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H.G. Wells, la Guerre des mondes et l’écocide

En 1898, dans un roman célèbre, l'écrivain anglais H. G. Wells décrit comment des Martiens envahissent la Terre avant d'être décimés par nos microbes. Ne peut-on établir un parallèle entre le thème de ce roman et notre situation actuelle face à la destruction de la biodiversité et à la multiplication des pandémies ?
Billet de blogue 5 mars 2025 | illustration : Réédition en 1953 de The War of the Worlds © Collection de l'auteur
La Guerre des mondes est un célèbre roman publié en 1898 à Londres par Herbert George Wells (1866-1946), un des figures littéraires de la fin du 19e siècle et du début du 20e. Cet ouvrage est considéré comme fondateur de ce qu'on appelle la science-fiction (SF) à travers l'un de ses thèmes les plus populaires, l'invasion venue de l'espace. La manière dont ce thème a été exploité par la littérature populaire vaut même à La Guerre des mondes d'être souvent associé à l'idée de « crédulité populaire ». Orson Welles n'a-t-il pas déclenché une panique en adaptant La Guerre des mondes à la radio en 1938 ? Les histoires de « martiens » multipliées par les pulps de science-fiction des années 1930-40 n'ont-elles pas influencé des vagues de « crédulité populaire » comme celle des « soucoupes volantes » en 1947 ? J'ai montré ailleurs que la panique attribuée à Orson Welles et la crédulité associées aux vagues de soucoupes volantes devraient plutôt être qualifiées de « légendes urbaines »1 mais je voudrai ici me concentrer sur un autre point pou ressayer de montrer que La Guerre des mondes pourrait aider à penser l'écocide, la destruction des vivants provoquée par la civilisation occidentale.
Rappelons brièvement l'intrigue du roman. L'action se situe à la toute fin du 19e siècle ou au tout début des années 1900. A l'époque, un certain nombre d'astronomes et une partie du public pensaient que Mars était habitée. Après la découverte de fins tracés rectilignes, désignés sous le terme de canaux, à la surface de la planète rouge à la fin des années 1870, des astronomes ont imaginé que Mars abritait une civilisation techniquement très développée. Car, pour être visibles de la terre, les canaux devaient avoir au moins la largeur de la Manche. Ces astronomes pensaient aussi que la planète était en train de mourir en raison de la disparition de ses océans.
Nous avons oublié aujourd'hui que beaucoup de personnes ont envisagé alors très sérieusement que Mars était habitée par une civilisation à la fois très développée et sur le déclin. En France un astronome mondialement célèbre, Camille Flammarion (1842-1925), a publié un grand nombre d'articles et plusieurs livres pour parler de la situation de Mars et pour décrire les changements brutaux observés par les astronomes à la surface de la planète rouge, notamment des inondations catastrophiques susceptibles d'avoir englouti des populations entières de Martiens.
En s'appuyant sur ces spéculations, rappelées au début du roman, Wells imagine que Mars abrite une civilisation bien plus avancée que la civilisation occidentale, une société martienne en train de s'effondrer, ce qui conduit les Martiens à prendre la décision de nous envahir et de nous supprimer pour coloniser la terre dans le but de l'« aréoformer », de la transformer en une seconde planète Mars (quelques milliardaires ne prévoient-ils pas aujourd'hui de « terraformer » Mars ?).
Un premier vaisseau martien débarque donc dans la banlieue de Londres, près de Woking dans les carrières de sables d'Horsell. Une fois surgis de leur machine, les Martiens, qui ressemblent à de gigantesques poulpes2, commencent à décimer tout sur leur passage. Juchés au sommet d'immenses tripodes biomécaniques, ils enjambent les maisons, les fleuves, et détruisent les humains de manière impitoyable. Wells ne décrit pas une guerre mais bien ce qu'il faut qualifier d'opération d'extermination. Nous sommes perçus comme des parasites et les Martiens nous éliminent sans le moindre état d'âme.
Pourquoi la lecture de ce roman présente-elle un intérêt nouveau aujourd'hui à l'heure de la crise écologique ?
Il est important de se souvenir que si Herbert George Wells a écrit La Guerre des mondes en s'inspirant des débats sur la vie martienne, il l'a aussi écrit en pensant aux massacres auxquels les Occidentaux se livraient à son époque aux quatre coins de la planète au nom de la « raison », du « progrès » et de la « civilisation », bref dans le but d'accaparer les terres sur lesquelles vivaient d'autres peuples, ainsi que leurs ressources. Le livre est une critique ouverte du colonialisme. Wells mentionne notamment la manière dont l'empire britannique a exterminé au cours du 19e siècle l'ensemble de la population de l'île de Tasmanie, au sud de l'Australie, au prétexte qu'il s'agissait de « sauvages » qui auraient ignoré les raffinements dont notre civilisation était capable. Gageons que les Tasmaniens ont pu juger sur pièce du niveau de raffinement atteint par la grande civilisation occidentale.
Pour Wells, les Anglais, et les Occidentaux de manière plus générale, sont indiscernables des Martiens. Ils se comportent avec les autres peuples comme les envahisseurs Martiens se comportent avec les humains.
La guerre des mondes et l'écocide
Ce que Wells pouvait difficilement percevoir à son époque, c'est que ce monde occidental dont il critiquait le fanatisme colonialiste, était également en train d'étendre cette idéologie coloniale à l'ensemble des êtres vivants, des « non-humains » terrestres, en mettant en place les conditions de la destruction de la biodiversité de notre planète3.
La crise écologique, l'éradication des êtres vivants et de la biodiversité décrite à longueur de rapport par des institutions comme le GIEC, ne sont en effet rien d'autre qu'un prolongement de l'entreprise coloniale. Les travaux multipliés dans le domaine de l'éthologie nous ont montré que les animaux ne sont pas des êtres de nature, de simples créatures biologiques mues par des instincts. Ce sont des êtres sensibles, des êtres sociaux, qui développent des langages et des cultures qu'ils transmettent à leurs descendants et qui évoluent au fil des générations. Les animaux (nous devrions dire les animaux non-humains pour ne pas oublier que nous sommes aussi des animaux) forment en fait des sociétés et ce que nous appelons improprement la « nature » n'est rien d'autre qu'un ensemble de cultures.
L'écocide en cours est donc bien, au vrai sens du terme, un ensemble de génocides. Et dire cela n'enlève évidemment rien à l'horreur des génocides qui ont marqué l'histoire des sociétés humaines au cours des siècles passés, depuis l'époque des grands voyages d'explorations à la fin du Moyen Age jusqu'à aujourd'hui.
Comme les Martiens, nous avons détruit la quasi totalité des vivants qui ont organisé l'évolution dont nous sommes issus. La Terre ressemble chaque jour un peu plus à la planète Mars décrite par une partie des astronomes de la fin du 19e siècle, où le spectacle de la biodiversité s'efface derrière les catastrophes générées par nos « progrès » technologiques des imbéciles qui croient que « c'est la 5G ou la lampe à huile ».
Les projets de terraformation de Mars présentés comme une solution à la destruction de la biodiversité sur terre a de quoi susciter un certain « agacement » lorsqu'on sait que c'est le modèle économique qui a permis l'enrichissement de ces « visionnaires » qui est en grande partie responsable de la crise que nous vivons.
Ces projets de « conquête martienne » témoignent de l'étendue du parallèle que l'on peut faire entre le roman de Wells et l'écocide.
Sauvés par la biodiversité
Allons plus loin. Wells décrit des humains totalement impuissants à stopper ou même freiner la progression des envahisseurs martiens. Les humains sont décimés. Pourtant, alors que tout semble perdu, Les Martiens montrent des signes de faiblesse. Bientôt, les tripodes immobiles jonchent le sol, leurs occupants morts. Qu'est-il arrivé aux envahisseurs ? Les humains ne sont pour rien dans ce retournement de situation. Ils ne sont ni les vainqueurs des Martiens ni les héros du roman. Les Martiens, dans leur folie colonisatrice et exterminatrice, n'avaient pas anticipé le danger incarné par certains virus auxquels l'évolution nous a conduit à nous habituer. Les Martiens ont donc croisé les êtres en apparence les plus insignifiants que la terre semble porter, les microbes, les virus. Et ils les ont pris de plein fouet.
Les humains sont sauvés des exterminateurs martiens par ce qu'on appelle aujourd'hui la biodiversité.
Les humains face aux virus
On pourrait s'étonner de voir une civilisation martienne, si évoluée technologiquement, capable de franchir les « gouffres de l'espace », terrassés par des virus comme celui de la grippe. Ce serait oublier la propre arrogance doublée d'ignorance qui caractérise les porte-parole du « progrès occidental ».
Comme les Martiens, les adeptes du capitalisme se croient évolués, rationnels, capables de « conquérir » — autrement dit de détruire — les occupants de cette planète sans réaliser que leurs actes ont des conséquences. Après avoir envahi des terres dont les occupants humains ont été méthodiquement exterminés, après avoir détruit une grande partie des sociétés animales, après avoir saccagé les sols, abattu les forêts et pollué les fleuves et les océans, nous nous trouvons de plus en plus au contact de virus inconnus issus de territoires que nous avons réduit à des « ressources économiques » sans tenir compte des équilibres qui permettaient à ces régions de participer à l'entretien de la vie sur cette planète. Des virus, parfaitement inoffensifs dans les zones où ils se trouvent, ont des effets catastrophiques lorsqu'ils parviennent jusqu'à nous.
La multiplication des épidémies comme celles du sida, ébola, les grippes aviaires ou celle du covid, nous montrent à quel point notre prétention relève non pas du progrès mais d'une forme supérieure de stupidité propre à la civilisation occidentale et, désormais, aux sociétés industrialisées qui souhaitent imiter notre folie.
Il se pourrait bien qu'avant de finir par être victimes du réchauffement climatique nous soyons d'abord victimes des virus issus des lieux que nous dévastons.
Quels enseignements tirer de la Guerre des mondes ?
Il est donc urgent de relire et de faire relire la Guerre des mondes pour espérer faire face à l'actuelle guerre des mondes qui se joue d'une part entre les pays industrialisés et la biodiversité et d'autre part entre les plus riches et le reste de la population. Comment répondre à ces humains qui ont décidé de faire sécession avec le reste de l'humanité, comme l'a montré Bruno Latour, et qui estiment que leur volonté d'enrichissement est prioritaire face au droit des terrestres à vivre sur un monde habitable ? Comment réagir face à cette petite partie de l'humanité qui a décidé de mettre la biodiversité en coupe réglée ? Peut-on continuer à obéir à des gens qui n'ont jamais respecté la première Constitution, celle écrite par les centaines de millions d'années d'évolution, et que les rapports du GIEC n'ont cessé de traduire en langage humain ? Comment confondre l'« intérêt général » et l'« économisation » du monde au profit de quelques-uns ?4 Comment accepter de « traverser la rue » lorsqu'on constate qu'elle a été privatisée par les plus riches qui échappent ainsi aux épreuves qu'ils imposent au reste de la société ? Ceux qui nous disent que seule la « valeur travail » compte oublient de préciser qu'ils n'accepteraient jamais de passer par les fourches caudines qu'ils imposent aux autres.
Lorsqu'en 2018 Emmanuel Macron intime à un jardinier de « traverser la rue », les médias, à l'exception de Quotidien, oublient de montrer que, quelques mètres plus loin, le chef de l'État croise un jeune homme sur le point d'entrer en grande école. Tout d'un coup, il n'est plus question de hausser le ton ni de lui demander de « traverser la rue ». Soudain, Emmanuel Macron se transforme en un bon génie prêt à ouvrir toutes les portes conduisant vers autant d'avenir radieux. Comment ne pas voir, dans ces vidéos où Macron martèle l'existence d'un fossé entre « ceux qui ont réussi et ceux qui ne sont rien », qu'il n'a jamais été question d'offrir à l'ensemble des Français les mêmes conditions de vie et de citoyenneté mais qu'il s'agit bien d'instituer un monde « à la Stanislas », profondément inégalitaire ? Après avoir détruit les non-humains, après avoir détruit les non-Occidentaux, après avoir contraint les populations à occuper des bullshit jobs, les plus riches et nos dirigeants n'ont pas l'intention de s'arrêter. Le colonialisme du monde « extérieur » n'aura été que le prélude au colonialisme de l'« intérieur ».
Emmanuel Macron a l'intention de laisser les entreprises continuer à détruire la biodiversité, « quoi qu'il en coûte ». Il accuse les pauvres de couter un « pognon de dingue » alors que ce sont les plus riches qui ruinent les finances publiques5. Il accuse les femmes de mettre en place un tribunal médiatique contre les hommes (la violence des hommes, bien sûr, n'y est pour rien). Il accuse les jeunes de banlieues d'« ensauvager » la société. D'autres accusent les migrants de nous « grand remplacer ». Certains vont même jusqu'à expliquer que les phoques ou les dauphins vident les océans (mais pas les chalutiers industriels). Les platanes seraient-ils responsables des accidents de la route ? Ce riez pas, on trouve des politiques pour oser l'affirmer (mais pas la fatigue, l'alcool ou des véhicules surpuissants). Etc. La fabrique du mensonge tourne à plein. Le fanatisme néolibéral est sans borne. Nos dirigeants préfèrent généraliser la surveillance des populations en remplaçant nos services publics par des algorithmes (pour traquer les allocataires de la CAF ou du RSA) plutôt que de surveiller étroitement les agissements irresponsables de quelques milliers de grandes entreprises qui dévastent la planète (ce serait pourtant si simple, des associations dépourvues des moyens de l'État comme Bloom, Sea Shepherd, Canopée et des médias aux budgets limités comme Médiapart, Blast, ou Off Investigation y parviennent).
Un débat de société ou une nouvelle forme de guerre ?
Nous sommes en guerre. Non pas contre des virus, mais contre ceux dont l'ignorance cupide a provoqué l'écocide et la multiplication des pandémies qui en résulte. Une guerre d'un genre nouveau pour les hommes occidentaux, mais qui a un furieux air de déjà vu pour les femmes, pour les autres peuples, pour les animaux, pour les plantes. Nous devons recomposer le monde autrement, reconstruire les liens avec les vivants en tenant compte de l'histoire déjà construite par ces vivants, en mettant par conséquent fin aux Grands Partages (great divide) entre hommes et femmes, occidentaux et non occidentaux, humains et non-humains, nature et culture (voir les travaux de Latour et Descola). La « nature » ne se réduit pas à un ensemble de ressources à piller, c'est une collection de sociétés d'humains et de non-humains auxquelles nous devons nous relier pour espérer prolonger nos existences.
Résumons-nous. Loin de concerner uniquement la fin du 19e siècle, La Guerre des mondes est un roman qui colle très bien à notre actualité. Comme les Martiens, une poignée de très riches a décidé de détruire le monde commun faute d'avoir compris que la société qu'ils croient avoir bâti depuis quelques siècles est une parenthèse pathologique de l'histoire des sociétés humaines et non-humaines. Avec le soutien de nos dirigeants, ils ont décidé « quoi qu'il en coute », de continuer l'écocide en prétendant, mensonge supplémentaire dans une vaste usine à mensonges, nous sortir de la crise à l'aide du modèle économique qui nous y a plongé.
Comme les Martiens, les riches ne céderont sur rien. Il vaut mieux être prévenus.
Seule différence entre le roman de Wells et la situation présente : nous ne sommes pas plus immunisés que les "Martiens" contre les virus auxquels leur pratique assidue de l'écocide nous confronte toujours plus.
NOTES
1. Pierre Lagrange, La guerre des mondes a-t-elle eu lieu ? Paris, Robert Laffont, 2005 ; idem, « The Ghost in the Machine : How Sociology Tried to Explain (Away) American Flying Saucers and European Ghost Rockets » in Alexander Geppert (ed), Imagining Outer Space : European Astroculture in the Twentieth Century, Londres, Palgrave Macmillan, 2018, p. 245-268 [https://pierrelagrangesociologie.wordpress.com/wp-content/uploads/2018/08/lagrange-pierre-ghost-in-the-machine-geppert-2018-imagining-outer-space.pdf].
2. Ancien étudiant en biologie, HG Wells a mis plusieurs fois en scène des poulpes ou des êtres ressemblant à des poulpes, notamment dans « les pirates de la mer » une nouvelle qui décrit une vérité de poulpe particulièrement intelligent (Haploteutis ferox) et dans « L'œuf de cristal » dont l'intrigue annonce la Guerre des mondes.
3. Rappelons que dès le 19e siècle certains auteurs alertent contre les ravages que produit l'industrialisation en chargeant l'atmosphère en gaz carbonique, en colonisant les autres continents et en détruisant la biodiversité. Vladimir Vernadsky décrit dans son livre La Biosphère (1906) la manière dont le rejet de gaz carbonique modifie le climat. Mais il pense que cela peut avoir des effets bénéfiques.
4. Cf Bruno Latour, Où suis-je ?, Paris, La Découverte ; David Graeber, Bulshit Jobs, Paris, Les Liens qui Libèrent.
5. Les économistes répètent que le problème ce n'est pas la fraude au RSA ou à l'assurance chômage, ou le déficit des retraites, mais l'évasion fiscale. Attac explique (mardi 2 mars 2024 sur Twitter) : « La fraude fiscale, c'est 80 à 100 milliards par an. La fraude aux prestations sociales, c'est 3 milliards par an. Gabriel Attal annonce le triplement des contrôles des chômeurs... tout en réduisant les moyens du contrôle fiscal. Stop à cette politique de guerre aux pauvres ! »
Contre le fascisme
Je suis un syndicaliste à la retraite. J'ai beaucoup appris de mon expérience syndicale. Je n'ai pas monté dans la hiérarchie pour ne pas m'encombrer de taches bureaucratiques préférant l'éducation politique de classe à la base et dans l'action. Magalie Picard, l'actuelle présidente de la FTQ, qui était alors vice-présidente pour le Québec de l'Alliance de la Fonction Publique du Canada (section Québec), mon syndicat, m'a déjà dit que les bateaux sur lesquels j'ai milité sont devenus des « pépinières de syndicalistes ». Elle avait remarqué combien avait porté l'éducation politique de classe à laquelle j'avais soumis mes confrères de travail et son utilité pour assurer une succession à ce travail.
J'effectue présentement un travail de solidarité internationale pour un syndicat salvadorien qui me prend du temps et exige patience et détermination. Je perpétue un apprentissage que j'ai commencé dès mon engagement envers mes confrères de travail.
J'ai entrepris d'éveiller mon syndicat, la FTQ, à la montée de l'extrême droite dont on parle beaucoup aux nouvelles avec l'arrivée de Trump, mais dont peu de gens se préoccupe comme de l'émergence d'un nouveau fascisme.
Ce que je connais de l'histoire du pouvoir fasciste, c'est qu'il est la politique de la faction du patronat la plus réactionnaire qui soit. Il est l'alternative que le patronat garde en réserve pour écraser toute résistance des salariés ou de la population en général. Non seulement c'est une politique de droite, mais c'est la politique la plus à droite, la plus extrême que le pouvoir peut exercer contre sa population. Il est réactionnaire en ce qu'il s'attaque à toutes les idées de progrès et fait du colonialisme quelque chose de populaire par la démagogie qu'il entretient contre les populations appauvries du monde entier au point où l'annexion de pays aussi indépendants que le Canada ou le Danemark est banalisée.
Ce que j'entends par l'éducation politique, que devrait entreprendre dès maintenant les syndicats, c'est d'éveiller à cette réalité qui semble nouvelle que les pouvoirs du patronat virent à droite à cause des crises de société qui suscitent de plus en plus de colère. Cette saine et juste colère est déviée de ses objectifs d'engendrer des progrès de société, par la démagogie de leaders politiques qui s'en servent comme tremplin pour attaquer quiconque s'oppose à eux et à leurs projets de régression sociale.
Ce n'est pas banal. Il ne faut pas croire que le patronat est uni autour du fascisme. Il y a des patrons et des intellectuels qui le connaissent pour les dommages qu'il a causé dans l'histoire à leur pouvoir. Après la Deuxième Guerre Mondiale, tout le monde abhorrait le fascisme pour les calamités qu'il avait engendrées. Encore aujourd'hui, certaines couches de la population sont éveillées aux reculs qu'il veut imposer. Mais ces couches populaires, actives contre le fascisme, sont encore minoritaires puisque les fascistes sont élus comme au El Salvador où Bukele sème la terreur parmi les protestataires tout en ayant l'assentiment passif de la population. C'est ce qui nous attend s'il n'y pas de réplique au discours démagogiques de l'extrême droite.
Les belles paroles ne servent à rien contre la démagogie. Elles se nourrissent l'une de l'autre. Toute opposition conséquente au fascisme rencontre une répression que le pouvoir invoque pour sa survie propre et contre les opposants.
Est-ce à dire qu'il n'y plus rien à faire ? Non au contraire, plus la répression augmente, plus le fascisme doit rencontrer d'adversaires, comme contre Hitler. Le fascisme peut être vaincu si on remet en question son pouvoir et les mécanismes qui le font vivre : l'ignorance politique et la passivité devant son ascension.
Alors, que faire ? Tout d'abord prendre conscience que son origine est patronale, qu'il a sa racine dans la domination de classe des patrons et de leurs partis. C'est dire le choix à faire entre d'un côté le mouvement ouvrier le plus politisé, les syndicats, et le patronat qui a cette option pour en venir à bout. C'est dire l'importance de la démocratie syndicale dont on a vu qu'elle se distinguait de celle que l'on connait communément comme la démocratie libérale dans la lutte du Front Commun où la population a pris fait et cause pour les salariés. La démocratie libérale est celle qui permet au patronat de dominer. Ce qui reste de la démocratie avant le fascisme peut servir à l'empêcher d'aller jusqu'au pouvoir. Mais il faut que les contre-pouvoirs se mettent en marche.
C'est ce qui me fait peur. Il n'y pas de riposte politique résolue et énergique à la montée d'un Polièvre, par exemple. Au Québec, on soupçonne que ce que nous avons connu du fédéralisme peut nous mettre en garde contre les abus de pouvoir. Mais il n'y a personne, à part quelques communistes, qui tirent les leçons d'une Crise d'Octobre dont même certains indépendantistes de droite accusent les protagonistes de l'avoir provoquée sans viser le fédéral qui en est responsable.
Il n'y a donc pas de remparts immuables contre le fascisme sinon une riposte consciente contre un patronat inique et désespéré qui en fasse un adversaire de tous les instants.
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« Le Canard Enchaîné » : deux anciens dirigeants condamnés pour discrimination syndicale

« La section syndicale a à peine trois ans ; c'est la première créée dans les 110 ans d'histoire de notre journal de gauche et, déjà, arrive une condamnation pour discrimination syndicale, alors que nous sommes censé défendre les libertés dans nos colonnes. Ce sont les milliardaires de la presse qui vont être jaloux... »
Si Christophe Nobili choisit l'humour pour se féliciter du jugement rendu le 28 février par les Prudhommes de Paris, cela ne saurait cacher son amertume d'être obligé d'en arriver là. Nicolas Brimo et Michel Gaillard, absents à l'audience, respectivement ancien directeur général et ancien président du Canard Enchaîné, ont été condamnés à titre personnel – une première à notre connaissance dans ce type de dossier – pour discrimination syndicale à l'encontre du délégué
syndical SNJ-CGT.
Le SNJ et le SNJ-CGT saluent cette décision qui reconnaît le préjudice subi par Christophe Nobili, défendu par Me Joyce Ktorza. Les deux syndicats, qui accompagnaient la plainte du journaliste au titre de l'atteinte portée à la profession, recevront également des dommages et intérêts. Autre satisfaction : malgré les tentatives de l'avocat de la direction d'obtenir un report, l'affaire a bien été jugée selon le calendrier prévu.
Et le dossier est épais. La direction du Canard a ainsi tout fait pour licencier le délégué syndical, essuyant deux refus de l'Inspection du travail et deux autres du ministère du Travail, ce qui ne l'empêche pas, désormais, de saisir le Tribunal administratif. Christophe Nobili a également été à de nombreuses reprises dénigré publiquement par ses employeurs, dans les colonnes mêmes de l'hebdomadaire satirique ou lors de réunions au journal. Sans oublier une mise à pied avec suppression de salaire, des entraves à son retour dans la rédaction après le refus du licenciement, le retrait de sa signature au bas de ses articles...
Les dirigeants Nicolas Brimo et Michel Gaillard, ainsi que l'ex-dessinateur André Escaro et sa compagne Edith Vandendaele, l'ont également attaqué – et ont perdu leur procès devant le tribunal judiciaire de Paris en décembre dernier – pour « atteinte à la présomption d'innocence », suite à une interview donnée au média en ligne Blast. Cette interview portait principalement sur les soupçons d'emploi fictif d'Edith Vandendaele, que Christophe Nobili a révélés dans son livre « Cher Canard » et pour lequel les quatre protagonistes de l'affaire sont renvoyés, en juillet prochain, devant la justice pénale, notamment pour abus de biens sociaux.
La direction voyait déjà d'un très mauvais œil la création par Christophe Nobili d'une section syndicale SNJ-CGT dans la rédaction. L'enquête judiciaire sur l'emploi fictif a d'ailleurs révélé, deux ans après les faits, que cette création avait coûté au journaliste une promotion. Mais les ennuis ont décuplé – également pour celles et ceux qui l'ont soutenu en interne – après la parution du livre.
Le SNJ et le SNJ-CGT espèrent que cette condamnation aux Prud'hommes amènera la direction actuelle du Canard, nommée par Nicolas Brimo et Michel Gaillard et qui les soutient toujours aveuglement, à un peu de raison. Et qu'elle se rangera enfin du côté des salariés et actionnaires du journal, qui se sont portés partie civile dans le procès pénal qui doit avoir lieu cet été. A moins que, comme en octobre dernier, un énième report soit demandé par les prévenus et leur fan club…
Le 3 mars 2025
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L’égalité des genres en matière d’emploi prendrait près de deux siècles, selon l’OIT

Trente ans après l'adoption de la Déclaration et du Programme d'action de Pékin, qui visaient un agenda ambitieux pour l'égalité, les femmes continuent de faire face à d'importants obstacles économiques, selon une nouvelle note de l'Organisation internationale du Travail.
Tiré de Entre les lignes et les mots
https://entreleslignesentrelesmots.wordpress.com/2025/03/08/en-2158-serieusement/
GENÈVE (OIT Infos) – Trente ans après l'adoption de la Déclaration et du Programme d'action de Pékin, qui avaient fixé des objectifs ambitieux en matière d'égalité, les femmes rencontrent encore des barrières significatives sur le marché du travail, selon une nouvelle note de l'Organisation internationale du Travail (OIT), intitulée Women and the economy : 30 years after the Beijing Declaration(Les femmes et l'économie : 30 ans après la Déclaration de Pékin), publiée à l'occasion de la Journée internationale des femmes.
Malgré la réduction de l'écart d'emploi entre les femmes et les hommes, qui est passé de 27,1 à 23,1 points de pourcentage depuis1991, le taux d'emploi des femmes reste bien inférieur à celui des hommes. En 2024, seulement 46,4% des femmes en âge de travailler occupaient un emploi, contre 69,5% des hommes. Au rythme actuel de progression, il faudrait près de deux siècles pour parvenir à l'égalité des taux d'emploi.
Bien que de plus en plus de jeunes femmes poursuivent des études et des formations, cela ne s'est pas traduit par des avancées significatives sur le marché du travail. Les femmes occupent seulement 30% des postes de direction dans le monde, avec une amélioration modeste au cours des vingt dernières années.
Elles restent surreprésentées dans les secteurs faiblement rémunérés, comme les soins infirmiers et la petite enfance, tandis que les hommes dominent des domaines comme les transports et la mécanique. De plus, les femmes perçoivent en moyenne des salaires inférieurs, travaillent moins d'heures rémunérées et occupent davantage d'emplois informels, en particulier dans les pays à revenu faible et intermédiaire inférieur.
Des réformes urgentes sont nécessaires pour lutter contre les inégalités en matière de responsabilités familiales, l'écart salarial entre les hommes et les femmes ainsi que la violence et le harcèlement au travail. – Sukti Dasgupta, Directrice du département Conditions de travail et égalité de l'OIT
D'un autre côté, des progrès ont été réalisés pour réduire l'écart de rémunération entre les femmes et les hommes. En 2024, les femmes occupant un emploi – qu'elles soient salariées ou indépendantes – ont gagné 77,4 cents pour chaque dollar gagné par un homme, un écart toujours important, mais en amélioration par rapport aux 70,1 cents en 2004.
« Trois décennies après que les dirigeants du monde entier se sont réunis à Pékin et se sont engagés à faire progresser les droits des femmes, d'importants défis perdurent à concrétiser la Déclaration de Pékin », explique Sukti Dasgupta, Directrice du département Conditions de travail et égalité de l'OIT.
« Malgré des avancées, des millions de femmes continuent de rencontrer des obstacles persistants afin d'entrer, de rester et de progresser dans un emploi décent. Des réformes urgentes sont nécessaires pour lutter contre les inégalités en matière de responsabilités familiales, l'écart salarial entre les hommes et les femmes ainsi que la violence et le harcèlement au travail – autant de facteurs qui perpétuent des lieux de travail inéquitables et peu sûrs pour les femmes », a-t-elle ajouté.
La note de l'OIT met en lumière les tendances mondiales en matière d'emploi et de conditions de travail pour les femmes et les hommes, en insistant sur les inégalités persistantes, souvent exacerbées par des facteurs tels que le statut migratoire ou le handicap. Elle souligne également les obstacles systémiques qui entravent l'accès des femmes à l'emploi et à des conditions de travail décentes. Ces défis sont le reflet d'inégalités structurelles profondes, de normes sociales discriminatoires et de politiques économiques qui ne tiennent pas suffisamment compte des besoins différenciés des femmes et des hommes.
En tant que pilier des efforts mondiaux en faveur de l'autonomisation et l'émancipation des femmes, le Programme d'action de Pékin demeure un levier puissant d'influence sur les politiques et les législations qui favorisent le progrès social et économique. À l'heure des mutations numériques, environnementales et démographiques, sa vision est plus pertinente que jamais.
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Au Cameroun, la révolte des travailleurs du sucre

Une grève dans une filiale camerounaise du géant français Castel a été violemment réprimée en février, causant la mort d'un ouvrier et d'un policier. Depuis, la situation reste précaire.
Tiré de Reporterre.
« On n'avait jamais perdu de camarade jusqu'ici, mais voilà, c'est arrivé. Cela montre bien que la situation va de mal en pis », s'indigne un membre du Syndicat des travailleurs saisonniers de la filière canne à sucre (Strascas), au Cameroun. Le 4 février, un mouvement de grève des ouvriers de la Société sucrière du Cameroun (Sosucam) a été violemment réprimé par les forces de sécurité à Nkoteng, dans le centre du pays, tournant au drame : un employé d'une vingtaine d'années, Gaston Djora, a été tué par balle et un policier a succombé à ses blessures.
Tous les Camerounais connaissent la Sosucam, installée dans le département de la Haute-Sanaga, à une centaine de kilomètres au nord de Yaoundé : ils consomment son sucre depuis des décennies. Créée en 1964, l'entreprise appartient à 26 % à l'État du Cameroun et à 74 % au groupe français Somdia, lui-même propriété de la multinationale française Castel, principal producteur de vin dans le monde. Il contrôle aussi 80 % du marché de la bière au Cameroun.
La Sosucam produit annuellement environ 100 000 tonnes de sucre. Elle possède deux usines et 25 000 hectares de plantations de canne à sucre, réparties sur plusieurs arrondissements : Mbandjock, Nkoteng et Lembe-Yezoum. Près de 8 000 personnes travaillent sur ces sites, dont 90 % sont des saisonniers, employés comme manœuvres pendant la campagne sucrière (novembre-mai), et parfois aussi pendant l'intercampagne (juillet-août). Une grande partie d'entre eux, soit environ 3 500 personnes, sont dans les champs pour planter, glaner ou couper, les autres officient dans les usines et le transport des récoltes.
« Travailler sans être payé, ce n'est pas possible »
Pour ces saisonniers, originaires pour beaucoup du nord du pays, une région défavorisée, les conditions de travail sont très pénibles : « Aucune couverture médicale, pas de logement décent pour certains, salaires très bas, manque d'équipements de protection, non-respect du cadre légal limitant le travail temporaire », a résumé dans un rapportde 2023 le Strascas, qui rend aussi compte d'entraves à ses activités et d'accidents du travail récurrents.
Lorsque la grève a débuté le 26 janvier, le salaire mensuel de base d'un manœuvre agricole était de 56 000 francs CFA (85 euros) — une somme ne permettant pas de vivre décemment. Au niveau national, le salaire minimum garanti pour les ouvriers agricoles est de 45 000 francs CFA (69 euros).
En février 2022, les saisonniers avaient déjà fait grève pour dénoncer des licenciements abusifs et leurs conditions de travail. Il y avait eu des violences. L'entreprise, déjà mise en cause pourdes problèmes environnementaux et sociaux par les populations riveraines, avait dû suspendre les licenciements. Elle avait aussi augmenté de 75 francs CFA (0,11 centime d'euro) une « prime de coupe », parfois donnée en fin de journée aux coupeurs de canne (elle était ainsi passée de 0,27 à 0,38 centime d'euro), et accordé une « prime de campagne » de 15 000 francs CFA (23 euros).
Cette année, les ouvriers se sont révoltés en raison d'un changement dans les dates et modalités de paie, un retard de paiement, et des rétrogradations inexpliquées d'échelons sur la grille salariale ayant entraîné des baisses de salaire. « Le travail est très dur et l'est de plus en plus. Travailler sans être payé, ce n'est pas possible. Les gens se sont rassemblés pour dire : “Pas de travail s'il n'y a pas d'argent ! Trop, c'est trop” », explique à Reporterre le président du Strascas, Mahamat Zoulgue.
Ils ont ramassé « des gars en ville pour les mettre de force dans des bus »
Le mouvement a commencé à Mbandjock, suivi par 2 000 personnes, et s'est propagé le 29 janvier à Nkoteng avec 1 500 grévistes supplémentaires. « Les premiers jours, tout était calme, on se rassemblait le matin, puis chacun rentrait chez lui », témoignent des saisonniers, pour qui « cette crise couvait depuis longtemps ». Au bout de quelques jours, la direction de la Sosucam a renoncé à changer le système de paiement des salaires. Mais elle n'a pas répondu aux revendications concernant le niveau de la rémunération, si bien que les grévistes n'ont pas repris le chemin des plantations.
La situation a fini par dégénérer le 4 février à Nkoteng, lorsque les forces de sécurité ont entrepris, selon des témoignages, de « ramasser des gars en ville pour les mettre de force dans des bus qui devaient les conduire aux champs. La population a dit non et s'est levée comme un seul homme. C'est à ce moment-là que la police a commencé à tirer avec de vraies balles et que l'un des nôtres est tombé ». Durant les affrontements, un policier a reçu un coup mortel à la tête, un nombre indéterminé de personnes ont été blessées, et des champs de canne à sucre ont été incendiés.
«
Ce qui était à l'origine une réclamation relative à la date de paiement des acomptes d'une partie du personnel, à laquelle il a été répondu favorablement, est devenue progressivement une entrave au travail accompagnée de tensions et heurts urbains et échappant totalement au cadre de l'entreprise
», a commenté la Sosucam dans un communiqué.
Disant avoir mené une « concertation » avec « les délégués du personnel, les présidents des syndicats, les représentants désignés des manœuvres agricoles coupeurs », elle a ensuite annoncé, le 7 février, une augmentation du salaire de base des coupeurs de canne de… 1 000 francs CFA (1,5 euro). Elle a invité dans la foulée les employés à reprendre le travail. « La reprise en marche ! » a-t-elle posté les jours suivants, en lettres capitales, sur son compte LinkedIn, avec une vidéo de camions chargeant des tiges de canne à sucre — sans faire aucune allusion à l'ouvrier et au policier tués.
Pression et chantage
Si une partie des travailleurs sont retournés dans les champs, plusieurs centaines d'autres sont restés chez eux. « On ne peut pas se satisfaire des mesures annoncées par Sosucam », commente un membre du Strascas, qui revendique 450 adhérents et 2 000 sympathisants. « Nous n'avons pas été invités aux présumées réunions de concertation. Pourtant, nous avions écrit pour dire que notre syndicat souhaitait participer. La direction a préféré discuter avec des syndicats qui lui sont inféodés », précise un autre.
Le 15 février, la compagnie, qui a dit avoir comptabilisé treize jours d'arrêt de production, 970 hectares de plantations partis en fumée et une perte de plus de 5 milliards de francs CFA (7,6 millions d'euros), a adressé une note aux « collaborateurs de Sosucam » pour constater « un taux d'absentéisme élevé ». Ajoutant : « Seront considérés comme démissionnaires et remplacés » ceux qui n'auront pas repris le travail « sous vingt-quatre heures ».
Quelques jours après, elle a été obligée de lancer une campagne de recrutement pour trouver 600 ouvriers agricoles. « La répression et le remplacement des travailleurs saisonniers absents ne sauraient être une option pour trouver des solutions durables à la crise », laquelle « reste la même, irrésolue et latente », a réagi le Strascas, qui réclame un « dialogue inclusif » et plaide pour un salaire de base d'au moins 70 000 francs CFA (107 euros) pour les manœuvres agricoles.
« Nous ne baissons pas les bras »
« Les travailleurs ont toujours la même colère », constate un syndicaliste, qui s'exprime comme d'autres sous anonymat par crainte de représailles. « Dans cette société, rien ne change jamais. Même pour obtenir une augmentation symbolique de 5 francs CFA [moins de 1 centime d'euro], on est obligé de faire grève. Jusqu'à perdre un camarade… » soupire un autre.
Les saisonniers ont reçu l'appui de la députée européenne Marina Mesure, membre de La France insoumise (LFI), qui a demandé à la Commission européenne d'examiner la situation au regard de la directive européenne adoptée en 2024 sur le devoir de vigilance des entreprises — la maison mère de la Sosucam étant installée dans un État membre de l'Union européenne, la France. Contacté par message électronique, le groupe Castel n'a pas réagi.
Les autorités camerounaises, elles, n'ont guère manifesté d'empathie pour les employés de la société : s'il a parlé de la nécessité d'un « dialogue franc et sincère », le ministre du Travail et de la Sécurité sociale, Grégoire Owona, a fustigé des « mouvements sociaux sauvages ».
« Nous ne baissons pas les bras, répond Mahamat Zoulgue, le président du Strascas. Le combat continue pour trouver des solutions. »
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Un accord tardif a été conclu dans le cadre de la Cop16 pour protéger la biodiversité, mais est-ce suffisant ?

On se souviendra peut-être de la COP15 de Montréal sur la biodiversité en décembre 2022. Malgré les frustrations de maintes délégations du Sud géostratégique, beaucoup d'experts en la matière considèrent la Déclaration de Montréal-Kunming comme l'équivalent en matière de biodiversité de l'Accord de Paris lors de la COP21 en 2015 en matière de climat. Pendant que celle de Paris stipulait de ne pas dépasser un réchauffement de 1.5°C, celle de Montréal appelait à protéger 30 % des terres et des mers pour la nature.
Alors que la COP15 de Montréal se concluait par un »accord historique », la COP16 à Cali l'été dernier finissait en queue de poisson faute de quorum. Puis, soudain, son prolongement à Rome paraît aboutir à « un plan pour financer la sauvegarde de la nature ». À voir nous dit le journal The Guardian, en association avec Carbon Brief. Pas plus que l'objectif de non- dépassement de 1.5°C de réchauffement terrestre, déjà dépassé, l'objectif de protection de 30% des surfaces terrestres et maritimes, et de son financement, ne seront atteints.
Marc Bonhomme, 7/03/25
6 mars 2025 | The Guardian - Down to Earth
La semaine dernière, les pays ont signé un compromis sur le financement de la protection de la nature, obtenu de haute lutte à l'issue de négociations marathon à Rome, mettant enfin un terme aux réunions de la Cop16 sur la biodiversité. En novembre, le sommet des Nations unies sur la nature a été suspendu dans le désordre après que les négociateurs ont manqué de temps pour achever leur travail à Cali, en Colombie. Ils ont dû se réunir à nouveau à Rome pour terminer le travail.
En Italie, les gouvernements ont adopté une feuille de route pour trouver les 200 milliards de dollars US par an pour la nature d'ici à 2030, y compris des discussions sur un nouveau fonds pour la biodiversité – une demande clé de négociation de nombreux pays du sud de la planète. Ils se sont également entendus sur les indicateurs qui permettront aux États de mesurer leurs progrès en Arménie à la fin de l'année 2026.
Les quelques ministres présents se sont empressés de qualifier la conférence de succès. La présidente de la Cop16, Susana Muhamad, ministre colombienne de l'environnement sortante, a pleuré à l'issue de cette "journée historique".
Steven Guilbeault, ministre canadien de l'environnement et du changement climatique, a déclaré : « Nos efforts montrent que le multilatéralisme peut être porteur d'espoir en cette période d'incertitude géopolitique ».
Mais, en privé et de plus en plus en public, on craint que les années 2020 ne soient une nouvelle décennie d'échec pour la nature. Les gouvernements n'ont jamais atteint un seul des objectifs de l'ONU en matière de biodiversité. Le risque d'une nouvelle répétition s'accroît : les 23 cibles et les quatre objectifs convenus il y a moins de trois ans à Montréal sont déjà sous assistance respiratoire.
À la veille des négociations de Rome, une analyse réalisée par Carbon Brief et le Guardian a révélé que plus de la moitié des pays du monde n'ont pas prévu de protéger 30 % des terres et des mers pour la nature, bien qu'ils se soient engagés à le faire en 2022 [à la COP15 de Montréal] dans le cadre d'un accord mondial. Il s'agit de l'objectif principal de l'accord de cette année. Si de grands pays riches en biodiversité comme le Mexique, l'Indonésie, la Malaisie, le Pérou, les Philippines, l'Afrique du Sud et le Venezuela ne le mettent pas en œuvre, l'objectif mondial ne sera pas atteint.
Selon un rapport publié l'année dernière par Earth Track, les subventions qui alimentent le réchauffement climatique et détruisent la nature ont continué à croître malgré l'objectif de réformer 500 milliards de dollars des subventions les plus nocives d'ici la fin de la décennie. Seuls le Brésil et l'Union européenne montrent des signes d'action, selon les chercheurs.
Dans les deux cas, il s'agit de questions antérieures à Trump et au récent changement des vents géopolitiques sur l'environnement.
Pendant ce temps, les indicateurs scientifiques continuent de se dégrader. Selon le dernier indice « Planète vivante », les populations mondiales d'espèces sauvages ont chuté en moyenne de 73 % en 50 ans. Nous aurons une meilleure idée des progrès accomplis sur d'autres objectifs lors de la Cop17 l'année prochaine, mais certains ministres de l'environnement sont de plus en plus nombreux à dénoncer l'absence de progrès.
Interrogé par ma collègue Phoebe Weston à Rome, le ministre malgache de l'environnement, Max Fontaine, a brossé un tableau peu reluisant de la situation.
« Honnêtement, c'est presque impossible quand on voit les tendances de l'évolution des choses », a-t-il déclaré. « Nous n'allons pas dans la bonne direction, nous devons tous redoubler d'efforts. »
Jean-Luc Crucke, ministre belge du climat et de la transition écologique, a qualifié les négociations de la COP de « moins mauvais » processus. Si l'on veut vraiment sauver la nature, a-t-il dit, « il n'y a pas d'autre solution que celle-là ». Mais des questions se posent sur sa pertinence. Avant le sommet de Rome, certains craignaient qu'il n'y ait pas assez de pays présents au sommet de l'ONU sur la nature pour que les négociateurs puissent prendre des décisions contraignantes.
Bien sûr, il y a eu quelques petites victoires. À Cali, les gouvernements sont parvenus à un accord visant à encourager les entreprises à partager les bénéfices commerciaux tirés des découvertes utilisant des données génétiques issues de la nature, grâce à la création d'un fonds volontaire, qui a été lancé à Rome. Nous devrons attendre de voir combien d'argent ce nouveau fonds finira par générer. Les pays ont également reconnu officiellement les communautés autochtones dans le processus décisionnel mondial sur la biodiversité.
Ce n'est pas fini tant que ce n'est pas fini. Mais si, au cours d'une nouvelle décennie, les objectifs en matière de protection de la nature ne sont pas atteints, des questions plus difficiles se poseront quant à l'utilité de négocier des accords internationaux que les pays n'ont apparemment pas la capacité ou la volonté d'honorer.
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Une odeur de pétrole sur le sommet climatique de Bakou

Plus de 100 chefs d'État et de gouvernement sont attendus à Bakou, la capitale de l'Azerbaïdjan , dans les prochains jours pour la COP 29 où flottera l'odeur du pétrole.
5 mars 2025 | tiré de Mondafrique
https://mondafrique.com/a-la-une/une-odeur-de-petrole-sur-le-sommet-climatique-de-bakou/
L'odeur est épaisse dans l'air, preuve de l'abondance des énergies fossiles dans ce petit pays au bord de la mer Caspienne.Les torches des raffineries illuminent le ciel nocturne et de petits puits de pétrole parsèment la ville, leurs pistons se soulevant et s'abaissant à mesure qu'ils extraient le pétrole du sol. Le symbole national est également la flamme de gaz, incarnée sous la forme de trois gratte-ciels imposants surplombant la ville.
L'Azerbaïdjan s'est bâti sur le pétrole depuis le milieu du XIXe siècle , et les combustibles fossiles représentent désormais 90 % de ses exportations.Rien ne nous rappelle plus clairement la question fondamentale que les dirigeants mondiaux sont venus résoudre à Bakou : la planète brûlera-t-elle pour que les producteurs de combustibles fossiles puissent continuer à gagner de l'argent, ou doivent-ils emprunter une autre voie ?
Le fait que la plus grande économie du monde, les États-Unis, soit sur le point de s'éloigner de l'orientation énergétique propre promue par Joe Biden vers les politiques de « forage » de Donald Trump sera un sujet de conversation majeur parmi les dizaines de milliers de délégués au sommet climatique de l'ONU Cop29 .Cependant, nombreux sont ceux qui souligneront qu'aucun pays n'a jamais produit autant de pétrole et de gaz que les États-Unis aujourd'hui , avec 20 % de licences pétrolières et gazières de plus délivrées pendant l'administration Biden que pendant le premier mandat de Trump.
Les dirigeants du climat ont réagi avec défi au résultat des élections américaines. « Le résultat de cette élection sera considéré comme un coup dur pour l'action climatique mondiale, mais il n'arrêtera pas les changements en cours pour décarboner l'économie et atteindre les objectifs de l'Accord de Paris », a déclaré Christiana Figueres, ancienne responsable du climat de l'ONU et cofondatrice du groupe de réflexion Global Optimism.
Trump n'assistera pas à la COP29, une réunion de deux semaines qui est la dernière d'une série semestrielle remontant à 1992, lorsque la Convention-cadre des Nations Unies sur les changements climatiques – le traité parent de l'accord climatique de Paris de 2015 – a été signée.
Ces discussions peuvent sembler n'avoir abouti à rien, alors que les émissions de gaz à effet de serre continuent d'augmenter et que le bilan des phénomènes météorologiques extrêmes – les ouragans record dans l'Atlantique, les inondations dramatiques de la semaine dernière en Espagne et une sécheresse en Afrique qui a menacé des millions de personnes de famine – devient de plus en plus évident de jour en jour.
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Iran. Les femmes kurdes célèbrent la Journée du 8 mars, malgré les menaces du régime

IRAN / ROJHILAT – Dans la ville kurde de Sanandaj, les femmes ont célébré la Journée internationale des femmes du 8 mars malgré les menaces des forces de sécurité iraniennes.
Tiré de Entre les lignes et les mots
Un groupe de militantes des droits des femmes, de militantes syndicalistes, de syndicalistes et du mouvement des Mères pour la paix se sont réunis aujourd'hui à Sanandaj, dans la province du Kurdistan, pour célébrer la Journée internationale des femmes, malgré la pression des forces de sécurité qui tentaient d'empêcher l'événement.
Le Réseau des droits de l'homme du Kurdistan ((Kurdistan Human Rights Network, KHRN) a appris que sept groupes ont participé au rassemblement, dont les militantes des droits des femmes de Sanandaj (Sîne), l'Union des femmes du Kurdistan, les militantes des droits civiques des femmes de Sanandaj, les Mères pour la paix, le groupe sportif Arghavan de Sanandaj, le groupe culturel et d'alpinisme Chil Chama et le syndicat des enseignants du Kurdistan.
Les participants ont scandé des slogans en faveur des droits des femmes et contre les exécutions et les soi-disant « crimes d'honneur ».
Une déclaration cosignée par trois organisations de défense des droits des femmes, soulignant la lutte continue pour l'égalité et la liberté.
Le texte intégral de la déclaration :
Le 8 mars rappelle la lutte historique des femmes contre l'oppression, les inégalités et l'exploitation. Cette journée, qui trouve ses racines dans les protestations des travailleuses du XIXe iècle, a marqué le début de mouvements de grande ampleur qui ont permis d'obtenir des avancées significatives en matière de droits politiques, sociaux et économiques. De la lutte pour le droit de vote à la résistance aux systèmes patriarcaux et à la violence structurelle, les femmes ont toujours défendu fermement le chemin de la liberté et de l'égalité, refusant d'abandonner leurs idéaux malgré d'innombrables obstacles.
Cependant, en Iran, les autorités au pouvoir ont constamment cherché à priver les femmes de leurs droits fondamentaux par des politiques misogynes. Des lois répressives telles que le hijab obligatoire, le mariage des enfants, les restrictions aux libertés individuelles et les violations des droits reproductifs servent d'outils pour contrôler les femmes et légitimer la domination patriarcale. Ces politiques non seulement limitent la liberté et l'autonomie des femmes, mais légitiment et normalisent également la violence généralisée à leur encontre. Les taux croissants de féminicides, de violences sexuelles, de maltraitance des enfants et de sanctions sévères contre les femmes mettent en évidence leur situation désastreuse en Iran. En outre, la discrimination dans l'allocation des ressources dans le cadre des inégalités systémiques du néolibéralisme et des crises économiques affecte de manière disproportionnée les segments vulnérables de la société, en particulier les femmes marginalisées, notamment les femmes baloutches, kurdes et migrantes, ainsi que celles qui travaillent dans le secteur informel. Dans ces circonstances, les femmes, aux côtés d'autres mouvements de protestation tels que les travailleurs, les retraités, les enseignants et les étudiants, se sont unies dans la lutte pour la justice et l'égalité, amplifiant les voix de la résistance contre l'oppression structurelle.
En Iran, les femmes restent sous la coupe d'un gouvernement qui craint profondément leur présence. Cette peur s'est intensifiée depuis la révolution Jina et son slogan « Femmes, vie, liberté », qui a poussé les autorités à prononcer des peines de mort et des peines de prison contre des militantes. Des personnalités telles que Pakhshan Azizi, Sharifeh Mohammadi et Verisheh Moradi, que l'État a cherché à réduire au silence, sont devenues des symboles de la résistance à la répression. Ces voix ne se sont pas éteintes ; au contraire, elles sont devenues un cri mondial contre la tyrannie.
La lutte des femmes au Kurdistan est l'un des exemples les plus avancés de mouvements de libération des femmes, servant de modèle de résilience et d'auto-organisation au Moyen-Orient. Les femmes kurdes ont non seulement lutté contre une oppression multidimensionnelle fondée sur le sexe, l'ethnie et la classe, mais ont également présenté un nouveau modèle de résistance, d'auto-organisation et de lutte pour la libération en créant des structures indépendantes et organisées. Par leur détermination sur les champs de bataille, dans les mouvements sociaux et dans les cercles intellectuels, elles ont joué un rôle irremplaçable dans la promotion des idéaux d'égalité et de liberté. Leur participation et leur organisation dans tous les aspects de la vie politique et sociale affirment la vérité indéniable selon laquelle la libération des femmes est le fondement d'une liberté sociétale plus large.
Le mouvement des femmes a atteint un point de non-retour. La prise de conscience, l'organisation et l'expérience historique de cette lutte rendent impossible un retour à l'ère de l'inégalité et de l'oppression. Les femmes du monde entier, en particulier celles du Moyen-Orient, ne reviendront plus jamais à un passé où leurs voix étaient réduites au silence. Ce mouvement n'est pas seulement une lutte pour les droits des femmes, mais un changement fondamental et irréversible qui transformera des sociétés entières. La victoire dans cette lutte n'est pas une simple possibilité ; c'est une nécessité inévitable pour la justice et la liberté.
Nous déclarons que le 8 mars, Journée internationale des femmes, est la commémoration d'un vaste mouvement social et politique, et que les femmes en Iran, en particulier au Kurdistan, sont plus déterminées que jamais à réaliser leurs aspirations. Les femmes et les hommes s'unissent contre toutes les formes d'inégalité et continuent de lutter pour un monde libre, égalitaire et juste. Par conséquent, cette année, à l'occasion de la Journée internationale des femmes, notre lutte doit donner la priorité à la lutte contre les exécutions, les crimes d'honneur et les difficultés économiques et les inégalités croissantes.
Signé par :
Union des femmes du Kurdistan
Militantes pour les droits des femmes à Sanandaj
Militantes pour les droits civiques des femmes de Sanandaj
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Lineda Carrié : Un Engagement Indéfectible pour l’Émancipation des Femmes en Haïti

Cayes, Haïti, le 9 mars 2025 – Dans un contexte où les femmes haïtiennes continuent de lutter contre des défis multiples, Lineda CARRIÉ, entrepreneure et Présidente de la Chambre de Commerce des Femmes Entrepreneures et Professionnelles du Sud (CCFEPS), incarne un symbole d'espoir et de résilience.
Par son engagement, elle œuvre sans relâche pour l'autonomisation des femmes, en particulier dans le Grand Sud de l'île, et défend ardemment leurs droits économiques et sociaux. À travers son rôle à la tête de la CCFEPS, elle facilite l'accès des femmes aux financements, à la formation et aux opportunités de marché, tout en menant une bataille plus large pour éradiquer les violences basées sur le genre.
Un engagement pour l'autonomisation et l'égalité
L'autonomisation des femmes haïtiennes est au cœur de la mission de la CCFEPS. "Nous œuvrons pour qu'elles puissent accéder aux financements nécessaires pour développer leurs entreprises, qu'elles soient formées dans des domaines clés et qu'elles trouvent des opportunités sur le marché. L'autonomie financière est cruciale pour leur émancipation, et pour leur offrir un moyen de se protéger contre les violences auxquelles elles sont souvent confrontées", explique Lineda CARRIÉ. Cependant, malgré leur contribution essentielle à l'économie, les femmes haïtiennes se heurtent à des obstacles persistants : un accès limité aux financements, une discrimination systématique dans le domaine économique, et une exclusion sociale de plus en plus marquée.
Des défis profondément enracinés
Avec plus de 50% de la population haïtienne composée de femmes (IHSI, 2015), l'inégalité entre les sexes reste un problème de taille dans le pays. Selon CARRIÉ, bien que des progrès législatifs aient été réalisés dans le domaine des droits des femmes, leur mise en œuvre reste largement insuffisante. "Les femmes continuent de faire face à des défis majeurs : violences physiques et psychologiques liées à l'insécurité généralisée, accès restreint aux opportunités économiques, inégalités d'éducation et absence de protection sociale et juridique", souligne-t-elle.
Les violences basées sur le genre en Haïti, qu'elles soient domestiques, sexuelles, économiques ou institutionnelles, sont des fléaux omniprésents. Celles-ci trouvent souvent leur origine dans une culture patriarcale renforcée par la pauvreté, l'impunité, et un manque flagrant d'éducation. Ce climat contribue à maintenir un silence social autour des abus, rendant difficile pour de nombreuses femmes de dénoncer leurs agresseurs et de trouver justice. La situation est encore plus compliquée par l'absence de statistiques fiables, ce qui empêche une évaluation correcte de l'ampleur du problème.
L'urgence d'une action collective
Malgré ces difficultés, l'espoir réside dans la mobilisation collective. "La clé pour changer les choses est l'unité et l'action concertée. Nous devons renforcer les lois existantes, en assurer leur application stricte, et punir sévèrement les auteurs de violences", affirme CARRIÉ. L'accès aux financements et à l'autonomisation économique des femmes est également un pilier essentiel de son engagement. Pour elle, former les agents publics, notamment les policiers, juges et travailleurs sociaux, est une étape indispensable pour assurer une meilleure prise en charge des victimes de violences.
Les femmes haïtiennes doivent également être mieux représentées dans les instances décisionnelles. "Lorsque les femmes occupent des positions de pouvoir, leurs besoins sont mieux pris en compte", insiste Lineda CARRIÉ. Encourager leur participation active dans les sphères politiques et économiques ne serait pas seulement bénéfique pour elles, mais pour l'ensemble du pays.
Un programme national de développement durable à l'horizon 2030
Dans le cadre des Objectifs de Développement Durable (ODD) des Nations Unies, notamment l'ODD 5 : "Parvenir à l'égalité des sexes et autonomiser toutes les femmes et les filles", la mise en œuvre d'un plan d'action national doit inclure des stratégies de sensibilisation et d'éducation sur les droits des femmes. Pour CARRIÉ, il est indispensable d'intégrer l'égalité des sexes dans les programmes scolaires dès le plus jeune âge, tout en multipliant les campagnes d'information et de formation via les médias, les réseaux sociaux, les leaders communautaires et les organisations locales.
"Impliquer les hommes et les garçons dans cette lutte est crucial pour initier un changement culturel profond et durable", estime-t-elle. Par ailleurs, CARRIÉ plaide pour une réforme du système judiciaire, afin de garantir que les victimes de violences soient systématiquement protégées et qu'elles aient accès à des réfuges et à des services d'accompagnement adaptés.
La Journée internationale des droits des femmes : un levier, pas une fin
À l'occasion du 8 mars, Journée internationale des droits des femmes, Lineda CARRIÉ appelle à un engagement renouvelé et à des actions concrètes. "Cette journée est importante, mais elle ne doit pas se limiter à une simple commémoration. Elle doit être un catalyseur pour des actions durables en faveur de l'égalité des sexes et des droits des femmes", explique-t-elle.
Elle conclut son message en adressant un message fort à toutes les femmes haïtiennes : "Vous êtes fortes, résilientes et essentielles au développement de notre pays. Ne laissez personne limiter vos ambitions. Continuons à nous soutenir, à nous éduquer et à nous battre pour nos droits. L'avenir d'Haïti dépend de l'émancipation de ses femmes."
Un appel à l'action pour l'avenir d'Haïti
Les mots de Lineda CARRIÉ résonnent comme un appel à la solidarité et à l'action pour un Haïti où les femmes ne sont pas seulement des victimes, mais des actrices et des leaders du changement. Alors que les défis restent nombreux, l'engagement sans faille de cette entrepreneure et militante offre une lueur d'espoir. L'émancipation des femmes est non seulement essentielle pour leur propre bien-être, mais également pour l'avenir et la prospérité de tout le pays.
Smith PRINVIL
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Basculement réactionnaire : agir face au recul des droits des femmes

Le 8 mars résonne cette année comme un cri d'alarme et un appel à la résistance face à l'ascension des politiques réactionnaires, populistes et anti-intellectualistes. Cette journée est l'occasion de dénoncer les attaques à grande échelle dont font l'objet les droits des femmes et des minorités sexuelles.
Tiré du site du CETRI
Le monde est-il en train de basculer ? Aux bouleversements écologiques, guerres et injustices sociales, viennent s'ajouter les frasques d'un leader imprévisible qui accroissent la brutalité et le chaos. L'absence de réponses collectives aux enjeux globaux a alimenté un repli sur soi qui s'est manifesté par l'essor d'idéologies nationalistes, de mouvements populistes et de réflexes identitaires. Si la perspective d'un basculement peut effrayer et potentiellement précipiter l'effondrement, elle peut aussi ouvrir la voie à des transformations profondes de nos écosystèmes naturels, socio-économiques et politiques.
Une offensive mondiale anti-genre
À l'aune de ces défis, le 8 mars, journée internationale des droits des femmes, revêt cette année une résonance particulière. Elle est l'occasion de dénoncer les attaques à grande échelle dont font l'objet les droits des femmes et des minorités sexuelles.
Souvent qualifiées de « retour de bâton », ces attaques relèvent d'une réaction conservatrice à des avancées obtenues en matière d'égalité de genre. Elles visent à « remettre les femmes à leur place », à préserver un statu quo patriarcal et à restreindre les droits des personnes LGBT+. La dangerosité de ces offensives ne se limite toutefois pas à ces conséquences directes. Elle réside aussi dans le recyclage et l'exploitation qui sont faites de la grammaire du genre, ainsi que dans sa portée symbolique, qui a permis de coaliser des acteurs très différents.
Si ces offensives « anti-genre » s'inscrivent ainsi dans la continuité d'un conservatisme de longue date, elles s'en distinguent en termes d'acteurs, de discours et de stratégies. Apparues initialement en Europe et en Amérique latine, au milieu des années 2000, elles se sont intensifiées et propagées depuis à tous les continents.
Originellement portées par des organisations de la société civile et des cercles catholiques, opposés à la montée en puissance du concept du genre promu par les conférences onusiennes, les campagnes anti-genre ont évolué. Elles ont été récupérées par des acteurs, en apparence hétérogènes, mais unis autour de la contestation de « la théorie » ou de l'« idéologie de genre », percevant dans ce concept le fondement intellectuel des lois et des politiques qu'ils rejettent.
Ce phénomène, à l'origine religieux et sociétal, s'est transformé en un véritable projet politique, puis étatique avec le développement de mesures publiques anti-genre et la formation de nouvelles alliances diplomatiques. Des partis, principalement situés à droite ou à l'extrême-droite de l'échiquier, ont fait de la « phobie du genre » un élément clé de leur stratégie. Ils veulent ainsi s'opposer aux droits des femmes et des minorités sexuelles, mais aussi toucher de nouveaux publics et accroître leur influence. Ce processus s'est opéré dans un climat de méfiance croissante envers les institutions démocratiques, alors que les inégalités structurelles ne cessaient de se creuser.
Aux États-Unis sous Trump, en Hongrie sous Orbán ou au Brésil sous Bolsonaro, ces politiques sont devenues un projet d'État à part entière. Elles ont servi à la fois des objectifs idéologiques et le pouvoir des dirigeants. De même, Vladimir Poutine s'est posé en victime menacée en s'affirmant comme « le dernier rempart civilisationnel » face à un « impérialisme occidental » qui défend des valeurs féministes et pro-LGBT+, menaçant l'intégrité de la nation russe. Il a ainsi légitimé sa politique étrangère agressive.
Un appel à la résistance
Alors que les politiques réactionnaires, populistes et anti-intellectualistes d'extrême-droite gagnent du terrain en Europe et dans le monde, ce 8 mars doit retentir comme une alarme et un appel à la résistance : les avancées sociales et les droits des femmes et des minorités sexuelles sont en danger. Les coups portés sont tantôt directs et frontaux, visant l'égalité de genre, les droits sexuels et reproductifs ou l'impunité des violences ; tantôt indirects, lorsque, comme en Belgique, des manœuvres politiques bloquent une proposition de loi améliorant l'accès à l'avortement.
Certains discours conservateurs puisent dans des nationalismes sexuels anciens, de la première moitié du 20e siècle, où racisme et xénophobie se combinaient au sexisme et à l'homophobie. Des dirigeants d'hier, comme d'aujourd'hui, ont alors en commun d'invoquer une masculinité viriliste et un ordre sexuel traditionnel, fondé sur la famille nucléaire hétérosexuelle où les rôles de genre sont strictement définis et inégalitaires.
D'autres figures politiques, masculines et féminines, dans un jeu de trompe-l'œil, feignent de défendre les droits des femmes, tout en détournant ces luttes à leur compte, sans se soucier de leur réalisation. À travers des discours fémonationalistes (ou homonationalistes, comme en Israël), elles cherchent à se présenter en protecteur des femmes (ou des personnes LGBT+), mais poursuivent leurs agendas nationalistes, ultra-libéraux, racistes et anti-immigration. En fin de compte, la défense des droits des femmes n'est rien d'autre qu'un prétexte pour exclure des populations dont la « culture » est perçue comme incompatible avec l'« identité nationale ».
Le sexisme et le racisme sont des leviers, mobilisés par l'extrême-droite et les « contre-mouvements » sociaux, afin de consolider une « politique du ressentiment ». À l'inverse de l'indignation qui émerge face à l'injustice, le ressentiment naît, comme l'explique Éric Fassin, de « l'idée qu'il y en a d'autres qui jouissent à ma place, et donc qui m'empêche de jouir. Autrement dit, c'est une réaction non pas aux inégalités, mais aux progrès de l'égalité ». Dans cette logique, les frustrations et la colère populaire ont été habilement dirigées contre le féminisme ou les défenseur·euses des droits des minorités.
Dans le contexte néolibéral qui est le nôtre, il est illusoire de vouloir séparer les enjeux économiques des enjeux culturels, ceux de la redistribution et de la reconnaissance. Les luttes pour les droits des minorités ne sont pas uniquement culturelles, tout comme les luttes de classe ne sont pas seulement matérielles. Dépasser ces oppositions binaires est une démarche indispensable pour recréer un front des luttes à même de contrer les offensives réactionnaires qui sévissent aujourd'hui, en Europe et dans le monde.
Aurélie Leroy
https://www.cetri.be/Basculement-reactionnaire-agir
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Face à l’internationale d’extrême droite : que reste-t-il de la quatrième vague féministe ?

L'extrême droite est à l'offensive à l'échelle mondiale et les mouvements – et conquêtes – féministes sont l'une de ses cibles. Que peuvent ces mouvements face à la vague néo-réactionnaire portée par Trump, Milei et consorts ? Quelle stratégie adopter ? Aurore Koechlin propose une série de réponses en commençant par un bilan de ce qu'on a pu appeler la quatrième vague féministe.
Photo et aarticle tirés de NPA 29
Il y a dix ans, en 2015, naissait le mouvement Ni Una Menos en Argentine, suite à une série de féminicides, dont celui de Chiara Páez. Les manifestations massives qui déclaraient « pas une femme de moins », constituaient le premier acte d'une mobilisation féministe internationale, qui allait bientôt embraser l'Amérique latine, puis le monde avec Me Too. La lutte contre les violences sexistes et sexuelles (VSS) devenait le centre de ce qu'on peut appeler « la quatrième vague du féminisme ».
Dans de nombreux pays d'Amérique latine, comme l'Argentine, le Mexique, ou la Colombie, ces luttes se sont traduites par des victoires, avec l'obtention par la mobilisation de la légalisation de l'avortement. Dix ans après pourtant, le tableau semble plus sombre. En Argentine comme aux États-Unis, l'extrême droite, via Milei et Trump, a pris le pouvoir. Leurs politiques s'attaquent directement aux luttes et aux acquis féministes et LGBTI+ de la décennie précédente. Tant et si bien qu'il semble légitime, en ce 8 mars 2025, de s'interroger : que reste-t-il de la quatrième vague féministe ?
Différentes réponses politiques à la crise de la reproduction sociale
La montée, puis la prise de pouvoir, par le fascisme dans les années 1920 et 1930 est classiquement interprétée comme une réponse à la force du mouvement ouvrier, et au risque d'une révolution imminente. Plus précisément, la crise politique ouverte par la crise économique de 1929 ne parvenait à être réglée ni par le maintien au pouvoir de la bourgeoisie, ni par la prise de pouvoir du prolétariat. Le fascisme est alors apparu comme une réponse crédible à une bourgeoisie en pleine crise d'hégémonie.
Elle faisait en quelque sorte d'une pierre deux coups : conserver son pouvoir économique via un gouvernement qui défendrait ses intérêts, et écraser toute contestation par la destruction physique du mouvement ouvrier. Cette corrélation entre montée de l'extrême droite et force du mouvement ouvrier est précisément ce qui a poussé ces dernières années une partie de l'extrême gauche à minimiser le danger de l'extrême droite : la bourgeoisie parvenant malgré tout à imposer ses contre-réformes libérales, l'extrême droite n'aurait pas été une réelle alternative aux yeux des classes dominantes. À tort malheureusement, comme l'évolution de la situation l'a montré.
Dans cette perspective, on pourrait alors relire la montée de l'extrême droite à l'échelle internationale dans les années 2010 et 2020 comme une réponse à la force non moins internationale du mouvement féministe et LGBTI+ : c'est par exemple l'analyse que propose Veronica Gago[1]. Le mouvement féministe aurait en quelque sorte pris la place d'un mouvement ouvrier affaibli, notamment en mettant en son centre l'arme de la grève féministe comme réponse aux attaques néolibérales et patriarcales contemporaines. Et de fait, l'extrême droite développe un discours très élaboré sur le genre et les sexualités, et apparaît comme cristallisant une forme de backlash contre la quatrième vague féministe.
Il est symptomatique que Milei arrive au pouvoir dans un des pays où le mouvement féministe a été le plus fort ces dernières années, l'Argentine. Dès son accession au pouvoir, Trump a immédiatement promu un ensemble de décrets anti-trans, transférant les femmes trans emprisonnées dans des prisons pour hommes, déremboursant les transitions pour les mineur·e·s, interdisant aux personnes trans le service militaire et les compétitions sportives, ou encore faisant annuler les passeports des personnes non binaires.
L'actrice Hunter Schafer, connue pour son interprétation dans la série Euphoria, a dénoncé récemment sur les réseaux sociaux que suite à son renouvellement de passeport, on lui a imposé la lettre « M », alors que son genre à l'état civil avait été changé depuis qu'elle était adolescente. Trump a également interdit l'usage par son administration ou par les recherches scientifiques financées par l'État de certains mots, désormais interdits – comme « genre », « femme », « LGBT », « race », ou encore « changement climatique ».
Mais la montée de l'extrême droite n'est pas d'abord une réponse à la force du mouvement féministe : si ces deux phénomènes sont effectivement corrélés, c'est qu'ils sont le produit d'un tiers facteur, la crise du capitalisme et de sa dernière mue néolibérale, crise qui est tant économique et sociale que sanitaire et écologique. Or, dans cette crise multiforme, la question du genre est centrale. En effet, un des aspects que revêt la crise du capitalisme néolibéral n'est autre que la crise de la reproduction sociale, également appelée « crise du care ».
Qu'entend-on par-là ? Le capitalisme est depuis toujours pris dans une contradiction indépassable entre sa recherche effrénée d'accumulation de la sur-valeur, produite par la force de travail, et la nécessité dans laquelle il se trouve de reproduire cette dernière, donc d'assigner une partie de la force de travail non à la production de la sur-valeur mais à la reproduction de la force de travail elle-même (historiquement, cette assignation a surtout été celle des femmes, des populations immigrées et aujourd'hui racisées). Nancy Fraser a bien montré comment à chaque époque du capitalisme, ce dernier est parvenu à résoudre cette contradiction de façon différente, mais toujours imparfaite[2].
Aujourd'hui, à un capitalisme néolibéral correspond une gestion néolibérale de la reproduction sociale. Celle-ci connaît alors un double mouvement. D'un côté, la prise en charge de la reproduction sociale par les services publics est remise en cause (baisse des financements, manque d'effectifs, fermetures, etc.) pour que se développe au contraire sa marchandisation. De l'autre, la reproduction sociale revient de plus en plus à la charge des femmes de façon gratuite et invisibilisée dans le cadre familial. C'est ce que souligne Nancy Fraser :
« Dans un contexte d'inégalités sociales croissantes, cela aboutit à une reproduction sociale à deux vitesses : utilisée comme marchandise pour celleux qui peuvent en payer le prix, restant à charge de celleux qui n'en ont pas les moyens »[3].
Si bien que la prise en charge de la contradiction passe par un dépassement de celle-ci, en faisant en partie au moins du travail reproductif un travail productif de sur-valeur sur le marché. Mais ce dépassement se fait au prix de la reproduction sociale elle-même : un certain nombre de travailleur·se·s ne parviennent plus à assurer leur propre reproduction sociale. C'est pourquoi on peut parler de crise de la reproduction sociale.
Or, ces évolutions ne se font pas sans une réponse du mouvement féministe et LGBTI+. La quatrième vague du féminisme, en soulignant combien la famille est le lieu de production de violences, combien la construction de deux genres uniques et opposés sert en définitive à la renforcer, remet en question cette structure comme unité économique de la société. Elle défend au contraire une autre prise en charge de la reproduction sociale, par sa socialisation, tout au contraire de ce que fait le néolibéralisme. La quatrième vague féministe propose ainsi de sortir de la crise de la reproduction sociale par le développement des services publics, mais aussi leur extension, par exemple par la mise en place de crèches et de cantines collectives dans les entreprises et dans les lieux de vie.
L'extrême droite propose une résolution bien différente à cette crise de la reproduction sociale, et en tout point opposée. De la même façon que dans le champ de la production elle propose un néolibéralisme autoritaire et identitaire, elle propose dans le champ de la reproduction sociale une version encore plus autoritaire et identitaire de ce qui existe déjà. Il va s'agir de poursuivre la destruction des services publics et leur mise sur le marché de façon accélérée, tout en en préservant une fraction de la population, du moins c'est ce qu'elle promet en discours.
Félicien Faury a effectivement montré que le RN défendait une forme de « protectionnisme reproductif » pour les classes moyennes blanches, ce qui pourrait d'ailleurs constituer une des raisons explicatives du vote des femmes pour le RN en France[4]. L'accès à ce qui reste de services publics ne serait ainsi assuré que pour les populations blanches. Mais au-delà, l'extrême droite propose une autre voie d'issue à la crise de la reproduction sociale, et qu'elle assume très largement – le retour des femmes au foyer, dont les trad wives sont la manifestation la plus spectaculaire sur les réseaux sociaux.
C'est pourquoi la production idéologique d'un discours réactionnaire et transphobe n'a pas uniquement pour but d'écraser les avancées de la nouvelle vague féministe, ni d'instrumentaliser ces thématiques dans un but électoral autour de « paniques morales » construites de toute pièce, même si ces deux dimensions sont évidemment importantes. Elle est aussi parfaitement en adéquation avec une vision du monde congruente entre la sphère de la production et la sphère de la reproduction.
La famille doit reprendre toute sa dimension économique, elle doit redevenir le lieu central de la reproduction sociale : pour ce faire, il faut une idéologie qui le justifie et qui réaffirme cette fiction qu'est la famille hétérosexuelle monogame composée d'un « homme » et d'une « femme », avec une division clairement genrée du travail.
Féminisme ou barbarie : une polarisation accrue
Regarder une telle situation en face a de quoi inquiéter. D'un certain côté, les années 2010 où nous connaissions un incroyable élan de mobilisations nationales – avec les mobilisations contre la Loi travail, celles des étudiant·e·s et des cheminot·e·s, ou encore celle des Gilets jaunes – et internationales – qu'on pense à Black Lives Matter ou à Me Too – semblent bien lointaines. Cette situation n'est pas effacée bien sûr, et nous devons nous rappeler qu'en France, la plus grande mobilisation de ces dernières années, celle contre la réforme des retraites, a eu lieu il y a seulement deux ans. Mais il est indéniable que la situation a évolué : il est difficile aujourd'hui de ne pas tenir compte dans l'équation politique du danger que représente cette internationale d'extrême droite qui s'est développée, qui gouverne dans de nombreux pays, et qui en menace d'autres.
Néanmoins, la montée de l'extrême droite ne met pas fin à la quatrième vague féministe. La particularité de la situation est que les deux ont lieu simultanément. En France, le mouvement Me Too continue de se développer dans toutes les sphères de la société : le procès Mazan en est une fois de plus la preuve, et avec l'affaire Bétharram, pose enfin à une échelle de masse la question de l'inceste et de l'oppression spécifique des enfants. Aux États-Unis, suite à la révocation de l'arrêt Roe vs Wade, une véritable mobilisation numérique s'est déployée sur Tik Tok afin de permettre aux femmes souhaitant avorter et ne pouvant plus le faire d'être hébergées dans un autre État, voire un autre pays, comme le Canada[5].
En Argentine, une manifestation massive a eu lieu le 1er février dernier pour répondre aux propos anti-féministes et anti-LGBTI+ de Milei. La situation est donc avant tout caractérisée par une très forte polarisation. Cette polarisation trouve d'ailleurs une expression dans certaines enquêtes scientifiques. Il y a quelques mois, Le Monde titrait « Les jeunes femmes sont de plus en plus progressistes, tandis que les hommes du même âge penchent du côté conservateur »[6] : ce constat effectué par plusieurs études concerne les jeunes générations, et a lieu simultanément à l'échelle internationale, puisqu'il se retrouve tout aussi bien en Europe, aux États-Unis, qu'en Corée du Sud, en Chine ou en Tunisie.
En France, le Haut Conseil à l'Égalité entre les femmes et les hommes (HCE) ne dit pas autre chose dans son dernier rapport de janvier 2025, intitulé significativement « À l'heure de la polarisation » : surtout chez les jeunes, les femmes sont plus féministes, et les hommes sont plus masculinistes[7].Dans un tel contexte de polarisation croissante, et de force de la quatrième vague féministe à l'échelle internationale, le mouvement féministe doit prendre la mesure de toutes ses responsabilités dans la lutte contre l'extrême droite.
Dans les pays où il est le plus fort, il doit être force d'impulsion pour des réponses unitaires contre l'extrême droite – manifestations, constitution de collectifs unitaires pour organiser la riposte, grèves féministes contre l'extrême droite. Dans les pays où il est plus faible, la question se pose un peu différemment. C'est le cas de la France, dont la particularité est double : d'une part, le mouvement social y est très fort, d'autre part, la quatrième vague ne s'y est pas développée autant que dans d'autres pays, y compris d'Europe (par exemple l'État espagnol, l'Italie, la Belgique ou la Suisse). Cela implique trois choses.
Premièrement, le mouvement féministe ne doit pas tomber dans le piège sectaire d'un repli sur lui-même à une heure où il peut se sentir très minoritaire. Cette tentation est toujours présente, elle peut l'être d'autant plus dans une période où le risque de démoralisation est fort. Parce que le mouvement féministe a le sentiment que son action politique ne parvient pas à influencer la société, il se tourne sur lui-même, sur ses débats internes, sur le niveau de responsabilité dans la situation de chaque collectif, pire, sur le degré de pureté militante de chacun·e de ses membres.
Quel groupe, quel·le individu a dit, a fait telle chose problématique ? Et dans une période au climat dégradé, on ajoute de la peur à la peur. Rien de plus démobilisateur. Nous devons nous le répéter une fois pour toute : nos pratiques et nos discours ne seront jamais « parfaits » tant que nous vivrons dans une société qui demeure inchangée par ailleurs. Cela ne veut pas dire qu'il ne faut pas les politiser, mais cela veut dire qu'il est absurde de les moraliser.
Ensuite, le mouvement féministe doit réussir à se détacher au moins partiellement des critiques qui le créditent de tous les maux de la terre, et qui ne peuvent tout simplement là encore que mener à l'inaction. Les risques de récupération par l'État, le fait que les fractions les plus dotées du mouvement (en termes de race et de classe) soient celles qui soient le plus mises en avant, son caractère situé, etc., n'est pas le propre du mouvement féministe, il concerne tous les mouvements sociaux : que chacun·e balaye devant sa porte. Pourquoi n'interroge-t-on que le mouvement féministe ? Je vous laisse deviner la réponse.
Cela ne veut bien sûr pas dire qu'il ne faille pas œuvrer à améliorer cet état de fait, c'est une certitude. Mais cela ne doit pas servir de prétexte pour disqualifier l'entièreté du mouvement, comme c'est le cas depuis des années dans certains milieux d'extrême gauche, pourtant souvent bien moins prompts à critiquer les syndicats et les partis. Depuis Me Too, des femmes et des minorités de genre qui n'avaient jamais milité auparavant se sont politisé·e·s sur la question des VSS : plutôt que de leur reprocher de ne pas être suffisamment anti-carcéral·e·s, passons un cap en les convainquant que l'extrême droite, par sa vision du genre, des sexualités et de la famille, est notre ennemi mortel. Nos choix, nos corps, nos familles, nos vies sont en jeu. En tant que femmes, que LGBTI+, nous n'avons rien à prouver.
C'est donc tout le contraire qu'il faut faire. Il faut agir, et il faut le faire dans la démarche la plus large et unitaire possible. D'autant plus que, sous la pression de la situation, des clarifications ont lieu en accéléré. Dans le mouvement social, l'islamophobie, les attaques anti-trans, sont maintenant clairement identifiées à l'extrême droite. Parallèlement, le mirage d'un féminisme néolibéral, qui depuis les années 1980 avait fait tant de promesses, est en train de s'effondrer sous nos yeux, avec le ralliement des secteurs du capitalisme réputés « progressistes » à Trump.
Le plus marquant est sans doute celui du secteur de la Tech, avec l'exemple de Mark Zuckerberg, qui a, du jour au lendemain, mis fin à toute politique de diversité au sein de son entreprise, et tenu un discours crypto-masculiniste. Ce faisant, nous avons la démonstration éclatante que le capitalisme n'a jamais été que tactiquement et en apparence un allié des femmes et des minorités de genre.
Enfin, le mouvement féministe doit sortir de son isolement, et renforcer ses alliances. La première et la plus évidente vu le danger de l'extrême droite est bien sûr avec le mouvement antiraciste. Une autre est également d'une grande importance – celle avec les syndicats, à l'heure actuelle première organisation des travailleur·se·s. Aucune riposte contre l'extrême droite ne pourra se faire sans les syndicats. Et concernant les liens entre mouvement féministe et syndicats, beaucoup reste encore à faire.
Le dernier mouvement contre la réforme des retraites en France l'a mis dramatiquement en lumière lors du 8 mars 2023. Dans une sorte d'alignement des étoiles, non seulement le mouvement féministe l'avait tout particulièrement préparé, mais l'intersyndicale s'en était emparée pour faire du 7 et du 8 des journées de mobilisation, afin d'essayer de porter le départ en grève reconductible. Ce fut effectivement un immense succès féministe : en tout, près de 150 000 personnes ont manifesté le 8 mars dans toute la France. Mais on était très loin des 3 millions et demi de la veille… Et l'histoire a montré qu'il n'y a pas eu de départ en grève reconductible.
Les causes en sont multiples, et ont été analysées depuis, mais au-delà de ça, ce qui a très certainement joué, et que nous devons regarder en face également, c'est un manque de conviction de la part des syndiqué·e·s de la pertinence des revendications féministes, et de la grève pour le 8 mars en particulier. Ce travail reste encore très largement à faire, et c'est à nous de le porter, pour ce 8 mars, en construisant l'échéance avec les équipes syndicales, en s'en emparant pour tisser de nouvelles convergences, mais bien sûr également au-delà.
Pour cela, nous pouvons nous inspirer de la démarche de la Coordination féministe, qui a appelé à la grève féministe pour battre l'extrême droite pour le 25 janvier et le 8 mars[8]. Ce type d'initiatives doivent être prolongées dans les mois qui viennent. Nous devons bien en avoir conscience, la polarisation dans laquelle nous nous trouvons ne peut mener qu'à une chose : féminisme ou barbarie. Mais rien n'est encore écrit. En ce 8 mars 2025, même si la situation a changé, que reste-t-il de la quatrième vague féministe ?
Tout. Et pour cette raison, tout est encore possible.
Aurore Koechlin 7 mars 2025
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Admission de l’Indonésie aux BRICS : nouveau pas vers un « capitalisme multipolaire »

L'admission éclair de l'Indonésie au groupe BRICS a renouvelé les interrogations autour de son expansion. L'attractivité de la coalition repose sur son potentiel économique et l'ambivalence de son horizon géopolitique, mais la cooptation de nouveaux membres dépend de critères « larges » dont l'application fait la part belle aux intérêts des premiers membres. Alors que la réélection de Donald Trump pourrait temporairement casser l'élan « pro-BRICS » de ces dernières années, l'adhésion de l'Indonésie au groupe constitue une nouvelle brique dans l'édification d'un monde capitaliste multipolaire. Par François Polet, docteur en sociologie et chargé d'étude au Centre tricontinental (CETRI).
4 février 2025 | tiré d'europe solidaire sans frontières
https://www.europe-solidaire.org/spip.php?article73858
Longue marche vers un capitalisme multipolaire
Faut-il le rappeler, les BRICS ont été créés en 2009 (par la Russie, la Chine, l'Inde et le Brésil) en vue de réformer un système international dominé par les pays occidentaux et intensifier la coopération économique entre ses membres. Il s'agissait en quelque sorte du pendant non occidental du G7, ce club des pays riches s'employant à coordonner leurs vues sur les grands enjeux économiques et financiers mondiaux. Pour autant, comme le rappellent les auteurs et autrices d'une livraison récente d'Alternatives Sud, en dépit du maniement d'une rhétorique progressiste, les BRICS ne visent pas la transformation du modèle de développement dominant promu par le G7, mais oeuvrent plutôt à l'avènement d'un « capitalisme multipolaire ». [1]
Ce forum intergouvernemental n'a pas été formé en 2009 par hasard. Ses membres ont connu une croissance telle durant les années 2000 (et les années 1990 pour ce qui est de la Chine) que leur influence sur les institutions de la gouvernance mondiale était en décalage de plus en plus flagrant avec leur poids réel dans l'économie mondiale. Une situation de moins en moins supportable pour les pays concernés. Ce, d'autant plus que la récession de 2007-2008 venait de démontrer que l'architecture internationale n'était pas seulement inéquitable, mais aussi incapable de prévenir l'apparition de crises systémiques aux effets dévastateurs pour les pays en développement. Les futurs membres se sont très tôt accordés sur la nécessité « d'une nouvelle monnaie internationale de réserve, susceptible de faire contrepoids au dollar et de stabiliser le système financier global ». [2]
« L'attraction magnétique des BRICS » repose sur la force de son idée centrale – la promesse d'un monde plus équilibré – mais aussi sur son ambivalence
Les BRICS ont poursuivi une double stratégie consistant à accroître leur influence au sein des institutions existantes et à mettre en place des structures alternatives, en particulier la Nouvelle banque de développement et l'Accord de réserve contingente (un fonds de réserve de devises) créés en 2014. Les tensions croissantes entre pays occidentaux, Chine et Russie à partir de la deuxième moitié des années 2010, avec l'annexion de la Crimée, l'affirmation des ambitions de Pékin de Xi Jinping, la guerre commerciale initiée par Donald Trump, l'invasion de l'Ukraine par la Russie et enfin les sanctions occidentales contre la Russie, ont graduellement accru la dimension géopolitique des BRICS – que Pékin et Moscou s'efforcent désormais explicitement de transformer en plateforme anti-occidentale d'une « majorité globale ». Voire en embryon d'un ordre international alternatif.
Treize années séparent le premier élargissement des BRICS, avec l'admission de l'Afrique du Sud en 2010, du deuxième, en août 2023, lors du sommet de Johannesburg, où six pays ont été invités à rejoindre le groupe – Iran, Arabie saoudite, Émirats Arabes Unis, Argentine, Égypte et Éthiopie. Cette même année 2023 a aussi mis en évidence l'attractivité de la coalition parmi les pays du « Sud global » : pas moins d'une quarantaine de pays ont exprimé un intérêt à rejoindre ce forum. Plus de la moitié ont officiellement formulé une demande d'adhésion. Une nouvelle catégorie de pays « partenaires » des BRICS a été créée lors du Sommet suivant, en octobre 2024 à Kazan, à laquelle treize pays aspirants ont été invités. Parmi eux l'Indonésie, cooptée deux mois plus tard, janvier 2025, pour devenir le dixième membre effectif de la coalition [3]. L'intégration du pays le plus peuplé d'Asie du Sud-Est et du monde musulman donne une nouvelle envergure à la coalition, qui représente désormais la moitié de l'humanité et plus de 40% de l'économie mondiale.
Ressorts d'une attraction magnétique
Dans un texte rédigé pour l'Africa Policy Research Initiative, Mihaela Papa revient sur les ressorts de cette expansion récente de la coalition. [4] « L'attraction magnétique des BRICS » repose sur la force de son idée centrale – la promesse de marchés émergents dans un monde plus équilibré – et la multiplicité des interprétations auxquelles cette idée se prête, notamment quant aux objectifs et moyens de la réforme du système international. Une force de gravité renforcée par la proactivité croissante de ses membres, Chine et Russie en tête, dans la perspective de constitution d'un bloc contre-hégémonique.
L'ambiguïté du projet contribue à son attractivité en ce qu'il permet la coexistence de motivations hétérogènes chez les candidats. La participation aux BRICS peut d'abord apparaître comme un moyen de renforcer les liens avec des économies et des institutions financières en pleine expansion : promesse d'investissements étrangers, de partenariats, d'accès à des marchés, à des crédits, à des ressources énergétiques, à des technologies… potentiellement sans passer par le dollar. Cet enjeu pragmatique est la principale motivation de la majorité des nouveaux membres effectifs et « partenaires ». Ensuite, la participation à la coalition peut être motivée par le renforcement de l'autonomie stratégique d'un pays, via la diversification de ses relations diplomatiques et commerciales – réduisant sa perméabilité aux pressions occidentales.
Enfin la participation aux BRICS porte en elle la promesse de contribuer à l'avènement d'un monde multipolaire. Celui-ci est tantôt entendu dans un sens « réformiste » d'une démocratisation de la gouvernance mondiale, offrant davantage d'espace au « Sud global ». Tantôt en un sens « radical » ou « révisionniste » de lutte contre les principes et pratiques associés à l'Occident, que l'on parle d'une géopolitique impérialiste ou d'une conception universelle de la démocratie et des droits humains (plus rarement du libre-échange, ardemment défendu par la coalition face aux velléités protectionnistes des États-Unis…). En d'autres termes, si la majorité des pays envisagent leur participation aux BRICS sous l'angle de la concrétisation du principe de « non-alignement actif » ou de « multi-alignement », incarnés par l'Inde et le Brésil [5], d'autres y voient d'abord l'expression de leur alignement sur le camp anti-occidental – cas de l'Iran, du Venezuela, de Cuba…
Critères partagés, intérêts contingents
Si ces considérations renseignent quant aux motivations, elles en disent peu sur le processus de sélection des nombreux candidats. La décision d'inviter un nouveau membre est théoriquement prise par consensus. Le pays candidat doit avoir démontré son adhésion aux principes des BRICS (dont la réforme de la gouvernance globale ou le rejet des sanctions non validées par l'ONU), avoir une influence régionale, entretenir de bonnes relations avec les membres et contribuer au renforcement du groupe. La formalisation des critères a fait l'objet de tensions entre les membres initiaux, de même que le rythme de l'élargissement du groupe. Si la Chine et la Russie poussent à l'expansion rapide de la coalition, l'Inde et surtout le Brésil craignent la dilution de leur influence et de leur statut. [6] En-deçà des principes, le processus de cooptation paraît surtout guidé par « un mélange de considérations pragmatiques, d'intérêts contingents et de souverainisme sourcilleux » souligne Laurent Delcourt. [7]
L'adhésion de l'Arabie saoudite et des Émirats Arabes Unis se sont imposées du fait du poids financier et de la puissance énergétique qu'ils apporteraient au groupe. La candidature de l'Argentine a été poussée par la diplomatie brésilienne, en vue de renforcer le pôle latino-américain de l'attelage, mais surtout pour éviter qu'il devienne « une source de risques en devenant un club de régimes autoritaires ayant des positions anti-occidentales ». [8] Des enjeux diplomatiques du même ordre ont contribué à ce que le Brésil bloque l'entrée du Venezuela lors du Sommet de Kazan. [9] La candidature du Pakistan est entravée par l'Inde pour des raisons de rivalité régionale. [10] Et la non-sélection de l'Algérie est officiellement motivée par des critères économiques, mais Alger y voit la main des Émirats, avec lesquels ses rapports sont tendus, qui auraient convaincu l'Inde de mettre son veto [11].
Equations politiques internes et coûts géopolitiques
Le retrait de l'Argentine décidé par le président Javier Milei rappelle que les logiques d'adhésion aux BRICS sont aussi tributaires d'équations politiques internes. De même, l'inclusion accélérée de l'Indonésie aux BRICS résulte également d'une alternance politique. Le président Subianto, personnalité autoritaire réputée pro-russe, a sorti son pays de la posture attentiste qui le caractérisait auparavant, dictée par l'espoir de ne pas gâcher sa demande d'adhésion à l'OCDE. Le « non-alignement » invoqué par Jakarta pour justifier ce changement d'optique devrait pencher nettement dans le sens des intérêts de Moscou [12].Un tournant qui explique vraisemblablement l'insistance de Vladimir Poutine à précipiter l'accession de l'Indonésie… ignorant le moratoire sur l'élargissement du groupe annoncé par son propre ministre des Affaires étrangères six semaines plus tôt. [13]
Les tergiversations de l'Arabie Saoudite, invitée à rejoindre le groupe à Johannesburg, mais qui n'avait toujours pas répondu formellement à l'invitation au début de l'année 2025, illustrent les craintes des coûts géopolitiques de la participation à une coalition dominée par des puissances hostiles à l'Occident. Les menaces de Donald Trump, un mois avant sa prise de fonction, d'imposer des droits de douane de 100% aux pays contribuant à la dédollarisation des échanges accentuent ces craintes [14]. Cette diplomatie coercitive pourrait casser temporairement l'élan « pro-BRICS » d'une série de pays fortement dépendants des États-Unis sur les plans sécuritaire et économique. Mais sur le plus long terme, elle a toutes les chances d'aboutir au résultat inverse – et à renforcer l'attractivité du club pour les pays en développement, en quête d'un monde plus respectueux des souverainetés et des intérêts du « Sud global ».
François Polet
LVSL
Notes :
1 CETRI, BRICS+ : une alternative pour le Sud global ?, Syllepse – CETRI, Paris – Louvain-la-Neuve, 2024.
2 Laurent Delcourt, « BRICS+ : une perspective critique », in CETRI, Ibid.
3 L'Argentine a décliné l'invitation début 2024, tandis que l'Arabie saoudite n'a ni accepté, ni rejeté la sienne en janvier 2024.
4 Mihaela Papa, « The magnetic pull of BRICS », Africa Policy Research Insitute – APRI, 3 décembre 2024.
5 Notons que les deux nouveaux membres africains – l'Égypte et l'Éthiopie – sont les premiers bénéficiaires de l'aide états-unienne du continent.
6 Ces critères ont été précisés lors du Sommet de Johannesburg d'août 2023.
7 Dès 2017, les velléités chinoises d'élargir les BRICS ont fait craindre une tentative de mettre la dynamique au service du projet des Nouvelles routes de la soie, grande priorité diplomatique de Xi Jinping. Voir Evandro Menezes de Carvalho, « Les risques liés à l'élargissement des BRICS », Hermès, La Revue, n° 79(3), 2017.
8 Editorial d'un journal économique brésilien (Valôr Econômico) cité par Oliver Stuenkel, « Brazil's BRICS Balancing Act Is Getting Harder », America's Quarterly, 21 octobre 2024.
9 Dans un contexte de dégradation des relations entre les présidents brésilien et vénézuélien liée aux conditions de la réélection de ce dernier en juillet 2024.
10 Mirza Abdul Aleem Baig, « Why Did Pakistan Fail To Secure BRICS Membership At 2024 Summit ? – OpEd », Eurasia review, 27 octobre 2024.
11 El Moudjahid, 28 septembre 2024. L'Algérie a néanmoins intégré la catégorie des pays partenaires et rejoint la Nouvelle banque de développement.
12 Notons que ce même principe de non-alignement motivait la présidence précédente à… ne pas rejoindre les BRICS, craignant que cela soit interprété en Occident comme un rapprochement avec l'axe Pékin-Moscou. Juergen Rueland, « Why Indonesia chose autonomy over BRICS membership », East Asia Forum, 25 octobre 2023.
13 Saahil Menon, « Why Was Indonesia's BRICS Membership Short-Circuited ? », Modern Diplomacy, 14 janvier 2025.
https://lvsl.fr/admission-de-lindonesie-aux-brics-nouveau-pas-vers-un-capitalisme-multipolaire/

7 grands axes pour construire la paix

L'élection de Donald Trump accélère le cours de l'histoire. L'ordre mondial en est chamboulé, avec la guerre pour moteur. Clémentine Autain en appelle au réveil de « l'esprit public » contre la loi du plus fort.
6 mars 2025 | tiré de regards.fr
Il faut du temps pour digérer et ingérer la rupture qui vient de se produire dans l'ordre mondial. Et pourtant, il y a urgence à défendre une perspective stratégique de paix, et donc de justice et de démocratie. C'est pourquoi je mets ici en partage 7 grands axes. Comme pour la politique intérieure, ils reposent sur le réveil de ce que j'appelle l'esprit public, c'est-à-dire la solidarité, la coopération, la démocratie contre la loi du plus fort, la prédation et la marchandisation, l'autoritarisme :
1. Nous devons affirmer notre solidarité avec le peuple ukrainien agressé par la Russie de Vladimir Poutine et méprisé par Donald Trump, qui encourage le massacre des populations civiles ukrainiennes et la russification des territoires occupés. Notre fil à plomb est dans la défense du principe de l'autodétermination des peuples et des frontières reconnues par le droit international. Nous ne pouvons accepter que la loi du plus fort et l'accaparement de ressources l'emporte sur le droit international et la démocratie.
2. Ce soutien au peuple ukrainien doit se traduire dans les actes, loin de tout esprit munichois et sans engrenage guerrier. C'est une ligne de crête mais elle est la seule qui peut enrayer la mécanique conduisant à une troisième guerre mondiale. Autrement dit, il s'agit d'aider concrètement les Ukrainiens qui se battent pour leurs droits, et non d'entrer en guerre directement avec la Russie.
3. Ni Poutine, ni Trump, ce mot d'ordre rassemble. Si les régimes aux États-Unis et en Russie ne sont pas les mêmes, ces deux présidents portent, l'un et l'autre, la haine de la démocratie et l'impérialisme. L'un et l'autre se battent pour accaparer, et de façon brutale, les ressources rares sur une planète dont les limites deviennent tangibles. Combattre Poutine et Trump signifie que nous devons en finir avec l'atlantisme et avec le campisme – non, les ennemis de nos ennemis ne sont pas nos amis. Cela signifie aussi que nous ne nous inscrivons pas dans une logique de camps. À la puissance de la force, nous opposons la force des principes, les règles de droit, la logique de biens communs. Il faut rompre avec la prédation, la loi du profit et le productivisme débridé, pour défendre un changement profond de modèle de développement, soutenable pour l'écosystème et favorisant la paix. Le capitalisme insatiable conduit à la guerre pour l'accès aux ressources.
4. Prendre la mesure des bouleversements monde qui n'est plus celui d'hier, c'est chercher à nouer des alliances sur toute la scène internationale pour faire avancer la justice et la démocratie, et donc la paix, par la diplomatie et le multilatéralisme. Face aux puissances impérialistes brutales, il nous faut construire des convergences sur la base de la défense de principes et d'objectifs précis. Il nous faut plaider pour un nouvel ordre mondial fondé sur le droit, et non la force. Car il n'y a plus d'Occident. Il n'y a pas non plus de Sud Global. C'est pourquoi chercher des alliés à l'intérieur de l'Union européenne et en dehors pour faire contrepoids aux puissances impérialistes est une nécessité. Cela suppose de sortir de la culture des blocs.
5. La guerre en Ukraine et la menace de son extension impliquent que nous soyons capables de nous défendre. Il est désormais clair pour toutes et tous que les États-Unis de Trump ne peuvent aucunement assurer notre sécurité. Et puis, Poutine va-t-il s'arrêter là ? Rien ne l'indique. Il nous revient donc de renforcer notre système de défense car nous devons montrer que personne n'a intérêt à une guerre contre nous. Mais les dépenses militaires ne peuvent se faire en comprimant celles qui servent les besoins essentiels de la population. Elles n'ont pas non plus vocation à se substituer à une stratégie diplomatique, ni à servir les besoins du capitalisme. Leur financement doit passer par une contribution des ultra-riches et des grands groupes et par une coordination européenne – l'UE pourrait d'ailleurs commencer son aide par un effacement partiel de la dette des États par la BCE pour leur permettre d'investir. Comment se fait-il que lorsqu'il s'agit de défendre l'esprit public, l'État social et la transition écologique, il n'y a pas d'argent et quand il s'agit d'armement, la présidente de Commission européenne, Ursula von der Leyen, trouve 150 milliards d'euros tout de suite et annonce garantir 800 milliards d'euros en tout ? Quand on sort des critères de Maastricht, c'est pour investir dans l'armement ! Mais que chacun soit lucide : on ne refait pas nos capacités militaires pour combler le défaut des États-Unis dont on a si longtemps dépendu en quelques semaines, ni en quelques mois. On ne partage pas non plus à 27 la dissuasion nucléaire, surtout quand ces 27 comptent la Hongrie de Orban et l'Italie de Meloni. Et on ne bâtit pas une armée sans socle commun partagé et sans contrôle démocratique digne de ce nom. Raisons de plus pour se doter avant tout d'une stratégie d'alliances sur la scène internationale et d'investir le champ de la diplomatie.
6. Le réarmement ne fait pas une stratégie. Nous ne voulons pas seulement défendre les intérêts de la France mais aussi des principes, une certaine vision géopolitique appuyée sur le droit, la démocratie et la justice qui servent les peuples à travers le monde. C'est pourquoi le droit international est fondamental. Si l'organisation mondiale issue du compromis de 1945 ne correspond plus aux coordonnées de notre temps, il nous faut travailler à un nouvel équilibre, à un nouvel édifice international.
7. Dans ce contexte, la victoire ou non de Marine Le Pen en France est aussi un enjeu de paix mondiale. C'est pourquoi le rassemblement des forces de gauche et écologistes pour offrir une perspective de victoire, pour ouvrir un espoir de progrès face à la montée du RN est une responsabilité empreinte de gravité. Devant le tragique de l'histoire, l'heure est venue de se mettre au travail pour construire l'alternative à la vague brune dans notre pays. Et elle passe par une doctrine géopolitique commune aux forces de gauche et écologistes.
Clémentine Autain
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Le plan des États-Unis pour l’Ukraine, « fruit de 40 ans d’histoire entre Trump et la Russie »

Comment comprendre le rapprochement entre Trump et Poutine au sujet de l'Ukraine ? Quelles conséquences pour l'Europe ? Réponses avec Régis Genté, journaliste basé en Géorgie, auteur d'une enquête sur les relations de Trump avec le pouvoir russe.
Tiré de NPA 29
Basta ! : Comment analysez-vous l'incroyable altercation entre Trump et Zelensky lors de leur rencontre à la Maison blanche, le 28 février ?
Cette séquence dans le bureau ovale est probablement du jamais-vu dans l'histoire diplomatique. Pour autant, elle s'inscrit dans la droite ligne des déclarations outrancières de Trump au sujet de l'Ukraine depuis qu'il est revenu au pouvoir, quand il dit que « Zelensky est un dictateur sans élection », que c'est lui qui a commencé la guerre, etc.
Ce qui est faux, bien entendu. Ce qui est intéressant avec Trump, ce ne sont pas ses mots, mais les intentions qu'il y a derrière. Il apparaît assez clair que cette scène a été pensée à l'avance, tout cela n'est pas arrivé par accident.
« Cette séquence dans le bureau ovale est probablement du jamais-vu dans l'histoire diplomatique »
Vu les conditions posées préalablement à l'accord de paix, sans la moindre contrainte pour Poutine, Trump se doutait que Zelensky ne signerait pas. La manipulation consiste à lui rendre les choses impossibles pour lui faire porter ensuite la responsabilité de l'échec des négociations, et avoir ainsi une pseudo-justification morale pour ne plus armer l'Ukraine – et peut-être même ne plus lui fournir de renseignements, si Musk décide également de ne plus utiliser ses satellites Starlink. Ce qui laisse les mains libres à Trump pour négocier directement avec Poutine et signer une paix favorable à la Russie, puisqu'il semble bien que ce soit son projet depuis le départ.
Ce rapprochement spectaculaire entre Trump et Poutine, qui s'est matérialisé ces derniers jours sur le dossier du cessez-le-feu en Ukraine, ne vous a pas surpris, il était même « prévisible », dites-vous. Pourquoi ?
Parce que c'est le fruit de plus de 40 ans d'histoire entre Trump et la Russie. Trump est dans le radar du KGB dès la fin des années 1970, lorsqu'il se marie avec Ivana, sa première épouse, qui est alors citoyenne tchécoslovaque, un pays satellite de l'URSS. La sécurité d'État tchécoslovaque, la STB, une sorte de filiale du KGB, avait identifié cet homme alors encore méconnu, mais déjà assez riche et remuant.
C'est le moment où le KGB va redéfinir et intensifier ses efforts de recrutement, principalement aux États-Unis, son principal ennemi. Les documents internes de l'époque sont très clairs, sur le sujet : Vladimir Krioutchkov, le patron de la première direction générale du KGB, la plus prestigieuse, en charge de l'espionnage politique extérieur, cible tout particulièrement les scientifiques et les personnalités du monde politique et des affaires comme de potentiels relais intéressants au service de l'URSS. Trump entre parfaitement dans ce spectre-là.
Ce travail d'approche se concrétise en juillet 1987, lors du tout premier voyage de Trump à Moscou, dans l'idée d'y vendre une Trump tower. Tous les éléments laissent à penser que l'opération est directement organisée par le KGB. D'ailleurs, à peine deux mois après son retour, Trump s'offre une campagne de communication, pour près de 100 000 dollars, dans les plus grands journaux américains [le New York Times, le Washington Post et le Boston Globe, ndlr] pour publier une lettre ouverte appelant à ce que les États-Unis « cessent de payer pour défendre des pays qui ont les moyens de se défendre eux-mêmes », en référence directe à l'Otan.
Vous voyez qu'il y a une certaine constance, chez Donald Trump, puisqu'il utilise encore quasiment les mêmes termes aujourd'hui. C'est simple, j'ai cherché, et on ne trouve guère de déclaration sérieuse de sa part où il se serait montré critique à l'égard de la Russie ou de Poutine. Au contraire, il est en permanence très élogieux.
Il y a également le précédent des suspicions de tentatives d'ingérence russe dans la présidentielle états-unienne de 2016, exposée par plusieurs enquêtes (ingérence qui visait notamment à discréditer l'opposante de Trump, Hillary Clinton)…
Le titre de mon livre, Notre homme à Washington, est directement tiré d'un e-mail découvert par le procureur spécial Robert Mueller, lors de son enquête sur ces soupçons de collusion. L'auteur de cette formule, Felix Sater, connaît bien Trump et est directement issu de la « mafia rouge », ces familles de mafieux qui ont émigré d'Union soviétique aux États-Unis dans les années 1970. En Russie, ces gens-là ne sont jamais bien loin de l'appareil d'État. Felix Sater est particulièrement bien connecté aux hautes sphères des services de sécurité russe.
La preuve quand il écrit en 2015 qu'il va tenter de convaincre Poutine qu'on pourrait « installer notre homme à la Maison blanche », en parlant de Trump. La formule est très révélatrice : on voit bien que ce n'est pas l'initiative de Vladimir Poutine. Il n'y a pas eu de grand plan décidé par le Kremlin à Moscou pour placer Trump à la tête des États-Unis. C'est arrivé de façon plus fortuite, grâce à tous ces gens en lien avec le pouvoir russe et qui cultivent des relations avec Trump – et qui agissent au moins autant dans leur propre intérêt que dans celui de l'État russe.
« On ne trouve guère de déclaration sérieuse de Trump où il se serait montré critique à l'égard de la Russie ou de Poutine. Au contraire, il est en permanence très élogieux »
Le rapport Mueller, demandé par le département de justice américain, apporte des preuves très fortes sur cette influence, et sur la complaisance – pour ne pas dire plus – de Trump et de ses équipes à l'égard de tous ces gens parfaitement intégrés au système politique russe.
Vous parliez d'une campagne de « recrutement » du KGB : quelle est la nature exacte des relations que Trump entretient avec la Russie ? En est-il un « agent » comme on le laisse parfois entendre ?
Non, ce n'est pas un agent, au sens où ce n'est pas quelqu'un qui est rémunéré pour rendre des services et qui se sait missionné pour ça. C'est plus subtil. Il faut plutôt le voir comme une sorte de compagnonnage, quelqu'un qu'on va accompagner dans sa carrière parce qu'on a repéré qu'il pouvait être sur la même longueur d'ondes, partager une même vision du monde, et surtout qu'il pouvait être utile pour du renseignement ou de l'influence.
Dans le jargon soviétique, on appelle ça un « contact confidentiel », une notion qui apparaît dans les mêmes documents stratégiques du KGB, au moment d'établir les campagnes de recrutement dans les années 1980. Le contact confidentiel y est défini comme une personne « susceptible de fournir de l'information de valeur, mais aussi d'influencer activement la politique intérieure et extérieure ».
À ce moment-là, les velléités politiques de Donald Trump sont déjà claires. Il ne va pas devenir pour autant une marionnette, mais plutôt une sorte de relation intéressante qu'on entretient, qu'on flatte, qu'on aide. Trump a ainsi été « cultivé » par différents réseaux, pendant près de 40 ans, avec plus ou moins d'intensité. La banque d'État russe, la VTB, est parfois venue au soutien de la Trump Organization [le conglomérat de la famille Trump, ndlr], via la Deutsche Bank.
À chaque fois qu'il approchait de la faillite, on a vu des oligarques et des mafieux injecter de l'argent dans ses projets immobiliers ou blanchir de l'argent dans ses casinos. En Russie, ce genre de personnes agit toujours en symbiose avec l'État, il y a une connexion intrinsèque entre le monde du crime, la pègre, et le monde des services de sécurité. Trump est lié à cet « État profond » russe, cet État dans l'État : un mélange de pouvoir politique, de pouvoir financier, de pouvoir mafieux et de pouvoir sécuritaire.
Et quel était son intérêt à lui, Donald Trump ?
Cela a été une façon de se donner une surface internationale et de nourrir ainsi ses ambitions, aussi bien dans le business qu'en politique. Se retrouver à Moscou en 1987, c'est une manière de montrer qu'il ne se contente pas de développer de l'immobilier à New York, mais qu'il peut aller partout. Ce qui attire Trump à l'époque, c'est l'ascension, il veut être reconnu dans le grand monde de la jet-set politico-médiatique.
« À chaque fois qu'il approchait de la faillite, on a vu des oligarques et des mafieux injecter de l'argent dans les projets immobiliers de Trump »
À l'époque, l'un des conseillers, le fameux avocat Roy Cohn, lui souffle l'idée de se proposer comme négociateur en chef auprès de Reagan sur le désarmement nucléaire entre la Russie et les États-Unis – une autre façon de jouer dans la cour des grands à Washington. Tout en reprenant les éléments de langage de Moscou sur le sujet…
« Trump dans la main des Russes », écrivez-vous en sous-titre de votre livre. Mais la relation est-elle à ce point aussi asymétrique, aujourd'hui ?
Force est de constater que, jusqu'à présent, les prises de position de Trump sont généralement favorables au Kremlin. Il faut se souvenir de l'épisode de leur rencontre à Helsinki en 2018 : interrogé sur les soupçons d'ingérence russe pendant la campagne de 2016, Trump répond qu'il fait plus confiance à Poutine qu'à la CIA ! Et on découvre un Trump, à l'attitude d'ordinaire si tonitruante et volontariste, qui ressemble d'un coup à un petit garçon à côté de Poutine.
En fait, Trump admire profondément Poutine, comme le décrit bien son ancienne conseillère sur la Russie, Fiona Hill, dans un livre (There is nothing for you here, 2021, non-traduit). Elle raconte comment elle a observé le président américain se mettre à, selon ses termes, « suivre le ‘‘mode d'emploi'' autoritaire de Poutine ». C'est une image, mais ça en dit long sur l'influence qui s'exerce.
Trump est fasciné par la façon dont Poutine dirige son pays et par la mise en scène de son pouvoir. Il est un modèle, qui coche toutes les cases dont Trump rêve – puissance, richesse, célébrité – et avec qui il partage un même ADN sociopolitique : le culte de la puissance, des hommes forts, de la grandeur de l'État, une vraie aversion pour la démocratie libérale et le mépris des peuples qui va avec, la dénonciation des élites et la soumission de la vérité à la politique.
Comment interprétez-vous le choix de Donald Trump d'accélérer sur le dossier ukrainien ces tout derniers jours ?
Plusieurs hypothèses circulent à ce sujet. Certains lui prêtent une grande ambition géopolitique qui consisterait à casser l'alliance entre la Russie et la Chine pour mieux isoler cette dernière – qui serait sa véritable obsession sur le plan international. Quand on connaît un peu son fonctionnement et sa façon de prendre des décisions, tels qu'ils sont très bien décrits dans la biographie que lui a consacréela journaliste Maggie Habermanpar exemple, on peut douter qu'il soit animé d'une telle vision stratégique. Trump, c'est quelqu'un qui donne parfois raison au dernier qui a parlé, tout simplement…
Difficile aussi, à mon sens, de le justifier par un choix purement économique : les échanges entre la Russie et les États-Unis, pour l'heure, restent dérisoires au regard du commerce international, sans compter que ces deux pays sont en concurrence sur leurs exportations de gaz et de pétrole.
Un autre argument consiste à y voir un coup médiatique, avec l'envie d'apparaître pour un héros ou un faiseur de paix – quitte peut-être même à revendiquer le prix Nobel ensuite, qui sait. Pourquoi pas, c'est sûr que Trump est très attaché à montrer qu'il est efficace dans son action politique – c'était la même idée lorsqu'il disait qu'il allait régler le conflit à Gaza en 24 heures.
Je pense qu'il y a surtout un enjeu plus politique : en remettant en cause la démocratie américaine comme il le fait depuis son retour à la Maison blanche, et en s'attaquant directement à l'article 2 de la Constitution [qui définit les pouvoirs de l'exécutif, dont le président, ndlr] pour tenter de concentrer tous les pouvoirs, Trump sait bien qu'il va être attaqué. Chez lui par le camp démocrate et par l'establishment qui reste puissant, mais plus largement aussi par le camp des démocraties libérales.
Il a donc besoin de trouver de nouveaux alliés, à même de le légitimer dans son mouvement politique. Proposer un deal favorable à la Russie sur la question ukrainienne, c'est évidemment une bonne manière de plaire à Poutine et d'entretenir un lien fort avec lui.
Du côté de Poutine, est-ce une aubaine pour poursuivre sa stratégie d'expansion à l'égard de l'Europe ?
De la même façon, je crois que pour comprendre la politique étrangère de Poutine, il faut comprendre sa situation sur le plan intérieur. Poutine a besoin de légitimer son pouvoir et de justifier son autoritarisme absolu – le truquage des élections, l'emprisonnement des opposants, etc.
Dans les dictatures, on est toujours très attentif à l'opinion, et Poutine fait énormément de sondages pour prendre le pouls de la population. Il doit constamment s'assurer qu'il reste légitime, par-delà la peur, la violation des droits de l'Homme, l'État policier, etc.
De ce point de vue, l'Europe reste une voisine gênante, elle exhibe son modèle de liberté juste sous le nez des Russes et fait fantasmer les élites intellectuelles qui rêvent de démocratie – en témoignent toutes les révolutions colorées dans les anciens pays soviétiques. De ce fait, l'Europe menace directement les fondements de son régime, c'est pour ça que Moscou veille autant à préserver sa sphère d'influence sur l'ancien espace soviétique.
C'est par exemple tout l'enjeu de l'instrumentalisation des questions LGBT en Russie, mais également en Hongrie, en Géorgie et ailleurs : c'est devenu un outil géopolitique qui sert d'abord à diaboliser l'Occident.
Et Poutine connaît bien Trump. À travers ses récentes velléités expansionnistes sur le Canada ou le Groenland, Poutine l'observe réhabiliter à sa façon la vieille doctrine Monroe. Il lui propose un partage : tu as ton aire d'hégémonie sur le territoire américain, moi je veux la mienne sur l'Europe de l'Est !
Croyez-vous à l'hypothèse de l'extension de la guerre à l'intérieur même des frontières de l'Union européenne ou de l'Otan ?
Difficile à dire. Pour l'heure, je n'en suis pas convaincu, mais on ne peut pas tout à fait exclure l'hypothèse, concernant la Pologne notamment. Il y a une sorte de pensée profonde en Russie qui considère que la Pologne n'est pas légitime, qu'elle fait fondamentalement partie de la Russie, un peu comme la Crimée.
Le moteur, ce n'est pas tant de contrôler l'Europe que de l'affaiblir. C'est ce qu'a théorisé la doctrine Karaganov, qui fixe la ligne de la politique étrangère russe. L'enjeu pour Poutine, c'est tout ce qui pourrait alimenter la crise larvée du multilatéralisme, en obligeant l'Otan et les États-Unis à réagir – ou mieux, justement, à ne pas réagir. Ce qui tuerait de facto le fameux article 5 de l'Alliance [qui oblige chacun des membres à intervenir en cas d'agression contre un autre État membre, ndlr].
Qu'en est-il de la Géorgie, où vous habitez depuis plus de vingt ans ? L'année 2024 y a été émaillée d'importantes mobilisations contre l'ingérence russe.
Il ne faut jamais oublier que la guerre en Ukraine a commencé ici, en Géorgie, en 2008, avec le conflit autour de l'Ossétie du Sud. C'est le même mouvement et les mêmes motivations, la même guerre pour sécuriser un espace face à des territoires qui affirment de plus en plus leur désir d'Europe et d'Occident. On pourrait presque parler de guerre géorgo-ukrainienne, tant ce qui se passe actuellement en Ukraine en est le prolongement direct.
En Géorgie, l'homme qui règne aujourd'hui sur le pouvoir depuis plus de dix ans, Bidzina Ivanichvili, est un oligarque qui a construit toute sa fortune en Russie. C'est plus qu'un « contact confidentiel » en l'occurrence, car il émane du cœur du pouvoir à Moscou. De par son histoire, il ne peut pas échapper au contrôle du Kremlin.
C'est le principe même des élites et milliardaires russes, qui rêvent souvent de s'émanciper en rachetant des clubs de football, par exemple, mais qui ne peuvent le faire qu'à la condition de rester sous le contrôle de Moscou, au risque sinon d'avoir de gros problèmes.
Ce sont des fortunes qui sont là pour servir le régime, et c'est exactement ce que fait Ivanichvili en Géorgie, en instaurant progressivement les bases d'un régime autoritaire à la russe pour sortir le pays de l'orbite pro-européenne, contre la volonté de la population.
C'était tout l'enjeu de la loi sur les « agents étrangers », directement inspiréed'une loi russe, qui a été adoptée l'an dernier. C'est une façon d'installer un modèle dictatorial tout en éradiquant l'influence occidentale – car les ONG ou les médias indépendants ne peuvent pas vivre sans l'argent étranger. Et ainsi de faire avorter habilement le processus d'adhésion à l'Union européenne, qui ne peut que dire « non », dans ces conditions-là.
En octobre, les élections législatives géorgiennes ont été vivement contestées, après des soupçons de truquage, ce qui a engendré un long mouvement de protestation, avec des manifestations quotidiennes, pendant plus de deux mois. Où en est-on ?
Le mouvement s'est un peu essoufflé, même s'il reste vif. Il y a de la fatigue, d'autant que la répression ne faiblit pas, elle. Aujourd'hui, on risque des amendes de 1700 euros en tant que manifestant. Il y a eu beaucoup de passages à tabac, d'arrestations arbitraires, parfois même des enlèvements en pleine rue. À certains égards, cela rappelle ce qui s'est passé en Biélorussie, même si le degré de violence reste moindre.
« L'Europe reste une voisine gênante, elle exhibe son modèle de liberté juste sous le nez des Russes et fait fantasmer les élites intellectuelles qui rêvent de démocratie »
On voit s'installer un régime de la peur, qui consiste à tuer ce mouvement de protestation. Lequel est par ailleurs très horizontal, sans leader, un peu comme le mouvement de la place Tahrir, en Égypte, en 2011. C'est probablement ce qui a contribué à mettre des dizaines de milliers de gens dans la rue chaque soir – ce qui est considérable dans un pays de trois millions d'habitants.
Face à l'usure du temps, cette horizontalité n'aide pas à engager de nouvelles stratégies dans le bras de fer avec le pouvoir. Ce qui s'y joue est pourtant fondamental : la Géorgie illustre non seulement le sort de l'Europe, mais plus encore, du modèle occidental, avec ses valeurs libérales et démocratiques, qui est aujourd'hui directement menacé par ces régimes populistes et dictatoriaux.
3 mars 2025 Barnabé Binctin
Journaliste indépendant basé à Tbilissi, en Géorgie, et spécialiste de l'ancien espace soviétique. Il est correspondant pour RFI, France 24 et Le Figaro. Il a publié une biographie de Volodymyr Zelensky, Poutine et le Caucase, et l'an dernier une enquête minutieuse sur les relations que Trump entretient historiquement avec le pouvoir russe : Notre homme à Washington. Trump dans la main des Russes.
©DR
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Entre Trump et Poutine, l’Europe au carrefour de l’Histoire

Le pacte Trump-Poutine vise au partage de l'Europe et à l'imposition de régimes autoritaires-austéritaires-réactionnaires et guerriers dans leur zone d'influence respective.
Tiré de Gauche anticapitaliste
7 mars 2025
Par Daniel Tanuro
A court terme, ce plan implique à l'est l'écrasement du peuple ukrainien et, à l'ouest, le soutien aux partis d'extrême-droite trumpistes, nationalistes et souverainistes. Trump et Poutine misent tous deux sur l'atomisation de la société et la désintégration européenne.
Au-delà, les deux despotes gardent leurs propres agendas : séparer la Russie de la Chine pour l'un, rétablir la Russie dans les frontières de l'empire tsariste pour l'autre. Comme avec le pacte Hitler-Staline de partage de la Pologne, des retournements sont probables, en fonction des rapports de forces, avec de nouvelles menaces guerrières à la clé.
Quoiqu'il en soit, des maintenant, le pacte entre Trump et Poutine met en crise profonde le projet bourgeois conçu dans l'après-guerre : la construction d'une Union Européenne ultralibérale, alliée privilégiée de l'impérialisme US et pilier européen de l'OTAN. Or c'est par ce biais que la bourgeoisie européenne cherchait a s'imposer comme un protagoniste majeur de la lutte de concurrence pour l'hégémonie capitaliste mondiale.
Maintenant que son projet est menacé de faillite, la classe dominante européenne élabore en catastrophe une réponse encore plus entièrement alignée sur les intérêts du grand capital. Le pacte Moscou-Washington sert d'accélérateur : remilitarisation à bride abattue, plus d'austérité, plus de cadeaux aux patrons, remise en cause des très insuffisantes mesures écologiques, durcissement des honteuses politiques de refoulement des migrant·es… Sans oublier les courbettes face à Trump, dans l'espoir de partager le gâteau ukrainien de la « reconstruction ».
Quand il s'agit de donner au peuple ukrainien les moyens nécessaires à sa défense légitime, les gouvernements européens rechignent. Quand il s'agit de produire des armes pour « l'Europe puissance », rien ne les arrête. Le dogme de l'équilibre budgétaire, soudain, ne s'applique plus… sauf pour « justifier » l'austérité, la répression des libertés et la destruction écologique qui, elles, continuent de plus belle.
La « défense de l »Ukraine » sert de prétexte. En réalité, voilà trois ans que les dirigeants de l'UE freinent le soutien à Kyiv. D'une part, malgré tout, le peuple ukrainien résiste héroïquement. D'autre part, la Russie est épuisée par ses énormes pertes en hommes et en matériel. Si l'Ukraine tombe, la Moldavie et la Géorgie seront dans le collimateur. Mais, au-delà, Poutine mise sur la décomposition politique bien plus que sur la conquête militaire pour accroitre son influence. L'idée que ses armées s'apprêteraient à déferler sur l'Ouest du continent relève de la manipulation.
Dans les conditions actuelles, la mise à disposition par l'UE de ses moyens militaires existants, l'annulation de la dette ukrainienne, le transfert à Kyiv des 200 milliards de fonds russes gelés, une ponction spéciale sur les grandes fortunes, le soutien de la société civile et une vaste mobilisation internationaliste de masse pour la démocratie et la paix (par la dissolution de tous les blocs militaires et le respect des frontières) créeraient la possibilité de déstabiliser le néofascisme poutinien. Du coup, un autre avenir s'ouvrirait pour le continent et pour le monde.
En tout cas, il n'y a rien à attendre d'une Union européenne non démocratique, qui soutient la guerre génocidaire de Netanyahu contre le peuple palestinien, provoque chaque année la mort en mer de milliers de migrant·es, impose des échanges inégaux aux pays de la périphérie, et se définit elle-même comme « une économie de marché ouverte où la concurrence est libre ». La « politique de défense » de cette UE ne peut être qu'une politique de défense des intérêts capitalistes, sur le dos des travailleurs·euses, des jeunes, des femmes , des peuples opprimés et de la planète.
S'ils refusent d'être ballotés dans la lutte des USA et de la Chine pour l'hégémonie mondiale, avec la Russie pour pivot, s'ils veulent être des agents de leur propre histoire commune, les peuples du vieux continent n'ont d'autre choix que d'unir leurs mouvements sociaux et leurs syndicats dans la lutte pour une autre Europe, démocratique, sociale, ouverte, généreuse, écosocialiste.
. Une Europe qui met le grand capital au pas en socialisant la finance, l'énergie, l'industrie de l'armement et les autres secteurs clés ;
. Une Europe qui hausse les salaires, développe la sécurité sociale, renforce les services publics, combat les inégalités, élimine la pauvreté ;
. Une Europe qui prend l'argent là où il est pour financer une transition écologique digne de ce nom, sans combustibles fossiles, sans nucléaire, sans technologies d'apprentis sorciers et sans agrobusiness ;
. Une Europe qui annule les dettes des pays du Sud, renonce au pillage néocolonial et partage les découvertes indispensables à la décarbonation de l'économie ;
. Une Europe dont les classes populaires auront à cœur d'assurer elles-mêmes la défense en cas de besoin, où la conscription remplace les armées de métier.
Le chemin vers la fondation de cette Europe est politique : il passe par la lutte contre le repli national et la mobilisation pour l'élection d'une assemblée constituante européenne.
Il y a urgence. L'Europe et le monde sont au carrefour de l'Histoire. Les droits démocratiques et sociaux sont nés au 19e et au 20e siècle en Europe du combat du monde du travail contre l'exploitation capitaliste. Leur avenir est en jeu sur une planète en feu que les despotes rêvent de soumettre au diktat sans limite du Capital,.
Daniel Tanuro
Photo : Licence Creative Commons
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Trump II : L’incarnation d’un Idéal-type (au sens wébérien du terme) de la quintessence abjecte et grotesque. Première partie (1 de 3)

Photo : Cette illustration de Donald Trump a été réalisée par Asier Sanz. Il s'agit d'un assemblage-collage qui joue sur la paréidolie, c'est-à-dire cette tendance instinctive qui existe chez l'humain et qui consiste à voir ou à reconnaître des formes familières dans des paysages, des nuages ou des images vagues. https://asiersanz.com. Consulté le 8 mars 2025.
« C'était un temps déraisonnable (…) ». Louis Aragon.
Depuis que Trump II est de retour au Bureau ovale de la Maison-Blanche, tout se passe comme si, pour lui, le temps n'a pas la possibilité d'attendre. Il est pressé et il agit dans l'urgence du moment immédiat. Il multiplie les décrets. Comme l'écrivait jadis Vladimir Illitch Oulianov Lénine : en politique « [i]l y a des décennies où rien ne se passe ; et il y a des semaines où des décennies se produisent ». Trump II nous déroute. Il nous déstabilise. Il nous bouscule.
Il ne fait pas dans la dentelle. Il a des gestes brusques. Ses paroles sont brutales et menaçantes. Il a l'insulte généreuse à l'endroit de ses concurrentes et concurrents politiques. Il trompe délibérément autrui en feignant l'honnêteté. Dans l'affaire Stormy Daniels, il a été reconnu coupable de 34 chefs d'accusation. Dans la foulée de ce procès, qu'il a perdu, il s'est montré immédiatement après quérulent et habité par un esprit revanchard. Il veut semer en nous la crainte, l'inquiétude, la peur et le chaos. Il ne tient pas compte des limites inhérentes à l'exercice de ses fonctions. Il est un partisan acharné. Dans ses interventions, il donne l'impression qu'il est quasiment toujours en mode électoral. Il est ultranationaliste. Il se dit un inconditionnel de la loi et de l'ordre. Par contre, il a le pardon présidentiel facile pour ceux qui ont posé (ou poseront éventuellement) des gestes — même illégaux — en appui à sa cause. La vantardise ne l'étouffe pas. Il se croit omniscient et omnipotent. Il s'imagine tout permis. Il porte et cultive sur son chemin la violence verbale et encourage la résistance même violente et physique. On peut s'imaginer le voir dire, dans une même phrase, une chose et son contraire. Avec lui, c'est un peu le monde à l'envers. Exit la routine. Il a prouvé à certaines reprises qu'il est un personnage du type girouette. Quand il parle, il faut en prendre et en laisser. Devant un tel homme politique qui semble, à première vue, déraisonnable, irrationnel, clownesque, grotesque, hors-norme, se pose un certain nombre de questions dont en premier lieu celle-ci : quelle(s) étiquette(s) lui accoler ? Autrement dit, comment le saisir et le définir en un mot juste ou à l'aide d'un essaim de qualificatifs pertinents ?
Une première tentative de saisie par ordre alphabétique
Allons-y dans l'ordre alphabétique : arbitraire, autocrate, autoritaire, brimeur, corrompu, despote, dictateur, directif, dominateur, expansionniste, fabulateur, hégémonique, hypocrite, impérial, impérialiste, impérieux, incompétent, instable, jupitérien, machiavélique, manipulateur, mégalomane, menteur, mystificateur, mythomane, obscurantiste, oligarque, omnipotent, omnipuissant, ploutocrate, potentat, président empereur, président impérial, président ubuesque, satrape, souverain absolu, terreur, timocratique, tourmenteur, tyrannique, unilatéraliste, versatile, vexateur et quoi encore !
Or, toute médaille possède deux côtés. Malgré la facilité manichéenne, la tâche exige plus de rigueur, afin de reconnaître aussi certaines qualités au personnage. À ce titre, convenons ceci : actif, aime gagner, ambitieux, assurance (en démontre une), attaquant, calculateur, combatif, communicateur (ou égotisme), compétiteur, défenseur, entreprenant, estime de soi, fonceur, gestionnaire, père de famille, résilient, rêveur, riche, sens de la sécurité, téméraire, tenace, tient ses promesses, travailleur, visionnaire, pour en rester là. Il s'agit certes de qualités utiles pour réussir en affaires. Par contre, gérer un pays diffère du même acte à l'intérieur d'une entreprise. Car l'enrichissement n'est pas le seul but recherché : il faut savoir soutenir tous les membres de l'État et viser un environnement social et environnemental avantageux — pourtant n'est-ce pas aussi ce que toute entreprise aspire ? La critique envers l'homme derrière la présidence repose non seulement sur ses traits personnels souvent opposés à l'idéal du chef d'État espéré, mais sur sa vision même de ce qu'il doit représenter. À ce titre, on s'éloigne des valeurs de Marc Aurèle, qui décrivait l'homme de bien comme suit : être bon et simple, magnanime, prudent, résigné, réservé et véridique.
Une deuxième tentative d'ordre un peu plus descriptive
Trump II s'autocongratule abondamment et ne cesse de s'autogratifier d'une manière indécente. Il annonce, à l'avance, qu'il jugera comme étant « illégitime », tout contrôle de ses décisions officielles par les juges de la Cour suprême américaine. Maintenant qu'il est investi du pouvoir, il nous annonce, sans ambages, qu'il entend l'exercer sans contrôle. Il prétend qu'il n'y a aucune limite à son pouvoir de décider dans le cadre de ses fonctions officielles. C'est donc dire qu'il s'imagine, en tant que président des USA, détenir la souveraineté absolue. À la tête de la nation réputée être la plus puissante sur la Terre, il se croit le plus grand maître du monde qui commande le respect et l'admiration de la part de toutes et de tous. Il joue à la loi du plus fort. Sa devise semble être : homo homini lupus est (l'homme est un loup pour l'homme), comme l'a bien dit Plaute. Il n'y a, pour lui, que les USA pour aspirer à la domination et à la suprématie mondiale. Nulle ou nul n'est ou n'a été plus grand ou grandiose que lui jusqu'à maintenant et même, nous précise-t-il, dans l'avenir. Il rebaptise des lieux et des espaces géographiques. Il n'accepte pas d'être désobéi par les étudiantes et les étudiants qui oseront ou osent contester ou remettre en question ses décisions. Il brime l'accès à l'information aux journalistes qui refusent d'adhérer à sa novlangue. Les termes comme « équité », « femme », « trauma », « inégalité » lui posent problème. De plus, signe qu'il n'hésite pas à abuser de son autorité, il soumet les professionnelLEs de l'information et les scientifiques à l'emploi du gouvernement soit à toute une nouvelle série de difficultés inutiles, soit à l'autocensure. Il est à la recherche d'honneurs et réserve, pour les plus riches, les postes qu'il a à pourvoir autour de lui. Il est à ses propres yeux l'incarnation de l'éminentissime. Il souffle le chaud et le froid. Quand il s'adresse aux membres du Congrès, aux juges de la Cour suprême des USA et au petit groupe sélect de l'état-major de l'armée américaine, il faut porter une attention très particulière à ce qu'il dit et à ce qu'il ne dit pas. Il évoque un avenir radieux et débordant de richesses pour son pays, mais il passe sous silence l'appauvrissement qu'il répand et qu'il parsème sur son chemin par ses politiques économiques douteuses et improvisées qui font l'objet d'une dénonciation en règle par les courtiers de Wall Street. Il est, par conséquent, très sélectif dans sa description de l'impact de ses politiques sur une grande partie de sa population. Il gomme la réalité et il la décrit comme correspondant à l'atteinte de sommets indépassables. Il change fréquemment d'opinion, tout en étant capable de nier avoir soutenu la chose opposée. Hors de sa pensée et de ses décrets, point de vérité. Il ne cesse de répéter des faussetés. Les Fake news, qu'il proclame et qu'il répète ad nauseam, sont vérités à ses yeux. Il veut vassaliser et instrumentaliser tout ce qu'il considère comme inférieur à lui. Il s'attaque à ses alliés d'hier et également avec certains de ses plus importants pays voisins qui commercent avec les USA. Il considère que son pays est économiquement exploité et maltraité par ceux avec qui il fait affaire. Il n'a pas, selon lui, à tenir compte du point de vue des autres ni de celui des instances internationales. Il fait fi des traités signés par lui et ses prédécesseurs ainsi que du cadre juridique et constitutionnel qu'il a pourtant juré s'engager à respecter. Il a des ambitions d'annexion et de conquête territoriale. Il annonce qu'il veut étendre les frontières de son pays au-delà des limites actuelles et que pour ce faire, il n'hésitera pas à recourir à la force. Sa politique extérieure vise à la fois une domination et un contrôle d'autres territoires comme le Canada, le canal de Panama et le Groenland. Au sujet de ce dernier pays, il a même précisé : « One way or Another I'm gonna get you…. » Il ne croît pas dans la science. Au pire, il veut la réduire au silence ; au mieux, il veut la censurer. Il s'oppose à la diffusion de données sur l'environnement, la discrimination, etc.. Est-il nécessaire d'ajouter qu'il veut gouverner avec une autorité arbitraire, absolue et surtout sans partage. Il traite ses secrétaires d'État comme de simples conseillers qui doivent s'en remettre à lui avant de décider quoi que ce soit d'important ou de majeur pour la nation américaine. Il n'aime pas être contredit et il impose à l'autre sa vision des choses, même si cela va à l'encontre des faits. Tout au long de sa campagne électorale, il a caché des choses importantes aux électrices et aux électeurs de son pays. L'État fédéral semble être sa chose à lui, sa business qui lui appartient. Il a même décidé d'en faire ce qu'il voulait. Il a confié à Elon Musk le mandat de réduire à néant certains départements et certaines agences gouvernementales. Il est au poste de commande et il n'admet ni résistance et surtout ni réplique de la part de ses collaboratrices et collaborateurs, de ses adversaires et de ses ennemiEs. Il coupe les subsides aux gouverneurs des États fédérés qui ne partagent pas ses vues ou qui ne font pas assez sa promotion. Il n'hésite pas à diminuer, à ridiculiser et à maltraiter celles et ceux qui peuvent s'opposer à lui. Il a un caractère dominateur. De plus, il ne donne pas l'impression d'être en mesure de contrôler certains de ses comportements excessifs. Il a manifestement la folie des grandeurs. Il occupe tristement une fonction pour laquelle il n'existe aucune qualification à la base et il n'a pas démontré qu'il détenait une expertise quelconque en vue de mettre de l'avant des politiques qui vont favoriser l'amélioration des conditions de vie et d'existence du plus grand nombre de citoyennes américaines et de citoyens américains. Il s'est entouré de personnes qui ne semblent pas avoir les compétences requises et adéquates pour juger ou décider de ce qui correspond réellement à l'intérêt général. Il est en ce sens à la fois à la tête d'un gouvernement corrompu et entouré de personnes incompétentes. Il agit sur les autres par des moyens détournés en vue de les amener à ce qu'il souhaite. Le bilan qu'il dresse de ses actions est trompeur et démesurément exagéré. Il raconte n'importe quoi en présentant le tout comme étant conforme aux données factuelles réelles et, nous finissons par nous imaginer qu'il croit, dur comme fer, à ses fabulations, à ses récits imaginaires qu'il invente et qu'il improvise. Il donne accès au pouvoir exécutif et, par conséquent, au Bien commun (lire ici la Caisse commune), à une poignée de richissimes Happy few qui proviennent de la Silicon Valley. Il se conduit en homme puissant qui mène grand train. L'image qu'il projette de lui-même est celle d'une espèce de « Prince du bâton ». Il cherche à se faire craindre par toutes et tous. Il a transformé le Parti républicain en une association MAGA. Voilà, en résumé, quelques-unes des choses qui nous sont passées par la tête lors de son allocution devant le Congrès, mardi le 4 mars 2025. « Rien ne peut arrêter le rêve américain », s'est-il exclamé pour son premier grand discours depuis son assermentation, et ce après avoir lancé, en quelques semaines, une charge sans précédent contre les institutions américaines et l'ordre mondial. De fait, depuis janvier dernier, le président Trump II a signé des décrets qui ont eu pour effet d'annuler des politiques en faveur du climat. Il a mis fin au programme de diversité, d'équité et d'inclusion. Il a fait sortir les USA de l'Organisation Mondiale de la Santé. Au-delà de s'en prendre à ses fonctionnaires, il s'en prend également aux scientifiques et à la recherche, car ses politiques s'accompagnent de la suppression de très nombreuses données et de très nombreux travaux. C'est une véritable purge qui est en cours présentement aux USA et une vague d'obscurantisme s'abat sur la science. Depuis janvier dernier, Trump II mène incontestablement une fronde envers certaines disciplines scientifiques et la coopération internationale. Il ne croit pas dans les inégalités sociales (notamment vis-à-vis des questions de genre et de diversité) ni dans l'existence d'enjeux environnementaux en lien avec les changements climatiques. Le tout en conformité avec des recommandations inscrites dans le « Project 2025 » élaborées par la Heritage Fondation. C'est ce groupe qui inspire également le saccage de la fonction publique entrepris par le nouveau département de l'Efficacité gouvernementale (DOGE) piloté par le milliardaire Elon Musk. Que s'est-il donc passé, au cours des dernières décennies, pour en arriver à ce résultat décevant et déconcertant, bref à ce renversement de perspective ?
À suivre…
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Guylain Bernier
Yvan Perrier
7 et 8 mars 2025
20h30

RDC : À Goma, un mois sous le joug du M23

Depuis le 28 janvier, la principale ville du Nord-Kivu est administrée par le groupe armé soutenu par le Rwanda. Dans ses rues, où des exactions sont constatées chaque jour, l'insécurité et la peur se sont installées. Si les habitants semblent résignés, la résistance s'organise en silence.
Tiré d'Afrique XXI.
Depuis le 28 janvier, trois ans après que le M23 a repris les armes, Goma, la ville principale de l'est de la République démocratique du Congo (RD Congo), est entièrement contrôlée par le groupe rebelle soutenu par les forces spéciales du Rwanda. Trois jours durant, les Forces armées de la RD Congo (FARDC), épaulées par les Wazalendos (1), ont tenté de contenir les combattants du M23 et l'armée rwandaise. Au terme d'intenses combats, cette bataille de Goma a causé la mort de plus de 3 000 personnes d'après l'ONU (2).
Le 21 février, le Conseil de sécurité de l'ONU a voté une résolution (3) qui « condamne fermement l'offensive menée par le M23 […] avec le soutien de la Force de défense rwandaise ». Le texte exige « la cessation des hostilités, invite toutes les parties à conclure un cessez-le-feu et appelle au retrait immédiat du M23 et de ses alliés rwandais […] sans conditions préalables ».
Sans effet pour l'instant sur le terrain. Un cycle de terreur et de mort s'est installé dans la ville : les intimidations, les menaces, les viols et les exécutions rythment les journées. Des Gomatriciens témoignent auprès d'Afrique XXI. Tous les prénoms ont été changés pour préserver leur anonymat et leur sécurité.
« Nous avons adopté des réflexes de survie »
Les images de la population de la plus grande ville du Nord-Kivu accueillant les soldats du M23 en héros ont interpellé les Congolais. Le 27 janvier, alors que les premières colonnes du M23 entraient dans Goma par le nord, les habitants du quartier Majengo formaient des haies d'honneur en les acclamant et en chantant à leur gloire. Ces manifestations semblaient valider la cause des « libérateurs ». « Ceux qui sont en dehors de Goma n'ont pas compris ces images qui ont circulé sur les réseaux sociaux », admet Yannick, un habitant de Goma.
- Ce qu'il faut comprendre c'est que, dès le départ, les gens ont adopté un réflexe de survie. Le quartier Majengo, par lequel le M23 est entré dans la ville, est principalement peuplé de Nandes, un peuple très hostile aux visées identitaires du M23, notamment par rapport aux Tutsis [communauté à laquelle appartiennent en majorité les membres du M23, NDLR]. S'ils les ont accueillis comme ça, c'était pour faire “ami-ami”, pour se les mettre dans la poche et éviter d'apparaître comme une population hostile. D'ailleurs, si j'avais été avec eux à ce moment-là, moi aussi je serais sorti célébrer les envahisseurs, oui je l'aurais fait ! Goma a déjà été occupée par le M23 dans le passé (4), nous savons comment ils opèrent, nous connaissons leurs procédés, nous savons la terreur qu'ils imposent.
Les premiers jours du M23, soutenu par des milliers d'éléments des Forces de défense du Rwanda (Rwanda Defence Force, RDF), ont plongé Goma dans l'inconnu le plus total, alors que la ville était privée d'eau, d'électricité, de réseau mobile et d'accès à Internet par le gouvernement. Pris au piège, des dizaines de soldats des FARDC ont été exécutés par le M23 et les RDF alors qu'ils se rendaient, selon des sources militaires et civiles locales concordantes. Sur les réseaux sociaux, les images de leurs corps baignant dans des mares de sang ont choqué les internautes. De nombreux autres témoignages, vidéos à l'appui, ont fait état d'enlèvements et d'enrôlements forcés de jeunes Gomatraciens par le M23, avec exécution systématique des récalcitrants.
Ces récits ont contrasté avec les scènes du 6 février, date du premier grand meeting organisé au stade de l'Unité par le M23 et leurs alliés de l'Alliance Fleuve Congo (AFC, la vitrine politique du groupe armé, dirigée depuis le 15 décembre 2023 par l'ancien président de la Commission électorale nationale indépendante Corneille Nangaa). Face à une foule en liesse réclamant la prise de Kinshasa par les rebelles, les différents leaders politiques du mouvement se sont succédé à la tribune pour solliciter la confiance de la population.
« Des FARDC ont pillé et commis des viols »
« Tout ça était en grande partie artificiel », reconnaît Rashidi, un habitant de la ville. « La réalité, c'est que la veille du meeting, des militants du M23 circulaient dans tous les quartiers de la ville à moto, avec des haut-parleurs, et ils nous disaient d'envoyer au moins une personne par famille pour assister au meeting, sous peine d'être fouettés, battus ou torturés. Les gens ont eu peur, donc ils se sont pointés au stade. » Rashidi poursuit :
- Je pense qu'une infime minorité de la population adhère réellement au discours du M23, parfois par proximité ethnique avec eux, car nous avons des Tutsis à Goma et certains sont sensibles à la cause du M23 et du Rwanda (5). Mais il y en a d'autres qui vont adhérer au M23 par dépit, parce qu'ils ne veulent plus avoir affaire à Kinshasa : en fuyant la ville, dans les dernières heures des combats, des éléments des FARDC ont pillé nos magasins, certains ont commis des viols. J'ai un voisin dont l'épouse a été violée par eux, puis ils l'ont violé, lui, sous les yeux de sa famille. Dans le même temps, depuis des années, Goma fournit énormément de garçons à l'armée congolaise. Voir comment nos soldats ont été abandonnés par leur hiérarchie (6) dans la ville, comment ils ont été massacrés, ou comment certains ont été recrutés par l'ennemi, ça fait mal au cœur et nous tenons Kinshasa pour responsable de cela. Des gens ont donc choisi de soutenir le M23 parce qu'ils étaient déçus de l'indiscipline et des crimes des FARDC, mais aussi parce qu'ils se sont sentis humiliés de voir les soldats les plus braves livrés à eux-mêmes.
Dans le discours des leaders du M23, comme le porte-parole et major Willy Ngoma, le mouvement « ne commet pas de pillages, ni de tracasseries », contrairement aux FARDC et aux FDLR (7), qui « mangent la chair humaine à Goma (8) » [sic]. Mais cette volonté de s'ériger en libérateurs du peuple congolais, disciplinés et respectueux du droit international, s'est vite heurtée à la brutalité du groupe armé.
« Le M23 s'en prend à ceux qui résistent »
Le 11 février, le chef coutumier Prosper Kimanuka Musekura, chef du village Kiziba 2, dans le Nyiragongo, a été tué à son domicile avec toute sa famille par des hommes armés. La circulation des armes dans Goma et la présence d'anciens détenus évadés de la prison de Munzenze lors de la chute de la ville ont rendu la région plus dangereuse. Mais, si les auteurs de l'assassinat du chef coutumier n'ont pas été clairement identifiés, l'homme était connu pour avoir refusé de collaborer avec le M23 et de reconnaître son autorité.
Autre voix discordante éliminée, le chanteur engagé Idengo Delcat, qui a été tué le 13 février au nord de la ville. Emprisonné pour ses chansons hostiles au président Tshisekedi, l'artiste faisait partie des évadés de la prison de Munzenze. Il a été abattu par balles quelques heures seulement après la mise en ligne d'une nouvelle chanson ciblant explicitement le M23. « C'est un assassinat pour l'exemple, c'est le propre de la terreur », estime Yannick :
- Ce qu'ils sont en train d'installer fonctionne, car personne aujourd'hui ne peut se permettre de critiquer le M23 ouvertement dans la ville. Voir l'un de nos artistes phares se faire tuer comme ça, mais aussi un chef coutumier, ça glace le sang. Pour le chef Kimanuka, certains disent que ce sont des bandits armés qui l'ont tué. Mais qu'importe les auteurs de ce crime, ça participe au climat de terreur. En fait, le M23 s'en prend à nous, à ceux qui résistent, à ceux qui refusent de s'enrôler, à ceux qui n'adhèrent pas à leur combat. Mais la ville de Goma est aussi devenue le “far west” avec toutes les armes abandonnées par l'armée et les Wazalendos, et les anciens détenus qui se sont évadés de Munzenze. Le M23 a exécuté beaucoup de jeunes hommes en prétendant ensuite qu'il s'agissait d'évadés et de bandits et que c'était pour nous protéger. Tout ça participe au climat de terreur qui règne depuis un mois.
Le samedi 22 février, dans le quartier Katoyi, douze jeunes hommes ont été tués par balles (9). Ce massacre a fait basculer toute une population dans l'incompréhension et la colère, plongeant des dizaines de familles dans le deuil. Personne n'a la moindre certitude sur l'identité des auteurs de cette tuerie, mais beaucoup accusent le M23 au motif que ces jeunes, non armés et n'appartenant à aucune milice, auraient refusé de rejoindre leurs rangs. « C'était des civils, ils n'avaient fait de mal à personne, il n'y avait aucune raison de les tuer », déplore un habitant ayant requis l'anonymat : « Le M23 et les Rwandais sont en train d'installer quelque chose de très mauvais à Goma. Si ça continue comme ça, la population va finir par se soulever, ce qui risque de provoquer beaucoup de morts. »
« La situation des déplacés reste dramatique »
Aux côtés du M23, les soldats des Forces rwandaises sont bien visibles. Reconnaissables à leur français approximatif [les Rwandais sont anglophones, NDLR] ou à leur maîtrise limitée du swahili pour certains, ils ont popularisé le kinyarwanda (la langue nationale rwandaise) à Goma, une langue bien connue dans la région et dont une variante, le kinyabwisha, est parlée dans plusieurs endroits du Nord-Kivu, notamment dans le territoire de Rutshuru ou dans celui du Masisi. Si leurs équipements sophistiqués et leur discipline ont permis la prise de Goma en moins d'une semaine, les Rwandais constituent également une force dissuasive dans la ville et sa périphérie, notamment par leur rôle joué dans les déplacements forcés de population.
Ainsi, le 11 février expirait un ultimatum de 72 heures, lancé par le M23 aux populations déplacées et installées autour de Goma, pour qu'elles rentrent chez elles. Depuis trois ans, le chef-lieu du Nord-Kivu était perçu par les habitants des zones occupées par le M23 comme l'endroit le plus sûr dans la province. Toute la périphérie de Goma était jalonnée de tentes et d'abris de fortune où vivaient des milliers de déplacés. D'après l'ONU, pas moins de 110 000 d'entre eux ont repris la route pour chercher refuge ailleurs dans la province. « Certains vont rentrer chez eux, mais dans quel état vont-ils trouver leurs villages, alors que des maisons ont été bombardées par le M23 depuis le début de la guerre ? », s'interroge un acteur associatif local.
- Les rebelles ont rétabli l'électricité, qui avait été coupée par le gouvernement, ils disent s'occuper de la question des déplacés... Ils veulent montrer qu'ils règlent les problèmes mais cela se fait sous la pression et sans rien arranger. Beaucoup de gens qui ont quitté les sites de déplacés sont toujours des sinistrés, des sans-domicile, ou bien ils sont hébergés par des amis, des voisins... Leur situation reste dramatique.
En prenant le contrôle de Goma, les combattants du M23 et les soldats rwandais ont pris leurs quartiers au camp militaire de Katindo, du nom d'un quartier de la ville et où sont logées les familles des FARDC. Sans nouvelles de leurs maris, dont beaucoup ont été tués au front ou enrôlés par le M23, des femmes et leurs enfants errent dans Goma, investissent des écoles inoccupées avant d'en être chassés par les nouveaux maîtres de la ville.
« Chacun de nous connaît une famille en deuil »
« Le M23 veut à tout prix imposer l'ordre dans la ville, tous les discours que leurs leaders tiennent tournent autour de ce point-là », décrypte Isaac, un proche de la Lucha, un mouvement citoyen congolais qui lutte pour la justice sociale. L'organisation est particulièrement visée : elle a annoncé l'assassinat par le M23 le 12 février d'un de ses membres, Pierre Byamungu Katema (10).
Le problème, c'est que ce ne sont pas des gens habitués à administrer des espaces de manière pacifique, et encore moins des villes comme Goma, Minova ou Bukavu [la principale ville du Sud-Kivu tombée aux mains du M23 le 16 février, NDLR]. On voit qu'il y a tous les jours des cas de justice populaire, des lynchages, il n'y a plus de police digne de ce nom et le maintien de l'ordre n'existe plus. Le M23 a nommé son gouverneur du Nord-Kivu et un maire de Goma pour essayer de se légitimer auprès de nous, mais nous manquons de tout. Les banques sont fermées depuis un mois par Kinshasa, certains quartiers manquent encore d'électricité et on enterre des morts tous les jours. Chacun de nous connaît une famille qui a perdu une ou plusieurs personnes depuis ces dernières semaines. Le M23 a proclamé qu'ils étaient venus nous libérer, soi-disant, du régime de Félix Tshisekedi, mais en réalité, Goma est devenue une prison à ciel ouvert et c'est en train de devenir notre cimetière. Mais nous avons choisi de résister.
En déroute face au M23 et aux troupes rwandaises, les FARDC ont perdu, depuis 2022, des portions considérables des provinces du Nord-Kivu et du Sud-Kivu. Alors que la RD Congo a obtenu l'adoption à l'unanimité de la résolution du Conseil de sécurité, le président Tshisekedi a assuré que ces territoires seraient récupérés par la voie diplomatique, ou par la voie militaire.
Notes
1- Le terme « Wazalendo » signifie « les patriotes » ou « les défenseurs de la patrie » en swahili. Il s'agit de milices de volontaires combattant aux côtés de l'armée congolaise. La plupart des Wazalendos formaient jusque-là des groupes armés locaux et étaient considérés comme hors-la-loi par l'armée congolaise.
2- Le rapport est disponible ici.
3- Disponible ici.
4- Du 20 au 29 novembre 2012, lors de la première rébellion du M23, le groupe armé avait occupé la ville de Goma.
5- Prétendant lutter pour la défense de la minorité tutsie du Congo, le M23 est perçu par Kinshasa comme le bras armé des velléités d'expansion territoriale du Rwanda, dont le gouvernement est considéré comme « tutsi », bien que Kigali ait supprimé ces qualificatifs ethnicistes depuis la fin du génocide des Tutsis du Rwanda, en 1994.
6- Lors de l'arrivée du M23 et des Forces rwandaises à Goma, de nombreux officiers ont poussé leurs troupes à se rendre auprès des Casques bleus présents dans la ville. Plusieurs soldats des FARDC ont expliqué que leurs officiers avaient été les premiers à se rendre et à quitter la ville. Ainsi, les militaires congolais qui ont défendu Goma l'ont, en grande partie, fait sans commandement.
7- Les Forces démocratiques pour la libération du Rwanda est un groupe armé composé de Hutus rwandais, présents dans l'est du Congo depuis la fin du génocide des Tutsis du Rwanda. Le Rwanda accuse Kinshasa de collaborer avec ceux qui sont présentés comme d'anciens génocidaires – et leurs descendants – qui mèneraient un nettoyage ethnique contre les Tutsis du Congo.
8- Ces propos ont été tenus par deux porte-paroles du M23, Willy Ngoma à des mercenaires roumains dans cette vidéo, et Lawrence Kanyuka, dans cette autre vidéo.
9- « Découverte des corps d'une dizaine de jeunes dans une maison inachevée à Goma », Radio Okapi, 23 février 2025, à lire ici.
10- Le communiqué de la Lucha est disponible ici.
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Mayotte, laboratoire des violences de l’Etat néolibéral

Réflexions au retour d'un déplacement à Mayotte avec la Commission des affaires économiques, deux mois après la dévastation de l'île par le cyclone Chido. Mayotte pourrait être un laboratoire, non pas de la violence de l'Etat telle qu'elle s'exerce aujourd'hui, mais d'un développement autonome et économe, alternative au néo-colonialisme ou au libre-échangisme mondialisé.
L'autrice est députée LFI-NUPES de Seine-Saint-Denis.
Imaginez un endroit de France où le SMIC est à 1330€ bruts au lieu de 1780€, le RSA à 330€ au lieu de 607€. Où la retraite est en moyenne de 267€ par mois. Où les allocations logement, familiales, rentrée scolaire... sont bien inférieures, alors que le coût de la vie est bien plus élevé que dans l'hexagone. Où les conventions collectives n'existent pas ou presque.
Imaginez qu'à cet endroit de France, il n'y ait de l'eau qu'un jour sur deux. A cet endroit, la plupart des maisons sont faites de tôle, les enfants vont à l'école seulement la moitié de la journée faute de place, les déchets jonchent les rues et seule une décharge à ciel ouvert existe pour au moins 320.000 habitants.
Cet endroit, c'est Mayotte. J'en reviens. En délégation transpartisane de la commission des affaires économiques que je préside, avec mes collègues vice-présidents - Charles Fournier, Pascal Lecamp, Jean-Pierre Vigier -, nous y avons rencontré des représentants de l'Etat, des collectivités locales, des organisations patronales, syndicales, agricoles, environnementales, de solidarité...
Le cyclone Chido qui a frappé l'île en décembre dernier n'est qu'une crise parmi d'autres. Mayotte est en crise permanente. Fallait-il que l'île soit française, déliée du reste de l'archipel des Comores ?
Peu importe, c'est désormais un département français, suite à un référendum. Qui arrange bien la France, puisque Mayotte lui permet une présence « incontournable » dans le Canal de Mozambique, une base militaire et 74.000 km2 de zone économique exclusive, ainsi que l'indique le ministère des Armées.
La France doit à présent l'assumer. Un principe devrait prévaloir : l'égalité des droits sur tout le territoire national. Mais Mayotte est truffée de dérogations qui font de l'île un enfer de misère sociale, un laboratoire de régressions sociales.
Impossible de partir de Mayotte sans reconnaître le problème de l'insécurité. Tout le monde dit la subir et la craindre. Il règne une forme de couvre-feu informel : à partir de 20h, tout le monde reste chez soi autant que possible. Avec un taux de pauvreté de 77%, des jeunes en général sans travail, des mineurs isolés livrés à eux-mêmes, des inégalités sociales béantes, les vols et violences se répandent. Mais la réponse la plus simple consiste à mettre en cause uniquement les migrants. Ce qui fait prospérer le Rassemblement national sur l'île.
A Mayotte, la question migratoire ne peut pas être évitée car l'Etat français a tout fait pour imposer une situation intenable. Près d'un habitant sur deux est de nationalité étrangère (selon l'INSEE, en 2017) et qu'on le veuille ou non, l'endiguement des arrivées est illusoire : les Comores sont à 50 km de mer ! Le développement de relations diplomatiques avec les Comores est donc inévitable.
Par contre, les migrants sont bel et bien bloqués à Mayotte : les titres de séjour sont territorialisés, avec l'impossibilité de se rendre dans un autre département français. Encore une rupture de droits avec l'Hexagone, qui refuse toute solidarité nationale dans l'accueil des migrants. Les droits du sol, de l'asile et du regroupement familial sont eux aussi restreints à Mayotte. Main d'œuvre corvéable à merci pour l'économie illégale, les migrants en situation irrégulière n'ont droit ni à l'aide médicale d'Etat, ni à l'aide au retour, ni à l'allocation pour demandeurs d'asile. A Mayotte doivent être garantis les principes de l'égalité républicaine, qui permettrait justement aux Mahorais de sortir des crises perpétuelles : l'égalité des droits dans la Nation (des minimas sociaux jusqu'au titre de séjour nationalisé leur permettant de se rendre dans l'hexagone, faisant jouer ainsi la solidarité nationale.
Ce n'est qu'ainsi que les TPE-PME, artisans et entreprises de l'Economie sociale et solidaire mahoraises pourront se développer et reconstruire, au-delà des monopoles de Vinci et Bouygues. Avec des conditions de vie, des écoles publiques et une formation professionnelle équivalentes au reste de la France, elles pourront bénéficier de travailleurs qualifiés. Avec un accès au crédit bancaire et aux assurances égal à ceux de l'hexagone, une Banque publique d'investissement mahoraise, elles pourront investir. Peut-être faudra-t-il des exonérations fiscales provisoires et conditionnées le temps de ce développement. Mais pas une zone franche globale, ou un désert de normes environnementales, laboratoires d'une France dont pourraient rêver des coupeurs à la tronçonneuse façon Javier Milei. Avec des effets induits redoutables. Ainsi face à la proposition faite par le Premier ministre Bayrou d'une zone franche de 5 ans, l'ancienne présidente du Medef mahorais redoute "un appel d'air" au détriment des acteurs locaux.
Les jardins mahorais, les coopératives agricoles qui s'organisent progressivement, les petits élevages couplés aux productions végétales... assurent déjà une partie de l'autonomie alimentaire de l'île. Mayotte peut être un territoire pilote de l'agroécologie comme de l'économie de la mer, à commencer par la pêche qui pour l'instant n'arrive à fournir que la moitié de la consommation en poissons faute de moyens. Elle peut devenir un territoire pilote de l'autonomie énergétique, fondée sur la force des courants marins ou le photovoltaïque. Un département pilote d'une économie en harmonie avec sa nature et sa forêt. Car Mayotte peut être un laboratoire, non pas de la violence de l'Etat telle qu'elle s'exerce aujourd'hui, mais d'un développement autonome et économe, dans le cadre d'une coopération régionale repensée, alternative au néo-colonialisme ou au libre-échangisme mondialisé. A condition enfin que l'Etat français y mette des moyens à la hauteur des besoins, au lieu de multiplier les négations de droits.
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Un 8 mars sous le feu de la guerre : hommage à la résistance des femmes soudanaises

Dans ce texte écrit à l'occasion de la journée internationale des droits des femmes, la militante soudanaise Alaa Busati célèbre les luttes des femmes dans le monde entier, et rend un hommage particulier aux femmes soudanaises. Elle met en lumière les multiples façons dont les femmes résistent à la violence et aux destructions de la guerre, ainsi qu'au régime militaire.
Tiré du blogue de l'auteur.
Longue vie aux luttes des femmes dans le monde entier !
Longue vie aux femmes du Congo, de Gaza, d'Ukraine, aux femmes et aux survivant·es de la guerre au Liban et en Syrie qui mènent une nouvelle bataille pour construire la démocratie. Il est difficile de célébrer cette journée sans penser à la situation critique que subissent des femmes du monde entier à cause de toutes ces guerres, des conflits écologiques, des crises économiques et de la situation fragile des droits civils dans certains pays. Nous avons besoin d'une plus grande solidarité féministe internationale, et de célébrer aussi ces femmes qui luttent dans le monde entier.
En ce jour du 8 mars, je voudrais rendre hommage aux femmes soudanaises en particulier : aux centaines de femmes révolutionnaires qui travaillent dans les Takiya (cantines solidaires) et les "salles d'intervention d'urgence" dans les zones de guerre, aux féministes qui sont actives dans les collectifs locaux de la société civile, et aux membres des comités de résistance, qui depuis le début de la guerre font la plus grande partie du travail humanitaire dans les camps de réfugié·es et de personnes déplacées.
es mort·es, des déplacé·es et des réfugié·es qui ont survécu à ces deux dernières années de conflit sanglant. Au cours de ces deux ans, la guerre au Soudan est devenue la pire crise de déplacé·es au monde et la plus grande catastrophe humanitaire, avec plus de 30 millions de personnes ayant besoin d'une aide humanitaire urgente, soit près de 60 % du nombre total de civil·es au Soudan. Plus de 19 000 civil·es ont été tué·es au cours du mois dernier, et plus de 200 personnes ont été tuées en une semaine. Les femmes constituent la majorité des personnes tuées et visées par les crimes de guerre. Elles sont régulièrement arrêtées lorsqu'elles se déplacent entre les lignes de front, où elles sont soumises à des enlèvements, des disparitions forcées et même des condamnations à mort pour espionnage, ainsi qu'à des violences sexuelles, à des viols et à des mariages forcés.
En raison du manque de financements, les Nations unies ont été contraintes de réduire considérablement l'aide alimentaire délivrée au Soudan, ce qui a exacerbé l'insécurité alimentaire. Cette situation a mis en lumière le manque cruel de fonds internationaux dédiés à la crise au Soudan, et l'incapacité des organisations internationales à travailler au Soudan, parce qu'il n'y a pas de garanties de protection pour leur personnel et pas d'itinéraires sûrs pour les civil·es, ni la fourniture de nourriture et de médicaments.
Dans ce contexte, les femmes soudanaises ont pris l'initiative d'organiser les "salles d'intervention d'urgence", des collectifs autogérés qui se sont créés dans toutes les villes du Soudan afin de fournir de la nourriture, de soigner les blessé·es et d'offrir un abri. Elles s'organisent presque sans moyens matériels ni soutien extérieur, mais avec une patience infinie et une grande capacité travail collectif.
La flamme de la révolution brûle toujours au Soudan. Elle prend une forme différente en adaptant les moyens de lutte à l'ampleur du conflit actuel. Au cours des cinq dernières années, les femmes soudanaises ont organisé différentes formes de résistance, locale et fédérale, syndicale et politique. Aujourd'hui, elles résistent à la violence de la guerre de manière innovante, en s'inspirant du chemin long et sinueux de la révolution. Cette résistance a commencé par les manifestations et le sit-in d'Al-Qyada devant le quartier général de l'armée avant le renversement du régime [en 2019]. Puis s'en est suivie une phase d'engagement et de construction du mouvement pendant de la période de transition après la chute du régime. La résistance s'est ravivée à nouveau face au coup d'État militaire [d'octobre 2021] et se poursuit aujourd'hui dans le contexte de la guerre qui dure depuis deux ans.
Je voudrais mentionner des exemples de luttes féministes locales au cours des deux dernières années, à travers trois portraits de femmes soudanaises qui sont en première ligne pour apporter de l'aide humanitaire dans les villes les plus assiégée et bombardées du Soudan.
Le premier portrait est celui d'une jeune femme soudanaise nommée Saadia Abkar. Pendant la révolution, elle faisait partie des comités de résistance dans la ville d'Al-Daein, dans l'État du Darfour oriental, dans l'ouest du Soudan. Avec ses camarades, ils et elles se sont battu·es en 2019 contre le régime politique d'El-Béshir et ont travaillé tout au long de la période de transition pour restaurer les droits civils et les libertés, et pour reconstruire les villes et fournir des services dans cette région qui avait souffert de la guerre génocidaire au Darfour depuis 2003. Lorsque la nouvelle guerre a éclaté en avril 2023, les déplacé·es ont afflué en grand nombre vers la ville d'Al-Daein. Au cours des trois premiers mois de la guerre, les habitant·es de la ville et des camps de déplacé·es ont souffert des bombardements aériens et des tirs d'artillerie, ainsi que de la famine et de la destruction du système de santé.
Alors que les organisations humanitaires internationales étaient incapables de fournir de l'aide au Soudan, les membres des comités de résistance de la ville ont mis en place des "salles d'intervention d'urgence" dans différents quartiers pour répondre aux besoins des personnes déplacées en matière de nourriture, de médicaments et d'éducation des enfants pendant la guerre. Saadia était l'une des actrice les plus importantes de la "salle d'intervention d'urgence" du camp de Neem. Avec ses camarades, elle cuisinait des repas et les distribuait aux familles déplacées, fournissait des médicaments et soignait des dizaines de blessé·es par jour, et équipait les écoles afin de continuer à éduquer les enfants. Saadia Abaker est décédée le mois dernier - paix à son âme - à la suite de tirs d'artillerie alors qu'elle apportait de l'aide dans le camp. En ce jour, son sacrifice inspire toutes les féministes soudanaises et les comités de résistance, pour sa capacité d'initiative, de dévouement et de résistance, jusque dans le feu de la guerre.
Le deuxième portrait est celui de la camarade Doaa Tariq, qui se bat depuis près de deux ans pour fournir de la nourriture et des soins aux citoyen·es piégé·es dans la capitale Khartoum, dans une zone contrôlée par les Forces de Soutien Rapide, classée comme zone d'opérations de guerre. Plus de 1200 familles vivent dans ce quartier. Depuis le début de la guerre, Doaa et un groupe de jeunes révolutionnaires ont créé la "salle d'intervention d'urgence" de Khartoum-Est afin de fournir des soins et des repas chauds aux citoyen·es piégé·es dans les combats et exposé·es aux bombardements quotidiens, en créant une petite cuisine et d'une unité mobile de soin pour les blessé·es. Elle continue à travailler dans ces conditions très dangereuses pendant le mois de Ramadan pour fournir des repas chauds à la population.
Le troisième portrait est le modèle collectif majestueux des femmes de la ville d'El Fasher qui ont pris les armes pour se défendre, et défendre leur ville, contre l'agression des Forces de Soutien Rapide. Depuis le début de la guerre, la ville d'El Fasher est restée la seule ville à résister au siège de la milice, malgré les bombardements quotidiens pendant deux ans. A cause du siège, l'approvisionnement en médicaments, en denrées alimentaires, en eau, en électricité et en services de communication a été interrompu. Des combats horribles ont lieu autour et à l'intérieur de la ville, causant la mort de milliers de jeunes. Les mouvements de lutte armée locaux se sont alliés avec l'armée soudanaise (formant une alliance nommée "Moushtaraka") pour empêcher la chute de la ville aux mains des Forces de Soutien Rapide. Comme aucune organisation internationale ne parvient à ouvrir de voies sûres pour acheminer de l'aide humanitaire ou évacuer les citoyen·nes, les femmes répartissent leur travail entre l'enterrement des mort·es et le soin des blessé·es.
Au cours des six derniers mois, les femmes de la ville, mères de famille, simples travailleuses, médecins et employées, ont pris sur elles le devoir de prendre les armes aux côtés des forces conjointes des "Moushtaraka" pour combattre et défendre leurs terres, leurs familles et leurs enfants. Dans cette région qui est l'un des fronts de bataille les plus dangereux de la guerre du Soudan, elles ont choisi de participer activement à déterminer leur destin, refusant de se contenter d'être des victimes passives de la guerre.
Ces trois exemples sont des modèles et une inspiration pour le monde entier. Il existe encore de nombreuses femmes, combattantes inconnues, qui luttent pour le peuple soudanais, à la fois dans les zones de guerre et à l'extérieur du Soudan, inlassablement et sans craindre le danger. Elles luttent pour défendre les principes de la révolution : "Liberté, paix et justice", et les valeurs de l'humanité.
Autrice : Alaa Busati
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Roland Marchal. « On se dirige vers une partition du Soudan »

Entretien · Après deux années d'affrontement, les combats entre les Forces armées soudanaises, dirigées par le général Abdel Fattah al-Burhan, et les paramilitaires des Forces de soutien rapide du général Mohammed Hamdan Daglo semblent évoluer en faveur de l'armée régulière. Spécialiste des guerres civiles en Afrique, le sociologue Roland Marchal fait le point sur la situation et sur les conséquences de ce conflit au Tchad.
Tiré d'Afrique XXI.
Peu couverte par la presse occidentale, la guerre civile qui fait rage au Soudan depuis le 15 avril 2023 a ravagé l'un des plus grands pays du continent (malgré la sécession du Soudan du Sud, en 2011), enterré un furtif espoir de gouvernance démocratique et déchaîné les violences intercommunautaires.
Les affrontements entre les Forces armées soudanaises (FAS), dirigées par le général Abdel Fattah al-Burhan, au pouvoir depuis 2021, et les paramilitaires des Forces de soutien rapide (FSR) du général Mohammed Hamdan Daglo, dit Hemetti, ont plongé le pays dans la plus grave crise humanitaire au monde. Les près de 50 millions de Soudanais·es ont été affecté·es par l'insécurité, la faim et la violence : 8,8 millions d'entre eux ont été déplacés dans le pays, auxquels s'ajoutent 2,5 millions d'exilé·es, selon l'ONU.
Derrière les deux anciens lieutenants d'Omar al-Bachir, renversé en 2019 après trente années de pouvoir, plusieurs puissances étrangères sont intervenues plus ou moins discrètement. Mais, depuis la fin de l'année 2024, les FSR du général Hemetti semblent marquer le pas. Afrique XXI s'est entretenu avec Roland Marchal, sociologue spécialiste des guerres civiles en Afrique.
« Les milices d'Al-Burhan sont déterminées »
Nathalie Prévost : En 2023, vous pronostiquiez une victoire des Forces armées soudanaises, en raison, notamment, de leur supériorité aérienne. L'histoire semble vous donner raison. Que s'est-il passé ?
Roland Marchal : Dès le début, les FSR du général Hemetti sont apparues comme une structure militaire relativement efficace, mais avec deux faiblesses fondamentales. La première, c'est qu'elles sont dépourvues d'une composante civile : l'issue ne pouvait donc être qu'une médiation et un accord par le haut ou une victoire militaire sur le terrain. Le deuxième problème structurel est que l'organisation interne et la chaîne de commandement des FSR étaient basées sur la présence d'officiers de l'armée soudanaise qui, historiquement, ont créé ce bataillon. Or ces officiers ont, pour une bonne partie, quitté l'organisation dès le début [l'armée soudanaise avait, de la même façon, créé en 2003 les Janjawid, dont sont issus une grande partie des hommes du général Hemetti, NDLR].
Les dysfonctionnements observés ont été aggravés par un autre fait, qui tient aux conditions de la guerre : les FSR étaient à l'offensive, et, dans ce type de force, les chefs, au niveau intermédiaire et quelquefois même à des niveaux supérieurs, sont obligés de se battre avec leurs troupes. Or on le sait, les forces qui attaquent subissent généralement plus de pertes que celles qui se défendent. En face, l'armée soudanaise a utilisé des snipers pour essayer de se débarrasser des commandants. Et elle a réussi, pas massivement mais suffisamment, ce qui a considérablement affaibli les FSR. Entre le 15 avril 2023 et la fin 2024, elles ont perdu pied dans toute une série de régions situées à l'est de Khartoum, dans l'État d'Al-Djazirah et dans l'État de Sinnar notamment.
En face, l'armée soudanaise s'est également transformée. Elle a su susciter des mobilisations internes et elle a aussi reçu une aide militaire massive qui lui manquait au début, lorsqu'elle n'avait que le soutien de l'Égypte, qui avait très rapidement levé le pied en raison du contrôle des islamistes sur une partie des officiers réguliers, alors que Le Caire ne voulait pas, comme beaucoup d'autres pays de la région, un retour des islamistes au pouvoir.
Les islamistes, qui se trouvaient aux côtés du général Al-Burhan, ont reformé des milices qui avaient existé à différents moments de l'histoire du régime d'Omar al-Bachir sous différentes appellations. Et l'armée elle-même a su, dans certaines régions, mobiliser des milices communautaires, tout en bénéficiant de l'aide de l'Érythrée, qui a ses propres pions dans l'est du Soudan, pour former et équiper d'autres groupes.
Et depuis la fin de novembre ou le début de décembre 2024, une offensive partie de l'est du Soudan a permis de reprendre les principales villes de cette région qui étaient sous le contrôle des FSR. L'armée bombarde avec des avions, avec de l'artillerie, tandis qu'une infanterie essentiellement composée de milices se bat au sol. Celles-ci sont déterminées, détestent les forces de Hemetti et les communautés qu'elles représentent. Les principaux acquis des FSR depuis le 15 avril 2023 ont été repris par les troupes d'Al-Burhan. Dans les jours qui viennent, il est probable que Khartoum retombe sous leur contrôle.
Nathalie Prévost : Les FSR ont-elles encore des réserves ?
Roland Marchal : Beaucoup de combattants sont mobilisés pour contrôler le Darfour. Ceux qui se trouvent dans l'État d'Al-Djazirah ou dans l'État de Sinnar, à l'est de Khartoum, ou dans la capitale même, vont sans doute se replier. Mais il est certain que, lorsque les FSR vont se retrouver après El-Obeid, dans l'ouest du pays, elles se réorganiseront.
D'une certaine façon, l'armée a libéré les Soudanais des « Darfouriens » [auxquels sont assimilés les FSR, Hemetti étant lui-même originaire de cette région, NDLR] et il faut en mesurer les conséquences sociales et politiques. Les Darfouriens, qu'ils soient arabes ou non, n'ont jamais été populaires dans une grande partie du pays. C'est ce qui explique pourquoi les milices loyalistes se livrent à des agissements absolument condamnables et aussi pourquoi la population soutient globalement l'armée. Mais, au Darfour, la situation sera différente, plus ambiguë et ambivalente. Des régions importantes ne voudront pas entendre parler du retour des « djellabas » [le surnom donné aux gouvernants nordistes, NDLR].
Il faut être très prudent. Non seulement parce qu'on peut imaginer que de grandes batailles pourraient être livrées dans les semaines et les mois qui viennent, notamment à El-Fasher. Mais aussi parce que les milices qui ont contribué de façon essentielle à la victoire des forces armées soudanaises à Khartoum et dans l'Est ont des objectifs politiques ou des allégeances politiques qui ne se réduisent pas au général Al-Burhan. Et, évidemment, dans les jours et les semaines qui viennent, ces gens vont réclamer une contrepartie politique pour le rôle qu'ils ont joué. Ces milices pourraient exprimer des revendications relativement éloignées du projet de l'armée, qui souhaite continuer à diriger la transition du pays de façon assez verticale et autoritaire.
« Les Émiratis évoluent vers une approche plus politique »
Nathalie Prévost : Est-ce que les forces en présence et les alliances ont changé depuis le début du conflit ?
Roland Marchal : Il y a beaucoup de choses qui ont changé. On sait depuis la fin de l'été 2024 que la Russie a concédé des investissements militaires importants. Peut-être aussi l'Iran à un certain moment. Khartoum a obtenu des financements qui lui ont permis d'acheter des armes turques, et notamment des drones, bien meilleurs que les appareils chinois. La dimension régionale et internationale de la guerre a donc changé.
Le 12 février, la Russie et le Soudan ont annoncé un accord pour l'implantation d'une base militaire russe à Port-Soudan. Il s'agit d'une reconnaissance du soutien fourni par Moscou durant les derniers mois. Cette nouvelle intervient également aujourd'hui parce que les militaires soudanais sont très conscients que l'administration Joe Biden aurait trouvé cela inacceptable, alors qu'avec Donald Trump et ses ambiguïtés extraordinaires, il y aura davantage de marge de négociation.
Nathalie Prévost : Et en face, du côté des FSR, les alliances ont-elles évolué depuis les sanctions (1) décidées par les États-Unis contre Hemetti ?
Roland Marchal : Les sanctions américaines contre Hemetti et certaines sociétés basées aux Émirats arabes unis ont initialement concerné des commandants, certes importants dans l'organisation interne, mais qui n'affectaient pas fondamentalement le financement de la guerre, l'achat d'armement et la livraison des armes. Avec l'élection de Donald Trump, un proche des Émiratis, les choses pourraient évoluer.
Les Émirats arabes unis, qui constatent la défaite ou l'affaiblissement de leur allié soudanais, ont évolué vers une approche beaucoup plus politique. Ils ont fait la proposition d'un cessez-le-feu pendant la période du ramadan, qui a commencé le 1er mars. Et on peut penser qu'ils vont jouer des coudes à Washington et à Bruxelles pour obtenir la mobilisation d'un certain nombre de pays européens et des États-Unis en faveur de la reprise des négociations.
Nathalie Prévost : À vous écouter, beaucoup de civils se sont engagés dans le conflit de part et d'autre. Va-t-on vers une fragmentation accrue ?
Roland Marchal : L'histoire n'est pas écrite mais, sauf changement régional majeur – par exemple si des sanctions contre les Émiratis coupaient tout l'approvisionnement militaire des FSR –, on se dirige plutôt vers une partition de fait du Soudan, qui n'est souhaitée, pourtant, par aucun des grands acteurs du conflit. Les FSR et les milices alliées contrôleraient un Ouest constitué du Darfour et de certaines parties du Kordofan occidental et du Kordofan du Sud, tandis que le reste du pays repasserait sous la houlette des forces armées.
Dans les deux camps demeure une inconnue sur la chaîne de commandement et sur le comportement des milices chargées d'assurer une forme de gouvernance sur le terrain, puisqu'il n'y a plus d'appareil d'État. Dans la partie contrôlée par l'armée, un certain nombre de miliciens vont peut-être considérer qu'ils peuvent reprendre une vie civile puisque la menace s'est éloignée. D'autres vont vouloir jouer la carte politique.
« Le Tchad a dû accueillir plus de 600 000 réfugiés »
Nathalie Prévost : Pouvez-vous nous expliquer les conséquences du conflit pour le Tchad ?
Roland Marchal : Le Tchad, volens nolens, a dû accueillir plus de 600 000 réfugiés. C'est d'autant plus considérable que l'immense majorité de ces réfugiés réside dans une zone du pays qui est dépourvue d'infrastructures, où l'accès à l'eau et à la santé est inexistant. L'hospitalité tchadienne a été, certes, un peu forcée, mais les autorités ont tout de même joué le jeu. Et cela a permis une mobilisation humanitaire internationale. On ne peut pas dire que la situation soit complètement satisfaisante, mais le maximum est fait dans les circonstances actuelles.
Évidemment, il y a des bémols à cette description. Tout d'abord, les réfugiés ne sont pas homogènes. Il y a des groupes qui viennent du Darfour occidental, essentiellement des Masalit, dans la zone d'Adré, qui ont été les premiers à s'enfuir et à être victimes de massacres, de viols et de destructions. Ils sont dans des camps de réfugiés qui datent d'il y a vingt ans, puisque la communauté internationale n'a pas su régler ce conflit.
Plus au nord, vous avez d'autres groupes qui sont arrivés, plutôt des Zaghawas soudanais, du nord du Darfour. Si leur dénuement est le même, ces groupes ont des parents au Tchad. Une solidarité s'est donc mise en place, ce qui permet d'envisager, sur le court terme, une situation moins cataclysmique. Cette situation aura sans doute des effets politiques à terme.
On aurait pu espérer que, pour des raisons de politique intérieure autant que pour des raisons d'investissement humanitaire, le Tchad mobilise la communauté internationale pour construire des infrastructures durables dans cette zone, l'une des plus sous-développées du pays, peuplée de communautés diverses (Zaghawas, Arabes et d'autres groupes de Ouaddaïens) sensibles pour les équilibres politiques. Ça n'a pas été fait. On peut le regretter.
Nathalie Prévost : Faut-il craindre des tensions entre toutes ces communautés ?
Roland Marchal : Faute de bonnes routes, il est difficile de sécuriser ces zones, et cela risque d'avoir des conséquences : les réfugiés cherchent des responsables à la situation qu'ils vivent et ils peuvent en trouver du côté tchadien, comme les Arabes, qui vivent dans l'Est, ou certaines communautés ouaddaïennes, qui ont parfois été parties prenantes aux cotés des FSR. Des tensions se développent donc à l'intérieur du Tchad, qui ne sont pas le fruit de tensions politiques tchadiennes mais celui d'une exportation du conflit soudanais. Cela exige beaucoup de doigté dans la surveillance et la prévention d'une escalade possible.
Nathalie Prévost : Ce conflit a aussi conduit à la circulation d'armes et de combattants...
Roland Marchal : Le flux de combattants dans les deux sens, entre le Tchad et le Soudan, est en effet un autre problème. Certains mouvements armés darfouriens, engagés dans la guerre civile dans les années 2000 avant de signer, en octobre 2020, un accord avec le nouveau gouvernement civil d'Abdallah Hamdok (2) à Djouba, se sont retrouvés en très grande majorité du côté de l'armée soudanaise depuis le 15 avril 2023. Aujourd'hui, ils combattent essentiellement dans le nord du Darfour. Des Tchadiens, souvent des militaires mais pas seulement, les ont rejoints pour combattre les FSR.
Mais d'un autre côté aussi, vous avez des combattants des deux camps qui, parce qu'ils sont blessés, parce qu'ils ne sont pas satisfaits ou qu'ils ont besoin de repos, retournent au Tchad avec armes et bagages. Et ce retour au Tchad est beaucoup plus marqué chez les combattants des FSR, puisque pas mal de Tchadiens sont partis vendre leur force de travail à Hemetti. Aujourd'hui, voyant le vent tourner, ils reviennent jouir de leurs salaires ou des pillages faits de l'autre côté de la frontière.
Malgré la volonté du président tchadien, Mahamat Idriss Déby, [ou Mahamat Kaka, NDLR], leur désarmement à la frontière reste assez limité. Outre la difficulté d'une telle opération, il y a des camaraderies, des solidarités, au moins dans le nord du pays, entre les Zaghawas qui fuient le Soudan et les Zaghawas qui sont des membres éminents de l'armée tchadienne. De ce fait, on peut imaginer une détérioration de la sécurité dans l'est du Tchad. Est-ce que cette insécurité peut se transformer en opposition politique ou politico-militaire ? C'est un scénario possible. Certains l'évoquent comme une certitude. Je suis plus prudent.
« Khartoum est très virulente contre N'Djamena »
Nathalie Prévost : Qu'en est-il de la neutralité du Tchad dans le conflit soudanais, entre Mahamat Kaka, qui s'est rangé, apparemment, du côté des FSR, et, de l'autre côté, les vieilles amitiés d'officiers tchadiens avec l'armée soudanaise ?
Roland Marchal : On est un peu dans la situation paradoxale de 2003-2005. À cette époque-là, Idriss Déby, qui s'est toujours très bien entendu avec Omar al-Bachir, a tenté de rester neutre dans le conflit du Darfour, où des groupes zaghawas commençaient à tenir le haut du pavé. Or, parallèlement, des membres zaghawas de sa propre famille, notamment Timan et Daoussa Déby, organisaient des collectes et le départ de soldats vers le Darfour. D'ailleurs, on pense que l'attaque de l'aéroport d'El Fasher, contrôlé par l'armée soudanaise et qui a été un des tournants du début de la guerre civile en 2003, a été le fait d'un contingent de rebelles soudanais qui étaient d'anciens soldats tchadiens. C'est seulement en 2005 qu'Idriss Déby, contraint et forcé d'une certaine façon, a été obligé d'acter le fait qu'il était du côté des rebelles, parce qu'il ne pouvait pas résister à la pression de sa famille et aussi parce qu'il devait faire face à l'opposition contre lui de Zaghawas tchadiens passés en dissidence armée.
On a l'impression que son fils Mahamat Kaka essaie, avec assez peu de succès, de maintenir la fiction d'une neutralité. Cette neutralité, elle est mise en doute par tout le monde. On accuse Mahamat Kaka et ses proches d'avoir organisé l'entraînement d'éléments qui seraient allés combattre aux côtés des FSR. On l'accuse également d'autoriser l'approvisionnement des FSR au-delà des aspects purement militaires. Et, récemment, après le départ de l'armée française, on a accusé le régime d'avoir organisé l'utilisation de drones à usage de renseignement ou à usage plus militaire au profit des FSR.
Les enquêtes internationales sont extrêmement claires sur le fait qu'à un certain moment, beaucoup de choses sont passées par Amdjarass [le fief de la famille Déby, NDLR], un haut lieu du pouvoir tchadien près de la frontière soudanaise : Amdjarass accueille un hôpital émirati qui soigne les blessés de la guerre, surtout des membres des FSR, mais aussi un assez grand quartier où logent des Émiratis qui ne sont visiblement pas du personnel humanitaire.
Cela dit, depuis deux ou trois semaines, l'aide militaire aux FSR transite plutôt par le sud de la Libye et non plus par l'est du Tchad.
Nathalie Prévost : Pensez-vous que cette neutralité impossible pourrait être sanctionnée par l'armée soudanaise à un moment ?
Roland Marchal : L'armée soudanaise est effectivement dans une posture extrêmement virulente contre N'Djamena. L'Union africaine a été interpellée pour prendre partie. Et puis on évoque aussi, de plus en plus, le fait que l'armée soudanaise, pourrait, à terme, comme dans les années 2000, soutenir des oppositions armées. Ce sont des scénarios crédibles. Il faut être prudent mais je pense que, dans les six mois ou dans l'année qui vient, le Tchad va tanguer, ce qui ne conduira pas forcément à un changement de régime.
Nathalie Prévost : Est-ce que le départ de l'armée française dans ce contexte pourrait fragiliser davantage Mahamat Kaka ?
Roland Marchal : Beaucoup d'observateurs tchadiens pensent que ce départ ne survient ni au bon moment, ni de la bonne manière. Si Al-Burhan décidait de bombarder N'Djamena – mais je ne crois pas que ce soit son projet ! –, le gouvernement tchadien n'aurait pas des moyens aériens suffisants pour y faire face. Les Français, de ce point de vue, servaient à quelque chose, et ce ne sont pas les avions turcs que l'armée tchadienne possède qui pourront y suppléer. Ce départ le fragilise donc.
Maintenant, sur le moyen et long terme, c'est une décision historique. Souveraine et historique. Beaucoup de Tchadiens, je crois, ne s'intéressent pas à ça parce que les difficultés de la vie quotidienne sont immenses. L'absence d'électricité, le coût de la vie... La politique en tant que telle, c'est un domaine un peu réservé. Ensuite, ils sont nombreux à penser que si les Français ont toujours soutenu à bout de bras le régime en place et la famille Déby, cela a empêché cette dernière d'avoir recours à des méthodes radicales contre les oppositions et les rébellions. On peut certainement nuancer cette conviction, mais elle n'est pas dépourvue de réalité. Quoi qu'il en soit, la décision a été prise, les Français sont partis, et le Tchad se pense plus souverain.
Notes
1- Le 7 janvier, le gouvernement états-unien a formellement accusé les Forces de soutien rapide (FSR) d'avoir commis un « génocide » au Soudan et a imposé des sanctions contre Hemetti. Sept entreprises liées aux FSR et accusées de participer à leur financement et à l'achat d'équipements militaires sont également sous sanctions.
2- Premier ministre du gouvernement de transition du 21 août 2019 au 25 octobre 2021 et du 21 novembre 2021 au 2 janvier 2022.
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Port-au-Prince : une ville cannibale

La machine infernale de la violence criminelle de la coalition terroriste VIV ANSANM est mise en branle à Port-au-Prince quelques jours avant la fin du mandat de Leslie Voltaire et l'installation de Fritz Alphonse Jean dans le cadre de la présidence tournante du Conseil Présidentiel de Transition (CPT)
Par Bleck Dieuseul Desroses
. De Kenscoff à Carrefour-Feuilles en passant par Delmas et Tabarre, sans oublier une bonne partie de l'Artibonite, le sol est inondé de sang des victimes innocentes. Plus de 300 morts en moins de trois semaines. La douleur est poignante. Les cris sont profonds. Les larmes forment une rivière débordante. L'angoisse est envahissante. Et le désespoir couvre la capitale. La perle des Antilles devient en l'espace d'un cillement une mer rouge dans un cercle de feu.
Au début du mois de février, un bébé de deux mois-arraché des bras de sa mère fuyant en catastrophe l'arrivée des terroristes à Kenscoff -a été balancé dans le feu. Il est brûlé vif. Rongée par la douleur et la tristesse, sa mère sombrait dans la folie avant de partir le rejoindre dans l'éternité ténébreuse. À Delmas 30, un père circulant en pleine rue sur brouette avec le cadavre de son garçon tué par les terroristes de VIV ANSANM pour aller vers une destination qu'il a lui-même ignorée.
Le 11 février dernier, un étudiant assistant à un cours est tué en pleine salle de classe au Centre d'études diplomatiques et internationales (CEDI) d'une balle perdue à la tête.
Il ne s'agit pas d'un film d'horreur encore moins d'un cauchemar. C'est bien la triste réalité de la capitale de la première République noire transformée en une ville cannibale. Les habitants de Port-au-Prince sont assiégés par les bandes criminelles. Les cris désespérés de la population laissent indifférents les arnaqueurs du pouvoir qui se battent pour des miettes du festin politique en dépit de l'évidence de ce génocide.
Entre-temps, une catastrophe humanitaire s'impose. Des marchés publics sont incendiés. Des hôpitaux sont fermés. Les pharmacies manquent de médicaments. Les robinets sont à sec dans certaines zones. L'obscurité s‘abat sur la ville. Depuis une semaine, les Port-au-Princiens sont sur le qui-vive. Pourtant, la population reste passive. Les bras croisés, elle accepte son sort amer faisant preuve d'une résilience déroutante. Certains chercheurs s'interrogent sur les causes de cette passivité cadavérique. Pourquoi, malgré l'effondrement de la situation sécuritaire en Haïti, les Haïtiens au lieu de se soulever contre les autorités se réfugient-ils dans la résilience ? C'est à cette question que j'entends, à travers cet article, apporter quelques éléments de réponse.
Il y a, à mon avis, un ensemble d'obstacles qui étourdissent l'Haïtien et le plongent dans ce sommeil léthargique face à cette situation tragique.
La religion
Selon une étude réalisée par Lewis A Clorméus en 2003 sur l'appartenance religieuse, seulement 10,22 % des Haïtiens se déclarent sans religions. Il est alors évident qu'Haïti est un pays où la religion joue un rôle fondamental dans la vie des gens. Dépourvu de tout, l'Haïtien se tourne vers la providence pour la résolution de ses problèmes quotidiens. Il reste coincé dans l'état théologique dû à la pauvreté, le sous-développement et son bas niveau dans l'échelle de la civilisation humaine sollicitant l'intervention divine pour la guérison des maladies que les progrès de la médecine ont éradiquées depuis plus de deux siècles. Dans ce pays, des journées de prière sont consacrées à la résolution des problèmes comme le paiement du loyer, la recherche d'un emploi, la quête d'un visa etc. L'intervention divine est parfois sollicitée pour résoudre un petit problème pécuniaire de 500 gourdes.
En ce sens, l'on peut dire que l'Haïtien est foncièrement religieux. Son dieu doit résoudre tous ses problèmes. Chaque dimanche, le chrétien arrive à l'église avec son lot de problèmes pour son dieu miséricordieux qui semble sourd aux supplications de ce peuple maudit comme la race de Caen.
Cette mentalité religieuse a des incidences sur la politique. Au lieu de s'engager dans la bataille pour la transformation de la société, l'Haïtien se met à prier. Chaque jour dans les églises catholiques et protestantes, il prie pour le pays. Il croit fermement que la prière peut résoudre le problème de l'insécurité. L'ex-président du CPT, Leslie voltaire, fieffé démagogue comme son maitre -se référant à la décision d'Elie Lescot en 1942 remettant le pays à Notre Dame du Perpétuel Secours- a été au Vatican fin janvier solliciter l'appui du Saint-Siège dans le combat contre les gangs.
La relation entre religion et résignation en Haïti est complexe et profondément enracinée dans l'histoire et la culture du pays. Les croyances religieuses, notamment le catholicisme et le vaudou, ont joué un rôle majeur dans la formation de l'identité nationale et dans la perception des défis socio-économiques.
Le catholicisme et le protestantisme, religions prédominantes en Haïti, stimulent cette attitude de résignation face aux difficultés. Cette perspective est liée à l'idée que les épreuves terrestres sont une préparation à une récompense divine après la mort. Cette vision influence la manière dont les individus abordent les défis quotidiens comme le drame sécuritaire aujourd'hui en Haïti.
La destruction des foyers de résistance
• Les quartiers populaires
Depuis le début du siècle dernier, il y a des quartiers à Port-au-Prince qui sont réputés pour leur prise de position contre les régimes rétrogrades et autoritaires. C'est le cas de la Saline, Fort national, Bel Air et Cité Soleil, entre autres. Ces quartiers pauvres qui étaient toujours prêts à répondre aux appels à la contestation de l'ordre établi se transforment depuis près de cinq ans en terrain fertile de développement de la criminalité.
Les leaders conscients capables d'adresser sérieusement les revendications sociales et politiques sont assassinés ou contraints de partir en exil au cours des périodes tumultueuses 1991-1994 et 2004-2006. Aujourd'hui, les ceinturons de misère sont dépourvus de leaders capables de produire des réflexions sur la condition des masses.
Les écervelés qui émergent comme meneurs de troupes sont armés par l'oligarchie mafieuse et les secteurs rétrogrades de l'international pour anéantir la formation sociale haïtienne. Sans orientation idéologique, les masses des quartiers défavorisés de la capitale ne sont plus capables de participer dans la mobilisation pour le changement de l'ordre socio-politique existant. Elles sont prises dans le piège des organisations terroristes.
• L'Université
De par son rôle dans la production culturelle et la formation des cadres, l'université jouit d'un grand prestige. Elle est souvent à l'avant-garde des constatations socio- politiques à travers le monde. Du Cri de Cordoba en Argentine (1918) en passant par le Mouvement de mai 1968 en France, la jeunesse universitaire reste le fer de lance des luttes contestataires.
En Haïti, la première implication de l'université dans la bataille politique date de 1929 contre l'Occupation américaine et le régime obscurantiste de Borno. Sous Duvalier, elle est muselée par le régime. Les étudiants qui ne veulent pas jouer le jeu de la corruption sont assassinés ou contraints de prendre la route rocailleuse de l'exil.
De 1986 à 2004, l'université a pris une part active dans les luttes politiques en Haïti. Elle joue un rôle crucial dans la mobilisation sociale à plusieurs niveaux, tant comme institution éducative que moteur de changement sociétal. Son rôle dans les évènements de 2004 ayant occasionné la chute de Jean Bertrand Aristide a été déterminant. Elle s'est associée aux secteurs rétrogrades de la bourgeoisie haïtienne et aux ambassades occidentales hostiles aux festivités du Bicentenaire de l'indépendance. Discréditée et affaiblie par la crise globale du système social, elle a perdu dès lors son pouvoir de convocation.
L'absence de leadership des politiciens
Sans un leader charismatique ou une figure emblématique, les luttes politiques peuvent se fragmenter en plusieurs factions ou groupes qui poursuivent des objectifs similaires mais manquent d'unité. Cela conduit à des divisions internes, rendant plus difficile la mise en œuvre d'une stratégie cohérente et l'atteinte des objectifs.
Dans ce contexte de crise sécuritaire, Haïti souffre de l'absence de leaders valables et d'organisation crédibles capables de définir les orientations de la mobilisation populaire.
La corruption accélérée du système politique a éclaboussé l'ensemble de la classe politique. Ceux et celles qui se présentaient comme de vrais combattants contre le système sont démasqués par la crise globale. Depuis trois ans, ils se sont associés aux fossoyeurs de la nation pour piller les maigres ressources de l'État. Dans l'opposition, ils ne voulaient qu'un élargissement des attablés au festin politique. Aucun parti politique, aucune organisation de la société civile, aucun acteur politique n'a le pouvoir de la convocation populaire. Même les plus naïfs sont déçus. Ils restent alors passifs face à ce drame sécuritaire qui menace la survie de l'État haïtien.
L'absence de l'esprit de solidarité et de fraternité
La solidarité en Haïti est un feu de paille. Elle se manifeste généralement lors des grands évènements malheureux comme les catastrophes naturelles. L'élan de solidarité qui se dégage après le tremblement de terre du 12 janvier 2010 disparait immédiatement sous le poids des intérêts mesquins et individualistes.
De par son éducation, l'Haïtien ne peut penser ou agir collectivement. Aux problèmes collectifs, il propose des solutions individuelles. Au problème d'électricité, il se procure d'autres sources d'énergie alternatives. Au problème de la performance du système éducatif, il envoie ses enfants à l'étranger ou les placent dans les écoles américaines ou françaises. Au problème de la détérioration des infrastructures routières, ils s'achètent des véhicules adaptés. Au problème de la défaillance du système sanitaire, il se dote d'une carte d'assurance internationale et s'envole à moins de bobo vers Cuba, République dominicaine ou Amérique du Nord pour se faire soigner.
L'Haïtien aisé ne se soucie jamais du sort des plus faibles. Aucun lien fraternel entre eux. Enfermés dans leur confort de petits bourgeois ou de bourgeois réactionnaires dans les hauteurs de Delmas ou de Pétion-Ville, le problème de l'insécurité à Martissant, Cité Soleil, Bel-Air, La Saline, Carrefour était le cadet de leurs soucis. Ils n'ont compris le poids de ce drame que lorsque les quartiers huppés de l'aire métropolitaine sont devenus également la cible des bandes criminelles.
La solidarité et la fraternité sont des construits. Il s'agit d'un travail quotidien qui s'inscrit dans un projet national élaboré et mis en œuvre par la puissance publique pour construire ou pérenniser les fondements de l'État-Nation. L'école, en tant que couloir de transmission des valeurs républicaines devrait jouer un rôle crucial dans l'implémentation et le succès de ce projet. Au lieu d'inculquer aux jeunes des valeurs démocratiques et libérales, l'école haïtienne prépare des seigneurs féodaux, des princes auto-dominés pour reprendre un concept du sociologue Jean Anil Louis-Juste.
L'extrémisme des acteurs
Les luttes politiques en Haïti se caractérisent par le radicalisme des acteurs de part et d'autre. Au lieu de trouver des compromis pour éviter le pire, ils se battent jusqu'à l'épuisement total. Des semaines entières de manifestation contre Jean Bertrand Aristide entre 2003 et 2004 sans aucun moment de répit. La bataille pour renverser Jovenel Moïse, entre 2018 jusqu'à ce qu'ils l'assassinent en 2021 s'est soldée par de longues périodes dites de locking (novembre 2018, février 2019, juin 2019, de septembre à novembre 2019) au cours desquels les jalons des gangs modernes ont été posés. De nos jours, il devient alors difficile de mobiliser les masses populaires qui sont psychologiquement fatiguées des actions politiques radicales pour des résultats désastreux.
Dans l'histoire politique du pays, c'est pour la première fois que la scène politique est occupée par autant de vauriens sans scrupules. Incapables de produire des réflexions utiles, dresser le bilan des avancées et des erreurs passées pour recadrer les stratégies afin d'atteindre les objectifs fixés, ils se lancent dans un radicalisme stérile aux conséquences néfastes pour la mobilisation sociale.
L'infantilisation et l'attentisme des élites
Les élites nationales restent totalement dépendantes vis-à-vis de l'étranger. Incapables de produire des réflexions scientifiques pour combattre le mal haïtien, elles attendent les solutions aux problèmes nationaux des grandes capitales du monde comme Washington, Paris, Ottawa. Elles sont en panne d'alternative pour relever le défi de la misère des masses et de l'insécurité qui engloutit le pays. Dans La vocation de l'élite, le docteur Jean Price-Mars écrit :
« L'une des choses qui m'ont le plus vivement impressionné, au retour de ma mission en France, il y a deux ans, c'est le désarroi dans lequel j'ai trouvé l'élite de ce pays depuis l'intervention américaine dans les affaires d'Haïti ». La campagne que j'ai entreprise, écrivait-il, n'a d'autre but que de demander à cette élite de se ressaisir et de ne compter que sur elle-même si elle veut garder son rôle de représentation et de commandement ».
Il y a encore un demi-siècle, le sociologue haïtien, Hubert de Ronceray, a tiré la sonnette d'alarme en disant : « Les chances de survie de tout peuple sont dans la qualité de ses élites […] Si leur qualité se noie, sombre dans la médiocrité, il y a de fortes chances que dans moins d'un demi-siècle, on ne reconnaitra plus Haïti […] ». À l'instar de Price Mars, il a souligné le rôle des élites dans la préservation et le progrès d'une formation sociale.
Selon une étude réalisée par le Conseil Citoyen pour la Sécurité publique et la Justice pénale, Port-au-Prince devient la ville la plus dangereuse du monde. Le sang coule partout dans cette capitale assiégée par les groupes terroristes soutenus par la mafia haïtienne et des organisations criminelles internationales. Prise dans l'étau de l'insécurité, la population est psychologiquement désarmée. Elle s'accommode et se bat pour la survie. Elle fait preuve d'une résilience déroutante portant des observateurs haïtiens et étrangers à s'interroger sur son attentisme spectaculaire. Dans le cadre de cet article, j'ai proposé des éléments de réponse qui peuvent être complétés par d'autres chercheurs.
En dépit de tout, je crois que la population reste mobilisable mais par un nouveau discours porté par des acteurs crédibles. Pour cela, il doit y avoir une nouvelle offre politique sur le marché conçue par des hommes et des femmes moralement éprouvés qui se sont inspirés de l'intelligence louverturienne, du patriotisme dessalinien et du sens de l'organisation de Christophe.
La clé de tout changement positif durable réside dans la mobilisation pacifique, la solidarité et la persévérance dans la lutte pour les droits et la justice. Les révoltes violentes n'apportent souvent que des conséquences néfastes pour le pays, y compris des pertes humaines et des destructions matérielles. Il est crucial de privilégier des solutions pacifiques, respectueuses des droits humains et de la démocratie pour construire un avenir meilleur pour Haïti.
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Négociations Zelensky-Trump, l’axe russo-américain se consolide

L'échange tendu entre les nouveaux maîtres de Washington et le président ukrainien a fait le tour du monde. Les commentaires médiatiques, a minima en France, se sont concentrés sur l'aspect moral de la conversation, « l'humiliation » subie par Zelensky, face à l'injonction qui lui est faite de remercier servilement les deux hommes et les États-Unis.
6 mars 2025 | tiré de l'Hebdo l'Anticapitaliste - 744
https://lanticapitaliste.org/actualite/politique/negociations-zelensky-trump-laxe-russo-americain-se-consolide
Si la dignité et le courage dont a fait preuve Zelensky sont remarquables, les enjeux politiques de la conversation étaient tout autres. Les dernières sorties de Trump, épousant le discours du Kremlin sur la guerre, et le vote à l'ONU contre l'Ukraine, conjointement à la Russie, à Israël et au clan de pays dictatoriaux qui les soutiennent, avaient déjà acté le retournement d'alliance en cours. Alors, pourquoi cette mise en scène ? Parce que Trump avait besoin de légitimer l'arrêt des livraisons d'armes et du soutien militaire, ce qu'il vient de faire le 4 mars.
Besoin d'armes
Car Zelensky n'était pas venu chercher du respect, mais bien ce soutien militaire indispensable à la survie d'une Ukraine libre et indépendante : « C'est crucial. […] Sinon, Poutine ne s'arrêtera jamais. Et nous irons de plus en plus loin. Il ne s'agit pas de moi. Il déteste les Ukrainiens. Il pense que nous ne sommes pas une nation. »
Les objectifs et la nature profonde du régime néofasciste russe, le peuple ukrainien les a parfaitement compris. Il en paie le prix fort : des centaines de milliers de morts, des territoires et des villes complètement rasés, des millions de réfugiéEs, de dizaines de milliers d'enfants pris à leurs familles et déportés pour être « russifiés ». Et c'est bien cette vérité-là que beaucoup peinent à prononcer, des médias français jusqu'à cette gauche qui continue d'évacuer le sujet d'un revers de main, en expliquant doctement « qu'ils ont diabolisé Poutine ».
La nouvelle donne impérialiste
La réaction européenne, au pied du mur, semble chancelante. Derrière les déclarations de soutien ferme, des orientations contradictoires se dessinent. La Pologne et l'Angleterre semblent s'accrocher désespérément au grand frère étatsunien ; la France ou l'Allemagne cherchent à s'adapter à la nouvelle donne à condition d'en sortir en position de force au sein de l'UE ; la Hongrie et l'Italie veulent jouer aux médiateurs d'extrême droite pour l'Europe avec leurs homologues russe et étatsunien. Les pays baltes, scandinaves et d'Europe de l'Est sont les seuls véritables soutiens sans faille de l'Ukraine, étant eux-mêmes exposés à plus ou moins court terme à l'impérialisme russe.
Nous sommes à un point de bascule, avec le retour au premier plan de la question militaire et des forces fascisantes. Au lendemain de son entretien avec Zelensky, Trump commençait d'ailleurs à s'attaquer à Taïwan, en contribuant à l'isoler face à l'impérialisme chinois.
Sursaut nécessaire de la gauche et du monde syndical
Dans ce contexte, le maintien d'une alternative progressiste et révolutionnaire implique de suivre quelques boussoles, que nous indiquent notamment les camarades ukrainienNEs : la défense de la paix ne peut se faire par le désarmement des agresséEs, qui est au contraire la voie la plus rapide vers une extension généralisée de la guerre ; la gauche se doit d'intervenir sur les enjeux liés aux armes — de la socialisation de la production au placement sous contrôle démocratique des décisions militaires. Dans l'immédiat, l'appel du RESU au sursaut de la gauche et du monde syndical et associatif est un point d'appui fondamental [1]. Il est vital que la gauche et touTEs les progressistes écoutent les peuples qui subissent la violence des impérialismes néofascistes et de l'indifférence — voire du mépris — campiste.
Gin et Elias Vola
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[1] https://www.facebook.com… 610067201922061&set=a.102966242632162

Ukraine : appel à des changements qui empêcheront la défaite de l’Ukraine

Les politiques prédatrices du président américain nouvellement élu rendent impossible une paix durable pour les Ukrainiens. Le refus de l'Ukraine de signer un accord minier élaboré en fonction des intérêts des capitaux américains a démontré la volonté de l'État ukrainien d'éviter la dépendance coloniale.
5 mars 2025 | tiré d'entre les lignes entre les mots
https://entreleslignesentrelesmots.wordpress.com/2025/03/05/ukraine-appel-a-des-changements-qui-empecheront-la-defaite-de-lukraine/#more-91393
Les politiques prédatrices du président américain nouvellement élu rendent impossible une paix durable pour les Ukrainiens. Le refus de l'Ukraine de signer un accord minier élaboré en fonction des intérêts des capitaux américains a démontré la volonté de l'État ukrainien d'éviter la dépendance coloniale.
En même temps, nous sommes en guerre non seulement contre l'agresseur russe et l'expansionnisme américain, mais aussi contre des obstacles internes : l'injustice économique, la corruption et l'influence oligarchique. La guerre exige une cohésion sociale maximale et l'utilisation de toutes les ressources pour gagner.
Mais alors que des millions de citoyens donnent leur dernier pour l'armée, de grosses sommes d'argent continuent de se multiplier entre les mains des oligarques.
Nous offrons notre voie !
- Que faut-il faire ?
- Audit du sous-sol et des terres afin d'identifier leurs propriétaires et le bénéfice public de leur utilisation ;
- Mise en place d'un contrôle étatique sur les entreprises des secteurs stratégiques de l'économie et mise en place d'une production de masse pour les besoins de la ligne de front ;
- Révision des résultats de la privatisation prédatrice ;
- Dénoncer tout accord de double imposition avec Chypre, les îles Vierges et d'autres juridictions offshore ;
- Introduction de l'impôt progressif et de la taxe de luxe ;
- Mise en place d'un contrôle des travailleurs dans les entreprises en tant qu'outil d'audit interne efficace et forme de société auto-organisée ;
- Abandon de la pratique antérieure de sous-financement de l'éducation et de la science ;
- Monopole d'État sur les exportations ;
- Rétablir les relations avec l'Europe en ce qui concerne le sort des actifs russes ;
- Augmenter le prestige social du personnel militaire.
La véritable indépendance passe par la souveraineté économique !
Le gouvernement et le peuple ukrainien doivent maintenant décider s'ils veulent défendre le pays ou les oligarques.
Il y a les millions des oligarques – pour le bien-être et la défense !
***
Les politiques prédatrices du président américain nouvellement élu empêchent les Ukrainiens de parvenir à une paix durable. Le refus de l'Ukraine de signer un accord minier rédigé en fonction des intérêts du capital américain a démontré la volonté de l'État ukrainien d'éviter la dépendance coloniale. Cela ouvre la possibilité de trouver un modèle de relations plus égalitaires entre l'Ukraine et les États d'Europe, d'Asie et du reste du monde, sous le signe de la résistance à l'oppression impérialiste. Si les approches actuelles sont maintenues, à court terme, l'Ukraine risque également de voir l'assistance militaire des États-Unis s'arrêter ou se réduire de manière significative.
Cette assistance n'a jamais été opportune ou suffisante. Cependant, sa réduction complète aura des conséquences.
Si l'État ukrainien a l'intention de faire la guerre jusqu'à ce que les territoires soient désoccupés ou que l'agresseur soit vaincu de manière décisive, il doit choisir les méthodes appropriées. À notre avis, la défense de l'Ukraine pourrait être renforcée par une transition vers une politique de « socialisme de guerre », qui consisterait à mobiliser suffisamment de capitaux au service de l'État par la confiscation et l'abandon de la régulation de l'économie par le marché. Une telle politique, combinée à l'introduction d'une redistribution des richesses, réduirait le fardeau de la guerre pour les couches les plus pauvres du peuple ukrainien.
La communauté européenne a déjà répondu aux déclarations de Trump en augmentant les budgets de défense et l'aide militaire à l'Ukraine. Il convient de noter que depuis l'invasion massive, le gouvernement a fait beaucoup pour renforcer ses propres capacités de défense, relocaliser la production occidentale, relancer les programmes de missiles et de drones. Toutefois, l'Ukraine dispose encore d'un important potentiel de mobilisation des ressources nationales.
Depuis des années, le Sotsialniy Rukh insiste sur la nécessité de ces mesures, mais aujourd'hui, la capacité de l'Ukraine à se défendre en dépend de manière cruciale. L'obstacle à une mobilisation efficace des ressources est constitué par les politiques néolibérales qui privilégient la propriété privée par-dessus tout, encourageant la liberté de faire des profits et de se les approprier.
Tant que les villes ukrainiennes sont occupées et que l'agresseur russe dispose d'un potentiel offensif, tous les secteurs de l'économie doivent fonctionner de manière coordonnée et avec une efficacité maximale pour la défense. La grande majorité des ressources financières doit être con-centrée entre les mains de l'État et investie dans le secteur de la défense, tandis que les capitaux privés doivent être soumis à une taxation progressive pour alimenter le budget de l'État. Le renforcement de la défense est inextricablement lié à des investissements à grande échelle dans la sphère sociale : création d'emplois (en particulier dans les secteurs d'infrastructures critiques), amélioration des services de soins notamment pour permettre aux femmes d'accéder au marché du travail, et amélioration de l'accès aux services sociaux (soins de santé, logements temporaires, réhabilitation). Il est nécessaire d'augmenter le niveau des garanties sociales pour le personnel militaire, en particulier pour ceux qui défendent l'Ukraine depuis 2022.
La spécificité de la situation de l'Ukraine est que le démantèlement du capitalisme oligarchique est devenu plus que jamais possible dans le contexte d'une guerre à grande échelle et qu'il a une profonde justification sociale. Tout d'abord, une grande partie des services socialement importants qui déterminent la résilience de l'Ukraine appartiennent déjà à l'État (chemins de fer, poste, soins de santé, éducation, banques). Deuxièmement, de nombreuses entreprises (principalement celles associées aux oligarques russes) ont été nationalisées et la part du PIB redistribuée par le biais du budget a augmenté. Troisièmement, les oligarques ukrainiens ont perdu une partie de leur richesse et de leur influence, cédant de plus en plus à celle de l'État.
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1. L'audit du sous-sol et des terres afin d'identifier leurs propriétaires et le bénéfice public de leur utilisation. La transparence dans le contrôle des richesses de la nation est nécessaire non pas pour en faire un commerce hâtif, mais pour comprendre la base sur laquelle la croissance du bien-être général est possible. Cela motivera les gens à se battre davantage pour leur patrie et ses perspectives so-ciales.
2. L'établissement d'un contrôle de l'État sur les entreprises dans les secteurs stratégiques de l'économie et la mise en place d'une production de masse pour les besoins de la ligne de front. L'industrie doit travailler dans l'intérêt de la défense, et et non se soumettre l'évolution des conditions du marché. Le retour des structures cruciales et des infrastructures critiques dans le giron de l'État. L'accès aux biens de base ne doit pas devenir une auge pour les oligarques et un moyen de siphonner les bénéfices de l'État dans les poches des monopoleurs.
Le maintien de DTEK [entreprise ukrainienne du secteur énergétique] dans les mains de Rinat Akhmetov ou des compagnies régionales de distribution d'électricité dans celles de Vadym Novynskyi est une générosité injustifiée de l'État en faveur des oligarques !
3. Examiner les résultats de la privatisation prédatrice. Les entreprises achetées pour une bouchée de pain devraient être restituées à l'État ou la différence avec le prix réel du marché devrait être compensée. En premier lieu, les entreprises des secteurs de l'exploitation minière, de la construction de machines et de l'industrie chimique, qui sont essentielles pour la défense, devraient être placées sous le contrôle de l'État. Cesser de grappiller de l'argent grâce à des dons – faire payer les oligarques !
4. Dénoncer tout accord visant à éviter la double imposition avec Chypre, les îles Vierges et d'autres juridictions offshore. La valeur ajoutée créée grâce au sous-sol, aux infrastructures et à la main-d'œuvre ukrainienne devrait être taxée ici et uniquement ici.
5. Introduction d'un impôt progressif et d'une taxe de luxe. La défense repose sur l'héroïsme et le sacrifice des paysans, des travailleurs et des petits entrepreneurs ukrainiens. Pour préserver le pays, les plus riches devraient sacrifier leur richesse proportionnellement à l'influence qu'ils avaient avant la guerre – le taux d'imposition le plus élevé devrait atteindre 90 % des revenus. Sans activisme fiscal, l'Ukraine tombera dans un profond gouffre d'endettement (en 2025, la dette extérieure pourrait approcher 100% du PIB).
6. Mise en place d'un contrôle des travailleurs dans les entreprises en tant qu'outil d'audit interne efficace et forme de société auto-organisée. Depuis les premiers jours de la guerre jusqu'à aujourd'hui, le pays est en proie à des scandales de corruption impliquant l'utilisation abusive de fonds. Le contrôle permanent des syndicats et des conseils du travail est la garantie d'une plus grande transparence des actes de gestion et de la prévention de la corruption. Il est possible de corrompre des individus, mais il est impossible de corrompre toute une équipe. L'octroi de pouvoirs de contrôle effectif aux syndicats servira d'incitation au développement d'un véritable mouvement syndical.
7. Abandonner la pratique antérieure consistant à sous-financer l'éducation et la science. La haute sophistication technologique de la guerre moderne rend la figure de l'ingénieur et du travailleur qualifié tout aussi importante que celle du soldat. Malgré l'inertie éducative de l'époque précédente, la culture technique massive de la population ukrainienne a permis de concevoir, de fabriquer et de maîtriser une multitude de moyens techniques modernes qui nous procurent des avantages sur le champ de bataille. Nous ne pouvons plus compter sur l'inertie des époques précédentes. Des investissements importants dans l'éducation et la science étaient hier nécessaires.
Sans le développement de la sphère sociale, l'Ukraine sera confrontée à une émigration massive et à une crise démographique qui ne permettra pas de reconstituer les pertes humaines.
8. Monopole d'État sur les exportations. En 2024, les exportations de produits agricoles ont atteint le chiffre record de 24,5 milliards de dollars, bien que les bénéfices continuent d'aller dans des poches privées.
9. Rétablir les discussions avec l'Europe sur le sort des actifs russes. Une fois l'Ukraine débarrassée des vestiges de l'influence oligarchique, elle sera libérée de la corruption, ce qui permettra de discuter du transfert des avoirs russes gelés pour les besoins de l'Ukraine.
Actuellement, environ 200 des 300 milliards de dollars américains d'origine russe se trouvent dans des pays européens.
10. Accroître le prestige social de l'armée. En renflouant le budget de l'État, il sera possible de verser une rémunération décente aux soldats blessés qui souhaitent reprendre du service. Il est nécessaire de rétablir la pratique consistant à préserver le salaire moyen des travailleurs mobilisés, ce qui permettra aux forces armées de disposer des ressources humaines nécessaires.
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La mise en œuvre de ces mesures est impossible si se maintient un fossé avec les dirigeants du pays, les grandes entreprises et leurs agents d'influence. Si au moins certaines de ces mesures sont mises en œuvre, la confiance de la population dans le gouvernement s'en trouvera renforcée. Le renforcement des liens au sein de la société est la véritable garantie de la sécurité de l'Ukraine. Et vice versa, les autres pays ne nous aideront pas si nous ne montrons pas notre volonté de faire passer les intérêts de la défense avant ceux du marché. Et à l'occasion de la 34e année de son indépendance, l'Ukraine devra apprendre à vivre sans les capitalistes oligarchiques.
Tant que l'Ukraine dispose d'importantes ressources financières, industrielles et humaines, ce serait une grave erreur de ne pas s'engager sur la voie de leur socialisation.
Le gouvernement ukrainien a maintenant une chance unique de déclarer en pratique ce qu'il est prêt à sacrifier : le pays ou les oligarques. Si nous mettons fin au gâchis néolibéral qui creuse le fossé entre les riches et les pauvres, nous unirons le peuple et deviendrons une force unificatrice de classe mondiale ! Si nous reconstruisons l'économie sur une base sociale, nous résisterons à la lutte et jetterons des bases solides pour la reconstruction !
Les millions des oligarques – pour le bien-être et la !
Pour une Ukraine sans oligarques ni occupants !
Pour protéger le pays, pas les oligarques. Un appel pour des changements qui empêcheront la défaite de l'Ukraine
Sotsialniy Rukh – 3 mars 2025
Publication du comité français du RESU
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Avec l’Ukraine, contre le militarisme

Dans cet entretien percutant, Catarina Martins, figure de proue de la gauche portugaise et députée européenne, propose une analyse lucide qui transcende les clivages simplistes sur la guerre en Ukraine. Elle démontre comment la résistance légitime du peuple ukrainien s'inscrit dans une lutte plus large contre l'exploitation néolibérale et les intérêts des multinationales qui cherchent à profiter de la reconstruction.
Martins articule une vision de gauche cohérente qui reconnaît à la fois le droit des Ukrainiens à se défendre et la nécessité d'aller au-delà d'une réponse purement militaire. Elle expose comment les créanciers internationaux et les oligarques, tant russes qu'occidentaux, instrumentalisent la crise pour leurs propres intérêts, au détriment des travailleurs ukrainiens.
À travers son expérience au Portugal, où son parti a combattu l'austérité et défendu les services publics, elle montre qu'une autre voie est possible : celle d'une solidarité internationale basée sur la justice sociale, le logement public et la défense des droits des travailleurs. Une lecture essentielle pour comprendre comment construire une paix durable fondée sur la justice sociale.
5 mars 2025 | tiré du site inprecor.org Catarina Martins
https://inprecor.fr/node/4599
Catarina Martins était la coordinatrice nationale du Bloc de Gauche, un parti politique socialiste démocratique au Portugal, de 2012 à 2023. Elle a été élue députée européenne lors des élections européennes de 2024 et siège au sein du groupe de la Gauche au Parlement européen — GUE/NGL. Catarina a une formation en linguistique et une carrière dans le théâtre.
Le Bloc de Gauche est l'un des initiateurs de la nouvelle coalition progressiste de gauche dans l'UE, l'Alliance européenne de la Gauche pour le Peuple et la Planète. Le parti exprime sa solidarité avec le peuple ukrainien face à l'invasion russe. En novembre 2024, Catarina Martins, accompagnée de deux autres députés européens et d'autres délégués des partis de gauche européens, s'est rendue en Ukraine. Nous nous sommes entretenus avec elle pour parler de la position de la Gauche sur l'Ukraine et de l'expérience politique portugaise, ainsi que des leçons urgentes pour notre pays dans le contexte de la crise économique.
Denys : Votre visite en Ukraine a été courte, mais très intense. Vous avez rencontré de nombreux représentants de différents mouvements de diverses sphères. Qu'est-ce qui vous a frappé lors de cette visite à Kiev ?
Catarina : J'ai beaucoup lu sur la guerre et sur la situation, donc j'avais déjà certaines informations. Mais c'est très différent quand on écoute les gens qui la vivent, car nous ne sommes pas uniquement gouvernés par la raison : il y a une partie émotionnelle. Je savais qu'il y avait beaucoup de détermination, mais c'est impressionnant quand on l'entend de personnes si différentes. J'ai rencontré des ONG qui travaillent avec le gouvernement, et j'ai rencontré des gens très critiques envers le gouvernement, et ceux qui travaillent avec le gouvernement tout en étant également critiques envers lui. Toutes ces personnes très différentes étaient déterminées à repousser Poutine. Cette détermination était vraiment impressionnante. Une autre chose qui m'est apparue était à quel point Poutine avait sous-estimé l'Ukraine.
Je savais que vous étiez déterminés, je savais que l'Ukraine était, bien sûr, une nation et que le fait qu'il y ait des Ukrainiens russophones ne signifiait pas qu'ils voulaient appartenir à la Russie. Par exemple, j'ai rencontré des gens qui défendaient que le russe était leur langue et ils m'ont dit : « Je suis un Ukrainien russophone ». L'Ukraine est une société plurilingue comme tant d'autres. Ce sont des choses que je savais avant, mais c'était différent quand j'ai entendu les gens le dire.
D'un côté, bien sûr, c'est impressionnant de voir comment l'Ukraine reste organisée tout au long de la guerre. Mais quand vous parlez à ceux qui travaillent avec les personnes déplacées, dans les soins de santé, dans le soutien en première ligne, vous voyez qu'il n'y a pratiquement pas d'État là-bas. C'est un exemple lucide des dangers du néolibéralisme, c'est clair. Prenez par exemple la situation du logement : il n'y a aucune perspective d'un programme public de logement pourtant nécessaire.
Ou un autre exemple des soins de santé : nous avons visité une association qui fait des soins palliatifs. Neuf femmes faisant un travail incroyable avec l'idée que s'il n'y avait pas elles, il n'y aurait personne. Et puis quand nous avons parlé aux infirmières, il était clair que ce n'était pas une exagération de l'ONG. C'était vraiment comme ça. Ou le processus d'évacuation en première ligne — il est principalement effectué par des ONG. Bien sûr, je comprends que les ressources de l'État sont fortement consommées par la guerre. Mais il est également évident que ces problèmes existaient même avant la guerre. L'Ukraine manque d'un État avec une structure aidant les citoyens pour les choses essentielles. C'est quelque chose que j'ai appris.
Vous représentez le Bloc de Gauche au Portugal tandis que vos collègues députés européens dans la délégation, Li Andersson et Jonas Sjöstedt, sont issus des partis de gauche nordiques. Non seulement vos forces politiques ont été assez claires à gauche dans leur soutien au peuple ukrainien dans cette guerre, mais aussi en général, tant dans les pays nordiques qu'au Portugal, si je ne me trompe pas, les sondages d'opinion montrent un niveau élevé de soutien et de solidarité envers le peuple ukrainien. Pouvez-vous nous en dire plus sur ce qui se cache derrière ?
Je pense qu'il y a diverses raisons à cela. Les pays nordiques, parce qu'ils sont près de la frontière russe, et ils ont peur de la guerre. Au Portugal, je crois que c'est parce que nous avons une importante communauté ukrainienne, donc nous nous sentons très proches. Nous avons tous des gens qui sont venus d'Ukraine dans les années 90 ou maintenant. C'est la deuxième plus grande communauté au Portugal actuellement, après les Brésiliens.
Ce qui est en fait négligé par beaucoup de ceux qui affirment leur soutien à l'Ukraine, et ce qui est mis en évidence par les gens de gauche, tant en Ukraine qu'à l'extérieur de l'Ukraine, ce sont les défis sociaux et économiques auxquels le peuple ukrainien est confronté en temps de guerre. Et je pense que nous avons aussi cette expérience commune avec le cercle vicieux de la dette et le problème de la dette extérieure. Le Portugal a connu cette histoire avec la Troïka1, avec l'étouffement par les créanciers, faisant face à la pression des institutions financières internationales. La question de la dette peut-elle aider à construire une solidarité plus large entre les pays, entre les peuples qui ont été soumis à ce fardeau de la dette et au diktat de ces institutions, que ce soit l'Ukraine, le Portugal, la Grèce ou les pays d'Afrique, d'Amérique latine, d'Asie ? Que pouvons-nous faire pour construire cette solidarité ?
Je pense que la question de la dette publique et de son annulation est celle dont nous devons discuter et autour de laquelle nous devons construire la solidarité. Pour le Portugal, ce n'est pas un énorme problème maintenant comme ça l'a été, mais cela a des coûts importants. Et pour un pays qui subit la destruction de la guerre, c'est catastrophique de supporter également le coût de la dette publique. Il y a un point concernant le néolibéralisme que les gens devraient intérioriser : les créanciers prétendent aider l'Ukraine, mais en réalité ils ne le font pas. Ils font des affaires avec le malheur de l'Ukraine. Et ces accords sont payés par les contribuables et les travailleurs ukrainiens. C'est parce qu'au lieu d'un soutien explicite, une aide prétendue est utilisée une fois puis transformée en dette que l'Ukraine sera obligée de rembourser. Nous devrions faire l'inverse : contrairement à la dette que vous êtes obligé de rembourser plus tard, un soutien à grande échelle devrait être réel. L'Ukraine doit être soutenue parce que c'est important et l'annulation d'une partie de la dette en est une composante — pas l'accumulation de dettes.
Et l'autre chose est la privatisation de secteurs énormes de la reconstruction de l'Ukraine, et les intérêts multinationaux qui y sont liés. Ce n'est pas parce qu'ils [les multinationales] sont généreux, c'est parce qu'ils veulent contrôler l'Ukraine en tant qu'État avec d'immenses possibilités économiques. Votre pays est très important en raison de sa situation géographique, c'est-à-dire de vos richesses naturelles, de votre agriculture. Il y a beaucoup de raisons pour lesquelles vous êtes une très bonne affaire. L'enjeu est que vous devriez avoir un bon accord pour le peuple ukrainien, pas pour quelques entreprises multinationales. Pas pour ceux qui viennent en proclamant leurs intentions d'aider à reconstruire et qui restent ensuite pour opérer là-bas, en payant de bas salaires, en faisant ce qu'ils veulent et en drainant l'argent hors d'Ukraine.
Et évidemment, vous voyez dans ces forums internationaux qui sont consacrés à la reconstruction de l'Ukraine que tout tourne autour des investisseurs. Donc, qu'il s'agisse du capital oligarchique ukrainien ou des multinationales, tout tourne autour des affaires. On ne parle presque pas du travail, de ceux qui en Ukraine souffrent réellement et paient le coût de la guerre.
C'est pourquoi je pense que la gauche devrait également aider à l'idée de renforcer et de maintenir les biens publics de l'Ukraine. Une chose dont nous avons discuté est la nécessité de travailler ensemble sur un projet de financement du logement public en Ukraine. Si cela n'est pas fait, un constructeur européen ou américain viendra en Ukraine pour reconstruire des maisons et s'enrichir.
Ou un promoteur ukrainien, qui est probablement aussi un oligarque très corrompu.
En effet, les villes pourraient être propriétaires des maisons, pourquoi pas ? Vous avez cinq millions et demi de personnes déplacées internes. C'est vraiment impressionnant pour un pays de 40 millions d'habitants. Certains réfugiés sont à l'étranger maintenant, néanmoins il y en a environ 5 millions encore dans le pays. Et certains de ceux qui sont hors du pays pourraient vouloir revenir. Ce serait bon pour la reconstruction de l'Ukraine si certains d'entre eux revenaient. Ils ont besoin d'un endroit où vivre, donc l'Ukraine a besoin d'un programme de logement public. Vous n'avez pas besoin de remplir les poches d'une poignée de constructeurs.
En parlant du néolibéralisme et de toutes ces politiques d'austérité, le Portugal a payé l'un des pires prix en Europe après la crise de 2008. Mais au moins quand votre parti et les communistes surveillaient le gouvernement socialiste d'António Costa après les élections de 2015, c'était le gouvernement le moins néolibéral de l'UE à cette époque2.
C'était aussi le gouvernement le plus populaire que le Portugal ait eu en ce siècle. Nous avons construit des logements publics, augmenté les salaires et les retraites. Nous avons introduit le droit aux livres dans les écoles, car au Portugal les familles devaient payer les livres scolaires, donc après ce droit, elles ne le faisaient plus. En résumé, nous avons agi conformément à des politiques sociales universelles.
C'était important. Mais ensuite nous avons eu des élections, et en raison de la sympathie des gens pour le gouvernement, les socialistes ont reçu plus de votes. Ainsi, lorsque les socialistes sont devenus moins dépendants des autres forces de gauche — le Parti communiste portugais et le Bloc de Gauche — qu'ils ne l'avaient été auparavant, ils ont commencé à faire ce que tous les socialistes font autour du monde : ils ont introduit des politiques néolibérales. C'était un problème. Nous aurions dû faire beaucoup plus, mais je crois que ces quatre années ont prouvé que si vous faites quelque chose de différent, l'économie ira mieux. L'austérité n'est pas une réponse.
L'austérité ne fait qu'aggraver les problèmes.
Oui. Au Portugal, il y avait une discussion selon laquelle le salaire minimum ne devait pas être augmenté, car cela tuerait l'économie. Au contraire, nous avons augmenté le salaire minimum chaque année. Et, vous voyez, parce que nous avons prouvé que cette politique n'avait pas tué l'économie, depuis lors le salaire minimum a été augmenté chaque année au Portugal. Je ne dis pas que tout va bien : il est encore bas. Mais l'argument selon lequel nous ne pouvions pas augmenter le salaire minimum parce que l'économie ne pouvait pas le supporter : c'est un argument que personne ne pouvait plus utiliser. Nous l'avons changé, nous avons prouvé que l'austérité ne fonctionnait pas. Les salaires ont fonctionné pour l'économie.
Mais maintenant vous avez un gouvernement de droite au Portugal après les élections de 2024 qui ont également montré la montée en flèche du parti d'extrême droite Chega. Quels sont les principaux défis selon vous pour le Bloc de Gauche et pour la gauche en général au Portugal en ce moment ? Comment pouvons-nous combattre ces forces de droite ?
Nous avons un problème parce que nous avons soutenu le gouvernement du Parti socialiste qui à un certain moment a décidé de ne plus coopérer avec les forces à sa gauche. Et il n'y a pas eu un jour où tout le monde a reconnu que cela se produisait. Donc les gens associaient encore ce que le Parti socialiste a fait après 2019 [quand il ne dépendait plus du soutien parlementaire du Bloc de Gauche et a dilué ses politiques sociales] avec la gauche. Avec le COVID et l'inflation post-2019, le gouvernement socialiste a décidé de maintenir les taux de déficit bas comme priorité principale. Ils n'ont fait aucun investissement dans les services publics, donc ces derniers se sont beaucoup affaiblis à cause de l'inflation. Puis le COVID, et toujours pas d'investissement. C'était une décision terrible. En même temps, le travail n'était pas non plus aussi protégé par la loi qu'il aurait dû l'être. Donc, les entreprises n'ont pas augmenté les salaires comme elles auraient dû le faire face à l'inflation. Au final, les gens ont associé ce manque d'investissement dans les services publics, et la façon dont leurs salaires n'ont pas suivi l'inflation avec les politiques de gauche. Mais ce n'était pas les forces de gauche. C'était un parti socialiste faisant la même chose que ce que les partis de droite avaient fait à travers l'Europe. Par conséquent, les gens ont cessé de soutenir ce qu'ils percevaient comme des politiques de gauche et ont commencé à faire confiance à la droite, espérant qu'elle pourrait apporter des changements.
Et donc nous avons maintenant un gouvernement de droite qui gagne du terrain. Nous avons une droite montante, mais cela a probablement à voir avec ces déceptions et ces espoirs, ainsi qu'avec le moment international. Je crois que ces espoirs se révéleront malheureusement faux. Tout cela est difficile, car les forces de droite sont bien financées. De plus, il y a une communication entre elles sur la scène internationale qui va de Bolsonaro à Poutine et Trump. Et bien sûr, le Portugal a des liens solides avec le Brésil. Tout cela rend la situation difficile et compliquée. Au Portugal, comme dans d'autres pays, les partis de droite gagnent des voix en s'appuyant sur des mensonges et sur des politiques destructrices.
Je crois que la gauche doit avoir de bonnes idées solides pour la classe ouvrière. Précisément pour la classe ouvrière telle qu'elle est. Parce que la classe ouvrière n'est pas uniquement composée d'hommes blancs hétérosexuels, mais plutôt de toute la diversité. Les femmes, les travailleurs non-blancs et immigrants sont plus exploités que tous les autres. Sachant cela, la gauche doit avoir des idées mobilisatrices efficaces qui, je crois, seront centrées sur l'inflation et les salaires. Aussi le logement, parce que ce n'est pas seulement l'Ukraine qui a un problème de logement. Je ne compare pas. Bien sûr, votre situation est différente, mais la tendance pénètre l'Europe : les gens ne peuvent pas se permettre une maison avec les salaires qu'ils gagnent.
Le Portugal était l'un des rares pays d'Europe qui n'avait pas de parti d'extrême droite ouvertement présent au parlement. Il semble qu'après la Révolution des Œillets qui a renversé la dictature de droite dure, ces idées ont été complètement discréditées, même parmi ceux de droite qui ont commencé à se nommer sociaux-démocrates comme le PSD. Alors que s'est-il passé, comment ces idées sont-elles devenues plus tolérables et l'extrême droite a-t-elle gagné une telle popularité ?
C'est un mélange de deux facteurs. Bien sûr, il y a des jeunes qui sont très éloignés des débats antifascistes, et ils sont très influencés par les réseaux sociaux. Particulièrement les jeunes garçons qui subissent l'influence du contenu propageant une masculinité toxique. C'est terrible. Mais ce qui est plus important, c'est que nous avons toujours eu ces figures de droite au Portugal, elles n'avaient simplement pas de parti. Et puis, le parti est apparu, donc ce public a gagné une force politique pour laquelle voter. Ils ont toujours été là, les racistes et les misogynes, se cachant dans certains partis conservateurs et partis traditionnels de droite. Parmi eux, même ceux qui ont la nostalgie de la dictature, de l'idée de l'Empire colonial portugais. Cela a toujours existé, bien qu'il n'y ait pas eu de parti pour les représenter. Maintenant, la scène internationale a fourni les moyens pour une construction de parti.
Il y a des gens qui font des comparaisons entre le Portugal de Salazar et la Russie moderne. Vous avez donc eu un dictateur de droite vieillissant, déconnecté de la réalité, essayant de mener des guerres coloniales pour préserver l'empire. Que pensent les gens au Portugal en général de la nature du régime russe ? Parce qu'il semble qu'au moins dans ce Parti communiste portugais suranné, beaucoup de gens pensent encore que la Russie est une sorte d'héritière de l'Union soviétique et que c'est encore une force antifasciste réelle.
Je ne pense pas qu'ils voient la vraie image. Je suis très critique sur la façon dont le Parti communiste traite ces choses. Ce qu'ils croient, c'est le monde divisé. Vous avez l'impérialisme nord-américain qui est très fort, qui a des moyens économiques et militaires qu'aucune autre force n'a sur notre planète, et c'est vrai. Et donc ce qu'ils croient, c'est que les forces qui sont contre l'impérialisme nord-américain peuvent donner une sorte d'équilibre. Je pense que c'est faux, parce que la Russie aujourd'hui est un capitalisme agressif et néolibéral avec des objectifs impérialistes, tout comme la Chine. Au Portugal, je pense qu'il est bon de rappeler que les grands alliés de Poutine sont toujours de droite.
La droite a créé le système des visas dorés que les oligarques utilisent pour obtenir la citoyenneté dans les pays de l'UE. C'étaient les ministres de droite qui sont allés en Russie dans le but de vendre ces visas dorés à l'oligarchie. Donc n'oubliez jamais que les vrais liens avec Poutine sont maintenus par la droite et, bien sûr, l'extrême droite. Par exemple, André Ventura de l'extrême droite Chega a une grande amie Marine Le Pen qui en une seule année a reçu un prêt de 9 millions d'euros de Poutine pour faire une campagne. Ou Salvini portant un t-shirt avec le visage de Poutine. N'oublions pas qui sont leurs amis.
Mais je suppose aussi que l'histoire traumatique suivante joue son rôle : que la dictature portugaise était un membre fondateur de l'OTAN et que les États-Unis soutenaient en fait les guerres coloniales que le Portugal menait.
C'est la raison pour laquelle il est très dangereux que quelqu'un croie que l'OTAN a quelque chose à voir avec la démocratie. Ce n'est pas le cas. Par exemple, l'OTAN a des pays qui suppriment la démocratie, comme la Turquie. Ceux qui freinent l'autodétermination des peuples : pensez aux Kurdes. L'OTAN a bombardé des pays contre le droit international sans aucune justification, les États-Unis en tant que force dirigeante ont menti sur les armes de destruction massive en Irak. Oui, le Portugal était membre fondateur de l'OTAN quand nous étions sous la dictature et néanmoins nous avions des guerres coloniales. Donc ce n'est pas une question de démocratie mais d'influence nord-américaine dans le monde. Je pense que tout le monde doit comprendre que l'OTAN est votre ami tant que vos intérêts s'alignent sur ceux des États-Unis. Sinon, l'OTAN pourrait attaquer.
Je pense qu'il faut être prudent quand les gens croient que l'OTAN est une bonne force démocratique qui défend la démocratie. Même les pays qui ont la démocratie utilisent l'armée principalement pour des raisons économiques et géostratégiques. Ils ne l'utilisent pas à des fins de démocratie. Si c'était le cas, l'OTAN serait en Israël pour sauver les Palestiniens. Est-elle là-bas ?
Et je pense que l'histoire des Kurdes syriens au Rojava était très révélatrice de la façon dont les États-Unis les ont abandonnés après qu'ils ont effectivement sauvé la région de l'EI.
C'était un bon exemple parce que les Kurdes étaient alliés de l'OTAN et quand cette dernière n'avait plus besoin d'eux, ils les ont simplement laissés tomber. En effet, les Kurdes syriens sont dans une position extrêmement mauvaise actuellement, étant attaqués de tous côtés. Personne ne les défend3.
Quand nous revenons à cette situation générale, vous représentez ces courants dans la gauche internationale qui reconnaissent effectivement les dangers de chaque impérialisme. Récemment, le Bloc de Gauche a été l'un des initiateurs de la nouvelle Alliance européenne de la Gauche pour le Peuple et la Planète. Parlez-moi de cette initiative et si vous voulez étendre l'union des forces à travers l'Europe ou peut-être au-delà de l'Europe, y compris le Mouvement Social/Sotsialnyi Rukh en Ukraine. Que pensez-vous des perspectives de cette nouvelle alliance ?
Nous ne sommes qu'au début et nous devons discuter et élargir. Cela ne fait que commencer. Je vous ai dit que la gauche a besoin d'un projet pour les travailleurs dans leur diversité, et c'est aussi quelque chose que nous avons en commun dans la nouvelle alliance. Parce que nous reconnaissons que la lutte anticapitaliste et antinéolibérale est en même temps féministe et antiraciste aussi. Alors que nous n'avons pas non plus de double standard concernant l'état de droit international et les droits humains.
Tout cela est très important dans le cas des questions environnementales et climatiques. L'un des énormes problèmes pour la sécurité des populations à travers le monde est que les gens continuent à ne rien faire concernant le climat. Et actuellement au Portugal — mais aussi en Espagne — tant de gens sont morts à cause du climat.
Le processus de formation de la nouvelle union de gauche n'a pas commencé non plus à cause de l'Ukraine ou de la Palestine. Nous travaillions ensemble sur toutes ces questions avant. Mais sans doute les nouvelles escalades sont l'une des questions importantes. Pas de double standard ! Je crois que nous pouvons avoir la gauche partageant des projets communs, parce qu'aujourd'hui, chaque gouvernement et chaque pays doit faire mieux.
Notre lutte est à la fois internationale et européenne. Ainsi, nous devons articuler nos luttes et nos forces pour avoir des projets mobilisateurs qui peuvent vaincre l'extrême droite et apporter l'espoir. Parce que la démocratie est une question d'espoir, c'est l'idée que vous pouvez construire quelque chose ensemble. L'extrême droite et les néolibéraux vivent de la peur : soit vous acceptez tout, soit ça deviendra pire. Donc, nous avons besoin d'un espace pour la gauche active dans la société, ayant des projets et des campagnes communes qui apporteraient l'espoir. C'est exactement ce que nous voulons faire.
Nous avons sept membres de parti pour l'instant, et donc nous commençons avec ça. Je pense que nous devrions avoir des membres observateurs qui pourraient être extérieurs à l'Union européenne. Par observateurs, je veux dire qu'ils n'ont pas à être des partis mais peuvent être aussi des mouvements. Je crois qu'un dialogue avec la gauche en Ukraine, qui est très important, est également nécessaire. Je pense que peut-être nous pouvons commencer à travailler avec le Mouvement Social en Ukraine. Voyons comment cela se passe. Cela vient juste de commencer mais je pense que ce serait très important.
Merci beaucoup. Peut-être avez-vous quelques remarques de conclusion. Souhaitez-vous adresser quelque chose aux Ukrainiens ?
Nous n'avons pas parlé des armes. Pour moi, c'est normal de savoir que la gauche a différentes positions sur les armes. Mais je crois que tout le monde reconnaît que l'Ukraine a le droit de résister à l'agression et de se défendre.
Et c'est important. On ne peut pas résister sans armes. Je pense qu'une autre discussion est de savoir si nous nous concentrons uniquement sur les armes ou si nous utilisons aussi les moyens financiers et diplomatiques pour arrêter la guerre. Prenez par exemple le problème de la flotte fantôme qui exporte toujours du carburant. Le manque de pression financière et d'efforts diplomatiques est problématique car au final il y a des généraux qui ne parlent que d'armes pour l'Ukraine et ne parlent de rien d'autre. Pourtant ce ne sont pas eux qui meurent.
Je crois qu'il est important de soutenir l'Ukraine, mais aussi de s'opposer à l'idée qu'on ne devrait avoir aucun projet contribuant à la fin de la guerre excepté concernant les armes. Parce qu'au final l'Ukraine sera totalement détruite, et quelqu'un aura gagné beaucoup d'argent en vendant des armes. Je suis sûre qu'il est vraiment important d'arrêter la guerre et cela présuppose également des sanctions et d'autres politiques. Cela doit être.
Et finalement, c'est aussi une question de donner du pouvoir à l'Ukraine en interne. Rendre l'économie ukrainienne équitable.
Oui, bien sûr. Les Ukrainiens prennent les décisions de ce qu'ils veulent faire de leurs vies. Les Ukrainiens doivent décider ce qu'ils veulent faire. Et je crois que les Ukrainiens devraient avoir leur mot à dire sur ce qu'ils veulent pour leur avenir.
Interview par Denys Pilash, traduction Adam Novak pour ESSF.
Notes
1. La Troïka est un terme utilisé pour désigner le groupe de décision unique créé par trois entités, la Commission européenne (CE), la Banque centrale européenne (BCE) et le Fonds monétaire international (FMI).
2. Le Parti socialiste de Costa a réussi à obtenir une vaste majorité au parlement par lui-même en 2022 et n'avait donc plus besoin du soutien externe des forces de gauche plus radicales (Le Bloc de Gauche et le Parti communiste portugais). Le PS s'était retiré de l'accord avec eux, n'avait pas pu gérer la crise du logement et s'était enlisé dans plusieurs scandales ministériels. Après les élections législatives anticipées de 2024, le gouvernement a été formé par le centre-droit, appelé là-bas Parti social-démocrate.
3. L'interview avait été menée au moment où le régime d'Assad était renversé, et où la faction militante de premier plan Hay'at Tahrir al-Sham avait déclaré sa tolérance envers le dialogue avec toutes les communautés, y compris la kurde. Néanmoins, l'Armée nationale syrienne pro-turque soutenue par les autorités d'Erdoğan a lancé à plusieurs reprises des attaques contre les Forces démocratiques syriennes pro-kurdes.
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Comment financer la défense européenne (et comment ne pas le faire)

Les États-Unis abandonnant l'Ukraine, pays qui constitue désormais la dernière ligne de défense de la sécurité européenne, l'UE n'a d'autre choix que d'agir de manière déterminée. Assurer sa propre protection n'est plus une question de débat, c'est une nécessité incontestable. La vraie question est maintenant de savoir si l'UE, et en particulier la gauche, a un programme concret pour faire face à cette crise. Si elle se contente de continuer à déplorer la militarisation sans proposer de solutions aux menaces très réelles auxquelles nous sommes tous confrontés en matière de sécurité, elle désertera complètement la politique, abandonnant la société au profit de sa propre pureté idéologique et de son autosatisfaction.
26 février 2025 | tiré d'Europe solidaire sans frontières
https://www.europe-solidaire.org/spip.php?article73898
L'approche la plus dangereuse et la plus négative consisterait à réduire les dépenses sociales pour financer l'augmentation des dépenses militaires. C'est la voie que les néolibéraux proposent déjà : réduire les budgets de la santé, de l'éducation, des retraites et de la protection sociale pour réaffecter les fonds à la défense. Cependant, il est évident que l'affaiblissement de la protection sociale aggraverait les inégalités, alimenterait les tensions sociales et, en fin de compte, déstabiliserait les démocraties. À l'heure où le populisme d'extrême droite gagne du terrain, imposer l'austérité renforcerait rapidement les forces antidémocratiques. Étant donné le soutien manifeste de la Russie et des États-Unis à ces forces, une telle mesure est exactement ce qu'espèrent Trump et Poutine.
Une autre solution consisterait à augmenter les impôts des ultra-riches et des multinationales. Ceux qui ont le plus profité de la démocratie devraient contribuer le plus à sa défense. La mise en place d'impôts progressifs sur la fortune, d'impôts sur l'énergie et d'une réglementation plus stricte de l'impôt sur les sociétés pourrait générer des recettes sans nuire aux citoyens ordinaires. Cependant, une telle stratégie nécessite une coordination pour empêcher la fuite des capitaux, car les milliardaires et les grandes entreprises tenteraient sans aucun doute de se délocaliser dans des régions où la fiscalité est plus faible. La récente annonce par Trump de visas dorés réservés aux ultra-riches indique qu'il se prépare déjà à un tel scénario, en faisant des États-Unis un refuge pour les fraudeurs fiscaux. La Suisse, quant à elle, n'est pas dans l'UE pour cette raison même : elle cherche à rester un paradis fiscal. Ce n'est pas nouveau. Au cours du siècle dernier, lorsque certains pays ont augmenté leurs impôts pour financer leurs efforts de guerre, la Suisse a accueilli des milliardaires à bras ouverts et, par conséquent, est devenue indécemment riche. Elle pourrait à nouveau utiliser la même tactique opportuniste.
Une autre option consiste à confisquer les 300 milliards d'euros d'actifs gelés de la banque centrale russe et à les utiliser pour financer la défense de l'Ukraine et renforcer la sécurité européenne. Cela permettrait de faire porter à la Russie la responsabilité financière de ses crimes de guerre tout en évitant de faire peser des charges supplémentaires sur les citoyens européens. Cependant, les autorités européennes craignent qu'une telle mesure ne crée un précédent qui pourrait rendre leurs systèmes financiers moins fiables aux yeux de ceux qui envahissent des États souverains et commettent des crimes de guerre. En effet, la justice est une notion dangereuse dans un système fondé sur la protection des intérêts des riches et des puissants. Si nous devions tenir compte de normes morales dans la conduite politique et économique, nous risquerions de mettre en péril les fondements mêmes du capitalisme. C'est en effet un scénario impensable pour ceux qui profitent de ses injustices.
Si les partis de gauche veulent rester crédibles, ils doivent adopter une position claire sur les questions de défense. Ignorer la sécurité militaire ne ferait que permettre aux forces de droite de dominer le débat, en présentant la gauche comme naïve ou faible, et en l'occurrence, ils n'auraient pas tort.
La gauche doit rejeter le faux choix entre justice sociale et sécurité nationale. La sécurité ne doit pas avoir pour prix la réduction des retraites ou des dépenses de santé, mais doit être assurée par une contribution équitable des milliardaires et des multinationales. La gauche doit se battre pour la justice fiscale, en supprimant les possibilités de fraude fiscale dont bénéficient les entreprises et en prenant des mesures contre les paradis fiscaux, y compris la Suisse.
Aucun pays européen ne peut se défendre seul. Au lieu que chaque nation augmente massivement son propre budget militaire, l'UE devrait renforcer ses mécanismes de sécurité collective. La sécurité énergétique doit être considérée comme faisant partie de la stratégie militaire : en réduisant la dépendance aux combustibles fossiles russes, nous pouvons empêcher un futur chantage économique de la part de ce pays. Par-dessus tout, la gauche doit faire pression de toute urgence pour la confiscation des actifs de l'État russe. Retarder cette décision par crainte de la réaction des élites financières ne fait qu'encourager les agresseurs.
Hanna Perekhoda
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P.-S.
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Traduit pour ESSF par pierre Vandevoorde avec l'aide de DeepLpro
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28 février : Une mobilisation impressionnante qui aura des conséquences politiques

La force montrée dans les rues par les ouvriers, les masses populaires et la jeunesse, avec l'énorme participation aux manifestations organisées dans toutes les grandes villes, ainsi que dans beaucoup de petites villes du pays, était vraiment impressionnante. Cependant, la force dans les rues n'était que la partie émergée de l'iceberg.
4 mars 2025 | tiré de Viento sur
https://vientosur.info/28-de-febrero-una-movilizacion-impresionante-que-tendra-consecuencias-politicas
Le 28 février, il y a eu une grève majeure qui a déplacé l'action dans tous les lieux de travail. Le confinement a été imposé partout : des grandes usines aux services d'emploi de masse, en passant par les supermarchés et les petits magasins des quartiers, et même dans les boîtes de nuit et les académies privées. Cette fois-ci, les mécanismes patronaux et tous les défenseurs de la stabilité n'ont pas osé s'opposer de manière décisive à une dynamique qu'ils pensaient de toute façon s'imposer de manière explosive.
Le gouvernement a tenté de trouver un antidote par la répression, mais la police anti-émeute, les gaz lacrymogènes, les grenades assourdissantes et les canons à eau, au lieu de semer la peur, ont multiplié l'indignation.
En ce sens, le 28 février devient une étape importante comparable à d'autres moments de mobilisation qui, dans le passé, ont changé le cours des événements politiques, tels que la grande grève et les gigantesques manifestations qui ont fait échouer la réforme du système de retraite de Yannitsis, mettant fin au gouvernement social-libéral des modernisateurs de Simitis. Ou comme les grandes grèves et manifestations de l'époque de la lutte anti-mémorandum, qui ont ouvert la voie à la chute du gouvernement Samaras-Venizelos.
De toute évidence, la comparaison n'a pas pour but d'évaluer ou de mesurer les événements, mais de montrer l'analogie : la résistance sociale d'en bas, lorsqu'elle dépasse un certain seuil de grandeur, devient un facteur politique très influent.
Au cœur de cette grande mobilisation populaire et ouvrière se trouvent, évidemment, les événements de Tempi. La prise de conscience que la privatisation du chemin de fer a non seulement conduit à l'effondrement du système ferroviaire, mais aussi à un mépris criminel pour la sécurité des passagers. La prise de conscience que ceux qui nous pointent du doigt en exigeant l'obéissance à la loi et à l'ordre sont de vulgaires hypocrites qui, en même temps, couvrent les activités les plus illégales et dangereuses des conglomérats capitalistes et qui, après deux ans, continuent de prétendre qu'« il n'est pas facile » d'élucider un crime qui a coûté la vie à 57 personnes.
Mais Tempi résume une expérience sociale plus large. La politique de privatisation affecte les écoles, les hôpitaux, les ports, les aéroports, etc., de manière tout aussi dramatique. L'inflation érode gravement les revenus des citoyens et des travailleurs, tandis que la rentabilité des capitalistes continue de battre des records et que les recettes fiscales de l'État dépassent, année après année, les attentes budgétaires. L'autoritarisme et la corruption sont devenus des caractéristiques essentielles de l'appareil gouvernemental dans tous ses points de contact avec les besoins des travailleurs et du peuple.
L'explosion sociale à l'occasion du deuxième anniversaire de la tragédie de Tempi marque un nouveau point de départ pour la résistance de masse dans le but de changer, face à ce que l'on pourrait appeler le modèle de 2011, c'est-à-dire la nouvelle vague de réformes néolibérales contre les travailleurs et la société.
Le point clé pour la poursuite du 28 février est la demande d'inverser la privatisation des chemins de fer. La demande de renationalisation de l'Organisation des chemins de fer grecs (OSE) 1, sans compensation pour FdSI (Ferrovie dello Stato Italiane), et le transfert du système ferroviaire à un régime de contrôle public, démocratique et ouvrier. Cette démarche a une dimension politique immédiate. Après le crime, le gouvernement Mitsotakis a fait tout son possible pour exonérer FdSI de toute responsabilité. Syriza, le parti qui a signé la privatisation d'OSE, a marmonné quelque chose à propos de la « renégociation » du contrat avec l'entreprise italienne. El Paso a proposé la dénonciation du contrat avec FdSI, mais avec un nouvel appel d'offres de vente, insistant sur la privatisation.
Tout cela est pratique pour de nombreuses raisons : les élites grecques, qui ont approuvé un programme de dépenses militaires colossal, n'ont alloué que 0,75 % des fonds disponibles pour le développement au système ferroviaire, tandis que la Bulgarie en a alloué 12,5 % et la Roumanie 17,5 %. Maintenant, on ne sait pas si Mitsotakis sera en mesure de sauver l'accord avec les Italiens ou s'il sera obligé de le rompre pour sauver la privatisation.
Cependant, toutes ces options et leurs variantes intermédiaires doivent être balayées par la demande de la classe ouvrière et du peuple pour une solution conforme aux besoins sociaux. Et cette solution ne peut être autre que la renationalisation sous contrôle démocratique, social et ouvrier.
Mitsotakis sort affaibli de cette confrontation. La remise en cause de son hégémonie, entamée après les élections européennes de 2023 (« 41 % n'existe plus... »), s'est accélérée qualitativement. Sa domination au sein de la droite est remise en question par la montée de courants plus radicaux à sa droite qui, bien que ridicules et indignes de confiance, restent dangereux. Son leadership au sein de son propre parti également, avec des oppositions au sein de la Nouvelle Démocratie oscillant entre un possible retour au social-libéralisme ou une dérive vers de nouvelles directions inspirées par Trump. Même sa crédibilité au sein de la classe dirigeante commence à être remise en question : le sentiment qu'elle se dégonfle et qu'elle ne sera pas en mesure de fournir aux prochaines élections un centre autonome de stabilité gouvernementale alimente la recherche d'alternatives.
Par-dessus tout, Mitsotakis est maintenant reconnu par de larges couches des travailleurs et du peuple comme un ennemi dangereux et détestable. L'expression de ce sentiment, avec des slogans multiples et divers le 28 février dans tous les coins du pays, est un grand avertissement que sa fin a commencé.
Nous n'en sommes pas encore là et cela ne se produira pas au Parlement. Les motions de censure et les demandes de commissions d'enquête n'auraient de sens que comme formes secondaires et complémentaires d'une campagne politique d'opposition visant à renverser le gouvernement. Mais ni Poasok ni Syriza ne peuvent le faire. Parce qu'en réalité, Famelos (leader de Syriza) et Androulakis (leader du Pasok) sont coincés dans les mêmes limites que Mitsotakis : l'accord-cadre de l'accord de 2018 entre l'élite grecque, l'UE, la BCE et le FMI, l'accord qui a été faussement présenté comme une « sortie des mémorandums ».
Mitsotakis tombera à cause de sa confrontation avec l'opposition sociale d'en bas. Le torrent qui a émergé le 28 février se poursuivra. En exigeant la fin de la politique de Mitsotakis à des moments critiques de son programme économique et social, ils écrivent les termes de sa propre chute et de celle de son gouvernement. La tâche cruciale de la gauche dans la période à venir sera de lier ce processus de crise politique et d'instabilité à des conquêtes claires pour notre peuple, avec des revendications qui répondent aux grands besoins des travailleurs et du peuple.
Une foule sans précédent a brisé le récit de Mitsotakis !
Certaines personnes croyaient que la mobilisation de masse d'en bas était terminée pour de bon. Que leur trône gouvernemental était inébranlable et qu'ils pouvaient parler sans conséquences. Malheureusement pour eux, mais heureusement pour nous, ils se sont complètement trompés le 28 février.
Aujourd'hui, officiellement, cette date est gravée dans la mémoire collective non pas comme un jour de deuil silencieux, mais comme un jour de justification et de lutte. Ce qui s'est passé le dernier jour de février est sans précédent dans l'histoire récente de la Grèce : plus d'un million de personnes sont descendues dans les rues du pays, tandis que des dizaines de milliers de personnes ont manifesté dans des villes à l'étranger. Il est clair que le gouvernement Mitsotakis a perdu toute légitimité.
Partout et pour tout le monde
Les chiffres des concentrations étaient impressionnants. Rien qu'en Grèce, il y a eu plus de 260 appels dans les villes et villages. Alors que les manifestations de masse à Athènes, Thessalonique, Patras, Volos et Héraklion ont mis le gouvernement en échec, les manifestations dans ces régions ont également provoqué un tremblement de terre politique. D'Evros à la Crète, dans chaque ville et village, des banderoles ont été hissées pour exiger justice et punition pour les responsables. Des syndicats, des associations étudiantes, des communautés scolaires et des organisations locales ont envahi les rues partout au pays. Le commerce s'est arrêté, les magasins ont fermé avec des panneaux sur leurs portes les informant qu'ils n'ouvriraient pas en solidarité avec les familles des victimes de Tempe. Des petits enfants avec leurs parents aux personnes âgées avec des cannes, les rues et les places étaient bondées, transformant la demande de justice en une clameur populaire dans tous les sens du terme.
Des images similaires arrivaient simultanément de l'étranger. Il y a eu des mobilisations presque partout sur la planète, de Tokyo à New York et d'Akureyri en Islande à Buenos Aires. Plus de 120 rassemblements ont eu lieu dans des villes en dehors de la Grèce, avec une participation de masse sans précédent. Dans toute l'Europe, des étudiants, des travailleurs et des enfants de migrants grecs ont manifesté sur les places centrales et devant les ambassades grecques, exposant le pays à la communauté internationale, tout comme le craignaient Adonis Georgiadis, Afroditi Latinopoulou et Aris Portosalta. Des médias mondiaux tels que CNN, BBC, Reuters et The Guardian ont mis en lumière les manifestations en Grèce contre le crime survenu à Tempi il y a deux ans. Pendant ce temps, les hauts responsables d'extrême droite du gouvernement, qui pendant des jours ont provoqué la population, attaqué les proches des victimes et défendu des politiques basées sur la cupidité et le sang, sont restés cachés sans oser s'exprimer.
Énergie et vitalité
Ceux d'entre nous qui ont participé aux manifestations n'oublieront pas facilement ce jour-là, qui a marqué un tournant dans une période d'apathie politique et de mobilisation sociale réduite. Une fois de plus, les gens ont envahi les rues avec une unanimité sans précédent. À Athènes, la police a tenté de minimiser la foule, l'estimant à 170 000 personnes, alors que la manifestation s'étendait de Syngrou à l'avenue Alexandras et du Hilton à Monastiraki. Il n'est pas exagéré de dire qu'à Athènes, environ un million de personnes se sont rassemblées tout au long de la journée. Il a fallu environ une heure pour parcourir la distance entre la statue de Kolokotronis et la rue Mitropoleos, ce qui reflète la densité de la foule et sa détermination à être présente à Syntagma au moment le plus important. Mais il y avait tellement de monde que nous ne pouvions pas tenir sur la place. Malgré l'interdiction par les autorités d'utiliser des drones pour capturer l'ampleur de la manifestation, certains pilotes ont réussi à enregistrer des images choquantes. Même dans les prises de vue panoramiques, la foule était impossible à capturer dans son intégralité.
Des centaines de banderoles de syndicats, d'associations étudiantes et d'organisations politiques remplissaient l'espace. Des enfants brandissant des pancartes réclamant justice, des parents demandant des comptes au gouvernement et des citoyens exigeant la démission de Mitsotakis ont créé une atmosphère de dynamisme différente de celle des manifestations de janvier. Il ne s'agit plus seulement de solidarité avec les familles des victimes ; Maintenant, c'était une lutte active contre le gouvernement du crime et de l'impunité. Malgré les tentatives de dépolitisation de la mobilisation, cela n'a pas été possible. Des dizaines de drapeaux palestiniens, de bannières féministes, de slogans antifascistes et de messages sur le massacre de Pylos accompagnaient les principales revendications. Ce n'est pas une coïncidence si, en plus des proches des victimes, Magda Fyssa et la mère de Kyriaki Griva étaient également présentes. Un réseau de solidarité, d'expression collective et de lutte s'est déroulé devant le parlement.
Masse et détermination
Il n'est pas exagéré de dire que le commerce a été paralysé ce jour-là et que la société a repris vie. Des grandes boîtes de nuit sur la côte aux petits magasins de migrants à Acharnae, tout a fermé. Dans le même temps, des chauffeurs de taxi bénévoles transportaient gratuitement les manifestants vers le centre, car les gares débordaient et plusieurs convois étaient nécessaires pour que les gens montent à bord. Même les employeurs et les multinationales les plus intransigeants ont été contraints de faire des gestes symboliques de solidarité, tandis que le nombre de travailleurs qui ont rejoint la grève a battu des records historiques. Il est devenu clair que la propagande de Georgiadis et de Vorizis sur de prétendues émeutes et une déstabilisation imminente du pays n'a pas réussi à instiller la peur ; Au contraire, la population afflua sans hésiter. S'il y a bien une chose qui est claire ce jour-là, c'est que la peur a changé de camp.
Et quand la carotte ne fonctionne pas, le fouet arrive. Après les discours, la police a de nouveau déchaîné sa brutalité pour disperser et discréditer le message du jour. Des gaz lacrymogènes et des grenades assourdissantes ont été lancés dans la foule, faisant plus d'une centaine d'arrestations et de détentions sans discrimination. Des journalistes ont été attaqués tandis que les pratiques paramilitaires des unités anti-émeute rappelaient l'époque où le système craignait la colère populaire. Cependant, malgré la violence, la foule résista et retourna à Syntagma, qui était devenue un champ de bataille. Le point culminant de la répression a été l'utilisation de canons à eau contre des manifestants pacifiques devant le mémorial du Soldat inconnu, une action si disproportionnée que même le présentateur Nikos Evangelatos s'est demandé en direct pourquoi cela se produisait. Les gens ont réagi de la meilleure façon possible : ils sont restés sur la place jusqu'à 23h20, heure exacte de la collision des trains à Tempé. Ainsi s'est terminée une journée qui a changé à jamais le paysage politique du pays.
La nécessité de continuer
Il est crucial que le 28 février ne reste pas une simple catharsis d'un jour, mais qu'il se transforme en une lutte consciente et organisée. Le gouvernement Mitsotakis est acculé et paie le prix de ses crimes, de son incompétence et de ses politiques néolibérales impitoyables. L'image artificielle d'une Grèce prospère avec 41 % de soutien, soi-disant exempte des pathologies gauchistes du passé, s'est effondrée comme un château de cartes. Mitsotakis est piégé dans ses propres contradictions.
Il est vital que les processus sociaux d'en bas génèrent un contenu politique, impliquent ceux qui cherchent à s'exprimer et revitalisent la scène politique avec une orientation de gauche radicale. L'expression « Je n'ai pas d'oxygène », que l'on entendait à l'intérieur des wagons de l'horreur, résonne maintenant dans tous les foyers du pays. La société réclame désespérément un répit de liberté et d'espoir dans un contexte de répression et de politiques néolibérales étouffantes. Il est du devoir de la gauche radicale d'écouter, de parler et de se connecter avec ceux qui sont descendus dans la rue le 28 février. Il est de notre responsabilité de reprendre le fil de la lutte, de la vérité et de la justice.
Nikolas Kolitas (Membre de la rédaction de Rproject, DEA)
Notes
1. l'entreprise publique qui gérait auparavant le réseau ferroviaire du pays. En 2017, dans le cadre des privatisations exigées par les créanciers internationaux, la filiale de transport de passagers et de marchandises d'OSE, TrainOSE, a été vendue à Ferrovie dello Stato Italiane (FdSI). Cependant, OSE est toujours responsable de l'infrastructure ferroviaire (voies, gares, signalisation, etc.), tandis que TrainOSE (maintenant appelé Hellenic Train) exploite les trains.
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« Avec ces attaques de Trump sur tous les fronts, les gens, les militantEs sont désorientéEs »

Entretien. À l'approche du 8 mars, l'Anticapitaliste a interviewé Kay, militante dans le Milwaukee et membre du Comité national de Solidarity.
6 mars 2024 | tiré de l'Hebdo L'Anticapitaliste - 744
Trump vient de commencer son deuxième mandat. Quelles sont les conséquences pour les droits des femmes et des personnes LGBTI ?
Trump n'a pas de convictions sur l'avortement. D'une part, il veut montrer aux forces anti-avortement qu'il est de leur côté, mais de l'autre il ne veut pas se mettre à dos celles et ceux qui sont pour le droit à l'avortement. Et il y en a beaucoup chez les Républicains, notamment chez les femmes. Néanmoins, les forces anti-avortement, qui visent une interdiction nationale, sentent qu'elles ont le vent en poupe avec son élection.
À l'été 2023, la Cour suprême a renversé la décision de Roe vs. Wade, de 1973. Aujourd'hui, la base de Trump, très anti-avortement, attend qu'il aille plus loin. Il dit être fier d'avoir nommé les trois juges qui ont permis de renverser l'arrêt Roe vs. Wade.
Concernant les LGBTI c'est très différent. Il était frappant pendant la campagne de voir les Républicains dépenser des centaines de millions de dollars dans les publicités pour attaquer les trans. Un terrain préparé depuis des années avec le passage de lois anti-trans dans des États comme le Texas ou la Floride. En Floride, on dit « Don't say gay » : il ne faut pas prononcer le mot gay dans les écoles primaires. Pour les enfants, on ne peut pas parler de sexualité, d'orientation sexuelle. Et surtout pas d'identité sexuelle. Pendant la campagne, Trump a déclaré qu'il n'y a que deux sexes.
Il s'est passé une chose terrible à Stonewall, à New York, qui a été en 1969 le centre du soulèvement gay et lesbien (comme on disait à l'époque). Ce mouvement a été mené par deux femmes trans, de couleur — une Portoricaine et une femme noire. Il y avait un monument fédéral où était gravé LGBTQ dans une pierre, comme dans un cimetière. La semaine dernière, ils ont enlevé le T et le Q. Il y a maintenant LGB, comme si le T (les trans) n'existait pas.
Est-ce que, dans la population, les gens se sont sentis autorisés à être agressifs ?
Absolument, parce qu'une fois que ça vient d'en haut, ça ouvre les possibilités. Il y a aussi un changement dans les grandes sociétés qui étaient beaucoup plus « progressistes » sur les questions LGBTI, comprenant qu'il faut être ouvert à la diversité.
En 2021, en Caroline du Nord, un État réactionnaire du Sud, la Chambre des députéEs avait introduit un projet de loi pour bannir les trans des toilettes correspondant à leurs identités. Le projet avait été retiré car l'association sportive, la NCAA, qui organise 500 000 athlètes universitaires, avait menacé d'arrêter les championnats dans l'État si le projet passait. Des associations disaient la même chose. Mais il y a eu un tournant. Le lendemain du jour où Trump a dit que les trans ne peuvent pas faire de sport, la NCAA a exclu les athlètes trans.
Parmi les 500 000 athlètes universitaires, il y a entre 10 et 40 athlètes trans. C'est un nombre très faible, entre 1 % et 2 % de la population et pas d'organisations trans fortes. On commence avec eux et elles et puis on passe aux autres. Ainsi en 2023, Clarence Thomas, l'un des juges réactionnaires, a invité le procureur à revenir sur le mariage gay acquis depuis des années. C'est le début d'attaques plus générales.
Est-ce qu'il y a des mobilisations en réaction à ces attaques ?
Le lendemain de l'intronisation de Trump en 2017, il y a eu d'énormes mobilisations : un million de gens à l'appel des organisations de femmes à Washington, et plus encore partout aux États-Unis. C'était un peu flou sur les mots d'ordre parce que c'était une défense générale de l'avortement mais ça montre le potentiel de mobilisation.
Le problème, c'est le recul de tous les mouvements. Après les grandes mobilisations dans les années 1970, le mouvement des droits civiques, celui des femmes s'est détourné vers les campagnes électorales avec l'idée de passer des lois au niveau de chaque État et au niveau fédéral.
Le meilleur exemple, c'est le projet d'amendement à la Constitution, le ERA (amendement des droits égaux). C'est très difficile parce qu'il faut qu'il passe dans 75 % des États et par une majorité des deux tiers à la Chambre de députéEs et au Sénat. Ils ont fait une grosse campagne. Mais ce n'était pas une campagne dans les rues. C'était des lobbies, des courriers, des rencontres avec des députéEs. Ce mouvement très institutionnel a détourné le mouvement de la rue et démobilisé.
Maintenant, il y a une ou deux générations qui ne savent pas vraiment lutter de cette façon. Ça reviendra mais on a perdu la culture des luttes de masse. De même pour le mouvement des droits civiques. Le mouvement des NoirEs dans les années 1950-1970, c'était extraordinaire avec des acquis supers. La plupart sont en train d'être perdus, comme le droit de vote : au niveau des États, des mesures vont rendre l'accès aux urnes plus difficile pour les étudiantEs, les gens marginalisés, qui n'ont pas le permis de conduire ou bien pas une carte d'identité d'un certain type.
Sur l'avortement, au-delà de la question du droit, en France, demeure le problème de l'accès réel à l'avortement. Qu'en est-il aux USA ?
L'extrême droite anti-avortement avait comme stratégie de bloquer l'accès des cliniques. Actuellement, la Cour suprême est en train de débattre d'une loi qui garantirait une zone de sécurité devant les cliniques. On va voir ce qui se passe avec ça…
Une autre question est celle des pilules abortives à base de mifepristone (connues sous le nom de RU-486). Il y a une bataille pour savoir si on a le droit de l'envoyer dans un État où il est interdit. Dernièrement, le procureur général du Texas, un vrai réactionnaire, a demandé l'extradition d'un médecin d'un État où l'avortement est toujours légal, qui avait envoyé à une femme ces pilules de mifepristone. Cette répression est faite pour intimider. À peu près 50 % des avortements sont faits avec ce genre de pilule, donc ceux qui veulent empêcher les avortements doivent viser ces pilules car beaucoup d'avortements ne se passent plus dans les cliniques.
Comment préparez-vous le 8 mars ?
Avec ces attaques sur tous les fronts, les gens, les militantEs sont désorientéEs. Où mettons-nous les forces ? La vision des gens et les luttes sont très éparpillées, le mouvement populaire très déstabilisé. En 2017, il y avait un million de personnes à Washington, la plus grande manifestation que j'ai jamais vue. Et puis plus rien. Il y aura une réponse mais je pense qu'on est tous un peu confus. Et j'avoue, il y a de la peur. Peur de manifester mais surtout une peur plus globale. La répression n'est pas très forte pour l'instant car il n'y a pas beaucoup de mobilisations. Rappelons que pendant le premier mandat, Trump voulait que l'armée intervienne pendant les manifestations de Black Lives Matter. Le général Marc Miley en refusant a mis Trump en colère, et il a été limogé. Lui et sa famille reçoivent des menaces des amis de Trump qui le qualifie de « traître ». Il peut y avoir de la répression. Il y a eu des mobilisations en solidarité avec la Palestine dans les universités qui ont subi une répression féroce. Les procès se multiplient contre les militantEs, étudiantEs et les soutiens. Il y a une identification de l'antisionisme à de l'antisémitisme : attaquer l'État d'Israël ou montrer de la solidarité avec la population de Palestine ou même appeler au cessez-le-feu peut être qualifié d'antisémitisme. Au total, les mobilisations sont difficiles.
Mais les grandes mobilisations de Black Lives Matter, des luttes syndicales de grande envergure comme dans l'automobile et l'enseignement, et les campements et manifestations pro-Palestine de ces dernières années serviront d'inspiration et de point de référence pour les mobilisations et luttes à venir.
Propos recueillis par Elsa Collonges
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Etats-Unis : « Trump apprécie ce que fait Poutine », déclare Bernie Sanders dans une interview exclusive

Alors que l'Ukraine entre dans la quatrième année de l'invasion à grande échelle de la Russie, l'évolution de la dynamique politique aux États-Unis menace d'influencer le cours de la guerre. Le président américain Donald Trump a plusieurs fois déformé les origines de la guerre, exclu l'Ukraine des négociations initiales et préconisé ce que beaucoup considèrent comme un accord abusif qui obligerait l'Ukraine à céder des ressources nationales en « remboursement » de l'aide américaine.
La rhétorique de Trump soulève des questions urgentes sur l'engagement à long terme de l'Amérique à aider l'Ukraine.
Dans une interview accordée au Kyiv Independent, le sénateur américain Bernie Sanders partage ses inquiétudes concernant l'alignement croissant de Trump sur la Russie et d'autres régimes autoritaires, ce qu'une éventuelle alliance américano-russe signifierait pour le peuple américain, le rôle des milliardaires comme Elon Musk dans l'élaboration du discours politique national et international, et pourquoi défendre l'Ukraine est crucial pour l'avenir de la démocratie mondiale.
Cette interview a été modifiée pour des raisons de longueur et de clarté.
5 mars 2025 \ tiré de entre les lignes entre les mots
https://entreleslignesentrelesmots.wordpress.com/2025/03/05/etats-unis-trump-apprecie-ce-que-fait-poutine-declare-bernie-sanders-dans-une-interview-exclusive-articles-de-peter-hudis-et-de-brad-mehldau/
The Kyiv Independent : Récemment, un certain nombre de républicains ont hésité à dire franchement que la Russie a envahi l'Ukraine. En même temps, Donald Trump n'a pas seulement qualifié le président Volodymyr Zelensky de dictateur – il a parlé en termes de plus en plus favorables du président russe Vladimir Poutine. Que se passe-t-il avec l'état actuel du Parti républicain ?
Bernie Sanders : Ce qui est extraordinairement préoccupant pour la majorité du peuple américain, c'est que nous avons maintenant un président qui a de très fortes tendances autoritaires et qui, à bien des égards, fait évoluer les États-Unis, la démocratie la plus ancienne au monde, vers une société de style autoritaire.
À bien des égards, Trump apprécie ce que fait Poutine. Poutine n'autorise pas la liberté de la presse. Poutine tue ses opposants. Poutine n'autorise pas la dissidence – et c'est une sorte de modèle que Trump apprécie.
Pour la première fois de l'histoire moderne, nous avons un président qui s'aligne sur des gouvernements autoritaires partout dans le monde, non seulement la Russie mais aussi l'Iran, la Biélorussie, plutôt que sur les gouvernements démocratiques en Europe et en Ukraine. C'est un moment très préoccupant.
Dans le cadre de ce mouvement vers l'autoritarisme, vous avez des gens comme Elon Musk, l'homme le plus riche du monde, qui dit aux républicains que si vous ne faites pas ce que le président américain veut que vous fassiez, nous allons dépenser des sommes illimitées pour vous battre (lors de votre prochaine élection) – alors vous feriez mieux de vous mettre au pas.
Évidemment, tout le monde en Amérique sait que la Russie a commencé cette guerre. Mais vous avez des républicains qui ont trop peur de s'exprimer contre Trump. C'est une triste situation.
The Kyiv Independent : Imaginons le pire scénario où les intérêts étrangers américains s'alignent sur ceux de la Russie. Comment cela affecterait-il la vie des Américains moyens ?
Bernie Sanders : Eh bien, pour commencer, cela saperait ce que les États-Unis ont représenté pendant 250 ans. L'Amérique est la démocratie la plus ancienne au monde. Pendant tant d'années, elle n'a pas été parfaite. Dieu sait que la démocratie américaine n'est pas parfaite et que notre politique étrangère au fil des ans a eu de nombreux, nombreux défauts. Mais la vérité est que les pays en développement regardent vers les États-Unis, vers notre constitution, vers notre Déclaration d'Indépendance, vers notre appréciation de la liberté humaine et de la démocratie et disent que cela a du sens.
Et maintenant, pour nous, passer à des alliances avec des brutes autoritaires et des meurtriers comme Poutine ou le gouvernement saoudien ou d'autres oligarchies est extrêmement préoccupant pour la grande majorité du peuple américain.
The Kyiv Independent : Pensez-vous que l'histoire considérera favorablement la dernière décennie d'aide militaire et humanitaire à l'Ukraine ?
Bernie Sanders : Je pense que l'histoire montrera qu'un pays a été envahi par une grande nation autoritaire avec une armée puissante qui pensait pouvoir conquérir un autre pays en quelques jours. Mais ce pays, l'Ukraine, a riposté avec un courage extraordinaire et en a terriblement souffert. Ses alliés européens, des nations démocratiques, ont tenu tête à Poutine et sont venus à leur aide.
« Défendre l'Ukraine, c'est défendre la démocratie
et la justice partout dans le monde. »
Et jusqu'à présent, les États-Unis et le peuple américain ont également soutenu l'Ukraine. À une époque où la démocratie dans le monde entier est menacée, lorsque nous voyons un pouvoir accru pour les oligarques et les autoritaires, je pense que défendre l'Ukraine, c'est défendre la démocratie et la justice partout dans le monde.
The Kyiv Independent : Nous voyons des personnalités comme Musk travailler aux côtés de Trump tout en diffusant régulièrement de la désinformation russe en ligne. Que peuvent faire les États-Unis pour mieux combattre la propagande russe ?
Bernie Sanders : C'est une question à laquelle nous réfléchissons et sur laquelle nous travaillons chaque jour. Et je vais vous donner un autre exemple. Ce n'est pas seulement Musk et son pouvoir en tant que propriétaire de Twitter, qui est extraordinaire. Il a une portée extraordinaire. Et soit dit en passant, ne pensez pas que c'est juste l'Ukraine qu'il vise.
En termes de politiques nationales, nous avons adopté ici une législation importante. Musk a menti sur cette législation et a incité les républicains à la rejeter il y a quelques mois. Mais ce n'est pas seulement Musk.
Le deuxième homme le plus riche du pays, Jeff Bezos, a décidé de transformer le Washington Post, l'un de nos principaux journaux, d'un journal que je qualifierais de centriste modéré en une page éditoriale de droite.
Il l'a rendu public hier. C'est donc un moment difficile pour mon pays, pour les personnes qui croient en la démocratie et qui ne croient pas en l'oligarchie. Et nous faisons de notre mieux, non seulement en ce qui concerne l'Ukraine, mais dans de nombreux, nombreux autres domaines, pour affronter Musk et son énorme pouvoir, ainsi que Trump.
Mais je tiens à dire – en tant que quelqu'un qui a parcouru le pays – je veux que le peuple ukrainien sache que la majorité du peuple américain ne croit pas Trump. Trump est un menteur pathologique, et la plupart des Américains le savent. La plupart des Américains savent que la Russie a commencé la guerre, pas l'Ukraine.
La plupart des Américains savent que Poutine est le dictateur, pas Zelensky. La plupart des Américains savent que dans des conditions terribles, l'Ukraine a vaillamment riposté et est admirée et respectée par des personnes du monde entier. Je veux que vous le sachiez tous.
The Kyiv Independent : Que peut faire l'Américain moyen dans ces semaines et ces mois d'incertitude à venir pour montrer son soutien à l'Ukraine ?
Bernie Sanders : Je pense que nous devons nous lever et dénoncer Trump pour le menteur qu'il est. L'idée qu'il proposerait, au milieu d'une terrible guerre où vous avez perdu des dizaines et des dizaines de milliers de personnes – (parmi elles) des hommes, des femmes et des enfants – des extractions de minéraux rares de l'Ukraine alors qu'elle lutte tant est tout à fait scandaleuse.
Ce que nous faisons (ici aux États-Unis), c'est parcourir tout le pays. Nous voyons un grand nombre de personnes qui se manifestent et qui disent que le trumpisme, l'autoritarisme et l'oligarchie ne sont pas ce que représentent les États-Unis. Nous avons des raisons d'être fiers d'être la démocratie la plus ancienne au monde, et nous avons l'intention de le rester.
Interview par Kate Tsurkan
Kate Tsurkan est journaliste au Kyiv Independent et écrit principalement sur des sujets liés à la culture en Ukraine, au Belarus et en Russie. Sa lettre d'information Explaining Ukraine with Kate Tsurkan, qui se concentre spécifiquement sur la culture ukrainienne, est publiée chaque semaine par le Kyiv Independent. L'éditeur américain Deep Vellum a publié sa co-traduction du Journal d'un gréviste de la faim de l'auteur ukrainien Oleh Sentsov en 2024. Certains de ses autres écrits et traductions ont été publiés dans The New Yorker, Vanity Fair, Harpers, The Washington Post, The New York Times, The Los Angeles Review of Books et ailleurs. Elle est cofondatrice d'Apofenie Magazine.
Note de l'autrice :
Ce fut un grand honneur pour moi de parler au sénateur américain Bernie Sanders, un politicien que j'ai admiré toute ma vie d'adulte. Entendre des personnes comme lui dire la vérité sur la menace de l'autoritarisme mondial et l'importance de continuer à soutenir l'Ukraine dans sa lutte contre la guerre d'anéantissement total de la Russie est plus important que jamais. Si vous avez apprécié la lecture de cette interview, veuillez envisager de soutenir The Kyiv Independent.
https://kyivindependent.com/us-senator-bernie-sanders-trump-likes-what-putin-does/
https://www.europe-solidaire.org/spip.php?article73830
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Quand la science est attaquée, la démocratie vacille

Depuis son arrivée au pouvoir, l'administration Trump II poursuit une croisade anti-scientifique sans précédent et multiplie les coupes budgétaires, interdictions et répressions. Une menace qui pèse lourdement sur la recherche américaine et fait écho aux restrictions des libertés académiques à l'échelle internationale : en réaction, la communauté scientifique s'organise ce 7 mars au sein du mouvement « Stand Up for Science », visant à défendre le rôle essentiel de la recherche.
7 mars 2025 \ tiré d'AOC media
https://aoc.media/opinion/2025/03/06/quand-la-science-est-attaquee-la-democratie-vacille/
Depuis son arrivée au pouvoir, l'administration Trump II poursuit une croisade anti-scientifique sans précédent et multiplie les coupes budgétaires, interdictions et répressions. Une menace qui pèse lourdement sur la recherche américaine et fait écho aux restrictions des libertés académiques à l'échelle internationale : en réaction, la communauté scientifique s'organise ce 7 mars au sein du mouvement « Stand Up for Science », visant à défendre le rôle essentiel de la recherche.
Depuis la réélection du président Trump, les institutions scientifiques et académiques sont la cible d'attaques sans précédent, menaçant les fondements mêmes de la liberté et de la démocratie.
L'administration Trump a licencié des milliers de chercheurs au sein des agences de recherche telles que les National Institutes of Health (NIH), la National Science Foundation (NSF) et la NASA. Des financements fédéraux essentiels à la recherche ont été gelés, notamment 1,5 milliard de dollars destinés à la recherche médicale. Les programmes scientifiques menés par les agences fédérales sont paralysés. Une liste de concepts interdits, pourtant indispensables à la prévention des risques, a été publiée, tels que « femme », « handicap », « personnes âgées », « genre », « biais », « discrimination », « inclusion », « victime ». Cette censure digne de la Chine maoïste vise à effacer des pans entiers de la connaissance et à inciter à l'autocensure parmi les chercheurs. Des milliers de pages web contenant des données scientifiques cruciales ont été supprimées des sites des agences fédérales, notamment celles traitant du changement climatique et des questions de genre.
Ce sont maintenant les universités qui sont la cible d'actions d'intimidation et de discours violents, mêlant condamnations morales, chantages financiers, menaces de répression policière. Dans un message posté le 4 mars sur le réseau Truth Social, le président Trump déclarait qu'en cas de manifestations sur les campus universitaires, « les agitateurs seront emprisonnés ou renvoyés définitivement dans leur pays d'origine. Les étudiants américains seront expulsés définitivement ou, selon le délit, arrêtés ». Il menaçait de couper les financements fédéraux aux établissements autorisant ces « protestations illégales ». Dans la foulée, la secrétaire à l'Éducation, Linda McMahon, a engagé un bras de fer avec les universités d'élite, lançant une revue complète des fonds fédéraux qui leur sont alloués. L'administration Trump a explicitement ciblé l'Université Columbia, menaçant de suspendre 51 millions de dollars de contrats fédéraux.
Cette offensive n'est pas surprenante. Elle est préparée de longue date. Les universités d'élite, considérées comme les temples de la pensée « woke » et des bastions de la reproduction des élites libérales, constituent depuis longtemps la bête noire de la base nationale-conservatrice. JD Vance est l'un des idéologues virulents alimentant la guerre culturelle contre les universités. Dès 2021, lors de la National Conservatism Conference, il appelait à une offensive radicale contre le milieu universitaire, accusé de propager tromperies et mensonges. Il exhortait à « attaquer honnêtement et agressivement les universités de ce pays », avant de conclure, citant Nixon : « les professeurs sont l'ennemi ».
Ainsi, la colère du camp trumpiste accompagne une vague sans précédent d'attaques contre les universités, alimentée par les nombreux séides de l'extrême-droite américaine, comme Charles Kirk, Steve Bannon, Laura Loomer ou Ron DeSantis. Leur objectif assumé est la destruction des institutions qui ont accompagné et nourri intellectuellement le mouvement de libéralisation culturelle de la société américaine depuis les années 60, contre les valeurs traditionnelles de la société américaine, blanche, patriarcale et religieuse.
Conséquence de ces attaques brutales, la peur a envahi les esprits sur les campus universitaires. Si la gauche démocrate semble tétanisée, la société tente néanmoins de répliquer. Le mouvement « Stand Up for Science 2025 », lancé par un petit groupe de doctorants, appelle les citoyens américains à manifester leur soutien à la science contre les mensonges et mystifications véhiculées par le nouveau président.
La science est un enjeu existentiel des sociétés démocratiques. Elle permet aux citoyens de débattre sur la base de faits et de prendre des décisions éclairées. Elle libère des opinions préconçues, des mythes et des théories bidons véhiculées par les apôtres du complot. Mais admettons-le : elle fait aussi l'objet d'une défiance croissante dans une partie de la population, sensible à la rhétorique populiste du « bon sens », terreau fertile pour propager l'anti-intellectualisme, diffuser des idées extrêmes et attiser les peurs.
Défendre la science n'est pas l'affaire des seuls chercheurs. Cela concerne les institutions culturelles, les médias, les plateformes numériques, les responsables politiques et même les acteurs économiques. Tous ont un rôle à jouer pour défendre l'esprit critique et renforcer la confiance dans les connaissances validées. Le combat pour la science est une question politique. Il doit être mené dans l'espace public. Il engage tous les citoyens.
Face à l'autoritarisme qui s'abat sur les États-Unis, les pays européens ont une occasion unique de constituer un espace de défense des sciences. Nos universités doivent demeurer des lieux dédiés à la production du savoir et protégés des pressions politiques croissantes. Elles ont désormais l'opportunité de renforcer leur attractivité pour les chercheurs du monde entier.
Cela suppose d'être conscient des risques qui pèsent sur nos institutions académiques et de recherche, et d'agir en conséquence :
Protéger la liberté académique : Les universités doivent se mobiliser pour défendre leur autonomie, essentielle pour le maintien de l'esprit critique et le progrès des connaissances.
Renforcer les moyens des universités : Il est crucial d'accroître les financements pour développer une science de qualité et attirer les plus grands chercheurs, à l'opposé des politiques de réduction des budgets observées ces dernières années.
Accueillir les scientifiques menacés : L'Europe doit lancer un programme d'accueil des scientifiques souhaitant quitter les États-Unis en raison des pressions politiques, renforçant ainsi son rôle de refuge pour la liberté académique.
Combattre le populisme anti-scientifique : Il est urgent de lutter contre les discours des partis extrémistes qui cherchent à instaurer un anti-élitisme d'atmosphère, s'inspirant du modèle MAGA pour dénigrer les sciences, attaquer les universités, pour mieux promouvoir une vision autoritaire de notre société.
La science est aujourd'hui en danger. Elle doit être protégée et défendue. Elle est la condition d'une société libre, prospère et démocratique.
Olivier Nay
Politiste, Professeur à l'Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne
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Guantánamo : entre isolement et fouilles humiliantes, des immigrés dans le “trou noir”

De premiers témoignages révèlent les conditions dégradantes de détention dans la base militaire des États-Unis à Cuba, où le gouvernement Trump envoie des immigrés qu'il présente comme “criminels”. La justice a été saisie pour bloquer ces transferts “arbitraires”.
6 mars 2025 | tiré de Courrier international | Photo : Les premiers immigrés emmenés vers Guantánamo depuis les États-Unis, le 4 février 2025.. DHS/REUTERS
https://www.courrierinternational.com/article/etats-unis-guantanamo-entre-isolement-et-fouilles-humiliantes-des-immigres-dans-le-trou-noir_228424
“Rouler à vélo du mauvais côté de la chaussée. Traverser à pied le Rio Grande. Voler à l'étalage [au supermarché] Target. Voilà quelques-uns des antécédents des 178 immigrés vénézuéliens détenus en février à Guantanamo Bay, la base de la marine américaine à Cuba, tristement célèbre pour avoir servi à emprisonner des suspects de terrorisme en lien avec le 11 septembre 2001. D'autres semblent n'avoir aucun casier judiciaire”, écrit The Miami Herald.
Lire aussi :États-Unis. “Un cauchemar logistique” : Trump veut envoyer jusqu'à 30 000 sans-papiers à Guantánamo

Le gouvernement Trump prétend envoyer à Guantánamo “le pire du pire” des immigrés, des “criminels” souvent membres de gangs. “Cette caractérisation est de toute évidence fausse. Elle est aussi hors sujet sur le plan légal”, dénonce l'Union américaine des libertés civiles.
Dans sa plainte déposée le 1er mars, citée par The New York Times, la grande association de défense des droits et libertés individuelles demande à la justice de bloquer des transferts “capricieux et arbitraires”.
“C'est reparti”
Après les Vénézuéliens, renvoyés depuis dans leur pays d'origine, “le gouvernement s'est mis à transporter là-bas par vols successifs, à partir du 23 février, de nouveaux migrants, venus de divers autres pays : Honduras, Colombie, Salvador, Guatemala et Équateur”, selon un document consulté par le New York Times. Certains sont détenus “dans un genre de dortoir” ; d'autres, réputés “à haut risque”, logent “dans une prison de l'époque de la ‘guerre contre le terrorisme' appelée ‘Camp 6'”.
Lire aussi :États-Unis. Guantánamo ou le “goulag américain” : Trump traite les migrants comme des terroristes
“Depuis son ouverture par George W. Bush, en 2002”, la prison militaire extraterritoriale “est synonyme de torture, d'isolement, de détention à durée indéfinie et du mépris de garanties constitutionnelles élémentaires”, rappelle un éditorial du Washington Post. “Et désormais, c'est reparti.”
“Une fois de plus, à Cuba, les prisonniers se retrouvent dans ce que des juristes qualifient de ‘trou noir légal'.”
Au Venezuela,trois migrants passés par Guantánamo ont décrit au journal“comment certains d'entre eux ont été gardés menottés dans des cages sans fenêtre, privés de lumière naturelle et autorisés à sortir seulement une heure par semaine. Ils ont été soumis, déshabillés, à des fouilles invasives humiliantes, sans qu'on leur permette d'accéder à un avocat ni d'appeler leurs proches, résume l'éditorial. Isolés, certains criaient de longues heures durant ; d'autres menaçaient, voire tentaient, de se suicider.”
Lire aussi : Société. Les migrants des États-Unis tentent de gagner le Canada, malgré une sécurité renforcée
“Nous avons tous pensé à nous tuer”, confie José Daniel Simancas, resté dix jours, qui a lui-même voulu se trancher les veines. Il n'avait, selon le Washington Post, aucun antécédent, pas plus que les deux autres témoins du journal.
Une odyssée pour rien
Le Miami Herald a également recueilli de premiers témoignages au Venezuela. Dont celui de Yoiner Jose Purroy Roldan. Quittant un pays en plein marasme, il a entrepris en 2023 le périlleux voyage à travers la jungle du Darién et jusqu'au Rio Grande, pour se retrouver finalement détenu au Texas. Le 7 février dernier, on l'a réveillé et mis dans un avion pour Miami, puis Guantánamo.
Lire aussi :Témoignages. Bloqués au Panama : le calvaire des migrants vénézuéliens sur le chemin du retour
“Purroy Roldan est l'un des hommes que le gouvernement fédéral a publiquement désignés, sans preuve, comme membre du gang [vénézuélien] Tren de Aragua. Lui et sa famille contestent avec véhémence l'accusation”, relate le journal de Floride.
“Des familles de détenus se sont demandé si leurs proches n'ont pas été ciblés pour leurs tatouages ou simplement parce qu'ils sont vénézuéliens.”
En effet, “beaucoup de ces hommes avaient des tatouages qui ne sont pas liés à des gangs, selon leurs familles”, bien que les autorités américaines les associent de longue date au Tren de Aragua.
À Guantánamo, raconte le même Vénézuélien, les repas “ne remplissaient même pas la moitié de l'estomac”. Les lumières, selon lui, étaient allumées en continu, et la surveillance des caméras et des soldats était permanente. “Ces conditions ont conduit les détenus à entamer une grève de la faim”, ajoute le Miami Herald, qui l'a interrogé.
Lire aussi :Réfugiés. Le désespoir de demandeurs d'asile expulsés par Trump et enfermés dans un hôtel au Panama
Revenu à Caracas, Yoiner Jose Purroy Roldan dit apprécier d'être parmi les siens et retrouver de la sérénité. “Nous avons immigré pour offrir une vie meilleure à nos familles”, confie-t-il au journal. “Mais la vérité, c'est qu'ils nous ont pris beaucoup de choses, nous traitant comme des criminels.”
Gabriel Hassan
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