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Papouasie-Nouvelle-Guinée : « Si j’y retourne, ils me tueront ». Soutenir les femmes victimes de violences
En Papouasie-Nouvelle-Guinée comme dans de nombreux pays du monde, les survivantes de violences sexuelles et domestiques font face à l'exclusion et au traumatisme. Médecins Sans Frontières (MSF) renforce l'accès aux soins d'urgence et au parcours de soutien pour briser le cycle du silence.
Tiré de Entre les lignes et les mots
« Les violences sexuelles sont monnaie courante ici. Des hommes violent des jeunes femmes. La violence sévit aussi au sein des foyers », affirme Yen, une bénévole locale aux côtés de MSF. Pour les victimes, l'enjeu est double : survivre à ces agressions et trouver une aide dans un espace sûr avant que la peur et la stigmatisation ne les isolent définitivement.
État des lieux : l'ampleur des violences de genre en Papouasie-Nouvelle-Guinée
Dans le pays, 56% des femmes de 15 à 49 ans ont subi des violences physiques, selon les dernières données démographiques (2016-2018).
Le fardeau est particulièrement lourd dans les Hautes Terres, où près d'un tiers des femmes déclarent avoir subi des violences sexuelles. Les discriminations sexistes et sexuelles, mais aussi les accusations de sorcellerie, sont les principaux facteurs de ces violences.
« Tout mon village s'est retourné contre moi après une simple accusation [de sorcellerie]. J'ai fui pour sauver ma vie. Si j'y retourne, ils me tueront », témoigne une survivante.
Pour les femmes qui ont subi des agressions, c'est le silence qui prédomine : 39% des survivantes n'osent ni chercher d'aide, ni parler de leur vécu autour d'elles.
Pourquoi les 72 premières heures sont cruciales après une agression sexuelle ?
En cas de viol ou d'agression grave, chaque seconde compte. La prise en charge dans les 72 premières heures est vitale pour :
– Administrer les soins médicaux d'urgence et traiter les blessures.
– Fournir la prophylaxie post-exposition (PPE) contre le VIH.
– Proposer une contraception d'urgence et prévenir les infections.
– Initier un soutien psychosocial immédiat.
« Un parcours d'orientation, c'est la promesse qu'une victime ne sera pas forcée de répéter son histoire et de revivre son traumatisme à chaque étape », souligne Rachel Wehrung, coordinatrice de projet MSF à Jiwaka.
Comment MSF améliore la prise en charge médicale des victimes
La province de Jiwaka est identifiée comme une zone prioritaire nécessitant une intervention humanitaire d'urgence. Afin de répondre aux lacunes du système de santé et de soutien aux personnes qui ont subi ces violences, Médecins Sans Frontières (MSF) collabore avec les autorités locales pour offrir des soins gratuits, confidentiels et respectueux.
Formation des agents de santé et sensibilisation
Entre septembre et décembre 2025, l'action de MSF s'est structurée autour de deux axes :
* Soutien aux professionnels de santé pour accompagner les survivantes : 164 agents de santé ont par exemple été formés dans neuf établissements pour garantir des soins sûrs et cohérents.
* Sensibilisation des communautés : plus de 4 000 personnes ont été sensibilisées via des séances d'information pour mieux connaître leurs droits et les services disponibles, et lever les tabous.
L'ouverture d'un centre de soutien pour les survivantes
Inauguré en septembre 2025, le Centre de soutien aux familles (FSC) de Minj est le pilier de cette stratégie. Il offre aux victimes un parcours clair, de l'accueil médical au suivi psychologique, évitant ainsi la dispersion des services.
Le rôle essentiel des femmes formées par MSF
Dans les zones reculées des Hautes Terres, l'accès aux cliniques de santé est entravé par le manque d'infrastructures et le coût des transports. Les bénévoles de santé formés par MSF dans les villages deviennent alors le premier maillon de la chaîne de prise en charge et de soutien.
« J'ai vu les ravages [de la violence] sur nos sœurs et nos mères. Des personnes comme moi doivent s'engager pour que les victimes puissent se faire soigner », assure Yen, bénévole locale. En formant des habitantes comme Yen, MSF s'assure que le message de prévention et d'aide est diffusé au sein des communautés, là où la stigmatisation est la plus forte.
MSF en Papouasie-Nouvelle-Guinée
Depuis 2024, Médecins Sans Frontières intervient dans la province de Jiwaka pour garantir l'accès à des soins gratuits et confidentiels aux survivantes de violences sexuelles et sexistes. En soutenant les structures de santé locales et en formant des volontaires communautaires, MSF renforce les parcours de soins pour assurer une prise en charge médicale et psychologique rapide.
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UE. Appel urgent lancé en faveur d’une loi européenne sur le viol fondée sur le principe « Oui, c’est oui » à la suite du vote du Parlement européen
En réaction au vote du Parlement européen sur un rapport réclamant une nouvelle fois une définition du viol fondée sur le consentement au niveau de l'Union européenne, Dinushika Dissanayake, directrice régionale ajointe pour l'Europe à Amnesty International, a déclaré : « Amnesty International salue le rapport du Parlement européen qui lance un nouvel appel sans équivoque en faveur d'une définition du viol fondée sur le consentement à l'échelle de l'Union européenne.
Tiré de Entre les lignes et les mots
« À l'heure où les gros titres font état d'académies du viol en ligne et de réseaux organisés d'exploitation sexuelle d'enfants, et où des victimes comme Gisèle Pelicot déploient des efforts considérables pour raconter leur histoire afin de sensibiliser les citoyennes et citoyens aux violences, cet appel devrait résonner avec force dans l'esprit des décideuses et décideurs européens.
La « culture du viol », qui repose sur des préjugés et des stéréotypes de genre délétères et les perpétue, cherche à banaliser, voire à justifier les violences sexuelles dans nos sociétés
Dinushika Dissanayake, directrice régionale ajointe pour l'Europe à Amnesty International
« La culture du viol « , qui repose sur des préjugés et des stéréotypes de genre délétères et les perpétue, cherche à banaliser, voire à justifier les violences sexuelles dans nos sociétés. Dans l'Union européenne, une femme sur six est victime de violences sexuelles à l'âge adulte, et une sur 10 sera violée au cours de sa vie.
« Au-delà d'une définition du viol fondée sur le consentement, la promotion d'une culture du consentement dans toute l'Union européenne reposera sur une approche intersectionnelle et centrée sur les victimes, sur une éducation complète à la sexualité et sur des campagnes de sensibilisation de la population et des programmes de prévention.
« La Commission européenne doit désormais proposer une législation en vue d'établir une définition du viol fondée sur le consentement à l'échelle de l'Union européenne. Enfin, les États membres de l'UE qui ne l'ont pas encore fait doivent rapidement aligner leur définition du viol sur celle inscrite dans la Convention d'Istanbul »
Complément d'information
Depuis des années, Amnesty International fait campagne en faveur de l'adoption d'une définition du viol fondée sur le consentement dans les législations et les politiques nationales. Des victoires ont été remportées dans de nombreux pays grâce aux victimes et aux militant·e·s qui se sont mobilisés pour faire évoluer la législation et les attitudes sociales, en s'appuyant sur une vérité simple : tout rapport sexuel sans consentement est un viol.
En 2018, alors qu'Amnesty International menait ses premières recherches sur les législations relatives au viol en Europe, seulshuit pays disposaient de définitions du viol fondées sur le consentement. Depuis, 13 autres en ont adopté : la Croatie, le Danemark, l'Espagne, la Finlande, la France, la Grèce, Malte, la Norvège, les Pays-Bas, la Pologne, la République tchèque, la Slovénie et la Suisse. Dans certains pays, comme la Suède et l'Espagne, la loi inclut l'approche « Oui, c'est oui » : le consentement consiste à exprimer activement et de diverses manières, verbales ou non, le désir d'avoir un rapport sexuel.
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Le genre de la ville
Aujourd'hui je viens vous parler de l'essai « Violence basée sur le genre et la ville : cartographies féministes de la peur et de l'effroi » , de Juliana Toro Jiménez et María Ochoa Sierra, chercheuses colombiennes à l'université d'Antioquia.
Tiré de Entre les lignes et les mots
Leur analyse s'est faite à Medellín il y a presque dix ans. Honnêtement, je pourrais n changer le nom pour Mexico, Ecatepec, Guadalajara, Monterrey ou Puebla et beaucoup de ces analyses demeureraient fonctionnelles.
Ces autrices partent de quelque chose de très fondamental mais très important : la violence contre les femmes ne se produit pas seulement « à domicile ». Il y a aussi une violence constante dans les rues, les bus, les parcs, les ponts piétonniers et les gares. Et souvent, elle n'est même pas reconnue comme violence car elle est déjà complètement normalisée.
En outre, ce texte nous dit que la peur féminine de traverser la ville ne naît pas naturellement. C'est une production culturelle. C'est de la pédagogie patriarcale. Les femmes apprennent à survivre à la ville en gérant le danger tout le temps. Elles sont toujours en train de changer d'itinéraires. De mesurer l'effet de leurs vêtements. De calculer des horaires. De simuler des appels. Toujours en train d'apprendre depuis leur prime enfance que l'espace public ne nous appartient pas entièrement.
Vous souvenez-vous de la chanson de la formation chilienne LASTESIS ?« Et ce n'était pas de ma faute, ni d'où j'étais ni de ce que je portais. » Eh bien, ce texte insiste justement là-dessus. La peur ne relève pas de la biologie féminine. C'est une façon socialement apprise d'habiter la ville.
J'ai également trouvé très importante les critiques qu'elles formulent à l'égard des institutions qui se concentrent et très mal sur les violences graves. Le féminicide apparaît ça et là. Le viol parfois. Mais le reste est réduit à des « choses qui arrivent ».
• Les commentaires sexuels.
• Les attouchements.
• Le harcèlement.
• Le monsieur qui se colle trop dans le métro.
• Le gars qui te suit durant tout un pâté de maisons.
Tout cela est tenu en dehors des statistiques importantes, même si cela organise l'expérience quotidienne de nombreuses femmes.
Donc Jualiana et Maria relient la peur à la citoyenneté. Parce que lorsqu'une femme modifie ses trajets, horaires, vêtements ou activités pour réduire les risques, elle ne change pas seulement sa mobilité physique. Son autonomie et son droit d'habiter la ville en toute tranquillité sont également restreints. Voici le résumé du résumé, c'est à mon tour de donner un exposé demain, donc je répète avec votre aide.
1. Violence fondée sur le genre, la peur et l'effroi en tant qu'éléments adaptatifs
Les autrices montrent que les hommes et les femmes n'habitent pas la ville de la même façon. En réponse à des questionnaires, beaucoup d'hommes parlaient de vols, de violence urbaine ou de gangs. Les femmes organisaient une grande partie de leur vie autour d'une autre dynamique de risque : le harcèlement sexuel, l'agression et le viol.
Résultat : la peur urbaine a un genre.
Les répondantes nous disent que les femmes se livrent à une sorte de « rituel » pour habiter la ville
* Pas sortir seule la nuit.
* Éviter les rues vides.
* Marcher rapidement.
* Dans le bus, s'asseoir près du conducteur ou des portes. Ignorer les commentaires sexuels en espérant qu'ils ne s'aggraveront pas.
Et le plus fort c'est que beaucoup de ces pratiques semblent déjà normales parce que la peur a été intériorisée. Levez la main celles qui ne se sont pas conformées à ces pratiques.
Je trouve aussi important comment elles expliquent qu'ignorer l'agresseur fonctionne souvent comme stratégie de survie. Parce que répondre peut conduire à une escalade de l'agression. Et pourtant, quand une femme confronte son agresseur, sa réaction finit souvent par être considérée comme exagérée, conflictuelle ou « folle ».
Les femmes ne prennent pas librement la plupart de ces décisions. Ce n'est pas « je préfère ne pas être en retard ». C'est « J'ai appris que sortir tard peut me mettre en danger ».
Vous vous souvenez du hashtag #LaNuitEstÀNous ? Eh bien, cela implique justement de désapprendre la peur. S'approprier l'espace public est aussi une combat politique.
2. Cartographies de la peur dans une perspective de genre
Ce paragraphe est très pénible parce qu'il montre que la peur produit aussi des cartes. Jualiana et Maria demandent aux femmes quels endroits elles ressentent comme sûrs, lesquels dangereux et lesquels elles évitent. Et on voit apparaître une ville complètement différente des discours officiels sur la modernisation urbaine.
Les lieux « sûrs » sont généralement des zones surveillées, éclairées et de classes moyennes ou supérieures : centres commerciaux, universités, et espaces hyper contrôlés.
Pendant ce temps, les quartiers populaires, les rues désertes, les ponts ou certains espaces nocturnes apparaissent associés au danger.
Et honnêtement, là on comprend que la peur urbaine est aussi traversée par la structure de classe et la racialisation. La ville « sûre » ressemble souvent trop à la ville blanche, surveillée et riche.
Elles parlent aussi d'espaces masculinisés : ateliers, terrains de foot, Coins de fumeurs, zones de taxi. Des rues pleines d'hommes où beaucoup de femmes savent déjà que des commentaires sexuels, du harcèlement ou des intimidations les attendent.
Ensuite elles développent des stratégies corporelles pour réduire leur exposition au danger, changer de banquette, couvrir son corps, baisser les yeux, marcher plus vite. Et le plus pervers, c'est que ça finit par se sentir normal.
3. Harcèlement sexuel dans l'espace public
Ici le texte devient encore plus lourd. Les autrices montrent que le harcèlement de rue ne se limite pas à des « compliments ». Elles parlent de persécutions, d'attouchements, d'intimidation et de masturbation dans les transports en commun.
Et ce qui est le pire, c'est que plusieurs de ces agressions ont lieu dans des espaces pleins de gens et pourtant personne n'intervient.
Les transports publics apparaissent constamment dans les témoignages. Les femmes racontent comment les hommes profitent de bousculades pour les toucher ou les harceler alors que tout le monde continue comme si de rien n'était.
Elles montrent aussi comment la peur opère sur le corps. Beaucoup de femmes deviennent paralysées ou ne savent pas comment réagir. Et socialement, on leur pose toujours une question horrible : « Pourquoi n'avez-vous rien fait ? », comme si la peur n'existait pas.
Les autrices insistent sur le fait que de nombreuses femmes apprennent qu'ignorer ces agressions est une stratégie de survie. Parce que réagir peut signifier que l'homme va devenir encore plus agressif.
Même d'autres femmes peuvent reproduire cette logique. Une participante raconte qu'adolescente elle se défendait contre des hommes qui la harcelaient et une amie lui a dit qu'elle avait l'air folle. Imaginez le niveau de normalisation. Ou rappelez-vous la dame du métro qui défendait son homme.
L'isolement est un autre phénomène très pénible. Beaucoup de femmes témoignent de situations de harcèlement où tout le monde autour a vu ce qui se passait et personne n'est intervenu. Personne ne leur a demandé si elles allaient bien. Personne ne s'est opposé à l'agresseur.
Ainsi, le harcèlement ne reste pas un « mauvais moment ». Il a des conséquences matérielles. Les femmes qui changent d'itinéraire, arrêtent de porter certains vêtements, abandonnent leurs activités ou même arrêtent d'étudier par peur ou à cause de menaces. Je me souviens avoir arrêté de m'habiller sexy pour porter des vêtements sport parce que toutes les 3 secondes je vivais du harcèlement. Mais mes amies me défendaient contre les saligauds.
Conclusions
Medellín peut être vendue comme ville innovante et transformée, mais cela ne signifie pas qu'elle a transformé les relations entre les sexes.
La peur continue d'organiser la façon dont les femmes habitent les villes.
De nombreuses stratégies d'« autoprotection » sont en réalité des restrictions à la liberté. Changer des itinéraires, éviter les horaires de nuit ou sortir accompagnés ne sont pas des décisions complètement libres. Ce sont des adaptations face à un environnement hostile.
La peur féminine s'apprend culturellement. Depuis toute petite, on nous apprend à prendre soin de nous, à nous limiter et à soupçonner l'espace public.
Et honnêtement, je pense qu'un des aspects les plus importants de cet article est de faire comprendre que le harcèlement sexuel et la peur urbaine sont des mécanismes quotidiens de contrôle du corps, de la mobilité et de l'autonomie des femmes.
Habiter l'espace public sans crainte est aussi un conflit de citoyenneté, d'autonomie et de liberté. Tellement…
Edith Lopez Hernandez sursa page FB
Traduit de l'espagnol par TRADFEM
https://tradfem.wordpress.com/2026/05/07/le-genre-de-la-ville/
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Celle que le patriarcat n’a pas réussi à faire taire
En 1986, une séance du conseil municipal de Minneapolis s'est transformée en champ de bataille à propos d'une question que personne n'osait poser à voix haute : Des images pouvaient-elles être une forme de violence ?
Tiré de Entre les lignes et les mots
Elle a dit que la pornographie n'était pas une forme d'expression, mais une violence. Tout le monde s'en est pris à elle. Mais ses questions n'ont jamais cessé de résonner.
Andrea Dworkin se trouvait au cœur de cette tempête. Elle n'était pas là pour se faire des amis. Ce n'avait jamais été son but.
Cette écrivaine féministe radicale venait de co-rédiger un projet de loi qui allait permettre aux femmes de poursuivre les pornographes pour violations de leurs droits civils. Pas pour obscénité.
Pas pour indécence.
Pour discrimination.
Elle a soutenu que la pornographie n'était pas une forme d'expression, mais une arme, un manuel d'entraînement à la domination masculine, une documentation de la subordination des femmes.
Son auditoire a fait éruption.
Les conservateurs ont adoré sa proposition pour toutes les mauvaises raisons : ils voulaient une censure fondée sur la moralité. Les féministes libérales l'ont accusée de trahir l'idée de liberté sexuelle. Les défenseurs de la liberté d'expression l'ont qualifiée de censeure. Les féministes sexe-positives ont déclaré qu'elle effaçait l'autonomie des femmes.
Dworkin n'a pas bronché.
Elle avait passé sa carrière à dire des choses qui mettaient les gens mal à l'aise. Que la violence contre les femmes n'était pas un phénomène aléatoire, mais systématique. Que l'égalité juridique ne signifiait rien si le corps des femmes restait un territoire de conquête masculine. Que le fait qu'on vous demandait de sourire face à votre propre oppression n'était pas une libération.
Ses livres se lisaient comme des actes d'accusation.
« La haine des femmes ». « Pornographie : Les hommes s'approprient les femmes ». « Coïts » — celui que tout le monde a interprété à tort comme affirmant que tout rapport sexuel était un viol, bien qu'elle ait insisté sur le fait que ce n'était pas ce qu'elle voulait dire.
Certaines des phrases résonnaient comme de véritables coups de poing :
« Être une femme dans notre monde, c'est avoir été privée de la possibilité de faire des choix humains par des hommes qui aiment nous haïr. »
Les attaques personnelles ne se firent pas attendre. Ses détracteurs ridiculisèrent son embonpoint, son apparence, tout sauf ses arguments réels. On la qualifia de misandre, de sexophobe, de dangereuse.
Certaines des attaques les plus cruelles vinrent d'autres féministes qui craignaient que son radicalisme ne détruise la crédibilité du mouvement.
Mais voici ce que personne ne put nier : les questions qu'elle posait n'allaient pas disparaître.
Que signifie le consentement quand toute votre vie a été façonnée par des systèmes conçus pour limiter vos choix ?
L'égalité au sein d'un système oppressif est-elle réellement une liberté ?
À quoi ressemblerait la vie des femmes si elles étaient réellement libérées, et non simplement protégées ou tolérées ?
Andrea Dworkin est décédée en 2005 à l'âge de 58 ans. Les débats qu'elle a lancés n'ont pas disparu. Dans chacun des débats sur les effets de la pornographie, sur la prostitution en régime capitaliste, sur la frontière entre protection et contrôle — elle a été la première à cartographier ce territoire.
Elle ne demandait pas qu'on soit d'accord avec elle. Elle exigeait que nous regardions ce que nous préférons ignorer.
Les ordonnances sur la pornographie qu'elle a co-rédigées ont immédiatement été annulées par des tribunaux au nom du Premier amendement de la Constitution américaine.
Elle a été vilipendée par presque tout le monde : les moralistes de droite qui voulaient utiliser son travail pour justifier la censure, les féministes libérales qui pensaient qu'elle nuisait à la cause, et l'industrie du sexe qui craignait de perdre de l'argent.
Mais ses questions sont demeurées pertinentes :
Une industrie fondée sur l'exploitation du corps des femmes peut-elle jamais être véritablement consensuelle sous le patriarcat ? Ou cette question elle-même est-elle une insulte à l'autonomie des femmes ?
Andrea Dworkin n'a jamais offert de réponses faciles. Elle posait des questions difficiles et mettait les gens au défi d'y réfléchir réellement au lieu de simplement y réagir.
Trente-cinq ans après cette séance du conseil municipal de Minneapolis, ses questions font toujours l'objet de débats. Son nom demeure invoqué — tantôt comme celui d'une méchante, tantôt comme celui d'une prophète, rarement avec nuance.
Elle ne voulait pas être aimée. Elle voulait être entendue.
Et que l'on soit d'accord avec elle ou non, elle a veillé à ce que l'on ne puisse pas passer outre à ce qu'elle disait.
Mis en ligne le 23 avril 2026 sur la page FB du site The Two Pennies.
Traduction : TRADFEM
https://scenesdelavisquotidien.com/2026/05/07/celle-que-le-patriarcat-na-pas-reussi-a-faire-taire/
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L’OIF devra choisir entre quatre futurs
Les quatre candidats au poste de direction de l'OIF offrent chacun une voie différente de développement pour la francophonie mondiale.
La fermeture des candidatures le 15 mai pour l'élection au poste de secrétaire général de l'Organisation internationale de la francophonie (OIF) laisse quatre candidats sur les rangs. Ils auront six mois pour détailler leurs programmes avant l'élection qui se tiendra les 15 et 16 novembre lors du XXe congrès de l'organisation à Phnom Penh, au Cambodge.
Les candidats
Le 17 avril, la Mauritanie a officiellement annoncé, la candidature de Dr Coumba Bâ, âgée de 56 ans et actuellement conseillère du président Mohamed Ould Cheikh El Ghazouani. Celle qui a été ministre aux Affaires africaines, de la fonction publique, de la Jeunesse et envoyée spéciale auprès de l'OIF pour son pays, propose une vision renouvelée pour l'avenir de l'OIF où la Mauritanie serait un carrefour géopolitique et culturel, à la fois africain, arabe et sahélien, capable de jouer un rôle de pont et de médiateur au sein de la Francophonie. Elle veut promouvoir des principes jugés essentiels pour la cohésion et le dynamisme de la Francophonie comme la responsabilité, l'action, l'écoute, le dialogue, l'équilibre et incarner une ambition de participer activement au renouvellement de la francophonie. Pour cela, elle veut mettre l'accent sur la souveraineté culturelle, le développement et la jeunesse. Une victoire mauritanienne pourrait amener à l'émergence d'un bloc africain plus autonome au sein de l'organisation.
L'ancien Premier ministre roumain de 2015 à 2017 d'un gouvernement technocratique, Dacian Ciolos âgé de 56 ans est le seul candidat hors Afrique. Celui qui a aussi été député européen et commissaire européen à l'Agriculture de 2010 à 2014 veut que la Francophonie soit un acteur crédible, plus moderne, plus uni et utile dans un monde en mutation. Dans le cadre de sa candidature, il a récemment fait une tournée diplomatique stratégique sur le continent africain pour rallier les soutiens des États membres et montrer son engagement envers les défis et les opportunités spécifiques du continent. Selon lui, l'issue de cette élection déterminera non seulement la direction future de l'OIF, mais aussi sa capacité à s'adapter et à prospérer dans un monde en constante évolution. Maîtrisant couramment le français et l'anglais, il se positionne comme un candidat capable de promouvoir une vision moderne, pragmatique et inclusive de la francophonie.
Présentée par le Président Félix Tshisekedi le 19 mars, Juliana Amato Lumumba de la République démocratique du Congo, deuxième pays francophone au monde avec plus de 57 millions de locuteurs, fait la promotion d'une Francophonie des peuples qui serait souveraine et tournée vers l'action. Âgée de 71 ans, elle est la fille de Patrice Lumumba, ex-premier ministre et héros assassiné en 1960 lors des luttes menant à l'indépendance de son pays. Diplômée de l'École des hautes études en sciences sociales de Paris et ancienne journaliste, elle a occupé plusieurs portefeuilles ministériels entre 1997 et 2001. Sa vision est celle d'une Francophonie des peuples résolument africaine, axée sur la solidarité, la diversité culturelle et un meilleur équilibre entre les États membres. Sa vision met l'accent sur la promotion de la langue française comme un pont pour valoriser les cultures et les langues africaines sur la scène mondiale, ainsi que sur l'intégration économique et le développement.
En poste depuis 2019, Louise Mushikiwabo âgée de 64 ans veut un troisième mandat. Ministre des Affaires étrangères durant près de dix ans du président rwandais Paul Kagame, elle est considérée comme la favorite, mais est coincée dans le conflit entre la RDC et le Rwanda. Elle affirme avoir hésité à se représenter, mais avoir finalement décidé de le faire en raison du soutien de plusieurs chefs d'État lors de la Conférence ministérielle de Kigali, en novembre de l'année dernière ou elle a perçu avoir beaucoup de soutien au sein de l'OIF. Elle fait la promotion de la Francophonie économique et affirme que les petites et moyennes entreprises se sentent en sécurité avec l'accompagnement de l'organisme et que le programme des missions économiques et commerciales connaît un grand succès. Elle considère que, bien qu'il faille mettre des limites, il est inévitable pour l'OIF d'aller vers le privé en raison du manque de fonds que lui accordent les États membres.
Quel futur pour la francophonie ?
Cette élection est une bataille géopolitique opposant des systèmes d'influence et des visions différentes de la Francophonie.
Juliana Lumumba veut une plus grande souveraineté africaine et une réorientation des priorités de l'organisation,
Dr Coumba Bâ l'émergence d'un bloc africain multilingue plus autonome au sein de l'organisation,
Dacian Ciolos une vision moderne, pragmatique et inclusive de la Francophonie et
Louise Mushikiwabo, incarne la continuité.
Le poids démographique de la RDC est l'argument central de Juliana Amato Lumumba. Sa force est qu'avec plus de 114 millions d'habitants et environ 57 millions de locuteurs de la langue de Molière, la RDC est le plus grand pays francophone au monde. Sa Francophonie des peuples suggère une décentralisation de l'OIF où les priorités africaines prendraient le pas sur les anciens agendas. Fille d'un symbole de l'indépendance, elle porte une grande charge émotionnelle et se présente comme la promesse d'une voix africaine plus forte.
En raison de son mandat l'obligeant de faire la promotion des droits de l'homme de l'éducation et de la coopération économique, l'OIF a une importance diplomatique considérable. Avec son budget d'environ 116 millions $ en 2026, l'organisme offre un accès à des opportunités économiques et à l'éducation pour des millions de jeunes africains en plus de faire la promotion du français à la grandeur de la planète.
L'OIF dispose d'atouts importants pour construire de nouvelles voies de progrès pour tous ses membres. À l'ère numérique, elle devra se réinventer et diffuser plus de contenu francophone si elle veut continuer à croître.
Michel Gourd
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Guerre au Soudan : Dubaï et Genève complices de l’ombre
Au-delà de son terrible bilan de plus de 150 000 morts et de 12 millions de personnes déplacées, l'analyse de la guerre qui fait rage au Soudan depuis trois ans ne peut pas être réduite à la rivalité de deux chefs de guerre. Dans l'ombre, des États s'activent, pour le contrôle du commerce de l'or.
Tiré de MondAfrique.
Pas de vainqueur mais d'innombrables victimes
Depuis avril 2023, le Soudan s'enfonce dans une guerre civile dont l'ampleur dépasse les rivalités internes. Derrière l'affrontement entre deux généraux, Abdel Fattah al-Burhan et Mohamed Hamdan Daglo dit « Hemedti », se joue une bataille pour le contrôle d'une ressource devenue centrale : l'or. Les Forces armées soudanaises (FAS) et les Forces de soutien rapide (FSR), anciennes alliée lors du coup d'État de 2021, se sont retournées l'une contre l'autre dans un contexte de transition politique avortée. Ce qui aurait pu rester une lutte pour le contrôle de l'État s'est transformé en une guerre totale.
Le conflit entre dans sa quatrième année sans victoire décisive. L'armée soudanaise a repris Khartoum en mars 2025, mais en octobre 2025 les FSR ont pris el-Fasher, dernière grande ville gouvernementale au Darfour, après un siège de dix-huit mois, à la faveur d'atrocités d'une dimension génocidaire. Les combats se concentrent aujourd'hui dans le Kordofan. Le Soudan concentre plus de personnes en situation de famine que le reste du monde réuni.
Contrôle de l'or
Réduire cette guerre à une rivalité personnelle serait une erreur. Elle s'inscrit dans une logique économique précise. Depuis une dizaine d'années, l'or est devenu la principale richesse du Soudan. Il est exploité dans des conditions artisanales, notamment au Darfour, en dehors de tout contrôle étatique. Les FSR ont pris le contrôle de plusieurs sites aurifères, construisant un système parallèle de financement qui leur permet d'échapper à toute dépendance institutionnelle. L'or extrait est taxé, confisqué ou directement exploité par les réseaux liés à Hemedti, puis exporté via des circuits informels. En juillet 2025, les FSR ont annoncé la création d'un gouvernement parallèle basé au Darfour, accentuant la fragmentation d'un État déjà désagrégé.
Ce système reposait jusqu'à récemment sur une destination quasi-exclusive : les Émirats arabes unis. Les données de la Banque centrale du Soudan montrent que les Émirats importaient environ 90 % des exportations officielles d'or au premier semestre 2025. Mais, accusant les émirats d'armer son ennemi, le gouvernement soudanais a officiellement rompu ses relations diplomatiques avec Abou Dhabi en mai suivant. La conséquence a été immédiate : les exportations d'or vers les Émirats ont chuté, de 22,2 tonnes en 2024 à 8,2 tonnes en 2025. Khartoum a diversifié ses débouchés vers l'Égypte, Oman et le Qatar, mais cette orientation reste fragile et incomplète.
Mercenaires colombiens et trafic d'or
La rupture ne signifie pas que les Émirats se sont retirés du conflit. Une enquête du Conflict Insights Group, rendue publique par la BBC, a documenté pour la première fois un lien direct entre Abou Dhabi et les FSR, en retraçant les mouvements de plus de 50 mercenaires colombiens déployés au Soudan entre avril 2025 et janvier 2026 et recrutés par une société émiratie liée, selon le CIG, à des cercles proches du gouvernement d'Abou Dhabi. Ces mercenaires opéraient comme pilotes de drones et artilleurs et ont contribué directement à des opérations meurtrières contre des civils, dans le contexte d'une guerre de drones alimentée par des équipements essentiellement chinois acheminés via les Émirats.
En 2024, les Émirats ont importé 29 tonnes d'or directement du Soudan, auxquelles s'ajoutent les quantités transitant par des pays voisins : 27 tonnes via l'Égypte, 18 via le Tchad, 9 via la Libye. Une investigation de The Sentry a établi un lien entre des sociétés basées à Dubaï et le blanchiment illicite d'or du Soudan pour le compte de financiers des FSR. La chaîne s'étend jusqu'en Europe : entre janvier et septembre 2025, la Suisse a importé 316 tonnes d'or en provenance des Émirats, soit plus du double des volumes annuels habituels, dans une transparence très insuffisante sur l'origine réelle de ces métaux.
La crise du détroit d'Ormuz en prime
La crise du détroit d'Ormuz, consécutive aux frappes américano-israéliennes sur l'Iran, a aggravé l'instabilité. Les représailles iraniennes ont perturbé les infrastructures de Dubaï, affectant la connectivité du hub aurifère émirati. Surtout, elles ont désorganisé les marchés alternatifs que Khartoum cherchait à activer depuis la rupture diplomatique de mai 2025 : le Qatar est en plein chaos économique, l'Égypte et Oman sont fragilisés.
La crise fait s'envoler les prix de l'or sur les marchés mondiaux et aboutit à ce paradoxe : l'or soudanais vaut désormais davantage à la tonne, ce qui profite aux deux belligérants, quelle que soit la destination des exports.
Dans ce contexte, la guerre tend à s'auto-entretenir. Tant que l'extraction aurifère se poursuit et que des débouchés existent, même perturbés, les acteurs du conflit disposent des ressources pour continuer à se battre. Les efforts du « Quad » – qui réunit États-Unis, Émirats, Arabie saoudite et Égypte – ont échoué. L'or agit davantage comme un accélérateur que comme une cause première : il transforme une crise politique en guerre prolongée, en lui donnant les moyens de durer.
Un modèle de prédation continental
Le cas soudanais ne saurait être réduit à une singularité africaine. Il est la manifestation la plus documentée d'un modèle de prédation qui se réplique à travers le continent. Au Mali, l'Africa Corps, successeur du groupe Wagner depuis 2025 et directement contrôlé par Moscou, perpétue une logique d'extraction militarisée des ressources en s'appuyant sur des sociétés minières russes comme levier économique. En République centrafricaine, où le lien entre ressources et financement paramilitaire russe est le mieux connu, les mêmes circuits articulent extraction minière, présence militaire et opacité des flux.
Dans l'est du Congo, le coltan et les terres rares alimentent des groupes armés dont la longévité obéit à une logique purement économique. Ce qui relie ces conflits n'est pas la géographie, ni l'ethnicité, ni l'idéologie : c'est la structure. Une ressource à haute valeur marchande, une milice pour en sécuriser l'accès, un intermédiaire régional pour blanchir les flux et un marché international assez opaque pour absorber le produit sans poser de questions. La guerre, pour ceux qui la financent, est une industrie rentable.
Une traçabilité impossible ?
L'expérience du Processus de Kimberley, mis en place en 2003 pour enrayer le commerce des diamants de conflits, illustre à la fois ce qu'une volonté politique internationale peut accomplir et ses limites. Les « blood diamonds » (diamants du sang) représentaient environ 15 % de la production mondiale dans les années 1990 et moins de 1 % aujourd'hui. Mais ce résultat partiel repose sur une propriété physique unique du diamant : sa traçabilité. L'or, semble-t-il, est, lui, fongible. Il se fond, s'allie, se mélange, et son origine disparaît à chaque étape du raffinage. Aucun équivalent crédible du Processus de Kimberley n'existe pour l'or, et les experts estiment que ce modèle ne saurait être simplement transposé. Le cadre de diligence raisonnable proposé par l'OCDE reste volontaire, sans sanction réelle. Tant que cette lacune juridique persistera, la responsabilité des États importateurs, à commencer par les États européens, restera aussi commode à esquiver que l'origine d'un lingot fondu à Dubaï.
La situation soudanaise révèle, enfin, une réalité plus large. Dans un monde où les ressources circulent rapidement et où les marchés absorbent des flux issus de zones de conflit, les guerres locales ne sont jamais totalement locales. La rupture diplomatique entre Khartoum et Abou Dhabi a perturbé les circuits habituels sans mettre fin à l'économie de guerre. La crise du détroit d'Ormuz a ajouté de l'instabilité sans venir à bout de la logique profonde. Tant que ces chaînes resteront reconstituables, toute solution politique restera fragile. Au Soudan, l'or n'est pas seulement au cœur de la guerre. Il est l'une des conditions de sa possibilité.
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Des armes françaises dans la guerre au Soudan
Un système d'armement français sophistiqué est utilisé dans le conflit au Soudan, révélant les violations par le gouvernement français des conventions sur les ventes d'armes.
La guerre au Soudan continue et entraîne la plus grave crise humanitaire mondiale. Les chiffres sont effroyables : entre 150 000 et 400 000 morts, la destruction systématique des hôpitaux. Le nombre de déplacés s'élève à 15 millions, soit près d'un Soudanais sur trois sans compter la crise alimentaire qui touche la moitié de la population.
Système Galix
Cet affrontement meurtrier perdure entre les deux généraux, Burhan pour les Forces armées soudanaises (FAS) et Hemedti pour les Rapid Support Forces (RSF), car il est soutenu financièrement et militairement par l'Égypte et la Turquie pour les FAS, et par les Émirats arabes unis pour les RSF.
Les RSF se sont illustrées par des nettoyages ethniques de grande ampleur lors de la conquête des villes d'Al-Geneïna et d'El Fasher, pouvant s'apparenter à des actes génocidaires. Parmi leur armement figure le système Galix, produit par deux entreprises françaises, Lacroix Défense et KNDS France. Ce système est installé sur différents véhicules tels que des obusiers automoteurs, des véhicules de combat d'infanterie (VCI) ou des transports de troupes. Comme l'indique l'entreprise Lacroix Défense : « Le système Galix dissimule les véhicules de combat face à une menace imminente et protège les véhicules, les chars de combat principaux et les VCI », en utilisant des gaz fumigènes ou des leurres.
Amnesty International a repéré ce système sur les véhicules émiratis Nimr Ajban, utilisés par les RSF, notamment au Darfour, région soumise à un embargo sur les armes depuis 2004.
La grande muette
Sollicité par les journalistes, le Secrétariat général de la défense et de la sécurité nationale, pourtant chargé du contrôle des exportations d'armes à l'étranger, indique ne pas être au courant. Des questions ont été posées par les députés du groupe La France insoumise et du groupe Écologiste et Social, sans qu'aucune réponse n'ait été apportée.
Ce silence révèle l'embarras du gouvernement avec le refus d'appliquer le Traité sur le commerce des armes dont la France est partie prenante. Ce traité instaure, dans son article 11, le certificat d'utilisateur final (CUF), afin que les armes vendues à un pays ne se retrouvent pas entre les mains d'une autre puissance. Cette protection est renforcée par la Position Commune de l'Union européenne, qui préconise un principe de précaution envers les pays ne respectant pas le CUF. C'est le cas des Émirats arabes unis. En effet, des armes achetées ont été transférées à des milices au Yémen ainsi qu'à l'Armée nationale libyenne du maréchal Haftar.
Business is business
Mais les autorités françaises préfèrent fermer les yeux pour des raisons commerciales : la France est le second fournisseur d'armes des Émirats arabes unis. Un contrat de 17 milliards d'euros a été conclu pour la vente de 80 Rafale et de 12 hélicoptères Caracal, ainsi que pour des raisons stratégiques. Des bases militaires françaises sont installées à Mina Zayed, à Al Dhafra et à Zayed Military City.
Au vu de la quantité de matériel militaire vendu aux Émirats arabes unis et de l'aggravation du conflit au Soudan, le risque de voir d'autres armes françaises entre les mains des RSF est réel.
Cela n'empêche nullement Paris d'organiser une conférence humanitaire internationale pour le Soudan en 2024 et d'exiger l'arrêt des interventions des pays étrangers, tout en évitant soigneusement de mentionner le nom des Émirats arabes unis.
Paul Martial
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Au Soudan du Sud, des milliers d’apatrides
Il y a bientôt quinze ans, le Soudan du Sud proclamait son indépendance. Depuis, l'administration tarde à régulariser ses ressortissants : selon le HCR, 90 % des Sud-Soudanais ne seraient pas encore enregistrés sur les bases de données officielles. Des millions d'entre eux pourraient se retrouver sans nationalité reconnue si rien n'était fait.
Tiré d'Afrique XXI.
Dans le café-galerie d'art de Juba où elle donne rendez-vous, Animu Athiei affiche sa bonne humeur habituelle. L'activiste sud-soudanaise, fondatrice de sa propre ONG, Animu Athiei Foundation (1), dédiée à la défense du droit à la nationalité, se trouve pourtant au cœur d'une bataille juridique. Depuis huit ans, elle est privée de passeport et de tout document d'identité. « Je fais partie d'une minorité ethnique, les Kelikos. Ce peuple transfrontalier se retrouve aussi en République démocratique du Congo, alors certains de mes détracteurs prétendent que je suis Congolaise », explique la femme politique au sourire communicatif.
Si la notoriété d'Animu Athiei lui permet d'être médiatisée, faisant espérer à terme une issue positive, des milliers de Sud-Soudanais sont eux aussi devenus apatrides au lendemain de l'indépendance de la plus jeune nation du monde, le 9 juillet 2011. Le Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR) distingue deux catégories : les personnes apatrides, qui seraient au moins 18 000 – bien que ce chiffre soit en cours de réévaluation –, et les ressortissants dont la nationalité n'a pas encore été déterminée. Ces derniers constituent la majorité des habitants du Soudan du Sud.
« Selon les statistiques officielles du gouvernement, plus de 90 % de Sud-Soudanais ne figurent pas encore dans la base de données des ressortissants enregistrés, alors que le Bureau national des statistiques du Soudan du Sud prévoit que le pays atteindra cette année les 16,3 millions de citoyens, résume Kumi Lobung, responsable adjoint de la protection au sein du bureau sud-soudanais du HCR. Nous nous concentrons principalement sur la prévention, car si rien n'est fait des millions de personnes pourraient se retrouver apatrides. »
Après l'indépendance, le Soudan dénationalise
Ce casse-tête administratif est le résultat d'une sécession mal préparée. Lors du référendum de janvier 2011, les Soudanais nés dans le sud du pays se prononcent à 99 % en faveur de l'indépendance. Six mois plus tard, la séparation des deux pays est actée. « Au moment de la sécession, le Soudan et le Soudan du Sud ont chacun adopté de nouvelles lois sur la nationalité. Le gouvernement soudanais a retiré la nationalité à toute personne dont il estimait qu'elle avait acquis la nationalité sud-soudanaise. Malheureusement, les personnes dénationalisées par le Soudan sur cette base ont eu du mal à faire valoir leur droit à la nationalité sud-soudanaise, ce qui les a laissées apatrides », détaille Tiana Xavier, chargée du plaidoyer au sein de l'Institute on Statelessness and Inclusion.
Cette ONG néerlandaise s'est associée à six autres organisations internationales via un communiqué publié le 18 février intimant au gouvernement sud-soudanais de « revenir sur sa décision et de rétablir la nationalité de Mme Animu, conformément aux obligations qui lui incombent en vertu du droit national, africain et international ». La déclaration commune rappelle qu'en août 2024 la Commission africaine des droits de l'homme et des peuples (un organe interne à l'Union africaine) a conclu (2) que les autorités nationales avaient arbitrairement privé Animu Athiei de sa nationalité.
« Le délai initial de 180 jours accordé pour se conformer à cette décision a expiré il y a trois mois, or le gouvernement du Soudan du Sud n'a encore pris aucune mesure », dénonce Tiana Xavier. De retour dans le café branché de Juba, Animu Athiei regrette l'inertie qui s'est ensuivie à la fois du côté du gouvernement et de celui du HCR. Interrogée, l'instance onusienne n'a pas souhaité commenter ce dossier. De son côté, l'État est empêtré dans une triple crise, économique, politique et sécuritaire, notamment à cause de la guerre qui ravage le Soudan depuis trois ans et qui perturbe les exportations de pétrole, dont le budget du Soudan du Sud dépend à 90 %.
Des exilés qui comptaient sur la nationalité sud-soudanaise
Pour ne rien arranger, le fragile accord de paix qui a fait taire les armes en 2018, après cinq années de guerre (3), est plus menacé que jamais. Les combats ont en effet repris début 2025 entre l'armée fidèle au président Salva Kiir et les forces soutenant le premier vice-président Riek Machar. Ce dernier a finalement été arrêté le 26 mars de la même année. Plus de 600 000 déplacés ont été jetés sur les routes, s'ajoutant aux 2 millions de personnes déplacées à l'intérieur du territoire. Mais aussi aux plus de 2,3 millions de Sud-Soudanais réfugiés à l'étranger. Ces déplacements à répétition compliquent la régularisation des cas d'apatridie.
« Beaucoup de personnes déplacées par la guerre avant la sécession vivaient dans d'autres pays, notamment en Ouganda et au Kenya. Elles ont fini par acquérir une nationalité de substitution, à laquelle elles ont renoncé au moment de l'indépendance, dans l'espoir d'obtenir la nationalité sud-soudanaise », détaille Michael Gyan Nyarko, le directeur exécutif adjoint de l'Institute for Human Rights and Development in Africa, une autre ONG signataire du communiqué du 18 février. C'est le cas d'Animu Athiei : réfugiée en Ouganda, elle abandonne ses papiers d'identité ougandais après la sécession et rejoint Juba, où elle obtient sa nationalité.
Comme tout prétendant à la nationalité sud-soudanaise, elle a dû prouver qu'elle descendait d'au moins un parent né sur le territoire fraîchement indépendant. « Mon père est décédé avant l'indépendance, mais j'ai pu prouver qu'il était d'origine sud-soudanaise. Ma mère vit en Tanzanie mais elle est en possession de documents attestant qu'elle est également d'origine sud-soudanaise. Mon oncle, avec qui je vis à Juba, était témoin lorsque j'ai finalement obtenu ma nationalité, en 2014, à l'issue d'un processus déjà anormalement long », raconte celle qui est amenée à beaucoup voyager en raison de ses engagements politiques.
Une « méfiance envers les groupes minoritaires »
En 2017, elle renouvelle son passeport, l'ancien ayant été rapidement rempli par les visas de ses voyages. Mais sur les réseaux sociaux, des posts mettent en doute sa nationalité. « Ce type d'accusations revient à chaque fois que je me vois attribuer une fonction à hautes responsabilités », constate la militante.
En 2018, Animu Athiei travaille depuis deux ans en tant que consultante au sein du bureau du premier vice-président de l'époque, Taban Deng, lorsqu'elle est de nouveau l'objet d'accusations d'usurpation de nationalité. Son passeport lui est alors confisqué. Trois ans plus tard, elle est toutefois nommée députée par décret présidentiel, comme il est d'usage dans la plus jeune nation du monde en attendant le tout premier scrutin (4), prévu en décembre. « Dix jours plus tard, j'ai été révoquée », déplore la politicienne au destin sans cesse contrarié. Les bruits qui courent sur la Toile finissent par convaincre les services d'immigration. Ces derniers entreprennent de la renvoyer en Ouganda. « Les autorités ougandaises ont refusé de m'accepter sur leur territoire car je ne dispose plus de titre de séjour ougandais… »
Derrière ce calvaire, Michael Gyan Nyarko, de l'Institute for Human Rights and Development in Africa, décèle « un certain degré de méfiance envers les groupes minoritaires ou les personnes qui ont été légalement liées à un autre État. Le gouvernement tente de les tenir à l'écart car il doute de leur loyauté. » Concernant Animu, Michael Gyan Nyarko estime que « les citoyens se sont sentis trahis quand elle a été nommée au Parlement puisqu'ils pensent qu'elle est de nationalité ougandaise ».
« C'est une souffrance invisible »
Sans documents d'identité, les portes se ferment automatiquement pour bénéficier des services les plus basiques, comme obtenir un acte de naissance, inscrire son enfant à l'école, obtenir un contrat de travail ou même se faire soigner.
« C'est assez triste, car c'est une souffrance invisible. J'ai l'air normale jusqu'à ce que j'ai envie de faire quelque chose de concret », synthétise l'ancienne députée. Avant d'ajouter : « J'ai eu la chance que mon dossier aboutisse à l'Union africaine grâce à mon réseau professionnel. Beaucoup se sont retrouvés exclus des processus politiques comme les élections ou de certains espaces publics. » Cette situation compromet la tenue du scrutin de décembre, pourtant confirmé par le gouvernement pas plus tard que le 21 avril, en dépit de l'absence de recensement à jour de la population.
L'espace civique est en outre plus bridé que jamais. Les opposants politiques s'exilent massivement dans les pays voisins depuis l'arrestation de Riek Machar. Et Tiana Xavier de conclure : « Cette instrumentalisation de la nationalité est devenue l'un des moyens les plus efficaces dont disposent les États pour cibler les minorités indésirables, les dissidents politiques et d'autres groupes. » Animu attend une nouvelle session de la Commission africaine des droits de l'homme et des peuples, prévue du 11 au 20 mai, qui pourrait, ose-t-elle croire, contraindre le gouvernement sud-soudanais à lui rendre son passeport.
Notes
1- Voir le site la fondation ici.
2- Voir African Commission on Human and Peoples' Rights, « Communication 801/22 - Afekuru Animu Rasasi Amiati (Represented by Institute for Human Rights and Development in Africa) v. South Sudan (merits) », publiée sur le site internet le 18 novembre 2025, à lire ici.
3- Une guerre civile a éclaté en 2013, deux ans après l'indépendance. Elle a opposé le président Salva Kiir, issu du peuple dinka, et le vice-président Riek Machar, représentant des Nuers. Le bilan dépasse les 400 000 morts. En 2018, les deux belligérants ont signé l'« Accord revitalisé sur la résolution du conflit au Soudan du Sud », dont la mise en œuvre est sans cesse repoussée.
4- Il s'agit d'élections à sept niveaux : présidentielle, législatives, des gouverneurs des États, des Parlements des États, des commissaires à la tête des comtés, des conseils des comtés et des conseils municipaux. Leur tenue reste néanmoins très compromise, comme l'a rappelé le représentant des États-Unis auprès de l'ONU, Mike Waltz, le 30 avril.
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Mali : derrière la fracture Nord-Sud, la faillite d’un État capturé par ses élites
Parfois, certains témoignages valent davantage que de longs rapports d'experts ou des décennies de propagande officielle. Les propos de Hamma Ag Mahmoud, ancien ministre sous le régime de Moussa Traoré(1968-1991), ancien président de la Chambre de commerce et d'industrie du Mali et ancien préfet ayant servi durant plus d'une décennie dans plusieurs régions du sud du pays, viennent brutalement déconstruire l'un des récits les plus entretenus par les pouvoirs successifs à Bamako, celui d'un conflit fondamentalement ethnique entre le Nord et le Sud du Mali.
Par Mohamed AG Ahmedou
Dans une analyse lucide, nourrie par sa connaissance historique du Mali et son expérience de terrain, Hamma Ag Mahmoud affirme une vérité que beaucoup connaissent mais que peu osent dire publiquement : les populations rurales du sud comme celles du nord ont été victimes du même système de prédation étatique. Selon lui, les ressources destinées au développement des régions septentrionales ont rarement bénéficié aux populations locales. Elles auraient surtout alimenté des réseaux politico-administratifs concentrés à Bamako, au profit d'une classe dirigeante transversale, composée de hauts fonctionnaires, d'élites politiques et de clientèles économiques issues de plusieurs communautés.
Cette lecture est essentielle car elle rompt avec les simplifications raciales ou communautaires qui dominent souvent le débat malien. Hamma Ag Mahmoud rappelle que les populations du nord associent parfois l'État central à certaines élites noires du sud non pas en raison d'une hostilité raciale intrinsèque, mais parce que ce sont ces cadres administratifs ou militaires qui incarnent localement l'autorité, la répression ou l'échec de la gouvernance. Beaucoup d'entre eux étaient envoyés dans des régions dont ils ne maîtrisaient ni les langues, ni les usages sociaux, ni les équilibres historiques.Mais l'ancien ministre insiste sur un point fondamental, les responsables de la gabegie nationale appartiennent à toutes les communautés. Il évoque également des élites touarègues, arabes ou issues d'autres groupes qui ont participé aux détournements et aux compromissions du système centralisé malien. En cela, son analyse rejoint une réalité observable dans de nombreux États africains postcoloniaux, la concentration du pouvoir et des richesses dans les capitales au détriment des périphéries rurales.
Cette parole tranche avec le silence ou l'ambiguïté de nombreuses figures politiques dites « représentatives » du nord, souvent intégrées aux appareils successifs de l'État malien. Car depuis des décennies, beaucoup ont participé aux gouvernements, aux institutions et aux réseaux de redistribution du pouvoir tout en dénonçant ensuite les conséquences de ce même système.
Pour autant, reconnaître cette responsabilité partagée des élites ne doit pas conduire à nier les discriminations structurelles qui ont frappé les populations des régions nordiques, notamment les communautés touarègues et arabes. Depuis le régime de Moussa Traoré jusqu'aux présidences de Alpha Oumar Konaré, Amadou Toumani Touré et Ibrahim Boubacar Keïta, les populations du nord dénoncent régulièrement des déséquilibres dans les recrutements de la fonction publique, dans l'accès aux responsabilités administratives et dans les structures de commandement militaire.
Dans les régions de l'Azawad, beaucoup considèrent que les rares avancées politiques ou sécuritaires obtenues par les populations locales l'ont été à travers les rapports de force imposés par les rébellions armées successives plutôt qu'à travers une volonté sincère de réforme de l'État central. Cette perception s'est renforcée au fil des décennies, notamment face à l'abandon chronique des infrastructures, au manque d'investissements publics et à l'insécurité grandissante.
Depuis le début des années 2000, l'implantation de groupes affiliés à Al-Qaïda dans les espaces saharo-sahéliens a encore aggravé le sentiment d'abandon. De nombreux habitants du nord estiment que Bamako n'a jamais véritablement construit une stratégie de sécurité adaptée aux réalités locales et aux dynamiques tribales, économiques et géographiques du Sahara malien.
Aujourd'hui, sous la transition militaire dirigée par Assimi Goïta, cette fracture semble avoir atteint un niveau inédit. Les accusations de violences massives contre des civils touaregs, arabes et peuls se multiplient dans plusieurs régions du pays. Pour de nombreux observateurs sahéliens, la stratégie sécuritaire actuelle repose moins sur une réconciliation nationale que sur une logique de militarisation brutale des territoires périphériques.
Le témoignage de Hamma Ag Mahmoud rappelle finalement une évidence souvent occultée, la crise malienne ne peut être réduite à une opposition simpliste entre communautés. Elle renvoie avant tout à l'échec historique d'un État centralisé, incapable de construire une citoyenneté équitable, une gouvernance territoriale inclusive et une redistribution juste des ressources nationales.Tant que cette question fondamentale ne sera pas affrontée avec lucidité, le Mali continuera de produire les mêmes fractures, les mêmes ressentiments et les mêmes cycles de violence.
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La dernière offensive de Gustavo Petro pour mettre fin à l’utilisation des combustibles fossiles
La Colombie a accueilli le mois dernier un sommet mondial sur l'abandon progressif des combustibles fossiles. Le gouvernement de gauche de Gustavo Petro s'oppose aux puissants intérêts pétroliers et miniers, mais il n'est pas facile d'amener les pays occidentaux à suivre son exemple.
https://jacobin.com/2026/05/colombia-petro-fossil-fuels-summit
14 mai 2026
La ville portuaire caribéenne de Santa Marta se trouve au pied de la Sierra Nevada, dans le département colombien de Magdalena. Le long de son littoral s'étend le terminal Drummond, du nom de la multinationale charbonnière qui l'exploite, où une voie ferrée s'avance dans la mer pour charger des navires d'exportation avec du charbon extrait de vastes mines à ciel ouvert situées dans la région voisine de Cesar, près de La Loma. Du 24 au 29 avril, des délégués de cinquante-huit pays se sont réunis ici pour la première conférence internationale sur l'élimination progressive des combustibles fossiles, dans une région où les réalités de l'extraction sont impossibles à ignorer.
Coorganisé par la Colombie et les Pays-Bas, le sommet a réuni des gouvernements, des syndicats, des peuples autochtones, des communautés les plus touchées, des scientifiques et des militant-es désireux-es de dépasser les limites des négociations internationales sur le climat et de tracer la voie d'une transition juste. La conférence s'est articulée en trois volets : un volet académique, un sommet des peuples et des pourparlers interministériels de « haut niveau » — tous convergeant à la fin de la semaine, par l'intermédiaire de représentant-es désigné-es, dans le cadre de séances de travail conjointes.
Mais la notion de « transition juste » n'a pas la même signification, ni le même poids, pour toustes les participant-es. Si le sommet de Santa Marta a mis à nu les coûts de la dépendance aux combustibles fossiles, il a également révélé les divisions qui persistent quant à l'ampleur de la transformation économique et politique nécessaire pour se libérer de l'emprise du capitalisme fossile.
Frustrations refoulées
Poussée par une frustration grandissante face aux limites des négociations climatiques des Nations Unies, la conférence, officiellement intitulée Transitioning Away, visait à faire avancer les discussions sur l'élimination progressive des combustibles fossiles plus loin que ne l'a permis jusqu'à présent le processus de la COP (Conférence des Parties) de l'ONU.
« Au cours des trente dernières années, les combustibles fossiles n'ont même pas été mentionnés lors des COP », a déclaré Tzeporah Berman, fondatrice du Traité de non-prolifération des combustibles fossiles, une initiative de la société civile désormais soutenue par dix-huit États-nations, dont la Colombie, et des centaines de gouvernements infranationaux. La plupart d'entre eux sont de petits États insulaires de la région du Pacifique, particulièrement vulnérables à l'élévation du niveau de la mer, comme le Vanuatu, les Fidji ou les Samoa.
Plusieurs de ces pays, dont Tuvalu, ont déclaré l'état d'urgence énergétique le mois dernier en raison de graves pénuries de carburant et d'une flambée des prix, aggravées par les conflits mondiaux. « Le gouvernement doit fermer ses bureaux tous les jours à 15 h pour économiser l'énergie. Nous faisons ce que nous pouvons, mais nous ne pouvons pas résoudre ce problème seuls », a déclaré la ministre tuvaluane Maina Vakufua Talia lors de la séance plénière d'ouverture.
Bien que la conférence de Santa Marta se soit appuyée sur les propositions avancées par le Traité de non-prolifération des combustibles fossiles, sa portée s'est étendue au-delà de cette initiative pour inclure de grandes puissances du secteur des hydrocarbures telles que la France, le Canada, le Royaume-Uni et l'Allemagne. Elle n'inclut toutefois pas les États-Unis, la Chine, l'Inde ou l'Arabie saoudite.
L'absence relative des pays du Nord dans cette initiative soulève des questions quant à l'engagement réel au sein de la « coalition des volontaires » autoproclamée de Santa Marta. Ces contradictions ont peut-être été le mieux illustrées par les Pays-Bas : le gouvernement néerlandais a approuvé de nouveaux projets d'extraction de gaz en mer du Nord la semaine même où il co-organisait la conférence à Santa Marta. Il a également été critiqué par les militant-es de la « Flottille pour la justice climatique » pour avoir interjeté appel d'une décision rendue à La Haye, selon laquelle l'État néerlandais n'avait pas suffisamment protégé les habitant-es de Bonaire, un territoire néerlandais des Caraïbes, contre les effets de la crise climatique.
Selon Berman, cependant, les coalitions minoritaires ont historiquement été le moteur du changement mondial, citant comme précédents la non-prolifération nucléaire et l'interdiction des mines terrestres. « Santa Marta est notre Porto Alegre — elle doit l'être », a affirmé Joel Wainwright, faisant référence à la tentative du Forum social mondial de construire des alternatives aux modèles économiques dominants. Coauteur de Climate Leviathan, Wainwright a assisté au sommet en tant que « fier partisan du mouvement pour la justice climatique ». Ces moments de convergence comptent — sinon pour résoudre la crise énergétique en une seule conférence, du moins pour redonner de l'élan, de la solidarité et de l'énergie politique à un mouvement souvent marqué par la fragmentation et la lassitude.
La diplomatie climatique de la Colombie
Sous la présidence de gauche de Gustavo Petro, la Colombie a cherché à se positionner à l'avant-garde de la diplomatie climatique. Le gouvernement a non seulement ouvert la voie aux revendications longtemps défendues par les ONG et la société civile — en lançant cette confrontation directe sur les combustibles fossiles, responsables de 75 % des émissions mondiales de gaz à effet de serre —, mais a également pris des mesures au niveau national pour s'aligner sur ce programme.
Au cours des derniers mois, la Colombie a pris des mesures pour suspendre plus de trois cents projets potentiels liés aux combustibles fossiles, dont quarante-trois blocs pétroliers et plus de 286 demandes d'exploitation minière, notamment en interdisant l'extraction dans la région amazonienne. En mars, Petro a également annoncé le retrait du pays du système de règlement des différends entre investisseurs et États (RDIE), qui permet aux multinationales de poursuivre les gouvernements pour des politiques affectant leurs investissements. Au cours de la dernière décennie, la Colombie a fait face à vingt-quatre réclamations semblables totalisant plus de 13 milliards de dollars : soit environ 11 % de son budget annuel.
La décision de mettre un terme à toute nouvelle expansion extractive est significative pour un pays classé cinquième exportateur mondial de charbon. Les combustibles fossiles représentent plus de 50 % de l'ensemble des exportations colombiennes, rendant l'économie fortement dépendante de l'extractivisme et donc vulnérable. Avec 99 % de la production destinée à l'exportation, ce changement de cap démontre que la volonté politique peut contribuer grandement à faire avancer la transition énergétique.
Pourtant, cette approche reste fragile. Avec les élections qui approchent le 31 mai (et Petro ne pouvant se représenter), une éventuelle victoire de l'opposition pourrait entraîner un retour aux politiques extractivistes. Alors que les partisan-es de gauche de Petro placent leurs espoirs dans le candidat Iván Cepeda, ses adversaires conservateurs ont fait savoir qu'ils comptaient miser davantage sur la fracturation hydraulique et le pétrole s'ils étaient élus.
Si le programme de Petro a fait de cette question une priorité absolue dès le début de son mandat, la volonté de diversifier l'économie et de réduire la dépendance énergétique n'a fait que s'intensifier avec la guerre menée par les États-Unis et Israël contre l'Iran.
Les termes « sécurité » et « souveraineté énergétique » revenaient sans cesse dans les discours officiels, soulignant l'urgence de développer les énergies renouvelables et de s'y appuyer davantage.
Global Witness et le Guardian ont récemment révélé que les cent plus grandes sociétés pétrolières et gazières mondiales ont engrangé plus de 30 millions de dollars par heure de profits non mérités au cours du premier mois de l'attaque américano-israélienne contre l'Iran — s'ajoutant aux milliards accumulés depuis le début de la guerre en Ukraine.
Pour Irene Vélez Torres, ministre colombienne de l'Environnement, « les combustibles fossiles ont toujours été utilisés comme une arme de domination géopolitique ». Bien que le gouvernement de Petro ait pris des mesures en 2024 pour mettre fin aux exportations de charbon vers Israël, la question de la réglementation des exportations vers les pays violant le droit international est restée largement absente des débats diplomatiques de haut niveau.
Le contraste était saisissant avec la société civile, où les syndicats, les ONG et les militant-es ont longuement abordé la question lors du sommet populaire. Dans sa déclaration collective, l'Institut palestinien pour la stratégie climatique souligne que « les combustibles fossiles sont acheminés, échangés, assurés et utilisés comme arme par le biais de systèmes de guerre, d'occupation et de pouvoir colonial. Tout cadre de transition incapable d'affronter cette réalité échouera à son test le plus élémentaire ».
Les limites de la technocratie
L'optimisme technologique — ainsi que la persistance des stratégies de marché « vertes » — ne semble pas encore avoir atteint ses limites. À Santa Marta, un clivage s'est clairement dessiné entre, d'une part, les appels lancés par la société civile à la base pour s'éloigner des « fausses solutions » et du capitalisme vert, et, d'autre part, une approche plus technocratique mettant l'accent sur des solutions axées sur le marché et la technologie.
L'hydrogène, l'expansion du nucléaire, le captage du carbone, la tarification du carbone et l'échange de quotas de carbone figuraient parmi les solutions proposées par les décideurs politiques, les universitaires et les ministres de pays tels que Singapour, la Suède et les Pays-Bas.
Pour Wim Carton, un écologiste politique dont les travaux avec Andreas Malm examinent comment la compensation carbone déplace la responsabilité plutôt que de réduire significativement les émissions, cela reflète un problème plus profond. « On suppose souvent que les marchés résoudront la crise s'ils sont correctement incités », a-t-il déclaré. « Mais cela néglige les rapports de force, les intérêts particuliers et la manière dont la demande est activement construite par les entreprises de combustibles fossiles. »
Les communautés présentes au Sommet des peuples ont constamment souligné que la transition doit être comprise avant tout comme une transformation sociale et politique, plutôt que comme une transformation purement technologique.
De son côté, Johan Rockström, président du groupe d'expert-es scientifiques, a présenté une vision axée sur l'élaboration de politiques, les mécanismes financiers et l'innovation technologique — y compris l'intelligence artificielle — afin de surmonter les contraintes politiques et socio-économiques.
Les messages du sommet des peuples se sont-ils donc perdus en cours de route ?
María Reyes, militante pour le climat et les droits humains au sein de l'Alliance of Non-Governmental Radical Youth (A.N.G.R.Y), a participé à des séances de haut niveau en tant que représentante de la jeunesse. Elle a décrit les discussions lors de ces séances privées comme étant axées sur des collaborations telles que les accords JETP (Just Energy Transition Partnership), qu'elle a critiqués comme étant « une stratégie de contrôle colonial ».
Les JETP sont des accords dans lesquels les gouvernements du Nord financent les transitions énergétiques dans les pays du Sud, principalement par le biais de prêts. Les critiques soutiennent qu'ils aggravent la dépendance à l'égard de la dette — qui constitue déjà une contrainte majeure pour la politique climatique dans les pays du Sud — tout en renforçant les relations financières et politiques inégales sous le couvert de la coopération climatique.
« Un pays du Nord investit dans un pays du Sud en échange d'une influence sur les réglementations, les lois et les infrastructures », a-t-elle expliqué. « Il y a encore beaucoup de confusion entre la réduction des émissions et l'élimination progressive des combustibles fossiles. Et pour nous, enfants et jeunes, il est important d'insister : le problème ne réside pas seulement dans les émissions, mais dans la logique extractiviste à la base du système. »
Cette rencontre a néanmoins marqué un tournant porteur d'espoir : non pas parce qu'elle a résolu la question de la sortie progressive des combustibles fossiles, mais parce qu'elle a mis le sujet sur la table. Les questions de l'annulation de la dette et de la suppression des subventions aux combustibles fossiles (qui s'élèvent actuellement à 1,2 billion de dollars par année) ont été abordées, et les participant-es ont convenu de présenter des feuilles de route pour une sortie progressive. Reste à voir si ces feuilles de route s'avéreront plus efficaces.
La prochaine conférence, prévue en 2027 à Tuvalu et coorganisée par l'Irlande, s'appuiera sur ce premier rassemblement et vise à compléter plutôt qu'à remplacer le processus des Nations Unies.
La tentative de Santa Marta de s'attaquer à l'économie des combustibles fossiles marque une étape importante vers ce que Torres a appelé une nouvelle « démocratie climatique mondiale ». Pourtant, la dilution continue des débats clés pourrait bien ralentir un processus déjà en retard. En particulier, des questions telles que la militarisation et les violations des droits de la personne risquent d'être mises de côté au profit de la « finance verte » et des opportunités d'investissement.
Les scientifiques préviennent déjà qu'un « super El Niño » pourrait intensifier davantage les phénomènes météorologiques extrêmes et faire grimper les températures mondiales à des niveaux records au cours de l'année à venir. Dans un monde de plus en plus marqué par la guerre, les rivalités géopolitiques et l'impunité, les ouvertures à la coopération restent vitales. Mais elles devraient faire davantage pour intégrer les perspectives du Sud et des peuples autochtones, parallèlement aux revendications plus radicales nécessaires pour faire face à l'expansion de l'autoritarisme alimenté par les combustibles fossiles.

La Colombie est au cœur du débat économique international avec la rencontre internationale « Économie pour la vie »
La Colombie est au cœur du débat économique international avec la Rencontre internationale « Économie pour la vie », un sommet qui, pendant trois jours (du 2 au 4 mai 2026), a réuni à Bogotá des économistes, des universitaires et des dirigeants politiques d'Amérique latine, d'Europe, d'Asie et d'Afrique, dans un contexte mondial marqué par l'incertitude financière, la crise climatique et les tensions géopolitiques. L'objectif était clair : ouvrir le débat sur un nouvel ordre économique qui privilégie l'équité, la durabilité et le rôle du Sud global dans la prise de décision.
Tiré de Rebelion
Lors de l'ouverture de la rencontre – organisée par le ministère de l'Éducation nationale, l'Internationale progressiste et le Centre de réflexion Vida de Bogotá – ont participé Simón Gómez, du Centre de réflexion Vida ; Harold González Duque, directeur de l'Académie diplomatique Augusto Ramírez Ocampo ; María Luisa Ortega, Matt Kirkegaard et Cristhian Pino, représentants de l'Internationale progressiste ; ainsi que María Camila Barrera, chef du Bureau de la coopération et des affaires internationales du ministère de l'Éducation nationale.
« Aujourd'hui, Bogotá devient un lieu de dialogue mondial pour réfléchir à des réponses différentes face aux inégalités, à la crise climatique et aux défis mondiaux auxquels l'éducation en Colombie doit répondre », a déclaré María Camila Barrera.
Christian Pino a souligné que : « Cette rencontre s'inscrit dans un processus plus large, un cycle de conférences que nous organisons depuis 2024 en vue de la construction d'un nouvel ordre économique international, et que nous souhaitons aujourd'hui poursuivre depuis la Colombie, car c'est ici qu'émerge une pensée économique novatrice, qui remet en question les structures en place et propose des alternatives face à la polycrise mondiale à laquelle nous sommes confrontés ».
Pour sa part, Simón Gómez, coordonnateur du Centre de réflexion Vida de Bogotá, a souligné que cet espace « ouvre un dialogue international sur des modèles économiques plus humains, démocratiques et durables, à partir des voix et des expériences des peuples du Sud ».
L'universitaire Itayosara Rojas a présenté la révolution menée par la ministre de l'Agriculture Martha Carvajalino, affirmant que « le secteur agricole a connu une croissance de 9,1 % en 2024 et de 9,3 % en 2025 en Colombie ; cela s'inscrit d'ailleurs dans une stratégie du gouvernement national qui a vu la création de comités de réforme agraire dans plus de 540 municipalités, ce qui reconnaît un mouvement social agraire vigoureux en soutien aux politiques redistributives, contribuant ainsi à la transformation productive et structurelle du milieu rural colombien ».
Lors de la table ronde intitulée « Face à la crise du régime d'accumulation néolibéral, le retour du nouvel ordre économique international », l'économiste Jayati Ghosh (Inde) a souligné que « la mise en place de ce nouvel ordre économique international est une nécessité, car le modèle actuel a échoué et nous devons agir dans ces moments critiques. Au cours des trois dernières décennies, les processus économiques et technologiques ont engendré de plus grandes inégalités au sein des pays et à l'échelle mondiale, avec de lourdes répercussions tant sur le plan social qu'environnemental ». Elle a précisé que nous sommes dans une « situation d'urgence en matière d'inégalité », due à « l'augmentation mondiale du pouvoir entre les mains d'une poignée de personnes qui créent et modifient les lois et les réglementations, ce qui a conduit à une crise économique ; et bien qu'il y ait eu récemment des avancées innovantes en matière de technologies et de connaissances, celles-ci sont orientées vers l'accumulation de richesses et non vers la réduction des inégalités ».
Isabel Estevez, économiste équatorienne spécialisée dans le développement, a expliqué l'importance de lutter contre le marché des armes, déclarant qu'« une économie pour la vie, ce n'est pas que 400 millions d'enfants souffrent de la faim, que des personnes travaillent à temps plein à plusieurs emplois, qu'elles ne puissent pas loger leurs familles, que l'écart d'espérance de vie entre riches et pauvres soit de plus d'une décennie (…) et ce n'est pas non plus le fait qu'une grande partie de nos ressources soit consacrée non pas à satisfaire des besoins, mais à alimenter la machine de destruction du complexe militaro-industriel ».
Cecilia Rikap, économiste argentine spécialisée en politique internationale et en économie de l'innovation, a souligné : « La souveraineté, c'est le pouvoir de décider ! Et la souveraineté technologique est un prolongement de la démocratie, axée sur le pouvoir de choisir qui développe la technologie et dans quelles conditions les informations stratégiques d'une région sont recueillies ou protégées. Nous ne vivons pas dans un capitalisme de marché. Il se dissimule sous des relations commerciales, mais il n'y a pas de relations commerciales : il y a des relations de planification autoritaire, non seulement entre les mains des gouvernements, mais de plus en plus entre celles des grandes multinationales. »
Isabella M. Weber, professeure d'économie à l'Université du Massachusetts à Amherst, a ajouté que « la loi de la jungle n'est pas naturelle mais construite : au milieu de la crise et de la pénurie, il est urgent de mettre en place une économie pour la vie qui rompe avec cette logique, défende l'équité des prix et mise sur la coordination, la coopération et la coexistence pacifique. La vie ne peut être un effet secondaire du marché ; un autre modèle est possible ».
Daniel Ossa, professeur à l'Université de Denver et titulaire d'un doctorat en économie de l'Université de l'Utah, aux États-Unis, a souligné que « nous devons mettre un terme à la course capitaliste fondée sur la suppression des salaires et garantir le bien-être de la majorité.
Nous avons besoin d'un ordre économique qui démocratise l'échelle sociale et rompe les relations centre-périphérie. « Il faut donner plus de pouvoir aux secteurs qui ne fonctionnent pas dans une optique de profit privé, aux secteurs publics où les travailleurs sont aux commandes, comme les coopératives et l'économie populaire. »
« Le néolibéralisme a échoué » : ministres et experts remettent en question le néolibéralisme
Lors de la Rencontre internationale « Économie pour la vie », ministres, universitaires et dirigeants internationaux ont convenu que le néolibéralisme traverse une crise structurelle, ce qui ouvre la voie à une refonte du modèle économique vers un modèle axé sur la vie, l'emploi décent et la justice sociale.
L'événement a réuni différents courants critiques du modèle dominant, dans le but de proposer des alternatives face à l'augmentation des inégalités et à la concentration des richesses.
L'une des déclarations les plus fortes est venue du ministre de l'Éducation, Daniel Rojas Medellín, qui a remis en question les fondements du modèle économique actuel. « Le monde a été gouverné au cours des 40 dernières années par un cadre économique qui se veut techniquement et politiquement neutre, mais qui a conduit les pauvres à devenir de plus en plus pauvres et les riches de plus en plus riches », a-t-il affirmé.
Le fonctionnaire progressiste a averti que de nombreuses décisions présentées comme techniques répondent en réalité à des intérêts politiques et économiques, ce qui a eu un impact négatif sur le bien-être social.
Que propose l'« économie pour la vie » ?
Dans cette optique, on propose un modèle qui privilégie la dignité humaine par rapport à la logique du capital financier. « Nous nous réunissons pour imaginer une économie différente, une économie qui ne soit pas au service d'intérêts voraces qui méprisent la belle valeur de la vie », a déclaré le jeune ministre Daniel, qui, dans le cadre de ses fonctions précédentes, s'est distingué en tant que directeur de l'agence gouvernementale chargée de l'utilisation sociale des biens, des terres et des capitaux saisis, par voie de confiscation, aux grands mafieux et corrompus de Colombie.
Le ministre a affirmé que, pendant des décennies, les décisions économiques ont été présentées comme techniques, alors qu'en réalité, elles répondent à des intérêts politiques et économiques qui finissent par sacrifier le bien-être de millions de personnes. « Nous nous réunissons pour imaginer une économie différente, une économie qui ne soit pas au service d'intérêts voraces qui méprisent la belle valeur de la vie », a-t-il déclaré.
Rojas a également remis en question les modèles économiques centrés exclusivement sur le contrôle de l'inflation et a critiqué les politiques qui maintiennent des taux de chômage élevés sous des hypothèses économiques éloignées de la réalité sociale. « Nous savons que le plein emploi n'est pas une simple question technique, c'est une question profondément politique », a-t-il souligné.
Au cours de son intervention, le ministre a averti que de nombreuses décisions de politique économique finissent par subordonner l'emploi décent, la transformation productive et la réduction des écarts sociaux à la logique du capital financier. « L'emploi décent et la transformation productive finissent par être sacrifiés au profit de modèles économiques qui se présentent comme neutres », a-t-il déclaré.
Daniel Rojas a également défendu la nécessité d'ouvrir le débat économique à de nouveaux courants de pensée et a critiqué le fait que, pendant des années, une seule vision économique dominante ait été enseignée dans la plupart des universités. « Par curiosité intellectuelle, par éthique ou par conscience progressiste, nous sommes nombreux à avoir cherché des réponses différentes face à cette économie de l'échec », a soutenu le ministre Daniel Rojas.
Quel doit être le nouveau modèle économique pour ne pas répéter les vieilles formules de l'échec, de l'inégalité et de la pauvreté ?
J'ai personnellement accompagné le ministre Daniel Rojas lors de quelques entrevues avec les médias publics au Centre Ágora le 4 mai dernier, à 16 h 20, et il m'a confié que « cet espace n'est pas simplement académique, mais profondément politique ; il doit être un pari pour construire un nouveau consensus, sans répéter les vieilles formules, mais en plaçant toujours et pour toujours la vie au centre des priorités ».
Je demande au ministre Daniel Rojas (qui fait preuve d'un leadership impressionnant depuis les élections avec Colombia Humana et qui a mené de nombreux échanges entre universitaires et militants avec le Conseil latino-américain des sciences sociales, CLACSO) : pourquoi le ministère de l'Éducation a-t-il décidé de soutenir le festival « Économie pour la vie » ?
J'ai discuté avec le ministre Daniel Rojas, qui a déclaré : « Il est clair que le rôle de l'éducation dans toute société est de veiller à ce qu'aucun savoir ne soit censuré (…) La société colombienne a tout à fait le droit de connaître d'autres théories, d'autres concepts et d'autres travaux scientifiques qui ont été développés à l'échelle mondiale et qui ont une incidence sur le bien-être des sociétés ».
Dans le cadre de la rencontre académique « Économie pour la vie » à Bogotá, la discussion porte sur la nécessité d'une reconfiguration structurelle du modèle de développement, dans une perspective d'économie politique qui renforce la souveraineté productive. Cela implique une transformation productive fondée sur la décarbonisation et la justice sociale, par la réaffectation des investissements vers des secteurs à forte intensité de connaissances et de durabilité ; une révolution agraire qui augmente la productivité rurale, garantisse la sécurité alimentaire et comble les écarts territoriaux ; et une politique industrielle active axée sur la sophistication technologique, la substitution stratégique des importations et la création de chaînes de production internes.
En outre, une architecture macroéconomique articulant une politique fiscale progressive, une coordination monétaire et une réglementation financière est au cœur du débat, dans le but de mobiliser les ressources vers l'économie réelle et non vers la spéculation. La redistribution des revenus ne doit pas être considérée uniquement comme un résultat, mais comme une condition nécessaire pour stimuler la demande globale et soutenir les processus de croissance inclusive.
À cet égard, plusieurs de ces mesures ont déjà commencé à être mises en œuvre par le gouvernement du président Petro, ouvrant la voie à leur approfondissement et à leur poursuite, dans le but de continuer à progresser vers des améliorations tangibles en matière de productivité, d'équité et de bien-être », a conclu le ministre colombien de l'Éducation, Daniel Rojas.
L'ancien ministre argentin Martín Guzmán rappelle « l'économie qui tue, selon le pape François »
L'ancien ministre de l'Économie de l'Argentine (2019-2022) et membre de l'Académie pontificale des sciences sociales du Vatican, Martín Guzmán, a souligné le leadership mondial du pape François, affirmant que « l'économie pour la vie est étroitement liée à la vision du pape François dont nous nous souvenons lors de ce séminaire, un an après son décès, qui révèle les impositions de l'économie qui tue, car, par exemple, le FMI impose des conditions politiques qui obligent les États à réduire les investissements dans l'éducation et le social ; c'est un facteur déstabilisateur qui provoque des crises et aggrave les problèmes sociaux dans les pays du Sud. Nous n'acceptons pas ce piège. »
L'ancien ministre de l'Économie de l'Argentine (2019-2022) et membre de l'Académie pontificale des sciences sociales du Vatican, Guzmán a présenté en avril 2026 à l'Université catholique d'Argentine (UCA) de Buenos Aires le « Rapport jubilaire », un document lancé par le pape François qui propose des changements structurels au sein du système financier international et met en garde contre une crise de la dette croissante dans les pays en développement.
Guzmán, ancien ministre de l'Économie, a souligné que ce rapport répond à la nécessité de repenser le fonctionnement du système financier international, en particulier dans un contexte marqué par des crises successives telles que la pandémie, la guerre en Ukraine et l'augmentation de l'endettement dans les pays en développement.
« Le pape comprenait qu'il fallait une voix différente pour discuter de la manière dont le système multilatéral devait être réformé », a-t-il déclaré, tout en soulignant que les institutions créées après la Seconde Guerre mondiale n'ont pas réussi à garantir une prospérité mondiale équitable. Au cours de son exposé, l'économiste s'est concentré sur les asymétries du système financier mondial. Il a expliqué que tandis que les pays développés ont accès à des financements à des conditions favorables même en période de crise, les pays en développement sont confrontés au phénomène inverse : c'est lorsqu'ils ont le plus besoin de ressources que les capitaux se retirent. « Cela exacerbe les inégalités et a des conséquences concrètes sur la vie des gens », a-t-il averti.
À cet égard, il a remis en question le fonctionnement d'organismes tels que le Fonds monétaire international et la Banque mondiale, soulignant qu'ils ne jouent souvent pas un rôle compensatoire face à ces asymétries. À titre d'exemple, il a mentionné la hausse du coût des prêts internationaux à la suite de la hausse des taux d'intérêt dans les pays développés, provoquée par la guerre en Ukraine. « Comment se fait-il que des pays qui n'ont aucune responsabilité dans ce conflit doivent payer plus pour leur dette ? », a-t-il demandé. M. Guzmán a également mis l'accent sur les conséquences concrètes de ce système sur la vie des gens. À cet égard, il a présenté des données qui montrent le poids croissant du paiement des intérêts dans les budgets nationaux.
Dans certains cas, a-t-il expliqué, les pays consacrent plus de ressources au remboursement de la dette qu'à des domaines clés comme la santé ou l'éducation. « Aujourd'hui, plus de 3 milliards de personnes vivent dans des pays qui dépensent plus pour la dette que pour l'éducation », a-t-il souligné.
Partant de ce constat, il a évoqué une « crise du développement », marquée par des coupes dans les investissements sociaux, la détérioration des services publics et un impact direct sur la qualité de vie. Parmi les axes principaux, M. Guzmán a mentionné la nécessité de créer un cadre juridique mondial permettant de restructurer les dettes de manière ordonnée, en évitant les négociations fragmentées et dominées par les rapports de force.
« Aujourd'hui, il n'existe pas de système clair : c'est, dans bien des cas, la loi de la jungle », a-t-il expliqué, en référence aux processus de négociation avec les créanciers. Il a également souligné l'importance de réglementer les flux de capitaux, en faisant la distinction entre les investissements productifs et les mouvements spéculatifs susceptibles de déstabiliser les économies.
Un autre point central est le rôle des organismes internationaux. À cet égard, il a remis en question l'utilisation des ressources publiques pour garantir le recouvrement auprès de créanciers privés dans des contextes de dette insoutenable.
Au-delà du contenu technique, Guzmán a souligné le rôle personnel du pape François dans l'élaboration du rapport et dans la création d'un consensus au niveau international.
« Lorsque François est entré en scène, il disposait d'un pouvoir fondé sur la persuasion », a-t-il affirmé. Il a relaté des épisodes concrets où l'intervention du souverain pontife a facilité des avancées dans des négociations complexes, comme la réduction des surcharges sur les taux du FMI. De même, il a souligné la capacité de François à rassembler des acteurs divers. « 33 figures de proue de l'économie mondiale se sont réunies, alors qu'elles auraient difficilement dialogué entre elles, mais elles l'ont fait pour lui », a-t-il souligné.
En conclusion, Guzmán a souligné que l'héritage de François en matière économique ne se limite pas au plan conceptuel, mais qu'il influence déjà les débats mondiaux. « Ce travail va marquer l'agenda pendant au moins une décennie dans la discussion sur les finances internationales », a-t-il assuré. Et il a conclu par une réflexion personnelle : « François a promu l'idée d'une économie au service des gens, fondée sur la justice sociale, tout en reconnaissant le rôle des marchés. Cet équilibre est au cœur de son héritage ».
J'ai moi aussi participé activement à la construction de cette « Économie de François », avec la semaine de travail au Vatican et l'audience avec le pape François le 20 octobre 2017, relatée dans mon livre « Changement civilisationnel et nouveaux leaderships sociaux » – Éditions Antropos, Bogotá 2018, préface du cardinal Peter Turkson, préfet du Dicastère pour le service du développement humain intégral du Saint-Siège.
La politique du pape François et la Révolution citoyenne de Rafael Correa, racontée par Andrés Arauz
Je me souviens du jeune ministre Andrés Arauz, tout jeune, accompagnant le président Rafael Correa au colloque organisé par l'Académie pontificale des sciences sociales du Vatican (le principal groupe de réflexion du pape François) 25 ans après l'encyclique de Jean-Paul II « Centesimus Annus », le 15 avril 2016.
« Nous vivons dans un monde qui est l'empire du capital et le grand défi du XXIe siècle est d'assurer la suprématie des personnes sur le capital », a déclaré le président Rafael Correa.
Le ministre Andrés Arauz, alors directeur de la Banque centrale de l'Équateur, a assisté à une rencontre historique au Vatican entre le pape François, le président Correa, le président bolivien Evo Morales et le candidat à la présidence américain Bernie Sanders (fondateur de l'Internationale progressiste), brisant ainsi le protocole, avant la campagne électorale aux États-Unis, en affirmant que « François inspire le monde, il a une fois de plus ouvert les yeux des gens. Je suis impressionné par le pape François et par sa vision d'une économie mondiale qui œuvre pour tous ».
À Bogotá, l'ancien candidat à la présidence en 2021, Andrés Arauz, a prononcé un discours percutant sur des exemples concrets et concis de politique et d'économie au service de la vie, qui s'inscrivent pleinement dans la ligne des 3T – Travail, Terre, Toit – du pape François, affirmant que « sous les gouvernements du président Correa, jusqu'en 2017, nous avons beaucoup progressé dans le cadre du « Buen Vivir » et des droits économiques, sociaux et culturels, dans la nouvelle Constitution de 2008, en matière d'accès à l'éducation, au logement, à la santé et à l'alimentation, en consacrant du temps à la communauté, à la famille et au respect de la nature.
Nous avons atteint les objectifs de la réforme urbaine, de la transformation productive, de la réduction des importations alimentaires et de la réalisation des droits de la personne.
Notre projet de gouvernement consistait à définir des programmes concrets en faveur du changement, par le biais de projets participatifs, afin de lutter pour améliorer les conditions de vie réelles des populations.
La souveraineté alimentaire et les mesures agricoles visant à protéger les paysans constituaient une priorité, et ce, en opposition à l'Accord de libre-échange (ALE). Nous avons été poursuivis en justice par Telefónica et d'autres multinationales. Nous avons commencé à démercantiler la vie au profit des droits humains et des besoins du peuple.
Nous avons constaté les obstacles posés par l'ordre économique international injuste, qui cherche à privatiser le savoir.
Nous avons eu des conflits avec les forces des élites, du capital transnational et du capital financier des multinationales. En Équateur, nous avons affronté avec courage le capital financier.
Nous avons réalisé l'audit historique de la dette extérieure (cf. Rapport final de l'audit intégral de la dette équatorienne), sous la direction du ministre des Affaires étrangères, Ricardo Patiño, fondateur de « Jubileo Guayaquil », et nous avons découvert des sources illégales d'accords corrompus qui visaient à renouveler la dette illégitime.
Nous affirmons qu'en tant que gouvernement de la Révolution citoyenne, nous ne paierons pas la dette illégitime. Ce fut une décision historique, prise en collaboration avec la société civile. C'est ainsi qu'en Équateur, 20 % du PIB, auparavant destinés au remboursement de la dette et de ses intérêts, ont été libérés.
Avec ces 20 % du PIB, le gouvernement de Rafael Correa a eu l'audace de construire de nombreuses écoles, hôpitaux, universités et centres pour enfants dans le cadre du « Buen Vivir », et nous avons réussi à instaurer la gratuité dans les universités publiques.
Nous avons triplé les recettes fiscales et, dans une perspective de souveraineté nationale, nous avons réussi à réduire les millions de dollars placés dans les paradis fiscaux.
Nous avons déclaré que le pétrole et les ressources naturelles appartenaient à l'État en tant que patrimoine national, nous avons affronté les multinationales, qui nous ont poursuivis en justice, et c'est là que le système judiciaire interne de la Banque mondiale et du CIADE s'avère absurde.
Aujourd'hui, la même chose se produit : Petro est attaqué par les entreprises pétrolières et les multinationales des ressources fossiles ; le CIADE a dénoncé Petro et la Colombie pour leur décision de décarboniser.
C'est un véritable combat politique en faveur de l'économie de la vie que nous construisons en Équateur, et nous démontrons qu'il est possible de vaincre les multinationales », a conclu Andrés Arauz.
Un autre collaborateur du gouvernement Correa présent à Bogotá était Guillaume Long, ancien ministre des Affaires étrangères et de la Mobilité humaine de l'Équateur, qui a évoqué la protection collective face aux sanctions, également en tant que conseiller diplomatique actuel du Groupe de La Haye, dirigé par les gouvernements de l'Afrique du Sud, de la Colombie, de la Palestine et de 40 autres pays : « Agir de manière coordonnée et collective pour être plus efficaces, plus performants, mais aussi pour se protéger des menaces, des sanctions et des représailles des États-Unis en particulier. « L'action collective la plus évidente, la plus évidente, la plus facile, la plus naturelle, la plus intuitive est l'action collective régionale, le régionalisme. »
L'ancien ministre des Affaires étrangères Guillaume Long a ajouté que « le candidat à la présidence Andrés Arauz a perdu les élections de février 2021 à quelques centimes près face à Noboa en raison de l'ingérence du procureur général de la Nation colombienne, Barbosa, qui s'est rendu à Quito pour dénoncer de nombreux mensonges, comme le financement de la campagne de la Révolution citoyenne par l'ELN ».
Cinq thèses pour un nouvel ordre économique : le message du ministre des Finances à la clôture du forum
À la clôture du forum « Économie pour la vie : vers un nouvel ordre économique international », le ministre des Finances Germán Ávila a présenté cinq thèses visant à repenser le modèle économique, axées sur la réduction des inégalités, le renforcement de l'État et la nécessité de mesurer le bien-être au-delà de la croissance.
Le ministre a commencé par souligner que le bien-être ne doit pas être mesuré uniquement à l'aune de la croissance du produit intérieur brut (PIB), mais aussi à celle de conditions de vie concrètes telles que l'accès au logement, un salaire décent et la lutte contre la pauvreté. Partant de ce principe, il a présenté une série de propositions sur les inégalités, la politique salariale, le rôle de l'État, la politique monétaire et les indicateurs économiques.
1. L'inégalité n'est pas naturelle
Le ministre a souligné que les inégalités résultent de décisions politiques et ne constituent pas une conséquence inévitable de la croissance. Il a indiqué que, pendant des décennies, on a supposé que le marché corrigerait ces écarts, alors que les données montrent une concentration croissante des revenus. Dans le cas de la Colombie, il a expliqué que la structure fiscale, avec ses exonérations et ses déductions, a réduit la capacité de redistribution de l'État.
2. Le salaire réel comme outil de redistribution
Il a soutenu que le revenu du travail est un mécanisme direct pour améliorer le bien-être. Il a affirmé que l'affaiblissement du pouvoir d'achat des travailleurs est la conséquence de décisions politiques, et que les périodes de plus grande prospérité ont coïncidé avec des hausses salariales et la négociation collective.
3. L'État comme moteur du développement
Le ministre a fait valoir que l'État ne doit pas se limiter à intervenir en cas de crise, mais qu'il doit jouer un rôle actif dans la promotion de l'innovation, de l'investissement et de la protection des secteurs stratégiques. Il a souligné que les dépenses publiques, en particulier les dépenses sociales, doivent être considérées comme un investissement et non comme de la charité.
4. La politique monétaire a des effets distributifs
Il a indiqué que des décisions telles que les taux d'intérêt ne sont pas neutres, car elles peuvent profiter à ceux qui détiennent des actifs financiers et nuire à ceux qui dépendent du crédit. Il a souligné la nécessité de coordonner les politiques budgétaire, monétaire et salariale afin d'éviter des répercussions inégales.
5. Le PIB est un indicateur limité
Le ministre a affirmé que la croissance économique ne reflète pas pleinement le bien-être de la population. Il a souligné que d'autres indicateurs, tels que la réduction de la pauvreté ou du chômage, doivent être pris en compte pour évaluer les résultats de la politique économique.
En conclusion, il a soutenu que le nouvel ordre économique doit se concentrer sur le bien-être des personnes, intégrer l'économie des soins et reconnaître la valeur des biens communs. Il a également souligné l'importance de maintenir l'indépendance en matière de politique économique et une gestion stratégique de la dette publique.
Avec ces cinq thèses, le ministre German Avila a conclu son intervention en mettant l'accent sur les instruments de politique et sur la nécessité de repenser les critères utilisés pour mesurer le développement.
Conclusion
La vie au centre est le moyen le plus puissant de construire la résistance, a démontré Hamza Hamouchene, écrivain et chercheur algérien : « Il n'y aura pas de justice climatique mondiale sans la libération palestinienne🇵🇸. La domination impérialiste américaine s'appuie sur Israël comme avant-poste qui préserve les intérêts géopolitiques et les monarchies réactionnaires du Golfe, riches en pétrole, au cœur du capitalisme fossile mondial. La Palestine est un front mondial contre le capitalisme, contre la suprématie blanche et un test décisif pour nos politiques d'économie de la vie ».
Alberto Garzón, ancien ministre de la Consommation du gouvernement espagnol, a souligné que « pour beaucoup de gens à l'extérieur de la Colombie, ce qui se passe ici est une référence, un modèle à suivre, une leçon de courage face aux obstacles (…) Il faut faire de la vie quelque chose qui vaille la peine d'être vécue, et pour cela, nous ne pouvons pas y arriver seuls : nous devons nous organiser en syndicats, en communautés, à l'échelle internationale, car il en va littéralement de notre vie ».
Fadhel Kaboub (Tunisie), économiste tuniso-américain connu pour ses travaux universitaires et son militantisme en faveur de la souveraineté économique du Sud global, a souligné lors de la clôture du Festival de Bogotá que « l'Union Sud-Sud est une stratégie de survie, nous n'avons d'autre choix que la coopération. Nous devons former une coalition de pays souverains et décolonisés afin de pouvoir négocier ensemble. Nous pouvons le faire dès demain si nous le voulons, c'est possible dans la pratique, mais nous devons former une coalition. Il y aura des défis, des oppositions, mais il existe des alliés stratégiques qui nous soutiendraient ».
María Luisa Ortega, de l'Internationale progressiste, a averti que « des décennies d'exclusion et de guerres nous ont conduits à une crise écosystémique critique, entretenue par un modèle qui extrait les richesses du Sud vers le Nord global. Je propose d'élargir la coalition de pays, de consolider l'union des peuples et de construire un programme historique qui rejette l'extraction impériale et démontre qu'une alternative progressiste est bel et bien possible ».
En conclusion, la Colombie a profité de cette rencontre pour présenter un nouveau réseau d'experts en diplomatie économique et scientifique, visant à renforcer la production de connaissances stratégiques sur des thèmes tels que l'intégration régionale, la réindustrialisation, la durabilité et la géoéconomie des ressources.
Lors de la clôture, le ministre de l'Éducation, Daniel Rojas, a souligné que l'objectif de la rencontre était de remettre en question des idées considérées comme incontestables depuis des années. Il a indiqué que des concepts tels que l'acceptation de taux de chômage élevés ou la limitation de la politique monétaire au contrôle de l'inflation sont en train d'être réexaminés à la lumière de nouvelles réalités sociales.
Le responsable progressiste a insisté sur le fait que « toute transformation économique doit aller de pair avec une transformation éducative à vocation territoriale », et a défendu le changement du modèle de financement de l'enseignement supérieur public, visant à renforcer l'offre plutôt que de dépendre de l'endettement des étudiants. L'augmentation des investissements a permis d'étendre la présence des universités publiques dans des régions historiquement exclues et de faire avancer des projets stratégiques dans des domaines tels que les infrastructures, la santé et l'intelligence artificielle ».
À l'issue de cette rencontre, la Colombie a cherché à se positionner comme un acteur actif dans la construction d'un dialogue mondial qui non seulement remet en question le présent, mais tente également de tracer un nouvel horizon économique. Un horizon où la vie des peuples, et non pas uniquement la croissance, soit l'axe central.

Donald Trump à Pékin : les gains sont pour la Chine, Taïwan dans le viseur
La visite d'État éclair de deux jours de Donald Trump en Chine a permis à son hôte Xi Jinping d'engranger deux avantages clés pour l'avenir : imposer un processus de dialogue d'égal à égal entre la Chine et les États-Unis et enclencher un processus vraisemblablement irrémédiable contraignant l'Amérique à réduire son soutien et son aide militaire à Taïwan.
Tiré de Asialyst
16 mai 2026
Par Pierre-Antoine Donnet
Donald Trump et Xi Jinping passent en revue un détachement de l'armée chinoise. DR.
Xi Jinping a profité de la venue de Donald Trump pour lui adresser un avertissement cinglant qu'il avait de toute évidence soigneusement préparé. Il est sans équivoque : « La question de Taïwan est la plus importante dans les relations sino-américaines. Si elle est bien traitée, les relations entre les deux pays [la Chine et les États-Unis] pourront rester globalement stables. Si elle est mal traitée, les deux pays se heurteront, voire entreront en conflit, » a-t-il déclaré jeudi 14 mai au lendemain de l'arrivée de son hôte américain.
L'effet de surprise recherché a été total. Interrogé ensuite à deux reprises par les journalistes sur l'engagement des États-Unis envers Taïwan, le président américain, d'ordinaire toujours prêt à des déclarations tonitruantes, est resté mutique, visiblement gêné et décontenancé. Sans un mot, Donald Trump a tourné son regard vers son hôte qui, arborant ce sourire indéfinissable qu'on lui connaît, est resté impassible, savourant sans doute cet instant rare de jubilation intérieure.
Jamais Xi Jinping n'avait parlé à Donald Trump de façon aussi franche, publique et directe sur ce sujet explosif. Lors de leur dernière rencontre en octobre en Corée du Sud, officiellement, le dossier n'avait même pas été abordé. L'usage était en effet que le sujet soit traité de façon feutrée dans un cadre diplomatique ainsi que par des déclarations rituelles et convenues par les deux gouvernements.
Un avertissement sur Taïwan qui consacre un tournant majeur de Pékin
De fait, le langage tout comme le calendrier choisis pour cette déclaration marquent un tournant dans l'escalade progressive de la Chine dans son ambition de s'emparer coûte que coûte de cette île démocratique de 23,5 millions d'habitants dont la population n'a, dans sa très grande majorité, aucune envie d'une « réunification » avec le continent chinois dominé par un régime totalitaire.
Le constat semble bien être le suivant : Xi Jinping, qui rassemble quasiment tous les pouvoirs au sein du gouvernement, du Parti communiste chinois et de l'armée, a jugé le moment venu pour commencer à faire plier l'Amérique sur ce dossier le plus sensible entre les deux super-puissances mondiales. Ce moment a pour fondement deux éléments principaux.
Le premier est que la Chine a accumulé une puissance économique, industrielle et militaire telle qu'elle se juge désormais suffisamment forte pour traiter les États-Unis en égal et, dès lors, de ne plus accepter des diktats de Washington. Ceci d'autant que les tarifs douaniers du « Liberation Day » de Donald Trump n'ont pas fonctionné et que Pékin possède de nombreuses cartes contre l'Amérique dont surtout celle de la menace d'interrompre les livraisons de terres rares dont elle possède un quasi-monopole, indispensables à d'innombrables secteurs de la vie économique ainsi que de l'industrie militaire.
Le deuxième est que Donald Trump est en position de faiblesse croissante en raison d'une guerre contre l'Iran qu'il est en voie de perdre après l'avoir déclenchée avec Israël le 28 février sans consulter les alliés des États-Unis, ceci dans un contexte de dégringolade accélérée de son image sur la scène internationale tout comme dans l'électorat américain à l'approche des élections de mi-mandat cruciales en novembre.
Une Amérique en déclin prononcé, une Chine en ascension rapide
Cet état des lieux s'inscrit dans une vision enracinée depuis des années dans la stratégie de la Chine et celle de son dirigeant suprême dans la rivalité sino-américaine : Xi Jinping en est convaincu, les États-Unis sont entrés dans un cycle de déclin irréversible tandis que la Chine est, restée quant à elle, et pour longtemps, dans une phase de développement rapide.
La déclaration de Xi Jinping marque donc un point de bascule dans les relations entre les deux géants de la planète. Car ce que dit le dictateur chinois ayant valeur de paroles d'évangile, ce narratif est désormais installé pour de bon au plus haut niveau. Il sera dûment rappelé à chaque rendez-vous important entre la Chine et les États-Unis et Pékin ne manquera pas de demander des résultats probants dans cette exigence désormais clairement explicitée comme une feuille de route dont Washington est tenu de ne pas s'écarter.
Le prochain rendez-vous entre les deux chefs d'États sera la visite d'État de Xi Jinping à Washington prévue en septembre prochain. Le président chinois, officiellement invité par le 47e président américain, consentira ou non au voyage à la lumière de ce que fera ou non l'administration américaine dans ce registre, dont tout particulièrement les livraisons d'armes à Taïwan, l'un des points clé au cœur dans ce dossier.
Après avoir annoncé un accord portant sur la livraison pour 11 milliards de dollars d'armes américaines fin 2025, l'administration américaine étudie un nouveau programme de ventes d'armes portant sur quelque 14 milliards de dollars, montant record depuis que les États-Unis se sont engagés en 1979 dans le Taiwan Relations Act à livrer à Taïwan du matériel militaire en quantité suffisante pour se défendre.
Cette loi avait été adoptée par le Congrès américain dans le sillage de l'établissement la même année des relations diplomatiques entre Washington et Pékin et la rupture concomitante des liens diplomatiques des États-Unis avec Taïwan. Depuis, l'Amérique est restée quasiment le seul pays à apporter une aide militaire à Taïwan.
Donald Trump ostensiblement discret sur les ventes d'armes à Taïwan
Dans son avion Air Force One, sur le chemin du retour, Donald Trump a laissé entendre devant les journalistes que sur ce sujet, une annonce serait faite prochainement. Si Washington devait annoncer une annulation de ce nouveau programme de livraisons d'armes à Taïwan, le signal clair d'une inflexion du soutien américain serait ostensiblement donné.
Il a expliqué aux journalistes que Xi Jinping lui avait dit être « opposé à l'indépendance de Taïwan. » « Je l'ai écouté. Je n'ai fait aucun commentaire […] Je ne me suis engagé ni dans un sens ni dans l'autre, » a-t-il précisé, ajoutant qu'il se prononcerait prochainement sur cette vente d'armes après s'être entretenu avec « la personne qui, à l'heure actuelle, dirige Taïwan, » soit implicitement le président taïwanais Lai Ching-te.
Pékin demande également à Washington de modifier son narratif officiel à l'égard de Taïwan dans le cadre de sa politique d'ambiguïté stratégique. De la formulation « les États-Unis ne soutiennent pas l'indépendance de Taïwan, » elle souhaite que Washington déclare « s'opposer à l'indépendance de Taïwan. »
Une différence sémantique tout sauf anodine puisque le but de Pékin est d'utiliser l'érosion du soutien américain pour accentuer les divisions au sein de la population taïwanaise sur ce sujet central d'une « réunification » et d'affaiblir ainsi le camp du Parti démocratique progressiste (PDP) au pouvoir avec comme objectif ultime le retour au pouvoir dans l'ile d'une force politique ouverte à cette idée, en l'occurrence le parti nationaliste Kuomintang.
Or, juste avant de quitter Pékin, Donald Trump a adressé une mise en garde inhabituelle à Taïwan contre toute déclaration d'indépendance, dans une déclaration à la chaîne Fox News diffusée quelques heures plus tard.
« Je n'ai pas envie que quelqu'un déclare l'indépendance et, vous savez, nous sommes ensuite censés faire 15 000 kilomètres pour faire la guerre, » a-t-il dit. « Nous n'avons pas envie que quelqu'un se dise, proclamons l'indépendance parce que les États-Unis nous soutiennent […] Je veux que [Taïwan] fasse baisser la température. Je veux que la Chine fasse baisser la température, » a-t-il ajouté.
De tels propos résonnent étrangement dans la bouche d'un président américain, d'autant que ni le gouvernement taïwanais, ni les responsables du PDP au pouvoir n'ont exprimé des velléités quelconques d'une déclaration d'indépendance formelle, sachant qu'elle constitue une ligne rouge pour Pékin qui serait alors poussé à ouvrir les hostilités contre Taipei.
Le gouvernement de Taïwan a réagi samedi 16 en déclarant que « Taïwan est une nation démocratique, souveraine et indépendante, qui n'est pas subordonnée à la République populaire de Chine, » rappelant là ce que disent depuis plusieurs années les présidents successifs de l'île.
« En ce qui concerne les ventes d'armes entre Taïwan et les États-Unis, il ne s'agit pas seulement d'un engagement des Etats-Unis envers la sécurité de Taïwan, clairement prévu par la loi sur les relations avec Taïwan, mais aussi d'une forme de dissuasion commune face aux menaces régionales, » a ajouté le ministère des affaires étrangères taïwanais dans un communiqué, estimant que la politique de Washington demeurait « inchangée. »
Xi Jinping propose à l'Amérique un partenariat plutôt que la rivalité
Malgré leurs nombreux différends, la Chine et les États-Unis doivent être « des partenaires, pas des rivaux, » a par ailleurs affirmé le président chinois. « La coopération profite aux deux parties, tandis que la confrontation nuit aux deux […] Nous devons nous entraider pour réussir et prospérer ensemble, traçant ainsi une nouvelle voie, celle de la bonne entente entre grandes puissances en cette nouvelle ère, » a déclaré le président Xi à Donald Trump, ajoutant que le monde était « à la croisée des chemins. »
Grandiloquent, comme à son habitude, Donald Trump lui a répondu : « C'est un honneur d'être à vos côtés. C'est un honneur d'être votre ami, et les relations entre la Chine et les États-Unis vont être meilleures que jamais. » « Nous allons avoir ensemble un avenir fabuleux, » a-t-il ajouté avant trois heures d'entretiens entre les deux délégations.
Selon le ministère chinois des Affaires étrangères, Xi Jinping a déclaré qu'il était « d'accord » avec Trump pour établir une « relation sino-américaine constructive de stabilité stratégique » qui présiderait aux relations pendant le reste du mandat de Trump et au-delà.
Pour Rush Doshi, ancien directeur chargé de la Chine au Conseil de sécurité nationale de la Maison Blanche sous l'administration de Joe Biden, les propos de Xi Jinping sur Taïwan et les États-Unis représentent une « nouvelle formulation majeure. »
« Pékin propose cela en position de force. Elle a remporté la guerre commerciale de l'année dernière, a orchestré une détente qui a favorisé la Chine et souhaite désormais ancrer tout cela au-delà de Trump, » estime Rush Doshi qui est aujourd'hui directeur de la China Strategy Initiative au Council on Foreign Relations, cité le 14 mai par le Financial Times.
« Xi souhaite fixer des limites claires aux Américains sur ce qu'ils peuvent et ne peuvent pas faire avec la Chine, » estime dans les colonnes du même journal George Chen, associé du cabinet de conseil Asia Group, ajoutant que cela s'appliquait tout particulièrement à Taïwan.
Pourquoi cette obsession de s'emparer de Taïwan ?
S'emparer de Taïwan est une quasi-obsession pour Xi Jinping. Au-delà de l'aspect purement politique de cette « réunification, » bien que souvent passé sous silence, il en existe un autre de nature militaire et géostratégique dont les conséquences sont potentiellement gigantesques pour la Chine et ses voisins : le contrôle des mers en Asie de l'Est.
Or Taïwan étant situé exactement au milieu de la première chaîne des îles de l'Océan Pacifique, sa conquête permettrait à la Chine de se rendre maître des étendues maritimes qui l'entourent, en l'occurrence la mer du Japon ainsi que la mer de Chine orientale, soit environ 750 000 km² entre la côte septentrionale de Taïwan au sud-ouest, la Chine à l'ouest, l'archipel Nansei au sud-est, l'île de Kyushu au nord-est et l'île sud-coréenne de Jeju au nord.
Du même coup, le Japon, la Corée du Sud et les Philippines se trouveraient plus isolés que jamais face à la Chine qui est de plus déjà engagée depuis des années dans la militarisation à outrance de la mer de Chine méridionale. Soit 3,8 millions de km² dont elle revendique une souveraineté contestée par les autres pays riverains comme le Vietnam, les Philippines, l'Indonésie, Singapour, la Malaisie et Brunei.
En filigrane de cette éventuelle conquête de Taïwan, l'enjeu géostratégique est donc immense pour les États-Unis puisque si l'opération devait réussir, la Chine se trouverait en position de force pour chasser l'Amérique de toute la région où, en ayant abandonné Taïwan, elle aurait en même temps perdu tout crédit auprès de ses alliés, un objectif jamais reconnu mais bien réel de Xi Jinping. Avec l'influence disparue des États-Unis en Asie, la Chine aurait alors toute latitude pour y imposer sa primauté.
Déjà, dans la presse asiatique, apparaissent des critiques de plus en plus ouvertes à l'égard des États-Unis, certains commentaires soulignant qu'à l'imprévisibilité déjà bien connue de Donald Trump s'ajoute aujourd'hui une confiance en chute libre à l'égard de ce pays qui était jusque-là un allié.
Le secrétaire d'État américain Marco Rubio qui accompagnait Donald Trump a tenté de minimiser la portée de l'avertissement de Xi Jinping et le mutisme de son président qui a suivi en déclarant : « La politique américaine sur la question de Taïwan reste inchangée à ce jour, » ajoutant que les Chinois « soulèvent toujours cette question […] nous clarifions toujours notre position et nous passons à autre chose. »
La ministre des Affaires étrangères de Taïwan, Lin Chia-lung, a remercié vendredi les États-Unis d'avoir exprimé à plusieurs reprises leur soutien. Cette déclaration convenue ne saurait cependant masquer un certain désarroi à Taïwan où les dirigeants sont contraints à une certaine réserve au risque de susciter l'ire du président américain.
Une visite sans substance commerciale, les marchés sont déçus
Donald Trump, dont c'était la deuxième visite officielle en Chine après celle effectuée en 2017 au cours de son premier mandat, a quitté la Chine vendredi 15 mai en vantant des accords commerciaux qui n'ont cependant guère enthousiasmé les marchés.
Les responsables américains ont déclaré avoir conclu des accords pour la vente de produits agricoles et avoir progressé dans la mise en place de mécanismes de gestion des échanges futurs, les deux parties devant identifier pour 30 milliards de dollars de biens non sensibles.
Donald Trump a déclaré à Fox News que la Chine avait accepté de commander 200 avions Boeing, son premier achat d'avions commerciaux de fabrication américaine depuis près d'une décennie, mais ce chiffre était bien en deçà des quelque 500 appareils attendus par les marchés, si bien que l'action de Boeing devait chuter de plus de 4 % après son départ de Pékin.
Le sommet entre les deux présidents avait été marqué par un faste somptueux clairement voulu par Pékin, entre les grandes réceptions avec des soldats marchant au pas de l'oie, un banquet festif et les visites privées d'un jardin impérial non-ouvert au public, tandis que Trump n'a cessé de couvrir son hôte d'éloges, soulignant sa chaleur et son envergure.
« Ce fut une visite incroyable. Je pense qu'elle a apporté beaucoup de bienfaits, » a ainsi déclaré Trump à Xi Jinping au terme de sa visite lors de leur dernière rencontre à l'intérieur du complexe de Zhongnanhai placé sous haute sécurité au cœur de Pékin et considéré comme le lieu du pouvoir suprême chinois. Donald Trump a ensuite été l'invité d'honneur d'un dîner avec au menu des boulettes de homard et de pétoncles Kung Pao.
Venu aussi demander l'aide de Xi Jinping pour obtenir de l'Iran la réouverture du détroit d'Ormuz et se mettant ainsi lui-même en position de faiblesse, Donald Trump n'a semble-t-il pas reçu d'engagement concret de son hôte.
L'ombre de la guerre en Iran présente à Pékin sans réelles perspectives
Un bref résumé américain des discussions de jeudi a mis en avant ce que la Maison Blanche a qualifié de « volonté commune » des dirigeants de rouvrir le détroit d'Ormuz, par lequel transitait jusqu'au 28 février un cinquième du pétrole et du gaz mondiaux, ainsi que l'intérêt apparent de Xi Jinping pour les achats de pétrole américain afin de réduire sa dépendance vis-à-vis du Moyen-Orient. La Chine importe autour de 40% de son pétrole du Moyen-Orient.
« Ce qui est remarquable, c'est qu'il n'y a aucun engagement de la part de la Chine à prendre des mesures spécifiques concernant l'Iran, » a déclaré Patricia Kim, chercheuse en politique étrangère à la Brookings Institution.
Le principal sinon l'unique résultat tangible du sommet pourrait être le maintien d'une trêve commerciale fragile conclue lors de la dernière rencontre des dirigeants en octobre dernier à Busan en Corée du Sud, lorsque Trump avait suspendu les droits de douane à trois chiffres sur les produits chinois tandis que Xi Jinping renonçait à étrangler l'approvisionnement américain en terres rares essentielles.
La question de savoir si la trêve sera prolongée au-delà de son expiration prévue plus tard cette année n'a pas encore été tranchée, a déclaré vendredi à Bloomberg TV le représentant américain au Commerce, Jamieson Greer, qui accompagnait Donald Trump.
Donald Trump a semble-t-il essuyé un refus poli lorsqu'il a demandé la libération de l'ex-magnat de la presse prodémocratie de Hong Kong Jimmy Lai condamné à 20 ans de prison pour « sédition. » Les affaires de Hong Kong relèvent de la compétence interne de la Chine, avait peu auparavant déclaré le ministère des Affaires étrangères sur ce sujet.
Scott Bessent, secrétaire au Trésor américain, a déclaré jeudi à la chaîne de télévision CNBC que les deux parties discutaient de la mise en place d'un « Conseil du commerce » et d'un « Conseil de l'investissement, » avec pour objectif de désigner environ 30 milliards de dollars de produits chinois non sensibles ou de faible valeur que les États-Unis ne souhaitent pas produire et pour lesquels Washington pourrait prévoir des droits de douane réduits.
La Chine, quant à elle, pourrait acheter davantage de carburant aux États-Unis afin de diversifier ses sources d'énergie, a-t-il ajouté. Le conseil de l'investissement, quant à lui, chercherait à identifier les domaines non sensibles que les deux parties pourraient explorer sur leurs marchés respectifs.
Donald Trump était venu en Chine à la tête d'une délégation d'hommes d'affaire de tout premier plan, dont Tim Cook d'Apple, Jensen Huang du géant Nvidia, Elon Musk de Tesla et Jane Fraser de Citigroup, tous venus, a-t-il dit à Xi Jinping, « vous rendre hommage, à vous et à la Chine. »
Les semaines et les mois qui viennent donneront la mesure des résultats concrets de cette visite car autant Donald Trump est à la recherche de « deals » transactionnels immédiats, autant le Chine de Xi Jinping vise le temps long.
Ce dernier estime à juste titre que le temps travaille en sa faveur depuis le début du deuxième mandat du président américain en janvier de l'année dernière marqué par une image des États-Unis en chute libre au profit de la Chine qui tire parti de l'aventurisme américain pour se présenter comme un artisan de la stabilité et la paix dans le monde.
Par Pierre-Antoine Donnet
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L’absence de justice en Syrie
« Aucun des criminels du régime d'Assad n'aurait imaginé qu'un jour viendrait où il serait tenu de rendre compte de ses crimes ; ils se croyaient éternels et pensaient que quiconque s'opposait à eux ou leur tenait tête était voué à être éternellement perdant. (...) De même aujourd'hui, aucun des auteurs de crimes liés au régime post-Assad, qu'ils aient commis ces crimes avant ou après la chute d'Assad, n'imagine qu'il pourrait se retrouver dans la même situation que celle des criminels du régime d'Assad aujourd'hui. »
Tiré d'Europe solidaire sans frontière.
Aucun des criminels du régime d'Assad n'aurait imaginé qu'un jour viendrait où il serait tenu de rendre compte de ses crimes ; ils se croyaient éternels et pensaient que quiconque s'opposait à eux ou leur tenait tête était voué à être éternellement perdant. Il ne leur était pas venu à l'esprit qu'ils pourraient vivre les moments d'humiliation qu'ils vivent aujourd'hui, eux qui avaient l'habitude d'humilier les gens et de bafouer leurs droits sans aucune retenue. De même aujourd'hui, aucun des auteurs de crimes liés au régime post-Assad, qu'ils aient commis ces crimes avant ou après la chute d'Assad, n'imagine qu'il pourrait se retrouver dans la même situation que celle des criminels du régime d'Assad aujourd'hui. Or, si l'idée d'une responsabilité pénale venait à effleurer l'esprit du criminel, cela lui gâcherait son crime ; cette idée doit donc rester loin de son esprit, soit en raison des tendances criminelles inscrites dans sa psychologie, qui le plongent entièrement dans le crime sans qu'il ne pense à ce qui viendra après, soit parce qu'il se sent à l'abri, ce qui lui permet de laisser libre cours à ses instincts en toute sérénité ; il ne se contente pas de commettre le crime, mais en fait un art et s'en vante, car il trouve des gens pour l'applaudir. C'est ainsi que l'on peut définir le système politique des pays semblables à la Syrie : une usine à criminels.
Être criminel au sein du régime politique en place signifie être protégé ; si « votre régime » venait à tomber, vous perdriez cette protection, et c'est alors que la justice pourrait s'abattre sur vous. Le fait de croire en l'éternité d'un système politique affranchi des contraintes civiles, de la surveillance de la presse et d'un pouvoir judiciaire indépendant et respecté alimente chez les membres du régime une tendance à bafouer les droits des gens jusqu'à commettre des crimes. Telle est la tradition politique bien ancrée dans nos pays, où le système politique représente tout, où il est l'unique sujet et où tout ce qui se trouve en dehors n'est qu'un objet de domination et de mépris. Le système peut ainsi faire d'un criminel un héros s'il le souhaite, ou le traduire en justice comme il le mérite s'il le souhaite également. Il n'existe aucune volonté interne supérieure à la sienne ni équivalente à celle-ci.
Dans notre tradition bien établie, il n'existe pas de volonté civile active en dehors du pouvoir politique ; ainsi, la définition « objective » du crime est sans valeur. Nous entendons par là une définition indépendante des humeurs politiques ; seule la définition politique variable du crime fait autorité. En effet, chaque régime politique redéfinit le crime, punissant ou pardonnant selon son bon vouloir et son bon plaisir. Telle est notre tradition politique, si profondément enracinée que le spectacle de la mise en cause et de l'humiliation de criminels qui pensaient échapper à toute responsabilité ne dissuade pas ceux qui détiennent le pouvoir de suivre la même voie criminelle que leurs prédécesseurs. Chaque régime reprend le chemin tracé par son prédécesseur. Une tradition qui transcende les fluctuations politiques, une tradition qui est restée à l'abri de toute remise en cause lors des révolutions arabes qui ont visé à « renverser le régime » et qui, dans plusieurs pays, dont la Syrie, ont conduit à accepter l'inacceptable pour se libérer d'un « régime » qui utilisait le crime pour se maintenir au pouvoir.
C'est ainsi que le régime post-« régime » a pu reconstituer le vieil ordre des choses, s'érigeant en autorité pour définir le crime. Ce qui a privé la société de la possibilité de se doter d'un système judiciaire indépendant, opposé au crime par principe et capable d'imposer sa justice. Cela a également ouvert la voie à la corruption de la conscience publique en l'impliquant dans une équation politique qui accepte le crime comme moyen de punir le crime. Nous manquons toujours d'une institution judiciaire dont les juges auraient pour seule référence la justice, et la justice reste vulnérable à la manipulation car elle reste entre les mains d'auteurs de crimes protégés par la force et par une opinion publique qui ne trouve pas d'alternative dotée à la fois de force et d'intégrité.
Ce qui est constant dans nos pays, c'est que les régimes militaro-policiers bloquent les voies du changement politique pacifique, tout en s'obstinant à créer davantage de raisons qui justifient ce changement, de sorte que la violence reste la seule voie. et cette voie, outre le coût exorbitant qu'elle exige du pays, conduit à l'émergence d'entités militaires opposées qui, dans leurs relations internes et leurs pratiques, ressemblent à l'entité qu'elles combattent. C'est inévitable, car le respect unilatéral des principes humanitaires et du droit international rendra cette partie vulnérable à une défaite militaire face à un adversaire brutal qui ne respecte ni loi ni valeur. Nous nous retrouverons alors confrontés à un conflit militaire entre des parties qui commettent des crimes, chacune trouvant une justification à ses crimes et le soutien de ses partisans. Et comme il n'est pas possible de faire la part des choses entre les auteurs de crimes, on aboutit, dans de tels conflits, à ce que la victoire de n'importe quelle partie conduise à un régime « d'élite » de même nature politique et psychologique. Et c'est ainsi que l'on recommencera à tracer le même cercle.
Le risque dans de tels conflits violents au contenu politico-intellectuel atrophié comme on en a connu lors de révolutions visant à « renverser le régime » qui ont secoué les pays arabes, dont la révolution syrienne, c'est que le principe d'identité l'emporte sur l'idée de liberté, qu'il s'agisse d'une identité organique antérieure au conflit (confessionnelle, religieuse, ethnique, clanique… etc.) ou d'une identité partisane émergente qui se sclérose dans le conflit, perd son sens politique et devient incapable de voir ses propres crimes tout en pointant du doigt ceux de l'adversaire. Dans ce type de conflits, c'est la demande pour les éléments les plus sectaires et violents qui augmente, ce qui chasse la rationalité politique et ouvre un marché florissant à l'étroitesse d'esprit identitaire qui menace le destin de tout le pays, comme c'est le cas en Syrie aujourd'hui et dans plus d'un pays arabe qui a été balayé par la vague de violence.
Le plus dangereux serait que cette dynamique parvienne à polariser l'élite rationnelle de la société, l'amenant à accepter certains crimes et à en rejeter d'autres, ce qui revient à affaiblir la rationalité ou même à chasser la raison, la rendant incapable de contrer la tendance des violents à saper les fondements de l'État de droit et de l'indépendance de la justice. Si Abd al-Rahman al-Kawakibi (un des premiers théoriciens du nationalisme arabe. Critique acerbe du despotisme et de la tyrannie) avait raison d'affirmer qu'il ne faut pas résister à la tyrannie par la violence, il n'en reste pas moins qu'il est difficile d'éviter le conflit violent sous des régimes qui ferment toutes les voies du changement pacifique. Dans ces conditions, le seuls chemin qui reste, ce serait que les élites rationnelles conservent leur équilibre et jouent leur rôle dans le développement d'une action civile qui s'oppose à l'autoritarisme, et dans la formation d'une conscience publique qui rejette par principe le crime et la violation des droits.
Rateb Shabo
• Traduction DeepL revue par Pierre Vandevoorde pour ESSF, relue par l'auteur.
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Israël intercepte à nouveau la Flottille pour Gaza au large de Chypre
Ce 18 mai au matin, les forces d'occupation israéliennes ont intercepté illégalement plus de 26 voiliers de la Flottille pour Gaza, au large de Chypre, dans les eaux internationales. La situation n'est cependant pas fixe et reste évolutive.
Tiré d'Agence média Palestine.
La flottille avait déjà été interceptée une première fois illégalement en eaux internationales, au large de la Crète le 30 avril. Initialement composée de 50 bateaux, elle avait été partiellement stoppée par l'armée israélienne. Au moins une vingtaine de navires étaient toutefois parvenus à poursuivre leur route. Pour plus de détails sur ce premier parcours, lire notre précédent article ici.
Lors de cette première interception, près de 176 militant·es avaient été arrêté·es par l'armée israélienne, avant d'être relâché en Grèce. Seulement deux d'entre eux, Thiago Avila, ressortissant brésilien, et Saïf Abukeshek, Espagnol d'origine palestinienne, avaient été emmenés de force en Israël et détenus pendant une dizaine de jours.
Tous deux ont annoncé, après leur libération, avoir été victimes de violences physiques et psychologiques, couplé à des conditions de détention particulièrement dures. En signe de protestation, ils avaient entamé une grève de la faim. Saïf Abukeshek a d'ailleurs perdu près de quinze kilos durant sa détention. Pendant ces dix jours, la mère de Thiago de Àvila est également décédée, alors que le militant était toujours détenu par Israël.
Malgré sa première interception, la flottille n'a pas interrompu sa mission. Après une escale à Marmaris, en Turquie, pour des opérations de ravitaillement et de maintenance, elle a repris la mer ce 14 mai avec une cinquantaine d'embarcations. Saïf Abukeshek, libéré quelques jours plus tôt, avait immédiatement annoncé sa volonté de rejoindre à nouveau la flottille pour poursuivre la route vers Gaza.
La nuit dernière, les organisateur·ices ont indiqué avoir repéré plusieurs navires inconnus autour de la flottille, alors qu'il ne lui restait qu'environ 300 milles marins, soit près de 550 kilomètres, avant d'atteindre les côtes de Gaza. C'est ce matin que l'abordage illégal de plusieurs bateaux a commencé. De nombreux ressortissant·es français·es se trouveraient également à bord.
Parmi eux·elles, Alima Boumediene-Thiery, ancienne sénatrice écologiste, actuellement présente sur l'un des bateaux, a transmis de ses nouvelles par message à l'Agence Média Palestine : « (…) Ils nous encerclent, 3 cargos militaires, 1 zodiacs et 1 cargos prison. Ils sont en train de diviser la flottille. Ils n'interviennent pas sur notre bateau. Ils nous regardent et nous photographient de leur bateau. Ils ont pris 8 bateaux et il reste 52 bateaux qui continuent sur Gaza même si on sait qu'ils vont revenir ! » puis, quelques heures plus tard, elle ajoute : « ça va être notre tour, ils approchent de plus en plus ».
Pour rappel, les flottilles sont des actions militantes et pacifiques, qui ne violent aucune loi, mais visent à contester le blocus illégal de Gaza. Ce blocus criminel emprisonne une population civile de plus de deux millions de personnes, privées de leurs besoins les plus élémentaires et désormais plongées dans le plus grand dénuement après une guerre génocidaire.
À l'heure où nous publions, une liste confirmée de bateaux interceptée nous a été transmise. À ce stade, seize bateaux auraient été interceptés, dont plusieurs comptaient des ressortissant·es français·es à leur bord. Sept Français·es seraient concerné·es : Adrien Pain, Sabrina Azzizi, Juliette Dimet, Juliette Nicolas, Barbara Brizard, Laetitia Merle et Axel Dumonceau.

Israël peut-il survivre sans les États-Unis ?
La guerre qui a opposé Israël et les États-Unis à l'Iran repose sur une architecture stratégique forgée au fil des décennies. Alors que des frappes de drones iraniens ont de nouveau mis à l'épreuve le cessez-le-feu dans le Golfe Persique ce dimanche, et que le Premier ministre Benjamin Netanyahou déclarait à CBS News vouloir ramener à zéro la composante financière de l'aide américaine sur une décennie, une question s'impose : cette aide est-elle encore indispensable à la survie de l'État hébreu ?
Tiré de icibeyrouth
12 mai 2026
Par Mario Chartouni
Une femme drapée d'un drapeau mêlant les couleurs des États-Unis et d'Israël contemple la clôture barbelée de l'ancien camp d'extermination nazi d'Auschwitz-Birkenau, à Brzezinka (Birkenau), près d'Oświęcim, en Pologne, lors de la Marche des vivants organisée chaque année en hommage aux victimes de l'Holocauste, le 14 avril 2026. ©Wojtek Radwanski / AFP
Sept décennies de soutien inconditionnel
Israël est le premier bénéficiaire de l'aide étrangère américaine. Selon le Congressional Research Service (CRS), Washington lui a versé 174 milliards de dollars courants en assistance bilatérale et en financement de défense antimissile depuis 1948 – soit environ 298 milliards en dollars constants de 2024. Ce soutien a traversé chaque administration, républicaine comme démocrate, et s'est institutionnalisé à travers des mémorandums d'entente décennaux, c'est-à-dire des engagements politiques non contraignants, conclus directement entre les deux gouvernements sans ratification parlementaire, qui fixent pour dix ans les volumes d'aide militaire garantis et les grandes priorités de coopération en matière de défense.
Le premier, conclu sous Clinton en 1999, prévoyait 26,7 milliards sur dix ans. Le deuxième, signé sous George W. Bush en 2007, portait sur 30 milliards. Le troisième, en vigueur de 2019 à 2028 et paraphé en 2016 sous Obama, engage les États-Unis à hauteur de 38 milliards : 33 milliards en financement militaire direct et 5 milliards pour les programmes communs de défense antimissile. À ce socle s'ajoutent, depuis le 7 octobre 2023, des crédits d'urgence considérables – 12,5 milliards pour la seule année 2024, selon le CRS.
Cette aide a permis à l'armée israélienne de disposer du bouclier multicouche le plus dense au monde : Dôme de fer, Fronde de David, Arrow II, Arrow III, ainsi que le plus récent, le laser Iron Beam. Elle a également financé l'acquisition des F-35, dont Israël est le premier opérateur mondial hors États-Unis, des hélicoptères CH-53K et des futurs ravitailleurs KC-46A. D'après le Council on Foreign Relations (CFR), l'aide américaine représentait, avant la guerre de Gaza, environ 20 % du budget de défense israélien.
Une relation en cours de refondation
Ce modèle est aujourd'hui remis en question des deux côtés de l'Atlantique. Selon le Jerusalem Post, des négociations doivent s'ouvrir en ce mois de mai pour concevoir le prochain mémorandum, dont l'ambition serait de substituer progressivement l'aide directe à un partenariat industriel et technologique commun – laser de défense, intelligence artificielle, systèmes hypersoniques, informatique quantique.
Ce basculement s'explique par plusieurs facteurs convergents. Du côté américain, la bipartisanerie qui soutenait l'aide s'effrite : 40 des 47 sénateurs démocrates ont récemment voté pour bloquer des ventes d'armes à Israël, et une frange grandissante du camp républicain, portée par l'idéologie « America First », remet en cause les aides extérieures.
Pour le Carnegie Endowment, la destruction massive de Gaza a provoqué des fractures durables au sein de la communauté pro-israélienne américaine. Dans ce contexte, comme le note l'Institut israélien d'études de sécurité nationale (INSS), l'aide militaire est perçue par une part croissante de l'opinion américaine comme une forme de coresponsabilité dans les actions d'Israël.
Du côté israélien, la guerre a mis en évidence une vulnérabilité stratégique : lors de l'opération à Rafah en 2024, Israël avait différé et réduit son offensive par crainte de manquer de munitions américaines. Netanyahou a publiquement tiré la leçon de cet épisode en annonçant un programme d'indépendance industrielle – baptisé « bleu et blanc », aux couleurs du drapeau israélien – visant à produire domestiquement une part croissante des munitions et des technologies militaires.
Israël pourrait-il survivre sans cette aide ?
La réponse est nuancée. D'un point de vue macroéconomique, l'INSS observe que la part de l'aide américaine dans le PIB israélien est tombée à environ 0,5 % en 2025, témoignant de la croissance exceptionnelle de l'économie israélienne depuis 2016. Israël figure parmi les quatorze pays les plus riches par habitant, et son industrie de défense – Elbit Systems, Rafael, Israel Aerospace Industries – exporte près de 70 % de sa production vers des dizaines de pays, générant des revenus considérables.
Toutefois, l'aide représente encore environ 15 % du budget de défense, selon l'INSS, et son remplacement intégral serait coûteux dans un contexte de réarmement post-guerre. Surtout, le vrai enjeu n'est pas financier : c'est l'accès garanti aux technologies militaires américaines de pointe. Israël ne produit pas ses propres avions de chasse et dépend entièrement de Washington pour ses F-35. Comme le souligne le Jerusalem Post, il est « difficile de savoir ce qu'Israël ferait pour maintenir sa supériorité aérienne régionale si un futur gouvernement américain refusait de continuer à lui vendre des F-35 ».
L'aide est également, comme le rappelle l'INSS, une ancre institutionnelle et symbolique de l'alliance qui limite les volte-face diplomatiques entre administrations successives. Sa disparition pure et simple, sans accord de substitution, enverrait un signal dévastateur à l'ensemble des adversaires d'Israël, chose que que le CFR résume ainsi : ce serait signifier à tous les ennemis d'Israël que son meilleur allié se retire.
La transition en cours n'est donc pas une rupture mais une mue : d'une relation de dépendance vers un partenariat industriel et technologique entre deux puissances militaires qui ont, ensemble, réécrit les règles de la dissuasion au Moyen-Orient.
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Ce que le témoignage de soldats israéliens révèle de l’ampleur de la déshumanisation des Palestiniens
Lorsque des soldats témoignent avoir reçu l'ordre de tirer sans distinction à Gaza, les médias israéliens n'en déplorent que les victimes israéliennes.
Tiré de Agence Média Palestine
12 mai 2026
Si le silence règne encore sur les crimes israéliens à Gaza et en Cisjordanie, ce n'est pas du fait de l'armée israélienne, qui ne se cache pas de ses exactions. C'était encore le cas la semaine dernière, lorsqu'un soldat israélien a témoigné, sur le média israélien Channel 13, avoir reçu à Gaza l'ordre de « tuer toute personne marchant sur deux jambes ».
Tirer pour tuer
« Un homme, quel que soit son âge, on ne plaisante pas avec ça ; on le tue immédiatement », explique le soldat. « Ils nous ont même dit que s'il s'agissait d'une femme ou d'un enfant, il fallait faire preuve de discernement, parce que tout peut arriver », ajoute-t-il avant de préciser avoir reçu les même consignes concernant les ânes.
L'homme témoigne sous anonymat, et ce n'est pas par remord envers les Palestinien-nes qu'il a assassiné·es qu'il parle : il s'adresse à la mère d'un otage irsaélien qu'il a tué par “erreur” par l'armée israélienne à Gaza.
Il s'agit d'une enquête sur un événement survenu en décembre 2023, lorsque des soldat·es israélien·nes ont tué trois otages israéliens dans le quartier de Shujaiya, à Gaza, alors qu'ils étaient torse nu, agitaient un drapeau blanc et ne représentaient visiblement aucune menace.
Dans ce documentaire, la mère d'un des otages tués explique avoir parlé avec de nombreux soldats impliqués, et que chacun d'entre eux rapporte avoir reçu le même ordre de la part de l'armée. « Tous les soldats à qui j'ai parlé m'ont dit la même chose », raconte-t-elle. « Ils ont reçu un ordre sans équivoque : tout ce que vous voyez, n'hésitez pas, même s'il s'agit de civils. Vous tirez pour tuer. »
Un autre soldat présent lors du massacre des otages explique que le quartier avait été désigné comme « zone de destruction », réaffirmant que les soldats avaient reçu l'ordre de tirer pour tuer. Il ajoute que les soldats ont supposé, en apercevant l'un des otages originaire d'une communauté bédouine vivant en Israël, que celui-ci était arabe, et justifié leur décision de tirer sur cet argument raciste. « Dès que l'on identifie une personne d'apparence arabe à Gaza », explique le soldat, « notre première intuition est qu'il s'agit de terroristes du Hamas tentant un raid. »
En Cisjordanie, le tir à deux vitesses
Le documentaire d'investigation se poursuit, révélant ce que l'on sait déjà : l'armée israélienne n'était pas à Gaza pour sauver les otages israélien·nes, ou pas seulement, et elle a eu recours par le passé à la « directive Hannibal », qui autorise le recours à la force militaire contre des soldat·es enlevé·es, même si cela entraîne la mort de ces dernier·es.
Ce que ces témoignages prouvent est surtout ce qu'ils ne nomment pas, soit les réelles victimes de ces ordres sanguinaires, tuées parce que “marchant sur deux jambes”, parce que “arabe”, parce qu'elles étaient là : 72 740 Palestinien·nes assassiné·es par l'armée israélienne depuis le 7 octobre 2023. Or la déshumanisation des Palestinien·nes est telle que, dans les témoignages recueillis par Channel 13, l'indignation n'est soulevée que pour ces 3 otages israéliens tués sans raison.
La semaine dernière, le journal israélien Haaretz révélait que le général de division Avi Bluth, commandant israélien chargé de la Cisjordanie occupée, se vantait auprès d'un auditoire privé que l'armée israélienne « tue comme elle n'a plus tué depuis 1967 ». Surtout, il a expliqué devant son auditoire ce que beaucoup savaient depuis longtemps : qu'Israël pratiquait une politique de tir à deux vitesses, évitant activement de tirer sur les colons israéliens qui jettent des pierres sur les forces israéliennes, tout en tirant sans retenue sur les Palestiniens·ne qui faisaient de même.
Le général a affirmé que l'armée avait tué 42 lanceurs de pierres palestiniens en 2025, avant d'expliquer que tirer sur les colons israéliens devait être évité, selon lui, invoquant les « conséquences sociétales profondes » d'un tel acte.
« Cela n'est rien », réagit Orly Noy, rédactrice en chef du journal en hébreu Local Call. Elle explique sur Al Jazeera que « [l'organisation d'anciens soldats] Breaking the Silence a publié un rapport montrant que les soldats israéliens de la zone C [la partie de la Cisjordanie sous administration israélienne totale] ignoraient qu'une partie de leur travail consistait à protéger les Palestiniens de la violence des colons. Ils n'en avaient absolument pas conscience. C'était il y a des années, avant le 7 octobre, avant le génocide [de Gaza]. Les Israéliens pouvaient s'en accommoder à l'époque ; aujourd'hui, ils s'en moquent complètement. »
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Des millions de Palestinien·nes commémorent le 78e anniversaire de la Nakba
Des millions de Palestinien·nes commémorent le 78e anniversaire de la Nakba – mot arabe signifiant « catastrophe » – terme qui désigne l'expulsion massive et la fuite de quelque 750 000 Palestinien·nes de leurs foyers pendant la guerre de 1948 qui a entouré la création d'Israël.
Tiré d'Agence média Palestine.
L'anniversaire de vendredi est la troisième commémoration de la Nakba depuis le début de la guerre génocidaire menée par Israël contre Gaza, et intervient alors que plus de deux millions de personnes dans l'enclave assiégée restent déplacées et confinées dans une fraction de leur territoire.
Plus de six mois après le cessez-le-feu d'octobre, la population de Gaza est entassée sur moins de la moitié de la bande de 40 km (25 miles) le long de la côte méditerranéenne, encerclée par une zone contrôlée par Israël qui englobe le reste du territoire.
La Nakba fait référence à la dépossession et au déplacement systématiques des Palestinien·nes entre 1947 et 1949, lorsque des groupes paramilitaires sionistes ont pris le contrôle de villes et de villages dans ce qui est devenu l'État d'Israël.
Les historien·nes estiment qu'environ 750 000 Palestinien·nes – soit environ un tiers de la population de l'époque – ont été chassé·es de leurs foyers, et que plus de 400 villages et quartiers urbains ont été dépeuplés ou détruits pour faire place à de nouveaux·elles immigrant·es juif·ves.
Des centaines de milliers de ces personnes expulsées et leurs descendant·es vivent aujourd'hui dans des camps de réfugié·es en Cisjordanie occupée, à Gaza et dans toute la région, notamment en Jordanie, au Liban et en Syrie. Beaucoup conservent encore les clés, les titres de propriété et les documents relatifs à leurs maisons situées dans ce qui est aujourd'hui Israël, les transmettant de génération en génération comme symboles de leur déplacement et d'un retour futur.
Les réfugiés palestinien·nes continuent de revendiquer le droit de retourner dans les villes et les villages dont eux-mêmes ou leurs proches ont été chassés.
Ce « droit au retour », inscrit dans la résolution 194 de l'Assemblée générale des Nations unies, reste l'une des principales questions en suspens dans les négociations entre Israël et les Palestinien·nes, qui sont au point mort depuis longtemps.
Pour de nombreux Palestinien·nes, la guerre qui se poursuit à Gaza et les nouveaux déplacements de population à travers l'enclave renforcent leur conviction que la Nakba n'est pas un événement historique ponctuel, mais un processus continu de dépossession.
À l'occasion du 78e anniversaire, les militant·es et les survivant·es affirment que leur commémoration est à la fois un acte de mémoire et une réaffirmation de leur revendication de justice, de retour et d'autodétermination.
Source : Al Jazeera.
Traduit par DM pour l'Agence Média Palestine.

Les Israéliens célèbrent l’occupation de Jérusalem dans la violence tandis que les Palestiniens commémorent la Nakba qui continue
Chaque année, des milliers d'Israéliens nationalistes célèbrent « Jerusalem Day » ou « le jour des drapeaux » le 14 mai. Ils défilent dans les rues de Jérusalem pour célébrer l'occupation de Jérusalem-Est en 1967.
Tiré de France Palestine Solidarité.
Chaque année, les nationalistes israéliens déchainent leur violence contre les Palestiniens dans les rues de Jérusalem. Par peur d'être attaqués, les Palestiniens sont obligés de fermer leurs commerces et de se barricader chez eux.
Les nationalistes, pour la plupart de jeunes colons israéliens, chantent « mort aux arabes » et « que vos maisons brûlent » sans être inquiétés par la police.
Les Palestiniens mais aussi les journalistes et militants de toutes nationalités sont attaqués par les nationalistes. Cela vaut aussi pour les militants d'organisations israéliennes qui sont déployés dans la ville pour protéger les Palestiniens.
La commémoration de la Nakba a lieu le lendemain de Jerusalem Day. Les démonstrations palestiniennes sont réprimées par les autorités israéliennes. En Israël à Haïfa, la police a dispersé un rassemblement pacifiste à l'occasion de la Nakba et arrêté 9 manifestants pour « atteinte à l'ordre public » : une sanction qui n'a pas été prononcée contre les colons violents la veille pour Jerusalem Day.
En Cisjordanie occupée, les Palestiniens n'ont plus le droit de commémorer la Nakba pour la deuxième année consécutive. A la place d'une manifestation, ils se rendent dans des villages dépeuplés en 1948 lors de la Nakba.
Le gouvernement israélien d'extrême-droite encourage la répression de la commémoration palestinienne de la Nakba et les actes de violence des nationalistes israéliens car cela répond à son projet de nettoyage ethnique.
Le ministre Ben Gvir, lui-même colon fasciste, et d'autres membres de la Knesset ont pris d'assaut l'esplanade des mosquées lors de Jerusalem Day en brandissant le drapeau israélien. Ils ont appelé à la destruction d'Al-Aqsa et à remplacer la mosquée par un temple juif.
Sources : Activestills / Ir Amim / Al-Jarmaq News / Standing Together / Ihab Hassan / Eye on Palestine / Quds News Network / Haaretz News Vid
Photo : Des Israéliens ultranationalistes ont pris d'assaut la vieille ville de Jérusalem lors de la « Marche du drapeau » israélienne © Oren Zic/Activestills

Ils soutiennent le journalisme indépendant dans les Balkans
Le Courrier des Balkans s'apprête lancer une nouvelle version de son site. Beaucoup de personnalités soutiennent Le Courrier et vous appellent à le soutenir vous aussi.
Tiré du blogue de l'auteur.
Depuis 1998, Le Courrier des Balkans raconte les Balkans autrement : avec des reportages, des analyses et des enquêtes qui donnent la parole à celles et ceux qui vivent dans la région, et en juin, nous lançons un nouveau site internet !
Un site qui sera plus facile à naviguer et plus agréable à lire, avec des fonctionnalités mieux adaptées aux usages d'aujourd'hui. Bref, un site plus moderne pour continuer à faire vivre un journalisme indépendant sur les Balkans.
Pour cela, nous avons engagé de gros moyens et le Courrier des Balkans a bénéficié d'une bourse dédiée du Fonds stratégique pour le développement de la presse du ministère de la Culture. Mais comme tout média indépendant, nous dépendons avant tout de notre communauté de lecteurs. Et pour finaliser ce projet, nous avons besoin de vous.
Nous lançons donc une campagne de financement participatif : cliquez ici pour participer
Ylljet Aliçka, écrivain, scénariste, ancien ambassadeur d'Albanie en France : « J'aimerais saluer le rôle essentiel du Courrier des Balkans, une voix forte et indispensable pour comprendre les réalités des Balkans. Grace à ce journal, les Balkans deviennent mieux connus, mieux compris, plus présents dans le domaine public francophone, et pas seulement.
Le travail essentiel et rigoureux de son équipe ont fondé une histoire de confiance, de liberté d'expression et de journalisme au service de la société. »
Florence Aubenas, journaliste : Des informations fiables, de la culture, de la recherche, des reportages… Le Courrier des Balkans constitue bien plus qu'un média. C'est un lien intime et puissant avec une région d'Europe qui passe régulièrement sous nos radars. La liberté du Courrier des Balkans est aussi la nôtre. À vous lire, encore et encore.
François Bonnet, président du Fonds pour une presse libre (FPL) : « Les Balkans constituent un angle mort pour les grands médias dominants, à quelques rares exceptions près. Or c'est là que se nouent de nombreux enjeux européens et que se mènent de féroces guerres d'influence. C'est aussi-là que s'inventent de nouvelles dynamiques sociales et naissent d'innombrables mouvements pour la démocratie, la défense de l'environnement, contre la corruption. La jeunesse de Serbie, rejointe par une large partie de la population, en fait la démonstration depuis des mois.
Depuis vingt-huit ans, Le Courrier des Balkans informe au plus près de ces réalités grâce à un réseau de correspondants présents dans une douzaine de pays, grâce aussi à de nombreux partenariats avec des médias indépendants de la région. C'est pour cela qu'il faut soutenir ce site d'information de référence et indépendant qui nous donne à voir les dynamiques sociales et culturelles de nos voisins européens.
Le Courrier des Balkans fait œuvre d'utilité publique. Il rappelle chaque jour qu'une information libre et de qualité se construit avec des reportages, des analyses, des portraits. Soutenons Le Courrier des Balkans. Son équipe le mérite. »
Velibor Čolić, écrivain (Bruxelles) : « Il existe trois types de personnes : celles qui ne savent pas, celles qui savent et celles qui lisent. L'information circule aujourd'hui rapidement et de façon éphémère.
Le Courrier des Balkans a pour vocation de relier différents mondes, notamment les Balkans, si proches, et la langue française. Un travail professionnel. Soutenons-les. »
Dernier livre : Guerre et pluie, Gallimard, 2024. Prix Joseph Kessel, Prix Ouest France Etonnants Voyageurs, Pris François Mauriac, Prix Maurice Genevois, etc.
Ivan Čolović, anthropologue et éditeur à
Belgrade
: Lire Le Courrier des Balkans, c'est s'informer sur ce coin d'Europe souvent mystifié et mal compris, mais c'est aussi une lecture qui corrige et complète notre savoir sur l'identité européenne. Autrement, le Courrier des Balkans est aussi le Courrier de l'Europe. Un pas vers les Balkans, c'est un pas pour devenir tous de vrais Européens. Donc, n'hésitez pas, soutenez le Courrier des Balkans !
Pascale Delpech, traductrice littéraire (Arles) : Que ferais-je sans le Courrier des Balkans ? Fascinée pour la Yougoslavie multiethnique, multiculturelle, multiconfessionnelle à 14 ans, j'ai appris plus tard de serbo-croate/croato- serbe à l'Université et n'ai plus jamais quitté ce monde, objet de mon travail. Ni ce pays, ni cette langue n'existent plus, mais avec le Courrier des Balkans, avec les publications qui y sont rattachées, j'ai pu suivre et mieux comprendre son destin dramatique.
Maintenant, pour rester excellement informée également des pays environnants, le Courrier représente pour moi une source d'information fiable, riche, avec des analyses subtiles et objectives, touchant la politique, la culture et tous les domaines d'activité de cette importante partie de l'Europe, encore mal connue de par chez nous. C'est brillant, précis, documenté et argumenté, courageux et INDISPENSABLE.
Sébastien Gricourt, fondateur de l'observatoire Balkans de la Fondation Jean Jaurès : « Le Courrier des Balkans, s'il n'existait pas, il faudrait l'inventer. C'est d'abord une belle aventure humaine avant d'être devenu un indispensable pour se plonger dans les Balkans, hors des sentiers (re)battus. On peut ne pas toujours être en accord avec des choix éditoriaux, mais qu'importe, ce journalisme-là indépendant est un acte de résistance démocratique, une respiration nécessaire. Les connaissances profondes historiques que transmet Le Courrier des Balkans est une source infinie d'inspiration et de modestie. Merci à vous. »
Belgzim Kamberi, journaliste, politologue, traducteur et militant des droits humains et des minorités : Soutenir aujourd'hui Le Courrier des Balkans, c'est non seulement défendre un journalisme professionnel et indépendant, en langue française, sur les Balkans occidentaux, mais aussi s'opposer à la propagation des politiques de repli identitaire, à la loi du plus fort, à la montée des autoritarismes et au recul des solidarités dans cette partie du continent européen.
Ilda Mara, éditrice de la revue Art & Trashëgimi (Art & Patrimoine), directrice de l'organisation franco-albanaise Argjiro : Je connais le Courrier des Balkans depuis 1999, juste après la guerre du Kosovo. À mes yeux, il reste l'unique média français spécialisé sur la région. Au fil des années, j'y ai trouvé bien plus qu'une source d'information : un espace interculturel, attentif aux nuances, qui refuse les simplifications et révèle toute la complexité d'une région riche, souvent mal comprise et réduite à des clichés.
Véritable pont entre les Balkans, l'espace francophone et l'Europe, il rend intelligible, accessible et vivante cette région multiple. Un média d'une rare qualité : riche, précis, courageux et essentiel. Soutenons-le !
Prince Nikola Petrović Njegoš de Monténégro (Cetinje) :
« Des liens qui unissent
Des valeurs qui se partagent
Au delà des frontières
C'est le secret du vivre ensemble
Le Courrier des Balkans y contribue
Contribuez à assurer son avenir ! »
Christophe Solioz, philosophe, essayiste et critique littéraire : En regardant dans le rétroviseur, je fais le deuil de nombres de revues trop tôt disparues : Lettre internationale, L'autre Europe, Le messager européen, La Nouvelle alternative, Le Courrier des pays de l'Est, Diagonales Est Ouest… Contre vents et marées toujours présent, Le Courrier des Balkans ne cesse de porter un indispensable regard critique sur une espace aussi bien post-yougoslave et que centre-européen en pleine recomposition. Son indépendance n'a pas de prix et mérite notre soutien.
Mila Turajlić, réalisatrice de cinéma : Rencontrer l'équipe du Courrier des Balkans et assister à certains de leurs événements a été une manière incroyable de trouver en France des personnes qui comprennent profondément la région et qui comprennent d'où je viens. J'ai regardé, au cours des deux dernières décennies, l'intérêt de la France pour les Balkans apparaître puis disparaître par vagues, au gré des crises et des priorités géopolitiques. Eux ont continué à être là, de manière constante, à saisir l'importance de ce qui s'y joue, et à faire le travail patient de le raconter, de le traduire et de le transmettre à un public français. Surtout, je leur suis reconnaissante de se battre pour créer un espace de nuance face aux récits médiatiques simplistes sur les Balkans et sur celles et ceux qui en viennent. Mais ce qui est peut-être encore plus frappant, c'est qu'en les écoutant et en lisant leurs reportages, j'ai fini par comprendre autrement mon propre pays, ma propre histoire, et aussi la manière dont on est perçu. Parfois, il faut de la distance - ou un autre angle - pour voir plus clairement. Leur travail donne aux Balkans une présence complexe, vivante et profondément humaine dans l'espace français. Aidons cela à continuer.
Nicolas Wieers, producteur du festival Balkan Trafik ! : « Mon nom est Nicolas Wieërs. Je suis le producteur du festival Balkan Trafik !, un festival des cultures des Balkans qui existe depuis plus de 20 ans maintenant. Je lis Le Courrier des Balkans depuis à peu près le même nombre d'années. C'est pour moi une source d'information extrêmement précieuse, notamment grâce à son réseau de correspondants sur le terrain et à tout le travail de traduction et de relais des médias nationaux en langue française. Leur travail est d'une richesse exceptionnelle. J'utilise énormément leurs articles et analyses dans le cadre de chacune de mes éditions, que ce soit pour nourrir ma réflexion autour de la culture ou pour développer des thématiques de débats et de rencontres organisés durant le festival. Je souhaite une longue vie au Le Courrier des Balkans. J'ai moi-même, ainsi que mon association, fait un don pour soutenir leur action. C'est un média de niche, mais un média essentiel — autant pour la diversité de l'information que pour les liens qu'il contribue à créer entre l'Europe et les pays de l'Europe du Sud-Est. À ma connaissance, ils sont les seuls à faire ce travail avec une telle profondeur et une telle constance. »

La bataille décisive contre l’extrême droite se jouera-t-elle en France ?
A un an de l'élection présidentielle en France, la campagne bat déjà son plein. Les enjeux sont d'importance, puisque l'une des grandes puissances européennes pourrait bientôt basculer aux mains de l'extrême droite. Dans ce contexte, les discussions sur les stratégies pour vaincre le Rassemblement national et l'union des droites se multiplient. Nous publions ci-dessous le texte de notre camarade Léonard en tant que contribution à ce débat.
Tiré de Gauche anticapitaliste
5 mai 2026
Par Léonard Brice
Bruxelles deviendra-t-elle la capitale d'une Union européenne fasciste ? Le récit fataliste d'une Europe (et d'un monde) grignotée par la montée inexorable de l'extrême droite s'est quelque peu fragilisé ces dernières semaines, avec deux événements majeurs qui ont pu être interprétés comme des victoires antifascistes : l'échec du référendum commandité par Giorgia Meloni en Italie, et la fin de l'interminable règne de Viktor Orban en Hongrie. Mais si ce sont des victoires, elles sont pour le moins partielles et fragiles. L'extrême droite garde le vent en poupe, et mûrit plus que jamais le projet de prendre le pouvoir à l'échelle de l'Union. Et dans cet affrontement, il se pourrait bien que l'élection présidentielle française, dans un an, constitue une bataille décisive.
Où en est l'extrême droite en Europe ?
À bien des égards, la Hongrie du parti Fidesz constituait un laboratoire pour l'extrême droite européenne. En 16 ans de pouvoir continu, Orban a patiemment sapé les fondements de la démocratie libérale, mis la justice aux ordres et placé la quasi-totalité des médias sous sa coupe, le tout en assumant progressivement une idéologie de plus en plus réactionnaire. Très vite, cette évolution s'est menée sous l'égide d'un inspirateur principal : Vladimir Poutine, qui est devenu sur cette période le modèle principal de toute l'extrême droite européenne, et qui a fait d'Orban son ambassadeur au sein de l'Union. Les partis comme le RN français et le Vlaams Belang belge ont, longtemps, embrassé cette orientation tournée vers l'est, dont le rejet de l'Union européenne était le principal étendard.
Mais cela fait un certain temps qu'ils ont changé leur braquet d'épaule. Le chaos du Brexit, puis la guerre d'Ukraine, ont forcé de nombreux partis, le RN en tête, à réviser leur logiciel. Le grand inspirateur de l'extrême droite européenne n'est plus Poutine, mais Trump. Sa figure de proue n'est plus Orban, mais Meloni. Son projet n'est plus la dislocation de l'Union, mais sa conquête, par une alliance fusionnelle avec une droite en pleine radicalisation.
De ce point de vue, la victoire de Péter Magyar peut se lire comme une simple confirmation de cette tendance. Son parti, Tisza, se revendique du centre-droit et est affilié au Parti Populaire Européen (PPE) d'Ursula von der Leyen, aux côtés des LR français ou du CD&V belge. Mais lui-même est un transfuge du Fidesz, et s'est désolidarisé du système Orban il y a deux ans seulement. Ses positions sur l'immigration ou les questions LGBTI sont indiscernables de celles de son ancien patron. En fait, il ne se démarque de lui que sur deux points : la dénonciation de la corruption au sein du régime, et son positionnement anti-russe et pro-européen. Alors, parti de centre-droit traditionnel, ou extrême droite réactualisée ? En tout cas, mieux vaut ne pas compter dessus pour faire barrage à nos nouveaux réactionnaires respectables et bien habillés que sont les Meloni, les Bardella et les De Wever.
Même si elle n'a pas conduit à un changement de gouvernement, la défaite de la dirigeante italienne dans son référendum sur la réforme de la justice, le 22 mars dernier, pourrait être un signe plus positif. Cette réforme devait être le point de départ d'une lente refonte des institutions, dont on imagine bien la finalité ; la victoire du non l'oblige, au minimum, à retarder ce projet. À bien des égards, c'est une victoire de la rue italienne, qui a ces derniers mois connu un regain de dynamique spectaculaire – en témoigne l'impressionnante grève générale du 22 septembre, où près d'un million de personnes ont manifesté contre le génocide en Palestine.
Dans l'Union, la reconfiguration de l'ordre mondial et le consensus militariste ont permis à l'extrême droite, Meloni en tête, de s'affirmer avec la proposition d'un réarmement dans le cadre de l'OTAN, aligné sur les disiderata de Trump. Sur cette question, son adversaire immédiat est Emmanuel Macron, qui préfère affirmer l'« autonomie stratégique » du vieux continent, pour l'éloigner de l'industrie militaire étatsunienne et renforcer le rôle de celle de la France – qui reste le troisième pays exportateur d'armes, derrière les États-Unis et la Russie. Entre les deux, l'Allemagne de Merz et de von der Leyen joue les arbitres. En révélant soudainement sa fragilité dans son propre pays, la dirigeante fasciste pourrait perdre en autorité à l'international – et avoir besoin de nouveaux alliés. Son principal espoir, aujourd'hui, est que la France elle-même devra bientôt remettre les clefs du pouvoir en jeu. Et par cette magie dont les régimes présidentiels ont le secret, l'élection d'avril 2027 pourrait rebattre totalement les cartes, dans un sens ou dans un autre : le maintien d'une orientation européiste et libérale, le basculement vers l'axe Meloni-Trump, ou l'irruption d'une gauche porteuse d'un projet alternatif. La France est la deuxième puissance économique européenne et, surtout, la première puissance militaire – la seule à détenir l'arme atomique. Si elle bascule, l'Europe pourrait bien basculer avec elle. Il n'est donc pas inutile, au lendemain des élections municipales et alors que la campagne présidentielle commence déjà, de se demander à quel point ces trois scénarios sont plausibles.
Sondages et dynamiques
Dans le dernier sondage de l'institut Elabe (1), l'extrême droite est donnée largement en tête au premier tour, autour de 35% pour Jordan Bardella ou Marine le Pen. Au niveau de la droite et du « centre », Édouard Philippe semble pour l'instant être le seul capable de rassembler, avec des scores allant de 20% à 25%, là où Gabriel Attal et Gérald Darmanin vivotent autour de 10% ; la plupart de ces hypothèses supposent aussi la présence de Bruno Retailleau, quelque part entre 7 et 10%, et d'un Dominique de Villepin, autour de 5%. À gauche, Mélenchon serait autour de 12%, au coude-à-coude avec Raphaël Glucksmann dans l'hypothèse où ce dernier serait candidat – à sa place, François Hollande ferait légèrement moins, vers 8%, et Olivier Faure devrait se contenter de 5%. Une candidature solitaire de Fabien Roussel ferait entre 3 et 4%, tandis que Marine Tondelier serait donné à 5% ; à sa place, François Ruffin pourrait atteindre 8%. À l'extrême gauche, seule Nathalie Arthaud est testée, entre 0 et 1%. Le total gauche, dans une définition généreuse du terme, tourne entre 25 et 30%.
Que signifient ces sondages à ce stade ? Peu de choses. La véritable liste des candidatures n'est pas encore connue, et on peut imaginer de nombreux scénarios qui ne sont pas testés. La grande inconnue de la participation ajoute une importante couche d'incertitude – rappelons qu'en France, le vote n'est pas obligatoire, et que l'abstention au premier tour de la présidentielle de 2022 est montée à 28%. Mais surtout, il y aura entre ce sondage et l'élection une année de campagne, dont il est difficile de dire où elle peut nous amener.
À l'extrême droite, le nom qui figurera sur le bulletin reste suspendu à une décision de justice, attendue pour le 7 juillet prochain. Pour rappel, Marine le Pen a été condamnée à une peine d'inéligibilité avec exécution provisoire, pour une vaste affaire de détournement de fonds européens. Si la justice confirme cette décision en appel, elle ne pourra pas être candidate et passera donc la main à son poulain, le jeune Jordan Bardella. À ce stade, les deux candidats font peu ou prou les mêmes scores – très haut, donc. Mais l'expérience des dernières élections législatives montre que le RN n'est pas à l'abri d'une mauvaise campagne qui dégonfle la baudruche. Surtout si le parti est forcé de se rabattre sur Jordan Bardella, candidat par défaut qui est bien moins rompu à l'exercice que sa patronne.
Au centre-gauche, le PS est théoriquement engagé, par la voix de son premier secrétaire Olivier Faure, dans une primaire « de la gauche non-mélenchoniste », portée à bout de bras par les Écologistes et quelques transfuges de la France insoumise. Théoriquement, car la droite du parti refuse catégoriquement le processus, et est parvenue à le paralyser : personne ne sait dire à ce stade si le PS sera réellement de la partie, et les organisateurs de la primaire en sont réduit à attendre de ses nouvelles, compromettant fortement les chances de la tenir à la date prévue, le 11 octobre. La probabilité qu'il émerge de ce processus un bloc capable de mener une campagne fonctionnelle et dynamique diminue donc de jour en jour.
Pour l'instant divisé entre les partisans de François Hollande, ceux de Raphaël Glucksmann et ceux de Boris Vallaud, ce centre-gauche sectaire qui torpille cette primaire semble plus déterminé que jamais à porter sa propre candidature, mais ne semble pas avoir le début du commencement d'une idée pour donner à sa propre campagne un contenu politique – sauf à croire que le rejet de la figure de Jean-Luc Mélenchon puisse faire office de programme présidentiel. La performance catastrophique de Raphaël Glucksmann dans son débat contre Éric Zemmour en novembre dernier ne laisse pas beaucoup de place au doute : les 12% dont il est aujourd'hui crédité seront très compliqué à conserver sur la durée. Quel que soit le candidat de ce pôle, le spectre de la campagne d'Anne Hidalgo, qui avait terminé à 1,75% en 2022, n'est pas loin.
Plus à gauche, ces derniers mois, le leader de la France insoumise a été écorné par de nombreuses polémiques qui, a priori, devraient le fragiliser, d'autant que sa défense a parfois été très mauvaise, en particulier face aux accusations d'antisémitisme. Pourtant, le succès inattendu de la formation de gauche aux dernières municipales relativise l'impact réel de ces attaques, en tout cas dans les 10% de la population qui constituent son socle électoral, quasiment inamovible à ce stade. À l'inverse, elle dispose de quelques atouts dans sa manche. Même s'il n'a toujours pas officialisé sa candidature, Jean-Luc Mélenchon est en pratique, depuis de nombreux mois, le seul candidat à gauche dont la feuille de route est prête et dont les troupes sont en ordre de marche. Depuis 2022, la France insoumise a très largement renforcé son assise électorale, avec un nombre de député·es multiplié par quatre et maintenant la conquête de villes importantes comme Saint-Denis, Roubaix et Le Tampon (en 2022, elle ne dirigeait aucune ville de plus de 20 000 habitant·es). Cette implantation supplémentaire implique aussi des ressources financières supplémentaires, qui la dotent d'un appareil sans commune mesure avec ce qu'elle a pu déployer dans les campagnes précédentes. Et cet appareil comporte aussi une machine de production intellectuelle (entre autres par le biais de l'Institut La Boétie, son think tank) qui, pour critique qu'on puisse être des idées qui en sortent, travaille à plein régime, et sort régulièrement des concepts qui font mouche – comme celui de « nouvelle France » pour aborder la diversité culturelle du pays, ou avant lui celui de « créolisation ». Un avantage réel en période présidentielle, là où l'élaboration politique et intellectuelle du reste de la gauche approche du néant absolu. On ne prend donc pas beaucoup de risque en pronostiquant que Jean-Luc Mélenchon prendra tôt ou tard le leadership à gauche, et sans doute tôt – ce qui constituerait une donnée nouvelle par rapport à 2022, où il n'a commencé à décoller des 12% qu'un mois avant le scrutin (pour atteindre 22%).
Finalement, la plus grande inconnue vient de la droite. Emmanuel Macron, qui ne peut plus se représenter, n'a pas désigné de successeur officiel et se garde bien de le faire, tant les prétendants eux-mêmes se démènent pour ne pas être associés à sa fin de mandat crépusculaire. Le terrain est pour l'instant disputé par deux de ses anciens premiers ministres, Édouard Philippe et Gabriel Attal. Mais d'autres restent en embuscade, et attendent sans doute que cette lutte fratricide leur ouvre une porte pour se présenter en candidature de rassemblement. À leur droite, les Républicains viennent de confirmer la candidature du très réactionnaire Bruno Retailleau, qui tente de tracer son sillon après sa sortie fracassante du gouvernement. Ce combat de coq permettra-t-il de dégager un vainqueur, qui s'imposera comme candidat naturel de la droite et du centre ? Si c'est le cas, celui-ci règnera sur un espace qui s'est considérablement affaibli depuis 2022. Et Mélenchon compte sur cet affaiblissement pour décrocher le ticket d'entrée au second tour, et se retrouver en face-à-face avec l'extrême droite.
Pourquoi Mélenchon peut gagner
Au second tour, justement, les sondages sont à considérer avec encore plus de précaution. Pour l'instant, Bardella ou Le Pen sont donnés gagnants dans tous les scénarios testés, sauf peut-être, dans un mouchoir de poche, face à Philippe. Le lieu commun veut que Mélenchon soit le pire candidat de second tour face à l'extrême droite, car il suscite encore plus de rejet qu'elle. Mais outre la longue année de campagne qui nous sépare de cette date, les seconds tours inédits entraînent des reconfigurations inédites. L'exemple des dernières législatives montre qu'au bord du gouffre, les Français sont capables de sursauts antifascistes inattendus. Jean-Luc Mélenchon a eu le temps de peaufiner son plan pour utiliser au mieux les deux semaines d'entre-deux tours, et on peut imaginer qu'il fera ce que tous les candidats de gauche « radicale » font dans une telle situation : se recentrer, modérer son discours, et négocier des ralliements actifs jusqu'au, voire chez une partie des macronistes. Après ses 22% en 2022, il a réussi le tour de force de rassembler presque toute la gauche derrière le mot d'ordre « Mélenchon premier ministre » ; dans un entre-deux tours, il sera en position de force pour négocier un nouveau-Nouveau Front Populaire, dont il sait de toute façon qu'il ne pourra pas se passer s'il veut obtenir une majorité aux législatives qui suivront. Ce n'est qu'un des scénarios possibles, mais ce qui est certain, c'est que le choix qui sera concrètement proposé aux électeur·rices n'aura pas grand-chose à voir avec un scénario hypothétique parmi d'autres au milieu d'un sondage. Et peut-être les Français·es placé·es face à ce choix prendront-ils conscience que la France insoumise n'est ni un parti d'extrême gauche ni une officine islamiste mais, in fine, une simple scission de gauche du PS.
À côté d'une victoire de l'extrême droite, qui reste le plus probable à ce stade, et d'une simple passation de pouvoir à droite, qui n'est pas à exclure, il y a donc bien un scénario où Mélenchon gagne – mais il dépend de beaucoup de facteurs. Jusqu'où pourra-t-il monter cette fois ? Arrivera-t-il une nouvelle fois à rassembler cet électorat hésitant, qui s'est retranché sur sa candidature à la dernière minute ? Trouvera-t-il la bonne formule pour transformer l'essai au second tour ? Ou, au contraire, commettra-t-il le faux pas de trop, comme les commentaires douteux sur un nom à consonnance juive ou le soutien aveugle à un homme condamné pour violences conjugales, au moment où les projecteurs seront braqués sur lui ? Si la France insoumise justifie son absence de démocratie interne par la recherche d'efficacité, c'est aussi toute la faiblesse de ce modèle : in fine, la gauche est suspendue aux performances, à la clairvoyance et aux erreurs d'un seul homme.
Dilemmes pour les anticapitalistes
Face à cette situation, nos camarades de la section française de la Quatrième internationale sont divisé·es sur la stratégie à adopter – et on peut les comprendre. Certain·es défendent un soutien plus ou moins critique à Mélenchon, d'autres une candidature autonome qui pourrait toujours se rallier à lui au second tour, d'autres encore espèrent voir une dynamique unitaire émerger de la primaire.
Parmi les scénarios plausibles à ce stade, la victoire de Mélenchon est de très loin le plus souhaitable. Mais Mélenchon n'est, au fond, qu'un nostalgique de Mitterrand, qui porte un projet réformiste de redistribution des richesses qui se heurtera instantanément au refus des capitalistes, le conduisant le plus probablement à l'impuissance, et finalement à la conversion en un simple gouvernement social-démocrate parmi d'autres. À cette nécessaire lucidité s'ajoutent d'autres difficultés, comme les désaccords profonds sur ce que doit être une politique internationaliste (nous n'avons pas oublié son soutien aux frappes russes contre la révolution syrienne, ni sa naïveté face à la Russie de Poutine) ou sur la place de la démocratie dans les partis et les mouvements sociaux. Il faut donc aussi qu'une voix réellement anticapitaliste parvienne à se faire entendre, sans tout sacrifier à une échéance électorale, dans laquelle le moins mauvais des scénarios portera aussi inévitablement son lot de déceptions. Mais il ne s'agit pas que d'éviter le pire : la victoire d'une candidature de gauche peut aussi permettre à notre camp social, en France et en-dehors, de relever la tête, de reprendre confiance et de retrouver la voie de la lutte par en bas, la seule qui peut changer durablement les rapports de forces. À charge pour nos camarades français de tenir tous ces bouts à la fois.
Photo : Paris, 2025-01-26. Une manifestante avec une pancarte sur laquelle on peut lire « Uni es contre le fascisme ». Manifestation feministe contre l extreme droite. Photographie de Martin Noda / Hans Lucas. Source : Photothèque rouge
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Notes
↑1. https://www.commission-des-sondages.fr/notices/files/notices/2026/mars/10166-pres-elabe-28-mars.pdf
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Pourquoi l’Ukraine a besoin d’une défaite définitive de la Russie – et pas seulement d’une dissuasion
Cinq ans après le début du conflit à grande échelle, il est désormais évident que le modèle de dissuasion stratégique – le « porc-épic d'acier » [steel porcupine] auquel Ursula von der Leyen fait souvent référence lorsqu'elle évoque l'Ukraine – n'offre aucune garantie de résilience ni de paix durable.
11 mai 2026 | tiré du site Entre les lignes entre les mots
https://entreleslignesentrelesmots.wordpress.com/2026/05/11/pourquoi-lukraine-a-besoin-dune-defaite-definitive-de-la-russie-et-pas-seulement-dune-dissuasion/
Le modèle du « porc-épic d'acier » part du principe que, compte tenu de l'avantage considérable de la Russie en termes de ressources, la seule stratégie réaliste pour l'Ukraine consiste à mettre en place une défense si solide que la poursuite de l'agression devienne d'un coût prohibitif pour la Russie.
Cependant, à partir de 2026, ce modèle ne suffira plus à lui seul.
Il occulte la réalité selon laquelle l'Ukraine est progressivement vidée de ses ressources tout en se défendant et en défendant l'Europe. Dans une guerre technologique, même une défense robuste se détériore progressivement sous la pression de réseaux de drones de haute précision et d'attaques constantes, en particulier lorsqu'il faut lutter contre un État disposant de ressources abondantes.
La théorie de la « défaite fonctionnelle » semble elle aussi peu susceptible de produire des résultats significatifs à elle seule. Cette approche vise à créer les conditions dans lesquelles un adversaire, bien que conservant ses capacités militaires, perd la capacité de les déployer efficacement.
L'Ukraine a mis en œuvre cette stratégie en mer Noire en 2023 et 2024, réussissant à restreindre la liberté de manœuvre de la Russie sans détruire purement et simplement sa flotte. Cependant, il s'est avéré difficile de reproduire ce succès dans d'autres domaines et, en 2026, aucune voie claire pour y parvenir ne s'est encore dessinée.
Au Centre de sécurité Sahaidachnyi, nous estimons qu'une victoire décisive consiste à priver la Russie de la simple capacité de faire la guerre. C'est ce que nous appelons une « défaite terminale », et voici comment elle peut être obtenue.
Ce modèle repose sur deux axes interdépendants.
Le premier est l'axe de neutralisation : identifier et exploiter systématiquement les vulnérabilités critiques au sein de la Fédération de Russie afin de produire des effets en cascade et irréversibles au niveau stratégique.
Cette approche diffère fondamentalement des frappes ponctuelles contre des infrastructures qui peuvent être réparées par la suite. Il s'agit plutôt d'exercer une pression soutenue sur l'économie, la base technologique et l'opinion publique russes de manière à causer des dommages durables et difficiles à réparer — érodant progressivement à la fois sa capacité à soutenir la guerre et le fonctionnement général de l'État.
L'Ukraine intensifie déjà ses frappes en profondeur, mais cela ne suffit pas. Au-delà des efforts militaires en cours, elle devrait mettre en place des équipes spécialisées chargées d'identifier les faiblesses systémiques et d'anticiper les répercussions à long terme, et non pas seulement l'impact immédiat de chaque action.
Elle devrait également continuer à développer des capacités de frappe en profondeur de nouvelle génération grâce aux technologies d'autonomie et de technologies d'essaim [swarm technologies], en soutenant activement son secteur émergent des technologies militaires.
Si l'objectif est l'élimination définitive de la menace posée par la Russie, cela redéfinit la logique du deuxième vecteur — la dissuasion et la défense également. Dans ce modèle, la défense n'est plus une fin en soi. Son but est de tenir la ligne et de limiter les pertes tout en gagnant du temps pour mener des efforts visant à affaiblir la Russie à un niveau plus profond.
Cela signifie maintenir la stabilité du front et, surtout, protéger les soldat·es ukrainien·es — en acceptant que les territoires occupés puissent être reconquis plus tard, une fois que la capacité de guerre de la Russie commencera à s'effriter.
Plutôt que de maintenir indéfiniment une défense fragile, la priorité est de tenir bon pendant une période déterminée tout en concentrant les ressources là où elles sont le plus utiles, et de veiller à ce que la Russie subisse des pertes en effectifs et en matériel plus rapidement qu'elle ne peut les remplacer.
Cette approche doit toutefois tenir compte de deux risques importants.
La Russie pourrait se tourner vers des tactiques de frappe à distance. Elle pourrait réduire ses assauts terrestres tout en continuant à cibler les forces ukrainiennes avec de l'artillerie, des munitions errantes [loitering munitions] et des drones.
Elle pourrait également opter pour une mobilisation générale ou une nouvelle mobilisation partielle. Le manque d'effectifs reste un goulot d'étranglement pour la Russie, mais il est en partie artificiel, limité par le cadre de « l'opération militaire spéciale » que la Russie s'est elle-même imposé et par la crainte du Kremlin d'un retour de bâton social.
Pour faire face à ces risques, deux mesures s'imposent. Premièrement, il faut renforcer considérablement la protection des soldat·es, tant sur la ligne de front qu'immédiatement derrière celle-ci, compte tenu de l'extrême létalité d'un champ de bataille soumis à une surveillance constante et à des frappes de précision.
Deuxièmement, l'Ukraine doit développer sa capacité à frapper et à neutraliser à distance les forces en progression, de sorte que même une force russe nettement supérieure puisse être efficacement contenue.
Ce changement de stratégie exige des réformes accélérées sur les plans doctrinal, organisationnel et des effectifs — et surtout, une robotisation rapide des combats en première ligne.
Le projet actuel visant à porter les forces de systèmes sans pilote à 5% de l'effectif total n'est qu'un minimum, et si le commandement ukrainien souhaite parvenir à un véritable contrôle stratégique des risques, il devra peut-être porter cette part à 10%, voire 20%, avec une intégration en profondeur dans toutes les branches de l'armée.
Associé à des fortifications techniques et à un réseau de neutralisation unifié, cela permettrait de créer une zone d'exclusion sans personnel le long de la ligne de contact et de la frontière russe.
L'Ukraine a également besoin d'un cadre stratégique plus clair pour la défense aérienne, idéalement assorti d'une évaluation différenciée des menaces qui tienne compte des dommages réels, du potentiel d'escalade et des contre-mesures rentables.
Les drones de type Shahed, Geran et Gerbera représentent la menace stratégique la plus grave : ils sont bien moins chers que les missiles, causent déjà de graves dommages aux infrastructures et gagnent sans cesse en précision. La défense aérienne anti-drones doit donc être la priorité.
Cela n'enlève rien à l'importance de la lutte contre les menaces de missiles, en particulier balistiques, pour lesquelles les solutions viables restent rares. Les intercepteurs PAC-3 MSE destinés aux systèmes Patriot constituent actuellement la seule option véritablement efficace, et l'offre mondiale est bien insuffisante pour répondre aux capacités de la Russie.
L'Ukraine doit donc opérer dans des conditions de pénurie persistante. Alors que les efforts visant à obtenir des intercepteurs supplémentaires se poursuivent, une réponse à plus long terme devrait inclure le développement d'un équivalent national ou européen commun au système Patriot, ce qui a peu de chances de se produire dans un avenir proche. La seule option viable restante est un programme soutenu visant à déplacer les infrastructures critiques sous terre.
En fin de compte, la victoire — si l'on veut que ce terme conserve un sens — passe par l'élimination de la source même de la menace. Le succès stratégique, aussi incertain soit-il, n'est possible qu'en agissant simultanément sur deux fronts : le confinement et l'élimination. L'un ne peut fonctionner sans l'autre.
Lesia Ogryzko, 2 mai 2026
Directrice et cofondatrice du Centre de sécurité Sahaidachnyi
https://kyivindependent.com/why-ukraine-needs-russias-terminal-defeat-not-just-deterrence/
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Ukraine : La société civile sur un double front
Quatre années de guerre n'ont pas suspendu les conflits sociaux et politiques. La société civile, largement engagée dans une guerre de survie face à l'agression russe, continue de se battre pour défendre ses droits
15 mai 2026 | tiré de l'Hebdo L'Anticapitaliste – 800
L a population dénonce la corruption qui gangrène les marchés publics, l'armée, ainsi que les hautes sphères administratives et politiques jusqu'au sommet de l'État. Déjà en juillet 2025, d'importantes mobilisations avaient obligé Zelensky à reculer et à garantir l'indépendance des agences de contrôle anti-corruption. Relayée par des journalistes d'investigation, la pression populaire pour des démissions et des poursuites judiciaires s'amplifie.
Contre la réforme du Code civil
La réforme du Code civil ouvre un nouveau front de mobilisation contre le recul des droits civils, en particulier de ceux des minorités sexuelles. La loi exclut les couples homosexuels du champ du droit de la famille, interdit l'adoption par des personnes de même sexe, considère qu'un changement de genre entraîne la nullité d'un mariage hétérosexuel. La communauté LGBTI est mobilisée contre cette loi qui va à l'encontre des obligations internationales en matière d'égalité.
Une autre disposition soulève des enjeux complexes : « la primauté absolue du registre public » qui devient la source exclusive de vérité juridique sur la propriété et les droits réels. Or, les déplacements forcés, l'occupation de territoires, l'inaccessibilité des registres entraînent des absences ou retards d'inscription qui affectent particulièrement les personnes précaires, déplacées ou réfugiées. Et surtout, une inscription dans un registre officiel rend quasi impossible toute contestation même lorsqu'elle est frauduleuse. Les ONG environnementales soulignent un risque majeur de spoliation de biens communs, forêts, rivières, terres protégées qui pourraient être enregistrées illicitement, et définitivement soustraites aux collectivités, en particulier dans le contexte de corruption massive. À Kyiv et Kharkiv, des milliers de personnes sont descendues dans les rues pour s'opposer à la loi n° 15150 relative au nouveau Code civil.
L'Ukraine marque des points contre l'armée russe
L'inventivité est au cœur de la résistance ukrainienne. Face à la destruction des infrastructures énergétiques, les initiatives décentralisées de captation de l'énergie solaire pour les hôpitaux ou les centres communautaires se multiplient, et ça marche ! Cette capacité d'initiative se manifeste aussi au plan militaire. L'utilisation performante de toutes les formes de drones neutralise l'offensive de printemps programmée par Moscou. Pour la première fois, les troupes russes ont perdu du terrain au mois d'avril.
Ce renversement de situation a un impact psychologique sur les militaires et sur les civilEs. Pour saper leur moral, la Russie intensifie ses frappes de drones et de missiles contre des cibles civiles et des infrastructures critiques. Lors d'une supposée trêve récente, ces attaques ont fait des dizaines de morts et plusieurs centaines de blesséEs parmi la population, dans des écoles ou quartiers résidentiels.
Kyiv multiplie les attaques aériennes contre des zones clés de la logistique militaire russe à l'arrière du front, ainsi que les frappes contre des navires et des infrastructures pétrolières ou industrielles à l'intérieur de la Fédération de Russie. Elles créent un sentiment d'insécurité dans la population russe. Elles s'ajoutent aux restrictions imposées par le Kremlin sur l'usage des réseaux sociaux, affectent le niveau de vie et alimentent un mécontentement diffus contre Poutine.
La résistance des UkrainienNEs à l'agression russe et leurs luttes contre les dérives anti-démocratiques et antisociales ouvrent, pour tous les peuples, un autre avenir pour l'après-guerre.
Groupe d'intervention Solidarité Ukraine du NPA-A

Zohran Mamdani et la contradiction du socialisme démocratique
Que se passe-t-il lorsqu'un homme politique du parti des DSA (Democratic Socialists of America) prend les rênes de la plus grande ville des États-Unis ? Zohran Mamdani a eu un début de parcours marqué par de nombreux succès, mais également émaillé de contradictions entre la politique socialiste et la gestion d'un État capitaliste.
Tiré de Jacobin
27 avril 26 2026 / de : Peter Frase
Traduction Johan Wallengren
Alors que Zohran Mamdani atteint le jalon des cent premiers jours en tant que maire de New York, de nombreuses rétrospectives rendant compte de ses premiers résultats nous sont proposées. Certains commentateurs cherchent à lui donner une note pour son travail politique et à évaluer son succès dans la mise en œuvre de son programme. D'autres se penchent sur l'état de ses alliances politiques au sein et en dehors du gouvernement. Des bilans plus idéologiques visent à mettre en correspondance ses actions avec sa propre rhétorique et celle du mouvement socialiste qui l'a porté au pouvoir.
Une autre façon de regarder ces différentes facettes du maire Mamdani est de le considérer sous l'angle de la contradiction propre à son rôle. Il s'agit d'une contradiction au sens strictement dialectique du marxisme, d'un antagonisme qui ne peut être résolu sans une analyse par le desus du système plus large qui le génère, comme ce qui oppose capital et travail. Dans le cas qui nous préoccupe, la contradiction oppose Mamdani en tant que produit des Socialistes démocrates d'Amérique (DSA), une organisation visant – du moins en théorie – à renverser le mode de production capitaliste, et Mamdani en tant qu'homme politique cherchant à faire fonctionner la machine de l'appareil d'État capitaliste.
Avant même sa victoire, une ligne de front s'était dessinée au sein de la gauche entre deux visions différentes de la manière d'appréhender l'administration Mamdani. Cette division peut être considérée comme le reflet de la contradiction que nous venons de décrire. D'un côté, il y a ceux qui considèrent que la mission des DSA est de défendre le programme politique de Mamdani et de lui construire une base de soutien populaire. De l'autre, il y a ceux qui se préoccupent davantage de dénoncer les compromis ou les trahisons qui éloignent les mesures prises par le nouveau maire au pouvoir des principes d'une organisation socialiste démocratique.
Pareille tension apparaît partout où les partis socialistes parviennent à faire élire leurs membres au sein de gouvernements bourgeois et a souvent conduit, historiquement, à des conflits entre le « parti parlementaire » et la base militante. Les DSA, notamment, ont déjà été confrontés à cette contradiction concernant ses autres élus dans divers conseils et assemblées législatives. Mais maintenant qu'un socialiste occupe un poste exécutif plutôt que simplement législatif dans la plus grande ville du pays, chargé non seulement d'adopter des lois, mais aussi de gérer la bureaucratie du gouvernement lui-même, l'ampleur des différends est devenue plus aiguë.
Mamdani, contrairement à d'autres élus de premier plan comme Alexandria Ocasio-Cortez, est un véritable « élu des DSA. Autrement dit, il s'est forgé politiquement en grande partie grâce à son engagement au sein des DSA, a été intronisé à l'Assemblée de l'État sur une liste soutenue par la direction politique et la force des bénévoles des DSA et est devenu maire grâce à une campagne qui, bien qu'elle ait fini par rassembler une large coalition progressiste, a été lancée et menée par les DSA.
Les gens à l'extérieur du parti ont souvent du mal à comprendre la culture interne tumultueuse des DSA, qui est très différente de celle de la plupart des autres grandes institutions politiques de la vie américaine. Ce parti est intensément démocratique, la direction, les soutiens et les campagnes étant soumis au vote et à la consultation de l'ensemble des membres, qui sont désormais plus de cent mille à l'échelle nationale. Et comme l'organisation est financée presque entièrement par les cotisations de ses membres, son caractère démocratique, c'est vraiment à souligner, est à l'abri du veto de riches bailleurs de fonds ou d'un conseil d'administration comme celui d'une organisation à but non lucratif. De plus, les principes énoncés par les DSA sont si ouverts et généraux qu'ils peuvent soutenir une organisation qui attire tout le monde, des sociaux-démocrates aux communistes, en passant même par des anarchistes.
Il est donc important, et en fait inévitable, que les membres des DSA débattent du juste équilibre entre critiquer le maire et agir comme ses fantassins. Le conflit qui en résulte revêt cependant souvent un caractère rigide et stérile, chaque camp caricaturant l'autre, se réduisant ainsi lui-même à une caricature.
D'un côté, on entend l'argument selon lequel critiquer nos propres élus relève tout simplement d'un sectarisme désorganisateur.Comme le dit Álvaro López, dirigeant des DSA de New York : « Nous devons passer d'un cadre de “responsabilisation” à un cadre de “construction du pouvoir” ». Apparemment, dans cette conception, « construire le pouvoir » revient à créer une base d'organisateurs capables de faire gagner les élections aux candidats de gauche, puis de continuer à s'organiser au service du programme politique des élus.
À l'opposé de la perspective de López, on trouve ceux qui se méfient de la corruption du pouvoir et de la facilité avec laquelle des politiciens peuvent être cooptés individuellement. Au sein des DSA, cette tendance s'est manifestée par des campagnes périodiques visant à censurer, voire à expulser, des personnalités telles que Jamaal Bowman et Alexandria Ocasio-Cortez pour des actes publics qui contredisent directement les positions déclarées de l'organisation.
Nous devons dépasser ce débat répétitif en le traitant comme une véritable contradiction et en analysant la manière dont cette contradiction s'est manifestée au début du mandat du maire. Cela nous permettra de développer des idées sur la façon dont les DSA et l'administration Mamdani peuvent maintenir une unité contradictoire, en fonctionnant de manière indépendante tout en évitant l'opposition directe.
Contradiction et honnêteté révolutionnaire
Mon approche de la contradiction entre Zohran et les DSA consiste à l'examiner sous l'angle de l'honnêteté révolutionnaire. Ce sont Karl Marx et Friedrich Engels, dans le Manifeste communiste, qui proclament que « les communistes ne cachent pas leurs opinions ni leurs buts. Ils déclarent ouvertement que leurs fins ne peuvent être atteintes que par le renversement par la force de toutes les conditions sociales existantes ». Dissimuler ou édulcorer nos positions pour un avantage immédiat serait, de ce point de vue, une trahison de la révolution.
Dans le même ordre d'idées, les socialistes aiment citer le leader socialiste guinéen Amílcar Cabral, quia déclaré à ses camarades en 1965 : « Ne mentez pas. Dénoncez les mensonges dès qu'ils sont proférés. Ne dissimulez pas les difficultés, les erreurs, les échecs. Ne revendiquez pas de victoires faciles. » C'est un appel convaincant à l'honnêteté révolutionnaire, à faire confiance aux masses plutôt que de penser que les dures réalités de la révolution doivent être cachées ou édulcorées.
Naturellement, à un certain niveau, il y aura toujours des points de vue divergents sur ce qu'est réellement la vérité d'une situation politique donnée, c'est pourquoi un débat politique sérieux est nécessaire. Mais en politique, une pression particulière s'exerce pour faire dire des choses dont on sait qu'elles ne sont pas tout à fait vraies ou pour faire des choses dont on sait qu'elles contredisent notre vision et nos objectifs déclarés. C'est de ce genre de mensonge politique que je veux parler.
En ce sens, dire la vérité est un principe séduisant, surtout face au caractère hypocrite d'une grande partie de la politique. Nous pourrions donc l'appliquer directement à la situation à laquelle nous sommes confrontés aujourd'hui. Les DSA peuvent-ils être honnêtes ? Zohran Mamdani le peut-il ? Dans quelles conditions cela devient-il possible ?
En accédant à une fonction élective bourgeoise et en assumant la responsabilité de gérer la plus grande ville des États-Unis, Mamdani se retrouve pris entre deux projets : celui de gérer le capitalisme et celui de le renverser.
Il pourrait être tentant d'utiliser les citations ci-dessus pour « demander des comptes », en saisissant chaque occasion de dénoncer les élus des DSA pour avoir édulcoré les véritables objectifs de la révolution. Le problème, cependant, est qu'Amílcar Cabral était confronté à une situation bien différente de celle de Zohran Mamdani, faisant face à des contradictions très différentes.
En tant que chef d'une armée et d'un gouvernement révolutionnaires, il pouvait envisager l'ensemble de sa politique à travers le prisme de l'honnêteté révolutionnaire. Zohran, s'il veut réussir en tant que maire, devra parfois se résoudre à mentir et à revendiquer des victoires faciles. La question est de savoir si nous, en tant que socialistes qui souhaitons en fin de compte qu'il réussisse, pouvons défendre notre propre capacité à rester fidèles à nos principes politiques tout en gardant les yeux ouverts sur les réalités stratégiques.
En accédant à une fonction élective bourgeoise et en assumant la responsabilité de gérer la plus grande ville des États-Unis, Mamdani se retrouve pris entre deux projets : celui de gérer le capitalisme et celui de le renverser. Cette contradiction est structurelle, et elle ne se confond ni avec son programme politique ni avec ses convictions personnelles. La question est de savoir si le mouvement qui l'a élu saura gérer cette contradiction ou s'il sera déchiré par elle.
Le maire et l'autorité policière
Le projet Mamdani (et, plus généralement, le projet électoral des DSA) repose sur l'idée qu'il est possible pour un élu socialiste non seulement d'agir en tant que porte-parole de la gauche, mais aussi de gouverner efficacement et d'apporter des améliorations concrètesà la vie de la classe ouvrière de la ville. Cela implique de travailler avec divers acteurs politiques et économiques selon leurs propres termes, conventionnellement capitalistes. Cela signifie notamment équilibrer le budget, naviguer sur le marché obligataire et faire face à un gouvernement fédéral hostile, à un gouverneur centriste et à un président du conseil municipal opposé à une grande partie du programme du maire.
Mais un autre obstacle, peut-être encore plus grand celui-là, émane de l'intérieur même de l'administration municipale. New York, comme pratiquement toutes les grandes villes américaines, dispose en substance de deux gouvernements : la bureaucratie civile supervisée par le maire et le département de police de New York (NYPD). Comme l'explique Stuart Schrader dans son ouvrage Blue Power, récemment publié, la police, par l'intermédiaire de ses syndicats, a « construit un mouvement politique qui a rendu les policiers intouchables », capables de « faire pression sur les dirigeants locaux et de réduire à néant toute tentative de contrôle public ». Et ces services de police sont des alliés fiables des forces du capital urbain, en particulier de la finance et de l'immobilier, qui les préfèrent aux branches de l'État plus soumises à la responsabilité démocratique. C'est vers cette lutte particulière que nous nous tournons à présent.
Les relations de Mamdani avec le département de police de New York ont inévitablement été vouées à constituer un obstacle majeur aux objectifs de son administration. Son choix de maintenir Jessica Tisch, fille d'une famille milliardaire, au poste de commissaire de police a été perçu par beaucoup comme une tentative de rassurer les forces de la classe dirigeante à New York, et cela a suscité des critiques de la part d'une grande partie de sa base. Mais on peut aussi y voir une tentative de sa part de gérer stratégiquement une situation pour ainsi dire intenable.
Si les policiers relèvent nominalement du maire, la réalité est bien plus compliquée. Comme dans de nombreuses grandes villes, le NYPD – avec ses 33 000 agents et son budget de 6,4 milliards de dollars – représente un socle indépendant de pouvoir de nature à le rendre à certains égards plus puissant que le bureau du maire lui-même. La nature pléthorique des services de police urbains, conjuguée à l'érosion néolibérale du pouvoir citoyen, signifie que les agents armés de l'État sont intégrés au fonctionnement de la société de multiples façons – non seulement dans des situations très médiatisées comme les crises de santé mentale, situations pour lesquelles Mamdani a plaidé pour que des spécialistes non armés prennent le relais, mais aussi dans le cadre de tâches banales comme l'assistance aux automobilistes en panne, la gestion des défilés et le remplissage de formulaires après un cambriolage.
Que ce ne soit pas là le moyen de gérer une société saine ne signifie pas pour autant qu'on puisse simplement retirer d'un seul coup les policiers de ces processus sans créer de désordre ; il en découle que les membres des forces policières ont la capacité de nuire à la qualité de vie de la ville et, par là même, à la légitimité du maire. C'est ce qui s'est produit sous le mandat de Bill de Blasio, qui a provoqué une révolte ouverte de la police – au point que celle-ci amême menacé publiquement sa fille – et a pour autant échoué à la réformer de manière significative, ce qui devrait servir de leçon. C'est ce qui rend le pouvoir du corps policier de New York si difficile à contester, car les appels à la suppression du financement de la police (defund the police) sont faciles à présenter comme un renforcement de l'austérité plutôt que comme une réorientation du gouvernement vers les besoins humains.
Les relations de Mamdani avec le département de police de New York étaient vouées à constituer un obstacle majeur aux objectifs de son administration.
À la lumière de tout cela, l'identité du commissaire de police devient une question délicate. On pourrait nommer Angela Davis à ce poste, mais cela n'aboutirait qu'à une perte de tout contrôle pouvant être exercé sur les services de police ; le meilleur scénario au début du mandat de Mamdani était probablement de trouver quelqu'un capable de s'assurer la loyauté du NYPD tout en étant peu susceptible de saper activement l'autorité du maire.
Il y avait peut-être de meilleures options que Tisch — le journaliste Spencer Ackerman, par exemple,a suggéré de puiser dans les rangs des officiers sud-asiatiques, une partie du corps policier qui soutient largement Mamdani. Mais briser le pouvoir structurel du NYPD est un projet à long terme qui ne peut se résoudre par le choix de la bonne figure de proue.
Mamdani est certainement conscient de cette dynamique, et sa proposition de créer un département de la sécurité communautaire (Department of Community Safety) peut être comprise comme une autre voie vers le désarmement, car elle réattribuerait des tâches telles que la gestion des crises de santé mentale à des employés civils non armés. Mais le mouvement réclamant d'enlever son financement à la police n'a pas échoué juste parce qu'on n'avait pas choisi de bon slogan. Même si la police prétend parfois être désireuse de se décharger de certaines de ses tâches non essentielles, comme Mamdani le relève régulièrement à des fins rhétoriques, ce qu'il ne dit pas, c'est que les policiers n'ont pas l'intention d'accompagner cela d'une réduction proportionnelle de leur budget et de leurs effectifs.
Les progrès concernant le Département de la sécurité communautaire ont été lents au début. Plutôt que la proposition initiale d'un département doté d'un budget d'un milliard de dollars, qui aurait nécessité un dispositif législatif du conseil municipal, il a opté pour un Bureau de la sécurité communautaire (Office of Community Safety) plus modeste intégré au fonctionnement de la mairie. Cette proposition n'a fait surface qu'en mars, même après la fusillade policière de janvier contre un jeune homme en crise de santé mentale, soit exactement le type de situation que Mamdani s'était engagé à prévenir.
S'il est impossible de savoir ce qui s'est passé en coulisses, l'ampleur et le calendrier de la mise en place de ce bureau suggèrent un équilibre des pouvoirs délicat, non seulement avec le conseil municipal, mais aussi avec Mme Tisch et la direction du NYPD. Mme Tischn'a pas assisté à la conférence de presse de lancement et s'est montrée évasive quant à son soutien à la proposition d'un département plus important.
Elle a également bloqué une autre promesse de Mamdani : la dissolution du Groupe d'intervention stratégique (Strategic Response Group) du NYPD, tristement célèbre pour ses interventions violentes lors de manifestations politiques. Ce n'est que le 9 avril, à l'issue de ses cent premiers jours au pouvoir, que le maire a pour la première fois évoqué la possibilité de passer outre la décision du commissaire, faute de s'entendre avec lui sur cette question. Cela suggère une fois de plus une lutte de pouvoirs complexe se déroulant en coulisses.
Dans ces conditions, qu'exige de nous l'honnêteté révolutionnaire ? En termes simples, nous pouvons simplement continuer à exiger le programme initial de Mamdani. Mais nous pouvons aussi aller au-delà, vers une forme plus large d'abolitionnisme qui envisage le genre de démantèlement généralisé des institutions carcérales, proposition qui a brièvement émergé après la révolte suscitée par le cas George Floyd en 2020. Cela ne devrait pas prendre la forme d'une simple exigence d'un programme maximaliste de la part de Mamdani, car il serait structurellement incapable de le concrétiser, même s'il le voulait. Mais nous ne devrions pas non plus faire de nécessité vertu et prétendre que les compromis qui doivent être conclus avec la force policière sont autre chose que cela.
Le maire, le gouverneur et les millionnaires
Un deuxième thème en lien avec la mairie de Mamdani concerne ses relations avec les autres responsables politiques et les autres branches du gouvernement. Beaucoup craignaient que l'administration d'extrême droite de Trump n'étende à New York sa série d'attaques contre les grandes villes, que ce soit en refusant les fonds fédéraux ou en lançant une vague de raids de contrôle de l'immigration à l'image de ceux menés à Los Angeles, Chicago et Minneapolis. Cela a été en grande partie évité pour l'instant, que ce soit grâce à la capacité apparente de Mamdani à charmer personnellement le président, à la défaite du régime dans les rues de Minneapolis ou à la distraction causée par les nombreuses crises dans lesquelles la Maison Blanche a imprudemment plongé le pays.
L'attention s'est donc portée sur les relations de Mamdani avec les responsables politiques au niveau de la ville et de l'État. Le plus significatif est sa relation, ainsi que celle des DSA, avec la gouverneure Kathy Hochul. Hochul est une centriste pro-entreprises qui a pris l'habitude de bloquer les mesures du programme de la gauche au niveau de l'État. Elle s'est notamment opposée à l'une des propositions centrales du maire : augmenter les impôts des riches pour combler le déficit budgétaire et préserver les services publics. Et pourtant, après à peine un mois en fonction, et bien qu'il y ait eu un adversaire aux primaires plus à gauche que celle-ci (qui s'est ensuite retiré), Mamdani a apporté son soutien à Hochul pour sa réélection.
D'un point de vue stratégique, cette décision est compréhensible : Hochul a de très bonnes chances de l'emporter, et Mamdani a besoin de sa coopération pour augmenter les impôts des riches et financer son programme. Dans un articlepublié dans The Nation, il a justifié sa décision en décrivant Hochul comme « quelqu'un de prêt à s'engager dans un dialogue honnête qui mène à des résultats » et le Parti démocrate comme une « grande tente » qui « canalise les conflits vers le progrès ». Il a qualifié Hochul, une figure de l'establishment démocrate qui a bloqué le changement progressiste pendant des années, de personne qui « croit en la transformation ». Quelle que soit la substance de ces propos, ils semblent assurément discordants. Ce n'est pas de l'honnêteté révolutionnaire.
Il y a bien sûr aussi des critiques stratégiques à faire, bien qu'il soit difficile, vu de l'extérieur, de se prononcer à ce sujet. Ce soutien était-il nécessaire ? Qu'en a concrètement retiré Mamdani ? Peut-on attribuer à cette initiative la récente tentative de la gouverneure de taxer les riches en levant une taxe limitée sur les résidences secondaires de grande valeur ? Il y avait aussi la particularité du moment choisi – plusieurs mois avant les primaires et en pleine grève des infirmières, que Mamdani soutenait ostensiblement et que Hochul tentait de briser. Mais tout cela est secondaire par rapport à l'incompatibilité fondamentale entre les principes d'une politique socialiste et la substance de ce que Mamdani a décidé qu'il était contraint de dire.
Les DSA se positionnent comme une force qui se battra pour le programme concret sur lequel Mamdani a fait campagne, et non comme une armée que le maire peut mobiliser pour n'importe quelle bataille de son choix.
La décision de Mamdani a immédiatement posé un défi à sa base socialiste, tant à ses collègues élus qu'aux gens de l'administration des Democratic Socialists of America. Et en effet, la réponse qu'ils ont apportée est encourageante, car elle montre qu'il est possible de rester honnête même lorsqu'une composante du projet politique se sent structurellement contrainte à la malhonnêteté.
Dès le lendemain de la déclaration de soutien à Hochul, le sénateur d'État socialiste Jabari Brisport a fait unedéclarationqui, sans nommer Mamdani, ne laissait aucun doute sur sa cible : Hochul, a-t-il déclaré, existait « par les milliardaires, pour les milliardaires », et « aucun politicien n'aura jamais assez d'influence pour changer cela ». Pour renforcer son argument, il a poursuivi en déclarant que « notre mouvement est plus grand que n'importe quelle décision prise par un individu » et a apporté son soutien à l'adversaire de Hochul aux primaires, Antonio Delgado.
De son côté, les NYC-DSA (le chapitre local du parti) se sont montrés un peu plus circonspects, mais ont fait preuve d'indépendance à leur manière.Leur déclaration, présentée comme une réponse directe au soutien apporté par Mamdani, ne critique pas ce dernier directement, au grand dam de certains membres. Mais c'est une façon d'affirmer que l'organisation « ne pense pas que la gouverneure Kathy Hochul se soit montrée à la hauteur de ce moment » et souligne ensuite que « le maire Mamdani a clairement indiqué que la gouverneure doit taxer les riches » et que les DSA « s'efforceront de veiller à ce qu'elle tienne cette promesse ». Même s'ils restent quelque peu évasifs quant à la signification du soutien en lui-même, cette rhétorique établit au moins que l'organisation a des priorités distinctes de celles du maire et qui ne dépendent pas de lui.
Cela positionne les DSA comme une force qui se battra pour le programme concret sur lequel Mamdani s'est présenté, et non comme une armée que le maire peut mobiliser pour n'importe quelle bataille de son choix. C'est un point important et, en effet, la relation que cela révèle pourrait bien être la clé du succès de l'ensemble du projet électoral socialiste. On peut à ce sujet se remémorer le moment où Hochul, ayant tardivement soutenu Mamdani avant l'élection, a dû faire face à une foule de manifestantsscandant « Taxez les riches » pendant son discours.
Ces slogans ont été un moment fugace et cathartique, mais ils symbolisent quelque chose de plus profond, quelque chose que Mamdani et tous les politiciens socialistes devraient saluer. Ils représentent la réalité autonome des masses en mouvement, qui existe avant et indépendamment des dirigeants élus. Cette autonomie est en fin de compte la source de la force des personnalités politiques elles-mêmes. Elle permet à Mamdani de dire à Hochul : « Vous voyez, c'est ce qui m'a amené ici, et non seulement vous ne pouvez pas le contrôler, mais moi non plus. » La véritable politique de masse dit la vérité et exige ce qu'elle veut, et elle n'est pas soumise aux considérations stratégiques d'un politicien au sein de l'État bourgeois.
Entre l'intérieur et l'extérieur
Parallèlement à toutes ces luttes plus importantes, il y a bien sûr eu un flux constant de couverture médiatique et de discussions sur les réseaux sociaux, avec des réactions aux diverses déclarations ou positions prises par Mamdani et son entourage. C'est là que la question de l'honnêteté se pose de la manière la plus flagrante. Parfois, ce sont les tabloïds qui tentent de lier Mamdani à des positions des DSA qu'ils s'attendent à voir rejetées. D'autres fois, ce sont des membres des DSA et d'autres militants de gauche qui s'alarment face à ce qu'ils perçoivent comme des concessions excessives de Mamdani à ces critiques de droite, qu'il s'agisse de son désaveu du slogan Globalize the intifada (qui appelle l'intifada à s'internationaliser) ou de ses publications occasionnelles faisant l'éloge de la police de New York.
C'est également un domaine où la contradiction entre les besoins du mouvement et les exigences de la gouvernance peut se manifester de la manière la plus directe qui soit. Mamdani peut ne pas avoir appelé l'intifada à s'internationaliser (c'est ce qu'il revendique), mais nous, nous le pouvons. Il n'est peut-être pas en mesure de traiter les flics de racistes ou d'appeler à une restructuration radicale de la police de New York, même s'il pourrait être d'accord sur certains points. Mais nous, nous le pouvons, et nous le devons. Laissons les louanges au bureau du maire ; nous, nous pouvons continuer de dire la vérité.
Néanmoins, les organisateurs des DSA vont inévitablement se pencher sur les déclarations publiques de Mamdani et les scruter pour déterminer si elles reflètent un compromis politique ou un véritable changement d'objectifs politiques. Dans ce cas précis, gérer cette contradiction nécessite un moyen de communication par-delà le fossé, un signal semi-fiable de ce que le maire a réellement en tête. Il vaut donc la peine ici d'examiner de plus près les relations internes entre Zohran et les DSA, plutôt que de se contenter de les renvoyer dos à dos.
La délicate tâche de légiférer ou de gouverner implique que les élus ne peuvent pas traiter avec une totale transparence toutes les réalités politiques confinées aux coulisses, même avec les membres des DSA eux-mêmes.
Jusqu'à présent, je me suis surtout attaché à dépeindre les DSA et l'appareil de Zohran (par exemple, le bureau du maire et Our Time for NYC, une organisation qui milite pour la réalisation des promesses de campagne de Mamdani) comme des entités déconnectées, opérant à distance l'une de l'autre. Mais manifestement, il n'en est rien. Outre la pléthore de membres des DSA employés par le bureau du maire, il existe aussi des mécanismes formels de coordination avec l'organisation dans son ensemble, sous la forme de réunions régulières avec les coprésidents élus de la section new-yorkaise. Cela reflète le système des comités New York State Socialists in Office (un groupe d'élus faisant la promotion de dispositions législatives défendant les intérêts de la classe ouvrière) qui sont censés être des mécanismes de cogouvernance entre les représentants des membres des DSA et des législateurs élus du parti au niveau de l'État et des municipalités.
C'est là que se rejoignent l'« intérieur » et l'« extérieur » de la fameuse stratégie inside-outside. Et c'est également là que le principe d'honnêteté révolutionnaire se heurte aux exigences du fonctionnement au sein de l'État. Invariablement, la délicate tâche de légiférer ou de gouverner implique que les élus ne peuvent pas traiter avec une totale transparence toutes les réalités politiques confinées aux coulisses, même avec les membres des DSA eux-mêmes – l'organisation est, après tout, remarquablement perméable, et n'importe qui peut y adhérer simplement en saisissant ses coordonnées bancaires sur un site web. Ainsi, le mieux que les élus puissent parfois faire est de réunir, pour une discussion franche, un petit groupe composé de dirigeants de confiance, qui doivent ensuite exercer leur propre jugement afin d'éclairer l'ensemble des membres.
Pour ceux qui craignent que les élus socialistes ne poussent inévitablement les DSA vers une cooptation libérale, c'est là, dans la rencontre métaphorique et littérale entre les politiciens et les masses, que réside le plus grand danger. Et ce n'est pas une préoccupation que nous devrions ignorer, mais une question à laquelle nous devons prêter une attention particulière. Dans le même temps, si nous voulons réellement tenter l'expérience du socialisme électoral américain du XXIe siècle, l'existence de certains de ces mécanismes est inévitable et nécessaire.
Vérité révolutionnaire et conséquences
Au début du mois, la section new-yorkaise des DSA a organisé un forum avec Alexandria Ocasio-Cortez alors que la section débattait de l'opportunité de la soutenir à nouveau pour son élection à la Chambre des représentants. Cela fait des années que Madame Ocasio-Cortez prête à controverses au sein de l'organisation, et l'un des points particulièrement sensibles a été son vote en faveur du financement du système de défense antimissile israélien dit dôme de fer. Lors du dernier cycle électoral, bien que la section l'ait soutenue, la direction nationale des DSA s'était scindée sur cette question, ce qui avait conduit à l'absence de soutien national.
Cette année pourrait marquer un point de rupture, semble-t-il. Alors qu'Israël est de plus en plus discrédité dans l'opinion publique, comment peut-on justifier qu'une élue vote de la sorte, d'autant plus qu'il apparaît clairement qu'aucun calcul politique réel ne justifie de s'écarter de la position correcte ? Quelle que soit l'opinion que l'on ait des compromis qu'implique la relation avec cette dernière, les DSA ont continué d'affirmer une vérité évidente : la distinction entre armes « défensives » et « offensives » n'a aucun sens dans une situation où Israël est l'agresseur contre les Palestiniens occupés et les pays voisins et où les boucliers antimissiles défensifs sont de nature à lui permettre de mener une guerre sans fin sans devoir en assumer les conséquences.
Lors du forum, à la surprise de beaucoup, Mme Ocasio-Cortez a annoncé qu'elle s'opposait désormais à toute aide militaire à Israël, quelle qu'elle soit. Si pour certains, c'était trop peu, trop tard, la plupart des factions du spectre des DSA se sont empressées de s'en attribuer le mérite et de crier victoire, et dans un certain sens, elles le méritaient toutes. Grâce à une combinaison de pressions en coulisses et d'indignation publique, les socialistes avaient continué à dire la vérité, et finalement, la représentante Ocasio-Cortez a décidé qu'elle le pouvait aussi. On l'a mise face à ses responsabilités. Ou bien nous avons renforcé notre pouvoir. Ou encore les deux. Ou peut-être, alors que les ambitions de celle-ci continuent d'évoluer et que la position libérale générale se détourne d'Israël, qu'aucune de ces deux affirmations n'est vraie.
Dire la vérité et poser les vraies questions
Il ne s'agit pas ici d'appeler toutes les factions des DSA, ou de la gauche en général, à simplement s'entendre. Ce n'est même pas vraiment un appel à abandonner les débats sur la construction du pouvoir ou la responsabilisation des élus. Après tout, si la mairie de Zohran représente une contradiction objective que nous ne pouvons actuellement pas transcender, alors cette contradiction sera inévitablement représentée au sein même des DSA. C'est une façon d'envisager l'importance et la fonction de notre nature multitendancielle et ouverte à tous.
Il est possible, dans la phase actuelle du capitalisme, de construire un nouveau type de social-démocratie institutionnalisée pour remplacer celle, fordiste et défaillante, qui a soutenu les États-providence fortement syndiqués du XXe siècle.
Un plaidoyer pour l'honnêteté révolutionnaire est un appel à faire preuve de franchise dans les discussions concernant les points sur lesquels nous sommes d'accord, entre nous et avec le public. Mais il existe des désaccords importants et des inconnues qui méritent d'être débattus, ainsi que des analyses plus approfondies et plus substantielles qui devraient être davantage mises de l'avant. Je n'en suggérerai qu'une seule qui concerne directement Mamdani et le reste des élus des DSA.
En fin de compte, le sort du projet audacieux et fragile de socialisme électoral mené par les DSA dépend de la validité de son postulat de base, à savoir qu'il est possible, dans la phase actuelle du capitalisme, de construire une nouvelle forme de social-démocratie institutionnalisée pour remplacer le modèle fordiste défaillant qui a soutenu les États-providence fortement syndiqués du XXe siècle. Car quelle que soit la diversité des idéologies revendiquées au sein de la grande coalition des DSA, même les tendances les plus révolutionnaires et les moins gradualistes n'auraient pas vraiment de raison d'y être si on ne croyait pas, à un certain niveau, que le projet de social-démocratie du XXIe siècle était viable, au moins pendant un certain temps.
Si c'est le cas, ce ne sera pas un régime qui ressemblera exactement à l'apogée des États-providence d'après-guerre. Et probablement pas un régime susceptible de durer indéfiniment ou qui ferait une transition en douceur vers le postcapitalisme.À un moment donné,soit il y aura une rupture révolutionnaire qui enlèvera définitivement le pouvoir à la classe capitaliste, soit la nouvelle social-démocratie subira le même sort que l'ancienne, repoussée par la contre-révolution de la classe dirigeante.
Nous avons besoin d'une analyse sérieuse de cette question, d'une compréhension des façons dont le projet peut être contrecarré et réorienté par les forces du capital. Peut-être devons-nous commencer à construire de nouveaux types d'institutions pouvant aller au-delà de l'État populaire, comme les assemblées populairesproposées par Bhaskar Sunkara et Gabriel Hetland. Mais en attendant, nous pouvons toujours nous organiser, dire la vérité et essayer d'utiliser tous les leviers du pouvoir étatique qui nous sont accessibles pour tenir nos promesses envers la classe ouvrière.
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Trump et son régime meurtrier
Durant son second mandat présidentiel, débordant de confiance en lui, fanfaronnant, Donald Trump a opté pour un pouvoir fondé sur la mise à mort, sur le meurtre, aussi bien à l'étranger qu'à l'intérieur des États-Unis.
Hebdo L'Anticapitaliste - 800 (14/05/2026)
Par Dan La Botz
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DSA
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La guerre étatsuno-israélienne contre l'Iran, pour un coût de 25 milliards de dollars, aurait fait plus de 3 000 mortEs — hommes, femmes et enfants — dont la plupart sont décrits comme des « dommages collatéraux » d'attaques visant des cibles militaires. L'étranglement de l'économie iranienne affectera également le système de santé et entraînera d'autres morts faute de soins médicaux.
Dans le même temps, Israël, avec l'argent et les armes des États-Unis, a lancé une nouvelle guerre contre le Liban le 2 mars qui, dès le 9 mai, avait déjà fait 2 795 mortEs, plus de 8 300 blesséEs et 1,3 million de déplacéEs, soit 20 % de la population libanaise, désormais à la recherche d'un logement et de nourriture.
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La guerre se poursuit également à l'intérieur du pays. Le Congrès républicain a ajouté 75 milliards de dollars au budget déjà colossal de 10 milliards de l'Immigration and Customs Enforcement (ICE), afin de financer ses rafles et de construire de nouveaux centres de détention. Lors de ses opérations en 2026, l'ICE a tué huit personnes, certaines immigrées, d'autres citoyennes étatsuniennes.
48 personnes détenues dans les centres de l'ICE sont mortes durant le second mandat de Trump. La plupart sont mortes faute d'avoir reçu des soins médicaux appropriés et à temps ; 9 se sont suicidées ; une a été tuée ; les autres sont mortes pour diverses raisons. L'ICE, qui gère ces centres et est censée fournir des soins médicaux ainsi qu'un environnement sûr, porte la responsabilité de l'ensemble de ces morts.
Et Trump n'était pas le pire
La guerre de Harry Truman et Dwight Eisenhower en Corée a fait entre trois et cinq millions de morts. John F. Kennedy, Lyndon Johnson et Richard Nixon ont causé deux millions de morts dans la guerre du Vietnam. Les guerres de George W. Bush en Irak et en Afghanistan ont fait deux millions de morts. Et la police ainsi que la patrouille frontalière ont elles aussi fait des milliers de victimes. Par exemple, les Texas Rangers ont tué environ 1 500 MexicainEs entre 1910 et 1920.
C'est pourquoi nous avons besoin d'un mouvement pour mettre fin aux violences policières, à la guerre et au militarisme.
Dan La Botz, traduction par la rédaction
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Astra Taylor s’exprime sur la résistance aux centres de données d’IA et la lutte contre « le programme des géants de la technologie milliardaires »
Alors que la construction « à toute vitesse » de nouveaux centres de données destinés à alimenter l'intelligence artificielle envahit le pays, un mouvement de résistance croissant contre ces projets d'entreprise colossaux, face à l'absence de contrôle public, ne tarde pas à émerger. Comme l'explique l'organisatrice Astra Taylor, les luttes locales à travers le pays s'appuient sur ce « point d'étranglement de l'industrie » pour soulever des questions cruciales, allant de la répartition des ressources foncières, hydriques et énergétiques à la gouvernance démocratique d'un secteur actuellement guidé par « l'agenda des géants de la technologie milliardaires ». Alors que les partisans de l'IA présentent cette technologie comme inévitable, Taylor affirme : « Je pense que beaucoup de gens sont plus sceptiques que cela. […] Cela fait partie de ce que signifie exercer une gouvernance démocratique sur l'IA : dire “Non, nous n'avons pas besoin que cette technologie prenne le contrôle de tous les aspects de notre existence” ».
https://www.democracynow.org/2026/5/13/astra_taylor_ai_data_centers_backlash
13 mai 2026
AMY GOODMAN : Vous écoutez Democracy Now !, democracynow.org. Je suis Amy Goodman.
Aux États-Unis, les appels se multiplient en faveur d'un moratoire sur les nouveaux centres de données d'IA en raison de leur impact sur les coûts énergétiques, l'utilisation de l'eau et des terres, l'économie américaine, les émissions de gaz à effet de serre et la démocratie. Dans le Maine, les législateurs de l'État ont récemment approuvé le premier moratoire à l'échelle de l'État, mais la gouverneure, Janet Mills, a opposé son veto à cette mesure. Un nouveau sondage Gallup publié aujourd'hui montre que sept Américains sur dix s'opposent à la construction de centres de données près de chez eux, et cette opposition transcende les clivages politiques.
Dans l'Utah, les habitants s'opposent à un projet de construction de ce qui serait le plus grand centre de données au monde dans le comté de Box Elder. S'il voyait le jour, ce centre produirait et consommerait plus d'énergie que l'ensemble de l'État de l'Utah. Le complexe proposé s'étendrait sur une superficie plus de deux fois et demie supérieure à celle de Manhattan. Selon les estimations, ce projet pourrait faire grimper de 50 % les émissions de gaz à effet de serre de l'Utah.
Au Capitole, le sénateur indépendant du Vermont Bernie Sanders et la députée démocrate Alexandria Ocasio-Cortez ont présenté un projet de loi visant à imposer un moratoire national temporaire sur la construction de nouveaux centres de données dédiés à l'intelligence artificielle.
DÉPUTÉE ALEXANDRIA OCASIO-CORTEZ : Plus de 100 collectivités locales réparties dans 12 États ont déjà adopté des moratoires locaux sur les centres de données, et le Congrès lui-même a l'obligation morale de se ranger à leurs côtés et d'empêcher les géants de la technologie de ruiner leurs collectivités. Notre projet de loi à la Chambre et au Sénat mettrait un frein à la construction de nouveaux centres de données jusqu'à ce que nous nous attaquions à plusieurs des principaux domaines où l'IA cause des dommages.
AMY GOODMAN : Nous nous rendons maintenant en Caroline du Nord, où nous sommes en compagnie d'Astra Taylor, autrice, militante et cofondatrice de Debt Collective. Elle a coécrit un nouvel article pour The Guardian intitulé « La lutte contre les centres de données d'IA ne concerne pas seulement la technologie — elle concerne la démocratie ». Le prochain livre d'Astra Taylor et de Naomi Klein, qui paraîtra en septembre, s'intitule End Times : Fascism and the Fight for the Living World.
Astra, bienvenue à nouveau dans Democracy Now ! Pourquoi ne commencerais-tu pas par nous expliquer ce que sont ces centres de données dédiés à l'IA, notamment le plus grand d'entre eux, situé en Utah ? Je me trouvais justement à Middleburg, en Virginie, hier soir. Presque tout le monde m'a parlé de ce sujet, qui est actuellement au cœur des débats en Virginie. Explique-nous en quoi ils consistent.
ASTRA TAYLOR : Merci de m'accueillir.
Oui, les centres de données sont essentiellement l'épine dorsale de la révolution de l'IA. Les centres de données ne sont pas une nouveauté. Chaque fois que vous utilisez Internet, vous utilisez des centres de données ; ils existent donc depuis un certain temps. Mais ils ont connu un essor fulgurant grâce à la poussée vers l'intelligence artificielle.
La Virginie est en effet la plaque tournante des centres de données dans ce pays, mais ils se répandent rapidement à travers les États-Unis. Sam Altman, le directeur d'OpenAI, a déclaré que, vous savez, nous devrons peut-être recouvrir le monde entier de centres de données. Et tout cela est lié à la course à la puissance de calcul.
Et ils sont souvent d'une échelle absolument gigantesque, comme vous l'avez décrit pour le centre de données proposé en Utah, qui consommerait en fait deux fois plus d'énergie que l'ensemble de l'État. Un autre projet est à l'étude au Michigan : il serait aussi grand que 32 terrains de football de la NFL.
Et ils consomment des quantités incroyables d'énergie, souvent du gaz, un combustible fossile. Ils servent de prétexte pour remettre en service même de vieilles usines à charbon et la production de charbon. Et les émissions ont de nombreuses conséquences négatives pour les communautés. Souvent, ils sont alimentés par des turbines à gaz temporaires qui sont utilisées de manière quasi permanente. Il y a donc la pollution atmosphérique, les substances cancérigènes.
Il y a la pollution lumineuse et sonore. Vous savez, les gens sont vraiment tourmentés par le bruit de ces immenses entrepôts remplis d'ordinateurs qui vrombissent. Il y a aussi des problèmes liés à la consommation d'eau, selon l'emplacement.
Et puis il y a simplement la question suivante : qu'est-ce que les gens reçoivent en échange ? Parce que ce sont des « usines » gigantesques, entre guillemets, mais il n'y a pas d'emplois et cela cause beaucoup de tort aux personnes qui vivent à proximité, ainsi que des dommages encore plus importants pour notre société.
AMY GOODMAN : Expliquez pourquoi cela nécessite autant d'énergie. Quel est le rapport avec l'IA ? Pourquoi l'intelligence artificielle a-t-elle besoin de cela, Astra ?
ASTRA TAYLOR : C'est simplement la nature de ce qu'on appelle le calcul, vous voyez ? Les ordinateurs eux-mêmes nécessitent une quantité incroyable d'énergie pour fonctionner, puis pour être refroidis, car ils doivent être maintenus à une température stable. Il faut donc de l'énergie pour refroidir ces machines, car elles produisent une quantité énorme de chaleur. Et c'est là un autre problème.
Et cela fait voler en éclats — cela contribue à faire voler en éclats tous les engagements climatiques que nous avions pris et qui sont désormais bien loin derrière nous. Mais cette course à l'IA a été — vous savez, quand on regarde la Silicon Valley, on dit que c'est l'IA qui est la raison pour laquelle nous ne pouvons plus respecter nos engagements climatiques, n'est-ce pas ? Toutes ces entreprises, Google, Meta, se présentaient comme des champions du climat, et l'IA les a amenées à jeter ces idéaux par la fenêtre.
AMY GOODMAN : L'un des principaux investisseurs du mégacentre de données proposé en Utah est Kevin O'Leary, mieux connu sous le nom de « M. Wonderful » dans l'émission de téléréalité Shark Tank. Voici O'Leary défendant le projet et balayant d'un revers de main les manifestants.
KEVIN O'LEARY : Eh bien, je suis en fait le seul promoteur de centres de données au monde à avoir un diplôme en études environnementales, donc je suis tout à fait conscient de ces préoccupations. Elles concernent l'air, la consommation d'eau, la chaleur et la pollution sonore. La durabilité est donc au cœur de tout ce que nous faisons dans le cadre de tous ces projets, pas seulement en Utah. Nous avons 10 000 acres en Alberta, au Canada, où les mêmes préoccupations se posent. Nous recherchons donc la meilleure technologie. Il existe aujourd'hui de nombreuses turbines refroidies à l'air, ce qui permet de combiner le refroidissement à l'air et à l'eau. Et il y a tellement de façons différentes de produire de l'électricité. Nous pouvons également consacrer une partie de la production d'électricité à l'énergie solaire, éolienne et aux batteries, car la technologie des batteries est 10 fois plus efficace qu'il y a seulement cinq ans. C'est donc très utile, car cela réduit le coût de l'énergie. Donc, personne — vous savez, si vous êtes un écologiste et que vous vous fichez de tout ça, bien sûr, vous manifestez. Et c'est ce qui se passe. J'ai remarqué, vous savez, que ce qui se passe actuellement en Utah, c'est que nous pensons que plus de 90 % des manifestants ne sont en fait pas des gens qui vivent en Utah ou dans le comté de Box Elder. Ils sont amenés en autobus.
AMY GOODMAN : C'est Kevin O'Leary, mieux connu sous le nom de « M. Wonderful » dans l'émission de téléréalité Shark Tank. Votre réaction, Astra Taylor ?
ASTRA TAYLOR : Eh bien, on devrait l'appeler « M. Je-sais-tout ». Je veux dire par là que ses affirmations sont tout à fait absurdes. Vous savez, on pourrait construire des centres de données alimentés par des sources d'énergie renouvelables et durables. Ce n'est pas ce que font ces entreprises technologiques, car elles se précipitent pour se disputer la place de leader dans ce secteur. Prenez par exemple quelqu'un comme Elon Musk, qui a construit trois centres de données, des superordinateurs, près de Memphis, au Tennessee. L'un d'entre eux, le premier, consomme suffisamment d'énergie pour alimenter près de 300 000 foyers. Il utilise des turbines à gaz extrêmement polluantes. Colossus 2, comme s'appelle le deuxième superordinateur, consomme suffisamment d'énergie pour alimenter 2 millions de foyers. Vous savez, c'est un homme qui s'est présenté comme un champion de l'écologie pendant de nombreuses années, mais il n'a pas construit ces ordinateurs, ces superordinateurs, ces centres de données, d'une manière qui reflète ces valeurs.
Vous savez, et bien sûr, l'argument selon lequel ce mouvement de protestation contre les centres de données ne serait pas populaire, mais serait rémunéré, est absolument absurde. Ce qui est incroyable dans ce mouvement, c'est son caractère populaire et la façon dont il rassemble des gens de tous les horizons politiques. Il rassemble des gens qui vivent à Memphis, au Tennessee, des agriculteurs ruraux, de simples citoyens inquiets, qui se demandent : « Qu'est-ce que ça nous apporte ? » Vous savez, avant, quand une usine s'installait en ville, c'était un bon marché. On obtenait des emplois, même si elle polluait un peu ou bénéficiait d'allégements fiscaux. Ces immenses entrepôts — vous savez, ces immenses entrepôts — créent peut-être 30, 50, une centaine d'emplois au mieux, souvent des emplois à bas salaire dans des domaines comme la sécurité ou l'entretien. Et aujourd'hui, certaines entreprises vont même jusqu'à annoncer qu'elles vont assurer les services de sécurité avec des chiens robots — n'est-ce pas ? — avec des robots. Ce seront donc des robots qui surveilleront les ordinateurs. Du coup, les gens se disent à juste titre : « Quoi ? Pourquoi devrions-nous soutenir ça ? » Et c'est ce qui est à l'origine de ce mouvement extraordinaire qui se mobilise pour bloquer ces projets à travers le pays.
AMY GOODMAN : Astra, Holly Buck, professeure en environnement et durabilité à l'Université de Buffalo, a récemment publié un article dans Jacobin intitulé « La gouvernance démocratique de l'IA est la véritable solution », dans lequel elle s'oppose à l'idée d'un moratoire sur les centres de données. Elle écrit : « Un moratoire sur les centres de données d'IA est une idée terrible — une idée qui soulève de graves préoccupations en matière d'équité. Un moratoire découle du désir de mettre fin à la concentration de la richesse, mais, ironiquement, il risque de l'exacerber. C'est une énorme erreur stratégique pour la gauche, et nous devrions réfléchir aux implications en matière de justice mondiale et aux répercussions qui en découleraient. … Nous devrions nous méfier des propositions qui ne feraient que déplacer le fardeau ailleurs. Sous le capitalisme néolibéral, les industries délocalisent les dommages environnementaux vers des endroits où la gouvernance est plus faible, la main-d'œuvre moins chère et les mesures de protection de l'environnement moins nombreuses », fin de citation. Buck affirme que l'IA devrait être réglementée comme un service public. Quelle est votre réponse à son argument concernant un moratoire ?
ASTRA TAYLOR : Oui, l'article que j'ai écrit pour The Guardian avec Saul Levin était une réponse à ses critiques à l'égard de ce mouvement, qu'elle qualifiait d'impasse, ainsi qu'à ses critiques concernant l'idée d'un moratoire sur les centres de données.
Tout d'abord, je tiens à dire que j'apprécie l'idée d'une gouvernance démocratique de l'IA, mais il faut disposer d'un moyen de pression pour exercer un quelconque contrôle démocratique. Nous pensons qu'il est important de prendre le temps de constater à quel point le déploiement de l'IA a été antidémocratique jusqu'à présent. Personne n'a demandé cela. Vous avez cité des sondages. Il s'agit d'une technologie extrêmement impopulaire. Même 80 % des républicains et des indépendants, parmi ceux qui ont voté pour Donald Trump, affirment vouloir davantage de réglementations sur l'IA, même si cela ralentit les choses. L'année dernière, un sondage a révélé que seulement 10 % des gens sont enthousiastes quant à l'avenir de cette technologie. Et c'est parce que ceux qui la contrôlent, qui en sont propriétaires, ont clairement indiqué qu'ils n'avaient pas la démocratie à l'esprit. Ils définissent l'AGI, l'intelligence artificielle générale — c'est la définition d'OpenAI — comme des systèmes autonomes capables de faire — essentiellement — le travail des humains. Il s'agit donc d'une machine à éliminer les emplois humains, et peut-être même une machine à éliminer les humains, dans le sens où l'IA ne se contente pas d'automatiser le travail sur le lieu de travail, mais aussi, vous savez, d'usurper l'identité des êtres humains, d'essayer d'être votre meilleur ami et votre compagnon, et en quelque sorte de prendre le contrôle de la vie humaine. Ce n'est donc pas — et, encore une fois, ce n'est pas quelque chose que les gens ont souhaité.
Vous savez, la Silicon Valley a apporté un soutien très énergique à Donald Trump, qui a déclaré qu'il allait bloquer toute tentative visant à réglementer ou à contrôler cette technologie, et que nous sommes dans une mentalité « accélérationniste ». Ainsi, si vous êtes un citoyen ordinaire qui n'a pas de ligne directe avec Donald Trump ni des millions de dollars pour l'acheter, vous ne pouvez exercer votre pouvoir démocratique pour vous opposer à cela qu'en participant à des manifestations ou en menant des actions de perturbation. Et les centres de données constituent des points de ralliement locaux, des points d'étranglement locaux, où les gens peuvent se rassembler pour repousser le programme des géants de la technologie et dire non. Et cela a complètement changé la donne, je pense, dans le débat politique. C'est crucial. Je pense que certaines personnes — une critique de bonne foi serait : « Est-ce vraiment la chose la plus tactique que les gens puissent faire ? » Et je dirais que c'est tactique, car cela offre, encore une fois, aux gens un lieu de rencontre local et un moyen de faire connaître leur mécontentement.
Mais je dirais — je pense que là où je suis en désaccord avec Buck, c'est que, vous savez, je pense qu'il y a une question à se poser : dans quelle mesure voulons-nous de l'IA dans nos vies, n'est-ce pas ? Vous savez, je pense qu'une partie de son argument est qu'il est un peu luddite de résister à cette technologie. C'est inévitable. C'est l'avenir. Tout le monde devrait y avoir accès dans tous les aspects de son existence. Et je pense que beaucoup de gens sont plus sceptiques que ça, et se demandent : « Voulons-nous vraiment que l'IA enseigne à nos enfants dans nos écoles ? Voulons-nous vraiment que l'IA parle à nos enfants ? » « Et voulons-nous que l'IA soit notre patron au travail ? » Vous savez, il y a donc là un débat plus profond sur la place que nous voulons accorder à cette technologie. Et pour moi, cela fait partie de ce que signifie une gouvernance démocratique de l'IA : dire « Non, nous n'avons pas besoin que cette technologie envahisse tous les aspects de notre existence, du domaine industriel à la sphère intime. »
AMY GOODMAN : Et enfin, très brièvement, pouvez-vous expliquer comment le secteur technologique riposte contre le mouvement anti-centres de données — vous écrivez, je cite, à propos d'« efforts concertés de relations publiques, inondant les élections d'argent noir, voire de tactiques encore plus louches » — en cette dernière minute ?
ASTRA TAYLOR : Oui. Vous savez, Bernie Sanders a récemment déclaré que, selon ses estimations, le secteur de l'IA a déjà investi 400 millions de dollars dans les élections de 2026. Ils tentent également d'utiliser d'autres tactiques, notamment de relations publiques, pour discréditer les manifestants. Par exemple, l'idée selon laquelle il s'agirait en réalité d'un mouvement financé et non d'un mouvement populaire fait partie de leur campagne contre le soulèvement contre les centres de données.
Et, vous savez, cela ne semble pas fonctionner pour l'instant, car il y a un tel élan populaire. Des gens de tous horizons se rassemblent et se rendent compte qu'ils ont plus en commun autour de cette question. Ils ont peut-être voté pour Donald Trump. Ils sont peut-être démocrates. Mais ils disent : « Ce n'est pas l'avenir que nous voulons. Nous voulons un avenir où nous pouvons respirer l'air, boire l'eau, où nous avons des emplois, où nos enfants ont des emplois, où nous avons un avenir viable. » Naomi Klein et moi-même, dans notre prochain livre, qualifions cela de nouveau mouvement pro-vie. Nous ne voulons pas être soumis à des maîtres robots.
Il y aura donc une riposte, sans aucun doute, et d'autres ripostes à venir de la part du secteur technologique. Et j'espère que les personnes favorables à l'idée de réglementer cette technologie sauront apprécier à quel point ce mouvement est stratégique. La lutte contre les centres de données nous donne un levier pour créer les conditions dans lesquelles, espérons-le, le Parti démocrate pourra intervenir, saisir l'occasion et proposer non seulement des réglementations intelligentes, mais aussi des mesures telles qu'une garantie d'emploi, en insistant pour que cette technologie soit liée à l'énergie verte et à d'autres initiatives similaires. Cela crée les conditions nécessaires aux changements dont nous avons besoin pour contrer la Silicon Valley et son programme autoritaire.
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