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Gaza, un projet immobilier colonial. Demain la Cisjordanie ?

A la différence du héros de La Montagne magique, Hans Castorp, le bref séjour à Davos de Jared Kushner lors du WEF ne lui a pas fait reconnaître la réalité tragique de Gaza, (…)

A la différence du héros de La Montagne magique, Hans Castorp, le bref séjour à Davos de Jared Kushner lors du WEF ne lui a pas fait reconnaître la réalité tragique de Gaza, mais l'a emporté dans un envol orwellien : son exhibition d'une Gaza dubaïsée. Dans ce dossier, nous présentons trois articles. Le premier résume les observations critiques immédiates et élémentaires face au show de télé-réalité de Kushner : le Master Plan New Gaza. Le second, oeuvre d'un journaliste palestinien résidant à Gaza, fait entendre le tragique de la quotidienneté de la population et sa négation par les autorités israéliennes. Le troisième, un article d'actualité du quotidien Haaretz – que Netanyahou veut étrangler – exprime un scepticisme, teinté d'ironie, à propos du projet d'un quarteron de milliardaires de l'immobilier. (Réd. A l'Encontre)

Tiré d'À l'encontre.

1) « Ingénierie coloniale » : la vision de Kushner pour Gaza
Par Middle East Eye

La vision de Jared Kushner pour une « nouvelle Gaza », avec ses gratte-ciel étincelants équipés d'intelligence artificielle et ses stations balnéaires, a été vivement critiquée après sa présentation jeudi 22 janvier au Forum économique mondial de Davos, en Suisse.

Jared Kushner, conseiller et gendre du président des Etats-Unis Donald Trump, a présenté ce qu'il qualifie de vision économique globale pour l'avenir de l'enclave, consistant à reconstruire le territoire à partir de zéro avec des tours résidentielles, des centres de données et des stations balnéaires, et à inscrire cette initiative dans le cadre des efforts déployés par Trump pour faire progresser un cessez-le-feu entre Israël et le Hamas, mis à mal par des violations répétées. [En effet, ce 23 juin, Ajith Sunghay, chef du Haut-Commissariat des Nations Unies aux droits de l'homme dans le territoire palestinien occupé, écrit : « La crise à Gaza est loin d'être terminée. Des personnes meurent chaque jour, tant en raison des attaques israéliennes que des restrictions imposées par Israël à l'entrée de l'aide humanitaire, en particulier les abris, ce qui entraîne des décès dus au froid et à l'effondrement des bâtiments. » (ONU Info) – Réd.]

Il a déclaré que le plan serait guidé par les principes du « libre marché ».

« Nous voulons appliquer les principes de l'économie de marché libre. Nous voulons appliquer à Gaza la même mentalité et la même approche que celles dont le président Trump a parlé pour les États-Unis. »

Décrivant l'ampleur des destructions, Jared Kushner a déclaré à l'auditoire du WEF que Gaza avait subi « deux ans de guerre, 90'000 tonnes de munitions », laissant « plus de 60 millions de tonnes de décombres » et « des dizaines de milliers de morts ».

Ce plan a suscité une vive réaction sur les réseaux sociaux, les internautes l'accusant de remodeler Gaza à travers ce qu'ils ont qualifié d'ingénierie de type colonial et de surveillance permanente, tout en coupant le territoire de sa culture et de son caractère arabes.

La baronne Meral Hussein-Ece [libérale-démocrate], membre de la Chambre des lords britannique [depuis 2010], a écrit sur X : « Voilà donc où nous en sommes. Il a toujours été question de vol de terres et de profits au détriment des êtres humains. »

Le juriste Ramy Abdu [Palestinien, expert juridique et financier ; sa soeur avec toute sa famille a été tuée à Gaza par un bombarde israélien en mars 2025] a averti que les Palestiniens faisaient face à « un plan visant à éliminer leur présence même, plan fondé sur la domestication, l'asservissement et le contrôle ».

L'idée n'est pas entièrement nouvelle. Trump avait déjà suggéré de transformer Gaza en une « Riviera » lors de discussions antérieures sur la reconstruction d'après-guerre, la présentant comme un pôle touristique méditerranéen potentiel. Ces commentaires avaient déjà suscité une controverse à l'époque, les détracteurs affirmant que cette vision réduisait l'avenir de Gaza à un projet immobilier tout en ignorant les droits des Palestiniens et les réalités sur le terrain. Plusieurs alliés arabes des États-Unis avaient alors rejeté catégoriquement ce plan.

La proposition avait également été comparée à d'autres projets de développement très médiatisés dans la région. Monica Marks, chercheuse à l'université de New York à Abu Dhabi, a écrit sur X : « On dirait que le même cabinet de conseil qui a réalisé la maquette du projet pharaonique saoudien, The Line, a réalisé les maquettes du projet fantaisiste de Trump : la Riviera de Gaza. »

La militante et avocate [sur les questions de santé et de logement à New York] Melanie D'Arrigo a accusé sur Instagram l'administration Trump d'exploiter la crise à des fins lucratives, écrivant : « L'administration Trump n'a pris le contrôle de Gaza que pour étendre son empire immobilier et celui de ses amis. Le monde voit la mort, la destruction et l'injustice, et eux voient des dollars. »

D'autres ont remis en question le postulat et les implications de la proposition. Hugh Lovatt, chercheur senior au Conseil européen pour les relations internationales, a écrit sur X que toute personne connaissant Gaza pouvait voir à quel point ce projet était irréaliste, le décrivant comme « le rasage de quartiers entiers pour créer une nouvelle entité sociale, politique et économique de substitution », et avertissant que des approches similaires pourraient ensuite être appliquées aux camps de réfugiés de Cisjordanie.

Les internautes arabophones ont également réagi en ligne, certains affirmant que le plan conduirait à la revente des biens saisis aux Palestiniens à des prix gonflés et transformerait la population de Gaza en une main-d'œuvre exploitée au service de l'économie israélienne, accumulant des richesses pour Israël au détriment d'un peuple dépouillé de ses terres et de ses droits.

Des journalistes et écrivains ont également exprimé leur inquiétude. Le journaliste Barry Malone [éditeur en chef jusqu'en juillet 2025 de Thomson Reuters Foundation, animateur de The Stream pour Al Jazeera] a écrit sur X : « Je n'arrive pas à croire que cela soit vraiment en train de se produire. J'en ai la nausée », tandis que la romancière Susan Abulhawa a déclaré sur X : « Il s'agit d'un plan visant à effacer le caractère indigène de Gaza, à transformer ce qui reste de son peuple en une main-d'œuvre bon marché pour gérer ses “zones industrielles” et à créer un littoral exclusif pour le “tourisme”. Les Palestiniens seront repoussés derrière des murs et des barrières, et recyclés dans des “écoles techniques” afin de servir l'idéologie suprémaciste d'Israël. »

Le diplomate Mohamad Safa [dont la structure PVA-Patriotic Vision est accréditée auprès du Conseil économique et social de l'ONU] a résumé l'indignation générale en écrivant sur X : « Ils vendent Gaza à Davos. »

Jeudi 22 janvier, Trump a officiellement annoncé la charte du « Conseil de la paix » lors du Forum économique mondial de Davos. [La réalité et le sens du Conseil de la paix seront analysés dans de futurs articles. – Réd.]


Article publié sur le site Middle East Eye le 22 janvier 2026 ; traduction rédaction A l'Encontre.

Un véritable enfer : Le système pénitentiaire israélien, un réseau de camps de torture

27 janvier, par B'Tselem — , ,
En juillet 2024, B'Tselem a publié Welcome to Hell, un rapport sur le traitement des détenus palestiniens dans le système pénitentiaire israélien et leur incarcération dans des (…)

En juillet 2024, B'Tselem a publié Welcome to Hell, un rapport sur le traitement des détenus palestiniens dans le système pénitentiaire israélien et leur incarcération dans des camps de torture dans des conditions inhumaines. Le rapport présentait les témoignages de 55 hommes et femmes palestiniens détenus dans des prisons et des centres de détention israéliens depuis le 7 octobre 2023.

Tiré de Association France Palestine Solidarité
20 janvier 2026

Par B'Tselem

Ces témoignages ont révélé les conséquences d'un processus précipité dans lequel les établissements pénitentiaires israéliens, tant militaires que civils, ont été transformés en un réseau de camps dédiés à la maltraitance systématique des détenus. Un tel espace, dans lequel toute personne qui y entre est condamnée à des souffrances délibérées, sévères et incessantes, fonctionne de facto comme un camp de torture.

La présente mise à jour examine la situation des prisonniers palestiniens détenus par Israël jusqu'au début du mois de janvier 2026.

>> Lire le rapport « Un véritable enfer : Le système pénitentiaire israélien, un réseau de camps de torture » (en anglais)

La transformation des prisons israéliennes en camps de torture pour les détenus palestiniens doit être comprise dans le contexte de l'offensive coordonnée menée par Israël contre les Palestiniens en tant que collectif depuis octobre 2023, notamment à travers le génocide en cours à Gaza. Les fondements du régime mis en place depuis la création de l'État d'Israël, qui permettent le génocide à Gaza, la violence endémique et le nettoyage ethnique en Cisjordanie ainsi que la persécution des citoyens palestiniens d'Israël, déterminent également le traitement réservé aux prisonniers. Au premier rang de ces fondements figurent la déshumanisation des Palestiniens en tant que groupe et le recours à une violence extrême à leur encontre (pour plus d'informations, voir le rapport de B'Tselem de juillet 2025 intitulé Notre génocide).

Cette mise à jour revient sur les catégories d'abus énumérées dans le rapport original, en les utilisant pour évaluer la situation actuelle et les nouveaux développements. Elle s'appuie sur 21 témoignages fournis à B'Tselem par des Palestiniens libérés dans le cadre de l'accord conclu entre Israël et le Hamas en octobre 2025 ou dans les mois qui l'ont précédé. De nombreux prisonniers libérés ont trop peur pour témoigner, car, selon les témoins auxquels nous avons parlé, les autorités israéliennes ont menacé de réarrêter toute personne qui partagerait des informations sur son expérience en prison. Ces menaces ont été proférées avant et après la libération des prisonniers, ce qui montre bien qu'Israël utilise la privation de liberté comme un moyen essentiel d'opprimer les Palestiniens.

Ces efforts visant à réduire au silence les prisonniers libérés sont l'une des facettes d'une politique multiforme menée par le régime d'apartheid israélien afin de déshumaniser les Palestiniens et de nier leur humanité en tant que groupe, que ce soit par l'incarcération et la torture ou par l'intimidation, la répression politique et la censure. La présente mise à jour s'appuie également sur plusieurs autres sources, notamment des recherches et des rapports récents d'organisations de défense des droits de l'homme qui surveillent régulièrement les conditions dans les prisons israéliennes, des reportages médiatiques, des données du Service pénitentiaire israélien (IPS) et des documents soumis dans le cadre de requêtes adressées à la Haute Cour de justice israélienne.

Toutes ces conclusions mènent à une conclusion sans équivoque : Israël poursuit sa politique systématique et institutionnalisée de torture et de mauvais traitements à l'encontre des prisonniers palestiniens, approuvée et soutenue par le système politique, le système judiciaire, les médias et, bien sûr, les autorités pénitentiaires elles-mêmes, qui se vantent ouvertement des conditions de détention tortueuses dans lesquelles sont détenus les prisonniers palestiniens.

Un exemple frappant de ce dernier point est une série d'articles de relations publiques promus conjointement par Itamar Ben Gvir, le ministre chargé du système pénitentiaire, et le service de presse de l'IPS, offrant aux médias israéliens un « aperçu rare » des blocs pénitentiaires où les Palestiniens sont détenus dans des conditions inhumaines (voir « Rakefet Wing », p. 13). Dans ces articles, le ministre Ben Gvir et les responsables de l'IPS mettent en avant les mauvais traitements infligés aux prisonniers, les médias jouant le rôle de porte-parole de l'idéologie raciste et violente du ministre, sans presque aucune critique des crimes et des graves violations des droits humains impliqués.

Loin d'être perpétrés dans l'ombre, ces abus systémiques sont exposés au grand jour, sans aucune tentative de les dissimuler ou de les occulter. En fait, les responsables s'en vantent ouvertement, et l'ensemble du régime israélien s'en rend complice. Par conséquent, ce rapport et d'autres ne visent pas à « dénoncer » les conditions inhumaines dans lesquelles sont détenus les prisonniers palestiniens, conditions connues et normalisées au sein de l'opinion publique israélienne depuis deux ans. Bien que les abus soient manifestes et bien documentés, les acteurs internationaux se sont jusqu'à présent abstenus d'intervenir efficacement, ce qui constitue un autre facteur permettant la poursuite de la torture systémique. La torture des prisonniers palestiniens, tous qualifiés de « terroristes » par les médias israéliens, est devenue une norme acceptée.

Face à cette réalité, nous appelons une fois de plus tous les États, organismes et institutions internationales à faire tout ce qui est en leur pouvoir pour mettre fin immédiatement aux traitements cruels et aux tortures infligés aux prisonniers palestiniens par le régime israélien. Compte tenu de la gravité de ces crimes, il est du devoir de la communauté internationale d'insister pour qu'Israël soit tenu responsable et de veiller à ce que les responsables soient traduits en justice.

>> Lire le rapport « Un véritable enfer : Le système pénitentiaire israélien, un réseau de camps de torture » (en anglais)

Traduction : AFPS

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Gaza a libéré la conscience mondiale. Entretien avec Marwan Abdel Aal

27 janvier, par Chris den Hond, Marwan Abdel Aal — , , , ,
Marwan Abdel Aal a été porte-parole du Front populaire de libération de la Palestine (FPLP) au Liban, et il est aujourd'hui membre de son bureau politique. Il écrit (…)

Marwan Abdel Aal a été porte-parole du Front populaire de libération de la Palestine (FPLP) au Liban, et il est aujourd'hui membre de son bureau politique. Il écrit régulièrement dans les colonnes de la revue du FPLP, al-Hadaf (la Cible), et pour le quotidien libanais al-Akhbar. Il est également l'auteur de nombreux romans et nouvelles. Dans cet entretien, il revient sur la guerre génocidaire à Gaza, et sur le rôle du FPLP en Palestine et au Liban.

Tiré du site de la revue Contretemps.

Organisation palestinienne, arabiste et marxiste, le FPLP est fondé en 1967. Il est issu du Mouvement des Nationalistes arabes (MNA), et de la fusion de différents groupes armés actifs en Palestine et dans la diaspora dans les années 1960 : les Héros du retour (Abtal al-‘Awda), les Jeunes de la revanche (Shabab al-Tha'ar), le Front de libération palestinien (FLP).

Son premier secrétaire général, Georges Habache, est décédé en 2008. En 2000, il avait laissé les rênes du parti à Abou Ali Mustapha (Mustapha al-Zabri), lequel a été assassiné par l'armée israélienne à al-Bireh (Cisjordanie), le 27 aout 2001. Lui succède au poste de secrétaire général Ahmad Saadat. Incarcéré d'abord par l'Autorité palestinienne en 2002, puis par Israël depuis 2006, Saadat a été l'objet de longues tractations entre Israël, le Hamas et les négociateurs régionaux (Qatar, Egypte) pour sa libération aux-côtés de Marwan Barghouti (Fatah) depuis le 7 octobre 2023, sans succès.

***

Chris den Hond : Aujourd'hui, après le cessez-le-feu du 10 octobre 2025 à Gaza et la mise-en-place progressive du ‘Plan Trump' en vingt points, les bombardements israéliens continuent, en une forme de guerre de basse ou de moyenne intensité. On pourrait en dire autant du Liban ou la politique agressive israélienne n'a pas cessé depuis le cessez-le-feu de novembre 2024. Comment voyez-vous la politique israélienne actuellement ?

Premièrement, Israël joue aujourd'hui le rôle d'avant-garde militaire coloniale et régionale pour lequel il se préparait depuis longtemps. Israël démontre à ses soutiens impérialistes et coloniaux qu'il est toujours capable d'accomplir la fonction pour laquelle il a été créé, dans un monde en pleine mutation. Ainsi, Israël cherche à justifier sa place dans un projet impérialiste dont il constitue l'un des piliers. L'élargissement de sa guerre à la région presque entière en est une preuve, car les Israéliens parlent aujourd'hui d'une guerre sur sept fronts : Gaza, Cisjordanie, Liban, Irak, Syrie, Yémen et Iran. Il s'efforce d'accomplir cette fonction d'avant-garde militaire du projet impérialiste. Dans le même temps, Israël a ravivé la question de sa propre réalité : la réalité israélienne est-elle réellement celle d'un « État victime », comme il le prétend, ou celle d'une avant-garde coloniale et militaire d'un projet impérialiste qui vise toute la région, et même au-delà ?

Qu'en est-il maintenant de la résistance ? Israël n'a, jusqu'à présent, pas réussi à briser la conscience du peuple palestinien, la conscience de sa résistance, ni sa volonté. Le 7 octobre constitue une explosion historique, qui n'aurait pas eu lieu sans de grandes causes et des prémices profondes. Ces prémices ne doivent pas être observées uniquement dans le temps immédiat, mais dans un contexte historique plus large : un peuple sous occupation, sous blocus, pourchassé quotidiennement, arraché à sa terre, subissant toutes les formes d'agressions possibles. Ainsi, quand on parle du 7 octobre, sans cette mise en perspective, on fait un raccourci, et je ne peux pas dissocier le 7 octobre de ce contexte. Quiconque veut comprendre ce jour doit le considérer comme une conséquence, non comme une cause. Au Front populaire, nous considérons que la responsabilité fondamentale de toutes les injustices subies par le peuple palestinien et par l'ensemble de la région est liée à l'existence même de cette occupation. Ainsi, notre contradiction principale est avec l'occupation, et non avec une autre force politique. Pour nous, cette occupation fait partie d'un projet plus large visant l'ensemble de la région. Il est donc naturel que, dans une telle phase, cette contradiction principale soit placée au centre de notre action. Nous ne pouvons ni être neutres, ni rester spectateurs.

Chris den Hond : Le FPLP n'a pas participé à la décision initiale des attaques du 7 octobre, mais il a en l'occurrence participé, sous diverses formes, à la résistance à Gaza. Quel a été le rôle du FPLP depuis deux ans à Gaza ?

Avant le 7 octobre 2023, les Brigades Abou Ali Mustapha, branche armée du FPLP, faisaient parties d'une chambre d'opération militaire commune aux côtés de toutes les factions palestiniennes, sans exception, dans la bande de Gaza. Avec la séquence ouverte par le 7 octobre, le Front populaire a refusé d'être un spectateur, et nous avons participé aux combats. Mais cette présence ne s'est pas limitée à la résistance armée : elle s'est exercée sous toutes ses formes — politiques, sociales, humanitaires, médicales — et sur tous les fronts de la résistance. C'est pourquoi cette présence du FPLP est reconnue par toutes les autres factions palestiniennes. Nous avons des camarades tombés en martyrs à Gaza – mais aussi au Liban- et nous avons payé un lourd tribut pour affronter cette agression qui reposait dès le départ sur une volonté de vengeance. La cible de cette vengeance israélienne n'était pas seulement le Hamas, mais le peuple palestinien dans son ensemble — et le FPLP fait partie de ce peuple. Il s'agit d'une volonté d'éradiquer la résistance — et le Front fait partie de cette résistance. Il s'agit surtout d'une volonté de mener un changement démographique, un nettoyage ethnique dans la bande de Gaza. Il était donc de notre devoir de s'engager pleinement dans le combat face à cette agression.

Chris den Hond : Le FPLP a-t-il participé de manière directe ou indirecte aux négociations de Charm-el-Cheikh en Egypte d'octobre 2025, qui ont conduit à l'entrée dans la première phase d'un cessez-le-feu sur la base du Plan Trump en vingt points ?

Jamil Mizhar, secrétaire-général adjoint du FPLP, était présent en Egypte pour les négociations, aux côtés de Muhammad al-Hindi, secrétaire-général adjoint du Mouvement du Jihad islamique en Palestine, et de Khalil al-Hayyeh, négociateur en chef du Hamas. Le Hamas, le Jihad islamique et le FPLP ont émis un communiqué tripartite le 10 octobre 2025, le jour de l'entrée en vigueur de la première phase de cessez-le-feu. Les trois organisations rappelaient les revendications fondamentales que sont la levée du blocus, le retrait total des troupes israéliennes de la bande de Gaza, la fin de la guerre, mais aussi le refus de toute ingérence étrangère dans la bande de Gaza. Mais la présence du Front dans le dossier des négociations n'est un cadeau de personne. Elle n'est pas non plus le résultat d'une bonne relation avec le Hamas, avec le Jihad ou d'autres factions. Le Front a obtenu sa place parce qu'il a une présence réelle sur le terrain. Sans cette présence, notre nom serait passé inaperçu comme d'autres. Le processus concernant les négociations a commencé par des consultations entre les différentes factions palestiniennes. Nous avons fait pression pour qu'il y ait une délégation de négociation unifiée, plus large que le seul cercle des trois factions (Hamas, MJIP, FPLP). Mais en raison du déséquilibre structurel de la scène palestinienne, les consultations se sont révélées parfois limitées, et la décision revenait souvent en grande partie au Hamas. Parfois, certains des avis formulés par le Front populaire étaient pris en considération.

Chris den Hond : Que s'est-il passé après les négociations de Charm-el-Cheikh d'octobre 2025 ?

Au moment de la signature des accords de Charm-el-Cheikh, le Front populaire, toutes les factions, et surtout notre peuple, étaient confrontés à une priorité majeure : mettre fin au génocide, mettre un terme à cette brutalité qu'Israël exerçait avec le soutien des États-Unis dans la mise en œuvre de ce plan insensé visant la bande de Gaza. C'était donc la priorité absolue, et dans ce cadre, la question du calendrier du cessez-le-feu était l'enjeu central. Cela signifie-t-il que les accords de Charm-el-Cheikh ont mis un terme à la guerre à Gaza ? Peut-être que le génocide « chaud » s'est arrêté, et ce serait un acquis majeur. Mais il pourrait y avoir maintenant ce que j'appelle un « génocide froid », un génocide qui peut se manifester sous diverses formes. La population de Gaza pourrait ressentir un certain soulagement, même partiel, mais de nombreuses formes de mise à mort et de siège se poursuivent encore aujourd'hui. Israël cherche à engranger des victoires politiques qu'il n'a peut-être pas pu obtenir militairement à travers cet accord.

Maintenant, la résolution du Conseil de sécurité de l'ONU de novembre 2025, votée avec l'abstention de la Russie et de la Chine, et qui entérine le Plan Trump en vingt points, nous place face à un nouveau type de contradiction. Quels sont les risques majeurs que le plan Trump et la dernière résolution du Conseil de sécurité font peser sur la Palestine ? L'élément central de la résolution 2803 réside dans l'idée d'imposer une tutelle, un mandat international sur Gaza à-travers l'imposition d'un Conseil de Paix présidé par l'ancien premier Ministre britannique Tony Blair. C'est une tutelle dont la mission consiste à saper le droit du peuple palestinien à l'autodétermination, à séparer Gaza de la Cisjordanie, et qui ne mentionne ni l'occupation ni la colonisation en Cisjordanie. La résolution 2803 vide notre cause de sa dimension libératrice. Elle place par ailleurs tous les aspects humanitaires, comme la reconstruction, sous la pression permanente du chantage international. Les dangers réels sont là. Elle parle du désarmement de la bande de Gaza, ce qui rappelle fortement la question du désarmement des armes de destruction massive en Irak en 2003 — devenu à l'époque un prétexte pour occuper l'Irak.

Mais il y a aussi certaines contradictions dans la résolution 2803, peut-être destinées à satisfaire les différents acteurs ayant soutenu la résolution. Par exemple, il est fait mention de la création d'un État palestinien — même si cela reste très limité — ainsi qu'à une administration palestinienne composée des technocrates à Gaza, sous la forme d'une Autorité de gouvernance transitionnelle ou d'un Comité technocratique apolitique, mais sans cadre clairement défini, renvoyant à des références internationales floues. Ainsi, plusieurs États arabes ont certes approuvé la résolution 2803, mais c'est surtout faute de pouvoir s'opposer aux Etats-Unis sur le sujet. Ces mêmes états arabes reconnaissent que la résolution comporte des failles, qui pourraient permettre selon eux de développer des mécanismes divergents de ceux qu'Israël cherche à imposer. Ce sont tous ces aspects essentiels qui doivent être abordés dans une bataille politique claire, ainsi que dans un travail de mobilisation de l'opinion publique, d'abord palestinienne — ce qui représente une responsabilité immense — mais aussi arabe.

Chris den Hond : Entre 2023 et 2025, la guerre avec Israël s'est élargie à de nombreux fronts : la Syrie, l'Iran, le Yémen, dans une moindre mesure l'Irak. Et bien entendu le Liban. Comment évaluez-vous le bilan de « l'axe de la résistance » et des alliés régionaux des Palestiniens (Iran, Hezbollah au Liban, Ansar Allah au Yemen, brigades chiites irakiennes, etc.) ?

Il existe effectivement depuis longtemps un « axe de la résistance » régional face à Israël. Et, en tant que FPLP, nous avons toujours défendu cette idée d'un camp de la résistance régional, et que la nature de l'affrontement avec Israël ne doit pas être réduite à la seule résistance palestinienne. Nous avons toujours cru qu'il existait des résistances arabes et régionales capables de contribuer à combattre l'ennemi israélien. Pourquoi ? Parce que — et cela n'a pas toujours été pleinement compris — la Palestine n'est pas une bataille isolée : elle est la pierre angulaire d'un projet sioniste qui vise l'ensemble de la région. Soutenir la Palestine, c'est aussi se défendre soi-même. Les objectifs israéliens — qu'on ose désormais énoncer ouvertement — en témoignent : le « Grand Israël », les Accords d'Abraham, la mise au pas de la région et sa reconfiguration. Tout cela ne vise pas uniquement Gaza ; cette reconfiguration concerne tout le monde. C'est donc le devoir de tous de s'y opposer.

L'axe a-t-il réellement fonctionné comme il le devrait ? À mon avis, il a assumé son rôle sur le plan moral, et cela force le respect. Y a-t-il eu des failles ? C'est à la résistance de l'évaluer. Existe-t-il de nouvelles formes que pourrait prendre la résistance dans l'avenir ? Je pense qu'elle peut tirer beaucoup de leçons — parce que la volonté et la conscience de l'idée même de résistance sont toujours fortement présentes. Si certains pensent le contraire, ils se trompent. À mesure que Israël intensifie ses agressions et son expansion, les germes de la résistance poussent dans d'avantage d'endroits.

En parallèle, notre pari ne repose pas sur le rôle ou la nature des régimes arabes. La majorité de ces régimes se sont alignés sur les Etats-Unis depuis longtemps ; ils sont en dehors du champ du combat, et il ne faut pas croire qu'ils viennent de changer de camp. C'est pourquoi nous affirmons toujours que la résistance palestinienne ne doit pas être laissée seule. Il existe différentes formes de résistance — armée, populaire, résistance à la normalisation — bref, toutes les formes possibles de résistance à l'expansion coloniale. C'est un devoir pour les peuples arabes, mais aussi pour les peuples libres du monde, de s'inscrire dans cette résistance. Car notre lutte pour la libération nationale s'inscrit désormais dans une lutte mondiale, dans un face-à-face avec l'impérialisme et la sauvagerie qu'il exerce aujourd'hui à l'échelle internationale.

Chris den Hond : Venons-en maintenant à la question de la gauche palestinienne. Elle reste très divisée entre le FPLP, le Front démocratique pour la libération de la Palestine (FDLP), le Parti du peuple palestinien (PPP, ancien parti communiste), l'Union démocratique palestinienne (Fida), etc… Quelles sont les perspectives d'unité à la gauche du spectre politique palestinien ?

À mon sens, la question de l'unité de la gauche palestinienne est une question théorique, et elle ne répond pas à la réalité palestinienne actuelle. Car nous sommes d'abord engagés dans une lutte de libération nationale. Et malheureusement, une partie importante de la gauche est gagnée par la droite, c'est-à-dire par les structures dirigeantes actuelles de l'Autorité nationale palestinienne et de l'OLP depuis les accords d'Oslo de 1993. L'Autorité nationale palestinienne – la droite – est parvenue à entraîner une partie de la gauche vers ses propres structures. C'est un véritable problème. Aujourd'hui, la nature de l'Autorité palestinienne est en mutation. Elle est en train de devenir une entité réduite, aux fonctions sécuritaires fragmentées et affaiblies. Et elle est désormais en dehors du cadre d'un mouvement de libération nationale.

Nous affirmons souvent qu'il nous faut une stratégie unifiée. Et l'essentiel est de savoir si nous avons un objectif commun. Sommes-nous unis sur l'objectif ? Ensuite vient la question de la manière d'y parvenir : quelles sont les tactiques pour atteindre cet objectif ? Or, il existe des divergences sur l'objectif même, et sur l'ordre des priorités. Certains estiment que la lutte de libération nationale est l'objectif. Et certains considèrent que construire un système politique palestinien représentatif – l'Autorité nationale palestinienne – sous occupation est l'objectif. Dans ce cas, la représentation politique au sein des structures de l'Autorité devient parfois plus importante que la patrie elle-même, alors que celle-ci se fait absorber par l'annexion, la colonisation, l'oppression et l'expulsion… Certains peuvent très bien adopter officiellement une stratégie de libération, puis, en pratique, se retrouver intégrés à une stratégie de dépendance à l'Autorité palestinienne — une dépendance dans les décisions, l'argent, la vie quotidienne, la sécurité, l'économie… Et pourtant, l'obsession de certains demeurent : l'obsession de la question de la représentation, des structures représentatives palestiniennes, ou même la question d'une ‘Constitution' palestinienne. Aujourd'hui, les Français et Emmanuel Macron ont officiellement proposé aux Palestiniens de les aider à écrire leur Constitution…. Est-ce que tout cela est sérieux ? Honnêtement, tout cela est de la fiction — et un scénario totalement déconnecté de la réalité. Nous ne misons donc pas sur cela – la question théorique de l'unité des forces de gauche. Nous misons plutôt sur la naissance possible d'un nouveau mouvement national palestinien.

Lors de la guerre des 66 jours sur le Liban, le FPLP a été directement la cible d'attaques israéliennes : Nidal Abdel Aal, membre de votre Bureau politique, a été assassiné par un tir de missiles israélien dans le quartier de Kola, le 29 septembre 2024, à Beyrouth, avec ses camarades. Le FPLP a également perdu de jeunes combattants au sud-Liban lors de cette guerre. Quel a été l'investissement du FPLP dans le front de soutien à Gaza ouvert par le Hezbollah au Liban en octobre 2023 ?

D'abord, les réfugiés palestiniens au Liban font partie du peuple palestinien. Tout ce qui s'est passé à Gaza a touché chaque foyer palestinien au Liban, chaque famille palestinienne. Il est normal que les premiers qui doivent agir en solidarité avec Gaza soient les Palestiniens : en Cisjordanie, ou dans la diaspora. Mais au Liban, la solidarité n'a pas seulement pris une forme populaire, comme en Jordanie ou ailleurs. Ici, elle a atteint son niveau le plus élevé : celui du soutien armé. Il était donc de notre devoir, en tant que faction palestinienne présente au Liban, de remplir notre rôle sur le front militaire du sud-Liban.

Le Front populaire s'est donc trouvé en première ligne, au contact direct avec la Palestine. Nous avons combattu comme toutes les forces de la résistance — et nous avons perdu des martyrs pendant cette bataille. Israël a assassiné plusieurs de nos dirigeants, dont le camarade Nidal Abdel Aal. Nous avons aussi des combattants tombés sur les lignes de front. Certains d'entre eux sont d'ailleurs toujours portés disparus.

Lorsque la résistance libanaise décide de combattre Israël, nous ne pouvons qu'être sous sa bannière. C'est ce que nous avons fait avant l'invasion israélienne de 1982 : nous étions en tant que palestiniens en première ligne de la résistance aux côtés de la gauche libanaise. Après l'invasion israélienne de 1982 et l'expulsion de l'OLP du Liban, le Front de la résistance nationale libanaise (Jammoul), constitué du Parti communiste libanais, de l'Organisation d'action communiste au Liban, et d'autres forces, a été lancé : nous avons alors ouvert nos dépôts de munitions, offert nos armes, et combattu sous la bannière du Front de la résistance nationale libanaise (FRNL). Nos martyrs étaient annoncés sous le nom du FRNL – c'était une forme d'appui total de notre part à la résistance libanaise, et à respecter l'identité libanaise de cette résistance. Nous respectons cette spécificité libanaise. En 2023, nous avons rejoint le combat lancé par le Hezbollah en soutien à Gaza, et aujourd'hui, la trêve à laquelle le Hezbollah consent depuis novembre 2024 s'impose à nous tous. Tout ce qui concerne la présence armée de la résistance palestinienne au Liban, relève d'une direction unique : la direction de la résistance libanaise, et non d'une direction palestinienne.

Chris den Hond : Il est des voix dans le monde arabe qui parlent de défaites palestiniennes après le 7 octobre, mais aussi libanaise après la guerre des 66 jours. Comment voyez-vous cette question de la défaite et de la victoire dans le cadre d'une guerre profondément asymétrique ?

Pour nous, la question de la victoire ou de la défaite est d'abord une question historique. La philosophie de la victoire et de la défaite ne se mesure pas à l'échelle d'une seule bataille, ni comme un match de football où une équipe gagne et l'autre perd. C'est une dynamique historique longue, liée au combat pour la libération dans son sens cumulatif. Tant que vous n'avez pas atteint vos objectifs, vous ne pouvez pas parler de victoire claire. Les objectifs dont je parle sont ceux que définit tout mouvement de libération.

Une deuxième question se pose : qui est réellement vaincu, et qui est réellement victorieux ? À mon sens, la défaite véritable, c'est la défaite de la conscience. Si vous arrivez au point où vous perdez votre conscience et votre lucidité, alors vous êtes vaincu. Mais si vous perdez une bataille militaire sans être vaincu politiquement, et sans perdre votre volonté ou votre conscience, alors vous restez capable de transformer cette défaite en victoire. Au contraire, parfois, la capacité à comprendre et absorber une défaite — et notre expérience historique palestinienne est pleine de défaites — fait de cette défaite une victoire différée. Une victoire différée parce que c'est ainsi que fonctionne la réalité.

Posons-nous alors la question : le génocide de Gaza a-t-il vaincu la conscience palestinienne, ou Gaza a-t-elle libéré la conscience mondiale ? Si la réponse est que Gaza a libéré la conscience mondiale, alors tout ce qui s'est passé fait partie d'une phase historique dont il sera possible de sortir par le haut.

Car ceux qui ont fait ces sacrifices, qui ont montré cette endurance, conservent la conviction qu'ils continueront la lutte. Le moteur principal de cette continuité, c'est l'existence même de l'occupation. Comment la question palestinienne pourrait-elle être « résolue » en effaçant simplement le peuple palestinien ? À mon avis, c'est impossible. Même si cela se produisait, tant que cet ennemi existe — un ennemi que nous percevons par essence comme agressif et expansionniste, pour qui la guerre est un élément permanent — il y aura toujours quelqu'un pour lui résister. Ce n'est pas une question d'idéologie : c'est une réaction humaine instinctive. L'ennemi crée lui-même les outils qui se dressent contre lui. Cette violence, ces meurtres, génèrent des réactions qui deviennent des formes de résistance : dire « non », refuser de coexister avec lui, le considérer comme un régime moralement déchu, ou chercher à l'isoler sur la scène internationale. Tout cela fait partie de la résistance, et cela nourrira ses contradictions internes. Voilà comment nous percevons l'avenir.

Je fais souvent la comparaison entre Gaza et Haïti. Frantz Fanon a dit que le colonialisme ne se contente pas de te convaincre que tu es un esclave : il te convainc également que tu es indigne de liberté. Mais la révolution haïtienne a été la première à dévoiler la fausseté de ce discours. Au 18e siècle, Saint-Domingue était la colonie la plus riche de France. En 1791, une révolte d'esclaves éclate : c'était un évènement inimaginable pour l'esprit européen qui considérait les Noirs incapables de pensée et d'organisation. La révolution haïtienne se transforma en une révolution sociale et militaire qui a vaincu les armées de France, conduisant en 1804 à la proclamation de la première république noire du monde. Les puissances coloniales n'ont pu tolérer un tel bouleversement, et l'exemple haïtien hante la conscience occidentale. L'historien Michel-Rolph Trouillot a d'ailleurs parlé de la révolution haïtienne comme d'un évènement impensable dans l'imaginaire occidental. Susan Buck-Morss a relié la révolution haïtienne à la dialectique du maître et de l'esclave chez Hegel, montrant que la liberté n'est pas une idée abstraite mais une pratique née d'un affrontement sanglant entre oppresseur et opprimé. Les esclaves noirs jugés non-humains ont forcé le monde à reconaître leur humanité. A Gaza et à Haïti, l'humanité ne s'est élargie que grâce à ceux que l'on jugeait indigne d'elle. L'universalité des droits humains est un champ de bataille permanent : il y a une universalité forgée par les centres impériaux pour justifier leur domination, et de l'autre une universalité née des luttes des dépossédés pour affirmer leur droit d'exister. Ce qui relie Haïti à Gaza, c'est que la liberté ne se donne pas : elle se prend. Haïti a forcé le monde à reconnaître l'humanité de l'esclave noir. Gaza forcera le monde à reconnaître celle du Palestinien.ne opprimé.e.


Illustration : « Couleurs de l'espoir », 1980. Tableau du peintre palestinien Sliman Mansour.

Minneapolis résiste à Trump

27 janvier, par Dan La Botz — , ,
Avec l'envoi de milliers d'agents de l'ICE par Donald Trump, Minneapolis vit une véritable occupation policière. Entre violences, intimidations et résistance populaire, la (…)

Avec l'envoi de milliers d'agents de l'ICE par Donald Trump, Minneapolis vit une véritable occupation policière. Entre violences, intimidations et résistance populaire, la ville refuse de plier face à une offensive autoritaire et raciste.

Hebdo L'Anticapitaliste - 784 (22/01/2026)

Donald Trump est en guerre contre le gouverneur du Minnesota, Tim Walz, qu'il déteste en tant que rival politique, et contre Minneapolis, la plus grande ville de l'État, réputée pour ses opinions libérales. Trump a maintenant envoyé 3 000 agents de l'ICE (Immigration and Customs Enforcement, police de l'immigration et des frontières) à Minneapolis, soit 1 000 de plus qu'avant le meurtre de la militante Renee Nicole Good par l'ICE. Il y a désormais plus d'agents de l'ICE à Minneapolis que de policiers dans toute la métropole. La majorité des habitantEs considèrent qu'il s'agit d'une occupation, qui suscite la peur et davantage de violence.

Des enlèvements brutaux et massifs

Les agents de l'ICE, masqués, vêtus de gilets pare-balles, armés de fusils et de sprays chimiques, se présentent dans les écoles, les hôpitaux, les églises et les entreprises et, sans mandat d'arrêt, ils arrêtent des personnes de couleur, immigrées ou citoyennes américaines, les mettent dans des voitures et les emmènent. CertainEs sont ensuite relâchéEs, d'autres sont envoyéEs dans des villes lointaines afin que leurs amiEs et leur famille aient du mal à les retrouver et à les aider. En raison des patrouilles de l'ICE, Minneapolis et d'autres districts voisins ont fermé leurs écoles pour les prochaines semaines, proposant à la place un ­enseignement à distance.

Trump et Kristi Noem, cheffe du département de la Sécurité intérieure, affirment que les agents de l'ICE bénéficient d'une « immunité absolue ». Mais une juge fédérale, Kate M. Menendez, a émis une injonction temporaire interdisant aux agents de l'ICE de prendre des mesures de représailles contre les personnes « participant à des activités de protestation pacifiques et non obstructives », d'utiliser des « outils de dispersion des foules » en représailles à des discours conformes à la liberté d'expression et d'arrêter et de détenir des personnes dans des voitures, à moins qu'elles ne bloquent de force les agents de l'ICE. Des juges de Californie, de l'Illinois et de Washington, D.C., ont rendu des décisions similaires dans des procès intentés par des organisations de défense des droits des immigréEs.

Une résistance protéiforme

Tant les citoyenNEs ordinaires que les responsables politiques de la ville et de l'État, comme le gouverneur Tim Walz et le maire Jacob Frey, considèrent que ce qui se passe est une occupation illégale et violente. Et il y a de la résistance. Partout où les agents de l'ICE apparaissent, les membres des réseaux de militantEs soufflent dans leurs sifflets pour alerter leurs voisinEs et beaucoup descendent dans la rue pour crier aux agents de l'ICE de partir. D'autres ont utilisé leurs voitures pour bloquer les rues et empêcher l'ICE d'avancer. CertainEs militantEs ont lancé des boules de neige sur les agents de l'ICE, d'autres ont crevé les pneus de leurs voitures et certainEs ont tiré des feux d'artifice sur eux.

Cette résistance militante est admirable, mais elle pourrait donner à Trump un prétexte pour invoquer la loi sur l'insurrection, qui permet au président d'envoyer des troupes fédérales dans n'importe quelle ville ou n'importe quel État. Cette loi peut être invoquée « pour faire face à une insurrection ». Le ministère de la Défense de Trump a indiqué à 1 500 soldats d'active de la 11e division aéroportée, basée en Alaska, de se préparer à un possible déploiement dans le Minnesota.

Le ministère de la Justice de Trump a ouvert une enquête pénale sur les actions du gouverneur Walz et du maire Frey, les accusant d'ingérence dans les activités de l'ICE. Frey a dit à l'ICE de « foutre le camp de Minneapolis ». Trump déteste Walz parce qu'il était le candidat démocrate à la vice-présidence qui s'opposait à lui et au vice-président J.D. Vance en 2024. Il déteste Minneapolis, où une grande majorité vote démocrate. Et il déteste les immigréEs « basanéEs », parce qu'il est raciste.

Les habitantEs de Minneapolis tiennent tête à Trump et, dans tout le pays, les gens espèrent qu'ils poursuivront leurs impressionnantes manifestations pacifiques, qu'ils gagneront — et nous avec eux.

Dan La Botz

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Etats-Unis-Venezuela. « Des objectifs qui vont bien au-delà de Caracas et de son secteur pétrolier »

27 janvier, par Adam Hanieh — , , ,
Le kidnapping de Nicolás Maduro par l'administration Trump a recentré l'attention mondiale sur le Venezuela et ses énormes réserves de pétrole. Pourtant, se contenter (…)

Le kidnapping de Nicolás Maduro par l'administration Trump a recentré l'attention mondiale sur le Venezuela et ses énormes réserves de pétrole. Pourtant, se contenter d'accepter au pied de la lettre le discours belliqueux de Trump – notamment ses déclarations selon lesquelles les États-Unis veulent « reprendre le pétrole… que nous aurions dû reprendre il y a longtemps » – peut nous faire passer à côté de certaines dynamiques plus profondes à l'œuvre dans l'invasion des Etats-Unis. Le pétrole est sans aucun doute essentiel pour comprendre ce qui se passe, mais d'une manière qui va bien au-delà du contrôle direct des réserves de brut du Venezuela.

Tiré de A l'Encontre
19 janvier 2026

Le pétrole brut a peu d'utilité immédiate, il doit être transformé par raffinage en une myriade de produits commercialisables qui peuvent ensuite entrer dans le processus d'accumulation. Dès le début du XXe siècle, les grandes entreprises occidentales ont compris que le contrôle de l'ensemble de la chaîne de valeur (extraction, raffinage, production pétrochimique, transport et commercialisation) était la clé pour façonner les marchés, fixer les prix et discipliner les concurrents. [1] Leur domination ne reposait pas simplement sur la détention de puits, mais aussi sur le contrôle des infrastructures et des réseaux de distribution qui déterminaient comment le pétrole était acheminé et qui en tirait profit.

Historiquement, cette stratégie d'intégration verticale a donné aux plus grandes entreprises occidentales un pouvoir ultime sur l'industrie pétrolière mondiale. Mais ce pouvoir a commencé à être remis en question au cours des deux dernières décennies, avec l'émergence de grandes entreprises publiques au Moyen-Orient, en Amérique latine et en Chine qui rivalisaient avec leurs homologues occidentales. Il est important de noter que ces entreprises, notamment Saudi Aramco et les géants pétroliers publics chinois, ont suivi la voie empruntée par les entreprises occidentales au cours du XXe siècle, en s'intégrant verticalement et en contrôlant de manière unifiée les réserves en amont et les activités en aval telles que les pipelines, le transport maritime, le raffinage et la production pétrochimique.

Le Venezuela, cependant, contraste fortement avec cette tendance mondiale. Plutôt que de consolider son contrôle sur l'ensemble de la chaîne de valeur, son entreprise publique, Petróleos de Venezuela S.A. (PDVSA), a été systématiquement dépouillée de ses capacités en aval. Cela est particulièrement évident dans le domaine du raffinage, étape cruciale au cours de laquelle le pétrole brut est transformé en produits à plus forte valeur ajoutée. Des années de sanctions imposées par les Etats-Unis, aggravées par la détérioration interne de PDVSA, ont coupé l'accès aux pièces de rechange, aux catalyseurs, au financement et aux apports techniques essentiels au maintien des opérations de raffinage. Les conséquences ont été catastrophiques : en 2014, le Venezuela représentait environ un cinquième du débit de raffinage de l'Amérique du Sud et de l'Amérique centrale ; en 2024, sa part s'était effondrée à seulement 6%. Aujourd'hui, les cinq principales raffineries du pays fonctionnent bien en dessous de 20% de leur capacité, contre environ 70% il y a dix ans.

Cette dégradation du système de raffinage vénézuélien est essentielle pour comprendre la situation actuelle. Sans raffineries fonctionnelles, le pétrole brut vénézuélien ne peut être valorisé à l'intérieur du pays. Il s'accumule donc dans des entrepôts ou est vendu à des prix très réduits à des acheteurs indépendants (tels que ceux de Chine) prêts à contourner le régime de sanctions. Dans le même temps, les exportations vénézuéliennes de produits raffinés se sont effondrées, chutant de près de 80% en deux décennies. En 2005, les États-Unis étaient encore importateurs nets d'essence, de diesel et de kérosène vénézuéliens ; en 2012, le Venezuela était devenu dépendant des produits raffinés importés provenant des raffineries situées sur les côtes du golfe du Mexique, qui dépendaient autrefois de son pétrole brut. Le Venezuela s'est ainsi retrouvé dans une position de profonde subordination vis-à-vis des États-Unis, contraint d'exporter du pétrole brut à prix réduit tout en important des carburants à plus forte valeur ajoutée qu'il ne peut plus produire chez lui.

Ce type de dépendance structurelle sera encore accentué par l'intervention des Etats-Unis. La restauration du secteur aval vénézuélien ne consiste pas simplement à « remettre en service » des installations mises en sommeil une fois que les conditions politiques auront changé. Le raffinage du pétrole est l'un des segments les plus capitalistiques et les plus exigeants sur le plan technique de la chaîne pétrolière : il nécessite un réseau électrique stable, des services publics fonctionnels, un approvisionnement continu en intrants chimiques et une main-d'œuvre qualifiée capable d'entretenir et de faire fonctionner des machines très complexes. Lorsque les raffineries sont à l'arrêt ou fonctionnent de manière intermittente, la corrosion se propage, les catalyseurs se dégradent, les pompes et les compresseurs se grippent et les systèmes de contrôle tombent en panne. Les expériences de l'Irak, de l'Iran et de la Libye montrent qu'une fois que le secteur du raffinage s'effondre sous le poids des sanctions ou de la guerre, les coûts de redémarrage peuvent rivaliser avec ou dépasser le coût de construction de nouvelles installations.

Dans ce contexte, l'avenir du Venezuela sous la suzeraineté des États-Unis devient clair. Privé d'un secteur de raffinage fonctionnel, privé de l'accès aux intrants nécessaires pour traiter son propre pétrole brut et manquant des capitaux nécessaires pour reconstruire ses infrastructures détruites, le pays est structurellement confiné au rôle de fournisseur de pétrole brut de faible valeur aux raffineries basées aux États-Unis. C'est l'aboutissement d'une stratégie menée par Washington depuis deux décennies : repousser le Venezuela dans la périphérie extractive d'un système énergétique hémisphérique dominé par les États-Unis [qui placent actuellement le Venezuela sous blocus]. En effet, le pays revient à la position subordonnée qu'il occupait au début du XXe siècle : riche en pétrole brut, mais dépendant du capital et des raffineries des Etats-Unis pour transformer ce pétrole en valeur.

En amont

Qu'en est-il alors des affirmations répétées de Trump selon lesquelles les compagnies pétrolières états-uniennes se précipiteront dans le secteur amont du Venezuela, en particulier dans la vaste ceinture de l'Orénoque [territoire situé dans la bande sud du bassin oriental du fleuve Orénoque] ? Au lendemain de l'enlèvement de Maduro, Trump a insisté sur le fait que « nos très grandes compagnies pétrolières américaines vont s'y installer, dépenser des milliards de dollars, réparer les infrastructures pétrolières gravement endommagées et commencer à faire gagner de l'argent au pays », suggérant que les entreprises des Etats-Unis pourraient relancer la production vénézuélienne dans un délai très court. Quelques jours plus tard, il est allé encore plus loin, affirmant que les firmes américaines pourraient remettre en état les champs pétroliers vénézuéliens en moins de dix-huit mois, le gouvernement fédéral remboursant même ces investissements.

Ces déclarations font certes écho aux fanfaronnades impérialistes de Trump sur la « récupération de notre pétrole », mais elles ont été accueillies par un silence ostensible de la part des dirigeants des grandes compagnies pétrolières états-uniennes. Cette réticence s'explique en partie par l'incertitude qui règne quant à la situation politique au Venezuela dans un délai de six mois, sans parler des décennies nécessaires pour rentabiliser les investissements dans les champs pétroliers. Mais le problème plus profond réside dans l'ampleur des capitaux nécessaires pour relancer la production de pétrole brut vénézuélien. Les oléoducs et les réservoirs de stockage sont corrodés ; la moitié de la flotte de pétroliers du pays est en mauvais état et la main-d'œuvre qualifiée qui soutenait autrefois la PDVSA s'est dispersée à travers le monde [entre autres suite à la tentative de coup d'Etat de 2002-2003]. La reconstruction de cette infrastructure d'extraction nécessiterait des dizaines de milliards de dollars. Selon une estimation récente (Financial Times, 5 janvier 2026), il faudrait au moins 115 milliards de dollars pour simplement doubler la production et atteindre 2 millions de barils par jour d'ici le début des années 2030. Ces chiffres sont colossaux, équivalant à trois fois les dépenses d'investissement combinées d'ExxonMobil et de Chevron l'année dernière, et ils ne permettraient tout de même d'atteindre qu'un niveau de production inférieur à la moitié de celui des champs pétroliers texans.

Pour ces raisons, les grandes compagnies pétrolières des Etats-Unis sont restées largement discrètes sur la perspective d'un retour dans le secteur pétrolier vénézuélien. (2) Pour les grandes entreprises telles qu'ExxonMobil et ConocoPhillips, parmi les rares à disposer d'un bilan suffisant pour supporter de tels investissements, le Venezuela n'est pas considéré comme une manne immédiate, mais comme une entreprise à haut risque et à coût élevé qui offre peu d'avantages. Tout cela doit être replacé dans le contexte d'un marché mondial du pétrole caractérisé par des prix bas et une capacité excédentaire importante.

Cependant, au-delà de la question de la relance de la production en amont du Venezuela, l'intervention des Etats-Unis est extrêmement importante pour les compagnies pétrolières de ce pays pour des raisons qui ne concernent pas le Venezuela lui-même. La plus immédiate de ces raisons concerne les découvertes extraordinaires de pétrole et de gaz dans le Guyana voisin [capitale Georgetown], où plus de 10 milliards de barils de brut léger à faible teneur en soufre ont transformé une économie autrefois périphérique en une nouvelle frontière convoitée par les entreprises énergétiques mondiales. La quasi-totalité de cette richesse en hydrocarbures est concentrée dans la région d'Essequibo, un territoire revendiqué depuis longtemps par le Venezuela.

Au cours de la dernière décennie, le Guyana est devenu un point central de la stratégie en amont d'ExxonMobil. La société prévoit de produire environ 1,7 million de barils de pétrole par jour dans ce pays au cours des trois prochaines années, avec une production qui devrait représenter près d'un tiers du portefeuille mondial de pétrole brut de la société d'ici 2027. Dans ce contexte, le conflit territorial autour de l'Essequibo a pris une importance considérable. En 2023, Maduro a tenté d'affirmer la souveraineté du Venezuela sur la région par le biais d'un référendum national. Caracas a ensuite intensifié ses activités militaires le long de la frontière et, en avril 2024, a officiellement déclaré l'Essequibo comme un État vénézuélien, avec l'annonce début 2025 d'une perspective électorale. Un gouvernement vénézuélien aligné sur les États-Unis élimine pratiquement cette possibilité et garantit les conditions nécessaires à une accumulation ininterrompue par les entreprises américaines dans les champs offshore et onshore en plein essor du Guyana.

Une deuxième considération importante pour les entreprises pétrolières américaines concerne les énormes créances financières qu'elles détiennent sur le Venezuela à la suite des nationalisations par Chávez en 2007. Selon des rapports récents, les créances de ConocoPhillips s'élèvent à 12 milliards de dollars, tandis qu'ExxonMobil affirme qu'on lui doit environ 20 milliards de dollars. Le renversement de Maduro et la « gestion » du gouvernement vénézuélien par les États-Unis [pour l'heure en négociation avec l'appareil maduriste géré officiellement par Delcy Rodriguez] ouvriront probablement la voie au paiement de ces sommes colossales, soit directement, soit par le transfert d'actifs hydrocarbures. En ce sens, le changement de régime [en trois phases, selon les plans de Marco Rubio] orchestré par les États-Unis garantit des revenus financiers au capital pétrolier des Etats-Unis sous une forme beaucoup plus rapide et plus fiable que tout investissement à court terme dans les infrastructures pétrolières vénézuéliennes en ruine.

« Notre hémisphère »

Le dernier facteur, et peut-être le plus important, derrière l'intervention [et blocus] américaine est l'objectif explicite de rompre les liens économiques et politiques profonds entre le Venezuela et la Chine. Il ne s'agit pas principalement de l'accès de la Chine au pétrole vénézuélien ; bien qu'environ 80% des exportations pétrolières du Venezuela soient actuellement destinées à la Chine, cela ne représente qu'environ 4% des importations totales de brut de la Chine. Ce qui importe, ce n'est pas le volume des échanges pétroliers, mais la position symbolique du Venezuela dans le cadre de l'expansion continentale plus large de la Chine, et le rôle que joue le pétrole dans le renforcement de l'influence politique et économique de la Chine dans le pays.

Au cours des deux dernières décennies, le Venezuela est devenu l'un des plus grands partenaires de Pékin parmie les pays du Sud. Selon une étude récente, les engagements de prêts chinois au Venezuela ont dépassé 106 milliards entre 2000 et 2023, se classant au quatrième rang parmi tous les emprunteurs. Il est important de noter qu'il ne s'agissait pas de prêts au développement conventionnels, mais de financements garantis par le pétrole. La grande majorité des crédits chinois étaient garantis par le pétrole brut vénézuélien, PDVSA étant tenue de rembourser Pékin par des livraisons à long terme plutôt que par des transferts en espèces. En effet, les exportations de pétrole sont devenues le mécanisme par lequel les capitaux chinois sont entrés au Venezuela, liant le pays à un cycle de remboursement de la dette libellée en matières premières. En raison des sanctions états-uniennes, ce pétrole brut a été vendu à des prix préférentiels, et la majeure partie n'a pas été acheminée vers les entreprises publiques chinoises, mais a plutôt alimenté les raffineries dites « teapot » regroupées dans la province chinoise du Shandong. Ces raffineries indépendantes et privées opèrent en marge des marchés mondiaux et ont pu absorber le pétrole vénézuélien précisément parce que les sanctions américaines avaient bloqué les canaux commerciaux plus officiels. De cette manière, le système « pétrole contre prêts » a servi à lier l'influence financière de Pékin à la survie de l'État vénézuélien.

Les États-Unis cherchent désormais à démanteler ces liens en détournant le pétrole brut vénézuélien des acheteurs chinois vers les raffineries de la côte du Golfe optimisées pour les qualités de pétrole lourds et sulfureux, réaffirmant ainsi leur contrôle sur les flux énergétiques de l'hémisphère. Il ne s'agit pas principalement d'un réalignement économique, mais d'une tentative de détacher le Venezuela de l'orbite stratégique de la Chine et de réaffirmer la primauté des États-Unis en Amérique latine. Comme l'a déclaré le secrétaire d'État Marco Rubio dans une récente interview, « nous sommes dans l'hémisphère occidental… et nous ne permettrons pas que l'hémisphère occidental serve de base opérationnelle aux adversaires et rivaux des États-Unis ». Ou, comme l'a déclaré plus crûment la Maison Blanche le 4 janvier, « c'est notre hémisphère ».

L'enlèvement de Maduro est une déclaration de puissance impériale américaine, visant à envoyer un message à travers un continent qui sera au cœur des luttes futures pour l'énergie, les infrastructures et l'extraction de matières premières stratégiquement importantes, telles que les minéraux rares. Il signale que Washington est à nouveau prêt à recourir à la force directe pour garantir les conditions d'accumulation dans un hémisphère où la Chine est devenue un partenaire économique dominant et où de nouvelles frontières extractives – du pétrole offshore du Guyana au lithium de Bolivie – redessinent rapidement le paysage géopolitique. À ce titre, les objectifs ultimes de l'invasion américaine vont bien au-delà de Caracas et de son secteur pétrolier en plein effondrement. (Article publié sur le site de Verso le 13 janvier 2026 ; traduction rédaction A l'Encontre)


[1] Cette structure verticalement intégrée a permis l'émergence des « Sept Sœurs », cinq sociétés américaines et deux sociétés européennes qui ont été les précurseurs des actuelles ExxonMobil, Chevron, Shell et BP. Ces entreprises ont essentiellement contrôlé l'ensemble de l'industrie pétrolière mondiale pendant la majeure partie du XXe siècle. L'intégration verticale leur a donné le pouvoir d'exclure leurs concurrents des infrastructures essentielles, de fixer les prix mondiaux et de manœuvrer avec souplesse dans les différents segments de l'industrie en fonction de l'évolution des conditions du marché. Voir Hanieh, Crude Capitalism, pour une histoire plus approfondie de ces entreprises.

[2] Une exception partielle est possible dans le cas de Chevron, qui a bénéficié d'une dérogation spéciale de l'administration Trump pour continuer à opérer dans le pays malgré les sanctions.

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Assemblée vers la grève en mai

26 janvier, par Lettre commune — ,
Quand : 8 février de 13h à 16h Lieu : UQAM, pavillon Athanase-David, 1430 Rue St-Denis, salle D-R200 1430 Rue St-Denis, Montréal, QC H2X 3J8, Canada Place Pasteur, 1430 (…)

Quand : 8 février de 13h à 16h
Lieu : UQAM, pavillon Athanase-David, 1430 Rue St-Denis, salle D-R200

1430 Rue St-Denis, Montréal, QC H2X 3J8, Canada
Place Pasteur, 1430 Rue St-Denis, Montréal, QC H2X 3J8, Canada

Posté par l'Alliance Ouvrière, le Syndicat des employé.e.s de soutien - Cégep de Saint-Laurent et Lutte Commune

Le 29 novembre, nous étions des milliers dans la rue pour nous opposer aux lois anti-syndicales et anti-travailleur•euses.

Maintenant, quelle est la suite ?

Joignez-vous à nous pour discuter de la manière d'organiser une grève en dehors de la convention collective et des négociations — la grève politique ! Échangeons sur la façon de coordonner des actions avec nos syndicats locaux avant et pendant la semaine du 1er mai.

Nous sommes plus forts lorsque nous agissons ensemble !

Nous lançons un appel à tous les syndicats locaux et à leurs membres, ainsi qu'à tous les groupes communautaires : votre implication est cruciale. Il faut construire un rapport de force et faire reculer le gouvernement.

Faites-nous savoir si vous, votre syndicat ou votre organisation souhaitez participer.
Quand : 8 février de 13h à 16h
Lieu : UQAM, pavillon Athanase-David, 1430 Rue St-Denis, salle D-R200

Entrer en conversation pour transformer le monde

26 janvier, par Vanessa Jérôme, Pierre-Luc Landry — , , , ,
Depuis plusieurs années, les invitations à repenser nos liens se multiplient — liens avec le territoire, avec les (non-)humain·es, avec nous-mêmes… Si certaines portent déjà (…)

Depuis plusieurs années, les invitations à repenser nos liens se multiplient — liens avec le territoire, avec les (non-)humain·es, avec nous-mêmes… Si certaines portent déjà leurs fruits, nous pensons que la transformation du monde passe aussi par notre engagement commun dans une multiplicité de conversations, parfois difficiles, à visée transformatrice.

Lassé·es des logorrhées managériales et des propagandes politiques, nous investissons aujourd'hui les pages d'À bâbord — dont nous partageons le projet d'« entretenir l'optimisme de la volonté » et de « dépasser le pessimisme de la raison » [1], — pour entrer en conversation avec vous.

Revenant au sens latin classique de la conversation (conversari : « se tenir habituellement dans un lieu ; vivre avec quelqu'un » [2]), nous faisons le pari qu'il est possible dans ces pages de nous parler, d'en parler : de la persistance coloniale sur les terres autochtones, de nos vies asservies et précarisées par le capitalisme extractiviste, de nos imaginaires formatés par la société de consommation et le néolibéralisme sauvage, de nos vulnérabilités à géométries variables, des violences que l'on subit, de celles qu'on inflige aussi.

Vouloir échapper au cynisme ambiant et espérer que le monde se trouve transformé par notre parole demande de faire preuve d'honnêteté intellectuelle et de courage, sans aucun doute ; d'humilité et de générosité, aussi. Ce sont autant de qualités que l'on retrouve dans les œuvres littéraires qui nous guident, lorsqu'il est temps de crier nos colères et d'imaginer collectivement les avenirs dans lesquels il nous sera possible d'exister. À travers ce texte, et ceux qui suivront, nous souhaitons donc mettre des mots sur nos colères et partager le hasard de nos lectures et de nos inspirations. Ainsi, nous espérons contribuer aux conversationS transformatrices auxquelles vous participez déjà en lisant À bâbord !, et que nous voulons écrire avec un S majuscule. Parce que le pluriel n'ajoute pas seulement de la complexité aux phrases que l'on formule ; il permet aussi leur entrelacement au-delà des frontières et du temps. Il décuple leur pouvoir subversif. Il résonne comme une promesse de métamorphose dans un monde plus défait pour certain·es que pour d'autres, déjà effondré par endroits, qui ne se conjugue plus, pour beaucoup, qu'au temps d'un « peut-être » de plus en plus incertain.

Les mots sont nos continents

« Il y en a parmi nous qui pensent que les Canadien·ne·s devraient retourner dans leur pays d'origine. Pas moi. J'espère plutôt qu'ils et elles s'éprendront de cette terre de la même manière que moi : en s'y consacrant pleinement, de façon responsable, et pour la vie. »

Lee Maracle, Treize conversations, Éditions Varia, 2022

Depuis longtemps, les prises de parole de Lee Maracle, autrice de la Première Nation Stó:lō [3], nous inspirent. Dans ses Treize conversations, l'autrice emblématique de la critique anticoloniale canadienne et du féminisme autochtone nous invite, lecteurices non autochtones, à demeurer sur les territoires que nous avons pourtant foulés sans permission, exploités sans considération. Elle nous veut responsables, solidaires et complices dans l'invention de formes d'existence qui soient respectueuses de toutes formes de vie et de leurs expressions plurielles. Elle nous apprend non pas à fuir ou à partir, mais plutôt à habiter autrement : en aimant, en respectant et en construisant, là où l'on a atterri, la possibilité d'une métamorphose radicale. Sans naïveté, nous nourrissons l'espoir que d'autres que nous prendront aussi son invitation au sérieux et que la lecture de son œuvre transformera pour toujours le regard de ceux et celles qui voudraient s'accompagner mutuellement pour la suite du monde [4].

À sa voix, nous souhaitons mêler celles d'autres auteurices autochtones, pour qu'au-delà des textes publiés, elles résonnent ensemble. Celles d'An Antane Kapesh, de Joséphine Bacon et de Naomi Fontaine, écrivaines innues qui savent dire la délicatesse des liens qui les attachent au territoire et qu'elles proposent en partage à qui choisira d'en prendre soin. Celle de Billy-Ray Belcourt, auteur queer de la Première Nation crie de Driftpile, qui s'efforce de penser la viabilité de formes de vies qui émergent des dégradations infligées aux territoires et des violences faites aux corps minorisés.

Loin des éléments de langage dont se contentent bien des promoteurs de la désormais fameuse — et parfois fallacieuse — réconciliation, chacun·e de ces auteurices participe au dialogue qui soutient la fabrication au jour le jour de notre vie commune. Et il faut dire qu'à notre grande surprise, iels ont le courage, la grandeur d'âme peut-être, de le faire sans que la colère ne les aveugle ou qu'elle ne porte atteinte à la possibilité de l'avenir qu'iels appellent de leurs vœux.

En cela, leurs voix rejoignent celles d'écrivain·es qui, comme Karine Rosso et Nicholas Dawson, nous invitent à « accueillir le sentiment de la colère sans qu'il prenne toute la place [5] ». Dans l'entrelacement de leurs trajectoires au-delà des frontières Nord/Sud américaines, nous apercevons à notre tour une certaine beauté du monde : celle qui s'envisage lorsque l'on troque la haine pour l'amour, la rancœur pour l'espoir, et que l'on se rend capable de regarder le monde depuis ses marges, d'apprendre à (se) le dire dans plusieurs langues.

Nous habitons où nous luttons

À l'heure de la polycrise [6], nous voulons croire au(x) pouvoir(s) des mots, aux promesses de rencontres, aux partages d'expériences, aux dialogues entrelacés et (dis)continus. En panachant sciences sociales, arts et littérature, nous tentons de penser les conditions d'une métamorphose. Celle-ci s'invente depuis les territoires — réels ou imaginaires — où s'inscrivent nos existences et la possibilité de nos résistances. Car nous habitons (à) l'endroit de nos luttes, et luttons pour les lieux que nous habitons et qui nous habitent en retour.

De migrations en assignations à résidence, de moments de doute en proclamations de solidarité, nous luttons. Ici et maintenant. Au quotidien et sans fin. Contre la surenchère des haines misogynes, queerphobes, racistes et validistes. Contre les frontières arbitraires qui traversent les corps. Contre la financiarisation des biens essentiels et la précarisation de notre quotidien. Contre la privatisation des communs. Contre la criminalisation de nos engagements et de nos soulèvements. Contre le ravage de nos espérances et l'asservissement de nos imaginaires.

Nous luttons en frottant nos pensées les unes aux autres, sans avoir peur de (se) dire, de (se) perdre, de (se) taire, de (se) retrouver. Nous cherchons (et trouvons) ici aussi nos « autres », des humain·es avec qui tisser les fils d'innombrables conversations. Dans le numéro 103 de la revue, Kharoll-Ann Souffrant signait un « Petit éloge de la bravoure » auquel nous acquiesçons : « Le courage est probablement la capacité à se présenter telles que nous sommes vraiment, dans tous nos travers et avec toutes nos forces, dans un monde qui est hostile à notre simple existence », écrivait-elle. Son expérience de féministe racisée n'est pas la nôtre, alors nous l'écoutons. Et nous espérons qu'elle accepte que l'on joigne humblement nos voix à la sienne, lorsqu'il fait sens de dire l'intrication de nos combats.

Au contraire de ce que l'on pense trop souvent, nous sommes nombreux·ses à avoir des choses à nous dire. En conversations physiques ou virtuelles, en temps réel ou asynchrone, nous pouvons lutter ensemble depuis tous les endroits de ce monde. Pour le défaire, le triturer, le froisser, l'embrouiller. Pour trouver, au moment de ces gestes, la joie de le métamorphoser. Et pour espérer enfin que, modelé par nos pensées communes les plus folles et les plus inespérées, cet autre monde se plaise à lui-même et soit un écrin pour toutes nos vies.


[1] Nous reprenons ici le titre de l'éditorial du numéro 103 de la revue.

[2] Centre national de ressources textuelles et lexicales (CNRTL), « Converser », Trésor de la langue française informatisé, [en ligne], https://www.cnrtl.fr/etymologie/converser.

[3] Lee Maracle est décédée en 2021, sur les terres non cédées qui l'ont vue naître, le long du fleuve Fraser qui coule dans le sud de la Colombie-Britannique.

[4] Nous piquons cette expression à Pierre Perrault et Michel Brault, qui en ont fait le titre d'un des grands chefs-d'œuvre du cinéma direct.

[5] Karine Rosso, Nicholas Dawson, Nous sommes un continent. Correspondance mestiza, Éditions Triptyque, Difforme, 2021.

[6] Le terme définit une situation dans laquelle différentes crises — économique, sociale, environnementale, démocratique, géopolitique — adviennent simultanément, s'alimentent et produisent des effets plus graves que la simple combinaison de leurs conséquences isolées.

Vanessa Jérome et Pierre-Luc Landry coaniment le balado J'habite où je lutte, accessible sur Apple Podcasts, Spotify, Amazon Music et YouTube ; les contenus audio sont enrichis en textes, bibliographies et créations personnelles sur jhabiteoujelutte.com.

Photo : Korney Violin (Unsplash)

L’urgence, c’est de combattre la pénurie de main-d’œuvre, pas de fermer nos urgences !

26 janvier, par Marc Simard
Après presque un an d’incertitude sur l’avenir des services de santé d’urgence pour les communautés de Trois-Pistoles et de Pohénégamook, le CISSS du Bas-Saint-Laurent est (…)

Après presque un an d’incertitude sur l’avenir des services de santé d’urgence pour les communautés de Trois-Pistoles et de Pohénégamook, le CISSS du Bas-Saint-Laurent est sorti de son mutisme par la publication d’un communiqué de presse laconique le 20 novembre dernier. Dans ce communiqué (…)

L’Étoile du Nord : participez au Grand Débrief 2026, dimanche 1er février !

24 janvier, par L'Étoile du Nord — ,
Participez au Grand Débrief 2026, dimanche 1er février ! L'Étoile du Nord | Montréal La revue de l'année de L'Étoile du Nord revient pour une deuxième édition dimanche (…)

Participez au Grand Débrief 2026, dimanche 1er février !

L'Étoile du Nord | Montréal

La revue de l'année de L'Étoile du Nord revient pour une deuxième édition dimanche prochain le 1er février, au CEDA, à Montréal, dès 10h.

Vous en avez peut-être déjà entendu parler : le Grand Débrief, c'est une journée de rencontres et d'échanges organisée par nos journalistes, quelque part entre une revue de l'année et une discussion collective.

Au fil de la journée, nos journalistes animeront des panels avec des personnes directement impliquées dans les luttes de 2025, suivis de discussions en sous-groupes, orientées vers l'année 2026. Les différentes organisations et militants provenant des syndicats et des mouvements sociaux auront donc l'occasion de partager leurs apprentissages de 2025 et de se préparer pour l'année 2026 qui commence. La journée se terminera par un 5 à 7, pour continuer les échanges de façon plus informelle.

Il y aura aussi une section kiosques pour découvrir la merch et le matériel des différentes organisations présentes.

🗒️ Au programme : Panels : (1) La privatisation, la sous-traitance et les coupures de poste dans le secteur public ; (2) La répression et la mobilisation dans le secteur privé ; (3) Les campements d'itinérants et le combat contre leurs démantèlements ; (4) L'importance croissante du mouvement contre la guerre et l'impérialisme.

Discussions collectives centrées sur les sujets de panels : stratégies futures et collaboration entre les organisations présentes.

Kiosques des organisations présentes (merch, brochures, livres, etc.)

Lieu :
CEDA, 2515 rue Deslisle, Montréal
Date et heure :
Dimanche 1er février, 10h
Horaire :
Ouverture des portes à 9h45
Introduction et panels dès 10h
Dîner vers midi (contribution volontaire, dîner préparé par les journalistes de L'Étoile du Nord)
Discussions en sous-groupes vers 14h30
5 à 7 (lieu à venir)

️ Avec la participation de diverses organisations et militants :
Syndicat du Transport de Montréal - CSN (entretient STM)
Regroupement Information Logement (Pointe-Saint-Charles)
Mouvement de la Jeunesse Palestinenne (PYM)
Alliance Ouvrière
SCFP 5454 (Syndicat de la SQDC)
Association étudiante du Cégep de Saint-Laurent
Conseil central du Montréal Métropolitain - CSN
Société générale des étudiantes et étudiants du Cégep de Maisonneuve
Comité d'organisation et information du Syndicat des travailleuses et travailleurs de la poste, section de Montréal
Game Workers Unite
Comité BAILS
Offensive Populaire
Refus Local
Archives Révolutionnaires
La Ligue 33
Syndicat des cols bleus regroupés de Montréal (SCFP 301)
M Éditeur
Syndicat des professionnels du Cégep de Saint-Laurent
Collectif solidarité Québec-Pérou
Solidarité Québec-Haiti
Science for the People
Union des travailleuses et travailleurs accidentés ou malades
Montréal pour un monde sans guerre
Collectif Antigone
...et de nombreux autres en attente de confirmation !

Au plaisir de vous y voir !
Le comité de Montréal de L'Étoile du Nord

Le CDHAL et le CISO dénoncent l’intervention des États-Unis au Venezuela !

23 janvier, par Ronald Cameron
Ronald Cameron, responsable de la rédaction Dans des déclarations distinctes, le Comité des droits humains en Amérique latine (CDHAL) et le Centre international de solidarité (…)

Ronald Cameron, responsable de la rédaction Dans des déclarations distinctes, le Comité des droits humains en Amérique latine (CDHAL) et le Centre international de solidarité ouvrière (CISO) ont dénoncé l’intervention des États-Unis au Venezuela. Il s’agit de deux organismes clés de la (…)

Crimes contre l’humanité : la justice française condamne Roger Lumbala à 30 ans de prison

22 janvier, par Charlie Wittendal
Du 12 novembre au 19 décembre 2025, la cour d’assises de Paris a jugé Roger Lumbala, ancien chef rebelle congolais du mouvement politico-militaire RCD-N (Rassemblement (…)

Du 12 novembre au 19 décembre 2025, la cour d’assises de Paris a jugé Roger Lumbala, ancien chef rebelle congolais du mouvement politico-militaire RCD-N (Rassemblement Congolais pour la Démocratie – National) et ex ministre du commerce du Gouvernement de la Transition de la RDC (2003-2005), pour (…)

Introduction au dossier du numéro 34 : Le droit au logement, vers la démarchandisation

22 janvier, par Rédaction

Longtemps niée par le gouvernement de la Coalition avenir Québec (CAQ), la crise du logement persiste. Et rien n’indique qu’elle se résorbera prochainement. Les principaux indicateurs de cette crise, qui est largement documentée, sont au rouge depuis un certain nombre d’années déjà. Et ils se seraient aggravés depuis la pandémie de COVID-19 : hausse fulgurante des loyers, pénurie de logements abordables, faible taux d’inoccupation des logements locatifs, adoption de différentes pratiques plus ou moins légales, voire même frauduleuses, de la part des propriétaires qui veulent se débarrasser de locataires (les fameuses rénovictions), conversions en copropriété ou locations à court terme à des fins touristiques qui réduisent la taille du parc de logement locatif, et augmentation du phénomène de l’itinérance, notamment en raison du manque de logements.

Cette crise est dramatique pour des centaines de milliers de personnes ici et à travers le monde. Juste en France, pourtant un pays riche, le non-accès à un logement digne et abordable concerne une personne sur quatre, nous apprend Le Corre. Plus près de nous, dans les villes comme Montréal qui compte 63 % de locataires et Québec qui en compte 49 %, mais aussi dans les différentes régions du Québec, la pénurie de logements à prix décent entraine des répercussions sociétales dont les coûts risquent de se faire sentir à long terme. Le mal-logement est devenu chose courante avec tout ce que cela implique : stress, anxiété, peur, endettement, coupures dans le budget familial pour la nourriture (la demande d’aide alimentaire accuse une hausse vertigineuse) ou pour les médicaments parce que les ménages se voient obligés de consacrer plus de 30 % de leur revenu au loyer, et parfois même plus de 50 %. Cette pénurie de logements à prix décent fait en sorte que de nombreuses familles n’arrivent pas à quitter des logements insalubres, vétustes ou trop exigus dans lesquels elles vivent, au risque de leur santé et de celle de leurs enfants. Il arrive fréquemment que les relations propriétaires-locataires entrainent des tensions, voire de la violence verbale, et un climat de conflictualité, ce qui mine la santé mentale des locataires. Ajoutons à cela le phénomène de l’itinérance qui prend de l’ampleur, comme le souligne le texte de Latendresse, avec ce que cela signifie de se retrouver à la rue. Ce sombre tableau touche un nombre de plus en plus grand de personnes qui vivent la précarité et l’insécurité résidentielles pour reprendre les propos de Madden et Marcuse[1], d’où la nécessité de comprendre l’évolution du marché immobilier, un secteur majeur de l’économie capitaliste, néolibérale et mondialisée.

Si la crise du logement semble atteindre un sommet, il importe de comprendre pourquoi. Bien qu’en principe, on le reconnaisse comme un droit et une condition nécessaire à la sécurité et à la santé physique et mentale des personnes, le logement est aujourd’hui considéré pour sa valeur marchande plutôt que pour sa valeur sociale, du moins par les milieux d’affaires et les décideurs. Il est donc soumis à la logique de l’économie capitaliste néolibérale, mondialisée et financiarisée. Rappelons que le néolibéralisme peut être compris comme un processus de restructuration des formes de gouvernance et de régulation. Plus concrètement, cela se traduit par une phase de démantèlement des institutions, régulations et politiques associées au régime fordiste keynésien qui sont progressivement remplacées par de nouvelles règles, de nouvelles orientations et politiques qui font la part belle au secteur privé. Pour mieux comprendre les effets de ces transformations dans le domaine résidentiel, il faut lire les textes de Laflamme et Saillant, de Gaudreau et de Le Corre qui décortiquent et analysent les principaux changements apportés aux politiques de soutien au logement depuis le milieu des années 1990. Ces auteurs constatent que si le logement social ou le logement public, comme on le désigne en France, est encore sous le contrôle de l’État, ou du moins largement financé par ce dernier, la logique du marché a pénétré ce secteur d’activités au point que même le logement social et communautaire, pourtant à but non lucratif et en principe hors marché, est aujourd’hui soumis en partie à la logique du marché.

Laflamme et Saillant et Gaudreau constatent l’introduction relativement récente d’une nouvelle terminologie où l’on parle moins de logement social et davantage de logement abordable et hors marché. Pour eux, cette transformation n’est pas que sémantique, elle amène une confusion sur le financement du logement, sur les partenaires impliqués et sur la méthode de calcul du loyer. Cette confusion terminologique permet au gouvernement de dire qu’il répond à la demande sociale, en augmentant la construction de logements abordables, alors que, dans les faits, le prix de ces logements sera évalué en fonction de la médiane des prix du marché, et non en fonction des revenus des locataires. Gaudreau explique que l’État, par ses programmes de financement notamment, a induit une nouvelle conception du financement et de la production du logement, incluant le logement social, qui accorde une place plus importante au secteur privé. Même le logement dit hors marché, précise Gaudreau, « est aussi marchandisé sinon plus que le logement abordable ».

Parallèlement, nous assistions à l’introduction de nouvelles pratiques au sein même des projets de logement social portés par des organisations communautaires. Comme Louise Constantin l’explique, le programme de financement des nouvelles coopératives privilégie de grosses coopératives dont la gestion est transférée à des organisations à but non lucratif qui sont indépendantes de la coopérative. Cette nouvelle façon de faire nous questionne quant à la place et au pouvoir réservés aux locataires, qui, dans l’ancien modèle de coopératives, constituaient les acteurs de l’autogestion et de l’auto-organisation des coopératives. Pour certains militants et militantes du milieu des coops, le fait que la gestion soit transférée à une autre constituante indépendante du conseil d’administration de la coop est vu positivement dans la mesure où gérer de gros complexes de logement constitue toujours un défi en matière de gestion. Malgré ces défis auxquels font face les coopératives, il demeure que le parc de coopératives demeure un fleuron de l’habitation démarchandisée au Québec, et qu’il importe de le préserver.

Si le marché s’accapare davantage du secteur de l’habitation, et en particulier de la production et du financement du logement, dont le logement social et communautaire, quelles sont les options pour répondre aux besoins des locataires, et en particulier des locataires à faible ou modeste revenu ?

Deux types de réponses sont discutées au Québec. D’une part, il y a celles et ceux qui croient que le marché apportera des solutions. Pour les tenants de cette approche, le facteur responsable de la crise repose sur le déséquilibre entre l’offre et la demande, d’où l’idée de mettre en place les conditions nécessaires pour attirer davantage de promoteurs et de constructeurs dans le secteur immobilier, et pour multiplier les chantiers. Pour cela, il y a toutes sortes de mesures qui sont annoncées : accorder des mesures fiscales incitatives, faciliter l’obtention des permis de construction et les changements de zonage, etc. Plus on construira rapidement des unités de logement, plus vite la crise sera résolue. C’était du moins la position de l’ancienne ministre responsable de l’Habitation France Élaine Duranceau. Même s’il ne s’agit pas que de logements « abordables », l’augmentation de la construction de logements aurait un effet de ruissellement, pense-t-on, c’est-à-dire que les ménages qui emménageront dans de nouveaux logements à coût plus élevé laisseront derrière eux un appartement à loyer plus bas, accessible à des ménages à faible ou modeste revenu. Bref, tout le monde devrait y trouver son compte.

D’autre part, différentes options sont portées par des réseaux et organisations de défense du droit au logement ainsi que des organisations liées aux mouvements sociaux, et ce, depuis de nombreuses années. Au Québec, plusieurs ont déjà fait leurs preuves, c’est pourquoi nous avons demandé à des personnes qui militent et travaillent dans ces organisations ou réseaux de faire un état des lieux des changements apportés aux différents programmes de financement, notamment en termes de contraintes et d’opportunités.

Véronique Laflamme et François Saillant, tous deux actifs au Front d’action populaire en réaménagement urbain (FRAPRU) depuis un bon nombre d’années, retracent l’histoire du développement du logement social et analysent les transformations apportées aux programmes de financement de logement social, ce qui leur permet de mettre en lumière les différences entre le logement social, le logement abordable et le logement hors marché. Pour Laflamme et Saillant, le logement social et communautaire demeure la clé principale, ou du moins l’une des clés les plus importantes pour répondre à la crise du logement. Pour leur part, Patricia Viannay et Robert Pilon, qui travaillent tous les deux à la Fédération des locataires d’habitations à loyer modique du Québec, montrent en quoi la formule des HLM, qui semble un peu usée aux yeux de certains, a fait ses preuves. En effet, les HLM offrent du logement décent financé par l’État, mais plus encore, cette formule contribue à l’appropriation des enjeux d’habitation par les locataires, lesquels se sont battus au cours des années pour participer à la gouvernance des HLM. Certes, Viannay et Pilon conviennent que le parc de logement HLM a besoin de beaucoup d’amour, c’est pourquoi il importe d’y investir et de le préserver.

Le mouvement des coopératives d’habitation, apparu dans les années 1970, constitue l’un des fleurons du logement social et communautaire au Québec. Comme le rappelle Louise Constantin, qui a été longtemps très active au sein du mouvement des coopératives d’habitation : « Pour les acteurs du mouvement pour le droit au logement, les coopératives permettaient de retirer des centaines, voire des milliers de logements du marché privé et même, espérait-on, d’avoir un effet stabilisateur sur l’ensemble des loyers. Certains y voyaient également une pratique émancipatrice et une rupture avec le dogme de la propriété privée dans le domaine immobilier ». Aujourd’hui, cependant, les coopératives d’habitation, qui dépendent elles aussi de différents programmes de financement public, sont soumises à de nouvelles obligations qui ont pour effet de les fragiliser. Alors que sous l’ancien régime, elles avaient une autonomie pour la fixation du prix des loyers, ce n’est plus le cas avec le Programme d’habitation abordable Québec (PHAQ) qui a succédé au programme Accès Logis. Pour Constantin, il est certain qu’en vertu de ces programmes, les loyers doivent se situer entre 75 % et 95 % du loyer médian du marché. Les coopératives, écrit-elle, se retrouvent donc à la remorque d’un marché hautement spéculatif.

Ces quatre textes permettent de saisir que le logement social et communautaire – qui comprend aussi les coopératives –, issu de luttes pour le droit au logement qui se sont menées depuis près de 75 ans, est aujourd’hui affaibli par l’introduction de nouveaux programmes qui ont ouvert la porte au secteur privé ou à la logique du secteur privé. On comprend qu’on assiste progressivement à une dénaturation de ce qu’a été le logement social, les HLM ou les coopératives d’habitation qui sont en voie de marchandisation, ce qui représente également une perte de contrôle démocratique des locataires à faible ou modeste revenu.

Parallèlement à ces attaques contre le logement social et communautaire, d’autres acteurs et actrices explorent des avenues comme les fiducies d’utilité sociale (FUS), ce dont nous parlent Raymond et Maass, de même que Michaud et Cohen. Robert Cohen, qui a été l’un des précurseurs de l’expérience menée par le Comité des citoyen·ne·s de Milton Parc, revient sur cette formidable aventure alternative au marché immobilier, qui loge un grand nombre de locataires dans des coopératives d’habitation situées au centre-ville de Montréal. Ghislaine Raymond et Barbara Maass, deux militantes qui ont joué un rôle majeur dans la création de l’Écoquartier Louvain dans l’arrondissement Ahunstic-Bordeaux-Cartierville à Montréal, expliquent ce que permettent les fiducies d’utilité sociale, notamment de pérenniser un parc de logement démarchandisé. Pour elles, il ne fait pas de doute que la FUS constitue un moyen concret de sortir du marché privé des logements qui seront ainsi véritablement hors marché. Enfin, Alexandre Michaud donne un exemple de ce à quoi peuvent mener des fiducies sociales si on les insère dans des environnements plus larges. Comme il l’explique, la Société de développement de l’Est (SDE), un organisme à but non lucratif, ne mise pas que sur le logement, elle vise plutôt à constituer des milieux de vie complets réunis dans des écoquartiers. Pour reprendre ses mots, la SDE a développé une approche innovante et émancipatrice qui s’appuie sur « trois principes : créer des milieux de vie centrés sur l’humain et la nature, participer à la démocratisation du territoire dans une perspective autogestionnaire, et inscrire la croissance de l’organisation dans une “stratégie anticapitaliste d’érosion” visant à lutter contre l’oppression sociale et économique à grande échelle ». La SDE propose non seulement l’idée d’une fiducie d’utilité sociale, mais elle va plus loin, en intégrant le projet dans un écosystème et à partir d’une perspective plus large de transformation sociale. Enfin, Valérie Allard nous rappelle la réalité régionale qui diffère de celles qui prévalent dans les grands centres urbains. Elle témoigne de l’expérience d’un petit collectif qui a mis sur pied une coopérative d’habitation aux valeurs écologiques et où les membres s’entraident et partagent des tâches quotidiennes et de construction. Depuis 18 ans, en modulant ses règles, la coopérative a su perdurer et attirer de nouveaux et nouvelles locataires.

En résumé, ce dossier pose les enjeux auxquels est confronté le logement social aujourd’hui au Québec, et rappelle qu’il existe des expériences et des mécanismes qui peuvent réellement mettre le logement à l’abri du marché et permettre aux citoyens et citoyennes de s’approprier leurs conditions d’habitation et de vie.

Par Anne Latendresse, membre du Comité de rédaction


  1. David Madden et Peter Marcuse, Défendre le logement. Nos foyers, leurs profits, Montréal, Écosociété, 2024.

 

Le droit au logement, vers la démarchandisation

22 janvier, par Rédaction

Longtemps niée par le gouvernement de la Coalition avenir Québec (CAQ), la crise du logement persiste. Et rien n’indique qu’elle se résorbera prochainement. Les principaux indicateurs de cette crise, qui est largement documentée, sont au rouge depuis un certain nombre d’années déjà. Et ils se seraient aggravés depuis la pandémie de COVID-19 : hausse fulgurante des loyers, pénurie de logements abordables, faible taux d’inoccupation des logements locatifs, adoption de différentes pratiques plus ou moins légales, voire même frauduleuses, de la part des propriétaires qui veulent se débarrasser de locataires (les fameuses rénovictions), conversions en copropriété ou locations à court terme à des fins touristiques qui réduisent la taille du parc de logement locatif, et augmentation du phénomène de l’itinérance, notamment en raison du manque de logements.

Cette crise est dramatique pour des centaines de milliers de personnes ici et à travers le monde. Juste en France, pourtant un pays riche, le non-accès à un logement digne et abordable concerne une personne sur quatre, nous apprend Le Corre. Plus près de nous, dans les villes comme Montréal qui compte 63 % de locataires et Québec qui en compte 49 %, mais aussi dans les différentes régions du Québec, la pénurie de logements à prix décent entraine des répercussions sociétales dont les coûts risquent de se faire sentir à long terme. Le mal-logement est devenu chose courante avec tout ce que cela implique : stress, anxiété, peur, endettement, coupures dans le budget familial pour la nourriture (la demande d’aide alimentaire accuse une hausse vertigineuse) ou pour les médicaments parce que les ménages se voient obligés de consacrer plus de 30 % de leur revenu au loyer, et parfois même plus de 50 %. Cette pénurie de logements à prix décent fait en sorte que de nombreuses familles n’arrivent pas à quitter des logements insalubres, vétustes ou trop exigus dans lesquels elles vivent, au risque de leur santé et de celle de leurs enfants. Il arrive fréquemment que les relations propriétaires-locataires entrainent des tensions, voire de la violence verbale, et un climat de conflictualité, ce qui mine la santé mentale des locataires. Ajoutons à cela le phénomène de l’itinérance qui prend de l’ampleur, comme le souligne le texte de Latendresse, avec ce que cela signifie de se retrouver à la rue. Ce sombre tableau touche un nombre de plus en plus grand de personnes qui vivent la précarité et l’insécurité résidentielles pour reprendre les propos de Madden et Marcuse[1], d’où la nécessité de comprendre l’évolution du marché immobilier, un secteur majeur de l’économie capitaliste, néolibérale et mondialisée.

Si la crise du logement semble atteindre un sommet, il importe de comprendre pourquoi. Bien qu’en principe, on le reconnaisse comme un droit et une condition nécessaire à la sécurité et à la santé physique et mentale des personnes, le logement est aujourd’hui considéré pour sa valeur marchande plutôt que pour sa valeur sociale, du moins par les milieux d’affaires et les décideurs. Il est donc soumis à la logique de l’économie capitaliste néolibérale, mondialisée et financiarisée. Rappelons que le néolibéralisme peut être compris comme un processus de restructuration des formes de gouvernance et de régulation. Plus concrètement, cela se traduit par une phase de démantèlement des institutions, régulations et politiques associées au régime fordiste keynésien qui sont progressivement remplacées par de nouvelles règles, de nouvelles orientations et politiques qui font la part belle au secteur privé. Pour mieux comprendre les effets de ces transformations dans le domaine résidentiel, il faut lire les textes de Laflamme et Saillant, de Gaudreau et de Le Corre qui décortiquent et analysent les principaux changements apportés aux politiques de soutien au logement depuis le milieu des années 1990. Ces auteurs constatent que si le logement social ou le logement public, comme on le désigne en France, est encore sous le contrôle de l’État, ou du moins largement financé par ce dernier, la logique du marché a pénétré ce secteur d’activités au point que même le logement social et communautaire, pourtant à but non lucratif et en principe hors marché, est aujourd’hui soumis en partie à la logique du marché.

Laflamme et Saillant et Gaudreau constatent l’introduction relativement récente d’une nouvelle terminologie où l’on parle moins de logement social et davantage de logement abordable et hors marché. Pour eux, cette transformation n’est pas que sémantique, elle amène une confusion sur le financement du logement, sur les partenaires impliqués et sur la méthode de calcul du loyer. Cette confusion terminologique permet au gouvernement de dire qu’il répond à la demande sociale, en augmentant la construction de logements abordables, alors que, dans les faits, le prix de ces logements sera évalué en fonction de la médiane des prix du marché, et non en fonction des revenus des locataires. Gaudreau explique que l’État, par ses programmes de financement notamment, a induit une nouvelle conception du financement et de la production du logement, incluant le logement social, qui accorde une place plus importante au secteur privé. Même le logement dit hors marché, précise Gaudreau, « est aussi marchandisé sinon plus que le logement abordable ».

Parallèlement, nous assistions à l’introduction de nouvelles pratiques au sein même des projets de logement social portés par des organisations communautaires. Comme Louise Constantin l’explique, le programme de financement des nouvelles coopératives privilégie de grosses coopératives dont la gestion est transférée à des organisations à but non lucratif qui sont indépendantes de la coopérative. Cette nouvelle façon de faire nous questionne quant à la place et au pouvoir réservés aux locataires, qui, dans l’ancien modèle de coopératives, constituaient les acteurs de l’autogestion et de l’auto-organisation des coopératives. Pour certains militants et militantes du milieu des coops, le fait que la gestion soit transférée à une autre constituante indépendante du conseil d’administration de la coop est vu positivement dans la mesure où gérer de gros complexes de logement constitue toujours un défi en matière de gestion. Malgré ces défis auxquels font face les coopératives, il demeure que le parc de coopératives demeure un fleuron de l’habitation démarchandisée au Québec, et qu’il importe de le préserver.

Si le marché s’accapare davantage du secteur de l’habitation, et en particulier de la production et du financement du logement, dont le logement social et communautaire, quelles sont les options pour répondre aux besoins des locataires, et en particulier des locataires à faible ou modeste revenu ?

Deux types de réponses sont discutées au Québec. D’une part, il y a celles et ceux qui croient que le marché apportera des solutions. Pour les tenants de cette approche, le facteur responsable de la crise repose sur le déséquilibre entre l’offre et la demande, d’où l’idée de mettre en place les conditions nécessaires pour attirer davantage de promoteurs et de constructeurs dans le secteur immobilier, et pour multiplier les chantiers. Pour cela, il y a toutes sortes de mesures qui sont annoncées : accorder des mesures fiscales incitatives, faciliter l’obtention des permis de construction et les changements de zonage, etc. Plus on construira rapidement des unités de logement, plus vite la crise sera résolue. C’était du moins la position de l’ancienne ministre responsable de l’Habitation France Élaine Duranceau. Même s’il ne s’agit pas que de logements « abordables », l’augmentation de la construction de logements aurait un effet de ruissellement, pense-t-on, c’est-à-dire que les ménages qui emménageront dans de nouveaux logements à coût plus élevé laisseront derrière eux un appartement à loyer plus bas, accessible à des ménages à faible ou modeste revenu. Bref, tout le monde devrait y trouver son compte.

D’autre part, différentes options sont portées par des réseaux et organisations de défense du droit au logement ainsi que des organisations liées aux mouvements sociaux, et ce, depuis de nombreuses années. Au Québec, plusieurs ont déjà fait leurs preuves, c’est pourquoi nous avons demandé à des personnes qui militent et travaillent dans ces organisations ou réseaux de faire un état des lieux des changements apportés aux différents programmes de financement, notamment en termes de contraintes et d’opportunités.

Véronique Laflamme et François Saillant, tous deux actifs au Front d’action populaire en réaménagement urbain (FRAPRU) depuis un bon nombre d’années, retracent l’histoire du développement du logement social et analysent les transformations apportées aux programmes de financement de logement social, ce qui leur permet de mettre en lumière les différences entre le logement social, le logement abordable et le logement hors marché. Pour Laflamme et Saillant, le logement social et communautaire demeure la clé principale, ou du moins l’une des clés les plus importantes pour répondre à la crise du logement. Pour leur part, Patricia Viannay et Robert Pilon, qui travaillent tous les deux à la Fédération des locataires d’habitations à loyer modique du Québec, montrent en quoi la formule des HLM, qui semble un peu usée aux yeux de certains, a fait ses preuves. En effet, les HLM offrent du logement décent financé par l’État, mais plus encore, cette formule contribue à l’appropriation des enjeux d’habitation par les locataires, lesquels se sont battus au cours des années pour participer à la gouvernance des HLM. Certes, Viannay et Pilon conviennent que le parc de logement HLM a besoin de beaucoup d’amour, c’est pourquoi il importe d’y investir et de le préserver.

Le mouvement des coopératives d’habitation, apparu dans les années 1970, constitue l’un des fleurons du logement social et communautaire au Québec. Comme le rappelle Louise Constantin, qui a été longtemps très active au sein du mouvement des coopératives d’habitation : « Pour les acteurs du mouvement pour le droit au logement, les coopératives permettaient de retirer des centaines, voire des milliers de logements du marché privé et même, espérait-on, d’avoir un effet stabilisateur sur l’ensemble des loyers. Certains y voyaient également une pratique émancipatrice et une rupture avec le dogme de la propriété privée dans le domaine immobilier ». Aujourd’hui, cependant, les coopératives d’habitation, qui dépendent elles aussi de différents programmes de financement public, sont soumises à de nouvelles obligations qui ont pour effet de les fragiliser. Alors que sous l’ancien régime, elles avaient une autonomie pour la fixation du prix des loyers, ce n’est plus le cas avec le Programme d’habitation abordable Québec (PHAQ) qui a succédé au programme Accès Logis. Pour Constantin, il est certain qu’en vertu de ces programmes, les loyers doivent se situer entre 75 % et 95 % du loyer médian du marché. Les coopératives, écrit-elle, se retrouvent donc à la remorque d’un marché hautement spéculatif.

Ces quatre textes permettent de saisir que le logement social et communautaire – qui comprend aussi les coopératives –, issu de luttes pour le droit au logement qui se sont menées depuis près de 75 ans, est aujourd’hui affaibli par l’introduction de nouveaux programmes qui ont ouvert la porte au secteur privé ou à la logique du secteur privé. On comprend qu’on assiste progressivement à une dénaturation de ce qu’a été le logement social, les HLM ou les coopératives d’habitation qui sont en voie de marchandisation, ce qui représente également une perte de contrôle démocratique des locataires à faible ou modeste revenu.

Parallèlement à ces attaques contre le logement social et communautaire, d’autres acteurs et actrices explorent des avenues comme les fiducies d’utilité sociale (FUS), ce dont nous parlent Raymond et Maass, de même que Michaud et Cohen. Robert Cohen, qui a été l’un des précurseurs de l’expérience menée par le Comité des citoyen·ne·s de Milton Parc, revient sur cette formidable aventure alternative au marché immobilier, qui loge un grand nombre de locataires dans des coopératives d’habitation situées au centre-ville de Montréal. Ghislaine Raymond et Barbara Maass, deux militantes qui ont joué un rôle majeur dans la création de l’Écoquartier Louvain dans l’arrondissement Ahunstic-Bordeaux-Cartierville à Montréal, expliquent ce que permettent les fiducies d’utilité sociale, notamment de pérenniser un parc de logement démarchandisé. Pour elles, il ne fait pas de doute que la FUS constitue un moyen concret de sortir du marché privé des logements qui seront ainsi véritablement hors marché. Enfin, Alexandre Michaud donne un exemple de ce à quoi peuvent mener des fiducies sociales si on les insère dans des environnements plus larges. Comme il l’explique, la Société de développement de l’Est (SDE), un organisme à but non lucratif, ne mise pas que sur le logement, elle vise plutôt à constituer des milieux de vie complets réunis dans des écoquartiers. Pour reprendre ses mots, la SDE a développé une approche innovante et émancipatrice qui s’appuie sur « trois principes : créer des milieux de vie centrés sur l’humain et la nature, participer à la démocratisation du territoire dans une perspective autogestionnaire, et inscrire la croissance de l’organisation dans une “stratégie anticapitaliste d’érosion” visant à lutter contre l’oppression sociale et économique à grande échelle ». La SDE propose non seulement l’idée d’une fiducie d’utilité sociale, mais elle va plus loin, en intégrant le projet dans un écosystème et à partir d’une perspective plus large de transformation sociale. Enfin, Valérie Allard nous rappelle la réalité régionale qui diffère de celles qui prévalent dans les grands centres urbains. Elle témoigne de l’expérience d’un petit collectif qui a mis sur pied une coopérative d’habitation aux valeurs écologiques et où les membres s’entraident et partagent des tâches quotidiennes et de construction. Depuis 18 ans, en modulant ses règles, la coopérative a su perdurer et attirer de nouveaux et nouvelles locataires.

En résumé, ce dossier pose les enjeux auxquels est confronté le logement social aujourd’hui au Québec, et rappelle qu’il existe des expériences et des mécanismes qui peuvent réellement mettre le logement à l’abri du marché et permettre aux citoyens et citoyennes de s’approprier leurs conditions d’habitation et de vie.

Par Anne Latendresse, membre du Comité de rédaction


  1. David Madden et Peter Marcuse, Défendre le logement. Nos foyers, leurs profits, Montréal, Écosociété, 2024.

 

Cinq questions pour comprendre la situation au Venezuela – Entretien avec Pierre Mouterde

22 janvier, par Archives Révolutionnaires
Le cycle des nouvelles est chaque jour bouleversé par la stratégie du choc trumpiste. L’impérialisme américain a brutalement commencé l’année 2026 avec le kidnapping du (…)

Le cycle des nouvelles est chaque jour bouleversé par la stratégie du choc trumpiste. L’impérialisme américain a brutalement commencé l’année 2026 avec le kidnapping du président vénézuélien Nicolás Maduro. Depuis, les menaces et les tentatives de déstabilisation ont fusé de toute part : la Colombie, le Mexique et Cuba, jusqu’à la promesse d’annexion du Groenland par les États-Unis. Tentant de prendre un peu de hauteur face à l’imbroglio de la situation internationale, Archives Révolutionnaires s’est entretenu avec Pierre Mouterde, auteur de plusieurs livres sur le Venezuela, à propos de la récente agression impérialiste. Mouterde ne se gêne pas pour critiquer durement le régime de Maduro, bien qu’il condamne plus sévèrement encore l’histoire longue des interventions américaines au Venezuela. Celles-ci n’ont eu comme objectif que de s’approprier les ressources du pays et de saper tout projet d’émancipation sociale.

Entrevue réalisée par Nathan Brullemans


Pour commencer notre entretien, allons-y avec une question de repères historiques : quels sont les grands événements qui ont rythmé la vie politique vénézuélienne depuis le décès de Hugo Chávez jusqu’à l’enlèvement récent de Nicolás Maduro ?

Revenir à l’histoire est toujours important. Dans notre cas, ne serait-ce que pour bien faire la part des choses en ce qui concerne ce qu’on appelle le « Venezuela bolivarien ». Précisons d’abord que Nicolás Maduro n’est pas Hugo Chávez. La feuille de route de ce dernier n’est certes pas exempte de critiques ; Chávez avait lui-même évoqué avant de mourir en mars 2013 la nécessité d’effectuer « un coup de barre » pour lutter contre la bureaucratisation et relancer les conseils communaux. Néanmoins, il a été, en particulier de 1999 à 2007, à l’origine de transformations constitutionnelles, économiques, sociales et politiques extrêmement prometteuses pour les classes populaires du Venezuela : forte baisse des taux de pauvreté et d’extrême pauvreté, mise en place de formes embryonnaires de pouvoir populaire, développement d’échanges internationaux plus égalitaires à travers l’ALBA, etc.

Il en va tout autrement de Nicolás Maduro qui — quoiqu’élu démocratiquement en 2013 (mais avec tout juste 50,6% des voix) — ne suivra pas la voie alternative souhaitée par Chávez à la veille de sa mort ni celle de chercher à pactiser avec l’opposition, selon les règles démocratiques vénézuéliennes alors en vigueur. Mieux, Maduro s’enfermera chaque fois plus dans des politiques autocratiques, en multipliant au fil des ans les interventions et les législations répressives, y compris envers les forces de gauche (Parti communiste vénézuélien, Patrie pour tous, etc.). Certes, il héritera en même temps d’une situation économique difficile, marquée par une baisse drastique du prix du pétrole sur le marché mondial, et d’un contexte politique délétère dû à la désaffection d’une partie de l’électorat chaviste. Tout ceci le conduira à perdre les élections législatives de 2015, où l’Assemblée nationale passe aux mains de l’opposition.

En réponse, Maduro fera le choix d’approfondir la trajectoire probusiness de son gouvernement, en dépit d’une rhétorique radicale et anti-impérialiste de façade. Ce mouvement s’était amorcé dès 2014, lorsque son gouvernement créa des Zones économiques spéciales (ZES) pour libéraliser l’exploitation des ressources du sous-sol ou forestières dans l’Arc minier et pétrolier de l’Orénoque. Cet espace géographique est ainsi offert sur un plateau d’argent à des entreprises multinationales, alors que l’on abroge les droits sociaux des travailleurs, mais aussi ceux liés à la préservation de la nature et des peuples autochtones.  

À partir de 2017, il accélère le cours manœuvrier et autocratique de son régime, concentrant chaque fois plus le pouvoir autour de sa personne et de ceux et celles qui lui resteront fidèles. L’une des stratégies privilégiées fut de mettre en place une seconde assemblée constituante (la première l’avait été en 1999 sous l’égide de Chavez), de telle manière à ce qu’elle puisse non pas améliorer les principes démocratiques de la constitution de 1999, mais demeurer étroitement soumise au pouvoir présidentiel et lui permettre de contourner l’Assemblée nationale. Cette dernière, il faut le noter, était contrôlée par une opposition qui se montrait de plus en plus agressive, prête à jouer de l’illégalité, en plus de rester activement soutenue par les USA (voir l’épisode de Juan Guaidó, devenu sous leur égide président autoproclamé du Venezuela en 2019).

Le reste, on le connait : dans un contexte de crise économique exacerbée par les mesures de rétorsion économique des États-Unis et par l’exil massif de millions de Vénézuéliens, on remarque l’aggravation du cours autoritaire et néolibéral maduriste. Ce dernier a non seulement multiplié les législations antidémocratiques – loi sur la haine (2017), sur le fascisme (2024), etc. –, mais surtout (et de nombreux experts et observateurs non partisans ont dû en arriver à cette conclusion) en manipulant frauduleusement le résultat des élections présidentielles de 2024 qui auraient sans doute pu permettre au candidat de l’opposition et colistier de Maria Corina Machado, Edmundo Gonzales Urrutia, de l’emporter. 

En somme, on le voit : les choses ne sont pas simples avec le Venezuela. Et si beaucoup ont pris l’habitude de rappeler à son propos et avec raison le rôle décisif des échanges économiques inégaux entre le Nord et le Sud global ainsi que les indéniables prédations de l’impérialisme US, on ne peut pas non plus — quand on est de gauche — passer sous silence les dérives autocratiques de Maduro, car il rompt ainsi clairement avec les meilleurs acquis de l’héritage chaviste, et reste partie prenante, à sa manière, de la si rapide dégradation de la situation vénézuélienne !

Le mot pétrole est sur toutes les lèvres — en particulier sur celles de Donald Trump, qui a répété très explicitement qu’il entend en faire profiter les compagnies américaines. Y a-t-il plus à cela, ou l’évidence crève les yeux ?

Là encore, ça vaut la peine de revenir à l’histoire, d’autant plus si l’on sait que selon l’AIE, le sol du Venezuela renfermait en 2023 environ 303 milliards de barils (soit environ 17% des réserves mondiales). Le pétrole vénézuélien a été découvert à partir des années 1910, spécialement aux abords du magnifique lac Maracaibo, aujourd’hui écologiquement saccagé. Et ce sont pour une bonne part des entreprises états-uniennes et britanniques qui ont pu en exploiter les gigantesques ressources, grâce à la complicité du dictateur d’alors Vicente Gomez (1908-1935) et aux nombreux passe-droits qui leur conféra. Comme le rappelle Eduardo Galeano en citant l’économiste Domingo Alberto Angel, ces entreprises firent des profits considérables, « excédant les richesses que les Espagnols usurpèrent à Potosi et les Anglais à l’Inde[1] ». Galeano rappelle aussi qu’en 1970 — année dont rêve Donald Trump avec rapacité nostalgique — « la moitié des profits que les capitaux américains avaient extraits de l’Amérique latine provenait du Venezuela[2] », alors qu’à cette époque ce pays était à la fois un des plus riches, mais aussi un des plus pauvres et des plus violents de tout le sous-continent. 

Il est bon d’ajouter ici aussi que les nationalisations de ces entreprises qui ont été effectuées un peu plus tard par le gouvernement social-démocrate de Carlos Andrés Pérez en 1975-1976, l’ont été avec indemnisation et non pas au détriment des entreprises étrangères. Celles-ci ont eu le loisir de s’orienter vers des secteurs plus profitables de transformation, pendant que la nouvelle compagnie vénézuélienne, la PDVSA prenait le relais de l’exploitation directe. Enfin, en 2001, Chávezn’a fait que s’assurer que les revenus de la PDVSA reviennent intégralement à l’État et ne tombent pas dans les mains de multiples intermédiaires corrompus. La même année, cela lui a valu une tentative de coup d’État, auquel s’était activement associée Maria-Corina Machado, néanmoins récipiendaire du prix Nobel de la paix 2025[3].

Il y a donc bien, depuis plus d’un siècle, la présence au Venezuela d’un impérialisme états-unien très actif qui a su piller à profit — notamment à travers les règles du soi-disant « libre » marché capitaliste — une bonne partie des richesses de ce pays. La réalité est que lorsque Chavez est arrivé au pouvoir en 1998, il y avait encore dans son pays 49% de la population vivant en état de pauvreté et 27% en état d’extrême pauvreté[4].

Merci pour cette réponse. Allons maintenant plus profondément sur le thème de l’impérialisme. Même les médias mainstream utilisent aujourd’hui ce mot pour décrire le bellicisme de Trump, alors qu’il est d’ordinaire un concept privilégié de la tradition marxiste. L’Amérique latine a connu une longue liste d’interventions étrangères sur son continent. Qu’est-ce qui, dans le cas du Venezuela, est réellement « nouveau » ou « différent » ? Et, sous un autre angle, on peut aussi se demander l’intérêt d’un recours à la force brute afin de s’approprier des ressources. Certains pourraient en effet avancer que, sous le néolibéralisme, les traités de libre-échange et la discipline par la dette ont longtemps été suffisants pour soumettre économiquement l’Amérique latine.

Oui, c’est une bonne question, et elle nous oblige à réfléchir aux nouvelles coordonnées du monde dans lequel nous entrons. Car nous sommes en train de glisser dans une période de grandes turbulences. Et pour en comprendre toute la portée, il ne faut pas craindre de reprendre le concept traditionnel d’impérialisme mis en avant par la tradition marxiste. Cela ne veut évidemment pas dire qu’il n’y a pas eu d’intervention impérialiste — tant économique que militaire — des USA en Amérique latine dans les dernières décennies. Il suffit de se rappeler l’invasion du Panama en 1989, ou encore l’occupation de l’île de Grenade en 1983, sans parler bien sûr du coup d’État au Chili parrainé par les USA en 1973. On peut aussi remonter plus en arrière, avec le renversement de Juan Bosch en 1965 à Saint-Domingue suivie d’une invasion militaire, ou encore au Guatemala, du renversement du président progressiste Jacobo Árbenz Guzmán en 1954. En somme, les exemples sont nombreux.

Mais à l’heure actuelle, il y a plus que la simple continuation de la politique habituelle des États-Unis, traditionnellement plus ou moins maquillée par de pseudos justifications d’ordre démocratique ou de lutte contre le communisme. Aujourd’hui, avec Trump, on ne prend même plus la peine de ces précautions oratoires ; on va droit au fait, et sans alibi aucun, revenant aux principes premiers de la doctrine Monroe qui, depuis 1823, scande « l’Amérique aux Américains ». Rebaptisée pour l’occasion doctrine « Donroe », cette politique impérialiste veut que l’Amérique latine soit d’abord et avant tout l’arrière-cour des USA, avec ce que cela signifie de pillages et d’accaparement des ressources matérielles et humaines disponibles.

Sans doute faut-il, pour comprendre ce changement de ton, faire appel aux nouveaux conflits inter-impérialistes qui sont en train de se nouer à l’échelle du monde, particulièrement entre les USA — la première puissance économique du monde, mais en difficulté et déclinante — et la Chine – la puissance économique montante, disposant de ressources humaines et matérielles potentiellement énormes et se posant d’ores et déjà comme sa concurrente directe. Mais ce n’est pas suffisant. Il faut sans doute aussi replacer ces bouffées agressives et pleines de ressentiment des politiques trumpistes dans le contexte d’un capitalisme mondialisé (un « capitalisme de la finitude » disent certains[5]), secoué, traversé par d’importantes crises qui se combinent les unes aux autres et qui donnent l’impression que nous entrons dans une véritable « crise de civilisation », de portée anthropologique, faisant que toutes les dimensions de la vie humaine (économiques, sociales, politiques, sanitaires, techniques, culturelles, etc.) finissent par être questionnées, mais sans qu’apparaissent de véritables alternatives politiques émancipatrices susceptibles d’être mises en branle dans le court ou moyen terme.

En même temps, il faut aussi comprendre que les fractions et groupes dirigeants de ce capitalisme mondialisé (dont les GAFAM) sont en quête d’un second souffle. Ces derniers cherchent erratiquement — mais aussi cyniquement — des solutions à la crise de profitabilité du capital : tant du côté de l’IA que de la remise en cause drastique des acquis sociaux-démocrates des Trente glorieuses. D’autres options sont aussi sur la table, comme la recherche de nouvelles activités spéculatives et rentières profitables ou encore, bien sûr, du développement accéléré de l’industrie d’armement, voire de la guerre. On le voit, c’est toute l’architecture des rapports géopolitiques née au sortir de la Seconde Guerre mondiale mondiale (avec ses 50 millions de morts) et dans le sillage de la victoire des alliés contre le nazisme qui est en train de basculer et de se remodeler de fond en comble.

Redescendons de l’échelle globale au Venezuela, en touchant une question de conjoncture plus immédiate. Personne n’a de boule de cristal, mais une analyse informée reste un bon point de départ. En ce sens, à quoi faut-il s’attendre dans la situation actuelle du pays ? Une nouvelle intervention militaire américaine ? Le maintien du gouvernement de Delcy Rodríguez ? Jusqu’à preuve du contraire, l’opposition de droite représentée par Machado semble écartée du pouvoir. Bref, quels sont les scénarios plausibles ?

C’est difficile à dire, et vu les informations sûres dont on peut disposer, on ne peut qu’en rester aux hypothèses les plus probables. Sans doute, Trump a compris qu’envahir le Venezuela ne serait pas une simple partie de campagne. Il reste dans la population vénézuélienne, à cause même du chavisme et de son influence vivace dans les classes populaires, de forts sentiments anti-impérialistes, sentiments que Maduro a su reprendre à son compte en organisant, au sein des secteurs populaires qu’il contrôle, des milices d’autodéfense. Quant aux officiers des forces armées vénézuéliennes, bien des intérêts économiques — et pas seulement idéologiques ou patriotiques — les ont poussés à demeurer fidèles au régime maduriste et à rester relativement unis face aux appels de l’opposition comme aux menaces d’invasion états-uniennes. Entre autres choses, parce que l’armée a été très rapidement associée, non seulement aux tâches de gestion de grandes entreprises publiques, mais aussi aux profits générés par la CAMIPEG, compagnie militaire fondée en 2016 s’étant spécialisée dans l’extraction minière, pétrolifère et gazière, et œuvrant en particulier dans l’arc minier et pétrolier de l’Orénoque. Il y aurait ainsi, en tout, plus de 1600 officiers de haut rang de l’armée vénézuélienne directement investis dans la gestion et la direction d’entreprises privées et publiques vénézuéliennes[6]. Il s’agit donc d’un régime qui conserve, malgré toutes les crises auxquels il a dû faire face, des atouts solides, tant en termes économiques que militaires.

Aussi, si face à l’inégal rapport de force militaire existant entre les USA et le Venezuela, les troupes US pourraient évidemment occuper le Venezuela, cela ne se ferait pas du jour au lendemain, ni sans difficultés et pertes de soldats ; toutes choses que Trump cherche pour l’instant à éviter, notamment à cause des réticences du Congrès et des promesses faites à sa base électorale.

D’où l’intérêt pour l’administration Trump d’une intervention militaire prenant la forme d’un kidnapping du président (et de son épouse), et en sous-main d’une négociation déjà initiée  en novembre 2025 avec Maduro lui-même, mais que, suite à son échec, il poursuit dorénavant — chantage militaire et économique en prime — avec certains secteurs maduristes plus dociles, et qui sans doute, d’une manière ou d’une autre, ont facilité la brutale exfiltration du président (avec plus de 30 morts de sa garde rapprochée, sans compter les pertes civiles).

Un des legs de la révolution bolivarienne est l’institution des conseils communaux (consejos communales). Depuis 2006, ceux-ci ont été implantés afin de favoriser l’essor d’une forme de pouvoir populaire « par le bas », en instituant des organes de démocratie directe. À l’heure actuelle, les conseils communaux sont-ils encore investis par la population ? Peuvent-ils représenter l’embryon d’une résistance populaire future ?

Sur ce dossier aussi il faut faire les nuances qui s’imposent, car ces conseils communaux ont été sous Chavez tout à la fois la pointe avancée d’une réforme populaire prometteuse et sa limite intrinsèque. Il s’agissait en effet — à partir de 2006 (date de création des conseils communaux) — de passer par-dessus les pouvoirs très conservateurs d’une administration municipale vénézuélienne toujours présente, en les doublant de nouveaux conseils communaux indépendants, organisés dans tel ou tel quartier ou espace de vie autour des champs d’intervention des organisations populaires ou de l’existence de communautés citoyennes données. Ils regroupaient généralement 200 à 300 familles qui pouvaient s’occuper de santé, d’éducation, de l’état des logements ou des rues. Celles-ci étaient reliées directement au gouvernement central qui fournissait les fonds nécessaires à son fonctionnement et à ses activités; des fonds provenant généralement de la rente pétrolière et qui étaient gérés par l’État.

Il s’agissait donc en principe d’encourager, depuis le bas, la participation et l’auto-organisation populaire. Et en 2006, portée par l’élan encore intact de la révolution bolivarienne, la loi sur les conseils communaux a donné naissance à une pléthore de conseils communaux, probablement plus de 35 000 ainsi que l’indiquait en 2017 le ministre de la Participation populaire et de la protection sociale de l’époque. Mais en même temps ces conseils communaux, tout en ne remplaçant pas l’administration municipale officielle qui s’emploiera souvent à bloquer leurs interventions, ne seront l’expression d’aucun projet politique global, et cela même s’ils avaient pour finalité de « rendre le pouvoir au peuple ». Relégués à s’occuper des besoins immédiats et locaux des communautés, ils resteront largement à l’écart des véritables centres de décision. Ce qui fait que leur rôle va être confiné à la petite gestion du quotidien, et cela d’autant plus que ces conseils n’auront aucun droit de regard et pouvoir effectif — par exemple dans les expériences de gestion participative brésilienne à Porto-Alegre — sur le type de budget qui leur sera alloué par l’État central.  Même aux meilleurs moments de la révolution bolivarienne, on était donc loin encore d’une gestion participative et populaire, pleine et entière du pouvoir, et cela au-delà même des nobles intentions qui avaient présidé à ce projet et qui se combinait d’ailleurs à l’époque avec l’idée d’« un socialisme du 21ième siècle ». Il reste que sous Nicolás Maduro ces conseils communaux, auront de plus en plus tendance, soit tout simplement à disparaître, soit à se muer en de simples structures clientélistes d’encadrement des secteurs populaires encore favorables à Maduro.

Et enfin, face à la situation au Venezuela, un conseil à donner aux anti-impérialistes des pays du Nord global ?

Revenons une dernière fois à l’histoire, et ne pas oublier qu’il y a à peine 25 ans soufflait en Amérique latine un véritable vent d’espoir et de changement, porté en avant par les Zapatistes mexicains, le mouvement altermondialiste internationaliste et ses forums mondiaux si courus (y compris par bien des militants-es du Québec) ainsi que par les aspirations révolutionnaires et anti-néolibérales, bolivariennes du Venezuela, citoyennes de l’Équateur et autochtones de la Bolivie. Un autre monde était possible! C’est ce fil-là aujourd’hui brisé de luttes populaires ascendantes, prometteuses et victorieuses qu’il faut tenter de retrouver. Commençons de ne pas craindre de faire le bilan des bons coups comme des échecs passés, et en en tirant d’implacables leçons pour l’avenir.

Quant à l’impérialisme — et au capitalisme qui lui sert de terreau si fertile —, au moins avec Trump, on sait maintenant de quoi il en retourne vraiment. À nous d’en prendre acte!


[1] Eduardo Galeano, Las veinas abiertas de America latina, México, Siglo XXI Editores, 2004. p. 273

[2] Ibid.

[3] Pierre Mouterde, « Maria Corina Machado : vous avez dit… le prix Nobel de la paix 2025 ? ». Presse-toi à gauche, 14 octobre 2025.

[4]    Patrick Guillaudat et Pierre Mouterde, Hugo Chavez et la révolution bolivarienne, Promesses et défis d’un processus de changement social, Montréal, M éditeur, 2012

[5] Arnaud Orain. Le monde confisqué. Essai sur le capitalisme de la finitude XVIe-XXIe siècle. Paris, Flammarion, 2025.

[6]    Voir Patrick Guillaudat et Pierre Mouterde, Les couleurs de la révolution, Paris, Syllepse, 2022. p. 134-135

La faim justifie les moyens

Nous partageons ici un communiqué du groupe Robins des ruelles, qui a circulé sur internet suite à leur action du 15 décembre 2025 (notamment sur le site du journal Le Mouton (…)

Nous partageons ici un communiqué du groupe Robins des ruelles, qui a circulé sur internet suite à leur action du 15 décembre 2025 (notamment sur le site du journal Le Mouton Noir).

Nous sommes les Robins des Ruelles. Lundi soir [le 15 décembre], nous avons volé pour 3000$ de denrées alimentaires au Métro de la rue Laurier à Montréal, une chaîne d'épicerie ayant enregistré plus d'un milliard de dollars de profit pour l'année 2025. Nous avons déposé les aliments sous un sapin à la Place Valois dans Hochelaga-Maisonneuve.

Nous avons frappé là, mais ça aurait pu être ailleurs. Bien sûr, ce Métro est réputé comme étant « le plus cher de l'île », bien sûr les gardiens y battent au besoin les clients, bien sûr à l'époque cette succursale n'a pas hésité à évincer des locataires pour s'installer dans le quartier. Mais nous aurions pu choisir une autre cible, vous en choisirez d'autres. Nous savons que nous ne sommes pas seuls. N'importe qui peut s'organiser et devenir un Robin des ruelles. Ce geste était avant tout une invitation.

Le président de Métro, Éric Laflèche, s'octroie un salaire avec prime avoisinant les 6,1 millions de dollars, tandis que ses employés sont payés au salaire minimum pour surveiller d'autres pauvres scanner leurs articles. Il faut se l'avouer, les caisses en libre-service apparues dans les dernières années n'ont rien de libre. Clôturées, gardées et surveillées par une employée, des gardes de sécurité et des caméras dans tous les angles, difficile de faire plus étouffant. L'alarme rouge de la caisse se déclenche au moindre poids inexact sur la balance. Mais qu'en est-il du poids de la faim ?

Ce mois-ci, nous avons vu des personnes pleurer à l'épicerie et arrondir leurs fins de mois avec de la nourriture en cannes ; une aînée voler du thon au Dollorama ; au pied d'une personne menottée devant un Maxi, un sandwich préparé en guise de preuve. Les Robins des Ruelles sont à l'image de tous ces gens, pris dans un système qui profite de leurs ventres vides. Un système qui nous rappelle à tous les repas qu'il faut travailler pour vivre. Nous n'avalons rien de cela, c'est en autre chose que nous croyons.

Êtes vous aussi fatigués que nous ? Nous sommes tannés de travailler jusqu'à l'épuisement seulement pour avoir de la misère à payer nos factures et notre panier d'épicerie. Nous ne voulons pas seulement survivre, nous voulons vivre. Et de cette vie, nous espérons bien plus. Comprenez bien, pas plus d'heures de travail, plus de factures à payer. La réponse ne se trouve certainement pas dans l'effort palliatif des banques alimentaires et encore moins dans les différentes réformes qui ne font que faire tenir ce système un peu mieux. Elle se trouve d'abord dans notre refus.

Nous répondons donc à l'appel des Soulèvements du Fleuve à riposter. Tant que le profit de quelques-uns primera, nous mangerons mal et trop peu, et n'aurons plus de toit sur nos têtes. Se défaire de l'emprise du marché sur notre subsistance, voilà notre horizon politique. Se défaire du monde de l'économie qui régit nos vies et de la confiance en « nos » institutions dont nous n'attendons plus rien. Donnons-nous les moyens de nos ambitions : exproprions les chaînes d'épiceries, créons des cuisines collectives, changeons les parkings en grands potagers, les champs de monoculture en garde-manger collectif. Ce monde ne leur appartient pas.

Notre horizon doit se lier au tapage de nos pas fermes qui descendent dans la rue. Le prix du pain augmente et l'histoire se répète. Ceux qui espèrent n'entendre dans le présent que le silence de la paix sociale doivent se préparer à être déçus. L'avenir appartient à ceux qui se soulèvent. Nous ne resterons pas affamés bien longtemps.

Illustration : Les soulèvements du fleuve

L’inflation pousse 150 employés de Kruger LaSalle en grève illimitée

22 janvier, par Martin Bordeleau
Depuis son ouverture il y a plus de 50 ans, aucune grève n’avait eu lieu à l’usine d’emballage de Kruger à LaSalle. Ce record est maintenant brisé. Le 12 janvier… Source

Depuis son ouverture il y a plus de 50 ans, aucune grève n’avait eu lieu à l’usine d’emballage de Kruger à LaSalle. Ce record est maintenant brisé. Le 12 janvier… Source

Des militants de C.B. réclament la libération de 10 000 prisonniers palestiniens

21 janvier, par West Coast Committee
Le 17 janvier, des militants de Vancouver, en Colombie-Britannique, ont mené une action pour exiger la libération de plus de 10 000 prisonniers politiques palestiniens détenus (…)

Le 17 janvier, des militants de Vancouver, en Colombie-Britannique, ont mené une action pour exiger la libération de plus de 10 000 prisonniers politiques palestiniens détenus dans les prisons israéliennes.… Source

Iran : on appuie ou on appuie pas ?

21 janvier, par Amir Khadir
Amir Khadir On part du principe de solidarité entre les peuples et leurs luttes par en bas ? Ou du point de vue du « campisme des bloc contre bloc » et des rivalités par (…)

Amir Khadir On part du principe de solidarité entre les peuples et leurs luttes par en bas ? Ou du point de vue du « campisme des bloc contre bloc » et des rivalités par en-haut qui nous invite à appuyer le régime devant l’intervention étrangère ? Pour la version longue voir le premier (…)

Pas de paix sans justice : Présentation des choix éditoriaux de ce numéro 34 des NCS

21 janvier, par Rédaction

Avant l’annonce du cessez-le-feu, première étape d’un plan de paix qui ne mentionne ni la colonisation, ni l’occupation israélienne, ni la création d’un État palestinien, le comité de rédaction des NCS avait décidé, au début de septembre, que ce numéro serait un support pour faire entendre les voix palestiniennes, non seulement par le choix des articles, mais aussi par la mise en page, qui donne une large place aux photos que l’on retrouve à la fin de plusieurs articles : elles racontent non pas toute l’histoire d’oppression des Palestiniens et Palestiniennes depuis la Nakba, mais le génocide depuis deux ans ainsi que différentes formes de résistance – nous faisons référence ici aux initiatives prises par la société civile palestinienne pour recréer ou maintenir des expressions collectives, par le biais d’institutions reconstruites avec divers appuis[1], par le travail des journalistes gazaoui·e·s qui ont payé un lourd tribu à ce titre[2], ou par la création artistique et littéraire. Par exemple, le maintien, tout au long de cet enfer, d’activités musicales pour les enfants, adolescents et adolescentes à Gaza par le Conservatoire national de musique Edward Saïd[3].

Ces choix éditoriaux donnent à voir, du moins l’espérons-nous, qu’il n’est plus possible de parler, de théoriser, de tracer des perspectives, en oubliant ou en marginalisant le fait que nous vivons dans le contexte d’un génocide qui s’est déroulé en direct pendant deux longues années. Parce qu’une partie de notre monde a voulu l’ignorer, sans même parfois se rendre compte que cette minimisation des évènements relevait – comme dans tout génocide – d’une déshumanisation d’une population en train d’être violentée et décimée. Parce qu’au-delà des États-Unis, qui ont choisi de ne pas cesser leur soutien militaire à un gouvernement israélien qui a sombré dans le fascisme et le suprémacisme, une grande partie des dirigeants occidentaux s’en sont rendus complices, soit passivement, par leur silence ou leur prise de position tardive, soit activement, en continuant de laisser des entreprises livrer des fournitures de guerre à Israël, comme c’est le cas du Canada qui s’est pourtant félicité en septembre dernier de reconnaitre l’État de Palestine.

Aujourd’hui, nos choix éditoriaux font écho au sentiment de profonde injustice que peuvent ressentir les Palestiniens et les Palestiniennes à l’annonce de ce qui est appelé un plan de paix, qui ne leur donne guère de place en tant que peuple qui a le droit d’avoir des droits, et en premier lieu d’avoir le droit à l’autodétermination. Bien sûr, pour les Gazaoui·e·s, tout vaut mieux aujourd’hui que la continuation de ce génocide qui a fait bien plus de 66 000 morts, en dénombrant tous ceux et celles que l’on sort à présent des décombres, sans parler des adultes et des enfants mutilés à vie. Mais qui peut croire qu’ils et elles sont dupes de ce qui s’inscrit en continuité avec la Nakba ? La plupart des Gazaoui·e·s n’ignorent probablement pas qu’ils n’ont pas été invités aux tables de négociation, si ce n’est comme figurants. En tout cas, pour l’instant. Car on peut espérer qu’ils et elles reprennent assez de forces pour mieux s’organiser collectivement, avec un appui qui doit venir de toute la planète, afin qu’ils et elles arrivent à se faire entendre. Et pour que les puissants de ce monde comprennent qu’ils ne pourront plus infliger de telles atrocités et ignorer la voix des peuples.

C’est aussi en septembre que nous avons fait le choix politique de publier à titre d’éditorial Quitter Gaza pour la venger. Cette chronique poétique écrite par une jeune femme de 22 ans, s’arrachant de Gaza en juin dernier en pensant ne plus revoir ses proches, est d’une actualité brûlante. Parce que comme toute création artistique, elle revêt de multiples significations et ouvre des horizons qu’atteignent rarement des discours politiques – tout le monde n’est pas l’auteur de I have a dream[4].

Parlant hier du déchirement et de la culpabilité de survivre que ressent toute personne qui échappe à un génocide, Quitter Gaza pour la venger peut être lu aujourd’hui comme l’anticipation du fait qu’il ne peut y avoir de paix tant qu’il n’y aura pas de justice. Que cette justice passe par la reconnaissance pleine et entière du peuple palestinien, de son droit à un État souverain et indépendant sur les terres de Palestine, de son droit à décider de sa vie et de la façon de la gérer. La justice passe aussi par le respect du droit international qui prévoit notamment le droit au retour des réfugié·e·s selon la résolution 194 des Nations unies. Elle demande à rendre effectivement imputable l’État israélien et ses dirigeants devant la Cour de justice internationale concernant son occupation illégale des territoires palestiniens et les crimes de génocide.

À défaut, il faut s’attendre à ce que se multiplient à l’avenir les mobilisations contre le sort infligé à Gaza, que se multiplient les récits, les peintures, les créations musicales et multidisciplinaires, permettant à Gaza torturée, à Gaza piétinée et niée, d’enfanter une autre vision du monde qui embrasse les rêves de toutes celles et tous ceux qui ploient aujourd’hui sous le joug de multiples dominations pour qu’elles et ils les combattent, ensemble.

Quitter Gaza pour la venger

La journaliste et poétesse palestinienne Nour Elassy vient d’être évacuée de Gaza. Dans sa chronique écrite à Paris, elle raconte la douleur extrême de quitter les siens ainsi que son périple jusqu’à la France. Elle fait une promesse : venger Gaza[5].

J’écris ceci depuis Paris, avec sa pluie de juillet qui arrose doucement mes joues. Comme si elle s’excusait pour moi de la douleur que je ressens. Comme si elle pouvait sentir à quel point je suis fragile, après avoir quitté tout mon monde pour poursuivre mon rêve.

Les jours précédant l’évacuation ont été les plus sanglants que nous ayons jamais vus. Le ciel brûlait plus fort. La terre s’est fissurée plus profondément. Le nombre de bombardements, d’ordres d’évacuation et de massacres a dépassé ce que l’on peut compter.

Le consulat français a déclaré qu’il était temps d’évacuer, pas parce que c’était sûr, mais parce qu’Israël avait finalement donné son autorisation, et nous avons déménagé à Deir al-Balah pour attendre le départ.

Je n’ai pas dormi. J’ai regardé ma famille respirer, mémorisant les voix des miens comme si elles allaient disparaître. Parce qu’elles allaient disparaître.

J’ai quitté Gaza sans rien d’autre que les vêtements que je porte, ma carte d’identité et la douleur insupportable de savoir que ma mère et ma petite sœur, tout mon monde, resteraient derrière, dans une guerre conçue pour nous effacer.

Les discussions sur un cessez-le-feu imminent et les grands espoirs de mettre fin à cette guerre m’ont rendue un peu plus calme, mais aujourd’hui, ces mensonges sont gelés. C’est un spectacle récurrent, et nous tombons dans le panneau à chaque fois. Non pas parce que nous sommes idiots, mais parce que nous sommes désespérés.

Le consulat de France nous a dit quelques jours avant : « Préparez-vous, si vous voulez toujours partir. » Pour poursuivre mes études, j’ai été admise à étudier les sciences politiques à l’EHESS (l’École des hautes études en sciences sociales) à Paris.

Mais comment préparer ses bagages pour l’exil ? Comment plier ses souvenirs dans un sac à dos que l’on n’a pas le droit de porter ?

Les cils de ma sœur, le regard de ma mère

La nuit précédant mon départ, j’ai essayé de mémoriser les cils de ma sœur. J’ai dormi entre elle et ma mère, toutes enlacées comme si c’était la dernière fois. Une grande partie de moi et d’elles voulait tellement le nier. Elle était silencieuse. Trop silencieuse. Ce genre de silence terrifiant que font les enfants lorsqu’ils en savent plus que ce que vous voulez qu’ils sachent. Elle ne m’a pas dit : « Ne pars pas ». Elle m’a juste regardée et m’a serrée encore plus fort dans ses bras. Et ce regard me suivra plus longtemps que cette guerre.

Quant à ma mère, je n’ai pas la force d’écrire cela : je ne peux pas oublier son regard et la façon dont elle a pleuré de tout son cœur en me poussant hors de la pièce pour partir.

Je suis partie comme une voleuse, non pas en volant, mais en laissant derrière moi tout ce que j’aimais.

Nous avons attendu à Deir al-Balah, où nous avons été forcés d’évacuer ; on nous a dit que le Sud était plus sûr. Au point de rencontre convenu par le consulat, nous nous sommes regroupés avec d’autres personnes choisies pour cette évacuation humanitaire. Trente d’entre nous, peut-être plus.

Chacun d’entre nous porte des histoires qu’il n’aura jamais fini d’écrire. Nous sommes montés dans les bus comme des fantômes portant des corps, chacun avec des yeux pleurant, bouffis de n’avoir pas dormi, plus tristes et plus confus les uns que les autres.

Je me suis assise près de la fenêtre et je me suis forcée à regarder, à assister à la mort de ce qui était ma maison. Khan Younès. Rafah. Ou ce qui était Khan Younès, Rafah. Tout avait disparu. Aplati dans une architecture de silence. Des os en béton. Du linge brûlé. Même les oiseaux volaient plus bas, comme s’ils étaient en deuil.

Les camions bloqués là

Je n’ai pas de mots pour décrire l’ampleur de la destruction – et la méconnaissance que j’en avais – sur la route menant à la frontière de Kerem Shalom-Abu Salem. Je n’en croyais pas mes yeux, on aurait dit un film sur la fin du monde, mais ce n’était pas le cas.

Puis nous sommes passés devant les camions, les camions d’aide humanitaire. Alignés comme des accessoires sur une scène de crime. Il y en avait des dizaines. Remplis de nourriture. De farine. D’eau. Parqués à quelques mètres du cadavre de Gaza, ils n’ont jamais été autorisés à y pénétrer. Le pain pourrit pendant que les enfants dans les tentes font bouillir de l’herbe pour le dîner.

Comment appelez-vous cela, si ce n’est un crime de guerre ? Ce n’est pas un siège. C’est la famine en tant que politique étrangère. C’est le meurtre par la paperasserie, signée à Washington, appliquée à Tel- Aviv et dont l’Europe est témoin.

Nous avons atteint le poste de contrôle. Après avoir vérifié nos identités, les soldats israéliens nous ont attendus, fusil à la main, comme si nous étions la menace et non les victimes. Ils nous ont dit : « N’apportez rien. » Pas d’ordinateurs portables. Pas de livres. Pas même des écouteurs.

Je n’ai même pas été autorisée à emporter le carnet de poésie que j’avais rempli pendant la guerre, celui que ma sœur m’avait offert pour mon anniversaire. Les mots, apparemment, sont trop dangereux pour l’occupant.

Ils nous ont fouillés comme si nous portions des bombes ; pas de chagrin. Ils ont touché notre dos, vérifié nos chaussettes, scruté nos yeux. Un soldat, si c’est ainsi que l’on peut décrire un criminel, a regardé un étudiant qui voyageait avec nous et a commencé à l’interroger sur l’endroit où il vit et sur ses connaissances.

L’équipe du consulat a vérifié nos noms à nouveau et a été si gentille et chaleureuse. Elle nous a donné de la nourriture et nous a informés que leur équipe de l’ambassade de France nous attendrait à notre arrivée en Jordanie.

Dans le bus pour la Jordanie, personne ne parlait. Mais le chagrin a son propre langage. Notre silence était un hymne. Un chant funèbre pour les familles que nous avons quittées. Pour les enfants que nous ne reverrons peut-être jamais. Pour la vérité qu’il nous était interdit de porter.

Deux sièges derrière moi, une fille a chuchoté. Elle ne m’a pas demandé mon nom. Je n’ai jamais demandé le sien, mais elle a dit : « Mon père est resté. Il a dit qu’il préférait mourir dans sa maison que dans une tente. Mon petit frère a 5 ans, je lui ai dit que je ramènerais du chocolat de France, il a souri. Il ne sait pas que c’est peut-être un adieu pour toujours »

Elle a tiré ses manches sur ses mains, a regardé le sol et a murmuré : « J’ai l’impression d’avoir laissé mon âme sous les décombres. Et maintenant, j’ai peur que quelqu’un marche dessus. » Mais une phrase me hante encore aujourd’hui. Lorsqu’elle m’a dit : « Je suis convaincue que je retournerai chez ma mère et que je lui expliquerai mon voyage, et qu’elle me dira : “Bonjour, ma fille, tu es en retard !” »

Pas de pleurs. Pas de sanglots. Juste le silence, et un silence si lourd qu’il pressait nos poumons. Comme moi, cette fille est quelque part en France maintenant. Mangeant du pain. Elle étudie le français, le droit ou une autre science. Mais une partie d’elle, une partie de nous tous, est toujours à Gaza, criant derrière un mur effondré que personne n’arrive à percer.

La découverte de la Palestine

Nous sommes passés dans les territoires palestiniens occupés. Quatre heures à travers une terre que je n’avais jamais vue. Parce que nous sommes de Gaza. Nous n’avons jamais vu notre propre terre. Le reste de la Palestine nous a toujours été interdit.

Et pourtant, c’était là : des montagnes. Des vignes. Des collines couvertes d’oliviers. La mer Morte et, enfin, les stations balnéaires. Les hôtels cinq-étoiles, les Européens qui bronzent en bikini alors qu’à trente kilomètres de là, des enfants sont enterrés à plusieurs sous une tente.

C’est le théâtre cruel de l’occupation : génocide en Méditerranée, cocktails dans la mer Morte.

Nous avons été installés dans un hôtel à Amman, à l’InterContinental Jordan, un hôtel magnifique, dont tous les frais étaient couverts par la France. Il y avait tout ce dont on pouvait avoir besoin, mais jamais ce que l’on voulait.

Nous y avons passé deux nuits, du mercredi 9 au vendredi 11 juillet à l’aube. Ce furent deux jours entiers de silence et de solitude dans une chambre d’hôtel très luxueuse. Nous avons été conduits de l’hôtel à l’aéroport, avec beaucoup d’attente et de vérifications, pour finalement être mis dans un vol pour Paris.

Le voyage était tellement bouleversant. C’était la première fois que je prenais l’avion. J’ai été très malade tout en m’émerveillant de l’immensité du monde. Et de la manière dont un minuscule morceau de terre a permis au monde entier de se réveiller et de comprendre à quel point il se trompait.

Nous avons atterri à l’aéroport Charles-de-Gaulle. Nous avons été contrôlés une nouvelle fois et nous avons obtenu un visa d’étudiant. Mes grands amis m’attendaient avec les plus belles fleurs et une accolade très chaleureuse.

Me voilà à Paris désormais. En sécurité. Je dors dans un lit chaud très confortable. Et chaque nuit, je fixe le plafond et me demande : les ai-je trahis ? Ai-je abandonné ma mère, ma sœur, mon peuple ?

La culpabilité me brûle l’estomac et m’empêche de garder quoi que ce soit à l’intérieur, que ce soit de la nourriture ou des larmes. Partir était-il un acte de courage ou de désertion ? Mais je sais ceci : je n’ai pas quitté Gaza pour l’oublier. Je l’ai quittée pour la venger avec la langue, avec la politique, avec une mémoire plus vive que les balles.

Je suis partie pour apprendre la langue des tribunaux qui ne nous ont jamais sauvés. Pour utiliser leurs propres outils afin de graver notre nom dans l’histoire.

Vous, dans vos ambassades, vos salles de rédaction et vos studios de télévision, vous entendrez parler de moi. Je ne serai pas votre histoire à succès, je serai votre miroir. Et vous n’aimerez pas ce que vous y verrez.

J’ai quitté Gaza sans rien. Pas de sac. Pas de livres. Pas de cadeau d’adieu. Seulement de la rage.

Par Nour Elassy


  1. Voir dans ce numéro l’entrevue d’Ahmed A. R. Abushaban au sujet de la reprise des cours universitaires en ligne : « Maintenir notre identité et notre culture pour rebâtir un État palestinien ».
  2. Plus de 210 journalistes palestiniens, hommes et femmes, sont morts à Gaza, souvent ciblés par la technologie militaire utilisée par l’armée israélienne (voir l’article de Rabih Jamil « Comment les GAFAM alimentent la machine algorithmique du génocide » dans ce numéro). Le magazine espagnol El Pais Semanal les a surnommés « les yeux et les oreilles du monde » : une reconnaissance bienvenue quoique tardive de leur travail, comme si le fait d’être palestinien amenait automatiquement à douter de leur professionnalisme. Les journalistes occidentaux ont été en tout cas très lents à se mobiliser contre l’hécatombe qui frappait leurs confrères et consœurs,
  3. Edward Saïd était non seulement un penseur palestinien, auteur de L’orientalisme (1978), mais aussi un critique musical.
  4. Il s’agit du titre du discours de Martin Luther King, le 28 août 1963, un des leaders du mouvement pour les droits civiques aux États-Unis, qui réclamait la fin de toutes les formes de ségrégation raciale dont celle inscrite dans les lois.
  5. Cette chronique de Gaza a été publiée le 21 juillet 2025 dans le journal français Mediapart. Nous remercions chaleureusement Nour Elassy et Médiapart d’avoir accepté que la revue Nouveaux Cahiers du socialisme la publie.

 

Les droits culturels, pour donner du sens à la vie

20 janvier, par Revue Droits et libertés
Retour à la table des matières Droits et libertés, printemps / été 2025 Les droits culturels, pour donner du sens à la vie Entretien avec Vincent Greason, militant des droits (…)

Retour à la table des matières Droits et libertés, printemps / été 2025

Les droits culturels, pour donner du sens à la vie

Entretien avec Vincent Greason, militant des droits humains Propos recueillis par Elisabeth Dupuis, responsable des communications à la LDL « Un joyeux mystère pour certains », nous dit Vincent; un parent pauvre pour d’autres, pourrait-on ajouter. Le champ des droits culturels est pourtant vaste et on gagnerait à s’en saisir davantage. Les droits culturels font référence à l’ensemble des croyances, des connaissances, des qualifications, des valeurs, des références culturelles, des savoir-faire, des modes de vie, des coutumes, en plus de la culture comme les œuvres d’art, le théâtre, la musique ou le cinéma. La Charte des droits et libertés de la personne du Québec est peu bavarde au sujet des droits culturels. En effet, l’article 43 est le seul qui y fait référence et encore, de façon assez limitée : « Les personnes appartenant à des minorités ethniques ont le droit de maintenir et de faire progresser leur propre vie culturelle avec les autres membres de leur groupe. » Dans un numéro de Droits et libertés, Droits culturels et droit à la culture, Christian Nadeau écrivait : « Pensée comme un privilège, la culture représente une forme de domination. Pensée dans la perspective des droits, dans la logique de l’interdépendance de ceux-ci, elle est un contre-pouvoir, dans un rapport de solidarité et de complémentarité, face aux volontés hégémoniques pour surmonter les impuissances, les angoisses et les fables qui invitent à la résignation. En ce sens, la force libératrice de la culture demeure toujours nécessaire, hier comme aujourd’hui[1] ».

L’éducation : un droit culturel

« D’ailleurs, les droits culturels sont très liés au droit à l’éducation, une proximité qui démontre l’interdépendance des droits », explique Vincent. On conçoit la possibilité d’acquérir et de partager des connaissances et de développer la pensée critique par l’éducation, tant chez les enfants que chez les adultes, tout au long et au large de la vie. Dans la Charte québécoise, on énonce une vision très limitée du droit à l’éducation : « Toute personne a droit, dans la mesure et suivant les normes prévues par la loi, à l’instruction publique gratuite. » (art. 40), ce qui signifie la formation de base, primaire et secondaire. À aucun endroit, la Charte ne prévoit le droit d’apprendre tout au long de la vie ou le droit à l’éducation des adultes. Vincent rappelle que l’éducation, selon le Pacte international des droits économiques, sociaux et culturels (PIDESC), vise au plein épanouissement de la personne humaine et à sa dignité, et qu’il faut considérer l’éducation des adultes bien au-delà de la formation à l’emploi. Les organisations d’action communautaire, d’éducation populaire et les syndicats abordent des sujets multiples : la francisation, le système politique, l’environnement, l’histoire, les inégalités économiques, les droits humains, etc. Comme l’énonce l’Organisation des Nations unies pour l’éducation, la science et la culture (UNESCO), l’éducation est « un droit émancipateur en soi et c’est l’un des outils les plus puissants pour permettre aux enfants et aux adultes marginalisés sur le plan économique et social de s’extraire de la pauvreté et de participer pleinement à la société[2] ».
Il faut outiller la population et ça passe bien souvent par l’éducation populaire.
« L’éducation populaire est un vecteur incontournable pour développer la littératie politique et agir dans la société. » Pourquoi cette façon d’acquérir des connaissances et des savoir-faire est-elle si importante ? Vincent nous le précise : « Pour comprendre le monde qui nous entoure, pour contrer la désinformation et pour bâtir une société fondée sur la justice sociale. » On peut même ajouter : pour éviter de se faire enfirouaper. « Comment participer à la vie culturelle si tu ne connais pas le système ? Ça prend des outils pour être en mesure d’aller donner son opinion au Bureau d’audiences publiques sur l’environnement (BAPE), par exemple! Il faut outiller la population et ça passe bien souvent par l’éducation populaire », explique Vincent.

Apprendre toute la vie

« Pour le gouvernement du Québec, l’éducation des adultes se limite présentement à l’intégration au marché du travail et à la formation en emploi. Il faut élargir cette définition, afin d’inclure les enjeux culturels, politiques et sociaux à travers l’éducation populaire, qui joue un rôle incontournable au Québec. » Pour Vincent, « il est évident que les droits des adultes en matière d’éducation sont bafoués ». Vincent nous propose de consulter l’avis au gouvernement du Québec rédigé par le Conseil supérieur de l’éducation sur l’éducation aux adultes : « L’État a un rôle structurant à jouer pour soutenir l’action éducative de cette grande communauté éducative décentralisée. À cet égard, le Conseil recommande : d’engager le Québec dans une perspective d’éducation élargie à laquelle l’éducation populaire contribue pour le mieux-être des adultes ; de consolider et d’accroître la place de l’éducation populaire comme moyen de soutenir le développement du pouvoir d’agir des adultes et de leur capacité à jouer différents rôles ; de pérenniser et d’enrichir les moyens d’une éducation populaire de qualité[3]. » Quant à la Déclaration universelle des droits de l’homme adoptée en 1948, elle affirme que : « Toute personne a le droit de prendre part librement à la vie culturelle de la communauté, de jouir des arts et de participer au progrès scientifique et aux bienfaits qui en résultent. » (art. 27,1) Pour comprendre le droit à la culture comme étant le droit de tout adulte de participer activement à la vie en société, et pour pouvoir y participer pleinement, elle ou il doit s’en sentir partie prenante. D’où l’importance pour les adultes, particulièrement les personnes nouvellement arrivées ou les personnes peu instruites, d’être outillés pour pouvoir y participer. Outre la nécessité d’inscrire les droits culturels dans la Charte québécoise, il est grand temps que le Québec se dote d’une vraie politique en éducation des adultes qui reconnaît le droit de celles-ci et ceux-ci d’apprendre tout au long et tout au large de la vie.   [1] En ligne : https://liguedesdroits.ca/pour-les-droits-culturels-et-le-droit-a-la-culture/ [2] En ligne : https://www.unesco.org/fr/right-education/need-know [3] Conseil supérieur de l’éducation, L’éducation populaire : mise en lumière d’une approche éducative incontournable tout au long et au large de la vie, Québec, octobre 2016. En ligne : https://www.cse.gouv.qc.ca/wp-content/uploads/2016/11/50-0492-AV-leducation-populaire.pdf  

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La nouvelle gestion publique : une menace aux droits humains

20 janvier, par Revue Droits et libertés
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Retour à la table des matières Droits et libertés, printemps / été 2025

La nouvelle gestion publique : une menace aux droits humains

Christian Djoko Kamgain, PhD, chargé de cours à l’ÉNAP et à l’UQAR, membre du CA de la Ligue des droits et libertés - section de Québec Inspirée des principes de gestion du secteur privé, la nouvelle gestion publique (NGP) – qui, notons-le, n’a plus grand-chose de « nouveau » aujourd’hui – s’est imposée depuis quelques années comme le paradigme dominant de l’administration publique québécoise. Sous couvert d’efficacité et de « modernisation », elle tend à déjuridiciser les droits socioéconomiques des travailleuses et travailleurs du secteur public, c’est-à-dire à les vider de leur portée légale en les réduisant à de simples besoins ou commodités gérés par l’administration. Or, ces droits – qu’il s’agisse du droit à un travail décent, à des conditions équitables, à la sécurité économique ou à la voix collective – sont consacrés par des instruments juridiques clairs, tant internationaux que nationaux. Ce texte se propose d’en faire la démonstration. Les droits économiques et sociaux sont beaucoup plus fragiles que l’on ne le pense. Nous devons inverser la vapeur et les remettre au cœur de la gestion publique.

Précarisation de l’emploi public 

Sous l’impératif de rentabilité et de rationalisation des coûts, la multiplication des contrats à durée déterminée, la sous-traitance et la réduction des effectifs deviennent de plus en plus courant dans le secteur public québécois. Loin de favoriser une flexibilité émancipatrice, cette recomposition du marché du travail instaure au contraire une précarisation structurelle qui fragilise les droits des travailleurs et travailleuses. Loin d’offrir plus d’opportunités, elle enferme de nombreux agents publics dans un cycle d’incertitude chronique et de vulnérabilité sociale : contrats courts, instabilité financière, impossibilité de se projeter à long terme.
Loin de favoriser une flexibilité émancipatrice, cette recomposition du marché du travail instaure au contraire une précarisation structurelle qui fragilise les droits des travailleurs et travailleuses.
Une telle évolution contrevient frontalement au droit au travail tel que reconnu par le droit international. En effet, l’article 7 du Pacte international relatif aux droits économiques, sociaux et culturels (PIDESC) auquel le Canada est État-parti depuis le 3 janvier 1976, consacre le droit de toute personne à des « conditions de travail justes et favorables ». Ce dernier prévoit notamment un salaire équitable assurant une existence décente aux travailleurs et à leur famille, la sécurité au travail, ainsi qu’une limitation raisonnable de la durée du travail. Or, dans les faits, les emplois atypiques issus de la NGP se traduisent par des salaires moindres, une réduction de l’accès aux avantages sociaux (assurances, régimes de retraite) et des horaires fragmentés. À l’interne, cette évolution contrevient également à l’article 46 de la Charte des droits et libertés de la personne du Québec, qui énonce que « toute personne qui travaille a droit, conformément à la loi, à des conditions de travail justes et raisonnables, et qui respectent sa santé, sa sécurité et son intégrité physique ». Force est de constater que la précarisation de l’emploi, le stress et la surcharge engendrés par la réduction des effectifs, ou encore la détérioration de la santé psychologique des employé-e-s publics, sont difficilement compatibles avec des conditions « justes et raisonnables ». Cette évolution heurte enfin l’article 45 de la Charte québécoise, qui garantit à toute personne dans le besoin le droit à des mesures susceptibles d’assurer « un niveau de vie décent ». Comment parler de niveau de vie décent lorsque des salarié-e-s de l’État, faute de stabilité, peuvent basculer eux-mêmes dans la précarité économique ? Bien que ces articles ne soient pas directement justiciables, leur inclusion dans un texte à valeur quasi constitutionnelle (art. 52) leur confère un poids interprétatif important. Ils traduisent des engagements juridiques clairs, notamment au regard du Pacte international relatif aux droits économiques, sociaux et culturels (PIDESC), auquel le Québec est lié par l’intermédiaire du Canada. En vidant progressivement ces droits de leur contenu, la NGP ne les abolit pas frontalement, mais les rend inopérants – ce qui constitue une forme insidieuse de régression.

Affaiblissement de la négociation collective 

Au-delà des conditions individuelles, la NGP s’attaque aussi aux droits collectifs du travail. En morcelant les statuts (permanents vs temporaires, salariés de l’État vs employé-e-s sous-traitants), elle désorganise les collectifs de travail et complique la mobilisation syndicale. Cette fragmentation affaiblit le pouvoir de négociation des salarié-e-s face à l’employeur public, menaçant du même coup la liberté d’association. Rappelons que la Charte canadienne des droits et libertés protège la liberté d’association (art. 2(d)) et que la jurisprudence de la Cour suprême en a fait le socle du droit syndical. Depuis l’arrêt historique Health Services (2007), il est établi que la liberté d’association « assure le droit de personnes salariées de véritablement s’associer en vue de réaliser des objectifs collectifs relatifs à leurs conditions de travail, qui inclut le droit à la négociation collective »[1]. Autrement dit, le droit de négocier collectivement avec l’employeur fait partie intégrante des libertés fondamentales, car il contribue à promouvoir et même renforcer les valeurs fondamentales, inhérentes à la Charte, que sont la dignité humaine, l’égalité, la liberté, le respect de l’autonomie de la personne et la démocratie, comme l’ont affirmé les juges de la Cour suprême[2]. Or, les pratiques managériales introduites par la NGP viennent souvent contourner ou affaiblir la négociation collective. Par exemple, le recours massif à la sous-traitance dans certains ministères ou hôpitaux permet de soustraire une partie du personnel aux conventions collectives en vigueur, en les transférant vers des employeurs privés moins bien régis – une stratégie comparable à celle qu’avait utilisée la Colombie-Britannique et qui a été jugée anticonstitutionnelle par la Cour suprême dans l’affaire Health Services. De même, l’imposition unilatérale de réorganisations ou de « réformes » par voie législative – pensons à une loi spéciale qui modifierait les conditions de travail ou restreindrait le droit de grève dans la fonction publique – porte atteinte au processus de négociation de bonne foi. La jurisprudence récente est sans équivoque à cet égard : l’alinéa 2(d) protège un « véritable processus de négociation collective », ce qui signifie que les employeurs publics ont l’obligation de rencontrer et discuter de bonne foi avec les représentant-e-s des salarié-e-s et que l’État ne peut pas légiférer de façon à imposer arbitrairement des résultats ou à brouiller l’équilibre des rapports de force. Si le gouvernement décrète des conditions sans négociation ou empêche les syndicats de défendre efficacement les travailleuses et travailleurs (par exemple en fragmentant les unités d’accréditation ou en élargissant indûment la notion de « services essentiels » pour interdire la grève), il y a alors ingérence substantielle dans l’activité associative, ce qui « nie le droit des personnes salariées à une liberté d’association significative en rendant leurs efforts collectifs inutiles ». Il convient de rappeler que la Charte québécoise protège également la liberté d’association (art. 3) et la liberté syndicale a été reconnue comme une composante de la dignité de la personne (art. 4). Dans la fonction publique québécoise, le Code du travail encadre la négociation collective et le droit de grève, en excluant certes certains corps (policiers, pompiers), mais en permettant aux autres employé-e-s publics de faire valoir leurs revendications par ces moyens. Toute mesure administrative qui vise à affaiblir les syndicats – par exemple en fragmentant les forums de discussion ou en imposant une gestion individualisée de la performance – contrevient à l’esprit de ces dispositions. En somme, la direction que prend la NGP – affaiblir les contre-pouvoirs syndicaux et gérer le personnel comme une variable d’ajustement – heurte de plein fouet la liberté d’association telle que protégée par nos lois. Elle fait reculer des conquêtes sociales fondamentales, en niant aux employé-e-s publics la capacité de faire face, à armes plus égales, à la puissance de l’État-employeur (arrêt Mounted Police Association, 2015, aux paragraphes 52 à 54 et 66).

Dégradation du service public

Affaiblir les droits des travailleurs et travailleuses de l’État, ce n’est pas seulement porter atteinte à leur situation individuelle ou collective – c’est aussi compromettre la qualité du service public pour l’ensemble de la population. En effet, droits des employé-e-s et droits des usager-ère-s sont intimement liés : un personnel précarisé, démoralisé ou réduit à une simple variable comptable ne peut offrir des services accessibles et de qualité. La NGP prétend que l’optimisation gestionnaire profitera à tous, mais on observe au contraire ce que j’appelle le syndrome de la prestation fantôme dans plusieurs secteurs. Par exemple, dans les hôpitaux québécois, plusieurs patient(e)s sont officiellement « pris en charge » dans les systèmes informatiques, mais sans suivi humain réel, faute de personnel suffisant et stable. Dans le réseau de l’éducation, la course aux indicateurs (taux de diplomation, productivité scientifique, etc.) pousse à abaisser les exigences et à multiplier les mesures bureaucratiques au détriment de l’accompagnement pédagogique. Pour les citoyen-ne-s, cela se traduit par des services plus impersonnels et inégalitaires : centres locaux fermés au profit de portails web, délais allongés, soutien réduit pour les plus vulnérables. Une étude de l’INRS révélait récemment qu’un Québécois sur quatre n’utilise pas les services gouvernementaux en ligne, soulignant l’importance de maintenir des services publics humains et inclusifs. Hélas, la NGP privilégie souvent les économies budgétaires à court terme sur ces considérations d’accessibilité. Juridiquement, l’État québécois a pourtant la responsabilité de garantir les droits sociaux de la population, ce qui inclut le droit de chacun-e à la sécurité sociale (PIDESC art. 9) et à l’aide en cas de besoin (Charte québécoise art. 45). En affaiblissant le secteur public, on affaiblit les mécanismes par lesquels ces droits peuvent se réaliser concrètement. L’article 45 de la Charte n’est pas qu’une clause programmatique : il rappelle que l’État a le devoir positif d’assurer un filet social adéquat. Or, comment ce devoir peut-il être rempli si les programmes d’assistance, de santé ou d’éducation sont gérés dans une optique de rentabilité, avec des effectifs insuffisants et des travailleurs épuisés ? De même, l’article 46 de la Charte garantit le droit à des conditions de travail saines et sécuritaires. La qualité du service aux citoyens en dépend : un personnel surmené, en dissonance éthique entre ses valeurs et les contraintes comptables (culture du chiffre), voit sa capacité à bien servir le public à diminuer. On l’a vu lors des États généraux de la fonction publique tenus en novembre 2024 : les participant-e-s ont fait le lien entre surcharge de travail, augmentation des arrêts maladie, roulement du personnel et dégradation de l’action de l’État. À terme, ce discrédit jeté sur le secteur public ouvre la voie à une privatisation rampante des services, ce qui constitue en soi un recul en matière de justice sociale. Car les services privatisés profitent aux plus offrants et creusent les inégalités, tandis qu’un service public fort est synonyme d’égalité d’accès et de cohésion sociale.
Dans le réseau de l’éducation, la course aux indicateurs (taux de diplomation, productivité scientifique, etc.) pousse à abaisser les exigences et à multiplier les mesures bureaucratiques au détriment de l’accompagnement pédagogique.

Reconquérir les droits

La nouvelle gestion publique, en soumettant l’administration à la froide rationalité du marché, a fragilisé l’édifice laborieusement construit des droits sociaux et économiques des travailleurs et travailleuses de l’État. Pas à pas, on voit s’opérer une inversion des principes : ce qui relevait de droits garantis est devenu une faveur conditionnelle, ce qui relevait du bien commun est devenu une ligne comptable. Face à cette érosion, la réponse juridique et politique s’impose. Juridique, car les textes sont là – PIDESC, conventions de l’Organisation internationale du travail, Chartes canadienne et québécoise, Code du travail – pour rappeler que les droits au travail décent, à la négociation collective, à la sécurité économique et à l’égalité ne sont pas négociables. Plusieurs décisions de justice, du niveau arbitral jusqu’aux tribunaux supérieurs, tracent les limites de l’acceptable en matière de réorganisation du secteur public. Politique, car reconquérir ces droits suppose une mobilisation collective : redonner voix aux syndicats, aux associations citoyennes, aux fonctionnaires engagé-e-s qui refusent de voir leur rôle réduit à celui d’exécutant-e-s sans droits.       [1] En ligne : https://www.justice.gc.ca/fra/sjc-csj/dlc-rfc/ccdl-ccrf/check/art2d.html#:~:text=conditions%20de%20travail%2C%20qui%20inclut,%C3%AAtre%2C%20%C3%A0%20l%E2%80%99%C3%89tat%20en%20ce [2] Cité et analysé par Brunelle, Christian, « La liberté d’association se porte mieux : un commentaire de l’arrêt Health Services », dans Conférence des juristes de l’État 2009 : XVIIIe Conférence, Québec, Yvon Blais, 2009, p. 250.

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Droits humains et prisons : un défi pour la justice

20 janvier, par Revue Droits et libertés
Retour à la table des matières Droits et libertés, printemps / été 2025 Droits humains et prisons : un défi pour la justice Me Amélie Morin, avocate en droit carcéral Une (…)

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Droits humains et prisons : un défi pour la justice

Me Amélie Morin, avocate en droit carcéral Une personne qui reçoit une peine de prison ou est détenue en attente de son procès est privée de sa liberté de circuler en société, mais doit en principe conserver l’ensemble de ses autres droits. Or, dans les faits, elle subit de nombreuses violations de ses droits : perte du droit à la liberté résiduelle par le confinement ou l’isolement en cellule  ; discrimination fondée sur l’identité de genre  ; difficultés d’exercer son droit à l’avocat-e, à la vie privée, à la sécurité et à la protection contre les traitements cruels ou inusités, ou son droit à recevoir des soins de santé adéquats. À cela s'ajoutent les innombrables formes de violence qui sont indissociables des logiques carcérales et de la culture des institutions de détention. La reconnaissance des droits des personnes incarcérées est le fruit de longues luttes collectives. Au Québec, la création de la Ligue des droits et libertés, en 1963, et de l’Office des droits des détenus (ODD), en 1972, sont des jalons importants dans la consolidation du mouvement pour la défense des droits des personnes incarcérées. À l’époque, ces groupes pouvaient s’appuyer sur divers instruments internationaux, dont la Déclaration universelle des droits de l’homme (1948) et l’Ensemble des règles minima pour le traitement des détenus, adopté par les Nations Unies en 1955. Pierre Landreville, une figure centrale de cette lutte et un membre de la première heure de l’ODD, soulignait en 1973 que l’Ensemble des règles minima devrait être considéré comme la charte des droits de tout individu privé de liberté[1]. Il recommandait alors la création d’un organisme national chargé de veiller au respect de ces règles dans le système carcéral canadien et québécoise. Adoptant très tôt une perspective abolitionniste, l’ODD publie en 1980 une Charte des droits des détenu-e-s qui énonce une liste extensive des droits devant être reconnus aux personnes incarcérées. Cette charte aura un impact majeur au Québec et à l’échelle internationale. Elle inspirera notamment la Fédération internationale des droits de l’homme, qui présentera un projet de charte similaire lors du 7e congrès des Nations Unies pour la prévention du crime et le traitement des délinquants, en 1985. Pendant cette période, les personnes détenues elles-mêmes prennent conscience de leurs droits et multiplient les actions directes, les grèves de la faim, les pétitions, les émeutes et les manifestations pour alerter l’État et l’opinion publique des violations de leurs droits et des conditions de détentiondéplorables dans les prisons et pénitenciers de la province. À l’époque, les rapports se multiplient pour documenter les suicides, les morts suspectes, les abus commis par les agents correctionnels et les nombreuses autres formes de violences qui sévissent dans ces établissements[2]. En 1975, l’Assemblée nationale du Québec adopte la Charte des droits et libertés de la personne, une loi quasi constitutionnelle qui – en principe – a préséance sur l’ensemble des autres lois au Québec. En dépit de son caractère résolument progressiste, cette loi n’a toutefois que peu d’impact, dans l’immédiat, sur la situation des personnes détenues. Ainsi, les luttes se sont poursuivies jusqu’à ce que la Cour suprême du Canada, dans l’arrêt Solosky à la fin de l’année 1979, reconnaisse qu’une personne incarcérée conserve tous ses droits civils[3] à l’exception de ceux « expressément ou implicitement suspendus par la loi ». Quelques mois après l’arrêt Solosky, la Cour suprême a attribué dans l’arrêt Martineau, la compétence aux tribunaux de veiller au respect des droits des personnes en détention, en autorisant les contrôles judiciaires des décisions prises en milieu carcéral, dans le but de s’assurer de leur légalité. L’abolition de la peine de mort au Canada, en 1976, marque un tournant important dans la reconnaissance de la valeur de la vie humaine et des droits des personnes incarcérées. Elle a jeté les bases d’une réflexion critique plus large sur le régime carcéral et les prisons comme lieux de violations systémiques des droits humains. Depuis son adoption en 1982, la Charte canadienne des droits et libertés protège plusieurs droits qui s’appliquent à toutes et à tous, incluant les personnes incarcérées. Or, il faut savoir que l’atteinte à un droit peut être considérée comme justifiée au sens de l’article 1 de la Charte canadienne. Ainsi, bien que certaines restrictions au droit à la liberté soient justifiées pour des motifs d’ordre sécuritaire ou relié au comportement d’une personne incarcérée, celles-ci doivent néanmoins constituer des issues possibles et acceptables pouvant se justifier en regard des faits et du droit[4]. Cela signifie que les contraintes imposées doivent être appliquées aux fins d’un contrôle raisonnable exercé sur la personne incarcérée[5].
Malgré ces avancées juridiques, la méconnaissance des recours juridiques par les personnes détenues elles-mêmes, les difficultés d’accès à ces recours, de même que leur manque de ressources sont autant d’obstacles à l’exercice des droits.
Plus récemment, en juin 2002, l’Assemblée nationale a adopté la Loi sur le système correctionnel du Québec, qui établit les droits spécifiques reconnus aux personnes détenues dans les prisons provinciales. À titre d’exemples, la loi prévoit notamment des dispositions législatives en ce qui concerne le processus disciplinaire interne aux établissements provinciaux, à l’accès aux permissions de sortir, aux libérations conditionnelles tout en spécifiant le mandat des services correctionnels ainsi que les responsabilités des agents y travaillant. Malgré ces avancées juridiques, la méconnaissance des recours juridiques par les personnes détenues elles-mêmes, les difficultés d’accès à ces recours, de même que leur manque de ressources sont autant d’obstacles à l’exercice des droits. De plus, l’intervention des tribunaux est limitée aux cas individuels, sans possibilité de traiter des violations systémiques des droits dans les prisons. Le manque d’interventions adaptées aux diverses problématiques psychosociales rencontrées par la population carcérale ne fait qu’aggraver la situation, augmentant la surpopulation et la surreprésentation de groupes vulnérables au sein des établissements. Ainsi, une question persiste : comment assurer le respect et la mise en œuvre des droits humains pour les personnes incarcérées au Québec ? Il est de plus en plus évident qu’augmenter le nombre d’agents correctionnels ou de prisons ne résoudra rien. Au contraire, il est plus que jamais nécessaire de repenser l’administration et la gestion des peines, mais aussi la vision globale du système carcéral et surtout pénal. Il est urgent de, non seulement dénoncer les violations de droits qui ont cours dans les établissements de détention, mais d’imaginer des alternatives à la logique carcérale elle-même. Cette réflexion de longue date apparaît plus que jamais d’actualité. En ce 50e anniversaire de la Charte québécoise, il est impératif de créer une Commission d’enquête publique pour faire la lumière sur le régime de violations de droits qui persiste dans l’ensemble des prisons du Québec. Elle permettrait de braquer les projecteurs sur les obligations du gouvernement du Québec en matière de respect des normes internationales de droits humains, mais aussi d’amorcer, enfin, une conversation collective plus large sur le recours à l’incarcération (pourquoi ? qui ? réhabilitation ou punition ? quid du phénomène des portes tournantes ?) et sa nécessaire remise en question.     [1] Pierre Landreville, L’application des règles minima pour le traitement des détenus au Canada, Acta criminologica, vol 6, no 1, p. 168. [2] P. Landreville, A. Gagnon et S. Desrosiers. Les prisons de par ici. Montréal, Éditions Parti Pris, 1976 ; J.-C. Bernheim et L. Laurin. Les complices : Police, coroner et morts suspectes, Montréal, Québec/Amérique, 1980. [3] Il était question du droit de communiquer en toute confidence avec son conseiller juridique en l’espèce. [4] Établissement de Mission c. Khela, 2014 1 RCS 502, par.73 ; Dunsmuir c. Nouveau-Brunswick, 2008 1 RCS 190, par. 47. [5] Loi sur le système correctionnel et la mise en liberté sous condition, LC 1992, c 20, art.4 ; Loi sur le système correctionnel du Québec, chapitre S-40.1, art.1.  

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Quel droit de manifester à Québec ?

20 janvier, par Revue Droits et libertés
Retour à la table des matières Droits et libertés, printemps / été 2025 Quel droit de manifester à Québec ? Josyanne Proteau, coordonnatrice de la Ligue des droits et libertés (…)

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Quel droit de manifester à Québec ?

Josyanne Proteau, coordonnatrice de la Ligue des droits et libertés - Section de Québec Linda Forgues, membre du CA de la Ligue des droits et libertés - Section de Québec La Ville de Québec a développé au fil des ans une relation tendue avec les mouvements sociaux et les manifestations qui se déroulent dans ses rues. Le droit de manifester y est fréquemment mis à mal par le service de police, qui use de diverses tactiques pour réprimer les manifestant-e-s et même empêcher la tenue des manifestations. Deux éléments principaux sont au centre de ces violations répétées des droits humains : certaines dispositions législatives, qui limitent le droit de manifester, et l’ampleur du pouvoir d’interprétation et d'application des agent-e-s des codes et règlements, qui donne lieu à des utilisations abusives des pouvoirs policiers.

Entraver le droit de manifester

De nouveaux règlements prévus pour encadrer les manifestations ont vu le jour dans la foulée des mobilisations de 2012 dans les municipalités du Québec. À Québec, l'administration municipale en a profité pour enchâsser dans son Règlement sur la paix et le bon ordre (R.V.Q. 1091) l’article 19.2, obligeant les manifestant-e-s à fournir l'itinéraire de la manifestation. L’article a été contesté, puis abrogé en 2023. Le jugement de la Cour d’appel, qui le déclarait invalide, campait le droit de manifester en ces termes : « Ce n’est [...] pas parce qu’elle est perturbatrice que la manifestation pacifique doit être régulée et si elle doit l’être pour des raisons de sécurité, ce ne peut être prioritairement par le recours à des sanctions pénales de responsabilité stricte, ce qui porte atteinte à la substance même de la liberté d’expression et de réunion pacifique[1] ». Malgré la recommandation de ce jugement, un second règlement municipal, le Règlement sur la sécurité lors de la tenue de rassemblements sur la voie publique (R.V.Q. 2817), a été adopté à Québec en 2023. Reprenant les mêmes principes que l'article 19.2, celui-ci prévoit que l’organisateur ou l’organisatrice d’une manifestation se déplaçant sur plus de 150 mètres doit « aviser le Service de police de la Ville de Québec de la date, de l’heure et du lieu de départ, de l’itinéraire et du mode de déplacement prévu lors du rassemblement[2] ». Cette fois, ce sont uniquement les personnes qui organisent la manifestation qui s’exposent à des contraventions.

Abus policiers en continu

La limitation du droit de manifester ne se restreint toutefois pas au règlement municipal prévu pour encadrer (ou contrôler) les manifestations. Le Service de police de la Ville de Québec (SPVQ) a en effet bien d’autres outils en main pour limiter la portée ou empêcher la tenue de manifestations. D’une part, certains autres règlements ou articles qui ne visent pas les manifestations sont utilisés pour émettre des contraventions dans le cadre de manifestations ou d’actions pacifiques. C’est le cas notamment d'articles du Code de la sécurité routière, qui sont détournés de leur fonction première d’assurer la sécurité sur la route, et utilisés pour réprimer les manifestant-e-s[3].
La protection des droits nécessite de mettre de l’avant - voire d’imposer - un cadrage en termes de droits humains de tout projet législatif - et, bien entendu, des pratiques des services de police.
D’autre part, les simples menaces et tentatives d’intimidation de la part du SPVQ ont un impact majeur sur la tenue des manifestations. Menaces de remise de contraventions, démonstrations de force, modifications d’itinéraire forcées, manifestations refoulées sur le trottoir, utilisation de prétextes variés pour empêcher la tenue des manifestations[4], les exemples de ce type d’intervention de la part de la police sont multiples à Québec.

Et la Charte?

Cela nous amène à nous questionner, en cette année de la célébration du 50e anniversaire de la Charte des droits et libertés de la personne, sur le rôle et les limites de ce fameux outil. Nous savons combien il s’agit d’un héritage précieux, qui a permis d’institutionnaliser des éléments fondamentaux permettant d’aspirer à une société égalitaire et démocratique. Force est de constater, cependant, que son importance est de plus en plus ignorée de la population, des autrices et des acteurs, et que l’absence de mesures contraignantes permet un respect très inégal des principes qu’elle défend. D’un point de vue de protection des droits, la Charte québécoise a permis de réaliser des gains importants au niveau législatif ces dernières années, comme ce fut le cas pour l’abrogation de l'article 19.2, jugé inconstitutionnel[5]. Il s’agit cependant de gains qui sont faits au coût d’efforts considérables et qui ne sont jamais totalement acquis : en effet, comme on l’a vu, la Ville de Québec s’est aussitôt empressée de créer un nouveau règlement pour encadrer les manifestations. Cela nous montre que l’existence de la Charte est, en tant que telle, insuffisante. La protection des droits nécessite de mettre de l’avant - voire d’imposer - un cadrage en termes de droits humains de tout projet législatif - et, bien entendu, des pratiques des services de police. Pour cela, il importe de clarifier le rôle des administrations municipales au regard de la protection des droits et de (re)mettre cette responsabilité en lumière. [1] Bérubé c. Ville de Québec, 2019 QCCA 1764 (CanLII). En ligne : https://canlii.ca/t/j2zzt. [2] Règlement sur la sécurité lors de la tenue de manifestations dans l’espace public (R.V.Q. 2817). En ligne : https://reglements.ville.quebec.qc.ca/fr/pdf/ra/R.V.Q.2817.pdf [3] À titre d’exemple, une militante de Québec s’est fait maîtriser et remettre une contravention pour avoir traversé la rue, pourtant bloquée à la circulation, alors qu’elle tentait de prendre la rue au début d’une manifestation. [4] Plusieurs témoignages font état notamment d’utilisation de règlements qui ne figurent pas parmi les règlements de la Ville de Québec pour interdire des manifestations. Par exemple, certain-e-s agent-e-s menacent de remettre des contraventions aux manifestant-e-s en prétextant qu' une manifestation ne peut pas se tenir dans la rue si elle compte moins de 50 personnes, ce qui ne figure dans aucun règlement. [5] Bérubé c. Ville de Québec, 2019 QCCA 1764 (CanLII), En ligne : .https://canlii.ca/t/j2zzt>, consulté le 6 février 2025.

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Regards croisés sur les droits humains

20 janvier, par Revue Droits et libertés
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Droits et libertés, printemps / été 2025

Regards croisés sur les droits humains
Témoignages

Vivre dans la dignité

Les prestations disponibles ne permettent pas aux personnes assistées sociales de couvrir leurs besoins de base et de vivre dans la dignité. Par ailleurs, les programmes, ayant historiquement été conçus selon une catégorisation des contraintes à l’emploi justifiant des traitements différenciés et des prestations plus ou moins élevées, renforcent l’idée du pauvre méritant et celle du mauvais pauvre, soit celui qui devrait retourner sur le marché du travail. Le FCPASQ, dans une approche par et pour les personnes assistées sociales, ancre son action dans une démarche d’éducation populaire. Cette dernière invite à adopter comme point de départ l’expérience des personnes et les mots qu’elles emploient pour nommer leur réalité. Cela se concrétise par l’adoption d’un langage accessible et concret, ainsi que par l’aménagement de structures démocratiques de fonctionnement et de vie associative qui visent à permettre aux personnes de sentir qu’elles ont une valeur et un espace dans la société. Par conséquent, le cadre des droits humains et la Charte ne sont que très peu mobilisés au quotidien. Parler de droits apparait d’autant plus aberrant alors que des personnes ne peuvent même pas répondre à leurs besoins de base au quotidien.

Catherine Tragnée, organisatrice communautaire, Front commun des personnes assistées sociales du Québec (FCPASQ)

Regroupant 30 associations membres, le FCPASQ travaille à la promotion des droits économiques, sociaux et culturels des citoyen-ne-s du Québec exclu-e-s du marché du travail et qui vivent dans la pauvreté.

Pour des conditions de vie décentes

L’ACEF du Nord de Montréal est préoccupée par différentes pratiques qui pourraient être considérées comme des discriminations fondées sur la condition sociale des individus, l’un des 14 motifs de discrimination interdits par la Charte. L’utilisation du dossier de crédit à des fins non financières constitue l’une d’entre elles. Alors qu’il ne devrait être destiné qu’à évaluer la solvabilité d’une personne dans le cadre d’une demande de crédit, le dossier de crédit peut être utilisé par des employeurs ou des propriétaires de logement dans l’étude d’une candidature. Or, il est inacceptable qu’un mauvais dossier causé, par exemple, par de simples retards de paiement de factures de téléphone, puisse compromettre l’accès à un logement ou à un emploi et précariser encore plus une personne ayant une situation financière difficile. L’ACEF mène également des campagnes sur le droit à l’énergie et le droit à la mobilité, des conditions incontournables pour que chaque personne puisse jouir pleinement de ses droits humains, bénéficier de conditions de vie décentes et prendre part aux activités de la société. En mettant en lumière le fait que les hausses des tarifs d’hydro-électricité et du transport en commun impactent davantage les ménages à faible revenu, elles permettent de rappeler, par exemple, que l’énergie n’est pas un luxe, et que personne ne devrait avoir à choisir entre manger et se chauffer, ni encore à mourir lors d’une vague de chaleur estivale. En ce sens, le droit de consommer de l’énergie dans son logement est essentiel pour répondre à ses besoins de base (manger, se chauffer, se laver, etc.), être en bonne santé et vivre dans la dignité. Le droit à l’énergie ainsi que le droit à la mobilité devraient être reconnus comme des droits humains et protégés par des politiques efficaces.

Émilie Laurin-Dansereau, conseillère budgétaire, Association coopérative d’économie familiale (ACEF) du Nord de Montréal

L’ACEF du Nord de Montréal est un organisme communautaire autonome de défense des droits, qui intervient principalement en éducation à la consommation sur les questions de budget, crédit et endettement.

Manger est un droit!

Explicitement absent de la Charte, le droit à l’alimentation vise à garantir à toute personne, sans discrimination et dans le respect de sa dignité humaine, un accès physique et économique stable à une alimentation adéquate et respectueuse de la biodiversité. Toutefois, même si les gouvernements québécois et canadien se sont engagés à reconnaître et à encadrer le droit à l’alimentation en signant le Pacte international relatif aux droits économiques, sociaux et culturels (PIDESC) de 1976, ce dernier ne figure toujours pas dans la législation interne, laissant ainsi libre cours à de nombreuses violations de droits. Inscrivant ses actions dans une démarche collective visant l’atteinte de l’autonomie alimentaire et acteur important de la lutte à l’insécurité alimentaire au Québec, le RCCQ a lancé en 2024 une vaste campagne de mobilisation en faveur de la reconnaissance du droit à l’alimentation au Québec. En plus de s’ancrer dans une démarche d’éducation populaire, celle-ci a pour objectif de pousser le gouvernement à encadrer le droit à l’alimentation dans le système juridique québécois via l’adoption d’une loi-cadre. La campagne que mène le RCCQ amène à changer la vision de l’alimentation et à l’inscrire dans une approche propre aux droits humains.

Jessica Dufresne, chargée de projet droit à l’alimentation, Regroupement des cuisines collectives du Québec (RCCQ)

Le RCCQ favorise l’émergence, la consolidation et la concertation des cuisines collectives sur l’ensemble du territoire du Québec.

Le sanisme, ça existe!

S’accompagnant de préjugés fondés sur la peur et l’inconfort, les problèmes de santé mentale sont régulièrement associés à la violence et à la dangerosité, alors qu’au final, ils ne sont souvent que dérangeants. Parmi les différentes tendances actuelles qui menacent les droits humains des personnes ayant utilisé volontairement ou non des services en santé mentale, les travaux liés à une éventuelle réforme de la Loi sur la protection des personnes dont l’état mental présente un danger pour elles-mêmes ou pour autrui (Loi P-38) soulèvent de grandes inquiétudes quant à la création d’un tribunal particulier qui discriminerait encore plus les premières personnes concernées. D’autres tendances, comme le masquage diagnostique, qui désigne la non-prise au sérieux d’un symptôme physique en raison de la présence d’un problème de santé mentale, constituent des phénomènes ayant d’importantes conséquences sur le droit à la santé. Les autorisations judiciaires de soins, à la fois non encadrées par la législation, sans balises claires et conduisant à la médication forcée d’une personne, représentent, elles aussi, une violation de droits à l’égard du prisme de l’égalité des droits. Par ailleurs, le sanisme, qui décrit la présence de formes de discriminations et d’oppression manifestées à l’égard des personnes présentant un trouble de santé mentale, ne fait que très peu partie des débats sociétaux. Une Charte revue et améliorée devrait inclure la santé mentale parmi les motifs interdits de discrimination.

Diane Dupuis, coordonnatrice, Action Autonomie

Action Autonomie vise la défense des droits des personnes ayant utilisé ou utilisant des services de santé mentale par une approche d’éducation.

Tout le monde a des droits!

Les personnes ayant une déficience intellectuelle ont les mêmes droits que toute autre personne, bien qu’elles puissent avoir besoin de plus de temps pour apprendre et s’adapter à leur environnement. Ces droits sont reconnus dans différents outils juridiques, tout comme la nécessaire obligation d’accommodements raisonnables. Toutefois, plusieurs reculs dans l’application des politiques publiques menacent l’exercice de leurs droits à l’égalité et de vivre dans la dignité. Les questions de l’éducation, du logement et de l’accès à l’emploi en sont des exemples criants. De plus en plus d’enfants sont déscolarisés bien que la Loi sur l’instruction publique et la Politique de l’adaptation scolaire prévoient que l’inclusion dans le milieu ordinaire doit être le premier lieu de scolarisation où sont offertes de façon permanente toutes les ressources additionnelles nécessaires. Les modèles existant d’habitation manquent cruellement de diversité et ne répondent que rarement aux besoins et aux aspirations des personnes ayant une déficience intellectuelle. De nombreux employeurs continuent d’offrir des stages ou des programmes de plateaux de travail non rémunérés pour lesquels toute autre personne occupant un poste et accomplissant des tâches serait normalement payée. Ces situations témoignent de l’importance du travail de défense des droits des personnes ayant une déficience intellectuelle et de ceux de leur famille, mais également du travail de création de liens de solidarité avec d’autres milieux que ceux du handicap.

Amélie Duranleau, directrice générale, Société québécoise de la déficience intellectuelle (SQDI)

La SQDI soutient les personnes présentant une déficience intellectuelle et leur famille dans leur processus d’inclusion sociale et dans l’exercice de leurs droits. Elle rassemble, informe et outille tous ceux et toutes celles qui souhaitent faire du Québec une société plus inclusive, où chacun peut trouver sa place et s’épanouir.

Lutter contre l’âgisme

L’âgisme constitue l’une des atteintes les plus graves aux droits des personnes âgées. Défini comme des stéréotypes (pensées) et de la discrimination (comportements) envers les personnes selon l’âge ainsi que des perceptions négatives du vieillissement. L’âgisme se manifeste de diverses manières, dont des gestes et des attitudes qui visent à pousser les gens vers la retraite ou encore la réduction ou l’arrêt de traitements et de soins préventifs. Il peut aussi prendre la forme de comportements de surprotection qui entravent le maintien des capacités des aînés. L’âgisme s’attaque aux principes fondamentaux que sont le droit à la sûreté, à l’intégrité et à la liberté reconnus par la Charte. Il représente la forme de discrimination la plus tolérée, mais aussi, la plus répandue. L’âgisme influence la santé puisque la façon dont les personnes sont traitées peut augmenter le stress, peut développer des perceptions de soi négatives associées au vieillissement qui fait que la santé des personnes âgées se détériore et engendre d’énormes coûts en matière de santé. Néanmoins, en aucun cas, la participation à la société des personnes ne saurait s’arrêter à 65 ans : les personnes ne sont pas moins productives, efficaces ou utiles à la société à partir d’un certain âge.

Madeleine Lepage, présidente du conseil d’administration, Association québécoise de défense des droits des personnes retraitées et préretraitées (AQDR) Granby

L’Association québécoise de défense des droits des personnes retraitées et préretraitées (AQDR) de Granby est un organisme à but non lucratif et a pour mission exclusive la défense des droits culturels, économiques, politiques et sociaux des personnes à la retraite et préretraite.

Discriminations en milieu de travail

Bien que les interventions d’Au bas de l’échelle concernent principalement l’application de la Loi sur les normes du travail, les 14 motifs interdits de discrimination ou de harcèlement prévus à l’article 10 de la Charte sont au cœur de son action. Au bas de l’échelle consacre une section entière de son site internet à la Charte où sont vulgarisés les critères pour que soit reconnue la discrimination en milieu de travail et où on présente une série de gestes à poser en cas de discrimination ou de harcèlement ainsi que les recours existants. Ladite section offre également des renseignements sur le dépôt, l’enquête et l’arbitrage des plaintes à la Commission des droits de la personne et des droits de la jeunesse (CDPDJ), les procédures devant le Tribunal des droits de la personne et les recours en cas de représailles de l’employeur. Depuis les dernières années, une augmentation du nombre de demandes d’information en lien avec des situations de discrimination à l’embauche ou en cours d’emploi, qui impliquent la langue, la race, la religion ainsi que l’origine ethnique ou nationale, a pu être observée. Néanmoins, le délai de traitement des plaintes à la CDPDJ peut avoir pour effet de décourager les personnes d’y exercer des recours pour défendre leurs droits. Or, comme nous le rappellent souvent nos politiciens et politiciennes, le travail fait partie intégrante de la vie des individus et représente un lieu important de réalisation de soi. Il importe donc que tous les mécanismes de surveillance et d’application des droits des personnes non syndiquées soient accessibles, y compris ceux de la Charte.

Vincent Chevarie, responsable des dossiers politiques et des communications, Au bas de l’échelle (ABE)

Au bas de l’échelle est un groupe d’éducation populaire et de défense des droits des personnes non syndiquées au Québec qui offre des services d’information et de formation sur les droits au travail, et qui mène des actions politiques non partisanes afin d’améliorer les droits des travailleuses et travailleurs non syndiqué-e-s, particulièrement en ce qui concerne la Loi sur les normes du travail.

Solidarité avec les travailleurs du monde

Le CISO s’inscrit à la croisée des mouvements sociaux locaux et des mouvements internationaux dans une approche centrée sur l’interdépendance et l’universalité des droits. La Charte constitue l’incarnation locale du cadre international des droits humains sur lequel repose son travail d’éducation, de coopération et de convergence. La montée fulgurante de l’extrême droite transforme l’environnement politique et intensifie les menaces qui pèsent sur le syndicalisme, les services publics, l’environnement et l’ensemble des droits humains, en particulier pour les groupes historiquement discriminés et marginalisés. Le CISO est préoccupé par le lobbying exercé par les compagnies transnationales qui influencent fortement les gouvernements sur le plan idéologique au détriment des institutions démocratiques et de l’intérêt public. Le CISO dénonce par ailleurs les violations de droits commises par les entreprises privées canadiennes, notamment dans les pays du Sud Global. La ratification par les États d’accords de libre-échange accroît par ailleurs le pouvoir de l’entreprise privée et la logique du profit. Celle-ci règne plus souvent qu’autrement comme si ces traités avaient préséance sur les chartes et les instruments internationaux de droits humains. Le rôle du Canada, dont l’économie repose sur l’exploitation et l’extraction massive des ressources naturelles en territoires autochtones et à travers le monde, doit également être dénoncé. Son attitude colonialiste et impérialiste génère des pratiques destructrices de l’environnement et des écosystèmes locaux.

Amélie Nguyen, coordonnatrice, Centre international de solidarité ouvrière (CISO)

Le CISO développe la solidarité internationale en renforçant les liens entre les travailleuses et travailleurs d’ici et d’ailleurs en lutte pour le respect de leurs droits, pour de meilleures conditions de travail et pour l’instauration d’une société plus juste et plus démocratique.

Droits des travailleurs migrants

Le travail d’analyse et de plaidoyer du CTTI permet de souligner les défis auxquels sont confrontés les travailleuses et travailleurs migrants et immigrants afin d’exiger les conditions de travail décentes, un traitement équitable, un statut de résident permanent et la fin de politiques discriminatoires. Le CTTI observe des asymétries de pouvoir majeures dans le système d’immigration du Canada et du Québec, dont le Programme des travailleurs étrangers temporaires (PTET) exigeant un permis de travail fermé. Le système actuel favorise généralement les employeurs et empêche les travailleurs d’exercer leurs droits. Ces constats ont d’ailleurs été corroborés par un rapporteur spécial des Nations unies en 2023 qui a décrit le PTET comme un terreau fertile de formes contemporaines d’esclavage. Le CTTI balise son travail en grande partie sur le cadre général qu’offre la Charte, et plus particulièrement l’article 17, mais également sur les réflexions et publications de la Commission des droits de la personne et des droits de la jeunesse (CDPDJ), notamment quant aux questions de discrimination systémique à l’égard des travailleurs et travailleuses migrants. Le CTTI se désole néanmoins que la CDPDJ, dotée de trop peu de ressources, ne puisse offrir une prise en charge suffisamment urgente pour répondre aux violations de droits des personnes migrantes à statut migratoire précaire. Ainsi, à l’instar de la CNESST qui a revu ses pratiques, la CDPDJ devrait se doter de mesures spéciales pour intervenir sans délai lorsqu’il s’agit d’enjeux qui touchent les travailleurs étrangers qui devront soit retourner dans leur pays d’origine, soit vivre de façon cachée.

Cheolki Yoon, président du conseil d’administration, Centre des travailleurs et travailleuses immigrants (IWC-CTTI)

En dehors des structures et des stratégies syndicales habituelles, le CTTI défend les droits des personnes migrantes et immigrantes dans leurs lieux de travail et se bat pour la dignité, le respect et la justice.

Action syndicale et luttes sociales

Lorsqu’on parle de droits au travail, on se réfère généralement aux droits relatifs à la santé et à la sécurité, au droit d’association et à la liberté d’expression, qui rendent possible l’exercice du droit de grève. Néanmoins, le rôle d’un syndicat ne se réduit pas à la négociation d’une convention collective et à la surveillance de son application. En tant qu’entités politiques, les syndicats doivent contribuer activement aux diverses luttes sociales qui façonnent et améliorent la qualité de vie des travailleurs et travailleuses. Par conséquent, l’approche universelle, interdépendante et indivisible des droits est au cœur de l’action syndicale. Les droits socio-économiques doivent constituer la fondation de toute société démocratique puisqu’ils contribuent à la contestation du monopole de la violence de l’État. Un État de droit permet, par ailleurs, de faire circuler les idées autrement que par la voie que voudrait le capital. L’histoire démontre que les droits doivent être arrachés, qu’ils se construisent à travers les batailles. Jamais totalement acquis, ils doivent constamment être défendus pour continuer à exister. Puisque la société discrimine de manière systémique, il faudrait donner une valeur davantage collective à la Charte, de manière à dépasser des interprétations individualisantes réduisant les droits et libertés à la stricte « personne ». Il importe également de renforcer les droits socio-économiques afin qu’ils puissent être davantage revendiqués et respectés.

Ricardo Peñafiel, vice-président, Relations intersyndicales, Syndicat des professeures et professeurs enseignant-e-s de l’UQAM (SPPEUQAM)-FNEEQ-CSN

Le SPPEUQAM-CSN regroupe des enseignantes et enseignants précaires, c’est-à-dire à contrat, généralement pour un trimestre.

Favoriser la capacité d’agir des jeunes

Les jeunes que le BCJ accompagne vivent des situations d’exclusion, de marginalisation, de discrimination, mais également de deuils de liens sociaux. Ils subissent différents types d’oppression en lien avec les institutions : profilage racial, isolement et contention en centres jeunesses, discrimination dans la recherche de logement, etc. Le BCJ place les droits humains au cœur de ses actions. En s’appuyant sur les principes d’égalité, de dignité et de justice sociale, il vise non seulement à faire entendre, mais aussi à faire écouter les droits des jeunes dans l’espace public. Les différents projets déployés mobilisant l’art permettent de travailler avec les jeunes à partir de leur vécu, de leurs expériences et des préjugés dont ils sont victimes. En canalisant leur colère et leur indignation, l’art offre un espace pour libérer leur parole.

Alerte Avril, coordonnateur, Bureau Consultation Jeunesse (BCJ)

Le BCJ a pour mission d’accompagner les jeunes de 14 à 25 ans dans leur cheminement vers une plus grande autonomie et dans la mise en œuvre de solutions pour l’amélioration de leurs conditions de vie, dans une perspective de transformation sociale.

Défendre l’égalité des genres

L’égalité entre les sexes, que nous abordons dans notre pratique comme l’égalité des genres, constitue une pierre angulaire du préambule de la Charte. Néanmoins, la montée de l’extrême droite, des discours antiféministes et la multiplication des réformes antisociales engendrent un climat de peur et d’insécurité pour les femmes. Ce climat menace l’intervention féministe telle qu’elle est pratiquée dans les centres de femmes, laquelle repose sur un accueil basé sur une écoute empathique, le fait de croire la parole des femmes et la reconnaissance de la pluralité de leurs besoins, expertises et savoirs. Les récentes menaces de coupes du programme Accessibilité aux services d’interprétariat pour les femmes immigrantes, réfugiées et à statut précaire (ASIFI), qui permet de financer des services d’interprétariat pour les femmes immigrantes, réfugiées et à statut précaire en contexte de violence conjugale, ainsi que du volet II du programme Rebâtir, qui offrait des services de représentation juridique spécialisée pour les victimes de violence conjugale, figurent parmi les attaques récentes qui génèrent un important sentiment d’impuissance collective. Les tentatives de restreindre le droit à l’avortement, pourtant largement consensuel au Québec depuis plusieurs années, constitue un autre exemple. Ces menaces soulignent l’urgence de renforcer les droits des femmes et d’agir pour dénoncer ces atteintes à leurs droits économiques et sociaux. Devant la montée des discours identitaires, il est également impératif de réfléchir à la justice migrante. La Charte doit être un document évolutif, capable de refléter les transformations de la société québécoise ainsi que les avancées dans les droits.

Sophie Tétrault-Martel, intervenante, Centre des Femmes de Longueuil

Le Centre des Femmes de Longueuil est un milieu de vie et d’éducation populaire autonome féministe intersectionnel par et pour toutes les femmes.

Autour de la grossesse

L’accouchement ne devrait pas être vu seulement comme un acte médical réservé aux professionnel-le-s de la santé. Le parcours de périgrossesse s’accompagne de plusieurs droits protégés par la Charte : droit à l’information, droit à l’égalité, droit à la sécurité, droit à la dignité, etc. Toutefois, ces droits sont souvent menacés par des enjeux d’iniquité territoriale. De nombreuses régions, par exemple, ne disposent toujours pas de services de sage-femme ni encore de lieux de naissance dans la communauté, c’est-à-dire hors des centres hospitaliers, privant ainsi de nombreuses familles de l’approche de soins désirée. Par ailleurs, la fermeture ponctuelle d’unités obstétriques de certains hôpitaux contraint régulièrement des femmes et des personnes enceintes à réorganiser leur fin de grossesse et à parcourir de longues distances pour donner naissance. En période de pandémie, les droits durant le continuum de la grossesse et de l’accouchement ont également été mis à rude épreuve, créant beaucoup d’insécurité, notamment avec l’application de directives limitant la présence de personnes accompagnatrices durant l’accouchement ou la période post-natale. Le travail du MAE repose sur une vision selon laquelle chaque personne enceinte a la capacité et le droit de faire les choix éclairés qui lui conviennent. Cela signifie de prendre des décisions pour son corps, de choisir les professionnels qui l’accompagnent, les soins à recevoir, ou encore le lieu de naissance. Une transformation sociale doit s’opérer pour que chaque personne puisse vivre une grossesse respectueuse, et que le droit à la santé reproductive soit désormais reconnu.

Sarah Landry, cocoordonnatrice, Mouvement pour l’autonomie dans l’enfantement (MAE)

Le Mouvement pour l’autonomie dans l’enfantement est un organisme féministe national de défense collective des droits des femmes et des personnes qui accouchent, ainsi que de leur famille. L’organisme soutient leur autonomie dans leur parcours périgrossesse et milite pour que chacun-e ait accès aux soins de santé de son choix.

Violence post-séparation : protéger les mères et enfants

La Charte prévoit que les conjoints ont, dans le mariage ou l’union civile, les mêmes droits, obligations et responsabilités et rappelle, dans son préambule, l’égalité en droits entre les hommes et les femmes. Or, les droits des femmes séparées sont menacés par l’utilisation abusive du terme d’aliénation parentale dans les procédures de droit de la famille pour discréditer et invalider la parole des mères et ainsi perpétuer des gestes de violence et de contrôle coercitif. Les droits des femmes séparées sont également menacés par l’insuffisance de formation des professionnels impliqués dans les procédures judiciaires sur la violence conjugale. La confusion et l’assimilation de la violence conjugale post-séparation avec le conflit de séparation précarise également les femmes et leurs enfants. La Charte se doit d’avoir plus de dents pour protéger de tels droits spécifiques. Elle pourrait également s’inspirer de la Convention du Conseil de l’Europe sur la prévention et la lutte contre la violence à l’égard des femmes et la violence domestique qui reconnaît que la nature structurelle de la violence à l’égard des femmes est fondée sur le genre, et que celle-ci constitue un des mécanismes sociaux par lesquels les femmes sont maintenues dans une position de subordination.

Marie Josèphe Pigeon, coordonnatrice, Service d’Entraide Passerelle (SEP)

Le SEP offre support et entraide à toutes les femmes (cisgenres et trans), ainsi qu’à toutes les mères de la grande région montréalaise vivant des difficultés en lien avec leur rupture amoureuse, séparation ou divorce, quels que soient leur origine, leur orientation, leur condition ou leur statut.

Pour l’autonomie des groupes communautaires

Les groupes communautaires ont vu leur droit d’association entravé par différentes exigences administratives au cours des dernières années, alors qu’ils interpellent les élus et les titulaires de charges publiques en vue de l’amélioration des conditions de vie de la population dans une visée de transformation sociale. De telles contraintes ont pour effet de refroidir l’implication de militants et militantes au sein des conseils d’administration, et ainsi affaiblir le fonctionnement démocratique des organismes et leur autonomie. L’une des menaces les plus récurrentes est celle visant à modifier la Loi sur la transparence et l’éthique en matière de lobbyisme afin d’y assujettir les OSBL, et donc l’ensemble des organismes communautaires québécois, aux règles de divulgation de leurs communications visant à influencer les décideurs publics. Par ailleurs, les risques encourus, par les organisations comme par leurs membres, forceraient plusieurs OSBL à diminuer de façon importante leurs activités et leurs interventions. Une seconde menace concerne les nouvelles exigences du Registraire des entreprises, à savoir le dépôt d’une pièce d’identité et la date de naissance lors de l’inscription de chaque personne membre d’un conseil d’administration. Ces nouvelles règles portent atteinte au droit d’association et à l’autonomie des organismes communautaires, car elles nuisent à la constitution de conseils d’administration appliquant le PAR-POUR-AVEC. Ce principe, qui est à la base de l’action communautaire autonome, se trouve menacé alors que certaines personnes, notamment des personnes marginalisées, refusent de transmettre leurs renseignements personnels. Qui plus est, l’instauration d’une fonction de recherche, à partir du nom des membres d’un CA, donne maintenant accès à l’historique de leurs adresses personnelles, alors que tout devrait être fait pour protéger de telles informations.

Ainsi, bien que le droit d’association soit explicitement prévu à la Charte, ce dernier est malmené par l’accroissement d’exigences administratives gouvernementales.

Mercédez Roberge, coordonnatrice, La Table des regroupements provinciaux d’organismes communautaires et bénévoles (Table)

La Table des regroupements provinciaux d’organismes communautaires et bénévoles (Table) est un lieu de concertation, de circulation d’information, de mobilisation, de réflexion et d’analyse portant sur différents aspects entourant le système de santé et de services sociaux, de même que sur toute politique pouvant avoir un impact sur la santé et le bien-être de la population.

La défense collective des droits

Parmi les droits que protège la Charte, la liberté d’opinion, la liberté d’expression et la liberté de réunion pacifique sont chers au RODCD, car ils permettent l’exercice de la participation et de la mobilisation citoyennes. Or, la Loi visant à protéger les élus municipaux et à favoriser l’exercice sans entraves de leurs fonctions déposée au cours de la dernière année est venue jeter une ombre sur ces droits en prévoyant des sanctions pour tout geste ou propos qui entraverait l’exercice des fonctions d’un député ou d’un élu municipal ainsi que des amendes pour des actions troublant le déroulement d’un conseil d’un organisme public, tel qu’un conseil d’arrondissement par exemple. Or, de telles actions sont des moyens employés depuis de nombreuses années par les organismes de défense collective de droits pour déranger, obtenir de la visibilité et effectuer des pressions afin d’obtenir des changements sociaux. Plus de 329 organisations ont signé une déclaration dénonçant le fait que ces notions très larges et floues laissaient place à l’arbitraire, à une application abusive de la loi et à plus de judiciarisation de la contestation sociale. Le RODCD est également fortement préoccupé par l’utilisation croissante et abusive de clauses dérogatoires visant à défendre les droits de la majorité et qui donnent lieu à des reculs réels en matière de droits humains, économiques et sociaux au Québec.

Sylvain Lafrenière, coordonnateur, Regroupement des organismes en défense collective des droits (RODCD)

Le RODCD revendique une plus grande reconnaissance, une autonomie respectée, et un meilleur financement des groupes en défense collective des droits. Malgré une politique de reconnaissance adoptée en 2003 le sous-financement de la grande majorité de nos membres empêche toujours ceux-ci de pleinement remplir leur mission.

Aller plus loin avec la Charte

La Charte incarne bien sûr un idéal et représente un puissant symbole d’aspirations collectives, mais pour les communautés déjà vulnérables, elle demeure difficilement mobilisable et opérationnalisable dans le quotidien. À une époque où les États multiplient les stratégies pour contourner et ignorer les droits humains, sans conséquence aucune, le caractère fragile et évanescent de la Charte se révèle clairement. Au Québec, l’usage de la clause dérogatoire et les adoptions de lois sous bâillon, destinés entre autres à parer les contestations judiciaires, en sont des exemples. Ces pratiques ont pour effet de restreindre la portée de tels outils fondamentaux à une valeur accessoire, érodant les principes et processus démocratiques sur lesquels devrait reposer notre société. Ces attaques alimentent de vives inquiétudes quant à la robustesse des remparts censés protéger les droits humains au Québec et ailleurs dans le monde. Face à cela, il faut renforcer les réseaux d’entraide officiels et non-officiels et ne plus hésiter à s’engager politiquement, de façon partisane ou pas, pour contrecarrer autant que possible ces attaques aux droits humains.

Dalila Awada, responsable des relations publiques et médias, Hoodstock

La mission de Hoodstock consiste à soutenir des communautés inclusives, sécuritaires, solidaires et équitables, ainsi qu’à réduire les inégalités et les violences systémiques. Pour ce faire, l’organisme développe une variété de projets multigénérationnels, adhérant à une perspective par et pour les communautés nord-montréalaises.

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Le pouvoir relatif des Chartes en contexte social hostile

20 janvier, par Revue Droits et libertés
Retour à la table des matières Droits et libertés, printemps / été 2025 Le pouvoir relatif des Chartes en contexte social hostile Etienne Dufour, coordonnateur des relations (…)

Retour à la table des matières Droits et libertés, printemps / été 2025

Le pouvoir relatif des Chartes en contexte social hostile

Etienne Dufour, coordonnateur des relations publiques, Conseil Québécois LGBT Fred Catherine Lavarenne, coordonnatrice Réseau des membres, Conseil Québécois LGBT Sheba Akpokli, direction générale adjointe intérim, Conseil Québécois LGBT C’est en 1977 que la protection contre la discrimination fondée sur l’orientation sexuelle a été ajoutée à la Charte des droits et libertés de la personne du Québec. Presque vingt ans plus tard, en 1995, l’homosexualité a été ajoutée comme motif protégé par l’article 15 de la Charte canadienne des droits et libertés. L’identité et l’expression de genre ont fait leur entrée dans la Charte québécoise en 2016 et sont considérées comme motifs protégés depuis 2017 au Canada. Il est tentant de voir dans ces avancées importantes le récit d’une amélioration continue et linéaire des droits de la personne. Pourtant, ces mesures de protection demeurent inadaptées aux besoins des personnes les plus marginalisées. Celles-ci continuent à être confrontées à des obstacles systémiques, quand ce n’est pas carrément à un recul des droits. Les Chartes sont utiles pour dénoncer et « corriger » des situations de discrimination, mais elles agissent peu sur les conditions matérielles d’existence : les personnes concernées utilisent des stratégies, souvent à leurs propres dépens, pour éviter de subir de la discrimination.

Un contexte social hostile

Au Québec comme presque partout ailleurs, on assiste depuis les dernières années à une montée des discours haineux et à une baisse du niveau d’acceptation des personnes LGBTQ+ dans la population en général, comme en témoigne le Rapport du GRIS Montréal[1]. Les droits des femmes et des enfants sont régulièrement mis en opposition avec les droits des personnes LGBTQ+, et sont utilisés pour justifier des mesures qui nuisent à leur qualité de vie et à leur sécurité. Il n’est pas rare de voir des personnes LGBTQ+ s’auto-exclure de services dont elles ont besoin pour se mettre à l’abri de potentielles situations de violence : soins de santé, soutien aux personnes survivantes d’agression sexuelle, soutien à l’emploi et au logement, etc. Le cas de la directive Drainville interdisant l’implantation de toilettes non genrées au Québec est une illustration flagrante de ces mesures qui, en apparence, ne s’attaquent pas directement aux droits protégés par la Charte, mais causent pourtant une discrimination évidente des personnes trans et non-binaires. À la suite du tollé causé sur les réseaux sociaux par des parents mécontents de la rénovation des blocs sanitaires d’une école, le gouvernement du Québec a mis en place un comité de sages dont le mandat est de « brosser un portrait de la réalité québécoise » et de « recenser, comparer et analyser les politiques, directives et pratiques mises en place au sein des États comparables au Québec ». Il a été répété à maintes reprises que le rapport, prévu à l’hiver 2025, n’entraînerait « aucun recul des droits ».
Il n’est pas rare de voir des personnes LGBTQ+ s’auto-exclure de services dont elles ont besoin pour se mettre à l’abri de potentielles situations de violence : soins de santé, soutien aux personnes survivantes d’agression sexuelle, soutien à l’emploi et au logement, etc.
Or, avant même la sortie du rapport, on assiste déjà à un recul des droits avec la directive Drainville. Alors que les blocs sanitaires mixtes ont fait leurs preuves comme mesure de lutte à l’intimidation, les opposant-e-s aux droits des personnes trans et non-binaires ont repris l’enjeu pour en faire un sujet lié à l’identité de genre — ce qu’il n’était pas au départ. En répondant favorablement aux demandes des militant-e-s anti-trans, le gouvernement prive l’ensemble des enfants du Québec d’une mesure efficace pour diminuer l’intimidation, et signe un recul des droits des jeunes trans et non-binaires, mettant en jeu leur dignité et leur sécurité, notamment par des dévoilements forcés. Lorsque les projets de loi attaquent directement les droits des personnes trans, les gouvernements ne se gênent pas pour avoir recours à la clause dérogatoire, comme l’Alberta ou le Nouveau-Brunswick, qui ont déposé des projets de loi restreignant l’accès aux soins de santé ou à la protection de la vie privée des jeunes trans. La clause dérogatoire permet en toute conscience de suspendre des protections prévues aux Chartes, ce qui constitue un non-sens au regard des droits des minorités.

Quel recul, quels droits ?

Il est devenu nécessaire pour le Conseil québécois LGBT, organisme de défense des droits qui regroupe plus de 85 organismes et collectifs 2SLGBTQ+ à travers la province, de se doter d’une définition politique collective de recul des droits, qui propose une compréhension plus vaste que celle à proprement parler juridique. Pour le Conseil et ses membres, un recul des droits survient dès qu’une mesure, qu’elle soit légale, politique ou administrative, entrave, même indirectement, l’exercice plein et entier d’un droit acquis. Qu’il s’agisse de restrictions explicites, d’obstacles dissimulés ou de possibilités perdues, toute atteinte à la jouissance égale des droits, pour une minorité ou pour toutes, constitue un pas en arrière inacceptable. La perte en question peut prendre la forme de l’application de mesures entravant cet accès, la restriction ou la non-application de lois, politiques, directives ou règlements facilitant ou garantissant cet accès, ou le défaut d’intervention devant une entrave à la pleine jouissance d’un droit pour une population donnée. La Charte québécoise, par son article 4 (droit à la dignité) et son article 10 (interdiction de discrimination), protège implicitement le droit à une existence sans peur et à l’abri de l’hostilité sociale. Quand la peur et l’insécurité deviennent le quotidien de nos communautés, c’est l’esprit même de la Charte qui est bafoué. Le recul des droits peut aussi découler d’une mise en compétition des droits fondamentaux d’une population marginalisée avec des privilèges perçus comme des droits en raison d’impressions ou de préjugés. Un exemple flagrant est celui des débats sur l’accès aux espaces non genrés, où la sécurité réelle des personnes trans et non binaires est opposée à un supposé « droit à l’intimité » ou à un « confort » des personnes cisgenres. Par ailleurs, selon un rapport de la Commission des droits de la personne du Québec (2022), 68 % des élèves trans évitent d’utiliser les toilettes à l’école par crainte de harcèlement ; un chiffre qui chute à 22 % dans les établissements offrant des options non genrées. La perte ou la diminution d’un privilège due à une inégalité structurelle ou systémique ne peut pas justifier un recul des droits pour une population marginalisée. Les Chartes des droits, bien qu’essentielles pour dénoncer et prévenir les discriminations, peinent à agir sur les conditions matérielles et les systèmes d’oppression. Face aux reculs que l’on observe, il est urgent de dépasser une vision conservatrice des droits pour transformer les structures et garantir une égalité réelle.     [1] Gabrielle Richard, Alexis Graindorge, Amélie Charbonneau, Olivier Vallerand et Marie Houzeau, Augmentation des niveaux de malaise. Ce que les élèves du secondaire pensent de la diversité sexuelle, 2017-2024. Montréal, GRIS-Montréal, 2025.

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Travailler sous permis de travail fermé ?

20 janvier, par Revue Droits et libertés
Retour à la table des matières Droits et libertés, printemps / été 2025 Travailler sous permis de travail fermé? Amel Zaazaa, cofondatrice et directrice de l’Observatoire pour (…)

Retour à la table des matières Droits et libertés, printemps / été 2025

Travailler sous permis de travail fermé?

Amel Zaazaa, cofondatrice et directrice de l’Observatoire pour la justice migrante (OPLJM) Meritxell Abellan Almenara, chercheuse à l’Observatoire pour la justice migrante (OPLJM) Alors que l’on célèbre cette année le 50e anniversaire de la Charte des droits et libertés de la personne du Québec, l’année a été marquée par une recrudescence de mobilisations qui mettent en lumière l’existence au Québec et au Canada d’une forme de travail non libre[1] touchant des dizaines de milliers de travailleur-euse-s migrant-e-s recruté-e-s avec des permis de travail fermés. Cette forme de travail non libre a été jugée, au terme d’une visite du rapporteur spécial de l’Organisation des Nations unies (ONU) en 2024, comme étant propice à la création des conditions d’un esclavage moderne. Il est assez contradictoire de constater cette grave atteinte aux droits et libertés des personnes migrantes, dans une province qui reconnaît pourtant depuis un demi-siècle que « tous les êtres humains possèdent des droits et libertés intrinsèques ». Cette reconnaissance est d’ailleurs enchâssée dans le texte de la Charte ; un document quasi constitutionnel[2] qui, dans son premier élan en 1974, avait pour objectif d’être « le symbole des valeurs de la société québécoise ». Cette contradiction nous amène ainsi à nous poser les questions suivantes : la Charte québécoise  s’applique-t-elle réellement à tous et à toutes ? Et comment justifie-t-on ces dérogations à son application qui privent les personnes migrantes de la pleine jouissance de leurs droits et libertés ?

Une Charte pour toutes et tous ?

Le deuxième Considérant de la Charte affirme sans équivoque que « tous les êtres humains sont égaux en valeur et en dignité et ont droit à une égale protection de la loi ». Cette déclaration de principe est juridiquement appuyée par l’article 10 de la Charte québécoise, qui interdit toute forme de discrimination fondée, entre autres, sur « l’origine ethnique ou nationale ». Ainsi, toute personne, indépendamment de sa citoyenneté ou de son statut migratoire, bénéficie en principe de l’égalité devant la loi et de la pleine protection des droits reconnus par la Charte québécoise. Cette égalité formelle impose aux institutions publiques, comme privées, l’obligation d’agir de manière non discriminatoire et respectueuse de la dignité inhérente à chaque être humain. Or, force est de constater que la réalité est bien différente. Dans les faits, les personnes non citoyennes font souvent l’objet d’un traitement différencié fondé précisément sur leur statut migratoire. Elles peuvent être privées d’accès aux soins de santé, rencontrer des discriminations dans l’accès à un logement abordable, peuvent être détenues indéfiniment et donc privées de leur liberté pour des raisons exclusivement liées à leur statut migratoire et enfin peuvent être liées par des permis fermés à un employeur unique et ainsi être privées de leur liberté de changer d’emploi si elles le souhaitent ou y sont contraintes.
Malgré le principe d’égalité de droits, il existe de nombreuses exceptions dans nos lois qui créent des enclaves où les personnes notamment migrantes se retrouvent incapables d’exercer concrètement leurs droits.
Selon le Rapporteur spécial des Nations unies sur les formes contemporaines de l’esclavage[3], les lois canadiennes de l’immigration « alimente[nt] les formes contemporaines d’esclavage » et « favorisent l’exploitation [des personnes migrantes] du fait qu’ils rendent les travailleurs dépendants à l’égard des employeurs et qu’ils permettent à ces derniers d’exercer un contrôle sur le logement, les soins de santé et le statut migratoire de leurs employés[4] ». On est donc bien loin de la liberté et de l’égalité pour tous et toutes prônées par la Charte québécoise.

Comment cette disparité se justifie-t-elle ?

Malgré le principe d’égalité de droits, il existe de nombreuses exceptions dans nos lois qui créent des enclaves où les personnes notamment migrantes se retrouvent incapables d’exercer concrètement leurs droits. L’un des exemples les plus flagrants de ce traitement différencié se trouve à l’intersection des lois en immigration et de la loi sur les normes du travail au Québec. Alors que la Loi sur les normes du travail vise à protéger tous les salarié-e-s en imposant des conditions minimales de travail, la politique canadienne d’immigration vise dans son premier objectif, qui oriente la plus grande part de la sélection des immigrants « de favoriser le développement économique et la prospérité du Canada et de faire en sorte que toutes les régions puissent bénéficier des avantages économiques découlant de de l’immigration »[5]. Ainsi, dans le cas des travailleurs et travailleuses migrantes, ces deux objectifs entrent en collision et engendrent une réalité où les intérêts économiques du Canada et du Québec prévalent sur ceux des travailleur-euse-s. En effet, à travers les permis de travail fermés, les gouvernements, de concert avec le patronat, mettent en place des programmes pour le recrutement et l’emploi de travailleur-euse-s qui renforcent des inégalités structurelles profondes, notamment vis-à-vis de travailleur-euse-s originaires des pays du Sud Global. Par ailleurs, le gouvernement adopte une approche essentiellement individualisée de l’accès aux droits, en s’attendant à ce que chaque travailleur ou travailleuse migrant-e victime d’abus ou de discrimination entame, à titre personnel, des démarches auprès d’instances telles que la CNESST ou la Commission des droits de la personne et des droits de la jeunesse (CDPDJ). Or, cette approche fait peser une charge disproportionnée sur des personnes souvent en situation de grande vulnérabilité. Nombre d’entre elles n’ont pas accès à la syndicalisation dans leur secteur d’activité, et le simple fait d’exercer leurs droits peut entraîner la perte de leur emploi — et donc, de leur statut migratoire — en raison du lien direct entre leur permis de travail et leur employeur. À cette précarité s’ajoutent fréquemment des barrières linguistiques, une méconnaissance des recours existants, ainsi qu’une faible capacité à naviguer dans les mécanismes institutionnels de protection.

Quelles solutions ?

Il devient alors évident que, dans ce contexte politique et juridique, obtenir justice pour les travailleurs ou travailleuses migrant-e-s abusé-e-s individuellement est une tâche titanesque tant nos mécanismes et instances classiques sont inadaptés. Cette compréhension nous permet alors de considérer que l’action politique et juridique de la société civile québécoise dans ce dossier est primordiale. D’ailleurs, de nombreuses campagnes[6] se déploient depuis quelques années, dont celle en cours menée par Amnistie internationale, qui réclament l’abolition du permis de travail fermé. Ces campagnes ont été un important levier pour sensibiliser les médias et le grand public. Elles ont également orienté les prises de position politiques de nombreux acteurs et actrices auprès des différents paliers de gouvernement, notamment celles des centrales syndicales, qui ont bien saisi que les atteintes aux droits des travailleurs migrants contribuent, à terme, à l’érosion des droits de l’ensemble des travailleurs et travailleuses au Québec. Reste que malgré ce large soutien de la société civile québécoise, les autorités semblent déterminées à garder le statu quo. Ces derniers mois, nous avons même constaté une dégradation des conditions de vie des travailleurs migrants à cause de plusieurs mesures de resserrement qui touchent des milliers d’entre eux et elles déjà présentes sur le territoire. Plus récemment, la société civile a fini par saisir les tribunaux pour joindre l’action juridique à l’action politique. Une action collective visant à faire reconnaître que les permis de travail fermés violent les droits fondamentaux de la Charte canadienne des droits et libertés (notamment les droits à la vie, à la liberté, à la sécurité et à l’égalité des personnes immigrantes auxquelles ce permis est imposé) est en cours devant la Cour supérieure du Québec. Lancée par l’Association pour les droits des travailleur-se-s de maison et de ferme (DTMF) et soutenue par plusieurs dizaines d’organismes communautaires et syndicats, l’action a été autorisée le 13 septembre 2024. Dans le jugement rendu, la Cour supérieure estime qu’il « existe des motifs raisonnables de croire que les mesures liant les travailleurs à un employeur unique sont ‘manifestement inconstitutionnelles’, ce qui pourrait donner lieu à une demande de dommages-intérêts fondée sur la Charte ». Le procès de l’action collective suit son cours[7]. Si le résultat de cette action reste bien évidemment incertain, une victoire est tout à fait possible. Les antécédents de la Cour supérieure du Québec le démontrent : en 2021, dans le cadre de l’affaire Centre for Gender Advocacy c. Attorney General of Quebec (2021 QCCS 191) la Cour supérieure du Québec avait déclaré contraire au droit à la dignité et à l’égalité les dispositions du Code civil du Québec selon lesquelles il était nécessaire d’être citoyen-ne du Canada pour pouvoir changer le nom ou la mention du sexe dans les registres publics pour correspondre à leur identité de genre. La Cour validait ainsi que les Chartes canadienne et québécoise interdisent bel et bien toute forme de discrimination fondée sur le statut migratoire. Le texte du Code civil du Québec avait donc été modifié en conséquence, afin d’en supprimer la mention de la condition de citoyenneté. En conclusion, cette problématique met en lumière la complexité de l’application effective de la Charte québécoise pour les personnes non citoyennes quand elles sont de surcroît dans un contexte migratoire précaire. Elle met aussi en évidence comment les barrières systémiques et structurelles peuvent la rendre inopérante. Il devient ainsi essentiel de penser l’accès à la justice des personnes migrantes dans une perspective qui intègre leurs réalités complexes ainsi que les dynamiques structurelles qui créent leurs marginalisations. La Charte québécoise peut alors demeurer un rempart contre certaines dérives tant qu’elle est mobilisée par la collectivité dans une visée de justice transformative[8] qui conteste les relations sociales inégalitaires sous-jacentes aux programmes canadiens de migration temporaire pour le travail.   [1] Le travail non libre désigne un continuum entre absence de liberté et exploitation. Dans le cas des travailleur-euse-s migrant-e-s recruté-e-s avec des permis de travail fermés, cette forme de travail se manifeste par un lien exclusif à un employeur conditionnant le statut migratoire et limitant la possibilité de quitter un emploi abusif. Cette relations institutionnalisée restreint l’accès aux droits fondamentaux et affaiblit l’État de droit. [2] Me Pierre Bosset, directeur Direction de la recherche et de la planification, La Charte des droits et libertés de la personne dans l’ordre constitutionnel québécois : Évolution et perspectives, Commission des droits de la personne et des droits de la jeunesse. En ligne : https://www.cdpdj.qc.ca/storage/app/media/publications/Charte_ordre_constitutionnel.pdf [3] En ligne : https://digitallibrary.un.org/record/4059019/files/A_HRC_57_46_Add.1-FR.pdf [4] Tomoya Obokata, Rapport du Rapporteur spécial sur les formes contemporaines d’esclavage, y compris leurs causes et leurs conséquences, Visite du Canada, présenté Conseil des droits de l’homme, Cinquante-septième session, 9 septembre-9 octobre 2024. [5] En ligne : https://laws.justice.gc.ca/fra/lois/i-2.5/page-1.html [6] En ligne : https://amnistie.ca/campagnes/travailleurs-migrants [7] En ligne : https://www.registredesactionscollectives.quebec/fr/Consulter/ApercuDemande?NoDossier=500-06-001263-231 [8] Dans sa philosophie de justice, Nancy Fraser distingue les réparations affirmatives des réparations transformatives. Alors que les premières corrigent les conséquences inégalitaires du système en place, les secondes visent à corriger ces inégalités en restructurant les processus qui créent ces inégalités. Lire Nancy Fraser, Justice Interruptus : Critical Reflections on the "Postsocialist" Condition, Routledge, 1997 à la p. 82.    

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La Charte québécoise et les droits des peuples autochtones

20 janvier, par Revue Droits et libertés
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Droits et libertés, printemps / été 2025

La Charte québécoise et les droits des peuples autochtones

Entretien avec
Katsi’tsakwas Ellen Gabriel Ellen
Militante et artiste Kanien’kehá:ka, Wakeniáhton (Clan de la Tortue)

Propos recueillis par
Paul-Etienne Rainville
Responsable de dossiers politiques, Ligue des droits et libertés

 

PER : Dans notre conversation précédant l’entrevue, vous avez exprimé de fortes réserves concernant les Chartes des droits, qu’il s’agisse de la Charte québécoise ou de la Charte canadienne. À votre avis, quel a été leur impact concret sur les droits des peuples autochtones au Québec et au Canada ?

EG : En réalité, ni l’une ni l’autre n’a véritablement amélioré nos conditions de vie. Prenons l’exemple de la loi fédérale adoptée il y a trois ans pour mettre en œuvre la Déclaration des Nations Unies sur les droits des peuples autochtones (DNUDPA). Malgré son adoption, rien n’a changé concrètement sur le terrain. Nos terres continuent d’être occupées, nous sommes toujours soumis à l’autorité paternaliste du gouvernement fédéral et des conseils de bande. Nous faisons face au quotidien à la violence policière, et notre droit à l’autodétermination n’est pas respecté. Après la résistance d’Oka de 1990, par exemple, un rapport a dénoncé de graves violations de droits humains et plusieurs plaintes ont été portées à l’Organisation des Nations unies (ONU). Pourtant, aucune mesure concrète n’a été prise depuis par le Québec et le Canada.

PER : La Charte québécoise offre-t-elle des protections spécifiques en ce qui concerne les droits des peuples autochtones ?

EG : Elle ne mentionne pas les droits des peuples autochtones, mais le droit des minorités de faire progresser leur langue et leur vie culturelle. En fait, on nous traite comme des minorités alors que nous sommes des peuples avec leurs territoires, leurs cultures et leurs structures juridiques et de gouvernance distinctes. La Charte québécoise reconnaît les droits linguistiques alors que, dans les faits, le gouvernement québécois continue d’adopter des lois qui fragilisent nos langues. Nous devons encore aujourd’hui composer avec des politiques colonialistes qui sont en place depuis l’adoption de la Loi sur les Indiens, la création du ministère des Affaires indiennes et l’imposition du système des conseils de bande. Ces institutions ne sont pas les nôtres et ne reflètent pas nos modes de gouvernance traditionnels. Et la Charte québécoise ne reconnaît aucunement notre droit à l’autodétermination. En réalité, les Chartes ne changent rien pour nous. Elles ne sont respectées ni par les gouvernements ni par la police. Pire, elles peuvent être détournées pour légitimer des pratiques oppressives, comme celles des systèmes de protection de l’enfance qui continuent d’arracher nos enfants à leurs familles et à nos communautés.

PER : Est-ce que vous iriez jusqu’à dire que les Chartes des droits sont des instruments juridiques colonialistes ?

Comment espérer obtenir justice avec les outils de l’État qui nous opprime ?

EG : Absolument. Elles sont des outils du colonialisme créés par ceux qui occupent nos terres. Pourquoi devrions-nous utiliser des lois coloniales pour défendre notre droit à l’autodétermination ? Les gouvernements refusent de reconnaître notre droit à l’autodétermination et se contentent de nous offrir des discours creux sur les droits humains, accompagnés de gestes symboliques comme les déclarations territoriales. Tout cela n’a aucune portée juridique réelle. En réalité, l’objectif demeure le même : l’assimilation progressive de nos peuples. Comment espérer obtenir justice avec les outils de l’État qui nous opprime ? Nous avons nos propres systèmes de justice et de gouvernance, et ce sont eux que nous devons défendre. Les rapports de la Commission de vérité et réconciliation et de la Commission Viens ont mis en lumière des violations systémiques de nos droits. Pourtant, leurs recommandations sont restées lettre morte. Et lorsqu’on tente de faire valoir nos droits, les gouvernements se renvoient la responsabilité : le Québec prétend que cela relève du fédéral, et Ottawa soutient que c’est une compétence provinciale. Résultat ? Rien ne change.

PER : Vous avez été très active sur la scène internationale. Pensez-vous que les pressions exercées par l’ONU exercent une réelle influence sur les politiques canadiennes ?

EG : En partie, mais il y a des limites importantes. Nos mobilisations à l’ONU ont mis le gouvernement canadien dans une position très inconfortable sur la scène internationale. Le Canada aime se présenter comme un leader en matière de défense des droits humains, mais lorsque nous exposons la réalité vécue par nos peuples, l’hypocrisie devient évidente. Les instances internationales, comme l’Instance permanente des Nations Unies sur les questions autochtones, le Mécanisme d’experts sur les droits des peuples autochtones et le Rapporteur spécial sur les droits des peuples autochtones, jouent un rôle clé pour mettre au jour ce double standard. D’autres instances de l’ONU – dont les rapporteurs spéciaux sur les droits de l’enfant, les droits des femmes ou le droit au logement – portent aussi une attention croissante aux violations de droits qui ont lieu dans nos communautés. Cela est dû aux mobilisations sur le terrain mais aussi à l’implication de plusieurs personnes à l’international. Ce sont-là des forums essentiels pour documenter les violations de droits et exercer une pression politique sur les gouvernements fédéral et provinciaux. Ces instruments sont importants, en particulier parce que nous n’avons pas les mêmes ressources que les gouvernements pour défendre nos droits. Mais l’ONU reste un espace conçu pour les États… Et le pouvoir demeure entre les mains des gouvernements. Le Canada signe de nombreux traités internationaux, mais ne respecte pas ses obligations. Et quand tous les recours légaux échouent, la seule option qui nous reste sont les actions de résistance. Nos peuples ont toujours résisté, et nous continuerons de le faire. Les lois coloniales ont été créées pour protéger les intérêts du colonisateur, pas les nôtres. Tant que nos droits ne seront pas respectés, nous poursuivrons notre combat.

 

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La Charte québécoise et les droits environnementaux

20 janvier, par Revue Droits et libertés
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La Charte québécoise et les droits environnementaux

Entretien avec Geneviève Paul Directrice générale, Centre québécois du droit de l'environnement David Robitaille Membre du CA, Centre québécois du droit de l'environnement Propos recueillis par Paul-Etienne Rainville Responsable de dossiers politiques, Ligue des droits et libertés PER : L’article 46.1 de la Charte des droits et libertés de la personne du Québec, introduit en 2006, consacre le « droit à un environnement sain et respectueux de la biodiversité ». Quel a été son impact sur la protection des droits environnementaux au Québec ? DR : Cet article fait partie du chapitre IV de la Charte québécoise, qui porte sur les droits socioéconomiques. Or, ces droits ne sont pas contraignants, ce qui signifie qu’ils ne peuvent pas être invoqués directement pour faire invalider une loi ou forcer le gouvernement ou une entreprise à prendre des mesures effectives pour protéger l’environnement. Et ces droits ne sont reconnus que « dans la mesure prévue par la loi », ce qui fait que le droit à un environnement sain dépend des normes prévues par d’autres lois, dont la Loi sur la qualité de l’environnement. Cependant, l’ajout de cet article a renforcé l’idée que le droit à un environnement sain est bel et bien un droit humain, et les tribunaux peuvent en tenir compte dans l’interprétation des autres dispositions de la Charte. Par exemple, si le gouvernement ou l’Assemblée législative adopte des mesures discriminatoires dans ses politiques environnementales, l’article 46.1 pourrait être invoqué en complément de l’article 10 qui porte sur la discrimination et le droit à l’égalité. C’est le cas aussi des articles 1 à 38 qui, eux, sont justiciables. Mais, dans la pratique, cet article a surtout une valeur politique et symbolique, et il faut le plus souvent se tourner vers d’autres mécanismes juridiques pour défendre efficacement le droit à un environnement sain.
Une meilleure reconnaissance du droit à un environnement sain fournirait davantage d’assises au législateur et donnerait aux tribunaux les moyens de l’appliquer directement.
GP : L’expression anglaise no right without a remedy résume un principe fondamental : pour qu’un droit soit véritablement effectif, des recours doivent être possibles en cas d’atteintes à ce droit. Or, la portée de l’article 46.1 est malheureusement limitée, comme le disait David. Cette question doit aussi être envisagée en lien avec le cadre juridique environnemental plus large, notamment la Loi sur la qualité de l’environnement. Trop souvent, la mise en œuvre de cette loi, qui a pour objectif de protéger l’environnement, revient en fait à encadrer l’autorisation d’activités polluantes plutôt qu’à protéger réellement le droit à un environnement sain. Face aux polycrises environnementales que nous vivons actuellement, il est urgent de renforcer ce cadre juridique. Une meilleure reconnaissance du droit à un environnement sain fournirait davantage d’assises au législateur et donnerait aux tribunaux les moyens de l’appliquer directement. Comme société, nous gagnerions à intégrer pleinement le cadre de référence des droits humains et du droit à un environnement sain dans l’analyse des lois et des politiques publiques. PER : Selon vous, comment serait-il possible de donner plus de mordant au droit à un environnement sain énoncé dans la Charte québécoise ? GP : Il serait nécessaire de renforcer les lois environnementales existantes, de clarifier les obligations de l’État en matière de mise en œuvre du droit à un environnement sain et, idéalement, de modifier la Charte pour ajouter de la contraignabilité à ce droit et pour que les décisions gouvernementales soient davantage imputables et cohérentes. Cela permettrait aux citoyen-ne-s et aux organisations de saisir plus facilement les tribunaux si le gouvernement adopte une loi ou une politique qui menace ce droit ou fait régresser les protections environnementales. Le droit international est clair là-dessus : les principes de non-régression et de réalisation progressive des droits obligent les États à adopter des mesures concrètes pour assurer une progression continue vers la mise en œuvre du droit à un environnement sain. DR : Un aspect souvent négligé dans l’analyse de la Charte québécoise est l’interprétation qui a été donnée au chapitre IV sur les droits économiques et sociaux dans l’arrêt Gosselin de 2002. La Cour suprême y a affirmé que les droits du chapitre IV sont pleinement consacrés, bien qu’ils ne permettent pas d’invalider une loi ou une politique. Elle a établi que « [l]a personne qui prétend avoir été victime d’une atteinte aux droits que lui garantit la Charte québécoise a le droit de s’adresser aux tribunaux dans les cas opportuns » et que « [l]a Charte québécoise est un document juridique, censé créer des droits sociaux et économiques ». Donc, un tribunal pourrait reconnaître qu’il y a violation de ce droit par un jugement déclaratoire. Face à une preuve claire, il pourrait déclarer une atteinte au « droit à un environnement sain et respectueux de la biodiversité », et il appartiendrait par la suite aux gouvernements d’y répondre pour corriger cette entorse à ce droit. PER : En 2022, l'Assemblée générale des Nations unies a reconnu le droit à un environnement sain comme un droit universel. Or, nous savons que tous les droits humains sont interdépendants. Dans quelle mesure le droit à un environnement sain est-il lié à d’autres droits ? GP : Le droit à un environnement sain est directement lié à plusieurs autres droits, dont le droit à la vie, à la sécurité, à la santé, à l’eau, à l’alimentation ou même au logement (je pense aux inondations ou aux feux de forêt). Son exercice repose aussi sur des droits civils et politiques comme le droit à la participation citoyenne, l’accès à la justice et le droit à l’information. Or, malgré les engagements internationaux pris par le Canada depuis la Déclaration de Rio, en 1992, les obstacles persistent. C’est le cas notamment au Québec, où les mécanismes de participation citoyenne (comme le Bureau d’audiences publiques sur l’environnement [BAPE]) sont souvent contournés et où l’accès à l’information environnementale demeure défaillant. PER : Au-delà des aspects juridiques, quel rôle jouent les pressions politiques et les mobilisations citoyennes dans la mise en œuvre du droit à un environnement sain ? GP : Elles sont absolument cruciales ! Les victoires environnementales passent le plus souvent par la mobilisation des citoyen-ne-s, des communautés et des groupes touchés par les projets qui affectent leur environnement et leurs milieux de vie. Les citoyen-ne-s sont les mieux placés pour protéger l’environnement. Grâce aux mobilisations et aux pressions citoyennes, de plus en plus d’enjeux sont rendus visibles et des municipalités adoptent des règlements ambitieux pour protéger l’environnement. Nous devons utiliser tous les outils juridiques et politiques qui sont à notre disposition.
Grâce aux mobilisations et aux pressions citoyennes, de plus en plus d’enjeux sont rendus visibles et des municipalités adoptent des règlements ambitieux pour protéger l’environnement. Nous devons utiliser tous les outils juridiques et politiques qui sont à notre disposition.
PER : Justement, on pense souvent aux gouvernements fédéral et provinciaux lorsqu’il est question de protéger le droit à un environnement sain, mais qu’en est-il des municipalités ? DR : Les municipalités jouent un rôle croissant dans la protection de l’environnement et des droits humains. Bien qu’elles ne disposent pas d’un statut formel en droit international, elles sont désormais reconnues par les Nations Unies comme des actrices clés dans la mise en œuvre du droit à un environnement sain. Depuis plusieurs années, un dialogue s’est établi entre des agences onusiennes et des municipalités. À Montréal, par exemple, la Charte des droits et responsabilités intègre des références à la Déclaration universelle des droits de l’homme de 1948, aux Pactes internationaux de 1966, à la Convention de Vienne de 1993 et à la Déclaration des Nations Unies sur les droits des peuples autochtones de 2007. En fait, les municipalités sont le palier de gouvernement le plus proche des citoyen-ne-s et elles peuvent adopter des règlementations parfois plus strictes que les normes établies par les gouvernements fédéral ou provinciaux. PER : Plusieurs victoires récentes ont été obtenues grâce à la mobilisation des communautés autochtones et du cadre juridique qui protège leurs droits. Quels liens établissez-vous entre les luttes pour les droits environnementaux et celles pour le droit des peuples autochtones à l’autodétermination ? GP : Le respect des droits des peuples autochtones et le respect du droit à un environnement sain sont souvent intimement liés. La Cour supérieure a récemment reconnu que le gouvernement du Québec a manqué à ses obligations de consulter la Première Nation Mitchikanibikok Iniks en octroyant des claims miniers sur leurs territoires traditionnels. Cette décision, portée en appel par le gouvernement du Québec, remet en cause le régime de click and claim et reconnaît que même les étapes préliminaires aux projets de développement, comme l’exploration minière, ont des impacts sur les droits des Autochtones et des communautés locales. PER : En conclusion, comment l’État québécois pourrait-il mieux respecter ses engagements internationaux en matière de respect et de mise en œuvre du droit à un environnement sain ? GP : L’État québécois pourrait d’une part commencer par réformer le cadre législatif, pour poser les bases d’une véritable gouvernance climatique et de protection de la biodiversité, afin d’exiger de l’ensemble de l’appareil gouvernemental la considération des enjeux environnementaux. D’autre part, il lui faudrait garantir l’accès à l’information environnementale et la pleine participation du public dans ces enjeux sociétaux qui nous concernent toutes et tous. Les solutions sont nombreuses et le droit offre un levier d’action puissant pour protéger les droits de la population et diminuer l’impact des crises environnementales. Il est crucial de faire preuve de courage et de volonté politique pour mener cette transformation sociétale qui s’impose.    

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Enfin reconnaître le droit au logement

20 janvier, par Revue Droits et libertés
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Enfin reconnaître le droit au logement

Stéphanie Barahona, organisatrice, Front d’action populaire en réaménagement urbain (FRAPRU) Depuis son adoption en 1975, la Charte des droits et libertés de la personne du Québec a agi comme levier dans la lutte pour la justice sociale et les droits humains. Alors que plusieurs droits économiques et sociaux y sont consacrés, le droit au logement n’y figure pas explicitement. Bien que certainement sous-entendu dans l’assurance d’un « niveau de vie décent », sa défense demeure limitée par l’absence du libellé exact, mais surtout par les faibles recours juridiques à la disposition de la Charte. Si le droit au logement ne doit en aucun cas dépendre des fluctuations conjoncturelles, le contexte actuel de crise du logement et de précarisation croissante des locataires rend d’autant plus urgente son application. Une réflexion sur les transformations juridiques qui conduiraient l’État à respecter ses engagements internationaux en matière de protection et de mise en œuvre des droits humains est essentielle. La question de la justiciabilité, qui peut être invoquée efficacement devant les tribunaux des droits sociaux, demeure l’enjeu cardinal. Selon les données de la Société canadienne d’hypothèques et de logement publiées en décembre 2024, le loyer moyen au Québec a bondi de 47,2 % entre l’automne 2018 et l’automne 2024. La province traverse sa pénurie la plus sévère en 15 ans et la plus étendue de son histoire. L’effritement du parc de logements à bas loyer est inversement proportionnel aux besoins grandissants des locataires. Cette crise a eu le triste avantage de démontrer, à coup de drames humains, à quel point le droit au logement est emblématique de l’interdépendance entre les droits. Le logement est effectivement un prérequis à l’exercice d’autres droits économiques et sociaux comme le droit à la santé, le droit à l’éducation, le droit à l’égalité ou encore, le droit à la dignité. Néanmoins, en matière de respect des droits, les choix politiques demeurent le maître d'œuvre.

Obligations de l’État

Le droit au logement en contexte québécois et canadien est un droit implicite mais peu opérant. Le Pacte international relatif aux droits économiques, sociaux et culturels (PIDESC), ratifié par le Canada en 1976, reconnaît expressément le droit au logement dans son article 11. Il s’incarne au Canada par l’adoption de la Loi sur la stratégie nationale sur le logement (LSNL). Le droit au logement n’est toutefois pas intégré directement dans la Charte canadienne. Il se limite donc à un « droit-créance », c’est-à-dire que le Canada a des obligations de mise en œuvre progressive. Le Québec a exprimé son consentement à l’application du traité dans ses champs de compétence mais n’a pas suivi l’exemple du Canada en reconnaissant ce droit dans une loi. Son application est ainsi foncièrement tributaire des humeurs politiques. L’article 45 de la Charte québécoise stipule que « toute personne dans le besoin a droit à des mesures d’assistance financière et à des mesures sociales susceptibles de lui assurer un niveau de vie décent », ce qui pourrait justifier des obligations en matière de logement. Toutefois, la réalité des causes judiciarisées en logement et l’incomplétude des mesures d’aide d’urgence démontrent une inégalité devant le droit. En parallèle, la Loi sur la Société d’habitation du Québec (SHQ) impose certaines responsabilités à l’État. L’article 3 mandate la SHQ pour mettre à disposition des logements à loyer modique, pour promouvoir l’amélioration des conditions d’habitation et pour faciliter l’accessibilité des personnes en situation de handicap. Présentée comme une politique globale en matière d’habitation, après quatre années de réflexion, la Stratégie nationale en habitation du Québec n’a produit ni reconnaissance du droit au logement, ni, surtout, de mesures concrètes pour sa mise en œuvre. Pour certain-e-s, ce manquement constitue une violation des normes minimales du droit international et un manque de cohérence avec les engagements pris dans le cadre du PIDESC.

Dans les lois

Le droit au logement est considéré comme un droit justiciable[1] et inscrit dans les lois constitutionnelles de 22 États à travers le monde. En vertu de la Housing Scotland Act, l’État écossais a non seulement reconnu le droit au logement, mais a aussi imposé aux gouvernements locaux un devoir de loger. Fait intéressant : l’approche écossaise permet des recours contre les situations d'insalubrité, de surpeuplement et de logements temporaires. En d'autres termes, cette approche préventive et volontaire reconnaît l’enjeu structurel du mal-logement. Au Québec, l’absence du droit au logement immédiatement opposable (qui peut être directement invoqué au tribunal) déresponsabilise les gouvernements et justifie une approche passive. Cela impose aux locataires lésés le fardeau de défendre leurs droits devant les tribunaux, pendant que les lois contestées, comme la Loi modifiant diverses dispositions législatives en matière d’habitation (projet de loi 31[2]) adoptée en 2024, continuent de les précariser. Autrement dit, cette approche dilatoire, qui vise à gagner du temps, impose aux locataires de se battre individuellement contre une accumulation d’atteintes à leurs droits. Sous la protection d’un droit au logement opposable, un impératif de relogement s’imposerait dans les situations d’évictions malhonnêtes.

Différences de traitement

Pendant ce temps, le nombre de causes pour reprise de logement déposées au Tribunal administratif du logement (TAL), dont plusieurs sont de mauvaise foi, a augmenté de 18 % entre 2022-2023 et 2023-2024[3]. Depuis 2019-2020, il s’agit d’une hausse de 114 %. Les demandes d’éviction pour non-paiement de loyer sont traitées plus rapidement que les demandes portant sur l’atteinte à la santé et à la sécurité des locataires. Même si la Charte interdit la discrimination dans le logement (art. 10), les personnes à l’aide sociale, autochtones, migrantes, racisées, jeunes, les familles et membres des communautés LGBTQIA+ continuent de subir de la discrimination lors de la recherche d’un logement. Les recours à la Commission des droits de la personne et des droits de la jeunesse sont insuffisants pour juguler la crise. Les démarches administratives complexes découragent bon nombre de locataires. En contexte de pénurie, il est particulièrement difficile de démontrer qu’un propriétaire a écarté un locataire sur la base de critères discriminatoires, celui-là pouvant aisément invoquer la pluralité des candidatures pour justifier son choix. De plus, même si un préjudice est reconnu, cela ne garantit pas un accès au logement, rendant ce recours plus symbolique que réparateur.

L’importance du logement social

La meilleure façon de protéger les locataires est de leur offrir une alternative aux affres du marché privé. Le logement social constitue une solution éprouvée pour mettre en œuvre le droit au logement de manière systémique et pérenne. Singulièrement, il s'agit d'une mesure féministe qui permet de réduire les inégalités économiques tout en offrant une protection accrue aux femmes victimes de violence conjugale et aux cheffes de famille monoparentale. Cette mesure garantit aux familles des milieux de vie favorisant l’émancipation de leurs enfants. En intégrant des normes d’accessibilité universelle, elle répond également aux besoins des personnes en situation de handicap et des aîné-e-s, en facilitant leur autonomie et en préservant leur dignité. Par ailleurs, des initiatives telles que celle de la Société d’habitation des communautés noires démontrent que le logement social peut aussi constituer un puissant levier de lutte contre les discriminations systémiques. Pour que le droit au logement soit effectif, même une fois inscrit dans la Charte, il ne devra pas être réduit à une reconnaissance symbolique, constamment mis en concurrence avec un droit de propriété dont l'interprétation dominante favorise largement les promotrices et promoteurs et les fonds d’investissement. En effet, tant que la spéculation immobilière et la logique concurrentielle demeureront des principes structurants des politiques publiques, la mise en œuvre concrète du droit au logement sera fragilisée. Obtenir ce droit sans changements systémiques nous condamnerait à continuellement le défendre tant il serait sans cesse bafoué. Idéalement, un gouvernement convaincu du bien-fondé de ce principe assumerait ses responsabilités, sans attendre d’y être contraint juridiquement, en adoptant une approche préventive et des politiques à l’avenant. Actuellement, des lois sont adoptées dans des cadres de consultation restreints ou rigides, malgré leur potentiel d’atteinte à des droits protégés. Par ailleurs, l’absence de régulation du marché locatif compromet gravement la protection des droits sociaux et économiques, tandis que la propriété privée bénéficie d’une double protection, tant par la Charte que par le Code civil, où elle est consacrée avec une force accrue.

Un droit avant une marchandise

Le cadre actuel repose sur une vision du logement perçu comme une marchandise plutôt qu’un droit humain. Élevé au rang de monnaie d’échange et d’actif-refuge, le secteur privé de l’immobilier n’a aucune vocation d’abordabilité. L’affaiblissement du logement social au Québec, qui ne représente que 11 % du parc locatif, et la concentration croissante du marché immobilier entre les mains de grandes entreprises et de fonds d’investissement, précarisent, chaque jour un peu plus, les locataires. Cette logique est bien sûr en contradiction avec l’esprit du droit au logement, qui devrait protéger la valeur d’usage du logement avant sa valeur d’échange. La Constitution de certains pays d’Amérique latine impose une fonction sociale à la propriété, s’opposant ainsi à son usage purement spéculatif.
La meilleure façon de protéger les locataires est de leur offrir une alternative aux affres du marché privé.
L’inscription du droit au logement dans la Charte québécoise, accompagnée d'un élargissement du cadre réglementaire du marché locatif et dictée par une volonté politique réelle, constituerait une mesure fondamentalement structurante. Elle le serait toutefois seulement si elle est assortie d’une véritable obligation légale imposant : un devoir de loger, des objectifs ambitieux pour la réalisation de logements sociaux, et une régulation stricte du marché locatif. La Rapporteuse spéciale sur le logement des Nations unies, Leilani Farha, soulignait dans un rapport de 2018 que le droit au logement est juridiquement contraignant pour le Canada en vertu du droit international des droits de la personne et rappelait également le rôle essentiel des tribunaux dans la protection de ce droit. Nous en revenons toujours à la marginalité des droits économiques, sociaux et culturels. Puisque ces articles n’ont pas préséance sur les lois ordinaires, la contestation juridique des politiques publiques inefficaces en matière de logement est entravée. À ce sujet, Louise Arbour, ancienne juge à la Cour suprême et Haut-Commissaire des Nations unies, rappelait que les droits ne doivent pas être hiérarchisés, car ils constituent un ensemble cohérent et interdépendant, reflétant un consensus international sur les conditions essentielles à une vie digne. Ils ne sauraient par conséquent, poursuivait-elle, être relégués au rang d’idéaux utopiques. Après tout, ces principes de haute juridiction entraînent des répercussions bien réelles sur la vie de milliers de locataires.     [1] En ligne : https://lop.parl.ca/sites/PublicWebsite/default/fr_CA/ResearchPublications/201916E#txt56 [2] En ligne : https://www.publicationsduquebec.gouv.qc.ca/fileadmin/Fichiers_client/lois_et_reglements/LoisAnnuelles/fr/2024/2024C2F.PDF [3] Tribunal administratif du logement, Rapports annuels de gestion 2023-2024 et 2019-2020.

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Le Tribunal des droits de la personne

20 janvier, par Revue Droits et libertés
Retour à la table des matières Droits et libertés, printemps / été 2025 Le Tribunal des droits de la personne Michèle Rivet, C.M., Ad.E., muséologue, ex-juge et première (…)

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Droits et libertés, printemps / été 2025

Le Tribunal des droits de la personne

Michèle Rivet, C.M., Ad.E., muséologue, ex-juge et première présidente du Tribunal des droits de la personne

Une plus grande accessibilité à la justice, une plus grande célérité et une volonté de solutionner les difficultés liées au double mandat de la Commission, soit celui de faire enquête et de décider du bien-fondé d’une plainte, se retrouvaient parmi les objectifs alors poursuivis.

Ce fut pour moi un privilège de présider le Tribunal des droits de la personne, de sa création en 1990 jusqu’en 2010. Avec une équipe de juges, d’assesseur-e-s, d’avocat-e-s, de stagiaires du Barreau, d’étudiant-e-s, et un personnel dévoué, nous avons ensemble essayé de répondre à l’importante mission que le législateur nous avait confiée. Aussi, quand la Ligue des droits et libertés me demande mes réflexions, je m’empresse d’y répondre, consciente que d’autres aussi, bien sûr, sans doute même beaucoup mieux que moi, pourraient le faire.

La création du Tribunal des droits de la personne en 1990

Les dispositions législatives créant le Tribunal sont toutes entrées en vigueur le 10 décembre 1990. Le législateur indiquait ainsi sa volonté de situer le Tribunal à l’aune du droit international. C’est ce qu’écrivait Gil Rémillard, alors ministre de la Justice, en préface du livre consignant les présentations faites lors d’un colloque organisé par le Tribunal des droits de la personne en collaboration avec le Barreau du Québec, en 2010[1] .

La création du Tribunal des droits de la personne découlait du Rapport de la Commission des institutions de juin 1988, qui portait sur les orientations et les activités de gestion de la Commission des droits de la personne (Commission des droits). Une plus grande accessibilité à la justice, une plus grande célérité et une volonté de solutionner les difficultés liées au double mandat de la Commission des droits, soit celui de faire enquête et de décider du bien-fondé d’une plainte, se retrouvaient parmi les objectifs alors poursuivis. Mais, compte tenu de l’accès quasi exclusif de la Commission des droits  au Tribunal, la professeure Lamarche faisait état, déjà en 1996, d’un déficit démocratique pour la citoyenne ou le citoyen[2].

En 2007, le Tribunal des droits de la personne et le Barreau du Québec posaient cette question : L’accès direct à un tribunal spécialisé en matière de droit à l’égalité : l’urgence d’agir au Québec?[3] dans un colloque qui étudiait différentes réformes mises en place, notamment celle de l’Ontario, qui visait à offrir aux justiciables un accès direct au tribunal des droits de la personne. II en était d’ailleurs de même en Colombie-Britannique, où les plaintes de discrimination étaient alors directement soumises au tribunal spécialisé, ainsi que devant la Cour européenne des droits de l’homme, où la Commission des droits de l’homme avait été abolie.

L’impact de l’existence du Tribunal

Il est indéniable que la Charte canadienne des droits et libertés, texte constitutionnel entré en vigueur en 1982 et dont l’article 15 sur le droit à l’égalité l’a été en 1985, a donné un souffle nouveau à la Charte des droits et libertés de la personne du Québec, texte quasi-constitutionnel, dont les dispositions étaient jusqu’alors très peu utilisées devant les tribunaux québécois.

En 1990, il était déjà en effet clairement établi par la Cour suprême du Canada qu’une interprétation large et libérale, susceptible d’assurer les objectifs poursuivis par le législateur, s’imposait et ce, tant pour l’interprétation de l’article 15 de la Charte canadienne que pour l’interprétation des dispositions des textes anti discriminatoires édictés par les différentes provinces.

La Cour suprême du Canada, en 1989, a ainsi proposé une définition large de la discrimination [4] :

«La discrimination peut se décrire comme une distinction, intentionnelle ou non, mais fondée sur des motifs relatifs à des caractéristiques personnelles d’un individu ou d’un groupe d’individus, qui a pour effet d’imposer à cet individu ou à ce groupe des fardeaux, des obligations ou des désavantages non imposés à d’autres ou d’empêcher ou de restreindre l’accès aux possibilités, aux bénéfices et aux avantages offerts à d’autres membres de la société […].»

Par la suite, dans plusieurs arrêts, la Cour suprême a repris ce concept d’égalité (de non-discrimination) pour le redéfinir, le moduler[5].

Dans l’arrêt Law, rendu en 1999, le juge Iacobucci s’exprime sur la difficulté de définir ce droit :

«Le problème que pose la définition du concept d’égalité découle en partie de son caractère éminent. La recherche de l’égalité symbolise certains des idéaux et certaines des aspirations les plus élevés de l’humanité, lesquels sont par nature abstraits et soumis à différents modes d’expression[6]»

Lors d’une entrevue donnée au Globe and Mail en 1999, le juge en chef Lamer avouait sans détour, non seulement les difficultés à cerner les contours du droit à l’égalité, mais aussi à en déterminer les limites[7].

C’est ce que la juge en chef McLachlin reprend aussi en 2001[8] .

C’est donc toute la complexité de ces normes juridiques que le Tribunal doit prendre en compte.

Dès son premier jugement, en 1991, dans une affaire d’intégration scolaire d’enfant handicapé, le Tribunal insiste sur l’interprétation large et libérale qui doit constamment être la sienne[9].

En 1996, le Tribunal[10] décide qu’un motif de discrimination, en l’occurrence le handicap, doit comprendre tant une composante objective que subjective, ce que confirme la Cour suprême en 2000[11] :

«Ainsi, un « handicap » peut résulter aussi bien d’une limitation physique que d’une affection, d’une construction sociale, d’une perception de limitation ou d’une combinaison de tous ces facteurs. C’est l’effet de l’ensemble de ces circonstances qui détermine si l’individu est ou non affecté d’un « handicap » pour les fins de la Charte

En 1998[12], dans l’affaire Maison des jeunes où il est question du congédiement d’une personne ayant entrepris un processus de changement d’identité sexuelle (transsexualisme), question complètement de droit nouveau, le Tribunal tranche que le transsexualisme doit être compris dans le motif sexe de l’article 10 de la Charte, en en donnant une interprétation très large, le sexe s’entendant jusqu’alors au fait d’être soit femme ou homme. En 2016, le législateur suit cette interprétation et édicte qu’une protection explicite contre la discrimination fondée sur l’identité ou l’expression de genre.

En 2008, le Tribunal conclut que Gaz Métropolitain Inc. et la Société en commandite Gaz Métropolitain ont exercé de la discrimination systémique à l’embauche fondée sur le sexe en appliquant un système d’embauche discriminatoire entraînant l’exclusion disproportionnée des candidates de sexe féminin du poste de préposé réseau traditionnellement occupé par des hommes. La Cour d’Appel[13] confirme les conclusions auxquelles en arrive le Tribunal ainsi que les diverses ordonnances d’ordre systémique, à l’exception de quelques réparations de nature individuelle.

En 2021, La Cour d’appel[14] confirme un jugement du Tribunal[15] de 2018 qui conclut à l’existence d’une distinction fondée sur un motif interdit, soit la condition sociale à l’endroit d’étudiant-e-s, employés à l’Aluminerie de Bécancour. Le statut d’étudiant, bien que temporaire et procédant d’un choix individuel, doit être compris dans le motif de condition sociale.

En 2023, le Tribunal[16] conclut que le Centre de détention a exercé de la discrimination fondée sur le handicap, la race et la couleur. Le Tribunal retient que les stéréotypes liés à la race ou à la couleur de peau ont été un facteur dans le traitement brutal, voire inhumain, réservé au prévenu. Le Tribunal rend des ordonnances d’intérêt public notamment pour que le MSP élabore et mette en œuvre un plan stratégique sur le profilage racial, et qu’il offre une formation sur le profilage discriminatoire à ses employé-e-s.

Ces propos témoignent de la mouvance et de la grande complexité d’une notion complète et englobante du droit à l’égalité, tributaire de la société que ce droit incarne. S’en infère donc, encore aujourd’hui, l’importance d’un tribunal spécialisé en droits de la personne, comme fiduciaire de la Charte des droits et libertés de la personne du Québec et du droit premier à l’égalité et à la non-discrimination[17] qui en est le fondement.

 

[1] Tribunal des droits de la personne et Barreau du Québec, Race, femme, enfant, handicap : Les conventions internationales et le droit interne à la lumière des enjeux pratiques du droit à l’égalité, Cowansville, Éditions Yvon Blais, 2010.

[2] L. Lamarche, F. Poirier, Le régime québécois de protection et de promotion des droits de la personne, Cowansville, Éditions Yvon Blais, 1996, p. 31.

[3] Tribunal des droits de la personne et Barreau du Québec, L’accès direct à un tribunal spécialisé en matière de droit à l’égalité : l’urgence d’agir au Québec? Cowansville, Éditions Yvon Blais, 2007.

[4] Andrews c. Law Society of British Columbia, [1989] 1 R.C.S. 143.

[5] M. Montpetit, S. Bernatchez, La valse-hésitation du droit à l’égalité pour le bal des dix ans de la Cour McLachlin, 26 Revue nationale de droit constitutionnel, 2010, p. 231-278. Ce texte démontre toute la complexité du droit à l’égalité et ses différentes conceptions au fil des ans.

[6] Law c. Canada, 1999 1 R.C.S. 497.

[7] Kirk Makin, Lamer worries about public backlash : angry reaction could affect judges’ decisions, Globe and Mail, 6 février 1999, A3.

[8] B. McLachlin, Equality : The Most Difficult Right, The Supreme Court Law Review : Osgoode’s Annual Constitutional Cases Conference 14, 2001.

[9] Commission des droits de la personne et Commission scolaire de St-Jean-sur-Richelieu, 1991, CanLII 1358, confirmé en appel, 1994 CanLII 5706 QCCA.

[10] Québec (CDPDJ) et Hamon c. Montréal (Communauté urbaine), 1996, 26 C.H.R.R. D/466, 474.

[11] Québec (Commission des droits de la personne et des droits de la jeunesse (CDPDJ)) c. Montréal (Ville); Québec (CDPDJ) c. Boisbriand (Ville), 2000 1 R.C.S. 665, par. 79, juge L’Heureux-Dubé.

[12] CDPDJ c. Maison des jeunes, 1998 RJQ 2549.

[13] Gaz métropolitain inc. c. CDPDJ, 2011 QCCA 1201

[14] Aluminerie de Bécancour inc. c. CDPDJ (Beaudry et autres), 2021 CANLII QCCA 989.

[15] CDPDJ (Beaudry et autres) c. Aluminerie de Bécancour inc.2018 QCTDP 12.

[16] CDPDJ (Toussaint) c. PGQ et ministère de la Sécurité publique , 2023 QCTDP

[17] S. Bernatchez, Un tribunal spécialisé pour résister à l’approche civiliste en matière de droits de la personne, RDUS, vol. 42(1-2), 2021, 203-253.

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