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Le 7 octobre par les faits

3 février, par Emmanuel Dror, Thomas Vescovi — , , , ,
Le rapport d'Amnesty International sur les attaques du 7 octobre 2023 permet de s'écarter des intox diffusées par les autorités israéliennes et leurs relais. Mais il convient (…)

Le rapport d'Amnesty International sur les attaques du 7 octobre 2023 permet de s'écarter des intox diffusées par les autorités israéliennes et leurs relais. Mais il convient d'aller plus loin pour écarter les récits qui ont nourri le consentement à l'écrasement de Gaza.

Tiré d'Orient XXI.

Le rapport d'Amnesty International, publié le 11 décembre 2025, compte plus de 170 pages au travers desquelles le lecteur se plonge dans les faits commis entre les 7 et 9 octobre 2023 en Israël (1). Les données collectées comprennent notamment 70 entretiens et plus de 350 vidéos et photographies. Si le délai entre les faits et la publication du rapport peut poser des questions, à savoir plus de deux ans, le rapport en indique la raison :

  1. Le refus des autorités israéliennes de coopérer avec notre organisation pour partager certaines informations, l'absence de preuves médico-légales suffisantes, et la réticence de beaucoup de survivant·es et de témoins à confier leur histoire à nos équipes, ont constitué des défis importants durant notre enquête.

Dans sa présentation, l'ONG met en avant la responsabilité de « la branche armée du Hamas, la brigade Al Qassam, et d'autres groupes armés palestiniens » dans des actes « de meurtres, d'extermination, d'emprisonnement, de disparitions forcées, d'enlèvements, de torture et de viols ou toute autre forme de violences sexuelles ». Des violations qui sont constitutives de crimes de guerre et de crimes contre l'humanité.

Le rapport d'Amnesty n'est pas le premier de ce type. Le bureau du procureur de la Cour pénale internationale (CPI) était parvenu à des conclusions similaires. Il avait demandé l'émission de mandats d'arrêt contre trois responsables du Hamas, Mohammed Deif, Ismaïl Haniyeh et Yahya Sinwar, tous trois assassinés entre-temps par l'armée israélienne, et contre deux dirigeants israéliens, Benyamin Nétanyahou et Yoav Gallant, pour des crimes de guerre et crimes contre l'humanité commis dans la bande de Gaza depuis le 8 octobre 2023.

La complexe identification des auteurs

Bien qu'incomplète pour les raisons mentionnées ci-dessus, l'enquête d'Amnesty est utile pour documenter les exactions et les ramener à leur juste mesure, loin des exagérations de la propagande israélienne et de ses fake news (bébés brûlés ou décapités, famille ligotée et brûlée vive, viols massifs…). Il est aujourd'hui admis qu'environ 1 200 personnes ont été tuées lors de l'attaque, dont 64 % de civils répartis entre 72 % d'hommes, 25 % de femmes et 3 % de mineurs (2).

À titre de comparaison, rappelons que, dans la bande de Gaza, les statistiques font état, à ce jour, de plus de 71 000 personnes tuées, dont 83 % de civils, répartis entre 51 % d'hommes, 19 % de femmes et 30 % de mineurs, sans compter les disparu·e·s et les morts dites « indirectes » (famine, épidémies, manque d'accès aux médicaments, etc.) qui ne font que s'accumuler (3).

Dans deux documents publiés en janvier 2024 (4) et décembre 2025 (5), le Hamas reconnaît et dit regretter les victimes civiles, tout en faisant porter la responsabilité des principales exactions à d'autres groupes.

Les difficultés à pouvoir réaliser une enquête indépendante sur les faits survenus le 7 octobre rendent complexe l'identification de l'ensemble des auteurs. Si plusieurs photographies et vidéos permettent d'incriminer les membres de la branche armée du Hamas, d'autres paraissent moins évidentes. En effet, dans la foulée de l'offensive menée par le Hamas, de nombreux groupes armés, structurés ou non en organisation, ont pénétré en Israël — près de 6 000 personnes selon l'armée israélienne. Certains en étroite collaboration avec le Hamas, d'autres de façon tout à fait opportuniste. Un nombre non négligeable de civils palestiniens ont aussi franchi la barrière. Dans un contexte d'incarcération massive et arbitraire de Palestiniens par les forces d'occupation israéliennes — et ce bien avant le 7 octobre — la capture d'Israéliens constitue pour les Palestiniens le seul moyen de pouvoir espérer une libération négociée de leur proche. Cette réalité explique à la fois le nombre stupéfiant de captifs israéliens (251), leur hétérogénéité (civils et soldats, hommes et femmes, mineurs et personnes âgées) et la difficulté après l'attaque d'identifier et de localiser l'ensemble des captifs dans une bande de Gaza massivement bombardée dès le 8 octobre.

Il en va de même concernant les accusations de violences sexuelles. Ainsi, le rapport d'Amnesty « atteste de violences sexuelles commises sur les populations civiles par des combattants vêtus d'uniformes militaires et par des hommes armés ou non armés en tenue civile », tout en constatant que « les difficultés rencontrées pour obtenir des témoignages de victimes ou de témoins ont largement entravé notre capacité à déterminer l'échelle ou le caractère systématique de ces violences ».

Reste également à mesurer la proportion de personnes tuées le 7 octobre dans le cadre de la doctrine dite « Hannibal » (6). Celle-ci vise, en cas de prise d'otage, à tirer sur les assaillants même au détriment de la survie des captifs. Plusieurs enquêtes, israéliennes ou internationales, considèrent, à partir d'images et de vidéos prises par l'armée israélienne, que des ordres en ce sens ont pu être donnés. La cellule d'investigation d'Al-Jazeera English estime, après l'analyse des données disponibles, que plusieurs dizaines d'Israéliens, civils ou non, auraient pu être tués par leur propre armée.

Dès lors, la nécessité d'une enquête internationale indépendante et impartiale continue de demeurer indispensable, comme Amnesty l'appelle de ses vœux, mais aussi le Hamas, qui espère être dédouané d'une partie des exactions commises. À ce jour, les autorités israéliennes continuent à y être réticentes et à l'empêcher, alors que les preuves disparaissent pour de futures enquêtes.

Les victimes israéliennes

Le 3 janvier 2024, la professeure de droit international Rafaëlle Maison est au micro des « Enjeux internationaux » sur France Culture. Après un bref exposé autour de la définition juridique du crime de génocide, l'universitaire affirme disposer de suffisamment d'éléments pour considérer que les actes constitutifs de génocide peuvent être caractérisés dans les actions militaires israéliennes à Gaza : « On a quand même des conditions qui semblent vouloir entraîner la destruction au moins partielle du groupe ». En retour, le journaliste Guillaume Erner questionne la pertinence de cette qualification sur les actions du Hamas le 7 octobre. L'échange se tend à la suite de la réponse de Rafaëlle Maison, pour qui l'attaque n'avait pas pour but de « détruire les juifs », expliquant que « le premier moment de cette attaque, c'est une attaque sur les postes militaires entourant Gaza ». Il n'en faut pas moins pour que le journaliste s'emporte, accusant l'universitaire d'avoir une « vision biaisée » et affirmant que « 1 200 civils » avaient été tués.

Cet échange mérite un plus long développement tant il témoigne des biais qui entourent le principal narratif diffusé par une large partie des médias à grande audience, concernant le 7 octobre.

L'enquête d'Al-Jazeera English, October 7, publiée en mars 2024, se base sur 1 154 personnes tuées, comprenant 782 civils. Le reste des 372 victimes est réparti entre les soldats (256), les policiers (53) et la sécurité civile (63). Une dépêche AFP de mai 2024 établit, à partir d'une enquête basée sur les données livrées par les autorités israéliennes, un bilan de 1 189 victimes, comprenant 810 civils et 379 forces de sécurité. Une autre dépêche de l'AFP, publiée pour les deux ans du 7 octobre, rapporte, à partir de sources officielles, 1 219 victimes, sans mentionner la proportion de civils.

Dès lors, pourquoi la version d'une attaque ayant tuée « 1 200 civils » est-elle autant reprise ? Bien que les raisons puissent être multiples, il parait évident que l'enjeu majeur autour de ce narratif est de nourrir le consentement à la destruction de la bande de Gaza et des Palestiniens par une armée israélienne, prétendument innocente, qui ne ferait que « répondre » à une « attaque barbare » contre sa population civile.

Quelle était la situation à Gaza le 6 octobre ?

Le 24 octobre 2023, le secrétaire général des Nations unies, António Guterres, déclare devant le Conseil de sécurité condamner sans équivoque les « actes de terreur horribles », « injustifiables » et « sans précédent » du Hamas en Israël. Puis, il poursuit : « Mais il est également important de reconnaître que les attaques du Hamas ne se sont pas produites en dehors de tout contexte », rappelant les « 56 ans d'occupation étouffante » et le blocus illégal imposé depuis 2007 sur la bande de Gaza. Il conclut en rappelant que « aucune partie qui combat dans un conflit armé n'est au-dessus des lois humanitaires internationales ».

Le « contexte » est celui d'une année 2023 particulièrement violente en Palestine, avec plus de 240 Palestiniens tués par l'armée ou par des colons israéliens, à Gaza et en Cisjordanie, et ce durant les neuf premiers mois de l'année. C'est alors l'année la plus meurtrière pour les Palestiniens depuis la fin de la seconde intifada. À ce chiffre s'ajoutent les expulsions de Palestiniens de leurs maisons, les incarcérations massives comprenant un nombre de mineurs sans précédent, la rétention des corps de victimes palestiniennes, les attaques de villages palestiniens et de sites religieux musulmans et chrétiens, encouragés par des ministres israéliens d'extrême droite, et un nombre record de nouvelles colonies. Ce contexte était donc celui d'une menace existentielle pour l'avenir des Palestiniens sur leur terre, et l'éloignement de toute perspective d'une coexistence pacifique.

Dans ses deux documents diffusés, le Hamas insiste également sur le « contexte », comme pour chercher à donner des éléments d'explication à l'attitude de Palestiniens ayant pu profiter de l'attaque pour commettre des exactions. Mais surtout, l'organisation palestinienne tient à soutenir le « caractère de résistance » de son opération que son dirigeant Ismaïl Haniyeh avait expliqué dès le 7 octobre 2023, alors que les tenants d'une lecture centrée sur des victimes exclusivement civiles visent à soutenir le caractère strictement « terroriste » du 7 octobre.

S'en tenir à la chronologie des évènements

Pour appréhender de façon raisonnée la nature des faits survenus lors de l'attaque, plusieurs enquêtes et documents permettent d'en retracer la chronologie, à l'instar des rapports d'enquête publiés en février et mars 2025 respectivement par l'armée israélienne (7) puis le Shin Beth (renseignement intérieur). Le 7 octobre 2023, parallèlement à l'envoi de roquettes sur Israël, la branche armée du Hamas entame, autour de 6h30, une attaque synchronisée en de multiples points par terre, par air et par mer, afin de démanteler tout ce qui structure le blocus : barrière, mur, tour de contrôle, char d'assaut… Ainsi, le checkpoint militaire d'Erez figure parmi les premières cibles. Dans la foulée, les unités du Hamas qui pénètrent en Israël s'attaquent aux bases militaires à travers la région : Paga, Nahal Oz ou Réim à proximité de laquelle se tient le festival Nova, ainsi que le poste de police de Sderot. Dans un deuxième temps, les communes frontalières sont attaquées tandis que, selon l'armée israélienne, plusieurs groupes se dirigeaient vers des bases de l'armée de l'air et « des sites sensibles ».

Cet exposé des faits, aussi bref soit-il, ne cherche pas à exclure la réalité des crimes commis contre des civils, mais à les inscrire dans le cadre de ce que fut le 7 octobre, à savoir, comme a essayé de l'expliquer Rafaëlle Maison à France Culture, une opération d'abord militaire visant à briser un blocus illégal et à s'emparer du plus possible de captifs militaires. Tout autant que l'affirmation, maintes fois entendue, d'une « attaque contre des juifs », reprenant de façon erronée le terme de « pogrom », ne tient pas face à l'étude des faits et à leur historicité (8), celui du meurtre de « 1 200 civils » vise à masquer le caractère militaire de l'attaque du 7 octobre.

L'ensemble de ces éléments pris en compte, il devient plus aisé de distinguer ce qui relève du légitime droit des peuples colonisés et occupés à la résistance ; des crimes commis et dont les auteurs, une fois identifiés, doivent être arrêtés, jugés et punis. Cependant, force est de constater la disproportion d'énergie déployée pour élucider les crimes du 7 octobre, et l'écho dont bénéficie chaque rapport qui tente de le faire, contrairement aux innombrables actes criminels commis dans la bande de Gaza, en Cisjordanie ou dans les prisons militaires israéliennes.

Pour une partie seulement de ces derniers, des enquêtes et rapports existent, mais ils sont systématiquement accueillis avec « prudence » — notamment lorsqu'ils mentionnent des crimes d'apartheid ou de génocide, et confrontés aux explications/critiques/versions de responsables israéliens. Cet exceptionnalisme israélien relève du racisme antipalestinien, mais sert surtout d'écran de fumée pour détourner l'attention de crimes dont la plupart des coupables sont connus puisqu'ils s'en vantent eux-mêmes à travers leurs déclarations ou sur les réseaux sociaux.

Notes

1- Amnesty International, « Attaques du 7 octobre 2023 : le Hamas et d'autres groupes armés palestiniens responsables de crimes de guerre et crimes contre l'humanité », 11 décembre 2025.

2- Lire le rapport de Action on Armed Violence (AOAV), « An analysis of the 7th of October 2023 casualties in Israel », publié le 20 décembre 2023.

3- Yuval Abraham, « Israeli army database suggests at least 83% of Gaza dead were civilians », +972 Magazine, 21 août 2025.

4- « Opération Déluge al-Aqsa : Notre récit », Chronique de Palestine, 24 janvier 2024.

5- « “Déluge d'Al-Aqsa : Deux ans de résistance et de volonté de libération”, Hamas publie son narratif », Le Centre palestinien d'information, 25 décembre 2025.

6- Adoptée en 1986, après la capture de deux soldats tués par le Hezbollah, cette procédure a été révélée le 21 mai 2003 par le quotidien Haaretz. Elle consiste à utiliser tous les moyens pour empêcher la capture d'otages israéliens par des groupes armés, même si cela met leur vie en péril.

7- Emanuel Fabian, « 767 soldats vs. 5 000 terroristes : la division de Gaza a été assaillie des heures durant, à l'insu de Tsahal », Times of Israel, 27 février 2025.

8- Gilbert Achcar, « Gaza : le 7 octobre en perspective historique », Yaani, 29 avril 2024.

Comment Netanyahu sabote la phase deux du cessez-le-feu à Gaza

En sapant un nouvel organisme technocratique palestinien, Israël tente de faire paraître Gaza ingouvernable — et de prouver la nécessité de sa domination militaire durable. (…)

En sapant un nouvel organisme technocratique palestinien, Israël tente de faire paraître Gaza ingouvernable — et de prouver la nécessité de sa domination militaire durable.

Tiré d'Agence média Palestine.

Lorsque l'envoyé spécial américain Steve Witkoff a annoncé le début de la phase deux du plan de cessez-le-feu du président Donald Trump pour Gaza à la mi-janvier, cela a marqué l'inauguration du Comité national pour l'administration de Gaza (NCAG) — un organisme technocratique palestinien de 15 membres chargé de fournir des services et de gérer la reconstruction dans l'enclave dévastée, supervisé par le Conseil de la paix et le Conseil exécutif de Gaza de Trump.

Dans les heures suivant l'annonce, toutes les principales factions palestiniennes, y compris le Fatah et le Hamas, ont salué la formation du NCAG. Bon nombre des membres du comité sont des personnalités reconnues et respectées qui ont rapidement gagné le soutien populaire. Le président Ali Shaath lui-même a perdu son père pendant le génocide perpétré par Israël à Gaza et exige qu'Israël soit « tenu responsable », tout en ayant ouvertement critiqué le « plan Gaza Riviera » de Trump. Le commissaire à la santé du comité, Dr Aed Yaghi, est un militant de longue date de la société civile qui a dirigé la Société palestinienne de secours médical à Gaza. Ayed Abu Ramadan, commissaire au commerce et à l'industrie, était président de la Chambre de commerce de Gaza et a été un opposant véhément à la politique israélienne de soutien aux gangs criminels dans la bande.

La population à Gaza a également poussé un soupir de soulagement lorsque la première décision du comité a été d'exonérer tous les particuliers et entreprises des taxes ou frais imposés par le gouvernement du Hamas (à la fois avant le 7 octobre et depuis le cessez-le-feu), et lorsque Shaath a promis la réouverture du point de passage de Rafah lors de sa première apparition télévisée au Forum économique mondial de Davos.

Mais depuis sa formation il y a deux semaines, Israël n'a toujours pas permis au NCAG d'entrer à Gaza, encore moins de la reconstruire.

Bien que Benjamin Netanyahu ait accepté de rejoindre le Conseil de la paix sur invitation de Trump, le Premier ministre israélien a publiquement réprimandé le président et critiqué le Conseil exécutif de Gaza comme allant « à l'encontre de la politique israélienne ». Peu après, le ministre israélien des Finances Bezalel Smotrich a déclaré « Gaza est à nous » et a qualifié le plan Trump de « mauvais pour Israël ». Smotrich a exigé que le plan soit abandonné au profit de la reprise d'« une offensive à pleine puissance sur Gaza » et de la reconstruction de « colonies israéliennes permanentes » dans l'enclave.

Le journal israélien Maariv a même rapporté qu'Israël « se prépare actuellement à l'effondrement du plan Trump » et a déjà pris des dispositions pour reprendre son offensive sur Gaza « sans restrictions », cherchant cette fois à occuper directement l'ensemble de la bande. La chaîne 14 israélienne a en outre souligné que le chef d'état-major de l'armée a approuvé des plans pour une attaque à grande échelle sur l'enclave, y compris l'invasion de zones dans lesquelles les forces israéliennes ne sont pas entrées pendant deux ans de combats.

En d'autres termes, Israël n'a fait aucun secret de son intention de maintenir Gaza dans l'impasse indéfiniment. Le gouvernement israélien prend de manière proactive des mesures pour s'assurer que la phase deux du plan Trump ne se déroulera pas comme prévu — et au mieux, comme Netanyahu l'a remarqué avec dédain, restera un « spectacle » symbolique — afin de convaincre les Américain·es que Gaza est ingouvernable, et ainsi prouver la nécessité d'une domination militaire israélienne durable.

Une technocratie triée sur le volet

La formation du NCAG est attendue depuis longtemps. Il aurait pu être nommé pour remplacer le gouvernement du Hamas à Gaza il y a plus de deux ans : en décembre 2023, la direction du Hamas a accepté à l'unanimité de transférer les fonctions gouvernementales à un organisme administratif technocratique intérimaire, selon plusieurs dirigeants du groupe.

Plusieurs dirigeants palestiniens m'ont dit que les noms des membres potentiels du comité étaient sur le bureau de Netanyahu depuis août 2024. L'Égypte a facilité les discussions entre le Hamas, le Fatah et les autres factions palestiniennes pour parvenir à un accord sur la composition du comité, élaborant une liste de 41 noms qui a ensuite été réduite à 15. Selon les dirigeants palestiniens, Netanyahu n'a pas donné de réponse avant deux semaines.

Même après que Trump ait incorporé le comité administratif dans son plan en 20 points, Israël a continué à tergiverser pendant plus de 100 jours jusqu'à ce que Witkoff presse Netanyahu de prendre une décision, espérant que la création du NCAG créerait un « élan » après qu'Israël ait mené le cessez-le-feu au bord de l'effondrement par des violations répétées de la première phase et en retardant l'arrivée de la seconde.

L'agence de sécurité israélienne Shin Bet a à plusieurs reprises opposé son veto à la plupart des noms proposés pour le comité — y compris l'avocat des droits humains Amjad Shawa, directeur du Réseau palestinien des organisations non gouvernementales à Gaza, qui était censé présider le comité, ou Maged Abu Ramadan, ancien maire de Gaza-ville et actuel ministre de la Santé de l'Autorité palestinienne. Israël a cherché à manipuler davantage la liste de noms pour mettre le comité sur une trajectoire de collision avec le Hamas et d'autres factions à Gaza.

Selon une source palestinienne bien informée et un haut responsable britannique, la moitié des membres du comité technocratique ont été triés sur le volet par les Émirats arabes unis et appartiennent à la faction autour de Mohammed Dahlan — autrefois dirigeant important du Fatah à Gaza, opposé au président de l'Autorité palestinienne Mahmoud Abbas avant d'être exilé aux Émirats arabes unis en 2011, où il est proche du président Mohamed ben Zayed.

Israël sait que le Hamas se méfie du rôle des Émirats arabes unis et croit qu'ils cherchent la disparition du groupe, notamment compte tenu de leur soutien présumé au gang criminel Abu Shabab soutenu par Israël et de leur investissement dans le camp de concentration dystopique « Nouveau Rafah ». Pourtant, le Hamas a consenti à beaucoup de ces noms, car il ne veut pas être perçu comme un obstacle au progrès. Cependant, le rôle qui préoccupe le plus le Hamas est celui de commissaire à la sécurité du NCAG, qui prendrait en charge la police et d'autres agences de sécurité et superviserait un démantèlement, de type Irlande du Nord, des armes offensives du Hamas.

Ce portefeuille devait être confié au général de l'Autorité palestinienne à la retraite Mohammed Tawfiq Heles. Cependant, son nom a été échangé à la dernière minute pour l'agent des renseignements de l'Autorité palestinienne à la retraite Sami Nasman, malgré l'engagement d'Israël d'opposer son veto à tous les affiliés de l'Autorité palestinienne dans le comité. (Shaath a failli être bloqué pour cette raison, mais Israël l'a jugé suffisamment proche de Dahlan pour contrebalancer son affiliation à l'Autorité palestinienne.)

Le Hamas et d'autres factions à Gaza considèrent Nasman comme une figure « compromise » et l'accusent de « collaborer avec Israël », selon deux sources proches du groupe. En 2016, un tribunal de Gaza a condamné Nasman par contumace à 15 ans de prison pour espionnage présumé et pour recrutement de cellules chargées d'incendier des véhicules et d'attaquer les infrastructures publiques pour créer des troubles et déstabiliser le gouvernement du Hamas. Une source bien informée m'a dit qu'après que Nasman ait pris sa retraite, il s'est également rapproché du cercle de Dahlan, et que les Émirats arabes unis ont fait pression pour sa nomination au NCAG.

L'inclusion de Nasman dans le comité a provoqué une frustration importante parmi la direction et les membres du Hamas et du Jihad islamique palestinien, et le Hamas pourrait tenter de l'empêcher d'entrer à Gaza. C'est précisément l'objectif d'Israël : s'assurer que les militants du Hamas n'auront aucune confiance dans le NCAG et refuseront de coopérer dans un processus de démantèlement dirigé par leur ennemi juré, ce qu'Israël utiliserait alors comme prétexte pour reprendre son offensive.

Retarder, attaquer, obstruer

Netanyahu a bien d'autres tours dans son sac pour empêcher le NCAG de pouvoir faire son travail. Lors de son passage de Ramallah vers la Jordanie pour prendre l'avion vers l'Égypte pour la première réunion du comité le 15 janvier, Shaath a été retenu par Israël pendant six heures au point de passage d'Allenby. De même, Israël a empêché Husni Al-Mughni, le commissaire du NCAG aux affaires tribales (qui fait également partie de l'orbite de Dahlan), de passer de Gaza vers l'Égypte, probablement parce qu'il avait approuvé la répression du Hamas contre les collaborateurs d'Israël dans la bande.

Ce n'était qu'un prélude à de nouvelles restrictions israéliennes sur le NCAG dans le but de l'empêcher de remplir son mandat et finalement de conduire à son effondrement. Israël bloque actuellement le NCAG d'employer des fonctionnaires du Hamas ou de l'Autorité palestinienne, ce qui signifie que les 15 membres du comité seraient seuls sans aucun personnel sur le terrain pour gérer l'enclave. Même si Israël recule sur ce point, il insistera pour vérifier chaque fonctionnaire employé·e par le NCAG, donnant à Netanyahu plus de pouvoir pour limiter son travail.

Dès l'annonce du comité, Israël a également déchaîné ses gangs criminels mandataires à Gaza pour l'attaquer publiquement et promettre de le boycotter et de le saper. Israël a récemment utilisé ces gangs pour mener des assassinats et des opérations de sabotage dans les parties de Gaza sous le contrôle du Hamas tout en maintenant une dénégation plausible, ce qui ne présage rien de bon pour la sécurité des membres du NCAG.

En effet, les membres du comité qui entreraient à Gaza seraient d'abord contraint·es de passer par la zone occupée par la milice Abu Shabab, juste à côté du point de passage frontalier de Rafah. Le gang a installé plusieurs postes de contrôle dans cette zone, arrêtant régulièrement les délégations internationales et les convois d'aide. Et bien que l'accord Trump stipule explicitement qu'Israël rouvrira le point de passage de Rafah entre Gaza et l'Égypte pour permettre la circulation des personnes dans et hors de l'enclave, Israël a maintenu le passage fermé pendant plus de 100 jours après son annonce — et a continué à le faire pendant deux semaines depuis la formation du NCAG.

Le prétexte d'Israël était que le Hamas n'avait pas rendu le corps de Ran Gvili, le dernier captif israélien encore à Gaza. Cependant, le journal israélien Israel Hayom a révélé lundi que l'armée connaissait l'emplacement approximatif du corps de Gvili depuis plus d'un mois, mais Netanyahu a refusé d'autoriser une mission pour récupérer ses restes jusqu'à la dernière minute lorsque Trump a fait pression pour l'ouverture du passage.

Malgré cette pression, Israël a imposé de nombreuses restrictions destinées à faire de l'ouverture de Rafah un geste purement symbolique. Par exemple, le gouvernement prévoit d'autoriser seulement 50 Palestinien·nes à entrer à Gaza depuis l'Égypte chaque jour ; étant donné qu'il y a environ 150 000 Gazaoui·es en Égypte seulement, cela signifierait qu'il faudrait près d'une décennie pour que tou·tes rentrent chez elles.eux.

Israël insiste également pour que trois fois plus de personnes soient autorisées à quitter Gaza chaque jour que celle et ceux qui y retournent, tout en cherchant à interdire l'entrée à tou·te Gazaoui·e né·e hors de la bande au cours des deux dernières années — ainsi qu'à celleux né·es à l'étranger qui n'étaient pas à Gaza au début de la guerre — même s'ils et elles ont une carte d'identité palestinienne, ce qui signifie que la plupart des familles avec de jeunes enfants seraient de facto banniess de leur patrie.

Le gouvernement israélien conservera également le contrôle total sur qui est autorisé·e à entrer ou à quitter Gaza, car tous les noms seraient envoyés au Shin Bet et au COGAT, l'unité de coordination civile de l'armée, pour approbation préalable. Les passeports seraient également scannés et envoyés aux autorités israéliennes avant d'être tamponnés par le personnel local au passage.

Toute personne entrant à Gaza devrait également passer par un poste de contrôle israélien pour inspection manuelle par des soldats — une étape destinée à dissuader les gens de revenir, car Israël a montré sa volonté d'enlever et d'emprisonner des Palestinien·nes sans procédure régulière ni conseil juridique. Prises ensemble, ces politiques suggèrent que l'ambition de longue date d'Israël de nettoyer ethniquement Gaza de ses habitant·es palestinien·nes ne s'est pas apaisée.

Des propositions délibérément inapplicables

Selon un haut responsable arabe et deux diplomates européens, les Israéliens ont une approche consistant à contourner toute demande de progrès à Gaza en jouant à ce qu'ils décrivent comme un jeu de « taupe », ou en adoptant une position de « Excellent, mais… »

Le premier fait référence à la stratégie d'Israël consistant à faire traîner les discussions avec les médiateurs ou au Centre de coordination civilo-militaire (CMCC) de Trump en Israël avec des éléments de langage vides et de la propagande pour justifier le maintien des restrictions. Il faut ensuite des jours aux membres du CMCC — l'organisme chargé de mettre en œuvre le plan Trump — pour formuler une réponse qui démystifie ou fournit une solution technique aux objections israéliennes, moment auquel les Israélien·nes leur en lanceront de nouvelles.

Par exemple, Israël restreint actuellement l'entrée de maisons préfabriquées temporaires à Gaza et même limite l'entrée de tentes sous le prétexte que le Hamas peut extraire la petite quantité d'aluminium ou d'acier utilisée pour les ériger et la recycler en armes et missiles. L'absurdité de cette affirmation est immédiatement clarifiée par le fait qu'Israël autorise de grandes quantités de nourriture en conserve à entrer à Gaza — ainsi que par les propres renseignements d'Israël, qui indiquent que le Hamas ne se réarme pas et n'a même pas « la capacité de produire des roquettes et des RPG ».

La deuxième stratégie israélienne de « Excellent, mais… » fait référence à l'approche d'Israël consistant à contourner toute demande de progrès avec des idées délibérément inapplicables. Par exemple, lorsque des diplomates européens ont évoqué la nécessité de relancer le secteur bancaire de Gaza, les Israélien·nes ont répondu : « Excellent, mais nous créerons une nouvelle banque à Gaza avec un système de portefeuille numérique crypto » — une proposition sapée par le manque d'internet et d'électricité stables dans la bande, sans parler des autres vulnérabilités de la cryptomonnaie.

De même, un diplomate arabe de haut rang m'a dit que lorsqu'il a insisté sur l'unification à long terme de la Cisjordanie et de Gaza sous un seul gouvernement, la réponse a été : « Excellent, mais sous le comité administratif technocratique », un organisme dont la seule véritable autorité est de fournir des services humanitaires. Les Israélien·nes et les Américain·es lui ont expliqué que Gaza pourrait servir de projet pilote : si le comité y réussit, il pourrait potentiellement remplacer l'Autorité palestinienne en Cisjordanie.

Le diplomate a ajouté que lorsqu'il a soulevé la nécessité pour Israël de libérer des milliards de shekels de revenus fiscaux retenus de l'Autorité palestinienne, la réponse a été : « Excellent, mais nous les libérerons au Conseil de la paix et au NCAG puisque Gaza fait également partie du territoire palestinien. »

Cette approche israélienne est facilitée par Aryeh Lightstone, l'homme d'affaires américain et rabbin de droite qui sert de lien entre le CMCC, Jared Kushner et Witkoff. Lightstone, qui était conseiller principal de l'ancien ambassadeur américain en Israël, David Friedman, est si proche de Netanyahu que ce dernier lui a demandé de diriger sa campagne électorale de 2022. Il aurait été impliqué dans la création de la tristement célèbre Fondation humanitaire de Gaza, responsable du massacre de centaines de Gazaoui·es affamé·es sur des sites de distribution d'aide.

Deux experts israéliens qui ont rencontré Lightstone l'ont décrit comme « plus idéologique et plus à droite que Netanyahu », expliquant qu'il tue toute plainte soulevée par le CMCC à Washington. Lightstone a récemment été nommé conseiller spécial du Conseil de la paix de Trump, lui donnant encore plus de pouvoir sur Gaza et permettant à Israël une marge de manœuvre encore plus grande.

Cimenter l'occupation perpétuelle

Peut-être le plus grand obstacle auquel le NCAG est confronté est le fait que l'armée israélienne occupe toujours environ 60% de Gaza, et ne prévoit pas de se retirer de sitôt. Entre-temps, elle consolide sa présence avec plusieurs avant-postes dans la zone, tout en cultivant plus de collaborateurs et de gangs pour faire ses quatre volontés de l'autre côté de la soi-disant « Ligne jaune ».

Israël a conditionné tout retrait à la création et au déploiement de la Force internationale de stabilisation (ISF), mais Netanyahu cherche à empêcher cela par tous les moyens. Cela comprend l'opposition à la participation de la Turquie et du Qatar à l'ISF et l'insistance pour que la force agisse en tant que sous-traitante de l'armée et de l'occupation israéliennes — en surveillant les Palestinien·nes, en confisquant les armes du Hamas et en détruisant les tunnels. Israël a même poussé l'Azerbaïdjan à se retirer de l'ISF pour s'assurer qu'elle reste mort-née à l'arrivée, selon un haut responsable arabe.

Sans retrait israélien, le NCAG serait soit interdit d'accès à plus de 60 %de Gaza, soit contraint de fonctionner dans cette zone sous contrôle israélien, conduisant ainsi ses membres à être perçu·es par la population comme des collaborateur·rices.

Israël fait également pression pour la création d'un camp de concentration à Rafah, dans lequel seul·es les individu·es filtré·e·s par les agences de sécurité israéliennes seraient autorisé·es à s'installer. Si le NCAG devait y opérer, cela éroderait également considérablement sa légitimité, ainsi que son incapacité à fournir un abri et des services adéquats ailleurs.

Israël insiste en outre pour qu'aucune reconstruction ne soit autorisée à Gaza tant que le désarmement complet du Hamas n'est pas achevé, un processus sensible qui prendra probablement des années. Et au lieu de se concentrer initialement sur les armes offensives du Hamas (comme les roquettes), Netanyahu insiste pour collecter 60 000 fusils, dont certains sont entre les mains de familles puissantes, de clans ou de particuliers.

Par un sabotage délibéré, le déchaînement de mandataires criminels et un réseau de conditions impossibles, Netanyahu s'assure que le plan Trump est mort-né, fabriquant le chaos même qu'il prétend nécessiter un contrôle militaire israélien indéfini. Ce n'est pas simplement un désaccord politique ; c'est une stratégie délibérée pour cimenter l'occupation perpétuelle.


Traduction pour l'Agence Média Palestine : L.D

Source : +972 Magazine

L’armée israélienne reconnait avoir tué plus de 71 000 Palestiniens à Gaza

“L'armée israélienne accepte le bilan du ministère de la Santé de Gaza faisant état de plus de 71 000 Palestinien·nes tué·es pendant la guerre.” C'est ce qu'annonce le journal (…)

“L'armée israélienne accepte le bilan du ministère de la Santé de Gaza faisant état de plus de 71 000 Palestinien·nes tué·es pendant la guerre.” C'est ce qu'annonce le journal israélien Haaretz, qui révèle qu'après deux ans à minimiser voire nier les chiffres du génocide à Gaza, l'armée israélienne valide donc les données du ministère de la santé de Gaza.

Tiré de Agence média Palestine.

Cette reconnaissance par Israël est aussi un aveu, celui d'avoir voulu minimiser l'ampleur de ses dégâts pour continuer de justifier sa campagne militaire génocidaire. Une propagande mensongère qui a été reprise par de nombreuses personnalités, y compris en France, pour délégitimer l'expression de soutien au peuple palestinien.

Jusqu'ici, le gouvernement israélien refusait officiellement d'accepter les chiffres avancés, les qualifiant même de “trompeurs et peu fiables” au motif qu'ils étaient produits par le Hamas.

En écho depuis deux ans, les médias occidentaux reprennent ces chiffres mais en les accompagnant systématiquement de la mention “selon le ministère de la santé du Hamas”, comme pour l'assortir de suspicion, relativisant l'ampleur des massacres commis par Israël.

Le bilan produit par le ministère de la santé de Gaza est pourtant largement considéré comme fiable par la communauté internationale, voire en dessous de la réalité. Cette liste détaillée des victimes comprend le nom complet (y compris ceux du père et du grand-père) et le numéro de carte d'identité du ou de la défunt·e.

Cette liste ne prend pas en compte les corps non-identifiés. Elle ne prend pas en compte les personnes disparues, qu'on estime au nombre de 9 500, enfouies sous les décombres des bombardements.

Ce chiffre ne prend pas non plus en compte les victimes indirectes, mortes de faim, de maladie, de froid. Pour certains analystes, le bilan du génocide perpétré par Israël à Gaza pourrait atteindre les 200 000 morts.

Si la reconnaissance du chiffre de 71 000 victimes par l'armée israélienne marque donc un tournant, elle est loin d'être une surprise. Depuis le début de la campagne génocidaire israélienne, différentes sources ont rapporté que les chiffres du Hamas sont utilisés par les services de renseignements.

Tout en reconnaissant leur exactitude, l'armée israélienne a déclaré qu'elle cherchait à distinguer les morts civils et militaires dans l'enclave, sans donner d'estimation précise à ce sujet. Un chiffre pourtant avait été avancé avant l'entrée en vigueur du plan Trump en octobre dernier, celui de 22 000 combattant·es tué·es par l'armée israélienne. Ce chiffre revendiqué par l'armée elle-même laisse conclure à une majorité de victimes civiles.

Le NCAG : le tournant technocratique de Gaza dans la gestion du génocide

L'annonce de la création du Comité national pour l'administration de Gaza (National Committee for the Administration of Gaza, ou NCAG), un organe technocratique composé de (…)

L'annonce de la création du Comité national pour l'administration de Gaza (National Committee for the Administration of Gaza, ou NCAG), un organe technocratique composé de quinze membres et présidé par Ali Shaath, consacre le tournant vers une gouvernance dépolitisée à Gaza, alors même que le génocide se poursuit. Ali Shaath, ingénieur civil palestinien et ancien vice-ministre de la Planification et de la Coopération internationale, est appelé à diriger une structure gouvernementale provisoire dont la mission est de gérer la reconstruction et la fourniture de services sous contrôle extérieur. Tout en se présentant comme une structure gouvernementale technocratique neutre, le NCAG est plus susceptible de fonctionner comme un appareil administratif qui stabilise les conditions qui permettent le génocide plutôt que de les remettre en question.

Tiré d'Agence média Palestine.

Cette note d'orientation défend l'idée que la gouvernance technocratique à Gaza, en particulier sous la tutelle des États-Unis, compte tenu de leur rôle de co-auteur du génocide, ne doit pas être considérée comme une voie vers la reconstruction ou la souveraineté, mais plutôt comme un élément d'une stratégie plus large de gestion du génocide.

Le tournant technocratique

Le NCAG a été créé sous la supervision du Conseil de paix (BoP) du président étatsunien Donald Trump dans le cadre de la deuxième phase de l'accord de cessez-le-feu, que le régime israélien a violé à plusieurs reprises. La composition et le mandat du BoP restent flous, malgré son approbation par la résolution 2803 du Conseil de sécurité des Nations unies en tant qu'organe principal chargé de superviser la reconstruction et l'administration provisoire à Gaza. Pourtant, selon son projet de charte distribué aux États membres potentiels, Trump, en tant que président du BoP, se voit accorder des pouvoirs étendus pour définir la composition du BoP, contrôler ses organes subsidiaires et exercer une influence décisive sur la politique stratégique et sa mise en œuvre.

Ce qui frappe le plus dans le plan de Trump pour Gaza, c'est l'absence totale de discussion sur la souveraineté palestinienne.

Le plus frappant dans le plan de Trump pour Gaza est l'absence totale de discussion sur la souveraineté palestinienne. En effet, les Palestinien·nes ont été exclu·es de toute prise de décision significative, privant ainsi la population de Gaza de toute influence politique et la soumettant une fois de plus à un contrôle colonial extérieur.

La composition du NCAG illustre la manière dont l'administration technocratique se met en place dans la pratique. Le comité s'est réuni pour la première fois le 15 janvier au Caire. Ses quinze membres palestiniens sont tous originaires de Gaza et la plupart sont affiliés ou proches de l'Autorité palestinienne (AP) en Cisjordanie. Leur expertise couvre les domaines des infrastructures, des finances, des télécommunications et de la gestion des déchets. Il est à noter qu'il n'y a qu'une seule femme au sein du comité, Hana al-Tarazi, chargée du portefeuille des affaires sociales.

Le président du comité, Shaath, est un ingénieur originaire de Khan Younès qui a occupé divers postes au sein de l'Autorité palestinienne et joué un rôle de premier plan dans le développement des zones industrielles palestiniennes. Dans la première interview qui a suivi sa nomination, accordée à une station de radio appartenant à l'homme d'affaires palestinien Bashar al Masri, Shaath a souligné à plusieurs reprises que le NCAG ne jouerait aucun rôle politique dans la gouvernance de Gaza. Il a renvoyé les questions relatives aux accords de cessez-le-feu et aux délimitations territoriales – y compris l'extension de la « ligne jaune », que les autorités israéliennes considèrent comme la nouvelle frontière de facto de Gaza – au BoP de Trump. Il est également resté délibérément vague sur le financement du comité, citant les États arabes comme potentiels bailleurs de fonds, et s'est montré particulièrement évasif lorsqu'on lui a posé des questions sur les salaires des membres du comité.

Ali Shaath a évoqué la nécessité pour les Palestiniens de s'unir sous « un seul système, une seule loi et un seul président », signalant le retour de l'Autorité palestinienne à la tête de Gaza et l'extension du régime autoritaire du président Mahmoud Abbas.

Dans la même interview, Shaath a évoqué la nécessité pour les Palestinien·nes de s'unir sous « un seul système, une seule loi et un seul président ». Plus tard, lors de la signature du BoP à Davos, Shaath a révisé cette formulation pour la remplacer par « une seule loi, une seule autorité, une seule arme », une formulation qui est apparue mot pour mot dans la présentation de Jared Kushner expliquant la démilitarisation du Hamas et le rôle du NCAG dans l'autorisation de toutes les armes à Gaza. Cette formulation indique clairement le retour de l'Autorité palestinienne à la gouvernance de Gaza et l'extension du régime autoritaire du président Mahmoud Abbas. La nomination de Sami Nasman au poste de ministre de la Sécurité intérieure, apparemment sur l'insistance de la faction de Mohammed Dahlan au sein du Fatah, souligne encore davantage l'alignement politique du NCAG. Ancien responsable des services de renseignement de l'Autorité palestinienne et opposant de longue date au Hamas, Nasman a été accusé dans les médias d'avoir collaboré avec les forces israéliennes pendant le génocide.

La dépolitisation comme politique

Gaza a un besoin urgent d'aide humanitaire, de relèvement et de reconstruction dont certains aspects pourraient être facilités par le NCAG. Mais elle a également besoin d'une solution politique qui mette fin au génocide, au siège et à l'occupation. Sans solution politique, le NCAG fera office de dispositif de gestion du génocide, et d'instrument politique qui renforce les conditions mêmes qui l'ont rendu possible.

La création du Comité national pour l'administration de Gaza s'inscrit dans le cadre d'une stratégie délibérée des États-Unis qui vise à dépolitiser la lutte palestinienne.

En effet, la création du NCAG s'inscrit dans une stratégie délibérée des États-Unis visant à dépolitiser la lutte palestinienne. Elle créé l'illusion d'une participation palestinienne tout en fonctionnant selon le BoP de Trump, érodant dans les faits la capacité d'action politique des Palestinien·nes. Dans la pratique, le NCAG est appelé à jouer un rôle similaire à celui de l'Autorité palestinienne en Cisjordanie : un prestataire de services opérant sous contrôle colonial. Cet arrangement reporte en fait indéfiniment toute résolution politique. Pire encore, en favorisant une gouvernance technocratique au détriment de la justice, de l'autodétermination et de la responsabilité, cet arrangement maintient les conditions structurelles qui permettent le génocide. En fin de compte, traiter la gouvernance et la reconstruction de Gaza comme de simples défis techniques nécessitant une expertise technocratique masque le génocide en cours et facilite l'évasion de la responsabilité qui en découle.

Refuser le contrôle colonial

La société civile palestinienne, les mouvements qui s'organisent depuis les bases, les organisations politiques et les acteurs de la solidarité internationale doivent rejeter les cadres dépolitisés qui fonctionnent en l'absence de cessez-le-feu immédiat et permanent. Ils doivent également faire pression pour obtenir des garanties exécutoires contre de nouvelles attaques militaires et pour que les responsables du génocide soient tenus de rendre des comptes. Ils doivent insister pour que les accords de reconstruction et de gouvernance soient fondés sur l'action politique palestinienne et la prise de décision collective plutôt que sur la neutralité technocratique imposée sous le contrôle colonial extérieur. Le plan Phoenix pour Gaza, un plan de reconstruction élaboré par des experts palestiniens à Gaza et en Cisjordanie, en est un exemple.

En outre, les dispositifs de sécurité qui privilégient le maintien de l'ordre intérieur parmi la population palestinienne, au détriment de la protection des civils et du processus collectif de reconstruction et de guérison, doivent être examinés de près et contestés. Enfin, l'engagement international envers Gaza doit rejeter les paradigmes de « stabilisation » et insister sur le démantèlement des structures qui permettent le génocide, le siège et l'occupation.


Yara Hawarie est Codirectrice d'Al-Shabaka, réseau politique palestinien

Traduction : JC pour l'Agence Média Palestine

Source : Al-Shabaka

Minneapolis : grève générale et nouvel assassinat par des agents fédéraux

3 février, par Dan La Botz — , ,
Au lendemain d'une grève générale remarquable d'une journée à Minneapolis pour protester contre le meurtre de Renee Nicole Good par des agents fédéraux, le 24 janvier ces (…)

Au lendemain d'une grève générale remarquable d'une journée à Minneapolis pour protester contre le meurtre de Renee Nicole Good par des agents fédéraux, le 24 janvier ces derniers ont assassiné une deuxième personne, Alex Jeffrey Pretti, infirmier en soins intensifs au Veterans Affairs Medical Center.

29 janvier 2026 | tiré de l'Hebdo l'Anticapitalisme | Crédit Photo : Artists against apartheid / @sharonfrancesme
https://lanticapitaliste.org/actualite/international/minneapolis-greve-generale-et-nouvel-assassinat-par-des-agents-federaux

Les porte-parole fédéraux ont immédiatement déclaré que Pretti était un terroriste intérieur qui avait l'intention de « massacrer » des agents fédéraux, qui, selon eux, lui ont donc tiré dessus en légitime défense. Mais les vidéos de l'événement contredisent les affirmations du gouvernement.

L'assassinat d'Alex Pretti

On voit clairement sur ces vidéos que Pretti, qui tenait un téléphone à la main pour filmer les agents de la police des frontières, s'était approché pour aider une femme qui avait été poussée à terre, lorsqu'il a été attaqué par sept agents qui l'ont plaqué au sol, lui ont pulvérisé du gaz poivré et l'ont roué de coups. Les agents ont alors découvert que Pretti portait une arme de poing dissimulée, comme la loi de l'État l'y autorisait, bien qu'il ne l'ait jamais brandie. Ils lui ont pris son arme, puis un agent de la police des frontières lui a tiré dessus à dix reprises, le tuant.

Comme cela s'était produit précédemment lors du meurtre de Good, les agents fédéraux ont pris le contrôle du lieu de la fusillade, et même si les autorités de l'État du Minnesota, munies d'un mandat judiciaire, ont exigé le droit d'examiner les lieux, le département fédéral de la Sécurité intérieure a refusé.

Malgré des températures nettement inférieures à zéro (– 21 °C), des centaines de personnes sont descendues dans la rue pour protester contre le meurtre de Pretti et un millier d'entre elles se sont rassemblées pour une cérémonie commémorative spontanée en plein air. Le gouverneur Tim Walz, qui avait auparavant ordonné à la Garde nationale de se tenir prête, l'a maintenant mobilisée pour maintenir l'ordre à Minneapolis.

Donald Trump a menacé d'invoquer la loi sur l'insurrection qui permet au président de mobiliser l'armée américaine. Il affirme désormais que le gouverneur démocrate Walz et le maire démocrate Jacob Frey « incitent à l'insurrection avec leur rhétorique pompeuse, dangereuse et arrogante ». Jusqu'à présent, Trump n'a pas envoyé de militaires, bien que son ministère de la Justice enquête sur le gouverneur et le maire pour avoir prétendument entravé le travail des agents de l'ICE (Immigration and Customs Enforcement).

Grève générale contre l'ICE

La grève générale contre l'ICE organisée à Minneapolis le 23 janvier, soutenue par les syndicats, les groupes religieux et les organisations communautaires mobilisés sous le slogan « Journée de la vérité et de la liberté » et appelant à « ne pas travailler, ne pas aller à l'école, ne pas faire les courses », a pratiquement paralysé l'activité économique de la ville. Une centaine de membres du clergé qui s'étaient rassemblés à l'aéroport et avaient bloqué les installations ont été arrêtés pour non-respect des ordres de la police, puis relâchés, tandis que des dizaines de milliers de personnes défilaient dans le centre-ville de Minneapolis. Des centaines de petites entreprises ont fermé leurs portes pour la journée en signe de protestation, tandis que d'autres ont autorisé leurs employéEs à prendre un jour de congé. Partout, les gens criaient « ICE out » (ICE dehors). Des manifestations ont également eu lieu dans d'autres villes du pays, malgré les températures négatives, la neige, le grésil et le verglas qui régnaient sur la moitié du territoire.

Contrairement à l'Europe ou à l'Amérique latine, il n'y a pas de grève générale aux États-Unis. La grève générale de Minneapolis est sans précédent dans l'Amérique contemporaine. Il n'y a pas eu de grève générale à Minneapolis depuis 1934 et aucune autre ville n'a fait grève depuis la grève générale d'Oakland en 1946. Mais cela fait également longtemps que des agents fédéraux n'ont pas battu, gazé et assassiné des citoyenNEs américainEs blancHEs en toute impunité.

Nous avons dépassé le maccarthysme réactionnaire des années 1950. Les événements de Minneapolis confirment que les États-Unis vivent aujourd'hui sous l'emprise mortelle d'un gouvernement autoritaire, mais aussi qu'il existe une résistance populaire puissante. Nous menons une lutte pour la justice, pour la démocratie et pour nos vies. Et cette lutte se poursuit, de manière particulièrement intense à Minneapolis, mais aussi ailleurs dans le pays. Et la fin n'est pas pour demain.

Dan La Botz,
traduction Henri Wilno

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Le tournant - Minneapolis s’insurge, Trump vacille !

3 février, par Yorgos Mitralias — , ,
Les mobilisations exemplaires anti-ICE des habitants de Minneapolis sont la preuve vivante de la bien réelle et tangible capacite des citoyens et surtout des masses laborieuses (…)

Les mobilisations exemplaires anti-ICE des habitants de Minneapolis sont la preuve vivante de la bien réelle et tangible capacite des citoyens et surtout des masses laborieuses de s'organiser pour résister tous ensemble aux bandes armées de la « peste brune » trumpiste

29 janvier 2026
yorgos mitralias
Tiré de Mediapart
https://blogs.mediapart.fr/yorgos-mitralias/blog/290126/le-tournant-minneapolis-s-insurge-trump-vacille
Le dessin est de Sonia Mitralia

Comme les tragiques et révoltants évènements de Minneapolis font que la crise des Etats-Unis sous Trump semble atteindre maintenant à la fois son paroxysme et son point de non-retour, il nous faut impérativement arrêter de macher nos mots afin de travestir l'horrible réalité du trumpisme, et donc, appeler dorénavant les choses par leur nom. Pourquoi ? Mais, pour rendre plus claires et le plus précises possible nos idées sur la nature, les objectifs et les méthodes de Trump et du trumpisme, Car le sort du trumpisme, et par conséquent notre propre sort, sera décidé à l'intérieur et pas en dehors des Etats-Unis. Et tout ça, pour qu'on puisse affronter Trump et le trumpisme avec des fortes chances de succès, sachant que l'issue de cette mère de tous nos combats influencera profondément le présent et l'avenir de ce monde.

Alors, commençons par le tristement célèbre ICE (Immigration and Customs Enforcement) qui défraye actuellement la chronique avec ses assassinats de sang froid successifs de citoyens de Minneapolis. Aucun doute, ICE est une milice (surarmée) privée, au service de Trump et de ses politiques ouvertement racistes et fascistes. Recrutant ses agents en partie dans les milieux néonazis et suprématistes, ICE ne répond de ses activités criminelles qu'a ses chefs totalement inféodés à Trump en personne, et en conséquence il agit en dehors de toute légalité. Conçue initialement pour faire la chasse aux migrants, qui deviennent de fait ce qu'étaient les juifs pour le nazis, sa mission s'élargit dorénavant à la chasse et a la répression des personnes racisées même quand elles vivent légalement au pays. Cependant, le temps passant force est de constater que ICE est en train d'élargir champ d'action encore plus, s'en prenant aussi aux gens de gauche et à tout opposant de Trump !

Bien que les raids de ICE dans les quartiers populaires, les lieux de travail et les maisons pour arrêter ou kidnapper des personnes de tout âge, et même des enfants, le font ressembler plutôt a la Gestapo nazie, l'évolution de ses activités combinée a la volonté clairement exprimée du trumpisme de réprimer durement ses opposants, font que ICE semble destiné a devenir l'équivalent trumpiste des SA, les sections d'assaut du nazisme avant sa prise de pouvoir en 1933. Évidemment, les 22.000 agents actuels de ICE, ne peuvent pas être comparés aux 400.000 membres des SA nazis en 1932, mais le succès de sa campagne de recrutement en cours pourrait faire gonfler ses effectifs rapidement, rendant ICE autrement dangereux. Par contre, les « qualités » de la racaille de ICE sont déjà tout à fait comparables a celles de la racaille des SA, commençant par la monstrueuse cheffe de ICE Kristi Noem qui n'a rien à envier a son équivalent ministre nazi de l'intérieur Heinrich Himmler, quand elle exhibe fièrement son incroyable sadisme décrivant par écrit comment elle a tiré et abattu son chiot parce qu'il n'obéissait pas rapidement à ses ordres…

Mais, pourrait-on se demander, pourquoi ces références répétées au nazisme, pourquoi ces comparaisons de ICE a la Gestapo et surtout, aux SA nazis ? Notre réponse est catégorique : parce qu'il y a bien plus que des simples similitudes ou des simples affinités électives entre le trumpisme et le nazisme. Parce que malgré leurs bien réelles différences, il y a une filiation consciente et de plus en plus assumée entre ces deux formes de la même « peste brune » fasciste ! En réalité, c'est comme si Trump suivait, souvent à la lettre, ce que Hitler a non seulement dit, mais aussi et surtout ce que Hitler a fait durant la première phase de son pouvoir dictatorial, avant le déclenchement de la seconde guerre mondiale en 1939.

Cependant, il ne faut pas croire que les penchants nazis du trumpisme sont l'affaire d'une seule personne, de Trump lui-même. En réalité, la fine fleur du noyau dominant de la direction trumpiste, dont l'homme fort de la Maison Blanche Stephen Miller, Elon Musk et ses amis d'origine sud-africaine David Sacks et surtout Peter Thiel, ne cachent pas leur nostalgie des temps de la toute-puissance du nazisme qu'ils veulent non seulement …réhabiliter mais aussi faire revivre aux Etats-Unis ! Dans leur cas, bien naïfs ceux qui croiraient qu'il s'agit des clowns inoffensifs qui se limitent à reprendre à leur compte les signes extérieurs du nazisme. Des gens comme Peter Thiel sont des milliardaires nazis convaincus, très formés, très expérimentés et intelligents et donc, terriblement dangereux car en possession d'un projet politique, social et économique cauchemardesque…qu'ils sont déjà en train de le mettre en application.

Mais, attention : ce qui précède ne signifie en aucune manière que le trumpisme est invincible ou qu'on ne peut rien contre lui. Les mobilisations exemplaires anti-ICE -toujours en cours- des habitants de Minneapolis sont la preuve vivante du contraire, de la bien réelle et tangible capacite des citoyens et surtout des masses laborieuses de s'organiser pour résister tous ensemble aux bandes armées de la « peste brune » trumpiste. Évidemment, pour arriver à cette résistance exemplaire, laquelle constitue probablement l'évènement fondateur du réveil et de la contre-attaque de la classe ouvrière et de ceux d'en bas américains, il a fallu que Trump et ses acolytes commettent une grave erreur d'appréciation : choisir Minneapolis et Minnesota comme terrain d'expérimentation de la sauvagerie des agents de ICE.

En effet, ni la grève générale qui a paralysé Minnesota le 23 janvier, la première grève générale aux Etats-Unis après 80 ans ( !), ni la manifestation de masse qui l'a suivi, ni la résistance du peuple de Minnesota, ne tombent pas du ciel. Ce petit État fédéral a une longue histoire de luttes exemplaires, surtout ouvrières, dont l'extraordinaire grève générale de 1934, qui a duré plus de deux mois et a été marquée par les affrontements sanglants entre des piquets de grève armés et des milices patronales soutenues par l'armée. (1) Une longue histoire des luttes comme celles plus récentes, victorieuses et d'envergure nationale, pour l'augmentation des salaires et l'amélioration de la condition des salariéEs, mais aussi des mobilisations de masse dont celle qui a abouti à la création du mouvement Black Lives Matter, après l'assassinat toujours à Minneapolis de George Floyd par un policier, en 2020.

En somme, le choix par Trump de Minnesota pour briser les résistances populaires et terroriser une fois pour toutes la population d'une importante ville américaine, était d'avance condamné à l'échec. Il a mis le feu aux poudres avec des résultats qui pourrait etre catastrophiques pour le résident de la Maison Blanche, lequel voit maintenant les mobilisations de solidarité aux valeureux habitants de Minneapolis se multiplier et faire tache d'huile, (2) tandis que sa grève générale du 23 janvier est en train d'inspirer des syndicalistes ailleurs dans le pays, qui veulent désormais faire de même. Alors, bien qu'il est encore trop tot pour qu'on puisse mesurer tout l'impact de cette véritable démonstration de force de la classe ouvrière de Minnesota, il n'est pas du tout à exclure qu'elle reste dans l'histoire comme l'événement fondateur du réveil et de la remobilisation du gigantesque prolétariat américain trop longtemps défait et endormi. Et pas de doute, ce réveil des ceux d'en bas américains trouvera surement son héro en la personne de Alex Pretti, ce jeune infirmier en réanimation syndicalisé de Minneapolis, assassiné par les tueurs de ICE, juste parce qu'il voulait aider les migrants pourchassés par ICE et aider ses prochains agressés et maltraités par les voyous de la milice de Trump. A cette epoque de toutes les barbaries, des replis sur soi et de la montee en fleche des extremes droites, de l'individualisme egoiste et de retour en force de la menace fasciste, rien de mieux que de prendre pour exemple cet Alex Pretti au grand coeur, qui n'a pas hesité d'affronter mains nues les brutes de ICE pour rendre tangibles ces mots terribles qu'il aimait tant de repeter : « la liberté n'est pas gratuite. Nous devons la cultiver, la nourrir, la protéger et même nous sacrifier pour elle » ... …

Notes

1. Voir Wikipedia, Minneapolis general strike of 1934 :https://en.wikipedia.org/wiki/Minneapolis_general_strike_of_1934

2. Parmi les innombrables réactions provoquées par les actions de ICE, nous choisissons le commentaire suivant à la fois pertinent et éloquent du joueur étoile de l'équipe de basket de Cleveland (NBA) Larry NanceJr,qui a reposté sur son compte X cet extrait du journal d'Anne Frank.Écrites le 13 janvier 1043 dans l'Amsterdam occupé par les nazis, ces lignes auraient pu très bien être écrites aujourd'hui par un migrant dans les Etats-Unis de Trump et de ICE : " Des choses terribles se passent à l'extérieur. Des personnes démunies sont tirées de chez elles. Des familles sont déchirées. Des hommes, des femmes et des enfants sont séparés. Des enfants reviennent de l'école et voient que leurs parents ont disparu ".

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Un témoignage de Minneapolis sur la question de l’autodéfense.

3 février, par Animatrice d'un comité de voisins — , ,
Texte d'une animatrice des comité de voisins qui organisent la résistance à l'occupation par ICE, Minneapolis (source : Kieran Frazer Knudson, responsable du Communication (…)

Texte d'une animatrice des comité de voisins qui organisent la résistance à l'occupation par ICE, Minneapolis (source : Kieran Frazer Knudson, responsable du Communication Workers Union de Minneapolis et également militant pro-ukrainien). Ce texte montre comment la question de l'autodéfense monte en puissance, alimentée par l'incurie totale, pour l'instant, de la Garde nationale et de la police aux ordres des autorités démocrates terrorisées de l'Etat et de la ville. Nous avons enlevé le nom de l'autrice.

25 janvier 2026 | tiré d'Arguments pour la lutte sociale
https://aplutsoc.org/2026/01/25/un-temoignage-de-minneapolis-sur-la-question-de-lautodefense/

Message du quartier où j'ai grandi :

» *Voisin, résistez ! Voisin, résistez ! Voisin, résistez !*

Une autre exécution publique dans les rues de Minneapolis, samedi matin. Cela faisait suite à ce qui aura certainement été l'une des plus grandes manifestations de Minneapolis la veille. J'ai le cœur brisé et je suis furieux. Les autorités fédérales voulaient s'assurer que nous comprenions bien qui, selon elles, est aux commandes. J'ai vu de mes propres yeux comment les autorités fédérales, la police de Minneapolis et la Garde nationale se sont soutenues mutuellement dans le quartier de Whittier dans les heures qui ont suivi le meurtre d'Alex Pretti, et j'ai vu de nombreuses personnes exercer leur droit légal de manifester, pacifiquement, et se faire tirer dessus avec des balles de poivre, des balles en caoutchouc, subir les gaz lacrymogènes et les grenades assourdissantes. J'ai vu des agents de l'ICE quitter le quartier en trombe et descendre la 26e Rue à toute vitesse (à contresens, en plus), en arrosant de gaz lacrymogène par leurs fenêtres les personnes qui se tenaient sur le trottoir, des personnes qui ne représentaient aucun danger pour les Suburbans qui s'éloignaient à toute allure sur une route dégagée.

Je suis si fière de ma ville et de mon quartier. Notre devise dans le quartier Central a toujours été « Solidarité et résistance ». C'est seulement grâce à de véritables relations de voisinage que nous trouverons la force de nous entraider et de lutter. Des veillées ont eu lieu hier soir à de nombreux coins de rue dans notre quartier et dans toute la ville. Nous avons pleuré, chanté et partagé des moments de recueillement, ensemble, en tant que voisins. Aujourd'hui, hier, demain et jusqu'au départ de l'ICE, nous continuerons à soutenir nos voisins.

Cependant, une question demeure : comment arrêter l'ICE ? Vendredi matin, avant le rassemblement en centre-ville, un groupe d'une centaine de personnes s'est réuni devant le bâtiment Whipple pour les bloquer. Nous nous sommes tenus près de la ligne de tramway, bloquant la route pendant deux heures et demie. Pendant ce temps, un autre groupe, indépendant, a déposé une remorque sur la route, bloquant une autre sortie. L'ICE n'a pas pu envoyer de nouvelles patrouilles pendant près d'une demi-heure. Toute la matinée, ils ont été débordés et furieux.

Nos groupes étaient moins nombreux, mais bien plus efficaces pour paralyser les opérations de l'ICE que lors de la manifestation d'il y a deux semaines, qui avait rassemblé des milliers de personnes.

Qui détient le pouvoir ? C'est NOUS. Nous sommes bien plus nombreux qu'eux. Nous ne pouvons pas attendre que Walz ou Frey [gouverneur et maire démocrates] agissent enfin pour stopper l'ICE ; nous devons prendre les choses en main et forger notre propre avenir.

Nous devons continuer à nous impliquer d'une manière que nous n'aurions jamais cru possible. Nous devons continuer à bâtir une véritable communauté et à prendre soin des plus vulnérables. Nous devons continuer à être solidaires et à résister. »

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Défendre le Groenland contre les agissements des États-Unis – sans se faire d’illusions sur l’Unité du royaume du Danemark et l’UE

3 février, par Socialistisk Arbejderparti — , , ,
Le régime Trump poursuit son offensive acharnée en vue d'une prise de contrôle impérialiste américaine du Groenland. Tous les moyens ont été mis en œuvre : menaces politiques, (…)

Le régime Trump poursuit son offensive acharnée en vue d'une prise de contrôle impérialiste américaine du Groenland. Tous les moyens ont été mis en œuvre : menaces politiques, économiques et même militaires. Dans cette situation, le gouvernement autonome du Groenland, un Inatsisartut [1] uni, a tout naturellement choisi de se réfugier dans une alliance tactique avec l'ancienne puissance coloniale (le Danemark [2]), l'UE et les pays européens membres de l'OTAN. Au mieux, cette alliance peut, dans l'immédiat, mettre un terme aux projets de Trump de prendre officiellement le contrôle du Groenland. Mais ni le pouvoir en place au Danemark ni l'UE ne sont des défenseurs fiables du droit à l'autodétermination du peuple groenlandais, bien au contraire !

26 janvier 2026 par SAP (Denmark)
https://www.europe-solidaire.org/spip.php?article77875

Le soutien massif de la population, notamment lors des manifestations contre les plans de conquête de Trump, s'est très clairement concentré sur le droit à l'autodétermination des Groenlandais. Pour cela, bravo ! Et même la Première ministre a, ces derniers mois, choisi cette approche, aux côtés des dirigeant.e.s du gouvernement autonome. Mais il n'y a absolument aucune raison de faire confiance au gouvernement danois et aux autres partenaires de l'alliance, ni d'idéaliser leurs motivations.

Comme nous l'avons expliquéit dans un document il y a environ un an, les relations entre le Danemark et le Groenland restent marquées et motivées par des intérêts impérialistes, notamment celui de préserver l'importance géopolitique du Danemark. Et ce, malgré l'autonomie limitée que les Groenlandais·e.s ont réussi à obtenir.

Les partenaires européens, toujours si disposés à aider, ont d'ailleurs parfois laissé transparaître l'intérêt indéniable de l'UE pour les ressources souterraines du Groenland, ainsi que pour la position stratégique du pays en matière de défense, notamment de l'Europe.

De l'hypocrisie à revendre

Pour les véritables partisans de l'indépendance du Groenland, et surtout pour les Groenlandais eux-mêmes, il a été difficile d'entendre ces dernières semaines l'ensemble de la classe politique danoise louer le droit des Groenlandais·es à disposer de leur pays, les droits des peuples autochtones, etc. Comme si cela avait toujours été le fondement du « Royaume », comme on l'appelle si joliment. L'hypocrisie est flagrante lorsque l'on compare ce conte de fées à l'histoire coloniale dano-groenlandaise. Et à la domination impérialiste danoise qui se poursuit, même après l'autonomie.

Il est également scandaleux que le Danemark, l'Angleterre, la France, les Pays-Bas et d'autres pays prétendent désormais veiller au respect de « l'ordre juridique international ». Et invoquent le fait que « nous, en Occident », le défendrions depuis la Seconde Guerre mondiale. Ce sont par exemple plusieurs de ces mêmes pays – notamment le Danemark – qui ont participé avec enthousiasme à « l'alliance des États volontaires » qui, sous la houlette des États-Unis, a violé sans scrupules, au regard du droit international, l'intégrité territoriale et la souveraineté nationale de l'Afghanistan – et, pour beaucoup d'entre eux, plus tard aussi, de l'Irak !

La gauche doit-elle, par respect pour l'alliance tactique contre les États-Unis, passer sous silence cette hypocrisie ? Devons-nous faire semblant de partager entièrement cette conception de la « communauté des nations » – et, d'ailleurs, celle de nos « amis de l'UE » ? C'est ce qu'a choisi de faire, dans l'ensemble, le parti Enhedslisten.

Et c'est une erreur !

Premièrement, parce que nous apparaissons alors soudainement comme des hypocrites eurocentristes qui ferment les yeux sur le colonialisme et l'impérialisme de l'Occident (y compris de l'Europe et du Danemark), tant dans le passé que dans le présent. Cela pourrait manifestement et à juste titre compliquer notre travail de coopération solidaire et internationaliste au-delà des frontières. De même, cela pourrait peser sur nos relations avec les Groenlandais·es et les autres minorités ethniques au Danemark et au Groenland, qui sont généralement déjà douloureusement conscient·es de cette hypocrisie.

Non aux images idylliques du Danemark et de l'UE

Deuxièmement, afin de préparer au mieux le terrain pour la poursuite de la lutte pour le droit réel à l'autodétermination des Groenlandais·es. Une lutte qui, même si Trump et les États-Unis renoncent à une prise de contrôle formelle, voire même indépendamment de Trump et des États-Unis, sera nécessaire.

À moins que Trump réussisse pleinement sa conquête et, du même coup, rompe complètement l'alliance impérialiste économique et militaire transatlantique, le gouvernement danois et l'UE joueront un rôle décisif dans ce que sera l'avenir de l'autodétermination des Groenlandais·es, tant en termes militaires que pour l'.e.exploitation du sous-sol groenlandais.

Et pour cette seule raison, il serait irresponsable de contribuer à entretenir l'illusion que les Groenlandais·es peuvent faire confiance aux dirigeants du Danemark et de l'UE. Car il ne fait guère de doute que l'objectif de ces derniers sera de trouver une solution qui serve avant tout leurs propres intérêts impérialistes pour le sous-sol groenlandais et le contrôle militaire de l'Arctique. Et non l'autonomie des Groenlandais·es, qui se sont montré·es très réticent.es tant à la course à l'armement dans l'Arctique qu'à l'exploitation minière, dangereuse pour l'environnement.

Non à la course à l'armement dans l'Arctique

L'armement de l'Arctique est une menace tant pour la sécurité des Groenlandais·es que pour la paix mondiale et doit être stoppé !

Il semblait peut-être très raisonnable d'envoyer quelques soldats danois (de plus) pour « monter symboliquement la garde autour du Groenland contre une prise de pouvoir militaire des États-Unis »– si le gouvernement autonome du Groenland, y compris le parti de gauche Inuit Ataqatigiit, le souhaitait. C'était clairement leur volonté, et tout le monde semble également ravi qu'un important contingent de troupes européennes de l'OTAN vienne en Groenland et dans les eaux environnantes. L'enthousiasme de l'Enhedslisten était dû à la « solidarité européenne massive autour de la souveraineté du Groenland ». Cet aspect a également été fortement mis en avant par de nombreux journalistes.

MAIS : officiellement, le déploiement massif de troupes est présenté comme tout autre chose que la protection du Groenland contre les États-Unis, à savoir comme une protection du Groenland, de l'OTAN et, dans une large mesure, même des États-Unis contre la Russie et la Chine. C'est-à-dire comme une tentative de démontrer ce que le Danemark et d'autres ont déjà dit, à savoir que l'Union du Royaume du Danemark est disposée à réaliser tous les rêves de Trump en matière de folie militariste – il n'a donc pas besoin d'envahir le Groenland !

Il est clair que cette opération sert ces deux objectifs – et qu'il s'agit donc d'un coup habile si l'on veut convaincre les États-Unis, d'une part, qu'une prise de contrôle militaire serait très difficile et coûteuse, et que les rêves les plus fous des États-Unis en matière de militarisation du Groenland et de l'Arctique seront réalisés dans la joie et l'enthousiasme par le Danemark, avec le soutien des autres pays européens membres de l'OTAN.

C'est là que le bât blesse pour un parti comme Enhedslisten. Ou plutôt : c'est là que le bât aurait dû blesser.

Nous sommes en effet farouchement opposés à l'armement des blocs impérialistes en vue d'une guerre entre eux. C'est pourquoi nous luttons également pour une Arctique démilitarisée, pour un désarmement mutuel – et donc contre l'accélération manifeste de la course à l'armement, dont l'escalade de l'OTAN autour du Groenland, qui vient de commencer, est également une expression.

Ce n'est pas une défense des Groenlandais·es ni de la paix mondiale

Les plans d'armement communs au Danemark, à l'OTAN et aux États-Unis autour du Groenland n'ont que très peu à voir avec la défense du Groenland – et absolument rien à voir avec la protection de la population groenlandaise. Par exemple, la surveillance et la lutte contre les sous-marins russes dans les eaux autour du Groenland, qui peuvent empêcher les sous-marins russes de s'approcher et de menacer les États-Unis, et la construction d'un bouclier antimissile au-dessus du Groenland (« Golden Dome ») destiné à protéger les États-Unis contre les missiles russes, ne constituent en aucun cas une « protection défensive » du Royaume. Cet armement dans l'Arctique fera plutôt du Groenland et des Groenlandais·es une cible de choix en cas de guerre.

Qu'est-ce que cela signifie pour la paix mondiale si le « Dôme d'or » parvient effectivement à protéger la puissance impérialiste la plus agressive du moment, les États-Unis, contre toute riposte s'ils déclenchent la troisième guerre mondiale ? Cela augmenterait le risque qu'un président comme Trump, dans un conflit armé avec la Russie ou la Chine, décide de tenter sa chance et plonge le monde dans une guerre nucléaire. Et Trump a souligné pas plus tard que la semaine dernière que le « Dôme d'or » était précisément dans « l'intérêt de la sécurité nationale » des États-Unis, qui rendrait nécessaire la conquête du Groenland.

Respectez le respect des Groenlandais·es pour la nature

Malgré la pression économique, le gouvernement autonome du Groenland a, à plusieurs reprises, mis son veto lorsque d'avides entreprises, de différentes origines nationales, ont envisagé d'exploiter les ressources naturelles du sous-sol groenlandais au détriment de l'environnement. Et il ne fait guère de doute que l'un des arguments les plus rationnels en faveur du souhait de Trump d'obtenir une autorité formelle supérieure sur le Groenland consiste précisément à éliminer à terme tous les obstacles – par exemple la législation environnementale – à l'exploitation des matières premières du Groenland par les entreprises américaines. On peut donc craindre qu'une partie d'un accord négocié puisse comporter des concessions désagréables allant dans ce sens. Que Trump en ait déjà discuté ou non avec le secrétaire général de l'OTAN. Et on peut craindre que le Danemark et l'UE se soucient davantage de leur propre part du gâteau que de garantir le droit de veto des Groenlandais·es.

Dans ce contexte, il ne suffit pas que le droit des Groenlandais·es à décider de la législation environnementale, etc. soit préservé. Le Groenland doit également se doter d'une économie qui lui permette de ne pas être contraint, sous la pression économique, de brader la protection de la nature.

Une véritable autonomie du Groenland nécessite une indépendance économique. À l'heure actuelle, l'économie constitue un obstacle majeur à la prise en charge de nouveaux domaines de responsabilité par le gouvernement autonome. Une première exigence doit être l'augmentation de la dotation globale et la suppression de son conditionnement, afin qu'elle puisse également être versée à un Groenland indépendant. Une autre exigence évidente est une « indemnisation pour la période coloniale » danoise, qui doit permettre lors de la prise d'autonomie compète d'investir massivement dans un développement économique durable, entre les mains du peuple et géré par lui, susceptible de créer une base économique stable pour un Groenland financièrement autonome et indépendant.

La lutte n'est pas terminée

Il est clair qu'il s'agit actuellement de créer un front aussi solide que possible contre les menaces de Trump, pour le respect des frontières du Groenland et le droit à l'autodétermination du peuple groenlandais.

Et il lui appartient bien sûr de décider ce qu'il est prêt à accepter ici et maintenant pour parvenir à une solution négociée, dans une situation où il est confronté à des menaces écrasantes de la part des États-Unis et à de fausses promesses de toutes parts.

Mais cela ne signifie pas que nous, et aussi notre parti Enhedslisten, devons applaudir une « solution » qui, dès le départ, cimente les intérêts impérialistes, qu'ils soient américains, danois ou européens.

Enhedslisten devrait dès le départ être claire sur les problèmes posés par une « solution négociée réussie », un « accord » avec Trump qui ne porte pas atteinte à la souveraineté du Royaume, mais qui implique une course aux armements catastrophique dans l'Arctique, des possibilités accrues d'exploitation impérialiste des ressources naturelles du Groenland et un lien de facto entre le Groenland et le Royaume.

La lutte pour une véritable indépendance du Groenland et contre les catastrophes environnementales et l'armement insensé se poursuit, dans des conditions légèrement différentes, mais quel que soit le résultat du bras de fer en cours. Il faudra maintenir le soutien populaire impressionnant dont bénéficient les revendications des Groenlandais·es en faveur de l'autodétermination - ainsi que pour les revendications qui peuvent faire de cette autodétermination une réalité Notre tâche la plus importante est de renforcer la solidarité populaire anti-impérialiste et de rallier des soutiens à ces revendications au Danemark et dans les autres pays impérialistes.

Mettons fin à la campagne impérialiste de pillage menée par les États-Unis – Défendons le droit du Groenland à l'indépendance !

ll faut résilier l'accord de défense avec les États-Unis, mettons fin aux achats d'armes du Danemark et de l'Europe auprès des États-Unis

Imposons des sanctions économiques de l'UE contre les États-Unis.

Le Danemark doit garantir au Groenland les moyens économiques nécessaires à son indépendance

Augmentation et maintien inconditionnel des dotations globales et des indemnisations au titre de la colonisation, que le pays peut utiliser pour des investissements durables dans une économie indépendante.

Non au pillage des ressourcest à la destruction de l'environnement, non à l'exploitation impérialiste par le biais de contrats abusifs

Les Groenlandais·es doivent se voir garantir un contrôle démocratique total sur le sous-sol de leur pays.

Non à l'armement dans l'Arctique

Les Groenlandais·es doivent avoir le droit de limiter ou refuser toute installation militaire sur leur territoire et dans leurs eaux territoriales.

Comité exécutif du SAP (Danemark)
P.-S.

• Traduit pour ESSF par Pierre Vandevoorde avec l'aide de Deeplpro

Source - Socialistisk Information, 26 janvier 2026 :
https://socinf.dk/forsvar-groenland-mod-usas-roevertogt-uden-illusioner-om-rigsfaellesskabet-og-eu/
Notes

[1] L'Inatsisartut est l'organe législatif monocaméral du Groenland.

[2] L'Unité du Royaume est l'entité politique qui rassemble le Danemark proprement dit, les Îles Féroé et le Groenland.

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Qu’est-ce qu’un parti révolutionnaire et comment doit-il lutter ? C’est la question à laquelle tente de répondre Salar Mohandesi, dans un texte publié initialement chez Viewpoint Magazine. Contre la réduction de la politique aux calculs électoraux ou les groupes persuadés que la pureté de leur programme fera spontanément vibrer le peuple, le texte défend une conception du parti ancrée dans les luttes quotidiennes. Partant des conflits concrets, nés des expériences vécues de l’exploitation et de l’oppression, il vise à unifier des forces sociales dispersées et à transformer des résistances fragmentées en un rapport de force collectif. Le parti apparaît alors comme un outil de politisation et de prise de conscience pour celles et ceux qui luttent. En se construisant à même ces dynamiques, il donne une expression politique cohérente à des mobilisations qui, bien que rarement socialistes à leur origine, contiennent les éléments décisifs d’un projet socialiste à construire. Si le texte ne va pas au bout de la réflexion sur la question du pouvoir, il offre toutefois des outils précieux pour penser l’organisation révolutionnaire à l’ère de la fragmentation sociale, des soulèvements imprévisibles et de la crise durable de l’État.

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L’année dernière, la plus grande organisation socialiste des États-Unis a décidé d’appuyer la candidature de Bernie Sanders; certains de ses membres dirigeants sont allés jusqu’à affirmer qu’en l’absence d’un mouvement de masse radical dans ce pays, la candidature de Sanders s’imposait comme une étape clé d’une avancée socialiste. Accrocher le destin du DSA (Socialistes démocrates d’Amérique) à la candidature à la présidence du septuagénaire social-démocrate signifiait que l’effondrement de la campagne Sanders, ainsi que l’espoir de se saisir des rênes du pouvoir dans un avenir proche, a provoqué un débat important sur le futur du DSA.

Certains ont soutenu que, malgré le résultat, les DSA avaient tout de même beaucoup gagné, et que les socialistes devraient continuer à s’engager au sein du Parti démocrate, en particulier à travers ses lignes électorales, ce qui leur permettrait un jour de détacher une partie de ses soutiens afin de former la base d’un troisième parti. Pour d’autres, toute cette affaire prouvait exactement le contraire : qu’il était grand temps que les socialistes tournent le dos aux démocrates pour construire, le plus rapidement possible, un parti indépendant.

Malgré leurs différences réelles, les deux camps partagent de nombreuses similitudes. Tous deux veulent une organisation indépendante. Tous deux voient cette organisation comme une solution indispensable à leurs problèmes, comme l’horizon de toute réflexion stratégique. Et si l’un pense avant tout en termes d’un organe centralisé de militants disciplinés, prêts pour un scénario final de rupture, tandis que l’autre imagine une sorte de parti de masse démocratique développant lentement ses forces afin de devenir un jour un parti ouvrier indépendant capable de déjouer les manœuvres des démocrates et, à terme, de gouverner, tous deux en sont venus à ressusciter le même mot – « le parti » – pour désigner l’organisation qu’ils ont en tête, confondant ainsi de fait (au moins) deux expériences historiques très différentes. Cependant, les évènements des quelques derniers mois nous ont révélé un point commun entre les deux côtés. Alors qu’ils étaient occupés à débattre de différentes manières de bâtir « le parti » qui saurait diriger les masses, aucun n’a su anticiper le soulèvement, l’un des plus importants de l’histoire du pays, qui a explosé sous leur nez après le meurtre de George Floyd par la police en mai. En fait, il est indicatif que, sauf quelques exceptions notables, la majorité du DSA, surtout au niveau national, a été surprise.

Pendant que des milliers de personnes descendaient dans la rue, certains organisateurs aguerris se demandaient sur Twitter s’il fallait seulement soutenir la révolte. D’autres étaient complètement à côté de la plaque, se contentant de sortir des communiqués maladroits. Et puis il y en avait qui se sentaient tout de suite solidaires, mais qui ne savaient pas trop comment s’y prendre pour se connecter vraiment au mouvement en tant que socialistes assumés.

Au final, aucun de ces débats pourtant riches sur le parti n’avait vraiment préparé l’organisation à s’engager rapidement et efficacement dans le soulèvement. En réalité, je dirais que l’une des principales raisons pour lesquelles tant de socialistes, y compris en dehors des DSA, ont eu du mal, non seulement à lire la conjoncture, mais aussi à s’impliquer dans le mouvement, tient aux limites flagrantes des façons dominantes de penser ce que veut dire « s’organiser ». En particulier, la manière dont les organisations se rapportent à la diversité des mobilisations de masse, au caractère imprévisible du moment politique, et à l’attrait du pouvoir d’État.

Dans ce qui suit, je voudrais proposer une autre manière de penser le parti. Plutôt que de le considérer comme une entité unique et figée cherchant à conquérir le pouvoir d’État, que ce soit par l’insurrection ou par les élections, je propose de voir le « parti » comme une organisation parmi d’autres, définie par sa fonction d’articulation : celle qui met en relation des forces sociales disparates, relie les luttes dans le temps et facilite le projet collectif de construction du socialisme au-delà de l’État.

La composition

L’état fondamental de l’existence dans une société capitaliste est l’atomisation dépolitisée. La plupart des gens passent leur vie à bricoler toutes sortes de stratégies de survie individuelles, souvent en concurrence les unes avec les autres. Quand un problème surgit, il y a de fortes chances que quelqu’un réagisse en travaillant plus dur, en négociant un arrangement, en changeant de boulot ou en déménageant ailleurs.

Cet individualisme n’est pas l’expression d’une quelconque nature humaine, mais une réponse socialement acquise aux défis de la reproduction sociale sous le capitalisme. L’idéologie de l’État naturalise le statu quo au point où bon nombre se résigne à la croyance que rien ne changera jamais. Lorsqu’il y a une lueur d’espoir, nos vies précaires nous nous dissuadent d’entreprendre des actes risqués qui pourraient empirer les choses. Et même lorsque certains sont prêts à accepter ces risques, s’unir autour d’une cause commune exige de concilier tant d’intérêts, de personnalités et d’objectifs différents que plusieurs ont le sentiment que l’effort n’en vaut même pas la peine. Ainsi, lorsqu’il y a résistance, elle tend à rester individualisée : arriver en retard au travail, ou subtiliser quelques fruits à l’épicerie.

Cela dit, il est de ces moments tels que le soulèvement pour George Floyd où les gens changent leurs habitudes. Plutôt que de se considérer comme des individus impuissants, ils se réinventent en agents du changement. Au lieu de rêver à comment les choses devraient être, ils exigent qu’elles soient différentes. Plutôt que de poursuivre leur vieille routine, ils font l’expérience de nouvelles formes d’activités. Au lieu d’accepter passivement les catégories d’identité qu’on leur impose, ils construisent un nouveau type de subjectivité. Plutôt que de résoudre leurs problèmes indépendamment, ils cherchent d’autres personnes pour les aider à affronter un problème commun.

Le processus par lequel les individus se rassemblent en force sociale collective s’appelle la composition. Par le passé, on avait tendance à le voir surtout en termes de classe, en partant du principe que la seule véritable force sociale était celle fondée sur une position de classe objective. Mais la classe n’est pas le seul moyen pour les forces sociales de structurer leur subjectivité. En fait, lorsque les individus se rassemblent en collectif, ils s’agrippent à une multitude de déterminants compositionnels, en d’autres mots, d’aspects de leurs vies dont la majorité est hors de leur contrôle, mais qui peuvent néanmoins être activés subjectivement et réappropriés pour accomplir de nouvelles tâches. Cela peut tout inclure, du genre à la race, de l’occupation à l’âge, de la géographie à la mémoire, aussi bien que toute combinaison de ces déterminants.

En fait, au grand désarroi des socialistes dogmatiques qui ne peuvent penser qu’en termes de « conscience de classe », dans la plupart des cas, les individus ne se rassemblent pas sur la base d’un quelconque sentiment abstrait d’unité de classe. Cela ne les rend pas moins authentiques. Si des jeunes pauvres et noirs, terrorisés par la police, décident de se regrouper pour lutter contre la brutalité policière, et le font principalement sur la base de la race plutôt que de leur origine sociale, qu’il en soit ainsi. La composition se produit, que les socialistes le veuillent ou non. Et elle se produit souvent d’une manière sur laquelle les organisateurs socialistes ont peu de contrôle.

Cela ne veut toutefois pas dire que la composition est spontanée. Comme Rodrigo Nunes l’explique : « Pensez à la manière dont une action ‘spontanée’ se matérialise. Une personne parle à une autre, qui parle à une autre, qui parle à une autre. Soudain, une idée émerge qui circulera probablement avant qu’on puisse la verbaliser. Une assemblée est convoquée, l’idée est présentée : certains quittent la salle, d’autres trouvent des failles, puis quelqu’un propose une nouvelle idée. Un court texte est rédigé, une nouvelle réunion est organisée, et ainsi de suite. Notre exemple démontre que la spontanéité ne signifie pas que des comportements uniformes s’actualisent en même temps chez chacun : la spontanéité commence quelque part ; il y a toujours quelqu’un pour l’organiser. » Et ça ne veut pas dire qu’il faut toujours que ce soient les mêmes qui organisent, ou que cette organisation dépende du génie de quelques individus exceptionnels. La meilleure manière d’envisager ce phénomène provient encore de la microsociologie de Gabriel Tarde : il faut des « inventions » proposées par certains individus pour qu’il se passe quelque chose de nouveau, mais ces inventions ne sont rien d’autre que la recombinaison de tendances déjà présentes autour d’eux.

Autrement dit, la spontanéité pure n’existe pas. Derrière chaque initiative « spontanée » nous retrouvons des multitudes de couches d’organisation cachée. Certaines sont héritées et émulent d’autres modèles organisationnels, alors que d’autres se matérialisent dans le feu de la lutte, ce qui constitue alors des sauts novateurs. Dans tous les cas, les forces sociales sont organisées et fondées dans des organisations. Après tout, les forces sociales ne peuvent qu’exister en action, en lutte, en mouvement vers un but spécifique, en réponse à un problème politique commun. Et la seule manière de coordonner la capacité d’agir, de construire la force nécessaire à concrétiser une solution à ce problème, c’est l’organisation.

L’articulation

Bien sûr, les forces sociales n’existent pas en isolation. À tout moment, il y a des centaines, sinon des milliers, de forces sociales impliquées dans la lutte.

Mais tout comme les individus demeurent cloisonnés, les forces sociales se tiennent aussi à distance les unes des autres. C’est en partie parce qu’elles ont déjà tellement de difficultés à rester unies que même penser à se coordonner avec une autre force distincte dépasse simplement leurs capacités.

Les forces sociales divergent tellement en taille, style, composition, et objectifs qu’au premier coup d’œil elles peuvent sembler étrangères les unes aux autres. Différentes forces sociales peuvent vouloir lutter contre un nouveau projet de développement dans leur quartier, contre la brutalité policière dans leur ville, contre une loi d’état homophobe précise, contre le sexisme quotidien des hommes dans cette communauté, contre la politique d’admission de ce collège, ou encore contre les salaires déplorables de cette entreprise. Qu’est-ce que toutes ces réalités peuvent bien avoir en commun?

Cela dit, malgré l’inertie structurelle qui pousse à la méfiance, à l’atomisation et à la compétition, il arrive que des forces sociales diverses se rassemblent. Cela se produit parfois, par exemple, lorsque différentes forces adoptent des cadres de subjectivation similaires, affrontent un ennemi commun, agissent dans le même lieu, poursuivent des objectifs liés, ou partagent certains membres.

Si la composition désigne la manière dont des individus se rassemblent en forces sociales, l’articulation renvoie aux façons dont ces forces sociales se combinent pour former des unités. Et si la composition est un processus difficile, l’articulation représente un défi encore plus grand. Harmoniser une multitude d’intérêts, d’expériences, de parcours et d’objectifs sur une période prolongée, construire l’unité tout en prenant en compte les différences réelles, est un travail extrêmement ardu. C’est pourquoi ce type d’articulation est assez rare et ne dure souvent pas longtemps. Mais lorsqu’elle se produit, l’unité ainsi articulée accroît considérablement sa capacité à réaliser des transformations profondes.

En fait, ce rassemblement de multiples forces sociales est la plus grande menace à l’ordre capitaliste actuel. Il est plus terrifiant qu’une récession, qu’une pandémie virale, ou qu’une guerre.  C’est en quelque sorte la seule chose qui saurait supplanter l’état actuel des choses, et le bloc dirigeant le sait. C’est pourquoi, comme Nicos Poulantzas l’a avancé il y a des années, l’une des fonctions principales de l’État n’est pas seulement d’articuler les forces sociales qui forment le bloc hégémonique, mais de désarticuler toute force sociale qui s’y oppose.

L’État parvient à accomplir cette tâche de toutes sortes de manières. En s’appuyant sur ses ressources supérieures, l’État peut tout simplement attendre que tout passe, en tenant ferme jusqu’à ce que cette unité articulée s’effondre d’elle-même. Mais s’il semble que cette unité des forces sociales s’avère persistante, l’État peut intervenir directement. Il sèmera des divisions entre les forces sociales constituantes en les montant les unes contre les autres, accordant ici des concessions, exerçant là un peu de répression. Il mobilisera toutes ses forces pour isoler le bloc d’opposition, l’empêcher de s’étendre ou de se lier à d’autres forces sociales. Il cultivera les soupçons, brandira le spectre d’agitateurs extérieurs et exacerbera toute division identitaire possible. Il récupérera l’agenda, contrôlera le discours, domestiquera les revendications et fera des promesses creuses, réduisant en définitive la lutte politique autonome à des solutions technocratiques inefficaces.

De ces manières, et plusieurs autres, l’État désarticulera l’unité des forces sociales, et ensuite décomposera les forces sociales elles-mêmes. Là où il y avait déjà une lutte unie, il y aura des forces sociales qui se battront entre elles. Là où il y avait des sujets collectifs luttant pour résoudre des problèmes communs, il n’y aura que des individus cloisonnés. Pour faire bonne mesure, l’État recomposera parfois ces individus atomisés en collectivités factices, telles que la « classe moyenne américaine », la « classe ouvrière blanche » ou encore la « communauté noire ». Contrairement aux forces sociales en lutte, ce sont des entités passives où tout le monde est divisé, où personne n’a de réelle autonomie, et où des leaders désignés par l’État disent aux autres quoi penser et, surtout, comment voter. Ce ne sont pas des groupes de personnes en train de construire de nouvelles subjectivités, mais des individus interpellés par l’État comme une identité statique. Ce ne sont pas des collectifs vivants travaillant à travers leurs différences, mais des abstractions homogènes qui cachent de vraies divisions internes. Les gens sont unis, mais uniquement dans leur séparation.

Voilà le plus important problème politique pour tous ceux qui souhaitent transformer le monde. La seule manière d’apporter des transformations profondes est d’articuler plusieurs niveaux d’unité. L’ordre établi est conçu pour imposer des solutions individuelles à des problèmes d’ordre social, pour décomposer les forces sociales lorsque le peuple s’unit en collectivité, pour désarticuler sans merci toute unité des forces sociales en quête d’un objectif plus large, et pour divertir l’aspiration sincère à une vie commune en catégories passives qui ne font que reproduire le statu quo. Si on laisse les choses suivre leur cours, la désunion, la séparation, l’atomisation et la concurrence deviennent la norme.

Devant cet ardent défi, des générations de socialistes se sont demandé, que faire? La réponse historique à cette question fut : « le parti ».

Le parti

Le « parti » – ou, le plus souvent, les partis – est une organisation comme une autre, mais avec des fonctions particulières.

Alors que toutes les organisations existent pour coordonner la capacité collective d’agir, les partis coordonnent le vaste champ d’organisations créées par l’auto-activité des forces sociales. En tant que facilitateur des efforts organisationnels de ces forces sociales diverses, le parti a été imaginé comme une sorte de méta-organisation. Pour le dire autrement : si l’État est le grand dés-articulateur, le parti est le grand articulateur.

Un parti peut certainement aider à catalyser la formation de forces sociales, mais comme tout organisateur expérimenté vous le dira, à moins qu’il n’y ait déjà un désir de changement, une volonté de se rassembler pour lutter, tout effort d’organisation restera lettre morte. En réalité, dans la plupart des cas, le rassemblement des individus en une force sociale se fait en grande partie indépendamment de tout parti, et dépasse souvent en créativité tout ce qu’un parti aurait pu imaginer. Les soviets, par exemple, n’ont pas été inventés par les Bolcheviks, mais par les forces sociales en lutte.

Pour cette raison, la tâche principale du parti n’est en réalité pas de créer des forces sociales, mais plutôt de faciliter leur regroupement en une unité plus large. Bien sûr, comme je l’ai déjà mentionné, certaines de ces forces sociales peuvent chercher à former des alliances de manière indépendante, mais leur convergence n’est pas automatique, et dans la plupart des cas, les efforts pour se coaliser échoueront. Le parti agit donc comme une sorte d’élément liant, cherchant à trouver un moyen de rassembler des forces sociales diverses et de les maintenir unies, malgré les nombreuses tendances qui les tirent dans des directions opposées. Et différents partis développeront différentes stratégies pour rendre cela possible.

Voilà un dur travail. Le parti doit trouver une manière créatrice d’unifier une énorme diversité d’expériences, de formes de lutte et de buts politiques en une unité qui persiste, tout en préservant les réelles différences. Comment cela est possible dépend de la conjecture spécifique, et il n’y a pas de formule abstraite que nous pouvons copier/coller à plusieurs endroits et moments. Mais une chose est sûre : l’unité ne se crée pas parce que le comité central du parti convoque tous les responsables de ces forces sociales dans une salle de conférence à moitié éclairée pour négocier des accords en coulisses. C’est ainsi que l’État articule un bloc hégémonique.

À l’inverse, l’unité du parti vient d’en bas, et uniquement par la lutte. Comme l’écrivait Amílcar Cabral il y a longtemps, la seule manière d’accroître sa capacité de lutter est de construire l’unité, mais « pour avoir l’unité, il est aussi nécessaire de lutter. » Les forces sociales ne se rejoignent que lorsqu’il y a un enjeu réel, lorsque leurs membres voient que s’allier à une autre force est indispensable pour atteindre leurs objectifs. La lutte forge la confiance, le respect et l’assurance; sans cela, il ne peut jamais y avoir de véritable articulation. Le rôle du parti est d’aider à rendre cette rencontre possible, comme l’agronome mène deux ruisseaux à s’unir en une puissante rivière.

Bien sûr, le parti fait cela en s’impliquant vraiment dans ces différentes luttes. Et par « s’impliquer », je ne parle pas d’entrisme cynique pour recruter, je parle de construire de vraies racines. Si un parti n’a pas d’ancrage, sa tentative d’unifier les forces sociales sera rejetée, et ses organisateurs seront tournés en dérision et expulsés en tant qu’acteurs externes sans emprise sur la réalité. C’est pour ça que, même s’il ne crée pas directement les forces sociales, un parti doit toujours s’engager avec elles, rejoindre leurs luttes, les prendre au sérieux, avec respect et patience, et surtout, apprendre d’elles. Plus un parti est ancré, mieux il comprend ces forces sociales, plus il est lié à des organisations autonomes, plus sa composition deviendra diversifiée, et plus il sera un articulateur efficace.

Et plus un parti est fort, plus sa capacité à articuler des forces à travers de grandes distances sociales est grande, de la ville à la région, jusqu’au pays entier, et à terme à travers plusieurs formations sociales. Après tout, l’articulation n’est pas seulement un problème local, c’est un problème global. Tout comme l’État cherche à désarticuler l’unité sur un terrain politique national inégal, l’impérialisme travaille à démanteler l’unité au-delà des frontières, isolant les mouvements et opposant les luttes les unes aux autres. C’est ça, le vrai sens de l’internationalisme : le processus par lequel des forces sociales distinctes issues de plusieurs formations sociales se rassemblent en une unité, parfois appelée une « internationale ».

La composition est un processus délicat, et les forces sociales sont fragiles, beaucoup d’entre elles apparaissant et disparaissant, comme des châteaux de sable construits le matin pour s’effondrer face au vent sec du soir. En combinant la force de plusieurs forces sociales, les luttes articulées deviennent plus durables, mais elles aussi finissent presque toujours par s’arrêter – atteignant leurs limites, perdant de l’élan, succombant à des tensions internes ou noyées sous une répression vigoureuse.

D’une certaine manière, ce schéma cyclique est à prévoir. « Il ne faut pas imaginer la révolution elle-même comme un acte singulier », écrivait Lénine. « La révolution sera une succession rapide d’explosions plus ou moins violentes, alternant avec des phases de calme plus ou moins profond. » Une insurrection populaire un mois, puis une démobilisation apparemment totale le mois suivant. Les luttes connaissent des va et viens, les organisations apparaissent et disparaissent.

Les forces sociales dominantes dans l’État, elles, cherchent à aller plus loin : non seulement faire échouer ces vagues de contestation, mais les effacer de l’histoire, comme si elles n’avaient jamais existé. Elles mobiliseront des ressources colossales pour réécrire l’histoire, falsifier les preuves, marginaliser tous les récits qui ne correspondent pas à leur version officielle. Leurs efforts sont si impressionnants qu’elles réussiront même à convaincre ceux qui ont participé à ces luttes merveilleuses qu’elles n’ont jamais eu lieu, ou qu’elles visaient des objectifs réformistes, ou qu’elles étaient mauvaises dès le départ. En quelques années, peut-être une décennie, le souvenir de ces exploits disparaîtra. L’histoire des communistes noirs internationalistes, effacée. L’histoire des syndicats ouvriers militants, pleins d’immigrants coopérant dans ce qui sont aujourd’hui des États rouges, effacée. L’histoire des luttes multi-raciales acharnées contre le racisme, effacée.

La deuxième fonction articulatoire du parti, alors, est de combattre cette révision en apportant un degré de continuité entre différentes luttes à travers du temps. Son action, écrivait John Watson, l’un des membres fondateurs de la Ligue des ouvriers noirs révolutionnaires (League of Revolutionary Black Workers), « pourrait offrir un pont entre les sommets d’agitation. » Cela aide à canaliser l’énergie de ces luttes, à préserver leur mémoire, à dresser des bilans, et à créer un espace de réflexion. Le parti est la mémoire historique de ces luttes, un dépositoire de toutes ses formes organisationnelles, un rolodex de ces vastes réseaux de contacts. C’est une archive vivante, remplie d’activistes intrépides qui se sont battus lors des vagues antérieures et qui se préparent pour la prochaine.

Le parti, alors, ne s’occupe pas seulement d’articuler des forces sociales diverses lors d’une montée d’agitation, dans la foulée des coups; il aide à garder le flambeau allumé pour la prochaine. Alors que la plupart des organisations de combat sont éphémères, surgissant pour résoudre un problème puis disparaissant, le parti s’efforce de rester toujours actif, pendant ces explosions où des milliers de personnes se retrouvent soudain à faire de la politique pour la première fois, et pendant ces périodes de relative stabilité, quand les choses reviennent, pour ainsi dire, à la normale.

Le parti joue une fonction d’articulation finale, qui est de donner une voix à un contenu politique précis. L’activité autonome des personnes en lutte identifie des problèmes sociaux importants, crée de nouvelles formes d’organisation, et dans certains cas même une vision positive du changement.

Hélas, dans la plupart des cas, ces formes organisationnelles n’avanceront pas spontanément un contenu socialiste cohérent. Leurs membres ne se sont probablement pas assemblés en tant que socialistes, mais en tant que travailleurs de la construction en colère, en tant que courageux activistes trans, en tant que jeunesse immigrante désespérée, ou en tant que mères inquiètes militant pour des revendications spécifiques.

En fait, si les forces sociales élaborent un projet politique, celui-ci n’est le plus souvent pas de nature socialiste. Les afro-américains peuvent s’insurger du racisme dans leur ville, mais le mouvement peut aussi s’orienter vers le support pour les capitalistes noirs. Les ouvriers d’une manufacture en Ohio peuvent être révoltés par leur licenciement, mais ils peuvent choisir d’en rejeter la faute sur les immigrants. Des immigrants récents peuvent s’unir pour agir face à la criminalité dans leur quartier, mais ensuite décider de soutenir un renforcement de l’intervention policière contre d’autres minorités. Il n’existe donc pas, autrement dit, de lien automatique entre la constitution d’une force sociale et la lutte pour le socialisme.

C’est en grande partie parce que nous n’existons pas dans un vide politique. Des courants concurrents font de leur mieux pour attirer les forces sociales vers leurs propres projets. Et derrière tout cela, les nombreux appareils idéologiques de l’État cherchent constamment, de notre naissance à notre mort, à neutraliser le potentiel politique de toutes les luttes possibles : transformer les initiatives autonomes en marches processionnelles, les revendications audacieuses de changements radicaux en appels modérés à la réforme, la critique systématique des structures en moralisme individualisé, l’auto-activité en simple vote. Un des objectifs centraux de tout cela est de détruire l’idée même de socialisme : la présenter comme de la violence terroriste, ou la domestiquer en assistanat social. Dans ces conditions, il y a peu de raisons pour que quelqu’un devienne automatiquement socialiste.

Le rôle du parti est d’avancer ce projet socialiste contre les tendances politiques concurrentes et, par-dessus tout, contre les méandres idéologiques des forces de l’ordre. À ce point, il est crucial de souligner d’où vient ce contenu socialiste. Il ne vient pas d’intellectuels déconnectés, mais des luttes quotidiennes des forces sociales elles-mêmes. Bien que le programme socialiste n’émerge pas automatiquement, tout prêt, de ces luttes, ses éléments fondamentaux ne peuvent se trouver qu’à cet endroit. La tâche du parti est d’écouter attentivement ces luttes, d’observer cet immense écosystème, d’apprendre profondément de ces nombreuses forces sociales pour en extraire les rudiments d’un programme politique historiquement approprié. Le parti rend ensuite ce contenu explicite, le clarifie, l’approfondit, le transforme en une forme plus systématique, puis le soumet de nouveau à ces forces sociales en lutte pour vérification. À travers leurs luttes, les forces sociales élaborent le programme, le rejettent ici, le révisent là, affinant le contenu que le parti réarticule, avant de le renvoyer à nouveau aux luttes, comme dans une sorte de spirale.

Il est maintenant clair que les trois fonctions articulatoires (rassemblement des forces sociales, la continuité dans le temps et donner voix à un contenu politique commun) sont tous connectées. L’une des principales façons pour un parti d’articuler des forces sociales diverses, par exemple, est d’élaborer un programme qui montre comment leurs luttes sont en réalité interconnectées. Mais la façon dont le parti arrive à articuler un programme cohérent est de le fonder sur les aspirations profondes des nombreuses forces sociales diverses qu’il cherche à aider à unifier.

Un instrument limité

Comme toutes les organisations, les partis n’émergent que par la lutte, et on ne peut donc jamais déterminer de manière abstraite à quoi ils ressembleront, ni comment ils réaliseront concrètement leurs fonctions d’articulation. Mais si l’on imagine le parti de cette manière, comme un articulateur, quelques conséquences s’imposent nécessairement.

Le parti n’est pas une entité fixe, mais la condensation de fonctions d’articulation en constante évolution. Devenir un parti ne consiste pas à franchir une limite numérique, à atteindre des critères structurels particuliers ou à être reconnu comme tel par l’État. Ce n’est pas une déclaration mais un acte.

Et c’est déjà en train de se produire : il y a déjà plusieurs organisations qui réalisent ces fonctions du parti à différent niveaux, même s’il ne se conçoivent pas comme un parti et ne désirent pas en devenir un. Par exemple, le syndicat des enseignants de Chicago ou les chapitres locaux de Black Lives Matter. Le DSA ne monopolise pas cette question à elle-seule.

Le parti ne peut pas s’obstiner à se concentrer sur une seule lutte, force sociale, ou forme organisationnelle. Bien que le parti devrait certainement se sentir libre de juger la conjecture et déterminer d’où émergent les luttes et y mobiliser des ressources, il ne peut pas non plus s’entêter sur une lutte unique, il doit demeurer attentif à toute agitation potentielle. Lénine l’exprimait clairement : « le communisme surgit de tous les points de la vie sociale; il fleurit résolument partout » et parfois « dans les lieux les plus inattendus ».

L’insurrection politique peut avoir une multitude de déclencheurs : des salles de classe sous-financées, le procès d’un violeur, un meurtre policier raciste, la construction d’un oléoduc sur des terres autochtones, la contamination de l’eau dans une ville désindustrialisée, un effondrement boursier, une fusillade dans une école, une pandémie. La vérité est que personne ne peut le savoir à l’avance, le parti doit être prêt à agir à n’importe quel moment. Au lieu d’attendre de manière myope l’émergence d’une lutte parfaite imaginée, ou de tordre les actions autonomes des personnes en mouvement pour les faire entrer dans un cadre préconçu, le parti doit rester à l’écoute du terrain. Comme l’écrivait Louis Althusser : « il ne s’agit pas d’“étendre” la politique existante, mais de savoir écouter la politique là où elle se fait. »

Pour cela, le parti doit demeurer très flexible. Il doit être prêt à abandonner une longue campagne et à se jeter dans une nouvelle explosion si nécessaire. Il doit être prêt à embracer immédiatement de nouvelles formes d’organisation, de nouvelles tactiques, de nouvelles formes de luttes. Il doit être prêt à sacrifier ses idées et en ramasser de nouvelles lorsque les conditions changent. Il doit être prêt à réécrire son programme dès que c’est nécessaire, si les développements l’exigent. Il doit être prêt à faire des compromis, à négocier, à donner aux mouvements sociaux le bénéfice du doute. Il doit être ouvert à toutes les tactiques et méthodes. Comme Daniel Bensaïd le disait pour reprendre Lénine, : « Agitez dans tous les milieux! Soyez à l’affût des solutions les plus imprévisibles! Restez prêts aux changements soudains de formes! Sachez manier toutes les armes! » Mais surtout, le parti doit être disposé à apprendre, à admettre ses erreurs et à réfléchir sur ses propres actions.

Dans ce contexte, bâtir le parti ne revient pas à accumuler graduellement ses forces selon un plan prédéterminé. Il ne s’agit pas d’attendre patiemment que les membres nous joignent et favorisent le partage du vote ainsi que notre influence législative. Cette conception d’une croissance lente suppose un progrès linéaire, une vision du temps selon laquelle on peut espérer que le futur soit plus ou moins le même que le présent, un temps vide, homogène, ponctué de rituels, de cycles électoraux qui porteraient le lent développement du parti. Ce temps du « progrè

Les travailleurs du Cégep de Saint-Laurent donnent un ultimatum au CA

30 janvier, par Comité de Montreal
Face à des enjeux d’infrastructures urgents ainsi que de nombreuses coupures dans le budget, des travailleurs du Cégep de Saint-Laurent à Montréal et des alliés ont interrompu (…)

Face à des enjeux d’infrastructures urgents ainsi que de nombreuses coupures dans le budget, des travailleurs du Cégep de Saint-Laurent à Montréal et des alliés ont interrompu une rencontre du… Source

Ils ne savaient pas que c’était impossible d’être transparent, alors ils l’ont été !

29 janvier, par Marc Simard
La vie nous réserve de drôles de surprises. En 2025, elle a décidé de m’envoyer couvrir les conseils municipaux de Shediac pour un journal acadien. Je m’y emploie donc toutes (…)

La vie nous réserve de drôles de surprises. En 2025, elle a décidé de m’envoyer couvrir les conseils municipaux de Shediac pour un journal acadien. Je m’y emploie donc toutes les deux semaines, soit en regardant la page YouTube de Shediac (où les séances sont diffusées en direct), soit en allant (…)

L’accroissement de l’ultra-richesse au détriment de l’égalité : une crise sans précédent

29 janvier, par Claire Comeliau
Claire Comeliau, correspondante en stage Selon le rapport d’Oxfam paru le 16 janvier dernier, en 2025, la fortune des milliardaires a augmenté à un rythme trois fois plus élevé (…)

Claire Comeliau, correspondante en stage Selon le rapport d’Oxfam paru le 16 janvier dernier, en 2025, la fortune des milliardaires a augmenté à un rythme trois fois plus élevé que la moyenne annuelle au cours des cinq dernières années. L’accroissement de la fortune des plus riches n’est pas un (…)

Au Liban, une paix qui n’existe pas

29 janvier, par Hassan El-Khansa
Hassan El-Khansa En novembre 2024, un accord de cessez-le-feu est conclu entre Israël et le Hezbollah à la suite de la guerre ayant débuté l’année précédente, dans le contexte (…)

Hassan El-Khansa En novembre 2024, un accord de cessez-le-feu est conclu entre Israël et le Hezbollah à la suite de la guerre ayant débuté l’année précédente, dans le contexte de celle de Gaza. Cet accord, qui prévoit la fin des hostilités, comporte aussi le désarmement du Hezbollah et le (…)

Fascisme, démocratie et inquiétudes citoyennes à la Librairie Gallimard

28 janvier, par Gabriel Watson
Gabriel Watson La démocratie n’est jamais acquise et elle repose sur une participation citoyenne. C’est du moins ce qui ressort de la causerie qui s’est tenue à la Librairie (…)

Gabriel Watson La démocratie n’est jamais acquise et elle repose sur une participation citoyenne. C’est du moins ce qui ressort de la causerie qui s’est tenue à la Librairie Gallimard le 23 janvier dernier sur le thème de Contre la démesure, les dérives autoritaires en Amérique. Animée par (…)

Réconciliation™

Que reste-t-il et qu'adviendra-t-il de la « réconciliation » ? À l'occasion du mois de l'histoire des peuples autochtones, tenons nos gouvernements responsables des (…)

Que reste-t-il et qu'adviendra-t-il de la « réconciliation » ? À l'occasion du mois de l'histoire des peuples autochtones, tenons nos gouvernements responsables des détournements sémantiques qui leur servent à faire avancer leurs intérêts économiques et ceux de leurs partenaires de l'industrie extractive.

La Commission de vérité et réconcilitation (CVR), qui s'est tenue de 2008 à 2015, avait pour mandat d'étudier l'héritage des pensionnats autochtones au Canada, d'entendre les témoignages de survivant·es des pensionnats et d'en informer l'ensemble de la population canadienne. Au bout de six années d'audiences, la CVR publie son rapport contenant ses 94 appels à l'action. L'un d'entre eux demandait la tenue d'une enquête sur les femmes et les filles autochtones disparues et assassinées.

Huit ans après le dépôt du rapport final de la CVR, seuls 13 des 94 appels à l'action ont été complétés. Devant la stagnation de la situation, le Yellowhead Institute, seul institut de politique publique au Canada à être dirigé par des chercheur·euses autochtones, a annoncé en décembre dernier mettre un terme à sa série de publications annuelles faisant état de la complétion des appels à l'action.

L'Institut dénonce par la même occasion cinq barrières à la réconciliation : le paternalisme des politicien·nes, des bureaucrates et des législateur·rices, la discrimination structurelle envers les Autochtones, le prétexte de « l'intérêt public » pour justifier l'exploitation des territoires autochtones, l'insuffisance des ressources et la montée en popularité d'un discours de la « réconciliation économique ».

Au Québec, il y a lieu d'être vigilant·es devant les déclarations d'Hydro-Québec, qui dit vouloir adopter une démarche de réconciliation économique avec les Premières Nations. Selon le plan d'action 2023 d'Hydro-Québec, cette réconciliation économique prendrait la forme de partenariats financiers et de représentation et de concertation dans le cadre des projets de développements hydroélectriques. Le modèle demeure le même : harnacher de nouvelles rivières, notamment sur la Côte-Nord, ce à quoi bien des communautés innues s'opposent, en vue d'atteindre les objectifs d'électrification promus par la CAQ. C'est le cas des Innu·es d'Unamen Shipu avec la rivière du Petit Mécatina, où Hydro-Québec aurait mené des survols du territoire malgré l'opposition de la communauté.

Si ce discours met de l'avant le développement et le partage des ressources naturelles ainsi que le partage des profits, dans les mots des chercheur·euses du Yellowhead Institute, « il est clair que la réconciliation économique n'est pas une restitution des territoires ni la mise en œuvre du type de réparation significative que demandent la Convention des Nations Unies sur les droits des peuples autochtones ou le Livre rouge du Yellowhead Institute, Cash Back. […] La réconciliation économique est un nouvel outil servant à creuser des oléoducs, des mines, des dépotoirs nucléaires, des bassins de résidus de gaz bitumineux autorisés par des « partenariats » et des « accords de partage de la ressource » avec des Premières Nations et des communautés métis et inuit. »

Photo : André Querry

Un réseau de médias de gauche

28 janvier, par Regroupement des médias critiques de gauche (RMCG) — , ,
En novembre 2022 [1], une dizaine de revues progressistes se sont donné rendez-vous pour constituer le Regroupement des médias critiques de gauche, un réseau de discussion, de (…)

En novembre 2022 [1], une dizaine de revues progressistes se sont donné rendez-vous pour constituer le Regroupement des médias critiques de gauche, un réseau de discussion, de partage et de mise en commun par et pour les médias écrits de gauche du Québec. Aujourd'hui, qu'en est-il de cette initiative ? À la découverte de ce projet et de ses activités.

Le Regroupement rassemble des publications écrites, imprimées ou numériques, qui partagent une même sensibilité politique progressiste. Plus particulièrement, il s'intéresse aux enjeux et défis que nos médias rencontrent, ainsi qu'aux stratégies logistiques et politiques à mettre en œuvre au bénéfice du Regroupement et de ses idées. Nous comptons actuellement 15 médias membres participants, auxquels s'ajoutent deux membres observateurs et plusieurs médias alliés faisant partie d'un large réseau de collaborateur·rices. Pour le RMCG, le travail médiatique aspire à une transformation sociale animée par une volonté de mettre fin aux différents systèmes d'exploitation et formes d'oppression, et d'œuvrer pour l'établissement d'une société plus solidaire et égalitaire. Nous concevons que ces valeurs justifient le choix des sujets abordés, la manière dont on les traite et les personnes sollicitées pour les développer. Globalement, les médias du Regroupement s'appuient sur le travail collaboratif de militant·es, professionnel·les des sciences sociales et humaines [2] ainsi que de personnes et communautés directement concernées par les sujets traités, pour la plupart sur une base bénévole.

Notre engagement

Nous pensons que les médias se doivent de fournir les outils de compréhension nécessaires pour transformer nos sociétés. À cet effet, le mythe et le choix de la neutralité journalistique contribuent à faire le lit d'un système qui détruit notre environnement et reproduit les inégalités socio-économiques. Notre vision du journalisme relève du militantisme, et tranche avec la vision établie d'un journalisme prétendant à la neutralité tout en suivant les cadres d'un modèle d'affaires [3]. Notre but est de nourrir le débat public, un principe au fondement d'une mise en œuvre concrète et directe de la démocratie.

Nos projets

On peut déjà le constater : l'existence du Regroupement contribue à dynamiser le réseau des médias critiques du Québec. Il a favorisé, entre autres, la mise en commun de ressources afin de promouvoir les événements des médias membres, la concertation logistique pour la réalisation de nos lancements respectifs, l'échange de réflexions sur les contenus et la mobilisation autour d'enjeux politiques ou de société (notamment autour de la mise à pied des employé·es de la revue Relations). De plus, afin de contrer la censure du groupe Meta sur le contenu généré par les médias canadiens, le RMCG a mis sur pied un site colligeant les publications de nos médias membres (gauche.media). Il agit comme un agrégateur et un carrefour donnant accès à l'ensemble de nos productions médiatiques depuis janvier 2023.

L'avenir du RMCG

Le Regroupement continue de se construire et de se formaliser au gré des rencontres en suivant une philosophie d'organisation collective et démocratique. Depuis mars 2024, le RMCG s'appuie sur un comité de liaison constitué de quatre membres, et dont le mandat vise à développer et à promouvoir les activités du regroupement ainsi qu'à faciliter les communications internes.

Nous entrevoyons la tenue d'un deuxième rendez-vous dans les prochains mois. D'ailleurs, la mobilisation n'est pas terminée : le rôle de catalyseur du RMCG ne fait que commencer. Vous faites partie d'un média qui se définit comme étant à gauche ? On vous invite à nous contacter pour échanger sur vos projets en lien avec nos activités.

Enfin, le Regroupement tient à féliciter tous·tes les membres et bénévoles de la revue À bâbord ! pour sa contribution à la critique sociale au Québec depuis maintenant 20 ans. Bonne continuation au collectif de rédaction de la revue !


[1] À ce propos, nous vous invitons à lire l'article « Rendez-vous des médias critiques de gauche » paru dans le numéro 95 d'À bâbord ! : www.ababord.org/Rendez-vous-des-medias-critiques-de-gauche

[2] Diplômé·es, travailleureuses communautaires, enseignant·es, chercheur·euses, etc.

[3] À ce propos, nous vous invitons à lire notre texte collectif paru dans le numéro 47 de la revue Le Trente publiée par la Fédération professionnelle des journalistes du Québec et sous la direction de L'Esprit libre.

Suivez le RMCG sur https://gauche.media

2003-2008 : Retour vers le futur

28 janvier, par Ricardo Peñafiel — , ,
En relisant les numéros des cinq premières années d'À bâbord !, un certain sentiment d'impuissance pourrait se dégager de l'exercice. À bâbord ! est née en même temps que (…)

En relisant les numéros des cinq premières années d'À bâbord !, un certain sentiment d'impuissance pourrait se dégager de l'exercice. À bâbord ! est née en même temps que l'arrivée au pouvoir du gouvernement Charest et sa réingénierie de l'État. Vingt ans plus tard, on pourrait croire qu'on fait du surplace ou qu'on régresse.

En effet, les numéros des cinq premières années d'À bâbord ! abordent les mêmes thèmes qui nous préoccupent aujourd'hui, comme la crise du logement et du système de santé, « l'assaut néolibéral contre l'université », les PPP, les liens entre « Pauvreté et contrôle social », les dangers des « technologies du vivant », les « droits et libertés en péril des personnes réfugiées », le « lobby pro-israélien et la politique étrangère canadienne » et, malheureusement, à pratiquement tous nos numéros, la Palestine…

Il y a vingt ans, À bâbord ! critiquait le « programme néolibéral pur et dur » de l'ADQ, alors qu'aujourd'hui il suffirait de changer une lettre pour que ce soit celui de la CAQ. On analysait la « révolution du bon sens » du gouvernement Harris ; on parle maintenant du « gros bon sens » de Poilièvre. On parlait déjà du « reniement social-démocrate » du PQ et du « virage à droite des élites politiques québécoises » ; on en parle encore. À force de virer à droite, on tourne en rond.

Et pourtant, À bâbord ! ne fait pas qu'analyser ce qui ne va pas. Nous avons aussi combattu les nombreux systèmes de domination, depuis la perspective et avec celles et ceux qui résistent. Si les nombreux virages à droite de nos élites doivent continuellement se répéter, c'est parce que cette résistance est non seulement parvenue à empêcher la privatisation « pure et dure » de nos services publics ou la dépossession de nos richesses naturelles et humaines, mais aussi à potentialiser des projets émancipateurs porteurs d'histoire.

Nous avons cherché à « Démocratiser radicalement la démocratie » en explorant des « alliances entre ‘radicaux' et ‘modérés' ». Nous nous sommes solidarisé·es avec l'historique « Grève étudiante de 2005 », avec le mouvement syndical ou le « mouvement communautaire autonome ». Dans la même veine, nous avons procédé à une « critique sociale des médias et du journalisme » et nous avons exploré les relations entre « Agriculture et souveraineté alimentaire », « Transports, écologie et changement social », ne serait-ce qu'avec « L'énergie du désespoir »…

À la crise du logement, nous avons opposé des mouvements revendiquant le « droit à la ville ». En montrant comment « L'eau, c'est politique », notamment en fonction de sa privatisation, nous avons aussi montré comment les populations de la Bolivie, de Soweto, du Québec ou d'ailleurs sont parvenues à la préserver en tant que « commun ». Nous avons montré comment le « droit à l'hospitalité » des personnes réfugiées peut devenir le vecteur d'une « citoyenneté en marche ». Pour faire un contrepied à l'hégémonie de la droite, nous avons suivi de l'intérieur les développements de l'UFP, de « D'abord Solidaires », de Québec solidaire et de plusieurs autres expériences de « municipalisme libertaire » ou de « démocratie participative ».

C'est dans ce contexte d'une participation organique avec les mouvements sociaux et, en l'occurrence, féministes qu'À bâbord ! a dû faire face à un SLAPP pour l'article de Barbara Legault, « Des hommes contre le féminisme », que nous reprenons dans ce numéro anniversaire, étant donné l'importance que cette judiciarisation de la lutte a eu dans l'histoire de la revue. Heureusement, grâce à la solidarité de tous ces groupes et militants avec qui nous luttions, Andy Srougi perd son procès contre À bâbord ! et Barbara Legault. Respectivement, ces deux textes ont été publiés dans le numéro 16 d'automne 2006 et dans le numéro 18 de l'été 2008.

Dès ses débuts, À bâbord ! se distingue aussi par une volonté de ne pas dissocier la culture de l'analyse sociale et politique. La couverture du premier numéro attirait l'attention par une caricature du premier ministre récemment élu, Jean Charest, visage joufflu et sourire niais. L'endos ne laissait pas sa place, avec une dérision de G.W. Bush, en « virus du nul occidental ». Souvent utilisée pour l'ironie, l'endos de la revue servait aussi à laisser toute la place à des illustrations. La plupart des premiers dessins étaient l'œuvre de Shrü et nous le remercions grandement pour cette collaboration déterminante. D'autres apports comme Charb (de Charlie Hebdo), « les Rémillard » (Louis et Denis), Frédéric Guimont, Charlotte Lambert, Chloé Germain-Thérien et plusieurs autres, ont fini par constituer un petit collectif de dessinateur·trices. Ce collectif informel s'est déstructuré avec le temps, mais il se recompose actuellement sur de nouvelles bases. Pour rendre compte de la place de la culture dans les réflexions de la revue, nous reproduisons à la page 38 un court texte de Ricardo Peñafiel, intitulé « Fétichisme et marchandisation de la culture », paru dans le dossier du numéro 12 (hiver 2006), Les non-lieux de la culture.

Ricardo Peñafiel est professeur associé au département de sciences politiques de l'UQAM et ancien membre du collectif.

Iran : une solidarité sous tension

28 janvier, par Lyna Zorgane
Comment être solidaire sans parler à la place de celles et ceux qui subissent la répression, mais sans pour autant s’aligner sur des stratégies qui ont historiquement produit (…)

Comment être solidaire sans parler à la place de celles et ceux qui subissent la répression, mais sans pour autant s’aligner sur des stratégies qui ont historiquement produit des désastres humains ? C’est la question centrale qui a traversé la conférence d’Alternatives le 23 janvier dernier, (…)

Ubisoft Halifax a fermé quelques semaines après l’arrivée d’un syndicat

27 janvier, par Contributeur
De retour au travail après les vacances, les employés d’Ubisoft Halifax s’attendaient à reprendre leurs activités là où ils les avaient laissées. À la place, ils ont été (…)

De retour au travail après les vacances, les employés d’Ubisoft Halifax s’attendaient à reprendre leurs activités là où ils les avaient laissées. À la place, ils ont été convoqués dans… Source

« Si vous n’êtes pas à la table, vous êtes au menu » : Le fantôme de David Graeber peut-il nous aider à comprendre un premier ministre économiste de haute envergure ?

27 janvier, par Marc Simard
Certainement pas. Mais ses livres dont Possibilités : Essais sur la hiérarchie, la rébellion et le désir (2023) peuvent peut-être nous donner quelques clés d’interprétation. (…)

Certainement pas. Mais ses livres dont Possibilités : Essais sur la hiérarchie, la rébellion et le désir (2023) peuvent peut-être nous donner quelques clés d’interprétation. Des « relations de plaisanterie » à des « relations d’évitement » : Ce que nous disent les vieux concepts d’anthropologie (…)

Soulèvement iranien et menace d’intervention américaine

27 janvier, par Amir Khadir — , ,
On part du principe de solidarité entre les peuples et leurs luttes par en bas ? Ou du point de vue du « campisme des bloc contre bloc » et des rivalités par en-haut qui nous (…)

On part du principe de solidarité entre les peuples et leurs luttes par en bas ? Ou du point de vue du « campisme des bloc contre bloc » et des rivalités par en-haut qui nous invite à appuyer le régime devant l'intervention étrangère ?

Je vous avertis : ça sera un peu long… Mais il faut qu'on essaie ensemble d'y voir clair. Et cela demande un peu de patience si on veut comprendre les points de vue qui s'opposent.

Depuis deux semaines le peuple iranien est de nouveau en soulèvement. L'étincelle est venue cette fois du bazar de Téhéran, où les commerçants plus modestes ont lancé la ronde des premières manifestations qui ont rapidement tourné d'abord en révolte contre la cherté du coût de la vie. En quelques semaines, la dévaluation de la monnaie nationale a vu le coût des denrées de base être multiplié par quatre.

J'ai affiché la semaine dernière sur cette page un appel à manifester en solidarité avec le peuple iranien et contre la dictature des mollahs. Plusieurs - dont Khalil, Hussein, Marianne, Caroline et quelques autres – ont soulevé des interrogations pertinentes. Comment se porter en appui à un soulèvement qui semble donner prétexte à une intervention américaine, en parfaite complicité avec Israël ? Comment articuler une solidarité face à un mouvement foncièrement populaire en Iran, dans un contexte où des puissances étrangères hostiles (États-Unis, Israël) pourraient chercher à instrumentaliser cette lutte à leurs propres fins géopolitiques ou même impériales ?

Ce n'est pas depuis deux semaines mais depuis 135 ans que le peuple iranien lutte contre le despotisme monarchique et religieux.

Le peuple iranien possède une longue tradition de lutte pour la liberté et la justice, forgée au cours de plus d'un siècle de confrontations avec des régimes autoritaires. Au XIXe et au début du XXe siècle, la dynastie Qadjare, affaiblie et corrompue, a dû faire face à des mouvements populaires, dont la révolte contre l'octroi du monopole de la production et de la vente du tabac en 1891. Puis la Révolution constitutionnelle de 1905-1911, première révolution majeure du monde musulman, qui a imposé la création d'un parlement et une monarchie constitutionnelle, marquant une aspiration profonde à l'État de droit et à la souveraineté nationale, bien que ses acquis aient été par la suite sans cesse remis en cause par des figures autoritaires monarchiques ( Reza Pahlavi, puis son fils) ou religieuses (Khomeyni et son successeur Khamenei). L'instauration de la dynastie Pahlavi par Reza Chah en 1925 a remplacé le pouvoir féodal prévalent par un État-nation attaché à une modernisation accélérée mais ultra-autoritaire. Son fils, Mohammad Reza Pahlavi, a poursuivi cette politique de modernisation par le haut, réprimant toute opposition politique. Le mécontentement généralisé face à la dictature séculière, à l'injustice sociale, à la corruption et à l'aliénation culturelle a conduit à une coalition hétéroclite autour de la figure Khomeiny.

La Révolution de 1979 a ainsi renversé la monarchie, portée par une mobilisation populaire massive et un idéal de liberté et de justice sociale. Mais le grand Ayatollah et son entourage ont rusé de mille façons pour en détourner le sens. La République islamique a remplacé la dictature séculière par une théocratie autoritaire et répressive. La répression des opposants (gauche, libéraux, nationalistes, Moudjahidine du Peuple), la guerre Iran-Irak (1980-1988) et la mise en place d'un système fondé sur l'autorité suprême du théocrate (velayat faghih) ont verrouillé le pouvoir entre les mains du clergé et des Pasdran (Gardiens de la Révolution) qui exercent une dictature effective. La promesse de liberté s'est estompée au profit d'un contrôle social rigide, d'une idéologie étatique rigoureuse et de la suppression systématique des dissidences. Le peuple se retrouve maintenant devant une théocratie liberticide, économiquement inégalitaire, administrativement incompétente et corrompue à un degré rarement atteint dans l'histoire du pays.

Depuis 47 ans, le peuple iranien n'a cessé de contester ce régime, avec une base de plus en plus large de mécontentement populaire. Les iraniens n'ont eu cesse de démontrer que leur aspiration à la liberté et à la souveraineté populaire n'est pas éteinte. Le mouvement estudiantins de 1999 réprimé dans le sang, notamment par le président actuel du parlement, la vaste révolte "verte" de 2009 suite à une élection truquée, les soulèvements économiques et sociaux en 2017-2018 dont la répression a fait près de 1500 morts, et enfin l'insurrection Femme-Vie-Liberté déclenchée par la mort de Mahsa Amini en 2022, illustrent que le leitmotiv de la révolution de 1979 est toujours vivant : « indépendance – liberté - démocratie » une résilience et une soif de justice et de liberté inébranlables. Et ces mots ne sont pas de veines Chaque génération, à sa manière, reprend le flambeau de la révolte contre l'oppression, qu'elle soit monarchique ou théocratique, poursuivant ainsi son long chemin vers la dignité et la liberté.

La révolution iranienne en 1979 était une révolution d'une ampleur sans précédent dans le but de renverser le régime monarchique du Chah.

Au départ le leitmotiv qui revenaient dans les manifestations était : « Indépendance – Liberté – démocratie ». Quand Khomeyni, exilé en Irak depuis 1963 a trouvé refuge en France en 1978 – la presse occidentale (et particulièrement la BBC) lui a donné une tribune et une couverture inouïe. Khomeyni avait le clergé religieux sous son contrôle et d'immenses ressources financières. Les courants religieux fondamentalistes étaient peu ou pas traqués par la police politique du Chah qui leur avait laissé le champ libre pour mieux saper l'opposition laïque, qu'elle soit nationaliste ou socialiste.

Résultat, la révolution iranienne a subi graduellement une opération de prise de contrôle par Khomeyni à partir de l'été 1978 (et qui a culminé ouvertement avec la conférence de Guadeloupe réunissant les 4 puissances occidentales). Le slogan rassembleur de départ a été modifié – souvent par la répression brutale des groupes islamistes au sein même des cortèges de manifestants - pour imposer la volonté de Khomeyni : « Indépendance – Liberté – République islamique ». Le reste est l'histoire d'une révolution dévoyée, où une large partie de la population a dès le départ manifesté son opposition à ce pouvoir usurpateur. Au cours des 25 dernières années seulement, 5 soulèvements de grande ampleur ont été réprimée dans le sang. Le régime offre sans cesse la même explication : après moi le déluge car il y a menace étrangère (Irak, Israel, USA) !

Le régime est très habile et a bien intégré une rhétorique anti-impérialiste et anti-sioniste car il comprend bien l'utilité et la valeur d'avoir de « bons ennemis que la population déteste » pour justifier sa répression sanglante pour se maintenir au pouvoir. La recette est connue depuis la nuit des temps.

Le peuple iranien avait des raisons historiques de détester l'ingérence américaine dans ses affaires et de se méfier et détester ses alliés que ce soit Israel ou le pouvoir en place en Arabie saoudite. Aujourd'hui, le rejet et la détestation de 47 ans de dictature religieuse en Iran est tel que le sentiment prévalent parmi de larges couches de la population iranienne s'est malheureusement retourné contre le peuple palestinien et des autres peuples victimes de l'impérialisme américain.

L'instrumentalisation de la lutte légitime du peuple palestinien par le régime, son antiaméricanisme primaire motivé surtout par un atavisme anti-occidental obscurantiste et non pas motivé par une véritable opposition de principe à la domination et à l'ingérence étrangère – que le régime a tenté d'exercer lui-même dans la région – tout cela participe à la tragédie politique qui se déroule devant nos yeux : une partie non-négligeable des gens en Iran réclame le retour de la monarchie que nous avons pourtant renversé de nos mains il y a un demi-siècle. Et chose encore plus invraisemblable : d'être indifférent, voir même ouvert à l'idée d'une ingérence étrangère du type soit-disant chirurgical comme le coup contre Maduro au Vénézuela.

Puisque le gouvernement iranien semble être dans “le camp” anti-impérialiste, ne faut-il pas l'appuyer quel que soit l'oppression, la corruption et la désintégration économique qu'il qu'il fait subir à son propre peuple ?

Tout le monde convient que dans l'absolu nous avons le devoir moral, politique, militant - appelez le comme vous le voulez- de soutenir le soulèvement du peuple iranien contre le régime théocratique, sanguinaire et misogyne - effroyablement corrompu - des Ayatollahs en Iran. Mais comment s'opposer au régime des mollahs alors qu'il se présente comme un ennemi d'Israel et des USA ? Puisque je suis moi même dans le camp pro-palestinien et anti-impérialiste, comment se fait-il que j'appelle à une marche de solidarité avec le peuple en soulèvement en Iran ?

Khameneï, le guide suprême est peut être un salopard et un dictateur sanguinaire, mais ses discours anti-sionistes et son opposition à Israël ne suffisent-ils à le pardonner de ses crimes ? Après tout il parait bien se trouver dans notre camp, celui des anti-impérialistes... ou pour paraphraser un président américain qui expliquait pourquoi il appuyait sans condition un fantoche ssanguinaire en Amérique Latine : Khaneneï '' est peut-être un fils de ..., mais c'est notre fils de...'' ! Donc s'il est de notre camp, pourquoi le critiquer ?

Non seulement parce que nous avons des principes et nous ne faisons pas de deux poids deux mesures, mais parce que comme je disais en intro, il y a d'abord un gros gros problème : Ce « camp », il n'y en a point ! C'est une fiction qui n'existe pas en terme concret qui aux yeux des anti-impérialistes devrait normalement dire un « camp socialiste » inspirant, anti-capitaliste ou à tout le moins progressiste et attaché aux principes des droits des peuples à disposer d'eux même et de disposer d'une souveraineté populaire – dont celui de changer leur gouvernement. Or le ‘'camp'' fictif de la résistance aux USA auquel les campistes font référence est de manière plus ou moins définie ou admise soit le BRICS soit une composition variable des membres du BRICS plus ou moins la Corée du Nord, la Syrie d'Assad, etc. Or, ces pays n'ont que des alliances transactionnelles fondées sur leurs intérêts, parfois assez clairement entachés de visées dominatrices. Ce n'est pas une alliance idéologique, encore moins une plateforme antiimpérialiste progressiste (Inde de Modi, Russie de Poutine etc sont des états nationalistes, capitalistes à visées expansionniste et impériale ou carrément raciste bien assumées). Là-dessus il faut absolument lire ''𝙘𝙖𝙢𝙥𝙞𝙨𝙢𝙚 : 𝙪𝙣𝙚 𝙫𝙞𝙨𝙞𝙤𝙣 𝙗𝙞𝙣𝙖𝙞𝙧𝙚 𝙚𝙩 𝙞𝙙𝙚𝙤𝙡𝙤𝙜𝙞𝙦𝙪𝙚 𝙙𝙚𝙨 𝙦𝙪𝙚𝙨𝙩𝙞𝙤𝙣𝙨 𝙞𝙣𝙩𝙚𝙧𝙣𝙖𝙩𝙞𝙤𝙣𝙖𝙡𝙚𝙨 de Bernard Dreano qui écrivait en 2018 :

𝑆𝑜𝑛𝑡 𝑐𝑜𝑛𝑠𝑖𝑑𝑒𝑟𝑒 𝑐𝑜𝑚𝑚𝑒 « 𝑎𝑛𝑡𝑖-𝑖𝑚𝑝𝑒́𝑟𝑖𝑎𝑙𝑖𝑠𝑡𝑒𝑠 », 𝑒𝑛 𝑓𝑜𝑛𝑐𝑡𝑖𝑜𝑛 𝑑𝑒 𝑙𝑒𝑢𝑟 𝑜𝑝𝑝𝑜𝑠𝑖𝑡𝑖𝑜𝑛 𝑠𝑢𝑝𝑝𝑜𝑠é𝑒 𝑎̀ 𝑙'𝑖𝑚𝑝𝑒𝑟𝑖𝑎𝑙𝑖𝑠𝑚𝑒e 𝑎𝑚𝑒𝑟𝑖𝑐𝑎𝑖𝑛́ (𝑠𝑖𝑛𝑜𝑛 𝑜𝑐𝑐𝑖𝑑𝑒𝑛𝑡𝑎𝑙) : 𝑙𝑎 𝑟𝑒𝑝𝑢𝑏𝑙𝑖𝑞𝑢𝑒e 𝑖𝑠𝑙𝑎𝑚𝑖𝑞𝑢𝑒 𝑑'𝐼𝑟𝑎𝑛 (𝑒𝑛 𝑐𝑜𝑛𝑓𝑟𝑜𝑛𝑡𝑎𝑡𝑖𝑜𝑛 𝑎𝑣𝑒𝑐 𝑙'𝑎𝑙𝑙𝑖𝑎𝑛𝑐𝑒 𝑎𝑚𝑒𝑟𝑖𝑐𝑎𝑛𝑜-𝑠𝑎𝑜𝑢𝑑𝑜- 𝑖𝑠𝑟𝑎𝑒𝑙𝑖𝑒𝑛𝑛e, 𝑚𝑎𝑖𝑠 𝑝𝑎𝑟 𝑎𝑖𝑙𝑙𝑒𝑢𝑟𝑠 𝑓𝑎𝑣𝑜𝑟𝑎𝑏𝑙𝑒 𝑎𝑢 𝑐𝑎𝑝𝑖𝑡𝑎𝑙𝑖𝑠𝑚𝑒 𝑛𝑒𝑜𝑙𝑖𝑏𝑒́𝑟𝑎𝑙́, 𝑒𝑡 𝑙𝑒𝑠 𝑝𝑎𝑟𝑡𝑖𝑠 𝑖𝑠𝑙𝑎𝑚𝑖𝑠𝑡𝑒𝑠 𝑐ℎ𝑖𝑖𝑡𝑒𝑠 𝑎𝑢 𝐿𝑖𝑏𝑎𝑛 𝑜𝑢 𝑒𝑛 𝐼𝑟𝑎𝑘, 𝑙𝑎 𝑅𝑒𝑝𝑢𝑏𝑙𝑖𝑞𝑢𝑒 𝑝𝑜𝑝𝑢𝑙𝑎𝑖𝑟𝑒 𝑑𝑒 𝐶ℎ𝑖𝑛𝑒, « 𝑠𝑡𝑎𝑙𝑖𝑛𝑜-𝑡ℎ𝑎𝑡𝑐ℎ𝑒𝑟𝑖𝑒𝑛𝑛𝑒e » 𝑑𝑜𝑛𝑡 𝑙𝑒𝑠 𝑒𝑐𝑜𝑛𝑜𝑚𝑖𝑒𝑠́ 𝑠𝑜𝑛𝑡 𝑝𝑙𝑎𝑐𝑒𝑒𝑠́𝑒𝑛 𝑏𝑜𝑛 𝑑𝑢 𝑡𝑟𝑒𝑠𝑜𝑟 𝑎𝑚𝑒𝑟𝑖𝑐𝑎𝑖𝑛, 𝑣𝑜𝑖𝑟𝑒 𝑙'𝐼𝑛𝑑𝑒 𝑛𝑎𝑡𝑖𝑜𝑛𝑎𝑙-ℎ𝑖𝑛𝑑𝑜𝑢𝑖𝑠𝑡𝑒 𝑑𝑒 𝑀𝑜𝑑𝑖, 𝑐𝑒𝑟𝑡𝑎𝑖𝑛𝑠 ré𝑔𝑖𝑚𝑒𝑠, 𝑒𝑥-𝑝𝑟𝑜𝑔𝑟𝑒𝑠𝑠𝑖𝑠𝑡𝑒𝑠 𝑙𝑎𝑡𝑖𝑛𝑜-𝑎𝑚𝑒𝑟𝑖𝑐𝑎𝑖𝑛𝑠 𝑑𝑒𝑣𝑒𝑛𝑢𝑠, 𝑜𝑢 𝑡𝑒𝑛𝑑𝑎𝑛𝑡 𝑎̀ 𝑑𝑒𝑣𝑒𝑛𝑖𝑟, 𝑑𝑒𝑠 𝑝𝑜𝑢𝑣𝑜𝑖𝑟𝑠 𝑘𝑙𝑒𝑝𝑡𝑜𝑐𝑟𝑎𝑡𝑖𝑞𝑢𝑒𝑠 𝑚𝑎𝑓𝑓𝑖𝑒𝑢𝑥 ; 𝑑𝑜𝑛𝑡 𝑏𝑖𝑒𝑛 𝑠û𝑟 𝑙𝑒 𝑁𝑖𝑐𝑎𝑟𝑎𝑔𝑢𝑎𝑦𝑒𝑛 𝑙𝑖𝑏𝑒𝑟𝑎𝑙́-𝑐𝑜𝑛𝑠𝑒𝑟𝑣𝑎𝑡𝑒𝑢𝑟 𝑑𝑒 𝐷𝑎𝑛𝑖𝑒𝑙𝑙 𝑂𝑟𝑡𝑒𝑔𝑎 𝑒𝑡 𝑅𝑜𝑠𝑎𝑟𝑖𝑜 𝑀𝑢𝑟𝑖𝑙𝑙𝑜 𝑚𝑎𝑖𝑠 𝑎𝑢𝑠𝑠𝑖 𝑙𝑒 𝑉𝑒𝑛𝑒𝑧𝑢𝑒𝑙𝑎 𝑑𝑒 𝑀𝑎𝑑𝑢𝑟𝑜, 𝑜𝑢 (𝑑𝑒𝑠 𝑝𝑎𝑦𝑠) 𝑞𝑢𝑖 𝑛'𝑜𝑛𝑡 𝑗𝑎𝑚𝑎𝑖𝑠 été́ 𝑝𝑟𝑜𝑔𝑟𝑒𝑠𝑠𝑖𝑠𝑡𝑒𝑠, 𝑜𝑢 𝑝𝑙𝑢𝑠 𝑑𝑒𝑝𝑢𝑖𝑠 𝑙𝑜𝑛𝑔𝑡𝑒𝑚𝑝𝑠, 𝑐𝑜𝑚𝑚𝑒 𝑙𝑒 𝑍𝑖𝑚𝑏𝑎𝑏𝑤𝑒 𝑑𝑒 𝑀𝑢𝑔𝑎𝑏𝑒 𝑜𝑢 𝑐𝑜𝑚𝑚𝑒 𝑙𝑎 𝑆𝑦𝑟𝑖𝑒 𝑑𝑢 𝑐𝑙𝑎𝑛 𝐴𝑠𝑠𝑎𝑑-𝑀𝑎𝑘ℎ𝑙𝑜𝑢𝑓, 𝑙𝑎 𝐵𝑖𝑒𝑙𝑜𝑟𝑢𝑠𝑠𝑖𝑒 𝑑𝑒 𝐿𝑜𝑢𝑘𝑎𝑐ℎ𝑒𝑛𝑘𝑜 𝑒𝑡 𝑏𝑖𝑒𝑛 𝑠𝑢𝑟̂ 𝑒𝑡 𝑎𝑣𝑎𝑛𝑡 𝑡𝑜𝑢𝑡 𝑙𝑎 𝑅𝑢𝑠𝑠𝑖𝑒 𝑑𝑒 𝑃𝑜𝑢𝑡𝑖𝑛𝑒…

𝐿𝑒 𝑐𝑎𝑚𝑝𝑖𝑠𝑚𝑒 𝑑'𝑎𝑢𝑗𝑜𝑢𝑟𝑑'ℎ𝑢𝑖 𝑒𝑠𝑡 𝑢𝑛𝑒 𝑣𝑖𝑠𝑖𝑜𝑛 𝑏𝑖𝑛𝑎𝑖𝑟𝑒 𝑒𝑡 𝑖𝑑𝑒𝑜𝑙𝑜𝑔𝑖𝑞𝑢𝑒 𝑞𝑢𝑖 𝑛'𝑒𝑠𝑡 𝑞𝑢𝑒 𝑙𝑒 𝑛𝑒𝑔𝑎𝑡𝑖𝑓d𝑒 𝑙𝑎 𝑟ℎ𝑒𝑡𝑜𝑟𝑖𝑞𝑢𝑒 𝑜𝑐𝑐𝑖𝑑𝑒𝑛𝑡𝑎𝑙𝑒 𝑞𝑢𝑖 « 𝑜𝑝𝑝𝑜𝑠𝑒 𝑙𝑒 𝑐𝑎𝑚𝑝 𝑑𝑢 𝐵𝑖𝑒𝑛 (𝑙𝑒𝑠 𝐸𝑡𝑎𝑡𝑠́-𝑈𝑛𝑖𝑠 𝑒𝑡 𝑙𝑒𝑠 𝑑𝑒𝑚𝑜𝑐𝑟𝑎𝑡𝑖𝑒𝑠 𝑜𝑐𝑐𝑖𝑑𝑒𝑛𝑡𝑎𝑙𝑒𝑠 𝑒𝑡 𝑙𝑒𝑢𝑟𝑠 𝑎𝑙𝑙𝑖𝑒𝑠́ 𝑑𝑢 𝑚𝑜𝑚𝑒𝑛𝑡) 𝑒𝑡 𝑙𝑒 𝑐𝑎𝑚𝑝 𝑑𝑢 𝑀𝑎𝑙 », 𝑐'𝑒𝑠𝑡-𝑎̀-d𝑖𝑟𝑒 𝑡𝑜𝑢𝑠 𝑙𝑒𝑠 𝑎𝑢𝑡𝑟𝑒𝑠 𝑎𝑢𝑥𝑞𝑢𝑒𝑙𝑠 𝑖𝑙 𝑓𝑎𝑢𝑑𝑟𝑎𝑖𝑡 𝑎𝑝𝑝𝑜𝑟𝑡𝑒𝑟 𝑙𝑒𝑠 𝑏𝑖𝑒𝑛𝑓𝑎𝑖𝑡𝑠 𝑑𝑢 𝑐𝑎𝑝𝑖𝑡𝑎𝑙𝑖𝑠𝑚𝑒 𝑛𝑒𝑜𝑙𝑖𝑏𝑒́𝑟𝑎𝑙́ - 𝑐𝑎𝑝𝑖𝑡𝑎𝑙𝑖𝑠𝑚𝑒 𝑑𝑜𝑛𝑡 𝑐𝑒𝑠 « 𝑎𝑢𝑡𝑟𝑒𝑠 » 𝑠𝑜𝑛𝑡 𝑝𝑜𝑢𝑟𝑡𝑎𝑛𝑡 𝑎𝑢𝑠𝑠𝑖 𝑝𝑎𝑟𝑡𝑖𝑒 𝑝𝑟𝑒𝑛𝑎𝑛𝑡𝑒 𝑎𝑢 𝑠𝑒𝑖𝑛 𝑑𝑢 𝑠𝑦𝑠𝑡𝑒𝑚𝑒 𝑚𝑜𝑛𝑑𝑒. 𝑈𝑛𝑒 𝑎𝑡𝑡𝑖𝑡𝑢𝑑𝑒 𝑞𝑢𝑖 𝑛'𝑒𝑠𝑡 𝑝𝑎𝑠 𝑠𝑒𝑢𝑙𝑒𝑚𝑒𝑛𝑡 𝑙𝑒 𝑓𝑎𝑖𝑡 𝑑𝑒 𝑐𝑒𝑟𝑡𝑎𝑖𝑛𝑒𝑠 𝑔𝑎𝑢𝑐ℎ𝑒𝑠 𝑐𝑎𝑚𝑝𝑖𝑠𝑡𝑒𝑠 𝑑𝑢 𝑁𝑜𝑟𝑑 𝑜𝑢 𝑑𝑢 𝑆𝑢𝑑 𝑚𝑎𝑖𝑠 𝑎𝑢𝑠𝑠𝑖 𝑑𝑒 𝑐𝑜𝑢𝑟𝑎𝑛𝑡𝑠 𝑖𝑚𝑝𝑜𝑟𝑡𝑎𝑛𝑡𝑠 𝑑𝑒𝑠 𝑑𝑟𝑜𝑖𝑡𝑒𝑠 𝑛𝑎𝑡𝑖𝑜𝑛𝑎𝑙𝑖𝑠𝑡𝑒𝑠, 𝑒𝑢𝑟𝑜𝑝𝑒𝑒𝑛𝑛𝑒𝑠 𝑛𝑜𝑡𝑎𝑚𝑚𝑒𝑛𝑡, 𝑑𝑒 𝑀𝑎𝑟𝑖𝑛𝑒 𝐿𝑒 𝑃𝑒𝑛 à 𝑀𝑎𝑡𝑡𝑒𝑜 𝑆𝑎𝑙𝑣𝑖𝑛𝑖, 𝑑𝑒 𝑉𝑖𝑐𝑡𝑜𝑟 𝑂𝑟𝑏𝑎𝑛 𝑎̀ 𝑇ℎ𝑖𝑒𝑟𝑟𝑦 𝑀𝑎𝑟𝑖𝑎𝑛𝑖. 𝐷'𝑎𝑖𝑙𝑙𝑒𝑢𝑟𝑠 𝑢𝑛𝑒 𝑐𝑒𝑟𝑡𝑎𝑖𝑛𝑒 𝑟hé𝑡𝑜𝑟𝑖𝑞𝑢𝑒 𝑛𝑎𝑡𝑖𝑜𝑛𝑎𝑙𝑖𝑠𝑡𝑒 𝑒𝑡 𝑖𝑑𝑒𝑛𝑡𝑖𝑡𝑎𝑖𝑟𝑒 𝑒𝑠𝑡 𝑝𝑎𝑟𝑡𝑎𝑔é 𝑝𝑎𝑟 𝑙𝑒𝑠 𝑢𝑛𝑠 𝑒𝑡 𝑙𝑒𝑠 𝑎𝑢𝑡𝑟𝑒𝑠…

Un mot sur le Venezuela de Maduro

La gauche latino-américaine est aujourd'hui profondément divisée sur Maduro : d'un côté, une critique sévère qui considère son régime comme une trahison des idéaux progressistes et une source d'autoritarisme ; de l'autre, un soutien conditionnel motivé par la résistance à l'ingérence étrangère, mais qui peine à défendre la réalité du terrain au Venezuela.

Autrefois considéré comme un représentant de la gauche bolivarienne, Maduro est désormais considéré par une grande partie de la gauche Latina comme un dirigeant ayant abandonné les idéaux progressistes initiaux, notamment en raison de la dérive autoritaire de son régime et de la répression politique accrue. Plusieurs acteurs de la gauche latino-américaine se sont éloingés ou ont critiqué ouvertement son gouvernement, dénonçant une perte des caractéristiques progressistes et une rupture avec les travailleurs et le peuple vénézuélien Cette déception s'accompagne d'une paralysie politique dans la région, où le discrédit de Maduro est tel qu'il freine les actions collectives contre les ingérences impérialistes, tout en alimentant les divisions internes à la gauche latino-américaine. Certains critiques soulignent que la rhétorique de gauche de Maduro ne correspond plus à ses pratiques, qui incluent une alliance étroite avec l'armée et une gestion autoritaire qui marginalise les forces populaires.
Il existe bien sur aussi des segments de la gauche - tout à fait sincères - qui continuent de soutenir Maduro, en insistant sur la nécessité de résister aux pressions et interventions extérieures, notamment des États-Unis, et de défendre une souveraineté nationale menacée. Il y a de quoi être très embêté et tiraillé comme il est souvent arrivé à la gauche prise en tenaille entre deux pouvoirs indéfendables qui se battent sans égard ni l'un ni l'autre pour le sort des peuples en cause. Mais même parmi ces soutiens, le scepticisme grandit face à la situation économique et sociale catastrophique du Venezuela, ainsi qu'à la répression politique. Il y a donc de quoi être très embêté et tiraillé comme il est souvent arrivé à la gauche prise en tenaille entre deux pouvoirs indéfendables qui se battent sans égard ni l'un ni l'autre pour le sort des peuples en cause.

Cette fracture reflète plus largement un moment de recomposition politique à gauche en Amérique latine, où les défis démocratiques, sociaux et géopolitiques s'entremêlent dans un contexte complexe et souvent tragique. Cette complexité est encore plus grande en Iran.

Dit simplement, le campisme part d'une analyse des rivalités entre grandes puissances (USA vs. leurs adversaires) et y subordonne toute autre considération.

Face à la situation actuelle en Iran le raisonnement campiste dit : "l'Iran est un pilier de la résistance à l'impérialisme américain et israélien au Moyen-Orient. Par conséquent, critiquer son régime, soutenir les soulèvements internes affaiblit ce 'front' et sert objectivement les intérêts de Washington. Il faut donc soutenir, ou du moins ne pas critiquer, la République Islamique qui fait face à l'ingérence étrangère"

Face au Venezuela, le campisme fonctionne de manière identique. La logique a longtemps été : "le Vénézuela incarne la résistance à l'hégémonie américaine et à ses sanctions criminelles. Soutenir l'opposition vénézuélienne, même de gauche et critique, revient à faire le jeu de la droite locale et de Washington. Il faut donc fermer les yeux sur le virage autoritaire, la répression et la gestion économique désastreuse de Maduro au pouvoir. Il faut le soutenir car il s'oppose à l'hégémonie US" (certains avec un dose de mauvaise foi affirment que ce choix est plus facile dans notre confort ‘'internationaliste'' souvent loti au sein d'une démocratie libérale occidentale… à Montréal, Londre et New-York où nous n'avons pas grand prix à payer pour notre dissidence ;-)

Cette posture sacrifie les peuples sur l'autel de la géopolitique. Elle trahit à mon avis l'internationalisme en refusant la solidarité avec les luttes concrètes pour la démocratie, les droits des femmes, les droits sociaux et la justice. Elle offre un "chèque en blanc" aux régimes autoritaires sous prétexte qu'ils sont dans le "bon camp".

Une approche alternative est celle fondée sur la solidarité entre les peuples, un choix qui part des luttes d'en bas.

Cette approche inverse la perspective campiste et part des luttes sociales concrètes, des mouvements d'émancipation et considère prioritaire de tenir compte des souffrances des populations.
Le principe de base de cette approche est que la solidarité ne se donne pas à des États, des drapeaux ou des "camps", mais aux peuples en lutte pour leur émancipation. Cela implique un soutien critique mais inconditionnel aux mouvements sociaux, quelles que soient les frontières.

Appliquée à l'Iran, cela revient à soutenir inconditionnellement le soulèvement populaire, en particulier le mouvement étendu en 2022 par les femmes contre l'oppression patriarcale d'État et la dénonciation claire sans atermoiement de la répression brutale du régime, de son caractère théocratique et autoritaire. Cela n'empêche en rien de souligner notre opposition ferme et simultanée à toute intervention militaire ou ingérence impérialiste américaine (ou autre), qui instrumentaliserait la souffrance du peuple iranien pour des objectifs géostratégiques. Dans cette perspective, la solidarité avec le peuple iranien, nous place à la fois contre le régime et contre les impérialismes qui voudraient exploiter la situation.

Appliquée au Vénézuela, cette solidarité doit se manifester par un soutien aux mouvements sociaux, syndicaux et communautaires qui luttent à la fois contre les effets des sanctions américaines et contre la corruption, l'autoritarisme et les politiques économiques du gouvernement Maduro. C'est la position défendue par la gauche critique vénézuélienne qui ne voit aucune obligation de choisir entre Maduro et l'opposition de droite parrainée par Washington. La solidarité va aux travailleurs, aux communautés indigènes, aux femmes et aux écologistes qui résistent "par en bas".

Il est vrai que cette position de combat sur deux fronts est beaucoup plus inconfortable. Il faut lutter sur deux fronts, lutte contre l'impérialisme américain (sanctions, menaces d'intervention) et lutte contre l'autoritarisme et le capitalisme de copinage des régimes iranien et vénézuelien. Inconfortable et exigeant, pcq qu'il faut se donner la peine de "comprendre les crises dans toute leur complexité. Le campisme ne se complique pas l'existence et va au plus simple – et ici je le simplifie à l'extrême : quel que soit la nature du régime, on l'appuie s'il s'oppose aux USA !

Selon moi, et en dernière analyse, la vision campiste détourne le sens de l'internationalisme et son action nuit aux luttes légitimes des peuples. C'est cependant une réalité encore très présente au sein de la gauche organisée et des courants anti-impérialistes populaires. Une forme d'aveuglement devant la complexité de nos luttes.

Sur le campisme et ses dangers : voir cette référence :

TripleW .europe-solidaire.org/spip.php ?article45673#outil_sommaire_2
.pressegauche.org/Le-combat-de-l-internationalisme-contre-le-campisme-le-cas-de-lUkraine

Sur le Venezuela de Maduro voir cette référence
TripleW .mediapart.fr/journal/international/060126/venezuela-une-chute-du-mur-de-berlinpour-la-gauche-latino-americaine
.cetri.be/Un-mur-de-Berlin-pour-la-gauche
.contretemps.eu/venezuela-virage-autoritaire-repression-gauche-critique-entretienedgardo-lander/è
.pressegauche.org/Comprendre-la-crise-au-Venezuela-de-Maduro
.tolerance.ca/Article.aspx ?ID=561978&L=fr
𝗦ur l'IRan
شعارهای انقلاب ۱۳۵۷ ایران - ویکیپدیا، دانشنامهٔ آزا د
The Failson and the Flag
En proie aux émeutes, Téhéran ne répond plus | Mediapart

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Nul citoyen canadien ne doit être étranger à son propre pays.

27 janvier, par Mohamed Lotfi — , ,
À l'autre bout du fil, j'entends sa voix. Derrière elle, le bruit d'une circulation méditerranéenne, un chaos familier. Dans son accent montréalais, je perçois quelque chose de (…)

À l'autre bout du fil, j'entends sa voix. Derrière elle, le bruit d'une circulation méditerranéenne, un chaos familier. Dans son accent montréalais, je perçois quelque chose de plus lourd qu'une fatigue, une injustice. Lorsqu'il lâche « Chus tanné », l'illusion dure une seconde. Je l'imagine m'appeler du métro Mont Royal ou d'une taverne de l'est de Montréal. Puis la réalité s'impose. Il m'appelle d'Alger centre. Du centre de la capitale d'Algérie. Il pourrait y être plus heureux, peut-être, s'il y était par choix.

À 7000 kilomètres de Montréal, un drame se joue dans le silence. Une injustice sans barreaux, sans menottes, sans procès visible. L'exil d'un homme qui, à 5 ans, n'a pas choisi de quitter sa terre natale et qui, devenu adulte, n'a pas choisi de quitter sa terre d'adoption. D'un territoire à l'autre, Fayçal Yakhou a été déplacé comme un dossier mal classé. Ce va et vient imposé, n'est pas une erreur banale. C'est la forme moderne d'une médiocratie, pour ne pas dire d'une cruauté bureaucratique.

Fayçal m'explique comment il s'est retrouvé privé de son pays d'adoption à cause d'une erreur administrative persistante. Une erreur froide, abstraite, presque invisible. Une erreur qui survit aux appels, aux demandes, aux preuves. Après des années de tentatives pour la corriger, Fayçal lance aujourd'hui un appel. Un appel à la conscience publique.
« Cela va faire 5 ans que je suis séparé de chez moi, de ma famille et de mon pays, je l'ai déjà été pendant 10 ans, jamais par choix ». Fayçal cherche un avocat humaniste et compétent. Quelqu'un capable de rendre au droit sa voix et à un citoyen son pays.

Fayçal est Canadien, québécois. Il le dit d'abord par le sentiment d'appartenance. Il le dit par une vie entière construite au Canada. Il le dit aussi par le droit. Arrivé le sol canadien, alors qu'il n'était encore qu'un enfant, il y a grandi, il y a appris, il s'y est formé. Le Canada et le Québec n'ont jamais été pour lui des lieux de passage. Depuis l'âge de cinq ans, le Canada est le pays de son enfance, de son enracinement, de son apprentissage. C'est aussi là qu'il a appris à cogner sur un ring de boxe.

Son père arrive au Canada en 1988 et devient citoyen canadien en 1993. À cette époque, la loi sur la citoyenneté ne laisse place à aucune ambiguïté. Lorsqu'un parent accède à la citoyenneté, ses enfants mineurs et résidents permanents y sont inclus de plein droit. Fayçal est alors un enfant.

Son identité nouvelle commence avec sa première rencontre avec la neige. Le froid vif qui remplace les sables chauds d'une plage méditerranéenne. Bien avant que son père ne dépose une demande de nationalité, l'hiver est déjà devenu son pays.

En tant qu'enfant mineur et résident permanent, Fayçal est juridiquement inclus dans la naturalisation de son père, conformément à l'article 5 paragraphe 2 de la loi sur la citoyenneté alors en vigueur. Le droit n'a fait que consacrer ce que la vie avait déjà établi.
Les années passent. La vie s'organise autour de cette réalité. Fayçal s'investit dans la société québécoise, notamment par le sport. Il devient champion canadien de boxe. Il remporte plusieurs médailles. Il porte les couleurs du Canada dans les compétitions. En 1997, il joue le rôle de Lex dans le film The kid de John Hamilton. À sa manière, il incarne l'effort, la discipline et la persévérance. Son parcours sportif témoigne d'un attachement profond à ce pays qu'il a représenté avec fierté. Des documents de la Fédération québécoise de boxe olympique (Boxe-Québec) le mentionnent parmi leurs listes de champions. Il est reconnu pour sa résilience et son implication dans le milieu de la boxe.

Les parents de Fayçal divorcent en 2000. Deux ans plus tard, sa mère décède. Ces événements marquent profondément le jeune homme. Il connaît des démêlés avec la justice. Un ordre d'expulsion est émis. Il vit le choc d'apprendre qu'il n'était pas citoyen canadien. En 2004, il choisit de partir volontairement avec l'intention de revenir cinq ans plus tard. Il restera finalement dix ans en Algérie, dans des conditions précaires, souvent sans domicile fixe.

En 2012, son frère Housse-Eddine entre en contact avec lui. Il lui apprend une vérité restée enfouie. Fayçal est canadien. Son père l'avait inclus dans sa demande de citoyenneté en 1992. Fayçal contacte le consulat. Il demande un passeport canadien. Il l'obtient. Il rentre au Canada, chez lui, il retrouve sa famille. Mais le retour est très difficile. Après tant d'années d'exil, l'adaptation est rude. De nouveaux démêlés mineurs avec la justice surviennent.
Mais en recevant un passeport canadien en 2015, Fayçal intègre pleinement sa nouvelle réalité. Il est désormais citoyen canadien. Il vote aux élections fédérales de 2017. Ces gestes ne sont pas anodins. Le droit de vote n'est pas un privilège. Un passeport n'est pas une faveur. Ce sont des reconnaissances solennelles d'appartenance. En remettant ce document, l'État canadien réhabilite officiellement à Fayçal Yakhou son statut de citoyen Canadien.
Puis survient l'absurde. En 2016, alors que Fayçal vit à Montréal, une lettre administrative lui annonce que son dossier de citoyenneté datant de 1993 est introuvable. D'un côté, un passeport valide délivré par le Canada. De l'autre, une administration qui nie l'existence même du droit qu'elle vient de reconnaître. Ce n'est pas une contradiction juridique. C'est une faillite administrative.

En 2020, Fayçal est escorté par des agents d'Immigration Canada jusqu'à l'aéroport d'Alger. Depuis, il est bloqué hors de son propre pays. Séparé de sa famille. Privé de stabilité, de travail, de dignité. Il vit dans un entre deux cruel. Reconnu citoyen un jour. Effacé le lendemain. Aucun texte de loi ne lui retire sa citoyenneté. Pourtant, il est condamné à l'exil.
Fayçal ne nie pas ses démêlés avec la justice. Ils sont mineurs. Jamais il n'a été accusé de terrorisme, la seule accusation pouvant mener à une révocation de citoyenneté. Dans un État de droit, répondre devant la justice ne signifie pas perdre sa nationalité. Aucun citoyen canadien issu de l'immigration ne devient un déporté pour ses fautes. La citoyenneté ne s'annule pas par un casier judiciaire.

Pour avoir travaillé durant 35 ans dans une prison québécoise dans le cadre d'un programme de réhabilitation, j'ai côtoyé des milliers de jeunes Québécois issus de l'immigration et de nationalité canadienne. S'il fallait tous les expulser parce qu'ils ont un casier judiciaire, le Canada ne serait pas le Canada. Parce que le rôle de la justice au Canada, faut-il le rappeler, est de juger des actes, non de bannir des citoyens.

Face à cette situation, une évidence s'impose. Le droit existe. Mais il a besoin d'être porté. Il a besoin d'une voix. D'un engagement humain. L'affaire Fayçal Yakhou appelle aujourd'hui un avocat humaniste. Un juriste capable de rappeler à l'État ses propres lois. Ses propres actes. Sa propre signature apposée sur un passeport canadien.

Cette situation heurte les principes que le Canada affirme défendre sur la scène internationale. Selon le Pacte international relatif aux droits civils et politiques, nul ne peut être arbitrairement privé du droit d'entrer dans son propre pays. Selon la Convention relative aux droits de l'enfant, les demandes visant à entrer dans son propre pays doivent être traitées avec humanité et diligence. Ces principes engagent l'État qui les a ratifiés.
Dans une lettre, écrite à la main, adressée aux autorités canadiennes, Djilali Yakhou, le père de Fayçal, atteste avoir déposé le dossier de son fils dans sa demande de citoyenneté en 1992. Il affirme que cette démarche a été faite conformément à la loi. Si le dossier a été égaré, cette faute relève de l'administration. Ce témoignage est une déclaration écrite à la main. Il engage un père. Il confirme un droit acquis.

Le cas de Fayçal Yakhou n'est pas une menace pour l'ordre public. Il n'est pas complexe. Il illustre un État qui tarde à réparer sa propre erreur. Dans une démocratie digne de ce nom, l'administration sert le droit. Elle ne l'abolit pas par négligence.

Reconnaître la citoyenneté de Fayçal, lui permettre de rentrer chez lui, ce n'est pas faire preuve de clémence. C'est rétablir la continuité du droit. C'est rappeler que la citoyenneté n'est pas un privilège révocable selon l'état d'un dossier. C'est un lien durable entre une personne et son pays.

Par ce texte, j'interpelle l'opinion publique canadienne et québécoise, les juristes, les avocats, les défenseurs des droits humains. Défendre Fayçal, ce n'est pas seulement défendre un homme. C'est défendre l'idée que le Canada se fait de lui-même. Un pays qui n'abandonne pas les siens à l'étranger. Un pays où le droit, lorsqu'il est porté avec humanité et courage, finit par ramener les citoyens chez eux.

Nul citoyen canadien ne doit être étranger à son propre pays.
Mohamed Lotfi
16 Janvier 2026

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L’Étoile du Nord : participez au Grand Débrief 2026, dimanche 1er février

27 janvier, par L'Étoile du Nord — ,
Participez au Grand Débrief 2026, dimanche 1er février ! L'Étoile du Nord | Montréal La revue de l'année de L'Étoile du Nord revient pour une deuxième édition dimanche (…)

Participez au Grand Débrief 2026, dimanche 1er février !

L'Étoile du Nord | Montréal

La revue de l'année de L'Étoile du Nord revient pour une deuxième édition dimanche prochain le 1er février, au CEDA, à Montréal, dès 10h.

Vous en avez peut-être déjà entendu parler : le Grand Débrief, c'est une journée de rencontres et d'échanges organisée par nos journalistes, quelque part entre une revue de l'année et une discussion collective.

Au fil de la journée, nos journalistes animeront des panels avec des personnes directement impliquées dans les luttes de 2025, suivis de discussions en sous-groupes, orientées vers l'année 2026. Les différentes organisations et militants provenant des syndicats et des mouvements sociaux auront donc l'occasion de partager leurs apprentissages de 2025 et de se préparer pour l'année 2026 qui commence. La journée se terminera par un 5 à 7, pour continuer les échanges de façon plus informelle.

Il y aura aussi une section kiosques pour découvrir la merch et le matériel des différentes organisations présentes.

🗒️ Au programme : Panels : (1) La privatisation, la sous-traitance et les coupures de poste dans le secteur public ; (2) La répression et la mobilisation dans le secteur privé ; (3) Les campements d'itinérants et le combat contre leurs démantèlements ; (4) L'importance croissante du mouvement contre la guerre et l'impérialisme.

Discussions collectives centrées sur les sujets de panels : stratégies futures et collaboration entre les organisations présentes.

Kiosques des organisations présentes (merch, brochures, livres, etc.)

Lieu :
CEDA, 2515 rue Deslisle, Montréal
Date et heure :
Dimanche 1er février, 10h
Horaire :
Ouverture des portes à 9h45
Introduction et panels dès 10h
Dîner vers midi (contribution volontaire, dîner préparé par les journalistes de L'Étoile du Nord)
Discussions en sous-groupes vers 14h30
5 à 7 (lieu à venir)

️ Avec la participation de diverses organisations et militants :

Syndicat du Transport de Montréal - CSN (entretient STM)
Regroupement Information Logement (Pointe-Saint-Charles)
Mouvement de la Jeunesse Palestinenne (PYM)
Alliance Ouvrière
SCFP 5454 (Syndicat de la SQDC)
Association étudiante du Cégep de Saint-Laurent
Conseil central du Montréal Métropolitain - CSN
Société générale des étudiantes et étudiants du Cégep de Maisonneuve
Comité d'organisation et information du Syndicat des travailleuses et travailleurs de la poste, section de Montréal
Game Workers Unite
Comité BAILS
Offensive Populaire
Refus Local
Archives Révolutionnaires
La Ligue 33
Syndicat des cols bleus regroupés de Montréal (SCFP 301)
M Éditeur
Syndicat des professionnels du Cégep de Saint-Laurent
Collectif solidarité Québec-Pérou
Solidarité Québec-Haiti
Science for the People
Union des travailleuses et travailleurs accidentés ou malades
Montréal pour un monde sans guerre
Collectif Antigone
...et de nombreux autres en attente de confirmation !

Au plaisir de vous y voir !
Le comité de Montréal de L'Étoile du Nord

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La course à la chefferie de la CAQ : l’ultime manœuvre d’un parti en perdition

27 janvier, par Bernard Rioux — ,
La démission de François Legault n'a pas ouvert une simple course à la succession : elle a mis à nu l'état de décomposition avancée de la Coalition avenir Québec. Ce qui se (…)

La démission de François Legault n'a pas ouvert une simple course à la succession : elle a mis à nu l'état de décomposition avancée de la Coalition avenir Québec. Ce qui se joue aujourd'hui dépasse largement le choix d'un nouveau ou d'une nouvelle chef·fe. C'est l'avenir même du projet caquiste — cette « troisième voie » autonomiste censée dépasser le clivage fédéraliste/souverainiste — qui est désormais en cause. Or tout indique que la course à la chefferie, loin d'offrir une planche de salut, ne fera qu'exposer davantage la profondeur de la crise de ce parti.

L'échec de la troisième voie caquiste

La CAQ s'est construite sur la promesse d'une alternative au fédéralisme libéral et au souverainisme péquiste. Dans les faits, ce projet s'est rapidement cristallisé autour d'un nationalisme conservateur, centré sur la promotion de l'identité, la défense de la langue française et d'une laïcité falsifiée, combiné à une orientation économique profondément néolibérale. Sous François Legault, ce compromis a pris la forme d'un État au service du grand capital, prompt à mobiliser la démagogie identitaire afin de détourner les colères sociales et de désigner les personnes immigrantes comme boucs émissaires des crises structurelles du Québec.

Les scandales et les crises qui ont jalonné les dernières années — l'approfondissement des inégalités, l'échec de Northvolt, le dérapage de SAAQclic, le fiasco de la réforme de la rémunération des médecins, la détérioration des services publics — n'ont pas seulement provoqué la chute de la CAQ : ils en ont révélé l'irréversibilité. Ils ont consolidé une perception déjà bien ancrée, celle d'un gouvernement usé, arrogant, gouvernant d'abord au bénéfice des intérêts économiques dominants plutôt qu'en fonction du bien commun.

Depuis sa fondation, la CAQ repose sur une contradiction centrale : se présenter comme une force « nationaliste » tout en demeurant solidement arrimée aux intérêts du capital et au cadre institutionnel canadien. Le gouvernement Legault n'est parvenu ni à arracher de véritables gains face au fédéralisme canadien ni à empêcher l'empiètement d'Ottawa dans les champs de compétence du Québec. Son nationalisme s'est révélé essentiellement symbolique, incapable de se traduire en souveraineté politique ou économique réelle.

Les grandes politiques de la CAQ en témoignent clairement. Les lois 21 sur la laïcité, 96 sur la langue française et 84 sur l'intégration nationale ont servi à consolider une base nationaliste conservatrice, fondée sur une conception défensive et culturaliste de l'identité québécoise.

En parallèle, sur le plan économique, le gouvernement a poursuivi une stratégie axée sur l'attraction des multinationales, la déréglementation, l'exploitation accrue des ressources et l'intégration du Québec aux chaînes de valeur nord-américaines, notamment à travers la filière batterie et l'électrification. Présentée comme « verte », cette orientation a surtout bénéficié aux grandes entreprises et aux investisseurs, tout en marginalisant la lutte réelle contre les changements climatiques, la justice sociale et la souveraineté énergétique.

La chute vertigineuse dans les intentions de vote, jusqu'à environ 11 % au début de l'année 2026, ne relève donc pas d'un accident conjoncturel, mais d'une rupture politique profonde. Alors que près de 75 % de la population se disait insatisfaite du travail du premier ministre, François Legault a été contraint à la démission.

La course à la chefferie : une entreprise de gestion des dégâts

La course actuelle à la chefferie, loin d'ouvrir une phase de renouvellement, révèle au contraire l'ampleur de la crise du parti. Elle apparaît moins comme un moment de refondation que comme une tentative de gestion des dégâts. L'héritage que Christine Fréchette et Bernard Drainville doivent assumer n'est pas celui d'un gouvernement simplement fatigué, mais celui d'un projet politique arrivé à ses limites historiques.

Christine Fréchette incarne la continuité technocratique du modèle caquiste. Sa candidature se veut rassurante pour les milieux économiques, axée sur la stabilité, la concertation avec le patronat et la poursuite du modèle de croissance actuel. Elle reste pleinement associée aux choix structurants du gouvernement : politique énergétique favorable au privé, absence de remise en question du modèle économique, refus d'un virage écologique ambitieux. Elle se présente elle-même comme une candidate du centre droit, soucieuse de préserver l'équilibre initial du projet caquiste sans en interroger les fondements.

Bernard Drainville, pour sa part, incarne une autre lecture de cet héritage : celle du durcissement idéologique. Il assume plus ouvertement le virage identitaire, la centralité de la nation culturelle, la fermeté en matière de restrictions des droits des personnes immigrantes et un État plus autoritaire dans ses rapports avec les syndicats et la société civile. Là où Fréchette représente la continuité d'une gestionnaire néolibérale, Drainville incarne la radicalisation politique d'un même projet.

Dans les deux cas, le cadre demeure inchangé. Ni l'un ni l'autre ne remettent en cause le cœur du modèle caquiste : un État au service des intérêts patronaux, une conception restrictive de l'identité et une subordination de la transition écologique aux impératifs de croissance. Tous deux rejettent également toute critique de fond du fédéralisme canadien et toute perspective d'émancipation nationale réelle. La course à la chefferie devient ainsi une lutte pour l'interprétation d'un héritage, non pour sa transformation.

La crise actuelle n'est pas une crise de leadership, mais une crise de projet. Elle révèle l'épuisement d'un nationalisme réactionnaire incapable de répondre aux défis sociaux, écologiques et démocratiques du Québec contemporain.

Comme l'écrit la direction de la FTQ dans son bilan de fin d'année : « La population du Québec doit également prendre conscience des dérives démocratiques de ce gouvernement, avec ses projets de loi et ses lois qui n'ont qu'un seul objectif : museler la société civile et les organisations syndicales en s'ingérant dans leur gouvernance et leurs droits de contester des lois arbitraires. Le projet de loi sur la Constitution, écrit sur un coin de table, est un autre exemple de cette dérive. »

Et c'est bien ce programme que les deux candidat·es à la chefferie de la CAQ ont promis de poursuivre.

Christine Fréchette comme Bernard Drainville sont ainsi condamnés à défendre l'héritage d'un parti qui a gouverné au nom de la « fierté » et de la « prospérité », tout en approfondissant les inégalités, en affaiblissant les services publics et en réduisant la politique économique à une redistribution de fonds publics au profit des grandes et moyennes entreprises, au service des intérêts de la classe dominante.

La question n'est donc plus de savoir lequel des deux incarnera le mieux l'avenir de la CAQ. Dans un contexte de recomposition politique profonde, cette course à la chefferie apparaît moins comme un nouveau départ que comme le dernier acte d'un cycle historique arrivé à son terme.

Avi Lewis à la tête du NPD - pour la convergence des luttes anti-fascistes

27 janvier, par Amir Khadir — ,
Dans ce texte je vais expliquer pourquoi j'appelle les progressistes québécois membres du NPD à voter pour Avi Lewis dans la course au leadership de leur parti. Je sais que (…)

Dans ce texte je vais expliquer pourquoi j'appelle les progressistes québécois membres du NPD à voter pour Avi Lewis dans la course au leadership de leur parti.

Je sais que ces mots peuvent surprendre. Moi, indépendantiste québécois de longue date, ancien député et porte-parole d'un parti souverainiste de gauche, appuyer un candidat à la tête d'un parti fédéraliste ? La chose mérite explication. Elle ne relève pas d'une contradiction mais d'une nécessité de convergence lucide, dictée par l'urgence du moment.

Amir Khadir est un ex-député de Québec solidaire

Une nouvelle oligarchie détentrice d'une richesse financière et technologique inégalée dans toute l'histoire du capitalisme est aux commandes des USA depuis qu'ils ont coopté Donald Trump à son retour à la Maison Blanche.

Le nom de certains de ces oligarques nous sont désormais familier : Musk, Zuckerberg, Thiel, Bezos, Ellison et quelques autres. Ils sont adeptes d'un pouvoir fort et centralisé alliant technologie et puissance de feu impérialiste. Ils opèrent depuis un an un renversement de l'ordre institutionnel des démocraties libérale-bourgeoises – à l'échelle des USA comme à l'échelle du monde.

Jason Stanley, spécialiste américain du fascisme qui a récemment quitté son poste de professeur à la prestigieuse université Yale pour se réfugier au Canada, parle d'un véritable coup d'état en opération par Trump qui plonge peu à peu les États-Unis vers ce qu'il qualifie de fascisme.

La montée de l'extrême droite au Canada anglais, s'est accélérée depuis le « convoi de la liberté » en 2022 lorsqu'un mécontentement légitime a été détourné et radicalisé en y mêlant des discours ultranationalistes, islamophobes et complotiste du type « Grand Remplacement ». La normalisation de ces idées au sein du Parti conservateur est visible à travers une frange MAGA active au Canada.

Au Québec, Jonathan Durand-Folco, auteur du « Fascisme tranquille », décrit la dérive d'une frange de plus en plus importante de nationalistes québécois vers le conservatisme et l'extrême droite. Mathieu Bock-Côté qui s'inspire de penseurs réactionnaires Français, dont Éric Zemmour, incarne et nourrit cette transformation. Ses interventions omniprésentes constamment relayées par un armada de commentateurs, brouillent ‘'les frontières entre le conservatisme et les courants d'extrême droite''.

Face à cette offensive, l'heure n'est plus aux calculs ni aux postures tièdes. Une riposte claire, courageuse et résolument internationale est nécessaire.

Des personnalités issues d'une cinquantaine de pays de tous les continents viennent de souscrire à un appel international en faveur du renforcement de l'action antifasciste et anti- impérialiste. Il invite à participer à une conférence à Porto Alegre comme à une étape de la construction d'une réponse globale à la montée des fascismes et des impérialismes.

C'est dans ce contexte de lutte urgente et en tant que militant politique convaincu que les frontières de nos combats doivent s'élargir à la mesure des périls qui nous assaillent, que je lance un appel aux militant-es progressistes du Québec qui sont membres du NPD à appuyer la candidature d'Avi Lewis pour la direction du Nouveau Parti démocratique fédéral.

Mon soutien ne repose pas sur une adhésion à un projet constitutionnel commun – le débat sur l'avenir politique du Québec reste entier et nécessaire –, mais sur la reconnaissance d'un front commun à construire d'urgence contre des ennemis qui, eux, ne s'embarrassent pas de nos frontières internes.

Premier motif : l'anti-impérialisme n'est pas un slogan, c'est un combat.

Avi Lewis porte dans cette campagne une voix qui refuse la capitulation morale et politique. Alors que le génocide se perpétue en Palestine sous les bombes et la famine organisée par l'État d'Israël, avec la complicité lâche de trop de gouvernements occidentaux, Lewis a l'audace de nommer les crimes, d'exiger des sanctions et de se tenir du côté du peuple palestinien. Cette clarté est rarissime sur la scène fédérale. Elle est essentielle. L'impérialisme n'est pas une abstraction ; il a un visage, des armes, des sponsors.

Deuxième motif : une réponse radicale à la crise, pas du militarisme en costume vert.

La réponse étriquée et apeurée que l'establishment politique et financier nous propose devant la crise engendrée par un système moribond et le fascisme qui en émerge est une fuite en avant bien illustrée par Carney : davantage de budgets militaires, des alliances entre États-prédateurs, une « transition » confisquée par les grands groupes et payée par les classes populaires. Avi Lewis oppose une tout autre logique : celle de la puissance populaire et de la reconquête collective. Au lieu d'enrôler nos sociétés dans une course aux armements, il propose de réarmer notre capacité productive, nos services publics, nos communautés. De mobiliser les secteurs populaires, non pour faire la guerre, mais pour reconstruire une économie au service de la vie des gens et de la nature.

Troisième motif : le respect, pierre angulaire de toute alliance future.

À l'initiative de Jack Layton en 2005, le NPD a mis de l'avant une position claire sur le statut particulier réservé au Québec dans l'éventualité d'un gouvernement fédéral néo-démocrate. Dans cette Déclaration , le NPD reconnait le plein droit du Québec à l'autodétermination « jusqu'à l'accession à la souveraineté … et reconnaîtrait une décision majoritaire (50%+1) …advenant la tenue d'un référendum ». Alors que Mulcair et Singh ont de diverses manières pris leur distance de ces engagements pris formellement par le Conseil fédéral du NPD – section Québec, Avi Lewis a affirmé sans ambages son adhésion à la Déclaration de Sherbrooke lors du débat tenu au Québec.

C'est un geste politique de reconnaissance. Cette position du NPD ouvre sur le dialogue dans la franchise. Il crée un terrain de confiance minimal, même entre ceux qui, comme Lewis et moi, envisagent des horizons nationaux différents. Soutenir Lewis, c'est soutenir un interlocuteur fédéral qui part du postulat que notre existence collective est une réalité démocratique à respecter.

Ce qui nous reste à construire

La lutte contre la marée brune et le capitalisme écocidaire ne sera pas gagnée dans l'isolement. Les forces du fascisme et de l'impérialisme tissent leurs réseaux à l'échelle mondiale, des think tanks aux plateformes de désinformation. Notre résistance doit être tout aussi transnationale, tout aussi habile à forger des convergences inédites.

Mon appui à Avi Lewis s'inscrit dans cette logique. C'est un appel à dépasser les silos dans lesquels on cherche trop souvent à nous enfermer. Un indépendantiste peut et doit trouver des alliés dans le camp fédéral, dès lors qu'ils combattent les mêmes forces réactionnaires et portent le même projet d'émancipation sociale et de justice climatique. Cette convergence n'efface pas nos différences ; elle les subordonne à l'impératif supérieur de la lutte commune. Avi Lewis incarne, dans le paysage politique fédéral actuel, la possibilité d'un NPD redevenu un fer de lance de la transformation sociale, un rempart contre l'extrême droite, et un partenaire respectueux pour le Québec. Il porte l'espoir d'une gauche canadienne qui regarde les crises en face et propose une voie audacieuse : celle de la démocratie radicale, de la justice réparatrice et de la paix par la solidarité, non par la surenchère militaire.

Je vous invite donc à considérer sérieusement la candidature d'Avi Lewis. Pas comme la fin du chemin, mais comme un pas nécessaire dans la construction de cette large alliance internationale dont nous avons un besoin vital.

Pour un front commun anti-impérialiste, écologiste et solidaire - pour renforcer partout, au Québec comme au Canada, la main de celles et ceux qui luttent, je soutiens Avi Lewis.

Mark Carney, militaire certes et révolutionnaire ? Non !

27 janvier, par Mohamed Lotfi — ,
Ai-je besoin d'attendre le verdict de l'histoire, pour comprendre que le discours de Carney à Davos n'avait rien d'historique, et encore moins d'un moment de rupture. (…)

Ai-je besoin d'attendre le verdict de l'histoire, pour comprendre que le discours de Carney à Davos n'avait rien d'historique, et encore moins d'un moment de rupture.

Depuis le retour de Trump au pouvoir, les grands médias nous ont habitués, jour et nuit, à le présenter comme le fou dangereux qu'il faudrait combattre à tout prix, et sans doute à juste titre. Personne ne verserait une larme si Trump devait tomber malade, et quitter la scène politique. Cette angoisse diffuse, le premier ministre canadien Mark Carney, l'a parfaitement comprise. Comme tout politicien populiste, il a su capter la peur, pour la transformer en promesse. Il nous a servi, ce 20 janvier en Suisse, une pilule rassurante, un discours bien dosé, poli, élégant, rempli de mots choisis avec soin, pour apaiser celles et ceux qui tremblent devant le monstre américain.

Quand il affirme « Si vous n'êtes pas à la table, vous êtes au menu » il nous invite à une union défensive, qui ressemble étrangement à une escalade. La traduction est limpide, « Unissons-nous contre la force brute, en devenant plus forts, plus armés, plus prêts à imposer notre ordre ». Le tout est dit calmement, avec une voix posée, un sang-froid presque olympien, et un vocabulaire que la gauche affectionne, responsabilité, unité, souveraineté. Beaucoup y ont vu un souffle révolutionnaire. Moi, je n'y ai vu qu'un discours habile. Je suis de gauche, et je ne suis pas impressionné. Les mots ne me suffisent pas. Je regarde les actes.

Le propre du populisme est souvent de dire une chose, et faire son contraire. À Davos, Carney parlait de responsabilité historique, de valeurs universelles, de nouvel ordre mondial, alors que son gouvernement annonçait, en novembre dernier, un budget qui raconte une tout autre histoire. Le budget fédéral de 2025 prévoit près de 84,8 milliards de dollars de nouvelles dépenses militaires, sur cinq ans. Il prévoit des investissements lourds dans l'industrie de défense, la création d'une agence dédiée, des fonds spécifiques pour l'Arctique, et même un programme d'un milliard de dollars, pour soutenir les entreprises de sécurité, par des prêts, et du capital-risque. Voilà le réel. Voilà la matière brute, derrière le vernis.

En suivant le modèle européen, Carney organise méthodiquement la militarisation de l'économie canadienne. Il invoque la souveraineté, tout en liant l'avenir industriel du pays à l'armement. Il prétend répondre à Trump, en refusant sa brutalité, mais dans les faits, il adopte exactement la logique qu'il incarne, celle de la puissance, comme valeur centrale. Ce n'est pas une rupture, c'est une continuité maquillée.

Les conséquences économiques sont lourdes. Chaque dollar investi dans l'armement est un dollar qui ne va pas aux hôpitaux, aux écoles, au logement social. On nous dira que ces dépenses créent des emplois. C'est vrai, mais à quel prix, et pour quel type de société. Une économie tirée par la défense est une économie dépendante de la peur de la guerre. Elle a besoin de tensions permanentes, pour se justifier. Elle détourne l'innovation des besoins humains, vers les besoins militaires. Elle organise la rareté ailleurs, pour financer l'abondance des armes.

Les conséquences environnementales sont tout aussi claires. L'industrie militaire est l'une des plus polluantes au monde. Extraction de métaux rares, production d'armements, consommation énergétique massive, tests, destruction de territoires. Comment parler de transition écologique sérieusement, tout en injectant des dizaines de milliards, dans un secteur qui repose sur la destruction, et la préparation de la destruction. Là encore, le discours de Davos, sur la responsabilité globale, se dissout au contact du réel.

Quant aux programmes sociaux, ils deviennent la variable d'ajustement. On nous expliquera qu'il faut faire des choix, que le contexte international l'exige. C'est toujours le même récit. La sécurité avant tout, même si cette sécurité se construit au détriment de la cohésion sociale. Même si elle fragilise les plus précaires. Même si elle transforme la solidarité en luxe.

C'est ici que le discours de Davos révèle sa vacuité. Carney parle d'un monde nouveau, mais il en reproduit les réflexes les plus anciens. Il hiérarchise les priorités, en plaçant la force armée au sommet. Il appelle à l'unité, mais cette unité se construit contre un ennemi désigné, et jamais autour de la justice sociale, ou de la paix réelle. Il parle d'universalisme, tout en acceptant que certaines vies, certaines souffrances, certains territoires, comptent moins que d'autres.

Je n'ai pas besoin d'attendre que l'histoire tranche. Le contraste est déjà là, éclatant. D'un côté, un discours lisse, qui rassure les élites inquiètes. De l'autre, un budget qui prépare le pays à une logique de confrontation durable. Ce n'est pas une révolution. C'est une mise en scène. Une manière élégante de faire accepter l'inacceptable. Et c'est précisément pour cela, que je refuse d'applaudir.

Mohamed Lotfi
22 Janvier 2026

https://www.facebook.com/mohamed.lotfi.90410/posts/pfbid034x4T82gfBR5aLL36PSFxJrG1za8jwUcU34bWwvr8YyTNLaPMvKDMr11JYGDHkeZGl

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« ICE dehors » : des dizaines de milliers de personnes manifestent au Minnesota lors d’une grève générale contre les rafles migratoires

27 janvier, par Democracy now ! — ,
Des dizaines de milliers de personnes ont bravé le froid glacial à Minneapolis vendredi pour exiger « ICE dehors ». La marche a été organisée par des responsables religieux et (…)

Des dizaines de milliers de personnes ont bravé le froid glacial à Minneapolis vendredi pour exiger « ICE dehors ». La marche a été organisée par des responsables religieux et syndicaux, et accompagnée d'appels à un boycott économique. Environ 700 entreprises auraient fermé leurs portes en signe de solidarité. Le journaliste de *Democracy Now !*, John Hamilton, a couvert l'événement sur le terrain. John Reuss, enseignant d'anglais, affirme que ses élèves ont peur. « La peur est tellement palpable, dit-il. Si on ne bloque pas tout maintenant, votre ville sera la prochaine. »

6 janvier 2026 | democracy now !
https://www.democracynow.org/2026/1/26/minnesota_strike_ice_out

AMY GOODMAN :Nous allons conclure avec ces dizaines de milliers de personnes qui ont bravé le froid glacial vendredi pour exiger le départ d'ICE du Minnesota. John Hamilton de Democracy Now ! était sur place.

MANIFESTANTS :ICE dehors ! ICE dehors ! ICE dehors !

JOHN HAMILTON : Il faisait –23 °C vendredi après-midi lorsque des dizaines de milliers de personnes ont défilé dans le centre-ville de Minneapolis pour exiger qu'ICE quitte le Minnesota. Il s'agissait de la plus grande mobilisation en une seule journée depuis le début de l'affrontement entre les communautés locales et l'administration Trump, après le déploiement, il y a plusieurs semaines, de quelque 3 000 agents de l'ICE, de la police des frontières et d'autres agences fédérales dans le cadre de l'« Opération Metro Surge », semant chaos, peur et violence.

JENNA SHERRICK : Je m'appelle Jenna Sherrick. Je suis originaire du Minnesota, j'ai grandi ici toute ma vie. Ce qui se passe n'est pas normal, et nous devons tous être ici pour dire que ce n'est pas acceptable. Quand la cruauté devient la norme, la compassion devient un acte radical.

SARAH SHEA : Je m'appelle Sarah Shea. Je suis du Minnesota. Je suis ici pour soutenir nos voisins immigrés, nos amis, nos familles, des gens qui ne méritent pas ce qu'ils vivent actuellement. C'est révoltant. Nous sommes frustrés. En colère. Et nous devons être ici pour protéger nos voisins et faire sortir l'ICE de notre ville. ICE dehors. Et nous nous protégeons nous-mêmes, parce qu'en ce moment, c'est tout ce que nous avons : la communauté. Nous sommes les seuls à nous défendre les uns les autres.

MANIFESTANT : Rester sans rien faire n'aide pas. Tout le monde a peur. Tout le monde. Alors il faut parler, il faut agir.

JOHN HAMILTON : La journée d'action a été organisée par des responsables religieux et syndicaux sous la bannière « ICE Out : A Day of Truth and Freedom » (« ICE dehors : une journée de vérité et de liberté »). L'AFL-CIO du Minnesota, qui représente plus d'un millier de syndicats dans l'État, a soutenu la mobilisation, tout comme de nombreuses autres organisations. John Reuss est professeur d'anglais et membre de la Fédération des enseignants du Minnesota.

JOHN REUSS : Nous sommes ici pour tout bloquer. Tous les enseignants, de Minneapolis à Saint Paul, de Duluth à Rochester, nous sommes ici pour tout arrêter, pour nos élèves et leurs familles, et pour chasser l'ICE de nos communautés. Chaque enseignant a aujourd'hui des histoires terribles à raconter.
La semaine dernière, un élève s'est connecté à mon cours en ligne et, en plein milieu de ma leçon — j'enseigne l'anglais — il m'a écrit : « L'ICE est devant chez moi. Que dois-je faire ? » J'ai immédiatement arrêté le cours. Tous les élèves ont entendu. Heureusement, ses voisins étaient dehors et ils ont fait partir les agents. Ils tournaient autour de sa maison depuis le matin. Cela montre à quel point notre communauté est organisée, à quel point nous nous protégeons les uns les autres — y compris cet élève, qui est sain et sauf.
La peur est réelle. Elle est palpable. C'est notre dernier recours. Nous devons tout arrêter. J'appelle donc tous les enseignants de cet État et de ce pays à se joindre à nous. Si nous ne bloquons pas tout maintenant, votre ville sera la prochaine. Nous ne voulons pas que cela arrive. Nous voulons protéger nos élèves et les ramener à l'école. Et la seule façon d'y parvenir, c'est de tout arrêter jusqu'à ce que l'ICE dégage.

JOHN HAMILTON : Parmi les manifestants figuraient des membres de la communauté hmong, comme Julie, dont la famille est arrivée aux États-Unis comme réfugiée après avoir aidé l'armée américaine pendant la guerre secrète au Laos. Elle tenait une pancarte sur laquelle on pouvait lire « Hmong Against ICE ».

JULIE : C'est terrifiant, parce que, citoyen ou non, ils ne posent pas de questions. Ils supposent que vous êtes illégal, que vous êtes un criminel. Ce n'est pas juste pour les personnes racisées. Mes parents sont citoyens. Moi aussi. Et pourtant, nous vivons tous dans la peur. Mes enfants ont peur d'aller à l'école, parce qu'ils entendent parler d'enfants arrêtés. On nous avait promis la sécurité. On nous avait promis la liberté. Mais aujourd'hui, on voit que ces promesses sont retirées. Pourquoi ? Pourquoi sommes-nous maintenant ciblés comme des criminels ? Aujourd'hui, nous avons arrêté de travailler, de consommer, d'aller à l'école. Nous sommes tous ici contre l'ICE.

JOHN HAMILTON : Alors que les manifestations paralysaient certaines parties des Twin Cities, plus de 700 entreprises ont fermé leurs portes dans tout l'État dans ce que certains ont appelé une grève générale ou un boycott économique. La brasserie Insight Brewing, à Minneapolis, a fermé ses portes au public mais est restée ouverte pour soutenir les manifestants. Joey Steinbach, responsable marketing, explique :

JOEY STEINBACH : Nous sommes un lieu pour la communauté, et la communauté souffre. Le mieux que nous puissions faire, c'est d'aider directement les familles. Nous avons des bénévoles formidables. On prépare des pancartes, on distribue des collations, des chauffe-mains. On sert d'espace de refuge temporaire.

JOHN HAMILTON : Les manifestants ont également ciblé des entreprises collaborant avec l'ICE, notamment à l'aéroport de Minneapolis–Saint Paul.

MANIFESTANT·ES : À qui l'aéroport ? À nous l'aéroport !

JOHN HAMILTON : Ils protestaient contre les vols de déportation.

MANIFESTANT·ES : Delta, Delta, on te voit ! On voit ton côté ICE !

JOHN HAMILTON : La foule brandissait des pancartes indiquant « Le business as usual ne passe pas » et « Renee Good était bonne ». Des responsables religieux ont témoigné d'arrestations de travailleurs de l'aéroport.

MEMBRE DU CLERGÉ : Nous pensons à Pedro, concierge, qui aidait sa sœur incapable de travailler et qui a été arrêté. Il a choisi de se faire expulser volontairement, car il ne supportait plus les conditions de détention au Texas.

JOHN HAMILTON : Le syndicat des travailleurs de l'aéroport affirme qu'au moins 12 de ses membres ont été arrêtés par l'ICE. Les religieux se sont ensuite donné la main, ont chanté et prié avant que la police n'intervienne et procède à une centaine d'arrestations.

MANIFESTANT·ES : Pour chaque personne arrêtée, mille autres viendront !

JOHN HAMILTON : Selon les organisateurs, plus de 70 000 personnes ont manifesté à Minneapolis vendredi, et plusieurs milliers se sont rassemblées au Target Center. La comédienne et militante originaire du Minnesota, Lizz Winstead, a pris la parole.

LIZZ WINSTEAD : Je suis fière de vous appeler mes voisins. Et oui, nous sommes au Target Center — ce qui est ironique — mais souvenez-vous que ce lieu est financé par nos impôts. Alors répétez avec moi : À qui le stade ?

FOULE : À nous le stade !

LIZZ WINSTEAD : À qui le stade ?

FOULE : À nous le stade !

MANIFESTANTS : Nous sommes nombreux ! Nous sommes un !

JOHN HAMILTON : Le lieu appartient à l'entreprise Target, basée au Minnesota, que les militants accusent d'avoir permis à l'ICE d'opérer sur ses sites et d'arrêter des employés sans mandat.

LIZZ WINSTEAD : Quand cette journée sera terminée, engageons-nous à soutenir les entreprises qui nous ont soutenus, car le silence des grandes entreprises est assourdissant.

JOHN HAMILTON : Les dirigeants syndicaux et religieux ont appelé à poursuivre la mobilisation. Voici Claude Cummings, président du syndicat CWA.

CLAUDE CUMMINGS JR. :Nous faisons face à un dictateur en devenir. Nous nous dressons contre les entreprises et les milliardaires qui financent sa campagne pour démanteler la Constitution. L'histoire montre que lorsque les peuples ont résisté à l'autoritarisme, les syndicats ont joué un rôle central. Comment y parvenir ? En restant unis, en ciblant les entreprises qui rendent le fascisme possible. Notre unité est notre force.

JOHN HAMILTON : Ils ont également rendu hommage à des victimes de la violence de l'ICE.

RABBI ARIELLE LEKACH-ROSENBERG : Je veux rappeler le nom de Victor Manuel Díaz, enlevé sur son lieu de travail au Minnesota le 6 janvier et mort en détention au Texas le 14 janvier.

FOULE : Honte !

RABBI ARIELLE LEKACH-ROSENBERG : Je veux aussi rappeler le nom de Renee Macklin Good, poète queer, épouse et parent, tuée à Minneapolis le 7 janvier par l'ICE alors qu'elle observait une arrestation dans son quartier.

FOULE : Honte !

RABBI ARIELLE LEKACH-ROSENBERG : Que leur mémoire soit une bénédiction.

JOHN HAMILTON : Le lendemain, un autre habitant du Minnesota, Alex Jeffrey Pretti, a été tué.
Pour Democracy Now !, ici John Hamilton à Minneapolis.

AMY GOODMAN : Des voix venues de cette immense mobilisation au Minnesota, où syndicats et Églises ont organisé un boycott économique contre l'ICE. Merci à John Hamilton et Sam Alcoff, ainsi qu'à notre équipe spéciale à New York.

Fascisation et stratégie. Entretien avec Ugo Palheta

27 janvier, par Ugo Palheta —
La France vit-elle un processus de fascisation ? C'est la thèse proposée par Ugo Palheta, qui explique dans son dernier livre – Comment le fascisme gagne la France (publié aux (…)

La France vit-elle un processus de fascisation ? C'est la thèse proposée par Ugo Palheta, qui explique dans son dernier livre – Comment le fascisme gagne la France (publié aux éditions La Découverte en 2025) – en quoi le règne d'Emmanuel Macron, et plus généralement le capitalisme néolibéral et racial (et sa crise), préparent les conditions d'avènement d'un fascisme du 21e siècle.

Tiré du site de la revue Contretemps
22 janvier 2026

Par Ugo Palheta

Dans cet entretien, initialement paru en allemand dans la revue de débat stratégique de la fondation Rosa Luxemburg et traduit ici en français, il explicite sa thèse et trace des perspectives stratégiques pour se défendre et reprendre l'offensive.

Ugo Palheta, Comment le fascisme gagne la France. De Macron à Le Pen, Paris, La Découverte, 2025.

L'ère Macron semble toucher à sa fin. Dans votre livre Comment le fascisme gagne la France, vous présentez une analyse pointue du processus de fascisation de l'État capitaliste et de la société française. Vous distinguez « l'actualité du fascisme » de « l'avènement immédiat de dictatures de type fasciste ». Mais le message est clair : les conditions de possibilité du fascisme sont réunies en France et dans d'autres sociétés capitalistes occidentales. La France est-elle en train d'entrer dans une « nouvelle phase » de fascisation ?

Ugo Palheta – Macron s'est inscrit dans la continuité de dynamiques qui étaient présentes dans le champ politique français depuis très longtemps, près de quatre décennies, mais il les a largement accentuées. Non seulement il a accéléré le rythme d'imposition des contre-réformes néolibérales, mais il a aussi largement intensifié les tendances autoritaires, aussi bien la répression policière et judiciaire des contestations que la stigmatisation des minorités (en particulier de la minorité musulmane) et le recul de leurs droits démocratiques, la diabolisation de la gauche, ou encore le contournement des institutions parlementaires et des acteurs de la société civile (syndicats notamment).

Le problème qu'il a rencontré, c'est que son projet était d'emblée minoritaire dans le pays, autrement dit qu'il n'avait pas de base sociale large et solide, et que les classes populaires mais aussi la jeunesse ne sont pas restées l'arme au pied. Macron a donc dû affronter des résistances populaires de masse qui ont retardé l'imposition de son agenda destructeur pour les conquêtes sociales et démocratiques.

Ce sont d'ailleurs ces résistances et la faiblesse de sa base sociale (essentiellement la bourgeoisie et les franges favorisées du salariat) qui l'ont amené à recourir de manière délibérée à une répression beaucoup plus intense que tous les gouvernements qui l'avaient précédé, avec un niveau de violence d'État sans doute jamais atteint en France depuis la guerre d'Algérie, avec cette conséquence : deux morts (Zineb Redouane et Mohamed Bendriss) et plusieurs dizaines de personnes qui ont perdu un œil ou une main pendant le mouvement des Gilets jaunes en 2018-2019 mais aussi durant les révoltes des quartiers populaires et d'immigration en 2023.

Cette intensification de la répression a donc été un produit de la crise d'hégémonie qui s'approfondit dans le pays depuis au moins une vingtaine d'années (à la fois crise idéologique du projet néolibéral, crise de représentation politique, crise des institutions politiques et crise des médiations entre l'État et les citoyens). Mais elle a aussi nettement accentué en retour cette crise d'hégémonie puisqu'elle a donné à voir en pleine lumière le refus absolu de la part des néolibéraux-autoritaires de toute forme de compromis social et le choix de la violence pour pallier le manque de soutien dans la population.

Cela peut rendre difficile à comprendre comment Macron est parvenu à être réélu en 2022, malgré cette faiblesse. On peut mentionner au moins trois raisons distinctes : la peur de l'arrivée au pouvoir du FN/RN et la possibilité pour le candidat de l'extrême-centre de jouer une nouvelle fois (la dernière ?) la comédie du « vote barrage » ; une faiblesse historique de la gauche (dans son périmètre historique conventionnel, c'est-à-dire incluant le PS), dont l'électorat est passé en 10 ans, de 2012 à 2022, d'environ 45 % à 30 % ; et le déclin du parti traditionnel de la bourgeoisie française, Les Républicains, incapable d'apparaître dans le pays comme un relais possible et crédible au macronisme.

Nous en sommes là, et – les mêmes causes produisant les mêmes effets – l'extrême droite sort extrêmement renforcée de la séquence macroniste, si bien que l'option la plus probable pour les années à venir c'est une coalition d'extrême droite sous domination du FN/RN, embarquant avec elle, ou plutôt à sa remorque, une grande partie des droites conservatrice et libérale (LR et Renaissance). Dans ce contexte pourrait s'enclencher la deuxième étape de la fascisation dont je parle dans le livre, qui aura notamment pour fonction de briser les mouvements d'opposition qui se sont développés sous Macron (aussi bien sur le terrain social que politique, donc LFI inclus).

Dans le débat de gauche en Allemagne, il y a beaucoup d'incertitude et de flou autour du diagnostic et de la signification de la « fascisation ». Souvent mal comprise, elle est simplement assimilée à la montée de l'AfD au rang de force dominante de la droite politique ou à une « situation bonapartiste » conduisant à la suspension de l'État libéral-démocratique. Votre approche théorique et analytique est plus complexe, vous analysez la fascisation comme un processus multidimensionnel d'articulation d'éléments/tendances et la triple radicalisation du bloc de pouvoir néolibéral. Quels sont les différents éléments de la fascisation en France et comment pouvons-nous comprendre leur articulation ?

Ugo Palheta – La fascisation désigne minimalement un processus qui précède et surtout prépare, idéologiquement et matériellement, la construction d'un État fasciste, c'est-à-dire un État de guerre ouverte contre l'ensemble des mouvements de contestation, les minorités et les classes populaires, un État cherchant plus profondément à anéantir toute forme de dissidence et tout espace de contre-pouvoir, un État atomisant ainsi sa population et l'encadrant idéologiquement, et un État permettant – ou plutôt promettant – de relancer l'accumulation du capital.

L'hypothèse, c'est ici qu'un État fasciste n'est pas le simple produit de l'arrivée au pouvoir d'un mouvement fasciste s'emparant de l'État capitaliste comme on prend une citadelle, puis le transformant dans un sens fasciste. Même si la construction d'un tel État n'est pas le destin inévitable pour tout État capitaliste en période de crise du capitalisme, ni un processus linéaire, elle est en ce sens un phénomène plus organique, plus étroitement lié à la situation et aux transformations du capitalisme, mais aussi à la politique des classes dominantes (donc à ses représentants politiques traditionnels que sont les partis mainstream, de la droite au centre-gauche), pas la simple conséquence d'une victoire électorale de l'extrême droite ou de leur arrivée au pouvoir dans le cadre d'une coalition.

On peut distinguer les facteurs de cette fascisation de ses vecteurs et de ses acteurs. Les facteurs fondamentaux me semblent renvoyer à la crise d'hégémonie, qui est elle-même un produit complexe de la crise du capitalisme. C'est parce que l'accumulation du capital rencontre des limites et des blocages, parce que le capitalisme stagne de manière durable, que des secteurs identifiables du capital (capital fossile, finance spéculative, agro-business, industries militaires et de surveillance) tendent à radicaliser leur agenda politique et à soutenir (directement ou indirectement) des mouvements d'extrême droite.

C'est aussi en raison de cette stagnation que les partis dominants perdent leur crédit et que se diffuse la peur du déclassement dans de larges franges de la petite bourgeoisie (ancienne et nouvelle) mais aussi dans les strates stabilisées des classes populaires, ces deux groupes sociaux constituant un peu partout les zones de force électorales de l'extrême droite, en particulier du côté des hommes de ces groupes.

La crise d'hégémonie peut déboucher dans certains cas sur une crise pré-révolutionnaire mais ses conséquences sont généralement des formes plus ou moins aiguës d'instabilité gouvernementale et des explosions populaires sans lendemains, c'est-à-dire sans débouchés politiques et sans alternative sociale, sur fond de faiblesse historique de la gauche et du mouvement ouvrier. C'est donc de la crise d'hégémonie que procède la montée de l'extrême droite, se nourrissant des phénomènes évoqués plus haut (stagnation du capitalisme, discrédit des partis dominants, peur du déclassement…), mais aussi de certaines transformations tendancielles de l'État capitaliste et de l'idéologie dominante telle qu'elle est élaborée et diffusée par les appareils idéologiques des classes dominantes (principalement partis et médias).

Comme nous l'avons évoqué plus haut, c'est donc la crise d'hégémonie qui pousse au durcissement autoritaire de l'État capitaliste-néolibéral (centralisation accrue du pouvoir gouvernemental, contournement du Parlement et des acteurs de la « société civile », criminalisation des opposants et répression accrue, renforcement et autonomisation de la police, etc.), mais aussi de la multiplication des campagnes de diabolisation des minorités raciales et de la gauche, parfois mêlés dans un même opprobre (« judéo-bolchévisme » autrefois, « islamo-gauchisme » aujourd'hui).

En Allemagne, la gauche a tendance à opposer le « néolibéralisme autoritaire », axé sur l'austérité, la militarisation et la guerre, au diagnostic de « fascisation ». Vous êtes l'un des premiers chercheurs de gauche à avoir développé une approche théorique et analytique globale pour réfléchir aux continuités et aux discontinuités entre l'État néolibéral (en s'inspirant de l'étatisme autoritaire de Poulantzas) et les projets néofascistes… Comment voyez-vous la relation entre l'étatisme autoritaire néolibéral et la fascisation ?

Ugo Palheta – D'abord, pour clarifier les choses, je pense qu'il est utile de revenir au fait que Poulantzas, lorsqu'il décrit l'émergence de l'étatisme autoritaire néolibéral dès la fin des années 1970, ne le voit pas comme une nouvelle forme de fascisme, ni plus généralement d'État d'exception, ni d'ailleurs comme devant déboucher sur un tel État. Pas plus que Stuart Hall ne voyait dans le « populisme autoritaire » de Thatcher une étape préparatoire au fascisme, une antichambre, et encore moins une variété de fascisme.

Poulantzas et Hall avaient raison, du moins dans le contexte de la première vague néolibérale initiée à la fin des années 1970 avec la victoire de Thatcher au Royaume-Uni. Pour autant, on doit constater au moins trois différences par rapport au contexte dans lequel ils écrivaient, autorisant à voir le durcissement autoritaire en cours différemment et à formuler une hypothèse de fascisation. Autrement dit, dans les conditions présentes, l'autoritarisme néolibéral a de bonnes chances – si la dynamique n'est pas stoppée par les forces d'émancipation – de conduire vers des pouvoirs de type fascistes (ou des dictatures néofascistes si l'on veut être plus précis). Ces éléments sont évidemment connectés les uns aux autres.

– Le premier, c'est évidemment la polycrise du capitalisme, aussi bien sous l'aspect environnemental (basculement climatique, etc.), économique (stagnation séculaire) que politique et idéologique (crise de légitimité, instabilité gouvernementale, etc.). Sous ces deux aspects, la crise est beaucoup plus profonde que dans les années 1970 (malgré un mouvement ouvrier nettement moins puissant partout dans le monde, ce qui est un élément important de l'équation stratégique).

– Le deuxième, c'est la présence de mouvements d'extrême droite puissants, qui se développent d'abord sur le terrain électoral et institutionnel mais aussi, de plus en plus, dans la rue et dans la société (l'exemple de l'Angleterre me semble frappant de ce point de vue, mais les États-Unis ou le Brésil sont d'autres cas suggestifs, sans même parler de l'Inde ou d'Israël).

– La troisième, c'est la disponibilité d'une base sociale de masse – ce qui ne veut pas dire majoritaire – pour cette extrême droite, qui n'est pas prête à ce stade – du moins le plus souvent – à s'enrôler dans ces structures paramilitaires que nous associons spontanément au fascisme (SA, squadristi, etc.), mais inclinée à appuyer, plus ou moins activement, un pouvoir néofasciste et un processus de fascisation de l'État.

La direction du processus ne dépend pas seulement du projet ou de l'idéologie des forces au pouvoir, mais sans doute autant sinon davantage du niveau d'approfondissement à venir de la polycrise du capitalisme, imprévisible dans son intensité sous tous les aspects (effets en chaîne du basculement climatique, montée du militarisme et risque d'un embrasement généralisé, crise économique et financière liée à la spéculation et de la bulle autour de l'IA…), mais aussi de l'intensité des résistances populaires.

Cela est clairement indiqué par la situation française. Si la répression des mouvements populaires y a été aussi brutale ces dernières années et le durcissement autoritaire si marqué, ce n'est pas en raison d'une nature singulière du macronisme – par rapport à d'autres variétés nationales de néolibéralisme – mais parce que le niveau de mobilisation a été bien plus élevé en France que partout ailleurs en Europe, depuis 2016 notamment, mais aussi en raison de la présence d'une gauche de rupture à un niveau relativement élevé (la France insoumise capable d'obtenir des scores de plus 20 % aux élections présidentielles de 2017 et 2022).

Tous ces ingrédients rendent la situation extrêmement inflammable et imprévisible. Prenons l'exemple du traitement des opposants. Une criminalisation des mouvements d'opposition a déjà été engagée en France par la Macronie : dissolution administrative du Collectif contre l'islamophobie en France (l'organisation antiraciste ayant à l'époque le plus d'adhérents dans le pays) mais aussi du collectif Palestine Vaincra, dissolution de la Jeune Garde antifasciste (l'une des principales organisations antifascistes), et annonce de la possible dissolution de la principale organisation de solidarité avec la Palestine (Urgence Palestine). Comment imaginer qu'un pouvoir dirigé par le RN n'irait pas plus loin ? L'ancien chef de la droite traditionnelle, aujourd'hui rallié au RN (Eric Ciotti), a déjà dit qu'il faudrait dissoudre la France Insoumise (la principale organisation de gauche à l'Assemblée nationale)…

Le plus probable, c'est donc qu'une coalition de forces sous domination RN s'engagera à la fois dans un approfondissement des contre-réformes néolibérales, notamment pour asseoir son alliance avec le patronat, et dans le même temps accélérera l'offensive autoritaire pour faire face à une contestation sociale et à une gauche radicale vivaces. Les prétextes sont faciles à imaginer : révoltes dans les quartiers populaires et d'immigration, confrontations avec la police lors de manifestations de rue, meurtre commis par un exilé originaire du Sud global, etc. Il est important d'avoir par ailleurs en tête tout l'arsenal de mesures d'exception d'ores et déjà passées dans le droit commun – donc dans le répertoire ordinaire d'action de l'État (et notamment de la police) – au cours des dix dernières années, et qui sera immédiatement disponible pour une coalition dominée par le RN.

Vous soulignez le rôle du racisme anti-musulman. Quelles sont les relations entre le racisme (anti-musulman) en tant que partie structurelle du capitalisme, les formes organiques du racisme dans la conjoncture du populisme autoritaire néolibéral ( Stuart Hall) et les spécificités du racisme dans une conjoncture de fascisation ? L'islamophobie joue un rôle particulier du point de vue du processus de fascisation, à la manière de l'antisémitisme de la première moitié du XXe siècle.

Ugo Palheta – Il est vrai que les formes idéologiques étaient différentes : on trouvait, dans cet antisémitisme, en particulier tout l'habillage pseudo-biologique du racialisme qui s'était constitué au 19e siècle, mais aussi l'antijudaïsme d'origine chrétienne ou encore certains lieux communs prétendument anticapitalistes concernant le pouvoir ou la richesse des juifs que le dirigeant socialiste allemand Bebel avait nommé en son temps le « socialisme des imbéciles ».

Mais que faisait l'antisémitisme que fait aujourd'hui l'islamophobie ? Eh bien, il radicalise la xénophobie et le racisme que l'on qualifie parfois d'ordinaires, celles qui émergent par exemple des concurrences pour l'emploi, pour leur donner une forme singulière, spécifiquement catastrophiste et conspirationniste.

C'est cette forme qui est propre à l'extrême droite, qui est spécifique dans le sens où il ne s'agit pas simplement de dire qu'il y aurait trop de musulmans et trop d'immigrés, que ces derniers feraient concurrence aux « vrais nationaux », qu'ils poseraient des « problèmes » (d'intégration, de vivre-ensemble, de délinquance, de chômage, de déficits publics, etc.). Le racisme d'extrême droite repose essentiellement sur trois idées :

1-une destruction est en cours (la destruction de la nation française ou de la civilisation « occidentale »), ce qui élève d'emblée les enjeux et justifie la nécessité d'agir urgemment et avec toute la brutalité nécessaire et souhaitable ;

2-cette destruction est liée non seulement à une invasion migratoire mais plus profondément à une volonté de domination qui serait le fait d'un groupe considéré comme radicalement extérieur et étranger ou « allogène » (les juifs hier, les musulmans aujourd'hui) ;

Et 3-si notre nation (ou notre civilisation) souhaite renaître de ses cendres, se libérer de la tyrannie déjà là ou à venir exercée par cette minorité, si elle aspire à retrouver ses racines, son identité profonde et sa grandeur, en un mot si elle veut se régénérer, elle doit se purifier ou s'épurer en combattant ce groupe et en le détruisant d'une manière ou d'une autre (soit par l'expulsion, soit par la destruction physique).

Ce type spécifique de racisme, qui met en scène et qui justifie une lutte à mort, joue un rôle central dans le processus de fascisation, à au moins trois niveaux.

Tout d'abord, au niveau individuel, en s'articulant à la peur du déclassement (qui elle-même est un produit de long terme des politiques néolibérales de précarisation) et en se fondant sur tout un fonds idéologique hérité du colonialisme français et du racisme que celui-ci n'a pas cessé de secréter dans son sillage, l'islamophobie va façonner des émotions, des désirs et des idées allant dans le sens non seulement d'une victimisation blanche et d'un volontarisme national-racial, ou civilisationnel, qui prétend avoir comme visée une libération, quand bien même son principal objectif est l'assujettissement de la minorité perçue à la fois comme responsable de tous les maux et comme cherchant à imposer sa domination.

Ensuite, au niveau de ce que les historiens et sociologues marxistes nomment la formation de classe, et spécifiquement de la formation de la classe travailleuse, on retrouve l'une des fonctions majeures du fascisme, à savoir de disloquer politiquement et idéologiquement la classe travailleuse.

Celle-ci est bien sûr toujours déjà segmentée, différenciée et hiérarchisée – selon des lignes de race, de genre mais aussi de qualification, d'âge, etc. – par le fonctionnement ordinaire du capitalisme. Mais la variété de racisme qu'élabore et diffuse les extrêmes droites et leurs complices vient solidifier ces segmentations, ces différenciations et ces hiérarchies : il creuse des tranchées et il érige des murs, rendant très difficile voire improbable toute forme d'action commune, toute émergence d'une politique de classe : d'une part en isolant, en effrayant et bien souvent en criminalisant de mille manières les franges les plus opprimées et précarisées du prolétariat (en particulier lorsqu'elles passent à l'action) ; et d'un autre côté en conduisant les franges les plus stabilisées de ce prolétariat (ce qu'on appelle souvent la « classe ouvrière blanche ») à s'identifier aux classes dominantes et à l'État, au nom de la défense de la nation menacée dans son intégrité et même sa survie.

Enfin, justement au niveau de l'État, l'islamophobie est une formation idéologique qui va contribuer à la légitimation du recul des libertés publiques et des droits démocratiques élémentaires (mise en place de lois d'exception, de l'état d'urgence, etc.), mais aussi des attaques contre la gauche, les mouvements sociaux, les collectifs antifascistes ou les mobilisations anticoloniales. C'est notamment au prétexte qu'elle aurait pris le parti des « islamistes » que la France insoumise est constamment diabolisée, de même que la solidarité avec la Palestine est délégitimée par le fait qu'il s'agirait d'une lutte « communautariste », complice du « terrorisme islamiste » et toujours soupçonnable d'antisémitisme.

L'islamophobie a ainsi une place de choix, pour ne pas dire la place centrale, dans le répertoire de l'offensive des droites contre la gauche, et en particulier contre la gauche radicale, visant à la disqualifier et à la faire disparaître complètement du champ politique légitime. Elle est un levier fondamental permettant de justifier le durcissement autoritaire de l'État (les lois liberticides au nom de l'anti-terrorisme ou de la lutte contre le prétendu « entrisme islamiste »), la diabolisation de la gauche, la chasse aux migrant-es, mais aussi une manière de légitimer les interventions militaires à l'étranger, que ce soit dans le cas de la France en Afrique subsaharienne ou dans le monde arabe, et donc l'accroissement énorme des dépenses militaires.

À court et moyen terme, il est urgent de mettre en place des stratégies de défense offensives (!) contre les dérives autoritaires, le néolibéralisme autoritaire et la fascisation. Parlons donc de la dialectique entre l'offensive et la défensive (sens de l'antifascisme) dans la conjoncture actuelle.

Ugo Palheta – L'antifascisme est effectivement d'abord une question de défense, et il faut assumer le fait qu'après quatre décennies d'offensive bourgeoise, nous sommes sur la défensive, sans se raconter d'histoires sur le caractère révolutionnaire ou « pré-révolutionnaire » de la situation.

La défense, cela commence par l'auto-défense physique face aux bandes fascistes mais aussi face à une police de plus en plus brutale dans le cadre d'un État en voie de fascisation, ce qui suppose de renforcer l'unité de notre camp, de coordonner les services d'ordre, etc. Cela se poursuit dans le fait de bloquer activement toute initiative de rue des forces d'extrême droite et, à travers cela, d'empêcher le développement d'organisations fascistes implantées dans les villes, les campagnes, les entreprises, les universités, etc. Néanmoins, il me semble que l'antifascisme est trop souvent réduit à ces dimensions, alors qu'il a un potentiel politique beaucoup plus important.

D'abord la défense c'est aussi l'auto-défense politique, donc la mobilisation la plus large et unitaire possible autour de mots d'ordre démocratiques visant à préserver les conquêtes politiques de la classe travailleuse et des minorités opprimées, et à maintenir les formes de contre-pouvoir ou ce qu'on peut appeler les infrastructures de la contestation (syndicats, collectifs de quartier, groupes anti-guerre, etc.), toutes ces formes embryonnaires de pouvoir populaire. Mais cela peut permettre de poser à une échelle large la question démocratique, en avançant des mots d'ordre plus radicaux, concernant les institutions politiques (contestation de tous leurs aspects anti-démocratiques : chambres hautes, modes de scrutin, cours constitutionnelles, etc.), mais aussi le racisme et le rôle de l'État dans l'oppression raciale, la captation capitaliste des médias et l'absence de pluralisme réel qui en découle, etc.

De même, l'antifascisme a toujours posé historiquement la question des moyens de ces batailles défensives, ce qui est signalé dans votre question à travers l'idée de « stratégies offensives de défense ». Il est certain qu'il faut éviter de rester englué sur le terrain strictement institutionnel car, si la bataille est menée sur ce seul terrain, la défaite paraît évidente.

Mais à mon sens, et je crois que je suis dans l'esprit de Poulantzas en disant cela, il est impératif de ne pas opposer d'un côté les moyens électoraux-institutionnels, qui incluent des batailles judiciaires évidemment et tous les points d'appui que l'on peut trouver dans le cadre du droit existant et des institutions démocratiques-bourgeoises (dont on ne doit jamais oublier qu'elles enregistrent, même de manière déformée, certaines conquêtes populaires antérieures), et de l'autre les méthodes propres aux classes exploitées et opprimées, au mouvement ouvrier : grèves, occupations, manifestations de rue, blocages. C'est la combinaison de ces armes qui, seule, peut permettre d'obtenir des victoires démocratiques, de faire reculer l'ennemi fasciste et d'enrayer le processus de fascisation.

Enfin, l'antifascisme a cette vertu particulière de pousser à l'unité l'ensemble des mouvements d'émancipation et peut apparaître de ce point de vue comme un ciment en période (défensive) de fascisation. L'ensemble des mouvements d'émancipation, c'est-à-dire non pas simplement la gauche politique et les syndicats, mais les collectifs antiracistes, de quartiers populaires, féministes, LGBTQI+, anticoloniaux et anti-guerre, écologistes, etc. En somme tous ceux et toutes celles qui se sentent (et sont en effet) directement menacés par les avancées de l'extrême droite et la fascisation. Si on ne parvient pas à mettre en action ce « bloc subalterne », pour reprendre une expression que j'utilise dans le livre, et à le mettre en action non pas seulement sur le terrain électoral-institutionnel (ce qui a été la très grande limite du Nouveau Front populaire), mais aussi par les méthodes de lutte des opprimés, nous n'avons là encore aucune chance face à l'ennemi commun.

Le danger, c'est évidemment que cette unité se fasse dans l'urgence comme un simple coup tactique, donc sans boussole stratégique, et qu'on oublie en particulier ce fait indéniable : toute expérience de gauche qui maintient le statu quo, et a fortiori qui poursuit voire amplifie les politiques néolibérales, racistes, sécuritaires et productivistes, conduira à une nouvelle progression de l'extrême droite. Donc la recherche de l'unité ne doit pas être opposée à la nécessaire bataille politique sur la question du projet : sans maximalisme mais sans renoncement. Dans ce cadre, les forces anticapitalistes et la gauche révolutionnaire peuvent intervenir pour entraîner, mobiliser et clarifier, mais cela ne peut s'opérer que dans l'action unitaire de masse : ni sur le seul terrain électoral et parlementaire (même si celui-ci ne doit pas être laissé aux forces bourgeoises), ni en extériorité dans une posture prétendument avant-gardiste et omnisciente de donneurs de leçons.

Au regard de la situation politique, aussi bien en France qu'à l'échelle continentale et mondiale, c'est très certainement à partir de telles alliances construites d'abord défensivement que l'on peut imaginer un processus conduisant vers un gouvernement d'unité populaire, capable de mettre en œuvre les mesures les plus urgentes de rupture avec les consensus néolibéral, raciste, sécuritaire/autoritaire et productiviste (des réformes encore défensives pour l'essentiel puisqu'il s'agirait de revenir sur des régressions).

Bien entendu, si la gauche se trouvait dans cette situation dans n'importe quel pays, elle serait immédiatement confrontée à une réaction bourgeoise de grande intensité : seule une mobilisation populaire extra-parlementaire d'une intensité supérieure, en défense de l'expérience gouvernementale de rupture, permettrait alors de stopper l'offensive bourgeoise tout en permettant d'envisager de passer à l'offensive, dans le sens d'une rupture avec le capitalisme. Après tout, comme l'écrivait Trotsky, « seul se défend bien celui qui ne se borne pas à la défensive, mais qui, à la première occasion, est décidé à passer à l'offensive ».

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Illustration : « Chats (perception rayonnante en rose, noir et jaune) », Natalia Goncharova (1881) -WikiCommons.

La version française de cet entretien a d'abord été publiée dans L'Anticapitaliste, le magazine mensuel du NPA-L'Anticapitaliste.

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Regroupement des médias critiques de gauche (RMCG)

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Gauche.media est un fil en continu des publications paraissant sur les sites des médias membres du Regroupement des médias critiques de gauche (RMCG). Le Regroupement rassemble des publications écrites, imprimées ou numériques, qui partagent une même sensibilité politique progressiste. Il vise à encourager les contacts entre les médias de gauche en offrant un lieu de discussion, de partage et de mise en commun de nos pratiques.

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