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Contre le régime théocratique et autoritaire de l’Iran et les ingérences impérialistes : solidarité avec la lutte des peuples d’Iran
Contre le régime théocratique et autoritaire de l'Iran et les ingérences impérialistes : solidarité avec la lutte des peuples d'Iran
7 janvier 2026 | tiré du site de la Gauche anticapitaliste
Les mobilisations en cours qui secouent l'Iran expriment une colère populaire profonde, née de décennies de dictature, de la vie chère, de l'inflation incontrôlable et de l'effondrement des conditions de vie de millions de personnes. Les sanctions internationales et la politique économique désastreuse de la République islamique d'Iran, ont provoqué un profond marasme alors que les élites du régime et les Gardiens de la révolution ont amassé une fortune immense.
Partie des commerçant·es du grand bazar de Téhéran, la contestation sociale s'est rapidement étendue à plus de quatre-vingts villes, embrasant les quartiers populaires, les petits commerçants étranglés par la crise, les étudiant·es et les jeunes sans avenir. Elle se transforme ainsi en un mouvement politique d'ampleur nationale, constituant un nouveau défi lancé au régime islamique autoritaire, corrompu, fondé sur l'exploitation et l'oppression des femmes et des minorités nationales.
Depuis des décennies, et notamment à travers les grandes mobilisations de 2022, où les femmes ont été à l'avant-garde du soulèvement “Jin, Jiyan, Azadi”, les peuples d'Iran n'ont cessé d'affronter le pouvoir avec courage et ont exprimé en permanence leurs aspirations pour une société démocratiques, d'égalité et de justice sociale
De même, le mouvement actuel ne se limite pas à une simple révolte conjoncturelle : il incarne un nouveau volet du combat des travailleur·euses, des étudiant·es, des femmes et des peuples opprimés -notamment le peuple kurde du Rojhilat- pour prendre leur destin en main.
En faisant la synthèse entre les revendications sociales des mobilisations de masse de 2018 et 2019 avec les revendications d'égalité et de liberté au cœur du soulèvement « femme, vie, liberté », la mobilisation actuelle porte en elle un potentiel révolutionnaire immense. La République islamique d'Iran est à bout de souffle et elle le sait. Le régime ne tient que par la violence et la brutalité. Nous condamnons sans appel la répression d'État et l'utilisation de la violence policière contre les manifestants et les activistes sociaux, syndicaux, politiques, culturels.
Nous affirmons notre solidarité la plus franche avec leurs grèves, leurs rassemblements et manifestations, leurs revendications et leurs formes d'organisation autonome. Nous soutenons leur combat pour une société débarrassé de l'exploitation et des oppressions.
Notre internationalisme ne peut être réduit à une simple dénonciation morale : il s'agit de reconnaître et d'appuyer concrètement le pouvoir d'auto-émancipation des peuples contre toutes les formes d'oppression. Les peuples d'Iran ne veulent pas choisir entre deux despotismes.
Nous rejetons les projets de « régime change » de Trump et Netanyahou qui tentent d'imposer une solution par en haut en finançant le courant monarchiste et en menaçant d'une nouvelle intervention militaire contre l'Iran. Derrière les projets de Trump se cache l'objectif explicite de mettre la main sur les réserves d'énergie fossile, tel qu'il l'a clairement exprimé au sujet du Venezuela.
L'histoire récente montre que les bombardements, les sanctions et les ingérences extérieures ne servent qu'à renforcer l'hégémonie des grandes puissances occidentales et des états autoritaires, à dévaster les peuples et à diviser les classes populaires. Les peuples n'ont besoin ni de « protecteurs » impérialistes, ni de régimes autoritaires : leur libération ne peut émerger que luttes indépendantes, unifiées et auto-organisées des travailleur·euses, des femmes, des jeunes et des minorités nationales elles-mêmes, pour décider librement de leur avenir sans ingérence impérialiste.
5 janvier 2026
Déclaration du Bureau exécutif de la Quatrième Internationale.
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Soutenir la lutte du peuple iranien pour ses droits : vers une véritable liberté et égalité, et non un retour au passé
Les manifestations populaires et les grèves dans les villes de tout le pays sont entrées dans leur onzième jour. Malgré un climat de plus en plus sécuritaire, le déploiement massif des forces de police et de sécurité, ainsi qu'une répression violente, les protestations continuent de s'étendre tant dans leur ampleur que dans leurs formes. Selon les rapports disponibles, au cours de cette période, au moins 174 lieux dans 60 villes réparties sur 25 provinces ont été le théâtre de manifestations, et des centaines de manifestants ont été arrêtés. Tragiquement, au moins 35 manifestants — dont des enfants — ont été tués durant cette période.
15 janvier 2026 | tiré du site Socialistproject.ca | Photo : Syndicat des travailleurs de la compagnie de bus de Téhéran et de sa banlieue
https://socialistproject.ca/2026/01/supporting-iranian-peoples-struggle-for-their-rights/#more
De Dey 1396 (janvier 2018) à Aban 1398 (novembre 2019) et Shahrivar 1401 (septembre 2022), les opprimé·e·s d'Iran sont descendus à plusieurs reprises dans la rue pour montrer qu'ils et elles rejettent les rapports économiques et politiques dominants ainsi que les structures fondées sur l'exploitation et l'inégalité. Ces mouvements ne sont pas apparus pour restaurer le passé, mais pour construire un avenir affranchi de la domination du capital — un avenir fondé sur la liberté, l'égalité, la justice sociale et la dignité humaine.
Travailleurs des bus de Téhéran
Non à l'autoritarisme
Tout en exprimant notre solidarité avec les luttes populaires contre la pauvreté, le chômage, la discrimination et la répression, nous nous opposons clairement et sans équivoque à tout retour à un passé marqué par l'inégalité, la corruption et l'injustice. Nous croyons que la véritable émancipation ne peut être obtenue que par la participation consciente, organisée et dirigeante de la classe ouvrière et des opprimé·e·s eux-mêmes — et non par la résurrection de formes de pouvoir rétrogrades et autoritaires imposées d'en haut. Dans ce contexte, les travailleurs, les enseignant·e·s, les retraité·e·s, les infirmier·e·s, les étudiant·e·s, les femmes et surtout les jeunes, malgré la répression généralisée, les arrestations, les licenciements et la pression économique extrême, restent en première ligne de ces luttes. Le Syndicat des travailleurs de la compagnie de bus de Téhéran et de sa banlieue souligne la nécessité de poursuivre des mobilisations indépendantes, conscientes et organisées.
Nous avons affirmé à maintes reprises — et nous le répétons une fois de plus — que la voie de la libération pour les travailleurs et les opprimés ne passe ni par l'imposition de dirigeants venus d'en haut, ni par la dépendance envers des puissances étrangères, ni par des factions internes au pouvoir. Elle passe au contraire par l'unité, la solidarité et la création d'organisations indépendantes sur les lieux de travail, dans les communautés et à l'échelle nationale. Nous ne devons pas nous laisser, une fois encore, devenir les victimes des luttes de pouvoir et des intérêts des classes dominantes.
Le Syndicat condamne également fermement toute propagande, justification ou soutien à une intervention militaire de puissances étrangères, y compris des États-Unis et d'Israël. De telles interventions ne font qu'entraîner la destruction de la société civile et la mort de civils, tout en fournissant un nouveau prétexte à la poursuite de la violence et de la répression par les autorités en place. L'expérience passée a montré que les puissances occidentales dominantes n'accordent aucune valeur réelle à la liberté, aux moyens de subsistance ou aux droits du peuple iranien.
Nous exigeons la libération immédiate et inconditionnelle de toutes les personnes détenues et soulignons la nécessité d'identifier et de poursuivre en justice celles et ceux qui ont ordonné et exécuté le meurtre de manifestants.
Vive la liberté, l'égalité et la solidarité de classe !
La solution pour les opprimés réside dans l'unité et l'organisation !
Syndicat des travailleurs de la compagnie de bus de Téhéran et de sa banlieue
17 Dey 1404 (7 janvier 2026)
La BBC fait la promotion de Reza Pahlavi de manière éhontée. Ironiquement, lors des soulèvements de 1978–1979, la BBC avait déjà largement contribué à présenter Khomeini et son mouvement comme les dirigeants de la révolution et comme la seule alternative à la dictature des Pahlavi, tandis que les révolutionnaires de gauche étaient soit emprisonnés, soit contraints d'agir dans des conditions extrêmement répressives. Les puissances impérialistes occidentales avaient alors décidé que le Shah devait partir et être remplacé par des forces islamistes anticommunistes. Elles ont suivi la même stratégie en Afghanistan et dans une grande partie de la région.
Le régime de Khomeini a ensuite exécuté des dizaines de milliers de communistes et de progressistes au début et au milieu des années 1980, et emprisonné des centaines de milliers d'autres. Dans ma propre famille et celle de ma compagne, à elles seules, huit personnes — toutes communistes, dont un marxiste islamique — ont été emprisonnées. Cette répression brutale a laissé l'une de mes sœurs avec de graves troubles mentaux jusqu'à sa mort, et l'un des frères de ma compagne souffre encore aujourd'hui de graves problèmes psychiatriques. Tous étaient adolescents ou au début de la vingtaine à l'époque.
En tant que communiste, militant syndical, être humain égalitariste, Lur/Bakhtiari (un peuple du sud et de l'ouest de l'Iran), en partie kurde, et réfugié, je souhaite la chute de ce régime par des mouvements populaires et ouvriers. Cela ne peut se faire sans intervention occidentale — autrement, le résultat serait désastreux à de nombreux égards (ce serait un autre débat). J'ai vécu assez longtemps pour savoir que cela ne peut advenir que par la convergence des luttes de rue avec la lutte de la classe ouvrière et une organisation populaire et syndicale durable. Les manifestations de rue, à elles seules, n'ont jamais suffi, car elles sont généralement écrasées avec brutalité.
Cela est particulièrement crucial aujourd'hui, alors que les forces monarchistes — soutenues par des médias occidentaux comme la BBC et Iran International — tentent activement d'imposer Reza Pahlavi comme dirigeant du soulèvement. Elles interviennent en amplifiant et en injectant des discours pro-Pahlavi dès que possible, en manipulant ou en sélectionnant des images et des enregistrements audio, et en se concentrant presque exclusivement sur des slogans monarchistes, alors même qu'elles savent parfaitement que l'immense majorité des manifestants scandent des slogans contre la dictature, la répression, le coût de la vie exorbitant, la corruption massive, les inégalités et la pauvreté.
Reza Pahlavi est peut-être le chef des monarchistes, dans la diaspora comme à l'intérieur du pays, mais les organisations ouvrières, les étudiant·e·s, la grande majorité des féministes, des socialistes et des syndicalistes, ainsi que la plupart des peuples non persans — qui constituent ensemble la majorité de la population iranienne — n'ont aucun souvenir positif de la dictature des Pahlavi. Sous ce régime, les droits étaient supprimés, beaucoup vivaient dans la pauvreté et un système autoritaire à parti unique était imposé. Il s'agissait d'une monarchie absolue. Reza Pahlavi est ouvertement soutenu par le régime israélien génocidaire, tandis que l'impérialisme américain et son président criminel, Trump, ont sans doute leurs propres calculs. Quoi qu'il en soit, la gauche iranienne en exil doit continuer à relayer ce que les forces progressistes à l'intérieur du pays disent depuis longtemps : dénoncer les dangers d'un retour à la monarchie tout en formulant clairement des alternatives de gauche, collectives et égalitaires.
Si vous êtes un·e militant·e de gauche en Occident, vous avez un rôle important à jouer. Votre compréhension, votre empathie, votre solidarité et votre soutien comptent énormément. Je crois que nous devons réellement écouter la gauche iranienne et la classe ouvrière en première ligne de la lutte à l'intérieur du pays. En Occident, il y a beaucoup à faire : s'opposer aux gouvernements impérialistes, combattre le régime israélien et refuser toute forme d'intervention sont des tâches essentielles. Mais affaiblir la lutte légitime du peuple iranien pour la justice, la liberté, l'égalité et une vie meilleure est contre-productif. Cela ne fait que renforcer la répression du régime et fournir des justifications à l'intervention occidentale.
Nous devons également être clairs sur le fait que cette lutte n'a pas commencé récemment. Elle se poursuit depuis la création même de la République islamique capitaliste. Tous les quelques années, des soulèvements éclatent, généralement suivis d'arrestations massives, d'exécutions et d'emprisonnements. Comme l'a déclaré récemment le Syndicat des travailleurs des bus de Téhéran :
« De Dey 1396 (janvier 2018) à Aban 1398 (novembre 2019) et Shahrivar 1401 (septembre 2022), les opprimés d'Iran sont descendus à plusieurs reprises dans la rue pour démontrer qu'ils rejettent les rapports économiques et politiques dominants et les structures fondées sur l'exploitation et l'inégalité. Ces mouvements sont apparus non pour restaurer le passé, mais pour construire un avenir libéré de la domination du capital — un avenir fondé sur la liberté, l'égalité, la justice sociale et la dignité humaine… Nous avons répété à maintes reprises — et nous le répétons encore — que la voie de la libération pour les travailleurs et les opprimés ne passe ni par l'imposition de dirigeants venus d'en haut, ni par la dépendance à des puissances étrangères, ni par les factions du pouvoir en place. Elle passe par l'unité, la solidarité et la création d'organisations indépendantes sur les lieux de travail, dans les communautés et à l'échelle nationale. Nous ne devons pas nous laisser redevenir les victimes des luttes de pouvoir et des intérêts des classes dirigeantes. »
Nous devons nous opposer fermement à toute tentative de récupération des luttes populaires par les forces de droite. Il ne s'agit pas d'un combat pour restaurer la monarchie ou une autre forme d'autoritarisme. Si la population iranienne souhaitait des bombardements américains ou israéliens, elle serait descendue massivement dans la rue lors des bombardements israéliens et américains de juin. Cela n'a pas eu lieu, car la grande majorité des gens savent que l'intervention américaine ou israélienne n'apporterait que le désastre — et non la paix ou la liberté.
La lutte continue.
Farid Partovi est un socialiste iranien et un militant social canadien de longue date. Il travaille actuellement avec Jane-Finch Action Against Poverty à Toronto.
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Inde : Ce que nous enseigne la nuit : vers une nouvelle gauche à l’ère de l’absence de liberté
Quelque chose de fondamental a changé en Inde. Nous pouvons le percevoir non seulement dans les lieux habituels – le parlement, les studios de télévision, les meetings électoraux –, mais aussi dans les zones les plus calmes et les plus silencieuses de la vie : dans les écoles, où la peur devient un langage ; autour des puits des villages, où la caste continue de décider de l'ordre de la soif ; dans le silence qui s'installe lorsqu'on prononce avec colère le nom d'une communauté religieuse minoritaire ; et dans les mille hésitations tacites qui parsèment désormais le langage quotidien.
https ://vientosur.info/author/sushovan-dhar/
26 décembre 2025
Les angoisses de l'ère néolibérale se sont fusionnées avec une machine idéologique centenaire, donnant naissance à une formation politique à la fois douloureusement familière et terriblement nouvelle.
Un siècle en gestation
Ce phénomène n'est pas la simple montée en puissance d'un parti de droite. C'est le triomphe d'un projet qui a patiemment attendu pendant des générations, gagnant en force dans les shakhas des différentes quartiers, les fêtes religieuses, les réseaux caritatifs et les manuels scolaires. Comme l'a démontré Christophe Jaffrelot, le Sangh Parivar est moins une organisation politique qu'un organisme social en expansion : il respire à travers les institutions, circule à travers les habitudes et s'installe dans les moindres recoins de la vie culturelle. Lorsque le Parti populaire indien (BJP) est arrivé au pouvoir, ce n'était pas un accident électoral, mais l'aboutissement d'une idéologie.
La nouveauté réside dans la manière dont cette vieille machinerie s'est mêlée aux ruines laissées par le néolibéralisme. La campagne indienne est hantée par les fantômes des promesses abandonnées : des prix minimums de soutien, des salaires stables, des canaux d'irrigation qui se sont asséchés avant d'atteindre les champs. Les travailleurs, qui vivent sous les ponts routiers et ont dans leurs poches des smartphones et des dettes, envahissent les villes. Une génération a grandi en croyant que la modernité est synonyme de précarité, que la mobilité est synonyme d'insécurité et que la survie signifie se battre pour des miettes. La vision de Kalyan Sanyal – les vastes « zones d'exclusion » de l'Inde – ne semble plus être une terminologie académique, mais décrit la texture de la vie quotidienne.
Ruines néolibérales, rêves autoritaires
C'est dans ces ruines que le nationalisme hindou a trouvé son langage. Partout où la sécurité économique s'est effondrée, le ressentiment culturel s'est répandu ; partout où les emplois ont disparu, les mythes de griefs historiques se sont développés ; partout où l'État providence a reculé, la politique de l'humiliation est entrée en scène. « Vous n'êtes peut-être pas en sécurité », murmure le discours dominant, « mais au moins, vous êtes supérieur à quelqu'un d'autre ». C'est une morale toxique, mais à une époque où les espoirs sont déplacés, elle s'est avérée efficace. Les réflexions de Dave Renton sur le fascisme – sa capacité à transformer le désespoir en désir de purification – s'inscrivent dans le contexte actuel avec une précision dérangeante, même si l'autoritarisme en Inde porte le masque de la démocratie électorale.
Il en résulte un hybride singulier : un ordre majoritaire autoritaire aux aspirations fascistes, qui fonctionne selon les procédures familières de la République, tout en la vidant de l'intérieur. Les élections se poursuivent, mais leur esprit s'estompe ; les institutions sont maintenues, mais leur autonomie s'érode ; les tribunaux rendent des jugements, mais la justice devient timide. Perry Anderson a écrit un jour que l'Inde n'avait jamais complètement résolu les contradictions de ses origines nationalistes ; aujourd'hui, ces contradictions sont revenues en force, exacerbées par les ambitions d'un mouvement qui cherche à remplacer la République par un État civilisateur.
Les limites de l'opposition libérale
Face à cette transformation, l'opposition majoritaire avance comme un somnambule. Son imagination reste ancrée dans la terminologie des années 90 : efficacité, croissance, développement, laïcité comme rituel symbolique, politiques sociales comme formes de clientélisme et coalitions comme objectif ultime de la politique. Il ne se rend pas compte que le BJP ne se contente pas de disputer les élections, mais qu'il réécrit le langage même dans lequel se déroule la politique. Comment un parti dont la vision du monde est dépassée, dont la laïcité est timide, dont le programme économique est indiscernable de l'ordre dominant et dont l'imagination sociale est limitée par le « bon sens » du marché, comment un tel parti peut-il affronter un mouvement qui cherche à remodeler totalement la société ?
Cependant, la crise de la gauche est encore plus douloureuse, car c'est une crise des possibilités. La gauche était autrefois le pilier des mouvements de masse dans tout le pays, elle organisait les travailleurs et les paysans, et elle a appris à des générations à lire non seulement les mots, mais le monde entier. Aujourd'hui, elle est affaiblie : présente mais hésitante ; avec des principes, mais fatiguée ; avec une large organisation, mais politiquement timide. Le Parlement est devenu le centre de gravité, entraînant de plus en plus la gauche vers des alliances qui diluent sa clarté et étouffent sa voix. Elle se comporte comme si la menace pouvait être surmontée par des calculs tactiques, comme si le Sangh Parivar n'était qu'un adversaire parmi d'autres dans un long jeu parlementaire.
Mais l'extrême droite n'est pas un adversaire parlementaire. Il s'agit d'un projet civilisationnel, et seule une politique contre-civilisationnelle peut y faire face. La gauche doit retrouver son sens de la mission historique, sa capacité à imaginer au-delà des horizons du présent, à mobiliser ceux qui vivent et travaillent dans l'ombre de l'économie, et à parler un langage qui place la dignité au centre de la vie politique.
Pour ce faire, la gauche doit affronter une réalité qu'elle reconnaît depuis longtemps, mais qu'elle n'a pas toujours traitée avec l'urgence nécessaire : la caste n'est pas un complément de la classe, mais la grammaire même du travail en Inde. La question dalit (celle des intouchables) n'est pas seulement une question de représentation, elle concerne l'organisation du travail, l'attribution de la dégradation et la distribution de la peur. L'ordre des castes fracture la classe ouvrière avant même qu'elle ne puisse s'organiser. Toute politique de gauche qui ne place pas l'abolition des castes au centre de son programme se heurtera à une base sociale réduite, à des alliances fragiles et à une imagination incomplète. Les personnes qui souffrent le plus de la violence du capitalisme — les travailleurs sans terre, les travailleurs de la santé, les travailleurs informels, les migrants, les Dalits, les Adivasis, les OBC et les musulmans — sont précisément celles que l'extrême droite cherche à coopter ou à expulser du giron national. La gauche doit donc construire une force compensatoire à partir de la base, en se concentrant sur les domaines où la caste et la classe se croisent de manière la plus violente.
Implications mondiales
Mais le terrain de lutte n'est pas seulement national. Le virage autoritaire de l'Inde s'étend à l'extérieur, laissant une empreinte permanente sur l'ordre mondial. Un pays qui abrite l'une des main-d'œuvre les plus importantes au monde — et peut-être la plus précaire — ne peut embrasser l'autoritarisme sans que cela ait des conséquences sur les luttes de la classe ouvrière à l'échelle mondiale. Lorsque les protections des travailleurs sont supprimées en Inde, le capital mondial applaudit ; lorsque les syndicats sont affaiblis, les chaînes d'approvisionnement se durcissent ; lorsque la dissidence est criminalisée, les usines du monde entier deviennent plus silencieuses. Le capital mondial ne se contente pas de tolérer le virage autoritaire, il l'embrasse activement.
La position croissante de l'Inde en tant qu'énorme marché de consommation exacerbe cette complicité. Les géants technologiques et les conglomérats financiers considèrent l'Inde comme la prochaine frontière de leur expansion. Un régime offrant une déréglementation, une main-d'œuvre moins chère, des syndicats soumis et une stabilité politique est un cadeau pour les investisseurs. Et ainsi, le silence mondial s'intensifie. Les démocraties qui prônent les droits de l'homme restent muettes face à la taille de l'Inde, à son marché et à son utilité géopolitique.
Il y a ensuite la question du climat. L'Inde est en première ligne face à la crise climatique ; ses vagues de chaleur, ses cyclones, ses sécheresses et ses inondations sont les signes avant-coureurs de l'avenir de la planète. La vision du développement de l'actuel gouvernement, marquée par l'exploitation minière, l'expansion du charbon et la spoliation déguisée en progrès, menace non seulement la survie écologique de l'Inde, mais aussi celle du monde entier. Un État autoritaire qui réprime les mouvements écologistes et criminalise la résistance indigène accélère la catastrophe.
Et, d'un point de vue géopolitique, l'Inde est devenue un pilier de la stratégie indo-pacifique. Elle est courtisée comme contrepoids à la Chine, ce qui confère au régime au pouvoir une sorte d'immunité morale. Les puissances occidentales tolèrent ce qu'elles dénonceraient ailleurs parce que l'Inde est trop grande, trop stratégique et trop centrale dans la chorégraphie de la rivalité mondiale. L'érosion de la démocratie indienne est ainsi étroitement liée aux intérêts du pouvoir impérial ; la lutte mondiale contre l'autoritarisme doit passer par l'Inde.
La crise réside dans le fait que l'Inde, un pays vaste qui est fondamental pour le capitalisme mondial, crucial pour la survie climatique et essentiel pour l'équilibre géopolitique, glisse vers un avenir autoritaire, tandis que son opposition traditionnelle reste paralysée. L'importance de résister à cette tendance dépasse largement les frontières nationales. Pour lutter contre l'autoritarisme indien, il est essentiel de défendre l'avenir de la démocratie, les droits des travailleurs, l'écologie et la démilitarisation mondiale.
Vers une nouvelle formation de gauche
Dans cette perspective, le renouveau de la gauche n'est pas seulement souhaitable : il est nécessaire. Sa tâche n'est pas de revenir aux anciennes formules ni de s'accrocher à des habitudes organisationnelles épuisées, mais de se réinventer en tant que force capable de s'exprimer dans un siècle marqué par la précarité, l'effondrement écologique et l'autoritarisme identitaire. Elle doit construire de nouvelles solidarités entre les précaires et les exclus ; elle doit créer de nouveaux langages qui résonnent au-delà des castes, des classes, des religions et des régions ; elle doit traiter l'éducation politique comme une pratique vivante et non comme un souvenir archivé ; elle doit embrasser l'internationalisme, non pas comme un slogan, mais comme une orientation stratégique.
Avant tout, la gauche doit retrouver l'art qu'elle maîtrisait autrefois : l'art de nommer le monde, ses structures de violence, ses possibilités de transformation, ses fractures cachées, ses rêves réprimés. Car l'extrême droite prospère lorsque le monde est mal nommé, lorsque l'exploitation est appelée destin, lorsque la souffrance est appelée sacrifice, lorsque l'oppression est appelée tradition, lorsque la dissidence est appelée trahison.
Le lent travail de renouveau
En fin de compte, la voie la plus honnête pour aller de l'avant est peut-être celle qu'Achin Vanaik indique avec une calme lucidité : le travail lent et presque clandestin de construire une nouvelle gauche à partir de zéro. Il ne s'agit pas d'une renaissance des anciens partis, ni d'un miracle né de l'arithmétique électorale, mais d'une longue période d'accumulation moléculaire : une organisation patiente dans des salles bondées et des champs dévastés, dans des réunions syndicales, dans des collectifs de femmes, dans des bidonvilles dalits et des dortoirs de migrants, dans ces coins à moitié oubliés où les promesses de la république ne sont jamais vraiment arrivées. C'est de ces endroits que surgissent les seuls cadres capables de supporter les longs hivers de l'autoritarisme : des personnes tempérées par la lutte, éduquées à l'éthique de la solidarité, guidées par une vision plus large que l'épuisement de la démocratie libérale. Si l'histoire nous enseigne quelque chose, c'est que les moments de rupture soudaine se préparent pendant des années d'invisibilité.
Une nouvelle gauche, si elle voit le jour, émergera silencieusement au début, rassemblant des fragments de résistance jusqu'au jour où, lorsque les conditions seront mûres et que la peur faiblira, elle surgira avec une force qui semblera être apparue du jour au lendemain, mais qui, en réalité, aura mis un siècle à se former. Face à un mouvement qui rêve de refaire la nation à l'image d'un passé meurtri, seule une gauche engagée dans une démocratie plus profonde et plus généreuse, qui transcende le capitalisme au lieu de le supplier, peut offrir un horizon qui vaut la peine d'être défendu.
Structure du nationalisme hindou
Le Rashtriya Swayamsevak Sangh, ou RSS, est au cœur du mouvement fasciste. Fondée en 1925, cette organisation nationaliste hindoue est devenue l'une des forces les plus influentes de l'Inde contemporaine. Au lieu de fonctionner comme un parti politique, elle opère comme un réseau national de cadres bénévoles qui se réunissent régulièrement pour recevoir une formation idéologique, faire des exercices physiques et mener des activités communautaires. Au cours d'un siècle, elle a créé des écoles, des organisations caritatives, des organisations culturelles et des initiatives de sensibilisation qui ont eu une influence significative sur notre vie sociale quotidienne. Le parti au pouvoir, le Bharatiya Janata Party (BJP), agit comme le bras politique du RSS, et bon nombre des personnalités les plus en vue de l'Inde, y compris le Premier ministre, ont été formées dans ses rangs. Pour comprendre les changements autoritaires et majoritaires actuels en Inde, il est nécessaire de comprendre le RSS : sa vision du monde, sa discipline organisationnelle et son ambition à long terme de transformer l'Inde en une nation explicitement hindoue. La shakha est l'unité de base du RSS : une petite réunion régulière où la discipline et l'appartenance idéologique sont cultivées par des exercices, des chants et un enseignement informel. Modeste dans sa forme mais puissant dans ses effets, il intègre la vision du monde de l'organisation dans les habitudes quotidiennes. Grâce à des milliers de ces assemblées de quartier, le RSS a construit un réseau de cadres sans égal en termes d'échelle et de durabilité.

Indonésie 1965-2025 : quand passé et présent s’entrechoquent
A l'heure de l'escalade US au Vietnam, l'Indonésie fut le théâtre de l'un des pires bains de sang de l'histoire moderne, commis sous les auspices de Washington et Londres [1]. Soixante ans plus tard, l'archipel est au cœur des révoltes de la jeunesse contre les privilèges de l'oligarchie et la corruption, en défense d'une démocratie chèrement reconquise depuis 1998 [2]. Une démocratie que renie sans fard l'actuel président Subianto qui fait du général Suharto, auteur desdits massacres, un héros national [3].
Tiré de Europe Solidaire Sans Frontières
17 décembre 2025
Par Pierre Rousset et Adam Novak
Le général Suharto s'est emparé du pouvoir en octobre 1965 avec pour mandat de transformer l'immense archipel en bastion de la contre-révolution asiatique, dans le cadre de la politique « d'endiguement » [4]mise en œuvre dans la région par les Etats-Unis. Une politique simultanément appliquée en Thaïlande, Malaisie, Singapour et aux Philippines. En Indonésie, le PKI [5], au pouvoir, était étroitement associé à Sukarno, à savoir le premier président de l'Indonésie. Ils bénéficiaient d'une légitimité internationale importante à l'issue de la Seconde Guerre mondiale. Le pays avait été occupé par le Japon et l'indépendance avait été proclamée en 1945, profitant du « moment favorable » représenté par la défaite de Tokyo. Les Néerlandais ont néanmoins tenté, quatre ans durant, de reconquérir leur ancienne colonie. Dix ans plus tard, Sukarno a été l'une des principales figures de la Conférence de Bandung (1955), incarnant un tiers-mondisme anti-impérialiste [6].
Le trauma social de la terreur blanche
L'Indonésie était alors un pays qui comptait sur la scène internationale, avec une forte aura progressiste. Raison de plus pour briser le régime. Sukarno fut mis à l'écart lors du coup d'Etat d'octobre 1965 (il sera forcé de démissionner, en mars 1966, pour laisser formellement place au général Suharto), puis l'armée a commis ce que l'on doit appeler un génocide politique, anti-communiste (complété d'un versant antichinois) [7]. Le PKI était alors le plus grand parti communiste du monde capitaliste, son assise sociale se comptait en millions. Il avait des liens étroits, historiques, au sein des forces armées, mais qui se sont révélés impuissants à l'instant décisif. Les massacres ont fait de 500000 à un million de victimes (voire plus) [8]. Sans être à même de se défendre, le parti et ses organisations de masse ont été méthodiquement décimés. Leurs membres, leurs proches, toute personne suspectée de sympathie à leur égard, ont été pourchassé.es, assassiné.es, emprisonné.es dans des camps, les survivant.es sombrant dans un oubli total. Pas de procès ni même, souvent, de chef d'accusation.
Les généraux avaient de longue date des liens étroits avec les Etats-Unis. Ils savaient que Washington leur serait redevable de « régler » au mieux la question communiste. « Tuez-les toutes et tous » est devenu un modèle de référence dont des dictatures latino-américaines se sont inspirées [9]. Par ailleurs, au moment du coup, l'armée était déjà devenue un corps politico-social tentaculaire, assurant sa présence jusque dans les villages. Elle avait pénétré l'administration et pouvait peser de l'intérieur sur tous les leviers de l'Etat, tout en bénéficiant d'une capacité de gouvernement parallèle grâce à ses commandements territoriaux. Le corps des officiers supérieurs s'était enrichi, devant une composante de l'oligarchie bourgeoise. Pour mener la répression, elle aussi put compter sur des milices, notamment islamiques [10].
Une chape de plomb intellectuelle a pesé sur le pays jusqu'à la chute du régime en 1998. Durant ses 32 ans de règne, Suharto a entrepris d'éradiquer la mémoire même du passé progressiste du pays en s'assurant d'un contrôle étroit de la communication et de la réécriture de son histoire culturelle. Une génération entière a été coupée de ce passé pluraliste au profit d'une vision monolithique du passé, diabolisant la gauche, les idées progressistes, le marxisme, le communisme, mais aussi les critiques du patriarcat, le combat féministe, la défense des droits des minorités, l'auto-organisation, l'alphabétisation de base, etc. [11] La dénonciation du « communisme » a bon dos, elle couvre en fait une attaque généralisée contre les libertés de celles et ceux « d'en bas ».
La place des femmes dans la société a occupé une place centrale dans cet assaut réactionnaire. La Gerwani [12], mouvement féministe de trois millions de membres lié au PKI, fut décimée sur la base d'une propagande entièrement fabriquée : ses membres auraient torturé et castré les généraux — les autopsies prouvèrent le contraire. [13] Viols et exécutions des militantes s'ensuivirent. L'Ordre nouveau imposa ensuite l'idéologie du kodrat wanita (« nature féminine ») : épouse soumise, mère dévouée, gardienne du foyer. Les organisations d'Etat comme Dharma Wanita visaient à re-subordonner les femmes, non à les émanciper. Aujourd'hui encore, traiter une militante de « nouvelle Gerwani » vise à la discréditer.
Les luttes présentes montrent à quel point une partie de ladite société civile, de la gauche politique et des mouvements sociaux ont reconnecté le passé au présent. La réponse du pouvoir en place illustre en revanche la volonté de l'armée de porter un coup d'arrêt à la démocratisation de l'archipel. L'histoire reste un champ de confrontation majeur : début 2025, les manifestations étudiantes #IndonesiaGelap (« Indonésie obscure ») [14] ont explicitement dénoncé le retour de l'autoritarisme « dans le style de l'Ordre nouveau », ciblant le rôle accru de l'armée dans la gouvernance civile et la réhabilitation de l'héritage de Suharto par Prabowo.
Au Timor oriental et en Papouasie occidentale
Le régime indonésien a commis des crimes particulièrement graves au Timor oriental (ou Timor-leste), ancienne colonie portugaise située dans la moitié est de l'île de Timor, la partie occidentale, ancienne colonie néerlandaise, étant intégrée à l'Indonésie. Après la révolution des Œillets au Portugal, le 22 novembre 1975, son indépendance est reconnue internationalement. Le 7 décembre, l'armée indonésienne a envahi le pays et l'a annexé en 1976 – une annexion qui ne fut jamais reconnue par l'ONU – le considérant comme la 77e province de l'Etat.
La résistance armée à cette nouvelle colonisation a été pour l'essentiel dirigée par le Fretilin, le Front révolutionnaire pour l'indépendance du Timor oriental [15], qui avait déjà combattu pour l'autodétermination du territoire du temps de la dictature portugaise. Les forces paramilitaires, avec l'appui de l'armée indonésienne, ont mené une guerre particulièrement sanglante contre les Est-Timorais, menant une politique de terreur de masse visant à provoquer un exode massif de population vers des provinces sous juridiction indonésienne, notamment la partie occidentale de l'île. Pour ce faire, tout était bon : massacres, viols, tortures, saccage des centres urbains… Au total, selon les évaluations d'historiens, au moins 200000 personnes ont été tuées en deux ans, soit plus du quart de la population.
En 1998, le Fonds monétaire international a ouvert une crise de régime en Indonésie en maintenant ses exigences de remboursement des dettes alors que la région était sous le coup d'une crise financière majeure, provoquant involontairement la chute de Suharto. Cela a contribué à modifier la donne en Indonésie même.
Face aux pressions internationales, Djakarta a organisé un référendum en 1999, à l'occasion duquel la population du Timor oriental a voté à 78,5% pour l'indépendance. Un résultat remarquable sous occupation ! Le scrutin a été suivi par une nouvelle flambée de massacres. Néanmoins, il a créé une situation politique qui a conduit à la reconnaissance de l'indépendance le 20 mai 2002. Cette victoire éclatante des indépendantistes était imprévue par l'ONU. De fait, elle a engagé le Conseil de sécurité bien au-delà de ce qu'il aurait souhaité. L'émotion internationale suscitée par les massacres a aussi donné un coup de fouet à la solidarité, renforçant son efficacité, en particulier au Portugal et en Australie.
En Papouasie occidentale, annexée en 1969 à l'issue d'un simulacre de référendum (1026 délégués triés sur le volet, votant sous contrainte militaire), la même violence perdure [16]. En 2024, les exécutions extrajudiciaires ont atteint un pic de 18 cas documentés, les cas de torture 53, et quelque 70 000 Papous ont été déplacés. Le racisme anti-papou structure cette oppression coloniale interne [17]. Or, c'est précisément en Papouasie que Prabowo Subianto a fait ses armes : en 1996, il y dirigeait des opérations militaires marquées par des massacres de civils — ce qui lui valut d'être exclu de l'armée et interdit d'entrer aux Etats-Unis. [18]
Adam Novak et Pierre Rousset
P.-S.
• Les notes, préparées pour la mise en ligne de la traduction anglaise de l'article, ont été ajoutées à la version originale française le 22 décembre 2025.
Notes
[1] Sur le rôle direct des services secrets britanniques dans l'incitation aux massacres, voir Nicholas Gilby, Paul Lashmar et James Oliver, « Révélation : comment les espions britanniques ont incité au massacre des communistes indonésiens », Europe Solidaire Sans Frontières, octobre 2021. Disponible à l'adresse : https://europe-solidaire.org/spip.php?article59675
[2] Le mouvement reformasi qui a renversé Suharto est né des manifestations étudiantes massives de 1998, dans le contexte de la crise financière asiatique. Voir Kontras, « Indonésie : Finissons-en avec le romantisme de la reformasi, il est temps de se battre », Europe Solidaire Sans Frontières, mai 2025. Disponible à l'adresse : https://europe-solidaire.org/spip.php?article74869
[3] Concernant ces tentatives de réhabilitation de l'héritage de Suharto, voir « La nouvelle histoire officielle de l'Indonésie blanchit les crimes de Suharto », Europe Solidaire Sans Frontières, septembre 2025. Disponible à l'adresse : https://europe-solidaire.org/spip.php?article76085
[4] La politique américaine d'« endiguement » visait à empêcher la propagation du communisme en Asie du Sud-Est. L'importance stratégique de l'Indonésie, quatrième pays le plus peuplé au monde et plus grand archipel, en faisait une cible prioritaire. La CIA a investi des millions de dollars pour soutenir les officiers de l'armée anticommunistes et les groupes de droite. Voir « Book Review : October 1965 and Washington's Anticommunist Crusade – the 'Jakarta Method, Europe Solidaire Sans Frontières, juin 2020. Disponible à l'adresse : https://europe-solidaire.org/spip.php?article58434
[5] Le Partai Komunis Indonesia (PKI), fondé en 1920, était le plus ancien parti communiste d'Asie en dehors de la Russie soviétique. En 1965, il comptait trois millions de membres et influençait des organisations de masse totalisant quelque 20 millions de membres.
[6] La Conférence de Bandung a réuni 29 nations africaines et asiatiques nouvellement indépendantes, jetant ainsi les bases du Mouvement des pays non alignés. Elle a constitué le premier grand rassemblement international d'États postcoloniaux affirmant leur indépendance vis-à-vis des blocs occidental et soviétique.
[7] Concernant l'ampleur et la nature systématique de ces crimes, voir “Final Report of the International People's Tribunal 1965 – On crimes against humanity committed in Indonesia in and after 1965”, Europe Solidaire Sans Frontières, juillet 2016. Disponible à l'adresse : https://europe-solidaire.org/spip.php?article38727
[8] Voir “1965 to 1966 : Indonesia's Red Slaughter”, Europe Solidaire Sans Frontières, October 2018. Available at : https://europe-solidaire.org/spip.php?article44703
[9] Cette politique fut baptisée « méthode de Jakarta » : un modèle pour les massacres anticommunistes qui fut ensuite appliqué au Brésil, au Chili, en Argentine et ailleurs. Le département d'État américain fournit des listes de membres du PKI à l'armée indonésienne afin de faciliter les massacres.
[10] La Nahdlatul Ulama, la plus grande organisation islamique d'Indonésie, et sa branche jeunesse Ansor ont joué un rôle important dans les massacres, en particulier dans l'est et le centre de Java.
[11] Concernant les efforts visant à préserver ce patrimoine effacé, voir « Préserver l'héritage révolutionnaire : Comment l'Institut d'histoire socialiste indonésien défie des décennies d'effacement politique », Europe Solidaire Sans Frontières, février 2025. Disponible à l'adresse : https://europe-solidaire.org/spip.php?article75619
[12] Gerakan Wanita Indonesia (Mouvement des femmes indonésiennes), une organisation féministe de masse liée au PKI.
[13] Sur la destruction du Gerwani et la fabrication d'une propagande anticommuniste ciblant les femmes, voir « The rise and fall of Indonesia's women's movement » (L'ascension et la chute du mouvement féministe indonésien), Europe Solidaire Sans Frontières, janvier 2010. Disponible à l'adresse : https://europe-solidaire.org/spip.php?article17226
[14] Les manifestations IndonesiaGelap ont éclaté en août 2025 contre la corruption parlementaire, les indemnités excessives versées aux politiciens et les brutalités policières, rassemblant des dizaines de milliers de personnes dans les rues à travers tout le pays. La réponse a été une répression brutale qui a fait au moins onze morts.
[15] Le Frente Revolucionária de Timor-Leste Independente, fondé en 1974, combinait nationalisme anticolonialiste et politique socialiste.
[16] Concernant la situation actuelle en Papouasie occidentale, voir « Indonesia Can't Quell West Papua's Growing Independence Movement » (L'Indonésie ne parvient pas à réprimer le mouvement indépendantiste croissant en Papouasie occidentale), Europe Solidaire Sans Frontières, octobre 2021. Disponible à l'adresse suivante : https://europe-solidaire.org/spip.php?article59928
[17] Les Papous, majoritairement mélanésiens et chrétiens, sont victimes de discriminations et de violences systématiques de la part des forces de sécurité indonésiennes. Le United Liberation Movement for West Papua (Mouvement de libération unifié pour la Papouasie occidentale, ULMWP) milite en faveur d'un référendum sur l'indépendance et bénéficie du soutien de plusieurs États insulaires du Pacifique.
[18] Malgré ce bilan, Prabowo a été élu président en 2024. Concernant les contradictions des anciens militants qui occupent désormais des fonctions au sein de son gouvernement, voir « Que font les militants de gauche du PRD indonésien dans le gouvernement Prabowo ? », Europe Solidaire Sans Frontières, décembre 2024. Disponible à l'adresse : https://europe-solidaire.org/spip.php?article72390
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Le Venezuela : un gros caillou dans la chaussure de Xi Jinping
La capture par les États-Unis du président Nicolás Maduro samedi 3 janvier porte dans l'immédiat un coup dur pour la Chine, prise en totale surprise et pour qui le Venezuela était un allié majeur en Amérique Latine. A plus long terme, l'aventure est risquée pour Washington que Pékin ne manquera pas de diaboliser pour dénoncer un nouvel impérialisme américain.
Tiré de Asialyst
9 janvier 2026
Par Pierre-Antoine Donnet
Nicolás Maduro passe en revue un détachement de l'Armée populaire de libération au début d'une visite officielle avec son hôte Xi Jinping (DR).
Manifestement la Chine ne savait rien jusqu'au dernier moment de ce coup de force de l'administration Trump, une réalité qui, selon plusieurs analystes et experts, est d'autant plus gênante qu'elle semble trahir l'inefficacité des installations de détection électronique et des radars sophistiqués que Pékin avait installés au Venezuela d'où Pékin souhaitait espionner les États-Unis dont les côtes ne sont qu'à quelque 2 000 kilomètres.
La deuxième évidence est que l'opération américaine porte un coup dur tant sur le plan économique que géopolitique à la Chine pour qui le Venezuela était devenu à la fois un partenaire clé où elle avait lourdement investi et un avant-poste majeur pour consolider son emprise croissante sur l'Amérique latine.
Depuis des années, le Venezuela avait servi de vitrine pour les exportations militaires chinoises en Amérique latine. Sa défense aérienne s'appuyait sur des systèmes radar fabriqués par le China Electronics Technology Group (CETC), dont le radar de surveillance longue portée JYL-1 et le radar à ondes métriques JY-27 qualifié de « tueur furtif, » présentés comme capables de détecter des avions furtifs tels que les F-22 et F-35 américains à des centaines de kilomètres de distance et de guider des missiles S-300 de fabrication russe pour les intercepter et les détruire.
Les unités marines du pays sont quant à elles équipées de véhicules blindés amphibies VN-16 et VN-18, de plateformes mécanisées et des systèmes de lancement multiple de roquettes SR-5, tous de fabrication chinoise. Ces matériels avaient permis au Venezuela de revendiquer l'une des forces amphibies les plus avancées de l'Amérique latine.
Or il apparaît aujourd'hui que l'ensemble de la chaîne de commandement vénézuélienne s'est effondré très rapidement. Non seulement aucune alerte n'a semble-t-il été donnée à temps, mais nombre d'installations militaires vénézuéliennes ont été détruites sans aucune réaction tangible de l'armée. Ce fiasco militaire sera certainement dûment analysé par les partenaires de la Chine, devenue le quatrième vendeur d'armes dans le monde, ainsi que par ses rivaux, dont en première ligne les États-Unis et, bien sûr, Taïwan qui vit sous la menace constante d'une invasion comme l'ont démontré les dernières manœuvres chinoises fin décembre 2025.
Un fiasco pour le matériel militaire chinois
Dès le début des opérations américaines, aux premières heures du 3 janvier, les systèmes de détection chinois se sont révélés inefficaces. Selon des sources américaines, les installations radar ont été aveuglées lors de la première vague de guerre électronique, tandis que les forces terrestres vénézuéliennes, qui manquaient de couverture aérienne, ont été rapidement neutralisées avant même de pouvoir se déployer. L'opération a abouti à l'arrestation rapide et spectaculaire du dictateur vénézuélien Nicolás Maduro et de son épouse Cilia Flores. Le couple doit être jugé par un tribunal de New York principalement pour narcotrafic.
L'humiliation est d'autant plus cuisante pour Pékin que le succès américain illustre également un échec majeur des services de renseignement et d'analyse de la République populaire de Chine qui, visiblement, ne savaient rien des préparatifs qui ont duré des semaines.
L'envoyé spécial chinois du président Xi Jinping pour l'Amérique latine Qiu Xiaoqi et sa délégation avaient longuement rencontré Nicolás Maduro à Caracas quelques heures à peine avant le raid américain. Le dictateur vénézuélien avait alors fait l'éloge de son homologue chinois Xi Jinping, le qualifiant de « frère aîné » et soulignant son « message puissant en tant que leader mondial. » La délégation chinoise se trouvait peut-être encore dans le pays au moment de l'assaut massif américain. Ce qui a fait dire au vice-ministre taïwanais de la Défense, Hsu Szu-chien, lors d'une audience législative, que le succès des opérations américaines démontrait que les armes et l'équipement américains restaient « inégalés, » soulignant aussitôt que l'un des facteurs du fiasco vénézuélien avait été le manque d'entretien et de soutien. « Ceci est très important pour nous. L'équipement doit être constamment entretenu et mis à jour. Si l'ennemi progresse, nous devons également progresser, » a souligné le responsable taïwanais.
La supériorité des armes américaines sur la Chine en question
Cité par la chaîne d'informations en continu taïwanaise Set News (三立新聞), l'élu du Parti démocratique progressiste (PDP au pouvoir) Wang Ting-yu (王定宇), membre de la Commission des affaires militaires, a déclaré que si les systèmes radar chinois s'étaient montrés complètement aveuglés par une guerre électronique américaine, un schéma similaire s'était déjà produit lorsque l'Iran, également équipé de systèmes chinois avancés, n'avait pas réussi à se défendre contre les frappes américaines sur ses installations nucléaires en juin 2025.
« Cette fois-ci, les exagérations du PCC ont une fois de plus été mises à nu, » a expliqué Wang Ting-yu pour qui les experts militaires s'accordent largement pour juger que cette opération met en évidence un écart technologique important entre les systèmes d'armes chinois et ceux de l'armée américaine. Selon le Miami Strategic Intelligence Institute, un groupe de réflexion conservateur qui promeut la démocratie en Amérique latine cité par l'hebdomadaire Newsweek, la défense aérienne du Venezuela se trouvait « dans un état critique. » « Plus de 60 % de la flotte de radars du pays [était] hors service, » précise-t-il, soulignant une pénurie de pièces de rechange et un soutien technique « minimal » de la part de la Chine.
Selon Eric Hundman, expert de la Chine et directeur de recherche chez BluePath Labs cité par l'hebdomadaire américain, « [a]u moins 23 pays ont reçu des systèmes de radar de défense aérienne fabriqués en Chine, en dépit de rapports occasionnels faisant état de problèmes liés à leurs capacités et à leur fiabilité […] Les principaux destinataires de ces systèmes sont le Pakistan, le Venezuela et l'Égypte. »
La Chine humiliée sur la scène internationale
Mais c'est peut-être sur le plan géopolitique que la Chine a le plus perdu. La relation entre Pékin et Caracas était assez simple. La Chine avait besoin de pétrole. Le Venezuela avait besoin d'argent. Entre 2000 et 2023, Pékin a fourni plus de 100 milliards de dollars de prêts au Venezuela pour financer des chemins de fer, des centrales électriques et d'autres projets d'infrastructure. En échange, Caracas a fourni à Pékin le pétrole dont il avait besoin pour alimenter son économie gourmande en hydrocarbures. Pékin importait 80% du pétrole produit par le Venezuela où se trouvent les plus importantes réserves du monde.
La Chine s'est dans un premier temps déclarée « choquée » (震惊) par l'intervention américaine à Caracas puis elle s'est jointe à de nombreux pays pour fustiger l'impérialisme américaine, insistant sur le fait que « la souveraineté et la sécurité de tous les pays doivent être pleinement protégées en vertu du droit international. »
Mais au-delà de ces mots, que peut-elle réellement faire pour venir à l'aide de son ex-allié ? Pékin va dans les prochaines semaines parer au plus pressé, c'est-à-dire gérer au mieux la pérennité de sa présence en Amérique du Sud tout en gérant aussi une relation déjà délicate mais nécessaire avec Donald Trump puisque la Chine ne peut envisager de couper les ponts avec les États-Unis au moment où son économie traverse une période de fortes turbulences.
Jouant le temps long, la direction communiste chinoise déteste le chaos de même que l'inattendu. Elle avait su planifier à l'avance et résister à la guerre commerciale avec l'Amérique. Mais la voilà désormais confrontée à un nouveau défi autant inattendu que lourd de menaces.
Elle trouvera probablement dans la stratégie de Trump concernant le pétrole vénézuélien motif à des doutes profonds quant aux intentions américaines : jusqu'où les États-Unis iront-ils pour contenir l'influence chinoise ? Pour certains analystes, les ambitions américaines concernant le Groenland pourraient participer du même dessin : contenir l'expansion de la Chine.
S'adressant à la chaîne NBC dimanche, le secrétaire d'État américain Marco Rubio a déclaré : « Nous sommes dans l'hémisphère occidental. C'est ici que nous vivons et nous ne permettrons pas que l'hémisphère occidental devienne une base opérationnelle pour les adversaires, les concurrents et les rivaux des États-Unis. » Ce message à peine voilé s'adressait à Pékin : sortez de notre arrière-cour. Certains, au sein de l'élite du Parti communiste chinois, seraient aussi en droit de se demander si pour Washington l'Asie ne fait pas aussi partie de son arrière-cour.
Pour Katsuji Nakazawa, éditorialiste et ancien correspondant du quotidien japonais Nikkei Asia à Pékin, « le président chinois Xi Jinping a subi un revers diplomatique humiliant de la part de son homologue américain Donald Trump pour la deuxième fois en neuf ans, jetant une ombre sur la ‘' trêve temporaire'' dans la guerre commerciale entre les deux grandes puissances mondiales. » « Les circonstances montrent que la Chine n'a pas été en mesure de prévoir l'opération surprise de l'armée américaine dans la capitale vénézuélienne, » ajoute le journaliste familier de la Chine. « Tôt samedi matin, environ six heures et demie après avoir rencontré Maduro, la délégation chinoise a été stupéfaite d'apprendre que l'armée américaine avait lancé une attaque nocturne contre le Venezuela. Imaginez l'humiliation de Xi, d'autant plus que c'était la deuxième fois que l'administration Trump recourait à une opération militaire pour lui faire perdre la face. »
Comment pour la deuxième fois Xi Jinping a perdu la face
Le Nikkei Asia rappelle cet épisode de la visite aux États-Unis en avril 2017 de Xi Jinping qui s'était alors rendu pour sa première rencontre avec Trump dans sa luxueuse propriété de Mar-a-Lago à Palm Beach, en Floride. Le premier mandat de Trump n'avait alors que trois mois. Le président chinois et son épouse, Peng Liyuan, avaient été reçus en grande pompe et avec tous les honneurs par la famille Trump.
L'ambiance était à la fête jusqu'à ce que, peu avant la fin du dîner, Trump informe son hôte médusé des frappes aériennes américaines massives en Syrie qui venaient d'avoir lieu. Xi Jinping avait demandé à son interprète de répéter les propos de Trump avant de réaliser à quel point la Chine avait été prise au dépourvu. Pour le maître de la Chine communiste, le goût était amer. Le régime inique de Bachar el-Assad, fragilisé, ne s'en était jamais remis et s'était effondré en décembre 2024, 15 mois après la première visite du dictateur syrien en Chine depuis le début de la guerre civile syrienne. Il avait alors convenu avec Xi de renforcer les relations bilatérales pour en faire un « partenariat stratégique ». Lors de sa chute, Pékin n'avait rien pu faire.
Lorsque Maduro s'est rendu en Chine en septembre 2023, lui et Xi Jinping avaient promis de porter les relations bilatérales au rang de « partenariat stratégique à toute épreuve. » Pour quel résultat aujourd'hui sinon une nouvelle fois l'impuissance chinoise révélée ?
Les stratèges chinois pourraient nourrir la même inquiétude concernant l'Iran, un autre « allié » qui traverse une nouvelle période de contestations et que Trump a menacé de bombarder à nouveau si le régime de mollahs continue de tuer des manifestants. Lors des frappes américaines massives contre des sites nucléaires iraniens dans la nuit du 21 au 22 juin 2025, Pékin en avait été réduit à un statut de spectateur impuissant, incapable d'aider son « allié » autrement que par des déclarations condamnant le « gendarme du monde. »
* Rompre avec la Russie : Le réveil énergétique européen, Ed. Odile Jacob, 2024, 176p.
Pour Adina Revol, enseignante à Science Po et auteur du livre remarqué Rompre avec la Russie, le Réveil énergétique européen*, derrière le Venezuela et son pétrole, c'est la Chine que Trump cherche à affaiblir.
« On l'oublie souvent, mais le talon d'Achille de la Chine, et la principale vulnérabilité de son modèle, c'est sa dépendance énergétique. Pékin est le premier importateur mondial de pétrole. Le pays achète à l'étranger 70 % de ses besoins pétroliers, » a-t-elle dit à l'hebdomadaire L'Express. Pékin a certes les moyens de s'approvisionner ailleurs qu'au Venezuela mais à un prix supérieur, explique-t-elle.
« C'est là que s'ajoutent les sanctions américaines contre [les géants russes du pétrole] Lukoil et Rosneft, qui rendent les approvisionnements chinois en pétrole russe plus risqués puisque la Chine s'exposerait à son tour à des sanctions. Le géant asiatique sort clairement affaibli de la séquence récente car il est mis face à ses fragilités internes, » dit-elle, soulignant que « la guerre géoéconomique entre la Chine et les États-Unis se tisse de plus en plus autour de l'énergie. »
« A court terme, Donald Trump cherche à utiliser tous les leviers à sa disposition, et ils sont nombreux, pour affaiblir la Chine et potentiellement dissuader Xi Jinping d'envahir Taïwan. Si on regarde les choses froidement, l'approvisionnement énergétique est essentiel quand un pays souhaite se lancer dans une opération militaire. C'est d'ailleurs pour cela que les Ukrainiens bombardent les raffineries en Russie, » souligne encore cette chercheuse.
Derrière le Venezuela, Trump cherche à affaiblir la Chine
« Vous ne pouvez pas transformer le Venezuela en plaque tournante pour l'Iran, la Russie, le Hezbollah, la Chine et les agents de renseignement cubains qui contrôlent ce pays, » a déclaré sur ce sujet Marco Rubio dimanche. « Ce que nous ne permettrons pas, c'est que l'industrie pétrolière vénézuélienne soit contrôlée par des adversaires des États-Unis. Vous devez comprendre : pourquoi la Chine a besoin de leur pétrole ? Pourquoi la Russie a-t-elle besoin de leur pétrole ? Pourquoi l'Iran a-t-il besoin de leur pétrole ? Ils ne sont même pas sur ce continent […] C'est l'hémisphère occidental. C'est là que nous vivons, et nous ne permettrons pas que l'hémisphère occidental devienne une base opérationnelle pour les adversaires, les concurrents et les rivaux des États-Unis, » avait-il ajouté.
D'autres analystes soulignent néanmoins les dangers inhérents aux ambitions de Donald Trump sur la carte du monde. Pour Laurent Malvezin, chercheur associé à l'Institut Thomas More, la capture du président vénézuélien Maduro a ouvert « un boulevard diplomatique pour Pékin » qui pourra diaboliser le retour des États-Unis sur la voie impérialiste et l'instrumentaliser pour conforter sa diplomatie et son image de pays se voulant pacifique et responsable.
« La valeur propagandiste du non-respect flagrant du droit international par les États-Unis à l'encontre d'un pays du Sud peut être inestimable, et cette action correspond parfaitement à la façon dont la Chine présente les États-Unis comme une puissance hégémonique, impérialiste et déstabilisatrice dans le monde, » explique-t-il.
« L'ambition quasi impériale de Trump d'établir une sphère d'influence dans l'hémisphère occidental ne rendra pas l'Amérique à nouveau grande. La clé d'une plus grande prospérité pour les États-Unis réside dans la concurrence dans le domaine des nouvelles technologies et dans la résolution des problèmes de leur économie nationale, et non dans le pillage de leurs voisins pour s'approprier des hydrocarbures qu'ils possèdent déjà, » juge Alan Beattie, jeudi 8 janvier dans les colonnes du Financial Times.
A rebours de cette analyse, l'hebdomadaire britannique The Economist titrait lundi 5 janvier un article sur la question « Le raid américain sur le Venezuela révèle les limites de l'influence chinoise », en notant que le raid américain dans ce pays n'est « pas un modèle pour Taïwan, mais une mise au point sur la puissance mondiale de la Chine. »
« Certains se sont demandé si les actions des États-Unis à Caracas pourraient ouvrir la voie à une situation similaire à Taipei, » poursuit le média britannique. « Si les États-Unis ont montré qu'ils pouvaient se moquer du droit international et kidnapper un dirigeant étranger qu'ils n'aiment pas, qu'est-ce qui empêche la Chine de suivre leur exemple de l'autre côté du détroit de Taiwan ? Mais le parallèle est loin d'être exact, » relève The Economist.
Car en effet, « l'obstacle pour la Chine n'est pas le respect du droit international [mais] de savoir si une invasion de Taïwan serait couronnée de succès » ce qui est loin d'être garanti, d'autant que « les défenses de Taïwan sont presque certainement plus solides que celles du Venezuela. »
La Chine, spectatrice, réduite à une diplomatie incantatoire
« La question la plus intéressante est de savoir ce que la capture de M. Maduro signifie pour la position de la Chine auprès de ses partenaires à travers le monde, » explique l'hebdomadaire car « le soutien stratégique de la Chine s'est finalement avéré être largement rhétorique. L'Iran en avait déjà fait l'expérience lorsque des avions américains avaient bombardé ses installations. »
A observer l'issue du raid américain au Venezuela et des bombardements américains en Iran, « les partenaires de longue date de la Chine pourraient commencer à se demander si elle est vraiment disposée à les protéger contre les tempêtes violentes, ou si elle se contente d'être leur amie quand tout va bien, » souligne-t-il, pour conclure ainsi : « L'ironie est que l'offre rhétorique de la Chine, alternative à une Amérique trop arrogante, a rarement semblé aussi peu attrayante pour beaucoup » de pays et « le sort de M. Maduro montre que la Chine, pour l'instant, n'a ni la force ni la volonté de riposter de cette manière à l'Amérique. »
Après l'humiliation que constitue le raid réussi au Venezuela, les autorités chinoises en sont réduites dans l'immédiat à attendre de voir si cette nouvelle aventure américaine se transformera en bourbier comme cela avait été le cas au Vietnam puis en Afghanistan et ensuite en Irak. Pékin se réjouirait aussi de voir le Venezuela immobiliser les moyens militaires américains dans l'hémisphère occidental, loin de Taïwan et de la région indopacifique.
Dimanche 4 janvier, le ministre chinois des Affaires étrangères Wang Yi a répété cette antienne bien connue à Pékin : « La Chine ne croit pas qu'un pays puisse se poser en gendarme du monde », lorsqu'il a rencontré son homologue pakistanais, Mohammad Ishaq Dar, en visite à Pékin. Pékin « n'accepte pas non plus qu'un pays puisse se prétendre juge international, » avait ajouté celui qui semble de facto être le numéro deux du régime chinois.
Mais quel sens donner à ces déclarations convenues sinon de noter que le chef de la diplomatie chinoise s'abstient de critiquer nommément l'administration Trump puisque la Chine ne peut se passer des États-Unis et qu'au-delà de sa puissance économique et commerciale, elle ne dispose pour ses pays « amis » que d'une diplomatie incantatoire pour faire face aux volontés brutales et changeantes du 47è président américain.
Par Pierre-Antoine Donnet
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Que reste-t-il de la gauche chinoise ?
Avec l'arrivée au pouvoir de Trump, de nombreuses régions du monde basculent vers l'extrême droite. C'est le défi le plus urgent auquel nous sommes actuellement confrontés [dossier Amadla]. Mais quelle est la situation de la gauche en Chine ? Et où se situe l'extrême droite chinoise ?
Tiré de Inprecor
30 décembre 2025
Par Au Loong-Yu
La gauche depuis 1989
Il y a environ 25 ans, au tournant du siècle, le choc provoqué par le massacre du 4 juin 1989 sur la place Tian'anmen commençait à s'estomper et la vie politique redevenait légèrement active, en particulier dans les milieux universitaires. Les débats reprenaient, les positions se divisant entre les « libéraux » et la « nouvelle gauche ».
Mais les plus virulents n'étaient ni les libéraux ni les membres de la gauche. Les premiers étaient plutôt des néolibéraux, plus intéressés par une plus grande « marchandisation » que par la démocratie libérale. Cela s'expliquait en partie (et c'est compréhensible) par un souci pour leur sécurité, et en partie par une croyance sincère dans le marché (capitaliste).
Les seconds étaient pour la plupart des nationalistes qui défendaient le parti-État (après le massacre !) et le considéraient comme le protecteur de « l'intérêt national » ou de l'intérêt économique du « peuple », mais certainement pas de ses droits politiques.
De plus, le développement de l'internet a également permis aux voix du minjian, ou « peuple », de se faire entendre, des « maoïstes » aux « trotskistes » ou aux « sociaux-démocrates ».
C'était aussi l'époque des ONG, qui travaillaient et militaient pour différentes causes. Les milieux universitaires et les organisations de la société civile de Hong Kong ont joué un rôle important à ce niveau. Même si ces ONG ne faisaient pas de politique, elles étaient quand même surveillées de près par l'État (surtout celles qui étaient actives sur les questions liées au travail), par crainte qu'elles ne se radicalisent.
La multiplication des débats politiques et des ONG a incité beaucoup de gens à croire que l'ère de la libéralisation était arrivée. Mais c'est le contraire qui s'est produit. En 2015, Xi Jinping a éliminé et interdit la plupart des ONG syndicales en Chine continentale, et fait arrêter des avocats spécialisés dans les droits humains. En 2018, des étudiant.e.s maoïstes ont lancé une campagne de solidarité avec les travailleurs de l'usine Jasic, qui voulaient créer un syndicat sur leur lieu de travail. Ils ont rapidement été arrêtés (ou ont tout simplement été kidnappés), puis les « sociétés marxistes » organisées par des étudiant.e.s dans différentes universités ont été interdites. En réalité, la répression contre les maoïstes avait commencé il y a plus de 20 ans, lorsque quelques personnes avaient critiqué le défunt président Jiang Zemin pour avoir permis à des capitalistes d'adhérer au parti. Cela avait radicalisé une partie des maoïstes, qui avaient fondé le « Parti communiste maoïste ».
Mais peu de temps après, en 2009, leur leader Ma Houzhi (馬厚芝) a été condamné à dix ans de prison. Avec la répression à grande échelle qui a frappé Hong Kong en 2020, Pékin a voulu prendre sa revanche sur sa population qui avait osé résister à son projet de loi d'extradition un an plus tôt. Il a éradiqué toute opposition politique et tous les mouvements sociaux, notamment les syndicats et les petits cercles de gauche.
Parmi ceux-ci, le petit groupe trotskiste était symbolique : il était l'opposition de gauche au PCC la plus ancienne et la plus conséquente , depuis presque un siècle. Avant la vague de répression, l'ancienne colonie avait permis à un large éventail de dissidents politiques chinois de bénéficier d'une seconde chance et de survivre.
En Chine continentale, il n'y a pas eu d'opposition organisée depuis 1949. À partir de 1979, un fort courant libéral a vu le jour, mais il n'a pas été autorisé à s'organiser. Depuis 2017, date à laquelle Liu Xiaobo, le principal représentant du courant libéral, est mort en prison, l'influence des libéraux a diminué sous la répression de Xi, même s'ils ont réussi à se faire entendre à quelques occasions. Seuls les nationalistes se sont renforcés, car ils bénéficient du soutien du régime. Aujourd'hui, il ne reste plus trace d'aucun courant de gauche. Plus terrible encore : malgré des années de persécution, le Falun Gong est resté le courant le plus audible et le mieux organisé à l'étranger (probablement avec une présence clandestine en Chine). Cette secte religieuse, qui exige une loyauté personnelle envers son chef suprême, a une orientation politique qui ne peut être d'aucune aide pour les travailleurs.
Qu'est ce que ce régime ?
Comment caractériser un régime qui réprime tous les opposants, des libéraux à toutes les nuances de courants de gauche et aux associations civiques indépendantes ? Avant de lui donner un nom, examinons brièvement ses caractéristiques fondamentales :
1. Le pouvoir de l'État est illimité. Non seulement toutes les affaires publiques peuvent être contrôlées en dernier ressort par l'État, mais aussi la vie privée, depuis la fertilité des femmes jusqu'à la détention d'un passeport, en passant par l'arrestation de jeunes qui fêtent Halloween.
2. L'État est à son tour sous le contrôle absolu du parti qui ne se donne jamais la peine d'organiser des élections libres et ouvertes. Et le parti, à son tour, est dirigé par un dirigeant suprême qui peut modifier la constitution du pays à sa guise pour se proclamer autocrate à vie.
3. Il existe un contrôle de la pensée et un endoctrinement à l'idéologie du parti, dont l'essence est simple : tingdanghua, gendangzou (聼黨話,跟黨走), autrement dit « écouter le parti et suivre le parti ».
4. son nationalisme chinois est ethnocentrique. Il considère la nation comme un tout homogène et le parti comme son agent naturel. Son chauvinisme han a maintenant engendré le racisme, notamment le génocide culturel et l'incarcération massive des Tibétains et des Ouïghours.
5. Le parti considère également la société chinoise comme un tout homogène, de sorte que les dissident.e.s constituent une menace pour la nation qui doit être réprimée. Non seulement l'opposition organisée n'est pas autorisée, mais même l'opposition individuelle, dès lors qu'elle devient influente, est réduite au silence.
6. Pour atteindre l'objectif de zéro opposition politique, le parti-État recourt à une surveillance à grande échelle et au tristement célèbre système du crédit social. La monnaie numérique créée par l'État renforce encore davantage la société orwellienne.
7. Depuis le milieu des années 1950, sa stratégie économique a toujours consisté à privilégier les investissements dans les infrastructures et les industries lourdes et de pointe plutôt que la consommation courante et le bien-être de la population, comme l'ont montré le Grand Bond en avant et la Grande Famine. Depuis 1979, le parti a réintroduit le capitalisme en Chine, entraînant un afflux massif de capitaux étrangers. Cela a permis au parti d'atteindre ses objectifs d'industrialisation rapide et celui de nourrir la population. La pauvreté relative ( proportion du revenu national revenant aux travailleurs) a toutefois augmenté, car la bureaucratie du parti a utilisé son pouvoir absolu pour s'approprier et commercialiser des ressources vitales afin de s'enrichir. Il s'agit d'une bureaucratie bourgeoise.
8. Ses investissements à l'étranger se classent parmi les cinq premiers au monde depuis de nombreuses années, et il aspire à la réussite commerciale et au pouvoir géopolitique — ce qui n'est pas pire que d'autres pays capitalistes, mais pas mieux non plus. Cela a nécessairement conduit Pékin sur la voie de l'expansionnisme économique mondial. Cela a été suivi d'un expansionnisme politique, car il se considère comme le successeur légitime de la Chine impériale et du Kuomintang (KMT), avec les « territoires » qu'il estime lui avoir appartenu. C'est pourquoi il a repris à son compte la revendication fallacieuse du KMT sur une grande partie de la mer de Chine méridionale, avec sa « ligne en neuf traits ».
Un régime impérialiste d'extrême droite
Il n'y a que les régimes d'extrême droite qui présentent toutes ces caractéristiques. Alors que Trump en est encore à la première étape de la mise en place d'un régime autocratique, l'autocratie orwellienne de Xi Jinping est déjà passée à la version numérique, précisément parce que son parti exerce déjà un contrôle total. Considérer Pékin comme fondamentalement plus progressiste que l'administration Trump est l'une des plus grandes illusions qui soient.
Alors que la guerre commerciale entre les États-Unis et la Chine fait rage, un certain nombre de membres de la gauche internationale se réjouissent que Pékin « tienne tête à Trump ». Si nous pouvons momentanément nous réjouir de l'échec de Trump, nous ne devons pas oublier que toute victoire de Xi dans sa contre-offensive se fait toujours au détriment du peuple. Et, confronté à la fois à la guerre commerciale (une pression extérieure) et aux problèmes internes de la Chine en matière de surcapacité et de chômage, Xi a décidé d'accélérer les exportations chinoises. Cela ne fait que déplacer le problème ailleurs, sans le résoudre. En fait, cela ne fera qu'amplifier la crise mondiale.
Fondamentalement, Xi ne lutte pas contre l'impérialisme. Il se contente plutôt de son programme personnel de haodaxigong (好大喜功) — une quête de grandeur et de gloire, au service de l'intérêt collectif de la bureaucratie bourgeoise. La question de savoir si Pékin a réussi à égaler la puissance américaine est importante, mais secondaire. La question principale est que l'expansionnisme mondial de Pékin s'est engagé sur la voie de l'impérialisme. Les socialistes honnêtes n'attendent pas que Pékin ait pleinement atteint son objectif pour mettre en garde le monde contre ce danger.
Avec son régime d'extrême droite établi de longue date, sans aucun contre-pouvoir interne ni opposition ou mouvement social externe, Pékin représente un grave danger pour le peuple chinois et pour le monde. Oui, l'impérialisme américain est beaucoup plus fort militairement et économiquement, et il est aujourd'hui plus nuisible pour le monde. Mais la Chine pourrait également causer d'immenses dégâts. Personne ne pourrait empêcher Xi de déclencher une guerre injuste (tout comme Deng Xiaoping a envahi le Vietnam en 1979) ou de faire passer sa volonté de domination avant les intérêts de son peuple, comme Mao l'a fait. Je n'ai pas de réponse à ce défi colossal, mais le moins que nous puissions faire est de donner à ce Léviathan son nom de monstre
Publié le 26 novembre 2025 par Amandla, traduit pour ESSF par Pierre Vandevoorde avec l'aide de Deeplpro.
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Gaza. D’un « Quartet » à l’autre, mêmes recettes, mêmes échecs
Le 29 septembre 2025, le plan Trump en 20 points, par lequel Washington a imposé un cessez-le-feu à Gaza, a été rendu public. Ainsi a été mis un terme (provisoire) à la guerre menée depuis deux ans par l'armée israélienne, en échange de la libération des otages et des prisonniers israéliens et palestiniens. Or, ce plan contient des éléments de doctrine qui se trouvaient déjà dans le projet du Quartet pour le Proche-Orient apparu en 2002, à un moment où la paix d'Oslo de 1993 était déjà moribonde.
Tiré d'Orient XXI.
Le Quartet pour le Proche-Orient est un groupe réunissant les représentants des États-Unis, de l'Union européenne (UE), de l'Organisation des Nations unies (ONU) et de la Fédération de Russie. Sa création en 2002 était liée à la seconde Intifada, à la déliquescence du processus d'Oslo qui a suivi les échecs des négociations de Camp David en 2000 à Taba en janvier 2001, ainsi qu'aux attaques du 11 septembre 2001 contre les États-Unis. Ses missions ont évolué au fil du temps. La plus importante a été de piloter la « Feuille de route » (avril 2003), une sorte de mode d'emploi supposé guider Israéliens et Palestiniens dans leurs « négociations ». Si ces circonstances historiques ont disparu aujourd'hui, le Quartet existe toujours sans qu'on sache où il se trouve ni ce qu'il fait.
Ce sont les attaques d'Al-Qaida contre les États-Unis du 11 septembre 2001 qui ont « inventé » le Quartet pour en faire l'outil précurseur de la nouvelle donne diplomatique au Proche-Orient. Au lendemain du 11 septembre, représentants étatsuniens, européens, onusiens et russes sont convenus d'intervenir, conjointement, à Gaza, auprès de Yasser Arafat pour qu'il affirme publiquement qu'il avait compris que les rapports Occident/Orient allaient changer et qu'il n'avait pas d'autre choix que de se ranger derrière ceux qui menaient « la guerre contre le terrorisme ». La déclaration en faveur d'un cessez-le-feu du président palestinien le 18 septembre 2001, depuis Gaza, a répondu à leur exigence commune et préfiguré une nouvelle forme de relation entre la communauté internationale et les Palestiniens. Si le Quartet a été créé en 2002, c'est véritablement en cette semaine de septembre 2001 qu'il a commencé à mûrir. Son apparition sur la scène proche-orientale doit être comprise dans le cadre de la coalition internationale qui s'est formée pour éliminer Al-Qaida et renverser les talibans qui abritaient en Afghanistan Oussama Ben Laden. L'une des exigences du Quartet était bien « qu'il soit mis fin à la violence et au terrorisme dès que le peuple palestinien disposera d'une autorité agissant résolument contre la terreur (…) ».
Guerre contre le terrorisme
Les crimes commis par le Hamas le 7 octobre 2023 ne sont pas assimilables au terrorisme international de 2001, encore que pour le premier ministre israélien il n'y a pas de discontinuité entre le Hamas, le Djihad islamique, l'Iran, le Hezbollah, les milices pro-iraniennes en Syrie et en Irak ou les houthistes yéménites. Le président français Emmanuel Macron a semblé un temps partager cette conception globalisante lorsqu'il a recommandé que la « coalition internationale contre Daech (…) puisse lutter aussi contre le Hamas » (Jérusalem, 23 octobre 2023). Cette exigence de lutte contre le « terrorisme » se retrouve dans le plan Trump. Elle figure même en son point 1 :
- Gaza sera une zone déradicalisée, où le terrorisme n'aura plus cours, qui ne représentera pas une menace pour ses voisins ». En d'autres termes, le Hamas et ses alliés doivent désarmer sous peine de subir la foudre de l'armée américaine. Leur désarmement sera placé sous la « supervision de moniteurs indépendants ».
Tant la feuille de route du Quartet que le plan Trump doivent être perçus comme un réflexe de défense de l'Occident (et d'Israël), hier face au terrorisme international, aujourd'hui face à la résistance armée du Hamas.
L'idée d'une « paix imposée »
Au tournant des années 2000, c'est à partir des échecs successifs des négociations qu'a mûri l'idée d'une « paix imposée » par la communauté internationale ou, à tout le moins, de son « implication forcée » puisque Israéliens et Palestiniens ne parvenaient pas à conclure seuls. Si les premiers, dans leur grande majorité, rejetaient les ingérences étrangères, les Palestiniens n'étaient pas hostiles à une plus forte présence internationale pour éviter de se retrouver seuls face à Israël. Le Quartet sera l'un des instruments de cette ingérence dans les affaires palestiniennes. C'est lui qui sera notamment chargé entre 2002 et 2003 de faire comprendre à Yasser Arafat qu'il était temps de créer un poste de premier ministre, manière de le priver d'une partie de ses attributions. Ce poste sera occupé par Mahmoud Abbas (Abou Mazen) qui, une fois devenu président de l'Autorité palestinienne (AP), s'avèrera réceptif aux exigences étatsuniennes et israéliennes en troquant la lutte contre l'occupation pour la répression contre le Hamas. C'est aussi le Quartet qui a régulièrement conseillé aux Palestiniens d'accepter telle ou telle concession au motif qu'elle adoucirait les positions israéliennes. Sans jamais faire pression sur Israël, notamment sur la colonisation de la Cisjordanie et de Jérusalem.
Le plan Trump est le symbole même de cette « paix imposée » dont la première vertu n'est pas contestable : avoir exigé et obtenu le cessez-le-feu. Il prévoit que Gaza soit gouverné par une « autorité transitoire temporaire composée d'un comité palestinien technocratique et apolitique, chargé d'assurer la gestion quotidienne des services publics et des municipalités au profit de la population de Gaza ». Cette notion de gouvernance technocratique — sous-entendre : dépourvue de tout élément politique, de toute revendication nationaliste et n'incluant évidemment pas le Hamas — était déjà à l'œuvre en 2007 (gouvernement Salam Fayyad), et en 2013 (gouvernement Rami Hamdallah).
Selon certaines informations provisoires, cette Autorité transitoire temporaire serait composée de 7 à 10 membres dont un seul serait palestinien. Dans la logique de ses concepteurs, ce Palestinien solitaire ne pourrait être qu'un homme d'affaires ou un responsable sécuritaire. Mohammed Dahlan, ancien responsable palestinien de la sécurité à Gaza à l'époque d'Arafat, aurait parfaitement combiné ces deux caractéristiques par sa détestation du Hamas, par sa proximité avec Israël (et, dit-on, avec la CIA), par les réseaux régionaux arabes qu'il s'est constitué depuis son exil dans les Émirats arabes unis et par son goût du lucre. Mais il semble aujourd'hui démonétisé au sein de la société gazaouie qui ne l'accepterait pas facilement.
Le retour de Tony Blair
L'Autorité serait placée « sous la supervision et le contrôle d'un nouvel organisme international transitoire, le “conseil de la Paix”, qui sera dirigé et présidé par le président Donald J. Trump. D'autres membres et chefs d'État seront annoncés, dont l'ancien premier ministre (britannique) Tony Blair ». En d'autres termes, les Gazaouis n'auront que des attributions municipales : reconstruire leurs écoles, leurs hôpitaux, leurs routes ou être en charge du ramassage des ordures ménagères. Ces mêmes attributions municipales leur avaient déjà été réservées par l'Accord intérimaire sur la Cisjordanie et la bande de Gaza (Oslo II, 1995). Le fait que le « conseil de la paix » international soit dirigé par Washington avec à la manœuvre l'inoxydable Tony Blair constitue un autre rappel de la période d'Oslo.
Tony Blair avait déjà été unilatéralement nommé par les États-Unis en 2007 en qualité d'envoyé du Quartet pour le Proche-Orient. C'est lui qui imaginait de mirifiques « projets à impact rapide » comme une station d'épuration à Gaza, des logements en Cisjordanie, des parcs industriels, le développement d'un « corridor de paix et de prospérité », etc., tous projets qui, sous couvert de progrès économique dont auraient bénéficié Israéliens et Palestiniens, dissimulaient leur enracinement dans les structures de l'occupation. Les Palestiniens n'en ont pas gardé le meilleur souvenir.
Quartet, Autorité transitoire palestinienne et « conseil de la Paix » international renvoient à une même certitude étatsunienne et israélienne : les Palestiniens en sont encore à un stade infantile de leur histoire et ne sont pas mûrs pour assumer leur autodétermination et des responsabilités étatiques. Il faut donc leur prendre la main pour les conduire sur le droit chemin, quitte à faire preuve de fermeté et d'autorité s'ils se montrent rétifs.
Le cavalier seul des États-Unis
À l'époque où l'appellation « accords d'Oslo » ne résonnait déjà presque plus, Washington concevait le Quartet comme une simple chambre d'enregistrement de ses positions. Diverses initiatives diplomatiques et sécuritaires d'obédience étatsunienne ont jalonné le début des années 2000 : plan sécuritaire Tenet (du nom du directeur de la CIA), mission diplomatique Zinni (du nom du général à la retraite du corps des Marines), commission d'enquête internationale du sénateur Mitchell, paramètres du président Clinton, et feuille de route du Quartet. Toutes ont la particularité de n'avoir pas sollicité ou entendu l'avis ou le consentement des partenaires ou alliés étatsuniens, toutes ont attendu des alliés ou partenaires de Washington qu'ils en soient les promoteurs auprès d'Arafat. Indépendamment de leurs mérites propres, ces initiatives ont fonctionné comme un groupe de pression, un « lobby », destiné à convaincre, voire contraindre, les partenaires diplomatiques de Washington d'influencer la partie la plus faible, les Palestiniens.
Il y a fort à parier que le conseil de la Paix du président étatsunien s'inscrira dans cette même trajectoire dans laquelle les partenaires internationaux seront perçus comme des obligés. Rien n'est prévu dans le plan Trump en termes de responsabilité et de redevabilité. À qui rendre compte de la situation ? Devant qui expliquer les choix étatsuniens ? Qui assumera les conséquences des décisions prises ? Qui jugera des progrès accomplis ? Ces questions étaient celles d'hier. Elles restent d'actualité.
À l'époque du Quartet, les Étatsuniens avaient clairement fait savoir que leurs intérêts nationaux — y compris la relation stratégique spécifique qu'ils entretiennent avec Israël — ne sauraient se diluer au sein d'un Quartet multilatéral dans sa forme (Russie, UE, ONU). Ce risque n'existe plus tant les concepteurs du plan Trump ont verrouillé tous les éléments qui le constituent. L'une des questions qui restent sans réponse est celle de la composition du conseil de la Paix. Devraient y participer des « membres et des chefs d'État ». Des alliés arabes ? Des responsables politiques participant aux accords d'Abraham de 2020 ? Des Européens ? D'autres ? Des Israéliens ?
Assurer la protection d'Israël
À l'époque d'Arafat, le Quartet était chargé de rappeler systématiquement au président palestinien que le terrorisme anti-israélien au-delà de la « ligne verte » était inacceptable, politiquement et moralement, et qu'il ne pouvait se définir comme résistance. Le plan Trump ne dit pas autre chose. S'il ne mentionne que la bande de Gaza, il est évident qu'il s'appliquera aussi à la Cisjordanie.
Le plan Tenet de 2001 était une proposition de cessez-le-feu et de restauration de la coopération sécuritaire entre Israël et l'Autorité palestinienne. Il s'inscrivait dans le contexte de la Seconde Intifada (2000–2005), une période marquée par une intensification des affrontements entre Israéliens et Palestiniens. Il prévoyait des formations de police sous la houlette de la CIA. Il a servi de base technique au Quartet et s'est placé en amont d'un processus politique qui se dessinait en pointillés.
La Force temporaire internationale de stabilisation du plan Trump a exactement le même objectif. Il s'agit de reconstituer une force de police palestinienne pour assurer la sécurité sur la ligne de séparation entre Israël et les Territoires palestiniens, c'est-à-dire pour éviter des attaques ou des incursions en Israël, notamment à partir de l'Égypte. La Jordanie fera partie, avec l'Égypte, des États chargés de contribuer à la formation de la police palestinienne. Elle est accoutumée à cette tâche. Entre 2005 et 2010, cette formation avait été confiée au lieutenant général Keith Dayton depuis Amman. Le plan Trump esquisse un processus politique. Il précise que « les États-Unis mettront en place un dialogue entre Israël et Palestiniens pour s'accorder sur un horizon de coexistence pacifique et prospère », déclaration irénique qui sent bon la négociation, la modération ou le compromis.
Le Quartet s'était intéressé à des projets économiques ou à des mesures pour alléger les restrictions israéliennes. La perspective était de jeter les bases économiques d'un État viable, pas de faire ouvertement des affaires. Shimon Pérès, alors premier ministre d'Israël, avait depuis longtemps défendu l'idée que la prospérité économique allait de pair avec la paix (Assemblée générale des Nations unies, septembre 1993, « la région peut devenir prospère, pas seulement une région de paix »). Cette idée irriguait régulièrement les discours à l'époque du Quartet. Salam Fayyad, alors premier ministre palestinien, déclarait en 2008 : « Vous pouvez faire des affaires en Palestine. » Tous avaient cette particularité d'associer économie et paix, l'économie devant entraîner la paix.
Le plan Trump a moins de pudeur. Pour l'homme d'affaires devenu président, des projets mirifiques sont à portée de mains en bord de Méditerranée. À Gaza, tout est à reconstruire. Là où les Palestiniens ne voient que destructions et ravages, Trump y voit un chantier de démolition nécessaire à la construction de « cités modernes » telles qu'il en existe au Proche-Orient. Son projet avait déjà été esquissé par son gendre, Jared Kushner, qui dès 2024 évoquait la création d'une « station balnéaire internationale » à Gaza, propos confirmés par le président lui-même indiquant en février 2025 que « Gaza pouvait surpasser Monaco » ou encore devenir « la Riviera du Proche-Orient ». Un plan Trump de développement économique sera donc créé et invitera les meilleurs des développeurs immobiliers internationaux — essentiellement anglo-saxons — pour construire des villes nouvelles. Faudra-t-il vider Gaza de ses habitants pour mener à bien ces projets grandioses et les commercialiser ?
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Le génocide se poursuit à Gaza, la Cisjordanie est précipitée dans une nouvelle Nakba
La destruction par Israël des camps de réfugié·es de Jénine et de Tulkarem arrache les familles à leurs foyers, détruit les communautés et accélère le processus d'effacement des Palestiniens et des Palestiniennes.
Tiré de Agence Médias Palestine
13 janvier 2026
Par Penny Green
Le génocide du peuple palestinien par Israël ne s'est jamais limité à Gaza.
Rien n'illustre mieux cette réalité que les camps de réfugié·es de Jénine, Nur Shams et Tulkarem, détruits, ravagés par les bombes, fantomatiques, détruits et vidés par Israël afin de sérieusement mettre en garde les Palestinien·nes des conséquences de leur résistance à l'occupation et au génocide.
Ce projet d'implantation coloniale mené depuis des décennies en Palestine comporte plusieurs niveaux d'extermination. Alors que le monde, à travers un prisme déformé, s'est concentré sur la catastrophe qui s'est abattue sur Gaza, Israël a veillé à ce que ses plans d'élimination des Palestinien·nes se poursuivent à un rythme soutenu en Cisjordanie.
L'expansion des colonies, le harcèlement des agriculteur·icespar les colons sous la protection des forces israéliennes, le vol systématique de bétail, la destruction d'écoles et de maisons dans les villages et le déplacement forcé des Palestinien·nes dans les quartiers de Sheikh Jarrah et Silwan à Jérusalem-Est constituent autant de tentatives systématiques visant à détruire, en tout ou en partie, le peuple palestinien et son lien avec sa terre ancestrale.
Lors d'une récente visite dans le nord de la Cisjordanie, j'ai été témoin de la destruction physique des camps de réfugié·es et j'ai été frappé par la similitude entre la vie des Palestinien·nes qui y vivent et la dévastation subie par les réfugié·es à Gaza.
C'était un rappel criant que le génocide vise tous les Palestinien·nes dans toute la Palestine historique.
Entre le 21 janvier et le 9 février 2025, Israël a lancé l'opération « Mur de fer », visant des « éléments terroristes » présumés dans trois camps de réfugié·es du nord de la Cisjordanie.
Le chef du Comité public de Nur Shams, Nihad Shawish, 52 ans, analyse : « Tout comme à Gaza, ils essaient de faire passer le camp pour un centre de terrorisme. Mais en réalité, la résistance n'est composée que de quelques personnes en quête de liberté. » Et, tout comme à Gaza, tous les Palestinien·nes sont considérés par Israël comme des « terroristes » et des cibles à éliminer.
Au cours de l'opération qui a duré 19 jours, environ 40 000 personnes réfugiées des camps de Jénine, Tulkarem et Nur Shams ont été brutalement expulsées de leurs maisons par des forces spéciales israéliennes lourdement armées utilisant des véhicules blindés, des drones et des bulldozers.
L'UNRWA, l'agence des Nations Unies pour les réfugié·es palestinien·nes, a qualifié l'offensive israélienne de « crise de déplacement la plus longue et la plus importante depuis 1967 ». Elle estime que 43 % du camp de Jénine, 35 % du camp de Nur Shams et 14 % du camp de Tulkarem ont été détruits ou gravement endommagés.
Les bâtiments situés de part et d'autre des ruelles du camp de Nur Shams, qui s'étendait de la route principale entre Nur Shams et Tulkarem jusqu'au sommet du camp, ont été bombardés ou rasés au bulldozer afin d'élargir les ruelles de deux mètres en voies de circulation de 12 mètres accessibles aux chars. Tous les résident·es ont été expulsé·es.
Voyages en apartheid
Le trajet vers les camps dévastés révèle à chaque virage la réalité brutale de l'apartheid israélien.
Se déplacer en Cisjordanie est une épreuve d'endurance quotidienne pour les Palestinien·nes. Le système d'apartheid routier signifie que, tandis que les colonies israéliennes illégales sont reliées à Jérusalem et Tel-Aviv par des autoroutes sans entraves, les Palestinien·nes sont contraints d'emprunter des routes accidentées et sinueuses et de passer par des tunnels bloqués par des postes de contrôle interminables et des barrières jaunes austères.
Un trajet qui prend 20 minutes sur les routes des colons nécessite trois heures, voire plus, pour les Palestinien·nes.
Sur la route entre Ramallah et Tulkarem, nous avons été témoins d'une nouvelle démonstration de suprématie israélienne : d'énormes drapeaux israéliens alignés des deux côtés de l'autoroute tous les 10 mètres. Pour les observateurs extérieurs, ils peuvent refléter l'insécurité croissante d'Israël, mais pour les Palestinien·nes, ils ne sont qu'une autre forme d'intimidation.
Nous avons traversé le magnifique village de Sinjil, désormais encerclé par des barbelés de 30 mètres de haut. Toutes les entrées, à l'exception de deux, ont été définitivement fermées par Israël, tandis que les deux autres peuvent être fermées à tout moment selon le bon vouloir des forces israéliennes. Les villageois·es n'ont aucune explication quant à la raison pour laquelle ces dernières ont été prises pour cible de manière aussi violente, si ce n'est « un autre acte d'occupation ».
Le projet de colonisation s'est considérablement étendu depuis ma dernière visite en 2022.
Encouragé par l'impunité mondiale et un gouvernement d'extrême droite au sein duquel les colons occupent des ministères clés, Israël a approuvé la légalisation ou la construction de 69 nouvelles colonies.
« Nous faisons progresser la souveraineté de facto », a déclaréle ministre des Finances Bezalel Smotrich en annonçant des plans pour plus de 3 400 logements dans le cadre du projet E1, qui relierait de vastes blocs de colonies dans Jérusalem-Est occupée à Ma'aleh Adumim, isolant physiquement les Palestinien·nes de Jérusalem-Est de ceux de la Cisjordanie occupée.
Nous avons traversé en voiture la grande colonie illégale en pleine expansion d'Eli, perchée sur une colline avec ses sinistres maisons aux toits rouges, qui symbolisent elles-mêmes une intention génocidaire et constituent une menace pour le bien-être des villageois·es palestinien·nes locaux. Ces dernier·es ont vu leurs oliviers déracinés et ont été victimes d'attaques violentes.
Eli est également connue pour son académie prémilitaire Bnei David, qui forme les colons à des postes d'officiers dans des unités de combat d'élite.
Nous avons dépassé des stations-service dont l'accès est interdit aux Palestinien·nes, ainsi que de nouveaux avant-postes qui défigurent d'anciennes terrasses et oliveraies. Ces avant-postes illégaux et hideux finiront inévitablement par se transformer en colonies illégales tout aussi hideuses.
Une route voisine, visible mais inaccessible, nous aurait permis d'atteindre notre destination à Tulkarem deux fois plus vite. Mais Israël en a interdit l'accès à tous les Palestinien·nes.
Nous avons donc emprunté des routes accidentées, nous arrêtant à des postes de contrôle imprévisibles où de jeunes soldats menaçants décidaient si notre voyage pouvait se poursuivre ou s'il devait prendre fin. À un moment donné, nous avons pris un autre itinéraire pour éviter un nouveau barrage.
L'accumulation de ces actes d'apartheid vise à rendre la vie des Palestinien·nes insupportable au point de les pousser à quitter leur terre.
Gaza en Cisjordanie
Après avoir roulé sur une route de gravier cahoteuse, nous avons finalement atteint Tulkarem. Les ruines du camp de réfugié·es de Nur Shams se trouvaient sur notre gauche, toute sa population ayant été expulsée de force en janvier.
Le camp est désormais une ville fantôme sinistre, avec environ un tiers de ses bâtiments complètement ou en grande partie détruits. De vastes étendues vides ont été creusées au cœur de Nur Shams par des bulldozers israéliens. Des centaines et des centaines de maisons ont été démolies, officiellement pour permettre l'accès aux véhicules blindés et aux chars.
Une étoile de David bleue a été peinte à la bombe sur ce qui était autrefois la maison d'un réfugié palestinien, aujourd'hui utilisée comme base militaire. Il ne reste plus personne. Alors que je grimpais sur un monticule pour prendre une photo, deux passants m'ont averti de descendre de toute urgence. « Les snipers tirent sur tout le monde sans avertissement », m'ont-ils crié.
Les réfugié.es ont raconté comment, dès leur invasion des camps, les forces israéliennes ont coupé toutes les communications et les services publics. Internet, l'électricité et l'eau ont disparu instantanément. Les personnes déplacées ont été expulsées vers un véritable nulle part. Certaines ont trouvé des proches chez qui séjourner, tandis que beaucoup d'autres ont cherché refuge dans des mosquées, des écoles abandonnées, des salles de mariage et d'autres espaces publics. Elles vivent désormais à la limite de la survie.
« C'était comme la Nakba, d'autant plus que nous ne savions pas où nous allions… personne ne savait où on nous forçait à aller », a relaté Nihad.
Les réfugié·es abrité·es dans l'école inachevée d'El Muowahad, dans le village de Thenaba, entre Nur Shams et Tulkarem, ont décrit la terreur des raids lourdement armés, des hélicoptères d'attaque Apache survolant la région, des drones suicide explosifs et la fuite effrénée de leurs maisons avec pour seuls bagages les vêtements sur leur dos.
« Ils ont commencé à faire sauter nos maisons le 26 janvier, et en sept jours, le camp était complètement vidé », se souvient Khaled, 50 ans, assis, épuisé, sur une chaise en plastique dans le couloir de l'école qu'il partage avec 21 familles du camp de Tulkarem.
« Personne ne s'attendait à cela », poursuit-il. « Je n'ai même pas pu récupérer un seul t-shirt chez moi. Ma maison est détruite à présent. » Les maisons qui étaient encore debout ont été incendiées. Les expulsions ont été brutales. « Même lorsque le Croissant-Rouge nous a donné les médicaments dont nous avions besoin, les soldats nous les ont arrachés des mains et les ont jetés par terre », nous raconte Hakem, ajoutant que plus de 1 800 maisons du camp de Tulkarem ont été détruites.
Depuis près de 12 mois, 122 réfugié·es déplacé·es vivent dans cette école inachevée, partageant des chambres exiguës pouvant accueillir 10 à 12 personnes. « Les installations sont minimales, voire inexistantes », souligne Khaled.
« À notre arrivée, il n'y avait pas d'électricité, alors nous l'avons raccordée nous-mêmes. » Au rez-de-chaussée, quatre toilettes sont partagées par tous les hommes, femmes et enfants. Il n'y a qu'une seule douche. « Comme des prisonniers, nous faisons tous la queue », ajoute-t-il.
Une seule machine à laver est à la disposition de toutes les familles. Des vêtements sont suspendus à toutes les balustrades, les gens s'accrochant à leurs petites habitudes alors que leur camp est en ruines à quelques mètres de là.
« La vie dans le camp était difficile », me confie Nadia, 38 ans, « mais pas autant que cela. »
Un paysage dystopique
À Tulkarem et Nur Shams, les conditions de vie déjà désastreuses des réfugié·es continuent de se détériorer. L'UNRWA fournissait initialement de la nourriture et des services, mais cela a cessé depuis qu'Israël a interdit ses opérations dans les territoires palestiniens occupés.
« Mon réfrigérateur est vide », nous dit Hakem. « Nous travaillions tous dans les villes occupées, de Jaffa à Haïfa, de Jérusalem à Tel-Aviv. Aujourd'hui, nous vivons assiégé·es, sans aucune possibilité de travailler. »
Ils ont également reçu l'interdiction militaire de reconstruire leurs maisons détruites. « Je veux juste retourner vivre sur les décombres de ma maison », implore Hakem. « Que pouvons-nous faire d'autre ? »
Nadia me montre une vidéo prise par un voisin après le démantèlement du camp. Les seuls sons qui résonnent dans ce paysage dystopique sont les bruits de pas sur les débris et le chant inquiétant des oiseaux.
Hasan Khreisheh, un homme politique de Tulkarem œuvrant auprès familles déplacées, décrit ce qui s'est passé dans les camps du nord de la Cisjordanie comme le reflet du plan israélien à Gaza, mais sous la forme d'une « élimination silencieuse ».
Pour Ayhem, 17 ans, dont la scolarité a pris fin lorsque sa maison a été démolie et sa famille expulsée : « C'est très similaire à ce qui s'est passé à Gaza. Quand je vois Gaza à la télévision, je vois exactement ce que nous traversons. » Il dort avec neuf membres de sa famille dans une petite salle de classe. « Je n'ai aucune vie sociale. Mes amis ont tous été contraints de partir dans différentes régions, et mon meilleur ami a été tué. J'ai tout perdu. »
Près de l'école se trouvent les vestiges du bureau du Comité public Nur Shams. Malgré le traumatisme qu'ils ont subi, dix bénévoles continuent de travailler pour aider les personnes expulsées du camp. Depuis la terrasse sur le toit, nous avons contemplé la dévastation de ce qui était autrefois leurs maisons.
« Ma maison est inhabitable », déplore Fatma, 70 ans, « mais je suis prête à aller vivre au-dessus des décombres. La dignité de l'être humain réside dans son foyer. Je peux voir ma maison d'ici, mais je ne peux pas l'atteindre. »
Nihad, le président du Comité, a décrit l'ampleur de l'assaut militaire. La campagne israélienne dans les six quartiers de Nur Shams a débuté le 9 janvier. Des centaines de soldats, de chars, de véhicules militaires et de drones ont pris d'assaut le camp, chassant l'ensemble de ses résident·es.
« Celles et ceux qui refusaient étaient abattu·es devant leur maison afin d'encourager les gens à partir », a-t-il relaté. « Les forces armées contrôlaient les routes que nous pouvions emprunter. Nous avons été forcé·es de nous aligner et de nous laisser filmer par des drones. Quiconque s'écartait de la ligne était abattu. »
« L'occupant israélien a décidé de détruire les camps », a-t-il poursuivi. « À Nur Shams, qui comptait 13 000 habitant.es, nous avions 400 bâtiments. Chaque bâtiment comptait plusieurs étages et plusieurs logements. Même si une maison n'était pas démolie par des bulldozers et des explosions, les forces armées y mettaient le feu pour la rendre inhabitable. Environ 2 300 familles ont été contraintes de partir, et 70 % d'entre elles vivent dans la pauvreté. »
« Il n'y a ni eau ni électricité à l'intérieur des camps. Pas de canalisations d'égouts, pas de rues. Toute l'infrastructure a été détruite », a ajouté Fatma.
Nihad l'exprime sans détour : « Le camp a été assassiné. »
Ils ont également pris pour cible et détruit le centre pour la maison des jeunes, le jardin d'enfants, la salle des mariages et le centre pour personnes handicapées.
« Retour aux ruines »
Fatma, une leader très respectée de la communauté Nur Shams, décrit ce qu'elle a vécu le matin de l'attaque : « Ils sont arrivés à 7 heures du matin, le 9 février. Ils étaient déjà à l'intérieur du camp. Ils ont démoli la moitié de ma maison, mais nous sommes restés. Ils ont utilisé l'un de nos voisins comme bouclier humain. Ils sont venus avec des chiens pour fouiller les lieux. Puis ils ont pris possession de notre maison et l'ont utilisée comme caserne militaire. À la fin de la journée, il y avait peut-être une centaine de soldats dans ma maison. »
Fatma est atteinte d'un cancer. Les soldats ont déchiré ses dossiers médicaux et détruit son réservoir d'eau. « Notre petite télévision a été détruite par balle. Ils ont saccagé ma machine à laver et mon réfrigérateur, que je n'avais pas encore fini de payer. »
Tout en détruisant les maisons, les moyens de subsistance et les espaces communautaires, les soldats israéliens ont également commis toute une série d'autres crimes, notamment des pillages en plein jour.
« Sous nos yeux, ils ont volé nos affaires », a raconté Fatma. « Ils ont pris mon sac à main et ont volé les 2 650 shekels qu'une fondation de Hébron m'avait donnés pour réparer ma maison, ainsi que deux bagues en or, un collier, un bracelet et une médaille. »
Même si de nombreux réfugiés affirment vouloir « retourner sur les ruines » de leur foyer, la réalité est bien sombre. La destruction des camps, l'expulsion de leurs habitant·es et l'offensive plus large menée par Israël pour chasser les Palestinien·nes de leurs terres réduisent à néant leurs chances de retour.
« Retourner sur les décombres » n'est qu'un slogan », soupire Khaled. « Comment pouvons-nous y retourner ? Les forces israéliennes choisiront qui peut revenir, et toute personne ayant des liens avec les combattants n'y sera jamais autorisée. Chaque jour, une nouvelle décision visant les familles des combattants de la résistance est prise. Et chaque jour, elles sont soumises à des punitions collectives. »
Khreisheh note qu'Israël a récemment annoncé que certains réfugiés pourraient être autorisés à revenir, à l'exception « des familles des martyrs, des blessé·es, des détenu·es ou des personnes impliquées dans la politique ». Dans la pratique, cela exclurait presque tout le monde.
Même louer ailleurs en Cisjordanie est devenu de plus en plus difficile pour les Palestinien·nes déplacé·es. « Nous n'avons pas d'argent et nulle part où aller », déplore Khaled. Mais la pauvreté n'est qu'une partie du problème. Les propriétaires craignent de louer à des personnes réfugiées du camp.
« Chaque fois que nous essayons de louer une maison, explique-t-il, ils nous comptent d'abord, puis nous demandent d'où nous venons. Lorsque nous répondons « Nur Shams » ou « camp de Tulkarem », ils répondent invariablement : « Je ne loue pas ma maison à des personnes venant des camps. » D'une certaine manière, je comprends. Si un membre de leur famille est en prison, est un combattant ou a été tué, les propriétaires craignent les raids. Ils ne nous louent donc pas de logement. »
Tout le monde est réfugié.
Tous les habitant.es des camps sont des réfugié.es, leur statut découlant des expulsions massives de la Nakba de 1948 et de la guerre menée par Israël en 1967.
Le statut de réfugié.e, qui se transmet à juste titre de génération en génération, est indissociable du droit au retour des Palestinien·nes. En vertu du droit international et d'au moins cinq résolutions de l'ONU, dont l'article 11 de la résolution 194 de l'Assemblée générale des Nations Unies, les Palestinien·nes ont le droit de retourner sur les terres dont ils et elles ont été expulsé·es.
L'un des éléments centraux du projet israélien a toujours été d'empêcher les réfugié·es de 1948 et leurs descendant·es de rentrer chez eux.
Pourtant, toutes les personnes réfugiées avec lesquelles j'ai discuté considèrent leur statut comme la garantie ultime de leur retour.
Plus de sept millions de réfugié·es palestinien·nes vivent en exil à travers le monde. Pour Israël, la possibilité de leur retour est un cauchemar démographique, et il cherche à tout prix à l'empêcher.
Khreisheh a clairement indiqué que la destruction des camps de réfugié·es de Cisjordanie s'inscrit dans un projet génocidaire plus large visant à éliminer l'idée même de camp de réfugié·es et le statut politique qu'il confère. Beaucoup d'autres ont fait écho à cette déclaration.
« Les réfugié·es et leurs descendant·es sont les seuls témoins de la Nakba de 1948 », m'ont dit plusieurs d'entre eux, « et maintenant Israël veut éliminer les camps témoins et éliminer la question palestinienne ».
« Vous trouverez une histoire triste et douloureuse chez toutes celles et ceux qui ont fui », a déclaré un réfugié. « Leurs maisons et leurs terres ont été saisies. Ils ont répété ce qui s'est passé en 1948. La scène se répète. »
« Nous passons d'une souffrance à l'autre », a ajouté un autre. « Cette occupation veut éradiquer les gens de cette terre. Ils veulent se débarrasser de tous les témoins des crimes commis depuis 1948. »
La destruction des camps de Jénine, Nur Shams et Tulkarem est un acte de génocide prémédité. En détruisant des communautés, en démantelant l'UNRWA et en expulsant les réfugié·es, Israël cherche non seulement à déposséder les Palestinien·nes de leurs maisons, mais aussi à effacer leur histoire, leurs droits et leurs revendications futures en matière de justice, y compris le droit au retour.
Dans les mots de Nihad : « Ils veulent mettre fin au statut de réfugié en éliminant le camp, en détruisant la possibilité du droit au retour et, par extension, toute possibilité d'autodétermination palestinienne. »
« À Nur Shams, notre objectif n'est pas seulement de retourner au camp, mais de retrouver nos villages d'origine. C'est notre droit historique. Nous ne renoncerons jamais à ce droit. Le camp n'est qu'une étape pour nous. Nous espérons toutes et tous revenir chez nous ».
Traduction : JC pour l'Agence Média Palestine
Source : Middle East Eye
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37 organisations humanitaires interdites par Israël : des conséquences dévastatrices sont anticipées dans toute la Palestine
Les organisations humanitaires affirment que l'interdiction récente par Israël de 37 groupes porte un coup sévère au travail humanitaire en Palestine. À Gaza, cette interdiction équivaut à la suppression « d'une bouée de sauvetage pour plus de deux millions de personnes », a déclaré le Dr Shadi Zazzah de Rahma Worldwide.
Tiré d'Agence média Palestine
La décision israélienne d'annuler, au début de l'année, l'autorisation légale d'exercer pour 37 organisations internationales d'aide a porté un coup sévère à la présence internationale en Palestine. La société palestinienne elle-même en subit les conséquences, très préjudiciables. En effet, l'interdiction de dizaines d'ONG internationales menace de nombreux programmes d'assistance sociale et de développement, dont beaucoup sont gérés par des Palestinien.nes. Ces programmes sont essentiels au maintien de services fondamentaux pour les communautés à travers toute la Palestine.
Cette interdiction fait suite au nouvel ensemble de conditions de déclaration obligatoire imposées par Israël aux organisations internationales début décembre, dont l'obligation de fournir aux autorités israéliennes les données personnelles des employé.es palestinien.nes. Israël a déclaré que les 37 organisations n'avaient pas respecté cette exigence. Le ministre israélien des Affaires de la diaspora, Amichai Chikli, a affirmé que cette décision visait à empêcher « l'exploitation de l'aide humanitaire à des fins terroristes », bien qu'Israël n'ait jamais apporté de preuves pour corroborer une telle connexion.
La décision concerne plusieurs organisations humanitaires internationales de premier plan, telles que Oxfam, Médecins sans frontières, le Conseil norvégien pour les réfugiés, ou encore Catholic Relief Services (Caritas). Toutes ont été informées qu'elles devraient cesser leurs activités dans les territoires palestiniens d'ici le mois de mars. L'interdiction ne s'applique à aucun organisme des Nations Unies.
Cette interdiction devrait particulièrement affecter la bande de Gaza, où la totalité des deux millions de Palestinien.nes dépendent partiellement ou entièrement de l'aide humanitaire. Après des mois de blocus quasi-total jusqu'à l'entrée en vigueur du cessez-le-feu entre Israël et le Hamas en octobre 2025, les livraisons d'aide restent à ce jour limitées.
Cette mesure était largement prévisible, selon Shaina Low, porte-parole du Conseil norvégien pour les réfugiés (NRC), qui a déclaré à Mondoweiss que les autorités israéliennes « restreignent le travail des agences humanitaires internationales depuis des mois ».
« Israël refuse des visas à notre personnel et a rejeté 17 demandes que nous avions soumises pour autoriser l'entrée de l'aide humanitaire à Gaza, en plus des restrictions sur les déplacements », a déclaré Low. « Puis est venue l'exigence de fournir des informations sur notre personnel, à laquelle nous ne pouvons répondre puisque nous sommes légalement tenus de protéger la vie privée de nos employés, d'autant plus que nous recevons des financements de pays européens, lesquels sont conditionnés à la protection des données personnelles de nos employés dans les zones de conflit. »
« C'est pour cette raison que nous avons également refusé par le passé de fournir au Hamas des informations sur notre personnel à Gaza lorsqu'ils nous l'ont demandé, et nous faisons de même dans tous les pays où nous travaillons », a poursuivi Low. « Nous avons tenté d'engager un dialogue de bonne foi avec les autorités israéliennes en proposant un contrôle par un tiers, qu'elles ont refusé. »
Le Conseil norvégien pour les réfugiés (NRC) coordonne un réseau d'organisations chargées de fournir des abris aux Palestinien.nes déplacé.es, en particulier dans la bande de Gaza. En collaboration avec d'autres organisations désormais interdites, il assure également la distribution d'eau potable et la mise en place d'espaces éducatifs temporaires pour des enfants privés de scolarité depuis deux ans. Selon Low, plusieurs centaines de milliers de personnes bénéficient de ces programmes.
« Les agences humanitaires internationales jouent un rôle central dans la distribution de l'aide », souligne Low. « Lorsque l'ONU ou le Programme alimentaire mondial parviennent à faire entrer l'aide à Gaza, ce sont le plus souvent des ONG internationales qui en assurent la distribution jusqu'à la remise aux familles, grâce à leur présence sur le terrain et à leur connaissance fine du territoire. Si nous disparaissons, cette chaîne sera profondément affectée. »
Dans la bande de Gaza totalement dépendante de l'aide humanitaire et des institutions qui y opèrent, qu'elles soient médicales, humanitaires ou éducatives, l'interdiction annoncée entraînerait des répercussions majeures sur la vie publique et sur l'ensemble de la population. Pour le Dr Shadi Zazzah, directeur de Rahma Worldwide for Relief and Development, les conséquences seraient dramatiques.
« Le refus des autorisations équivaudrait à priver d'une bouée de sauvetage plus de deux millions de personnes, dont la majorité vit sous le seuil de pauvreté et a un besoin urgent d'assistance humanitaire », a-t-il déclaré à Mondoweiss. « Le secteur médical, en particulier, dépend aujourd'hui entièrement de l'entrée de l'aide par les points de passage frontaliers. La suspension des autorisations accordées aux organisations constitue une violation flagrante du droit humanitaire. »
Selon Al-Zazzah, l'arrêt des autorisations ne signifierait pas un arrêt total de l'aide à Gaza, mais entraînerait une forte réduction des activités. « Les organisations seraient contraintes de s'approvisionner sur le marché local, avec les conséquences financières que cela implique avec des prix deux fois supérieurs, générant des coûts bien plus élevés qui réduiraient mécaniquement le nombre de bénéficiaires », a-t-il conclu.
Al-Zazzah a précisé que le soutien financier de Rahma resterait disponible mais devrait diminuer, de nombreux partenaires et donateurs privilégiant l'aide en nature. La suspension des autorisations empêcherait l'entrée de cette aide à Gaza, ce qui signifie qu'une part importante du soutien financier, acheminée sous forme matérielle, serait perdue, affectant directement les opérations sur le terrain.
Il a rappelé que la mission de son organisation, depuis le début de la guerre, est de prévenir la famine et de protéger les vies humaines, ajoutant que des pressions et des restrictions sont imposées depuis près de deux ans. Les dernières mesures constituent selon lui une nouvelle étape dans l'action menée contre les organisations humanitaires, poussant certaines à réduire leurs activités. Rahma Worldwide, a-t-il toutefois souligné, poursuit son action dans la mesure du possible.
« Avant la guerre, l'organisation envoyait régulièrement des missions médicales dans la bande de Gaza, jusqu'à 40 missions », a indiqué Al-Zazzah. Celles-ci entraient à Gaza avec une aide médicale comprenant des médicaments, du matériel, des équipements médicaux et des ambulances.
Il a expliqué que ces interventions avaient permis de protéger de nombreux·ses patient·es et patients grâce à une assistance médicale directe. L'interdiction récente de l'entrée des délégations médicales a toutefois entraîné un recul des services de santé, en particulier en ce qui concerne les médicaments et les équipements médicaux, dont l'acheminement dépendait des évaluations menées par des équipes médicales spécialisées déployées dans le cadre de ces missions. Leur suspension, a-t-il conclu, a désormais des répercussions négatives sur l'ensemble du secteur médical.
Al-Zazzah indique qu'au cours des deux dernières années, son organisation a acheminé environ 3 500 camions chargés de matériel de construction pour abri, de médicaments et de denrées alimentaires, tout en assurant des services essentiels tels que la réhabilitation de puits, l'entretien des réseaux d'eau et la fourniture d'eau potable dans les camps de déplacé.es.
La suspension des autorisations a fortement affecté à la fois la quantité et la qualité de l'aide que Rahma Worldwide est en mesure de fournir à Gaza. Elle a également touché les organisations partenaires, dont beaucoup ont redirigé leur soutien vers d'autres régions en raison des restrictions imposées, et ce malgré l'ampleur de la crise humanitaire qui frappe l'enclave.
Organisations internationales et société civile en Cisjordanie
En Cisjordanie, l'impact de ces mesures s'annonce également considérable. Dans un communiqué publié à la suite de la décision israélienne, Humanité et Inclusion (anciennement Handicap International), l'une des 37 organisations visées, a rappelé que ces structures « constituent un pilier essentiel de la réponse humanitaire » dans le territoire. Elles travaillent en partenariat avec les Nations Unies et les organisations de la société civile palestinienne afin de « fournir une aide vitale à grande échelle ».
À Naplouse, l'une des villes de Cisjordanie les plus touchées par les raids israéliens depuis 2021, l'hôpital de réadaptation al-Amal peine à répondre à une demande en constante augmentation. « Nous sommes l'un des deux seuls centres de réadaptation desservant les six gouvernorats du nord de la Cisjordanie », a déclaré à Mondoweiss Firas al-Khader, membre du conseil d'administration de l'Union des comités de soins de santé (UHCC).
L'UHCC est l'organisation mère de l'hôpital et fait partie de ce que l'on appelle le Health Cluster, un réseau d'ONG palestiniennes et internationales actives dans le domaine de la santé. Humanité et Inclusion est également membre de ce regroupement.
Au sein de ce réseau, les besoins des communautés sont identifiés et des partenariats locaux sont mis en place pour y répondre. « C'est ainsi que nous avons établi un partenariat avec Humanity and Inclusion », explique Al-Khader. « Cela nous permet de couvrir une partie des besoins du centre de réadaptation. »
« Nous proposons des services de kinésithérapie, d'ergothérapie, d'orthophonie et d'audiologie, ainsi que la fabrication et la pose de prothèses pour les personnes amputées », précise-t-il. « Nous sommes une organisation à but non lucratif : nos patients s'acquittent de frais symboliques, et certains sont pris en charge gratuitement après une évaluation de leur situation sociale. »
Pour la seule année 2025, la réduction des frais facturés aux patient.es a atteint 65 000 dollars, un manque à gagner que seuls les dons et les programmes de partenariat avec des ONG internationales, telles que Humanité et Inclusion, ont pu compenser.
« Depuis 2023, de nombreux patients ne peuvent plus se rendre à l'hôpital en raison des checkpoints et des fermetures, et beaucoup ont été contraints de louer des appartements à Naplouse afin de pouvoir suivre leurs séances de rééducation », explique Al-Khader. « Cela a considérablement alourdi leurs charges, nous obligeant à accorder davantage de réductions et à dépendre encore plus des partenariats internationaux. »
Jusqu'à présent, des solutions ont été trouvées pour contourner l'interdiction « afin de permettre aux patients de suivre leur traitement dans leurs villes », ajoute-t-il. « Mais cette adaptation nécessite une coordination accrue avec les organisations internationales qui soutiennent nos partenaires locaux. »
« Si les organisations internationales viennent à disparaître, nous serons contraints de nous appuyer de plus en plus sur notre communauté locale, comme avant et pendant la première Intifada, ce qui nous fera revenir plusieurs décennies en arrière », avertit Al-Khader. « Au lieu de développer nos capacités pour répondre à des besoins croissants, nous serons forcés de concentrer nos efforts sur des programmes de survie. »
À Masafer Yatta, un ensemble de 12 hameaux palestiniens situés dans les collines du sud d'Hébron, la municipalité locale s'inquiète elle aussi des répercussions de cette interdiction. Malgré les menaces et mesures israéliennes constantes visant à supprimer la communauté à travers les interdictions de construire, les démolitions et la violence des colons, le maire de Masafer Yatta, Nidal Younis, a déclaré à Mondoweiss : « En tant que municipalité, nous gérons six centres médicaux à proximité d'une zone classée par l'armée israélienne comme zone de tir, et l'ensemble des 1 200 Palestiniens qui y vivent dépendent de ces structures pour les soins de santé primaires. »
« Les médecins qui gèrent ces centres sont soit des médecins palestiniens issus d'organisations médicales locales à but non lucratif, dans le cadre d'un programme financé par Care International, soit des médecins internationaux de Médecins Sans Frontières. Les deux organisations figurent sur la liste des 37 groupes interdits par Israël », a déclaré Younis. Cela signifie que les soins de santé à Masafer Yatta, l'une des régions les plus vulnérables de la Palestine, prendront fin.
« Médecins Sans Frontières, par exemple, assure des soins psychologiques dans les six centres, ainsi que d'autres services de santé primaire », a expliqué Younis. « Et les médecins palestiniens de l'organisation Palestinian Medical Relief, qui assurent la gestion effective de ces centres, font partie d'un programme financé par Care. Or, le ministère palestinien de la Santé ne peut pas prendre le relais en raison de la crise financière persistante de l'Autorité palestinienne », a-t-il ajouté.
L'incapacité de l'Autorité palestinienne (AP) à répondre à l'ensemble des besoins sociaux met encore davantage en évidence l'importance de la société civile en Cisjordanie. En amont de la crise actuelle, la société civile palestinienne a comblé les lacunes liées à l'absence de services étatiques depuis les années 1980, avant même la création de l'AP. Ce sont ces organisations qui ont joué un rôle déterminant lors de la première Intifada en 1987, et après les accords d'Oslo, elles ont été intégrées au système de l'AP, soit en tant qu'organisations non gouvernementales (ONG), soit au sein de la bureaucratie de l'AP.
Selon le chercheur palestinien Jebril Muhammad, cette convergence entre ONGs internationales et locales est devenue encore plus cruciale après la fin de la seconde Intifada en 2005, lorsque l'autorité de l'AP s'est affaiblie.
« Pendant la seconde Intifada, les actions militaires israéliennes ont visé les institutions de l'Autorité palestinienne, affaiblissant sa capacité à assumer ses responsabilités en matière de reconstruction et d'aide sociale », a déclaré Muhammad à Mondoweiss. « Cela a conduit l'AP à laisser la place aux organisations à but non lucratif, qui ont accru leur dépendance envers les organisations internationales et ont créé un système dans lequel les ONG locales et internationales sont devenues complémentaires. »
Cette évolution, selon Muhammad, a soulagé l'AP d'une grande partie de ses responsabilités sociales. « Le système palestinien d'aide sociale est devenu plus dépendant de la société civile et de la présence internationale en Palestine », a-t-il expliqué. « À l'heure actuelle, l'effondrement de ce système pourrait avoir des conséquences plus dangereuses encore que l'effondrement de l'AP elle-même, notamment en raison de l'absence d'un système de protection sociale soutenu par le gouvernement palestinien. »
Traduction pour l'Agence Média Palestine : C.B
Source : Mondoweiss
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