Derniers articles

Transphobie de Trump : il ne s’agit pas d’ « outrances » mais d’un programme

21 janvier, par Cassandre Begous — ,
Lors de l'America Fest, un évènement organisé par Turning Point USA, un groupe de pression d'extrême droite, Trump poursuit sa campagne raciste et s'en prend une nouvelle fois (…)

Lors de l'America Fest, un évènement organisé par Turning Point USA, un groupe de pression d'extrême droite, Trump poursuit sa campagne raciste et s'en prend une nouvelle fois au « wokisme », souhaitant « arrêter le délire transgenre ». Cassandre Begous revient pour Contretemps sur les tenants et les aboutissants de ce discours, qui annonce une politique transphobe bien réelle et une régression massive des droits.

***

Tiré de la revue Contretemps
3 janvier 2025

Par Cassandre Begous

La période qui s'étend entre l'élection présidentielle étasunienne (début novembre) et l'investiture officielle du candidat élu (le 20 janvier), est celle d'un rapport de force souvent peu compris en France. Techniquement, il s'agit d'une période dédiée à la certification des votes, au rassemblement du collège électoral (la présidentielle étasunienne étant un suffrage indirect), pour élire à proprement parler le futur président et en transmettre les résultats au Sénat le 25 décembre.

Outre cet aspect technique de l'élection, il s'agit avant tout d'une période intensément politique. Le candidat-élu en profite pour préparer son futur cabinet ministériel [1], dessiner les nominations de ses partisans à des postes clé [2], et réaffirmer (voire réécrire par rapport à sa campagne) les premières priorités de son futur gouvernement.

C'est dans ce contexte que Donald Trump a pris la parole lors de l'America Fest, le congrès annuel de Turning Point Action, une branche dédiée aux campagnes électorales du groupe de pression d'extrême-droite Turning Point USA. Le futur président étasunien a ainsi prononcé le discours de clôture des deux jours de conférences regroupant la fine fleur de la propagande trumpiste : les éditorialistes Ben Shapiro et Tucker Carlson, le stratège Steve Bannon [3], mais aussi l'ex-nageuse Riley Gaines.

Peu connue par chez nous, Gaines est pourtant devenue une star de l'extrême-droite étasunienne en 2022, lorsqu'elle a dénoncé la présence de Lia Thomas, une nageuse transgenre, dans une compétition où elles sont arrivées cinquièmes ex-aequo. Comme le font toutes les mauvaises perdantes de sports universitaires en ce moment, elle s'est alors trouvée une vocation politique en donnant corps à la panique morale anti-trans dans le monde du sport féminin, arguant que Lia Thomas aurait bénéficié d'un avantage démesuré et crachant son dégoût physique pour sa transition de genre. Si les discours anti-trans faisaient déjà rage dans les médias alternatifs depuis au moins 2019, l'explosion des articles et discours transphobes contre Lia Thomas a permis de cristalliser le thème des femmes trans comme sujet de société prioritaire dans les médias traditionnels.

La présence de Riley Gaines à l'événement de Turning Point Action est donc tout sauf anodine. Depuis le début des années 2020, l'extrême droite étasunienne fait des politiques anti-trans le fer de lance de ses campagnes politiques. Lors de la campagne présidentielle qui vient de s'achever, environ 215 millions de dollars, c'est-à-dire 134 dollars par personne trans vivant aux Etats-Unis, ont ainsi été dédiés à la production de clips de campagne anti-Kamala Harris dont le seul procédé pour la discréditer a consisté à l'associer à une ligne politique pro-trans. Une ironie qui en devient insultante lorsqu'on sait à quel point Harris a soigneusement évité la question pendant sa campagne, abandonnant les personnes trans aux seuls discours de haine des trumpistes. Pire, certains démocrates de l'aile droite ont même conclu de sa défaite que le parti démocrate devait abandonner définitivement la cause des personnes trans, cause perdue qui n'était plus qu'un boulet pour le parti [4].

Kamala is for they/them, president Trump is for you – Kamala est pour iel/elleux, président Trump est pour vous.

Le jeu de mot de ce clip repose sur le fait que le pronom neutre en anglais, “they them”, est également la troisième personne du pluriel. Dans la vision antagoniste des trumpistes, l'essence du “nous” est ainsi redéfinie par la transphobie. “Eux” parlent à des minorités associées au complot [5] et à la dégénérescence, défini en opposition à un “nous” qui est l'idée que les trumpistes se font du “peuple américain” ; les personnes trans sont donc exclues du tissu social, et leur éradication devient nécessaire à la régénération d'une amérique great again.

Toutefois, face à l'outrance et parfois au ridicule de ces campagnes anti-trans, on peut avoir tendance à les réduire à cela : une exagération de plus du clown Trump, une guerre culturelle symbolique cantonnée à la sphère du discours. Et il est vrai que l'outrance est la clé du discours trumpien :

Vous imaginez, vous êtes parent et votre fils quitte la maison et vous dites “je t'aime tellement, passe une bonne journée à l'école”, et votre fils revient avec une opération brutale ? Est-ce que vous imaginez seulement ? Qu'est-ce qui tourne pas rond dans notre pays ?” [6]

Cette phrase virale prononcée à un meeting dans le Wisconsin – État pivot donc très important pour sa campagne – est devenue un meme tant la situation décrite est absurde et à l'opposé complet de la réalité pour les mineurs transgenres dont le parcours est semé d'embûches, de discriminations et de tentatives de dissuasion de la part du corps médical. Mais ses divagations sur l'économie ne sont ni plus rationnelles ni mieux articulées que ses outrances transphobes ; si la bataille culturelle est un véritable enjeu des républicains, c'est bien parce qu'elle ne se limite pas au champ du discours mais porte en elle un véritable projet politique que Trump prépare d'ici à son investiture.

C'est donc ce qu'il a répété ce 22 décembre aux convives de l'America Fest : “D'un coup de stylo dès le jour 1, nous stopperons le délire transgenre” (…) “et je vais signer des décrets pour mettre fin à la mutilation sexuelle des enfants [7], dégager les transgenres de notre armée et de nos écoles élémentaires et collèges et lycées”.

Il s'agit là bien d'un programme politique visant à “éradiquer la transidentité” comme l'appelait de ses vœux l'éditorialiste Michael Knowles [8] à la conférence annuelle du parti républicain – également présent à l'America Fest. Car si le discours insiste sur les enfants, ce n'est clairement pas pour laisser les adultes faire leur vie librement. Au contraire, c'est un vieux classique des discours homophobes que de se cacher derrière la protection de l'enfance.

Mais plus qu'un simple prétexte, le discours sur l'enfance est porteur de toute l'idéologie à l'œuvre. Après tout, la campagne de prévention contre l'homosexualité de 1955 intitulée “Boys beware” [9] montre un jeune adolescent étasunien se faisant piéger par un adulte homosexuel présenté comme porteur d'une “maladie mentale” ; l'enfant est pur et naturellement promis à une vie hétérosexuelle jusqu'à ce qu'un adulte vienne le pervertir.

Pour les réactionnaires, les personnes LGBT adultes n'existe que parce qu'elles ont été perverties dans leur enfance : “protéger” les enfants c'est donc s'assurer que la transidentité et l'homosexualité ne se répande pas. Ce n'est pas un hasard si la théorie pseudo-scientifique la plus en vogue chez les transphobes prétend expliquer la transidentité par une “contagion sociale” influencée par internet [10].

En plus de parler de protection des enfants, Trump évoque également l'armée. Lorsqu'on s'intéresse à l'histoire des luttes LGBT aux Etats-Unis, les dynamiques d'intégration et d'exclusion dans l'armée constituent un indice fort de leur acceptation dans la société tout entière. Lorsque l'armée barre la route aux homosexuels en 1982, il s'agit d'un reflet des lois anti-sodomie en vigueur dans le pays, et une façon de systématiser des critères d'expulsion déjà en vigueur depuis le début du XXe siècle et renforcées par le zèle répressif maccarthyste et la “Lavender Scare” [11].

Exclure les personnes trans de l'armée, c'est donc les traiter comme si elles étaient d'ores et déjà illégales dans le reste de la société. L'armée constitue également une promotion sociale ; les programmes militaires permettent par exemple un meilleur accès aux bourses universitaires, ce qui constitue un important facteur d'enrôlement pour les jeunes étasuniens. Lorsqu'on sait à quel point une part importante de la population trans étasunienne (et mondiale) est touchée par la précarité, on comprend vite l'importance économique d'une telle exclusion.

Par ailleurs, la couverture santé des militaires en activité permet de couvrir la plupart des soins de transition de genre, ce qui constitue parfois la seule route d'accès à de tels soins dans un pays où les assurances santé sont si chères. Enfin, l'armée occupe une place centrale dans la culture étasunienne, de ses représentations cinématographiques à la mobilisation obligatoire de la figure du vétéran dans les discours politiques, elle conditionne et représente ce que signifie le patriotisme, et donc ce que signifie être étasunien. L'exclusion promise des personnes trans de l'armée revêt donc un caractère symbolique d'exclusion du corps national, autant qu'elle compte de conséquences matérielles pour les personnes.

Ces quelques phrases du discours de Trump sont pleines de symbole et portent en elles toute la violence de la panique morale transphobe sur laquelle les conservateurs ont construit leur campagne. Mais à trop s'attacher à la vertu stratégique des discours on peut être tenté d'en oublier les réalités concrètes. Depuis 2023, c'est un véritable déluge de propositions de lois anti-trans qui sont présentées aux assemblées des différents États du pays ainsi qu'au niveau fédéral.

Si une minorité seulement est adoptée chaque année, il n'en demeure pas moins que cela représente un total de 179 lois adoptées depuis 2021 pour exclure les personnes trans de l'accès à des toilettes ou des vestiaires correspondant à leur genre, interdire les transitions – y compris le simple changement de prénom – pour les mineur·es, bref, tout un arsenal juridique visant à circonscrire l'identité, contrôler les comportements “déviants” et provoquer la mort sociale des personnes. On en oublierait presque que les émeutes de Stonewall que l'on célèbre et commémore chaque année lors des Marches des Fiertés ont été provoquées en réactions aux lois municipales interdisant le “travestissement”.

Quand est-ce que la panique morale s'arrête et que la répression commence ? À présent que la campagne est terminée et que le camp réactionnaire l'a emporté, il faut observer ce qui se passe aux États-Unis non plus seulement comme la courroie de transmission des discours d'extrême droite, mais aussi comme un laboratoire supplémentaire de la lente suppression des droits civiques et humains des personnes. Transgenres ou non.

*

Illustration : Wikimedia Commons.

Notes

[1] Voir : https://www.nytimes.com/interactive/2024/us/politics/trump-administration-cabinet-appointees.html

[2] Parmi lesquels un partisan de QAnon à la tête du FBI : ​​https://information.tv5monde.com/international/qui-est-kash-patel-le-proche-de-trump-quil-nomme-la-tete-du-fbi-2750899

[3] Bannon qui s'est par ailleurs affairé à exporter les méthodes de l'“alt-right” chez nos fascistes à nous https://www.20minutes.fr/elections/2522423-20190521-elections-europeennes-liens-entre-steve-bannon-rassemblement-national

[4] NBC News, “Some Democrats blame party's position on transgender rights in part for Harris' loss”, https://www.nbcnews.com/nbc-out/out-politics-and-policy/democrats-blame-partys-position-transgender-rights-part-harris-loss-rcna179370

[5] Revue La Déferlante, “Complotisme et transphobie : l'alliance des haines”, https://revueladeferlante.fr/complotisme-et-transphobie-lalliance-des-haines/

[6] “Can you imagine you're a parent and your son leaves the house and you say, ‘Jimmy, I love you so much, go have a good day in school,' and your son comes back with a brutal operation ? Can you even imagine this ? What the hell is wrong with our country ?”

[7] Bien évidemment il ne s'agit pas là d'une phrase promettant la fin des mutilations sexuelles imposées aux enfants intersexes, ce qu'il désigne comme “mutilation” sont bien les opérations consenties et désirées par les personnes transgenres.

[8] Rolling Stone, “CPAC Speaker Calls for Eradication of ‘Transgenderism' — and Somehow Claims He's Not Calling for Elimination of Transgender People”, https://www.rollingstone.com/politics/politics-news/cpac-speaker-transgender-people-eradicated-1234690924/.

[9] PBS, This 1955 educational film warns of homosexuality, calling it « a sickness of the mind. » https://www.pbs.org/video/american-experience-boys-beware/

[10] Julia Serrano, “Everything You Need to Know About Rapid Onset Gender Dysphoria”, Medium, https://juliaserano.medium.com/everything-you-need-to-know-about-rapid-onset-gender-dysphoria-1940b8afdeba

[11] Morgan Godvin, “From Handcuffs to Rainbows : Queer in the Military”, JSTOR Daily https://daily.jstor.org/from-handcuffs-to-rainbows-queer-in-the-military/

*****

Abonnez-vous à notre lettre hebdomadaire - pour recevoir tous les liens permettant d'avoir accès aux articles publiés chaque semaine.

Chaque semaine, PTAG publie de nouveaux articles dans ses différentes rubriques (économie, environnement, politique, mouvements sociaux, actualités internationales ...). La lettre hebdomadaire vous fait parvenir par courriel les liens qui vous permettent d'avoir accès à ces articles.

Remplir le formulaire ci-dessous et cliquez sur ce bouton pour vous abonner à la lettre de PTAG :

Abonnez-vous à la lettre

Soutien aux artistes du Ballet de l’Opéra de Paris et à leur délégué syndical

Le 5 décembre 2024, les danseurs et danseuses de l'Opéra de Paris ont mené une action courageuse pour défendre leurs droits. Cette action a dû se prolonger de plusieurs jours (…)

Le 5 décembre 2024, les danseurs et danseuses de l'Opéra de Paris ont mené une action courageuse pour défendre leurs droits. Cette action a dû se prolonger de plusieurs jours de grève pour que leurs demandes, après des mois de discussions, soient finalement entendues.

Tiré de Entre les lignes et les mots
https://entreleslignesentrelesmots.wordpress.com/2024/12/22/soutien-aux-artistes-du-ballet-de-lopera-de-paris-et-a-leur-delegue-syndical/?jetpack_skip_subscription_popup

Soutien des artistes chorégraphiques des Ballets en régions aux artistes du Ballet de l'Opéra de Paris et à leur délégué syndical.

Dans son papier publié dans le Figaro du 11 décembre [1], la journaliste Ariane Bavelier fait état de grèves qui se ritualisent, de crises qui se succèdent et se ressemblent, d'un dialogue qui se noue… Selon la journaliste, l'explication est très simple : il y a d'un côté une direction qui multiplie les propositions, et de l'autre, un délégué syndical qui ne veut rien entendre. Ce dernier est nommément attaqué par la journaliste, qui le présente comme « un Coryphée donnant, dans sa prestation de délégué CGT, une prestation d'Étoile ». Celui-ci demanderait des choses déraisonnables dans un contexte peu favorable dont il n'ignore rien. Les artistes du ballet seraient jaloux·es de leurs voisin·es du chœur, mais, somme toute, privilégié·es vis-à-vis de leurs homologues en région ou aux États-Unis.

Avant toutes choses, nous souhaitons dénoncer cette odieuse attaque personnelle et apporter tout notre soutien à Matthieu Botto. Puisqu'il faut le rappeler : les salarié·es s'organisent collectivement et élisent des représentant·es en leur sein. C'est une tâche ingrate qui a toujours un coût. Accepter d'être représentant·e des salarié·es, c'est accepter la charge de lourdes responsabilités. On parle de « salarié·es protégé·es » mais en réalité, ils et elles sont plus souvent licencié·es que les autres. Quant à leur performance de délégué·es, ils et elles n'ont de compte à rendre à personne d'autre qu'aux salarié·es qui les ont élu·es.

Concernant la situation des danseur·euses dans les maisons d'Opéra, nous partons de loin et tant que nous ne demanderons rien, rien ne nous sera accordé. Jeunes, mettant du temps à se construire une personnalité revendicative, étant partagé·es entre l'envie de faire nos preuves et le besoin d'être respecté·es, nous, danseur·euses construisons difficilement des revendications communes et solidaires. De manière générale dans le secteur du spectacle, la question de la grève et de l'annulation d'un spectacle est très sensible. Il s'agit de l'aboutissement d'un énorme travail que l'on partage enfin avec le public, personne ne le fait de gaieté de cœur. Plutôt que d'y voir, comme la journaliste, une banalisation de la grève, il faut y voir les signaux d'une crise profonde et d'un tournant salutaire.

Privilégié·es vis-à-vis des danseur·euses dans les autres compagnies nationales voire internationales, les artistes du Ballet de l'Opéra de Paris ne devraient pas se plaindre ?
Est-ce qu'en raison de situations dégradées ailleurs, il ne faut pas chercher à améliorer la sienne ? Nous estimons que le Ballet de l'Opéra de Paris doit être un fer de lance pour les autres structures de danse. Certes, les danseur·euses des compagnies en régions ne sont pas payé·es à la hauteur de leur travail. Là aussi, tout le travail des danseur·euses pour leur métier n'est pas reconnu à sa juste valeur. Être danseur·euse ne consiste pas simplement à transpirer en scène ou en salle de répétition ; c'est aussi faire du renforcement physique ciblé, coudre des chaussons, soigner ses blessures, se maquiller, se coiffer, s'étirer, se chauffer, préparer une reconversion…

Bien souvent, ces éléments ne sont pas pris en considération dans la rémunération. Les danseur·euses commencent leurs études professionnelles très jeunes et suivent systématiquement un double parcours d'études : le cycle scolaire et la formation professionnelle qui dure entre 5 et 8 ans. La carrière au sein d'un ballet permanent dure une vingtaine d'années. L'usure de leur corps, les blessures à répétition ou définitives, l'intensité et l'exigence du travail contraint les danseur·euses à s'imaginer une seconde carrière. Le chemin vers une meilleure considération de l'ensemble de la carrière des artistes chorégraphiques est encore long et la récente lutte des artistes du Ballet de l'Opéra de Paris nous fait toutes et tous avancer.

Madame Bavelier décrit des revendications animées par « cette vieille plaie de l'envie qui lie les corps de métiers de l'opéra pour peu que, cassant leur mission d'art total, ils regardent dans l'assiette du voisin ».

Le principe de non-discrimination, et donc la comparaison de différents traitements au sein d'une même entreprise est souvent une base et un appui pour élaborer des revendications et améliorer les conditions du plus grand nombre.

Alors, oui, les danseur·euses regardent les points communs qu'ils et elles ont avec les chanteur·euses car bien qu'ayant chacun leur spécificités, ces métiers sont comparables. Mais l'un est moins bien rémunéré que l'autre. Comment l'expliquer ? Est-ce un héritage de l'histoire ? Rappelons que s'il y a un ballet au premier acte de tous les opéras français du XIXème, ce n'est pas au nom de « l'art total », mais parce que le Jokey Club, haut financeur de l'opéra, faisait du lobby pour que cette clause demeure dans le cahier des charges des commandes (l'opéra dépendant alors du ministère de l'intérieur). Cela leur permettait de rendre visite aux jeunes danseuses dans leurs loges à l'entracte. Est-ce un reste de l'époque où les ballets étaient des sous-parties des opéras ? Est ce que le métier de danseur serait plus facile que celui de chanteur ?

Ou, comme s'amuse à le préciser Mme Bavelier, la différence de salaire peut aussi s'expliquer par « une réalité du marché du travail » ?

Est-ce parce qu'une situation d'inégalité existe sur le marché du travail que cela justifie sa pérennisation ? La différence de rémunération des femmes et des hommes sur le marché du travail est une réalité… Pour autant, à lire la journaliste du Figaro, on pourrait croire qu'il ne faudrait pas l'interroger, la remettre en cause ou pire… se battre contre !

Oui, cette différence existe entre les danseur·euses et les chanteur·euses, et non, elle n'est pas justifiée. Ce n'est pas une affaire de « jalousie », mais un point d'appui pour construire une revendication.

Nous, artistes chorégraphiques des Ballets en régions, saluons le mouvement et le courage des artistes du Ballet de l'Opéra de Paris. Ensemble continuons à élever nos voix pour améliorer nos conditions de travail.

Premiers signataires :
Jonathan ARCHAMBAULT, danseur et RP2 SFA – CGT au CCN Ballet de Lorraine
Malou BENDRIMIA, danseuse et RP SFA – CGT au CCN Ballet de Lorraine
Sylvain BOUVIER, danseur et RP au Ballet de l'Opéra Grand Avignon
Charlotte COX, danseuse et RP CFDT au Ballet de l'Opéra de Metz
Guillaume DEBUT, danseur et RP SFA – CGT au Ballet de l'Opéra de Bordeaux
Ines DEPAUW CUMINE, danseuse et RP SFA – CGT au CCN Ballet de Lorraine
Kim DO DANH, danseuse et RP CFDT au Ballet de l'Opéra de Metz
Tristan IHNE, danseur et RP SFA – CGT au CCN Ballet de Lorraine
Erwan JEAMMOT, danseur et RP SFA – CGT au Ballet de l'Opéra du Rhin
Guillaume LILLO, danseur et RP au Malandain Ballet Biarritz
Claire LONCHAMPT, danseuse et RP au Malandain Ballet Biarritz
Jesse LYON, danseur et RP SFA – CGT au Ballet de l'Opéra du Rhin
Aurélien MAGNAN, danseur et RP CFDT au Ballet de l'Opéra de Metz
Charlotte MEIER, danseuse et RP SFA – CGT au Ballet de l'Opéra de Bordeaux
Lexane TURC, danseuse et RP SFA – CGT au CCN Ballet de Lorraine
Céline SCHOEFS, danseuse et RP SFA – CGT au CCN Ballet de Lorraine
Clara SPITZ, danseuse et RP SFA – CGT au Ballet de l'Opéra de Bordeaux
Valérian ANTOINE, danseur au Ballet de l'Opéra de Metz
Noé BALLOT, danseur au Malandain Ballet Biarritz
Timothée BOULOY, danseur au Ballet de l'Opéra de Metz
Matteo CASTELLARO, danseur au Ballet de l'Opéra de Metz
Mickael CONTE, danseur au Malandain Ballet Biarritz
Charles DALERCI, danseur au CCN Ballet de Lorraine
Lore JEHIN, danseuse au Ballet de l'Opéra de Metz
Laure LESCOFFY, danseuse au CCN Ballet de Lorraine
Elisa LONS, danseuse au Ballet de l'Opéra de Metz
Timothée MAHUT, danseur au Malandain Ballet Biarritz
Clément MALCZUK, danseur au Ballet de l'Opéra de Metz
Afonso MASSANO, danseur au CCN Ballet de Lorraine
Clarisse MIALET, danseuse au CCN Ballet de Lorraine
Victoria PESCE, danseuse au Ballet de l'Opéra de Metz
Lucas SCHNEIDER, danseur au Ballet de l'Opéra de Metz
Yui UWAHA, danseuse au Malandain Ballet Biarritz
Chelsey VAN BELLE, danseuse au Malandain Ballet Biarritz
Patricia VELAZQUEZ, danseuse au Malandain Ballet Biarritz
Laurine VIEL, danseuse au Malandain Ballet Biarritz
Léo WANNER, danseur au Malandain Ballet Biarritz

[1] https://www.lefigaro.fr/culture/a-l-opera-de-paris-le-ballet-suspend-sa-greve-ce-soir-avec-la-reprise-des-negociations-20241211#
[2] Nous désignons ici par RP, les représentant·es du personnel, qu'ils et elles soient délégué·es du personnel, délégué·es syndicaux, membre d'une commission ou porte parole désigné·es par les membres d'un Ballet.

https://blogs.mediapart.fr/collectif-des-artistes-choregraphiques-des-ballets-de-france/blog/201224/soutien-aux-artistes-du-ballet-de-l-opera-de-paris

*****

Abonnez-vous à notre lettre hebdomadaire - pour recevoir tous les liens permettant d'avoir accès aux articles publiés chaque semaine.

Chaque semaine, PTAG publie de nouveaux articles dans ses différentes rubriques (économie, environnement, politique, mouvements sociaux, actualités internationales ...). La lettre hebdomadaire vous fait parvenir par courriel les liens qui vous permettent d'avoir accès à ces articles.

Remplir le formulaire ci-dessous et cliquez sur ce bouton pour vous abonner à la lettre de PTAG :

Abonnez-vous à la lettre

Le programme PAFI, vous connaissez ? PAFI pour programme d'aide financière à l'investissement.

Une voix pour les droits des travailleurs domestiques migrants

Lorsque j'étais travailleuse domestique migrante, j'ai été victime d'abus de la part de mes employeurs. A présent, je veux susciter une prise de conscience pour que d'autres (…)

Lorsque j'étais travailleuse domestique migrante, j'ai été victime d'abus de la part de mes employeurs. A présent, je veux susciter une prise de conscience pour que d'autres femmes indonésiennes puissent disposer des connaissances nécessaires pour éviter d'être exploitées. Aucune femme ne doit faire l'objet de violences venant de ses employeurs, comme cela fut mon cas.

tiré de Entre les lignes et les mots
https://entreleslignesentrelesmots.wordpress.com/2025/01/12/une-voix-pour-les-droits-des-travailleurs-domestiques-migrants/

Je m'appelle Win Faidah et je suis originaire de East Lampung, en Indonésie. J'ai 40 ans, je suis mariée et j'ai deux enfants. Depuis ma sortie de l'école, je suis travailleuse domestique.

Après mon mariage, un parent de mon époux m'a suggéré de partir à l'étranger comme travailleuse domestique. Il m'a dit que je pourrais gagner beaucoup d'argent et vivre dans de bonnes conditions. A l'époque, ma mère a refusé catégoriquement et m'a empêchée de partir.

Mais, alors que j'étais enceinte de mon premier enfant, cette personne est revenue chez nous en m'encourageant à aller travailler à l'étranger. Cette fois-ci, j'ai accepté afin de pouvoir subvenir aux besoins de ma famille.

Après une formation de trois mois à Djakarta, j'ai été envoyée dans un pays d'Asie pour y travailler. Lorsque j'ai quitté l'Indonésie, mon enfant avait neuf mois.

A notre arrivée à l'étranger, on nous a donné des consignes concernant la manière de se comporter avec les employeurs, de nettoyer la maison et d'accomplir d'autres tâches. J'avais l'impression qu'on me faisait passer un examen, comme à l'école. Une semaine plus tard, nous avons découvert qu'aucune d'entre nous n'avait réussi le test et que nous devions donc rentrer en Indonésie.

De retour au pays, nous sommes restées dans une maison isolée au milieu des bois. Nous n'étions pas autorisées à sortir et nous ne pouvions pas contacter nos familles.

J'ai supplié l'agent de recrutement de me laisser rentrer chez moi, mais il a refusé. Il m'a expliqué que nous serions envoyées travailler dans un autre pays asiatique. Il m'a dit : « Si vous voulez rentrer chez vous, vous devez régler à l'agence la somme de 20 millions de roupies indonésiennes » (1200 dollars des Etats-Unis). Je n'avais pas d'autre choix que de continuer à travailler.

Dans le nouveau pays dans lequel je suis arrivée, on m'a emmenée travailler dans une maison de trois étages. Mes tâches principales consistaient à entretenir la maison et à prendre soin de la mère âgée de mon employeur.

Pendant les deux premiers mois, les conditions de travail étaient tolérables. Mais elles se sont vite détériorées. Je ne mangeais que rarement et la mère de mon employeur a commencé à me battre.

Un jour, j'ai appris que la personne qui était travailleuse domestique chez les voisins était originaire de la même province d'Indonésie que moi. Elle m'a averti que je devais être prudente et que la personne avant moi avait été contrainte de s'enfuir.

Elle m'a dit : « Je vais t'aider à t'échapper. Je vais te trouver un bon employeur. Sinon, si tu restes ici, tu pourrais y laisser ta vie. »

Chaque jour, on me torturait. On me bandait les yeux, on me brûlait avec un fer à repasser sur le dos et sur la poitrine… J'ai cru que j'allais mourir et j'étais prête à mourir. Win Faidah, ancienne travailleuse domestique migrante

Trois mois plus tard, j'ai fui la maison. Je me souviens très bien de cette nuit-là. J'ai rassemblé mes affaires et, vers minuit, j'ai enjambé le portail arrière. C'est là que la travailleuse domestique de mes voisins m'attendait pour me conduire chez mon nouvel employeur.

Il s'agissait d'une mère au foyer de quatre enfants. Son mari était entrepreneur. Ils habitaient dans un appartement de trois pièces. Je n'avais pas ma propre chambre mais ce n'était pas un problème pour moi tant que j'étais bien traitée.

Cependant, au bout de quelques mois, le mari a commencé à vouloir flirter avec moi. Cela me gênait et j'avais peur. J'ai dit à mon employeur que ma fille me manquait et que je voulais rentrer chez moi, mais elle a refusé.

Et puis, un soir, alors que je dormais dans la cuisine, j'ai senti des mains qui touchaient mon corps. Je me suis réveillée et j'ai vu que c'était le mari de mon employeur. Le lendemain, j'ai raconté à cette dernière ce qui s'était passé. Mais son mari a nié et m'a même accusé de vouloir flirter avec lui.

A partir de ce moment, mes journées sont devenues infernales.

A partir de ce moment, il ne se passait pas un jour sans que je ne sois torturée.

On me bandait les yeux, on me brûlait avec un fer à repasser sur le dos et sur la poitrine. Je recevais des coups de marteau sur la tête et on me rasait les cheveux. Mes ongles étaient arrachés avec une pince et on m'aspergeait d'eau bouillante. On me rouait de coups.

C'est pendant cette période que le mari de mon employeur m'a agressée sexuellement à quatre reprises. J'ai cru mourir, et j'étais prête à mourir.

J'ai essayé de soigner mes blessures toute seule avec des produits comme du dentifrice. Mais lorsque mon état corporel a commencé à se détériorer et que mes blessures ont commencé à sentir, mes employeurs m'ont enveloppé dans une couverture et m'ont abandonné dans un endroit isolé près d'une plantation d'huile de palme.

J'ai été secourue par un habitant qui a appelé la police. Pendant un mois, j'ai reçu des soins à l'hôpital et, ensuite, je suis restée dans un centre d'accueil pendant le procès. Ce fut long et difficile mais j'ai été soulagée quand mes employeurs ont été condamnés à huit ans de prison. L'agent recruteur en Indonésie a aussi été condamné à trois ans d'emprisonnement.

Grâce à l'aide de l'ambassade d'Indonésie, j'ai pu finalement rentrer chez moi. Lorsque je suis arrivée, ma mère a pleuré en me disant qu'elle pouvait ressentir ma douleur. Mon mari m'a accueilli les bras ouverts, malgré les agressions dont j'avais été victime.

Contrairement à ma famille, j'ai été traitée comme une paria au sein de ma communauté. On s'est moqué de moi par rapport à ce que j'ai subi, en disant que c'était de ma faute. J'étais dévastée et j'avais honte.

C'est alors que j'ai eu la chance de rencontrer Yunita Rohani du Syndicat des travailleurs migrants d'Indonésie SBMI). Grâce à son aide, j'ai pu intégrer les séances de formation dispensées par le Centre de ressources pour les travailleurs migrants (MRC) dans le district de Lampung Est, dans le cadre du programme « Safe and Fair » de l'OIT.

J'ai acquis des connaissances en matière d'égalité de genre, de prévention de la violence fondée sur le genre pour les travailleuses migrantes, de formation des femmes aux fonctions de direction et au sujet des syndicats.

Surtout, j'ai appris à mettre des mots sur ce à quoi j'aspirais et à me faire entendre.

Avant, je me demandais pourquoi je n'étais pas morte après tout ce que j'avais enduré. A présent, j'ai compris que j'avais survécu afin de pouvoir raconter mon histoire et participer à l'émancipation d'autres travailleuses migrantes. Win Faidah, ancienne travailleuse domestique migrante

La formation m'a aidé à devenir plus forte. Désormais, je parle de ce que j'ai vécu de manière active lors de réunions syndicales et au centre de ressources pour les travailleurs migrants. Je veux inspirer les femmes indonésiennes pour qu'elles aillent travailler à l'étranger dans le cadre d'un processus légal. Elles doivent disposer de connaissances adéquates afin de pouvoir élever la voix si elles rencontrent des difficultés.

A présent, j'aide ma sœur en prenant soin de son bébé. Mes deux sœurs cadettes sont travailleuses migrantes. Je suis heureuse que cela se passe bien et qu'elles puissent ainsi aider financièrement leurs familles. J'espère qu'aucune autre femme migrante ne devra endurer ce que j'ai vécu.

Avant, je me demandais pourquoi je n'étais pas morte après tout ce que j'avais enduré. A présent, j'ai compris que j'avais survécu afin de pouvoir raconter mon histoire et participer à l'émancipation d'autres travailleuses migrantes.

J'espère que les gens n'oublieront jamais notre contribution à l'économie nationale en tant que travailleuses migrantes. Nous risquons notre vie pour aller travailler à l'étranger.

Lorsque j'étais travailleuse domestique migrante, j'ai été victime d'abus de la part de mes employeurs. A présent, je veux susciter une prise de conscience pour que d'autres femmes indonésiennes puissent disposer des connaissances nécessaires pour éviter d'être exploitées. Aucune femme ne doit faire l'objet de violences venant de ses employeurs, comme cela fut mon cas.

Win Faidah
Win Faidah est une ancienne travailleuse domestique migrante originaire de East Lampung, en Indonésie. Après avoir subi des violences et du harcèlement en tant que travailleuse domestique, elle a participé à une formation organisée par le programme de l'OIT « Safe and Fair ». Désormais, elle se bat pour le respect des droits des travailleuses migrantes indonésiennes. Le programme « Safe and Fair » faisait partie de l'initiative Spotlight UE-ONU pour mettre fin à la violence contre les femmes et les filles et a été mis en œuvre par l'OIT en partenariat avec ONU Femmes et en collaboration avec l'ONUDC de 2018 à 2023.

En bref
* Le 21 juin marque le cinquième anniversaire de l'adoption de la convention (n°190)de l'OIT sur la violence et le harcèlement, premier traité international reconnaissant le droit universel à un monde du travail sans violence ni harcèlement, notamment ceux fondés sur le genre.
* En Indonésie, 61 pour cent des travailleurs migrants sont des femmes. Les travailleuses migrantes sont principalement employées dans les secteurs des soins et du travail domestique, qui sont moins protégés par le droit du travail, tant en Indonésie que dans les pays de destination. Par conséquent, les migrants sont davantage susceptibles de faire l'objet de discrimination, de violences, de harcèlement, d'abus et d'exploitation.
* Le programme « Safe and Fair : Realising Women Migrant Workers' Rights and Opportunities in the ASEAN Region » faisait partie de l'initiative Spotlight UE-ONU pour mettre fin à la violence contre les femmes et les filles.
* Ce programme a été mis en œuvre dans le cadre d'un partenariat entre l'OIT et ONU Femmes, en collaboration avec l'Office des Nations Unies contre la drogue et le crime (ONUDC), dans le but de garantir une migration de main-d'œuvre sûre et équitable à l'ensemble des femmes des pays de l'ASEAN (Association des nations de l'Asie du Sud-Est).
* En Indonésie, le projet a été le premier à mettre en place des centres de ressources pour les travailleurs migrants (MRC) proposant des services aux travailleuses migrantes et à leurs communautés. À Lampung Est, le MRC est géré conjointement par le gouvernement du district, Women Solidarity Sebay Lampung (SP) et le Syndicat des travailleurs migrants d'Indonésie (SBMI).
* Il s'agit notamment de dispenser, aux travailleuses migrantes potentielles et de retour au pays, à leurs familles et à d'autres membres de la communauté, une série de formations sur la migration sûre, l'élimination de la violence à l'encontre des travailleuses migrantes, la traite des êtres humains, le leadership des femmes et l'égalité de genre.
* Des campagnes publiques en ligne et sur le terrain ont permis de sensibiliser 69 034 travailleuses migrantes à la migration de main-d'œuvre des femmes, à l'élimination de la violence et du harcèlement dans le monde de travail, à l'égalité de genre, à l'aide à la réintégration et aux syndicats.

https://voices.ilo.org/fr-fr/stories/une-voix-pour-les-droits-des-travailleurs-domestiques-migrants

*****

Abonnez-vous à notre lettre hebdomadaire - pour recevoir tous les liens permettant d'avoir accès aux articles publiés chaque semaine.

Chaque semaine, PTAG publie de nouveaux articles dans ses différentes rubriques (économie, environnement, politique, mouvements sociaux, actualités internationales ...). La lettre hebdomadaire vous fait parvenir par courriel les liens qui vous permettent d'avoir accès à ces articles.

Remplir le formulaire ci-dessous et cliquez sur ce bouton pour vous abonner à la lettre de PTAG :

Abonnez-vous à la lettre

Le programme PAFI, vous connaissez ? PAFI pour programme d'aide financière à l'investissement.

Soudan, vers une paix pour les seigneurs de guerre ?

21 janvier, par Paul Martial — , ,
Voilà plus de vingt mois que la guerre au Soudan fait rage entre les Sudanese Armed Forces (SAF) conduites par Burhan, et les Rapid Support Forces (RSF) dirigées par Hemedti (…)

Voilà plus de vingt mois que la guerre au Soudan fait rage entre les Sudanese Armed Forces (SAF) conduites par Burhan, et les Rapid Support Forces (RSF) dirigées par Hemedti avec des dizaines de milliers de morts et six millions de personnes déplacées. L'entremise turque permettrait une solution au conflit.

Tiré d'Afrique en lutte.

Une offre turque...

À la différence des efforts diplomatiques menés par les États-Unis en lien avec l'Arabie saoudite, la médiation turque s'adresse à Burhan et aux États arabes unis (EAU) qui soutiennent fortement et depuis le début, même s'ils s'en défendent, les RSF. Il s'agirait donc d'une négociation entre deux entités gouvernementales. Le principe a été accepté par Burhan qui voit ainsi sa légitimité reconnue. Quant aux EAU, ils ont déclaré : « Les Émirats arabes unis sont pleinement prêts à coopérer et à coordonner les efforts turcs et toutes les initiatives diplomatiques pour mettre fin au conflit au Soudan ». Une formule ouverte qui prend soin cependant de ne pas les faire apparaître comme une force belligérante.

...pas forcément désintéressée

La Turquie devient un acteur important sur la scène diplomatique. Elle est apparue comme une force décisive dans la chute du régime de Bachar al-Assad en Syrie et s'est illustrée par un accord diplomatique réglant le différend entre la Somalie et l'Éthiopie au sujet du Somaliland.

De plus, Recep Erdogan, lors de la révolution soudanaise, a accueilli les dirigeants islamistes de l'ancien régime d'Omar el-Bashir qui ont fait un retour en force aux côtés des SAF contre les RSF. Le dirigeant turc s'accommodant parfaitement avec le principe de l'islamisme politique.

Outre lui donner une stature sur la scène internationale, conduire la médiation de paix est aussi une manière pour le pouvoir ottoman de se positionner comme un acteur économique majeur pour la reconstruction future du pays.

Marginaliser des forces révolutionnaires

L'offre turque est rendue possible par le discrédit grandissant des RSF qui, lors de leurs conquêtes territoriales, procèdent à un nettoyage ethnique avec une férocité inouïe rappelant les massacres qui eurent lieu au Darfour au début des années 2000. Devant une telle violence contre les populations, les groupes armés qui avaient au début du conflit observé une stricte neutralité ont pour la plupart rejoint les SAF. Dernier élément en date, la défection de Salah Jok, haut commandant de l'Armée de libération du Soudan (SLM/A) dirigée par Abdelwahid al-Nur, rejoignant avec une partie des troupes les SAF.

Si la médiation turque est plutôt un facteur positif pour Burhan, elle aura à coup sûr des effets néfastes pour les forces révolutionnaires du Soudan qui restent les seules capables d'apporter une aide humanitaire aux populations dans les zones de conflit. Les arrangements diplomatiques entre États risquent de se faire au détriment des droits sociaux et démocratiques des populations en remettant en selle les hommes de l'ancien pouvoir honni.

Paul Martial

******

Abonnez-vous à notre lettre hebdomadaire - pour recevoir tous les liens permettant d'avoir accès aux articles publiés chaque semaine.

Chaque semaine, PTAG publie de nouveaux articles dans ses différentes rubriques (économie, environnement, politique, mouvements sociaux, actualités internationales ...). La lettre hebdomadaire vous fait parvenir par courriel les liens qui vous permettent d'avoir accès à ces articles.

Cliquez sur ce bouton pour vous abonner à la lettre de PTAG :

Abonnez-vous à la lettre

L’UGTT tunisienne : plus qu’un syndicat

21 janvier, par COSATU Daily News — , ,
Décidé à éliminer toute institution qui pourrait faire office de contre-pouvoir, Kais Said souhaite que l'UGTT abandonne son rôle d'acteur politique et se limite à représenter (…)

Décidé à éliminer toute institution qui pourrait faire office de contre-pouvoir, Kais Said souhaite que l'UGTT abandonne son rôle d'acteur politique et se limite à représenter les intérêts de ses adhérents, qui sont quelque 800 000 dans un pays de 12 millions d'habitants.

Tiré d'Afrique en lutte.

« L'UGTT est plus qu'un syndicat, mais moins qu'un parti. » C'est ainsi que Héla Yousfi, chercheuse et auteure du livre L'UGTT, une passion tunisienne, définit le premier syndicat tunisien. Interrogé sur cette description, Sami Tahri, secrétaire général adjoint chargé de la communication, précise en souriant : « C'est plus qu'un syndicat, certes, mais aussi plus qu'un parti. » Quoi qu'il en soit, il est clair que l'UGTT a joué un rôle clé dans l'histoire contemporaine de la Tunisie, et de nombreux analystes la considèrent comme le syndicat le plus influent du monde arabe. Ces dernières années, elle traverse une crise, comme le pays tout entier.

Le rôle central joué par l'UGTT dans la société tunisienne remonte à l'époque de la lutte anticoloniale. Le syndicat a été fondé en 1924, après s'être séparé de la CGT française en raison de désaccords sur la « question nationale ». « Le syndicat a joué un rôle actif dans la lutte de libération nationale, en organisant des manifestations, des grèves générales, etc. C'est pourquoi le gouvernement français l'a dissous, et a même arrêté et tué certains de ses dirigeants, dont un secrétaire général, Farhat Hached », explique Tahri depuis son bureau au siège du quotidien de l'UGTT, Al-Shaab (Le Peuple).

Une fois l'indépendance obtenue, les relations avec le gouvernement n'ont pas été sans tensions. « L'UGTT s'est toujours battue pour maintenir son autonomie, malgré le régime du parti unique du président [Habib] Bourguiba [qui a dirigé la Tunisie de 1957 à 1987]. « Et cela a réussi, dans l'ensemble », affirme Héla Yousfi, soulignant que ce n'est pas le cas dans d'autres pays de la région, comme l'Algérie ou l'Égypte. Cette différence tient peut-être au fait que les dirigeants syndicaux algériens et égyptiens professaient la même idéologie panarabiste que leurs régimes respectifs. En Tunisie, il n'y avait pas de tel alignement idéologique. Bourguiba avait une position plus pro-occidentale, alors que, selon Yousfi, toutes les grandes idéologies du pays ont toujours été représentées parmi les militants et les dirigeants de l'UGTT.

L'autonomie du syndicat a donné lieu à plusieurs collisions frontales avec le pouvoir, qui ont fait des dizaines de morts, comme lors des révoltes de 1978 et 1985, ou lors de la Révolution de 2011, qui a déclenché ce que l'on a appelé le « printemps arabe ». Pour de nombreux militants, l'UGTT a joué un rôle déterminant dans le triomphe de la Révolution. « Le jour où l'UGTT de Sfax a rejoint les manifestations de rue, j'ai su que les jours de Ben Ali étaient comptés », se souvient Lamine Bouazizi, un militant de la ville de Sidi Bouzid, berceau du soulèvement. Ben Ali a finalement fui le pays deux jours plus tard, inaugurant un processus de transition qui devait durer une décennie.

Conflit entre le président Kais Saied et l'UGTT

Même si ce n'est pas avec la même intensité que par le passé, le syndicat est de nouveau en désaccord avec le gouvernement. À l'été 2021, le président Kais Saied a organisé un coup d'État, dissous le Parlement et s'est octroyé les pleins pouvoirs. L'année suivante, il a institué une réforme constitutionnelle qui a transformé la Tunisie en une république « hyper-présidentielle ». Presque tous les partis politiques ont rejeté cette initiative de Saied, un homme politique indépendant, populiste et d'idéologie conservatrice.

L'UGTT a proposé de jouer un rôle de médiateur entre la présidence et les partis, en proposant de lancer un processus de dialogue national, comme elle l'avait déjà fait en 2013, lorsqu'une crise politique avait mis en péril la transition démocratique. À l'époque, l'UGTT avait mené la médiation entre le gouvernement et l'opposition qui avait permis d'éviter un conflit civil. C'est pour ce travail que l'UGTT, avec trois autres organisations de la société civile, a reçu le prix Nobel de la paix en 2015. Mais, à cette occasion, Saied a rejeté l'offre du syndicat.

Déterminé à éliminer toute institution qui pourrait agir comme un contre-pouvoir, le président Saied veut que l'UGTT abandonne son rôle d'acteur politique et se limite à représenter les intérêts de ses membres, qui sont environ 800 000 dans un pays de 12 millions d'habitants.

Le premier affrontement entre Saied et l'UGTT a suivi la publication, en 2022, de la circulaire 20, qui interdisait à toute institution de l'État de négocier avec les syndicats sans l'autorisation préalable de la présidence. Quelques mois plus tard, le gouvernement a retiré la circulaire. La pression sur le syndicat n'en a pas moins continué, avec des syndicalistes arrêtés et poursuivis en justice, par exemple.

« Plus d'une douzaine de syndicalistes ont été arrêtés depuis 2021. Un seul est toujours en prison, mais les autres ont des procès en cours. Et je crains que la liste ne s'allonge », a déclaré Sami Tahri, secrétaire général adjoint de l'UGTT.

Le régime a envoyé un autre message au syndicat le 2 février 2023, lorsqu'elle a expulsé Esther Lynch, secrétaire générale de la Confédération européenne des syndicats (CES), qui se rendait en Tunisie pour témoigner sa solidarité avec l'UGTT au milieu de ce harcèlement, qui s'est étendu jusqu'aux représentants régionaux du syndicat.

Malgré toutes ces provocations, la centrale syndicale évite un conflit frontal avec le régime, se limitant à organiser des manifestations et à faire des déclarations critiques dans les médias. « L'UGTT est en position de faiblesse. La principale raison est qu'elle a perdu le soutien populaire. Les gens la perçoivent comme faisant partie de l'élite qui a gouverné le pays pendant la transition et qui n'a pas réussi à apporter la prospérité », explique Tarek Kahlaoui, professeur de sciences politiques à l'Université Sud Méditerranée de Tunis. « Depuis de nombreuses années, une campagne est menée contre l'UGTT, imputant à ses grèves et à ses manifestations la responsabilité de la crise économique et de la corruption. Et il y a même eu plusieurs poursuites judiciaires », ajoute Kahlaoui.

Comme le rapporte la Confédération syndicale internationale (CSI) dans son Global Rights Index 2024, il existe « des dizaines de pages sur les réseaux sociaux consacrées à l'attaque de l'organisation et à la diabolisation du travail syndical et des syndicalistes ». L'indice de la CSI classe la Tunisie parmi les « 10 pires pays au monde pour les travailleurs », en raison de la « menace constante » de sanctions sévères (peines financières et de prison) qui pèse sur « les militants syndicaux qui osent exercer leurs fonctions normales ».

Romdhane Ben Amor, chercheur au Forum tunisien pour les droits économiques et sociaux (FTDES), pointe du doigt la crise interne au sein du syndicat comme un autre facteur expliquant sa faiblesse. « En 2021, la direction actuelle a modifié les règles internes de l'organisation concernant les élections à la direction. Une grande partie du syndicat a rejeté le changement et une force d'opposition interne a émergé. Le résultat est un blocage de la prise de décision », explique Amor. Il pointe également du doigt le conflit entre les dirigeants plus âgés et plus jeunes comme étant la raison de la crise, compte tenu de leurs valeurs et de leurs perspectives différentes sur le rôle et les stratégies du syndicat. Si les divisions internes ont été motivées par des raisons politiques, avec une faction soutenant Saied, ces tensions se sont estompées à mesure que la dérive autoritaire du président se précisait.

Tahri, de son côté, minimise le poids des divisions au sein de l'organisation. « Il y a des points de vue différents dans chaque syndicat. C'est normal. Mais l'organisation est toujours opérationnelle. Toutes les activités normales du syndicat, y compris celles des différents secteurs, se poursuivent normalement », explique le secrétaire général adjoint. Mais pour Amor, les divisions ont tenu le syndicat en échec.

« À d'autres moments de l'histoire, l'arrestation d'un syndicaliste a été vivement réprimée. Aujourd'hui, rien ne se passe » Romdhane Ben Amor, chercheur au Forum tunisien des droits économiques et sociaux

Pour preuve que l'UGTT n'a pas perdu de son mordant, Tahri prévient que sa direction a décidé d'organiser une grève générale l'année prochaine, même si la date reste à fixer en concertation avec les syndicats régionaux et sectoriels. « La situation économique et sociale est très préoccupante, et en plus le gouvernement a rompu tout dialogue social. De nombreuses manifestations ont déjà lieu, même si elles ne sont pour l'instant que locales ou régionales. De plus, nous nous enfonçons de plus en plus dans la tyrannie et nous nous éloignons de la démocratie [...]. Je pense que l'année prochaine sera une année mouvementée », estime le dirigeant syndical. Si ses prévisions se confirment, une nouvelle crise sociale pourrait offrir à l'UGTT l'occasion de retrouver son rôle pivot.


Source : COSATU Daily News

Traduction automatique de l'anglais

******

Abonnez-vous à notre lettre hebdomadaire - pour recevoir tous les liens permettant d'avoir accès aux articles publiés chaque semaine.

Chaque semaine, PTAG publie de nouveaux articles dans ses différentes rubriques (économie, environnement, politique, mouvements sociaux, actualités internationales ...). La lettre hebdomadaire vous fait parvenir par courriel les liens qui vous permettent d'avoir accès à ces articles.

Cliquez sur ce bouton pour vous abonner à la lettre de PTAG :

Abonnez-vous à la lettre

Les « Maisons russes », bras armé du soft power de Poutine en Afrique

21 janvier, par Driss Rejichi — , ,
Cours de langue, bourses d'études, événements culturels... Les « Maisons russes » sont devenues le principal instrument de la diplomatie culturelle du Kremlin et contribuent à (…)

Cours de langue, bourses d'études, événements culturels... Les « Maisons russes » sont devenues le principal instrument de la diplomatie culturelle du Kremlin et contribuent à implanter durablement Moscou sur le continent.

Tiré d'Afrique XXI.

« Vous savez, je viens de Sibérie, et pouvoir participer à un festival de théâtre en Afrique ça représente beaucoup pour moi », lance avec un grand sourire Igor Lesov, sous les applaudissements du public de la Maison du Théâtre du Bardo, à Tunis. Devant une centaine de spectateurs, l'acteur vient d'interpréter en russe Le Comte Nouline, une pièce du dramaturge Alexandre Pouchkine, avec une troupe de trois autres artistes venue spécialement de l'École d'art dramatique de Moscou.

La représentation a eu lieu fin novembre dernier dans le cadre des Journées théâtrales de Carthage 2024, un festival annuel de théâtre. « La salle était bien plus remplie que pour les dernières séances », assure le guichetier à l'entrée. Après le spectacle, la caméra de la chaîne d'information Russia Today (RT) donne la parole aux spectateurs, répartis entre expatriés russes et amateurs de théâtre tunisiens. « J'ai déjà un peu appris le russe en autodidacte, et j'étais curieux de voir du Pouchkine », déclare Mohamed à la sortie de la salle. Le jeune étudiant en lettres ajoute que, selon lui, « la Russie a un énorme patrimoine littéraire, qu'on ne connaît pas très bien en Tunisie ».

« Élargir la compréhension des Tunisiens sur la culture russe » est bien l'objectif affiché par le directeur de la Maison russe de Tunis, Youri Zaïtsev, remercié par l'ensemble de la troupe pour son soutien à l'événement. Le mois suivant, l'établissement a participé à l'organisation de deux autres représentations théâtrales dans le pays, ainsi qu'à un concert de Noël, à une excursion dans la région du cap Bon, et à une session d'information sur les études en Russie, entre autres. En plus des trois cours de langue assurés chaque semaine dans les locaux de la Maison russe, à Tunis.

De l'héritage soviétique au sommet de Sotchi

En réalité, la « Maison russe à Tunis » ne porte ce nom que depuis 2021. Avant cette date, l'institution s'appelait encore « Centre russe des sciences et de la culture » (CRSC). Fondé en 1966, il s'insérait alors dans le dispositif de diplomatie culturelle de l'URSS. En 2008, le gouvernement russe crée le Rossotrudnichestvo : une agence chargée, entre autres, de la coopération humanitaire et de la gestion des CRSC dans tous les pays du monde. « Les Maisons russes sont donc des organismes décentralisés de la diplomatie culturelle, liées au Rossotrudnichestvo », résume Maxime Audinet, chercheur à l'Irsem et spécialiste de la Russie, rappelant aussi qu'il « s'agit d'un dispositif assez classique, en quelque sorte l'équivalent des Instituts français ».

Le Rossotrudnichestvo hérite de sept centres africains, fondés entre 1945 et 1989 aux quatre coins du continent : Addis-Abeba (Éthiopie), Le Caire (Égypte), Rabat (Maroc), Brazzaville (République du Congo), Dar es-Salam (Tanzanie), Lusaka (Zambie) et Tunis. « Pendant longtemps, l'Afrique a été l'angle mort de la diplomatie culturelle russe », explique Maxime Audinet. Pour lui, le « moment charnière » du réengagement du Kremlin vers la région date du sommet de Sotchi organisé en 2019 : « On parle beaucoup de Wagner, RT et Sputnik, mais il y a aussi depuis cette date la volonté de réinvestir l'Afrique par la diplomatie publique. »

Deux ans plus tard, les CRSC africains deviennent tous des Maisons russes et utilisent un logo officiel sur lequel figure un « attribut architectural d'État » renvoyant au Kremlin de Moscou, selon le Rossotrudnichestvo, ainsi qu'un QR code dirigeant vers le site de l'agence. Sur le papier, les missions des maisons russes restent inchangées : promouvoir la langue et la culture russes et gérer les bourses et les programmes d'études.

« Nous répondons aux aspirations de nos amis »

Au début des années 2020 cependant, la plupart des maisons russes africaines commencent à alimenter leurs comptes sur les réseaux sociaux en intensifiant la communication officielle et en multipliant les événements. Cette dynamisation est portée par de nouveaux directeurs : arrivé à Tunis en 2022, Youri Zaïtsev est un ancien cadre du ministère de la Culture et directeur de musée à Moscou. En Éthiopie, c'est Alexandre Evstigneev, un journaliste de la télévision d'État, qui prend la direction du centre fin 2023. Et à Brazzaville, la directrice de la Maison russe est depuis 2021 Maria Fakhrutdinova, diplômée de l'Institut d'État des relations internationales de Moscou et native de Sébastopol (Crimée).

En plus de ces centres, le Rossotrudnichestvo travaille également à l'ouverture d'autres Maisons russes en Afrique, sur un modèle « non gouvernemental ». La formule, employée par le directeur du Rossotrudnichestvo, Yevgeny Primakov, dans un entretien livré à l'agence TASS en janvier 2024 (1), renvoie en réalité à des partenariats signés avec des structures déjà présentes dans les pays hôtes. Le 16 septembre 2024, cinq accords ont par exemple été conclus avec des « Maisons russes non étatiques » en Sierra Leone, en Guinée équatoriale, en Centrafrique, en Somalie et au Tchad. Lors de la cérémonie de signature, Yevgeny Primakov déclarait :

  • La demande des communautés locales pour l'éducation russe, la langue russe et les liens culturels est bien plus importante, vaste et étendue que le réseau officiel de maisons actuellement en place. C'est pourquoi nous répondons aux aspirations de nos amis à travers le monde, qui sont nombreux. La Russie n'est en aucun cas isolée.

Un réseau en pleine expansion

« C'est beaucoup plus simple de mettre en place ce genre de structures avec un budget réduit », précise Maxime Audinet, tout en reconnaissant que le modèle « non gouvernemental » apporte aussi « un pilier sur lequel s'appuyer dans la société civile ». Un atout important, étant donné la diversité d'acteurs russes présents dans ces pays. À Bangui, la nouvelle Maison russe est par exemple dirigée par Dmitri Sytyi, un des piliers de l'expansion du groupe Wagner dans le pays du temps d'Evgueni Prigojine. À l'inverse, c'est un groupe d'étudiants tchadiens qui est à l'origine du projet de Maison russe à N'Djamena.

Interrogé sur le nombre total d'ouvertures de Maisons russes réalisées ou prévues en Afrique, le Rossotrudnichestvo n'a pas apporté de réponse. Au total, les différentes déclarations réalisées par l'agence dans les médias proches du Kremlin (2) permettent d'identifier huit signatures d'accords avec des partenaires « non étatiques » en 2024, et sept autres projets d'implantation de Maisons russes (gouvernementales ou non) officiellement annoncés. Ces extensions du réseau sont aussi supervisées par les représentants du Rossotrudnichestvo. À Tunis, Youri Zaïtsev confirme ainsi que la Maison russe s'est vu confier « la mission de développer la coopération culturelle » en Libye et en Algérie.

En plus de ce réseau officiel, certaines associations déjà implantées dans d'autres pays sont aussi de sérieuses candidates à de potentielles extensions, puisqu'elles proposent des activités similaires aux Maisons russes. C'est par exemple le cas du centre culturel russe de Yaoundé, qui est « en train de travailler pour être reconnu par le Rossotrudnichestvo », selon sa directrice, Olga Efa Fouda. Cette expatriée installée au Cameroun depuis les années 1980 explique que le centre est déjà parrainé par l'ambassade de Russie : "Mon ambition est de diffuser la langue et la culture russes, mais aussi vulgariser notre histoire qui est trop méconnue en Afrique. »

Histoire, art et narratif russes

Le 9 mai 2024, le centre culturel russe de Yaoundé a organisé « une rencontre dans un lycée privé pour commémorer le jour de la Victoire », explique Olga Efa Fouda. En Afrique, la plupart des Maisons russes célèbrent cette date, retenue par l'URSS comme celle de la victoire sur l'Allemagne nazie en 1945. Fin octobre 2024, la Maison russe de Tunis a aussi commémoré le centenaire de la dissolution de la « flotte de l'Armée blanche » à Bizerte, un épisode marquant la disparition de l'Empire (3), en présence d'une frégate et de marins russes. « En Russie, la place de l'Histoire est marquée par une forme de révisionnisme et une mémoire sélective », rappelle Maxime Audinet. Dans le cas de la Seconde Guerre mondiale, le chercheur explique par exemple que « la mémoire est utilisée pour glorifier le rôle de l'armée rouge, en évacuant plusieurs questions comme le pacte germano-soviétique ».

En plus de l'Histoire, les Maisons russes en Afrique organisent de nombreux événements célébrant l'art russe. Des concerts de Tchaïkovski à Rabat aux projections de drames militaires à Pretoria, en passant par des spectacles de ballets au Caire, « on met surtout l'accent sur la culture classique russe », souligne Maxime Audinet, rappelant au passage que « toute la culture contemporaine – et a fortiori dissidente – est très peu mise en avant, ce qui distingue les Maisons russes des Instituts français ou des Goethe Institute par exemple ». La figure de l'écrivain Alexandre Pouchkine notamment, dont les pièces sont désormais jouées à Tunis, est omniprésente. Les Maisons russes africaines vont jusqu'à utiliser le visage de l'artiste sur plusieurs logotypes d'événements qu'elles organisent.

« Pour la Russie, la culture est aussi un champ de bataille à investir », assure Olena Snigyr, chercheuse en relations internationales associée au Centre européen Robert Schuman. « Dans l'œuvre d'auteurs comme Pouchkine ou Dostoïevski, on trouve des éléments légitimant le colonialisme », rappelle-t-elle (4). « On pourrait dire la même chose d'écrivains français ou anglais, comme Camus, souligne la chercheuse, mais ils sont aujourd'hui relus avec une approche critique, ce à quoi la littérature russe est tout à fait immune. »

La popularité de Vladimir Poutine

« Avec les Maisons russes, l'enjeu ne se porte pas tant sur la propagande ou la désinformation que sur les interprétations, les narratifs », conclut Olena Snigyr. De ce point de vue, force est de constater que les Maisons russes sont aussi un outil de diffusion de l'idéologie du Kremlin. Par exemple, en exposant au Salon du livre de Tunis d'avril 2024 des exemplaires de 25 questions sur la Crimée, un ouvrage fournit plusieurs arguments justifiant l'intervention militaire de 2014. Ou encore en organisant à Rabat une exposition sur les témoignages d'habitants des oblasts ukrainiens officiellement annexés par la Russie en 2022.

Sur certains réseaux sociaux, les différentes pages des Maisons russes africaines cumulent des milliers ou des dizaines de milliers de followers. Dans les médias, les responsables des Maisons russes décrivent tous un engouement général du public. « Nos cours de langue attirent de plus en plus de Camerounais qui veulent étudier en Russie », assure Olga Efa Fouda. Le centre de Yaoundé, s'il reste indépendant du Rossotrudnichestvo, assure des services de traduction de documents officiels. Sa directrice explique le succès des universités russes par « le coût bien moins élevé qu'en Occident et la qualité de l'enseignement », mais aussi « la popularité du président Poutine, qui tient tête à la France, aux États-Unis, et lutte contre les LGBT ».

Près de 34 000 Africains étudient en Russie pour l'année scolaire 2024-2025, selon les autorités russes. Le pays est devenu une destination attractive, mais loin derrière les États-Unis et ses 57 000 étudiants pour l'année 2022-2023, et surtout l'UE, qui accueillait 282 000 étudiants africains sur la même période. Grâce à ces alumni, le Rossotrudnichestvo peut aussi mettre en avant les parcours des boursiers les plus inspirants. « Je garde d'incroyables souvenirs, la Russie m'a accueilli et m'a super bien formé », assure par exemple Rousson El Papacito, jeune rappeur congolais diplômé en génie pétrolier de l'Université de Perm (Oural). Rousson a bénéficié de la bourse de coopération russo-congolaise, et continue à être soutenu par les autorités russes. « Je remercie d'ailleurs infiniment la directrice de la Maison russe pour son soutien », poursuit le rappeur, qui a donné un concert au Centre culturel russe de Brazzaville le 17 août 2024.

« Promouvoir les idées positives du “monde russe” »

« Le public africain reçoit avec enthousiasme le narratif russe », souligne Olena Snigyr, qui rappelle que la diffusion de la culture, de l'histoire et de la langue russes « sert à alimenter une opinion publique favorable ». En plus des discours tournés contre l'Occident, déjà diffusés par les médias du Kremlin, les Maisons russes renforcent surtout « l'image d'une grande Russie, défendant la culture et les valeurs traditionnelles, celles du russkiy mir ». Dans l'espace post-soviétique, en effet, le concept de russkiy mir (monde russe) renvoie à l'idéologie mobilisée depuis le début des années 2000 par Vladimir Poutine pour délimiter la sphère d'influence de la Russie, sur laquelle Moscou a toute légitimité à intervenir.

Dans un entretien livré en novembre 2023 à La Vie internationale (le journal du ministère russe des Affaires étrangères), Youri Gerasimov, directeur de la section du Rossotrudnichestvo à Pretoria, explique :

  • Dans le cadre de leur propagande négative acharnée, les médias occidentaux diabolisent délibérément l'image de la Russie, cherchant à nous priver de notre grande culture et de notre histoire. L'une des principales missions actuelles du Rossotrudnichestvo et de nos représentations à l'étranger est donc de créer une image objective de la Russie et de promouvoir les idées positives du « monde russe »

« Le “monde russe” est une notion volontairement floue, explique de son côté Maxime Audinet, certains en ont une vision ethnocentrée, mais d'autres acteurs promeuvent une définition globale, et y incluent par exemple les sympathisants de la Russie ». Si Olena Snigyr reconnaît qu'il est « trop tôt pour parler d'extension du russkiy mir à l'Afrique », l'action des Maisons russes permet assurément de créer des liens profonds et pérennes avec le public africain. « Cela démontre une volonté de projeter un vrai soft power, pour s'implanter durablement en Afrique », résume Maxime Audinet.

Notes

1- Agence de presse fondée en 1925 et financée par le Kremlin.

2- « Des Maisons russes vont ouvrir dans sept pays africains », African Initiative, 31 janvier 2024 ; « Moscou travaille à l'ouverture de Maisons russes partenaires au Congo et en Côte d'Ivoire », Sputnik Afrique, 14 novembre 2024...

3- En 1920, en pleine guerre civile russe, une escadre de la marine impériale évacue plusieurs milliers de personnes fuyant l'avancée des Bolcheviks en Crimée. La flotte est accueillie par la France dans son protectorat de Tunisie, où elle sera internée jusqu'à la reconnaissance de l'URSS par Paris en 1924. Les navires restants sont alors restitués à l'Union soviétique. Voir Hélène Menegaldo, « Les russes à Bizerte : de la Tunisie à la France, les étapes d'une intégration contrariée », Mémoire(s), identité(s), marginalité(s) dans le monde occidental contemporain, numéro 13, 2015.

4- Olena Snigyr s'appuie en grande partie sur le travail d'Ewa Thompson, slaviste américano-polonaise et spécialiste des motifs impériaux de la littérature russe. Son ouvrage Imperial Knowledge : Russian Literature and Colonialism (Westport, CT and London : Greenwood), paru en 2000, est une référence des études post-impériales sur la Russie.

******

Abonnez-vous à notre lettre hebdomadaire - pour recevoir tous les liens permettant d'avoir accès aux articles publiés chaque semaine.

Chaque semaine, PTAG publie de nouveaux articles dans ses différentes rubriques (économie, environnement, politique, mouvements sociaux, actualités internationales ...). La lettre hebdomadaire vous fait parvenir par courriel les liens qui vous permettent d'avoir accès à ces articles.

Cliquez sur ce bouton pour vous abonner à la lettre de PTAG :

Abonnez-vous à la lettre

Ne pas répéter les erreurs des années ‘30* *Prendre très au sérieux les menaces de Trump et Musk !

21 janvier, par Yorgos Mitralias — ,
Tandis que Trump multiplie les déclarations belliqueuses contre le Panama,le Groenland, le Canada ou les Palestiniens, les chancelleries et les médias internationaux se (…)

Tandis que Trump multiplie les déclarations belliqueuses contre le Panama,le Groenland, le Canada ou les Palestiniens, les chancelleries et les médias internationaux se limitent à parler des...manœuvres tactiques du nouveau président américain.

**

*Par Yorgos Mitralias*

* Et pire, une partie de la gauche
internationale continue à célébrer Trump le pacificateur (!), celui qui
mettra fin aux conflits en cours en Ukraine et en Palestine. Et en même
temps, tandis que son second (?) Elon Musk multiplie les initiatives de
tout genre en faveur de l'extrême droite dure, néofasciste ou pas, de par
le monde, les médias et les gouvernants occidentaux se contentent de parler
de son...populisme tout en se demandant « pour qui se prend Elon Musk »…*

Manifestement, rien de nouveau sous le ciel de nos bien pensants libéraux
et autres inconditionnels de l'économie de marché : toutes ces réactions
rappellent fortement les réactions de la plupart des médias et gouvernants
occidentaux face à Mussolini et à Hitler dans les années ‘20 et ‘30. Même
aveuglement devant la catastrophe qui se prépare et pire, mêmes conversions
miraculeuses aux solutions ultra-radicales proposées par ces « populistes »
et « souverainistes » charismatiques. Comme par exemple, quand la fine
fleur de la presse économique internationale qui se moquait de
l'inénarrable nouveau président argentin il a seulement un an, lui fait
actuellement un éloge délirant, le présentant même comme un modèle aux
dirigeants occidentaux ! Et tout ça tandis que plusieurs de nos gouvernants
bien néolibéraux, se découvrent actuellement...libertariens en un temps
record !

Alors, loin de nous l'idée que Trump ou Musk ne veulent pas dire exactement
ce qu'ils disent. Ou qu'ils vont « s'assagir » une fois aux commandes et
face à la « complexité » des problèmes de notre temps. Tous ces vœux pieux,
proposés actuellement en guise d' « analyses » de la situation par nos
experts et autres « politologues », sont les mêmes, parfois mot à mot (!),
à ceux que prononçaient nos dirigeants et nos médias dans les années ‘30.
Et ils ne font que semer la confusion, laissant désarmés et impuissants
ceux d'en bas face à la catastrophe qui se prépare contre eux…

Oui, *Musk et Trump sont pleinement conscients de ce qu'ils **promettent**
de faire, parce que leurs **projets et leurs **actes correspondent **à**
leurs désirs **et surtout **à** des **réalités** bien materielles.* C'est
ainsi que la prédilection de Musk -mais aussi de Trump dans une certaine
mesure- pour l'extrême droite dure et les néofascistes s'explique par le
fait que la précondition pour le triomphe de son *libertarianisme * (qui
abhorre même les trop timides limites que met l'Union Européenne à
l'avidité capitaliste) est d'*écraser tout mouvement syndical et d'atomiser
les travailleurs et les travailleuses.* D'ailleurs, ni Trump ni Musk ne
cachent leur désir de casser de l'ouvrier. Par exemple, en août dernier au
cours de leur « débat » retransmis en direct sur X, ils se sont amusés à
célébrer les cas des ouvriers qui avaient été licencies par Musk aussitôt
qu'ils se mettaient en greve. Et c'est exactement contre leurs prises de
position en faveur de la criminalisation du droit de grève, que le puissant
syndicat des travailleurs de l'automobile *(UAW)* a porté plainte contre
eux les accusant de "*tentative d'intimidation et de menace*" des
travailleurs. Comme a déclaré le leader de ce syndicat *Shawn Fain*, *« Trump
et Musk veulent que les gens de la classe ouvrière restent tranquilles et
se taisent, et ils en rient ouvertement. C'est dégoûtant, illégal et
totalement prévisible de la part de ces deux clowns * »...

Alors, pour briser le mouvement ouvrier, rien de plus expérimenté, de plus
déterminé et de plus organisé que cette extrême droite qui d'ailleurs est
en train de monter en flèche. Ici on ne peut pas parler seulement
d'affinités électives. En réalité on assiste déjà à la convergence qui
pourrait très bien conduire bientôt à la jonction de l'extrême droite dure
de par le monde avec les libertariens new look que représentent Musk, Milei
et peut être Trump lui-même s'il parachève son abandon du néolibéralisme.
Une telle évolution serait pourtant catastrophique pour l'humanité car elle
aboutirait à donner des ailes à une extrême droite désormais décomplexée,
encore plus agressive et ouvertement nostalgique de ses ancêtres fascistes,
au moment même où elle est en train de devenir la première force politique
presque partout en Europe et au monde.

D'ailleurs, force est de constater que cette jonction des libertariens avec
l'extrême droite dure et autres nostalgiques du fascisme est grandement
facilité par l'abandon par les libertariens nouvelle mouture Musk, Milei et
leurs amis, tant de l'anti-étatisme viscéral que de la défense des droits
individuels qui caractérisaient le libertarianisme traditionnel. C'est
ainsi qu'on voit Musk et ses acolytes libertariens de par monde, non
seulement adopter sans états d'âme mais même devenir les champions des
traditionnelles théories et préjugés racistes, réactionnaires et
obscurantistes de l'extrême droite dure et néofasciste !(1) Le résultat est
qu'une partie toujours plus grande de l'extrême droite mondiale abandonne
maintenant son étatisme traditionnel pour adhérer au libertarianisme à la
Musk, tandis que le dernier abandonne sa traditionnelle défense des droits
individuels pour adopter les théories et les comportements violemment
anti-socialistes, bellicistes, complotistes, racistes, misogynes,
anti-LGBT, anti-migrants, anti-jeunes, anti-écologiques, et
climato-negationistes de l'extreme droite dure et néofasciste.* C'est donc
sur cette base bien solide de leurs « valeurs » et intérêts convergents
sinon communs que pourrait s'opérer la fusion de l'extrême droite mondiale
avec le libertarianisme triomphant de Musk et Milei,*(2) suivis désormais
de près par Trump. Une fusion qui donnerait alors naissance à un monstre
dont la puissance destructrice pourrait bien dépasser tout ce qu'on a connu
au siècle passé...

Voici donc la réponse à une question qui semble travailler énormément
dernièrement les medias et les experts en fascisme : Oui, Musk est bel et
bien fasciste, même si son fascisme est d'un genre nouveau. Comme
d'ailleurs était fasciste pur sang son très illustre ancêtre Henry Ford,
lui aussi constructeur de voitures, grand novateur du capitalisme en son
temps, milliardaire et figure emblématique du capitalisme triomphant
américain. *Ce Henry Ford qui partage avec Elon Musk la même admiration
pour deux très sulfureux politiciens Allemands : le premier pour Adolphe
Hitler et le deuxième pour la présidente de l'AFD néofasciste Alice Weide*l.
Ce Henry Ford dont le portrait trônait toujours au-dessus du fauteuil de
Hitler dans son bureau, car Ford avait « découvert » et financé Hitler
avant tous les autres, et son antisémitisme radical (quatre volumes
d'écrits de sa propre main !) l'avait inspiré et guidé comme aucun autre.
D'ailleurs, Musk ne fait actuellement que suivre l'exemple du nazi Henry
Ford quand il brise des gréves et attaque les syndicats ouvriers. Seule
différence entre les deux : Ford avait sa propre armée de 3.000 nervis
briseurs de gréve, tandis que Musk n'en a pas (encore ?) et a recours à des
milices privées…

Notre conclusion ne peut être que provisoire car on n'est encore qu'au tout
début de cette histoire cauchemardesque. Cependant, on peut déjà affirmer
qu'il ne faut pas répéter l'erreur de nos ancêtres des années ‘30 et qu'il
faut prendre très au sérieux les dires et les menaces de Trump et de Musk,
et se préparer de toute urgence pour leur faire barrage D'ailleurs, les
besoins de défense nationale qu'invoque actuellement Trump quand il
n'exclut pas l'usage de la force pour attaquer le Panama, le Groenland ou
le Canada rappelle imperceptiblement les besoins du « *l**ebensraum* »
(espace vital) qu'invoquait à son temps Hitler quand il mettait à feu et à
sang l'Europe et le monde entier…

*Note*

*1. *La prédilection de Trump et Musk pour l'extrême droite très très dure
et carrément néofasciste est illustré aussi par le choix des invités à la
cérémonie d'investiture de Trump le 20 janvier à Washington. Par exemple,
il n'y aura qu'un invité Français, qui ne sera évidemment pas le président
Macron, ni même Marine Le Pen, considérée manifestement trop modérée.
L'unique invité est ...Eric Zemmour ! Tout un programme...

*2**.* Voir aussi *La menace fasciste se précise d'autant que Milei appelle
à la création de l'Internationale brune ! : **https://inprecor.fr/node/4480*

*****

Abonnez-vous à notre lettre hebdomadaire - pour recevoir tous les liens permettant d'avoir accès aux articles publiés chaque semaine.

Chaque semaine, PTAG publie de nouveaux articles dans ses différentes rubriques (économie, environnement, politique, mouvements sociaux, actualités internationales ...). La lettre hebdomadaire vous fait parvenir par courriel les liens qui vous permettent d'avoir accès à ces articles.

Remplir le formulaire ci-dessous et cliquez sur ce bouton pour vous abonner à la lettre de PTAG :

Abonnez-vous à la lettre

Le programme PAFI, vous connaissez ? PAFI pour programme d'aide financière à l'investissement.

L’internationale réactionnaire sur les amphétamines avec Musk

21 janvier, par Michel Gourd — ,
Une structure politique qui ne cesse de croitre vient, avec l'appui de Musk, de prendre une ampleur qui lui était inconnue au XXI siècle. Les recherches pour une « (…)

Une structure politique qui ne cesse de croitre vient, avec l'appui de Musk, de prendre une ampleur qui lui était inconnue au XXI siècle.

Les recherches pour une « internationale réactionnaire » ne sont pas récentes. Dans un texte signé par Éric Aeschimann publié dans l'édition du 9 octobre 2009 du journal Libération, il considérait comme faisant partie de cette internationale, des néoconservateurs Américains et Italiens, mais aussi des ex-maoïstes français, des penseurs nationalistes chinois et le pape Benoît XVI. Selon lui, le ressort profond de cette internationale était une haine des Lumières.

Un texte de Ludovic Lamant publié le 16 décembre 2016 dans Mediapart dénonçant la poussée des forces « préfascistes », anticipait que les élections qui allaient venir en Allemagne et en France, pouvaient consacrer cette internationale réactionnaire, qui monopolisait déjà, selon lui, le rôle d'opposition à « l'establishment ».

L'Obs du 26 septembre 2019 plantait définitivement le drapeau avec un texte de Xavier de la Porte titrant « Il y a aujourd'hui une Internationale réactionnaire » faisant référence au livre « l'Esprit de réaction » de l'historien américain Mark Lilla, qui considérait les réactionnaires non comme des conservateurs, dont les combats tournent autour de la relation entre l'individu et la société, mais étant plutôt des gens voulant contrer les révolutionnaires.

Il y aurait deux types de réaction, celle de rupture permet de revenir en arrière et de reconstruire le monde tel qu'il était, l'autre est de passer au-dessus du présent et de créer une nouvelle société inspirée du passé. Les réactionnaires voudraient essentiellement contrôler l'Histoire. Ceux-ci seraient en pleine mythologie et idolâtrie du passé sans chercher à apprendre de lui. « Il faut se méfier des réactionnaires parce qu'ils ont réponse à tout », affirmait Mark Lilla.

Selon d'autres articles de journaux de l'époque, cette internationale était présente dans le gouvernement du président du Brésil Jair Bolsonaro, en Italie, en Hongrie, en Pologne et durant le premier mandat de Donald Trump.

Le Monde diplomatique intégrait, dans son édition de septembre 2020, l'expansion de l'évangélisme dans cette internationale réactionnaire, alors que quatre décennies d'une dynamique ultraconservatrice du monde protestant influaient sur les questions sociales, économiques et diplomatiques au Mexico à Séoul, Lagos et de nombreuses autres régions du monde.

Les réactionnaires sur leur X avec Musk et Trump

L'internationale réactionnaire a atteint ces derniers jours une visibilité mondiale. Le président français, Emmanuel Macron, regrettait récemment de voir l'homme le plus riche de la planète soutenir « une internationale réactionnaire » en Europe. Il a affirmé devant des ambassadeurs français : « Voilà dix ans, si on nous avait dit que le propriétaire d'un des plus grands réseaux sociaux du monde soutiendrait une nouvelle internationale réactionnaire et interviendrait directement dans les élections, y compris en Allemagne, qui l'aurait imaginé ? » Il faisait référence au soutien d'Elon Musk au parti d'extrême droite allemand AfD dans le journal Die Welt, et ce, en pleine campagne pour les élections anticipées. Le premier ministre espagnol, Pedro Sanchez, a aussi parlé d'internationale réactionnaire pour qualifier les soutiens d'Elon Musk.

De nombreux commentateurs politiques voient dans les propos d'Elon Musk et de Donald Trump une volonté de changer les règles internationales pour faire émerger un nouvel ordre mondial. Le directeur de l'Institut français des relations internationales (Ifri), Thomas Gomart, considère que ce qu'ils disent doit être pris au sérieux, affirmant qu'il ne fallait surtout pas sous-estimer la volonté de la deuxième administration Trump de changer les règles puisqu'il aurait attiré à lui une partie de l'« establishment tec ». Les démocraties seraient menacées non seulement par les déclarations expansionnistes et l'imprévisibilité de Trump, mais aussi la puissance médiatique d'Elon Musk, l'homme le plus riche du monde.

Comment réagir ?

L'Europe est loin d'une réponse cohérente. Si la Commission européenne retient son souffle avant le retour de Donald Trump, elle met cependant en place de nouveaux règlements tels le Digital Services Act (DSA) pour encadrer les activités numériques des « Big Tech ».
Le ministre français des Affaires étrangères, Jean-Noël Barrot, veut que la Commission agisse avec la plus grande fermeté contre ce qui pourrait être des violations flagrantes de ce DSA par la plateforme X. Forte de 150 spécialistes du numérique, la Commission enquêterait déjà depuis plus d'un an sur X, visant entre autres un problème de tromperie sur les comptes certifiés et le manque de transparence sur les publicités. D'éventuelles manipulations de l'algorithme de X pour promouvoir certains contenus semblent aussi dans le collimateur. Avec le DSA, l'Union européenne pourrait condamner X à une amende allant jusqu'à 6 % de son chiffre d'affaires mondial. Il y aurait cependant un choix politique de ne pas faire de vague pour l'instant. La délégation des socialistes français a écrit à la Commission pour lui demander d'expliquer sa stratégie. L'eurodéputée PS Chloé Ridel affirme que « Tout le monde est pris comme des lapins dans les phares d'une voiture ».
Curieusement, cette vision antitrust des Européens contre les Big Tech se retrouve aussi dans les pages du « Projet 2025 » de la fondation Heritage, un groupe de réflexion national-conservateur, qui a aidé Trump à gagner ses élections. Certains des membres de ce groupe devraient faire partie de la nouvelle administration américaine.

*****

Abonnez-vous à notre lettre hebdomadaire - pour recevoir tous les liens permettant d'avoir accès aux articles publiés chaque semaine.

Chaque semaine, PTAG publie de nouveaux articles dans ses différentes rubriques (économie, environnement, politique, mouvements sociaux, actualités internationales ...). La lettre hebdomadaire vous fait parvenir par courriel les liens qui vous permettent d'avoir accès à ces articles.

Remplir le formulaire ci-dessous et cliquez sur ce bouton pour vous abonner à la lettre de PTAG :

Abonnez-vous à la lettre

Le programme PAFI, vous connaissez ? PAFI pour programme d'aide financière à l'investissement.

Libérez, délivrez, régularisez nos places handicapées !

21 janvier, par Romain Dubos, Anne-Sarah Kertudo — , ,
Aller et venir est un plaisir, c'est aussi une liberté reconnue parmi les droits fondamentaux. L'État et les collectivités publiques ont donc l'obligation de réaliser tous les (…)

Aller et venir est un plaisir, c'est aussi une liberté reconnue parmi les droits fondamentaux. L'État et les collectivités publiques ont donc l'obligation de réaliser tous les travaux et aménagements favorisant la libre circulation.

Tiré de Entre les lignes et les mots
https://entreleslignesentrelesmots.wordpress.com/2024/12/27/liberez-delivrez-regularisez-nos-places-handicapees/?jetpack_skip_subscription_popup

En ville, des millions de personnes en fauteuil, appuyées sur des cannes, béquilles, déambulateurs… se heurtent à des difficultés majeures. Car des municipalités compliquent sciemment le quotidien de leurs administrés handicapés.

Aller et venir, se déplacer librement est un plaisir, c'est aussi une liberté reconnue parmi les droits fondamentaux. L'État et les collectivités publiques ont donc l'obligation de réaliser tous les travaux et aménagements favorisant la libre circulation. Pour des millions de personnes en situation de handicap, moteur notamment, la voiture est indispensable pour aller d'un point à un autre. On connaît les difficultés majeures auxquelles se heurtent, en ville, ces personnes en fauteuil, appuyées sur des cannes, béquilles, déambulateurs… Les politiques nous ont habitués à leurs discours contrits et leurs promesses de fumée. Mais des municipalités compliquent sciemment le quotidien de leurs administrés handicapés. Par cette tribune, Droit Pluriel veut rendre publiques ces pratiques qui nuisent à des contribuables qui ne savent plus vers qui se tourner.

Tout d'abord, il y a le handi-washing entretenu par ces villes qui affichent leur prétendue volonté de faciliter le déplacement des personnes en situation de handicap. Ainsi, Hazebrouck se vante de ses 15% de places réservées aux personnes à mobilité réduite au lieu des 2% réglementaires. De son côté, Toulon fanfaronne avec 181 nouvelles places PMR. Formidable ! les rues de ces communes sont notoirement colorées d'emplacements bleus marqués du personnage en fauteuil roulant. Voilà une ville inclusive, serait-on tenté de penser. Voilà d'ailleurs ce que veulent laisser croire des équipes municipales peu scrupuleuses car il ne s'agit là que d'un cynique jeu de trompe-l'œil. Notre enquête nous a montré que de très nombreuses municipalités usent du même procédé : elles conçoivent des places inférieures à la taille nécessaire pour le véhicule d'une personne en fauteuil. Ou encore, elles omettent volontairement de planter sur ces places bleues le panneau signalétique imposé par la loi. Résultat : n'importe qui peut s'y garer sans être verbalisé. Les habitants le savent. Il s'agit de fausses « places handicapés », pure démagogie à visée électorale. Si on peut se faire quelques voix sur le dos des handicapés…

Autre bâton dans les roues : le système de lecture automatisée des plaques d'immatriculation (LAPI). Ce dispositif remplace progressivement les pervenches traditionnelles qui verbalisaient manuellement. De quoi s'agit-il ? Des voitures équipées de caméras sillonnent la ville et photographient les plaques d'immatriculation des personnes mal garées, et l'amende est automatiquement envoyée au propriétaire du véhicule. Sauf que la Carte mobilité inclusion (reconnaissance administrative du handicap) permet de se garer gratuitement sur toutes les places dès lors qu'elle porte la mention « stationnement ». Il suffisait naguère de mettre en évidence la carte sur le tableau de bord pour que l'agent ne verbalise pas. Ce système que certaines villes ont conservé n'était pas sans faille puisque des amendes tombaient malgré tout, mais la démarche répondait à l'objectif : ne pas créer d'obstacle supplémentaire pour des personnes déjà bien entravées par le handicap. Dorénavant, avec le système LAPI, les titulaires de la CMI doivent s'enregistrer sur le logiciel dédié avant de venir. Il ne suffit pas de le faire une fois pour toutes : chaque mairie a son propre logiciel, parfois il y a un délai d'inscription, il faut se réinscrire régulièrement… Adieu l'impro ! Parfois, seule une voiture peut être enregistrée, tant pis pour les parents d'enfants handicapés qui ont chacun leur véhicule. Tant pis aussi pour les personnes empêchées par le handicap d'accéder au numérique. Et dans les cas où la municipalité a conservé le système du bon vieux ticket, tant pis pour celles et ceux qui n'accèdent pas aux horodateurs trop hauts, trop loin ou à l'écran illisible… La loi oblige à faciliter le déplacement : on voudrait enfermer chez elles ces milliers de personnes qu'on ne s'y prendrait pas autrement.

Enfin, dernier obstacle : le forfait post-stationnement (FPS). Habituellement, les amendes sont des contraventions de droit pénal qui s'inscrivent dans un cadre strict pour ne pas punir à la légère. Mais en matière de stationnement payant, les amendes ont une nature administrative, et les conséquences sont importantes. Auparavant, il fallait obligatoirement payer la somme réclamée pour pouvoir contester devant la Commission du contentieux du stationnement payant, une juridiction… qui ne siège qu'à Limoges. En 2020, le Conseil constitutionnel a abrogé cette règle injuste. Cependant, aucune nouvelle loi n'est venue se substituer à l'ancien système, si bien que certaines municipalités comme Arles continuent d'envoyer des FPS aux personnes en situation de handicap. Et, ultime aberration, les amendes peuvent se cumuler, jusqu'à plus de mille euros… Est-ce acceptable pour une personne qui a acquis ce droit de stationner gratuitement et reçoit une Allocation aux adultes handicapés de 1016 euros par mois ? Le Conseil d'État a rendu une décision complètement lunaire arguant qu'il ne s'agissait que de « litiges portant, la plupart du temps, sur de faibles sommes ».

Il n'est pas possible de battre des mains devant les athlètes paralympiques et empêcher ces mêmes personnes, dès lors qu'elles ont laissé leur maillot au vestiaire, de se rendre au travail, chercher leurs enfants à la sortie de l'école ou aller au supermarché… Stationnement ou pas, quand accepterez-vous de nous laisser une place ? La France ne peut pas aimer que les handicapés médaillés !

Anne-Sarah Kertudo et Romain Dubos
Droit Pluriel
Association nationale de défense des droits des personnes en situation de handicap
https://blogs.mediapart.fr/droit-pluriel/blog/171224/liberez-delivrez-regularisez-nos-places-handicapees

*****

Abonnez-vous à notre lettre hebdomadaire - pour recevoir tous les liens permettant d'avoir accès aux articles publiés chaque semaine.

Chaque semaine, PTAG publie de nouveaux articles dans ses différentes rubriques (économie, environnement, politique, mouvements sociaux, actualités internationales ...). La lettre hebdomadaire vous fait parvenir par courriel les liens qui vous permettent d'avoir accès à ces articles.

Remplir le formulaire ci-dessous et cliquez sur ce bouton pour vous abonner à la lettre de PTAG :

Abonnez-vous à la lettre

Le programme PAFI, vous connaissez ? PAFI pour programme d'aide financière à l'investissement.

La bataille navale et la lutte pour l’Arctique entre les États-Unis et la Chine

21 janvier, par Juan Andrés Gallardo — , , ,
L'avancée chinoise en Arctique dans la construction de la Route de la soie polaire, ainsi que le développement accéléré de son industrie navale, mettent le futur président (…)

L'avancée chinoise en Arctique dans la construction de la Route de la soie polaire, ainsi que le développement accéléré de son industrie navale, mettent le futur président américain sous pression. La faiblesse des Etats-Unis dans le secteur stratégique de la construction navale, couplée au rapide développement chinois, crée une situation explosive qui explique les menaces de Trump sur le Groenland.

15 janvier 2025 | tiré du site de Révolution permanente | Cet article est paru dans La Izquierda Diario le 13 janvier 2025.
https://www.revolutionpermanente.fr/La-bataille-navale-et-la-lutte-pour-l-Arctique-entre-les-Etats-Unis-et-la-Chine

À une semaine de l'investiture de Trump, un rapport demandé par l'administration Biden donne au nouveau président l'occasion de mettre en avant sa politique agressive vis-à-vis de la construction navale et de la bataille pour l'Arctique. Un sujet très sensible, comme en témoignent les déclarations de Trump sur un éventuel achat du Groenland.

Ce lundi, le Bureau de la Représentante américaine du commerce (USTR, United States Trade Representative), dirigé par la démocrate Katherine Tai, a présenté les résultats d'une enquête entamée en avril 2024. Elle concerne la section 301 du Trade Act de 1974 - qui permet aux États-Unis de pénaliser les pays étrangers qui se livreraient à des actes « injustifiables » ou « déraisonnables », ou qui porteraient atteinte au commerce des Etats-Unis.

L'étude a montré que la Chine a développé sa construction navale et son industrie maritime pour dominer le secteur au niveau mondial en « utilisant le soutien financier de l'État, les barrières pour les entreprises étrangères, le transfert forcé de technologie et le vol de propriété intellectuelle, ainsi que les politiques d'approvisionnement » pour donner un avantage à ses industries.

Cette pratique n'est pas nouvelle, car la Chine y a eu recours dans des secteurs industriels clés pour accélérer son développement au cours des dernières décennies. Cependant, l'industrie navale (tout comme les micropuces), qui comprend la construction navale commerciale et militaire, représente un secteur stratégique dans la lutte pour le pouvoir et un domaine dans lequel les États-Unis se sont particulièrement affaiblis.

L'enquête montre que la part de la Chine dans l'industrie mondiale de la construction navale, qui s'élève aujourd'hui à 150 milliards de dollars, est passée de 5 % en 2000 à plus de 50 % en 2023, tandis que les constructeurs navals américains, autrefois les plus importants, ont vu leur part chuter en dessous de 1 %.

Aux États-Unis, il ne reste plus que 20 chantiers navals publics et privés, contre plus de 300 au début des années 1980. Selon certains experts, la reconstruction de l'industrie navale et maritime des Etats-Unis prendrait des décennies et coûterait des dizaines de milliards de dollars. Trump lui-même a laissé entendre que les États-Unis pourraient devoir se tourner vers leurs alliés pour construire les navires de guerre dont l'armée américaine aurait besoin. On peut alors penser à la Corée du Sud et au Japon, qui sont les deuxième et troisième constructeurs après la Chine.

Trump a déjà utilisé les mêmes dispositions de la Section 301 pour imposer des tarifs sur des centaines de milliards de dollars d'importations chinoises lors de son premier mandat, des tarifs qui ont été maintenus et même renforcés sous l'administration Biden.

Ce nouveau rapport permettra à Trump d'avoir dans son jeu un « motif valable » pour menacer de nouveaux droits de douane, comme lorsqu'il a déclaré pendant sa campagne électorale qu'il appliquerait des taux allant jusqu'à 60 % sur les importations de certains produits, bien qu'il y ait de nombreux doutes sur la faisabilité d'une telle mesure, qui impliquerait un saut inflationniste sur les matières premières et les produits fabriqués à l'intérieur des États-Unis. Mais l'industrie de la construction navale n'est pas la même et implique une menace directe pour la sécurité américaine dans le contexte du déclin hégémonique des États-Unis.

C'est pourquoi le nouveau conseiller à la sécurité nationale de Trump, Mike Waltz, a également participé à la rédaction accélérée d'un projet de loi bipartisan avec le sénateur démocrate Mark Kelly pour revitaliser l'industrie de la construction navale américaine avant de démissionner du Congrès.

La lutte pour l'Arctique fait partie de ce combat géopolitique, que Trump a poursuivi la semaine dernière en suggérant qu'il avait l'intention d'acheter le Groenland et qu'il n'excluait pas une action militaire pour s'emparer de ce territoire stratégique.

La route de la soie polaire

La Chine a acquis un avantage inégalé sur les États-Unis dans l'Arctique et mène une stratégie propre dans la région. La Route maritime du Nord, également connue sous le nom de Route de la soie polaire, est depuis des années en cours de construction par la Chine, avec l'aide de la Russie.

En janvier 2018, le gouvernement chinois a publié la “Politique arctique de la Chine”, décrivant son plan pour « utiliser les ressources de l'Arctique » et « participer activement à la gouvernance de l'Arctique et à la coopération internationale ». Parmi les points centraux figurent : 1) la participation de la Chine au développement des routes maritimes arctiques ; 2) participer à l'exploration des sols et à l'exploitation du pétrole, du gaz, des minéraux et d'autres ressources non vivantes ; 3) participer à la conservation et à l'utilisation de la pêche et d'autres ressources vivantes ;
4) participer au développement du tourisme.

Dans la section « Participation active à la gouvernance de l'Arctique », on peut lire que « la Chine soutient le système actuel de gouvernance de l'Arctique fondé sur la Charte des Nations unies et la Convention des Nations unies sur le droit de la mer, et joue un rôle constructif dans l'élaboration, l'interprétation, la mise en œuvre et le développement des normes internationales liées à l'Arctique, et sauvegarde les intérêts communs de toutes les nations et de la communauté internationale ». En d'autres termes, alors que Trump menace d'une action militaire pour s'emparer du Groenland, la Chine se positionne comme puissance hégémonique afin de « sauvegarder les intérêts communs », tout en avançant dans le développement d'une flotte maritime capable de représenter un danger pour Washington.

Comme le note Yong Jian dans Asia Times, « au cours des sept dernières années, la Chine a fait des progrès significatifs dans la mise en œuvre de ses politiques en Arctique. Par exemple, lors de la seconde moitié de 2023, NewNew Shipping Line, une société chinoise qui s'est associée à la Russie, a effectué sept voyages en porte-conteneurs entre l'Asie et l'Europe via l'océan Arctique. En juillet dernier, elle a inauguré une nouvelle route arctique reliant Shanghai à Saint-Pétersbourg ».

Cette route peut raccourcir d'un tiers l'itinéraire traditionnel entre l'Asie et l'Europe qui passe par le détroit de Malacca et le canal de Suez, et revêt une importance stratégique pour Pékin.

Le détroit de Malacca, situé entre la Malaisie et l'île indonésienne de Sumatra, est la principale voie de navigation entre l'océan Pacifique et l'océan Indien. Environ un quart du commerce mondial de marchandises, comme le pétrole et les produits manufacturés chinois, passe par ce détroit. Environ un quart de tout le pétrole transporté par voie maritime passe par ce détroit, principalement en provenance des fournisseurs du golfe Persique vers les marchés asiatiques chinois, japonais et sud-coréens.

En d'autres termes, si les États-Unis tentaient de bloquer le détroit de Malacca par des moyens militaires, l'approvisionnement en pétrole de la Chine serait immédiatement confronté à un grave problème. C'est pourquoi le développement de la route maritime du Nord permet non seulement de gagner du temps et de réduire les coûts, mais surtout d'ouvrir une autre voie pour sécuriser l'approvisionnement énergétique de la Chine.

L'acquisition du Groenland par les États-Unis, qui pour l'instant n'est envisagée que dans les discours de Trump, pourrait aider l'impérialisme américain à retarder les projets de la Chine dans la région et à rendre la navigation dans ces eaux beaucoup plus coûteuse grâce à une augmentation disproportionnée de l'assurance maritime dans une région qui serait considérée comme une zone de guerre.

Plus largement, les fanfaronnades de Trump s'inscrivent dans le contexte de déclin de l'hégémonie du principal pays impérialiste. Dans un monde, où s'accentuent de plus en plus les tendances à la guerre, où les grandes puissances augmentent leurs budgets militaires, une politique plus agressive de la part du nouveau président américain ne peut que jeter de l'huile sur le feu.

*****

Abonnez-vous à notre lettre hebdomadaire - pour recevoir tous les liens permettant d'avoir accès aux articles publiés chaque semaine.

Chaque semaine, PTAG publie de nouveaux articles dans ses différentes rubriques (économie, environnement, politique, mouvements sociaux, actualités internationales ...). La lettre hebdomadaire vous fait parvenir par courriel les liens qui vous permettent d'avoir accès à ces articles.

Remplir le formulaire ci-dessous et cliquez sur ce bouton pour vous abonner à la lettre de PTAG :

Abonnez-vous à la lettre

Le programme PAFI, vous connaissez ? PAFI pour programme d'aide financière à l'investissement.

Entre l’effroi et la folie, l’Argentine à l’heure de Milei

21 janvier, par Nicolas Menna — , ,
Nous assistons probablement à une crise organique du capital à l'échelle mondiale. Le système impérialiste d'après-guerre, vainqueur de la guerre froide, se trouve aujourd'hui (…)

Nous assistons probablement à une crise organique du capital à l'échelle mondiale. Le système impérialiste d'après-guerre, vainqueur de la guerre froide, se trouve aujourd'hui fragilisé et contesté dans de nombreuses régions du monde. L'émergence de courants d'extrême droite qui soutiennent le néolibéralisme et son ethos autoritaire s'installe dans les pays du noyau impérialiste et, avec des déclinaisons différentes, dans des pays de la périphérie ou de la semi-périphérie, comme le Brésil et l'Argentine de Milei.

Tiré de Inprecor 728 - Janvier 2025
9 janvier 2025

Par Nicolas Menna

« Entre l'effroi et la tendresse, l'heure matinale,
l'homme travaille, dans la folie,
pour demain, pour demain. »
— Silvio Rodríguez

Le gouvernement de Javier Milei a mis en œuvre une série de mesures qui ont profondément transformé l'économie argentine, avec le démantèlement du secteur public, la dérégulation des marchés pour favoriser les grandes entreprises et les investisseurs étrangers, la dévaluation de la monnaie en vue d'une éventuelle dollarisation, et la promotion d'un capitalisme sans restrictions comme solution à la crise économique. Ces initiatives incluent des réductions drastiques des subventions à l'énergie et aux transports, des licenciements massifs dans le secteur public, le gel des projets d'infrastructure et le plafonnement des salaires et des retraites en dessous du niveau de l'inflation.

Les effets de ces politiques ne se sont pas fait attendre. En 2024, l'économie argentine a enregistré une contraction de 3,5 %, soit la plus forte baisse parmi les économies du G20, dépassée uniquement par Haïti et le Soudan du Sud. Bien que l'inflation mensuelle ait ralenti, les prix restent 190 % plus élevés qu'un an auparavant. Les dépenses publiques ont été réduites de 30 % en termes réels, touchant profondément des secteurs clés tels que les infrastructures (– 74 %), l'éducation (– 52 %), le développement social (– 60 %), la santé (– 28 %) et l'aide fédérale aux provinces (– 68 %).

Les conséquences sociales ont été sévères, avec une augmentation significative des taux de pauvreté et de chômage, touchant particulièrement les secteurs les plus vulnérables. L'effondrement de la production industrielle et la fermeture d'entreprises, à un rythme moyen de 40 par jour, ont provoqué plus de 600 000 suppressions d'emplois. Cette situation ne peut que s'aggraver, exacerbée par une hausse du coût de la vie alimentée par un décalage du taux de change peso/dollar, qui affaiblit la compétitivité face à une vague imminente d'importations.

Les données économiques de l'Institut national de statistiques (INDEC) sont préoccupantes. Sur une base annuelle, la contraction a atteint 3,3 %, accumulant un recul de 3,1 % depuis le début de l'année, selon l'Estimation mensuelle de l'activité économique (EMAE). Douze secteurs clés ont enregistré des baisses significatives, notamment la pêche (– 25,2 %), la construction (– 16,6 %), le commerce (– 8,3 %) et l'industrie manufacturière (– 6,2 %), reflétant un affaiblissement du marché intérieur, qui représente 80 % de l'économie. En revanche, l'exploitation des mines et des carrières (+ 7,6 %) et le secteur énergétique, avec une croissance de 23,4 % des exportations de combustibles et d'énergie, offrent un peu d'optimisme en termes de revenus en devises.

Dans le même temps, les réformes mises en place, telles que la « Loi des Bases » et les mesures fiscales, ont engendré une crise sociale de grande ampleur. Bien que certains progrès macroéconomiques soient considérés positivement d'un point de vue néolibéral, les contradictions persistent (1).

Malgré ce panorama complexe, un an après son investiture, il n'y a pas eu le débordement social que beaucoup espéraient.

Au contraire, on peut dire que le gouvernement traverse une phase de stabilisation. Dans la rue, une relative passivité prévaut, obtenue notamment grâce à la forte répression des premiers jours : application du protocole anti-blocages, persécutions et chantage envers les mouvements de chômeurs, etc. Une manifestation sur trois a été réprimée par la police. Au Parlement, l'opposition aux lois sur les super-pouvoirs ou « les bases » a été contournée par l'adoption de décrets d'urgence (DNU) ou de lois soutenues par des alliances avec le Pro (2), les radicaux et une partie du péronisme. De plus, tous les projets de loi visant à détendre la situation, comme le budget pour les universités ou l'augmentation des retraites, ont été rejetés par le veto présidentiel.

Pour tenter d'identifier les raisons de cette relative stabilité, nous nous efforçons de comprendre la situation de la classe ouvrière, d'analyser la pénétration de l'idéologie libertarienne et sa relation avec les forces sociales existantes.

Une nouvelle structure économique et sociale

Dans l'imaginaire d'une grosse partie de la population, il existe une représentation atemporelle de la société argentine, héritée des processus d'industrialisation de la première moitié du siècle dernier, où les projets péronistes et « desarrollistas » (3) ont contribué à l'émergence d'une société « capitaliste avancée » avec une capacité industrielle, et par conséquent, une classe ouvrière et des « classes moyennes » très étendues. Ces deux classes se réfèrent à deux cultures politiques bien différenciées : les masses populaires s'identifient essentiellement au péronisme comme expression de « l'être national », tandis que les couches moyennes, par opposition ou par peur du déclassement, se sont réfugiées dans un anti-péronisme qui atteint des degrés de violence très élevés.

La dictature militaire de 1976-1983 a apporté un projet nouveau : celui du néolibéralisme comme réponse à la crise du capitalisme des années 1970. Ce programme a été adopté par la bourgeoisie argentine avec une grande clarté idéologique et stratégique : briser la classe ouvrière, considérée comme un problème majeur en raison de son haut niveau de combativité et de résistance. La dictature n'ayant pas réussi à se débarrasser des mouvements ouvriers, c'est paradoxalement le péronisme lui-même, s'étant pourtant érigé en défenseur de la classe ouvrière, qui lui a infligé une défaite. Le gouvernement de Carlos Menem (1989-1998) a en effet mis en pratique ce que la dictature n'avait fait qu'esquisser : une modification radicale du pays, confirmant le retrait de l'intervention de l'État, la re-primarisation de l'économie et la réduction de fait de la capacité d'organisation de la classe. La désarticulation des masses populaires, la précarité croissante et la rupture de leurs formes d'organisation ont concrétisé un changement structurel dans leur composition.

Les mouvements populaires comme celui des piqueteros et des travailleurs sans emploi ont développé des organisations de soutien à l'échelle des quartiers et ils ont récupéré le répertoire du mouvement ouvrier avec les « soupes populaires » et les piquets de grève, tout en leur donnant un caractère permanent, À la fin des années 1990, ils ont été protagonistes des luttes ayant provoqué la chute du gouvernement de Fernando De la Rúa.

Le gouvernement péroniste qui lui a succédé (le « kirchnérisme ») a mis entre parenthèses cette stratégie, mais n'a pas réussi à inverser le processus de restructuration sociale en cours. Les gouvernements de diverses tendances qui ont suivi ont eu comme effet de confirmer la crise de ce modèle. Le fait qu'aucun des présidents suivants n'ait réussi à se faire réélire illustre le refus et la défaite de ces politiques, mais confirme également la modification structurelle de la classe.

Un chiffre rend compte à lui seul de ce changement, celui sur l'évolution du travail informel : quasiment inexistant dans les années 1970, il a connu une croissance constante pour atteindre 32,6 % dans les années 1990, grimper à 49,5 % avant la crise de 2001 et se situer aujourd'hui autour de 36 % (4). Une organisation structurelle du travail informel s'est donc installée dans le pays depuis plus de 30 ans.

Le projet de Milei bénéficie donc du soutien de la fraction de la bourgeoisie la plus étroitement liée au système impérialiste, et cela en raison de la promesse d'infliger une défaite définitive à la classe ouvrière.

En particulier, ce soutien se manifeste de manière très palpable dans les médias, qui fonctionnent presque comme des organes de propagande.

Le rôle des médias

Dans les Documents de Santa Fe I et II (5), les États-Unis ont esquissé leur stratégie de domination pour l'Amérique latine dans l'ère post-dictatoriale. Ces documents rédigés à la fin des années 1980 mettent en avant deux axes fondamentaux pour assurer leur influence : le contrôle des structures permanentes de l'État (comme le pouvoir judiciaire, l'appareil policier et l'armée) et celui des médias, devenus un outil clé pour consolider leur hégémonie culturelle et politique tout en étouffant les voix dissidentes. Ces textes préfigurent ce que l'on appelle aujourd'hui le lawfare, mais leur portée dépasse ce cadre : ils révèlent les relations intimes entre les classes dirigeantes locales, les structures étatiques et le système impérialiste.

Sous le gouvernement de Menem, un processus accéléré de concentration médiatique s'est opéré, facilité par la dérégulation de l'État et la privatisation des entreprises de télécommunications (téléphonie et services informatiques naissants à l'époque). Le principal bénéficiaire de ce processus – bien qu'il ne soit pas le seul – a été le groupe Clarín. Aujourd'hui, ce dernier domine une grande partie de la production audiovisuelle (via ses chaînes et le contrôle des grilles de ses distributeurs de câble), des télécommunications (fournisseurs d'accès à Internet), ainsi que les principales chaînes d'information (TN, Canal 13) et de retransmission sportive, notamment le football (TyC) (6).

Dans ce contexte, les réseaux sociaux ont amplifié l'idéologie de la classe dominante propagée par les médias traditionnels. L'adoption initiale de l'idéologie libertarienne par un groupe social disposant d'un fort accès aux réseaux sociaux et d'une capacité d'influence importante grâce à elles ne doit pas être ignorée. Les liens entre ces plateformes numériques et les médias « classiques » sont étroits, et ensemble ils fonctionnent selon une logique de saturation de l'opinion publique.

Ce rôle des médias ne doit pas être sous-estimé, en particulier lorsque leur monopole accompagne le processus de désarticulation de la classe ouvrière décrit précédemment. Privés de soutien social et politique, isolés par l'individualisme néolibéral, les membres de cette classe se trouvent désarmés face au bombardement constant des messages médiatiques. Ces derniers recourent à des stratégies de guerre psychologique – journalisme de guerre (7) – pour imposer non seulement leur agenda immédiat, mais également une vision du monde à long terme.

L'effondrement du péronisme et la marginalité de la gauche

Le péronisme a longtemps servi de canal pour les aspirations des majorités populaires, intégrant l'idée de Nation et la dignité des travailleurs. Cette identification a laissé peu de marge à la gauche marxiste, malgré son rôle fondateur dans l'émergence du mouvement ouvrier, initialement porté par des vagues d'immigrant·es européen·nes ayant importé leurs organisations et idéologies. Certaines de ces tendances, comme le syndicalisme et des éléments de socialisme, ont contribué à la genèse du péronisme.

Cependant, la dynamique de concurrence a engendré une hostilité mutuelle entre les deux mouvements (8). Le Parti communiste argentin (PCA), alors majoritaire dans la classe ouvrière, a pris des positions qui l'ont progressivement isolé, amorçant un déclin qui l'a relégué dans les classes moyennes. Dans ce vide, des organisations trotskistes ont émergé, gagnant en importance, notamment dans les années 1970. Leur fusion avec le guévarisme, à cette époque, a permis de porter le marxisme révolutionnaire à son apogée. Parallèlement, grâce à l'influence de la Révolution cubaine, le guévarisme a également influencé le péronisme, l'orientant brièvement vers la gauche.

Cet élan de la lutte des classes a été brisé par le coup d'État de 1976, marquant le début de la transformation néolibérale (9).

Paradoxalement, avec la fin de la dictature, le péronisme s'est consolidé comme une identité populaire. Pourtant, cette identification symbolique contrastait avec les réalités pratiques des gouvernements péronistes, à commencer par celui de Carlos Menem (1989-1998), qui a adopté le programme du Consensus de Washington (10) et concrétisé la restructuration néolibérale.

Ce modèle menemiste a implosé lors de la crise de 2001, résorbée, non sans contradictions, par le péronisme lui-même à travers les gouvernements kirchnéristes. Ces gouvernements ont tenté de mettre en œuvre un programme « néo-desarrollista », centré sur une redistribution des revenus (mais pas de la richesse ni de sa concentration) et une relative autonomie face à l'impérialisme.

Politiquement, ils ont instauré une alliance inédite entre les masses populaires et une partie de la classe moyenne « progressiste » (11). Cette période a vu l'adoption de nombreuses mesures progressistes, dont la plus emblématique est le « mariage pour tous ».

Toutefois, le « modèle kirchnériste » est devenu insoutenable dès 2008, après la défaite face à la rébellion fiscale du « campo » (les secteurs concentrés de l'agriculture). Les années suivantes ont été marquées par une stagnation économique accompagnée d'une érosion progressive, notamment alimentée par l'offensive médiatique.

Le gouvernement péroniste suivant n'a pas amélioré les conditions de vie de la classe ouvrière ni établi un rapport de forces favorable à un projet de redistribution. Cela a renforcé le désenchantement de larges segments des classes populaires, confirmant l'effondrement progressif de sa représentation traditionnelle.

Le syndicalisme absorbé par le système

Le péronisme et ses modes d'articulation avec la société ont profondément évolué sous l'effet de la transformation néolibérale. D'un côté, il s'est enraciné en renforçant une structure clientéliste et, de l'autre, il a intégré un agenda libéral, principalement sur le plan économique, mais aussi, dans certains cas, politique, lorsque l'équilibre interne s'est déplacé en faveur des secteurs les plus progressistes.

Cependant, les mutations structurelles du pouvoir ont eu des impacts très importants non seulement sur le Parti justicialiste mais également sur les organisations syndicales. La Confédération générale du travail (CGT), organisation phare du mouvement ouvrier et longtemps considérée comme « la colonne vertébrale du péronisme », a également vu son rôle décliner de façon marquée depuis le retour à la démocratie.

Plusieurs facteurs expliquent cette perte d'influence. L'expansion de l'économie informelle et la réduction du nombre total d'emplois industriels – passés de 25 % de la population économiquement active dans les années 1980 à environ 15 % aujourd'hui – ont affaibli sa capacité de pression. Par ailleurs, l'assimilation progressive de ses dirigeants à la classe bourgeoise a accentué ce déclin. D'abord par la gestion des « Obras Sociales » (des mutuelles de santé, qui constituent une source de revenus clé pour les syndicats), puis par leur transformation en entrepreneurs via la sous-traitance.

Aujourd'hui, leurs principales préoccupations sont la défense de leurs ressources financières (« la caisse ») et le maintien de leur part de pouvoir. Ce glissement des priorités de la CGT n'aurait pas été possible sans le soutien implicite d'une partie des travailleurs, qui adoptent également une attitude défensive face à la précarisation croissante.

Cette fracture de la classe ouvrière a engendré une rupture entre les secteurs les plus précarisés et les travailleurs organisés. Cette division s'accompagne d'une méfiance mutuelle : les syndicats perçoivent les travailleur·ses précaires avec crainte, redoutant de sombrer dans leur situation, tandis que ces derniers considèrent les salarié·es syndiqué·es comme des privilégié·es.

La gauche, incapable de dépasser ses limites

Tandis que le péronisme et son artère syndicale perdaient du terrain, la gauche a donné vie à différents courants (guévaristes, national-populaires, PCA et ses satellites…) avec des degrés d'implantation variables. Certaines ont su s'enraciner dans les classes populaires au cours des années 1990 et au début du siècle mais, aujourd'hui, la plupart ont été absorbées par le kirchnérisme en raison de l'attrait suscité par les politiques néo-keynésiennes et néo-desarrollistas dans les milieux de gauche.

Les courants trotskistes regroupés au sein du FIT-U conservent une certaine pertinence. Bien que leurs principales composantes, le Parti ouvrier et le PTS, aient réussi à occuper une place importante dans des fronts sociaux (12, 13) elles peinent à s'implanter durablement dans les masses populaires (14). Celles-ci rejettent majoritairement leur discours et leurs pratiques militantes souvent perçues comme maximalistes, « déconnectées de la réalité » et faisant abstraction du rapport de forces existant. Avec leur posture anti-nationaliste, jugée « anti-populaire », ces courants sont marginalisés et accusés d'ignorer la question de la dépendence à l'imperialisme.

Disponibilité hégémonique (et contre-hégémonique ?)

Les transformations structurelles de la société argentine, marquées par l'essor du précariat et de l'économie informelle, l'affaiblissement des acteurs politiques traditionnels comme le péronisme, l'érosion des réseaux de solidarité et l'omniprésence de l'idéologie de l'individualisme, ont engendré une situation de disponibilité hégémonique (15) au sein des masses populaires. Cette dynamique se manifeste particulièrement dans le sous-prolétariat (16), désormais perméable à de nouvelles influences politiques.

Toutefois, des signes de résistance commencent à émerger. Les grandes mobilisations ouvrières et la grève générale, le mouvement universitaire, les manifestations féministes, ainsi que les assemblées multisectorielles liées aux syndicats ou aux secteurs auto-organisés (autoconvocados), montrent une structuration progressive.

Ces dynamiques, bien que prometteuses, peinent encore à construire une force politique capable d'organiser la résistance et de défier réellement la continuité de ce projet néolibéral. Le péronisme, divisé et en proie à des conflits internes, n'a pas encore clarifié quelle faction prendra l'ascendant. Mais même une fois ces querelles tranchées, rien ne garantit une rupture avec le statu quo. Quant à la gauche, elle n'a pas su formuler une stratégie capable d'embrasser les aspirations des masses populaires et de leur offrir une véritable orientation révolutionnaire.

L'enjeu ne se limite pas à vaincre Milei – bien que cela soit crucial – mais à défaire un projet néolibéral-autoritaire qui aspire à l'hégémonie. Une contre-hégémonie ne se décrète pas : elle se construit dans la praxis, à travers l'élaboration d'un projet alternatif, culturel et politique, capable de transcender le cadre actuel et d'incarner les aspirations collectives d'indépendance et d'émancipation des masses populaires.

Le 14 décembre 2024

Nicolas Menna est militant argentin au sein du NPA-L'Anticapitaliste et membre de la IVe Internationale.

Notes

1. Pour plus de détails sur l'évolution économique et sociale, voir Eduardo Lucita, « Argentine : un nouveau temps politique », 13 novembre 2024, Inprecor.

2. Unión - Pro est une coalition électorale argentine conservatrice et libérale, fondée en 2007, et composée du Parti fédéral, de l'Union du centre démocratique, de Recréer pour la croissance de l'ex-ministre Ricardo López Murphy, de Proposition républicaine (ex-Compromiso para el Cambio), d'Unión Celeste y Blanco de l'homme d'affaires Francisco De Narváez, du Parti populaire chrétien bonaerense et du Parti Nouveau Buenos Aires.

3. Le « desarrollismo » (développementisme) est un courant politico-économique né en Argentine afin de garantir un niveau de prospérité économique proche des pays les plus « développés » à travers une stratégie de contrôle national de l'économie de marché qui se différencie de la doctrine libérale. Il prônait le développement interne par le remplacement des importations, l'ouverture aux investissements étrangers et un rôle actif de l'État dans la planification économique. Un de ses objectifs (jamais atteint) était le progrès social par la réduction des inégalités, sans toutefois modifier la structure capitaliste impérialisée du pays.
4. Chiffres tirés d'études du Conicet et de l'UBA et de l'UCA.

5. Les Documents de Santa Fe sont des documents de la CIA rédigés dans la ville de Santa Fe entre 1980 et 1986. Ils ont été inspirés par la crainte de l'expansion de la gauche dans la région et ont servi de base opérationnelle au renforcement de la politique de domination des États-Unis en Amérique latine depuis ces années.

6. Dans un pays comme l'Argentine, le contrôle de la diffusion du football est un outil fondamental pour contrôler le reste, car aucun Argentin ne souscrira à un service de câble qui n'inclut pas la retransmission du football. Cela permet à celui qui le contrôle d'imposer ses conditions aux autres. Cette stratégie a servi de base pour imposer, surtout en dehors de la capitale, l'entreprise de câble de ce groupe, au détriment des options coopératives qui existaient auparavant.

7. Cela a été formulé par le journaliste Julio Blanck lorsque le Parti Justicialiste (PJ) a été battu par Mauricio Macri en 2015.

8. Le péronisme au pouvoir a également fortement réprimé le communisme, en particulier sa branche syndicale.

9. Essentiellement, cela avait commencé un peu plus tôt, avec Isabel Perón et son ministre de l'Économie, Rodrigo, mais c'est à ce moment-là que le processus parvint réellement à s'imposer, grâce à la répression.

10. Le consensus de Washington est un corpus de mesures d'inspiration libérale, datant de la « période Reagan » aux États-Unis, concernant les moyens de relancer la croissance économique, notamment dans les économies en difficulté du fait de leur endettement comme en Amérique latine. Ce consensus s'est établi entre les grandes institutions financières internationales siégeant à Washington (Banque mondiale et Fonds monétaire international) et le département du Trésor américain.
11. Réalisation (temporaire également) de l'« alliance plébéienne » (mais hégémonisée par la classe moyenne et non par le prolétariat) esquissée par Spilimbergo et le Parti Socialiste de la Gauche Nationale. Voir les thèses de son IIIe congrès : « Classe ouvrière et pouvoir ».

12. Réalisation (temporaire également) de l'« alliance plébéienne » (mais hégémonisée par la classe moyenne et non par le prolétariat) esquissée par Spilimbergo et le Parti Socialiste de la Gauche Nationale. Voir les thèses de son IIIe congrès : « Classe ouvrière et pouvoir ».

13. En particulier, le Parti ouvrier, à travers le Polo Obrero, un courant de travailleurs sans emploi, et le PTS, grâce à son influence dans le mouvement étudiant et dans certains secteurs de travailleurs, comme celui qui a donné naissance au mouvement des usines récupérées en 2001 (dont les céramiques Zanon sont le principal référent).

14. Bien que des avancées non négligeables aient été réalisées, il ne faut pas confondre opportunité et conviction. Par exemple, le fameux « succès » à Jujuy, où le FIT-U a obtenu 21 % des votes, s'explique par l'interdiction faite à la principale représentante péroniste de la région, Milagro Sala, de se présenter, ainsi que par l'appel explicite de cette dernière à voter pour l'option de gauche.

15. Voir « L'œuf et le serpent. Le cauchemar officiel », Miguel Mazzeo 19 novembre 2023, Contra hegemonia.
16. La catégorie « sous-prolétariat » englobe la situation de précarité, d'instabilité économique, d'absence de droits du travail et de manque d'intégration sociale.

*****

Abonnez-vous à notre lettre hebdomadaire - pour recevoir tous les liens permettant d'avoir accès aux articles publiés chaque semaine.

Chaque semaine, PTAG publie de nouveaux articles dans ses différentes rubriques (économie, environnement, politique, mouvements sociaux, actualités internationales ...). La lettre hebdomadaire vous fait parvenir par courriel les liens qui vous permettent d'avoir accès à ces articles.

Remplir le formulaire ci-dessous et cliquez sur ce bouton pour vous abonner à la lettre de PTAG :

Abonnez-vous à la lettre

Près de 100 000 Nicaraguayens ont émigré en 2024

J'ai passé un mois chaque année au Nicaragua de 1995 à 2018, la plupart du temps accompagnant un groupe d'étudiants du Collège Dawson. Nous vivions, chacun de nous, dans une (…)

J'ai passé un mois chaque année au Nicaragua de 1995 à 2018, la plupart du temps accompagnant un groupe d'étudiants du Collège Dawson. Nous vivions, chacun de nous, dans une famille d'accueil. En décembre 2001, je vivais dans la famille de Don Paco Mondragón, l'ex-leader dans la région de la campagne d'alphabétisation du FSLN en 1980.
Dans la photo qui sert de logo de cet article, on voit sa fille, Ena, et sa conjointe, Inesita. Plusieurs des Nicaraguayens avec lesquels j'ai développé un profond lien affectif se trouvent présentement aux Etats-Unis comme réfugiés. Le fondateur et directeur de la revue Confidencial, Carlos Chamorro, que je connais depuis 1977, a dû fuir au Costa Rica parce qu'il craignait pour sa vie. Les directeurs de deux écoles secondaires régionales – une dans la ville de Santo Tomas del Norte et l'autre dans le village Las Pozas – ainsi que le responsable du cours d'informatique de l'école secondaire régionale située dans le village Paso Hondo, trois individus que je connaissais très bien, se trouvent aux Etats-Unis, sans leur conjointe et leurs enfants. Une situation humaine extrêmement éprouvante...
Ovide Bastien

Aujourd'hui, 1,5 million de Nicaraguayens vivent à l'extérieur du pays, la plupart d'entre eux - environ 800 000 - ayant émigré aux États-Unis.

Le 27 décembre 2024, Confidencial

Traduit de l'espagnol par Ovide Bastien, auteur de Racines de la crise : Nicaragua 2018

Quelque 95 000 Nicaraguayens ont émigré en 2024 vers différents pays, la grande majorité - 58 000 - vers les États-Unis et dans le cadre du programme de migration régulière connu sous le nom de liberté conditionnelle humanitaire.

Six ans après le déclenchement de la crise sociopolitique en 2018, la migration est l'une des conséquences majeures de la répression , explique le spécialiste des migrations et chercheur au Dialogue interaméricain Manuel Orozco, qui ajoute que le nombre de personnes quittant le Nicaragua a triplé : près de sept ménages sur dix ont un membre de leur famille à l'extérieur du pays.

En 2017, il y avait 658 203 migrants nicaraguayens, dont 280 000 aux États-Unis. Aujourd'hui, ils sont 1 519 043, dont 839 620 aux États-Unis, selon les données du chercheur basées sur des sources officielles et ses propres calculs, ce qui impliquerait que quelque 850 000 Nicaraguayens ont émigré au cours des six dernières années.

Plus de 70 000 Nicaraguayens sont arrivés aux États-Unis en 2024

Les États-Unis sont la principale destination de l'immigration nicaraguayenne. En 2024, quelque 72 000 Nicaraguayens sont arrivés aux États-Unis, y compris ceux qui sont entrés grâce à la liberté conditionnelle humanitaire, selon les données du gouvernement américain.

Traditionnellement, le transport de l'eau tous les jours revenaient aux femmes. Photo prise par Ovide Bastien à Las Pozas, décembre 2001

La liberté conditionnelle humanitaire a été l'une des questions prédominantes de l'actualité cette année pour trois raisons : la suspension temporaire du programme pendant un mois en août ; la promesse de Donald Trump, alors candidat à la présidence, de l'éliminer s'il redevenait président ; et l'annonce par le gouvernement actuel qu'il ne renouvellerait pas le séjour de ceux qui sont arrivés dans le cadre du programme, qui est valable pour deux ans.

La liberté conditionnelle humanitaire ou le programme CHNV est un mécanisme de migration régulière pour les Cubains, les Haïtiens, les Nicaraguayens et les Vénézuéliens qui leur permet de demander à vivre et à travailler aux États-Unis pendant deux ans, à condition qu'ils aient un parrain pour les soutenir et que les autorités approuvent la demande.

Maintenant que Trump s'est assuré quatre années supplémentaires à la présidence des États-Unis, on s'attend à ce qu'il tienne sa promesse et que le programme CHNV soit définitivement annulé, de sorte qu'il ne sera plus une option pour ceux qui veulent migrer légalement. En outre, les personnes qui se trouvent déjà aux États-Unis en vertu de ce mécanisme devront, si elles souhaitent y rester régulièrement, demander un autre statut d'immigration avant l'expiration de leur statut actuel, comme l'ont prévenu les spécialistes de l'immigration.

La suppression de la liberté conditionnelle affecterait les pays les plus touchés politiquement par les dictatures et n'apporterait aucun soulagement à ces personnes. On ne sait pas quelles alternatives l'administration entrante prévoit pour ces quatre pays, en particulier en ce qui concerne les trois dictatures (Cuba, Venezuela et Nicaragua), souligne M. Orozco.

Trump va-t-il mettre à exécution ses menaces anti-immigration ?

Le mandat de Trump à partir du 20 janvier 2025 s'accompagne également de la menace d'expulsions massives de migrants - une autre de ses principales promesses de campagne -, y compris de Nicaraguayens.

Les migrants qui seraient les plus vulnérables à un plan agressif d'expulsion des étrangers des États-Unis seraient : ceux qui ont déjà un ordre d'expulsion en place ; ceux dont l'asile politique a été refusé et qui n'ont pas d'autre option à demander ; les migrants sous statut tels que TPS (Temporary Protected Status) et DACA (Deferred Action for Childhood Arrivals) - s'ils ne sont pas renouvelés - et ceux qui bénéficient d'une liberté conditionnelle pour raisons humanitaires.
Orozco ajoute un autre facteur à prendre en compte concernant le risque d'expulsion : les personnes les plus susceptibles d'être expulsées seraient celles qui sont arrivées au cours des cinq dernières années, car ce sont celles qui peuvent être plus facilement suivies par les autorités, puisqu'il existe une sorte d'information à leur sujet dans les bases de données du gouvernement. Ces personnes viennent principalement de Cuba, du Nicaragua, du Venezuela et d'Haïti , souligne-t-il.

Le chercheur affirme qu'il y a actuellement 80 000 Nicaraguayens sous le coup d'un arrêté d'expulsion et prévoit que 10 % d'entre eux, soit environ 8 000, pourraient être expulsés dans le cadre d'une première grande tentative de l'administration Trump de tenir sa promesse électorale au cours des premiers mois de l'année 2025.

Le Costa Rica a reçu plus de 21 000 demandes d'asile de la part de Nicaraguayens en 2024

Le Costa Rica est resté la deuxième destination des migrants nicaraguayens, bien que le nombre de demandes d'asile ait chuté de plus de 28 000 en 2023 à 21 710 entre janvier et novembre 2024, selon les données de la Direction générale des migrations et des étrangers (DGME) du Costa Rica.
Un changement significatif dans les conditions pour les migrants et ceux qui ont l'intention de migrer au Costa Rica est intervenu en juin 2024, lorsque les autorités ont rétabli un certain nombre de droits pour les demandeurs d'asile. Le délai d'arrivée pour déposer une demande d'asile a été supprimé et la possibilité de recevoir un permis de travail lors de la demande du statut de réfugié a été rétablie.

En septembre, octobre et novembre, les demandes d'asile des Nicaraguayens au Costa Rica ont augmenté de manière significative, ce qui pourrait indiquer le début d'une reprise de la migration vers le voisin du sud.

L'augmentation des envois de fonds du Costa Rica vers le Nicaragua coïncide avec l'augmentation des demandes, explique M. Orozco. Les demandes sont passées de 1 000 à 3 000, et le montant moyen des envois de fonds passe de 26 à 30 millions de dollars par mois , précise-t-il.

Abonnez-vous à notre lettre hebdomadaire - pour recevoir tous les liens permettant d'avoir accès aux articles publiés chaque semaine.

Chaque semaine, PTAG publie de nouveaux articles dans ses différentes rubriques (économie, environnement, politique, mouvements sociaux, actualités internationales ...). La lettre hebdomadaire vous fait parvenir par courriel les liens qui vous permettent d'avoir accès à ces articles.

Remplir le formulaire ci-dessous et cliquez sur ce bouton pour vous abonner à la lettre de PTAG :

Abonnez-vous à la lettre

Le programme PAFI, vous connaissez ? PAFI pour programme d'aide financière à l'investissement.

𝗥𝗲́𝘀𝘂𝗺𝗲́ 𝗱𝘂 𝗥𝗮𝗽𝗽𝗼𝗿𝘁 𝗱𝗲 𝗹’𝗢𝗿𝗴𝗮𝗻𝗶𝘀𝗺𝗲 𝗱𝗲 𝗗𝗲́𝗳𝗲𝗻𝘀𝗲 𝗱𝗲𝘀 𝗗𝗿𝗼𝗶𝘁𝘀 𝗛𝘂𝗺𝗮𝗶𝗻𝘀 𝗘𝗖𝗖𝗥𝗘𝗗𝗛𝗛 𝘀𝘂𝗿 𝗹𝗮 𝘀𝗶𝘁𝘂𝗮𝘁𝗶𝗼𝗻 𝗱𝗲𝘀 𝗱𝗿𝗼𝗶𝘁𝘀 𝗵𝘂𝗺𝗮𝗶𝗻𝘀 𝗲𝗻 𝗛𝗮𝗶̈𝘁𝗶 (𝗗𝗲́𝗰𝗲𝗺𝗯𝗿𝗲 𝟮𝟬𝟮𝟰)

21 janvier, par Gesnel Pierre, Louimann Maceus — , ,
La situation en matière de respect des droits humains est à son plus bas niveau, c'est-à-dire sans précédent. Malgré l'existence de toutes les règles de Droits, des (…)

La situation en matière de respect des droits humains est à son plus bas niveau, c'est-à-dire sans précédent. Malgré l'existence de toutes les règles de Droits, des Conventions, des traités, des accords et les lois nationales, les droits de l'homme sont violés systématiquement de manière flagrante et ceci sous les yeux passifs des autorités de l'état. Il est un fait que dans un pays où les droits de l'homme ne sont pas respectés, on ne peut pas parler de régime démocratique.

A un tel point, la famine ronge les familles, un chômage sans précédent, des assassinats récurrents, l'impunité, des massacres à répétition, des viols Collectifs, promiscuité, l'injustice, la corruption, la mauvaise gouvernance a tous les niveaux et une insécurité généralisée qui emporte des vies et des biens de manière quotidienne.

⚫ 01 août au 04 septembre 2024, indique la présence de 702 973 personnes
déplacées internes en Haïti.

⚫ Entre le 6 et le 11 décembre, au moins 207 personnes dont 134 hommes et
73 femmes ont été exécutées par les membres de Gang de Wharf Jérémie.

⚫ Des attaques dans les quartiers de Poste Marchand, Fort National et Christ Roi, entre le 7 et 8 décembre ont provoqué le déplacement de quelque 4 726 personnes.

⚫ 10 décembre dans la commune de la Petite rivière de l'Artibonite, précisément dans la section communale de Bas Coursin. Un total de 10 606 personnes (2 406 ménages) se sont déplacées dont la plupart (64%) ont fui vers la commune des Verrettes.

Il faut noter que plus de 1,379 personnes tuées et blessées, 428 autres kidnappées entre avril à juillet 2024 en Haiti, 77% des victimes sont des hommes, 20% sont des femmes et 3% les enfants durant le deuxième trimestre de l'année.

⚫ 128 personnes ont été tuées ou blessées à Delmas 24 et Solino, dans des attaques de gangs armés, au cours des mois d'avril, mai et juin 2024.

⚫ 233 personnes ont été également tuées et blessées, au cours du deuxième trimestre 2024, à Carrefour et Gressier (sud de la capitale), où ces violences armées ont forcé 14 mille personnes à se déplacer, en raison des gangs armés à Carrefour et Gressier. Entre avril et juin 2024, au moins 11 personnes ont été tuées par les gangs de Gran Ravin et Ti Bwa (sur les hauteurs de Martissant, périphérie sud de Port-au-Prince).

Les gangs armés continuent leurs offensives meurtrières dans diverses zones de la capitale et dans le département de l'Artibonite, malgré la présence dans le pays d'une force, d'une Mission multinationale d'appui à la sécurité (Mmas) pour aider la police haïtienne à les combattre.

⚫ Augmentation des actes de kidnapping, avec 428 personnes enlevées d'avril
à juin 2024. Mais ces 428 cas documentés dénotent une augmentation dans la
quantité d'enlèvements au cours du deuxième trimestre de l'année 2024, après une relative accalmie pendant les mois de février et de mars 2024, au cours desquels 129 cas ont été enregistrés.

⚫ Au moins 73% des 428 enlèvements documentés ont été signalés dans le département de l'Artibonite.

𝗖𝗿𝗶𝘀𝗲 𝗮𝗹𝗶𝗺𝗲𝗻𝘁𝗮𝗶𝗿𝗲 𝗮𝗶𝗴𝘂𝗲̈ 𝗲𝗻 𝗛𝗮𝗶̈𝘁𝗶

Haiti compte environ 11 millions d'habitants, et selon la plus récente analyse de la sécurité alimentaire dans le pays, appuyée par l'ONU, environ 5.4 millions d'haïtiens qui se battent quotidiennement pour se nourrir et nourrir leur famille. Ce qui représente l'une des proportions les plus élevées de personnes en situation d'insécurité alimentaire aiguë parmi
toutes les crises que le monde ai connu. Environ 1,64 million d'entre eux sont confrontés à des niveaux d'insécurité alimentaire aiguë d'urgence. Et leS enfants sont particulièrement touchés, avec une augmentation alarmante de 19% du nombre d'enfants souffrant de malnutrition aiguë sévère.

C'est une situation grave qui n'interpelle personne au plus niveau de l'état. Aucune mesure n'est prise pour adresser la problématique du droit à l'alimentation de la population ; mais tout cela s'est considérablement aggravé dans le pays en particulier par la violence sanglante des groupes armés qui contrôle particulièrement 90% de la capitale Haïtienne ; mais aussi en raison des crises politiques et économiques du pays

Mais , il faut préciser que 88% plus grand nombre de meurtres et de blessures ont été enregistrés dans la zone métropolitaine de la capitale, Port-au-Prince, « notamment en raison d'attaques indiscriminées des gangs contre certains quartiers, mais aussi d'exécutions, par les gangs, d'individus soupçonnés de collaborer avec la police ou des groupes d'autodéfense ».

𝗡𝗼𝗺𝗯𝗿𝗲𝘀 𝗱𝗲𝘀 𝗣𝗼𝗹𝗶𝗰𝗶𝗲𝗿𝘀 𝗮𝘀𝘀𝗮𝘀𝘀𝗶𝗻𝗲́𝘀 𝗲𝘁 𝗦𝗶𝘁𝘂𝗮𝘁𝗶𝗼𝗻 𝗱𝗲𝘀 𝗱𝗲́𝘁𝗲𝗻𝘂𝘀

En dépit des moyens engagés, 20 policières ou policiers ont été tués entre janvier et juin 2024. Vingt-huit attaques armées contre des postes de police ou des patrouilles ont été dénombrées. L'une des plus marquantes a touché la ville de Gressier en mai 2024 dans les faubourgs de Port-au-Prince

Au cours du deuxième trimestre, 78 détenus sont décédés (29 au cours du premier trimestre), la plupart en raison d'un manque de soins, de l'insalubrité, d'une alimentation insuffisante et du manque d'accès à l'eau potable. Vingt-huit attaques armées contre des postes de police ou des patrouilles ont été dénombrées. L'une des plus marquantes a touché la ville de Gressier en mai 2024 dans les faubourgs de Port-au-Prince.

Organisme de Défense des Droits de l'Homme en Haïti ECCREDHH continue à exprimer sa préoccupation face aux violations systématiques des droits fondamentaux en Haiti. Ces droits sont violés au jour le jour sous les yeux des autorités en place. Ce qui implique qu'Haiti est devenue un État de non droit. Ces droits constituent un ensemble de droits et libertés ayant un aspect important pour l'être humain. Mais, l'état de droit et la démocratie
sont en fait les conditions indispensables pour une pleine et entière jouissance de ces droits.

En effet, L'Organisme de Défense des Droits de l'Homme en Haiti ECCREDHH constate que les droits fondamentaux en Haïti ne veulent rien dire, notamment le droit à la santé qui est gravement piétiné, galvaudé et ignoré par l'État dans ses différentes politiques publiques. C'est-à-dire, aucune priorité en termes de gouvernance politique n'est mise en place pour
aborder la question de santé publique dans le pays. Dans un contexte complexe et compliqué que le pays est plongé le nombre de personnes touchées par balle ou blessées se sont multipliées et presque pas de centre hospitalier disponible pour apprécier la situation sans compter les cas existants laisser pour contre.

En outre, pratiquement à Port-au-Prince et ses zones périphériques 80 % des hôpitaux publics et/ou centre hospitalier seraient fermés ou dysfonctionnels. Le seul Hôpital de la Paix qui essaie de répondre, mais dépassé par les affluences des personnes blessées et aussi d'autres cas. Il faut rappeler à l'hôpital la paix des accouchements qui se font à même le sol sur les céramiques froides. C'est extrêmement grave d'énoncer cela en
plein 21e siècle. Mais c'est un fait pour démontrer qu'aucune priorité n'est en aucun cas accordée au droit à la santé dans le pays ainsi que les autres droits sociaux, économique et culturels. À cause de ces actes de violences, plus de 18 institutions sanitaires ne
sont pas fonctionnelles dans l'aire métropolitaine de Port-au-Prince.

En fait, malgré l'existence des traités internationaux, des accords, des conventions signées et ratifiées par Haïti et les lois nationales relatives en la matière, le droit à la santé et les autres droits fondamentaux sont piétinés par les dirigeants de l'État appelés à faire appliquer les lois de la République. Donc, il est inacceptable voire inconcevable qu'Haiti
devienne une république dirigée par des nuls qui ne comprennent même pas le
sens de l'État et de la gouvernance publique.

ECCREDHH lance un appel vibrant aux organisations de la société civile haïtienne, la situation du pays est bien plus grave que vous ne l'imaginez.

Défendre des intérêts de clans à la place de l'intérêt général de la nation, engendre plus de crise et affecte le quotidien de tout un chacun.

Par conséquent, l'Ensemble des Citoyens Compétents à la Recherche de l'Egalité des Droits de l'Homme en Haïti (ECCREDHH) fait appel à votre conscience et votre responsabilité, mettez de côté tout ce qui nous divise et unissons-nous pour sauver ce pays.

Vive la Démocratie !

Vive le Respect des Droits Humains !

Vive une société juste !

Pour authentification :

Me Louimann MACEUS, av,
Secrétaire Général ECCREDHH.
Me Gesnel PIERRE, av.
Coordonnateur Général ECCREDHH

*****

Abonnez-vous à notre lettre hebdomadaire - pour recevoir tous les liens permettant d'avoir accès aux articles publiés chaque semaine.

Chaque semaine, PTAG publie de nouveaux articles dans ses différentes rubriques (économie, environnement, politique, mouvements sociaux, actualités internationales ...). La lettre hebdomadaire vous fait parvenir par courriel les liens qui vous permettent d'avoir accès à ces articles.

Remplir le formulaire ci-dessous et cliquez sur ce bouton pour vous abonner à la lettre de PTAG :

Abonnez-vous à la lettre

Le programme PAFI, vous connaissez ? PAFI pour programme d'aide financière à l'investissement.

Ce que nous sommes tous en train de perdre

21 janvier, par Michel Jetté — ,
Alors que la Californie brûle comme jamais, que Donald Trump, avant même son intronisation à la présidence des États-Unis, joue au RISK avec le monde en compagnie de son (…)

Alors que la Californie brûle comme jamais, que Donald Trump, avant même son intronisation à la présidence des États-Unis, joue au RISK avec le monde en compagnie de son acolyte Elon Musk, pour le plus grand plaisir de leur classe d'oligarques, que les propriétaires des médias et plateformes d'information invoquent la « liberté d'expression »
pour ouvrir leurs portes à la « liberté de mentir » à grande échelle, Michel Jetté fait un bilan de 2024 et des actions/inactions de l'humanité. Dernier coup de gueule de 2024, en ce début de 2025…

Tiré du PressMob édition écrite de GMob
https://www.groupmobilisation.com/_files/ugd/bf4f35_d7037ff684ae40dc8ab93e71c4c69cac.pdf
PressMob édition écrite
Vol. 6, no 1, 10 janvier 2025

Dans le contexte de l'urgence face à la crise planétaire, de tragiques échecs se sont déroulés en 2024, particulièrement lors du sommet sur la pollution plastique, de la COP 16 sur la biodiversité, de la COP 29 sur les changements climatiques et de la conférence de l'ONU contre la désertification. Pour nous aider à comprendre, commençons par un flashback.

Lors de l'émission de Tout le monde en parle du 4 décembre 2022 (3 jours avant la COP 15 à Montréal), le ministre de l'Environnement et Changement climatique Canada Steven Guilbeault nous apprenait, après avoir lu une étude récente (sans mentionner sa provenance), que le réchauffement global annoncé n'était pas si alarmant. Une augmentation, par rapport à l'ère préindustrielle, de « seulement » 1,7 à 2,4 degrés, plutôt que les 5 degrés Celsius annoncés d'ici 2100, avait de quoi nous rassurer.

Ce que Guilbeault ne nous avait pas dit, c'est que ces hypothèses font partie des scénarios les plus optimistes. En fait, l'Agence internationale de l'énergie, qui avançait l'optimiste 1,8 degré, se basait sur l'hypothèse selon laquelle toutes les promesses à court terme (grosso modo, les cibles de réduction fixées pour 2030) et toutes les promesses de neutralité carbone (dans la plupart des cas, en 2050) seraient respectées. Cette étude prenait aussi en compte les promesses de réduction du méthane, cet autre gaz à effet de serre (GES) plus puissant que le CO2 dont on parle moins souvent. Pour ce qui est du 2,4 degrés, le Climate Action Tracker (CAT), un organisme allemand à but non lucratif, arrivait à ce résultat parce qu'il ne se basait que sur les cibles de 2030, considérant que celles de 2050 étaient trop lointaines. Autrement dit, Guilbeault nous exposait les scénarios les plus optimistes.

Force est de constater qu'aucune de ces prévisions n'est en train de se réaliser. Pire, nous venons de traverser une première fois le 1,5 degré de réchauffement global dont l'atteinte était prévue entre 2030-35.

Mais revenons à notre flashback : d'aucune façon, Steven Guilbeault n'a osé aborder l'autre scénario sur lequel l'humanité est alignée, celui que l'on nommait il n'y a pas si longtemps : B.A.U. (Business as Usual).

En affirmant que : « oui ça va se réchauffer, mais pas aussi vite qu'on le pensait », il occultait qu'en 2022, avec seulement une augmentation de 1,1 degré Celsius, ce sont des segments de continents qui partaient en fumée et que des sécheresses historiques tuaient des populations fragilisées autour de la planète. Le Stockholm Resilience Centre affirmait que 6 des 9 limites planétaires considérées comme critiques sont atteintes, ce qui a le potentiel de résulter en un emballement irréversible du climat dans les prochaines années. Et, bien sûr, ce réchauffement amplifie la destruction des habitats naturels que nous avons déjà massacrés. Pour citer l'astrophysicien Aurélien Barreau : nous avons perdu 65% des forêts depuis mille ans, 65% des grands mammifères depuis 30 ans, et 65% des insectes depuis 10 ans… et ça va en empirant.

Reconnaître qu'il y a une crise climatique qui accentue et accélère la destruction de la biodiversité ne suffit pas. Si on ne reconnaît pas l'ampleur et la vitesse de la crise, des mesures inadaptées seront mises en place qui contribueront aux risques d'effondrement de nos écosystèmes, de la biodiversité et des conditions essentielles au maintien de la vie. Nous ne pourrons revenir en arrière une fois que des systèmes naturels complexes auront changé d'état. Le droit à l'erreur n'existe tout simplement pas… Et ça, l'écologiste Steven Guilbeault le sait très bien.

Aussi, c'est avec le regard ébahi et la mâchoire décrochée que nous avons vu la COP 15 sur la biodiversité se terminer avec des « hourras » et la conclusion du ministre Guilbeault qu'il s'agissait d'une entente historique pour protéger la biodiversité : on va protéger 30% des terres, des océans, et on va saupoudrer des milliards aux pays les plus pauvres qui sont plus lourdement impactés par la crise de la biodiversité.

Encore une fois, c'est le modèle comptable qui gagne, les forces du marché prévalent. Que signifient 30% ? De quels habitats parle-t-on ? Et veut-on nous faire croire que continuer à exploiter 70% des terres et des océans avec le modèle business as usual n'affectera pas le 30% des espèces « chanceuses » protégées, comme si tous ces processus biologiques complexes n'étaient pas interreliés ?

Rappelons-nous que nos émissions mondiales de CO2 atteignent toujours des niveaux record pratiquement chaque année, car, entre autres, les signataires de l'accord de Paris sont loin d'avoir respecté leurs engagements de réduction des GES. Vous voyez le rafistolage débridé qu'on nous sert afin de nous rassurer ?

Voici maintenant l'un des pires résultats du déni morbide de la crise systémique globale de la part de nos leaders : étant le plus grand puits de carbone de la planète, les océans subissent un choc écosystémique qui met en danger un nombre effarant d'espèces. Sans parler du fait que certaines études mentionnent que leur capacité à capter notre CO2 s'amenuise dangereusement au point où certains endroits deviennent des émetteurs de CO2 qui s'ajoutent aux émissions que nous continuons à cracher massivement dans l'atmosphère. N'oublions jamais que si les océans meurent, nous mourons, et actuellement la vie périclite dans le grand bleu à une vitesse que les scientifiques n'ont jamais vue. Mais soyez rassurés : Steven Guilbeault nous a dit qu'avec le niveau actuel de CO2 dans l'atmosphère, nous allons nous limiter à une augmentation de 1,7 °C et sauver 30% de nos océans…
N'êtes-vous pas tannés qu'on vous prenne pour des valises vertes ?
Fin du flashback.


La COP sur la biodiversité de 2024 est tout aussi pathétique, tout comme la COP 29, le sommet sur la pollution plastique et la conférence de l'ONU contre la désertification qui sont tous annoncés comme des échecs.

Cela confirme que la réelle tragédie en marche provient des hautes sphères de notre civilisation ; de puissances économiques qui maintiennent les blocages tant économiques, informationnels, politiques et sociétaux qui entraînent non seulement nos sociétés, mais le vivant au complet dans l'abîme de la catastrophe planétaire.

Les COP

Les nations s'entêtent toujours à régler un problème d'envergure existentielle avec les mêmes outils économiques qui provoquent justement ce problème qui se nomme aussi effondrement du vivant.

Les COP nous indiquent aussi que le vivant est toujours perçu avant tout comme une externalité ou une ressource que l'économie-monde a besoin pour que son modèle business as usual puisse subsister.

Comme nous l'avons déjà rapporté, l'article 3, alinéa 5 de la convention-cadre régissant les COP nous dévoile de façon spectaculaire le processus de blocage mortifère qui empêche toute transformation urgente afin de sauver le vivant. Il mentionne que les accords ne peuvent prendre aucune mesure, même unilatérale à l'échelle d'un pays, en faveur du climat qui pourrait contrarier le développement du commerce international, donc contrarier la poursuite de l'objectif de croissance économique (les profits à tout prix). Vous avez bien lu : les ententes finales prises lors des COP n'ont pas le droit de s'attaquer aux causes du problème, car leurs règlements l'interdisent tout simplement.

Pas étonnant de voir ces dernières années les puissants de ce monde organiser ces COP, et d'entendre lors de la COP 29, le président azerbaïdjanais, Ilham Aliyev, qui est aussi un magnat du pétrole, dire que le pétrole est « un cadeau de Dieu ».

N'ayons pas peur de regarder les choses telles qu'elles sont : les acteurs les plus puissants de l'économie-monde, donc de l'histoire de l'humanité, feront tout en leur pouvoir afin de continuer à avoir un accès sans restrictions aux ressources de la planète dans le but de maintenir leur modèle d'affaires suicidaire. Et les politiciens tels que Guilbeault exposent lamentablement leur impuissance face aux menaces financières, leur impuissance ou… leur adhésion au modèle. Vous comprenez maintenant pourquoi ce pouvoir économique tyrannique doit être stoppé maintenant : ce n'est rien de moins qu'une question de vie ou de mort.

Vouloir stopper le déclin massif des espèces, la 6ᵉ grande extinction de la vie sur Terre, exige des transformations radicales de notre rapport à la vie. Ce qui signifie que l'économie va devoir être mise en phase avec le vivant, que tout projet, tant micro que macroéconomique, devra tenir compte de l'équilibre des systèmes, des habitats qui soutiennent ce vivant, incluant nous-mêmes.

Cela peut se faire, mais à une condition : abolir en premier lieu cette règle destructrice qui mentionne que l'objectif fondamental d'une entreprise est de réaliser des profits, peu importe le prix à payer, et la remplacer par une valeur cardinale sociétale universelle : la vie au-dessus de tout considérant. Donc, l'économique au service du vivant, et que l'argent retrouve sa fonction originale comme flux d'échange et non d'accumulation à l'infini.

Actuellement, les forces économiques et politiques sont des processus suicidaires. Nous devons donc reconnaître que nous avons affaire à des groupes d'individus, des groupes d'actionnaires privés ainsi que des États et leurs alliés politiques (dont beaucoup proviennent de ces sphères économiques) qui sont devenus des experts à justifier le modèle d'affaires dominant afin de continuer à faire tourner l'économie dans le but d'engranger profits et fortunes encore un certain temps, à la manière d'une roulette russe qui n'a pas encore craché sa balle fatale.

Représentant moins de 1% de la population globale, ces milliardaires, qui détiennent pratiquement tous les leviers de pouvoir en train de nous faire plonger dans l'abysse de l'effondrement, croient (tels des fanatiques) que les données les plus rassurantes justifient leurs activités morbides, bien que les faits démontrent qu'ils sont en train d'exterminer la vie à un rythme jamais vu sur la planète.

Nous devons réaliser, de toute urgence, qu'il y a dans notre espèce une masse critique de sapiens, d'humains, qui ont développé un comportement déviant à travers l'idéologie de l'accumulation à l'infini. Étant aux commandes de l'économie-monde, c'est l'espèce humaine et tout le vivant au complet qu'ils mettent en danger. Ils sont présentement hors de contrôle et entraînent le vivant dans son entier dans leur folie destructrice.

Nous sommes passés d'une guerre des classes à une guerre contre le vivant qui n'est rien de moins qu'une guerre d'extermination menée par cette petite minorité obsédée par l'accumulation de richesses et pouvoirs, des comportements dignes des pires diagnostics de trouble obsessionnel compulsif.

Le plus terrifiant, c'est que ces « banquiers-actionnaires-spéculateurs-PDG », ces économistes fous de la secte du libre marché, ces prédateurs du vivant, croient en leurs lubies rassurantes grâce à des pirouettes psychologiques que certains nomment, entre autres, « biais cognitifs ».

Comme le mentionne l'économiste Jacques Généreux, parlant de la stupidité de nos élites : « Plus on a une éducation élevée, un entraînement à la réflexion et à la
discussion qui créent des habiletés intellectuelles, plus on est capable de s'ancrer dans l'erreur et la bêtise parce qu'on est capable de développer toutes les capacités de notre cerveau pour apporter les justifications à nos erreurs et aux démentis qui nous sont adressés afin de confirmer ce que nous voulons entendre ». Autrement dit : on ne retient que ce qui va dans la direction de nos intérêts et profits.

Pensez juste aux pétrolières qui ont bâti leurs argumentaires pour nier le réchauffement planétaire, nous faisant perdre les 30 dernières années les plus cruciales pour l'humanité pour contrer la catastrophe climatique. Pensez à Guilbeault, utilisant, lui, le biais de confirmation afin d'accréditer son message d'un scénario rassurant, en ne tenant que partiellement compte des données scientifiques disponibles, malgré la possibilité de conséquences terribles. Voilà une partie de la nature humaine que nous ne pouvons plus occulter.

Le système économique prédateur a fini par justifier et croire en ses propres fantasmes qui engendrent cette extermination du vivant. Nous avons deux siècles de preuves accumulées devant nos yeux ! Impossible de nier particulièrement les 30 dernières années qui ont vu disparaître tant d'espèces animales ainsi que l'état stable de notre climat au point où les scientifiques parlent d'annihilation du vivant.

Alors, réalisons que l'économie sous sa forme actuelle nous tue. Que pour changer quoi que ce soit, nous devons nous attaquer directement aux processus de verrouillage, c'est-à-dire briser le lien qui cimente les hautes sphères de nos gouvernements avec les acteurs économiques les plus dangereux qui gangrènent toute transformation urgente.

Tant que les institutions internationales n'auront pas sonné le tocsin de l'urgence planétaire actuelle, tant que les nations de ce monde ne se mobiliseront pas définitivement face aux puissances économiques prédatrices, la Vie sur Terre va continuer à s'effondrer sous la forme d'une extinction massive qui a déjà débuté.

Face à l'horreur qui se développe à l'horizon, face au peu de temps qui reste, nous devons prendre acte qu'il faut regarder le monstre dans les yeux.

Rappelons que nous sommes face à des forces qui, à l'échelle de la planète, détruisent en ce moment même les conditions qui nous maintiennent en vie. Face au défi mondial titanesque, il ne nous reste que peu d'outils. Pourtant, un de ces leviers a le potentiel de déclencher à la vitesse requise les actions si urgentes, si cruciales : nous devons pousser, contraindre nos gouvernements à sauver non seulement le Vivant, mais aussi notre société et toutes nos institutions qui ont créé ces filets de protections sociales garantissant bien-être, sécurité et protection aux générations présentes et futures, c.-à-d. nos services publics.

Ce sont ces institutions qui peuvent être les remparts face aux chocs sociétaux inévitables qui sont en marche. Il faut les sortir de la logique du marché et de la recherche du profit. Leur renforcement doit être démocratique et se faire maintenant, et non passer sous la houlette de « top guns » ou de nominations intéressées qui ne rendent de compte à personne.

Cet acte de conscience va au-delà de nos considérations quotidiennes. Il nous ramène au concept de citoyenneté et de protection de notre communauté tant locale que globale. Il annonce que toutes les mesures, même contraignantes, mêmes douloureuses pour certains, mesures qui sauront éliminer le système économique prédateur actuel tout en protégeant les populations, seront activées par une nouvelle architecture sociale, un renforcement radical de nos institutions qui, j'insiste sur ce point, sont seules à avoir la capacité (pour l'instant) à répondre à la crise planétaire avec le peu de temps qu'il nous reste. Nous savons comment faire cette révolution et l'appliquer de toute urgence.
Si la vraie révolution est celle de nos valeurs fondamentales, alors nous savons que la nouvelle économie sera celle du vivant. En réalité, ceci n'est pas quelque chose de nouveau ni de si révolutionnaire : ce qui est révolutionnaire, c'est la vitesse à laquelle nous sommes à exterminer la vie. Nous rendons révolu ce qui nous maintient nous-mêmes en vie : une authentique révolution suicidaire engendrée par un cerveau humain dont nous n'avons pas encore pris toute la mesure de son potentiel d'illusion et de destruction. La maxime « Connais-toi toi-même » inscrite sur le temple d'Apollon à Delphes nous avertit que cette prochaine révolution, la plus cruciale, ne pourra se faire que si nous prenons conscience de ces mécanismes destructeurs qui habitent chaque être humain, peu importe la classe sociale à laquelle il appartient ; ce qui signifie que l'on doit agir maintenant pour réguler ces comportements malgré les perturbations profondes qui seront engendrées.
Cette mobilisation n'aura de sens que si elle est guidée par une autre révolution : celle de nos valeurs les plus fondamentales qui reconnaît que toute action humaine doit être assujettie à l'équilibre du vivant.

Alors, vous dites-vous, très bien, mais la population ne suivra pas. Je vous dis qu'il y aura toujours une partie de la population qui aura des comportements irrationnels, et que cela est certainement la composante la plus complexe de la crise… et que nous aurons donc à renouer, qu'on le veuille ou non, avec la beauté de la contrainte ! C'est notre lot en tant qu'humanité. Et pourtant…

Si la toute première action, le tout premier acte, était de ne rien faire…

Bien sûr, il n'est pas question d'indifférence ou de léthargie, mais bien d'action passive, c'est-à-dire de refuser, en tant qu'individu ou collectivité, de continuer sur la voie qui nous mène au précipice : le business as usual. Par un acte de conscience, devenir sobre. Réduire nos activités, notre consommation, révolutionner notre rapport au travail et à la vie afin de laisser le moins d'empreinte possible. Une forme de discipline joyeuse, un stoïcisme entendu qui mettra de l'avant une toute nouvelle relation avec le vivant et donc avec le social. S'occuper avant tout de ce qui vit, éradiquer cette souffrance que nous infligeons tant aux êtres humains que non-humains. Cela serait une première étape qui ébranlerait les colonnes du temple de l'économie-monde. Cela enverrait le signal qu'il n'est pas seulement question d'un changement cosmétique, mais bien d'une révolution, d'un changement de paradigme profond qui dicterait la suite.

Ces changements radicaux doivent s'appliquer de toute urgence. Ils nous amènent à refuser cette vie d'obscène consommation. Commencer par se sevrer de la futilité de ce monde laid et clinquant, infantilisé, débilitant avec son cortège d'objets et de travail insignifiant, de burnout et de souffrances sociales sans fin. Comprendre ce qui a fait de nous des êtres apitoyés, frustrés, qui se soulagent par une consommation morbide, une déconnexion du monde réel qui mène à des violences génocidaires. Briser à grands coups cette cage de verre de l'individualisme, cet individualisme qui est le maillon que les dominants ont tenté de souder définitivement, mais qui demeure fragile, car il se brise par un acte de volonté. Vivre avec peu, en harmonie avec le vivant. Retrouver la dignité de la sobriété du partage qui est la manifestation d'un amour pour la vie… de toute vie.
Voilà les conditions pour déclencher cette unique révolution.

Nous n'avons plus le choix, car nous sommes en train de tout perdre.

*****

Abonnez-vous à notre lettre hebdomadaire - pour recevoir tous les liens permettant d'avoir accès aux articles publiés chaque semaine.

Chaque semaine, PTAG publie de nouveaux articles dans ses différentes rubriques (économie, environnement, politique, mouvements sociaux, actualités internationales ...). La lettre hebdomadaire vous fait parvenir par courriel les liens qui vous permettent d'avoir accès à ces articles.

Remplir le formulaire ci-dessous et cliquez sur ce bouton pour vous abonner à la lettre de PTAG :

Abonnez-vous à la lettre

Le programme PAFI, vous connaissez ? PAFI pour programme d'aide financière à l'investissement.

Éradiquer la faim en 2030 : une chimère ?

21 janvier, par Amaury Ghijselings — ,
Chaque vendredi pendant plusieurs mois, nous publierons un article qui se trouve dans le nouvel AVP « Dette et souveraineté alimentaire ». Au programme ce vendredi, un article (…)

Chaque vendredi pendant plusieurs mois, nous publierons un article qui se trouve dans le nouvel AVP « Dette et souveraineté alimentaire ». Au programme ce vendredi, un article d'Amaury Ghijselings. Pour commander l'AVP, c'est ici.

20 décembre 2024 | tiré du site du CADTM
https://www.cadtm.org/Eradiquer-la-faim-en-2030-une-chimere

Les Objectifs de développement durable ont été adoptés en 2015 et prévoient, entre autres, d'éradiquer la faim d'ici 2030. À plus de mi-chemin de la course à l'objectif « faim zéro » de cet agenda, force est de constater que la promesse ne sera pas tenue. Pourtant, les causes de la faim ne sont pas toujours celles que l'on croit. En creusant un peu, il apparaît que la faim est un problème politique et non pas technique.

Les chiffres de l'insécurité alimentaire sont en constante augmentation depuis 2015, année de lancement des Objectifs de développement durable (ODD). Pour être sur la trajectoire de sa deuxième cible – éradiquer la faim d'ici 2030 – le nombre de personnes sous-alimentées aurait dû baisser de 290 millions. Or, il a augmenté de 240 millions. Ainsi, l'objectif d'un monde sans faim semble plus que jamais hors d'atteinte.

La production mondiale suffit actuellement pour nourrir la population entière

Ainsi, aujourd'hui, entre 691 et 783 millions de personnes souffrent de la faim (derniers chiffres officiels de 2022) et la FAO prévoit une augmentation d'encore 600 millions d'ici 2030 [1]. Depuis 2019, les chiffres connaissent une hausse particulièrement importante à cause de la pandémie de Covid-19 et de la guerre en Ukraine. Cependant, ces deux évènements ne sont pas à l'origine de cette crise de la faim, mais plutôt des facteurs aggravants une crise alimentaire structurelle.

La malnutrition n'est pourtant pas une fatalité. La production mondiale suffit actuellement pour nourrir la population entière. La faim n'est donc pas fonction de la production ou de la disponibilité – contrairement à ce que tente de faire croire les lobbies de l'agriculture industrielle. Chaque année, et ce depuis les années 60, les chiffres de la FAO établissent qu'il y a suffisamment de calories alimentaires par personne, que ce soit via la production ou les stocks [2]. La faim résulte en réalité d'un problème d'accessibilité. Les personnes en situation d'insécurité alimentaire n'ont pas les ressources économiques pour se nourrir. Qui plus est, la majorité d'entre eux sont des paysannes et des paysans. C'est ce que nous appelons le paradoxe de la faim. Ainsi, pour vivre dignement et s'alimenter de façon adéquate, ces derniers doivent réussir à vendre leurs produits à des prix justes. Or, cela dépend de politiques qui dépassent le cadre des politiques agricoles.

Les personnes en situation d'insécurité alimentaire n'ont pas les ressources économiques pour se nourrir. Qui plus est, la majorité d'entre eux sont des paysannes et des paysans.

En effet, l'insécurité alimentaire est aussi le résultat d'un système alimentaire défaillant et de politiques publiques qui semblent incapables de gérer ses dégâts dans l'urgence et encore moins de réformes en profondeur pour faire respecter le droit à l'alimentation. Les causes structurelles de la faim sont nombreuses. Certaines, comme les conflits, les chocs économiques, la pauvreté et les chocs climatiques, sont visibles tandis que d'autres le sont moins, tels que le résultat de l'histoire coloniale et la crise de la dette, les politiques commerciales du libre-échange à tout prix, la spéculation des denrées alimentaires, les incohérences des politiques agroalimentaires dans les pays riches.

Les causes visibles de la faim

Les agences internationales, comme la FAO (Organisation des Nations unies pour l'alimentation et l'agriculture) ou le Programme alimentaire mondial, pointent les conflits, les chocs économiques, les inégalités et les chocs climatiques, comme les causes de la faim. Elles nous alertent sur le fait que ces facteurs sont de plus en plus interreliés, ce qui complique encore l'atteinte de l'ODD 2. Le continent le plus concerné est l'Afrique, dont de nombreux pays cumulent des situations de conflits, de chocs économiques et de chocs climatiques. D'un point de vue géographique, c'est l'Asie qui compte le plus de personnes en situation de sous-alimentation, mais c'est l'Afrique qui abrite le plus grand pourcentage de personnes sous-alimentées et le plus de pays nécessitant une aide alimentaire extérieure.

Colonisation et dettes

Les pays colonisateurs ont orienté les agricultures des pays du Sud pour répondre à leurs besoins en produits alimentaires de base et exotiques

Impossible de comprendre les inégalités des systèmes alimentaires sans revenir sur la période de colonisation. Les pays colonisateurs ont orienté les agricultures des pays du Sud pour répondre à leurs besoins en produits alimentaires de base et exotiques. Cette spécialisation laisse encore des traces aujourd'hui sur le modèle agricole des pays du Sud qui dédient d'immense surface de terres agricoles à l'exportation au lieu d'une production vivrière [3].

C'est sur le principe de l'avantage comparatif que les institutions financières internationales se sont basées pour justifier d'imposer aux pays du Sud de poursuivre cette spécialisation dans les monocultures intensives de produits alimentaires dédiés à l'exportation, et ce, en vue de rembourser leurs dettes extérieures. Ces dettes empêchent d'investir dans la transition des systèmes alimentaires durables, et empêchent le développement économique des pays.

Le libre-échange à tout prix

Les accords de libre-échange bilatéraux et régionaux contraignent les agriculteurs à vendre leurs denrées alimentaires à des prix si bas qu'ils se retrouvent à vivre sous le seuil de pauvreté

Bien sûr que la faim précède le capitalisme et le néolibéralisme. Depuis la fin de la guerre froide, le système néolibéral s'est imposé à une époque où, plus que jamais, il est possible techniquement de nourrir toute la population mondiale. Mais ce qui est problématique, c'est de poursuivre l'objectif de la sécurité alimentaire en se fondant, de façon dogmatique et sans limite, sur les principes du libre-échange.

En 1995, l'accord sur l'agriculture au sein de l'Organisation mondiale du commerce (OMC) instaure la libéralisation du commerce agricole, c'est-à-dire que les États doivent, d'une part, diminuer drastiquement leurs barrières douanières et, d'autre part, limiter leurs subventions publiques au secteur agricole. Malgré le traitement spécial et différencié prévu pour les pays en développement, le système demeure inéquitable : les pays industrialisés continuent de pouvoir subsidier davantage leur agriculture que les pays en développement et mettent en place des barrières autres que tarifaires [4]. En parallèle de l'OMC, les accords de libre-échange bilatéraux et régionaux détruisent les systèmes alimentaires territoriaux. Ils empêchent les secteurs agricoles locaux de se développer à l'abri d'une concurrence déloyale d'exportateurs issus d'autres régions, de niveaux de productivité tout à fait différents et parfois subsidiés. Ils contraignent les agriculteur·ices à vendre leurs denrées alimentaires à des prix si bas qu'ils et elles se retrouvent à vivre sous le seuil de pauvreté [5].

Plus récemment, la pandémie de Covid-19 et la guerre en Ukraine ont démontré que fonder la sécurité alimentaire sur des longues chaînes de valeurs spécialisées était un pari risqué. Dès qu'une crise survient, ce système se grippe et les conséquences sont dramatiques pour des millions de personnes.

Dérégulation des marchés

Les crises alimentaires les plus fortes riment le plus souvent avec une hausse spectaculaire des prix – rendant le prix des intrants ou des denrées alimentaires hors de portée pour toute une partie de la population. Les causes de l'inflation alimentaire sont toujours multiples et la part de chacune d'elles, complexe à déterminer. Mais que ce soit dans le cas de la crise de 2008, ou la crise alimentaire actuelle exacerbée par la guerre en Ukraine, la spéculation est pointée du doigt. Cette dernière a explosé depuis les politiques de libéralisation et de dérégulation des marchés agricoles, entreprises dans les années 1990 [6]. Une étude du CNCD-11.11.11, sortie en 2013, démontrait le lien entre la spéculation alimentaire et la hausse exceptionnelle des prix en 2007-2008 [7]. À la suite de l'invasion russe en Ukraine, une enquête journalistique de LightHouse Reports a révélé que les deux fonds d'investissement les plus importants dans le secteur des denrées agricoles avaient déjà atteint un total d'investissements de 1,2 milliard de dollars en mars 2022, alors que l'année 2021 s'était clôturée avec un total de 197 millions de dollars investis sur l'année entière [8]. Spécifions que cette spéculation a été rendue d'autant plus possible depuis l'accord de l'OMC, qui balise lourdement les politiques publiques de stockage, considérées comme vecteur de distorsions commerciales. Or le stockage public de denrées alimentaires permet d'une part de réagir en cas de manque mais aussi d'éviter la spéculation en rendant transparente la disponibilité de réserves. Ce que le stockage privé ne permet pas.

Impacts des systèmes alimentaires européens

L'agroécologie, car elle est une réponse systémique à des enjeux de plus en plus interreliés : malnutrition, climat, inégalités de genre, etc

Au niveau européen, la Politique agricole commune (PAC) continue de faire des dégâts sur les systèmes alimentaires des pays du Sud. Bien que les aides à l'exportation aient disparu avec la réforme de 2014, les subventions européennes continuent de permettre aux pays européens d'exporter les surplus alimentaires à bas prix. Aussi, le budget de la PAC, qui est d'environ 55 milliards d'euros par an [9], doit assurer que le système alimentaire européen fasse sa part en matière de réduction de gaz à effet de serre, dont les impacts se font sentir en premier lieu dans les pays du Sud [10]. Enfin, la PAC doit permettre la construction d'un système alimentaire européen moins dépendant des importations de protéines végétales des pays du Sud, afin de relâcher la pression sur les terres de ces pays – qui elle-même contribue à l'insécurité alimentaire. Le projet de législation européenne « pour des systèmes alimentaires durables », qui devrait aboutir en 2025, peut être le tremplin d'une future PAC qui contribue aux objectifs du pacte vert européen [11].

Le scénario de transition pour « une Europe agroécologique en 2050 », de l'Institut du développement durable et des relations internationales, stipule que, malgré une baisse de la production alimentaire de 35 % par rapport à 2010 (en Kcal), l'Europe serait capable de nourrir sainement sa population. Par ailleurs, ce scénario permettrait de conserver une capacité d'exportation (surtout pour répondre aux enjeux d'insécurité alimentaire), de réduire l'empreinte alimentaire mondiale de l'Europe et de diminuer les émissions de GES du secteur agricole de 40 % [12]. Cette transition réduira les accaparements de terres, la déforestation et les impacts du réchauffement climatique dans les pays du Sud.

Quelles solutions ?

Des solutions existent. Elles sont portées tant par des organisations du Sud que par des agences onusiennes spécialisées, comme le Groupe d'experts de haut niveau sur la sécurité alimentaire et la nutrition (HLPE).

Des réformes doivent être mises en place pour remettre le commerce à sa juste place. Une réforme en profondeur de l'OMC est indispensable pour que le droit à l'alimentation soit respecté tant dans les pays du Sud que du Nord. Mais cette réforme de l'OMC doit aller de pair avec celles de la fiscalité et des Institutions financières internationales [13]. Les programmes de l'OMC et des institutions financières internationales sont l'antithèse du principe de souveraineté alimentaire porté par le plus grand syndicat paysan du monde, la Via Campesina. La souveraineté alimentaire est une alternative politique partant du principe que l'alimentation n'est pas une marchandise comme les autres. La meilleure façon de garantir le droit à l'alimentation est de garantir le droit des peuples à déterminer eux-mêmes leurs politiques agricoles et alimentaires.

D'autres actions peuvent être menées à court et moyen terme pour tendre vers cette souveraineté alimentaire. Les gouvernements des pays riches doivent respecter leurs engagements en matière de financement de la solidarité internationale et réorienter leurs programmes de sécurité alimentaire vers l'agroécologie, car elle est une réponse systémique à des enjeux de plus en plus interreliés : malnutrition, climat, inégalités de genre, etc. En parallèle, d'autres politiques européennes doivent être revues pour ne pas détricoter ce que la solidarité tente de construire. En premier lieu, l'UE doit assurer la transition de son système alimentaire afin qu'il soit moins dépendant des terres des pays du Sud et afin de limiter sa contribution au réchauffement de l'atmosphère.

Source : CNCD

Notes

[1] FAO, L'état de la sécurité alimentaire et de la nutrition dans le monde, 2023

[2] FAO, Situation alimentaire mondiale, https://www.fao.org/worldfoodsituation/csdb/fr

[3] Matern Maetz, Les causes de la faim : l'héritage de la colonisation, septembre 2012

[4] Gérard Choplin et Karin Ulmer, Agriculture et commerce international, Coalition contre la faim (2023)

[5] Ibidem

[6] Arnaud Zacharie, « Spéculation alimentaire versus droit à l'alimentation », RTBF, 4 septembre 2013

[7] CNCD-11.11.11, « La complicité des banques belges dans la spéculation sur l'alimentation », juin 2013

[8] LightHouse reports, « Pension funds : Gambling with savings and fuelling hunger », octobre 2022

[9] Esther Snippe, « Parlons argent : quel budget pour la prochaine PAC ? », Euractiv, 30 mars 2022

[10] Amaury Ghijselings, « Fumée blanche pour la nouvelle PAC. Une politique plus verte et plus équitable ? », CNCD-11.11.11, juillet 2021

[11] Amaury Ghijselings, « Rendre les systèmes alimentaires européens plus durables », CNCD-11.11.11, 19 avril 2023

[12] IDDRI, Une Europe agroécologie en 2050 (2018), p.5

[13] Cette position n'engage que l'auteur. Le CADTM est pour le remplacement de la Banque mondiale, du FMI et de l'OMC par des institutions démocratiques qui mettent la priorité sur la satisfaction des droits humains fondamentaux dans les domaines du financement du développement, du crédit et du commerce international.

Auteur.e
Amaury Ghijselings Amaury Ghijselings : Chargé de recherche et de plaidoyer sur la souveraineté alimentaire au CNCD-

*****

Abonnez-vous à notre lettre hebdomadaire - pour recevoir tous les liens permettant d'avoir accès aux articles publiés chaque semaine.

Chaque semaine, PTAG publie de nouveaux articles dans ses différentes rubriques (économie, environnement, politique, mouvements sociaux, actualités internationales ...). La lettre hebdomadaire vous fait parvenir par courriel les liens qui vous permettent d'avoir accès à ces articles.

Remplir le formulaire ci-dessous et cliquez sur ce bouton pour vous abonner à la lettre de PTAG :

Abonnez-vous à la lettre

Le programme PAFI, vous connaissez ? PAFI pour programme d'aide financière à l'investissement.

Le modèle allemand est en passe de devenir l’anti-modèle.

21 janvier, par Alain Rouy — , ,
Depuis quelques mois, les médias français se plaisent à souligner les difficultés qui s'accumulent en Allemagne, parfois avec cette joie maligne que l'on appelle en allemand (…)

Depuis quelques mois, les médias français se plaisent à souligner les difficultés qui s'accumulent en Allemagne, parfois avec cette joie maligne que l'on appelle en allemand Schadenfreude (joie éprouvée au malheur d'autrui), comme si plus rien ne fonctionnait correctement dans un pays longtemps présenté comme modèle à suivre.

Tiré de :La chronique de Recherches internationales Janvier 2025

Alain Rouy
Germaniste, professeur de classe supérieure

Rappelons-nous le programme électoral du chancelier Schmidt à la fin des années 70 intitulé avec arrogance « Modell Deutschland », rappelons-nous l'« Agenda 2020 » du Chancelier Gerhard Schröder au tournant du siècle, loué comme l'exemple à suivre dans la manière de réformer l'économie et la société avec des réformes ultralibérales concernant le marché du travail et les assurances sociales. La mise en pièces du « Sozialstaat » allemand nous était présentée comme la clef des succès économiques de l'Allemagne dont la rigueur budgétaire est devenue le critère sur lequel l'UE devait s'aligner. En France, les présidents Sarkozy et Hollande n'ont eu de cesse de célébrer le modèle allemand : ainsi en janvier 2012 à la télévision, Nicolas Sarkozy se réfère à l'Allemagne pour justifier ses choix et chante les louanges de l'Allemagne qui est "le seul pays d'Europe qui, non seulement a gardé ses emplois industriels mais les a développés" ; ainsi François Hollande, invité en mai 2013 pour le 150e anniversaire du SPD, fait l'éloge du modèle allemand en présence de la chancelière Angela Merkel, et déclare : « Le progrès, c'est aussi de faire des réformes courageuses pour préserver l'emploi et anticiper les mutations sociales et culturelles, comme l'a montré Gerhard Schröder. Elles ont permis à votre pays d'être aujourd'hui en avance sur d'autres ».

Tout cela semble bien lointain aujourd'hui alors que l'Allemagne est confrontée à de multiples crises : la crise de son modèle économique, la crise sociale avec les destructions industrielles et le phénomène des salariés pauvres, la crise du modèle énergétique et de la lutte contre le réchauffement climatique, la crise du système politique, lui aussi présenté pendant des décennies comme exemplaire et gage de stabilité.

Crise du modèle économique, crise sociale, crise énergétique

Le retour à la compétitivité préconisé par le Chancelier Schröder avait pour but d'adapter l'économie allemande à la mondialisation et d'assurer les succès économiques de l'Allemagne. Alors qu'en 2010, l'Allemagne affichait un taux de croissance de près de 5 %, elle découvre avec stupéfaction un PIB négatif, d'abord en 2020, en raison de la crise de Covid, puis en 2023 et sans doute 2024, pour des raisons multiples et plus complexes, dont la guerre en Ukraine et l'inflation. L'Allemagne est donc en récession : incroyable pour la première économie de l'Union Européenne et le troisième plus grand exportateur de biens derrière les États-Unis et la Chine avec un excédent commercial de plus de 200 milliards d'euros en 2023. Sauf que l'inflation, les hausses du prix du logement et de l'énergie, l'augmentation du nombre de « travailleurs pauvres » en raison de la précarité de l'emploi sont autant de facteurs qui nuisent à la consommation intérieure qui ne progresse pas alors que la politique du tout à l'exportation connaît aujourd'hui ses limites, en raison de la guerre en Ukraine d'une part, des menaces agitées par Donald Trump sur l'importation de biens européens d'autre part. Le secteur industriel, et notamment la construction automobile qui fournit 40 % des exportations allemandes, est touché de plein fouet, alors qu'un salarié sur sept travaille dans le secteur automobile.

Nous assistons actuellement à l'aggravation de la crise industrielle en Allemagne avec des plans massifs de suppressions d'emplois annoncés par les plus grands groupes. Au-delà de l'industrie automobile (Volkswagen annonce trois fermetures d'usines en Allemagne même, une première historique), toutes les branches sont concernées, de la chimie à la sidérurgie, ce qui touchera plusieurs dizaines de milliers de salariés. Les syndicats, dont IG Metall, se préparent à déclencher des mouvements de grève « comme le pays n'en a pas connu depuis longtemps » pour exiger « un maintien de toutes les usines ». Le modèle tant vanté du « partenariat social » (Sozialpartnerschaft) et de la cogestion à l'allemande (Mitbestimmung) est bien mort sous les coups de boutoir de l'ultralibéralisme et l'on peut s'attendre à des conflits sociaux majeurs dans les premiers mois de 2025.

Les catastrophes économiques se doublent d'un problème d'approvisionnement énergétique : depuis la guerre en Ukraine, l'Allemagne a renoncé au gaz russe pour lequel de gros investissements (les gazoducs Nord Stream) avaient été entrepris sous Angela Merkel. Comme l'Allemagne a par ailleurs renoncé à l'énergie nucléaire, elle se retrouve être le deuxième plus gros consommateur de charbon de l'UE après la Pologne, ce qui la met en contradiction avec sa volonté proclamée de contribuer à la réduction des émissions de gaz à effet de serre : ainsi, en 2019, plus de 35 % de l'électricité produite provenait de centrales à charbon, ce qui nourrit les accusations de remise en cause des objectifs fixés par la communauté internationale.

La crise politique

Le régime politique actuel de l'Allemagne est celui de l'ancienne République Fédérale, repris intégralement au moment de la réunification : il s'agit d'une démocratie parlementaire, avec un parlement (Bundestag) élu à la proportionnelle, les partis devant obtenir plus de 5 % pour y être représentés. Le gouvernement est responsable devant le Bundestag où il dispose d'une majorité ; il ne peut être renversé que par un renversement d'alliance et l'émergence d'une nouvelle majorité présentant un candidat à la chancellerie (procédure du « vote de défiance constructif ». Ces institutions consacrées dans la Loi Fondamentale (Grundgesetz) de 1949 ont de fait assuré une grande stabilité de l'exécutif pendant des décennies : depuis 1949, la RFA puis l'Allemagne réunifiée n'ont connu que neuf chanceliers en 75 ans. Le système a parfaitement fonctionné jusqu'aux années 80 tant que seuls trois courants politiques étaient représentés au Bundestag : les chrétiens-démocrates (CDU-CSU), les sociaux-démocrates (SPD) et les libéraux (FDP), avec entre 30 et 40 % pour CDU et SPD, les deux grands Volksparteien (partis populaires réunissant de larges couches de la population) totalisant toujours plus de 75 %. Deux des trois partis formaient une coalition gouvernementale, soit CDU-FDP, soit SPD-FDP ou encore les deux grands ensemble (« grandes coalitions » CDU-SPD ou SPD-CDU).

L'entrée des Verts au Bundestag en 1983, puis la réunification et l'arrivée en 1990 du PDS issu de la RDA et devenu Die Linke et enfin l'irruption tonitruante de l'AfD d'extrême droite en 2017 a fait disparaître le système à trois forces politiques, deux qui gouvernent ensemble et la troisième dans l'opposition. D'une part, de nouvelles coalitions de gouvernement sont devenues possibles, telle la coalition « rouge-verte » SPD-Verts entre 1998 et 2005, d'autre part le recul des deux forces principales les a amenées à devoir gouverner ensemble faute de trouver un partenaire suffisamment puissant pour former une majorité. Les gouvernements à deux partis ont été pendant trois mandatures sur quatre de Angela Merkel des « grandes coalitions » CDU-SPD (2005-2009 et 2013-2021), ce qui a eu pour conséquence d'étouffer l'idée d'alternative possible et de favoriser le rejet des partis « traditionnels » et du monde politique, au profit de l'extrême droite populiste. Pour sortir de cette situation, le Chancelier Scholz (SPD) a tenté une coalition à trois partis, pour la première fois de l'histoire de l'Allemagne fédérale : cette coalition tricolore « rouge-verte-orange » SPD-Verts-Libéraux n'a jamais surmonté ses contradictions intrinsèques et a battu des records d'impopularité, jusqu'à exploser avant la fin de la mandature.

Conséquence : à l'initiative du chancelier, le Bundestag a engagé le processus de sa dissolution prononcée par le Président fédéral le 27 décembre 2024, avec des élections législatives fixées au 23 février 2025.

L'absence dramatique d'alternative à gauche due à l'impossibilité de trouver suffisamment de convergences entre le SPD, les Verts et Die Linke à la fin de l'ère Merkel, puis à la scission au sein de Die Linke de BSW (Alliance Sarah Wagenknecht) sur une ligne populiste fait craindre une nouvelle avancée de l'AfD pour les élections à venir, même si la CDU est donnée gagnante par les sondages. L'Afd (Alternative pour l'Allemagne) joue à la fois sur le rejet de la classe politique, la crise sociale et le rejet des immigrés, le discours anti migrants faisant feu de tout bois, comme récemment à propos de la tuerie qui a endeuillé le marché de Noël de Magdebourg. En fait, les électeurs n'attendent rien de ces élections législatives, le système politique semble dans l'impasse, incapable de présenter des alternatives, si ce n'est la tentation de l'extrême droite.

Ce phénomène se retrouve dans d'autres pays d'Europe mais qu'il affecte aujourd'hui l'Allemagne lui donne une dimension nouvelle et inquiétante pour l'ensemble de l'Union Européenne. La Commission Européenne, présidée par une personnalité politique de la droite conservatrice allemande, Ursula von der Leyen, nous montre qu'elle n'hésite pas à verser du côté du pire, qu'il s'agisse de la militarisation forcenée de l'UE, de son soutien inconditionnel à la guerre, de la dérégulation des marchés dans un sens ultralibéral (Mercosur), et de la tolérance bienveillante de l'extrême droite au sein des institutions de l'Union. Si l'Allemagne devait s'engager encore plus nettement dans la même direction, les crises ne pourront que s'aggraver jusqu'à mettre en péril l'avenir de l'UE rejetée par les peuples.

Le modèle allemand est en passe de devenir l'anti-modèle.

Cette chronique est réalisée en partenariat rédactionnel avec la revue Recherches internationales à laquelle collaborent de nombreux universitaires ou chercheurs et qui a pour champ d'analyse les grandes questions qui bouleversent le monde aujourd'hui, les enjeux de la mondialisation, les luttes de solidarité qui se nouent et apparaissent de plus en plus indissociables de ce qui se passe dans chaque pays.
Site : http://www.recherches-internationales.fr/
https://shs.cairn.info/revue-recherches-internationales?lang=fr

*****

Abonnez-vous à notre lettre hebdomadaire - pour recevoir tous les liens permettant d'avoir accès aux articles publiés chaque semaine.

Chaque semaine, PTAG publie de nouveaux articles dans ses différentes rubriques (économie, environnement, politique, mouvements sociaux, actualités internationales ...). La lettre hebdomadaire vous fait parvenir par courriel les liens qui vous permettent d'avoir accès à ces articles.

Remplir le formulaire ci-dessous et cliquez sur ce bouton pour vous abonner à la lettre de PTAG :

Abonnez-vous à la lettre

Le programme PAFI, vous connaissez ? PAFI pour programme d'aide financière à l'investissement.

Deal avec Bayrou : le PS renonce à la censure et accepte de négocier l’austérité

21 janvier, par Paul Morao — , ,
Déterminé à trouver un accord avec le gouvernement depuis 10 jours, le PS a finalement validé cet après-midi la non-censure en échange de miettes listées par Bayrou dans un (…)

Déterminé à trouver un accord avec le gouvernement depuis 10 jours, le PS a finalement validé cet après-midi la non-censure en échange de miettes listées par Bayrou dans un courrier ce matin. Une énième trahison qui ouvre la voie au soutien à un budget austéritaire brutal.

16 janvier 2024 | tiré du site de Révolution permanente
https://www.revolutionpermanente.fr/Deal-avec-Bayrou-le-PS-renonce-a-la-censure-et-accepte-de-negocier-l-austerite

Le 13 décembre dernier, la nomination de Bayrou avait lieu avec la bénédiction du PS. Le parti d'Olivier Faure s'était fortement engagé dans les négociations, propulsant l'idée d'un « accord de non-censure », et multipliant les appels à « une méthode renouvelée qui permette véritablement le respect du débat parlementaire. » Ce processus de rapprochement entre le PS et la macronie a connu une nouvelle étape ce jeudi.

Cet après-midi, la décision de ne pas censurer François Bayrou a en effet été validée en bureau national par 53 voix pour, 10 contre et 2 abstentions. La décision est historique ces dernières années : si Olivier Faure a réaffirmé la place de son parti dans « l'opposition » à l'Assemblée nationale cette après-midi, la deuxième force du NFP acte de fait sa volonté de s'entendre avec le gouvernement Bayrou, à l'aube de l'examen d'un budget austéritaire brutal visant 50 milliards d'économie.

En fin de matinée, François Bayrou adressait un courrier aux socialistes en forme de coup de pression pour rappeler les mesures négociées. Outre l'organisation d'une conférence avec les syndicats et le patronat sur les retraites, qui s'annonce au mieux une impasse au pire la voie vers de nouvelles attaques, on y retrouve, entre autres, un recul sur la désindexation des retraites (déjà effectif du fait de l'absence de budget…), l'abandon de la suppression de 4000 postes dans l'éducation nationale (un retour au statu quo qui sera compensé par l'austérité ailleurs), l'abandon de l'ajout de deux jours de carence pour les fonctionnaires (sans pour autant reculer sur la baisse de l'indemnisation à 90%) ou l'annulation de mesures de déremboursements des médicaments qui sera in fine compensée par une hausse des tarifs des mutuelles payées par les travailleurs.

Un recul sur certaines des mesures les plus agressives du budget précédent qui ne remet cependant en rien en cause le projet austéritaire, mais sert à faire passer la pilule, au même titre que les quelques taxes provisoires et limitées visant les « riches ». Sur ce plan, François Bayrou a d'ailleurs inclus le maintien de la contribution sur les hauts revenus et de la surtaxe provisoire sur l'imposition des grandes sociétés, déjà prévues par le gouvernement Barnier, dans « l'accord » avec les socialistes.

Dans ce cadre, si à la tribune de l'Assemblée nationale, Olivier Faure a affirmé qu'une censure restait possible, le PS fait un pas décisif dans le soutien au gouvernement. Une position d'autant plus scandaleuse que, par-delà la question du budget, ce dernier mène d'ores et déjà une politique xénophobe et répressive dure sous la houlette du duo Darmanin-Retailleau, qui pourra se poursuivre dans les mois à venir grâce au PS et au RN.

Ces derniers jours, la France Insoumise et d'autres forces du NFP ont dénoncé l'attitude des socialistes. Cependant, c'est bien l'alliance électorale entre les forces de la gauche institutionnelle qui a permis d'offrir au PS une position de force, avec 66 députés à même d'assurer le maintien au pouvoir de la macronie et de défendre la « stabilité » des institutions pourries de la Vème République. Un constat qui souligne l'impasse des politiques de conciliation de classes, qui prépare le terrain aux trahisons et renforcent nos ennemis.

*****

Abonnez-vous à notre lettre hebdomadaire - pour recevoir tous les liens permettant d'avoir accès aux articles publiés chaque semaine.

Chaque semaine, PTAG publie de nouveaux articles dans ses différentes rubriques (économie, environnement, politique, mouvements sociaux, actualités internationales ...). La lettre hebdomadaire vous fait parvenir par courriel les liens qui vous permettent d'avoir accès à ces articles.

Remplir le formulaire ci-dessous et cliquez sur ce bouton pour vous abonner à la lettre de PTAG :

Abonnez-vous à la lettre

Le programme PAFI, vous connaissez ? PAFI pour programme d'aide financière à l'investissement.

Mort de Le Pen, triomphe du lepénisme. Et maintenant ?

21 janvier, par Ugo Palheta — , ,
Jean-Marie Le Pen est mort. Dans les partis de droite et la plupart des « grands » médias, on s'indigne du fait que beaucoup trouvent matière à se réjouir de la disparition (…)

Jean-Marie Le Pen est mort. Dans les partis de droite et la plupart des « grands » médias, on s'indigne du fait que beaucoup trouvent matière à se réjouir de la disparition d'un chef fasciste. Et les mêmes poursuivent le travail de normalisation de l'extrême droite.

Tiré de la revue Contretemps
13 janvier 2025

Par Ugo Palheta

Ainsi prétendent-ils que, si Le Pen a commis, certes, des déclarations condamnables, s'il a été un personnage « polémique » ayant commis quelques « dérapages », il devrait à présent être respecté comme un pan de l'histoire politique du pays. D'autres dans la constellation des médias Bolloré vont plus loin, faisant de lui un « lanceur d'alerte » sinon un « prophète », qui aurait posé de « bonnes questions » ou « prévu ce qui allait se passer », s'émerveillant déjà de la constance de ses « convictions » ou de son « immense culture » [1].

De bonnes nécrologies seront certainement publiées. On diffusera assurément ses « petites phrases » les plus violemment racistes, masculinistes ou homophobes. Mais sans doute oubliera-t-on certains aspects moins solubles dans l'idéologie dominante. Cette idéologie dans laquelle la diabolisation de Jean-Marie Le Pen a rempli une fonction cruciale, assurant la dissimulation des dimensions les plus institutionnelles et structurelles du racisme, et occultant la contribution des partis et médias dominants à la progression du lepénisme.

***

Le diable de la République ?

Dans la France des années 1980-90, une bonne partie de la gauche et des mouvements antiracistes et antifascistes – notamment les satellites du PS comme SOS Racisme –, présentaient le racisme et la xénophobie anti-immigrés comme des virus idéologiques inoculés du dehors du jeu politique légitime – sinon de la société française – par le Front national, et en particulier par son leader Jean-Marie Le Pen : des virus permettant de diviser la classe ouvrière en flattant les préjugés archaïques d'une partie du peuple français, et fournissant un bouc-émissaire facile dans une période marquée par l'installation du chômage de masse et de la crise sociale.

La figure de Jean-Marie Le Pen était alors commode, permettant de projeter les traits d'une société tout entière (Fanon disait qu'« une société est raciste ou elle ne l'est pas ») sur un individu seul et un parti dont les liens avec le fascisme historique apparaissaient encore évidents, et insidieusement de confiner le racisme, le masculinisme ou l'homophobie à cet individu et à son parti. On pouvait bien éventuellement dire que d'autres – en particulier Jacques Chirac à l'époque, pérorant sur le « bruit et l'odeur » des Noirs et des musulmans en 1991 – tentaient de « faire du Le Pen » pour gagner des voix, mais cela n'entraînait aucune réflexion ou interrogation sur le racisme comme production institutionnelle, et le rôle crucial joué par les partis dominants.

La diabolisation de Le Pen n'a pas permis d'enrayer la progression du lepénisme mais elle a rempli une fonction d'exutoire. Elle a ainsi permis de masquer l'ampleur et la systématicité du racisme dans la société française, et ainsi de n'avoir rien à changer de fondamental dans la structure sociale et le fonctionnement des institutions – sinon d'exorciser le spectre du fascisme, la main sur le cœur lors de soirées électorales. Le Pen et le FN ont ainsi été l'instrument d'un grand refoulement de la question de la domination blanche en France, d'une manière d'autant plus efficace qu'il y avait mille et une bonnes raisons de dénoncer Le Pen et de craindre la montée du FN : cette entreprise de dénégation ou d'esquive pouvait ainsi se draper dans les facilités notoires du « plus jamais ça ».

Or le tableau est à l'évidence très différent dès lors que l'on considère le racisme – en particulier le racisme colonial – comme une dimension majeure de la construction de l'État français (dans le contexte de la République impériale puis néocoloniale), comme un axe central de l'hégémonie bourgeoise, et comme un opérateur fondamental de division au sein de la classe des exploité-es. De même pour les déclarations incontestablement antisémites de Le Pen : on ne comprendrait pas qu'elles n'aient nullement empêché le FN de rassembler jusqu'à 17% de l'électorat en 2002 sans considérer la très durable et profonde implantation de l'antisémitisme dans la société française (et plus largement dans les sociétés européennes).

Pour reprendre et détourner la métaphore médicale, qui évidemment a des limites, Le Pen n'est plus alors le nom du virus mais l'un des symptômes les plus visibles d'une maladie dont sont atteintes depuis très longtemps les sociétés européennes, et d'une manière particulièrement virulente dans un vieil impérialisme en déclin comme la France.

Et on comprend alors mieux l'une des forces de l'extrême droite. Celle-ci peut se présenter et apparaître comme une force de contestation, « antisystème » ou « politiquement incorrecte », car ses dirigeants furent un moment les seuls à revendiquer explicitement ce qui demeurait implicite et euphémisé dans la politique dominante, et parce qu'ils ont été à ce titre l'objet d'une diabolisation de la part des partis et médias dominants (il est vrai que ce n'est plus le cas, la complaisance manifestée ces derniers jours à l'égard de Jean-Marie Le Pen le démontrant de manière éclatante).

Mais dans le même temps, cette force se trouve en pleine continuité avec l'ordre socio-racial établi : en s'installant confortablement dans le sens commun national-racial et proprement colonial de la République française comme de son élite politique, le FN/RN a pu finir par s'imposer, non plus comme un parti-paria mais comme la branche la plus déterminée du nationalisme français, l'expression politique de celles et ceux qui veulent tout faire pour « rester chez eux en France », et du point de vue de la bourgeoisie comme une roue de secours possible dans la situation actuelle d'ingouvernabilité.

Le Pen contre Le Pen ?

Les « grands » médias et les journalistes dominants n'aiment rien tant, lorsqu'ils traitent de la politique, que les conflits de personne, les « bisbilles » et les « petites phrases » : toutes choses qui peuvent être aisément retraduites dans le langage trivial des ambitions déçues ou des complicités trahies, qui est la matière première de la presse « people ». Le dégoût du public à l'égard du débat d'idées fait partie de l'idéologie professionnelle des journalistes « politiques » ; ces derniers ne cessent donc de ramener les discussions et divergences politiques à des tensions interpersonnelles, ou à une course de petits chevaux pour tel ou tel poste.

De ce point de vue, la rupture entre un père et sa fille à la tête d'un parti sulfureux ne pouvait apparaître pour ces médias que comme une sorte de bénédiction, et il faudrait faire le compte de ces interviews où l'on a interrogé ces dix dernières années Marine Le Pen ou son père sur ce qu'ils ont « ressenti » au moment de l'exclusion de ce dernier du parti qu'il avait fondé plus de 40 ans auparavant, comment ils ont « vécu » ce « drame » personnel et familial, etc. Mais à cette lecture consternante s'est accrochée une idée simple, et fausse, qui épousait parfaitement la stratégie de Marine Le Pen dite de la « dédiabolisation » : celle d'une ligne dure, intransigeante et en quelque sorte ringarde (parce qu'attachée aux vieilles lubies de l'extrême droite de l'entre-deux-guerres ou de l'immédiat après-guerre), incarnée par le père, opposée à une ligne modérée, responsable et moderne, représentée par la fille.

De même qu'en 2022 la présence de Zemmour – et son profil politique presque entièrement tourné vers la surenchère raciste, en particulier islamophobe – ont permis à Marine Le Pen d'apparaître comme une figure rassurante pour une partie de l'électorat traditionnel de la droite, la rupture avec Jean-Marie Le Pen a constitué au milieu des années 2010 le meilleur moyen de donner une consistance à l'idée d'un « nouveau FN », bientôt rebaptisé « Rassemblement national ». Et on ne peut pas dire que les commentateurs médiatiques aient été très regardants, ni très soucieux de placer Marine Le Pen face à d'éventuelles contradictions, elle qui assurait lors du congrès de Tours de 2011 (qui fit d'elle la nouvelle présidente du FN) : « j'assume toute l'histoire de mon parti. Son histoire, c'est un tout, alors je prends tout ! ».

Si on avait creusé un tant soit peu, on aurait pu mesurer à quel point le passage de relais entre le père et la fille traduisait moins un changement de « nature » du FN/RN ou de sa stratégie d'ensemble, qu'une divergence de tactique politique. Le véritable changement impulsé par Marine Le Pen fut pour l'essentiel d'abandonner tactiquement tout ce qui pouvait apparaître à présent comme un frein à ses ambitions présidentielles, en particulier les dimensions les plus explicitement antisémites et négationnistes du discours d'extrême droite – tout en ayant couvert, il faut le rappeler en chaque occasion, les déclarations de son père pendant près de trois décennies – pour mettre au premier plan le « problème de l'islam ». Elle a ainsi non seulement radicalisé par l'islamophobie la rhétorique habituellement xénophobe du FN et opéré un recodage « républicain » du discours frontiste, permettant de l'insérer harmonieusement dans l'islamophobie mainstream.

Si a pu s'imposer l'illusion d'une transformation profonde du FN, c'est du fait de la très large diffusion de l'islamophobie, qui tend à rendre acceptable la haine des musulmans ou le soupçon que ces derniers souhaiteraient « noyauter la République » pour assurer leur domination, mais aussi du discours public faisant de l'immigration et des immigrés un « problème » à résoudre, et ce depuis les années 1970. L'installation d'un double consensus xénophobe et islamophobe, couplée à l'affirmation d'une « nouvelle laïcité » permettant de stigmatiser les musulmans au nom de la défense de la « République », tend ainsi à légitimer par avance toutes les sorties les plus ouvertement racistes du FN, du moins dès lors qu'elle vise les immigré·es et descendant·es d'immigré·es – et plus largement toute personne – musulman·es ou perçu·es comme tel·les.

On doit d'ailleurs remarquer que l'antagonisme entre le père et sa fille n'a pas éclaté lorsque Jean-Marie Le Pen, évoquant le prétendu « risque de submersion » de la France par l'immigration, avait affirmé en mai 2014, faisant allusion à l'épidémie qui sévissait alors en Afrique, que « Monseigneur Ebola peut régler ça en trois mois ». Cette déclaration n'avait alors suscité aucune condamnation de la part de la direction du FN et de sa présidente ; bien au contraire, elle l'avait soutenu. De même, l'exclusion de Jean-Marie Le Pen n'a nullement conduit Marine Le Pen ou les dirigeants actuels du FN/RN à modérer leurs discours concernant cette prétendue invasion migratoire, la soi-disant occupation de la France par une population étrangère ou encore la dite « colonisation à l'envers », qui conduirait à la destruction ou la disparition de la France.

Mais comment ce prophétisme xénophobe et islamophobe aurait-il pu contredire la thèse médiatique d'un RN devenu respectable puisque la grande majorité du personnel politique et médiatique dominant communie également dans l'idée d'un « séparatisme musulman », d'une « infiltration islamo-gauchiste », et que s'exprime au plus haut sommet de l'État la rhétorique (empruntée à l'extrême droite) de la « décivilisation » et de l' « ensauvagement » ?

Un militant du colonialisme français

L'un des aspects de la trajectoire de Jean-Marie Le Pen – mais aussi de toute l'extrême droite française [2] – qui est beaucoup trop rapidement évacué dans le récit médiatique dominant, en fait presque toujours passé sous silence, c'est son ancrage dans le colonialisme français et sa participation active dans les guerres visant à maintenir la domination coloniale française dans ce qu'on appelait alors l' « Indochine » et en Algérie.

On rappelle généralement les déclarations antisémites et négationnistes de Jean-Marie Le Pen ; plus rarement d'ailleurs le fait que nombre des premiers fondateurs du FN étaient d'anciens pétainistes, collaborationnistes et membres de la Waffen SS, ce qui paraîtrait inconvenant alors que toute la droite – Macronie incluse – cherche un accord, plus ou moins tacite à ce stade, avec le FN/RN. Mais on oublie presque toujours de souligner la forte présence des anciens militants et sympathisants de l'Organisation Armée Secrète (OAS). Or, comme le rappelle l'historien Fabrice Riceputi, il s'agit là de l'organisation terroriste qui a commis, de loin, le plus d'attentats dans l'histoire de France.

En outre, dans le parcours militant et politique de Jean-Marie Le Pen, les guerres d'Indochine et d'Algérie ont certainement joué un rôle plus structurant que la collaboration avec l'occupant nazi, précisément parce que Le Pen est né trop tard pour collaborer. Il est vrai que cela ne l'a nullement empêché de nouer des amitiés très durables avec des collaborationnistes notoires, de devenir le porte-parole d'un thuriféraire de Pétain – l'avocat Jean-Louis Tixier-Vignancour – lors de la campagne présidentielle de ce dernier en 1965, ou de publier des chants nazis à la gloire des SS et de Hitler dans le cadre de la société d'édition musicale qu'il créa et dirigea dans les années 1960 au cours de sa période de vaches maigres.

Mais la défense du colonialisme français a joué un rôle primordial pour Le Pen pour trois raisons : d'abord comme une expérience formatrice politiquement, où il fit ses premières armes (au sens propre comme au figuré), et qui lui donna une sorte d'aura dans les milieux d'extrême droite (puisqu'il s'engagea dans le prestigieux régiment des parachutistes) ; ensuite parce que c'est l'engagement dans la défense de l'Empire qui permit à l'extrême droite de sortir de la complète marginalité dans laquelle la collaboration avec l'occupant l'avait confinée, même si le résultat fut désastreux sur le moment avec la victoire des mouvements de libération nationale aussi bien en Indochine qu'en Algérie ; enfin parce que Jean-Marie Le Pen put et sut transférer habilement dans le cadre du champ politique français le racisme colonial, notamment anti-Arabes. Celui-ci sévissait de mille manières dans la vie quotidienne des immigrés algériens, jusqu'au meurtre de centaines d'entre eux et elles le 17 octobre 1961, mais c'est Le Pen plus que tout autre qui en fit une arme politique et électorale efficace.

Peut-être douterait-on moins d'ailleurs du caractère fasciste de Le Pen et de son courant politique si l'on cessait de découpler le fascisme de la question coloniale, si l'on prenait davantage au sérieux la violence de l'entreprise coloniale française (en particulier en Algérie) et du racisme qui lui est associé, en particulier dans la manière dont il a imprégné le corps social français. Peut-être aurait-on ainsi donné moins de crédit à la grotesque thèse « immunitaire » selon laquelle la France serait demeurée « allergique au fascisme », du fait notamment de ses valeurs républicaines, thèse à peu près équivalente à l'idée que le nuage de Tchernobyl aurait eu la décence de ne pas traverser les frontières françaises.

Peut-être aussi aurait-on compris que la rupture verbale et tactique du FN/RN de Marine Le Pen avec l'antisémitisme cohabitait avec la focalisation sur l'islamophobie, qui fonctionne en France comme un « racisme respectable », légitime car légitimé par des décennies de laïcité falsifiée et de discours faisant apparaître l'islam et les musulman·es comme une menace, pour la France et/ou pour la République.

Au-delà de l'anti-lepénisme

Celles et ceux qui ont célébré la mort de Le Pen n'ont sans doute, dans leur grande majorité, aucune illusion sur les effets de sa disparition. Cette mort était attendue et espérée, car il y avait quelque chose de rageant à voir survivre aussi longtemps, et dans l'opulence, un tortionnaire d'Algériens, un promoteur aussi assidu du racisme, du masculinisme et de l'homophobie, et celui qui parvint à redonner une audience de masse, dans la société française, au projet fasciste. Bien aidé en cela par les politiques néolibérales, qui intensifièrent toutes les concurrences dans la société française à partir des années 1980, mais aussi par la dérive de la droite, qui radicalisa son électorat, et les trahisons de la gauche, qui démobilisèrent le sien.

Le Pen sut saisir l'opportunité ouverte par la crise de la représentation politique qui s'amorça dans les années 1980, non simplement parce qu'il y avait alors un vide mais parce qu'il sut trouver les voies d'une politique de masse, à partir de la vision du monde propre à l'extrême droite. Et c'est précisément ce dernier aspect qui doit nous importer le plus : non pas les ignobles déclarations proférées au cours de sa longue carrière par Jean-Marie Le Pen, qui avaient une visée de provocation lui permettant de revenir sans cesse au centre du jeu politique, mais la manière dont il parvint à transformer l'obsession nationaliste, le ressentiment raciste et la nostalgie coloniale en force politico-électorale. C'est bien là ce qui demeure vivant dans la politique du FN/RN, peu importe au fond ce qui figure explicitement dans le programme électoral de ce parti, que ses dirigeant·es auront d'ailleurs aussitôt oublié une fois parvenu·es au pouvoir.

Cela désigne le défi principal pour la gauche, en France et au-delà : trouver (ou retrouver) le chemin d'une politique de masse. Or, de ce point de vue, l'anti-lepénisme au sens étroit est une impasse. À ce stade de son développement, l'extrême droite ne peut être affrontée uniquement sous cette forme strictement réactive et défensive, qu'il s'agisse de l'antifascisme « républicain » (qui aspire à défendre les institutions contre les fascistes et prétend que les institutions nous défendront contre les fascistes) ou d'un antifascisme plus radical qui entend principalement empêcher les fascistes d'apparaître publiquement et de se constituer en force militante.

Bien sûr, lorsque les fascistes cherchent à s'implanter localement (dans un quartier, un village, une ville, une université, une entreprise ou une association), il est crucial de leur barrer la route, par la mobilisation la plus large et la plus déterminée. Mais lorsque l'extrême droite est aux portes du pouvoir, lorsqu'elle apparaît pour une frange importante de la population comme la principale force politique capable de mettre un terme à la grande entreprise de brutalisation macroniste, on ne peut la faire reculer sans lui contester ce rôle, sans proposer une solution à la crise politique, sans être en somme candidat au pouvoir sur une orientation de rupture avec l'ordre socio-racial établi. C'est ce défi qu'il nous faut relever dans les mois et années à venir.

Notes

[1] Ce qui est faux au demeurant, Jean-Marie Le Pen ayant été toute sa vie un cuistre, pataugeant dans les quelques éléments de culture classique appris par cœur dans les établissements jésuites où il fut scolarisé précocement, et plus à l'aise dans un répertoire allant des écrivains fascistes (Brasillach surtout) aux chansons paillardes que dans la philosophie ou la littérature (classique ou contemporaine). Pour se donner une idée, voir : Michel Eltchaninoff, « Quand Jean-Marie Le Pen parlait de philosophie », Philosophie Magazine, 7 janvier 2025,https://www.philomag.com/articles/quand-jean-marie-le-pen-parlait-de-philosophie.

[2] Cela vaut sous d'autres formes pour l'essentiel du champ politique français, jusqu'à la social-démocratie qui fut en France indécrottablement coloniale (jusqu'à aujourd'hui, ce qui est en lien étroit avec l'attitude du PS actuel concernant la question palestinienne). On doit se souvenir en particulier du rôle de François Mitterrand durant la guerre d'Algérie, ministre de la justice durant la grande répression d'Alger et qui à ce titre autorisa l'exécution de 45 militants du FLN algérien, et s'opposa à 80% des recours en grâce.

*****

Abonnez-vous à notre lettre hebdomadaire - pour recevoir tous les liens permettant d'avoir accès aux articles publiés chaque semaine.

Chaque semaine, PTAG publie de nouveaux articles dans ses différentes rubriques (économie, environnement, politique, mouvements sociaux, actualités internationales ...). La lettre hebdomadaire vous fait parvenir par courriel les liens qui vous permettent d'avoir accès à ces articles.

Remplir le formulaire ci-dessous et cliquez sur ce bouton pour vous abonner à la lettre de PTAG :

Abonnez-vous à la lettre

Poutine et le facteur Trump : « l’Ukraine pourrait cesser d’exister cette année »

21 janvier, par Le grand continent — , ,
À quelques jours de l'investiture de Donald Trump, le Kremlin prend la parole par la voix de l'un des plus influents conseillers de Vladimir Poutine. 14 janvier 2025 | (…)

À quelques jours de l'investiture de Donald Trump, le Kremlin prend la parole par la voix de l'un des plus influents conseillers de Vladimir Poutine.

14 janvier 2025 | Auteur Le Grand Continent • Trad. Guillaume Lancereau • Image © Dmitry Dukhanin/Kommersant

Dans un entretien particulièrement brutal avec un certain Andreï Baranov, publié aujourd'hui dans les pages de la Pravda [1], Nikolaï Patrushev, conseiller assistant du président russe Vladimir Poutine et membre du Conseil de sécurité, a exposé pour la première fois d'une manière aussi directe les perspectives du Kremlin et les attentes du régime russe envers la nouvelle administration américaine.

Après avoir mentionné la « disparition » de l'Ukraine, Nikolaï Patrushev menace directement d'annexer les pays Baltes et la Moldavie : « Je n'exclus pas que la politique agressivement antirusse de Chisinau aboutisse à l'absorption de la Moldavie par un autre État ou à sa disparition pure et simple. Dans ce contexte, l'exemple qui vient à l'esprit est naturellement celui de l'Ukraine, où le néonazisme et la russophobie ont conduit le pays à sa chute — et ce bien avant le lancement de l'opération militaire spéciale ».

En s'appuyant sur de nouveaux alliés — en Autriche, en Roumanie — pour neutraliser l'Europe de l'intérieur, il considère que Donald Trump, embourbé dans une lutte à mort avec l'État profond américain et dont il serait « essentiel de garantir la sécurité » pour le Kremlin, serait prêt à négocier d'égal à égal avec Poutine, en évacuant toute souveraineté continentale : « Nous n'avons rien à débattre avec Londres ou Bruxelles ».

Patrushev est connu pour être l'une des personnes les plus proches de Vladimir Poutine qu'il a connu en poste au KGB à Saint-Pétersbourg dès les années 1970. Son influence centrale dans la définition des grandes lignes de la stratégie internationale russe s'est vérifiée depuis le début des années 2000 jusqu'à aujourd'hui. Après avoir été directeur du FSB pendant huit ans, secrétaire du Conseil de sécurité de Russie pendant seize ans, il a été l'une des victimes indirectes de la « purge » de mai 2024 qui a conduit à « recaser » l'ancien ministre de la Défense Sergueï Choïgou à son poste. Depuis, il occupe les fonctions de « conseiller assistant » — au cœur du Kremlin, au plus proche de Poutine, mais avec moins de pouvoir visible. Considéré comme l'un des plus « faucons » de l'entourage du président, il passe pour être l'un des artisans et principaux conseils de Poutine sur l'invasion à grande échelle de l'Ukraine.

En raison de sa « psychologie guidée par une paranoïa complotiste », l'historien britannique Mark Galeotti l'a décrit comme « l'homme le plus dangereux de Russie »[Mark Galeotti, « Ep 6 : he Most Dangerous Man in Russia », In Moscow's Shadow (podcast), juin 2020..]]

Cette prise de parole qui appelle au partage de l'Europe par des nouveaux Empires sans frontières doit être lue de toute urgence.

Nikolaj Platonovič, voilà de nombreuses années que vous travaillez sur les questions géopolitiques, tout en prenant part aux processus décisionnels en matière de sécurité internationale. Avez-vous le sentiment que le monde entier retient son souffle dans l'attente des changements majeurs qui s'annoncent avec l'investiture de Donald Trump ?

Nikolai Patrushev - Une part considérable de la planète a le regard tourné vers l'Amérique. En même temps, l'élite américaine apparaît divisée, dépourvue de vision unifiée sur la façon d'envisager sa politique, tant à l'extérieur qu'en interne. Pendant ce temps, Donald Trump répète sans cesse le même slogan : il a un plan, et son plan consiste à restaurer une politique américaine pragmatique, profitable tant à l'État qu'aux citoyens. Comment cette politique s'articulera-t-elle avec les intérêts des autres pays et des autres peuples ? Cela n'est pas encore très clair.

Quoi qu'il en soit, nous assistons en ce moment même à des transformations de fond à l'échelle mondiale. Je ne parle pas seulement des enjeux géopolitiques, mais aussi de la situation économique ou technologique, ainsi que des dynamiques sociales et culturelles. La dernière fois que des mouvements tectoniques de cette ampleur ont eu lieu, c'était après la chute de l'URSS. À ce moment, l'Occident s'est avéré incapable de s'adapter aux nouvelles réalités du monde et a continué à vivre comme au temps de la Guerre froide, en se cherchant sans cesse de nouveaux ennemis.

Les déclarations quotidiennes de Trump semblent tout simplement révolutionnaires : son rejet de tout l'héritage de l'administration Biden,ses propositions d'idées radicalement nouvelles…

La présidence de Joe Biden a démontré que les priorités de la Maison-Blanche différaient fondamentalement de celles des citoyens ordinaires. Dès leur plus jeune âge, les Américains ont l'idée, acquise sur les bancs de l'école, qu'aux États-Unis, c'est le peuple qui gouverne, pour le peuple et au nom du peuple. Or cette représentation jure singulièrement avec la réalité, de sorte que les citoyens ordinaires sont prêts à accepter n'importe quelle proposition susceptible d'améliorer leur bien-être, à accueillir n'importe quelle mesure favorable aux valeurs familiales, à l'amélioration de la couverture sociale, à la lutte contre les incendies et l'immigration illégale.

Trump se montrera-t-il capable de mettre en œuvre ses projets jusqu'au bout ? Seul le temps le dira. Son premier mandat a montré à quel point l'État profond — tant critiqué aux États-Unis — était puissant : il pourrait effectivement l'empêcher de réaliser ses ambitions. L'expérience de sa campagne électorale et de la tentative d'assassinat qu'il a subie confirment en même temps qu'il faut se préparer aux scénarios les plus improbables.

Manifestement, les positions de Trump sont loin de faire l'unanimité au sein des élites états-uniennes. Sa vision du monde contredit les plans conçus par les représentants du Parti démocrate et par certains propriétaires des grands groupes industriels et des multinationales. Pour cette raison, il est essentiel de garantir la sécurité de Trump et de son entourage jusqu'à son investiture et tout au long de son mandat présidentiel.

Donald Trump a déjàfait état de ses intérêts concernant le Groenland, le canal de Panama, le Mexique, le Canada — d'autres pays répartis sur divers continents. Pourquoi, contrairement à Biden, parle-t-il si peu de l'avenir de l'Ukraine ?

Pour l'administration Biden, l'Ukraine était une priorité absolue. Or, entre Biden et Trump, les relations sont on ne peut plus hostiles. Par conséquent, l'Ukraine ne figurera pas parmi les priorités de Trump — qui est, par ailleurs, bien davantage préoccupé par la Chine, tout en manifestant, comme vous l'avez souligné, des intérêts pour le Groenland, le canal de Panama, le Mexique ou encore le Canada. L'idée de redessiner la carte du monde conformément à ses intérêts et de multiplier les ingérences dans les affaires d'autres États sur divers continents reste une tradition américaine.

Si les discussions relatives à l'envoi de troupes pour intégrer de nouveaux États au profit des États-Unis semblent peu fondées, il ne fait aucun doute que la nouvelle administration manifestera la plus grande fermeté pour la défense de ses propres intérêts, dans toutes les directions évoquées.

Pour ce qui concerne les relations des États-Unis et de la Chine, on peut raisonnablement s'attendre à une aggravation des différends entre Washington et Pékin. Il y a déjà de quoi craindre que les Américains accentuent eux-mêmes ces différends, y compris de manière purement artificielle.

Pour la Russie, la Chine reste en revanche un partenaire de premier plan, avec lequel nous entretenons des relations privilégiées de coopération stratégique, lesquelles ne dépendent en aucun cas de la conjoncture du moment et sont amenées à se poursuivre — indépendamment de l'occupant du Bureau ovale, qui n'est que pro tempore.

Notre partenariat avec la Chine ne contredit pas nos intérêts, qui doivent par ailleurs être protégés dans d'autres régions du monde. Quelle est votre analyse concernant nos relations avec les pays Baltes et la Moldavie ?

Pour nous, l'enjeu vital reste la protection et le bien-être de nos citoyens et de nos compatriotes à travers le monde. Sur le plan international, il faut absolument mettre un terme à la discrimination que subit la population russe dans une série de territoires, à commencer par les pays Baltes et la Moldavie. Les autorités de ces États continuent à s'enfoncer délibérément dans une crise dramatique, conséquence de leurs actions irréfléchies, tout en persévérant dans leur propagande russophobe.

L'exemple de la crise énergétique est d'une clarté absolue : la responsabilité en incombe entièrement aux autorités moldaves, qui se sont pliées servilement aux injonctions de Bruxelles visant à réduire leur dépendance au gaz russe. Chisinau doit cesser de se mentir et de tromper son propre peuple. Les autorités moldaves feraient mieux de reconnaître leurs erreurs et de corriger le tir, plutôt que de chercher des ennemis à l'intérieur du pays ou en Transnistrie.

Je n'exclus pas que la politique agressivement antirusse de Chisinau aboutisse à l'absorption de la Moldavie par un autre État ou à sa disparition pure et simple. Dans ce contexte, l'exemple qui vient à l'esprit est naturellement celui de l'Ukraine, où le néonazisme et la russophobie ont conduit le pays à sa chute — et ce bien avant le lancement de l'opération militaire spéciale.

Les représentants de la nouvelle administration des États-Unis, à commencer par certains conseillers nommés par Trump, ont souligné dans leurs déclarations publiques que la Russie ne renoncerait en aucun cas à ses revendications en Ukraine ou dans d'autres territoires désormais intégrés à la Fédération de Russie.

Il n'en est même pas question.

Les territoires qui se sont trouvés pendant un temps sous l'administration de Kiev ont désormais intégré la Russie à la suite d'une consultation populaire, conformément au droit international, aux lois de la Fédération de Russie et à la législation des régions concernées.

Pour ce qui concerne la position russe vis-à-vis de l'Ukraine, elle demeure ce qu'elle était jusqu'alors : il faut atteindre les objectifs qui ont été assignés à l'opération militaire spéciale. Ces objectifs sont connus et ils n'ont toujours pas changé. Ils ont été exprimés plus d'une fois par le président russe Vladimir Poutine.

Il est tout aussi crucial que la communauté internationale reconnaisse pleinement l'incorporation des Républiques populaires de Donetsk et de Lougansk, ainsi que des régions de Zaporozhia et de Kherson. Ces territoires font désormais partie intégrante de notre pays, conformément à la Constitution de la Fédération de Russie.

Je tiens à souligner une fois de plus que le peuple ukrainien reste à nos yeux un peuple proche, un peuple frère, lié à la Russie par des relations pluriséculaires, en dépit de ce qu'affirment les propagandistes de Kiev, abreuvés à l'idéologie nationaliste. Ce qui se passe en Ukraine est loin de nous laisser indifférents. Nous sommes particulièrement inquiets de voir que l'imposition violente de l'idéologie néonazie et d'une russophobie débridée mène à l'anéantissement de villes ukrainiennes autrefois prospères telles que Kharkiv, Odessa, Nikolaev ou Dnepropetrovsk. Il n'est pas exclu qu'au cours de l'année à venir, l'Ukraine cesse purement et simplement d'exister.

Pour ce qui concerne les perspectives de développement futur avec ce facteur Trump, nous respectons absolument les déclarations de ce dernier.

J'estime que les négociations relatives à l'Ukraine doivent avoir lieu entre la Russie et les États-Unis — sans qu'y interviennent d'autres pays occidentaux. Nous n'avons rien à débattre avec Londres ou Bruxelles. Il y a bien longtemps que la direction de l'Unione européenne, par exemple, a perdu le droit de parler au nom de certains de ses membres — la Hongrie, la Slovaquie, l'Autriche, la Roumanie et d'autres pays résolus à œuvrer pour la stabilité de l'Europe et à occuper une position équilibrée vis-à-vis de la Russie.

Sources
La Komsomolskaja Pravda, publication d'origine soviétique (porte-parole du Komsomol, organisation de jeunesse du PCUS), est désormais pleinement inféodée au pouvoir poutinien.
Mark Galeotti, « Ep 6 : he Most Dangerous Man in Russia », In Moscow's Shadow (podcast), juin 2020.

*****

Abonnez-vous à notre lettre hebdomadaire - pour recevoir tous les liens permettant d'avoir accès aux articles publiés chaque semaine.

Chaque semaine, PTAG publie de nouveaux articles dans ses différentes rubriques (économie, environnement, politique, mouvements sociaux, actualités internationales ...). La lettre hebdomadaire vous fait parvenir par courriel les liens qui vous permettent d'avoir accès à ces articles.

Remplir le formulaire ci-dessous et cliquez sur ce bouton pour vous abonner à la lettre de PTAG :

Abonnez-vous à la lettre

Le programme PAFI, vous connaissez ? PAFI pour programme d'aide financière à l'investissement.


[1] La Komsomolskaja Pravda, publication d'origine soviétique (porte-parole du Komsomol, organisation de jeunesse du PCUS), est désormais pleinement inféodée au pouvoir poutinien.

Trump, l’Europe et la vertu outragée : malaise dans le suprémacisme impérial

21 janvier, par Thierry Labica — , ,
Trump annonce la couleur avec des déclarations de politique extérieure fracassantes : annexion du canal de Panama, colonisation pure et simple du Groenland et, pour le Canada, (…)

Trump annonce la couleur avec des déclarations de politique extérieure fracassantes : annexion du canal de Panama, colonisation pure et simple du Groenland et, pour le Canada, publication sur son réseau social d'une carte de l'Amérique du Nord intégralement recouverte de la bannière étoilée.

16 janvier 2025 | Hebdo L'Anticapitaliste - 737
https://lanticapitaliste.org/actualite/international/trump-leurope-et-la-vertu-outragee-malaise-dans-le-supremacisme-imperial

Comme inspiré par Netanyahou brandissant la carte d'un seul grand Israël devant l'assemblée générale de l'ONU, voici donc Trump, saison 2.

De vrais projets ?

Stratégie de l'imprévisibilité et de la menace généralisée ? Symptômes de sénescence d'un vieillard autoritaire se rêvant en maître d'empire ? On peut toujours spéculer sur les ressorts de telles provocations. Quelles que soient ses intentions ultimes en la matière, ce coup d'éclat fait entendre nombre de motifs familiers. En premier, l'agressivité viriliste, désormais marqueur privilégié de l'identité politique de la nouvelle extrême droite planétaire, de Trump à Duterte en passant par le bolsonarisme. Un autre motif est l'antiféminisme, celui déclaré de l'ex-­président sud-coréen (Yoon Suk Yol, maintenant déchu) en passant par celui du mouvement Vox en Espagne et la version française de « l'anti-wokisme ». De ce point de vue, ces sorties sont pleinement en cohérence avec les signaux adressés par Musk en direction des dirigeants de l'extrême droite européenne.

On y reconnaît aussi un signe de la très nette tendance à la concentration du pouvoir présidentiel américain, en cours depuis une quarantaine d'années. La posture de Trump n'en est à présent que la manifestation la plus caricaturale.

Retour à la tradition

Un registre un peu plus ancien encore : l'argument de la « sécurité nationale », dont ne dépendraient rien moins que le bon ordre et la liberté du monde, fait écho mot pour mot à celui des dirigeants américains à la fin de la Seconde Guerre mondiale. Soucieux de pérenniser le déploiement d'ampleur inédite de bases militaires à travers le monde, ceux-là faisaient déjà de la « sécurité » la clé de toutes leurs justifications : au nom de la « sécurité », le Pacifique, débarrassé de la puissance japonaise défaite, avait vocation à devenir « notre lac » ; certains, et pas des moindres, se « foutaient de l'appellation choisie, dès lors que nous avons un contrôle absolu, incontesté de nos besoins en bases militaires ».

Les indignés

Le « meilleur » de toute cette affaire est ailleurs. On le doit avant tout au spectacle offert par des « partenaires européens » en plein émoi, en pleine « incompréhension » face au mépris affiché par l'allié, l'ami, le protecteur, emblème universel de « nos valeurs occidentales ». On apprend que la France et l'Allemagne officielles se sont montrées « catégoriques » : « Les frontières ne doivent pas être déplacées par la force ». Pour Scholz (chancelier allemand), au côté du président du Conseil européen (A. Costa) : « Le principe de l'inviolabilité des frontières s'applique à tous les pays, qu'ils soient à l'est ou à l'ouest ». « Ce principe ne peut et ne doit pas être ébranlé. » « Les États-Unis doivent appliquer les principes des Nation unies, tout le monde s'y tient et cela restera certainement ainsi. », selon un porte-parole du gouvernement allemand. Enfin, le ministre français des Affaires étrangères, Jean-Noël Barrot, déclare que l'UE ne tolérerait pas une intervention militaire américaine : « Il n'est pas question que l'Union européenne laisse d'autres nations du monde, quelles qu'elles soient […], s'en prendre à ses frontières souveraines ». De son côté, Sophie Primas, porte-parole du gouvernement, a dénoncé « une forme d'impérialisme », carrément. Sens des valeurs, grands principes, ardente indignation : on tremble à la Maison Blanche, c'est sûr.

Sinistres menteurs

Il nous vient une petite question, en même temps qu'une nausée : s'agit-il bien là des mêmes dirigeants qui ont applaudi et activement contribué à plus d'une année de génocide israélien en Palestine, massivement armé par les États-unis de Biden-Harris, et ont laissé piétiner le droit international ? qui ont réprimé férocement toutes les solidarités en Allemagne, en France, en Grande-Bretagne ? Et dénié tout principe de souveraineté au Liban abandonné à la folie meurtrière sioniste ? Et qui laissent filer la guerre à travers le Moyen-Orient, comme si plus de trente années de carnages et d'échec abyssal ne suffisaient pas ? Les mêmes se livrent à présent aux grimaces sordides de la vertu outragée sur fond du racisme colonial qu'ils gardent en partage. L'hypocrisie ne tue pas, et c'est bien là leur chance.

Thierry Labica

*****

Abonnez-vous à notre lettre hebdomadaire - pour recevoir tous les liens permettant d'avoir accès aux articles publiés chaque semaine.

Chaque semaine, PTAG publie de nouveaux articles dans ses différentes rubriques (économie, environnement, politique, mouvements sociaux, actualités internationales ...). La lettre hebdomadaire vous fait parvenir par courriel les liens qui vous permettent d'avoir accès à ces articles.

Remplir le formulaire ci-dessous et cliquez sur ce bouton pour vous abonner à la lettre de PTAG :

Abonnez-vous à la lettre

Le programme PAFI, vous connaissez ? PAFI pour programme d'aide financière à l'investissement.

La rupture de la coalition gouvernementale et le frein à l’endettement

21 janvier, par Angela Klein — , ,
À bien y regarder, un gouvernement de coalition qui ne visait qu'à mettre en place de très modestes réformes sociales et environnementales n'a plus aucune chance d'y parvenir (…)

À bien y regarder, un gouvernement de coalition qui ne visait qu'à mettre en place de très modestes réformes sociales et environnementales n'a plus aucune chance d'y parvenir si le FDP en est partie prenante. Considéré sous l'angle de la stratégie de parti, le social-libéralisme a fait son temps, pour autant qu'il reste une once de responsabilité sociale au SPD. C'est là tout le sens de la rupture de la coalition « feu tricolore ».

15 janvier 2025 | tiré du site inprecor.org
https://inprecor.fr/node/4538

Du point de vue du FDP, sa participation à la coalition des « feux tricolore » n'a pas été payante si l'on en juge par ses résultats électoraux. Le nouveau gouvernement est entré en fonction en octobre 2021. Depuis les élections régionales de 2022, le parti n'a cessé de perdre du terrain, d'abord au profit de la CDU/CSU, puis de l'AfD. L'étoile des Verts n'est vraiment tombée qu'en 2023 avec la débâcle de la loi sur le chauffage et le fiasco qui a suivi sur le financement des objectifs climatiques.

Avec la loi sur le chauffage, le ministre de l'Économie Robert Habeck voulait amorcer le tournant thermique dans le domaine de l'habitat en rendant obligatoire l'installation de pompes à chaleur. Le projet de loi n'avait pas suffisamment pris en compte les nombreuses situations particulières qui existent dans ce domaine, il a suscité une tempête de protestations venues de différents côtés, où se mêlaient critiques fondées sur le plan pratique et refus de principe de toute rénovation écologique. Les corrections apportées ultérieurement au projet de loi n'ont en rien pu empêcher la chute électorale des Verts (entre 2 et 6,6 pour cent). D'autant moins que plus tard dans l'année, la Cour constitutionnelle fédérale a fait droit à une contestation de la CDU. Celle-ci voulait empêcher que des crédits non utilisés d'un montant de 60 milliards d'euros provenant de la dette non utilisée contractée lors de la crise de la Covid en 2021 à un nouveau fonds pour le climat et la transformation de l'économie. Or, le ministre Habeck comptait fermement sur cet argent pour financer ses investissements prévus dans la protection du climat. Par la suite, la coalition n'a fait que passer en trébuchant d'une polémique sur les trous budgétaires à une autre.

Avec la diminution des ressources budgétaires, le chef du FDP Christian Lindner a vu son heure arriver : Il a exigé catégoriquement que l'argent destiné à la protection climatique soit prélevé sur les budgets sociaux. Pour se justifier, il a invoqué la règle du frein à l'endettement. Le frein à l'endettement est une disposition introduite dans la Loi fondamentale (Grundgesetz) en 2009 qui interdit aux Länder de contracter de nouveaux emprunts, quelle que soit la conjoncture, et qui limite l'endettement de l'Etat fédéral à un maximum de 0,35 pour cent du produit intérieur brut (PIB) en valeur nominale. Parallèlement, il est autorisé de constituer un nouveau fonds en fonction de la conjoncture, mais celui-ci doit être réalimenté les années de reprise économique.

Lindner, en sa qualité de ministre, est censé avoir fait le serment de respecter la Loi fondamentale – c'est en tout cas ainsi qu'il a justifié ses « niet » répétés, par exemple concernant le financement d'une sécurité de base pour les enfants, la revalorisation du revenu citoyen en fonction de l'inflation et, pour finir, son « non » à un budget spécial pour le soutien à la guerre en Ukraine. Après l'éclatement de la coalition, il a toutefois été sermonné par le chef de la CDU, Friedrich Merz, qui a déclaré qu'à l'exception des droits fondamentaux, tous les autres articles de la Loi fondamentale pouvaient être modifiés. Comme s'il voulait souligner l'absurdité – ou plutôt la limpidité – des intentions politiques de Lindner, Merz, qui sera probablement le prochain chancelier et avec lequel Lindner veut absolument gouverner, a maintenant lui-même évoqué une réforme du frein à l'endettement.

Des budgets fantômes, il y en a toujours eu dans l'histoire de la République fédérale ; autrefois, ils étaient cachés, mais depuis la « reconstruction de l'Est » dans les années 90, ils sont mis en place ouvertement à chaque fois que la situation est tendue : en 2011, le fonds pour le climat et la transformation, en 2020 le fonds Covid avec 200 milliards d'euros ; au début de la guerre en Ukraine, 100 milliards d'euros de fonds spéciaux pour l'armée allemande. Avec de tels budgets parallèles, tout gouvernement fédéral se ment à lui-même, à l'opinion publique et à ses partenaires européens sur sa situation budgétaire réelle : il se présente comme un modèle en matière d'endettement, car les critères officiels sont plus ou moins respectés. Mais les dettes accumulées par le biais des budgets parallèles dépassent de loin les dettes budgétaires : 147,2 milliards d'euros de crédits ont dû être contractés dernièrement pour les fonds spéciaux, alors que 45,6 milliards d'euros de crédits prévisionnels étaient inscrits au budget ordinaire. Le volume de tous les budgets parallèles réunis s'élève à 869 milliards d'euros, dont 522 milliards sont financés par des emprunts.

Tel qu'il a été géré par Lindner, cet instrument a été un gourdin utilisé contre des mesures sociales d'urgence ainsi que contre des investissements écologiques. Le fonds pour le climat et la transformation a été amputé de 45 milliards, de nombreux projets ont été abandonnés, notamment la rénovation des chemins de fer qui doit désormais être financée sur fonds propres, c'est-à-dire par de nouvelles privatisations. Une bonne partie des objectifs climatiques a été sacrifiée, l'énergie nucléaire est réintroduite dans le jeu en tant qu'« énergie verte ».

Mais en adoptant une telle orientation, le gouvernement se met lui-même des bâtons dans les roues. Après des décennies d'austérité néolibérale, cela grince dans tous les secteurs publics. En mai de cette année, l'Institut de l'économie allemande a chiffré le retard d'investissement à 600 milliards d'euros. Le rapport Draghi à la Commission européenne réclame 800 milliards pour l'UE. Ceux-ci ne doivent pas être affectés en priorité à l'armement, mais aux transports, à l'éducation, au logement, au numérique. « Investir, investir, investir », peut-on y lire – rien de vraiment nouveau, mais jusqu'à présent, cela s'est toujours heurté au dogme néolibéral.

En ce moment, tout gouvernement qui veut promouvoir des réformes doit œuvrer sous l'épée de Damoclès du frein à l'endettement. Car pour subventionner des besoins extraordinaires en capitaux, les budgets parallèles sont bien sûr toujours à disposition, mais pas pour le social. Friedrich Merz s'est exprimé très clairement à ce sujet : le journal télévisé Tagesschau le citait le 14 novembre en ces termes : « On peut bien sûr procéder à des modifications. Mais la question est : pourquoi faire ? Le résultat sera-t-il que nous consacrerons encore plus d'argent à la consommation et à la politique sociale ? Dans ce cas, la réponse est non. […] Cela est important pour les investissements, cela est important pour le progrès, cela est important pour la base de vie de nos enfants ? Alors la réponse peut être différente ».

Le frein à l'endettement a le même effet en Allemagne que les exigences du FMI dans le Sud mondial : il est utilisé pour empêcher le progrès et imposer une discipline aux revendications sociales. Cela est contesté même dans les milieux bourgeois. Mais c'est là que la classe propriétaire du capital se trouve entre l'arbre et l'écorce, car en Allemagne, non seulement on ne forme pas assez de personnel qualifié, mais les écoles, les hôpitaux, le réseau ferroviaire, etc. se dégradent - des secteurs qui sont tout à fait nécessaires à la reproduction du capital et qui ont un impact sur l'attractivité de l'Allemagne comme lieu de production. Ce qui a du sens pour une entreprise isolée, par exemple pour économiser les coûts de formation, n'en a pas au niveau macroéconomique. Et la privatisation des services publics d'intérêt général a pour conséquence que ceux-ci ne fonctionnent plus pour la collectivité, et donc aussi pour les entreprises.

Et puis, de quel droit le gouvernement allemand exige-t-il des autres pays de l'UE qu'ils respectent la discipline budgétaire s'il ne le fait pas lui-même ?

La coalition a, malgré les obstacles, introduit une série de mesures positives : l'augmentation du salaire minimum à 12 euros ; une augmentation exceptionnelle de 12 % des plafonds de ressources pour le revenu de citoyenneté (Lindner a réussi à empêcher une nouvelle revalorisation en fonction de l'inflation), la poursuite du développement des énergies renouvelables. La mesure qui a le plus facilité la vie du plus grand nombre a été le ticket de transport à 9 euros à l'été 2022, puis le Deutschlandticket à 49 euros - pour ce prix, il était possible de prendre des trains régionaux dans toute la République ; il devrait maintenant être supprimé.

L'augmentation des allocations familiales a échoué à cause de Lindner, tout comme la fusion de différentes prestations en une garantie de base pour les enfants ; il voulait financer son projet favori, la pension de retraite en actions, en partie avec les cotisations de retraite. Des projets importants comme la garantie de la retraite, le logement abordable ou la réforme des soins sont restés lettre morte.

Toutefois, la décision gouvernementale qui a le plus contribué au glissement général vers la droite est la question des réfugiés - la décision imposée dans toute l'UE de déposer les demandes d'asile aux frontières extérieures de l'UE afin de ne pas laisser entrer les migrants. Sur cette question, comme sur celle du réarmement, il y avait un grand consensus parmi les partis de la coalition.

Lindner mise désormais tout sur une reformation de la coalition noire-jaune (CDU-FDP). C'est un rêve passéiste : le panorama des partis en Allemagne est désormais si fragmenté qu'une grande coalition ne pourrait être constituée qu'avec des difficultés énormes, tandis que trois partis seront probablement nécessaires pour former un gouvernement. Est-ce que dans ce cas Lindner en fera à nouveau partie ?

Publié par l'ISO le 25 novembre 2024, traduit de l'allemand par Pierre Vandevoorde

*****

Abonnez-vous à notre lettre hebdomadaire - pour recevoir tous les liens permettant d'avoir accès aux articles publiés chaque semaine.

Chaque semaine, PTAG publie de nouveaux articles dans ses différentes rubriques (économie, environnement, politique, mouvements sociaux, actualités internationales ...). La lettre hebdomadaire vous fait parvenir par courriel les liens qui vous permettent d'avoir accès à ces articles.

Remplir le formulaire ci-dessous et cliquez sur ce bouton pour vous abonner à la lettre de PTAG :

Abonnez-vous à la lettre

Le programme PAFI, vous connaissez ? PAFI pour programme d'aide financière à l'investissement.

Antifa en Ukraine : « C’était très clair que je devais aller me battre »

21 janvier, par Robin Bouctot — , ,
Le 24 février 2022, Vladimir Poutine annonçait l'invasion de l'Ukraine. Des dizaines de milliers de victimes et un peu plus de 1 000 jours après les premiers bombardements, (…)

Le 24 février 2022, Vladimir Poutine annonçait l'invasion de l'Ukraine. Des dizaines de milliers de victimes et un peu plus de 1 000 jours après les premiers bombardements, rencontre avec Anton, un militant antifasciste engagé dans l'armée ukrainienne.

tiré du site CQFD, mensuel critique et d'expérimentation sociales
https://cqfd-journal.org/Peche-en-mediterranee-quand-le-4312

Mi-novembre, Kyiv est las. Donald Trump vient d'être réélu à la Maison Blanche, et avec lui s'instillent d'immenses incertitudes sur l'avenir de l'Ukraine. Des dizaines de drones et missiles russes hantent les nuits de la capitale, sans cesse interrompues par le hurlement des alarmes et le toum toum toum des canons anti-aériens. Alors que la ligne de front à l'Est vacille, la pression s'accentue sur les hommes et femmes en âge de combattre. Malgré un semblant de normalité, plus de 1 000 jours après les premiers bombardements, la guerre est partout. « Je suis fatigué », soupire Anton dans un café du centre, où l'on croise plusieurs jeunes en béquilles ou avec des prothèses de jambe. Militant antifasciste rapatrié du front il y a quelques mois, il ne voit pas comment il pourrait « parler d'autre chose que de la guerre ».

« Les ennemis d'hier se sont retrouvés ensemble pour faire front avec les manifestants »
Volontaire dès février 2022 pour « défendre l'Ukraine face à la violence d'un État impérialiste », il a été emporté dans un quotidien de tranchées, d'obus et de mort. Bien loin de ses aspirations politiques, la guerre est pourtant devenue un « engagement nécessaire » à ses yeux. Ce jour-là, il livre ses craintes sur le « futur impossible » de son pays, « pris en étau dans un conflit non voulu » et menacé par une spirale « de peurs et de haine qui ne pourra pas s'arrêter avec un quelconque armistice ». Conséquence directe : des propos très militaristes qu'il n'aurait « jamais pu imaginer tenir il y a quelques années », et un avenir contraint de s'imaginer exclusivement à travers « la capacité de résistance de l'armée ukrainienne ». Entretien.

Comment tu te sens plus de 1 000 jours après le déclenchement de la guerre ?

« Je n'ai pas l'impression que ça fasse 1 000 jours, plus 2 000, ou encore plus que ça. Certains de nos gars se sont retrouvés en captivité dès 2014. Cette guerre date vraiment. Mais elle a changé de dimension en 2022 : maintenant, ça se joue avec l'armée. Je pense surtout à combien de jours cela va encore durer, et combien de temps on pourra continuer à lutter. »

Comment es-tu venu à l'antifascisme, et qu'est-ce que ça voulait dire pour toi ?

« Je viens de la scène punk hardcore. En Ukraine, au début des années 2000, c'était une petite communauté : les trucs d'extrême gauche ne sont pas très populaires par ici. Nos concerts se faisaient parfois attaquer par des néo-nazis, donc on a dû apprendre à se défendre. On s'est organisés dans les tribunes du FC Arsenal de Kyiv en créant un club d'ultras antifa. Il nous fallait des espaces, l'extrême droite était omniprésente, dans la rue comme dans les tribunes.

« À Maïdan, je crois qu'on a surtout gagné de l'expérience »

C'est là que je suis devenu hooligan à 100 %. J'ai participé à la création du Hoods hoods klan, un club de supporters ultras porté par des valeurs antifascistes. C'était violent, on se retrouvait souvent à se battre contre les ultras des autres clubs, notamment ceux du Dynamo Kyiv. Plusieurs de nos gars ont été gravement blessés, mais on en a aussi envoyé quelques-uns à l'hôpital. »

Fin 2013, tu descends sur la place Maïdan et prends part au soulèvement contre le régime pro-russe du président Ianoukovitch. Très vite, les ultras se retrouvent en première ligne sur les barricades pour faire face aux flics et aux milices. Comment ça se passe ?

« Les ultras ont l'habitude de faire corps et entre groupes, il y a beaucoup d'inimitiés politiques, c'est pourquoi il nous arrive souvent de nous battre. Mais à Maïdan, on a décidé de signer un accord de paix entre les différents mouvements ultras. Les ennemis d'hier se sont retrouvés ensemble pour faire front avec les manifestants et résister face à la police et aux milices. Bien sûr, les conflits politiques n'ont pas pour autant disparu. »

À partir de quand réalises-tu que ce qu'il se joue est révolutionnaire ?

« Je l'ai réalisé quand les combats avec la police ont commencé, devant l'ampleur de la répression, quand les gens ont commencé à disparaître, à être emmenés en forêt sans jamais revenir, à être torturés1... L'Europe a une grande expérience des émeutes, des luttes et des révolutions. Mais en Ukraine, c'est à ce moment-là que ça a commencé. C'était notre première fois, on n'avait aucune idée de ce qu'on pouvait faire. À Maïdan, je crois qu'on a surtout gagné de l'expérience. »

La guerre commence en 2014, dans l'Est, avec l'annexion de la Crimée et la prise d'armes des séparatistes soutenus directement par la Russie. Qu'est-ce que tu fais ?

« Après Maïdan, quand l'invasion a commencé, je suis allé à Louhansk, dans le Donbass, avec le bataillon Aïdar, une unité militaire constituée de volontaires pour se battre contre les Russes et les séparatistes. On n'était que quelques antifas à y aller. Il y avait pas mal de nationalistes et de combattants d'extrême droite aussi, notamment des ultras. À mes yeux, résister à cette invasion russe était directement lié à ce pour quoi on luttait à Maïdan : pour notre indépendance, pour notre liberté vis-à-vis de notre voisin impérialiste. Mais je ne suis pas resté longtemps. Il y a eu le cessez-le-feu [accords de Minsk I et II en 2014-2015 pour tenter de mettre fin à la guerre, ndlr], et l'armée a intégré le bataillon auquel j'appartenais dans l'armée régulière. Pour moi, il n'était pas question de signer un contrat long avec l'armée nationale.

« Dans le Donbass, j'ai vu des inégalités de dingue, la pauvreté et des ultras-riches jusqu'à l'absurde ! »

Dans le Donbass, j'ai vu les explosions, j'ai parlé avec les gens, j'ai vu des inégalités de dingue, la pauvreté et des ultras-riches jusqu'à l'absurde ! Tu vois ça, et tu comprends tout. On dit souvent que Donetsk et le Donbass avec toutes leurs mines et industries lourdes nourrissent les autres régions, mais en fait ça nourrit surtout les riches et les pourris du gouvernement de la région. Après, j'ai fait une tournée en Europe dans différents lieux antifas pour parler de Maïdan depuis la perspective de ceux qui l'ont vécu. À Barcelone, on a rencontré des gens pro-séparatistes, méfiants vis-à-vis de nous, pensant qu'on était brainwashés par l'Union européenne et l'OTAN. Ils nous disaient qu'ils avaient leurs infos sur des médias indépendants, mais des médias indépendants qui s'appelaient Sputnik ou Russia Today... Financés par les Russes ! Nous on était là pour lutter contre cette propagande et faire circuler nos récits. »

En 2022, la guerre change complètement d'ampleur, et tu décides de partir combattre. Est-ce que c'était un débat de participer à la guerre dans une perspective antifasciste ?

« Pour moi c'était très clair : c'était une invasion impérialiste faite par un dictateur qui voulait entrer dans l'histoire. Je devais aller me battre. Notre gouvernement n'est pas parfait, notre pays non plus, mais pour moi la question était : “Est-ce que c'est ma guerre ?” J'habite ici, les Russes envahissent, tuent, s'accaparent et détruisent tout, donc oui, il fallait que je fasse quelque chose. »

Plus de 1000 jours après, la pression se fait de plus en plus forte sur les personnes « mobilisables ». Comment vis-tu ça ? Toi, c'est dans ta tête, la possibilité de l'exil ?

« J'ai réfléchi à fuir l'Ukraine, oui. Ça reste un sujet qui plane dans un coin de ma tête. C'est tellement épuisant la guerre, que parfois je me dis “fuck that shit, je me casse”. Au début, on a eu des camarades, et des gens de tous les mouvements ultras, qui se sont exilés, légalement ou illégalement. Je n'ai pas envie de juger, c'est à eux de dire si c'était une bonne décision ou pas. Mais quand tu vois toutes ces villes et villages complètement rasés, la violence de l'occupation, moi j'ai quand même du mal à concevoir la fuite. Et puis, pour qu'un mouvement anti-autoritaire puisse continuer d'exister, même en temps de guerre, il faut bien qu'il y ait des gens qui le défendent de l'intérieur. Sinon, politiquement, vous êtes morts. »

« Pour moi c'était très clair : c'était une invasion impérialiste faite par un dictateur qui voulait entrer dans l'histoire »

Qu'en est-il de la solidarité internationale ?

« Dans notre groupe, il y a des gens d'Espagne, de Biélorussie, d'Allemagne, qui nous ont rejoints pour se battre. Des collectifs nous envoient des voitures, du matos comme des drones, des médocs, des thunes.... Mais même si beaucoup de réfugiés de guerre se décarcassent pour nous soutenir, ça diminue par rapport au début. Ce qui est important, c'est de dire la vérité de ce qu'il se passe ici, de dire ce que c'est de vivre sous l'occupation d'un État impérialiste. Il faut en parler dans les milieux de gauche et les milieux anarchistes. Poutine ne s'arrêtera pas là où il est, les gens doivent comprendre que ça va durer des décennies. On doit élargir nos regards. »

Propos recueillis par Robin Bouctot
1 Lire « Ukraine : la violence de la répression renforce les mobilisations », Mediapart (31/01/2014).

*****

Abonnez-vous à notre lettre hebdomadaire - pour recevoir tous les liens permettant d'avoir accès aux articles publiés chaque semaine.

Chaque semaine, PTAG publie de nouveaux articles dans ses différentes rubriques (économie, environnement, politique, mouvements sociaux, actualités internationales ...). La lettre hebdomadaire vous fait parvenir par courriel les liens qui vous permettent d'avoir accès à ces articles.

Remplir le formulaire ci-dessous et cliquez sur ce bouton pour vous abonner à la lettre de PTAG :

Abonnez-vous à la lettre

Le programme PAFI, vous connaissez ? PAFI pour programme d'aide financière à l'investissement.

Los Angeles brûle et le réchauffement climatique en est responsable

21 janvier, par Dan La Botz — , ,
Un incendie catastrophique balaie Los Angeles, détruisant des quartiers entiers. Le réchauffement climatique avec des conditions météorologiques extrêmes, en l'occurrence des (…)

Un incendie catastrophique balaie Los Angeles, détruisant des quartiers entiers. Le réchauffement climatique avec des conditions météorologiques extrêmes, en l'occurrence des vents extrêmement violents, en est la principale cause.

Hebdo L'Anticapitaliste - 737 (16/01/2025)

Par Dan La Botz

Depuis le début de l'incendie le 8 janvier, le feu a parcouru plus de 15 000 hectares, détruit plus de 12 400 maisons, entreprises et écoles. 24 personnes ont été tuées et 13 sont portées disparues, tandis que 153 000 personnes ont été forcées d'évacuer. Certains quartiers ont l'air d'avoir été bombardés. La ville a déclaré l'urgence sanitaire en raison de la fumée dense et dangereuse.

Le vent, la sécheresse et les dénis de Trump

Les incendies de forêt sont fréquents dans le sud de la Californie, détruisant parfois quelques maisons, mais il s'agit du pire événement de ce type à Los Angeles et dans l'histoire des États-Unis, et il est en grande partie dû aux vents chauds de Santa Ana qui se produisent chaque année à cette saison, avec des rafales pouvant atteindre 80 km/h, ce qui assèche le chaparral (étendues couvertes de buissons et broussailles) et crée des conditions idéales pour les incendies. Cette fois, les vents ont soufflé à 160 km/h rendant impossible l'utilisation des avions qui larguent de l'eau et des produits d'extinction.

La Californie a souffert de la sécheresse durant des décennies jusqu'en 2023. Los Angeles a reçu plus de pluie que d'habitude au cours des deux dernières années, mais le chaparral s'était développé et un été et un automne chauds l'ont transformé en bois d'allumage. Cinq incendies se sont allumés dans différentes parties de la région : en plus de ceux de Lidia, Hurst et Kenneth, les plus importants sont ceux de Palisades et d'Eaton.

Los Angeles dispose de dizaines d'engins de lutte contre les incendies et de 9 000 pompiers engagés, qui sont les plus expérimentés du pays en matière d'incendies de forêt, mais ils ne suffisent pas. D'autres pompiers sont venus apporter leur aide depuis le nord de la Californie, le Mexique et le Canada.

Sans surprise, le président élu Donald Trump a rendu le gouverneur démocrate de Californie, Gavin Newsome, responsable des incendies, en le qualifiant de « Newscum » (scum signifie « rebut »). Trump a prétendu à tort que G. Newsome n'avait pas signé une « déclaration de reconstitution de l'eau » qui aurait permis d'acheminer davantage d'eau depuis le nord de la Californie, alors qu'il n'existe aucun document ou plan de ce type. Trump n'a pas répondu aux appels ou aux lettres de Newsome et, au cours de son premier mandat présidentiel, il avait coupé l'aide à l'État contre les catastrophes.

Urbanisation aléatoire

Si le réchauffement climatique, à l'origine des vents violents, est la cause fondamentale de l'incendie, d'autres facteurs entrent en ligne de compte. En 2008, la Californie a adopté un nouveau code de la construction visant à réduire les incendies, mais la plupart des bâtiments de Los Angeles ont été construits avant et n'ont pas été mis aux normes. Pendant une centaine d'années, Los Angeles a été une ville en plein essor et chaque essor a conduit la ville à s'étendre à tort et à travers. La ville n'a commencé à planifier son développement que dans les années 1940, mais tout au long du 20e siècle, la planification et la réglementation ont été faibles. Plus récemment, trop de quartiers ont été créés dans les zones où les incendies sont les plus fréquents et les plus dangereux, les braises sautant du chaparral aux arbres et aux maisons.

Los Angeles connaissait déjà une pénurie de logements et des loyers élevés, avec 100 000 sans-abris dans le comté. Ces incendies ne feront qu'aggraver la situation. Les gens voudront reconstruire, risquant ainsi de subir des catastrophes similaires à l'avenir.

Si la Californie est aux États-Unis la mieux placée pour réglementer l'utilisation des combustibles fossiles et assurer la transition vers d'autres sources d'énergie, les États-Unis n'ont pas été en mesure de réduire suffisamment l'utilisation des combustibles fossiles. Le réchauffement climatique se poursuit et nous connaissons des phénomènes météorologiques extrêmes. Le pays doit mettre fin à l'utilisation des combustibles carbonés, et nous avons besoin d'un mouvement qui puisse forcer les entreprises et les dirigeants politiques à le faire.

Dan La Botz, traduction Henri Wilno

*****

Abonnez-vous à notre lettre hebdomadaire - pour recevoir tous les liens permettant d'avoir accès aux articles publiés chaque semaine.

Chaque semaine, PTAG publie de nouveaux articles dans ses différentes rubriques (économie, environnement, politique, mouvements sociaux, actualités internationales ...). La lettre hebdomadaire vous fait parvenir par courriel les liens qui vous permettent d'avoir accès à ces articles.

Remplir le formulaire ci-dessous et cliquez sur ce bouton pour vous abonner à la lettre de PTAG :

Abonnez-vous à la lettre

États-Unis - Nouvelle année, nouveau (ancien) président, nouvelle ère ?

21 janvier, par Dan La Botz — , ,
Les AméricainEs ont célébré la nouvelle année le 1er janvier avec des feux d'artifice et l'espoir d'un avenir meilleur. Mais cette nouvelle année ramènera Donald Trump à la (…)

Les AméricainEs ont célébré la nouvelle année le 1er janvier avec des feux d'artifice et l'espoir d'un avenir meilleur. Mais cette nouvelle année ramènera Donald Trump à la présidence le 20 janvier, avec la promesse de prendre des mesures rapides pour expulser les immigréEs sans papiers, de « réparer l'économie » et de changer fondamentalement le gouvernement.

Hebdo L'Anticapitaliste - 736 (09/01/2025)

Dan La Botz

Crédit Photo
DR

Trump est en mesure de faire une grande partie de ce qu'il veut, car il contrôle non seulement la présidence, mais aussi les majorités républicaines au Sénat et à la Chambre des représentants, ainsi qu'une Cour suprême bienveillante. Avec un cabinet et des conseillers milliardaires, avec ses manières dictatoriales et un énorme soutien populaire, nous semblons nous diriger vers une ploutocratie autoritaire, et certainEs craignent qu'il ne s'agisse d'une forme de fascisme.

Réduction des budgets sociaux

La puissance économique et militaire des États-Unis signifie que Trump pourrait non seulement refaire l'Amérique, mais aussi transformer le monde. Sur le plan intérieur, Trump promet de maintenir les réductions d'impôt sur les sociétés qu'il a mises en œuvre avec le Congrès en 2017. Malgré ces réductions, il a promis de protéger les programmes de protection sociale les plus importants des États-Unis, à savoir la sécurité sociale, Medicare et Medicaid. De nombreux Républicains veulent toutefois réduire ces programmes de manière drastique. Trump veut transformer le ministère de la Justice, dont l'indépendance et l'impartialité sont déjà théoriques, en une arme contre ceux qu'il qualifie d'« ennemi intérieur ».

On peut s'attendre à ce que le Congrès réduise les programmes de logement et d'éducation. Et si le Sénat le confirme, le responsable du ministère de la Santé et des services sociaux sera Robert F. Kennedy, qui affirme qu'« il n'y a pas de vaccin sûr », ce qui pourrait nuire à la santé publique. L'IA (intelligence artificielle) a déjà commencé à transformer toutes les formes de travail, les systèmes économiques, la surveillance et le renseignement, mais Trump n'a pas de programme clair pour faire face à ces nouveaux ­développements.

Trump va défaire le « New Deal vert », tel qu'il était incarné dans une certaine mesure par la « loi sur la réduction de l'inflation » du président Joe Biden et surtout, comme le suggère son slogan « Drill, baby, drill » (« fore, bébé, fore ») encourager l'expansion de la production de pétrole, aggravant ainsi la crise climatique mondiale.

Compétition internationale et conflit militaire

Sur le plan de la politique internationale, Trump — comme Joe Biden — envisage une compétition avec la Chine pour l'hégémonie mondiale, une compétition fondamentalement économique, mais avec des tensions ­croissantes qui laissent présager un conflit militaire sur la mer de Chine méridionale ou sur Taïwan. Trump a choisi le sénateur Marco Rubio, un fervent critique et opposant de la Chine, comme secrétaire d'État. Il a promis d'imposer d'énormes droits de douane sur les importations de produits chinois et n'est pas opposé à une guerre commerciale, même si celle-ci risque de perturber le système économique mondial.

Trump a promis de mettre fin à la guerre de la Russie contre l'Ukraine. Il a déclaré qu'il réduirait l'aide à l'Ukraine, ce qui pourrait obliger l'Ukraine à signer un traité dans lequel elle devrait céder environ 20 % de son territoire — une victoire pour le président russe Vladimir Poutine. Trump appelle également à mettre fin à la guerre entre Israël et Gaza « par tous les moyens possibles », bien qu'il soit en fait un fervent partisan de Netanyahou, à qui il a dit en octobre : « Faites ce que vous avez à faire » pour mettre fin à la guerre. Trump soutiendra les guerres d'Israël et ses acquisitions de territoires en Cisjordanie, au Liban et en Syrie, et appuiera ses attaques contre le Yémen et même l'Iran.

De l'ère de la mondialisation néolibérale à aujourd'hui

Tout comme les États-providence keynésiens de l'après-guerre ont été transformés par Ronald Reagan et Margaret Thatcher alors que nous entrions dans l'ère de la mondialisation néolibérale, cette ère s'achève elle aussi, même si la direction que prend le monde reste floue. Allons-nous vers la barbarie fasciste ou y a-t-il encore de l'espoir pour la démocratie et le socialisme ? Dans une telle période de transformation, les mouvements d'opposition peuvent se développer rapidement et des changements progressifs, voire révolutionnaires, sont possibles. Le renversement de Bachar el-­Assad en Syrie et la destitution du président sud-coréen Yoon Suk Yeol montrent à quelle vitesse les choses peuvent changer. Aux États-Unis, nous pouvons nous attendre à des changements rapides sous Trump, entraînant la résistance des syndicats et des mouvements sociaux, et nous devrons travailler à orienter ces résistances dans le sens de la démocratie, de la justice et du socialisme.

Dan La Botz

*****

Abonnez-vous à notre lettre hebdomadaire - pour recevoir tous les liens permettant d'avoir accès aux articles publiés chaque semaine.

Chaque semaine, PTAG publie de nouveaux articles dans ses différentes rubriques (économie, environnement, politique, mouvements sociaux, actualités internationales ...). La lettre hebdomadaire vous fait parvenir par courriel les liens qui vous permettent d'avoir accès à ces articles.

Remplir le formulaire ci-dessous et cliquez sur ce bouton pour vous abonner à la lettre de PTAG :

Abonnez-vous à la lettre

Célébrez 2025 alors que, maisons détruites et corps affamés et malades, nous nous faisons tuer par douzaines chaque jour !

21 janvier, par Ovide Bastien — , , ,
Je rédigeais cet article dans les tous premiers jours de 2025. Heureusement, un accord de cessez-le-feu fut conclu mercredi, 15 janvier. Voir, dans ce même numéro de Presse-toi (…)

Je rédigeais cet article dans les tous premiers jours de 2025. Heureusement, un accord de cessez-le-feu fut conclu mercredi, 15 janvier. Voir, dans ce même numéro de Presse-toi à gauche, l'article de Qassam Muaddi, L'accord de cessez-le-feu, explications.
**************************
Le soir 3 du janvier 2025, me reveinaient constamment à l'esprit les interventions que j'avais entendues en direct plus tôt dans la journée lors de la rencontre d'urgence tenue par le Conseil de sécurité de l'ONU à la suite du raid israélien de l'hôpital Kamal Adwan, le dernier encore fonctionnel dans le nord de la bande de Gaza, et durant lequel les forces armées israéliennes ont détenu le directeur de l'hôpital, le docteur Hussam Abu Safiya, ainsi que 240 patients, avant de procéder à mettre le feu à l'hôpital.

Auteur de Racines des actions génocidaires d'Israël à Gaza (2024) et My 9/11 Awakening to America's Moral Crisis (2015) (Journal et lettres rédigés à Santiago durant et après le coup d'état chilien du 11 septembre 1973)

Les interventions qui me revenaient surtout à l'esprit étaient celles du représentant de l'Organisation mondiale de la santé dans les territoires palestiniens occupés, Watch Rik, du Haut-Commissaire des Nations unies aux droits humains, Volker Türk, de la docteure Tanya Haj Hassan de l'organisation caritative Medical Aid for Palestinians (MAP), et de l'observateur permanent de l'État de Palestine, Riyad Mansour.

Ces interventions étaient tellement émouvantes et bouleversantes – Riyad Mansour avait parfois des larmes aux yeux – que, me tournant et me retournant dans mon lit, je n'arrivais tout simplement pas à m'endormir :

À Gaza le nombre de morts ne cesse de grimper par douzaines chaque jour ; il atteint présentement 45 658 et le nombre de blessés dépasse 108 583 ; 90% de la population a dû se déplacer et la plupart des gens vivent dans des tentes, et plusieurs de celles-ci furent récemment inondées à cause d'une pluie torrentielle ; le froid de l'hiver qui arrive vient de faire mourir d'hypothermie sept nouveau-nés ; 22 pourcent de la population de Gaza est actuellement confrontée à des niveaux catastrophiques d'insécurité alimentaire aiguë, et 3 500 enfants risquent de mourir de malnutrition...

Plus de 17 000 enfants furent tués, et autant sont devenus orphelins ; les attaques israéliennes ont produit un nombre record d'enfants nécessitant une amputation, souvent, parce qu'Israël empêchait l'aide d'entrer à Gaza, sans anesthésie aucune ; Israël a tué un nombre record d'employés de l'ONU (333) et de journalistes (222), ainsi que d'employés de la santé (1 054), dont de centaines furent détenus et souvent maltraités et torturés – quatre de ces derniers, dont un médecin, sont morts en détention...

Les 12 000 gravement blessés à Gaza, dont de milliers d'enfants, attendent la permission d'être évacué à un autre pays pour recevoir les soins dont ils ont besoin, mais comme Israël limite au compte-gouttes ces permissions, leur évacuation, au rythme actuel, prendra de 5 à 10 ans, et plusieurs meurent en attendant ; depuis 15 mois, Israël a effectué 654 attaques contre des établissements de santé, et ne cesse de bombarder, détruire, et ordonner l'évacuation d'un hôpital ; seul 16 des 36 hôpitaux de Gaza demeurent partiellement fonctionnels, et pas une des 16 se trouve dans le nord de Gaza ; les hôpitaux encore fonctionnels ne peuvent offrir que les soins de base, ce qui condamne souvent à mort les personnes nécessitant des soins spécialisés...

En 2024, Israël n'a permis l'entrée qu'à 40% des missions d'aide que l'Organisation mondiale de la santé avait préparé pour Gaza ; en décembre 2023, la Cour internationale de justice estimait plausible l'allégation de l'Afrique du Sud selon laquelle Israël commettait un génocide à Gaza et entamait une enquête à ce sujet ; les experts mondiaux en matière de génocide et d'holocauste Amos Goldberg, Omer Bartov, et Raz Segal, la Rapporteuse spéciale de l'ONU, Francesca Albanese, le Comité spécial de l'ONU sur la Palestine, Amnesty International et Human Rights Watch ont tous conclu, après avoir mené leur propre enquête, que ce qui se passe à Gaza est bel et bien un génocide. »

Alors que, dans mon insomnie, je revois les images que j'ai vues, il y a quelques minutes, sur YouTube – ici, de centaines d'Israéliens et Israéliennes dans la rue de Tel Aviv en train de crier et de célébrer dans la joie l'arrivée de l'année 2025, et là, un enfant de quatre ans à Gaza qui, exactement au même moment, se projette en larmes arrache-cœur sur le cadavre de ses deux parents qu'Israël vient de tuer, avec onze autres Palestiniens dont des enfants...

Alors que je pense à l'intervention faite par la représentante permanente adjointe des États-Unis, Dorothy Shea, lors de la même réunion du Conseil de sécurité de l'ONU mentionnée plus haut, celle qui représente, comme on le sait tous, le seul pays au monde qui a la capacité de mettre fin à cette barbarie innommable, et ce dans à peine quelques heures, s'il en avait vraiment la volonté...

Alors que je pense à toutes ces choses, je sens surgir en moi un sentiment d'immense indignation et de révolte...

Pourquoi, je me demande, les États-Unis, au lieu d'intervenir et de mettre immédiatement fin à ce carnage et cette destruction, font exactement le contraire ? Pourquoi ont-ils fourni à Israël $ 18 milliards US d'aide militaire dans les derniers quinze mois ? Pourquoi, dans les toutes dernières heures et alors que la situation à Gaza est carrément apocalyptique, le gouvernement Biden a-t-il annoncé un autre $ 8 milliards US d'aide pour Israël ?

Le sentiment d'indignation et de révolte que je ressentais, le soir du 3 janvier 2025, est le même que je ressentais au Chili à la suite du coup d'état qui renversait brutalement le gouvernement de Salvador Allende en septembre 1973, alors que, dans mon appartement coin Miraflores-Monjitas à Santiago, j'écoutais, avec ma radio ondes courtes, les reportages que faisait la radio internationale officielle des États-Unis, Voice of America.

De même que la représentante des États-Unis, Dorothy Shea, ne fait que répéter comme un perroquet la propagande officielle de son allié israélien, au lieu d'attribuer à Israël la responsabilité des atrocités commises à Gaza, Voice of America, en 1973, ne faisait que répéter comme un perroquet la propagande officielle de la junte militaire chilienne, au lieu de décrire les énormes atrocités – exécutions sommaires, torture massive, censure totale, camps de concentration - que perpétrait la dictature Pinochet devant mes yeux tous les jours.

Telle était la différence entre la réalité que j'observais au Chili en 1973 et celle que rapportait Voice of America que cela me laissait carrément incrédule et pantois !

Cependant, je savais d'où venait cette différence. Elle provenait du fait que les États-Unis non seulement appuyaient le coup d'état chilien, mais avaient absolument tout fait, comme le révèle d'abondantes preuves, pour assurer son succès, offrant à la junte chilienne une solide assistance diplomatique, financière, et militaire.

Aujourd'hui, en janvier 2025, je vois une différence tout aussi énorme entre, d'une part, la réalité que je vois de mes yeux à Gaza depuis plus de quinze mois grâce aux excellents reportages d'Al Jazeera, et, d'autre part, celle décrite le 3 janvier dernier par la représentante américaine Dorothy Shea lors de la réunion du Conseil de sécurité de l'ONU.

Si on voit autant d'atrocités à Gaza, le grand coupable, affirme Shea dans son intervention, c'est le Hamas, pas du tout Israël !

Les experts mondiaux en génocide, les agences de l'ONU, les ONGs des droits humains, Al Jazeera, etc. se tromperaient tous complètement, selon ce que laisse carrément entendre la représentante des États-Unis ! Les atrocités à Gaza proviennent d'abord et avant tout, insiste-t-elle, des militants du Hamas qui, comme des lâches, se servent systématiquement des civils comme boucliers humains.

Chers collègues, affirme Dorothy Shea, critiquez le Hamas, et non Israël ! C'est lui et non Israël qui met en danger les civils ! Pourquoi tant de vous ne l'avez-pas encore fait ?

Comme le mentionne ironiquement le grand historien juif Normand Finkelstein, l'histoire de la longue oppression dont souffre le peuple palestinien est complètement absente du discours de Washington, le Hamas étant simplement réduit à terrorisme et mal absolu. C'est comme si, affirme Finkelstein, les militants du Hamas, qui luttent avec les moyens du bord contre une occupation carrément illégale, inhumaine et brutale, et qui dure depuis des décennies, devraient, au lieu de se cacher dans les quelques bâtisses pas encore détruites à Gaza, se regrouper comme des canards sur des terrains vacants, ou encore au milieu des décombres qu'est devenu aujourd'hui Gaza, afin que les forces armées israéliennes, appuyées par la plus grande puissance militaire de la planète, puissent facilement les cibler, utilisant pour ce faire une des technologies militaires la plus hi-tech et sophistiquée qui soit : drones, F16, services d'intelligence artificielle fournies par Google, Amazon, Apple, etc.

Extraits de l'intervention de la représentante permanente adjointe des États-Unis, Dorothy Shea, le 3 janvier 2025

Chers collègues,
Tout au long du conflit, le Hamas n'a cessé d'utiliser à mauvais escient des infrastructures civiles telles que des écoles et des hôpitaux pour stocker des caches d'armes, héberger des combattants et coordonner des attaques contre Israël, » affirme Dorothy Shea. « En outre, le groupe continue de mettre les civils en danger par ses tactiques et l'utilisation qu'il fait de ces installations. Je demande instamment à mes collègues présents dans cette salle de critiquer le Hamas pour ces actions et de lui reprocher de continuer à mettre en danger les civils palestiniens de Gaza. Beaucoup trop d'entre eux ne peuvent encore se résoudre à le faire. Le combat d'Israël est contre le Hamas et non contre les civils palestiniens que le groupe terroriste prétend faussement représenter. Selon les Forces de défense israéliennes (FDI), plus de 240 combattants ont été appréhendés à l'hôpital Kamal Adwan, dans le nord de Gaza, dont 15 individus qui ont participé au massacre du 7 octobre.

Pour libérer quelque peu la conscience de son pays, qui, comme Israël, pourrait se faire accuser de crimes contre l'humanité et génocide, Shea rappelle à la communauté internationale que les États-Unis ont toujours prié leur allié israélien de limiter les victimes civiles.

Même s'il combat le Hamas, Israël a l'obligation morale d'empêcher que des civils ne soient blessés, poursuit Shea. Nous ne voulons pas que les hôpitaux soient des scènes de violence. Personne n'en profite, et surtout pas les civils qui n'ont ni déclenché ce conflit, ni les moyens d'y mettre fin, et qui ont désespérément besoin de soins médicaux.

Elle, dont le pays depuis quinze mois appuie avec une main de fer Israël, dont le premier ministre et l'ex-ministre de la Défense font face à un mandat d'arrêt émis par la Cour pénale internationale pour crimes contre l'humanité et avoir utilisé la faim comme arme de guerre, affirme, avec une hypocrisie tellement immense que celle-ci nous ferait éclater de rire si ses conséquences n'étaient pas aussi catastrophiques, qu'il faut plus d'aide humanitaire à Gaza !

Elle, dont le pays appuie avec une main de fer Israël, le parlement duquel vient de voter massivement contre l'auto-détermination palestinienne, affirme, comme si ses propos avaient une quelconque crédibilité, qu'il faut permettre aux Palestiniens l'auto-détermination, autrement dit la solution à deux États ! Elle dont le pays rejette, d'ailleurs, la conclusion à laquelle la Cour internationale de justice, après plus de deux ans d'enquête, est arrivée récemment, à savoir qu'Israël occupe illégalement tous les territoires palestiniens qu'elle envahissait en 1967, et qu'elle doit rapidement remettre aux Palestiniens tous ces territoires et les compenser pour les dommages qui leur ont été infligés.

Elle, dont le pays appuie avec une main de fer Israël, qui a pulvérisé presque toute l'infrastructure à Gaza – la plupart des résidences, toutes les universités, 80% des écoles primaires et secondaires, systèmes de purification de l'eau, agriculture, routes, bibliothèques et archives, églises, mosquées, etc. – et qui poursuit sans relâche dans sa folie destructive, affirme, comme si ses paroles avaient une quelconque crédibilité, qu'il faut reconstruire Gaza !

Elle, dont le pays appuie avec une main de fer Israël, dont le gouvernement Nétanyahou a systématiquement sabordé toute proposition de cessez-le-feu dès que le Hamas acceptait celle-ci, affirme qu'il faut un cessez-le-feu, et laisse entendre que s'il n'y en a pas encore, c'est carrément la faute du Hamas !

Elle, dont le pays appuie avec une main de fer Israël, qui détient en prison quelque 10 000 Palestiniens et Palestiniennes, détenus souvent sans accusation et sans aucune possibilité de procès, et soumis à maltraitement et souvent torture, affirme, sans souffler mot des otages palestiniens, qu'il faut que le Hamas libère les otages israéliens qu'il détient !

The New York Times interroge Antony Blinken sur son legs comme secrétaire d'état

Au même moment que Dorothy Shea intervenait au Conseil de sécurité de l'ONU, le secrétaire d'état Antony Blinken se vantait, dans une interview que lui faisait Lulu Garcia-Navarro du New York Times, de ce qu'il avait accompli à Gaza durant son mandat.

Depuis le 7 octobre, nous avons trois objectifs fondamentaux en tête, affirme Blinken. Faire en sorte que le 7 octobre ne se reproduise pas, empêcher une guerre plus étendue et protéger les civils palestiniens.

Comme dans toutes ses interventions antérieures depuis l'invasion israélienne de Gaza en octobre 2023, Blinken laisse entendre que tout a commencé avec l'attaque d'Israël par le Hamas le 7 octobre. Est complètement absente de son analyse l'origine historique de l'attaque : la longue oppression du peuple palestinien, le fait que Gaza n'est qu'une grande prison à ciel ouvert peuplée des descendants de ceux et celles qui furent violemment expulsés de leurs terres ancestrales au moment de la fondation d'Israël, le fait qu'Israël pratique systématiquement l'apartheid.

Ne percevant le Hamas que comme un groupe terroriste qui détient des armes et représente donc une menace pour Israël, Blinken affirme dans son interview qu'il est confiant que les États-Unis ont atteint leur premier objectif, faire en sorte que le 7 octobre ne se reproduise pas. La capacité militaire du Hamas, dit-il avec un évident sens d'accomplissement, a été détruite et ses dirigeants furent éliminés. Nous sommes donc, je crois, en bonne position, affirme-t-il.

De la foutaise !, s'exclame le journaliste et commentateur politique juif renommé Peter Beinart. Si Palestiniens et Palestiniennes ont recours à la violence pour retrouver leur liberté, c'est parce que toutes les autres voies éthiques et légales qu'ils avaient tentées depuis des années s'avèrent un échec : boycotts, manifestations, démarches auprès des institutions internationales, etc. Croire que procéder à raser complètement Gaza, tuer 46 000 de ses habitants et en blesser 109 000 assurent la sécurité d'Israël, alors qu'on ne s'attaque même pas à la racine profonde du conflit, est une grande illusion, poursuit Beinart. Au lieu d'éliminer la possibilité que ne se reproduise dans le futur le 7 octobre, de telles actions ne font qu'augmenter exponentiellement cette possibilité !

Afin d'illustrer à la reporter du New York Times, Lulu Garcia-Navarro, la compassion profonde qu'il a pour le peuple palestinien, Blinken lui raconte un incident. Quelques jours à peine après l'attaque d'Israël par le Hamas, je me suis rendu à Israël, dit-il. À mon arrivée, j'ai constaté que le gouvernement israélien ainsi que toute la population israélienne étaient tellement traumatisés par les atrocités commises par le Hamas qu'ils avaient décidé de couper Gaza de toute aide humanitaire !

J'ai dû, explique avec grande fierté Blinken, mettre une immense pression sur les dirigeants du gouvernement, incluant le premier ministre Nétanyahou, et ce pendant neuf heures – j'ai même dû menacer d'annuler la visite prochaine du président Biden à Israël – afin de les convaincre de ne pas couper toute aide humanitaire.

Notez, commente Beinart, que lorsque Blinken se réfère à la population israélienne, il ne pense, en fait, qu'aux Juifs, ce qui trahit sa mentalité carrément ethno nationaliste. Plus de 20% de la population d'Israël est palestinienne, et ce segment se solidarise tellement avec leurs compatriotes de Gaza et de Cisjordanie que le gouvernement israélien les perçoit comme une menace à la sécurité nationale !

Cependant, pour Blinken, ces Palestiniens en Israël n'ont pas tellement de valeur, pas plus que ceux et celles qui se trouvent dans les territoires occupés, poursuit Beinart. C'est pourquoi, alors qu'il n'a aucun mal à exprimer de l'empathie envers les Israéliens, qui, à cause de leur traumatisme profond, veulent couper les Gazaouis de toute aide humanitaire, il n'arrive cependant pas à faire preuve d'une once d'empathie envers le peuple palestinien, qui, à cause du traumatisme gigantesque qui l'affecte depuis des décennies, en vient à mettre en branle son attaque du 7 octobre.

Blinken tente néanmoins de convaincre son interlocutrice qu'il a profondément à cœur la souffrance du peuple palestinien.

Personne n'a besoin de me rappeler la souffrance des Palestiniens et Palestiniennes, car c'est quelque chose qui m'habite chaque jour, lui explique-t-elle. Nous avons tout fait pour mettre fin à ce conflit.

Encore de la pure foutaise !, s'exclame avec colère Beinart. Dire, d'une part, compatir chaque instant de chaque jour avec le peuple palestinien, et fournir constamment, d'autre part, les armes dont Israël se sert quotidiennement pour tuer ce peuple, représente un mensonge on ne peut plus grossier ! Il faut vraiment avoir un esprit tordu, note Beinart, pour affirmer tout faire pour mettre fin à un conflit, alors qu'on omet explicitement de ce ‘tout' la seule chose qui pourrait vraiment y mettre fin !

Lulu Garcia-Navarro demande carrément à Blinken pourquoi les États-Unis continuent de fournir des armes à Israël.

Ce soutien est essentiel, répond Blinken, pour garantir qu'Israël dispose d'une force de dissuasion et d'une défense adéquate, ce qui signifie que nous n'aurons pas un conflit encore plus large qui entraînera davantage de morts et de destructions.

Encore de la foutaise !, s'exclame avec incrédulité et indignation Beinart. Blinken est-il tellement enfermé dans sa petite cage intellectuelle impérialiste qu'il n'a pas vu l'immense destruction qu'Israël, avec ces armes, a causé non seulement à Gaza mais aussi au Liban ? Et toute la destruction qu'Israël cause, toujours avec ces armes, ces dernières semaines, en Syrie ?

Craignez-vous, poursuit la reporter du New York Times, que vous serez un jour accusé d'avoir présidé à ce que le monde entier considère comme un génocide ?

La réponse de Blinken démontre à la fois toute l'arrogance éhontée d'une super-puissance ainsi que sa vacuité morale et intellectuelle :

No, because it's not a genocide. (Non, car ce n'est pas un génocide).

L'empire ne sent nullement le besoin de faire appel à des preuves. Non. Il lui suffit de dire une chose pour que celle-ci se transforme automatiquement en vérité !

En 1973, l'empire appuyait avec une main de fer la dictature Pinochet qui initiait la révolution néolibérale la plus radicale de la planète, privatisant tout et abolissant tous les tarifs. Donald Trump annonce aujourd'hui que son pays, grand champion historique du libre-échange, va imposer des tarifs de 25% sur tous les produits que son pays importe du Canada et du Mexique, à moins que ces deux pays ne fassent exactement ce qu'il dicte. Idéalement, affirme-t-il avec toute l'arrogance qui caractérise un empire, le Canada devrait faire partie des États-Unis. Nous allons possiblement nous approprier, par la force, du canal de Panama et du Groenland, poursuit-il.

En 1903 le président américain Theodore Roosevelt se vantait de s'être approprié, par la force, du Panama, qui faisait alors partie de la Colombie.

I just took it !, affirmait alors Roosevelt.

Décès de l'ex-président américain Jimmy Carter, dont le profond humanisme l'a amené à se solidariser avec la cause palestinienne

C'est dans cette même conjoncture que décédait, le 29 décembre, l'ex-président Jimmy Carter, un homme qui, après avoir perdu les élections à la suite de son premier mandat – 1977-1981 – a tant fait sur le plan humanitaire pour les marginalisés de la planète, et dont les actions, par rapport au peuple palestinien, contrairement à celles du secrétaire d'état Antony Blinken, reflétaient bel et bien ses belles paroles.

En 2007, Carter publiait le livre Palestine : la paix, non l'apartheid et recevait immédiatement une pluie de critiques – antisémite ! biaisé ! défenseur du Hamas ! etc. – de ses compatriotes. De Républicains, évidemment, mais aussi de nombreux prestigieux Démocrates dont Nancy Pelosi, et, peu étonnamment, de nombreuses associations juives.

Si Carter a eu la clairvoyance et le courage de dénoncer l'apartheid pratiqué par Israël et la politique des États-Unis par rapport à la Palestine, il n'a pas réussi, je crois, à comprendre la profondeur de l'impérialisme de son pays.

Lorsque j'ai lu son livre de 2006, Our Endangered Values : America's Moral Crisis (Nos valeurs menacées : la crise morale de l'Amérique), un livre que j'ai beaucoup apprécié, j'ai été surpris de voir que Carter laissait clairement entendre que, sous la présidence de George Bush Jr, les valeurs morales de l'Amérique, contrairement à ce qui s'était passé sous les gouvernements précédents, se trouvaient maintenant gravement menacées.

Si j'ai admiré sa critique percutante du gouvernement Bush Jr, qui, en 2003, se lance dans une guerre préventive contre l'Irak – une guerre, dit Carter, fondée sur un gros mensonge – et met en branle une politique économique néolibérale qui favorise un écart croissant entre riches et pauvres et accroît considérablement la dégradation de l'environnement, j'ai été profondément troublé par son hypothèse selon laquelle, avant le gouvernement Bush Jr, les valeurs de l'Amérique n'étaient pas menacées, autrement dit, étaient pour l'essentiel saines.

C'est pourquoi, lorsque je publiais, en 2015, les lettres ainsi que le journal que je rédigeais au Chili (durant le mois précédant le coup d'état du 11 septembre 1973, au moment du coup, et durant l'année qui l'a suivi), j'ai choisi comme titre du livre My 9/11 Awakening to America's Moral Crisis (Le 11 septembre qui m'a fait prendre conscience de la crise morale de l'Amérique).

Les valeurs morales américaines ne se trouvaient-elles pas menacées, j'affirme dans l'avant-propos de ce livre, lorsque le président Richard Nixon s'est exclamé en 1970, après la victoire électorale de Salvador Allende :

Ce fils de pute, ce fils de pute ? (1)

Ne se trouvaient-elles pas menacées, ces valeurs morales, lorsque, après que Salvador Allende eut nationalisé, par le biais d'un amendement constitutionnel adopté à l'unanimité par le Congrès, les entreprises américaines de cuivre opérant au Chili, le même président Nixon s'est exclamé :

Il est temps de botter le cul du Chili ! (2)

Ne se trouvaient-elles pas menacées, ces valeurs morales, poursuis-je, lorsque, le matin du 11 septembre 1973, les militaires chiliens ont brutalement chassé Salvador Allende du pouvoir, non pas de manière amateure mais après que la CIA a eu aidé l'élite chilienne à prendre toutes les précautions nécessaires pour dénigrer dans les médias l'image de Salvador Allende, saborder systématiquement l'économie et créer une situation de chaos, de désordre et d'insécurité ?

Ne se trouvaient-elles pas menacées, ces valeurs morales, lorsque la dictature de Pinochet, entièrement soutenue par le gouvernement américain, a emprisonné environ 250 000 Chiliens et Chiliennes, en a torturé au moins 27 000 en employant souvent des méthodes enseignés par la CIA, en a tué et fait disparaitre au moins 3 000, et a imposé une révolution néolibérale radicale de 17 ans qui a favorisé un développement économique caractérisé par une inégalité flagrante de revenus et de richesse, une dégradation substantielle de l'environnement, la privatisation radicale de la santé, de l'éducation, du système de pension et même de l'eau ?

Extrait de mon journal à Santiago, Chili, le 20 avril 1974 :

Combien de messages jaillissent du sang, de la torture, de la faim et de l'oppression de ces Latino-Américains que je vois chaque jour autour de moi. Et combien de ces messages parviennent aux médias des grandes 'démocraties' !

Combien de secondes, combien d'heures, combien de jours, de mois et d'années allons-nous continuer à écouter, comme des grands imbéciles, ces messages profonds qui nous encouragent à boire ce type de bière, à fumer cette marque de cigarettes, à acheter voitures, savon, parfums, etc.

Et combien d'étudiants, combien d'intellectuels ou soi-disant intellectuels, passent de longues heures et des journées entières à étudier, à lire, à s'imprégner de milliers d'idées, de faits, d'images et d'émotions fortes, dans l'absence quasi totale du cri émanant de millions d'êtres humains littéralement brisés dans leur dignité même, traités comme des moins que rien, utilisés et abusés, réduits au quasi-esclavage et manipulés par les mass-médias !

Si s'instruire se résume à s'insérer dans le statu quo socio-économique, l'avenir s'annonce bien triste, voire dramatique...

Notes
1. Thomas Powers, “The Man Who Kept the Secrets : Richard Helms and the CIA”, New York : Knopf, 1979, p. 230. Cité dans Nathalie Davis, “The Last Two Years of Allende”, Ithaca : Cornell University Press, 1985, p. 7.
2. Cette déclaration figure dans des documents américains qui furent déclassifiés seulement en 2014. Elle a été publiée dans le quotidien chilien El Mostrador le 24 mai, 2014. http://www.elmostrador.cl/noticias/pais/2014/05/24/richard-nixon-y-su-indignacion-por-la-nacionalizacion-del-cobre-es-hora-de-pegarle-a-chile-en-el-culo/. Consulté le 20 juillet 2015.

*****

Abonnez-vous à notre lettre hebdomadaire - pour recevoir tous les liens permettant d'avoir accès aux articles publiés chaque semaine.

Chaque semaine, PTAG publie de nouveaux articles dans ses différentes rubriques (économie, environnement, politique, mouvements sociaux, actualités internationales ...). La lettre hebdomadaire vous fait parvenir par courriel les liens qui vous permettent d'avoir accès à ces articles.

Remplir le formulaire ci-dessous et cliquez sur ce bouton pour vous abonner à la lettre de PTAG :

Abonnez-vous à la lettre

Le programme PAFI, vous connaissez ? PAFI pour programme d'aide financière à l'investissement.

Après cinq jours qui ont changé son visage, où va le Liban ?

21 janvier, par Gilbert Achcar — , ,
Les événements qui se sont déroulés au Liban entre l'élection d'un nouveau président de la République jeudi 9 janvier et la nomination d'un nouveau premier ministre lundi 13, (…)

Les événements qui se sont déroulés au Liban entre l'élection d'un nouveau président de la République jeudi 9 janvier et la nomination d'un nouveau premier ministre lundi 13, constituent un bouleversement majeur de la situation politique du pays. Ces événements sont eux-mêmes principalement le résultat d'un bouleversement majeur dans l'équilibre réel des forces...

Tiré du blogue de l'auteur.

Les événements qui se sont déroulés au Liban entre l'élection d'un nouveau président de la République jeudi 9 janvier et la nomination d'un nouveau premier ministre lundi 13, constituent un bouleversement majeur de la situation politique du pays. Ces événements sont eux-mêmes principalement le résultat d'un bouleversement majeur dans l'équilibre réel des forces qui détermine la situation politique du Liban. En effet, dans les étapes clés de l'histoire du pays depuis son indépendance en 1943, le gouvernement du Liban a fait l'objet d'un accord entre deux puissances extérieures rivales, et chaque fois que cet accord et l'équilibre qui l'accompagnait ont été perturbés, la situation est devenue tendue au point d'exploser lorsque la tension atteignait son paroxysme.

Au début de la trajectoire de l'État libanais, un équilibre fut établi entre les influences concurrentes des colonialismes britannique et français. Il fut perturbé avec l'affaiblissement de l'influence de ces deux anciens colonialismes et la montée de l'impérialisme américain à l'échelle mondiale et celle du mouvement nationaliste arabe dirigé par l'Égypte de Nasser à l'échelle régionale. La situation explosa alors, jusqu'à ce qu'un accord entre les deux influences ascendantes fût réalisé sur la présidence du commandant de l'armée de l'époque, le général Fouad Chéhab. Cet équilibre fut de nouveau rompu après que l'Égypte nassérienne eut reçu un coup décisif de la part d'Israël en 1967, avec la fraction gauche du parti Baas au pouvoir en Syrie et la Jordanie. Soleimane Frangié devint président du Liban en 1970, à une époque de prépondérance américaine. Cela coïncida avec le coup fatal porté à la résistance palestinienne en Jordanie, la mort de Gamal Abdel Nasser et le coup d'État de Hafez el-Assad contre l'aile gauche du Baas syrien. Avec le transfert du centre de gravité de la résistance palestinienne de Jordanie au Liban, les tensions s'intensifièrent à nouveau jusqu'à ce que la guerre du Liban éclatât en 1975.

Le régime d'Assad intervint au Liban l'année suivante avec les feux verts des États-Unis et d'Israël. Cela aboutit à l'élection d'un président à l'intersection des deux influences, Elias Sarkis. Cependant, le consensus s'effrita rapidement après l'arrivée au pouvoir du Likoud en Israël et le début du processus qui conduisit aux accords de Camp David entre Anouar el-Sadate en Égypte et Menahem Begin en Israël. Les tensions reprirent jusqu'à ce que l'État sioniste envahisse le Liban en 1982. Il tenta d'imposer comme président Bashir Gemayel, le chef de l'extrême droite chrétienne libanaise, mais la tentative échoua avant l'investiture de Gemayel en raison de son assassinat, attribué à Damas. Il fut remplacé par son frère, qui tenta d'entraîner le Liban sur la voie de la normalisation avec Israël, à la suite de l'Égypte, mais une rébellion des forces libanaises soutenues par Damas contrecarra son projet. Après une période de chaos armé, un nouveau consensus entre le régime de Hafez el-Assad et le royaume saoudien aboutit à la fin de la guerre civile libanaise, quinze ans après son début. Le consensus syro-saoudien fut béni par les États-Unis à la suite de la participation du régime syrien à la coalition qui allait mener la guerre contre l'Irak en 1991 sous commandement américano-saoudien.

Le Liban entrait alors dans une phase de « reconstruction » sous tutelle saoudo-syrienne incarnée par le Premier ministre Rafic Hariri et le haut-commissaire syrien au Liban, Ghazi Kanaan. Ce consensus dura jusqu'à ce que les relations entre Damas et Washington se détériorent en raison de la décision des Etats-Unis d'envahir l'Irak et de renverser le régime du parti Baas à Bagdad. La tension revint, l'un de ses signes les plus marquants étant les assassinats orchestrés par le régime syrien, qui culminèrent avec celui de Rafic Hariri en 2005. Cela déclencha un soulèvement populaire qui, combiné à la pression internationale, força Damas à retirer ses forces du Liban. L'équilibre restait fragile, cependant, surtout après la mutation complète de Michel Aoun, de champion autoproclamé de l'opposition au régime syrien au Liban en allié des forces libanaises sous influence syrienne et iranienne.

Le Liban entra une fois de plus dans une phase de troubles résultant de la fragilité de l'équilibre politique entre les deux coalitions, d'autant plus que l'échec de l'assaut sioniste contre le Hezbollah en 2006 avait renforcé l'influence de ce dernier. La région connut une forte expansion de l'influence iranienne, bénéficiant d'abord de l'occupation américaine de l'Irak, qui ouvrit la voie à Téhéran pour imposer sa tutelle sur ce pays, puis de la guerre civile syrienne, en particulier après que le régime syrien eut recours à l'aide iranienne, principalement incarnée par le Hezbollah lui-même, à partir de 2013. La balance s'inversa donc de nouveau, l'influence de l'Iran devenant écrasante dans la région et l'influence du Hezbollah écrasante au Liban. Ce dernier put imposer son allié Michel Aoun à la présidence libanaise en 2016, après une décennie d'alliance entre eux.

Mécontent de l'évolution du Liban et de l'influence croissante de l'Iran sur le pays, le royaume saoudien retira son soutien au Liban, ce qui entraîna l'effondrement de son économie à partir de 2019. La situation du pays resta fort turbulente en raison de l'absence d'accord entre ses composantes de base, jusqu'à la guerre de Gaza et la décision de l'Iran d'y intervenir de manière limitée. Cela se retourna contre le Hezbollah lorsqu'Israël décida de lancer son attaque contre lui et réussit à le décapiter et à détruire la majeure partie de sa capacité militaire. Cette situation a été exacerbée par l'effondrement du régime d'Assad survenu il y a un peu plus d'un mois, et avec lui l'effondrement de la principale voie d'approvisionnement entre l'Iran et ses supplétifs libanais.

C'est dans le contexte de ce nouveau basculement des rapports de force qui a fait pencher la balance en faveur des États-Unis au Liban, que l'homme que Washington avait soutenu pour devenir président du Liban depuis la fin du mandat de Michel Aoun a été élu, à savoir le commandant de l'armée Joseph Aoun (qui n'est pas un parent du premier). Washington avait parié pendant des années sur le renforcement de l'armée libanaise pour lui permettre de mettre fin à la dualité du pouvoir au Liban, représentée par l'existence de l'État du Hezbollah au sein de l'État libanais, et surtout par la coexistence des forces armées du parti avec l'armée officielle du pays. La balance penchant à présent en faveur de l'influence américaine, le royaume saoudien a renouvelé son intérêt pour la situation libanaise, soutenant les efforts de Washington.

Le Hezbollah a participé au vote en faveur de Joseph Aoun lors d'un second tour des élections au parlement libanais, après s'être abstenu de le soutenir au premier tour pour bien marquer la dette du nouveau président à son égard. Il a accepté ce compromis sous la pression de son allié confessionnel Nabih Berri, qui était auparavant dépendant du régime syrien d'Assad. Les deux alliés ont cependant été choqués par la nomination au poste de Premier ministre de Nawaf Salam, dont ils s'étaient précédemment opposés à l'accession à ce poste, le Hezbollah en particulier, tout comme ils s'étaient opposés à l'accession de Joseph Aoun à la présidence.

Le résultat de tout cela est que le consensus qui a présidé aux années de stabilité au Liban, qui sont presque égales aux années de tension, sinon moins nombreuses, n'a pas été renouvelé. Cela laisse présager que le pays entrera dans une nouvelle phase de tension et de conflit, surtout si le nouveau gouvernement tente d'imposer le monopole de l'État sur les armes au Liban, ce qu'Aoun a promis dans son discours de victoire, au lieu de prendre la voie consensuelle qu'il a également promise. Le sort de la situation libanaise dépendra en grande partie de ce qui se passera entre Israël, soutenu par Donald Trump, derechef président des États-Unis, d'une part, et l'Iran d'autre part. Il sera également affecté par les développements en Syrie, où il ne fait aucun doute que l'Iran a l'intention d'étendre à nouveau son influence d'une manière ou d'une autre, ce qui, si Hay'at Tahrir al-Cham (HTC) continue d'essayer de monopoliser toutes les rênes du pouvoir, pourrait faire sombre la Syrie de nouveau dans la guerre civile.

******

Abonnez-vous à notre lettre hebdomadaire - pour recevoir tous les liens permettant d'avoir accès aux articles publiés chaque semaine.

Chaque semaine, PTAG publie de nouveaux articles dans ses différentes rubriques (économie, environnement, politique, mouvements sociaux, actualités internationales ...). La lettre hebdomadaire vous fait parvenir par courriel les liens qui vous permettent d'avoir accès à ces articles.

Cliquez sur ce bouton pour vous abonner à la lettre de PTAG :

Abonnez-vous à la lettre

L’équipe de Donald Trump présage des relations orageuses avec Pékin

21 janvier, par Pierre-Antoine Donnet — , ,
Donald Trump, élu 47ème président des États-Unis, a nommé une équipe qui laisse présager le retour du tumulte dans les relations sino-américaines. En particulier avec celui (…)

Donald Trump, élu 47ème président des États-Unis, a nommé une équipe qui laisse présager le retour du tumulte dans les relations sino-américaines. En particulier avec celui qu'il a choisi comme chef de la diplomatie : Marco Rubio, sénateur de Floride et « faucon » connu pour ses positions radicales à l'égard du régime communiste chinois.

Tiré de Asialyst
22 novembre 2024

Par Pierre-Antoine Donnet

Donald Trump et Marco Rubio lors d'un meeting du candidat républicain à la Maison Blanche, à Raleigh en Caroline du Nord, le 4 novembre 2024, veille du scrutin présidentiel. (Source : ABC)

Macro Rubio sera « un défenseur ardent de [la] nation [américaine], un véritable ami pour [les] alliés [du pays] et un guerrier intrépide qui ne reculera jamais face [aux] adversaires » des États-Unis, a déclaré le président élu dans un communiqué le 13 novembre. S'il s'est fait connaître pour sa défense de la souveraineté de Taïwan, le sénateur de 53 ans, fils d'immigrés cubains, est ouvertement partisan d'une ligne dure envers la Chine. « Je pense que l'avenir du XXIème siècle sera défini par ce qui se passe dans l'Indo-Pacifique », avait-il affirmé sur le plateau de la chaîne catholique américaine EWTN après la victoire de Donald Trump le 5 novembre.

Tandis que le milliardaire new-yorkais avait, pendant sa campagne électorale, laissé entendre que l'île devrait payer les États-Unis pour sa défense, Marco Rubio a, lui, insisté sur le fait qu'une nouvelle administration Trump soutiendrait Taipei face à Pékin. Au Sénat, il avait également appelé à armer Taïwan, en passant par des livraisons directes d'équipements militaires américains plutôt que par la vente d'armes classique.
Né en 1971 en Floride, un État du Sud où habitent de nombreux immigrés cubains, Marco Rubio a grandi dans un environnement de grande hostilité à l'égard des régimes communistes – qu'il a clairement fait sienne. « C'est un élément très important, tant les origines comptent en politique américaine, car il fait de lui un anticommuniste viscéral », souligne Lauric Henneton, maître de conférences à l'Université de Versailles-Saint-Quentin, cité par Le Figaro.

« Il s'oppose frontalement à une réconciliation avec Cuba, à un accord sur le nucléaire iranien, et se dit même favorable à une intervention militaire en Iran. Des positions jamais vues depuis les néoconservateurs sous Georges Bush ! », souligne Romuald Sciora, directeur de l'observatoire politique et géopolitique des États-Unis de l'Institut de relations internationales et stratégiques (IRIS).

Marco Rubio a également soutenu l'idée d'une nouvelle politique industrielle américaine adaptée pour concurrencer l'économie chinoise. Sous le mandat de Joe Biden qui s'achève, il avait parrainé un projet de loi visant à bloquer l'importation de produits chinois fabriqués par le travail forcé des Ouïghours, cette minorité ethnique de confession musulmane en Chine victime d'une répression brutale. Marco Rubio avait aussi évoqué la « menace substantielle pour la sécurité nationale du pays » que représente TikTok, le réseau social de conception chinoise accusée d'espionnage aux États-Unis.

Si le sénateur de Floride milite toutefois, comme Donald Trump, pour que l'Ukraine accepte de négocier avec la Russie pour mettre rapidement un terme à la guerre avec la Russie, il défend, à la différence du président élu, l'importance d'alliances comme celle de l'OTAN.

Marco Rubio fait l'objet de sanctions décrétées par les autorités chinoises pour « s'être mal comporté sur les questions liées à Hong Kong ». Lors de la répression qui s'était abattue sur les contestataires dans l'ancienne colonie britannique, il avait pris des positions claires en faveur des mouvements hongkongais pro-démocratie. Mais, comme le souligne un commentateur de CNN, après sa nomination à la tête de la diplomatie américaine, la Chine pourrait bien être contrainte de lever ses sanctions pour pouvoir traiter avec lui.

Faucons et protectionnistes

Autre nomination qui n'est pas pour plaire à Pékin, celle de Mike Waltz, élu de Floride lui aussi mais à la chambre des Représentants. Waltz enfilera les habits très stratégiques de conseiller à la Sécurité nationale de la Maison Blanche. Cet officier des forces spéciales à la retraite est lui aussi en faveur d'une politique étrangère interventionniste, une opinion clairement inverse de l'isolationnisme de Donald Trump pendant son premier mandat et de son slogan « America First » encore brandi tout au long de sa campagne électorale.

« Monsieur Waltz est un faucon déclaré contre la Chine mais il est aussi d'avis que l'Amérique a pris des décisions erronées en Afghanistan et en Irak et devrait de ce fait en tirer les leçons, souligne The Economist. À propos de la Chine, Waltz s'est parfois fait l'écho de la rhétorique propre à la guerre froide : « Je vais combattre jusqu'à la fin cette fois-ci pour m'assurer que les États-Unis et le monde libre ne se mettront jamais à genou devant le Parti communiste chinois », a-t-il écrit sur X (ex-Twitter) en 2021. »

Autre nomination qui symbolise la volonté déjà clairement affirmée du président élu pendant sa campagne d'en découdre avec la Chine sur le plan des échanges commerciaux, celle de Robert Lighthizer. À 77 ans, cet ancien représentant américain au commerce lors du premier mandat de Trump, est lui aussi un fidèle adepte du protectionnisme, y compris avec Pékin. Il avait été à la Maison Blanche l'une des figures de proue de la guerre commerciale que les États-Unis avaient livrée à la Chine. Il voit dans la création de l'Organisation mondiale du commerce (OMC) et surtout de l'adhésion de la Chine à cette institution en 2001 la source de tous les maux. Il est allé jusqu'à qualifier l'OMC de « gâchis » qui a « trahi l'Amérique » et attribue au libre-échange la perte d'emplois dans le secteur manufacturier américain.

Robert Lightsizer a ainsi appelé à la mise en place d'un « nouveau système américain » de politique commerciale qui fasse appel aux droits de douane pour compenser le déficit commercial des États-Unis. Des prises de position qui sont donc dans la droite ligne des intentions affichées par Donald Trump d'imposer des taxes douanières uniformes de 60 % pour toutes les importations de produits chinois. Même si Lighthizer aurait toutefois expliqué qu'il ne fallait pas s'attendre à de telles taxes dans l'immédiat, cette menace étant plutôt un moyen de conclure des accords.

Mais l'artisan du nouveau protectionnisme américain pendant le premier mandat de Donald Trump, pourrait bien être à nouveau appelé à modifier en profondeur l'équation des échanges commerciaux des États-Unis avec le reste du monde. Ceci en particulier avec la Chine au moment où son économie traverse de fortes turbulences et affiche une fragilité inédite depuis plusieurs décennies avec un recul marqué de la croissance du PIB qui a chuté à moins de 5 % l'an et une hausse sans précédent du chômage, en particulier celui des jeunes.

Un autre choix de Donald Trump risque de renforcer les craintes à Pékin de fortes tensions à venir avec Washington : celui de nommer le commentateur de la chaîne de télévision Fox News Pete Hegseth secrétaire à la Défense. Ce dernier ne ménage pas ses critiques contre Pékin. En juin dernier, il avait à l'antenne prévenu du « danger immédiat » que poseraient les Chinois aux Américains : « La Chine échafaude une puissance militaire pour vaincre les États-Unis. » Lors de cette interview, Hegseth avait accusé Pékin de poursuivre une stratégie de « guerre ouverte » contre Washington, notamment en stationnant « des dizaines de milliers de citoyens chinois » à ses frontières sud.

Xi Jinping mieux préparé à Trump qu'en 2016 ?

Dans un message de félicitations envoyé à Donald Trump après sa victoire électorale, le président chinois Xi Jinping a souligné que « l'histoire nous enseigne que la Chine tout comme les États-Unis profitent de la coopération et perdent de la confrontation ». Pékin pourrait certes tirer parti sur le plan géopolitique d'un nouvel isolationnisme américain pendant le second mandat de Donald Trump, ce qui permettrait à la Chine d'avancer ses pions en Asie où elle espère chasser l'Amérique. La composition de la nouvelle administration Trump risque toutefois de contrecarrer ses plans dans ce domaine. Reste cependant le caractère hautement imprévisible du milliardaire de Manhattan qui rend toute prédiction hasardeuse.

« L'opinion répandue est que la politique chinoise de Trump qui a infligé un choc économique sérieux à la Chine était à mettre au compte du découplage [économique] sino-américain, écrit Katsuji Nakazawa, ancien correspondant à Pékin et éditorialiste du Nikkei Asia dans un commentaire publié le 14 novembre. Mais la vérité est que ce découplage avait été suscité par la Chine bien avant la première présidence de Trump. La politique haute en couleurs de Trump n'a fait que le rendre visible et l'accélérer. »

« Lorsqu'il reprendra la présidence [des États-Unis] dans deux mois, poursuit Katsuji Nakazawa, Trump trouvera une économie chinoise plongée dans des courants contraires, très différente de la forte puissance qui régnait en 2017, lorsque son mandat de quatre ans avait commencé. Cependant, en dépit de la menace de taxes douanières brandie par Trump, abandonner la [politique] d'autosuffisance de la Chine n'est pas une option pour Xi. » Pourquoi cela ? En réalité, « Xi n'a pas le choix sinon de continuer à plein régime vers son objectif de 2035. S'il échoue dans la réalisation de son projet de « Rêve chinois », des questions seront posées sur ses capacités à maintenir son règne au-delà de 2027, lorsque le Parti [communiste chinois] réunira son 21ème Congrès. »

Dans cette atmosphère où les deux dirigeants vont probablement l'un et l'autre camper sur leurs positions, le risque est fort de voir les relations entre les deux premières économies du monde, déjà très tumultueuses, se tendre encore davantage. Le quotidien britannique Financial Times souligne dans un article paru le 13 novembre que la Chine s'est déjà préparée à répliquer fortement à l'éventualité d'une nouvelle guerre commerciale avec le retour de Donald Trump au pouvoir.

Si Xi Jinping avait été pris par surprise en 2016 par la victoire de Trump, il a cette fois-ci déjà préparé des « contre-mesures fortes » pour permettre à l'économie chinoise de résister à une nouvelle guerre commerciale, affirme le quotidien des affaires britannique qui cite des conseillers et des analystes à Pékin. Les autorités chinoises ont ainsi déjà adopté un arsenal législatif permettant à la Chine d'inscrire des entreprises étrangères sur une liste noire et d'imposer des sanctions revenant à interdire l'accès aux États-Unis à certaines chaînes d'approvisionnement cruciales.

« Il s'agit d'un processus double, explique Wang Dong, directeur général du Institute for Global Cooperation and Understanding de l'Université de Pékin, cité par le Financial Times. La Chine va évidemment tenter d'engager le dialogue avec le président Trump pour, d'une façon ou d'une autre, essayer de négocier. Mais si, comme ce fut le cas en 2018, la négociation n'apporte rien et si nous devons lutter, nous allons défendre de façon résolue les droits et les intérêts de la Chine. »

Parmi les contre-mesures chinoises figure la possibilité pour Pékin d'imposer un contrôle strict des exportations de produits stratégiques tels que les métaux rares et le lithium qui sont des matériaux clés utilisés dans les hautes technologies à la fois civiles et militaires. La Chine « ferait de la sorte un usage de nature militaire de sa domination globale » dans ce secteur où ses ressources excèdent largement celles du reste du monde, analyse le Financial Times.

Pour Andrew Gilholm, directeur Chine au cabinet de conseil Control Risks, nombreux sont ceux aux États-Unis qui ont minimisé les dégâts que pourrait causer de telles mesures sur les intérêts américains. Des « coups de semonce » ont déjà été tirés par Pékin ces derniers mois, révèle Guilhom, dont des sanctions décrétées par la Chine contre Skydio, le plus grand fabricant américain de drones livrés par les États-Unis à l'armée ukrainienne, lequel n'a plus accès à des composants chinois critiques pour leur fabrication.

Pékin a également brandi la menace de sanctions contre PVH, un groupe dont fait partie Calvin Klein qui pourraient être écarté du marché chinois, capital pour son chiffre d'affaires. « Ce n'est que la partie émergée de l'iceberg, estime Andrew Gilhom. Je ne cesse de dire à nos clients : « Vous pensez que vous avez correctement évalué le risque géopolitique lié à une guerre commerciale sino-américaine, mais ce n'est pas le cas car la Chine n'a pas encore réellement contre-attaqué pour le moment ». » Or tout serait déjà prêt à Pékin dans ce registre. « Tout le monde [en Chine] s'attendait déjà au pire et il n'y aura donc pas de surprise. Tout le monde est prêt », assure Wang Chong, un expert en relations internationale de la Zhejiang International Studies University, que cite le Financial Times.

L'Amérique pénalisée par une nouvelle guerre commerciale avec la Chine ?

Il reste que si Donald Trump met à exécution sa menace de droits de douanes à 60 % ou plus sur toutes les importations chinoises, les conséquences sur l'économie de la Chine pourraient bien se révéler gravissimes compte tenu de ses difficultés actuelles. Mais des mesures protectionnistes décidées contre la Chine pourraient également avoir un effet négatif sur les États-Unis.

Aux yeux de Joe Mazur, analyste basé à Pékin, expert des relations commerciales sino-américaines pour le groupe de consultants Trivium, une telle politique pourrait même se retourner contre l'Amérique. À la lumière d'un regain du protectionnisme américain, « si d'autres grandes économies commençaient à considérer les États-Unis comme un partenaire commercial non fiable, elles pourraient rechercher des liens commerciaux plus forts avec la Chine dans le but de trouver des marchés plus favorables à leurs exportations ».
Mais de l'avis prépondérant des analystes occidentaux, des représailles chinoises massives contre les États-Unis ne manqueraient pas d'avoir un impact majeur à long terme sur l'économie chinoise et les entreprises de ce pays. James Zimmerman, un responsable du cabinet d'avocats Loeb & Loeb à Pékin, juge que le gouvernement chinois pourrait en réalité être « totalement impréparé » au second mandat de Donald Trump, en particulier au « chaos et au manque de diplomatie qui va avec ». Or, dit-il, « la probabilité d'une guerre commerciale étendue pendant le second mandat du président élu des États-Unis est élevée. »

Pour le média américain Politico, la présence à la tête de l'administration Trump de « responsables hostiles à la Chine augure mal des relations sino-américaines dans les quatre prochaines années ». « La réponse de Pékin pourrait être de doubler la mise dans ses politiques belliqueuses dans le détroit de Taïwan ainsi qu'en mer de Chine du Sud », estime Lyle Goldstein, fondateur du China Maritime Studies Institute de l'Académie maritime américaine et actuellement analyste expert de l'Asie au think tank américain Defense Priorities basé à Washington.

Pour d'autres observateurs, le retour de Donald Trump à la Maison Blanche pourrait néanmoins être à terme bénéfique à la Chine. « Je m'attends en effet à ce que les relations économiques entre les États-Unis et la Chine deviennent plus volatiles avec Trump mais je pense que, globalement, ceci pourrait se révéler mieux pour la Chine », relève Chen Zhiwu, professeur d'économie à l'Université de Hong Kong, cité par la chaîne de télévision américaine CBS. En effet, si Donald Trump met à exécution ses menaces de taxes douanières, ceci « pourrait forcer la direction à Pékin à n'avoir plus comme choix que de se concentrer sur l'économie parce que l'économie chinoise rencontre actuellement de grands problèmes ».

Quoi qu'il en soit, le maître de la Chine communiste connaît suffisamment Donald Trump pour ne pas se faire d'illusion. « Quelle que sera la rhétorique de Trump, Pékin a probablement déjà conclu qu'après sa première présidence, Trump a l'intention d'installer une rivalité féroce avec la Chine, quoi qu'il dise », estime le New York Times.

« Xi Jinping est un dirigeant dénué de sentiment et doté d'une interprétation sombre des intentions de l'Amérique à l'égard de la Chine, note Ryan Hass, directeur du John L. Thornton China Center de la Brookings Institution, cité par le quotidien new-yorkais. Il pourrait se montrer ouvert à une relation plus amicale avec Trump, mais il ne s'attend pas à une relation personnelle plus chaleureuse qui puisse le conduire à mettre de l'eau dans son vin dans son désir de compétition avec la Chine. »

En définitive, les incertitudes sur l'avenir des relations entre les deux grandes puissances de la planète sont d'autant plus grandes que, bénéficiant désormais de la majorité dans les deux chambres du Congrès américain, Donald Trump ne se sentira plus guère d'obstacles dans les décisions qu'il pourra prendre concernant la Chine.

« Personne ne sait ce que l'avenir réserve aux relations américano-chinoises, peut-être même pas Donald Trump lui-même, écrit ainsi Evan Medeiros, professeur à l'université Georgetown et ancien membre du National Security Council américain dans les colonnes du Financial Times. Les opinions du président élu sur la Chine sont si nombreuses et si contradictoires. »

Par Pierre-Antoine Donnet

*****

Abonnez-vous à notre lettre hebdomadaire - pour recevoir tous les liens permettant d'avoir accès aux articles publiés chaque semaine.

Chaque semaine, PTAG publie de nouveaux articles dans ses différentes rubriques (économie, environnement, politique, mouvements sociaux, actualités internationales ...). La lettre hebdomadaire vous fait parvenir par courriel les liens qui vous permettent d'avoir accès à ces articles.

Remplir le formulaire ci-dessous et cliquez sur ce bouton pour vous abonner à la lettre de PTAG :

Abonnez-vous à la lettre

Notes politiques sur les leçons de la victoire populaire contre le régime d’Assad

21 janvier, par Vincent Presumey — , ,
L'effondrement du régime baathiste syrien, avec la fuite de Bachar el Assad à Moscou et la disparition du « boucher » Maher el Assad [NB : il serait en Russie], est un (…)

L'effondrement du régime baathiste syrien, avec la fuite de Bachar el Assad à Moscou et la disparition du « boucher » Maher el Assad [NB : il serait en Russie], est un évènement mondial de tout premier plan, qui vient bousculer toutes les représentations « géopolitiques » convenues et dominantes.

Tiré du blogue de l'auteur.

I. Une victoire populaire.

L'effondrement du régime baathiste syrien, avec la fuite de Bachar el Assad à Moscou et la disparition du « boucher » Maher el Assad [NB : il serait en Russie], est un évènement mondial de tout premier plan, qui vient bousculer toutes les représentations « géopolitiques » convenues et dominantes.

Celles-ci tentent de se protéger en commençant par nier le fait que cet effondrement constitue une victoire populaire, donc une victoire démocratique et prolétarienne.

Le principal argument en ce sens invoque bien entendu la nature de l'organisation armée qui a déclenché le processus d'effondrement en effectuant une percée d'Idlib vers Alep au matin du vendredi 28 novembre 2024, percée rapidement suivie de la libération d'Alep et du retour des réfugiés avec ou sans armes.

Sous l'effet de cet ébranlement absolu que fut la libération d'Alep, ville dont la destruction et la prise par les forces russes et iraniennes en 2015 avait signifié la défaite de la révolution syrienne et dont la libération inversait cet ordre établi alors, tout le pays est entré en mouvement et, quelques jours plus tard, la même organisation s'autoproclamait détentrice du pouvoir à Damas.

Celle-ci, le HTS ou HTC (Hayat Tahir al-Cham, Front de Libération du Levant) est d'origine djihadiste, issue de la branche syrienne d'al-Qaïda, al-Nosra. Elle n'est plus djihadiste au sens où elle a renoncé, depuis 2016, au « djihad mondial » pour se définir comme syrienne avant tout, mais elle est toujours islamiste, considérant la sharia comme le fondement nécessaire de l'ordre social, programme parfaitement réactionnaire.

Mais sa sortie de l'enclave d'Idlib répondait aux contradictions qu'elle y a rencontrées : impossibilité et finalement renonciation à imposer la sharia, poussée populaire exigeant la rupture du statu quo, nourrie de plus par les bombardements russes. A partir d'Alep, HTS a été porté, de gré ou de force, par le flot populaire qui a vu aussi l'irruption de plusieurs autres forces armées non islamistes : Armée Syrienne Libre, tribus arabes du Sud-Est, mouvements druzes et organisations démocratiques armées venues du Sud du pays, et c'est leur convergence seule qui a assuré la libération de Damas, à laquelle la population soulevée de la grande banlieue de Damas a activement participé.

La libération d'Alep a suscité l'onde de choc de l'effondrement de l'Etat et de l'armée des Assad, vermoulus par la corruption et incapable d'administrer de la manière la plus élémentaire le pays – l'administration était « meilleure » dans l'enclave pleine de réfugiés d'Idlib. L'appareil d'Etat d'Assad, tenu à bout de bras par la Russie et l'Iran et vivant de l'économie de la drogue (le captagon), s'est disloqué devant la combinaison de soulèvements généralisés et de la percée militaire de ces différents groupes dont le HTS fut le plus en pointe. Dans cet élan, la direction islamiste du HTS a ordonné à ses hommes de « respecter les minorités » (chrétiens, alaouites, chiites, druzes, ismaéliens, et aussi les habitants kurdes sunnites d'Alep) qui sont allées partout à leur rencontre, et en fait les forces du HTS par elles-mêmes avaient déjà pris ce parti, le seul efficace pour briser la division communautaire qui était le fait du régime Assad.

Il est évident que la nature politique d'al-Julani et de la direction du HTS est un obstacle potentiel au développement de la révolution, on y reviendra. Mais ceci ne devrait en aucun cas servir d'argument pour nier qu'il y a révolution. L'héritage de l'insurrection démocratique, non islamiste, de 2011, revit massivement dans le mouvement des populations, dans leur union contre l'ancien régime, dans le retour des réfugiés à l'intérieur du pays et depuis le Liban, la Turquie et l'Europe, qui a commencé.

Toute préparation de l'avenir immédiat et plus lointain, et toute opposition aux obstacles et dangers qui peuvent menacer la démocratisation, ne peut que s'appuyer sur la reconnaissance entière de ce qui s'est produit : une victoire populaire, à potentiel révolutionnaire. Toute négation ou escamotage de celle-ci ne peut que faire le jeu des forces qu'elle prétendrait combattre, islamistes et autres, en leur reconnaissant le mérite d'avoir par elles-mêmes et à elles seules renversé Bachar el Assad, ce qui est faux.

II. Prendre la mesure de ce qui a été renversé.

Il ne s'agit pas seulement du renversement d'un pouvoir présidentiel et de la dislocation commencée d'un appareil d'Etat, comme cela s'est produit en Tunisie, en Libye et en Egypte en 2011, dans plusieurs pays d'Amérique latine depuis le début de ce siècle, en Ukraine avec le Maidan. C'est cela mais c'est bien plus.

L'ouverture des prisons immenses du régime a affiché à la face du monde ce que l'on savait déjà en en soupçonnant seulement l'échelle : un système total de terreur, de torture et de mensonges. Le régime des Assad, dans un pays capitaliste à l'économie à la fois étatique et mafieuse, est l'héritier du nazisme et du stalinisme, par des liens directs : la police politique syrienne avait été formée par le nazi Aloïs Brunner, et les organes du KGB-FSB l'ont systématiquement formée et soutenue. Elle était l'épine dorsale de l'Etat totalitaire et de l'économie mafieuse.

Le peuple syrien connait une combinaison terrible de liesse et de deuil. L'immense foule qui a escorté le cercueil du martyr de l'humanité Mazen al Hamada dont le corps horriblement torturé est mort quelques jours avant la libération, exprime la force de ce sentiment. C'est un système totalitaire absolu qui s'effondre, et spécifique : les spectres de Sednaya comme ceux d'Auschwitz reviendront hanter les esprits après une, puis deux, puis trois générations. Ce système pour s'autoreproduire était engagé dans la destruction de ce qui est humain, la destruction du sens commun, la destruction physique et morale de ce qui fait les liens humains. Il a perdu.

Si le monde était démocratique, il offrirait son soutien en médecins, en psychologues, en infirmiers, en gynécologues, en pompiers, en techniciens, au peuple syrien dont le deuil et la liesse vont se combiner aux prochains combats immédiats pour la démocratie et la liberté.

III. Une révolution-guerre du XXI° siècle.

Les courants politiques qui comprennent quelque chose au réel et n'annonent pas de pauvres catéchismes ont commencé à saisir qu'en Ukraine, la levée populaire en masse de février-mars 2022 avait stoppé l'attaque impérialiste russe et que c'est la guerre qui nourrit le besoin de transformation sociale, contre la gabegie, y compris du point de vue militaire, du régime en place. Et qui nourrit aussi le besoin d'émancipation féminine, notamment. Nous avons commencé à reparler de « révolution-guerre » avec l'Ukraine.

Ce terme porte l'histoire des malentendus du XX° siècle, car il fut introduit de manière trompeuse au début des années 1950 dans le mouvement trotskyste pour appeler à l'alignement sur le camp « soviétique », en fait stalinien, dans la guerre froide. Ce qui, au fond, compensait le fait de n'avoir pas compris que la seconde guerre mondiale s'était développée, en tant que guerre, dans les insurrections nationales et les révolutions d'Europe et d'Asie.

Les questions militaires doivent cesser d'être le monde du silence des révolutionnaires, car si l'émancipation n'est absolument pas à la pointe du fusil, l'émancipation passera par l'emploi organisé des armes, et l'emploi organisé des armes s'appelle une armée. La Syrie s'inscrit totalement dans cette affirmation terrible qu'il faut regarder en face.

De même que c'est le début de formation d'un peuple en armes qui a stoppé Poutine en 2022, c'est le début de la formation d'un peuple en arme qui a renversé Bachar el Assad en 2024.

Pas de politique révolutionnaire et écologique pour sauver l'humanité sans l'exigence de démocratie absolue et jusqu'au bout : cela passe par les armes, cela va se concentrer dans des politiques militaires démocratiques, prolétariennes, et d'émancipations nationales.

Toute guerre n'est évidemment pas une révolution ou ne porte pas par elle-même la révolution. Elle la porte, dans la mesure où la défense populaire parvient à l'imposer ou dans la mesure où la guerre porte à l'insupportable, par la mort et les souffrances, l'ordre social capitaliste. Bien des guerres actuelles, même quand un peuple opprimé en est l'un des objets, ne sont pas des guerres-révolutions en train de se développer, mais le caractère de l'époque actuelle rend inévitable ce type de processus révolutionnaires, partout.

Ainsi, les Palestiniens ne sont pas un peuple en arme : les armes sont confisquées, et même les souterrains pour se protéger du massacre perpétré par l'armée israélienne à Gaza sont confisqués, par le Hamas, organisation dont la nature fondamentale est de confisquer tout droit à la démocratie et tout droit aux armes pour le peuple. La révolution syrienne, surtout si elle s'approfondit, montre donc la voie aux Palestiniens : les armes au peuple et la démocratie.

L'un des « récits dominants » sur ce qui vient de se passer tend à en faire un sous-produit du 7 octobre 2023, à travers le fait, incontestable, que les coups portés à l'Iran et surtout au Hezbollah par Israël ont donné une « fenêtre de tir » à la percée du HTS vers Alep, à partir de laquelle se sont enclenchés l'effondrement du régime et l'irruption des masses.

Il est en réalité tout à fait classique de voir une guerre nullement progressiste produire, involontairement, par la défaite de l'un de ses protagonistes étatiques, une poussée révolutionnaire. C'est ainsi que le fait que la révolution russe de 1905 ait eu pour déclencheur la défaite russe face au Japon ne rend pas le Japon d'alors révolutionnaire, pas plus que la révolution russe de 1917, liée à l'effondrement militaire en cours face à l'Allemagne impériale, ne fait de celle-ci un pays démocratique. De même, Israël n'est pas rendu progressiste et non-colonial du fait que ses coups sur le Hezbollah ont à l'évidence favorisé l'initiative initiale du HTS. Mais les causes de celle-ci sont internes. Et ses conséquences, nous allons y revenir, sont perçues comme terriblement menaçantes par Netanyahou.

IV. L'impact international de la révolution syrienne.

Cette formidable victoire populaire est donc une victoire pour tous les peuples. Elle fait contrefeu à toute la dynamique réactionnaire et fascisante mondiale que portent Trump, Poutine et Netanyahou.

Elle constitue la plus importante aide à l'Ukraine qui se soit produite, précisément au moment où la pression militaire russe dans le Donbass et la pression internationale contre l'armement de l'Ukraine et pour qu'elle cède s'intensifient avec Trump. Sur ce point, la déclaration du Comité français du RESU du 11 décembre 2024 sur la Syrie dit l'essentiel.

Mais c'est aussi le premier soutien réel apporté de l'extérieur au peuple palestinien depuis l'offensive, à dynamique génocidaire, engagée par l'armée israélienne depuis le 8 octobre 2023, au lendemain des pogroms du Hamas. Ce soutien réel ne sera donc pas venu du « mouvement propalestinien » que les organisations de la gauche et de l'extrême-gauche campistes et néocampistes influencent de manière décisive.

Car, disons-le : si l'effondrement du régime syrien, avec le puissant élan qu'il va imprimer aux aspirations populaires libanaises, porte un coup mortel au prétendu « axe de la résistance » allant de Téhéran au Hamas, ceci RENFORCE et n'affaiblit pas, la lutte du peuple palestinien dont le premier besoin, pour pouvoir résister efficacement au massacre à Gaza et à l'épuration ethnique en Cisjordanie, est de s'émanciper du dit « axe de la résistance ».

Le camp des droits démocratiques et nationaux des Palestiniens n'est pas le camp de Khamenei et compagnie. L'émancipation des Palestiniens ne peut qu'être l'œuvre des Palestiniens eux-mêmes, et une Syrie démocratique serait une impulsion formidable à l'exigence d'un Etat palestinien souverain, démocratique et laïque, déstabilisant les fondements du colonialisme à étiquette sioniste qui se nourrit de la menace existentielle que l' « axe de la résistance », sans servir de rien pour les Palestiniens, fait peser sur les Juifs.

Israël, après des années de collaboration avec l' « antisioniste » Assad, n'a jamais autant bombardé la Syrie que dans les quelques jours ayant suivi sa chute ! Etrangement, jamais Tsahal n'avait bombardé tous ces sites militaires quand ils étaient aux mains d'Assad.

Une offensive militaire occupe la zone frontière libano-syrienne du mont Hermon. Netanyahou vient de proclamer que le Golan resterait toujours israélien, ce qu'il n'aurait jamais dit au temps d'Assad.

Le rôle actif des druzes dans la prise de Damas, depuis Souieda, Kuneitra, Deraa, inquiète Tel-Aviv au plus haut point. Le fait que les druzes israéliens et ceux du Golan occupé depuis 1967 soient souvent assez bien intégrés dans la vie sociale et politique israélienne ne contredit nullement cette réalité : les druzes pourraient justement constituer un pont entre Israël, le Liban et la Syrie.

Netanyahou n'en veut pas car cela irait dans le sens de la démocratie, qui passe par un Etat palestinien et par le fait que les judéo-israéliens s'assument comme nation proche-orientale parmi ses voisines, et non comme peuple colonial.

Cette politique de fuite en avant a besoin du mensonge : faire croire qu'un nouveau danger islamiste va faire irruption en est la clef de voute. Mais la révolution syrienne porte en elle sa grande sœur, la révolution iranienne des femmes, des travailleurs et des peuples pour mettre à mort la République islamique. Rien ne pourrait arriver de meilleur pour les Palestiniens !

V. Le Rojava, un mythe qui va tomber.

Depuis des années, un mythe circule en Europe : une « commune libre », féministe et libertaire, existerait au Rojava. La réalité était la suivante : lorsque l'Etat d'Assad a commencé à reculer, ce territoire a été concédé par Bachar au PYD et à ses forces armées, les YPG. Avec son appareil d'Etat, prisons, chambres de tortures et statues de Bachar comprises.

C'est ainsi que les statues de Bachar, dans tout le Rojava, n'ont été renversées que le jour même de la chute d'Assad, comme à Séré Kaniye, au cœur du Rojava. Cet Etat, issu non d'une révolution, mais de la tentative de préserver l'Etat existant d'une révolution, a évolué en roues plus ou moins libres, entre les attaques turques visant toute émancipation nationale kurde, et l'aide des deux impérialismes, le russe et, surtout, l'américain (oubliant qu'il avait qualifié de « terroristes » ces « marxistes-léninistes »). En luttant contre Daesh, les YPG ont sauvé des populations, notamment les Yézidis, et promu la place des femmes à l'encontre des islamistes. Ces faits incontestables ne changent rien à la nature fondamentale de cet Etat, comme on le voit ces derniers jours.

Le Rojava est en effet le dernier secteur de la Syrie dans lequel l'appareil d'Etat avec sa police et son armée est resté en place, et il tire sur les manifestants notamment à Rakka. Des révolutionnaires sérieux ne peuvent qu'être avec les masses contre la police. Deir Ezzor est libéré et la question de la libération de toute la partie arabe du « grand Rojava » est posée.

Le PYD tente en même temps de s'adapter et dit se féliciter de la chute d'Assad dans laquelle il n'est pour rien. Mais les rassemblements convoqués et encadrés lui échappent, y compris en zone kurde, et tournent en affrontements.

Les Etats-Unis, la France et le Royaume-Uni ont sous-traité au PYD et aux FDS (Forces Démocratiques Syriennes) qu'il domine, la gestion des camps de prisonniers issus des forces de Daesh, aujourd'hui très affaiblies. Le principal d'entre eux est à Hassaké, où des affrontements entre population et appareil d'Etat ont également commencé. Il s'agirait d'environ 7000 prisonniers et prisonnières, souvent des familles, les chefs véritables de l'Etat Islamique (Daesh), riches personnages issus des polices politiques irakienne et syrienne, ayant échappé à l'arrestation. L'issue démocratique à cette situation ne peut que consister dans leur exfiltration sous contrôle de comités démocratiques formés par les Syriens eux-mêmes. Daesh ne saurait être le prétexte à la contre-révolution, au Rojava ou ailleurs.

Dans la zone occidentale prolongeant le Rojava, à El Manbij, la situation doit être analysée différemment car il y a ingérence turque, à travers l'ANS (Armée Nationale Syrienne, qui a concentré de fait les secteurs, islamistes ou non, d'Idlib, qui n'ont pas suivi l'avancée du HTS vers le Sud et sont passés ou sont restés sous contrôle turc ; ces forces contiennent une forte proportion de minorités nationales turcomanes). La menace envers les Kurdes, en tant que peuple, est certaine, et des exactions se produisent.

Mais quelle serait la seule protection efficace pour les Kurdes ? Ce serait leur alliance totale avec la révolution syrienne. Ceci n'est pas possible sous l'égide d'un appareil autoritaire qui a été, depuis 1978, l'allié du totalitarisme assadiste.

VI. Des mots d'ordre clairs contre des Etats hostiles.

Comme on le voit, la révolution syrienne a des ennemis puissants qui semblent surgir de partout. Ce sont les Etats, ce sont les forces représentant l'ordre établi. Ses alliés potentiels sont les opprimés et les peuples.

Il y a attaque turque contre les FDS et menaçant les Kurdes, au Nord ; attaque israélienne au Golan ; les troupes russes sont en débandade mais ne sont pas parties ; bombardements américains théoriquement sur « l'Etat islamique » ; bombardements israéliens jusque sur Damas.

Al-Julani, le terrible « djihadiste » (en fait islamiste) n'a protesté contre rien de tout cela : il tend la main à toutes les puissances. Bien plus que la sharia qui n'est à l'ordre-du-jour nulle part en Syrie, sa politique de conciliation avec l'ordre établi est ainsi tangible, ainsi que l'affirmation de vouloir construire une Syrie fondée sur « la libre entreprise ».

Alors que pratiquement toutes les forces politiques existantes essaient de ne pas tenir compte, de refouler, de minimiser, l'irruption des masses et donc du nouveau qui vient de se produire, la défense immédiate de la révolution, de la démocratie et de la souveraineté syrienne requiert, elle, des mots d'ordre clairs :

Libération de tout le territoire syrien !

Les troupes israéliennes et turques : DEHORS !

Les bases russes : DEHORS !

Daesh et l'aviation américaine : DEHORS !

Dans le territoire kurde, basta l'Etat YPG : le pouvoir au peuple !

Le Golan n'est pas israélien !

Elections libres, égalité des droits, respect des confessions, sur tout le territoire ! Une Syrie démocratique serait le noyau de la reconstruction démocratique de toute la région et le premier point d'appui pour un Etat palestinien et un Etat israéliens démocratiques et laïques.

VII. Perspectives syriennes.

Les prochains affrontements en Syrie n'auront sans doute pas pour objet la sharia, mais la démocratie. Al-Julani cherche à intégrer des pans entiers de l'ancien appareil d'Etat et veut donc préserver, et même réaliser pleinement, une « économie de marché ». C'est dans la réalité, non dans des formules tirées de livres, que les chocs se produisent.

Ainsi, il a dû renoncer à l'amnistie générale sous la pression populaire. Un « comité révolutionnaire » à Hama a organisé la pendaison publique d'un assassin de masse. Les lynchages de tortionnaires ont commencé partout. Al-Julani a alors pris acte de l'action des masses en proclamant la non-amnistie des tortionnaires.

Ainsi, l' « économie de marché » est en train de prendre un grand coup à Damas : la forme de production capitaliste la plus lucrative, les labos de captagon, ont commencé à être épurés, les stocks détruits, par des groupes armées autoconstitués.

Le mouvement de la révolution démocratique voit sans doute déjà, notamment pour organiser la vie quotidienne immédiate toute police ayant disparu, des comités populaires se former partout, et il y a une expérience en la matière depuis 2011.

L'extension de la révolution au Rojava, dernière zone où l'Etat ancien résiste vraiment, va s'imposer : les Kurdes y ont toute leur place et il est possible que des secteurs du PYD tournent, sous la pression.

La libération de Damas a été un acte démocratique constituant, au sens national du mot « constituant », car des forces de tout le pays ont convergé sur Damas – à l'exception du grand Rojava, par la faute du PYD.

L'idée d'une période de transition est généralement acceptée en raison de ce mélange de liesse et de deuil dont il a été question. Comme l'écrit le militant démocratique Firas Kontar, bien plus clairvoyant que tous les « marxistes » auto-étiquetés, les Syriennes et les Syriens en ont grand besoin. En ce sens, il y a un mandat tacite à al-Julani, qui est aussi une forme de contrôle. Il ne durera pas longtemps.

La suite du processus appelle des élections, libres et démocratiques, dans tout le pays, reposant à la fois sur l'égalité civique de tous les Syriens et sur la reconnaissance des droits culturels propres à chaque groupe. Elections à une assemblée constituante souveraine, ce que al-Julani menace déjà en disant vouloir former un groupe de juristes et de docteurs chargés d' « amender » la constitution bidon d'Assad.

Ce processus réel est celui d'une révolution démocratique et donc prolétarienne, car le « prolétariat », masse humaine n'ayant que sa force de travail pour vivre, est ici aussi l'immense majorité.

VIII. Conclusion : perspectives internationalistes

La plupart des « marxistes » fonctionnent de la manière suivante face aux événements : ils vérifient que ces événements sont conformes à ce qu'ils pensent savoir, ce qui conduit à les tordre et à en dénier le contenu réel. La vraie méthode ne doit pas consister à faire la leçon aux événements, à dire aux révolutions qu'elles sont mal barrées, à vérifier que les forces ennemies sont en place et les vaches bien gardées afin de pouvoir se prémunir de toute expulsion de sa zone de confort. Elle doit consister à saisir le réel, à appréhender le nouveau. Il survient dans un cadre déjà connu, qui a été analysé, mais il le modifie. Le vrai « marxisme » consiste à apprendre des faits, pas à faire la leçon aux faits. Il conduit donc à l'enrichissement, pas à la répétition. Car la répétition finit immanquablement par devenir … contre-révolution.

Le 24 février 2022 a inauguré une nouvelle période de guerres et de révolutions et de révolutions-guerre. Le 7 octobre 2023 a servi aux partisans de la répétition à tenter de tout ramener dans leur ancien monde campiste, alors que la nouveauté y était, elle aussi, inscrite. Le 28 novembre 2024 (jour de la libération d'Alep) jusqu'au 8 décembre (fuite d'Assad) viennent à nouveau retourner la période, marquée entretemps d'un autre évènement majeur, contre-révolutionnaire lui : le 5 novembre 2024, élection de Trump n°2.

Il est remarquable de voir à quel point l'irruption syrienne heurte tous les schémas qui, par conséquent, lui résistent de toute leur énergie – et cette énergie fait aussi partie du réel où se déterminent les rapports de force : notre compréhension de la Syrie est un élément du rapport de force mondial.

Désormais, contre l'ordre impérialiste multipolaire de Trump, de Poutine et de Netanyahou qui nous mènent à la destruction climatique, économique et militaire, les internationalistes conséquents ont deux points d'ancrage et de référence centraux (pas les seuls bien sûrs mais les plus puissants) : l'Ukraine et la Syrie. Toute la question palestinienne notamment ne pourra qu'être rebattue en fonction de la Syrie.

Le présent texte ne vise qu'à commencer à intégrer cette dimension nouvelle, premier devoir de tout révolutionnaire du monde réel.

Vincent Présumey, le 13/12/24.

Pour une couverture médiatique rigoureuse de l’actualité syrienne

21 janvier, par Élise Daniaud Oudeh, Firas Kontar — , ,
Depuis que la Syrie suscite à nouveau l'intérêt des médias français, certaines analyses diffusées sur les grandes chaînes de télévision ou de radio nous préoccupent, de par (…)

Depuis que la Syrie suscite à nouveau l'intérêt des médias français, certaines analyses diffusées sur les grandes chaînes de télévision ou de radio nous préoccupent, de par leur présentation parfois inexacte et partiale des faits. Ces discours, loin d'être anodins, ont eu des répercussions profondes.

Tiré du blogues des auteurs.

A Paris, le 15 janvier 2025

Le 8 Décembre 2024, une offensive éclair partie d'Alep a mis fin à 54 ans de règne de la sanglante dynastie Assad en seulement onze jours. Ce tournant historique constitue un événement majeur et inattendu dans l'histoire de la Syrie, meurtrie par des décennies de souffrance, de terreur et d'oppression.

Depuis que la Syrie suscite à nouveau l'intérêt des médias français, certaines analyses diffusées sur les grandes chaînes de télévision ou de radio nous préoccupent, de par leur présentation parfois inexacte et partiale des faits. Au fil des jours, une évolution favorable semble se dessiner, grâce à la ténacité des défenseurs des droits des Syriens et des Syriennes, des chercheurs spécialisés, et au travail des journalistes engagés sur le terrain, qui s'efforcent de faire entendre une lecture plus respectueuse des faits.

Toutefois, le traitement médiatique français de la libération de la Syrie reste encore affecté par des approches d'experts généralistes qui se refusent à prendre en compte les spécificités du pays, et marginalisent les voix et l'expertise des Syriens eux-mêmes, tout en reléguant la question des droits humains au second plan. Au cœur du problème, nous retrouvons notamment des comparaisons récurrentes avec les destins libyens, irakiens et afghans qui ne sont pas ancrées dans des faits concrets.

Ces discours, loin d'être anodins, ont eu des répercussions profondes. Depuis plusieurs années, des analyses géopolitiques justifiant l'application de la “realpolitik” ont causé des dégâts considérables. Elles ont contribué à déformer la perception de la Syrie en France, en Europe et aux États Unis, tant dans l'opinion publique qu'au sein des institutions politiques, menant à des décisions politiques dangereuses. Elles ont notamment favorisé l'émergence d'une solide tendance plaidant en faveur de la normalisation des relations diplomatiques avec le régime Assad, ainsi que de sa réhabilitation, notamment via des projets de reconstruction financés par l'ONU et l'UE, et ce malgré l'existence d'une documentation exhaustive des crimes commis par al-Assad depuis 2011.

Présentés comme la seule solution pragmatique, ces objectifs étaient pourtant des plus irréalistes, et leur mise en œuvre était concrètement impossible ; ceux qui connaissent la Syrie le savaient. Alors que la Syrie se dirige vers une transition où les Syriens appellent avant tout à obtenir justice et réparation, ces voix-là doivent se dissiper des ondes. De même, vouloir dévoiler la diversité des opinions propres aux Syriens est essentiel, mais ne doit pas servir ceux qui ont fait le choix d'être des soutiens du régime Assad, en France comme en Syrie. L'abattoir humain de Sednaya illustre la nature génocidaire de ce régime, que beaucoup ont voulu minimiser : leur donner aujourd'hui la parole est une insulte à la souffrance de ses victimes et de tous les Syriens.

Nous observons également une autre tendance inquiétante, consistant à projeter des prismes de lecture sensationnalistes sur des points complexes, telle que la nature et lesobjectifs du groupe islamiste “Hayat Tahrir al-Sham”, ou encore la problématique des minorités ethniques et religieuses. Ces interprétations essentialisent les citoyens syriens et leur révolution, et relèguent au second plan la diversité d'opinion du peuple, ainsi que son agentivité. Plus grave, elles reprennent également certains éléments de langage de Bachar al-Assad.

Les inquiétudes concernant l'avenir sont légitimes. Elles le sont d'autant plus que les Syriens, qui ne sont pas naïfs, seront les premiers à en pâtir. Elles ne doivent cependant pas occulter le présent en évinçant le bilan 13 ans de massacre et de 54 de tyrannie absolue sur la scène médiatique. Elles ne doivent pas non plus minimiser l'extraordinaire résilience et richesse du peuple syrien, dont nombreux sont prêts à s'investir pour reconstruire et rebâtir ce qui leur a été arraché.

Le poids d'HTS au cœur des médias, mais aussi des événements en Syrie, est notamment à reconsidérer : le principal événement de ces dernières semaines reste avant tout l'effondrement total et rapide du régime par une base loyaliste à l'agonie. Pendant qu'Assad criait victoire, le quotidien d'une grande majorité était celui d'une vie de misère et d'un État délabré qui ne répondait plus à leurs besoins, alimentant un sentiment de trahison ainsi que le ressentiment de ceux qu'on lui croyait fidèle.

Suite à ces 54 années de souffrances et à l'échec de la communauté internationale de tenir Bashar al-Assad responsable de ses crimes dès 2011, la Syrie et son peuple méritent désormais d'être considérés avec rigueur, intégrité intellectuelle et respect. Ce pays ne saurait être réduit ni à un simple objet d'enjeux géopolitiques régionaux, ni à des questions religieuses, ni au terrain de jeux de factions armées. Il s'agit avant tout d'une nation porteuse d'une histoire singulière et d'un peuple souverain, seul maître de sa libération et de son destin. C'est pourquoi nous demandons aux acteurs du monde médiatique français de donner la parole aux Syriennes et aux Syriens avant tout, ainsi qu'aux spécialistes du pays, et de porter leur voix. La Syrie traverse également des événements extraordinaires qu'il faut décrire avec justesse et précaution : sa perception actuelle par les peuples et les acteurs de la politique occidentale jouera également un rôle décisif dans son avenir.


Elise Daniaud Oudeh & Firas Kontar

Élise Daniaud Oudeh est doctorante en sciences politiques sur le discours officiel syrien et russe en Syrie à l'université LUISS « Guido Carli » et chercheuse associée à la « Mediterranean Platform » (SoG LUISS).

Firas Kontar est un militant des droits de l'homme franco-syrien, il a récemment publié Syrie, la révolution impossible (Editions Aldeia, 2023).

******

Abonnez-vous à notre lettre hebdomadaire - pour recevoir tous les liens permettant d'avoir accès aux articles publiés chaque semaine.

Chaque semaine, PTAG publie de nouveaux articles dans ses différentes rubriques (économie, environnement, politique, mouvements sociaux, actualités internationales ...). La lettre hebdomadaire vous fait parvenir par courriel les liens qui vous permettent d'avoir accès à ces articles.

Cliquez sur ce bouton pour vous abonner à la lettre de PTAG :

Abonnez-vous à la lettre

Syrie : « {Nous ne pouvons pas rendre nos armes tant que les attaques contre les femmes et nos territoires se poursuivent} »

21 janvier, par Rohilat Afrin — , ,
Entretien avec la commandante en cheffe du YPJ, Rohilat Afrin Tiré de Entre les lignes et les mots https://entreleslignesentrelesmots.wordpress.com/2025/01/14/syrie-nous-ne-po

Entretien avec la commandante en cheffe du YPJ, Rohilat Afrin

Tiré de Entre les lignes et les mots
https://entreleslignesentrelesmots.wordpress.com/2025/01/14/syrie-nous-ne-pouvons-pas-rendre-nos-armes-tant-que-les-attaques-contre-les-femmes-et-nos-territoires-se-poursuivent/?jetpack_skip_subscription_popup

Alors que tous les regards étaient tournés vers les forces dirigées par Hayʼat Tahrir al-Sham (HTS) balayant la Syrie d'Assad en ruines, l'Armée nationale syrienne (ANS) soutenue par la Turquie a lancé une attaque sur le nord et l'est de la Syrie (NES), s'emparant de Shehba et de Manbij aux Forces démocratiques syriennes (FDS). Aujourd'hui, la Turquie menace d'envahir la ville kurde de Kobané. Pendant ce temps, l'ANS tente de traverser l'Euphrate et d'empiéter davantage sur le NES, avec des affrontements féroces en cours dans la campagne de Manbij. Les unités féminines des YPJ – qui se sont fait connaître lors de leur combat contre ISIS à Kobané en 2014 – sont sur la ligne de front dans le cadre des FDS.

La commandante en cheffe des YPJ, Rohilat Afrin, a parlé au Rojava Information Center (RIC) de l'état de la guerre à Manbij, du cessez-le-feu qui n'a jamais existé, de la possibilité d'une invasion turque à Kobané, des relations entre le HTS et les FDS et de la possibilité pour les YPJ d'être intégrées dans l'armée syrienne.

La situation actuelle sur la ligne de front semble être restée plus ou moins inchangée ces derniers jours. Pouvez-vous expliquer brièvement l'état des combats ?

Il est évident qu'une guerre est menée contre notre région, comme en témoignent les combats qui se déroulent ici, notamment au barrage de Tishreen et au pont de Qereqozak. Cette situation de guerre est constante depuis l'effondrement du régime Baas et l'arrivée au pouvoir du gouvernement al-Jolani. La Turquie et l'ANS, soutenue par la Turquie, ont cherché à exploiter la vacance du pouvoir et à lancer une attaque contre notre région. Cela va à l'encontre des résultats que nous y avions obtenus. Ces attaques ne sont pas simplement des actions militaires, mais une tentative délibérée de détruire ce que nous avons construit ici. La Turquie et ses mercenaires poursuivent une politique de destruction et d'assujettissement par le biais de ces attaques.

Tishreen et Qereqozak sont les deux principales portes d'entrée de la NES. Elles sont stratégiquement importantes pour protéger Kobané, Tabqa, Raqqa et le reste de la NES en général. Cibler ces villes est lié à l'objectif de la Turquie de viser nos réalisations dans la région où les personnes ont été rassemblées. Une conscience collective a uni la population. Des années de travail ont été investies dans la construction de cette conscience au sein de la population. Ils sont déterminés à l'anéantir. Cette guerre vise à démanteler les valeurs établies dans cette région.

Nos combattantes sont actuellement engagées dans des combats avec l'ANS et se battent avec force. Ce que les gens devraient vraiment remarquer, c'est que la Turquie utilise sans cesse des drones et des avions de guerre, encourageant l'ANS à attaquer. La résistance de nos combattantes n'a pas été découragée. Sans la puissance aérienne de la Turquie, l'ANS serait facilement vaincue. En fait, le nombre de morts et de blessés dans leurs rangs est déjà élevé. Ils se sont retirés de certains points. Dans ces conditions, une confrontation majeure est en cours.

Un cessez-le-feu aurait été décrété à Manbij il y a quelques semaines. Cependant, des combats ont lieu tous les jours. N'y a-t-il donc jamais eu de cessez-le-feu ?

On ne peut pas parler de cessez-le-feu. En paroles, il y a eu un cessez-le-feu. En pratique, nous n'avons rien vu de tel. Lorsque le cessez-le-feu a été annoncé à Manbij, c'était sur la base de l'évacuation des personnes souhaitant fuir, des corps de nos combattantes tombées au combat et de nos blessées qui étaient entre leurs mains. Cependant, ce cessez-le-feu ne s'est pas concrétisé en raison des attaques lancées par l'ANS. Le cessez-le-feu n'a rien donné sur le terrain. Ce n'était que des paroles en l'air.

Ensuite, en tant que YPJ, YPG et SDF, nous voulions avancer à partir du barrage de Tishreen et de Qereqozak, pour progresser un peu, parce que nous étions sous un feu nourri. Il y a eu beaucoup d'attaques à la fois sur Tishreen et depuis l'axe de Deir Hafir. Nous avons donc repris quelques villages. Nous voulions en effet protéger le barrage et le pont. Dans ces conditions, on ne peut pas parler de cessez-le-feu.

L'ANS était ivre de succès en Syrie, puisqu'il a participé à l'avancée d'Idlib vers Damas. Les villes tombaient les unes après les autres. Ils pensaient qu'il en serait de même avec le pont de Qereqozak et le barrage de Tishreen. Aujourd'hui, ils sont psychologiquement et matériellement confrontés à des pertes, car ils ont dû faire face à la résistance de nos combattant·es. Sur les deux fronts, nos combattantes ont été fermes.

Quelle est la menace actuelle pour Kobané ?

Ce que j'ai dit précédemment est lié à la question de Kobané. De nombreuses menaces pèsent sur Kobané. En tant que ville, Kobané ne concerne pas seulement la NES. C'est une ville du monde entier, comme le montre la création de la « Journée mondiale de Kobané » en solidarité. La lutte qui s'est déroulée à Kobané a permis de vaincre une force telle qu'ISIS. Cette victoire massive remonte à une dizaine d'années. À l'époque, Erdogan observait la situation jour après jour, disant « Kobané tombera aujourd'hui » ou « Kobané tombera demain ». Mais Kobané a été libérée à force de volonté, de résistance et de détermination. C'est ainsi que Kobané est devenue célèbre dans le monde entier.

Kobané est confrontée à un grave danger. Lorsque nous disons cela, cela signifie qu'il y a un danger pour l'ensemble de la NES. La Turquie considère que Kobané est à l'origine de ce qui a été réalisé dans la région. La Turquie veut étendre son influence en Syrie. Dans ce contexte, elle menace la ville et veut l'occuper. En réalité, le danger qui pèse sur Kobané n'a jamais cessé. Il y a toujours eu des menaces. Ces menaces ont à leur tour suscité des réactions de solidarité : des femmes et des hommes politiques, des militant·es des droits des êtres humains et l'opinion publique mondiale, voire la Coalition, ont fait des déclarations s'opposant à la guerre contre la ville.

Si la Turquie devait s'emparer du barrage de Tishreen et du pont de Qereqozak, Tabqa, Raqqa, Kobane et toutes les régions de la NES seraient menacées. La politique – la guerre et la victoire – à Kobané concerne le monde entier, et pas seulement le NES. Nous sommes convaincu·es que Kobané bénéficiera d'un soutien et d'une solidarité extérieurs. Nous serons en mesure de la protéger. Mais la Turquie est déterminée à atteindre ses objectifs. Les FDS et les YPJ s'y opposent. Le combat qu'ils ont mené à Kobané [en 2014] a bouleversé le monde. Dans la période actuelle, nous adopterons la même position face à la Turquie et à l'ANS.

Comment appréciez-vous l'effervescence diplomatique autour de Damas, avec de nombreuses délégations venues rencontrer al-Jolani, y compris de Turquie ?

De nombreux États ont cherché à établir des relations avec le HTS depuis l'émergence du nouveau gouvernement d'al-Jolani. Des officiels turcs sont également venus à Damas, comme Hakan Fidan. Son objectif premier est d'anéantir l'administration autonome. La Turquie veut organiser la Syrie comme sa propre province, la contrôler, avoir une influence sur la Syrie. L'arrivée de Hakan Fidan à Damas l'a clairement montré. Il veut influencer le HTS.

Les etatsuniens sont-ils toujours à Kobané ? Et si la Turquie attaque Kobané, vous attendez-vous à une aide des Etats-Unis ?

Tout au long de la dernière phase, jusqu'au début des derniers développements, les Russes étaient présents à Manbij, Ayn Issa et Kobané. Les Etatsuniens n'y étaient pas présents. Avec le retrait récent des Russes, des patrouilles étasuniennes ont commencé à avoir lieu, mais elles n'ont de bases là-bas. Par ces patrouilles, les Etats-Unis disait « ous sommes là, nous aiderons à protéger la ville », envoyant ainsi le message de sa présence. Notre coopération avec la coalition a commencé avec la lutte contre ISIS. Si la Coalition dirigée par les États-Unis ne remplit pas son rôle, elle sera accusée de faire deux poids deux mesures. Si la Turquie attaque Kobané, peut-on s'attendre à ce que les États-Unis l'aident ? Matériellement, non. Mais d'une manière générale, par le soutien qu'ils affichent et par leur rencontre avec la Turquie, ils ont montré que leur position est que la question doit être résolue pacifiquement.

Même s'ils ne font que suivre leurs propres intérêts, ils ont empêché l'ouverture des portes à une invasion turque à Kobané. Une partie de leurs efforts diplomatiques montrent clairement qu'ils ont tenté de nous aider. Cependant, nous considérons que la Coalition a la responsabilité de mettre un terme aux combats et aux attaques aériennes actuels. D'une manière générale, nous ne nous attendons donc pas à un blocage concret d'une invasion terrestre, mais dans le contexte diplomatique, des efforts sont déployés pour l'empêcher, même s'ils ne sont pas suffisants.

Qu'en est-il de l'aide internationale de manière plus générale, en dehors de l'Amérique ? La dernière fois que Kobané a connu la guerre, c'était en 2014, lors de l'attaque d'ISIS. À l'époque, la solidarité internationale était importante. Cette fois-ci, la menace vient de la Turquie plutôt que d'ISIS. Vous attendez-vous à un soutien mondial similaire ?

Pendant le siège de Kobané par ISIS, les actions de YPJ en tant que force féminine ont eu une résonance mondiale. Grâce à Kobané – et à la révolution du 19 juillet ici – des femmes silencieuses et sans défense ont trouvé leur voix, leur force et sont devenues des leaders. L'attitude du YPJ en 2014 en a fait un exemple à suivre dans le monde. Nous avons appris de toutes les expériences et de tous les défis que nous avons traversés pendant des années, en termes de renforcement des tactiques et des méthodes. Nous sommes convaincus que le YPJ – ainsi que les YPG et les FDS – seront en mesure de faire face à tout ce qui pourrait survenir. En tant qu'unités féminines, nous y croyons. Nous avons été victorieuses à Kobané. Cela a également démontré aux femmes du monde entier qu'une armée de femmes est nécessaire pour protéger les femmes. Grâce à cette protection, nous sommes en mesure de nous organiser. La lutte pour protéger nos territoires s'est poursuivie de la sorte. Comme je l'ai déjà dit, nous pensons que la guerre de Kobané était une guerre pour l'humanité, une guerre pour protéger toutes les femmes et toutes les terres. Nous sommes convaincues qu'un état d'alerte publique à l'échelle mondiale sera déclenché et que la solidarité sera assurée si Kobané est à nouveau attaquée.

Certains disent maintenant que les FDS devraient remettre leurs armes à une armée syrienne centrale et s'intégrer. Qu'est-ce que cela signifie pour le YPJ ?

L'intention du nouveau gouvernement – je ne parle pas de la population en général, mais du gouvernement en particulier – de faire cela est démontrée par le contenu de son approche envers les FDS. Ils veulent un Etat centralisé basé sur l'unification de l'armée, des institutions et aussi des mentalités. Ce qu'ils font circuler dans la presse et les médias, ainsi que les interviews qu'ils donnent, suggèrent que les FDS ne seront pas accepté dans sa forme actuelle et tel qu'il est.

Nous sommes attaquées. Il nous est donc impossible de déposer les armes. Les FDS sont une force qui a dix ans d'expérience dans la lutte contre ISIS. Au niveau international, elle est soutenue par la Coalition.

La Turquie refuse d'accepter l'administration autonome en tant que modèle et idée. La Turquie n'accepte pas non plus les FDS en tant qu'armée. Elle veut l'imposer au nouveau gouvernement. Cela signifie également que le YPJ n'est pas accepté – le YPJ, qui a combattu ISIS, a réalisé des gains significatifs, et est au cœur de l'Administration autonome.

Avec le nouveau gouvernement, les femmes devront intensifier leur lutte pour se défendre. Nous ne pouvons pas rendre nos armes alors que les attaques contre nous et nos territoires se poursuivent. Une telle chose ne peut se produire que par le biais d'accords et de pourparlers qui formalisent une Syrie démocratique dans laquelle les droits de toutes les femmes, de toutes les nationalités et de tous les peuples sont garantis et réalisés. Si ces conditions sont remplies, nous pourrons alors discuter de la question des armes.

L'état d'esprit qui règne au sein du nouveau gouvernement montre clairement qu'il n'y a pas de place pour les femmes – ou seulement une place où les femmes doivent accepter de se couvrir la tête et d'adopter un état d'esprit patriarcal. Pour éviter ce qui précède, il faudra beaucoup d'organisation et de lutte. Il s'agit là d'un grave danger que nous devons reconnaître. Les normes du nouveau gouvernement pour les femmes sont une menace pour l'existence, le rôle et la culture des femmes.

Au niveau mondial, pour la première fois, des femmes forment une armée, se protègent et se battent. Cette force armée indépendante a inspiré de nombreuses femmes – arabes, kurdes, assyriennes et internationales.

Le YPJ accepterait-il de faire partie de l'armée syrienne ?

À ce stade, on ne sait pas encore quelle sera l'issue de la situation. Il existe une multitude de facteurs qui ne sont pas encore clairs. La situation est complexe. Le nouveau gouvernement est en plein chaos, tant au niveau de ses institutions que de sa capacité à gouverner l'ensemble du pays. L'avenir reste incertain. Si – comme le souhaite la population et comme nous le souhaitons – la Syrie devient réellement une Syrie démocratique, politiquement, socialement, légalement ; si tous les efforts fournis et les réalisations obtenues au sein du SNE au cours des 12 dernières années sont reconnus, alors bien sûr, le YPJ peut faire partie de cette armée [l'armée syrienne]. En fait, YPJ peut servir de modèle aux femmes syriennes, en donnant l'exemple de l'autonomie et de l'autodéfense des femmes. Toutefois, comme indiqué précédemment, la nature précise de la situation reste incertaine. Il est impératif de comprendre que le champ d'application de cette question est vaste. Nos objectifs, nos positions et notre approche seront formulés sur cette base que j'ai expliquée. Ne pas suivre le mode de pensée actuel des HTS, selon lequel tout doit être centralisé. Si l'on adopte une approche qui englobe la diversité et qui est démocratique, alors le rôle du YPJ peut être discuté. La composition d'une armée de femmes syriennes peut être façonnée par le YPJ. Voilà ce que je peux dire à ce stade.

Rohilat Afrin & Rojava Information Centre
https://links.org.au/syria-we-cannot-hand-over-our-weapons-while-attacks-women-and-our-territories-continue-interview
Traduit avec DeepL.com (version gratuite)

*****

Abonnez-vous à notre lettre hebdomadaire - pour recevoir tous les liens permettant d'avoir accès aux articles publiés chaque semaine.

Chaque semaine, PTAG publie de nouveaux articles dans ses différentes rubriques (économie, environnement, politique, mouvements sociaux, actualités internationales ...). La lettre hebdomadaire vous fait parvenir par courriel les liens qui vous permettent d'avoir accès à ces articles.

Remplir le formulaire ci-dessous et cliquez sur ce bouton pour vous abonner à la lettre de PTAG :

Abonnez-vous à la lettre

Le programme PAFI, vous connaissez ? PAFI pour programme d'aide financière à l'investissement.

5706 résultat(s).
Regroupement des médias critiques de gauche (RMCG)

gauche.media

Gauche.media est un fil en continu des publications paraissant sur les sites des médias membres du Regroupement des médias critiques de gauche (RMCG). Le Regroupement rassemble des publications écrites, imprimées ou numériques, qui partagent une même sensibilité politique progressiste. Il vise à encourager les contacts entre les médias de gauche en offrant un lieu de discussion, de partage et de mise en commun de nos pratiques.

En savoir plus

Membres