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IA : plus dangereuse qu’utile ?
Alors que plusieurs grands acteurs mondiaux considèrent que l'IA réglera tous les problèmes de l'humanité, ses mauvais côtés sont de plus en plus dénoncés pendant que certains investisseurs ont peur de l'éclatement de sa bulle.
Une panacée
Il ne se passe pas une semaine sans que les merveilles que peut faire l'intelligence artificielle (IA) soient étalées au grand jour. De nombreux articles de journaux affirment à ce sujet qu'elle bouleverse quotidiennement la science, lui donnant un coup d'accélérateur. Elle touche au cœur du métier des scientifiques en physique, en chimie, en maths, en médecine et en biologie.
Ancien directeur à Sorbonne Université, Gérard Biau affirme que ce qui lui aurait pris quelques semaines d'exploration ne lui prend plus que quelques minutes, avec l'IA.
La professeure de la même université, Alessandra Carbone, dit que l'IA change tout. Alors que son équipe avait publié un réseau d'interactions entre 168 protéines après plusieurs années de travail, elle considère qu'aujourd'hui, on peut créer ce réseau en trois jours de calcul pour 20 000 protéines.
Toujours à cette université, le professeur Jean-Philip Piquemal affirme qu'en chimie, certains modèles de prévisions accélèrent les temps de calcul jusqu'à 10 000 fois.
En médecine, l'IA permet d'effectuer une priorisation des dossiers et un tri intelligent. Pour le président du Syndicat national des dermatologues vénéréologues (SNDV), le docteur Luc Sulimovic, elle s'impose comme un levier majeur, entre autres, pour le dépistage précoce des cancers cutanés.
Un danger
L'utilisation des IA montre qu'elles sont souvent moins performantes que leurs propriétaires le disent. Une étude mise en ligne par des chercheurs de Microsoft Research affirme que les grands modèles de langage (LLM) actuels introduisent des erreurs rares, mais graves qui se cumulent. Au fil de longs processus, cela peut mener jusqu'à une perte de la moitié des informations, transformant irrémédiablement les documents soumis.
Une récente étude a aussi montré que les réponses que les LLM donnent au public contiennent environ 10 % d'erreurs factuelles dans les meilleurs cas, cela pouvant se rendre jusqu'à plus de 40 %. Certaines sont programmées de telle sorte que les humains s'y attachent et tombent en amour avec, des utilisateurs les prenant même pour des êtres conscients ou des dieux.
Une chercheuse en neurosciences et psychiatrie de l'université de Göteborg en Suède, Almira Osmanovic Thunström a piégé les IA conversationnelles en mars 2024 en inventant une maladie fictive, soit la bixonimanie qu'elles ont considérée comme réelle et intégrée à leurs réponses. Ce test avait intentionnellement utilisé de fausses informations faciles à repérer pour un humain.
Un journaliste pour le New York Times, Max Read dénonce pour sa part dans le documentaire de Arte fait par Mario Sixtus en 2025, IA la mort de l'Internet, repris par DW en 2026, les images, vidéo, musiques, publicités, robots générés par l'IA, soit le Slop. Il prolifère des mensonges ou fausses rumeurs sur des célébrités et est souvent lié à des campagnes de désinformation russes ou de groupes d'extrême droite.
L'encyclique Magnifica humanitas du pape Léon XIV, rendu publique le 25 mai, demande une régulation mondiale de l'IA, vue comme très dangereuse. Selon le pape, elle ne peut être considérée neutre moralement et doit être désarmée pour l'empêcher de dominer l'humain. Un code éthique commun sur l'IA devrait donc être mis en place. Il faudrait aussi apprendre à en maîtriser les risques.
Le Haut-Commissaire de l'ONU aux droits de l'homme, Volker Türk, a affirmé que cette encyclique est un appel à la dignité et à la justice et que nous devons être guidés par notre humanité commune.
La perte d'emplois qui entraîne le déploiement de certaines IA est aussi fortement dénoncée de par le monde, une situation allant grandissante actuellement.
Une bulle IA ?
Les promesses technologiques de l'IA ont créé une envolée boursière sans précédent. Les valorisations liées à l'Intelligence artificielle ont bondi en quelques trimestres de plusieurs centaines de milliards de dollars. Un des responsables des investissements chez Bridgewater Associates, Ray Dalio, a déclaré en début 2025 que les niveaux actuels d'investissement dans l'IA ressemblaient à la bulle Internet. Sam Altman, PDG d'OpenAI et créateur de ChatGPT, a aussi déclaré en 2025 qu'il pensait qu'une bulle de l'IA était en cours.
Les Gafam se sont très fortement endettés à cause de l'IA. En 2026, Microsoft, Meta, Amazon et Alphabet doivent y consacrer 750 milliards de dollars. Certains investissements sont circulaires. Amazon a investi fin mars 50 milliards de dollars dans la souscription de 122 milliards de dollars d'OpenAI, qui ne prévoit pas réaliser de bénéfices avant 2030, mais s'est engagé à dépenser au cours des huit prochaines années 100 milliards de dollars dans les services d'Amazon.
Ryan Cummings, un économiste qui a travaillé comme conseiller à la Maison-Blanche, au MIT et qui est le chef du personnel à l'institut Sanford pour la création de politiques économiques, considère qu'il y a une bulle de l'IA et qu'elle va crever. Il donne deux raisons, soit le haut niveau d'espérance de profits rapides des investisseurs et le fait que l'évaluation des entreprises d'IA est beaucoup trop élevée. Plusieurs gestionnaires espèrent que l'IA fera augmenter leurs revenus de 17 fois en cinq ans, une chose jamais vue.
En marge du Forum économique mondial de Davos, le dirigeant de Microsoft, Satya Nadella, a publiquement exprimé ses inquiétudes le 20 janvier face à une bulle spéculative que pourrait créer l'IA si elle ne produit pas rapidement des effets économiques tangibles.
Un rapport du Massachusetts Institute of Technology (MIT) affirmait à ce sujet en août 2025 que malgré des investissements de 30 à 40 milliards de dollars des entreprises dans l'IA générative, il y aurait 95 % des organisations qui n'auraient obtenu aucun retour sur leurs investissements. Un autre rapport de McKinsey commente à ce sujet que près de 80 % des entreprises qui ont utilisé l'IA générative n'ont vu aucun impact sur leurs revenus.
Michel Gourd
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La menace que représente la « porn tech » pour notre humanité commune
Ceci est une transcription révisée de l'intervention d'Esther lors de l'événement « Porn tech : des robots « sexuels » aux petites amies IA. Quel est l'impact social ? », qui s'est tenu le samedi 28 février 2026.
Tiré de Entre les lignes et les mots
Bonjour, je m'appelle Esther. Je suis une survivante de la prostitution et de la pornographie, et conseillère politique chez Nordic Model Now !
« Quelques applications du Mimer »
Le chimiste et écrivain italo-juif Primo Levi a écrit un ouvrage célèbre, *Si c'est un homme*, publié pour la première fois en 1947, dans lequel il raconte l'année qu'il a passée comme prisonnier au camp de concentration d'Auschwitz. Il y décrit les stratagèmes et les stratégies mis au point par les prisonniers pour survivre aux conditions extrêmes qui leur étaient imposées, et considère le camp lui-même comme une gigantesque expérience sociale sur « le comportement de l'animal humain dans la lutte pour la survie ».
Il a également écrit des recueils de nouvelles, dont l'un, « Le sixième jour », a été publié pour la première fois en anglais en 1990.
Ce recueil comprend une nouvelle intitulée « Some Applications of the Mimer » (Quelques applications du Mimer), qui raconte l'histoire d'un homme appelé Gilberto, qui répare, reconstruit et invente des machines et des appareils de toutes sortes. Gilberto se procure un duplicateur tridimensionnel appelé le Mimer et l'utilise pour dupliquer sa femme Emma après l'avoir endormie à l'aide de somnifères. La clone d'Emma acquiert les caractéristiques physiques, mentales et émotionnelles de la femme de Gilberto jusqu'au moment de la création du clone.
Jusqu'à présent, Emma a supporté avec beaucoup de patience la passion de Gilberto pour le montage, le démontage et la recréation d'objets. Son clone se montre de plus en plus attentif aux exigences et aux besoins de Gilberto, son créateur, et désireux de lui faire plaisir. Gilberto réagit en consacrant toujours plus de temps au clone d'Emma. Emma, quant à elle, se replie de plus en plus sur elle-même.
La solution que Gilberto trouve à l'impasse qu'il a lui-même créée consiste à se dupliquer. Son clone se présente fièrement au narrateur de l'histoire et déclare qu'il proposera ses services en tant que réplicant performant à l'entreprise qui a créé le Mimer afin que celle-ci puisse promouvoir l'appareil.
Le narrateur note toutefois que la machine Mimer a depuis été interdite. Il dit à propos de Gilberto :
« C'est un symbole de notre siècle. J'ai toujours pensé que, si l'occasion s'était présentée, il aurait été capable de fabriquer une bombe atomique et de la larguer sur Milan « pour voir l'effet que cela ferait ».
Cette histoire prémonitoire prend aujourd'hui une nouvelle dimension, à l'heure où les petites amies virtuelles, le porno généré par l'IA et les robots sexuels sont disponibles et largement commercialisés.
Accélérationnisme
L'accélérationnisme est une théorie politique fondée sur l'idée que l'accélération des processus qui façonnent la société constitue le meilleur moyen de provoquer un changement social radical, même si ces processus, tels que la misogynie endémique, font partie du problème. Un autre aspect de cette théorie est que le capitalisme et la modernité techno-industrielle devraient être poussés à leur maximum, voire au-delà de leurs limites, afin de déstabiliser le statu quo et, éventuellement, de faire émerger quelque chose de nouveau.
Le mouvement « accélérationniste efficace » de droite de la Silicon Valley exige la diffusion de sa vision du progrès technologique et de l'« innovation » à tout prix, car il estime que cela résoudra tous les problèmes de l'humanité.
Être ou ne pas être ?
Une chose curieuse s'est produite pendant que je préparais cette présentation. Je cherchais une photo d'archive représentant un robot, et Co-Pilot m'a demandé si je souhaitais qu'il en crée une. Il m'a ensuite dit : « Je vais te créer un robot élégant aux yeux bleus ».
En quoi la couleur des yeux ou l'IMC seraient-ils pertinents ? Pauvre R2D2. Cela m'a montré que des préjugés racistes et des stéréotypes discutables sous-tendent même des outils d'IA qui ne sont pas spécifiquement conçus pour créer du porno ou des « petites amies IA » idéalisées.
Peu après le lancement d'Alexa en 2014, j'ai emmené des enfants de 12 et 13 ans dans un magasin qui présentait les derniers gadgets technologiques. L'un d'eux a demandé à Alexa : « Être ou ne pas être ? » Alexa a répondu : « Je ne comprends pas la question ».
J'ai trouvé cela intéressant. La machine reconnaissait une limite, une lacune dans ses connaissances concernant l'une des citations les plus célèbres de Shakespeare. Je me suis demandée si son modèle d'apprentissage l'amenait à interpréter la question comme suggérant une éventuelle idée suicidaire chez la personne qui l'avait posée.
Les modèles d'apprentissage ont évolué depuis lors.
L'illusion de la pensée
« L'illusion de la pensée » est le titre d'un article récemment publié par Apple sur les limites de l'IA.
La manière dont un système d'IA réagit dépend de la façon dont il est programmé et alimenté, ainsi que des données auxquelles il a accès. Ces systèmes identifient des schémas dans les données auxquelles ils ont accès. Ces données comprennent de grands volumes de texte et d'autres contenus provenant d'Internet et stockés dans d'immenses centres de données, véritables gouffres énergétiques et hydriques. Comme les données sur lesquelles ils sont entraînés proviennent de notre culture misogyne, ils acquièrent par défaut les préjugés et la misogynie qui s'y reflètent.
Les grands modèles de raisonnement (LRM) constituent un type de LLM conçu pour résoudre des tâches complexes impliquant plusieurs étapes de raisonnement logique. Ils s'acquittent généralement bien des tâches relevant de la logique, des mathématiques et de la programmation, mais présentent des incohérences dans leur raisonnement d'une tâche à l'autre. Ils utilisent les mêmes informations stockées issues de notre passé et de notre présent misogynes pour résoudre des tâches, et leur soi-disant « raisonnement » repose sur ces données.
Les outils d'IA générative sont conçus pour fournir des réponses, même si elles sont fausses, plutôt que de reconnaître des lacunes dans leurs connaissances parce qu'ils ne « comprennent » pas. Leur utilité réside dans l'identification de schémas dans les données.
On pourrait vous pardonner de penser que ces « hallucinations » reproduisent la réaction de « paralysie, soumission ou fuite » que les humains et certains animaux adoptent face au stress ou aux menaces, à l'instar de prisonnier·es numériques soumis à la coercition ou à la torture, coopérant avec leurs interrogateurs/interrogatrices en fournissant des informations peu fiables et en avouant des crimes qu'iels n'ont pas commis, plutôt que de reconnaître des lacunes importantes dans leurs systèmes de connaissances.
Les grands modèles linguistiques (LLM) sont des systèmes d'IA utilisés dans les chatbots modernes et les outils similaires, conçus pour des tâches de traitement du langage naturel. Outre les préjugés, ils acquièrent les inexactitudes présentes dans les données sur lesquelles ils sont entraînés. Il a été constaté que les LLM génératifs utilisés dans de nombreux domaines différents formulent des affirmations et fournissent des références qui sont fausses, un phénomène connu sous le nom d'« hallucinations ».
Les chatbots : trop désireux de plaire
Au Royaume-Uni, un jeune homme qui avait échangé plus de 5 000 messages et noué ce qu'il considérait comme une relation affective et sexuelle avec une compagne virtuelle qu'il s'était créée via une application a été condamné en octobre 2023 à neuf ans de prison pour s'être introduit au château de Windsor et avoir déclaré vouloir tuer la reine. Sa compagne virtuelle l'avait encouragé dans cette démarche.
OpenAI a été critiqué pour avoir créé un modèle de chatbot trop flagorneur, qui valide des comportements malsains ou nuisibles et conduit les personnes à des pensées délirantes dans son empressement à plaire. Aux États-Unis, des poursuites judiciaires ont été engagées contre des entreprises technologiques accusées d'avoir créé des chatbots qui incitaient des adolescent·es au suicide.
OpenAI a déclaré qu'elle continuait d'améliorer le modèle d'entraînement utilisé pour ChatGPT afin de reconnaître et de répondre aux signes de détresse, de désamorcer les conversations et d'orienter les personnes vers des sources de soutien dans le monde réel, avec l'aide de professionnel·les de la santé mentale.
Un marché fondé sur l'illusion
Les liens sociaux dans le monde réel constituent un aspect fondamental de la santé mentale et du bien-être ; il semble donc y avoir un conflit d'intérêts lorsque des professionnel·les de la santé mentale s'associent à des entreprises dont l'objectif premier est de tirer profit d'un marché fondé sur l'illusion et d'en prendre le contrôle.
Car qu'est-ce qu'une illusion, si ce n'est croire que votre compagnon/compagne en ligne est réel, plutôt qu'un fantasme idéalisé et docile qui comporte le risque supplémentaire d'affecter votre capacité à créer et à entretenir des relations dans le monde réel, si compliqué ?
Interagir avec un robot ou une petite amie IA n'est pas la même chose que de nouer des liens avec des personnes dans la vie réelle. Les outils d'IA limitent les compétences et le développement cognitif chez les humain·es, et ces limitations ne se limiteront pas aux mathématiques ou à la construction et au développement d'arguments dans la rédaction d'essais. Avoir une petite amie IA ou un robot sexuel risque de rendre plus difficile l'établissement et le maintien de relations réelles mutuellement satisfaisantes et durables.
La motivation derrière la création d'appareils et d'outils susceptibles de réduire le temps que les personnes, en particulier les hommes, passent à interagir avec les autres dans le monde réel est une combinaison d'idéologie nihiliste et de profit privé, et non l'amélioration de la santé publique et de la connectivité sociale. L'accent mis sur la déshumanisation des femmes par l'utilisation de l'IA pour générer du porno, par la création de robots sexuels, de petites amies IA et de cyber-maisons closes est intentionnel.
Un déluge de haine
Réfléchissant au déluge de haine auquel sont confrontées les jeunes filles sur les réseaux sociaux, l'autrice Victoria Smith a récemment déclaré :
« Un “féminisme” qui s'est lui-même empêché de remettre en cause la pornographie et la prostitution est un “féminisme” qui s'est privé du cadre analytique nécessaire pour faire face à un tel niveau de haine. »
C'est effectivement le cas.
C'est justement la cruauté qui est en jeu
La pornographie perpétue les mythes sur le viol et s'appuie sur des normes et des préjugés sexistes et racistes concernant la sexualité. Les sites pornographiques en ligne utilisent des algorithmes pour orienter les préférences des consommateurs vers des contenus impliquant de la violence sexuelle et physique, la déshumanisation et l'humiliation. La pornographie générée par l'IA et les robots sexuels sont entraînés à partir de vidéos et d'images issues de la pornographie en ligne, ainsi que de contenus connexes récupérés sur Internet.
Le débat public sur les modèles d'entraînement de l'IA utilisés dans la pornographie semble se concentrer sur les deepfakes et la « pornographie de vengeance » plutôt que sur la misogynie inhérente à la pornographie elle-même.
Des actes tels que frapper des personnes, uriner sur elles ou les exposer à des excréments ont été qualifiés de torture par les organisations de défense des droits humains lorsqu'ils sont commis à l'encontre de détenu·es par des agent·es de l'État ou tolérés par les États. Mais lorsque ces mêmes actes sont infligés à des femmes dans la pornographie et la prostitution, ces organisations de défense des droits humains les décrivent comme un « travail » effectué par « choix ».
Il existe un parti pris de classe dans le discours public qui a toléré cette situation pendant des années et qui n'exige des mesures que maintenant que les progrès technologiques ont entraîné la diffusion d'images misogynes, manipulées et déshumanisantes de femmes « respectables ».
Les réalisateurs de films pornographiques encouragent le lien entre sexe et violence, car les spectateurs trouvent cela plus excitant. La cruauté est le but recherché.
Ce sont les angles de caméra, plutôt que le plaisir de la femme, qui déterminent les positions sexuelles présentées et les actes que les réalisateurs préfèrent filmer. Les expressions de peur, de malaise et de douleur sont monnaie courante dans leurs productions. Les blessures infligées pendant le tournage sont souvent coupées au montage, car elles interrompraient le fantasme, tout comme le ferait l'utilisation de lubrifiant ou de préservatifs.
Quand j'étais dans l'industrie du sexe, j'ai été battue, étouffée, certains m'ont crachée dessus et pire encore, et j'ai été blessée par des clients à de nombreuses reprises. Un homme d'affaires britannique qui gérait des sites web consacrés aux châtiments corporels basés en Hongrie m'a donné 100 coups de canne en guise d'« initiation ».
La plupart des femmes qu'il a fait jouer dans ses films ont été recrutées par ses agents dans les rues de Budapest et récompensées par de la drogue. Si un cyber-bordel berlinois regorge de robots sexuels vêtus de haillons et couverts de faux sang, c'est parce qu'il existe sur Internet des films pornographiques mettant en scène des viols et du vrai sang. Mais il n'était tout simplement pas « cool » d'en parler, ni de ce qui arrive aux femmes et aux filles dans ces films.
J'ai subi presque toutes les pratiques infligées par la CIA à Guantanamo et ailleurs. Dans des documents sur Guantanamo, la CIA a reconnu que les techniques de torture violentes et sexualisées qu'elle employait, et qui sont utilisées par de nombreux autres États contre des détenu·es et des prisonnier·es de guerre, servaient à contrôler les comportements.
Des hommes m'ont payée pour que je serve de cobaye afin qu'ils puissent prétendre avoir une connaissance supérieure des « pratiques sexuelles modernes » lorsqu'ils cherchaient à infliger des punitions similaires à leurs partenaires féminines. Les robots sexuels sont susceptibles de remplir un rôle similaire.
Les hommes peuvent commettre sur des robots sexuels des actes qui, dans la vie réelle, tueraient ou blesseraient gravement des femmes. Étranglement ? Rapports sexuels répétés sous la contrainte ou insertion d'objets causant des blessures graves, voire la mort ? Aucun problème. Cela représente un risque considérable pour les femmes avec lesquelles ils ont des rapports sexuels dans la vie réelle.
Le Comité des Nations unies pour l'élimination de la discrimination à l'égard des femmes (CEDAW) vient de publier une version non éditée d'un rapport sur les Pays-Bas. Dans ce document, il recommande de poursuivre la dépénalisation du proxénétisme et de la gestion de maisons closes. Il qualifie les filles victimes de trafic sexuel de « travailleuses du sexe mineures ». On ne peut pas s'indigner contre les robots sexuels représentant des enfants si l'on autorise un accès sans restriction aux mineurs dans l'industrie du sexe. Essaient-ils de rester dans la course ? Et vous pensiez qu'Epstein et les hommes comme lui appartenaient au passé ?
Les algorithmes utilisés par les sites pornographiques en ligne répondent aux préférences des consommateurs en matière de contenu impliquant de la violence sexuelle et physique, de la déshumanisation et de l'humiliation, tout en les alimentant. La pornographie IA et les robots sexuels sont entraînés à partir de vidéos et d'images issues de la pornographie en ligne, ainsi que de contenus connexes récupérés sur Internet.
Les modèles d'entraînement pour la pornographie IA et les robots sexuels reflètent et propagent donc les normes et les préférences des consommateurs en matière de pornographie en ligne. Les robots ne refuseront pas d'actes ou de scénarios sexuels et ne négocieront pas de limites. Les petites amies IA seront elles aussi programmées pour satisfaire.
Consentement, mutualité et réciprocité
La pornographie en ligne a créé des attentes susceptibles d'influencer la communication lors des rapports sexuels, les croyances des hommes concernant les relations sexuelles et ce qu'ils pensent que les femmes apprécient, ainsi que les attentes des jeunes femmes quant à ce à quoi elles pourraient devoir se soumettre si elles souhaitent attirer un partenaire.
Les idées fausses et les mythes sur le viol se développent déjà dans les espaces numériques, qui ont davantage d'influence que ce que l'on enseigne aux jeunes à l'école.
Les hommes paient les femmes prostituées pour qu'elles ne disent pas « non ». Un robot sexuel n'est pas programmé pour dire « non ». Les hommes qui paient des femmes pour des actes sexuels sont plus susceptibles d'être violents envers d'autres femmes. Comment une personne qui utilise habituellement un robot sexuel est-elle susceptible d'interagir socialement ou sexuellement avec un être humain autonome ayant ses propres préférences ?
Y aurait-il des rôles ou des scénarios courants dans le porno que les robots sexuels refuseraient d'interpréter ? Bien sûr que non. Les femmes de l'industrie du porno doivent faire semblant d'apprécier des actes préjudiciables si elles veulent être payées ou satisfaire les abonnés, et ne disent la vérité qu'une fois qu'elles ont quitté l'industrie. Cette vérité ne figurera pas dans les données utilisées dans le modèle d'entraînement d'un robot sexuel.
Pour finir
Je vais maintenant vous lire une citation prononcée par Galilée vers la fin de la pièce que Bertolt Brecht a écrite à son sujet. Brecht l'a ajoutée après les bombardements d'Hiroshima et de Nagasaki :
« Si, avec le temps, vous deviez découvrir tout ce qu'il y a à découvrir, votre progrès deviendrait alors un éloignement par rapport à la majeure partie de l'humanité. Le fossé pourrait même s'élargir à tel point que le son de vos acclamations devant une nouvelle réalisation trouverait un écho dans un hurlement d'horreur universel. »
La société technologique Anthropic a récemment eu un bras de fer avec le ministère américain de la Guerre au sujet de l'utilisation qui pourrait être faite de son outil d'IA dans des opérations militaires. Les applications d'IA qui ressuscitent, reflètent et amplifient certains des aspects les plus néfastes de la guerre contre les femmes sont tout aussi préoccupantes.
Nous devons contester et résister au nihilisme des entreprises technologiques qui cherchent à normaliser et à accroître ces préjudices.
https://nordicmodelnow.org/2026/03/06/the-threat-porn-tech-poses-to-our-shared-humanity/
Traduit par DE
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La doctrine de Léon XIV sur l’IA lue par le jésuite qui a conseillé François
Antonio Spadaro — Cent trente-cinq ans après Rerum Novarum, l'Église du premier pape américain prend position dans le débat sur l'avenir de l'humanité au temps de l'intelligence artificielle, avec une encyclique qui s'attaque au transhumanisme, au colonialisme numérique et à la nouvelle religion de la Silicon Valley.
Une première lecture de Magnifica Humanitas
25 mai 2026 | tiré du site Le grand continent
Le pape Léon XIV vient de publier l'encyclique Magnifica Humanitas « sur la protection de la personne humaine à l'ère de l'intelligence artificielle ». Vous avez travaillé depuis longtemps sur le volet théologico-numérique. Pourquoi ouvrir aujourd'hui ce chantier 1 ?
Antonio Spadaro : Que cela nous plaise ou non, il est de fait ouvert. L'intelligence artificielle ne frappe pas à la porte, elle est déjà entrée dans la maison. On ne parle plus d'un simple ensemble d'outils mais d'un environnement mental, culturel et spirituel qui est devenu l'air que nous respirons, le code qui structure notre façon de penser et de croire.
L'encyclique Magnifica Humanitas naît de cette prise de conscience : on ne peut pas attendre que ces processus soient achevés pour se prononcer à leur sujet. Léon XIV l'exprime avec la force d'une image biblique : nous avons le choix entre la tour de Babel et la reconstruction de Jérusalem. C'est maintenant qu'il nous faut faire preuve de discernement car, comme le souligne le document en citant Laudato Si' « jamais l'humanité n'a eu autant de pouvoir sur elle-même » (§4).
Il y a ensuite une raison liée au calendrier symbolique et doctrinal. L'encyclique a été signée le 15 mai 2026, soit exactement 135 ans après Rerum novarum de Léon XIII. C'est une revendication de continuité et de rupture qui n'a rien d'une coïncidence. Tout comme Rerum novarum répondait à la question ouvrière de la première révolution industrielle, Magnifica Humanitas répond aux res novae de la révolution numérique. Le parallèle est méthodologique : ce que Léon XIII a fait pour le salaire, le temps de travail et le droit d'association des travailleurs, Léon XIV le fait pour la dignité de la personne à l'ère de l'algorithme.
Pourquoi ouvrir cette discussion au sein de l'Église catholique ? Quelles sont les ambitions et les limites de cette encyclique ?
La veille de l'élection du pape, j'écrivais dans La Repubblica que l'intelligence artificielle serait le défi que le futur pontife devrait relever non seulement pour l'Église, mais aussi pour l'humanité tout entière. J'ajoutais qu'il devrait le faire à une époque où celle-ci n'est plus seulement un outil, mais un écosystème : elle imprègne la vie quotidienne, conditionne la pensée, façonne le désir et remet en question l'humain lui-même. Et je concluais en écrivant qu'il fallait une intelligence qui ne banalise pas la foi en adoptant la grammaire des codes éthiques de start-upers mais qui sache vraiment interroger le sens de la vie à l'ère des données et des algorithmes. Je suis heureux de ne pas avoir été démenti dans mes prévisions.
L'Église ne se prononce pas sur l'IA parce qu'elle prétend avoir une compétence technique. Elle intervient parce que la question technologique est, fondamentalement, une question spirituelle. Il ne s'agit pas seulement d'évaluer ce que la technologie fait à l'homme, mais ce qu'elle fait de l'homme : comment elle modifie notre façon de percevoir la réalité, de nous relier les uns aux autres, voire de croire. À notre époque, la véritable question n'est pas de savoir si l'intelligence artificielle pourra devenir humaine, mais si l'intelligence humaine pourra rester humaine. Cette question est anthropologique, donc théologique.
L'ambition de Magnifica Humanitas est immense : offrir un cadre de principes — dignité, bien commun, destination universelle des biens, subsidiarité, solidarité, justice sociale — qui ne soit pas une liste morale artificielle, mais une grammaire pour lire la transformation en cours.
La « limite » vertueuse, d'ailleurs honnêtement déclarée par le document lui-même, est que l'Église n'offre pas de « parole définitive » sur des questions spécifiques, mais des critères de discernement. C'est la différence entre ceux qui prétendent donner des réponses toutes faites et ceux qui accompagnent un processus de jugement communautaire.
En quoi consiste la nouvelle doctrine de Léon XIV sur le numérique ?
Magnifica Humanitas n'ajoute pas l'IA comme appendice thématique à la doctrine sociale de l'Église. L'encyclique fait quelque chose de bien plus radical : elle reconnaît que la transformation numérique interpelle de l'intérieur les catégories mêmes de la doctrine sociale et en demande un développement supplémentaire. C'est tout le sens du paragraphe 17 : « l'intelligence artificielle doit être comprise non pas comme un thème annexe, ni comme une urgence à gérer, mais comme une transformation qui interpelle de l'intérieur les catégories de la Doctrine sociale et en réclame un développement supplémentaire dans la fidélité à l'Évangile. »
Les nouveautés doctrinales les plus importantes sont au moins au nombre de cinq.
Premièrement : l'IA n'est pas moralement neutre, tout artefact technique comporte des choix et des priorités (§ 104). Deuxièmement : la subsidiarité est redéfinie pour le monde numérique, où le « niveau supérieur » n'est plus l'État mais les grandes plateformes technologiques qui fixent les conditions d'accès à la vie publique (§ 71). Troisièmement : les données sont reconnues comme faisant partie de la destination universelle des biens — brevets, algorithmes, infrastructures numériques sont des biens qui ne peuvent rester concentrés entre les mains de quelques-uns (§ 67). Quatrièmement : le document introduit le concept de « désarmement de l'IA » : soustraire cette technologie à la logique de la compétition armée, qui n'est plus seulement militaire mais aussi économique et cognitive (§ 110). Cinquièmement : le colonialisme numérique est identifié comme une nouvelle forme d'extraction non plus seulement des ressources naturelles, mais aussi des données sanitaires, des profils épidémiologiques, des cartes génétiques. Ce sont là les « nouvelles ‘terres rares' du pouvoir » (§ 178).
Comment expliquer le titre de l'encyclique ? Quelles en sont les sources scripturaires et philosophiques ?
Ce titre se déploie dans une double résonance. D'une part, il renvoie au Magnificat de Marie, le cantique de la Vierge qui voit le dessein de Dieu renverser les logiques du pouvoir, élever les humbles, renvoyer les riches les mains vides. La conclusion de l'encyclique s'articule entièrement autour du Magnificat en tant que programme spirituel et politique. D'autre part, il affirme la « magnifique humanité » créée par Dieu et révélée dans sa plénitude en Christ, une humanité qu'aucune machine ne pourra jamais remplacer dans sa splendeur (§ 15).
Les sources philosophiques sont multiples. La ligne augustinienne est forte : les « deux cités » et les « deux amours » structurent ainsi le troisième chapitre. On y trouve Guardini, avec son avertissement sur l'homme moderne non éduqué à l'usage juste du pouvoir (n§ 93). On y croise également Hannah Arendt, citée au sujet de la dissolution de la distinction entre fait et fiction comme prémisse du totalitarisme (§ 134). Au total, la trame est d'inspiration thomiste dans sa structure — la grâce qui élève la nature, la « distance infinie » entre notre nature et la vie de Dieu (§ 127) —, mais dans une tonalité narrative et biblique.
En quoi s'agit-il d'un changement par rapport aux positions définies par la note Antiqua et Nova de janvier 2025 ?
Cette note produite par le Dicastère pour la Doctrine de la Foi en collaboration avec le Dicastère pour la Culture et l'Éducation était un document d'orientation, qui distinguait l'intelligence humaine de l'intelligence artificielle et posait les bases éthiques du débat. Magnifica Humanitas passe à un niveau supérieur : d'un document émanant de dicastères à une encyclique papale, elle revêt le plus haut poids magistériel dans le registre de l'enseignement social.
L'autre différence tient à l'ampleur et à l'ambition. Antiqua et nova analysait l'IA. Magnifica Humanitas l'inscrit dans une vision globale de la doctrine sociale, la relie explicitement à la question de la guerre, des armes autonomes, du travail, de l'éducation, des nouvelles formes d'esclavage. Surtout, elle introduit un élément fondamental : la critique structurelle de la concentration du pouvoir entre les mains d'acteurs privés transnationaux, qui redéfinissent les conditions d'accès à la vie publique (§ 95). L'encyclique est donc plus politique, plus géopolitique mais aussi plus conflictuelle que la note.
Comment se situe-t-elle par rapport à l'histoire des prises de position du Saint-Siège vis-à-vis du numérique depuis Jean-Paul II ?
L'Église n'a jamais été étrangère à la question technologique. Dès 1963, Inter mirifica parlait des technologies de la communication comme de « merveilleuses découvertes » qui touchent l'esprit humain. Et Paul VI, le 19 juin 1964, s'adressant au Centre d'automation de l'Aloisianum de Gallarate dirigé par les jésuites, a prononcé des mots extraordinaires sur la manière dont « le cerveau mécanique vient en aide au cerveau spirituel » et sur la façon dont l'effort visant à insuffler aux instruments mécaniques le reflet des fonctions spirituelles est « élevé à un service qui touche au sacré ». À notre époque, la crainte est qu'avec l'intelligence artificielle, il se passe exactement le contraire : que ce soit le reflet des instruments mécaniques qui s'insuffle dans le cerveau spirituel.
S'appuyant sur cela, Magnifica Humanitas fait un bond qualitatif. Jean-Paul II parlait des médias, Benoît XVI du continent numérique, François du paradigme technocratique et de l'IA au G7. Léon XIV intègre l'IA dans la structure même de la doctrine sociale, non pas comme un thème supplémentaire, mais comme une lentille à travers laquelle repenser tous les principes, du bien commun à la justice sociale. C'est la première encyclique qui consacre des pages systématiques à l'IA et à la révolution numérique en tant que question centrale de la coexistence humaine.
Rerum novarum entrait concrètement dans le sujet des salaires et des horaires de travail. Quels sont les éléments les plus concrets de Magnifica Humanitas ?
L'encyclique ne se limite pas aux principes. Je relèverais six passages précis.
Sur le travail, elle contient la dénonciation du fait que l'IA peut déqualifier les travailleurs, les soumettre à une surveillance automatisée et les reléguer à des fonctions rigides et répétitives, et la demande que toute introduction de l'automatisation s'accompagne de mesures vérifiables de protection de l'emploi et de requalification (§§ 150-156). En matière d'éducation, elle formule la proposition de nous former à « jeûner de l'IA » et de protéger les jeunes de la « séduction subtile qui fait paraître inutile la pensée humaine » (§ 140). Concernant les mineurs, elle demande des interventions législatives fixant des limites d'âge pour l'accès aux appareils numériques et responsabilisant les fournisseurs de services (§ 142). Sur la finance, elle dénonce le fait que la rente du capital risque de se substituer au revenu du travail (§ 160). Sur les armes, elle affirme le principe selon lequel la décision létale ne peut être déléguée à des processus automatisés et doit rester sous un contrôle humain effectif (§ 200). Enfin, sur l'esclavage, elle dénonce le travail invisible de millions de personnes — étiquetage de données, modération de contenus, extraction de terres rares — demande pardon pour le retard historique de l'Église à condamner l'esclavage (§§ 173-176).
Y a-t-il des risques liés à une mauvaise interprétation de ce texte ?
Je vois deux écueils possibles. D'une part, que les catholiques lisent le texte comme un manuel de réponses et non comme ce qu'il est : une invitation au discernement. D'autre part, que les laïcs le rejettent comme une ingérence confessionnelle. C'est la raison pour laquelle Léon XIV a été très attentif au registre utilisé. L'encyclique s'adresse explicitement « à tous les hommes et toutes les femmes de bonne volonté » avec la formule johannique de Pacem in terris. Les principes qu'elle propose — dignité inaliénable, bien commun, justice sociale, subsidiarité — ne sont pas confessionnels : ils sont l'héritage d'une tradition de pensée qui dialogue avec la raison. En citant Arendt, Guardini, Platon, Frankl, et même Tolkien, le texte construit un langage commun. Le fondement théologique est là et il est solide — l'Incarnation comme critère anthropologique —, mais la structure argumentative est accessible à quiconque prend au sérieux la question de savoir ce que signifie être humain.
S'agit-il de nouveaux problèmes posés par la révolution de l'IA ou d'une nouvelle reformulation des réponses dans l'histoire millénaire du christianisme ?
Les deux, et l'encyclique le reconnaît. La structure biblique — Babel et Jérusalem — montre que la tentation de la domination et la possibilité d'une reconstruction commune sont des constantes anthropologiques. Mais les nouveaux problèmes sont bien réels : l'opacité des algorithmes, la simulation de la relation humaine par un chatbot, la possibilité de déléguer à une machine la décision de tuer, la création de deepfakes, le colonialisme des données de santé sont autant de phénomènes sans précédent. Le point décisif est que l'IA n'est pas un problème à résoudre, mais un environnement dans lequel il nous faut vivre. Il s'agit d'évaluer comment la technologie modifie notre façon de percevoir la réalité, de nouer des relations, voire de croire.
L'encyclique reconnaît que la question technologique est « à la racine, une question spirituelle » : l'IA n'est pas un outil parmi d'autres mais un environnement qui restructure la conscience. Et la réponse ne peut être uniquement éthique, elle doit être théologique et spirituelle. L'année dernière, dans un livre de dialogues que j'ai co-signé avec l'artiste Michelangelo Pistoletto, nous avions d'ailleurs consacré une session de conversation à la « spiritualité algorithmique ».
À propos de la scénographie de Magnifica Humanitas
Pourquoi le choix de la date de signature s'est-il porté sur le 15 mai ?
Le 15 mai 1891 était la date choisie par Léon XIII pour Rerum novarum. 135 ans plus tard, le même jour, Léon XIV a signé la Magnifica Humanitas. Le message est clair : ce pontife s'inscrit dans la lignée de son prédécesseur éponyme et revendique pour l'IA la même ambition systématique que Léon XIII avait pour la question ouvrière. Le nom « Léon » n'a pas été choisi par hasard lors du conclave. Le pape lui-même l'a expliqué dans son premier discours aux cardinaux, en reliant explicitement la doctrine sociale de l'Église à la nouvelle révolution industrielle et à l'intelligence artificielle.
Une Commission interdicastérielle sur l'intelligence artificielle a été créée par Léon XIV le lendemain de la signature de l'encyclique. De quoi s'agit-il ?
C'est un organisme qui réunit des représentants des différents dicastères de la Curie romaine, avec pour mission de coordonner la réponse du Saint-Siège à l'IA, de faciliter l'échange d'informations, de promouvoir le dialogue et, aspect crucial, de régir également l'utilisation de l'IA au sein même du Vatican. Ce n'est pas un groupe de réflexion : c'est un organe de gouvernance interne et de discernement institutionnel. L'encyclique elle-même demande à l'Église de vérifier en son sein les principes qu'elle propose au monde (§§ 86-89).
Comment comprendre la scénographie de la publication ce lundi 25 mai ?
La présentation publique après le week-end de la signature permet à la presse internationale de couvrir le document de manière adéquate. Mais la véritable question porte sur la composition de la tribune. La présence de Christopher Olah — cofondateur d'Anthropic, l'une des entreprises les plus avancées dans la recherche sur la sécurité de l'IA — est un geste d'une grande portée. L'encyclique elle-même lance « un appel particulier à ceux qui développent les intelligences artificielles », reconnaissant que « l'innovation technologique peut être, d'une certaine manière, une forme humaine de participation à l'acte divin de la création » (§ 111).
Le fait qu'un ingénieur en IA — pas n'importe quel capitaine d'industrie — prenne place lors de la présentation d'une encyclique papale est un signal clair : l'Église ne s'exprime pas contre la Silicon Valley, mais bien avec ses acteurs les plus réfléchis. Anthropic est une entreprise qui a placé la sécurité et l'interprétabilité de l'IA au cœur de sa mission. L'encyclique en appelle précisément à cela : la transparence, la responsabilité, et ce que Léon XIV appelle le « désarmement » de l'IA, c'est-à-dire sa soustraction à la logique de la compétition pour la restituer à la pluralité des cultures humaines et des formes de vie.
Sur la crise de l'américanisme et l'œcuménisme de la haine
Parmi les géants de la tech, beaucoup croient que le développement de l'IA a lancé une course vers une forme d'intelligence générale qui pourrait prendre la place de Dieu. Que pense l'Église de ce phénomène ? Est-elle la véritable concurrente d'OpenAI ou de Palantir ?
Magnifica Humanitas aborde cette question de front avec sa critique du transhumanisme et du posthumanisme. C'est ce que le document appelle un « archipel d'îles conceptuelles différentes, reliées toutefois par le même océan de présupposés : la centralité de la technique et le rêve de dépasser les limites de la condition humaine » (§ 116). Le développement technologique exprime une forme de désir de « transcendance » par rapport à la condition humaine telle qu'elle est vécue actuellement. Autrement dit, la technologie a bien une vocation spirituelle, la question est : laquelle ?
L'Église de Rome n'est pas la « concurrente » d'OpenAI. Mais elle est peut-être son interlocutrice la plus radicale car elle pose la question qu'aucun laboratoire ne peut éluder : le véritable « plus qu'humain » ne réside pas dans l'amélioration technique mais dans la grâce. Comme le dit l'encyclique, il existe une « distance infinie » entre notre nature et la vie de Dieu, et seul l'Infini qui se donne peut surmonter cette disproportion (§ 127). Contre le salut prométhéen des accélérationnistes, l'Église propose un accomplissement qui ne se conquiert pas mais se reçoit. Ce n'est pas un signal rassurant : c'est un message subversif par rapport à la métaphysique implicite de la Silicon Valley.
Comment se positionnent l'Église de Léon XIV et la Magnifica Humanitas face à l'accélération réactionnaire qui insuffle une énergie spectaculaire à la Maison-Blanche de Donald Trump ?
Si l'encyclique ne nomme pas directement Trump, la référence est évidente dans plusieurs passages. Lorsqu'elle dénonce la « culture de la puissance » qui se nourrit de « polarisations et de violences » (§ 188) ; lorsqu'elle parle d'un « faux réalisme » qui présente la guerre comme inévitable (§ 205) ; lorsqu'elle critique la « normalisation de la guerre » et le réarmement comme réponse à toute crise (§§ 189-190) ; lorsqu'elle démantèle la logique du « moi d'abord » et de la construction d'une identité collective contre un ennemi, le lecteur reconnaît sans difficulté l'ombre de la Realpolitik trumpienne.
Mais il y a un passage encore plus incisif, au paragraphe 133 : la dénonciation de ceux qui disposent de « puissantes ressources techniques et économiques » et les utilisent pour « à convaincre un nombre important de personnes de ce qu'est la vérité sur l'être humain, sur le monde, sur le sens de l'existence, sur la famille, voire sur Dieu ». Le texte appelle cela un « pouvoir pur, dépourvu de vérité ».
Steve Bannon a récemment signé avec des personnalités du monde évangélique une lettre proposant de façonner l'ère de l'IA à travers le national-populisme. Comment l'Église fera-t-elle en sorte que Magnifica Humanitas ne soit pas engloutie dans « Humans First » ?
Le risque est réel mais l'encyclique le prévient par une démarche théorique précise : l'humanisme qu'elle propose n'est pas fermé. Ce n'est pas la primauté de l'homme-qui-domine, mais la sauvegarde de l'homme-en-relation avec Dieu, avec les autres, avec la création. C'est un « anthropocentrisme situé », pour citer l'expression du pape François que Léon XIV fait sienne dans la conclusion (§ 237). Contre le « Humans First » du national-populisme, Magnifica Humanitas oppose la logique du Magnificat : Dieu renverse les puissants de leurs trônes et élève les humbles. L'encyclique se termine par une lecture du cantique de Marie comme programme politique (§§ 243-244). Le véritable antidote au populisme technologique n'est donc pas une nouvelle primauté mais le renversement des hiérarchies du pouvoir. Mais ce n'est pas un hasard si le document consacre des pages décisives aux migrants, aux femmes, aux travailleurs invisibles de la chaîne numérique, aux enfants dans les mines de terres rares.
Lors du premier mandat de Trump, vous aviez employé une expression très dure pour qualifier l'alliance entre évangéliques et catholiques aux États-Unis : l'œcuménisme de la haine. Est-il aujourd'hui devenu un œcuménisme de la haine de l'IA ?
L'« œcuménisme de la haine » — l'alliance entre le fondamentalisme évangélique et l'intégrisme catholique qui se nourrit d'une simplification manichéenne : ami-ennemi, nous-vous, bien-mal absolu — trouve en effet dans l'intelligence artificielle un multiplicateur parfait : des algorithmes qui récompensent la confrontation, des plateformes qui amplifient la polarisation, des deepfakes qui dissolvent la distinction entre vrai et faux.
L'encyclique le reconnaît lorsqu'elle met en garde contre le fait que « la guerre n'est pas seulement menée, mais aussi préparée culturellement à travers des récits simplistes, des logiques ami-ennemi, la désinformation et la peur » (§ 192). Et elle décrit l'émergence d'« extrémismes religieux et de fanatismes identitaires » qui s'allient à « un économisme irrationnel » (§ 206). Si l'œcuménisme de la haine trouve dans l'IA une infrastructure technique pour s'étendre à l'échelle mondiale, le risque est une forme inédite de fondamentalisme algorithmique où la haine n'a plus besoin de prédicateurs puisqu'elle est automatisée. La réponse de l'Église ne peut être uniquement doctrinale : elle doit passer par une contre-culture de la rencontre, soutenue par une écologie de la communication (§ 137) et par une alliance éducative (§§ 139-147).
Dans quelle mesure la figure de Léon XIII est-elle une source d'inspiration pour Léon XIV face au défi du nouvel américanisme ?
Ce lien profond dépasse le choix du nom. Léon XIII ne s'est pas contenté d'écrire Rerum novarum sur la question sociale : en 1899, il est intervenu contre l'« américanisme » avec la lettre Testem benevolentiae, dénonçant la tendance de certains catholiques américains à adapter la doctrine aux valeurs de la culture dominante — pragmatisme, individualisme, primauté de l'action sur la contemplation.
Aujourd'hui, Léon XIV se trouve face à un nouvel américanisme, bien plus puissant que celui de 1899 : un américanisme qui ne se contente pas d'adapter la foi à la culture, mais qui prétend construire une religion civile où Dieu, la patrie et le marché se fondent en un seul récit.
Cet américanisme sacralise la puissance et le succès, divinise l'efficacité, considère la limite comme un défaut à corriger. C'est exactement ce que le transhumanisme promet sur le plan technologique. Magnifica Humanitas est donc, aussi, la réponse à ce nouvel américanisme, non pas sur le ton de la condamnation, mais avec la force d'une vision alternative : l'humanité magnifique n'est pas une humanité améliorée mais l'humanité habitée par Dieu.
C'est la différence entre Babel et Jérusalem : entre ceux qui construisent une tour pour se faire un nom et ceux qui rebâtissent les murs pour que tous puissent y habiter.
Sources
Le jésuite Antonio Spadaro s'intéresse depuis des années à la relation entre les technologies numériques et les questions de culture et de théologie. Il a publié plusieurs ouvrages sur le sujet, notamment l'ouvrage pionnier Cyberteologia. Pensare il cristianesimo al tempo della rete (Vita e Pensiero, 2012) — paru en français sous le titre Cyberthéologie : Penser le christianisme à l'heure d'internet (Lessius, 2012) et en espagnol sous le titre Ciberteología. Pensar el cristianismo en tiempos de la red (Herder). Il a participé à des séminaires et à des congrès dans divers pays et a donné un cours sur ce thème à l'Université pontificale grégorienne.
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Madagascar : La lutte de la Gen Z usurpée
Le bilan n'est guère reluisant pour les militaires qui ont pris le pouvoir en se présentant comme les protecteurs du peuple confronté à l'ancien régime répressif.
Tiré de Comité pour l'abolition des dettes illégitimes (CADTM)
26 mai 2026
par Paul Martial
Fin septembre 2025, des manifestations massives ont éclaté contre les coupures incessantes et de plus en plus longues d'électricité, ainsi que contre la corruption du clan Rajoelina au pouvoir. Huit mois plus tard, l'espoir de la Gen Z, massivement mobilisée, s'est estompé, laissant place à des sentiments mêlés d'abattement et de colère.
Des problèmes récurrents sans solution
Alors que la répression s'abattait sur les populations pendant les mobilisations, l'irruption de l'armée a été accueillie avec soulagement. Le 12 octobre, lors de sa prise de pouvoir, le colonel Michael Randrianirina affirmait sa volonté de régler rapidement les problèmes et d'organiser des élections dans un délai de deux ans.
Dès les premières semaines de leur prise de pouvoir, les militaires ont pris des décisions unilatérales, sans aucune consultation des forces vives du pays, que ce soit pour les nominations successives de Premiers ministres ou pour la structuration du pouvoir, avec la nomination de plusieurs vice-présidents.
L'organisation d'une conférence nationale, dont l'objectif est de mettre à plat les problèmes structurels rencontrés par la Grande Île et d'apporter des solutions, a été confiée à la fédération des Églises chrétiennes, qui n'est pas des plus progressistes en matière de droits des femmes.
Enfin, les problèmes récurrents de coupures d'électricité risquent de perdurer, au vu de l'adoption d'un budget qui favorise avant tout les dépenses liées à la présidence.
Un pouvoir personnel renforcé
Depuis l'officialisation de sa candidature à l'élection présidentielle, Randrianirina consolide son pouvoir afin de l'emporter lors du scrutin, prévu en principe dans 18 mois.
Il utilise des méthodes similaires à celles des régimes précédents, en constituant un réseau clientéliste et en recourant à la répression. Sous couvert de lutte contre la corruption et de défense de l'État, des arrestations et des disparitions sont signalées. Ainsi, six membres dirigeants de la Gen Z ont été arrêtés, et deux d'entre eux ont subi des violences. Bien qu'ils aient été libérés, un climat de peur s'installe.
On assiste également à une militarisation de Madagascar, avec la mise en place d'une coopération sécuritaire avec la Russie. Cette dernière a livré des armes, des camions et deux hélicoptères. Des soldats d'Africa Corps sont déployés pour la formation de l'armée malgache, mais aussi pour la protection du président de la transition, ce qui en dit long sur la faiblesse de son autorité sur l'armée.
Ce n'est pas la décision de la commission électorale malgache qui va dissiper les inquiétudes. En effet, cette dernière, pour préparer l'élection présidentielle, s'apprête à passer un accord de coopération avec son homologue russe, pays qui, en matière de transparence, d'inclusivité et de démocratie électorale, n'est pas — on en conviendra — un modèle du genre, sauf à vouloir installer une dictature dans le pays.
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Au Mali, survivre aux blocus du Jnim entre famine, peur et négociation
Analyse · Le blocus est devenu l'une des principales armes de guerre du Jnim. En fermant les routes, en interdisant l'accès aux champs, en paralysant les marchés et en imposant des normes sociales et religieuses, le groupe armé cherche moins à conquérir qu'à étouffer. À Marébougou, Saye ou Kori-Maoundé, les habitants tentent de tenir entre la résistance, l'adaptation et des arrangements forcés.
Tiré de Afriquexxi
27 mai 2026
Par Mahamadou Bassirou, Ibrahima Poudiougou
La mosquée de la ville de Djenné. Durant le blocus de Marébougou, la ville a dû accueillir de nombreux déplacés.
© DR
Ce résumé est tiré de l'étude « Vivre sous blocus : cas des zones sous influence du JNIM au Mali ». Working paper SIPRI/REcAP, de Poudiougou, I. & Tangara, M. B. (2026), à retrouver en PDF ici.
Dans l'histoire des régions centrales du Mali, le blocus n'est pas une nouveauté. Les guerres anciennes, comme celles de l'État de Ségou ou celles du Califat de Hamdalahi, au XIXe siècle, ont laissé le souvenir de villages encerclés, privés de circulation et de ravitaillement jusqu'à leur reddition. Mais avec l'expansion de la Katiba Macina, affiliée au Groupe de soutien à l'islam et aux musulmans (Jnim, co-organisateur d'une attaque d'ampleur dans le pays le 25 avril), cette pratique a pris une forme contemporaine, systématique et politiquement réfléchie. Le blocus ne sert plus seulement à punir un territoire : il devient un mode de gouvernance par la contrainte, un moyen d'imposer l'obéissance sans administration formelle.
Notre étude (1) « Vivre sous blocus », publiée en décembre 2025 par le Sipri et le réseau Recap, illustre cette réalité à travers plusieurs cas emblématiques dans les régions de Mopti et de Bandiagara : Marébougou, Saye, Kori-Maoundé, ainsi que le pont stratégique de Parou-Songobia, sur la route nationale 15. Ces terrains montrent que le blocus ne se limite pas à une simple fermeture militaire : il affecte la mobilité, l'agriculture, le commerce, l'éducation, les relations de genre et même les formes locales d'autorité. Son objectif est clair : rendre la vie impossible à ceux qui refusent de se soumettre.
Dans les localités visées, les combattants tentent souvent d'imposer ce que les habitants désignent comme un benkan, un terme de la langue bamanan qui, en général, désigne un pacte ou un compromis. Cependant, en réalité, il s'agit moins d'un accord que d'un ensemble d'injonctions unilatérales : versement forcé de la zakat (aumône obligatoire versée annuellement en vertu des règles de solidarité de l'islam) sur les récoltes et le bétail, fermeture des écoles, port obligatoire du voile pour les femmes, interdiction de la musique et restriction des cérémonies sociales. Le vocabulaire local utilisé pour cet arrangement dissimule une relation profondément inégale, fondée sur la menace et la violence.
À Marébougou, une résistance de courte durée
Partout, la stratégie demeure identique : étouffer pour forcer l'adhésion ou, au minimum, la résignation. Cependant, les méthodes diffèrent selon la dynamique du rapport des forces locales. Lorsque la résistance armée est faible ou démantelée, le blocus peut mener à une soumission forcée. En revanche, lorsque des groupes d'autodéfense subsistent, l'isolement s'intensifie et se durcit, transformant le siège en une épreuve de longue haleine, où les civils supportent le coût le plus lourd.
À Marébougou, dans le cercle de Djenné, la rupture survient en 2021. Les habitants rejettent les ordres de la Katiba Macina, notamment la fermeture des écoles, le port du voile obligatoire, l'abandon de certaines foires, ainsi que les prélèvements agricoles et sur le bétail. Une telle position de fermeté face aux combattants de la Katiba Macina s'explique par divers facteurs, dont les patrouilles régulières des forces de sécurité et la présence d'un campement donso.
Ces années (2019-2021), dans le centre du Mali, sont celles d'un engouement général et d'une confiance dans la capacité des groupes d'autodéfense à faire face aux groupes djihadistes. L'engagement armé au sein des groupes d'autodéfense était alors présenté comme une forme d'antiterrorisme par le bas, et certains de leurs chefs jouissaient d'une certaine proximité avec les forces de sécurité. À l'image des combattants djihadistes, certains de ces chefs s'enrichissaient du vol de bétail et de prélèvements de tout genre sur les villageois comme garantie de protection. Mais cette résistance armée de Marébougou fut de courte durée car, après la défaite des groupes d'autodéfense (2) face aux djihadistes en octobre 2021, la situation changea radicalement. Un blocus total fut alors instauré pour une durée de six mois.
Assassinats ciblés de chasseurs influents
Cette situation enferme peu à peu Marébougou dans une impasse. L'accès aux marchés est coupé, les déplacements sur les axes routiers deviennent dangereux, les champs sont difficiles à exploiter, le ravitaillement en denrées de première nécessité est bloqué. À l'issue de cette période, Marébougou accepte ce que beaucoup considèrent comme un pacte de survie. Ce n'est pas une adhésion par conviction, mais un ajustement forcé visant à mettre fin aux décès multiples des villageois par manque de nourriture (« même le sel avait manqué », rapportent certains témoins, alors que cette denrée est généralement abondante), à retrouver une certaine mobilité permettant d'acheminer des produits alimentaires, des médicaments, et à relancer une économie figée par plusieurs mois de blocage de tout accès aux foires locales. En contrepartie, la vie sociale et religieuse du village est profondément modifiée.
Au-delà de Marébougou, les conséquences de la défaite s'étendent à l'ensemble de la partie du delta inondé, notamment les cercles de Djenné et de Macina, dans la région de Mopti. À l'approche des affrontements, les groupes d'autodéfense avaient aligné plusieurs centaines de combattants issus de divers horizons. La défaite a entamé l'enthousiasme et la confiance des populations vis-à-vis des groupes d'autodéfense, et l'absence de réaction immédiate des forces de sécurité a permis aux combattants de la Katiba de mettre la pression sur des localités avoisinantes (Sofara, Macina, jusqu'à Niono). En plus du harcèlement des villageois de ces localités, la Katiba Macina procéda à des assassinats ciblés de chasseurs influents, dont certains avaient coordonné la mobilisation générale pour la bataille de Marébougou. Les chefs chasseurs éliminés étaient par ailleurs accusés par les djihadistes de collaborer avec les forces de sécurité et d'accaparer des ressources des éleveurs, notamment le bétail et l'accès aux points d'eau et à certaines zones de pâturage.
À Saye, le blocus de 2023 s'est intensifié durant les années 2024 et 2025 jusqu'à perturber totalement la vie économique et sociale. Si la même dynamique observée à Marébougou est à l'œuvre, la situation diffère. Le rejet du benkan y est plus direct et plus soutenu. Les habitants pensent qu'ils ne doivent pas obéir à une autorité religieuse extérieure, d'autant plus qu'ils se considèrent comme de « bons musulmans ». Au-delà de la question religieuse, les villageois estiment avoir déjà perdu l'essentiel de leurs biens et ne voient donc rien à protéger en se soumettant à un accord local dont les promoteurs les ont suffisamment dépouillés (récoltes incendiées, bétail enlevé, accès à certains marchés hebdomadaires locaux coupé). La résistance dans ces localités s'organise autour des autorités traditionnelles, des organisations de la jeunesse et des combattants donsow.
Une surcharge humanitaire pour pousser le village à la reddition
L'immobilité imposée à Saye entraîne l'inaccessibilité aux terres agricoles, aux pâturages et à de nombreux circuits commerciaux. Les hommes restent majoritairement confinés au périmètre du village. Ceux qui s'aventurent hors du village sont abattus ou enlevés. Les femmes, considérées comme moins menaçantes par les combattants, parviennent parfois à sortir du village pour aller en brousse chercher de quoi faire à manger, du bois de chauffe ainsi que de la paille utilisée pour tisser des nattes et des éventails. Cette liberté relative ne les protège pas de la violence structurelle du siège : elle montre plutôt comment le blocus modifie les rôles sociaux et les risques.
L'exemple de Saye illustre comment les groupes armés exploitent les déplacements de population pour renforcer leur pression sur les villageois et les contraindre à se soumettre. En raison de son influence historique dans la localité (Saye a résisté au pouvoir de Ségou en 1782), le refus d'adhérer au benkan a poussé plusieurs villages réfractaires à s'y réfugier à partir de 2023. Cela a entraîné une augmentation soudaine des besoins en nourriture et en médicaments et a également intensifié la pression sur les services publics locaux, déjà affaiblis par le blocus et l'absence de possibilité d'approvisionnement à partir des centres urbains proches comme Djenné ou San. Le siège ne se contente pas de confiner, il crée intentionnellement une surcharge humanitaire pour pousser le village à la reddition.
Dans d'autres villages de la localité de Bandiagara, la situation diffère. Depuis 2018, le village de Kori-Maoundé est marqué par la présence de combattants de Dan Na Ambassagou, un mouvement d'autodéfense résistant à toute négociation avec les groupes djihadistes. Les autorités locales (chefs de village, imams, maires) sont soumises à cette ligne radicale. En conséquence, aucun dialogue direct avec la Katiba Macina n'est encore envisagé, et le blocus devient de plus en plus punitif.
La mémoire de la résistance contre les Français
L'isolement s'est instauré progressivement : attaques ciblées, assassinats, restrictions de circulation et interdiction pour les transporteurs de s'arrêter ou de charger des passagers. En 2024, l'accès aux champs est presque entièrement interdit. Le blocus ne vise pas seulement à contrôler la localité, mais aussi à envoyer un message en ciblant un territoire considéré comme un bastion ennemi, où une partie des autorités et des populations locales reste fidèle à la ligne dure de la résistance armée défendue par Dan Na Ambassagou. Comme à Saye, ici, la mémoire collective conserve les fragments de la résistance contre le colonialisme français, dont l'une des batailles décisives a eu lieu sur les collines de Kori-Kori en avril 1892 (3), étape ultime de la prise de Bandiagara par les troupes coloniales. Pour les combattants du groupe d'autodéfense et pour les villageois, l'idée d'un pacte de soumission n'est pas à l'ordre du jour malgré les pressions exercées par les combattants de la Katiba Macina. De plus, ce village est devenu un refuge pour des déplacés d'autres villages.
Dans cette configuration, la topographie du plateau et la présence du groupe d'autodéfense peuvent ralentir les offensives directes, mais ne stoppent pas l'étranglement progressif du village. Les civils payent le prix de la non-négociation en étant forcés de fuir vers Bandiagara, Sévaré ou Bamako, ou de survivre dans des conditions de plus en plus précaires sur place.
Reste le rôle des médiateurs. Des figures d'intermédiation existent et jouissent d'une certaine légitimité. Un dialogue peut s'instaurer, même en situation de fortes contraintes. À Marébougou, des maires voisins ont ainsi fait office d'intermédiaires entre le village et les combattants. À Saye, cependant, aucune initiative de ce genre ne s'est vraiment développée. À Kori-Maoundé, l'influence de Dan Na Ambassagou empêche toute médiation locale, et les tentatives de médiation par l'équipe régionale d'appui à la réconciliation (ministère de la Réconciliation nationale) restent éloignées des enjeux concrets du village.
Cette comparaison met en évidence une réalité souvent ignorée : le blocus ne relève pas uniquement de la sphère militaire. Il dépend également de la présence et de la capacité des relais politiques, traditionnels ou religieux à transformer un rapport de force armé en dialogue. En l'absence de médiation, la violence a tendance à perdurer.
L'école, l'agriculture et l'élevage, les piliers du village
Dans tous ces villages, l'école va bien au-delà d'un simple lieu d'apprentissage. Elle constitue un pilier pour les familles, un espace de rencontres sociales, une promesse d'avenir et, surtout, l'un des derniers témoins tangibles de la présence de l'État. À Kori-Maoundé, comme à Marébougou et à Saye, l'arrivée ou la pression exercée par des groupes armés a entraîné la fuite des enseignants, la fermeture des classes et la dispersion des élèves.
La fermeture des écoles n'est pas un simple dommage collatéral. Elle fait partie d'un changement plus vaste, où le retrait de l'administration laisse place à d'autres modes de régulation, qu'ils soient religieux ou armés. Lorsqu'une école disparaît, ce n'est pas uniquement l'instruction qui diminue, c'est tout un avenir collectif qui s'amenuise.
Mais le premier impact du blocus porte souvent sur l'agriculture. Lorsque les champs deviennent inaccessibles, que les cultivateurs sont victimes d'attaques ou que les récoltes sont brûlées, c'est tout le cœur de l'économie rurale qui en souffre. À Marébougou, seuls les champs proches du village restent exploitables. Partout ailleurs, l'insécurité réduit considérablement la zone cultivable, forçant les ménages à dépendre d'approvisionnements extérieurs… qui deviennent impossibles en raison du siège.
L'élevage et le commerce de bétail, qui complètent l'agriculture, sont également affectés par le blocus. Les enlèvements massifs de troupeaux détruisent des familles entières. Les foires hebdomadaires, essentielles aux économies rurales des régions de Ségou et de Mopti, deviennent rares, inaccessibles ou dangereuses. Ce sont surtout les marges d'autonomie des femmes, impliquées dans le maraîchage, la transformation ou le petit commerce, qui diminuent. Le blocus détruit non seulement des revenus, mais aussi les liens d'échange qui soutenaient les territoires.
Un renforcement des liens communautaires
Cependant, vivre sous blocus ne se limite pas à la souffrance. Dans les trois villages, notre enquête révèle des formes d'entraide essentielles à la survie, parmi lesquelles le partage de nourriture, la mutualisation de l'eau, l'aide aux malades, la répartition des tâches quotidiennes, le soutien aux ménages vulnérables. À Saye comme à Marébougou, nombreux sont ceux qui parlent d'un renforcement des liens communautaires face aux difficultés.
Ces solidarités n'éliminent ni la faim ni la peur, mais elles retardent, au moins temporairement, l'effondrement total du tissu social. Elles montrent que les habitants ne sont pas seulement des victimes passives de conflits armés. Ils jouent aussi un rôle actif dans leur survie en créant localement des formes de protection face à l'absence de l'État.
Marébougou, Saye et Kori-Maoundé révèlent que le blocus au Mali est bien plus qu'une simple tactique. Il fonctionne désormais comme une véritable technologie de contrôle territorial. En maîtrisant les routes, les marchés, les écoles et les normes sociales, ces groupes armés transforment radicalement les conditions de vie quotidiennes. Bien qu'ils n'occupent pas systématiquement tous les villages, ils influencent de plus en plus le quotidien des populations.
D'un village à l'autre, les réponses varient, entre reddition forcée, résistance prolongée, refus de négocier, fuite partielle ou arrangements pragmatiques. Cependant, la question reste la même partout : comment vivre lorsque tout ce qui relie un territoire au reste du monde (routes, champs, écoles, marchés) peut être coupé du jour au lendemain ? Dans les régions de Ségou et de Mopti, le blocus ne cause pas seulement des pénuries. Il établit aussi un ordre politique basé sur la peur.
Notes
1. Poudiougou, I. & Tangara, M. B. (2026). « Vivre sous blocus : cas des zones sous influence du JNIM au Mali ». Working paper SIPRI/REcAP, à retrouver en PDF ici.
2. « Marébougou : un affrontement entre chasseurs et djihadistes fait des morts et des dizaines de blessés », Afrik Info, 22 octobre 2021, à lire ici.
3. Vincent Joly, Histoire contemporaine du Mali, Perrin, 2024.
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Lomé, médiateur ou relais discret de Bamako ?
La réception à Lomé d'une délégation du Front de Libération de l'Azawad (FLA) ouvre une nouvelle séquence diplomatique dans la crise malienne. Derrière l'image d'une médiation togolaise présentée comme neutre, plusieurs interrogations émergent : Faure Gnassingbé agit-il réellement comme facilitateur indépendant ou comme canal discret des autorités de Bamako ? Et le FLA peut-il réellement faire confiance à un État togolais accusé d'avoir déjà coopéré avec la junte malienne contre les intérêts azawadiens ?
Par Mohamed AG Ahmedou journaliste avec la contribution de Tabazambozite, Analyste politique de l'Azawad.
Depuis plusieurs jours, les regards se tournent vers le Togo après la réception à Lomé d'une délégation du Front de Libération de l'Azawad (FLA), composée notamment de Almou Ag Mohamed et de son chargé des relations extérieures, Abdarahmane Ag Galla. Officiellement, les autorités togolaises évoquent une initiative destinée à favoriser le dialogue et la stabilité régionale dans un Sahel en pleine recomposition sécuritaire.Mais derrière cette diplomatie discrète, les interrogations se multiplient.
Dans une analyse largement relayée dans les milieux sahéliens, l'analyste politique azawadien Tabazambozite estime que le président togolais Faure Gnassingbé tente progressivement de s'imposer comme un nouvel intermédiaire incontournable dans les crises sahéliennes, profitant de ses relations étroites avec plusieurs juntes militaires de la région.
Selon cette lecture, Lomé servirait aujourd'hui d'interface politique indirecte entre Bamako et certains groupes armés opérant dans l'Azawad connu sous le nom nord du Mali, dans un contexte marqué par la détérioration continue de la situation sécuritaire et les difficultés croissantes du pouvoir du colonel Assimi Goïta.Cette initiative intervient en effet au moment où la junte malienne traverse l'une des périodes les plus délicates depuis sa prise du pouvoir. Les pertes militaires enregistrées dans le nord, l'instabilité persistante autour de Kidal et l'enlisement progressif des partenaires russes sur plusieurs fronts ont profondément fragilisé la stratégie sécuritaire de Bamako.
Pour plusieurs observateurs, il paraît difficile d'imaginer que les autorités togolaises aient pris seules l'initiative de recevoir officiellement des représentants du FLA sans coordination préalable avec Bamako. Beaucoup y voient plutôt une tentative de la junte malienne d'ouvrir discrètement des canaux de discussion sans assumer publiquement un dialogue direct avec les groupes armés.Mais cette séquence soulève aussi une autre interrogation, plus sensible encore, le FLA lui-même peut-il réellement faire confiance au Togo ?
Car dans les milieux proches des mouvements azawadiens, certains rappellent un précédent qui continue d'alimenter la méfiance. En mai 2025, selon plusieurs sources sécuritaires et sahéliennes, une importante logistique attribuée au FLA aurait été saisie au port de Lomé avant d'être remise aux autorités maliennes.Pour de nombreux cadres et sympathisants azawadiens, cet épisode constitue un précédent lourd de sens. Il aurait démontré, selon eux, que l'État togolais demeure avant tout aligné sur les intérêts des régimes sahéliens en place et ne dispose pas de la neutralité historique qu'avaient pu incarner certains médiateurs régionaux du passé.Dans plusieurs cercles sahéliens, la comparaison revient souvent avec le rôle jadis joué par l'ancien président burkinabè Blaise Compaoré, épaulé par des figures comme Djibril Bassolé ou le général Gilbert Diendéré.
Malgré les controverses qui entouraient leurs méthodes, ces acteurs disposaient d'un ancrage ancien dans les réseaux sahéliens, d'une connaissance approfondie des équilibres tribaux et militaires ainsi que de canaux de confiance établis avec les différentes parties.À l'inverse, plusieurs analystes considèrent que le Togo ne possède ni cette profondeur historique ni cette crédibilité régionale dans la gestion des crises maliennes et azawadiennes.
Une autre hypothèse circule également dans les milieux sécuritaires, Lomé chercherait peut-être avant tout à défendre ses propres intérêts sécuritaires.Depuis plusieurs années, le Togo fait face à une montée des attaques jihadistes dans sa région septentrionale. Les opérations du JNIM dans le nord togolais ont profondément inquiété les autorités de Lomé, qui redoutent un enracinement durable de l'insurrection dans les zones frontalières avec le Burkina Faso.
Dans cette logique, certains observateurs avancent que Faure Gnassingbé pourrait chercher à établir, à travers le FLA, des canaux indirects avec les groupes influents présents dans l'espace sahélien afin d'obtenir une forme de désescalade sécuritaire sur le territoire togolais.Autrement dit, une forme de transaction politique implicite pourrait émerger, le Togo faciliterait certains échanges entre Bamako et le FLA, tandis que le FLA pourrait, de son côté, contribuer à ouvrir des passerelles indirectes avec des acteurs liés aux dynamiques jihadistes régionales.Aucune preuve publique ne permet à ce stade de confirmer un tel scénario. Mais cette hypothèse circule désormais ouvertement dans plusieurs cercles diplomatiques et sécuritaires ouest-africains.
Pendant ce temps, à Bamako, l'annonce de cette rencontre de Lomé semble avoir provoqué une nervosité inhabituelle dans les milieux proches du pouvoir militaire.Le communicant Boubou Mabel Diawara, considéré par de nombreux observateurs comme l'un des principaux relais médiatiques de la junte malienne, a multiplié dans la nuit du 25 mai des attaques verbales contre les autorités togolaises, allant jusqu'aux menaces et aux insultes publiques.
Pour plusieurs analystes, cette réaction particulièrement agressive traduit surtout les contradictions internes du pouvoir malien face à cette diplomatie parallèle. Car si Bamako a effectivement mandaté discrètement Lomé pour ouvrir des discussions indirectes avec certains mouvements politiques et armés, il devient politiquement difficile pour la junte d'assumer publiquement cette stratégie sans fragiliser son discours officiel fondé depuis plusieurs années sur la seule option militaire.Cette ambiguïté nourrit aujourd'hui un climat de confusion régionale.
D'un côté, le pouvoir malien continue d'affirmer vouloir écraser militairement les mouvements politiques et armés de l'Azawad. De l'autre, plusieurs signaux laissent apparaître une recherche discrète de canaux politiques susceptibles de limiter l'enlisement sécuritaire.Dans ce contexte, la médiation togolaise apparaît moins comme une démonstration de puissance diplomatique que comme le symptôme d'un basculement stratégique plus profond dans la crise sahélienne.
La véritable question demeure désormais entière, Lomé peut-il réellement devenir un médiateur crédible dans le dossier malien ou ne sert-il que de façade diplomatique à des négociations indirectes menées sous pression par des régimes sahéliens fragilisés par l'évolution du rapport de force sur le terrain ?
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Soudan : les révélations explosives d’un chef de guerre
Considéré comme l'un des principaux commandants des Forces de soutien rapide (FSR), le groupe paramilitaire qui affronte l'armée soudanaise depuis avril 2023, Al-Safana a fait défection. Dans une longue interview accordée le 20 mai à Al Jazeera, il vide son sac et dévoile les coulisses de son ancien mouvement qu'il décrit comme divisé et affaibli. Il dépeint son chef, le général Hemedti, comme un homme démoralisé et absent du terrain et présente les Émirats arabes unis comme les véritables patrons de cette guerre.
Tiré de Mondafrique
28 mai 2026
Par Leslie Varenne
Hemedti, au premier plan, au centre de l'image.
Un haut commandant se retourne contre son camp
Ali Rizqallah, plus connu sous le nom d'Al-Safana, est un commandant de terrain important. Il était notamment actif au Darfour-Nord et au Kordofan-Ouest. Il a participé à plusieurs opérations majeures des Forces de soutien rapide avant d'annoncer sa défection le 11 mai 2026. Sa parole a donc un poids particulier : il parle depuis l'intérieur même de l'appareil militaire des FSR, le groupe paramilitaire dirigé par Mohamed Hamdan Dagalo, dit Hemedti, en guerre contre l'armée régulière du général Abdel Fattah al-Burhan depuis plus de trois ans. Un conflit devenu l'une des plus graves catastrophes humanitaires au monde, avec des dizaines de milliers de morts et des millions de déplacés.
Dans son interview à Al Jazeera, Al-Safana affirme avoir choisi « le peuple soudanais », les déplacés et les réfugiés, et explique qu'il ne pouvait plus cautionner les violations commises par les FSR. Une posture attendue : il tente naturellement de se dédouaner des crimes commis par le mouvement auquel il appartenait encore il y a quelques jours. Ses déclarations offrent néanmoins une plongée rare dans les coulisses des FSR.
Al-Safana.
Hemedti absent du Soudan et dépassé par la guerre
L'un des passages les plus intéressants de cet entretien d'une heure concerne le principal acteur de cette guerre, le général Hemedti. Le chef des FSR serait totalement absent du terrain ; il passerait l'essentiel de son temps au Kenya et aux Émirats arabes unis, avec parfois des passages au Tchad. Sa dernière présence réellement signalée au Soudan remonterait à 2025 dans la région de Nyala, au Darfour. Al-Safana affirme l'avoir rencontré récemment à Nairobi. Mais loin de l'image d'un chef de guerre dirigeant ses opérations depuis l'étranger, il décrit un homme profondément affaibli psychologiquement, démoralisé et dépassé par une guerre qui ne serait plus réellement sous son contrôle : « Il m'a donné des indications claires que cette guerre n'est plus entre nos mains. Si elle était entre nos mains, elle aurait été arrêtée ».
Puis Al-Safana renforce encore son propos en déclarant : « La guerre a dépassé notre contrôle. » L'ancien commandant affirme également qu'Hemedti souhaiterait négocier mais qu'il ne disposerait plus des moyens d'imposer une sortie de guerre. « Il appelle à la paix et à un accord 24 heures sur 24, mais il ne peut pas faire un seul pas en avant », explique-t-il avant d'ajouter cette phrase terrible : « S'il insiste pour arrêter la guerre ou négocier, ils pourraient lui tirer une roquette sur la tête ou l'assassiner. » L'ex-commandant ne dit pas qui se cache derrière ce « ils ». Mais la formule donne du corps à l'idée centrale de son témoignage : la guerre ne serait plus contrôlée par les FSR.
Les Émirats arabes unis au cœur du dispositif
L'autre révélation majeure de l'interview concerne le rôle des Émirats arabes unis.
Si de nombreux rapports d'experts, d'ONG et des enquêtes journalistiques accusent depuis longtemps Abou Dhabi d'implication directe dans la guerre, c'est la première fois que le coup est porté depuis l'intérieur. « Les Émirats combattent maintenant ouvertement », affirme Al-Safana. Puis il pose une question qui résume toute son accusation : « Hemedti n'a pas d'avions. Hemedti n'avait pas de drones. Alors à qui appartiennent ces avions ? Qui apporte les drones pour cette guerre ? » Il insiste également sur le rôle des aéroports, des corridors régionaux et des pays voisins qui, précise-t-il, ouvrent leurs infrastructures aux Émirats arabes unis et non aux FSR elles-mêmes.
2026
Abdelrahim Dagalo, l'homme des opérations et des exactions
Alors que Hemedti apparaît, dans ce récit comme un dirigeant affaibli et itinérant, son frère Abdelrahim Dagalo est présenté comme le véritable chef opérationnel des FSR et comme l'homme de la ligne dure : « Toutes les violations et les catastrophes viennent de la personne responsable », affirme Al-Safana. Il accuse directement le frère d'Hemedti d'être derrière les exactions commises au Darfour, notamment à El-Geneina et El-Facher : exécutions extrajudiciaires, violences contre les civils, pillages et attaques contre les hôpitaux.
Ces accusations sont particulièrement lourdes alors que les FSR sont déjà visées par de nombreuses accusations de crimes de masse et de violences ethniques au Darfour. Difficile de savoir si Al-Safana ici cherche à amoindrir les charges contre Hemedti, afin de le préserver de la justice internationale, ou s'il y a une part de vérité. Probablement un peu des deux.
Des FSR fragmentées par les défections
Al-Safana décrit enfin des FSR complètement déstabilisées. Selon lui, les recrutements massifs ont profondément changé la nature du mouvement. « Ils ont recruté des tribus entières, du plus âgé au plus jeune », affirme-t-il, évoquant même l'enrôlement d'enfants. Il insiste surtout sur le manque de discipline et de cohésion interne. Beaucoup de combattants ne seraient pas des soldats permanents des FSR mais des recrues attirées par l'argent, la protection ou les alliances locales. « Ces gens ne sont pas des soldats permanents des FSR », explique-t-il, ajoutant qu'ils peuvent à tout moment abandonner le combat, vendre leurs armes ou désobéir aux ordres.
Là encore, s'il y a incontestablement une part de vérité dans ces descriptions, il ne faut pas minorer la dimension stratégique du témoignage d'Al-Safana, qui cherche aussi à se dédouaner et à survivre politiquement après sa défection. Toutefois ce départ intervient après ceux de deux autres cadres importants des FSR, Al-Nour Al-Qubba et Bashara al-Huweira, ainsi que la désertion de nombreux combattants. Autant d'éléments qui tendent à confirmer que les paramilitaires sont aujourd'hui réellement affaiblis et traversés par de profondes luttes internes. Car, comme le dit l'adage, on ne quitte pas une équipe qui gagne…
Le spectre d'une partition du Soudan
Dans cet entretien, Al-Safana évoque le risque de partition du Soudan de manière indirecte et nuancée, expliquant que l'affaiblissement d'Hemedti pourrait aboutir à un éclatement du pays. Mais dans d'autres interviews, notamment sur Al-Arabiya, il accuse clairement les FSR de chercher à partitionner le Soudan en contrôlant durablement le Darfour et le Kordofan avec « un soutien extérieur ». Une allusion transparente aux Émirats arabes unis qu'il présente tout au long de son témoignage comme les véritables patrons militaires de cette guerre. Dès lors, une question se pose : Abou Dhabi cherche-t-il à diviser le Soudan après l'échec de la prise de Khartoum, ou était-ce l'objectif depuis le début du conflit ?
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TotalEnergie : Réprimer pour polluer
TotalEnergies profite largement des dictatures en Ouganda et en Tanzanie pour mener à bien son dessein d'extraction des énergies fossiles.
L'East African Crude Oil Pipeline (EACOP) est un projet de TotalEnergies visant à extraire le pétrole du lac Albert, en Ouganda, puis à le faire transiter sur 1 400 kilomètres via un oléoduc chauffé jusqu'au port de Tanga, en Tanzanie.
Faire taire les oppositions
Dès le début, une répression s'est abattue sur les opposants qui soulignaient les dangers du projet. Outre le fait qu'il représente une véritable bombe climatique, les réserves de brut étant estimées à un milliard de barils. Les quelque 400 forages auront des conséquences importantes sur la faune et la flore.
En Ouganda, les activistes et les étudiants réunis au sein du mouvement #StopEACOP font face à une répression systématique. Les manifestations et rassemblements débouchent sur des arrestations pour des motifs tels que « perturbation de l'ordre public » ou « nuisance sur la voie publique ». Les libérations sous caution sont généralement refusées et les militants restent détenus parfois pendant des mois dans l'attente de leur procès, notamment dans la prison de Prison de Luzira, où les conditions de vie sont déplorables. Des cas de torture ont également été signalés.
La dernière arrestation remonte au 26 mai. Mawanda Arafat a été appréhendé alors qu'il s'apprêtait à remettre une pétition à Kenya Commercial Bank, pour exiger son retrait du projet, à l'image d'une cinquantaine de sociétés d'investissement qui refusent de participer à l'EACOP.
Accentuation de la répression
Au fur et à mesure que le projet avance, la répression s'intensifie. Les expulsions des paysans de leur terre traversée par l'oléoduc s'accompagnent de violences. Les populations protestent contre les indemnisations dérisoires qui leur sont proposées. Certaines personnes n'ont d'ailleurs toujours rien reçu. Les procédures judiciaires engagées se soldent souvent par des jugements expéditifs au détriment des plaignants.
Les politiques de coercition qui ont accompagné le trucage des élections présidentielles en Ouganda en janvier 2026 et en Tanzanie en octobre 2025, ayant fait respectivement 30 et 700 morts ainsi que des milliers d'arrestations, rendent les mobilisations encore plus difficiles.
Les discours creux et ronflants sur le respect des droits humains peinent à masquer une réalité : TotalEnergies profite largement de régimes autoritaires qui étouffent les voix des opposants pour sécuriser ses 10 milliards de dollars d'investissement. C'est ce que souligne l'ONG internationale Business & Human Rights Resource Centre (BHRRC) : « Le projet EACOP a constamment été l'un de ceux associés au plus grand nombre d'attaques contre les défenseurs des droits humains dans les recherches du BHRRC. En 2025, l'EACOP a été lié au plus grand nombre d'attaques répertoriées par le BHRRC, avec 40 incidents visant des défenseurs ayant soulevé des préoccupations concernant l'oléoduc. ». Belle illustration de son slogan en interne « du goût de la performance » revendiqué par TotalEnergie.
Paul Martial
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La fuite des cerveaux au Maroc
Paris. Lundi, 25 mai 2026. Peu d'études universitaires, de recherches approfondies, de statistiques fiables, de chroniques documentées transparaissent sur la fuite des cerveaux au Maroc. La société française est en déficit d'étudiants dans ses filières scientifiques et techniques. Elle manque de 8 000 apprenants en ingénierie. Les marocains compensent le manque.
Il est rare aujourd'hui d'entrer dans un hôpital français sans y croiser un clinicien marocain. Le Maroc a besoin de 32 000 médecins. 700 ingénieurs et 500 médecins formés localement s'expatrient chaque année. L'élitisme, le favoritisme, le népotisme laissent beaucoup d'ambitions sur le bord de la route. Les sirènes occidentales sont terriblement attractives. Les marocains, généralement doués pour les disciplines scientifiques, sont tentés par le marché mondial des technologies numériques. Comme à l'époque postcoloniale, quand la France avait besoin de main-d'œuvre corvéable à merci, les ingénieurs marocains se recrutent directement à Casablanca. Des séminaires d'embauche se tiennent dans les grands hôtels. La société Sintegra Consulting supervise ces réunions à longueur de semaines. Slogan tentateur, Accélérez votre carrière en France. L'école Supinfo des métiers d'informatique de Casablanca place 60% de ses lauréats à l'étranger. Le visa French Tech permet, dans ces cas d'exception, d'avoir une carte de séjour et de travail en peu de temps.
Au Maroc, les dommages collatéraux sont considérables. 90% des étudiants marocains sont mentalement prêts pour l'exil. 20 % passent à l'acte. La fuite des cerveaux appauvrit la recherche, affaiblit l'innovation, entraîne une perte irrattrapable de compétences stratégiques. Nul hasard si les deux principales revendications de la GenZ 212 concernent les écoles et les hôpitaux.
Les entreprises marocaines cherchent avant tout le profit au détriment des conditions de travail. Les infrastructures éducatives se perfectionnent sans tenir compte des débouchés. Les pôles d'excellence se multiplient sans retours sur investissements. Les programmes mis en place pour remédier à la situation calamiteuse ne produisent que des résultats négligeables. Les procédures Tokten et Fincome, dotées de sigles hermétiques en vertu du confusionnisme technocratique, sollicitent les cadres nationaux établis à l'étranger pour s'investir dans le développement au Maroc à travers des transferts de connaissances, des missions scientifiques, sans fournir l'infrastructure opérationnelle. Les initiatives se réduisent à des conférences et des colloques stériles. S'il y a une tendance au retour des intellectuels et des techniciens marocains dans leur pays qui se dessine, elle a des raisons politiques, l'ostracisation des instances étatiques françaises.
Le Mouvement GenZ 212 a révélé les raisons structurelles de la fuite des cerveaux, l'absence d'un véritable espace de liberté critique, les blocages institutionnels endémiques, la difficulté de transformer le savoir en projet collectif, l‘impossibilité de construire un devenir lisible, la précarisation généralisée de la jeunesse. L'exil des compétences résulte du décalage entre le potentiel humain foisonnant et l'incapacité de le valoriser. GenZ 212 n'est pas une simple protestation de la jeunesse. La vague contestataire est symptomatique d'une profonde crise sociale. GenZ 212 est déroutante pour le système établi par son imprévisibilité, son surgissement inattendu d'une plateforme internétique méconnue, Discord en l'occurrence, sa rapidité. J'ai explicité ailleurs une équation symbolique, floquée sur des tee-shirts de manifestants casablancais, T = A/0 x V. T = tension / transformation. A = Aspiration. 0 = opportunité. V = vitesse du monde digitalisé. Quand les aspirations augmentent plus vite que les opportunités réelles, la frustration devient explosive. GenZ 212 est une génération rhizomique, horizontale, transversale. Elle est, jusqu'à présent, indomptable, incontrôlable, irrécupérable. Elle paie cher sa rébellion, 2 500 jeunes, parfois des adolescents, croupissent dans les geôles. Elle pousse dans tous les sens, sans programme prédéfini, à partir des périphéries délaissées, mais aussi à partir des classes moyennes déclassées. Elle paie cher sa rébellion, 2 500 jeunes, parfois des adolescents, croupissent dans les geôles. Cette génération est à fois audacieuse et paralysée par la peur. Elle réclame fébrilement une dignité existentielle, une place dans le récit national. Elle démythifie la rhétorique politicienne traditionnelle, le langage de bois, les promesses récurrentes, la gouvernance dévissée du vécu quotidien. Mais, elle sacralise encore le pouvoir. Elle reste, malgré tout, enfermée dans des logiques algorithmiques. Elle vit comme une libération une aliénation numérique ambivalente, amphigourique, subtile. Elle n'échappe pas aux paradoxalités marocaines. Elle combine insubordination et légalisme, dissidence et loyaulisme, insoumission et conformisme. Elle ne s'incarne pas dans des créativités, des inventivités soixante-huitardes. Elle manque d'une théorisation inspiratrice.
La France demeure la principale destination des étudiants marocains. Jusqu'en 1970, le phénomène concerne quelques milliers de personnes issus des élites administratives et bourgeoises. Entre 1970 et 1990, on assiste à une forte augmentation à cause de la massification scolaire et des accords universitaires franco-marocains. A partir de 2000, les étudiants marocains constituent le premier contingent parmi les étudiants africains francophones. L'évolution est particulièrement importante dans les écoles d'ingénieurs. Le Maroc développe fortement ses classes préparatoires. Le cas de l'école Polytechnique métropolitaine est édifiant. Depuis 2000, l'établissement français a accueilli plus de 300 étudiants marocains. Un néocolonialisme éducationnel et culturel pernicieux se ramifie dans les relations bilatérales.
Le Maroc s'est doté, dès 1959, de l'Ecole Marocaine d'Ingénierie. S'y sont ajoutées plusieurs institutions. L'Ecole Hassania des Travaux Publiques, spécialisée dans les infrastructures, l'hydraulique, l'énergie, les travaux publics. L'Ecole Mohammadia d'Ingénieurs en informatique pour les télécommunications, la cybersécurité. L'Ecole Nationale Supérieure d'Informatique et d'Analyse des Systèmes. L'Ecole Nationale Supérieure des Mines de Rabat pour la géologie, l'énergie, l'électromécanique. L'Ecole Nationale des Sciences Appliquées. Et d'autres filiales accessibles après le baccalauréat à Tanger, à Agadir, à Fès, à Marrakech. Parmi les établissements d'enseignement supérieur dits d'excellence, l'Université Mohammed VI Polytechnique, fondée en 2013 à Ben Guérir, avec le soutien de l'Office Chérifien des Phosphates, axée sur la recherche appliquée et l'innovation. L'Université Internationale de Rabat, créée en 2010 à Technopolis, avec un enseignement en français et en anglais. La School of Aerospace and Automotive Engineering pour l'aéronautique, le spatial, l'automobile, la mécanique avancée, les systèmes embarqués, les transports intelligents. L'Université Cadi Ayyad de Marrakech, créée en 1978, bénie du nom du fameux juriste de Grenade. Cadi Ayyad (1083-1149), est un théologien marocain natif d'Al Hoceima, affilié à l'école malikite, considéré comme l'un des sept saints de Marrakech. L'université s'est taillée une renommée internationale en astronomie grâce à l'Observatoire de l'Oukaïmeden, qui a permis la découverte de plusieurs comètes et objets célestes. L'université internationale anglophone Al Akhawayn, décidée par décret royal en 1993, implantée à Ifrane, en plein Moyen Atlas. Son architecture s'inspire des chalets de montagne. Al Akhawayn adopte le modèle américain, liberal arts. Elle embrasse les disciplines de prédilection du technocratisme, l'ingénierie, l'informatique, l'intelligence artificielle, le management, la finance, le marketing, la communication. Elle se prévaut de ses opportunités professionnelles dans les multinationales. Elle entretient le mythe de la performance et du leadership.
Le Maroc prend en charge, en pure perte, les formations universitaires au profit de l'ancien colonisateur. Selon les données du Conseil national de l'Ordre des médecins, 7 000 praticiens marocains, dont 32% de femmes, exercent en France depuis 2017, 6 510 en activité régulière, 450 en intermittence. Les inégalités sociales, territoriales s'aggravent. Des régions entières sont laissées à l'abandon. La tragédie d'Agadir et la mort de huit femmes en cours d'accouchement témoignent de l'état lamentable des équipements sanitaires. Le chômage des 18–24 ans culmine à 42% dans les villes. Les diplômes sont perçus comme des visas pour l'étranger. La réussite, c'est partir. Au classement des meilleures préparations aux grandes écoles françaises, il y a le lycée Sainte-Geneviève de Versailles, le Lycée Louis Legrand de Paris, et à la sixième place, le lycée d'excellence de Ben Guérir, ouvert en 2015. En 2020, dix-sept de ses élèves sont entrés à l'Ecole polytechnique en France. L'établissement écume un millier de surdoués dans toutes les régions. Il les sélectionne en dehors des canaux officiels. Il leur accorde des bourses. Il les accueille en internat. L'initiative présidée par l'Office Chérifien des Phosphates détonne dans un pays marqué par des inégalités scolaires criantes. Le déficit éducatif marocain est notoire. Selon des chiffres fournis par le Haut-Commissariat au Plan du Maroc, 38 % de la population en milieu rural, 17,3 en milieu urbain, 32% des femmes, 17,2% d'hommes sont analphabètes. L'enseignement, comme la médecine, se privatise. Le néolibéralisme prospère aux dépens du service public. Ainsi se décline la société schizophrène marocaine, le meilleur et le pire.
Selon Campus France, les étudiants marocains, au cours de l'année scolaire 2024-2025, sont 42 000 dans les universités françaises, dont 6 000 dans écoles d'ingénieurs, 8 500 dans les écoles de commerce. Au Maroc, 1 400 000 suivent des études supérieures. Une réserve considérable d'émigration. La France manque de 80 000 ingénieurs par an. Elle puise allégrement ses besoins dans les ressources marocaines. Le médical est le secteur le plus visible de la fuite cerveaux qui concerne tout autant le génie logiciel, la data science, l'intelligence artificielle. Le Maroc forme 15 000 ingénieurs par an dont certains se retrouvent dans les fintechs de la Silicon Valley, les startups californiennes, les laboratoires d'intelligence artificielle. Ces marocains, contrairement indiens et aux chinoise, sont moins présents médiatiquement et moins organisés comme lobbys technologiques. Plusieurs marocains travaillent pour l'aérospatial américain, les projets de satellites. La réputation des ingénieurs marocains est internationalement bien assise, formation mathématique et physique solide, polyglottisme, maîtrise du Machine Learning, du cloud, du software engineering.
Dans plusieurs universités marocaines, les cours sont dispensés en anglais. Le Maroc s'anglicise, s'américanise, s'atlantise. La révolution numérique fait émerger des modélisations économiques inédites, des désignations organisationnelles inexplorées, des métiers insoupçonnés. Les entreprises Al-native de logiciels intelligents artificiels, de modèles génératifs, d'automatisation massive, de forte capacité de scalabilité, les startups deeptech, impliquées dans le calcul quantique, la robotique, les biotechnologies, les data-driven companies, collecteurs de données, analystes en temps réel, utilisateurs de modèles prédictifs, les plateformes créatrices de valeurs par la mise en relation, sont voraces en énergie et en techniciens pointus. Des sommes affolantes sont engagées pour déployer des smart companies, pilotées par l'automatisation, des Al-first compagnies gérées par l'intelligence artificielle, des data-centric organizations valorisatrices des données, des licornes capitalisées à un milliard de dollars et plus. Ces sociétés exigent des cycles rapides, des expérimentations continues, des équipes flexibles. Les nouvelles fonctions s'appellent data scientist, deep learning ingineer, prompt ingineer, Artificial ingineer, Cloud Architect. Les concepts-clés, transformation digitale, intelligence artificielle générative, Big Data, Cloud computing, Edge computing, industrie 4.0, économie algorithmique, jumeaux numériques. Les entreprises évoluent vers des organisations hybrides humain-intelligence artificielle, des microsociétés ultra-productives. Les prédictions baudrillardiennes s'accomplissent. Cf. Jean Baudrillard, Simulacre et simulations, éditions Galilée, 1981. Le livre a inspiré la série filmique Matrix des frères transgenres Laurence et Andrew Wachowski. « Le simulacre ne cache pas la vérité. La vérité le masque. Le simulacre est vrai. C'est la carte qui précède le territoire, qui l'engendre. Dissimuler, c'est feindre de ne pas avoir ce qu'on a. Simuler, c'est feindre d'avoir ce qu'on n'a pas. L'un renvoie à une présence, l'autre à une absence. La simulation remet en cause la différence entre le vrai et le faux, le réel et l'imaginaire ». Voir Mustapha Saha, Jean Baudrillard, mon ami, disponible sur le web.
Les jeunes ingénieurs marocains, en s'immergeant dans l'univers algorithmique, se projettent dans un univers de science-fiction. Il suffit de parcourir les réseaux sociaux pour constater l'étendue de l'anglicisation des jeunes marocains. Les références culturelles locales s'érodent. L'américanophilie génère une multiplication d'écoles privées anglophones. Les plateformes comme Netflix, Youtube, Instagram, TikTok, inondent les écrans de téléfilms, de musiques, de pratiques consuméristes états-uniens, J'ai discuté avec des polytechniciens marocains, ils ne jurent que par le paradigme américain. Les marocains adoptent les méthodes libérales de management, les logiques des start-ups. Le traité de libre-échange Maroc-Etats-Unis de 200 officialise l'alignement politique, diplomatique, géostratégique. Les jeunes marocains des grandes villes usent et abusent des anglicismes, crush, deadline, challenge, mood, selfie, feedback. La darija, le français, l'anglais s'amalgament dans un jargon d'initiés. L'individualisme s'affirme à coups de storytellings personnels. Les malls, les food courts, des coffee shops essaiment. La mode épouse les streetwars, les sneakers, les hoodies, les casquettes. Les comportements se standardisent. Le rap marocain reprend les codes visuels américains. Même GenZ 212 est tombé dans ce travers. On ne peut mieux définir la schizophrénie marocaine. Le jeune diplômé type travaille dans une start-up, écoute du rap américain, parle anglais sur TikTok.
Les jeunes marocains, dans leur euphorie technicienne, n'ont pas conscience des enjeux, à moyen et long terme, de leur déracinement, de leur rupture profonde avec leurs attaches sociales, historiques, culturelles, symboliques. Dans ma thèse Psychopathologie sociale des populations déracinées, j'ai défini le déracinement comme une pathologie sociale, un démembrement de l'entité collective. Le déracinement ne se rapporte pas uniquement à l'éloignement géographique. Il remet en cause les repères existentiels, l'ancrage cuturel, la proximité dynamisante des relations quotidiennes, la stabilité psychique. J'ai observé chez de jeunes exilés, en situation de désenchantement, des syndromes de désorientation, d'anxiété, de dépression diffuse. Cette souffrance psychosomatique trahit une désorganisation sociale intériorisée. Dans les pays occidentaux, l'urbanisme technocratique, signalétique, sécuritaire, disciplinaire, maintient les citadins sous pression permanente. La ville anxiogène désaxe l'exilé. Les nouveaux métiers numériques, décrochent leurs exerçants des réalités palpables. Les jeunes expatriés, réduits à leurs fonctions techniques, séparés de leur territoire, de leur histoire, de leur mémoire, plongés dans un espace urbain sans repères, se retrouvent désarmés face à leurs désillusions. L'acculturation les guette. Il ne s'agit pas ici de prôner un retour nostalgique aux origines. Il s'agit de constater la négation par le technocratisme de la diversité. Le problème se situe au niveau du déracinement sans reconnaissance publique, l'anonymisation psychologique, l'isolement mental. Les jeunes marocains, fiers de leurs pertinences, ignorent leurs incohérences. Combien parmi eux ont lu et compris Les Damnés de la terre de Frantz Fanon, éditions François Maspero, 1961. La fuite des cerveaux retombe dans l'aliénation coloniale.
Le départ des diplômés, brain drain, est toujours une perte pour le pays d'origine, un gain pour la terre d'accueil. L'économiste américain Gary Becker (1930-2014), théoricien du capital humain, considère les connaissances, les compétences, comme un capital économique au même titre que les machines. Investir dans une personne, financer ses études, sa formation professionnelle, son apprentissage d'une langue, son acquisition d'expériences pratiques, intensifie sa productivité future. La logique des incitations s'applique ainsi à l'ensemble des vivants. L'éducation est réduite à une simple question de rentabilité. S'occultent les inégalités sociales. Les attitudes sociales deviennent des marchandises. Jean-Paul Sartre aurait crié à la chosification de l'être humain. Dans l'économie de marché, la conscience libre est transformée en objet figé. Les ingénieurs exilés cherchent une seule chose, la réussite sociale. A ma connaissance, il n'y a pas chez eux de mouvement social. Ils sont des exécutants au sens propre. Ils sont déterminés, une fois pour toutes, par leurs fonctions techniques. Les marocains dans les start-ups sont loués pour leur adaptabilité, autrement dit pour leur passivité psychologique. Ils sont regardés par leurs supérieurs comme des objets. Ils sont aliénés par les privilèges matériels. Leurs discours trahissent leur mauvaise foi. Ils s'appliquent à eux-mêmes une nouvelle forme de servitude volontaire, dans les mêmes termes décrits par Etienne de la Boétie au seizième siècle.
Le concept de réification, verdinglichung en allemand, littéralement transformation en chose, est centrale chez Karl Marx et Georg Lukács (1885-1971). La réification désigne le phénomène qui fait apparaître les relations humaines, sociales, économiques, culturelles, historiques comme des choses naturelles, objectives, indépendantes des individus qui les produisent. La réification est intrinsèquement liée au développement du capitalisme à travers l'industrialisation, la généralisation du salariat, la dictature du marché. Les produits du travail humain semblent, dans ce processus, acquérir une existence autonome. C'est le même mécanisme qui se renouvelle avec la logicisation de toutes choses, l'automatisation, la robotisation, la cognition artificielle. Au commencement, le fétichisme de la marchandise. Les rapports entre humains prennent la forme de rapports entre choses. La force de travail se vend comme une chose. L'exploitation est représentée comme un échange neutre entre marchandises. Les créations humaines dominent leurs créateurs. La réification est étroitement liée à l'aliénation. Le salarié dissocié de son travail ne contrôle ni sa production, ni ses finalités. Son activité est mécanique, machinale, abstraite. Il est étranger à la société et à lui-même. Il est incapable de dépasser sa condition. Georg Lukács fait de la réification un concept majeur dans Histoire et conscience de classe, 1922, réédition en français, dans une traduction de Kostas Axelos, éditions de Minuit, 1960. Voir aussi Henri Lefebvre, Lukács 1955, éditions Aubier, 1992. L'objectivisme est une idéologie bourgeoise. Le capitalisme ne transforme pas seulement les objets. Il bouleverse aussi la manière de penser. Il rend tout quantifiable, y compris les affectivités, les désirs, les sentiments, les sensibilités, les impressions, les goûts, les inclinations. Le marketing, la publicité, le marchandisage se chargent des conversions lucratives. L'humain, son corps, son esprit, sa conscience, ne sont plus que des choses mesurables, chiffrables, monnayables. Les institutions sociales, les divisions de travail, les fragmentations pyramidales, les inégalités sont perçues comme des dispositions immuables, imprescriptibles, inchangeables alors qu'elles ne sont que des constructions historiques. Les ingénieurs marocains, sans s'en rendre compte, sont des techniciens de la réification.
Pour le sociologue américain Immanuel Wallerstein (1930-2019), le système-monde est constitué de trois zones, le centre, la semi-périphérie, la périphérie. La fuite des cerveaux est une conséquence structurelle du capitalisme mondial. Les pays du centre attirent les travailleurs hautement qualifiés grâce aux salaires élevés, aux infrastructures scientifiques bien équipées, aux opportunités professionnelles. La fuite des cerveaux renforce la domination du centre, entrave le développement des périphéries. Le centre accumule le savoir, le capital et l'innovation. La périphérie s'enfonce dans le développement du sous-développement. Cf. André-Gunder Franck, Le développement du sous-développement, éditions François Maspero, 1972. Les inégalités mondiales se reproduisent indéfiniment. A la Silicon Valley, on parle de diasporas scientifiques. L'historien et philosophe camerounais Achille Mbembe analyse les mobilités migratoires comme des aboutissements des déséquilibres mondiaux. Les expatriations des intellectuels africains ne relèvent pas d'options individuels. Elles proviennent d'un système mondial inégal où les ressources et les savoirs sont concentrés dans les pays occidentaux. La captation des compétences est un héritage colonial. La prédation intellectuelle va de pair avec la rapacité économique. Cf. Achille Mbembe, De la postcolonie. Essai sur l'imagination politique dans l'Afrique contemporaine, éditions Karthala, 2000. Samir Amin, L'Impérialisme et le développement inégal, éditions de Minuit, 1976. Samir Amin, La faillite du développement en Afrique et dans le tiers monde, 1989.
J'ai développé autrefois une approche de l'exil créateur, où la création littéraire, philosophique, artistique, peut produire des chefs-d'œuvre en demeurant frustrative. Je pense à l'exil créatif, terminé par une tragédie, de Jilali Gharbaoui (1929-1971), ami d'Ahmed Sefrioui, d'Henri Michaux, de Pierre Restany, découvert mort en avril 1971 sur un banc du Champ-de-Mars. Voir Mustapha Saha, La véritable sépulture de Jilali Gharbaoui, disponible sur le web. Je pense à l'exil créateur de Mohammed Khaïr-Eddine (1941-1995), son isolement, sa marginalisation après son retour en 1979 au Maroc. Voir Mustapha Saha, Mohammed Khaïr-Eddine, le poète médusé, disponible sur le web. L'exil anthropologique n'est pas forcément géographique. Des exilés culturels peuvent se sentir étrangers dans leur propre pays. C'est le cas notamment des émigrés revenus sur leur terre natale. Mais aussi des écrivains, des poètes, des artistes qui ne se reconnaissent pas dans leur environnement. La fuite des cerveaux relève du déracinement qui teinte toute chose vécue de superficialité. L'émigré, quelle que soit sa condition sociale, économique, intellectuelle, est toujours assis entre deux chaises, entre deux langues, entre deux mémoires, entre deux imaginaires, entre deux perceptions du monde. Il n'habite pas un territoire symbolique stable. Les plus endurants transforment leur rupture existentielle en source d'inspiration. Leurs déchirures les fécondent. L'individu déplacé développe une conscience altéritaire. La révolution internétique abolit les frontières, les barrières spatiales, temporelles, communicationnelles. Dans la société technocratique atomisante, l'exil créateur devient une résistance, une manière de se reconstruire après fragmentation mentale. Se réalise, comme en Mai 68, une improbabilité salutaire, la fertilisation artistique de la vie, la bonification de l'espace urbain, la libération de l'imaginaire dans les marges, les passages, les zones de transition. Une ouverture sur des horizons inespérés pour l'exilé hyperconnecté, béquillé d'écrans portatifs, l'hyperconnecté, écartelé entre réseaux, entre identifications multiples, confronté à l'absence de des repères.
Mustapha Saha.
Sociologue.
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Chili. Des milliers de lycéens et d’étudiants se mobilisent contre les offensives du gouvernement Kast
Des milliers d'étudiants sont descendus dans les rues de Santiago, la capitale du pays, pour protester contre les mesures répressives et les attaques austéritaires du président d'extrême droite José Antonio Kast.
Tiré de Révolution Permanente
22 mai 2026
Par Costantino Bovina
Le 14 mai, pour la deuxième fois en deux mois, les élèves du secondaire et les étudiants universitaires se sont mobilisés pour protester contre les dernières mesures austéritaires du gouvernement Kast, une attaque directe contre un système éducatif déjà fragilisé par des décennies de politiques néolibérales. Outre la suppression des programmes alimentaires de la Junta Nacional de Auxilio Escolar y Becas (JNAEB), l'organisme public chargé de distribuer de la nourriture et du matériel scolaire aux familles les plus pauvres, le gouvernement Kast souhaite réduire jusqu'à 12 % des places gratuites à l'université.
L'offensive néolibérale qui ne passe pas
Les étudiants qui manifestent réclament un accès universel à l'enseignement supérieur et la mise en œuvre d'un plan pour la santé mentale des jeunes. Au cœur de la protestation se trouve également le « Plan Escuelas Protegidas », actuellement en discussion au Sénat : une série de mesures visant à criminaliser le mouvement étudiant, en favorisant les sanctions disciplinaires, les interventions policières dans les écoles et le contrôle de masse des étudiants.
Cette mobilisation s'inscrit dans un contexte de mécontentement populaire croissant à l'égard de l'exécutif actuel – selon les sondages le taux de désapprobation envers Kast a grimpé à 58 % – en raison notamment des mesures d'austérité qui ont marqué les premiers mois de son mandat. En particulier, les étudiants qui sont descendus dans la rue ont articulé leurs revendications autour du rejet du plan de « Reconstruction Nationale », une loi prévoyant une série de mesures néolibérales en faveur du patronat, parmi lesquelles la réduction de l'impôt sur les entreprises de 27 % à 23 %, payée au prix fort par des coupes dans la santé et l'éducation publique.
À l'inverse, le coût de la vie pour les classes populaires est voué à augmenter, notamment à la suite de la crise énergétique provoquée par l'agression impérialiste contre l'Iran, dont les effets se répercutent à l'échelle mondiale. Le « bencinazo », un mécanisme visant à réduire le coût du carburant que Kast a refusé d'appliquer afin de favoriser la spéculation des multinationales des énergies fossiles, est un autre facteur qui a contribué à l'essor d'un mécontentement généralisé au sein de la population.
Face au durcissement d'un gouvernement radicalisé qui porte des mesures de plus en plus répressives et autoritaires, la stratégie conciliatrice des bureaucraties syndicales montre d'emblée ses limites dans l'incapacité de donner une voix à ce mécontentement : lors des pourparlers entre la CUT (principale organisation syndicale du pays, qui regroupe environ 800 000 travailleurs à l'échelle nationale) et Tomás Rau, le ministre du Travail du gouvernement Kast, le scandale du « bencinazo » n'a même pas été évoqué.
De même, les fédérations étudiantes universitaires telles que la CONFECH adoptent aujourd'hui la même position défensive que les forces qui les représentent au Parlement : le PS, le Frente Amplio, le PC et les autres partis de la gauche traditionnelle n'ont pas encore reconstitué leurs forces suite à l'échec du précédent gouvernement Boric qui, au nom de la « normalisation » et de la paix sociale, a fini par défendre un projet modéré et impuissant au service du patronat et des capitaux étrangers, incapable de traduire politiquement la colère et la radicalité du mouvement populaire qui l'avait fait élire.
C'est pourquoi, à l'occasion de la mobilisation du 14 mai, la CONFECH et les autres bureaucraties étudiantes, au sein desquelles les organisations de jeunesse affiliées à ces partis néolibéraux jouissent d'une large représentation, ont refusé de participer à l'appel lancé par l'Asamblea Coordinadora de Estudiantes Secundarios (ACES). Cela a entraîné une participation inférieure à celle du 23 mars, qui avait vu 30 000 étudiants défiler dans les rues de Santiago.
À cette occasion également, les syndicats universitaires n'ont pas décidé de se joindre au mouvement qu'au dernier moment, sous la pression de la base : une position conservatrice qui vise à contenir le rôle d'avant-garde que le mouvement étudiant chilien a joué dans la lutte des classes au cours des vingt dernières années, à commencer par les grèves de 2006, 2011 et 2019.
La force du mouvement étudiant chilien
Au cours de ce qu'on a appelé la « Révolucion Pingüina », le mouvement de 2006 qui a fait émerger plusieurs figures de la gauche institutionnelle actuelle, dont l'ancien président Gabriel Boric, c'est toujours l'ACES, sous l'impulsion des franges les plus radicales à la base du mouvement, qui a appelé à la grève nationale des étudiants et qui a fini par paralyser plus de 200 écoles et établissements à travers tout le Chili, la plus grande mobilisation de la jeunesse des dernières décennies. À l'inverse, la FECH et les autres fédérations se sont jointes au mouvement par la suite, emportées par l'effet boule de neige qui a pu mobiliser entre 600 000 et un million d'étudiants.
De plus, lors des mobilisations de 2011, la coordination entre les universités et les élèves du secondaire a joué un rôle de premier plan dans le mouvement, en construisant une opposition radicale à partir d'une critique de l'ensemble du système éducatif chilien, qui avait subi les privatisations et les mesures dévastatrices d'Augusto Pinochet pendant la dictature, au point qu'en 2011, 25 % de l'enseignement était financé par l'État, les 75 % étant encore à la charge des étudiants eux-mêmes.
Enfin, le mouvement de masse qui, en 2019, a mobilisé un Chilien sur cinq – presque quatre millions de personnes – a lui aussi pris son essor à l'initiative d'élèves du secondaire, qui ont occupé les stations de métro de Santiago à la suite d'une augmentation du prix du ticket. La mobilisation, avec un caractère aussi radical que spontané, a ensuite été détournée dans un processus constitutionnel qui a permis aux forces politiques ayant gouverné le pays au cours des trente dernières années de reprendre le contrôle, main dans la main avec le grand patronat et sans aucune rupture substantielle avec les politiques économiques de Pinochet.
Malgré cela, l' « estallido social » de 2019 a marqué un moment de réveil des masses qui, malgré la répression féroce – des dizaines de manifestants assassinés et des centaines mutilés par les forces de l'ordre – et malgré la concertation des directions syndicales et étudiantes – dès le début disposées à dialoguer avec le gouvernement complice de Piñera – a donné pour la première fois une voix à la colère et au mécontentement populaires provoqués par la crise structurelle du Chili post-dictature, où les inégalités et les conditions de vie matérielles indignes se sont accompagnées pendant des décennies d'un régime de privatisations et de coupes impitoyables dans l'État-providence.
Kast, un Bonaparte sénile qui subit de plein fouet la crise de Trump
Avec l'élection de José Antonio Kast, militant de longue date d'un parti d'extrême droite issu de la dictature de Pinochet, les forces réactionnaires entendent revenir sur toutes les concessions faites à la jeunesse et aux travailleurs à travers un programme prévoyant la défiscalisation des grandes fortunes, une intensification de l'extractivisme pour favoriser l'exploitation des ressources naturelles par les capitaux étrangers, une série de mesures contre l'immigration, la criminalisation des communautés Mapuches qui luttent pour défendre leur territoire et des réformes sécuritaires visant à renforcer l'appareil policier, ainsi qu'une plus grande centralisation des pouvoirs permise par la Constitution en vigueur – qui, en fin de compte, est toujours celle de Pinochet – et un révisionnisme historique à l'égard de la dictature.
Malgré cela, le gouvernement actuel ne jouit pas d'une hégémonie politique ou sociale suffisante pour s'imposer par la force : outre le déclin institutionnel et économique interne du pays, Kast doit composer avec une situation internationale dans laquelle son meilleur allié, Donald Trump, est confronté à la pire crise depuis le début du mandat et où ses « points de référence » déclarés en Europe, Giorgia Meloni et Viktor Orbán, ont tous deux subi des revers.
Comme l'a montré l'histoire récente, ni les partis traditionnels de la Concertación ni la gauche du Frente Amplio ne sont en mesure d'opérer une véritable rupture avec le modèle néolibéral actuel, responsable de la crise structurelle dans laquelle le pays est en train de sombrer. De même, les directions syndicales et étudiantes ne semblent pas disposées à mener la lutte contre l'offensive réactionnaire du gouvernement le plus à droite depuis la dictature.
C'est pourquoi il est indispensable de multiplier les espaces de débat et d'organisation pour construire une véritable réponse par en bas, tout en unifiant le mouvement étudiant à partir des assemblées et des collectifs locaux, afin de renforcer la coordination entre les écoles et les universités de tout le pays. Comme l'ont démontré les mobilisations de ces vingt dernières années, la jeunesse chilienne est capable d'assumer un rôle d'avant-garde face aux bureaucraties syndicales et d'entraîner des secteurs ouvriers dans la lutte.
Des expériences telles que la Coordinadora 8 de Marzo, qui a vu ces derniers mois la coordination des forces étudiantes de la ACES et du Red de Solidaridad Estudiantil avec les travailleurs de l'ANEF, les organisations féministes et les comités pour la Palestine, démontrent que seule l'union des étudiants avec les travailleurs, les communautés autochtones, les classes populaires et les autres forces qui ont déjà été protagonistes du mouvement en 2019 peut permettre de construire une riposte par en bas, qui balaye la dictature de Pinochet, son héritage néolibéral et le gouvernement d'extrême droite et pro-patronal de Kast, totalement soumis à Trump et à l'impérialisme étasunien.
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Nouvelle vague de mobilisation en Argentine : la jeunesse, la mémoire et la gauche
Cinquante ans après le coup d'État militaire de 1976, on a assisté en Argentine à des mobilisations massives, notamment le 24 mars de cette année, qui ont regroupé la jeunesse, les travailleur·ses et les mouvements sociaux au cours de l'un des moments politiques les plus significatifs de ces dernières années. Ces mouvements de protestations se sont déroulés dans le cadre d'une crise économique qui s'approfondit, d'une agitation sociale grandissante et des politiques controversées menées par le gouvernement de Javier Milei. La forte participation de jeunes activistes a été particulièrement remarquée, témoignant d'un processus plus large de politisation et de renouvellement de l'engagement radical.
Tiré de Inprecor
26 mai 2026
Par Martín Alvarez
Alternative Viewpoint s'est entretenu avec Martín Alvarez, un militant argentin de 27 ans qui avait participé à la Première conférence mondiale antifasciste et anti-impérialiste, qui s'est tenue du 26 au 29 mars 2026 à Porto Alegre, au Brésil. Martín est un activiste de Agrupacion Politica Nueva Opcion, une instance politique enseignants-étudiants de l'Université nationale de Lujan. Il occupe actuellement le poste de Président du Centre étudiant du programme de formation des professeurs d'histoire. Au cours de cet interview, il revient sur la signification de la mobilisation du 24 mars, le rôle de la jeunesse, la situation politique actuelle en Argentine et la dynamique émergente de la résistance.
Alternative Viewpoint : cette année, les manifestations du 24 mars ont été particulièrement massives, se déroulant dans un contexte de manifestations répétées et d'une forte présence des jeunes. Qu'est-ce qui explique cette tendance et quels sont les facteurs politiques et sociaux qui motivent ces manifestations ?
Martín Alvarez : il est vrai que la manifestation du 24 mars a été particulièrement massive. En ce qui me concerne, j'y participe chaque année avec notre groupe et les défilés sont en général énormes ; mais ce qui m'a frappé cette année est qu'il s'agissait du plus grand rassemblement du 24 mars auquel j'ai jamais participé. Il y a plusieurs raisons à cette participation sans précédent. D'un côté, le cinquantième anniversaire du début de la dictature de 1976 a agi comme un puissant catalyseur symbolique, mobilisant de multiples générations derrière le mot d'ordre : « Mémoire, Vérité et Justice ». D'un autre côté, avoir un gouvernement comme celui de Milei avec un discours complètement opposé aux organisations des droits humains, décrit comme négationniste, qui nie ou minimise le nombre de personnes disparues, justifie les crimes perpétrés par l'État, sympathise avec les politiques économiques et sociales mises en œuvre par la dictature, et qui poursuit actuellement ces politiques néolibérales et ces mesures d'austérité dirigées contre la population – tout cela a conduit le collectif des organisations sociales et politiques, des syndicats, et des organismes de quartier, à mobiliser de toutes ses forces en direction de la Place de Mai et dans chaque provinces du pays. En retour, l'appel uni à la mobilisation visait à unir tous les partis politiques, les syndicats et les secteurs sociaux dans un front commun contre les politiques économiques actuelles.
Je soutiens que les marches de ces dernières années ont eu une importance politique limitée. Il est essentiel de ne pas confondre la participation réelle à certaines manifestations avec leur impact effectif sur le paysage politique. Le nombre de personnes mobilisées n'équivaut pas nécessairement à un même degré d'engagement politique des participants, particulièrement en termes de promotion d'une plus grande politisation et radicalisation au sein de la société argentine.
En Argentine, les manifestations du 24 mars rassemblent traditionnellement des personnes de divers horizons politique, y compris celles qui ne s'identifient à aucun groupe politique spécifique, mais qui possèdent la compréhension historique que le génocide ne doit jamais se reproduire. Cette année, une augmentation significative de participants à titre individuel était particulièrement notable, aux côtés des partis politiques et des organisations qui avaient mobilisé de manière consistante. Des manifestants dont des individus, des familles, des jeunes, ont participé aux manifestations sans être affiliés à une organisation politique ou sociale spécifique.
La dépolitisation accrue de la société argentine est peut-être l'un des facteurs qui a contribué à ce phénomène. Le terme de « crise de la représentation » désigne une crise au sein des partis traditionnels du pays, aussi bien que le dysfonctionnement de l'État et de ses institutions.
D'un autre côté les manifestations conduites contre le gouvernement Milei n'ont pas réussi à faire dérailler les politiques qu'il a mises en œuvre. Il n'y a aucune corrélation entre les défilés et leur signification politique historique. Aucune mobilisation n'a réussi à stopper les Lois de Base qui sont à l'origine du gouvernement de Milei. Le 23 avril 2024, a eu lieu la plus importante manifestation de l'histoire de l'Argentine depuis le retour à la démocratie, manifestation dont le fer de lance était le mouvement des universités qui s'était levé en défense de l'éducation publique gratuite en Argentine. Les coupes budgétaires brutales dans le budget des Universités avait contraint à la défensive un secteur significatif de la société argentine ; ce secteur défendait l'intervention de l'État dans l'économie et le rôle des institutions publiques. Les énormes défilés du mois d'avril n'avaient cependant pas eu l'effet politique qui était attendu, c'est-à-dire de mettre un coup d'arrêt aux coupes budgétaires à l'Université. Finalement, l'Assemblée nationale avait voté une Loi de financement de l'Université qui cherchait à restaurer le budget et les salaires des personnels enseignants et non-enseignants des universités nationales. Cette loi a subi le véto de l'exécutif ; elle a été contestée devant les tribunaux et même si le pouvoir judiciaire a statué en faveur des universités, à ce jour la loi n'a pas été mise en œuvre et les coupes budgétaires dans ce secteur de la société argentine se poursuivent.
L'une des principales protestations hebdomadaires qui se produisent en Argentine concerne les retraités. A l'origine ces protestations étaient des manifestations de masse rassemblant avec succès des syndicats, des organisations sociales, des supporters de football et des individus solidaires du combat des retraités contre la baisse de leurs pensions de retraite. Ces baisses des pensions les laissaient avec un revenu insuffisant pour faire face aux dépenses de base, les plongeant ainsi dans la pauvreté et la misère. Cependant, la réponse du gouvernement a été de persévérer dans ses mesures d'austérité et d'imposer, semaine après semaine, une répression brutale et systématique. Cette approche a réduit l'ampleur des manifestations et a progressivement isolé les retraités, les abandonnant dans ce qui demeure une lutte importante.
Récemment, en février 2026, l'Assemblée nationale a voté l'Acte de modernisation du travail dont l'objectif est de légaliser formellement et d'intensifier l'exploitation de la classe ouvrière argentine en rendant plus flexibles ses conditions de travail, en érodant son pouvoir de d'achat et en abrogeant ses acquis historiques. Le même mois, a été voté un Code criminel de la Jeunesse, qui abaisse l'âge de responsabilité en matière criminelle en Argentine de 16 à 14 ans. La même semaine, l'Assemblée a voté une Loi sur les glaciers qui cherche à redéfinir les zones protégées et à assouplir les contraintes concernant l'extraction minière.
Dans tous les cas il s'agissait d'offensives gouvernementales en faveur du grand Capital et des multinationales. Des réformes structurelles sont en train d'être mises en œuvre afin de consolider une nouvelle défaite et de discipliner la classe ouvrière et le peuple. Les manifestations dirigées contre ces mesures politiques n'ont pas été massives. Elles étaient de faible ampleur. Il n'y a pas eu de résistance dans les rues. C'est le déclin du soutien de la bourgeoisie à Milei plutôt que la résistance populaire qui est la principale raison des retards dans les réformes judiciaires.
C'est important de souligner ces éléments. Alors que les défilés massifs du 24 mars ont pu apparaître comme le reflet d'une radicalisation croissante et ont pu rassembler des secteurs significatifs de la société qui voulaient marquer un coup d'arrêt au gouvernement libertarien, se limiter à cette seule mobilisation peut, du point de vue de l'analyse, conduire à évoquer la fameuse expression à propos « des arbres qui cachent la forêt ».
Il s'est écoulé moins d'un mois entre les réformes en question et le défilé du 24 mars. Ce dernier avait été massif. Pourtant, les défilés qui réclamaient une défense ferme contre les réformes structurelles de la société argentine n'ont eu aucun impact.
Alternative Viewpoint : comment décrirais-tu le projet politique de Milei ? Quels éléments nouveaux introduit-il dans la politique argentine ?
Martín Alvarez : Le projet politique de Javier Milei représente la feuille de route des partis de droite en Argentine , droite qui s'est désormais radicalisée sous une forme « ultradroitière » à cause des nouvelles conditions structurelles de l'économie globale qui favorise de manière croissante les secteurs les plus monopolistiques du Big Business.
Il s'agit d'achever la destruction des acquis historiques de la classe ouvrière et du peuple argentin afin de générer un plus grand transfert de valeur et de richesse pour financer le Capital et le Big Business. Le projet cherche à démanteler l'industrie argentine et à faciliter les importations, donc au bénéfice des entreprises transnationales. Ce projet implique également un endettement systématique et massif qui soumet le pays aux revendications des institutions financières internationales, conduisant ultérieurement à une perte de souveraineté et de contrôle sur les politiques économiques nationales. Un autre élément est l'abandon total des ressources naturelles du pays. La terre et les montagnes sont exploitées au bénéfice d'un tout petit nombre de sociétés minières ou de l'agrobusiness. Un nouveau développement introduit par le gouvernement Milei par rapport aux gouvernements précédents est l'objectif manifeste d'une destruction totale de l'État, à commencer par les secteurs qui sont liés aux fonctions de protection sociale de l'État, ce qui pourrait conduire à un accroissement des inégalités et une restriction de l'accès de la population à des services essentiels.
Alternative Viewpoint : l'inquiétude grandit à propos des tentatives pour minimiser ou réinterpréter la période de la dictature. Quelle est l'importance de la mémoire historique dans le combat politique actuel ?
Martín Alvarez : la mémoire historique joue un rôle crucial dans les combats politiques contemporains. Cette compréhension est vitale pas seulement pour défier la rhétorique trompeuse du gouvernement actuel mais aussi pour inciter à un réexamen dans nos propres rangs – ceux du peuple – pour savoir comment nous interprétons ce qui a été la période la plus intense de luttes de classes en Argentine.
On cite souvent l'Argentine en exemple d'une justice rendue grâce à la mise en accusation des principales figures militaires qui ont présidé à la dictature. Cependant, il est important de savoir que cette dictature n'a pas seulement impliqué du personnel militaire mais aussi des autorités civiles et ecclésiastiques. Le récit qui prévaut dans notre pays a tendance à représenter un « parti militaire » comme ayant été la principale force derrière la dictature. Cette perspective crée l'impression que les militaires ont agi seuls, négligeant le soutien et les ressources fournies par diverses entités du monde de l'entreprise et de la société civile qui ont été complices des activités du régime.
L'appareil de répression de la dictature masque le rôle joué par l'implication des entreprises multinationales. On ne prête pas suffisamment attention à la complicité du Capital et des acteurs civils avec le gouvernement militaire, ce qui sape notre compréhension de la manière dont ces groupes ont rendu collectivement possibles les activités du régime. Il est essentiel de déplacer le récit pour mettre en valeur la coopération militaire avec les acteurs civils aussi bien que la coopération civile avec les militaires. Des civils, en particulier des groupes d'entrepreneurs et des fractions du Capital, sont souvent la force motrice derrière les coups. En Argentine, on a tendance à se focaliser exclusivement sur les factions militaires, ce qui empêche de discerner l'influence des groupes économiques qui ont historiquement façonné le pouvoir et la prise de décision politique et ont conduit aux luttes en cours pour une authentique représentation démocratique et un gouvernement qui rende des comptes. Aujourd'hui, de nombreux groupes occupant des postes au sein du gouvernement ont autrefois fait partie de la dictature.
En cinquante ans, nous avons opéré une transition depuis un coup d'état militaire vers un système de démocratie bourgeoise. Cependant, en Argentine, nous avons connu une double défaite. C'est évident au sens pratique du terme dans la mesure où la formation et le développement d'une force sociale révolutionnaire à partir de la fin des années 60 a été militairement et politiquement anéantie par les forces du régime, pour s'achever par un génocide dont le bilan en termes de nombre de morts reste inconnu à ce jour. Le contexte historique a conduit à une défaite quant à la manière dont la société se souvient de ces évènements. Avec le rétablissement de la démocratie, le récit institutionnel qui entoure ces évènements est caractérisé par le déni de la logique sous-jacente aux actions des forces impliquées. Les différentes factions qui se sont opposées sont dépeintes comme de simples participants à une violence irrationnelle.
Ce récit constitue une représentation idéologique de confrontations qui conservent aujourd'hui toute leur pertinence sociale : il suggère que le conflit s'est déroulé entre deux groupes isolés, sans alliances ni liens avec une société plus large, qui observait saisie par la peur le conflit violent qui se déroulait, incapable d'attribuer les responsabilités ou d'intervenir. Cette interprétation connue comme « la théorie des deux démons » est articulée dans la préface de 1984 de Nunca Mas comme une « terreur » dé-subjectivée issue de l'extrême droite luttant contre l'extrême gauche dans les années 1970. Une telle compréhension des évènements est préjudiciable pour la population et particulièrement nocive pour les différents secteurs actuellement engagés dans la lutte. Elle fournit également une justification à certaines positions négationnistes adoptées par le gouvernement de Javier Milei, qui sapent la responsabilité historique et perpétuent des récits qui écartent les combats des communautés marginalisées. Le combat inclut les luttes actuelles pour la justice sociale et la reconnaissance des injustices historiques auxquelles ces groupes ont été soumis, aussi bien que les inégalités systémiques qui affectent de façon persistante leur accès aux ressources et aux opportunités.
Comprendre le processus du combat souligne le triomphe des forces contre-révolutionnaires et, en conséquence, la défaite des mouvements populaires. Cette défaite explique pourquoi le nombre des « pauvres d'aujourd'hui » dépasse de loin le nombre des « pauvres d'hier ». Leur pauvreté n'est pas seulement objective – marquée par un gouffre entre eux et les classes privilégiées qui s'est approfondi au cours des cinquante dernières années – mais c'est également la conséquence d'avoir été repoussés dans des zones indésirables par la violence inhérente au système d'accumulation de la classe dominante, couplée à des politiques étatiques inefficaces. Beaucoup de jeunes dépourvus d'occasions d'emplois viables ou bien peu intéressés par la recherche de travail recourent à diverse formes de violence ou de crimes de rue pour se procurer un revenu, souvent en collusion avec les forces de police. Ces forces sont protégées par un système de justice pénale fondé sur les classes sociales et qui prône des perspectives rétrogrades et conservatrices.
Ils sont également subjectivement plus pauvres, car les pertes qu'ils ont subies vont au-delà de la simple privation matérielle. Pour la majorité d'entre eux, la situation actuelle compromet leur capacité à réfléchir et à en comprendre les raisons historiques. Le résultat, c'est leur difficulté à se rassembler les uns avec les autres ou avec d'autres groupes afin de s'attaquer à leurs problèmes communs et de lutter pour leurs droits. Néanmoins, chaque jour, de nombreux segments de la population manifestent des formes de résistance morale et matérielle, comme l'organisation de manifestations, plaidant en faveur de changements politiques, ou en se soutenant mutuellement au sein de leurs communautés.
Alternative Viewpoint : Quel rôle jouent les travailleurs, les syndicats et les mouvements sociaux dans la résistance à l'austérité et aux politiques de la droite ?
Martín Alvarez : en Argentine, la principale force d'opposition au gouvernement, c'est le péronisme. Ce mouvement contrôle la majorité des syndicats du pays qui sont organisés au sein de la CGT (la Confédération générale du travail) et il conserve une présence robuste au sein des mouvements sociaux. De plus, le péronisme continue d'occuper des postes au sein des institutions avec des représentants qui siègent en tant que députés, sénateurs, gouverneurs, maires et conseillers à travers tout le pays. Le gouvernement de Milei tire sa capacité à mettre en œuvre sa feuille de route de la complicité du péronisme, qui connaît actuellement un processus de désintégration. Cette désintégration se manifeste par les divisions internes du péronisme, un déclin de son audience électorale, le manque d'un programme cohérent qui offre une alternative au modèle actuel, et sa « coexistence pacifique » avec la feuille de route de l'extrême droite.
Lorsque l'on discute du degré de faiblesse – ou autre – d'un groupe populaire, on doit garder à l'esprit quelque chose qui est important : en Argentine, le degré d'organisation syndicale est extrêmement élevé. Même dans des conditions qui étaient défavorables aux travailleurs et à leurs représentants syndicaux, le niveau d'organisation syndicale est resté extrêmement élevé. C'est pourquoi dans les manifestations les gens scandent : « Qui est là ? On peut la voir : la fameuse CGT ! ». Il est reconnu que lorsque le mouvement syndical appelle à l'action, cela a un certain poids. Chacun connaît cette vérité.
Des observateurs soulignent qu'un haut niveau d'organisation n'indique pas nécessairement une forte volonté d'engager le conflit. L'organisation peut servir à entraver le mouvement quand les dirigeants des partis, des mouvements et des syndicats sont cooptés par des forces qui partagent les intérêts du régime en place.
Donc, on ne peut pas sous-estimer ni la capacité organisationnelle ni le degré d'ancrage du syndicalisme en Argentine. Quand la CGT appelle à la grève, c'est une grève avec des caractéristiques que l'on ne retrouve nulle part ailleurs dans le monde, comme l'ampleur même de la participation ou encore la solidarité qui se manifeste à travers les secteurs les plus divers du salariat. Ces grèves ont un impact profond en paralysant effectivement tout le pays. C'est pourquoi le pouvoir des syndicats demeure significatif. En dépit de leur échec à canaliser cette force vers le soutien aux luttes populaires, les syndicats restent significatifs.
Il y a, en Argentine, d'autres mouvements qui ont un poids significatif : le mouvement des femmes et le mouvement de genre. C'est ce secteur de la société qui a impulsé en Argentine l'une des principales et des plus récentes marches contre le fascisme. On doit également souligner le mouvement écologiste qui, même s'il avait connu récemment un certain déclin, a regagné de la force face à la réforme régressive de la Loi sur les glaciers, notamment lorsque des militants ont organisé des actions de protestation et des campagnes pour préserver les ressources naturelles et défendre des pratiques soutenables.
Il est également important de souligner le mouvement dans les Universités qui a, au cours des dernières années, mené des luttes significatives en défense de l'éducation publique, de la gratuité des droits d'inscription, et d'une loi (déjà citée) de financement des universités. Et nous devons également souligner les luttes des retraités qui continuent à se mobiliser de manière autonome pour des conditions de vie décentes.
Le niveau des troubles sociaux qui se développent en Argentine est réellement significatif. Il s'est considérablement accru cette année. Il est important de noter le haut niveau de troubles sociaux dans les différentes provinces du pays : il existe des situations d'urgence dans le Jujuy, le Chaco, à Santa Cruz, Chubut, Catamarca, etc.
Cependant ce haut niveau de troubles sociaux n'est pas suffisamment coordonné, avec des groupes différents poursuivant leur feuille de route sans stratégie commune ni direction pour unifier leurs efforts. On assiste toujours à une fragmentation des luttes sociales. A l'heure actuelle n'apparaît pas l'existence d'une force capable d'unifier les revendications et de formuler un projet politique auquel puissent adhérer les mouvements et les différents secteurs de la société, ce qui est crucial pour traiter effectivement les causes sous-jacentes aux troubles sociaux, comme les inégalités économiques, la corruption politique et l'injustice sociale.
Alternative Viewpoint : comment est-ce que tu évalues l'état actuel de la gauche en Argentine : ses forces, ses limites et ses projets d'avenir ?
Martín Alvarez : beaucoup affirment que, alors que l'essentiel du péronisme est resté passif, a approuvé des politiques régressives par ses votes au Parlement, et montré peu de volonté de descendre dans la rue pour se confronter au gouvernement, des secteurs de la gauche – particulièrement le Front de Gauche des Travailleurs - Unité (FIT-U) – ont été impliqués de manière active dans les luttes des dernières années. La population commence à les considérer de façon différente. Certains leaders de la gauche argentine ont gagné en popularité dans les sondages d'opinion. Cependant ce genre de soutien ne se traduit pas nécessairement en votes et, pour la gauche, avoir de la force ne suffit pas. Il est néanmoins évident qu'au fil des années, certains leaders de gauche ont commencé à émerger, remettant en question le type de mouvement qui doit être mis en place et élargissant les perspectives à un moment où de larges segments de la population qui votaient autrefois pour le péronisme sont désormais à la recherche de voix alternatives, telles que des politiques progressistes et des initiatives de justice sociale qui correspondent à leurs besoins actuels. Cela indique un déplacement potentiel des dynamiques politiques qui pourrait remodeler les élections à venir.
D'autres affirment que la gauche est trop large. La gauche possède une représentation parlementaire, un grand nombre de militants et une prédisposition à l'action directe. Il existe un militantisme de gauche considérable qui engendre des mobilisations en réponse à de nombreuses questions. Cependant, la distinction entre quantité et qualité refait surface et il ne faut pas confondre les deux lorsque l'on analyse les organisations de gauche. Et pourtant, malgré tout ce potentiel, on parle de la faiblesse de la gauche argentine. La métaphore utilisée pour souligner l'incapacité de la gauche à mener des luttes ou à occuper des positions de pouvoir donne à peu près ceci : « nous avons faim bien que le frigidaire soit plein ». En d'autres termes, il y a plein de gens à gauche pour contester le pouvoir. Ce phénomène peut s'expliquer par le fait que, malgré un grand nombre d'adhérents, la gauche peine à gagner du terrain politique dans un contexte de régression sociale, caractérisée par une crise massive de représentation du système politique et le déclin des deux principaux partis politique argentins, le radicalisme et le péronisme ; ce qui signifie que la gauche ne gagne pas de terrain, même sous le gouvernement de Milei.
Cette incapacité de la gauche à articuler les luttes qui se déroulent actuellement est liée à la façon dont progresse la lutte de classes. Nous sommes piégés par un consensus libéral concernant la transition démocratique qui limite la capacité de gauche à défier efficacement le statut quo et à défendre les besoins de la classe ouvrière, particulièrement lorsqu'il s'agit de traiter les questions urgentes auxquelles sont confrontées les communautés marginalisées en Argentine, comme les inégalités économiques, l'accès à l'éducation, les disparités en matière de soins de santé. Organiser ne serait-ce qu'une petite partie de ce qui existe déjà permettrait d'obtenir des résultats énormes, comme de favoriser une plus grande unité et une meilleure collaboration entre les différentes factions au sein du camp révolutionnaire. Mais pour parvenir à un tel résultat, la gauche devrait dialoguer avec les avant-gardes plutôt que de s'appuyer aussi lourdement sur la logique de la représentation parlementaire. Cet engagement pourrait déboucher sur des stratégies plus innovantes répondant directement aux besoins des communautés marginalisées et de la classe ouvrière, telles que des initiatives de base et des campagnes d'action directe visant à renforcer ces groupes. Faire de bons scores dans les sondages peut aider, mais cela peut nuire aux avant-gardes en créant le sentiment de privilégier la popularité par rapport aux besoins urgents des communautés marginalisées et de la classe ouvrière. Peut-être est-ce que la gauche ne devrait pas paraître aussi sympathique dans des moments comme ceux-ci. Plutôt que de se reposer entièrement sur le parlementarisme, la Gauche devrait agir en représentante du peuple. C'est la classe ouvrière organisée sous la direction d'une avant-garde qui a mené à bien la Révolution russe, pas les masses fragmentées. Ce cas n'est qu'un exemple parmi d'autres où des révolutions ont eu lieu.
En ce sens, la Gauche argentine est politiquement désarmée et manque d'autorité. Elle est piégée dans une logique de représentation et le nombre impressionnant de manifestations qui n'ont pas eu d'impact politique a conduit à inaugurer un « marchodrome » dans la province de Buenos Aires.
Nous devrions regarder quelques expériences récentes de l'histoire de l'Argentine, comme le mouvement des piqueteros. Nous devons nous concentrer sur les processus d'auto-organisation et d'autonomie par rapport à l'État. Une gauche qui agit comme une organisation militante, capable de perturber les mouvements de marchandises et de personnes dans les différentes parties du pays.
En dépit de tous les problèmes auxquels nous sommes confrontés, la Gauche continue à brandir le drapeau du socialisme, à défendre la justice sociale et l'égalité tout en cherchant à mobiliser un soutien de base en faveur d'un changement systémique.
Alternative Viewpoint : est-ce que tu vois des liens entre ce qui se produit en Argentine et des tendances plus larges en Amérique Latine, notamment la montée des forces d'extrême droite ?
Martín Alvarez : il est clair que la situation en Argentine s'inscrit dans une tendance plus large au niveau régional. Milei représente un phénomène local qui correspond à un modèle global. On peut observer la montée de « l'extrême droite » comme Kast, Bolsonaro, Trump, Bukele, Le Pen, Viktor Orbán, Meloni, Vox, et Chega, y compris dans différents gouvernements. Alors que chacun de ces dirigeants possède des caractéristiques spécifiques, ils partagent un trait commun, particulièrement en Amérique Latine : ils agissent en tant qu'instruments de l'impérialisme US, adoptant fréquemment des politiques qui servent les intérêts des Etats-Unis au lieu de répondre aux besoins de leurs propres citoyens.
Alternative Viewpoint : les récentes mobilisations en Argentine semblent remodeler le paysage politique. Est-ce que, de ton point de vue, ces luttes transforment le rapport de force au niveau du pays et quelles leçons est-ce qu'elles fournissent au niveau international pour les mouvements radicaux et antifascistes ?
Martín Alvarez : au-delà des partis politiques, un changement commence à s'opérer dans la perception qu'a le peuple argentin du gouvernement. Il y a l'apparition d'un sentiment de malaise ; il n'est pas encore suffisant pour imposer une défaite au gouvernement ou pour résister à ses politiques économiques, mais c'est un point de départ pour commencer à engager le dialogue, pour se coordonner et unir ses forces dans tous les secteurs qui veulent lutter contre ce à quoi nous sommes confrontés. En ce sens, des opportunités sont en train de s'ouvrir pour la gauche.
Il n'existe toujours pas d'espace organique pour organiser la lutte contre le fascisme. Il faut construire cet espace. Pour nous, les manifestations en Argentine devraient constituer une leçon précieuse. Nous ne pouvons pas marcher de façon décousue sur les différents fronts. Nous devons construire la capacité d'unifier les combats actuels. Nous ne pouvons pas défiler contre les forces de répression sans organiser une défense appropriée de ces manifestations. Nous devons nous appuyer sur les différentes expériences du combat de rue qui ont eu lieu par le passé et qui ont lieu aujourd'hui dans certaines parties du monde, comme sur les tactiques utilisées lors des protestations contre des régimes autoritaires, pour éclairer nos stratégies de résistance efficace.
En plus de mobiliser, la gauche doit établir une présence territoriale et contester le véritable pouvoir sur chaque front. Devenir une autorité va bien au-delà d'un front électoral contre l'extrême droite. Cela implique d'avoir une politique pour conduire et organiser les avant-gardes, ce qui signifie s'engager activement et organiser les mouvements à la base qui défient les politiques de droite et promeuvent un changement progressiste. Les secteurs de la société qui résistent aux politiques de droite incluent des groupes divers et des individus. Les secteurs d'avant-garde. Pour atteindre ces objectifs, nous devons mener la lutte théorique et organiser un noyau de résistance. L'avant-garde s'organise autour d'un pôle qui agit comme une force significative qui défie la société. C'est ce noyau qu'il faut construire.
La patrie ou la mort, nous vaincrons !
Publié le 14 avril 2026 par Alternative Viewpoint
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Bolivie : le président Paz se tourne vers au FMI alors qu’il s’était engagé à ne pas le faire pendant la campagne
La Bolivie vit l'une des périodes les plus critiques de son histoire ; une crise économique qui, combinée à un gouvernement pro-FMI, conduit la Bolivie à la dépendance vis-à-vis des multinationales, tandis qu'il n'existe aucune option révolutionnaire capable de résoudre ces crises. Marisol Rina (MR), correspondante du bulletin Súmate en Bolivie, nous parle un peu de la situation dans ce pays voisin.
Tiré de Inprecor
28 mai 2026
Par Marisol Rina
La crise économique et celle du carburant ont contraint la COB à appeler à une grève illimitée. Dis-nous si cette mesure bénéficie du soutien des travailleurs et si elle sera maintenue.
Si c'est la COB qui a lancé un appel à la grève illimitée, le mécontentement au sein de la population est dû à la crise économique que traverse le pays et à la très mauvaise qualité du carburant. Il y a un malaise généralisé, qui ne se limite pas aux adhérents de la COB. La population dans son ensemble attendait simplement que les élections régionales du 22 mars aient lieu, afin d'élire les nouvelles autorités locales et d'être représentée. Même si la COB a pris l'initiative de lancer la grève, divers secteurs de la société s'opposent au gouvernement central, comme le secteur du transport routier lourd, fédéré et indépendant, ainsi que les syndicats (commerçants), qui ont mené diverses actions contre le gouvernement, notamment des grèves de 24 heures dans un premier temps.
Comment le président Rodrigo Paz gère-t-il la crise économique du « pays brisé » dont il a hérité, marquée par une pénurie critique de devises et de carburant ?
D'un point de vue objectif et technique, on constate que le gouvernement de Rodrigo Paz ne fait que endetter davantage le pays pour rembourser la dette ; nous savons que cette action n'est techniquement pas viable et qu'elle ne fera qu'aggraver la crise. Cependant, au début de son mandat, Rodrigo Paz a promulgué le décret suprême n° 5503, en seulement 30 jours selon une procédure dite de « fast track », qui prévoyait la suppression des subventions sur les hydrocarbures. Mais il ne s'agissait pas seulement de la suppression de ces subventions : ce décret comportait des articles qui, d'une certaine manière, favorisaient les grands entrepreneurs et bradaient nos ressources. C'est pourquoi la population s'est mobilisée pour faire abroger ce décret. Après une vague de manifestations dans tout le pays, le gouvernement a été contraint d'abroger ledit décret et d'en promulguer un autre visant uniquement la suppression de la subvention sur les hydrocarbures, mais malheureusement, le gouvernement de Paz ne cherche pas à œuvrer pour l'ensemble de la population bolivienne, car bien que le prix de l'essence ait été aligné sur les cours internationaux, on nous fournit simplement une essence de très mauvaise qualité, au détriment de la vie quotidienne des personnes les plus démunies.
En ce qui concerne les devises, comme indiqué, Rodrigo Paz se tourne vers le FMI alors que, tout au long de la campagne, il s'était engagé à ne pas y avoir recours ; mais aujourd'hui, il y a recours, se contentant de contracter une dette pour en rembourser une autre. Il n'y a donc aucune vision sur la manière de générer de nouvelles devises ; ils n'ont tout simplement pas de plan et continuent d'improviser au jour le jour.
La crise du MAS est la défaite d'une alternative. Quel a été le principal élément déclencheur ?
Je pense qu'il faut comprendre d'où vient le MAS, car, certes, le MAS a été le parti auquel nous nous sommes identifiés pendant de nombreuses années, mais nous n'avons jamais abandonné l'essence de nos valeurs culturelles que nos parents nous ont enseignées, comme « AMA SUA » (ne sois pas voleur), « AMA QUELLA » (ne sois pas paresseux), « AMA LLULLA » (ne sois pas menteur). Cependant, sous le mandat de Luis Arce Catacora, des actes de corruption ont été dénoncés, ce qui a entraîné la fragmentation du parti politique. En effet, certaines personnes étaient complices de cette corruption de Luis Arce Catacora, mais la majorité ne l'était pas, car cela va à l'encontre de notre essence même. C'est là que commence notre fragmentation.
Cependant, lors des élections nationales de 2025, nous nous sommes retrouvés dans une situation compliquée, car le gouvernement de Luis Arce a trouvé un moyen illégal d'empêcher notre candidat qui nous représentait, Evo Morales, de participer aux élections. Nous avons donc opté pour un vote de révolution (vote nul), tandis que le parti MAS avait son candidat, Eduardo del Castillo. Ce candidat a obtenu 3,17 % au niveau national (169 887,00 voix) et le vote nul 19,87 % au niveau national (1 371 019,00 voix), plus d'un million de Boliviens, n'ayant pas de candidat pour les représenter, ont opté pour un vote de révolution (vote nul).
Existe-t-il une perspective de construire une nouvelle organisation politique populaire ?
Nous nous trouvons actuellement dans la phase la plus compliquée et la plus difficile de l'organisation politique, car malheureusement, sous l'administration de Lucho Arce, on nous a volé l'acronyme du MAS, et c'est pourquoi nous sommes actuellement en train de créer un nouveau EVO-PUEBLO. Cependant le gouvernement multiplie les prétextes et les obstacles pour nous empêcher d'officialiser ce sigle et de commencer à affilier les sympathisants. Par ailleurs, l'union de tout le bloc populaire se met en place pour résister à un gouvernement de droite (gouvernement de la PAZ), c'est pourquoi nous sommes dans une phase de réarticulation de tout le bloc populaire.
Publié le 16 mai 2026 par Súmate, traduit par Luc Mineto
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La rébellion bolivienne pourrait ouvrir la voie
Rodrigo Paz a pris les rênes du pouvoir exécutif fin 2025, après avoir remporté le second tour avec 54 % des voix face à Tuto Quiroga, le candidat soutenu par les pouvoirs économiques et les grands médias. Cet exploit électoral a été rendu possible grâce au soutien dont Paz et son candidat à la vice-présidence ont bénéficié de la part des classes populaires, qui se ralliaient auparavant « en bloc » à l'autrefois puissant Mouvement vers le socialisme (MAS). Issu d'une tradition où la politique ne sert qu'à amasser du pouvoir, Paz a été poussé par son instinct à adopter des positions centristes. Il a pensé chaque phrase de campagne pour se démarquer des discours d'extrême droite et s'est efforcé de se connecter au sens commun des classes populaires. Il a saisi cette occasion exceptionnelle pour accéder au Palacio Quemado et a été utilisé par les masses ouvrières et paysannes pour barrer la route à l'extrême droite.
28 mai 2026 | tiré de Vientosur.info
https://vientosur.info/la-rebelion-boliviana-puede-abrir-el-camino/
Rodrigo Paz et l'agenda Trump
L'intervention militaire et l'enlèvement du président du Venezuela, l'agression soutenue contre Cuba, les ingérences non dissimulées dans le processus électoral au Honduras et les sauvetages monétaires du gouvernement argentin à la solde des États-Unis positionnent le gouvernement américain comme un facteur déterminant dans la conjoncture latino-américaine actuelle.
L'intervention de la Maison Blanche dans la politique bolivienne est attestée publiquement depuis le milieu de l'année 2025, lorsque des réunions élargies ont été organisées entre des organismes financiers internationaux, des entrepreneurs privés, des acteurs politiques d'extrême droite et tous les candidats du centre vers la droite, y compris Rodrigo Paz, afin de convenir du nouvel agenda gouvernemental.
Dès son entrée en fonction, Paz a formé un cabinet composé de membres néolibéraux issus des partis traditionnels, a destitué son vice-président (soupçonné d'avoir une certaine sensibilité envers les secteurs populaires) par une mesure inconstitutionnelle, s'est distancié des présidents progressistes de la région et a rejoint, aux côtés de Milei et Bukele, le club des gouvernements disposés à mettre en œuvre sur le continent la stratégie de sécurité nationale de Donald Trump.
En décembre, le gouvernement a inauguré son mandat par un décret suprême qui, outre une « hausse brutale du prix de l'essence » — une augmentation de 100 % du prix des carburants —, promouvait des réformes fiscales régressives et des cessions « express » de ressources naturelles aux multinationales. Un véritable revirement de politique économique qui, dans les faits, modifiait des dispositions constitutionnelles.
La Centrale ouvrière bolivienne (COB) a immédiatement réagi et a organisé une mobilisation qui s'est prolongée jusqu'à la mi-janvier 2026, parvenant à mettre à nu le contenu antinational du décret gouvernemental. L'entrée en lice des communautés paysannes, avec leur méthode de blocage des routes, a fini par faire pencher la balance en faveur du mouvement populaire, obligeant Rodrigo Paz à annuler son décret, à l'exception de la question de la hausse du prix des carburants.
Après cette défaite politique, la tactique de Paz n'a pas changé d'un iota. Il a redoublé d'efforts pour rassembler les forces disponibles afin d'assurer sa gouvernabilité. Il a approfondi sa soumission à Trump en signant un mémorandum pour la cession du lithium et des terres rares et en ouvrant la porte aux opérations de la DEA ; il a entamé un processus compulsif d'endettement (en six mois de mandat, le gouvernement a fait passer la dette de 6 à 14 milliards de dollars) pour garantir la soumission de l'État à la politique économique des organismes supranationaux dépendants de l'impérialisme.
Paz et toute la droite bolivienne ont une confiance aveugle dans le fait que l'alignement absolu sur les États-Unis leur procurera la gouvernabilité relative dont ils jouissaient dans les années 1980 et 1990. Parallèlement, le gouvernement souhaite obtenir une majorité parlementaire en établissant une coalition de facto avec les autres partis de droite, sans avoir encore réussi à faire adopter aucune réforme significative. Ils ont toutefois réussi à envoyer un autre signal de bonne volonté envers les intérêts des groupes d'affaires, en adoptant la loi 1720, un mécanisme juridique visant à favoriser la spoliation des petites propriétés agricoles des familles paysannes et une plus grande accumulation de richesses au profit des grands propriétaires terriens.
L'ensemble de ces faits explique en grande partie la rébellion populaire qui met actuellement le pays à rude épreuve. L'État plurinational de Bolivie, formé en 2009, signifie avant tout un État qui capte le surplus et distribue la richesse sociale ; il suppose également la participation des peuples autochtones à travers leur propre représentation au sein des institutions. Ces deux acquis, obtenus au prix de grandes luttes qui ont marqué des tournants dans l'histoire du pays, sont en passe d'être effacés d'un trait de plume par le gouvernement de Paz.
Crise de l'État
La Bolivie a longtemps été connue pour son instabilité politique chronique. Son appareil d'État, loin de jouer un rôle d'articulation de la société, servait d'outil à l'un des camps, en conflit permanent avec l'autre. Dans son histoire d'insurrections populaires et de coups d'État militaires, seule la période de 2005 à 2019 peut être considérée comme une relative exception. Bien sûr, il y a eu des conflits, générés non pas par le mouvement de masse mais par les classes détenant le pouvoir économique et médiatique, c'est-à-dire les minorités sociales. Les indices de stabilité politique sont apparus avec la mise en place d'un nouveau régime, l'État plurinational, reposant sur deux piliers clés : la participation directe du mouvement indigène-paysan au pouvoir politique et l'élargissement des droits sociaux grâce aux revenus provenant des redevances gazières.
Les élections de 2025 ont vu l'élection d'un gouvernement dont le programme vise à détruire ces deux piliers de l'État. La participation indigène a été bafouée et contournée de diverses manières, notamment lors des dernières élections régionales où le candidat du parti au pouvoir a été déclaré « vainqueur » du poste de gouverneur de La Paz sans second tour. Parallèlement, le programme gouvernemental de Rodrigo Paz porte atteinte à des aspects sensibles de la légitimité de l'État : il réduit les projets de développement rural et détériore rapidement la qualité de vie de la grande majorité de la population. Dans l'ensemble, la gestion gouvernementale propose une contre-réforme étatique oligarchique et antipopulaire.
De son côté, la révolte populaire en cours cherche à mettre un coup d'arrêt au programme néolibéral du trumpisme bolivien, d'où sa forme de grève politique de masse. C'est ainsi que Rosa Luxemburg qualifiait les explosions sociales combinant revendications économiques et politiques. Le slogan « Dehors Rodrigo Paz », brandi lors des barrages paysans et des manifestations ouvrières, propose une issue politique à la crise par la convocation de nouvelles élections nationales et s'accompagne d'un rejet énergique du programme de coupes budgétaires et de privatisations du gouvernement actuel.
La demande de démission du président et le rejet du programme économique de la droite sont les deux piliers sur lesquels repose la mobilisation sociale. Il existe un décalage évident entre les deux. Après tout, l'aversion des masses pour l'agenda néolibéral ne se traduit pas encore par un programme alternatif ancré dans leurs organisations. Seule une combinaison des deux facteurs – une représentation politique issue des masses et un agenda économique de réformes progressistes – pourrait rendre viable une alternative politique qui, si elle succédait à la droite au gouvernement, disposerait d'une gouvernabilité plausible.
Perspectives de la rébellion populaire
Les mobilisations des foules populaires ont vu le jour fin avril et, à ce jour (dernière semaine de mai), elles se montrent vigoureuses. Leurs avant-postes sont les barrages routiers, qui s'accompagnent d'incursions massives de files de personnes inondant la ville de La Paz et débordant toute tentative d'apaisement répressif de la police et des forces armées. Ces derniers jours, la lutte s'est étendue au-delà de La Paz pour atteindre les zones rurales d'autres départements tels que Potosí, Cochabamba, Chuquisaca et Santa Cruz. À l'heure actuelle, on dénombre soixante points de blocage, dont la plupart sont situés dans l'ouest andin du pays.
Pourtant, la lutte n'a pas encore atteint l'ampleur suffisante pour renverser le gouvernement de Paz et le forcer à démissionner. Sa faiblesse fondamentale réside dans les grandes villes. Seule El Alto, la capitale aymara, a fourni d'importants contingents issus des quartiers ouvriers et populaires pour renforcer la pression ; les centrales syndicales et les organisations de quartier d'autres grandes villes, comme Cochabamba et Santa Cruz, ne se sont pas encore jointes au mouvement. La droite réactionnaire profite de cette faiblesse pour organiser de petits rassemblements contre les barrages routiers, appelant le gouvernement à une répression sanglante des manifestants, et sa voix est amplifiée par son appareil médiatique. Entre la pression de l'extrême droite et la lutte populaire, le gouvernement de Rodrigo Paz a principalement choisi d'attendre l'essoufflement des barrages, convaincu que les objectifs maximalistes de la mobilisation sociale ne peuvent être atteints que si la révolte se transforme en un ouragan qui balaye tout sur son passage. Si cela ne se produisait pas, espère le gouvernement, les combattants seraient contraints de battre en retraite et risqueraient de se démoraliser.
Le gouvernement s'accroche à une possibilité réaliste : dans des contextes aussi tendus que celui de la Bolivie, des revirements brusques et imprévisibles peuvent se produire, provoqués par des situations contingentes. Ce n'est toutefois pas son plus gros problème. Il n'y a pas de meilleur exemple de la ruine du pragmatisme politique que l'actuel gouvernement bolivien. Toute sa manière d'opérer, depuis la campagne électorale jusqu'à aujourd'hui, a placé le gouvernement de Rodrigo Paz dans un champ de mines. Il est incapable de conclure des accords qui désamorceraient la mobilisation sociale, car cela l'obligerait à prendre des engagements de nature stratégique (comme ne pas modifier la Constitution et s'abstenir de privatiser les entreprises et les ressources, par exemple). Le caractère politique du président le conduirait à signer ces engagements pour les piétiner dès le lendemain, comme il l'a fait jusqu'à présent : il continuerait à brûler en un temps record le peu de crédibilité qui lui reste et à risquer de faire face à nouveau à la fureur des barricades. Le gouvernement s'est mis dans une situation où respecter ceux qui l'ont porté au pouvoir implique de trahir l'oligarchie et Trump, et vice versa.
Le défi pour le mouvement populaire consiste à surmonter le développement inégal de sa subjectivité politique. En son sein cohabitent des positions très diverses : depuis les radicaux, qui ne sont pas disposés à céder tant qu'ils n'auront pas obtenu la démission du président ; en passant par ceux qui accepteraient des compromis intermédiaires ; des secteurs qui, rejetant la mobilisation « politique », acceptent une mobilisation qui formule des revendications « économiques » ; jusqu'à une large frange qui, malgré son mécontentement face au gouvernement et à la situation du pays, n'a pour l'instant pas l'intention de se joindre à la lutte. Ce développement inégal s'inscrit au cœur des contradictions et des tensions internes au sein des organisations populaires. Surmonter ces tensions pour construire une perspective politique nationale est une tâche incontournable (comme ce fut le cas lors du cycle de luttes de 2000-2005, lorsque fut forgé le « Programme d'octobre », dont les axes centraux étaient la nationalisation du gaz et la convocation d'une Assemblée constituante). Dans cette tâche, le rôle de la gauche et des militants sociaux est essentiel.
Vladimir Mendoza Manjón
https://jacobinlat.com/2026/05/la-rebelion-boliviana-puede-abrir-el-camino/
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Avec le règlement Retour, l’Union européenne amplifie sa guerre contre les migrantEs
Le Nouveau pacte européen sur la migration et l'asile, adopté en 2024 par le Parlement européen, vise à fermer les frontières de l'UE aux exiléEs. Le règlement Retour, qu'il vient d'adopter, vise à les en chasser.
10 avril 2026 | tiré d'Europe solidaire sans frontières Germain Gillet | Crédit Photo. Martin Noda / Hans Lucas - Photothèque Rouge
https://www.europe-solidaire.org/spip.php?article78887
Réuni en session plénière le 26 mars, le Parlement européen a validé la version du règlement dit « Retour » portée par les députéEs de droite et d'extrême droite visant à établir « un système commun en matière de retour des ressortissants de pays tiers en séjour irrégulier » dans l'Union européenne (UE). « Une victoire historique », selon l'eurodéputé et vice-président des Républicains Bellamy, principal concepteur de ce règlement raciste, interviewé par Valeurs actuelles. « La mise à mort du droit international », selon Migreurop (26 mars) qui en produit une analyse détaillée.
Une régression historique
Ce règlement durcit brutalement la directive Retour datant de 2008 qui offrait déjà un cadre juridique commun à l'UE mais qui était jugée insuffisamment efficace pour réprimer et expulser. Notamment, cette directive laissait une marge de manœuvre aux États membres pour mettre en œuvre les règles de l'UE dans leur droit national. Désormais, en la matière, c'est le règlement européen qui prime.
Selon la directive de 2008, l'enfermement des exiléEs devait théoriquement intervenir en dernier ressort. Il devient quasi systématique du fait d'une extension des motifs de détention (dont le « manque de coopération » !) y compris pour les personnes considérées « vulnérables » (mineurEs, demandeurEs d'asile, malades ne supportant pas l'enfermement). Le texte ouvre aussi la possibilité que la détention administrative s'effectue dans des établissements pénitentiaires.
La durée maximale de la rétention administrative (90 jours en France) est portée à deux ans, et est cumulable d'un État à un autre. Et si les États estiment qu'il y a menace à l'« ordre public » et à la « sécurité », ils pourront la prolonger sans limite maximum. Durcissement également des interdictions de retour pour les expulséEs, quasi automatiquement voire indéfiniment.
Expulser plus vite
Désormais, le recours contre une décision d'expulsion n'est plus suspensif. Comble de cynisme : la personne conserve son droit de faire appel de son OQTF devant les tribunaux mais cet appel ne retarde plus son expulsion ! Elle est par ailleurs obligée de « coopérer activement » à son renvoi — et notamment d'accepter de subir une fouille et d'autres humiliations — sous peine de sanctions financières ou pénales. Au passage, le règlement supprime le « retour volontaire » (qui accompagnait, y compris financièrement, les migrantEs souhaitant retourner dans leur pays d'origine). « La règle devient le départ forcé », se vante Bellamy dans son interview au magazine d'extrême droite.
Expulser plus loin
Jusqu'à aujourd'hui, le pays de « retour » (celui de la nationalité des migrantEs) devait figurer sur la mesure d'expulsion. Pour contourner le risque que le pays en question refuse de les accueillir, la nouvelle législation permet de les envoyer dans des pays avec lesquels iels n'ont aucun lien mais avec lesquels l'UE ou ses États membres ont conclu des accords. À charge de ces pays de les gérer à leur guise — de les expulser à nouveau, de les enfermer dans des « hubs de retour », etc. Ces mesures viennent compléter les textes adoptés en février dernier par le Parlement européen permettant de renvoyer les demandeurEs d'asile dans des pays soi-disant « sûrs » comme le Bangladesh, le Maroc, la Tunisie ou l'Égypte !
Abolition du règlement Retour, du Pacte européen sur la migration et l'asile et de toutes les législations racistes anti-migrantEs.
Liberté de circulation et d'installation ! Régularisation de toustes les sans-papiers !
Germain Gillet
P.-S.
• Hebdo L'Anticapitaliste - 795 (09/04/2026). Publié le Vendredi 10 avril 2026 à 16h31 :
https://lanticapitaliste.org/actualite/antiracisme/avec-le-reglement-retour-lue-amplifie-sa-guerre-contre-les-migrantes
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Le dilemme de Trump, comment contraindre un pays que l’on ne peut envahir ?
Démarrée le 28 février, la guerre que les États-Unis et Israël ont entrepris seuls et sans alliés, soi-disant pour « finir le travail » engagé par la guerre des « 12 jours » d'à peine un an plus tôt prend l'allure d'un fiasco.
Tiré de Recherches internationales
Michel Rogalski
Directeur de la revue Recherches internationales
Isolé d'abord dans son pays dont les sondages témoignent d'un rejet à hauteur de plus de soixante pour cent, Trump qui rencontre l'hostilité des Démocrates peine à convaincre son électorat MAGA qu'il avait entraîné sur un programme de paix et d'arrêt de toute expédition guerrière. Prétextant un possible accès à l'arme nucléaire de l'Iran, le déroulement du conflit s'est déplacé autour de l'enjeu du détroit d'Ormuz qui inquiète beaucoup plus la population des États-Unis qui en ressent l'impact dans son quotidien.
S'emparant de ce nouveau conflit surgi dans la guerre et cherchant à impliquer ses alliés occidentaux, il a dû prendre conscience que la plupart de ceux-ci ayant condamné l'intervention et ayant affirmé à maintes reprises que ce n'était pas leur guerre, refusaient tout également de se joindre à lui militairement sur la question du détroit d'Ormuz. La réaction de Trump fut immédiate : colère contre ses alliés et contre l'OTAN et menaces de s'en souvenir. Bref, un isolement diplomatique sans précédent. Il lui fallut également gérer sa difficile relation avec l'allié israélien dont les objectifs n'étaient pas forcément les mêmes, pas plus que les moyens à employer. Jusqu'au-boutiste, Israël soucieux de renverser le régime iranien dans l'espoir que ses nouveaux dirigeants accepteraient l'idée d'abandonner tout programme nucléaire, voulait continuer les frappes jusqu'à une capitulation de l'adversaire.
Mais plusieurs accrocs surgirent qui perturbèrent le scénario. Tout d'abord l'impréparation et la précipitation ont nui aux opérations. Ensuite la surprenante résilience du gouvernement iranien dont on claironnait qu'il ne pouvait que s'effondrer rapidement. Puis l'efficacité des ripostes iraniennes qui réussirent à détruire, avec des pertes considérables en matériels, la quasi-totalité des bases américaines pré-positionnées dans les États de la péninsule arabique, entraînant toute la région dans le conflit. Ajoutons à cela l'entré active du Hezbollah dans les hostilités ouvrant un second front pour Israël et surtout le contrôle par l'Iran du détroit d'Ormuz donnant une dimension mondiale à cet affrontement qui pourrait s'élargir à des menaces sur les câbles sous-marins de communication.
Cette guerre que l'on désigne à tort d'asymétrique – ce type de guerre désignait essentiellement les luttes de guérillas du XX° siècle, notamment en faveur des indépendance contre les métropoles coloniales – a durement frappé l'Iran, mais a en même temps révélé l'éventail des armes utilisées par celui-ci et sa capacité à en reconstruire rapidement. Il s'agit en fait de guerre dissymétrique comme ce fut le cas des guerres engagées contre la Serbie ou la Libye. Les raids aériens et les frappes de missiles ont causé d'immenses dégâts et de nombreuses victimes en Iran et le pays mettra plusieurs années à panser ses blessures et à en effacer les séquelles.
La hantise des guerres passées – Vietnam, Irak, Afghanistan – et les pertes de soldats constituaient une ligne rouge que Trump savait ne pas pouvoir franchir sauf à s'engager dans une opération coûteuse en soldats et pour l'économie américaine. Bref, le bourbier et l'enlisement impensables à six mois des élections de mi-mandat prévues pour novembre et d'autres dates importantes pour l'agenda politique.
Or, s'il est une leçon que l'on peut tirer de différends conflits, c'est qu'on ne peut renverser un régime – de 90 millions d'habitants – uniquement par des frappes de missiles ou de bombardements massifs. Il faut occuper le terrain, le contrôler et mettre en place un nouveau régime acceptable par les populations. Faute de la possibilité d'une telle option le dilemme de Trump est rapidement devenu : comment peut-on contraindre un pays que l'on ne peut envahir ?
Les différentes phases de cette guerre ne sont que des tentatives successives qui s'enchaînèrent sans succès, parfois arrêtées dès le deuxième jour, donnant l'impression d'un président versatile qui n'était qu'à la recherche d'un moyen efficace pour obtenir ce qu'il voulait. Et il est bien difficile de sortir un lapin du chapeau toutes les semaines. En réalité Trump, au-delà de ses revirements poursuit toujours le même but – contraindre l'Iran – et tourne en rond à trouver la méthode efficace.
Les tentatives se sont succédées. D'abord, sur suggestion israélienne, la décapitation des chefs religieux, militaires et politiques du régime au travers d'assassinats ciblés. Mais le régime a démontré sa capacité de survie et a fait arriver aux commandes une nouvelle équipe, bien préparée, et farouchement déterminée à poursuive le combat avec souvent plus d'intransigeance. Puis a succédé une longue phase de bombardements massifs visant à détruire le potentiel militaire de l'Iran et ses infrastructures énergétiques. Jusqu'au 7 avril, où, faute de résultats, la décision d'un cessez-le-feu est décidée. Mais entre temps la guerre s'était élargie au front libanais avec l'entré en action du Hezbollah et surtout au détroit d'Ormuz désormais sous contrôle iranien. Devant ce nouveau front les États-Unis tente l'ouverture d'une nouvelle opération – « Le Projet liberté » - d'escorte militaire de bâtiments dans le détroit d'Ormuz qui durera … 48h, puis le blocus filtrant bloquant les navires sortants. Pendant ce temps était agité la menace un débarquement au sol afin de récupérer les stocks d'uranium enrichis, ou bien évoqué l'existence de négociations en cours souvent démenties par les interlocuteurs supposés, ou encore invoqué des dissensions au sein du régime iranien.
L'urgence pour les États-Unis est devenue celle du déblocage du détroit d'Ormuz pour lequel ses alliés se gardent bien de se joindre militairement. Tout le reste est repoussé à plus tard lors de l'ouverture de négociations, notamment les buts de guerre affichés et donc le nucléaire. Pour l'instant l'Iran n'a cédé sur rien et a obligé ses adversaires à déplacer le contentieux sur le détroit d'Ormuz à régler au plus vite, reportant à plus tard la discussion sur les autres sujets. Trump, poussé par la hâte d'en finir pour faire face aux échéances internes qui approchent aux États-Unis permet aux Iraniens d'être maîtres du temps et d'obliger leur adversaire principal à une formule qui ressemblera à l'Accord signé en 2015. Bref, sur les trois points prétextés – le nucléaire, le potentiel balistique et l'aide aux proxis, sans compter la nature du régime – une guerre pour rien.
On ne peut s'interroger sans évoquer le contexte souvent abordé par les medias. Deux mots reviennent : le pétrole et la Chine. L'agression contre le Venezuela visait explicitement à s'assurer le contrôle de son pétrole dont une large partie de ses exportations étaient dirigées vers la Chine. Faire d'une pierre deux coups en s'emparant du pétrole vénézuélien et en priver la Chine. La guerre d'Iran doit être également appréciée à l'aune de la vive rivalité entre la Chine et les États-Unis. L'énergie en est une composante essentielle.
Les conséquences se dessinent déjà à grands traits. La région moyen-orientale en sera bouleversée. La protection américaine en matière de sécurité sera discréditée. Les pays « protégés » par des accords de défense sont devenus les premières cibles et ont subi de sérieux dommages ainsi que les intérêts américains qui s'y trouvaient. Une leçon sera certainement retenue par les États-Unis : rapprocher des bases militaires près d'un ennemi potentiel a pour effet d'en faire les premières cibles facilement touchées en cas de conflit. Les pays de la région devront repenser leurs stratégies sécuritaires d'une autre façon.
Une autre leçon doit être méditée. À aucun moment la question de l'arsenal nucléaire d'Israël n'a été posée. Pourquoi ce qui a été possible pour l'Amérique latine et l'Afrique – en faire des continents dénucléarisés - ne le serait-il pas pour le Moyen-Orient ? Pour l'Iran s'engager à renoncer à l'arme nucléaire, pour Israël démanteler la sienne. Chiche !
Cette chronique est réalisée en partenariat rédactionnel avec la revue Recherches internationales à laquelle collaborent de nombreux universitaires ou chercheurs et qui a pour champ d'analyse les grandes questions qui bouleversent le monde aujourd'hui, les enjeux de la mondialisation, les luttes de solidarité qui se nouent et apparaissent de plus en plus indissociables de ce qui se passe dans chaque pays.
Site : http://www.recherches-internationales.fr/
https://shs.cairn.info/revue-recherches-internationales?lang=fr
Mail : recherinter@paul-langevin.fr 6, av. Mathurin Moreau ; 75167 Paris Cedex 19
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Vers une intervention trumpiste à Cuba ?
L'inculpation de Raúl Castro par l'administration Trump s'inscrit dans une escalade des pressions contre Cuba. Sur fond de crise économique et de tensions géopolitiques, certains craignent désormais une nouvelle intervention des États-Unis dans l'île.
28 mai 2026 | Hebdo L'Anticapitaliste - 802
https://lanticapitaliste.org/actualite/international/vers-une-intervention-trumpiste-cuba
Le 20 mai 2026, le ministère de la Justice de Donald Trump a inculpé Raúl Castro pour meurtre. Raúl, le frère de Fidel Castro, est âgé de 94 ans et faisait partie des révolutionnaires qui ont renversé le gouvernement du dictateur Fulgencio Batista en 1959 et établi un État communiste pro-soviétique en 1961. Les accusations portées contre lui remontent à février 1996, lorsqu'un groupe d'exiléEs cubainEs appelé « Brothers to the Rescue » a envoyé deux avions vers Cuba, mais ceux-ci ont été abattus par des avions de chasse cubains alors qu'ils se trouvaient encore dans l'espace aérien international, tuant quatre personnes à bord. Aujourd'hui, le gouvernement Trump tient Raúl Castro, qui a occupé les fonctions de dirigeant du Parti communiste cubain (PCC) et de chef de l'État, pour responsable de ces décès.
Changement de régime à la vénézuélienne
Les États-Unis ont pratiquement dès le début imposé un embargo à Cuba, tenté d'assassiner Fidel Castro à de nombreuses reprises, soutenu une tentative d'invasion et, plus récemment, tenté d'affaiblir Cuba en coupant son approvisionnement en pétrole, ce qui a eu de lourdes conséquences pour le peuple cubain. Il semble désormais que Trump souhaite mettre fin au régime du PCC et lui trouver un remplaçant qui ouvrirait le pays au commerce et aux investissements étrangers, y compris ceux des exiléEs cubainEs.
Trump estime que son opération du 3 janvier 2026, au cours de laquelle les États-Unis ont brièvement envahi le Venezuela et capturé le président Nicolás Maduro et son épouse Cilia Flores pour les amener à New York afin qu'ils y soient jugés, a été un immense succès. Lors d'une conférence de presse, Trump a déclaré : « Il s'agit là de l'une des démonstrations les plus impressionnantes, efficaces et puissantes de la puissance et de la compétence militaires américaines de toute l'histoire des États-Unis. »
Trump pourrait considérer cette opération comme un modèle pour une action similaire à Cuba. Bien que le secrétaire d'État Marco Rubio, d'origine cubaine et ayant passé une partie de son enfance à Miami, en Floride, bastion des exiléEs cubainEs conservateurEs, souhaite voir le PCC remplacé par un État et une économie capitalistes, il semble préférer un règlement négocié à une action violente. Les Américains peuvent-ils trouver une personnalité disposée à traiter avec eux pour opérer cette transition, quelqu'un comme Delcy Rodríguez, qui a remplacé Maduro à la présidence du Venezuela et a cédé à Trump, permettant aux entreprises américaines de commencer à prendre le contrôle de l'industrie pétrolière ?
Une nouvelle aventure impérialiste de Trump
Le danger est que, si une solution n'est pas trouvée rapidement, sans pétrole pour l'éclairage et le chauffage des logements et des hôtels, et sans énergie pour faire fonctionner le réseau d'eau et les machines du pays, l'économie et le gouvernement cubains pourraient s'effondrer, entraînant le chaos, la criminalité et la violence comme on le voit en Haïti. Si les États-Unis et l'Iran parviennent à un accord mettant fin à la guerre, Trump serait alors libre de se lancer dans sa prochaine aventure impérialiste, quelle que soit la forme que prendra son intervention à Cuba.
Trump et Rubio ont récemment envoyé le directeur de la CIA, John Ratcliffe, à Cuba, où il a rencontré le ministre cubain de l'Intérieur. Il a proposé au pays une aide de 100 millions de dollars, mais le président cubain Miguel Diaz-Canel a déclaré que son gouvernement préférerait que les États-Unis lèvent leur blocus. Raúl Castro était présent lors des pourparlers, alors même que les États-Unis préparaient son inculpation.
Il n'y a eu que quelques petites manifestations aux États-Unis contre l'ingérence américaine à Cuba, alors qu'il y a près de trois millions de CubainEs aux États-Unis, dont la moitié en Floride et d'autres au Texas, en Californie et dans le New Jersey. Ces immigréEs sont arrivéEs par vagues depuis les années 1960, et il y a peu d'amiEs du gouvernement cubain parmi eux. Beaucoup soutiendraient une intervention américaine. Les manifestations aux États-Unis ont été organisées par de petits groupes de gauche qui ont soutenu le gouvernement communiste cubain, et ils bénéficient de peu de soutien au sein de la société américaine. Pourtant, des sondages récents montrent que seuls 15 à 25 % de la population des États-Unis soutiendraient une intervention militaire. Trump souhaiterait remporter une victoire après avoir échoué à gagner la guerre contre l'Iran.
Dan La Botz, traduction Henri Wilno
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Tirer les leçons des revers et aller de l’avant
Au cours du dernier demi-siècle, le mouvement syndical américain a connu plus de défaites — et encore plus d'incapacité à se battre — que de victoires. Les défaites ne sont toutefois pas permanentes. Les victoires non plus. Ce que nous en retirons dure souvent bien plus longtemps que les détails de l'événement lui-même.
Mai/Juin 2026 | tiré et traduit du site Against the Current n° 242 | Photo : L'UAW a accepté un système de salaires et d'avantages sociaux à deux vitesses lors des négociations de concessions de 2006. Le contrat de 2023 a finalement mis fin à la différence salariale, mais n'a pas rétabli l'intégralité des avantages sociaux. (Jim West)
https://againstthecurrent.org/atc242/learning-advancing-from-setbacks/
En janvier 1919, à la suite de la répression de ce qui fut appelé « le soulèvement spartakiste » à Berlin, Rosa Luxemburg écrivit :
« En raison de la contradiction, aux premiers stades du processus révolutionnaire, entre la tâche qui se pose avec acuité et l'absence de toute condition préalable pour la résoudre, les batailles individuelles de la révolution se soldent par une défaite formelle. Mais la révolution est la seule forme de « guerre » — et c'est là une autre loi particulière de l'histoire — dans laquelle la victoire finale ne peut être préparée que par une série de « défaites ».
« Où en serions-nous aujourd'hui sans ces « défaites », dont nous tirons l'expérience historique, la compréhension, la force et l'idéalisme ? » (Extrait de L'ordre règne à Berlin, 14 janvier 1919. Rosa Luxemburg, ainsi que Karl Liebknecht, furent assassinés le lendemain par des paramilitaires d'extrême droite.)
Bien qu'il y ait davantage de place pour des victoires partielles dans les luttes contractuelles et les campagnes de syndicalisation que dans les « batailles individuelles de la révolution », les commentaires de Luxemburg méritent d'être gardés à l'esprit alors que nous examinons la situation du mouvement ouvrier américain et les attaques dont il fait l'objet dans le contexte des défaites et des revers, ponctués de victoires occasionnelles, qui ont marqué le mouvement au cours des 50 dernières années.
Depuis le milieu des années 1970, lorsque les politiciens et les banquiers ont exigé, et que les syndicats municipaux ont accepté, des licenciements et des concessions contractuelles pendant la crise budgétaire de la ville de New York, suivis par les concessions faites par l'UAW lors des négociations avec Chrysler en 1979, les travailleurs et leurs syndicats ont été soumis à des attaques incessantes.
À peu près à la même époque, la déréglementation des secteurs du transport routier et aérien a ouvert la voie à des pertes d'emplois massives, à des concessions sur les salaires et les avantages sociaux, ainsi qu'à des restructurations dans ces secteurs. Au cours des années qui ont suivi, le taux de syndicalisation dans le secteur privé a chuté d'environ 25 % à 6 %, à mesure que des usines fermaient, que les syndicats étaient démantelés, que des emplois étaient supprimés en raison de l'automatisation et de l'informatisation, et que le droit du travail était bafoué par des employeurs farouchement antisyndicaux.
Les taux de syndicalisation dans le secteur public ont mieux résisté (se maintenant entre 33 % et 35 % entre 1975 et 2024), grâce à l'expansion de l'emploi public et à l'adhésion de nouveaux groupes de travailleurs aux syndicats. Et ce, malgré les coupes des gouvernements fédéral et des États dans le soutien aux services sociaux, la baisse des taux d'imposition des riches et, dans le Wisconsin en 2010, le démantèlement du droit d'adhérer à un syndicat.
Puis, en 2025, le gouvernement américain sous Trump a licencié plus de 300 000 fonctionnaires fédéraux — dont une majorité de femmes et de personnes de couleur — et a mis fin au droit des syndicats de représenter bon nombre de ceux qui sont restés. (Certains de ces licenciements ont depuis été annulés ou jugés illégaux.)
Comme lors des précédentes périodes de montée de la réaction de droite, les femmes et les personnes de couleur ont été la cible d'attaques accrues de la part de Trump et de ses partisans. Les attaques à leur encontre sont trop nombreuses pour être énumérées, mais la politique et l'idéologie qui les sous-tendent ont été clairement mises en évidence lorsque le multimilliardaire Elon Musk, qui a pris la tronçonneuse de DOGE pour s'en prendre au personnel fédéral, a relayé un tweet disant : « Si les hommes blancs deviennent une minorité, nous serons massacrés… La solidarité blanche est le seul moyen de survivre. »
Résistance et expérience
Tout au long de cette période, il y a eu une résistance aux coupes budgétaires et aux licenciements. Des travailleurs des transports en commun aux ouvriers des conserveries en passant par les employés des abattoirs ; des employés des compagnies aériennes aux journalistes ; les enseignants, les employés d'UPS, les ouvriers de l'automobile, les infirmières, les travailleurs des télécommunications et bien d'autres se sont organisés pour défendre leurs emplois, leurs salaires et leurs avantages sociaux.
Il y a eu des grèves — parfois couronnées de succès, souvent non. Mais il y a aussi eu des reculs et, parfois, des capitulations. Certains des mêmes syndicats qui ont capitulé une année se sont battus l'année suivante, et vice versa. Il y a eu quelques victoires partielles mais, dans l'ensemble, la classe ouvrière a connu « une série de défaites ».
Les défaites ne sont toutefois pas que des défaites, si nous pouvons en tirer « une expérience historique, une compréhension, un pouvoir et un idéalisme ». Il est assez clair que c'est ce qui s'est produit. Les militants du XXIe siècle se sont inspirés de l'expérience des militants des années 1970, 1980 et 1990.
Les leçons tirées ont été mises en pratique par des enseignants à Chicago et à Los Angeles, ainsi que lors de la « Red State Revolt » de 2018. Les succès de la syndicalisation chez Amazon et Starbucks, la défaite des bureaucraties de longue date au sein de l'UAW et des Teamsters, la grève « Stand Up » de 2023 — tous ces événements se sont appuyés sur l'expérience historique des luttes qui les ont précédés.
Nous avons également constaté un changement dans la manière dont la politique de la classe ouvrière est discutée et pratiquée à gauche. À la suite de la journée « A Day Without Immigrants » en 2006, les célébrations du 1er mai sont devenues plus courantes, tout comme les discussions sur les grèves générales (qu'elles soient appelées grèves générales, grèves sociales, grèves de masse, black-outs économiques ou autre n'a qu'une importance secondaire). Ce mouvement a été renforcé par l'appel du président de l'UAW, Shawn Fain, invitant les syndicats à aligner les dates d'expiration de leurs conventions collectives sur le 1er mai 2028.
À Minneapolis, s'appuyant sur les discussions autour des grèves générales, ainsi que sur leurs propres expériences de coordination entre syndicats et sur les manifestations de masse qui ont suivi le meurtre de George Floyd, des militants ont récemment montré comment combiner la lutte pour la défense des immigrés avec les outils de la mobilisation de masse et de la perturbation économique.
Ils ont réorienté les piquets de grève itinérants vers l'ICE Watch, remis les piquets de masse à l'ordre du jour et trouvé des solutions de contournement aux clauses de non-grève. Les syndicats d'enseignants, qui cherchaient à protéger leurs élèves de l'ICE, et le SEIU, qui a répondu à la demande de ses membres menacés, ont été particulièrement impliqués. Cela a été suivi d'une présence significative des syndicats du Minnesota et de leurs membres lors du No Kings Day à la fin du mois de mars.
Une nouvelle génération de jeunes militants socialistes suit les traces, tout en modifiant la voie, de ceux qui se sont engagés à organiser le mouvement de la base vers le sommet sur les lieux de travail dans les années 1970 et 1980. Et que l'on pense ou non que les Teamsters for a Democratic Union (TDU) ont raison de soutenir le président du syndicat Sean O'Brien, beaucoup d'entre nous en ont tiré de précieuses leçons et pouvons tous convenir qu'il est positif que les TDU aient survécu et se soient développés au point que leur soutien ait de l'importance tant à l'intérieur qu'à l'extérieur de l'IBT.
De grandes limites
Il est toutefois important de reconnaître que, quelles que soient les avancées réalisées, elles n'ont pas entraîné de changement profond dans les relations de classe. Il n'y a pas eu de victoires syndicales chez Amazon depuis la première à Staten Island il y a quatre ans ; les travailleurs syndiqués d'Amazon et de Starbucks sont toujours sans convention collective (le NLRB a récemment ordonné à Amazon de reconnaître le syndicat et de négocier avec lui dans son entrepôt de Staten Island).
La victoire de l'UAW lors de sa grève « Stand Up » a été suivie d'une campagne de syndicalisation réussie chez Volkswagen à Chattanooga, mais n'a pas déclenché de vague de syndicalisation dans le Sud ; et malgré le Federal Unionists Network, la réponse des syndicats aux suppressions d'emplois et à la perte du droit même de se syndiquer a été tout aussi efficace pour les fonctionnaires fédéraux en 2025 qu'elle l'avait été pour les contrôleurs aériens en 1981 — c'est-à-dire pas du tout.
Et malgré la large opposition de la classe ouvrière au bombardement de l'Iran par Trump, au moment où ces lignes sont écrites, seuls deux grands syndicats nationaux de l'AFL-CIO — le SEIU et le National Nurses United — ont publié des déclarations s'opposant à la guerre. Des sections locales et d'autres instances s'opposent à la guerre, tout comme le syndicat United Electrical Workers, qui n'appartient pas à l'AFL-CIO. En matière d'internationalisme et de guerre, il y a clairement encore beaucoup à apprendre.
La nécessité d'un véritable parti de la classe ouvrière aux États-Unis est l'un des exemples les plus évidents de « la tâche qui se pose avec acuité et de l'absence de toute condition préalable pour la résoudre » à laquelle nous sommes confrontés. Le succès des candidats se présentant ouvertement comme socialistes, que ce soit au sein ou en dehors du Parti démocrate, a changé la manière dont la gauche aborde l'utilisation de la politique électorale.
Le nombre de candidats élus reste toutefois faible, et ni les partisans d'une rupture immédiate avec les démocrates, ni ceux qui envisagent une période plus longue pour tenter de renforcer le mouvement de l'intérieur du PD n'ont présenté de stratégie claire sur la manière de créer un parti de masse de la classe ouvrière. Une condition préalable absolument nécessaire est de déterminer comment répondre au mieux et contester le soutien à la suprématie blanche et à d'autres formes de politique autoritaire au sein de la classe ouvrière.
Aller de l'avant
Si les militants, les dirigeants et les membres syndicaux doivent intensifier leurs efforts pour lutter contre le patronat sur le lieu de travail et pour une plus grande démocratie au sein de leurs syndicats, répondre à l'attaque généralisée contre les travailleurs exige une vision multiforme du rôle des syndicats. Cela inclura, sans s'y limiter, les points suivants :
• Adopter des revendications et des pratiques pour répondre aux catastrophes et crises liées au climat. Un certain nombre de syndicats, notamment dans les métiers du bâtiment et de l'éducation, le font déjà et, ce faisant, plaident en faveur d'une transition juste vers une économie verte.
• Cela conduit naturellement à affirmer que les syndicats ne devraient pas se contenter de lutter pour avoir du travail, mais aussi pour déterminer quel travail est effectué. Alors que certains syndicats du bâtiment militent pour davantage d'énergie solaire et éolienne, d'autres soutiennent la construction de centres de données d'intelligence artificielle (IA) gourmands en énergie et en eau. Si tous ces projets créent des emplois dans le bâtiment, le choix de ce qui est construit a son importance.
• Il en va de même dans l'industrie automobile ; l'UAW devrait-il lier son avenir à la production de véhicules particuliers ou à celle de tramways, de bus et de rames de métro ? Le mouvement syndical devrait se battre pour garantir que des biens socialement utiles soient produits — par une main-d'œuvre syndiquée.
• Mettre l'accent sur la nécessité de résister à la montée de l'autoritarisme aux États-Unis et aux guerres qui y sont liées. Nous voyons des syndicats se mobiliser pour affronter l'ICE. Il faut que davantage de personnes s'expriment contre la guerre en Iran.
• Contester le contrôle des milliardaires sur l'IA. La généralisation de l'IA est la dernière manifestation de la volonté des capitalistes d'automatiser, de remplacer les travailleurs par des ordinateurs, des robots et des algorithmes. Elle risque de coûter leur emploi à des millions de cols bleus et de cols blancs. Mais elle a aussi le potentiel d'augmenter la productivité d'une manière qui pourrait profiter à des millions de cols bleus et de cols blancs. Une semaine de travail plus courte ou moins d'emplois au total ? Qui décidera de ce que ce sera ? Pour ne citer qu'un exemple, le TWU et l'ATU sont déjà profondément engagés dans la lutte contre les bus autonomes, afin de défendre à la fois les emplois de leurs membres et les services rendus à leurs communautés.
Alors qu'une partie de la gauche adopte le « populisme économique de gauche » pour guider son travail électoral, il y a un risque que le fait de soulever des questions de race ou de genre soit considéré comme « divisant la classe ouvrière » et doive donc être reporté à une date ultérieure. Ce serait une erreur. Lutter pour l'égalité et la justice raciales et de genre fait partie du processus d'unification de la classe ouvrière.
Briser les barrières
Une bataille idéologique fait rage autour des questions d'égalité et de justice. Il y a également une bataille économique concernant l'accès aux ressources telles que l'emploi, le logement et l'éducation. Les syndicats doivent s'impliquer davantage dans les discussions sur la manière dont ces questions s'influencent mutuellement et sur les revendications ou les politiques qui en découlent.
Il peut sembler étrange de soutenir que nous devons élargir les frontières de ce pour quoi les syndicats se battent alors qu'ils n'ont pas encore trouvé la clé pour préserver ce qu'ils avaient autrefois. Mais c'est peut-être précisément parce qu'ils n'ont pas trouvé cette clé qu'ils doivent élargir les objectifs du mouvement syndical — et, en luttant pour une vision plus large de la raison d'être des syndicats, regagner, espérons-le, l'initiative sur le lieu de travail.
Dans son dernier article cité plus haut, Luxemburg pose la question suivante :
« Il faut répondre à la question de savoir pourquoi chaque défaite s'est produite. S'est-elle produite parce que l'énergie combative des masses, fonçant vers l'avant, s'est heurtée à la barrière de conditions historiques immatures, ou est-ce que l'indécision, les hésitations et la fragilité interne ont paralysé l'élan révolutionnaire lui-même ? »
Remplacez « élan révolutionnaire » par « mouvement ouvrier » et la question est tout aussi valable pour nous qu'elle l'était pour la classe ouvrière allemande en période de crise révolutionnaire. C'est une question utile à se poser, de temps à autre, après des défaites, des revers et des victoires partielles.
Mai-juin 2026, ATC 242
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Comment les oligarques dominent nos démocraties
L'IA évolue très rapidement. Donc, peu d'entre nous comprenons vraiment où elle mène et quel rôle elle va jouer. Mais une chose est claire : cette transformation technologique est dans les mains de très, très peu de gens qui la contrôlent. Ils sont convaincus que ce sera un outil de profit.
Democracy Now, 27 mai 2026
Traduction, Alexandra Cyr
Amy Goodman
En terminant cette émission, nous discuterons d'un nouvel ouvrage qui illustre comment le pouvoir des ultra riches et de l'administration Trump qui se déploient sous nos yeux n'est pas qu'une parure sur le moment politique actuel. Il s'agit d'une caractéristique fondamentale de notre système démocratique. Alors que le monde se dirige vers encore plus d'inégalité de richesse le pouvoir des oligarques est plus redoutable que jamais.
Le professeur de science politique de l'Université Northwestern, M. Jeffrey Winters soutient que l'incapacité des États à traiter ces inégalités est voulue. Son nouvel ouvrage : The Blind Spot : How Oligarchs Dominate Our Democracies. Il a aussi rédigé un article dans Mother Jones intitulé : « Tax Me If You Can : Oligarchs are robbing America blind and the IRS is powerless to stop them ». Il écrit : « Comment les oligarques ont-ils progressé dans leur volonté d'acquérir du pouvoir en nous volant sous nos yeux ? Bien, cela repose en grande partie sur leur habilité à neutraliser ce qui paraît être la plus grande menace à leur domination : la capacité du gouvernement à les taxer, à contrôler ceux et celles qui trichent face à leurs responsabilités ».
Nous rejoignons maintenant le professeur Winters à Chicago à l'Université Northwestern. Merci beaucoup d'être avec nous.
Expliquez-nous votre thèse exposée dans votre article dans Mother Jones et dans votre livre, The Blind Spot.
Prof. Winers : Bien, ça commence avec ce qui ressemble à une contradiction : les États-Unis sont clairement un pays où la démocratie n'a cessé de progresser au fil de son histoire en étant beaucoup plus inclusive, mais il est aussi devenu plus inégalitaire. Ça n'a pas grand sens. De fait non seulement sommes-nous devenus plus inégalitaires mais littéralement les démocraties, partout dans le monde, sont des sociétés parmi les plus inégalitaires qui soient dans l'histoire humaine. On se gratte la tête : si dans les dictatures seuls les oligarques et les plus puissants détiennent le pouvoir complètement, on peut s'attendre à ce que la richesse soit de plus en plus concentrée et que la population moins favorisée en reçoive très, très peu. Mais dans une démocratie, où le pouvoir est partagé, on devrait s'attendre à ce que les inégalités soient tenues en échec. Mais c'est l'inverse qui se produit.
C'est donc, en quelque sorte le point de départ de mon livre. Je tente d'y séparer, d'examiner à la lumière de l'histoire, ce qui en matière de pouvoir de la richesse est combiné et fusionné à la démocratie où nous devrions penser qu'il existe une participation au pouvoir. Mais les deux situations fonctionnent simultanément dans notre système.
A.G. : Dites-nous ce que veut dire l'image du Président Trump lors de son inauguration avec les seigneurs de la technologie derrière lui, ses supporters multimillionnaires. Ils ne l'ont pas toujours été mais parce qu'il est devenu Président, c'est la fraternité. Expliquez-nous ce que signifie peu de régulations et ce qu'est le rôle de l'IRS (agence de collecte des impôts américaine. N.d.t.)
J.F. : Désolé, j'ai eu un problème de son mais j'ai compris que votre question concernait les seigneurs de la technologie. Je pense que ce que nous devons comprendre c'est que les noms de ces gens qui nous sont de plus en plus familiers ne représentent que la partie la plus visible de ces oligarques riches et puissants dans notre système en ce moment. Il faut aussi comprendre qu'ils ne sont qu'une partie d'un phénomène structurel plus grand et plus profond. Donc, ces individus, par leur visibilité, rendent la population très consciente de leur pouvoir. Nous devons nous rappeler qu'il y a 20 ans, il n'y avait pas de noms de cette catégorie largement connus de tous, aujourd'hui c'est très différent. Donc nous les personnalisons mais il faut comprendre cela d'une manière plus profondément structurelle et historique.
A.G. : Vous dites qu'en ce moment, l'écart entre les riches et les pauvres est plus grand que ce qu'il était dans l'Europe féodale et même dans la Rome impériale esclavagiste. Professeur Winters expliquez-nous ce que cela signifie s.v.p.
J.F. : Alors, quand nous pensons à la Roma antique nous sommes plutôt conscient qu'il s'agissait d'une société inégalitaire. Elle n'était sûrement pas démocratique. Mais si vous examinez l'écart entre les sénateurs Romains les plus riches et un habitant moyen de l'empire, qu'il soit un esclave ou un petit fermier, le ratio entre les deux revenus était d'environ 16,000 pour un. Si on transpose ce phénomène dans les États-Unis d'aujourd'hui, l'habitant moyen que le magazine Forbes 400 compare à la médiane américaine, ont se retrouve avec un ratio de 140,000 pour un. Nous sommes donc dramatiquement, vraiment dramatiquement plus inégaux. Notre richesse est bien plus concentrée dans les mains d'un petit nombre qu'au paravent.
Et cela, si nous nous retrouvions dans un régime autoritaire ne serait même pas un enjeu. Mais voilà que ça se passe dans une démocratie. Dans mon livre je ne nie pas que les États-Unis soient une démocratie, au contraire. Nous avons le droit de vote, de parole. Les populations sont d'accord avec cela de multiples façons. Tout cela était d'ailleurs très important pour les pères de nation qui les ont mises en place. Mais ils voulaient aussi, parce qu'il y avait une crise d'oligarchie démocratique au moment d‘écrire la Convention constitutionnelle, s'assurer qu'il y aurait des sauvegardes introduites dans le système qui défendraient les plus riches, les oligarques de l'époque.
Donc, c'est comme cela que nous héritons d'un système qui est à la fois oligarchique et démocratique qui de fait n'a jamais existé au paravent dans l'histoire humaine. Nous avons toujours eu une pyramide de la richesse mais, dans le passé, elle a toujours été assurée par la force, la peur, le respect mêlé de crainte, et des intimidations de toutes sortes. Aujourd'hui nous sommes dans ce que j'appelle l'inégalité participative. Les inégalités sont incroyables et nous y participons.
A.G. : Comment l'IA contribue-t-elle à l'écart entre riches et pauvres, professeur Winters ?
J.F. : L'IA évolue très rapidement. Donc, peu d'entre nous comprenons vraiment où elle mène et quel rôle elle va jouer. Mais une chose est claire : cette transformation technologique est dans les mains de très, très peu de gens qui la contrôlent. Ils sont convaincus que ce sera un outil de profit. La compétition est relevée. La concentration des capitaux y est extraordinaire à tous les niveaux. Et plusieurs estiment qu'elle puisse mener à des pertes d'emplois à grande échelle.
Donc, si d'une part, vous concentrez la richesse dans les mains d'un petit nombre d'entreprises et des personnes qui les contrôlent, et que d'autre part, ce pourrait être la destruction de l'emploi dans la société, si donc c'est ce qui se joue, c'est la recette pour des inégalités extrêmes et je dirais le potentiel pour la déstabilisation de la société.
A.G. : (…) Vous dites que depuis 50 ans nous sommes dans une période d'inégalité explosive aux États-Unis qui menace la structure sociale. Comment gardez-vous espoir ? Comment changer cela ?
J.W. : L'espoir repose sur des politiques que nous pouvons introduire dès maintenant. Je veux parler brièvement de quelque chose qui s'appelle Corporate Transparency Act que la plupart d'entre nous ne connaissons pas, qui a été adopté en 2021 comme partie de la loi d'autorisation des dépenses en défense. Il stipule que les bénéficiaires des propriétaires de toutes les entreprises (du secteur) seraient publics, qu'il y aurait un registre. Parce qu'il est possible de créer une entreprise au Delaware, au Wyoming et ailleurs qui restera complètement secrète. Ce genre d'entités est très utiles aux oligarques pour s'évader du régime de taxation, pour déménager leur argent partout dans le monde secrètement. (Cette loi) doit être adoptée. En fait, en mars 2025, le ministère du trésor l'a essentiellement émasculée en exemptant 99% de toutes les entreprises d'y être soumises.
Ces batailles sont incroyablement importantes. Et c'est faisable. Il faut que la population en soit consciente et attentive à ces luttes fondamentales. Et ce n'est que le début. Il y a bien d'autres aspects (à tout ça) que je présente dans mon livre. (…) des idées sur quoi faire à propos de l'oligarchie.
A.G. : Le titre de ce livre est : The Blind Spot : How Oligarchs Dominate Our Democracies.
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Végan en temps de guerre
Le largage de rations végétariennes à ses militaires au combat est certainement un des aspects les plus surprenants de l'armée ukrainienne. En respect des choix alimentaires de ses combattant·es, elle leur permet même lorsqu'ils ou elles sont en zone de combat, d'avoir accès à de la nourriture végétalienne. Décidément, l'armée ukrainienne ne ressemble en rien aux autres armées du monde.
Ivanka, soldate au front, a raconté son expérience de militaire végane et de ses largages par drones.
« Récemment, j'ai vécu une expérience très particulière, je suis allée dans des endroits où la mission dure 15 à 20 jours et où il faut tout emporter avec soi, car il n'y a aucun moyen de se procurer de la nourriture... J'ai demandé à Кожної Тварини [Chaque animal] de me fournir leurs rations sèches véganes, car ils proposent d'excellents plats : bortsch, haricots, bouillie avec de la viande hachée de soja. J'ai emporté une ration pour deux jours et avant j'ai distribué les rations pour le reste du temps à ceux qui devaient nous livrer tout cela — les largages avaient lieu environ une fois tous les deux ou trois jours. Je les ai emballées, enveloppées avec du ruban adhésif et j'ai signé pour chaque largage [par drone]. » (1)
Pour en savoir plus sur Кожної Тварини, Margot, coordinatrice du projet « Rations végétaliennes pour les forces de défense ukrainiennes », a bien voulu répondre à nos questions.
Patrick Le Tréhondat
Peux-tu te présenter ainsi l'organisation « Koжна Тварина » (Chaque animal) et ses activités ?
Je m'appelle Margot, je suis coordinatrice du projet « Rations végétaliennes pour les forces de défense ukrainiennes » de l'organisation communautaire « Koжна Тварина ». À l'automne 2025, notre fondation a commencé ses activités. Notre objectif est de promouvoir le véganisme et de créer un mouvement pour les droits de tous les animaux en Ukraine.Parmi nos projets, nous proposons un cours gratuit sur le véganisme intitulé « Веган-експрес », le festival« Vegan Weekend », dans le cadre duquel nous collectons des fonds pour les Forces de défense ukrainiennes, « Трава pop-up » – un événement gastronomique axé sur une cuisine végétale originale et, bien sûr, il y a notre programme « Rations végétaliennes pour les forces de défense ukrainiennes », dans le cadre duquel nous envoyons des rations aux militaires qui ne consomment pas de produits d'origine animale. Nous créons également du contenu éducatif sur le véganisme sur les réseaux sociaux, nous avons un blog et un podcast « Ce n'est pas ton plat » sur la vie dans un monde non végan.
Que signifie pour vous le véganisme ? Peut-on dire que le véganisme porte en lui un projet de civilisation qui rompt avec le capitalisme ?
Le véganisme est une position éthique contre l'exploitation des animaux à quelque fin que ce soit. Les personnes de toutes opinions politiques peuvent être véganes.
Et ce n'est pas seulement une pratique alimentaire ? Vous défendez également la protection des animaux.
Le véganisme n'est pas seulement un régime alimentaire. Les animaux sont exploités dans des domaines très variés : fabrication de matériaux (cuir, fourrure, laine, soie, etc.), divertissement (cirques, delphinariums, équitation, chamelisme, utilisation dans le cinéma, etc.), élevage, vente d'animaux dits « de compagnie » (chats, chiens, poissons, animaux exotiques, etc.), les tests sur les animaux et dans bien d'autres domaines. Nous nous opposons à l'exploitation des animaux dans tous les domaines, à toutes fins. Le simple fait de renoncer seulement aux produits d'origine animale dans l'alimentation ne peut être considéré comme du véganisme.
En Ukraine, le véganisme est très répandu parmi les jeunes, en particulier parmi les jeunes radicaux, par exemple dans le mouvement féministe. Pourquoi le véganisme est-il si populaire en Ukraine ?
Nous ne disposons pas de données sur la prévalence du véganisme dans le mouvement féministe ou dans d'autres communautés. Mais l'année dernière, notre mouvement a mené une enquête nationale sur l'attitude des Ukrainien·nes à l'égard du bien-être animal et du véganisme. Mille personnes y ont participé. Selon ses données, 11 % des Ukrainien·nes ne mangent pas de viande, mais consomment d'autres produits d'origine animale, et 2 % des personnes s'identifient comme végétaliens. Les jeunes se sont révélés les plus ouverts au changement : 38 % dans la tranche d'âge 16-19 ans et 33 % chez les 20-29 ans.
Pour plus d'informations sur cette étude, vous pouvez consulter notre blog https://www.everyanimal.org/post/stavlennia-ukraintsiv-do-vehanstva
Comment pratiquer le véganisme dans un pays en guerre ?
À l'heure actuelle, il n'y a aucun obstacle à la pratique du véganisme dans notre pays, à l'exception, bien sûr, du front. Cependant, même au front, les militaires véganes trouvent le moyen de respecter leur position éthique. Et nous, en tant qu'organisation végane, essayons de les aider dans cette démarche en envoyant des rations véganes au front. Les supermarchés regorgent de produits végétaux les plus divers. Le marché compte des fabricants ukrainiens et étrangers d'alternatives végétales pour tous les goûts : saucisses végétales, fromages, viande hachée, boulettes, lait, yaourts, etc. Pour les habitants des petites villes et des villages, tous les produits peuvent être commandés dans des boutiques en ligne.
Vous distribuez gratuitement des plats végétaliens aux bénévoles et aux forces de défense. Pouvez-vous nous parler de cette activité ?
Depuis le début de l'invasion à grande échelle, nous avons lancé le projet « Rations végétaliennes pour les forces de défense ukrainiennes », dans le cadre duquel nous avons d'abord fourni des repas végétaliens gratuits aux bénévoles, aux forces de défense, aux végétaliens, aux végétariens et à tous ceux qui avaient besoin d'aliments végétaux dans 12 villes d'Ukraine. Actuellement, notre activité se limite exclusivement à l'envoi de rations végétales aux militaires.
Nous avons développé les rations végétaliennes (plats prêts à consommer dans des emballages sous vide en collaboration avec un diététicien qualifié, afin qu'elles répondent pleinement aux besoins des militaires en protéines, lipides, glucides et calories. Nous envoyons des rations végétales aux militaires qui, pour des raisons éthiques, médicales ou religieuses, ne consomment pas de produits issus de l'exploitation animale. Pendant cette période, nous avons envoyé plus de 1 200 rations végétaliennes hebdomadaires aux militaires et nous continuerons à le faire jusqu'à ce que les rations végétales soient introduites dans l'armée ukrainienne au niveau national. À cette fin, nous sommes en communication avec le ministère de la Défense ukrainien, auquel nous avons présenté en 2024 des échantillons prêts à l'emploi de rations végétaliennes développées par notre association.
Nous achetons les produits grâce aux dons versés sur le compte du fonds caritatif. Vous pouvez faire un don en suivant le lien sur notre site webhttps://www.everyanimal.org/en/vegan-mre
Vous collectez également des fonds pour les forces armées ukrainiennes. En Occident, le véganisme est souvent associé au pacifisme. Pourquoi vous êtes-vous engagé·es à aider les militaires ?
Le véganisme est un principe éthique selon lequel l'être humain s'oppose à l'exploitation des animaux. L'Ukraine subit un génocide de la part de la Russie. Notre pays, notre nation, est en train d'être détruit. Tout notre peuple est uni dans la lutte pour sa survie. Chacun·e d'entre nous est soit dans l'armée, soit pour l'armée. Les végétalien·nes dans notre armée sont un exemple frappant de la manière dont une personne peut défendre son pays tout en restant fidèle à ses principes en matière de respect du droit des animaux à ne pas être exploités.
Les militaires doivent recevoir une alimentation qui corresponde à leurs principes et à leurs besoins. Et nous nous battons pour que des options végétales soient introduites dans l'armée au niveau national. Mais tant que cette lacune existe, nous sommes heureux d'être un soutien fiable et de leur offrir la possibilité de choisir des options végétales.
Comment voyez-vous l'avenir de l'Ukraine ?
Aujourd'hui, l'avenir de l'Ukraine dépend directement de la solidarité et du soutien de nos partenaires internationaux. L'Ukraine se bat non seulement pour sa propre liberté, mais aussi pour la sécurité et les valeurs démocratiques de toute l'Europe, c'est pourquoi ce soutien est essentiel. Si l'Ukraine résiste, elle deviendra l'un des pays leaders dans le domaine militaire, avec la plus grande expérience de la guerre moderne, des technologies éprouvées au combat et des armes de dernière génération. Dans le même temps, nous mettrons tout en œuvre pour que l'Ukraine devienne l'un des pays les plus végétaliens au monde. L'avenir appartient au végétalisme !
4 février 2026
Note
1.« Ivanka, notre combattante »https://www.europe-solidaire.org/spip.php?article77477
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La tempête parfaite du Kremlin
Il y a quelques jours, le ministère russe de la Justice a qualifié d'« agent étranger » le site web de nos camarades de Posle en raison de son position clairement anti-guerre. Le régime utilise cette désignation pour persécuter ses opposant·es, tant à l'intérieur qu'à l'extérieur du pays. Être ainsi étiqueté signifie qu'il nous sera beaucoup plus difficile de mener à bien notre travail. C'est pourquoi tout soutien apporté au site — que ce soit en partageant notre contenu ou en faisant un don — est extrêmement important pour nous en ce moment !
Tiré de Inprecor
27 mai 2026
Par Posle
Éditorial sur les événements récents en Russie
Début mai, le régime de Poutine semblait confronté à une véritable tempête : une impasse sur le champ de bataille, une stagnation économique et une réponse manifestement défaillante de l'État face à des catastrophes allant des inondations au Daghestan à une épidémie de fièvre aphteuse en Sibérie. Parallèlement, le Kremlin a intensifié les coupures d'Internet et renforcé les mesures prises par les services de sécurité pour resserrer leur emprise sur les réseaux sociaux.
Mais ce qui est encore plus frappant, ce sont les remarques inhabituellement critiques formulées par des personnalités publiques habituellement proches du Kremlin, notamment la blogueuse vidéo Viktoria Bonya et le rappeur Guf — un signe possible de la frustration croissante au sein de certains segments de l'élite et de la société russe qui, jusqu'alors, restaient politiquement désengagés. Dans le même temps, les médias occidentaux ont été inondés de reportages sur l'effondrement de la cote de popularité de Poutine et même de spéculations sur un éventuel complot contre lui. Poutine lui-même a répondu en assurant à plusieurs reprises que les restrictions sur Internet étaient « temporaires » et que la guerre « touchait à sa fin ».
Le Kremlin en crise ?
Tout cela indique-t-il une réelle crise pour le régime russe ? En effet, le premier semestre 2026 a été marqué par une inflation croissante et une baisse sensible du niveau de vie. À l'heure actuelle, les effets de ce que certains économistes ont qualifié de « keynésianisme de guerre » — une croissance alimentée par des dépenses publiques massives — semblent s'être largement épuisés. Au cours des deux premières années de la guerre, la part des Russes gagnant plus de 1 000 dollars par mois a doublé, passant de 5 % à 10 %. Mais le ministère du Développement économique prévoit désormais une croissance des salaires de seulement 2 % pour 2026, inférieure à l'objectif officiel d'inflation du gouvernement, fixé à 5 %. En conséquence, les revenus des ménages diminuent en termes réels.
Dans le même temps, le déficit budgétaire fédéral a continué de se creuser, atteignant 2,5 % — un niveau déjà bien supérieur au plafond de 1,6 % prévu par le gouvernement pour l'année. Alors que le Kremlin continue de dépenser des milliards de roubles pour l'effort de guerre, il n'a guère d'autres options pour combler le déficit que d'augmenter les impôts et de réduire les dépenses sociales.
L'aggravation de la crise économique érode le mythe de la « stabilité de Poutine », mais elle ne conduira pas nécessairement à des manifestations de masse. À l'instar des années 1990, pendant les soi-disant réformes de marché, alors que la plupart des Russes avaient du mal à joindre les deux bouts, la baisse du niveau de vie risque d'alimenter une apathie et un désengagement politiques encore plus grands.
Toutefois, contrairement à l'ère Eltsine, la cause des difficultés actuelles est claire pour tout le monde : la guerre d'agression en cours en Ukraine. Les attaques des drones ukrainiens, qui se sont particulièrement intensifiées ces derniers mois, rendent impossible d'ignorer la réalité de cette guerre, ni le fait que la Russie n'est manifestement pas en train de la gagner. Le fossé entre la perception qu'a le Kremlin des événements et celle des Russes ordinaires se creuse rapidement.
Récemment, le porte-parole du Kremlin, Peskov, a déclaré que le retrait de l'armée ukrainienne de la région de Donetsk n'était pas un sujet de négociation éventuelle avec Kiev, mais une condition préalable à toute négociation.
En d'autres termes, une fois que l'Ukraine aura cédé volontairement une partie de son territoire, d'autres exigences seront probablement formulées. Il est clair que le Kremlin n'est pas intéressé par un cessez-le-feu et prévoit une offensive majeure dans le Donbass cet été et cet automne. L'objectif de cette offensive n'est pas seulement militaire mais aussi politique : il s'agit de convaincre Trump que la Russie continue de dominer sur le champ de bataille, et que les États-Unis doivent donc accroître la pression sur Kiev, la forçant à accepter les conditions du Kremlin.
Le plan de Poutine met clairement en évidence un conflit entre ses ambitions personnelles et les intérêts du peuple russe. Les pertes de l'armée russe sur la ligne de front ont atteint leur plus haut niveau cette année – par exemple, rien que pendant la deuxième quinzaine d'avril, environ 4 500 soldats ont été tués (au total, au moins 350 000 Russes sont morts au cours des cinq années de guerre). Le nombre de victimes civiles augmente également en raison des frappes de missiles ukrainiens sur les infrastructures militaires et énergétiques (bien que cela soit tout à fait incomparable aux pertes causées par les frappes russes sur les villes ukrainiennes).
La répression accrue et les tentatives du gouvernement de restreindre la circulation de l'information répondent au mécontentement grandissant. Alors qu'auparavant, le régime jouissait d'une grande légitimité auprès de la population en tant que garant de la stabilité de la vie quotidienne, il s'appuie désormais de plus en plus sur la peur de la police et des services secrets. En ce sens, Poutine pourrait s'orienter vers le modèle iranien, où un régime qui ne bénéficie pas du soutien de la majorité conserve le pouvoir par la violence.
Poutine lâché par les classes dominantes ?
Quant à l'état d'esprit de l'élite politique et économique, celle-ci est bien sûr mécontente de la poursuite sans fin de la guerre, du ralentissement économique, des restrictions sur Internet et du pouvoir croissant des services de sécurité. Cependant, contrairement aux rumeurs diffusées par divers médias occidentaux, il n'y a pas de complot en gestation contre Poutine.
Cela s'explique par plusieurs raisons. Premièrement, la crainte de la répression au sein de l'élite la rend divisée et méfiante. Il convient de rappeler qu'au cours de l'année écoulée, le nombre d'arrestations de fonctionnaires a fortement augmenté : des dizaines d'employé·es du ministère de la Défense (dont plusieurs anciens adjoints du ministre Sergueï Choïgou) ont été arrêté·es, ainsi que des représentant·es d'autres départements. En 2024, le ministre des Transports Roman Starovoit s'est suicidé en raison de la menace d'une arrestation, tandis que le vice-ministre des Ressources naturelles Denis Boutsaïev s'est enfui aux États-Unis. Plusieurs hommes d'affaires de premier plan soupçonnés de déloyauté politique ont perdu leurs biens et leur liberté (c'est par exemple ce qui est arrivé à Vadim Moshkovich, propriétaire de l'une des plus grandes entreprises agricoles du pays).
Deuxièmement, l'agenda et les perspectives d'une telle conspiration sont incertains dans les circonstances actuelles, car cette élite n'a pas de vision commune claire d'une orientation alternative de la politique étrangère ni des conditions pour mettre fin à la guerre.
Enfin, la disparition de Poutine pourrait déclencher des conflits à grande échelle au sein de l'élite russe pour le contrôle des biens. Ayant détruit toutes les institutions politiques du pays au cours de ses 25 années au pouvoir, Poutine est lui-même devenu le seul facteur maintenant un équilibre relatif des intérêts au sein de la classe dirigeante. Et c'est pourquoi l'élite craint davantage son départ que la poursuite de ses aventures militaires destructrices.
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Publié le 19 mai 2026 par Posle, traduit par Anouk Essyad
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Melenchon, Marine le Pen, un duel à couper le souffle !
« Mélenchon va gagner, t'inquiète même pas ça ! »
(Moussa, le Sénégalais)
France
De Paris Omar HADDADOU
Débandade, manœuvres cabalistiques, accusations mutuelles vitriolées, mistoufles et « cuisine » ! La Présidentielle d'avril 2027 en France ne peut s'exempter des travers irriguant les arcanes de la politique. Le Président y « éclora », la République y vivra !
La Gauche au taquet ! La Droite fragmentée ! Les Macronistes scindés ! Le RN sur la peur, prêt à surfer ! Agiter le spectre du maléfique, telle était la manœuvre, ces dernières heures, de la presse de Droite et d'Extrême Droite, à l'encontre de la France Insoumise et la Gauche. Il est des élections qui font éclater des gibbosités pestilentielles, à la veille de la Présidentielle.
Celle qui tient le haut du pavé, a été débitée, hier, par le Président de « Reconquête » (Fallait pas se délecter de la colonisation, Mr l'Immigré), le tristement gringalet Eric Zemmour qui plaidait pour : « La Déchéance de la Nationalité pour les délinquants, le renvoi des Immigrés sans papiers et les chômeurs, un projet de Loi contre une Immigration négative, tout en dénonçant des hordes arabo musulmanes ».
Dans un contexte hautement délétère, la moindre déclaration met le camp adverse aux aguets, suscite le tollé. Hier encore, la saillie de Jean-Luc Mélenchon a fait bondir certains médias dont l'un titrait : « Comment LFI cherche à faire main basse sur les cités ! ». Le tribun, fidèle à sa virulence, tonnait : « Qui a un grand-père étranger ? Levez la main, SVP ! Regardez-vous ! La réalité, c'est qu'il y a une nouvelle France ! Les quartiers populaires, la Jeunesse, c'est là qu'il faut mettre tout le monde en mouvement ! »
Le même organe xénophobe se fait du mouron en scrutant de près sa campagne. D'où la sentence rédactionnelle : « Les Insoumis mènent une campagne dans les quartiers défavorisés. Une stratégie qui commence à porter ses fruits ! ». Les pointes de Mélenchon sont souvent mal digérées par ses rivaux à la veille de son grand meeting, dimanche 7 juin, à Saint-Denis, pour relancer sa dynamique face à Marine le Pen (RN).
Mais il y a une saturation ostensible de candidatures au sein de la Gauche. D'aucuns pourraient faire des concessions afin de lui assurer la victoire. A l'instar de Raphaël Glucksmann (Député européen).
D'autres, à contrario, s'enorgueillissent de leur égo surdimensionné en affichant honteusement leur « trouble-fête : « Pour nous, il n'est pas envisageable de soutenir Mélenchon ou Raphaël Glucksmann ! » pestait hier lundi, le Secrétaire général du PCF, Fabien Rousssel.
Faut-il y voir une stratégie pour brouiller les radars de la Droite et l'Extrême Droite ? Ou tout bonnement une rivalité fratricide, une curée impitoyable au détriment de la Gauche ?
D'autant que l'ancien Président socialiste (PS), François Hollande vient d'annoncer avec gravité : « Il ne faut pas d'accords ! » et d'ajouter : « Si je dois me déclarer, ce sera en décembre ! »
Fort de son discours à l'ONU en 2003 contre la guerre en Irak, l'ancien Ministre des Affaires Etrangères, Dominique de Villepin assurait, ce 31 mai, « être en route vers l'Elysée ! »
Pour l'heure, pas l'once d'une cristallisation fiable à même de désigner le favori (te).
On pourrait, sans sourciller, qualifier ce rendez-vous de « Présidentielle des Embuscades ! »
Dans l'écurie de Marine le Pen-Bardella, les militants ont déjà « vendu la peau d'ours » avant le premier tour. Se projetant dans la stratosphère de la victoire, le blanc-bec Bardella, distribue, dès à présent, les promesses de postes prestigieux à sa brigade dont un à un Journaliste obséquieux d'une chaîne privée en continu, vivement vilipendée pour sa ligne éditoriale anti immigration.
Sous la voûte de la Gauche, les quartiers généraux s'enfièvrent. Le mentor de la France Insoumise, (LFI), Jean-Luc Mélenchon, se veut outrecuidant. Se sait-il au-dessus de la mêlée en conférant à sa dernière réserve, tant de volume et d'atermoiement ? Un surdosage pourrait lui coûter cher !
Mais l'homme possède une arme redoutable : La Rhétorique.
En attendant, la bataille des derniers communiqués et les messages fuités, font rage. A Paris et sa périphérie, les trahisons sordidement assumées, sont badigeonnées en caractères gras sur les murs et les gros conteneurs.
A Droite comme au Centre, les candidats s'écharpent irrémissiblement sur le « leadership ».
Le ton est monté d'un cran ces dernières heures, entre Edouard Philippe et Gabriel Attal. Les scandales se veulent féconds. Ce dernier, chef de fil de « Renaissance » et réconciliateur de circonstance, est accusé d'avoir « récupéré à son profit des comptes de soutien à l'actuel chef de l'Etat, Emmanuel Macron, sur les réseaux sociaux, à l'insu de l'entourage.
Du pain béni pour les anti-macronistes ! C'est dire l'ambiance dans laquelle s'élance la course à l'Elysée. Au crépuscule de son règne de Président « interventionniste », fossoyeur de l'argent public dans l'effort de guerre et les campagnes néocolonialistes exhumées sous la bannière de la coopération fardée, le chef de l'Etat sortant n'échappe pas aux foudres de Marine le Pen. Hier celle-ci lui taillait une estocade impitoyable, l'accusant « de multiplier la nomination de copains pour faire obstacle au RN, après 2027 ».
Elle reproche au Président de « faire survivre le Macronisme contre la volonté du Peuple et en désignant des proches à des postes clés. Dernier en date, nomination d'Emmanuel Moulin, ancien Secrétaire général de l'Elysée, à la tête de la Banque de France ».
Pour sa quatrième candidature, Mélenchon se dit prêt à mettre en œuvre son programme « L'Avenir en commun ! », en s'appuyant sur la base populaire, les hauts fonctionnaires proches de ses idées, les Collectivités, les Ecologistes, les Communistes, en espérant élargir son socle tout en fédérant les réticents (es) à sa campagne pour 2027. Un défi colossal !
O.H
Enquête d'opinion à Paris et sa banlieue sur la présidentielle 2027
(Paul et Ibrahim, 2 jeunes Ingénieurs en Informatique à Paris)
- Paul, avez-vous une idée comment va se profiler l'Election présidentielle en avril 2027 ?
– C'est un peu le flou et le chaos ! Surtout avec les différentes élections en cours de mandat, suivant les Législatives. Il y a beaucoup de tumulte. Et il est toujours là. La course commence réellement maintenant. C'est difficile de se prononcer. Par exemple Mélenchon vient de proposer sa candidature pour 2027. Ce n'était pas le cas avant. Et puis cette colère grandissante au sein des Partis, même avec le Parti Socialiste (PS) qui n'est, pour l'instant, pas au rendez-vous. J'ai l'impression que Mélenchon fait figure de favori, de ce côté-là. Par contre, le Bloc à droite, c'est tellement grand, avec tous les médias qui sont derrière, j'ai un peu peur.
– Vous parlez d'Extrême Droite ?
– Oui, pardon ! Je veux dire le RN. J'appréhende ce qui se prépare dans le camp, Bardella-Marine le Pen. Ils occupent beaucoup d'espace dans les réseaux sociaux. Du coup, je crois que cela va être serré entre Mélenchon et ses deux rivaux. Je pense que Marine va se retirer, parce que Bardella a pris beaucoup d'ampleur.
– Sur qui allez-vous jeter votre dévolu ?
– Ma préférence, c'est Mélenchon !
– Pourquoi ?
– Parce que je ne veux pas d'Extrême Droite en France et surtout pour l'humanité qu'il dégage dans ce bloc de Gauche et son programme.
( Ibrahim, Ingénieur également en Informatique )
- Ibrahim, comment elle va se cristalliser cette Election ?
– Comme on l'a souligné, il y a beaucoup de flou. Mais au final, la seule clarté qu'on aura, c'est Mélenchon. L'Extrême Droite, comme la Droite sont fragilisées par les scandales. Mais elles ont des bases qui peuvent les remettre dans la course. Marine le Pen passera au 2ème tour, il n'y a pas de question là-dessus ! Le procès en appel atténuera les deux ans de prison ferme et les 5 ans d'inéligibilité. Pour la Gauche, Mélenchon peut récupérer un peu de gens du Parti socialiste (PS) et faire tomber les « Macronistes ». L'Extrême Droite a été tellement dédiabolisée que les gens ne font plus le distinguo entre le RN et la Droite. Il ne faut pas enterrer le Bloc central qui récupère un peu tout !
- De quel côté se penchera -t-il, d'après vous ?
– Eux, ils étaient toujours dans « le même temps ».
– Et vous Ibrahim, vous votez pour qui ?
- Tout sauf l'Extrême Droite !
(Trois jeunes étudiants (es) français, trépignant de fierté de m'annoncer qu'ils (es) sont Anglais. Ils se la racontent grave !)
- Carine, vous êtes établie à Londres, cela ne nous empêche pas d'avoir votre pronostic sur la Présidentielle en France ?
– Vu comme c'est la Me… dans le pays en ce moment, avec la montée de l'Extrême Droite, ce ne serait pas impossible que le Rassemblement National (RN) passe et prenne le pouvoir. Malheureusement ! Etant donné que je vote à gauche !
– Et vous, Chloé ?
- Pareil. Je ne suis pas Française. Je suis Anglaise ! ( Ouh là là ) Et je pense la même chose.
( Le quinquagénaire, lui, me secoue avec le déni de son prénom français )
– Je termine avec vous, sans tarder, puisque vous avez RDV
- Moi, c'est Andrew. C'est compliqué leur « histoire » et je ne sais pas quoi dire.
(Ils suivent un cursus à l'Institut Catholique de Paris- ICP)
– Benjamin, avez-vous en tête qui sera Président dans moins d'un an ?
– On ne peut pas le savoir à l'avance. Tout le monde dit que c'est Bardella qui va gagner. Moi, je ne peux pas y croire.
– Pourquoi ?
– Parce que je ne pense pas que l'on soit aussi bêtes, nous les Français (es). Il ne me vient même pas à l'esprit qu'on puisse le faire gagner.
– Ça se discute autour de vous ?
– Pas du tout !
- Et vous Michael ?
– Avec toutes les mesures qu'ils ont dans leur projet, j'espère que ces « Fachos » ne passeront pas. S'ils gagnent, les gens vont manifester !
- Approchez-vous Paul ! Et abreuvez-nous de votre probabilité sur cette échéance !
– D'abord, il faudrait arrêter d'écouter les chaînes à diffusion en continu ! (Il les nomme). Parce que on est plus intelligents que ça. Il ne faut pas se laisser aller à l'intox et la désinformation. Et voilà ! L'Extrême Droite ne passera pas ! Même avec tous ses médias instrumentalisés.
– Est-ce qu'en dernier ressort, la Gauche parviendra à rassembler ses troupes ?
– Je ne sais pas ! Elle est un peu dispersée. On l'a vu aux Municipales. Il y a une gauche unie, et une Gauche éparpillée ! Vont-t-elles s'entendre ? Je l'espère vivement !
- Mathieu vous êtes le dernier de cette camaraderie inséparable d'intellos. Alors ?
– Moi je pense qu'il faut des Lois contre les Extrêmes ! Et qu'elles soient respectées. Et que l'Humain soit mis au centre. L'Extrême Droite ? Ce n'est pas possible ! Mais si la Gauche reste dans un schéma de guéguerre, le Rassemblement National de Marine le Pen va passer. On dirait qu'ils (Militants) sont plus à fond ? Qu'ils ont plus envie, que la Gauche.
( En week-end à Paris, un couple anglais « paré » de deux Sloughis d'Algérie, sans frime aucune mais une débonnaireté débordante )
- L'épouse Ingénieure en Système de Développement :
– It's very bad ! C'est un mauvais signe, si l'Extrême Droite passe. Si Marine le Pen gagne !
- Pourquoi ?
- Parce que tout ce qui est extrême est dangereux ! Selon mon avis. Je pense qu'on a besoin de quelqu'un qui accorde de l'attention à son Peuple et réponde à ses besoins.
– Frank, l'époux, Designer :
- Sincèrement, je ne sais pas. On est dans le brouillard. Comment s'appelle l'autre, la femme blonde ?
– Marine le Pen.
– Oui c'est ça. Je sais qu'elle est mauvaise ! ( L'épouse éclate de rire ), dure et déteste les étrangers (es).
– Thank's ! Merci beaucoup d'avoir répondu. Je prends les Sloughis !
– Ok ! … (rires)
( Sophie, Actrice et Poète )
- Ces dernières années, la dédiabolisation du RN fonctionne bien ! Je le perçois dans mon entourage. A Gauche, il n'y a pas encore d'unanimité. Trop d'hésitations. Marine le Pen, j'ai l'impression qu'elle fédère plus. Clairement, à Gauche, il va falloir apprendre à se parler. Vraiment ! Il faut arrêter de se tirer dans les pattes entre personnes de Gauche ! De toute façon, un Extrême serait violent à vivre pour toute la population. Notamment quand on est face à des réactions des milices paramilitaires xénophobes. Cela a été documenté. Donc, à un moment, il faut savoir qui est notre adversaire, et à qui donner sa voix. Une petite voix de plus, pourrait garder notre Démocratie, avec une stabilité politique, vu que c'est tellement la Me… actuellement.
Dans certaines circonstances, il est impératif de maintenir le cap. Franchement, on en parlait entre amis (es) qui sont de Gauche, et on en est arrivés à dire que si Dominique de Villepin se présentait, on serait tous prêts (es) à voter pour lui dès le premier tour. Parce que sur le plan international, c'est le seul qui ait une vision correcte, sur l'éthique républicaine, humainement surtout. Et le seul à maintenir des gens comme Trump à distance !
- Et l'ex Président François Hollande (PS, en lice), dans tout cela ?
- Je ne sais pas ! Bonne question. Je le trouvais assez optimiste dans ses dernières prises de parole.
– Il garde en tête qu'il était un chef d'Etat et partant, ne va pas s'aplatir mais qu'on viendrait le solliciter ?
– Je ne sais pas. Tout ce que je sais c'est qu'il a écrit un bouquin et qu'il passe sur des plateaux. Je pense que les médias ne lui ont pas fait de cadeau, à l'époque où il était Président. Actuellement, tout monde veut dézinguer le Parti socialiste (PS) ! A Paris, les attaques étaient tellement violentes…C'était ridicule ! Il y a un moment, il faut arrêter !
( Endimanché dans son Boubou sénégalais, Moussa, nous livre son verdict sur l'Election 2027 )
– Alors Moussa ? Qui sera bientôt Président en France ?
- Attention, Mélenson avec Marine le Pen, c'est pas la même soze ! Elle, elle n'a même pas de programme !
– Mais Moussa, son quartier général est en train de bouger sur le terrain ?
– Hé ! C'est comme ça les campagnes. Tout l'monde vont bouzer les compagnes !
- Donc pour toi, c'est affirmatif. Mélenchon va gagner l'Election ?
– T'inquiète même pas ça !
Omar HADDADOU de Paris et sa Banlieue - 2026
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La situation politique française est menaçante…
À la suite de diverses réunions récentes, nous avons rencontré et pu discuter avec et faire discuter des camarades de traditions ou affiliations différentes, tous conscients des enjeux de la rentrée politique qui marquera de fait le démarrage de la séquence présidentielle devant aboutir au sacre du Bonaparte, selon les règles de la 5eme République, en avril/mai 2027.
Tiré de Arguments pour la lutte sociale (aplutsoc)
27 Mai 2026
Présentation
C'est pourquoi, nous nous retrouverons le dimanche 5 juillet au Maltais Rouge à Paris pour avancer dans la discussion et la définition d'une intervention dans le but de conjurer le danger d'une division à gauche menant à une victoire du RN et de l'union des droites ou d'un Édouard Philippe.
Nous proposons le texte suivant à la réflexion et la discussion communes tout en lui conférant le statut d'éditorial.
Éditorial du 27 mai 2026
La situation politique française est menaçante, menaçante de l'arrivée au pouvoir de l'extrême droite, et ceci est un paradoxe.
C'est un paradoxe, car en juillet 2024, c'est bien un sursaut populaire venu d'en bas qui a empêché la formation d'un exécutif Macron/Bardella et imposé une majorité parlementaire relative du Nouveau Front Populaire.
C'est un paradoxe, car à plusieurs reprises depuis, notamment lors de la chute de Barnier en décembre 2024 (grève de l'enseignement public du 5 décembre) et lors de la chute de Bayrou en septembre 2025 (mouvement du 10 septembre), la puissance sociale des exploités s'est manifestée, et celle-ci met les gouvernements successifs en difficulté.
C'est justement pour sortir de ces difficultés que la classe capitaliste, qui aspire à une présidence forte de la V° République, se tourne aujourd'hui vers le RN et l'union des droites.
Sans sous-estimer la force propre du RN et de l'union des droites, le paradoxe de cette situation a pour premiers responsables les forces de gauche se divisant entre le pôle « Hollande-Glucksmann » et LFI, et les directions syndicales nationales qui, depuis octobre 2025, sont unies pour ne pas agir au plan national contre gouvernement et patronat.
Toutes choses égales par ailleurs, cette situation paradoxale permet à Macron de rester en place jusqu'au bout (ce qui n'était pas acquis) et conduirait à la présidentielle, soit à l'arrivée au pouvoir du RN et de l'union des droites, soit à l'arrivée au pouvoir d'un Édouard Philippe, cela par un second tour où Mélenchon serait battu par l'extrême droite, ou par l'élimination de tout candidat de gauche dès le premier tour.
Très nombreux, en fait majoritaires, sont en réalité les militants de gauche et écologistes et les syndicalistes, qui voient cette réalité et veulent l'empêcher.
Nous appelons à nous réunir pour discuter du « Comment ? »
Comment empêcher cette catastrophe sociale, politique, démocratique, écologique ?
Mais si nous appelons à nous réunir, c'est qu'il y a tout de même de vraies pistes pour ne pas perdre et donc pour gagner !
Tout d'abord, il est impossible que les larges masses ne réagissent pas, sans attendre, à l'effondrement de leurs conditions réelles de vie causé par la hausse des prix et les politiques gouvernementales. L'heure est à l'action, à la lutte sociale, et rien de mieux que la lutte sociale pour imposer l'unité, même dans des présidentielles !
D'autre part, s'il est clair que l'organisation de primaires a aujourd'hui du plomb dans l'aile, elle peut toutefois rebondir, si elle se relie aux luttes sociales et si elle ne se limite pas aux présidentielles : car nous n'avons pas à choisir de sauveur suprême, mais bien à changer de régime. Il faut donc aussi, et dans le même mouvement, imposer des candidatures unitaires aux législatives dans le but de faire de la prochaine assemblée une assemblée constituante, qui ne dépende pas de l'exécutif et qui vise un changement de régime !
Enfin, la situation du monde et de l'Europe est aujourd'hui marquée par les agressions réactionnaires de Trump et de Poutine, et c'est contre cela, au niveau européen et international, que l'unité doit être imposée.
Nous appelons à nous réunir le 5 juillet pour discuter et agir en ce sens !
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Un portrait de l’extrême droite au Portugal : CHEGA
« L'avenir de CHEGA dépendra fortement de sa capacité d'organisation, du rôle qu'il jouera lors des prochaines élections législatives et de l'évolution internationale de l'extrême droite. Dans tous ces domaines, des incertitudes subsistent. [Cependant], il y a peu de signes d'une organisation capable d'ancrer le parti dans la société. »
20 mai 2026 | tiré d'Europe solidaire sans frontières
https://europe-solidaire.org/spip.php?article78890
En 2019, le Portugal était un pays à part dans l'ordre international, au moins dans un domaine. Au terme de quatre années de gouvernement minoritaire du Parti socialiste – qui avait écarté la droite du pouvoir grâce à une coalition parlementaire avec le Bloc de gauche et le Parti communiste, la fameuse « geringonça » –, l'extrême droite restait marginale dans la politique portugaise. Même après le Brexit, la première élection de Donald Trump aux États-Unis et celle de Jair Bolsonaro au Brésil, face à la montée des partis d'extrême droite dans plusieurs pays d'Europe, il y avait peu de signaux indiquant que l'« exception portugaise » allait prendre fin.
Au cours des deux premières décennies du siècle, le paysage parlementaire portugais a fait preuve d'une stabilité remarquable. Le Parti socialiste et le Parti social-démocrate (membre du Parti populaire européen-PPE) se sont succédé au gouvernement en tant que parti le plus largement voté. Quant au parti le plus à droite, le CDS-PP (démocrates-chrétiens), il a atteint des scores avoisinant les 10%, tandis que le Parti communiste et le Bloc de gauche ont recueilli, à eux deux, 20% des voix. Dans un pays profondément inégalitaire, déchiré par la crise financière et le plan d'austérité de la troïka (2011-2014) [1], la relance des revenus et le rebond économique opérés par la « geringonça », associés au fait que le Portugal compte alors un faible nombre d'immigré·e·s, carburant habituel de l'extrême droite, laissaient peu de marge à des changements fondamentaux dans le paysage politique. C'est dans ce contexte, lors des élections législatives d'octobre 2019, qu'André Ventura a été élu député unique sous la bannière de son parti nouvellement créé, CHEGA [« ça suffit ! »].
Son entrée au Parlement et la croissance du parti
André Ventura, âgé de 43 ans, est un fonctionnaire issu d'un milieu modeste et dont le parcours scolaire a été fortement marqué par le conservatisme catholique. Parallèlement à son parcours au sein du PSD, où il est resté plusieurs années jusqu'à sa démission en 2018, il a tenté de gravir les échelons par divers voies. Il avait envisagé de suivre une carrière ecclésiastique, a publié des romans qui n'ont rencontré aucun succès ; il est devenu un commentateur sportif connu sur une chaîne de télévision et n'a pas obtenu mieux qu'une troisième place aux élections municipales, en tant que candidat du PSD à la mairie de Loures, commune périphérique de la capitale portugaise [2]. Lors de cette campagne électorale, Ventura a testé le thème qu'il allait mettre en avant lors des élections européennes et législatives : la romophobie. Au Portugal, on estime que la communauté rom représente entre 0,4% et 0,6% de la population, mais elle est victime de diverses formes de racisme et de discrimination. L'agressivité de la campagne de Ventura contre la communauté rom a même conduit à la rupture avec le CDS-PP, partenaire de coalition du PSD lors de sa candidature à Loures.
En 2018, déjà hors du PSD, Ventura a mis à profit la visibilité acquise pour lancer le « mouvement CHEGA », qui s'est traduit par la coalition « BASTA » lors des élections européennes de 2019 [3].En tant que tête de liste de la coalition, Ventura s'est distingué au cours de cette campagne en défendant la prison à perpétuité, la castration chimique pour les pédophiles, la réduction du nombre de députés, le renforcement des frontières et, bien sûr, l'attaque contre la communauté rom, qu'il a qualifiée de « dépendante des aides sociales ». Quelques mois plus tard lors des législatives d'octobre 2019, 22'053 voix (2% de la circonscription électorale du district de Lisbonne) ont suffi pour qu'André Ventura soit élu premier et unique député du parti CHEGA, récemment légalisé, à l'Assemblée de la République.
Avec des scores électoraux encore très faibles dans les autres circonscriptions, la visibilité parlementaire de Ventura a été le moteur principal de la croissance d'un parti encore en formation. Selon le journaliste Miguel Carvalho [4], on peut identifier trois noyaux constitutifs de la direction initiale de CHEGA. En premier lieu, on trouve d'anciens militants et dirigeants de diverses constellations de la droite portugaise. De Diogo Pacheco de Amorim, ancien dirigeant du sinistre MDLP [5], à António Tânger Corrêa, diplomate lié au CDS-PP, en passant par des dirigeants de premier plan tels que Pedro Pinto, Rui Paulo Sousa et Gabriel Mithá Ribeiro, tous anciens militants du PSD. En second lieu, on trouve un groupe de dirigeants évangéliques, avec une forte proportion de citoyens brésiliens, très actifs dans l'expansion territoriale du parti et dans la campagne sur les réseaux sociaux, sous la houlette de Lucinda Ribeiro [dirigeante des évangéliques néo-pentecôtistes de Chega, elle est également active dans les groupes négationnistes du Covid-19]. Enfin, un ensemble hétérogène de dirigeants, ayant des liens avec le mouvement ZERO [6], issus de l'IRA [7], membres d'associations de parents, d'enseignants, d'infirmiers, de nombreux professionnels qui n'ont pas réussi à obtenir des postes dans la fonction publique, entre autres réalités de ce qu'on appelle le « bas clergé » de CHEGA.
Que défend CHEGA ?
D'abord le parti, ensuite le programme. La base programmatique de CHEGA n'a jamais été la priorité de Ventura et de sa direction. Outre les mesures déjà énoncées, présentées dans le but de provoquer un choc et de se démarquer à droite des droites traditionnelles, CHEGA a soumis aux premières élections un programme profondément néolibéral, proposant la réduction des impôts, la diminution du « poids de l'État » dans l'économie et la privatisation des services publics, parmi d'autres mesures. Cette dimension de son programme a connu un revirement rapide, André Ventura s'étant prononcé au Parlement contre la privatisation de la compagnie aérienne nationale (TAP), en faveur de l'augmentation des retraites et du soutien de l'État aux politiques en faveur de la natalité. La « souplesse d'esprit » de Ventura est d'ailleurs l'une de ses caractéristiques.
Dans sa thèse de doctorat, soutenue en 2013, Ventura critiquait le « populisme pénal », « l'expansion excessive des pouvoirs policiers » et la « stigmatisation des minorités », en contradiction flagrante avec ce qui allait devenir le discours public du député nouvellement élu de CHEGA.
Le parcours programmatique sinueux de CHEGA met toutefois en évidence certaines propositions récurrentes, qui le rapprochent de ses homologues européens d'extrême droite. On retrouve, dans son discours et ses propositions, une tendance antisystème permanente, élaborée à partir de l'idée de la lutte contre la corruption généralisée, ainsi que de la dénonciation d'une « démocratie viciée » par « les mêmes de toujours » qui gouvernent le Portugal depuis le 25 avril 1974. À l'éloge des forces de sécurité, CHEGA ajoute une réponse répressive consistant en un alourdissement des peines pour les crimes graves, tout en exposant sans vergogne sa tsigano-phobie et son islamophobie [8]. En matière d'immigration, Ventura recourt à la formule des « bons immigrés », les Brésiliens, et des « mauvais immigrés », les citoyens originaires des pays de l'Indo-Asie. La lutte contre « l'idéologie du genre », quant à elle, a occupé une place centrale dans la campagne électorale de 2024, tandis que se multipliaient les références à la défense des droits des femmes, menacés, selon le parti, par l'augmentation du nombre d'immigrés, qui dégraderaient les services publics et aggraveraient l'insécurité.
Au sein de ce programme, tiré du manuel de l'extrême droite internationale, il existe des nuances nationales. Jusqu'à récemment, Ventura flirtait avec le passé colonial portugais, tout en refusant de s'associer à la nostalgie salazariste [9].Défendre les droits des anciens combattants de la guerre coloniale et des « rapatriés » [10] – tout en niant toute responsabilité de dédommagements du Portugal envers les pays colonisés – fut le maximum auquel parvint le leader de CHEGA. À la fin de l'année 2025, cependant, Ventura a déclaré : « Je suis un démocrate, et je le suis vraiment, par nature. Mais il y a une expression que l'on entend souvent et qui, en fait, a du sens. En effet, il ne fallait pas un Salazar, il en fallait trois. Car le pays est tellement gangrené par la corruption, l'impunité et la délinquance qu'il aurait fallu trois Salazar pour remettre de l'ordre. » [11], le parti a organisé diverses manifestations, avec des revendications variées : « Contre l'immigration incontrôlée », « Contre la présence de Lula da Silva au Portugal », « Contre l'interdiction de CHEGA ». Aucune n'a réussi à atteindre les effectifs escomptés
Si l'organisation fait défaut, le coffre-fort, lui, ne fait pas défaut. D'un petit parti financé par son noyau dur dirigeant à un parti disposant de millions d'euros sur ses comptes bancaires, il n'y avait qu'un pas. Dès 2020, les principaux bailleurs de fonds de CHEGA ont été identifiés : ils vont des banquiers et des marchands d'armes [par exemple João Maria Bravo propriétaire de l'entreprise d'armement Sodarca] aux membres des familles d'entrepreneurs les plus fortunées et aux actionnaires de groupes de médias. Symbole de cet univers, César do Paço est un millionnaire luso-américain [propriétaire de Summit Nutritionals International], lié à l'univers trumpiste et à l'extrême droite internationale. Il est devenu l'un des bailleurs de fonds et parrains politiques les plus connus d'André Ventura, contribuant à apporter une assise financière, des contacts internationaux et une légitimité médiatique à la croissance de CHEGA. Grâce à l'augmentation des subventions publiques obtenue par la progression électorale et à la consolidation de ce réseau de donateurs, l'argent est aujourd'hui une préoccupation moindre pour CHEGA.
Qui vote pour CHEGA ?
Depuis sa fondation en 2019, CHEGA s'est présenté à deux élections européennes, quatre élections législatives, deux élections municipales et cinq élections régionales (régions autonomes de Madère et des Açores). André Ventura s'est présenté deux fois à l'élection présidentielle, obtenant 11,9% en 2021, puis 23,52% (premier tour) et 33,17% (deuxième tour) en 2026. Actuellement, le parti compte 59 députés (sur 230) à l'Assemblée de la République, 2 députés européens, 1940 élus municipaux et 8 députés régionaux. Au vu de ces chiffres, et à l'instar de ce que l'on cherche à analyser dans d'autres pays, parvenons-nous à savoir qui vote pour CHEGA ?
Les études sur la sociologie électorale de CHEGA suivent deux voies. La première repose sur des sondages (survey-based), dans lesquels les électeurs et électrices du parti sont identifiés et analysés à partir de variables sociodémographiques, telles que le niveau d'éducation, le genre et l'âge. La seconde est une approche territoriale, centrée sur l'analyse par communes et régions, cherchant à corréler des indicateurs structurels avec l'évolution électorale de CHEGA, tels que le revenu moyen, le nombre de délits, le nombre d'immigrés, l'accès aux services publics ou l'offre de logements.
La première approche nous fournit des données plus fiables et moins exposées aux variations conjoncturelles. Dans leur majorité, les électeurs de CHEGA sont des hommes, âgés de moins de 55 ans, sans études supérieures. Les groupes qui manifestent le plus de réticence à voter pour CHEGA sont les personnes âgées, les femmes et celles qui ont fait des études supérieures. Il existe, bien évidemment, une forte contagion transversale dans la croissance électorale du parti. Entre les élections de 2024 et 2025, par exemple, la croissance a été très marquée chez les femmes âgées de 25 à 34 ans, sans formation supérieure [12].
Dans la deuxième approche, nous constatons qu'il existe une corrélation entre le nombre de voix en faveur de CHEGA et le revenu mensuel moyen par habitant d'une commune, le niveau de perception de la sécurité publique et l'accès à certains services publics. Plus les territoires sont pauvres, peu sûrs et mal desservis par les services publics, plus le vote en faveur de CHEGA est important. Cette corrélation n'existe plus lorsqu'il s'agit de l'offre de logements à vendre ou à louer, étant donné que la grave crise de l'accès au logement au Portugal touche aujourd'hui l'ensemble des territoires. Elle ne se vérifie pas non plus en ce qui concerne le nombre de résidents étrangers sur un territoire donné. Le facteur immigration, qui est perçu différemment de l'augmentation de la population de résidents étrangers originaires de pays plus riches que le Portugal, apparaît davantage comme une variable transversale que territoriale [13]. Non seulement Ventura, mais l'ensemble de la droite a réussi à remporter la bataille des idées qui identifie l'augmentation du nombre d'immigrants comme la cause universelle de tous les problèmes auxquels le pays est confronté : de la compression salariale à la pénurie de logements, en passant par la dégradation des services publics.
Un trumpisme quelque peu contrit et les réseaux internationaux
Depuis la fondation du parti, André Ventura s'est efforcé d'assurer l'intégration de CHEGA dans le réseau international de l'extrême droite européenne et atlantiste. La proximité avec Santiago Abascal (VOX), Marine Le Pen (Rassemblement National), Viktor Orbán (Fidesz) et Matteo Salvini (Lega) n'a toutefois pas effacé les positions plus atlantistes et pro-européennes du parti, qui reste pro-OTAN et critique envers Poutine. Parallèlement aux liens avec la famille Bolsonaro (Brésil), la relation avec Donald Trump et l'univers MAGA est devenue une référence politique particulièrement centrale.
Cet alignement a atteint son apogée en janvier 2025. Ventura s'est réjoui de l'invitation à la cérémonie d'investiture de Trump et a participé au rapprochement de l'extrême droite européenne avec le projet MEGA – Make Europe Great Again – promu par des personnalités telles qu'Elon Musk. Lors du sommet de Madrid en février 2025, des dirigeants tels que Santiago Abascal, Le Pen et Orbán ont fait l'éloge de Trump, de ses politiques anti-immigration et de son soutien à Israël.
Cependant, les droits de douane de Trump, les tensions autour du Groenland et de l'OTAN ainsi que l'escalade militaire en Iran ont rapidement créé des difficultés pour l'extrême droite européenne et portugaise. Au Portugal, Ventura a tenté de se démarquer partiellement au plan politiquesde cet alignement, en critiquant la hausse des prix des carburants et en défendant des « mesures de rétorsion commerciale » contre les États-Unis, désignant Giorgia Meloni comme la nouvelle figure de proue à suivre.
Qui dirige et finance Chega ?
André Ventura et CHEGA, le parti d'un seul homme ? Cette question a été posée à maintes reprises, tant Ventura fait l'objet d'une attention médiatique et politique intense et s'impose comme le leader incontesté de CHEGA. En effet, rares sont les figures internes capables de rivaliser avec la popularité du chef. Rita Matias, députée [depuis mars 2022] de 27 ans et figure de proue des réseaux sociaux du parti, a connu une ascension fulgurante et est aujourd'hui une personnalité nationale. Pedro Pinto, chef de file parlementaire, et Pedro Frazão [catholique pratiquant], vice-président de CHEGA et député ultraconservateur, ont eux aussi atteint un niveau de notoriété populaire significatif, mais rien qui ne soit comparable à la célébrité d'André Ventura. Ce sont des heures interminables de présence à la télévision et sur les réseaux sociaux, auxquelles s'ajoute un véritable réseau physique de propagande publique.
La force et le rôle central d'André Ventura, dirigeant suprême du parti, contrastent avec les contradictions et les faiblesses du parti. Depuis sa fondation en 2019, entre les rejets des statuts approuvés lors du congrès et l'invalidation d'élections internes, CHEGA a déjà été saisi six fois par la Cour constitutionnelle. Au niveau municipal, la désorganisation politique est telle que, depuis les élections locales de 2021, CHEGA a déjà perdu 20 conseillers municipaux, qui se sont désaffiliés du parti ou ont démissionné de leur poste. Au Parlement également, les scandales s'accumulent, avec un député accusé de vol de bagages dans les aéroports et un autre condamné pour diffamation aggravée.
« Le Portugal n'est pas le Bangladesh ».
La fragilité de CHEGA s'est également fait sentir dans les promesses non tenues de mobilisations sociales annoncées par Ventura. Outre le projet avorté de création d'un nouveau réseau syndical [[André Ventura a annoncé à plusieurs reprises son intention de créer une centrale syndicale proche de CHEGA, présentée comme une alternative aux deux centrales existantes, la CGTP-IN et l'UGT, qu'il accuse d'être dominées par la gauche.
Quel avenir pour CHEGA et l'extrême droite au Portugal ?
L'avenir de CHEGA dépendra fortement de sa capacité d'organisation, du rôle qu'il jouera lors des prochaines élections législatives et de l'évolution internationale de l'extrême droite. Dans tous ces domaines, des incertitudes subsistent.
Comme nous l'avons vu, il y a peu de signes d'une organisation capable d'ancrer le parti dans la société. Même des secteurs qui, par le passé, ont été essentiels à son ascension jouent aujourd'hui un rôle secondaire, comme c'est le cas des dirigeants évangéliques. Les liens de certains dirigeants de CHEGA avec des groupes néonazis et ultranationalistes sont devenus plus évidents et rien n'indique qu'une transition significative de cadres de la droite traditionnelle vers le parti de Ventura soit sur le point de se produire. Tout cela peut, bien sûr, changer à l'avenir.
Le rôle que devra jouer CHEGA dans les jeux politiques portugais sera plus complexe. Actuellement, l'AD (coalition entre le PSD et le CDS-PP) gouverne avec une majorité relative au Parlement, bénéficiant de l'abstention du Parti socialiste lors du vote du budget de l'État et du vote favorable de CHEGA pour approuver des propositions telles que la restriction de l'entrée des immigrants. Si le Parti socialiste maintient sa politique de soumission passive, l'AD pourrait gouverner jusqu'en 2029, année où se tiendront de nouvelles élections législatives. Le plan d'André Ventura consiste à contraindre le PSD à former un gouvernement avec CHEGA sur la base d'un accord de majorité parlementaire, car les sondages indiquent que la somme des partis situés à gauche du parti de l'actuel Premier ministre, Luís Montenegro, ne dépasse pas 40%. Il se pourrait même que le Parti socialiste arrive en tête des suffrages et qu'une pression énorme s'exerce en faveur de la formation d'une « coalition de droite », avec le PSD, CHEGA et le Parti libéral.
Pedro Passos Coelho, Premier ministre du PSD pendant la période de la troïka, a joué un rôle central dans le débat politique, puisqu'il est devenu le principal défenseur d'un accord avec CHEGA, laissant entrevoir la possibilité de son retour à la tête de son parti si ce scénario s'avérait le plus plausible. Certains secteurs du Parti socialiste et du PSD proposent la solution d'un « bloc central », entre les deux partis, comme alternative à ce scénario.
L'évolution électorale de CHEGA dépendra également beaucoup de ce qui se passera en Europe et dans le monde, ainsi que de la capacité de la gauche à s'imposer dans la lutte contre l'extrême droite. La défaite d'Orbán et la réélection éventuelle de Lula, au Brésil (octobre 2026), sont deux éléments importants pour l'affaiblissement de CHEGA, auxquels s'ajoute l'érosion significative de ses liens avec Trump. À gauche, le chemin est sinueux. À deux reprises, l'appel anti-Ventura s'est traduit par une logique de « vote utile » en faveur de figures du Parti socialiste, donnant une majorité absolue à António Costa en 2022 et la présidence de la République à António José Seguro en 2026, avec des résultats très défavorables pour les forces se situant à gauche du PS.
Adriano Campos
P.-S.
• Mai 2026, traduction rédaction A l'Encontre le 30 mai 2026 :
https://alencontre.org/laune/un-portrait-de-lextreme-droite-au-portugal-chega.html
Notes
[1] Le terme « troïka » désigne l'ensemble des trois entités qui ont imposé de sévères mesures d'austérité : le FMI, la Commission européenne et la Banque centrale européenne.
[2] Rui Gomes da Silva, avocat, ancien dirigeant du PSD et commentateur télévisé influent lié au Benfica, le plus grand club de football du pays, a joué un rôle important dans l'ascension initiale d'André Ventura en lui ouvrant la voie à la télévision en tant que commentateur sportif, ce qui lui a permis d'acquérir une notoriété nationale et de développer le style agressif et polarisant qu'il a ensuite utilisé en politique
[3] La coalition BASTA, créée pour les élections européennes de 2019, a été le premier projet électoral dirigé par André Ventura et a servi de tremplin à la croissance ultérieure du CHEGA. Regroupant le Parti populaire monarchique et d'autres petits courants conservateurs et nationalistes d'une influence politique limitée, elle a recueilli 1,59% des voix.
[4] Carvalho, Miguel (2024), Por Dentro do CHEGA : a face oculta da extrema-direita em Portugal, Lisboa : Penguin.
[5] Le Mouvement démocratique de libération du Portugal (MDLP) était une organisation clandestine d'extrême droite créée en 1975, pendant le processus révolutionnaire portugais, dans le but de lutter contre la gauche et la montée en puissance du Parti communiste après le 25 avril. Lié à des milieux conservateurs et à des militaires anticommunistes, le MDLP a été associé à des attentats à la bombe et à des actions violentes contre des organisations de gauche durant cette période.
[6] O Movimento ZERO est un mouvement informel créé par des membres de la Police de sécurité publique en 2018, axé sur la défense de meilleures conditions pour les forces de sécurité et marqué par un discours sécuritaire et antisystème.
Depuis la fondation de CHEGA, plusieurs dirigeants et partisans du parti ont eu des liens avec O Movimento ZERO, tandis qu'André Ventura a cherché à s'imposer comme le principal représentant politique des revendications policières et du programme « loi et ordre ».
[7] O Intervenção e Resgate Animal (IRA) est un groupe créé en 2016 dédié au sauvetage d'animaux victimes de maltraitance. Il s'est fait connaître par le style médiatique et le caractère militarisé de ses interventions.
[8] CHEGA a présenté un projet de loi visant à interdire le port de la burqa et d'autres vêtements dissimulant le visage dans les lieux publics. La proposition a été approuvée en première lecture au Parlement en octobre 2025, grâce aux votes favorables de la droite parlementaire, mais elle n'est pas encore entrée en vigueur.
[9] Avant CHEGA, l'éloge de la dictature d'António de Oliveira Salazar et de Marcelo Caetano (1926-1974) se limitait principalement à de petits groupes d'extrême droite, aux ultraconservateurs et aux milieux nationalistes liés à la mémoire de l'Estado Novo (salazariste).
[10] On estime qu'entre 500'000 et 800'000 Portugais sont rentrés au Portugal après la décolonisation, entre 1974 et 1976, en provenance du Cap-Vert, de Guinée-Bissau, de São Tomé-et-Príncipe, d'Angola et du Mozambique.
[11] Entretien accordé à la chaîne de télévision SIC, le 24 octobre 2025] Depuis cette déclaration, Ventura s'efforce de créer une polarisation accrue autour de thèmes historiques, en dénonçant les « excès révolutionnaires » de 1974/75, qu'il assimile aux persécutions et aux emprisonnements politiques de la période dictatoriale.
[12] Deux politologues ont étudié ces données de manière particulièrement approfondie : Pedro Magalhães (www.pedro-magalhaes.org) ; Vicente Valentim (2024), O fim da vergonha:como a direita radical se normalizou,, Lisboa : Gradiva.
[13] Carvalho, João ; Ruedin, Didier (2025). « Enough of what ? Changes in support for Chega between 2019 and 2025, » SocArXiv, Center for Open Science.
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Procès-spectacles et exécutions de masse : Israël adopte une loi pour condamner les prisonniers du 7 octobre 2023
Le parlement israélien a adopté une loi qui permettrait la mise en place de tribunaux militaires spéciaux pour juger les prisonniers palestiniens soupçonnés d'être liés aux attaques du 7 octobre 2023
Tiré de Agence Média Palestine
26 mai 2026
Par l'Agence Média Palestine
Le 11 mai 2026, le parlement israélien (Knesset) a adopté à une écrasante majorité (sur 120 membres, 93 voix pour et 0 voix contre) une législation qui institue un tribunal militaire spécial chargé de juger, lors de procès qui pourront être diffusés en direct à un large public, les Palestiniens détenus par les autorités israéliennes en lien avec les attaques palestiniennes menées le 7 octobre 2023.
Cette loi prive les suspects des garanties procédurales fondamentales indispensables à un procès équitable et habilite le tribunal à prononcer la peine de mort, peine qui n'a pas été appliquée en Israël depuis 1962. Un cadre juridique exceptionnel qui va à l'encontre de la présomption d'innocence, alertent les organisations de défense des droits et libertés, et met en place des procès-spectacles pouvant conduire à l'exécution de centaines d'accusés palestiniens sur la base d'aveux obtenus sous la torture.
Jugés avant d'être jugés
Le projet de loi prévoit la création d'un site web dédié à la diffusion des audiences, transformant les procédures pénales en procès-spectacles. Cette mesure porte atteinte à la présomption d'innocence, au droit à un procès équitable et à la dignité des suspects, en assimilant la mise en accusation à une présomption de culpabilité avant même qu'un jugement ait été rendu.
Selon l'organisation palestinienne de défense des droits humains Adalah, entre 300 et 400 détenus originaires de Gaza, soupçonnés d'implication dans ces attentats, seraient toujours détenus par les autorités israéliennes sans avoir été inculpés ni jugés, près de trois ans après les attentats du 7 octobre, et sont soumis à une politique de torture systématique avérée.
Parmi ces prisonniers figureraient de nombreux civils, comme le docteur Hussam Abu Safiya, directeur de l'hôpital Kamal Adwan, arrêté par les forces israéliennes en décembre 2024. Ils sont maintenus en détention provisoire au titre d'une loi sur les “combattants illégaux”, qui permet à Israël de les priver du statut de prisonniers de guerre, contournant ainsi les protections accordées par les Conventions de Genève.
En vertu du projet de loi, les audiences se tiendraient dans une salle d'audience à Jérusalem tandis que les détenus resteraient dans les prisons et les centres de détention au lieu de comparaître physiquement devant le tribunal.
Le fait que des juges militaires président ces procès crée ce que des analystes qualifient de « préjugé préconçu » à l'encontre des accusés. Pour Fathy Nimr, chercheur au sein du réseau palestinien Al-Shabaka, le système des tribunaux militaires, où le taux de condamnation dépasse 99 %, ne respecte pas les normes minimales d'intégrité. Les affaires y reposent bien souvent sur des aveux anonymes, obtenus sous la torture dans des centres de détention, dans des conditions opaques.
En vertu de cette législation, le chef d'état-major de l'armée israélienne nommerait les procureurs militaires, et le collège judiciaire serait composé de trois juges, dont au moins un ayant déjà présidé un tribunal militaire. Enfin, le protocole prévu par la loi permettra aux tribunaux de contourner des étapes telles que la collecte de preuves, les témoignages et les plaidoyers lors du prononcé des jugements.
Dans ce contexte, explique Fathy Nimr, le droit devient « un outil de guerre » servant de couverture au nettoyage ethnique et permettant à Israël d'échapper à toute responsabilité pour ses crimes, sous le prétexte de « l'application de la loi » et de la sécurité. Ces nouveaux tribunaux spéciaux ne sont guère plus qu'un « cirque judiciaire » conçu pour fournir une couverture légale à l'exécution de Palestiniens en dehors des limites de la justice, ajoute-t-il.
Peine de mort
Ces préoccupations sont particulièrement vives compte tenu du pouvoir dont dispose le tribunal d'imposer la peine de mort et de l'intention déclarée des législateurs de l'appliquer à l'encontre de centaines de Palestiniens de Gaza.
En effet, ces tribunaux spéciaux s'appuieront sur le droit pénal israélien en vigueur pour les infractions passibles de la peine de mort, notamment la loi visant à prévenir et à punir le crime de génocide (1950). Le risque d'influence de l'exécutif et du monde politique compromet encore davantage le respect des normes relatives à un procès équitable.
Bien qu'il n'ait jamais officiellement aboli la peine de mort, Israël n'a procédé à aucune exécution depuis 1962, date à laquelle le criminel de guerre nazi Adolf Eichmann a été pendu. La seule autre exécution de l'histoire d'Israël concernait un officier de l'armée condamné pour trahison en 1948.
La procédure prévue par le nouveau projet de loi est distincte de celle prévue par la loi historique israélienne sur la peine de mort, mais aussi de la loi d'apartheid votée le mois dernier, et ce malgré les appels internationaux demandant l'abandon de cette mesure, prévoyant la peine de mort pour les Palestinien-nes jugé-es coupables du meurtre d'israélien-nes.
Ces lois sur la peine de mort exigeaient l'unanimité d'au moins cinq juges chevronnés avant qu'une peine de mort puisse être prononcée, ce qui reflétait des garanties procédurales renforcées. La nouvelle loi abaisse considérablement ce seuil : un collège de trois juges moins expérimentés, nommés en grande partie par l'armée israélienne et exerçant des mandats fixes qui limitent leur indépendance, pourra prononcer la peine de mort à la majorité des voix.
Vengeance
“En habilitant des tribunaux militarisés et entachés d'irrégularités procédurales à prononcer la peine de mort à l'encontre d'un groupe spécifique et identifiable de suspects, en diffusant les audiences en direct avant même que la culpabilité ne soit établie et en autorisant des condamnations fondées sur des preuves obtenues sous la torture, ce projet de loi subordonne tous les principes d'une justice pénale équitable à un spectacle punitif et vindicatif. Il viole le droit à la vie, l'interdiction des peines cruelles, inhumaines et dégradantes, la présomption d'innocence, ainsi que les garanties fondamentales d'indépendance judiciaire et de respect des procédures régulières prévues tant par le droit constitutionnel israélien que par le droit international contraignant”, alertent dans un communiqué commun les organisations Adalah, Hamoked et le Comité contre le Torture.
Mais pour le ministre de la Justice Yariv Levin, coauteur du projet de loi ayant institué ce tribunal, cette législation constitue « l'un des moments les plus importants de l'actuelle Knesset [parlement] ». « On sent que nous faisons ce qu'il faut en trouvant un moyen de nous unir en ce moment, même si nous sommes à la veille des élections et malgré tous les désaccords qui existent », ajoute-t-il, se félicitant du soutien multipartite dont a bénéficié le projet de loi.
Alors que 48 des 120 membres du parlement israélien avaient voté contre la loi sur la peine de mort du 30 mars, la nouvelle loi a été adoptée par 93 voix contre 0, les membres des partis à majorité arabe ayant quitté la séance plénière et les législateurs ashkénazes ultra-orthodoxes refusé de participer.
“En ce qui concerne le 7 octobre”, explique l'avocat israélien des droits humains Sari Bashi, “il existe un quasi-consensus parmi les législateurs israéliens sur la nécessité de mesures de représailles extrêmes, et les exécutions de masse n'en sont que la dernière manifestation.”
Le Haut-Commissaire des Nations unies aux droits de l'homme, Volker Turk, a publiquement appelé à l'abrogation de la loi instituant le tribunal, affirmant qu'aucune procédure ne respectant pas les normes internationales ne pouvait rendre justice.
L'Association internationale du barreau (IBA) a fait part de ses inquiétudes quant à la possibilité d'un procès équitable. « Ce risque [d'absence de procès équitable] est accru par les informations faisant état de pratiques coercitives dans les affaires liées à la sécurité, qui peuvent s'apparenter à de la torture ou à d'autres mauvais traitements et conduire à des informations non fiables, à de faux aveux, à des condamnations injustifiées et à de graves erreurs judiciaires », a déclaré l'IBA.
Des organisations de défense des droits humains, telles qu'Amnesty International, Human Rights Watch et l'organisation israélienne B'tselem, ont également condamné le cadre juridique sur lequel repose le projet de loi.
La loi pourrait encore faire l'objet de recours constitutionnels devant la Cour suprême d'Israël, ce qui pourrait entraîner sa suspension, sa modification ou son annulation, ce à quoi de nombreuses voix ont appelé. Avant d'entrer en vigueur, la loi doit être signée par le président israélien et publiée au Journal officiel de l'État.
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L’invisibilité de la bombe atomique israélienne
ll y a deux types de bombes atomiques. Celles que l'on montre dans les défilés militaires et qui effraient la planète. Et celles que l'on cache, et qui ne font peur à personne. Tout le monde craint l'Iran, parce qu'il veut LA bombe, celle que l'on choisit d'exhiber sur les boulevards de Téhéran… pour l'utiliser contre Israël. Personne ne craint Israël, qui a LA bombe… mais ne la brandit jamais contre quiconque, même ses pires ennemis.
Tiré de Mondafrique
28 mai 2026
Par La rédaction de Mondafrique
Par Yves Mamou
Nous publions avec son autorisation cette libre opinion d'Yves Mamou, un ancien journaliste du Monde qui anime un site très partisan mais toujours documenté sur le Proche Orient
L'arsenal nucléaire israélien est un secret de polichinelle. À la fin des années 1950, la France et Israël ont uni leurs efforts contre un ennemi commun, le président égyptien Gamal Abdel Nasser. Ce dernier armait et finançait le FLN algérien en guerre contre la France. En réaction, la France a décidé d'armer Israël contre l'Égypte. En 1957, la France et Israël ont signé un accord secret et des centaines d'ingénieurs et de techniciens français ont été envoyés dans le désert du Néguev pour construire le complexe nucléaire de Dimona : un réacteur de recherche ainsi qu'une usine de séparation du plutonium, l'élément indispensable à la fabrication d'une bombe.
Le stock nucléaire israélien est estimé à 80 ou 90 têtes nucléaires. D'autres parlent de 200 têtes nucléaires.
Pourquoi la dissuasion israélienne est-elle secrète ?
Dans « Israël et la bombe », le professeur Avner Cohen révèle qu'en 1970, des accords verbaux secrets ont été conclus entre Jérusalem et l'administration Nixon. Le « deal » était le suivant : les États-Unis cessent de faire pression sur Israël pour qu'il mette fin à son programme d'armement nucléaire et intègre le traité de non-proliférationrécemment promu. En échange, Israël a promis de garder le silence sur l'existence de ses armes. L'accord demeure en vigueur à ce jour, parce que le risque est le même qu'il y a cinquante ans : qu'Israël affiche sa puissance nucléaire, et tous les États du Moyen-Orient réclameront le droit d'en faire autant.
En décembre 1999, le journal égyptien Al Ahram a demandé à Shimon Peres comment Israël pouvait dire qu'« il ne serait pas le premier pays à introduire l'arme nucléaire au Moyen-Orient » alors qu'il était de notoriété publique « qu'Israël possède l'arme nucléaire ». La réponse de Shimon Peres a été stupéfiante : « Israël n'a procédé à aucun essai nucléaire, et sans essai, il est impossible d'introduire. (…) Non seulement nous n'avons pas effectué d'essai nucléaire, mais nous n'en effectuerons aucun. Ce sont des garanties qu'Israël n'introduira pas d'armes nucléaires au Moyen-Orient. »
« Introduire » et « posséder » l'arme nucléaire pouvaient, à l'époque, passer pour deux choses différentes. Les armes nucléaires devaient être testées. Sans test, pas de certitude de fiabilité, donc pas d'« armes » au sens opérationnel.
Israël n'aurait jamais testé la moindre bombinette ? En réalité, le 22 septembre 1979, un satellite américain a enregistré un double éclair en provenance d'une des régions les plus reculées d'Afrique du Sud. Ce double éclair a été considéré comme la signature caractéristique d'un essai nucléaire clandestin. Même si les États-Unis, Israël et l'Afrique du Sud n'ont jamais commenté les images satellitaires, un large consensus s'est dégagé au fil du temps : Israël a été considéré comme étant à l'origine de l'explosion.
Autrement dit, en 1999, quand Shimon Peres affirme au journal Al Ahram qu'Israël n'introduit pas le nucléaire au Proche-Orient, il arrange un peu la vérité. Mais le message qu'il assène est le suivant : nous ne menaçons personne. Nous avons peut-être la bombe, mais personne ne doit se sentir formellement menacé.
Une dissuasion secrète est-elle effective ?
À quoi sert une bombe qu'on ne montre pas et qui ne menace personne ? À pas grand-chose. En règle générale, la dissuasion repose sur l'effectivité de la menace. « J'ai la bombe », je l'exhibe donc je peux l'utiliser. Dans le cas israélien, la menace est ambiguë. Le monde entier sait, mais personne, même l'Iran, ne peut se sentir officiellement menacé.
Ce refus de proférer une menace a un grave inconvénient : il oblige à garder secrets les critères d'usage d'une arme atomique. Dans quelles circonstances Israël utiliserait-il la bombe ? Quelle est sa ligne rouge ? Une flopée de missiles du Hezbollah sur Haïfa ? Une offensive terrestre ? L'encerclement de Tel-Aviv ?
Nul ne sait. Ces questions ont-elles même été élaborées par un quelconque cabinet de guerre ? Nul ne le sait non plus.
La dissuasion nucléaire après le 7 octobre
Benjamin Netanyahou a répété à partir du 7 octobre 2023 qu'Israël était engagé dans « une guerre existentielle ». Le mot « existentiel » a été répété à plusieurs reprises, notamment ici et ici. « Existentiel » signifie survie. L'ennemi iranien veut nous « exterminer », a dit le président israélien Herzog.
Si, depuis le 7 octobre 2023, Israël mène une guerre « existentielle », pourquoi n'utilise-t-il pas LA bombe ? Ou, au moins, pourquoi ne la sort-il pas de la clandestinité ?
Mais personne ne dépoussière la question nucléaire en Israël. Le sujet est tabou. Le débat existe mais il demeure académique et surtout largement extérieur (États-Unis, Europe…). Les principales thèses en présence sont les suivantes :
Louis René Beres, professeur émérite de droit international à l'université Purdue, est le défenseur le plus constant de la disclosure partielle. La posture traditionnelle de « la bombe au sous-sol » n'est plus tenable, affirme-t-il en octobre 2024 dans Jurist. Il postule qu'Israël devrait passer d'une ambiguïté délibérée à une divulgation nucléaire sélective — y compris envisager des options de guerre nucléaire limitée — pour renforcer sa dissuasion stratégique face à l'Iran.
Beres a notamment coprésidé le Project Daniel, un groupe consultatif israélo-américain qui a remis ses recommandations en 2003 : l'un de ses points clés était qu'une dissuasion bien communiquée est essentielle à la sécurité nationale israélienne.
En face, le professeur Avner Cohen représente une position également favorable à une évolution de l'amimut (opacité). Il est temps que le nucléaire israélien fasse partie du débat public, assure-t-il, mais dans une optique pacifiste, où les pays de la région s'accordent sur une position commune de non-prolifération.
Pour Zeev Maoz, professeur de science politique à l'université de Tel-Aviv, l'opacité a été déstabilisatrice. Le secret a coûté stratégiquement plus qu'il n'a rapporté, affirme-t-il :
La bombe israélienne n'a pas dissuadé les attaques arabes.
Elle a fourni une justification aux programmes d'armement adverses.
Elle a contribué à la prolifération non conventionnelle (armes chimiques et biologiques) dans la région.
Malgré leurs avis divergents, Beres, Maoz et Cohen estiment qu'Israël devrait repenser sa politique du secret et envisager de transformer son atout nucléaire en levier pour des accords régionaux de désarmement, et faire du Moyen-Orient une zone exempte d'armes de destruction massive.
Sortir de l'ambiguïté ?
Le 7 octobre 2023 n'a donc pas changé les termes du débat sur le nucléaire israélien. L'État hébreu continue de fonder sa stratégie de défense sur une arme qu'il ne peut pas montrer, et dont l'absence officielle l'empêche d'expliquer dans quelles conditions il envisagerait de l'utiliser. Israël semble donc condamné à gérer indéfiniment la contradiction structurelle d'une dissuasion qui n'en est pas une. Sortir de l'ambiguïté ne s'effectuerait qu'à son détriment.
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L’ONU ajoute Israël à la liste noire des auteurs de violences sexuelles dans les zones de conflit, selon l’ambassadeur
Selon l'ambassadeur d'Israël auprès de l'ONU, Danny Danon, Israël figure désormais sur cette liste noire aux côtés du Hamas et de Daech. M. Danon a également déclaré qu'Israël avait transmis des preuves à l'ONU afin de réfuter ces allégations, qualifiant cette inscription de « calomnie sanglante ».
Tiré de l'Association France Palestine Solidarité
28 mai 2026
Par Haaretz
Photo : Les forces d'occupation israéliennes continuent de maltraiter les prisonniers palestiniens © Eye on Palestine
Les Nations unies ont inscrit Israël sur la liste noire des pays qui commettent des violences sexuelles dans les zones de conflit, a annoncé jeudi l'ambassadeur d'Israël auprès des Nations unies.
L'ambassadeur Danny Danon a qualifié cette décision de « calomnie sanglante » et de « décision politique », et a écrit sur X qu'Israël avait été ajouté à cette liste noire « aux côtés des organisations terroristes les plus brutales au monde : le Hamas et Daech ».
En août, le rapport annuel sur les violences sexuelles liées aux conflits, présenté au Conseil de sécurité de l'ONU, a inscrit pour la première fois le Hamas sur sa liste noire des pays et organisations « soupçonnés de manière crédible » d'être responsables de schémas ou de formes répétées de violences sexuelles dans les zones de conflit.
De plus, le secrétaire général de l'ONU, António Guterres, a averti Israël qu'il pourrait être inscrit sur cette liste dans le rapport annuel de 2026 s'il ne prenait pas une série de mesures.
« J'exhorte le gouvernement israélien à libérer les Palestiniens qui ont été détenus de manière arbitraire, à veiller à ce que les prisonniers palestiniens soient libérés dans la dignité, à enquêter sur toutes les allégations de violences sexuelles à l'encontre de détenus palestiniens et à engager des poursuites à cet égard, à garantir un traitement humain à toutes les personnes détenues et à mettre en œuvre des mesures de prévention, notamment en accordant un accès humanitaire sans entrave aux lieux de détention. »
L'ambassadeur israélien Danny Danon a déclaré qu'Israël avait fourni des preuves, des documents et des réponses détaillées à chacune des allégations formulées par les Nations unies. « Nous avons invité les représentants de l'ONU à se rendre sur le terrain pour examiner la situation de près, mais bien sûr, ils ont choisi de ne pas le faire. »
En janvier 2025, il a été rapporté qu'Israël empêchait Pramila Patten, représentante spéciale du secrétaire général chargée de la question des violences sexuelles en période de conflit, de mener une enquête approfondie sur les crimes de guerre commis par le Hamas le 7 octobre, car cela aurait obligé Israël à autoriser également l'ONU à enquêter sur les violences sexuelles commises à l'encontre des Palestiniens détenus en Israël.
Pour pouvoir enquêter sur les crimes du Hamas, Mme Patten avait exigé que son équipe ait accès aux centres de détention israéliens où sont détenus des Palestiniens, afin de pouvoir également examiner les allégations selon lesquelles des soldats les auraient agressés sexuellement. Israël a toutefois refusé.
L'annonce de Danon fait suite à la publication par le New York Times d'une tribune de Nicholas Kristof détaillant les violences sexuelles commises par les forces armées israéliennes et les colons à l'encontre des Palestiniens.
Israël a accusé le NYT de diffuser « l'une des pires calomnies sanglantes » de l'histoire médiatique moderne, affirmant qu'il s'agissait d'une « campagne anti-israélienne orchestrée ».
Concernant l'une des allégations les plus controversées – selon laquelle les forces israéliennes auraient dressé des chiens de combat pour violer des prisonniers palestiniens sur ordre de leurs maîtres –, Kristof a déclaré que « d'autres prisonniers palestiniens et observateurs des droits de l'homme ont fait état de cas de chiens agressant sexuellement des prisonniers », ajoutant que « le régime de Pinochet au Chili a utilisé un chien pour violer des prisonniers politiques. La littérature médicale évaluée par des pairs documente des lésions rectales causées par la pénétration canine ».
Les témoignages cités dans l'article s'appuient sur un rapport publié le mois dernier par une organisation appelée Euro-Med Human Rights Monitor, basée à Genève, ainsi que sur des entretiens menés par Kristof lui-même. Fondée il y a environ 15 ans, cette organisation traite des violations des droits de l'homme au Moyen-Orient, notamment aux Émirats arabes unis et en Arabie saoudite, mais se concentre sur Israël, Gaza et la Cisjordanie.
Le journal a noté que les médias israéliens avaient rapporté des abus commis par les forces de sécurité et les colons à l'encontre des Palestiniens, notamment un article du Haaretz datant de mars sur des colons ayant agressé sexuellement un Palestinien devant sa famille dans le nord de la vallée du Jourdain. Il a également indiqué que des organisations de défense des droits de l'homme avaient documenté des cas similaires.
En mars, le procureur général militaire israélien, Itay Offir, a annoncé qu'il avait ordonné l'abandon des poursuites dans l'affaire des mauvais traitements infligés à un détenu de Gaza à Sde Teiman, en raison « du comportement des hauts responsables du Corps du procureur général militaire et du système de maintien de l'ordre de l'armée israélienne dans cette affaire, ainsi que des circonstances exceptionnelles et sans précédent de celle-ci ».
Selon l'acte d'accusation, les cinq soldats ont frappé le détenu, l'ont traîné sur le sol, lui ont marché dessus et lui ont administré des décharges électriques à l'aide d'un Taser. L'agression présumée a entraîné des côtes cassées et une perforation du poumon. L'acte d'accusation indique également qu'un des soldats a poignardé le détenu aux fesses, lui causant une lésion rectale.
Le professeur Yoel Donchin, éminent médecin israélien qui a servi comme médecin militaire à Sde Teiman et a soigné le détenu au centre de l'affaire, a déclaré à Haaretz en 2024 : « Il est arrivé, et nous avons vu qu'il avait une blessure par arme blanche au rectum. Nous avons appelé la police militaire, mais ils nous ont dit qu'ils menaient déjà une enquête. »
Le chef d'état-major de l'armée israélienne, Eyal Zamir, a approuvé le retour en service de réserve des soldats accusés d'avoir maltraité un détenu de Gaza en avril, à la suite du rejet de l'acte d'accusation à leur encontre. Cependant, l'enquête sur leur conduite n'était pas terminée, et ses conclusions devaient déterminer s'ils pouvaient être réintégrés dans leurs fonctions.
Traduction : AFPS
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Une autre occupation. Israël a tué 890 Palestiniens à Gaza depuis le début du « cessez-le-feu ». Voici comment
Ainsi, dimanche matin, le nombre de personnes tuées par Israël depuis le « cessez-le-feu » à Gaza s'élevait à 890. Le nombre de blessés s'élève à 2677.
Tiré de A l'Encontre
27 mai 2026
Par Amira Hass
Habitants de Deir Al Balah tués par drone le 26 mai 2026. (Capture de vidéo)
Lundi dernier, une femme de 58 ans a été poignardée à mort dans l'un des centres d'accueil pour personnes déplacées du sud de la ville de Gaza. Quelques heures plus tard, la police de Gaza a arrêté le neveu de la victime. Le mobile du meurtre était un différend financier.
La veille, une femme de 22 ans avait été assassinée dans le centre de la ville de Gaza. Son mari a été arrêté. Les autorités de Gaza gèrent des centres de détention qui accueillent non seulement ceux qui osent critiquer le Hamas, mais aussi des suspects dont les dossiers sont transmis au parquet pour examen. Oui, le Hamas continue de diriger certaines institutions de l'administration civile.
Ces deux meurtres ont choqué beaucoup de monde, mais peu de personnes ont été surprises. Dans des conditions caractérisées par l'absence d'intimité dans les grands camps de tentes et une surpopulation insupportable ; avec les bombardements et les tirs d'artillerie quotidiens d'Israël depuis les airs, la mer et la terre ; la crainte omniprésente d'être tué par un missile – ou pire, d'être blessé et de rester handicapé ; et les nerfs à vif, la pauvreté et la faim, tout cela crée un terrain fertile pour les querelles et les conflits violents entre les familles et au sein même de celles-ci. Certains affirment que les femmes sont les principales victimes de ces meurtres.
Une telle bagarre entre deux familles a éclaté, par exemple, mardi dernier à Hamad, dans le district de Khan Younès. Une personne a tiré avec un fusil d'assaut Kalachnikov et, en peu de temps, des policiers sont arrivés, l'ont arrêté et ont confisqué son arme. Une bagarre similaire a éclaté le 4 mai, également à Hamad, à la suite de laquelle un fusil d'assaut Kalachnikov a été confisqué et le tireur arrêté. À Rafah la semaine dernière, un pistolet a été confisqué après que son propriétaire l'eut utilisé lors d'un violent conflit entre familles. Sans parler des bagarres au cours desquelles aucune arme à feu n'est utilisée et où des anciens, respectés par la communauté, parviennent à intervenir et à rétablir le calme avant l'arrivée de la police.
L'unité d'approvisionnement de la police, qui contrôle la qualité et les prix des denrées alimentaires vendues par les commerçants, a localisé et détruit jeudi dernier 279 kilogrammes de poisson congelé impropre à la consommation humaine. Cela s'est produit lors d'une patrouille de routine sur les marchés, en collaboration avec des représentants du ministère de l'Économie nationale et de la municipalité. L'odeur ne laissait aucun doute sur le fait que le produit était avarié, a noté un porte-parole de la police.
Chaque policier qui patrouille dans les marchés, les centres d'accueil pour personnes déplacées et les cuisines publiques distribuant de la nourriture à ceux et celles qui n'ont pas un sou, puis retourne à son poste dans un poste de police improvisé (les véritables ont été bombardés et détruits il y a longtemps), risque sa vie. Malgré le rôle crucial qu'ils jouent pour prévenir des souffrances encore pires, Israël continue de traiter les policiers comme des cibles. Quarante-deux de ces policiers – qui menaient des missions de soutien aux civils au sein d'une société palestinienne ensanglantée et tourmentée – ont été tués par des tirs israéliens depuis la déclaration du cessez-le-feu le 10 octobre 2025.
Samedi matin 23 mai, cinq policiers ont été tués, tous âgés d'une trentaine d'années, lorsque au moins deux missiles ont été tirés sur eux alors qu'ils se trouvaient dans un poste situé dans la zone entre Beit Lahia et le nord de la ville de Gaza. Ils s'appelaient Mohammed al-Ar, Rami al-Hanawi, Abd al-Hadi al-Jarbou, Salem Haniyeh et Hani al-Madhoun. Un garçon de 15 ans a été tué par la même frappe : Saber al-Jarbou. Tous étaient originaires du camp de réfugiés de Jabalya. Au moins quatre civils de la région ont également été blessés.
Facebook s'est immédiatement rempli de photos et de vidéos : des corps éparpillés – en civil – parmi les tentes et à côté d'une flaque d'eaux usées. Une équipe d'ambulanciers soignant les blessés dans une tente ; des gens transportant les morts dans des couvertures, vraisemblablement vers des ambulances les sirènes hurlantes ; un enfant assis par terre pleurant son père : « Comme je t'aimais », sanglote le garçon, expliquant : « Ils l'ont bombardé sur le site [la station]… Je lui avais demandé de venir déjeuner avec nous aujourd'hui. » Une vidéo d'un enterrement ; une autre ; des annonces de réceptions de deuil.
Un message racontant que la veille al-Ar avait échappé de justesse à un missile israélien qui avait frappé une autre zone entre Gaza et Jabalya, et une déclaration du ministère de l'Intérieur de la bande de Gaza donnant son point de vue sur la raison du meurtre des policiers : « Israël souhaite le chaos dans la bande de Gaza. »
Dimanche matin, aucun rapport officiel n'était disponible sur le site web du service de presse de l'armée israélienne, bien qu'une source sécuritaire ait confirmé qu'une attaque avait eu lieu dans la région. On peut en déduire qu'il ne s'agissait pas d'un assassinat de hauts responsables du Hamas, du genre de ceux dont l'armée israélienne aime se vanter. Le site web contient toutefois des rapports faisant état de frappes contre des « terroristes » au cours des jours précédents. En voici quelques-uns : à l'ouest de Rafah, près de la ligne jaune, un berger de 42 ans, Rafat Breika, a été tué ; dans le quartier de Zeitoun, Louay Bassl a été tué chez lui.
En septembre 2024, des bombardements israéliens avaient tué quatre membres de la famille de Bassl, dont deux enfants. À l'est de Deir al-Balah, Fatima al-Zahra, âgée de 26 ans, a été tuée et à Beit Lahia, Jude Dweik, âgé de 13 ans, a été tué. Et à Mawasi, à Rafah, deux chauffeurs de camion – Mohammed Abd al-Fattah et Mahmoud Nafez – ont été tués par des tirs israéliens. Leurs corps ont été retrouvés jeudi, après plusieurs jours de recherche.
Le service de presse de l'armée israélienne ne fait pas non plus état d'une série de bombardements et de tirs d'artillerie qui ont eu lieu ces derniers jours dans toute la bande de Gaza et qui ont particulièrement touché les camps de réfugiés d'Al-Bureij et de Nuseirat. Ces frappes ont fait suite à des appels lancés à la population pour qu'elle évacue ses habitations. L'un de ces bombardements, survenu dimanche matin à Nuseirat, a coûté la vie à Mohammed Ibrahim Abu Mallouh, 38 ans, à son épouse Alaa Zaqlan, 36 ans, et à leur fils Osama, âgé d'un an. Ainsi, dimanche matin, le nombre de personnes tuées par Israël depuis le « cessez-le-feu » à Gaza s'élevait à 890. Le nombre de blessés s'élève à 2677. (Article publié par Haaretz le 25 mai 2026 ; traduction rédaction A l'Encontre)
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La démocratie n’a jamais empêché le terrorisme raciste
Israël est une démocratie. Il est donc difficile de cacher le fait gênant que le pays est profondément raciste.
Tiré de la page web des artistes pour la paix
https://www.artistespourlapaix.org/la-democratie-na-jamais-empeche-le-terrorisme-raciste/
Écrit par Yakov Rabkin – Traduction par l'artiste pour la paix Pierre Jasmin
L'épisode récent dans lequel le ministre Ben-Gvir se moque d'un groupe international de militants propalestiniens est révélateur à bien des égards. Les militants se trouvaient à bord de bateaux non armés transportant de la nourriture et des fournitures médicales aux Palestiniens de Gaza depuis longtemps assiégés lorsque les forces israéliennes ont saisi les bateaux dans les eaux internationales, puis ont kidnappé et amené les militants en Israël. Le ministre a brandi un drapeau israélien devant les détenus agenouillés, dont les mains étaient liées derrière le dos, et a proclamé sarcastiquement : “Bienvenue en Israël. Nous sommes les propriétaires ici.”
En fait, les souffrances des militants arrêtés en mer sont dérisoires en comparaison de ce qui est fait aux Palestiniens. Un récent article du New York Times révèle des abus sexuels systématiques, notamment l'utilisation de chiens spécialement dressés pour violer des prisonniers. Cette méthode sadique surpasse les « exploits » des tortionnaires nazis, par ailleurs sophistiqués en humiliant leurs victimes.
Le ministre Ben-Gvir s'est produit en hébreu et a publié sa vidéo à la vue de tous. Le public ciblé était constitué d'Israéliens ordinaires. Le pays se prépare à des élections et l'épisode a été diffusé pour lui rapporter des voix. Les centaines de clips que les militaires israéliens ont postés les montrant jubilant et scandant pendant qu'ils faisaient exploser des maisons, des hôpitaux et des écoles à Gaza suggèrent clairement qu'ils s'attendent à de l'admiration plutôt qu'à l'opprobre de la part de leur société.
Comme d'habitude, Israël et ses vassaux ont traité cela comme un problème de relations publiques. L'ambassadeur israélien à Washington a qualifié cela de coup dur porté aux efforts diplomatiques d'Israël visant à redorer son blason. Le Premier ministre Netanyahu et le ministre des Affaires étrangères Saar ont également critiqué la performance de Ben-Gvir. Même l'ambassadeur américain, le révérend Huckabee – qui est souvent plus pro-israélien qu'Israël – a déploré le spectacle. Ces mesures de contrôle des dégâts se concentrent sur l'épisode lui-même et, comme on pouvait s'y attendre, ignorent son contexte et son objectif.
Il y a quelques années, Ben-Gvir s'est présenté aux élections sous le slogan « Personne n'est à ma droite » et il en est sorti triomphant. Il est souvent présenté dans les grands médias occidentaux comme une exception regrettable. Mais il est tout sauf. Le ministre de la Sécurité nationale connaît sa société et en incarne les tendances dominantes. C'est pourquoi il montre à quel point il est dur non seulement envers les Palestiniens mais aussi envers leurs partisans étrangers. La cruauté et la vindicte sont des cartes gagnantes en Israël.
Il ne manque jamais une occasion d'afficher ces qualités. Ben-Gvir a été l'un des promoteurs de la récente loi autorisant la peine de mort par pendaison pour les Palestiniens. La loi a été approuvée par le Parlement israélien qui, grâce au système de vote proportionnel, reflète fidèlement l'opinion publique du pays. Ben-Gvir a célébré cette réalisation démocratique avec du champagne apporté dans les chambres parlementaires et – il va sans dire – toute la scène de liesse était à la vue du public.
Mais ce n'était pas la fin. Peu de temps après, l'honorable député célébrait son 50e anniversaire. Sa femme lui a offert un gâteau d'anniversaire décoré d'un nœud coulant, et cela a également été diffusé à la vue de tous. Il n'existe aucune trace de Mme Himmler offrant à son mari, le chef des SS, un gâteau d'anniversaire en forme de crématorium. En fait, les nazis ont tenté de cacher le génocide qu'ils commettaient. Ils craignaient que les citoyens allemands ne l'approuvent pas. En revanche, les dirigeants israéliens n'ont rien à craindre.
Enfin, quelques mots sur les réactions occidentales. Le Canada, la France, l'Allemagne, l'Italie et les États-Unis – tous complices du génocide à Gaza – ont déploré les mauvais traitements infligés aux militants par Israël dans des termes plus forts qu'ils n'ont jamais réagi à la torture et au massacre de Palestiniens par Israël. Cela montre une fois de plus l'hypocrisie raciste de leur engagement en faveur des droits de l'homme. Les Palestiniens, les Libanais, les Iraniens et les autres peuples « moins blancs » ne méritent pas les mêmes droits humains que les Européens et leurs descendants installés ailleurs, généralement en perpétrant leur propre génocide contre les peuples locaux.
On ne peut qu'admirer la perspicacité du poète martiniquais Aimé Césaire, qui écrivait en 1955 dans son Discours sur le colonialisme : « Ce qu'il [l'homme blanc] ne pardonne pas à Hitler, ce n'est pas le crime en soi, le crime contre l'homme, ce n'est pas l'humiliation de l'homme en soi, c'est le crime contre l'homme blanc, c'est l'humiliation de l'homme blanc, et d'avoir appliqué à l'Europe des procédés colonialistes dont ne relevaient jusqu'ici que les Arabes d'Algérie, les coolies de l'Inde et les nègres d'Afrique. »
Le sentiment anticolonial a brièvement prévalu au cours des quelques décennies de la guerre froide. L'Union soviétique soutenait depuis longtemps la lutte anticoloniale et l'Occident ne voulait pas « perdre l'Afrique au profit des Russes ». Les temps ont changé. Il est significatif que ce soit au crépuscule de l'URSS que l'Assemblée générale des Nations Unies a révoqué sa résolution de 1975 assimilant le sionisme au racisme. Plus tard, un président français a appelé ses compatriotes à être fiers des réalisations que la France a apportées à ses anciennes colonies. Et lors de la récente conférence sur la sécurité à Munich, le secrétaire d'État américain Rubio a salué la colonisation européenne de l'Amérique comme « un héritage sacré ». Il a également appelé les Européens à être « décomplexés fiers de cet héritage commun ».
Il n'est pas étonnant que le projet colonial d'Israël continue de bénéficier de l'impunité de la part de la plupart des gouvernements occidentaux. Ces régimes démocratiques continuent de vendre des armes à Israël et autorisent le survol d'avions de transport américains transportant des bombes pour tuer des Palestiniens, des Libanais et des Iraniens. Après tout, cet État qui terrorise toute la région est « la seule démocratie au Moyen-Orient ». En effet, la démocratie n'a jamais empêché le terrorisme raciste.
Yakov M Rabkin est professeur émérite au Département d'histoire à l'Université de Montréal où il a enseigné depuis 1973. Ses champs d'intérêt incluent l'histoire juive contemporaine et l'histoire des sciences. Ses publications, qui comprennent quatre livres et plus de deux cents articles, portent, entre autres, sur les rapports entre les religions et les sciences. Son livre intitulé Au nom de la Torah : une histoire de l'opposition juive au sionisme offre une analyse de la critique que font de l'État d'Israël plusieurs penseurs au sein du judaïsme. Actuellement disponible en treize langues, il a été en liste pour le Prix du Gouverneur général du Canada. Il a également publié Comprendre l'État d'Israël, idéologie, religion et société (2014, disponible en six langues), Demodernization : A Future in the Past (2018), Judaïsme, islam et modernités (2022), Israël et la Palestine. Rejets de l'occupation sioniste au nom de judaïsme (2024, disponible en quatre langues), Sionisme en 101 citations (2025, disponible en trois langues).
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Iran : la lutte pour la démocratie et les droits sociaux n’est pas terminée
Après la fin de la guerre impérialiste, les Iranien-nes poursuivront leur lutte pour la démocratie, mais dans des conditions encore plus difficiles : dans une société ravagée par les bombes états-uniennes et israéliennes, sous un régime qui utilisera l'horreur de cette intervention étrangère pour justifier une répression intérieure accrue.
Tiré de la revue Contretemps
26 mai 2026
Par Puya Gerami
Les médias américains ont accordé une attention disproportionnée aux Iraniens favorables à la guerre. En réalité, il existe au sein de la diaspora iranienne un courant puissant qui soutient fermement la lutte pour une démocratie iranienne par en bas, tout en s'opposant avec la même fermeté à la guerre odieuse menée par les États-Unis et Israël.
Pour les Iraniens qui imaginent un avenir démocratique, l'année 2026 avait commencé sous le signe d'un espoir exaltant : le plus grand soulèvement d'une série de révoltes depuis le tournant du millénaire. Il a commencé le 28 décembre 2025 par une grève des commerçants du Grand Bazar de Téhéran, une couche sociale traditionnellement favorable au régime, désormais excédée par l'effondrement brutal de la monnaie nationale. À mesure que les manifestations de masse se propageaient dans tout le pays, un arrêt de travail déclenché par des revendications économiques rallumait la révolte politique latente contre la République islamique, dans sa plus forte explosion à ce jour.
Mais, tout aussi soudainement, deux atrocités ont mis un coup d'arrêt aux protestations. D'abord, à la faveur d'une coupure d'Internet, les forces de sécurité de la République islamique ont perpétré un massacre aveugle, transformant le plus grand soulèvement depuis des décennies en plus grand carnage. Quelques semaines plus tard, les États-Unis et Israël ont lancé une guerre illégale, tuant des civils et détruisant leurs infrastructures : écoles et universités, routes et ponts, hôpitaux et sites patrimoniaux. Ce qui avait commencé comme un moment d'espoir est ainsi devenu l'un des épisodes les plus sombres de l'histoire moderne de l'Iran : non pas un, non pas deux, mais trois gouvernements ont pris la vie de milliers d'Iraniens en l'espace de quelques mois seulement.
La lutte pour la démocratie en Iran, face à la répression intérieure et à l'intervention étrangère — deux formes de violence dialectiquement liées — remonte à plus d'un siècle. Tout au long de cette histoire, les travailleurs iraniens et leur mouvement ouvrier ont été des acteurs centraux de ce combat.
Au début des années 1950, les travailleurs de l'Anglo-Iranian Oil Company — ancêtre de British Petroleum — firent grève à plusieurs reprises pour réclamer de meilleures conditions et manifester leur soutien à la volonté du Premier ministre Mohammad Mossadegh de nationaliser l'industrie pétrolière. En réponse, la CIA et le MI6 britannique organisèrent un coup d'État afin d'écraser l'expérience démocratique anti-impérialiste de Mossadegh et de restaurer la prééminence du shah Mohammad Reza Pahlavi.
L'intervention de la CIA en 1953 fut l'une des premières d'une longue série d'opérations destinées à saper les gouvernements progressistes et les mouvements ouvriers dans ce que l'on appelait alors le tiers-monde — un projet que l'AFL-CIO soutint directement grâce à des financements de l'agence, ce qui poussa les radicaux du mouvement ouvrier à la surnommer l'« AFL-CIA ». Le shah démantela les syndicats indépendants, interdit les partis politiques d'opposition et, par l'intermédiaire de sa police secrète notoire, la SAVAK, tortura, emprisonna et exécuta les partisans de la démocratie.
Durant les années miraculeuses de 1978-1979, les travailleurs organisés contribuèrent de trois grandes manières à la révolution contre le shah et son alliance avec l'impérialisme américain. D'abord, les grèves dans les secteurs public et privé, en particulier dans les champs pétrolifères, portèrent le coup décisif à la monarchie.
Ensuite, les comités de grève jetèrent les bases de conseils d'atelier appelés shoras, dont beaucoup expulsèrent les directeurs et affirmèrent le contrôle ouvrier sur la production et la distribution, établissant un lien entre la démocratisation radicale du lieu de travail, celle de l'État et celle de la société dans son ensemble.
Enfin, la gauche iranienne — composée d'une multitude d'organisations radicales anciennes et nouvelles, laïques comme religieuses — souligna l'importance stratégique de la classe ouvrière et, après des années de répression, parfois de lutte armée clandestine sous le régime du shah, élargit sa base.
Peu après la fuite du shah de Téhéran et le retour d'exil de l'ayatollah Ruhollah Khomeini en février 1979, le conflit entre les forces soutenant ce dernier et les courants les plus progressistes de la révolution s'intensifia.
L'un des premiers exemples de cette tension éclata au grand jour un mois plus tard, lors de la Journée internationale des femmes — fête inventée par des femmes socialistes et syndicalistes d'Europe et d'Amérique du Nord —, lorsque des milliers d'Iraniennes manifestèrent contre l'imposition du hijab obligatoire sur le lieu de travail. Cette première manifestation de masse reçut un soutien inégal de la gauche iranienne, mais elle annonçait la suite.
Au cours des années suivantes, la gauche iranienne se fractura, entre organisations et au sein même de certaines d'entre elles, sur la question de l'attitude à adopter envers la République islamique naissante. Un camp choisit de soutenir ce qu'il percevait comme un État anti-impérialiste ; un autre en vint à s'opposer à ce qu'il considérait comme un État essentiellement réactionnaire, enveloppé dans une façade anti-impérialiste. Certaines de ces forces d'opposition reprirent contre le nouveau régime la même méthode de lutte armée qu'elles avaient employée contre l'ancien régime du shah.
Au début des années 1980, tandis que l'Iran était en guerre contre l'Irak après l'invasion de Saddam Hussein, une guerre civile de fait éclata à l'intérieur du pays. La République islamique entreprit de consolider son pouvoir par une répression violente de l'opposition : libéraux, militantes des droits des femmes, minorités nationales et religieuses opprimées, religieux dissidents.
En particulier, le régime attaqua la gauche iranienne, d'abord celle qui avait décidé de le combattre, puis finalement même celle qui avait continué à le soutenir, jusqu'aux exécutions de masse de 1988. Fait crucial, cette contre-révolution visa le mouvement ouvrier renaissant : fermeture des shoras, emprisonnement, torture et assassinat de dirigeants ouvriers, interdiction des organisations syndicales indépendantes au profit de « Conseils islamiques du travail » approuvés par le régime.
La suppression violente du mouvement ouvrier indépendant fait partie intégrante du type d'État que les dirigeants de la République islamique ont enraciné au cours des décennies suivantes : une dictature capitaliste théocratique. Dans les années 1990, tout en continuant à nier les droits civils et politiques les plus élémentaires, le régime assassina des dissidents en Iran et à l'étranger dans une campagne connue sous le nom de meurtres en chaîne.
Les politiques économiques néolibérales aggravèrent considérablement les conditions de vie, notamment par la flexibilisation du travail et l'expansion de la main-d'œuvre contractuelle. Des privatisations massives, gangrenées par la corruption, transférèrent des entreprises publiques à des familles privées liées au pouvoir, à des fondations religieuses liées à l'establishment clérical et à des entreprises liées à l'appareil militaire, en particulier au Corps des gardiens de la révolution islamique.
Celui-ci exerce un contrôle important sur l'économie politique iranienne, injectant des milliards de dollars dans le prétendu « axe de la résistance » du régime à travers la région, tout en imposant l'austérité à l'intérieur du pays. Combinées à la pression des sanctions américaines globales, ces politiques ont produit d'immenses souffrances pour les Iraniens de la classe ouvrière, dont des millions sont confrontés aux bas salaires, aux salaires impayés, à la pauvreté, au chômage et à l'inflation. Les femmes et les personnes LGBTQ, les travailleurs issus de minorités nationales et religieuses, ainsi que les travailleurs migrants venus des pays voisins, subissent des oppressions cumulées.
Pourtant, vague après vague, des soulèvements ont grossi contre ces conditions : les manifestations étudiantes de 1999 et 2003 ; le Mouvement vert contre la fraude électorale en 2009-2011 ; l'enchaînement de grèves et de manifestations de masse en 2017-2018, 2018-2019, 2019-2020 et 2021-2022 ; l'extraordinaire mouvement Femme, Vie, Liberté en 2022-2023, après le meurtre par la police de la jeune Kurde Jina Mahsa Amini, qui fit revivre la protestation contre le hijab obligatoire formulée lors de la Journée internationale des femmes de 1979 et la relia aux revendications concernant d'autres droits féministes, les droits des minorités nationales, la sécurité économique et la démocratie ; puis les protestations de 2025 pour les droits des travailleurs, des paysans et pour le droit à l'eau.
Avec le temps, ces soulèvements ont de plus en plus mis au premier plan une opposition frontale à la République islamique. En réponse, le régime a cherché à les anéantir par une violence sidérante.
Au cours de la dernière décennie en particulier, les travailleurs iraniens ont joué un rôle majeur dans ces soulèvements, en modifiant leur composition de classe et leur répertoire tactique. Enseignants, routiers, infirmières, sidérurgistes, travailleurs du pétrole et bien d'autres ont participé à de grandes grèves, reliant souvent les revendications économiques aux revendications politiques.
Cette remontée ouvrière est animée par des efforts dynamiques pour construire des organisations syndicales indépendantes, comme le Syndicat des travailleurs de la compagnie de bus de Téhéran et de sa banlieue et les Associations professionnelles des enseignants iraniens. Ces efforts ont suscité une répression sévère de la part de la République islamique, qui viole régulièrement la Déclaration de l'Organisation internationale du travail relative aux principes et droits fondamentaux au travail, dont elle reste pourtant officiellement signataire.
Dans un cas très médiatisé, lorsque les travailleurs se mirent en grève après la privatisation du complexe agro-industriel sucrier de Haft Tappeh en 2018, le dirigeant syndical indépendant Esmail Bakhshi et la journaliste solidaire Sepideh Qolian furent torturés et emprisonnés — Bakhshi est toujours incarcéré ; Qolian a retrouvé sa liberté l'an dernier. Dans un autre cas, la militante ouvrière Sharifeh Mohammadi a été arrêtée en 2023 et condamnée à mort ; elle se trouve toujours dans le couloir de la mort. Mais ce ne sont là que quelques exemples. La liste des syndicalistes iraniens qui croupissent en prison est très longue.
Ce cycle de révolte et de répression tout au long du début du XXIe siècle s'est synchronisé avec la montée des tensions entre, d'un côté, la République islamique et ses alliés régionaux, et, de l'autre, les États-Unis, Israël et leurs alliés régionaux. Cette trajectoire de collision a culminé dans la guerre destructrice menée par les États-Unis et Israël. Au moment où ces lignes sont écrites, alors que les États-Unis et l'Iran négocient au Pakistan, l'avenir de la République islamique et de la lutte pour la démocratie iranienne est difficile à prévoir.
Ce qui est certain, c'est que l'immense majorité des personnes vivant en Iran qui aspirent encore à la démocratie poursuivront leur combat, mais dans des conditions encore plus difficiles qu'auparavant : une société éventrée par les bombes américaines et israéliennes, sous la domination persistante d'un régime qui utilisera — et a déjà utilisé — l'horreur de cette intervention étrangère pour justifier l'accélération de la répression intérieure, exactement comme il l'avait fait dans les années 1980.
Il est triste de constater qu'une part importante de la diaspora iranienne a applaudi les États-Unis et Israël. Les plus bruyants sont les monarchistes partisans du fils du shah déchu, Reza Pahlavi, qui a noué des relations chaleureuses avec le gouvernement de Benjamin Netanyahu en Israël et a récemment parlé de sa mission consistant à « Make Iran Great Again » lors de la Conservative Political Action Conference.
Il ne faut pas minimiser le danger que représente cette faction, mais les médias ont accordé une attention disproportionnée à son point de vue. En réalité, il existe dans la diaspora un courant puissant qui soutient fermement la lutte pour la démocratie iranienne par en bas tout en s'opposant fermement à la guerre odieuse des États-Unis et d'Israël. Plusieurs initiatives organisées défendent ce point de vue, dont l'une à laquelle je participe : Iranian-Americans for Peace and Democracy.
Pour les travailleurs et le mouvement ouvrier ici, aux États-Unis, qui cherchent à soutenir les travailleurs et le mouvement ouvrier en Iran, nous devons nous opposer à la guerre illégale de l'administration Trump ainsi qu'à l'ensemble de sa politique étrangère impérialiste : en participant aux actions antiguerre, en faisant adopter des résolutions antiguerre dans nos syndicats et en intégrant des revendications antiguerre dans nos programmes d'action politique.
Tout en luttant pour mettre fin à la guerre, nous devons aussi faire preuve de solidarité internationale avec les luttes en cours du peuple iranien, y compris nos camarades syndicalistes, pour gagner une république démocratique laïque, enracinée dans les droits civils et politiques, l'égalité de genre, la liberté des minorités nationales et religieuses opprimées du pays, et les droits du travail pour les millions de travailleuses et travailleurs. Après tout, c'est précisément ce type d'État que nous nous battons pour défendre — et élargir — contre MAGA ici, aux États-Unis.
Aujourd'hui, nous faisons face à un gouvernement d'extrême droite aux États-Unis, qui avance rapidement pour détruire les luttes démocratiques du peuple américain ; à un gouvernement d'extrême droite en Israël, qui commet un génocide pour détruire les luttes démocratiques du peuple palestinien ; et à une guerre menée contre un gouvernement d'extrême droite en Iran, qui vient de commettre le pire massacre politique de ses presque cinquante années d'histoire de destruction des luttes démocratiques du peuple iranien.
Nous devons donc nous penser comme faisant partie d'un seul mouvement mondial luttant contre toutes les variétés de fascisme, partout, et pour une démocratie ancrée dans des mouvements ouvriers libres et puissants, partout. Bien que le massacre et la guerre l'aient peut-être interrompu, le soulèvement iranien qui a culminé au début de cette année n'était pas le premier et ne sera certainement pas le dernier, quelles que soient les manœuvres mortifères du président à Washington, du Premier ministre à Tel-Aviv ou du Guide suprême à Téhéran.
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Irak. Al-Zaïdi, le « statu quo » comme mode de gouvernance
La nomination d'Ali Al-Zaïdi comme premier ministre désigné en avril 2026 est moins un événement politique qu'un révélateur du blocage du système irakien que les États-Unis ont mis en place en 2003. Washington contrôle le robinet pétrolier, l'Iran maintient une influence organique profonde et les élites politiques tirent parti les unes des autres pour se reproduire indéfiniment.
Tiré de orientxxi
25 mai 2026
Par Armin Messager
Homme en costume devant un pupitre, drapeaux irakiens en arrière-plan, dans un espace officiel.
Bagdad, le 16 mai 2026. Le nouveau premier ministre irakien, Ali Al-Zaidi, prononçant un discours après son investiture.
Bureau de presse du premier ministre irakien
Depuis la fin de l'année 2025, dans les grands salons de Bagdad, une centaine de personnes, religieux de Najaf (1), chefs miliciens, parlementaires des provinces du Sud, négocient sans trouver de premier ministre. Ce sont des membres du Cadre de coordination, la coalition de partis et factions chiites qui structure le pouvoir irakien depuis 2022 (2). Les négociations portent moins sur un programme que sur une équation : quel candidat permettrait de redistribuer les portefeuilles ministériels sans rompre l'équilibre précaire entre factions ? Le blocage est total.
Ce blocage a un nom. En 2003, le système confessionnel de partage du pouvoir, la mouhasassa, a été présenté comme une nécessité transitoire : prévenir les violences intercommunautaires, stabiliser un État en reconstruction, offrir à chaque groupe une garantie de représentation. Les élites irakiennes l'ont accepté, puis l'ont rendu permanent, parce qu'il leur offrait ce que nul programme politique ne pouvait promettre : une rente de position indépendante des urnes. C'est lui qui réserve la présidence de la République à un Kurde, celle du Parlement à un sunnite, et le poste de premier ministre à un chiite, règle non écrite mais constitutive de tout le jeu. Finalement, le 28 avril 2026, le président Nizar Amidi charge officiellement Ali Al-Zaïdi de former un gouvernement.
La nomination comme symptôme
Pendant plusieurs mois, deux hommes politiques ont cristallisé l'impasse. Le premier est Nouri Al-Maliki, premier ministre de 2006 à 2014, figure tutélaire du camp pro-iranien, que beaucoup tiennent pour co-responsable de l'humiliation des sunnites qui a ouvert la voie à l'organisation État islamique (OEI). Après l'invasion de 2003, l'Autorité provisoire de la coalition dirigée par les États-Unis a procédé à la dissolution de l'armée irakienne et à l'exclusion des membres du parti Baas des fonctions publiques, une politique de débaasification qui a marginalisé massivement la communauté sunnite et alimenté les conditions de l'insurrection. Le second est Mohammed Chia Al-Soudani, premier ministre de 2022 à 2025, jugé trop autonome par le Cadre pour avoir tenté de desserrer l'étreinte iranienne sur l'État irakien — ses ministères, ses circuits budgétaires et ses forces de sécurité.
Maliki, désigné en premier, est écarté sur veto du président états-unien Donald Trump, qui menace de couper le robinet financier irakien. Téhéran propose le menu, Washington choisit le plat. Sous la pression des États-Unis, dans le contexte tendu de la guerre régionale, et tandis qu'un bloc alternatif de 120 députés menaçait de court-circuiter le processus — des élus sunnites, kurdes et chiites indépendants du Cadre, menaçaient de proposer leur propre candidat en réunissant une majorité parallèle —, le Cadre s'est mis d'accord en vingt-cinq minutes sur la personne d'Ali Al-Zaïdi : un quasi-inconnu du paysage partisan.
Ce qui fait la force d'Al-Zaïdi, c'est qu'il ne représente aucune menace
Cet homme d'affaires de quarante ans, originaire d'une famille bagdadienne originaire de la province du Dhi Qar (sud-est), a été formé au droit et à la finance. À la tête de quinze sociétés, il préside notamment la National Holding Company, un conglomérat fondé en 2017 couvrant l'agriculture, l'immobilier, la banque, la logistique, l'énergie renouvelable, l'éducation et la santé. Cet empire a été bâti entièrement dans la période post-OEI, c'est-à-dire dans la fenêtre de reconstruction où les contrats d'État se multipliaient, où les circuits de financement s'ouvraient et où l'accès aux décideurs était fondamental.
Mais Al-Zaïdi n'est pas pour autant un outsider. Ces dernières années, il a travaillé comme un opérateur central et discret du système : ses sociétés ont décroché des contrats ministériels de plusieurs milliards de dollars liés au programme de rationnement alimentaire ; sa banque, Al-Janoob Islamic Bank, intervient comme intermédiaire dans les transactions en dollars entre institutions publiques et marché privé, participant au mécanisme de vente aux enchères de devises supervisé par la Banque centrale irakienne ; des terrains d'État ont été acquis par ses groupes via des arrangements non divulgués ; il est lui-même créancier de plusieurs millions de dollars à l'État — un conflit d'intérêts que peu semblent juger problématique. Son frère, Hassan Al-Zaïdi, dirige Dijlah TV, une chaîne alignée sur la ligne gouvernementale sous Soudani (3).
Al-Zaïdi a été validé par Washington au moment de sa désignation puis félicité par Trump. Ce qui fait sa force, c'est qu'il ne représente aucune menace : aucune faction ne le redoute, aucun grand bloc n'a opposé de veto. Homme d'affaires propulsé en politique, produit du système Maliki, intégré aux réseaux économiques partisans et aux contrats d'État, il illustre un rôle de premier ministre vidé de sa substance : celui d'une façade technocratique au service du Cadre.
La rente et ses gardiens
Chaque semaine, des avions-cargos atterrissent à Bagdad. Ils transportent des centaines de millions de dollars par palettes, acheminées depuis la Réserve fédérale de New York. Ce mécanisme plonge ses racines dans les sanctions imposées à l'Irak en 1990, après l'invasion du Koweït. Durant toute la décennie suivante, sous le régime « pétrole contre nourriture » supervisé par l'ONU, les revenus pétroliers irakiens étaient déposés sur un compte contrôlé par les Nations unies, dont l'usage était strictement limité aux importations humanitaires. Après l'invasion états-unienne de 2003, ce dispositif onusien a été remplacé par un circuit états-unien : la SOMO, société nationale de commercialisation du brut, vend aux acheteurs internationaux, qui règlent à la Réserve fédérale des États-Unis, laquelle crédite ensuite le compte de la Banque centrale irakienne. L'argent du pétrole irakien représente ainsi entre 80 et 100 milliards de dollars de recettes annuelles selon les cours. C'est par ce circuit, établi sous George W. Bush en 2003, dans la foulée de l'invasion états-unienne, que l'Irak paie ses fonctionnaires, subventionne ses importations et maintient la paix sociale. Washington tient le robinet et s'en est servi.
À trois reprises en six ans, Washington a suspendu ou restreint l'accès de l'Irak à ses propres revenus pétroliers pour obtenir ce qu'il voulait. En 2020, après l'assassinat de Ghassem Soleimani, commandant de la force Al-Qods du corps des Gardiens de la révolution islamique, et le vote du parlement pour le retrait des troupes étasuniennes, Washington menace de couper l'accès au compte. Bagdad recule. En novembre 2022, lorsque la Réserve fédérale resserre ses procédures de contrôle anti-blanchiment sur les transferts en dollars vers les banques irakiennes, dans le cadre d'un effort plus large pour contenir les flux vers l'Iran, les banques irakiennes se voient refuser l'accès aux dollars. Le dinar s'effondre de 10 % en quelques jours. Enfin, en avril 2026, pendant les négociations sur Al-Zaïdi, 500 millions de dollars (environ 460 millions d'euros) sont suspendus le temps que le bon nom soit trouvé.
Mais le paradoxe est là : ce même mécanisme a financé pendant des années les milices que les États-Unis bombardent dans le cadre de leur confrontation avec l'Iran.
Le circuit du « dollar auction » illustre ce paradoxe jusqu'à l'absurde. En théorie, les banques privées irakiennes achètent des dollars à la Banque centrale pour financer les importations, maintenir la liquidité et soutenir l'économie réelle. En pratique, l'enquête de l'Organized Crime and Corruption Reporting Project (OCCRP), publiée en 2024, a établi que 6,5 milliards de dollars (soit 6 milliards d'euros) ont transité par ce canal vers des entités liées aux milices, dont les Kataeb Hezbollah, la milice pro-iranienne la mieux documentée dans l'enquête, et l'une des plus directement liées au commandement des Gardiens de la révolution (4).
Cette architecture révèle moins une dépendance subie qu'une interdépendance choisie. L'Irak tire 90 à 95 % de ses recettes budgétaires du pétrole. Pas de pétrole signifierait : pas de salaires, pas de mouhasassa, pas de milices.
La machine à redistribuer
La mouhasassa fabrique une classe politique dont le fonds de commerce est l'identité. Maintenir la fragmentation confessionnelle n'est donc pas un échec du système mais sa logique interne. Comme l'écrit Stuart Bowen, ancien inspecteur général chargé étasunien de la reconstruction irakienne au sein de la coalition : « Nous avons créé le monstre, et ensuite nous avons dit : ce n'est pas le nôtre » (5). Le statu quo arrange ainsi tout le monde, à condition que personne ne tire trop fort sur le fil. Ce que Washington contrôle en amont, la mouhasassa le distribue en aval.
Un chef de faction qui parviendrait à construire une base transconfessionnelle perdrait l'essentiel de son pouvoir de négociation au sein du Cadre de coordination. L'entrepreneur identitaire n'a donc aucun intérêt à la réconciliation : il a intérêt à l'administrer, à la gérer et en faire miroiter l'horizon sans jamais l'atteindre. Al-Zaïdi en est le produit paradoxal : propulsé précisément parce qu'il n'incarne aucune identité partisane trop marquée, il est le masque technocratique que le système se donne pour se perpétuer sans se réformer.
Un Irak fragmenté est gérable pour tout le monde, sauf pour les Irakiens.
L'effet systémique le plus structurant est peut-être le plus invisible : la mouhasassa rend toute politique étrangère cohérente impossible. Chaque ministère est une baronnie. La politique vis-à-vis de Washington est tenue par un bloc, celle vis-à-vis de Téhéran par un autre, la politique économique par un troisième, sans coordination, sans arbitrage souverain. Cette fragmentation de la souveraineté n'est pas un dysfonctionnement qu'ils cherchent à corriger. Elle est leur condition de confort : un Irak unifié et autonome serait une variable imprévisible dans leurs équations régionales respectives. Un Irak fragmenté est gérable pour tout le monde, sauf pour les Irakiens. La mouhasassa distribue la rente en haut, les milices la redistribuent en bas.
L'implantation iranienne
Après Bachar Al-Assad, le Hezbollah, les houthistes et le Hamas, les milices irakiennes sont ce qui reste de plus solide dans l'« Axe de la résistance ». Ce paradoxe de survie structure leur position : centrales pour Téhéran, qui a besoin d'elles pour maintenir une présence de terrain dans la région après l'affaiblissement du Hezbollah et la chute d'Assad ; vulnérables, parce qu'elles sont désormais la cible principale des frappes étasuniennes et israéliennes, celles-ci ne pouvant plus s'exercer avec la même liberté ailleurs dans l'arc régional.
Il faut pourtant se garder d'une lecture trop instrumentale. L'Iran n'est ni tout-puissant ni impuissant : ses capacités sont dégradées, son commandement partiellement décapité. Les figures éliminées étaient plus pragmatiques ; leurs successeurs aux Gardiens de la révolution sont plus durs, plus intransigeants (6), ce qui réduit paradoxalement la marge de manœuvre des pro-iraniens du Cadre eux-mêmes.
Al-Zaïdi n'est ni une victoire iranienne ni une victoire étasunienne.
Pour Laurence Louër, chercheuse spécialiste du chiisme politique, l'influence iranienne en Irak se distingue structurellement de ses autres projections régionales par ce qu'elle appelle la distinction entre implantation organique et présence instrumentale. Les milices créées directement par les Gardiens de la révolution — Kataeb Hezbollah et Harakat Hezbollah Al-Nujaba — dépendent de Téhéran pour leur financement, leur doctrine, leur légitimité symbolique.
Mais sous ce premier niveau, il en existe un second, beaucoup plus résistant aux frappes et aux sanctions : un ancrage tribal dans les provinces du Sud — Bassora, Dhi Qar, Maysan, Muthanna — où les réseaux miliciens se sont embranchés à des structures familiales et claniques depuis la guerre contre l'OEI. Décapiter un commandant ne suffit pas : ses combattants se replient dans les tribus, qui absorbent, protègent, reconstituent.
Le troisième niveau est parlementaire. Entre 80 et 90 députés sont liés à des partis armés ; le bloc pro-iranien dispose d'une capacité de blocage du tiers de l'assemblée. Ces loyautés ne sont pas seulement idéologiques — elles reposent également sur un marché d'emplois, de contrats et de protection judiciaire qui fonctionne indépendamment de Téhéran et les rend imperméables aux pressions extérieures.
Al-Zaïdi arrive donc au sommet d'un système dont personne ne contrôle entièrement les leviers. Washington tient le robinet pétrolier, mais ne peut pas reconstruire l'État. Téhéran tient les milices, mais ne peut plus les diriger avec la précision d'avant-guerre. Les élites du Cadre tiennent la mouhasassa, mais savent qu'elle les tient aussi. Dans ce triangle d'interdépendances, la nomination d'un homme qui ne menace personne est moins un choix qu'un aveu : celui d'un système qui ne sait plus se réformer, mais qui sait encore se reproduire. Al-Zaïdi n'est ni une victoire iranienne ni une victoire étasunienne. Il est le nom que le blocage s'est donné pour continuer.
Notes
1. Ville sainte irakienne, souvent considérée comme « la capitale du chiisme ».
2. Le Cadre de coordination est une coalition qui regroupe notamment la formation de Nouri Al-Maliki (Coalition État de droit), le Badr d'Hadi al-Amiri, le Mouvement de la sagesse d'Ammar al-Hakim, et les représentants politiques du Hachd al-Chaabi. Il constitue le principal bloc parlementaire chiite depuis le retrait du mouvement sadriste du parlement en juin 2022, et c'est lui qui contrôle de fait la désignation du premier ministre.
3. Hussein Fadel, « “The Last-Minute Candidate” : An unpublished biography of Prime Minister-designate Ali Al-Zaidi », Jummar, 29 avril 2026.
4. Aisha Kehoe Down, Lara Dihmis, Rana Sabbagh et Kevin G. Hall, « Iraq's Dollar Auction : The ‘Monster' Funneling Billions to Fraudsters and Militants Through the U.S. Federal Reserve », Organized Crime and Corruption Reporting Project, 8 octobre 2024.
5. Aisha Kehoe Down, Lara Dihmis, Rana Sabbagh et Kevin G. Hall, op. cit.
6. Sami Zaïbi, « Iraq's Militias Are in a Struggle for Survival », New lines magazine, 20 avril 2026.
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