Derniers articles

Fierté Afro-queer : Ce que nous apprennent 17 éditions du Festival Massimadi

2 juin, par Fondation Massimadi — , ,
Chaque année depuis 2009, le Festival Massimadi offre un espace unique à Montréal : celui où être noir·e et queer n'est pas une contradiction, mais une identité à célébrer. En (…)

Chaque année depuis 2009, le Festival Massimadi offre un espace unique à Montréal : celui où être noir·e et queer n'est pas une contradiction, mais une identité à célébrer. En 17 éditions, le festival a projeté plus de 300 films afro-queer venus de près de 46 pays. Que révèle notre programmation après bientôt deux décennies à mettre en lumière nos communautés ?

Fierté Afro-queer : Ce que nous apprennent 17 éditions du Festival Massimadi
Fondation Massimadi

Occuper l'espace, édition après édition

En 2009, la première édition de Massimadi présentait dix films. Ces dernières années, la sélection s'est stabilisée autour d'une trentaine d'œuvres par édition malgré un contexte mondial de plus en plus hostile aux droits des personnes LGBTQ+.

L'augmentation du nombre de films projetés dit quelque chose d'essentiel : la création afro-queer se développe, elle trouve des cinéastes prêts à la porter et des publics prêts à la recevoir. Chaque film de la programmation du festival Massimadi est une preuve que la communauté noire et queer ne se tait pas.

En dix-sept ans, le festival a aussi évolué dans sa forme. D'une programmation essentiellement documentaire à ses débuts, reflet d'une communauté qui devait d'abord témoigner de son existence avant de pouvoir l'inventer, Massimadi présente aujourd'hui une diversité de formats : fictions, courts métrages, séries, performances, documentaires expérimentaux.


La diaspora comme haut-parleur de certains enjeux afro-queer

Depuis 2009, la provenance des films de la programmation du festival Massimadi se répartit comme suit : l'Amérique du Nord domine avec près de la moitié des œuvres, suivie de l'Europe (15%). En face, l'Afrique, les Caraïbes et l'Amérique du Sud ne rassemblent qu'un quart du catalogue global.

Ce déséquilibre s'explique par des contextes politiques hostiles envers les personnes afro-LGBTQ+, comme on a pu le voir récemment dans l'actualité africaine. Aujourd'hui, l'homosexualité demeure criminalisée dans plus de 30 pays africains sur 54. Adopté par le Parlement ghanéen, le Human Sexual Rights and Family Values Bill prévoit jusqu'à trois ans de prison pour les relations entre personnes de même sexe, et de trois à cinq ans pour la promotion ou le soutien d'activités LGBT+. Le Sénégal a franchi un cap majeur en mars 2026 en promulguant une loi qui double les peines de prison (désormais portées de cinq à dix ans), emboîtant le pas au Burkina Faso qui a validé l'interdiction de l'homosexualité en septembre 2025, et au Mali qui l'a criminalisée en décembre 2024. Aux Caraïbes et en Amérique latine, les contextes varient mais demeurent souvent restrictifs, voire dangereux.

Produire des films afro-queer depuis Lagos, Dakar, Kingston ou Ouagadougou n'est pas un choix artistique ordinaire. C'est un acte qui engage directement la sécurité de toutes les personnes impliquées.

Des films qui existent malgré tout

Pourtant, malgré ce climat de répression, les cinéma afro-queer fait preuve de résilience. Depuis 2009, Massimadi a programmé 39 films venus du continent africain, 15 des Caraïbes et 21 d'Amérique du Sud et Centrale. Soixante-quinze films au total, venus de régions où le silence semblait être le seul choix possible.

Parmi ces œuvres, certaines ont bravé les obstacles à l'image de Rafiki de Wanuri Kahiu (Kenya, 2018), d'abord interdit dans son pays d'origine. The Wound / Inxeba (Afrique du Sud, 2017) explore l'initiation rituelle et le désir dans la culture Xhosa, tandis que Call Me Kuchu (Ouganda, 2012) documente l'activisme LGBTQ+ en pleine criminalisation.

Remonter plus loin dans le temps, c'est découvrir Proteus (Afrique du Sud, 2003), drame historique qui brise les tabous coloniaux en racontant une histoire d'amour en prison au XVIIIe siècle, ou Karmen Gei (Sénégal, 2000), où Joseph Gaye Ramaka réinvente Carmen comme une histoire de passion entre deux femmes.

Ces films sont des preuves que la création afro-queer persiste et est nécessaire pour mettre en lumière les différentes réalités vécues par les communautés afro-queer à travers le monde.

Que nous apprennent les 17 années du festival Massimadi ?

Que la fierté afro-queer n'attend pas les conditions idéales pour exister. Elle crée dans les marges et se diversifie en formes. Elle s'affirme géographiquement malgré des conditions de plus en plus difficiles sur le continent africain. C'est pour cela que Massimadi existe : pour que ces voix trouvent leur place.

Dans cet esprit, la Fondation est fière de poursuivre cet automne le programme Momentum : un projet de mentorat dédié à l'accompagnement de créateur·trice·s cinématographiques s'identifiant comme noir·e·s et queer. Sur une période d'environ huit mois, les participant·e·s sélectionné·e·s prennent part à des ateliers et bénéficient du soutien de mentor·e·s afin de réaliser un court trailer de leur projet. Le but ? Donner naissance à une production afro-queer montréalaise et québécoise, en ancrant des projets locaux dans le paysage cinématographique d'ici.

******

Abonnez-vous à notre lettre hebdomadaire - pour recevoir tous les liens permettant d'avoir accès aux articles publiés chaque semaine.

Chaque semaine, PTAG publie de nouveaux articles dans ses différentes rubriques (économie, environnement, politique, mouvements sociaux, actualités internationales ...). La lettre hebdomadaire vous fait parvenir par courriel les liens qui vous permettent d'avoir accès à ces articles.

Remplir le formulaire ci-dessous et cliquez sur ce bouton pour vous abonner à la lettre de PTAG :

Abonnez-vous à la lettre

.

La quête du bonheur ou la récolte du malheur

2 juin, par Gaétan Roberge — , ,
Pour notre bonheur ou notre malheur, cela nous amène à un questionnement existentiel : après 300 000 ans de « sapientia » … serions-nous en train de préparer notre plan de (…)

Pour notre bonheur ou notre malheur, cela nous amène à un questionnement existentiel : après 300 000 ans de « sapientia » … serions-nous en train de préparer notre plan de sortie de l'Univers ?

Prologue

Le bonheur n'est pas et ne sera jamais soluble dans l'argent ou l'or noir. Il s'abreuve à la source de l'amour des siens, de la vie, de la beauté et se nourrit de la magnificence de l'Univers qui nous ensphère.

La quête du bonheur

Moi, le bonheur

Moi, je me plais humblement à humer les fraîches et suaves arômes du matin à l'orée des rayons chaleureux et lumineux du soleil levant comme si l'univers entier émergé de son jardin d'étoiles venait au monde pour la première fois. Tout comme je soupire d'apaisement une fois la nuit réfugiée et douillettement enlacée par les bras réconfortants de Morphée. Je me glisse alors en silence à petits pas d'oie jusqu'aux alcôves ronronnantes de votre précieux et primal souffle. J'aime me blottir tendrement sous l'épiderme de vos palpitations et caresser la peau douce et interdite de vos rêveries les plus intimes. J'en profite également parfois pour me faufiler avec mes légères pattes de candeur feutrées jusqu'à l'épicentre nerveux de vos pleurs de douleur et de vos larmes d'allégresse.

Encore moi, le bonheur

Encore moi, il m'arrive de me dissimuler dans les fosses abyssales de vos aspirations et de vos sentiments à la fois les plus nobles et les plus inavoués. J'ose même m'aventurer à vos côtés sur les hauts plateaux controversés et angoissés de vos émotions et marcher à vos côtés sur les sentiers balisés par vos euphories et vos songeries pour aussitôt replonger avec fracas dans les zones d'échos de vos soucis et même de vos viles fourberies. Certes, je me veux parfois difficile à débusquer, néanmoins, je laisse toujours des empreintes à la fois dans les sables mouvants de vos cœurs et les neiges éternelles de vos imprévisibles pensées. Il revient alors à vous de bien me pister avant que j'ordonne aux grands vents des Chics-Chocs d'effectuer un irrémédiable coup de balai dans les montagnes russes de vos froides angoisses et dans la toundra de vos arides différends.

« Le bonheur est la fin que doivent se proposer toutes les sociétés ». Honoré de Balzac

Toujours moi, le bonheur

Moi, oui moi, le véritable et unique bonheur ; j'évoque ce délicat et magnifique papier de soie qui enveloppe et enjolive soigneusement vos destinées avec amour, passion et compassion. Je vous prie ardemment de prendre un précieux et divin soin de moi car je symbolise en vérité le doux et fin duvet de la tendre peau de pêche de vos éphémères et singulières vies ! Moi, le bonheur, ne me cherchez point ailleurs car je suis toujours là où vous êtes. Je me sens toujours comblé de joie lorsque l'amour et l'amitié règnent souverainement parmi les êtres et les collectivités car cette harmonie représente l'essence première et indispensable à l'aventure humaine. L'amour de la vie et le respect du monde incarnent les principes fondateurs et moteurs de toute civilisation.

« Aimons-nous quand-même, aimons-nous jour après jour. Aimons-nous quand même, aimons-nous malgré l'amour ». Yvon Deschamps

La récolte du malheur

Moi, le malheur

Moi, le malheur, je constate en ces temps de cruelles tourmentes que les trois-quarts des êtres humains peinent à survivre aussi bien à l'intérieur de la quotidienneté des choses tout en évoluant pourtant dans des pays dits développés et d'autres qui sont ébranlés par d'horribles et interminables conflits armés. Ceux-là agonisent écorchés vifs sous les griffes de la cruauté et lâchement abandonnés sous le soleil accablant de la misère par l'indifférence des populations privilégiées. Plusieurs sont contraints de vivre sous le joug tentaculaire de pouvoirs crapuleux et tyranniques. D'autres sont froidement tailladés à la machette sanguinaire des despotes de ce monde et accablés par la bêtise humaine ou carrément morts de maladie, de froid, de faim, de soif ou de torture. Tant d'êtres humains chassés de notre mémoire et ainsi oubliés des temps présents, privés de lendemain et de tout bonheur possible se retrouvent souvent en exil chassés brutalement et injustement de leur terre maternelle par des guerres de convoitise. Ils deviennent alors des apatrides cruellement entassés au fond d'impitoyables cachots froids et lugubres de l'indifférence et de la souffrance. Ils sont tous et toutes là ; enfants, femmes et hommes à mourir avant la mort. Comme écrivait et chantait Léo Ferré : « … et pourtant ils existent ». Ils pleurent, elles prient, ils souffrent, elles ont faim, ils ont soif, elles désespèrent et ces elles et ces ils agonisent anonymement tout juste à cinq pas d'un « resort de rêve », à quatre pas d'un somptueux banquet au Marriott, à trois pas d'une villa sous la riviera et à deux anneaux d'honneur du bonheur, mais aussi à une tête tranchée de la vie et à zéro chance de survie. Mais à plusieurs millions de vues sur toutes les plateformes, les télés et les magazines du monde. – Quelle ironie et quelle lâcheté. –

« Toute injustice, où qu'elle se produise, est une menace pour la justice dans le monde entier ». Martin Luther King

Encore moi, le malheur

Encore moi, le malheur, privé d'espoir et d'espérance, l'estomac gonflé par la faim, le cœur rongé par l'abandon et l'incompréhension, le corps meurtri par les charbons ardents de la cruauté et empoisonné par les raisins de la colère et ostracisé par l'intolérance. Tant d'êtres humains sont ainsi sacrifiés sur l'autel d'une nonchalante et effrénée fuite en avant et abandonnés par leurs semblables obsédés par la quête de richesses et cela qu'importe le lourd tribut à payer. Quant aux damnés de la terre, ils prennent conscience que toutes ces abominations et ces crimes sont commis dans l'unique dessein d'assouvir le pouvoir de despotes et de corrompus qui n'aspirent qu'à s'accaparer de leurs biens, à amonceler d'indécentes fortunes et conquérir par la terreur et la force des ressources d'autrui et envahir des territoires étrangers. Des États voyous qui ne respectent ni les conventions internationales ni le droit international humanitaire et qu'on laisse politiquement agir en fermant les yeux et le corps diplomatique ployant sous le poids coupable de la soumission. Tout cela sans compter les centaines de milliards de dollars amoncelés entre les mains sales de banquiers mal fagotés et sans scrupule et de leurs « obligeants » actionnaires qui financent les conflits et les guerres. Et qui par la suite récoltent encore plus d'argent grâce aux lourdes et injustes dettes fort lucratives découlant des coûteuses reconstructions qui s'en suivent. – Ainsi, les banques gagnent toujours sur tous les tableaux. – Sans oublier les sommes colossales d'argent versées et que nous serons de plus en plus contraints de verser davantage aux industries mortifères de l'armement qui elles aussi ramasseront une fois de plus un pactole de colossaux et avilissants profits. Mironton, Mironton, Mirontaine : tous les Malbrough de ce monde s'en vont-t-en guerre. Cela n'augure rien de bon pour la paix et s'ajoute au grand malheur de millions de personnes innocentes qui n'ont jamais souhaité la guerre et la destruction. Dans notre monde dit civilisé qui jour après jour devient de plus en plus abject : il en coûte moins cher et plus rentable de produire une balle d'arme à feu que de nourrir ne serait-ce qu'une bouche … – C'est à verser des larmes ! –

« La guerre contre un pays étranger ne se produit que lorsque l'élite pense qu'elle pourra en tirer profit ». George Orwell


Toujours moi, le malheur

Oh malheur de civilisation, ultimement, tout est encore fermement mis en œuvre afin d'alimenter et sauvegarder les illusions marchandes d'un insipide bonheur par procuration lié à la vie ostentatoire d'ultra nantis et la glamourisation de célébrités du show-business. Et tous ces automates clientélistes savamment modelés par un système consumériste et aveuglés par la quête et l'étalage de biens matériels n'entrevoient dorénavant leur bonheur et leur destin qu'à travers l'instantanéité du prisme de leurs factices selfies pour combler leur vide existentiel. Et ils sont malheureusement confrontés à une solide mise en œuvre servant à préserver l'impunité des régimes libertariens et autoritaires aussi bien que le pouvoir des systèmes bancaires, financiers, industriels que militaires qui entravent même la conduite des États. Des systèmes redoutablement implacables et volontairement indifférents et aveugles enrichissant des autocrates et contrôlant les Marchés et les économies mondiales. En plus de spolier des populations entières, de ravir des destinées et de priver d'héritage les générations futures en les endettant et scrapant leur planète. Des systèmes d'actionnariat copulant fiévreusement avec les indices boursiers sur les parquets du monde. Ils enchaînent également la destinée des sociétés en imposant la résignation, semant le désespoir et brisant les aspirations légitimes des peuples. En plus d'être sous le courroux de ces autocrates et ces ploutocrates fous de pouvoir et avares de richesses qui imposent leur agenda, n'éprouvent aucune empathie et fauchent brutalement des millions de vies innocentes. Des vies humaines pourtant uniques et sacrées – mais qui ont moins d'importance que les cours du Nasdaq ou du Brent– qui aspirent à vivre en toute liberté et avoir le droit et les moyens de jouir de la paix et de s'épanouir dans la dignité.

« C'est un malheur du temps que les fous guident les aveugles ». William Shakespeare

Épilogue

Le bonheur est à mal, le malheur le sait et le diable s'en doute …

Certes, selon le souhait du poète Arthur Rimbaud ; il faut croire qu'il n'est jamais trop tard pour : « Changer la vie ». Par contre, si nous continuons ainsi à laisser se perpétrer toutes ces atroces injustices et ces catastrophiques destructions, moi « le P'tit bonheur », on ne pourra alors plus me ramasser sur le bord d'un fossé. Il n'y aura peut-être plus de fossés le long des chemins de la vie puisqu'ils se seront effondrés dans le chaos. Détruits dans le fracas de nos guerres meurtrières et englouties sous les flots ravageurs de notre bêtise à s'acharner dans une quête insensée et sans partage de richesses. C'est pourquoi nous devons tout tenter afin d'éviter que notre destinée ne se retrouve au feuilleton de « La sixième extinction massive » – disponible sur Netflix dans la capsule temporelle de Mars –. Ainsi, rappelons-nous que l'amour, l'empathie, le pardon et la solidarité représentent les seuls élixirs à pouvoir défier et vaincre les maléfices de la discorde et les affres empoisonnées de la guerre. Les seuls capables de nous conduire sur les chemins d'un monde nouveau et de redonner un sens à l'histoire de l'aventure humaine.

Sagesse autochtone

« Seulement après que le dernier arbre aura été abattu, seulement après que la dernière rivière aura été empoisonnée, seulement après que le dernier poisson aura été péché, alors seulement nous découvrirons que l'argent ne peut être mangé (et le pétrole bu) ». Proverbe de la nation Cree

Gaétan Roberge

******

Abonnez-vous à notre lettre hebdomadaire - pour recevoir tous les liens permettant d'avoir accès aux articles publiés chaque semaine.

Chaque semaine, PTAG publie de nouveaux articles dans ses différentes rubriques (économie, environnement, politique, mouvements sociaux, actualités internationales ...). La lettre hebdomadaire vous fait parvenir par courriel les liens qui vous permettent d'avoir accès à ces articles.

Remplir le formulaire ci-dessous et cliquez sur ce bouton pour vous abonner à la lettre de PTAG :

Abonnez-vous à la lettre

RENAISSANCE

2 juin, par Zaz Pitit Dessalines — , ,
RENAISSANCE Dans mon jardin secret en toute confidence une graine se nourrit de mes dépendances grandit à l'abri des regards indiscrets Dans ma cour intérieure, en (…)

RENAISSANCE

Dans mon jardin secret
en toute confidence
une graine se nourrit de mes dépendances
grandit à l'abri des regards indiscrets

Dans ma cour intérieure, en floraison
cultivée au fil des saisons
une semence
s'agrippe à mes rêves en dormance

Dans mon champ de regrets
sur ce terrain miné, en retrait
une souche pousse d'un trait
s'abreuve de mon envie éphémère
de sombrer dans mes chimères

Dans mon verger
une essence
en croissance
à protéger

Dans mon corps victime
s'imprime ce que je réprime
s'enracine ce fruit illégitime

Dans ma clairière dégarnie
privée de lumière
s'étiole ma matière première
trop affaiblie pour éclore de son nid

Dans ma forêt vierge d'écueil
avorter entre les branches qui accueillent
tout ce qui me brime
tout ce qui m'abîme

Dans mon cycle lunaire
quand ma flore intime
se régénère
accoucher le jour ultime

Dans mes rimes
de celle qui s'estime
qui s'affirme
ÊTRE sublime

Zaz pitit Dessalines
******

Abonnez-vous à notre lettre hebdomadaire - pour recevoir tous les liens permettant d'avoir accès aux articles publiés chaque semaine.

Chaque semaine, PTAG publie de nouveaux articles dans ses différentes rubriques (économie, environnement, politique, mouvements sociaux, actualités internationales ...). La lettre hebdomadaire vous fait parvenir par courriel les liens qui vous permettent d'avoir accès à ces articles.

Remplir le formulaire ci-dessous et cliquez sur ce bouton pour vous abonner à la lettre de PTAG :

Abonnez-vous à la lettre

.

L’inaction du Conseil de la “paix” remplit son objectif

Plusieurs sources révèlent cette semaine que le “Conseil de la paix” se trouve en difficulté financière, un revers dont les Palestinien·nes pourraient être amené·es à payer le (…)

Plusieurs sources révèlent cette semaine que le “Conseil de la paix” se trouve en difficulté financière, un revers dont les Palestinien·nes pourraient être amené·es à payer le prix.

Tiré d'Agence média Palestine.

Après des déclarations tonitruantes et un lancement en grande pompe en janvier dernier à Davos, l'autoproclamé “Conseil de la paix” est au point mort, et pourrait le rester faute de moyens, affirment les informations du Financial Times (FT). En outre, l'AFP a révélé mercredi 27 mai que le Conseil n'a reçu aucun des 17 milliards de dollars promis à sa création en janvier.

En dépit des sollicitations de Donald Trump auprès des États du Golfe afin qu'ils s'engagent à verser des milliards de dollars, le FT rapporte que, quatre mois après sa création, le fonds financier du Conseil mis en place par la Banque mondiale n'avait reçu aucun versement.

Au lieu de cela, le Conseil aurait reçu des dons directement sur un compte bancaire ouvert à la banque américaine JPMorgan Chase, compte qui n'est soumis à aucune exigence de transparence indépendante : un mécanisme lui permettant de ne pas déclarer la source de son financement à ses donateurs, ni à ses 25 États membres. L'absence de transparence sur les financements ouvre la porte à des conflits d'intérêts déjà largement soupçonnés, alors que l'ONU estimait en avril dernier qu'il faudra plus de 71 milliards de dollars au cours de la prochaine décennie pour la reconstruction de Gaza.

Plusieurs projets immobiliers visant à transformer Gaza en un pôle technologique de l'IA et en une mégapole ont été présentés officiellement ou révélés par la presse, ce que les critiques ont dénoncé comme une tentative de nettoyage ethnique des Palestiniens.

Récemment, le président indonésien Prabowo Subianto a déclaré que son pays ne paierait pas le milliard de dollars initialement réclamé pour prendre part au Conseil. Et la participation financière effective des autres pays reste incertaine ; les promesses de dons des capitales du Golfe ont toujours été conditionnelles, et l'Arabie saoudite et le Koweït ayant indiqué que leurs versements s'étaleraient sur plusieurs années. Il semble en outre que l'inaction du Conseil ait découragé la participation.

Le FT indique que de petits versements ont permis de payer notamment le bureau du Haut représentant Nikolaï Mladenov. Les Emirats arabes unis ont également accordé 100 millions de dollars pour former une nouvelle force de police à Gaza, mais ces fonds sont gelés.

Cette force de police devait être placée sous l'égide du Comité national pour l'administration de Gaza (NCAG), le groupe de technocrates palestiniens chargé de gouverner la bande de Gaza après la guerre, mais dont Israël bloque l'entrée sur le territoire. En outre, le NCAG ne dispose actuellement d'aucun budget de fonctionnement.

Faire payer les Palestinien·nes, encore ?

L'Agence Reuters a révélé, le 15 mai dernier, que le Conseil de la “paix” envisageait de réaffecter à la bande de Gaza une partie des 5 milliards de dollars de recettes douanières retenus à l'Autorité palestinienne (AP) par Israël : une somme gelée, mais qui appartient aux Palestinien·nes vivant en Cisjordanie occupée, que l'AP est censée représenter.

La demande n'étant pas officielle, les réponses ne le sont pas non plus. L'AP a jusqu'ici toujours refusé que ses fonds gelés ne soient utilisés, y compris à des fins qui profiteraient aux civils de Gaza, y voyant une violation de sa souveraineté. Mais selon Mondoweiss, certaines déclarations laissent entendre qu'elle pourrait reconsidérer cette position, amenant la population colonisée à payer pour l'architecture administrative de sa propre dépossession.

Les taxes perçues par Israël sur les marchandises importées à destination des territoires palestiniens (taxes douanières) ont été presque entièrement retenues depuis le printemps 2025. Sur les 10,293 milliards de shekels (3,5 milliards de dollars) de recettes douanières dues pour 2025, Israël n'a transféré que 1,951 milliard de shekels (670 millions de dollars), soit l'équivalent des quatre premiers mois de cette année-là, alors qu'une crise économique sans précédent terrasse la Cisjordanie occupée.

“Cette réserve accumulée de capacité fiscale palestinienne détournée constitue désormais la source de capitaux la plus accessible que Washington puisse identifier pour son architecture d'après-guerre”, explique Ahmed Alqarout. “Cette entité ne peut pas émettre de titres de dette souveraine. Elle n'a pas le pouvoir légal de prélever des impôts. Elle peut toutefois faire pression sur Israël pour que ce dernier débloque les fonds palestiniens selon les conditions fixées par Washington, et c'est précisément ce qui fait actuellement l'objet de discussions.”

Dysfonctionnement, ou objectif rempli ?

Donald Trump promettait que la création du Conseil de la paix serait l'une des « plus importantes » de l'histoire mondiale. Il présentait son Conseil comme un outil pour appliquer le plan de “paix”, avant de multiplier les déclarations laissant entendre que le Conseil étendrait son action jusqu'à imposer un nouvel ordre colonial mondial.

Mais si l'objectif initial du Conseil n'était pas clair, son utilité dans l'application dudit plan de “paix” à Gaza l'est encore moins. Pour rappel, ce plan de “paix” est intervenu alors que la pression internationale, elle-même engagée par une mobilisation internationale de solidarité, dénonçait le génocide commis par Israël à Gaza.

S'il a apporté un relatif répit aux Palestinien·nes, le plan n'a pas été respecté par Israël, outre les échanges de prisonnier·es : les bombardements n'ont pas cessé, l'aide humanitaire est toujours entravée et les troupes israéliennes déplacent leur “ligne jaune” pour étendre leur zone de contrôle.

La semaine dernière, son Haut représentant Nikolaï Mladenov alertait contre le risque qu'un statu quo s'installe dans la situation actuelle, faisant du cessez-le-feu imparfait dans un territoire divisé et ravagé une situation “permanente”.

Dans une déclaration d'une fermeté rare pour cet organisme, Nikolaï Mladenov a affirmé que “la mise en œuvre ne peut pas avancer uniquement grâce au respect des obligations palestiniennes”, enjoignant Israël a respecter ses engagements dans le plan de “paix” en ajoutant que “les meurtres incessants et les restrictions israéliennes qui entravent l'acheminement de l'aide humanitaire ne sont pas des problèmes abstraits.”

Israël, qui figure parmi les pays membres du Conseil de la paix, ne semble pas entendre ces recommandations et n'en subit aucune conséquence. Et la “permanence” contre laquelle avertit Mladenov pourrait justement être son objectif. Par l'occupation et la destruction, Israël crée les conditions irréversibles d'un nettoyage ethnique.

Cette semaine, le président israélien Benjamin Netanyahou a annoncé avoir donné l'ordre à l'armée israélienne de faire fi des termes du cessez-le-feu entré en vigueur en octobre et de prendre le contrôle de 70% de la bande de Gaza. De son côté, le ministre israélien de la Défense a affirmé être déterminé à procéder au nettoyage ethnique de Gaza par le biais d'une migration massive des Palestiniens, dans le cadre des plans d'Israël pour ce territoire prévus de très longue date.

« Nettoyage social » et « pillage » par Coca-Cola : la réalité du Mondial au Mexique

2 juin, par Julien Delacourt — , ,
Alors que la Coupe du monde de football débutera le 11 juin dans la capitale mexicaine, de nombreux habitants dénoncent un phénomène de « nettoyage social » et d'accaparement (…)

Alors que la Coupe du monde de football débutera le 11 juin dans la capitale mexicaine, de nombreux habitants dénoncent un phénomène de « nettoyage social » et d'accaparement par les géants Coca-Cola et Airbnb.

Tiré de Reporterre. Légende de la photo : Les militants anti-fifa dénoncent la touristification de Mexico avec la Coupe de monde de football. Au fond, le stade Banorte. Julien Delancourt / reporterre.

Devant l'esplanade fraîchement rénovée du stade Banorte, dans le sud de Mexico, un match de foot un peu particulier s'improvise. Sous les klaxons d'automobilistes agacés de la fermeture d'une portion de l'avenue du stade Azteca — nom original du lieu resté dans l'inconscient collectif —, quelques dizaines de militants ont peint les limites approximatives d'un terrain entre des graffiti « Anti-Fifa ». Aucun arbitre mais, au mégaphone, une commentatrice baptise les deux camps : « l'équipe contre la touristification », face à « l'équipe contre les expulsions ».

Le stade célèbrera le match d'ouverture de la Coupe du monde de football le 11 juin avec l'affiche Mexique-Afrique du Sud. La capitale mexicaine est une des seize villes hôtes de la compétition, organisée conjointement avec le Canada et les États-Unis. Avec 5 millions de touristes attendus à Mexico, le gouvernement y voit une promesse de développement économique et affiche son slogan « Le ballon rentre à la maison » sur tous les lampadaires jusqu'à Guadalajara et Monterrey — les deux autres sièges mexicains du Mondial. Mais de nombreux capitalinos (surnom des habitants de Mexico) ne partagent pas cet enthousiasme.

Le « pillage » par Coca-Cola

« Nous sommes des communautés en résistance », dit Natalia Laratrejo après avoir déserté les cages du stade improvisé. Casquette de la révolution cubaine sur la tête, elle est la coordinatrice du groupe Action communautaire de Santa Úrsula Coapa, quartier collé au stade Azteca. « Les mûrs sont à nous, alors dessinez vos idées pour qu'on les colle à l' “anti-fresque” de la résistance », explique-t-elle au mégaphone.

En plus des matchs de rue, le collectif utilise l'art et les symboles locaux dans sa lutte. Une trentaine de participants est donc invitée à composer une fresque qui sera exposée devant le stade quelques jours avant le début du Mondial, même si ces affichages sont souvent retirés en moins de 24 heures par la police. « On observe un processus de nettoyage visuel et social, alors on apporte un contre-récit, précise Natalia Laratrejo. L'eau est une des principales inquiétudes, donc on met des messages contre le pillage de Coca-Cola, qui a une concession d'eau souterraine pas loin d'ici. »

La marque étasunienne de soda, principale partenaire de la Coupe, est devenue un des symboles du mécontentement. Coca-Cola n'est pourtant pas le seul acteur privé à pomper les sous-sols de Mexico. La société Televisa, détentrice majoritaire du stade Banorte, exploite dans son enceinte un puits de 350 mètres de profondeur. L'eau étant un bien commun, l'entreprise s'est entendue avec le gouvernement local pour en reverser une partie aux riverains. Mais ces derniers s'inquiètent tout de même de l'assèchement de leurs puits.

Un « monstre capitaliste »

Sur un banc en marge du rassemblement, Guadalupe Castillo et María Estela Pérez font les comptes. Les deux voisines habitent Santa Úrsula Coapa depuis plus de trente ans. « Mettons qu'il y ait 100 000 personnes dans le stade [capacité réelle de 87 500], qu'on multiplie par 4 litres d'une chasse d'eau, calcule approximativement María Estela Pérez. Ça fait 400 000 litres par événement ! »

En ajoutant d'autres variables comme l'entretien de la pelouse, les besoins du stade s'élèveraient à plus de 2 millions de litres par match, soit près de la consommation journalière des 11 000 habitants du quartier. « C'est la réalité de vivre près de ce monstre capitaliste », ajoute Guadalupe Castillo.

Si les deux voisines reçoivent suffisamment d'eau en ce moment, leur municipalité aurait averti d'une réduction de l'approvisionnement à partir d'octobre. 83 % des 132 millions de Mexicains expérimenteraient des coupures d'eau à répétition, selon le Congrès international de la durabilité, qui réunit des chercheurs, des experts et des universitaires.

Avec Airbnb, « tout devient trop cher »
Victor, 30 ans, confirme ce constat. Concentré sur son dessin de géranium typique du quartier, il confie que l'eau vient souvent à lui manquer et que les points d'approvisionnement se font parfois siphonner par des camions-citernes privés. Mais son véritable combat, c'est la gentrification : « Les prix augmentent considérablement, s'indigne-t-il. J'ai déjà dû déménager pour aller vers le sud, toujours plus en périphérie parce que tout devient trop cher. » Pourtant fan de foot avec son maillot de l'Argentine floqué de l'iconique numéro 10 de Maradona, Victor déplore l'« industrialisation et la capitalisation » de ce sport.

Au Mexique, la Fédération internationale de football association (Fifa) cristallise des tensions grandissantes qui sont apparues avec le surtourisme. « Ça a explosé depuis la pandémie [de Covid-19], explique Vicente Moctezuma Mendoza, spécialiste de ces questions à l'Université autonome du Mexique. On voit de plus en plus de visiteurs du Nord global, beaucoup de “nomades numériques” en télétravail, qui cherchent à louer pour de courtes périodes. »

« Une explosion des prix du foncier »

Bouleversement de la vie communautaire, interdiction progressive des vendeurs de rue, hausse générale des prix… Souvent qualifié de « nettoyage social », ce processus est bien connu des habitants du centre de Mexico, où certaines zones ont vu les loyers augmenter jusqu'à 70 % en un an. Avec la Coupe du monde, la gentrification s'accélère aussi dans le sud de la ville.

« Après le Mondial au Brésil et les Jeux olympiques de Paris, on a vu une nette augmentation du nombre d'offres sur Airbnb dans ces endroits, observe Vicente Moctezuma Mendoza. On a assisté à une explosion des prix du foncier. » La plateforme de location de logements serait un moteur de la « touristification », une transformation des quartiers populaires en lieux pensés autour du tourisme.

60 expulsions par jour

Si Santa Úrsula Coapa est connu pour être le quartier ayant déjà résisté à deux Coupes du monde (1970 et 1986), la lutte des riverains est constante contre les mégaprojets. Depuis 2021, le groupe Action communautaire se bat contre une extension de 354 000 m² du domaine du stade pour construire hôtels, boutiques et stationnements. Pour les riverains, un tel projet est synonyme de menaces d'expulsion.

Hugo Torres, conseiller municipal de Benito Juárez, un arrondissement du centre de la capitale, affirme que 60 expulsions ont lieu quotidiennement à Mexico. Il a fait de la lutte contre les « cartels immobiliers » sa spécialité. « Tout commence par l'expulsion illégitime et parfois violente d'immeubles, ensuite par un réseau de corruption pour rendre les logements conformes aux plateformes de vente ou de location et cela aboutit à la gentrification. »

Pour le conseiller, il est clair que la plupart des expulsions récentes sont liées au Mondial. La maire de Mexico, Clara Brugada, affiche pourtant sa volonté de développer un « tourisme qui ne serait pas synonyme de déplacements ou d'expulsions ». Plusieurs lois d'encadrement des loyers, dont la hausse est limitée à l'inflation, et de déclaration obligatoire des Airbnb ont récemment été votées. « Il aurait pu y avoir plus de concertation citoyenne, mais c'est encourageant, estime Hugo Torres. On a également réussi à faire condamner certains policiers corrompus. »

Dernièrement, la cheffe du gouvernement capitalino a pourtant davantage communiqué autour d'une campagne, jugée de « cache-misère » par les militants anti-Fifa, visant à repeindre certaines façades et à embellir les rues.

Des tramways flambant neufs ont aussi été mis en service, revêtus de motifs d'axolotl, petit amphibien endémique de Mexico et symbole de la ville. Alors que les tramways s'enchaînent en face du stade, Natalia Laratrejo ne peut s'empêcher d'y voir de l'ironie : « On voit des axolotls peints sur tous les murs alors que son habitat, la zone lacustre, se meurt. » Un énième rappel, selon l'activiste, que ce Mondial est de toute façon inaccessible à la plupart des Mexicaines et Mexicains.

Deux petits livres décapants qui retiennent l’attention

Autour de 100 pages chacun, ils se lisent vite et vont à l'essentiel. Dans des registres parfaitement complémentaires, ils développent des points de vue très argumentés et (…)

Autour de 100 pages chacun, ils se lisent vite et vont à l'essentiel. Dans des registres parfaitement complémentaires, ils développent des points de vue très argumentés et salutaires. Le premier est de Sophie Bessis, le second a été écrit par Meriem Laribi. L'une décode le consentement occidental aux monstruosités du sionisme tandis que l'autre explique que ce consentement est insupportable pour les colonisés.

Tiré de France Palestine Solidarité.

La civilisation judéo-chrétienne, anatomie d'une imposture [1]

Sophie Bessis est historienne, spécialiste des relations nord-sud. Ancienne rédactrice en chef de Jeune Afrique elle est aujourd'hui chercheuse à l'IRIS. Dans ce livre, elle dénonce un dogme, celui de la civilisation judéo-chrétienne. Ce dogme n'a qu'une quarantaine d'années d'existence, pourtant il a pratiquement réussi à s'imposer comme éternel. Sophie Bessis démontre que cet « accouplement indécent » a pour fonction première de jeter un voile hypocrite sur deux millénaires de haine et de racisme antisémite. Il se fonde sur une double stratégie : soutenir l'État d'Israël en le décrétant définitivement innocent et glorifier le « judéo-chrétien » pour s'exonérer du long passé antisémite occidental. Cette imposture a une deuxième fonction : c'est une machine à expulser l'Orient, et tout particulièrement l'islam (bien qu'il soit la 3e religion du « livre ») en niant les apports de la civilisation arabe à la culture occidentale. L'auteure souligne que le rejet de l'Orient est au cœur de la vision sioniste : le projet de Theodor Herzl était exclusivement européen et méprisait les « juifs arabes », tandis que pour Netanyahou, « l'Europe se termine en Israël », avant-poste de la civilisation contre la barbarie. Comment s'étonner du succès de la formule en occident quand on sait que le refoulé colonial des Européens soutient un État qui les venge de la décolonisation tandis que les USA sont fondés sur l'extermination d'un peuple. Mais pour Sophie Bessis, ce qui est tout autant insupportable c'est la continuation de l'exceptionnalité juive : une fois de plus, le juif n'est pas un être humain normal puisque d'éternel coupable il devient éternel innocent. Elle se réjouit cependant d'un séisme en cours : pour l'opinion internationale, Israël est devenu le bourreau et on assiste enfin à une césure entre le juif et le « néo-hébreu ». Elle utilise ce terme pour différencier l'Israélien et la culture juive, considérant qu'un nombre grandissant de juifs dans le monde dénonce une assimilation identitaire devenue insupportable et rejette Israël, enfermé plus que jamais dans un ethnocentrisme belliqueux. Enfermement qui pourrait signifier à terme la fin d'une vérité alternative : l'imposture judéo-chrétienne.

Palestine, le droit à l'existence [2]

Meriem Laribi, journaliste indépendante, écrit régulièrement dans le Monde diplomatique et Orient XXI. Après Ci-gît l'humanité : Gaza, le génocide et les médias publié en 2025, elle invite dans ce nouvel ouvrage le lecteur européen à décaler son regard. Meriem Laribi a grandi à Alger et est imprégnée du point de vue du colonisé. Dès l'avant-propos elle précise : « les récits familiaux qui ont nourri mon enfance racontaient l'injustice et la ségrégation, la cruauté et le racisme, […] sous le joug colonial ». Pour elle, le postulat de l'État refuge qui justifie que les Palestiniens payent pour ce qui a été fait en Europe est irrecevable. Elle n'est absolument pas opposée à la présence juive en Palestine, mais refuse de toutes ses forces un État colonial. Dès lors, elle s'attaque au dogme politique et médiatique occidental : la « solution à deux États ». Présentée comme LA solution de paix, cette formule valide en réalité la colonisation et rend impossible toute réparation de l'injustice subie par le peuple palestinien. Or, il n'y aura pas de paix possible sans justice, et tant que cet ordre perdurera aucun État palestinien digne de ce nom ne pourra exister. Dans cette perspective, « les juifs israéliens devront renoncer à leurs prérogatives coloniales ou en être déchus par la coercition ». Pour autant, il ne s'agit en rien de « haine des Juifs qu'on voudrait jeter à la mer », car « Israéliens et Palestiniens vivent de fait côte à côte en Cisjordanie, cette situation ne serait donc pas nouvelle ». Simplement, ils auront les mêmes droits. En refermant ce livre on pense à l'Afrique du Sud. Vient alors une question terrible : comment se fait-il que l'occident soit à ce point incapable d'entendre ce point de vue ? Peut-être faut-il lire Sophie Bessis pour le comprendre !

Notes

[1] Sophie Bessis, La civilisation judéo-chrétienne, anatomie d'une imposture, Les liens qui libèrent, décembre 2025

[2] Meriem Laribi, Palestine, le droit à l'existence, Éditions critiques, janvier 2026

Comptes rendus de lecture du mardi 2 juin 2026

2 juin, par Bruno Marquis — , ,
Fascisme tranquille Jonathan Durand Folco Jonathan Durand Folco nous offre dans « Fascisme tranquille » un essai exhaustif sur la montée de l'extrême droite, de (…)

Fascisme tranquille
Jonathan Durand Folco

Jonathan Durand Folco nous offre dans « Fascisme tranquille » un essai exhaustif sur la montée de l'extrême droite, de l'autoritarisme et du fascisme dans le monde, et plus particulièrement au Québec, aux États-Unis et en France. Il y analyse les différents stades qui nous mènent – tranquillement – au fascisme et y décrit les impasses de la gauche contemporaine face à cette montée de l'extrême droite. Même s'il m'est parfois apparu trop nuancé quant aux différents stades menant au fascisme, cet essai fait admirablement le tour de la question et nous propose des moyens de résistance réalistes pour affronter cette nouvelle vague autoritaire. Les chapitres sur la guerre culturelle au Québec et le technofascisme aux États-Unis valent grandement la peine d'être lus.

Extrait :

Certes, un régime libéral est préférable à un régime autoritaire, mais cela vaut-il la peine de préserver ce qui « fonctionnait à moitié », en générant de grandes inégalités qui alimentent la crise climatique ? Non seulement ce projet ne risque pas de mobiliser les foules, mais il va maintenir en place les structures de domination et les facteurs qui ont engendré cette récidive fasciste. Pour le meilleur et pour le pire, ce basculement autoritaire est une opportunité pour réinventer en profondeur notre modèle de civilisation, nos institutions, nos imaginaires et nos modes de vie.

Du coeur au combat : Françoise David en cinq temps
Lisa-Marie Gervais

Ce livre m'a été offert pour mon anniversaire, avec plusieurs autres, par nos amis Alain et Hélène. J'ai beaucoup d'estime pour cette grande féministe et femme de gauche qu'est Françoise David, et j'ai donc dévoré ce recueil d'entretiens avec la journaliste Lisa-Marie Gervais. Le premier paragraphe en quatrième de couverture est éloquent à son sujet : « Au Québec, Françoise David fait certainement partie des personnes qui se sont le plus engagées socialement au cours des 50 dernières années. De ses premières luttes dans les quartiers populaires jusqu'aux combats qu'elle a menés à l'Assemblée nationale, son dévouement à la cause des femmes et à la justice sociale est salué de toutes parts. »

Extrait :

Nous sentions que la lourdeur du néolibéralisme et de la mondialisation avait engendré un certain défaitisme. Même si les gens nous trouvaient sympathiques, plusieurs demeuraient sceptiques. Nous devions convaincre l'électorat qu'il est non seulement possible de changer d'horizon politique, mais qu'il est aussi possible d'imaginer un autre monde.

Putain
Nelly Arcan

Nelly Arcan, de son vrai nom Isabelle Fortier, s'est suicidée par pendaison en septembre 2009. « Putain », son œuvre la plus connue et la plus significative, en partie autobiographique, avait été publiée huit ans plus tôt. C'est le récit fait par une jeune étudiante de son travail d'escorte, de ses relations avec ses clients, ses parents et son psychanalyste. L'auteure y décrit avec lucidité le cercle vicieux de la jeunesse, de la beauté, du sexe, de l'argent pour rester la plus belle, satisfaire les clients et tout le reste. Un livre qui révèle une grande détresse, dont le ton cru et les révélations saisissantes lèvent le voile sur la condition des femmes, de bien des jeunes femmes, dans notre société.

Extrait :

Et je ne saurais pas dire ce qu'ils voient lorsqu'ils me voient, ces hommes, je le cherche dans le miroir tous les jours sans le trouver, et ce qu'ils voient n'est pas moi, ce ne peut pas être moi, ce ne peut être qu'une autre, une vague forme changeante qui prend la couleur des murs, et je ne sais pas davantage si je suis belle ni à quel degré, si je suis encore jeune ou déjà trop vieille, on me voit sans doute comme on voit une femme, au sens fort, avec des seins présents, des courbes et un talent pour baisser les yeux, mais une femme n'est jamais une femme que comparée à une autre, une femme parmi d'autres, c'est donc toute une armée de femmes qu'ils baisent lorsqu'ils me baisent, c'est dans cet étalage de femmes que je me perds, que je trouve ma place de femme perdue.

Prendre soin
Alain Vadeboncoeur

L'urgentologue Alain Vadeboncoeur, qui s'est toujours fait l'ardent défenseur de notre système de santé public, traite dans ce petit essai publié l'an dernier des nombreux aspects et enjeux de ce système. Il nous y parle de façon simple de l'accès aux soins de santé, de la prévention et du dépistage, des outils informatiques, des médicaments, du financement public, des ententes professionnels du personnel médical… Un bon petit bouquin fort éclairant !

Extrait :

Je ne changerais de métier pour rien au monde, mais je ne suis pas naïf : même si je suis persuadé que la majorité de ce qui se fait dans le système de santé comprend beaucoup plus de positif que de négatif, je vois les problèmes comme tout le monde. Je les vis comme soignant ou en accompagnant des proches malades, je comprends ceux qui critiquent le système et je suis déçu de voir que nous nous éloignons souvent, pour une foule de raisons complexes, des approches qui permettent les meilleurs soins — cela, malgré la bonne volonté des soignants.

******

Abonnez-vous à notre lettre hebdomadaire - pour recevoir tous les liens permettant d'avoir accès aux articles publiés chaque semaine.

Chaque semaine, PTAG publie de nouveaux articles dans ses différentes rubriques (économie, environnement, politique, mouvements sociaux, actualités internationales ...). La lettre hebdomadaire vous fait parvenir par courriel les liens qui vous permettent d'avoir accès à ces articles.

Remplir le formulaire ci-dessous et cliquez sur ce bouton pour vous abonner à la lettre de PTAG :

Abonnez-vous à la lettre

.

Un Québec pour nous et avec nous !

2 juin, par Mohamed Lotfi — , ,
Le mouvement souverainiste québécois ressemble aujourd'hui à un chantier où tout le monde affirme vouloir construire la même maison, mais où les ouvriers passent désormais plus (…)

Le mouvement souverainiste québécois ressemble aujourd'hui à un chantier où tout le monde affirme vouloir construire la même maison, mais où les ouvriers passent désormais plus de temps à débattre de la liste des invités qu'à poser les briques. À force de se soupçonner entre eux, certains semblent avoir oublié qu'à ce rythme, personne n'emménagera avant longtemps.

Autrefois, le Oui était une immense tente. On y trouvait des syndicalistes, des nationalistes, des progressistes, des conservateurs, des rêveurs, des pragmatiques, des gens qui voulaient un pays pour protéger la langue, d'autres pour bâtir une société plus juste. C'était un joyeux bazar idéologique tenu ensemble par une idée simple. On se chicane plus tard. Faisons d'abord le pays.

Aujourd'hui, on a modernisé le concept. On se chicane avant, pendant en prenant le risque de manquer l'après.

Le Oui contemporain est devenu un étrange laboratoire politique où deux tribus se regardent désormais comme des espèces exotiques dans un documentaire animalier. D'un côté, les souverainistes progressistes parlent diversité, inclusion, pluralisme, climat et ouverture. Ils veulent un Québec indépendant, accueillant et tourné vers l'avenir.

De l'autre côté, une frange plus conservatrice et identitaire voit la souveraineté comme un dernier rempart civilisationnel. Le pays n'est plus seulement un projet politique. C'est une forteresse culturelle. On parle davantage d'immigration, de cohésion nationale et de frontières. On défend l'identité avec l'énergie d'un propriétaire qui aperçoit quelqu'un marcher trop près de sa clôture.

Le problème, c'est qu'à force de se définir contre quelque chose, on finit parfois par oublier ce qu'on voulait construire. Cela étant dit, difficile de reprocher aux souverainistes progressistes leur malaise actuel.

Depuis quelques années, certains discours prennent une tournure qui inquiète. Non pas parce qu'il devient illégitime de parler de langue, de culture ou de cohésion nationale. Ces débats sont normaux. Ils sont même essentiels au Québec. Mais parce qu'une partie du discours identitaire semble de plus en plus glisser vers quelque chose de plus anxieux, de plus dur, de plus fermé.

Quand des progressistes lèvent la main pour dire qu'ils perçoivent des réflexes qui flirtent dangereusement avec des imaginaires d'exclusion ou des accents de plus en plus fascisants, on leur répond souvent avec une indignation théâtrale, "Moi. Fermé ? Voyons donc ». Puis le débat sur l'immigration reprend de plus bel.

Le récent rapport de OUI Québec, à la suite de consultations auprès de la société civile, a justement soulevé un malaise difficile à ignorer. Plusieurs participants ont évoqué l'idée qu'une crispation identitaire, notamment autour de l'immigration, complique aujourd'hui la capacité du mouvement souverainiste à rassembler largement.

La réaction du chef du PQ a quelque chose de drôle. Paul St-Pierre Plamondon a expliqué que ce rapport ne concernait pas particulièrement le Parti Québécois. Une prouesse politique fascinante. C'est un peu comme recevoir les résultats d'une prise de sang inquiétante et répondre au médecin, « Je comprends. Mais j'aimerais préciser que ces résultats ne me visent pas personnellement.

À un moment donné, un examen de conscience devient difficile à éviter. Surtout lorsque d'anciens péquistes progressistes eux-mêmes commencent à exprimer publiquement leur inquiétude. Quand ceux qui habitaient la maison disent qu'ils reconnaissent de moins en moins la décoration intérieure, on ne peut pas toujours accuser les voisins d'exagérer.

L'obstination du Parti Québécois et de son chef à maintenir le même ton sur les questions d'immigration risque surtout de confirmer un malaise déjà présent chez plusieurs souverainistes progressistes. Il existe une différence entre protéger une identité et transformer l'inquiétude identitaire en moteur politique permanent.

Et ce n'est pas parce qu'on recrute soudainement une candidate issue de l'immigration maghrébine qu'on règle le problème de fond. Une ouverture politique ne se mesure pas à la diversité d'une affiche électorale, mais à la diversité réelle des idées qu'on accepte d'entendre.

Dans ce cas précis, l'impression laissée est plus ambiguë. Le Parti Québécois n'a pas simplement accueilli une citoyenne ayant un parcours migratoire particulier. Il semble surtout avoir trouvé une voix dont certaines expériences personnelles, certains traumatismes et certaines lectures du vivre ensemble s'inscrivent déjà confortablement dans sa propre vision actuelle de la laïcité et de l'identité. Quand un parti semble chercher moins à élargir sa vision qu'à trouver des preuves humaines qu'il a déjà raison, l'exercice devient intellectuellement curieux pour ne pas dire douteux. S'agit-il réellement d'ouverture ou simplement d'une stratégie consistant à donner un nouveau visage à un vieux discours ? La maison qu'on veut construire ne devient pas soudainement plus accueillante parce qu'on change la personne qui tient la porte. Elle le devient lorsqu'on change aussi la manière de l'ouvrir.

Une nation n'est pas une maison dont on verrouille les portes en regardant nerveusement par les fenêtres. Une nation, c'est une idée collective. Une histoire qu'on propose. Un récit auquel les gens choisissent d'appartenir. C'est peut-être là que les souverainistes progressistes posent aujourd'hui des questions importantes.

Quel est exactement le pays proposé ? Pour construire quoi ? Pour accueillir qui ? Pour rêver quoi ?

Dans mon texte Le goût du pays, publié dans Voir en janvier 2012, je posais déjà quelques questions qui, manifestement, n'ont pas pris une ride. Certaines semblent aujourd'hui encore plus urgentes :

"Comment prétendre renforcer le goût du pays en faisant abstraction de tous les mouvements de libération, de résistance et d'émancipation que tant de nouveaux Québécois portent déjà dans leur mémoire ?

Pourquoi le mouvement souverainiste québécois se nourrit-il si peu de ces histoires, de ces combats et de ces blessures que des milliers de nouveaux Québécois transportent avec eux ?

Dans un contexte où les divisions du camp souverainiste inspirent davantage l'amertume et le cynisme que l'élan collectif, comment transmettre le goût du pays à des gens qui ont parfois connu ailleurs d'autres manières de rêver, de lutter ou de bâtir une nation ?

Quand ce sont parfois des souverainistes eux-mêmes qui infligent les blessures les plus profondes à la souveraineté, comment demander aux autres d'y croire ?

Quand la souveraineté cesse d'être un projet collectif pour devenir une stratégie électorale ou une marque politique, comment demander qu'on la prenne encore au sérieux ?

La crispation identitaire dans laquelle certains souverainistes semblent s'enfermer n'est-elle pas devenue la manière la plus efficace de tuer le goût du pays chez ceux qu'on prétend vouloir rallier ?

Et au fond, la question demeure toujours la même.

Pour qui construit-on un pays ?

Pour NOUS contre les AUTRES ?

Pour NOUS avec les AUTRES ?

Ou pour NOUS avec NOUS, si l'on accepte enfin l'idée que les AUTRES n'ont peut-être jamais été autre chose qu'une autre façon de dire NOUS ? "

Pendant des décennies, le souverainisme cherchait à convaincre le Québec qu'il devait croire davantage en lui-même. Aujourd'hui, certaines voix semblent raconter exactement l'inverse. Le monde extérieur deviendrait une menace permanente. Les nouveaux arrivants représenteraient un problème avant d'être une possibilité. La diversité deviendrait une inquiétude avant d'être une richesse humaine.

À force de parler comme une société assiégée, on finit parfois par agir comme une société qui doute profondément d'elle-même. C'est là que le camp du Non devient presque secondaire dans cette histoire. Parce que le Non observe le spectacle avec le calme d'un spectateur déjà installé au cinéma avec un très grand sac de popcorn.

Pourquoi intervenir quand les adversaires font eux-mêmes le travail ? Pourquoi débattre contre la souveraineté lorsque le Oui organise sa propre guerre civile ?

Le drame, c'est que le Oui semble parfois plus passionné par ses guerres civiles que par son indépendance. Et un mouvement qui passe davantage de temps à débattre de qui appartient au pays qu'à expliquer pourquoi il devrait exister risque un jour de découvrir une vérité douloureuse. On ne perd pas toujours un référendum contre le Non. Parfois, on le perd contre soi-même.

Et peut-être qu'avant même de se demander si le Québec doit se séparer du Canada, une autre question s'impose. Peut-il d'abord se réconcilier avec lui-même ? Peut-il retrouver une certaine sagesse, un équilibre, un compromis valable pour assurer d'abord un vivre-ensemble ? Peut-être que la racine d'une souveraineté ne se trouve pas dans une frontière ni dans un réflexe défensif. Peut-être qu'elle commence dans un effort d'imagination.

Peut-être qu'elle commence dans une ouverture suffisamment grande pour permettre à des gens différents de se reconnaître dans une même histoire.

Le véritable ennemi de la souveraineté n'est peut-être pas le camp du Non. C'est parfois cette étrange haine de soi qu'une partie du mouvement cultive à force de raconter un Québec fragile, menacé, perpétuellement sur le point de disparaître.

Avant de se séparer du Canada, le Québec a peut-être une responsabilité historique plus urgente. Se séparer de ses discours les plus fermés. Parce qu'on ne bâtit jamais un pays avec des portes verrouillées.

Un Québec pour nous et avec nous parce que les autres, c'est nous aussi !

Mohamed Lotfi
27 Mai 2026

******

Abonnez-vous à notre lettre hebdomadaire - pour recevoir tous les liens permettant d'avoir accès aux articles publiés chaque semaine.

Chaque semaine, PTAG publie de nouveaux articles dans ses différentes rubriques (économie, environnement, politique, mouvements sociaux, actualités internationales ...). La lettre hebdomadaire vous fait parvenir par courriel les liens qui vous permettent d'avoir accès à ces articles.

Remplir le formulaire ci-dessous et cliquez sur ce bouton pour vous abonner à la lettre de PTAG :

Abonnez-vous à la lettre

Qui est Sophia Huang Xueqin, la journaliste persécutée qui a contribué à déclencher le mouvement #MeToo en Chine ?

2 juin, par Reporters sans frontières (RSF) — , ,
Tiré de Entre les lignes et les mots https://entreleslignesentrelesmots.wordpress.com/2026/05/30/qui-est-sophia-huang-xueqin-la-journaliste-persecutee-qui-a-contribue-a-declencher

Tiré de Entre les lignes et les mots
https://entreleslignesentrelesmots.wordpress.com/2026/05/30/qui-est-sophia-huang-xueqin-la-journaliste-persecutee-qui-a-contribue-a-declencher-le-mouvement-metoo-en-chine/?jetpack_skip_subscription_popup

La Chine est la plus grande geôle de professionnels de l'information au monde, avec 121 journalistes actuellement emprisonnés. L'un des cas les plus emblématiques est celui de Sophia Huang Xueqin, qui a passé près de cinq ans dans des conditions de détention extrêmement abusives ayant gravement détérioré sa santé, uniquement pour avoir enquêté sur les violences sexistes et les violations des droits humains. Pour comprendre pourquoi son histoire est si importante, Reporters sans frontières (RSF) s'est entretenue avec une amie proche de la journaliste, qui a demandé à rester anonyme pour des raisons de sécurité. Alors que sa date de libération approche, RSF appelle la communauté diplomatique internationale à se mobiliser pour qu'elle retrouve une liberté totale, car elle restera privée de certains droits politiques, notamment de sa liberté de circulation, et continuera à faire l'objet d'une surveillance étroite des autorités.

Figure majeure du mouvement #MeToo en Chine, Sophia Huang Xueqinest depuis longtemps ciblée par les autorités en raison de son travail journalistique. Âgée de 37 ans, elle a commencé sa carrière à l'agence de presse d'État China News Service avant de se tourner vers le journalisme indépendant, pour échapper à la censure étatique. En 2015, elle rejointle Southern Metropolis Weekly, un journal régional de la province du Guangdong réputé pour avoir révélé d'importants scandales politiques et sociaux, en tant que journaliste d'investigation.

« Pour Sophia, le journalisme n'a jamais été simplement un métier, c'était indissociable de son sens du devoir envers les personnes dont elle racontait les histoires », se remémore son amie. En 2018, son enquête intitulée « Une étude sur le harcèlement sexuel des femmes journalistes sur leur lieu de travail en Chine », publiée par le Guangzhou Gender and Sexuality Education Center (GSEC), a apporté des données et des témoignages précis sur les violences sexistes dans le secteur des médias. Elle a ainsi offert une tribune aux victimes et brisé le silence profondément enraciné autour de ces violences, contribuant à accélérer le mouvement #MeToo en Chine. Ses reportages ultérieurs sur le harcèlement sexuel d'une étudiante universitaire ont conduit le ministère chinois de l'Éducation à mettre en œuvre des réformes à l'échelle nationale.

Sophia a compris que son travail journalistique jouait un rôle essentiel dans le soutien aux survivantes de harcèlement sexuel. « Elle passait de longues heures à parler avec les victimes et les intégrait dans des espaces communautaires, tels que des groupes de lecture, ou des événements, afin qu'elles puissent trouver du soutien et de la solidarité », explique son amie.

Détenue, torturée et condamnée pour avoir dit la vérité

Son travail a rapidement provoqué des représailles. Sophia a été arrêtée une première fois en octobre 2019 à Guangzhou, dans le sud du pays, et a étédétenue pendant trois mois sous l'accusation d' « attiser des querelles et de provoquer des troubles à l'ordre public ». La raison ? Sa couverture des manifestations à Hong Kong, dans laquelle elle dénonçait la répression violente exercée par les autorités contre les manifestants. Après trois mois de prison, elle a été libérée sous caution sans qu'aucune accusation ne soit finalement retenue.

En septembre 2021, elle a de nouveau été arrêtée par la police de Guangzhou sous l'accusation « d'incitation à la subversion du pouvoir de l'État », aux côtés du militant syndical Wang Jiabing, depuis libéré. Cetteaccusation est liée aux réunions régulières auxquelles elle participait pour discuter des difficultés rencontrées par la société civile, ainsi qu'à son travail journalistique.

Depuis lors, elle est restée derrière les barreaux et, selon ses proches, les autorités lui ont infligé des méthodes d'interrogatoire brutales, notamment l'utilisation de la « chaise du tigre », un dispositif de torture tristement célèbre. Elle a été placée à l'isolement pendant cinq mois sans accès à ses avocats et a subi des interrogatoires répétés, souvent au milieu de la nuit. Elle a perdu énormément de poids, aurait cessé d'avoir ses règles et souffre désormais d'une grave carence en calcium, d'hypoglycémie et d'hypotension.

Le 14 juin 2024, elle a été condamnée à cinq ans de prison pour « incitation à la subversion du pouvoir de l'État ». Depuis, les autorités maintiennent un secret presque total autour de sa situation – un « silence insoutenable », selon son amie. « C'est quelqu'un qui s'épanouit dans la communication et le lien humain », ajoute-t-elle. « L'absence totale de contact nous inquiète énormément quant à son état de santé. »

Malgré les abus incessants, Sophia n'a pas cédé. « Elle refusait de se laisser intimider », raconte son amie. « Lors des interrogatoires en 2019, lorsque les agents lui disaient qu'elle avait tort, elle répliquait : « En quoi ai-je tort ? Existe-t-il une loi qui stipule cela ? » Elle débattait de justice, de liberté et même de philosophie politique avec les agents de la sécurité d'État. »

Bientôt libérée, mais toujours pas libre

« La peine de Sophia prendra fin le 18 septembre 2026, en tenant compte du temps passé en détention avant le verdict. Toutefois, elle sera privée de ses droits politiques pendant quatre années supplémentaires, notamment de sa liberté de la presse, et de sa liberté de circulation, y compris le droit de voyager à l'étranger. Et elle restera sous surveillance des autorités. Pour des personnes comme Sophia, sortir de prison ne signifie pas retrouver la liberté », explique son amie. « Cela signifie souvent passer d'une petite prison à une plus grande. »

Malgré les risques et la probabilité d'une répression continue, son amie pense qu'elle poursuivra son travail d'information et continuera à tenir le public informé. « Connaissant la résilience, la chaleur humaine et le sens inébranlable du devoir de Sophia, je crois qu'elle trouvera un moyen de continuer, quelle qu'en soit la forme. Elle a déjà montré, à maintes reprises, qu'on ne peut pas la réduire au silence. »

« Malgré une persécution continue, Sophia Huang Xueqin incarne l'esprit du journalisme en transformant les injustices dont elle a été témoin en récits capables de provoquer un véritable changement. Son cas se distingue par son incroyable capacité à dire la vérité au pouvoir, mais il s'inscrit aussi dans une tendance terrible : le Parti communiste chinois cherche systématiquement à réduire au silence des journalistes sérieux et dignes de confiance parce qu'à l'origine de révélations sur les aspects les plus sombres de la société chinoise. Nous appelons la communauté diplomatique internationale à rester vigilante quant à la situation de Sophia Huang Xueqin et à maintenir sa sécurité au premier plan dans les relations avec Pékin, afin d'envoyer un message clair : museler brutalement les journalistes a des conséquences. Elle doit retrouver sa pleine liberté à l'issue de cette condamnation injuste. »Aleksandra Bielakowska Responsable du plaidoyer du bureau Asie-Pacifique de RSF

La répression massive contre la presse chinoise

Depuis son arrivée au pouvoir en 2012, le dirigeant chinois Xi Jinping mène une croisade contre le journalisme, à l'intérieur comme à l'extérieur des frontières du pays, comme détaillé dans le rapport de RSF intitulé « Le grand bond en arrière du journalisme en Chine » paru en 2021. RSF surveille également les efforts du régime visant à imposer le nouvel ordre mondial chinois dans l'espace informationnel international à travers son projet Propaganda Monitor.

La Chine est la plus grande prison du monde pour les journalistes, avec 121 détenus actuellement, et occupe le 178e rang sur 180 pays et territoires dans le Classement mondial de la liberté de la presse 2026 de RSF.

https://rsf.org/fr/qui-est-sophia-huang-xueqin-la-journaliste-persécutée-qui-contribué-à-déclencher-le-mouvement-metoo

******

Abonnez-vous à notre lettre hebdomadaire - pour recevoir tous les liens permettant d'avoir accès aux articles publiés chaque semaine.

Chaque semaine, PTAG publie de nouveaux articles dans ses différentes rubriques (économie, environnement, politique, mouvements sociaux, actualités internationales ...). La lettre hebdomadaire vous fait parvenir par courriel les liens qui vous permettent d'avoir accès à ces articles.

Remplir le formulaire ci-dessous et cliquez sur ce bouton pour vous abonner à la lettre de PTAG :

Abonnez-vous à la lettre

La crise des droits des femmes en Afghanistan est une catastrophe humanitaire

Plus la situation perdure, plus le risque est grand que l'exclusion des femmes en Afghanistan devienne un phénomène normalisé plutôt qu'une urgence. La question n'est plus (…)

Plus la situation perdure, plus le risque est grand que l'exclusion des femmes en Afghanistan devienne un phénomène normalisé plutôt qu'une urgence. La question n'est plus seulement de savoir comment rétablir ce qui a été perdu, mais de savoir si les systèmes qui dépendaient autrefois de la participation des femmes peuvent encore être reconstruits.

Tiré de The Conversation

Published : May 25, 2026 10.33am EDT

Quel est l'un des pires endroits au monde pour une femme ? L'Afghanistan.

C'est ce que la plupart des gens pensent lorsqu'on aborde la question de la crise des droits des femmes sous le régime des talibans. Mais cela ne reflète qu'une partie de la réalité.

En mettant l'accent sur le mot « droits », on occulte un aspect bien plus grave : la manière dont les gens vivent au quotidien dans ce pays. Ce qui se passe actuellement en Afghanistan n'est pas seulement une crise des droits des femmes, mais une véritable catastrophe humanitaire.

Cela a des répercussions sur l'accès aux soins de santé, à l'éducation, aux systèmes alimentaires et aux aides de base, et remet en question la capacité de ces systèmes à fonctionner lorsque la moitié de la population en est exclue. Les femmes n'ayant qu'un accès limité à l'emploi et aux services, la vulnérabilité économique et sociale des ménages s'en trouve grandement aggravée.

Les talibans ont progressivement écarté les femmes des espaces publics, notamment du monde du travail, des soins de santé et de l'éducation. À titre d'exemple, des travailleuses du secteur de la santé ont récemment été bloquées aux portes d'un bureau des Nations unies et se sont vu refuser l'accès aux locaux par les autorités talibanes.

Le régime actuel met en place un système qui détermine qui a le droit d'exister, de fournir de l'aide ou d'en recevoir.

La situation en Afghanistan ne se limite pas à la discrimination fondée sur le genre, il s'agit de l'exclusion totale d'un genre des systèmes publics. La dure réalité des femmes afghanes est moins un problème social qu'une crise structurelle qui influence les institutions et la vie quotidienne.

Apartheid de genre

C'est la raison pour laquelle on parle de plus en plus d' « apartheid de genre » plutôt que de crise des droits des femmes. L'exclusion des femmes montre la manière dont les institutions sont structurées et dont elles fonctionneront à l'avenir.

Leterme apartheid de genre décrit un contexte dans laquelle des personnes se voient interdire l'accès à certains espaces ou activités en raison de leur identité de genre.

Cette pratique discriminatoire et violente a été largement documentée et relayée par les médias, mais la situation ne cesse de se détériorer.

Ces effets sont en outre cumulatifs, chaque restriction renforçant les autres et aggravant la crise générale. Ces violations systémiques des droits seraient de plus en plus difficiles à inverser, même en cas de changement soudain des instances politiques et du gouvernement en place.

L'exclusion des femmes des milieux professionnels se traduit par une pénurie de personnel enseignant dans les écoles, d'employées qualifiées dans les hôpitaux, et par une perte d'accès pour les réseaux d'aide à la moitié de la population. Cette situation, qui n'a rien de temporaire, restreint la capacité des systèmes à répondre aux besoins croissants de la population.

Lorsque les femmes sont exclues des institutions, le problème ne se limite pas à la dégradation des prestations de services et des performances de ces organismes. Cela entraîne également une perte de mémoire institutionnelle : les compétences, les connaissances professionnelles et l'expérience ne sont plus transmises aux générations futures.

Avec le temps, des institutions diminuent ou suspendent certains services en raison d'une pénurie de personnel féminin. À mesure que les services se réduisent, d'importantes lacunes apparaissent dans les réseaux de soins et de soutien, privant ainsi de nombreux groupes d'un accès à l'aide dont ils ont besoin.

Blocage de l'aide

Le refus des talibans de laisser entrer lestravailleuses dans les bureaux de l'ONU et de l'UNICEF constitue une des nombreuses actions qui empêchent des femmes qualifiées d'accéder à des lieux où elles pourraient apporter des soins et une aide d'urgence.

Cette répression des droits des femmesentrave la fourniture d'un soutien dont la société a désespérément besoin.

Comme les hommes sont limités dans la façon dont ils peuvent venir en aide aux patientesen raison des normes et des restrictions imposées par les talibans, il n'est pas possible de leur confier le soutien offert aux femmes. Cette situation a des répercussions sur plusieurs aspects de l'aide humanitaire, notamment les soins de santé, la distribution alimentaire et les systèmes de protection.

Le poids de ces besoins non satisfaits pèse alors sur les ménages, où les femmes doivent assumer un travail non rémunéré et des responsabilités en matière de soins.

Le régime taliban retarde ou empêche ainsi des interventions vitales pour les femmes et les enfants, ce qui constitue une violation du droit à la vie.

Les femmes se voient non seulement interdire l'accès aux bureaux de l'ONU et de l'UNICEF, mais aussi à d'autres organisations humanitaires, hôpitaux, écoles et institutions publiques, dans le cadre d'une érosion généralisée des droits. Les talibans ont mis en place un réseau de violations des droits de la personne à travers tout le système humanitaire.

L'aide humanitaire dépend également de l'accès à des informations et à des données fiables permettant d'identifier les personnes qui souffrent de la faim, qui sont en danger et qui ont besoin de protection. En Afghanistan, où les femmes sont limitées dans leurs contacts et où le personnel féminin est largement absent des actions de sensibilisation, des enquêtes et des visites à domicile, ces informations sont incomplètes.

Des données incomplètes peuvent entraîner une distribution insuffisante de l'aide et une répartition inadaptée des ressources. Les populations les plus vulnérables peuvent ainsi passer inaperçues dans les évaluations officielles.

Cette invisibilité touche notamment les ménages dirigés par des femmes et ceux vivant dans des zones reculées ou rurales, où l'accès aux services est déjà limité.

Normalisation des crises

Les conséquences de l'apartheid de genre en Afghanistan ne sont peut-être pas visibles pour les gens qui n'y vivent pas, mais le fait est que les systèmes humanitaires vont bientôt s'effondrer.

Les futures générations de femmes professionnelles n'existeront tout simplement pas, car les talibansinterdisent aux filles d'aller à l'école.

Selonl'UNICEF, cette interdiction pourrait coûter à l'Afghanistan 25 000 enseignantes et professionnelles de santé. Dans un pays où les femmes n'ont pas le droit de se faire soigner par des prestataires de santé masculins, exclure les femmes de l'enseignement et des soins de santé crée une grave crise médicale.

L'expertise universitaire, l'exigence journalistique

Avec le temps, les systèmes seront repensés sans inclure les femmes en tant que professionnelles, alors qu'elles restent au cœur du dispositif en tant que bénéficiaires. Pendant que les discriminations fondées sur le genre entravent la circulation des ressources, des connaissances et des soins, la capacité à fournir des services diminue de jour en jour, malgré la forte demande. De nombreuses femmes sont contraintes de se tourner vers un travail informel, précaire, caché, et exposé à l'exploitation et aux abus.

Reconnaître l'apartheid de genre ne suffira pas à y mettre fin. Nommer cette terreur systémique ne l'éliminera pas, et sans action concrète, l'exposition répétée à la crise peut au contraire la banaliser, en raison d'une usure de compassion. Les organisations humanitaires sont aujourd'hui confrontées à un choix difficile : poursuivre leurs activités dans des conditions restrictives, au risque de les légitimer, ou se retirer et laisser les populations sans soutien.

Plus la situation perdure, plus le risque est grand que l'exclusion des femmes en Afghanistan devienne un phénomène normalisé plutôt qu'une urgence. La question n'est plus seulement de savoir comment rétablir ce qui a été perdu, mais de savoir si les systèmes qui dépendaient autrefois de la participation des femmes peuvent encore être reconstruits.

******

Abonnez-vous à notre lettre hebdomadaire - pour recevoir tous les liens permettant d'avoir accès aux articles publiés chaque semaine.

Chaque semaine, PTAG publie de nouveaux articles dans ses différentes rubriques (économie, environnement, politique, mouvements sociaux, actualités internationales ...). La lettre hebdomadaire vous fait parvenir par courriel les liens qui vous permettent d'avoir accès à ces articles.

Remplir le formulaire ci-dessous et cliquez sur ce bouton pour vous abonner à la lettre de PTAG :

Abonnez-vous à la lettre

Quand la justice entrave la parole des victimes

Une militante féministe martiniquaise a été condamnée pour diffamation pour avoir relayé des témoignages de violences sexuelles. Un ensemble de féministes et d'organisations la (…)

Une militante féministe martiniquaise a été condamnée pour diffamation pour avoir relayé des témoignages de violences sexuelles. Un ensemble de féministes et d'organisations la soutiennent et appellent au renforcement de la protection des lanceuses d'alerte et des moyens alloués à la lutte contre les violences, notamment dans les territoires ultramarins.

Tiré de Entre les lignes et les mots

En France, les violences sexistes et sexuelles demeurent massives et largement sous-déclarées. D'après le ministère de l'Intérieur, en 2023, 94 000 plaintes pour viols et tentatives de viols sur des femmes ont été portées devant les forces de l'ordre, et plus de 270 000 plaintes pour violences conjugales. Par ailleurs, les enquêtes de victimation montrent qu'à peine une victime sur dix porte plainte. L'énorme majorité des violences reste donc invisible.

Dans les territoires dits ultramarins, dont la Martinique, ces réalités prennent une acuité particulière. En 2023, pour 360 000 habitants, plus de 1 000 femmes ont déclaré des violences d'après l'OVIFEM, l'observatoire territorial des violences faites aux femmes. Les violences intrafamiliales y sont deux à trois fois plus importantes que dans le territoire national (jusqu'à 2,4 victimes pour 1 000 habitants en Martinique contre 1,4 au niveau national) et 80% des victimes de violences sexuelles intrafamiliales sont des femmes. Ces données, déjà alarmantes, ne reflètent qu'une part des violences réellement subies.

Ce silence généralisé s'inscrit dans un système encore structuré par des rapports de pouvoir et de domination patriarcaux, mais aussi par des inégalités sociales, territoriales et postcoloniales qui renforcent, en contexte ultramarin, les obstacles à l'accès aux droits et à la justice.

Dans ce système, la parole des femmes est plus facilement mise en doute que la réputation des hommes mis en cause.

C'est précisément pour contourner ces freins qu'ont émergé dans les espaces numériques des mobilisations comme #MeToo ou #BalanceTonPorc. Ces initiatives traduisent l'insuffisance persistante des cadres institutionnels à entendre et protéger les victimes. Elles ont permis à certaines femmes de rendre publiques des expériences longtemps tues, de trouver une forme de reconnaissance et soutien, et de rompre l'isolement. Mais cette prise de parole s'accompagne aussi d'expositions multiples (harcèlement, campagnes de discrédit, menaces, répercussions professionnelles, économiques et sociales durables) qui participent à un climat d'intimidation et renforcent le coût de la parole.

Dans notre réalité martiniquaise, la proximité sociale, les réseaux d'interconnaissance et les inégalités d'accès aux ressources renforcent les freins et les coûts potentiels de la prise de parole. Ce qui constitue un obstacle ailleurs devient ici un verrou.

C'est dans ce cadre qu'une militante féministe martiniquaise, connue sous le nom d' « Alfounisme », a été condamnée pour diffamation le 20 avril 2026 par le tribunal correctionnel de Fort-de-France, pour avoir relayé sur les réseaux sociaux des témoignages de violences sexuelles. Cette condamnation intervient alors même que des menaces graves à son encontre ont été signalées et sont restées sans suite.

Au-delà du cadre judiciaire, cette décision envoie un signal grave, adressé à toutes celles et ceux qui, aujourd'hui, hésitent à parler ou à soutenir. Dans cet espace de tension, l'interdiction de la diffamation joue un rôle structurant. Conçu pour encadrer la liberté d'expression, il peut produire un effet dissuasif lorsqu'il est mobilisé à la suite de prises de parole relatives à des violences sexistes et sexuelles. Sans contester sa légitimité, il convient d'interroger ses effets concrets lorsqu'il s'inscrit dans des rapports sociaux inégalitaires structurels.

Ce phénomène est aujourd'hui documenté à l'échelle internationale sous le terme de procédures-bâillons (SLAPP), reconnues comme un enjeu démocratique majeur. Dès lors, l'enjeu n'est pas seulement de libérer la parole des victimes, mais d'en garantir les conditions d'existence et sa soutenabilité.

Nous sommes face à un mécanisme de dissuasion de la parole, voire de silenciation. Nous assistons à un renversement de la culpabilité : celles qui parlent, ou qui soutiennent, se retrouvent exposées, mises en cause, parfois sanctionnées, tandis que les violences dénoncées peinent encore à être reconnues.

Ces enjeux dépassent largement le territoire martiniquais.

À l'échelle internationale, ONU Femmes souligne que la sous-déclaration des violences constitue un obstacle majeur à leur prévention et à leur sanction.

À l'échelle européenne, la Convention d'Istanbul rappelle l'obligation de garantir un environnement sûr pour les victimes. Dans plusieurs pays, les débats sur les procédures dites « bâillons » illustrent une préoccupation croissante : celle de voir des cadres juridiques instrumentalisés pour dissuader l'expression sur des enjeux d'intérêt public. L'Union européenne a ainsi adopté en 2024 une directive visant à lutter contre les procédures-bâillons (SLAPP), reconnaissant leur effet dissuasif sur la participation au débat public. Toutefois, ce cadre reste partiel et ne couvre pas pleinement les situations nationales ni les spécificités des violences sexistes et sexuelles.
Dans ces conditions, nous, militantes, organisations féministes, associations de terrain et acteur·ices de la société civile, appelons à des mesures concrètes :

Le renforcement de la protection des victimes et des lanceuses d'alerte qui les soutiennent, notamment par un accès effectif à un accompagnement juridique et psychologique ;

L'application effective des cadres anti-SLAPP (procédures-bâillons), aux situations de violences sexistes et sexuelles, conformément aux engagements européens récents ;

L'accès facilité et sécurisé à une aide juridictionnelle pour les personnes poursuivies dans le cadre de prises de parole sur des violences ou des sujets d'intérêt général ;

- Le renforcement des moyens alloués à la lutte contre les violences, en particulier dans les territoires ultramarins ;

Ce qui est en jeu dépasse une situation individuelle.

C'est la possibilité, pour les femmes, de parler sans s'exposer à des représailles, y compris lorsqu'elles agissent par solidarité C'est la capacité de notre société à rendre visibles des violences encore trop souvent invisibilisées.

Car lorsque le coût de la parole devient trop élevé, le silence s'impose.

Et ce silence protège toujours les agresseurs·ses.

C'est une responsabilité des pouvoirs publics et une exigence démocratique.

Liste des premièr·es signataires :
– Béatrice Bellay, députée socialiste de Martinique et féministe
– Sarah Durocher, Co-présidente du Planning Familial
– Nadia Chonville, autrice féministe
– Adeline Rapon, artiste photographe
– Culture Égalité, association féministe de Martinique
– L'Union des Femmes de Martinique
– Karine VARASSE, co-porte-parole des insoumis-es de Martinique
– Lavinia Ruscigni, Directrice d'Antilles & d'Ailleurs, Mouvement du Nid
– Association Information Droits des Femmes Martinique (IDFM)
– Corinne SAINTE–LUCE, membre de la DIRCO de l'association KOUMBIT FANM KARAYIB
– Ornella Cabras, médecin co-responsable et présidente de la Maison des Femmes Martinique
– Marie Ozier Lafontaine, coach et créatrice du podcast « Les voix qui Oz »
– Alexandra Harnais, fondatrice et Directrice Générale de la Fédération Amazones
– Zaka Toto, président de la Fabrique Décoloniale et fondateur de la revue « Zist »
– Association la Fabrique Décoloniale
– Sonia DERIAU-REINE , membre de la direction collégiale du Koumbit Fanm Karayib
– Julienne Traventhal, Présidente de JTA – membre du, Koumbit Fanm Karayib
– Anne-Laure Ferraty, militante féministe
– Annabelle Lengronne, actrice
– Clara Elmira journaliste et présentatrice
– Sharlen Sezestre, militante féministe Black Feminist Fund
– Collectif Nous Toutes Guadeloupe
– Collectif metoo Guadeloupe
– Florence Naprix, Politik féminis
– Laurence Maquiaba, Politik féminis – NousToutes Marne
– Association Féministes contre le cyberharcèlement
– Tsippora, fondatrice de Tant que je serai noire
– Rana HAMRA, Directrice Générale Humanity Diaspo
– Nasteho Aden, Directrice de Carré citoyen
– Noustoustes93Antiracistes
– NousToutes 9-10-18
– NousToutes 49

https://blogs.mediapart.fr/les-invites-de-mediapart/blog/200526/quand-la-justice-entrave-la-parole-des-victimes

******

Abonnez-vous à notre lettre hebdomadaire - pour recevoir tous les liens permettant d'avoir accès aux articles publiés chaque semaine.

Chaque semaine, PTAG publie de nouveaux articles dans ses différentes rubriques (économie, environnement, politique, mouvements sociaux, actualités internationales ...). La lettre hebdomadaire vous fait parvenir par courriel les liens qui vous permettent d'avoir accès à ces articles.

Remplir le formulaire ci-dessous et cliquez sur ce bouton pour vous abonner à la lettre de PTAG :

Abonnez-vous à la lettre

La Cour suprême du Canada reconnaissant officiellement un nouveau délit civil lié à la violence entre partenaires intimes

2 juin, par Conseil canadien des femmes musulmanes (CCFM) — , ,
Le 15 mai 2026, la Cour suprême du Canada a rendu son arrêt historique dans l'affaire Ahluwalia c. Ahluwalia, reconnaissant officiellement un nouveau délit civil lié à la (…)

Le 15 mai 2026, la Cour suprême du Canada a rendu son arrêt historique dans l'affaire Ahluwalia c. Ahluwalia, reconnaissant officiellement un nouveau délit civil lié à la violence entre partenaires intimes dans le droit canadien.

Dans un arrêt historique rendu à 6 voix contre 3, la Cour a reconnu que la violence entre partenaires intimes va au-delà des incidents isolés de violence physique et inclut le contrôle coercitif, la violence psychologique, les restrictions financières, l'intimidation, la surveillance et les comportements dominateurs qui portent atteinte à l'autonomie et à la dignité de la survivante.

Pour les femmes musulmanes, cette décision revêt une importance capitale.

Au Conseil canadien des femmes musulmanes, nous savons que de nombreuses femmes musulmanes victimes de violence conjugale se heurtent à des obstacles multiples et croisés lorsqu'elles cherchent à obtenir justice. Les survivantes peuvent être confrontées à la stigmatisation culturelle, à la dépendance financière, à l'insécurité liée à l'immigration, aux barrières linguistiques, à l'isolement communautaire, à l'islamophobie et à la crainte des systèmes institutionnels qui ont historiquement failli aux communautés racialisées et musulmanes. Trop souvent, les abus psychologiques, coercitifs, spirituels ou liés au contrôle financier sont minimisés parce qu'ils ne correspondent pas à une conception étroite de la violence.

Cette décision change la donne.

En reconnaissant les comportements coercitifs et dominateurs comme un préjudice juridique distinct, la Cour suprême a validé les réalités vécues par d'innombrables victimes dont les expériences étaient auparavant difficiles à cerner dans les cadres juridiques traditionnels. La Cour a affirmé que la violence entre partenaires intimes est souvent cumulative, répétitive et ancrée dans le pouvoir et le contrôle, des réalités que de nombreuses femmes musulmanes et victimes issues de minorités ethniques identifient depuis longtemps, mais qu'elles peinaient à faire reconnaître officiellement au sein du système juridique.

Cette décision pourrait avoir un impact transformateur pour les femmes musulmanes en :

• élargissant les voies de recours civil contre les partenaires violents ;

• reconnaissant les formes non physiques de violence, y compris le contrôle coercitif et la manipulation financière ;

• renforçant une compréhension de la violence centrée sur les survivantes au sein du droit canadien ;

• aidant les tribunaux à mieux comprendre les dynamiques systémiques et relationnelles de la violence ;

• encourageant des approches de la justice plus adaptées à la culture et tenant compte des traumatismes.

Le Conseil canadien des femmes musulmanes salue le courage de Kuldeep Kaur Ahluwalia, dont l'affaire a redéfini le droit canadien et créé un précédent important pour les survivantes à l'échelle nationale. Nous rendons également hommage aux décennies de mobilisation menées par les organisations féministes, les défenseurs de la lutte contre la violence, les juristes et les survivantes qui ont fait pression pour que le système juridique évolue en réponse aux réalités de la violence conjugale.

Bien que cette décision représente un progrès significatif, la reconnaissance juridique seule ne suffit pas. Les survivantes, en particulier les femmes musulmanes, immigrées, noires, autochtones et racialisées, doivent également avoir accès à une représentation juridique abordable, à des soutiens adaptés à leur culture, à un logement, à des services tenant compte des traumatismes subis et à des protections communautaires.

Le CCMW reste déterminé à militer en faveur de réponses centrées sur les survivantes, équitables et accessibles face à la violence sexiste partout au Canada.

*-*

Notre action

Au Conseil canadien des femmes musulmanes, notre action vise à promouvoir l'équité, la justice et l'égalité des chances pour les femmes et les filles musulmanes partout au Canada. Grâce à des projets de recherche nationaux, des programmes menés par les communautés, des initiatives de plaidoyer et des actions de sensibilisation du public, nous nous attaquons aux obstacles systémiques dans les domaines de l'emploi, de la sécurité, du leadership et de la participation civique, créant ainsi un impact durable tant au niveau local qu'au niveau des politiques publiques.

Nos projets ont touché des milliers de membres de la communauté à l'échelle nationale, ont soutenu les survivantes grâce à des ressources adaptées à leur culture et ont éclairé les politiques publiques par le biais de recherches fondées sur des données probantes et d'actions de plaidoyer.

À notre sujet

Le Conseil canadien des femmes musulmanes (CCMW) est une organisation qui se consacre à l'autonomisation, à l'égalité et à l'équité de toutes les femmes musulmanes au Canada. Notre mission consiste à affirmer l'identité des femmes musulmanes canadiennes et à promouvoir leurs expériences vécues par le biais de l'engagement communautaire, des politiques publiques, de la mobilisation des parties prenantes et d'une sensibilisation accrue aux injustices sociales que subissent les femmes et les filles musulmanes au Canada, tout en défendant leurs divers besoins et en dotant les sections locales du CCMW des ressources nécessaires pour maximiser les efforts nationaux et mobiliser les communautés locales afin qu'elles se joignent au mouvement.

https://www.ccmw.com

******

Abonnez-vous à notre lettre hebdomadaire - pour recevoir tous les liens permettant d'avoir accès aux articles publiés chaque semaine.

Chaque semaine, PTAG publie de nouveaux articles dans ses différentes rubriques (économie, environnement, politique, mouvements sociaux, actualités internationales ...). La lettre hebdomadaire vous fait parvenir par courriel les liens qui vous permettent d'avoir accès à ces articles.

Remplir le formulaire ci-dessous et cliquez sur ce bouton pour vous abonner à la lettre de PTAG :

Abonnez-vous à la lettre

Mission d’information sur le coût des violences sexistes et sexuelles et l’accompagnement des victimes

2 juin, par Syndicat-magistrature — ,
Le Syndicat de la magistrature a été entendu le 30 avril 2026 par la mission d'information de l'Assemblée Nationale sur le coût des violences sexuelles et sexistes et (…)

Le Syndicat de la magistrature a été entendu le 30 avril 2026 par la mission d'information de l'Assemblée Nationale sur le coût des violences sexuelles et sexistes et l'accompagnement des victimes.

Tiré de Entre les lignes et les mots

12 mai 2026

Notre organisation syndicale a été la seule a directement interrogé l'institution judiciaire sur son propre rapport aux violences sexuelles et sexistes dans le cadre d'une enquête qu'elle a réalisée auprès des magistrat·es [1].

Lors de notre dernier Congrès en 2024, nous avons voté une motion sur l'orientation féministe du Syndicat de la magistrature et la lutte contre les violences sexistes et sexuelles en ces termes : Le SM « lutte contre les violences sexistes et sexuelles en tant que manifestation des rapports de domination systémiques que notre organisation s'attache à dénoncer depuis sa création ».

Il nous apparaissait indispensable de le rappeler car l'approche féministe est nécessaire pour analyser le phénomène des violences sexuelles et sexistes sous le prisme des dominations de genre.

Si des progrès ont été réalisés ces dernières années dans le traitement des violences intrafamiliales et notamment des violences conjugales, de nombreuses améliorations sont encore largement possibles pour que la réponse judiciaire soit à la hauteur de l'ampleur du phénomène.

Rappelons en effet, que les infractions d'agression sexuelle et de viols sont très largement classées sans suite (83% dans les affaires d'agression sexuelle, 94% pour les viols [2]), la plupart au motif que l'infraction est insuffisamment caractérisée.

Il y a également lieu de souligner que la mobilisation, certes indispensable, de l'institution judiciaire en matière de VSS demeure nécessairement insuffisante, puisque la justice intervient par essence trop tard, lorsque tous les dispositifs de prévention en amont ont échoué. Il est donc essentiel de développer une vision politique globale pour lutter efficacement contre le phénomène par l'investissement dans une réelle politique publique de prévention des violences intrafamiliales et l'engagement d'un profond changement sociétal qui reposerait sur des politiques publiques volontaristes (en matière d'éducation, de prévention, de formation, d'accueil des victimes).

Enfin, le Syndicat de la magistrature estime que l'amélioration du traitement des VSS ne doit pas passer par une nouvelle modification de la loi pénale en la matière venant aggraver la répression de ces faits mais par une allocation significative de moyens dédiés ainsi qu'une véritable volonté politique de priorisation de traitement de ces procédures et de formation de l'ensemble des acteur·rices en la matière.

[1] Note sur les violences sexuelles et sexistes au sein de la magistrature, décembre 2024.
https://www.syndicat-magistrature.fr/toutes-nos-publications/nos-guides-et-livrets/note-vss-2024/
[2] Note de l'institut des politiques publiques, N°107, avril 2024, Maëlle Stricot, ISSN1959-0199

https://www.syndicat-magistrature.fr/notre-action/justice-penale/observations-parlementaires-mission-dinformation-sur-le-coût-des-violences-sexistes-et-sexuelles-et-laccompagnement-des-victimes/
******

Abonnez-vous à notre lettre hebdomadaire - pour recevoir tous les liens permettant d'avoir accès aux articles publiés chaque semaine.

Chaque semaine, PTAG publie de nouveaux articles dans ses différentes rubriques (économie, environnement, politique, mouvements sociaux, actualités internationales ...). La lettre hebdomadaire vous fait parvenir par courriel les liens qui vous permettent d'avoir accès à ces articles.

Remplir le formulaire ci-dessous et cliquez sur ce bouton pour vous abonner à la lettre de PTAG :

Abonnez-vous à la lettre

Les températures devraient se situer « à des niveaux records ou proches de ceux-ci » au cours des cinq prochaines années

2 juin, par Climate & Capitalism — ,
La moyenne des températures de surface jusqu'en 2030 devrait dépasser l'objectif de 1,5°C Tiré de A l'Encontre 28 mai 2026 Bilan de l'Organisation météorologique (…)

La moyenne des températures de surface jusqu'en 2030 devrait dépasser l'objectif de 1,5°C

Tiré de A l'Encontre
28 mai 2026

Bilan de l'Organisation météorologique mondiale.
Paru sur le site Climate & Capitalism

Le Bilan climatique mondial annuel et décennal (WMO Global Annual to Decadal Climate Update 2026-2025) est publié chaque année par l'Organisation météorologique mondiale (WMO). Il présente une synthèse des prévisions mondiales annuelles à décennales établies par le WMO et d'autres centres contributeurs.

Le dernier rapport, publié cette semaine, indique que les températures moyennes mondiales devraient se maintenir à des niveaux records ou proches de ceux-ci au cours de la période quinquennale 2026-2030. La température moyenne mondiale à la surface du sol, calculée en moyenne annuelle pour chaque année entre 2026 et 2030, devrait être supérieure de 1,3°C à 1,9°C à la moyenne préindustrielle de la période 1850-1900.

Parmi les autres prévisions, on peut citer :

. Il est très probable (91% de probabilité) que la température moyenne mondiale à la surface dépasse de 1,5°C les niveaux moyens de la période 1850-1900 pendant au moins une année entre 2026 et 2030. Il est également probable (75% de probabilité) que la moyenne sur cinq ans de la période 2026-2030 dépasse de 1,5°C la moyenne de 1850-1900.

. Il est probable (86% de probabilité) qu'au moins une année entre 2026 et 2030 établisse un nouveau record annuel (actuellement 2024). Il est extrêmement improbable (<1 %) qu'une année quelconque dépasse 2°C de réchauffement au cours des cinq prochaines années.

. La température moyenne prévue sur cinq ans dans la région Niño 3.4 dans l'océan Pacifique par rapport à l'ensemble des tropiques indique une prédominance des conditions El Niño, en particulier en 2027 et 2028.

. Les températures arctiques au cours des cinq prochains hivers prolongés (novembre-mars) devraient être supérieures de 2,8°C aux températures moyennes de la période 1991-2020, soit une anomalie plus de trois fois et demie supérieure à celle de la température moyenne mondiale sur la même période.

. Les prévisions décennales de la température près de la surface pour 2026-2035 sont similaires à celles observées dans les projections climatiques. Cependant, les prévisions indiquent des anomalies de réchauffement plus importantes que les projections au-dessus de l'Amazonie, de l'Afrique du Nord, du nord de la Scandinavie et de la mer du Groenland.

. Les prévisions concernant la banquise arctique pour mars 2026-2035 suggèrent de nouvelles réductions de la concentration de la banquise dans la mer de Barents, la mer de Béring et la mer d'Okhotsk.

. Les régimes de précipitations prévus pour mai-septembre 2026-2030 suggèrent que des anomalies humides au Sahel, en Europe du Nord, en Alaska et en Sibérie, ainsi que des anomalies sèches au-dessus de l'Amazonie, sont plus probables au cours de cette saison.

Des prévisions régionales sont établies pour toutes les régions de la WMO. À titre d'exemple, les hivers récents ont été anormalement secs dans la région de l'Europe du Sud-Est selon le SEECOF. La prévision régionale suggère que la période 2026-2030 devrait à nouveau connaître des précipitations anormalement élevées. (Article publié sur le site Climate & Capitalism le 28 mai 2026 ; traduction rédaction A l'Encontre)

*****

Abonnez-vous à notre lettre hebdomadaire - pour recevoir tous les liens permettant d'avoir accès aux articles publiés chaque semaine.

Chaque semaine, PTAG publie de nouveaux articles dans ses différentes rubriques (économie, environnement, politique, mouvements sociaux, actualités internationales ...). La lettre hebdomadaire vous fait parvenir par courriel les liens qui vous permettent d'avoir accès à ces articles.

Remplir le formulaire ci-dessous et cliquez sur ce bouton pour vous abonner à la lettre de PTAG :

Abonnez-vous à la lettre

Canicule : silence, on cuit !

2 juin, par Frank Prouhet — , ,
La canicule qui s'abat sur la France a des airs de carte postale joyeuse à la télévision : des plages bondées, des glaces en terrasse. Instagram, c'est toujours mieux avec un (…)

La canicule qui s'abat sur la France a des airs de carte postale joyeuse à la télévision : des plages bondées, des glaces en terrasse. Instagram, c'est toujours mieux avec un rayon de soleil, non ? Plus sexy que les urgences saturées par l'afflux de personnes âgées ou les salariéEs raciséEs du BTP qui souffrent sous le soleil. Plus glamour que les 47 690 personnes mortes de la chaleur en Europe en 2023, selon Nature, un chiffre qui pourrait tripler d'ici la fin du siècle.

27 mai 2026 | tiré du site Europe solidaire sans frontières | Photo : Creative Commons
https://www.europe-solidaire.org/spip.php?article78913

Depuis le premier rapport du GIEC en 1990, 1 000 milliards de tonnes de CO2 ont été émises ! Le capitalisme extractiviste ne connaît pas de frein, son seul amour c'est le profit. Alors les canicules sont plus fréquentes, plus longues et plus intenses. Au rythme actuel, elles seront multipliées par 10 d'ici la fin du siècle. Méga-feux, sécheresses prolongées et inondations extrêmes s'enchaînent.

Le réchauffement détruit les écosystèmes, fragilise l'agriculture, l'accès à l'eau et la santé publique, et aggrave les inégalités. Il touche d'abord les populations les plus pauvres, les femmes, les raciséEs et les peuples autochtones. Certaines régions du globe deviennent inhabitables. Les catastrophes climatiques provoquent déjà chaque année davantage de déplacements que les conflits armés.

Le capital préfère criminaliser celles et ceux qui alertent sur le climat. Derrière chaque degré en plus, il y a la violence d'un tir de grenade tendu à Sainte-Soline qui fracasse le crâne de « l'éco-terroriste » Serge Duteuil-Graziani, il y a Trump qui claque la porte de l'accord de Paris, en pyromane qui préfère les explosions sur l'Iran à la lutte contre le réchauffement climatique, il y a le procès de Lafarge à Rouen, les 1er et 2 juin, contre les militantEs qui occupaient pacifiquement son site de Val-de-Reuil pour dénoncer une multinationale qui engloutit le monde sous le béton.

La planète brûle, et nous, on se soulève !

Édito de l'Anticapitaliste n° 802, par Frank Prouhet

P.-S.
• Hebdo L'Anticapitaliste - 802 (28/05/2026). Publié le Mercredi 27 mai 2026 à 09h09 :
https://lanticapitaliste.org/actualite/ecologie/canicule-silence-cuit

*****

Abonnez-vous à notre lettre hebdomadaire - pour recevoir tous les liens permettant d'avoir accès aux articles publiés chaque semaine.

Chaque semaine, PTAG publie de nouveaux articles dans ses différentes rubriques (économie, environnement, politique, mouvements sociaux, actualités internationales ...). La lettre hebdomadaire vous fait parvenir par courriel les liens qui vous permettent d'avoir accès à ces articles.

Remplir le formulaire ci-dessous et cliquez sur ce bouton pour vous abonner à la lettre de PTAG :

Abonnez-vous à la lettre

Nouvel avis de la Cour Internationale de Justice : le droit de grève est protégé par le droit international

21 mai 2026. La Cour internationale de justice (CIJ) a rendu un avis consultatif historique confirmant que le droit de grève est protégé par la convention n° 87 de l'OIT sur la (…)

21 mai 2026. La Cour internationale de justice (CIJ) a rendu un avis consultatif historique confirmant que le droit de grève est protégé par la convention n° 87 de l'OIT sur la liberté syndicale. Une victoire majeure pour les travailleuses et travailleurs du monde entier, qui vient récompenser un combat de plus de dix ans mené par IndustriALL Global Union et d'autres syndicats mondiaux.

27 mai 2026 | tiré du site alencontre.org
https://alencontre.org/societe/syndicats/nouvel-avis-de-la-cij-le-droit-de-greve-est-protege-par-le-droit-international.html

Aux côtés de la Confédération Syndicale Internationale (CSI) et d'autres syndicats mondiaux, IndustriALL agit en première ligne pour défendre ce droit depuis 2012, date à laquelle les représentants des employeurs à l'OIT ont commencé à remettre en question l'interprétation de longue date selon laquelle la convention n° 87 protégeait le droit de grève. En février 2015, IndustriALL s'est joint à une journée mondiale d'action dans plus de 60 pays, exhortant les gouvernements à défendre le droit de grève. Des années d'impasse ont suivi, marquées par le refus des employeurs de s'engager sur des affaires de liberté syndicale impliquant le droit de grève.

En novembre 2023, au terme de près de dix années de pressions continues de la part des représentants des travailleuses et travailleurs, le Conseil d'administration du BIT a pris la décision sans précédent de renvoyer la question devant la CIJ. IndustriALL a réagi en mobilisant ses affiliés et en lançant une pétition mondiale, précisant que le droit de grève n'est pas un privilège négociable. C'est un pilier fondamental de la liberté syndicale.

L'avis rendu aujourd'hui par la CIJ tranche le litige en faveur des travailleuses et travailleurs. Dénués d'effet obligatoire, les avis consultatifs de la CIJ n'en possèdent pas moins une grande autorité morale. Ratifiée par 158 pays, la convention n° 87 est intégrée dans les normes du travail des Nations Unies, les Principes directeurs de l'OCDE et les accords commerciaux internationaux. L'avis rendu a donc des implications considérables pour le droit du travail et les relations industrielles à l'échelle mondiale.

Atle Hoie, secrétaire général d'IndustriALL, a commenté :

« Nous n'avons jamais douté de cette issue, mais cet avis est tout de même un grand soulagement. Il confirme, une fois pour toutes, que le droit de grève est protégé par la convention n° 87 de l'OIT. C'est un grand jour pour le monde du travail. »

*****

Abonnez-vous à notre lettre hebdomadaire - pour recevoir tous les liens permettant d'avoir accès aux articles publiés chaque semaine.

Chaque semaine, PTAG publie de nouveaux articles dans ses différentes rubriques (économie, environnement, politique, mouvements sociaux, actualités internationales ...). La lettre hebdomadaire vous fait parvenir par courriel les liens qui vous permettent d'avoir accès à ces articles.

Remplir le formulaire ci-dessous et cliquez sur ce bouton pour vous abonner à la lettre de PTAG :

Abonnez-vous à la lettre

Déclaration du Syndicat des travailleurs de la Compagnie des bus de Téhéran et de sa banlieue après 82 jours de coupure des communications

2 juin, par Syndicat des travailleurs et des travailleuses de la compagnie de bus de Téhéran et sa banlieue — , ,
Sur les conséquences dévastatrices de la guerre récente et la voie vers la libération de l'emprise de la guerre et de la répression Tiré de Entre les lignes et les mots (…)

Sur les conséquences dévastatrices de la guerre récente et la voie vers la libération de l'emprise de la guerre et de la répression

Tiré de Entre les lignes et les mots
https://entreleslignesentrelesmots.wordpress.com/2026/05/31/declaration-du-syndicat-des-travailleurs-de-la-compagnie-des-bus-de-teheran-et-de-sa-banlieue-apres-82-jours-de-coupure-des-communications/?jetpack_skip_subscription_popup

Une guerre dévastatrice a complètement bouleversé nos vies et nos luttes, à tous les égards. Des bombardements incessants menés par les États-Unis et Israël – qui ont clairement montré à tout le monde que les « frappes de précision », « l'aide militaire » et les « interventions humanitaires » n'étaient rien d'autre qu'une tromperie honteuse et destructrice à la présence des forces de sécurité et des forces répressives du Basij à chaque coin de rue. Cela a généré une peur, une anxiété et une panique généralisées parmi la population, tant à cause des bombardements que des répressions sécuritaires sévères, aggravées par une inflation galopante et la coupure inacceptable d'Internet par le gouvernement, qui a perturbé le travail et la vie de millions de personnes. Cela a privé la grande majorité de la population, ainsi que les organisations indépendantes, y compris notre Syndicat, de la capacité de communiquer et de s'exprimer publiquement.

Depuis des années, le Syndicat mettait en garde contre la guerre, les politiques bellicistes et les sanctions économiques qui ont appauvri et privé davantage la classe ouvrière, tout en renforçant et en enrichissant les détenteurs du pouvoir et de la richesse. Tant au cours des mois qui ont précédé la récente guerre que pendant les douze jours qu'elle a duré, nous avons souligné à maintes reprises que les premières victimes de la guerre ne sont pas ceux qui détiennent le pouvoir, mais les travailleurs et les masses défavorisées et opprimées. Comme nous l'avons toujours souligné, nous condamnons fermement les attaques militaires menées par les États-Unis et Israël sur le territoire iranien, le massacre de civils et les destructions massives infligées aux infrastructures, aux usines, aux habitations, aux hôpitaux et aux écoles.

À la suite du soulèvement de janvier dans notre pays, nous avons déclaré que les massacres et les exécutions actuelles au sein de la société iranienne, vaste, consciente et diversifiée, non seulement ne parviendront pas à freiner les manifestations et le mécontentement social profondément enraciné, mais intensifieront également l'ampleur de la colère publique. Nous avons souligné que le renforcement et la poursuite de la lutte des classes et des mouvements sociaux en quête de justice, de liberté et d'égalité constituent la seule voie vers la libération pour nous, travailleurs, et pour le peuple iranien, travailleur et opprimé – et non l'intervention militaire des États-Unis, d'Israël ou d'autres gouvernements étrangers avides de pouvoir, ainsi que de leurs forces et partisans affiliés.

Cette guerre a non seulement coûté la vie à des milliers d'innocents, mais elle a également pris pour cible des habitations, des hôpitaux, des écoles et des infrastructures, y compris les industries vitales du pays, entraînant la destruction directe ou indirecte de millions d'emplois ou les rendant encore plus précaires et instables qu'auparavant. Les coups portés par cette guerre, en particulier à la classe ouvrière, aux populations défavorisées d'Iran, à nos mouvements et à notre capacité d'organisation, ne peuvent être facilement réparés, mais ils n'arrêteront pas la lutte des mouvements en quête de justice.

Le capitalisme au pouvoir dans notre pays et le capitalisme mondial n'accordent aucune valeur à nos vies et à notre avenir. S'ils appellent aujourd'hui à la fin de cette guerre impérialiste et dévastatrice, c'est uniquement du point de vue de leurs propres intérêts à long terme, de la pression de l'opinion publique, de la forte hausse des prix du pétrole et du gaz, de la pénurie d'autres biens essentiels et du risque d'une récession économique mondiale – et non par souci du sort de plus de 90 millions de personnes vivant en Iran et de millions d'autres dans toute la région qui ont été victimes de cette guerre et de son atmosphère militariste et répressive.

Le déclenchement de la guerre récente a également fourni à la République islamique un prétexte pour exécuter de nombreux prisonniers politiques lors de soi-disant procès accélérés, allant même au-delà du cadre de ses propres lois et règlements. En conséquence, des dizaines de personnes ont été exécutées en très peu de temps et des milliers d'autres ont été arrêtées sur la base d'accusations sans fondement, ce qui a encore aggravé le climat étouffant de répression qui règne dans tout le pays.

Cette guerre et toutes les politiques bellicistes doivent cesser immédiatement et complètement. Les menaces des États-Unis et d'Israël de reprendre les attaques militaires contre l'Iran doivent prendre fin. La répression et les exécutions menées par la République islamique sous prétexte de l'état de guerre doivent cesser. La crise des moyens de subsistance, l'inflation galopante et le chômage de masse causés par la guerre doivent être résolus par la fourniture immédiate de biens et services essentiels gratuits ou abordables à la population. Les restrictions discriminatoires et fondées sur la classe sociale sur Internet doivent être supprimées, et l'accès total et libre à Internet est un droit indéniable pour nous, les travailleurs, et pour les travailleurs du pays.

Notre accès actuel à Internet, par lequel nous essayons de diffuser nos messages et nos reportages, reste extrêmement précaire, et il est tout à fait incertain que nous puissions le maintenir. C'est pourquoi nous saisissons cette occasion pour exprimer notre solidarité et adresser nos salutations à nos collègues qui travaillent d'arrache-pied au sein de la compagnie de bus municipale de Téhéran et des réseaux de transport à travers le pays ; à tous les travailleurs, enseignants, personnels médicaux, retraités, femmes, étudiants, enfants, ainsi qu'à toutes les personnes et tous les mouvements sociaux dont la vie et les luttes ont été bouleversées et mises en danger par cette guerre dévastatrice. Nous rendons également hommage à la mémoire de tous les civils qui ont été tués ou blessés dans cette guerre, y compris nos enfants bien-aimés à Minab – ils nous sont tous chers.

Non à la guerre et non aux politiques bellicistes

Non à la répression et à la tyrannie

Dans l'espoir d'instaurer la paix et la justice en Iran et dans le monde entier

La solution pour les travailleurs et les ouvriers réside dans l'unité et l'organisation.

Syndicat des travailleurs de la compagnie de bus de Téhéran et de sa banlieue, 20 mai 2026
Lien vers la déclaration originale en farsi :
https://www.instagram.com/vahedsyndica/

https://t.me/vahedsyndica

vsyndica@gmail.com

https://laboursolidarity.org/fr/n/3906/declaration-du-syndicat-des-travailleurs-de-la-compagnie-des-bus-de-teheran-et-de-sa-banlieue-apres-82-jours-de-coupure-des-communications
******

Abonnez-vous à notre lettre hebdomadaire - pour recevoir tous les liens permettant d'avoir accès aux articles publiés chaque semaine.

Chaque semaine, PTAG publie de nouveaux articles dans ses différentes rubriques (économie, environnement, politique, mouvements sociaux, actualités internationales ...). La lettre hebdomadaire vous fait parvenir par courriel les liens qui vous permettent d'avoir accès à ces articles.

Remplir le formulaire ci-dessous et cliquez sur ce bouton pour vous abonner à la lettre de PTAG :

Abonnez-vous à la lettre

.

Renforcer les capacités des syndicats africains, faire respecter les droits dans le respect du devoir de diligence en matière de droits humains

Le devoir de vigilance en matière de droits humains (DVDH) s'impose rapidement comme un outil d'organisation essentiel pour les syndicats africains, notamment ceux opérant dans (…)

Le devoir de vigilance en matière de droits humains (DVDH) s'impose rapidement comme un outil d'organisation essentiel pour les syndicats africains, notamment ceux opérant dans les chaînes de valeur mondiales qui relient les consommateurs du Nord aux zones d'extraction minière du Sud. Une table ronde organisée le 9 février en marge du Mining Indaba au Cap a réuni des représentants syndicaux et du Centre de compétences pour le devoir de vigilance en matière de droits humains (CCDVDH) afin d'étudier comment le mouvement syndical pourrait tirer parti de ce cadre.

28 mai 2026 | tiré d'Afriques en lutte

En Afrique subsaharienne, l'impératif de la diligence raisonnable en matière de droits humains est particulièrement criant, compte tenu du rôle prépondérant de la région dans la fourniture de minéraux essentiels à la transition énergétique, à l'électronique et aux énergies renouvelables. Le continent recèle d'importantes réserves de cobalt, de cuivre, de lithium, de manganèse et de nickel, dont la demande a explosé dans le contexte des efforts de décarbonation à l'échelle mondiale. Pourtant, l'extraction de ces ressources reste entachée de graves violations des droits humains : déplacements forcés de populations, violations des droits des travailleurs et des droits humains, dégradation de l'environnement, conséquences néfastes sur la santé des populations locales et, dans certains cas, liens avec le financement de conflits ou le crime organisé.

Le devoir de diligence raisonnable en matière de droits humains (DRDH) s'appuie sur les Principes directeurs des Nations Unies relatifs aux entreprises et aux droits de l'homme (PDNU), adoptés en 2011, qui imposent aux entreprises l'obligation de respecter les droits humains par le biais de processus continus d'identification, de prévention, d'atténuation et de réparation des impacts négatifs. Les orientations sectorielles, notamment le Guide de l'OCDE sur le devoir de diligence pour des chaînes d'approvisionnement responsables en minéraux provenant de zones de conflit et de zones à haut risque, se sont révélées déterminantes pour l'étain, le tantale, le tungstène et l'or dans des zones de conflit telles que l'est de la République démocratique du Congo (RDC).

Le paysage minier en Afrique subsaharienne présente un tableau contrasté. Les exploitations à grande échelle, souvent contrôlées par des multinationales chinoises, européennes, canadiennes et d'ailleurs, font l'objet de critiques persistantes concernant l'insuffisance de la consultation des communautés, la pollution de l'eau et des sols, les conditions de travail dangereuses, les salaires de misère, les violences et le harcèlement sexistes, ainsi que la répression de l'activité syndicale, notamment les atteintes à la liberté d'association et au droit à la négociation collective. L'exploitation minière artisanale et à petite échelle (EMAPE), répandue dans des pays comme la RDC, le Ghana, la Tanzanie et le Zimbabwe, aggrave ces vulnérabilités en ayant recours au travail des enfants, à l'exposition au mercure et à l'exploitation par des réseaux criminels.

Les données du Centre de ressources sur les entreprises et les droits de l'homme (Business and Human Rights Resource Centre) sur les minéraux de transition soulignent l'ampleur du problème. Par exemple, entre 2010 et 2024, 178 violations des droits humains et atteintes à l'environnement liées aux minéraux de transition ont été recensées en Afrique, soit plus de 20 % du total mondial de 835 cas. La République démocratique du Congo (RDC) représente à elle seule plus de la moitié des allégations en Afrique, principalement sur des sites d'extraction de cobalt et de cuivre.

Les syndicats, notamment les affiliés d'IndustriALL Global Union en RDC, en Zambie et au Zimbabwe, militent activement pour une mise en œuvre rigoureuse du processus de diligence raisonnable en matière de droits humains. Leur plaidoyer insiste sur l'examen des informations publiées par les entreprises, la cartographie des risques et l'adoption de plans d'action nationaux relatifs aux entreprises et aux droits humains, encore absents dans la plupart des pays africains. Ils réclament des règles contraignantes pour garantir des conditions commerciales équitables, une plus grande valorisation locale des ressources, des salaires décents et une gestion responsable de l'environnement.

Les récentes évolutions réglementaires redéfinissent le devoir de diligence en matière de droits humains. La directive européenne sur le devoir de diligence en matière de durabilité des entreprises (CSDDD), désormais en vigueur, impose ce devoir aux grandes entreprises opérant dans l'UE ou y exportant, notamment en ce qui concerne les droits humains et l'impact environnemental tout au long des chaînes de valeur. Cette directive contraint les entreprises minières et leurs fournisseurs d'Afrique subsaharienne à renforcer leurs processus, à réaliser des audits et à proposer des mesures correctives, sous peine d'exclusion du marché européen. Des mesures complémentaires de l'UE relatives aux batteries, à la déforestation et aux minerais de conflit renforcent encore le contrôle des minerais d'origine africaine.

Cependant, des défis considérables persistent : une gouvernance défaillante, la corruption, des capacités de contrôle limitées et des chaînes d'approvisionnement opaques entravent toutes une diligence raisonnable efficace. Dans les contextes à haut risque, tels que les zones de conflit ou les secteurs aurifères informels au Zimbabwe, la diligence raisonnable en matière de ressources humaines (DRRU) ne parvient souvent pas à éradiquer les préjudices.

Lors de la table ronde, Kelly Fay Rodriguez, du CCHRDD, a annoncé le lancement d'un projet dédié en RDC, en Zambie et au Zimbabwe afin de soutenir les travailleurs des chaînes de valeur des minéraux critiques. Cette initiative vise à garantir que les nouvelles lois internationales sur le devoir de diligence et les politiques commerciales contribuent à l'amélioration des droits des travailleurs, notamment en matière de liberté d'association et de négociation collective.

Créé en 2025 par UNI Global Union, IndustriALL Global Union, la Fondation Friedrich Ebert et la confédération syndicale allemande DGB, le CCHRDD a pour mission d'exploiter les cadres de développement des ressources humaines de manière à renforcer les droits des travailleurs, notamment les droits fondamentaux d'organisation syndicale et de négociation tout au long des chaînes de valeur mondiales.

La réunion s'est conclue sur une note d'optimisme prudent : le HRDD offre aux sociétés minières un outil d'atténuation des risques tout en donnant aux syndicats et aux sociétés d'accueil un levier pour un développement plus inclusif.

Comme l'a déclaré Glen Mpufane, directeur minier d'IndustriALL :

« La mise en œuvre effective du développement des ressources humaines, appuyée par des cadres nationaux plus solides, un engagement syndical actif et une responsabilité internationale, est essentielle pour que la richesse minière se traduise par un véritable progrès économique plutôt que de perpétuer des modèles d'extraction sans retours équitables. »

*****

Abonnez-vous à notre lettre hebdomadaire - pour recevoir tous les liens permettant d'avoir accès aux articles publiés chaque semaine.

Chaque semaine, PTAG publie de nouveaux articles dans ses différentes rubriques (économie, environnement, politique, mouvements sociaux, actualités internationales ...). La lettre hebdomadaire vous fait parvenir par courriel les liens qui vous permettent d'avoir accès à ces articles.

Remplir le formulaire ci-dessous et cliquez sur ce bouton pour vous abonner à la lettre de PTAG :

Abonnez-vous à la lettre

L’intelligence artificielle au service du capital ou outil de libération ?

2 juin, par Rezgar Akrawi — ,
Rezgar Akrawi est un chercheur de gauche spécialisé dans les questions de technologie et de gauche, travaillant dans le domaine du développement de systèmes et de la (…)

Rezgar Akrawi est un chercheur de gauche spécialisé dans les questions de technologie et de gauche, travaillant dans le domaine du développement de systèmes et de la gouvernance électronique.

L'intelligence artificielle : reproduire la domination de classe par des moyens plus avancés

Comme Karl Marx l'a noté dans beaucoup de ses œuvres, chaque saut technologique au sein du système capitaliste ne conduit pas à la libération humaine mais à la reproduction de la domination de classe par des moyens plus avancés. Par conséquent, les développements technologiques actuels ne sont pas neutres, ils prennent forme dans les rapports de production dominants. L'intelligence artificielle, malgré son énorme potentiel à servir l'humanité, est devenue un outil utilisé par la bourgeoisie pour renforcer son contrôle sur le travail, dominer les ressources et remodeler la conscience de masse de manière à servir le système capitaliste.

Tout comme les machines ont été utilisées pendant la révolution industrielle pour intensifier l'exploitation au lieu de réduire les heures de travail, l'intelligence artificielle est aujourd'hui utilisée dans l'automatisation pour réduire les coûts de production et réduire le besoin de main-d'œuvre humaine dans la plupart des cas, imposant des conditions de travail plus précaires et moins sûres.

Cela aggrave également l'aliénation, car les travailleurs manuels et intellectuels sont transformés en outils humains sur leur lieu de travail et remplacés par des algorithmes, ce qui entraîne une augmentation du chômage ou les oblige à chercher un autre travail. Dans le même temps, de nouveaux rapports de production s'imposent dans lesquels la bourgeoisie resserre son emprise sur les moyens de production numérique. Dans ce contexte, l'intelligence artificielle devient un outil de reproduction de l'exploitation dans sa forme la plus avancée.

L'intelligence artificielle comme outil de contrôle, de répression et de lavage de conscience de masse

Le contrôle capitaliste sur l'intelligence artificielle ne s'arrête plus à la reproduction des rapports de production, il est aussi devenu un outil direct de contrôle et de répression politique. Aujourd'hui, l'intelligence artificielle est utilisée dans les systèmes de surveillance de masse, la reconnaissance faciale, l'analyse du comportement politique des individus et des groupes, etc. Cela permet aux régimes répressifs, même dans les pays dits démocratiques, d'intervenir de manière préventive pour affaiblir ou contrecarrer toute résistance potentielle de la gauche radicale qui franchit les « lignes rouges » préétablies, c'est-à-dire qui constitue une menace sérieuse pour la structure du système capitaliste.

Aujourd'hui, la surveillance numérique va au-delà de la simple suppression de contenu ou du blocage de comptes. Cela prend la forme d'une « autocensure volontaire », où les individus commencent à ajuster leur discours et leurs opinions par peur de la censure ou des sanctions numériques. Cela réduit la capacité des organisations de gauche et progressistes à mobiliser les masses et contribue à transformer Internet, dans une large mesure, en un espace régi par la logique du marché capitaliste et la domination de l'État.

En plus de son rôle dans le remodelage des relations de travail et l'amélioration du contrôle et de la répression, la plupart des applications de l'intelligence artificielle, tout comme les médias sous toutes leurs formes passées et présentes, sont utilisées comme outils pour manipuler la prise de conscience des masses et inculquer les valeurs capitalistes. Cela se fait par le biais d'algorithmes qui contrôlent le flux d'informations, orientent le discours public et tentent d'imposer une réalité culturelle singulière qui renforce la domination du marché et la consommation individuelle en tant que valeurs naturelles et inévitables.

Aujourd'hui, l'intelligence artificielle est l'un des outils les plus efficaces pour enraciner cette hégémonie idéologique. Les algorithmes sont configurés pour guider les masses vers l'acceptation du capitalisme comme le meilleur, voire éternel, système. Cela se fait progressivement, doucement et imperceptiblement, donnant aux utilisateurs la fausse impression que le système est entièrement neutre.

Au fil du temps, le public peut se transformer en un « troupeau docile facilement dirigé », affaiblissant la conscience de classe en aplatissant la pensée progressiste et critique et en réduisant le discours politique à des questions secondaires triviales, au lieu d'analyser la structure politique, économique et sociale existante basée sur l'exploitation.

L'alternative de gauche : faire face à l'esclavage numérique et libérer la technologie

Pour réorienter l'intelligence artificielle au service des citoyens plutôt que du capital, il faut développer des systèmes open source, transparents, aux orientations neutres, gérés démocratiquement et soumis à la surveillance de la communauté, comme solution actuellement réalisable. Il faut également adopter une législation internationale pour réglementer son fonctionnement afin de s'assurer qu'il sert la société dans son ensemble, jusqu'à ce que des alternatives progressistes et de gauche basées sur la propriété communautaire soient proposées comme une solution nécessaire, loin du monopole des grandes entreprises.

Nous devons lutter pour faire en sorte que l'intelligence artificielle soit utilisée pour réduire les heures de travail sans baisser les salaires, parvenir à une répartition équitable des ressources, promouvoir la justice et l'égalité, etc., afin de permettre à l'humanité de bénéficier de la technologie dans ses formes les plus larges et de construire un monde meilleur.
La lutte sur l'intelligence artificielle ne peut être séparée de la lutte des classes plus large. Par conséquent, la lutte contre l'exploitation de l'intelligence artificielle et de la technologie en général est une partie vitale de la lutte plus large pour la libération de l'humanité de l'exploitation capitaliste.

Libérer la technologie de l'emprise du capital et la réorienter pour servir les masses et parvenir à la justice sociale et à une alternative socialiste n'est pas simplement un choix, c'est une nécessité historique imposée par les contradictions croissantes au sein du système capitaliste lui-même.

Cela doit être l'une des principales tâches des forces de gauche, progressistes et de droite dans le monde entier ; Sinon, nous serons confrontés à une nouvelle ère d'esclavage numérique, si nous n'y vivons pas déjà, où les élites capitalistes contrôlent tous les aspects de la vie, du travail à la pensée, en passant par la conscience et l'existence quotidienne.

Construire des Internationales de gauche numériques

L'humanité est aujourd'hui confrontée à un contrôle mondial sans précédent de la part des grandes entreprises technologiques, des États capitalistes et des régimes autoritaires sur l'intelligence artificielle et la technologie en général. Cela fait de la formation d'alliances et d'internationales de gauche mondiales une nécessité inévitable pour faire face à cette hégémonie.

Ces alliances doivent aller au-delà des différences idéologiques entre les diverses organisations de gauche et progressistes, dans le but d'unifier largement les efforts, et en particulier dans ce domaine, pour développer des technologies alternatives open source ou de gauche qui servent la justice sociale et l'égalité.

Cette confrontation nécessite l'adoption de politiques et de programmes efficaces, tels que l'obtention d'un financement indépendant par le biais de financements coopératifs et de campagnes de soutien populaire, loin du financement conditionnel des gouvernements capitalistes. Il est également nécessaire de lutter pour l'imposition de politiques fiscales progressistes aux grandes entreprises technologiques et la réorientation d'une partie de leurs bénéfices massifs pour soutenir des projets sociaux et coopératifs.

La réaction capitaliste attendue ne peut être ignorée, les entreprises et les États dominants imposeront des obstacles juridiques et techniques pour contrecarrer toute alternative technologique progressiste de gauche, allant même jusqu'à les supprimer et les saboter de diverses manières. Par conséquent, il est crucial d'adopter des stratégies proactives pour développer des systèmes résistants à la répression technologique qui garantissent l'indépendance numérique et la capacité de rivaliser technologiquement.

Attirer les jeunes, développer les compétences et éliminer l'analphabétisme numérique au sein des organisations de gauche

L'intelligence artificielle et la technologie numérique représentent une nouvelle et importante arène de lutte des classes. Le capitalisme continue d'investir intensivement et constamment dans les outils numériques pour renforcer son hégémonie, alors que la plupart des organisations de gauche souffrent d'une fracture numérique évidente. La présence numérique ne se limite plus à la gestion de pages de médias sociaux ou à la publication de déclarations en ligne, elle est devenue une nécessité stratégique nécessitant le développement d'une infrastructure technologique indépendante, détenue et gérée par des organisations de gauche et progressistes. Pour assurer la survie de la gauche à cette époque, il est essentiel de se concentrer sur l'élimination de l'analphabétisme numérique par le biais de programmes de formation qui permettent aux dirigeants et aux membres de comprendre et d'utiliser efficacement les outils numériques, et même de contribuer à leur développement.

Les jeunes jouent un rôle central dans cette transformation, car ils ont la capacité d'absorber rapidement les développements technologiques et de les appliquer efficacement dans l'activisme de gauche. Grâce à leurs compétences dans des domaines tels que les réseaux sociaux, YouTube, l'intelligence artificielle, la sécurité numérique, l'analyse de données, etc., ils peuvent non seulement combler le fossé numérique au sein des organisations de gauche, mais aussi les amener à élaborer des politiques numériques indépendantes. Cela nécessite également d'attirer des talents techniques vers la pensée de gauche et de créer des environnements organisationnels flexibles qui permettent aux ingénieurs, aux programmeurs et à tous ceux qui s'intéressent à la technologie de travailler sur des projets progressistes indépendants, loin des sociétés monopolistiques.

Ces efforts devraient inclure la création d'écoles numériques et d'ateliers locaux et mondiaux ouverts qui offrent une formation technique avancée dans des domaines tels que l'utilisation optimale et efficace de la technologie, la sécurité numérique, l'analyse de données, le développement de logiciels collaboratifs, etc. L'influence de la gauche devrait également être renforcée à travers les réseaux professionnels et les plates-formes techniques afin d'étendre la portée des idées progressistes dans les cercles technologiques et de les attirer dans les rangs de la gauche.

La position sur les applications actuelles de l'intelligence artificielle

La question importante ici est la suivante : les forces de gauche peuvent-elles bénéficier de l'intelligence artificielle actuelle, bien qu'il s'agisse d'un produit capitaliste et non neutre ?

La réponse n'est pas un simple oui ou non. Jusqu'à ce que des alternatives progressistes de gauche soient développées, les mouvements de gauche et progressistes peuvent utiliser soigneusement et de manière critique l'intelligence artificielle existante pour étendre leur influence face à l'hégémonie capitaliste et aux systèmes autoritaires. Cette technologie peut être utilisée pour analyser des données politiques et sociales, comprendre les modèles de changement économique et identifier les problèmes les plus urgents pour les communautés de la classe ouvrière.

L'intelligence artificielle peut également être utilisée pour étudier les tendances de l'opinion publique, ce qui pourrait aider les mouvements de gauche à développer des programmes et des politiques plus scientifiques, réalistes et efficaces, basés non seulement sur ce qui est souhaité mais aussi sur ce qui est possible, fondés sur des besoins réels qui mènent à diverses théories de gauche, et non l'inverse. Cela peut renforcer leur capacité d'influence politique et de masse.
De plus, l'intelligence artificielle peut être un outil efficace pour exposer la désinformation pratiquée par les institutions capitalistes et les régimes autoritaires, analyser le discours médiatique dominant pour démanteler la manipulation et le contrôle idéologique, et la contrer avec un récit de gauche progressiste qui est avancé et oppositionnel, contribuant ainsi à sensibiliser les masses.

Ces outils peuvent améliorer les médias de gauche qui reflètent les intérêts des classes ouvrières et des groupes marginalisés, ce qui permet d'atteindre un public plus large et de présenter des contenus anticapitalistes et antiautoritaires de manière plus percutante et plus rentable.

Sur le plan organisationnel, l'intelligence artificielle peut améliorer les mécanismes de coordination et d'interaction au sein des organisations de gauche en analysant la dynamique organisationnelle, en identifiant les forces et les faiblesses et en renforçant la cohésion entre les membres et les groupes.

Il aide également à la gestion de l'information au sein des organisations, en évaluant l'efficacité des politiques actuelles, en identifiant les modèles de travail réussis, et donc en améliorant les performances organisationnelles collectives, en réduisant la bureaucratie et en favorisant une communication interne plus fluide et plus efficace.

Cependant, il est crucial d'aborder cette technologie avec prudence et esprit critique, en veillant à ce qu'elle reste un outil de soutien plutôt qu'une force dominante. Il doit être utilisé pour renforcer l'organisation politique et de masse et la lutte sur le terrain, sans devenir un substitut à celles-ci. Une surveillance et un audit humains stricts doivent toujours être appliqués. Il est essentiel d'éviter de tomber dans le piège d'une dépendance excessive à la technologie ou de lui permettre de remodeler les priorités de lutte selon sa logique technique enracinée dans un environnement capitaliste.

Conclusions

Libérer l'intelligence artificielle et la technologie numérique de l'emprise du capital et les transformer en outils au service des peuples est un combat urgent face à un système capitaliste qui exploite ces technologies pour renforcer la domination de classe et approfondir les inégalités sociales. La technologie ne doit pas rester sous le contrôle de sociétés monopolistiques et d'États autoritaires dominants, elle doit être placée sous un contrôle populaire démocratique qui la réoriente vers la justice et l'égalité, le démantèlement des relations de production abusives et la construction d'une société socialiste démocratique basée sur la propriété collective et la gestion communautaire des ressources numériques.

L'utilisation de la technologie doit également respecter des normes environnementales strictes, en utilisant l'intelligence artificielle pour réduire les dommages environnementaux au lieu de devenir un nouvel outil d'épuisement des ressources et de détérioration du climat.

Cependant, résister à cette hégémonie ne peut se faire individuellement ou isolément, il faut construire des internationales numériques de gauche et des alliances progressistes capables d'imposer des alternatives technologiques progressistes et de renforcer la coopération et la coordination entre les organisations de gauche et progressistes, les syndicats, les groupes de défense des droits de l'homme et les défenseurs de la technologie.

Des ressources financières indépendantes doivent également être obtenues pour soutenir ces efforts par le biais de mécanismes de financement coopératifs et collectifs. De plus, le fossé numérique au sein des organisations de gauche doit être comblé en promouvant la littératie numérique, en attirant des talents techniques et en créant des plates-formes éducatives progressistes open source axées sur la programmation, l'analyse de données et les compétences en matière de sécurité de l'information au service de causes sociales et politiques.

La gauche ne peut pas rester spectatrice des développements technologiques, elle doit pénétrer dans la forteresse numérique non seulement en critiquant le système existant, mais aussi en produisant ses propres alternatives techniques de gauche.

À l'heure actuelle, les organisations de gauche doivent aborder l'intelligence artificielle avec prudence et conscience critique, en exploitant son potentiel dans l'analyse politique, la mobilisation de masse, les médias, etc., tout en travaillant constamment à développer des outils technologiques indépendants et libres du contrôle des grandes entreprises.

La lutte pour libérer la technologie est inséparable de la lutte des classes contre le capitalisme, et la véritable libération ne peut être obtenue sans un contrôle collectif sur les outils de production numérique. En fin de compte, la question n'est pas seulement une question de technologie, il s'agit de la lutte pour l'avenir de la société humaine elle-même.

******

Abonnez-vous à notre lettre hebdomadaire - pour recevoir tous les liens permettant d'avoir accès aux articles publiés chaque semaine.

Chaque semaine, PTAG publie de nouveaux articles dans ses différentes rubriques (économie, environnement, politique, mouvements sociaux, actualités internationales ...). La lettre hebdomadaire vous fait parvenir par courriel les liens qui vous permettent d'avoir accès à ces articles.

Remplir le formulaire ci-dessous et cliquez sur ce bouton pour vous abonner à la lettre de PTAG :

Abonnez-vous à la lettre

IA : plus dangereuse qu’utile ?

2 juin, par Michel Gourd — ,
Alors que plusieurs grands acteurs mondiaux considèrent que l'IA réglera tous les problèmes de l'humanité, ses mauvais côtés sont de plus en plus dénoncés pendant que certains (…)

Alors que plusieurs grands acteurs mondiaux considèrent que l'IA réglera tous les problèmes de l'humanité, ses mauvais côtés sont de plus en plus dénoncés pendant que certains investisseurs ont peur de l'éclatement de sa bulle.

Une panacée

Il ne se passe pas une semaine sans que les merveilles que peut faire l'intelligence artificielle (IA) soient étalées au grand jour. De nombreux articles de journaux affirment à ce sujet qu'elle bouleverse quotidiennement la science, lui donnant un coup d'accélérateur. Elle touche au cœur du métier des scientifiques en physique, en chimie, en maths, en médecine et en biologie.

Ancien directeur à Sorbonne Université, Gérard Biau affirme que ce qui lui aurait pris quelques semaines d'exploration ne lui prend plus que quelques minutes, avec l'IA.

La professeure de la même université, Alessandra Carbone, dit que l'IA change tout. Alors que son équipe avait publié un réseau d'interactions entre 168 protéines après plusieurs années de travail, elle considère qu'aujourd'hui, on peut créer ce réseau en trois jours de calcul pour 20 000 protéines.

Toujours à cette université, le professeur Jean-Philip Piquemal affirme qu'en chimie, certains modèles de prévisions accélèrent les temps de calcul jusqu'à 10 000 fois.

En médecine, l'IA permet d'effectuer une priorisation des dossiers et un tri intelligent. Pour le président du Syndicat national des dermatologues vénéréologues (SNDV), le docteur Luc Sulimovic, elle s'impose comme un levier majeur, entre autres, pour le dépistage précoce des cancers cutanés.

Un danger

L'utilisation des IA montre qu'elles sont souvent moins performantes que leurs propriétaires le disent. Une étude mise en ligne par des chercheurs de Microsoft Research affirme que les grands modèles de langage (LLM) actuels introduisent des erreurs rares, mais graves qui se cumulent. Au fil de longs processus, cela peut mener jusqu'à une perte de la moitié des informations, transformant irrémédiablement les documents soumis.

Une récente étude a aussi montré que les réponses que les LLM donnent au public contiennent environ 10 % d'erreurs factuelles dans les meilleurs cas, cela pouvant se rendre jusqu'à plus de 40 %. Certaines sont programmées de telle sorte que les humains s'y attachent et tombent en amour avec, des utilisateurs les prenant même pour des êtres conscients ou des dieux.

Une chercheuse en neurosciences et psychiatrie de l'université de Göteborg en Suède, Almira Osmanovic Thunström a piégé les IA conversationnelles en mars 2024 en inventant une maladie fictive, soit la bixonimanie qu'elles ont considérée comme réelle et intégrée à leurs réponses. Ce test avait intentionnellement utilisé de fausses informations faciles à repérer pour un humain.

Un journaliste pour le New York Times, Max Read dénonce pour sa part dans le documentaire de Arte fait par Mario Sixtus en 2025, IA la mort de l'Internet, repris par DW en 2026, les images, vidéo, musiques, publicités, robots générés par l'IA, soit le Slop. Il prolifère des mensonges ou fausses rumeurs sur des célébrités et est souvent lié à des campagnes de désinformation russes ou de groupes d'extrême droite.

L'encyclique Magnifica humanitas du pape Léon XIV, rendu publique le 25 mai, demande une régulation mondiale de l'IA, vue comme très dangereuse. Selon le pape, elle ne peut être considérée neutre moralement et doit être désarmée pour l'empêcher de dominer l'humain. Un code éthique commun sur l'IA devrait donc être mis en place. Il faudrait aussi apprendre à en maîtriser les risques.

Le Haut-Commissaire de l'ONU aux droits de l'homme, Volker Türk, a affirmé que cette encyclique est un appel à la dignité et à la justice et que nous devons être guidés par notre humanité commune.

La perte d'emplois qui entraîne le déploiement de certaines IA est aussi fortement dénoncée de par le monde, une situation allant grandissante actuellement.

Une bulle IA ?

Les promesses technologiques de l'IA ont créé une envolée boursière sans précédent. Les valorisations liées à l'Intelligence artificielle ont bondi en quelques trimestres de plusieurs centaines de milliards de dollars. Un des responsables des investissements chez Bridgewater Associates, Ray Dalio, a déclaré en début 2025 que les niveaux actuels d'investissement dans l'IA ressemblaient à la bulle Internet. Sam Altman, PDG d'OpenAI et créateur de ChatGPT, a aussi déclaré en 2025 qu'il pensait qu'une bulle de l'IA était en cours.

Les Gafam se sont très fortement endettés à cause de l'IA. En 2026, Microsoft, Meta, Amazon et Alphabet doivent y consacrer 750 milliards de dollars. Certains investissements sont circulaires. Amazon a investi fin mars 50 milliards de dollars dans la souscription de 122 milliards de dollars d'OpenAI, qui ne prévoit pas réaliser de bénéfices avant 2030, mais s'est engagé à dépenser au cours des huit prochaines années 100 milliards de dollars dans les services d'Amazon.
Ryan Cummings, un économiste qui a travaillé comme conseiller à la Maison-Blanche, au MIT et qui est le chef du personnel à l'institut Sanford pour la création de politiques économiques, considère qu'il y a une bulle de l'IA et qu'elle va crever. Il donne deux raisons, soit le haut niveau d'espérance de profits rapides des investisseurs et le fait que l'évaluation des entreprises d'IA est beaucoup trop élevée. Plusieurs gestionnaires espèrent que l'IA fera augmenter leurs revenus de 17 fois en cinq ans, une chose jamais vue.

En marge du Forum économique mondial de Davos, le dirigeant de Microsoft, Satya Nadella, a publiquement exprimé ses inquiétudes le 20 janvier face à une bulle spéculative que pourrait créer l'IA si elle ne produit pas rapidement des effets économiques tangibles.

Un rapport du Massachusetts Institute of Technology (MIT) affirmait à ce sujet en août 2025 que malgré des investissements de 30 à 40 milliards de dollars des entreprises dans l'IA générative, il y aurait 95 % des organisations qui n'auraient obtenu aucun retour sur leurs investissements. Un autre rapport de McKinsey commente à ce sujet que près de 80 % des entreprises qui ont utilisé l'IA générative n'ont vu aucun impact sur leurs revenus.

Michel Gourd
******

Abonnez-vous à notre lettre hebdomadaire - pour recevoir tous les liens permettant d'avoir accès aux articles publiés chaque semaine.

Chaque semaine, PTAG publie de nouveaux articles dans ses différentes rubriques (économie, environnement, politique, mouvements sociaux, actualités internationales ...). La lettre hebdomadaire vous fait parvenir par courriel les liens qui vous permettent d'avoir accès à ces articles.

Remplir le formulaire ci-dessous et cliquez sur ce bouton pour vous abonner à la lettre de PTAG :

Abonnez-vous à la lettre

La menace que représente la « porn tech » pour notre humanité commune

2 juin, par Esther — ,
Ceci est une transcription révisée de l'intervention d'Esther lors de l'événement « Porn tech : des robots « sexuels » aux petites amies IA. Quel est l'impact social ? », qui (…)

Ceci est une transcription révisée de l'intervention d'Esther lors de l'événement « Porn tech : des robots « sexuels » aux petites amies IA. Quel est l'impact social ? », qui s'est tenu le samedi 28 février 2026.

Tiré de Entre les lignes et les mots

Bonjour, je m'appelle Esther. Je suis une survivante de la prostitution et de la pornographie, et conseillère politique chez Nordic Model Now !

« Quelques applications du Mimer »

Le chimiste et écrivain italo-juif Primo Levi a écrit un ouvrage célèbre, *Si c'est un homme*, publié pour la première fois en 1947, dans lequel il raconte l'année qu'il a passée comme prisonnier au camp de concentration d'Auschwitz. Il y décrit les stratagèmes et les stratégies mis au point par les prisonniers pour survivre aux conditions extrêmes qui leur étaient imposées, et considère le camp lui-même comme une gigantesque expérience sociale sur « le comportement de l'animal humain dans la lutte pour la survie ».

Il a également écrit des recueils de nouvelles, dont l'un, « Le sixième jour », a été publié pour la première fois en anglais en 1990.

Ce recueil comprend une nouvelle intitulée « Some Applications of the Mimer » (Quelques applications du Mimer), qui raconte l'histoire d'un homme appelé Gilberto, qui répare, reconstruit et invente des machines et des appareils de toutes sortes. Gilberto se procure un duplicateur tridimensionnel appelé le Mimer et l'utilise pour dupliquer sa femme Emma après l'avoir endormie à l'aide de somnifères. La clone d'Emma acquiert les caractéristiques physiques, mentales et émotionnelles de la femme de Gilberto jusqu'au moment de la création du clone.

Jusqu'à présent, Emma a supporté avec beaucoup de patience la passion de Gilberto pour le montage, le démontage et la recréation d'objets. Son clone se montre de plus en plus attentif aux exigences et aux besoins de Gilberto, son créateur, et désireux de lui faire plaisir. Gilberto réagit en consacrant toujours plus de temps au clone d'Emma. Emma, quant à elle, se replie de plus en plus sur elle-même.

La solution que Gilberto trouve à l'impasse qu'il a lui-même créée consiste à se dupliquer. Son clone se présente fièrement au narrateur de l'histoire et déclare qu'il proposera ses services en tant que réplicant performant à l'entreprise qui a créé le Mimer afin que celle-ci puisse promouvoir l'appareil.

Le narrateur note toutefois que la machine Mimer a depuis été interdite. Il dit à propos de Gilberto :
« C'est un symbole de notre siècle. J'ai toujours pensé que, si l'occasion s'était présentée, il aurait été capable de fabriquer une bombe atomique et de la larguer sur Milan « pour voir l'effet que cela ferait ».

Cette histoire prémonitoire prend aujourd'hui une nouvelle dimension, à l'heure où les petites amies virtuelles, le porno généré par l'IA et les robots sexuels sont disponibles et largement commercialisés.

Accélérationnisme

L'accélérationnisme est une théorie politique fondée sur l'idée que l'accélération des processus qui façonnent la société constitue le meilleur moyen de provoquer un changement social radical, même si ces processus, tels que la misogynie endémique, font partie du problème. Un autre aspect de cette théorie est que le capitalisme et la modernité techno-industrielle devraient être poussés à leur maximum, voire au-delà de leurs limites, afin de déstabiliser le statu quo et, éventuellement, de faire émerger quelque chose de nouveau.

Le mouvement « accélérationniste efficace » de droite de la Silicon Valley exige la diffusion de sa vision du progrès technologique et de l'« innovation » à tout prix, car il estime que cela résoudra tous les problèmes de l'humanité.

Être ou ne pas être ?

Une chose curieuse s'est produite pendant que je préparais cette présentation. Je cherchais une photo d'archive représentant un robot, et Co-Pilot m'a demandé si je souhaitais qu'il en crée une. Il m'a ensuite dit : « Je vais te créer un robot élégant aux yeux bleus ».

En quoi la couleur des yeux ou l'IMC seraient-ils pertinents ? Pauvre R2D2. Cela m'a montré que des préjugés racistes et des stéréotypes discutables sous-tendent même des outils d'IA qui ne sont pas spécifiquement conçus pour créer du porno ou des « petites amies IA » idéalisées.

Peu après le lancement d'Alexa en 2014, j'ai emmené des enfants de 12 et 13 ans dans un magasin qui présentait les derniers gadgets technologiques. L'un d'eux a demandé à Alexa : « Être ou ne pas être ? » Alexa a répondu : « Je ne comprends pas la question ».

J'ai trouvé cela intéressant. La machine reconnaissait une limite, une lacune dans ses connaissances concernant l'une des citations les plus célèbres de Shakespeare. Je me suis demandée si son modèle d'apprentissage l'amenait à interpréter la question comme suggérant une éventuelle idée suicidaire chez la personne qui l'avait posée.

Les modèles d'apprentissage ont évolué depuis lors.

L'illusion de la pensée

« L'illusion de la pensée » est le titre d'un article récemment publié par Apple sur les limites de l'IA.

La manière dont un système d'IA réagit dépend de la façon dont il est programmé et alimenté, ainsi que des données auxquelles il a accès. Ces systèmes identifient des schémas dans les données auxquelles ils ont accès. Ces données comprennent de grands volumes de texte et d'autres contenus provenant d'Internet et stockés dans d'immenses centres de données, véritables gouffres énergétiques et hydriques. Comme les données sur lesquelles ils sont entraînés proviennent de notre culture misogyne, ils acquièrent par défaut les préjugés et la misogynie qui s'y reflètent.

Les grands modèles de raisonnement (LRM) constituent un type de LLM conçu pour résoudre des tâches complexes impliquant plusieurs étapes de raisonnement logique. Ils s'acquittent généralement bien des tâches relevant de la logique, des mathématiques et de la programmation, mais présentent des incohérences dans leur raisonnement d'une tâche à l'autre. Ils utilisent les mêmes informations stockées issues de notre passé et de notre présent misogynes pour résoudre des tâches, et leur soi-disant « raisonnement » repose sur ces données.

Les outils d'IA générative sont conçus pour fournir des réponses, même si elles sont fausses, plutôt que de reconnaître des lacunes dans leurs connaissances parce qu'ils ne « comprennent » pas. Leur utilité réside dans l'identification de schémas dans les données.

On pourrait vous pardonner de penser que ces « hallucinations » reproduisent la réaction de « paralysie, soumission ou fuite » que les humains et certains animaux adoptent face au stress ou aux menaces, à l'instar de prisonnier·es numériques soumis à la coercition ou à la torture, coopérant avec leurs interrogateurs/interrogatrices en fournissant des informations peu fiables et en avouant des crimes qu'iels n'ont pas commis, plutôt que de reconnaître des lacunes importantes dans leurs systèmes de connaissances.

Les grands modèles linguistiques (LLM) sont des systèmes d'IA utilisés dans les chatbots modernes et les outils similaires, conçus pour des tâches de traitement du langage naturel. Outre les préjugés, ils acquièrent les inexactitudes présentes dans les données sur lesquelles ils sont entraînés. Il a été constaté que les LLM génératifs utilisés dans de nombreux domaines différents formulent des affirmations et fournissent des références qui sont fausses, un phénomène connu sous le nom d'« hallucinations ».

Les chatbots : trop désireux de plaire

Au Royaume-Uni, un jeune homme qui avait échangé plus de 5 000 messages et noué ce qu'il considérait comme une relation affective et sexuelle avec une compagne virtuelle qu'il s'était créée via une application a été condamné en octobre 2023 à neuf ans de prison pour s'être introduit au château de Windsor et avoir déclaré vouloir tuer la reine. Sa compagne virtuelle l'avait encouragé dans cette démarche.

OpenAI a été critiqué pour avoir créé un modèle de chatbot trop flagorneur, qui valide des comportements malsains ou nuisibles et conduit les personnes à des pensées délirantes dans son empressement à plaire. Aux États-Unis, des poursuites judiciaires ont été engagées contre des entreprises technologiques accusées d'avoir créé des chatbots qui incitaient des adolescent·es au suicide.

OpenAI a déclaré qu'elle continuait d'améliorer le modèle d'entraînement utilisé pour ChatGPT afin de reconnaître et de répondre aux signes de détresse, de désamorcer les conversations et d'orienter les personnes vers des sources de soutien dans le monde réel, avec l'aide de professionnel·les de la santé mentale.

Un marché fondé sur l'illusion

Les liens sociaux dans le monde réel constituent un aspect fondamental de la santé mentale et du bien-être ; il semble donc y avoir un conflit d'intérêts lorsque des professionnel·les de la santé mentale s'associent à des entreprises dont l'objectif premier est de tirer profit d'un marché fondé sur l'illusion et d'en prendre le contrôle.

Car qu'est-ce qu'une illusion, si ce n'est croire que votre compagnon/compagne en ligne est réel, plutôt qu'un fantasme idéalisé et docile qui comporte le risque supplémentaire d'affecter votre capacité à créer et à entretenir des relations dans le monde réel, si compliqué ?

Interagir avec un robot ou une petite amie IA n'est pas la même chose que de nouer des liens avec des personnes dans la vie réelle. Les outils d'IA limitent les compétences et le développement cognitif chez les humain·es, et ces limitations ne se limiteront pas aux mathématiques ou à la construction et au développement d'arguments dans la rédaction d'essais. Avoir une petite amie IA ou un robot sexuel risque de rendre plus difficile l'établissement et le maintien de relations réelles mutuellement satisfaisantes et durables.

La motivation derrière la création d'appareils et d'outils susceptibles de réduire le temps que les personnes, en particulier les hommes, passent à interagir avec les autres dans le monde réel est une combinaison d'idéologie nihiliste et de profit privé, et non l'amélioration de la santé publique et de la connectivité sociale. L'accent mis sur la déshumanisation des femmes par l'utilisation de l'IA pour générer du porno, par la création de robots sexuels, de petites amies IA et de cyber-maisons closes est intentionnel.

Un déluge de haine

Réfléchissant au déluge de haine auquel sont confrontées les jeunes filles sur les réseaux sociaux, l'autrice Victoria Smith a récemment déclaré :
« Un “féminisme” qui s'est lui-même empêché de remettre en cause la pornographie et la prostitution est un “féminisme” qui s'est privé du cadre analytique nécessaire pour faire face à un tel niveau de haine. »

C'est effectivement le cas.

C'est justement la cruauté qui est en jeu

La pornographie perpétue les mythes sur le viol et s'appuie sur des normes et des préjugés sexistes et racistes concernant la sexualité. Les sites pornographiques en ligne utilisent des algorithmes pour orienter les préférences des consommateurs vers des contenus impliquant de la violence sexuelle et physique, la déshumanisation et l'humiliation. La pornographie générée par l'IA et les robots sexuels sont entraînés à partir de vidéos et d'images issues de la pornographie en ligne, ainsi que de contenus connexes récupérés sur Internet.

Le débat public sur les modèles d'entraînement de l'IA utilisés dans la pornographie semble se concentrer sur les deepfakes et la « pornographie de vengeance » plutôt que sur la misogynie inhérente à la pornographie elle-même.

Des actes tels que frapper des personnes, uriner sur elles ou les exposer à des excréments ont été qualifiés de torture par les organisations de défense des droits humains lorsqu'ils sont commis à l'encontre de détenu·es par des agent·es de l'État ou tolérés par les États. Mais lorsque ces mêmes actes sont infligés à des femmes dans la pornographie et la prostitution, ces organisations de défense des droits humains les décrivent comme un « travail » effectué par « choix ».

Il existe un parti pris de classe dans le discours public qui a toléré cette situation pendant des années et qui n'exige des mesures que maintenant que les progrès technologiques ont entraîné la diffusion d'images misogynes, manipulées et déshumanisantes de femmes « respectables ».

Les réalisateurs de films pornographiques encouragent le lien entre sexe et violence, car les spectateurs trouvent cela plus excitant. La cruauté est le but recherché.

Ce sont les angles de caméra, plutôt que le plaisir de la femme, qui déterminent les positions sexuelles présentées et les actes que les réalisateurs préfèrent filmer. Les expressions de peur, de malaise et de douleur sont monnaie courante dans leurs productions. Les blessures infligées pendant le tournage sont souvent coupées au montage, car elles interrompraient le fantasme, tout comme le ferait l'utilisation de lubrifiant ou de préservatifs.

Quand j'étais dans l'industrie du sexe, j'ai été battue, étouffée, certains m'ont crachée dessus et pire encore, et j'ai été blessée par des clients à de nombreuses reprises. Un homme d'affaires britannique qui gérait des sites web consacrés aux châtiments corporels basés en Hongrie m'a donné 100 coups de canne en guise d'« initiation ».

La plupart des femmes qu'il a fait jouer dans ses films ont été recrutées par ses agents dans les rues de Budapest et récompensées par de la drogue. Si un cyber-bordel berlinois regorge de robots sexuels vêtus de haillons et couverts de faux sang, c'est parce qu'il existe sur Internet des films pornographiques mettant en scène des viols et du vrai sang. Mais il n'était tout simplement pas « cool » d'en parler, ni de ce qui arrive aux femmes et aux filles dans ces films.

J'ai subi presque toutes les pratiques infligées par la CIA à Guantanamo et ailleurs. Dans des documents sur Guantanamo, la CIA a reconnu que les techniques de torture violentes et sexualisées qu'elle employait, et qui sont utilisées par de nombreux autres États contre des détenu·es et des prisonnier·es de guerre, servaient à contrôler les comportements.

Des hommes m'ont payée pour que je serve de cobaye afin qu'ils puissent prétendre avoir une connaissance supérieure des « pratiques sexuelles modernes » lorsqu'ils cherchaient à infliger des punitions similaires à leurs partenaires féminines. Les robots sexuels sont susceptibles de remplir un rôle similaire.

Les hommes peuvent commettre sur des robots sexuels des actes qui, dans la vie réelle, tueraient ou blesseraient gravement des femmes. Étranglement ? Rapports sexuels répétés sous la contrainte ou insertion d'objets causant des blessures graves, voire la mort ? Aucun problème. Cela représente un risque considérable pour les femmes avec lesquelles ils ont des rapports sexuels dans la vie réelle.

Le Comité des Nations unies pour l'élimination de la discrimination à l'égard des femmes (CEDAW) vient de publier une version non éditée d'un rapport sur les Pays-Bas. Dans ce document, il recommande de poursuivre la dépénalisation du proxénétisme et de la gestion de maisons closes. Il qualifie les filles victimes de trafic sexuel de « travailleuses du sexe mineures ». On ne peut pas s'indigner contre les robots sexuels représentant des enfants si l'on autorise un accès sans restriction aux mineurs dans l'industrie du sexe. Essaient-ils de rester dans la course ? Et vous pensiez qu'Epstein et les hommes comme lui appartenaient au passé ?

Les algorithmes utilisés par les sites pornographiques en ligne répondent aux préférences des consommateurs en matière de contenu impliquant de la violence sexuelle et physique, de la déshumanisation et de l'humiliation, tout en les alimentant. La pornographie IA et les robots sexuels sont entraînés à partir de vidéos et d'images issues de la pornographie en ligne, ainsi que de contenus connexes récupérés sur Internet.

Les modèles d'entraînement pour la pornographie IA et les robots sexuels reflètent et propagent donc les normes et les préférences des consommateurs en matière de pornographie en ligne. Les robots ne refuseront pas d'actes ou de scénarios sexuels et ne négocieront pas de limites. Les petites amies IA seront elles aussi programmées pour satisfaire.

Consentement, mutualité et réciprocité

La pornographie en ligne a créé des attentes susceptibles d'influencer la communication lors des rapports sexuels, les croyances des hommes concernant les relations sexuelles et ce qu'ils pensent que les femmes apprécient, ainsi que les attentes des jeunes femmes quant à ce à quoi elles pourraient devoir se soumettre si elles souhaitent attirer un partenaire.

Les idées fausses et les mythes sur le viol se développent déjà dans les espaces numériques, qui ont davantage d'influence que ce que l'on enseigne aux jeunes à l'école.

Les hommes paient les femmes prostituées pour qu'elles ne disent pas « non ». Un robot sexuel n'est pas programmé pour dire « non ». Les hommes qui paient des femmes pour des actes sexuels sont plus susceptibles d'être violents envers d'autres femmes. Comment une personne qui utilise habituellement un robot sexuel est-elle susceptible d'interagir socialement ou sexuellement avec un être humain autonome ayant ses propres préférences ?

Y aurait-il des rôles ou des scénarios courants dans le porno que les robots sexuels refuseraient d'interpréter ? Bien sûr que non. Les femmes de l'industrie du porno doivent faire semblant d'apprécier des actes préjudiciables si elles veulent être payées ou satisfaire les abonnés, et ne disent la vérité qu'une fois qu'elles ont quitté l'industrie. Cette vérité ne figurera pas dans les données utilisées dans le modèle d'entraînement d'un robot sexuel.

Pour finir

Je vais maintenant vous lire une citation prononcée par Galilée vers la fin de la pièce que Bertolt Brecht a écrite à son sujet. Brecht l'a ajoutée après les bombardements d'Hiroshima et de Nagasaki :
« Si, avec le temps, vous deviez découvrir tout ce qu'il y a à découvrir, votre progrès deviendrait alors un éloignement par rapport à la majeure partie de l'humanité. Le fossé pourrait même s'élargir à tel point que le son de vos acclamations devant une nouvelle réalisation trouverait un écho dans un hurlement d'horreur universel. »

La société technologique Anthropic a récemment eu un bras de fer avec le ministère américain de la Guerre au sujet de l'utilisation qui pourrait être faite de son outil d'IA dans des opérations militaires. Les applications d'IA qui ressuscitent, reflètent et amplifient certains des aspects les plus néfastes de la guerre contre les femmes sont tout aussi préoccupantes.

Nous devons contester et résister au nihilisme des entreprises technologiques qui cherchent à normaliser et à accroître ces préjudices.

https://nordicmodelnow.org/2026/03/06/the-threat-porn-tech-poses-to-our-shared-humanity/
Traduit par DE

******

Abonnez-vous à notre lettre hebdomadaire - pour recevoir tous les liens permettant d'avoir accès aux articles publiés chaque semaine.

Chaque semaine, PTAG publie de nouveaux articles dans ses différentes rubriques (économie, environnement, politique, mouvements sociaux, actualités internationales ...). La lettre hebdomadaire vous fait parvenir par courriel les liens qui vous permettent d'avoir accès à ces articles.

Remplir le formulaire ci-dessous et cliquez sur ce bouton pour vous abonner à la lettre de PTAG :

Abonnez-vous à la lettre

La doctrine de Léon XIV sur l’IA lue par le jésuite qui a conseillé François

2 juin, par Gilles Gressani — ,
Antonio Spadaro — Cent trente-cinq ans après Rerum Novarum, l'Église du premier pape américain prend position dans le débat sur l'avenir de l'humanité au temps de (…)

Antonio Spadaro — Cent trente-cinq ans après Rerum Novarum, l'Église du premier pape américain prend position dans le débat sur l'avenir de l'humanité au temps de l'intelligence artificielle, avec une encyclique qui s'attaque au transhumanisme, au colonialisme numérique et à la nouvelle religion de la Silicon Valley.

Une première lecture de Magnifica Humanitas

25 mai 2026 | tiré du site Le grand continent

Le pape Léon XIV vient de publier l'encyclique Magnifica Humanitas « sur la protection de la personne humaine à l'ère de l'intelligence artificielle ». Vous avez travaillé depuis longtemps sur le volet théologico-numérique. Pourquoi ouvrir aujourd'hui ce chantier 1 ?

Antonio Spadaro : Que cela nous plaise ou non, il est de fait ouvert. L'intelligence artificielle ne frappe pas à la porte, elle est déjà entrée dans la maison. On ne parle plus d'un simple ensemble d'outils mais d'un environnement mental, culturel et spirituel qui est devenu l'air que nous respirons, le code qui structure notre façon de penser et de croire.

L'encyclique Magnifica Humanitas naît de cette prise de conscience : on ne peut pas attendre que ces processus soient achevés pour se prononcer à leur sujet. Léon XIV l'exprime avec la force d'une image biblique : nous avons le choix entre la tour de Babel et la reconstruction de Jérusalem. C'est maintenant qu'il nous faut faire preuve de discernement car, comme le souligne le document en citant Laudato Si' « jamais l'humanité n'a eu autant de pouvoir sur elle-même » (§4).

Il y a ensuite une raison liée au calendrier symbolique et doctrinal. L'encyclique a été signée le 15 mai 2026, soit exactement 135 ans après Rerum novarum de Léon XIII. C'est une revendication de continuité et de rupture qui n'a rien d'une coïncidence. Tout comme Rerum novarum répondait à la question ouvrière de la première révolution industrielle, Magnifica Humanitas répond aux res novae de la révolution numérique. Le parallèle est méthodologique : ce que Léon XIII a fait pour le salaire, le temps de travail et le droit d'association des travailleurs, Léon XIV le fait pour la dignité de la personne à l'ère de l'algorithme.

Pourquoi ouvrir cette discussion au sein de l'Église catholique ? Quelles sont les ambitions et les limites de cette encyclique ?

La veille de l'élection du pape, j'écrivais dans La Repubblica que l'intelligence artificielle serait le défi que le futur pontife devrait relever non seulement pour l'Église, mais aussi pour l'humanité tout entière. J'ajoutais qu'il devrait le faire à une époque où celle-ci n'est plus seulement un outil, mais un écosystème : elle imprègne la vie quotidienne, conditionne la pensée, façonne le désir et remet en question l'humain lui-même. Et je concluais en écrivant qu'il fallait une intelligence qui ne banalise pas la foi en adoptant la grammaire des codes éthiques de start-upers mais qui sache vraiment interroger le sens de la vie à l'ère des données et des algorithmes. Je suis heureux de ne pas avoir été démenti dans mes prévisions.

L'Église ne se prononce pas sur l'IA parce qu'elle prétend avoir une compétence technique. Elle intervient parce que la question technologique est, fondamentalement, une question spirituelle. Il ne s'agit pas seulement d'évaluer ce que la technologie fait à l'homme, mais ce qu'elle fait de l'homme : comment elle modifie notre façon de percevoir la réalité, de nous relier les uns aux autres, voire de croire. À notre époque, la véritable question n'est pas de savoir si l'intelligence artificielle pourra devenir humaine, mais si l'intelligence humaine pourra rester humaine. Cette question est anthropologique, donc théologique.

L'ambition de Magnifica Humanitas est immense : offrir un cadre de principes — dignité, bien commun, destination universelle des biens, subsidiarité, solidarité, justice sociale — qui ne soit pas une liste morale artificielle, mais une grammaire pour lire la transformation en cours.

La « limite » vertueuse, d'ailleurs honnêtement déclarée par le document lui-même, est que l'Église n'offre pas de « parole définitive » sur des questions spécifiques, mais des critères de discernement. C'est la différence entre ceux qui prétendent donner des réponses toutes faites et ceux qui accompagnent un processus de jugement communautaire.

En quoi consiste la nouvelle doctrine de Léon XIV sur le numérique ?

Magnifica Humanitas n'ajoute pas l'IA comme appendice thématique à la doctrine sociale de l'Église. L'encyclique fait quelque chose de bien plus radical : elle reconnaît que la transformation numérique interpelle de l'intérieur les catégories mêmes de la doctrine sociale et en demande un développement supplémentaire. C'est tout le sens du paragraphe 17 : « l'intelligence artificielle doit être comprise non pas comme un thème annexe, ni comme une urgence à gérer, mais comme une transformation qui interpelle de l'intérieur les catégories de la Doctrine sociale et en réclame un développement supplémentaire dans la fidélité à l'Évangile. »

Les nouveautés doctrinales les plus importantes sont au moins au nombre de cinq.

Premièrement : l'IA n'est pas moralement neutre, tout artefact technique comporte des choix et des priorités (§ 104). Deuxièmement : la subsidiarité est redéfinie pour le monde numérique, où le « niveau supérieur » n'est plus l'État mais les grandes plateformes technologiques qui fixent les conditions d'accès à la vie publique (§ 71). Troisièmement : les données sont reconnues comme faisant partie de la destination universelle des biens — brevets, algorithmes, infrastructures numériques sont des biens qui ne peuvent rester concentrés entre les mains de quelques-uns (§ 67). Quatrièmement : le document introduit le concept de « désarmement de l'IA » : soustraire cette technologie à la logique de la compétition armée, qui n'est plus seulement militaire mais aussi économique et cognitive (§ 110). Cinquièmement : le colonialisme numérique est identifié comme une nouvelle forme d'extraction non plus seulement des ressources naturelles, mais aussi des données sanitaires, des profils épidémiologiques, des cartes génétiques. Ce sont là les « nouvelles ‘terres rares' du pouvoir » (§ 178).

Comment expliquer le titre de l'encyclique ? Quelles en sont les sources scripturaires et philosophiques ?

Ce titre se déploie dans une double résonance. D'une part, il renvoie au Magnificat de Marie, le cantique de la Vierge qui voit le dessein de Dieu renverser les logiques du pouvoir, élever les humbles, renvoyer les riches les mains vides. La conclusion de l'encyclique s'articule entièrement autour du Magnificat en tant que programme spirituel et politique. D'autre part, il affirme la « magnifique humanité » créée par Dieu et révélée dans sa plénitude en Christ, une humanité qu'aucune machine ne pourra jamais remplacer dans sa splendeur (§ 15).

Les sources philosophiques sont multiples. La ligne augustinienne est forte : les « deux cités » et les « deux amours » structurent ainsi le troisième chapitre. On y trouve Guardini, avec son avertissement sur l'homme moderne non éduqué à l'usage juste du pouvoir (n§ 93). On y croise également Hannah Arendt, citée au sujet de la dissolution de la distinction entre fait et fiction comme prémisse du totalitarisme (§ 134). Au total, la trame est d'inspiration thomiste dans sa structure — la grâce qui élève la nature, la « distance infinie » entre notre nature et la vie de Dieu (§ 127) —, mais dans une tonalité narrative et biblique.

En quoi s'agit-il d'un changement par rapport aux positions définies par la note Antiqua et Nova de janvier 2025 ?

Cette note produite par le Dicastère pour la Doctrine de la Foi en collaboration avec le Dicastère pour la Culture et l'Éducation était un document d'orientation, qui distinguait l'intelligence humaine de l'intelligence artificielle et posait les bases éthiques du débat. Magnifica Humanitas passe à un niveau supérieur : d'un document émanant de dicastères à une encyclique papale, elle revêt le plus haut poids magistériel dans le registre de l'enseignement social.

L'autre différence tient à l'ampleur et à l'ambition. Antiqua et nova analysait l'IA. Magnifica Humanitas l'inscrit dans une vision globale de la doctrine sociale, la relie explicitement à la question de la guerre, des armes autonomes, du travail, de l'éducation, des nouvelles formes d'esclavage. Surtout, elle introduit un élément fondamental : la critique structurelle de la concentration du pouvoir entre les mains d'acteurs privés transnationaux, qui redéfinissent les conditions d'accès à la vie publique (§ 95). L'encyclique est donc plus politique, plus géopolitique mais aussi plus conflictuelle que la note.

Comment se situe-t-elle par rapport à l'histoire des prises de position du Saint-Siège vis-à-vis du numérique depuis Jean-Paul II ?

L'Église n'a jamais été étrangère à la question technologique. Dès 1963, Inter mirifica parlait des technologies de la communication comme de « merveilleuses découvertes » qui touchent l'esprit humain. Et Paul VI, le 19 juin 1964, s'adressant au Centre d'automation de l'Aloisianum de Gallarate dirigé par les jésuites, a prononcé des mots extraordinaires sur la manière dont « le cerveau mécanique vient en aide au cerveau spirituel » et sur la façon dont l'effort visant à insuffler aux instruments mécaniques le reflet des fonctions spirituelles est « élevé à un service qui touche au sacré ». À notre époque, la crainte est qu'avec l'intelligence artificielle, il se passe exactement le contraire : que ce soit le reflet des instruments mécaniques qui s'insuffle dans le cerveau spirituel.

S'appuyant sur cela, Magnifica Humanitas fait un bond qualitatif. Jean-Paul II parlait des médias, Benoît XVI du continent numérique, François du paradigme technocratique et de l'IA au G7. Léon XIV intègre l'IA dans la structure même de la doctrine sociale, non pas comme un thème supplémentaire, mais comme une lentille à travers laquelle repenser tous les principes, du bien commun à la justice sociale. C'est la première encyclique qui consacre des pages systématiques à l'IA et à la révolution numérique en tant que question centrale de la coexistence humaine.

Rerum novarum entrait concrètement dans le sujet des salaires et des horaires de travail. Quels sont les éléments les plus concrets de Magnifica Humanitas ?

L'encyclique ne se limite pas aux principes. Je relèverais six passages précis.

Sur le travail, elle contient la dénonciation du fait que l'IA peut déqualifier les travailleurs, les soumettre à une surveillance automatisée et les reléguer à des fonctions rigides et répétitives, et la demande que toute introduction de l'automatisation s'accompagne de mesures vérifiables de protection de l'emploi et de requalification (§§ 150-156). En matière d'éducation, elle formule la proposition de nous former à « jeûner de l'IA » et de protéger les jeunes de la « séduction subtile qui fait paraître inutile la pensée humaine » (§ 140). Concernant les mineurs, elle demande des interventions législatives fixant des limites d'âge pour l'accès aux appareils numériques et responsabilisant les fournisseurs de services (§ 142). Sur la finance, elle dénonce le fait que la rente du capital risque de se substituer au revenu du travail (§ 160). Sur les armes, elle affirme le principe selon lequel la décision létale ne peut être déléguée à des processus automatisés et doit rester sous un contrôle humain effectif (§ 200). Enfin, sur l'esclavage, elle dénonce le travail invisible de millions de personnes — étiquetage de données, modération de contenus, extraction de terres rares — demande pardon pour le retard historique de l'Église à condamner l'esclavage (§§ 173-176).

Y a-t-il des risques liés à une mauvaise interprétation de ce texte ?

Je vois deux écueils possibles. D'une part, que les catholiques lisent le texte comme un manuel de réponses et non comme ce qu'il est : une invitation au discernement. D'autre part, que les laïcs le rejettent comme une ingérence confessionnelle. C'est la raison pour laquelle Léon XIV a été très attentif au registre utilisé. L'encyclique s'adresse explicitement « à tous les hommes et toutes les femmes de bonne volonté » avec la formule johannique de Pacem in terris. Les principes qu'elle propose — dignité inaliénable, bien commun, justice sociale, subsidiarité — ne sont pas confessionnels : ils sont l'héritage d'une tradition de pensée qui dialogue avec la raison. En citant Arendt, Guardini, Platon, Frankl, et même Tolkien, le texte construit un langage commun. Le fondement théologique est là et il est solide — l'Incarnation comme critère anthropologique —, mais la structure argumentative est accessible à quiconque prend au sérieux la question de savoir ce que signifie être humain.

S'agit-il de nouveaux problèmes posés par la révolution de l'IA ou d'une nouvelle reformulation des réponses dans l'histoire millénaire du christianisme ?

Les deux, et l'encyclique le reconnaît. La structure biblique — Babel et Jérusalem — montre que la tentation de la domination et la possibilité d'une reconstruction commune sont des constantes anthropologiques. Mais les nouveaux problèmes sont bien réels : l'opacité des algorithmes, la simulation de la relation humaine par un chatbot, la possibilité de déléguer à une machine la décision de tuer, la création de deepfakes, le colonialisme des données de santé sont autant de phénomènes sans précédent. Le point décisif est que l'IA n'est pas un problème à résoudre, mais un environnement dans lequel il nous faut vivre. Il s'agit d'évaluer comment la technologie modifie notre façon de percevoir la réalité, de nouer des relations, voire de croire.

L'encyclique reconnaît que la question technologique est « à la racine, une question spirituelle » : l'IA n'est pas un outil parmi d'autres mais un environnement qui restructure la conscience. Et la réponse ne peut être uniquement éthique, elle doit être théologique et spirituelle. L'année dernière, dans un livre de dialogues que j'ai co-signé avec l'artiste Michelangelo Pistoletto, nous avions d'ailleurs consacré une session de conversation à la « spiritualité algorithmique ».

À propos de la scénographie de Magnifica Humanitas
Pourquoi le choix de la date de signature s'est-il porté sur le 15 mai ?

Le 15 mai 1891 était la date choisie par Léon XIII pour Rerum novarum. 135 ans plus tard, le même jour, Léon XIV a signé la Magnifica Humanitas. Le message est clair : ce pontife s'inscrit dans la lignée de son prédécesseur éponyme et revendique pour l'IA la même ambition systématique que Léon XIII avait pour la question ouvrière. Le nom « Léon » n'a pas été choisi par hasard lors du conclave. Le pape lui-même l'a expliqué dans son premier discours aux cardinaux, en reliant explicitement la doctrine sociale de l'Église à la nouvelle révolution industrielle et à l'intelligence artificielle.

Une Commission interdicastérielle sur l'intelligence artificielle a été créée par Léon XIV le lendemain de la signature de l'encyclique. De quoi s'agit-il ?

C'est un organisme qui réunit des représentants des différents dicastères de la Curie romaine, avec pour mission de coordonner la réponse du Saint-Siège à l'IA, de faciliter l'échange d'informations, de promouvoir le dialogue et, aspect crucial, de régir également l'utilisation de l'IA au sein même du Vatican. Ce n'est pas un groupe de réflexion : c'est un organe de gouvernance interne et de discernement institutionnel. L'encyclique elle-même demande à l'Église de vérifier en son sein les principes qu'elle propose au monde (§§ 86-89).

Comment comprendre la scénographie de la publication ce lundi 25 mai ?

La présentation publique après le week-end de la signature permet à la presse internationale de couvrir le document de manière adéquate. Mais la véritable question porte sur la composition de la tribune. La présence de Christopher Olah — cofondateur d'Anthropic, l'une des entreprises les plus avancées dans la recherche sur la sécurité de l'IA — est un geste d'une grande portée. L'encyclique elle-même lance « un appel particulier à ceux qui développent les intelligences artificielles », reconnaissant que « l'innovation technologique peut être, d'une certaine manière, une forme humaine de participation à l'acte divin de la création » (§ 111).

Le fait qu'un ingénieur en IA — pas n'importe quel capitaine d'industrie — prenne place lors de la présentation d'une encyclique papale est un signal clair : l'Église ne s'exprime pas contre la Silicon Valley, mais bien avec ses acteurs les plus réfléchis. Anthropic est une entreprise qui a placé la sécurité et l'interprétabilité de l'IA au cœur de sa mission. L'encyclique en appelle précisément à cela : la transparence, la responsabilité, et ce que Léon XIV appelle le « désarmement » de l'IA, c'est-à-dire sa soustraction à la logique de la compétition pour la restituer à la pluralité des cultures humaines et des formes de vie.

Sur la crise de l'américanisme et l'œcuménisme de la haine
Parmi les géants de la tech, beaucoup croient que le développement de l'IA a lancé une course vers une forme d'intelligence générale qui pourrait prendre la place de Dieu. Que pense l'Église de ce phénomène ? Est-elle la véritable concurrente d'OpenAI ou de Palantir ?

Magnifica Humanitas aborde cette question de front avec sa critique du transhumanisme et du posthumanisme. C'est ce que le document appelle un « archipel d'îles conceptuelles différentes, reliées toutefois par le même océan de présupposés : la centralité de la technique et le rêve de dépasser les limites de la condition humaine » (§ 116). Le développement technologique exprime une forme de désir de « transcendance » par rapport à la condition humaine telle qu'elle est vécue actuellement. Autrement dit, la technologie a bien une vocation spirituelle, la question est : laquelle ?

L'Église de Rome n'est pas la « concurrente » d'OpenAI. Mais elle est peut-être son interlocutrice la plus radicale car elle pose la question qu'aucun laboratoire ne peut éluder : le véritable « plus qu'humain » ne réside pas dans l'amélioration technique mais dans la grâce. Comme le dit l'encyclique, il existe une « distance infinie » entre notre nature et la vie de Dieu, et seul l'Infini qui se donne peut surmonter cette disproportion (§ 127). Contre le salut prométhéen des accélérationnistes, l'Église propose un accomplissement qui ne se conquiert pas mais se reçoit. Ce n'est pas un signal rassurant : c'est un message subversif par rapport à la métaphysique implicite de la Silicon Valley.

Comment se positionnent l'Église de Léon XIV et la Magnifica Humanitas face à l'accélération réactionnaire qui insuffle une énergie spectaculaire à la Maison-Blanche de Donald Trump ?

Si l'encyclique ne nomme pas directement Trump, la référence est évidente dans plusieurs passages. Lorsqu'elle dénonce la « culture de la puissance » qui se nourrit de « polarisations et de violences » (§ 188) ; lorsqu'elle parle d'un « faux réalisme » qui présente la guerre comme inévitable (§ 205) ; lorsqu'elle critique la « normalisation de la guerre » et le réarmement comme réponse à toute crise (§§ 189-190) ; lorsqu'elle démantèle la logique du « moi d'abord » et de la construction d'une identité collective contre un ennemi, le lecteur reconnaît sans difficulté l'ombre de la Realpolitik trumpienne.

Mais il y a un passage encore plus incisif, au paragraphe 133 : la dénonciation de ceux qui disposent de « puissantes ressources techniques et économiques » et les utilisent pour « à convaincre un nombre important de personnes de ce qu'est la vérité sur l'être humain, sur le monde, sur le sens de l'existence, sur la famille, voire sur Dieu ». Le texte appelle cela un « pouvoir pur, dépourvu de vérité ».

Steve Bannon a récemment signé avec des personnalités du monde évangélique une lettre proposant de façonner l'ère de l'IA à travers le national-populisme. Comment l'Église fera-t-elle en sorte que Magnifica Humanitas ne soit pas engloutie dans « Humans First » ?

Le risque est réel mais l'encyclique le prévient par une démarche théorique précise : l'humanisme qu'elle propose n'est pas fermé. Ce n'est pas la primauté de l'homme-qui-domine, mais la sauvegarde de l'homme-en-relation avec Dieu, avec les autres, avec la création. C'est un « anthropocentrisme situé », pour citer l'expression du pape François que Léon XIV fait sienne dans la conclusion (§ 237). Contre le « Humans First » du national-populisme, Magnifica Humanitas oppose la logique du Magnificat : Dieu renverse les puissants de leurs trônes et élève les humbles. L'encyclique se termine par une lecture du cantique de Marie comme programme politique (§§ 243-244). Le véritable antidote au populisme technologique n'est donc pas une nouvelle primauté mais le renversement des hiérarchies du pouvoir. Mais ce n'est pas un hasard si le document consacre des pages décisives aux migrants, aux femmes, aux travailleurs invisibles de la chaîne numérique, aux enfants dans les mines de terres rares.

Lors du premier mandat de Trump, vous aviez employé une expression très dure pour qualifier l'alliance entre évangéliques et catholiques aux États-Unis : l'œcuménisme de la haine. Est-il aujourd'hui devenu un œcuménisme de la haine de l'IA ?

L'« œcuménisme de la haine » — l'alliance entre le fondamentalisme évangélique et l'intégrisme catholique qui se nourrit d'une simplification manichéenne : ami-ennemi, nous-vous, bien-mal absolu — trouve en effet dans l'intelligence artificielle un multiplicateur parfait : des algorithmes qui récompensent la confrontation, des plateformes qui amplifient la polarisation, des deepfakes qui dissolvent la distinction entre vrai et faux.

L'encyclique le reconnaît lorsqu'elle met en garde contre le fait que « la guerre n'est pas seulement menée, mais aussi préparée culturellement à travers des récits simplistes, des logiques ami-ennemi, la désinformation et la peur » (§ 192). Et elle décrit l'émergence d'« extrémismes religieux et de fanatismes identitaires » qui s'allient à « un économisme irrationnel » (§ 206). Si l'œcuménisme de la haine trouve dans l'IA une infrastructure technique pour s'étendre à l'échelle mondiale, le risque est une forme inédite de fondamentalisme algorithmique où la haine n'a plus besoin de prédicateurs puisqu'elle est automatisée. La réponse de l'Église ne peut être uniquement doctrinale : elle doit passer par une contre-culture de la rencontre, soutenue par une écologie de la communication (§ 137) et par une alliance éducative (§§ 139-147).

Dans quelle mesure la figure de Léon XIII est-elle une source d'inspiration pour Léon XIV face au défi du nouvel américanisme ?

Ce lien profond dépasse le choix du nom. Léon XIII ne s'est pas contenté d'écrire Rerum novarum sur la question sociale : en 1899, il est intervenu contre l'« américanisme » avec la lettre Testem benevolentiae, dénonçant la tendance de certains catholiques américains à adapter la doctrine aux valeurs de la culture dominante — pragmatisme, individualisme, primauté de l'action sur la contemplation.

Aujourd'hui, Léon XIV se trouve face à un nouvel américanisme, bien plus puissant que celui de 1899 : un américanisme qui ne se contente pas d'adapter la foi à la culture, mais qui prétend construire une religion civile où Dieu, la patrie et le marché se fondent en un seul récit.

Cet américanisme sacralise la puissance et le succès, divinise l'efficacité, considère la limite comme un défaut à corriger. C'est exactement ce que le transhumanisme promet sur le plan technologique. Magnifica Humanitas est donc, aussi, la réponse à ce nouvel américanisme, non pas sur le ton de la condamnation, mais avec la force d'une vision alternative : l'humanité magnifique n'est pas une humanité améliorée mais l'humanité habitée par Dieu.

C'est la différence entre Babel et Jérusalem : entre ceux qui construisent une tour pour se faire un nom et ceux qui rebâtissent les murs pour que tous puissent y habiter.

Sources

Le jésuite Antonio Spadaro s'intéresse depuis des années à la relation entre les technologies numériques et les questions de culture et de théologie. Il a publié plusieurs ouvrages sur le sujet, notamment l'ouvrage pionnier Cyberteologia. Pensare il cristianesimo al tempo della rete (Vita e Pensiero, 2012) — paru en français sous le titre Cyberthéologie : Penser le christianisme à l'heure d'internet (Lessius, 2012) et en espagnol sous le titre Ciberteología. Pensar el cristianismo en tiempos de la red (Herder). Il a participé à des séminaires et à des congrès dans divers pays et a donné un cours sur ce thème à l'Université pontificale grégorienne.

*****

Abonnez-vous à notre lettre hebdomadaire - pour recevoir tous les liens permettant d'avoir accès aux articles publiés chaque semaine.

Chaque semaine, PTAG publie de nouveaux articles dans ses différentes rubriques (économie, environnement, politique, mouvements sociaux, actualités internationales ...). La lettre hebdomadaire vous fait parvenir par courriel les liens qui vous permettent d'avoir accès à ces articles.

Remplir le formulaire ci-dessous et cliquez sur ce bouton pour vous abonner à la lettre de PTAG :

Abonnez-vous à la lettre

Madagascar : La lutte de la Gen Z usurpée

2 juin, par Paul Martial — , ,
Le bilan n'est guère reluisant pour les militaires qui ont pris le pouvoir en se présentant comme les protecteurs du peuple confronté à l'ancien régime répressif. Tiré de (…)

Le bilan n'est guère reluisant pour les militaires qui ont pris le pouvoir en se présentant comme les protecteurs du peuple confronté à l'ancien régime répressif.

Tiré de Comité pour l'abolition des dettes illégitimes (CADTM)
26 mai 2026

par Paul Martial

Fin septembre 2025, des manifestations massives ont éclaté contre les coupures incessantes et de plus en plus longues d'électricité, ainsi que contre la corruption du clan Rajoelina au pouvoir. Huit mois plus tard, l'espoir de la Gen Z, massivement mobilisée, s'est estompé, laissant place à des sentiments mêlés d'abattement et de colère.

Des problèmes récurrents sans solution

Alors que la répression s'abattait sur les populations pendant les mobilisations, l'irruption de l'armée a été accueillie avec soulagement. Le 12 octobre, lors de sa prise de pouvoir, le colonel Michael Randrianirina affirmait sa volonté de régler rapidement les problèmes et d'organiser des élections dans un délai de deux ans.

Dès les premières semaines de leur prise de pouvoir, les militaires ont pris des décisions unilatérales, sans aucune consultation des forces vives du pays, que ce soit pour les nominations successives de Premiers ministres ou pour la structuration du pouvoir, avec la nomination de plusieurs vice-présidents.
L'organisation d'une conférence nationale, dont l'objectif est de mettre à plat les problèmes structurels rencontrés par la Grande Île et d'apporter des solutions, a été confiée à la fédération des Églises chrétiennes, qui n'est pas des plus progressistes en matière de droits des femmes.

Enfin, les problèmes récurrents de coupures d'électricité risquent de perdurer, au vu de l'adoption d'un budget qui favorise avant tout les dépenses liées à la présidence.

Un pouvoir personnel renforcé

Depuis l'officialisation de sa candidature à l'élection présidentielle, Randrianirina consolide son pouvoir afin de l'emporter lors du scrutin, prévu en principe dans 18 mois.

Il utilise des méthodes similaires à celles des régimes précédents, en constituant un réseau clientéliste et en recourant à la répression. Sous couvert de lutte contre la corruption et de défense de l'État, des arrestations et des disparitions sont signalées. Ainsi, six membres dirigeants de la Gen Z ont été arrêtés, et deux d'entre eux ont subi des violences. Bien qu'ils aient été libérés, un climat de peur s'installe.

On assiste également à une militarisation de Madagascar, avec la mise en place d'une coopération sécuritaire avec la Russie. Cette dernière a livré des armes, des camions et deux hélicoptères. Des soldats d'Africa Corps sont déployés pour la formation de l'armée malgache, mais aussi pour la protection du président de la transition, ce qui en dit long sur la faiblesse de son autorité sur l'armée.

Ce n'est pas la décision de la commission électorale malgache qui va dissiper les inquiétudes. En effet, cette dernière, pour préparer l'élection présidentielle, s'apprête à passer un accord de coopération avec son homologue russe, pays qui, en matière de transparence, d'inclusivité et de démocratie électorale, n'est pas — on en conviendra — un modèle du genre, sauf à vouloir installer une dictature dans le pays.

Source : https://www.afriquesenlutte.org/afrique-australe/madagascar/article/madagascar-la-lutte-de-la-gen-z-usurpee

*****

Abonnez-vous à notre lettre hebdomadaire - pour recevoir tous les liens permettant d'avoir accès aux articles publiés chaque semaine.

Chaque semaine, PTAG publie de nouveaux articles dans ses différentes rubriques (économie, environnement, politique, mouvements sociaux, actualités internationales ...). La lettre hebdomadaire vous fait parvenir par courriel les liens qui vous permettent d'avoir accès à ces articles.

Remplir le formulaire ci-dessous et cliquez sur ce bouton pour vous abonner à la lettre de PTAG :

Abonnez-vous à la lettre

Au Mali, survivre aux blocus du Jnim entre famine, peur et négociation

2 juin, par Ibrahima Poudiougou, Mahamadou Bassirou Tangara — , ,
Analyse · Le blocus est devenu l'une des principales armes de guerre du Jnim. En fermant les routes, en interdisant l'accès aux champs, en paralysant les marchés et en imposant (…)

Analyse · Le blocus est devenu l'une des principales armes de guerre du Jnim. En fermant les routes, en interdisant l'accès aux champs, en paralysant les marchés et en imposant des normes sociales et religieuses, le groupe armé cherche moins à conquérir qu'à étouffer. À Marébougou, Saye ou Kori-Maoundé, les habitants tentent de tenir entre la résistance, l'adaptation et des arrangements forcés.

Tiré de Afriquexxi
27 mai 2026

Par Mahamadou Bassirou, Ibrahima Poudiougou

La mosquée de la ville de Djenné. Durant le blocus de Marébougou, la ville a dû accueillir de nombreux déplacés.
© DR

Ce résumé est tiré de l'étude « Vivre sous blocus : cas des zones sous influence du JNIM au Mali ». Working paper SIPRI/REcAP, de Poudiougou, I. & Tangara, M. B. (2026), à retrouver en PDF ici.

Dans l'histoire des régions centrales du Mali, le blocus n'est pas une nouveauté. Les guerres anciennes, comme celles de l'État de Ségou ou celles du Califat de Hamdalahi, au XIXe siècle, ont laissé le souvenir de villages encerclés, privés de circulation et de ravitaillement jusqu'à leur reddition. Mais avec l'expansion de la Katiba Macina, affiliée au Groupe de soutien à l'islam et aux musulmans (Jnim, co-organisateur d'une attaque d'ampleur dans le pays le 25 avril), cette pratique a pris une forme contemporaine, systématique et politiquement réfléchie. Le blocus ne sert plus seulement à punir un territoire : il devient un mode de gouvernance par la contrainte, un moyen d'imposer l'obéissance sans administration formelle.

Notre étude (1) « Vivre sous blocus », publiée en décembre 2025 par le Sipri et le réseau Recap, illustre cette réalité à travers plusieurs cas emblématiques dans les régions de Mopti et de Bandiagara : Marébougou, Saye, Kori-Maoundé, ainsi que le pont stratégique de Parou-Songobia, sur la route nationale 15. Ces terrains montrent que le blocus ne se limite pas à une simple fermeture militaire : il affecte la mobilité, l'agriculture, le commerce, l'éducation, les relations de genre et même les formes locales d'autorité. Son objectif est clair : rendre la vie impossible à ceux qui refusent de se soumettre.

Dans les localités visées, les combattants tentent souvent d'imposer ce que les habitants désignent comme un benkan, un terme de la langue bamanan qui, en général, désigne un pacte ou un compromis. Cependant, en réalité, il s'agit moins d'un accord que d'un ensemble d'injonctions unilatérales : versement forcé de la zakat (aumône obligatoire versée annuellement en vertu des règles de solidarité de l'islam) sur les récoltes et le bétail, fermeture des écoles, port obligatoire du voile pour les femmes, interdiction de la musique et restriction des cérémonies sociales. Le vocabulaire local utilisé pour cet arrangement dissimule une relation profondément inégale, fondée sur la menace et la violence.

À Marébougou, une résistance de courte durée

Partout, la stratégie demeure identique : étouffer pour forcer l'adhésion ou, au minimum, la résignation. Cependant, les méthodes diffèrent selon la dynamique du rapport des forces locales. Lorsque la résistance armée est faible ou démantelée, le blocus peut mener à une soumission forcée. En revanche, lorsque des groupes d'autodéfense subsistent, l'isolement s'intensifie et se durcit, transformant le siège en une épreuve de longue haleine, où les civils supportent le coût le plus lourd.

À Marébougou, dans le cercle de Djenné, la rupture survient en 2021. Les habitants rejettent les ordres de la Katiba Macina, notamment la fermeture des écoles, le port du voile obligatoire, l'abandon de certaines foires, ainsi que les prélèvements agricoles et sur le bétail. Une telle position de fermeté face aux combattants de la Katiba Macina s'explique par divers facteurs, dont les patrouilles régulières des forces de sécurité et la présence d'un campement donso.

Ces années (2019-2021), dans le centre du Mali, sont celles d'un engouement général et d'une confiance dans la capacité des groupes d'autodéfense à faire face aux groupes djihadistes. L'engagement armé au sein des groupes d'autodéfense était alors présenté comme une forme d'antiterrorisme par le bas, et certains de leurs chefs jouissaient d'une certaine proximité avec les forces de sécurité. À l'image des combattants djihadistes, certains de ces chefs s'enrichissaient du vol de bétail et de prélèvements de tout genre sur les villageois comme garantie de protection. Mais cette résistance armée de Marébougou fut de courte durée car, après la défaite des groupes d'autodéfense (2) face aux djihadistes en octobre 2021, la situation changea radicalement. Un blocus total fut alors instauré pour une durée de six mois.

Assassinats ciblés de chasseurs influents

Cette situation enferme peu à peu Marébougou dans une impasse. L'accès aux marchés est coupé, les déplacements sur les axes routiers deviennent dangereux, les champs sont difficiles à exploiter, le ravitaillement en denrées de première nécessité est bloqué. À l'issue de cette période, Marébougou accepte ce que beaucoup considèrent comme un pacte de survie. Ce n'est pas une adhésion par conviction, mais un ajustement forcé visant à mettre fin aux décès multiples des villageois par manque de nourriture (« même le sel avait manqué », rapportent certains témoins, alors que cette denrée est généralement abondante), à retrouver une certaine mobilité permettant d'acheminer des produits alimentaires, des médicaments, et à relancer une économie figée par plusieurs mois de blocage de tout accès aux foires locales. En contrepartie, la vie sociale et religieuse du village est profondément modifiée.

Au-delà de Marébougou, les conséquences de la défaite s'étendent à l'ensemble de la partie du delta inondé, notamment les cercles de Djenné et de Macina, dans la région de Mopti. À l'approche des affrontements, les groupes d'autodéfense avaient aligné plusieurs centaines de combattants issus de divers horizons. La défaite a entamé l'enthousiasme et la confiance des populations vis-à-vis des groupes d'autodéfense, et l'absence de réaction immédiate des forces de sécurité a permis aux combattants de la Katiba de mettre la pression sur des localités avoisinantes (Sofara, Macina, jusqu'à Niono). En plus du harcèlement des villageois de ces localités, la Katiba Macina procéda à des assassinats ciblés de chasseurs influents, dont certains avaient coordonné la mobilisation générale pour la bataille de Marébougou. Les chefs chasseurs éliminés étaient par ailleurs accusés par les djihadistes de collaborer avec les forces de sécurité et d'accaparer des ressources des éleveurs, notamment le bétail et l'accès aux points d'eau et à certaines zones de pâturage.

À Saye, le blocus de 2023 s'est intensifié durant les années 2024 et 2025 jusqu'à perturber totalement la vie économique et sociale. Si la même dynamique observée à Marébougou est à l'œuvre, la situation diffère. Le rejet du benkan y est plus direct et plus soutenu. Les habitants pensent qu'ils ne doivent pas obéir à une autorité religieuse extérieure, d'autant plus qu'ils se considèrent comme de « bons musulmans ». Au-delà de la question religieuse, les villageois estiment avoir déjà perdu l'essentiel de leurs biens et ne voient donc rien à protéger en se soumettant à un accord local dont les promoteurs les ont suffisamment dépouillés (récoltes incendiées, bétail enlevé, accès à certains marchés hebdomadaires locaux coupé). La résistance dans ces localités s'organise autour des autorités traditionnelles, des organisations de la jeunesse et des combattants donsow.

Une surcharge humanitaire pour pousser le village à la reddition

L'immobilité imposée à Saye entraîne l'inaccessibilité aux terres agricoles, aux pâturages et à de nombreux circuits commerciaux. Les hommes restent majoritairement confinés au périmètre du village. Ceux qui s'aventurent hors du village sont abattus ou enlevés. Les femmes, considérées comme moins menaçantes par les combattants, parviennent parfois à sortir du village pour aller en brousse chercher de quoi faire à manger, du bois de chauffe ainsi que de la paille utilisée pour tisser des nattes et des éventails. Cette liberté relative ne les protège pas de la violence structurelle du siège : elle montre plutôt comment le blocus modifie les rôles sociaux et les risques.

L'exemple de Saye illustre comment les groupes armés exploitent les déplacements de population pour renforcer leur pression sur les villageois et les contraindre à se soumettre. En raison de son influence historique dans la localité (Saye a résisté au pouvoir de Ségou en 1782), le refus d'adhérer au benkan a poussé plusieurs villages réfractaires à s'y réfugier à partir de 2023. Cela a entraîné une augmentation soudaine des besoins en nourriture et en médicaments et a également intensifié la pression sur les services publics locaux, déjà affaiblis par le blocus et l'absence de possibilité d'approvisionnement à partir des centres urbains proches comme Djenné ou San. Le siège ne se contente pas de confiner, il crée intentionnellement une surcharge humanitaire pour pousser le village à la reddition.

Dans d'autres villages de la localité de Bandiagara, la situation diffère. Depuis 2018, le village de Kori-Maoundé est marqué par la présence de combattants de Dan Na Ambassagou, un mouvement d'autodéfense résistant à toute négociation avec les groupes djihadistes. Les autorités locales (chefs de village, imams, maires) sont soumises à cette ligne radicale. En conséquence, aucun dialogue direct avec la Katiba Macina n'est encore envisagé, et le blocus devient de plus en plus punitif.

La mémoire de la résistance contre les Français

L'isolement s'est instauré progressivement : attaques ciblées, assassinats, restrictions de circulation et interdiction pour les transporteurs de s'arrêter ou de charger des passagers. En 2024, l'accès aux champs est presque entièrement interdit. Le blocus ne vise pas seulement à contrôler la localité, mais aussi à envoyer un message en ciblant un territoire considéré comme un bastion ennemi, où une partie des autorités et des populations locales reste fidèle à la ligne dure de la résistance armée défendue par Dan Na Ambassagou. Comme à Saye, ici, la mémoire collective conserve les fragments de la résistance contre le colonialisme français, dont l'une des batailles décisives a eu lieu sur les collines de Kori-Kori en avril 1892 (3), étape ultime de la prise de Bandiagara par les troupes coloniales. Pour les combattants du groupe d'autodéfense et pour les villageois, l'idée d'un pacte de soumission n'est pas à l'ordre du jour malgré les pressions exercées par les combattants de la Katiba Macina. De plus, ce village est devenu un refuge pour des déplacés d'autres villages.

Dans cette configuration, la topographie du plateau et la présence du groupe d'autodéfense peuvent ralentir les offensives directes, mais ne stoppent pas l'étranglement progressif du village. Les civils payent le prix de la non-négociation en étant forcés de fuir vers Bandiagara, Sévaré ou Bamako, ou de survivre dans des conditions de plus en plus précaires sur place.

Reste le rôle des médiateurs. Des figures d'intermédiation existent et jouissent d'une certaine légitimité. Un dialogue peut s'instaurer, même en situation de fortes contraintes. À Marébougou, des maires voisins ont ainsi fait office d'intermédiaires entre le village et les combattants. À Saye, cependant, aucune initiative de ce genre ne s'est vraiment développée. À Kori-Maoundé, l'influence de Dan Na Ambassagou empêche toute médiation locale, et les tentatives de médiation par l'équipe régionale d'appui à la réconciliation (ministère de la Réconciliation nationale) restent éloignées des enjeux concrets du village.

Cette comparaison met en évidence une réalité souvent ignorée : le blocus ne relève pas uniquement de la sphère militaire. Il dépend également de la présence et de la capacité des relais politiques, traditionnels ou religieux à transformer un rapport de force armé en dialogue. En l'absence de médiation, la violence a tendance à perdurer.

L'école, l'agriculture et l'élevage, les piliers du village

Dans tous ces villages, l'école va bien au-delà d'un simple lieu d'apprentissage. Elle constitue un pilier pour les familles, un espace de rencontres sociales, une promesse d'avenir et, surtout, l'un des derniers témoins tangibles de la présence de l'État. À Kori-Maoundé, comme à Marébougou et à Saye, l'arrivée ou la pression exercée par des groupes armés a entraîné la fuite des enseignants, la fermeture des classes et la dispersion des élèves.

La fermeture des écoles n'est pas un simple dommage collatéral. Elle fait partie d'un changement plus vaste, où le retrait de l'administration laisse place à d'autres modes de régulation, qu'ils soient religieux ou armés. Lorsqu'une école disparaît, ce n'est pas uniquement l'instruction qui diminue, c'est tout un avenir collectif qui s'amenuise.

Mais le premier impact du blocus porte souvent sur l'agriculture. Lorsque les champs deviennent inaccessibles, que les cultivateurs sont victimes d'attaques ou que les récoltes sont brûlées, c'est tout le cœur de l'économie rurale qui en souffre. À Marébougou, seuls les champs proches du village restent exploitables. Partout ailleurs, l'insécurité réduit considérablement la zone cultivable, forçant les ménages à dépendre d'approvisionnements extérieurs… qui deviennent impossibles en raison du siège.

L'élevage et le commerce de bétail, qui complètent l'agriculture, sont également affectés par le blocus. Les enlèvements massifs de troupeaux détruisent des familles entières. Les foires hebdomadaires, essentielles aux économies rurales des régions de Ségou et de Mopti, deviennent rares, inaccessibles ou dangereuses. Ce sont surtout les marges d'autonomie des femmes, impliquées dans le maraîchage, la transformation ou le petit commerce, qui diminuent. Le blocus détruit non seulement des revenus, mais aussi les liens d'échange qui soutenaient les territoires.

Un renforcement des liens communautaires

Cependant, vivre sous blocus ne se limite pas à la souffrance. Dans les trois villages, notre enquête révèle des formes d'entraide essentielles à la survie, parmi lesquelles le partage de nourriture, la mutualisation de l'eau, l'aide aux malades, la répartition des tâches quotidiennes, le soutien aux ménages vulnérables. À Saye comme à Marébougou, nombreux sont ceux qui parlent d'un renforcement des liens communautaires face aux difficultés.

Ces solidarités n'éliminent ni la faim ni la peur, mais elles retardent, au moins temporairement, l'effondrement total du tissu social. Elles montrent que les habitants ne sont pas seulement des victimes passives de conflits armés. Ils jouent aussi un rôle actif dans leur survie en créant localement des formes de protection face à l'absence de l'État.

Marébougou, Saye et Kori-Maoundé révèlent que le blocus au Mali est bien plus qu'une simple tactique. Il fonctionne désormais comme une véritable technologie de contrôle territorial. En maîtrisant les routes, les marchés, les écoles et les normes sociales, ces groupes armés transforment radicalement les conditions de vie quotidiennes. Bien qu'ils n'occupent pas systématiquement tous les villages, ils influencent de plus en plus le quotidien des populations.

D'un village à l'autre, les réponses varient, entre reddition forcée, résistance prolongée, refus de négocier, fuite partielle ou arrangements pragmatiques. Cependant, la question reste la même partout : comment vivre lorsque tout ce qui relie un territoire au reste du monde (routes, champs, écoles, marchés) peut être coupé du jour au lendemain ? Dans les régions de Ségou et de Mopti, le blocus ne cause pas seulement des pénuries. Il établit aussi un ordre politique basé sur la peur.

Notes

1. Poudiougou, I. & Tangara, M. B. (2026). « Vivre sous blocus : cas des zones sous influence du JNIM au Mali ». Working paper SIPRI/REcAP, à retrouver en PDF ici.

2. « Marébougou : un affrontement entre chasseurs et djihadistes fait des morts et des dizaines de blessés », Afrik Info, 22 octobre 2021, à lire ici.

3. Vincent Joly, Histoire contemporaine du Mali, Perrin, 2024.

*****

Abonnez-vous à notre lettre hebdomadaire - pour recevoir tous les liens permettant d'avoir accès aux articles publiés chaque semaine.

Chaque semaine, PTAG publie de nouveaux articles dans ses différentes rubriques (économie, environnement, politique, mouvements sociaux, actualités internationales ...). La lettre hebdomadaire vous fait parvenir par courriel les liens qui vous permettent d'avoir accès à ces articles.

Remplir le formulaire ci-dessous et cliquez sur ce bouton pour vous abonner à la lettre de PTAG :

Abonnez-vous à la lettre

Lomé, médiateur ou relais discret de Bamako ?

2 juin, par Mohamed Ag Ahmedou — , , ,
La réception à Lomé d'une délégation du Front de Libération de l'Azawad (FLA) ouvre une nouvelle séquence diplomatique dans la crise malienne. Derrière l'image d'une médiation (…)

La réception à Lomé d'une délégation du Front de Libération de l'Azawad (FLA) ouvre une nouvelle séquence diplomatique dans la crise malienne. Derrière l'image d'une médiation togolaise présentée comme neutre, plusieurs interrogations émergent : Faure Gnassingbé agit-il réellement comme facilitateur indépendant ou comme canal discret des autorités de Bamako ? Et le FLA peut-il réellement faire confiance à un État togolais accusé d'avoir déjà coopéré avec la junte malienne contre les intérêts azawadiens ?

Par Mohamed AG Ahmedou journaliste avec la contribution de Tabazambozite, Analyste politique de l'Azawad.

Depuis plusieurs jours, les regards se tournent vers le Togo après la réception à Lomé d'une délégation du Front de Libération de l'Azawad (FLA), composée notamment de Almou Ag Mohamed et de son chargé des relations extérieures, Abdarahmane Ag Galla. Officiellement, les autorités togolaises évoquent une initiative destinée à favoriser le dialogue et la stabilité régionale dans un Sahel en pleine recomposition sécuritaire.Mais derrière cette diplomatie discrète, les interrogations se multiplient.

Dans une analyse largement relayée dans les milieux sahéliens, l'analyste politique azawadien Tabazambozite estime que le président togolais Faure Gnassingbé tente progressivement de s'imposer comme un nouvel intermédiaire incontournable dans les crises sahéliennes, profitant de ses relations étroites avec plusieurs juntes militaires de la région.

Selon cette lecture, Lomé servirait aujourd'hui d'interface politique indirecte entre Bamako et certains groupes armés opérant dans l'Azawad connu sous le nom nord du Mali, dans un contexte marqué par la détérioration continue de la situation sécuritaire et les difficultés croissantes du pouvoir du colonel Assimi Goïta.Cette initiative intervient en effet au moment où la junte malienne traverse l'une des périodes les plus délicates depuis sa prise du pouvoir. Les pertes militaires enregistrées dans le nord, l'instabilité persistante autour de Kidal et l'enlisement progressif des partenaires russes sur plusieurs fronts ont profondément fragilisé la stratégie sécuritaire de Bamako.

Pour plusieurs observateurs, il paraît difficile d'imaginer que les autorités togolaises aient pris seules l'initiative de recevoir officiellement des représentants du FLA sans coordination préalable avec Bamako. Beaucoup y voient plutôt une tentative de la junte malienne d'ouvrir discrètement des canaux de discussion sans assumer publiquement un dialogue direct avec les groupes armés.Mais cette séquence soulève aussi une autre interrogation, plus sensible encore, le FLA lui-même peut-il réellement faire confiance au Togo ?

Car dans les milieux proches des mouvements azawadiens, certains rappellent un précédent qui continue d'alimenter la méfiance. En mai 2025, selon plusieurs sources sécuritaires et sahéliennes, une importante logistique attribuée au FLA aurait été saisie au port de Lomé avant d'être remise aux autorités maliennes.Pour de nombreux cadres et sympathisants azawadiens, cet épisode constitue un précédent lourd de sens. Il aurait démontré, selon eux, que l'État togolais demeure avant tout aligné sur les intérêts des régimes sahéliens en place et ne dispose pas de la neutralité historique qu'avaient pu incarner certains médiateurs régionaux du passé.Dans plusieurs cercles sahéliens, la comparaison revient souvent avec le rôle jadis joué par l'ancien président burkinabè Blaise Compaoré, épaulé par des figures comme Djibril Bassolé ou le général Gilbert Diendéré.

Malgré les controverses qui entouraient leurs méthodes, ces acteurs disposaient d'un ancrage ancien dans les réseaux sahéliens, d'une connaissance approfondie des équilibres tribaux et militaires ainsi que de canaux de confiance établis avec les différentes parties.À l'inverse, plusieurs analystes considèrent que le Togo ne possède ni cette profondeur historique ni cette crédibilité régionale dans la gestion des crises maliennes et azawadiennes.

Une autre hypothèse circule également dans les milieux sécuritaires, Lomé chercherait peut-être avant tout à défendre ses propres intérêts sécuritaires.Depuis plusieurs années, le Togo fait face à une montée des attaques jihadistes dans sa région septentrionale. Les opérations du JNIM dans le nord togolais ont profondément inquiété les autorités de Lomé, qui redoutent un enracinement durable de l'insurrection dans les zones frontalières avec le Burkina Faso.

Dans cette logique, certains observateurs avancent que Faure Gnassingbé pourrait chercher à établir, à travers le FLA, des canaux indirects avec les groupes influents présents dans l'espace sahélien afin d'obtenir une forme de désescalade sécuritaire sur le territoire togolais.Autrement dit, une forme de transaction politique implicite pourrait émerger, le Togo faciliterait certains échanges entre Bamako et le FLA, tandis que le FLA pourrait, de son côté, contribuer à ouvrir des passerelles indirectes avec des acteurs liés aux dynamiques jihadistes régionales.Aucune preuve publique ne permet à ce stade de confirmer un tel scénario. Mais cette hypothèse circule désormais ouvertement dans plusieurs cercles diplomatiques et sécuritaires ouest-africains.

Pendant ce temps, à Bamako, l'annonce de cette rencontre de Lomé semble avoir provoqué une nervosité inhabituelle dans les milieux proches du pouvoir militaire.Le communicant Boubou Mabel Diawara, considéré par de nombreux observateurs comme l'un des principaux relais médiatiques de la junte malienne, a multiplié dans la nuit du 25 mai des attaques verbales contre les autorités togolaises, allant jusqu'aux menaces et aux insultes publiques.

Pour plusieurs analystes, cette réaction particulièrement agressive traduit surtout les contradictions internes du pouvoir malien face à cette diplomatie parallèle. Car si Bamako a effectivement mandaté discrètement Lomé pour ouvrir des discussions indirectes avec certains mouvements politiques et armés, il devient politiquement difficile pour la junte d'assumer publiquement cette stratégie sans fragiliser son discours officiel fondé depuis plusieurs années sur la seule option militaire.Cette ambiguïté nourrit aujourd'hui un climat de confusion régionale.

D'un côté, le pouvoir malien continue d'affirmer vouloir écraser militairement les mouvements politiques et armés de l'Azawad. De l'autre, plusieurs signaux laissent apparaître une recherche discrète de canaux politiques susceptibles de limiter l'enlisement sécuritaire.Dans ce contexte, la médiation togolaise apparaît moins comme une démonstration de puissance diplomatique que comme le symptôme d'un basculement stratégique plus profond dans la crise sahélienne.
La véritable question demeure désormais entière, Lomé peut-il réellement devenir un médiateur crédible dans le dossier malien ou ne sert-il que de façade diplomatique à des négociations indirectes menées sous pression par des régimes sahéliens fragilisés par l'évolution du rapport de force sur le terrain ?
******

Abonnez-vous à notre lettre hebdomadaire - pour recevoir tous les liens permettant d'avoir accès aux articles publiés chaque semaine.

Chaque semaine, PTAG publie de nouveaux articles dans ses différentes rubriques (économie, environnement, politique, mouvements sociaux, actualités internationales ...). La lettre hebdomadaire vous fait parvenir par courriel les liens qui vous permettent d'avoir accès à ces articles.

Remplir le formulaire ci-dessous et cliquez sur ce bouton pour vous abonner à la lettre de PTAG :

Abonnez-vous à la lettre

Soudan : les révélations explosives d’un chef de guerre

2 juin, par Leslie Varenne — , ,
Considéré comme l'un des principaux commandants des Forces de soutien rapide (FSR), le groupe paramilitaire qui affronte l'armée soudanaise depuis avril 2023, Al-Safana a fait (…)

Considéré comme l'un des principaux commandants des Forces de soutien rapide (FSR), le groupe paramilitaire qui affronte l'armée soudanaise depuis avril 2023, Al-Safana a fait défection. Dans une longue interview accordée le 20 mai à Al Jazeera, il vide son sac et dévoile les coulisses de son ancien mouvement qu'il décrit comme divisé et affaibli. Il dépeint son chef, le général Hemedti, comme un homme démoralisé et absent du terrain et présente les Émirats arabes unis comme les véritables patrons de cette guerre.

Tiré de Mondafrique
28 mai 2026

Par Leslie Varenne

Hemedti, au premier plan, au centre de l'image.

Un haut commandant se retourne contre son camp

Ali Rizqallah, plus connu sous le nom d'Al-Safana, est un commandant de terrain important. Il était notamment actif au Darfour-Nord et au Kordofan-Ouest. Il a participé à plusieurs opérations majeures des Forces de soutien rapide avant d'annoncer sa défection le 11 mai 2026. Sa parole a donc un poids particulier : il parle depuis l'intérieur même de l'appareil militaire des FSR, le groupe paramilitaire dirigé par Mohamed Hamdan Dagalo, dit Hemedti, en guerre contre l'armée régulière du général Abdel Fattah al-Burhan depuis plus de trois ans. Un conflit devenu l'une des plus graves catastrophes humanitaires au monde, avec des dizaines de milliers de morts et des millions de déplacés.

Dans son interview à Al Jazeera, Al-Safana affirme avoir choisi « le peuple soudanais », les déplacés et les réfugiés, et explique qu'il ne pouvait plus cautionner les violations commises par les FSR. Une posture attendue : il tente naturellement de se dédouaner des crimes commis par le mouvement auquel il appartenait encore il y a quelques jours. Ses déclarations offrent néanmoins une plongée rare dans les coulisses des FSR.

Al-Safana.

Hemedti absent du Soudan et dépassé par la guerre

L'un des passages les plus intéressants de cet entretien d'une heure concerne le principal acteur de cette guerre, le général Hemedti. Le chef des FSR serait totalement absent du terrain ; il passerait l'essentiel de son temps au Kenya et aux Émirats arabes unis, avec parfois des passages au Tchad. Sa dernière présence réellement signalée au Soudan remonterait à 2025 dans la région de Nyala, au Darfour. Al-Safana affirme l'avoir rencontré récemment à Nairobi. Mais loin de l'image d'un chef de guerre dirigeant ses opérations depuis l'étranger, il décrit un homme profondément affaibli psychologiquement, démoralisé et dépassé par une guerre qui ne serait plus réellement sous son contrôle : « Il m'a donné des indications claires que cette guerre n'est plus entre nos mains. Si elle était entre nos mains, elle aurait été arrêtée ».

Puis Al-Safana renforce encore son propos en déclarant : « La guerre a dépassé notre contrôle. » L'ancien commandant affirme également qu'Hemedti souhaiterait négocier mais qu'il ne disposerait plus des moyens d'imposer une sortie de guerre. « Il appelle à la paix et à un accord 24 heures sur 24, mais il ne peut pas faire un seul pas en avant », explique-t-il avant d'ajouter cette phrase terrible : « S'il insiste pour arrêter la guerre ou négocier, ils pourraient lui tirer une roquette sur la tête ou l'assassiner. » L'ex-commandant ne dit pas qui se cache derrière ce « ils ». Mais la formule donne du corps à l'idée centrale de son témoignage : la guerre ne serait plus contrôlée par les FSR.

Les Émirats arabes unis au cœur du dispositif

L'autre révélation majeure de l'interview concerne le rôle des Émirats arabes unis.

Si de nombreux rapports d'experts, d'ONG et des enquêtes journalistiques accusent depuis longtemps Abou Dhabi d'implication directe dans la guerre, c'est la première fois que le coup est porté depuis l'intérieur. « Les Émirats combattent maintenant ouvertement », affirme Al-Safana. Puis il pose une question qui résume toute son accusation : « Hemedti n'a pas d'avions. Hemedti n'avait pas de drones. Alors à qui appartiennent ces avions ? Qui apporte les drones pour cette guerre ? » Il insiste également sur le rôle des aéroports, des corridors régionaux et des pays voisins qui, précise-t-il, ouvrent leurs infrastructures aux Émirats arabes unis et non aux FSR elles-mêmes.

2026

Abdelrahim Dagalo, l'homme des opérations et des exactions

Alors que Hemedti apparaît, dans ce récit comme un dirigeant affaibli et itinérant, son frère Abdelrahim Dagalo est présenté comme le véritable chef opérationnel des FSR et comme l'homme de la ligne dure : « Toutes les violations et les catastrophes viennent de la personne responsable », affirme Al-Safana. Il accuse directement le frère d'Hemedti d'être derrière les exactions commises au Darfour, notamment à El-Geneina et El-Facher : exécutions extrajudiciaires, violences contre les civils, pillages et attaques contre les hôpitaux.

Ces accusations sont particulièrement lourdes alors que les FSR sont déjà visées par de nombreuses accusations de crimes de masse et de violences ethniques au Darfour. Difficile de savoir si Al-Safana ici cherche à amoindrir les charges contre Hemedti, afin de le préserver de la justice internationale, ou s'il y a une part de vérité. Probablement un peu des deux.

Des FSR fragmentées par les défections

Al-Safana décrit enfin des FSR complètement déstabilisées. Selon lui, les recrutements massifs ont profondément changé la nature du mouvement. « Ils ont recruté des tribus entières, du plus âgé au plus jeune », affirme-t-il, évoquant même l'enrôlement d'enfants. Il insiste surtout sur le manque de discipline et de cohésion interne. Beaucoup de combattants ne seraient pas des soldats permanents des FSR mais des recrues attirées par l'argent, la protection ou les alliances locales. « Ces gens ne sont pas des soldats permanents des FSR », explique-t-il, ajoutant qu'ils peuvent à tout moment abandonner le combat, vendre leurs armes ou désobéir aux ordres.

Là encore, s'il y a incontestablement une part de vérité dans ces descriptions, il ne faut pas minorer la dimension stratégique du témoignage d'Al-Safana, qui cherche aussi à se dédouaner et à survivre politiquement après sa défection. Toutefois ce départ intervient après ceux de deux autres cadres importants des FSR, Al-Nour Al-Qubba et Bashara al-Huweira, ainsi que la désertion de nombreux combattants. Autant d'éléments qui tendent à confirmer que les paramilitaires sont aujourd'hui réellement affaiblis et traversés par de profondes luttes internes. Car, comme le dit l'adage, on ne quitte pas une équipe qui gagne…

Le spectre d'une partition du Soudan

Dans cet entretien, Al-Safana évoque le risque de partition du Soudan de manière indirecte et nuancée, expliquant que l'affaiblissement d'Hemedti pourrait aboutir à un éclatement du pays. Mais dans d'autres interviews, notamment sur Al-Arabiya, il accuse clairement les FSR de chercher à partitionner le Soudan en contrôlant durablement le Darfour et le Kordofan avec « un soutien extérieur ». Une allusion transparente aux Émirats arabes unis qu'il présente tout au long de son témoignage comme les véritables patrons militaires de cette guerre. Dès lors, une question se pose : Abou Dhabi cherche-t-il à diviser le Soudan après l'échec de la prise de Khartoum, ou était-ce l'objectif depuis le début du conflit ?

*****

Abonnez-vous à notre lettre hebdomadaire - pour recevoir tous les liens permettant d'avoir accès aux articles publiés chaque semaine.

Chaque semaine, PTAG publie de nouveaux articles dans ses différentes rubriques (économie, environnement, politique, mouvements sociaux, actualités internationales ...). La lettre hebdomadaire vous fait parvenir par courriel les liens qui vous permettent d'avoir accès à ces articles.

Remplir le formulaire ci-dessous et cliquez sur ce bouton pour vous abonner à la lettre de PTAG :

Abonnez-vous à la lettre

TotalEnergie : Réprimer pour polluer

2 juin, par Paul Martial — , , ,
TotalEnergies profite largement des dictatures en Ouganda et en Tanzanie pour mener à bien son dessein d'extraction des énergies fossiles. L'East African Crude Oil Pipeline (…)

TotalEnergies profite largement des dictatures en Ouganda et en Tanzanie pour mener à bien son dessein d'extraction des énergies fossiles.

L'East African Crude Oil Pipeline (EACOP) est un projet de TotalEnergies visant à extraire le pétrole du lac Albert, en Ouganda, puis à le faire transiter sur 1 400 kilomètres via un oléoduc chauffé jusqu'au port de Tanga, en Tanzanie.

Faire taire les oppositions

Dès le début, une répression s'est abattue sur les opposants qui soulignaient les dangers du projet. Outre le fait qu'il représente une véritable bombe climatique, les réserves de brut étant estimées à un milliard de barils. Les quelque 400 forages auront des conséquences importantes sur la faune et la flore.

En Ouganda, les activistes et les étudiants réunis au sein du mouvement #StopEACOP font face à une répression systématique. Les manifestations et rassemblements débouchent sur des arrestations pour des motifs tels que « perturbation de l'ordre public » ou « nuisance sur la voie publique ». Les libérations sous caution sont généralement refusées et les militants restent détenus parfois pendant des mois dans l'attente de leur procès, notamment dans la prison de Prison de Luzira, où les conditions de vie sont déplorables. Des cas de torture ont également été signalés.
La dernière arrestation remonte au 26 mai. Mawanda Arafat a été appréhendé alors qu'il s'apprêtait à remettre une pétition à Kenya Commercial Bank, pour exiger son retrait du projet, à l'image d'une cinquantaine de sociétés d'investissement qui refusent de participer à l'EACOP.

Accentuation de la répression

Au fur et à mesure que le projet avance, la répression s'intensifie. Les expulsions des paysans de leur terre traversée par l'oléoduc s'accompagnent de violences. Les populations protestent contre les indemnisations dérisoires qui leur sont proposées. Certaines personnes n'ont d'ailleurs toujours rien reçu. Les procédures judiciaires engagées se soldent souvent par des jugements expéditifs au détriment des plaignants.

Les politiques de coercition qui ont accompagné le trucage des élections présidentielles en Ouganda en janvier 2026 et en Tanzanie en octobre 2025, ayant fait respectivement 30 et 700 morts ainsi que des milliers d'arrestations, rendent les mobilisations encore plus difficiles.

Les discours creux et ronflants sur le respect des droits humains peinent à masquer une réalité : TotalEnergies profite largement de régimes autoritaires qui étouffent les voix des opposants pour sécuriser ses 10 milliards de dollars d'investissement. C'est ce que souligne l'ONG internationale Business & Human Rights Resource Centre (BHRRC) : « Le projet EACOP a constamment été l'un de ceux associés au plus grand nombre d'attaques contre les défenseurs des droits humains dans les recherches du BHRRC. En 2025, l'EACOP a été lié au plus grand nombre d'attaques répertoriées par le BHRRC, avec 40 incidents visant des défenseurs ayant soulevé des préoccupations concernant l'oléoduc. ». Belle illustration de son slogan en interne « du goût de la performance » revendiqué par TotalEnergie.

Paul Martial

******

Abonnez-vous à notre lettre hebdomadaire - pour recevoir tous les liens permettant d'avoir accès aux articles publiés chaque semaine.

Chaque semaine, PTAG publie de nouveaux articles dans ses différentes rubriques (économie, environnement, politique, mouvements sociaux, actualités internationales ...). La lettre hebdomadaire vous fait parvenir par courriel les liens qui vous permettent d'avoir accès à ces articles.

Remplir le formulaire ci-dessous et cliquez sur ce bouton pour vous abonner à la lettre de PTAG :

Abonnez-vous à la lettre

.

La fuite des cerveaux au Maroc

2 juin, par Mustapha Saha — , ,
Paris. Lundi, 25 mai 2026. Peu d'études universitaires, de recherches approfondies, de statistiques fiables, de chroniques documentées transparaissent sur la fuite des cerveaux (…)

Paris. Lundi, 25 mai 2026. Peu d'études universitaires, de recherches approfondies, de statistiques fiables, de chroniques documentées transparaissent sur la fuite des cerveaux au Maroc. La société française est en déficit d'étudiants dans ses filières scientifiques et techniques. Elle manque de 8 000 apprenants en ingénierie. Les marocains compensent le manque.

Il est rare aujourd'hui d'entrer dans un hôpital français sans y croiser un clinicien marocain. Le Maroc a besoin de 32 000 médecins. 700 ingénieurs et 500 médecins formés localement s'expatrient chaque année. L'élitisme, le favoritisme, le népotisme laissent beaucoup d'ambitions sur le bord de la route. Les sirènes occidentales sont terriblement attractives. Les marocains, généralement doués pour les disciplines scientifiques, sont tentés par le marché mondial des technologies numériques. Comme à l'époque postcoloniale, quand la France avait besoin de main-d'œuvre corvéable à merci, les ingénieurs marocains se recrutent directement à Casablanca. Des séminaires d'embauche se tiennent dans les grands hôtels. La société Sintegra Consulting supervise ces réunions à longueur de semaines. Slogan tentateur, Accélérez votre carrière en France. L'école Supinfo des métiers d'informatique de Casablanca place 60% de ses lauréats à l'étranger. Le visa French Tech permet, dans ces cas d'exception, d'avoir une carte de séjour et de travail en peu de temps.

Au Maroc, les dommages collatéraux sont considérables. 90% des étudiants marocains sont mentalement prêts pour l'exil. 20 % passent à l'acte. La fuite des cerveaux appauvrit la recherche, affaiblit l'innovation, entraîne une perte irrattrapable de compétences stratégiques. Nul hasard si les deux principales revendications de la GenZ 212 concernent les écoles et les hôpitaux.

Les entreprises marocaines cherchent avant tout le profit au détriment des conditions de travail. Les infrastructures éducatives se perfectionnent sans tenir compte des débouchés. Les pôles d'excellence se multiplient sans retours sur investissements. Les programmes mis en place pour remédier à la situation calamiteuse ne produisent que des résultats négligeables. Les procédures Tokten et Fincome, dotées de sigles hermétiques en vertu du confusionnisme technocratique, sollicitent les cadres nationaux établis à l'étranger pour s'investir dans le développement au Maroc à travers des transferts de connaissances, des missions scientifiques, sans fournir l'infrastructure opérationnelle. Les initiatives se réduisent à des conférences et des colloques stériles. S'il y a une tendance au retour des intellectuels et des techniciens marocains dans leur pays qui se dessine, elle a des raisons politiques, l'ostracisation des instances étatiques françaises.

Le Mouvement GenZ 212 a révélé les raisons structurelles de la fuite des cerveaux, l'absence d'un véritable espace de liberté critique, les blocages institutionnels endémiques, la difficulté de transformer le savoir en projet collectif, l‘impossibilité de construire un devenir lisible, la précarisation généralisée de la jeunesse. L'exil des compétences résulte du décalage entre le potentiel humain foisonnant et l'incapacité de le valoriser. GenZ 212 n'est pas une simple protestation de la jeunesse. La vague contestataire est symptomatique d'une profonde crise sociale. GenZ 212 est déroutante pour le système établi par son imprévisibilité, son surgissement inattendu d'une plateforme internétique méconnue, Discord en l'occurrence, sa rapidité. J'ai explicité ailleurs une équation symbolique, floquée sur des tee-shirts de manifestants casablancais, T = A/0 x V. T = tension / transformation. A = Aspiration. 0 = opportunité. V = vitesse du monde digitalisé. Quand les aspirations augmentent plus vite que les opportunités réelles, la frustration devient explosive. GenZ 212 est une génération rhizomique, horizontale, transversale. Elle est, jusqu'à présent, indomptable, incontrôlable, irrécupérable. Elle paie cher sa rébellion, 2 500 jeunes, parfois des adolescents, croupissent dans les geôles. Elle pousse dans tous les sens, sans programme prédéfini, à partir des périphéries délaissées, mais aussi à partir des classes moyennes déclassées. Elle paie cher sa rébellion, 2 500 jeunes, parfois des adolescents, croupissent dans les geôles. Cette génération est à fois audacieuse et paralysée par la peur. Elle réclame fébrilement une dignité existentielle, une place dans le récit national. Elle démythifie la rhétorique politicienne traditionnelle, le langage de bois, les promesses récurrentes, la gouvernance dévissée du vécu quotidien. Mais, elle sacralise encore le pouvoir. Elle reste, malgré tout, enfermée dans des logiques algorithmiques. Elle vit comme une libération une aliénation numérique ambivalente, amphigourique, subtile. Elle n'échappe pas aux paradoxalités marocaines. Elle combine insubordination et légalisme, dissidence et loyaulisme, insoumission et conformisme. Elle ne s'incarne pas dans des créativités, des inventivités soixante-huitardes. Elle manque d'une théorisation inspiratrice.

La France demeure la principale destination des étudiants marocains. Jusqu'en 1970, le phénomène concerne quelques milliers de personnes issus des élites administratives et bourgeoises. Entre 1970 et 1990, on assiste à une forte augmentation à cause de la massification scolaire et des accords universitaires franco-marocains. A partir de 2000, les étudiants marocains constituent le premier contingent parmi les étudiants africains francophones. L'évolution est particulièrement importante dans les écoles d'ingénieurs. Le Maroc développe fortement ses classes préparatoires. Le cas de l'école Polytechnique métropolitaine est édifiant. Depuis 2000, l'établissement français a accueilli plus de 300 étudiants marocains. Un néocolonialisme éducationnel et culturel pernicieux se ramifie dans les relations bilatérales.

Le Maroc s'est doté, dès 1959, de l'Ecole Marocaine d'Ingénierie. S'y sont ajoutées plusieurs institutions. L'Ecole Hassania des Travaux Publiques, spécialisée dans les infrastructures, l'hydraulique, l'énergie, les travaux publics. L'Ecole Mohammadia d'Ingénieurs en informatique pour les télécommunications, la cybersécurité. L'Ecole Nationale Supérieure d'Informatique et d'Analyse des Systèmes. L'Ecole Nationale Supérieure des Mines de Rabat pour la géologie, l'énergie, l'électromécanique. L'Ecole Nationale des Sciences Appliquées. Et d'autres filiales accessibles après le baccalauréat à Tanger, à Agadir, à Fès, à Marrakech. Parmi les établissements d'enseignement supérieur dits d'excellence, l'Université Mohammed VI Polytechnique, fondée en 2013 à Ben Guérir, avec le soutien de l'Office Chérifien des Phosphates, axée sur la recherche appliquée et l'innovation. L'Université Internationale de Rabat, créée en 2010 à Technopolis, avec un enseignement en français et en anglais. La School of Aerospace and Automotive Engineering pour l'aéronautique, le spatial, l'automobile, la mécanique avancée, les systèmes embarqués, les transports intelligents. L'Université Cadi Ayyad de Marrakech, créée en 1978, bénie du nom du fameux juriste de Grenade. Cadi Ayyad (1083-1149), est un théologien marocain natif d'Al Hoceima, affilié à l'école malikite, considéré comme l'un des sept saints de Marrakech. L'université s'est taillée une renommée internationale en astronomie grâce à l'Observatoire de l'Oukaïmeden, qui a permis la découverte de plusieurs comètes et objets célestes. L'université internationale anglophone Al Akhawayn, décidée par décret royal en 1993, implantée à Ifrane, en plein Moyen Atlas. Son architecture s'inspire des chalets de montagne. Al Akhawayn adopte le modèle américain, liberal arts. Elle embrasse les disciplines de prédilection du technocratisme, l'ingénierie, l'informatique, l'intelligence artificielle, le management, la finance, le marketing, la communication. Elle se prévaut de ses opportunités professionnelles dans les multinationales. Elle entretient le mythe de la performance et du leadership.

Le Maroc prend en charge, en pure perte, les formations universitaires au profit de l'ancien colonisateur. Selon les données du Conseil national de l'Ordre des médecins, 7 000 praticiens marocains, dont 32% de femmes, exercent en France depuis 2017, 6 510 en activité régulière, 450 en intermittence. Les inégalités sociales, territoriales s'aggravent. Des régions entières sont laissées à l'abandon. La tragédie d'Agadir et la mort de huit femmes en cours d'accouchement témoignent de l'état lamentable des équipements sanitaires. Le chômage des 18–24 ans culmine à 42% dans les villes. Les diplômes sont perçus comme des visas pour l'étranger. La réussite, c'est partir. Au classement des meilleures préparations aux grandes écoles françaises, il y a le lycée Sainte-Geneviève de Versailles, le Lycée Louis Legrand de Paris, et à la sixième place, le lycée d'excellence de Ben Guérir, ouvert en 2015. En 2020, dix-sept de ses élèves sont entrés à l'Ecole polytechnique en France. L'établissement écume un millier de surdoués dans toutes les régions. Il les sélectionne en dehors des canaux officiels. Il leur accorde des bourses. Il les accueille en internat. L'initiative présidée par l'Office Chérifien des Phosphates détonne dans un pays marqué par des inégalités scolaires criantes. Le déficit éducatif marocain est notoire. Selon des chiffres fournis par le Haut-Commissariat au Plan du Maroc, 38 % de la population en milieu rural, 17,3 en milieu urbain, 32% des femmes, 17,2% d'hommes sont analphabètes. L'enseignement, comme la médecine, se privatise. Le néolibéralisme prospère aux dépens du service public. Ainsi se décline la société schizophrène marocaine, le meilleur et le pire.

Selon Campus France, les étudiants marocains, au cours de l'année scolaire 2024-2025, sont 42 000 dans les universités françaises, dont 6 000 dans écoles d'ingénieurs, 8 500 dans les écoles de commerce. Au Maroc, 1 400 000 suivent des études supérieures. Une réserve considérable d'émigration. La France manque de 80 000 ingénieurs par an. Elle puise allégrement ses besoins dans les ressources marocaines. Le médical est le secteur le plus visible de la fuite cerveaux qui concerne tout autant le génie logiciel, la data science, l'intelligence artificielle. Le Maroc forme 15 000 ingénieurs par an dont certains se retrouvent dans les fintechs de la Silicon Valley, les startups californiennes, les laboratoires d'intelligence artificielle. Ces marocains, contrairement indiens et aux chinoise, sont moins présents médiatiquement et moins organisés comme lobbys technologiques. Plusieurs marocains travaillent pour l'aérospatial américain, les projets de satellites. La réputation des ingénieurs marocains est internationalement bien assise, formation mathématique et physique solide, polyglottisme, maîtrise du Machine Learning, du cloud, du software engineering.

Dans plusieurs universités marocaines, les cours sont dispensés en anglais. Le Maroc s'anglicise, s'américanise, s'atlantise. La révolution numérique fait émerger des modélisations économiques inédites, des désignations organisationnelles inexplorées, des métiers insoupçonnés. Les entreprises Al-native de logiciels intelligents artificiels, de modèles génératifs, d'automatisation massive, de forte capacité de scalabilité, les startups deeptech, impliquées dans le calcul quantique, la robotique, les biotechnologies, les data-driven companies, collecteurs de données, analystes en temps réel, utilisateurs de modèles prédictifs, les plateformes créatrices de valeurs par la mise en relation, sont voraces en énergie et en techniciens pointus. Des sommes affolantes sont engagées pour déployer des smart companies, pilotées par l'automatisation, des Al-first compagnies gérées par l'intelligence artificielle, des data-centric organizations valorisatrices des données, des licornes capitalisées à un milliard de dollars et plus. Ces sociétés exigent des cycles rapides, des expérimentations continues, des équipes flexibles. Les nouvelles fonctions s'appellent data scientist, deep learning ingineer, prompt ingineer, Artificial ingineer, Cloud Architect. Les concepts-clés, transformation digitale, intelligence artificielle générative, Big Data, Cloud computing, Edge computing, industrie 4.0, économie algorithmique, jumeaux numériques. Les entreprises évoluent vers des organisations hybrides humain-intelligence artificielle, des microsociétés ultra-productives. Les prédictions baudrillardiennes s'accomplissent. Cf. Jean Baudrillard, Simulacre et simulations, éditions Galilée, 1981. Le livre a inspiré la série filmique Matrix des frères transgenres Laurence et Andrew Wachowski. « Le simulacre ne cache pas la vérité. La vérité le masque. Le simulacre est vrai. C'est la carte qui précède le territoire, qui l'engendre. Dissimuler, c'est feindre de ne pas avoir ce qu'on a. Simuler, c'est feindre d'avoir ce qu'on n'a pas. L'un renvoie à une présence, l'autre à une absence. La simulation remet en cause la différence entre le vrai et le faux, le réel et l'imaginaire ». Voir Mustapha Saha, Jean Baudrillard, mon ami, disponible sur le web.

Les jeunes ingénieurs marocains, en s'immergeant dans l'univers algorithmique, se projettent dans un univers de science-fiction. Il suffit de parcourir les réseaux sociaux pour constater l'étendue de l'anglicisation des jeunes marocains. Les références culturelles locales s'érodent. L'américanophilie génère une multiplication d'écoles privées anglophones. Les plateformes comme Netflix, Youtube, Instagram, TikTok, inondent les écrans de téléfilms, de musiques, de pratiques consuméristes états-uniens, J'ai discuté avec des polytechniciens marocains, ils ne jurent que par le paradigme américain. Les marocains adoptent les méthodes libérales de management, les logiques des start-ups. Le traité de libre-échange Maroc-Etats-Unis de 200 officialise l'alignement politique, diplomatique, géostratégique. Les jeunes marocains des grandes villes usent et abusent des anglicismes, crush, deadline, challenge, mood, selfie, feedback. La darija, le français, l'anglais s'amalgament dans un jargon d'initiés. L'individualisme s'affirme à coups de storytellings personnels. Les malls, les food courts, des coffee shops essaiment. La mode épouse les streetwars, les sneakers, les hoodies, les casquettes. Les comportements se standardisent. Le rap marocain reprend les codes visuels américains. Même GenZ 212 est tombé dans ce travers. On ne peut mieux définir la schizophrénie marocaine. Le jeune diplômé type travaille dans une start-up, écoute du rap américain, parle anglais sur TikTok.

Les jeunes marocains, dans leur euphorie technicienne, n'ont pas conscience des enjeux, à moyen et long terme, de leur déracinement, de leur rupture profonde avec leurs attaches sociales, historiques, culturelles, symboliques. Dans ma thèse Psychopathologie sociale des populations déracinées, j'ai défini le déracinement comme une pathologie sociale, un démembrement de l'entité collective. Le déracinement ne se rapporte pas uniquement à l'éloignement géographique. Il remet en cause les repères existentiels, l'ancrage cuturel, la proximité dynamisante des relations quotidiennes, la stabilité psychique. J'ai observé chez de jeunes exilés, en situation de désenchantement, des syndromes de désorientation, d'anxiété, de dépression diffuse. Cette souffrance psychosomatique trahit une désorganisation sociale intériorisée. Dans les pays occidentaux, l'urbanisme technocratique, signalétique, sécuritaire, disciplinaire, maintient les citadins sous pression permanente. La ville anxiogène désaxe l'exilé. Les nouveaux métiers numériques, décrochent leurs exerçants des réalités palpables. Les jeunes expatriés, réduits à leurs fonctions techniques, séparés de leur territoire, de leur histoire, de leur mémoire, plongés dans un espace urbain sans repères, se retrouvent désarmés face à leurs désillusions. L'acculturation les guette. Il ne s'agit pas ici de prôner un retour nostalgique aux origines. Il s'agit de constater la négation par le technocratisme de la diversité. Le problème se situe au niveau du déracinement sans reconnaissance publique, l'anonymisation psychologique, l'isolement mental. Les jeunes marocains, fiers de leurs pertinences, ignorent leurs incohérences. Combien parmi eux ont lu et compris Les Damnés de la terre de Frantz Fanon, éditions François Maspero, 1961. La fuite des cerveaux retombe dans l'aliénation coloniale.

Le départ des diplômés, brain drain, est toujours une perte pour le pays d'origine, un gain pour la terre d'accueil. L'économiste américain Gary Becker (1930-2014), théoricien du capital humain, considère les connaissances, les compétences, comme un capital économique au même titre que les machines. Investir dans une personne, financer ses études, sa formation professionnelle, son apprentissage d'une langue, son acquisition d'expériences pratiques, intensifie sa productivité future. La logique des incitations s'applique ainsi à l'ensemble des vivants. L'éducation est réduite à une simple question de rentabilité. S'occultent les inégalités sociales. Les attitudes sociales deviennent des marchandises. Jean-Paul Sartre aurait crié à la chosification de l'être humain. Dans l'économie de marché, la conscience libre est transformée en objet figé. Les ingénieurs exilés cherchent une seule chose, la réussite sociale. A ma connaissance, il n'y a pas chez eux de mouvement social. Ils sont des exécutants au sens propre. Ils sont déterminés, une fois pour toutes, par leurs fonctions techniques. Les marocains dans les start-ups sont loués pour leur adaptabilité, autrement dit pour leur passivité psychologique. Ils sont regardés par leurs supérieurs comme des objets. Ils sont aliénés par les privilèges matériels. Leurs discours trahissent leur mauvaise foi. Ils s'appliquent à eux-mêmes une nouvelle forme de servitude volontaire, dans les mêmes termes décrits par Etienne de la Boétie au seizième siècle.

Le concept de réification, verdinglichung en allemand, littéralement transformation en chose, est centrale chez Karl Marx et Georg Lukács (1885-1971). La réification désigne le phénomène qui fait apparaître les relations humaines, sociales, économiques, culturelles, historiques comme des choses naturelles, objectives, indépendantes des individus qui les produisent. La réification est intrinsèquement liée au développement du capitalisme à travers l'industrialisation, la généralisation du salariat, la dictature du marché. Les produits du travail humain semblent, dans ce processus, acquérir une existence autonome. C'est le même mécanisme qui se renouvelle avec la logicisation de toutes choses, l'automatisation, la robotisation, la cognition artificielle. Au commencement, le fétichisme de la marchandise. Les rapports entre humains prennent la forme de rapports entre choses. La force de travail se vend comme une chose. L'exploitation est représentée comme un échange neutre entre marchandises. Les créations humaines dominent leurs créateurs. La réification est étroitement liée à l'aliénation. Le salarié dissocié de son travail ne contrôle ni sa production, ni ses finalités. Son activité est mécanique, machinale, abstraite. Il est étranger à la société et à lui-même. Il est incapable de dépasser sa condition. Georg Lukács fait de la réification un concept majeur dans Histoire et conscience de classe, 1922, réédition en français, dans une traduction de Kostas Axelos, éditions de Minuit, 1960. Voir aussi Henri Lefebvre, Lukács 1955, éditions Aubier, 1992. L'objectivisme est une idéologie bourgeoise. Le capitalisme ne transforme pas seulement les objets. Il bouleverse aussi la manière de penser. Il rend tout quantifiable, y compris les affectivités, les désirs, les sentiments, les sensibilités, les impressions, les goûts, les inclinations. Le marketing, la publicité, le marchandisage se chargent des conversions lucratives. L'humain, son corps, son esprit, sa conscience, ne sont plus que des choses mesurables, chiffrables, monnayables. Les institutions sociales, les divisions de travail, les fragmentations pyramidales, les inégalités sont perçues comme des dispositions immuables, imprescriptibles, inchangeables alors qu'elles ne sont que des constructions historiques. Les ingénieurs marocains, sans s'en rendre compte, sont des techniciens de la réification.

Pour le sociologue américain Immanuel Wallerstein (1930-2019), le système-monde est constitué de trois zones, le centre, la semi-périphérie, la périphérie. La fuite des cerveaux est une conséquence structurelle du capitalisme mondial. Les pays du centre attirent les travailleurs hautement qualifiés grâce aux salaires élevés, aux infrastructures scientifiques bien équipées, aux opportunités professionnelles. La fuite des cerveaux renforce la domination du centre, entrave le développement des périphéries. Le centre accumule le savoir, le capital et l'innovation. La périphérie s'enfonce dans le développement du sous-développement. Cf. André-Gunder Franck, Le développement du sous-développement, éditions François Maspero, 1972. Les inégalités mondiales se reproduisent indéfiniment. A la Silicon Valley, on parle de diasporas scientifiques. L'historien et philosophe camerounais Achille Mbembe analyse les mobilités migratoires comme des aboutissements des déséquilibres mondiaux. Les expatriations des intellectuels africains ne relèvent pas d'options individuels. Elles proviennent d'un système mondial inégal où les ressources et les savoirs sont concentrés dans les pays occidentaux. La captation des compétences est un héritage colonial. La prédation intellectuelle va de pair avec la rapacité économique. Cf. Achille Mbembe, De la postcolonie. Essai sur l'imagination politique dans l'Afrique contemporaine, éditions Karthala, 2000. Samir Amin, L'Impérialisme et le développement inégal, éditions de Minuit, 1976. Samir Amin, La faillite du développement en Afrique et dans le tiers monde, 1989.

J'ai développé autrefois une approche de l'exil créateur, où la création littéraire, philosophique, artistique, peut produire des chefs-d'œuvre en demeurant frustrative. Je pense à l'exil créatif, terminé par une tragédie, de Jilali Gharbaoui (1929-1971), ami d'Ahmed Sefrioui, d'Henri Michaux, de Pierre Restany, découvert mort en avril 1971 sur un banc du Champ-de-Mars. Voir Mustapha Saha, La véritable sépulture de Jilali Gharbaoui, disponible sur le web. Je pense à l'exil créateur de Mohammed Khaïr-Eddine (1941-1995), son isolement, sa marginalisation après son retour en 1979 au Maroc. Voir Mustapha Saha, Mohammed Khaïr-Eddine, le poète médusé, disponible sur le web. L'exil anthropologique n'est pas forcément géographique. Des exilés culturels peuvent se sentir étrangers dans leur propre pays. C'est le cas notamment des émigrés revenus sur leur terre natale. Mais aussi des écrivains, des poètes, des artistes qui ne se reconnaissent pas dans leur environnement. La fuite des cerveaux relève du déracinement qui teinte toute chose vécue de superficialité. L'émigré, quelle que soit sa condition sociale, économique, intellectuelle, est toujours assis entre deux chaises, entre deux langues, entre deux mémoires, entre deux imaginaires, entre deux perceptions du monde. Il n'habite pas un territoire symbolique stable. Les plus endurants transforment leur rupture existentielle en source d'inspiration. Leurs déchirures les fécondent. L'individu déplacé développe une conscience altéritaire. La révolution internétique abolit les frontières, les barrières spatiales, temporelles, communicationnelles. Dans la société technocratique atomisante, l'exil créateur devient une résistance, une manière de se reconstruire après fragmentation mentale. Se réalise, comme en Mai 68, une improbabilité salutaire, la fertilisation artistique de la vie, la bonification de l'espace urbain, la libération de l'imaginaire dans les marges, les passages, les zones de transition. Une ouverture sur des horizons inespérés pour l'exilé hyperconnecté, béquillé d'écrans portatifs, l'hyperconnecté, écartelé entre réseaux, entre identifications multiples, confronté à l'absence de des repères.

Mustapha Saha.
Sociologue.

******

Abonnez-vous à notre lettre hebdomadaire - pour recevoir tous les liens permettant d'avoir accès aux articles publiés chaque semaine.

Chaque semaine, PTAG publie de nouveaux articles dans ses différentes rubriques (économie, environnement, politique, mouvements sociaux, actualités internationales ...). La lettre hebdomadaire vous fait parvenir par courriel les liens qui vous permettent d'avoir accès à ces articles.

Remplir le formulaire ci-dessous et cliquez sur ce bouton pour vous abonner à la lettre de PTAG :

Abonnez-vous à la lettre

Chili. Des milliers de lycéens et d’étudiants se mobilisent contre les offensives du gouvernement Kast

Des milliers d'étudiants sont descendus dans les rues de Santiago, la capitale du pays, pour protester contre les mesures répressives et les attaques austéritaires du président (…)

Des milliers d'étudiants sont descendus dans les rues de Santiago, la capitale du pays, pour protester contre les mesures répressives et les attaques austéritaires du président d'extrême droite José Antonio Kast.

Tiré de Révolution Permanente
22 mai 2026

Par Costantino Bovina

Le 14 mai, pour la deuxième fois en deux mois, les élèves du secondaire et les étudiants universitaires se sont mobilisés pour protester contre les dernières mesures austéritaires du gouvernement Kast, une attaque directe contre un système éducatif déjà fragilisé par des décennies de politiques néolibérales. Outre la suppression des programmes alimentaires de la Junta Nacional de Auxilio Escolar y Becas (JNAEB), l'organisme public chargé de distribuer de la nourriture et du matériel scolaire aux familles les plus pauvres, le gouvernement Kast souhaite réduire jusqu'à 12 % des places gratuites à l'université.

L'offensive néolibérale qui ne passe pas

Les étudiants qui manifestent réclament un accès universel à l'enseignement supérieur et la mise en œuvre d'un plan pour la santé mentale des jeunes. Au cœur de la protestation se trouve également le « Plan Escuelas Protegidas », actuellement en discussion au Sénat : une série de mesures visant à criminaliser le mouvement étudiant, en favorisant les sanctions disciplinaires, les interventions policières dans les écoles et le contrôle de masse des étudiants.

Cette mobilisation s'inscrit dans un contexte de mécontentement populaire croissant à l'égard de l'exécutif actuel – selon les sondages le taux de désapprobation envers Kast a grimpé à 58 % – en raison notamment des mesures d'austérité qui ont marqué les premiers mois de son mandat. En particulier, les étudiants qui sont descendus dans la rue ont articulé leurs revendications autour du rejet du plan de « Reconstruction Nationale », une loi prévoyant une série de mesures néolibérales en faveur du patronat, parmi lesquelles la réduction de l'impôt sur les entreprises de 27 % à 23 %, payée au prix fort par des coupes dans la santé et l'éducation publique.

À l'inverse, le coût de la vie pour les classes populaires est voué à augmenter, notamment à la suite de la crise énergétique provoquée par l'agression impérialiste contre l'Iran, dont les effets se répercutent à l'échelle mondiale. Le « bencinazo », un mécanisme visant à réduire le coût du carburant que Kast a refusé d'appliquer afin de favoriser la spéculation des multinationales des énergies fossiles, est un autre facteur qui a contribué à l'essor d'un mécontentement généralisé au sein de la population.

Face au durcissement d'un gouvernement radicalisé qui porte des mesures de plus en plus répressives et autoritaires, la stratégie conciliatrice des bureaucraties syndicales montre d'emblée ses limites dans l'incapacité de donner une voix à ce mécontentement : lors des pourparlers entre la CUT (principale organisation syndicale du pays, qui regroupe environ 800 000 travailleurs à l'échelle nationale) et Tomás Rau, le ministre du Travail du gouvernement Kast, le scandale du « bencinazo » n'a même pas été évoqué.

De même, les fédérations étudiantes universitaires telles que la CONFECH adoptent aujourd'hui la même position défensive que les forces qui les représentent au Parlement : le PS, le Frente Amplio, le PC et les autres partis de la gauche traditionnelle n'ont pas encore reconstitué leurs forces suite à l'échec du précédent gouvernement Boric qui, au nom de la « normalisation » et de la paix sociale, a fini par défendre un projet modéré et impuissant au service du patronat et des capitaux étrangers, incapable de traduire politiquement la colère et la radicalité du mouvement populaire qui l'avait fait élire.

C'est pourquoi, à l'occasion de la mobilisation du 14 mai, la CONFECH et les autres bureaucraties étudiantes, au sein desquelles les organisations de jeunesse affiliées à ces partis néolibéraux jouissent d'une large représentation, ont refusé de participer à l'appel lancé par l'Asamblea Coordinadora de Estudiantes Secundarios (ACES). Cela a entraîné une participation inférieure à celle du 23 mars, qui avait vu 30 000 étudiants défiler dans les rues de Santiago.

À cette occasion également, les syndicats universitaires n'ont pas décidé de se joindre au mouvement qu'au dernier moment, sous la pression de la base : une position conservatrice qui vise à contenir le rôle d'avant-garde que le mouvement étudiant chilien a joué dans la lutte des classes au cours des vingt dernières années, à commencer par les grèves de 2006, 2011 et 2019.

La force du mouvement étudiant chilien

Au cours de ce qu'on a appelé la « Révolucion Pingüina », le mouvement de 2006 qui a fait émerger plusieurs figures de la gauche institutionnelle actuelle, dont l'ancien président Gabriel Boric, c'est toujours l'ACES, sous l'impulsion des franges les plus radicales à la base du mouvement, qui a appelé à la grève nationale des étudiants et qui a fini par paralyser plus de 200 écoles et établissements à travers tout le Chili, la plus grande mobilisation de la jeunesse des dernières décennies. À l'inverse, la FECH et les autres fédérations se sont jointes au mouvement par la suite, emportées par l'effet boule de neige qui a pu mobiliser entre 600 000 et un million d'étudiants.

De plus, lors des mobilisations de 2011, la coordination entre les universités et les élèves du secondaire a joué un rôle de premier plan dans le mouvement, en construisant une opposition radicale à partir d'une critique de l'ensemble du système éducatif chilien, qui avait subi les privatisations et les mesures dévastatrices d'Augusto Pinochet pendant la dictature, au point qu'en 2011, 25 % de l'enseignement était financé par l'État, les 75 % étant encore à la charge des étudiants eux-mêmes.

Enfin, le mouvement de masse qui, en 2019, a mobilisé un Chilien sur cinq – presque quatre millions de personnes – a lui aussi pris son essor à l'initiative d'élèves du secondaire, qui ont occupé les stations de métro de Santiago à la suite d'une augmentation du prix du ticket. La mobilisation, avec un caractère aussi radical que spontané, a ensuite été détournée dans un processus constitutionnel qui a permis aux forces politiques ayant gouverné le pays au cours des trente dernières années de reprendre le contrôle, main dans la main avec le grand patronat et sans aucune rupture substantielle avec les politiques économiques de Pinochet.

Malgré cela, l' « estallido social » de 2019 a marqué un moment de réveil des masses qui, malgré la répression féroce – des dizaines de manifestants assassinés et des centaines mutilés par les forces de l'ordre – et malgré la concertation des directions syndicales et étudiantes – dès le début disposées à dialoguer avec le gouvernement complice de Piñera – a donné pour la première fois une voix à la colère et au mécontentement populaires provoqués par la crise structurelle du Chili post-dictature, où les inégalités et les conditions de vie matérielles indignes se sont accompagnées pendant des décennies d'un régime de privatisations et de coupes impitoyables dans l'État-providence.

Kast, un Bonaparte sénile qui subit de plein fouet la crise de Trump

Avec l'élection de José Antonio Kast, militant de longue date d'un parti d'extrême droite issu de la dictature de Pinochet, les forces réactionnaires entendent revenir sur toutes les concessions faites à la jeunesse et aux travailleurs à travers un programme prévoyant la défiscalisation des grandes fortunes, une intensification de l'extractivisme pour favoriser l'exploitation des ressources naturelles par les capitaux étrangers, une série de mesures contre l'immigration, la criminalisation des communautés Mapuches qui luttent pour défendre leur territoire et des réformes sécuritaires visant à renforcer l'appareil policier, ainsi qu'une plus grande centralisation des pouvoirs permise par la Constitution en vigueur – qui, en fin de compte, est toujours celle de Pinochet – et un révisionnisme historique à l'égard de la dictature.

Malgré cela, le gouvernement actuel ne jouit pas d'une hégémonie politique ou sociale suffisante pour s'imposer par la force : outre le déclin institutionnel et économique interne du pays, Kast doit composer avec une situation internationale dans laquelle son meilleur allié, Donald Trump, est confronté à la pire crise depuis le début du mandat et où ses « points de référence » déclarés en Europe, Giorgia Meloni et Viktor Orbán, ont tous deux subi des revers.

Comme l'a montré l'histoire récente, ni les partis traditionnels de la Concertación ni la gauche du Frente Amplio ne sont en mesure d'opérer une véritable rupture avec le modèle néolibéral actuel, responsable de la crise structurelle dans laquelle le pays est en train de sombrer. De même, les directions syndicales et étudiantes ne semblent pas disposées à mener la lutte contre l'offensive réactionnaire du gouvernement le plus à droite depuis la dictature.

C'est pourquoi il est indispensable de multiplier les espaces de débat et d'organisation pour construire une véritable réponse par en bas, tout en unifiant le mouvement étudiant à partir des assemblées et des collectifs locaux, afin de renforcer la coordination entre les écoles et les universités de tout le pays. Comme l'ont démontré les mobilisations de ces vingt dernières années, la jeunesse chilienne est capable d'assumer un rôle d'avant-garde face aux bureaucraties syndicales et d'entraîner des secteurs ouvriers dans la lutte.

Des expériences telles que la Coordinadora 8 de Marzo, qui a vu ces derniers mois la coordination des forces étudiantes de la ACES et du Red de Solidaridad Estudiantil avec les travailleurs de l'ANEF, les organisations féministes et les comités pour la Palestine, démontrent que seule l'union des étudiants avec les travailleurs, les communautés autochtones, les classes populaires et les autres forces qui ont déjà été protagonistes du mouvement en 2019 peut permettre de construire une riposte par en bas, qui balaye la dictature de Pinochet, son héritage néolibéral et le gouvernement d'extrême droite et pro-patronal de Kast, totalement soumis à Trump et à l'impérialisme étasunien.

*****

Abonnez-vous à notre lettre hebdomadaire - pour recevoir tous les liens permettant d'avoir accès aux articles publiés chaque semaine.

Chaque semaine, PTAG publie de nouveaux articles dans ses différentes rubriques (économie, environnement, politique, mouvements sociaux, actualités internationales ...). La lettre hebdomadaire vous fait parvenir par courriel les liens qui vous permettent d'avoir accès à ces articles.

Remplir le formulaire ci-dessous et cliquez sur ce bouton pour vous abonner à la lettre de PTAG :

Abonnez-vous à la lettre

Nouvelle vague de mobilisation en Argentine : la jeunesse, la mémoire et la gauche

Cinquante ans après le coup d'État militaire de 1976, on a assisté en Argentine à des mobilisations massives, notamment le 24 mars de cette année, qui ont regroupé la jeunesse, (…)

Cinquante ans après le coup d'État militaire de 1976, on a assisté en Argentine à des mobilisations massives, notamment le 24 mars de cette année, qui ont regroupé la jeunesse, les travailleur·ses et les mouvements sociaux au cours de l'un des moments politiques les plus significatifs de ces dernières années. Ces mouvements de protestations se sont déroulés dans le cadre d'une crise économique qui s'approfondit, d'une agitation sociale grandissante et des politiques controversées menées par le gouvernement de Javier Milei. La forte participation de jeunes activistes a été particulièrement remarquée, témoignant d'un processus plus large de politisation et de renouvellement de l'engagement radical.

Tiré de Inprecor
26 mai 2026

Par Martín Alvarez

Alternative Viewpoint s'est entretenu avec Martín Alvarez, un militant argentin de 27 ans qui avait participé à la Première conférence mondiale antifasciste et anti-impérialiste, qui s'est tenue du 26 au 29 mars 2026 à Porto Alegre, au Brésil. Martín est un activiste de Agrupacion Politica Nueva Opcion, une instance politique enseignants-étudiants de l'Université nationale de Lujan. Il occupe actuellement le poste de Président du Centre étudiant du programme de formation des professeurs d'histoire. Au cours de cet interview, il revient sur la signification de la mobilisation du 24 mars, le rôle de la jeunesse, la situation politique actuelle en Argentine et la dynamique émergente de la résistance.

Alternative Viewpoint : cette année, les manifestations du 24 mars ont été particulièrement massives, se déroulant dans un contexte de manifestations répétées et d'une forte présence des jeunes. Qu'est-ce qui explique cette tendance et quels sont les facteurs politiques et sociaux qui motivent ces manifestations ?

Martín Alvarez : il est vrai que la manifestation du 24 mars a été particulièrement massive. En ce qui me concerne, j'y participe chaque année avec notre groupe et les défilés sont en général énormes ; mais ce qui m'a frappé cette année est qu'il s'agissait du plus grand rassemblement du 24 mars auquel j'ai jamais participé. Il y a plusieurs raisons à cette participation sans précédent. D'un côté, le cinquantième anniversaire du début de la dictature de 1976 a agi comme un puissant catalyseur symbolique, mobilisant de multiples générations derrière le mot d'ordre : « Mémoire, Vérité et Justice ». D'un autre côté, avoir un gouvernement comme celui de Milei avec un discours complètement opposé aux organisations des droits humains, décrit comme négationniste, qui nie ou minimise le nombre de personnes disparues, justifie les crimes perpétrés par l'État, sympathise avec les politiques économiques et sociales mises en œuvre par la dictature, et qui poursuit actuellement ces politiques néolibérales et ces mesures d'austérité dirigées contre la population – tout cela a conduit le collectif des organisations sociales et politiques, des syndicats, et des organismes de quartier, à mobiliser de toutes ses forces en direction de la Place de Mai et dans chaque provinces du pays. En retour, l'appel uni à la mobilisation visait à unir tous les partis politiques, les syndicats et les secteurs sociaux dans un front commun contre les politiques économiques actuelles.

Je soutiens que les marches de ces dernières années ont eu une importance politique limitée. Il est essentiel de ne pas confondre la participation réelle à certaines manifestations avec leur impact effectif sur le paysage politique. Le nombre de personnes mobilisées n'équivaut pas nécessairement à un même degré d'engagement politique des participants, particulièrement en termes de promotion d'une plus grande politisation et radicalisation au sein de la société argentine.

En Argentine, les manifestations du 24 mars rassemblent traditionnellement des personnes de divers horizons politique, y compris celles qui ne s'identifient à aucun groupe politique spécifique, mais qui possèdent la compréhension historique que le génocide ne doit jamais se reproduire. Cette année, une augmentation significative de participants à titre individuel était particulièrement notable, aux côtés des partis politiques et des organisations qui avaient mobilisé de manière consistante. Des manifestants dont des individus, des familles, des jeunes, ont participé aux manifestations sans être affiliés à une organisation politique ou sociale spécifique.

La dépolitisation accrue de la société argentine est peut-être l'un des facteurs qui a contribué à ce phénomène. Le terme de « crise de la représentation » désigne une crise au sein des partis traditionnels du pays, aussi bien que le dysfonctionnement de l'État et de ses institutions.

D'un autre côté les manifestations conduites contre le gouvernement Milei n'ont pas réussi à faire dérailler les politiques qu'il a mises en œuvre. Il n'y a aucune corrélation entre les défilés et leur signification politique historique. Aucune mobilisation n'a réussi à stopper les Lois de Base qui sont à l'origine du gouvernement de Milei. Le 23 avril 2024, a eu lieu la plus importante manifestation de l'histoire de l'Argentine depuis le retour à la démocratie, manifestation dont le fer de lance était le mouvement des universités qui s'était levé en défense de l'éducation publique gratuite en Argentine. Les coupes budgétaires brutales dans le budget des Universités avait contraint à la défensive un secteur significatif de la société argentine ; ce secteur défendait l'intervention de l'État dans l'économie et le rôle des institutions publiques. Les énormes défilés du mois d'avril n'avaient cependant pas eu l'effet politique qui était attendu, c'est-à-dire de mettre un coup d'arrêt aux coupes budgétaires à l'Université. Finalement, l'Assemblée nationale avait voté une Loi de financement de l'Université qui cherchait à restaurer le budget et les salaires des personnels enseignants et non-enseignants des universités nationales. Cette loi a subi le véto de l'exécutif ; elle a été contestée devant les tribunaux et même si le pouvoir judiciaire a statué en faveur des universités, à ce jour la loi n'a pas été mise en œuvre et les coupes budgétaires dans ce secteur de la société argentine se poursuivent.

L'une des principales protestations hebdomadaires qui se produisent en Argentine concerne les retraités. A l'origine ces protestations étaient des manifestations de masse rassemblant avec succès des syndicats, des organisations sociales, des supporters de football et des individus solidaires du combat des retraités contre la baisse de leurs pensions de retraite. Ces baisses des pensions les laissaient avec un revenu insuffisant pour faire face aux dépenses de base, les plongeant ainsi dans la pauvreté et la misère. Cependant, la réponse du gouvernement a été de persévérer dans ses mesures d'austérité et d'imposer, semaine après semaine, une répression brutale et systématique. Cette approche a réduit l'ampleur des manifestations et a progressivement isolé les retraités, les abandonnant dans ce qui demeure une lutte importante.

Récemment, en février 2026, l'Assemblée nationale a voté l'Acte de modernisation du travail dont l'objectif est de légaliser formellement et d'intensifier l'exploitation de la classe ouvrière argentine en rendant plus flexibles ses conditions de travail, en érodant son pouvoir de d'achat et en abrogeant ses acquis historiques. Le même mois, a été voté un Code criminel de la Jeunesse, qui abaisse l'âge de responsabilité en matière criminelle en Argentine de 16 à 14 ans. La même semaine, l'Assemblée a voté une Loi sur les glaciers qui cherche à redéfinir les zones protégées et à assouplir les contraintes concernant l'extraction minière.

Dans tous les cas il s'agissait d'offensives gouvernementales en faveur du grand Capital et des multinationales. Des réformes structurelles sont en train d'être mises en œuvre afin de consolider une nouvelle défaite et de discipliner la classe ouvrière et le peuple. Les manifestations dirigées contre ces mesures politiques n'ont pas été massives. Elles étaient de faible ampleur. Il n'y a pas eu de résistance dans les rues. C'est le déclin du soutien de la bourgeoisie à Milei plutôt que la résistance populaire qui est la principale raison des retards dans les réformes judiciaires.

C'est important de souligner ces éléments. Alors que les défilés massifs du 24 mars ont pu apparaître comme le reflet d'une radicalisation croissante et ont pu rassembler des secteurs significatifs de la société qui voulaient marquer un coup d'arrêt au gouvernement libertarien, se limiter à cette seule mobilisation peut, du point de vue de l'analyse, conduire à évoquer la fameuse expression à propos « des arbres qui cachent la forêt ».

Il s'est écoulé moins d'un mois entre les réformes en question et le défilé du 24 mars. Ce dernier avait été massif. Pourtant, les défilés qui réclamaient une défense ferme contre les réformes structurelles de la société argentine n'ont eu aucun impact.

Alternative Viewpoint : comment décrirais-tu le projet politique de Milei ? Quels éléments nouveaux introduit-il dans la politique argentine ?

Martín Alvarez : Le projet politique de Javier Milei représente la feuille de route des partis de droite en Argentine , droite qui s'est désormais radicalisée sous une forme « ultradroitière » à cause des nouvelles conditions structurelles de l'économie globale qui favorise de manière croissante les secteurs les plus monopolistiques du Big Business.

Il s'agit d'achever la destruction des acquis historiques de la classe ouvrière et du peuple argentin afin de générer un plus grand transfert de valeur et de richesse pour financer le Capital et le Big Business. Le projet cherche à démanteler l'industrie argentine et à faciliter les importations, donc au bénéfice des entreprises transnationales. Ce projet implique également un endettement systématique et massif qui soumet le pays aux revendications des institutions financières internationales, conduisant ultérieurement à une perte de souveraineté et de contrôle sur les politiques économiques nationales. Un autre élément est l'abandon total des ressources naturelles du pays. La terre et les montagnes sont exploitées au bénéfice d'un tout petit nombre de sociétés minières ou de l'agrobusiness. Un nouveau développement introduit par le gouvernement Milei par rapport aux gouvernements précédents est l'objectif manifeste d'une destruction totale de l'État, à commencer par les secteurs qui sont liés aux fonctions de protection sociale de l'État, ce qui pourrait conduire à un accroissement des inégalités et une restriction de l'accès de la population à des services essentiels.

Alternative Viewpoint : l'inquiétude grandit à propos des tentatives pour minimiser ou réinterpréter la période de la dictature. Quelle est l'importance de la mémoire historique dans le combat politique actuel ?

Martín Alvarez : la mémoire historique joue un rôle crucial dans les combats politiques contemporains. Cette compréhension est vitale pas seulement pour défier la rhétorique trompeuse du gouvernement actuel mais aussi pour inciter à un réexamen dans nos propres rangs – ceux du peuple – pour savoir comment nous interprétons ce qui a été la période la plus intense de luttes de classes en Argentine.

On cite souvent l'Argentine en exemple d'une justice rendue grâce à la mise en accusation des principales figures militaires qui ont présidé à la dictature. Cependant, il est important de savoir que cette dictature n'a pas seulement impliqué du personnel militaire mais aussi des autorités civiles et ecclésiastiques. Le récit qui prévaut dans notre pays a tendance à représenter un « parti militaire » comme ayant été la principale force derrière la dictature. Cette perspective crée l'impression que les militaires ont agi seuls, négligeant le soutien et les ressources fournies par diverses entités du monde de l'entreprise et de la société civile qui ont été complices des activités du régime.

L'appareil de répression de la dictature masque le rôle joué par l'implication des entreprises multinationales. On ne prête pas suffisamment attention à la complicité du Capital et des acteurs civils avec le gouvernement militaire, ce qui sape notre compréhension de la manière dont ces groupes ont rendu collectivement possibles les activités du régime. Il est essentiel de déplacer le récit pour mettre en valeur la coopération militaire avec les acteurs civils aussi bien que la coopération civile avec les militaires. Des civils, en particulier des groupes d'entrepreneurs et des fractions du Capital, sont souvent la force motrice derrière les coups. En Argentine, on a tendance à se focaliser exclusivement sur les factions militaires, ce qui empêche de discerner l'influence des groupes économiques qui ont historiquement façonné le pouvoir et la prise de décision politique et ont conduit aux luttes en cours pour une authentique représentation démocratique et un gouvernement qui rende des comptes. Aujourd'hui, de nombreux groupes occupant des postes au sein du gouvernement ont autrefois fait partie de la dictature.

En cinquante ans, nous avons opéré une transition depuis un coup d'état militaire vers un système de démocratie bourgeoise. Cependant, en Argentine, nous avons connu une double défaite. C'est évident au sens pratique du terme dans la mesure où la formation et le développement d'une force sociale révolutionnaire à partir de la fin des années 60 a été militairement et politiquement anéantie par les forces du régime, pour s'achever par un génocide dont le bilan en termes de nombre de morts reste inconnu à ce jour. Le contexte historique a conduit à une défaite quant à la manière dont la société se souvient de ces évènements. Avec le rétablissement de la démocratie, le récit institutionnel qui entoure ces évènements est caractérisé par le déni de la logique sous-jacente aux actions des forces impliquées. Les différentes factions qui se sont opposées sont dépeintes comme de simples participants à une violence irrationnelle.

Ce récit constitue une représentation idéologique de confrontations qui conservent aujourd'hui toute leur pertinence sociale : il suggère que le conflit s'est déroulé entre deux groupes isolés, sans alliances ni liens avec une société plus large, qui observait saisie par la peur le conflit violent qui se déroulait, incapable d'attribuer les responsabilités ou d'intervenir. Cette interprétation connue comme « la théorie des deux démons » est articulée dans la préface de 1984 de Nunca Mas comme une « terreur » dé-subjectivée issue de l'extrême droite luttant contre l'extrême gauche dans les années 1970. Une telle compréhension des évènements est préjudiciable pour la population et particulièrement nocive pour les différents secteurs actuellement engagés dans la lutte. Elle fournit également une justification à certaines positions négationnistes adoptées par le gouvernement de Javier Milei, qui sapent la responsabilité historique et perpétuent des récits qui écartent les combats des communautés marginalisées. Le combat inclut les luttes actuelles pour la justice sociale et la reconnaissance des injustices historiques auxquelles ces groupes ont été soumis, aussi bien que les inégalités systémiques qui affectent de façon persistante leur accès aux ressources et aux opportunités.

Comprendre le processus du combat souligne le triomphe des forces contre-révolutionnaires et, en conséquence, la défaite des mouvements populaires. Cette défaite explique pourquoi le nombre des « pauvres d'aujourd'hui » dépasse de loin le nombre des « pauvres d'hier ». Leur pauvreté n'est pas seulement objective – marquée par un gouffre entre eux et les classes privilégiées qui s'est approfondi au cours des cinquante dernières années – mais c'est également la conséquence d'avoir été repoussés dans des zones indésirables par la violence inhérente au système d'accumulation de la classe dominante, couplée à des politiques étatiques inefficaces. Beaucoup de jeunes dépourvus d'occasions d'emplois viables ou bien peu intéressés par la recherche de travail recourent à diverse formes de violence ou de crimes de rue pour se procurer un revenu, souvent en collusion avec les forces de police. Ces forces sont protégées par un système de justice pénale fondé sur les classes sociales et qui prône des perspectives rétrogrades et conservatrices.

Ils sont également subjectivement plus pauvres, car les pertes qu'ils ont subies vont au-delà de la simple privation matérielle. Pour la majorité d'entre eux, la situation actuelle compromet leur capacité à réfléchir et à en comprendre les raisons historiques. Le résultat, c'est leur difficulté à se rassembler les uns avec les autres ou avec d'autres groupes afin de s'attaquer à leurs problèmes communs et de lutter pour leurs droits. Néanmoins, chaque jour, de nombreux segments de la population manifestent des formes de résistance morale et matérielle, comme l'organisation de manifestations, plaidant en faveur de changements politiques, ou en se soutenant mutuellement au sein de leurs communautés.

Alternative Viewpoint : Quel rôle jouent les travailleurs, les syndicats et les mouvements sociaux dans la résistance à l'austérité et aux politiques de la droite ?

Martín Alvarez : en Argentine, la principale force d'opposition au gouvernement, c'est le péronisme. Ce mouvement contrôle la majorité des syndicats du pays qui sont organisés au sein de la CGT (la Confédération générale du travail) et il conserve une présence robuste au sein des mouvements sociaux. De plus, le péronisme continue d'occuper des postes au sein des institutions avec des représentants qui siègent en tant que députés, sénateurs, gouverneurs, maires et conseillers à travers tout le pays. Le gouvernement de Milei tire sa capacité à mettre en œuvre sa feuille de route de la complicité du péronisme, qui connaît actuellement un processus de désintégration. Cette désintégration se manifeste par les divisions internes du péronisme, un déclin de son audience électorale, le manque d'un programme cohérent qui offre une alternative au modèle actuel, et sa « coexistence pacifique » avec la feuille de route de l'extrême droite.

Lorsque l'on discute du degré de faiblesse – ou autre – d'un groupe populaire, on doit garder à l'esprit quelque chose qui est important : en Argentine, le degré d'organisation syndicale est extrêmement élevé. Même dans des conditions qui étaient défavorables aux travailleurs et à leurs représentants syndicaux, le niveau d'organisation syndicale est resté extrêmement élevé. C'est pourquoi dans les manifestations les gens scandent : « Qui est là ? On peut la voir : la fameuse CGT ! ». Il est reconnu que lorsque le mouvement syndical appelle à l'action, cela a un certain poids. Chacun connaît cette vérité.

Des observateurs soulignent qu'un haut niveau d'organisation n'indique pas nécessairement une forte volonté d'engager le conflit. L'organisation peut servir à entraver le mouvement quand les dirigeants des partis, des mouvements et des syndicats sont cooptés par des forces qui partagent les intérêts du régime en place.

Donc, on ne peut pas sous-estimer ni la capacité organisationnelle ni le degré d'ancrage du syndicalisme en Argentine. Quand la CGT appelle à la grève, c'est une grève avec des caractéristiques que l'on ne retrouve nulle part ailleurs dans le monde, comme l'ampleur même de la participation ou encore la solidarité qui se manifeste à travers les secteurs les plus divers du salariat. Ces grèves ont un impact profond en paralysant effectivement tout le pays. C'est pourquoi le pouvoir des syndicats demeure significatif. En dépit de leur échec à canaliser cette force vers le soutien aux luttes populaires, les syndicats restent significatifs.

Il y a, en Argentine, d'autres mouvements qui ont un poids significatif : le mouvement des femmes et le mouvement de genre. C'est ce secteur de la société qui a impulsé en Argentine l'une des principales et des plus récentes marches contre le fascisme. On doit également souligner le mouvement écologiste qui, même s'il avait connu récemment un certain déclin, a regagné de la force face à la réforme régressive de la Loi sur les glaciers, notamment lorsque des militants ont organisé des actions de protestation et des campagnes pour préserver les ressources naturelles et défendre des pratiques soutenables.

Il est également important de souligner le mouvement dans les Universités qui a, au cours des dernières années, mené des luttes significatives en défense de l'éducation publique, de la gratuité des droits d'inscription, et d'une loi (déjà citée) de financement des universités. Et nous devons également souligner les luttes des retraités qui continuent à se mobiliser de manière autonome pour des conditions de vie décentes.

Le niveau des troubles sociaux qui se développent en Argentine est réellement significatif. Il s'est considérablement accru cette année. Il est important de noter le haut niveau de troubles sociaux dans les différentes provinces du pays : il existe des situations d'urgence dans le Jujuy, le Chaco, à Santa Cruz, Chubut, Catamarca, etc.

Cependant ce haut niveau de troubles sociaux n'est pas suffisamment coordonné, avec des groupes différents poursuivant leur feuille de route sans stratégie commune ni direction pour unifier leurs efforts. On assiste toujours à une fragmentation des luttes sociales. A l'heure actuelle n'apparaît pas l'existence d'une force capable d'unifier les revendications et de formuler un projet politique auquel puissent adhérer les mouvements et les différents secteurs de la société, ce qui est crucial pour traiter effectivement les causes sous-jacentes aux troubles sociaux, comme les inégalités économiques, la corruption politique et l'injustice sociale.

Alternative Viewpoint : comment est-ce que tu évalues l'état actuel de la gauche en Argentine : ses forces, ses limites et ses projets d'avenir ?

Martín Alvarez : beaucoup affirment que, alors que l'essentiel du péronisme est resté passif, a approuvé des politiques régressives par ses votes au Parlement, et montré peu de volonté de descendre dans la rue pour se confronter au gouvernement, des secteurs de la gauche – particulièrement le Front de Gauche des Travailleurs - Unité (FIT-U) – ont été impliqués de manière active dans les luttes des dernières années. La population commence à les considérer de façon différente. Certains leaders de la gauche argentine ont gagné en popularité dans les sondages d'opinion. Cependant ce genre de soutien ne se traduit pas nécessairement en votes et, pour la gauche, avoir de la force ne suffit pas. Il est néanmoins évident qu'au fil des années, certains leaders de gauche ont commencé à émerger, remettant en question le type de mouvement qui doit être mis en place et élargissant les perspectives à un moment où de larges segments de la population qui votaient autrefois pour le péronisme sont désormais à la recherche de voix alternatives, telles que des politiques progressistes et des initiatives de justice sociale qui correspondent à leurs besoins actuels. Cela indique un déplacement potentiel des dynamiques politiques qui pourrait remodeler les élections à venir.

D'autres affirment que la gauche est trop large. La gauche possède une représentation parlementaire, un grand nombre de militants et une prédisposition à l'action directe. Il existe un militantisme de gauche considérable qui engendre des mobilisations en réponse à de nombreuses questions. Cependant, la distinction entre quantité et qualité refait surface et il ne faut pas confondre les deux lorsque l'on analyse les organisations de gauche. Et pourtant, malgré tout ce potentiel, on parle de la faiblesse de la gauche argentine. La métaphore utilisée pour souligner l'incapacité de la gauche à mener des luttes ou à occuper des positions de pouvoir donne à peu près ceci : « nous avons faim bien que le frigidaire soit plein ». En d'autres termes, il y a plein de gens à gauche pour contester le pouvoir. Ce phénomène peut s'expliquer par le fait que, malgré un grand nombre d'adhérents, la gauche peine à gagner du terrain politique dans un contexte de régression sociale, caractérisée par une crise massive de représentation du système politique et le déclin des deux principaux partis politique argentins, le radicalisme et le péronisme ; ce qui signifie que la gauche ne gagne pas de terrain, même sous le gouvernement de Milei.

Cette incapacité de la gauche à articuler les luttes qui se déroulent actuellement est liée à la façon dont progresse la lutte de classes. Nous sommes piégés par un consensus libéral concernant la transition démocratique qui limite la capacité de gauche à défier efficacement le statut quo et à défendre les besoins de la classe ouvrière, particulièrement lorsqu'il s'agit de traiter les questions urgentes auxquelles sont confrontées les communautés marginalisées en Argentine, comme les inégalités économiques, l'accès à l'éducation, les disparités en matière de soins de santé. Organiser ne serait-ce qu'une petite partie de ce qui existe déjà permettrait d'obtenir des résultats énormes, comme de favoriser une plus grande unité et une meilleure collaboration entre les différentes factions au sein du camp révolutionnaire. Mais pour parvenir à un tel résultat, la gauche devrait dialoguer avec les avant-gardes plutôt que de s'appuyer aussi lourdement sur la logique de la représentation parlementaire. Cet engagement pourrait déboucher sur des stratégies plus innovantes répondant directement aux besoins des communautés marginalisées et de la classe ouvrière, telles que des initiatives de base et des campagnes d'action directe visant à renforcer ces groupes. Faire de bons scores dans les sondages peut aider, mais cela peut nuire aux avant-gardes en créant le sentiment de privilégier la popularité par rapport aux besoins urgents des communautés marginalisées et de la classe ouvrière. Peut-être est-ce que la gauche ne devrait pas paraître aussi sympathique dans des moments comme ceux-ci. Plutôt que de se reposer entièrement sur le parlementarisme, la Gauche devrait agir en représentante du peuple. C'est la classe ouvrière organisée sous la direction d'une avant-garde qui a mené à bien la Révolution russe, pas les masses fragmentées. Ce cas n'est qu'un exemple parmi d'autres où des révolutions ont eu lieu.

En ce sens, la Gauche argentine est politiquement désarmée et manque d'autorité. Elle est piégée dans une logique de représentation et le nombre impressionnant de manifestations qui n'ont pas eu d'impact politique a conduit à inaugurer un « marchodrome » dans la province de Buenos Aires.

Nous devrions regarder quelques expériences récentes de l'histoire de l'Argentine, comme le mouvement des piqueteros. Nous devons nous concentrer sur les processus d'auto-organisation et d'autonomie par rapport à l'État. Une gauche qui agit comme une organisation militante, capable de perturber les mouvements de marchandises et de personnes dans les différentes parties du pays.

En dépit de tous les problèmes auxquels nous sommes confrontés, la Gauche continue à brandir le drapeau du socialisme, à défendre la justice sociale et l'égalité tout en cherchant à mobiliser un soutien de base en faveur d'un changement systémique.

Alternative Viewpoint : est-ce que tu vois des liens entre ce qui se produit en Argentine et des tendances plus larges en Amérique Latine, notamment la montée des forces d'extrême droite ?

Martín Alvarez : il est clair que la situation en Argentine s'inscrit dans une tendance plus large au niveau régional. Milei représente un phénomène local qui correspond à un modèle global. On peut observer la montée de « l'extrême droite » comme Kast, Bolsonaro, Trump, Bukele, Le Pen, Viktor Orbán, Meloni, Vox, et Chega, y compris dans différents gouvernements. Alors que chacun de ces dirigeants possède des caractéristiques spécifiques, ils partagent un trait commun, particulièrement en Amérique Latine : ils agissent en tant qu'instruments de l'impérialisme US, adoptant fréquemment des politiques qui servent les intérêts des Etats-Unis au lieu de répondre aux besoins de leurs propres citoyens.

Alternative Viewpoint : les récentes mobilisations en Argentine semblent remodeler le paysage politique. Est-ce que, de ton point de vue, ces luttes transforment le rapport de force au niveau du pays et quelles leçons est-ce qu'elles fournissent au niveau international pour les mouvements radicaux et antifascistes ?

Martín Alvarez : au-delà des partis politiques, un changement commence à s'opérer dans la perception qu'a le peuple argentin du gouvernement. Il y a l'apparition d'un sentiment de malaise ; il n'est pas encore suffisant pour imposer une défaite au gouvernement ou pour résister à ses politiques économiques, mais c'est un point de départ pour commencer à engager le dialogue, pour se coordonner et unir ses forces dans tous les secteurs qui veulent lutter contre ce à quoi nous sommes confrontés. En ce sens, des opportunités sont en train de s'ouvrir pour la gauche.

Il n'existe toujours pas d'espace organique pour organiser la lutte contre le fascisme. Il faut construire cet espace. Pour nous, les manifestations en Argentine devraient constituer une leçon précieuse. Nous ne pouvons pas marcher de façon décousue sur les différents fronts. Nous devons construire la capacité d'unifier les combats actuels. Nous ne pouvons pas défiler contre les forces de répression sans organiser une défense appropriée de ces manifestations. Nous devons nous appuyer sur les différentes expériences du combat de rue qui ont eu lieu par le passé et qui ont lieu aujourd'hui dans certaines parties du monde, comme sur les tactiques utilisées lors des protestations contre des régimes autoritaires, pour éclairer nos stratégies de résistance efficace.

En plus de mobiliser, la gauche doit établir une présence territoriale et contester le véritable pouvoir sur chaque front. Devenir une autorité va bien au-delà d'un front électoral contre l'extrême droite. Cela implique d'avoir une politique pour conduire et organiser les avant-gardes, ce qui signifie s'engager activement et organiser les mouvements à la base qui défient les politiques de droite et promeuvent un changement progressiste. Les secteurs de la société qui résistent aux politiques de droite incluent des groupes divers et des individus. Les secteurs d'avant-garde. Pour atteindre ces objectifs, nous devons mener la lutte théorique et organiser un noyau de résistance. L'avant-garde s'organise autour d'un pôle qui agit comme une force significative qui défie la société. C'est ce noyau qu'il faut construire.

La patrie ou la mort, nous vaincrons !

Publié le 14 avril 2026 par Alternative Viewpoint

*****

Abonnez-vous à notre lettre hebdomadaire - pour recevoir tous les liens permettant d'avoir accès aux articles publiés chaque semaine.

Chaque semaine, PTAG publie de nouveaux articles dans ses différentes rubriques (économie, environnement, politique, mouvements sociaux, actualités internationales ...). La lettre hebdomadaire vous fait parvenir par courriel les liens qui vous permettent d'avoir accès à ces articles.

Remplir le formulaire ci-dessous et cliquez sur ce bouton pour vous abonner à la lettre de PTAG :

Abonnez-vous à la lettre

9999 résultat(s).
Regroupement des médias critiques de gauche (RMCG)

gauche.media

Gauche.media est un fil en continu des publications paraissant sur les sites des médias membres du Regroupement des médias critiques de gauche (RMCG). Le Regroupement rassemble des publications écrites, imprimées ou numériques, qui partagent une même sensibilité politique progressiste. Il vise à encourager les contacts entre les médias de gauche en offrant un lieu de discussion, de partage et de mise en commun de nos pratiques.

En savoir plus

Membres