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Biodiversité : sans suivi ni trajectoire claire, comment atteindre nos cibles 2030 ?

26 mai, par Collectif — , ,
22 mai 2026 - À l'occasion de la Journée internationale de la biodiversité, nous sommes plus d'une trentaine de représentants et représentantes d'organisations, du milieu (…)

22 mai 2026 - À l'occasion de la Journée internationale de la biodiversité, nous sommes plus d'une trentaine de représentants et représentantes d'organisations, du milieu scientifique et de la société civile, à demander une feuille de route claire, transparente et cohérente pour atteindre les cibles du Québec en matière de biodiversité d'ici 2030.

En 2022, lors de la COP15 tenue à Montréal, le Québec a appuyé le Cadre mondial de la biodiversité de Kunming-Montréal, par lequel la communauté internationale s'est donné des objectifs ambitieux pour freiner et inverser la perte de biodiversité d'ici 2030. Dans la foulée, le gouvernement du Québec a publié son Plan nature 2030, structuré autour de 14 cibles et 33 objectifs.

Il s'agit d'un engagement important. Mais à quatre ans de l'échéance de 2030, une question demeure entière : savons-nous réellement si nous sommes sur la bonne voie ?

Le Québec dispose maintenant d'un plan et d'un premier plan d'action 2024-2028. Ce qui manque encore, c'est une feuille de route publique, complète et vérifiable jusqu'en 2030 : des cibles intermédiaires, des indicateurs clairs, un échéancier lisible et une reddition de comptes globale permettant de suivre les progrès réalisés, les retards accumulés et les correctifs nécessaires.

Par exemple, bien qu'il soit essentiel d'atteindre les cinq cibles de protection et de restauration du territoire d'ici 2030, nous ne savons pas encore clairement où ni comment ces efforts seront déployés. Les experts sur le terrain seront-ils écoutés pour s'assurer que la biodiversité protégée et les écosystèmes restaurés soient réellement écologiquement représentatifs du territoire québécois et bien connectés ?

Les incertitudes sont encore plus grandes pour les autres volets du Plan nature : pratiques durables, financement de la biodiversité, mobilisation des acteurs, accès à la nature, intégration de la biodiversité dans les décisions économiques et gouvernementales. Plusieurs projets sont en cours, et de nombreux acteurs se mobilisent déjà sur le terrain. Mais il demeure difficile, pour la société civile comme pour les partenaires régionaux, de savoir si l'ensemble de ces efforts nous rapproche réellement des cibles de 2030.

Cette absence de lisibilité crée des incertitudes inutiles. Elle nuit à la mobilisation, complique la planification des organisations et affaiblit la cohérence de l'action publique. Comment demander aux municipalités, aux MRC, aux propriétaires, aux agricultrices et agriculteurs, aux entreprises, aux organismes environnementaux, aux communautés autochtones et aux citoyennes et citoyens de contribuer pleinement à l'effort si la trajectoire d'ensemble demeure difficile à suivre ?

À cela s'ajoute un enjeu de cohérence gouvernementale. La biodiversité ne peut pas être protégée uniquement par le ministère de l'Environnement, de la Lutte aux Changements Climatiques, de la Faune et des Parcs. Les décisions en matière d'aménagement du territoire, de transport, d'énergie, d'agriculture, de foresterie, de développement économique et de finances publiques ont toutes des effets directs sur les milieux naturels. Si les objectifs du Plan nature ne sont pas intégrés de manière transversale dans l'action de l'État, ils risquent de demeurer périphériques plutôt que structurants.

Le Québec ne part pas de zéro. Des actrices et acteurs de partout sur le territoire travaillent déjà à protéger, restaurer et mieux gérer les milieux naturels. Des projets se développent, des concertations régionales se tiennent, des connaissances s'accumulent, des solutions existent. Mais ces efforts doivent maintenant être soutenus par un leadership gouvernemental plus clair, plus cohérent et plus transparent.

Il ne reste que quatre ans avant 2030. C'est peu, surtout lorsque l'on parle de conservation, de restauration écologique, de changement des pratiques et de transformation des façons d'aménager le territoire.

Pour une trajectoire et un suivi clairs jusqu'en 2030

À l'occasion de la Journée internationale de la biodiversité, le gouvernement du Québec devrait s'engager à publier une feuille de route claire jusqu'en 2030, accompagnée de cibles intermédiaires, d'indicateurs publics et d'un mécanisme de reddition de comptes régulier.

Et à l'approche des élections d'octobre, l'ensemble des partis devrait s'engager à atteindre les objectifs 2030 en matière de biodiversité, et à en assurer la continuité au-delà des cycles électoraux et des couleurs politiques. Cette responsabilité est collective : envers le territoire, les générations futures et le vivant.

Signataires

Alain Branchaud, directeur général, SNAP Québec

Alexandre Beaudoin, conseiller en biodiversité, Université de Montréal

André Bélanger, directeur général, Fondation Rivières

Angélique Dupuch, professeure, Université du Québec en Outaouais

Anne-Josée Laquerre, directrice générale et co-initiatrice, QNP (Québec Net Positif)

Bernice Chabot-Giguère, directrice générale, Association des biologistes du Québec

Brice Caillié, directeur général, Regroupement des organismes de conservation du Québec (ROCQ)

Carole Dupuis, porte-parole, Mouvement écocitoyen UNEplanète

Catherine Avard, codirectrice générale, Protec-Terre

David Roy, directeur général, Ateliers pour la biodiversité

Denis Réale, professeur, Département des sciences biologiques, UQAM

Dominique Berteaux, professeur et titulaire de la Chaire de recherche du Canada en biodiversité nordique, Université du Québec à Rimouski

Élise Filotas, professeure, Université du Québec - TÉLUQ

Emma Despland, professeure, département de biologie et Loyola Sustainability Research Centre, Université Concordia

Geneviève Paul, directrice générale, Centre québécois du droit de l'environnement (CQDE)

Jacques Brodeur, professeur, Université de Montréal

Jonathan Cazabonne, président et cofondateur, collectif Mycosphaera

Julie Lafortune, directrice exécutive, Centre de recherche appliquée sur la biodiversité et les écosystèmes, Université du Québec en Outaouais

Laura Fequino, chercheuse, Université de Sherbrooke

Marco Festa-Bianchet, professeur émerite, Université de Sherbrooke

Marie-Audrey Nadeau Fortin, Analyste Biodiversité, Nature Québec

Martin Vaillancourt, directeur général, Regroupement des conseils régionaux de l'environnement du Québec (RNCREQ)

Mathieu Cusson, professeur, Université du Québec à Chicoutimi

Mathieu Laneuville, président-directeur général, Réseau Environnement

Mélanie Guigueno, professeure agrégée, Université McGill

Milena Buziak, directrice artistique et générale, Voyageurs Immobiles

Monique Poulin, professeure, FSAA, Université Laval

Patricia Clermont, responsable Ph.D, Association québécoise des médecins pour l'environnement (AQME)

Pierre Campeau, biologiste et président de l'association du lac Guénette

Rébecca Pétrin, directrice générale, Eau Secours

Samuel Pagé-Plouffe, directeur des affaires publiques et gouvernementales, Vivre en Ville

Sophie Calmé, professeure, département de biologie, Université de Sherbrooke

Stéphanie Pelletier, directrice générale, Mères au front

Valérie S. Langlois, professeure titulaire et titulaire de la Chaire de recherche du Canada de niveau 1 en écotoxicogénomique et perturbation endocrinienne, Institut national de la recherche scientifique (INRS)

Vincent Poirier, professeur en sciences du sol et directeur de l'Institut de recherche en agriculture et agroalimentaire (IRAA), Université du Québec en Abitibi-Témiscamingue (UQAT)

Pour ajouter votre signature : info@ateliersbiodiversitequebec.org

Pas un camion de plus : appel à l’action !

26 mai, par Table citoyenne du littoral Est — , ,
Nous lançons aujourd'hui la campagne Pas un camion de plus, une grande campagne de mobilisation citoyenne d'opposition au projet de terminal de conteneurs de QSL Chers (…)

Nous lançons aujourd'hui la campagne Pas un camion de plus, une grande campagne de mobilisation citoyenne d'opposition au projet de terminal de conteneurs de QSL

Chers citoyen-nes et partenaires,

Le gouvernement fédéral de Mark Carney a désigné, le 24 avril dernier, le Port de Québec comme Port de conteneurs international. Ce n'est maintenant plus qu'une question de jours avant que l'entreprise QSL dépose officiellement son avis de projet de terminal de conteneurs au Port de Québec. Cette étape enclenchera enfin le processus d'évaluation et d'atténuation des impacts (PEAI) du Port de Québec.

De notre côté, nous lançons aujourd'hui la campagne Pas un camion de plus, une grande campagne de mobilisation citoyenne d'opposition au projet de terminal de conteneurs de QSL, qui aura pour effet d'augmenter le transport de marchandises par bateau, par train et par camion dans nos milieux de vie déjà saturés en pollution.

Comme lorsque nous avons vaincu Laurentia il y a maintenant 5 ans, nous vous interpellons afin d'unir nos voix et nous mobiliser ensemble contre ce nouveau projet de terminal de conteneurs à la baie de Beauport.

1) Signez la lettre ouverte

Le Littoral Est : une zone sacrifiée

Les quartiers du Littoral Est logent des personnes aux revenus significativement plus bas que les autres quartiers de Québec et l'espérance de vie y est aussi moindre. Ainsi, sous le couvert du « développement économique », les promoteurs du projet de conteneurs veulent sacrifier la santé et la qualité de vie des plus vulnérables de notre société ; il s'agit d'une profonde injustice sociale et environnementale.

Historiquement, Limoilou, Beauport et la basse-ville de Québec sont aux prises avec un lourd héritage industriel, qui se traduit par la présence de nombreuses installations industrielles, portuaires et autoroutières. Ces quartiers (les nôtres) sont donc particulièrement touchés par les enjeux de pollution atmosphérique. D'ailleurs, la Direction régionale de santé publique et le Groupe de travail sur les contaminants atmosphériques ont dressé, au cours des dernières années, un portrait alarmant de cette pollution. Celle-ci est causée principalement par le transport (maritime, ferroviaire et routier) et les activités industrielles lourdes concentrées sur les rives du fleuve. Suivant ce constat, les recommandations sont claires : nous devons impérativement réduire la capacité routière, le volume de transport routier, ferroviaire et maritime, ainsi que toutes autres sources de pollution industrielle.

Un danger pour notre sécurité et notre qualité de vie

Le transit de 200 000 conteneurs annuellement dans nos quartiers n'est pas sans conséquence sur notre qualité de vie et notre sécurité. En effet, en plus des risques de déraillement de trains et des accidents routiers, une certaine portion de matières dangereuses se trouve à l'intérieur des conteneurs. Cette matière transite sur nos routes principales, mais également par voie ferrée, dans les cours arrière de nos logements, nos écoles, nos CPE, nos RPA, notre hôpital, etc.

C'est sans compter les risques d'explosion, les inconvénients liés au bruit, à la luminosité nocturne, à la congestion aux passages à niveaux, aux embouteillages. Parlez-en aux personnes qui habitent en haut de l'Anse au Foulon ou près du chantier du nouvel hôpital de l'Enfant-Jésus : ils connaissent très bien ces irritants.

Le Port de Québec, l'incinérateur et la papetière White Birch à eux seuls génèrent déjà près de 1000 passages de camions par jour directement dans nos quartiers. Il ne faut pas en ajouter !

Un obstacle à la phase IV de la Promenade Samuel de Champlain

La Santé publique recommande de convertir l'autoroute Dufferin-Montmorency en boulevard urbain et de réduire la capacité routière du boulevard Henri-Bourassa, les deux artères menant à la péninsule beauportoise du Port de Québec. Or, la quantité de camions engendrée par le terminal de QSL exacerberait, au contraire, la circulation routière sur ces deux artères.

Pour diminuer la pollution, mais aussi pour redonner un accès au fleuve dans ce secteur négligé, il est essentiel de mener à bien le projet de conversion de l'autoroute Dufferin-Montmorency en boulevard urbain et de renaturalisation des berges prévues par la phase IV de la promenade Samuel-De Champlain. Nous sommes plus près que jamais de réaliser ce grand projet d'intérêt collectif. Il ne faut pas laisser un terminal de conteneurs de QSL le compromettre.

Une consultation biaisée

Dans l'état actuel des choses, les impacts environnementaux du projet seraient évalués par le Port lui-même. Or, le Port n'est pas impartial ; il est non seulement favorable au projet, mais a également participé à des stratégies médiatiques pour le promouvoir. Ceci est inacceptable ; nous demandons que le processus d'évaluation d'impacts environnementaux soit confié aux entités pleinement indépendantes que sont le Bureau d'audiences publiques sur l'environnement (BAPE) et l'Agence d'évaluation d'impact du Canada (AEIC).

En somme, considérant :

Que le projet de conteneurs s'inscrit dans un milieu préalablement saturé en pollution ;

Que le transport de marchandises conteneurisées par camion et par train dans nos quartiers densément peuplés constitue un danger pour notre sécurité et notre qualité de vie ;

Que l'augmentation du transport terrestre et maritime est incompatible avec les recommandations d'experts indépendants (GTCA) et de la Santé publique (MEMS) ainsi qu'avec la réalisation de la phase 4 de la promenade Samuel-De Champlain ;

Nous demandons :

Que le projet de terminal de conteneurs au port de Québec soit abandonné et que toutes les mesures de réduction de la pollution et d'amélioration de la qualité de vie possible soient mises en œuvre.

On ne veut pas un camion de plus !

Signer la pétitionici

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« Syndicalistes. Point. »

26 mai, par Confédération des syndicats nationaux (CSN) — , ,
À l'occasion de l'ouverture de son 68e Congrès, qui se tient sous le thème « Syndicalistes. Point. » et qui réunit plus de 2 000 délégué-es de tous les secteurs d'emploi, la (…)

À l'occasion de l'ouverture de son 68e Congrès, qui se tient sous le thème « Syndicalistes. Point. » et qui réunit plus de 2 000 délégué-es de tous les secteurs d'emploi, la Confédération des syndicats nationaux (CSN) lance un message clair à l'ensemble des partis d'opposition : tout changement de garde à Québec en octobre prochain doit s'accompagner d'un abandon immédiat des réformes antisyndicales imposées par la Coalition avenir Québec (CAQ).

« Il n'y a aucune ambiguïté pour nous. Les partis qui souhaitent former le prochain gouvernement doivent prendre le parti des travailleuses et des travailleurs et du progrès social en s'engageant à abolir les lois antisyndicales adoptées par la CAQ. Surtout dans un contexte où ces législations anti-travailleurs adoptées risquent d'être déclarées inconstitutionnelles », déclare la présidente de la CSN, Caroline Senneville.

Une vision pour transformer le Québec

Les sujets débattus lors de ce congrès mettent en lumière l'ampleur des attaques portées au droit du travail et au mouvement syndical, notamment les restrictions au droit de grève ; l'effritement des services publics et de l'État social ; l'affaiblissement des mécanismes de santé et sécurité du travail et les entraves à l'autonomie syndicale.

Le 68e Congrès met de l'avant une identité forte et un positionnement clair : « Être syndicaliste aujourd'hui, c'est défendre un projet de société. C'est refuser les reculs, c'est proposer des solutions et c'est porter une vision ambitieuse pour le Québec », souligne la présidente.

Cette vision repose notamment sur :

Le renforcement des services publics universels et accessibles, mis à mal par les politiques d'austérité et le recours au privé ;

Une fiscalité plus juste et des investissements structurants pour réduire les inégalités ;

Une transition écologique fondée sur la justice sociale et des emplois de qualité ;

Le développement économique des régions et la vitalité du territoire.

Encadrer l'intelligence artificielle et protéger le travail

La CSN appelle aussi les partis politiques à prendre acte des transformations majeures du monde du travail, notamment liées à l'intelligence artificielle. Elle réclame un encadrement législatif rigoureux et une stratégie de souveraineté numérique pour protéger les emplois, les droits et la démocratie. « Le prochain gouvernement devra agir rapidement pour encadrer l'intelligence artificielle et éviter qu'elle aggrave les inégalités et la précarité. Le progrès technologique doit profiter à tout le monde », insiste Mme Senneville.

L'avenir politique et constitutionnel du Québec

Le 68e Congrès amorce également une réflexion importante sur l'avenir politique et constitutionnel du Québec. Fidèle à son rôle dans la société civile, la CSN souhaite que ses membres lui donnent le mandat d'entamer des consultations afin d'actualiser sa position sur cette question au cours des trois prochaines années.

« Pour la CSN, l'avenir politique du Québec n'appartient pas à un parti politique, mais à la population québécoise et à elle seule. C'est pourquoi la société civile, incluant le mouvement syndical, doit prendre sa place dans ce débat. Il s'agit d'un enjeu qui mérite un débat démocratique large, rigoureux et ancré dans les réalités d'aujourd'hui. Dans cette optique, nous voulons donc prendre le temps de consulter nos membres et construire une position qui reflète leurs aspirations, dans une perspective de justice sociale, d'égalité et d'inclusion », souligne Caroline Senneville.

Un appel clair à la responsabilité politique

La présidente termine en rappelant que peu importe l'issue du scrutin en octobre prochain, la centrale demeurera mobilisée et vigilante.

« Notre message est simple : il est temps de renouer avec le progrès social. Les droits syndicats et du droit du travail, ce sont des droits humains. On ne peut pas s'essuyer les pieds dessus », conclut Mme Senneville.

Les enjeux discutés au 68e congrès de la CSN

26 mai, par Confédération des syndicats nationaux (CSN) — , ,
Le 68e Congrès de la CSN se tiendra à Québec du 25 au 29 mai prochain. Il s'ouvrira par une séance d'accueil destinée aux nouvelles et nouveaux délégué·es, suivie du rapport du (…)

Le 68e Congrès de la CSN se tiendra à Québec du 25 au 29 mai prochain. Il s'ouvrira par une séance d'accueil destinée aux nouvelles et nouveaux délégué·es, suivie du rapport du comité exécutif et d'une rétrospective des luttes menées entre 2023 et 2026. Le rapport du comité exécutif abordera les questions suivantes : la défense des droits fondamentaux syndicaux et du monde du travail, le renforcement des services publics et de l'économie québécoise, l'encadrement de l'intelligence artificielle et une prise de position sur l'avenir politique et constitutionnel du Québec. Il précise le contexte de ces différents thèmes et soumet à la discussion des propositions pour relever les défis identifiés.

Le congrès discutera également des rapports portant sur les efforts de syndicalisation et sur les prévisions budgétaires. L'élection du comité exécutif de la CSN occupera une place centrale dans ce congrès. Les questions statutaires sont au programme, avec l'examen des amendements aux statuts et règlements de la CSN ainsi qu'au code des règles de procédure. Le congrès se conclura par la discussion et l'adoption des propositions des organisations affiliées. Nous publions ci-dessous les propositions du comité exécutif. (PTAG !)

Propositions du comité exécutif de la CSN

Propositions adoptées par le comité précongrès les 21, 22, 23 avril 2026

Au Québec, mais aussi ailleurs dans le monde, les travailleuses, les travailleurs et la population dans son ensemble sont confrontés à des défis et à des bouleversements sans précédent. Jamais les attaques n'ont été plus virulentes.

Durant les derniers mois, la CSN, avec ses alliés syndicaux et populaires, a fait front pour le Québec que l'on veut. Le 68e Congrès, c'est l'occasion d'affirmer, haut et fort, que nous voulons que la société québécoise renoue avec le progrès social ! Le congrès marque un moment important de notre démocratie, il constitue un point de départ afin de propulser nos actions pour la période 2026-2029. Une période pendant laquelle nous aurons fort à faire pour continuer nos luttes dans un contexte où un nouveau gouvernement pourrait prendre le pouvoir. Or, peu importe le parti politique qui sera élu, lors des élections québécoises d'octobre prochain, peu importe la velléité des patrons, la résignation n'est pas à l'ordre du jour. Le courage, la combativité et la détermination, oui ! Les propositions en vue du 68e Congrès mettent au jeu une vision et des revendications pour aller chercher de nouvelles avancées sur le chemin des droits et des libertés, de la justice sociale et de la solidarité. Elles constituent aussi des jalons pour s'assurer que nos manières de faire s'adaptent continuellement. Soyons fiers du projet de société que nous portons, soyons fiers de qui nous sommes. Nous sommes syndicalistes, point !

1) Prendre l'offensive pour défendre les droits fondamentaux, syndicaux et du travail

Rarement avions-nous vu un gouvernement s'attaquer aussi frontalement aux droits du travail. La CAQ a déposé un nombre ahurissant de projets de loi et de règlements antisyndicaux pour :

• Restreindre de manière grotesque et abusive le droit de grève dans certains milieux de travail.
• Affaiblir gravement les mécanismes de prévention en santé et sécurité du travail qui seront appliqués dans les réseaux publics de santé et de services sociaux et d'éducation.
• Entraver l'autonomie syndicale de nombreuses manières, à commencer par l'impossibilité de financer certains recours juridiques ou des luttes politiques autrement qu'au moyen d'une cotisation dite facultative.
• Mettre en péril les décrets de conventions collectives tels que nous les connaissons et affaiblir de manière importante les mesures de prévention dans l'industrie de la construction.
• Réduire les obligations des grands employeurs du privé en matière de formation de la main-d'œuvre.

Le glossaire en annexe contient une description de chacun des projets de loi antisyndicaux. Dans son ensemble, ces manœuvres visent clairement à affaiblir les organisations syndicales et, par le fait même, s'attaquent à la capacité qu'ont les travailleuses et les travailleurs d'améliorer collectivement leur sort et de redistribuer la richesse. Elles constituent aussi une atteinte directe au contre-pouvoir essentiel en démocratie que constitue le mouvement syndical. Cela s'inscrit dans une volonté du gouvernement de diriger comme bon lui semble à l'abri des critiques qui pourraient lui être adressées. De son côté, le gouvernement fédéral a lui aussi bafoué, à de nombreuses reprises, le droit de grève en utilisant abusivement l'article 107 du Code canadien du travail.

Les attaques antisyndicales ne constituent qu'une des nombreuses attaques aux contrepouvoirs et aux droits fondamentaux ; des groupes vulnérables et des alliés du mouvement syndical en sont aussi victimes. Pensons, par exemple, au projet de constitution qui empêchera dans certaines circonstances des organismes communautaires de contester des lois.

Ces attaques doivent cesser ! La CSN entend faire des droits du travail et des droits syndicaux une de ses priorités en vue des élections provinciales et entend poursuivre la mobilisation auprès du prochain gouvernement pour que soient retirées ces réformes antisyndicales. La confédération entend aussi se porter à la défense des droits fondamentaux pour l'ensemble de la population.

Par ailleurs, avec ses attaques antisyndicales, le gouvernement du Québec a non seulement porté atteinte à nos droits, mais il a également mis à mal l'image même du syndicalisme. Nous ne pouvons pas laisser passer ces attaques. C'est pourquoi nous devrons œuvrer d'arrachepied à valoriser le syndicalisme. Ce travail doit être fait, peu importe si les réformes sont abolies par le prochain gouvernement ou non. La mise en valeur du syndicalisme passera par l'action de l'ensemble des composantes du mouvement, incluant les syndicats, et devra notamment miser sur l'éducation sociopolitique dans nos rangs.

Au-delà des attaques antisyndicales, divers aspects du droit du travail sont obsolètes et mal adaptés aux réalités actuelles du monde du travail : sous-traitance, privatisation, travail atypique, intelligence artificielle, etc. Pensons à la notion d'établissement dans le Code du travail, au harcèlement psychologique qui est mal couvert par la Commission des normes, de l'équité, de la santé et de la sécurité du travail (CNESST), qui ne dispose pas des outils et des ressources pour bien accompagner les travailleurs ainsi qu'aux diverses règles qui favorisent constamment l'employeur, notamment en facilitant la sous-traitance. Des pratiques patronales antisyndicales virulentes ont aussi eu lieu au Québec et notre droit du travail doit pouvoir les empêcher. Visiblement, les protections du Code du travail n'ont pas freiné Amazon qui, pour empêcher un groupe CSN d'obtenir un contrat collectif de travail, a jeté à la rue 4 700 travailleuses et travailleurs.

De plus, à la suite du dernier congrès, la CSN a travaillé conjointement avec les fédérations à améliorer l'analyse du rapport de force en négociation. Il est indéniable que nous devrons poursuivre ce travail, notamment en ce qui concerne l'identification des moyens de pression efficaces et l'exercice du droit de grève. Ceci est vrai pour l'ensemble des syndicats, en particulier pour ceux qui pourront être visés par les nouvelles dispositions de la loi 14, Loi visant à considérer davantage les besoins de la population en cas de grève ou de lock-out.

Il est proposé :

• Que la CSN élabore une stratégie de mise en valeur du syndicalisme dans la société visant à cimenter l'adhésion des travailleuses et des travailleurs aux revendications politiques portées dans le mouvement qui intègre les préoccupations réelles de la population.
• Que la CSN travaille activement à l'éducation sociopolitique de ses membres et de la population dans la perspective de l'enracinement et de l'élargissement de la portée de ses revendications.
• Que la CSN poursuive la lutte pour exiger l'abolition des réformes et des lois liberticides antisociales et antisyndicales allant à l'encontre de l'intérêt des travailleuses et des travailleurs.
• Que la CSN revendique des réformes du droit du travail pour faire avancer la condition des travailleuses et des travailleurs et interpelle les autres organisations syndicales à ce sujet, notamment concernant les pratiques antisyndicales et les dispositions anti-briseurs de grève.
• Que la CSN, appuyée des fédérations et des conseils centraux, soutienne les syndicats dans l'analyse et l'exercice du rapport de force, en portant une attention particulière, dans le contexte de la loi 14, Loi visant à considérer davantage les besoins de la population en cas de grève ou de lock-out, à l'identification des moyens de pression efficaces et à l'amélioration de la préparation à l'exercice de la grève.
• Que la CSN amorce une réflexion concernant les campagnes confédérales dans le but d'accroı̂tre la cohésion interne et l'efficacité des luttes politiques menées dans ce cadre.

2) Renforcer les services publics pour le bien commun et l'économie québécoise

Québec, une dégradation des services publics est très perceptible : alors que le gouvernement peine déjà à répondre aux besoins de la population, celui-ci s'enfonce dans l'austérité, les gels d'embauche [1] et les compressions. Ceci entraı̂ne des répercussions concrètes et réelles pour la population.

Des infrastructures publiques deviennent carrément inutilisables, des urgences doivent réduire leurs heures d'ouverture, des patients ne reçoivent pas les soins en temps opportun, des étudiantes et des étudiants sont privés de nouveau matériel à la bibliothèque, des élèves à défis particuliers ne reçoivent plus les services spécialisés, des parents, en particulier les femmes, doivent retarder leur retour au travail faute de place dans les services de garde éducatifs, des citoyennes et des citoyens font le choix de se déplacer en voiture, faute d'alternative adéquate en matière de transport collectif, etc. Pendant ce temps, les travailleuses et travailleurs du secteur public sont surchargés, tombent au combat ou désertent le secteur. Encore plus fondamentalement, le désengagement de l'État dans les services publics concourt à façonner une société où la cohésion sociale est moins bonne et où les inégalités s'aggravent.

Bien que le gouvernement ne contrôle pas tout, notamment la hausse des coû ts en santé induits par le vieillissement de la population, plusieurs choix récents expliquent cette dérive : baisse des impôts qui profite davantage aux plus riches, priorisation du remboursement de la dette pourtant sous contrôle, recours accru au privé ou à la sous-traitance – chirurgies en clinique privée, médecins hors du régime d'assurance maladie du Québec –, mauvaise gestion des deniers publics, comme dans le dossier SAAQclic, investissement dans des initiatives inutiles ou contre-productives – maisons des aı̂né-es, maternelles 4 ans, agences de santé et de transport, etc. Tout cela au lieu de consolider les services publics et les programmes sociaux existants. Au surplus, devant les grands enjeux de société – inégalités, crise du logement, rareté de main-d'œuvre, vieillissement – la CAQ a trop souvent fermé les yeux, plutôt que de mettre en place des solutions structurantes.

Nous devons l'affirmer haut et fort : d'autres choix de société sont possibles. Il est plus que nécessaire de réengager l'État dans la prestation de services publics universels, accessibles et de qualité. Pour y parvenir, il faut faire payer leur juste part aux plus fortuné-es et aux entreprises, à commencer par les géants du numérique, et s'attaquer à l'évasion fiscale. Nous devons réhumaniser les services publics et en accroı̂tre l'accessibilité. Cela signifie de bonifier l'offre de services – aux soins de première ligne ou aux soins à domicile – et d'accroı̂tre l'accessibilité financière, notamment par l'accès gratuit à l'éducation et à l'enseignement supérieur, ainsi qu'aux soins de santé et aux services sociaux.

Renforcer les services publics passe également par la préservation des organismes publics et des sociétés d'État et par le respect de leur mission d'origine : protection de la santé publique, promotion de la culture québécoise, etc. À l'heure de l'austérité gouvernementale, plusieurs d'entre elles sont sous attaque. Pensons à la Société des alcools du Québec (SAQ) qui, dans le but d'augmenter ses profits, ferme et privatise des succursales et encourage l'exploitation des travailleuses et des travailleurs de la plateforme UBER.

À l'instar des services publics traditionnels – services de garde éducatifs, santé et services sociaux, éducation et enseignement supérieur –, en tant que bien commun, l'environnement procure des bénéfices essentiels à l'ensemble de la population. En conséquence, sa préservation suppose des actions collectives. Plutôt que de s'enfoncer dans un modèle économique dépassé reposant sur les hydrocarbures, nos gouvernements doivent promouvoir une transition vers un modèle économique où l'on peut travailler et gagner dignement sa vie sans polluer. Une transition juste, qui ne laisse aucun travailleur ni aucune communauté derrière.

Afin de pleinement maı̂triser le devenir des régions du Québec et l'atteinte des objectifs sociaux, économiques et environnementaux qui sont les nôtres, l'État doit mieux jouer son rô le dans le contrôle de nos ressources naturelles : eau, forêt, terres agricoles, ressources halieutiques, minières et ressources énergétiques.

Enfin, les services publics peuvent également être un puissant levier pour stimuler l'emploi dans le secteur manufacturier et celui de la construction, par l'entremise des marchés publics. Malheureusement, la signature de nombreux accords commerciaux a restreint la marge de privilégier des technologies, des entreprises et des emplois locaux. Il est inacceptable, par exemple, que les véhicules du Réseau express métropolitain (REM) aient été fabriqués en Inde, que la structure métallique du pont de l'Île d'Orléans provienne de l'étranger ou qu'Hydro-Québec ait décidé de s'approvisionner en pales d'éoliennes chinoises, alors que des entreprises bien implantées au Québec ont l'expertise nécessaire.

Il est proposé :

• Que la CSN fasse de la lutte pour un renforcement des services publics universels, accessibles et de qualité, une de ses priorités pour le prochain mandat, et ce, sur l'ensemble du territoire québécois.
• Que, dans une perspective de transition juste, la défense de l'environnement portée par la CSN passe par la propriété publique et le contrôle démocratique de l'électricité, pour favoriser la sobriété énergétique, ainsi que par une bonification de l'offre publique des transports collectifs.
• Que la CSN élabore une plateforme de revendications concernant le contrôle démocratique des ressources naturelles du Québec.
• Que la CSN réaffirme le rôle historique des sociétés d'État comme levier de développement économique et de protection de la santé publique, de démocratisation de l'économie et de création d'emplois de qualité, et qu'elle s'engage à défendre leur mission publique face aux logiques de privatisation, et à exiger qu'elle contribue activement à la création et au maintien d'emplois de qualité. • Que, dans le cadre des revendications pour une véritable stratégie industrielle, la CSN réclame des politiques d'achat au sein des administrations publiques, afin de favoriser les entreprises québécoises et d'accroître les retombées locales en matière d'emploi.

3) Encadrer l'intelligence artificielle

En raison du développement et de l'implantation très rapide de l'intelligence artificielle (IA) ces dernières années, des bouleversements brusques s'opèrent dans toutes les dimensions de la vie, que ce soit au travail ou sur les plans social et culturel. Ce développement fulgurant de l'IA se distingue des transformations technologiques du passé par l'ampleur des tâches automatisables, incluant les tâches dites cognitives et non répétitives, par la rapidité des développements observés et parce que ses conséquences sont attendues dans pratiquement tous les secteurs d'activité. L'utilisation des modèles d'intelligence artificielle générative (IAG) s'est déjà généralisée alors qu'ils sont commercialisés depuis à peine trois ans.

On ne peut le nier, l'IA peut avoir des effets bénéfiques, être porteuse d'améliorations, procurer, sous certaines conditions, de la satisfaction au travail ou contribuer à la productivité. En revanche, elle comporte aussi des risques non négligeables. Pensons, pour n'en nommer que quelques-uns, au renforcement des biais discriminatoires, à l'opacité du fonctionnement des algorithmes dans la prise de décision, aux risques quant à la sécurité des données et de la vie privée, à la désinformation, aux effets négatifs sur la démocratie et le processus de délibération collective, à la centralisation des pouvoirs aux mains des géants du numérique, à l'exploitation des travailleuses et des travailleurs des plateformes numériques et aux coûts environnementaux. L'IA bouleverse fondamentalement le milieu de l'enseignement et celui de la culture. Des risques importants sont aussi à craindre dans nos milieux de travail alors que l'arrivée de l'IA peut entraı̂ner une dégradation de la qualité des emplois, porter atteinte à l'autonomie professionnelle ou nuire à la capacité de jugement critique et augmenter les mécanismes de surveillance et de contrôle. Évidemment, en raison des enjeux d'automatisation et de robotisation, l'avenir des emplois demeurera au centre de nos préoccupations.

Dans ce contexte, nous ne pouvons laisser les géants du numérique dicter eux-mêmes comment l'IA se développe et pour quel usage. Ces multinationales sont en cabale pour que les États et les populations n'aient pas leur mot à dire. Face à ces attaques, le Québec et le Canada doivent impérativement adopter un cadre législatif robuste pour encadrer et contrer les risques éthiques et les débordements possibles liés aux technologies d'IA. Le Québec et le Canada doivent également adopter une stratégie de souveraineté numérique pour contrer la dépendance envers des technologies étrangères et des infrastructures qui les soutiennent, afin d'avoir le plein contrôle sur notre avenir économique, social et culturel.

Quant aux bouleversements des emplois, l'État ne doit laisser personne de côté et doit adapter son filet social et ses politiques d'emploi, à mesure que certaines compétences deviennent désuètes et que d'autres s'imposent comme essentielles dans l'économie de demain. Il faut reconnaı̂tre le rô le de la négociation collective et du dialogue social dans la régulation de l'intelligence artificielle.

Sur le terrain, les syndicats doivent également assumer un leadership, prendre les devants afin de s'assurer que les transformations se font au bénéfice des travailleuses et des travailleurs. C'est d'ailleurs ce sur quoi s'attarde le comité de coordination générale des négociations (CCGN) avec la préparation d'un guide de négociation relatif à l'intelligence artificielle.

Il est proposé :

• Que la CSN réclame un encadrement législatif du développement et de l'utilisation éthique de l'intelligence artificielle et qu'elle exige des gouvernements la mise sur pied d'une stratégie de souveraineté numérique.
• Que la CSN se penche sur l'avenir du monde du travail, qu'elle appuie les fédérations et les syndicats dans la négociation de dispositions relatives à l'encadrement de l'intelligence artificielle et qu'un suivi soit effectué au comité de coordination générale des négociations (CCGN).
• Que la CSN dénonce la précarisation du travail, les inégalités socioéconomiques, les discriminations et les impacts environnementaux liés aux recours à l'intelligence artificielle et défende le caractère humain du travail et la sobriété numérique dans l'utilisation de cette technologie

4) Se prononcer sur l'avenir politique et constitutionnel du Québec

Selon toute vraisemblance, la question de la souveraineté du Québec risque de prendre de l'ampleur à l'approche de la prochaine campagne électorale. L'éventualité d'un gouvernement péquiste promettant la tenue d'un référendum aurait pour effet de ramener la question nationale au premier plan des enjeux politiques québécois. Pour la CSN, l'avenir politique du Québec n'appartient pas à un parti politique, mais à la population québécoise et à elle seule. C'est pourquoi la société civile, incluant le mouvement syndical, doit prendre sa place dans ce débat. Cela nécessite donc que le débat démocratique sur l'avenir politique et constitutionnel du Québec soit libre et ouvert. Comme pour d'autres enjeux sociaux et politiques qui touchent notre avenir collectif, la CSN compte faire entendre sa voix au sein de la société civile.

Depuis de nombreuses décennies, la CSN s'est inscrite en faveur de la souveraineté, lors de son 55e Congrès en 1990 ainsi que lors de congrès subséquents. Or, comme la question nationale n'a pas été à l'avant-scène de nos réflexions et de nos actions syndicales depuis plusieurs années, cette position doit être actualisée. Il serait possiblement prématuré de statuer en la matière dès aujourd'hui. Toutefois, le 68e Congrès doit constituer un jalon important dans l'implication des syndicats au sein du processus démocratique d'actualisation de notre orientation à l'égard de la souveraineté. Suivant la proposition soumise aux débats, au cours des prochains mois, la CSN mènerait des travaux dans le but d'actualiser sa position au cours de la période 2026-2029, notamment par l'entremise de réflexions du comité d'orientation et par des consultations dans le mouvement.

Dans le cadre de ces travaux, nous devrons prendre le temps de nourrir nos réflexions pour se réapproprier collectivement le débat sur l'avenir politique du Québec. Ces travaux devront nous permettre d'avoir une pensée critique qui se base notamment sur une compréhension approfondie de l'histoire entourant la question nationale québécoise et les relations Québec-Canada, ainsi que des fondements historiques du positionnement de la CSN. Depuis plus de trente ans, la souveraineté a fait partie du projet de société de la CSN, un projet axé sur la justice sociale, l'égalité et l'inclusion. La souveraineté a depuis ce temps représenté un moyen nécessaire à la réalisation de ce projet de société, que nous avons continué de promouvoir au travers, par exemple, de nos revendications sur les droits fondamentaux et les droits syndicaux ou encore de celles sur le réengagement de l'État tat dans les services publics. Nos travaux devront, en outre, tenir compte de la conjoncture sociale, politique, culturelle et économique du Québec contemporain, ainsi que des revendications portées par la CSN d'aujourd'hui. Que l'on pense, par exemple, à nos positions récentes en ce qui concerne les enjeux de la langue française, de la culture, de l'inclusion et du vivre-ensemble. Notre appui à l'égard des préoccupations et des droits des peuples autochtones devra également être pris en compte.

Il est proposé :

CSN entame des consultations dans le but d'actualiser sa position concernant la souveraineté du Québec.

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Les syndicats du Canada ont aidé à obtenir une décision historique de la CIJ affirmant le droit de grève, mais ils mettent en garde contre l’affaiblissement du Code canadien du travail

26 mai, par Congrès du travail du Canada (CTC) — , ,
OTTAWA, Ontario — Le Congrès du travail du Canada a aidé à remporter une victoire historique pour les travailleuses et travailleurs devant la Cour internationale de justice (…)

OTTAWA, Ontario — Le Congrès du travail du Canada a aidé à remporter une victoire historique pour les travailleuses et travailleurs devant la Cour internationale de justice (CIJ) quand ce tribunal le plus haut du monde a affirmé hier que le droit de grève est garanti en droit international.

« C'est une victoire pour les travailleuses et travailleurs de partout », déclare Bea Bruske, présidente du Congrès du travail du Canada. « La cour la plus haute du monde a indiqué clairement que les travailleuses et travailleurs ont le droit de se mettre en grève en vertu du droit international. Cette précision importe énormément aux travailleuses et travailleurs, aux syndicats, aux gouvernements et aux employeurs. Et nous sommes fiers du rôle que le CTC a joué en faveur de cette décision. »

La décision faisant date confirme que le droit de grève est protégé par la Convention (no 87) sur la liberté syndicale et la protection du droit syndical de l'Organisation internationale du Travail (OIT), mettant ainsi fin à un conflit qui dure depuis des décennies au sujet d'un des droits les plus fondamentaux qu'ont les travailleuses et travailleurs.

Le Congrès du travail du Canada a aidé à faire avancer la cause devant la CIJ en faisant des pressions pour que le conflit soit renvoyé à cette Cour par l'Organisation internationale du Travail, en apportant le contexte syndical canadien aux observations syndicales internationales présentées à la Cour et en appuyant financièrement l'effort juridique.

« Les enjeux pour les travailleuses et travailleurs du monde entier sont énormes », a déclaré Lily Chang, secrétaire-trésorière du CTC et membre du Conseil d'administration de l'Organisation internationale du Travail. « Les travailleuses et travailleurs ne peuvent pas vraiment exercer leur liberté d'association ou négocier collectivement sans droit de grève, et cette décision l'indique de manière on ne peut plus claire. »

La décision a été rendue à un moment critique où les travailleuses et travailleurs du Canada font face à des pressions grandissantes sur les droits de négociation collective et de grève.

En Alberta, le gouvernement provincial de Danielle Smith a invoqué la disposition de dérogation pour priver le personnel enseignant en grève de ses droits garantis par la Charte. Sur la scène fédérale, le gouvernement a invoqué de plus en plus souvent l'article 107 du Code canadien du travail pour mettre un terme à des grèves légales et affaiblir le pouvoir de négociation des travailleuses et travailleurs. Les syndicats des secteurs sous réglementation fédérale expriment la mise en garde suivante : il se peut que les vastes consultations trop rapides sur les modifications à apporter au Code du travail restreignent encore davantage la capacité des travailleuses et travailleurs de prendre des mesures de grève.

Le CTC dit que la décision de la CIJ devrait servir d'avertissement clair aux gouvernements qui projettent de modifier les lois sur le travail au Canada.

« Cette décision indique une limite à ne pas franchir », ajoute madame Bruske. « Le Code canadien du travail ne doit pas devenir un outil d'affaiblissement d'un des droits démocratiques les plus fondamentaux des travailleuses et travailleurs. Le droit de grève doit être protégé, respecté et appliqué. »

Eurovision 2026 : les Européens « unis par la musique », vraiment ?

26 mai, par Cyrille Bret, Florent Parmentier — ,
Par-delà la victoire surprise de la candidate bulgare Dara et les chiffres d'audience toujours massifs, la 70ᵉ édition du concours Eurovision, le « plus grand événement musical (…)

Par-delà la victoire surprise de la candidate bulgare Dara et les chiffres d'audience toujours massifs, la 70ᵉ édition du concours Eurovision, le « plus grand événement musical en direct du monde », aura reflété les tensions qui traversent actuellement le continent.

Tiré de Europe Solidaire Sans Frontières
18 mai 2026

Par Cyrille Bret, FLorent Parmentier

Pour sa 70ᵉ édition, célébrée à la Stadthalle de Vienne (Autriche) et organisée par l'ÖRF, le groupe audiovisuel public autrichien, le concours Eurovision a, une fois encore, été profondément marqué par la géopolitique européenne et les dynamiques internationales.

Depuis sept décennies maintenant, ce concours se proclame apolitique, par la lettre (son règlement) et par l'esprit (promotion d'une forme d'unité européenne et pacifisme post-1945). Pourtant, c'est aussi un champ de frictions politiques, culturelles et médiatiques entre des imaginaires et des États, où nombre d'acteurs entendent se saisir de la visibilité de l'événement afin de promouvoir leurs priorités politiques et leurs valeurs.

Prendre un peu de recul est nécessaire pour évaluer la portée de l'édition 2026, loin du vacarme des polémiques et de la transe d'un spectacle télévisé de plus de trois heures pour la seule finale. Désormais installé dans le paysage médiatique international mondial, « l'événement monstre » (selon l'expression de l'historien Pierre Nora) que constitue l'Eurovision donne la mesure de la géopolitique actuelle.

Longévité du concours, concurrence des récits

Le rassemblement viennois a souligné combien l'Eurovision est devenu un rituel médiatique et symbolique continental : il a réuni des dizaines de millions de téléspectateurs, et drainé vers Vienne des dizaines de milliers de spectateurs, de fans, de touristes et de professionnels. Si l'édition 2026 a pu rencontrer un tel succès malgré le boycott de cinq pays https://www.20minutes.fr/arts-stars... – l'Espagne, l'Irlande, l'Islande, les Pays-Bas et la Slovénie –, c'est que cette grand-messe musicale, séculière et commerciale rencontre une tendance profonde de la géopolitique contemporaine : le besoin de jalons collectifs et la lutte des narratifs.

En effet, les relations internationales sont désormais dominées par une succession ininterrompue de sommets, expositions, concours, commémorations, défilés, qui sont autant de jalons collectifs car fortement médiatisés. Le calendrier mondial est scandé par ces événements. Mais il est aussi marqué par les affrontements auxquels ces événements donnent lieu : en faire partie ou non, telle est la question.

La charge géopolitique extra-européenne

Le bilan géopolitique de l'Eurovision 2026 ne saurait être complet s'il ne comprenait son lot de polémiques, fugaces ou fondamentales.

Cette année, la principale polémique a porté sur la participation au concours de Noam Bettan, candidat franco-israélien porté par la KAN, l'audiovisuel public de Tel-Aviv. Sa présence avait suscité des débats acharnés et mené au boycott des cinq pays sus-cités au nom de la condamnation de la politique du gouvernement Nétanyahou à l'égard des Palestiniens. Le 11 mai, à la veille du début du concours, le New York Times a d'ailleurs publié une longue analyse consacrée à la façon dont Israël utilisait l'Eurovision comme un outil de soft power.

Le premier ministre Pedro Sanchez a affirmé que l'Espagne était « du bon côté de l'Histoire »en boycottant l'édition de cette année au nom du respect du droit international et des droits de l'homme. Rappelons que les polémiques sur la participation d'Israël au concours (le pays a été admis en 1973) sont récurrentes au sein de l'UER depuis des années. Elles ont enflé avec l'exclusion de la Russie et de la Biélorussie en 2022, et été considérablement amplifiées par les opérations militaires destructrices et meurtrières de l'armée israélienne à Gaza menées en représailles des massacres commis par le Hamas, le 7 octobre 2023. Depuis lors, plusieurs groupes audiovisuels ont agité le spectre du boycott, et cinq d'entre eux ont mis cette fois cette menace à exécution – une rupture avec les éditions 2024 et 2025 qui n'avaient pas connu de boycott, alors même que la guerre à Gaza était plus intense.

Ce ne fut pas la seule polémique ayant marqué l'édition 2026. Quelques heures avant la finale du 16 juin, le patron de l'Eurovision, le Britannique Martin Green, a évoqué un possible retour de la Russie au concours. Ce jugement choque à Kiev et chez ses soutiens, alors même que Moscou a été exclu depuis 2022, organise son propre concours, l'Intervision, et continue de bombarder massivement l'Ukraine.

Par ailleurs, si depuis 2013 la Turquie ne participe plus à l'Eurovision, qu'elle juge « immorale » car certains musiciens affichent explicitement leur appartenance à la communauté LGBTQIA+, elle a été irritée par la chanson du groupe croate Lelek, qui a mis en lumière le sicanje, une tradition remontant à l'époque de l'occupation ottomane : les jeunes femmes catholiques de Croatie et de Bosnie-Herzégovine se faisaient alors souvent tatouer les mains et le visage pour ne pas être prises de force en concubines par des militaires ottomans.

Polyphonie en hymne à la diversité

À plusieurs égards, l'Eurovision 2026 a également illustré les accords et désaccords de l'Europe actuelle.

Une Europe qui est restée unie lorsqu'il a fallu exclure la Russie en 2022, mais qui s'avère divisée en ce qui concerne le sort d'Israël, redessinant la carte du concours. C'est aussi une Europe qui s'interroge sur l'équilibre entre souveraineté culturelle et mondialisation : si la gagnante bulgare a concouru en anglais, 60 % des pays ont chanté dans leur langue en 2026, y compris dans l'Europe nordique qui présente généralement des candidats chantant en anglais, contre seulement 24 % en 2016.

Classiquement, on a retrouvé une Europe avec un certain nombre d'invariants dans sa géographie affective, traversée par les proximités géographiques et les diasporas : le jury chypriote a voté pour la Grèce et réciproquement, la Suède a voté pour la Finlande, le Monténégro pour la Serbie, la Norvège pour le Danemark, l'Albanie pour l'Italie. Tout juste pourra-t-on s'étonner, pour un concours qui a vu la victoire du groupe ABBA en 1974 avec Waterloo, des douze points attribués par le jury britannique à la candidate française Monroe.

Le bon classement (deuxième place) du candidat présenté par Israël démontre, une fois encore, que la politique n'explique pas tous les palmarès du concours : le groupe audiovisuel israélien KAN présente régulièrement d'excellents artistes, des chansons attrayantes et des chorégraphies qui suscitent l'intérêt. En outre, par-delà le boycott de certains pays, certaines autres opinions publiques ont manifesté leur sympathie pour Israël. Dans les votes en faveur de Noam Bettan, la part des soutiens artistiques et politiques est difficile à évaluer, sans même parler des soupçons de manipulation en sa faveur dans plusieurs États. Là encore, politique, technique, marketing et chorégraphies se sont mêlés.

Enfin, et c'est peut-être plus surprenant, on perçoit une Europe qui peut vivre une crise en son sein, mais continuer d'exercer une certaine attractivité au-delà de ses frontières, comme en témoigne l'expansion en novembre prochain du concours à l'Asie une première. L'Eurovision s'est même étendue aux antipodes avec l'Australie, membre affiliée de l'Union européenne de radio-télévision (UER) et participante depuis une dizaine d'années, et le Canada s'interroge sérieusement sur sa participation.

En dépit de tout, l'historien et prospectiviste israélien Yuval Noah Harari, détracteur de Benyamin Nétanyahou, rappelle combien ce modèle peut être nécessaire aujourd'hui :

« Aujourd'hui, alors que des forces politiques remettent en cause de nombreuses institutions internationales et que des technologies telles que les réseaux sociaux et l'intelligence artificielle menacent de pousser les gens à s'éloigner les uns des autres au lieu de les rapprocher, l'Eurovision offre un rappel d'une vision très différente de l'avenir. »

Florent Parmentier, Secrétaire général du CEVIPOF. Enseignant, Sciences Po et Cyrille Bret, Géopoliticien, Sciences Po

< !—> The Conversationhttp://theconversation.com/republishing-guidelines —>

P.-S.

• The Conversation. Publié : 18 mai 2026, 16:46 CEST.

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l'article original.

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À Cannes, les films africains cherchent leur place

26 mai, par Marine Jeannin — ,
Le Festival de Cannes s'achève ce week-end, sans avoir vraiment répondu à une question récurrente : quelle place le plus grand rendez-vous mondial du cinéma réserve-t-il aux (…)

Le Festival de Cannes s'achève ce week-end, sans avoir vraiment répondu à une question récurrente : quelle place le plus grand rendez-vous mondial du cinéma réserve-t-il aux films africains ? Pour cette 79e édition, la présence du continent aura, une nouvelle fois, été marginale parmi une sélection pourtant riche d'une soixantaine de films.

Tiré d'Afrique XXI.

Cette année aura pourtant apporté quelques symboles. L'actrice franco-malienne Eye Haïdara est devenue la première femme noire à présenter les cérémonies d'ouverture et de clôture de l'évènement. Le jury de la Palme d'or comptait également deux acteurs africains, l'Ivoirien-États-unien Isaach de Bankolé et l'Irlando-Éthiopienne Ruth Negga. Mais derrière cette maigre visibilité institutionnelle, aucun film africain n'était en compétition officielle, et la récompense suprême du festival, la Palme d'Or, ne reviendra pas, cette année non plus, à un cinéaste du continent.

Cette absence s'explique en partie par le calendrier des festivals internationaux, plusieurs cinéastes africains majeurs ayant réservé leurs nouveaux films à d'autres compétitions. Dao, d'Alain Gomis (voir notre billet dans notre lettre n° 223 du 10 avril), et À voix basse, de Leyla Bouzid, étaient ainsi présentés en compétition officielle à la Berlinale en février, de même que Soumsoum, la nuit des astres, de Mahamat Saleh Haroun, qui a reçu le prix Fipresci (le prix de la critique internationale du festival de Cannes) du meilleur film. À la Mostra de Venise, en septembre 2025, la réalisatrice tunisienne Kaouther Ben Hania avait reçu le Lion d'argent pour son documentaire The Voice of Hind Rajab, consacré aux travailleurs du Croissant-Rouge palestinien. Reste qu'à Cannes la présence africaine demeure l'exception plutôt que la norme.

L'histoire du Festival est cependant jalonnée de quelques (rares) réussites africaines. Les premiers cinéastes du continent foulent le tapis rouge dès les années 1960, avec La Noire de… (1966), d'Ousmane Sembène, considéré comme le premier long métrage d'Afrique subsaharienne sélectionné à Cannes. Il est suivi en 1971 par Sarah Maldoror avec Monangambée (1968), puis par Djibril Diop Mambéty et son film culte Touki Bouki (1973), primé par la critique internationale et devenu une œuvre majeure du cinéma mondial. Et en 1975, Chroniques des années de braise, de l'Algérien Mohamed Lakhdar Hamina, remporte la Palme d'or, la seule africaine de toute l'histoire du Festival de Cannes à ce jour. En 1987, Souleymane Cissé reçoit le Prix du jury pour Yeelen, première grande distinction pour un cinéaste d'Afrique subsaharienne en compétition officielle, exploit réitéré en 2010 par le Tchadien Mahamat-Saleh Haroun avec Un homme qui crie n'est pas un ours qui danse. Le cinéaste égyptien Youssef Chahine a lui été sélectionné sept fois à Cannes, dont quatre fois en compétition officielle, et a reçu en 1997 le Prix du cinquantenaire du festival pour l'ensemble de son œuvre.

En revanche, il faut attendre 2019 pour que la réalisatrice franco-sénégalaise Mati Diop, qui entre en compétition officielle avec Atlantique, devienne la première femme noire africaine à obtenir le Grand Prix du festival. Entre ces jalons en forme de pointillés, les cinémas africains peinent toujours à s'imposer dans la sélection officielle.

Aussi les amateurs ont-ils pris l'habitude de se consoler avec les sections parallèles, moins exposées médiatiquement. Cette année, « Un Certain Regard », consacré aux voix émergentes, comptait trois films africains. Le jury, présidé par l'actrice française d'origine algérienne Leïla Bekhti, incluait aussi la réalisatrice sénégalaise Angèle Diabang. On y retrouvait notamment Congo Boy, de Rafiki Fariala, première participation centrafricaine à Cannes, autofiction inspirée de son expérience d'immigré congolais en Centrafrique.

Autre film remarqué, La Más Dulce (Les Fraises), de la réalisatrice marocaine Laïla Marrakchi, sur l'exploitation des travailleuses saisonnières marocaines en Andalousie, dans le sud de l'Espagne. Et Ben'Imana, de la Rwandaise Marie-Clémentine Dusabejambo, coproduit avec le Gabon et la Côte d'Ivoire, en lice pour la Caméra d'or, qui explore le Rwanda post-génocide à travers la figure d'une survivante tutsie engagée dans les tribunaux populaires.

Dans la section « Quinzaine des cinéastes », les frères Chuko Esiri et Arie Esiri rappellent également l'existence d'un cinéma d'auteur nigérian, hors de l'industrie ultra-populaire – et rentable – des soaps nollywoodiens, en transposant dans Clarissa l'intrigue du roman de Virginia Woolf, Mrs Dalloway (1925), dans la haute société contemporaine de Lagos, marquée par un système de castes toujours puissant, le passé colonial et la menace terroriste.

« C'est important que l'Afrique soit présente à Cannes, interpellait Mahamat-Saleh Haroun en 2013, à l'occasion de la présentation de son film Grigris, en compétition officielle. Et il faut que l'on se batte pour faire des films importants. Le cinéma a besoin d'Afrique, et l'Afrique a besoin de ces rendez-vous importants comme Cannes, parce que nos films sont déjà invisibles. Il n'y a pas de circuits de distribution, pas de visibilité dans notre propre continent. »

Face à cette sous-représentation persistante, des initiatives indépendantes tentent d'ouvrir d'autres espaces de visibilité. À Cannes même, le Festival international du film panafricain, fondé et présidé par l'entrepreneur culturel d'origine camerounaise Eitel Basile Ngangue, organise chaque automne une programmation parallèle. Dans la capitale, la deuxième édition du Paris Ivoire Cinéma, initié par l'animatrice de télévision ivoirienne Sonia Guiza, est attendue du 29 au 31 mai. Autant de contre-espaces qui rappellent que le cinéma africain, malgré sa vitalité et quelques victoires, continue de chercher sa pleine reconnaissance dans les lieux où se fabrique encore la légitimité mondiale du septième art.

Ode à l’enfance

26 mai, par Gaétan Roberge — , ,
L'enfance symbolise les débuts initiatiques de nos chevauchées épiques dans les terres nourricières de la civilisation, nos exodes meurtriers dans les steppes arides du chaos (…)

L'enfance symbolise les débuts initiatiques de nos chevauchées épiques dans les terres nourricières de la civilisation, nos exodes meurtriers dans les steppes arides du chaos de l'histoire et l'ordonnancement irrémédiable du temps cosmique.

Prologue

Telle une matrice originelle issue de poussières d'étoiles, l'enfance imprègne les pourtours initiaux de nos parcours qui s'accomplissent souvent en l'absence de sa mémoire. Quant à la suite des choses, nous tentons à l'occasion de reconstituer les dalles de l'innocence fugace de ce fondateur et fragile bout de chemin de vie. L'enfance joue à la vie tout comme nous jouons parfois à l'enfance afin de masquer l'indolence de nos vies.

« L'enfant, c'est un feu pur dont la chaleur caresse ; c'est de la gaîté sainte et du bonheur sacré ». Victor Hugo

La source

L'enfance représente la source originelle profondément enfouie de nos trésors de souvenirs qui se déversent au compte-goutte dans les étangs calmes et parfois agités de nos éphémères et uniques vies. Elle évoque une source intarissable de beauté, de création, de liberté et de pureté. N'oublions pas qu'ils et elles, les îles de nos secrets et les ailes de nos espérances composent le miroir métamorphosé de nos propres enfances. Ne tarissons pas cette source par nos déserts d'absence et de silence et nos désapprobations réitérées sabotant ainsi l'estime de soi et provoquant de l'insécurité.

« L'enfant n'est pas un vase qu'on remplit, mais une source qu'on laisse jaillir ». Maria Montessori

La fondatrice

L'enfance évoque le point d'ancrage de la singulière aventure humaine et les prémisses indispensables à nos apprentissages. Elle constitue les premiers et mémorables tout-petits pas hésitants et chancelants mais courageux d'une longue et périlleuse marche vers la découverte du monde extérieur et de contrées intérieures à explorer. Elle nous permet d'accomplir nos premières expériences comme celle de jouer à la vie, de parler et crier, de rire et sourire et de bouder et pleurer. Ainsi que de réaliser nos premières découvertes telle la singularité de l'autre, de l'amour de soi et d'autrui, de l'amitié partagée, du chagrin et de la joie et malheureusement parfois de l'abandon. Elle façonne les décors, les éclairages, les odeurs et les sonorités de notre imaginaire et ravitaille les courants tentaculaires de notre pensée l'aidant ainsi à percevoir et affronter un monde foisonnant de défis, d'inconnus et de promesses. En définitive, l'enfance maçonne sans trop le savoir une à une les premières pierres angulaires assemblant nos essentielles fondations.

« Les îles de l'enfance dorment sur l'eau du Temps, on ne saurait y revenir qu'avec des pas d'enfant ». Gilles Vign

eault

L'innocente

Elle blottit sa frêle joue contre les contreforts enveloppants et apaisants de notre cœur. Elle se recroqueville délicatement entre les strates secrètes de notre mémoire pour ensuite se réfugier dans les alcôves de nos étourderies, de nos absences et de nos rêveries. Son innocente tendresse nous fait parfois rire et sourire, tantôt chanter et danser et à l'occasion pleurer et regretter. Son innocence candide loin des pièges de la malice et des astuces de la ruse parvient même par pur et simple bonheur à nous redonner souffle et vigueur et apporter espoir et vie.

« L'enfance ne se vit pas dans l'action mais dans quelque chose de plus subtil, qu'on appelle l'innocence à défaut de mieux la nommer ». Victor-Lévy Beaulieu

La lointaine

D'aussi loin que nous nous souvenions, l'enfance semble nous appartenir un peu, mais en vérité nous lui appartenons entièrement et pour longtemps. Cette lointaine enfance incarne le phare solidement agrippé aux flancs de la presqu'île de nos vies guidant prudemment nos pas de son étrange faisceau parfois aveuglant et dont nous ne contrôlons pas toujours l'intensité et la direction. Cette enfance balise les sentiers de notre destinée à l'image des bras de mer de nos imaginaires dessinant des rivages valsant en compagnie des vagues du ressac qui bordent et définissent nos continents intérieurs secrets et bercent nos rêveries englouties.

La gardienne

Cette enfance protectrice et salvatrice préserve soigneusement nos intimes pensées, nos rêves, nos peurs et nos errances dans son inviolable et précieux écrin. Elle protège fidèlement tant les nuances de gris que les couleurs qui arcenciellent nos cœurs et modulent la chaleur, la fraicheur et la tiédeur des saisons intimes de nos vies. Elle révèle également les pouvoirs nourriciers de la liberté et le ravissement de la créativité et elle temple sereinement au cœur même de nos désirs et aspirations. Elle emmagasine une à une les graines de souvenir qui ensemencent nos pâturages intérieurs de promesses verdoyantes et protège jalousement les sources d'émerveillement qui ravitaillent les faims et les soifs de nos destinées. L'enfance symbolise la gardienne du temps et de l'avenir.

L'universelle

L'enfance de tous et toutes, à chaque instant de son merveilleux et essentiel souffle s'acharne à pousser la vie en avant d'elle et repousser la mort sur les bas-côtés de la route du temps. Elle continue inlassablement d'incarner ce souffle de l'énergie mémorielle d'un univers grandissant et persévérant qui inspire la marche à l'amour et au bonheur vers les siens, ses ami-e-s, les autres de sa communauté et de son pays. Elle aspire également au ravissement intemporel et se refuse obstinément de sombrer dans les méandres de la noirceur ou d'être emportée avec les trombes de la tourmente.

« On est de son enfance comme on est d'un pays. » Antoine de Saint-Exupéry

L'héritage

Ainsi l'enfance de chacun d'entre nous révèle celle des autres mystérieusement malaxée à la nôtre. Toutes ces myriades d'enfances uniques et entrelacées, réelles ou imaginaires, participent avec force et bonheur de la création de la source fondatrice et mystérieuse de notre monde intérieur et des paysages extérieures que nous traverserons. Célébrons l'enfance car elle représente le plus beau et le plus inestimable des maillons de l'aventure humaine. Elle incarne un formidable et fragile héritage à chérir, protéger et transmettre ainsi qu'elle est et sera toujours omniprésente au cœur même des étapes de notre existence. Au nom de la préciosité de l'enfance ainsi que du respect et de l'amour de la vie, nous avons le devoir suprême de cesser de violenter et tuer l'enfance qui évoque la résurrection perpétuelle du Genre humain et du renouveau de la civilisation.

Épilogue

Sachons que si par bonheur les enfants dirigeaient le monde, il ne s'en porterait que mieux. De la sorte que les enfants innocents ne seraient pas injustement violentés et cruellement tués dans les guerres … des adultes. Le pire dans ces folies meurtrières c'est qu'après tous ces coûts humains irréparables et ces destructions coûteuses et massives des sociétés, nous nous retrouvons presque toujours dans l'incapacité totale à garantir une résolution juste et définitive dans la majeure partie des conflits et des guerres. Le jour où notre espèce Homo sapiens renoncera à sauvegarder l'enfance ; ce sera alors au sens de la bienveillance, de l'empathie et de la compassion la fin non seulement de notre humanité, mais de l'Humanité elle-même.

« Une société qui est obligée de mettre sur papier les droits de ses enfants est une société qui mérite la tutelle ». Serge Bouchard

Gaétan Roberge
NDLA Faut-il être vieux pour écrire sur l'enfance ? Peut-être.
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Bas les masques

26 mai, par Zaz Pitit Dessalines — , ,
À vous qui, du camp adverse, pris de panique, pour diviser, multipliez vos coups bas merdiques, quand s'achève votre règne pathétique. À vous qui, sur l'écran cathodique, (…)

À vous qui, du camp adverse, pris de panique,
pour diviser, multipliez vos coups bas merdiques, quand s'achève votre
règne pathétique.

À vous qui, sur l'écran cathodique, médiatique, additionnez vos faits et
gestes archaïques,
au prorata de votre plan machiavélique,
institutionalisé en racisme systémique.

À vous qui contaminez l'air ambiant toxique
avec vos envolées démagogiques,
quand on vous démasque sur la place publique
à glorifier les fauteurs de troubles sporadiques.

À vous qui souffrez de dépendance chronique, augmentez les facteurs
pathologiques
de votre soif de sang diabolique.

À vous qui, avec vos ondes positives dogmatiques,
cherchez à vous soustraire à ce côté maléfique qui défie toute logique,
tout indique que bientôt prendra fin cette scène tragique.

Zaz pitit Dessalines

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La violence en spectacle Féminisme, État punitif et figure de la victime

26 mai, par Elsa Deck Marsault, Les Éditions du remue-ménage — ,
NOUVEAUTÉ Elsa Deck Marsault | essa Parution le 26 mai 2026 au Québec De l'autrice de Faire justice. Moralisme progressiste et pratiques punitives dans la lutte contre les (…)

NOUVEAUTÉ
Elsa Deck Marsault | essa

Parution le 26 mai 2026 au Québec

De l'autrice de Faire justice. Moralisme progressiste et pratiques punitives dans la lutte contre les violences sexistes

Le mouvement féministe fait-il fausse route en cédant à l'idéalisme pénal ? Elsa Deck Marsault signe ici un essai incisif sur les contradictions d'un mouvement qui, à force de s'en remettre à l'État et à la brutalité de ses instances disciplinaires, s'englue dans une illusion sécuritaire. Loin d'être protégées, les victimes en sont broyées au passage. L'autrice propose de substituer à la logique punitive une approche fondée sur le soin, l'entraide et la solidarité. Un plaidoyer puissant pour un féminisme antipunitif — seule voie pour renouer avec une perspective révolutionnaire.

« Si l'on doit s'écarter d'une stratégie centrée sur la protection des victimes par l'État, c'est parce que, à mon sens, le rôle du féminisme est de questionner les institutions et les normes. Il s'agit de s'attaquer aux structures qui, malgré l'intégration de la lutte contre les violences sexuelles dans les politiques publiques, vident toutes ces initiatives de leur contenu. En l'occurrence, la rationalité et les affects répressifs, autoritaires, punitifs sont consubstantiels aux formes actuelles de l'oppression liées aux genres et aux sexualités. Adapter nos agencements, nos mots d'ordre nécessite de donner une réponse spécifiquement féministe et antirépressive à cet état de fait. »

Elsa Deck Marsault a cofondé Fracas, collectif queer et féministe d'entraide à la prise en charge des conflits et des violences dans les groupes communautaires. Elle est l'autrice de Faire justice. Moralisme progressiste et pratiques punitives dans la lutte contre les violences sexistes (2024).

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La campagne menée par Israël contre le New York Times et les organisations de défense des droits de l’homme, une tentative visant à dissimuler les actes de torture et les violences sexuelles commis dans ses prisons.

26 mai, par Euro-Med Human Rights Monitor — , , ,
Euro-Med Human Rights Monitor suit avec une profonde inquiétude la campagne officielle organisée par Israël, qui a abouti aux déclarations du Premier ministre israélien (…)

Euro-Med Human Rights Monitor suit avec une profonde inquiétude la campagne officielle organisée par Israël, qui a abouti aux déclarations du Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu et du ministre israélien des Affaires étrangères Gideon Sa'ar après la publication par le New York Times d'un article du journaliste Nicholas Kristof, deux fois lauréat du prix Pulitzer, intitulé « Le silence qui entoure le viol des Palestiniens », qui rapportait les témoignages de 14 hommes et femmes affirmant avoir été victimes de viols, de tortures et d'autres formes de violence sexuelle dans les centres de détention israéliens.

Tiré de Association France Palestine Solidarité
19 mai 2026

Par Euro-Med Human Rights Monitor

Au lieu d'appeler à une enquête indépendante et transparente sur ces graves allégations, ou d'autoriser des enquêteurs internationaux, des experts médico-légaux, des observateurs de l'ONU et le Comité international de la Croix-Rouge à accéder aux centres de détention, le gouvernement israélien a réagi en s'en prenant au journaliste, au journal et aux organisations de défense des droits de l'homme qui ont documenté ou contribué à révéler ces violations. Cela reflète une tentative évidente de détourner l'attention du fond des témoignages et des preuves pour discréditer leurs sources.

Les crimes évoqués dans l'article du New York Times ne reposent pas uniquement sur les documents d'Euro-Med Monitor ou de Kristof lui-même. Ils s'inscrivent plutôt dans un processus de documentation plus large et cumulatif impliquant des organismes indépendants des Nations unies, internationaux, israéliens et palestiniens, notamment le Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l'homme, des rapporteurs et experts indépendants des Nations unies, la Commission d'enquête internationale indépendante des Nations unies sur le territoire palestinien occupé, y compris Jérusalem-Est, et Israël, Amnesty International, Human Rights Watch, l'organisation israélienne B'Tselem, Physicians for Human Rights – Israël, l'Association Addameer de soutien aux prisonniers et de défense des droits de l'homme, et le Centre palestinien pour les droits de l'homme (PCHR), en plus des témoignages recueillis par des organismes professionnels spécialisés dans la protection des journalistes et le suivi des conditions de détention.

L'aspect le plus dangereux de la campagne israélienne ne réside pas seulement dans le fait qu'elle nie les faits, mais aussi dans sa volonté de créer un récit trompeur en réduisant un dossier documenté par de multiples sources à une seule entité ou à un seul individu, tout en s'attaquant à la crédibilité d'Euro-Med Monitor, de son président Ramy Abdu et du journaliste qui a publié l'enquête. Cela ne tient toujours pas compte des témoignages, des rapports de l'ONU et de la documentation relative aux droits humains faisant état de schémas répétés de violences sexuelles au sein du système de détention israélien, notamment des viols avec des objets, des tortures sexuelles, des agressions génitales, des menaces de viol, la nudité forcée, des fouilles corporelles humiliantes, des enregistrements vidéo non consentis dans des positions dégradantes et d'autres actes de violence sexuelle.

Les tentatives visant à jeter le doute sur les organismes susmentionnés ignorent leur mandat et la nature de leur travail. Ces entités ne sont pas des tribunes d'opinion, mais des organismes de documentation, de surveillance et d'enquête qui opèrent depuis des années selon des normes internationales claires. Leurs conclusions sont soumises à un contrôle professionnel, comprenant notamment la vérification de la cohérence des témoignages, de l'indépendance des sources, des schémas émergents, des indicateurs médicaux et juridiques, ainsi que des risques encourus par les victimes et les témoins.

La convergence de leurs conclusions sur les schémas de torture, de mauvais traitements et de violences sexuelles et sexistes au sein du système de détention israélien ne peut donc être écartée comme de simples allégations ou des récits isolés. Il s'agit d'indicateurs sérieux d'une politique systématique, en particulier compte tenu de l'avertissement lancé par la Rapporteuse spéciale sur la situation des droits de l'homme dans les territoires palestiniens, Francesca Albanese, selon lequel la torture est devenue une « doctrine d'État » dans le traitement des Palestiniens par Israël.

La capacité de ces organismes à entrer en contact avec les victimes et à recueillir des témoignages corroborants, malgré le siège illégal en cours de la bande de Gaza, les interdictions de circulation, la dissimulation des centres de détention et des prisons, l'interdiction des visites indépendantes et l'absence de transparence, n'affaiblit en rien la crédibilité de la documentation. Au contraire, elle met en cause Israël, qui monopolise les dossiers, les caméras et les dossiers médicaux, les garde hors de portée, puis demande au monde de croire ses dénégations et s'en prend à ceux qui ont documenté ce qu'il a tenté de dissimuler, sans apporter aucune réfutation matérielle ou juridique des faits documentés.

La documentation d'Euro-Med Monitor sur la torture et les violences sexuelles à l'intérieur des centres de détention et des prisons israéliens repose sur un processus indépendant et approfondi de surveillance, d'entretiens et d'analyse juridique, et non sur des ouï-dire ou des témoignages non vérifiés. Elle s'est appuyée sur de multiples témoignages directs de détenus palestiniens libérés, recueillis selon une méthodologie des droits humains fondée sur les principes de « ne pas nuire », de confidentialité, de consentement éclairé et d'évaluation des risques pour les victimes et les témoins, en particulier dans les cas de torture et de violences sexuelles, qui exigent une sensibilité professionnelle particulière et des mesures de protection strictes.

La cohérence des témoignages recueillis a été vérifiée et ceux-ci ont été mis en perspective avec le contexte général, les schémas récurrents de violations et les informations provenant de sources des Nations unies et de défense des droits humains. Ce processus a abouti au rapport d'Euro-Med Monitor d'avril 2026, Another Genocide Behind Walls, qui a documenté des schémas généralisés de torture et de violences sexuelles.

Le rapport a conclu que l'utilisation répétée des mêmes méthodes à l'encontre de multiples détenus dans différents centres de détention révèle un schéma systématique qui ne peut être traité comme des incidents isolés. Cela nécessite une enquête internationale indépendante et une mise en cause pénale en vertu du droit international, y compris le Statut de Rome de la Cour pénale internationale.

La gravité de cette documentation découle non seulement de la diversité des sources internationales qui l'ont confirmée, mais aussi de sa convergence avec les conclusions publiées par des organisations israéliennes indépendantes qui ne peuvent être accusées de partialité envers les Palestiniens.

B'Tselem a publié deux rapports, Welcome to Hell en août 2024 et Living Hell en janvier 2026, documentant les témoignages de détenus libérés indiquant que les prisons et les centres de détention israéliens sont devenus un réseau organisé de torture. Les abus signalés comprennent le viol à l'aide d'instruments, les agressions génitales, les attaques de chiens et le fait de forcer les détenus à regarder d'autres personnes se faire agresser sexuellement.

Physicians for Human Rights Israel a également publié des rapports sur des violations systématiques à l'encontre de détenus palestiniens, notamment la torture, les disparitions forcées, le refus de soins médicaux et les abus sexuels à l'encontre du personnel médical palestinien de Gaza.

En outre, des organisations palestiniennes disposant d'une longue expérience sur le terrain, notamment l'Association Addameer pour le soutien aux prisonniers et les droits de l'homme et le Centre palestinien pour les droits de l'homme, ont documenté des schémas répétés de violences sexuelles et sexistes au sein du système de détention israélien depuis les premiers mois qui ont suivi le 7 octobre. Il s'agit notamment de harcèlement sexuel, de menaces de viol, de fouilles à nu, de filmer de manière dégradante et d'agressions génitales.

Dans son rapport de mai 2025, le Centre palestinien pour les droits de l'homme a également documenté des témoignages plus détaillés de nudité forcée, d'insultes à caractère sexuel, d'attouchements, de viols ou de menaces de viol, de violences contre les parties intimes du corps et de l'utilisation de chiens dans des agressions sexuelles.

La tentative du gouvernement israélien de présenter l'article du New York Times comme reposant principalement sur les documents d'Euro-Med Monitor, ou comme une extension de ceux-ci, est trompeuse et contredit les faits exposés et la méthodologie de l'enquête elle-même. Kristof a clairement indiqué que son article était « fondé sur des conversations avec 14 hommes et femmes qui ont déclaré avoir été agressés sexuellement par des colons israéliens ou des membres des forces de sécurité ».

Ces témoignages n'ont pas été publiés comme des allégations isolées. Ils ont été vérifiés et recoupés avec d'autres sources, notamment des témoins, des avocats et des proches. Cela confirme que l'enquête journalistique a suivi un processus de vérification indépendant et ne peut être réduite à une seule source ; de même, l'ensemble des faits qu'elle a présentés ne peut être remis en cause en s'en prenant à une seule partie.

La convergence de ces sources multiples et indépendantes ne laisse aucune place pour réduire les faits à une seule organisation ou à un seul article de presse. Lorsque les mêmes schémas se répètent dans les rapports de l'ONU, les communications officielles des rapporteurs spéciaux, les organisations internationales, les groupes de défense des droits humains israéliens et palestiniens, ainsi que les témoignages directs sur le terrain, ils indiquent une tendance qui nécessite une enquête indépendante et sérieuse.

La question légitime qui se pose désormais n'est pas de savoir qui a transmis le témoignage, mais pourquoi Israël s'obstine à faire obstruction à tout processus de vérification indépendant. Cela inclut la rétention des dossiers médicaux, des dossiers de détention et des images de vidéosurveillance, l'empêchement du Comité international de la Croix-Rouge d'avoir un accès régulier et sans restriction aux détenus palestiniens, et le fait de maintenir les centres de détention fermés aux observateurs internationaux, aux experts médico-légaux et à la presse internationale.

Dans le même temps, Israël prend pour cible les journalistes, les organisations de défense des droits humains, les victimes, les témoins et tous ceux qui cherchent à documenter les faits, à les vérifier ou à les présenter devant les mécanismes internationaux compétents.

La norme professionnelle et juridique applicable aux cas de torture et de violences sexuelles ne dépend pas de l'acceptation ou du rejet par l'État accusé de la partie dénonçant la violation. Elle est déterminée par la cohérence des témoignages, l'indépendance des sources, la répétition des schémas, la disponibilité d'indicateurs médicaux et juridiques, et la mesure dans laquelle les autorités s'acquittent de leur devoir de mener une enquête sérieuse, indépendante et transparente.

Ce qui devrait inciter la communauté internationale et l'opinion publique mondiale à agir, c'est la gravité des faits documentés et la récurrence des schémas. Les règles de vérification et de responsabilité ne doivent pas dépendre à chaque fois de l'approbation d'Israël. Continuer à traiter Israël comme une exception à ces règles ne fait pas que renforcer l'impunité, mais transforme également la dénonciation et la documentation des crimes en motifs de poursuite, de criminalisation et d'attaque.

L'accusation du gouvernement israélien selon laquelle ce travail « porte atteinte aux intérêts d'Israël » parce qu'il documente les violations et transmet des témoignages aux rapporteurs de l'ONU et aux instances juridiques internationales révèle que son problème ne réside pas dans l'exactitude de la documentation, mais dans son impact.

Le travail en faveur des droits humains, par nature, vise à dénoncer les violations et à aider les victimes à accéder à la justice, y compris devant les Nations unies et les tribunaux internationaux. Présenter ce rôle légitime comme de la propagande ou une activité hostile constitue une tentative de délégitimer l'ensemble du système de responsabilité internationale.

Les accusations répétées, notamment de « calomnie sanglante » et d'« antisémitisme », ne constituent pas une réfutation juridique ou factuelle des témoignages concernant les viols et les tortures sexuelles. De telles positions éludent les questions qui devraient être au cœur de tout examen sérieux de ces faits.

Israël a-t-il ouvert une enquête indépendante et sérieuse ? A-t-il permis à la Croix-Rouge un accès complet et régulier aux centres de détention ? A-t-il mis les dossiers et les dossiers médicaux à disposition pour un examen indépendant ? A-t-il conservé et fourni les enregistrements de vidéosurveillance ? A-t-il permis aux victimes et aux témoins de faire leurs déclarations en toute sécurité, hors du contrôle de la partie accusée ? A-t-il annoncé des mesures de responsabilité pénale ou disciplinaire à l'encontre des responsables ou du personnel soupçonnés d'implication dans des actes de torture et de violence sexuelle ? A-t-il autorisé la presse internationale et des observateurs indépendants à entrer à Gaza et à rencontrer librement les victimes et les témoins ?

Les faits publics entourant l'affaire de viol de Sde Teiman apportent une réponse troublante à ces questions. Israël n'a pas traité les soupçons selon lesquels un détenu palestinien aurait été violé et torturé sexuellement dans l'un de ses centres de détention comme un crime grave nécessitant une condamnation officielle claire et une enquête indépendante et transparente. Au contraire, cette affaire a été l'occasion de défendre les soldats soupçonnés, de prendre d'assaut des bases militaires pour protester contre leur détention, d'inciter politiquement et dans les médias à ne pas demander de comptes, et d'ouvrir un débat public choquant sur la question de savoir si un gardien ou un soldat a le droit d'agresser sexuellement un prisonnier palestinien.

L'affaire s'est ensuite conclue par l'abandon des poursuites contre les suspects, malgré l'existence d'images de vidéosurveillance de l'incident, tandis que la responsabilité a été réorientée vers l'ancienne procureure générale militaire Yifat Tomer Yerushalmi après qu'elle eut reconnu avoir divulgué ces images. Cela reflète une structure d'impunité qui non seulement protège les accusés, mais vise également ceux qui dénoncent les violations ou contribuent à faire rendre des comptes.

Les crimes de violence sexuelle contre les Palestiniens au sein du système de détention israélien n'ont pas commencé après le 7 octobre 2023. Ils remontent à plusieurs années, période durant laquelle ces violations ont été accueillies par le déni, la dissimulation et l'impunité.

Un exemple révélateur est le cas documenté par Defence for Children Palestine, concernant le viol d'un garçon palestinien de 13 ans à l'intérieur d'un centre de détention israélien. Après que l'organisation eut signalé le cas aux autorités américaines compétentes, Israël a mené une descente dans son siège et confisqué ses appareils électroniques. L'organisation a ensuite été désignée comme entité terroriste et a récemment été contrainte, sous le poids de ces mesures et d'autres restrictions, de mettre fin à son travail dans le territoire palestinien occupé.

Malgré les risques graves que fait peser la campagne d'incitation israélienne, Euro-Med Monitor continuera à surveiller et à documenter les violations conformément aux normes professionnelles et juridiques reconnues. Elle continuera à recueillir et à analyser des témoignages et des preuves, et à les soumettre aux instances internationales compétentes, y compris les mécanismes des Nations Unies et les instances judiciaires concernées.

Israël porte l'entière responsabilité de tout préjudice infligé aux équipes d'Euro-Med Monitor, aux témoins, aux victimes ou à ceux qui coopèrent avec l'organisation dans le cadre d'un travail légitime en faveur des droits de l'homme. Les tentatives d'intimidation et de déformation des faits n'empêcheront pas l'organisation de remplir son devoir de dénoncer les violations et de demander des comptes à leurs auteurs.

Le Conseil des droits de l'homme, les Nations unies, la Commission d'enquête internationale indépendante, les rapporteurs spéciaux et le Comité international de la Croix-Rouge doivent prendre des mesures urgentes pour garantir le lancement d'une enquête internationale immédiate et indépendante sur la torture et les violences sexuelles et sexistes au sein des centres de détention et des prisons israéliens.

Cela doit inclure l'octroi à des mécanismes d'enquête internationaux et à des experts médico-légaux d'un accès sans restriction aux lieux de détention, permettant des entretiens sûrs et indépendants avec les victimes, les témoins et les détenus libérés, l'examen des dossiers médicaux, des dossiers d'enquête, des ordres de détention et de transfert, ainsi que des enregistrements de surveillance, la divulgation de tous les décès survenus en détention, la préservation des preuves et la prévention de leur altération ou de leur destruction.

En outre, la Cour pénale internationale doit inclure ces crimes dans le champ de son enquête en cours sur la situation en Palestine, car ils peuvent, selon les faits et le contexte, constituer des crimes de guerre et des crimes contre l'humanité. Ils peuvent également s'inscrire dans des actes et des schémas révélateurs d'un génocide, en particulier lorsqu'ils sont commis dans un contexte plus large visant à la destruction physique et psychologique des Palestiniens et à leur soumission à des conditions portant atteinte à leur existence en tant que groupe. Euro-Med Monitor demande que ces faits soient présentés devant la Cour internationale de Justice lors de l'examen de la responsabilité internationale d'Israël pour le crime de génocide. La torture et les violences sexuelles et sexistes en détention doivent être considérées comme des faits pertinents pour prouver les actes de génocide, l'intention spécifique de détruire, et le manquement d'Israël à son obligation de prévenir les actes interdits punissables en vertu de la Convention pour la prévention et la répression du crime de génocide.

Israël doit être contraint de publier des listes complètes des détenus palestiniens et de leurs lieux de détention, de révéler le sort de toutes les personnes victimes de disparitions forcées ou détenues au secret, et d'autoriser le Comité international de la Croix-Rouge à reprendre des visites régulières et sans restriction auprès de tous les détenus palestiniens. Il doit également garantir aux détenus l'accès aux soins médicaux, à des avocats et à leurs familles, mettre immédiatement fin à toutes les formes de torture, de mauvais traitements et de violences sexuelles, et traduire en justice les responsables à tous les niveaux, y compris ceux qui ont ordonné, supervisé, permis ou dissimulé ces violations.

La communauté internationale ne doit pas considérer la campagne israélienne comme un conflit médiatique ou un débat politique, mais comme une tentative officielle d'intimider la presse indépendante, les organisations de défense des droits humains, les témoins et les victimes, et d'entraver la responsabilité internationale. Les campagnes de dénigrement et les menaces de poursuites judiciaires n'effaceront pas les témoignages des victimes, n'invalideront pas les documents établis par les organes indépendants des Nations unies et des droits humains, ne transformeront pas le déni en vérité, ni n'exempteront Israël de son devoir d'ouvrir ses prisons et ses centres de détention à une enquête indépendante.

Traduction : AFPS

Photo : Les gardiens israéliens font subir des abus aux détenus palestiniens à la prison de Meggido, avril 2025 © Motassem A Dalloul

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Résistance, néolibéralisme et la bataille de l’après-guerre, quatre ans plus tard

Quatre ans après le début de l'invasion à grande échelle de la Russie, les cheminot·es, mineur·es et travailleur·euses de l'énergie ukrainien·nes maintiennent le pays en (…)

Quatre ans après le début de l'invasion à grande échelle de la Russie, les cheminot·es, mineur·es et travailleur·euses de l'énergie ukrainien·nes maintiennent le pays en activité sous les bombardements, tandis qu'un État oligarchique refuse d'exiger des riches qu'ils paient pour la défense. Cet article documente le prix que paie la classe ouvrière, l'infrastructure bénévole féminisée qui assume ce que l'État ne fait pas, les mobilisations citoyennes massives contre la corruption, et les enjeux d'une reconstruction en train d'être conçue dans des conférences de donateurs.

« 21 » mai 2026 | tiré d'Europe solidaire sans frontières
https://europe-solidaire.org/spip.php?article78850

Ce que Moscou attendait comme une guerre de quelques semaines entre dans sa cinquième année. Nous entrons dans la phase finale. La seconde administration Trump a éliminé l'aide militaire à l'exception du partage de renseignements, et avec l'agressivité accrue des États-Unis au Moyen-Orient, les autres pays de l'OTAN ne sont pas en mesure d'acheter les armes américaines sophistiquées nécessaires à la défense ukrainienne contre les attaques de missiles. Un accord russo-américain très défavorable est désormais l'issue la plus probable du conflit.

Le prix de la guerre

En Ukraine libre, la guerre devient de plus en plus dangereuse pour les civils. 2025 a été l'année la plus meurtrière vérifiée de la guerre (2 514 tué·es, 12 142 blessé·es), et les quatre premiers mois de 2026 ont produit à eux seuls 815 morts civils vérifié·es et 4 174 blessures. [1]

Six millions d'Ukrainien·nes vivent sous occupation russe. Il y a environ cinq millions de réfugié·es ukrainien·nes en Europe occidentale, plusieurs millions de plus en Russie, et 3,7 millions de personnes déplacées internes (PDI). Sur les 300 000 habitant·es de Kherson avant la guerre, il n'en reste qu'environ 65 000, dont plus des deux tiers sont des retraité·es. [2] Chaque hiver, la Russie cible systématiquement le réseau électrique. Hôpitaux, écoles, bibliothèques, musées, églises, terminaux céréaliers, systèmes d'approvisionnement en eau et réseaux de chauffage urbain ont été frappés délibérément.

La guerre de manœuvre de 2022, au cours de laquelle les forces ukrainiennes ont défendu Kyiv et libéré Kharkiv et Kherson, a cédé la place en 2023 à une impasse de lignes fortifiées. La contre-offensive ukrainienne de l'été 2023 s'y est brisée. À partir de 2024, l'avancée russe a progressé inexorablement. En 2025, la guerre des drones est devenue la réalité tactique dominante, les drones causant désormais environ 70 % des pertes des deux côtés. Les avantages russes en bombes planantes, guerre électronique et effectifs étaient partiellement compensés par les avantages ukrainiens en production de drones et improvisation asymétrique, et --- jusqu'à la pause de l'ère Trump --- par des armes occidentales de précision supérieures.

Des drones FPV [3] à 300 EUR détruisent régulièrement des équipements russes valant des millions, et l'essentiel de l'innovation se fait non pas en Occident ni dans les sociétés d'armement privées des oligarques de Kyiv, mais dans des ateliers, garages et cuisines financés par des familles, des bénévoles et de petits réseaux de donateurs, dont le collectif anarchiste Solidarity Collectives. [4] Armin Papperger, directeur général de Rheinmetall, a méprisé cette industrie artisanale auprès de The Atlantic fin mars 2026, parlant de « ménagères ukrainiennes » avec « des imprimantes 3D dans la cuisine » jouant « avec des Lego » plutôt que de produire une véritable innovation. La réplique de Zelensky --- selon laquelle n'importe laquelle de ces ménagères pourrait être directrice générale de Rheinmetall --- reconnaissait le rôle de la société civile, mais maintient l'illusion qu'une guerre majeure peut être menée sans coordination étatique ni financement public de la production d'armes.

Le prix payé par les travailleur·euses ukrainien·nes

La résilience a un noyau peu glamour : les travailleur·euses qui maintiennent le pays en marche sous les bombardements. Des réseaux de résilience énergétique opèrent depuis quatre hivers, tout comme les agent·es municipaux dans l'eau, le chauffage urbain et l'assainissement. Les cheminot·es d'Ukrzaliznytsia ont maintenu les services voyageurs et marchandises malgré les frappes systématiques sur les infrastructures ferroviaires, payant un prix terrible : en octobre 2025, quelque 949 cheminot·es avaient été tué·es. [5] Les travailleur·euses de l'énergie sont régulièrement tué·es et blessé·es en restaurant les infrastructures du réseau sous les tirs continus. Le 1er février 2026, une attaque de drone Shahed russe sur un bus transportant des mineurs entre les équipes dans la région de Dnipropetrovsk a tué douze personnes et blessé au moins seize. Mykhailo Volynets, président de la Confédération des syndicats libres d'Ukraine (KVPU) et du Syndicat indépendant des mineurs (NPGU), a décrit ces frappes comme un schéma délibéré : « Les mineurs ne peuvent pas travailler en sécurité… Des centaines de milliers de personnes sont contraintes de vivre et de travailler dans un état permanent de stress et d'anxiété. » [6] IndustriALL recense 2 968 travailleur·euses ukrainien·nes blessé·es par des attaques russes dans l'exercice de leurs fonctions, dont 857 ont été tué·es ; rien qu'en 2025, 1 101 ont été blessé·es et 220 tué·es, le chiffre annuel le plus élevé depuis l'invasion. [7]

Les bases d'actifs oligarchiques sont restées largement intactes. Le pays paie les salaires et les retraites grâce à l'assistance financière occidentale, et non aux recettes fiscales. Le gouvernement conservateur-néolibéral en temps de guerre de Volodymyr Zelensky [8] a poursuivi l'orientation néolibérale d'avant-guerre. Vitaliy Dudin, juriste du travail et ancien président de l'organisation démocrate-socialiste Sotsialnyi Rukh (Mouvement social), insiste : « les travailleurs, agriculteurs, ouvriers et classes laborieuses paient un prix disproportionné dans ce conflit. Des lois récentes ont réduit les protections sociales et facilité les licenciements, même en temps de guerre. Alors que l'existence de l'Ukraine dépend de la résilience et de l'effort collectif de ses citoyen·nes, le gouvernement travaille à affaiblir les fondements mêmes de cette solidarité. » [9] Un pays qui se bat pour sa survie est broyé parce que l'État refuse de demander aux riches de payer pour la défense.

L'effondrement du soutien militaire occidental

Le soutien occidental a toujours été étroitement conditionnel. Le refus de 2022 de fournir des armes lourdes (« offensives ») a cédé la place en 2023 et 2024 aux livraisons de HIMARS, NASAMS, batteries Patriot et intercepteurs, Leopard, Abrams et F-16. La seconde administration Trump a perturbé cette trajectoire à partir de janvier 2025 : une suspension initiale de l'assistance militaire et du partage de renseignements a été partiellement annulée sous pression européenne, mais l'aide militaire américaine en volume n'a pas repris. Les munitions de défense aérienne sophistiquées en particulier --- intercepteurs Patriot PAC-3, frappes à longue portée de classe ATACMS --- dépendent de chaînes de production américaines désormais redirigées vers le Moyen-Orient. Les gouvernements européens ont convenu d'acheter des armes américaines pour les donner à l'Ukraine, mais le volume effectivement livré reste bien inférieur aux niveaux de 2024.

Le sommet Trump-Poutine d'Anchorage en août 2025 a produit un cadre en 28 points, rédigé par la Russie et présenté par l'envoyé de Trump Steve Witkoff, structurant la partition de l'Ukraine comme base d'un règlement ; la contre-proposition européenne en 24 points a été retirée en quelques jours. Le réarmement européen a été annoncé comme un « soutien à l'Ukraine », mais l'essentiel des nouvelles dépenses est contracté pour livraison dans les stocks nationaux, et non à l'Ukraine.

La société résiste

L'État n'a ni demandé aux riches de payer ni protégé celles et ceux qui font fonctionner le pays. Il a abdiqué, et la société civile a porté le fardeau. La mobilisation de masse de la société civile ukrainienne au printemps 2022 a changé de forme au fil des quatre années mais ne s'est pas effondrée. Les réseaux bénévoles, les collectes de fonds pour les drones et véhicules pour le front et les services d'urgence, et le soutien aux familles déplacées restent stables. La culture de solidarité prytulok (refuge), le financement participatif pour les soldats au front, et les réseaux traditionnels de soutien social confessionnel ont persisté. L'épuisement est de plus en plus visible : déclin des bassins de donateurs, campagnes de levée de fonds plus longues, burn-out des bénévoles.

L'infrastructure bénévole qui a maintenu le pays uni est elle-même fortement féminisée. Daria Saburova, s'appuyant sur un travail de terrain auprès des réseaux bénévoles de classe ouvrière de Kryvyi Rih pour son livre de 2024 Travailleuses de la résistance, soutient que « l'appauvrissement de la classe ouvrière » en Ukraine « a, avant tout, un visage féminin. » Les femmes sont concentrées dans les emplois les moins rémunérés du secteur public --- enseignement, soins infirmiers, garde d'enfants, travail social --- et ce sont précisément les secteurs qui absorbent les dommages d'infrastructure les plus lourds et les coupes budgétaires les plus profondes. Une grande partie de ce qui est fait pour le front (cuisiner, laver, tisser des filets de camouflage, lever des fonds, prendre soin des déplacé·es et des blessé·es) est un travail féminin non rémunéré. Les hommes étant mobilisés, les femmes ont aussi pris en charge le soutien familial, le soin des personnes âgées, des enfants, des blessé·es, et une part disproportionnée du travail de survie. Ce qui suit --- Veteranka, Be Like We Are, Zla Mavka, les réseaux bénévoles non rémunérés --- opère dans ce contexte matériel et en est façonné.

Environ 8 % des forces armées sont des femmes. Veteranka, première organisation ukrainienne de femmes vétéranes, a été l'une des forces féministes libérales/progressistes les plus constantes du pays, passant d'environ vingt membres initiaux en 2018 à plus de 1 700 fin 2024. Le ministère de la Défense n'ayant pas distribué d'uniformes d'été pour femmes avant février 2024, et les uniformes d'hiver restant indisponibles, l'atelier de couture de Veteranka a produit environ 700 ensembles d'uniformes gratuits adaptés aux corps féminins --- encore une fois, le travail non rémunéré des femmes vient combler le vide laissé par un État qui ne veut pas pourvoir. Entre février 2022 et mi-2025, l'organisation a levé plus de 90 millions UAH (2,1 millions EUR), livrant véhicules, drones, munitions et équipements au front. La présidente de Veteranka, Kateryna Pryimak, énonce clairement les enjeux politiques : « Aujourd'hui, l'armée est le groupe de la société qui a le moins de droits, et les femmes dans l'armée font face aux plus grandes restrictions. » La pétition de Veteranka pour le projet de loi 13037 --- adoptée par la Verkhovna Rada avec 276 voix le 25 février 2026, symboliquement à la Journée des femmes ukrainiennes --- oblige les commandants à enquêter sur les cas de discrimination et de violence dans les forces armées, exige une tolérance zéro envers le harcèlement, et définit formellement le harcèlement sexuel comme infraction disciplinaire. [10]

La politique bénévole anti-autoritaire a été l'engagement de gauche le plus visible sur le front et derrière lui. Solidarity Collectives est le réseau le plus important. Il se décrit comme « un groupe d'anarchistes ukrainien·nes qui se sont uni·es lorsque l'invasion russe a commencé, afin de soutenir nos camarades qui combattent au front et d'aider celles et ceux affecté·es par l'invasion russe. » [11] En pratique, cela a signifié gilets pare-balles, casques, imageurs thermiques, drones et véhicules pour les combattant·es anti-autoritaires et de gauche au sein des forces armées et de la défense territoriale ; convois humanitaires vers Boutcha, Bilohorodka et Kramatorsk ainsi que production de drones FPV.

La résistance sous occupation

La résistance civile a été la plus exposée et la moins visible internationalement dans les territoires occupés. Une russification intense s'étend aux régions tenues depuis 2014 et à celles saisies en 2022, comprenant des pressions pour prendre la citoyenneté russe, des programmes scolaires renforçant l'« éducation patriotique » russe pour les enfants dès trois ans, des activités compétitives militarisées sous supervision de l'armée russe. Même parler ukrainien peut conduire à l'arrestation, à la torture et à la condamnation. Plus de 20 000 enfants ukrainien·nes ont été déporté·es et russifié·es, dont seulement 2 133 sont retourné·es en mai 2026. Le 12 mars 2026, la Commission d'enquête internationale indépendante des Nations Unies sur l'Ukraine a conclu que « la déportation et le transfert forcé d'enfants ukrainien·nes par les autorités russes, ainsi que les disparitions forcées, constituent des crimes contre l'humanité. » [12] L'expropriation des biens transforme la géographie des territoires occupés en « Nouvelle Russie ». Plus de 38 000 logements ont été enregistrés comme « abandonnés » par les autorités russes, et des colons de la Fédération de Russie s'y installent en grand nombre.

Les Tatars de Crimée --- premières victimes de l'occupation de 2014 --- continuent de subir un ciblage systématique : interdiction du Mejlis, conscription russe des hommes tatars de Crimée, persécution sur des accusations fabriquées d'extrémisme islamique, suppression de la langue tatare de Crimée. Mustafa Djemilev, dirigeant historique des Tatars de Crimée, ancien prisonnier politique soviétique et député ukrainien, avertit que tout accord acceptant l'occupation russe de la Crimée serait un désastre pour son peuple --- « Nous avons lutté pendant un demi-siècle pour pouvoir revenir dans notre patrie ; maintenant, nous sommes à nouveau contraints de fuir. » [13]

La résistance civile sous occupation a également pris la forme du réseau de désobéissance civile Ruban Jaune, d'opérations partisanes, et du refus d'accepter la citoyenneté russe malgré le coût croissant. Le réseau féminin Zla Mavka (les Mavkas en colère, du nom d'un esprit féminin des forêts dans le folklore ukrainien), fondé en Melitopol occupée début 2023, distribue des tracts en ukrainien, vandalise la propagande russe, et coordonne la dissidence non violente à travers la Crimée, Zaporijjia et d'autres régions occupées ; ses activistes exploitent ce que les fondatrices décrivent comme la supposition des occupants que les femmes ne peuvent pas être saboteuses --- transformant l'invisibilité genrée en avantage opérationnel. [14]

Les droits du travail sous occupation ont été systématiquement éteints. Comme l'ont rapporté en janvier 2026 Vasyl Andreyev de la FPU et Luca Cirigliano de l'Union syndicale suisse, tous deux membres du Conseil d'administration de l'OIT, les travailleur·euses ukrainien·nes des territoires occupés sont « contraint·es d'accepter le droit du travail russe, de se réinscrire auprès des autorités d'occupation ou d'obtenir des passeports russes --- ou risquent la détention ou le licenciement » ; les biens syndicaux ont été saisis et remis à des structures soutenues par le Kremlin. [15]

La langue comme casus belli et comme pratique

La justification russe de la guerre repose sur l'affirmation qu'elle défendait les russophones en Ukraine. Hanna Perekhoda, historienne du Sotsialnyi Rukh originaire de Donetsk, insiste : « avant l'invasion russe en 2014, pratiquement aucun problème de ce type n'existait en Ukraine. C'était un discours russe visant à attiser les conflits internes, utilisant la population russophone comme un outil pour leurs propres objectifs politiques de soumission de l'Ukraine. » [16] Elle note que l'effet réel de la guerre a été l'inverse de celui prédit par Moscou : « la guerre et les atrocités commises par les Russes ont conduit de nombreux Ukrainien·nes à ne parler qu'ukrainien. » [17] La plupart des unités militaires (y compris les unités ultranationalistes d'inspiration Azov) fonctionnent en russe, reflétant leur recrutement dans l'Ukraine centrale et orientale, les régions où le russe est le plus parlé.

La guerre a certainement renforcé certains courants nationalistes ukrainiens réactionnaires, avec des pressions constantes pour retirer le russe de la vie publique, la dénigration des Ukrainien·nes russophones, et des lois restrictives sur l'usage du russe (et d'autres langues minoritaires) dans la communication officielle, le secteur public et l'éducation. La loi de juin 2022 sur la musique ukrainienne dans la diffusion, entrée en vigueur en octobre 2022, interdit les performances et diffusions de musique par des citoyen·nes russes post-1991, avec une exemption « liste blanche » pour celles et ceux ayant publiquement condamné l'invasion et déclaré leur soutien à la souveraineté ukrainienne.

Le conflit linguistique russo-ukrainien est un produit, et non une cause, de l'agression russe --- comme le démontre la destruction infligée par la Russie aux russophones de Marioupol et de Kharkiv.

Anti-corruption : l'arrière s'ouvre

Les plus grandes mobilisations citoyennes depuis le début de la guerre à grande échelle ont eu lieu à l'été 2025. Les manifestations anti-corruption --- déclenchées par le projet de loi 12414, qui retirait l'indépendance opérationnelle des agences anti-corruption [18] --- ont eu lieu dans 22 villes, avec 13 000-16 000 personnes à Kyiv. La génération Z et les vétéran·es militaires ont formé l'épine dorsale du mouvement. Un post Facebook du vétéran Dmytro Koziatynskyi reprenait explicitement l'appel de Mustafa Nayem en 2013 qui avait amené les premières foules à Maïdan (la révolution de l'Euromaïdan de 2013-14). Vitaliy Dudin a vu un type particulier de moment politique : « Ces mobilisations sont chaotiques par nature. Les gens n'ont pas d'expérience des manifestations de masse depuis plus de trois ans. Les partis politiques n'ont aucune influence sur ce mouvement. Pas encore, en tout cas. » [19] Son collègue de Sotsialnyi Rukh Denys Pilash a noté que par accord tacite, personne aux manifestations n'affichait son appartenance politique. Dudin a reconnu une opportunité : « Nous pouvons nous faire de nouveaux ami·es là-bas. Nous voyons dans ces manifestations à quel point la demande de justice sociale est profonde. »

Le gouvernement a partiellement reculé. En novembre 2025, les agences anti-corruption ont exposé un schéma de pots-de-vin de 100 millions de dollars (environ 90 millions EUR) à la société nationale d'énergie nucléaire Energoatom, impliquant le partenaire de longue date de Zelensky Timur Mindich, ainsi qu'Andriy Yermak, chef de cabinet du président, qui a démissionné le 28 novembre 2025 après une perquisition à son domicile. [20] Selon Semen Kryvonos, chef du Bureau national anti-corruption (NABU), « sans les manifestations [de juillet], l'affaire Energoatom n'aurait pas eu lieu. Elle aurait été détruite, c'est sûr. » [21]

Droits LGBT en temps de guerre

Plus de six cents militaires et vétéran·es LGBT+ s'organisent désormais ouvertement à travers LGBT Military for Equal Rights (« LGBT militaires pour l'égalité des droits »), servant dans au moins cinquante-neuf unités, avec l'écusson licorne --- adopté en 2014 comme réponse sardonique aux affirmations russes selon lesquelles « il n'y a pas de gens gays dans l'armée » --- cousu sous le drapeau national. Leur service visible a eu des conséquences politiques. Dans un pays où l'homosexualité était criminalisée jusqu'en 1991 et où les attitudes publiques restaient majoritairement hostiles à la veille de l'invasion à grande échelle, le bilan de combat de soldats ouvertement LGBT, et le contraste irréfutable qu'il produit avec un État russe qui classe l'identité LGBT elle-même comme « extrémisme », ont fait davantage pour la légitimité politique des droits LGBT ukrainien·nes que des décennies de plaidoyer antérieur. Les sondages montrent désormais un changement substantiel de l'opinion publique ukrainienne en faveur de la reconnaissance et de la protection juridiques. Certaines réformes libérales ont été obtenues malgré les contraintes. Le 25 février 2026, la Cour suprême d'Ukraine a confirmé un couple de même sexe comme famille, « affirmant qu'une telle reconnaissance peut être fondée sur des circonstances prouvées de leur vie commune plutôt que sur des décisions politiques ou l'existence de lois formelles sur le partenariat. » [22]

L'extrême droite

Les partis d'extrême droite Svoboda et Pravyi Sektor (Secteur droit) obtenaient des scores à un seul chiffre avant 2022 et n'ont aucune représentation parlementaire depuis 2014. L'extrême droite est plus visible ailleurs : dans la politique municipale à Lviv et dans certaines parties de l'Ukraine centrale et occidentale, dans les mobilisations de rue autour de la mémoire historique, de la langue et des minorités, et dans les attaques physiques contre la gauche ukrainienne. Selon Ihor Vasylets de Pryama Diia, « il y a eu des passages à tabac à Kyiv et en plusieurs autres occasions, et c'est un problème assez sérieux qui nous empêche de travailler activement dans la rue et à l'université. » [23]

Travailleur·euses, soldat·es, la gauche

Parmi les forces politiques organisées en Ukraine, la gauche anticapitaliste est petite, mais avec une voix distinctive et un engagement pratique. Sotsialnyi Rukh (Mouvement social) [24] est la plus grande organisation anticapitaliste. Ses effectifs ont doublé pendant la guerre mais restent dans les bas centaines. Elle se décrit comme « pendant des temps difficiles pour l'Ukraine, défendant systématiquement les intérêts des travailleur·euses, vétéran·es et personnes déplacées internes (PDI), tout en soutenant également le personnel militaire. » [25] Son programme de fiscalité progressive, d'annulation de la dette, d'expropriation des oligarques, de reconstruction publique et de droits du travail encadre la réponse de la gauche radicale à l'économie politique de guerre.

Le syndicat étudiant Pryama Diia (Action directe), refondé en février 2023 et proche de Sotsialnyi Rukh, a bâti un réseau structuré de manière fédérative de syndicats au niveau universitaire. [26] Ses campagnes sont concrètes. À l'Académie nationale des arts et de l'architecture, pendant l'hiver 2024-25, des résident·es des résidences universitaires confronté·es à des facturations excessives et à des températures inférieures à 16°C ont rédigé des plaintes collectives, puis des piquets ; en juillet 2025, ils et elles avaient obtenu 2 200 UAH (environ 50 EUR) par résident·e en remboursement des coûts de services, des réparations en capital et un poste de gestionnaire de résidence à plein temps. En parallèle, une plainte collective a forcé l'académie à retirer un modèle vivant accusé de harcèlement par plusieurs étudiantes. [27] Le 24 octobre 2025, une conférence étudiante de Pryama Diia sur la même question a été perturbée par 8 à 10 jeunes d'extrême droite qui ont bloqué les portes, dénoncé le syndicat pour propager « l'idéologie LGBT, le féminisme et l'anarchisme », tiré un couteau et agressé un agent de sécurité. [28]

Les organisations féministes Bilkis, FemSolution et Feminist Workshop travaillent sur le travail des femmes, la violence basée sur le genre, les femmes dans l'armée et les droits des personnes queer. [29]

Le 20 mars 2022, le Conseil de sécurité nationale et de défense a interdit onze partis d'opposition, pour la plupart ouvertement pro-russes et liés à des oligarques, ainsi que quelques partis marginaux de gauche et d'extrême droite. [30] Plusieurs dirigeant·es de partis ont fui à Moscou. La gauche radicale ukrainienne, qui n'avait aucune affinité politique avec les organisations interdites, a condamné cette mesure comme injustifiée et créant un précédent dangereux.

Le travail sous le feu des deux côtés

Les travailleur·euses de la santé, concentré·es dans l'un des secteurs féminisés que Saburova identifie comme portant le fardeau le plus lourd de la guerre, ont produit l'auto-organisation ouvrière la plus développée de toutes les industries en temps de guerre. Le mouvement Be Like We Are (Sois comme nous sommes, anciennement Be Like Nina), fondé par des infirmières contre les conséquences de la réforme de santé de 2017 et la perte d'environ 14 % du personnel de santé ukrainien depuis 2022, a construit des structures syndicales indépendantes au niveau hospitalier, soutenu des collègues dans des affaires juridiques contre des directeurs abusifs, et mené un travail de solidarité internationale avec les infirmières en grève à New York et à l'hôpital pédiatrique Garrahan à Buenos Aires. La présidente de Be Like We Are, Oksana Slobodyana, avertit : « si la santé n'est pas protégée, si les ressources humaines ne sont pas préservées, aucune rénovation, aucune innovation, aucune amélioration ne sera utile. En fait, il n'y aura pas d'État sans médecine, sans éducation et sans armée. » [31]

Les principales confédérations syndicales, KVPU et FPU, ont été la cible d'attaques juridiques soutenues. Le projet de loi 5054, qui aurait exempté les dirigeants des entreprises à capitaux étrangers du droit du travail ukrainien, introduit des lock-out au niveau de l'entreprise, fait des contrats à durée déterminée la norme, et affaibli les protections contre le licenciement abusif, a été rejeté à la Verkhovna Rada le 8 janvier 2025 après une opposition menée par le président de la KVPU Mykhailo Volynets et une intervention internationale d'IndustriALL Global et IndustriALL européen. [32] Un projet de loi parallèle, le 5344d, aurait dépouillé les personnes en situation de handicap, les vétéran·es de guerre et les paralympien·nes de leurs droits, en violation de la Convention de l'ONU relative aux droits des personnes handicapées.

Les organisations syndicales travaillent dans des conditions auxquelles la gauche occidentale n'a pas été confrontée depuis des décennies. La loi martiale a restreint les grèves, les manifestations et la presse depuis février 2022. La négociation collective a été suspendue dans de nombreux secteurs.

La FPU a été la cible d'une campagne étatique pour exproprier ses biens : le 5 juin 2025, l'Agence nationale pour la gestion des actifs (ARMA) est entrée dans la Maison des syndicats sur Maïdan et a ordonné au personnel de la FPU de partir ; le 13 mai 2026, une décision du tribunal du district de Petchersk a permis à la FPU de revenir sous une direction renouvelée. La gauche socialiste ukrainienne a insisté pour que l'attaque étatique sur les biens de la FPU soit combattue, tout en critiquant systématiquement la posture accommodante de la direction de la FPU sur le Code du travail et d'autres questions. À la Conférence sur la reconstruction de l'Ukraine à Rome les 10-11 juillet 2025, le ministère de l'Économie sous Yulia Svyrydenko et la FPU ont signé un mémorandum tripartite sur la réforme du Code du travail. La plus dynamique KVPU n'a pas signé.

Les soldat·es sous pression

Les soldat·es sont surmené·es et insuffisamment relevé·es. L'abaissement en 2024 de l'âge de mobilisation à 25 ans n'a pas comblé le déficit d'effectifs. Il y a de moins en moins de nouveaux volontaires ; la désertion augmente. [33] Beaucoup sont des hommes qui ont servi continuellement pendant plusieurs années, regardant des Ukrainiens plus aisés acheter des exemptions médicales pour 3 000 dollars (environ 2 600 EUR) ou éviter légalement la conscription en maintenant une inscription universitaire. Plus d'un million de fonctionnaires gouvernementaux détiennent des exemptions de mobilisation. La plateforme « Army+ » de novembre 2024, permettant aux soldats de demander des transferts d'unité par voie électronique, et une amnistie partielle dans laquelle environ 9 000 déserteurs sont revenus volontairement, traitent les symptômes plutôt que les causes. Comme je l'écrivais l'an dernier, les défenseur·euses ukrainien·nes combattent « non seulement l'impérialisme russe mais aussi les échecs de leur propre État en matière de mobilisation, de protection sociale et de responsabilité. » [34]

Les soldats poussent aussi collectivement en arrière. En septembre 2025, 24 soldats du bataillon de réparation de la 125e brigade mécanisée lourde séparée --- pour la plupart des spécialistes de réparation de drones de plus de 50 ans opérant des ateliers auto-organisés avec des imprimantes 3D financées par leurs familles --- ont annoncé qu'ils partiraient collectivement absents plutôt que d'obéir aux ordres les transférant en positions d'assaut. L'ordre a été annulé en quarante-huit heures. Deux mois plus tôt, le 48e bataillon d'assaut séparé, composé à quatre-vingt-dix pour cent de volontaires et incluant de nombreux Tatars de Crimée combattant pour reprendre leurs patries occupées, a publié une vidéo publique protestant contre la destitution de leur commandant fondateur Lenur Islyamov à Pokrovsk : « Changer le commandant à un moment critique est une menace directe pour la capacité de combat de l'unité. » Jusqu'à présent, la hiérarchie militaire traite la plupart de ces incidents par la négociation et le transfert des soldats et officiers impliqués, plutôt que par la discipline de temps de guerre. Cela reflète la dépendance du régime à l'égard du soutien public, et une conscience de sa fragilité.

L'intervention de la gauche

La résolution de la conférence d'octobre 2024 de Sotsialnyi Rukh appelait à « mettre fin à l'incertitude concernant la durée du service militaire, car c'est une question d'équité élémentaire », défendant les droits des conscrits et militaires « à un traitement digne, à la démobilisation après une durée définie de service, et à la réhabilitation. » Son programme en dix points de mars 2025 lie mobilisation militaire et économique : durées de service fixes, protections salariales restaurées pour les travailleurs mobilisés, indemnisation digne pour les blessés, et le transfert parallèle du fardeau économique de la guerre des hommes de la classe ouvrière vers le capital oligarchique. [35] La « réservation économique » --- une proposition de 2024 permettant aux entreprises d'exempter leurs employés en payant 20 000 UAH (environ 440 EUR) par mois et par travailleur --- aurait formalisé l'évasion de classe qui fonctionne déjà de manière informelle. La supériorité technologique combinée à un traitement digne du personnel, soutient Sotsialnyi Rukh, est la voie vers une défense durable.

La gauche ukrainienne, les mouvements féministes et sociaux se sont refaits en partie à travers leur rôle actif dans la guerre. L'éditeur de Commons Taras Bilous, soldat servant dans les forces armées ukrainiennes depuis le début de l'agression russe, explique : « Dans les premiers jours de l'invasion, j'ai compris que l'avenir du mouvement de gauche en Ukraine dépendait de notre participation active à la guerre. … Si nous n'étions pas allé·es combattre, tout se serait effondré. La gauche aurait cessé d'exister comme entité quelconque en Ukraine. » [36]

Le poids institutionnel et l'infrastructure de recrutement de la gauche anticapitaliste ne peuvent être comparés avec ceux des unités militaires d'extrême droite, beaucoup plus larges et mieux établies, qui ont une identité d'extrême droite explicite. [37]

Paix, reconstruction, solidarité

L'opinion ukrainienne a évolué sur quatre ans. La plupart des Ukrainien·nes accepteraient désormais un cessez-le-feu sur la ligne de contact actuelle. La plupart n'accepteraient pas la cession formelle de territoire et la souveraineté russe sur la Crimée, Donetsk, Louhansk, Zaporijjia et Kherson. [38]

Le membre de Sotsialnyi Rukh Oleksandr Kyselov a posé le dilemme : les forces ukrainiennes sont épuisées et le soutien occidental de plus en plus conditionnel, mais les termes émergeant de Washington équivalent à une reddition déguisée en compromis. [39] Selon Kyselov, « les propositions de paix de l'administration Trump en Ukraine sonnent comme un deal immobilier, où les États-Unis reçoivent une rétribution pour la remise de terres ukrainiennes. » [40] Les conditions pour le retour sûr des réfugié·es dépendent de garanties de sécurité qui n'existent pas encore. Les garanties crédibles que les Ukrainien·nes exigent --- l'engagement des pays occidentaux à fournir une fourniture d'armes, un soutien financier et diplomatique similaire en cas d'une seconde attaque de la Fédération de Russie --- sont précisément ce que l'Occident dirigé par Trump n'est pas prêt à fournir. La « paix » négociée par Washington est un cessez-le-feu contraint sur les termes russes sans les garanties qui le rendraient durable.

Quel genre de pays sera l'Ukraine quand les armes se tairont ?

La reconstruction n'est pas une question reportée au temps de paix. Elle est conçue maintenant, visible à travers une série de conférences de donateurs --- Lugano 2022, Londres 2023, Berlin 2024, Rome 2025 --- et des conditionnalités de réforme attachées à la Facilité UE pour l'Ukraine, aux prêts du FMI, au Prêt de politique de développement de la Banque mondiale et à la Matrice des réformes. L'économie politique sur laquelle ces instruments convergent est cohérente : privatisation des services publics, austérité budgétaire, déréglementation du travail, attraction d'investissements étrangers comme moteur de croissance d'après-guerre. Selon Yuliya Yurchenko, représentante de la KVPU au Royaume-Uni et membre de Sotsialnyi Rukh, « le design sur la table pour l'Ukraine, avec sa dette d'État écrasante, son approche d'austérité dans les dépenses publiques, sa forte dépendance aux envois de fonds (10 % du PIB en 2021), ses bas salaires et faibles protections du travail, ne pourrait guère être considéré comme capable de produire quelque chose de comparable » à la reconstruction de l'État-providence européen d'après-guerre. [41] Déplacements massifs, effondrement démographique, destruction du logement et des infrastructures, surendettement, continuité oligarchique et termes proposés d'adhésion à l'UE se cumulent les uns aux autres.

Dans cette perspective, l'Ukraine d'après-guerre sera une dépendance permanente : une périphérie déréglementée livrée au capital international. La pression américaine pour l'accès aux minerais sous Trump 2.0 structure ouvertement la partition et la reconstruction de l'Ukraine comme une opportunité de marché. Sotsialnyi Rukh a posé le choix clairement : dans sa déclaration de mars 2025, il a soutenu que « le gouvernement ukrainien a une occasion unique de montrer, en pratique, ce qu'il est prêt à sacrifier --- le pays ou les oligarques » ; son programme appelle à une fiscalité progressive jusqu'à 90 % du revenu, à l'expropriation des actifs oligarchiques, à l'annulation de la dette et à une reconstruction publique. « Le démantèlement du capitalisme oligarchique est devenu plus possible que jamais dans le contexte de guerre à grande échelle et est perçu par la société comme justifié. »

Le programme de réarmement évoqué précédemment est largement un transfert vers les fabricants d'armes occidentaux plutôt que vers la défense ukrainienne. La question du financement reste ouverte. « Il y a trois options », soutient Hanna Perekhoda. « Premièrement, on peut couper le financement des systèmes sociaux nationaux --- c'est dangereux et faux. L'insécurité sociale renforce les populistes anti-démocratiques et les fascistes. Deuxièmement, les impôts pourraient être augmentés pour les super-riches et les entreprises. Cela nécessite cependant une coordination pour empêcher la fuite des capitaux. L'annonce par Trump de visas dorés pour les super-riches signifie qu'il prépare déjà un tel scénario. Mais il y a une troisième solution. Environ 300 milliards d'euros d'actifs russes ont été gelés. Ils pourraient être confisqués et utilisés pour financer la défense de l'Ukraine ainsi que la sécurité européenne. La Russie serait ainsi tenue responsable de ses crimes de guerre, et le fardeau de la défense ne serait pas placé uniquement sur les citoyen·nes européen·nes. » [42]

En février 2026, Bilous a écrit que Washington avait abandonné l'effet de levier de l'Ukraine plutôt que de l'utiliser : « Trump a abandonné une position de négociation après l'autre, abandonné son exigence d'un cessez-le-feu inconditionnel, et a donné à Poutine ce qu'il voulait : la reconnaissance et une sortie de l'isolement international. » Sa question à la gauche radicale occidentale était directe et largement restée sans réponse : « Mais qui à gauche dit que la Russie doit être contrainte de respecter le cessez-le-feu ? » L'avertissement de Bilous est qu'un mauvais cessez-le-feu, particulièrement un qui exigerait que l'Ukraine cède du territoire non occupé du Donbass, déstabiliserait la société ukrainienne et renforcerait l'extrême droite. [43] Une mauvaise paix serait aussi le moment où les contradictions de guerre analysées ci-dessus --- entre une classe ouvrière portant le fardeau de la défense et une oligarchie n'en portant aucune partie, entre l'auto-organisation ouvrière par le bas et la réforme dirigée par les donateurs par le haut --- deviennent le contenu politique de l'Ukraine d'après-guerre.

La contribution à l'effort de guerre de la gauche ukrainienne --- les syndicats du travail et des étudiant·es, les groupes féministes, Sotsialnyi Rukh, Pryama Diia, Be Like We Are, Solidarity Collectives --- a construit le vocabulaire politique et la crédibilité pour le travail difficile en Ukraine après le silence des armes. C'est la responsabilité de la gauche occidentale d'écouter et de fournir un soutien politique et matériel.

Solidarité signifie se tenir aux côtés des travailleur·euses, des femmes, des soldat·es, des réfugié·es ukrainien·nes et des gens des territoires occupés contre les impérialismes qui ont façonné cette guerre, et contre une « paix » qui livrerait l'Ukraine de manière permanente à l'occupation, à la dépendance, ou aux deux.

Adam Novak est éditeur à Europe Solidaire Sans Frontières (ESSF) et ancien coordinateur du Réseau Européen de Solidarité avec l'Ukraine (RESU/ENSU).

P.-S.
Cette version française (légèrement modifiée) a été traduite de l'article espagnol publié le 20 mars 2026 dans Viento Sur : La economía política de la guerra de Ucrania y la política de una mala paz en ciernes.

Notes

[1] L'ONU a recensé plus de 15 000 morts civils et plus de 41 000 blessé·es depuis février 2022 ; ce décompte conservateur exclut Marioupol et la majeure partie des territoires occupés, où la vérification indépendante a été impossible. Mission de surveillance des droits de l'homme des Nations Unies en Ukraine, « Civilian Harm and Rights Violations Intensify in Ukraine Four Years After Invasion », 16 février 2026.

[2] KVPU et FPU, Appel commun à la CES, 16 novembre 2025, dans Bulletin Syndical ENSU-RESU n° 17, novembre 2025.

[3] Les drones FPV (vue à la première personne, ou « first-person view ») permettent à l'opérateur de piloter l'engin grâce à un flux vidéo en direct provenant d'une caméra montée sur le drone, utilisés en Ukraine comme en Russie pour frapper véhicules, fortifications et infanterie à faible coût.

[4] « Des activistes danois visitent un entrepôt anarchiste secret en Ukraine », Europe Solidaire Sans Frontières, 2025. Disponible sur : https://www.europe-solidaire.org/spip.php?article75976

[5] Éditorial, « Soutenons les travailleurs et travailleuses d'Ukraine maintenant ! », Bulletin Syndical ENSU-RESU n° 18, janvier-mars 2026, citant Ukrzaliznytsia.

[6] KVPU, « Les forces russes attaquent un bureau syndical et un bus transportant des mineurs dans la région de Dnipropetrovsk », 11 mars 2026, reproduit dans Bulletin Syndical ENSU-RESU n° 18, janvier-mars 2026.

[7] Vitaliy Dudin, « Ukraine. L'abus des héros de l'infrastructure prendra-t-il fin en 2026 ? », Sotsialnyi Rukh et Europe Solidaire Sans Frontières, 23 janvier 2026, s'appuyant sur les données du Service national d'inspection du travail d'Ukraine ; IndustriALL Global Union, « Quatre ans de guerre : les travailleur·euses paient toujours le prix en Ukraine », 17 février 2026, dans Bulletin Syndical ENSU-RESU n° 18.

[8] Zelensky a été élu en avril 2019 sur une plateforme centriste, anticorruption et libérale (« Serviteur du peuple ») qui mettait l'accent sur la réconciliation avec la population russophone, la fin de la guerre du Donbass et la décentralisation. La trajectoire de son gouvernement en temps de guerre a poursuivi la dérive néolibérale d'avant-guerre, accélérée par les conditionnalités du FMI et les priorités des donateurs occidentaux.

[9] Cité dans Francesca Barca, « Ukraine : guerre, inégalités, néolibéralisme : les défis auxquels est confrontée la gauche ukrainienne », Europe Solidaire Sans Frontières, février 2025. Disponible sur : https://www.europe-solidaire.org/spip.php?article74022

[10] Pryimak a reçu le Prix franco-allemand des droits humains pour sa défense des droits des femmes soldats. Sur le projet de loi 13037 et la Marche des femmes du 8 mars 2026 à Kyiv, voir « Ukraine : 3 000 femmes marchent dans Kyiv en guerre, exigeant les droits que l'État réécrit en silence », Europe Solidaire Sans Frontières, mars 2026, disponible sur : https://www.europe-solidaire.org/spip.php?article78280

[11] Solidarity Collectives, « À propos ». Disponible sur : https://www.solidaritycollectives.org/en/about-us/

[12] La Cour pénale internationale avait précédemment émis des mandats d'arrêt contre Vladimir Poutine et la commissaire russe aux droits des enfants Maria Lvova-Belova en mars 2023, en relation avec la déportation illégale d'enfants ukrainien·nes.

[13] Mustafa Djemilev, entretien avec Crimean Realities / Radio Svoboda, 18 décembre 2024 ; rapporté dans Halya Coynash, « Mustafa Djemilev : l'occupation russe de la Crimée signifie la mort du peuple tatar de Crimée et un exil forcé », Groupe ukrainien de protection des droits humains de Kharkiv, décembre 2024. Disponible sur : https://khpg.org/en/1608814234

[14] Voir « Mavkas en colère : les femmes qui mènent la résistance dans l'Ukraine occupée par la Russie », Europe Solidaire Sans Frontières, octobre 2023. Disponible sur : https://www.europe-solidaire.org/spip.php?article71253

[15] Vasyl Andreyev et Luca Cirigliano, « La Russie écrase les droits du travail en Ukraine occupée --- l'OIT doit aller au-delà des déclarations », l'organe suisse d'affaires internationales Geneva Solutions, 28 janvier 2026, reproduit dans Bulletin Syndical ENSU-RESU n° 18, janvier-mars 2026.

[16] Hanna Perekhoda, « Les élites politiques russes promeuvent ouvertement un projet mondial », Europe Solidaire Sans Frontières, novembre 2024. Disponible sur : https://www.europe-solidaire.org/spip.php?article72487

[17] Raül G. Aranzueque et Hanna Perekhoda, « Ukraine : la guerre et les atrocités russes ont conduit de nombreux Ukrainien·nes à ne parler qu'ukrainien », Europe Solidaire Sans Frontières, février 2025. Disponible sur : https://www.europe-solidaire.org/spip.php?article73786

[18] Bureau national anti-corruption (NABU) et Procureur spécialisé anti-corruption (SAPO).

[19] Cité dans « La société ukrainienne descend dans la rue contre la corruption ! », Europe Solidaire Sans Frontières, juillet 2025. Disponible sur : https://www.europe-solidaire.org/spip.php?article75752

[20] Le 11 mai 2026, NABU et SAPO ont formellement notifié à Yermak une suspicion dans l'affaire de blanchiment d'argent Dynastia / Kozyn, alléguant qu'environ 460 millions UAH (environ 9 millions EUR) avaient été blanchis via un projet résidentiel de luxe en banlieue de Kyiv avec des fonds provenant du schéma Energoatom ; le 14 mai 2026, la Cour anti-corruption supérieure (HACC) a placé Yermak en détention provisoire de 60 jours avec caution fixée à 140 millions UAH (environ 2,7 millions EUR), et six autres suspects, dont l'ancien vice-premier ministre Oleksii Tchernychov et Mindich, ont reçu de nouvelles notifications de suspicion. Voir Ukrainska Pravda, « L'ancien chef de cabinet de Zelensky Yermak nommé suspect dans une affaire de blanchiment d'argent », 11 mai 2026 ; « L'ancien chef de cabinet de Zelensky Yermak détenu avec droit à caution », 14 mai 2026.

[21] Adam Novak, « L'arrière s'effondre : les manifestant·es anti-corruption ukrainien·nes confrontent le néolibéralisme de guerre », Europe Solidaire Sans Frontières, novembre 2025.

[22] Olena Chevtchenko, présidente de l'ONG Insight LGBTQ, citée dans Michael K. Lavers, « Les députés ukrainiens font avancer un nouveau code civil sans protections pour les couples de même sexe », Washington Blade, 5 mai 2026.

[23] Patrick Le Tréhondat et Ihor Vasylets, « Ukraine : reconstruire le syndicat étudiant Pryama Diia (Action directe) », Europe Solidaire Sans Frontières, 16 avril 2025. Disponible sur : https://www.europe-solidaire.org/spip.php?article74597

[24] Sotsialnyi Rukh (Mouvement social) est membre fondateur de l'Alliance des Verts de Gauche d'Europe centrale et orientale (CEEGLA) et a le statut d'observateur dans la Quatrième Internationale.

[25] Sotsialnyi Rukh, « Une année de progrès social : activités de Sotsialnyi Rukh en 2025 », Europe Solidaire Sans Frontières, 2025. Disponible sur : https://www.europe-solidaire.org/spip.php?article77508

[26] À l'Académie nationale des arts et de l'architecture (NAOMA), à l'Académie Kyiv-Mohyla, à l'Université nationale Taras Chevtchenko, à Ivan Franko Lviv et à l'Académie ukrainienne de design. Pryama Diia a rejoint le Réseau syndical international de solidarité et de luttes en 2025.

[27] À l'Université nationale de Lviv, une campagne de six mois pour un espace étudiant dans le bâtiment principal a escaladé à travers pétitions, plaintes ministérielles et « occupations d'étude » directes dans l'escalier central.

[28] Ivan Smaha, identifié comme chef du Pravyi Sektor (Secteur droit) d'extrême droite pour la région de Lviv, est apparu au commissariat et a fait pression sur les organisateur·rices pour ne pas porter plainte. Voir Pryama Diia, « Lviv : extrême droite contre les étudiant·es », octobre 2025 ; voir aussi Adam Novak, « Le syndicalisme étudiant indépendant en Ukraine en temps de guerre », Europe Solidaire Sans Frontières, janvier 2026, disponible sur : https://www.europe-solidaire.org/spip.php?article77701

[29] Bilkis a été fondé à Kharkiv en 2019 et a déménagé à Lviv après février 2022 ; il se décrit comme intersectionnel, anticapitaliste et horizontal. FemSolution a été fondé en 2016 à l'Académie Kyiv-Mohyla comme initiative étudiante féministe queer. Feminist Workshop est basé à Lviv.

[30] Les onze partis étaient : Plateforme d'opposition --- Pour la vie (la plus grande opposition avec 44 sièges parlementaires), Parti de Shariy, Nashi, Bloc d'opposition, Opposition de gauche, Union des forces de gauche, Derjava, Parti socialiste progressiste, Parti socialiste, Socialistes, et Bloc Volodymyr Saldo.

[31] Be Like We Are, conférence à Lviv, 27-28 novembre 2025, rapportée dans Bulletin Syndical ENSU-RESU n° 17, novembre 2025.

[32] Judith Kirton-Darling et Atle Høie, secrétaires généraux d'IndustriALL européen et mondial, ont écrit au président de la Rada Stefantchouk le 29 janvier 2025, avertissant que le projet « éroderait gravement les protections juridiques des travailleur·euses concernant les licenciements abusifs, le consentement aux heures supplémentaires, le droit à la sécurité sociale et à la pension, les droits des femmes et jeunes travailleur·euses, et les conditions de travail décentes. » Voir aussi la lettre d'IndustriALL Global Union et IndustriALL Europe à l'OIT du 29 janvier 2026 sur le processus de réforme du Code du travail relancé, dans Bulletin Syndical ENSU-RESU n° 18, janvier-mars 2026.

[33] Plus de 310 000 cas de désertion et d'absence sans permission ont été enregistrés depuis 2022, dont plus de la moitié en 2025 seulement. Voir Oleksandr Kyselov, « L'Ukraine face à un choix insupportable », originalement Jacobin, 21 novembre 2025 ; reproduit dans Europe Solidaire Sans Frontières comme « L'Ukraine abandonnée : reddition injuste ou résistance insoutenable ? », novembre 2025, disponible sur : https://www.europe-solidaire.org/spip.php?article77103.

[34] Adam Novak, « Nous combattons, nous avons des droits : comment la démocratie des soldats alimente la résistance de l'Ukraine », Europe Solidaire Sans Frontières, 2025. Disponible sur : https://www.europe-solidaire.org/spip.php?article77000

[35] Sotsialnyi Rukh, « Pour une Ukraine sans oligarques ni occupants ! », Europe Solidaire Sans Frontières, mars 2025. Disponible sur : https://www.europe-solidaire.org/spip.php?article74018

[36] Taras Bilous, interviewé par Polina Davydenko et Lukáš Dobeš, « Si nous n'avions pas rejoint les forces armées, la gauche en Ukraine aurait cessé d'exister », le quotidien tchèque de gauche Deník Alarm, février 2024 ; traduction anglaise par Adam Novak, International Viewpoint et Europe Solidaire Sans Frontières, avril 2024. Disponible sur : https://www.europe-solidaire.org/spip.php?article70470

[37] Quelques dizaines de combattant·es anti-autoritaires et de gauche servent dans les mêmes formations des forces de défense territoriale. Des éléments du mouvement d'extrême droite Azov dominent la 12e brigade des forces spéciales de la Garde nationale ; la 3e brigade d'assaut séparée, commandée par Andriy Biletsky, et l'unité Kraken, rassemblent des milliers de soldats motivés et expérimentés dans des unités à l'ethos d'extrême droite explicite.

[38] Un sondage de l'Institut international de sociologie de Kyiv (KIIS) en 2023 a constaté que 82 % des Ukrainien·nes s'opposaient à toute concession territoriale. En août 2025, un sondage du Rating Group a constaté que 59 % étaient en faveur d'arrêter les combats et de chercher un compromis ; 20 % voulaient continuer à se battre jusqu'à ce que le Donbass et la Crimée soient récupérés, et 13 % jusqu'à la ligne du 23 février 2022. 75 % ont déclaré au même institut de sondage que tout cessez-le-feu devrait être accompagné de garanties de sécurité internationales.

[39] Oleksandr Kyselov, « L'Ukraine abandonnée : reddition injuste ou résistance insoutenable ? », Europe Solidaire Sans Frontières, novembre 2025. Disponible sur : https://www.europe-solidaire.org/spip.php?article77103

[40] Oleksandr Kyselov, « Le partage impérial de l'Ukraine », Europe Solidaire Sans Frontières, 7 décembre 2025. Disponible sur : https://www.europe-solidaire.org/spip.php?article77242

[41] Yuliya Yurchenko, Progressive Pathways for a Resilient (Re)construction of Ukraine : Towards a New Social Contract, Foundation for European Progressive Studies, mars 2026, republié sur Europe Solidaire Sans Frontières. Disponible sur : https://www.europe-solidaire.org/spip.php?article78819

[42] Hanna Perekhoda, « L'occupation russe n'est pas la paix, il n'y a pas de féminisme dans un régime fasciste », Europe Solidaire Sans Frontières, mai 2025. Disponible sur : https://www.europe-solidaire.org/spip.php?article77323

[43] Taras Bilous, « Taras Bilous : épuisement ukrainien, négociations et la menace d'une mauvaise paix », Europe Solidaire Sans Frontières, février 2026. Disponible sur : https://www.europe-solidaire.org/spip.php?article78147

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Nouvelle épidémie d’Ebola (République démocratique du Congo) : « La difficulté n’est pas sanitaire, mais géopolitique et sécuritaire »

26 mai, par Caroline Coq-Chodorge, Renaud Piarroux — ,
Une épidémie d'Ebola s'est déclarée dans l'est de la République démocratique du Congo. L'alerte est très tardive, une centaine de morts sont déjà déclarés. L'épidémiologiste (…)

Une épidémie d'Ebola s'est déclarée dans l'est de la République démocratique du Congo. L'alerte est très tardive, une centaine de morts sont déjà déclarés. L'épidémiologiste Renaud Piarroux juge la situation critique, aussi parce qu'elle survient dans une zone en proie aux conflits, dans une période de tensions internationales.

Tiré de Europe Solidaire Sans Frontières
20 mai 2026

Par Caroline Coq-Chodorge et Renaud Piarroux

Renaud Piarroux, chef de service de parasitologie et mycologie médicale à l'hôpital de la Pitié Salpêtrière à Paris. © Photomontage Mediapart avec DR

Le 17 mai, l'Organisation mondiale de la santé (OMS) a déclaré une urgence de santé de portée internationale. Car la veille, le 16 mai, des laboratoires d'analyses ont identifié 264 cas et 80 morts liés au virus Ebola. L'OMS a exclu le risque d'une pandémie, mais plusieurs pays d'Afrique sont menacés par ce nouveau foyer. Il s'est déclaré en République démocratique du Congo (RDC), dans les provinces d'Ituri et du Nord-Kivu, à l'est du pays, le long du fleuve Congo ; deux cas sont également suspectés sur l'autre rive, en Ouganda, chez deux personnes venues de RDC. Pour l'OMS, tous les pays frontaliers de la RDC sont à haut risque.

Une épidémie s'était déjà déclarée dans le Nord-Kivu en 2018-2019. La souche Ebola « Zaïre » était alors en cause. Cette fois, c'est une autre souche d'Ebola, nommée « Bundibugyo », qui circule. Les symptômes ressemblent d'abord à une grippe : de la fièvre, des maux de tête, des courbatures, de la fatigue. Puis surviennent des vomissements et des diarrhées, qui peuvent être hémorragiques. Environ la moitié des malades meurent.

Dans son livre Sapiens et les microbes. Les épidémies d'autrefois. Des origines à 1918 (CNRS éditions, 2026), l'épidémiologiste Renaud Piarroux, chercheur à l'Institut Pierre-Louis d'épidémiologie et de santé publique, retrace l'histoire, les origines et la dynamique des grandes épidémies contemporaines. Il consacre deux chapitres aux fièvres hémorragiques, notamment Ebola, identifiée pour la première fois en 1976 à Yambuku au Zaïre, rebaptisé, depuis, RDC.

Cette nouvelle épidémie d'Ebola est la dixième. Elle a été très tardivement repérée, dans une région livrée aux guerres, où la population vit dans une extrême précarité, avec un accès très difficile aux soins. Renaud Piarroux s'inquiète de la possibilité pour les soignant·es d'accéder à ces zones, mais aussi du contexte géopolitique de désengagement des principaux pays financeurs de l'OMS, alors que les États-Unis de Trump n'en sont déjà plus membres.

« Mediapart » : En 2014 et 2015, la plus grande épidémie d'Ebola a sévi en Guinée, en Sierra Leone et au Libéria et a causé plus de 11 000 décès. La situation est-elle comparable aujourd'hui ?

Renaud Piarroux : Cette épidémie d'Ebola en Afrique de l'Ouest avait alors été négligée pendant plusieurs mois. Les premiers cas avaient été signalés en mars 2014, mais l'OMS a attendu le mois d'août pour qualifier l'épidémie d'urgence de santé publique de portée mondiale. Mais on a alors fait beaucoup de progrès dans la prise en charge des malades, la recherche de traitements et de vaccins.

Ces progrès ont permis de maîtriser l'épidémie de 2018-2019, qui a fait plus de 2 000 morts. Elle est apparue cette fois à l'est de la RDC, déjà dans les provinces du Nord-Kivu et d'Ituri, qui sont parmi les régions les plus instables d'Afrique. Malgré la difficulté d'apporter des soins à la population, des médicaments ont fait baisser la mortalité, de 50 à 30 % environ, et un vaccin a permis de protéger les populations exposées au virus et les soignant·es.

Aujourd'hui, la nouvelle épidémie se présente mal pour plusieurs raisons. Elle est repérée très tardivement, quand il y a déjà aux alentours de cent décès, ce qui est énorme. Ensuite, elle ne va pas bénéficier des acquis des deux précédentes épidémies, qui impliquaient la souche Zaïre. Cette fois, c'est la souche Bundibugyo qui circule, du nom d'une ville en Ouganda où a eu lieu une première épidémie en 2007-2008, qui a fait 37 morts. Une deuxième épidémie d'Ebola Bundibugyo a eu lieu en 2012 et a fait 29 morts. Celle-ci est donc la troisième.

« On constate une accélération ces vingt dernières années. La cause est l'augmentation de la population dans des zones forestières tropicales d'Afrique. »

Elle survient encore à l'est de la République démocratique du Congo, dans la province d'Ituri, et de l'autre côté de la frontière en Ouganda. Je suis allé dans cette zone en 2010 pour investiguer une épidémie de peste. C'est un endroit ravagé par la guerre et très dangereux.

Il y a des gisements d'or et de diamants, qui sont le carburant de ces guerres. Dans les mines, les conditions de vie sont calamiteuses et favorisent les épidémies. Il y a une telle insécurité que la population n'a confiance en aucune institution. Ce sont les réseaux sociaux qui ont rapporté les premiers morts, et non les hôpitaux, parce que le système de santé est à terre.

Quelles sont les voies de contamination par le virus Ebola ?

Ce sont les fluides corporels qui transmettent le virus : le sang, la sueur, l'urine, le sperme, les matières fécales. C'est une maladie du nursing : les personnes sont contaminées en prenant soin de leurs proches malades. Le personnel soignant qui prend en charge les malades est aussi très exposé, ainsi que les personnels des laboratoires, qui manipulent du sang.

Le malade est le plus contagieux quand il a des symptômes, ou immédiatement après son décès. Mais il y a aussi des contaminations à distance : des malades qui ont survécu peuvent conserver le virus et le transmettre, notamment par voie sexuelle.

Comment la souche Bundibugyo se distingue-t-elle de la souche Zaïre ?

On ne sait pas grand-chose des particularités de cette souche Bundibugyo. Les deux précédentes épidémies étaient restées limitées, mais c'était peut-être lié au contexte. Quant à la létalité, elle semble être aux alentours de 50 % [la moitié des malades décèdent – ndlr], peut-être moins. Lors des premières épidémies d'Ebola Zaïre on était autour de 80 % de létalité. Mais 50 %, cela reste considérable.

L'OMS a immédiatement déclaré une urgence de santé publique de portée internationale. La réponse vous paraît-elle cette fois à la hauteur ?

La bonne réponse est de mettre en place des centres de soins avec des équipements adaptés, de monter des équipes pour aller identifier les cas, de les faire hospitaliser, de faire de la prévention communautaire auprès de la population.

La difficulté ne sera pas sanitaire, mais géopolitique et sécuritaire. On ne peut pas demander à l'OMS de régler le problème de la guerre. Comment faire adhérer aux mesures de prévention des populations qui vivent dans une telle insécurité ? Qui va aller apporter des soins dans des zones aussi dangereuses, et dans quelles conditions ?

« En termes de dangerosité, cette épidémie d'Ebola n'a rien à voir avec l'hantavirus. Je crains pourtant que sa médiatisation soit moins forte. »

Cette maladie fait le lit des rumeurs, parce qu'on ne revoit pas les corps et qu'on ne peut pas les enterrer. Si une équipe va dans un village prendre en charge un malade pour l'amener dans un centre de traitement, et que cette personne ne revient pas, l'équipe risquera d'être lynchée si elle revient. En 2018, des centres de traitement d'Ebola ont été attaqués par la population.

Ebola est une zoonose, une maladie transmise d'un animal à l'homme ainsi qu'aux primates. Le réservoir animal du virus est-il connu ?

Il y a des indices, mais pas de certitudes. En 2005, des éléments tangibles ont été apportés qui incriminaient des chauves-souris : elles étaient porteuses d'anticorps contre Ebola, ou de fragments d'ARN du virus. Mais on n'a pas la preuve définitive, car on n'a jamais trouvé de virus vivant sur des chauves-souris.

Des hommes ont été contaminés au contact de grands singes, parce qu'eux aussi sont touchés par des épidémies violentes d'Ebola, qui ont pu décimer jusqu'à 90 % d'un groupe. On l'a vu au Gabon ou au Congo.

Le virus Ebola a été identifié pour la première fois en 1976. Assiste-t-on à une accélération des émergences de ce virus ?

Si on fait une fresque temporelle, on constate une accélération ces vingt dernières années. La cause est l'augmentation de la population dans des zones forestières tropicales d'Afrique. Le risque de voir subvenir une épidémie augmente de manière presque exponentielle, parce qu'il y a de plus en plus de contacts avec la faune sauvage, et parce que la population humaine est de plus en plus dense, ce qui multiplie les contaminations entre humains.

L'OMS a exclu le risque pandémique, une extension de l'épidémie sur plusieurs continents. Or, un médecin américain contaminé a été rapatrié en Allemagne pour être soigné. N'est-ce pas un risque ?

Dans les épidémies d'Ebola, il peut y avoir des contaminations de soignants européens ou américains présents sur place, qui sont rapatriés pour être soignés. En 2014, il y a eu des cas de contamination secondaires dans des hôpitaux en Espagne et aux États-Unis. Mais c'est très marginal, même si on en a beaucoup parlé.

Comme on a aussi beaucoup parlé de l'hantavirus des Andes, qui était plus une épidémie médiatique. Il a fallu beaucoup répéter que ce virus était connu, qu'il était peu transmissible, qu'il n'avait causé que de toutes petites épidémies en Argentine.

En termes de dangerosité, cette épidémie d'Ebola n'a rien à voir. Je crains pourtant que sa médiatisation soit moins forte. Car elle survient à une mauvaise période : celle de Trump et d'un désengagement plus général, y compris des Européens, sur la santé mondiale. C'était déjà difficile de mobiliser des fonds en 2018, alors en 2026… Cette épidémie a tous les indicateurs en rouge : pour résumer, elle survient au mauvais endroit et à la mauvaise période.

Caroline Coq-Chodorge

P.-S.

• MEDIAPART. 20 mai 2026 à 17h02 :
https://www.mediapart.fr/journal/international/200526/nouvelle-epidemie-d-ebola-la-difficulte-n-est-pas-sanitaire-mais-geopolitique-et-securitaire

• Les articles de Caroline Coq-Chodorge sur Mediapart :
https://www.mediapart.fr/biographie/caroline-coq-chodorge

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Grande-Bretagne : L’échec du Parti travailliste

26 mai, par James Butler — , ,
Les électeurs votent de manière irrationnelle lors des élections locales, du moins selon les critères des politologues. En d'autres termes, leur vote est souvent motivé par des (…)

Les électeurs votent de manière irrationnelle lors des élections locales, du moins selon les critères des politologues. En d'autres termes, leur vote est souvent motivé par des facteurs qui ne relèvent pas de la sphère de compétence des collectivités locales. Le résultat désastreux du Parti travailliste lors des élections locales anglaises du 7 mai (1) n'était pas principalement une révolte contre le ramassage des ordures. Il était étroitement lié au sentiment de rejet national du Parti travailliste et à la transformation du pays en une démocratie multipartite régie par un système conçu pour un duopole [travaillistes, conservateurs].

Tiré de Inprecor
20 mai 2026

Par James Butler

En 2025, Reform UK [de Nigel Farage] a pris le contrôle de dix conseils municipaux et les voix du Parti travailliste s'étaient effondrées. Les élections locales de cette année, qui se sont tenues le même jour que les élections nationales en Écosse et au Pays de Galles, ont longtemps été considérées comme la dernière chance pour le premier ministre travailliste Keir Starmer. Les résultats ont mis à nu un paysage politique fracturé que le Parti travailliste n'est plus en mesure de maintenir.

Voter en fonction de la politique nationale est tout à fait rationnel en Angleterre. Ses conseils municipaux sont bien loin des instances ambitieuses et puissantes d'il y a cent ans, et toute autonomie significative – en particulier dans les zones défavorisées – s'est évanouie depuis longtemps. Les budgets de la plupart des conseils sont engloutis par les services sociaux, leurs pouvoirs se limitant désormais à des décisions concernant les marchés publics attribués au secteur privé. La compétence, la rigueur et la résistance à la corruption comptent toujours – les occasions de corruption ne manquent pas –, même si l'ascension sociale par des moyens brutaux est loin d'être rare. Malgré quelques timides avancées vers la décentralisation du pouvoir en Grande-Bretagne, l'Angleterre elle-même reste un pays profondément centralisé, où la politique nationale domine toujours. Alors pourquoi ne pas envoyer un message national ?

Keir Starmer a imploré les électeurs et électrices de « privilégier le progrès plutôt que la politique de la colère ». C'est une phrase typique de Starmer, tout en injonction et sans argumentation. Pourquoi les électeurs et électrices ne seraient-ils pas en colère ? La Grande-Bretagne ne va pas bien. Les enfants nés aujourd'hui peuvent s'attendre à vivre moins d'années en bonne santé que leurs aînés. Le pays dans lequel ils naissent est plus pauvre, offre moins de mobilité sociale et est moins optimiste que celui dont leurs parents ont bénéficié. Si le secteur universitaire survit assez longtemps pour qu'ils puissent poursuivre leurs études, ils obtiendront leur diplôme avec des dettes inimaginables il y a une génération. Ils n'auront guère le sentiment de progresser au travail, et leur salaire leur permettra d'acheter de moins en moins de choses au fil des ans. Beaucoup auront du mal à quitter le domicile familial, et ceux qui y parviendront verront leurs revenus engloutis par les propriétaires immobiliers. S'ils tombent malades, leur gouvernement les traitera comme des simulateurs. Leurs ambitions et leurs rêves resteront inassouvis. Le ressentiment s'installera peu à peu en eux. Ils voyageront moins librement et connaîtront moins le monde. Leur vie se déroulera dans une sphère publique polluée par l'escroquerie et la tromperie, et dans un monde secoué par la guerre et la catastrophe écologique. Ils feront partie des jeunes les plus tristes et les moins optimistes qui soient.

Si la colère est une mauvaise passion, et une base malsaine pour choisir qui gouverne, c'est aussi une réaction rationnelle face à l'état des choses, face à un exécutif à la dérive et discrédité. Les gouvernements en place disent toujours qu'ils sont sanctionnés lors des élections locales, comme s'il s'agissait d'une excuse. L'ampleur de la sanction cette fois-ci, cependant, a été exceptionnelle et n'augure rien de bon. Mais ce gouvernement ne mérite-t-il pas d'être sanctionné ? Keir Starmer a déclaré le lendemain des élections qu'il « n'allait pas abandonner ». Ce ne sera peut-être pas à lui d'en décider.

***

Le résultat est un rejet du système politique tel qu'il existe actuellement. Le Parti travailliste a perdu partout et a essuyé une lourde défaite. Son effondrement au Pays de Galles (conséquence de son long [depuis 1947] mais médiocre mandat), son incapacité à se redresser en Écosse et ses pertes dans tout le Nord de l'Angleterre soulignent un fait visible lors des trois dernières élections générales : la loyauté intergénérationnelle envers le parti est morte et les « bastions » appartiennent au passé. Les résultats dans le Nord-Ouest ont été plus sombres que ce qu'espérait le Parti travailliste. Il a été sauvé de la catastrophe dans plusieurs conseils municipaux – Wigan, Salford, Halton – par le fait que seul un tiers des sièges était à repourvoir. L'une des conséquences pourrait être le refroidissement des aspirations à la direction d'Andy Burnham : il bénéficie d'un fort soutien personnel dans le Grand Manchester [dont il est le maire depuis 2017], mais il n'est pas certain qu'un successeur conserve la mairie, ni même qu'Andy Burnham remporte un siège qui deviendrait comme par magie vacant. La victoire écrasante de Reform UK à Tameside [district métropolitain du Grand Manchester] va inquiéter Angela Rayner [vice-première ministre de juillet 2024 à septembre 2025 ; elle doit quitter ses fonctions après des accusation d'une fraude fiscale liée à une transaction immobilière]. La seule maigre source de réconfort pour le Parti travailliste est venue de Londres, où ses résultats ont été moins catastrophiques qu'ils auraient pu l'être, même si, là encore, il a perdu certains conseils municipaux.

Les victoires de Reform UK à Blackburn [dans le comté de Lancashire, nord-ouest de l'Angleterre] et Oldham [comté du Grand Manchester], deux villes fortement marquées par la ségrégation, sont inquiétantes. Le Parti travailliste a été balayé à Birmingham, en partie à cause du ramassage des ordures – il a géré de manière déplorable une grève de longue durée. Mais la division en cinq camps [Reform, Labour, Libéral-démocrates, conservateurs, Green] dans de nombreuses circonscriptions, ainsi que le succès des candidats musulmans indépendants, font de cette ville un signe avant-coureur de la politique future de l'Angleterre. Les Verts (Green Party) ont réalisé de réels progrès – leurs premières mairies à Hackney [arrondissement du Grand Londres] et Lewisham [arrondissement du Grand Londres], des gains substantiels à Manchester, la prise de contrôle de Waltham Forest [arrondissement du Grand Londres] et le renversement des fiefs travaillistes à Southwark [arrondissement du Grand Londres] et Lambeth [arrondissement du Grand Londres] – bien que dans de nombreuses circonscriptions leur soutien ait été suffisamment fort pour causer des problèmes au Parti travailliste, mais pas pour surmonter la barrière du système électoral. (Reform s'était heurté au même problème lors des élections générales de 2024.) Les Verts sont désormais en position de force pour se présenter à l'élection de plusieurs sièges parlementaires, y compris celui de Diane Abbott [suspendue du Parti travaillistes pour des propos « comparatifs » entre Noirs, Juifs et Irlandais] à Hackney, si celle-ci décidait de prendre sa retraite lors des prochaines élections.

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Reform UK a relégué les conservateurs au rang de parti marginal, principalement implanté dans le sud-est de l'Angleterre. Il ne fait aucun doute qu'il s'agit du parti dominant dans une Angleterre divisée, récoltant des sièges supplémentaires au détriment d'une gauche fracturée. Beaucoup au sein du Parti travailliste reprocheront aux Verts de leur avoir pris des électeurs et électrices qui, selon eux, devraient leur revenir. Certains pointeront du doigt les indépendants « sectaires » et dénonceront le fait de voter « à cause de Gaza ». D'autres remettront en question la moralité du vote visant à forcer le gouvernement national à changer de cap si cela met en danger l'élection d'un conseil municipal de Reform qui supprimera des services aux personnes vulnérables. Mais après tout, comme l'a dit Starmer lors du congrès de son propre parti en 2020 : « Quand on perd une élection dans une démocratie, c'est qu'on le mérite. »

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Les Verts ont dû faire face à une hostilité médiatique considérable à la suite de leur récent succès aux élections partielles à Manchester et de leur remontée dans les sondages. Quelques individus louches, excentriques et stupides se sont glissés parmi les candidats du parti. Celui-ci a rapidement suspendu les candidats qui avaient partagé du contenu antisémite en ligne (bien que l'un d'entre eux ait été photographié en campagne quelques jours plus tard). L'utilisation enthousiaste mais désordonnée des réseaux sociaux par Zack Polanski lui a valu des ennuis avec la presse, bien que le fait d'avoir « aimé » un message qualifiant un journaliste britannique de « connard suffisant et moralisateur » soit un geste plutôt sympathique. Les tentatives visant à déterrer d'autres anecdotes de son passé n'ont donné que très peu de résultats, bien que son passé dans l'hypnose pour l'augmentation mammaire ait été une nouvelle fois mis en avant. L'objectif global de ces récits est de suggérer que Polanski est un opportuniste et un poids plume, et que son parti manque de sérieux.

Le Parti travailliste exploite depuis longtemps le stéréotype selon lequel les Verts sont des gens sympathiques mais inefficaces, incapables d'accomplir le travail difficile et désagréable de la politique. À ce cliché s'ajoute désormais la suggestion plus sombre selon laquelle une cabale cynique d'anciens partisans de Corbyn aurait mené une prise de contrôle hostile d'un parti écologiste au caractère sympathique. En réalité, il y a peu de nouveautés dans les positions du parti, et sa professionnalisation progressive est visible dans les résultats électoraux de la dernière décennie. Il est vrai que des militants de gauche – dont certains se souviendront qu'on leur disait « va te faire foutre et rejoins les Verts » lorsqu'ils étaient au Parti travailliste – ont été attirés par le parti, pour la simple raison que c'est le seul qui ne les traite pas avec méchanceté. Rares sont ceux qui ont suivi Corbyn dans son projet désastreux, Your Party, qui a soutenu un petit nombre de candidats indépendants, pour la plupart sans succès. Parmi les plus en vue figuraient les Newham Independents [parti de l'arrondissement de Newham dans le Grand Londres], dont la crédibilité socialiste est quelque peu discutable. La division du vote de gauche entre le candidat indépendant à la mairie, Mehmood Mirza – un propriétaire local dans un arrondissement en proie à une crise du logement –, et les Verts va faire mal. Le Parti travailliste ne méritait pas de conserver ce mandat.

Le problème le plus difficile pour le parti de Polanski n'est pas le sérieux, mais la cohérence. Les divisions entre les électeurs verts ruraux et urbains, ou les priorités divergentes de leur « base Greta [Thunberg] et Gaza », sont exagérées (bien que des acteurs politiques musulmans réactionnaires à Birmingham aient commencé souligner les politiques pro-LGBTQ des Verts). Le parcours politique de Polanski – qui a débuté comme libéral-démocrate – est parfois présenté comme de l'opportunisme, mais reflète en réalité l'expérience économique souvent radicalisante de la génération Y qui approche désormais de l'âge mûr. Bon nombre des positions politiques instinctives des partisans des Verts relèvent du bon sens d'il y a une décennie : opposition à l'austérité, emprunts pour les infrastructures, contrôle des loyers et construction de logements sociaux. Mais le contexte a changé : il est plus difficile d'emprunter, l'approvisionnement énergétique est instable, l'inflation est un frein, les salaires sont médiocres ; le monde est moins stable, le chaos et les conflits sont inévitables. Il est possible de définir une politique verte cohérente en réponse à ce moment – une politique égalitaire axée sur la prospérité publique et la souveraineté énergétique –, mais elle ne peut être un « corbynisme » de type « culte du cargo » [par analogie, investissements ne tenant pas compte des conditions requises, y compris culturelles, pour leur effectivité].

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Les discours populaires sur les élections locales s'appuient souvent sur les premiers résultats, qui peuvent fausser la réalité mais sont difficiles à remettre en cause. Les résultats peuvent être un mirage : il était inévitable que Reform UK gagne des centaines de nouveaux conseillers municipaux, simplement parce que le mouvement existait à peine en 2022, lors de la dernière élection de ces sièges. Stephen Fisher, expert en sondages à Oxford, estime que Reform UK devrait remporter un gain net de 2050 sièges dans les conseils municipaux pour démontrer qu'il a conservé l'élan de l'année dernière. Il n'a pas atteint ce seuil, et derrière son sourire de lamproie, Farage doit craindre que Reform UK ait atteint son apogée trop tôt.

Même une fois les bulletins dépouillés et les résultats clairs, les analystes professionnels – y compris les stratèges politiques rémunérés par des partis pris de panique – sont enclins à l'erreur. Les « sophismes écologiques » [erreur de raisonnement statistique » sont des pièges pour les politiciens. Si, dans une circonscription donnée, les voix du Parti travailliste ont diminué et celles de Reform UK augmenté (comme dans de nombreuses anciennes circonscriptions du « mur rouge » – Red Wall, dans les Midlands, Northern England et le Pays de Galles), il est alors facile de supposer que les voix ont dû passer d'un parti à l'autre. C'est ce que de nombreux politiciens travaillistes se sont raconté en 2025, et ils s'en sont servis pour justifier des politiques sociales punitives et des mesures anti-immigrés sévères.

La réalité, selon l'étude British Election Study, est plus complexe. Seuls 5% des personnes ayant voté pour le Parti travailliste lors des élections générales de 2024 ont directement transféré leur allégeance à Reform UK en 2025. Près d'un tiers de ces électeurs et électrices travaillistes se sont tout simplement abstenus ; 10% supplémentaires ont voté pour les Verts. Le succès de Reform tient au fait qu'il a conservé une grande partie de son électorat précédent tout en attirant une part importante d'anciens électeurs conservateurs. Il existe bel et bien des électeurs travaillistes intéressés par Reform, qui sont peut-être concentrés dans certains bastions traditionnels du Parti travailliste, mais leur nombre est éclipsé par celui des électeurs potentiels qui risquent d'être perdus au profit d'autres partis progressistes. Les politiques économiques susceptibles de satisfaire les deux ailes de cette coalition – l'imposition des fortunes au profit des services publics – restent un anathème pour Rachel Reeves [chancelière de l'Echiquier depuis juillet 2024].

Bien qu'ils aient tendance à la conformité, à l'arrogance, à la rancune, au manque de curiosité et au suivisme, les politiciens travaillistes ne sont pas d'une stupidité incurable. Beaucoup sont parfaitement conscients que leurs sièges sont menacés. Il est donc surprenant que tant d'entre eux aient accepté de se rallier à la stratégie « anti-hippies » du gouvernement [afin de mettre en relief sa crédibilité face au pouvoir économique], dans laquelle les électeurs de gauche socialement progressistes – le cœur de leur électorat – ont été maintes fois fustigés et rejetés par ses figures de proue. C'est une question de respect de soi élémentaire que de se tenir à l'écart d'un parti qui vous traite ainsi. Il est tout à fait rationnel de lui envoyer un message dans le seul langage qu'il comprend : l'abstention.

Les stratèges du parti pensent que, confrontés à un choix binaire lors d'une élection générale entre le Parti travailliste et Reform UK Nigel Farage, de nombreux électeurs verts reviendraient vers lui. Beaucoup au sein du gouvernement estiment que les critiques de gauche du Parti travailliste ne reconnaissent pas suffisamment ses réalisations : un nouveau paquet (quoique édulcoré) de droits des salarié·e·s, une augmentation du salaire minimum, le rétablissement des droits des locataires, la renationalisation (partielle) des chemins de fer. C'est mieux que rien. Mais si, comme le Parti travailliste commence à le suggérer, le gouvernement de Starmer est vraiment le plus progressiste depuis quarante ans, cela tient davantage d'un verdict sur ses prédécesseurs que d'un élan de radicalisme. Quoi qu'il en soit, les invectives que le Parti travailliste réserve aux Verts ne se justifient guère au vu de ces mécontentements.

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Reform UK a conservé son avance sur les partis traditionnels en Angleterre. À l'exception de quelques succès conservateurs (Westminster, Broxbourne), il a raflé une grande partie des voix de la droite et des partisans du Brexit. Ailleurs, il semble avoir profité d'une division du vote de gauche et du système électoral majoritaire à un tour. L'espoir des progressistes de voir l'incompétence et la mauvaise gestion du parti Reform UK au niveau local causer sa perte a jusqu'à présent été déçu. L'administration de Reform dans le Staffordshire [centre de l'Angletterre] a perdu deux dirigeants à la suite de scandales racistes, a augmenté les impôts qu'elle s'était engagée à réduire (les grandes déclarations sur la suppression des initiatives en faveur de la diversité ne mènent pas très loin face aux réalités financières concrètes des collectivités locales) et a vu le nombre de plaintes concernant le comportement des conseillers municipaux se multiplier par quinze. Rien de tout cela ne l'a empêché de remporter haut la main le conseil municipal de Newcastle-under-Lyme cette année.

Les liens d'extrême droite des candidats faragistes ne se sont pas non plus avérés préjudiciables. Reform a pris soin d'exclure les anciens membres du BNP (British National Party) ; lorsqu'il est apparu que deux anciens membres figuraient sur la liste électorale de Reform dans le sud-ouest de Londres, le parti les a exclus. Mais les liens entre Reform et l'extrême droite sont bien plus perméables que cela ne le laisse entendre : une candidate à Blackburn (qu'elle a qualifiée de « plus grand trou à rats du Royaume-Uni ») a fait l'éloge d'Enoch Powell [ultraréactionnaire, favorable à la remigration] en le qualifiant de « prophétique » ; un autre a déclaré qu'« Oswald Mosley avait raison à 100% » [fondateur du British Union of Fascists-BUF]. Un candidat suprémaciste blanc dans l'Essex a déclaré que « les musulmans sont de la vermine » et a qualifié le génocide à Gaza d'« acte de légitime défense ». Tous trois sont désormais conseillers municipaux. Les théoriciens du complot abondent. Un candidat de Reform à Barnet, à Londres, souhaite chasser tous les musulmans d'Europe. L'un de ses candidats powellistes à Gateshead estime que les demandeurs d'asile devraient être noyés et aspire à restaurer une Grande-Bretagne blanche. Le simple fait de consigner ces faits semble avoir peu d'impact électoral, mais les conséquences idéologiques sont bien réelles : la désintégration rapide du tabou qui entourait le powellisme dans la politique électorale traditionnelle.

Tôt vendredi matin, Nigel Farage a déclaré à la presse qu'« il n'y a plus de gauche ni de droite », s'appuyant sur les succès de Reform dans des villes historiquement travaillistes comme Hartlepool, où le Parti travailliste a perdu le contrôle absolu, et Wigan [district du Grand Manchester], où Reform a remporté tous les sièges à l'exception d'un seul. C'est un discours commode pour Farage, qui est avide de transfuges du Parti travailliste, mais ce n'est manifestement pas vrai. Il est de plus en plus courant de considérer la politique britannique comme un système multipartite composé de deux blocs, la gauche et la droite, avec des électeurs idéologiquement opportunistes bien plus enclins à transférer leurs voix au sein de leur bloc qu'à passer de l'un à l'autre. Selon cette interprétation, la loyauté envers un parti est morte, et le succès politique britannique dépend de l'hégémonie d'un bloc et de la capacité à exploiter les distorsions du système majoritaire à un tour. L'incapacité du Parti travailliste à modifier ce système, même là où il n'en tire manifestement aucun avantage – comme lors des élections municipales –, est aussi obstinée que stupide.

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Il existe également un bloc centriste identifiable d'électeurs indécis dans la politique britannique, et ne pas les aliéner – ou les détourner de vos adversaires – est un élément clé du succès. La campagne de dénigrement menée par le Parti travailliste contre les politiques des Verts en matière de drogues visait directement ce bloc. Certaines politiques rassemblent les électeurs progressistes et centristes : l'ouverture à l'immigration pour le travail ou les études, la défense de l'État-providence, le réengagement avec l'Europe. Tant que le Parti travailliste continuera à courir après les électeurs de Reform, il ne parviendra pas à capter ces partisans bien plus susceptibles de le soutenir. Les sondages sur le centre révèlent systématiquement une autre perspective plus alléchante : les électeurs attirés tant par les Verts que par Reform sont plus que la moyenne en situation de précarité économique et partagent des attitudes anti-institutionnelles et anti-élitistes similaires – allant même jusqu'à une hostilité commune envers les entreprises privées de services publics (en particulier les compagnies des eaux). Il n'est pas certain que ce mélange instable puisse produire une « repolarisation transformatrice » de la politique britannique, mais cela suggère que Farage n'a pas tout à fait tort de dire qu'une autre dynamique est à l'œuvre parallèlement à la division traditionnelle gauche-droite. La dernière repolarisation de ce type de la politique britannique – autour du Brexit – démontre à quel point elle peut être imprévisible.

Keir Starmer a réaffirmé qu'il n'avait pas l'intention de démissionner, malgré les appels de députés de base comme Jonathan Brash, député de Hartlepool. Les ministres du gouvernement occupant des sièges menacés par le mouvement Reform, notamment Yvette Cooper et Bridget Phillipson, vont passer des nuits blanches. Starmer est aidé par la faiblesse des candidats qui se disputent sa succession, dont aucun ne souhaite faire le premier pas en tentant un coup de force. Les partisans du Premier ministre, de moins en moins nombreux, affirment que le remplacer ne résoudra rien. Ils ont raison dans un sens : aucun candidat n'a une compréhension suffisamment claire des problèmes du pays ni de la manière dont ils pourraient être résolus. Les communiqués du 10 Downing Street sont contradictoires : certains laissent présager un virage à gauche dans le but de consolider le bloc progressiste ; d'autres suggèrent que le monde entre dans une période plus sombre et que nous devons nous résigner à vivre dans un pays moins généreux. Le seul véritable conseil que ces élections puissent offrir à un politicien travailliste est que l'ambition n'a guère d'inconvénient – ils n'ont plus grand-chose à perdre.

Publié sur le site de la London Review of Books en date du 8 mai 2026 ; traduction-édition rédaction A l'Encontre

1. Selon la BBC du 9 mai, sur 131 conseils municipaux (sur un total de 136), le nombre de conseillers gagnés ou perdus est le suivant :

– Reform UK : 1448 (+1446)
– Parti travailliste : 1024 (-1432)
– Libéraux-démocates : 842 (+154)
– Conservateurs : 788 (-561)
– Green Party : 541 (+395)
– Indépendants : 201 (+29) – Réd.

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De Marioupol à Gaza : Google Maps et la mémoire des lieux meurtris par la guerre

26 mai, par Romain Méjean — , , , ,
Des avis laissés sur des restaurants, des photos de plats, des lieux qui n'existent plus. À Gaza comme à Marioupol, Google Maps conserve les traces d'une vie quotidienne (…)

Des avis laissés sur des restaurants, des photos de plats, des lieux qui n'existent plus. À Gaza comme à Marioupol, Google Maps conserve les traces d'une vie quotidienne balayée par la guerre. Ces fragments géonumériques, à la fois banals et précieux, racontent ce qui a disparu et interrogent le pouvoir de ceux qui dessinent la carte.

Tiré du blogue de l'auteur.

Cet article a fait l'objet d'une première publication sur les Carnets de géographies artificielles.

La géonumérisation du monde : de quoi on parle ?

Démarches administratives, communications, information, économie… la numérisation du monde s'est accélérée depuis le début des années 2010 et l'adoption du smartphone comme mode de vie1.

L'espace géographique n'échappe pas à l'emprise du numérique : notre monde physique est peu à peu géonumérisé, c'est-à-dire transcrit en données numériques géolocalisées. Les arbres, les bâtiments, les routes, le mobilier urbain, les cours d'eau et la plupart des activités humaines possèdent aujourd'hui des copies numériques au sein d'environnements virtuels en constante expansion. Il peut s'agir de simples points géolocalisés décrits par des métadonnées – à l'instar des tags d'OpenStreetMap – ou bien de véritables “jumeaux numériques” reconstituant fidèlement les objets physiques… voire le territoire national dans son entièreté, à des fins de simulation.

On parle de “géonumérisation” du monde, processus décrit par le géographe Thierry Joliveau :

“On peut définir la géonumérisation comme le processus de transcription au moyen d'outils informatiques des objets, êtres, phénomènes, activités, images, textes … localisés sur la surface terrestre.” Thierry Joliveau, Monde géonumérique.

La géonumérisation constitue ainsi une forme particulière de numérisation, qui associe aux données numériques une localisation précise dans l'espace.

Le géonumérique façon Google

Pour le grand public, les services cartographiques et géospatiaux de Google incarnent le géonumérique. Lancés tous deux en 2005, il y a plus de vingt ans, Google Maps et Google Earth ont largement contribué à démocratiser la cartographie numérique et les usages civils des images satellites. Qui n'a jamais recherché son jardin sur Google Earth dans les années 2000 ?

La carte, c'est le pouvoir. Cette idée râbachée par les géographes universitaires à leurs étudiants de licence prend tout son sens à l'observation des pratiques de Google. Par ses manœuvres monopolistiques, sa complaisance envers les exigences cartographiques des États ou encore ses rachats stratégiques — comme celui de Waze en 2013 — la firme californienne a su rendre ses services géospatiaux incontournables et s'imposer comme le premier moteur de la géonumérisation du monde, en contribuant à la production massive de données géolocalisées et en captant nos données de mobilité individuelle.

Le territoire 2.0 : une base de données spatiale continuellement mise à jour ?

La carte de Google est aujourd'hui consultée quotidiennement par plusieurs centaines de millions de personnes dans le monde, et n'importe qui — ou presque, si on met de côté la fracture numérique et le défaut d'équipement — peut accéder à des images satellites directement depuis son téléphone portable. Les photographies panoramiques géolocalisées proposées par le service Street View, accessible depuis Google Maps, contribuent à la géonumérisation du monde de manière plus flagrante. Les photographies à 360° de l'espace public prises de manière itérative depuis l'emblématique Google Car permettent à tout un chacun d'explorer un double virtuel du monde réel depuis son canapé.

La géonumérisation transforme ainsi notre rapport à l'espace : il est désormais possible d'explorer et d'analyser des lieux sans y être physiquement présent. Dans un monde entièrement géonumérisé, le territoire serait une base de données spatiales continuellement mise à jour.

La géonumérisation à l'épreuve de la guerre

Que deviennent les représentations (géo)numériques du monde lorsque le monde réel est détruit par la guerre ?

Puisque la géonumérisation du monde rend aujourd'hui possible l'exploration de lieux sans s'y rendre physiquement, il nous est possible de parcourir sur Google Maps ou Google Earth des pays en guerre, des théâtres de conflits armés. Comment évolue la cartographie de Google lorsque la guerre s'installe durablement dans les espaces de vie ? Que reste-t-il de la vie de la population sur la carte après le passage des bombes ?

Marioupol (Ukraine) et Gaza (Palestine) ont été choisies pour se pencher sur ces questions. Toutes deux ont récemment connu le même sort tragique : elles ont été entièrement détruites par des campagnes de bombardement massif2 dans le cadre de conflits internationaux. Mais Marioupol et Gaza sont également toutes les deux au cœur de projets de reconstruction portés par des puissances étrangères, et donc de possibles dynamiques d'effacement socio-culturel. La Russie souhaite faire de Marioupol une ville vitrine de la « Nouvelle Russie », un projet perçu comme “un nouveau village Potemkine” par les observateurs internationaux, tandis que le “plan Trump” souhaite transformer la bande de Gaza en « Riviera du Moyen-Orient ».

L'idée n'est pas ici de nourrir un tourisme morbide mais plutôt, comme nous allons le voir, de montrer comment la datasphère peut être explorée à des fins mémorielles. Il s'agit aussi de questionner notre souveraineté géonumérique, en tant que citoyens, à l'heure des guerres contemporaines.

L'horreur à portée de main : observer le paysage de guerre

Lorsqu'on parcourt la bande de Gaza sur le plan de Google Maps, la guerre y est à première vue invisible. Le plan hippodamien de Gaza-ville est intact et dessine une ville tout à fait banale, avec ses axes routiers principaux, transversaux, ses voies secondaires, ses ruelles, ses plages, la Méditerranée…

À y regarder de plus près, on est ensuite frappé par les boutons « restaurants », « hôtels », « activités à découvrir » ou « musées » du bandeau supérieur de la page (voir la capture d'écran ci-dessous). Ces éléments sont en décalage avec la réalité du terrain, que l'on connaît, mais aussi celle de la carte, où on constate finalement que quelque chose cloche : les commerces, restaurants et cafés sont rares, alors qu'ils quadrillent habituellement les paysages urbains cartographiés par Google.

À Gaza, l'interface de Google Maps n'est plus appropriée, un peu comme si la ville était sortie du monde. La ville en guerre n'est plus un lieu d'épanouissement ni de consommation, mais un lieu de survie.

À Marioupol comme à Gaza, les images satellites en libre accès sur les services géospatiaux de Google datent de bien après le début des conflits. Elles permettent donc de constater visuellement la destruction, principalement du bâti, mais aussi des réseaux de transport et de la nature. Sur la vue satellite, la guerre est cette fois-ci bien visible : Marioupol et Gaza-ville ont été rasées par des bombardements aériens et des tirs d'artillerie.

Google Earth offre la possibilité d'aller consulter des images satellites anciennes, un peu comme le fait l'IGN pour les photographies aériennes historiques du territoire français avec son service « remonter le temps ». Cette fonctionnalité est très utile pour faire des comparaisons diachroniques et se rendre compte des ravages de la guerre sur l'espace vécu des populations locales.

Les deux images satellites ci-dessous sont des captures d'écran de Google Earth, elles montrent une même partie de Gaza-ville respectivement avant et après le début du conflit. En 2024, la plupart des bâtiments ont été rasés par les bombardements, la végétation est inexistante, les véhicules individuels ont disparu et les rues sont recouvertes de poussière. C'est un paysage de guerre.

On peut observer le même paysage à Marioupol, sur les images satellites archivées par Google Earth, car la vue satellite de Google Maps a maintenant intégré des images plus récentes, prises après le début de la reconstruction de la ville entreprise par le Kremlin (et où les destructions ne sont donc plus visibles). L'exemple tragique du bombardement du théâtre d'art dramatique régional de Donetsk peut être observé à partir de ces images satellites d'archive (ci-dessous). Plusieurs centaines de civils avaient trouvé refuge dans le théâtre au cours des jours précédent son bombardement par l'armée russe, le 16 mars 2022, notamment des enfants. On peut voir le mot « Дети » (enfants) inscrit au sol devant le bâtiment par les habitants, à destination des pilotes russes.

Des lieux rayés du monde, mais pas rayés de la carte ?

Le monde réel et le monde géonumérique ne sont pas (encore ?) complètement connectés en temps réel. Alors que la majorité des lieux détruits sont supprimés de la carte par Google et ne sont plus signalés sur les vues satellites, d'autres subsistent encore aujourd'hui. Quelques restaurants, des banques, des espaces verts, des hôpitaux et d'autres POI (points d'intérêt) sont toujours visibles à Gaza. Ces « POI fantômes » sont-ils des artefacts ? Des oublis ? Quelles sont les règles de mise à jour de l'information géographique chez Google ? Ainsi, plusieurs lieux rayés du monde réel ne sont toujours pas rayés de la carte, pour des raisons opaques : absence de contributeurs locaux actifs et accès au terrain impossible pour vérifier la suppression du POI ?

Lorsque la destruction de la guerre engloutit l'espace urbain réel, une partie de la datasphère peut encore demeurer intacte pendant plusieurs mois, et conserver la mémoire d'une ville qui n'existe plus vraiment, pour une durée indéterminée.

Quels enseignements peut-on tirer de ces observations ?

D'abord, un éternel rappel que la carte n'est pas le territoire, mais bien une représentation partielle et subjective du réel. Comme nous l'avons vu, la carte de Google peut se révéler au mieux absurde et inadaptée, au pire cynique.

Relevons ensuite les enjeux de souveraineté (géo)numérique soulevés par ces observations. Bien que des alternatives existent – elles seront abordées plus bas – Google contrôle, de fait, la représentation numérique du monde la plus en vue. Il en découle un problème démocratique et éthique particulièrement sensible dans les territoires frappés par la guerre : la mémoire géonumérique des lieux meurtris appartient à des entreprises privées. Autrement dit, nous n'avons pas la main. La suite de cet article montrera ce que nous avons à y perdre.

On pourrait enfin espérer naïvement que la démocratisation des technologies géospatiales – chacun pouvant désormais constater les destructions de la guerre depuis son canapé, via son smartphone – contribue à réduire symboliquement la distance entre les sociétés et les conflits meurtriers. L'observation des dégâts n'est plus réservée aux spécialistes de l'imagerie spatiale : chacun peut aujourd'hui en faire l'expérience… et s'en inquiéter. Il ne s'agit pas de jouer à se faire peur, mais plutôt de décentrer notre regard, de rendre l'impensable imaginable et d'espérer susciter une inquiétude collective mobilisatrice. « Inquiète ton voisin comme toi-même », écrivait le philosophe allemand Günther Anders à propos de l'arme atomique et de la menace d'apocalypse qu'elle fait peser sur l'humanité. Peut-être que la meilleure façon d'éloigner le pire est, précisément, d'accepter de le regarder en face.

La guerre : un point de rupture dans nos vies géonumériques

Comme nous venons de le voir, dans les territoires en guerre, Google semble supprimer la plupart des POI de sa carte qui correspondent à des lieux détruits, effaçant ainsi les traces géonumériques laissées par les habitants.

À l'arrivée de la guerre, le flux de traces géonumériques du quotidien se tarit soudainement. Cela pourrait s'expliquer par la coupure ou la destruction des infrastructures du réseau internet (antennes relais détruites, fibres optiques sectionnées, etc.) mais aussi par l'interruption de la vie quotidienne. Laisser un avis sur un restaurant est un geste anodin de la vie urbaine ordinaire, qui n'existe plus en temps de guerre. En réalité, c'est Google lui-même qui suspend ses services géospatiaux, en raison de leur détournement par des activistes (3) ou bien en réponse à la demande des militaires.

Dans les territoires en guerre, Google Maps se mue en une archive involontaire des lieux détruits

Si l'on se penche sur les rares commerces dont l'existence subsiste sur Google Maps malgré leur suppression du monde réel – les « POI fantômes » –, on peut encore lire quelques-uns des messages laissés par la population avant la guerre. À Marioupol, les derniers avis datent de 2022 ; à Gaza, ils datent bien entendu d'avant octobre 2023. Puis tout s'arrête. Les avis, les photographies et les commentaires laissés par les habitants cessent brusquement.

Ainsi, dans les territoires en guerre, Google Maps se mue en une archive involontaire des lieux détruits, où chaque banal avis laissé par la population devient le témoin d'une mémoire, d'un lieu qui n'existe plus tel qu'il était. De Marioupol à Gaza, les traces géonumériques des habitants évoquent les pratiques ordinaires et les sociabilités disparues : celles des commerces, des lieux de fête, de sport ou des écoles, la photographie d'un passé révolu.

Avant que ces deux villes ne soient transformées – en ville vitrine de la « Nouvelle Russie » pour Marioupol et en « Riviera » du Moyen-Orient pour Gaza – et face au risque de leur effacement socio-culturel, explorons les traces géonumériques laissées par leurs habitants, avant qu'elles ne disparaissent elles aussi.

L'avenue Omar al-Mukhtar est la « main street » de Gaza-ville, sa voie principale, qui relie le marché central à la mer et sépare la vielle ville Al-Daraj du quartier Zeitoun. Cette artère principale porte le nom du célèbre résistant libyen à la colonisation italienne du début du XXème siècle, Omar al-Mokhtar, une figure du martyr populaire dans les territoires palestiniens.

À l'image des destructions subies par toute la bande de Gaza depuis 2023, l'avenue Omar al-Mukhtar a été complètement rasée par les bombardements israéliens.

Comme nous l'avons relevé précédemment, plusieurs POI subsistent encore aujourd'hui sur Google Maps à Gaza-ville malgré leur suppression du monde réel. Certains d'entre eux sont situés sur l'avenue al-Mukhtar ou dans ses environs proches. Il s'agit notamment de restaurants, cafés, boulangeries… pour lesquels les gazaouis ont laissé des avis et posté des photos, jusqu'en octobre 2023. À travers la lecture de tous ces messages postés avant la guerre, c'est la vie quotidienne à Gaza qui se dessine, celle de ses habitants et de leurs habitudes, mais aussi l'identité culinaire palestinienne.

Les planches ci-dessous sont des montages qui assemblent quelques-unes des traces géonumériques laissées par les gazaouis sur Google Maps. Elles montrent comment l'exploration des traces géonumériques peut servir de support mémoriel, et soulignent ainsi leur importance en termes de souveraineté géonumérique. Les avis laissés sur les « POI fantômes » constituent en effet la dernière dimension sensible de l'espace géonumérique des lieux meurtris par la guerre. Ces traces peuvent disparaître de la datasphère du jour au lendemain, au bon vouloir de Google.

À Gaza, ces fragments géonumériques donnent à voir une vie quotidienne et une identité culturelle menacée d'effacement. À Marioupol, le processus est déjà à l'œuvre, et la disparition des lieux s'accompagne de celle des individus.

En Ukraine, la Russie est accusée de l'enlèvement et de la déportation de près de 20 000 enfants ukrainiens, un crime de guerre pour lequel la Cour pénale internationale (CPI) a émis des mandats d'arrêt à l'encontre de Vladimir Poutine et de Maria Lvova-Belova, commissaire russe aux droits de l'enfant.

Sur Google Maps, la ville ukrainienne de Marioupol, occupée par la Russie, paraît figée en 2022. Malgré la reconstruction de la ville, entamée dans une entreprise de propagande, les dernières contributions laissées par ses habitants (ukrainiens) sur les différents POI datent de 2021, ou de début 2022, soit juste avant le début de l'invasion russe. Dans ces archives géonumériques de la « vie d'avant la guerre », apparaissent aussi les enfants de Marioupol. Ils sont nombreux à apparaître au milieu des avis laissés sur des commerces, des aires de jeux, des centres ludiques ou encore des stades, comme celui du complexe sportif Azovstal, accolé à l'usine métallurgique éponyme, où la dernière poche de résistance des forces armées ukrainiennes a été assiégée lors de la bataille de Marioupol.

Que sont devenus les enfants sur ces photos ? Ont-ils réussi à fuir la ville avant son bombardement indiscriminé ? Combien d'entre eux font partie de ceux qui ont été enlevés à leurs parents pour être russifiés ? Les montages suivants compilent quelques morceaux de la mémoire géonumérique des enfants de Marioupol.

Reprendre la main : l'intérêt des géocommuns numériques

Tout comme la carte, le processus de géonumérisation du monde n'est pas neutre. Mis en œuvre par des intérêts privés, il produit des représentations numériques de l'espace physique imprégnées des logiques capitalistes, où la participation des individus est réduite à laisser des avis, attribuer des notes et classer les lieux.

Au-delà d'alimenter une mise en concurrence permanente des lieux, l'hégémonie du géonumérique « grand public », celui de Google, soulève des enjeux démocratiques et de souveraieneté (géo)numérique. Utilisée quotidiennement par des centaines de millions de personnes, Google Maps s'impose en effet comme une carte de référence, sans pour autant relever d'un cadre public ou collectif. L'enjeu dépasse la simple question technique. Il s'agit de décider de qui écrit la carte, qui conserve les traces géonumériques laissées par ses utilisateurs, combien de temps, et dans quelles conditions.

À travers les exemples de Gaza et de Marioupol, entièrement détruites par la guerre et menacées d'effacement socio-culturel, nous avons montré comment de banales traces géonumériques pouvaient être explorées à des fins mémorielles, et donc se révéler précieuses. Or, puisqu'elles sont la propriété de Google, ces traces du quotidien peuvent être invisibilisées ou supprimées sans que nous ayons réellement prise sur leur devenir. La mémoire numérique des lieux meurtris nous échappe en grande partie.

Malgré la domination de Google sur le géospatial, d'autres modèles existent et proposent une géonumérisation du monde qui répond aux enjeux éthiques et de souveraineté (géo)numérique que nous soulevons. Ces alternatives à Google Maps considèrent les données géonumériques comme des communs numériques, produits, partagés et gouvernés collectivement.

Un commun, c'est une ressource produite collectivement par une communauté d'acteurs hétérogènes et gouvernée par des règles qui assurent sa survie et garantissent son caractère ouvert et partagé. (IGN)

La démarche géocommuns de l'IGN s'inscrit dans cette perspective. Des projets comme Panoramax ou OpenStreetMap (OSM) proposent de construire des représentations du monde ouvertes, contributives et accessibles, en dehors des logiques purement commerciales. L'application cartes.app intègre à la fois les données d'OSM et de Panoramax et permet même de laisser des avis et poster des photos. Face à la puissance des grandes plateformes, ces initiatives peuvent apparaître comme le pot de terre contre le pot de fer, mais elles n'en constituent pas moins des tentatives essentielles pour rééquilibrer le pouvoir de représenter le monde.

Quand les traces du monde peuvent disparaître aussi vite que les lieux eux-mêmes et les gens qui les habitent, la question de leur préservation devient un enjeu collectif.

À l'heure de la géonumérisation, reprendre la main sur la carte, c'est aussi reprendre la main sur la mémoire et, en partie, sur le récit du monde.

Notes

1 : Lire Éric Sadin, 2025, Penser à temps. Faire face à l'emprise numérique (2013-2025), et Fabrice Flipo, 2021, La numérisation du monde. Un désastre écologique.

2 : Entre octobre 2022 et octobre 2025, 92% des logements de la bande de Gaza auraient été détruits ou endommagés. La situation est identique à Marioupol, où 93% des immeubles d'habitation du quartier central ont été détruits durant le siège. Source : news.un.org. Pour la bande de Gaza, on pourra approfondir en consultant ce travail mené par la BBC.

3 : L'article suivant montre comment, après la censure des réseaux sociaux en Russie en 2022, des acteurs pro-ukrainiens ont détourné des plateformes comme Google Maps ou Tripadvisor pour diffuser des messages liés à la guerre. : https://arxiv.org/abs/2302.00598.

Non aux « clauses de silence » de Bolloré : la liberté d’informer doit prévaloir

26 mai, par Mediapart.fr — , ,
« Jusqu'où l'argent peut-il déterminer quelles informations peuvent être, ou non, rendues publiques ? » Pour un large ensemble de journalistes, organisations et syndicats, si (…)

« Jusqu'où l'argent peut-il déterminer quelles informations peuvent être, ou non, rendues publiques ? » Pour un large ensemble de journalistes, organisations et syndicats, si la cour d'appel de Versailles confirme la condamnation de Jean-Baptiste Rivoire, poursuivi pour violation d'une « clause de silence » après avoir dénoncé l'interventionnisme de Vincent Bolloré dans la sphère médiatique, il s'agirait d'un signal inquiétant pour la liberté d'informer.

Le conseil de prud'hommes de Boulogne-Billancourt avait condamné en 2024 le journaliste Jean-Baptiste Rivoire à verser plus de 150 000 euros de dommages-intérêts pour avoir critiqué son ancien employeur, le groupe Canal+. Le délibéré de l'appel, attendu ce mercredi 20 mai, revêt une importance capitale pour la liberté d'expression et la liberté de la presse en France.

19 mai 2026 | tiré de mediapart.fr Photo : Vincent Bolloré lors de l'audition de la commission d'enquête sur l'attribution, le contenu et le contrôle des autorisations de services de télévision à l'Assemblée nationale, en mars 2024. © Photo Xose Bouzas / Hans Lucas via AFP
https://blogs.mediapart.fr/mediapart-journal-independant-et-participatif/blog/190526/non-aux-clauses-de-silence-de-bollore-la-liberte-d-informer-doit

Jusqu'où peut aller le musellement d'ex-salariés par un actionnaire ? Jusqu'où l'argent peut-il déterminer quelles informations peuvent être, ou non, rendues publiques ?

Rappel des faits. En 2015, Vincent Bolloré rachète le groupe Canal+. Dans les mois qui suivent, il supprime Les Guignols de l'Info, L'effet Papillon ou encore Spécial Investigation. Des dizaines de journalistes décident de quitter le groupe et le rédacteur en chef adjoint de l'émission Spécial Investigation, Jean-Baptiste Rivoire, est “mis au placard”.

Après six ans d'attente et des mois d'âpres négociations, il finit par signer l'accord qui met fin à son contrat de travail et lui donne droit à une indemnité de départ. Or, cet accord comporte une clause, que certains baptisent depuis “clause de silence”. Elle interdit à tous les salariés qui quittent une entreprise (en l'occurrence ici, les médias du groupe Bolloré : Canal +, iTélé, groupe Prisma, Europe 1, Paris Match, le JDD…) de critiquer publiquement leur ex-employeur, ses cadres ou ses sociétés, jusqu'à la fin de leur vie. D'après l'enquête d'Arrêt sur Images publiée en 2023, ces clauses concerneraient plusieurs centaines de journalistes en France.

Or, interrogé par Reporters sans frontières (RSF) pour une enquête-vidéo intitulée “Le système B”, Jean-Baptiste Rivoire a dénoncé l'interventionnisme de Vincent Bolloré dans la sphère médiatique et ces fameuses clauses de silence en 2021. Canal+ l'a donc poursuivi pour violation de cette clause. En février 2024, le conseil de prud'hommes de Boulogne-Billancourt a donné raison à son ex-employeur, condamnant le journaliste à lui verser plus de 150 000 euros.

Ce mercredi 20 mai à 13h30, la Cour d'appel de Versailles rendra son délibéré. Une confirmation de la condamnation de Jean-Baptiste Rivoire serait un signal inquiétant pour l'équilibre des droits et devoirs entre salariés et employeurs, mais aussi pour la liberté d'informer, déjà mise à mal par la concentration des médias et la multiplication des atteintes à l'indépendance des rédactions ces dernières années.

Étendues à tout un conglomérat et sans limites temporelles, ces clauses de silence restreignent la liberté d'expression des journalistes et la liberté de la presse, en empêchant ceux qui y sont soumis de critiquer ou d'enquêter librement sur des sujets liés à leur ancien employeur.

Est-il acceptable, dans une démocratie digne de ce nom, que des milliardaires puissent non seulement remodeler le paysage médiatique au service de leur projet politique mais, en plus, faire taire à vie leurs salariés alors que les informations dont ils disposent sont d'intérêt public ? Au-delà de la situation individuelle de ces journalistes, c'est le droit des citoyens à être informés qui est en jeu.

Conscients des graves conséquences qu'aurait une telle décision pour l'ensemble de la profession et pour le droit des citoyens à être informés, en constituant un dangereux précédent, les signataires affirment leur plein soutien à Jean-Baptiste Rivoire et dénoncent l'usage de telles clauses de silence par le groupe Vivendi.

Pour en savoir plus :

“Ces "clauses de silence" qui "bâillonnent" les journalistes”, Pauline Bock (Arrêt sur Images), septembre 2023
“La loi du silence : ces clauses qui font taire les journalistes”, Reporters sans Frontières, mars 2025
Liste des organisations et médias signataires :

Acrimed
Anticor
Arrêt sur images
Article 34
Au Poste
Basta !
Blast
CFDT-Journalistes
Climax
Disclose
En attendant Nadeau
Fédération européenne des journalistes (FEJ)
Flagrant déni
Fonds pour une presse libre
Informer n'est pas un délit (INPD)
La Maison des Lanceurs d'Alerte
La Relève et La Peste
L'Arrière-Cour Chabe
Le Moment
Le Poulpe
Les Jours
Mediacités
Mediapart
MOB, le média de la démocratie
Observatoire des multinationales
Politis
Reporterre
Reporters sans frontières (RSF)
Rue89 Bordeaux
Sherpa
Société des personnels de l'Humanité
Spotlighted
Syndicat national des journalistes (SNJ)
Syndicat national des journalistes CGT (SNJ-CGT)
Un Bout des Médias
Liste des signataires individuels :

Pablo Aiquel, vice-président de la FEJ, secrétaire général du SNJ-CGT
Clément Aulnette, journaliste
Lucile Berland, journaliste-réalisatrice
Manuela Bermudez, journaliste
Nicolas Bigards, éditorialiste
Pauline Bock, journaliste
Perrine Bontemps, journaliste indépendante
Sylvain Bourmeau, AOC
Hakima Bounemoura, journaliste
Mathieu Cavada, journaliste
Mael Daniel, Journaliste
Laurie Debove, La Relève et La Peste
Jérémie Demay, journaliste
Elise Descamps, secrétaire générale de CFDT-Journalistes
Mathias Destal, journaliste
Nassira El Moaddem, journaliste et autrice
Vincent Fillola (Chango Avocats)
Adèle Flaux, journaliste-réalisatrice
Caroline Fontaine, journaliste-réalisatrice
Juliette Harau, journaliste
Mélina Huet, grand reporter et réalisatrice
Pierre Jacquemain, codirecteur de Politis
Hervé Kempf, Reporterre
Caroline Langlois, journaliste
Ariane Lavrilleux, journaliste
Émilie Laystary, journaliste et autrice
Marie Lemire-Verdier, journaliste
Edwy Plenel, journaliste
Dominique Pradalié, journaliste
Loïck Rauscher Lauranceau, citoyen non journaliste
Raphaël Ruffier-Fossoul, journaliste et réalisateur
Jacques Trentesaux, La Presse libre
Stéphane Vidal, journaliste indépendant
Emmanuel Vire, journaliste
Tetiana Pryimachuk, journaliste-réalisatrice
Nathalie Sapena, présidente de la commission des journalistes de la Scam

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Apprendre, s’organiser et agir avec l’app du Parti du Travail de Belgique en poche

26 mai, par Dirk Tuypens, Jonathan Lefèvre — , ,
Alors que le paysage médiatique et la communication en général subissent des bouleversements sans précédent, le PTB ne se contente pas de suivre le mouvement : il entend être (…)

Alors que le paysage médiatique et la communication en général subissent des bouleversements sans précédent, le PTB ne se contente pas de suivre le mouvement : il entend être en pointe – comme il l'a souvent été.

15 mai 2026 | tiré du site du PTB
https://www.ptb.be/actualites/apprendre-sorganiser-et-agir-avec-lapp-du-ptb-en-poche

Dans un monde où les algorithmes des milliardaires dictent souvent ce que nous voyons, le PTB veut renforcer son indépendance avec des outils ambitieux comme une application mobile ou une chaîne d'éducation marxiste.

Nous avons rencontré Benjamin Pestieau, secrétaire général adjoint, et Johan De Backer, responsable du département communication, pour discuter de cette mutation. Entre le lancement du journal papier lancé dans les années 1970 et l'audace technologique du chatbot (assistant numérique qui répond à vos questions) « Sam », ils nous expliquent pourquoi, aujourd'hui, la bataille des idées passe aussi par une révolution digitale au service des travailleurs et des travailleuses.

Nous vivons une époque de mutations médiatiques fulgurantes. Pourquoi est-il vital pour un parti marxiste comme le PTB non seulement d'accompagner, mais de devancer ces transformations ?

Johan De Backer. Les médias et la manière de communiquer ont toujours évolué et nous avons toujours cherché à utiliser au mieux les outils de communication de chacune des époques que nous avons traversées.

Au tout début, dans les années 1970, nos outils étaient le journal, les brochures, les livres, les tracts, l'affiche, les autocollants ou encore le téléphone – et je parle de la ligne fixe ! Nous n'avions quasi aucun accès aux grands médias comme la télévision, qui avait une place prépondérante dans la communication à l'époque. Cette situation est restée relativement stable pendant 25 ans. Un premier basculement a eu lieu à la fin des années 1990 avec l'arrivée d'internet. Nous avons lancé notre premier site web en 1997 et notre première newsletter dans la même période. Nous étions un des tous premiers partis du pays à faire cela.

Benjamin Pestieau. C'est un point historique important. Après des décennies de stabilité dans la manière de communiquer, nous avons commencé à basculer dans une transformation qui n'a cessé de s'accélérer depuis. Pour donner une échelle de la révolution en cours : quand on a lancé le site en 1997, on avait environ 1 000 visites par mois. Aujourd'hui, nous touchons chaque jour des dizaines de milliers de personnes, et les « grands jours », on dépasse plusieurs centaines de milliers de personnes. Avant, quand on distribuait un tract lors d'une grande manifestation, on touchait plusieurs milliers de personnes une fois. Aujourd'hui, grâce au numérique, on parle de millions de contacts réguliers.

Johan De Backer. L'arrivée des réseaux sociaux couplée à l'arrivée du smartphone avec la 4G/5G a été un deuxième gros tournant. Tout s'est accéléré. Nous sommes en permanence connectés. Plusieurs fois par jour, nous avons accès à des milliers de vidéos, de messages et d'informations en tout genre. Nous sommes passés d'une pratique médiatique passive, que l'on faisait chez soi, derrière un écran, à une consommation permanente et active de communication. C'est un bouleversement. Et nous nous sommes emparés de ce bouleversement pour avoir un impact dans ce flot massif d'informations.

Fakto, partir de la réalité des gens pour expliquer les choses en profondeur Vous avez lancé Fakto, un média qui propose des vidéos de fond, parfois longues. N'est-ce pas risqué à l'heure où TikTok impose des formats de 30 secondes ?

Johan De Backer. C'est une idée reçue de penser que les gens ne veulent que du contenu court. En discutant avec les jeunes du parti, ils nous ont confirmé leur grande demande pour du contenu de fond et long, en particulier dans le monde qui bouge en permanence. Ils sont très actifs sur YouTube ou la plateforme vidéo Twitch, où les formats sont longs. Le secret, c'est de partir de la réalité vécue des gens, de leurs questions concrètes, pour expliquer les choses en profondeur, étape par étape.

Benjamin Pestieau. On ne juge pas la qualité d'une vidéo Fakto sur le nombre de clics, mais d'abord sur la qualité du savoir qu'elle apporte. Si on fait une vidéo virale d'une minute à un million de vues, c'est bien pour l'agitation politique. Mais c'est tout aussi crucial de produire des vidéos de 40 minutes qui seront suivies par 1 000 à quelques dizaines de milliers de personnes sur les enjeux de la guerre ou sur la nouvelle stratégie de l'impérialisme américain. Ces personnes vont ensuite répercuter ce savoir dans leurs discussions à l'usine ou au quartier. Nous avons besoin de ces deux niveaux : des messages d'agitation qui touchent une très large couche et du contenu qui va en profondeur avec les activistes qui feront bouger la société.

Johan De Backer. Un excellent exemple est le podcast « Tout Bascule », où Peter Mertens, secrétaire général du PTB, donne pendant 30 à 50 minutes des clés de compréhension sur la situation mondiale, comme actuellement en Iran. Plusieurs milliers de personnes écoutent cela et acquièrent une vision bien plus profonde que ce que permettent les médias traditionnels. Et stratégiquement, c'est crucial.

C'est à dire ?

Benjamin Pestieau. La réalité est complexe, on a besoin de vidéos qui peuvent embrasser cette complexité. Si on veut changer le monde en profondeur, il faut le comprendre avec de la profondeur. Les personnes qui suivent nos vidéos vont pouvoir répercuter ce savoir dans leurs discussions à l'usine ou au quartier.

Il y a aussi que le niveau de compétition a changé. Avant, nous étions quasi le seul parti à avoir un hebdomadaire ou un site web. Aujourd'hui, les autres partis font la même chose. Mais nous travaillons à rester des pionniers. Dans la communication de masse et dans la communication en profondeur. C'est un combat de chaque jour pour ne pas se faire dépasser.

Johan De Backer. Les partis traditionnels ont dû faire une opération de rattrapage sur les réseaux sociaux parce qu'ils ont perdu le monopole de la communication qu'ils détenaient quand la télévision écrasait tout le reste. Nos figures comme Peter Mertens, Raoul Hedebouw, Sofie Merckx ou Jos D'Haese sont parmi les personnalités politiques les plus influentes parce qu'elles maîtrisent les codes de ces nouveaux médias. Nos adversaires nous critiquent souvent pour nos vidéos sur les réseaux ou nos moyens mis dans la communication, mais c'est le signe de notre succès : on nous critique parce qu'on pèse. Souvent, ils commencent par nous critiquer, puis ils finissent par nous imiter.

Le mouvement ouvrier s'est toujours emparé de tous les moyens de communication disponibles pour toucher la classe travailleuse

Pourquoi est-il si important pour le PTB d'être à la pointe de l'innovation ?

Benjamin Pestieau. Parce que c'est dans notre ADN. Le mouvement ouvrier s'est toujours emparé de tous les moyens de communication disponibles pour toucher la classe travailleuse. Au 19e siècle, les partis ouvriers se sont en partie construits autour de leurs journaux, leurs imprimeries et de l'apprentissage de la lecture parmi les ouvriers.

Sous le capitalisme, il y a une révolution permanente des forces productives – machines, outils, technologies, compétences, savoir-faire des travailleurs. Si nous ne nous emparons pas de ces moyens, nous les laissons uniquement à l'adversaire, qui dispose de moyens massifs pour occuper les cerveaux.

Le vide n'existe pas en politique. Si nous ne sommes pas présents dans tous les espaces de débat et de formation d'idées, d'autres le feront avec des idées réactionnaires.

Johan De Backer. C'est un point fondamental. Certains camarades se demandent si les réseaux sociaux correspondent à nos valeurs. Ils sont quand même contrôlés par des multinationales. Mais notre classe, la jeunesse et la population en général sont massivement présents sur les réseaux sociaux. Quasiment tout le monde s'y trouve aujourd'hui, donc nous devons y être aussi. Nous ne pouvons pas laisser ce terrain à la droite ou à l'extrême-droite, sinon nous leur laissons le champ libre pour diffuser leurs idées.

En 2019, nous avons franchi un cap lors des élections en investissant massivement ce terrain. Puis, lors du dernier Congrès du parti en 2021, nous avons décidé de conquérir les réseaux sociaux, de passer à la vidéo et de renforcer l'éducation marxiste numérique.

Aujourd'hui, nous dépassons les 60 millions d'interactions par mois sur ces plateformes. Nous sommes un peu plus de 11 millions d'habitants en Belgique et nous atteignons des millions de personnes plusieurs fois par mois...

Si nous ne sommes pas présents dans tous les espaces de débat et de formation d'idées, d'autres le feront avec des idées réactionnaires

Mais n'est-ce pas dangereux de dépendre d'algorithmes façonnés par des milliardaires fascistes comme Elon Musk ?

Benjamin Pestieau. C'est clairement un défi pour nous. Nous avons une critique radicale de ces plateformes. Ce sont des entreprises capitalistes qui veulent aussi faire du profit en captant notre attention, en faisant en sorte qu'on reste le plus longtemps dessus, et en la rendant disponible pour de la publicité etc. En plus de cela, la plupart des géants de la tech américaines (Meta, Google, X,...) ont choisi de soutenir Trump et l'impérialisme américain le plus agressif. Sur les réseaux, les fakenews, les messages racistes et fascistes sont poussés par les algorithmes. C'est comme pour la télévision : on critique les monopoles médiatiques, mais on y va pour diffuser notre message. Et avec l'interdiction de la publicité politique – c'est un peu contre-intuitif – nous faisons face à un nouvel obstacle pour diffuser nos idées. Nous sommes complètement dépendant des choix de l'algorithme. La publicité nous permettait de le contourner en quelque sorte.

Johan De Backer. C'est précisément pour cela que l'application que nous développons est cruciale. C'est notre réponse à la censure et aux algorithmes des géants de la tech. C'est un média que nous construisons et que nous maîtrisons entièrement. Sur les réseaux sociaux, nous essayons d'utiliser l'algorithme à notre avantage, mais l'application est l'endroit où nous créons notre propre espace et sur lequel nous sommes indépendants.

Vous dites de cette application qu'elle est encore dans sa « préhistoire ». Pouvez-vous expliquer ce que ça veut dire ?

Johan De Backer. Nous avons lancé une toute première version de l'app pour les élections de 2024. C'était un premier essai duquel nous avons beaucoup appris. Plutôt que philosopher et disserter entre nous pendant des mois, nous nous sommes lancés avec nos connaissances du moment. De cette expérience - qui est toujours en cours ! - nous avons reçu beaucoup de retours. Et sur base de tous ces retours, nous allons lancer à la fin de l'année la première version de l'app telle que nous la voulons vraiment. Voilà pourquoi nous en sommes à la préhistoire.

Notre application est notre réponse à la censure et aux algorithmes des géants de la tech

Mais qu'est-ce que cette app, concrètement ?

Johan De Backer. L'application est un carrefour. Dans le chaos des infos, des notifications publicitaires et des messages politiques qui nous bombardent dès qu'on sort le téléphone de notre poche, on veut un endroit où les gens qui veulent changer les choses peuvent se retrouver. C'est un outil pour agir, apprendre et s'organiser. Aujourd'hui, 25 000 personnes l'ont déjà téléchargée. C'est un bon début. Nous voulons élargir ce nombre et que des dizaines de milliers d'autres personnes la téléchargent et l'utilisent à l'avenir. Elle est ouverte à tous ceux et toutes celles qui ont le cœur à gauche.

Nous voulons une application beaucoup plus dynamique. Si un événement international majeur se produit, comme une intervention de Trump, vous devez pouvoir trouver notre réaction immédiatement sur l'application au lieu de chercher partout sur les réseaux sociaux.

Benjamin Pestieau. C'est aussi un outil de combat quotidien. Pour contrer les algorithmes de la tech américaine, nous avons besoin d'un militantisme nouveau. On utilise parfois le terme d'« apptivisme » pour le désigner, contraction d'« app » et « activisme ». Imaginez un travailleur sur son lieu de travail. Avant, s'il voulait faire signer une pétition papier, il risquait de se faire repérer par le patron et avoir des problèmes. Aujourd'hui, avec son smartphone, il peut envoyer le lien d'une pétition contre l'augmentation du prix du carburant via WhatsApp à son collègue en une seconde et lui demander de la signer à la pause. L'application permet de retrouver instantanément une vidéo de notre spécialiste Kim De Witte sur les pensions ou un visuel percutant sur les prix de l'énergie pour le montrer à un collègue.

Nous devons à la fois combattre l'IA et à la fois nous en emparer pour la lutte

Johan De Backer. C'est aussi un instrument de travail pour les groupes de base du parti. Si un membre de groupe veut retrouver une pétition pour la diffuser ou s'il cherche la dernière formation de son groupe de base, tout sera centralisé là. Nous voulons que les gens aient envie de consulter l'application tous les jours pour voir ce que pense le PTB, ce que fait le PTB et comment ils peuvent agir avec le PTB.

L'intelligence artificielle (IA) y est intégrée, via le chatbot, « Sam ». Comment conciliez-vous les menaces que font peser l'IA et son utilisation pour le changement de société ?

Benjamin Pestieau. Nous devons à la fois combattre l'IA et à la fois nous en emparer pour la lutte. Dans notre système capitaliste, l'IA est utilisée pour déshumaniser la société, elle est utilisée dans les guerres, la répression ou pour augmenter la pression au travail. Cette utilisation capitaliste de l'IA est nocive et destructrice. L'IA peut aussi être un outil d'émancipation très puissant pour aider à maîtriser des connaissances ou structurer sa pensée. Nous voulons nous emparer de cet aspect émancipateur.

Johan De Backer. Nous utilisons l'IA pour renforcer notre combat. Lors des élections de 2024, nous avons été confrontés à un défi : nous avions plus de 1 000 points de programme, et de nombreuses personnes avaient des questions à leur sujet. Pour y répondre, nous avons développé Sam, qui a répondu à plus de 84 000 questions pendant la campagne électorale — un volume impossible à traiter avec notre seule équipe. Sam a aidé aussi tous les militants de la campagne électorale à trouver des réponses sur le programme qu'on leur posait dans les discussions.

Beaucoup de lecteurs sont attachés au magazine papier Solidaire. Pourquoi ce choix de l'arrêter sous sa forme actuelle au profit du digital ?

Benjamin Pestieau. C'est avec un pincement au cœur qu'on a dû prendre cette décision. Je fais partie des amoureux de Solidaire. Mais pour réussir notre révolution digitale, nous devions concentrer nos moyens. Cela ne signifie pas la fin de l'écrit. Nous voulons continuer à le développer sous d'autres formes. L'apprentissage via la lecture reste l'un des plus puissants. L'effort de la concentration de la lecture structure le savoir différemment de la vidéo.

Nous allons continuer à publier des articles longs, des livres, comme le prochain livre de Peter Mertens.

Johan De Backer. Et au niveau du lien entre les membres, qui passait au début par le journal, l'app PTB va permettre de connecter les gens entre eux. Un groupe de base à Ostende pourra partager ses projets avec un groupe à Liège via l'application, ce qui renforcera notre force collective.

Benjamin Pestieau. Pour être clair encore : nous ne voulons pas que la superficialité remplace la profondeur. Le parti est un tout : il y a les punchlines, mais aussi les études de fond de notre service d'études, nos livres ou encore les webinaires où 1 000 personnes interagissent. La bataille pour l'hégémonie culturelle se joue partout : dans la manière dont on s'informe, dont on s'organise et même dont on fait la fête collectivement à ManiFiesta. L'application va être au carrefour de tout cela et devenir l'outil qui va nous aider à ne plus être spectateurs, mais acteurs de cette bataille. Si vous voulez reprendre la main, si vous voulez apprendre, agir et vous organiser, téléchargez l'app et abonnez-vous à Fakto !

Les médias du PTB en quelques dates Septembre 1970, 1er numéro d'Amada, ancêtre de Solidaire

Alle Macht Aan De Arbeiders ou AMADA en néerlandais, Tout le Pouvoir aux Ouvriers ou TPO, en français est un journal créé dans la foulée de Mai 68 par des étudiants de Flandre qui décident de s'unir et aller à la rencontre de la classe travailleuse pour former un nouveau mouvement politique du même nom, qui deviendra neuf plus tard le PTB.

Il devient bilingue en 1976, avant de changer de nom pour Solidaire. Hebdomadaire jusqu'en 2014, où il passe à un format magazine.

1979, naissance du PTB

Une fois le travail d'unification politique fait via le journal, ses fondateurs lancent le PTB. Le mouvement devient parti, au niveau national.

1997, premier site Internet

Le PTB innove en devenant le 1er parti à avoir son propre site. Il lance dans la foulée sa première newsletter numérique hebdomadaire, qui existe toujours aujourd'hui.

2009, présence sur les réseaux sociaux

Dès le début de son existence, le parti de gauche veut être là où la classe travailleuse est. Et les réseaux sociaux font donc l'objet d'un travail actif. La page FB francophone de Raoul Hedebouw compte plus de 347 000 abonnés, celle de la cheffe de groupe au Parlement Sofie Merckx 46 000, Marc Botenga est suivi par plus de 520 000 personnes sur Instagram…

2009, chaîne YouTube

Afin de faire connaître les idées du parti, diffuser des extraits des débats télévisés, décliner le contenu de livres en séries, etc. le PTB se lance aussi sur YouTube. Avec un succès rapide.

2023, création de Fakto

Tout en déclinant ses propositions dans des vidéos courtes, le parti lance une chaîne d'éducation marxiste 100 % digitale (vidéos, podcasts, etc.) pour expliquer sa vision de société.

2024, lancement de l'application et de Sam

Pour la campagne électorale de mai 2024, le PTB lance une application et un chatbot, Sam, afin de répondre aux nombreuses questions des gens sur son programme. Cette application est un succès et le parti décide d'approfondir l'expérience en investissant du temps pour en faire une arme militante.

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Violences sexuelles dans la recherche : nous sommes à bout de souffle face aux défaillances institutionnelles

Le CLASCHES est un collectif anti-sexiste bénévole et indépendant de lutte contre le harcèlement sexuel dans l'enseignement supérieur. Nous ne sommes plus aujourd'hui capables (…)

Le CLASCHES est un collectif anti-sexiste bénévole et indépendant de lutte contre le harcèlement sexuel dans l'enseignement supérieur. Nous ne sommes plus aujourd'hui capables de faire face à l'afflux des demandes d'accompagnement qui arrivent chaque semaine, dans un contexte de défaillance institutionnelle à tous les niveaux, des établissements au ministère en passant par les rectorats. Le CLASCHES est un collectif en burn-out militant.

Le CLASCHES, collectif anti-sexiste de lutte contre le harcèlement sexuel dans l'enseignement supérieur, est un collectif féministe militant indépendant, dont l'action se déploie à travers différentes activités, dont la création d'outils de sensibilisation et d'information (guides et affiches notamment), de formations destinées à toute la communauté de l'ESR, de plaidoyer politique, et enfin l'accompagnement de victimes de VSS (étudiant∙es, doctorant∙es et personnels).

En cette fin d'année universitaire, le collectif a senti le besoin de faire un bilan de ses activités, et de tirer les conclusions d'une situation intenable au sein de l'Enseignement supérieur et la recherche.

Notre constat est sans appel : le CLASCHES est un collectif en burn-out militant. Malgré un renouvellement important de ses forces et l'enthousiasme de ses membres, nous ne sommes plus aujourd'hui capables de faire face à l'afflux des demandes d'accompagnement qui arrivent chaque semaine.

Il convient de rappeler que le CLASCHES est une association entièrement composée de bénévoles, membres de l'ESR. Les membres du collectif sont majoritairement des femmes, ultra-majoritairement doctorantes ou précaires de l'ESR. Le temps dédié à l'associatif est donc nécessairement du temps prélevé sur le travail de recherche et d'enseignement, ou sur le temps de repos des militantes.

Or nous arrivons collectivement à un point de rupture : nous pouvons recevoir jusqu'à 7 demandes de contact par semaine. Si toutes les demandes ne mènent pas à un suivi de long terme, elles exigent un investissement de notre part pour recevoir la parole des victimes et les écouter au mieux ; un investissement que la charge de travail ne nous permet pas aujourd'hui de mener à bien.

Cette situation, si elle témoigne peut-être d'une meilleure prise de conscience des violences sexistes et sexuelles dans l'ESR de la part des victimes et témoins, est également causée par une défaillance institutionnelle à tous les niveaux : des établissements au ministère en passant par les rectorats.

Les établissements ne se donnent pas les moyens de répondre rapidement et efficacement aux situations de VSS. Leurs personnels sont insuffisamment formés pour reconnaitre et orienter les victimes vers les dispositifs appropriés. La prise en charge de la lutte contre les VSS, et notamment de l'accueil et de l'accompagnement des victimes est largement confiée à des cellules de veille ou missions égalité, souvent inefficaces ou débordées, faute de moyens suffisants. Ainsi, dans de nombreux établissements, une seule personne, souvent en contrat précaire, est responsable du traitement des signalements dans des structures comptant des milliers d'étudiant∙es et de personnels.

De surcroît, lorsque les signalements aboutissent à une procédure disciplinaire, le CLASCHES constate que les élu∙es siégeant dans ces sections restent insuffisamment formé∙es à la prise en charge de ces violences : les décisions rendues témoignent ainsi d'une grande ignorance des textes juridiques, de préjugés tenaces sur la manière dont une « bonne » victime devrait se comporter, ainsi que d'une attention aussi marquée que déplacée aux potentielles conséquences des sanctions sur le parcours académique et professionnel des mis en cause. Cette attention contraste avec la faible prise en compte des conséquences pourtant avérées des violences sur la santé mentale et la carrière des victimes.

Ces défaillances au niveau des établissements s'expliquent en partie par l'insuffisance des moyens alloués à la lutte contre les violences sexuelles par le ministère de l'enseignement supérieur et de la recherche, dans un contexte d'austérité budgétaire qui affecte l'ensemble des services publics. De ce fait, les établissements se voient chargés de nouvelles missions, telles que la mise en place de dispositifs de signalement pour les VSS ou la sensibilisation et la formation de leurs personnels et étudiant∙es, sans augmentation de leur dotation leur permettant de les mettre en œuvre correctement.

Un dispositif officiel de signalement, la CNAÉ, a été mis en place par le ministère pour les étudiant∙es, mais il reste insuffisamment connu. Le CLASCHES, collectif militant bénévole, est donc encore saisi en première intention par des étudiant∙es qui auraient pourtant dû pouvoir s'informer sur les recours possibles auprès des professionnel∙les spécialisé∙es au sein de leur établissement ou de la CNAÉ, dont ielles apprennent bien souvent l'existence lors de leurs échanges avec le CLASCHES.

Ceci n'est pas un communiqué de renonciation, mais un communiqué d'alerte. Si le CLASCHES peut intervenir pour soutenir et accompagner les victimes de VSS confrontées à des défaillances institutionnelles dans le traitement de leur situation, il n'a pas les moyens militants nécessaires pour assurer, en première intention, l'information et l'orientation de personnes concernées. Cette mission relève des dispositifs d'écoute et de signalement au sein des établissements comme à l'échelle nationale via la CNAÉ. Il est donc indispensable de donner à ces dispositifs les moyens d'assurer pleinement leurs missions, en leur allouant des ressources humaines et financières à la hauteur des enjeux.

Le CLASCHES ne peut pallier les défaillances des établissements, le manque de volontarisme politique du ministère et les insuffisances budgétaires de l'État : ceux-ci doivent assumer pleinement leurs responsabilités en matière de lutte contre les violences sexistes et sexuelles.

https://blogs.mediapart.fr/clasches/blog/070526/violences-sexuelles-dans-la-recherche-nous-sommes-bout-de-souffle-face-aux-defaillances-institutionnel
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Entre marginalité et éducation : une réflexion sur l’héritage de Fatima Sheikh

Les moments de crise redessinent souvent l'avenir des communautés. Pour les musulman·es indien·nes, la période qui a suivi la révolte de 1857 a constitué un tel tournant. Elle (…)

Les moments de crise redessinent souvent l'avenir des communautés. Pour les musulman·es indien·nes, la période qui a suivi la révolte de 1857 a constitué un tel tournant. Elle a marqué non seulement un déclin politique, mais aussi l'abandon du persan comme langue administrative, ce qui a bouleversé la vie de nombreuses et nombreux musulmans.

Toute une génération de musulman·es s'est sentie marginalisée sur les plans culturel, social et politique à la suite de ces ruptures historiques. Pourtant, c'est également en cette période de crise que de nouvelles visions de l'éducation et de la réforme ont commencé à émerger.

Sir Syed Ahmed Khan et le mouvement d'Aligarh, dont il fut le fer de lance, apparurent comme une lueur d'espoir, offrant la perspective d'un renouveau. La période qui suivit vit non seulement l'épanouissement de l'éducation moderne chez les musulman·es, mais aussi une participation accrue des femmes musulmanes, qui étaient restées largement invisibles jusqu'alors. Fatima Sheikh fut l'une de ces femmes qui se distinguèrent en tant que pionnières, remettant en cause les normes et les frontières sociales rigides.

Beaucoup se souviennent d'elle comme l'une des premières femmes musulmanes réformatrices de l'éducation en Inde. Elle a joué un rôle crucial dans l'élargissement de l'accès à l'éducation pour celles et ceux qui en avaient longtemps été systématiquement exclus. C'est Fatima qui a su rassembler différentes formes de marginalisation en s'engageant aux côtés des mouvements sociaux de Savitribai et de Phule.

Fatima est née à Pune, dans l'État du Maharashtra, au sein d'une famille musulmane. Malheureusement, ses parent·es sont décédé·es alors qu'elle n'avait que neuf ans. Elle a ensuite été élevée par son frère aîné, Usman Sheikh. Aux côtés de Savitribai Phule, Fatima a suivi une formation d'enseignante auprès de Cynthia Farrar, une missionnaire américaine à Ahmednagar. Ce qui a commencé comme une expérience d'apprentissage partagée s'est progressivement transformé en un partenariat solide et en une contribution majeure, laissant une empreinte durable dans l'histoire de l'éducation en Inde.

Beaucoup se souviennent encore très bien de la façon dont elle et son frère Usman Sheikh leur ont ouvert leurs portes lorsque le père de Jyotirao Phule a ordonné à Savitribai et à son mari de quitter leur maison ancestrale, car il désapprouvait le fait qu'elle et enseignent aux femmes, aux Dalits et aux castes inférieures. Par la suite, elle et il se sont engagés activement dans un mouvement qui remettait en cause les fondements mêmes de l'exclusion sociale. À une époque où la caste, le genre et la religion limitaient fortement l'accès à l'éducation, Fatima, aux côtés de Savitribai Phule, a choisi de défier ces barrières.

Cependant, malgré ses contributions décisives, les actions de Fatima Sheikh sont bien moins reconnues qu'elle ne le mérite. Son histoire fait partie de cette amnésie historique qui oublie délibérément certaines figures. Néanmoins, ces dernières années, ses contributions ont peu à peu commencé à occuper la place qui leur revient dans l'histoire. Google lui a rendu hommage avec un doodle dédié à l'occasion de l'anniversaire de sa naissance, le 9 janvier 2022. Plus tard dans l'année, en novembre, le gouvernement de l'Andhra Pradesh a officiellement intégré son héritage dans les manuels scolaires. Son travail pionnier dans le domaine de l'éducation a été salué dans de nombreux articles et interviews diffusés sur différentes chaînes d'information. Son action ne se limitait pas à l'enseignement ; elle visait à redéfinir à qui s'adressait l'éducation.

L'éducation a toujours été l'un des moteurs essentiels du progrès socio-économique de l'individu·e, en particulier, et de la communauté en général. L'histoire nous rappelle comment les communautés marginalisées ont été privées de ce capital culturel, que ce soit sur le plan linguistique ou de manière plus générale, par leur exclusion du système éducatif moderne. Ainsi, se souvenir d'une grande figure comme Fatima Sheikh apporte une lueur d'espoir dans le désespoir. Son héritage, son travail et son zèle en faveur des communautés défavorisées inspirent une action collective en faveur de l'éducation. Sa vie soulève une question importante : que signifie créer un accès à l'éducation dans des sociétés encore marquées par les inégalités ? Plus important encore, son travail peut-il nous aider à comprendre comment le changement s'opère réellement au sein des communautés ? Ces questions deviennent encore plus pertinentes lorsque l'on considère l'état actuel de l'éducation des musulmans en Inde, qui suggère que malgré une part de 14% de la population, les musulman·es sont fortement sous-représenté·es à tous les niveaux de l'éducation.

Cependant, le problème n'est pas seulement structurel ; il est aussi profondément social et psychologique. L'un des aspects les moins abordés de la marginalisation éducative est la question de la perception. Dans de nombreuses communautés, l'exposition limitée à des parcours professionnels variés et à des exemples de réussite restreint non seulement les opportunités, mais aussi l'imagination elle-même.

Des chercheurs tels qu'Anirudh Krishna soulignent que la présence de « modèles » constitue un tremplin essentiel pour la mobilité éducative au sein des communautés marginalisées. Dans ce contexte, l'héritage de Fatima Sheikh, pionnière de la réforme éducative issue de la communauté musulmane, revêt une importance particulière. Son travail montre comment des modèles de référence transformateurs peuvent redéfinir les perceptions dominantes. En élargissant l'accès à l'éducation et en remettant en cause les barrières bien ancrées, des personnalités telles que Fatima Sheikh contribuent à recadrer l'éducation non seulement comme une opportunité individuelle, mais aussi comme une obligation partagée. Cela exige des communautés qu'elles reconnaissent sa valeur, se soutiennent mutuellement et y investissent collectivement.

Cette idée fait écho à l'appel de B. R. Ambedkar à « éduquer, mobiliser, organiser ». L'éducation, au sens où l'entend Ambedkar, est un moyen d'émanciper les groupes marginalisés, leur donnant ainsi les moyens de lutter contre toutes les formes d'injustice, d'exploitation et d'oppression. À bien des égards, le travail de Fatima Sheikh et de ses contemporain·es nous rappelle que l'éducation est à la fois un droit et une responsabilité collective pour la transformation sociale.

Taranum Nishan
Taranum Nishan, doctorante à la Jamia Millia Islamia E-mail : taranumnisha08[at]gmail.com
https://www.mainstreamweekly.net/article16715.html
Traduit par DE

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Indonésie : les violences sexuelles à l’université, une urgence structurelle – démanteler les rapports de pouvoir, construire une résistance féministe

26 mai, par Alliance des Femmes Indonésiennes — , ,
Huit exigences de l'Alliance des femmes indonésiennes face à la vague de violences sexuelles sur les campus Tiré de Entre les lignes et les mots (…)

Huit exigences de l'Alliance des femmes indonésiennes face à la vague de violences sexuelles sur les campus

Tiré de Entre les lignes et les mots
https://entreleslignesentrelesmots.wordpress.com/2026/04/29/indonesie-les-violences-sexuelles-a-luniversite-une-urgence-structurelle-demanteler-les-rapports-de-pouvoir-construire-une-resistance-feministe/

Le 19 avril 2026, l'Aliansi Perempuan Indonesia (API, Alliance des femmes indonésiennes), large coalition féministe dont Femmes libres est membre fondatrice, publie ce communiqué d'urgence sur la vague de violences sexuelles révélée dans les principales universités indonésiennes – dont l'Université d'Indonésie, l'Institut de technologie de Bandung, l'Université Padjajaran et l'Université Budi Luhur – impliquant étudiants, enseignants et recteurs. L'Alliance relie ces affaires à la pénétration croissante de la logique militariste dans les institutions civiles sous le gouvernement Prabowo, à l'affaiblissement des cellules universitaires anti-violences par les coupes budgétaires et la révision réglementaire, et à l'absence persistante de moyens pour la mise en œuvre de la loi de 2022 sur les infractions de violences sexuelles. [MJ]

Jakarta, 19 avril 2026 – L'Aliansi Perempuan Indonesia (Alliance des femmes indonésiennes) condamne fermement toutes les formes de violences sexuelles. Nous déplorons profondément les cas de violences sexuelles survenus dans plusieurs établissements d'enseignement supérieur tels que Universitas Indonesia (Université d'Indonésie), Institut Teknologi Bandung (Institut de technologie de Bandung), Universitas Padjajaran (Université Padjajaran), Universitas Budi Luhur (Université Budi Luhur) et d'autres encore, et impliquant des auteurs occupant des positions stratégiques, allant des étudiants aux enseignants, jusqu'aux recteurs [1]. Ce phénomène n'est pas un événement sporadique, mais le reflet d'une structure inégale de rapports de pouvoir, qui normalise la chosification du corps des femmes et traduit l'échec de la mise en œuvre des dispositifs de prévention et de traitement des violences sexuelles au niveau des institutions éducatives. Nous affirmons que le campus n'est pas seulement un espace d'apprentissage, mais aussi un espace de développement, qui doit être sûr et juste. Le campus doit également être un espace qui élimine l'impunité et ne chosifie pas le corps des femmes. Nous saluons par ailleurs le courage et la solidarité des camarades étudiant·e·s qui protègent les victimes, exigent justice et poussent à l'engagement de poursuites contre les auteurs.

L'Aliansi Perempuan Indonesia constate que les cas de violences sexuelles survenus dans l'enseignement supérieur sont de plus en plus massifs et structurés. Les cas qui émergent montrent de plus en plus clairement que ces violences ne peuvent être dissociées de structures sociales inégales, profondément enracinées depuis longtemps. La pénétration de la logique militariste dans toutes les couches de la société, y compris dans l'enseignement supérieur, a pour conséquence que la chosification du corps des femmes devient de plus en plus massive [2]. Les campus, qui devraient être des remparts de civilisation et des centres éducatifs formant les étudiant·e·s à ne pas chosifier le corps des femmes, ont en l'espèce échoué. Le gouvernement et les institutions éducatives doivent mettre en œuvre des mesures de prévention et d'éducation tout aussi systémiques et à grande échelle, afin de s'attaquer à une culture des violences sexuelles profondément enracinée dans la société, y compris dans le monde éducatif, en mettant à disposition les outils et les ressources nécessaires, dont un budget pérenne.

Les coupes budgétaires qui ont eu lieu ont affecté le travail effectué par la Satuan Tugas Pencegahan dan Penanganan Kekerasan Seksual (Cellule de prévention et de traitement des violences sexuelles, Satgas PPKS) dans l'environnement universitaire. Par ailleurs, l'existence de la Satgas PPKS ne procède pas d'une reconnaissance de la nécessité urgente de combattre les violences sexuelles dans le monde éducatif. L'existence de la Satgas PPKS est devenue une simple formalité de la part des établissements, ce qui bien entendu affecte la mise en œuvre de la prévention et du traitement des violences sexuelles dans l'enseignement supérieur.

Aux coupes budgétaires s'ajoute un changement dans la politique de prévention et de traitement des violences sexuelles dans l'environnement universitaire, à travers la révision du Permendikbud Ristek n°30 de 2021 (règlement ministériel de 2021 sur la prévention et le traitement des violences sexuelles dans l'enseignement supérieur), devenu le Permendikbud Ristek n°55 de 2024, qui élargit la notion de « violence sur les campus » au-delà du seul harcèlement sexuel pour englober toutes les formes de harcèlement dans les établissements d'enseignement supérieur. Ce changement de politique significatif n'a pas été accompagné d'une mise à disposition de ressources, notamment du renforcement des capacités de la Cellule de prévention et de traitement des violences sexuelles (Satgas PPKS), désormais transformée en Satuan Tugas Pencegahan dan Penanganan Kekerasan di Lingkungan Perguruan Tinggi (Cellule de prévention et de traitement des violences en milieu universitaire, Satgas PPKPT). Cela affecte manifestement la capacité des campus à traiter et prévenir les violences à l'échelle de l'université ou de la faculté [3].

Huit exigences pour une action concrète

Sur cette base, l'Aliansi Perempuan Indonesia exhorte toutes les parties à prendre les mesures concrètes suivantes :

* Mettre en place un mécanisme de contrôle indépendant associant les organisations étudiantes, les personnes qui accompagnent les victimes et la société civile, afin de surveiller la responsabilité des institutions dans la prévention et le traitement des cas de violences sexuelles.

* Le gouvernement et les établissements d'enseignement supérieur ont l'obligation d'intégrer des enseignements critiques sur le consentement, les rapports de pouvoir, la chosification du corps et la justice de genre dans le tronc commun ou dans les cours généraux obligatoires. La formation à une approche centrée sur les victimes et à la loi n°12 de 2022 sur les infractions de violences sexuelles (Undang-Undang Tindak Pidana Kekerasan Seksual, UU TPKS) doit également être rendue obligatoire pour l'ensemble de la communauté universitaire.

* Exiger du gouvernement et des établissements d'enseignement supérieur qu'ils élaborent des protocoles de protection spécifiques garantissant la sécurité physique, psychologique et académique des personnes qui signalent les faits, des témoins, de celles et ceux qui accompagnent les victimes, ainsi que des groupes vulnérables comme les femmes trans, qui se heurtent fréquemment à des obstacles structurels dans l'accès à la justice. Toute forme d'intimidation, de licenciement ou de sanction académique à l'encontre des personnes qui dénoncent les cas de violences sexuelles ou accompagnent les victimes doit être traitée comme une violation grave, assortie de sanctions fermes.

* Mettre fin aux pratiques militaristes et au déploiement de personnel militaire ou de logiques militaristes dans les structures de sécurité civile, y compris dans l'environnement éducatif, car ces pratiques risquent de renforcer les cultures de hiérarchie, d'impunité et de violences fondées sur le genre [4]. Parallèlement, les établissements d'enseignement supérieur doivent élaborer des politiques internes interdisant explicitement la chosification du corps des femmes dans toute activité académique, extra-académique, ainsi que dans les contenus numériques affiliés à l'institution.

* Exhorter le gouvernement à rétablir la fonction de la Satgas PPKS, dans la mesure où la prévention et le traitement des violences sexuelles ne peuvent être assimilés aux autres types de violences. Les violences sexuelles constituent une forme de violence qui met en jeu les rapports de pouvoir et l'inégalité de genre, de sorte que leur traitement requiert des procédures de protection fondées sur les principes centrés sur la victime et une cellule dotée d'une perspective de genre.

* Condamner toute forme de violence, de réduction au silence et d'abus de pouvoir commise par les institutions à l'encontre des femmes en situation de handicap psychosocial dans les hôpitaux psychiatriques (Rumah Sakit Jiwa, RSJ) et les institutions sociales (Panti Sosial), défendre et exiger la sécurité et le droit des femmes à bénéficier de services, de soins et d'une protection psychosociale sans validisme ni discrimination de genre. Rétablir la pleine autorité des femmes en situation de handicap psychosocial à choisir, décider et refuser les soins qui leur sont proposés.

* Condamner toute justification de comportements validistes et l'exigence d'une « victime parfaite » en tant que tactique de réduction au silence des témoignages et des expressions de résistance des femmes face aux violences sexuelles dans les espaces numériques et publics, et appeler les institutions éducatives ainsi que toutes les couches de la société à être justes jusque dans leur pensée, à se défaire des regards discriminatoires et validistes, et à donner la priorité à la protection et à l'accompagnement centrés sur les victimes.

* Demander à toutes les couches de la société de continuer à veiller au sérieux de l'ensemble des parties prenantes dans la prévention et le traitement des cas de violences sexuelles, et à protéger la confidentialité des données personnelles des victimes ainsi que la chronologie des affaires, afin qu'elles ne soient pas diffusées.

À propos de l'Alliance des femmes indonésiennes

L'Aliansi Perempuan Indonesia (API, Alliance des femmes indonésiennes) est un espace de consolidation politique initié par des organisations et des mouvements de femmes, ainsi que par divers groupes de la société civile, parmi lesquels des journalistes, des personnes en situation de handicap, des travailleuses domestiques, des syndicats, des groupes LGBTIQ+, des étudiant·e·s, des organisations de défense des droits humains et des peuples autochtones. L'API a été créée pour répondre à la situation démocratique, aux pratiques militaristes qui ne cessent de se renforcer et à l'intensification des violences à l'égard des femmes et des autres groupes vulnérables.

Aliansi Perempuan Indonesia (API, Alliance des femmes indonésiennes) est une plateforme coalitionnelle regroupant organisations de femmes, mouvements féministes et groupes alliés de la société civile, mobilisée pour la défense politique des droits des femmes sous le gouvernement Prabowo—Gibran.

Source :https://mahardhika.org/rilis-pers-darurat-kekerasan-seksual-di-kampus-membongkar-relasi-kuasa-dan-membangun-kekuatan-anti-kekerasan-seksual/

Traduit de l'indonésien et notes pour ESSF par Wendy Lim et Mark Johnson
https://www.europe-solidaire.org/spip.php?article78600

Notes
[1] Aliansi Perempuan Indonesia, « Indonésie : Appauvries, Tuées, Criminalisées ! Les Femmes Ripostent et Défient l'État ! », Europe Solidaire Sans Frontières, mars 2025. Disponible sur :
https://europe-solidaire.org/spip.php?article74481

[2] Aliansi Perempuan Indonesia, « Femmes indonésiennes unies : résister à la destruction de nos corps », Europe Solidaire Sans Frontières, mars 2026. Disponible sur :
https://europe-solidaire.org/spip.php?article78166

[3] Femmes libres Samarinda, « Indonésie : les problèmes rencontrés dans la défense des jeunes femmes victimes de violence », Europe Solidaire Sans Frontières, septembre 2025. Disponible sur :
https://europe-solidaire.org/spip.php?article76096

[4] Aliansi Perempuan Indonesia, « Déclaration à propos des manifestations actuelles en Indonésie : Prabowo, Halte à la violence d'État ! Suppression des avantages et indemnités parlementaires ! Fin de la répression contre le peuple ! Justice pour les victimes ! », Europe Solidaire Sans Frontières, septembre 2025. Disponible sur :
https://europe-solidaire.org/spip.php?article76109

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L’Afghanistan risque de perdre 25 000 enseignantes et soignantes d’ici 2030

Les restrictions imposées à l'éducation des filles et à l'emploi des femmes en Afghanistan pourraient entraîner une pénurie de plus de 25 000 enseignantes et professionnelles (…)

Les restrictions imposées à l'éducation des filles et à l'emploi des femmes en Afghanistan pourraient entraîner une pénurie de plus de 25 000 enseignantes et professionnelles de santé d'ici 2030, a averti mardi le Fonds des Nations Unies pour l'enfance (UNICEF).

Tiré de entre les lignes et les mots
https://entreleslignesentrelesmots.wordpress.com/2026/04/30/meme-respirer-dans-la-nature-est-interdit-aux-femmes-autres-textes/?jetpack_skip_subscription_popup

L'UNICEF met également en garde contre le fait que la baisse du nombre de femmes qualifiées dans les écoles et les hôpitaux aura des conséquences désastreuses sur l'apprentissage des enfants, sur leur santé et sur leur avenir.

Le rapport, intitulé « Le coût de l'inaction en matière d'éducation des filles et de participation des femmes au marché du travail en Afghanistan » révèle que la proportion de femmes dans la fonction publique est passée de 21% à 17,7% entre 2023 et 2025.

« L'Afghanistan ne peut se permettre de perdre ses futures enseignantes, infirmières, médecins, sage-femmes et travailleuses sociales. Ce sont elles qui portent les services essentiels. Pourtant, c'est bien cette réalité qui se profile si les filles continuent d'être exclues de l'éducation », a déclaré dans un communiqué, Catherine Russell, Directrice générale de l'UNICEF.

Des millions de filles privées d'accès au secondaire

L'Afghanistan est en effet confronté à une double crise : d'une part, la perte de femmes qualifiées, et d'autre part, une nouvelle génération à qui l'on interdit de prendre leur relève. Ainsi, à mesure que les femmes expérimentées partent à la retraite ou quittent leur poste, les jeunes filles se voient empêchées de poursuivre leurs études et d'accéder à ces fonctions.

Plus d'un million de filles se sont vu refuser leur droit à l'éducation depuis que les autorités talibanes ont interdit aux filles d'accéder à l'enseignement secondaire en septembre 2021.

Or, selon l'analyse, si cette interdiction perdure jusqu'en 2030, plus de deux millions de filles seront privées de leur droit à l'éducation au-delà de l'enseignement primaire. Les établissements scolaires pâtissent d'ores et déjà de cette situation, le nombre d'enseignantes dans l'éducation de base ayant diminué de plus de 9%, passant de près de 73 000 en 2022 à environ 66 000 en 2024.

Moins de soins pour les mères

Toujours d'après ce rapport, le retrait des femmes de l'enseignement et des services de santé – deux secteurs où elles sont autorisées à travailler et où elles sont indispensables – porte directement préjudice aux enfants, puisqu'une telle mesure entraînera une baisse supplémentaire du nombre de filles scolarisées et une diminution des soins prodigués aux femmes et aux enfants.

Les conséquences sont particulièrement graves dans le secteur de la santé, où le contexte social empêche souvent les femmes de se faire soigner par des hommes. Aussi, la baisse du nombre de femmes parmi les praticiens aura pour conséquence directe de limiter les services de santé destinés aux mères, aux nouveau-nés et aux enfants.

Or, les restrictions imposées à l'éducation et à l'emploi des filles et des femmes coûtent déjà au pays 84 millions de dollars par an en perte de production économique, des pertes qui continuent de se creuser avec le temps et le maintien en vigueur de ces restrictions.

Le pays privé d'un levier économique majeur

Malgré les restrictions, l'UNICEF continue de soutenir l'éducation des enfants en Afghanistan.

En 2025, plus de 3,7 millions d'enfants scolarisés dans l'enseignement public ont bénéficié d'un soutien d'urgence, 442 000 enfants – dont 66% de filles – ont accédé à des initiatives d'apprentissage au sein de leur communauté. L'agence a également construit ou rénové 232 écoles.

Ces actions d'urgence, destinées à limiter l'impact de la crise, ne compensent toutefois pas les restrictions persistantes.

« Priver les filles afghanes de l'accès à l'enseignement secondaire revient à priver toute une nation de son potentiel : cela condamne les filles, leurs familles et leurs communautés à la pauvreté, détériore les résultats en matière de santé et prive le pays d'un levier économique majeur qu'une génération de femmes instruites pourrait actionner », a fait valoir Mme Russell.

https://news.un.org/fr/story/2026/04/1158751

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L’OIT appelle à renouveler l’engagement en faveur du travail décent pour les travailleurs migrants

26 mai, par Organisation internationale du travail (OIT) — ,
Cet appel a été lancé lors du deuxième Forum d'examen des migrations internationales, au cours duquel les participants ont adopté une Déclaration sur les progrès, réaffirmant (…)

Cet appel a été lancé lors du deuxième Forum d'examen des migrations internationales, au cours duquel les participants ont adopté une Déclaration sur les progrès, réaffirmant leur engagement en faveur d'une migration sûre, ordonnée et régulière.

Tiré de Entre les lignes et les mots
https://entreleslignesentrelesmots.wordpress.com/2026/05/18/loit-appelle-a-renouveler-lengagement-en-faveur-du-travail-decent-pour-les-travailleurs-migrants/

NEW YORK (OIT Infos) – L'Organisation internationale du Travail a appelé à renforcer une gouvernance des migrations de main-d'œuvre fondée sur les droits ainsi qu'à renouveler les engagements en faveur du travail décent pour les travailleurs migrants dans le monde entier.

Cet appel a été lancé lors du deuxième Forum d'examen des migrations internationales (IMRF), où les membres du Forum ont adopté, le 8 mai, une Déclaration sur les progrès, réaffirmant ainsi leur engagement politique en faveur de la mise en œuvre du Pacte mondial pour des migrations sûres, ordonnées et régulières.

« L'OIT se félicite de cette importante déclaration. Les travailleurs migrants doivent être au centre de la gouvernance des migrations. Garantir les droits au travail, un recrutement équitable et l'accès à la protection sociale est essentiel, non seulement pour les travailleurs migrants eux-mêmes, mais aussi pour des marchés du travail inclusifs et durables partout dans le monde », a déclaré Gladys Cisneros, cheffe du Service des migrations de main-d'œuvre de l'OIT.

La Déclaration sur les progrès réaffirme la nécessité de renforcer les efforts visant à accroître et à diversifier les possibilités de migration sûre, ordonnée et régulière, de manière à faciliter la mobilité de la main-d'œuvre et le travail décent, en tenant compte des réalités démographiques et des marchés du travail. Cela comprend notamment le renforcement des systèmes de développement et de reconnaissance des compétences, ainsi que l'interdiction faite aux recruteurs et aux employeurs de facturer ou de transférer aux travailleurs migrants les frais de recrutement et les coûts connexes.

Lors de l'IMRF, l'OIT a organisé des tables rondes et des manifestations parallèles axées sur ses principales priorités politiques en matière de travail décent, de justice sociale et de dialogue social. Il s'agissait notamment de discussions portant sur les objectifs liés aux facteurs défavorables et structurels à l'origine des migrations, au recrutement équitable et éthique et au travail décent, au développement et à la reconnaissance des compétences, ainsi qu'à l'accès à la protection sociale et à sa portabilité.

L'OIT a également co-parrainé des manifestations parallèles avec des parties prenantes clés, notamment les partenaires sociaux, les gouvernements du Bangladesh, du Ghana, des Philippines, du Qatar, de l'Arabie saoudite et de l'Espagne, ainsi que l'Agence allemande de coopération internationale (GIZ), le Conseil de coopération du Golfe et l'Union européenne, sur un large éventail de questions liées au monde du travail, notamment la protection des salaires et la protection sociale ; les compétences, la mobilité et la transition juste ; le travail décent et les voies régulières ; ainsi que l'autonomisation et la protection des droits des femmes travailleuses migrantes dans l'économie des soins.

« La migration internationale demeure largement motivée par la recherche d'un emploi et de moyens de subsistance dignes et est donc intrinsèquement liée au monde du travail. Face aux grandes mégatendances mondiales – changements démographiques, transformations climatiques et avancées technologiques , il reste essentiel de continuer à mettre l'accent sur les normes internationales du travail et le travail décent comme fondement de la gouvernance des migrations de main-d'œuvre », a déclaré Cynthia Samuel-Olonjuwon, Représentante spéciale de l'OIT auprès des Nations Unies à New York.

Le Forum d'examen des migrations internationales (IMRF) constitue la principale plateforme intergouvernementale chargée d'examiner la mise en œuvre du Pacte mondial pour des migrations sûres, ordonnées et régulières (PMM). Le deuxième Forum s'est tenu au Siège des Nations Unies à New York du 4 au 8 mai 2026 et a réuni les États Membres des Nations Unies ainsi que diverses parties prenantes, y compris les partenaires sociaux.

Conformément à son mandat unique de protection des travailleurs migrants et à sa structure tripartite, l'OIT est membre fondateur du Réseau des Nations Unies sur les migrations, mécanisme de coordination des Nations Unies chargé d'appuyer la mise en œuvre du PMM.

L'OIT continue de promouvoir des avancées concrètes vers le travail décent pour les travailleurs migrants, en s'appuyant sur les normes internationales du travail et les principes et droits fondamentaux au travail, ainsi que sur le programme et plan d'action de l'OIT sur les migrations équitables, adopté par le Conseil d'administration en mars 2025, et grâce à la coopération avec les États Membres, les partenaires sociaux et les partenaires de développement.

Vous pouvez revoir et regarder les moments forts des tables rondes et des manifestations parallèles co-parrainées par l'OIT sur ILO Live.

Pour en savoir plus :
ilo.org/imrf
ilo.org/labourmigration

https://www.ilo.org/fr/resource/actualites/loit-appelle-renouveler-lengagement-en-faveur-du-travail-decent-pour-les

ILO urges stronger protections and a renewed commitment to decent work for migrant workers
https://www.ilo.org/resource/news/ilo-urges-stronger-protections-and-renewed-commitment-decent-work-migrant

OIT insta a renovar el compromiso con el trabajo decente para los trabajadores migrantes
https://www.ilo.org/es/resource/noticias/oit-insta-renovar-el-compromiso-con-el-trabajo-decente-para-los

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La modernisation et l’inclusion ne sont pas une panacée contre la précarité du travail

Malgré les critiques généralisées, la modernisation reste un objectif de développement courant pour les pays du Sud. Beaucoup de personnes pensent qu'elles sont contraintes (…)

Malgré les critiques généralisées, la modernisation reste un objectif de développement courant pour les pays du Sud. Beaucoup de personnes pensent qu'elles sont contraintes d'occuper des emplois précaires parce que leur pays n'est pas suffisamment modernisé. En d'autres termes, elles et ils sont convaincus que lorsque leur pays sera plus modernisé, les travailleurs/travailleuses auront des emplois moins précaires.

Tiré de Entre les lignes et les mots
https://entreleslignesentrelesmots.wordpress.com/2026/05/20/la-modernisation-et-linclusion-ne-sont-pas-une-panacee-contre-la-precarite-du-travail/?jetpack_skip_subscription_popup

De plus, il est largement admis à l'échelle mondiale que certaines personnes occupent de mauvais emplois parce qu'elles sont exclues des bons. L'exemple le plus récent est l'idée selon laquelle la situation difficile des travailleurs/travailleuses des plateformes découle de leur absence de statut de salarié·e. En d'autres termes, selon cette logique, si elles ou ils étaient reclassé·es en tant que salarié·es, leurs conditions de travail s'amélioreraient considérablement.

Ces deux points de vue sont des mythes, à des degrés divers, comme je le démontre dans mon livre The Making of Labour Precarity in China since 1949 (Cambridge University Press, 2025). Cet ouvrage examine les causes et les remèdes à la précarité du travail en Chine sous différents régimes politico-économiques depuis 1949.


Le mythe de la modernisation

Au cours du siècle dernier, la Chine a été l'un des pays qui ont le mieux réussi leur modernisation dans le monde. En 1949, lors de la fondation de la République populaire de Chine, elle comptait parmi les pays les plus arriérés du monde. Selon le président Mao Zedong, en Chine en 1954, « Nous pouvons fabriquer des tables et des chaises ; nous pouvons fabriquer des tasses et des théières ; nous pouvons cultiver des céréales ; nous pouvons moudre le blé pour en faire de la farine ; et nous pouvons fabriquer du papier. Mais nous ne pouvons pas encore fabriquer une seule voiture, un seul avion, un seul char d'assaut ou un seul tracteur. » Cependant, en 2010, la Chine a dépassé le Japon et est devenue la deuxième économie mondiale. Selon les critères de la Banque mondiale, la Chine était un pays à revenu élevé en 2023. Aujourd'hui, la Chine occupe la première place dans la production de plus de 40% des quelque 500 principaux produits industriels mondiaux.

Néanmoins, la plupart des travailleurs et des travailleuses chinoises ne bénéficient pas de la sécurité de l'emploi. En réalité, malgré un niveau de vie nettement plus élevé, leur situation est plus précaire que celle de leurs homologues chinois·es entre le milieu des années 1950 et le début des années 1980. Entre 1957 et 1982, 10% à 15% des travailleurs/travailleuses chinois·es bénéficiaient d'un emploi permanent et de prestations sociales de la naissance à la mort, tandis que 75% à 85% étaient des paysan·nes ayant accès à la terre et aux services sociaux fournis par les communes.

Dans la Chine d'aujourd'hui, les cadres et les employé·es techniques représentent environ 10% de l'emploi total. Elles et ils constituent une élite par rapport aux travailleurs/travailleuses peu qualifié·es. Cependant, beaucoup d'entre elles et eux effectuent des horaires de travail d'une durée inhumaine et sont exposé·es au chômage dès l'âge de 35 ans. Elles et ils ne sont pas non plus à l'abri des pressions financières liées aux dépenses de logement, de santé et d'éducation. Dans les usines des deltas du Yangtsé et de la rivière des Perles au début des années 2020, les travailleurs/travailleuses intérimaires représentaient en moyenne un tiers de la main-d'œuvre et deux tiers pendant les périodes de forte activité. La situation des travailleurs/travailleuses du secteur des services est encore plus précaire, car beaucoup d'entre elles et eux sont des travailleurs/travailleuses à la tâche pour de gigantesques plateformes. Elles et ils ne sont pratiquement pas protégé·es par le droit du travail, et le grand déséquilibre des pouvoirs entre les plateformes et elleux-mêmes a permis à ces dernières de les exploiter de manière arbitraire. Leurs horaires de travail sont extrêmement longs et leurs revenus instables.

De toute évidence, la modernisation n'est pas une panacée contre la précarité du travail. Pourquoi en est-il ainsi ? La Chine post-maoïste s'est modernisée plus rapidement que la Chine de Mao. La modernisation post-maoïste s'est réalisée par la restauration de l'exploitation, le réajustement de l'exclusion au sein du monde ouvrier et la remarchandisation de la force de travail, autant d'éléments qui ont exacerbé la précarité du travail au lieu de la réduire. En revanche, la modernisation de l'ère Mao a bien mieux réussi à atténuer la précarité du travail grâce à une démarchandisation fondamentale de la force de travail et au remplacement de l'exploitation par une appropriation socialiste des surplus. Elle n'a toutefois pas réussi à l'éliminer, compte tenu de son de l'exclusion des travailleurs/travailleuses orchestrée par l'État pour concilier les deux objectifs d'accumulation et de légitimité.

Le mythe de la lutte contre l'exclusion

L'exclusion est un facteur de précarité du travail. Elle peut être imposée par le capital. En divisant les travailleurs/travailleuses en différents groupes et en leur appliquant des stratégies de gestion et de rémunération distinctes, les employeurs gagnent en flexibilité, réduisent leurs coûts de main-d'œuvre et affaiblissent la résistance des travailleurs/travailleuses. Par exemple, les intérimaires dans la Chine d'aujourd'hui sont précarisé·es parce qu'elles et ils sont exclus des droits des travailleurs/travailleuses formel·les. L'exclusion peut également être imposée par l'État par le biais de la citoyenneté, tant à l'intérieur d'un pays qu'au-delà des frontières nationales. Par exemple, dans la Chine de Mao, l'État a mis en place un système d'exclusion sociale dans lequel les paysan·nes étaient des citoyen·nes de seconde zone et leur emploi dans les zones urbaines était précaire. De plus, l'exclusion peut être imposée par des travailleurs/travailleuses. Les travailleurs/travailleuses « exclus·es » se retrouvent en situation de précarité en raison de leur exclusion des ressources dont bénéficient les travailleurs/travailleuses « intégré·es ». Par exemple, les travailleuses sont souvent exclues des emplois dominés par les hommes. Ainsi, la lutte contre l'exclusion peut réduire la précarité du travail.

On peut toutefois s'interroger sur l'efficacité des mesures anti-exclusion pour réduire la précarité du travail. D'une part, dans la réalité, ces mesures ne peuvent s'appliquer à tout le monde. Dans la Chine de Mao, l'État recourait à l'exclusion pour atténuer la contradiction entre accumulation et légitimité. Dans la Chine post-maoïste, l'exclusion a été utilisée par le capital pour atténuer la contradiction entre rentabilité et légitimité. Dans ces circonstances, si certain·es travailleurs/travailleuses temporaires ont la possibilité d'être régularisé·es et de bénéficier ainsi d'une plus grande sécurité de l'emploi, la régularisation ne peut s'appliquer à l'ensemble des travailleurs/travailleuses temporaires.

D'autre part, l'efficacité de la lutte contre l'exclusion pour réduire la précarité du travail dépend de l'attrait de l'emploi formel. Dans la Chine de Mao, la régularisation pouvait effectivement sortir les travailleurs/travailleuses temporaires de la précarité, car la plupart des travailleurs/travailleuses formel·les bénéficiaient d'un emploi permanent et d'avantages sociaux à vie.

Cependant, les travailleurs/travailleuses du secteur formel dans la Chine d'aujourd'hui ont perdu la plupart des prestations sociales auxquelles elles et ils avaient auparavant droit. Comparés aux travailleurs/travailleuses temporaires, leurs emplois sont plus stables. Néanmoins, leurs conditions de travail ne sont guère meilleures. Beaucoup sont traité·es comme des machines par leurs employeurs et peinent à faire face à la pression financière découlant de la marchandisation de la reproduction sociale. En d'autres termes, les travailleurs/travailleuses du secteur formel dans la Chine d'aujourd'hui ne sont pas à l'abri de l'exploitation et de la marchandisation, qui génèrent également de la précarité du travail. Dans les usines orientées vers l'exportation, le travail formel s'est aujourd'hui détérioré au point que les travailleurs/travailleuses de moins de 40 ans préfèrent le travail intérimaire, qui peut générer des revenus plus élevés en passant d'un employeur à l'autre selon les différentes périodes de pointe.

En conclusion, la modernisation ne garantit pas une réduction de la précarité du travail. La manière dont la modernisation est mise en œuvre est importante, et la modernisation dominante fondée sur l'expansion du marché ne fera qu'exacerber la précarité du travail. De plus, des efforts d'inclusion sont souhaitables pour atténuer la précarité du travail. Néanmoins, les mesures anti-exclusion ne peuvent souvent pas s'appliquer à l'ensemble des travailleurs/travailleuses précaires, et leur efficacité est compromise lorsque le travail formel est déplorable en raison de l'exploitation et de la marchandisation.

Xiaojun Feng
Xiaojun Feng est professeure agrégée de sociologie à l'Université agricole de Chine. Elle est l'auteure de *The Making of Labour Precarity in China since 1949* (Cambridge University Press, 2026) et de *The Labour Implications of Technological Upgrading in China* (OIT, 2021).
https://globallabourcolumn.org/2026/03/26/modernisation-and-inclusion-are-no-panacea-for-labour-precarity/
Traduit par DE
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De la précarité à l’asservissement dans l’économie informelle indienne

26 mai, par Vishal Jairam Kamble — , ,
Cet article fait partie d'une série spéciale consacrée aux défis actuels du monde du travail, élaborée à partir d'un atelier organisé à l'université de Kassel en septembre 2025 (…)

Cet article fait partie d'une série spéciale consacrée aux défis actuels du monde du travail, élaborée à partir d'un atelier organisé à l'université de Kassel en septembre 2025 par des ancien·nes étudiant·es, des collaborateurs/collaboratrices et des ami·es de la Global Labour University.

Tiré de Entre les lignes et les mots

L'Inde a légalement aboli le travail forcé en 1976. Pourtant, près de cinq décennies plus tard, des travailleurs et des travailleuses continuent d'être secouru·es de conditions qui s'apparentent fortement à l'esclavage. Cette persistance soulève une question dérangeante si le travail forcé est illégal, pourquoi continue-t-il d'exister à une telle échelle ? La réponse réside non seulement dans la faiblesse de l'application de la loi, mais aussi dans l'organisation quotidienne du travail elle-même.

Aujourd'hui, le travail forcé ne se manifeste pas sous forme de chaînes ou d'enchères. Il s'inscrit plutôt dans des relations économiques marquées par l'informalité, la précarité et l'endettement, où le contrôle s'exerce sans propriété formelle (Bales, 2016). Pour des millions de travailleurs/travailleuses, l'informalité n'est pas une situation temporaire mais une réalité permanente. Pour survivre dans cette réalité, il faut souvent emprunter de l'argent pour subvenir à ses besoins fondamentaux, migrer pour trouver du travail ou accéder aux soins de santé. Ces dettes, contractées par désespoir plutôt que par choix, deviennent des mécanismes de contrôle qui privent progressivement les travailleurs/travailleuses de leur liberté.

Cet article soutient que l'esclavage moderne en Inde ne peut être considéré comme un crime isolé ou comme le seul résultat d'une défaillance du système juridique. Il doit au contraire être perçu comme la conséquence de la précarité structurelle qui caractérise le travail informel. L'asservissement ne résulte pas du fait que les travailleurs/travailleuses ignorent leurs droits, mais parce que le marché du travail ne leur laisse que peu d'alternatives viables. Lorsque les salaires sont insuffisants, les contrats inexistants et la protection sociale inaccessible, le consentement lui-même devient fragile.

En s'appuyant sur des opérations de sauvetage de travailleurs/travailleuses asservi·es menées à Osmanabad et dans d'autres districts de l'État du Maharashtra, cet article montre comment la coercition s'exerce par le biais de contrats de travail ordinaires plutôt que par la violence ouverte. Il démontre comment la dette, la migration et le système de castes — ce système rigide de stratification sociale qui attribue un statut et des rôles en fonction de la naissance — s'entrecroisent pour pousser les travailleurs/travailleuses de la précarité vers l'asservissement, même dans des secteurs considérés comme économiquement vitaux. Enfin, il examine comment la solidarité entre les universitaires, les syndicats et les organisations de la société civile peut contribuer à lutter contre le travail forcé en s'attaquant à ses racines structurelles plutôt qu'à ses seuls symptômes.

L'esclavage moderne en Inde

L'esclavage moderne désigne les situations dans lesquelles des personnes sont incapables de refuser un travail ou de le quitter en raison de contraintes, de menaces ou d'abus de pouvoir. L'Organisation internationale du travail le définit comme un terme générique qui englobe le travail forcé, la servitude pour dettes et la traite des êtres humains, où l'exploitation persiste malgré les interdictions légales formelles (OIT, 2017). Contrairement à l'esclavage historique, l'esclavage moderne ne repose pas sur la propriété légale. Il s'exerce plutôt par le contrôle exercé sur les choix, la mobilité et les moyens de subsistance des travailleurs/travailleuses.

En Inde, l'esclavage moderne n'est pas une exception, mais une caractéristique récurrente de l'économie informelle. Il touche de manière disproportionnée les Dalits et les Adivasis — des communautés historiquement marginalisées officiellement désignées comme « castes répertoriées » et « tribus répertoriées » — ainsi que les travailleurs/travailleuses migrant·es, dont la marginalisation sociale et économique les rend plus vulnérables à la coercition. Des pratiques telles que la restriction de la liberté de mouvement, la retenue des salaires et les menaces de violence sont courantes dans divers secteurs, notamment l'agriculture, la construction, les briqueteries et le travail domestique. Ces pratiques apparaissent rarement comme de l'« esclavage » dans les registres officiels, mais elles en reflètent les caractéristiques fondamentales : la perte de liberté et l'exploitation du travail sous la contrainte.

Le marché du travail indien est en grande majorité informel, avec plus de 90% des travailleurs/travailleuses employé·es en dehors de tout contrat formel et des systèmes de protection sociale (OIT, 2018). Les travailleurs et les travailleuses du secteur informel perçoivent généralement de faibles salaires, sont confronté·es à des conditions d'emploi précaires et n'ont pas accès à des voies de recours juridiques. Pour beaucoup, la survie quotidienne dépend de l'emprunt d'argent pour couvrir les frais de nourriture, de soins de santé ou de migration.

La dette devient un mécanisme central reliant l'informalité au travail forcé, en particulier lorsque l'emploi est géré par des intermédiaires qui combinent recrutement, supervision et contrôle, brouillant ainsi la frontière entre travail « libre » et travail forcé (Barrientos, 2013). Les travailleurs/travailleuses acceptent souvent des avances de la part d'employeurs ou de prêteurs informels avant le début du travail. Ces prêts sont présentés comme une aide, mais se transforment rapidement en outils de contrôle. Les salaires sont retenus ou déduits pour rembourser des dettes gonflées, garantissant ainsi que le remboursement reste perpétuellement hors de portée. Les employeurs peuvent restreindre les déplacements des travailleurs/travailleuses, confisquer leurs téléphones portables ou leurs documents d'identité, ou les menacer de violence pour les empêcher de partir.

La migration accentue cette vulnérabilité, en particulier dans les contextes de migration circulaire et saisonnière où les travailleurs/travailleuses restent privé·es de protection sociale, d'information juridique et de soutien politique local (Srivastava, 2019). Les travailleurs/travailleuses migrantes arrivent souvent sur leur lieu de travail sans réseau de soutien local ni connaissance de la législation du travail. Déconnecté·es des systèmes de protection sociale de l'État et des syndicats, elles et ils deviennent dépendant·es de leurs employeurs pour se nourrir, se loger et gagner leur vie. Le système des castes aggrave encore ces risques. Les travailleurs/travailleuses dalits et adivasis, déjà victimes de discrimination, sont plus enclin·es à accepter des conditions d'exploitation et moins susceptibles de bénéficier d'un soutien institutionnel en cas d'abus. Cette combinaison d'insécurité économique, de marginalisation sociale et de réglementation insuffisante engendre ce que l'on peut qualifier de cycle de vulnérabilité. La précarité pousse les travailleurs/travailleuses vers des conditions de travail risquées, tandis que l'absence de contrôle permet à la coercition de persister sans grande conséquence.

Le sauvetage d'Osmanabad

La dynamique décrite ci-dessus est apparue au grand jour lors d'une opération de sauvetage de travailleurs/travailleuses assujetti·es à la servitude menée dans le district d'Osmanabad, dans l'État du Maharashtra, en décembre 2023. L'affaire a été révélée lorsqu'un·e travailleur/travailleuses s'est échappé·e d'une plantation de canne à sucre et a contacté une ligne d'assistance téléphonique dédiée aux travailleurs/travailleuses lors d'une campagne de sensibilisation communautaire. L'opération de sauvetage a finalement permis d'identifier 22 travailleurs/travailleuses, parmi lesquels des migrant·es originaires de plusieurs États indiens et du Népal, dont la plupart appartenaient aux communautés dalit et adivasi.

Les travailleurs/travailleuses ont rapporté avoir été contraint·es de travailler plus de 12 heures par jour sans salaire, confinés la nuit dans des pièces fermées à clé et privés d'accès à l'eau potable et à des installations sanitaires. Leurs téléphones portables avaient été confisqués et des menaces de violence étaient utilisées pour les dissuader de s'enfuir. Le site de travail était éloigné et délibérément isolé, rendant tout contact avec l'extérieur difficile.

Localiser le site et lancer l'opération de sauvetage s'est avéré difficile. Les autorités locales ont tardé à réagir et l'employeur s'est opposé à toute intervention. Une opération conjointe impliquant des acteurs/actrices de la société civile, la police et des responsables du district a finalement permis de faire sortir les travailleurs/travailleuses. Une partie des salaires a pu être récupérée et les travailleurs:travailleuses ont été renvoyé·es dans leurs régions d'origine.

Cependant, les limites de cette opération de sauvetage sont rapidement apparues. Aucune plainte officielle n'a été déposée, et les travailleurs/travailleuses n'ont pas reçu de certificats de libération ni eu accès aux programmes de réinsertion garantis par la loi. Beaucoup n'ont pas souhaité engager de poursuites judiciaires par crainte de représailles, de perte de revenus et par manque de confiance dans le système judiciaire. Deux autres cas survenus dans la région illustrent encore davantage ces schémas. Dans l'un d'eux, 15 travailleurs/travailleuses — dont des enfants et des mineurs — avaient été maintenu·es en servitude pendant 10 ans en échange d'une avance ; lorsque le chef de famille s'est trouvé dans l'incapacité de rembourser la dette, d'autres membres de la famille ont également été contraint·es à la servitude. Dans un autre, sept enfants ont été retenus captifs dans une maison fermée à clé et contraints à effectuer des travaux d'émaillage.

L'affaire d'Osmanabad et d'autres cas montrent comment le travail forcé moderne reste souvent invisible aux yeux de l'État, à moins que des acteurs/actrices extérieurs·e n'interviennent. Ils mettent également en évidence un fossé persistant entre le sauvetage et la responsabilisation. Bien que des lois existent pour abolir le travail forcé, leur application reste inégale, en particulier lorsque les employeurs appartiennent à des castes privilégiées.

Solidarité contre l'esclavage

La persistance du travail forcé ne peut être combattue uniquement par des opérations de sauvetage. Elle nécessite des stratégies plus larges qui s'attaquent aux conditions structurelles à l'origine de la vulnérabilité. La collaboration entre les universitaires, les syndicats et les organisations de la société civile est cruciale à cet égard. Les universitaires peuvent documenter et analyser les formes changeantes de coercition, tandis que les syndicats et les organisations de la société civile apportent des connaissances ancrées dans la réalité, issues des expériences vécues par les travailleurs/travailleuses.

La syndicalisation des travailleurs/travailleuses revêt une importance particulière. Lorsque les travailleurs/travailleuses sont organisé·es, elles et ils sont mieux à même de résister à la coercition, de négocier leurs salaires et d'exiger des comptes. L'organisation collective réduit également l'isolement, en particulier pour les migrant·es. Parallèlement, des stratégies de solidarité mondiale peuvent contribuer à lutter contre l'exploitation inhérente aux chaînes d'approvisionnement. Les lois sur la diligence raisonnable et les mécanismes de responsabilité des entreprises peuvent aider à faire remonter la responsabilité vers le haut de la chaîne, plutôt que de faire peser le fardeau uniquement sur les travailleurs/travailleuses.

Les réformes systémiques doivent placer la dignité des travailleurs/travailleuses au cœur de leurs préoccupations. L'inclusion financière, grâce à l'accès au crédit formel, à l'assurance et à la sécurité sociale, peut affaiblir le lien entre endettement et servitude. L'accès à la justice doit être simplifié, avec des mécanismes de plainte plus rapides et des agent·es formé·es capables de reconnaître les formes contemporaines de coercition. Surtout, les travailleurs/travailleuses doivent être traité·es comme des titulaires de droits dotés d'autonomie, et non simplement comme les bénéficiaires d'opérations de sauvetage.

Les cas de sauvetage de travailleurs/travailleuses asservi·es évoqués ici montrent comment l'esclavage moderne en Inde est ancré dans les réalités quotidiennes du travail informel. La précarité, la migration et l'exclusion fondée sur le système des castes s'entrecroisent pour créer des conditions où la coercition devient la norme. Malgré des cadres juridiques solides, la faiblesse de l'application de la loi et la fragmentation des marchés du travail permettent à l'esclavage de perdurer.

Pour lutter contre l'esclavage moderne, il faut donc aller au-delà des interventions ponctuelles et adopter des approches durables, fondées sur la solidarité, qui s'attaquent à la vulnérabilité structurelle. En renforçant l'organisation des travailleurs,/travailleuses l'application de la loi et la protection sociale, il est possible de briser les circuits qui mènent de la précarité à la servitude. La lutte contre l'esclavage moderne est en fin de compte une lutte pour la dignité, la sécurité et la justice dans le travail informel.

Vishal Jairam Kamble
Vishal Jairam Kamble est responsable de la protection des travailleurs/travailleuses à la Fondation Jan Sahas (Le Courage du Peuple) ; il a suivi en 2019 le programme « Politiques du travail et mondialisation » (LPG) de l'Université mondiale du travail (GLU) et a auparavant travaillé pour l'Aajeevika Bureau ainsi que pour d'autres organisations indiennes spécialisées dans les questions sociales.

https://globallabourcolumn.org/2026/05/13/from-precarity-to-bondage-in-indias-informal-economy/
traduit par DE

Références

Bales, K. (2016) Blood and Earth : Modern Slavery, Ecocide, and the Secret to Saving the World, New York : Spiegel & Grau.
Barrientos, S. (2013) ‘Labour chains : analysing the role of labour contractors in global production networks', Journal of Development Studies, 49(8).
International Labor Organization (ILO) (2017) Global Estimates of Modern Slavery : Forced Labour and Forced Marriage, Geneva : ILO.
International Labor Organization (ILO) (2018) Women and Men in the Informal Economy : A Statistical Picture, 3rd edn, Geneva : ILO.
Srivastava, R. (2019) Understanding Circular Migration in India, New Delhi : Institute for Human Development.

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L’intersection des haines : un magma d’idéologies au service de causes communes

26 mai, par Ophélie Lacroix, Tristan Boursier, Véronique Pronovost — ,
Des militants aux positions a priori incompatibles — conservateurs chrétiens, conspirationnistes anti-vaccins et ethno-nationalistes — marchent aujourd'hui côte à côte, (…)

Des militants aux positions a priori incompatibles — conservateurs chrétiens, conspirationnistes anti-vaccins et ethno-nationalistes — marchent aujourd'hui côte à côte, relaient les mêmes contenus et se mobilisent pour des causes communes. Comment l'expliquer ?

Tiré de The conversation.

Aux États-Unis, la Conservative Political Action Conference (CPAC), principal rassemblement annuel de la droite, offre une vitrine particulièrement visible de ces recompositions : s'y côtoient désormais des acteurs issus de traditions idéologiques hétérogènes — conservatisme religieux, libertarianisme de la tech et populisme nationaliste — incarnés notamment par J. D. Vance, Elon Musk et Steve Bannon.

Cette cohabitation se manifeste également dans les dynamiques électorales récentes. Lors de la campagne de Donald Trump en 2024, des segments aussi divers que des réseaux évangéliques, des figures issues de la tech critiques de la régulation étatique et des figures de proue des mouvances complotistes ont convergé autour d'un agenda commun, malgré des désaccords de fond.

On parle parfois « d'hybridation idéologique », comme si ces alliances formaient un tout cohérent. À l'inverse, les réduire à une simple « convergence » donne l'impression d'un rapprochement superficiel. Quant à la métaphore du « buffet idéologique », où chacun pigerait à la carte selon ses préférences, elle échoue à rendre compte d'un fait essentiel : ces rapprochements ne sont ni aléatoires ni superficiels.

Malgré leurs profondes divergences, ces mouvements semblent graviter autour d'un même noyau. C'est peut-être là que réside la clé de compréhension : moins dans ce qui les unit explicitement que dans ce qui les aligne implicitement. Derrière l'hétérogénéité apparente, une structure commune se dessine, encore mal nommée, mais déjà bien réelle.

Ce noyau, nous proposons de le nommer autrement : ce n'est pas un programme politique, mais un faisceau de haines partagées. Nous appelons ce mécanisme l'intersection des haines. Le terme, esquissé notamment par l'historienne française Christine Bard et repris dans le débat public états-unien après l'élection de 2016, mérite d'être théorisé plus systématiquement.

Les haines qui unissent

Ce qui soude des militants aussi différents idéologiquement, ce ne sont pas des valeurs communes, mais des ennemis communs. Les femmes féministes, les personnes racisées et immigrées, les personnes LGBTQ+, les pauvres décrits comme assistés : autant de cibles autour desquelles des ressentiments distincts se renforcent mutuellement. Parfois, une haine prédomine et sert de point d'ancrage. Dans nos travaux, l'antiféminisme conservateur — soit la critique ou le rejet des revendications féministes au nom de valeurs familiales, religieuses ou traditionnelles — a joué ce rôle de creuset.

L'attaque perpétrée en mai 2026 contre l'Islamic Center of San Diego en offre une illustration tragique. Selon les premiers éléments rapportés, les deux assaillants, radicalisés en ligne et nourris par des références suprémacistes blanches, ne visaient pas seulement les personnes musulmanes : leurs écrits exprimaient aussi une hostilité envers les personnes juives, noires, LGBTQ+ et les femmes. Ce type de passage à l'acte rappelle que les violences réactionnaires ne reposent pas toujours sur une haine isolée, mais sur un faisceau d'hostilités qui se renforcent mutuellement.

Ce mécanisme fonctionne comme un miroir inversé de l'intersectionnalité féministe. Là où celle-ci met en lumière le cumul des oppressions subies par les personnes marginalisées, l'intersection des haines montre comment les hostilités se cumulent et se coordonnent contre elles. Il ne s'agit pas simplement d'additionner des préjugés : ces discours s'articulent, se renforcent mutuellement et finissent par former un bloc cohérent.

Le mouvement antiavortement au Québec : un laboratoire éclairant

Pour construire et tester ce cadre théorique, nous nous appuyons sur l'enquête Quand le consensus vacille : État des lieux du mouvement contre l'avortement au Québec, à laquelle deux d'entre nous ont contribué en tant que chercheures. Celle-ci combine des groupes de discussion avec des professionnelles de la santé, des observations participantes lors d'activités organisées par des militants et militantes du mouvement et une collecte de données en ligne. Ce corpus offre un laboratoire particulièrement éclairant pour observer ces recompositions idéologiques.

Au sein du mouvement étudié, il est possible d'observer la coexistence de discours qui devraient a priori s'exclure. Certains se réclament du féminisme pour « défendre les femmes contre l'avortement ». D'autres mobilisent des récits complotistes sur l'usage de cellules fœtales dans les vaccins. D'autres invoquent la survie de la nation québécoise, de la langue française ou encore des principes conservateurs religieux.

Mais la diversité ne tient pas seulement aux arguments avancés : elle traverse les cadres idéologiques eux-mêmes, qui peuvent entrer en tension — qu'il s'agisse du rapport au religieux, du rôle de l'État ou de la place des libertés individuelles. Loin d'être perçues comme contradictoires, ces positions cohabitent sans frictions apparentes. Ce n'est pas de l'incohérence, mais l'expression d'une flexibilité stratégique mise au service d'un noyau antiféministe structurant.

Moins radical, plus violent

Cette plasticité idéologique invite à repenser notre compréhension de la radicalité. Dans le langage courant, le terme est souvent synonyme d'extrémisme ou de violence. Mais en philosophie politique, la radicalité désigne plutôt un attachement rigide à des principes et un refus de transiger.

Or, nos observations suggèrent une relation inverse dans certains mouvements contemporains. Moins ces mouvements sont radicaux au sens strict — c'est-à-dire moins ils sont attachés à une doctrine cohérente et exclusive — plus ils semblent enclins à recourir à la violence verbale. La logique est la suivante : en s'ouvrant à des militants et à des discours variés, ils élargissent aussi leur répertoire d'ennemis. Chaque composante apporte ses propres cibles, et la violence devient alors le langage commun qui permet de maintenir l'ensemble.

Des coalitions fragiles : un levier pour les contrer ?

Ce déplacement a des conséquences importantes. Il rend ces coalitions à la fois plus inclusives à l'interne et plus agressives vers l'extérieur. Mais il les rend aussi intrinsèquement instables. Car derrière la recomposition et l'alignement des discours subsistent des lignes de fracture bien réelles : sur le rôle de l'État ; sur la place du religieux dans l'espace public ; sur les libertés individuelles. Ces tensions ne disparaissent pas, elles sont provisoirement suspendues au profit d'ennemis communs.

Ces coalitions ne sont donc pas unifiées, mais tenues ensemble. Leur cohésion repose moins sur un accord profond que sur un équilibre précaire entre des visions du monde concurrentes. C'est précisément là que réside leur vulnérabilité.

Comprendre ces dynamiques n'est pas un exercice purement théorique. C'est une condition pour saisir les formes contemporaines de mobilisations politiques et les transformations du débat public, mais aussi pour mieux les contester. Identifier les points de friction, les contradictions internes, les désaccords latents peut contribuer à désarticuler le front commun et à affaiblir leur portée mobilisatrice.

Autrement dit, il ne s'agit pas seulement de répondre aux arguments, mais de dévoiler ce qui ne tient pas ensemble. Comprendre ces coalitions, c'est donc aussi apprendre où et comment intervenir pour mieux protéger les droits qu'elles cherchent à restreindre.

Réformisme ou révolution au temps de la néofascisation du monde

26 mai, par Marc Bonhomme — ,
Dans la dernière livraison de Presse-toi-à-gauche, deux de ses proches collaborateurs sur la base d'approches différentes, l'un à propos du bilan du congrès plateforme (…)

Dans la dernière livraison de Presse-toi-à-gauche, deux de ses proches collaborateurs sur la base d'approches différentes, l'un à propos du bilan du congrès plateforme Solidaire, l'autre à propos de la réforme de la fiscalité, ont abordé le même vieux débat stratégique de la gauche historique soit réformisme ou révolution :

Ce mouvement de recentrage a une logique électorale évidente : dans un système parlementaire majoritaire, élargir son électorat suppose de séduire des électeurs et électrices se rapprochant du centre du spectre politique. Mais il a un coût politique dont les effets ne se mesurent pas dans les sondages à court terme. En normalisant ses propositions, QS se prive de la fonction de rupture qui distingue un parti de transformation sociale d'un parti de gestion réformiste.

On veut taxer les riches ? Bien. Mais qu'est-ce qu'on veut faire ensuite ? Parce que si la réponse s'arrête là, on ne parle pas de transformation sociale. On parle de gestion. D'une gestion plus humaine, peut-être. Mais de gestion quand même. Le problème n'est pas d'abord fiscal. Il est structurel : qui possède, qui décide, qui profite, qui gouverne l'économie et, surtout, au service de quoi ?

Leur réponse à ce dilemme est conforme au credo révolutionnaire soit la lutte pour les réformes dans une perspective révolutionnaire de programme transitoire. D'accord mais encore ?

Le XXe siècle a-t-il montré qu'il n'y a aucune voie pour éviter la catastrophe de la terre-étuve ?

Le XXIe siècle est jusqu'ici aussi capitaliste que le XXe mais il en diffère substantiellement. Le grand défi du présent siècle est d'urgemment freiner la locomotive du capital qui depuis l'abrupte chute du rideau de fer tire les wagons du monde entier et se précipite à vitesse folle dans le gouffre de la terre-étuve. Le Sommet de la Terre de Rio en 1992 avec ces trois conventions sur le climat, la biodiversité et la désertification a amorcé le cycle des Conférence des Parties (COP selon l'acronyme anglais) jusqu'à la COP21 en 2015 qui a accouché de l'Accord de Paris. Cet Accord fixait comme objectif la limitation du réchauffement mondial entre 1,5°C et 2°C d'ici à 2100. La « communauté internationale » sous la gouverne des grandes puissances donnait l'impression de prendre le problème à bras-le-corps.

Et puis vint l'heure de la vérité du désenchantement suivi de l'abandon sous la pression du complexe finance-hydrocarbure. La croissance inhérente au capitalisme du fait de la loi de la compétition des capitaux privés et des États les soutenant jusqu'à la guerre génocidaire est incompatible avec le respect du déjà insuffisant Accord de Paris. Les solutions énergétiques « vertes » prétendent tout changer pour que rien ne change. Ces solutions doivent d'abord rester compatibles avec la rentabilité capitaliste en ne détruisant pas les profits anticipés sous forme de réserves accumulées : les hydrocarbures « découverts » ne peuvent pas rester dans le sol. Ensuite, le caractère diffus des énergies « vertes » exige pour leurs équipements un fort et énergivore extractivisme, particulièrement minier, du fait d'un ratio de matériel élevé par unité d'énergie produite. En découle que ces énergies, pour s'implanter, dépendent des hydrocarbures étant donné que celles-ci restent de loin mondialement prédominantes à 80% près pour l'énergie totale et à plus de 50% pour la seule électricité.

Deux voies antagonistes prétendent être en mesure d'empêcher la catastrophe. La voie révolutionnaire aspire à renverser la source du malheur, le capitalisme, pour lui substituer l'écosocialisme soit une société écoféministe du soin et du lien en décroissance matérielle et sous internationaliste gouverne mondiale. Le problème, malgré plusieurs tentatives au XIXe et surtout au XXe siècle, c'est que cette voie n'a jamais abouti et souvent a viré au pire. La voie réactionnaire prétend dans un premier temps à l'inexistence du problème ou à sa marginalité. Puis, quand il devient trop visible pour être nié, cette voie l'ignore sous prétexte que la science et la technologie en viendront à bout par la grâce du laisser-faire du marché. Où est la voie mitoyenne du réformisme qui a dominé la fin du XXe siècle et qui a semblé vaincre durant les « trente glorieuses » (1945-1975) ? Dans la mesure où elle n'est pas absorbée par la voie réactionnaire, comme on l'a constaté ci-haut elle a jeté la serviette après la COP de Paris. Les plus sérieux réformistes auront même réalisé que leur pseudo remède de la société de consommation de masse combinée avec l'équilibre de la terreur nucléaire donnant lieu à l'économie de guerre permanente ont accéléré la dynamique de la course vers la terre-étuve et le danger de guerre.

La gauche doit réintégrer « l'Autre » abandonné au fascisme il y a 100 ans et encore aujourd'hui

L'échec révolutionnaire du XXe siècle, compris comme les échecs combinés du stalinisme et de la social-démocratie, ont déroulé le tapis à la domination de la voie réactionnaire en ce début du XXIe siècle. Comment retrouver la voie révolutionnaire dévoyée par le stalinisme en ne retombant pas dans le piège réformiste social-démocrate ? That is the question. Si le revers social-démocrate de la médaille révèle le cul-de-sac réformiste dont celui de la démocratie parlementaire empoisonnée par l'Argent, l'envers stalinien met en lumière l'impasse bureaucratique qui divorce la révolution de la démocratie tout court. Il ne faut pas sombrer ici dans le manichéisme. Le réformisme n'a pas plus épargné le stalinisme que le bureaucratisme la social-démocratie. Qu'on songe à la plaie du bureaucratisme syndical. La défaillance démocratique a favorisé la gouvernance de la bureaucratie des experts qui préside au réformisme. Vice versa, cette bureaucratie ne peut supporter au bout de la ligne le contrôle populaire qui finirait par démasquer la réelle existante dictature du capital que recèle le réformisme et donc son échec ultime.

L'illusion de la troisième voie ayant permis au capitalisme de mener le monde au bord de la catastrophe, la démocratie parlementaire ne peut plus garantir sa dictature stable et bon marché même dans les pays centraux jouissant de la rente impérialiste. La déconfiture de la gauche aidant, les autoritarismes de tout acabit se disputent au portillon de la relève. L'expérience fasciste du XXe siècle, qui a sécurisé du danger révolutionnaire les impérialismes perdants et faibles post Première guerre alors que le monde ouvrier adhérait encore massivement au socialisme, a démontré l'efficacité du bouc émissaire « Autre » pour rassembler une base sociale, ce que ne peut pas une dictature militaire stricto sensu. Le capitalisme a su tirer parti du nationalisme qui avait barré la route à l'universalisme démocratique inhérent à la révolution bourgeoise du XIXe siècle. C'est cet « Autre » qu'il faut dorénavant faire nôtre pour bloquer le chemin de la néofascisation du monde.

Des déficiences internationaliste et féministe tout au long du XXe siècle et qui durent

Qui est cet « Autre » à inclure ? Les organisations socialistes du XIXe siècle étaient loin d'être clair sur son intégration dans leur projet. Leurs débats ont abouti en 1907 à une résolution sur le colonialisme distinguant les « colonies ouvrières » des « colonies exploiteuses » ! Des tergiversations semblables ont débouché en 1914 par la plupart des partis socialistes sur le soutien des gouvernements bourgeois pour mener la guerre impérialiste. Au XXe siècle, l'embrigadement de la majorité de la gauche par le stalinisme et la social-démocratie ne l'a en rien dégagé du nationalisme. On doit quand même souligner que chemin faisant dans le siècle une marge non négligeable de la gauche a renoué avec l'internationalisme, particulièrement eu égard aux luttes de libération nationale dont certaines à caractère révolutionnaire, qui avait brièvement illuminé la gauche à la fin de la Première grande guerre. Si aujourd'hui ce riche filon se manifeste toujours par la dénonciation du génocide sioniste, force est de constater que la grande masse organisée du peuple travailleur reste les bras croisés face à la recrudescence des guerres impérialistes souvent sous prétexte de campisme confondant appui aux guerres de libération nationale avec parti-pris géostratégique.

Il n'y a pas que l'Autre « extérieur » avec ces contingents intérieurs que le développement inégal et combiné du capitalisme a fait circuler entre les nations et pays pour faciliter les divisions au sein du peuple-travailleur au prorata de la déficience internationaliste. Il y a aussi l'Autre « intérieur », soit les femmes de sexe et de genre, les hommes de genre seulement et les hommes qui aiment les hommes soit la majorité du peuple travailleur. C'est la question la plus difficile. Le capitalisme s'est approprié le patriarcat des sociétés de classe précapitalistes pour transformer le travail domestique, nécessaire à la reproduction de la force de travail, en esclavage domestique tout en utilisant cette caractéristique pour surexploiter les femmes sur le marché du travail proprement dit. Les hommes du peuple-travailleur ont tendance à bien s'accommoder de cette oppression dont ils profitent domestiquement tout en se consolant de l'exploitation par la reconstitution en leur faveur de la hiérarchie du lieu de travail au sein de la famille traditionnelle.

Les organisations prolétariennes, dès le début, se sont attaquées à l'oppression des femmes.

Après tout, elles sont à l'origine du Huit mars. La révolution d'Octobre a été exemplaire en avancées sur le sujet. Avec le stalinisme et ses avatars, qui prétendait représenter l'aile révolutionnaire, les choses se sont passablement gâtées au point de rejeter le féminisme en tant que tel. Hors stalinisme cependant, les revendications féministes ont été soutenues dans leur ensemble par la gauche tout en attirant l'attention sur celles concernant les femmes du peupletravailleur. Tout comme la gauche a fait la part des choses en appuyant critiquement les nationalismes des peuples dominés, les féministes socialistes l'ont fait par rapport au féminisme en général. N'empêche, la participation des femmes et non-hommes traditionnels dans les organisations de gauche et du peuple travailleur, surtout dans les instances dirigeantes, n'atteint généralement pas la parité, tant s'en faut. Il en fut ainsi dans les révolutions du XXe siècle.

Une révolution basée sur la démocratie des conseils sur fond de féminisme et d'internationalisme

La persistance de la hiérarchie masculiniste et de l'idéologie patriarcale, combinées dans une moindre mesure à la hiérarchie impérialiste et à l'idéologie coloniale, explique sans doute en dernière analyse les déficiences démocratiques des organisations de gauche et, par défaut, leur bureaucratisation. C'est cette bureaucratisation, souvenons-nous en, qui a fondamentalement perverti les grandes révolutions du XXe siècle au point d'en faire des régimes fort répressifs souvent jusqu'aux goulags et aux massacres. En découlèrent un cul-de-sac économique et politique. Faute de possibilité d'une révolution politique par un peuple travailleur écrasé et atomisé au sein d'un monde dominé par un capitalisme au visage prospère de consommation de masse, les bureaucraties régnantes pour se perpétuer en classe dominante et pour intégrer le marché mondial entamèrent une contre-révolution capitaliste. Cependant, celle-ci garda les caractéristiques répressives de l'ancien régime pour permettre une sorte d'accumulation primitive du type au-plus-fort-la-poche.

Pour vaincre la néofascisation du monde et par là éviter à l'Humanité la grande plongée dans la barbarie de la terre-étuve, il y faudra des révolutions intrinsèquement féministes et internationalistes pour qu'enfin elles s'ancrent solidement jusqu'à ce que la révolution permanente se mue en dynamique de révolution mondiale. Le XXe siècle n'aura toutefois pas été totalement perdu parce qu'il a transmis au présent siècle, en plus de ses dures leçons, le legs de l'État providence qui à son meilleur anticipe une société du soin et du lien. Nul doute que l'étroite démocratie parlementaire, qui reste cependant précieuse à l'encontre du néofascisme, se convertira dans le processus révolutionnaire en démocratie des conseils, la plus étendue et la plus profonde qui soit.

Marc Bonhomme, 24 mai 2026
ww.marcbonhomme.com ; bonmarc1@gmail.com

Un post-fascisme si différent de ses prédécesseurs

26 mai, par Enzo Traverso — ,
En 2026, personne ne peut sérieusement voir dans le fascisme une question purement historique. On ne peut pas demander : qu'est-ce que le fascisme ? sans penser à la réalité (…)

En 2026, personne ne peut sérieusement voir dans le fascisme une question purement historique. On ne peut pas demander : qu'est-ce que le fascisme ? sans penser à la réalité qui nous entoure. Cette question ne concerne pas exclusivement le passé, mais aussi et surtout le présent, un présent marqué par la forte ascension de l'extrême droite.

11 mai 2026 | tiré de la Gauche anticapitaliste

La nouvelle vague de gouvernements autoritaires dans le monde entier a relancé ce débat, mais ce mot, qui surgit spontanément lorsque l'on pense à Donald Trump, Javier Milei, Giorgia Meloni, Viktor Orbán ou Marine Le Pen, est manifestement inadéquat pour les décrire. Si, comme l'expliquent de nombreux historiens, le fascisme du XXIe siècle est si différent de ses prédécesseurs, peut-être avons-nous besoin de nouveaux concepts pour le qualifier.

Besoin de nouveaux concepts

Il en va de même pour beaucoup d'autres phénomènes de notre temps. Le vieux concept de guerre se révèle tout aussi problématique et n'embrasse pas la nouveauté des conflits qui se règlent à coups de drones et d'intelligence artificielle (IA). Les révolutions de la dernière décennie – particulièrement les révolutions arabes – ont abandonné toute référence au socialisme et n'avaient pas grand-chose en commun avec celles du siècle dernier. Selon les grands médias et la majorité des dirigeants occidentaux, l'antisémitisme est massif, mais ils n'utilisent plus cette étiquette pour désigner les préjugés contre le peuple juif : ils l'emploient désormais pour disqualifier indistinctement quiconque critique Israël. On pourrait poursuivre ainsi avec bien d'autres concepts.

Nous vivons donc dans une sorte d'interrègne, comme l'écrivait Gramsci dans les années 1930 dans ses Cahiers de prison : « La crise consiste précisément dans le fait que l'ancien meurt et que le nouveau ne peut pas naître ; dans cet interrègne apparaît une grande variété de symptômes morbides ». Bien qu'on en ait souvent abusé, cette phrase reflète assez bien notre présent : nous ne sommes pas devant une répétition de l'histoire, devant un retour au passé ; nous sommes confrontés à de nouveaux problèmes et à de nouvelles menaces, mais nous ne disposons que de concepts hérités du passé pour les analyser et les interpréter. C'est évidemment frustrant : ces mots ne décrivent pas bien l'incertitude de notre temps, qui semble annoncer une terrible tempête.

À mon sens, nous avons affaire à une sorte de post-fascisme, un concept qui reflète à la fois une distance historique par rapport au fascisme classique et un changement significatif de ses positions idéologiques, sociales et politiques. Cette nouvelle extrême droite hétérogène est une constellation de mouvements et de partis d'origines diverses et de références idéologiques différentes, qui, dans leur grande majorité, prétendent accepter le cadre institutionnel de la démocratie libérale. Ce qu'ils veulent, c'est détruire la démocratie de l'intérieur, non de l'extérieur. Ils représentent une menace pour la démocratie, mais ils n'agissent pas de la même manière que les forces du fascisme historique ; ils remettent en cause la dichotomie traditionnelle entre fascisme et démocratie à une époque où la démocratie elle-même paraît usée, discréditée, vidée et privée de ses vertus originelles.

D. Vance se rend à Munich pour mettre sur le même plan la liberté et l'Alternative für Deutschland (AfD) ; GiorgiaMeloni défend la démocratie italienne contre une menace incarnée par l'antifascisme ; tous les gouvernements occidentaux soutiennent Israël en tant qu'îlot démocratique entouré de barbares obscurantistes ; des mouvements d'extrême droite en Europe et dans les Amériques proposent des mesures racistes et xénophobes pour défendre la démocratie face au fondamentalisme islamique ; tandis qu'il déporte des centaines de milliers d'immigré·es qui vivent et travaillent aux États-Unis, le gouvernement de Trump affirme défendre les droits humains lorsqu'il accorde le statut de réfugié à des partisans sud-africains de la suprématie blanche. Les mots ont changé de sens à travers une sorte de métamorphose orwellienne. Il y a dix ans, ces tendances étaient encore embryonnaires. Au cours des deux ou trois dernières années, elles ont connu une accélération brutale.

Quel rapport à la violence ?

La principale différence entre le fascisme et le post-fascisme, que l'on souligne souvent, c'est la violence. Bien que ce diagnostic me semble juste, je crois qu'il faudrait le nuancer. Aujourd'hui, certes, la plupart des dirigeants de la droite radicale sont habitués à apparaître sur nos écrans de télévision, et leur entourage ne porte pas l'uniforme. Après soixante-dix ans de paix et de stabilité économique, la démocratie libérale paraissait constituer un cadre institutionnel solide dans les pays occidentaux. La violence – pensons à l'assaut du Capitole le 6 janvier 2021, ou à l'attaque du Congrès brésilien deux ans plus tard – apparaît comme une exception, non comme la règle, même si les choses sont en train de changer.

Le second mandat de Donald Trump se caractérise par une nette tendance à la criminalisation de la politique : il a envoyé des troupes fédérales dans de nombreuses grandes villes pour y « mettre de l'ordre » et il a transformé le Service de l'immigration et du contrôle des douanes (ICE) en une force paramilitaire qui apparaît déjà comme une sorte de garde prétorienne. Ce sont là les traits les plus spectaculaires du tournant autoritaire. L'ICE impose un climat de terreur, dans lequel l'État de droit est mis en cause, et tout le monde, pas seulement les immigré·es en situation irrégulière, se sent en danger.

Bien sûr, la violence postfasciste n'est pas comparable à celle du fascisme classique sur un continent dévasté par une guerre totale, mais les signes d'un changement se perçoivent clairement. En Europe aussi, l'autoritarisme progresse. Pensons à la France et à l'Italie : il y a dix ans, les grèves syndicales et les manifestations étaient encadrées par des agents de police, qui pouvaient avoir des accrochages marginaux avec certains secteurs radicaux de grévistes. Aujourd'hui, les manifestations légales organisées par les syndicats ouvriers et la gauche se heurtent à des agents militarisés. Dans les commissariats règne un racisme systémique.

Ce retour à la démonstration de force s'est étendu au-delà des frontières. L'Occident a exporté la violence ailleurs, principalement au Moyen-Orient, où il a été le maître d'œuvre d'occupations, de guerres et, plus récemment, d'un génocide par l'intermédiaire de son allié israélien. Désormais, le gouvernement Trump a bombardé l'Iran, séquestréNicolás Maduro au Venezuela et menacé ses voisins, en particulier le Groenland, en mettant en cause l'OTAN et en avertissant ses alliés européens les plus loyaux. Paradoxalement, c'est davantage un symptôme de faiblesse que de force. Les États-Unis aspirent à s'emparer du Canada et du Groenland pour maintenir et renforcer leur statut de superpuissance continentale, mais ils ont abandonné leurs ambitions hégémoniques traditionnelles à l'échelle mondiale. L'ambition, héritée de la guerre froide, d'établir un ordre mondial américain est devenue obsolète. La Chine ne s'effondrera pas comme l'a fait l'URSS il y a plus de trente ans.

Un horizon conservateur

Une seconde différence est tout aussi paradoxale : la nouveauté de cette extrême droite émergente, c'est son conservatisme. Au sortir de la Première Guerre mondiale, le fascisme avait une puissante dimension utopique. Il se concevait comme une révolution, parlait de l'Homme nouveau, du Reich de mille ans, etc. Il disait que le monde était en plein effondrement et proposait une alternative pour l'avenir. Autrement dit, il avait un horizon utopique.

Aujourd'hui, le post-fascisme est purement conservateur. Il parle d'un grand remplacement qui menacerait la civilisation occidentale et prétend défendre des valeurs traditionnelles : la famille, la souveraineté, les cultures nationales, la civilisation judéo-chrétienne, etc. Il remet en cause toutes les avancées en matière de droits des minorités et s'en prend cruellement aux personnes les plus vulnérables : immigré·es sans papiers, personnes queer et transgenres. De manière générale, ces mouvements ont perdu leur capacité à faire rêver les gens d'un avenir différent ; ils aspirent à rétablir l'ordre et la sécurité (économique, politique, culturelle et psychologique). Le slogan même de Donald Trump, MakeAmerica Great Again, celui que ses partisans préfèrent, n'est pas un slogan de conquête ; il renvoie au rêve de retrouver un âge d'or perdu, le temps où les États-Unis étaient une puissance forte et prospère.

Ce qui est nouveau – et qui rappelle les années 1930 – c'est la capacité du post-fascisme à nouer des liens organiques avec les élites économiques, comme on l'a vu de manière spectaculaire lors de la cérémonie d'investiture de Trump. Ce qui est sans doute le plus probable dans les prochaines années, c'est l'instauration d'une forme autoritaire de néolibéralisme. Jusqu'à présent, les dirigeants et les mouvements postfascistes apparaissaient comme des parvenus qui contestaient la classe politique et proposaient une alternative conservatrice au néolibéralisme ; aujourd'hui, ils sont devenus des interlocuteurs fiables des élites économiques dans l'UE, aux États-Unis et également dans de nombreux pays latino-américains.

Bien entendu, il est difficile de prévoir combien de temps durera cette alliance entre le post-fascisme et le néolibéralisme. Dans l'UE, nous sommes encore loin du pouvoir oligarchique qui émerge aujourd'hui avec Trump, mais une tendance similaire existe. Ce qui paraît clair, c'est que les élites néolibérales ne souhaitent pas l'établissement d'un État total comme l'Italie de Mussolini ou l'Allemagne de Hitler ; leur objectif est un État d'exception qui suspende la démocratie en instaurant son propre pouvoir, un pouvoir politique fondé sur le principe de l'autonomie du capital, qui diffère de l'autonomie du politique. Carl Schmitt n'est pas tout à fait tombé dans l'oubli – les dirigeants postfascistes sont « décisionnistes » en ce qu'ils méprisent les parlements et gouvernent à coups de décrets exécutifs en remettant en cause de nombreuses normes constitutionnelles –, mais il a été révisé et corrigé par Friedrich von Hayek.

Lorsqu'il a été élu en 2023, Javier Milei est apparu comme une sorte d'anomalie argentine : excessif, exotique et exceptionnel ; aujourd'hui, il est devenu une figure paradigmatique du libertarianisme, et ses recettes austéritaires ont été dépassées par le Département de l'efficacité gouvernementale (DOGE) d'Elon Musk. Le seul précédent historique de cette coexistence entre un pouvoir politique autoritaire (l'idée schmittienne de souveraineté) et un capitalisme néolibéral dans lequel l'État se soumet entièrement au capital et se transforme en outil de la société de marché (l'idée hayékienne du libéralisme), c'est le Chili de Pinochet. Et le Chili de Pinochet n'était pas une simple répétition du fascisme de l'entre-deux-guerres. Telle est la toile de fond historique du post-fascisme d'aujourd'hui.

Soutien des élites économiques

Ce changement de stratégie n'avait rien d'inéluctable. Les élites économiques font confiance et soutiennent les mouvements de droite radicale depuis peu de temps, des mouvements qui n'apparaissaient pas auparavant comme des interlocuteurs fiables. Dans le passé, des dirigeants d'extrême droite ont gagné en influence en dénonçant la mondialisation néolibérale (lorsque Marine Le Pen qualifiait Macron de représentant des élites mondialistes, ou lorsqueGiorgia Meloni stigmatisait le banquier Mario Draghi sur des bases analogues). Ils sont parfois parvenus au pouvoir contre les préférences des classes dominantes, comme Donald Trump et Jair Bolsonaro en 2016, alors qu'ils n'étaient pas les candidats de l'establishment.

Aujourd'hui, l'alliance entre les mouvements populistes d'extrême droite et les élites mondiales prévaut partout. Les faits sur lesquels repose cette affirmation sont loin d'être anecdotiques. Se dessine ici une étrange coalition entre les couches les plus pauvres et les plus riches de la société. C'est probablement la plus grande réussite du post-fascisme : obtenir à la fois le soutien de larges secteurs des classes populaires et la confiance des élites mondiales, qui sont puissantes mais très peu nombreuses.

La droite radicale s'appuie sur le paradigme populiste classique des bonnes gens opposées aux élites corrompues, mais elle l'a sensiblement reformulé. À la différence du passé, où l'on entendait par peuple véritable une communauté ethniquement homogène (des Blancs, nationalistes, supposément profondément enracinés dans le territoire), opposée aux pauvres et aux marginaux des villes, sources de désordre et d'insécurité, la classe ouvrière blanche peut aujourd'hui être acceptée comme composante nationale dès lors qu'elle a rompu avec ses traditions socialistes, communistes et de gauche. Les ennemis extérieurs sont les immigré·es, les minorités racisées et les musulmans ; les ennemis intérieurs sont les représentants de toute forme de wokisme, des féministes et des personnes LGBTQ aux écologistes et à celles et ceux qui dénoncent le génocide palestinien.

Comme l'a justement suggéré Michel Feher, la continuité entre le vieux nationalisme, le fascisme et le post-fascismetient à une dichotomie imaginaire persistante entre producteurs et parasites ; les premiers, hommes et femmes vertueux qui travaillent, sont honteusement exploités par les seconds, un groupe hétérogène qui inclut les élites financières et les immigré·es qui bénéficient des prestations de la sécurité sociale et de l'État providence des pays d'accueil. Pendant la première moitié du XXe siècle, ces secteurs parasitaires arboraient les attributs des Juifs dans l'imaginaire nationaliste et fasciste : une étrange coalition des banquiers de Wall Street et des bolcheviks juifs ; aujourd'hui, ce sont les élites mondialistes et les immigré·es musulmans.

Cependant, l'imaginaire postfasciste – en particulier sa vision de la sexualité – est plus complexe que ce que pourraient suggérer la stigmatisation de contre-modèles et la recherche de boucs émissaires. Malgré son caractère néoconservateur, le post-fascisme ne devrait pas être interprété comme un simple retour à la normalité bourgeoise et aux stéréotypes victoriens. Issu du tissu institutionnel de la démocratie libérale dans des sociétés de marché façonnées par un individualisme possessif, le post-fascisme a rompu avec le type idéal fasciste et, dans bien des cas, revendique l'héritage des Lumières. À l'âge post-totalitaire des droits humains, cela lui confère une respectabilité.

Le post-fascisme ne justifie pas sa guerre contre l'islam par les vieux arguments fallacieux de l'expansionnisme impérial et du racialisme doctrinal, mais plutôt par sa propre interprétation de l'héritage des Lumières. Marine Le Pen, GiorgiaMeloni et Viktor Orbán veulent défendre les peuples européens face aux migrants qui traversent la Méditerranée, mais ils prétendent aussi défendre les femmes contre l'obscurantisme islamique. L'homophobie et l'homonationalisme coexistent au sein de cette droite radicale changeante. Aux Pays-Bas, le féminisme et les droits des personnes homosexuelles ont servi de bannière à une violente campagne xénophobe contre l'immigration et les populations musulmanes, conduite d'abord par Pim Fortuyn, ouvertement gay, puis par son successeur, Geert Wilders, défenseur des droits des gays. Alice Weidel, dirigeante nationale de l'AfD, est une lesbienne qui se déclare attachée à la famille traditionnelle et s'oppose au mariage homosexuel.

Aujourd'hui, l'héritage des Lumières s'inscrit souvent dans une nouvelle version de l'orientalisme, fondée sur une vision dichotomique du monde qui oppose la civilisation, le rationalisme, le progrès et la liberté à la barbarie, au fanatisme et à l'obscurantisme. Les mouvements d'extrême droite participent de cette vision néo-orientaliste progressiste sans abandonner leur identité raciste, misogyne et homophobe traditionnelle. Ils ont, certes, abandonné un discours racialiste et colonialiste classique, qui n'est plus acceptable en ce XXIe siècle (à quelques notables exceptions près, comme le colonialisme sioniste), mais ils continuent de parler d'une discordance culturelle ontologique entre l'Occident et le reste du monde.

Quel rapport à l'État ?

Une différence significative entre le fascisme et le post-fascisme tient à leur conception de l'État. Le fascisme est né au lendemain de la Grande Guerre, à l'âge de l'État total, à la fin du capitalisme du laissez-faire et avec la montée de l'interventionnisme étatique dans l'économie : le keynésianisme, le New Deal, le fascisme et les plans quinquennaux soviétiques appartiennent à la même époque de l'étatisme. Le post-fascisme a émergé dans une période radicalement différente, l'époque du messianisme du libre marché et du capitalisme néolibéral. Ses traits autoritaires coexistent avec le culte de la société de marché.

Dans ce contexte, le soutien des élites économiques se paie au prix fort, à savoir l'abandon de l'étatisme. Aujourd'hui, on ne voit plus Trump comme un étranger qui se serait emparé du Parti républicain, l'un des piliers de l'establishment américain. De même, les mouvements nationalistes et postfascistes européens n'apparaissent plus comme les ennemis subversifs et dangereux de l'UE. Meloni n'est pas une paria, mais bien plutôt une personnalité influente au sein de l'UE. Avant d'arriver au pouvoir, ni Mussolini ni Hitler ne bénéficiaient d'un soutien aussi explicite des élites financières et industrielles de leurs pays ; leur situation n'avait rien de comparable au soutien que Trump a reçu de nombreux milliardaires, ou à celui que Le Pen obtient de l'empire médiatique contrôlé par Vincent Bolloré. À bien des égards, les élites mondiales rappellent les somnambules de 1914, les champions du concert européen tombés des nues sans comprendre ce qui se passait.

Durant l'entre-deux-guerres, les démocraties libérales ont contemplé l'ascension du fascisme avec un mélange d'incompréhension et de complaisance, dont les principales expressions ont été la non-intervention délibérée de la France et du Royaume-Uni dans la guerre civile espagnole et leurs concessions à Hitler à la Conférence de Munich en 1938. Aujourd'hui, une ambiguïté similaire persiste. Comme le souligne justement Wolfgang Streeck, le cosmopolitisme économique et culturel des élites mondiales a engendré, par réaction, « une forme de nationalismeantiélitaire venu d'en bas », fondé sur la dichotomie de Feher entre producteurs et parasites. Le post-fascisme donne une expression politique à ce ressentiment tout en gagnant en respectabilité et en crédibilité aux yeux des élites financières et industrielles elles-mêmes.

Il est difficile de prévoir combien de temps il sera capable de concilier ces tendances contradictoires. Milei, Meloni,Orbán et Trump sont d'habiles acrobates qui tiennent les deux pôles antinomiques, mais à la longue cet exercice peut se révéler périlleux : d'une part, cette convergence entre les élites et les couches sociales les plus défavorisées ne pourra jamais constituer un véritable bloc historique au sens gramscien, mais seulement une forme provisoire de bonapartisme ; d'autre part, la condition pour mettre en œuvre cette stratégie est la destruction progressive du cadre institutionnel de l'État de droit et de la démocratie libérale.

Depuis les années 1990, c'est-à-dire depuis la fin de la guerre froide, les forces de gouvernement, tant de gauche que de droite, ont adhéré au néolibéralisme comme à une sorte de pensée unique. C'est là la prémisse principale de l'ascension spectaculaire de l'extrême droite, qui est finalement apparue comme une alternative. Selon Wendy Brown, la droite radicale est la réponse non démocratique au processus de démontage de la démocratie impulsé par la logique néolibérale. Dans un célèbre aphorisme de 1939, Max Horkheimer écrivait : « Qui ne veut pas parler du capitalisme doit aussi se taire sur le fascisme ». Aujourd'hui, on pourrait dire : « Qui ne veut pas parler du néolibéralisme doit aussi se taire sur le post-fascisme ». Bien que néolibéralisme et post-fascisme ne soient pas synonymes, ils sont actuellement des alliés précaires. La seule clé pour contrer cette tendance et dissoudre ces « symptômes morbides », c'est la renaissance de la gauche, une réponse sociale et politique venue d'en bas qui, au lieu d'être abandonnée, soit capable de trouver un projet, de nouveaux symboles et une nouvelle vision de l'avenir.

* Cet article est paru dans la revue Viento Sur, n° 200, le 20 avril 2026, sous le titre « Fascismo : pensamiento con historia ». Traduction de l'espagnol, intertitres et illustrations de Marx21.

Enzo Traverso est un historien italien, professeur à l'Université de Cornell, auteur de nombreux livres.

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Reconnaître une guerre impérialiste : le cas de l’Iran

26 mai, par Benjamin Bürbaumer — , ,
Dans le contexte de la guerre contre l'Iran, la thèse du lobby israélien selon laquelle les groupes d'influence pro-israéliens auraient entraîné les États-Unis dans une guerre (…)

Dans le contexte de la guerre contre l'Iran, la thèse du lobby israélien selon laquelle les groupes d'influence pro-israéliens auraient entraîné les États-Unis dans une guerre contraire à leurs propres intérêts ressurgit à gauche. À l'inverse de ce raisonnement, cet article montre qu'une double tension au sein du capitalisme étasunien est au fondement de la guerre actuelle et que, loin d'être manipulés, les États-Unis œuvrent du point de vue de leurs propres intérêts dans cette guerre impérialiste.

19 mai 2026 | tiré de contretemps.eu

La dynamique fondamentale de l'impérialisme est simple. Dans n'importe quel pays, le fonctionnement courant du capitalisme engendre régulièrement des tensions. Si, au lieu de dépasser ces contradictions à l'intérieur des frontières nationales, le gouvernement du pays en question les projette sur la scène mondiale à travers des actions coercitives, nous sommes en présence d'une dynamique impérialiste.

La mise au jour de cet engrenage allant de l'accumulation du capital au conflit international est la contribution cruciale des théoriciens classiques de l'impérialisme. Elle est cruciale car elle donne une boussole claire à l'analyse. En cas de conflit international, il convient tout d'abord d'interroger les tensions se manifestant dans le capitalisme du pays agresseur.

A travers cette démarche de prise en compte des rapports sociaux dans la formation des tensions internationales, la théorie de l'impérialisme se distingue des approches mainstream et stato-centrées des relations internationales. Ces dernières réduisent les mouvements sociaux à l'impuissance devant la guerre qui serait l'affaire exclusive des Etats.

Pour aller plus loin|
L'affrontement sino-américain pour le contrôle du numérique

Pourquoi les guerres impérialistes étasuniennes se multiplient maintenant ?

À propos de la guerre que mènent les Etats-Unis et Israël contre l'Iran impliquant la première puissance mondiale, toute analyse exige d'abord un examen de la situation étasunienne. Cette dernière se caractérise par une double contradiction cruciale qui permet de comprendre la multiplication des agressions décidées à Washington. Bien entendu, une analyse complète de la guerre contre l'Iran et de l'embrasement régional résultant ne peut ignorer ni la position d'Israël en tant que multiplicateur de la force étasunienne ni les objectifs politiques propres de cet Etat. L'objectif du présent texte est toutefois plus restreint : il vise à mettre en lumière la dynamique principale ayant conduit à cette nouvelle agression impérialiste.

La fâcheuse vie chère

Premièrement, les politiques économiques impulsées par Donald Trump ont fortement exacerbé les inégalités et mis sur le devant du débat politique la question du pouvoir d'achat. L'effet combiné de sa politique douanière et de sa réforme fiscale dégrade la situation financière de l'immense majorité de la population étasunienne, selon les estimations des chercheurs de l'Université de Yale[1]. La première alimente l'inflation et donc le coût de la vie, tandis que la seconde fournit des allègements fiscaux aux plus aisés. Plus précisément, le revenu des 90 % des ménages les plus pauvres subit une baisse. L'effet est le plus brutal chez les plus pauvres qui doivent renoncer à 7 % de revenu par an. En remontant la hiérarchie sociale, l'effet se réduit graduellement pour déboucher sur une baisse de 0.1 % pour le 9e décile. En revanche, les 10 % les plus aisés voient leur revenu augmenter de 1,5 % et l'effet positif est particulièrement prononcé pour l'extrême sommet de la pyramide des revenus[2].

Pour prendre la pleine mesure de la politique de classe menée par Donald Trump, il faut ajouter une précision aux estimations de l'Université de Yale. L'inflation met la majorité des ménages en difficulté parce que les salaires n'augmentent pas au moins dans les mêmes proportions que l'inflation. En effet, le revenu réel des travailleurs non cadres reste inférieur au niveau de janvier 2021 et Trump mène méthodiquement une politique antisyndicale qui empêche toute hausse durable des salaires[3]. Signe d'une pression hors norme sur les travailleurs, la part du travail dans la valeur ajoutée – sans doute le meilleur indicateur agrégé de l'état de la lutte des classes – tombe à 53,8 % en automne 2025, soit le niveau le plus bas depuis le début de l'enregistrement des données en 1947[4]. Mécaniquement, la part du capital n'a jamais été aussi élevée.

Figure 1. Revenu hebdomadaire moyen des employées non-cadres, US$1982-1984 constants (BLS)

C'est dans ce contexte d'années de baisse des revenus pour le plus grand nombre des travailleurs étasuniens que la banque Goldman Sachs a publié en automne 2025 une note indiquant que l'économie étasunienne prend la forme d'un « K ». L'image n'est vraiment pas intuitive à première vue, mais le message est puissant. En divisant les dépenses de consommation des ménages étasuniens entre la part réalisée par les 10 % les plus aisés d'un côté et celle des 80 % les plus pauvres de l'autre, on observe un effet ciseaux. La part des premiers atteint avec près de 50 % du total un nouveau record depuis le début de la série statistique en 1990, alors que la seconde plonge à 37 % – c'est également un record, en négatif[5]. Au début des années 1990, la situation était à l'inverse quasiment parfait et ce alors que le néolibéralisme avait déjà commencé à alimenter la hausse des inégalités sociales. Sans surprise, cette économie en K se traduit par un affaiblissement de la confiance des consommateurs, surtout chez les ménages à revenu faible[6]. Autrement dit, une grande majorité de la population subit de plein fouet une crise de la vie chère que Trump n'a pas déclenché mais aggravé.

Cette crise sociale a rapidement trouvé un prolongement politique dans l'élection municipale de New York du 4 novembre 2025. Ce jour-là, la plus grande ville du pays a élu le maire le plus à gauche de son histoire, Zoran Mamdani. Signe que la Maison blanche n'est pas restée insensible à ce revers électoral spectaculaire, Donald Trump s'est dépêché de signer quelques jours plus tard un décret qui exempte rétroactivement des droits de douane une série d'aliments de base comme le bœuf, les tomates, le café et les bananes. L'optique des élections de mi-mandat en automne 2026 rend l'administration étasunienne particulièrement attentive à la question du pouvoir d'achat tout en refusant de promouvoir la hausse des salaires ou des politiques industrielles susceptibles de créer des emplois de qualité. La première contradiction se présente comme suit : l'agenda politique résolument en faveur du capital de Trump se heurte au problème du coût de la vie du plus grand nombre qui peut provoquer une défaite aux élections parlementaires. En automne 2025, l'administration étasunienne s'interroge de plus en plus sur les possibilités de dépassement de cette contradiction domestique.

Une mondialisation de plus en plus dysfonctionnelle

La seconde contradiction à laquelle fait face l'administration Trump concerne la mondialisation. Afin d'en mesurer la portée considérable, il faut préciser pourquoi la mondialisation est cruciale pour le capitalisme étasunien. Le lien entre économie et puissance est parfaitement clair pour les stratèges à Washington, qui écrivent explicitement dans leur nouvelle Stratégie de sécurité nationale que « notre économie constitue également le pilier de notre position sur la scène internationale et le fondement indispensable de notre armée[7] ».

Regardons donc de plus près ce pilier. Un des résultats les plus importants de la recherche en économie politique internationale consiste à démontrer que la mondialisation ne correspond pas seulement à la multiplication purement économique des flux transfrontaliers de biens, services, capitaux et travailleurs, c'est un processus politique sous supervision étasunienne[8]. Les Etats-Unis ont en effet impulsé et popularisé les politiques de dérégulation au fondement de la mondialisation, ils ont géré les crises financières occasionnées par la libéralisation financière et ils maîtrisent les infrastructures techniques, numériques, physiques, militaires et monétaires de l'économie mondiale[9].

La démarche est tout sauf désintéressée. Face à la longue crise de rentabilité du capital étasunien dans les années 1960 et 1970, l'État étasunien opte pour une solution spatiale[10]. En d'autres termes, il redynamise les profits des firmes étasuniennes en élargissant considérablement l'accès aux marchés étrangers. Les efforts de Washington ont payé. La mondialisation réoriente le taux de profit du capital étasunien vers la hausse. Dans ce cadre, une part nettement plus importante des profits des firmes étasuniennes est réalisée en dehors du territoire national, comme l'indique la figure 2 ci-dessous. Alors que le ratio profits étrangers/profits domestiques gravitait autour de 0,2 avant la mondialisation, il bondit à 0,62 pendant les décennies suivantes. Or, depuis 2021, il s'écarte substantiellement de la moyenne en oscillant entre 0,42 et 0,49. Autrement dit, la mondialisation semble de plus en plus dysfonctionnelle du point de vue du capital étasunien.

Figure 2. Profits étasuniens d'origine étrangère en pourcentage des profits domestiques (NIPA).

Cette diminution de la contribution du marché mondial aux profits étasuniens peut être directement relié à la montée en gamme spectaculaire que la Chine réalise depuis une vingtaine d'années. En effet, en 2006 les autorités chinoises changent radicalement leur politique de l'innovation en introduisant le plan de développement des « technologies indigènes ». Jusqu'alors elles pensaient que l'ouverture au capitaux étrangers, attirés par la perspective d'une force de travail bien éduquée, en bonne santé, nombreuse et surtout facilement exploitable allait s'accompagner de transferts de technologies susceptibles d'alimenter la montée en gamme de l'économie nationale. Or, la monopolisation intellectuelle est précisément un outil central permettant aux multinationales de s'approprier une part disproportionnée de valeur ajoutée créée tout au long des chaînes globales de valeur[11]. Du point de vue des multinationales étrangères, il serait suicidaire d'abandonner le contrôle exclusif de ce levier de rentabilité ; elles n'ont aucun intérêt à voir la Chine évoluer du statut de fournisseur de main d'œuvre bon marché vers celui de précurseur technologique.

Se rendant à l'évidence, la Chine cesse de placer ses espoirs dans la bonne volonté des capitalistes étrangers et mise sur la planification pour se hisser à la frontière technologique, et ce en particulier dans les secteurs clés du numérique et du renouvelable. Cette planification se concrétise par la suite à travers une multitude de plans quinquennaux et d'initiatives ad hoc. Le résultat est net : dans le domaine technologique la Chine talonne désormais les Etats-Unis alors qu'elle occupait une position totalement subordonnée il y a 20 ans[12]. De ce fait les entreprises chinoises sont de plus en plus à même de concurrencer les multinationales étasuniennes (et autres) dans les segments les plus rentables des chaînes globales de valeur. À cela s'ajoute le fait que les autorités chinoises mettent en place des infrastructures monétaire, technique et physiques réduisant les coûts de transaction pour le capital chinois et contestant le pouvoir structurel de l'Etat étasunien sur le capitalisme global.

La deuxième contradiction se présente donc comme suit : le capitalisme mine la mondialisation. Le paradoxe de la montée en puissance de la Chine, c'est qu'en devenant capitaliste, elle s'est trouvée contrainte de saper le processus même qui a permis son essor, à savoir la mondialisation. Cette contestation la place directement sur les rails de la confrontation avec les États-Unis, qui supervisent justement la mondialisation.

En d'autres termes, peu après le début de son mandat, Donald Trump a fait face à deux questions épineuses : premièrement, comment dépasser la question de la vie chère sans mettre en cause son projet de redistribution en faveur des plus aisés ; deuxièmement, comment rendre la mondialisation plus profitable à nouveau pour le capital étasunien tout en maintenant la Chine dans une position de pays subordonné ?

La matrice vénézuélienne

Les bombardements de Caracas et l'enlèvement de Nicolas Maduro, suivis d'une réorganisation en profondeur de la politique économique du Venezuela autour de Delcy Rodriguez en faveur du capital étranger, devaient permettre de dépasser la double contradiction. Tel était la stratégie trumpiste. En accédant aux riches ressources pétrolières du pays, une hausse notable de l'offre de pétrole devait se produire à court terme. Pour les consommateurs étasuniens ce mécanisme devait se traduire de façon immédiatement visible par la baisse des prix à la pompe. Peu après l'agression impérialiste du Venezuela, Trump a en effet affirmé que « bientôt, le prix moyen sera inférieur à 2 dollars le gallon[13] ». Faute de hausse des salaires, la baisse d'une dépense contrainte pour des dizaines de millions d'étasuniens devait dissiper la question de la vie chère – du moins jusqu'aux élections.

Pour le capital étasunien, l'agression du Venezuela ne promettait rien de moins que l'accès aux plus grandes réserves pétrolières mondiales. Se produisit alors un spectacle médiatique étonnant. Dans les colonnes d'une variété de journaux[14], on pouvait lire des explications concernant la mauvaise qualité du pétrole vénézuélien et la mise en avant des propos du PDG d'Exxon selon lequel il est « impossible d'investir » au Venezuela en l'état. En somme, on pouvait avoir l'impression que pour la première fois, l'abondance pétrolière n'intéresse pas vraiment les sociétés pétrolières.

C'est une déformation de la réalité. Pour s'en apercevoir, il convient d'abord de préciser le contexte des propos du PDG d'Exxon. Immédiatement après l'opération au Venezuela, le président étasunien a triomphalement invité les dirigeants des principales compagnies pétrolières à la Maison blanche pour discuter de l'appropriation des ressources vénézuéliennes. A la différence de ses prédécesseurs, qui auraient organisé la même réunion en toute discrétion, l'attitude de show man de Trump a conduit à la diffusion publique de l'événement. Prétendre que la discussion menée par Trump sur l'appropriation du pétrole ait été accueillie par les PDG du secteur « sans susciter beaucoup d'enthousiasme[15] » ne reflète pas la réalité.

Bien au contraire, les prises de paroles des dirigeants ont été favorables et seul le PDG d'Exxon s'est montré plus prudent. Si cette réunion devait être source d'étonnement sur la stratégie industrielle des principales firmes pétrolières, c'est justement parce qu'un seul dirigeant a directement abordé les conditions de faisabilité des investissements alors que la situation politique n'était pas encore stabilisée et que les firmes multinationales ont été habituées pendant des années au luxe du « dériskage » étatique[16].

Une fois ce contexte posé, on peut observer que l'appétit pour le pétrole vénézuélien est vite revenu. Le groupe espagnol Repsol prévoit de tripler sa production[17] tout comme l'italien Eni reprend la production[18], l'étasunien Chevron « multiplie les accords visant à accroître la production[19] », ConoccoPhillips et Exxon se rendent sur place pour étudier les opportunités, et elles sont grandes dans la mesure où le Venezuela prépare une loi rendant le pétrole plus accessible aux entreprises privées.

De plus, la centralité pétrolière ne doit pas effacer le fait que les multinationales s'intéressent également à la banque, le bâtiment ou les télécom. Selon le Financial Times, ces secteurs sont les premiers ciblés des investisseurs étrangers qui, dès février 2026, affluent si massivement que les réservations d'hôtel ont explosé à Caracas[20]. Par ailleurs, le ministre étasunien Doug Burgum ainsi qu'une poignée de dirigeants d'entreprise étasuniens viennent de visiter le Venezuela dans l'optique de signer des accords autour de l'énergie et des métaux critiques[21]. Clairement, l'agression impérialiste du Venezuela a ouvert de nouvelles opportunités rentables.

Pourtant, au-delà de l'ouverture du Venezuela aux capitaux étrangers, il existe une deuxième raison pour laquelle les multinationales étasuniennes peuvent se réjouir de l'opération. Contrairement à l'affirmation que l'attaque du Venezuela mettrait en évidence un « recentrement sur l'hémisphère occidental » des Etats-Unis – qui semble être privilégiée à l'institut de recherche du ministère de la défense français[22] –, cette agression vise à affaiblir le projet chinois de remplacement de la mondialisation par un marché mondial sino-centré.

Les lunettes de l'économie politique internationale permettent de le constater aisément. Remettre la production pétrolière vénézuélienne entre les mains des firmes étasuniennes ou issues de pays alliés des Etats-Unis fragilise l'approvisionnement pétrolier de la Chine qui, du fait des sanctions étasuniennes contre le Venezuela, était devenu le premier client du pays. Par le même coup, l'internationalisation du renminbi reculerait puisque la monnaie chinoise ne sera plus acceptée dans le règlement du pétrole vénézuélien. La démonstration de force étasunienne au Venezuela signale également à la Chine que les investissements massifs dans les infrastructures physiques latino-étasuniennes réalisés dans le cadre des Nouvelles routes de la soie sont réversibles.

Frapper l'Iran, frapper la Chine

Forts du succès intégral au Venezuela, les Etats-Unis reproduisent la même approche envers l'Iran : dénonciations publiques du gouvernement en place, rassemblement de forces armées autour du pays, suivis de bombardements, d'une opération éclair visant à décapiter le pouvoir en place et la nomination d'un nouveau gouvernement.

En raison d'un ensemble de caractéristiques économiques similaires au Venezuela, l'Iran est une cible particulièrement apte à contribuer au dépassement de la double contradiction du capitalisme étasunien. Sur ce fond, Donald Trump a déclaré au début de la guerre : « Je dois être impliqué dans cette nomination, comme ça a été le cas avec Delcy [Rodríguez] au Venezuela[23] ». C'est la raison pour laquelle l'éditorialiste du Financial Times Gideon Rachman estime que de la campagne militaire étasunienne en Iran n'aurait pas dû s'appeler « Opération Epic Fury » mais « A la recherche désespérée de Delcy[24] ».

Concernant la volonté d'augmenter à court terme l'offre de pétrole, le remplacement de la République islamique par un gouvernement moins hostile aux Etats-Unis permettrait de lever les sanctions sur les exportations pétrolières iraniennes, lesquelles ont diminué de près de 30% depuis 2011. Néanmoins, l'Iran compte surtout pour le dépassement de la deuxième contradiction.

Du point de vue étasunien, l'Iran impose – à sa modeste échelle – des contraintes à sa supervision du capitalisme. Son soutien aux Houthis au Yémen a rendu le canal de Suez – par lequel passent 20 % du trafic maritime mondial et 80 % du commerce entre l'Asie et l'Europe – largement dysfonctionnel. Entre le troisième trimestre 2023, avant que les Houthis ne commencent à perturber le passage des bateaux affiliés aux pays soutenant Israël – ce qui n'est pas le cas de la Chine –, et aujourd'hui, le trafic des porte-conteneurs traversant le canal a baissé de 90 %. Le trafic maritime entre l'Asie et l'Europe n'a pas disparu, mais passe désormais par le Cap, ce qui ajoute des délais d'acheminement de 10 jours et augmente massivement le coût du transport, de l'ordre de 80 %. Cela pèse directement sur les profits des multinationales. La fermeture du détroit d'Ormuz amplifie l'enjeu infrastructurel iranien.

L'enjeu des infrastructures physiques ne se limite pas aux goulets d'étranglement que sont le canal de Suez et le détroit d'Ormuz. Dans le cadre des Nouvelles Routes de la soie, la Chine développe une série de projets – routes, chemins de fer, oléoducs, gazoducs, ports, etc. – qui permettent de la connecter par voie terrestre à l'Iran, en passant par le Pakistan. La connexion terrestre est cruciale pour le régime d'accumulation extraverti de la Chine, en raison de la présence massive de navires étasuniens en mer de Chine méridionale qui peuvent à tout moment bloquer le commerce maritime de la Chine.

D'une part, ayant besoin de débouchés à l'étranger, la Chine cherche à développer des options de contournement. D'autre part, en sens inverse, la Chine voudrait sécuriser ses importations énergétiques. La participation de l'Iran aux Nouvelles Routes de la soie est centrale dans la satisfaction de cette double préoccupation.

Le pétrole touche aussi à l'infrastructure monétaire. La Chine vise à remplacer la suprématie du dollar étasunien par une infrastructure monétaire sino-centrée. C'est tout le but de l'internationalisation du renminbi. Celle-ci exige, entre autres, une augmentation des transactions commerciales et financières libellées en monnaie chinoise. Les exportations de pétrole iranien (et vénézuélien) y contribuent. Une victoire étasunienne serait synonyme d'un coup porté à l'internationalisation du renminbi.

Frapper l'Iran ne revient pas seulement à solidifier le contrôle étasunien sur les infrastructures physiques et monétaires du capitalisme mondial, c'est aussi fragiliser la Chine de façon directe. En raison des sanctions étasuniennes, peu de pays achètent le pétrole iranien qui est pourtant vendu en dessous du prix de marché. La Chine est une exception notable : elle achète 80 % des exportations de pétrole iranien acheminées par voie maritime, ce qui représente près de 13 % de la consommation chinoise de cette source d'énergie.

Si on ajoute l'agression étasunienne du Venezuela du début de l'année, Washington menace une part significative des besoins de pétrole de la Chine, à savoir 18 % de ses importations maritimes. Ces deux interventions impérialistes s'inscrivent pleinement dans l'objectif de la toute récente stratégie de sécurité nationale qui vise à « rétablir la domination énergétique étasunienne[25] ».

De plus, le pétrole n'est pas qu'une affaire d'énergie, il englobe toute l'industrie pétrochimique. Cette dernière a envahi la vie quotidienne mais aussi la production industrielle, à laquelle elle fournit énormément de composants bon marché et facilement reproductibles[26]. Désormais, les prix payés en Chine pour un certain nombre de polyéthylènes, indispensables à une variété d'industries allant de l'automobile aux jouets, ont doublé[27].

Le bombardement de l'Iran s'insère donc aussi dans les objectifs étasuniens d'affaiblissement de la production manufacturière chinoise. La mise en cause de ces flux est un problème central pour Pékin, qui a justement très fortement augmenté ses investissements étrangers dans le domaine pétrolier en 2025 pour sécuriser un approvisionnement stable malgré Trump. Clairement, en dépit des discours sur le capitalisme vert, tant la Chine que les États-Unis considèrent le contrôle de la ressource pétrolière comme cruciale. Car, justement, tout prétendant à l'hégémonie mondiale doit pouvoir garantir sa disponibilité aux États subordonnés.

L'agression impérialiste étasunienne de l'Iran comporte donc une multitude d'attaques plus ou moins voilées contre la Chine. Pour s'en apercevoir, et donc pleinement saisir l'ampleur de la confrontation entre la Chine et les États-Unis, la lecture infrastructurelle de la rivalité inter-impérialiste est précieuse. Elle permet de comprendre que contrôler le robinet pétrolier du Moyen-Orient est un levier de puissance unique.

Les guerres au Moyen-Orient n'empêchent donc pas les États-Unis de poursuivre leur « pivot asiatique », ils en sont un moyen. En d'autres termes, rétablir fermement le contrôle des infrastructures physiques et monétaires de la mondialisation au Moyen-Orient devait répondre au problème de rentabilité des firmes étasuniennes.

De plus, au-delà de la supervision du marché mondial, il faut garder à l'esprit que pour les États-Unis les guerres sont aussi plus directement un outil d'accumulation. À l'instar de l'afflux d'hommes d'affaires à Caracas après l'enlèvement de Maduro, défaire la République islamique d'Iran ouvre la voie à la privatisation de ses conglomérats semi-publics[28] pour en transférer la propriété aux multinationales étasuniennes ou issues de pays alliés aux États-Unis. Dans l'esprit des stratèges à Washington, l'Iran est donc aussi, dans l'immédiat, une source de nouveaux profits.

En finir avec l'invisibilisation de l'impérialisme étasunien

Le pari étasunien en Iran a lamentablement échoué. Non seulement le gouvernement iranien s'est avéré bien plus solide que son homologue vénézuélien, mais il a surtout réussi à transférer une partie des effets dévastateurs de la guerre – dont les souffrances des iraniens sous les bombes – de la périphérie au centre du capitalisme mondial en détruisant des installations énergétiques et en bloquant une infrastructure physique centrale du marché mondial, le détroit d'Ormuz. Ce n'est pas la première fois que l'impérialisme étasunien peine à réaliser ses objectifs, et ce n'est pas surprenant si on applique une lecture non-déterministe de l'histoire.

Pourtant, cet échec alimente un type d'analyse qui lit l'histoire à l'envers. Puisque les Etats-Unis n'ont pas réussi à remplir leurs objectifs à court terme et exposent ainsi leur propres faiblesses – une faiblesse toute relative si on tient compte du fait que les Etats-Unis disposent d'un potentiel d'escalade armée tout à fait considérable puisque l'actuelle guerre contre l'Iran mobilise seulement une fraction des forces étasuniennes employées lors des précédentes invasions du Moyen-Orient –, ils doivent avoir été entrainés par une force qui défend des intérêts autres que ceux des Etats-Unis. Ainsi resurgit la thèse du lobby israélien dans une série d'articles de gauche.

Cette thèse est notamment avancée par John Mearsheimer et Stephen Walt, tous deux spécialistes des relations internationales. Ces chercheurs, bien loin de la sphère intellectuelle de gauche, y développent l'idée que les groupes d'intérêts pro-israéliens ont gagné tellement d'influence à Washington qu'ils déterminent la politique étasunienne du Moyen-Orient contre les intérêts des Etats-Unis. Dans ce raisonnement manipulationniste, l'absence de justification claire fournie par la Maison Blanche des guerres déclenchées dans la région attesterait que les Etats-Unis y interviennent militairement pour protéger la sécurité d'Israël.

Dans une récente critique de la thèse du lobby israélien, Andreas Malm souligne que « l'erreur formelle [de ce raisonnement] est double. Il ne s'ensuit pas de l'absence de ces casus belli officiels que la vraie raison était sûrement la sécurité d'Israël ; mais il s'ensuit bel et bien de leur absence que la sécurité d'Israël n'était pas menacée[29] ». Cette observation trouve un écho explicite dans la situation actuelle que la rédaction du Financial Times décrit comme suit :

« Trump semble avoir pris la décision de déclencher une guerre parce que le régime iranien était au plus bas, plutôt que parce qu'il représentait une menace imminente. Les groupes alliés à l'Iran ont été décimés au cours des deux dernières années et son programme nucléaire a été gravement affaibli[30] ».

Au-delà de cette incohérence dans le raisonnement, la thèse peine à convaincre sur un autre plan central : pourquoi la plus grande puissance au monde, qui est la seule à formuler une « grande stratégie » visant à reproduire son capitalisme à travers le marché mondial[31] depuis des décennies et à mener régulièrement des agressions impérialistes dans de nombreux pays, serait soudainement manipulée par un lobby au service d'un tout petit Etat étranger ?

Dans le contexte de la guerre contre l'Iran, la thèse du lobby se trouve dans un article d'Adlene Mohammedi intitulé « Quand Israël entraîne les Etats-Unis » et qui fait partie d'un dossier spécial sur la guerre contre l'Iran. L'auteur y affirme :

« avec l'agression de l'Iran, une chose saute désormais aux yeux : le président étasunien ne sait pas ce qu'il est en train de faire. Derrière la véhémence des discours, y compris à l'égard des « alliés » traditionnels de son pays, se cache un personnage qui ne cesse de se contredire et qui a tout de l'homme manipulable[32] ».

Pour défendre cette thèse, il s'appuie ensuite sur les déclarations du secrétaire d'État étasunien Marco Rubio, de la directrice du renseignement national Tulsi Gabbard et de l'ancien directeur du Centre national de lutte contre le terrorisme Joe Kent. Enfin, il ajoute, plus vaguement, que le déclenchement de la guerre interpelle puisqu'un « accord négocié [sur le dossier nucléaire] semblait envisageable selon les médiateurs omanais et le Guardian[33] ». À partir de trois citations et un résultat potentiel de négociations, il conclut « difficile, dans ces conditions, de ne pas reconnaître qu'il s'agit d'une guerre israélienne[34] ».

Une version plus nuancée de la même thèse est également défendue par Sarra Grira, Sylvain Cypel et Bernard Hourcade dans l'interview publiée quelques jours après le début de la guerre[35]. Elle est plus nuancée parce qu'elle détaille les raisons pour lesquelles la politique étrangère israélienne n'est pas identique à celle des Etats-Unis mais surtout parce qu'elle reconnaît ne pas avoir examiné de près la situation étasunienne d'avant la guerre.

Dans une interview encore plus récente, Somayeh Rostampour arrive à une conclusion similaire tout en faisant l'économie d'une démonstration. Elle écrit : « La poursuite de la guerre dira donc quelle ligne l'emporte (celle d'une stabilisation impériale à l'étasunienne ou celle d'une ruine stratégique poussée par Israël) et jusqu'où Washington se laissera entraîner dans cette seconde logique[36] ».

Si deux « logiques » distinctes se démarquent, celle d'Israël est considérée comme la plus influente car ce dernier aurait déjà réussi à « entrainer » les Etats-Unis derrière lui. Un peu plus loin, Rostampour reprend le même argument en ajoutant « la menace proférée aujourd'hui contre l'Iran s'inscrit ainsi dans une généalogie impériale bien établie : celle d'une guerre qui vise moins la seule défaite militaire de l'adversaire que sa régression historique par la destruction systématique de ses infrastructures vitales[37] ». Les Etats-Unis et Israël mettraient donc déjà en œuvre tous les deux le projet israélien de « ruine stratégique ».

Les failles argumentatives du renouveau de la thèse du lobby

La ligne argumentaire de Mohammedi a de quoi surprendre : à partir de trois citations et une appréciation approximative de l'état des négociations, l'explication des raisons de la guerre est établie. Et puisqu'il sait que Donald Trump n'a pas seulement démenti la thèse du lobby israélien mais « peut-être forcé la main d'Israël[38] », il ajoute que « tous les rétropédalages [allant à l'encontre de la thèse du lobby israélien] qui ont suivi peinent à convaincre[39] ». On ne sait pas bien pourquoi certaines citations de dirigeants étasuniens sont plus fiables que d'autres.

Grira, Cypel et Hourcade offre une série d'éléments factuels que le timing finalement retenu des attaques contre l'Iran arrangeait bien Israël, mais cela ne signifie pas qu'il s'agit effectivement du facteur explicatif et encore moins qu'il s'agit de l'unique facteur explicatif ni pourquoi des semaines auparavant les Etats-Unis ont commencé à déplacer du matériel militaire dans la région. Il est frappant qu'aucune de ces contributions fondées sur la thèse du lobby n'étudie les contradictions du capitalisme étasunien. Par conséquent, elles restent silencieuses sur les motivations étasuniennes à mener une guerre. Mohammedi va même jusqu'à affirmer que la guerre « ne correspond ni à des intérêts étasuniens clairement identifiés, ni à la politique annoncée par M. Trump[40] ».

Certes, Trump s'est publiquement opposé aux « guerres sans fin », mais quand on ne lit pas l'histoire à l'envers on observe que Trump pensait justement mener une opération éclair en Iran. A cela s'ajoute que sa Stratégie de sécurité nationale vise bien à rétablir la domination énergétique étasunienne. Enfin, et surtout, la guerre constitue un moyen de dépasser la double contradiction du capitalisme étasunien, mais ce constat exige un examen préalable de l'économie politique des Etats-Unis.

Dissoudre l'impérialisme

Etant donné que l'analyse de l'impérialisme est indissociable de l'étude des contradictions du capitalisme du pays agresseur, l'absence de prise en compte des tensions auxquelles Trump répond peut difficilement déboucher sur le constat du caractère impérialiste des agressions étasuniennes. Souhaitant tout de même maintenir la référence à l'impérialisme, Mohammedi le ramène à une question de légalité et de brutalité : « l'impérialisme des États-Unis transparaît dans le mode d'action (l'impunité et les menaces de crimes à grande échelle), mais pas dans la finalité[41] ».

Même son de cloche chez Rostampour lorsqu'elle écrit que « le passage, en l'espace d'un mois, du slogan trumpien promettant de « rendre sa grandeur à l'Iran » à la menace de le « ramener à l'âge de pierre » a d'ailleurs levé toute ambiguïté sur la logique impériale de cette guerre[42] ».

En réduisant l'impérialisme au degré de coercition employé par l'agresseur, on comprend difficilement la valeur analytique du terme. Si l'impérialisme et la brutalité sont équivalents, à quoi bon s'efforcer d'employer un langage conceptuel compliqué ? Au final, la spécificité de l'impérialisme se trouve dissoute dans une généralité transhistorique : la guerre a-t-elle jamais été autre chose que violente ? La contribution majeure des premiers penseurs de l'impérialisme consiste justement en la mise en évidence des mécanismes liant le capitalisme à la formation des conflits internationaux[43].

C'est une mécanique de la violence correspondant à un mode de production particulier. De même, le thème de la légalité manque la cible dans la mesure où l'impérialisme « est le moyen même par lequel le droit international prend corps dans le système international moderne[44] ».

Retrouver la boussole

À l'heure où les Etats-Unis mènent une politique d'escalade violente envers une multitude de pays, la thèse du lobby israélien conduit à invisibiliser le protagoniste étasunien et à effacer la relation directe entre le capitalisme et l'impérialisme. La situation internationale devient ainsi illisible et la paix inatteignable.

Par contraste, la théorie de l'impérialisme prend pour point de départ les contradictions du capitalisme du pays agresseur et souligne ainsi aussi que toute action coercitive y est précédée d'un rapport de forces particulier. Et ce rapport est modifiable. Cette observation montre que la guerre n'est pas qu'une affaire de gigantesques machines de guerres et d'Etats-majors. Le mouvement social dispose d'une prise sur le phénomène, et d'un levier d'action concret à travers la dénonciation de l'exacerbation de la vie chère causée par l'impérialisme étasunien. Car ce dernier est pleinement responsable de l'inflation en gestation, et des pénuries et de la crise agricole à venir.

En d'autres termes, la thèse du lobby israélien conduit à l'impuissance alors que la théorie de l'impérialisme la brise.

Notes

[1] https://budgetlab.yale.edu/research/combined-distributional-effects-one-big-beautiful-bill-act-and-tariffs-0

[2] https://itep.org/trump-obbba-taxes-lower-for-the-rich-tariffs/

[3] Mark Kagan, « Unions Need to Mount a Militant Response to Trump's Assault », Jacobin Magazine, , 2025, 04/06/2025 p. ; Lawrence S. Wittner, « Donald Trump, Union Buster ».

[4] Sasha Rogelberg, « U.S workers just took home their smallest share of capital since 1947, at least », Fortune, , 2026, 13/01/2026 p.

[5] Guy Chazan, « ‘The gap is widening' : inside Donald Trump's K-shaped economy », Financial Times, 24/12/2025 p.

[6] University of Michigan, Surveys of consumers – Charts (by income), https://data.sca.isr.umich.edu/charts.php?demographic=income, consulté le 4 mai 2026.

[7] White House, National Security Strategy, Washington DC, 2025, p. 4.

[8] Sam Gindin et Leo Panitch, The Making of Global Capitalism : The Political Economy Of American Empire, London, Verso Books, 2013.

[9] Benjamin Bürbaumer, Chine/États-Unis, le capitalisme contre la mondialisation, Paris, La Découverte, 2024.

[10] David Harvey, Les limites du capital, Paris, Amsterdam, 2020.

[11] Cédric Durand et Wiliam Milberg, « Intellectual monopoly in global value chains », Review of International Political Economy, 0-0, 2019, p. 1‑26.

[12] B. Bürbaumer, Chine/États-Unis, le capitalisme contre la mondialisation, op. cit., chapitre 3.

[13] Jordan Blum, « U.S. oil producers increasingly ‘slighted' by Trump's international focus on crude in Venezuela, Greenland, and beyond », Fortune, , 2026, 23/01/2026 p.

[14] Karl Laske, Le Venezuela ou l'impossible rêve pétrolier de Donald Trump, https://www.mediapart.fr/journal/international/090126/le-venezuela-ou-l-impossible-reve-petrolier-de-donald-trump, consulté le 6 mai 2026 ; Le Monde avec AFP, « Donald Trump pousse les majors pétrolières à investir au Venezuela et promet que ce sera “sûr” », Le Monde, 10/01/2026 p. ; Perrine Mouterde, « Pourquoi les réserves pétrolières du Venezuela ne sont sans doute pas “les plus importantes du monde” », Le Monde, 20/01/2026 p. ; Jamie Smyth, Myles McCormick et Kaye Wiggins, « US oil giant ExxonMobil tells Donald Trump Venezuela is ‘uninvestable' », Financial Times, 09/01/2026 p. ; Pablo Stefanoni, « Venezuela : une « chute du mur de Berlin » pour la gauche latino-étasunienne ? », Mediapart, 06/01/2026 p.

[15] Marie Vergès, « Pétrole : les majors profitent des conséquences de la guerre au Moyen-Orient pour trouver de nouveaux gisements », Le Monde, 28/04/2026 p.

[16] Daniela Gabor, « The Wall Street Consensus », Development and Change, 52-3, 2021, p. 429‑459.

[17] Jamie Smyth et Joe Daniels, « Spain's Repsol wins back control of Venezuelan oil operations », Financial Times, 16/04/2026 p.

[18] Reuters, « Eni restarted Venezuela oil lifting in April as payment-in-kind for gas », Reuters, 04/05/2026 p.

[19] M. Vergès, « Pétrole », art. cit.

[20] Michael Stott, « Venezuelan business looks to post-Maduro opportunities », Financial Times, 05/02/2026 p.

[21] Gideon Rachman, « Trump's Venezuela strategy has failed in Iran », Financial Times, 09/03/2026 p.

[22] Maud Quessard, « « Trump est en train d'achever la désoccidentalisation du monde voulue par Poutine et Xi » », Alternatives Economiques, , 2026, 17/01/2026 p.

[23] G. Rachman, « Trump's Venezuela strategy has failed in Iran », art. cit ; voir aussi Steff Chávez, James Politi et Abigail Hauslohner, « Donald Trump struggles to explain why he launched another Middle Eastern war », Financial Times, 03/03/2026 p.

[24] G. Rachman, « Trump's Venezuela strategy has failed in Iran », art. cit.

[25] White House, National Security Strategy, op. cit, p. 14.

[26] Adam Hanieh, « Petrochemical Empire », New Left Review, 130, 2021, p. 25‑51.

[27] Edward White, « ‘Fortress China' shows cracks as Iran war strains supply chains », Financial Times, 11/04/2026 p.

[28] Kayhan Valadbaygi, « L'Iran en révolte. Néolibéralisation, sanctions, répression ».

[29] Andreas Malm, Pour la Palestine comme pour la Terre : Les ravages de l'impérialisme fossile, Paris, La Fabrique, 2025, p. 84‑85.

[30] The editorial board, « Trump's epic gamble in the Middle East », Financial Times, 01/03/2026 p.

[31] Bastiaan Van Apeldoorn et Naná de Graaff, American Grand Strategy and Corporate Elite Networks, Reprint édition., London, Routledge, 2016.

[32] Adlene Mohammedi, « Quand Israël entraîne les États-Unis », Le Monde diplomatique, , 2026.

[33] Ibid.

[34] Ibid.

[35] Guerre au Moyen-Orient : Quels sont les vrais objectifs des Etats-Unis, d'Israël et de l'Iran ?, 2026.

[36] Somayeh Rostampour, « Iran : généalogie d'une contre-révolution », Lundi matin, 517, 2026, 28/04/2026 p.

[37] Ibid.

[38] Peter Wells, George Russell, Maxine Kelly, Philip Georgiadis, Fergus Ryan, Robert Orr, Zehra Munir, Eli Meixler, Gavin Huang et Alexandra White, « Middle East war day 4 as it happened : Trump says US Navy prepared to escort oil tankers in Gulf, Iraq's crude production on the cusp of collapse », Financial Times, 03/03/2026 p.

[39] A. Mohammedi, « Quand Israël entraîne les États-Unis », art. cit.

[40] Ibid.

[41] Ibid.

[42] S. Rostampour, « Iran : généalogie d'une contre-révolution », art. cit.

[43] Benjamin Bürbaumer, Le Souverain et le Marche – Théories Contemporaines de l'Impérialisme, Paris, Amsterdam, 2020.

[44] China Miéville, Between Equal Rights : A Marxist Theory of International Law, Chicago, IL, Haymarket Books, 2006, p. 8.

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Derrière la vérification d’âge en ligne, la généralisation du contrôle d’identité

26 mai, par La quadrature du net — ,
Le Parlement s'apprête à voter une proposition de loi qui veut interdire d'accès aux réseaux sociaux les jeunes de moins de 15 ans. Sous couvert de protection des mineur·es, ce (…)

Le Parlement s'apprête à voter une proposition de loi qui veut interdire d'accès aux réseaux sociaux les jeunes de moins de 15 ans. Sous couvert de protection des mineur·es, ce texte imposerait à toute personne souhaitant accéder à ces plateformes de prouver leur âge. Avec comme conséquence une remise en cause toujours plus grande du droit à l'anonymat en ligne.

Tiré du blogue de l'auteur.

Le Parlement s'apprête à voter une proposition de loi qui veut interdire d'accès aux réseaux sociaux les jeunes de moins de 15 ans. Sous couvert de protection des mineur·es, ce texte imposerait à toute personne souhaitant accéder à ces plateformes de prouver leur âge. Derrière cette vérification d'âge se cache en fait un contrôle d'identité, que la France et la Commission européenne poussent chacune de leur coté pour le généraliser à l'échelle de l'Union européenne. Avec comme conséquence une remise en cause toujours plus grande du droit à l'anonymat en ligne.

Un mouvement global d'interdiction des réseaux sociaux aux jeunes

Ce n'est pas la première fois que des dirigeants essayent d'introduire une vérification d'âge sur internet. En France, les contenus pornographiques ne doivent pas être accessibles aux mineur·es. Jusqu'en 2020, les plateformes pornographiques demandaient aux internautes une auto-déclaration, c'est-à-dire de cliquer sur un bouton « J'ai plus de 18 ans ». Puis, une loi de 2020 a précisé que cette auto-déclaration n'était pas suffisante. Cette loi n'a toutefois jamais été appliquée faute de possibilités techniques. Autre tentative en 2023, la loi Marcangeli, a voulu créer un système d'autorisation parentale avant qu'un·e mineur·e de moins de 15 ans puisse se créer un compte sur un réseau social. Mais cette loi non plus n'est jamais entrée en application car le législateur, doutant fortement de sa conformité au droit de l'UE, a conditionné son application à un feu vert de la Commission européenne qui n'est jamais arrivé.

Puis, en 2024, la loi dite « SREN » (pour « sécuriser et réguler l'espace numérique ») a changé la donne. Depuis cette loi, les plateformes proposant du contenu pornographique doivent vérifier l'âge des internautes, une auto-déclaration ne suffisant plus. Surtout, depuis cette loi, lorsqu'une plateforme ne vérifie pas l'âge des internautes, ce n'est plus la justice qui décide de la sanction (une censure et une amende), mais l'Arcom, l'autorité administrative chargée, entre autres, de réguler la télévision. La loi SREN est donc la première loi a réellement imposer une vérification d'âge en ligne, pour l'instant cantonnée aux contenus pornographiques (même si le ministre du numérique de l'époque, Jean-Noël Barrot, se rêvait l'imposer aussi aux réseaux sociaux).

En dehors de la France, nous assistons également à un mouvement général d'interdiction des réseaux sociaux aux mineur·es. Au niveau de l'Union européenne d'abord, rappelez-vous du règlement Chat Control qui voulait imposer de scanner les correspondances échangées sur les messageries chiffrées. Si ce volet a certes été repoussé en raison de l'absence croissante de soutien des États membres et du Parlement européen, le texte comporte toujours une obligation faites aux magasins d'application (Apple Store, Google Play, Microsoft Store, etc.) d'empêcher leurs utilisateur·rices de télécharger certaines applications si ils ou elles sont mineur·es. Aux États-Unis, la moitié des États obligent les sites pornographiques à vérifier l'âge de leurs utilisateur·rices. La Grande-Bretagne est même allée plus loin, puisque depuis l'été 2025 et l'entrée en application de l'Online Safety Act, ce sont tous les contenus dits « harmful » (dangereux) qui doivent être cachés derrière des systèmes de vérification d'âge (une notion particulièrement floue qui a conduit au blocage de contenus sur le génocide à Gaza ou sur la guerre en Ukraine). L'Australie également s'est lancée dans la course à l'échalote de la vérification d'âge sur les réseaux sociaux : depuis fin 2025, une loi interdit aux mineur·es de moins de 16 ans d'avoir un compte sur un réseau social. Mais, de l'aveu même du régulateur australien, cette loi n'empêche cependant pas les deux-tiers des mineur·es concerné·es de réussir à contourner l'interdiction. La course est également lancée au sein des pays européens. L'Espagne, l'Autriche, la Grèce, la partie flamande de la Belgique, ou encore le Danemark ont annoncé leurs lois pour interdire aux mineur·es l'accès aux réseaux sociaux. Le chancelier allemand est également favorable à une telle mesure.

À Paris comme à Bruxelles, la volonté de bannir les mineur·es d'internet

Côté français, l'attaque vient du gouvernement et de son groupe parlementaire, appuyé par la droite et une partie de la gauche. Fin 2025, la députée EPR Laure Miller présentait une proposition de loi visant à interdire l'accès aux réseaux sociaux aux mineur·es de moins de 15 ans. La version initiale du texte prévoyait même l'instauration d'un « couvre-feu » numérique pour les mineur·es, qui n'est pas sans rappeler une mesure similaire en vigueur depuis 2019 en Chine et visant les services de jeux vidéo en ligne.

Le gouvernement a rapidement fait sienne cette proposition de loi. Il l'a inscrite sur le temps parlementaire dédié au gouvernement, a demandé au Conseil d'État un avis sur le texte, puis a enclenché la procédure accélérée pour qu'il n'y ait qu'une seule lecture par l'Assemblée nationale et le Sénat. Suite à l'avis très critique du Conseil d'État, l'autrice de la proposition de loi a réécrit en partie son texte et a supprimé le couvre-feu numérique. Puis, en séance publique à l'Assemblée, le gouvernement a lui aussi réécrit le texte : il a préféré instaurer une obligation de contrôle d'âge pour tous les réseaux sociaux, là où l'autrice de la proposition de loi suggérait plutôt un système de liste où seules les plateformes inscrites dessus par le gouvernement auraient dû vérifier l'âge des internautes. Une fois voté par l'Assemblée nationale, le texte est passé au Sénat, qui l'a validé dans son principe mais en revenant à un système de liste, contre l'avis du gouvernement. Nous attendons désormais que la commission mixte paritaire (CMP), qui réunit sept sénateur·ices et sept député·es, se réunisse pour se mettre d'accord sur un texte commun que les deux chambres du Parlement voteraient ensuite définitivement.

Côté européen aussi, l'offensive pour instaurer un contrôle d'âge en ligne s'est accéléré. Mi-avril, la Commission européenne a, par la voix de sa présidente Ursula von der Leyen et de sa commissaire à la société numérique Henna Virkkunen, annoncé le lancement d'une application de vérification d'âge, qui était en développement depuis l'année dernière. Cette application n'est pas destinée à être directement utilisée par les internautes, mais sert de vitrine technique à destination des États membres : l'objectif est de montrer qu'il est techniquement possible de faire de la vérification d'âge en ligne, afin de les inciter à suivre ce mouvement en leur offrant une « brique technique » clé en main.

« Double-anonymat », double-tromperie

Techniquement, l'application de la Commission européenne repose sur un concept cryptographique appelé « ZKP », pour zero knowledge proof, ou preuve à divulgation nulle de connaissance. Il s'agit d'un concept en réalité très simple : une attestation d'âge est délivrée par un tiers de confiance. Avec ce système, lorsqu'une plateforme en ligne veut confirmer l'âge d'un internaute, elle va confier cette tâche à un tiers, c'est-à-dire une entreprise sous-traitante qui, elle, procédera à la vérification d'âge pour le compte de la plateforme. Concrètement, l'internaute est redirigé temporairement vers le site internet de ce tiers le temps de procéder à la vérification d'âge. À l'issue du contrôle, le tiers redirige l'internaute vers le site internet qu'il ou elle voulait initialement consulter, et transmet en même temps à la plateforme un jeton signé électroniquement indiquant que l'internaute a l'âge requis. En confiant la vérification d'âge à un tiers, le but est d'ajouter une couche de confidentialité : la plateforme en ligne n'a pas connaissance des informations qui ont permis au tiers de faire cette vérification d'âge, et le tiers n'est pas censé savoir à quoi sert l'attestation qu'il délivre. Est-ce une bonne chose pour autant ? Absolument pas.

Parce que ce système repose, par essence, sur un contrôle d'identité. Pour vérifier l'âge d'une personne, il existe principalement deux techniques : la vérification des papiers d'identité (l'internaute prend en photo un titre d'identité sur lequel sa date de naissance est visible) ou l'utilisation d'une identité numérique d'État (par exemple, en France, en se connectant à l'aide de France Connect). Dans les deux cas, pour prouver son âge, il faut être en capacité de prouver son identité civile. Ce contrôle d'identité n'est, certes, pas fait directement par la plateforme et celle-ci ne pourra pas connaître l'identité réelle de l'internaute (en théorie), mais il force malgré tout l'internaute à divulguer son identité avant de pouvoir accéder à un service en ligne. Certains sites utilisent une troisième technique pour vérifier l'âge qui n'implique pas de connaître l'identité civile de l'internaute : il s'agit de la technique d'estimation d'âge (la personne prend son visage en vidéo et un traitement biométrique estime, à la grosse louche, l'âge de la personne), mais cette méthode est notoirement défaillante (1), notamment parce qu'il ne sera jamais possible de faire coïncider une réalité juridique (l'âge, calculé de la même manière pour tous·tes, qui ouvre des droits) avec une réalité biologique (chaque personne vieillit différemment) (2). En raison de leur absence de fiabilité3, on peut s'attendre à ce que la technique d'estimation d'âge soit progressivement exclue pour vérifier l'âge en ligne.

Ainsi, contrairement à ce qu'affirme la présidente de la Commission européenne, la technique du ZKP n'est aucunement une manière « complètement anonyme » de prouver son âge. Il ne s'agit pas d'une opération indolore puisque tous·tes les internautes souhaitant accéder à un réseau social devront présenter leur identité à ce tiers : pour empêcher les mineur·es d'accéder à des réseaux sociaux il faut bien entendu contrôler l'âge de toute personne voulant se faire un compte, et donc leur identité.

En France, la guerre des mots va encore plus loin puisque les pouvoirs publics parlent même de « double-anonymat », laissant penser que la technique du ZKP permettrait d'offrir deux fois plus d'anonymat. Cet élément de langage a notamment été mobilisé à partir de 2023 par Jean-Noël Barrot, alors ministre du numérique qui planchait sur la loi SREN. C'est ensuite la CNIL qui a adopté ce terme dans une étude technique. Enfin, l'Arcom a suivi le mouvement dans son référentiel des techniques utilisables pour procéder à la vérification d'âge dans le cadre de la loi SREN. Redisons-le : le « double-anonymat » n'offre aucun anonymat. Au mieux, il offre une étanchéité des données entre la plateforme qui exige une preuve d'âge et le tiers vérificateur d'âge. Mais c'est à la condition que ce cloisonnement soit techniquement correctement réalisé, ce qui n'est pas toujours le cas : en 2025, AI Forensics révélait que AgeGo, une entreprise vérifiant l'âge pour de nombreux sites pornographiques, collectait l'URL complète de la vidéo que l'internaute souhaitait consulter, foulant ainsi aux pieds la promesse technologique de cloisonnement. Après l'enquête de AI Forensics, l'entreprise a limité les données collectées et connaît « seulement » le site auquel l'internaute souhaite accéder.

De plus, la vérification d'âge mettra de côté bon nombre de personnes, et pas seulement les mineur·es. Et le fait que ce contrôle d'identité soit effectué par un tiers ne résoudra pas ce problème. En particulier, les personnes qui n'ont pas de carte d'identité, par exemple certaines personnes migrantes, seront exclues des plateformes qui décideront de faire de la vérification de titres d'identité. Celles qui ne maîtrisent pas assez bien la technologie et qui ne comprendront pas pourquoi elles doivent se prendre en selfie, alors qu'elles veulent simplement voir les photos de vacances postées dans un groupe familial sur un réseau social, abandonneront lorsqu'un service en ligne exigera une estimation d'âge. Sans oublier que les personnes non-blanches, déjà victimes de systèmes automatisés pensés et testés par des ingénieurs blancs, seront encore plus discriminées par des systèmes qui reproduisent par nature les biais sexistes et racistes de nos sociétés.

Le résultat sera que les internautes seront face à un dilemme : liberté d'expression ou vie privée. Nous devrons, demain, choisir entre sacrifier notre vie privée pour nous exprimer en ligne, ou bien abandonner notre liberté d'expression pour nous protéger de fuites de données qui arriveront nécessairement, à l'image de ce qui s'est passé pour 70 000 utilisateur·rices de Discord. Et ce n'est pas le « double-anonymat » qui changera cela.

Un système illégal

Il y a pas que la structure technique qui est bancale : la justification juridique pour pousser l'outil dans l'Union européenne l'est tout autant. Dans l'UE, le Digital Services Act (DSA, ou « règlement sur les services numériques ») est le principal texte qui régule les plateformes en ligne. Il comporte à son article 28 une obligation faite aux plateformes de prendre des mesures pour garantir aux mineur·es « un niveau élevé de protection de la vie privée, de sûreté et de sécurité des mineurs sur leur service ». Autrement dit, le DSA impose aux plateformes de rendre leur espace en ligne sûr, pour que les mineur·es puissent utiliser leurs services en toute sécurité, par exemple avec des règles de modération particulières ou des paramètres de confidentialité restreints par défaut.

Pourtant, pour faire passer leur vérification d'âge, la France et la Commission européenne se basent sur une interprétation farfelue de cet article 28. La Commission estime en effet que ce texte permettrait d'imposer une obligation de vérification d'âge pour empêcher les mineur·es d'accéder à certaines plateformes. Il s'agit pourtant là d'une interprétation contraire à l'esprit de cet article : empêcher les mineur·es d'accéder à un réseau social, ce n'est pas leur offrir un espace en ligne sûr, c'est les exclure d'un lieu.

Encore plus éclairant : le paragraphe 3 de l'article 28 du DSA précise qu'il « n'impose pas aux fournisseurs de plateformes en ligne de traiter des données à caractère personnel supplémentaires afin de déterminer si le destinataire du service est un mineur ». Une obligation de vérification d'âge consiste pourtant en l'inverse : c'est obliger une plateforme à traiter des données de tout le monde (même si cela se fait via un tiers), pour exclure les mineur·es.

L'article 28 du DSA est donc détourné et ne constitue pas une base juridique suffisante en droit de l'UE pour imposer cette vérification d'âge, contrairement à ce que défend la Commission. Et puisque le droit de l'UE exige également que la régulation des plateformes en ligne se fasse en principe à l'échelle européenne (on appelle cela le « domaine coordonné »), cela veut dire que les États membres ne peuvent pas agir pour autant à leur niveau.

Une affaire en cours de jugement devant la Cour de justice de l'Union européenne (CJUE) et qui concerne l'obligation de vérification d'âge imposée en France pour les contenus pornographiques par la loi SREN vient rappeler ce principe. Dans cette affaire, la loi SREN est accusée de ne pas respecter le domaine coordonné. Or, l'avocat général (le juge chargé d'éclairer la juridiction, même si cette dernière n'est pas liée par ses conclusions) a sérieusement mis en doute la conformité de la loi française au droit de l'Union4. Si la Cour suivait ce raisonnement, c'est tout un pan de la vérification d'âge qui tomberait car la France n'a aucune liberté d'agir5. C'est peut-être en raison de ces incertitudes juridiques que la Commission vient tout juste de laisser entendre qu'elle est en train de travailler sur un projet de règlement européen pour permettre explicitement aux États membres d'imposer une vérification d'âge.

Au-delà de la coordination entre droit national et droit de l'UE, il ne faut pas oublier pour autant qu'une vérification d'identité porte une atteinte extrêmement grave à la liberté d'expression et au droit au respect de la vie privée, et qu'une loi européenne ne changera rien à cela. Rappelons que le principe sur internet est l'anonymat : contrairement à une croyance que se plaisent à répandre les autorités, il existe bel et bien un droit à l'anonymat en ligne, entendu comme le droit de ne pas faire l'objet d'une surveillance lorsqu'on navigue sur internet. Ainsi, la directive e-commerce (qui a précédé le DSA mais qui est toujours en vigueur) rappelle que le principe est « l'utilisation anonyme de réseaux ouverts tels qu'Internet ». Pour la CJUE, cela signifie que « les utilisateurs des moyens de communications électroniques sont en droit de s'attendre, en principe, à ce que leurs communications et les données y afférentes restent, en l'absence de leur consentement, anonymes et ne puissent pas faire l'objet d'un enregistrement. » La Cour européenne des droits de l'Homme (CEDH) partage cet avis en rattachant ce principe à la liberté d'expression. Or, exiger d'une personne qu'elle justifie son identité avant de pouvoir s'exprimer en ligne, c'est l'exact opposé de l'anonymat : c'est l'identification préalable à l'utilisation d'une plateforme.

Les États contre l'internet artisanal

N'oublions pas que l'idée de contrôler l'identité des internautes pour bannir les mineur·es vient du fait que le danger des plateformes commerciales est de plus en plus largement admis et que la législation actuelle se montre insuffisante. En 2025, Amnesty International dénonçait le fait que l'algorithme de Tiktok mettait en avant pour les adolescent·es des contenus relatifs au suicide (attention, le rapport d'Amnesty International est difficile à lire). Mais les dangers de ces plateformes ne sont pas limités aux plus jeunes, d'ailleurs parfois mieux outillés que les adultes face à ces problèmes. Depuis son rachat par le milliardaire néo-nazi Elon Musk, X est devenu un lieu d'influence de l'extrême droite et son algorithme sert à la manipulation politique (ce qui a poussé le parquet de Paris à demander la mise en examen de la société X, de son ancienne directrice générale Linda Yaccarino et d'Elon Musk). Cette année, Meta et Google ont été condamnés aux États-Unis en raison des dangers de leurs algorithmes de recommandation fondés sur des mécanismes d'addiction. Il ne s'agit-là que des exemples les plus récents du danger, y compris pour les adultes et nos démocraties, des réseaux sociaux commerciaux.

Et la réaction des États ? Bannir les mineur·es pour faire semblant d'agir mais ne surtout pas s'attaquer au fond du problème qu'est le modèle économique de ces réseaux sociaux. Parce qu'il s'agit d'entreprises commerciales dont l'objectif est de maximiser le profit, les réseaux sociaux commerciaux se rémunèrent sur la publicité en ligne. Il faut donc non seulement que les publicités affichées soient le plus ciblées possible (cela nécessite donc une surveillance la plus intrusive possible), mais il faut également en afficher le plus possible. Plus les personnes restent longtemps sur une plateforme, plus elles verront de publicités. C'est pour cela que les réseaux sociaux commerciaux essaient de susciter l'addiction, avec des interfaces conçues à cette fin (par exemple par le doom scroling, c'est-à-dire un fil d'actualités qui ne finit jamais) et des contenus haineux qui feront réagir.

À l'inverse, ce n'est pas pour rien qu'il n'existe pas d'algorithme de recommandation sur les réseaux sociaux fédérés tels que Mastodon : l'algorithme, c'est vous. Ce qui importe dans les réseaux sociaux non commerciaux, c'est la qualité de la discussion, pas la capitalisation boursière et les dividendes. L'humain·e est au centre des préoccupations de ces réseaux, pas le fait de savoir comment optimiser au mieux avec une IA les retombées économiques. Et pourtant, ces réseaux sociaux non commerciaux sont mis en danger par les obligations de vérification d'âge.

Dans le texte voté par l'Assemblée tel qu'issu de la réécriture faite par le gouvernement, tout « service de réseaux sociaux en ligne » à l'exception des encyclopédies en ligne et des forges logicielles devra vérifier l'âge de ses utilisateur·rices. Aucune taille minimale n'est exigée, ni aucune caractéristique autre qu'être un « service de réseaux sociaux en ligne »6. Le champ d'application particulièrement large de la proposition de loi française signifie que toute plateforme permettant de se créer un compte puis de communiquer sera concernée, incluant donc les réseaux sociaux interopérables tels qu'une instance Mastodon ou Peertube.

Cette proposition de loi pose donc un sérieux problème pour l'internet que nous voulons défendre : contrôler l'identité des internautes est incompatible avec les valeurs que défendent les petits réseaux sociaux décentralisés. Elle offre une réponse inadaptée à un problème issu du mode de fonctionnement des réseaux sociaux commerciaux qu'on ne retrouve pas ailleurs. C'est l'internet artisanal, décentralisé, fabriqué humainement de bric et de broc, qui est mis en danger.

La vérification d'âge et le contrôle d'identité qu'elle implique sont la traduction d'une vision autoritariste de la régulation des contenus en ligne et d'une défiance envers les jeunes. Ces politiques ne peuvent mener qu'à plus d'arbitraire et de censure, comme ce fut le cas au moment des révoltes suite à la mort de Nahel Merzouk, ou du blocage de Tiktok en Nouvelle-Calédonie. La suite autoritaire logique à cette proposition de loi est déjà connue : après les réseaux sociaux, le gouvernement compte forcer les fournisseurs de VPN (principal outil pour contourner les mesures de vérification d'âge) à procéder à leur tour à une vérification d'âge. Pourtant, une autre réponse que le contrôle et la surveillance existe : forcer les plateformes à changer leur mode de fonctionnement, remettre en question le contrôle qu'elles exercent sur leurs communautés en les forçant à s'ouvrir, grâce à l'interopérabilité. Alors pour nous aider à continuer la lutte, vous pouvez nous aider par un don.

Références

1- C'est pour cette raison que la CNIL l'a interdite pour les bureaux de tabac.

2- Il existe d'autres techniques pour faire de la vérification d'âge : obliger l'internaute à effectuer un paiement avec une carte bancaire (ce qui ne fonctionne pas si les mineur·es ont accès à ce moyen de paiement), analyser le comportement de navigation (c'est-à-dire qu'une machine espionne la navigation d'un internaute pour dire si cela correspond à un·e mineur·e ou pas), ou analyser la forme de la main (au lieu du visage). Mais ces technologies, en plus d'être pour certaines inapplicables en pratique ou de constituer une surveillance vraiment disproportionnée, sont particulièrement imprécises et, de ce fait, leur usage reste aujourd'hui marginal.

3- Une récente étude britannique vient par exemple de mettre en évidence le fait que se dessiner une moustache sur le visage peut permettre de tromper le système. Le media Next a également mis en évidence le fait que des vidéos issues de banques d'images sont validées par certains dispositifs d'estimation d'âge.

4- C'est aussi ce que nous disions dès les débats législatifs français.

5- La position de l'avocat général n'est pas nouvelle puisque la CJUE avait déjà rappelé à l'ordre l'Autriche en 2023 pour cette même raison : un État membre ne peut légiférer dans son coin en matière de régulation des contenus en ligne.

6- C'est un autre texte européen, le Digital Markets Act (DMA, règlement sur les marchés numériques), qui définit cette notion : il s'agit d'« une plateforme permettant aux utilisateurs finaux de se connecter ainsi que de communiquer entre eux, de partager des contenus et de découvrir d'autres utilisateurs et d'autres contenus, sur plusieurs appareils et, en particulier, au moyen de conversations en ligne (chats), de publications (posts), de vidéos et de recommandations ».

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Peine de mort : un record d’exécutions depuis 1981 dans un monde où l’abolition progresse

26 mai, par Amnistie internationale — ,
Plus de 2 700 exécutions ont été recensées en 2025, un bond de 78 % en un an. Une escalade vertigineuse portée par une poignée d'États qui intensifient aveuglément leur recours (…)

Plus de 2 700 exécutions ont été recensées en 2025, un bond de 78 % en un an. Une escalade vertigineuse portée par une poignée d'États qui intensifient aveuglément leur recours à la peine de mort. Un tableau sombre qui ne doit pas masquer la marche du monde vers l'abolition, qui continue de gagner du terrain. Les grands enseignements de notre rapport annuel sur la peine de mort résumés en une infographie.

Tiré de Amnistie Internationale
https://www.amnesty.fr/reperes/peine-de-mort-record-des-executions-depuis-1981/?reserved_originecode=26F05E1ALL&utm_source=email_action&utm_medium=email&utm_campaign=rapport_peinedemort&utm_content=cta
Publié le 18.05.2026
Peine de mort et torture

Depuis 1979, Amnesty International dresse le bilan annuel de la peine de mort dans le monde. Télécharger le rapport sur la peine de mort en 2025.

2 707 exécutions ont été recensées dans notre rapport annuel sur la peine de mort en 2025. C'est un record depuis 1981, année particulièrement symbolique en France, puisqu'elle marque l'abolition de la peine de mort dans notre pays au terme d'un combat porté par Robert Badinter. A cette époque, il n'y avait que 27 Etats à avoir aboli la peine de mort.

Depuis, la liste s'est allongée avec une marche progressive vers l'abolition du châtiment le plus cruel et inhumain. En 2025, ils sont 113 pays à l'avoir totalement aboli, dans la loi et pour tous les crimes.

Comment alors expliquer ce record d'exécutions en 2025 ? Une petite poignée de pays a redoublé son recours à la peine de mort. D'un côté, des pays aux pratiques autoritaires comme l'Iranet l'Arabie Saouditetentent par tous les moyens de réduire au silence la dissidence, y compris en ayant recours à la peine capitale. De l'autre, de nombreux pays comme la Chine, l'Iran, l'Arabie saoudite, leKoweït et Singapour exécutent encore au nom de la “répression de la criminalité” : près de la moitié des exécutions en 2025 étaient faites au nom de la guerre contre la drogue.

Les exécutions ont redoublé en Iran

Si les exécutions ont explosé dans le monde en 2025, l'Iran y a largement contribué. Face à la contestation, les exécutions ont redoublé. En République Islamique iranienne, la peine de mort est utilisée comme une arme contre les opposants au pouvoir. Une tendance réaffirmée lors desmassacresqui ont visé les manifestations au début de l'année 2026 et depuis le début du conflit au Moyen-Orient.

À lire aussi : Iran : la population prise en étau entre la guerre et une répression brutale

Les Etats-Unis à nouveau dans le top 5 des bourreaux

Dès son retour à la Maison Blanche le 20 janvier 2025, Donald Trump s'est empressé de signer un décret ordonnant de requérir systématiquement à la peine de mort pour les crimes les plus graves. Le président américain a franchi une nouvelle étape en avril 2026. Il a annoncé l'élargissement, au niveau fédéral, des modes d'exécutions autorisés au-delà de l'injection léthale : peloton d'exécution, électrocution et inhalation de gaz mortel. Des pratiques abjectes autorisées dans certains des 27 États où la peine de mort est en vigueur.

La peine de mort abolie dans plus de 2/3 des pays du monde

Cette augmentation du recours à la peine de mort mené par un petit groupe d'États s'inscrit dans un contexte global où les progrès vers l'abolition se sont poursuivis. Près des trois quarts des pays du monde ont désormais aboli la peine de mort, que ce soit en droit ou en pratique.

Cette hausse alarmante du recours à la peine de mort est due à un petit groupe isolé d'États déterminés à exécuter des personnes coûte que coûte, en dépit de la tendance mondiale qui se poursuit en faveur de l'abolition.
Agnès Callamard, secrétaire générale d'Amnesty International.

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