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Cri d’alarme face à la déshumanisation des déplacés de la plaine du Cul-de-Sac et à la démission de l’État.
Lettre ouverte, à l'attention des membres du gouvernement de la République d'Haiti, à l'attention du Protecteur du Citoyen (OPC) et aux organisations internationales.
Petion ville, Haïti, 20 mai 2026
Objet : Cri d'alarme face à la déshumanisation des déplacés de la plaine du Cul-de-Sac et à la démission de l'État.
Mesdames, Messieurs,
En tant qu'organisation responsable et engagée dans la lutte pour le respect des droits et de la dignité humaine en Haïti, nous vous adressons cette lettre ouverte pour dénoncer, avec la plus grande fermeté, le laxisme complice de celles et ceux qui détiennent les rênes de l'État face au
drame humanitaire qui se joue sous nos yeux.
À quelques mètres à peine de l'aéroport international Toussaint Louverture, au carrefour dit « Trois Mains », des centaines de nos concitoyens survivent dans des conditions qui bafouent les principes les plus élémentaires de la dignité humaine.
Depuis plus d'une semaine, plusieurs milliers d'habitants de la plaine du Cul-de-Sac ont été contraints de fuir l'horreur des assauts perpétrés par des groupes armés. Le bilan provisoire de cette terreur est effroyable : plus de cinquante citoyens lâchement assassinés, plus d'une centaine de maisons incendiées, des commerces pillés et du bétail décimé.
Face à des alertes répétées et restées sans secours, ces familles se sont installées à même le sol, sur la route de l'aéroport. Sous le bicolore national, symbole d'une souveraineté aujourd'hui humiliée, des hommes, des femmes et des enfants subissent le soleil, la pluie et le mépris institutionnel. Ils ne dépendent désormais que de la seule solidarité de rares bons samaritains.
Cette démission de l'État expose les populations aux pires vulnérabilités et hypothèque l'avenir de notre jeunesse :
Une enfance en péril :
Des centaines d'enfants, livrés à eux-mêmes, risquent à tout moment d'être embrigadés ou initiés à des activités subversives par les gangs armés.
Un droit à l'éducation bafoué :
Les établissements scolaires de la zone sont fermés, créant une discrimination intolérable alors que dans d'autres communes, le programme du Ministère de l'Éducation Nationale suit son cours.
Des risques sanitaires et sécuritaires majeurs :
L'absence totale de prise en charge fait peser sur ce site de déplacés des risques immédiats de prostitution de survie, d'explosion des cas de VIH/IST et de violences sexuelles sur les mineures.
Face à ce désastre, nous demandons publiquement : où est passé l'Office de Protection du Citoyen (OPC) ?
Quel est le rôle de cette institution nationale de promotion des droits humains face à une telle déstresse ?
Haïti est pourtant signataire et partie prenante de nombreux traités et instruments juridiques internationaux relatifs aux droits de l'homme. Ces ratifications imposent à l'État l'obligation contraignante d'adopter des mesures politiques, administratives et sécuritaires pour protéger sa population. Malheureusement, le constat est sans appel : aucune priorité n'est accordée au rétablissement de l'ordre public ni à la mise en œuvre de politiques publiques de protection sociale.
Ce spectacle déshumanisant se déroule au vu et au su de tous. Il est profondément humiliant et inadmissible de voir des compatriotes exposés à une telle indigence sur leur propre territoire. Il est inconcevable que l'État haïtien nie toutes ses responsabilités régaliennes et se focalise sur des futilités politiques en totale inadéquation avec l'intérêt supérieur de la Nation.
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L’onde de choc iranienne en Asie
À force de durer, la guerre des États-Unis contre l'Iran semble devenir un véritable point de bascule international dont la portée varie suivant les régions. Ses conséquences s'annoncent majeures en Asie. Sur le terrain géopolitique bien entendu, comme l'illustre le sommet Xi-Trump à Pékin des 14 et 15 mai derniers. Mais elle va également aggraver la crise sociale dans nombre de pays. Elle donne aussi un coup de fouet à la crise climato-écologique globale. Elle amorce de multiples bouleversements dont on ne pourra prendre la pleine mesure qu'avec du recul.
Tiré de Europe Solidaire Sans Frontières
19 mai 2026
Par Pierre Rousset
Un duopole sino-étasunien en tension
Donald Trump avait reporté sa venue à Pékin (au grand déplaisir de Xi Jinping) le temps, espérait-il, d'en finir avec l'Iran et d'arriver en position de force. C'est l'inverse qui s'est produit. Il est venu supplier les Chinois, alliés des Iraniens, de l'aider à sortir d'un pétrin dont il est seul responsable.
Dans la situation présente, Pékin et Washington partagent des objectifs communs, à commencer par la réouverture du détroit d'Ormuz, par lequel transitent un cinquième du pétrole et du gaz mondiaux. La Chine importe actuellement environ 40% de son pétrole du Moyen-Orient et nombre de ses raffineries sont conçues pour traiter celui qui provient d'Iran. De plus, même s'il soutient l'Iran, le régime chinois ne veut pas voir un nouveau pays entrer dans le club très fermé des puissances nucléaires. C'est une donnée que Téhéran ne semble pas avoir comprise. Posséder (ou menacer de posséder) l'arme apparait certes comme une garantie de sécurité et d'influence, mais les grandes puissances n'ont toléré l'apparition de nouveaux postulants que si leurs propres intérêts étaient en jeu (par exemple la Corée du Nord du point de vue de Pékin, État tampon entre la Corée du Sud et les bases étasuniennes et sa frontière).
Xi Jinping sait cependant que Trump est sous pression pour des raisons de politique intérieure (les élections de mi-mandat ont lieu en novembre) et il lui a mis le marché en main : il doit céder gros concernant le soutien à Taïwan. Pour l'heure, il ne semble avoir pris aucun engagement d'intervenir vis-à-vis de l'Iran (en présumant qu'il peut effectivement infléchir la politique de Téhéran).
Incertitude dangereuse pour Taïwan
Xi a explicité son avertissement le 14 mai, le lendemain de l'arrivée de Trump, affirmant, lors d'une conférence de presse, que la question de Taïwan était « la plus importante dans les relations sino-américaines ». Bien traitée, « les relations entre les deux pays pourront rester globalement stables. » Sinon, ils « se heurteront, voire entreront en conflit ». Donald Trump semble avoir été pris de court, ce sujet n'étant usuellement pas traité sur la place publique, et a esquivé les questions des journalistes.
Très concrètement, Xi exige que les États-Unis remplacent leur position officielle, « les États-Unis ne soutiennent pas l'indépendance de Taïwan » par « s'opposer à l'indépendance de Taïwan » et qu'ils cessent de fournir des armes à l'État insulaire.
Après avoir annoncé un accord portant sur la livraison pour 11 milliards de dollars d'armes américaines fin 2025, l'administration étasunienne envisage en effet un nouveau programme portant sur quelque 14 milliards de dollars, montant record depuis que les États-Unis se sont engagés en 1979 dans le Taiwan Relations Act (traité sur les relations avec Taïwan) à livrer à Taïwan du matériel militaire en quantité suffisante pour se défendre. Cette loi avait été adoptée par le Congrès étasunien dans le sillage de l'établissement la même année des relations diplomatiques entre Washington et Pékin et la rupture concomitante des liens diplomatiques des États-Unis avec Taïpeh. Depuis, l'Amérique est restée quasiment le seul pays à apporter une aide militaire à Taïwan. Pour répondre aux exigences chinoises, le Congrès US devrait donc abroger ce traité.
Le PCC préférerait aujourd'hui imposer un blocus économique sévère de l'île, plutôt que tenter une invasion militaire assez aléatoire. L'invasion de Taïwan ne serait pas une mince affaire. Xi Jinping promet monts et merveilles aux hommes d'affaires, mafieux et politiques qui lui serviraient de cinquième colonne, pour assurer la mainmise de Pékin, mais vu la façon dont il purge allègrement ses alliés d'un temps, ils devraient se méfier. Il joue aussi sur le soft power, de nombreuses émissions ludiques étant visionnées de part et d'autre du détroit.
Taïwan (la République de Chine) est issu d'une histoire très particulière. Pékin joue sur ses contradictions internes. Le Kuomintang, parti de la contre-révolution, avait envahi l'île après sa défaite sur le continent en 1949, imposant un régime dictatorial jusqu'au Mouvement des tournesols en 2014, qui a conduit progressivement à l'établissement d'une démocratie. Le KMT garde néanmoins une base sociale et un poids politique, clientélisme et corruption aidant. Ses dirigeants se divisent aujourd'hui sur les rapports à la Chine.
Cependant, on voit mal pourquoi la population taïwanaise, qui bénéficie d'une démocratie (bourgeoise et imparfaite), opterait librement pour l'abandonner au profit d‘un régime opaque et super-autoritaire. Elle a droit à une autodétermination exercée sans menaces extérieures.
Taïwan est de fait indépendant, mais ne le proclame pas officiellement. Tout l'équilibre régional tient à cette ambiguïté stratégique. Xi Jinpping la remet à nouveau en cause et Donald Trump semble prendre en compte sa pression. Juste avant de quitter Pékin, il a adressé, dans une déclaration à la chaîne Fox News, une forme de mise en garde envers Taïwan contre toute déclaration d'indépendance au prix d'une guerre lointaine. « Je veux que [Taïwan] fasse baisser la température. Je veux que la Chine fasse baisser la température ». Si le propos inquiète, c'est que la proclamation de l'indépendance n'était en rien à l'ordre du jour.
Ce faisant, Trump a forcé les autorités taïwanaises à réagir. Le ministre des Affaires étrangères a déclaré qu'il prenait note de ces propos, rappelant que les ventes d'armes étaient un engagement US pour assurer la sécurité de l'ile qui étaient garantis par le Taiwan Relation Act et constituaient une forme de dissuasion commune dans la région. Le gouvernement taïwanais, dirigé par le Parti démocratique progressiste (PDP), et le président Lai Ching-te, ont déclaré le 16 mai que « Taïwan est une nation démocratique, souveraine et indépendante, qui n'est pas subordonnée à la République populaire de Chine », réaffirmant la position traditionnelle : indépendance de fait, bien que pas proclamée.
Équilibres stratégiques en Asie orientale
Donald Trump contribue donc aujourd'hui à rouvrir la question de Taïwan, véritable boite de Pandore : les équilibres géostratégiques et le contrôle des mers en Asie orientale sont en cause. Cet État est situé au milieu de la première chaîne des îles de l'Océan Pacifique. En prendre possession donnerait à Pékin un point d'appui clé pour avoir la maîtrise de cette voie maritime internationale de première importance sur le plan commercial (c'est l'un des axes les plus fréquentés), très riche en ressources (y compris en son sous-sol marin), dont la Chine revendique, à l'encontre du droit international, la souveraineté (au moins dans sa partie sud, qu'elle a militarisée à outrance, sans reconnaître les frontières maritimes des autres pays riverains).
Toute la région est donc concernée, du Japon et de la Corée du Sud jusqu'au Vietnam, en passant par Singapour, la Malaisie, Brunei l'Indonésie et les Philippines. La conquête de Taïwan serait un véritable séisme dont les « répliques », compte tenu de la centralité géopolitique de l'Eurasie, pourraient toucher l'Asie centrale, l'Arctique, la Russie et l'Europe…
L'ératisme de Donald Trump et le peu de cas dont il fait preuve quant aux intérêts de ses alliés ont déjà des conséquences. Ainsi, la Première ministre japonaise Sanae Takaichi a engagé un véritable tournant stratégique pour que le Japon s'affirme comme une grande puissance militaire. Les Etats-Unis avaient imposé au pays une Constitution pacifiste en 1947 (avec l'article 9), que la population avait dans une large mesure acceptée. La contrepartie à cette renonciation à la guerre était évidemment l'assurance de la protection étasunienne en cas de menace. Cette contrepartie n'apparaît plus évidente et permet à Tokyo de justifier l'accélération de son programme militariste, alors que lesdites Forces d'autodéfense japonaise sont déjà dans le haut du panier des armées conventionnelles (sans le nucléaire), vidant de fait de sa substance la Constitution.
En 1976, sous le Premier ministre Takeo Miki, la vente d'armes avait été interdite. En 2014, le Premier ministre Shinzo Abe avait ouvert une première brèche dans cette politique d'embargo. Le 21 avril dernier, ce sont tous les principes antérieurement affichés de la politique étrangère du pays qui ont été annulés. Le Japon peut désormais exporter des armes, y compris « létales » vers les 17 pays avec lesquels il a conclu un accord de défense. L'un des plus grands contrats d'exportation militaire depuis 1945 a été signé avec l'Australie, portant sur des frégates de classe Mogami produites par Mitsubishi Heavy Industries (ces frégates ont de multiples fonctions et peuvent opérer avec un équipage réduit, de la haute qualité). De même, 1.400 soldats participent à part entière aux exercices Balikatan (« épaule contre épaule » en tagalog) aux Philippines, conjointement avec les Etats-Unis et six autres pays (la Chine s'est invitée dans cette zone, procédant elle aussi à ses propres manœuvres concurrentes).
Que veut vraiment Donald Trump ? S'il laissait Pékin conquérir Taïwan sous une forme ou sous une autre, la crédibilité des États-Unis en Asie s'effondrerait, laissant le champ libre à la Chine. Il déclare ne pas vouloir mener une guerre distante de « 15 000 kilomètres ». Problème : les plus grandes bases militaires US à l'étranger se trouvent précisément dans cette région : en Corée du Sud et au Japon (avant tout sur l'île d'Okinawa). Aux premières loges. Voudrait-il négocier des zones d'influence : le sud des mers d'Asie orientale à la Chine, le nord aux Etats-Unis ? On a du mal à y croire. Peut-être cherche-t-il simplement à gagner du temps vu le pétrin dans lequel il s'est mis en Iran. Il use et abuse de ses moyens militaires et risque de retrouver avec une partie de son armada hors service, alors que la remise en état d'un porte-avion, par exemple, exige beaucoup de temps. Ce que Xi Jinping sait parfaitement. L'armée chinoise n'est cependant pas aujourd'hui opérationnelle. Son état-major a été victime de purges successives, dans tous les secteurs. La paranoïa de Xi fait des ravages. Lui aussi a besoin de temps. Cerise sur le gâteau, nous avons à faire à deux psychopathes, l'un froid et calculateur, l'autre explosif, et cela n'est pas rassurant.
Spéculer ne cherche pas à grand-chose, surtout quand on n'est pas dans le secret des Dieux. Nous vivons cependant un dangereux moment d'incertitude. Face au militarisme et aux rivalités entre grandes puissances, la solidarité de « peuples à peuples » reste notre boussole politique, tant dans la région que sur le plan international. Pour le droit à l'autodétermination (y compris pour Taïwan), pour la démilitarisation (notamment des espaces maritimes), pour que les mers et les océans soient libérés des frontières étatiques afin de redevenir des biens communs de l'humanité.
Vers un duopole conflictuel sino-étasunien ?
Ce qui se confirme cependant, c'est que nous tendons (temporairement ?) vers un duopole mondial sino-étasunien (nécessairement très conflictuel) et non vers une confrontation militaire entre grandes puissances à court terme. C'était l'hypothèse qui me semblait depuis longtemps privilégiée. Aujourd'hui, la Chine renforce sa main au sein de ce duopole en Asie, mais il ne faut pas oublier son impuissance quand Trump a « coopté » une aile du régime vénézuélien et alors qu'il menace Cuba, deux pays qui avaient ou ont l'appui chinois.
Pékin renforce certes sa présence militaire mondiale grâce à sa politique d'achat de ports à double fonction, économique et militaire. Des fonds considérables ont été consacrés à cette fin. Entre 2000 et 2025, la Chine aurait ainsi acquis 168 ports dans 90 pays, sur tous les continents. Par ailleurs, dans les entreprises chinoises implantées à l'étranger, c'est l'armée qui en assure la « sécurité » (sans l'afficher). Elle développe sa Navale. Le lancement en novembre 2025 de son troisième porte-avion, le Fujian, représente une avancée majeure en matière de modernisation avec son système de catapultage électromagnétique. Son armée n'a cependant jamais été testée lors d'un conflit militaire contemporain réel (fiabilité des armements, capacité de la chaîne de commandement, coordination interarmes, etc.). Son déploiement concerne en premier lieu l'Asie-Pacifique.
L'Indo-Pacifique est devenue une région d'importance stratégique majeure où se jouent (aussi) les équilibres mondiaux. Joe Biden l'avait compris et l'un de ses principaux succès a été d'avoir préparé, au moment de la débâcle afghane dont il avait hérité de Donald Trump, un déploiement de moyens politico-militaires, économiques et diplomatiques dans cette région. De retour au pouvoir, Trump s'est empressé de défaire ce « pivot » asiatique. Mal lui en a pris. Il a donné l'occasion à la Chine de tisser plus avant ses propres coopérations dans cette partie du monde (en rivalité avec l'Inde). Ce qui a renforcé sa main vis-à-vis de Washington. D'un point de vue géopolitique, au-delà des mers d'Asie orientale, c'est ici que la rivalité sino-étasunienne va être la plus vivace.
Plus généralement, la fonctionnalité du duopole sino-étasunien sera testée dans les prochains mois, Trump et Xi devant se rencontrer à de multiples occasions, soit en tête à tête (visite Xi à Washington, fin septembre, avant les élections US de mi-mandat), soit lors de réunions : en novembre le sommet de l'organisation de coopération économique en Asie-Pacifique (APEC) à Shenzhen (Chine) ; en décembre, réunion du G20 à Miami (États-Unis). Si Pékin et Washington ont des terrains d'intérêts communs, ils feront la loi, comme ce fut le cas par le passé. Les terrains de confrontations, en revanche, devraient s'exprimer.
Malgré les cris de victoire de Donald Trump, aucune avancée significative ne semble s'être produite lors du récent sommet concernant les normes de déploiement de l'Intelligence artificielle et la très haute technologie (super-conducteurs), les terres rares, les déficits commerciaux… Une trêve dans la guerre des tarifs avait été décidée jusqu'en octobre (à l'avantage de la Chine). Son extension n'a pas (encore) été annoncée. Or, le principal sinon l'unique résultat tangible du sommet sur le plan économique pourrait être le maintien de cette fragile trêve commerciale précédemment conclue à Busan en Corée du Sud, lorsque Trump avait suspendu les droits de douane à trois chiffres sur les produits chinois, tandis que Xi Jinping renonçait à étrangler l'approvisionnement américain en terres rares essentielles.
Un duopole sino-américain peut-il durer ? Qui vivra verra. Les Etats-Unis sont en proie à une crise de régime majeure et c'est probablement aussi le cas de la Chine si l'on en croit l'ampleur des purges, la désaffection de la population qui n'espère plus une amélioration de son niveau de vie, le vieillissement démographique, la corruption, la crise environnementale, la dépendance croissante envers les exportations… Par ailleurs, les effets boomerang de la crise climato-écologique se font de plus en plus sentir. Voilà qui démultiplie les incertitudes.
Un sommet sans importance ?
De nombreux analystes considèrent, semble-t-il, que ce sommet fut de peu d'importance.
Il est vrai qu'il n'aura pas la même portée historique que la rencontre à Pékin, en 1972, entre le président US Richard Nixon et Mao Zedong, ou que celle de Deng Xiaoping aux États-Unis en 1979. Cependant, c'est la première visite en Chine d'un président étatsunien depuis 2017, voilà quasiment une décennie – et c'était lors du précédent mandat de Trump !
Xi Jinping vise probablement à profiter du moment « Trump-Iran » pour fixer un rapport de force plus à l'avantage de la Chine en vue de l'après Trump, comme un fait établi. Une étape dans la montée en puissance de l'impérialisme chinois (sauf dans le domaine non négligeable de la finance, Xi n'osant pas faire du Yuan une monnaie réellement internationale) et à sa volonté d'affirmer une hégémonie alternative à celle de « l'Occident ».
Les classes populaires, l'inflation et le désastre écologique
L'inflation nourrie par la guerre iranienne touche les classes populaires en Asie comme ailleurs, avec une particularité. Dans de nombreux pays d'Asie, l'argent envoyé par les émigré.es permet aux familles de survivre. Or, le Moyen-Orient est une destination majeure de cette immigration, pour ce qui est des pays musulmans. Selon l'Organisation internationale du travail, la région accueille 24 millions de travailleur.es migrant.es. Elle s'avère être la première destination mondiale pour la main-d'œuvre étrangère. La plupart d'entre eux viennent d'Asie : Bangladesh, Inde, Indonésie, Pakistan, Philippines (Mindanao), Sri Lanka. Beaucoup de ces travailleurs occupent des emplois peu rémunérés ou précaires et ont peu accès à des services tels que les soins de santé.
Les rapatriements d'émigré.es sont nombreux. Ainsi, ces deux derniers mois, le gouvernement philippin a assuré le retour de plus de 9 500 de ses ressortissant.es qui travaillaient au Moyen-Orient. Nombreux sont celles et ceux qui restent bloqué.es sur place dans des conditions invivables.
Enfin, les guerres du Moyen-Orient alimentent la crise climatique et écologique, la crise globale. Un véritable désastre. Cette « polycrise » est le plus grand défi auquel nous sommes confrontés. C'est elle qui fait la différence avec toutes les périodes passées. Le nombre des « victimes climatiques » augmente de façon exponentielle en Asie, en particulier.
En Asie, la pauvreté et la précarité s'étendent. Or, une fois entré dans la grande pauvreté, on n'en sort plus sans une aide de longue durée que les États ne fournissent pas, mais que des mouvements tentent d'assurer (avec notre aide, parfois).
La crise climato-écologique
C'est l'éléphant dans le magasin de porcelaine dont personne (ou presque) ne parle. Les débats s'enchaînent sur les conséquences économiques de la fermeture du détroit d'Ormuz, sans dire un mot de la crise climatique ou des atteintes majeures à la biodiversité. La presse militante internationale n'échappe malheureusement pas toujours à ce syndrome. Des articles paraissent qui occultent carrément le sujet. D'autres le mentionnent, mais sans conclure pour autant sur les campagnes à mener en ce domaine. Étrange autocensure.
Si l'Europe se réchauffe deux fois plus vite que la moyenne mondiale, les conséquences sanitaires et sociales sont particulièrement sévères en Asie, où les sociétés sont très vulnérables. Une grande partie du Bangladesh va disparaître sous les eaux, mais également des zones de population dense en Indonésie. Quand le taux d'humidité dans l'air devient trop élevé, même une température « normale » peut devenir mortelle, le corps ne pouvant plus se refroidir en suant. La violence des typhons s'accroît. Des inondations massives succèdent à des sécheresses exceptionnelles…
P.-S.
• Version augmentée d'un dossier préparé pour l'hebdomadaire L'Anticapitaliste du 19 mai 2026.
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Guerre avec l’Iran : quel impact sur l’économie chinoise ?
L'économie chinoise résiste pour le moment au choc de la guerre au Moyen-Orient, avec un mélange très spécifique d'effets négatifs et d'opportunités. Mais cette résilience ne va pas durer si le blocage du détroit d'Ormuz se prolonge au-delà de l'été.
Tiré de Asialyst Photo : Wang Yi et son homologue Seyyed Abbas Araghchi le 6 mai 2026 à Pékin. Source ministère chinois des affaires étrangères. DR.
18 mai 2026
Par Hubert Testard
La presse chinoise rapportait triomphalement mi-avril dernier les bons résultats de l'économie nationale, avec une croissance de 5% au premier trimestre, dans la fourchette haute des ambitions du gouvernement pour l'année 2026, et un commerce extérieur toujours flamboyant, avec une progression des exportations de 14,7% et des importations de 27,8% en dollars. Comme si le premier mois de la guerre en Iran n'avait aucun impact.
La Chine est pourtant largement dépendante des fournitures de pétrole et de gaz qui passent par le détroit d'Ormuz. Celles-ci représentent environ la moitié de ses importations de pétrole et le quart de ses achats de gaz naturel liquéfié. C'est beaucoup moins que d'autres pays asiatiques comme le Japon, la Corée, Taïwan, l'Inde ou les Philippines, mais beaucoup plus que l'Europe et à fortiori les États-Unis, qui sont exportateurs nets de ces énergies fossiles.
La Chine n'échappe pas au blocage du détroit d'Ormuz
L'alliance stratégique entre la Chine et l'Iran ne prémunit pas le pays contre le blocage du détroit. Les exportations iraniennes de pétrole brut (dont 80% sont destinées à la Chine) passaient encore ce détroit en mars. Ce n'est plus le cas depuis le contre-blocus organisé par les États-Unis à partir du 13 avril. Lors d'un entretien entre les ministres des affaires étrangères chinois et thaï le 25 avril dernier, Wang Yi aurait indiqué à son homologue thaïlandais que plus de 70 navires chinois étaient bloqués dans le golfe persique à l'entrée du détroit d'Ormuz.
Le cabinet de conseil Kpler, spécialiste des enjeux énergétiques internationaux, signalait récemment le passage d'un méthanier par le détroit à destination d'un port chinois, un fait suffisamment rare pour être souligné, qui ne modifie qu'à la marge le blocage actuel. Le ministre des affaires étrangères Wang Yi a commencé à hausser le ton lors de sa rencontre avec son homologue iranien Seyyed Abbas Araghchi à Pékin le 6 mai dernier, déclarant « pour ce qui concerne le détroit d'Ormuz, la communauté internationale partage une volonté commune de restaurer un passage normal et sûr à travers le détroit, et la Chine espère que toutes les parties impliquées vont rapidement répondre à cet appel. »
Rentrant de Pékin le 15 mai dernier, Donald Trump a indiqué que la Chine avait offert son aide pour faciliter la réouverture du détroit, la presse chinoise se contentant d'indiquer que les deux parties avaient eu des « conversations » sur le sujet, manifestement pour ménager l'Iran.
Comment Pékin s'adapte au choc d'offre
La Chine avait anticipé la guerre en augmentant considérablement ses importations de brut en janvier-février 2026 (+16% par rapport à la même période de 2025). Ses réserves stratégiques et commerciales de pétrole sont estimées à 1,2 milliard de barils par l'agence Kpler, soit 200 jours de consommation. Ce niveau de réserves place la Chine – avec le Japon – parmi les pays d'Asie les mieux protégés contre des chocs d'offre de court terme, ce qui explique l'absence actuelle de pénuries sur le marché chinois, à l'inverse de ce que l'on observe déjà aux Philippines, en Thaïlande, en Inde ou au Pakistan.
Globalement le taux d'autonomie énergétique de la Chine est de l'ordre de 84%, principalement parce que le charbon représente 52% du mix énergétique chinois, avec un taux d'autosuffisance élevé pour le charbon, proche de 94%. Par ailleurs, les importations chinoises de charbon ne proviennent pas du Moyen-Orient, ses deux principaux fournisseurs étant l'Indonésie et l'Australie. Faire davantage appel au charbon est donc logique du point de vue de la sécurité énergétique du pays, mais problématique par rapport à ses objectifs de décarbonation et de transition énergétique.
Le compromis pratiqué depuis déjà quelques années par les autorités chinoises consiste à développer la conversion du charbon vers le gaz et certains produits chimiques. La gazéification du charbon permet d'obtenir l'équivalent du GPL (gaz de pétrole liquéfié), particulièrement touché par le blocage du détroit d'Ormuz, ou du GNL (gaz naturel liquéfié). Cette conversion concernait déjà 276 millions de tonnes de charbon en 2024 selon le CREA (Center for Research on Energy and Clean Air) et une vingtaine de projets de gazéification du charbon sont en cours de réalisation.
Ce procédé permet d'émettre moins de CO2 que le charbon lui-même tout en polluant l'air et en consommant beaucoup d'eau. Deux inconvénients dont s'accommode le gouvernement car les sites de gazéification sont situés au Xinjiang ou en Mongolie intérieure, deux provinces excentrées habitées principalement par des minorités ethniques (les Ouighours et les Mongoles).
Pour le pétrole la production nationale couvre un tiers des besoins. Les importations en provenance du Moyen-Orient représentent donc 30% de la demande intérieure (contre près de 100% pour le Japon). La Chine s'est rapidement engagée dans une politique de diversification de ses approvisionnements dès le début de la guerre. Au mois de mars, la chute des achats en provenance du Golfe persique a été presque entièrement compensée par une augmentation des achats de pétrole russe (+13% en volume), brésilien et africain.
En avril les exportations russes sont affectées par les attaques de drones ukrainiens qui provoquent une chute de plus de 20% de ces exportations par voie maritime. Du côté chinois l'ajustement se fait cette fois-ci par une baisse brutale des importations de pétrole brut en volume (-30% par rapport à la moyenne des achats en 2025), sans doute grâce au recyclage des achats supplémentaires réalisés en début d'année. Les possibilités d'ajustement par la diversification ou la baisse de la demande vont devenir plus limitées dans les semaines à venir, ce qui explique le ton plus alarmiste des messages adressés par Pékin aux belligérants.
Le gouvernement chinois a par ailleurs restreint fortement les exportations chinoises de produits pétroliers (kérosène, essence et diesel), sans se préoccuper du choc de prix provoqué sur les marchés spots de ces produits en Asie, au détriment de pays comme le Japon, la Corée, l'Indonésie ou le Pakistan. Une décision qui montre les limites de l'approche coopérative dont la diplomatie chinoise se veut le chantre.
L'impact sur les prix affecte des pans entiers du secteur manufacturier et de l'agriculture
Au-delà des risques sur les approvisionnements énergétiques, la guerre a un impact important sur les prix intérieurs. Les prix de l'essence à la pompe ont progressé de près de 40% en mars, sensiblement plus qu'au début de la guerre en Ukraine. Le gouvernement est intervenu pour réduire cette hausse à 25% fin avril en dépit du maintien à plus de 100 dollars des prix baril de Brent.
La hausse des prix du brut importé affecte le secteur pétrochimique, particulièrement important en Chine. Les prix des produits raffinés ont progressé de près de 10% et ceux de l'industrie chimique de 3%. L'industrie des semi-conducteurs est touchée par l'explosion des prix de l'hélium (dont le Qatar est le deuxième producteur mondial) et du naphta. L'agriculture est affectée par la hausse des prix de l'urée et de l'acide sulfurique qui impacte la chaîne de production des fertilisants.
Gros producteur et exportateur de fertilisants, la Chine a pris des mesures de restrictions sur ses exportations, avec les mêmes effets négatifs pour ses partenaires asiatiques que dans le cas des produits pétroliers.
L'industrie des plastiques – qui représente un tiers de l'industrie mondiale – est également fortement touchée. Un exemple : les prix du polypropylène ont bondi de 40% sur le marché intérieur.
Globalement, et pour la première fois depuis longtemps, l'indice des prix à la production manufacturière est reparti à la hausse en Chine (+2,8% en avril). Et pas pour des « bonnes raisons, » car il n'y a pas de relance de la demande intérieure dans le pays.
Un effet contrasté sur le commerce extérieur chinois
Les chiffres du commerce extérieur chinois sont restés très bons en avril, avec une progression de 14% des exportations et de 25% des importations en dollars, qui reste en ligne avec les données du premier trimestre. Pour autant, le FMI anticipe dans son World Economic Outlook d'avril dernier une baisse significative des exportations chinoises vers l'Inde et les six principaux pays de l'ASEAN en 2026. Les échanges bilatéraux de la Chine avec le Moyen-Orient sont déjà en train de s'effondrer, avec une chute de plus de 40% dès le mois de mars.
L'enjeu est de taille pour Pékin car l'accroissement de l'excédent commercial avait représenté 30% de la croissance du pays en 2025. Si l'atonie de la demande mondiale et les difficultés du Moyen-Orient conduisent à un freinage marqué des excédents chinois, l'objectif de 4,5 à 5% de croissance fixé par le gouvernement pour 2026 sera difficile à atteindre.
Sur le plan sectoriel, la Chine bénéficie de l'explosion de la demande internationale en énergies renouvelables et en voitures électriques provoquée par le goulot d'étranglement sur le pétrole et le gaz. Les exportations de véhicules hybrides et électriques progressent actuellement à un rythme de 15% par an, avec l'Union européenne et l'ASEAN comme principaux marchés. BYD anticipe pour l'année 2026 des exportations atteignant 1,5 million de véhicules contre un peu plus d'un million en 2025. Les ventes chinoises de panneaux solaires dans le monde ont doublé en mars.
Les investissements mondiaux sur l'intelligence artificielle soutiennent par ailleurs un boom des ventes chinoises de semiconducteurs. Les exportations de circuits intégrés du pays ont progressé de 87% sur les quatre premiers mois de 2026.
La résilience aux chocs du commerce extérieur chinois a souvent surpris. Elle se confirme une nouvelle fois depuis le début de l'année, avec les mêmes effets qu‘en 2025 sur l'accroissement de la pression concurrentielle chinoise en Europe et en Asie.
Les investissements chinois au Moyen Orient sont menacés
Les principaux investissements étrangers au Moyen-Orient directement affectés par le conflit sont à ce stade américains, comme le signale un article récent du China Power Project. Il s'agit en particulier de deux centres de données d'Amazon Web Services aux Emirats Arabes Unis et à Bahreïn. L'Iran a publié une liste de 29 cibles potentielles concernant les investissements dans la région des leaders de la high-tech américaine (AWS, Oracle, Nvidia, Microsoft, IBM, Google…).
Mais les investissements chinois n'ont pas été entièrement épargnés. L'attaque iranienne sur le port en construction de Mubarak Al-Kabeer au Koweït a endommagé les installations de la China Communications Construction Company qui avait signé un contrat majeur de 4 milliards de dollars pour la réalisation de ce nouveau port. Les investissements et les contrats de construction chinois en Iran même représentent un stock cumulé de 25 milliards de dollars dont on ne connaît pas l'état après les vagues de bombardement américains et israéliens.
Globalement la Chine a signé de nombreux contrats d'investissement et surtout de construction au Moyen-Orient. Selon les données recensées par le China Investment tracker de l'American Foundation sur la période 2005-2025, ces contrats représentent un total de 240 milliards de dollars, soit près de 10% du stock mondial d'investissements et contrats de construction chinois dans le monde et 20% de ceux réalisés au titre de la Belt and Road Initiative, les trois premiers destinataires étant l'Arabie Saoudite, les Emirats Arabes Unis et l'Irak.
Source : Heritage Foundation. China Investment tracker.
Globalement l'économie chinoise s'adapte à la guerre avec un mix d'effets négatifs et d'opportunités. Elle a les moyens de résister sensiblement mieux que ses voisins asiatiques, en particulier l'Asie du Sud-Est et du Sud qui sont durement touchées. Mais elle ne résistera pas à l'impact d'une récession mondiale qui paraît difficilement évitable si le détroit d'Ormuz reste fermé jusqu'à l'automne.
Par Hubert Testard
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Après Donald Trump, Vladimir Poutine rencontre à Pékin un Xi Jinping impérial
À peine cinq jours après Donald Trump, le président russe Vladimir Poutine a rencontré à Pékin mercredi 20 mai son homologue Xi Jinping pour y réaffirmer leur « coopération sans limites. » Une nouvelle visite qui a renforcé l'homme fort chinois dans son image de maître des horloges sur la scène mondiale, la Chine devenant de plus en plus le passage obligé des grands dirigeants de ce monde.
Tiré de Asialyst. Photo : Poignée de main entre les présidents Vladimir Poutine et Xi Jinping avant leurs entretiens au Palais du Peuple à Pékin. DR.
La Russie – en guerre contre l'Ukraine depuis plus de quatre ans – a nettement plus besoin de la Chine que l'inverse. Vladimir Poutine est venu à Pékin en vassal, sans parvenir à obtenir satisfaction sur son principal dossier qui est le lancement d'un nouveau gazoduc pharaonique, Power of Siberia 2, reliant les gisements de Sibérie à la deuxième puissance mondiale, pour compenser en partie les pertes des débouchés européens pour les hydrocarbures russes du fait des sanctions occidentales.
Le président russe était d'autre part, de l'avis de certains observateurs, à la recherche d'assurances chinoises, inquiet qu'il pourrait être d'un possible rapprochement entre la Chine et les États-Unis qui se ferait à ses dépens. Sur ce chapitre aussi, son hôte chinois ne lui aura peut-être pas donné toutes les assurances attendues.
Comme de coutume, le cérémonial d'une visite d'État était réglé au millimètre : le passage en revue de la garde d'honneur de l'armée chinoise en rangs serrés, des dizaines d'enfants sautillant d'une joie factice, agitant des drapeaux des deux pays à la vue des deux présidents sur l'immense place Tiananmen devant le perron du Grand Palais du Peuple au cœur de la capitale chinoise.
Dans le sillage de la première visite de Donald Trump depuis neuf ans, Xi Jinping a reçu au même endroit mercredi Vladimir Poutine pour un nouveau sommet qui, une fois de plus, place la Chine au centre du jeu face à une Russie affaiblie et isolée par la guerre en Ukraine et face aux États-Unis dont l'image est devenue exécrable sur la scène internationale.
Vladimir Poutine vient en moyenne une fois par an en Chine, celle-ci ayant été la 14e depuis 2013. Xi Jinping s'est de son côté rendu onze fois en Russie. Le président russe s'est entretenu plus de 40 fois avec Xi Jinping, les deux dirigeants se qualifiant de « meilleurs amis. »
Cette visite de deux jours, mardi 19 et mercredi 20 mai, avait cependant pour lui une importance particulière du fait de la venue préalable de Donald Trump et de la guerre en Iran dont il veut profiter pour rééquilibrer ses relations économiques avec Pékin. La Chine et, dans une moindre mesure la Russie, sont les deux seules puissances au monde à entretenir des liens directs et relativement étroits avec Téhéran et à avoir une diplomatie globalement alignée.
« Nous avons su approfondir sans cesse la confiance politique mutuelle et la coordination stratégique avec une persévérance inébranlable qui a résisté à mille épreuves, » a déclaré Xi Jinping, selon l'agence de presse d'État Xinhua. M. Poutine a quant à lui parlé mais sans convaincre de relations à un « niveau sans précédent, » en particulier dans le domaine économique.
Pas de résultat probant pour le mégaprojet de gazoduc Power Siberia 2
Le président russe est en effet reparti pour Moscou sans accord avec la Chine sur ce projet phare de gazoduc stratégique censé relier les plus grosses réserves de gaz naturel de Russie aux zones côtières de Chine. Un porte-parole du Kremlin a salué mercredi des « progrès » dans les discussions avec Xi Jinping mais, a-t-il souligné, « il reste à s'entendre sur certains détails. »
Si les deux pays ont partagé « une compréhension des principaux paramètres » du projet, notamment concernant le tracé du gazoduc et la façon dont il sera construit, aucun « délai de mise en œuvre » n'a été évoqué, a précisé ce porte-parole, Dmitri Peskov. Ce projet n'est d'ailleurs pas mentionné dans la longue liste d'accords bilatéraux publiés sur le site internet du Kremlin à l'issue de la rencontre entre Vladimir Poutine et Xi Jinping.
Seule vraie chance de compenser en partie les volumes d'exportations perdus vers l'Europe, ce gazoduc est particulièrement important pour la Russie. Selon les estimations, il permettrait de transporter quelque 50 milliards de mètres cubes de gaz par an, soit environ la capacité de Nord Stream 1, le premier des deux gazoducs qui reliaient la Russie et l'Allemagne, ce qui permettrait de doubler ses exportations de gaz vers la Chine. Pékin s'est jusqu'à présent montré hésitant à concrétiser ce projet, dont la capacité représenterait environ 12% de sa consommation de gaz. Sur le papier, cette liaison terrestre lui permettrait de sécuriser davantage ses approvisionnements.
Un protocole d'accord a été signé en septembre dernier, mais des désaccords persistaient ces dernières semaines, notamment sur la question du prix. L'an passé, Gazprom avait indiqué que le gaz serait vendu moins cher que le tarif pratiqué avec les clients européens. De plus, Pékin entend garder de la flexibilité et rechigne à s'engager à acheter des volumes fixes sur une longue période, comme le souhaite la Russie.
La Chine prend soin de diversifier ses sources d'approvisionnement, afin de ne pas être trop dépendante d'un seul fournisseur. En outre, le gaz ne représente que 10% de sa consommation énergétique, de plus en plus orientée vers l'électricité mais encore largement tournée vers le charbon et le pétrole.
L'arme énergétique permettrait à la Russie de rééquilibrer en partie un rapport de force toujours plus défavorable face à la Chine, à mesure que son économie est aspirée dans l'orbite chinoise. Si le commerce bilatéral s'est envolé depuis 2022 pour atteindre un record de 228 milliards de dollars en 2025, le marché russe reste marginal pour les entreprises chinoises, pesant moins de 5 % de ses exportations, loin derrière l'Asie du Sud-Est, l'Europe ou les États-Unis.
Xi et Poutine d'accord pour critiquer les États-Unis
De façon plus générale, les deux présidents ont, sans surprise, réaffirmé dans une déclaration leur vision partagée d'un monde « multipolaire » et appelé à « un nouveau type de relations internationales. » « Les tendances néocoloniales négatives telles que les approches unilatérales coercitives, l'hégémonisme et la confrontation entre blocs sont en hausse, » peut-on lire dans ce document, le pays visé bien que non mentionné étant les États-Unis.
Dans une critique de la guerre en Iran initiée conjointement par les États-Unis et Israël et face aux menaces répétées par Donald Trump de reprendre les attaques contre l'Iran, Xi Jinping a déclaré devant son hôte qu'il était « impératif de parvenir sans délai à un cessez-le-feu global, et qu'il est encore plus inacceptable de raviver les hostilités. »
La déclaration conjointe mentionne « la crise en Ukraine, » Xi Jinping et Vladimir Poutine s'accordant sur la nécessité de s'attaquer aux « causes profondes » du conflit. Elle souligne également que la Russie apprécie la « position impartiale » de la Chine.
Selon le Financial Times, Xi Jinping aurait déclaré à Trump lors de leur sommet que Poutine pourrait finir par regretter l'invasion. Pékin n'a jamais condamné « l'opération spéciale » russe en Ukraine, les experts occidentaux s'accordant pour estimer que la Chine accorde une aide directe et indirecte à la Russie sans laquelle il lui serait difficile sinon impossible de la poursuivre.
Bien que le pays dispose de vastes réserves de pétrole, la guerre en Iran et le blocage du détroit d'Ormuz ont tout de même fait grimper les prix à la pompe et alourdit les coûts industriels de la deuxième économie mondiale, qui achète environ 80 % des exportations de pétrole iraniennes.
Moscou a profité de la crise en Iran et de la fermeture du détroit d'Ormuz pour augmenter ses exportations de brut vers son voisin. Selon Moscou, les livraisons de pétrole russe à la Chine ont augmenté de 35 % au premier trimestre, tandis que le commerce bilatéral total a dépassé les 200 milliards de dollars par an au cours des trois dernières années.
Les dernières statistiques du Centre de Recherche sur l'Énergie et l'Air propre (CREA en anglais) font certes apparaître une progression des exportations de combustibles fossiles de la Russie depuis le début du conflit en Iran, mais en réalité plutôt modeste en raison des frappes de drones ukrainiens qui ont visé les infrastructures russes.
C'est ainsi qu'en avril 2026, ces recettes ont augmenté de 4 % par rapport à mars, atteignant 733 millions d'euros par jour — le niveau le plus élevé depuis deux ans et demi. Cette croissance s'est produite malgré une baisse de 7 % des volumes d'exportation. Les recettes d'exportation de pétrole brut russe ont été freinées en avril, reculant de 9 % par rapport au mois précédent.
L'alignement sino-russe est là pour durer
Pour Claus Soong, analyste à l'Institut Mercator pour les études chinoises (MERICS), les déclarations sino-russes pendant cette visite permettent de penser que « l'alignement sino-russe ne sera pas affecté par le rapprochement [encore théorique] de la Chine avec les États-Unis. »
« Bien que Pékin et Moscou ne soient pas des alliés officiels, ils sont devenus plus importants l'un pour l'autre sur les plans stratégique et politique, en tant que sources de soutien et de levier dans leurs relations avec l'Occident, » a-t-il ajouté, cité mercredi par le quotidien japonais Nikkei Asia.
Pour le journaliste et analyste de la Chine américain d'origine chinoise Howard Zhang, la visite de Vladimir Poutine à Pékin a cependant pleinement donné la mesure de la dépendance croissante de la Russie à l'égard de la Chine qui est de facto devenue son suzerain.
« La conclusion principale est la suivante : les deux capitales décrivent le même partenariat, mais dans des registres si différents qu'elles racontent presque des histoires différentes. Pékin donne l'impression d'une institution chevronnée gérant les affaires avec sang-froid. Moscou donne l'impression d'un partenaire qui a besoin que cette rencontre aboutisse à des résultats, » explique-t-il dans sa dernière lettre d'information.
« Il existe un vieux principe chinois que tout observateur sérieux de la Chine finit par noter sur une fiche et garder à un endroit visible « 聽其言,觀其行, » soit « Écoutez ce qu'ils disent. Observez ce qu'ils font, » explique ce même expert.
Côté russe, les communiqués du Kremlin, des agences TASS, Novosti et d'autres médias officiels russes soulignent des « attentes très sérieuses, » un « niveau sans précédent, » côté chinois, le registre change sensiblement puisque l'agence Xinhua, la chaîne de télévision chinoise CCTV, le quotidien Global Times et les communiqués du ministère des Affaires étrangères chinois évoquent plus sobrement la « stabilité, » « l'énergie positive, » « une coordination stratégique de meilleure qualité, » « un rôle constructif dans les affaires internationales. »
De même, le protocole à l'aéroport faisait passer le même message par la cérémonie plutôt que par les mots. À l'arrivée de Trump, Pékin a déployé un accueil de plus haut niveau puisqu'il a été accueilli par le vice-président Han Zheng tandis que Vladimir Poutine a été accueilli par le ministre des Affaires étrangères Wang Yi, certes membre du Politburo et ministre des Affaires étrangères mais d'un rang protocolaire inférieur.
« Dans la grammaire méticuleuse du protocole d'État chinois, cette distinction n'est jamais fortuite. Pékin communiquait un message aux deux capitales avant même que Xi n'ait prononcé un mot : le partenariat avec la Russie est apprécié, mais il n'est pas équivalent » à celui avec les États-Unis, relève Howard Zhang.
De plus, le commerce bilatéral sino-russe qui s'élevait à 1 630 milliards de yuans (240 milliards de dollars) en 2025 a affiché une baisse de 6,5 % par rapport au record atteint en 2024, ce qui constitue la première baisse annuelle en cinq ans.
La Russie plus que jamais vassale de la Chine
« La Russie [avait] besoin que cette visite porte ses fruits, contrairement à la Chine. Pékin peut se permettre d'être patiente ; Moscou, qui soutient une économie de guerre sous le poids de sanctions prolongées, ne le peut pas, » explique-t-il encore.
Reste toutefois que Pékin et Moscou conservent une stratégie géopolitique commune bâtie sur leur détestation partagée de l'Occident qui constitue le socle de leur alliance de circonstance.
Ils « construisent de manière cohérente depuis au moins 2022 un projet spécifique : un monde dans lequel les institutions dirigées par l'Occident ne fixent plus les règles dominantes, et dans lequel la Chine et la Russie peuvent exercer leur autorité au sein de leurs sphères revendiquées sans avoir à rendre de comptes à l'extérieur, » insiste encore ce sinologue.
Si les relations économiques se sont considérablement renforcées entre la Chine et la Russie depuis l'invasion de l'Ukraine le 22 février 2022, les importations russes n'ont représenté qu'environ 5 % des importations de la Chine en 2025, selon les douanes chinoises.
A l'inverse, la Chine a représenté plus du tiers des importations et plus du quart des exportations de la Russie en 2025, selon l'agence russe TASS. La Chine était aussi, fin 2025, le principal acheteur de pétrole brut et de charbon russes et le deuxième de gaz acheminé par pipeline, selon le Centre pour la recherche sur l'énergie et la propreté de l'air (CREA).
La visite de Vladimir Poutine à Pékin était programmée de longue date et n'a donc pas de lien direct avec celle de Donald Trump. L'occasion du sommet Xi-Poutine était le 30e anniversaire d'un « partenariat de coordination stratégique » et le 25e anniversaire d'un traité de bon voisinage que les deux hommes ont convenu de prolonger.
Le président russe a invité son homologue en Russie l'an prochain et a confirmé sa présence au sommet de la Coopération économique pour l'Asie-Pacifique (APEC) en novembre prochain en Chine.
Le 4 février 2022, venu pour assister à l'ouverture à Pékin des Jeux olympiques d'hiver, Vladimir Poutine avait rencontré Xi Jinping pendant plusieurs heures à l'issue desquelles les deux dirigeants avaient pour la première fois annoncé une « coopération sans limites » entre la Chine et la Russie.
Le 4 juillet 2025, le chef de la diplomatie chinoise Wang Yi avait fait preuve d'une sincérité inattendue lorsqu'il avait déclaré lors d'un entretien à Bruxelles avec Kaja Kallas, la responsable de la diplomatie de l'Union européenne, que « la Chine ne peut pas permettre un échec de la Russie en Ukraine. » Pékin livre notamment à la Russie des matériels électroniques à utilisation duale, c'est-à-dire également militaire, tels que des semiconducteurs et des composants pour la fabrication de drones qui se révèlent d'une utilité critique dans la guerre russo-ukrainienne.
Selon Reuters, la Chine aurait d'autre part formé plus de 200 militaires russes l'an passé, dont certains sont depuis déployés sur le front ukrainien, affirme l'agence qui cite des services de renseignements européens. Le quotidien allemand Die Welt confirme ces informations, précisant que selon des services de renseignement européens, plusieurs centaines de soldats russes ont participé fin 2025, sur six sites militaires différents en Chine, à des programmes de formation de l'Armée populaire de libération.
Les visites de Trump et Poutine, tout bénéfice pour Xi Jinping
Ceux-ci portaient sur « l'emploi de systèmes sans pilote, les contre-mesures électroniques contre les drones ainsi que des simulations de combat modernes, » poursuit le journal. Les participants étaient de différents grades et de différentes générations. Certains étaient membres de l'unité d'élite russe Rubicon spécialisée dans les drones. A l'issue de la formation, des dizaines d'entre eux ont participé début 2026 à des combats en Ukraine, dont certains à des postes de commandement, d'après Die Welt.
« Tout ce qui met la Russie en position de poursuivre cette guerre d'agression contre l'Ukraine constitue une menace pour la sécurité européenne, pour notre sécurité en Allemagne, » a commenté un porte-parole du ministère allemand des affaires étrangères, qui s'est cependant gardé de confirmer ou d'infirmer les révélations de Die Welt.
Ajoutée à une visite plutôt ratée de Donald Trump qui s'est achevée vendredi dernier et où il est clairement apparu en situation de faiblesse face à un Xi Jinping impérial, celle de Vladimir Poutine a montré, elle, une dépendance de plus en plus aiguë de la Russie à l'égard de la Chine.
Alexander Gabuev, directeur du Carnegie Russia Eurasia Center à Berlin, a résumé cet état de fait dans les colonnes du Financial Times le 19 mai : « La Russie se trouve dans une situation désespérée, à la recherche de nouvelles sources de revenus. »
Xi Jinping a tout lieu de se féliciter de ces deux visites d'où émerge encore un peu plus, par effet de miroir, l'image obsédante d'une Chine de plus en plus puissante qui aura désormais les coudées encore plus franches pour se présenter en « pays pôle de stabilité et faiseur de paix » dans un monde de plus en plus proche du chaos.
Par Pierre-Antoine Donnet
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Le pas décisif d’Erdoğan vers une « autocratie fermée » : une Turquie sans opposition
Une décision judiciaire majeure marque un tournant en Turquie, paralysant l'ensemble de l'opposition et signalant un basculement vers la dictature.
Tiré du blogue de l'auteur.
Dans une décision aux conséquences profondes rendue le 21 mai 2026, la cour d'appel d'Ankara a annulé les résultats du 38e congrès, tenu les 4 et 5 novembre 2023, invalidant l'élection d'Özgür Özel à la tête du principal parti d'opposition turc, le Parti républicain du peuple (CHP). La décision annule également l'ensemble des actes du parti pris sous la direction d'Özel depuis lors.
Cette décision entraîne la destitution d'Özel, qui occupait la direction du parti depuis sa victoire face à l'ancien président de longue date Kemal Kılıçdaroğlu lors de ce congrès.
Le congrès national du CHP de 2023 avait, sur fond d'allégations d'achat de voix et d'irrégularités procédurales, été ajourné à plusieurs reprises sous une pression publique considérable, avant d'être finalement rejeté en première instance en octobre 2025 — un soulagement de courte durée — au motif que le congrès extraordinaire du CHP du 21 septembre 2025, qui avait réélu Özel de manière préventive, avait rendu l'affaire « sans objet ».
La dernière décision rétablit l'annulation et supprime le garde-fou que le CHP avait tenté de construire. Elle se fonde sur des allégations de violations procédurales et d'achat de voix lors du congrès de novembre 2023 — des accusations que le CHP a constamment et catégoriquement rejetées comme politiquement fabriquées.
Point crucial, les experts juridiques ont depuis longtemps souligné qu'en vertu de la Constitution turque, seule la Haute Commission électorale (YSK) — et non les juridictions civiles — est compétente pour les élections internes des partis ; celle-ci avait déjà validé l'élection d'Özel. Cet argument constitutionnel a désormais été balayé.
Ce à quoi nous assistons en Turquie depuis hier, dans un contexte de chaos grandissant, est une démolition délibérée et calculée de la démocratie, menée au grand jour et habillée du langage de la procédure et de la légalité.
Appelons les choses par leur nom : l'achèvement d'un auto-coup d'État, une nouvelle phase de la prise de pouvoir implacable d'Erdoğan. Non pas la prise de pouvoir spectaculaire et soudaine que l'histoire associe habituellement à ce terme, mais quelque chose de plus insidieux — un étranglement constitutionnel au ralenti, orchestré par des tribunaux capturés, des institutions vidées de leur substance et l'instrumentalisation du droit lui-même contre l'État de droit.
Lorsque les tribunaux écartent des dirigeants de l'opposition que les sondages donnent vainqueurs face à l'AKP d'Erdoğan dans une élection libre, la prétence s'effondre.
Les implications sont structurelles et, à court terme, irréversibles.
La capture du pouvoir judiciaire est désormais totale. Le revirement de la cour d'appel indique qu'aucune garantie procédurale construite par l'opposition ne sera tolérée. Les tribunaux n'interprètent plus le droit ; ils exécutent des instructions politiques.
La compétition électorale est criminalisée par procuration. Avec Ekrem İmamoğlu, maire élu d'Istanbul, emprisonné, et Özel désormais écarté de la présidence du parti, le régime a effectivement décapité en une seule fois toute la direction de l'opposition.
Le Parlement est réduit à un rôle décoratif. Une assemblée dont le principal parti d'opposition peut voir sa direction élue annulée par une juridiction civile agissant au-delà de ses compétences constitutionnelles n'est pas un parlement — c'est une mise en scène contrôlée.
Ce qui rend ce moment particulièrement dangereux, c'est qu'il a été précédé d'une véritable leçon de neutralisation de l'opposition — et le régime mérite un crédit sinistre pour la précision de sa tactique. Celle-ci s'est développée selon deux axes : apprivoiser le segment politique kurde tout en écrasant l'opposition principale, séculariste et centriste.
Le DEM, qui représente le mouvement politique kurde en Turquie, a été entraîné dans un processus opaque de « Turquie sans terrorisme » centré sur Abdullah Öcalan, chef emprisonné du PKK. L'attrait était irrésistible : après des décennies de conflit armé et de persécution politique, la promesse de « paix » possède un poids moral immense pour les Kurdes de Turquie.
Mais l'architecture de ce processus est entièrement contrôlée par le régime — aucune vérification indépendante, aucune feuille de route transparente, aucun suivi international. Les déclarations d'Öcalan, délivrées depuis l'isolement total de l'île d'İmralı, ont été instrumentalisées pour conférer au régime un vernis d'homme d'État tout en neutralisant le DEM comme vecteur d'opposition démocratique.
Le CHP, quant à lui, est maintenu depuis des mois sur une ligne de crête, fracturé de l'intérieur par des débats acrimonieux. La destitution d'Özel va raviver les lignes de fracture internes — entre ceux qui prônent l'engagement et l'accommodement avec le régime et ceux qui défendent une résistance structurelle.
La question de savoir si Kılıçdaroğlu, profondément discrédité au sein du parti, pourrait être réinstallé — ou si un comité de tutelle favorable au régime pourrait être imposé — plane désormais ouvertement sur le CHP. Une opposition divisée, occupée à se disputer sa propre direction, ne combattra pas Erdoğan.
Özel déchu n'a que deux options : résister en s'ancrant au siège du parti et en faisant appel de la décision, ou lancer une nouvelle formation politique. Il convient toutefois de noter que des dossiers ont déjà été soumis au Parlement visant à lever l'immunité de huit députés, dont Özel — avec, à la clé, une possible interdiction politique.
Quelles seront les conséquences à long terme ?
– Le CHP fait face à de profondes divisions internes. Le principal parti d'opposition compte actuellement 138 députés. Il est usé depuis longtemps par des luttes intestines entre différentes factions et intérêts. On estime qu'au moins 25 de ces députés soutiennent Kılıçdaroğlu. Selon l'évolution de la situation, ce nombre pourrait augmenter — provoquant une fracture irréversible au Parlement. Cette division s'inscrit dans le plan d'Erdoğan, qui évoque ouvertement l'objectif d'atteindre le seuil critique de 360 voix — nécessaire pour convoquer des élections anticipées (lui permettant de briguer un nouveau mandat présidentiel) et pour soumettre des amendements constitutionnels à référendum en sa faveur.
– L'élection de 2028 est structurellement jouée d'avance. İmamoğlu est emprisonné et constitutionnellement empêché. Özel est désormais écarté par voie judiciaire. L'opposition aborde le prochain cycle présidentiel sans direction cohérente, sans plateforme unifiée et sans structure organisationnelle juridiquement protégée.
– Pour la politique kurde, le pari du DEM pourrait laisser le mouvement exsangue. Si le processus de paix s'effondre sans garanties juridiques contraignantes — comme toutes les négociations turco-kurdes précédentes — le DEM se sera neutralisé comme force d'opposition démocratique en échange de rien.
Les marchés continueront d'intégrer le risque politique. Les vagues récurrentes de ventes montrent que les investisseurs comprennent ce que les analystes hésitent parfois à dire ouvertement : l'éviction judiciaire des dirigeants de l'opposition n'est pas une normalisation juridique — c'est une instabilité institutionnalisée.
Sur le plan international, la réponse restera insuffisante. L'appartenance de la Turquie à l'OTAN et la fiction persistante de sa candidature à l'UE continueront de protéger le régime contre des pressions occidentales significatives. Les calculs stratégiques liés à la migration, à la défense et à la stabilité régionale primeront, comme toujours, sur les principes démocratiques.
Ce coup judiciaire, à retenir par sa date — le 21 mai 2026 — confirme une fois de plus la détermination d'Erdoğan dans sa marche vers une « autocratie fermée », sous le regard largement indifférent des alliés de la Turquie. À l'approche du dixième anniversaire de la tentative de coup d'État, en juillet prochain, son pari audacieux continue de porter ses fruits, consolidant sa vision d'un pouvoir purgé de toute opposition significative. Deux de ses rivaux potentiels, Selahattin Demirtaş et İmamoğlu, sont en prison.
La résistance démocratique est en état de survie.
Le circuit est désormais presque bouclé.
Depuis plus d'une décennie, je soutiens qu'Erdoğan, soutenu par son allié Bahçeli, pousse la Turquie vers une « azerbaïdjanisation » : un système dans lequel l'opposition est marginalisée et rendue impuissante, le pouvoir judiciaire est instrumentalisé au service d'un régime autocratique, les médias sont transformés en une machine de propagande, et surtout, les élections ne servent plus que de mécanisme de légitimation du régime et de ses dirigeants.

Italie : relancer la bataille des idées à gauche
Le 11 mai 2026, Stéfanie Prezioso s'est entretenue avec Salvatore Cannavò, engagé dans la rédaction de Jacobin Italia, collaborateur du Fatto quotidiano et directeur de la maison d'édition Alegre. Au centre de la discussion : comment la gauche de gauche peut-elle reprendre pied en Italie ?
Tiré de Inprecor
20 mai 2026
Par Salvatore Cannavò, Stéfanie Prezioso
Stéfanie Prezioso : Giorgia Meloni semble aujourd'hui fragilisée à l'intérieur du pays, après l'échec du référendum sur la justice, mais aussi à l'extérieur — tensions avec Donald Trump, échec d'Orbán en Hongrie… Pourtant, Fratelli d'Italia (FdI) reste le premier parti d'Italie et elle est aujourd'hui à la tête du deuxième gouvernement le plus long de l'histoire de l'Italie républicaine. Comment expliques-tu cet apparent paradoxe ?
Salvatore Cannavò : Ce paradoxe découle avant tout des sondages électoraux ; il faudra donc l'évaluer réellement lorsque les élections auront lieu. La défaite au référendum a marqué un tournant, car pour la première fois, la puissance de Meloni, qui semblait incontestable, a été ébranlée, avec un taux de participation inattendu. Cela ne signifie pas pour autant que Meloni perdra les prochaines élections, mais sa capacité à gouverner est aujourd'hui véritablement mise à mal. Les principaux dossiers du gouvernement sont complexes (la guerre, le respect des contraintes européennes liées au déficit budgétaire, les politiques migratoires, la politique industrielle), et les tensions internes à la coalition de droite s'intensifient de jour en jour.
Meloni s'est certes forgé une réputation de leader compétente, au discours clair et direct, dotée d'une crédibilité qui n'a été ébranlée que récemment. Ce qu'elle fera au cours de la dernière année de la législature, les élections ayant lieu en 2027, sera assez déterminant. Toutefois, à ce jour, elle ne semble pas en mesure de prendre des décisions politiques susceptibles d'avoir un impact réel sur les conditions de vie des plus démunis et des classes populaires italiennes.
S.P. : Quelle place occupe selon toi l'Italie dans le tournant autoritaire global auquel nous assistons à l'échelle internationale depuis une quinzaine d'années au moins ? Quelle est sa spécificité ?
S.C. : Il est regrettable de constater, que pour un pays qui a inventé le fascisme, la spécificité du souverainisme italien réside dans sa capacité à récupérer, accumuler et relancer les cultures et les idées du fascisme italien. C'est particulièrement le cas sur la question de l'immigration, que cette droite interprète à travers des termes tels que « remplacement ethnique », en redécouvrant des concepts comme celui de « remigration », qui peuvent facilement être interprétés comme une « déportation ». Le souverainisme italien, ou plutôt le populisme raciste et de droite, ne parvient pas à se libérer de cet héritage ; au contraire, il s'en nourrit et l'utilise pour se doter d'un ciment idéologique dont il serait autrement dépourvu.
La polémique sur l'hégémonie culturelle en est la preuve, avec les attaques constantes contre l'intelligentsia, le monde du cinéma et des arts, dans le but de les réduire au silence — par exemple, en coupant les subventions — et de promouvoir des personnalités douteuses liées à la droite. L'affaire de la cheffe d'orchestre Beatrice Venezi, d'abord nommée puis chassée de la Fenice de Venise, en est la preuve. Autre spécificité, toujours en phase avec cette récupération du fascisme : l'attaque constante contre la Constitution, la Résistance, les valeurs de la Libération, et donc la tentative de réviser le pacte fondateur de la République. Une sorte de « guerre civile », heureusement non armée, est ainsi développée dans le pays par l'empoisonnement du climat et du débat politique, une tendance qui, il faut le dire, a toutefois commencé avec Silvio Berlusconi.
S.P : On entend parfois dire que le gouvernement Meloni n'est finalement pas plus « illibéral » que celui d'Emmanuel Macron, par exemple. A-t-on assisté, au cours de ces presque quatre dernières années, à la mise en place d'un système de plus en plus autoritaire en Italie ? Et si oui, quelles en ont été les principales manifestations ?
S.C. : Une autre particularité du gouvernement Meloni est d'avoir su concilier et associer des idées autoritaires à une ligne économique classiquement libérale. En matière d'autoritarisme, il suffit de rappeler que le gouvernement a adopté pas moins de quatre « paquets Sécurité », c'est-à-dire des lois, par décrets d'urgence, visant à renforcer la répression, notamment contre les migrant·es et la rébellion des jeunes, offrant ainsi à son électorat le maximum possible en termes de « loi et ordre ». Le gouvernement Meloni est celui qui a garanti une voie judiciaire préférentielle aux policiers coupables d'infractions lors de manifestations de rue ou même pendant leur service ; c'est celui qui a durci les conditions de vie dans les prisons en laissant carte blanche aux gardiens ; c'est celui qui a rendu illégales et passibles de poursuites les raves et sanctionné par des amendes de plusieurs milliers d'euros les manifestations non autorisées, etc.
Dans le même temps, c'est le gouvernement qui a exaucé tous les vœux de la Commission européenne en respectant à la lettre le Pacte de stabilité, en cherchant une ligne de compromis et de rapprochement avec les industriels par le biais de fonds et d'incitations de l'État, en s'attaquant en profondeur aux politiques écologistes et en relançant la consommation d'énergies fossiles, en réduisant les garanties de retraite, en supprimant le revenu de citoyenneté et en s'attaquant de manière idéologique aux syndicats, en particulier à la CGIL : par exemple en l'accusant sans cesse d'organiser la grève générale toujours le vendredi, une manière de propager l'idée que les syndicats pensent avant tout à ne pas travailler plutôt qu'aux droits des travailleurs et des travailleuses.
S.P. : Tu as écrit Si fa presto a dire sinistra en mettant en exergue ce que tu appelles les trois gauches en Italie. Quels sont selon toi les espaces qu'occupe aujourd'hui la gauche en Italie ?
S.C. : Dans le livre que tu mentionnes, j'ai procédé à une analyse historique de l'évolution de l'idée de gauche, m'appuyant notamment sur les travaux de Marco Revelli et m'inspirant de l'ouvrage de Georges Lefranc, Les Gauches en France de la Révolution à nos jours. Dans cet ouvrage, l'auteur analyse les six années de bouleversement, de 1789 à 1795, et montre comment, dès le début du processus révolutionnaire, trois courants se sont dessinés à gauche. Il distingue une ligne « libérale », ancrée dans la bourgeoisie anti-Ancien Régime, qui place la liberté au premier plan ; une gauche « démocratique », composante la plus radicale de la petite bourgeoisie jacobine, qui privilégie « l'égalité » ; et enfin une gauche « à tendance socialiste », bien qu'embryonnaire, qui prend forme dans la Conjuration des Égaux de Babeuf.
Cette tripartition, entendue non pas comme un triptyque partisan, mais comme des tendances politiques, des lignes directrices fondamentales, est toujours valable aujourd'hui. La ligne libérale, par exemple, est celle qu'incarne Matteo Renzi, quand il était leader du Parti démocrate et aujourd'hui en tant que manœuvrier du « centre » libéral ; la ligne démocratique peut être celle de l'actuelle leader du PD, Elly Schlein, mais aussi du Mouvement 5 étoiles, une sorte de gauche démocrate-radicale à la Robespierre, au sein de l'alliance progressiste (avec un Parti démocrate où coexistent les deux lignes, la libérale et la démocratique). Et, au-delà de ce cadre, il y a la gauche à tendance socialiste, en Italie très profondément en crise.
S.P. : Dans ce cadre que dire de ce que Perry Anderson appelait le « désastre » de la gauche italienne ?
S.C. : Si l'on doit utiliser la catégorie de « désastre », celle-ci doit se référer à la composante socialiste ou de classe, aujourd'hui au plus bas, qui ne peut certainement pas être incarnée par l'Alliance des Verts et de la Gauche (AVS), un assemblage purement électoral qui, à gauche, regroupe de petits partis très identitaires, souvent retranchés sur des positions néo-campistes, et qui n'ont aucune volonté de faire face à l'histoire et aux nécessités du moment.
On pourrait longuement débattre pour savoir si le « désastre » de la gauche de classe est entièrement dû aux choix suicidaires de Rifondazione Comunista, qui, entre 2005 et 2008, en liant son destin à celui du gouvernement dominé par la gauche libérale de Romano Prodi, a disparu de la scène politique, ou si, comme je le crois, il trouve son origine dans l'histoire finale du Parti communiste et dans l'héritage qu'il a laissé à ses épigones, tous incapables, sans exception, de faire face à ses limites, de dresser un bilan sérieux du passé et d'aborder la nouvelle phase politique qui s'est ouverte après 1989 avec un patrimoine d'idées et de pratiques sociales à la hauteur de l'époque.
S.P. : Tu places le M5S dans la catégorie de la gauche démocrate radicale, à quoi te réfères-tu exactement ? Sa base sociale ? De fait le M5S a beaucoup changé ces dernières années, sauf peut-être sur la question de l'immigration (Sahra Wagenknecht était récemment invitée à leur congrès) et sur la question ukrainienne.
S.C. : Par « démocratie radicale », j'entends une orientation qui ne remet pas en cause le capitalisme, mais qui cherche à renouer avec la tradition démocratique de la pensée libérale progressiste. Après sa phase initiale et son essor lors des élections de 2018, le M5S, sous la présidence de Giuseppe Conte et avec la marginalisation de Beppe Grillo, a choisi de se positionner dans le camp progressiste en s'appuyant sur cette définition. Il a mis en avant les aspects les plus sociaux de son programme, à commencer par le revenu de citoyenneté et le salaire minimum, en misant sur un rôle décisif de l'État dans l'économie et sur une limitation des profits par l'imposition des patrimoines.
Sur le terrain de l'immigration, il a modifié ses orientations initiales – c'est l'ancien leader du M5S, Luigi Di Maio, qui a qualifié les ONG qui sauvent les migrants en Méditerranée de « taxis de la mer » – et a une politique désormais en phase avec la gauche réformiste qui revendique « l'accueil » des migrant·es, même dans le cadre d'un régime de flux contrôlés et de gestion de l'immigration, y compris par des accords avec les pays d'origine. Une orientation similaire à celle du Parti démocrate. Ainsi, la définition de la démocratie radicale – évidemment de nature théorique et certainement pas de contenu politique immédiat – aide à situer cette tendance dans un cadre plus cohérent pour saisir les lignes d'orientation qui existent aujourd'hui au sein de la « gauche » italienne.
Ce n'est pas un hasard si cette identification s'accompagne d'une concurrence de plus en plus intense avec l'orientation d'Elly Schlein, qui a donné au PD un tournant démocratique-radical par rapport à l'orientation classiquement libérale de Matteo Renzi d'abord, puis de la direction d'Enrico Letta ensuite. Les véritables différences entre le PD et le M5S portent désormais sur la guerre – en particulier sur l'Ukraine – différences qui, selon moi, pourront toutefois être gérées.
S.P. : Comment « la gauche de gauche », comme disait Bourdieu, peut-elle reconquérir une capacité d'initiative politique et idéologique dans un contexte où la droite semble avoir imposé non seulement sa domination parlementaire, mais aussi les termes du débat public et ses propres narrations ?
S.C. : Depuis longtemps, je pense que deux axes sont nécessaires : des idées fortes et des pratiques innovantes. Par « idées fortes », j'entends la capacité, surtout face à une droite qui n'hésite pas à reprendre les idées les plus horribles du XXe siècle, à porter une critique radicale du capitalisme et à ne pas craindre de relancer une réflexion sur le socialisme. Dans le dernier numéro de Jacobin Italia, Socialism for future , nous avons commencé à nous pencher sur cette nécessité et je signale en particulier les entretiens avec Nancy Fraser sur le « socialisme de la reproduction sociale » et celui avec Cédric Durand sur le « socialisme ici et maintenant », mais aussi de nombreuses autres contributions sur l'écosocialisme ou le confédéralisme démocratique. Mais la discussion n'en est qu'à ses débuts et, en particulier, l'imbrication avec la lutte écologique offre les pistes les plus intéressantes, à condition de se montrer à la hauteur de l'urgence, car le risque de catastrophe écologique exige des mesures urgentes qui ne peuvent être reportées et qui nécessitent un certain degré de cohésion et de détermination.
Dans ce débat, je crois en outre qu'il faut redonner une place centrale au thème de l'autogestion et de l'organisation en « commune » de la force de la classe ouvrière, et par « commune », j'entends précisément celle de Paris, de 1871, et toute la réflexion que Karl Marx a développée à ce sujet et qui n'a jamais été au centre du socialisme du XXe siècle. Ce débat sur le socialisme est très nécessaire, mais il ne peut se réduire à une commémoration de ce qui a été ou à une simple tentative de redorer le blason des idées traditionnelles. Beaucoup d'entre elles, bien sûr, conservent leur actualité, mais la capacité à toucher les jeunes générations exige un surcroît d'élaboration et d'imagination et, je le répète encore, le terrain de l'écosocialisme peut constituer un excellent canal de transmission. Vient ensuite le problème d'une force sociale dotée de la puissance nécessaire pour relever ce défi. Et là aussi, je pense qu'il est nécessaire de procéder aux ajustements qui s'imposent.
S.P. : Justement, quels sont ces ajustements ?
S.C. : La gauche la plus radicale ou révolutionnaire a l'habitude de mener des combats pour que les organisations syndicales et sociales adoptent la « bonne ligne » face aux dérives de leurs directions. Cette approche, très typique du XXe siècle, ne tient pas tout à fait compte de la nécessité de recréer une dimension de classe dans laquelle se reconstruisent la confiance mutuelle, la juste intégration entre pratiques et idées, la reconnaissance de son propre rôle. Tout cela ne se réalise pas simplement par une « bataille au congrès », mais en reconstruisant des organismes sociaux qui possèdent ces caractéristiques. C'est pourquoi je pense, depuis quelque temps, que la pratique du « mutualisme conflictuel » représente un outil – certes pas le seul et certainement pas généralisable à toutes les pratiques : la grève reste évidemment un outil décisif – pour construire cette confiance réciproque et cette « classe pour soi » dont nous avons perdu de vue l'existence.
Par « mutualisme conflictuel », on entend des organismes de solidarité directe – syndicaux, coopératifs, sociaux, d'entraide – qui reconstruisent la relation horizontale entre travailleurs et travailleuses et qui maintiennent une dose nécessaire de conflictualité pour exiger des droits, des ressources, des outils. Il ne s'agit pas de construire des « îlots de bonheur » comme on l'a reproché à la tradition libertaire, mais plutôt un archipel et un écosystème avec des organismes qui se jettent directement dans la lutte pour obtenir des résultats, tout en essayant, dans le même temps, de consolider les capacités autogénérées par la classe elle-même et ses besoins de solidarité réciproque pour résister au temps présent.
Ces dernières années, ce n'est pas un hasard si nous avons investi beaucoup d'énergie, avec la maison d'édition Alegre et aussi avec la revue Jacobin Italia, pour soutenir la lutte des ouvriers de l'ancienne GKN qui travaillent dans une perspective d'autogestion ouvrière avec un plan industriel élaboré en collaboration avec le territoire et une intelligentsia solidaire. Nous avons en effet vu dans cette lutte, très généreuse, qui a duré près de cinq ans avec un piquet de grève permanent devant l'usine abandonnée, une ressource pour reconstruire une dimension de classe, même si ce n'est qu'à titre « exemplaire », capable de parler à tous et à toutes. Et c'est également avec cette approche que nous avons défini l'activité de la Global Sumud Flotilla comme une forme de « mutualisme conflictuel ».
S.P. : Quel rôle peuvent jouer les jeunes générations, comme celles qui se sont mobilisées pour la Palestine ? Peux-tu nous expliquer comment ces imposantes mobilisations se sont préparées sur le terrain par un long travail d'organisation ?
S.C. : Le fait que le gouvernement Meloni ait subi un coup dur pour sa crédibilité et sa cohésion ne s'explique pas sans comprendre ce qui s'est passé dans les rues italiennes l'automne dernier. Des millions de personnes sont descendues dans la rue, indignées par la situation à Gaza et par l'impunité dont jouit Israël, mais aussi par les attaques de Trump contre l'Iran. Quelque chose s'est profondément déclenché, surtout parmi les jeunes générations, les jeunes de vingt ans, qui se sont ensuite rendus aux urnes lors du référendum de mars sur la justice et ont manifesté le 25 avril, jour de la Libération du fascisme, une date toujours attaquée par la droite et qui continue de représenter une variable à suivre avec attention.
Cette mobilisation est plus éthique que politique, motivée par l'indignation morale face à la guerre, mais elle comprend désormais, notamment parce qu'elle est attentive à la crise écologique, que certains mécanismes du monde capitaliste sont à l'origine de certaines défaillances. Cette mobilisation n'a pas dépendu de capacités organisationnelles, même si les organisations syndicales, en particulier, ont été très utiles, notamment en convoquant la grève générale. Mais il s'agit d'une participation qui a massivement dépassé les capacités de mobilisation des organisations existantes, démontrant ainsi l'existence d'un nouveau potentiel. Nous ne savons pas si la « génération Gaza » peut être comparée à la « génération Vietnam » des années 1960 et 1970 : aujourd'hui, il n'existe plus cette conscience de classe, cette organisation politique et sociale, ni cette unité profonde qui existaient encore dans les usines, les quartiers et les écoles. Il y avait également une homogénéité idéologique — malgré de nombreuses divisions, nous étions tous redevables à la Révolution russe —, homogénéité qui fait aujourd'hui totalement défaut. C'est pourquoi nous ne savons pas clairement où cette indignation peut mener.
Je ne pense pas que notre rôle, en tant que journalistes, intellectuels, revues, forces politiques ou sociales, soit simplement de faire de la propagande, mais de proposer à cette jeunesse de nouvelles formes d'engagement direct et collectif. C'est là que se mesure notre capacité à inventer des structures à la hauteur de notre époque, afin de donner aux jeunes l'occasion de faire mûrir leur prise de conscience et de l'orienter politiquement.
S.P. : Tu as été vice-directeur du Fatto Quotidiano, tu diriges la maison d'édition Alegre et tu participes par ailleurs à la rédaction de Jacobin Italia. Quel rôle joue selon toi la bataille pour l'hégémonie culturelle aujourd'hui ?
S.C. : Je ne suis plus le rédacteur en chef adjoint du Fatto, mais je continue à contribuer à ce journal et je suis bien sûr très engagé dans la mise en place de Jacobin Italia. J'ai mené une vie politique très intense et structurée, du milieu des années 80 au milieu des années 2000, soit pendant plus de vingt ans. Cette nouvelle activité m'a permis d'étudier beaucoup, et je pense que c'est là une tâche importante pour la politique, qui reste encore trop vague et laissée à l'improvisation. Plus que « l'intellectuel organique », dont parlait Gramsci à une autre époque historique, ce sont aujourd'hui des « idées organiques » qui sont nécessaires à la lutte des classes, et la question de l'hégémonie, elle aussi conçue par notre cher Gramsci, est au contraire une question décisive, et cette intuition reste encore aujourd'hui extrêmement précieuse.
L'hégémonie se construit en faisant circuler les bonnes idées au bon moment, en sachant aussi utiliser au mieux les nouveaux outils, comme les réseaux sociaux, mais surtout en prenant le temps de réfléchir, d'écrire et de débattre. L'une des raisons de la crise de la gauche de classe, depuis au moins trente ans, est précisément celle-ci : le manque de revues, de maisons d'édition, de maisons de la culture. Et je dois dire qu'après vingt ans d'existence, le fait d'avoir réussi, avec les camarades d'Alegre, à donner de la force à ce projet culturel nous fait nous sentir très utiles dans le paysage désastreux de la gauche italienne.
Publié par Marx21.ch le 12 mai 2026
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LvivPride 2026 (Ukraine) : Invitation à l’action
Cette année, l'ONG « Atelier féministe », en collaboration avec l'ONG « Insight », organise la deuxième LvivPride de l'histoire de la ville : une action publique de soutien à la communauté LGBTQIA+ et d'opposition à la nouvelle législation discriminatoire actuellement en cours d'adoption en Ukraine. L'événement aura lieu le 7 juin 2026
L'une des conditions préalables essentielles à l'intégration de l'Ukraine à l'UE est la reconnaissance et la protection légales des couples de même sexe, conformément à l'arrêt de la Cour de justice de l'Union européenne dans l'affaire Maymulakhin et Markiv contre l'Ukraine, et au processus d'adhésion de l'Ukraine à l'UE déterminé par la Commission européenne.
Par conséquent, les principales revendications de l'action de cette année sont les suivantes :
– Supprimer le concept de « bonnes mœurs » (Ukr. dobrozvychainist) du nouveau Code civil ukrainien (projet de loi n° 15150) ;
– Inclure les droits des personnes LGBTQIA+ dans le nouveau Code civil, y compris la reconnaissance légale des partenariats entre personnes de même sexe ;
– Simplifier la procédure de reconnaissance légale du genre et adopter la CIM-11 au sein du ministère de la Santé ukrainien
– Harmoniser le Code civil avec le droit de l'UE pour soutenir le processus d'intégration européenne de l'Ukraine ;
– Reconnaître et protéger le droit des personnes LGBTQIA+ à la visibilité dans l'espace public.
L'objectif principal de cette action publique est d'attirer l'attention sur les personnes LGBTQIA+, qui font partie intégrante de la communauté de Lviv et de la société ukrainienne dans son ensemble, et qui paient des impôts, soutiennent l'armée et servent dans les rangs des Forces de défense ukrainiennes, bien qu'elles ne bénéficient toujours pas de la protection des droits humains fondamentaux.
C'est pourquoi nous sollicitons votre soutien pour LvivPride 2026, qui peut prendre les formes suivantes :
Adressez une lettre officielle au Conseil municipal de Lviv et/ou aux autres autorités compétentes, les appelant à faciliter la marche pacifique du 7 juin, dans le cadre de LvivPride 2026, en signe de solidarité, de valeurs démocratiques et de l'engagement de Lviv en faveur de l'Europe. Nous vous demandons également de garantir des conditions appropriées et la sécurité des participants. Par ailleurs, nous vous encourageons à exprimer votre préoccupation face aux actes de censure et aux interventions policières survenus lors de la manifestation pacifique du 7 mai, afin de dénoncer les violations des droits humains inscrites dans le nouveau Code civil (notamment la confiscation des effets personnels et de l'eau des participants par la police). Un modèle de lettre et les coordonnées utiles sont disponibles ici .
Aujourd'hui, vous pouvez influencer les droits dont bénéficieront demain les personnes LGBTQIA+ en Ukraine. Nous vous prions d'adresser un courrier au Conseil municipal de Lviv avant le 22 mai 2026.
Modèle de lettre
English below
Пошти для відправки / Email address :
agu@lvivcity.gov.ua
press@lvivcity.gov.ua
+copy office@femwork.org
Тема листа / Subject : Щодо сприяння безпеці та свободі зібрань під час « Львів Прайд 2026 »
До уваги Львівської міської ради
Міському голові м. Львова п. Андрію Садовому
пл. Ринок, 1, м. Львів, 79008
Шановний пане Садовий !
Ми звертаємося до Вас як представники міжнародної спільноти, що послідовно підтримує демократичний розвиток України та її зусилля на шляху до повноправного членства в Європейському Союзі.
Нам стало відомо про намір проведення у Львові 7 червня 2026 року правозахисної вуличної акції « Львів Прайд 2026 », організованої ГО « Феміністична майстерня » за підтримки ГО « Інсайт ». Метою акції є захист прав ЛГБТІК+ спільноти, обговорення викликів, пов'язаних із новим проєктом Цивільного кодексу України, та наголошення на важливості правового визнання одностатевих партнерств, зокрема для українських військовослужбовців та військовослужбовиць.
Варто підкреслити, що забезпечення прав людини, свобода слова та мирних зібрань є невід'ємними складниками критеріїв вступу до ЄС. Окрім того, забезпечення рівних прав для всіх громадян та захист вразливих груп є фундаментальними принципами, на яких базується Європейський Союз. Сприяння проведенню цієї акції стане чітким сигналом того, що Україна поділяє ці цінності та на ділі дотримується європейських стандартів демократії та недискримінації.
Враховуючи вищевикладене, ми закликаємо Львівську міську раду та Вас особисто як очільника громади :
Забезпечити належне сприяння у проведенні ходи під час мирної акції 07 червня 2026 року.
Гарантувати безпеку всіх учасниць та учасників заходу, тісно співпрацюючи з правоохоронними органами для запобігання будь-яким проявам насильства чи провокацій.
Забезпечити безперешкодну реалізацію права на свободу зібрань, що є фундаментальною ознакою вільного та демократичного суспільства.
Львів завжди був містом, яке задає стандарти відкритості та культурного діалогу. У цей складний час для України єдність суспільства та захист прав усіх громадян, незалежно від їхньої сексуальної орієнтації чи гендерної ідентичності, є критично важливими для стабільності та міжнародного іміджу країни.
Сподіваємося на Вашу конструктивну позицію та підтримку демократичних цінностей у місті Львові.
З повагою,
(Підпис)
(Ім'я та Прізвище)
(Назва організації / Посольства / Представництва)
Subject : Facilitation of Safety and Freedom of Assembly during Lviv Pride 2026
To the Lviv City Council
To the Mayor of Lviv, Mr. Andriy Sadovyi
1 Rynok Square, Lviv, 79008
Dear Mayor Sadovyi,
We are writing to you as representatives of the international community who consistently support the democratic development of Ukraine and its ongoing efforts toward full membership in the European Union.
We have been informed of the upcoming human rights public action, "Lviv Pride 2026," scheduled to take place in Lviv on June 7, 2026. This event is organized by the NGO "Feminist Workshop" in support of the NGO "Insight." The action aims to advocate for the rights of the LGBTQIA+ community, address the challenges posed by the draft of the new Civil Code of Ukraine, and emphasize the necessity of legal recognition for same-sex partnerships—a matter of profound significance, particularly for Ukrainian servicemen and women.
It is essential to underscore that the protection of human rights, freedom of expression, and the right to peaceful assembly are indispensable components of the criteria for EU accession. Furthermore, ensuring equal rights for all citizens and protecting vulnerable groups are fundamental principles upon which the European Union is built. Facilitating the successful conduct of this action will serve as a clear signal that Ukraine shares these core values and is actively upholding European standards of democracy and non-discrimination.
In light of the above, we call upon the Lviv City Council and you personally, as the leader of the community, to :
Provide proper assistance in holding the march during the peaceful action on June 7, 2026 ;
Guarantee the safety and security of all participants by coordinating closely with law enforcement agencies to prevent any manifestations of violence or provocation ;
Ensure the unhindered exercise of the right to freedom of assembly, which remains a cornerstone of a free and democratic society.
Lviv has long been a city that sets the standard for openness and cultural dialogue. In these challenging times for Ukraine, social cohesion and the protection of the rights of all citizens—regardless of their sexual orientation or gender identity—are vital for the country's stability and international standing.
We trust in your constructive position and your dedication to upholding democratic values in the city of Lviv.
Respectfully,
(Signature)
(Name and Surname)
(Title / Organization / Embassy / Mission)
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L’écart salarial entre les hommes et les femmes s’est légèrement creusé en 2025 et ce que les États peuvent faire pour y remédier
Le 26 mars est la Journée de l'égalité salariale, qui nous rappelle qu'il existe encore un écart salarial important entre les hommes et les femmes dans notre pays. Cette date correspond à la période de l'année 2026 jusqu'à laquelle les femmes devraient travailler, en plus des heures qu'elles ont effectuées en 2025, simplement pour atteindre le même salaire que celui des hommes en 2025.
Salaires horaires moyens, par sexe et niveau d'études, 2025
Points clés :
* L'écart salarial entre les sexes, qui persiste, s'est légèrement creusé en 2025 ; les femmes gagnaient en moyenne 18,6% de moins que les hommes après prise en compte de l'origine ethnique, du niveau d'études, de l'âge, de la situation matrimoniale et de l'État de résidence.
* Les femmes sont moins bien rémunérées que les hommes, quel que soit leur niveau d'études. Les femmes titulaires d'un diplôme de troisième cycle gagnent en moyenne moins que les hommes titulaires d'un simple diplôme universitaire.
* L'écart salarial entre les sexes s'est creusé à la suite d'une année marquée par les attaques de l'administration Trump contre les travailleurs et ls travailleuses, notamment les réductions d'effectifs au sein de la fonction publique fédérale, les attaques contre les efforts en matière de diversité, d'équité et d'inclusion, les ordres de déportations massives et le démantèlement des services de garde d'enfants et d'aide à domicile.
* Les États peuvent réduire l'écart salarial entre les sexes grâce à des politiques garantissant l'accès à des congés familiaux et médicaux rémunérés, imposant la transparence salariale, augmentant le salaire minimum et facilitant la création de syndicats par les travailleurs/travailleuses.
Le 26 mars est la Journée de l'égalité salariale, qui nous rappelle qu'il existe encore un écart salarial important entre les hommes et les femmes dans notre pays. Cette date correspond à la période de l'année 2026 jusqu'à laquelle les femmes devraient travailler, en plus des heures qu'elles ont effectuées en 2025, simplement pour atteindre le même salaire que celui des hommes en 2025.
Sur une base horaire, les femmes ont été payées en moyenne 18,6% de moins que les hommes en 2025, après prise en compte de l'origine ethnique, du niveau d'éducation, de l'âge, de la situation matrimoniale et de l'État de résidence. Après s'être réduit à un plus bas historique de 18,0% en 2024 — probablement sous l'effet d'une forte reprise du marché du travail suite à la récession liée à la COVID-19, qui a davantage fait progresser les salaires dans la partie inférieure de la distribution salariale globale —, l'écart salarial entre les sexes s'est légèrement creusé en 2025. Bien que loin d'annuler totalement les progrès réalisés ces dernières années, cette légère aggravation en 2025 reflète le ralentissement de la croissance des salaires les plus bas et les conséquences économiques de la première année du second mandat de Trump.
Les femmes sont moins bien rémunérées que les hommes en raison de la discrimination liée à la ségrégation professionnelle, à la dévalorisation du travail des femmes et aux normes sociales, dont une grande partie s'enracine bien avant que les femmes n'entrent sur le marché du travail. L'écart salarial est le plus faible chez les travailleurs/travailleuses à bas salaire, en partie parce que le salaire minimum fixe un seuil salarial. Au 10e centile, les femmes gagnent 1,39 $ (soit 9,1%) de moins par heure que les hommes, tandis qu'au milieu de l'échelle, l'écart salarial est de 4,12 $ par heure (soit 14,7%). Les femmes situées au 90e centile de leur distribution salariale gagnent 14,05 $ (soit 19,6%) de moins par heure que les hommes situés au 90e centile de la distribution salariale.
Les femmes sont moins bien rémunérées que les hommes, quel que soit leur niveau d'études
Bien que les femmes aient progressé en matière de niveau d'études au cours des cinq dernières décennies, elles restent confrontées à un écart salarial important. Parmi les actifs, les femmes sont légèrement plus nombreuses que les hommes parmi la population active titulaire d'un diplôme universitaire et sont nettement plus susceptibles d'obtenir un diplôme de troisième cycle que les hommes. Malgré cela, les femmes sont moins bien rémunérées que les hommes, quel que soit leur niveau d'études, comme le montre la figure A.
Parmi les travailleurs/travailleuses titulaires uniquement d'un diplôme d'études secondaires, les femmes sont payées 21,5% de moins que les hommes. Parmi les travailleurs/travailleuses titulaires d'un diplôme universitaire, les femmes sont payées 23,8% de moins que les hommes. Cet écart de 12,07 dollars de l'heure se traduit par un revenu annuel inférieur d'environ 25 100 dollars pour une travailleuses à temps plein. Les femmes titulaires d'un diplôme de troisième cycle subiront également un écart salarial horaire important de 17,70 dollars en 2025, soit plus de 36 800 dollars par an.
Ce que ces données montrent très clairement, c'est que les femmes ne peuvent pas échapper à l'écart salarial entre les sexes par le biais de l'éducation. Les inégalités systémiques sont si persistantes que les femmes titulaires d'un diplôme de troisième cycle sont payées, en moyenne, moins par heure que les hommes titulaires d'un simple diplôme universitaire. Les hommes titulaires d'un simple diplôme universitaire sont payés en moyenne 50,61 dollars de l'heure, contre 49,67 dollars pour les femmes titulaires d'un diplôme de troisième cycle.
Les femmes noires et hispaniques sont confrontées aux écarts salariaux les plus importants
Pour les femmes noires et hispaniques, les écarts salariaux par rapport aux hommes blancs sont encore plus marqués en raison d'une discrimination cumulée et d'une ségrégation professionnelle fondée à la fois sur le genre et sur l'origine ethnique. Dans la figure B, nous comparons les salaires médians — c'est-à-dire le 50e centile de la distribution salariale de chaque groupe — des femmes d'origine asiatique et des îles du Pacifique (AAPI), noires, hispaniques et blanches à ceux des hommes blancs. [Dans cette analyse, les catégories de race et d'origine ethnique s'excluent mutuellement. Nous entendons ici par « Blanc·hes » les Blanc·hes non hispaniques, par « Noir·es » les Noir·es non hispaniques, par « Américain·es d'origine asiatique et des îles du Pacifique (AAPI) » les AAPI non hispaniques, et par « Hispaniques » les Hispaniques, quelle que soit leur race.]
Les femmes blanches et AAPI perçoivent respectivement 81,9% et 93,3% du salaire des hommes blancs non hispaniques. Les femmes noires ne perçoivent que 68,3% du salaire des hommes blancs au niveau médian, contre 69,6% en 2024. Cela représente un écart de 9,87 dollars de l'heure, ce qui se traduit par un revenu annuel inférieur d'environ 20 500 dollars pour une travailleuse à temps plein. Pour les femmes hispaniques, l'écart est encore plus important : elles ne perçoivent que 64,5% du salaire des hommes blancs, soit un écart salarial horaire de 11,06 dollars. Pour une travailleuse à temps plein, cet écart représente plus de 23 000 dollars par an. Cette disparité a également légèrement augmenté par rapport à l'année dernière.
Même en tenant compte de l'âge, du niveau d'études, de la situation matrimoniale et de l'État de résidence, les femmes noires et hispaniques sont respectivement rémunérées 25,3% et 27,4% de moins que leurs homologues masculins blancs. En d'autres termes, la différence salariale observée s'explique très peu par des différences de niveau d'études, d'expérience ou de conditions économiques régionales.
Les politiques de l'administration Trump aggravent les écarts salariaux et rendent plus difficile l'application des lois anti-discrimination
Au cours de l'année écoulée, l'administration Trump a pris à plusieurs reprises des mesures préjudiciables aux travailleuses, notamment :
* réduire drastiquement les effectifs de la fonction publique fédérale ;
* instrumentaliser les agences chargées de défendre les travailleurs/travailleuses et de lutter contre la discrimination en les transformant en défenseurs de pratiques discriminatoires ;
* supprimer l'application des mesures d'égalité en matière d'emploi fondées sur l'origine ethnique et le genre pour les prestataires de services fédéraux ;
* ordonner des expulsions massives ;
* affaiblir les structures d'accueil pour enfants et les financements publics essentiels ;
* limiter l'accès au financement de l'enseignement supérieur ;
* réduire les protections accordées aux aides à domicile ; et
* normaliser le harcèlement et les représailles sur le lieu de travail.
Les femmes noires et hispaniques ont subi et continueront de subir les conséquences de ces attaques plus durement que bon nombre de leurs collègues masculins blancs non hispaniques. La réduction imprudente des effectifs fédéraux menée par Trump, par exemple, a touché de manière disproportionnée les femmes noires, pour qui les emplois dans la fonction publique ont toujours constitué un puissant levier de mobilité économique et de sécurité. En 2025, le taux d'emploi des femmes noires a chuté de 1,4 point de pourcentage pour s'établir à 55,7%. Il s'agit de l'une des baisses annuelles les plus marquées de ces 25 dernières années, bien plus spectaculaire que celle enregistrée chez les autres femmes ou chez les hommes noirs. Les femmes noires diplômées de l'enseignement supérieur ont connu la plus forte baisse d'emploi, probablement parce que près de la moitié des fonctionnaires fédéraux noir·es sont titulaires d'une licence ou d'un diplôme supérieur. Cette diminution des emplois bien rémunérés et traditionnellement stables entraînera presque certainement une insécurité économique accrue. De plus, les expulsions massives réduiront probablement le nombre d'emplois tant pour les femmes immigrées que pour celles nées aux États-Unis, en particulier dans le secteur des soins, ce qui affectera de manière disproportionnée les femmes hispaniques.
L'administration Trump a également restreint la capacité du gouvernement à protéger les travailleurs/travailleuses et à sanctionner les employeurs coupables de discrimination. La restriction de l'utilisation de termes tels que « genre », « race », « équité » et « discrimination », ainsi que les tentatives visant à instrumentaliser la Commission pour l'égalité des chances en matière d'emploi (EEOC) contre les femmes et les travailleurs issus des minorités ethniques, porteront préjudice à l'ensemble des travailleurs/travailleuses, tout en affaiblissant notre capacité à surveiller l'équité salariale et à faire respecter les lois anti-discrimination. Les effectifs de l'EEOC n'ont cessé de diminuer au cours des quatre dernières décennies, mais les récentes coupes budgétaires et le changement de priorités vont aggraver sa capacité d'application déjà réduite. La disponibilité et la collecte continue de données clés au sein des agences fédérales sont également menacées. Si les agences qui collectent des données sur les salaires et les revenus en fonction des caractéristiques démographiques se retiraient, ce serait un désastre pour tous ceux et toutes celles – décideur·es politiques, chercheurs/chercheuses, employeurs ou travailleurs /travailleuses – qui souhaitent disposer de données de base sur les performances économiques pour différent·es travailleurs/travailleuses et différents secteurs.
Malgré les menaces fédérales, les États peuvent contribuer à réduire l'écart salarial entre les sexes
Pour réduire les écarts salariaux liés au genre, à la race et à l'origine ethnique, il faudra mettre en place des mesures politiques sur plusieurs fronts. Bien que les attaques contre l'égalité entre les sexes et l'égalité raciale se poursuivent au niveau fédéral, les législateurs/législatrices des États peuvent et doivent prendre des mesures pour lutter contre l'écart salarial entre les sexes. Parmi les solutions possibles figurent l'adoption de lois sur la transparence salariale, l'instauration obligatoire de congés familiaux et médicaux rémunérés (PFML), l'augmentation du salaire minimum, le financement de services de garde universels et la suppression des lois anti-travailleurs/travailleuses dites « droit au travail » (RTW). La figure C met en évidence les États qui ont déjà adopté certaines de ces mesures législatives essentielles, tout en soulignant la nécessité de normes fédérales strictes pour couvrir les millions de travailleurs/travailleuses qui vivent en dehors de ces États.
Voir figure C – dynamique – sur le site Portside
Seuls 14 États ont mis en place des politiques obligatoires et complètes en matière de congés parentaux et familiaux rémunérés (PFML), alors même que ces congés offrent des avantages essentiels qui aident les travailleurs/travailleuses à subvenir à leurs besoins tout en prenant soin d'elleux-mêmes et de leur famille. Des études montrent que l'accès aux congés PFML améliore la situation des parent·es et des enfants, favorise la participation au marché du travail et le maintien en emploi, et qu'il s'agit d'une politique bénéfique tant pour les employé·es que pour les employeurs. Il est également démontré que l'accès aux congés rémunérés contribue à réduire les inégalités raciales en matière de soins et de rémunération.
Les lois sur la transparence salariale constituent un autre outil utile qui empêche les employeurs de proposer des rémunérations inégales en les obligeant à inclure des informations sur les salaires dans les offres d'emploi. Bien qu'il existe certaines variations entre les lois, toutes prévoient l'obligation pour les employeurs de fournir des informations salariales dans les offres d'emploi, mais les employeurs du Connecticut, du Maryland et du Rhode Island ne doivent fournir ces informations que si les candidat·es en font la demande. Cette transparence salariale a le potentiel de réduire la discrimination fondée sur le genre en fournissant davantage d'informations aux demandeurs/demandeuses d'emploi et en limitant la capacité des employeurs à verser des salaires différents à des candidat·es ayant des qualifications similaires. Une loi sur la transparence salariale du Colorado, par exemple, a réduit les écarts de salaire entre les sexes pour les travailleurs/travailleuses ayant changé d'emploi de pas moins de 8,9%.
À partir des années 1980, les décideurs politiques ont de facto cessé de protéger le droit des travailleurs/travailleuses à se syndiquer et à négocier collectivement, ce qui a affaibli le pouvoir de négociation des travailleurs/travailleuses et accru les inégalités de revenus. La faiblesse de la législation du travail permet aux employeurs de prendre des mesures de rétorsion contre la syndicalisation et de porter atteinte au droit des travailleurs/travailleuses à la négociation collective. Les conventions collectives peuvent contribuer à réduire les écarts salariaux entre les sexes et les races en fixant des salaires clairs pour un niveau donné d'expérience et de formation, ce qui limite la capacité des employeurs à pratiquer une discrimination lors de la fixation des salaires. Malheureusement, 26 États ont adopté des lois « RTW » (Right to Work) qui rendent encore plus difficile pour les syndicats de s'organiser efficacement et de négocier de meilleures conventions. Les États dotés de ces lois affichent non seulement des taux de syndicalisation plus faibles, mais aussi des écarts salariaux entre les sexes plus importants. En facilitant la création de syndicats par les travailleurs/travailleuses, les décideurs politiques peuvent contribuer à réduire ces écarts salariaux.
Le salaire minimum empêche les salaires de descendre en dessous d'un seuil obligatoire. Alors que la valeur réelle du salaire minimum fédéral a été laissée à la baisse, perdant près de 5 dollars de l'heure depuis son pic de 1968, les États sont intervenus et ont augmenté leur salaire minimum. En janvier 2026, 30 États et le district de Columbia avaient des salaires minimums supérieurs au salaire minimum fédéral, couvrant plus de la moitié des travailleurs/travailleuses étasunien·nes. Étant donné que les femmes sont surreprésentées parmi les travailleurs/travailleuses à bas salaire, ces lois sont essentielles pour renforcer leur sécurité économique et réduire les écarts salariaux au bas de l'échelle des salaires.
Bien qu'il n'existe pas de mesure unique capable de combler l'écart salarial, chacune de ces solutions permettra de le réduire et d'améliorer les conditions de travail des salarié·es à travers le pays. Au cours de sa première année de nouveau mandat, Trump a aboli des normes du travail essentielles, décimé les syndicats fédéraux et licencié des dizaines de milliers de fonctionnaires fédéraux. Aujourd'hui plus que jamais, il est essentiel que les États prennent des mesures pour protéger les travailleurs/travailleuses menacé·es, empêcher l'aggravation de l'écart salarial entre les sexes et bâtir une économie équitable au service de tous et toutes.
Emma Cohn (elle) a rejoint l'EPI en 2024 en tant qu'assistante de recherche au sein de l'équipe du Réseau d'analyse et de recherche économiques (EARN). À ce titre, elle collecte, analyse et présente des données économiques, réalise des visualisations de données et participe à la rédaction de rapports et d'articles de blog.
Elise Gould, économiste principale, a rejoint l'EPI en 2003. Ses domaines de recherche portent notamment sur les salaires, l'emploi, les inégalités économiques et l'économie des soins. Elle est co-auteure de l'ouvrage *The State of Working America*, 12e édition. Mme Gould a rédigé un chapitre sur la santé dans The State of Working America 2008/09 ; elle a coécrit un ouvrage sur la couverture d'assurance maladie à la retraite ; elle a publié des articles dans des revues telles que The Chronicle of Higher Education, Challenge Magazine et Tax Notes ; et elle a écrit pour des revues universitaires, notamment Health Economics, Health Affairs, Journal of Aging and Social Policy, Risk Management & Insurance Review, Environmental Health Perspectives etInternational Journal of Health Services. Mme Gould a été citée par divers médias, notamment Bloomberg, NPR, The Washington Post, The New York Times et The Wall Street Journal, et ses opinions ont été publiées dans les pages d'opinion de USA Today et The Detroit News. Elle a témoigné devant la commission des voies et moyens de la Chambre des représentant·es des États-Unis, les commissions des finances du Sénat et des affaires économiques de la Chambre du Maryland, le conseil municipal de New York et le conseil du district de Columbia.
À propos de l'EPI. L'Economic Policy Institute (EPI) est un groupe de réflexion à but non lucratif et non partisan qui œuvre depuis 30 ans pour lutter contre la montée des inégalités, les bas salaires et la faiblesse des prestations sociales pour les travailleurs,/travailleuses le ralentissement de la croissance économique, les conditions de travail inacceptables et l'aggravation des écarts salariaux entre les races. Nous plaçons délibérément les familles de travailleurs/travailleuses à faibles et moyens revenus au cœur des débats sur la politique économique aux niveaux fédéral, étatique et local, alors que nous luttons pour un monde où chaque travailleur a accès à un bon emploi avec un salaire équitable, des soins de santé abordables, une retraite sûre et un syndicat.
Nous savons également que la recherche seule ne suffit pas : c'est pourquoi nous associons délibérément nos travaux de recherche à des actions de sensibilisation et de plaidoyer efficaces, alors que nous nous battons pour apporter des changements concrets dans la vie quotidienne des personnes.
https://portside.org/2026-03-22/gender-pay-gap-widened-slightly-2025
Traduction DE
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Les États-Unis lèvent discrètement les sanctions contre Francesca Albanese
Les États-Unis viennent de lever en toute discrétion les sanctions imposées à Francesca Albanese, rapporteuse spéciale des Nations unies sur les territoires palestiniens occupés. La décision, confirmée par le département du Trésor américain qui a supprimé son nom de la liste des personnes sanctionnées (SDN list), intervient après plusieurs mois de controverses diplomatiques et une décision judiciaire embarrassante pour l'administration Trump.
21 mai 2026 | tiré de l'Agence media Palestine
Le 13 mai 2026, après un recours de l'intéressée et de sa famille aux États-Unis, un juge fédéral américain a en effet décidé de suspendre les sanctions à l'encontre de Mme. Albanese. Le magistrat a estimé que l'administration américaine a probablement violé le Premier Amendement de la Constitution en sanctionnant une personne essentiellement pour ses opinions politiques et ses déclarations publiques. Selon la décision judiciaire, Albanese « n'a fait que parler ». Le juge considère également que ses liens familiaux avec les États-Unis lui permettent de bénéficier de certaines protections constitutionnelles américaines. Cette décision représente un revers juridique important pour l'administration Trump.
Juriste italienne spécialisée en droit international et en droit des réfugiés, Francesca Albanese s'est imposée comme l'une des voix les plus importantes de la critique d'Israël à l'ONU depuis le début de son mandat. Ses rapports, notamment Anatomy of a Genocide en 2024, accusaient Israël de commettre un génocide à Gaza et appelaient à des sanctions internationales ainsi qu'à un embargo sur les armes.
En juillet 2025, l'administration de Donald Trump a décidé d'imposer des sanctions inédites contre Mme. Albanese. Washington l'accusait alors de mener une « guerre juridique » contre Israël et les États-Unis, notamment après un rapport dans lequel elle dénonçait la complicité de grandes entreprises étatsuniennes avec Israël et appelait à ce que la Cour pénale internationale enquête sur de possibles crimes de guerre commis par Israël et les États-Unis grâce à ces complicités. Le secrétaire d'État Marco Rubio avait alors affirmé alors que « la campagne de guerre politique et économique contre les États-Unis et Israël ne sera plus tolérée ».
Les sanctions imposées à Francesca Albanese incluaient l'interdiction d'entrée sur le territoire américain ; le gel de ses avoirs ; l'interdiction pour des entités américaines de faire affaire avec elle ; des restrictions bancaires et financières très lourdes. Les mesures ont eu des effets immédiats sur la vie de Francesca Albanese : elle ne pouvait plus utiliser ses cartes bancaires ni accéder normalement à ses comptes. Elle ne pouvait plus voyager librement aux États-Unis, y compris pour rejoindre sa famille à Washington ou se rendre au siège des Nations unies à New York. Son mari et sa fille, citoyens américains, ont participé à l'action judiciaire contestant les sanctions. Sur le plan professionnel, Georgetown University a mis fin à son statut de chercheuse affiliée fin 2025 afin de se conformer aux sanctions américaines.
Francesca Albanese a dénoncé à plusieurs reprises des sanctions « obscènes » destinées, selon elle, à punir sa « quête de la justice ». L'affaire a suscité de nombreuses réactions internationales. Le Haut-Commissaire de l'ONU aux droits de l'homme, Volker Türk, a demandé à Washington d'annuler les sanctions. Des ONG comme Amnesty International ont parlé d'une « atteinte scandaleuse à la justice internationale ».
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« Du racisme pur et simple » : l’administration Trump bloque la réinstallation des réfugié-es, sauf pour les Sud-Africain-es blanc-hes
L'administration Trump poursuit son projet visant à accueillir 10 000 Sud-Africain-es de race blanche supplémentaires aux États-Unis en tant que réfugié-es. Selon la proposition du président Trump, soumise au Congrès lundi, les États-Unis feraient passer leur quota d'admission de réfugié-es — actuellement au plus bas — de 7 500 à 17 500, les places supplémentaires étant réservées aux Afrikaners. Cette initiative intervient alors que l'administration continue de bloquer l'entrée de réfugié-es provenant d'autres pays.
https://www.democracynow.org/2026/5/21/afrikaners
21 mai 2026
Les États-Unis ont réinstallé un peu plus de 6 000 réfugié-es entre octobre et avril — tous, sauf trois, provenaient d'Afrique du Sud. Trump a déclaré que les Afrikaners faisaient face à la persécution raciale et au génocide en Afrique du Sud, des allégations qui ont été rejetées, entre autres, par le Haut-Commissariat des Nations Unies aux droits de l'homme. L'année dernière, il a suspendu l'aide au pays et a boycotté le sommet du G20 à Johannesburg.
« La blancheur est présentée comme une espèce en voie de disparition », explique Lebohang Pheko, professeur de pratique à l'Université de Johannesburg. « On observe un glissement vers l'alt-right, le discours MAGA, qui repose sur la théorie du remplacement, et qui vise clairement à supplanter l'idée que toute norme autre que la blancheur est acceptable. » Pheko suggère également que les actions de Trump envers l'Afrique du Sud constituent une riposte à la plainte pour génocide que ce pays a déposée contre Israël devant la Cour internationale de justice.
« Nous traitons les dossiers de réinstallation des Afrikaners blancs à un rythme record », ajoute Sharif Aly, président de l'International Refugee Assistance Project, qui mène actuellement un recours collectif contre le démantèlement du programme américain d'accueil des réfugié-es par l'administration Trump. « Ce programme n'a jamais été rapide, et il est accéléré uniquement pour cette population-là. » Alors que les Afrikaners sont rapidement réinstallés, « des milliers d'autres personnes qui ont subi des années de vérification, qui ont subi des années de persécution et de violence », se voient refuser l'entrée aux États-Unis, affirme M. Aly.
NERMEEN SHAIKH : L'administration Trump va de l'avant avec des plans visant à augmenter le nombre de Sud-Africain-es blanc-hes qu'elle admettra aux États-Unis en tant que réfugié-es au cours des prochains mois. La proposition prévoit la réinstallation de 10 000 Sud-Africain-es blanc-hes supplémentaires aux États-Unis, alors même que l'administration Trump continue de bloquer l'entrée de réfugié-es provenant d'autres pays. Les États-Unis ont réinstallé un peu plus de 6 000 réfugié-es entre octobre et avril, et tous sauf trois provenaient d'Afrique du Sud. En vertu de la nouvelle proposition de Trump, qui a été soumise au Congrès, les États-Unis feraient passer leur quota annuel d'admission de réfugié-es, actuellement à son plus bas niveau historique, de 7 500 à 17 500, les places supplémentaires étant réservées aux Afrikaners. Trump a faussement affirmé qu'ils faisaient l'objet de persécutions raciales et d'un génocide. Voici ce qu'a déclaré le président Trump en décembre dernier.
LE PRÉSIDENT DONALD TRUMP : C'est un génocide qui est en train de se produire, dont vous ne voulez pas parler, mais c'est une chose terrible qui se passe. Et des agriculteurs sont assassinés. Il se trouve qu'ils sont blancs, mais qu'ils soient blancs ou noirs, cela m'importe peu ; ce qui compte, c'est que des agriculteurs blancs sont brutalement assassinés et que leurs terres sont confisquées en Afrique du Sud.
AMY GOODMAN : Les allégations de génocide des Blancs et de violence raciale ont été rejetées, entre autres, par le Haut-Commissariat des Nations Unies aux droits de l'homme.
Pour en savoir plus, nous sommes en compagnie de deux invités. Lebohang Pheko est chercheuse principale et économiste politique au sein du groupe de réflexion Trade Collective, ainsi que professeure de pratique à l'Université de Johannesburg ; elle nous rejoint depuis Johannesburg. Et à Washington, D.C., nous accueillons Sharif Aly, président de l'International Refugee Assistance Project, qui mène actuellement un recours collectif contre le démantèlement par l'administration Trump du programme américain d'accueil des réfugié-es.
Commençons par vous, votre poursuite. Expliquez-nous de quoi il s'agit. Les gens seront choqués d'apprendre, Sharif Aly, que 6 000 réfugié-es ont été accepté-es, un nombre incroyablement bas de réfugié-es provenant du monde entier, mais en fait pas du monde entier, seulement d'Afrique du Sud, à l'exception de trois. Pouvez-vous expliquer ce qui se passe ? Et maintenant, le président Trump veut lever le plafond imposé par son administration, mais uniquement pour accueillir des Blanc-hes, davantage de Sud-Africain-es blanc-hes.
SHARIF ALY : Oui. Merci beaucoup de m'accueillir.
Ce que je peux vous expliquer, c'est que le jour de son investiture, il a signé un décret visant à suspendre le programme américain d'accueil des réfugié-es. Depuis, nous sommes engagés dans une procédure judiciaire, dans le cadre de l'affaire Pacito c. Trump, pour rétablir ce programme, qui est absolument essentiel.
Non seulement ils limitent l'entrée aux États-Unis à cette seule population, mais cela a des répercussions sur la vie de milliers d'autres personnes qui ont subi des années de vérification, qui ont enduré des années de persécution et de violence et qui tentent de trouver la sécurité. Par exemple, avant ce décret, 12 000 personnes avaient reçu une autorisation conditionnelle de voyager. Ce sont des personnes qui avaient vendu tous leurs biens. Ce sont des personnes qui ont quitté leur foyer. Il y a maintenant des gens qui ne savent pas où ils vont, et, en fait, beaucoup d'entre eux ne peuvent même pas travailler dans les pays de premier asile où ils résident actuellement.
Il y a également plus de 100 000 personnes qui étaient en cours de procédure de réinstallation aux États-Unis. Elles sont désormais bloquées, dans l'incertitude, alors que nous traitons les dossiers de réinstallation des Afrikaners blancs à un rythme record. Ce programme n'a jamais été rapide, et il est accéléré uniquement pour cette population-là. Ce que je peux vous dire, c'est qu'il s'agit là d'un racisme flagrant, où seul un groupe, généralement blanc, est autorisé à entrer dans le pays, tandis qu'on refuse l'accès aux Noir-es, aux personnes de couleur, aux personnes d'origine musulmane ainsi qu'aux autres nationalités et minorités religieuses.
NERMEEN SHAIKH : Et, Dr Pheko, pourriez-vous réagir à cette proposition de Trump et expliquer quelle est réellement la situation en Afrique du Sud, notamment par rapport à son affirmation selon laquelle il y aurait un génocide des Blancs et que les Afrikaners blancs seraient persécutés dans le pays ?
LEBOHANG PHEKO : Merci, et merci également à votre invité.
Je pense donc que nous — l'une des choses sur lesquelles nous pouvons nous entendre à l'échelle mondiale, c'est qu'il n'y a pas de génocide des Blancs en Afrique du Sud. Et je pense que l'ironie, qui n'échappe pas à bon nombre d'entre nous, c'est que cela survient à un moment où un véritable génocide est en train d'être perpétré contre, vous savez, plusieurs personnes, à travers la bande de Gaza, la Palestine, l'Iran et ainsi de suite.
Et cela a aussi à voir, en réalité — nous devons replacer cela dans un certain contexte. L'un des éléments est la réhabilitation du statut de victime des Blancs. Cela a également à voir avec la délégitimation de la souveraineté africaine et du pouvoir de la majorité noire. Il est également important de noter que cela est lié à la panique démographique et au glissement mondial vers la droite, l'alt-right, la théorie du remplacement, etc. Et cela conduit à une certaine hostilité envers l'immigration en provenance du monde majoritairement non occidental, comme l'a déjà souligné mon collègue panéliste.
Je pense que le danger réside aussi dans le fait que cela s'inscrit dans une politique anti-Noir-es très marquée et dans l'anti-noirisme, même si le président Trump prétend que cela lui serait égal s'il s'agissait de Blancs — s'il s'agissait d'agriculteurs noirs. La vérité, c'est que dans ce pays, il y a de la criminalité, et il y a, vous savez, des homicides et des meurtres, comme dans n'importe quel pays et partout dans le monde.
L'une des crises auxquelles nous sommes confrontés est certainement celle de la justice pénale et de la criminalité — vous savez, les statistiques sur la criminalité et les taux élevés de divers maux sociaux et de violences sociales. Ces problèmes ne sont pas liés à la race. Ils sont liés aux économies d'échelle. Elles sont liées à l'exclusion. Elles sont liées au chômage. Elles sont liées au désespoir des gens. Et elles sont aussi liées aux défaillances structurelles dont nous avons hérité du régime d'avant 1994, ce qui signifie qu'il y a des millions de personnes dans ce pays qui sont non seulement au chômage, mais inemployables, qui n'ont jamais trouvé leur place dans cette économie.
Nous avons également un passé marqué par la violence, une violence sanctionnée par l'État, soit dit en passant, et la manière dont notre propre politique personnelle, la politique interpartis, a reproduit cette violence, qui était aussi souvent fomentée par la main invisible de l'État. Donc, dire que cela revient maintenant à un génocide des Blancs, c'est aussi essayer de réécrire l'histoire et essayer de réinterpréter l'autorité morale de notre victoire sur le colonialisme de peuplement comme quelque chose de sinistre. Et c'est là la forme la plus flagrante de révisionnisme blanc.
NERMEEN SHAIKH : Passons maintenant à ce qu'a déclaré le président sud-africain Cyril Ramaphosa, réfutant les affirmations de Trump selon lesquelles les Blancs seraient persécutés dans son pays, qualifiant cela de « récit complètement faux ». S'exprimant lors du Forum des PDG africains à Abidjan, en Côte d'Ivoire, Ramaphosa a raconté une conversation qu'il a eue avec Trump au sujet de la situation dans son pays.
LE PRÉSIDENT CYRIL RAMAPHOSA : J'ai eu une conversation téléphonique avec le président Trump. Et je… il m'a demandé : « Que se passe-t-il là-bas ? » Et j'ai répondu : « Monsieur le Président, ce que vous ont dit ces gens qui s'opposent à la transformation chez nous, en Afrique du Sud, n'est pas vrai. » Et j'ai ajouté : « Nelson Mandela et d'autres leaders emblématiques, comme Oliver Tambo, nous ont bien appris comment continuer à bâtir une nation unie à partir des divers groupes que nous avons en Afrique du Sud. Nous sommes le seul pays du continent où les colonisateurs sont venus pour rester, et nous ne les avons jamais chassés de notre pays. Ils restent donc, et ils font de grands progrès. Il s'agit d'un groupe marginal, qui ne bénéficie pas d'un large soutien, qui est opposé à la transformation et au changement, et qui préférerait en réalité voir l'Afrique du Sud revenir à des politiques de type apartheid.
NERMEEN SHAIKH : C'est donc le président Ramaphosa qui s'exprimait l'année dernière. Vous avez mentionné, Dr Pheko, le génocide en cours, le génocide qui est en fait en train de se produire et qui s'est produit. Pourriez-vous nous parler du contexte dans lequel les États-Unis, et plus précisément l'administration Trump, ont pris cette décision, à savoir la saisie de la Cour internationale de justice par l'Afrique du Sud en décembre 2023 pour une affaire de génocide contre Israël ? Était-ce un facteur pertinent ?
LEBOHANG PHEKO : C'est tout à fait pertinent. Je veux dire, je pense que nous sommes d'accord pour dire qu'il n'y a pas de génocide des Blancs en Afrique du Sud. Il existe cependant un mécanisme mondial qui continue de normaliser les guerres impérialistes, l'occupation et les souffrances des personnes noires et métisses. Et ce que nous constatons, c'est que la blancheur est présentée comme une espèce en voie de disparition, tandis que les Palestinien-nes, les Syrien-nes, les Soudanais-es, les Congolais-es et d'autres peuples confrontés à des violences massives, aux déplacements et à la dépossession se voient refuser une sympathie mondiale équivalente.
Et clairement, ce que cela — ce que la position de l'Afrique du Sud à la CIJ tente de faire — c'est de réhumaniser et de recentrer une éthique morale et judiciaire autour de ce sur quoi l'humanité devrait se concentrer. Et cela revient vraiment à affirmer que si nous disons « plus jamais ça », en tant que personnes qui avons été dépossédées, occupées, qui avons été les premiers colons ¬— vous savez, le premier État d'apartheid, en soi, formellement inscrit juridiquement — il ne fait aucun doute que cela semble survenir à un moment où, dans le même temps, on observe un glissement vers l'extrême droite, le discours MAGA, qui repose sur la théorie du remplacement, et qui vise clairement à supplanter l'idée que — l'idée que toute chose autre que la blancheur est normative.
Le président Trump et son administration ont clairement fait savoir qu'ils étaient très mécontents de notre position devant la CIJ, à laquelle se sont bien sûr ralliés plusieurs autres pays. Cependant, cela ne s'arrêtera pas là, car il ne s'agit pas seulement d'un affrontement entre l'Afrique du Sud et les États-Unis. Il s'agit en réalité d'une éthique humaine. Il s'agit en réalité d'une éthique anti-impérialiste. Et il s'agit vraiment d'une éthique qui devrait nous placer au cœur d'une nouvelle forme d'internationalisme et d'une nouvelle forme de compassion, et qui devrait également nous éloigner de ce genre d'intimidation, d'intimidation impérialiste, qui semble se produire sous l'impulsion du président Trump, et qui tente ensuite d'utiliser comme arme la position adoptée par des pays comme l'Afrique du Sud contre le génocide, le véritable génocide, qui se déroule en Palestine.
AMY GOODMAN : Lebohang Pheko, je voulais vous interroger sur ce qu'on appelle la « mafia PayPal » et les personnes qui entourent le président Trump et le vice-président JD Vance. Il y a Peter Thiel, le mécène de longue date sud-africain de JD Vance, qui a fait ses études dans la ville sud-africaine de Swakopmund, où régnait à l'époque où il y vivait un climat incroyablement raciste : on y célébrait l'anniversaire d'Hitler et les gens se saluaient en faisant le salut nazi. Et, bien sûr, cela ressemblait beaucoup à ce qu'un autre Sud-Africain, Elon Musk, a fait lors d'un de ces rassemblements, où, vous savez, il a fait ce salut avec le bras tendu, et tout le monde s'est demandé : « Était-ce un salut nazi ? » Bon, il y a Peter Thiel, David Sacks et Elon Musk. Ce sont des gens très proches de Trump et de JD Vance. Parlez-nous de ceux qui l'influencent.
LEBOHANG PHEKO : Eh bien, vous avez tout à fait raison. Tout ça… c'est une coïncidence vraiment étrange de l'histoire et de la géopolitique qu'il se retrouve entouré de ces « tech bros », ces « tech apartheid bros », en réalité — Peter Thiel, Elon Musk, David Sacks, Reid Hoffman aussi — et qui ont tous des liens différents avec l'Afrique du Sud et l'Afrique australe. C'est vraiment important, parce qu'ils représentent aussi le capital technologique. Ils représentent le libertarianisme. Ils représentent une forme vraiment virulente de nationalisme blanc. Ils représentent aussi une forme de capital de surveillance virulent, de politique de surveillance, qui se cache derrière cette idée d'apatridie et l'idée que l'État ne devrait pas intervenir du tout ou trop profondément dans les affaires des entreprises.
Mais ils relient aussi cela à la technologie de défense et à une sorte de politique libertarienne antilibérale vraiment nauséabonde, qui prétend, encore une fois, être, vous savez, au-delà de la politique. Et pourtant, tous ont tenu des propos autour de ce qu'on appelle l'« anti-wokeness », une terminologie très, très problématique. Ils sont hostiles à la réglementation. Ils ont un programme anti-DEI. Et nous avons vu Elon Musk tenter de s'imposer de force, avec son projet Starlink, sur les marchés africains, notamment sud-africains, comme si nous n'avions pas déjà le Wi-Fi. Et ils colportent aussi ces discours vraiment déplaisants sur le déclin de la civilisation.
Et c'est vraiment problématique et inquiétant qu'aucun d'entre eux, à ma connaissance, ne soit, en soi, profondément ancré dans les sciences politiques, la sociologie ou la philosophie politique — vous savez, la réflexion politique —, ce qui leur donnerait une compréhension aussi solide de la crise civilisationnelle. Mais ils défendent aussi une politique d'État forte lorsqu'elle protège le capital ou leurs propres intérêts géopolitiques, et c'est une étrange coïncidence que ces cinq « tech bros » partisans de l'apartheid se soient justement regroupés autour de Donald Trump.
NERMEEN SHAIKH : Eh bien, Sharif Aly, alors que l'administration Trump augmente ce qui était un nombre sans précédent, qui était si bas, d'admissions de réfugié-es aux États-Unis, elle augmente ce nombre uniquement pour les Sud-Africain-es blanc-hes. Pourriez-vous expliquer quelle est la situation de tous les réfugié-es fuyant des conditions absolument dévastatrices, de la Syrie à la RDC en passant par l'Afghanistan, et quel est leur sort à la lumière de ce que l'administration Trump a fait et continue de faire actuellement avec cette augmentation réservée exclusivement aux Sud-Africain-es blanc-hes ?
SHARIF ALY : Merci. Leur sort change de jour en jour, et le fait que leur statut soit dans les limbes a créé davantage d'incertitude et d'ambiguïté dans leur vie. Et ils souffrent considérablement. Leur vulnérabilité augmente à un rythme effréné. En décembre, je me suis rendu en Jordanie et au Liban pour rencontrer nos équipes, discuter avec nos clients et mieux comprendre le travail qu'ils accomplissent — ainsi que les difficultés auxquelles ils sont confrontés. Malheureusement, leur vulnérabilité ne cesse de croître. On constate donc que des personnes qui avaient prévu de se réinstaller, de déménager et de trouver la sécurité se retrouvent en réalité avec moins de perspectives d'emploi, sans permis de travail et sans sécurité. En Jordanie plus particulièrement, on a constaté une augmentation du nombre de sans-abri, ce qui a conduit à une exploitation accrue. Les gens, en particulier les femmes, courent un réel risque d'exploitation sexuelle en échange de faveurs qui leur permettraient de survivre. Cela aggrave le traumatisme et les difficultés auxquels sont confrontés les réfugié-es et les personnes déplacées.
Prenons un autre exemple : après le retrait des forces américaines d'Afghanistan, les alliés afghans qui devaient venir aux États-Unis grâce à des visas d'immigrant spéciaux n'ont pas pu voir leur dossier traité et venir en Amérique. Ces personnes font partie des exceptions que la 9e Cour d'appel a exigé et que le Congrès exige que le gouvernement américain respecte : les personnes issues de minorités religieuses, celles dont la famille est réfugiée, et celles qui sont des alliées de guerre. Et pourtant, nous avons aujourd'hui un groupe d'Afghan-es dans un camp au Qatar qui attendent d'être réinstallé-es, et la rumeur veut qu'ils et elles soient envoyé-es en République démocratique du Congo, un pays avec lequel ils n'ont aucun lien, où ils n'ont aucune relation, où ils n'avaient pas l'intention de s'installer, et où sévit actuellement une grave épidémie d'Ebola.
Je veux simplement vous montrer qu'il y a là un véritable mépris pour l'humanité. Plus de 117 millions de personnes dans le monde sont aujourd'hui déplacées. Quarante-cinq millions d'entre elles sont des réfugiées. Les États-Unis accueillent une fraction de ces personnes dans leur pays, dans notre pays. Et ces personnes sont désormais livrées à elles-mêmes dans une société qui ne leur vient pas en aide.
AMY GOODMAN : Sharif Aly, nous tenons à vous remercier de votre présence parmi nous. Vous êtes président de l'IRAP, l'International Refugee Assistance Program, qui poursuit actuellement l'administration Trump en justice pour le démantèlement du programme américain d'accueil des réfugiés. Nous remercions également Lebohang Pheko, chercheuse principale et économiste politique au sein du groupe de réflexion Trade Collective, ainsi que professeure de pratique à l'Université de Johannesburg, qui s'adresse à nous depuis Johannesburg, en Afrique du Sud.
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La Coalition du Québec URGENCE Palestine dénonce un nouvel acte de piraterie du gouvernement israélien et demande la libération immédiate de tou.tes les Canadien.nes arrêté.es par Israël
Tiohtià:ke/Moonyang/Montréal, le 19 mai 2026. Quarante-huit (48) navires de la flottille internationale pour Gaza ont été arraisonnés dans les eaux internationales au large de Chypre. Une autre partie de la flottille avait déjà été interceptée dans les eaux internationales au large de la Crète dans la nuit du 28-29 avril dernier. 400 personnes, dont 11 des 12 des participant.es du Canada, sont détenues illégalement par Israël suite à ce nouvel acte de piraterie. Nous exigeons la libération immédiate de toutes les personnes arrêtées. De plus, celles-ci doivent être traité.es dignement et ne pas être soumis.es à la torture.
Tiré de Coalition du Québec URGENCE Palestine
La flottille Global Sumud a été rendue nécessaire du fait de l'inaction des gouvernements occidentaux qui tolèrent depuis plus de deux ans le blocus de Gaza. La société civile a pris le relais. Il s'agit là d'une tentative pacifique de ramener l'attention sur le génocide qui se poursuit à Gaza et d'acheminer une infime partie de l'aide humanitaire dont la population palestinienne de Gaza a cruellement besoin,
Cette action du gouvernement israélien est totalement illégale en vertu du droit international et le gouvernement canadien doit promptement demander des comptes au gouvernement israélien et prendre les sanctions qui s'imposent.
Nous joignons notre voix à celle de plus de 200 ancien.nes diplomates canadien.nes qui, dans une lettre ouverte du 15 mai dernier, demandent au gouvernement canadien de prendre des sanctions contre « des responsables gouvernementaux israéliens, des colons ou des organisations qui encouragent la violence contre les Palestiniens et la confiscation de leurs terres », de poursuivre les compagnies canadiennes qui soumissionnent pour des projets de construction de nouvelles colonies israéliennes en Cisjordanie, de suspendre l'Accord stratégique Canada-Israël et de réviser en profondeur l'Accord de libre-échange Canada-Israël.
À Gaza, en Cisjordanie, au Liban, en Iran et en Méditerranée, Israël se comporte en État voyou et doit être traité comme tel par la communauté internationale. Le gouvernement Carney ne doit pas tergiverser et se rendre complice, par son silence ou par la fourniture de munitions, d'un gouvernement coupable de crimes de guerre, de crimes contre l'humanité et même de génocide.
Nous exigeons également un embargo bilatéral immédiat sur tout transfert de matériel militaire (direct et indirect) et la fin de toute collaboration avec Israël dans le domaine de la « sécurité ».
Citation
« Toutes les personnes illégalement détenues par Israël suite à cet arraisonnement, y compris les 11 Canadien.nes, doivent être immédiatement relâchées. Le gouvernement canadien doit faire pression sur Israël pour obtenir leur libération et prendre immédiatement les sanctions qui s'imposent. » déclare Diane Lamoureux pour la Coalition du Québec URGENCE Palestine
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Négociation ouverte à McGill : Tous·tes invité·es à la table
Les 2 700 auxiliaires d'enseignement de l'Université McGill se sont livré·es à une chaude lutte contre leur employeur lors de la négociation de leur nouvelle convention collective au cours de l'année universitaire 2023-2024. Après 30 ans d'existence, l'Association of Graduate Students Employed at McGill (AGSEM), leur syndicat, est devenu le premier syndicat québécois d'envergure à négocier exclusivement selon les préceptes du open bargaining, soit « la négociation ouverte ».
Si le syndicalisme québécois traditionnel rejoint plusieurs principes de base de la négociation ouverte, la popularité croissante de cette stratégie et l'utilisation de cette nomenclature précise ont pris de l'ampleur dans le monde syndical nord-américain des quinze dernières années. Publié en 2023, le livre Rules to Win By des organisatrices syndicales et autrices Abby Lawlor et Jane McAlevey présente un portrait détaillé de la négociation ouverte. On y trouve des exemples concrets de luttes menées selon les préceptes qui lui sont associés.
Parmi les fondements de la négociation ouverte tels que présentés par Lawlor et McAlevey, on trouve la transparence la plus complète des communications syndicales au sujet de la négociation ; le fait d'éviter les pourparlers privés entre porte-paroles syndicaux et patronaux et, en particulier, une manière inhabituelle de composer le comité de négociation. D'ordinaire, un comité de négociation est formé d'une à cinq personnes, rarement plus. Le comité est généralement élu lors d'une assemblée générale et est composé prioritairement de membres de l'exécutif syndical ou de délégué·es. La négociation ouverte suppose, quant à elle, un comité de négociation très large, sur lequel l'ensemble des membres du syndicat sont appelés à présenter leur candidature. Or, tout le caractère exceptionnel de la formule de la négociation ouverte réside dans le fait qu'elle rend accessibles les rencontres de négociation à des personnes externes au comité de négociation.
En d'autres termes, la négociation ouverte engage une réelle démocratisation de chaque étape du processus de négociation : de l'adoption du cahier de demandes syndicales jusqu'à la ratification du contrat.
* * *
L'entrevue suivante avec les personnes organisatrices responsables de la négociation et de la mobilisation de AGSEM revient sur la négociation ouverte vécue par les auxiliaires d'enseignement de l'Université McGill.
Alex Pelchat : Pourquoi est-ce que le choix de la négociation ouverte semblait approprié pour votre syndicat en particulier ?
Kiersten Beszterda van Vliet : Notre syndicat a incorporé et développé l'utilisation de la négociation ouverte en souhaitant répondre à la question suivante : de quelle façon pouvons-nous réellement inclure les membres dans notre négociation ? L'analyse de nos défis comme syndicat nous amenait à réaliser que nous sommes un syndicat avec beaucoup de membres qui sont souvent désengagé·es ou trop occupé·es pour s'impliquer dans leur vie syndicale. Il fallait se demander : « que
nous faut-il pour l'emporter contre l'Université McGill ? », un employeur qui est habitué à des relations de travail traditionnelles avec des syndicats qui fonctionnent comme des guichets de services.
Emma McKay : Dès mon arrivée comme responsable de la mobilisation, j'ai voulu que chaque implication des membres soit significative pour elles et eux. Comment s'assurer que leur implication soit une réelle contribution, plutôt que simplement un sceau d'approbation ?
Nick Vieira : L'employeur, contrairement à nous, ne sait pas que l'on peut bâtir notre pouvoir sur l'implication des travailleuses et travailleurs. Notre réalité c'est qu'il y a 2 700 contrats octroyés par année aux syndiqué-es de AGSEM et que les auxiliaires font des tâches très différentes selon leur département universitaire. La négociation ouverte nous offrait la chance unique d'avoir des membres, certain·es que nous ne connaissions même pas, qui viendraient nous partager leur expertise sur leur travail. Ça s'est avéré être une richesse durant la négociation, d'ailleurs. Certaines personnes nous ont permis d'éviter des erreurs en partageant les spécificités de leur réalité au travail que nous ne connaissions pas auparavant.
A. P. : À quoi ressemblait une journée typique de négociation ouverte ?
N. V. : Le comité de négociation était composé de trois membres, aucun n'étant membre du comité exécutif. Tous les trois en étaient à leur première négociation. Nous avions un comité de soutien à la négociation qui s'occupait de toute la logistique de la négociation ouverte. Les membres de la base pouvaient signifier au comité de soutien à la négociation leur intérêt pour participer aux séances de négociation, en fonction de leurs disponibilités et de leurs champs d'intérêt, que ce soit le salaire ou les enjeux d'assurances.
Une option hybride a aussi été installée par des membres de notre syndicat afin que les représentant·es de l'employeur et les membres du syndicat puissent se joindre en ligne à la séance de négociation. En ligne ou en personne, une soixantaine de membres au total ont assisté à au moins une de nos séances de négociation.
A. P. : Quelles étaient les règles régissant la présence d'autant de membres ?
K. B. : Le comité de négociation coordonnait les questions et les interventions d'avance avec le membrariat du syndicat. Une structure prédéterminait les tours de parole.
N. V. : Durant les négociations, les membres présent·es et assis·es autour du comité de négociation utilisaient des cartons afin de communiquer en continu avec les membres du comité. Les membres de la base devaient également signer un code de conduite.
A. P. : Comment vos façons de négocier et de communiquer avec les membres ont-elles affecté la mobilisation des membres, incluant votre grève ?
E. M. : Nos pratiques de négociation ouverte, incluant la multiplication de communications très détaillées, nous ont permis d'obtenir notre mandat de grève.
Chaque membre avec un numéro de téléphone a été appelé au minimum une fois durant la négociation pour des conversations en profondeur sur la négociation et afin de bâtir des liens. Durant la semaine du vote de grève, nous avons effectué 800 appels en une semaine.
La participation a dépassé les attentes. C'était clair pour les membres : la grève allait aider la table de négociation.
A. P. : Quels ont été les effets de la négociation ouverte sur l'atteinte de votre entente ?
N. V. : Nous avons réussi ce qui semblait impossible dû au contexte politique et la négociation a beaucoup progressé dans le dernier droit, avec l'exercice de la grève.
K. B. : McGill avait l'intention de couper dans nos salaires pour contrer la hausse des frais de scolarité des universités anglophones, et ce n'est pas arrivé.
N. V. : Les augmentations négociées nous amèneront éventuellement très près du salaire moyen des auxiliaires d'enseignement du top 15 des universités canadiennes. Il s'agit d'une de nos plus grosses augmentations jusqu'à présent.
A. P. : Si vous aviez à choisir, la prochaine négociation serait-elle une négociation ouverte encore ?
E. M. : Tant et aussi longtemps que nous serons un syndicat mobilisé, c'est la seule façon de négocier. Ce fonctionnement était crucial pour nous mobiliser et les membres se sont senti·es réellement impliqué·es, et iels l'étaient. Les syndiqué·es ont conclu la négociation en pouvant se dire qu'iels avaient activement contribué au résultat. Le syndicat sera en mesure d'être actif en continu plutôt que de ne s'activer que pour les négociations.
K. B. : C'était ma troisième négociation et je considère que le positif de la négociation ouverte élimine les aspects négatifs, malgré le travail supplémentaire que cela demande. La négociation ouverte crée un effet d'entrainement ; c'est un outil de mobilisation.
* * *
En somme, il apparaît que l'expérience de la négociation ouverte 2024 de l'Association of Graduate Student Employed at McGill (AGSEM) fût concluante à maints égards. Souhaitons que d'autres syndicats emboîtent le pas et nous permettent d'apprendre à maîtriser davantage cette stratégie novatrice de négociation, qui, pour l'instant, semble donner des résultats à la hauteur de ses promesses.
Alex Pelchat et Cloé Zawadzki-Turcotte sont conseiller·es syndicaux à la CSN.
Photo : Cal Koger-Pease

Remontée du Parti québécois
Jusqu'en 2023, nombreuses étaient les personnes qui estimaient que le Parti québécois n'était, en définitive, que le parti d'une génération. Contre toute attente, le PQ a toutefois rebondi.
La partielle dans la circonscription de Jean-Talon, il y a un an, a certes constitué un point tournant, mais le processus de résurrection de la formation était déjà entamé bien avant, ce dont a témoigné la progression continue des intentions de vote à l'échelle nationale depuis le scrutin d'octobre 2022. Quelles sont les causes de ce succès, et quelle pourrait être sa portée ?
Déception face à un gouvernement désorienté
La première moitié du second mandat caquiste est caractérisée par une cascade d'échecs, de valses-hésitations et d'erreurs de jugement. Le gouvernement de François Legault entame maintenant l'automne 2024 avec un grave déficit de crédibilité dont il a été l'unique artisan.
Il serait trop long de dresser la liste complète des causes du mécontentement populaire envers la CAQ. Signalons l'incapacité du gouvernement à relever les grands défis de l'heure, mais aussi sa propension à les aggraver. Le délabrement des réseaux, tant en éducation qu'en santé et en services sociaux, la crise du logement, l'urgence climatique, la perte de biodiversité… Autant de terrains sur lesquels le pouvoir exécutif a montré son inaptitude.
Au chapitre des tergiversations, la saga du troisième lien est une pièce d'anthologie d'improvisation étatique ; elle passera à l'histoire comme exemple de la tendance d'un gouvernement à se discréditer lui-même. Plusieurs autres flottements ou virages abrupts ajouteront à cette sensation de composer avec un gouvernement qui se cherche : le tramway de Québec, la maternelle quatre ans, le Panier bleu, les maisons des aîné·es, etc.
Au comportement passif de la CAQ, il faut ajouter l'arrogance du Conseil des ministres, qui, en plus d'avoir pris plusieurs décisions impopulaires au mauvais moment, n'a pas su communiquer adéquatement leur raison d'être. Pensons à la hausse de salaire de 30 % aux député·es alors qu'on offre des miettes aux salarié·es du secteur public. À la subvention de cinq millions de dollars aux Kings de Los Angeles. À l'absolution donnée au ministre Éric Caire après le fiasco informatique à la Société de l'assurance automobile du Québec. À la vanité d'un Pierre Fitzgibbon prétendant échapper à tout conflit d'intérêts et n'ayant aucun compte à rendre sur ses parties de chasse au faisan.
La troisième voie en panne
Sur le plan programmatique, le néonationalisme autonomiste, qui a longtemps été un carburant du succès caquiste, connaît un essoufflement. D'aucuns constatent l'impasse dans la concession de pouvoirs pour le Québec de la part d'Ottawa. Actuellement, le faible rapport de force du Québec vis-à-vis du gouvernement fédéral étonne une quantité d'électeurs et d'électrices qui avaient cru aux promesses de la CAQ. Et quel aveu d'impuissance que la création, en juin, d'un comité d'expert·es chargé de trouver des façons d'accroître l'autonomie du Québec au sein de la fédération !
Inversement, les perspectives du Parti québécois sur l'émancipation nationale, quoique loin de faire l'unanimité, ont le mérite d'être claires et d'avoir du mordant. Revenons sur l'épisode révélateur du serment au roi, en 2022. Le trio de députés péquistes a su faire monter les enchères sur cet enjeu en affichant une fermeté inébranlable, au risque de ne pouvoir siéger à l'Assemblée nationale.
La détermination à tenir un référendum sur l'indépendance d'ici 2030, posture exigeante, voire risquée, participe évidemment de ce positionnement assumé, loin des hésitations et des atermoiements. Devant une CAQ dont l'autonomisme recèle désormais peu d'espoirs, le PQ offrirait une option de rechange revampée aux nationalistes en quête d'un statut fort pour le Québec.
Transfert du vote nationaliste
La plupart des spécialistes en analyse de sondages signalent un phénomène de vases communicants entre les intentions de vote pour la CAQ et le PQ. Un électorat nationaliste, ayant temporairement trouvé refuge à la CAQ parce qu'échaudé par les turpitudes péquistes de la période 2014-2020, effectuerait progressivement un retour au bercail.
Ce phénomène s'inscrit plus largement dans une redéfinition du nationalisme québécois depuis au moins 17 ans, processus dont le PQ a été tantôt l'artisan, tantôt le bénéficiaire. Selon plusieurs politologues ayant étudié les réalignements électoraux des dernières décennies, cette dynamique a fini par créer un nouvel axe majeur de polarisation en politique québécoise, aussi fort que le clivage gauche/droite ou la dichotomie fédéralisme/souverainisme. Sur ce nouvel axe de l'identité nationale qui met en opposition des conceptions très clivées, la CAQ et le PQ présenteraient plusieurs similitudes, ce qui expliquerait leur porosité relative.
Un examen des engagements péquistes sur les thèmes identitaires suggère que le PQ prétend mieux réussir (sans rompre avec ce que vise la CAQ) dans les dossiers qui sont si chers à la CAQ : laïcité, immigration, langue française et souveraineté culturelle. Le PQ chasse sur les mêmes terres que la CAQ, et le fait en offrant une certaine continuité, en ce sens que ses propositions apparaissent plus naturelles, aux yeux d'un électorat caquiste, que celles du Parti libéral du Québec ou de Québec solidaire.
Autre élément significatif, le facteur Paul St-Pierre Plamondon. Jusqu'ici bien servi par sa franchise et sa constance, le chef du PQ incarnerait une certaine fraîcheur et offrirait un message crédible, fondé sur une communication sérieuse et rigoureuse, non dénuée de pédagogie. Il n'est pas seul à contribuer au rajeunissement de la bannière péquiste ; la base militante du parti s'est renouvelée, de sorte que le PQ parvient, chemin faisant, à se départir de son image de parti de boomers attaché·es à ses avancées glorieuses datant d'un autre siècle.
Pour une partie de l'électorat caquiste brûlant d'envie de tourner le dos à la formation de François Legault, le PQ apparaîtrait comme un choix compréhensible, préférable à Québec solidaire, dans la mesure où QS serait perçu, lui, comme plus radical, trop associé aux grands centres et aux jeunes, multiculturel (comme sa députation), et ouvert à l'immigration et à la diversité.
Un système partisan qui tient bon ?
Au printemps et au début de l'été 2024, les intentions de vote en faveur du PQ ont connu un plafonnement, autour de 34 %. En supposant que la popularité du PQ se maintienne à ce plateau, comment entrevoir la portée électorale d'une telle performance ?
À la mi-juillet, date de tombée du présent article, il semble que la CAQ soit parvenue à stopper l'hémorragie de ses intentions de vote. Le parti n'a pas souffert d'un transfert massif de cadres ou d'élu·es vers le PQ ou le PLQ. Le bureau du premier ministre continue d'avoir la main haute sur le parti, tout en ayant le privilège de s'appuyer sur l'appareil d'État. La CAQ parvient encore, jusqu'ici, à satisfaire des clientèles électorales à la fois déçues du PLQ et hostiles à l'indépendance. Pour assister à un véritable réalignement électoral en 2026, il faudrait que la CAQ connaisse une débandade, des scissions, ou une véritable crise.
Ces observations s'inscrivent dans la logique d'un système partisan caractérisé par la division entre quatre partis parlementaires et un cinquième qui veut faire son entrée à l'Assemblée nationale, le Parti conservateur du Québec. Sauf erreur, la société québécoise désire pouvoir compter longtemps sur cet éventail d'options partisanes. Cet éclatement fait en sorte que, jusqu'à nouvel ordre, bon nombre des bastions traditionnels des partis arrivant en troisième ou quatrième place dans les sondages (notamment ceux du PLQ et de QS) pourraient tenir bon.
Cet éclatement en quatre partis n'est donc pas sur le point de disparaître, d'autant plus que le PLQ doit se doter en 2025 d'un nouveau chef, ce qui devrait en principe lui redonner une meilleure combativité et constituer un atout pour la compétition électorale. Par ailleurs, le fractionnement en quatre partis rend plus difficile la formation d'un gouvernement majoritaire. Cette dynamique était déjà à l'œuvre lors des élections de 2012, quand le PQ a pris le pouvoir avec 54 sièges et 32 % des suffrages.
À deux ans des élections, tout peut encore arriver. Mais parions qu'une fois de plus, les résultats d'octobre 2026 montreront les limites du mode de scrutin uninominal à un tour.
Philippe Boudreau est professeur de science politique au Collège Ahuntsic.
Illustration-montage : Anne-Laure Jean

Révolution québécoise : une revue « pour l’établissement d’un véritable socialisme »
Dans les années 1960, en Occident, de nombreux mouvements contestataires sont réunis sous l'appellation de Nouvelle gauche. Cette dernière désire renouveler l'analyse marxiste, tout en introduisant des pratiques militantes originales. Au Québec, plusieurs groupes s'inscrivent dans cette mouvance et cherchent une voie d'émancipation sociale, culturelle et économique. C'est le cas de l'équipe de Révolution québécoise, qui joue un rôle central dans la discussion radicale avant que ses dirigeants ne rejoignent le Front de libération du Québec à l'automne 1965.
En juin 1960, le Parti libéral du Québec de Jean Lesage remporte les élections provinciales, mettant fin au règne de plus de quinze ans de l'Union nationale. Le nouveau gouvernement introduit plusieurs mesures progressistes, notamment la restructuration de l'éducation, de la santé et des affaires sociales que l'État prend dorénavant en charge plutôt que l'Église catholique. Sur le plan économique, les libéraux appuient la consolidation de la bourgeoisie francophone au Québec, tout en procédant à certaines nationalisations, dont celle de l'électricité en 1962. Pourtant, déjà à l'époque, certain·es militant·es trouvent ces actions insuffisantes. Les plus radicaux soulignent que le progrès du Québec ne dépend pas du développement d'une bourgeoisie nationale, mais doit plutôt viser l'émancipation des masses ouvrières. Leurs réflexions tentent d'arrimer l'indépendance du Québec et la libération de son peuple, dont on trouve une première formulation dans la Revue socialiste (1959). Son directeur, Raoul Roy, affirme : « Seul l'établissement, par l'outil socialiste, d'une république souveraine, parce que seul le socialisme affranchit des chaînes capitalistes et de l'oppression nationale, émancipera le Québec du joug des colonialistes et de l'expansionnisme impérialiste du capital étranger. » [1]
Dans ce contexte, diverses organisations émergent, dont le Rassemblement pour l'indépendance nationale (RIN, 1960-1968) et le Front de libération du Québec (FLQ, 1963-1972), ainsi que des revues comme Parti pris (1963-1968) et Révolution québécoise (1964-1965). [2] Cette dernière est issue de la rencontre entre Pierre Vallières et Charles Gagnon, deux jeunes intellectuels déçus des publications existantes. À la différence de l'étapisme promu par Parti pris (indépendance d'abord, socialisme ensuite), la revue Révolution québécoise adopte une position fondamentalement marxiste, affirmant dans sa présentation liminaire : « La sécession en elle-même est une mesure à combattre, si elle n'est pas nécessitée par l'établissement au Québec d'une économie de type socialiste. » [3] La revue défend ainsi l'indépendance seulement si elle est réalisée par les prolétaires québécois·es dans l'optique de leur libération et de l'instauration d'un régime socialiste. La question de la lutte des classes est au cœur des huit parutions que connaît la revue jusqu'en avril 1965, tout comme la volonté de lier la théorie et la pratique révolutionnaire.
« Abolir l'exploitation de l'homme par l'homme »
À l'été 1964, lorsque Pierre Vallières décide de lancer Révolution québécoise, il est déjà connu en tant que secrétaire général du Syndicat des journalistes de Montréal (affilié à la CSN), leader de la grève en cours à La Presse et ancien collaborateur de la revue Cité libre. Charles Gagnon, quant à lui, est chargé de cours à l'Université de Montréal et a déjà publié quelques textes. Grâce à leur stature et à un climat social favorable, la revue exerce un certain attrait, dont témoigne la présence de Pierre Vadeboncœur dans ses pages. La revue se distingue par son intransigeance, qui lui donne sa saveur et son intérêt. À une époque marquée par un nationalisme québécois censé rassembler tous les groupes de la société, il n'est pas bienvenu de souligner que la bourgeoisie québécoise travaille pour son propre intérêt et qu'elle est pratiquement aussi nuisible aux classes ouvrières que la bourgeoisie anglo-canadienne. Vallières précise : « Les travailleurs ne doivent avoir aucun scrupule à exploiter à leur profit et au maximum les compétitions très vives qui existent entre les capitalistes canadian et les capitalistes québécois. […] Le Québec demeurera l'appendice pauvre d'un système qui couvre la moitié du monde et qui favorise l'exploitation du plus grand nombre possible de pays au profit des actionnaires américains et de leurs amis, tant que la bourgeoisie québécoise conservera l'initiative de l'affirmation nationale. » [4]
Afin de participer au développement d'un mouvement révolutionnaire au Québec, la revue prône un travail d'éducation en vue de développer une conscience de classe antagonique et la formation d'un parti socialiste québécois axé sur la lutte contre le capital. « La propagande et l'organisation sont les deux jambes de la révolution en marche. » [5] Pour ce faire, l'équipe déploie un effort visible de documentation des luttes ouvrières en cours, par exemple la grève de Bellerive Veneer and Plywood (Mont-Laurier), les luttes dans le secteur du textile ou le conflit à La Presse. Charles Gagnon, actif dans le mouvement étudiant, critique le manque de vision de celui-ci. La revue sollicite aussi le modèle de Cuba, où une révolution populaire a renversé la dictature pro-américaine et instauré un régime socialiste très dynamique. L'idée générale qui habite la revue est la suivante : se lier avec les travailleur·euses en documentant leurs luttes, utiliser celles-ci comme exemples pour faire comprendre le système d'exploitation et la nécessité de son dépassement, et encourager l'organisation révolutionnaire en s'inspirant de modèles internationaux. En somme, il faut passer d'une révolution tranquille à une révolution active.
Du Mouvement de libération populaire à la lutte armée
En plus de ses réflexions, l'équipe de Révolution québécoise participe à l'organisation politique concrète. En mars 1965, elle intègre un comité de coordination des mouvements de gauche comprenant Parti pris, le Parti socialiste du Québec, la Ligue socialiste ouvrière et plusieurs autres regroupements. Durant le printemps et l'été, le projet d'alliance se cristallise et plus de 150 personnes adhèrent au Mouvement de libération populaire (MLP). Alors que Révolution québécoise cesse ses activités en avril 1965 en raison de difficultés financières, ses dirigeants s'impliquent dynamiquement dans la nouvelle organisation. Vallières indique : « C'est dans cette perspective d'action directe que l'équipe de Révolution québécoise se joint à celle de Parti pris, moins pour écrire dans la revue que pour agir à partir du mouvement suscité par elle. » [6] Malheureusement, la formation éprouve des difficultés de deux ordres : d'abord, elle peine à recruter au-delà de ses premier·ères adhérent·es, ensuite, elle n'arrive pas à choisir entre le travail de masse et l'action avant-gardiste. De fait, la plupart des militant·es du MLP sont attiré·es soit par les grandes organisations existantes, soit par la lutte armée. En mars 1966, la majorité des membres du MLP rejoignent le Parti socialiste du Québec, alors que Vallières et Gagnon ont déjà intégré le FLQ.
Charles Gagnon explique dans le texte Violence, clandestinité et révolution (juin 1966) [7] que la lutte armée est nécessaire afin de provoquer un durcissement du pouvoir qui révélera aux travailleur·euses sa véritable nature. Le prolétariat sera ainsi poussé à la révolte, dont le FLQ pourra prendre la direction afin de mener à terme le processus révolutionnaire et instaurer le socialisme. Après les attentats et la répression, cette stratégie échoue, ce dont conviennent Vallières et Gagnon à l'hiver 1972, le premier choisissant d'appuyer le Parti québécois, le second de lancer l'organisation marxiste-léniniste EN LUTTE !. Ainsi, c'est Charles Gagnon qui renoue avec le projet initial de Révolution québécoise, faisant écho aux desseins d'un syndicaliste qu'il interviewait en février 1965 : « Lorsqu'on va se battre systématiquement pour les travailleurs, ils vont retrouver leur dignité et le sens de leurs responsabilités et à partir de là, nous pourrons construire une société nouvelle à la mesure des travailleurs, faite pour eux et dirigée par eux. » [8]
[1] « Propositions programmatiques de la Revue socialiste », Revue socialiste, no 1 (printemps 1959), page 21.
[2] Tous les numéros de Révolution québécoise sont disponibles en version numérisée. En ligne : https://archivesrevolutionnaires.com/documents-numerises
[3] « Présentation », Révolution québécoise, no 1 (septembre 1964), page 5.
[4] VALLIÈRES, Pierre. « Le nationalisme québécois et la classe ouvrière », Révolution québécoise, no 1 (septembre 1964), pages 18-19.
[5] ROCHEFORT, Jean. « Socialisme et sécession », Révolution québécoise, no 1 (septembre 1964), page 39.
[6] VALLIÈRES, Pierre. « Pour l'union de la gauche », Parti pris, vol. 2, nos 10-11 (juin-juillet 1965), page 103.
[7] Disponible dans GAGNON, Charles. Écrits politiques, vol. 1, Montréal, Lux, 2006, pages 11-30.
[8] « Vers une conscience de classe », Révolution québécoise, no 6 (février 1965), page 17.
Alexis Lafleur-Paiement est membre du collectif Archives Révolutionnaires.
Photo : Archives révolutionnaires

ChatGPT. Pour une résistance collective en enseignement
L'irruption de ChatGPT à la fin 2022 a bouleversé le milieu de l'enseignement, en offrant aux étudiant·es une possibilité de tricherie clé en main et difficile à prouver par les enseignant·es. Comment politiser et collectiviser la résistance ?
S'il est vrai qu'on peut trouver des usages positifs à ChatGPT, y compris dans le monde de l'éducation, dans l'ensemble, les membres de la profession s'accordent pour dire que cette intelligence artificielle générative est venue alourdir, compliquer et dégrader le travail d'enseignant·e. Alourdir, parce que les cas de tricheries se multiplient, au point où il est parfois nécessaire de revoir en profondeur les évaluations ; compliquer, parce qu'une requête sur un moteur de recherche ne permet plus de découvrir la source originale du plagiat, ce qui demande de recourir à des stratégies moins éprouvées ; dégrader, parce que les profs font face à un nombre grandissant de textes générés artificiellement, ce qui entraîne une perte de sens au travail. De fait, le travail des profs ne devrait pas être d'amener les étudiant·es à « produire du texte », mais de les aider à développer et exprimer leur pensée.
Les rencontres à caractère pédagogique sur le sujet abondent. Les conseiller·es en technologies de l'information, généralement adeptes convaincu·es du solutionnisme technologique, voient bien que dans ce cas-ci leur jovialisme serait déplacé, mais ont peu de stratégies satisfaisantes à proposer en retour. Quant aux directions, elles « entendent » et « comprennent », mais ont elles aussi peu à offrir pour appuyer concrètement les personnes enseignantes.
Une complicité institutionnelle à interroger
Pourtant, ces administrations sont davantage impliquées dans l'assaut de ChatGPT qu'elles-mêmes semblent le réaliser. De fait, ChatGPT est une création d'OpenAI, dont 49 % du capital est détenu par Microsoft. Or, de nombreux collèges et universités du Québec (sans parler de l'administration publique) font affaire avec Microsoft, qui occupe depuis longtemps une position dominante dans le domaine
de la bureautique [1]. Depuis des décennies, les employé·es utilisent la suite Office (Word, Excel, PowerPoint, Outlook, etc.) à des fins professionnelles. Plus récemment, les milieux de travail ont adopté OneDrive (stockage de fichiers par l'infonuagique), Teams (travail en collaboration et visioconférence) et… ChatGPT.
Ainsi, dans le cadre de leur partenariat d'affaires avec Microsoft, non seulement les institutions d'enseignement rendent ChatGPT disponible à toute leur communauté (y compris les étudiant·es) [2], mais elles contribuent aux revenus d'une entreprise dont l'une des applications vient fragiliser la mission même de l'institution.
Les organisations syndicales en éducation devraient exposer cette situation et mettre les administrations face à leurs contradictions : comment peut-on prétendre avoir des politiques de « tolérance zéro » à l'égard du plagiat tout en contribuant au succès d'une intelligence artificielle bâtie sur le pillage généralisé des connaissances et des productions culturelles ? Comment promouvoir l'excellence académique tout en rendant disponible un outil permettant de baratiner sur n'importe quel sujet ?
Il est envisageable d'aller plus loin dans les revendications. Dans la mesure où les ententes que les institutions prennent avec Microsoft ont des impacts considérables sur nos conditions de travail, ces ententes peuvent-elles légitimement demeurer confidentielles ? Quelles garanties a-t-on, par exemple, que les documents déposés sur OneDrive ne sont pas utilisés pour nourrir les intelligences artificielles de l'entreprise ? Alors que des médias d'information et des auteurices poursuivent OpenAI et Microsoft pour non-respect du droit d'auteur, qu'en est-il des plans de cours, des questions d'examens et des diaporamas du corps enseignant ?
Quels gains possibles ?
On pourrait objecter que la portée de ces revendications est limitée. En supposant que les directions de collèges et d'universités reconnaissaient cette contradiction intenable, en quoi cela contribuerait-il au recul de ChatGPT ? Même si ChatGPT était retiré des ententes entre Microsoft et les institutions d'enseignement, l'application serait tout de même disponible ailleurs (sans parler de celles des concurrents !). Alors, qu'y aurait-il de gagné au final ? Et de toute manière, est-il réaliste d'espérer la disparition de cette IA générative ? Plusieurs éléments peuvent être rétorqués ici.
Tout d'abord, une lutte collective doit s'articuler autour de revendications concrètes pour porter ses fruits. Comme expliqué plus tôt, pour le moment, la réponse à ChatGPT est peu sortie du paradigme individuel ou pédagogique. Il est important que les enseignant·es fassent de cet enjeu une question politique. Une telle démarche critique permet d'interpeller nos administrations sur leur rôle dans le développement de ChatGPT. Même si ces questionnements relèvent partiellement de la sphère du symbole, ils peuvent contribuer à politiser l'enjeu et à orienter les batailles à venir.
Ensuite, dans une perspective à moyen terme, une mobilisation autour de ces critiques permet de mettre en lumière un problème plus vaste et profond, à savoir la dépendance de nos administrations publiques à l'égard d'outils informatiques appartenant à une entreprise privée en situation de monopole. L'informatique et le numérique occupent une place si centrale dans les emplois d'un si grand nombre de gens, il est inconcevable que nous ayons si peu de contrôle sur ces outils. C'est ici que les logiciels libres devraient entrer en scène. Il faut revendiquer ce que Michel Bauwens appelle des « partenariats public-commun », à savoir des alternatives libres financées par la puissance publique [3].
Enfin, de telles batailles peuvent contribuer à la remise en cause du fatalisme qui accompagne souvent l'entrée en scène de ces technologies (le fameux « on n'arrête pas le progrès »). Les golden boys des technos ont souvent tendance à envahir un secteur en le faisant financer à perte par des fonds d'investissement de capital-risque pendant de nombreuses années. C'est lorsque la compétition est écartée que les investisseurs commencent à demander des comptes. OpenAI mise sur la résignation qui résulte de ce type de grand déploiement et espère qu'on tiendra pour acquis que ChatGPT est là pour de bon. Mais est-ce bien le cas ?
L'IA n'est pas aussi puissante qu'on le croit
Les technologies ne sont jamais développées dans l'abstrait : elles reposent sur des bases matérielles, et lorsqu'elles sont mises en place par des entreprises privées, elles relèvent d'un modèle d'affaires. Or, je suis d'avis que la démonstration de la rentabilité, de la viabilité, voire de l'utilité de ChatGPT (et d'autres formes d'IA) n'est pas encore faite [4]. Concrètement, qu'est-ce qui peut permettre des revenus durables pour ChatGPT ? Certainement pas les travaux d'étudiant·es générés gratuitement – et même si cet usage devenait payant, il n'est pas évident qu'une infrastructure aussi lourde et coûteuse serait rentable par cette seule voie. La bureautique que déploie Microsoft dépend d'ententes à l'échelle industrielle : dans le cas de ChatGPT, il s'agit de proposer à des entreprises et organisations de réduire les coûts de main-d'œuvre en remplaçant des employé·es par de l'IA générative.
Ici aussi, ces transformations ne doivent pas être tenues pour acquises : il est possible d'y résister par de vigoureuses campagnes syndicales. Celles-ci ne doivent pas entretenir la peur à l'égard d'une technologie aux apparences omnipotentes qui viendra disposer de nos emplois, mais au contraire montrer que l'IA ne sera jamais intelligente et que la relation humaine qui se trouve au cœur de l'éducation ne pourra être remplacée sans une dégradation dramatique de l'enseignement.
Le modèle d'affaires de ChatGPT est plus fragile qu'il n'y paraît : alors que les revenus sont encore loin d'être assurés, les coûts sont gigantesques. Les opérations de l'IA générative ont une empreinte écologique énorme (une autre avenue de contestation !), les bases de données doivent régulièrement être remises à jour, les poursuites pour violation du droit d'auteur pourraient réduire la propension d'OpenAI à aller puiser de l'information de qualité là où elle l'entend. Il est encore possible de stopper cette intrusion tout en ouvrant un front de lutte plus vaste en vue d'une réappropriation collective de nos outils informatiques de travail.
[1] Voir Yannick Delbecque, « Microsoft. Adopter, étendre, anéantir », À bâbord !, no 92, été 2022. Disponible en ligne.
[2] À partir du site copilot.microsoft.com, on peut se connecter avec son compte institutionnel et ainsi avoir accès aux fonctions avancées de l'IA de l'entreprise, dont ChatGPT.
[3] En France, on a fait des avancées intéressantes à ce sujet. Voir https://portail.apps.education.fr
[4] Les analyses d'Edward Zitron sont à ce titre très éclairantes. Voir par exemple « Sam Altman is Full of Shit » (21 mai 2024) et « Silicon Valley's False Prophet » (11 juin 2024) sur le site wheresyoured.at
Illustration générée par Open Art. N° 3fIWNjA0. Consigne : Illustre-moi la mort de Chat GPT.
Pour aller plus loin
Consulter le rapport du comité école et société de la FNEEQ-CSN, « Intelligence artificielle en éducation », mai 2023. Disponible sur fneeq.qc.ca
Lire le numéro 31 des Nouveaux Cahiers du Socialisme, « L'intelligence artificielle. Mythes, dangers, désappropriation et résistances », (hiver 2024).

Grève sociale dans le communautaire : écoeuré·es d’être méprisé·es
L'OPDS existe depuis 1980 et a toujours fait de la défense des droits à l'aide sociale son cheval de bataille. Avec les années, la lutte par des actions d'éclat est devenue notre façon de faire pour reprendre un espace public où les personnes à l'aide sociale et en situation de pauvreté sont invisibilisées. En juin 2023, lors de l'assemblée annuelle des militant·es de l'OPDS, nous avons voulu mettre encore plus de pression en mobilisant les groupes communautaires et de la société civile pour une grève sociale d'une semaine qui s'est tenue en avril 2024.
Pour nous, la grève sociale, c'est d'abord se battre tous les jours pour survivre. C'est une guerre contre la misère en général. On le fait pour être pertinent·es et cohérent·es, dans une optique de liberté et de solidarité. C'est une façon de conserver notre mémoire collective dans une perspective de transformation sociale.
Pourquoi continuer à faire le choix des actions directes ? Les personnes pauvres ne sont pas une priorité, ni pour les gouvernements qui se succèdent, ni pour les médias de masse complaisants. Dans ce contexte et avec peu de moyens financiers, nous jugeons ne pas avoir d'autre alternative que d'utiliser notre nombre, de faire les guêpes et de piquer là où ça peut faire mal à répétition. Malheureusement, nous devons aussi nous battre pour que notre existence soit reconnue, socialement et politiquement.
Le discours culpabilisant du gouvernement et des différents partis politiques à propos des personnes pauvres montre bien que nous ne serons jamais une priorité. En 44 ans d'existence, nous avons essayé de rencontrer les élu·es, sans succès. Le système économique broie du pauvre pour faire du profit et le gouvernement continue de se faire balader, quelle que soit sa couleur politique. Pour nous faire entendre, il ne nous reste que de prendre la rue et de déranger les puissant·es là où ils et elles sont. Les manifestations d'envergure et les occupations peuvent avoir leurs effets. Mais comment faire pour que cela soit durable et créer une véritable force de frappe ?
C'est ainsi qu'au lieu d'être une poignée de guêpes, nous avons pensé inviter des groupes et des regroupements à créer un essaim avec l'OPDS et à piquer à répétition, pendant une semaine entière, partout au Québec, ceux et celles qui causent nos maux. Nous avons voulu augmenter notre poids, notre nombre et la portée de nos actions. Nous voulions aussi participer à créer un mouvement où les combats et les groupes se solidariseraient les uns avec les autres. Nous étions un peu en mode test. D'autres guêpes nous suivraient-elles ?
Nous croyons qu'avec la déresponsabilisation croissante de l'État et ses tentatives grandissantes de contrôle des discours progressistes (comme l'a montré le projet de loi 57 sur la protection des élu·es), les organismes en action communautaire autonome et en défense des droits sont essentiels. Depuis la pandémie, les problèmes d'isolement, d'augmentation de la détresse psychologique, de faim, de manque de logements et de revenus d'une partie grandissante de la population s'accumulent. Le communautaire, malgré ses faibles moyens, se retrouve à pallier le rôle de l'État désengagé dans les services sociaux. Les personnes que nous recevons sont de plus en plus en détresse. Dans ce contexte, notre rôle est encore plus crucial. Raison de plus pour se regrouper et monter au front de façon bruyante, colorée, visible et solidaire !
En route vers la grève !
Nous avons discuté à l'interne des moyens d'agir à notre disposition ainsi que des moyens que nous avons utilisés pour augmenter notre pouvoir d'action. Il nous restait seulement à dresser un calendrier de mobilisation, discuter avec les groupes et inclure ceux qui partageaient notre vision dans notre processus. Nous nous sommes donc quitté·es, serein·es, pour la période de fermeture estivale de l'OPDS.
En septembre, nous avons lancé un large appel sur notre site Internet. Nous avons invité des centaines de groupes par téléphone et par courriel jusqu'en novembre 2024. Ensuite, cinq grandes rencontres d'organisation ont eu lieu au local de l'OPDS et en ligne, de novembre 2023 à avril 2024.
Ce qui nous a liés organiquement dès le départ, c'est notre sentiment fort et partagé de ras-le-bol. On avait envie de donner un coup de semonce pour dénoncer nos conditions de vie avec nos membres. Nous avons choisi une structure autogestionnaire : régions et groupes étaient invité·es à s'auto-organiser et à prendre part à la semaine avec leurs couleurs, moyens et possibilités. Sous le thème général de la lutte à la pauvreté, nous avons trouvé un nom et créé une identité visuelle à la campagne : « Écoeuré·es. d'être méprisé·es : Ensemble vers la grève sociale ! »
Des groupes de travail ont collaboré entre le 29 novembre et le début de la grève sociale, les plus proactifs étant le comité de mobilisation, qui a continué à prendre contact avec des groupes et qui a donné des ateliers sur notre initiative, et le comité communications, qui a œuvré à faire un usage fructueux de notre identité visuelle et des réseaux sociaux pour pallier le désengagement grandissant des médias traditionnels en lien avec les luttes sociales et à la pauvreté en particulier.
Des groupes d'organisations régionaux (le plus notable étant celui du Bas-Saint-Laurent), ainsi que des groupes de travail par journée de grève ont également travaillé d'arrache-pied pour s'approprier les thématiques et mettre en place des modalités de grève personnalisées ou créer des calendriers d'actions à la fois efficaces et à l'image de leurs membres. En définitive, ce sont 123 organismes de base et regroupements communautaires, militants, citoyens ou syndicaux qui ont appuyé notre campagne ou qui s'y sont activement impliqués dans onze régions administratives québécoises sur 17 !
Luttes et perspectives futures
Le dernier Plan d'action gouvernemental visant la lutte contre la pauvreté et l'exclusion sociale n'est pas à la hauteur de nos attentes, malgré le fait que le gouvernement se targue d'avoir effectué une consultation vaste et inclusive pour le produire. Également, cela fait bientôt deux ans que nous attendons un changement de la loi d'aide sociale, promis par la ministre de la Solidarité sociale et de l'Action communautaire.
Devant ce sombre tableau, nos cinq revendications sont toujours d'actualité. Conjoncture économique et sociale oblige, ces dernières seront probablement reconduites. Nous nous organisons déjà avec nos allié·es pour une édition à l'automne 2025, qui, nous l'espérons, mobilisera encore plus efficacement. Si la grève sociale de 2024 était une répétition générale, nous souhaitons frapper encore plus fort en 2025.
Hind Fazazi et Marie-Christine Latte sont militantes à l'Organisation populaire des droits sociaux (OPDS).
Visuels : OPDS
BILAN DE LA GRÈVE
GAINS :
Excellente réponse du communautaire bien que notre campagne était horizontale et grassroots.
Diversification de nos réseaux et nouveaux contacts pérennes entre les groupes des différentes régions du Québec.
Apprentissage de nouvelles formes d'actions par des groupes traditionnellement moins présents dans la rue et diversité des activités proposées (films, soupers, discussions, etc.).
Solidarité financière des groupes et peu de frais encourus.
DIFFICULTÉS :
Difficulté à participer pleinement, pendant la semaine entière.
Tensions entre diverses façons de s'organiser (horizontale et verticale).
Répartition démocratique des tâches en respectant les réalités des groupes.
Peu de participation des membres de la base (effets postpandémie, isolement, pauvreté, itinérance, hausse du coût de la vie, etc.).
Difficulté à trouver des dates communes.
Faible participation des syndicats dans la conjoncture post-Front commun.
Contactez−nous, impliquez−vous, invitez vos groupes à le faire !
SITE : www.grevesociale.com
FB : ÉcoeurÉs d'être méprisÉs : Ensemble vers la grève sociale
IG : ecoeureesdetremeprisees

Logement social : des leçons européennes d’ambition
Le 29 et 30 mai derniers ont eu lieu les Journées d'étude « Perspectives internationales sur le logement social et communautaire » au Palais des congrès de Montréal. Près de 400 acteur·rices du milieu québécois de l'habitation se sont réuni·es pour s'inspirer de modèles de financement éprouvés à l'international et repenser le système québécois pour le rendre plus performant, plus résilient et garantir sa pérennité.
Face à la pénurie aiguë de logements sociaux au Québec, comment pouvons-nous construire davantage, loger plus de personnes et garantir l'abordabilité à long terme ? La réponse réside concrètement dans le financement, car pour développer des milliers de logements année après année, ce sont des milliards de dollars qui seront nécessaires annuellement. Comment y parvenir ? C'est la question à laquelle les Journées d'étude ont tenté de répondre.
Organisées par un comité de partenaires issus du milieu de l'habitation communautaire québécois [1], ces journées d'étude se sont déroulées en deux temps. La première journée a donné la parole à des expert·es du Danemark, de la France et de l'Autriche venu·es présenter des modèles de financement permettant à ces trois États d'atteindre 20 % (et même plus) de logements sociaux et communautaires sur leur territoire. Des expert·es québécois·es issu·es de divers secteurs ont ensuite partagé leur vision pour le Québec en réfléchissant aux leçons tirées des présentations des modèles européens. La deuxième journée a rassemblé une cinquantaine de représentant·es des principales parties prenantes du secteur de l'habitation du Québec. L'objectif était de réfléchir plus concrètement aux orientations clés et à des pistes d'action communes pour mettre en place un système de financement québécois en mesure d'atteindre la cible de 20 % de logements sociaux et communautaires.
Pourquoi organiser ces Journées d'étude ?
Alors que plusieurs pays de l'OCDE ont atteint la cible de 20 % de logements sociaux sur leur territoire, ceux-ci ne représentent que 4,3 % de l'ensemble du parc immobilier au Québec, un pourcentage qui ne cesse de reculer depuis quelques années. Pourtant, les besoins en matière de logement sont immenses et ne feront qu'augmenter alors que l'abordabilité de l'immobilier est en chute libre. Si on veut sortir de la crise qui affecte un nombre grandissant de foyers et loger les 173 000 ménages qui ont des besoins impératifs en logement, des mesures structurantes et ambitieuses doivent être mises en place. Actuellement, les sources de financements (lorsqu'elles existent) sont dispersées et insuffisantes, ce qui pose des obstacles majeurs au développement et à la planification à long terme.
Face à ce constat et compte tenu de l'existence de modèles alternatifs ayant fonctionné en France, au Danemark et en Autriche (malgré des limites et des imperfections), nous nous sommes demandé comment ces systèmes de financement génèrent une production soutenue et croissante de logements sociaux tout en entretenant une étroite collaboration avec l'État. Pour répondre à cette question, une étude d'envergure commandée par la FOHM réalisée par la chercheuse Marie-Sophie Banville a détaillé ces trois modèles. Une délégation s'est également rendue en Europe pour poursuivre les apprentissages et aller à la rencontre des acteur·rices communautaires œuvrant pour le développement du logement social dans ces trois pays.
À leur retour au Québec, il était temps pour le comité de passer à l'offensive tant sur le plan de la réflexion stratégique que de la mobilisation du secteur dans son ensemble. Bien que l'objectif d'atteindre 20 % de logements sociaux et communautaires puisse paraitre ambitieux, il reste accessible et à la portée du Québec. Les Journées d'étude s'inscrivent dans cette optique : rassembler des acteur·rices de tous les secteurs (financiers, communautaires, institutionnels, etc.) pour leur présenter des mesures innovantes et poser les bases d'un vaste chantier pour revitaliser le financement du logement social dès maintenant.
Faits saillants des modèles européens
Les modèles français, danois et autrichiens ont retenu notre attention pour trois raisons majeures : leur résilience (c.-à-d. leur autonomie face aux fluctuations économiques et politiques), leur étanchéité (c.-à-d. leur capacité à retenir la majorité des investissements initiaux) et leur ampleur. À l'instar du modèle québécois, le secteur du logement social dans ces pays est largement porté par des organismes à but non lucratif, ce qui laisse croire que plusieurs mécanismes financiers pourraient être répliqués au Québec. Alors que celui-ci compte actuellement plus de 160 000 logements à but non lucratif, ce nombre serait beaucoup plus important si, toute proportion gardée, nous avions suivi les modèles français (675 000 unités), danois (813 000 unités) et autrichien (912 000 unités). Sans entrer dans les détails de chacun de ces modèles, voici quelques mesures saillantes :
En France, malgré des ralentissements économiques importants, le parc immobilier non lucratif a continué son expansion grâce à des outils financiers robustes et uniques qui permettent aux développeurs immobiliers de construire en toutes circonstances. Parmi ceux-ci, on retrouve un compte d'épargne fiscalisé appelé le Livret A. S'apparentant au Compte d'épargne libre d'impôt (CELI), le Livret A génère un volume de liquidités de grande ampleur au service du développement de logements sociaux. L'épargne populaire à court terme est reconvertie en prêts à long terme à des taux d'intérêt avantageux, modulés selon les locataires ciblés, et fixés par l'État.
Le modèle danois repose sur un partenariat solide entre le secteur à but non lucratif et l'État. Ce dernier intervient significativement au niveau du financement des prêts à un taux invariable qui couvrent entre 88 et 92 % des coûts liés à la construction de nouveaux logements. Le montage financier est complété par des prêts publics municipaux sans intérêt dont le remboursement ne débute qu'après la quittance du premier prêt. Une fois construit, le secteur communautaire prend le relai et finance les coûts associés à l'entretien et la rénovation des immeubles par un fonds autorenouvelable (Landsbyggefonden). Ce fonds, encadré juridiquement, est géré par le secteur des organismes communautaires.
Si l'Autriche dispose d'un parc immobilier non lucratif parmi les plus volumineux en pourcentage en Europe, c'est entre autres parce que l'État a investi massivement dans le logement social après la Première Guerre mondiale. Son modèle de financement repose sur des sources de capitaux très diversifiées et équilibrées : des prêts hypothécaires à des taux inférieurs au marché, des prêts publics à un taux de 1 % et le recours aux capitaux propres des organismes. Le secteur est porté par des organisations municipales et des associations d'habitation à profit limité qui doivent respecter des normes strictes de gestion et d'investissement encadrés depuis 1945 par la Loi-cadre sur le logement d'intérêt public (WGG). En diversifiant les sources de financement, l'Autriche a développé un modèle permettant de répartir les risques et de limiter la dépendance du secteur envers un seul bailleur.
Et maintenant ?
Le caractère inédit et historique de ces journées a été maintes fois souligné par les personnes participantes. Il y avait une volonté commune de jeter les assises d'un nouveau système de financement pour répondre aux besoins urgents en logement de la population québécoise. Bien que l'expertise et les compétences du secteur communautaire ont été reconnues, il ne pourra arriver à atteindre seul la cible de 20 % dans un avenir rapproché sans des interventions soutenues de l'État, tant par des investissements que par la mise en place de mesures structurantes aux niveaux juridique, fiscal et politique.
À l'issue de la 2e journée, six orientations sur lesquelles nous nous sommes penché·es seront discutées avec l'ensemble des parties prenantes afin de mettre en œuvre des solutions concrètes et consensuelles. C'est un rendez-vous avec l'histoire à ne pas manquer !
[1] Coordonné par la Fédération des OSBL d'habitation de Montréal (FOHM), le comité organisateur était formé du Réseau québécois des OSBL d'habitation (RQOH), de la Fédération des OSBL d'habitation du Bas-Saint-Laurent, de la Gaspésie et des Îles (FOHBGI), Fédération des habitations coopératives du Québec (FHCQ), l'Association des groupes de ressources techniques du Québec (AGRTQ), la Confédération québécoise des coopératives d'habitation (CQCH) et le Front d'action populaire en réaménagement urbain (FRAPRU).et de la Caisse d'économie solidaire Desjardins.
Chantal Desjardins est directrice générale de la Fédération des OBSL d'habitation de Montréal (FOHM). La FOHM regroupe les organismes sans but lucratif d'habitation du territoire de l'île de Montréal et compte plus de 270 membres. Elle fait la promotion de ce mode d'habitation et représente les corporations auprès de diverses instances en plus d'offrir une gamme de services diversifiés à ses membres (accompagnement organisationnel, soutien communautaire, formation, gestion immobilière, gestion administrative et financière, etc.). Clothilde Parent-Chartier est agente de développement - Recherche et formation (FOHM).
Photo : Mathieu Delhorbe (RQOH)
Pour ne pas oublier la Nakba 78 ans plus tard !
L’accompagnement philosophique : un espace de clarification et d’orientation
Nouvel acte de piraterie du gouvernement israélien
Mexique : des cerfs-volants dans le vent pour la défense du territoire à Tonalá
OUI l’espionnage existe : Les centres de sécurité et des télécommunications (CST).
Le Parti Québécois et le troisième référendum sur l’indépendance
En cas d'une troisième défaite consécutive de l'option souverainiste, que deviendrait son principal porteur, le Parti québécois ? Il est une des formations politiques majeures au Québec et l'éventuelle disparition qui pourrait résulter d'une autre défaite de sa raison d'être pourrait entraîner sa marginalisation ou même sa disparition. Cela laisserait un vide qu'il faudrait combler. Trois hypothèses majeures s'imposent alors à l'esprit de l'analyste.
1- La première est l'éclatement du parti en groupuscules, les uns voulant à tout prix relancer l'option indépendantiste et d'autres l'abandonner au profit d'une forme d'autonomie prononcée du Québec au sein de la fédération canadienne ; certains quitteraient le PQ et renonceraient à l'action politique, ou rejoindraient peut-être Québec solidaire (QS)..
On peut cependant se demander si un parti doté d'une longue tradition de pouvoir et ayant eu à sa tête des chefs prestigieux, parfois charismatiques comme René Lévesque serait susceptible de disparaître purement et simplement. Ça reste à voir. Mais il peut faire naufrage tranquillement, sa crédibilité atteinte par la défaite référendaire. La survie d'un parti voué avant tout à la réalisation de la souveraineté se révélerait problématique.
2- Le PQ se transformerait peut-être alors, pour surmonter la défaite référendaire en un parti autonomiste même si son motif officiel d'exister demeurerait l'obtention de la souveraineté. Cette stratégie l'assurerait peut-être l'appui d'une bonne partie de l'électorat nationaliste autonomiste, ce qui serait susceptible de compenser pour le départ des indépendantistes purs et durs.
3- La troisième et dernière hypothèse repose sur l'abandon officiel de la souveraineté et l'adoption de l'option fédéraliste. Elle serait susceptible de rallier une masse d'électeurs et d'électrices qui adhèrent au nationalisme autonomiste, mais pas à l'indépendance. Une partie des souverainistes demeurerait quand même peut-être fidèle au PQ. La formation anciennement souverainiste de René Lévesque et de Jacques Parizeau capterait ainsi le sentiment national majoritaire au Québec. Mais il y a fort à gager que cette réorientation provoquerait de sérieuses divisions au sein du parti allant possiblement jusqu'au schisme, dont pourrait éventuellement profiter Québec solidaire, sait-on jamais ?
Il faut aussi se souvenir que si le Parti québécois est une formation politique majeure, il existe des partis concurrents qui bénéficient également d'une audience électorale importante, comme le Parti libéral (caractérisé lui aussi par une longue tradition de pouvoir, plus que son rival péquiste), la Coalition avenir Québec (en dépit de ses récents déboires) et même le Parti conservateur provincial, passé de12.9% du vote en 2022 à 14% au dernier sondage. La concurrence est donc forte, aiguillonnée par la soif du pouvoir. Tous ces partis se présentent comme plus réalistes et crédibles que « les séparatistes ».
Sur le plan du programme socio-économique,le Parti québécois a rallié grosso modo le camp néolibéral comme ses concurrents (sauf deux d'entre eux, Québec solidaire et le Parti Vert), même s'il n'est pas aussi anti-étatiste qu'eux.
Comme on voit, une troisième défaite référendaire de l'option indépendantiste poserait de graves problèmes au principal parti qui la défend, et menacerait peut-être sa survie. Mais le nationalisme autonomiste, avec toutes ses nuances se maintiendrait, consubstantiel qu'il est à la société québécoise. Serait-ce un retour au statu quo ou au contraire un tremplin pour redessiner l'avenir national du Québec ? Les voies de la politique sont souvent labyrinthiques.
Jean-François Delisle
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Corriger ou rompre : pourquoi taxer les riches ne suffit pas
Chaque fois que se pose la question du logement, des retraites, des services publics ou de la transition écologique, la même réponse revient à gauche comme un réflexe : il faut taxer les riches. L'intuition est juste. L'adversaire est réel. Mais quelque chose manque.
Une gauche qui ne sait plus parler qu'en termes fiscaux a déjà concédé l'essentiel. Elle ne cherche plus à transformer les rapports sociaux qui produisent les inégalités, elle cherche à en corriger les dégâts. Elle ne s'attaque plus à la source, elle éponge la fuite.
On veut taxer les riches ? Bien. Mais qu'est-ce qu'on veut faire ensuite ? Parce que si la réponse s'arrête là, on ne parle pas de transformation sociale. On parle de gestion. D'une gestion plus humaine, peut-être. Mais de gestion quand même. Le problème n'est pas d'abord fiscal. Il est structurel : qui possède, qui décide, qui profite, qui gouverne l'économie et, surtout, au service de quoi ?
Le problème n'est pas seulement que les riches paient trop peu. Le problème est que l'économie est organisée pour les produire, les concentrer et les reconduire en tant que classe dominante.
Une réponse juste, mais qui arrive après coup
Le slogan « taxer les riches » a une efficacité immédiate. Il nomme un adversaire réel et traduit une intuition populaire simple : une minorité s'enrichit tandis que la majorité peine à vivre. Mais il devient insuffisant lorsqu'il laisse croire que l'injustice viendrait d'abord d'un mauvais partage fiscal de richesses déjà constituées.
Or, les grandes fortunes ne tombent pas du ciel. Les profits, les dividendes, les patrimoines gigantesques et les grands rentiers ne sont pas des anomalies extérieures au système : ils sont le produit normal d'un ordre économique dans lequel une minorité détient les moyens de production, organise l'investissement selon ses intérêts, capte une part décisive de la richesse créée collectivement, puis convertit cette puissance économique en influence politique, juridique, médiatique et culturelle.
Dans ce cadre, la fiscalité intervient en second. La production a déjà eu lieu. L'appropriation privée aussi. La répartition de la valeur entre salaires, profits et rentes a déjà été tranchée, le plus souvent en faveur du capital. Ce n'est qu'ensuite que l'État prélève une partie de cette richesse pour financer le commun.
C'est pourquoi une gauche de rupture ne peut pas faire de l'impôt le cœur de sa stratégie. Elle doit évidemment défendre une fiscalité fortement progressive, lutter contre l'évasion, abolir les privilèges du capital. Mais elle ne peut pas confondre ces instruments avec le cœur du problème. Lorsqu'elle le fait, elle a déjà déplacé le terrain de la lutte : du pouvoir sur la production vers la gestion des effets.
De la transformation à la gestion : le glissement de la gauche de gouvernement
Il faut ici réintroduire une distinction essentielle, trop souvent effacée : celle entre la distribution primaire et la redistribution secondaire.
La distribution primaire renvoie à ce qui se joue au moment même de la production : la part des salaires, le niveau des cotisations sociales, le rapport de force dans l'entreprise, la maîtrise de l'investissement, la structure du crédit, le poids de la rente, la propriété des entreprises. La redistribution secondaire intervient ensuite : impôts, transferts, allocations, prestations, mécanismes compensatoires.
Or, depuis plusieurs décennies, une partie importante de la gauche s'est déplacée du premier terrain vers le second. Elle parle moins de socialisation, moins de propriétés collectives, moins de programmes sociaux, moins de pouvoir dans les entreprises et moins de démarchandisation des besoins essentiels. Elle parle d'abord de fiscalité.
Ce déplacement n'est pas seulement technique. Il est politique. Il signale une bascule plus profonde : on ne pense plus la société à partir de la transformation des rapports sociaux, mais à partir de la correction des déséquilibres produits par l'ordre existant.
Cette bascule se lit aussi dans le langage. Une partie de la gauche institutionnelle parle désormais comme le centre et la droite : « cadre financier », « équilibre budgétaire », « crédibilité économique ». Bien sûr, toute force politique sérieuse et crédible doit savoir comment financer ce qu'elle propose. Mais lorsque ce vocabulaire cesse d'être un terrain de lutte pour devenir la langue même de la politique, quelque chose a déjà cédé. On ne parle plus d'abord de conflit distributif, de pouvoir économique, de propriété, de réappropriation collective ; on parle de bonne gestion, d'acceptabilité, de réparation.
On ne cherche plus à déplacer les frontières du possible ; on cherche à apparaître comme un gestionnaire plus humain du cadre existant. Et c'est ainsi qu'on en vient à une contradiction plus profonde encore : vouloir financer la justice sociale sans rompre avec les mécanismes mêmes qui produisent l'injustice.
Financer le bien commun avec les fruits de l'exploitation ?
C'est là qu'apparaît un paradoxe plus profond encore. Lorsqu'on prétend financer durablement les retraites, les services publics ou la transition écologique par la taxation des profits, des dividendes ou des grandes fortunes, on continue, dans les faits, de compter sur les fruits mêmes de l'exploitation pour faire vivre le social.
Autrement dit, on prétend combattre l'accumulation, mais on organise le financement du bien commun autour de sa persistance.
Le problème n'est donc pas seulement qu'on prélève trop peu. Le problème est qu'on ne déplace pas le centre de gravité du financement social vers la richesse socialisée : les salaires, les cotisations, la propriété publique, les mécanismes de mutualisation, la maîtrise collective de l'investissement.
Une gauche de rupture ne devrait donc pas simplement dire : « Faisons contribuer davantage les dividendes et les riches. » Elle devrait poser une question plus fondamentale : pourquoi une société juste devrait-elle dépendre, pour son financement, du maintien à un niveau stratosphérique des dividendes, des profits et des grandes fortunes ?
C'est ici qu'il faut lever un autre faux procès : critiquer cette logique ne revient ni à nier la production de richesse ni à rêver d'une société administrée d'en haut.
La richesse est collective. Le contrôle, lui, est privatisé
Il faut lever un faux procès classique. Critiquer la concentration de la richesse et vouloir socialiser certains secteurs ne revient ni à nier la nécessité de produire de la richesse ni à défendre une société entièrement bureaucratisée.
La richesse est déjà produite collectivement : par le travail, les infrastructures publiques, les savoirs accumulés, les ressources naturelles, le soin, l'éducation, les services et les institutions qui rendent possible toute activité économique. Le récit de « l'entrepreneur créateur de richesse » tend précisément à effacer cette trame collective sans laquelle aucune prospérité n'existerait.
La question n'est donc pas création ou redistribution. La question est celle du contrôle : à qui appartient la décision d'investir, de produire, de capter et au service de quels intérêts ? De la même manière, l'alternative n'est pas simplement entre « plus d'État » et « plus de marché ». Elle est entre la domination privée des ressources essentielles et leur maîtrise démocratique. Socialiser n'est pas mécaniquement bureaucratiser ; c'est arracher certains biens, services et leviers économiques à la logique de rente et de profit pour les soumettre à des formes de contrôle collectif, public, coopératif ou communautaire.
Il ne s'agit donc pas d'opposer l'initiative individuelle au bien commun, comme si l'une exigeait la disparition de l'autre. Il s'agit au contraire de rappeler qu'il n'y a pas de liberté concrète quand une majorité vit sous la pression du loyer, de la dette, de l'emploi précaire et du coût de la vie. La sécurité sociale, le logement accessible, le temps libéré et la réduction de la dépendance au marché peuvent élargir bien davantage les possibilités d'initiative qu'un ordre social dominé par la rente, les monopoles et l'insécurité.
Et c'est précisément pour cela que des réformes immédiates peuvent être nécessaires sans jamais suffire à elles seules.
Ménager ce n'est pas transformer
Cette limite ne vaut pas seulement pour la fiscalité. Elle vaut plus largement pour toutes les mesures ponctuelles qui cherchent à ménager les effets du système sans en toucher la logique. Relever les bas salaires, par exemple, peut être juste et nécessaire. Mais aucune mesure monétaire, prise isolément, ne corrige à elle seule l'injustice de base tant que les structures de propriété, de rente et de marché restent intactes. Une réforme peut protéger, soulager, relâcher l'étau. Elle ne change réellement les choses que lorsqu'elle commence à déplacer le pouvoir. Mais comment reconnaître une telle réforme ? Le critère n'est pas la radicalité du discours qui l'accompagne ni l'ampleur du chiffre annoncé. C'est plus simple et plus exigeant à la fois : est-ce que la mesure déplace effectivement un rapport de force, ou se contente-t-elle d'en atténuer les effets ?
Une réforme commence à faire autre chose que corriger quand elle soustrait durablement un secteur à la logique du marché et le rend ainsi plus difficile à reprendre. Quand elle renforce la capacité d'organisation collective plutôt que de compenser individuellement. Quand elle réduit la dépendance de la société au capital privé pour financer ses droits — par des cotisations plutôt que par l'impôt sur des profits qu'on espère maintenir, par la propriété publique plutôt que par la subvention à l'entreprise. Quand, enfin, elle crée les conditions d'une défense collective de ce qui a été conquis.
À l'inverse, une réforme reste corrective, même juste, même nécessaire, quand elle améliore les conditions de vie sans toucher aux structures qui les produisent. Le crédit d'impôt, la prestation ciblée, une mesure fiscale ponctuelle : ces mesures peuvent soulager. Elles ne déplacent rien. La question à poser n'est donc pas seulement : cette mesure est-elle juste ? Elle est : est-ce qu'elle rend la domination un peu plus tolérable, ou est-ce qu'elle commence à en démonter un rouage ? C'est cette distinction modeste en apparence, décisive en pratique, qui sépare la gestion de la rupture d'avec l'ordre existant.
Le problème n'est donc pas de choisir entre réformes immédiates et horizon de rupture. Le problème est de ne pas confondre les premières avec le second. Ce n'est pas le pansement qui manque. C'est que la blessure est organisée.
Le patrimoine, machine à reproduire l'inégalité
On réduit trop souvent les inégalités à une question de revenus, alors que leur reproduction se joue largement dans le patrimoine.
Le patrimoine n'est pas seulement une richesse accumulée. C'est une réserve de sécurité, de temps, de crédit, de revenu passif et de pouvoir. Il donne accès à la propriété foncière, à l'investissement, à l'héritage, à la transmission d'un avantage, à la capacité de mieux traverser les crises et, surtout, à une forme d'autonomie relative face à la dépendance salariale.
À l'inverse, l'absence de patrimoine n'est pas seulement un manque : c'est une vulnérabilité organisée. Sans réserve, on accepte plus facilement un emploi dégradé, un loyer trop cher, un crédit défavorable, une vie plus instable. Sans patrimoine, on paie souvent plus cher pour survivre : plus cher en loyer, plus cher en intérêts, plus cher en transport, plus cher en stress aussi.
C'est là que la crise du logement révèle quelque chose de plus fondamental qu'un simple problème de prix. Elle montre comment la propriété immobilière devient un mécanisme majeur de reproduction des inégalités. D'un côté, celles et ceux qui possèdent déjà voient leur sécurité, leur valeur nette et leur capacité d'emprunt se renforcer. De l'autre, une part croissante de la population est maintenue dans la location, l'endettement, l'instabilité et l'impossibilité d'accéder au temps long.
L'inégalité se joue alors moins dans le seul revenu disponible que dans l'accès différencié à la sécurité, à la projection et à la capacité de refus. Mais cette reproduction matérielle ne tient pas toute seule : elle s'appuie sur un ordre juridique, institutionnel et culturel qui la protège, la justifie et la normalise.
La domination tient par la loi, l'État et le sens commun
Le droit protège la propriété privée et l'héritage. Les règles fiscales ménagent souvent davantage le capital qu'elles ne le contestent. Les institutions politiques sont traversées par des élites dont l'horizon social reste largement compatible avec celui des classes possédantes. Et l'État lui-même ne se contente pas de redistribuer les effets du capitalisme : il contribue aussi à en organiser les conditions juridiques, fiscales et politiques. Il garantit les titres de propriété, oriente les subventions, encadre les rapports de travail, fixe les règles du crédit, décide ce qui sera ou non soumis au marché.
À cela s'ajoute la dimension culturelle de la domination. Les inégalités durent aussi parce qu'elles sont normalisées. On présente comme naturel ce qui est historiquement construit. On transforme l'héritage en affaire privée plutôt qu'en enjeu politique. On glorifie la réussite patrimoniale et le mérite individuel comme si l'accumulation n'était jamais liée à des structures de classe, à des institutions favorables, à des avantages transmis. On rend la concentration des actifs évidente et l'intervention collective suspecte.
C'est en ce sens que la question des inégalités est aussi une question d'hégémonie : la domination ne se maintient pas seulement parce qu'elle possède, mais par les règles qu'elle
impose et le sens commun qu'elle diffuse. Et c'est aussi pour cela que la gauche s'affaiblit lorsqu'elle adopte, même partiellement, les catégories de pensée de ses adversaires.
Pourquoi la caricature de droite mord parfois
Dans ce contexte, la critique de droite selon laquelle la gauche ne saurait rien faire d'autre que taxer n'est pas seulement une caricature hostile. Elle mord parfois parce qu'elle rencontre une faiblesse réelle.
Les droites n'ont évidemment aucune leçon à donner : leur programme consiste à protéger les riches, réduire les cotisations, fragiliser les services publics, puis utiliser la crise ainsi produite pour justifier les coupes et les privatisations. Mais il reste vrai qu'une partie de la gauche donne trop souvent l'impression de changer d'outil fiscal à chaque cycle sans toujours clarifier le projet de société qui devrait les ordonner. Taxe sur les superprofits, contribution exceptionnelle, impôt plancher, nouvel ajustement technique : chaque séquence produit sa mesure vedette, mais rarement une doctrine cohérente, avec, in fine, un projet d'émancipation.
Ce flottement affaiblit sa crédibilité. Il donne l'image d'une gauche qui cherche moins à refonder l'économie qu'à trouver, à intervalles réguliers, une nouvelle manière de réparer ses dégâts. C'est précisément cette posture qu'il faut quitter si l'on veut retrouver une politique de rupture.
De la gestion des dégâts à la rupture
C'est à partir du critère du déplacement du pouvoir qu'une politique de rupture retrouve son sens. Non pas en rejetant les réformes immédiates, mais en refusant d'en faire l'horizon. Non pas en opposant naïvement redistribution et transformation, mais en réinscrivant les premières dans un projet plus vaste de socialisation.
Ce projet s'articule autour d'une logique unique : soustraire progressivement des pans entiers de la vie sociale à la domination du marché, renforcer les capacités d'organisation collective, et s'attaquer frontalement aux mécanismes de concentration du patrimoine et du pouvoir économique. Cela commence par la question du travail. Réduire le temps de travail sans perte de salaire, ce n'est pas une mesure de confort : c'est créer l'alternative face à l'étau productiviste, partager l'emploi, et reconnaître que la richesse d'une société ne se mesure pas en volume de marchandises, mais en temps libéré, en autonomie, en capacité démocratique.
En parallèle, augmenter la part salariale dans la valeur ajoutée — par la hausse des salaires, le renforcement de la négociation collective, la remontée des cotisations sociales patronales — c'est déplacer le partage de la richesse en amont, avant que la fiscalité n'intervienne. Le salaire socialisé, celui qui finance directement des droits collectifs et sort une partie de la rémunération de l'emprise du marché, est à ce titre un levier de rupture plus profond que n'importe quel ajustement fiscal.
Cela suppose aussi de sortir les besoins essentiels de la logique du marché. Une société plus juste ne se construit pas seulement avec de meilleurs revenus : elle se construit avec moins de dépendance au revenu marchand. Logement social massif, transports publics accessibles, système de santé pleinement publique, éducation gratuite, services de garde universels, tarification sociale de l'énergie ; tout ce qui réduit la part de la vie soumise au marché accroît la liberté réelle, bien plus sûrement qu'une prestation compensatoire.
Cela exige enfin de s'attaquer à la concentration du patrimoine et de socialiser les secteurs stratégiques. Non pas nationaliser abstraitement, mais construire des formes de contrôle démocratique sur l'énergie, la finance, le logement, les ressources naturelles, les infrastructures essentielles. Les arracher à la logique de rente pour les soumettre à une délibération collective sur les besoins. Nationalisation, coopératives, communs, planification démocratique : ces formes ne s'excluent pas, elles se combinent selon les secteurs et les rapports de force. Ce qui les unit, c'est le même mouvement : déplacer le centre de gravité de l'économie, de la rentabilité privée vers la maîtrise collective.
Une gauche de rupture ne rejette donc pas les réformes. Elle refuse simplement de les confondre avec la rupture. Elle sait qu'il faut parfois taxer davantage, protéger plus vite, soulager immédiatement. Mais elle sait aussi que ces mesures n'ont de portée réelle que si elles commencent à briser l'emprise de la propriété, de la rente, du marché et de la finance sur la vie commune.
Briser le pouvoir ; pas gérer ses dégâts
Taxer les riches peut être juste. Parfois nécessaire. Mais cela ne saurait tenir lieu de stratégie de transformation.
Le but n'est pas de mieux taxer les puissants.
Le but est de briser le pouvoir qui les rend puissants.
La tâche historique de la gauche n'est pas de rendre l'exploitation supportable. C'est de rendre possible une société où elle cesse d'être la condition normale de la richesse.
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gauche.media
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