pas de suivre.

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Il est impossible de dire dans quelle mesure cela est dû aux actions de Trump, au ralentissement de certains secteurs de l'économie et à la croissance d'autres, ou simplement à la crainte de perdre les emplois que les gens parviennent à obtenir. Mais une grande partie de ce tableau contradictoire est due à la domination et à la pratique persistantes d'un syndicalisme d'entreprise bureaucratique.

Certes, les syndicats d'aujourd'hui sont souvent différents de ceux d'il y a quelques décennies : certains nouveaux dirigeants tiennent un discours ferme, les concessions sont plus rares et les hausses salariales restent supérieures au niveau d'avant la pandémie, même si, comme nous l'avons vu plus haut, elles ont ralenti ces deux dernières années. Les politiques et, dans une certaine mesure, les pratiques de nombreux syndicats en matière de protection des travailleurs immigrés sont bien meilleures que par le passé – en grande partie grâce aux changements démographiques au sein des syndicats. Regardez également du côté de Minneapolis, qui a servi de modèle de résistance aux sbires de l'ICE de Trump et inspiré des actions similaires ailleurs. On parle encore davantage de grèves générales ainsi que de mobilisation autour des actions May Day Strong [le 1er mai 2026, une coalition – sous le logo May Day Strong – refusait le « business as usual » en lançant le mot d'ordre « No School. No Work. No Shopping »].

On observe davantage d'activité au niveau de la base dans de nombreux syndicats et davantage de ripostes au niveau local. Les campagnes actives pour les conventions collectives sont plus courantes. Et la gauche socialiste au sens large existe désormais en tant que présence réelle, bien que modeste et souvent divisée, au sein des rangs de nombreux syndicats importants, même si cette présence manque d'une organisation et d'une direction cohérentes. En raison de ses divisions internes et de son orientation principalement électoraliste, le DSA (Democratic Socialists of America), en tant qu'organisation, semble incapable d'assurer cette direction. De plus, de nombreux militants de gauche se sont « infiltrés » ou ont pris l'initiative de s'impliquer dans des efforts d'organisation, parfois avec l'aide du Comité d'organisation des travailleurs d'urgence UE-DSA (Emergency Workers Organizing Committee (EWOC) et du projet indépendant Rank and File (organisation à la base). Les conditions sont réunies pour un changement et une nouvelle organisation, bien qu'une coordination bien plus importante et une organisation de la base soient nécessaires.

Mais il y a aussi l'héritage palpable du syndicalisme d'entreprise. Celui-ci se manifeste non seulement par la prudence de nombreux dirigeants syndicaux et dans le manque général de démocratie syndicale active, mais aussi dans les conventions collectives qui définissent les gains et les pertes en matière de conditions de travail. Cet héritage est clairement illustré par les clauses relatives aux « droits de la direction » et à l'« interdiction de grève », qui limitent le pouvoir sur le lieu de travail et l'initiative des travailleurs et travailleuses.

Les grèves sont, à de rares exceptions près, limitées aux moments où les conventions collectives arrivent à échéance et où de nouvelles sont négociées. Cela signifie que l'arme la plus puissante du mouvement syndical contre le capital se limite à un calendrier préétabli, comme le congrès du syndicat ou la réunion mensuelle des membres de la section locale. Pour le capital, il s'agit d'un événement prévisible auquel se préparer s'il prend au sérieux les menaces syndicales. Pour la bureaucratie syndicale, c'est une protection contre la pression exercée par la base pour qu'elle agisse pendant la majeure partie de la durée de la convention. Dans une large mesure, le nombre annuel de grèves est limité par le nombre de conventions collectives qui expirent au cours d'une année. Le faible niveau de grèves en 2025 était-il dû à un calendrier de négociations moins chargé ? Même les discussions sur une grève de grande ampleur, voire une grève générale, ont été formulées en termes de coordination des expirations de conventions. Que dirait Rosa Luxemburg d'une « grève de masse » aussi soigneusement planifiée ?

Comment pouvons-nous lutter contre la « crise du coût de la vie » qui évolue quotidiennement avec une telle limitation de nos actions ? Comment les travailleurs et travailleuses peuvent-ils résister, dompter ou contrôler l'intelligence artificielle lorsqu'elle menace d'éliminer ou de modifier leur travail en temps réel dans un tel carcan ? Pour que nos conventions collectives nous protègent réellement, nous avons besoin du droit de faire grève, de ralentir le rythme, de faire le strict minimum ou simplement de cesser le travail au moment de notre choix. Sans ces droits, la procédure de règlement des différends est isolée de l'action sur le lieu de travail à mesure qu'elle remonte la hiérarchie, et le pouvoir des délégués syndicaux est limité.

Nous avons également besoin du droit de définir le travail lui-même. La propriété ne devrait pas conférer le droit exclusif d'imposer la conception, le contenu ou le rythme du travail à ceux qui en assurent les profits. Le capital peut posséder l'usine (ou la plantation), mais il ne possède pas les travailleurs. Si les conventions collectives imposent certaines limites à l'autorité du capital en matière d'horaires, de santé et de sécurité, etc., elles laissent néanmoins à la direction le soin de définir le contenu et le rythme des tâches, ainsi que la capacité de les faire respecter. Nous accordons au caractère sacré de la propriété le droit de commander lorsque nous ratifions un contrat comportant une clause de « droits de la direction » et/ou de « non-grève » qui équivaut à une servitude volontaire. Il est temps de briser ces chaînes.

Il semble y avoir un calendrier chargé d'expirations de contrats importants en 2026, notamment dans les télécommunications, la construction, le raffinage du pétrole, l'industrie manufacturière, l'alimentation, la santé, la poste et l'éducation. Déjà, les infirmières en grève sur les deux côtes (Est, Ouest) ont montré l'exemple. Soulever la question de la suppression de ces clauses, même là où les chances de succès immédiates sont faibles, peut sensibiliser les membres à leur pouvoir potentiel. Si l'UAW compte vraiment lancer une grande offensive en 2028, ou si les membres peuvent pousser leurs syndicats à le faire, pourquoi ne pas exiger l'abolition de cette servitude et la suppression de ces deux clauses ? Que diriez-vous de « Libérons-nous en 2028 » !

Article publié par Tempest le 2 avril 2026 ; traduction-édition rédaction A l'Encontre

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De la frontière au Sûq des corps : comment la Tunisie est devenue le rouage d’un système de violence contre les femmes migrantes noires

16 juin, par Comité pour le respect des libertés et des droits de l'homme en Tunisie (CRLDHT) — , , ,
Au milieu du désert, entre la Tunisie et la Libye, des femmes disparaissent sans laisser de traces. Certaines sont enceintes. D'autres voyagent avec leurs bébés. Beaucoup ont (…)

Au milieu du désert, entre la Tunisie et la Libye, des femmes disparaissent sans laisser de traces. Certaines sont enceintes. D'autres voyagent avec leurs bébés. Beaucoup ont fui la guerre, la pauvreté ou les violences politiques. Elles pensaient traverser une frontière. Elles entrent en réalité dans un système organisé de déshumanisation, où l'arrestation, l'expulsion, le viol et l'exploitation sont devenus des étapes presque routinières d'un parcours migratoire transformé en machine à broyer des vies.

Tiré du site du Comité pour le Respect des Libertés et des Droits de l'Homme en Tunisie - CRLDHT.

De la frontière à l'enfer libyen : une chaîne organisée de violences

Depuis plusieurs années, les organisations de défense des droits humains alertent sur les violences commises contre les personnes migrantes en Tunisie et en Libye. Mais deux rapports publiés récemment franchissent un seuil supplémentaire : Women State Trafficking, du collectif RR[X]
https://statetrafficking.net/?utm_source=chatgpt.com, et Les routes de la torture, de l'Organisation mondiale contre la torture (OMCT)et du Réseau SOS Torture
https://www.omct.org/fr/ressources/rapports/les-routes-de-la-torture-vol-5-absence-de-solutions-pour-les-personnes-en-deplacement-en-tunisie.

Ils ne décrivent plus seulement des abus isolés ou des dérives sécuritaires. Ils documentent l'existence d'un système transfrontalier où les politiques migratoires européennes, la répression tunisienne et les réseaux libyens de détention et d'exploitation s'articulent dans une même chaîne de violence. Les mots choisis par les auteurs ne sont pas neutres. RR[X] parle de traite d'État. L'OMCT décrit un environnement tortionnaire. Dans les deux cas, il ne s'agit plus simplement d'évoquer des violations des droits humains, mais de montrer comment des institutions étatiques directement ou indirectement participent à la production d'un espace où la violence est devenue structurelle. Le rapport Women State Trafficking, fondé sur 33 témoignages recueillis entre décembre 2024 et février 2026, décrit avec précision le fonctionnement de cette mécanique. Des femmes migrantes sont arrêtées lors de rafles à Sfax, à Tunis ou dans d'autres villes tunisiennes. Elles sont ensuite transférées vers des zones frontalières ou des camps contrôlés par la garde nationale tunisienne, avant d'être remises à des groupes armés ou à des réseaux opérant en Libye. Là commence une autre phase de l'horreur : détention arbitraire, violences sexuelles, rançons, prostitution forcée, esclavage domestique.

Le corps des femmes comme terrain de domination

Ce qui frappe dans les récits recueillis par RR[X], c'est précisément le caractère méthodique de la violence. Les témoignages parlent de fouilles corporelles humiliantes, de femmes battues devant leurs enfants, de viols commis dans des centres de détention, d'absence totale de soins médicaux pour des femmes enceintes ou blessées. Le corps des femmes devient un territoire de domination absolue. Pour celles qui ne peuvent payer leur rançon, l'exploitation sexuelle apparaît comme la seule issue possible pour sortir des geôles libyennes. Mais cette prétendue sortie n'en est pas une : les maisons de prostitution forcée ne sont qu'une autre forme de captivité. Ces violences ont été portées devant le Parlement européen lors d'une session organisée par Ilaria Salis, députée européenne pour Alleanza Verdi e Sinistra (groupe The Left), Leoluca Orlando, député européen pour Alleanza Verdi Sinistra (groupe Greens/EFA), et Cecilia Strada, députée européenne du Parti démocrate (groupe Socialists & Democrats). Le rapport de l'OMCT vient compléter et approfondir ce tableau. Là où RR[X] suit principalement le trajet des expulsions et de la traite vers la Libye, Les routes de la torture élargit l'analyse à l'ensemble du système tunisien de gestion migratoire. L'organisation documente des arrestations arbitraires, des déplacements forcés vers les frontières désertiques, des violences physiques et psychologiques, ainsi qu'une multiplication des pratiques de déshumanisation à l'encontre des personnes migrantes noires.

L'externalisation des frontières : le prix caché du « succès » européen

Le rapport souligne surtout un élément fondamental : ces violences ne sont pas accidentelles. Elles s'inscrivent dans un contexte politique précis, marqué par le durcissement simultané des politiques migratoires tunisiennes et européennes. Au cours des quatre premiers mois de 2026, le nombre de franchissements irréguliers vers l'Union européenne a continué de diminuer, une baisse de 40% par rapport à la même période de l'année précédente. Selon les données préliminaires de Frontex, l'agence européenne chargée de coordonner la gestion des frontières extérieures de l'espace Schengen, un peu plus de 28 500 passages ont été enregistrés. Cette tendance reflète une combinaison de facteurs : coopération renforcée avec les pays partenaires, mesures préventives dans les principaux pays de départ, conditions météorologiques difficiles en début d'année. Les arrivées en Italie depuis la Tunisie ont, elles aussi, fortement diminué.

Les gouvernements européens présentent ces chiffres comme un succès sécuritaire. Mais derrière les statistiques se cache une autre réalité : celle d'une externalisation toujours plus brutale des frontières de l'Europe. Depuis la signature du mémorandum d'entente entre l'Union européenne et la Tunisie en 2023, Tunis occupe une place centrale dans la stratégie européenne de contrôle migratoire. Soutien logistique, équipements de surveillance, coopération sécuritaire : en 2026, l'UE a confirmé un appui global d'environ 130 millions d'euros à la Tunisie dans le cadre des programmes de gestion des frontières et des migrations. L'Europe renforce donc les capacités tunisiennes de contrôle au moment même où les organisations internationales dénoncent l'aggravation des violations des droits humains. L'OMCT rappelle d'ailleurs que la Tunisie ne peut être considérée comme un « pays tiers sûr ». Pourtant, malgré les rapports d'Amnesty International, du Haut-Commissariat aux droits de l'homme et les enquêtes journalistiques et universitaires accumulées depuis deux ans, les institutions européennes continuent de renforcer leur coopération avec Tunis. Plus troublant encore : le rapport Women State Trafficking révèle que la Commission européenne a refusé, en avril 2025, l'ouverture d'un couloir humanitaire pour plusieurs témoins victimes de traite, au motif que la Tunisie et la Libye ne seraient pas des « pays en guerre ». Cette réponse dit l'essentiel du problème européen : la violence devient politiquement acceptable tant qu'elle reste éloignée des frontières visibles de l'Union. La Méditerranée centrale fonctionne désormais comme un espace d'exception juridique, où des pratiques illégales sur le sol européen deviennent tolérées dès lors qu'elles sont sous-traitées à des partenaires extérieurs.

Racisme, impunité et responsabilité des États

Dans ce contexte, le concept de « state trafficking » prend toute sa portée. RR[X] ne parle pas d'une simple défaillance des États, mais d'un système dans lequel des appareils sécuritaires participent activement à des mécanismes de traite humaine. Les expulsions collectives vers la Libye ne produisent pas seulement du refoulement : elles alimentent directement un marché de la détention, de l'extorsion et de l'exploitation sexuelle.

L'OMCT va plus loin encore en évoquant la responsabilité indirecte de l'État tunisien. Même lorsque les violences sont commises par des groupes armés, des trafiquants ou des particuliers, l'absence de protection, l'impunité et la tolérance institutionnelle engagent la responsabilité des autorités. Cette continuité entre violence étatique et violence criminelle constitue l'un des éléments les plus inquiétants des deux rapports. Les femmes migrantes noires se retrouvent ainsi au croisement de plusieurs formes de domination : raciale, sécuritaire, patriarcale et économique. Le racisme anti-noir en Tunisie amplifié depuis le discours de Kaïs Saïed en février 2023 a installé un climat où les personnes subsahariennes sont devenues des cibles permanentes de suspicion et de haine. Les deux rapports montrent comment cette racialisation facilite les arrestations arbitraires, les violences policières et l'indifférence généralisée face aux abus.

Les frontières de l'Europe déplacées vers le Sud

Au fil des pages, une autre réalité se dessine : l'effondrement progressif de toutes les voies de protection. Les possibilités de réinstallation restent extrêmement limitées. Les voies légales d'accès à l'Europe se réduisent. Les ONG sont criminalisées ou empêchées d'agir. Même les dispositifs de retour dits « volontaires » s'inscrivent souvent dans un contexte de pression, de peur et d'absence totale d'alternative réelle. Ce rétrécissement produit un désespoir profond. Beaucoup des femmes interrogées dans les deux rapports connaissent les risques qu'elles encourent. Elles savent ce qui les attend en Libye. Pourtant, elles continuent de partir, de traverser, de tenter la mer. Non pas parce qu'elles ignorent le danger, mais parce que l'immobilité est devenue encore plus dangereuse que la route. L'une des forces de ces rapports est précisément de replacer les témoignages humains au centre du débat. Derrière les catégories administratives « flux migratoires », « gestion des frontières », « lutte contre les passeurs » il y a des femmes qui accouchent en détention, des mineurs isolés victimes de violences pendant les expulsions, des mères séparées de leurs enfants, des survivantes enfermées dans des maisons de prostitution en Libye. Ces récits dérangent parce qu'ils révèlent une vérité que les gouvernements préfèrent taire : les frontières européennes ne s'arrêtent plus à la Méditerranée. Elles se prolongent dans les camps, les prisons et les zones désertiques du Maghreb. Et plus ces frontières se déplacent vers le sud, plus la violence devient invisible pour les opinions publiques européennes.

Les rapports de RR[X] et de l'OMCT constituent bien plus qu'un travail de documentation. Ils posent une question centrale pour l'avenir euro-méditerranéen : jusqu'où les États européens sont-ils prêts à déléguer la violence pour empêcher les migrations ?

Car derrière le langage technocratique des accords migratoires se dessine un ordre frontalier fondé sur la dissuasion, l'épuisement et la peur. Un ordre dans lequel certaines vies deviennent négociables, expulsables et exploitables.

Entre la Tunisie et la logique d'externalisation des frontières, les femmes migrantes noires en paient aujourd'hui le prix le plus lourd.

https://crldht.com/de-la-frontiere-au-suq-des-corps-comment-la-tunisie-est-devenue-le-rouage-dun-systeme-de-violence-contre-les-femmes-migrantes-noires/

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Women State Trafficking Expulsion et vente de migrants de la Tunisie vers la Libye

Télécharger lerapport en français

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Télécharger le rapport (italiano)

Violence de genre, expulsion et traite des femmes noires migrantes entre la Tunisie et la Libye

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Les routes de la torture Vol.5 : Absence de solutions pour les personnes en déplacement en Tunisie

Ce rapport met en lumière l'ampleur des violations des droits humains subies par les personnes en déplacement en Tunisie entre mai et décembre 2025, tout en revenant sur plusieurs évolutions marquantes observées début 2026. Dans un contexte marqué par le manque criant d'options légales et durables, il montre comment l'absence de perspectives pousse de plus en plus de personnes vers des traversées maritimes dangereuses et d'autres stratégies à haut risque. Le rapport souligne ainsi l'urgence de renforcer des solutions sûres, régulières et fondées sur les droits, afin de réduire les vulnérabilités, prévenir les abus et offrir de véritables alternatives aux routes migratoires irrégulières et souvent mortelles.

Télécharger le Rapport

En savoir plus sur ce sujet
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Les routes de la torture Vol.1, qui couvre la période de juillet à octobre 2023,
Les routes de la torture Vol.2, qui couvre la période de novembre 2023 à avril 2024,
Les routes de la torture Vol.3, qui couvre la période de mai 2024 à octobre 2024,
etLes routes de la torture Vol. 4, qui couvre la période de novembre 2024 à avril 2025.

https://www.omct.org/fr/ressources/rapports/les-routes-de-la-torture-vol-5-absence-de-solutions-pour-les-personnes-en-deplacement-en-tunisie
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Double Patate – Le soleil s’est réveillé : une ode à la vie

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Remises en question de l’adoption internationale

Depuis le début des années 2000, le nombre d'adoptions internationales connaît une chute spectaculaire à l'échelle mondiale. Parallèlement, ces dernières années, de plus en (…)

Depuis le début des années 2000, le nombre d'adoptions internationales connaît une chute spectaculaire à l'échelle mondiale. Parallèlement, ces dernières années, de plus en plus de personnes adoptées adoptent un discours critique vis-à-vis des pratiques et revendiquent des changements. Ces deux phénomènes traduisent une remise en question profonde de la pertinence du modèle de l'adoption internationale comme solution pour les enfants vulnérables. Est-ce que la fin aurait sonné pour l'adoption internationale ? Et qu'est-ce que cela signifie pour les enfants qui n'ont pas de milieu familial apte à les soutenir ?

Le déclin des adoptions internationales est marqué par une baisse de plus de 80 % à l'échelle mondiale depuis les années 2000. En 2004, on comptait plus de 45 000 adoptions internationales par an ; en 2019, ce chiffre est tombé à moins de 5 000, avec une chute encore plus prononcée après la pandémie de COVID-19 [1]. Au Québec, le nombre d'adoptions internationales a également chuté, passant de plus de 1 000 enfants par an à la fin des années 1990 à seulement 36 en 2023 [2].

Cette baisse s'explique par plusieurs facteurs, dont une prise de conscience accrue des effets négatifs des adoptions mal encadrées sur les enfants et la dénonciation des adoptions illicites ayant eu lieu dans plusieurs pays. En France, par exemple, la révélation de milliers d'adoptions illégales a profondément ébranlé les perceptions de cette pratique. Les critiques pointent du doigt un système où la « demande » d'enfants jeunes et en bonne santé dans les pays riches a trop souvent alimenté des adoptions rapides, au détriment des droits des enfants et de leurs familles d'origine.

Aujourd'hui, les adoptions internationales sont de plus en plus limitées aux cas où aucun autre placement n'est possible dans le pays d'origine. La majorité des enfants proposés à l'adoption internationale sont désormais des enfants avec des besoins spéciaux, des enfants plus âgés, ou ceux qui souffrent de maladies ou de handicaps. Ces changements ont radicalement modifié les attentes des familles adoptantes, les forçant à revoir leurs projets familiaux pour s'adapter aux nouvelles réalités. Cet état de fait a aussi contribué à la diminution majeure du nombre d'adoptions.

Droits des enfants et réformes législatives

La Convention de La Haye de 1993 a joué un rôle clé dans la transformation de l'adoption internationale en la soumettant à des règles strictes de protection des droits des enfants. Cette convention vise à garantir que l'adoption internationale ne soit utilisée qu'en dernier recours, après l'épuisement des solutions locales, tout en respectant l'identité familiale et culturelle des enfants adoptés.

De nombreux pays d'origine, autrefois grands « pourvoyeurs » d'enfants pour l'adoption internationale (au sens de la dynamique marchande qui s'est instaurée par déséquilibre de pouvoir entre pays riches/pauvres pour contrôler le flux des placements vers l'étranger par rapport à la proportion d'enfants qu'on arrive à garder dans leur communauté et pays), ont mis en place des réformes pour décourager cette pratique. Ils ont rehaussé les critères d'adoption, imposant des conditions plus strictes pour les adoptants, notamment sur l'âge, la santé et les besoins spécifiques des enfants. Ces réformes visent à s'assurer que l'adoption est bien dans l'intérêt supérieur de l'enfant, en respectant ses droits fondamentaux. Elles créent aussi de nouveaux défis pour les familles adoptantes qui doivent se préparer à accueillir des enfants avec des besoins complexes.

Les tensions géopolitiques et les réticences croissantes des pays d'origine à collaborer avec des pays d'accueil ont également contribué à la baisse des adoptions. Par exemple, la Chine, longtemps l'un des principaux pays pourvoyeurs d'enfants à l'adoption internationale, a brusquement annoncé la fermeture de ses portes en septembre 2024, sans explications. Cet événement illustre un tournant majeur : les pays d'origine délaissent de plus en plus l'adoption internationale, qui devient une exception plutôt qu'une norme.

Cette évolution suscite certaines inquiétudes quant au sort des enfants pour lesquels l'adoption n'est plus une option. En l'absence de solutions familiales locales ou internationales, ces enfants risquent de rester dans des institutions, souvent inadaptées à leur bon développement. Malgré la reconnaissance internationale des droits de l'enfant à grandir dans une famille, beaucoup se retrouvent dans des orphelinats, où les conditions de vie sont loin d'être idéales : manque de soins personnalisés et de sécurité affective, et souvent une exposition accrue aux agressions et à la négligence.

Les institutions, même avec de bonnes intentions, ne peuvent pas remplacer le cadre familial. Les enfants qui y grandissent sont confrontés à des défis émotionnels et psychologiques importants, notamment en matière d'attachement et de développement social, et sont davantage exposés à des violences de toutes sortes. Les pays concernés peinent souvent à proposer des alternatives telles que les familles d'accueil ou les adoptions locales, laissant ainsi des milliers d'enfants sans solution durable.

Le point de vue des personnes adoptées

En parallèle de ces évolutions, un autre discours émerge : celui des personnes adoptées à l'international. De plus en plus de voix, notamment parmi les jeunes adultes issus des vagues d'adoption des années 2000, remettent en question l'adoption comme réponse à leurs besoins fondamentaux. Beaucoup partagent le sentiment d'avoir été déracinés, et expriment des deuils multiples : perte de liens avec leurs parents biologiques, absence de transmission culturelle et perte de repères identitaires.

Un mouvement international prend de l'ampleur, avec des revendications clés sur l'accès aux informations d'origine. Les personnes adoptées demandent à connaître leur histoire, l'identité de leurs parents biologiques, ainsi que les circonstances de leur adoption. Au Québec, par exemple, l'adoption du Projet de loi 113 en 2018 a marqué un tournant en facilitant l'accès aux antécédents d'adoption et aux retrouvailles familiales, si les deux parties le souhaitent. En juin 2024, le droit de connaître ses origines a été pleinement intégré à la Charte des droits et libertés de la personne avec le projet de loi 2.

Depuis ces réformes, plus de 60 000 demandes ont été déposées auprès des services sociaux du Québec pour lever le secret entourant les origines familiales des adoptés [3]. Ce chiffre inclut les adoptés internationaux, dont les demandes d'accès à leurs dossiers d'adoption ont considérablement augmenté au cours des dernières années. Cette quête de vérité reflète un besoin profond de comprendre leurs origines et de renouer avec une part souvent occultée de leur identité.

Repenser l'adoption internationale

Les revendications des personnes adoptées et les défis posés par le déclin de l'adoption internationale soulèvent des questions fondamentales sur l'avenir de cette pratique. Depuis des décennies, les acteurs de l'adoption débattent de ses enjeux éthiques, notamment en ce qui concerne la protection des droits des enfants.

Il semble aujourd'hui urgent de repenser les politiques de protection de l'enfance, en mettant davantage l'accent sur la prévention des abandons et sur le soutien aux familles biologiques. Lorsqu'il est impossible pour une famille d'origine d'assumer ses responsabilités, des solutions de permanence familiale doivent être envisagées, y compris l'adoption. Toutefois, l'effacement des origines que l'adoption implique au Québec reste un point de tension pour de nombreux adoptés, qui réclament un droit à la transparence et souvent, une reconnaissance de leur double appartenance familiale.

L'avenir de l'adoption internationale devra se construire en tenant compte des multiples dimensions identitaires et familiales des enfants concernés. Ces enfants ont le droit de grandir dans un environnement sécurisant et propice à leur développement, tout en préservant leur identité et leurs liens avec leur pays d'origine.


[1] Selman, P. (2023). « The rise and fall of intercountry adoption 1995-2019 », dans Research Handbook on Adoption Law, Edward Elgar Publishing, p. 321-345.

[2] L'adoption internationale, la recherche des origines et les retrouvailles internationales : Statistiques 2023 (2023). Gouvernement du Québec, ministère de la Santé et des Services sociaux.

[3] Bilan DPJ. (2022). Gouvernement du Québec, ministère de la Santé et des Services sociaux.

Anne-Marie Piché est travailleuse sociale et professeure à l'École de travail social de l'UQAM, où elle se spécialise en adoption.

Illustration : Natascha Hohmann

Refuser la parentalité et la famille nucléaire

Phénomène relativement marginal, le refus de la parentalité biologique semble toutefois gagner du terrain. Égoïstes et cyniques, celleux qui choisissent de ne pas avoir (…)

Phénomène relativement marginal, le refus de la parentalité biologique semble toutefois gagner du terrain. Égoïstes et cyniques, celleux qui choisissent de ne pas avoir d'enfants, ou réalistes et compatissants ? Une petite enquête de terrain auprès d'une dizaine d'ami·es et de connaissances révèle que les raisons sont nombreuses et variées pour ne pas faire d'enfants au 21e siècle.

Ne pas avoir d'enfants est généralement perçu comme un refus parce que notre société est empreinte d'une norme sociale qui sous-entend que les enfants devraient être désirés, que tout le monde, par défaut, en veut. Cela met celleux qui n'en veulent pas dans une position où iels doivent systématiquement s'expliquer pour défendre leur choix. L'inverse n'est pas vrai : on demande rarement aux gens qui ont des enfants pourquoi ils en veulent. Lorsque c'est le cas, on obtient généralement une réponse vague, qu'on accepte sans questionner, du genre « j'en avais juste vraiment envie au fond de moi » ou « j'en ai toujours voulu » (ce qui, par ailleurs, est parfaitement légitime). Bref, ce qui semble être sous-raisonné (ou, à tout le moins, sous-expliqué), c'est précisément le choix d'avoir des enfants. Et la parentalité peut également être cadrée comme un refus, celui de poursuivre sa vie telle quelle (par exemple, sur le mode de l'amitié, ou d'un certain nomadisme).

Au cours des conversations que j'ai eues avec des membres de mon entourage qui ne veulent pas d'enfants, j'ai été placé·e (je me suis placé·e moi-même) dans une position inconfortable : demander aux gens de m'expliquer pourquoi ils ne voulaient pas d'enfants. Certain·es ont justement souligné que cela ne se posait pas nécessairement en refus pour elleux, et une amie a parlé, plutôt que du refus de la parentalité, du « désir de vivre sans enfants ». Ainsi, le fait de ne pas faire d'enfants est moins un refus, pour certain·es, que l'affirmation d'une configuration de vie qu'on (ne) désire (pas).

Tantôt le refus actif et frontal d'une parentalité en lien avec laquelle on subit des pressions sociales, tantôt le simple fait de ne pas désirer d'enfants : voici différentes raisons qui poussent les gens à ne pas avoir d'enfants biologiques en 2024.

Des personnalités et des modes de vie incompatibles

Beaucoup commencent par citer des limites personnelles : l'une mentionne la phobie de l'accouchement, une autre, la peur que son corps change. Deux personnes disent être très sensibles au bruit ; une amie parle de son rythme de vie axé sur la lenteur, qu'elle croit incompatible avec les enfants. Quelqu'un mentionne être anxieux et de nature impatiente, ce qui ne fait pas bon ménage avec les enfants. Deux personnes me confient ne pas vouloir transmettre leurs traumatismes à leurs enfants. L'une d'elles vient d'un milieu familial marqué par la violence, et ressent le besoin de guérir avant de pouvoir penser à avoir des enfants.

Ces témoignages donnent l'impression que les gens se connaissent davantage (leurs limites, leurs besoins, leurs traumatismes, etc.) et qu'ils s'assument de plus en plus lorsque vient le temps de faire des choix de vie importants, surtout ceux qui auraient une incidence sur des enfants à naître. Par exemple, certains disent qu'ils ont l'impression qu'ils seraient malheureux avec des enfants, ou qu'ils ne seraient pas adéquatement outillé·es pour être parents. Ce qui apparaît de prime abord comme une raison « égoïste » (« je serais malheureux ») est en fait une raison pleine de bonté, pour le bien des enfants à naître (« je serais malheureux, et donc je ne serais pas le meilleur parent que cet enfant pourrait avoir »).

Une autre raison qui s'est profilée dans la plupart des conversations tourne autour de la qualité de vie. La plupart de mes interlocuteur·rices disent beaucoup aimer la vie qu'iels ont bâtie, et ne pas vouloir la transformer radicalement avec la venue d'enfants. Lorsqu'on aime sa vie, qu'on s'épanouit sans enfants et qu'on vit pleinement ; pourquoi la changer ? Qu'il soit question de notre horaire d'activités personnelles et sociales, de nos voyages, de notre militantisme, de notre carrière, ou de nos temps libres, avoir des enfants enlève du temps consacré pour soi, pour les autres (par exemple, les ami·es), ou encore pour des causes sociales.

Un monde qu'on refuse de léguer (et de reproduire)

Presque tout le monde cite le manque de temps, le rythme effréné de l'économie capitaliste et l'épuisement professionnel et généralisé comme raisons qui les découragent d'avoir des enfants. Le coût de la vie est également un facteur important : plusieurs personnes peinent à subvenir à leurs propres besoins et voient mal comment elles pourraient avoir un enfant à leur charge. L'effritement du filet social (places rarissimes en garderie, système de soins de santé en ruines, pénurie d'enseignant·es, etc.) est aussi mentionné à quelques reprises.

Plus généralement, l'état déprimant et inquiétant du monde est une raison qui revient beaucoup. La crise climatique, les génocides en temps réel sur nos écrans, la montée de l'extrême droite et du fascisme : plus d'une personne dit ne pas vouloir amener de nouvelles vies dans un monde (littéralement) en flammes. Les gens à qui j'ai parlé disent ne pas vouloir léguer un monde où on peine à trouver un logement, où il n'est pas sécuritaire de vivre en tant que personne queer ou trans, où on assiste à des extinctions de masse, et ainsi de suite, à des enfants qu'iels auraient délibérément créés de toutes pièces.

Enfin, certaines personnes affirment ne pas vouloir d'enfants pour des raisons politiques. Par exemple, une personne (blanche) a donné comme raison que nous n'avons pas besoin de plus de personnes blanches sur la planète. Cette personne était critique du désir de se reproduire biologiquement chez les personnes blanches, de ce désir de créer quelqu'un qui leur ressemble, dans la mesure où cela contribue à la reproduction du suprémacisme blanc. Parallèlement, une autre (blanche, de descendance coloniale) a dit ne pas vouloir participer à la reproduction d'une société issue du colonialisme de peuplement ici, sur l'Île de la Tortue, en créant des settlers (allochtones) supplémentaires.

Quelqu'un d'autre a mentionné le problème de la consommation de masse. Cette personne (de la classe moyenne/privilégiée), qui réfléchit présentement aux façons dont elle participe au système capitaliste, voit les enfants comme des machines à consommer. Avoir des enfants irait donc pour elle à l'encontre de la décroissance – c'est connu, la croissance démographique, en particulier dans les ou groupes qui consomment beaucoup, est un multiplicateur des problématiques environnementales. Une autre personne (libanaise) a qualifié l'humain occidental vivant sous le capitalisme et participant à la société de consommation de « parasitaire » pour la Terre, l'environnement, les animaux, et les populations humaines dépossédées et exploitées. Le refus d'avoir des enfants apparaît donc chez plusieurs comme un refus de reconduire ce « parasitage » du monde par une certaine classe d'humains au mode de vie précis.

Aimer les enfants, ne pas en vouloir

Tous les gens à qui j'ai parlé, excepté une personne, disent aimer les enfants. Toustes étaient intéressé·es par des formes de parentalité non biologiques et non traditionnelles (p. ex., parentalité inter-espèces, bénévolat auprès des jeunes, parrainage de familles). Ces gens considèrent donc avoir quelque chose à offrir en matière de care et ressentent l'envie d'être une figure importante dans la vie d'enfants qui existent déjà. Paradoxalement, le fait de ne pas vouloir d'enfants est donc, en quelque part, un geste d'amour ; comme quelqu'un me l'a si bien dit, « J'aime trop mes enfants pour les avoir ».

Illustration : Natascha Hohmann

Ville, néolibéralisme et fascisme. L’insurgent planning pour mieux résister

Face à la montée des droites et du fascisme, les villes, lieux de production, mais aussi espaces de vie, peuvent verser dans l'autoritarisme tout comme elles peuvent devenir (…)

Face à la montée des droites et du fascisme, les villes, lieux de production, mais aussi espaces de vie, peuvent verser dans l'autoritarisme tout comme elles peuvent devenir des espaces de résistance et de libération. Déjà grandement privatisées, elles sont le plus souvent aménagées au service de l'ordre établi et du pouvoir. Mais l'histoire et ce qui s'est déroulé à Minneapolis aux États-Unis en janvier 2026 démontrent que les villes peuvent aussi être des lieux de résistance et d'expression d'un contre-pouvoir.

Depuis peu au Québec, des gauches inquiètes de la montée d'un nationalisme ultra conservateur et de l'émergence d'une extrême droite nous invitent à la vigilance face à un processus de fascisation tranquille, pour paraphraser Jonathan Durand Folco. Elles nous invitent à prendre conscience d'une réalité objective qui nous guette : la montée du fascisme ou le néofascisme rampant. Comment anticiper et penser nos réponses face à une telle conjoncture ?

Comme on le sait depuis l'offensive néolibérale des années 1990 au Québec et au Canada, les villes se sont grandement transformées. Cela s'est concrétisé notamment par leur marchandisation (les municipalités adoptent des stratégies en matière d'urbanisme, notamment pour attirer les investissements et le tourisme international) et la privatisation d'espaces publics, d'équipements collectifs et d'infrastructures. En Amérique du Nord, mais aussi ailleurs en Occident, dans les métropoles, les petites et moyennes villes sont façonnées par les Airbnb, Uber et tours à condos de ce monde.

Même si les villes ont une dynamique locale qui leur est propre selon le contexte culturel et géopolitique dans lequel elles s'inscrivent et le jeu des acteurs en place, il demeure que l'urbanisme néolibéral a l'effet d'un rouleau compresseur qui tend à les uniformiser. Les quartiers centraux des villes-centres sont gentrifiés, et les locataires font des pieds et des mains pour se loger, quitte à s'éloigner de la ville ou se retrouver à la rue. Un peu partout, on voit ces mêmes grandes tendances qui mènent à la désappropriation et à la dépossession des résident·es des quartiers de classes moyennes et populaires alors que l'oligarchie s'enrichit. Saskia Sassen parle d'expulsion radicale pour souligner l'ampleur et l'intensité du phénomène.

Ce processus de désappropriation de la ville s'appuie sur un dispositif de contrôle et de surveillance. Les caméras se sont multipliées dans les espaces privés et publics. Les innombrables drones dans le ciel nous prennent en photo sans même qu'on le sache alors que la « police communautaire » quadrille les différents quartiers de la ville. Les contrôles d'identité et la judiciarisation de l'itinérance font partie de cet attirail de surveillance et de contrôle. Mais cette ville néolibéralisée et quadrillée par des dispositifs de surveillance et de contrôle est-elle en voie de fascisation ?

Autoritarisme et résistance

Le Québec a connu une période où certaines villes ont été dirigées par des maires populistes ou autoritaires, ou encore elles ont subi la coercition imposée par des gouvernements supérieurs. Rappelons la Loi sur les mesures de guerre adoptée par le gouvernement libéral de Trudeau père en 1970, qui a permis de « vider » Montréal de milliers de militant·es. Nombreuses sont les personnes qui ont dû se cacher ou fuir, et des centaines d'autres ont été incarcérées alors que l'armée canadienne se déployait dans la ville. Ce nettoyage social et politique s'est reproduit quelques mois avant la tenue des Jeux olympiques de 1976 à Montréal.

Certes, dans l'histoire, les villes ont souvent été le lieu de révolutions (Révolution française, révolution russe de 1917, etc.), mais aussi de contre-révolutions. Elles ont également été des lieux de résistance contre le colonialisme ou la dictature. Pensons au très beau film La bataille d'Alger. Mais les villes ne sont pas en soi à droite ou à gauche, ni fascistes ni révolutionnaires. En d'autres mots, elles ne sont pas dotées d'une essence. Comme l'a démontré Henri Lefebvre, l'espace est produit par des rapports sociaux ou des rapports de pouvoir. Tout se joue dans la conflictualité selon l'agenda des acteur·rices, parmi eux·elles les mouvements urbains constitués de comités citoyens et d'associations de voisinage.

Deux exemples nous viennent en tête pour penser la résistance contre le fascisme rampant dans la ville. Durant la période de Franco en Espagne, des comités de voisinage s'organisent à Madrid pour mieux répondre aux besoins collectifs des citadin·es des quartiers, notamment en matière de logement, d'infrastructures, de services publics. Manuel Castells, un sociologue catalan qui a étudié divers mouvements urbains à travers le temps et l'histoire, a conclu que les comités de voisinage de Madrid des années 1960 et 1970 ont fait la preuve de l'importance des luttes locales urbaines dans la résistance pour transformer la politique nationale. En fait, on comprend ici que ces comités ont mené des luttes pour l'implantation de services collectifs, la défense d'une culture locale et d'une identité territoriale, qui ont contribué à la chute de Franco. Bref, ces mobilisations collectives et autonomes menées à l'échelle locale, et sur une base indépendante des partis politiques et des syndicats (qui étaient d'ailleurs interdits), ont joué un rôle important dans la libération de l'Espagne1.

Planification rebelle

Plus près de nous, aux États-Unis, le Black Panther Party for Self Defense apparaît à partir du milieu des années 1960 à Oakland, Chicago et Los Angeles2. S'il est un parti politique, il est aussi considéré comme un mouvement citoyen de base qui a comme objectif d'assurer la protection et la sécurité des Afro-étatsunien·nes contre les discriminations raciales et les violences policières. Ce mouvement s'est engagé sur les enjeux de droits civiques, à la défense des Noir·es des quartiers populaires, mais il a également contribué à la mise en place de programmes sociaux communautaires offrant des petits-déjeuners gratuits pour les enfants et organisant des distributions alimentaires. Ils ont créé des cliniques de santé communautaire, des écoles alternatives et des services juridiques. Grosso modo, ces programmes visaient à protéger les citoyen·nes noir·es et à reconstruire l'autonomie des quartiers. Un peu comme cela a été le cas en Espagne, le quartier est devenu pour les Black Panthers un espace central de défense des citoyen·nes et de lutte politique.

Le quartier apparaît comme l'échelle appropriée pour organiser la résistance contre l'autoritarisme ou la fascisation sociétale. Les réponses à apporter ne peuvent pas se contenter d'être performatives, même si la dimension discursive constitue une dimension fondamentale du fascisme. Les actions collectives et stratégies de résistance doivent être pragmatiques, et apporter des réponses concrètes à la vie quotidienne des résident·es.

Faranak Miraftab, une chercheuse irano-étatsunienne qui a travaillé sur la résistance urbaine en Afrique du Sud notamment, a développé la thèse de l'insurgent planning pour mettre de l'avant le fait que les mouvements urbains ne peuvent se contenter de s'opposer. Selon elle, la résistance doit être porteuse de propositions qui peuvent mener à la construction d'un contre-pouvoir. Pour Miraftab, la résistance à l'échelle urbaine doit remettre en question l'urbanisme néolibéral et l'ordre établi, mais elle doit aussi apporter des réponses contre-hégémoniques, transgressives et imaginatives. À l'instar des exemples tirés des associations de voisinage de Madrid et des initiatives des Black Panthers aux États-Unis, le travail organisationnel de résistance doit s'appuyer sur un sentiment d'appartenance au quartier, une connaissance intime de l'espace de vie et des propositions imaginatives et concrètes qui rencontrent les aspirations des résident·es. Ajoutons que ces mobilisations doivent se faire sur une base autonome et indépendante des partis politiques et des institutions. Bref, l'insurgent planning, ou planification rebelle, semble une voie concrète d'appropriation citoyenne de la ville face à la montée du néofascisme.

Anne Latendresse est professeure de géographie à l'UQAM.

Illustration : François Berger

Collectivité ZéN Rimouski-Neigette : Lancement de la vision collective

14 juin, par Marc Simard
Quand j’ai lu le document de Collectivité ZéN1 Rimouski-Neigette, Tisser demain, ensemble, je me suis dit : « C’est donc ben beau! » Oui, c’est vraiment beau du monde qui rêve (…)

Quand j’ai lu le document de Collectivité ZéN1 Rimouski-Neigette, Tisser demain, ensemble, je me suis dit : « C’est donc ben beau! » Oui, c’est vraiment beau du monde qui rêve en gang. Plus de 200 personnes qui s’assoient, concrètement, pour rêver 2050. C’est beau! Parler de beauté et de rêve, (…)

POURQUOI FAUDRAIT-IL DÉFÉQUER DANS LA FORÊT ?

13 juin, par Marc Simard
Ne vous êtes-vous jamais dit : « À quoi bon? » Vous savez, en parcourant par exemple les rangées d’une bibliothèque où des milliers de livres d’autrices et d’auteurs, ayant (…)

Ne vous êtes-vous jamais dit : « À quoi bon? » Vous savez, en parcourant par exemple les rangées d’une bibliothèque où des milliers de livres d’autrices et d’auteurs, ayant depuis longtemps sombré dans l’oubli, accumulent la poussière. À cette vue, il est difficile de ne pas être confronté à (…)

Colonialisme en Kanaky : Cachez-moi cette colonie qu’on ne saurait voir

Face à la crise, pour accéder à l'indépendance, qui sévit en Kanaky, territoire semi-autonome au sein de la France situé dans le Pacifique à l'est de l'Australie, la droite (…)

Face à la crise, pour accéder à l'indépendance, qui sévit en Kanaky, territoire semi-autonome au sein de la France situé dans le Pacifique à l'est de l'Australie, la droite réactionnaire défend le « grand remplacement » du peuple kanak afin d'accéder à l'indépendance.

Depuis maintenant plusieurs mois, l'archipel mélanésien de la Nouvelle-Calédonie (Kanaky en langue kanak) est en proie à une mobilisation massive et populaire afin d'assurer son autodétermination face à la décision de Paris, son maître colonial, d'ouvrir la voie vers l'officialisation de facto de son statut de « colonie de peuplement ». Depuis 1946, le territoire de la Nouvelle-Calédonie est classé comme un « territoire non-autonome », un des derniers territoires non décolonisés au monde selon les Nations Unies. Depuis les Accords de Nouméa de 1988, la France est censée accompagner la Nouvelle-Calédonie vers un processus d'autonomisation, pouvant potentiellement déboucher sur l'indépendance. Pourtant, en raison de ses richesses minières et de l'importance de la localisation géostratégique de l'archipel, la réalité est tout autre.

En 2024, ça devrait faire consensus que la colonisation est une chose du passé n'est-ce pas ? À l'ère actuelle, c'est justement parce que ce n'est plus accepté comme une domination naturelle, avec d'autres principes tel que le racisme scientifique, l'eugénisme, le patriarcat et la suprématie blanche, que les discours classiques colonialistes se muent en des discours plus fourbes. Dans les nouveaux discours d'extrême droite, le racisme n'est certes pas souhaitable mais nécessaire pour répondre à la « colonisation » – pour reprendre la théorie raciste du « grand remplacement » – des « anciennes » puissances coloniales par les peuples anciennement colonisés. La suprématie blanche, on ne la scande plus sur tous les toits, seulement en privé, et on la remplace par la défense des soi-disant valeurs de la « culture occidentale ». Ce n'est pas parce qu'on est raciste qu'on veut moins de demandeur·euses d'asile, c'est parce qu'iels sont incapables de s'intégrer à notre culture, n'apprennent pas notre langue, etc. Selon les chantres du déclin de l'Occident, on n'agit pas comme des racistes parce qu'on est mû par des sentiments racistes mais parce que c'est la seule façon de parer la décadence de nos sociétés occidentales. Sauf en Kanaky…

Gauche hypocrite ou droite en dissonance cognitive ?

Blaise Pascal disait « vérité en-deçà des Pyrénées, erreur au-delà ». Autrement dit, ce qui est bon ou vrai pour l'un ne l'est pas forcément pour l'autre. À la lumière du débat qui anime les sphères françaises d'extrême droite depuis le début de la mobilisation du peuple Kanak – dont appartiennent certains de nos illustres démagogues québécois, notamment Mathieu Bock-Côté – cette citation ne pourrait sonner plus vraie.

Dans leur émission hebdomadaire, « La Rencontre », Richard Martineau et Mathieu Bock-Côté s'offusquaient du prétendu « inversement des principes de la gauche ». Selon eux, les événements en Kanaky ont démasqué la vraie hypocrisie de la gauche ayant des valeurs à géométrie variable selon qu'on est perçu comme étant colonisé ou colon. Pourtant c'est l'extrême droite qui vit une profonde crise identitaire depuis le début de la mobilisation massive du peuple kanak et de leurs allié·es dans l'archipel et en métropole française. Selon ses hérauts, la théorie du « grand remplacement », exportée à l'extérieur de l'Hexagone vers la Kanaky, devient la norme de l'universalisme républicain. La faute des Kanaks, ces communautaristes, serait de résister à leur assimilation, de résister à la destruction de leur culture et de leur autonomie millénaire.

Les réactionnaires et les vieilles méthodes coloniale

Le « droit du sang », slogan de l'extrême droite, fer de lance de la protection des populations européennes contre la « colonisation inversée » et de toutes les théories racistes aussi loufoques que macabres qui y sont associées, se transmue en défense du « droit du sol » pour justifier le rapt des terres kanaks et l'imposition d'une colonie de peuplement. Après tout, tout au long de l'histoire du colonialisme, le droit au sol du colon a toujours été préféré à celui du colonisé.

Cette malléabilité des discours suprémacistes blancs, qui se cachent derrière des faux-semblants d'universalisme, n'a rien de nouveau. On peut justifier à la fois la lutte contre l'immigration en Occident au nom du « grand remplacement » et, au contraire, en Kanaky et ailleurs dans le Sud global, justifier un véritable colonialisme mis en œuvre au nom des prétendues « valeurs républicaines ». On dénonce le « racisme anti-blanc » à l'égard des populations descendantes de colons, les Caldoches (qui détiennent la majorité du pouvoir économique, institutionnel et politique sur l'archipel), et pourtant on justifie le racisme systémique à l'égard des populations « non-blanches » dans un contexte occidental.

Loin de démasquer la gauche, la situation en Kanaky démontre à quel point cette nouvelle extrême droite malgré son paint job rhétorique est toujours le véhicule des vieux discours colonialistes et suprémacistes blancs : « pour qui ils se prennent ces sauvages kanaks qui pensent pouvoir se gouverner sans les lumières de la France ? »

L'accélération du colonialisme de peuplement

Ce qui est en jeu en Kanaky est vieux comme le monde et ce malgré le fait qu'on essaie de dire que l'enjeu est complexe, malgré le fait que les autorités coloniales françaises et l'extrême droite essaient d'actualiser leur discours pour justifier les crimes du colonialisme au 21e siècle. Ce qui est en jeu en Kanaky, c'est l'accélération d'un processus de colonisation de peuplement déguisé comme un processus démocratique à portée universaliste.

Malgré le fait que les Kanaks soient la majorité de la population et les habitant·es millénaires de la Kanaky, iels sont mis·es au banc de la société depuis le début du processus de colonisation. On parle d'une situation d'autonomie de la Kanaky, du fait de son statut de collectivité sui generis au sein de l'administration des territoires d'outre-mer français. Mais peut-on véritablement parler d'autonomie quand une grande partie des décisions politiques et pouvoirs régaliens sont encore entre les mains de Paris et que la majorité de la richesse économique de l'archipel est expropriée aux Kanaks qui représentent 70 % des personnes pauvres de l'archipel ?

Le colonialisme de peuplement dans sa version actualisée utilise un processus de légitimation de la colonisation à travers des statuts sui generis : le statut de territoire d'outre-mer en Nouvelle-Calédonie, le néocolonialisme en Afrique et en Amérique Latine, les ententes sur les retombées économiques avec les nations autochtones ici au Canada et au Québec, etc. À l'époque actuelle, rares sont les États – à part Israël – qui utilisent sans se dissimuler la force, le nettoyage ethnique et le génocide pour arriver à leurs fins. Pourtant sur le long terme le résultat est pareil : l'élimination de la population autochtone au profit d'une population de colons. À l'heure actuelle les colonies n'ont plus pignon sur rue, on les cache, on les dissimule à travers des mirages juridiques, administratifs et discursifs.

La lutte du peuple Kanak est une lutte universelle

Le peuple kanak et leurs allié·es mènent une lutte contre l'effacement de leur culture et modes d'organisation politique. La condition humaine qui pousse à lutter pour la préservation de nos identités, de nos cultures et leur transmission à travers les âges est universelle. En ce sens, c'est la cause kanak qui rejoint les principes universels épousés par la Révolution française, la volonté de décider pour soi, de réaffirmer les principes de liberté et d'égalité des droits.

Le projet politique de l'extrême droite a toujours été contre les principes fondamentaux des Lumières. Le projet politique de la gauche, notre projet politique, a toujours été celui de pousser ce projet d'émancipation universelle à sa finalité logique : une réelle égalité substantielle pour tous·tes. Le combat contre la dernière itération de l'extrême droite ne peut pas se faire sans reconnaître la lutte des peuples pour la décolonisation, que ce soit celle des Kanaks ou ici en Occident contre les vestiges du colonialisme, le racisme systémique, l'islamophobie et aujourd'hui plus que jamais le racisme anti-palestinien. Les théories et les mouvements décoloniaux n'enlèvent rien à ce projet universaliste des Lumières, ils le perfectionnent. Aujourd'hui et depuis toujours, la lutte pour l'universalisme est du côté des damné·es de la terre. Alors que l'identitarisme étriqué et vulgaire de l'extrême droite nous mène vers l'abîme, nous devons revêtir le manteau de l'universalisme et de l'humanisme.

La Kanaky libre nous libérera tous·tes. La Palestine libre nous libérera tous·tes.

Niall Clapham Ricardo est militant et journaliste.

Photo : Jeanne Menjoulet (CC BY 2.0)

Balados québécois : où sont les jeunes ?

En août 2022, dans le magazine Véro, le comédien et producteur Louis Morissette exprimait son inquiétude, largement partagée par de nombreux professionnel·les de la culture et (…)

En août 2022, dans le magazine Véro, le comédien et producteur Louis Morissette exprimait son inquiétude, largement partagée par de nombreux professionnel·les de la culture et des médias, concernant le désintérêt des jeunes pour les productions québécoises. Cependant, un regard attentif sur les pratiques des adolescent·es et des jeunes adultes permet de dresser un portrait plus nuancé de la situation.

Les réactions à la chronique de Louis Morissette ne se sont pas fait attendre. Elles sont notamment venues de ces fameux « jeunes » dont on peine souvent à distinguer les contours et les aspirations. Parmi elles, beaucoup soulignaient la difficulté pour les adolescent·es et jeunes adultes québécois·es de retrouver sur leurs écrans, au sein des productions offertes par les diffuseurs publics mais aussi par les plateformes commerciales, des personnes, des situations et un langage qui leur ressemblent.

Pourtant il est impossible de nier que dans les dernières années, des efforts ont été faits pour favoriser une plus grande diversité de représentations au sein des écrans et des équipes de production grâce, entre autres, à la mise en place d'un système de pointage dans les programmes de financements tels que le Fonds des médias du Canada. On a ainsi vu apparaître sur Tou.tv des programmes de fiction tels que Lakay Nou, faisant la part belle à la communauté haïtienne québécoise, ou encore Ça prend pas la tchas à Papineau, une série s'intéressant à la paternité et à la masculinité et offrant une distribution aux origines maghrébines, latino-américaines et haïtiennes. Sur Télé-Québec, l'excellente série M'entends-tu met en scène trois jeunes femmes issues de différents milieux sociaux, et la non moins excellente série Six degrés s'intéresse, elle, au quotidien d'un ado malvoyant et en deuil de sa mère. Concernant la représentation de la jeunesse québécoise sur Radio-Canada, soulignons la série Lou et Sophie, montrant deux ami·es en quête de liberté et Les petits rois, un drame centré sur de jeunes étudiant·es. Sur TVA, on trouve pour les plus jeunes La vie compliquée de Léa Olivier, qui suit les aventures de ladite Léa et de ses ami·es, tandis que les jeunes adultes pourront plonger, avec Les bracelets rouges, dans le quotidien de six jeunes patient·es de l'Hôpital de la Rive. Sur Noovoo, plus axé sur les jeunes adultes de la chaîne, on trouve les séries Campus, un drame suivant sept étudiant·es qui tentent de se relever d'un événement tragique, P.A.M – programme d'aspirant-moniteur, un suspense au cœur d'un groupe de moniteur·trices, ou encore Complètement lycée, une comédie parodiant les séries américaines pour ados. Du côté du documentaire et des programmes conversationnels, soulignons l'existence de La base (Tou.tv), animée par Lex et Wasiu, présentée comme étant « à l'image des jeunes qui ont grandi dans un milieu urbain, multiculturel et multilingue » ou encore les excellents On parle de sexe et On parle de santé mentale (Télé-Québec) donnant (enfin !) la parole à des adolescent·es.

Si ces programmes ont le mérite d'exister, d'être financés et d'être diffusés, force est de constater que les locomotives actuelles de la télévision québécoise (la série Stat sur Radio-Canada ou Indéfendable sur TVA, ou encore les émissions Bonsoir bonsoir ! et Tout le monde en parle) restent encore des programmes où les jeunes sont peu représentés. De surcroît, on peut s'interroger : où se cachent donc, à la télé québécoise, les jeunes autochtones et leurs récits de fiction (en dehors des programmes de l'APTN bien entendu), les jeunes ruraux·les (disons que l'on ne compte pas L'amour est dans le pré, si vous le voulez bien), les jeunes en situation de handicap (là encore, en dehors des programmes de l'excellente chaîne spécialisée AMI Télé) ? Où sont les programmes donnant la parole aux jeunes du Québec, dans toute la diversité de leurs communautés, de leurs milieux sociaux, de leurs intérêts spécifiques, de leurs inquiétudes et de leurs espoirs ? Où sont les jeunes épris·es de politique qui s'engagent dans leurs communautés, qui sont en train de se préparer à changer le monde, à créer les formes artistiques de demain, à penser de nouveaux modèles de société ? Parce que oui, ils et elles existent et ne demandent qu'à être représenté·es.

Alors que l'on se pose collectivement la question de qui sont ces jeunes, on remarque que les études à leur sujet comportent de nombreuses lacunes. Quand les statistiques s'en préoccupent au Québec, c'est généralement soit sous l'angle de la misère sociale et de l'inadaptabilité, soit des pratiques artistiques particulières. Dans les productions médiatiques, le « jeune » est toujours un génie créatif ou un paumé qui a besoin de l'aide de la société. Ces représentations sont très éloignées de la jeunesse actuelle, active, engagée et autonome.

Bien entendu, les réseaux sociaux, et en particulier Instagram et TikTok, constituent un vaste lieu d'expression en ligne pour les jeunes, qui les investissent massivement. Pendant les périodes de confinement, beaucoup ont d'ailleurs pu trouver du soutien auprès de groupes en ligne ou de communautés organisées par les plateformes elles-mêmes. TikTok, par exemple, a mobilisé ses forces en partenariat avec l'Organisation mondiale de la santé pour informer les jeunes sur les risques médicaux de la covid-19 mais aussi pour soutenir leur bien-être mental. Cependant, ces espaces, bien que positifs à bien des égards, restent soumis à des forces de régulation algorithmiques et capitalistes. Des espaces également propices aux harcèlements, en particulier des femmes et des personnes issues de la diversité sexuelle ou de genre, ou encore de la diversité capacitaire.

Peut-être que les producteur·trices de télévision québécoise à la recherche de représentant·es de la jeunesse devraient porter leur attention sur l'écosystème actuel de la baladodiffusion indépendante. C'est en effet aujourd'hui l'un des domaines de production médiatique les plus actifs et dynamiques qu'il est possible d'observer au Québec, donnant une voix à de nombreuses communautés. C'est également un médium dont les 18-34 ans sont particulièrement friand·es. Selon une étude de l'Observatoire des technologies média réalisée en 2024, plus de la moitié d'entre eux·elles ont écouté un balado dans le mois précédent.

Le balado a connu un développement exponentiel depuis son apparition en 2001, année marquée par la première mise en ligne par l'américain Dave Winner d'un fichier sonore radiophonique sur un flux RSS. Les années suivantes ont ensuite vu débouler les premiers portails francophones comme Arte Radio (2002) ou encore Podemus (2005). À cette première phase de développement, alors encore très artisanale, succède une phase de structuration, dès 2007, marquée par la création de balados par des médias traditionnels (Slate, Radio-Canada, etc.) puis, évidemment, par le phénomène Serial (2014) premier balado à connaitre un succès d'écoute équivalent aux plus grands films ou séries télévisées (340 millions de téléchargements en 2018, quatre ans après sa mise en ligne). Depuis 2017, on assiste au développement exponentiel des contenus et des audiences, ainsi qu'à la professionnalisation du secteur autour de studios, d'associations, d'événements dédiés et de métiers spécialisés. Cette dernière phase, dans laquelle nous sommes toujours aujourd'hui, a connu ces dernières années des développements massifs, notamment avec la création d'Ohdio en 2019, ou encore de productions portées par Télé-Québec.

Cependant, depuis deux décennies déjà, et a fortiori depuis le début de la pandémie, on a vu se développer sur la toile de nombreuses propositions balados « de garage » ou « de salon », en marge des productions professionnelles ou institutionnelles. Des individus ou des groupes d'ami·es décident d'utiliser ce médium comme moyen d'expression, parce qu'il est accessible, peu coûteux et ne demande pas des compétences techniques élevées pour les producteur·trices comme pour les auditeur·trices. Si certaines productions requièrent beaucoup de moyens et d'expertises, il est aussi aisé d'imaginer des formats plus artisanaux, se satisfaisant d'un équipement technique limité. La mise en ligne peut se faire gratuitement ou à bas coût sur des plateformes telles que Baladoquébec, Spotify ou YouTube, une avenue souvent privilégiée par les créateur·trices de contenus balado qui allient audio et vidéo. La récurrence des contenus, plus ou moins professionnels, dépend essentiellement de la bonne volonté, de l'énergie et du temps des personnes souhaitant s'y investir.

Cette accessibilité a donné lieu à la création d'un écosystème de productions extrêmement diversifié, bénéficiant d'une très grande autonomie et liberté de ton. Ces productions explorent des contenus et des intérêts de niche, et rassemblent des communautés culturelles ou territoriales précises et balisées, loin des risques de tokenisations des médias institutionnels. Parmi elles, nombreuses sont celles imaginées, réalisées et animées par de jeunes adultes. On peut penser par exemple au quatuor Les jeunes en parlent, qui commente des sujets d'actualité, à Pas peu fiè·res, qui invite chaque semaine une personne issue de la communauté 2SLGBTQIA+ pour parler de son parcours, et à Black Girls From Laval, qui s'attache à « partager une vision positive des communautés culturelles présentes au Québec ». Mentionnons aussi Dialogues, un balado d'échanges entre des jeunes et des élu·es municipaux·les, la série Culture collège, portée par les élèves du Collège de Montréal, ou le récent C'est pas juste du Molière !, qui nous permet de découvrir la culture de la MRC Maria-Chapdelaine. Bien sûr, n'oublions pas aussi l'école du média militant La Converse, qui accompagne des cohortes de journalistes en devenir à créer leur propre balado. Dans la plupart des cas, on assiste aussi à l'émergence de contenus déclinés sur différentes plateformes et sur les réseaux sociaux sous la forme d'extraits de captation qui se distinguent de la distribution traditionnelle de contenus par leur souplesse et leur adaptabilité à la consommation des publics. On y invente ainsi de nouvelles manières de converser, d'échanger, de participer au débat public, de se divertir aussi, le tout avec un déploiement tentaculaire au cœur des habitudes médiatiques des auditeur·trices. Il y a tout un monde d'inspiration.

Dans une entrevue passionnante du journaliste Olivier Arbour-Masse pour Rad, le créateur de contenu Mounir Kaddouri, alias Maire de Laval, rappelle l'importance de développer les productions culturelles audacieuses, qui sont en mesure de parler aux jeunes générations. Il y a une nécessité de prendre plus de risques afin de former une nouvelle garde intéressée à créer différemment. Au-delà de la création vidéo en ligne, déjà extrêmement dynamique, c'est aussi dans le balado qu'on trouve aujourd'hui, à la manière des radios libres des années 1990, la réalité d'une jeunesse québécoise qui a soif de lieux d'expression. Branchons-nous !

Prune Lieutier est chercheuse postdoctorale à HEC Montréal.

Les déclinistes. Ou le délire du « grand remplacement »

Alain Roy, Les déclinistes. Ou le délire du « grand remplacement », Écosociété, 2023, 149 pages. Cet essai présente une galerie de personnages issus, pour la plupart, du (…)

Alain Roy, Les déclinistes. Ou le délire du « grand remplacement », Écosociété, 2023, 149 pages.

Cet essai présente une galerie de personnages issus, pour la plupart, du milieu intellectuel français et s'inscrivant dans la mouvance du « grand remplacement », théorie décliniste conçue et promue par l'écrivain Renaud Camus. Ces auteurs ont en commun d'affirmer que les identités nationales sont mises en péril par l'immigration, en particulier musulmane, dont l'un des effets serait à court terme de fragiliser et, à moyen terme, de se substituer aux cultures nationales en France, mais également ailleurs en Europe.

Alain Roy soutient que la persistance de cette idée a de quoi surprendre, et ce pour deux raisons : d'abord parce que, sur le plan démographique, cette situation risque fort peu de se produire et ensuite, en raison des relents de xénophobie décomplexée qui s'en dégagent et qui s'accordent mal avec les sociétés aux valeurs dites « républicaines ».

Il s'agira donc de mettre en évidence la manière dont chaque auteur se réapproprie la théorie du « grand remplacement » de Renaud Camus. On scrute ici les ouvrages de l'académicien Alain Finkielkraut, du journaliste Éric Zemmour, de l'intellectuel québécois Mathieu Bock-Côté, du romancier Michel Houellebecq ou encore ceux du philosophe Michel Onfray.

On introduit comment Camus et ses pairs mobilisent la question du territoire pour élaborer l'idée d'une colonisation inversée et d'une menace territoriale liée à la présence musulmane en France. Certains abordent la question de la reproduction, suggérant tantôt le contrôle de la fécondité des femmes musulmanes ou proposant des politiques natalistes dans le but avoué de favoriser la démographie des Français (de souche). Alain Roy montre aussi comment Onfray, aveuglé par sa propre terreur, finit par concevoir la civilisation judéo-chrétienne dans un horizon eschatologique sans lendemain. On a l'impression d'assister à une conversation entre des individus complètement dépassés par leur époque qui font feu de tout bois afin de donner une contenance à leurs idées plus sensationnalistes et provocatrices les unes que les autres.

L'auteur s'étonne d'ailleurs de la facilité avec laquelle chacune de ces personnalités a pu adhérer à « une théorie aussi radicale et déconnectée des faits, et ce, sans craindre de mettre en jeu sa réputation, non seulement sur le plan idéologique, mais sur le simple plan intellectuel ? » (p.11)

Outre les nombreux glissements sémantiques et vices argumentatifs, l'auteur note un nombre important de conclusions fondées sur des anecdotes et une absence totale de références à des informations puisées dans des statistiques. Dans plusieurs cas, les auteurs étudiés démontrent une forme de mépris pour les sciences sociales qui seraient bien souvent à même d'apporter des preuves contredisant leurs thèses. L'auteur en fait d'ailleurs la démonstration en fournissant, à l'occasion, des chiffres qui invalident nombre de déclarations à l'emporte-pièce de la part des tenants de cette théorie.

À la fin de son ouvrage, Roy propose une synthèse en six points où il rappelle de façon limpide les caractéristiques transversales de la pensée décliniste. Petite déception : on aurait aimé qu'une page ou deux de cet excellent essai soient consacrées, en conclusion, à l'état du discours islamophobe et anti-immigration au Québec.

Organiser, mobiliser, gagner. Guide de renouveau syndical

Labor Notes & Alain Savard, Organiser, mobiliser, gagner. Guide de renouveau syndical, Écosociété, 2024, 256 pages. Au cours des dernières années, le Québec a assisté, (…)

Labor Notes & Alain Savard, Organiser, mobiliser, gagner. Guide de renouveau syndical, Écosociété, 2024, 256 pages.

Au cours des dernières années, le Québec a assisté, au même titre que d'autres États en Amérique du Nord et en Europe, à un regain de combativité et de visibilité des mobilisations syndicales. C'est dans ce contexte qu'Alain Savard, conseiller syndical et docteur en sciences politiques, a traduit et adapté le guide de formation du collectif américain Labor Notes. Celui-ci s'inscrit dans la mouvance d'un syndicalisme de contestation, ou de transformation sociale, qui s'oppose tant au syndicalisme de représentation qu'au syndicalisme de mobilisation pratiqués par la plupart des organisations syndicales. Alors que les syndicalismes de représentation et de mobilisation entendent obtenir des gains en termes de conditions de travail par le biais d'une action impulsée par le haut, le syndicalisme de contestation propose plutôt de les obtenir à travers l'action collective impulsée par le bas, soit par les membres du syndicat eux-mêmes.

Organiser, mobiliser, gagner se présente moins comme une monographie sur l'histoire des organisations et des mobilisations qui s'inscrivent dans le sillage de cette forme de syndicalisme que comme un guide de pratiques et de techniques syndicales qui entendent en faire vivre les principes. Organisé en huit leçons, le livre couvre ainsi les différentes étapes et les différents aspects du syndicalisme de contestation. Ces leçons insistent notamment sur l'importance de changer d'attitude par rapport à l'organisation syndicale et d'asseoir celle-ci sur les relations qu'entretiennent déjà les travailleuses et les travailleurs les un·es avec les autres. Elles insistent également sur la nécessité de faire porter la contestation sur des enjeux qui sont largement partagés, saillants, et susceptibles d'engranger des gains, et de penser l'action syndicale dans la durée, au-delà des seules périodes de contestation et de négociation.

À l'opposé d'un discours qui présente le syndicalisme comme étant figé et en déclin, Organiser, mobiliser, gagner rappelle qu'il est bien vivant et qu'il est possible de le relancer afin de transformer nos milieux de travail. Il en fait la démonstration en exposant une méthode qui permet au plus grand nombre de s'approprier l'action syndicale, et en recourant à un ensemble d'exemples issus de différents milieux de travail (industrie, alimentation, éducation, santé, etc.). En somme, Organiser, mobiliser, gagner rappelle que le syndicalisme consiste d'abord à agir ensemble et qu'il est, par le fait même, l'affaire de toutes et tous.

No fear of the dark. Une sociologie du heavy metal

12 juin, par Valentin Tardi — , , ,
Hartmut Rosa, No fear of the dark. Une sociologie du heavy metal, La Découverte, 2024, 208 pages. Ce livre m'attire avec sa couverture ornée d'une photographie noir et (…)

Hartmut Rosa, No fear of the dark. Une sociologie du heavy metal, La Découverte, 2024, 208 pages.

Ce livre m'attire avec sa couverture ornée d'une photographie noir et blanc au grain rêche d'une musicienne de métal proche de la transe. Son titre évoquant l'absence de peur en présence des ténèbres. Enfin, ce sous-titre à l'association inhabituelle : « Une sociologie du heavy metal ». Hartmut Rosa, un sociologue et philosophe allemand, a déjà écrit Accélération (2013) et Résonnance (2018). Ce professeur et directeur du Max-Weber-Kolleg à Erfut se trouve non seulement à avoir joué de ce genre musical mais également à en être fan. Avec ce nouvel opus, il entend rejoindre un public élargi, voire des néophytes, en adoptant le ton de l'essai plutôt que de rendre compte de ses recherches pointues sur la notion de résonnance et les effets de la musique. Malgré une popularité souterraine importante, le métal n'a guère d'écho et d'intérêt de la part des médias dominants.

Le pari de l'ouvrage consiste à comprendre pourquoi on écoute du métal et qu'est-ce que cela fait à son auditoire. S'appuyant sur les paroles de nombreux groupes, le travail de musicologues, mais aussi de sociologues et de philosophes comme Theodor Adorno, Émile Durkhein ou Hegel, l'auteur tend à démontrer que le métal a quelque chose d'unique et de frontal, qui se frotte avec les aspects les plus sombres de l'existence, notamment l'autodestruction. Pour sublimer ces aspects ténébreux, l'auteur développe aussi sur un ton sérieux qui n'est pas dénué d'ironie les ramifications parfois contradictoires de ce genre musical. Plus encore, Hartmut Rosa creuse la question de l'ironie romantique dans le métal en citant la professeure en littérature Sandra Kerschbaumer. Une situation où « l'objet créé est pris dans un jeu de tensions entre vérité artistique et autoréférentialité, distance, commentaires permanents ; une chose peut à la fois être pensée et ne pas l'être ». Parfois agaçante ou insistante, cette analyse du métal a le mérite d'offrir des perspectives originales en lui reconnaissant la capacité de générer « une intense expérience corporelle et sensorielle (qui) embrasse la totalité de notre relation sensible au monde… ».

La conquête de la Palestine. De Balfour à Gaza, une guerre de cent ans

Rachad Antonius, La conquête de la Palestine. De Balfour à Gaza, une guerre de cent ans, Écosociété, 2024, 168 pages. On reste parfois confus par la façon dont les grands (…)

Rachad Antonius, La conquête de la Palestine. De Balfour à Gaza, une guerre de cent ans, Écosociété, 2024, 168 pages.

On reste parfois confus par la façon dont les grands médias couvrent la question de la Palestine. Rachad Antonius, un spécialiste respecté de ce sujet, a tenu à donner l'heure juste et à contrer certaines idées reçues qui circulent, dans un livre concis, d'une grande clarté et très bien documenté. Il rappelle d'abord que le conflit entre Israël et la Palestine ne date pas du 7 octobre 2023, comme on le laisse trop souvent entendre. L'auteur montre qu'il s'agit en fait d'une « guerre de cent ans », commencée au moment où on a voulu donner une terre aux Juifs victimes de l'antisémitisme en Europe. Or cette terre était habitée depuis des générations par des Palestiniens dont on aurait voulu, du point de vue sioniste, qu'ils n'existent pas. Antonius détaille bien la chronologie du retour des Juifs en Palestine à travers une colonisation en trois étapes allant de pair avec un profond mépris et un mauvais traitement du peuple palestinien qui a le simple désir de rester attaché à un territoire qui est aussi le sien.

Deux versions de cette histoire s'affrontent. L'auteur montre bien à quel point la version israélienne devient « la vérité par défaut », celle la plus souvent reprise dans les grands médias et la classe politique occidentale, y compris au Canada. La capacité de propagande de l'État d'Israël, son lobbyisme intensif et l'utilisation de l'accusation d'antisémitisme pour discréditer ses adversaires se sont révélés être une stratégie très efficace.

Tout sert de justification à un drame d'une violence extrême, une destruction planifiée et génocidaire d'un peuple au vu et su de l'ensemble de l'humanité, sans qu'on ait encore trouvé le moyen de mettre fin au massacre qui se produit quotidiennement depuis plusieurs mois. Le livre de Rachad Antonius répond à un besoin de tenter de comprendre cette tragédie, d'en retracer le cours, de ses origines jusqu'à la situation actuelle. Il le fait avec un grand sens de la pédagogie, en contenant son indignation tout en la déclenchant chez les personnes qui le liront, tant ce qu'il raconte est profondément inacceptable.

Action collective au Québec : Territoires en lutte

Notre numéro 108 sera disponible en librairie le 26 juin prochain. Pour consulter le sommaire du numéro, c'est ici. Chaque année pour son numéro d'été, le collectif d'À (…)

Notre numéro 108 sera disponible en librairie le 26 juin prochain. Pour consulter le sommaire du numéro, c'est ici.

Chaque année pour son numéro d'été, le collectif d'À bâbord ! présente une région du Québec et ses enjeux, en collaboration avec des collectifs et des militant·es qui y habitent. Face à un contexte politique particulièrement morose, le collectif a décidé cette fois-ci de mettre en lumière certaines des initiatives de résistances qui fourmillent à travers le territoire plutôt que de nous concentrer sur une région particulière.

Effectivement, on constate un regain des appels à l'action et des mobilisations populaires, et une reconstruction des réseaux de solidarité dans les différentes régions du Québec. Toutefois, cette volonté d'agir collectivement est souvent freinée par un ensemble d'obstacles et de réflexes nuisibles, qu'il s'agisse de la performativité militante, de la fixation sur les résultats, de connaissances insuffisantes ou encore de l'exclusion matérielle et symbolique de certains groupes et individus. L'objectif de ce dossier est donc de rendre compte de la pluralité des initiatives de résistance contemporaines, d'apprendre sur ce qui fonctionne en matière d'organisation et d'ainsi surmonter ces obstacles.

Pour ce faire, nous vous proposons de voyager aux quatre coins du Québec : de Montréal/Tiohtià:ke au Saguenay–Lac-Saint-Jean/Nitassinan en passant par la Mauricie/Nitaskinan, l'Estrie/Ndakina, ou encore l'Abitibi/Anishinabewaki. Nous avons voulu offrir à différents collectifs et différentes organisations issus de ces régions un espace où présenter leur travail pour améliorer les conditions de vie des gens et jeter les bases de nouveaux modèles de solidarité. Au-delà d'une vision transactionnelle des relations humaines, on y découvre des manières de vivre dignement et de garantir les besoins fondamentaux de toustes.

Ce dossier comprend des textes qui s'intéressent à des mobilisations et des organisations, telles que le mouvement Le communautaire à boutte, le Réseau québécois de l'action communautaire autonome, le mouvement syndical, le collectif Multitudes, l'action directe des Soulèvements du fleuve et le mouvement en lutte contre la réforme du PEQ. Des mobilisations et des organisations présentes sur l'ensemble du territoire qui portent différentes revendications en lien avec le droit du travail, la solidarité internationale, la lutte contre la pauvreté et l'exclusion ou encore la transformation démocratique du Québec d'aujourd'hui.

D'autres textes dressent le portrait d'initiatives qui entendent impulser des changements à l'échelle locale, par exemple le Grand Dialogue pour la transition socioécologique du Saguenay–Lac-Saint-Jean, l'Association des locataires de l'Abitibi-Témiscamingue, le comité de Solidarité Trois-Rivières ou Mères au front sur la Côte-Nord.

Bien que le dossier tente de couvrir des initiatives présentes dans la plupart des régions du Québec, il persiste à faire l'impasse sur certaines mobilisations essentielles à l'heure actuelle. Ainsi, les aléas de la production du dossier nous ont, par exemple, empêchés de réaliser une entrevue prévue avec des militant·es de « l'Alliance Mamo » qui lutte contre les coupes forestières sur leurs territoires ancestraux : Nehirowisiw Aski, Nitassinan et Ndakina. Comme le soulignent plusieurs textes du dossier, il va sans dire que l'action collective au Québec doit être animée par une réflexion sur les dynamiques coloniales qui y sont à l'œuvre ; réflexion qui reste encore trop souvent dans nos angles morts (à commencer par celui de ce dossier) et qui est pourtant essentielle à la mise en pratique d'une solidarité effective entre militant·es allochtones et autochtones.

Bien que sommaire, ce dossier vise en somme à ouvrir une fenêtre sur des initiatives porteuses d'espoir au Québec, à s'en inspirer et à les multiplier. Pour résister aux tempêtes actuelles, nos solidarités doivent se déployer à travers le territoire.

Notre numéro 108 sera disponible en librairie le 26 juin prochain. Pour consulter le sommaire du numéro, c'est ici.

Illustration : Marie-Eve D'amour

Sommaire du numéro 108

12 juin —
Notre numéro 108 sera disponible en librairie le 26 juin prochain. Pour consulter la présentation du dossier « Action collective au Québec : Territoires en lutte », c'est ici. (…)

Notre numéro 108 sera disponible en librairie le 26 juin prochain. Pour consulter la présentation du dossier « Action collective au Québec : Territoires en lutte », c'est ici.

Travail

Alliance Ouvrière : La machine de guerre de la classe ouvrière / Entretien avec Emma, Marina et Félix. Propos recueillis par Isabelle Bouchard

Société

Converger vers la grève sociale / Isabelle Bouchard et Yannick Delbecque

Si je/nous (m')aime, j'écris la violence / Vanessa Jérome et Pierre-Luc Landry

Environnement

Gestion de l'énergie : La proximité comme projet social / David Beauchamp et Alexandre Ostiguy

Mémoire des luttes

La résistance autochtone contre le Livre blanc de 1969 / Alexis Lafleur-Paiement

Regards féministes

Élections provinciales 2026 : L'antiféminisme du PQ / Eli San

Nations autochtones

Territoires autochtones en lutte / Emily Fleming Dubuc

Coup de poing

L'imagination ou la mort / Anne Archet

Figures marquantes

Le militant aux multiples causes. Entretien avec Ronald Cameron / Propos recueillis par Claude Vaillancourt

Coup d'œil

Éclats fragmentés / Soulèvements du fleuve

Mini-Dossier : À vos marques… résistez !

Coordonné par Arianne Des Rochers et Ramon Vitesse

On ne naît pas cycliste / Mathieu Murphy-Perron

Le muscle de la résistance / Entretien avec Woodie et Fallon, membres du Black Flag Combat Club. Propos recueillis par Arianne Des Rochers

Dépendance à l'activité physique : Du conformisme normatif à la distinction sociale / Nicolas Moreau et Frida Austmo Wågan

Quand le vestiaire se tait : Masculinité, sports d'équipe et culture du silence / Kim Dubé

De l'exercice des réflexions physiques / Ramon Vitesse

Dossier : Action collective au Québec : Territoires en lutte

Coordonné par Caroline Brodeur et Samuel Raymond

Action ACA : Résiste et attiser l'espoir / Claudia Fiore-Leduc

Le communautaire à boutte : Un mouvement enraciné dans ses communautés / Sophie Tétrault-Martel

Communs : Une autre façon d'habiter le Québec / Marie-Soleil L'Allier

Abitibi-Témiscamingue : Combattre l'accaparement du marché locatif / Frédéric Duret, Gabrielle Izaguirré-Falardeau et Marc-André Larose

Saguenay–Lac-Saint-Jean (Nitassinan) : Parier sur l'intelligence collective / L'équipe du Grand Dialogue

La lutte pour le PEQ en régions / Thibault Camara

Pour une démocratie de la dernière chance / Dalila Awada

Syndicalisme : Mobilisation dans la construction / Entretien avec Nicolas Trudel. Propos recueillis par Caroline Brodeur

Solidarité internationale : Miser sur l'éducation à la citoyenneté mondiale / Charles Fontaine

Côte-Nord (Nitassinan) : Entre nature et point de rupture / Éloïse Carré, Julie Bérubé et Marie Lavoie

International

Flottille Global Sumud 2026 : Depuis la mer, contre l'effacement organisé / Safa Chebbi

Luttes paysannes en France : La terre en colère / Entretien avec Endika Esteban. Propos recueillis par Valérie Beauchamp

Mexique : Coupe du Monde sous tension / Alexy Kalam et Daniel Arellano Chávez

Culture

À tout prendre ! / Ramon Vitesse

Réfléchir au suicide / Claude Vaillancourt

Recensions

Notre numéro 108 sera disponible en librairie le 26 juin prochain. Pour consulter la présentation du dossier « Action collective au Québec : Territoires en lutte », c'est ici.

Couverture : Marie-Eve D'amour

Peuple, à toi la parole ! (Des conditions s’appliquent)

Notre numéro 108 sera disponible en librairie le 26 juin prochain. Pour consulter la présentation du dossier « Action collective au Québec : Territoires en lutte », c'est ici. (…)

Notre numéro 108 sera disponible en librairie le 26 juin prochain. Pour consulter la présentation du dossier « Action collective au Québec : Territoires en lutte », c'est ici.

Alors que l'été commence, le Québec se prépare à un automne à saveur électorale. Il y a quelque chose d'ironique dans cette invitation à la population à « se prononcer sur son avenir », comme le veut la formule consacrée, alors même que la dernière année a été marquée par un manque abyssal d'écoute de la part du parti au pouvoir.

Adoptant une posture revancharde suite à sa dégringolade dans les appuis populaires, la Coalition Avenir Québec (CAQ) a multiplié les projets de loi autoritaires, tant contre l'organisation politique des syndicats, l'action communautaire autonome, le travail de la Commission des droits de la personne, sans oublier – encore une fois pour les fans de la première heure – le droit au travail des femmes musulmanes portant le hijab. Un parti qui faisait de l'éducation la « priorité des priorités » en 2018 en est venu à rejeter sauvagement des éducatrices en garderie de confession musulmane, qui auraient « fait leur choix » entre leur métier et leur religion. Le racisme et le sexisme sont complètement assumés.

Dans ce contexte, nous voilà arrivé·es au moment, survenant une fois tous les quatre ans, où la population peut faire connaître son avis, en marquant d'un X sa préférence pour l'un·e ou l'autre candidat·e de son comté. Mais cette forme d'expression populaire est d'une grande pauvreté, car elle ne peut contenir à la fois notre exaspération face au dernier gouvernement et toutes nos aspirations pour le suivant. Nos choix sont maigres ; c'est ainsi que d'élection en élection, nos conditions matérielles, nos services publics et nos acquis démocratiques se détériorent.

Une véritable appropriation populaire du débat électoral apparaît d'autant plus difficile que la période préélectorale est maintenant assujettie à la main de fer du Directeur général des élections, qui vient confisquer le débat en contrôlant sévèrement les interventions d'organisations de la société civile sur les enjeux qui les concernent. Même des tableaux comparant les programmes électoraux des partis peuvent être passibles d'amendes ! Les débats électoraux tendent à devenir la chasse gardée des candidat·es et de leurs inévitables conseiller·ères en relations publiques. Pour sa part, le commentaire médiatique est largement dominé par une caste d'ex-politicien·nes, de stratèges en communication, de tribuns démagogues et d'analystes apparemment indélogeables. Tout cela ne peut pas se substituer à de véritables débats collectifs.

Face à la droite, un choix clair ?

Cette élection s'annonce comme la plus campée à droite depuis des décennies, opposant un parti néo-duplessiste sur le déclin, un parti mené par un ex-président de chambre de commerce, un parti de droite radicale reçu avec complaisance dans le débat politique et un parti visiblement inspiré par les succès du Rassemblement national en France.

Reste Québec solidaire. Le parti a-t-il pleinement tiré les leçons de son opération catastrophique de « recentrage » sous le leadership de Gabriel Nadeau-Dubois, et de la crise qui s'en est suivie ? La campagne sera un test important à ce niveau. Il est frappant de constater que le programme du parti est beaucoup plus à gauche que ce que laissent transparaître ses porte-parole et sa députation. Le parti pourrait facilement se démarquer de ses adversaires avec une parole à la fois radicale dans ses volontés de transformation sociale et inclusive dans son projet collectif.

Si le courage politique susceptible de causer un sursaut semble manquer à l'appel, n'oublions pas que ce sont les mobilisations populaires qui peuvent donner de l'élan aux forces progressistes. Or, la gauche a souvent de la difficulté à s'entendre sur des revendications rassembleuses et unitaires. Nous vous proposons trois champs d'action qui nous semblent incontournables et qui devraient susciter des discussions pendant vos escapades estivales : la relance de nécessaires actions pour contrer la crise écologique qui nous assaille ; la lutte contre la vie chère, notamment en matière de logement et d'alimentation ; la promotion des droits individuels et collectifs à l'encontre de la xénophobie, de la haine et de l'autoritarisme dans lesquels nous entraîne l'extrême droite. Voilà maintenant des décennies que les droites contribuent à ces problèmes majeurs. Faisons-nous entendre, toujours plus fort, pour que personne ne nous ignore !

Notre numéro 108 sera disponible en librairie le 26 juin prochain. Pour consulter la présentation du dossier « Action collective au Québec : Territoires en lutte », c'est ici.

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Regroupement des médias critiques de gauche (RMCG)

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