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Notes de lecture (Hiver 2025)

Patrick Moreau, Écrire à contre-courant, Montréal, Somme Toute/Le Devoir, 2024
Patrick Moreau veut argumenter, mais avec qui ?
Le chroniqueur au Devoir et figure familière de l’antiwokisme québécois, Patrick Moreau, propose un recueil de textes déjà publiés, accompagné de courtes introductions et agrémenté de quelques inédits. Le titre, Écrire à contre-courant, en indique le ton et situe d’emblée l’auteur dans la position de celui qui se bat courageusement contre la pensée hégémonique, l’intellectuel singulier et libre face à la masse homogène hypnotisée.
En avant-propos (p. 9 à 15), il pose les termes de la joute polémique. Son adversaire n’est pas clairement identifié, mais on le devine aisément. Voici la liste complète d’exemples de sujets de débat : mot en N, écriture inclusive, censure, diversité sexuelle, pronoms, orthographe non genrée, lançage de soupe; le woke, en somme, même s’il n’emploie pas le terme. Sa longue description de la bête n’est qu’une suite d’épithètes sans originalité aucune. C’est un « chœur de ventriloques » lançant des « procès d’intention », ceux-là s’imaginant tout savoir et qui « abusent sans vergogne des amalgames les plus tordus ». Le woke « confond toute nouveauté, même la plus insensée, avec un progrès supposé ». Il fait preuve d’un « simplisme idéologique », clame « une vérité décrétée une fois pour toutes, et sans discussion possible », vit dans « un moralisme de l’urgence, souvent irréfléchi, [qui tient] plus du signalement vertueux et du lynchage que d’une authentique quête de vérité et de justice ». Les membres de sa bande ne cessent de mettre de l’avant « leurs sentiments ou leur “ressenti” comme critère unique de la vérité ». Moreau, « au risque de passer pour réactionnaire », entend répliquer aux « groupes militants bruyants dont les prises de parole répétées essaient d’imposer un faux sentiment d’évidence et d’unanimité ». Envers autrui, il suggèrera « des arguments qui ne s’adressent pas à sa sensibilité, mais à son intelligence ».
Les trois premières parties de ce recueil de chroniques portent sur la censure, en particulier ce qu’il nomme la « néocensure “progressiste” » (p. 21). Moreau s’intéresse aux wokes et moins à la droite pour deux raisons : la droite est moins présente au Québec, et la censure de nature religieuse/traditionnelle est « plus attendue », donc moins intéressante (p. 21). Les anecdotes les plus populaires se succèdent : SLAV, Lieutenant-Duval, Tintins brûlés, La Petite Vie, François Blais, etc. Il s’attarde également à la réécriture de l’Histoire, mentionnant entre autres la statue de J.A. Macdonald et l’avenue Christophe-Colomb. Il a des mots durs et hyperboliques envers celles et ceux qui jugent le passé selon les valeurs de notre époque : « Cet anachronisme cache un présentisme, non exempt de narcissisme, qui nous fait juger le passé comme si nous étions infiniment supérieurs à nos prédécesseurs » (p. 117, je souligne). Dans la quatrième partie, Moreau s’intéresse à l’influence des écrans et d’Internet sur nos jeunes. Il y dénonce la « scandalite », la réaction épidermique aux événements, le déchainement contre des personnes ou des institutions sans réfléchir (p. 151). C’est la portion de l’ouvrage de loin la plus intelligente, notamment pour ses réflexions sur l’enseignement en ligne.
L’écriture inclusive est le « Moby-Dick » de Moreau depuis des années, et c’est le sujet de la cinquième partie. Les couteaux y volent bas. Il relève la contradiction entre rendre les femmes plus visibles, et les « invisibiliser » par des formules non genrées (p. 189). Il afflige les « inclusivistes » de plusieurs erreurs (p. 190-192) : la croyance que changer les mots va changer le monde est évidemment fausse; celle que la domination du masculin est sexiste est une « lecture paranoïaque des faits de langue »; celle qui fait de la langue une « simple construction sociale » est une « vision extrêmement réductrice », voire une « idée dangereuse » qui permet à des groupes d’imposer leurs « préférences idéologiques ». Pour Moreau, les institutions qui adoptent les règles inclusives font de l’« abus de pouvoir », et agissent comme les régimes autoritaires du passé : « Il faut donc refuser cette novlangue au nom de la démocratie » (p. 194). Dans ses chroniques, il attaque entre autres un texte d’Antonin Rossier-Bisaillon, doctorant en orthophonie à l’Université de Montréal, qui résume trois études scientifiques démontrant un effet de « biais masculin » sur le cerveau à travers l’emploi de la langue. C’est une hypothèse complètement fausse selon Moreau. Il soupçonne les chercheurs et chercheuses d’élaborer « des expériences qui ont pour unique but de valider leur hypothèse de départ » (p. 204). Il déclare « fausse » une conclusion qu’il attribue à Rossier-Bisaillon, mais qui provient en fait d’une étude universitaire. La fausseté lui apparait évidente, il ne s’appuie sur rien d’autre que sa raison. Ailleurs, il s’en prend à la professeure de traduction de l’Université de Moncton, Ariane Des Rochers, qui, dans Le Devoir, défendait les pronoms alternatifs. Peu impressionné, il déclare que celle-ci a « une conception bien à elle de l’histoire des langues », et que toute cette histoire de « iel » n’est qu’une « babelisation narcissique » (p. 208-210).
La dernière partie s’intéresse à l’Histoire, de manière plus éclectique que les parties précédentes. Il y traite entre autres des Jeux olympiques de Sotchi et du décès de la Reine Élizabeth. Un passage en particulier démontre le style Moreau, lorsqu’il affirme que l’on peut s’opposer à la loi 21, Loi sur la laïcité de l’État, mais « prétendre que la laïcité […] est liberticide et antidémocratique […] semble le fait d’esprits imbus d’eux-mêmes, ethnocentriques, intolérants et obtus » (p. 235-236). Il ne cite aucun exemple, mais on aimerait savoir qui, à gauche, rejette « la laïcité » au complet plutôt que l’interprétation très particulière de celle-ci dans la loi 21. Ailleurs, il traite de l’oubli de l’Holocauste, non pas pour dénoncer l’extrême droite (dont il admet au moins l’existence, c’est déjà ça), mais plutôt pour s’en prendre à celles et ceux qui emploient le mot « génocide » à tout vent, pour des choses comme le colonialisme et les Autochtones, ce qui constitue pour lui un « révisionnisme plus insidieux » encore (p. 251).
Pour rappel, Moreau nous offre une chronique sur l’éthique de l’argumentation, où il stipule que « [p]rendre le temps de s’opposer à l’opinion de quelqu’un, à la condition de le faire honnêtement, sans déformer ses dires ni déroger aux règles minimales du savoir-vivre, cela revient à l’entrainer avec soi dans le cercle de la raison ». Ceux qui nous contredisent, « [n]ous préférons les ignorer, les ridiculiser, les insulter, attitudes qui ne respirent que le sectarisme et le mépris » (p. 185). En entrevue au Devoir pour la parution de son ouvrage, le bon polémiste se définit de gauche « traditionnelle » et « humaniste », et s’en prend aux « gens qui, en défendant strictement et uniquement les minorités, se croient progressistes » (je souligne); il déplore également « l’absence de pensée » dans le débat public québécois[1]. De toute évidence, et cela suinte de tout son ouvrage, Moreau n’a aucun respect pour les gens de gauche qui ne pensent pas comme lui.
Par Learry Gagné, philosophe et chercheur indépendant

Sylvie Laurent, Capital et race. Histoire d’une hydre moderne, Paris, Seuil, 2024
Qu’ont en commun Karl Marx et Martin Luther King ? Voilà la question qui traverse de part en part ce livre, et à laquelle l’autrice tente de répondre en se référant à diverses écoles de pensée « critique », à commencer par le marxisme orthodoxe jusqu’aux approches plus contemporaines, en passant par l’École de Francfort, W.E.B. Du Bois, Frantz Fanon, etc. De ce fait, ce tour d’horizon constitue l’intérêt principal de l’ouvrage dans la mesure où, de prime abord, il faut passer par une rectification de l’explication marxiste traditionnelle quant aux causes des inégalités socioéconomiques générées par le capitalisme, en y ajoutant une dimension « culturelle » par l’entremise d’une analyse historique de la notion de « race », dont les prémisses conceptuelles (qui deviendront très vite opérationnelles) remontent aussi loin qu’en 1492, lors de la « découverte » de l’Amérique par Christophe Colomb.
Comme le souligne le titre, Capital et race. Histoire d’une hydre moderne, l’idée centrale de l’ouvrage est que le concept de « race » – que l’on entend aujourd’hui non pas comme un fait biologique mais comme un fait social et culturel – est consubstantiel à l’émergence du capitalisme au début de la Renaissance. Au paradigme critique et théorique de la « lutte des classes », doit s’ajouter, si on peut dire, celui de la « lutte des races », chacun évoluant de façon parallèle ou transversale l’un par rapport à l’autre. En témoigne, entre autres, la montée du syndicalisme dans les années 1930 aux États-Unis, période pendant laquelle les travailleurs afro-américains doivent affronter à la fois les assauts du capital avec ses conséquences dramatiques (krach boursier de 1929) et le racisme des grands syndicats américains, comme l’American Federation of Labor (AFL), qui refusent leur adhésion dans leurs rangs et les excluent du mouvement ouvrier organisé « par » et « pour » les Blancs[2].
« Un problème avec le marxisme » (p. 19), tel est l’intitulé d’une partie de l’introduction de l’ouvrage qui, précisons-le, n’est pas un ouvrage « théorique » qui cherche à confronter l’idéologie marxiste, mais il se veut plutôt une réinterprétation de l’histoire du capitalisme à l’aune d’une dimension occultée, négligée, ignorée par la critique d’inspiration socialiste du libéralisme bourgeois depuis la seconde moitié du XIXe siècle jusqu’au milieu du vingtième. En approfondissant la genèse du capitalisme, ses origines, ses nombreuses tentatives de justification idéologique au fil des époques, son articulation toujours renouvelée pour finalement s’associer à une philosophie politique de type libéral, la notion de « classe » ne suffit plus à expliquer le phénomène dans sa globalité; elle est inapte à rendre compte de certains aspects, autant sinon plus essentiels à comprendre afin de cerner et caractériser cette dynamique de prédation organisée et généralisée qu’est le système capitaliste.
Que ce soit par l’entremise d’une désignation comme celle du « sauvage », du « barbare », de l’« indigène », les colonisateurs européens classifient les groupements humains selon une logique d’appropriation des territoires étrangers, aux Amériques en particulier, d’exploitation d’une main-d’œuvre servile, autant africaine qu’amérindienne, et d’accumulation du capital. De toutes ces constructions prétendument scientifiques ou relevant même des « Lumières » de la Raison, celle de « race » se trouve être la plus emblématique.
Mais, au fait, qu’est-ce que la « race » ? « Idée, principe, concept, […] la race est comme le capital de Marx, une relation sociale. » Et, conséquemment : « Le racisme est […] appréhendé comme un ensemble de représentations, discours et pratiques discriminatoires qui visent à nuire, dégrader et subordonner un groupe de femmes et d’hommes au nom d’une race supposée » (p. 13). Et le capital ? « Le capital est un ensemble de biens et de liens susceptibles de produire des revenus et le capitalisme […] s’entend […] comme “le principe de valorisation des richesses qui n’a d’autre fin qu’elle-même” ou […] un mode d’activité humaine visant à la production toujours plus grande de marchandises à des fins de profits[3]. »
Une fois définis ces deux termes, il reste à les articuler pour démontrer que le capitalisme n’est pas qu’une affaire d’« argent », que l’aliénation qu’il génère n’est pas que d’ordre « économique » mais aussi d’ordre « moral », au sens où des considérations qui n’ont, au départ, rien à voir avec les principes libéraux tels que défendus par les philosophes des Lumières (« écossaises » en particulier) deviennent indispensables pour la pérennité du système capitaliste. Ces considérations s’articulent autour de cette notion de « race » comme justification des pratiques coloniales et des processus de différenciation anthropologique et de discrimination ethnique.
En introduisant ainsi le « racialisme » comme idéologie dans l’analyse critique du capitalisme (concomitant au colonialisme et à l’impérialisme), Sylvie Laurent élargit d’autant les horizons philosophiques et anthropologiques à partir desquels le libéralisme, tel qu’il a été pensé par les « classiques », dévoile sa face cachée lorsqu’il passe l’épreuve de son application coloniale et impériale. L’idée du « doux commerce », par exemple, vient couronner ce mariage entre « convictions » (morales, philosophiques, scientifiques) et « intérêts » (mercantiles, économiques, financiers). Selon l’autrice, Voltaire fut le parfait prototype de cette double posture; reconnu pour ses idées avant-gardistes – il a rédigé un Traité sur la tolérance –, il n’a jamais renoncé pour autant à ses pratiques d’investisseur avisé dans les plantations sucrières des Antilles, nonobstant le fait que la marchandise produite, le sucre, a été le fruit d’un labeur inhumain assumé par des travailleurs extirpés de leur terre natale, l’Afrique, pour être vendus comme esclaves en Amérique, à mille lieues de leur terre d’origine.
À maints égards, l’autrice de Capital et race se prête à un exercice de démystification en règle de la culture occidentale qui, depuis les Lumières, se présente comme étant porteuse de rationalité, d’universalité, d’humanisme, alors que les progrès de la Raison, quoique réels, ont toujours été accompagnés de pratiques relevant peu du même idéal, se situant même à l’exact opposé : la traite négrière transatlantique, la colonisation « messianique » des Amériques, l’exploitation des territoires indigènes pour alimenter un marché européen avide de produits exotiques (café, cacao, sucre), l’enrichissement inédit des métropoles grâce à la servitude généralisée des peuples « inférieurs », à la mainmise des multinationales aux visées monopolistiques, à la connivence entre l’État et les entreprises privées spécialisées dans l’extraction (des matières premières), la transformation (des produits de la terre), la marchandisation (des biens ainsi transformés).
Que ce soit dans la philosophie politique ou économique de Locke, Hume, Voltaire, Kant, Hegel, le capitalisme s’avère pouvoir receler de vertus émancipatrices, non seulement pour les Européens et Européennes qui en assurent la destinée mondiale, mais aussi pour le reste de l’humanité qui n’a pas encore atteint le même degré de « civilisation » que les nations converties à l’économie de marché. Peu importe la condition précaire dans laquelle se retrouvent ces peuples « non civilisés » une fois qu’ils ont été réduits à l’esclavage, spoliés de leurs terres ancestrales, que leur économie locale ait été saccagée, l’esprit du libéralisme va faire son chemin et les convaincre du bien-fondé du nouveau mode de vie qui s’offre à eux. Encore faut-il qu’ils soient reconnaissants d’avoir été colonisés par une culture supérieure à la leur qu’ils finiront bien par intégrer en acceptant de renoncer à leur barbarie naturelle et primitive. Ainsi le veut la Raison qui parcourt l’Histoire de l’Homme, tendue vers un Idéal « universaliste » à l’image de la culture européenne…
Par Mario Charland, détenteur d’une maîtrise en philosophie de l’Université du Québec à Trois-Rivières

Étienne Penissat, Classe, Paris, Édition Anamosa, 2023
Dès le début de l’ouvrage, l’auteur précise son objectif : « Redonner à la classe son tranchant comme concept et comme outil de combat » (p. 7). Un objectif pour le moins essentiel si l’on considère que la notion de classe, surtout aujourd’hui, est galvaudée et instrumentalisée par les courants d’extrême droite et néofascistes qui revendiquent « avec quelques succès électoraux, la défense des classes populaires blanches et natives » (p. 6). Il s’agit donc de comprendre, comme le propose l’auteur, comment le « langage de classe » qui historiquement a servi d’outil idéologique des classes exploitées « ne cristallise [plus] les oppositions politiques et sociales alors même que la domination capitaliste se radicalise depuis quarante ans » (p. 6). Pour saisir ce changement ou la transformation même de la notion de « classe », Penissat entreprend une analyse historique de cette notion qui se précise dès la seconde moitié du XVIIIe siècle comme étant « une construction intellectuelle pour penser les divisions économiques et les dynamiques de la production des richesses » (p 8).
La classe devient ainsi, surtout après la Révolution française, un « moyen de représenter les inégalités et conflits entre groupes sociaux » (p.10). Chez Marx, « la classe ne se réduit pas à des divisions économiques, elle s’ancre dans les formes de pensée et d’action des individus » (p. 11). Cette perception rend possible dans le « langage de classe » l’émergence de la « conscience de classe », étape essentielle dans la lutte de la classe ouvrière. Ainsi « [l]a classe devient un mot d’ordre des ouvriers et ouvrières en légitimant leur rôle dans la société, la défense de leurs intérêts et, au-delà, le projet politique de réappropriation du travail et de la production » (p. 20).
Toutefois, si la classe comporte, à ce stade, un projet politique de transformation sociale, elle n’en demeure pas moins un phénomène historique qui renferme certaines particularités dont, pour le sociologue, il faut tenir compte. La classe n’est pas en soi « unificatrice », c’est-à-dire, dans le cas de la classe ouvrière, qu’elle représenterait les intérêts non seulement de cette classe, mais de tous les groupes sociaux exploités et dominés par le capital. Elle comporte également des « frontières », car « [s]i le langage des classes s’impose comme représentation des groupes et des antagonismes sociaux, la définition de leurs frontières, de celles et ceux qu’elles incluent ou excluent devient un enjeu de luttes » (p. 23).
Ici survient une question fondamentale dont la compréhension reste essentielle dans l’histoire des luttes sociales : comment intégrer les groupes marginalisés et exclus du processus même de formation de la classe ouvrière dans les luttes politiques pour l’émancipation sociale ? L’exemple le plus frappant, particulièrement en Occident, est celui des « femmes […] marginalisées et assignées à une position dominée » à l’intérieur de la classe ouvrière où « les ouvrières de l’industrie textile […] sont précarisées, invisibilisées et subordonnées à leur mari » (p. 23). Comme le montre Penissat, les femmes ne sont pas les seules à être marginalisées et invisibilisées dans les luttes sociales; le nationalisme chauvin marquant les périodes de guerre, particulièrement celle de 1914, constitue l’un des grands obstacles « du projet d’universalisation des solidarités ouvrières » (p. 27). Mais ce qui va constituer, sans doute, le plus important facteur de division au sein des groupes dominés et exploités est celui basé sur la notion de « race », ce que le grand sociologue américain W.E.B Du Bois appelle la ligne de couleur qui « n’est pas un simple reflet des antagonismes de classe puisqu’elle traverse la classe : les groupes racialisés sont exploités en tant que travailleurs mais aussi opprimés en tant que peuples colonisés et infériorisés » (p. 28).
Aujourd’hui, « les reconfigurations du capitalisme » qui prennent différentes formes, la financiarisation, la précarité de l’emploi, la sous-traitance, la privatisation des services publics, etc., font obstacle au développement de la conscience de classe, donc de « l’expérience de la domination ». Par ailleurs, d’autres groupes, qui historiquement ont connu l’exclusion, la discrimination et l’oppression, qui ont été marginalisés dans les luttes sociales, revendiquent leur singularité : les homosexuel·le·s, les transgenres, les personnes queers, etc. Par conséquent, la question des luttes sociales est décentralisée et ne peut être considérée comme uniquement un phénomène de classe.
L’auteur conclut en mettant l’accent sur l’importance des études effectuées par certains auteurs, dont Pierre Bourdieu, pour mettre en lumière les différents rapports de domination, « d’autant plus structurants qu’ils sont produits et reproduits par l’action de l’État » (p. 50). Le grand défi actuel est de « repolitiser le langage de classe », c’est-à-dire « la mise en lumière des “inégalités sociales” qui concernent l’ensemble des dimensions de la vie (santé, logement, scolarité, loisirs, etc.) » (p. 75).
Par Alain Saint Victor, historien et militant

Stanley B. Ryerson, Capitalisme et confédération, Montréal, M éditeur, 2024
Face à la résurgence récente du nationalisme québécois et de l’annexionnisme étatsunien, la lecture de Capitalisme et confédération s’impose pour quiconque souhaite remonter aux racines historiques des questions constitutionnelles canadienne et nord-américaine. Publiée en 1968 et traduite en français en 1972, cette étude de Stanley Bréhaut Ryerson est rapidement devenue un classique du marxisme canadien, mais elle n’a pas été rééditée depuis 1978. M éditeur et sa collection Recherches matérialistes nous offrent aujourd’hui l’occasion précieuse de renouer avec elle.
Couvrant la période de 1815 à 1873, l’ouvrage explique la genèse de l’État fédéral canadien suivant un matérialisme historique « souple » (p. 20), où cette genèse est rattachée autant à la naissance du capitalisme industriel et aux conflits de classe qui lui sont inhérents qu’à l’effectivité des facteurs « non économiques ». En résulte une « histoire du peuple » englobante, qui croise habilement les angles disciplinaires (histoire, politique, militaire, économique, sociale), les échelles d’analyse (locale, nationale, internationale) et les points de vue sociaux : les résistances populaires répondent systématiquement au jeu des intérêts des élites. Se retrouve au cœur du récit la centralité conjointe du phénomène « nationalitaire » et de la transition au capitalisme, retracée sous un angle matérialiste qui renvoie dos à dos les interprétations nationalistes et antinationalistes étroites de l’histoire du Canada (p. 20-21).
La structure du livre reflète les deux grands processus historiques menant à la création de l’État fédéral canadien. Premièrement, les chapitres 1 à 9 relatent les luttes des réformistes des deux Canadas pour l’obtention du gouvernement responsable (1815-1848). Par sa description parallèle des deux mouvements, Ryerson réussit à éclairer leur parenté. De part et d’autre, les réformistes sont divisés en une aile modérée, constituée par la bourgeoisie naissante, et une aile radicale/révolutionnaire, incarnée principalement par des cultivateurs et des ouvriers (p. 120). De part et d’autre, la lutte contre la domination des élites coloniales (la Clique du Château et le Family Compact) mène à des insurrections révolutionnaires qui font apparaitre l’aile radicale comme « le moteur » des protestations pré-1840 (p. 197).
Par ce récit, Ryerson s’oppose aux interprétations chauvinistes qui nient l’existence du « facteur démocratique » au sein des mouvements réformistes et qui font du mouvement des Patriotes un mouvement exclusivement « national » (p. 488). En éclairant les liens de solidarité entre les deux mouvements, il démontre que cette dimension nationale est loin d’effacer l’ancrage de leur lutte dans des revendications démocratiques partagées.
L’Acte d’Union répond à cette conjoncture subversive en noyant le Bas-Canada au sein d’une structure représentative à majorité anglaise, ce qui permet de faire d’une pierre deux coups. D’une part, les aspirations démocratiques au gouvernement responsable sont contournées par la compensation obtenue par le Haut-Canada (gains politiques et transfert de sa dette publique). D’autre part, on conjure du même coup « l’ascension politique de la race des vaincus » (p. 191). Cela n’empêche toutefois pas les ailes modérées des mouvements réformistes de s’allier pour obtenir, en 1848, un gouvernement responsable sous le leadership conjoint de Baldwin et de Lafontaine. Cela permet alors de maintenir les liens coloniaux, moyennant une concession supplémentaire : l’abrogation de l’interdiction du français et une certaine acceptation du facteur national au sein des structures politiques. Se cristallise alors une reconnaissance partielle de l’égalité entre les nations, dont le niveau est fixé par « les intérêts communs des milieux d’affaires canadiens-anglais, de l’Église du Bas-Canada et de la métropole impériale » (p. 225).
Deuxièmement, en partant de ces nouvelles bases politiques, les chapitres 10 à 20 relatent la façon dont l’essor du capitalisme industriel mène à la naissance d’un État fédéral bourgeois.
Ryerson situe l’envolée de l’industrialisation capitaliste au confluent d’une multiplicité de facteurs, tant endogènes qu’exogènes. D’un côté, il voit émerger les germes de l’industrialisation capitaliste dans le développement des manufactures locales et dans la formation d’une armée de réserve issue en partie des obstacles à la colonisation posés par les élites foncières. De l’autre côté, ces facteurs endogènes ne suffisent pas à expliquer la transition au capitalisme : la classe ouvrière naissante est largement alimentée par l’afflux massif d’immigrantes et immigrants irlandais, tandis que le développement manufacturier ne prend réellement son envol que dans le sillage d’un développement ferroviaire qui visait d’abord l’exportation de matières premières. Ce modèle de développement est d’ailleurs lui-même issu de la politique anglaise de libre-échange et de l’expansionnisme économique et politique américain. Au croisement de ces causes, les capitalistes des chemins de fer, sous l’hégémonie du « Grand Trunk » et de la Bank of Montreal, utilisent le gouvernement responsable pour s’affirmer comme la nouvelle classe dominante et développent progressivement un projet commun : l’abolition des douanes entre les provinces et l’établissement de tarifs protectionnistes afin « d’agrandir et d’unifier le marché interne de l’industrie canadienne » (p. 337). À ces intérêts nationaux en faveur de l’union des provinces s’ajoute « la stratégie impériale [britannique] qui exigeait l’unification non seulement pour empêcher les colonies d’être absorbées par les États-Unis, mais aussi pour renforcer les liens de l’Empire avec la zone du Pacifique et, de là, avec l’Asie » (p. 363).
Ryerson relate ensuite le jeu politique derrière la Confédération, montrant comment celle-ci a été imposée par le haut dans un esprit foncièrement antidémocratique. L’accent est alors placé sur le rôle crucial joué par Georges-Étienne Cartier pour intégrer le Québec au projet. Selon Ryerson, ce rôle démontre l’effectivité d’un certain pacte binational derrière la forme prise par l’union fédérale, bien que la reconnaissance de l’égalité nationale ait été d’emblée déformée et neutralisée par la réduction libérale de « la nation à un étroit particularisme religieux et linguistique » (p. 436).
Enfin, soucieux de décrire la tendance violemment néocoloniale de ce nouvel État face aux peuples autochtones, Ryerson se penche sur la lutte des Métis pour l’autodétermination, « seul exemple d’une intervention réelle des masses dans la question de la Confédération » (p. 442). À l’aune du reste de l’ouvrage, la répression et la reconnaissance déformée de cette lutte symbolisent l’essence même de la Confédération canadienne : le projet d’une élite capitaliste anglo-canadienne qui n’a pu réussir qu’en intégrant les revendications des minorités nationales de façon à en neutraliser la teneur démocratique et égalitaire.
En définitive, Capitalisme et confédération se démarque par une écriture précise et minutieuse qui demeure malgré tout accessible et didactique. Par une généreuse pratique de la citation (allant du plus petit pamphlet aux correspondances des élites coloniales), Ryerson nous fait plonger habilement dans l’esprit et les antagonismes politiques de l’époque, combinant avec brio l’accessibilité de l’histoire « des grands hommes » et les technicités de l’histoire politique et économique. Bien qu’abordée partiellement, la résistance des peuples autochtones à la domination coloniale fait tout de même partie intégrante du récit. Beaucoup plus regrettable est le silence complet de Ryerson sur l’effectivité historique des luttes féministes.
L’édition de 2024 a opté pour un format poche dépourvu des images qui parsemaient souvent inutilement l’édition de 1978, mais dont certaines (surtout des cartes) auraient tout de même pu être utiles. Cette perte est plus que compensée par la qualité des nouvelles préfaces et postface: très bien documentées; elles synthétisent efficacement le parcours et la pensée d’un historien que la gauche d’aujourd’hui aurait avantage à mieux connaitre.
Par Olivier Samson, Doctorant en sciences sociales appliquées à l’Université du Québec en Outaouais
- Voir Christian Desmeules, « Humaniste cherche polémique », Le Devoir, 1er octobre 2024. ↑
- Le régime de plantation du Sud reposait aussi sur cette contradiction (qui met à mal une philosophie matérialiste de l’histoire) d’une classe laborieuse qui se retourne contre elle-même au nom d’une supposée supériorité « raciale » qui a pour effet de sublimer les rapports d’exploitation entre propriétaires terriens et non-propriétaires blancs : « Même exploité et incapable de posséder la terre, […] le “pauvre Blanc” reçoit pour “salaire” non monétaire la jouissance de sa valeur raciale, synonyme de préséance et d’une reconnaissance sociale inestimable » (p. 417). ↑
- « Il s’organise pour ce faire en un système autonome fondé sur la propriété privée et le marché » (p. 12). ↑
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Koumbit : la technologie autrement
Koumbit est un collectif de travail qui offre une alternative aux solutions piégées de la grande industrie informatique. L'organisation autogérée fête cette année son 20ᵉ anniversaire, une prouesse militante qui mérite d'être soulignée. Propos recueillis par Yannick Delbecque.
À bâbord ! : Qu'est-ce que Koumbit ?
Koumbit : C'est une bête étrange, car les organismes à but non lucratif dans le secteur technologique sont rares ! De plus, Koumbit n'est pas un environnement de travail hiérarchique. Notre collectif est présentement composé de 14 personnes et nous essayons de faire en sorte qu'aucune ne se retrouve avec plus de pouvoir que les autres.
Contrairement à la majorité des acteurs de l'industrie technologique maintenant avide d'« infonuagique [1] », Koumbit défend toujours l'idéologie originelle de l'Internet. L'Internet promettait d'être décentralisé et démocratisé, les connaissances techniques devaient être accessibles au plus grand nombre, notamment pour l'hébergement des services, comme les sites web et le courriel. Cela devait donner à tous·tes la liberté de participer de manière autonome à la construction d'un outil commun. Nous défendons toujours ces valeurs par le type de services que nous offrons, mais aussi par les choix des technologies que nous utilisons pour assurer ces services, particulièrement l'utilisation de logiciels libres.
ÀB ! : Comment Koumbit est-il organisé et comment prenez-vous les décisions ?
K. : Sur papier, nous sommes un OBNL et nous sommes obligés de faire des assemblées générales et d'avoir un conseil d'administration. Cependant, au quotidien, cet aspect est un peu oublié. En pratique, nous sommes organisés en trois équipes de travail : une pour le développement web, une pour notre infrastructure de serveurs et une pour les tâches administratives. En parallèle de ces équipes, plusieurs comités s'occupent de dossiers spécifiques. Ces comités nous permettent d'organiser notre travail et d'éviter de faire de la microgestion en grand groupe. Ce fonctionnement par comité ressemble à ce qui existe dans les coops d'habitation. Il y a quelques comités jouant des rôles importants. Par exemple, le comité financement s'occupe d'organiser le budget annuel et propose des changements aux horaires ou aux facturables. Le comité ventes s'occupe de la plupart des ventes et décide à qui proposer des rabais solidaires ou même des hébergements solidaires. Les membres du comité « relations humaines » participent au processus d'embauche et organisent notre processus annuel d'évaluation par les pairs. Il y a plusieurs autres comités moins importants, souvent temporaires.
Les grandes orientations de Koumbit sont décidées par notre conseil de travail, formé de tous les gens qui travaillent chez Koumbit. Il se réunit environ à chaque deux semaines pour traiter de questions plus complexes, comme l'embauche, les augmentations de salaire ou nos prix.
ÀB ! : À ses débuts, Koumbit était influencé par les idées de l'économie participative de Michael Albert et Robin Hahnel, notamment la recherche d'équilibre entre les tâches de chaque personne. Est-ce que ces principes guident toujours le fonctionnement de Koumbit ?
K. : Ces idées ont eu une influence certaine dans les premières années de Koumbit, mais nous ne nous y référons plus explicitement aujourd'hui. Cependant, nous tentons toujours de garder un équilibre des tâches et de fonctionner sans hiérarchies.
Dans nos pratiques actuelles, si des personnes de l'équipe sentent un déséquilibre, il sera rapidement nommé. Par exemple, si une personne développe une connaissance d'une technologie spécifique plus poussée que les autres, cette personne risque d'être la seule à pouvoir prendre certaines décisions. Pour éviter de telles situations, nous mettons en place des mesures, comme des formations, pour permettre à tous·tes de participer au plus grand nombre de tâches.
ÀB ! : Koumbit héberge de nombreux sites militants depuis ses origines. Comment contribuez-vous à assurer la sécurité des groupes militants ?
K. : Nous savons qu'il est important pour certains groupes et certaines personnes de protéger leur anonymat. Nous ne cherchons jamais à avoir plus d'information que le minimum nécessaire. Ainsi, nous n'avons rien à dire si on exige de nous de l'information au sujet d'un groupe militant. De plus, tous nos serveurs sont cryptés : s'ils étaient saisis, il n'y a pas grand-chose à en tirer.
La police nous demande plusieurs fois par année de donner des informations au sujet de nos clients ou des informations présentes sur nos serveurs. Contrairement aux plus grandes entreprises, nous refusons systématiquement de donner de l'information à la police si elle ne présente pas de mandat, et même dans ce cas, nous donnons uniquement le minimum requis.
L'extrême droite cherche aussi à s'attaquer à des sites que nous hébergeons, en nous demandant par exemple de les fermer. Dans de telles situations, nous évaluons les risques, et Koumbit fait ce qu'il peut pour se placer en rempart contre l'extrême droite, même si ce n'est pas toujours facile.
Enfin, contrairement aux grandes entreprises offrant de l'hébergement, nous ne vendons pas d'informations au sujet de nos clients. Les grands hébergeurs vendent souvent des données au sujet de leurs clients. Ça peut être des statistiques à leur sujet, sur les visites aux sites hébergés, et même parfois au sujet du contenu des courriels hébergés sur leurs serveurs. Ces informations sont vendues à d'autres entreprises, principalement dans le marketing ou l'intelligence artificielle.
ÀB ! : Comment contribuez-vous à l'idéal d'autonomie technologique ?
K. : Nous ne pouvons pas présumer que tous·tes maîtrisent les technologies que nous considérons comme simples, comme installer un site WordPress. Nous discutons avec chaque groupe et chaque personne pour déterminer s'il y a un désir d'apprendre et nous les épaulons et les guidons vers des ressources pouvant les aider. Nous aimerions donner des formations plus complètes, mais le manque de temps rend cela plus difficile.
Le modèle d'affaires le plus populaire va lier les groupes et personnes ayant leurs propres sites à leur hébergeur. Par exemple, une personne utilisant Google Drive pour héberger ses fichiers peut les récupérer quand elle le désire, mais elle ne peut pas utiliser la plateforme Google Drive autrement que sur les serveurs de Google, ce qui la rend dépendante du géant. Il est possible d'avoir un plein contrôle sur les fichiers et sur la plateforme avec un dépôt de fichier autogéré, par exemple avec Nextcloud, qui l'on peut réinstaller sur le serveur de notre choix. En n'offrant que des plateformes construites avec des logiciels libres, Koumbit permet de recréer les plateformes choisies ailleurs si l'on n'est plus satisfait ou si on a un conflit idéologique avec Koumbit. C'est vraiment la clé de l'autonomie technologique.
ÀB ! : Quelles sont vos prises de positions politiques et idéologiques les plus importantes ?
K. : Contrairement à une association étudiante ou à des organisations similaires, il est plutôt rare que nous prenions le temps de prendre des positions officielles sur des questions précises. Cependant, on peut déduire nos positions politiques d'après les groupes à qui nous offrons de l'hébergement gratuit : des groupes anticoloniaux, féministes, antiracistes, antifascistes. Nous choisissons de travailler avec des gens qui ont des idées politiques similaires aux nôtres, dans un spectre progressiste assez large. Nous défendons historiquement l'autonomie numérique, un Internet libre, le droit à l'anonymat sur Internet, la redistribution des richesses, l'égalité. Nous appuyons quiconque œuvre à une société plus juste et égalitaire, ce qui ratisse très large !
ÀB ! : Quels sont vos projets et défis à relever pour les prochaines années ?
K. : Sur le plan technologique, le défi du moment est l'invasion de robots associés aux différents systèmes d'intelligence artificielle, un fléau sur l'ensemble de l'Internet. Ces robots passent sur les sites que nous hébergeons et en pompent le texte, processus qui demande énormément de ressources à nos serveurs. Nous devons régulièrement travailler de nuit pour prendre des mesures afin d'assurer la continuité de nos services. Les petits hébergeurs comme Koumbit, même s'ils ne veulent pas offrir de services d'intelligence artificielle, sont obligés de prévoir plus de ressources pour survivre à ces robots ou trouver des stratégies pour les contrôler ou les bloquer.
Concernant notre fonctionnement, un défi est d'assurer aux membres de notre collectif de travail un salaire intéressant et qui, idéalement, suit le rythme de l'inflation. Nous avons réussi à suivre ce rythme dans les années passées, mais cela devient un peu plus difficile.
[1] Modèle informatique dans lequel les données sont stockées et traitées sur des serveurs distants.
Photo : Franzisko Hauser (CC BY-NC-NA 2.0)

La réduction des lieux publics en temps de crise à Port-au-Prince

Vers la constitution de lieux publics en temps de crise sécuritaire[1]
Dans l’imaginaire populaire haïtien, la rue et les lieux publics sont perçus comme étant le salon du peuple[2]. L’investissement des lieux constitue une des modalités de la création d’espaces publics bien ancrée dans l’histoire urbaine d’Haïti. Dans une étude sur l’appropriation des lieux publics à Port-au-Prince, Thérasmé[3] a dressé le portrait des citoyennes et des citoyens qui occupent les lieux de manière informelle. Il a également voulu schématiser ce processus d’appropriation tout en essayant de comprendre le rôle du profil de l’individu et des ressources dont il dispose dans la détermination de sa position spatiale. En effet, le travail de Thérasmé rejoint une vaste littérature sur l’appropriation de l’espace public. C’est le cas par exemple de Fleury qui soutient que « l’espace public se définit par la présence physique de citadins et citadines[4] ».
Par ailleurs, l’organisation d’activités culturelles participe au renouvellement de la perception et des usages de la ville[5]. Organiser un concert constitue normalement une activité ordinaire dans une ville plus ou moins fonctionnelle. Dans le cas de l’aire métropolitaine de Port-au-Prince, les activités de loisirs sont de plus en plus rares au cours des dix dernières années. De surcroit, le contexte social explosif, marqué par la terreur des gangs, réduit considérablement les lieux publics où des artistes d’horizon divers pourraient performer. Le Champs de Mars qui constitue le lieu mythique des traditionnelles manifestations politiques et culturelles se transforme déjà en un non-lieu. Dépouillé de sa vitalité, il devient un espace répulsif pour les opérateurs culturels et les riverains.
Ce problème d’accès aux lieux publics ne se limite pas aux créatrices, créateurs et amateur·e·s d’art de la scène dans la mesure où les autorités politiques s’inscrivent dans la même démarche. Au lieu de mobiliser le pouvoir public pour assurer la sécurité des lieux, elles fuient, comme le commun des mortels, les principaux espaces publics. À plusieurs reprises, l’insécurité amène les officiels du gouvernement à annuler des activités en hommage aux héros au Champs de Mars[6]. Ils sont légion, les ministres et autres cadres supérieurs de la fonction publique qui abandonnent les locaux de leur ministère pour raison de sécurité. Sous l’effet de la violence, le festival annuel de Rara à Leogane est réduit à sa plus simple expression. Le carnaval, la plus grande manifestation culturelle du pays, a été reporté, voire annulé, à plusieurs reprises pour le même motif. Il en est de même du concert international de jazz organisé chaque année à Port-au-Prince.
Par ailleurs, la vie économique est presque complètement paralysée puisque la rue, lieu principal de circulation des marchandises, meurt à petit feu. Toutefois, le cycle d’accumulation ne semble pas s’interrompre pour certaines fractions de la bourgeoisie haïtienne[7]. Ce contraste accroit la crédibilité de l’hypothèse d’une économie souterraine criminelle florissante qui serait axée sur la vente d’organes, de drogue, d’armes et de minutions. L’état des recherches en sciences sociales ne permet pas encore d’approfondir cette piste de recherche.
Le phénomène de l’insécurité n’a rien de commun avec la rumeur du cheval blanc de Gary Victor qui ensorcelle la république[8]. Il est, en fait, un enjeu de société si on en croit les chiffres des organismes locaux et internationaux[9]. Sur une population de près 11 millions d’habitants à l’échelle du pays, le spectre de la mort violente a atteint environ 109 personnes par mois entre 2018 et 2022. Au cours des deux dernières années, la spirale de violence se déchaine pour atteindre plus de 500 à 600 homicides par mois. Le nombre de meurtres a augmenté de cinq à six fois en moins de 24 mois. Les victimes sont recensées dans l’aire métropolitaine de Port-au-Prince et dans le département de l’Artibonite[10]. Le bilan des personnes blessées se chiffre également à plusieurs milliers. De surcroit, plus d’un million de résidentes et résidents ont dû fuir leur domicile. Les femmes et les hommes des classes populaires et de la petite bourgeoisie pauvre ont vécu et continuent à vivre cette violence innommable dans leur chair. Sous les décombres et dans les centres de leurs quartiers détruits, ils sont de ceux qui sont massivement tués. Parfois, ils sont brûlés vifs et leurs restes sont jetés en pâture aux chiens errants. C’est à ce prix que la ville cesse d’être un lieu de rencontre.
Ces données amènent plus d’un à penser que la peur semble triompher sur le communautaire. Grâce à la complicité des gouvernements successifs devant la prolifération des gangs, Port-au-Prince devient progressivement une ville morte[11]. Frappée dans son âme, elle cesse de plus en plus d’être un lieu de mémoire et de création[12]. La vie de quartier est réduite à sa plus simple expression. Les espaces culturels sont spoliés, comme en témoignent les saccages à répétition du Village de Nouailles, des bibliothèques, des universités, des écoles publiques et privées[13]. Les blessé·e·s sont poursuivis jusqu’à leur lit d’hôpital. Selon le Fonds des Nations unies pour l’enfance (UNICEF), plus de 60 % du système sanitaire a subi l’assaut des gangs[14].
Dans ce texte, il n’est pas question de faire la sociologie de la violence des gangs dans le pays. En effet, plusieurs auteurs et autrices ont avancé des hypothèses d’explication[15], mais il y a encore du chemin à faire pour rendre intelligible cette crise sociale. Pour l’instant, nous nous intéressons à l’éviction des espaces publics et aux tentatives de réappropriation des lieux par certains acteurs du milieu culturel et du mouvement social. Toutefois, nous utilisons des données sur la violence des gangs pour mettre en lumière non seulement son effet perturbateur mais également la résistance de la population urbaine de Port-au-Prince.
Lieux publics dans la « ville morte » de Port-au-Prince
S’il n’y a presque plus d’espace de création artistique dans la « ville morte[16] » de Port-au-Prince, cela ne sous-entend pas qu’il n’y a pas de tentatives pour tisser des liens, créer de nouveaux lieux de rencontre, ne serait-ce que l’espace d’un cillement. Quoique décalée dans le temps, la grande foire Livres en folie a été quand même organisée à l’été 2024. Le festival Artisanat en Fête s’est finalement tenu l’automne dernier même si très peu de monde a fait le déplacement pour y participer[17].
Par ailleurs, les commerçantes et commerçants du secteur informel ont bravé et continuent de braver au quotidien la terreur des gangs pour essayer de mener leurs activités économiques. En jouant la carte stratégique, ils se sont concentrés dans certains espaces spécifiques leur permettant une plus grande possibilité de repli en cas de danger imminent. Dans cette résistance, de nouveaux lieux sont créés. Les activités effervescentes du centre-ville de Port-au-Prince se trouvent à présent à Lalue, à Pétion-Ville, à Haut-Delmas.
Ce processus de constitution de nouveaux espaces ne se limite pas à l’initiative des acteurs de l’économie informelle et des grands opérateurs culturels. D’autres acteurs du mouvement social y participent également. Le 17 décembre 2024, le Kolektif kont Ranson de 1825 a organisé une série d’activités de réflexion sur la longue histoire de dépossession d’Haïti par les forces impérialistes[18]. À cette occasion, on a fait appel à plusieurs espaces. D’un côté, le public était invité à venir en personne dans le centre culturel Pye Poudre; d’un autre côté, des plateformes de communication virtuelle étaient utilisées pour des conférences-débats. Dans les deux cas, le public a été mobilisé pour participer aux échanges. Dans les discussions, les personnes intervenantes et participantes ont fait le lien entre plusieurs actes de dépossession, notamment l’indemnité (aussi appelée rançon) exorbitante imposée par le roi de France Charles X en 1825 pour reconnaitre l’indépendance d’Haïti, le vol de la réserve d’or entreposée à la Banque nationale de la République d’Haïti par les militaires étatsuniens le 17 décembre 1914, l’occupation étatsunienne d’Haïti entre 1915 et 1934 et les politiques d’ajustement structurel à l’ère du néolibéralisme triomphant. D’autres organisations progressistes ont, à certains moments, pris la rue pour revendiquer la fin des politiques de soumission aux puissances impérialistes, le rétablissement de la sécurité publique et la neutralisation des hordes de gangs criminels[19]. Face à la terreur des gangs, ces initiatives font partie d’un ensemble de tentatives pour créer de nouveaux espaces de rencontre dans l’aire métropolitaine de Port-au-Prince.
À la différence de Paul, personnage principal de l’opéra Die tote Stadt (La ville morte) de Erich Wolfgang Korngold qui ne parvient pas à sortir de l’enfermement à la suite d’une tragédie, Port-au-Prince se caractérise par un contraste : d’un côté, la terreur des gangs procède à l’effacement des espaces de rencontre; de l’autre, une résistance à la destruction des lieux publics se développe au quotidien. Cette résistance vient surtout d’en bas, elle est populaire. Elle se renforce alors que l’état de choc se poursuit. Au moment où nous écrivons cet article, les rapts, les massacres et les menaces s’abattent encore dans les coins et recoins de la ville[20]. Mais, Port-au-Prince semble refuser le statut de ville morte.
Kebert Bastien en concert dans la ville morte de Port-au-Prince
Le refus du silence, le refus de se taire exposé précédemment prend forme également dans le monde culturel. Cette pratique n’est pas seulement l’apanage des opérateurs culturels haïtiens. L’Institut français d’Haïti a programmé le 16 janvier 2025 un spectacle de l’artiste engagé Kebert Bastien (Keb). Comme l’indique l’affiche reproduite, le titre de l’événement est à la fois évocateur et symbolique : Spectacle 12 millions de vivants.

Crédit : Institut français d’Haïti
Ce chiffre renvoie à la totalité de la population de la République d’Haïti. Le terme « vivant » peut prendre une connotation qui va au-delà du contraste mort/vie. Désigner la population d’un pays comme « des vivants » met en lumière la précarité de l’existence. Il s’agit de la vie nue. Privés de presque tout, les habitantes et habitants d’Haïti seraient confinés à une simple logique de survie. Loin d’être abstrait, le drame social de Port-au-Prince témoigne de la pauvreté de la vie sociale. Vieux de deux décennies, les propos de l’écrivain franco-haïtien René Depestre peuvent s’appliquer au drame de la population haïtienne d’aujourd’hui lorsqu’il avançait en 2005 que « la mort dans l’esprit et dans le ventre, les Haïtiens et les Haïtiennes vivent au quotidien des expériences atroces d’une tragédie apparemment sans fin[21] ». En ce sens, les opérateurs culturels de l’Institut français ont fait preuve de réalisme en invitant le public au Spectacle 12 millions de vivants.
Au-delà du symbolisme du titre du spectacle, l’organisation de cet événement fait partie des tentatives pour inventer de nouveaux lieux de création artistique. Toutefois, il importe de reconnaitre que le jardin de l’Institut français ne constitue pas un espace d’expression libre. Étant un organe de diffusion des politiques culturelles de l’État français, il demeure un espace plus ou moins sous contrôle. Ou du moins, les différents invité·e·s y pratiquent le plus souvent l’autocensure par rapport à toute idée remettant en cause les intérêts de l’État français en Haïti. Cette règle non écrite est généralement suivie par beaucoup d’intellectuel·le·s haïtiens[22].
En rompant avec cette prudence, le spectacle du jeudi 16 janvier 2025 a été historique. Accompagné de plusieurs musiciens, Kebert Bastien a entrainé le public dans la spirale de son univers esthétique. Comme il l’a réussi dans ses cinq albums, sa performance était marquée par le mariage d’une variété de rythmes issus des cultures populaires haïtiennes[23]. Sous les applaudissements du public, la rencontre de sa voix et de sa guitare donne une nouvelle vitalité aux rythmes congo, banda, yanvalou, etc. Toutefois, la séquence la plus marquante de la soirée a été le morceau exécuté sous les rythmes rara, raboday et jazz. Rappelons que le raboday et le rara renvoient à la marche militaire. Dans l’histoire, « le Rabòday a constitué, dans le contexte de la guerre de l’Indépendance d’Haïti, une parodie de la musique militaire de l’armée coloniale française. Il se caractérise, entre autres, par des jeux de tête et des mouvements latéraux traduisant la vigilance du guerrier sur les scènes de combats[24] ».
L’invitation à la lutte ne se circonscrit pas au choix des mélanges de tonalité et des rythmes musicaux. En écho à la mélodie, le texte de la chanson évoquait un enjeu de combat. Il portait sur la demande de restitution de la rançon de 1825 à l’État français[25]. Sous les applaudissements d’un public chauffé à blanc, Keb a mis en chanson l’une des principales revendications des classes populaires haïtiennes contre l’impérialisme occidental. En le faisant dans le jardin de l’Institut français, le geste a cessé d’être une simple performance artistique de grande portée pour devenir un acte historique dans la mesure où l’artiste s’est démarqué de la traditionnelle pratique d’autocensure de nombreux politiciens, politiciennes et intellectuel·le·s haïtiens.
Dans les annales des activités du jardin de l’Institut français, le poète René Depestre a été de ceux qui ont le mieux illustré la parole sur mesure lorsqu’il a insisté en 2005 en ces termes :
J’ai cherché un jour avec Régis Debray qui est un grand normalien; les Français sont très forts quand il faut inventer les concepts, surtout un normalien. Je lui ai dit, trouve un concept qui ménagerait la sensibilité légitime des Haïtiens en matière de souveraineté nationale et le sentiment patriotique haïtien. Qu’il ne soit pas tutelle surtout ! On ne peut pas parler de tutelle aux Haïtiens. On peut prendre accompagnement, ou intergouvernance, c’est un nouveau mot qui entre dans l’opinion actuellement. Pourquoi pas intergouvernance ou cosouveraineté pour que les Haïtiens avalent la pilule de la coopération parce qu’autrement, seul, on n’en sortirait pas[26].
À l’occasion, l’ancienne figure de la gauche haïtienne ne portait plus les idées révolutionnaires contre l’ordre des bourgeois locaux et internationaux. Au contraire, il voulait exceller dans la tâche de trouver la bonne stratégie pour la réussite de la mise sous tutelle de son pays d’origine[27]. À l’opposé de ces discours sur mesure, Kebert Bastien est sorti de la logique de la langue de bois au profit de la parole orthogonale. Ce faisant, il a choisi de donner une voix au mouvement du Kolektif kont ranson de 1825 dans le territoire même du bourreau.
La rançon de 1825 : le sens du discours de certains acteurs
La clarté des propos de Keb a un autre intérêt. Elle permet d’établir une différence d’avec les nombreux acteurs qui interviennent sur la question de la demande de restitution de la rançon de 1825. Certains représentants de l’État l’évoquent du bout des lèvres alors que, dans le choix de politiques publiques, la soumission aux directives des puissances impérialistes, dont la France, demeure une ligne directrice. En guise d’illustration : le président Jean Bertand Aristide a, d’une part, fait preuve de courage en soulevant la question de la restitution de la rançon de 1825 au début des années 2000, mais, d’autre part, il a engagé une compagnie privée étatsunienne pour assurer sa sécurité personnelle. De plus, son administration s’est embourbée dans l’application des programmes d’ajustement structurel dictés par le Fonds monétaire international (FMI) et la Banque mondiale, comme en témoigne la loi de 2002 sur l’implantation de zones franches dans toutes les régions du pays. Cette ambivalence est encore d’actualité dans le positionnement du gouvernement de transition. Les conseillers-présidents Edgar Leblanc Fils et Leslie Voltaire ont respectivement demandé à la France de rembourser les fonds de la rançon de 1825 en même temps qu’ils se démarquent de toute démarche de construction d’un État souverain. Leur gouvernance repose essentiellement sur une demande d’assistance sur les plans financier, militaire, sécuritaire, humanitaire alors que les fonds publics sont souvent utilisés au profit d’intérêts particuliers[28].
C’est le cas également de certains acteurs de la société civile qui inscrivent la demande de restitution de la rançon de 1825 sous le signe de l’empathie. En ce sens, le géographe Jean Marie Théodat, membre de la commission de restitution de l’Université d’État d’Haïti a écrit dans les colonnes du journal Libération le 6 janvier 2025 :
En réponse aux insultes, c’est donc une invitation à l’empathie et à une réflexion d’ensemble sur les responsabilités françaises vis-à-vis de l’ancien empire que lancent les Haïtiens et les Mahorais unis dans la détresse et confondus dans le mépris du jeune monarque[29].
Cette position consiste à dépolitiser les enjeux néocoloniaux au profit d’une démarche compassionnelle. En effet, il importe de laisser les classes populaires en dehors du débat sur la restitution. Les tenants de cette approche ne souhaitent pas une appropriation de ce débat par les mouvements sociaux. Au contraire, ils se proposent désormais d’innover dans les rapports interétatiques en faisant abstraction de la dimension conflictuelle. Ces intervenants proposent ainsi la recherche de compassion dans les rapports entre Haïti et la France comme stratégie de résolution de problèmes géopolitiques.
Conclusion
Depuis une décennie, la terreur des gangs affecte considérablement la vie urbaine dans l’aire métropolitaine de Port-au-Prince. Elle y réduit les espaces de rencontre. La métaphore de la ville morte ne constitue plus un qualificatif de trop pour Port-au-Prince. Les résultats préliminaires de notre enquête ont mis en lumière certaines tentatives de création de nouveaux espaces publics qui s’inscrivent dans une logique de résistance à la mise à mort des lieux publics. Par ailleurs, si plusieurs secteurs de la société participent à ce processus de constitution de nouveaux lieux publics, l’initiative des mouvements sociaux ne se limite pas seulement à une simple résistance à la terreur des hordes de gangs criminels. Elle semble répondre à la mise en œuvre de nouvelles dynamiques de luttes sociales et politiques. Comme en témoignent les initiatives du Kolektif kont ranson 1825, les mouvements sociaux ne veulent pas se laisser abattre par la peur. Au contraire, ils participent à la constitution de nouveaux espaces de rencontre tout en soulevant les principales revendications des classes populaires haïtiennes. En ce sens, l’évocation dans l’espace public de la demande à la France de restituer la rançon de 1825 constitue une avancée intéressante. Loin d’être un simple ajout aux nombreuses revendications, elle témoigne d’une prise de conscience des classes populaires de la longue histoire d’expropriation et de dépossession dans le pays.
Par Renel Exentus, détenteur d’un doctorat en études urbaines de l’Institut national de recherche scientifique
- Une version de ce texte a été publiée sous le titre Esquisse d’une réflexion sur la réduction des lieux publics en temps de crise à Port-au-Prince. L’enjeu de la rançon 1825 et les mouvements sociaux en Haïti, Delmas, Haïti, AlterPresse, 5 mars 2025. ↑
- En créole, « lari a se salon pèp la ». ↑
- Kelogue Thérasmé, Dynamiques et appropriation informelle des espaces publics dans les villes du sud : le cas du centre-ville de Port-au-Prince, thèse de doctorat en études urbaines, Montréal, Université du Québec à Montréal, 2011. ↑
- Antoine Fleury, Les espaces publics dans les politiques métropolitaines. Réflexions au croisement de trois expériences : de Paris aux quartiers centraux de Berlin et Istanbul, thèse de doctorat en géographie, Paris, Université de Paris 1 Panthéon-Sorbonne, 2007. ↑
- Léna Aparis Jutard, « La création dans l’espace public, laboratoire artistique de pratiques altermétropolitaines », Bulletin de l’association de géographes français, vol. 101, n° 1, 2024. ↑
- Plusieurs études ont documenté la complicité des autorités politiques et des fractions de la bourgeoisie dans la prolifération des gangs. Voir notamment Jean-Baptiste Emerson, Violence et rapport social dans le milieu urbain haïtien : les cas de cité Soleil et de Martissant, 2004-2012, thèse de doctorat en sociologie, Montréal, Université du Québec à Montréal, 2017 ; Renel Exentus, « Pour comprendre la crise sociopolitique haïtienne », Nouveaux Cahiers du socialisme, n 28, automne 2022. ↑
- À plusieurs reprises, les autorités admettent l’existence d’une économie criminelle puissante dans le pays. C’est le cas par exemple du président-conseiller Leslie Voltaire : Le président CPT Leslie Voltaire revient sur les enjeux de la visite du président colombien à Jacmel, 21 janvier2025. C’est le cas également de plusieurs rapports périodiques du Groupe d’experts sur Haïti présentés en application de la résolution 2700 (2023) de l’ONU, <https://docs.un.org/fr/S/2024/253>.↑
- Le récit traite de l’histoire d’un chien blanc qui a mis en branle toute la république. Étant associé au diable, l’animal a amené aussi bien des gens ordinaires que les autorités au plus haut niveau de l’État à fuir. Voir le roman de Gary Victor, Nuit Albinos, Montréal, Mémoire d’encrier, 2016. ↑
- Voir les rapports des organismes locaux et internationaux suivants : Réseau national de défense des droits humains (RNDDH), Assassinats, viols, pillages et incendies à carrefour et gressier sous le regard indifférent des nouvelles autorités étatiques, Haïti, et Couverture des réunions et communiqués de presse des Nations unies. ↑
- Soulignons que Port-au-Prince et l’Artibonite constituent deux entités territoriales distinctes. Port-au-Prince est la capitale du pays. L’aire métropolitaine de Port-au-Prince compte plus 1,2 million d’habitants en 2022 et s’étend sur 152,02 km2. Avec une superficie de 4 887 km2, l’Artibonite est un département de 1 571 020 habitants. Voir les données de l’Institut haïtien de statistique et d’informatique (IHSI): <https://ihsi.gouv.ht/>. ↑
- Plusieurs chercheurs ont documenté la complicité de plusieurs acteurs dans le développement des gangs. Voir notamment les travaux d’Emerson Jean-Baptiste, Violence et rapport social dans le milieu urbain haïtien, Londres, Éditions Universitaires européennes, 2018 et Exentus, 2022, op. cit ↑
- Pour plus de précision sur les dynamiques de création et de patrimonialisation dans les quartiers de Port-au-Prince, voir Bien-Aimé Kesler, Dynamiques de la patrimonialisation du paysage urbain historique de la ville de Port-au-Prince, thèse de doctorat en ethnologie et patrimoine, Québec, Université Laval, 2023 ; voir également l’entrevue de Olsen Jean Julien, dans AlterPresse le 5 juin 2024 et celle d’Érol Josué sur YouTube, le 26 février 2025: <https://www.youtube.com/watch?v=cpsAk_nU6NY>. ↑
- Voir : <https://www.haitilibre.com/en/news-37935-haiti-flashthe-village-of-noailles-victim-of-the-gang-war-at-least-15-dead.html> ; <https://ayibopost.com/photos-des-facultes-du-bas-de-la-ville-de-p-au-p-ravagees-par-les-attaques-des-gangs/> ; <https://www.ledevoir.com/monde/834502/gangs-prennent-systeme-sante-haiti>. ↑
- UNICEF, « Haïti : le système de santé s’effondre face à la violence », 22 mai 2022. ↑
- Renel Exentus, 2022, op. cit. ; Georges Eddy Lucien et Walner Osna, « Gangstérisation d’Haïti. Du contrôle au démantèlement des mouvements populaires », Le Nouvelliste, 18 août 2023 ; James Darbouze, « Capitalisme du désastre. La formule de dieu et de notre avenir », AlterPresse, 4 juin 2022 ; Neptune Prince, Comprendre les gangs en Haïti. Quartiers-sécurité-médias, Port-au-Prince, Pro Éditions, 2023 et Montréal, CIDIHCA, 2024. ↑
- L’expression « ville morte » réfère au titre français de l’opéra « Die tote Stadt » d’Erich Wolfgang Korngold sur un livret du compositeur Paul Schott et de son père en 1892, d’après le roman Bruges-la-morte de Georges Rodenbach. ↑
- Pour avoir une idée sur les activités culturelles, consulter :<https://lenouvelliste.com/article/251982/artisanat-en-fete-une-vitrine-pour-la-creation-la-passion-et-la-tradition-haitienne> ; <https://lenouvelliste.com/article/252031/lartisanat-resiste-aux-balles> ; <https://lenouvelliste.com/article/248408/livres-en-folie-fixee-au-15-aout-2024> ; <https://www.alterpresse.org/spip.php?article30797>. ↑
- D’autres organisations ont aussi tenu, ce 17 décembre 2024, des activités de réflexion sur la rançon coloniale de 1825 et sur le vol de la réserve d’or de 1914. C’est le cas par exemple du Cercle Makandal. ↑
- Voir : « Haïti-crise : de nouvelles manifestations à Port-au-Prince et en province pour réclamer le départ d’Ariel Henry», AlterPresse, 31 janvier 2024 ; Associated Press, « Haïti : des milliers de manifestants réclament une protection contre les gangs », Radio-Canada, 8 août 2023 ; Roberson Alphonse, « Salaire minimum : nouvelle manifestation des ouvriers de la sous-traitance », Le Nouvelliste, 15 février 2022. ↑
- Comme les quartiers de Pernier et Nazon, Kenskoff est en train de tomber sous la tutelle des gangs criminels. Les bilans provisoires les plus conservateurs font état d’environ une centaine de morts et plusieurs personnes ont fui leur milieu de vie. Voir : « Haïti-criminalité : environ 3000 personnes de nouveau déplacées à Kenskoff et au centre-ville de Port-au-Prince, selon l’Oim », AlterPresse, 4 février 2025 ; Jean-Daniel Sénat, « Au moins 150 morts à Kenskoff, selon la FJKL », Le Nouvelliste, 5 février 2025. ↑
- Conférence de René Depestre à l’Institut français d’Haïti en 2005. ↑
- Ibid. ↑
- Claudy Bélizaire, « Kebert Bastien contre l’occupation américaine », Le Nouvelliste, 4 janvier 2016. ↑
- Voir Renel Exentus, « Causerie-Spectacle sur l’Art du Tambour haïtien et hommage au percussionniste Georges Rodriguez », Madinin’Art, 24 octobre 2024. ↑
- Le refrain de la chanson en créole est : « Vin peye, vin peye Lafrans ». ↑
- Voir Claude Bernard Sérant, « Institut français d’Haïti/conférence. La France joue la carte René Dépestre », Le Nouvelliste, 23 février 2005. ↑
- Les propos du converti s’inscrit dans le prolongement de la fameuse « initiative d’Ottawa sur Haïti » de 2003. Voir : Michel Vastel, « Haïti mise en tutelle par l’ONU ? », L’actualité, 15 mars 2003. ↑
- Salaire des conseillers-présidents, main basse sur les fonds de l’intelligence, tentative de braquage de la Banque Nationale de Crédit (BNC). Voir : Unité de lutte contre la corruption, Rapport d’enquête sur les allégations de sollicitations de cent millions de gourdes par trois membres du Conseil Présidentiel de Transition, Haïti, 2024. ↑
- Jean-Marie Théodat, « Haïti : la dette, le monarque et les “cons” », Libération, 6 janvier 2025. ↑

Solidarité féministe avec la Palestine
Féministes racisé·e·s uni·e·s et solidaires (FRUeS) est un groupe non mixte de soutien et de résistance par et pour les personnes s'identifiant comme femmes, fems et personnes non-binaires racisé·es. Suite à la violence déchaînée par l'État d'Israël sur la Palestine, le collectif a rédigé ce manifeste que nous partageons ici dans son intégralité. Nous remercions Jade Almeida de leur avoir ouvert les pages de la revue à travers sa chronique !
Répondant à l'appel du Palestinian Feminist Collective, nous avons attendu des institutions universitaires ainsi que des espaces communautaires et militants féministes et LGBTQIA2S+ desquels nous sommes membres qu'ils dénoncent la violence et s'engagent pour la libération palestinienne. Alors que les luttes officiellement revendiquées sont celles de l'intersectionnalité, de l'antiracisme, voire du socialisme, nos institutions ont préféré détourner, empêcher et invisibiliser les questionnements légitimes que soulèvent une telle situation politique.
Voilà maintenant des mois qu'Israël, utilisant la rhétorique du droit de se défendre face aux attaques du 7 octobre orchestrées par le Hamas, mène une opération militaire dont l'objectif est l'annihilation du peuple palestinien. Une opération qui s'inscrit dans plus de 75 ans d'occupation coloniale israélienne sur le territoire palestinien. Les féministes, intersectionnelles, marxistes, matérialistes, queers, décoloniales ou révolutionnaires ne sauraient rester silencieuses face au massacre en cours.
Les morts du 7 octobre, les otages du Hamas, les prisonnier·ères politiques palestinien·nes – elles et eux aussi otages de l'État colonial – qui remplissent les prisons israéliennes, les milliers de mort·es depuis le 7 octobre, les millions de Palestinien·nes contraint·es à l'exil depuis le début de l'Occupation nous engagent à prendre position et à agir.
En premier lieu, il est nécessaire de poser les termes de cette discussion.
Il ne s'agit ni d'une guerre de civilisation ni d'une guerre religieuse
Certaines lectures, que nous dénonçons car essentialistes et réactionnaires, tentent de faire passer une situation coloniale pour une guerre opposant Juif·ves et Musulman·es, entre une civilisation judéo-chrétienne et une civilisation islamique. Il s'agit plutôt d'une histoire de colonialisme et d'impérialisme, de domination et de système d'apartheid, de politique coloniale et suprémaciste, d'occupation et de fascisme.
Il ne s'agit pas non plus d'une guerre opposant deux forces militaires
« Aujourd'hui, deux blocs aux forces et aux moyens radicalement inégaux s'opposent : d'un côté, un État suprémaciste et colonial qui bafoue depuis des décennies le droit international et bénéficie du soutien des puissances occidentales ; de l'autre, une population colonisée, opprimée et dispersée, dont tout acte de résistance est perçu comme illégitime [voire jugé par le même système néocolonial]. » Tsedek, collectif juif décolonial.
Il ne s'agit pas d'un combat antisémite
Notre lutte rejoint, d'une part, toutes les luttes de libération anticolonialiste et, en l'occurrence, le combat antisioniste mené par les Palestinien·nes qui résistent contre l'État d'Israël, dont le colonialisme se manifeste dans la colonisation de peuplement, le génocide, le nettoyage ethnique, l'apartheid et le siège de Gaza, organisés et maintenus structurellement. D'autre part et dans le même temps, nous dénonçons l'antisémitisme en tant qu'idéologie raciste, dont l'histoire est liée à celle de l'islamophobie. L'antisémitisme déshumanise les Juif·ves, avec lesquel·les nous sommes solidaires depuis notre combat antiraciste. Nous dénonçons le flou maintenu par les puissances impérialistes (dont le Canada) entre antisionisme et antisémitisme, conduisant à une lecture essentialiste des communautés juives et musulmanes, les mettant ainsi en danger. Nous dénonçons de fait les récents actes antisémites et islamophobes et nous en imputons la responsabilité à l'inaction de nos dirigeant·es politiques.
Notre solidarité doit être anticolonialiste
En tant que féministes, nous assumons qu'il est de notre responsabilité de résister aux nationalismes sexuels (fémonationalisme et homonationalisme) et à toutes les idéologies et conséquences matérielles qu'ils produisent.
Nous dénonçons le féminisme colonial qui continue de racialiser le patriarcat vécu par les femmes racisées en général (femmes noires, autochtones, latinxs, etc.) et particulièrement dans ce cas-ci les femmes arabes, musulmanes ou perçues comme telles. Un féminisme décrivant les femmes palestiniennes comme victimes d'un patriarcat exclusivement du fait des hommes arabes. Un féminisme qui enferme la question palestinienne entre des hommes sauvages d'un côté et des femmes à sauver de l'autre. Un féminisme blanc qui continue d'ignorer les formes spécifiques des violences genrées et des violences sexuelles inhérentes au colonialisme, au capitalisme racial et aux guerres impérialistes.
Les féministes occidentales, bourgeoises et blanches ont historiquement et épistémologiquement effacé l'agentivité et toutes les luttes et résistances qui sortaient du « cadre acceptable » ou jugé pertinent par l'ordre colonial et impérialiste que celles-ci défendent. Or, il ne nous appartient pas d'imposer, depuis nos tours d'ivoire universitaires, une forme à la résistance à une domination, car ceci participe à reconduire un rapport hiérarchique qui ne correspond en aucun cas à nos valeurs féministes, éminemment décoloniales et révolutionnaires. Soulignons d'ailleurs que les femmes palestiniennes et celles des Suds globaux n'ont attendu personne pour se battre contre les affres de la violence coloniale et porter leur combat de libération.
Affirmer que le génocide en cours en Palestine occupée constitue un progrès pour les droits des personnes LGBTQIA2S+ est une offense à toutes les communautés LGBTQIA2S+ dans le monde. Une telle affirmation nie complètement l'existence des personnes LGBTQIA+ palestiniennes qui sont également victimes de ce génocide, tout comme leurs familles, leurs proches, leur communauté et leur nation. De plus, aucune échelle de « progressisme » ne saurait remettre en question le droit à l'existence d'un peuple.
Les discours libéraux et féministes ayant fleuri depuis le 7 octobre soulignent combien les femmes et les enfants sont les premières victimes du génocide, ce qui est très vrai. Cependant, cet argumentaire s'ancre dans une déshumanisation systématique des hommes arabes et musulmans en marche depuis les débuts de la colonisation occidentale. Il nous importe d'affirmer, au cœur de notre impulsion féministe même, notre solidarité aux hommes également massacrés par la machine coloniale et génocidaire israélienne, que nous n'excluons pas de notre cause, et dont nous sommes aussi les allié·es. Notre féminisme, parce qu'il est décolonial et révolutionnaire, refuse la logique essentialiste qui n'offre son attention que lorsque des femmes sont impliquées, et accueille dans ses rangs tous·tes les Palestinien·nes.
À cet égard, la libération palestinienne est davantage une cause féministe que ne le sont les luttes d'un « féminisme » colonial, parfois libéral, parfois « socialiste » autoproclamé. Car la libération et la résistance palestinienne, en cristallisant les enjeux d'oppression et d'impérialisme à l'international, met en péril les plus grandes puissances impérialistes et profite, ce faisant, à toutes les luttes de libération contre l'ordre néocolonial, cishétéropatriarcal et capitaliste. En cela, dénoncer l'impérialisme de l'État canadien constitue un geste stratégique pour les enjeux internationaux et les enjeux locaux : c'est le même État qui légitime la résurgence de la transphobie actuellement, c'est le même État qui, soumis à la bourgeoisie, n'hésiterait pas à remettre en question nos droits reproductifs, c'est le même État qui se fonde et s'enrichit sur l'exploitation des terres et des populations autochtones qu'il prétend protéger.
Par conséquent, le non-soutien à la libération palestinienne est aussi fondamentalement antiféministe, en plus d'être raciste, et constitue une trahison envers l'héritage des luttes féministes. Pour pouvoir se targuer d'intersectionnalité et de décolonialité, voire de féminisme tout court, il importe de voir comment tous les systèmes oppressifs s'articulent et fonctionnent de concert en s'abreuvant aux mêmes bases inextricables : celles du patriarcat, des LGBTphobies, du colonialisme et du capitalisme.
En ce sens, il est de la responsabilité de tout un chacun d'entendre les appels à la solidarité des Palestinien·nes et de répondre aux engagements soulevés de se positionner ouvertement et publiquement contre le génocide du peuple palestinien et en solidarité avec celui-ci.
Photo : Alexis Gravel (CC BY-SA 2.0)

Une vie entre sociologie et syndicalisme
Première femme embauchée comme conseillère syndicale à la Fédération des travailleurs et travailleuses du Québec (FTQ), Mona-Josée Gagnon deviendra vingt ans plus tard professeure d'université et l'une des principales théoriciennes du mouvement syndical québécois [1]. Retour sur ce parcours professionnel et engagé peu commun. Propos recueillis par Thomas Collombat
À Bâbord ! : Votre parcours professionnel est relativement atypique. Comment avez-vous débuté votre carrière de chercheure à la FTQ ?
Mona-Josée Gagnon : J'ai en effet alterné entre deux mondes : le mouvement syndical et l'université. Après un bac en sociologie et une maîtrise en relations industrielles, au début des années 1970, je tenais absolument à travailler pour une organisation syndicale, et plus précisément pour la FTQ. Elle était pour moi l'héritière de la grandeur du syndicalisme nord-américain. Je voulais être dans une organisation qui rendait de vrais services aux ouvriers, qui faisait une différence dans leur quotidien.
À force de solliciter Fernand Daoust, le secrétaire-général de l'époque, celui-ci m'a confié un contrat de recherche sur le projet d'ouverture de l'aéroport de Mirabel. J'ai tout de suite vu la FTQ comme une mine sociologique qui pouvait me donner un accès exceptionnel au terrain. Le weekend après la sortie du mémoire, la centrale m'offrit d'entrer à mi-temps au Service de la recherche. Je devenais la première femme embauchée comme conseillère syndicale à la FTQ et j'allais le rester pour une décennie. La FTQ était à l'image des autres milieux de travail, et elle n'était donc pas épargnée par le machisme. La carence de représentation féminine était généralisée à la FTQ. On comptait seulement 3% de permanentes dans les syndicats affiliés, essentiellement dans le domaine de la confection. Au début des années 70, j'ai organisé la première rencontre qui était exclusivement consacrée aux femmes impliquées à la FTQ. C'est sur cette base que nous avons développé le Comité de la condition féminine, un modèle qui se répandrait par la suite dans de nombreuses organisations.
ÀB ! : La langue française est un autre dossier sur lequel vous avez beaucoup travaillé.
M.-J. G. : En effet, j'étais stupéfaite de voir le nombre de responsables syndicaux élus simplement parce qu'ils étaient les seuls à savoir parler anglais. La négociation, la convention, les griefs… Tout pouvait se faire en anglais même dans des milieux de travail très majoritairement francophones. C'est ce contact avec le terrain qui m'a permis de rédiger le mémoire de la FTQ à la Commission d'enquête sur la situation de la langue française et des droits linguistiques au Québec (dite « Commission Gendron », en 1972) et d'avancer pour la première fois la proposition des comités de francisation dans les milieux de travail. Je siégerai d'ailleurs plus tard au Conseil de la langue française, de 1984 à 1987, une des rares occasions qui m'ait été donnée de représenter la FTQ.
ÀB ! : Comment expliquez-vous que malgré votre rôle central dans l'élaboration des politiques et positions de la centrale, vous n'ayez pas été plus sollicitée pour la représenter ?
M.-J. G. : Honnêtement, je pense que cela est dû à un mélange de misogynie et d'anti-intellectualisme, sur lesquels j'ai d'ailleurs écrit. Pendant longtemps, la légitimité des dirigeants syndicaux se construisait sur leur provenance et leur rapport aux milieux de travail. Ce n'est pas un problème en soi, mais cela devient problématique lorsque ce besoin de légitimité se transforme en mépris des intellectuel·les, voire en caricature de ce que les ouvriers seraient capables de comprendre.
ÀB ! : Comment s'est déroulé votre passage à l'université comme professeure ?
M.-J. G. : J'ai fait une thèse en sociologie car j'avais envie de réfléchir à ce que l'on appelait à l'époque « la concertation » et à tout ce que cela impliquait pour les rapports entre l'État et le mouvement syndical. Je trouvais que nous perdions énormément de temps à participer à de multiples instances qui ne donnaient pas toujours grand-chose et j'avais d'ailleurs rédigé la politique de la FTQ à cet égard, que j'avais baptisée la « présence réelle ».
Lorsqu'en 1989 je postule à l'Université de Montréal comme professeure en sociologie, on fait évaluer mon dossier « atypique » par un expert externe qui considère que j'ai un niveau d'agrégée. Pourtant, sous pression de la direction de l'université, on m'embauche comme professeure adjointe (le rang inférieur à agrégée). Si j'ai connu l'anti-intellectualisme du milieu syndical, j'ai aussi expérimenté l'inverse dans le milieu universitaire, où plusieurs méprisaient les personnes provenant des « milieux de pratique ».
Entre 1994 et 1996, je suis rappelée par la FTQ pour diriger le Service de la recherche. Mais des désaccords avec la direction de la FTQ de l'époque (sans doute dû à l'anti-intellectualisme et aux conceptions de la façon dont la centrale devait être représentée dans le débat public) font en sorte que je retourne finalement à l'UdeM. Là, c'est en devenant directrice des études supérieures que je retrouve une motivation. J'ai adoré aider des étudiant·es à définir leur projet, à structurer leur pensée, en particulier celles et ceux sans référence familiale scolarisée.
ÀB ! : Au final, quelles réflexions vous inspire cette carrière à la frontière entre ces deux mondes ?
M.-J. G. : Je persiste à penser qu'une approche sérieuse du syndicalisme doit être dialectique. J'ai toujours été beaucoup inspirée par des penseurs comme Richard Hyman ou Claus Offe qui montrent que, dans le capitalisme, le mouvement syndical occupe une position tout à fait singulière qui le conduit à la fois à combattre le système et les inégalités qu'il génère, mais aussi à le maintenir en vie en négociant des ententes à plus court terme. Ces contradictions sont fondamentales et elles existent dans toutes les organisations, ce qui m'a toujours fait me méfier des étiquettes un peu simplificatrices, que l'on parle de « syndicalisme d'affaires » ou de « syndicalisme de combat ». C'est ce que j'entendais lorsque j'ai écrit que « tout ce que les syndicats font – et ne font pas – est bel et bien de l'ordre du politique » [2]. Le syndicalisme, quel qu'il soit et quelle que soit la façon dont il se fait, touche aux rapports de pouvoir dans les milieux de travail et dans la société. Il doit à la fois construire une identité collective et la défendre, tout en évitant les écueils de la bureaucratisation et de la cooptation. Il n'y pas d'organisation parfaite et la recherche de cet équilibre dépend de nombreux facteurs, internes comme externes. À cet égard, la recherche peut être engagée, mais elle se doit de rester critique et d'éviter les œillères organisationnelles ou idéologiques.
La meilleure façon de s'en prévenir est incontestablement le rapport au terrain. Je retiens de ma carrière l'extraordinaire accès privilégié aux milieux de travail que m'a donné mon statut de chercheure syndicale. Visiter une entreprise par le biais de son syndicat, ce n'est pas la même chose que quand on est invitée par les ressources humaines. Et cela permet d'établir un rapport direct avec les travailleurs et travailleuses qui critiqueront même parfois leur propre organisation ! C'est cette éthique et cette approche que j'ai essayé d'emporter avec moi à l'université et de communiquer à mes étudiant·es. Afin que la recherche sur le syndicalisme dépasse la simple analyse des discours officiels (toujours partiels voire biaisés, car stratégiques) et s'enracine au contraire dans la réalité des milieux de travail, leur dureté, leurs injustices, mais aussi leur noblesse et leurs solidarités.
[1] Voir notamment Mona-Josée Gagnon, « Les intellectuels critiques et le mouvement ouvrier au Québec : fractures et destin parallèle », Cahiers de recherche sociologique, no. 34, 2000, p. 145-176 et Mona-Josée Gagnon, « Les femmes dans le mouvement syndical québécois » dans Marie Lavigne et Yolande Pinard (dir.), Les femmes dans la société québécoise. Aspects historiques, Montréal, Les éditions du Boréal Express, 1977, p. 145-168.
[2] Mona-Josée Gagnon, « Syndicalisme et classe ouvrière. Histoire et évolution d'un malentendu », Lien social et politiques, no. 49, 2003, p. 15-33.
Illustration : Anne-Laure Jean
POUR EN SAVOIR PLUS
Mona-Josée Gagnon, Le syndicalisme : état des lieux et enjeux, Québec, Institut québécois de recherche sur la culture, 1994. En ligne : classiques.uqac.ca/contemporains/gagnon_mona_josee/syndicalisme_etat_enjeux/syndicalisme_etat_enjeux.html
Mona-Josée Gagnon, Le travail : une mutation en forme de paradoxes, Québec, Institut québécois de recherche sur la culture, 1996.

Cuba, ou comment faire la révolution en Amérique
À la suite de l'occupation militaire de Cuba par les États-Unis (1898-1902), le pays se trouve dominé par quelques grandes compagnies américaines et la mafia, de connivence avec un régime local corrompu. De 1952 à 1958, la dictature de Fulgencio Batista asphyxie la société, jusqu'à la révolution. À partir de 1959, le peuple cubain mène une véritable expérience socialiste, une première en Amérique malgré l'hostilité des États-Unis. Que retenir de ce pied de nez à l'impérialisme et de cette tentative révolutionnaire confrontée à l'adversité ?
Dans les années 1950, l'économie cubaine est totalement dominée par les États-Unis qui importent la grande majorité de la production sucrière de l'île et qui contrôlent la vente de produits manufacturés. Le sucre, l'agriculture, le pétrole, les mines, les usines, l'électricité et la téléphonie sont accaparés par des compagnies américaines (les profits vont donc à leurs actionnaires), alors que les salaires restent très bas et qu'il n'existe pas de services sociaux dignes de ce nom. Le chômage, qui frappe le tiers de la population active, accentue la détresse et amenuise le rapport de force que pourraient imposer les travailleur·euses. La dictature de Batista [1] étouffe la vie politique et bloque les possibilités de changement social, se réservant le peu de richesse qui demeure sur l'île. La jeunesse militante évolue de la légalité à la clandestinité, puisque les partis progressistes et la grève sont interdits.
Fidel Castro dirige un premier mouvement d'insurrection marqué par l'attaque de la caserne Moncada, avant d'être emprisonné par le régime. Mais le mouvement ouvrier et social grandit à Cuba et force la libération des prisonniers politiques en 1955. L'année suivante, le mouvement socialiste, réorganisé et armé, lance une offensive de grande ampleur contre le gouvernement. Ses positions en faveur des paysan·nes et des ouvrier·ères, ainsi que sa capacité à tenir en échec l'armée régulière au service de la dictature, le rendent de plus en plus populaire auprès des classes laborieuses. La majorité de la population sympathise bientôt avec les guérilleros, voire leur apporte une aide active. En décembre 1958, les insurgés lancent une dernière campagne, appuyée par une grève générale nationale. Batista est défait et, le 1er janvier 1959, La Havane est prise.
¡ Hasta la victoria siempre !
Au départ, Fidel Castro souhaite construire un socialisme proprement cubain, ni soumis à Washington, ni aligné sur Moscou. Ce rêve est de courte durée, puisque les États-Unis refusent tout compromis avec le nouveau pouvoir. La nationalisation de plusieurs entreprises américaines [2], souhaitée par la population cubaine, met le feu aux poudres. Les États-Unis votent des sanctions économiques contre Cuba, puis commanditent l'envoi de troupes contre-révolutionnaires sur l'île en 1961, lors du débarquement de la baie des Cochons. La victoire totale des socialistes lors de cette bataille consomme la rupture entre les deux pays. Les États-Unis imposent un embargo en 1962 et le gouvernement castriste s'allie avec l'Union des républiques socialistes soviétiques (URSS). Les tensions atteignent un sommet lors de la crise des missiles, lorsque des armes soviétiques doivent être livrées à Cuba, qui recule face à la pression américaine. Un conflit de moindre intensité fait suite à ces épisodes extrêmes.
Malgré les aléas géopolitiques qu'affronte Cuba, les efforts pour bâtir une société nouvelle donnent des résultats. Comme la population a longtemps souffert de l'impérialisme et de la dictature, elle appuie le gouvernement de Castro et participe à la construction du socialisme. Les grandes propriétés terriennes sont nationalisées puis gérées par l'entremise de coopératives agricoles. L'éducation est nationalisée et rendue obligatoire, universelle et gratuite. Un système de santé public est mis en place à la grandeur du pays, lui aussi universel et gratuit. Ces mesures sont particulièrement bénéfiques pour les campagnes, délaissées avant la révolution. Ainsi, il n'existait qu'un hôpital public en région rurale avant 1959. Une dernière mesure est la nationalisation des biens du clergé au profit des systèmes d'éducation et de santé. Grâce à la vision sociale du gouvernement, à la motivation de la population et à l'appui de l'URSS, la société cubaine se développe rapidement et s'attaque aux problèmes hérités de l'ère néocoloniale.
À partir du milieu des années 1960, les forces progressistes de Cuba cherchent à s'unir et à pérenniser les acquis de la révolution. Les différents groupes forment le Parti communiste de Cuba (PCC) en 1965, dirigé par Fidel Castro, avant d'adopter une nouvelle constitution en 1976. Parce que le Parti est une coalition, la vie démocratique et le débat y restent vivants ainsi que la participation de larges franges de la population. L'essoufflement se produit plus tard, en raison de l'embargo américain qui appauvrit l'île, du ressac de la gauche mondiale dans les années 1980 et du contrôle grandissant des cadres du Parti sur la vie politique. Ce dernier élément est favorisé par la pression américaine qui renforce la paranoïa des dirigeants cubains. L'effondrement de l'URSS au début des années 1990 isole Cuba qui se retrouve à la croisée des chemins.
La « période spéciale », défis et avenir
En raison de l'anticommunisme forcené des États-Unis, Cuba a profondément intégré son économie à celle du régime soviétique. Sa disparition entraîne ainsi un effondrement des exportations cubaines, d'autant que l'embargo américain se poursuit. Une politique de rationnement, dite « période spéciale en temps de paix », est proclamée en 1990 afin de préserver l'État social, tout en évitant un appauvrissement prolongé. Les initiatives politiques et citoyennes sont encouragées afin de mobiliser la population et de trouver des solutions novatrices. L'objectif est de canaliser la créativité et la débrouillardise au service du bien commun. Finalement, le déblocage économique se produit grâce aux nouveaux régimes socialistes d'Amérique latine, dont celui du Venezuela qui devient le principal partenaire de Cuba. Politiquement, les évolutions sont plus lentes, car la direction historique du PCC craint que des changements trop brusques n'entraînent la déstructuration des institutions héritées de la révolution.
Depuis le début des années 2000, Cuba évolue dans un environnement complexe où le maintien de l'État social demeure une priorité, alors que les jeunes générations désirent des transformations politiques et économiques. Le problème, c'est que rien ne garantit que l'île puisse préserver ses acquis si elle libéralise son marché. En effet, les régimes socialistes, comme les social-démocraties, résistent mal au néolibéralisme, sans compter qu'ils continuent d'être la cible des États-Unis, comme Cuba, le Venezuela ou la Bolivie. En quête d'équilibre, la constitution cubaine de 2019 reconnaît les droits et libertés individuels, y compris la propriété privée, tout en maintenant un horizon socialiste et le dirigisme économique afin de développer « la pleine dignité de l'être humain » [3].
L'histoire de la révolution cubaine nous enseigne qu'il est possible, dans toutes les situations, de renverser un État corrompu et d'instaurer un gouvernement populaire. Pourtant, dans un monde dominé par l'impérialisme et les cartels, la construction d'une société nouvelle reste délicate. Les pressions économiques et militaires contre les régimes de gauche ne doivent pas être sous-estimées, ainsi que les difficultés sociales et les crispations qu'elles entraînent. Pour y résister, les meilleures pratiques de la révolution cubaine répondaient directement aux aspirations du peuple et le mobilisaient dans leur mise en œuvre. Ce travail commun en vue d'objectifs clairs et légitimes s'est révélé à la fois galvanisant et efficace. De plus, l'internationalisme a permis à Cuba de maintenir sa souveraineté et une économie dynamique, malgré la dépendance envers l'URSS. Le renouvellement du système cubain et plus largement de la gauche doit passer par de telles pratiques collectives en vue d'objectifs globaux, dont la construction de l'État social et d'une économie pour le peuple, ancrés dans un réseau mondial de solidarité. Pour reprendre Castro : « Le communisme d'abondance ne peut être édifié dans un seul pays. » [4]
[1] Fulgencio Baptista a procédé à un coup d'État en mars 1952, avec l'aide de la Central Intelligence Agency (CIA), avant d'instaurer une dictature militaire, pro-américaine et mafieuse.
[2] Notamment les installations pétrolières, l'International Telephone and Telegraph Company (ITT) et la United Fruit Company.
[3] Constitución de la República de Cuba, préambule, 2019, en ligne : https://biblioteca.clacso.edu.ar/clacso/se/20191016105022/Constitucion-Cuba-2019.pdf
[4] CASTRO, Fidel. Révolution cubaine (tome II), Paris, Maspero, 1969, page 122.
Alexis Lafleur-Paiement est membre du collectif Archives Révolutionnaires (www.archivesrevolutionnaires.com).
Photo : Anniveraire de la révolution cubaine (Jasmine Halki, CC BY 2.0).

André Querry, photographe des luttes
L'important travail d'archivages des luttes sociales qui ont ponctué le Québec à travers les décennies est souvent effectué par des groupes militants et bénévoles qui s'évertuent ainsi à garder notre mémoire vivante. Tous et toutes reconnaîtront en ce sens l'apport d'André Querry à ce travail collectif de par les milliers de photos d'innombrables mobilisations des années 80 à aujourd'hui qu'il rend disponible sur sa page Flickr. À bâbord ! s'est entretenu avec le photographe pour en apprendre davantage sur sa démarche. Propos recueillis par Isabelle Larrivée et Claire Ross
À bâbord ! : Depuis quand es-tu engagé dans ce projet de photographie des luttes ?
André Querry : J'ai commencé à prendre mes premières photos militantes le 16 avril 1986, lors de l'occupation de la permanence du Parti libéral du Québec par l'association étudiante de l'UQAM.
ÀB ! : Qu'est-ce qui t'a d'abord poussé à t'y lancer ?
A. Q. : Au mois de janvier 1986, avec quelques camarades, nous avions fondé le groupe Action Socialiste, et nous avions aussi convenu de produire un journal Socialisme Maintenant ! (le nom du journal était ma proposition) Je voulais que notre journal ait ses propres photos des campagnes et des luttes que nous allions soutenir ou organiser. Sans aucune formation, j'ai acheté un appareil photo – un Nikon FG – chez La Baie, au centre-ville de Montréal, au début du mois d'avril 1986 au prix de 325 $.
1986 — Manifestation à Montréal pour la libération de Nelson Mandela.
ÀB ! : Comment définirais-tu ton projet photographique ? Comment crois-tu qu'il contribue aux luttes et à la mémoire des luttes ?
A. Q. : Bien qu'au début, mes photos devaient servir pour notre journal, elles étaient aussi publiées dans des journaux étudiants, ceux de groupes populaires et militants, et parfois dans des journaux d'organisations « adverses » à notre organisation politique, avec le principe que l'important était de faire connaître les luttes présentes.
Comme exemple de ma contribution aux luttes, le 18 mars 2012, j'étais monté sur le pont Jacques-Cartier pour prendre des photos de la manifestation familiale organisée par la CLASSE, la première grande manifestation de la mobilisation de 2012. Mes photos démontraient concrètement la participation de plusieurs milliers de personnes, contrairement aux chiffres de 5 000 fournis par le SPVM. Ce soir-là, lorsque mes photos ont été publiées sur Facebook, j'ai reçu des centaines de notifications et elles ont été tellement partagées, que Facebook avait temporairement suspendu mon compte, croyant qu'il avait été piraté…
Pour ce qui est de la mémoire des luttes, mes photos sont accessibles à tout le monde sur ma page Flickr. J'ai mis des centaines d'heures à tout classer, dater et documenter. Des extraits de reportages sont aussi disponibles.
Selon les commentaires que j'ai reçus et que je continue de recevoir, c'est un travail qui semble très apprécié par les chercheurs et chercheuses sur l'histoire des mouvements sociaux et du Québec.
1990 — Occupation de la rue Sainte-Catherine dans le Village suite à une violente intervention policière homophobe la veille dans une soirée de la communauté LGBT au Sex Garage.
ÀB ! : Comment ton projet a-t-il évolué au fil des développements tant technologiques que sociopolitiques ?
A. Q. : Il faut comprendre que tout ce travail est fait de façon militante. J'ai pratiquement toujours travaillé à temps plein depuis 40 ans, les photos ont été prises pendant mes jours de congé, le matin, sur l'heure du midi, le soir ou la fin de semaine et parfois avec des congés sans solde.
J'ai été très actif pendant les années de 1986 à 1997, mais le contexte politique a fait que je n'avais plus d'endroit où publier mes photos. J'ai donc diminué ma prise de photos militantes. J'ai tout de même continué de photographier quelques manifestations et activités des communautés LGBTQ+, du 1er mai à Québec en 2001, contre la guerre en Irak, quelques manifestations étudiantes, etc.
1990 — Manifestation à Kanesatake lors de la crise d'Oka en appui aux Mohawks.
L'achat de mon premier appareil photo numérique en 2004, un petit Nikon E4100, a commencé à changer la donne. Aujourd'hui, mon téléphone cellulaire est probablement dix fois plus performant que cet appareil. À l'époque de l'argentique, je pouvais prendre environ 36 photos d'une manifestation (72 pour une manifestation plus importante). Sur certains films de 36 poses, j'ai même trois manifestations… Maintenant, je peux prendre 1 000 photos d'une manifestation (pour le dernier défilé de Fierté Montréal, j'en ai pris plus de 1 500…) et voir le résultat instantanément, et non pas deux jours plus tard !
Le plus important est d'avoir un lieu de diffusion, et l'arrivée de Facebook m'a permis de publier mes photos et mes revues de presse. J'ai ouvert ma page Facebook pour combattre Gérald Tremblay, combattre la tutelle de l'arrondissement Ville-Marie et l'hébergement touristique illégal au centre-ville de Montréal dès 2008. Et je n'ai jamais arrêté depuis ce temps !
1990 — Manifestation organisée par Act Up Montreal pour la journée mondiale contre le VIH-SIDA en décembre.
ÀB ! : Depuis les années où tu accompagnes les manifestations, vois-tu une évolution dans les discours, dans les types de luttes se déroulant dans la rue ?
A. Q. : Quand j'étais militant étudiant, une grosse manifestation, c'était 1 500, 2 000 personnes. Les grosses manifestations des années 80 portaient soit sur la question nationale ou sur des manifestations syndicales du Front commun.
Dans les années 1990, nous avons vu les questions des droits LGBTQ prendre de l'ampleur : de 300 personnes pour le défilé de la Fierté du 23 juin 1990, on est passé à 1500 pour la manifestation sur le SexGarage le 29 juillet 1990 et à plusieurs milliers les années suivantes.
Dans les manifestations contre la guerre en Irak, il y avait 15 000 personnes le 26 janvier 1991, et 150 000 le 15 février 2003, ce qui était à l'époque la plus grande manifestation de l'histoire du Québec. Aujourd'hui, une manifestation contre la guerre attire quelques centaines de personnes.
2001 — La grande manifestation du samedi 21 avril contre le Sommet des Amériques qui a réuni plus de 30 000 personnes.
ÀB ! : Quels ont été pour toi les moments culminants, les manifs les plus imposantes ? Quels sont les combats les plus émouvants ou qui te tiennent le plus à cœur ?
A. Q. : J'ai à cœur plusieurs combats, les combats pour la défense des droits, la défense des minorités, contre les différentes discriminations.
Naturellement, la plus grande manifestation est celle sur l'environnement du 28 septembre 2019 avec Greta Thunberg avec 300 000 personnes, selon le SPVM, à 500 000 selon l'organisation de la manifestation, mais moi j'étais dans le désert du Sahara au Maroc cette journée…
J'ai naturellement des photos de centaines de petites manifestations. Parfois, une petite manifestation peut avoir plus de répercussions qu'une manifestation de plusieurs milliers de personnes, par exemple, la manifestation d'une quarantaine de personnes à la première de la pièce de théâtre SLAV le 26 juin 2018 qui a ouvert le débat sur l'appropriation culturelle.
Les manifestations ou rassemblements les plus difficiles sont ceux qui suivent le décès d'une personne tuée par la police, ou d'un « accident » de voiture, alors qu'on écoute les témoignages de la famille, des ami·es de la victime.
2001 — Manifestation pour demander la résidence permanente pour toutes les personnes travaillant dans les milieux hospitaliers pendant l'épidémie de COVID-19.
ÀB ! : À quel destin ou à quel usage sont vouées tes photographies ?
A. Q. : Pour un usage progressiste, pour soutenir la défense des droits et, somme toute, pour faire un rappel de l'histoire de nos luttes.
Photos : André Querry
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Des techniques légères pour reprendre le contrôle de la production

Il est difficile d’imaginer collectivement de quoi aurait l’air une société non capitaliste. D’abord parce que le capitalisme nous impose des ornières qui limitent notre capacité à imaginer les avenirs possibles, mais aussi parce qu’au sein même de la gauche, différentes visions – souvent implicites – de l’utopie se confrontent. La question de la place de la technique me parait être un bon point de départ pour penser l’avenir socialiste, dans la mesure où il s’agit d’une question qui touche à plusieurs sphères de la vie : temps de travail, « contenu » du travail, organisation politique, rapport à l’environnement, etc. Historiquement, la plupart des penseuses et penseurs socialistes qui se sont penchés sur la question ont adopté la position suivante : la machine, dans le monde actuel, contribue à asservir et à aliéner les êtres humains parce qu’elle est contrôlée par les capitalistes. Mais une fois ce système d’oppression renversé, elle pourra être mise au service de l’émancipation humaine[1].
Le communisme de luxe entièrement automatisé (Fully Automated Luxury Communism) envisagé par un groupe de militantes et militants britanniques est une incarnation récente et attrayante de cette approche[2]. Cette avenue mérite d’être explorée sérieusement, à tout le moins pour en examiner le potentiel et les risques. Je prendrai toutefois la direction inverse, en mettant de l’avant une proposition qui s’inscrit dans une perspective de décroissance. À mesure que les objets techniques qui nous entourent se complexifient, ils exigent souvent des infrastructures de plus en plus lourdes, des réseaux de production de plus en plus vastes et dispersés à travers le monde, ainsi qu’une division du travail de plus en plus poussée. Par conséquent, il devient extrêmement difficile d’envisager un véritable contrôle démocratique de l’économie. Pour remettre la production entre les mains des individus et des communautés, je propose donc de tendre vers une forme d’autosuffisance qui s’appuie sur le développement de techniques légères.
Le crayon de Milton Friedman
Dans un extrait vidéo disponible sur YouTube[3], on voit l’économiste Milton Friedman s’adresser à son public, l’air enthousiaste. Tenant un crayon à mine dans ses mains, il fait une déclaration provocatrice : « Personne sur cette planète ne sait comment fabriquer ce crayon ». En fait, Friedman s’inspire de l’économiste libertarien Leonard Read, dont le texte I, Pencil (1958) se veut une illustration de la puissance de la main invisible du marché. Dans ce court texte[4], le crayon prend la parole pour expliquer la complexité de son processus de fabrication. Il est fait de bois, de graphite, d’un peu de métal et d’une gomme à effacer, mais le bois vient des forêts de l’Oregon, le graphite est extrait des mines du Sri Lanka, tandis que la gomme est fabriquée à partir d’huile de colza provenant de champs indonésiens. À chaque étape de ce processus qui s’étale déjà à l’échelle du monde, des outils ont été employés et des individus ont contribué avec une part de leur force de travail. Les outils ont eux-mêmes dû être fabriqués quelque part, tandis que les travailleuses et travailleurs ont dû être logés et nourris. De plus, chacune des matières premières utilisées a dû être transportée sur de vastes distances, ce qui a nécessité l’usage de camions, de bateaux, d’un réseau de routes et d’installations portuaires. Rapidement, on comprend que la chaine de production prend une ampleur colossale, et que des milliers, voire des millions de personnes ont été mobilisées pour fabriquer ce « simple » crayon, chacune y consacrant une fraction de son temps de travail.
Ce qui fascine Friedman et Read, tous deux farouchement opposés aux mesures de planification économique souhaitées par les marxistes et par les keynésiens, c’est que tout cela s’est produit sans coordination centrale :
Il y a quelque chose d’encore plus étonnant : c’est l’absence d’un esprit supérieur, de quelqu’un qui dicte ou dirige énergiquement les innombrables actions qui conduisent à mon existence. On ne peut pas trouver trace d’une telle personne. À la place, nous trouvons le travail de la Main invisible. C’est le mystère auquel je me référais plus tôt[5].
Évidemment, cette affirmation est discutable. De nombreux aspects du processus reposent sur la planification étatique : construction du réseau routier, formation de la main-d’œuvre, recherche scientifique, etc. De plus, à toutes les étapes du processus, des cadres et des conseils d’administration d’entreprises ont orienté et coordonné le déploiement des ressources nécessaires, en s’appuyant notamment sur une certaine vision englobante de l’économie, provenant d’études de marché ou de prédictions économiques diffusées par les médias. On sait aussi qu’il a pu y avoir collusion entre l’État et les entreprises concernées pour réprimer dans la violence tout mouvement qui freinerait la bonne marche des affaires. Bref, il serait absurde de considérer ce processus comme la somme des actions individuelles, sans tenir compte de toutes les formes de direction et de concertation existantes.
Néanmoins, il est vrai qu’aucune organisation surplombante n’a dirigé l’ensemble du processus. Il est aussi avéré que seule une fraction des personnes impliquées a pu prendre part aux décisions concernant les différentes étapes de la production, d’où l’illusion d’un ordre spontané, « naturel ». Selon Friedman, le plus beau dans tout cela est que cet « ordre spontané » fonctionne alors même que chaque personne impliquée ignore presque tout des autres personnes impliquées et du processus lui-même. Or, ce que Friedman considère comme une vertu m’apparait extrêmement problématique. L’ignorance mutuelle des acteurs et actrices du réseau de production (et de consommation) contribue à perpétuer des situations affligeantes du point de vue social et environnemental. À titre d’exemple, beaucoup de consommatrices et consommateurs des pays occidentaux sont inconscients de la pollution et des conditions de travail exécrables associées à l’industrie électronique.
L’exemple du crayon à mine est intéressant parce qu’il s’agit d’un objet familier et relativement simple. L’affirmation selon laquelle personne au monde ne possède toutes les connaissances et les ressources requises pour en fabriquer un devient alors particulièrement frappante. Mais cette affirmation est d’autant plus vraie pour le nombre incalculable d’objets encore plus complexes qui nous entourent. La trajectoire technologique et socioéconomique empruntée par le monde au cours des dernières décennies a mené à l’approfondissement du modèle décrit par Friedman. De manière générale, le processus de production des objets qui peuplent nos vies est de plus en plus mondialisé et exige une division du travail de plus en plus poussée. Chaque travailleur et chaque travailleuse apparait alors comme un fil d’une vaste toile que personne ne peut saisir dans sa totalité[6].
La conséquence d’une telle division du travail à l’échelle de la planète est sans doute d’accroitre la productivité globale, mais aussi de placer chaque personne dans une situation de dépendance face à des réseaux de production et de distribution sur lesquels il devient pratiquement impossible d’exercer un véritable contrôle démocratique. En effet, comment envisager des mécanismes de participation et de prise de décision qui incluent un nombre considérable de personnes séparées par de vastes distances et par des barrières culturelles et linguistiques ?
C’est toutefois lorsque l’un des réseaux dont nous dépendons s’effondre que l’on prend le plus conscience de notre dépendance à son égard. Ainsi, durant la crise du verglas de 1998, en l’absence de sources d’énergie autonomes, des dizaines de milliers de familles québécoises ont dû assister, impuissantes, au chamboulement de leur mode de vie pendant plusieurs semaines à la suite de l’effondrement du réseau électrique[7]. Notre inscription dans des réseaux de production et de distribution nationaux, continentaux et planétaires peut aussi donner un pouvoir disproportionné aux individus et aux groupes qui contrôlent les maillons clés de ces réseaux. Pensons par exemple aux moments dans l’histoire où les pays producteurs de pétrole ou de gaz naturel ont restreint l’accès à ces deux ressources cruciales à des fins géopolitiques : le choc pétrolier de 1973 ou, plus récemment, en 2014, la coupure par la Russie de l’approvisionnement en gaz de l’Ukraine.
À une échelle plus locale, une coopérative de production qui se veut non capitaliste, mais qui dépend d’entreprises capitalistes pour l’accès à telle ou telle ressource risque d’être constamment forcée de se compromettre afin de maintenir cet accès. Pour réaliser et rendre durable l’idéal socialiste d’un contrôle démocratique de l’économie, il importe donc de maitriser l’ensemble des réseaux de production et de distribution, un objectif qui semble d’autant plus difficile que ces réseaux sont étendus et dispersés. Une autre voie possible consisterait à miser sur la création de réseaux courts, c’est-à-dire de circuits de proximité qui permettraient une production autosuffisante et qui garantiraient l’autonomie et l’indépendance des personnes concernées[8].
Entre l’ermite et le marché global, la « communauté vécue »
Lorsque l’on parle d’autosuffisance, l’image qui nous vient à l’esprit est souvent celle d’une microcommunauté formée de tout au plus quelques dizaines de personnes. L’indépendance économique doit pourtant être envisagée comme un continuum. À une extrémité, on trouve la figure de l’ermite ou de la survivaliste, qui cherche à combler seul·e l’ensemble de ses besoins. À l’autre extrémité, on peut concevoir une économie entièrement mondialisée, dans laquelle aucun besoin n’est comblé uniquement à partir de ressources locales. La « communauté vécue » représente une position intermédiaire possible.
Le politologue Benedict Anderson a inventé le concept de « communauté imaginée » pour décrire les nations, des sociétés au sein desquelles il est impossible, pour des raisons pratiques, que tous les membres se connaissent entre eux et aient des interactions en personne. À l’inverse, une « communauté vécue » en serait une où chaque personne serait à tout au plus deux degrés de séparation de toutes les autres, c’est-à-dire que chaque personne pourrait rencontrer n’importe quelle autre par l’intermédiaire d’une seule connaissance commune[9]. Partant de cette échelle, je propose le projet d’utopie suivant :
Que chaque communauté vécue détienne les moyens (ressources, compétences, connaissances) de produire ce qu’elle juge essentiel au maintien de son mode de vie et à sa reproduction dans le temps.
Il est impossible de définir a priori ce qu’une communauté jugerait essentiel à son mode de vie, mais il est certain que cela inclurait au minimum l’ensemble des tâches liées au fait de se nourrir, de se loger, de se vêtir et d’accomplir le travail de care. Une telle communauté, dont la taille correspondrait grosso modo à celle d’une petite ville, aurait l’avantage d’être suffisamment petite pour que des principes de démocratie directe puissent y être réalistement appliqués. Elle serait en même temps assez grande pour soutenir une certaine spécialisation du travail, ce qui contribuerait à la productivité générale. En supposant un système d’éducation qui enseignerait à chacune et chacun les rudiments des tâches essentielles, il serait possible, pour chaque individu, de parfaire ses connaissances en rencontrant personnellement les meilleurs artisans et artisanes de chaque tâche. Toute personne préserverait donc potentiellement la capacité de faire sécession de la communauté en apprenant auprès des autres ce qu’il lui faut pour assurer sa propre survie.
Techniques lourdes, techniques légères
Si l’on reprend l’exemple du crayon cité plus haut, et qu’on accepte que sa fabrication exige la mobilisation de millions de personnes comme Friedman et Read le suggèrent, comment peut-on penser qu’une communauté d’au plus quelques dizaines de milliers de personnes pourrait produire ce qu’il lui faut pour que tous ses membres mènent une vie décente ? Pour répondre à cette question, il faut s’attarder à une idée simple que Friedman et Read ne prennent pas en considération : le même objectif – fabriquer un outil servant à écrire – aurait pu être atteint par d’autres moyens.
Le capitalisme industriel s’est développé en misant sur la production de masse et sur l’élargissement constant des marchés. S’appuyant entre autres sur les structures coloniales, il a pris son essor en profitant d’une main-d’œuvre sous-payée et d’un accès facilité aux matières premières tirées des pays du « tiers-monde ». Le développement technique des deux derniers siècles a donc été en phase avec ces conditions socioéconomiques. D’une part, la division internationale du travail a favorisé l’émergence d’immenses plantations en monoculture, qui nécessitent des variétés de plantes adaptées, de la machinerie lourde et des apports constants d’engrais chimiques, d’herbicides et de pesticides[10]. D’autre part, elle a donné lieu à la construction d’usines de grande taille, souvent polluantes et aliénantes, qui utilisent des machines spécialisées pour produire en série des biens dont la durée de vie est limitée et dont la réparation est difficile.
L’expansion du capitalisme industriel a donc reposé sur le développement de techniques lourdes. À l’inverse, il serait possible d’utiliser le savoir existant et d’orienter la recherche vers le développement de techniques légères[11]. Il s’agirait de techniques qui amélioreraient le quotidien ou qui permettraient d’accroitre la productivité du travail, mais qui auraient une empreinte écologique réduite et qui préserveraient l’autonomie des individus et des communautés.
La différence entre l’automobile et le vélo constitue sans doute la meilleure illustration du contraste entre technique lourde et technique légère. La voiture exige un réseau étendu de routes larges capables de supporter un poids de plus d’une tonne et des vitesses élevées. Elle exige aussi une source d’énergie externe capable de faire fonctionner un moteur à explosion. Le vélo, nettement plus léger, n’a besoin que de l’énergie musculaire. De plus, on peut facilement apprendre à le réparer par soi-même et il peut être adapté pour faire face à différentes contraintes comme le vélo à trois roues pour plus d’équilibre ou le vélo à mains pour ceux et celles souffrant d’un handicap. Des exemples de techniques légères existent donc déjà. Quelques pistes peuvent être envisagées pour tendre vers un monde où elles prédomineraient, dont :
- Prendre en compte systématiquement l’ensemble du cycle de vie d’un objet pour connaitre à la fois son empreinte écologique et ses effets sur la capacité d’agir des individus et des communautés.
- Appliquer à tous les niveaux les principes de l’économie circulaire, selon laquelle les déchets issus d’un processus de fabrication servent de matières premières pour la conception d’un autre produit. Par exemple, une champignonnière peut produire de la nourriture à partir des drèches d’une microbrasserie locale et du marc de café des torréfacteurs du quartier. Le substrat obtenu peut ensuite servir à enrichir la terre d’un potager.
L’idéal de communautés largement autosuffisantes peut paraitre irréaliste, dans la mesure où il est en contradiction directe avec le modèle économique actuel. Pourtant, tout au long de l’histoire, une partie importante de l’humanité a vécu dans des communautés autarciques. Est-ce à dire que l’idéal proposé ici correspond en quelque sorte à un « retour au Moyen-Âge » ou au « communisme primitif » ? Non, dans la mesure où l’on peut profiter de l’esprit de découverte et d’innovation qui a toujours animé l’être humain et qui lui a permis de faire des bonds technologiques spectaculaires au cours des derniers siècles. Il s’agit cependant de canaliser cet esprit vers le développement de techniques légères, conviviales et adaptées à une échelle humaine.
Par Guillaume Tremblay-Boily, chercheur à l’IRIS
- Voir le livre de François Jarrige, Technocritiques. Du refus des machines à la contestation des technosciences, Paris, La Découverte, 2014, particulièrement les pages 110-120, pour une analyse des positions des socialistes à l’égard des machines et de la technique.↑
- Pour une présentation succincte de cette vision, voir le texte de Brian Merchant, « Fully Automated Luxury Communism », sur le site du journal The Guardian. Pour une critique équilibrée, voir : « Fully Automated Luxury Communism : A Utopian Critique ». ↑
- Milton Friedman, Lesson of the Pencil, YouTube, 2009. ↑
- Pour la version originale du texte, voir Wikisource : <https://en.wikisource.org/wiki/I,_Pencil#cite_ref-1>. Pour une traduction française, voir le site de l’Institut Coppet, Le marché expliqué par la métaphore du crayon par Damien Theillier, 2012. ↑
- Traduction de : « There is a fact still more astounding : The absence of a master mind, of anyone dictating or forcibly directing these countless actions which bring me [the pencil] into being. No trace of such a person can be found. Instead, we find the Invisible Hand at work ». Leonard Read, « I, pencil », The Freeman, décembre 1958. ↑
- Même si, bien sûr, certains et certaines ont la possibilité de tirer davantage de ficelles. ↑
- La fréquence et l’intensité de ce type d’évènement extrême risquent d’augmenter en raison des changements climatiques. Il s’agit donc d’un facteur à prendre en considération dans notre réflexion sur la société postcapitaliste. ↑
- Ces deux voies – (1) remettre entre les mains des travailleurs et travailleuses les vastes réseaux de production et de distribution qui sont en ce moment entre les mains des capitalistes et (2) créer des communautés autosuffisantes – correspondent à deux « horizons utopiques » différents, mais dans le monde actuel, il est envisageable de combiner les deux « stratégies ». ↑
- Si l’on conçoit qu’une personne peut raisonnablement en connaitre 200 autres (la taille d’un petit réseau d’amis Facebook) et que chacune de ces personnes peut aussi en connaitre 200, la taille maximale d’une telle communauté serait d’environ 40 000 personnes. La communauté serait vraisemblablement plus petite en raison des contacts communs. ↑
- Ce type d’agriculture a généralement un rendement énorme, mais ses coûts sont faramineux : « La synthèse de tous ces herbicides, pesticides et engrais artificiels s’effectue en faisant usage de combustibles fossiles, qui alimentent également toute la machinerie agricole. En un sens, l’agriculture moderne peut donc se voir comme un processus de transformation du pétrole en nourriture […]. Elle consomme environ dix calories d’énergie fossile pour chaque calorie de nourriture effectivement mangée » : Lewis Dartnell, À ouvrir en cas d’apocalypse : petite encyclopédie du savoir minimal pour reconstruire le monde, Paris, Lattès, 2015, p. 97. ↑
- Pour désigner un ensemble d’idées semblables, d’autres auteurs ont parlé d’outils conviviaux (Yvan Illich, Tools for Conviviality, New York, Harper & Row, 1973), de techniques douces ou encore de basses technologies (Philippe Bihouix, L’âge des low tech, Paris, Seuil, 2013). ↑
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Démocratie ou barbarie ?

[1]Je ne remercie pas souvent Elon Musk, mais il a fait un travail remarquable
en montrant ce que nous soutenons depuis des années –
le fait que nous vivons dans une société oligarchique
où les milliardaires dominent non seulement notre politique
et les informations que nous consommons,
mais aussi notre gouvernement et notre économie.
Cela n’a jamais été aussi clair qu’aujourd’hui.
– Bernie Sanders[2]
Nous vivons dans un système politique qui se dit démocratique parce que ses dirigeantes et dirigeants aux divers paliers de gouvernement sont élus par la population. Mais un véritable système démocratique ne peut se limiter à la tenue d’élections ponctuelles, selon d’ailleurs un mode de représentativité fort discutable. Rappelons que le gouvernement de la Coalition avenir Québec (CAQ), au pouvoir presque absolu, dirige avec moins de 41 % du vote et compte 90 sièges, alors que les élu·e·s des autres partis qui cumulent près de 60 % du vote ont 35 sièges. Depuis 1940, au Québec, seuls quatre gouvernements provinciaux ont été élus avec plus de 50 % des suffrages, ceux de 1960, 1962, 1973 et 1985.
On ne compte plus les groupes de citoyennes et de citoyens qui se lèvent pour exiger des mesures visant à assurer la protection de l’eau, une meilleure qualité de l’air, un réel accès aux soins de santé, un système d’éducation démocratique et équitable, des solutions à l’itinérance, des transports en commun accessibles, un salaire minimum digne de ce nom…, ce dont un gouvernement réellement démocratique devrait s’occuper. Chacun de ces groupes se bute à un même mur : nos élu·e·s, ayant prétendu connaitre les besoins de la population, une fois au pouvoir, s’occuperont de leurs affaires. Toutes et tous ces valeureux citoyens engagés vont continuer encore longtemps à éponger le plancher, tant et aussi longtemps qu’on ne se décidera pas à fermer le robinet.
La démocratie représentative est un trompe-l’œil, elle n’a rien à voir avec le sens originel du mot démocratie (du grec dêmokratia : dêmos, peuple et kratos, pouvoir). C’est « le pouvoir du peuple, par le peuple et pour le peuple » comme le répétait Michel Chartrand. Il ne suffit pas de donner la parole aux citoyennes et aux citoyens, une fois tous les quatre ans ou dans les instances des différentes institutions politiques, syndicales, de santé, d’éducation, d’art, d’information, etc. Il faut développer la pratique de la démocratie à tous les niveaux du système social ; c’est un travail difficile, car cela ne va pas de soi.
Dans une authentique démocratie, les élu·e·s gouvernent de manière continue en fonction des valeurs, des aspirations et des besoins de la population qu’ils sont censés représenter. Or, ce n’est en rien le cas aux différents niveaux du système politique actuel ni dans les principales institutions de la société. Il importe donc de tout mettre en œuvre pour que s’y vive une réelle démocratie. Qu’en est-il de notre « démocratie » dans le domaine de l’écologie, de la politique, de l’information, de l’éducation ? C’est ce que nous verrons.
Un pas en avant, deux pas en arrière
Notre gouvernement ne répond pas aux exigences de la population en matière de lutte contre les bouleversements climatiques et de perte de la biodiversité. Les crises environnementales menacent indéniablement et de plus en plus sérieusement l’avenir de l’humanité[3]. D’une COP (Conférence des Parties regroupant 196 États) à l’autre, nos gouvernements dits « démocratiques » s’esquivent. Malgré le mur vers lequel ils nous mènent inexorablement, ils persistent à jouer le jeu de la démocratie représentative, prétendant que le gouvernement représente la population ! Au cours des dernières années, nombre de décisions prises par le gouvernement québécois vont à l’encontre des engagements de la COP de 2024, des avis d’experts, dont ceux du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC), des désirs et des besoins de la population exprimés par diverses organisations et coalitions écologiques[4].
Citons quelques-unes de ces décisions qui vont à l’encontre de ce qui est désiré par la population :
1) le projet de loi 81 à l’étude en février 2025 donnerait le droit d’autoriser des « travaux préalables » pour des projets avant même l’évaluation par le Bureau d’audiences publiques sur l’environnement (BAPE). Avec ce projet de loi, le gouvernement caquiste compte modifier les huit lois sous la responsabilité du ministère de l’Environnement du Québec. L’objectif est notamment d’accélérer l’évaluation environnementale des projets et devrait entrainer « des économies » pour les entreprises[5]. Ce projet de loi prévoit la possibilité de « permettre que certains travaux préalables requis dans le cadre du projet soient entrepris ».
2) malgré l’engagement de la réduction de 37,5 % des émissions de gaz à effet de serre d’ici à 2030, le Québec a réduit ses GES de 9 % depuis l’année de référence de 1990 ;
3) les subventions de plusieurs milliards de dollars à Northvolt ;
4) l’inaction devant les dangers attestés de la fonderie Horne à Rouyn-Noranda ;
5) la protection des aires protégées n’a pas atteint la cible promise de 17 % ;
6) l’inaction face au controversé déboisement du mont Owl’s Head dans les Cantons-de-l’Est ;
7) l’absence de soutien aux producteurs agricoles locaux pour l’élimination des pesticides ;
8) l’absence de sanctions contre la cimenterie McInnis de Port-Daniel en Gaspésie qui, selon les données officielles de 2022, est le plus gros pollueur industriel du Québec, avec des émissions de près de 1,4 million de tonnes de gaz à effet de serre ;
9) la relance des projets d’énergies fossiles GNL Québec et Énergie Est constituent-ils des-mirages[6] ?
10) les projets de loi 81 et 93 permettant l’enfouissement de déchets dangereux à Blainville.
On pourrait allonger la liste encore et encore. Là, comme ailleurs, nos gouvernements protègent les intérêts financiers des entreprises de pollueurs et de destructeurs de notre écosystème.
La protection de l’environnement doit s’apprendre dès l’enfance, c’est une responsabilité collective où l’école a un rôle important à jouer. D’excellents outils existent pour cela, dont la Stratégie québécoise d’éducation en matière d’environnement et d’écocitoyenneté où se trouvent des pistes d’action structurantes[7]. Il n’est pas trop tard, mais il y a urgence.
La démocratie représentative : un oxymore
Nous serons bientôt en campagne électorale au Québec. Au lendemain de l’élection, chacun des partis, au pouvoir comme dans l’opposition, continuera à affirmer qu’il est l’unique dépositaire de la vérité et que l’autre, quoi qu’il dise ou fasse, sera toujours dans l’erreur. Même si, rationnellement, vous êtes d’accord avec la décision prise par le parti au pouvoir, en tant que membre de l’opposition, vous vous devez de la contester.
L’existence de partis politiques, générateurs de passions collectives, peut difficilement coexister avec la rationalité. Jadis, si vous étiez pour l’indépendance du Québec, vous deviez être membre du Parti québécois (PQ), être d’accord avec l’exploitation des gaz de schiste à l’ile d’Anticosti et avec la construction de la cimenterie McInnis, l’entreprise la plus polluante du Québec : des centaines de milliards de dollars de pertes pour les contribuables québécois ! Le mot partisanerie ne décrit-il pas bien la situation ?
Quelle sera l’équipe gagnante ? Celle dont la caisse électorale sera la mieux garnie, peu importe d’où proviendront les fonds. Ceux qui ont dépensé le plus lors de leur campagne électorale l’emportent. Et les fournisseurs à la caisse électorale s’attendent à une certaine forme de reconnaissance… L’emportera aussi qui maitrisera le mieux l’art de la communication et du marketing, cet art qui réussit à vous faire acheter ce dont vous n’avez pas besoin avec de l’argent que vous n’avez pas.
La démocratie représentative couronne non pas les plus aptes à défendre le bien commun, mais les plus habiles à prendre le pouvoir. Sinon, comment expliquer qu’au fil du temps nous basculons d’un parti à l’autre toujours convaincus que cette fois-ci sera la bonne, d’un parti encensé lors de son accession au pouvoir à conspué un mandat ou deux plus tard ?
Est-ce tout de même préférable à la dictature ? Selon Boris Cyrulnik :
De plus en plus de dictateurs sont démocratiquement élus […] Un brouhaha de théories opposées aggrave alors la confusion dans l’esprit des gens désorientés. Tout le monde a une théorie pour s’en sortir, chacun s’oppose à l’autre […] Arrive alors un sauveur, un homme providentiel qui, lui, sait ce qu’il faut faire. C’est moi ou le chaos, dit ce candidat dictateur, et les gens, avides d’ordre et de paix, ne demandent qu’à le croire. Pour être élu, ce quidam doit disposer d’un ennemi, contre lequel il va dresser la foule de ses supporteurs. S’il n’a pas d’ennemi réel, il en trouvera dans les minorités de son pays ou dans les groupes étrangers à cause de leurs origines différentes, de leur langue pas comme la nôtre, de leurs croyances ou de leurs rituels forcément barbares, non civilisés[8].
Et si la démocratie représentative peut ainsi ouvrir la porte à des dictateurs (on peut déjà en compter dans plus d’une vingtaine de pays, dont l’Algérie, l’Argentine, l’Azerbaïdjan, la Biélorussie, le Burkina Faso, le Burundi, les États-Unis d’Amérique, l’Éthiopie, la Gambie, la Hongrie, l’Italie, Madagascar, la Mauritanie, le Mozambique, le Niger, la Russie, la Serbie, la Turquie), ne peut-elle pas tout aussi bien l’ouvrir à de simples opportunistes désireux de faire profiter les membres de leur caste des largesses de l’État en attendant, au lendemain de leur défaite, un retour d’ascenseur ?
Le rôle dit d’information des médias
La valeur d’une démocratie est indissociable de la qualité de l’information dont disposent les citoyennes et les citoyens pour prendre des décisions rationnelles. Comment un État peut-il se dire démocratique lorsqu’il confie le soin d’informer ses citoyens à des médias de moins en moins nombreux, appartenant à des groupes privés dont les intérêts ne sont pas d’emblée ceux de l’ensemble des citoyens ? Comment peut-on croire que ces groupes privés n’en profiteront pas pour diffuser une information qui favorisera d’abord leurs intérêts et ne seront pas tentés de taire celle dont les citoyens auraient besoin ? Un État qui se prétend démocratique et laisse le secteur de l’information entre les mains du marché et du profit ne dévoile-t-il pas son vrai visage ?
Les journaux, les postes de télévision ou de radio n’ont jamais eu la réputation d’être des entreprises rentables. Le Devoir nous rapportait d’ailleurs que « depuis 2008, 40 journaux quotidiens, 400 journaux communautaires, 42 stations de radio et 11 stations de télévision ont disparu au Canada[9] ». Pourquoi investir dans ce secteur, sinon pour y défendre ses propres intérêts ? Peut-on sérieusement imaginer que des journalistes puissent produire des textes qui iraient à l’encontre des intérêts des propriétaires des journaux qui les emploient ou de leurs annonceurs ? Même là où les propriétaires prétendent n’exercer aucun contrôle sur l’information, leurs journalistes connaissent bien les modes d’attribution des promotions… « L’autocensure intentionnelle ou subconsciente existe chez presque tous les journalistes[10] » regrette Jean Ziegler.
S’il n’est pas rare qu’un média ait une section Affaires financières, pourquoi ne s’y trouve pas une section Affaires syndicales, si ce média prétend représenter les intérêts de tous les citoyens et citoyennes ? Comment expliquer que dans nos médias le mot privé est associé à efficacité et dynamisme et le mot public à lourdeur et gaspillage ? Pourtant, le mot privé pourrait bien évoquer évasion fiscale (le Canada ne se classe-t-il pas au cinquième rang des paradis fiscaux[11] ?), malversation, culture du secret, collusion, cartel, falsification des faits, publicité trompeuse.
Information et publicité
Comment un État peut-il se dire démocratique lorsqu’il confie le soin d’informer ses citoyens et citoyennes à des entreprises financées par la publicité ? L’information dont ont besoin les citoyens doit faire appel à la rationalité, alors que rationalité et publicité font rarement bon ménage. Les publicitaires nous racontent leurs histoires pour qu’on achète leurs produits et les médias nous racontent les leurs pour que les publicitaires qui les financent puissent arriver à nous les vendre. C’est Patrick Le Lay, alors président-directeur général du groupe TF1, qui disait : « Nos émissions ont pour vocation de le [le téléspectateur) rendre disponible : c’est-à-dire de le divertir, de le détendre pour le préparer entre deux messages. Ce que nous vendons à Coca-Cola, c’est du temps de cerveau humain disponible[12] ».
Quelle attention une ou un téléspectateur accordera-t-il à une information illustrant l’urgence de nous attaquer à la quantité de CO2 que nos modes de vie génèrent lorsqu’elle est suivie par une publicité l’incitant à acheter un « VUS intermédiaire de luxe à 7 places » ou à partir en croisière sur « le plus grand paquebot du monde » ?
Comment expliquer autrement qu’il y ait autant de violence à la télé et dans nos journaux ? La caméra qui nous montre une mère en pleurs tenant dans ses bras un enfant blessé par un obus gardera l’attention des téléspectateurs et téléspectatrices beaucoup plus facilement que le sociologue qui tentera de leur expliquer les dessous de cette guerre. De même, on gardera davantage l’attention du lecteur ou de la lectrice en faisant appel aux sports, générateurs de passions collectives, qu’en faisant appel à sa rationalité. On priorisera le monde des émotions à celui de l’intelligence.
On peut donner de nombreux exemples. « L’affaire Clinton-Lewinsky a été, de loin, la plus couverte par les médias étatsuniens en 1998. ABC, CBS et NBC lui ont consacré plus de temps (43 heures !) qu’à la totalité des autres grandes crises nationales ou internationales[13] ». Alors que Donald Trump reconnaissait Jérusalem comme capitale d’Israël en décembre 2017, provoquant une crise internationale majeure, les médias français n’étaient préoccupés que par le décès du chanteur Johnny Hallyday, dont les obsèques occupaient la presque totalité des antennes[14]. Le 9 aout 2021 parait le premier volet du sixième rapport d’évaluation du GIEC; 24 heures plus tard, le club de football du Paris–Saint-Germain annonce accueillir le joueur Lionel Messi. La seconde nouvelle est relayée dans cinq fois plus d’articles de presse et fait l’objet de 25 fois plus de recherches sur Internet que la première[15].
Informer, c’est, désormais, « montrer l’histoire en marche » ou, en d’autres termes, faire assister (si possible en direct) à l’évènement. Il s’agit, en matière d’information, d’une révolution copernicienne dont on n’a pas fini de mesurer les conséquences. Car cela suppose que l’image de l’évènement (ou sa description) suffit à lui donner toute sa signification […]. L’objectif prioritaire pour le téléspectateur, sa satisfaction, n’est plus de comprendre la portée d’un évènement, mais de le voir se produire sous ses yeux. Cette coïncidence est considérée comme jubilatoire. Ainsi s’établit, petit à petit, l’illusion que voir, c’est comprendre[16]. Ignacio Ramonet.
Si l’Homo est vraiment sapiens (intelligent, sage, raisonnable, prudent), il serait grand temps qu’on lui laisse la chance d’en faire la démonstration !
Ce dont on parle et ce dont on ne parle pas
On entend parler de la guerre en Ukraine, mais combien de fois a-t-on évoqué la guerre qui sévit au Congo qui a fait plus de quatre millions de morts[17] ? La couverture médiatique des couts de nos services publics se compare-t-elle à celle consacrée à l’Annuaire des subventions au Québec avec ses 2 696 programmes recensés sur 813 pages[18], à l’évasion fiscale, au taux d’imposition des mieux nantis, à la rémunération des PDG déterminée par les membres d’un conseil d’administration qu’ils ont eux-mêmes sélectionnés ? On parle de l’impérialisme de Poutine, mais fort peu des 220 000 soldats étatsuniens déployés à l’étranger dans plus de 900 bases militaires[19]. On parle des espions chinois, mais fort peu des Five Eyes (États-Unis, Royaume-Uni, Canada, Australie, Nouvelle-Zélande), cette alliance de renseignement anglo-saxonne[20]. De même, ne devrait-on pas à tout le moins accorder autant de sympathie à Assange qu’à Navalny ?
Que dire des portes tournantes du lobbyisme ?
Pierre-Elliott Trudeau, Brian Mulroney, Jean Chrétien, Lucien Bouchard, Pierre-Marc Johnson, tous d’ex-premiers ministres, ont été embauchés par de grands bureaux après leur carrière politique, certains avec beaucoup de succès, quelques-uns rapportant beaucoup d’argent pour eux et leur firme. […] Jean Charest pourrait toucher un salaire de base oscillant entre 1 et 1,3 million de dollars […]. Avec les bonis de performance, sa rémunération annuelle pourrait grimper à 1,5, voire 2 millions de dollars par année. […] En fait, le cabinet qui embauchera Jean Charest n’a rien à faire de ses talents d’avocat. Comme la plupart des ex-politiciens, il aura pour rôle d’ouvrir des portes et de rapporter des mandats grâce à ses contacts – nombreux – et sa notoriété[21].
Du financement des partis politiques ? En 2010, au nom de la liberté d’expression, les juges de la Cour suprême des États-Unis éliminent tout plafond au financement des partis politiques[22]. Pourquoi un individu ou un groupe financerait-il la campagne d’un candidat ou d’une candidate, sinon pour s’assurer d’avoir toute son attention au lendemain de son élection ? D’où proviennent les millions de dollars que Marc Carney a reçus pour sa campagne à la chefferie du Parti libéral du Canada[23] ? Les déductions fiscales auxquelles les contributeurs et contributrices ont droit font en sorte que les petits contribuables, par les impôts qu’ils paient, financent les choix politiques des mieux nantis.
De la libre circulation des capitaux ? Elle met les États en concurrence face aux multinationales (Vous nous subventionnez, vous diminuez vos normes environnementales ou on plie bagage) et favorise les paradis fiscaux… Encore une fois, la finance l’emporte sur la démocratie !
Quelle démocratie dans le système scolaire ?
En février 2020, invoquant le peu de participation de la population aux élections scolaires, le gouvernement de la CAQ a aboli les commissions scolaires et les a remplacées par des centres de services scolaires (CSS), dont les dirigeantes et dirigeants sont nommés et révocables par le ministre de l’Éducation. Ce changement de gouvernance des instances régionales (CSS) et locales (établissements scolaires) a créé une plus grande centralisation des pouvoirs et encore moins de démocratie. Récemment, le Mouvement pour une école moderne et ouverte (MÉMO) relevait que le Québec était la seule province canadienne qui ne dispose pas d’un régime où les dirigeantes et dirigeants scolaires sont élus, en plus de maintenir deux modes différents de gouvernance : un pour la communauté francophone et un pour les anglophones. « Nous proposons de tourner le dos à une gouvernance administrative formée de groupes d’intérêt et dont le mandat et les responsabilités ont fondu comme peau de chagrin depuis l’adoption du projet de loi 40 » exigent les auteurs de ce texte[24]. En effet, les conseils d’administration des CSS ne s’avèrent pas plus représentatifs des communautés desservies et ne défendent pas mieux les intérêts des groupes qu’ils disent représenter que le faisaient les commissions scolaires. Depuis cinq ans, on assiste à un mouvement de centralisation autoritaire de la part du ministère de l’Éducation et du gouvernement même s’il a été démontré que, pour un fonctionnement efficace, les centres de décision doivent être le plus près possible des besoins.
Le ministre de l’Éducation peut annuler toute décision d’un CSS « lorsque la décision n’est pas conforme aux cibles, aux objectifs, aux orientations et aux directives qu’il a établis », ou lorsqu’il s’agit d’imposer des coupes de subvention, comme cela fut le cas pour du prêt ou de la location d’équipements sportifs des écoles aux municipalités et aux communautés. Il peut aller jusqu’à vouloir inverser une décision prise par une direction d’école et un conseil d’établissement, comme cela s’est fait au sujet de la grille-matières de l’école Le Plateau de La Malbaie dans Charlevoix[25].
Les écoles s’avèrent-elles plus ouvertes sur leur milieu ? Se préoccupe-t-on mieux des besoins des élèves et des adultes fréquentant les établissements scolaires ainsi que de la communauté ambiante qui devrait bénéficier de l’école et de l’éducation comme d’un bien collectif commun ? Poser la question, c’est y répondre.
L’intelligence collective, résultant de l’interaction entre tous les acteurs et actrices d’un groupe et de leur diversité cognitive[26], est supérieure à la somme des intelligences de chacune et chacun des individus qui le composent et permet de mieux faire face à des situations et à des défis parfois fort complexes. L’éducation à la démocratie doit commencer dès le plus jeune âge par l’expérimentation de la démocratie participative de toutes et tous, des élèves, des personnels scolaires, des parents, des citoyens et citoyennes au sein des conseils d’établissement (CÉ) des écoles, des centres de formation et des conseils d’administration des CSS.
Dès le primaire, les élèves doivent expérimenter la vie démocratique dans leur classe et dans leur école, comme cela se fait avec succès dans certaines écoles dites alternatives, et en constater les bienfaits. Cela implique de comprendre et d’accepter les exigences de la démocratie participative où les élèves apprennent à écouter, à échanger cordialement, à participer à un conseil ou à une assemblée mensuelle réunissant tous les membres de l’école pour échanger sur les bienfaits et les difficultés liées aux décisions prises, faire des propositions et en discuter. Mais qui dit démocratie participative dit collaboration plutôt que compétition. Le système scolaire avec son système de notation qui exige de plus en plus d’épreuves et d’examens entraine la compétition, facteur de stress pour les élèves. D’autres modes d’évaluation des apprentissages des élèves existent et ils ont fait leurs preuves.
Dans ces écoles, les parents sont les bienvenus et assurent plusieurs heures de bénévolat pour soutenir les projets des élèves et de l’école. Un climat de confiance entre les parents et les personnels scolaires stimule l’engagement des élèves et diminue les risques de malentendus et d’insatisfactions. Plus les parents sont impliqués dans l’école de leurs enfants, plus ils sont en mesure de créer à la maison un climat familial propice aux apprentissages. Les enfants, constatant l’intérêt que leurs parents accordent à l’école, seront plus portés à s’y investir.
L’essentielle reconnaissance de la liberté de parole
L’article 2088 du Code civil du Québec précise que le salarié ou la salariée doit agir avec loyauté et ne pas faire usage de l’information à caractère confidentiel qu’il obtient dans l’exécution de son travail. L’employé doit éviter de causer un préjudice à l’employeur en privilégiant ses propres intérêts ; ce qui est raisonnable. Aussi, lorsqu’un ou une membre du personnel informe un ou une journaliste d’un problème grave qui concerne la mission de l’école ou le bienêtre des personnes qui y sont dans le but d’améliorer la situation, cela sans révéler d’informations confidentielles, cet employé ne contrevient en rien à ses devoirs inscrits dans cet article du Code civil. Il exerce un droit inscrit dans la Charte des droits et libertés de la personne. Or, la plupart des personnels scolaires ignorent leurs droits ou en ont une compréhension erronée. Le ministère de l’Éducation, les directions des CSS, les syndicats du milieu de l’éducation et la Commission des droits de la personne ont la responsabilité d’informer les personnels scolaires de leurs droits. Il est temps qu’ils le fassent et qu’ils mettent fin à l’omerta qui sévit dans le milieu scolaire.
Construire un fonctionnement démocratique partout, maintenant
Ne serait-il pas temps de prendre conscience de cette illusion qu’est la démocratie représentative et la refuser ? N’attendons plus de réformes administratives et politiques venant d’en haut, car rien n’indique qu’elles remettront en question leur ersatz de démocratie. Combien de partis ont-ils déclaré qu’une fois au pouvoir, ils remettraient en question le système électoral, ce qu’ils n’ont pas fait, ayant été élus par ce système ?
Travaillons à instaurer un réel fonctionnement démocratique dans toutes les organisations et institutions où nous sommes par un patient travail d’éducation politique, par le courage de critiquer ce qui y contrevient dans nos propres organisations, comme dans celles des instances où nous n’avons pas de pouvoir. Des initiatives et l’expérimentation d’une réelle démocratie existent, nous les présenterons dans un prochain texte.
Depuis notre naissance, on nous biberonne l’esprit en nous disant que l’on vit en démocratie. Nous n’avons plus le choix, il s’agit aujourd’hui de l’avenir de l’humanité. Il est temps de cesser de dire sans nuance qu’on vit en démocratie et que nos institutions sont démocratiques, ce sont plutôt des ersatz de démocratie, si pour nous la démocratie est telle que la définissait Michel Chartrand. Sinon, on continuera à s’enfoncer dans la barbarie[27].
Par Jean-Yves Proulx et Suzanne-G. Chartrand, retraités de l’enseignement
- L’autrice et l’auteur appliquent les rectifications orthographiques adoptées par l’Académie française en décembre 1990. ↑
- Bernie Sanders, « Merci Elon … », ObsAnt, Observatoire Antropocène, 17 février 2025. ↑
- Eric Martin, « Communalisme et culture. Réflexion sur l’autogouvernement et l’enracinement », Nouveaux Cahiers du socialisme, n° 24, 2020, p. 94-100. ↑
- Lucie Sauvé et Pierre Batellier, « Gaz de schiste et mobilisation citoyenne au Québec : une exigence de démocratie », Nouveaux Cahiers du socialisme, n° 6, 2011, p. 224-236. ↑
- Assemblée nationale du Québec, Projet de loi no 81. Loi modifiant diverses dispositions en matière d’environnement. ↑
- Les projets d’énergies fossiles au Québec constituent « des mirages », selon 100 organisations et représentant.e.s, communiqué de presse, 19 février 2025. ↑
- Centre de recherche en éducation et formation relatives à l’environnement et à l’écocitoyenneté, Stratégie québécoise d’éducation en matière d’environnement et d’écocitoyenneté, Montréal, Université du Québec à Montréal, 2018. ↑
- Boris Cyrulnik et Boualem Sansal, France-Algérie. Résilience et réconciliation en Méditerranée, Paris, Odile Jacob, 2020. ↑
- Texte collectif, « Il est temps de mettre fin à l’injustice envers nos médias ! », Le Devoir, 20 février 2025. ↑
- Jeaen Ziegler, Le Capitalisme expliqué à ma petite-fille (en espérant qu’elle en verra la fin), Paris, Seuil, 2018. ↑
- Éric Desrosiers, « Le Canada au cinquième rang des paradis fiscaux », Le Devoir, 20 novembre 2024. ↑
- « Le Lay (TF1) vend “du temps de cerveau humain disponible” », Acrimed, 11 juillet 2004. ↑
- Ignacio Ramonet, La tyrannie de la communication, Paris, Gallimard, 2001. ↑
- Anne-Cécile Robert, La stratégie de l’émotion, Montréal, Lux, 2018. ↑
- Arthur Grimonpont, Algocratie, Paris, Actes Sud, 2022. ↑
- Ignacio Ramonet, « S’informer fatigue », Le Monde diplomatique, octobre 1993. ↑
- Simon Robinson et Vivienne Walt, « The deadliest war in the world », Time, 28 mai 2006. ↑
- Annuaire des subventions au Québec, Répertoire de subventions et incitatifs financiers pour entreprises, organismes à but non lucratif et projets personnels. ↑
- Greta Zarro, « The biggest military base empire on Earth », CounterPunch, 23 septembre 2024. ↑
- <https://en.wikipedia.org/wiki/Five_Eyes>. ↑
- René Lewandowski, « Combien vaut Jean Charest ? », Droit-inc. Le journal des avocats et juristes du Québec, 10 septembre 2012. ↑
- François Bougon, « Présidentielle aux États-Unis : les milliardaires arrosent, la démocratie trinque », Mediapart, 25 aout 2024. ↑
- Sandrine Vieira, « Mark Carney domine la collecte de fonds avec près de 2 millions de dollars en dons », Le Devoir, 18 février 2025. ↑
- Alain Fortier et Catherine Harel Bourdon, « Sur l’état de la démocratie scolaire, cinq ans après l’adoption de la loi 40 », Le Devoir, 8 février 2025. ↑
- Kevin Dubé, « L’école du Plateau doit “revoir la décision” d’interdire l’accès aux sports à certains étudiants, demande le ministre de l’Éducation », Journal de Québec, 14 janvier 2025. ↑
- Hélène Landemore, « Why the many are smarter than the few and why it matters », Journal of Public Deliberation, vol. 8, n° 1, 2012. ↑
- Un emprunt à Cornelius Castoriadis et Claude Lefort qu’ils n’auraient certes pas désavoué :
Nicolas Poirier (dir.), Cornelius Castoriadis et Claude Lefort : l’expérience démocratique, Bordeaux, Le Bord de l’eau, 2015. ↑
Le MRIF ne respectera pas les conventions du programme Québec sans frontières

Le choix des présidents
Les grandes surfaces d'alimentation ne vendent pas que des produits : elles structurent l'accès à la nourriture, définissant ce qui est accessible, à quel prix et pour qui. Derrière leurs néons, un système organise les différences sociales, créant des épiceries à plusieurs vitesses où chaque panier raconte une histoire d'inégalités.
Le commerce de détail alimentaire canadien est marqué par un manque criant de concurrence. Derrière la panoplie d'enseignes se cachent en réalité trois grandes chaînes : Loblaw, Metro et Sobeys. En ajoutant Walmart et Costco, cinq géants se partagent près de 80 % du marché. Cet oligopole entretient l'illusion du choix : des commerces différents, mais qui remplissent les mêmes poches. Super C, Adonis, Marché Richelieu et Première Moisson appartiennent à Metro ; IGA, les Marchés Tradition et Kim Phat sont détenus (majoritairement ou en totalité) par Sobeys ; Provigo, Maxi et le Supermarché T&T sont affiliés à ou détenus par Loblaws. Les différences de façade masquent une réalité uniforme : les prix, les produits ainsi que les marges sont décidés par les mêmes directions et leur pouvoir s'étend bien au-delà des tablettes. Ces entreprises possèdent ou contrôlent aussi des pharmacies, des stations-service et les immeubles où elles s'installent, consolidant leur emprise sur le quotidien des Québécois·es.
Or, il n'en a pas toujours été ainsi. En 1986, au moment de l'adoption de la Loi sur la concurrence, le paysage alimentaire canadien comptait encore huit grandes chaînes indépendantes. Quarante ans plus tard, presque toutes ont été avalées. Le Canada ne compte d'ailleurs aucune véritable « épicerie à rabais » : le segment des commerces « à escompte » est intégré au même oligopole. Les rabais y sont calibrés ; la compétition est chorégraphiée. Au Québec, le choix est encore plus restreint : seuls Metro et Loblaw exploitent des enseignes dites « économiques », tandis que Sobeys brille par son absence. L'inflation alimentaire des dernières années a poussé les ménages à traquer les promotions, à remplir leurs paniers de marques maison et à fréquenter davantage ces « magasins à rabais ». Les grands détaillants se sont adaptés à cette nouvelle réalité : Loblaw a converti une soixantaine de Provigo en Maxi, tandis que Metro a multiplié les Super C. Or, cet essor des magasins « à escompte » est trompeur : sous prétexte de nous faire économiser, ils trouvent surtout le moyen de gagner plus.
Une chaîne d'approvisionnement verrouillée
Le contrôle des géants de l'alimentation ne s'arrête pas aux caisses : il s'étend tout au long de la chaîne d'approvisionnement. En effet, ils détiennent un pouvoir immense sur la distribution, dictant aux personnes qui produisent non seulement ce qu'elles peuvent vendre, mais aussi à quelles conditions. Ces dernières négocient souvent à armes inégales : retards de paiement, exigences de rabais et changements de conditions sans préavis.
Cette concentration a aussi un effet d'étouffement sur les épiceries indépendantes, de plus en plus rares. Les trois groupes d'achat ont transformé une industrie qui était jadis dominée par des épiceries de quartier indépendantes. Cette consolidation du marché rend périlleuse la survie des petits commerces, constamment menacés d'être rachetés ou marginalisés par les grandes chaînes. Beaucoup n'ont d'autre choix que de s'approvisionner directement auprès de leurs concurrents : faute d'entrepôts ou de volume suffisant, ils doivent acheter leurs produits à Loblaw ou Sobeys, qui dominent aussi le secteur de la vente en gros. Une absurdité économique qui les empêche de rivaliser sur les prix et les marges.
D'autres obstacles s'accumulent pour les commerces indépendants : l'accès à des emplacements commerciaux est limité, puisque la plupart des locaux adaptés sont déjà contrôlés par ces mêmes géants. Les bannières exigent aussi des frais de placement pour les produits sur leurs tablettes — une pratique inaccessible pour la plupart des petits commerces. Ces mécanismes verrouillent le marché : les géants dictent non seulement ce qui est vendu, mais aussi qui a le droit de vendre.
En aval de la chaîne, ces rapports de force se traduisent directement en magasin. Loin d'être neutre, l'expérience d'achat devient un marqueur social : les grandes bannières segmentent leurs clientèles comme on segmente un marché, calibrant l'ambiance, les produits et même la qualité selon le revenu et le quartier. Loblaw, Maxi et Provigo partagent les mêmes fournisseurs, les mêmes marques maison, parfois les mêmes produits — simplement disposés différemment et vendus à des prix distincts. La même logique s'applique entre Super C et Metro. Entre les différentes enseignes, les tablettes racontent ainsi une histoire de classes : des choix limités dans des allées éclairées au néon pour les ménages à faible revenu ; un éclairage tamisé et un prêt-à-manger invitant pour les personnes plus aisées. Ces écarts ne sont pas le fruit du hasard : ils sont le résultat d'une stratégie méticuleuse de segmentation. Les bannières adaptent leurs marges, leurs assortiments et même leur expérience visuelle à la clientèle qu'elles ciblent. Ce n'est pas seulement le pouvoir d'achat qui détermine l'épicerie où l'on va ; c'est l'épicerie elle-même qui vient dire à qui elle s'adresse.
D'une ville à l'autre, les écarts de dignité persistent, parfois même au sein d'une même bannière. Une bannière n'offre pas la même expérience dans un quartier populaire que dans un milieu plus aisé : qualité des produits, propreté, entretien, fraîcheur — tout varie subtilement selon l'environnement socioéconomique. Ces différences ne tiennent pas seulement aux clientèles, mais aux investissements consentis — ou non — par les sièges sociaux. La géographie urbaine devient ainsi le reflet du pouvoir économique : la qualité du panier et de l'expérience d'achat fluctue selon le code postal. Cette architecture silencieuse du marché alimentaire ne fait pas que refléter les inégalités : elle les entretient. Elle façonne des réalités alimentaires à plusieurs vitesses, où l'accès à la fraîcheur, à la diversité et à la dignité dépend du revenu. L'épicerie n'est plus seulement un lieu d'achat : elle devient le reflet du milieu qui l'abrite.
Une question de justice alimentaire
L'épicerie n'est pas seulement un lieu d'achat, mais un miroir de notre rapport à la nourriture et à celles et ceux qui y accèdent. Quand certaines personnes sont obligées de faire leur épicerie au Dollarama pour trouver des produits à bas prix, tandis que d'autres se procurent des aliments biologiques dans des épiceries spécialisées, c'est une violence ordinaire qui se manifeste : elle révèle les injustices structurelles qui traversent l'accès à l'alimentation.
La fragmentation du marché alimentaire est un enjeu politique : ce qui se retrouve sur les tablettes, ce qui est accessible et à quel prix, cela dépend d'un rapport de force où oligopoles et gouvernements pèsent lourd, tandis que les personnes qui produisent, qui travaillent dans les commerces et qui mangent disposent de bien peu de pouvoir. Ce rapport de force détermine la structure du marché et l'accès à la nourriture. Néanmoins, des alternatives existent : épiceries solidaires, coopératives alimentaires et épiceries publiques explorent des modèles qui redistribuent le pouvoir. Leur poids reste modeste face aux géants du marché, mais elles montrent qu'il est possible de repenser l'accès à l'alimentation comme un droit collectif. Pourtant, tant que le pouvoir restera concentré dans les mains de quelques « présidents [1] », l'alimentation demeurera une marchandise et les épiceries seront traversées par des injustices. Aux côtés des petits commerces de proximité, ces alternatives rappellent que reprendre la table, c'est refuser la résignation face à un oligopole qui contrôle le jeu et ses règles. C'est contester la logique d'exploitation qui détermine l'offre et façonne la demande en exigeant que l'accès à une alimentation adéquate, juste et durable soit garanti pour toustes.
[1] Au moment d'écrire ces lignes, tous les dirigeants des cinq principaux détaillants alimentaires au pays sont des hommes.
Dimitri Espérance est fondateur et directeur général de Ti frais. Vanessa Girard-Tremblayest co-fondatrice de la coop de travail Estuaire.
Photo : Rachel Cheng (鄭凱瑤)
Intérieurs
Antisémitisme et fascisme dans l’actualité en Australie et au Chili.
La lecture de mon journal matinal a provoqué un profond désarroi au fond de moi.
Que dire ? Au Chili, le peuple chilien a élu un président d'extrême droite proche du régime militaire du général Pinochet ; d'ascendance allemande, son père a combattu dans l'armée nazie au cours de la guerre 39-45).
En Australie, un attentat contre des Juifs alors qu'ils.elles inauguraient la première flamme rituelle sur le hanoukia (chandelier traditionnel à neuf branches) pour la fête des lumières, Hanouka. Quel est le lien direct entre les deux événements ? Factuellement, aucun, mais les références idéologiques et politiques méritent considération.
Les motifs précis des deux agresseurs (un père et son fils) en Australie ne sont pas encore très explicites et leur geste funeste soulève plusieurs questions ? Est-ce en lien avec l'opposition aux politiques et aux stratégies destructrices et colonisatrices du gouvernement de droite de Benyamin Netanyahou ? Est-ce en vertu d'un antisémitisme radical ? L'hypothèse de l'antisémitisme semble la plus probable. À cette étape-ci, nul ne peut affirmer une explication exhaustive, ce qui n'empêche pas le premier ministre israélien de récupérer ce drame à son avantage politique en affirmant qu'il s'agit d'une attaque antisémite, ce pour maquiller ses politiques jugées criminelles et honnies sur le plan international à l'égard de la Palestine. En réalité, toute forme d'agression contre des Juifs résulte souvent d'une discrimination fondée sur l'antisémitisme. Évidemment, on peut évoquer le même type de discrimination contre des chrétiens, des musulmans ou des bouddhistes en raison de leur croyance et/ou de leur origine ethnique.
Au Chili, la dynamique diffère un peu. Le nouveau président, José Antonio Kast, se définit comme un catholique pratiquant, admirateur du général Pinochet, promoteur assumé de l'expulsion de 340 000 immigrant.e.s du Chili, apôtre de la loi et l'ordre en se présentant comme le champion de la lutte à la criminalité (celle des plus pauvres d'abord), aussi fervent promoteur de l'abolition du droit à l'avortement, même en cas de viol, de réduction de la taille de l'État et des politiques sociales (retraites, etc.) déjà déficientes au Chili, etc. Évidemment, il se proclame champion de l'économie et de réformes favorables aux grandes entreprises d'extraction. Ces positions sont explicites.
Le lien entre les deux événements vient surtout d'une récupération démagogique en vertu d'une supposée menace des étrangers dans le pays comme boucs émissaires responsables de tous les maux, ce qui vaut pour Kast et Netanyahou ; ce dernier prétend que les Palestiniens sont la cause de tous les maux d'Israël.
Dans l'Allemagne de l'avant-guerre, on a mobilisé la population par la propagande antisémite alors que les Juifs participaient à la société allemande sur tous les plans (sociaux, culturels, économiques et politiques). Les nazis mobilisaient l'opinion publique en présentant toujours les Juifs comme une menace à l'égard du peuple allemand. Une majorité d'Allemand.e.s a intégré cette menace et accepté le principe du rejet des Juifs. En évoquant constamment la menace des étrangers, on arrive aussi à réveiller le vieil antisémitisme qui sommeille souvent au fond des tiroirs de l'histoire. On peut penser à l'accusation des juifs ayant tué le Christ, à l'empoisonnement des puits par les juifs, à leur contrôle du monde capitaliste et des médias, etc. Une telle désinformation contribue à réveiller le vieil antisémitisme en dormance et à assimiler l'idée de la menace à l'urgence d'élire un chef qui prétend protéger le bon peuple supposément assailli par des ennemis mystérieux incarnés par les étranger.e.s ou … des Juifs.
La philosophe Hannah Arendt, dans sa réflexion sur l'antisémitisme, a résumé ce sentiment de la menace comme source de l'antisémitisme fondé sur des opinions construites et non sur des faits. Elle réfère au philosophe Platon pour étayer son raisonnement en affirmant que « c'est des opinions que procède la persuasion, mais non point de la vérité (Phèdre, 260) ; elle résume en affirmant que « l'histoire elle-même est détruite, et sa compréhension - fondée sur le fait qu'elle est l'œuvre des hommes et peut donc être comprise par eux – est en danger si les faits ne sont plus regardés comme des composants et des parcelles du monde passé et présent, mais sont utilisés à tort afin de prouver telle ou telle opinion. »
Ces jours-ci, je peux vivre ma solidarité avec mes ami.e.s chilien.nes réfugiés au Québec en les accompagnement dans leur deuil suite à cette élection pour le moins hasardeuse et énigmatique, et avec mes ami.e.s juifs (étant moi-même un descendant de marranes) en allumant le hanoukia, cadeau reçu de la part d'un ami juif il y a plusieurs années.
André Jacob, professeur retraité
École de travail social
UQAM
Terrebonne, le 15 décembre 2025
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