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Face à la montée de l’autoritarisme et de l’extrême droite – Les droits humains entre nos mains


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Printemps / Été 2026
« Le système mondial des droits humains est en danger[1]. » Tel est le cri d'alarme lancé dans le dernier Rapport mondial de Human Rights Watch. Alors que l'on assiste à une multiplication de lois liberticides au Québec et au Canada, doublée d'un effritement de la démocratie, le système local nous semble aussi en péril. Face aux forts relents d'autoritarisme qui accompagnent la précarisation du précieux édifice des droits humains, comment analyser la situation et continuer de nous mobiliser pour les défendre ? La question est au centre de ce dossier.
[1] Human Rights Watch, Rapport annuel 2026. Bilan annuel de HRW sur les droits humains dans le monde [en ligne].
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Dans ce numéro
Éditorial
L'espoir qui peut naître du douteAlexandre Petitclerc
Chroniques
La Ligue à Québec
La normalisation tranquille de l'exclusion scolairePatrice Lemieux Breton
Le monde de l'environnement
Face au projet minier La Loutre : défendre le droit à un environnement sainLéanne Rheault
Ailleurs dans le monde
Guerre au Soudan : le Canada impliquéUmniya Najaer
Yousuf Abubakr
Un monde de lecture
Un manuel de défense face au « fascisme tranquille »Catherine Guindon
Dossier principal
Face à la montée de l'autoritarisme et de l'extrême droite -
Les droits humains entre nos mains
Présentation
Face à la montée de l'autoritarisme et de l'extrême droite - Les droits humains entre nos mainsLaurence Guénette
Dossier
La nation contre les droits ? Un faux dilemmeJean-Pierre Couture Instaurer un contre-feu face au feu de forêt autoritariste
Louis-Philippe Lampron Réaffirmons la puissance des droits humains
Laurence Guénette Victoires devant les tribunaux pour l'accès aux garderies
Louis-Philippe Jannard
Maryse Poisson PL1 : pourquoi l'avis des instances de l'ONU compte
Karine Millaire
La Fédération internationale pour les droits humains interpelle le Québec
L'impasse du droit international et le défi d'une réforme radicaleEntrevue avec Monique Chemillier-Gendreau
Réalisée par Mouloud Idir Quand la solidarité avec le peuple palestinien devient une menace
Safa Chebbi Montée autoritariste : le Canada n'y échappe pas !
Tim McSorley
Xan Dagenais Comment nous avons rapidement appris à nous battre aux États-Unis
Vince Warren Apprendre de nos solidarités internationales
Amélie Nguyen Criminaliser la solidarité n'est pas une solution
Diane Lamoureux Quelles solidarités possibles à notre frontière ?
Entrevue avec Wendy Ayotte
Réalisée par Louis-Philippe Jannard Idées et stratégies pour contrer la désinformation
Sarah Dubuc
Élodie Fournier
Christiane Forget Résistances : l'expérience de l'Observatoire des profilages
Jacinthe Poisson Continuer nos luttes, la seule chose digne à faire
Table ronde avec Véronique Laflamme, Bertrand Guibord et Jess Legault
Réalisée par Stéphanie Mayer
Reproduction de la revue
L'objectif premier de la revue Droits et libertés est d'alimenter la réflexion sur différents enjeux de droits humains. Ainsi, la reproduction totale ou partielle de la revue est non seulement permise, mais encouragée, à condition de mentionner la source.
L’article Face à la montée de l’autoritarisme et de l’extrême droite – Les droits humains entre nos mains est apparu en premier sur Ligue des droits et libertés.
Hondurasgate : le réseau d’ingérence internationale qui secoue l’Amérique latine
La vie s’appelle Richard, de la rue Ouellet.
La Casa de Argüello : La quête identitaire de Valentina Llorens

Le congrès de Québec solidaire de mai 2026 : un simple recentrage ?
Les 6, 9 et 10 mai 2026, Québec solidaire tenait son congrès préélectoral à Montréal pour d'élaborer sa plate-forme en vue des élections d'automne. Les débats ont porté sur le salaire minimum, le logement, la fiscalité des grandes fortunes, la lutte climatique, l'école, le système de santé, l'indépendance, droits des femmes, des personnes migrantes et les droits démocratiques. Dans un premier article, il s'agit de présenter ici les principales résolutions adoptées et certaines de celles qui ont été rejetées pour en tirer les premières leçons.
Quelles perspectives de lutte pour contrer l'offensive néolibérale ?
La première question qui devrait animer a priori la direction d'un parti de gauche est comment construire un rapport de force pour changer cette société et en faire une société égalitaire et respectueuse de l'environnement. Il s'agit inévitablement de construire un rapport de force qui ne peut se limiter au travail parlementaire. Pour changer cette société contrôlée par les conglomérats industriels, les multinationales et leurs serviteurs politiques, nous devons mobiliser et construire un rapport de force.
Est-ce que la démarche du débat de la plateforme correspond à cet objectif ? Le fait que nous ne mettons pas en perspective la situation politique globale, qui inclut la montée de la droite et de l'extrême droite, l'augmentation de la violence faite aux femmes, l'accélération des changements climatiques, permet difficilement de mesurer l'importance et l'urgence du combat que nous devons mener.
Pour changer cette société il faut aussi être en mesure d'identifier les raisons de la détérioration de l'environnement et de l'appauvrissement de la population.
Coût de la vie et redistribution de la richesse
Adoptée — Pour leur permettre de mener une vie digne, un gouvernement solidaire augmentera le salaire minimum à 20 $ de l'heure, et l'indexera annuellement au coût de la vie pour protéger le pouvoir d'achat des personnes à bas salaire.
Rejetée — Plusieurs instances avaient proposé des mesures plus complètes : l'augmentation à 25 $ de l'heure ; l'indexation à l'indice le plus favorable aux personnes salariées ; ou encore la présentation de cette politique comme une mesure de transition vers le revenu minimum garanti. Une proposition rejetée proposait également qu'un gouvernement solidaire assure l'indexation de tous les salaires à l'inflation.
Adoptée — Tant pour les personnes ultrariches que pour les entreprises aux moyens disproportionnés, notre régime pénal ne réussit pas à jouer son rôle de sanction-dissuasion. Un gouvernement solidaire instaurera le principe des amendes proportionnelles à leurs moyens afin qu'elles respectent nos lois, notamment en matière d'environnement, de travail et de non-discrimination.
Adoptée — Un gouvernement solidaire réformera la fiscalité des grandes entreprises, des industries polluantes et des grands patrimoines pour assurer la progressivité de l'impôt et une juste contribution, tout en luttant fermement contre l'évitement fiscal, les échappatoires fiscaux et les paradis fiscaux.
Adoptée — Un gouvernement solidaire révisera les paliers d'imposition pour les particuliers, afin d'augmenter la contribution des plus riches et de protéger les travailleuses et travailleurs et la classe moyenne.
Adoptée — Afin d'assurer une distribution plus équitable de la richesse et le financement approprié de nos services publics, un gouvernement solidaire instaurera une taxe progressive sur la part des grandes fortunes excédant 25 millions de dollars.
Rejetée — Un gouvernement solidaire instaurera une taxe progressive sur la part des grandes fortunes excédant 5 millions de dollars, sans toucher aux fermes familiales exploitées, aux outils de travail non spéculatifs et à l'épargne-retraite ordinaire. Un gouvernement solidaire tiendra des États généraux sur la fiscalité et la richesse pour refonder notre système d'imposition et de taxation.
Logement et habitation
Adoptée – Face à la hausse spectuclaire des loyers, un gouvernement solidaire mettre en place dans la première année de son mandat un gel des loyers à l'inflation.
Rejetée — biffer à l'inflation et défendre un gel des loyers.
Adoptée — Un gouvernement solidaire enlèvera le fardeau des épaules des locataires en exigeant des propriétaires d'obtenir une autorisation auprès du TAL pour pouvoir augmenter un loyer au-delà de l'indice annuel.
Adoptée — Un gouvernement solidaire rétablira le droit des locataires de céder leur bail en empêchant les propriétaires de refuser sans motif sérieux.
Adoptée — Un gouvernement solidaire visera l'ajout de 50 000 logements sociaux et communautaires dans un premier mandat, soit par la construction, le rachat ou la rénovation du parc actuel, pour qu'ils représentent, d'ici 2050, 20 % du parc locatif.
Rejetée — Un gouvernement solidaire viserait l'ajout de 100 000 l9gements sociaux et communautaires dans un premier mandat…
Adoptée — Un gouvernement solidaire investira en logement dans les communautés autochtones ainsi que pour les Autochtones vivant en milieu urbain en s'assurant de leur totale participation, du respect de leurs spécificités culturelles et de la réponse à leurs besoins spécifiques.
Environnement, transition socioécologique et transports
Adoptée — Un gouvernement solidaire s'engagera à réduire les émissions de gaz à effet de serre de 37,5 %, et idéalement de 45 %, d'ici 2030. Un gouvernement solidaire s'engagera également à atteindre la carboneutralité au plus tard d'ici 2050.
Rejetée — Un gouvernement solidaire s'engagera à réduire les émissions de gaz à effet de serre d'au moins 55 % d'ici 2030 et à atteindre la carboneutralité au plus tard d'ici 2040.
Adoptée — Afin de freiner les dommages de la crise forestière qui affectent les régions du Québec, un gouvernement solidaire lancera un vaste processus de concertation afin de repenser le modèle de gestion de nos forêts et d'en assurer la pérennité dans une perspective de co-gestion par et pour les communautés.
Adoptée — Un gouvernement solidaire travaillera à augmenter la proportion d'investissements dans les transports collectifs au-delà de 50 % des dépenses publiques en transport.
Adoptée — Afin d'aider les productrices et les producteurs agricoles à faire évoluer leur production pour se conformer aux normes internationales en environnement et en bien-être animal, un gouvernement solidaire les soutiendra pour moderniser leurs installations et leurs pratiques.
Rejetée — Afin de mieux protéger les animaux d'élevage, un gouvernement solidaire adoptera des codes de pratique obligatoires et confiera la responsabilité de la protection animale à une instance autonome au sein du ministère de la Justice.
Adoptée — Un gouvernement solidaire interdira tout nouveau projet d'exploration, d'extraction, de transformation et de transport des énergies fossiles au Québec, incluant les gaz de schiste.
Rejetée — Afin de protéger notre territoire face à l'appétit croissant pour nos minéraux à des fins militaires, un gouvernement solidaire soumettra l'industrie minière à une étroite surveillance publique et nationalisera certains minéraux stratégiques.
Santé et services sociaux
Adoptée — Un gouvernement solidaire créera jusqu'à 400 points d'accès de services en première ligne, principalement via les CLSC, pour simplifier l'accès au réseau pour la population. Mettons fin à la recherche interminable de rendez-vous !
Adoptée — Un gouvernement solidaire prendra également des mesures en vue d'améliorer l'accès à des soins de santé spécialisés de qualité pour toutes les régions du Québec.
Rejetée – Un gouvernement solidaire transformera le statut des médecins omnipatriciens de celu d'entpreneurs privés à celui d'employé de l'État, reverra leur mode de rémunération en abolissant le paiement à l'acte et en introduisant le salariat, tel que pratiqué en CLSC.
Éducation
Adoptée — Québec solidaire entend rétablir un réseau scolaire commun dans lequel les écoles privées qui le souhaitent pourront être subventionnées par l'État si elles acceptent d'être non sélectives et gratuites, et où l'accès aux programmes particuliers sera gratuit et non conditionnel aux résultats scolaires.
Adoptée - Pour nourrir nos jeunes, créera un programme de dîners universels gratuits fondé sur les initiatives déjà en place, l'économie sociale, des normes de qualité élevées et valorisant les aliments sains issus de l'agriculture locale.
Adoptée — Un gouvernement solidaire lancera un chantier majeur afin de bâtir, rénover et d'assurer l'entretien adéquat de tous les établissements scolaires reconnus par le gouvernement du Québec, incluant les écoles populaires et la formation professionnelle et continue.
Rejetée — Afin de soutenir les parents dans leurs conciliations famille-études/travail, un gouvernement solidaire développera le réseau des CPE, notamment par les « micro-CPE ».
Indépendance inclusive, féminisme, vivre ensemble et amour du Québec
Adoptée – D'ici la création de l'État du Québec, un gouvernement solidaire mènera une action internationale forte et autonome dans tous les domaines relevant de ses priorités nationales.
Rejetée – D'ici la création de l'État du Québec, un gouvernement solidaire mènera une action internationale forte et autonome fondée sur la solidarité entre les peuples, la paix, le respect du droit international, l'autodétermination des peuples et la coopération internationale.
Adoptée — Québec solidaire mettra en place une passe-culture pour toutes et tous les jeunes de 12 à 18 ans vivant au Québec.
Adoptée — Un gouvernement solidaire agira pour mettre fin aux féminicides, notamment en rendant disponibles les antécédents judiciaires des conjoints violents, en renforçant leur surveillance et en instaurant 10 jours d'absence rémunérée pour quitter une situation de violence conjugale.
Adoptée — Un gouvernement solidaire reconnaîtra l'État palestinien et fermera le bureau du Québec à Tel-Aviv. De plus, un gouvernement solidaire n'octroiera pas de fonds publics aux compagnies privées complices des crimes du gouvernement israélien et interdira aux sociétés d'État, dont la Caisse de dépôt et placement du Québec (CDPQ) et la Société des alcools du Québec (SAQ), de faire affaire avec celles-ci.
Adoptée — Il respectera les traités internationaux en matière de droits des réfugiés. Il mettra fin aux permis de travail fermés et donnera accès à la RAMQ aux titulaires de permis de travail ouverts. Il s'assurera que les normes minimales de travail soient appliquées à l'ensemble des personnes salariées.
Rejetée — Un gouvernement solidaire adoptera une Charte des droits des personnes résidentes permanentes, garantissant l'accès effectif et sans discrimination aux mêmes droits sociaux, économiques et culturels que l'ensemble de la population québécoise.
Démocratie et droit du travail
Adoptée — Il imposera aux ancien·nes élu·es une carence de 5 ans avant d'exercer des activités de lobbyisme auprès d'institutions étatiques.
Adoptée — Un gouvernement solidaire reverra la fiscalité des municipalités pour réduire leur dépendance envers les taxes foncières et leur donner les moyens nécessaires à la réalisation de leurs mandats.
Adoptée — Un gouvernement solidaire réformera le Code du travail afin de protéger et d'élargir les droits des travailleuses et des travailleurs, notamment en facilitant la syndicalisation, en renforçant la protection syndicale, en consolidant les lois anti-briseurs de grève et en interdisant les lockouts, et en reconnaissant le droit aux grèves politiques et de solidarité.
Rejetée — Pour améliorer réellement la qualité de vie de la population et la conciliation famille-travail, un gouvernement solidaire réduira le temps de travail à 35 heures par semaine sans perte de salaire et reconnaîtra le droit au télétravail volontaire.
Adoptée — Un gouvernement solidaire annulera les dispositions liberticides des lois adoptées par les gouvernements précédents qui sont antidémocratiques ou qui enfreignent la Charte des droits et libertés du Québec. Il abrogera donc le projet de loi 1 sur la Constitution et retirera les dispositions liberticides des lois 21 et 94 sur la laïcité, entre autres.
Adoptée — Un gouvernement solidaire renforcera la Charte des droits et libertés québécoise, la protégera de la clause dérogatoire et évitera toute modification de celle-ci par un simple vote majoritaire de la députation.
Des comparaisons avec la plateforme de 2018
La plateforme de 2018 avait une position concernant la solidarité internationale. C'est la grande absente des débats du congrès, dans une situation pourtant extrêmement grave pour l'avenir de la démocratie et de la survie de la planète.
Voici quelques éléments de la plateforme de 2018 où, faut-il le rappeler, nous avons fait élire 10 personnes à l'Assemblée nationale.
Québec solidaire développera des relations de collaboration avec des partis et des mouvements sociaux sur le plan international, notamment avec la Marche mondiale des femmes, basées sur des principes d'équité, de solidarité et de respect de l'environnement. Il permettra la poursuite pour des exactions commises à l'étranger, notamment des compagnies minières, suivant les législations du Québec. Un gouvernement de Québec solidaire défendra la paix et luttera contre l'impérialisme. Dans ce but, Québec solidaire rejettera toute politique militariste canadienne et étrangère ; mettra en place un programme de transition de l'industrie de l'armement dans le but d'éliminer la production et la vente d'armes. Il remettra en question le principe du remboursement intégral et inconditionnel de la dette par la mise en place d'audits et l'annulation partielle de la dette des pays surendettés.
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Continuer nos luttes, la seule chose digne à faire

Retour à la table des matières Droits et libertés, Printemps / Été 2026
Continuer nos luttes, la seule chose digne à faire
Table ronde réalisée par Stéphanie Mayer, enseignante de science politique au collégial, membre du CA de la Ligue des droits et libertés Stéphanie Mayer : Les droits humains que vous défendez sont différents, si l’on pense à la justice reproductive et à la santé sexuelle dans le cas de Jess Legault, au droit au logement ou à un revenu suffisant du côté de Véronique Laflamme, ou aux droits d’association, d’organisation et de manifester pour lesquels se mobilise Bertrand Guibord. Dans le contexte du Québec, dites-nous quels sont les enjeux de droits qui vous semblent les plus précarisés ? Qu’est-ce qui vous préoccupe le plus, ces jours-ci ? [caption id="attachment_23330" align="alignright" width="353"]
Véronique Laflamme. Photo : FRAPRU[/caption]
Véronique Laflamme : En observant les années au pouvoir de la Coalition Avenir Québec (CAQ), il ne serait pas exagéré d’affirmer que l’ensemble des droits humains sont mis en péril, même ceux que l’on pensait relativement acquis, comme les droits civils et politiques. Mais le mépris des gouvernements à l’égard des droits est antérieur à la CAQ, comme en atteste l’état actuel des services publics, ce qui engendre les crises sociales imbriquées auxquelles nous sommes confronté·es. Pensons à l’itinérance, aux problèmes en santé et en éducation, à la vie chère : c’est le filet social qui est mal en point. Bien sûr, les questions du droit au logement et, plus largement, des politiques sociales pour démarchandiser le logement sont au cœur de nos actions au FRAPRU, mais elles sont attachées aux autres droits, auxquels les politiques néolibérales s’attaquent sans relâche. Les États se désintéressent de leurs engagements envers la mise en œuvre des droits économiques, sociaux et culturels.
Bertrand Guibord : Je dis aux syndiqué·es que je rencontre, dans le cadre de mon travail au CCMM-CSN, que différents projets de loi de la CAQ, par exemple les PL1[1] et PL3[2] pour ne nommer que ceux-ci, portent atteinte à leurs droits. Le PL1 (Loi constitutionnelle de 2025 sur le Québec) nous informe, notamment par la clause sur la souveraineté parlementaire, sur les intentions centralisatrices peu dissimulées du gouvernement, visant à mettre au pas la société civile en lui retirant ses capacités de s’organiser en cas de dérives.
Jess Legault : Le contexte d’intolérance croissante, de mépris décomplexé, voire de haine envers les plus vulnérables de notre société précarise les droits humains, notamment pour les personnes migrantes ou à statut précaire, les personnes pauvres, celles vivant avec des handicaps ou issues d’une minorité de genre ou d’orientation sexuelle. Pour la FQPN, le racisme ambiant est relié à et alimenté par la misogynie, l’homophobie et la transphobie qu’on observe en société. Ces phénomènes sociaux doivent être considérés dans leur ensemble. D’ailleurs, dans une perspective de justice reproductive[3], ce sont toutes les menaces à la vie véritablement digne et aux droits humains, comme l’effritement du filet social, le sexisme et le racisme, qui font obstacle à la liberté de choix des femmes en matière d’avortement.
S.M. : La manière dont vous parlez des droits renvoie à leur interdépendance, chaque droit étant la possibilité de la réalisation des autres. Si les visées néolibérales de réduction des dépenses publiques nuisent aux politiques sociales qui soutiennent les droits, certains projets de loi visent en plus à affaiblir directement la capacité d’organisation de la société civile québécoise. Comment entrevoyez-vous les conséquences du PL3, adopté le 2 avril 2026, pour les mobilisations sociales dans lesquelles vous êtes investi·es ?
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Bertrand Guibord. Photo : CCMM-CSN[/caption]
B. G. : Les organisations syndicales sont à l’image de la société ; j’entends par là que leurs membres se distribuent sur l’ensemble de l’échiquier politique. Plusieurs veulent conserver dans leurs poches les sous des « cotisations syndicales facultatives », pour reprendre les termes du ministre du Travail Jean Boulet, surtout dans le contexte actuel de la vie chère, car honnêtement les augmentations de salaire obtenues restent toutes relatives quand l’inflation explose. En plaisant à la partie antisyndicale de la population, le gouvernement désigne les syndicats comme des nuisances et tente de freiner leurs capacités financières d’organisation et de mobilisation. Le ministre veut probablement, comme plusieurs patron·nes, que nous continuions à jouer le rôle traditionnel de représentation dans le système capitaliste (par exemple, griefs, tribunal administratif du travail, gestion collective des employé·es). Mais il souhaite empêcher les syndicats de poursuivre la défense collective des droits (incluant soutenir des luttes et des organismes communautaires, intenter des recours devant les tribunaux, etc.).
V. L. : On ne le dira jamais assez, la démocratie ce n’est pas juste au Parlement ! La démocratie repose sur des acteurs politiques diversifiés, une société civile organisée, des libertés de presse, d’association et de manifestation qui permettent de mettre l’État devant ses responsabilités sociales. Le PL3 affaiblit les capacités de riposte de la société civile québécoise. Au FRAPRU, on s’inquiète de la mise à mal de la stratégie de mobilisation du « Deuxième front[4]», celui qui amène les syndicats à lutter aux côtés des groupes communautaires sur des terrains politiques et sociaux, comme le logement, le système public de santé, l’itinérance, l’environnement, la hausse du coût de la vie, l’éducation publique, les services à la petite enfance, par-delà les conventions collectives. Ce gouvernement en fin de règne ose aussi s’attaquer à l’autonomie du communautaire, notamment avec le PL7[5], adopté le 1er avril dernier.
J. L. : Aux yeux de la FQPN, les conséquences du PL3 sont inquiétantes pour les luttes en faveur du droit à la contraception et à l’avortement qui, au Québec, ont largement bénéficié du soutien des organisations syndicales ; pensons à l’Intersyndicale des femmes[6] pour ne nommer que celle-ci. Mais le PL3 reste une offensive parmi d’autres, car les attaques se multiplient et elles exigent un déploiement toujours plus important de ressources, seulement pour ne pas reculer. Personnellement, je suis de nature très optimiste, mais je dois reconnaître qu’il n’a pas été facile de faire reculer le ministre de la Justice, Simon Jolin-Barette, afin qu’il retire l’article 29 du PL1 qui stipulait que « l’État protège la liberté des femmes d’avoir recours à une interruption volontaire de grossesse », car il fragiliserait le droit à l’avortement. Il a fallu lui expliquer à nouveau pourquoi l’avortement est une pratique médicale, c’est-à-dire un soin de santé qui n’exige pas de figurer dans une constitution, et que les conditions du libre choix demeurent la disponibilité des services publics.
S.M. : Les attaques aux droits sont multiples, ce qui garde les organisations sur un pied d’alerte. La stratégie politique étatsunienne « flood the zone » (inonder la zone) semble être employée par des autorités québécoises pour submerger les médias avec des projets de loi ou des scandales, ce qui entraîne de la confusion ou dilue le message, en créant de la diversion. Comment réorganisez-vous vos luttes dans ce contexte ? Comment faites-vous pour garder l’équilibre entre vos revendications spécifiques et l’inquiétude qu’on peut avoir pour l’ensemble des droits humains ?
V. L. : La seule manière de continuer à lutter pour les droits humains et de trouver une cohérence politique dans ces circonstances reste d’agir ensemble, de rester solidaires, par exemple en s’organisant au sein de coalitions. Bien sûr, nous avons nos revendications respectives, associées aux dossiers particuliers que l’on porte au FRAPRU. Mais on ne peut pas se satisfaire d’améliorer le sort de quelques-un·es alors qu’on s’appauvrit collectivement, on ne peut pas embarquer dans une stratégie de la division ni chercher des boucs émissaires à nos problèmes sociaux complexes. Nous avons besoin les un·es des autres pour développer une compréhension intersectionnelle des enjeux auxquels sont confrontés les gens – oui, comme locataires, mais aussi comme des personnes qui sont travailleuses, migrantes ou à statut précaire, parents, LGBTQ2S+, proches aidantes, vieillissantes ou mal logées. Malgré le sentiment d’urgence et la surcharge de travail, il faut créer des lieux concrets, des espaces physiques où l’on se rencontre, qui permettent de se parler et de penser ensemble pour agir collectivement.
B. G. : C’est vrai, il est difficile d’avoir une vue d’ensemble sur les attaques aux droits humains en restant dans nos luttes spécifiques, ce que certain·es appellent les silos. On a besoin des lumières de chaque secteur de la société civile pour établir des liens, pour saisir l’ampleur des conséquences et l’étendue des répercussions. Dans mon travail de syndicaliste au CCMM-CSN, je crois à l’importance que nous restions connecté·es avec nos allié·es du communautaire pour unir nos forces autour d’un plan d’action global. J’ai senti que nous avancions dans cette direction lors de l’organisation du rassemblement intersyndical « Faire front », en novembre 2025. La lutte sociale, politique ou syndicale, c’est d’abord et avant tout une affaire de confiance mutuelle, de respect de nos forces et limites respectives, de camaraderie véritable. Le contexte actuel semble exiger que l’on fasse des compromis – sur les moyens ou les stratégies – qu’on n’aurait peut-être pas acceptés par les années passées. Agir avec les autres et être solidaires rappelle combien les luttes sont fondamentalement humaines.
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Jess Legault. Photo : Florian Matet[/caption]
J. L. : L’inverse de ce qui est mobilisant pour nos membres ou pour toute personne militante, ce sont les rencontres interminables, trop nombreuses ou peu organisées, le dédoublement des actions ou celles qui s’ignorent les unes les autres, le manque de coordination entre les groupes, les tensions politiques trop importantes, les personnes qui agissent au nom des autres. À la FQPN, nos principales préoccupations restent la santé sexuelle et la justice reproductive, mais il est difficile de maintenir l’équilibre entre s’engager sur tous les fronts, au gré des attaques, et garder le cap avec un certain plan d’action stratégique relié à nos enjeux spécifiques. Pour moi, connaître tous les groupes communautaires extraordinaires du Québec, c’est rassurant, car on se sent moins seul·es, on peut avoir confiance que d’autres vont aussi porter les luttes avec nous. Vous avez raison, les luttes sont d’abord des liens humains, et elles doivent aussi être plaisantes, énergisantes[7]. Ma devise est « Fun, Food, Feminism» (plaisir, bouffe et féminisme). La confiance mutuelle et la solidarité véritable se construisent sur le temps long, et cela exige beaucoup de patience, de respect et d’empathie.
V. L. : Il faut cultiver nos liens politiques sur la base de ce que l’on souhaite faire ensemble, pas nécessairement sur la base de ce que nous avons en commun au préalable. De ce type de solidarités politiques naissent des actions étonnantes qui donnent de l’énergie, qui nourrissent l’envie de continuer. Par exemple, lors d’une action menée en février dernier devant le bureau de la ministre responsable de l’Habitation et de la Condition féminine, Caroline Proulx, le FRAPRU a concrètement étendu sur une corde à linge (symbole de luttes féministes) des objets et créations représentant les besoins essentiels sacrifiés à cause du logement cher. Revendiquer avec créativité du logement social dans une perspective féministe et inclusive, en collaboration avec nos allié·es, a donné tellement d’énergie et de fierté aux groupes présents… C’est ce qui donne du sens, dans les circonstances actuelles.
S.M. : Merci pour cette énergie contagieuse de la militance qui s’alimente aux contacts de celleux qui nous inspirent, nous poussent plus loin, nous évitent le découragement. Cela me fait penser au très beau livre Qui sommes-nous pour être découragées ?[8], qui relate la vie militante de la regrettée Lorraine Guay, et dont la lecture est un remède aux accablements sporadiques. Je vous vois, Jess Legault et Bertrand Guibord, opiner du bonnet aux propos de Véronique Laflamme. Qu’est-ce qui vous permet de continuer, malgré le contexte actuel, à agir comme défenseur·euses de droits humains ?
J. L. : Faire reculer le gouvernement ou éviter des reculs, ce n’est pas nécessairement gagner sur toute la ligne, mais on peut être fier·ères d’avoir réussi à mobiliser, comme on l’a fait contre l’article 29. Pour moi, comme militante, comme féministe, comme parent, c’est inacceptable de reculer, donc je m’organise au quotidien pour que cela fonctionne. Sans compromettre mes valeurs, je suis ouverte à essayer de nouvelles tactiques, à tenter diverses manières d’agir. Pour moi, c’est un honneur de mettre mon énergie au service de ces luttes, d’agir avec les autres pour celleux qui suivront. Il y a une partie de moi qui a toujours espoir, qui pense qu’on va gagner, qui a confiance.
B. G. : Je ne sais pas si je suis habité par autant d’espoir que les choses vont véritablement s’améliorer ; j’ai encore moins la confiance qu’on va gagner toutes nos luttes, mais je me rallie à la conviction que c’est la chose à faire. Que l’on gagne ou pas, il faut continuer à se battre avec conviction, ce qui me rappelle une expression popularisée par le regretté professeur de science politique Jean-Marc Piotte. Il parlait d’agir « sans espoir, avec conviction » au sujet des luttes sociales, en s’inspirant de la pensée d’Antonio Gramsci qui combine lucidité pessimiste et volonté militante. Il est clair pour toute personne militante engagée dans des luttes sociales, politiques ou syndicales, qu’elles ne seront jamais véritablement terminées, ou gagnées en définitive. Je ne vois pas quand on pourra baisser la garde. On mène des luttes, aussi diverses soient-elles, parce qu’on a la conviction que c’est la chose à faire ; c’est la seule certitude qui me permet de continuer.
S.M. : Avec mon entière solidarité, je vous remercie.
[1] Voir « Projet de loi 1 : une menace à la démocratie, à l’État de droit et aux droits humains », Ligue des droits et libertés, 22 novembre 2025 [en ligne].
[2] Au sujet du PL3 (Loi visant à améliorer la transparence, la gouvernance et le processus démocratique de diverses associations en milieu de travail), voir le mémoire de la Confédération des syndicats nationaux (CSN), 21 novembre 2025 [en ligne]. Le PL3 a été adopté le 2 avril 2026.
[3] À ce sujet, lire Loretta Ross, Comprendre la justice reproductive (traduction), Fédération du Québec pour le planning des naissances, novembre 2006 (mis à jour en mars 2011) [en ligne].
[4] Voir Thierry Larivière, « D’où vient le deuxième front de la CSN ? », Le.Point.syndical, CSN [en ligne].
[5] Au sujet de la Loi visant à réduire la bureaucratie, à accroître l’efficacité et à renforcer l’imputabilité des hauts fonctionnaires (PL7), lire « Projet de loi 7 : Recul historique pour le mouvement communautaire autonome », Réseau québécois de l’action communautaire autonome (RQ-ACA), 2 décembre 2025 [en ligne].
[6] Voir Intersyndicale des femmes (Marie Pelchat, réd.), 40 ans de solidarité. 40 ans de lutte pour l’égalité, printemps 2017 [en ligne].
[7] Dans cette perspective, lire Carla Bergman et Nick Montgomery (traduction : Juliette Rousseau), Joie militante. Construire des luttes en prise avec leurs mondes, Rennes, Éditions du commun, 2021.
[8] Pascale Dufour, Qui sommes-nous pour être découragées ? Conversation militante avec Lorraine Guay, Montréal, Écosociété, 2019.L’article Continuer nos luttes, la seule chose digne à faire est apparu en premier sur Ligue des droits et libertés.

Comment nous avons rapidement appris à nous battre aux États-Unis

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Comment nous avons rapidement appris à nous battre aux États-Unis
Vince Warren, directeur exécutif du Center for Constitutional Rights, à New York Le Center for Constitutional Rights (CCR) a été fondé en 1966. Il a contesté en justice pratiquement toutes les violations majeures des droits de la personne commises par les États-Unis depuis : des détentions illégales à Guantanamo aux actes de torture infligés aux prisonnier·ères de la prison d’Abou Ghraib, en passant par le profilage racial pratiqué par la police. Les États-Unis ont toujours davantage prôné les droits de la personne qu’ils ne les ont respectés, mais cette fois-ci, c’est très différent. Le président Trump, depuis son retour au pouvoir en janvier 2025 pour un second mandat, s’est lancé dans une expérience autoritaire dont les résultats se sont révélés à la fois très prévisibles et extrêmement choquants par leur rapidité, leur ampleur, leur cruauté et leur impact. L’administration Trump met en œuvre l’asservissement racial, les expulsions et les détentions fondées sur l’ethnicité, ainsi qu’une domination sociale, politique et économique blanche explicite. Elle affirme régulièrement que les communautés noires et immigrées sont dirigées par des criminel·les, que les communautés musulmanes, sud-asiatiques et arabes regorgent de terroristes, et que les forces de l’ordre peuvent « rendre à l’Amérique sa grandeur » en expulsant et en détenant des membres de nos communautés afin que l’Amérique blanche puisse « reprendre le dessus » (comme si elle n’était pas déjà dominante). Vu sous l’angle des droits de la personne, il ne s’agit pas simplement d’une série d’insultes racistes délirantes. C’est un plan autoritaire – une tentative de réorganiser les États-Unis sur la base de la hiérarchie, de l’exclusion et de la concentration du pouvoir. Pour mettre ce plan à exécution, l’administration Trump a déjà identifié les communautés de couleur qu’il faut affaiblir, priver de leurs droits ou faire disparaître; elle est en train de briser à la fois la loi et les groupes de la société civile qui protègent ces communautés, le tout en affaiblissant les forces démocratiques qui peuvent légalement et politiquement les arrêter. Ces mesures ont cependant inspiré une résilience et une force impressionnantes chez les gens ordinaires qui éclipsent à quel point des institutions puissantes ont baissé les bras face à cette situation.Affaiblir les institutions et diviser les communautés
La première vague de l’attaque a visé les institutions et l’État de droit. Trump a affaibli l’application des droits civils et transformé le ministère de la Justice en une arme braquée contre les communautés noires, métisses, immigrées et LGBTQI+. Ce ministère dispose désormais des moyens financiers et du mandat nécessaires pour décimer les droits des personnes transgenres et effacer l’histoire des Noir·es de nos musées, parmi bien d’autres méfaits. Confrontées à une perte de financement, les universités qui enseignaient il n’y a pas si longtemps l’importance de résister à l’autoritarisme ont capitulé devant lui. Certains des grands cabinets d’avocats sur lesquels nous comptions pour lutter avec succès contre la première administration Trump ont abdiqué afin de protéger leurs profits. Plutôt que de combattre l’offensive autoritaire, ces firmes se sont engagées à fournir à l'État environ l’équivalent d’un milliard de dollars de services juridiques gratuits. Trump ayant nommé des juges conservateur·rices qui lui sont favorables à la Cour suprême au cours de son premier mandat, celle-ci vote à présent plus souvent qu’autrement en sa faveur. [caption id="attachment_23271" align="alignnone" width="731"]
Action pour la libération du Dr Badar Khan Suri devant le Albert V. Bryan United States Courthouse, 5 janvier 2025. Photo : CCR[/caption]
La deuxième vague – celle que nous vivons actuellement – vise moins à démanteler les institutions et le gouvernement qu’à diviser nos communautés. Sous prétexte de lutter contre l’antisémitisme, l’administration Trump a réprimé des étudiant·es, en particulier celleux qui protestaient contre le génocide perpétré par Israël à Gaza. Partout dans le pays, des étudiant·es ont été expulsé·es, suspendu·es et renvoyé·es de leurs universités, tandis que le département de la Sécurité intérieure (DHS) en a enlevé d’autres dans la rue, a tenté de les priver de leur statut d’immigrant·e légal·e et les a détenu·es à des milliers de kilomètres de chez elleux. Le CCR représente Mahmoud Khalil, un étudiant palestinien et résident permanent légal, qui a été détenu à des milliers de kilomètres de sa famille pour avoir participé à des manifestations pacifiques à l’Université Columbia. Nous représentons aussi le Dr Badar Khan Suri, un professeur de Georgetown titulaire d’un visa, qui, en raison de sa prise de parole et de ses liens familiaux avec des personnes à Gaza, a été détenu dans une pièce où la télévision hurlait 21 heures par jour. Tous deux ont été enlevés et détenus pendant des mois en raison de leurs opinions et de leur identité. Bien que nous ayons obtenu leur libération, l’administration Trump poursuit sans relâche ses efforts pour les expulser, simplement parce que le secrétaire d’État, Marco Rubio, n’apprécie pas leurs opinions. Tant les manifestant·es contre le génocide à Gaza que celleux s’opposant aux enlèvements du DHS ont été victimes d’arrestations, d’abus, de divulgation de données personnelles et de menaces contre leur vie et leur famille.
La violence étatique à l’œuvre
J’étais à Chicago lorsque Donald Trump a déployé la Garde nationale en octobre dernier. En décembre, il l’a retirée de Chicago, de Los Angeles et de Portland, à la suite d’une série de décisions judiciaires qui ont conclu que, dès le départ, il n’avait pas l’autorité légale nécessaire pour envoyer ces troupes. Deux mois peuvent sembler peu, mais tout déploiement militaire sur le territoire national – qui plus est pour soutenir un programme illégal de déportations massives – est de trop. De plus, les ravages causés par ces efforts de déportation ont dévasté les communautés d’immigré·es et mis en danger les personnes qui les ont aidé·es. La violence étatique à Minneapolis, Chicago, Portland, Los Angeles et La Nouvelle-Orléans a été brutale et n’a pas toujours été filmée. Mais lorsqu’elle l’a été, elle a montré des agent·es fédéraux·ales tuant, tirant, frappant et maltraitant des membres de ces communautés ainsi que des manifestant·es venu·es les protéger. Des organisateur·rices et les avocat·es à qui j’ai parlé dans chacune de ces villes m’ont rapporté que des milliers d’immigré·es ont été placé·es en détention, que des centaines de manifestant·es ont été arrêté·es, que les attaques des agent·es ont été plus aléatoires et violentes que ce qu’ont laissé entendre les médias, et que les organisateur·rices et les leaders des mouvements sociaux ont été spécifiquement pris·es pour cible et surveillé·es par les agences fédérales. Illes sont en colère, terrifié·es et épuisé·es. Mais pas vaincu·es.Ne pas oublier le pouvoir du peuple
Rien de ce que fait l’administration Trump n’est légal, mais ses membres sont déterminé·es à enfreindre la loi pour voir jusqu’où il est possible d’aller sans être inquiété·es. À leurs yeux, la loi n’a que peu d’importance. Ce qui compte pour elleux – et pour nous –, c’est le pouvoir. L’État dispose certes d’un pouvoir considérable, mais, plus important encore, le peuple en a également un dans cette démocratie. Ironiquement, notre pouvoir collectif est la première chose que les gens ont tendance à oublier lorsque leurs droits sont restreints. Nous oublions que les institutions gouvernementales et les élections ne mettent pas fin au colonialisme, à l’esclavage et au génocide, par exemple – en fait, historiquement, elles ont tendance à les rendre possibles. C’est le pouvoir du peuple de refuser de consentir, de se plier, d’accepter et de laisser ces horreurs se produire qui fait la différence. Comme le gouvernement fédéral agit partout et sur tout en même temps, cela sème la confusion chez les gens voulant l’arrêter. Mais la société civile étatsunienne construit et utilise son pouvoir pour riposter. À mes yeux, lorsqu’on a un·e militant·e, un·e conteur·euse et un·e avocat·e, on peut changer le cours des événements. Le succès d’une consolidation autoritaire dépend moins de la force brute de la droite que de la capitulation du centre, et moins du pouvoir de l’État que de la détermination du peuple. Grâce à un travail d’organisation extraordinaire, on voit les personnes du centre commencer à prendre parti. Grâce aux récits auxquels elles sont exposées, elles se rangent de plus en plus du côté des familles immigrées et s’engagent bénévolement dans des cercles d’entraide pour fournir de la nourriture et de l’argent à ces familles qui, apeurées, n’osent plus sortir de leur domicile. Ces personnes contribuent aussi aux fonds de cautionnement et aux organisations qui luttent sur le terrain. Elles se rangent de plus en plus du côté de l’étudiant·e enlevé·e et maltraité·e pour avoir protesté contre un génocide. Elles participent à des manifestations, peignent et brandissent des pancartes, signent des pétitions, et vont parfois jusqu’à s’interposer entre la police de l’immigration (ICE) et les personnes que celle-ci tente de maltraiter. Elles commencent à comprendre que lorsque l’ICE enfonce une porte, que le ministère de la Justice criminalise un·e organisateur·rice noir·e, ou que le DHS enlève un·e défenseur·euse palestinien·ne des droits de la personne, il ne s’agit pas d’injustices distinctes. Ce sont différentes expressions d’une même logique inquiétante : celle selon laquelle les personnes à la peau noire ou brune doivent être marginalisées et mises à l’écart pour que l’Amérique puisse prospérer. Jusqu’à présent, la Garde nationale et l’ICE se sont retirées à différents endroits, et l’opinion publique est en train de basculer, tout cela grâce à la force des mobilisations à la base, à la puissance des récits racontés et à la mise en cause de l’administration Trump. L’autoritarisme mise sur notre peur, notre division et notre fatalisme. Pour ma part, je continue de miser sur notre peuple.L’article Comment nous avons rapidement appris à nous battre aux États-Unis est apparu en premier sur Ligue des droits et libertés.

Quand la solidarité avec le peuple palestinien devient une menace

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Quand la solidarité avec le peuple palestinien devient une menace
Safa Chebbi, chercheuse et fondatrice de l’Observatoire des inégalités raciales au Québec, membre du CA de la Ligue des droits et libertés Depuis le 7 octobre 2023, le Canada a été traversé par l’une des vagues de solidarité avec la Palestine les plus soutenues de son histoire récente. D’un océan à l’autre, des milliers de personnes sont descendues dans la rue pour exiger un cessez-le-feu à Gaza, dans un contexte de génocide reconnu par des instances des Nations unies[1] et suivi en temps réel sur nos écrans. Ces personnes mobilisées ont dénoncé la complicité canadienne dans des crimes reconnus et documentés par plusieurs instances internationales, dont la Cour internationale de justice. Pourtant, plutôt que d’être reconnue comme une expression légitime de participation démocratique, cette mobilisation a été rapidement requalifiée par les autorités comme une menace à la sécurité publique, voire à la sécurité nationale, une tendance observable dans plusieurs pays, parfois de manière encore plus répressive. [caption id="attachment_23280" align="alignnone" width="731"]
Mères au linceuls blancs dans la manifestation pour Gaza, Montréal, 14 juin 2025. Photo : André Querry[/caption]
Le rapport Policing Palestine Solidarity: A Crisis of Civil Liberties in Canada (2021-2025), publié par Canadiens pour la paix et la justice au Moyen-Orient (CJPMO)[2] en décembre 2025, documente avec rigueur ce basculement. S’appuyant sur des données issues de demandes d’accès à l’information, sur une analyse quantitative des manifestations et une enquête approfondie des pratiques policières et judiciaires, il met en lumière une réalité préoccupante : la solidarité avec la Palestine est devenue l’un des mouvements sociaux les plus ciblés par l’appareil répressif de l’État canadien, malgré son caractère largement pacifique.
Rendre l’engagement politique plus coûteux et plus risqué
Entre 2021 et 2025, les manifestations propalestiniennes ne représentaient qu’environ 10 % de l’ensemble des protestations recensées au Canada, mais concentraient à elles seules 37 % des interventions policières. Or, plus de 96 % d’entre elles étaient entièrement pacifiques. Cette disproportion atteint un sommet en 2024 : alors que les actions de solidarité avec la Palestine représentaient environ 22,7 % des protestations, elles concentraient près de 64,9 % des interventions policières. Ces dernières, notamment à Toronto, Montréal et Vancouver, ne répondaient donc pas à un risque objectif, mais à un cadrage sécuritaire et à des hiérarchies politiques faisant en sorte que certaines luttes sont jugées plus sensibles, plus menaçantes ou moins légitimes que d’autres, et font ainsi l’objet d’une surveillance et d’une répression accrues. C’est précisément ce cadrage sécuritaire qui constitue l’un des moteurs centraux de la répression. Le rapport de CJPMO souligne un moment charnière : le 12 octobre 2023, une déclaration commune des ministres fédéraux, provinciaux et territoriaux de la Justice et de la Sécurité publique assimilait, de manière alarmiste, les rassemblements propalestiniens à des « manifestations de soutien au terrorisme et [d]es appels à la violence n’[ayant] pas leur place au Canada[3] ». Or, en coulisses, les propres évaluations des services de renseignement du gouvernement reconnaissaient qu’il n’existait aucune indication d’incitation à la violence dans ces mobilisations[4]. Ce décalage révèle la fonction politique du discours sécuritaire, qui ne sert pas à rendre compte de la réalité des mobilisations, mais à les reconfigurer de manière à légitimer l’intervention policière. Sur cette base se déploie une stratégie que le rapport qualifie de « neutralisation stratégique ». Elle s’inscrit dans une longue tradition de pratiques policières canadiennes, notamment la surveillance et la criminalisation des luttes autochtones pour la défense du territoire, mais, dans ce cas-ci, cette stratégie s’est déployée à une échelle et à une vitesse inédites. Elle ne vise pas à répondre à des infractions isolées, mais à rendre l’engagement politique plus coûteux et plus risqué, en fragilisant la capacité d’un mouvement à s’inscrire dans la durée. Une combinaison de tactiques préventives et dissuasives est utilisée : démonstrations de force planifiées, surveillance soutenue, encerclements, détentions et arrestations ciblées, puis prolongement judiciaire de la répression, qui détourne les ressources du mouvement de l’arène politique vers l’arène judiciaire. Le rapport traite entre autres de l’opération baptisée Project Resolute, à Toronto, qui a mobilisé à grands frais des unités antiémeutes, des drones et des brigades contre des rassemblements pacifiques, tandis qu’en parallèle des perquisitions étaient menées à l’aube dans des domiciles familiaux et que des conditions de remise en liberté restrictives visaient à entraver la liberté d’expression et de réunion. Un autre mécanisme particulièrement préoccupant s’apparente à une criminalisation du sens. Des slogans politiques ont été traités comme des délits potentiels, alors même qu’ils relevaient majoritairement de la liberté d’expression et qu’il existait peu, voire pas de perspective réelle de condamnation. La question n’était donc plus tant leur portée politique que leur requalification en enjeu pénal. Le rapport revient sur un cas emblématique à Calgary en novembre 2023, où un militant, Wesam Cooley, a été arrêté après avoir chanté le slogan « From the river to the sea, Palestine will be free[5] ». Il a été accusé de troubler la paix avec une mention d’infraction « motivée par la haine ». Les accusations ont finalement été retirées faute de perspective raisonnable de condamnation, mais l’arrestation a produit un effet disciplinaire dissuasif sur l’expression politique.Affaiblir la liberté de presse
La répression ne cible pas uniquement les manifestant·es, elle s’étend également à celles et ceux qui documentent les mobilisations. Le rapport fait état d’atteintes répétées à la liberté de la presse, notamment à Montréal, en avril 2024, où la journaliste de CUTV Savanna Craig a été arrêtée lors d’un sit-in dans une succursale de la Banque Scotia, malgré son identification claire comme journaliste[6]. Il relève également des violences exercées contre des journalistes, dont l’agression d’Isaac Peltz et de William Wilson lors d’une marche alternative de la Fierté en août 2024[7]. Cette dynamique n’est pas périphérique : en entravant la documentation des interventions policières, l’État consolide le récit sécuritaire et affaiblit la liberté de presse et les mécanismes de surveillance démocratique. En arrière-plan, une infrastructure de surveillance rend cette répression reproductible. Le rapport de CJPMO met en évidence une coordination interagences reliant les services policiers municipaux aux agences fédérales et à Sécurité publique Canada, notamment par des mécanismes tels que le CSMAOSN[8], intégrant ainsi la dissidence locale dans des cadres de gestion du renseignement national. Cette architecture soulève des préoccupations importantes en matière de droit à la vie privée, en raison de la circulation et du croisement de données entre différentes instances, souvent sans transparence suffisante ni garanties claires quant à leur usage, leur conservation ou leur encadrement. Plutôt que d’être traitées comme faisant partie de l’exercice ordinaire des libertés constitutionnelles, les mobilisations sont abordées dans une logique de gestion de risque. Ce basculement se révèle également dans un projet de loi comme C-9 (Loi visant à lutter contre la haine)[9]. Déposé en septembre 2025 et à l’étude au moment d’écrire ces lignes, il vise à créer de nouvelles infractions criminelles qui porteront gravement atteinte aux libertés d’expression et de réunion pacifique pour les mouvements sociaux, et celui de solidarité avec la Palestine est sa première cible. En « […] définissant de manière vague les “symboles de haine”, le projet de loi risque de donner à la police le pouvoir d’interpréter des symboles culturels – tels que le keffieh –comme des preuves à charge » (p. 5, traduction libre). Le CJPMO plaide en faveur de réponses à la fois politiques et structurelles : commission d’enquête fédérale indépendante, retrait du projet de loi C-9, réforme du cadre fédéral des droits humains afin de protéger explicitement les convictions politiques, encadrement du partage de renseignements et renforcement des protections pour les journalistes et observateur·rices veillant au respect des droits humains. Il faut se saisir de ses recommandations. Toutefois, au-delà de ces réformes, l’enjeu est démocratique : lorsque la solidarité avec un peuple colonisé peut être traitée comme un risque sécuritaire, ce sont les frontières mêmes du débat public légitime qui se resserrent pour l’ensemble de la société. [1] « Israël commet un génocide à Gaza, affirme une commission d’enquête de l’ONU », Nations Unies, ONU Info, 16 septembre 2025 [en ligne]. [2] Ce rapport du CJPMO est disponible en anglais en ligne, voir <www.cjpmefoundation.org>. [3] « Les ministres de la Justice et de la Sécurité publique prônent l’unité et le respect face aux appels à manifester d’une organisation terroriste », Déclaration de Sécurité publique Canada, 12 octobre 2023 [en ligne]. [4] Patrick Boucher, sous-ministre adjoint principal du Secteur de la sécurité et de la cybersécurité nationale de Sécurité publique Canada, cité dans Alex Coch, « Public Safety Saw No Evidence Linking Palestine Rallies To ‘Hamas Call’ », The Maple, 4 juillet 2024 [en ligne]. [5] Michael Rodriguez, « Advocates call for full withdrawal of hate-motivated charge against Calgary Palestinian protest leader », Calgary Herald, 29 novembre 2023 [en ligne]. [6] « CUTV journalist arrested, detained by Montreal Police », CUTV, 17 avril 2024 [en ligne]. [7] CJPMO, op. cit., p. 35. [8] Comité des sous-ministres adjoints sur les opérations en matière de sécurité nationale (ADM NS Ops, en anglais). [9] Voir le mémoire de la Ligue des droits et libertés sur C-9 [en ligne] et Anne Pineau, « À Ottawa, un empilage inquiétant de projets de lois », Droits et libertés, vol. 44, no 2, Automne 2025/Hiver 2026 [en ligne].L’article Quand la solidarité avec le peuple palestinien devient une menace est apparu en premier sur Ligue des droits et libertés.

PL1 : pourquoi l’avis des instances de l’ONU compte

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PL1 : pourquoi l’avis des instances de l’ONU compte
Karine Millaire, avocate et professeure à la Faculté de droit de l’Université de Montréal Proposé par le ministre de la Justice Simon Jolin-Barrette, le projet de loi 1, Loi constitutionnelle de 2025 sur le Québec (PL1), a suscité une vive opposition chez les acteur·ices de la société civile, les peuples autochtones et les expert·es préoccupé·es par le respect des droits humains, de la démocratie et de l’État de droit. Élaboré derrière des portes closes, en nette contradiction avec les standards internationaux définissant ce que constitue un réel processus constituant, le PL1 ne constitue pas un véritable exercice d’autonomisation du Québec au sein du Canada[1]. Au contraire, les effets premiers de cette « loi des lois » seraient plutôt de réduire significativement les contre-pouvoirs nécessaires au maintien d’un État de droit et à la protection des droits humains, en plus de constituer une recolonisation des peuples autochtones et de leurs territoires ancestraux. Face à un tel projet constitutionnel colonial et liberticide, le recours aux instances de l’Organisation des Nations unies (ONU) s’avérait une des seules avenues ouvertes pour contester – encore plus fortement qu’il ne l’était déjà par une multitude d’acteurs – ce projet de loi avant son adoption.Colonial, liberticide et violant le droit international
Le PL1 viole de nombreux droits et libertés reconnus par le droit constitutionnel et international. Il met en place une hiérarchie priorisant les droits de la « nation québécoise » par rapport aux droits humains et autochtones. Certes, les nations, comme le Québec, jouissent de certains droits collectifs en droit international. Un État peut également prendre des mesures pour assurer l’accueil de personnes nouvellement arrivées et la cohésion sociale. Toutefois, l’idée que les « droits de la nation » puissent permettre d’ignorer ou de nier ceux des minorités nie les fondements mêmes de la dignité humaine et de l’article 1 de la Déclaration universelle des droits de l’Homme (DUDH) adoptée en réponse aux conséquences désastreuses de la Deuxième Guerre mondiale. En outre, la politique d’« intégration nationale » incluse dans la récente Loi sur l’intégration à la nation québécoise[2] serait érigée en politique constitutionnelle pour le Québec si le PL1 était adopté, car il prévoit à cet effet qu’un nouvel article 90Q.4 soit inséré dans la Loi constitutionnelle de 1867 [3]. Or, l’intégration à une seule et même langue et culture dominante ainsi que l’imposition d’un ensemble de « valeurs » à tous·tes constituent une violation des fondements mêmes des droits universels des minorités comme des peuples autochtones. Cette approche constitue de fait une forme d’assimilation qui mène concrètement à des atteintes aux droits à l’égalité et aux libertés de conscience, de religion et d’expression garanties par la Charte des droits et libertés de la personne du Québec et la Charte canadienne des droits et libertés. La multiplication récente des mesures prohibitives et de contrôle du port des symboles religieux et des manifestations des croyances sous le couvert de la protection de la « laïcité de l’État[4] », participe de cette approche. Pire encore, le PL1 érige la dérogation aux droits humains comme standard plutôt que comme exception à éviter. Il prévoit que « le Parlement du Québec peut, lorsqu’il le juge opportun, inclure une disposition de souveraineté parlementaire […] dans toute loi qu’il édicte, sans qu’il soit requis de la contextualiser ou de la justifier[5] ». La dérogation aux droits et libertés fondamentaux serait ainsi banalisée au point où elle ne devrait même pas faire l’objet d’une discussion ou d’une simple contextualisation factuelle. Il s’agit d’un grave retour en arrière à une époque antérieure à la reconnaissance du caractère inaliénable des droits humains, reconnue par la DUDH, et à l’adoption subséquente des chartes québécoise et canadienne. Le PL1 constitue également un grave retour en arrière en matière de relations avec les peuples autochtones et de reconnaissance de leurs droits, étant notamment contraire à la Déclaration des Nations unies sur les droits des peuples autochtones et au droit constitutionnel canadien. Le PL1 fait fi du fait que les Premières Nations et les Inuit constituent des peuples distincts. Ceux-ci n’ont ni consenti ni été consultés quant à ce projet de constitution qui affirme « l’indivisibilité » et « l’intégrité » du « territoire du Québec » ainsi que la « souveraineté » de la nation québécoise[7]. On peut donc y voir un acte de recolonisation moderne de ces peuples et territoires. De plus, bien que l’article 5, Partie II, ait été retiré après de vives contestations, il stipulait que « [l]e Parlement du Québec peut, dans une loi, déclarer que celle-ci ou l’une de ses dispositions protège la nation québécoise ainsi que l’autonomie constitutionnelle et les caractéristiques fondamentales du Québec ». Il précisait qu’aucun organisme ne peut, au moyen de fonds publics, contester la constitutionnalité « d’une disposition faisant l’objet d’une déclaration visée au premier alinéa ou autrement contribuer à une telle contestation ». Pourtant, le gouvernement du Québec n’a pas hésité au cours des dernières années à utiliser les fonds publics pour contester devant les tribunaux des droits des minorités et des peuples autochtones dans de nombreux litiges.Le recours au Comité des droits de l’Homme
Même lorsqu’un projet de loi est manifestement liberticide et inconstitutionnel, les principes de la séparation des pouvoirs et des privilèges parlementaires écartent l’intervention des tribunaux. Toutefois, il est possible de s’adresser de manière préventive aux instances de l’ONU. C’est ce qu’a fait notamment la Commission internationale de juristes (section Canada) (CIJ), en saisissant dès décembre 2025 plusieurs rapporteur·euses spéciaux·ales de l’ONU ainsi que le Comité des droits de l’Homme. La CIJ a effectué d’autres communications au début de l’année 2026 pour dénoncer plus largement l’utilisation préoccupante de l’article 33 de la Charte canadienne pour déroger aux droits humains. [caption id="attachment_23290" align="alignright" width="393"]
Miriam Cohen, Stéphane Beaulac et Karine Millaire, conférence de presse du 2 décembre 2025 sur le PL1, à Montréal. Photo : Faculté de droit, Université de Montréal[/caption]
Le 23 mars 2026, le Comité des droits de l’Homme, en rendant ses observations périodiques sur le Canada[8], a condamné le PL1 pour plusieurs motifs. Le Comité dénonce le recours préventif et élargi à la dérogation aux droits[9], la négation par le Québec de ses responsabilités juridiques concernant les engagements internationaux du Canada, dont il fait partie. Il critique également le risque clair de violer les droits linguistiques et culturels des minorités, la limitation du droit à un recours effectif devant les tribunaux et la restriction pour les organismes recevant des fonds publics de contester la légalité de dispositions mises à l’abri de contestations (en étant déclarées par l’Assemblée nationale comme protégeant la nation québécoise). La non-reconnaissance des droits des peuples autochtones à l’autodétermination, à leurs territoires et aux ressources naturelles est aussi dénoncée, sans oublier les barrières significatives auxquelles font face les peuples autochtones pour accéder aux services publics essentiels dans leurs propres langues, incluant en matière d’éducation, de santé et de justice.
Par conséquent, le Comité demande que la dérogation aux droits demeure exceptionnelle, limitée dans sa portée et sa durée, pleinement compatible avec le droit international et sujette à une révision judiciaire. De plus, le PL1 doit respecter le droit international et le processus constituant doit être inclusif, transparent et impliquant une participation large et significative à toutes les étapes du processus. En particulier, le Comité demande que le Québec respecte la Déclaration des Nations unies sur les droits des peuples autochtones[10].
Le 1er avril dernier, soit moins de dix jours après que les médias aient annoncé que l’ONU se dit « préoccupée[11] » par le PL1 et « lève un drapeau rouge[12] », le ministre Jolin-Barrette annonçait qu’il amenderait son projet de constitution. En outre, l’interdiction pour les organismes de contester avec des fonds publics la constitutionnalité de lois est retirée et une inscription des droits de la minorité anglophone est ajoutée au préambule. Le ministre dit souhaiter discuter avec les Premières Nations.
Ces modifications, certes timides et insuffisantes, sont le résultat d’une mobilisation collective de plus de 800 organismes[13], du travail de la Ligue des droits et libertés ainsi que d’organisations clés, comme l’Assemblée des Premières Nations Québec–Labrador. Le recours aux instances de l’ONU de façon urgente et préventive s’est ajouté de façon stratégique à cet effort commun. Il y a un consensus : pour toutes ces voix, le PL1 doit être définitivement retiré et non simplement amendé. Plus que jamais, les standards internationaux protégeant les droits humains et autochtones – durement établis au cours du dernier siècle – doivent être défendus sans compromis.
[1] Voir notamment Droits de l’homme et élaboration d’une constitution, Haut-Commissariat des droits de l’homme, 2018 [en ligne].
[2] LQ, 2025, c 13.
[3] PL1, Partie IV, article 10.
[4] Voir notamment la Loi sur la laïcité de l’État, LQ 2019, c 12, la Loi visant notamment à renforcer la laïcité dans le réseau de l’éducation et modifiant diverses dispositions législatives, LQ 2025 c 9 et la Loi sur le renforcement de la laïcité au Québec, LQ 2026, c 6.
[5] PL1, Partie II, article 9.
[6] NDLR : nous privilégions la forme invariable du substantif Inuit. Déjà pluriel en inuktitut, le mot signifie « les êtres humains ».
[7] Sur ces termes, voir PL1, Partie I, articles 9, 23, 25, 35 et 40 ; Partie II, articles 1, 9, 10, 14 (4) et chapitre 4.
[8] Human Rights Committee, Concluding observations on the seventh periodic report of Canada, CCPR/C/CAN/CO/7, 23 mars 2026.
[9] Ibid, par. 3 et 53.
[10] HRC, par. 54 (g).
[11] Delphine Jung, « L’ONU préoccupée par le projet de loi sur la constitution au Québec », Radio-Canada, Espaces autochtones, 23 mars 2026 [en ligne].
[12] Fanny Lévesque, « Le Comité des droits de l’homme lève un drapeau rouge », La Presse, 23 mars 2026 [en ligne].
[13] Voir « Près de 800 organisations québécoises rejettent le projet de constitution du ministre Jolin-Barrette », communiqué du 17 mars 2026 [en ligne].L’article PL1 : pourquoi l’avis des instances de l’ONU compte est apparu en premier sur Ligue des droits et libertés.

Victoires devant les tribunaux pour l’accès aux garderies

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Victoires devant les tribunaux pour l’accès aux garderies
Louis-Philippe Jannard, coordonnateur du Volet protection de la Table de concertation des organismes au service des personnes réfugiées et immigrantes (TCRI), membre du CA de la Ligue des droits et libertés Maryse Poisson, directrice des initiatives sociales au Collectif Bienvenue, chargée de cours en travail social à l’UQAM et militante à la Ligue des droits et libertés avec la collaboration de Tania Henriques, mère demandeuse d’asile et porte-parole du Comité accès garderie [caption id="attachment_23293" align="alignnone" width="731"]
Rassemblement du Comité accès garderie et ses allié·es devant la Cour suprême du Canada à Ottawa en mai 2025. Photo : Collectif Bienvenue[/caption]
L’histoire commence en 2018 lorsque le gouvernement libéral de l’époque réinterprète le Règlement sur la contribution réduite[1] afin d’exclure les personnes en demande d’asile de l’accès aux garderies subventionnées du Québec, une décision purement administrative. Le Comité accès garderie[2] naît rapidement de l’alliance de médecins pédiatres, de travailleuses sociales et d’autres professionnel·les de la santé ainsi que de nombreux organismes communautaires dont le Collectif Bienvenue et la TCRI. Avec des personnes directement concernées par cet enjeu à ses côtés, le Comité entame des démarches de mobilisation et de sensibilisation du public et des médias (par des lettres ouvertes, pétitions, conférences de presse, actions symboliques, etc.), en plus de mener des représentations auprès du ministère de la Famille et des différents partis politiques afin de convaincre le gouvernement de revenir sur sa décision. Entre autres actions, une proposition d’amendement, appuyée par l’ensemble des partis d’opposition, est faite mais finit rejetée par le parti au pouvoir, la Coalition Avenir Québec (CAQ). Des plaintes sont aussi déposées à la Commission des droits de la personne et des droits de la jeunesse ainsi qu’auprès du Protecteur du citoyen, mais sont malheureusement jugées hors mandat.
C’est en 2019 que les juristes Sibel Ataogul et Guillaume Grenier (du cabinet Melançon Marceau Grenier Cohen) acceptent de représenter gratuitement madame Kanyinda, une mère de trois enfants en demande d’asile, qui accepte d’être la figure du litige. En juin 2019, l’affaire est d’abord portée devant la Cour supérieure, qui tiendra ses audiences en avril 2022. Deux principaux arguments sont présentés, l’un de nature administrative et l’autre de nature constitutionnelle. Le juge Saint-Pierre retient le premier et conclut que le ministre n’était pas habilité par la loi à déterminer par règlement des catégories de personnes admissibles ou non à la contribution réduite[3]. C’est une première petite victoire. Quant à l’argument constitutionnel, il est rejeté, le juge estimant que le règlement n’est pas discriminatoire.
La décision est portée en appel par le gouvernement dirigé par la CAQ, qui conteste la conclusion en lien avec l’habilitation législative, tandis que madame Kanyinda et ses avocat·es contestent la conclusion en matière de discrimination. Entretemps, les familles n’ont toujours pas accès aux services de garde subventionnés.
En février 2024, la Cour d’appel du Québec accueille les deux appels, rejetant les conclusions du juge Saint-Pierre[4]. S’illes rejettent l’argument administratif, les juges Dutil, Moore et Mainville sont toutefois d’avis que le règlement est discriminatoire sur la base du sexe puisque les mères en demande d’asile subissent de manière disproportionnée les effets du non-accès aux garderies subventionnées. Voilà une deuxième victoire donc, sur le plan des droits humains cette fois.
À la suite de cette décision, le gouvernement du Québec annonce son intention de faire appel devant la Cour suprême. Il demande aussi à la Cour d’appel de suspendre l’effet de son jugement, ce qu’elle refusera[5], faisant en sorte que les familles en demande d’asile retrouvent alors l’accès aux garderies subventionnées. Pour celles qui arrivent à trouver une place – plus de 1175 sont alors libres sur l’île de Montréal, notamment en milieu familial – les effets de cette décision se font sentir rapidement en augmentant la possibilité de se trouver un emploi, de quitter un logement insalubre, de délaisser l’aide sociale, etc.
La saga se poursuit en mai 2025, la Cour suprême devant entendre les parties et plus d’une vingtaine d’intervenant·es. Le Comité accès garderie mobilise deux autobus remplis de demandeur·euses d’asile concerné·es, qui se rendent sur place pour écouter les audiences, tenir un point de presse et des activités de mobilisation. La Cour rend son jugement en mars 2026 et confirme la décision de la Cour d’appel du Québec : l’interdiction d’accès des personnes en demande d’asile constitue bel et bien une mesure discriminatoire en raison des effets disproportionnés que subissent les mères. Épinglant au passage les discours politiques, la Cour suprême reconnaît que ces personnes « font face à des stéréotypes, à un désavantage historique et à des vulnérabilités particulières au sein de la société canadienne[6] ». Il s’agit donc d’une troisième victoire pour les familles en demande d’asile du Québec.
Les défis et leçons à tirer
Ponctuée de victoires, cette très longue saga judiciaire a aussi comporté son lot de défis et de leçons, que nous souhaitons humblement commencer à analyser. D’abord, dès le début, la mobilisation a été clé : le Comité accès garderie a réussi, avec des ressources évidemment limitées, à rassembler des milieux communautaires et professionnels variés provenant du réseau de la santé. Il nous a semblé que l’implication continue de médecins pédiatres et de travailleur·euses sociaux·ales spécialisé·es auprès des personnes en demande d’asile a permis d’insuffler de l’expertise à la lutte, alors que la contribution du milieu communautaire a certainement été porteuse sur le plan organisationnel et politique. Un autre apport des professionnel·les de la santé aura certainement été de documenter les conséquences du non-accès aux services de garde. À cet égard, une expertise spécifique produite par Jill Hanley, professeure en travail social à l’Université McGill, a été plus qu’utile lors des procédures devant les tribunaux. D’autres auraient pu l’être aussi et, avec le recul, il nous semble qu’il aurait été pertinent d’anticiper davantage les besoins de recherche et de documentation des enjeux, par exemple en interpellant davantage les services de recherche de nos universités. Bien que l’équipe juridique ait travaillé pro bono pour défendre cette cause, le Comité accès garderie a tout de même eu la responsabilité de constituer un fonds important pour couvrir les autres frais judiciaires : une levée de fonds publique a permis d’amasser plusieurs dizaines de milliers de dollars et Centraide a généreusement offert un financement pour assurer les frais potentiels liés à la dernière étape en Cour suprême. La mobilisation de différents milieux (syndicaux et autres) a permis de récolter ces sommes sans trop de maux de tête, un soutien précieux. Une lutte qui s’étend sur une aussi longue période pose aussi d’importants enjeux liés à la mémoire militante et au roulement de personnel dans les organismes concernés, d’autant que d’autres batailles les mobilisaient aussi. Peu de personnes ont été impliquées du début à la fin, ce qui rend plus difficile de réfléchir ensemble à ce que notre stratégie d’utiliser la voie judiciaire peut nous enseigner pour l’avenir. Il serait aussi pertinent de se questionner d’une part sur les possibilités de laisser plus de pouvoir aux premier·ères concerné·es dans le processus et, d’autre part, sur les enjeux spécifiques de la prise de parole publique des personnes à statut précaire. Tania Henriques, porte-parole durant plusieurs années, nous en dit ceci : « J’ai été la voix des sans-voix qui faisait entendre tous les défis des femmes les plus touchées. Comme mère monoparentale réfugiée, je ne pouvais pas travailler depuis mon arrivée au Canada, prendre soin de moi, j’étais incapable de quitter mon logement insalubre. J’ai vaincu ma peur de parler publiquement de ce que nous, les mères seules, vivons sans accès à la garderie subventionnée, dans un Québec qui porte la réputation de respecter les droits des femmes. Aujourd’hui je sens que je peux m’exprimer sans peur. »Vers un retour à la lutte sur le plan politique ?
Durant cette longue saga judiciaire, un vent de politiques anti-immigration a définitivement soufflé sur le Québec et le Canada. Les tribunaux, en donnant raison trois fois aux personnes en demande d’asile alors que les principaux partis politiques s’y opposaient, auront définitivement montré leur capacité de contribuer à la protection des droits fondamentaux. Bien qu’on leur reproche souvent d’être en retard sur les enjeux sociaux, nous avons l’impression que cette tendance a peut-être été inversée dans le cas de cette mobilisation.La décision Kanyinda arrive donc à un moment charnière de l’histoire juridique canadienne et québécoise.Cela dit, le climat politique au Québec est tel qu’il semble possible que la Cour suprême n’ait malheureusement pas le mot de la fin. En effet, le jour même de la publication de la décision, la majeure partie de la classe politique québécoise s’est prononcée en faveur du recours à la disposition de dérogation pour empêcher les enfants en demande d’asile d’accéder aux places subventionnées, cela afin de donner la priorité aux « enfants québécois ». Il faut dire qu’à quelques semaines des audiences de la Cour suprême sur le recours à la disposition de dérogation dans le cadre de la Loi sur la laïcité de l’État, l’idée de déroger aux droits et libertés afin d’exprimer son caractère distinct avait le vent en poupe. Néanmoins, de récentes sorties publiques, notamment par des femmes politiques issues de trois partis, laissent penser que la classe politique n’est peut-être pas aussi unanime qu’on pourrait le croire[7]. À l’heure où le gouvernement en place justifie entre autres ses mesures identitaires au nom de l’égalité entre les femmes et les hommes, il est assez ironique de voir qu’il n’a aucune gêne à recourir à la clause dérogatoire pour contourner une décision qui conclut à la discrimination contre les femmes causée par une loi dont l’objectif est pourtant spécifiquement de réduire les inégalités entre les femmes et les hommes. C’est d’autant plus consternant que notre système de garderies est l’une des composantes de ce qui fait du Québec une société distincte sur le plan social en Amérique du Nord. Cette réaction illustre de façon éloquente la profondeur de la déshumanisation des personnes migrantes qu’on trouve dans la pensée de certains acteurs politiques. La décision Kanyinda arrive donc à un moment charnière de l’histoire juridique canadienne et québécoise où, dans un contexte mondial marqué par la montée des autoritarismes et l’érosion du droit international et des droits de la personne, on s’interroge sur les limites qui devraient être imposées à la possibilité pour les gouvernements de ne pas remplir leurs obligations en matière de respect des droits humains. Cette lutte risque de se poursuivre sur le plan politique. Si tel est le cas, il faudra alors exiger des comptes au gouvernement québécois pour qu’il justifie son choix de faire fi à la fois du droit des femmes à l’égalité et du droit des enfants à l’éducation. [1] RLRQ, c. S-4.1.1, r.1. [2] Pour en savoir plus, consulter : https://comite-acces-garderie.mailchimpsites.com/ [3] Kanyinda c. Procureur général du Québec, 2022 QCCS 1887. [4] Procureur général du Québec c. Kanyinda, 2024 QCCA 144. [5] Procureur général du Québec c. Kanyinda, 2024 QCCA 346. [6] Québec (Procureur général) c. Kanyinda, 2026 CSC 7, par 26. [7] Voir Suzanne Colpron, « Empêcher les demandeurs d’asile d’avoir accès aux garderies serait “cruel” », La Presse, 20 mars 2026 [en ligne].
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Instaurer un contre-feu face au feu de forêt autoritariste

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Instaurer un contre-feu face au feu de forêt autoritariste
Louis-Philippe Lampron, professeur titulaire, Faculté de droit de l’Université Laval« Ainsi commence le fascisme. Il ne dit jamais son nom, il rampe, il flotte, quand il montre le bout de son nez on dit : C’est lui ? Vous croyez ? Il ne faut rien exagérer !
Et puis un jour on le prend dans la gueule et il est trop tard pour l’expulser. » - Françoise Giroud, 1997[1]Le diagnostic est clair, et a été posé par de nombreux auteur·rices et organismes de la société civile au cours des dernières années[2] : nous faisons actuellement face, chez nous comme ailleurs, à une montée de l’autoritarisme qui menace nos démocraties et les institutions nécessaires à leur pérennité. Cette montée en puissance de projets politiques dont la simple énonciation aurait été impensable il y a à peine une décennie, va de pair avec un enfoncement délibéré de la fenêtre d’Overton[3] à droite et mû par le bulldozer numérique des « ingénieurs du chaos » décrits par Giuliano Da Empoli[4]. Et dans la ligne de mire de celles et ceux qui alimentent cette tempête se trouve, sans surprise, l’effectivité des régimes de protection des droits et libertés de la personne, tout particulièrement lorsqu’il est question des droits de membres de groupes minoritaires. Au sud de la frontière, les actes de l’administration Trump dans son second mandat (appelons-la Trump 2) constituent le symbole le plus évident, grossier et dangereux d’un petit groupe de personnes qui tente de faire aboutir la transformation d’un régime démocratique en régime autoritaire. Pour autant, on aurait tort de croire qu’il s’agit là soit de la source des vents illibéraux qui soufflent actuellement sur la planète, soit d’une tempête passagère qui va se résorber dès les prochaines élections américaines (qu’elles soient présidentielles ou de mi-mandat) : aussi spectaculaire soit-elle, l’action de Trump 2 n’est qu’un symptôme d’une lame de fond plus soutenue qu’il importe d’aborder frontalement, chez nous, tant que la situation est encore gérable.
Signes de dérives autoritaires
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Illustration : © Chloé Germain, Le Devoir, 29 novembre 2025[/caption]
Comme j’ai essayé de le démontrer dans mon essai La démocratie ne se défendra pas toute seule (Écosociété, 2026), les failles politiques et juridiques dont Trump 2 tente actuellement d’abuser pour faire basculer la démocratie américaine vers l’autoritarisme existent également chez nous (quand elles ne sont pas encore plus importantes)[5]. Dans le même sens, bien que nous ayons la chance, au Québec et au Canada, d’évoluer dans des sociétés où nos institutions démocratiques sont encore solides et où le climat politique est moins polarisé qu’aux États-Unis ou dans d’autres régions du globe, les signes de potentielles dérives autoritaires commencent malgré tout à se multiplier.
Prenons pour exemple le cas de la Cour suprême du Canada, qui a jugé discriminatoire l’exclusion des demandeur·euses d’asile (et leurs enfants) de l’accès aux garderies subventionnées du Québec[6]. En réaction, presque tous les partis politiques de la province (à l’exception de Québec solidaire) ont minimalement évoqué la possibilité de déroger aux chartes des droits en vigueur au Québec pour suspendre les effets de cette décision. C’est un des signes inquiétants de déplacement de notre fenêtre d’Overton collective. Un peu comme si, de la mesure exceptionnelle que représentait le recours à la dérogation avant que la Loi sur la laïcité de l’État du gouvernement caquiste ne soit adoptée (avec la suspension préventive de tous les droits qu’il était possible de suspendre dans la Charte canadienne des droits et libertés et la Charte québécoise), le choix de montrer qu’on « est game » de suspendre les droits fondamentaux des Québécois·es était désormais un passage obligé pour qu’un parti politique prouve qu’il est véritablement nationaliste.
Malgré ces dérives de plusieurs de nos élu·es, je refuse de croire que les Québécois·es ne sont plus attaché·es au régime de protection des droits et libertés de la personne qui constitue le cœur de sociétés démocratiques depuis aussi loin que la Déclaration universelle des droits de l’Homme. Cela constitue néanmoins un signal d’alarme très sérieux pour quiconque souhaite le maintien de cette « digue collective » nous permettant d’assurer que les personnes qui sont temporairement aux commandes de l’État : 1) dirigent pour l’ensemble de la société ; et 2) n’abusent pas de leurs pouvoirs à l’encontre de portions de la population.
En ce sens, près de 80 ans après l’adoption de la Déclaration universelle des droits de l’Homme, il est indispensable de ne pas céder à la tentation facile du dogmatisme et d’une posture délétère de défense-des-droits-fondamentaux-parce-qu’ils-sont-fondamentaux. Face à la multiplication des attaques populistes contre ce socle de l’ordre international découlant de la Deuxième Guerre mondiale, il importe de multiplier les manières claires, simples et efficaces de réactualiser l’importance cruciale de ces garanties démocratiques fondamentales, enchâssées notamment dans la Charte des droits et libertés de la personne au Québec, pour l’ensemble de la population.
Mettre fin au dérapage illibéral de la CAQ
Au Québec, à quelques mois d’une élection générale qui pourrait mener le parti de la CAQ à être – littéralement – rayé de la carte électorale à l’automne 2026[7], l’opportunité est belle de faire du caquisme une parenthèse en ce qui concerne l’intégrité de nos contre-pouvoirs institutionnels, la Charte québécoise au premier chef. En effet, de toutes les démarches qu’il importe d’amorcer maintenant au Québec pour faire du renforcement de nos institutions démocratiques un projet porteur et emballant (leur stricte défense ne pouvant suffire pour barrer le chemin aux populistes), je suis persuadé que des efforts doivent impérativement être déployés pour réparer les conséquences du dérapage illibéral de la CAQ. Il s’est accéléré depuis la dernière rentrée parlementaire, en septembre 2025, et la mitraille de projets de loi qui, s’ils sont adoptés, auront pour effet d’affaiblir durablement plusieurs de nos plus importants contre-pouvoirs. Pour ce faire, militer dès maintenant en faveur d’un retour à la version de la Charte québécoise qui était en vigueur avant l’arrivée au pouvoir de la CAQ, en 2018, s’impose. Le gouvernement de la CAQ a rompu le consensus antérieur concernant la modification de la Charte québécoise et y a intégré, par une série de projets de loi qui ne la concernait pas directement[8], différents principes controversés ayant pour objectif d’accroître les possibilités – pour l’État – de justifier des atteintes aux droits et libertés. Pour que notre Charte demeure le puissant vecteur d’adhésion qu’elle était jusqu’ici et un contre-pouvoir effectif, au Québec, il est indispensable d’effacer ces modifications illégitimes et de recommencer la discussion collective à partir de ce texte primordial de l’ordre juridique québécois. Après deux mandats majoritaires, et plusieurs projets de loi dont le marketing public a reposé sur une approche instrumentale similaire, on peut rétrospectivement affirmer que le « hack » de la CAQ repose sur l’instrumentalisation de principes largement consensuels au Québec. Cela pour les transformer en chevaux de Troie qui, soit nous font collectivement reculer, soit imposent des désavantages à des portions de la population pour des motifs électoralistes. Que ce soit par son action en matière de laïcité de l’État (dont les principes généraux avaient par ailleurs déjà cours au Québec avant l’adoption de la loi de 2019[9]), ou avec son projet illégitime de constitution (élaboré en catimini dans le bureau du ministre de la Justice alors que ce projet n’avait jamais fait l’objet de quelque promesse électorale que ce soit lors de l'élection générale de 2022), les initiatives législatives structurantes de ce gouvernement portent toutes le germe d’un affaiblissement durable de plusieurs contre-pouvoirs appartenant à l’ensemble de la population, majorités et minorités incluses. Dans les heures qui ont précédé l’adoption, sous bâillon, de la Loi sur la laïcité de l’État, le 16 juin 2019, la députée solidaire Catherine Dorion avait déploré « cette première grande brèche à être pratiquée dans la digue qu’on avait fièrement érigée pour protéger les droits fondamentaux de tous les Québécois[10] ». Deux mandats caquistes plus tard, et au vu de la multiplication des recours aux mécanismes de suspension des droits fondamentaux avérés et proposés au Québec (et ailleurs au Canada), il est difficile de lui donner tort. Comme l’écrit magnifiquement Élisabeth Vallet dans la préface de mon essai, « [s]’il est difficile de définir le moment exact où une démocratie meurt, il est aisé d’établir le moment où l’on refuse que les eaux montent[11] ». Face à l’imminence de la menace autoritaire, partout à travers le monde, nous avons la responsabilité d’agir maintenant ! Dans cette optique, les élections à venir au Québec doivent nous permettre, collectivement, de faire du projet de relever nos digues la colonne vertébrale de nos projets politiques au cours de la prochaine décennie. En peu de mots comme en cent : la démocratie ne se défendra pas toute seule ! [1] Citation tirée de l’essai Résister de Salomé Saqué (Payot, 2025). [2] Voir notamment Mark Fortier, Devenir fasciste : ma thérapie de conversion (Lux Éditeur, 2025) ; Collectif d’auteurs, Avant d’en arriver là : essai choral sur le péril fasciste (Écosociété, 2026) et Jonathan Durand Folco, Fascisme tranquille : affronter la nouvelle vague autoritaire (Écosociété, 2025). [3] Inventée par l’américain Joseph P. Overton, cette « fenêtre » délimite, en gros, les propositions politiques jugées « acceptables » dans un contexte socio-politique donné. Voir notamment sur la question : Nicolas Gastineau, « Que voit-on par la fenêtre d’Overton ? », Philosophie Magazine, 28 février 2022 [en ligne]. [4] G. Da Empoli, Les ingénieurs du chaos, Paris, Gallimard, 2019. [5] J’en traite dans mon essai, mais qu’il suffise ici de penser aux critères actuels qui permettent, au fédéral comme au provincial, de suspendre l’application des droits et libertés de la personne sans avoir à s’en justifier, ni plaider que cette suspension est nécessaire pour faire face à une crise ou urgence qui menace la population. [6] Québec (Procureur général) c. Kanyinda, 2026 CSC 7. [7] En date du 5 mars 2026, le site d’analyse et projections électorale QC125.com prévoyait 0 sièges à la CAQ si les élections avaient eu lieu cette journée [en ligne]. [8] Soit principalement les projets de loi no 21 sur la laïcité de l’État (2019), no 96 sur le français comme langue officielle du Québec (2022) et no 84 sur l’intégration nationale (2025). [9] À ce sujet, voir L-P. Lampron, « L’impact de la Loi sur la laïcité de l’État sur les conditions de travail des agents et agentes de l’État québécois », Relations industrielles, vol. 75, no 1, hiver 2020 [en ligne]. [10] Assemblée nationale, Journal des débats, 42e législature, 1e session, vol. 45, no 58, 16 juin 2019 (Séance extraordinaire) [en ligne], extrait un peu avant 9:30 AM. [11] Elisabeth Vallet, « Préface », dans L-P. Lampron, La démocratie ne se défendra pas toute seule, Montréal, Écosociété, 2026, p. 15.L’article Instaurer un contre-feu face au feu de forêt autoritariste est apparu en premier sur Ligue des droits et libertés.

Face à la montée de l’autoritarisme et de l’extrême droite – Les droits humains entre nos mains

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Face à la montée de l’autoritarisme et de l’extrême droite - Les droits humains entre nos mains
Laurence Guénette, coordonnatrice de la Ligue des droits et libertés Ces dernières années, nous assistons à une augmentation de l’intolérance, de la haine, de l’autoritarisme et de la violence à travers le monde, alimentée par la montée en puissance des mouvements d’extrême droite – tant au sein des gouvernements qu’en dehors. Cela se constate des États-Unis jusqu’au Royaume-Uni, où la répression des mouvements sociaux et la violence envers les migrant·es atteignent des sommets inouïs, en passant par les soulèvements populaires fortement matés par les autorités à Madagascar, au Pérou, au Kenya, au Maroc, en Turquie, au Népal et ailleurs. Au cœur de cette époque sombre, le génocide du peuple palestinien, commis par Israël au vu et au su de tous·tes, peine à être reconnu tant la faillite du droit international semble totale, tout comme le mépris envers lui. Au moment de déterminer le thème de ce dossier, les attaques illégales des États-Unis et d’Israël sur l’Iran et le Liban n’étaient même pas encore commencées. Le néolibéralisme a malheureusement produit les conséquences que ses opposant·es ont prédites et combattues, notamment la croissance des inégalités, qui nourrit le terreau dont profitent la droite radicale et l’extrême droite. Plusieurs des avancées progressistes (écologistes, féministes, pour la diversité de genre, antiracistes, etc.) obtenues malgré tout ces dernières années, provoquent une réaction de leur part d’une ampleur que peu avaient imaginée, cela dans un monde où la polycrise est installée. Les personnes les plus vulnérables ou marginalisées sont les premières à en subir les conséquences.Affronter le vent de face
Comment donc défendre les droits humains quand tout semble s’effondrer ? Cette grande question, qui nous occupait au moment de choisir le thème de ce dossier, n’a fait que gagner en pertinence depuis. Dans le contexte des turbulences idéologiques et politiques actuelles, de nombreux·ses citoyen·nes et groupes sociaux sont indigné·es, déstabilisé·es et, souvent, découragé·es. Réfléchir ensemble est une exigence de lucidité dont on ne peut faire l’économie en ce moment. Ce dossier, nous l’espérons, alimentera les réflexions qui s’imposent en cette période si particulière. Les textes réunis ici parlent du passé, du présent et de l’avenir ; du local et de l’international ; du droit, du politique et de l’instrumentalisation des droits ; des défis auxquels nous sommes confronté·es, des pistes de solutions et des espoirs qui nous motivent à affronter malgré tout ce vent de face, chaque jour. Commençant par des regards croisés sur la conjoncture ici, chez nous, un texte de Jean-Pierre Couture rappelle certaines racines historiques du nationalisme identitaire observable actuellement au Québec, où d’importants acquis sont remis en question au « nom de la nation ». Puis, la plume de Louis-Philippe Lampron nous permet d’explorer les failles constitutionnelles et légales utilisées par le gouvernement du Québec pour porter atteinte aux droits, et les pistes dont doit tenir compte la société civile pour y résister et « renforcer nos digues collectives ». L’article que je propose s’intéresse pour sa part à l’instrumentalisation et à la disqualification des droits et libertés dans certains discours contemporains. Revenant sur la décision historique rendue par la Cour suprême du Canada concernant l’accès des familles demandeuses d’asile aux garderies subventionnées, Maryse Poisson et Louis-Philippe Jannard montrent que la voie judiciaire peut mener à de belles victoires. La juriste Karine Millaire met aussi en lumière un levier puissant : le recours à des rapporteur·euses spéciaux·ales des Nations unies dans la défense des droits, comme l’illustre la lutte contre le projet de loi 1 sur une constitution québécoise. Si le système du droit international offre des recours, parmi d’autres outils importants, il présente aussi des lacunes fondamentales dont profitent encore aujourd’hui les grandes puissances l’ayant forgé, le génocide à Gaza en étant une des plus tragiques conséquences. La juriste de renom Monique Chemillier-Gendreau nous en parle dans une entrevue réalisée par Mouloud Idir. Au sujet du mouvement de solidarité avec le peuple palestinien – devenu l’un des mouvements sociaux les plus ciblés par l’appareil répressif de l’État canadien (et d’autres États) ces dernières années –, Safa Chebbi revient sur un rapport d’une importance majeure rendu public par Canadiens pour la justice et la paix au Moyen-Orient. Les constats qu’on y trouve font écho à la surveillance et à la militarisation croissantes au Canada, et à leurs graves conséquences pour les droits et libertés. Tim McSorley aborde ce sujet en proposant quelques priorités d’action pour contrer ces dérives. Chez nos voisins étatsuniens, le mot « dérives » semble faible pour décrire le basculement autoritaire accéléré dont témoigne Vince Warren, directeur du Center for Constitutional Rights, dans un texte où il traite aussi du pouvoir du peuple et des leviers incontournables que sont les mouvements sociaux et les organismes de défense des droits dans la résistance.Solidarités et inspirations
L’impérialisme américain ne semblant plus avoir de limites, Amélie Nguyen, dans son article, réfléchit à notre interdépendance et à la façon dont la solidarité internationale nous aide à comprendre les fondements oppressifs sur lesquels repose l’extrême droite. Lorsque les États faillissent à leurs obligations, des citoyen·nes s’en chargent. Diane Lamoureux met en lumière des initiatives de résistance concrètes portées par la société civile pour protéger les réfugié·es en Méditerranée. Louis-Philippe Jannard présente une entrevue avec Wendy Ayotte du groupe Créons des ponts/Bridges not Borders, qui agit depuis la base en solidarité avec les demandeurs·euses d’asile tentant de franchir les nombreuses frontières (terrestres et légales) séparant les États-Unis du Canada, au chemin Roxham notamment. Comme d’autres, ce groupe est confronté à la désinformation omniprésente. Afin d’aider organismes et militant·es à mieux la contrer, Sarah Dubuc, Élodie Fournier et Christiane Forget, conscientes que la mobilisation solidaire doit être renforcée plus que jamais, proposent quelques bonnes pratiques. Pour clore le dossier, un article-hommage à l’inoubliable Céline Bellot, rédigé par Jacinthe Poisson, permet de comprendre l’expérience de l’Observatoire des profilages et la portée de son approche multidisciplinaire. Les perspectives intersectionnelles, l’enjeu de l’interdépendance des droits et la nécessaire convergence des luttes sont aussi au cœur de la conversation qu’ont eue pour nous Véronique Laflamme du FRAPRU, Bertrand Guibord du Conseil central du Montréal métropolitain de la CSN et Jess Legault de la Fédération du Québec pour le planning des naissances. Stéphanie Mayer nous en restitue non seulement les constats éclairants, mais aussi l’énergie contagieuse invitant à se dépasser. En plus du dossier, nous vous invitons à lire l’éditorial et nos chroniques, qui traitent de la normalisation de l’exclusion scolaire au Québec, du mouvement d’opposition au projet minier La Loutre, de la guerre au Soudan et du livre Le fascisme tranquille de Jonathan Durand Folco. Chèr·es lecteur·rices, vous ne trouverez personne dans ces articles qui baisse les bras ou jette l’éponge face aux offensives antidémocratiques en cours. Même si tout est bouleversé, les droits et libertés demeurent d’actualité pour cheminer vers la solidarité entre les communautés et la dignité pour tous·tes.L’article Face à la montée de l’autoritarisme et de l’extrême droite – Les droits humains entre nos mains est apparu en premier sur Ligue des droits et libertés.

Face au projet minier La Loutre : défendre le droit à un environnement sain

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Face au projet minier La Loutre : défendre le droit à un environnement sain
Propos recueillis par Léanne Rheault, stagiaire à la Ligue des droits et libertés La Loutre… Le nom est joli, mais ce qu’il désigne l’est moins, car il s’agit d’un projet d’implantation de mine à ciel ouvert de graphite en paillettes, un minerai nécessaire à la fabrication des batteries de voitures électriques ainsi qu’à l’armement militaire. Opérée par l’entreprise canadienne Lomiko Metals, et financée notamment par le département de la Guerre des États-Unis, cette mine serait exploitée pendant une période de 28 ans. Le 24 mars dernier, après notre entretien avec M. St-Hilaire, la compagnie a publié son étude de faisabilité préliminaire révélant qu’elle projette d’extraire environ 97 000 tonnes par an dans les 20 premières années, puis quelques 39 000 tonnes par an dans les 8 années suivantes[1]. Il est clair qu’avec de telles projections, le droit à un environnement sain est plus que jamais menacé pour la population de Petite-Nation et que la lutte dont M. St-Hilaire esquisse ici quelques-uns des principaux jalons s’intensifiera.Un pays de lacs et de rivières
Située dans la région de la Petite-Nation, La Loutre est au cœur d’un territoire jusqu’ici destiné à l’écotourisme et à la villégiature, entre Mont-Tremblant et Lac-Simon, sur les terres non cédées de la communauté autochtone Kitigan Zibi Anishinābeg[2]. « C’est un pays de lacs et de rivières », nous dit M. St-Hilaire. « Il n’y a jamais eu une quelconque activité là où il y aurait ce projet, la nature n’a pas changé, sauf quelques coupes de bois, et là, soudainement, il y aurait une mine de catégorie mondiale. » Dès que les travaux d’exploration minière ont débuté il y a près de huit ans, un mouvement d’opposition a rapidement pris forme. Très proactive, la mobilisation a été particulièrement médiatisée dans la dernière année, à la suite de l’annonce de référendums portant sur ce projet dans les municipalités avoisinantes. Elle n’est pas seulement menée par des militant·es écologistes. Il s’agit d’un mouvement large rassemblant des acteurs de tous les milieux : des citoyen·nes, des gens d’affaires, des élu·es, des organismes, des entreprises, des spécialistes et des scientifiques. Comment un citoyen et un maire sont-ils parvenus à mobiliser plusieurs communautés ? M. St‑Hilaire a rassemblé pour la première fois les associations de protection des onze lacs de la région de la Petite‑Nation et c’est ainsi qu’est né le Regroupement de protection des lacs de la Petite‑Nation. Du côté des élu·es, c’est David Pharand, le maire de Duhamel, une municipalité comptant cinq des onze lacs de la région, qui a amorcé le mouvement, car « il avait la légitimité nécessaire pour faire circuler le dossier auprès des élu·es ». [caption id="attachment_23307" align="alignright" width="395"]
Manifestation ayant rassemblé presque toute la population de Lac-des-Plages en juin 2024. Photo : Jean-François Desmarais[/caption]
Durant les premières années, les actions se sont déroulées à une échelle très locale. Or, M. St-Hilaire s’inquiétait, car il se disait : « Si on reste local, on va être oublié, ce ne sera pas long. Il faut agrandir [le mouvement]. » C’est ainsi que la Coalition québécoise des lacs incompatibles avec l’activité minière (Coalition QLAIM) a vu le jour en janvier 2023. Il s’agit d’un regroupement de 150 associations de protection des lacs de diverses régions administratives du Québec, telles que la Mauricie et les Laurentides. Le résultat ? Une force politique plus grande, notamment parce que les Laurentides attirent davantage l’attention des gouvernements et des médias, explique M. St-Hilaire. De fait, c’est à partir de là que les médias ont commencé à couvrir le projet La Loutre.
Autre fait marquant : c’est à la suite de la déclaration faite par François Legault au débat des chef·fes de 2022, où il a dit que les projets miniers ne pourraient aller de l’avant sans « acceptabilité sociale »[3], que l’idée d’un référendum a été avancée par l’Union des municipalités du Québec. Le but : démontrer l’opposition de la population. L’Alliance des municipalités Petite-Nation Nord a alors été créée dans l’objectif d’organiser un référendum dans les cinq municipalités avoisinantes du site La Loutre. L’Alliance a d’abord organisé trois audiences publiques pour les citoyen·nes (la présidente de Lomiko Metals était seulement à la première alors qu’elle s’était engagée à être présente aux trois). M. St-Hilaire souligne également l’engagement des 125 bénévoles qui ont fait du porte-à-porte afin d’informer les citoyen·nes des référendums et de la tenue des audiences.
Les cinq référendums ont eu lieu simultanément le 31 août 2025. Supervisés par Élections Québec, ceux-ci étaient soumis aux mêmes règles rigoureuses que toute autre élection. Les résultats sont éloquents : 95 % des votants·es s’opposent au projet La Loutre, avec un taux de participation moyen de 57 C’est une belle réussite aux yeux de M. St-Hilaire : « Petite-Nation [rassemblait] une communauté assoupie de gens qui venaient se reposer au chalet, puis, soudainement, c’est devenu une communauté mobilisée et impliquée. Ça a permis la rencontre d’une multitude de personnes qui ne se connaissaient pas, puis qui continuent de travailler ensemble. »
Droit à un environnement sain et accès à l’information
La Charte québécoise des droits et libertés de la personne reconnaît depuis 2006 le droit à un environnement sain, tout comme la Loi canadienne sur la protection de l’environnement, qui précise deux éléments procéduraux protégeant ce droit : l’accès à l’information et la participation à la prise de décision[5]. La Ligue des droits et libertés (LDL) s’inquiète vivement du non‑respect du droit à un environnement sain des citoyen·nes de la Petite‑Nation et des membres de la communauté Kitigan Zibi Anishinābeg, et pour l’ensemble des populations touchées par des projets miniers en élaboration ou déjà en activité. Le plus grand frein à l’accès à l’information, selon M. St-Hilaire, se trouve dans le fait que ni les élu·es ni les citoyen·nes ne sont familier·ères avec le vocabulaire minier. « La grande majorité de la population ne sait pas faire la différence entre une mine à ciel ouvert et une carrière », affirme-t-il. Lomiko Metals diffuse des informations avec un vocabulaire très technique, incompris de la population, sans effort de vulgarisation. D’ailleurs, la mission de la Coalition QLAIM est entre autres de sensibiliser la population du sud du Québec aux enjeux miniers, puisque dans cette partie du territoire, selon M. St-Hilaire, trop peu s’y intéressent ou ont des connaissances sur le sujet. Il explique cela par le fait que, contrairement au nord, le sud du Québec est une zone de graphite et l’intérêt pour ce minerai est récent : « Avant, le graphite ne servait pratiquement qu’à la fabrication des mines de crayon et du liquide pour les freins des véhicules, alors qu’aujourd’hui le graphite est particulièrement essentiel pour les semi-conducteurs et représente 50 % des minerais présents dans une batterie de véhicule électrique. » Autre écueil, de nombreuses informations quant aux risques d’un tel projet demeurent inaccessibles et inconnues du public parce que les études d’impact sont longues et coûteuses. Par exemple, selon les spécialistes avec lesquels M. St-Hilaire a collaboré, il y a deux bassins versants dans la région de la Petite-Nation, soit un de chaque côté du site La Loutre : « Un côté descend vers le lac des Plages et l’autre côté descend vers le lac Simon. » Cela fait en sorte que des répercussions sur tous les cours d’eau dans la région, et même au-delà, sont inévitables si un tel projet minier est approuvé. Il ajoute que, même si La Loutre est le septième plus gros projet de ce type en développement dans le monde, sa teneur en graphite (non pur) est de moins de 5 %, ce qui fait que plus de 95 % seront des déchets, en plus d’autres rejets générés par le traitement requis. Ces informations particulièrement préoccupantes quant aux dommages environnementaux potentiels ne sont pourtant pas diffusées. Un autre enjeu d’accès à l’information concerne les canaux de communication employés. Par exemple, Lomiko Metals a publié un communiqué pour aviser des débuts des travaux d’excavation et d’échantillonnage, mais l’a seulement partagé sur sa page Facebook. C’est souvent grâce au bouche-à-oreille et au partage d’informations entre citoyen·nes et municipalités, plutôt que grâce à Lomiko Metals, que les gens apprennent des éléments nouveaux. Il y a là un manque flagrant de transparence et d’accès à l’information, alors qu’il s’agit d’une de leur responsabilité.La participation citoyenne
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Audience publique à Duhamel, été 2025. Photo : Jean-François Desmarais[/caption]
La participation des citoyen·nes à la prise de décision passe notamment par la prise en compte de leur point de vue et de leur volonté par les gouvernements. Dans le contexte de La Loutre, il ne faut pas tenir pour acquis que la tenue de référendums suffit, car étant seulement à titre consultatif et dénués de caractère contraignant, ceux-ci n’ont influencé aucune décision jusqu’à maintenant. D’autant que le financement du gouvernement fédéral a été offert dès 2024 (Québec a pour sa part refusé cette même année). Par ailleurs, M. St-Hilaire dénonce qu’il y a là un enjeu de souveraineté, puisque Québec n’a pas été averti du financement octroyé par le fédéral, alors que ce dernier va à l’encontre de la volonté du Québec.
Le financement actuel de La Loutre ne représente que le minimum requis pour réaliser les travaux d’exploration et les examens d’impact, une étape préalable au processus optionnel[6] du Bureau d’audiences publiques sur l’environnement (BAPE) et liée à la décision finale du gouvernement québécois quant à la réalisation du projet. Concernant le BAPE, même si, après examen, ses conclusions ne sont pas contraignantes (elles non plus), cela représente tout de même l’occasion ultime pour les citoyen·nes d’influencer les décisions du gouvernement en démontrant leurs motifs d’opposition à ce projet minier. Or, non seulement il est possible que le BAPE à ce sujet n’ait jamais lieu, mais, en plus, les délais sont très longs. Pendant ce temps, les communautés de la Petite-Nation sont « à la merci des événements », puisqu’elles n’ont toujours pas accès aux études d’impact alors que des travaux d’exploration minière sont effectués et De plus, le fait que les audiences du BAPE soient optionnelles constitue une entorse démocratique qui affaiblit grandement la mise en œuvre du droit à un environnement sain et la participation citoyenne à la prise de décision. Toutefois, grâce aux résultats des référendums, M. St-Hilaire garde espoir que le BAPE pourra faire tomber définitivement le projet.
La militarisation sous le couvert de la transition énergétique
La Loutre profite d’un financement de 4,9 millions de dollars canadiens d’Ottawa et, depuis 2024, de 11,4 millions en provenance du département de la Guerre des États-Unis, des sommes offertes sous les gouvernements de Justin Trudeau et de Joe Biden[7], donc. Or, un tel financement implique quoi et sert qui, au juste ? « En mai 2024, personne ne parlait de minerais pour la défense. On parlait de véhicules électriques, nous répond M. St-Hilaire. Par contre, dans la situation actuelle, on aide le département de la Guerre à [mettre en place] une mine pour obtenir des minéraux [destinés à] l’armée d’un gouvernement qui parle de peut-être nous envahir. » En faisant des recherches plus approfondies avec ses collègues, ceux-ci ont d’ailleurs découvert que « le principal minerai dont manque l’armée américaine est le graphite ». M. St-Hilaire n’est pas le seul à dénoncer les intérêts militaires derrière le projet minier de La Loutre. Rodrigue Turgeon, co-porte-parole de la Coalition Québec meilleure mine, affirme que « [même s’il est] présenté comme une soi-disant solution à la crise climatique, [...] ce projet soutient la course aux armements et, finalement, la guerre dans le monde[8]». M. St-Hilaire pointe aussi d’autres enjeux de souveraineté et de sécurité nationale : « On ne devrait pas, si c’est critique et stratégique, laisser les Américain·es ou leur gouvernement investir là-dedans. Pourquoi accepter ça alors qu’on ne les laisse pas investir dans nos sources d’énergie, notre pétrole, dans l’hydroélectricité, etc. ? C’est très questionnable ce geste-là. »Le projet L’Alternative
Comme la suite des choses dépend du BAPE, et ce, s’il y a un BAPE, M. St-Hilaire nous présente L’Alternative, un projet que les citoyen·nes sont actuellement en train de développer. Il s’agit d’établir une aire protégée sur le territoire au sud de la réserve faunique Papineau-Labelle, qui aurait préséance sur les claims miniers. Officiellement proposé par la MRC Papineau en septembre 2024, ce projet est développé en collaboration avec l’Alliance des municipalités Petite-Nation Nord et avec l’implication de divers organismes, de gens d’affaires et de nombreux·euses citoyen·nes. Un bel exemple misant sur la participation citoyenne pour assurer à long terme le droit à un environnement sain d’une population. « On veut prendre notre région en main parce que là, on est en train de se la faire piller. Les citoyen·nes ont décidé non seulement de dire non, [mais aussi d’en] faire quelque chose qui nous ressemble », en dit avec fierté M. St-Hilaire. Ainsi, le but de L’Alternative n’est pas seulement de proposer une nouvelle aire protégée, mais surtout un projet de très long terme et d’y proposer des activités (ou plutôt des solutions) économiques durables, qui seront compatibles avec le respect de l’environnement et des caractéristiques de la région. Les entreprises locales souhaitent préserver l’axe économique actuel basé sur le tourisme et la villégiature, plutôt que de développer l’industrie minière à son détriment. Considérant que le ministère de l’Environnement prendra la décision d’appuyer ou non le projet L’Alternative dans trois ans, et qu’il estime également réaliser le BAPE au sujet de La Loutre dans trois ans, M. St-Hilaire nous explique que la stratégie est de tenter de mettre face à un choix : veut-on un projet minier de court terme, qui aura des conséquences dévastatrices pour l’environnement et pour l’économie touristique de la région ou un projet d’aire protégée, de très long terme, qui protégera les écosystèmes et qui favorisera le développement de nouvelles activités économiques durables? [1] Lomiko Metals Inc., « Lomiko Metals Inc. publie une étude de faisabilité préliminaire positive pour le projet de graphite de La Loutre », communiqué de presse, 24 mars 2026 [en ligne]. [2] Sa position officielle n’a pas été annoncée (ou rendue publique) en raison du manque d’informations disponibles pour évaluer les conséquences réelles de ce projet. Pourtant, le droit au consentement libre, préalable et éclairé dont disposent les peuples autochtones exigeait que la communauté ait accès en temps utile à l’information et la possibilité de se prononcer sur le projet avant qu’il ne débute. [3] Bien que la démonstration de l’absence d’acceptabilité sociale soit au cœur du mouvement d’opposition à La Loutre, la LDL souhaite rappeler davantage un autre enjeu : la menace que représente ce projet pour le droit à un environnement sain et pour un processus décisionnel démocratique. En effet, contrairement à la notion d’acceptabilité sociale, un concept flou, dépourvu de règles précises pour en définir la mesure ou en déterminer le seuil nécessaire pour autoriser ou arrêter un projet, le droit à un environnement sain est, lui, clairement défini dans la Loi canadienne sur la protection de l’environnement. [4] Alliance des municipalités Petite-Nation Nord, « 95 % des citoyens disent NON », communiqué de presse du 1er septembre 2025 [en ligne]. [5] Gouvernement du Canada, « Un droit à un environnement sain en vertu de la Loi canadienne sur la protection de l’environnement (1999) », 13 août 2025 [en ligne]. [6] À ce sujet, lire Centre québécois du droit de l’environnement, « Projet de loi 5 : Comme Ottawa, Québec concentre son pouvoir et ouvre la porte à des reculs pour la santé et l’environnement », 10 décembre 2025 [en ligne]. [7] Alex Fontaine, « La mobilisation s’organise contre le projet de mine de graphite La Loutre », Le Devoir, 8 juillet 2025 [en ligne]. [8] Nelly Albérola, « Projet minier La Loutre et armée américaine : “On nous prend pour des c…” », Radio-Canada, 4 juin 2024 [en ligne].L’article Face au projet minier La Loutre : défendre le droit à un environnement sain est apparu en premier sur Ligue des droits et libertés.

La normalisation tranquille de l’exclusion scolaire

Retour à la table des matières Droits et libertés, Printemps / Été 2026
La normalisation tranquille de l’exclusion scolaire
Patrice Lemieux Breton, Collectif pour le droit à la scolarisation Depuis quelques années, le Collectif pour le droit à la scolarisation tente d’attirer l’attention du grand public et du gouvernement sur une réalité en pleine expansion : l’exclusion scolaire des élèves en situation de handicap ou en difficulté d’apprentissage ou d’adaptation (HDAA). Le gouvernement québécois devrait impérativement s’efforcer d’inverser cette tendance qui tend à se normaliser. Le premier rapport du ministère de l’Éducation sur le sujet remonte à 2021[1]. Les statistiques officielles dénombraient alors 1481 élèves en situation de bris de service, un nombre qui est passé à 3417 en quatre ans[2]. Les données en soi n’ont rien pour rassurer, mais il importe de souligner qu’en plus, elles ne donnent qu’un portrait partiel du problème. En effet, elles ne tiennent pas compte des élèves qui subissent des ruptures de scolarisation durant moins de deux semaines consécutives ni des élèves dont la scolarisation à temps partiel est prévue dans un plan d’intervention, par exemple. Cela veut dire que sont exclus des statistiques officielles tous ces cas où un·e enfant se fait renvoyer à la maison au beau milieu de la journée, où un·e autre doit y rester parce que son éducateur·rice est tombé·e malade, sans oublier l’enfant de maternelle qui se fait imposer un horaire de seulement une ou deux heures de classe par jour pendant plusieurs mois… Cela veut aussi dire que les 24 élèves de l’école des Mousserons, à Lévis, dont les classes d’intégration scolaire adaptée ont été fermées pendant une semaine en février dernier, à cause d’un manque de personnel, ne feront pas partie des statistiques gouvernementales.Bris de droits
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Illustration : Marie Lamonde-Simard[/caption]
Dans son Rapport d’activités 2024-2025, le Protecteur national de l’élève a été obligé de rappeler que, malgré ses recommandations de l’année précédente, les centres de services scolaires ne semblent pas vouloir corriger le tir. La prévalence et la récurrence de problématiques déjà identifiées l’inquiètent, comme « les bris de services ou de scolarisation, trop souvent constatés à l’issue de situations complexes, pour lesquels le recours à la suspension prolongée, prématurée ou inappropriée, ou bien le retour à la maison sont imposés à l’élève et à ses parents, malgré les obligations de scolarisation et de prestation de services éducatifs adaptés qui incombent aux établissements scolaires » (p. 8).
Il insiste sur le fait que « peu importe l’âge de l’élève ou la réalité avec laquelle il compose, chaque situation de bris de services le prive de son droit aux services éducatifs prévus par la Loi sur l’instruction publique et le Régime pédagogique de l’éducation préscolaire, de l’enseignement primaire et de l’enseignement secondaire. Ces événements demeurent préoccupants en raison de leurs impacts souvent majeurs sur les élèves et leurs familles. Tous les moyens nécessaires doivent être entrepris pour assurer la scolarisation des élèves » (p. 28).
En effet, la Loi sur l’instruction publique stipule que l’État a l’obligation d’offrir des services éducatifs qui répondent aux besoins individuels de l’ensemble des élèves, y compris les élèves HDAA. En tolérant l’exclusion scolaire de ces dernier·ères, le gouvernement québécois bafoue ouvertement les engagements qui lui incombent en vertu du Pacte international relatif aux droits économiques, sociaux et culturels (PIDESC) et de la Convention relative aux droits des personnes handicapées.
C’est pourquoi, en mars 2025, le Collectif pour le droit à la scolarisation s’est allié à la Clinique internationale de défense des droits humains de l’UQAM pour porter la situation à l’attention du Comité des droits des personnes handicapées des Nations unies. Les deux organisations lui ont souligné que le Québec « peine à assurer la pleine réalisation du droit à l’éducation pour les élèves HDAA[3] ».
Des conséquences majeures
Le travail de recherche mené par le Collectif a permis de mettre en lumière les conséquences majeures de la déscolarisation. Les élèves, privé·es des apprentissages et des services complémentaires auxquels illes devraient avoir accès, subissent du rejet et de l’exclusion au lieu de côtoyer d’autres enfants et d’apprendre à vivre en société. Du côté des parents, plusieurs rapportent les incidences financières que les bris de scolarisation peuvent entraîner. Certain·es doivent réduire leurs heures de travail alors que d’autres doivent carrément abandonner leur emploi pour pouvoir s’occuper de leur enfant à la maison. Cela peut affecter la santé mentale des parents, qui vont souvent vivre plus d’isolement, d’anxiété et d’épuisement, à cause de la situation. Les cas observés permettent d’affirmer qu’en grande majorité, ce sont les femmes qui subissent ces conséquences.Changement de cap
Devant la gravité du problème, un changement de cap s’impose évidemment. Cela vaut non seulement pour les élèves et leurs parents, mais aussi pour le personnel scolaire, qui voit ses conditions de travail se détériorer. Une des causes actuelles de l’augmentation des bris de scolarisation est la pénurie et l’instabilité du personnel de soutien scolaire, notamment en ce qui concerne les technicien·nes en éducation spécialisée. Ce manque de personnel découle lui-même d’une dégradation et d’une précarisation des conditions de travail et d’un manque de reconnaissance. Pour assurer la réalisation du droit à l’éducation des élèves HDAA, il faut s’assurer que le personnel scolaire ait droit à des conditions de travail justes et raisonnables.Une des causes actuelles de l’augmentation des bris de scolarisation est la pénurie et l’instabilité du personnel de soutien scolaire.Plusieurs acteurs sociaux, syndicaux et politiques demandent la tenue d’états généraux sur l’éducation, une remise en question de l’école à trois vitesses et un réinvestissement massif dans le réseau scolaire. Il est urgent que cette transformation s’opère et qu’elle soit guidée par l’objectif de voir se réaliser le droit à l’éducation pour l’ensemble des enfants vivant au Québec, y compris les élèves HDAA. C’est en ce sens que le Collectif a contribué au Livre blanc citoyen du mouvement Debout pour l’école, dont il appuie les revendications. À court terme, le Collectif demande aux partis politiques qui aspirent à prendre le pouvoir en octobre prochain quels seront leurs engagements sur cet enjeu. Parmi ses revendications, il réclame qu’un état de situation soit produit par le ministère de l’Éducation afin d’avoir une vision juste de l’ampleur de la problématique et d’en suivre l’évolution, en incluant la compilation et la publication des données touchant la déscolarisation et la scolarisation à temps partiel des élèves HDAA. Pour cela, le ministère devra utiliser une définition moins restrictive des bris de scolarisation. Ensuite, le Collectif demande qu’une réflexion soit amorcée afin de dégager des pistes d’action structurantes, en impliquant les différentes parties prenantes (enseignant·es, gestionnaires, parents, élèves, organismes, responsables du transport scolaire, etc.). Finalement, il propose qu’un plan d’action soit élaboré et mis en œuvre rapidement afin d’améliorer significativement la situation dès les prochaines années afin que le droit à l’éducation de tous·tes soit effectif au Québec.
Le Collectif pour le droit à la scolarisation À l’automne 2021, des parents affectés par les bris de scolarisation et des allié·es ont formé le Comité pour le droit à la scolarisation. Rapidement, la Ligue des droits et libertés – Section de Québec – a pris le comité sous son aile pour lui donner le temps de se consolider et de prendre son envol. C’est ainsi que le Collectif pour le droit à la scolarisation a officiellement vu le jour le 19 mars dernier à Québec. Le nouvel organisme s’est donné pour mission de veiller au respect du droit à l’éducation, sans discrimination, des élèves en situation de handicap ou en difficulté d’adaptation ou d’apprentissage (HDAA), dans une perspective d’inclusion et de réduction des inégalités, et pouroffrir du soutien aux familles affectées par des bris de scolarisation. Pour en savoir plus : https://liguedesdroitsqc.org/scolarisation/
[1] Gouvernement du Québec, Ministère de l’Éducation, Dénombrement d’élèves à l’éducation préscolaire, à l’enseignement primaire et à l’enseignement secondaire en situation complexe ayant vécu ou vivant un bris de services, Rapport final, 2021 [en ligne]. [2] Gouvernement du Québec, Ministère de l’Éducation, Étude des crédits 2025-2026. Demande de renseignements particuliers de l'opposition officielle, 2025. [3] Voir Clinique internationale de défense des droits humains de l'UQAM et Ligue des droits et libertés – section de Québec, Rapport parallèle sur le Canada. Les bris de scolarisation des élèves HDAA au Québec, janvier 2025 [en ligne].
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La normalisation tranquille de l’exclusion scolaire

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La normalisation tranquille de l’exclusion scolaire
Patrice Lemieux Breton, Collectif pour le droit à la scolarisation Depuis quelques années, le Collectif pour le droit à la scolarisation tente d’attirer l’attention du grand public et du gouvernement sur une réalité en pleine expansion : l’exclusion scolaire des élèves en situation de handicap ou en difficulté d’apprentissage ou d’adaptation (HDAA). Le gouvernement québécois devrait impérativement s’efforcer d’inverser cette tendance qui tend à se normaliser. Le premier rapport du ministère de l’Éducation sur le sujet remonte à 2021[1]. Les statistiques officielles dénombraient alors 1481 élèves en situation de bris de service, un nombre qui est passé à 3417 en quatre ans[2]. Les données en soi n’ont rien pour rassurer, mais il importe de souligner qu’en plus, elles ne donnent qu’un portrait partiel du problème. En effet, elles ne tiennent pas compte des élèves qui subissent des ruptures de scolarisation durant moins de deux semaines consécutives ni des élèves dont la scolarisation à temps partiel est prévue dans un plan d’intervention, par exemple. Cela veut dire que sont exclus des statistiques officielles tous ces cas où un·e enfant se fait renvoyer à la maison au beau milieu de la journée, où un·e autre doit y rester parce que son éducateur·rice est tombé·e malade, sans oublier l’enfant de maternelle qui se fait imposer un horaire de seulement une ou deux heures de classe par jour pendant plusieurs mois… Cela veut aussi dire que les 24 élèves de l’école des Mousserons, à Lévis, dont les classes d’intégration scolaire adaptée ont été fermées pendant une semaine en février dernier, à cause d’un manque de personnel, ne feront pas partie des statistiques gouvernementales.Bris de droits
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Illustration : Marie Lamonde-Simard[/caption]
Dans son Rapport d’activités 2024-2025, le Protecteur national de l’élève a été obligé de rappeler que, malgré ses recommandations de l’année précédente, les centres de services scolaires ne semblent pas vouloir corriger le tir. La prévalence et la récurrence de problématiques déjà identifiées l’inquiètent, comme « les bris de services ou de scolarisation, trop souvent constatés à l’issue de situations complexes, pour lesquels le recours à la suspension prolongée, prématurée ou inappropriée, ou bien le retour à la maison sont imposés à l’élève et à ses parents, malgré les obligations de scolarisation et de prestation de services éducatifs adaptés qui incombent aux établissements scolaires » (p. 8).
Il insiste sur le fait que « peu importe l’âge de l’élève ou la réalité avec laquelle il compose, chaque situation de bris de services le prive de son droit aux services éducatifs prévus par la Loi sur l’instruction publique et le Régime pédagogique de l’éducation préscolaire, de l’enseignement primaire et de l’enseignement secondaire. Ces événements demeurent préoccupants en raison de leurs impacts souvent majeurs sur les élèves et leurs familles. Tous les moyens nécessaires doivent être entrepris pour assurer la scolarisation des élèves » (p. 28).
En effet, la Loi sur l’instruction publique stipule que l’État a l’obligation d’offrir des services éducatifs qui répondent aux besoins individuels de l’ensemble des élèves, y compris les élèves HDAA. En tolérant l’exclusion scolaire de ces dernier·ères, le gouvernement québécois bafoue ouvertement les engagements qui lui incombent en vertu du Pacte international relatif aux droits économiques, sociaux et culturels (PIDESC) et de la Convention relative aux droits des personnes handicapées.
C’est pourquoi, en mars 2025, le Collectif pour le droit à la scolarisation s’est allié à la Clinique internationale de défense des droits humains de l’UQAM pour porter la situation à l’attention du Comité des droits des personnes handicapées des Nations unies. Les deux organisations lui ont souligné que le Québec « peine à assurer la pleine réalisation du droit à l’éducation pour les élèves HDAA[3] ».
Des conséquences majeures
Le travail de recherche mené par le Collectif a permis de mettre en lumière les conséquences majeures de la déscolarisation. Les élèves, privé·es des apprentissages et des services complémentaires auxquels illes devraient avoir accès, subissent du rejet et de l’exclusion au lieu de côtoyer d’autres enfants et d’apprendre à vivre en société. Du côté des parents, plusieurs rapportent les incidences financières que les bris de scolarisation peuvent entraîner. Certain·es doivent réduire leurs heures de travail alors que d’autres doivent carrément abandonner leur emploi pour pouvoir s’occuper de leur enfant à la maison. Cela peut affecter la santé mentale des parents, qui vont souvent vivre plus d’isolement, d’anxiété et d’épuisement, à cause de la situation. Les cas observés permettent d’affirmer qu’en grande majorité, ce sont les femmes qui subissent ces conséquences.Changement de cap
Devant la gravité du problème, un changement de cap s’impose évidemment. Cela vaut non seulement pour les élèves et leurs parents, mais aussi pour le personnel scolaire, qui voit ses conditions de travail se détériorer. Une des causes actuelles de l’augmentation des bris de scolarisation est la pénurie et l’instabilité du personnel de soutien scolaire, notamment en ce qui concerne les technicien·nes en éducation spécialisée. Ce manque de personnel découle lui-même d’une dégradation et d’une précarisation des conditions de travail et d’un manque de reconnaissance. Pour assurer la réalisation du droit à l’éducation des élèves HDAA, il faut s’assurer que le personnel scolaire ait droit à des conditions de travail justes et raisonnables.Une des causes actuelles de l’augmentation des bris de scolarisation est la pénurie et l’instabilité du personnel de soutien scolaire.Plusieurs acteurs sociaux, syndicaux et politiques demandent la tenue d’états généraux sur l’éducation, une remise en question de l’école à trois vitesses et un réinvestissement massif dans le réseau scolaire. Il est urgent que cette transformation s’opère et qu’elle soit guidée par l’objectif de voir se réaliser le droit à l’éducation pour l’ensemble des enfants vivant au Québec, y compris les élèves HDAA. C’est en ce sens que le Collectif a contribué au Livre blanc citoyen du mouvement Debout pour l’école, dont il appuie les revendications. À court terme, le Collectif demande aux partis politiques qui aspirent à prendre le pouvoir en octobre prochain quels seront leurs engagements sur cet enjeu. Parmi ses revendications, il réclame qu’un état de situation soit produit par le ministère de l’Éducation afin d’avoir une vision juste de l’ampleur de la problématique et d’en suivre l’évolution, en incluant la compilation et la publication des données touchant la déscolarisation et la scolarisation à temps partiel des élèves HDAA. Pour cela, le ministère devra utiliser une définition moins restrictive des bris de scolarisation. Ensuite, le Collectif demande qu’une réflexion soit amorcée afin de dégager des pistes d’action structurantes, en impliquant les différentes parties prenantes (enseignant·es, gestionnaires, parents, élèves, organismes, responsables du transport scolaire, etc.). Finalement, il propose qu’un plan d’action soit élaboré et mis en œuvre rapidement afin d’améliorer significativement la situation dès les prochaines années afin que le droit à l’éducation de tous·tes soit effectif au Québec.
Le Collectif pour le droit à la scolarisation À l’automne 2021, des parents affectés par les bris de scolarisation et des allié·es ont formé le Comité pour le droit à la scolarisation. Rapidement, la Ligue des droits et libertés – Section de Québec – a pris le comité sous son aile pour lui donner le temps de se consolider et de prendre son envol. C’est ainsi que le Collectif pour le droit à la scolarisation a officiellement vu le jour le 19 mars dernier à Québec. Le nouvel organisme s’est donné pour mission de veiller au respect du droit à l’éducation, sans discrimination, des élèves en situation de handicap ou en difficulté d’adaptation ou d’apprentissage (HDAA), dans une perspective d’inclusion et de réduction des inégalités, et pouroffrir du soutien aux familles affectées par des bris de scolarisation. Pour en savoir plus : https://liguedesdroitsqc.org/scolarisation/
[1] Gouvernement du Québec, Ministère de l’Éducation, Dénombrement d’élèves à l’éducation préscolaire, à l’enseignement primaire et à l’enseignement secondaire en situation complexe ayant vécu ou vivant un bris de services, Rapport final, 2021 [en ligne]. [2] Gouvernement du Québec, Ministère de l’Éducation, Étude des crédits 2025-2026. Demande de renseignements particuliers de l'opposition officielle, 2025. [3] Voir Clinique internationale de défense des droits humains de l'UQAM et Ligue des droits et libertés – section de Québec, Rapport parallèle sur le Canada. Les bris de scolarisation des élèves HDAA au Québec, janvier 2025 [en ligne].
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L’espoir qui peut naître du doute

Retour à la table des matières Droits et libertés, Printemps / Été 2026
L’espoir qui peut naître du doute
Alexandre Petitclerc, doctorant en philosophie et président du CA de la Ligue des droits et libertés [caption id="attachment_23302" align="alignleft" width="361"]
Trampolino, une sculpture de Laura Santini, Centre Léonard de Vinci, Montréal. Photo: Flickr/art_inthecity (CC BY 2.0)[/caption]
Entre les attaques répétées contre l’État de droit et la démocratie, ici comme ailleurs, sans oublier les guerres qui se multiplient aux quatre coins du monde, les derniers mois nous obligent à nous questionner sérieusement sur la portée politique du langage des droits humains. Notre impuissance paraît de plus en plus grande et invoquer le respect des droits humains semble souvent de plus en plus vain. Bien sûr, nous ne remettons pas en question le besoin de lutter pour un monde plus juste, mais force est de constater que le doute quant à notre pouvoir collectif de changer les choses s’accentue. Je parle ici d’un doute éthique sur les manières d’y parvenir, sur la bonne action à faire, les mots à employer et les personnes avec qui s’allier. Individuellement ou collectivement, ce doute s’installe et accompagne la mobilisation politique, à un niveau ou un autre. Pouvons-nous l’ignorer, nous en débarrasser ?
À la Ligue des droits et libertés, nous croyons fermement qu’il faut, au contraire, s’y confronter pour pouvoir continuer à lutter, et à lutter ensemble. Garder espoir grâce au doute plutôt que malgré lui : voilà peut-être notre point de départ. Car douter, être incertain·e de savoir ce qui est juste n’est pas un défaut qui nuit à la lutte, mais une de ses conditions. Cela impose un refus de la certitude, ouvre un espace d’écoute et soutient les dialogues qui rendent la démocratie possible. Le doute ne nous affaiblit pas, il fait que nous nous engageons autrement. Le refuser, n’est-ce pas se ranger du côté de celleux qui prétendent tout savoir ? Dans un monde où les certitudes se durcissent, il est important de continuer à douter, non pas de la dignité humaine que nous promouvons, mais des moyens employés pour parvenir à réellement faire changer les choses et affronter des reculs qu’on n’aurait pas cru voir de notre vivant.
Douter, être incertain·e de savoir ce qui est juste n’est pas un défaut qui nuit à la lutte, mais une de ses conditions.Douter, aujourd’hui, c’est aussi accepter de modifier l’objet même de notre réflexion, non seulement pour remettre en question nos stratégies ou nos mots d’ordre, mais pour repenser le langage même dans lequel nous formulons nos luttes, quitte à douter parfois de la pertinence du régime des droits humains. Non pour le rejeter, mais pour en éprouver les limites et ainsi développer des outils pour les dépasser. Les droits humains sont à la fois un idéal politique et une pratique. Ils prétendent à l’universalité, tout en étant inscrits dans des cadres juridiques et historiques donnés, comme l’explique bien la juriste Monique Chemillier-Gendreau dans ce numéro. On les mobilise comme des instruments politiques, mais leur capacité à transformer le réel demeure incertaine dans un monde où les rapports de force, qu’ils soient politiques, militaires ou financiers, déterminent trop souvent le cours des choses. Peut-on encore parler des droits humains comme d’un horizon commun, ou assistons-nous à une inflation de leur usage qui en fragilise la portée ? Toutes les injustices relèvent-elles du seul langage des droits humains ou certaines ne nécessitent-elles pas d’être davantage pensées autrement, dans un langage qui soit plutôt celui de la justice sociale, de la redistribution et des structures démocratiques ? Si elle a une valeur morale indéniable, trop souvent, notre nécessaire dénonciation des violations des droits humains ne parvient pas à entraîner une action effective de la part des États, non plus que celle des entreprises et des individus. Que faisons-nous, alors, de ce langage des droits humains ? Lorsque nous dénonçons une violation de droit, nous nous référons souvent à un cadre juridique particulier mais nous invoquons aussi une exigence morale : celle de la dignité intrinsèque de chaque personne. Dans cet écart entre le droit et la morale, le doute s’installe aussi. Il ne porte pas sur les droits eux-mêmes, mais sur la manière de les faire respecter ; sur la manière de formuler des revendications qui ne se contentent pas d’énoncer des principes, mais qui transforment effectivement les rapports sociaux ; sur la manière de penser l’interdépendance des droits dans un monde profondément inégal, où tous·tes ne disposent pas des mêmes conditions pour les faire valoir. Nous ne sommes pas égaux·ales face à ces réalités injustes. Le doute même n’est pas également distribué. Il semble qu’il est d’abord l’apanage de qui a le luxe de ralentir, d’attendre. Celleux qui luttent au risque de leur propre vie ne peuvent se permettre ce luxe. Mais nous qui disposons de temps avons la responsabilité de douter : pour ne pas parler à la place des autres, pour ne pas refermer trop vite ce qui doit rester ouvert. Et peut-être est-ce là, finalement, ce que nous avons à préserver : une manière de lutter qui ne cherche pas à nous protéger du doute, mais à l’habiter ; non pas pour suspendre l’action, mais pour la rendre plus juste, plus attentive, plus responsable. C’est la voie qu’a choisie la Ligue des droits et libertés depuis sa création. Elle porte cet espoir qui peut naître du doute. Elle s’efforce de ne pas céder à l’exigence de l’instantanéité. Sa force est de se mettre au service des luttes pour la défense, la reconnaissance et la mise en œuvre des droits humains, mais aussi de provoquer des réflexions collectives riches sur ce qu’elle fait, et comment elle le fait. Si les droits humains doivent encore signifier quelque chose, ce n’est peut-être pas dans la certitude qui se dégage du langage qui leur est associé, mais dans l’usage que nous en faisons, un usage toujours contextuel, toujours imparfait, mais ouvert à la remise en question ; un usage où l’on accepte de ne pas tout clarifier, de ne pas tout résoudre, mais sans jamais renoncer. Dans cette optique, douter n’est ni un luxe que l’on ne s’accorde que lorsque tout va bien, ni un frein à la lutte. C’est une manière de rester solidaires et de maintenir vivante cette exigence minimale, mais fondamentale : celle d’un égal respect des droits humains, pour tous·tes.
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Enceintes et endettées : la réalité des femmes migrantes sans couverture médicale

No Music For Genocide – Appel au boycott de l’Eurovision
En raison du maintien d'Israël dans l'Eurovision, un appel au boycott de ce concours a été lancé par des artistes internationaux. Nous le publions ici, et appelons à appliquer le boycott de l'Eurovision, dans le cadre du nécessaire boycott culturel, sportif, économique et politique d'Israël jusqu'à la libération de la Palestine.
Tiré du site de la revue Contretemps.
En mai prochain, des millions de téléspectateurs.trices suivront la 70ème édition du Concours Eurovision de la chanson. Pour la troisième année consécutive, ils et elles verront Israël célébré sur scène, malgré le génocide que l'État israélien perpétue à Gaza. Et ce, alors que la Russie reste bannie pour son invasion illégale de l'Ukraine.
En tant que musicien.ne.s et travailleurs.euses culturels, dont beaucoup vivent dans la zone couverte par l'Union européenne de radio-télévision (UER), nous refusons que l'Eurovision soit utilisé pour blanchir et normaliser le génocide, le siège et l'occupation militaire brutale des Palestinien.ne.s par Israël.
Nous sommes solidaires des appels lancés par les Palestinien.ne.s aux diffuseurs publics, aux artistes, aux organisateur.trice.s de soirées de projection, aux équipes techniques et aux fans pour qu'iels boycottent l'Eurovision jusqu'à ce que l'UER interdise le diffuseur israélien KAN qui s'est rendu complice des crimes contre l'humanité commis par Israël.
Nous saluons le retrait des diffuseurs espagnols, irlandais, islandais, slovènes et néerlandais, ainsi que celui de nombreux finalistes des sélections nationales qui se sont engagés à refuser de participer à l'Eurovision. Tout comme les artistes s'étaient opposés à l'oppression en Afrique du Sud, nous sommes aujourd'hui unis.
Le président de l'apartheid israélien, Isaac Herzog – cité dans la requête déposée par l'Afrique du Sud devant la Cour internationale de justice pour incitation au génocide – a joué un rôle de premier plan dans le lobbying auprès des diffuseurs pour qu'ils n'excluent pas Israël du concours, l'événement musical le plus regardé au monde.
Les réponses hypocrites de l'UER face aux crimes de la Russie et d'Israël ont ôté toute illusion quant à la prétendue « neutralité » de l'Eurovision. En 2022, l'UER a déclaré que la présence de la Russie « jetterait le discrédit sur le concours ».
Pourtant, plus de 30 mois de génocide à Gaza – en parallèle au nettoyage ethnique et au vol de terres en Cisjordanie occupée – ne sont pas considérés comme suffisants pour appliquer les mêmes principes à Israël.
Comment un.e artiste ou un.e fan de l'Eurovision peut-iel en toute conscience participer à la prochaine édition du concours en Autriche alors que les États-Unis et Israël prévoient de créer des camps de concentration hyper-surveillés dans ce qu'ils nomment le « nouveau Gaza » ? Alors que nous vivons une période très sombre, le silence et la passivité ne sont pas une option.
Nous refusons de nous taire alors que la violence génocidaire d'Israël étouffe et réduit au silence la vie des Palestinien.ne.s. Alors que des enfants dans les prisons israéliennes sont battus pour avoir fredonné une mélodie. Alors que tout ce qui reste de quasiment toutes les scènes, studios, librairies et universités de Gaza, sont des tas de décombres sous lesquels des corps massacrés attendent toujours d'être récupérés et enterrés dignement.
En tant qu'artistes, nous reconnaissons notre pouvoir d'action collectif et notre pouvoir de refus. Nous refusons de nous taire. Nous refusons d'être complices. Nous appelons les autres acteurs.trices de notre secteur à se joindre à nous. Et nous sommes solidaires de toute démarche dans tous les secteurs basée sur des principes et qui a pour but de mettre fin à la complicité.
Pas de scène pour un génocide. #BoycottEurovision.
Les premiers signataires incluent : Brian Eno, Massive Attack, Sigur Rós, Nadine Shah, Idles, Young Fathers, Kneecap, Erika de Casier, Mogwai, Mechatok, Laurel Halo, Black Country New Road, AITANA, Paul Weller, Smerz, Nemahsis, Macklemore, Roger Waters, Peter Gabriel, Primal Scream, Ólafur Arnalds, Of Monsters And Men, Paloma Faith, Salute, David Holmes, Dry Cleaning, Hot Chip, Midland, Olof Dreijer from The Knife, Lido Pimienta and former Eurovision winners Emmelie de Forest and Charlie McGettigan.
Cliquer ici pour signer l'appel.
*
Appel initialement publié sur le site suivant : https://nomusicforgenocide.org/eurovision
Illustration : Wikimedia commons.
CONTRE le projet de loi 23 : Quand Agir devient vital, diversifier les approches face à la souffrance humaine

Ce que François ne comprend pas, une liste
1. La politesse
Québec solidaire représente un collectif d'individus de divers horizons. François Lambert ne représente que sa propre personne . Il somme un groupe entier de se taire parce qu'il n'aime pas ce que nous disons. Pire, il considère que de nommer son nom en congrès est de la diffamation. On lui rappellera que diffamer une personne est faire une atteinte injuste à sa réputation. Donc, de lui suggérer de ne pas être inquiet de la qualité du vin qu'il pourrait (ou non) boire le vendredi soir n'entre définitivement pas dans cette catégorie. D'affirmer que s'il a plus de 25 millions de fortune et qu'il pourrait se voir imposé davantage en fonction d'une proposition de plateforme est un exemple factuel. En contrepartie, les réquisitoires pleins de procès d'intention à l'égard d'un groupe de gens qui, bénévolement, essaient de réfléchir à des solutions pour améliorer les services publics, c'est pour le moins impoli. Dire que les personnes et les entreprises devraient contribuer, selon leurs revenus, était un des principes de base l'équité en matière d'impôts avant que le néolibéralisme ne s'y attaque. Je ne crois pas que personne au congrès n'ait traité les entrepreneurs de parasites, on a seulement suggéré qu'ils devraient payer leur juste part, exactement comme les citoyens ordinaires.
2. La fiscalité équitable
L'État canadien imposait jusqu'à 52% les entreprises dans les années 50, lorsqu'on additionnait l'impôt provincial et fédéral. Aujourd'hui ce chiffre est de la moitié, soit moins de 26% en 2012 (je sais que mes chiffres datent quelque peu, mais je ne crois pas que la tendance des baisses d'impôts pour les entreprises ait radicalement changé en faveur de l'État, au contraire…) Justement, la thésaurisation des grandes entreprises a augmenté de 4 à 11% entre 1990 et 2012. En économie, on qualifie cette avarice entrepreneuriale, pour le dire gentiment, « d'argent mort ». Alors, clairement, François ne se renseigne pas avant de nous imposer ses opinions pas très judicieuses. De prétendre que l'argent des compagnies ne « dort » pas est tout simplement statistiquement faux.
3. La géologie
Il n'y a pas de quantité suffisante pour une exploitation rentable du pétrole au Québec. « Le record du débit le plus élevé au Québec revenait au puits Haldimand numéro 1 de Pétrolia, à Gaspé, qui avait produit 40 barils par jour pendant trois jours en novembre 2011, après l'injection de pétrole sous pression. Il avait donc fallu le stimuler tellement la pression était faible. » C'est sûr qu'avec notre consommation quotidienne de 340 000 barils dans la province, nous allons faire toute une percée avec Pétrolia, qui, s'il faut le mentionner, a été rachetée et n'existe plus. Super rentable.
4. Les OBNL financés par le gouvernement
Québec solidaire n'a rien à voir ni de près ni de loin avec le Panier bleu. Cette entreprise, sans but lucratif, a été créée par le Gouvernement du Québec en 2020. Qui gouvernait à ce moment ? Un autre François, grand entrepreneur, Legault. Le Panier bleu a été financé à hauteur de 20 millions de dollars. De ce point de vue, l'ancien PDG d'Air Transat a fait particulièrement mauvaise figure sur le plan de la gestion, bien qu'issu de la filière des entrepreneurs - ceux qui sont supposés connaitre l'économie réelle -, il a accumulé les fiascos économiques. Des exemples : SAAQ cliq, Norvolt, Lion électrique. « Sans entrepreneurs, sans investisseurs et sans gens qui prennent des risques, il n'y a pas de richesse à redistribuer », conclut notre politicologue dilettante. Sans vouloir user de mauvais jeu de mots, il semble qu'à cause d'entrepreneurs, qui prennent des risques avec les investissements publics, il n'y a plus de richesse à redistribuer serait une conclusion plus juste.
5. Celles qui bâtissent
Les selfs made men pensent toujours qu'ils se sont autocréés. Cependant, ils sont plutôt myopes. Ils oublient que leur mère leur a donné naissance et leur a inculqué leur première langue, elle les a nourris, habillés, protégés jusqu'à ce qu'ils soient autonomes. L'école les a éduqués jusqu'à ce qu'ils puissent se débrouiller pour avoir un travail rémunéré. L'hôpital les a soignés et a vaccinés à chaque fois qu'ils en ont besoin pour qu'ils ne meurent pas de rougeole ou de bronchite dans leur enfance. Il y a beaucoup de femmes, car elles ont majoritairement la charge du domaine du care. Ces femmes, ce sont elles qui permettent la véritable création de la richesse, car elles amènent la jeune génération à l'âge adulte et lui permettent de réaliser son plein potentiel. Elles le font, bien souvent, soit en travail invisible (la mère et la ménagère), soit en travaillant pour l'État (l'enseignante, l'infirmière, la technicienne de garde). Sans elles, pas de travailleurs, pas d'entrepreneurs, pas de têtes brûlées qui prennent des risques avec des investissements privés ou publics, pas non plus d'inventeurs de boîtes de centres d'appel spécialisées en externalisation et délocalisation. Vous savez, ces génies qui ont permis aux grosses compagnies, comme Bell de se délester de leurs employées (encore une fois, majoritairement des femmes) et de confier leur service à la clientèle à des télémarketeurs, souvent de nouveaux arrivants avec une maîtrise approximative de la langue et, bien sûr, payés au salaire minimum. C'était un premier jalon dans ce que nous appelons aujourd'hui l'Uberisation du service à la clientèle. Le sacrifice des employés et les décisions « intelligentes » des gestionnaires de grosses compagnies, qui ont détruit la satisfaction et le sentiment de sécurité des consommateurs pour le profit des actionnaires, voilà une des contributions de monsieur Lambert.
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Introduction au dossier Bilan Porto Alegre
PTAG publie ici un texte de Catherine Samary qui appuie les arguments avancés par les camarades de la Coordination ENSU concernant les modalités et les objectifs de la participation du RESU/ENSU — le Réseau européen de coordination avec l'Ukraine — à la Conférence de Porto Alegre (POA), en réponse aux camarades de la Fédération syndicale Solidaires qui ont contesté cette décision.
Nous publions également un texte de Christian Zeller - Front unique antifasciste international – contre qui ? – L'auteur interpelle le comité organisateur du forum et particulièrement les éléments de gauche internationaliste et conclue qu'il n'est stratégiquement et tactiquement pas judicieux de rechercher la coopération avec des forces qui ont manifestement une appréciation complètement différente des alliés et des adversaires.
Enfin, nous publions un troisième texte signé par Antoine Larrache – Les chemins tortueux de la résistance - une analyse de la conférence antifasciste dans une perspective de construction d'un internationalisme de mobilisation à partir de l'unification des luttes.
Ces trois textes sont interreliés. Le texte de Catherine Samary et celui d'Antoine Larache répondent directement ou indirectement aux positions avancées par les auteurs des deux premiers textes. Malgré des similitudes, il est important de discerner les différences entre le texte de la Fédération syndicale Solidaires (FDS) et celui de Christian Zeller. La FDS a refusé de participer à la conférence, ce qui la rend moins crédible quant aux critiques qu'elle émet.
Selon Christian Zeller, la construction d'un front unique stratégique présuppose un accord sur certaines questions centrales – à commencer bien sûr par celle de savoir qui sont réellement les adversaires et les partenaires. Une unité stratégique avec les staliniens et les campistes est impossible. Au contraire, il est important de construire une force alternative qui rompe avec ces composantes réactionnaires au sein d'une gauche de plus en plus en décomposition.
La question se pose donc, comment construire un mouvement de lutte internationaliste dans un contexte de recul de la gauche et de montée de l'extrême droite.
À cette question complexe Antoine Larrache confirme cette difficulté et donne l'exemple de la participation d'un représentant du régime iranien sur une tribune de la conférence. Mais il fait une mise en garde : « La tentation est grande, y compris dans la gauche internationaliste, de tourner le dos à la conférence pour ces raisons, et d'effacer tout ce qu'elle produit de positif… les batailles ne manquent pas, mais paradoxalement, la multiplicité des enjeux semble rendre plus difficiles les convergences. »
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Front unique antifasciste international – contre qui ?
Du 26 au 29 mars, environ 4 000 personnes se sont réunies à Porto Alegre pour une grande conférence internationale contre la montée du fascisme dans le monde et contre l'impérialisme.[1]. Christian Zeller soutient que le contenu et les résultats de cette conférence ne suffisent pas pour construire un front antifasciste et anti-impérialiste global. Pour y parvenir, il est indispensable d'engager des processus de clarification politique.
21 avril 2026 | tiré d'Europe solidaire sans frontières
https://europe-solidaire.org/spip.php?article78610
La marche d'ouverture a rassemblé environ 7 000 personnes et a rappelé les mobilisations passées du mouvement altermondialiste et du Forum social mondial. Onze tables rondes thématiques, un forum réunissant des représentants·e·s de gouvernements et des parlementaires, ainsi que 150 activités auto-organisées ont eu lieu. Les participant·e·s et les représentant·e·s d'organisations venaient d'une quarantaine de pays.
La conférence a vu le jour grâce à la collaboration de différentes forces : le Parti pour le socialisme et la liberté (PSOL) dans le Rio Grande do Sul et le Parti des travailleurs (PT) de Porto Alegre, le Parti communiste brésilien (PCdoB), le Mouvement des sans-terre (MST), l'ONG Andes, la fondation « Lauro Campos et Marielle Franco », la Fondation Rosa Luxemburg et le Mouvement de la Gauche socialiste (MES, une tendance au sein du PSOL, membre de la Quatrième Internationale depuis 2025).[2] Le Comité pour l'annulation de la dette illégitime (CADTM) a établi des liens sur le plan international.[3] Un appel à la création d'un front antifasciste international a servi de support à la mobilisation pour cette conférence.[4]
Des organisations importantes venues de toute l'Amérique latine, mais aussi de nombreux autres pays du monde, ont participé à la conférence, notamment les Democratic Socialists of America, France Insoumise (avec des parlementaires), le NPA-A (Nouveau Parti anticapitaliste), Attac, ainsi que des député.es du Parti des travailleur·euse·s de Turquie ; une délégation de près de 200 personnes venues d'Argentine (principalement du Movimiento Socialista de los Trabajadores, MST), des camarades d'Afrique du Sud ainsi que de la Socialist Alliance et de Green Left d'Australie.
Cette 1re Conférence internationale antifasciste a constitué un événement majeur.[5] Les organisateurs souhaitent lutter contre la paralysie qui règne actuellement au sein de la gauche. Ils encouragent l'organisation d'autres conférences antifascistes, par exemple en Argentine, en Europe et en Amérique du Nord. Cependant, les comptes rendus des participant·e·s à cette conférence, l'appel à la formation d'un front antifasciste international[6] et la déclaration finale de cette conférence[7] révèlent que les fondations posées à Porto Alegre ne sont pas suffisantes pour véritablement renforcer et rassembler la résistance antifasciste à l'échelle mondiale. L'appel lancé se limite à dénoncer la montée de l'autoritarisme et du fascisme en Amérique du Nord et du Sud ainsi qu'en Europe, et le génocide perpétré par Israël contre la population palestinienne. Le régime fasciste de Poutine,[8] qui non seulement agresse quotidiennement la population ukrainienne, mais soutient depuis de nombreuses années les mouvements d'extrême droite en Europe et dans le monde entier et s'appuie sur une répression extrême et la fragmentation de sa propre population, n'est même pas mentionné.
La déclaration finale réaffirme et renforce cette ligne malgré les critiques et les controverses. Elle dresse une liste avec plusieurs guerres et agressions impérialistes mais omet de manière frappante de mentionner tant la guerre menée par la Russie que la résistance ukrainienne.
Cette lacune a été voulue par les organisateurs. Éric Toussaint, porte-parole du CADTM, a expliqué dans un texte de bilan : « Si on avait cité l'agression impérialiste russe contre l'Ukraine, il est clair qu'une grande partie des forces de gauches latino-américaines, d'Amérique du Nord, certaines forces de gauches européennes ou asiatiques auraient refusé de signer. »[9] Les organisateurs ont donc délibérément et ouvertement déclaré préféré entretenir un partenariat avec des staliniens et des campistes réactionnaires comme Vijay Prashad plutôt que de rechercher l'unité avec les populations menacées par l'impérialisme russe ou chinois ou par la dictature en Iran. Si cela pourrait encore se comprendre d'un point de vue limité à Amérique latine, c'est toutefois une position erronée, cynique et à courte vue dans une perspective mondiale.
Le fait que les représentant·e·s d'organisations ukrainiennes – l'organisation socialiste Sotsialnyi Ruch, la fédération syndicale FPU et le syndicat des travailleurs·euses indépendants·es et migrant·e·s – ainsi que les socialistes russes en exil n'aient pas été autorisé·es à prendre la parole lors des séances plénières centrales est révélateur du caractère politiquement limité et unilatéral pris de la conférence. Les organisateurs ont toutefois permis à Hossein Khaliloo, du Centre de dialogue Iman Al Mahdi, un représentant officieux du régime iranien au Brésil, d'exposer et de justifier ses positions lors d'une séance plénière de première importance en présence de membres dirigeant.es du PT, du PCdoB et du PSOL.[10] C'est inacceptable.
Grâce au soutien du MES, de la Quatrième Internationale, de la LIS-ISL et du Réseau européen de solidarité avec l'Ukraine (ENSU/RESU), des forums auto-organisés et très fréquentés se sont tenus avec les camarades ukrainien.es et russes. L'ENSU/RESU a distribué aux participant·e·s de la conférence, avec l'invitation à la rencontre avec la délégation ukrainienne, une déclaration expliquant pourquoi la double solidarité avec la résistance ukrainienne contre l'armée d'occupation russe et les luttes des salarié·e·s contre le gouvernement néolibéral de Zelenski est importante.[11]Il était bien sûr judicieux que les petites délégations de socialistes ukrainiens et russes participent à la conférence, puissent présenter leurs positions devant un large public et nouer des contacts importants. Leurs bilans montrent à quel point il est important d'engager partout et en permanence la lutte contre les courants campistes et de la mener sans compromis.[12] Par ces interventions, les forces mentionnées ont démontré qu'il existe aussi un antifascisme et un anti-impérialisme qui ne conaît ni frontières ni limites.
La composition et l'orientation dominante de la conférence montrent toutefois que les critiques formulées avant celle-ci étaient justifiées. La Gauche Anticapitaliste de Belgique a mis en évidence, dans une brève prise de position, les aspects problématiques de la conférence, et je partage leur analyse.[13] L'organisation Solidarity aux États-Unis et le groupe français « Arguments pour la lutte sociale » ont également émis des critiques. En avançant des arguments similaires à ceux exposés ici, l'Union syndicale Solidaires de France a expliqué pourquoi elle n'avait pas participé à la conférence et pourquoi elle ne participerait pas non plus à l'avenir à des conférences sur cette orientation.[14]
La déclaration finale de la conférence manifeste que celle-ci vise un antifascisme et un anti-impérialisme purement sélectifs, bien qu'elle souligne de manière générale l'opposition à tous les impérialismes et revendique le droit à l'autodétermination de tous les peuples. Sur la base de cette déclaration finale, je soulève trois questions stratégiques essentielles qui dépassent les résultats immédiats de la conférence et qui sont décisives, surtout en Europe et probablement aussi dans plusieurs régions d'Asie, pour construire un front unique continental sans limites contre l'autoritarisme et le fascisme qui se renforcent sous des formes diversifiées.
1. La déclaration finale stigmatise à juste titre les États-Unis et l'OTAN comme impérialistes et prend le parti des opprimé.es et de leur résistance dans plusieurs guerres et conflits. Il est bien sûr juste de renforcer la résistance contre l'impérialisme états-unien de plus en plus autoritaire et contre les gouvernements européens hypocrites qui soutiennent le génocide et la terreur quotidienne exercés par l'État d'Israël contre la population palestinienne. Cependant, tant l'invitation à la conférence que la déclaration finale réaffirment une vision géopolitique qui divise le monde en camps (campisme) et fait de la résistance à l'impérialisme des États-Unis et de ses alliés sa préoccupation exclusive. Elles ne font pas référence à la lutte défensive de l'Ukraine, elles ne prennent pas position non plus contre l'impérialisme russe. Ni l'appel ni la déclaration finale ne mentionnent en aucune manière le fait que l'administration Trump cherche à nouer une alliance stratégique avec le régime de Poutine et que ce dernier reconnaît en Trump un partenaire idéologique. La Russie et l'Ukraine sont délibérément omises dans ces documents. Dans la même logique, les déclarations passent également sous silence l'opposition démocratique en Iran.
La déclaration finale marque tout de même son opposition, même si cela reste vague à « tous les impérialismes ». Ce qui a d'ailleurs incité le PC do Brasil, qui ne s'oppose qu'à l'impérialisme américain, à exprimer une prise de position critique. De même, l'affirmation du droit à l'autodétermination pour tous les peuples reste une coquille vide lorsque, par exemple, l'Ukraine et Taïwan ne sont pas mentionnées, alors qu'une longue liste de luttes contre l'impérialisme des États-Unis est énumérée. Un front international antifasciste et anti-impérialiste sur cette base est impossible. Comment pouvons-nous rallier à un tel front les représentant·e·s des sociétés et des nationalités menacées et opprimées par la Russie ? Comment pouvons-nous rallier les populations en révolte en Iran si elles ont l'impression qu'une grande partie de la gauche internationale considère la dictature comme un interlocuteur légitime ? Comment serait-il possible de s'adresser à une grande partie de la population taïwanaise, qui souhaite préserver son État indépendant, sans dénoncer les intérêts impérialistes de la Chine ? Comment pouvons-nous rallier les populations musulmanes d'Asie centrale si la gauche nie, voire justifie, la répression exercée par l'État chinois contre la population ouïghoure ? Il va de soi qu'il est juste de se prononcer en faveur de la défaite des États-Unis et d'Israël dans la guerre contre l'Iran. Mais il est tout aussi juste de militer pour la défaite de la Russie, en solidarité avec la résistance ukrainienne.
2. La déclaration finale ne formule pas la moindre critique à l'égard des gouvernements populistes dits progressistes d'Amérique latine. C'est pour cette raison que la confédération syndicale militante CSP-Conlutas (Central Sindical e Popular) n'a pas participé à la conférence. La Liga Internacional Socialista et le MST argentin ont formulé une critique similaire.[15] Le gouvernement Lula a pour objectif déclaré de faire du Brésil une superpuissance pétrolière mondiale. Il étend résolument l'exploration et l'exploitation pétrolières et poursuit systématiquement le pillage de la nature. Sa stratégie repose sur une alliance avec des secteurs clés du capital, au détriment des droits et de la participation des salarié·e·s, des pauvres et des peuples autochtones. Bien avant le coup d'État mené par les États-Unis contre Maduro, le Venezuela était déjà devenu un régime répressif qui bafoue les intérêts des salarié·e·s et des paysan·e·s. L'ancien gouvernement péroniste en Argentine a préparé le terrain pour la victoire du réactionnaire Milei avec sa politique antisociale. Un mouvement antifasciste large et démocratique ne peut se développer qu'en totale indépendance vis-à-vis de ces gouvernements qui ne sont que prétendument progressistes – mais liés à des secteurs clés du capital. Il doit partir sans compromis des intérêts de classe sociaux, politiques et écologiques des pauvres, des paysan.nes et des salarié.es.
3. Il est tout simplement tragique et absolument impardonnable que la déclaration finale ne fasse aucune mention de la menace particulière que représentent le réchauffement climatique et le capital lié aux énergies fossiles. Ce n'est pas un hasard. Le gouvernement du PT au Brésil est lui-même étroitement lié au capital fossile de la société Petrobras et continue avec une grande détermination sur la voie du développement fossile.[16] Le gouvernement vénézuélien n'a pu se maintenir au pouvoir que grâce au contrôle et à la redistribution de la rente pétrolière. La déclaration finale évoque l'écocide de manière générale et non contraignante, sans exiger un abandon des énergies fossiles.
Une sortie des énergies fossiles rendrait impossibles les perspectives de développement capitaliste des gouvernements dits progressistes et ne pourrait être mise en œuvre sans une expropriation du capital. La déclaration finale ne dit pas un mot non plus sur le fait que les stratégies répressives d'adaptation inégale et sélective au réchauffement climatique qui constituent une caractéristique centrale du nouveau fascisme.[17] Le déni face aux conséquences du réchauffement climatique est un élément central du nouvel autoritarisme et du fascisme. Sur le plan écologique, la déclaration finale n'est pas meilleure que les déclarations non contraignantes des conférences COP sur le climat, qui ne font qu'orchestrer le « retour de bâton fossile ». C'est extrêmement maigre et cela révèle que le « fossil backlash » ronge également la gauche. Le terme « écosocialiste » repris dans la déclaration se réduit à une formule creuse.
Il est bien sûr évident que la situation politique en Amérique latine diffère de celle qui prévaut en Amérique du Nord, en Europe, en Asie et ailleurs. Compte tenu de l'expérience historique et quotidienne de l'impérialisme des États-Unis et de son soutien, depuis des décennies, aux dictatures réactionnaires, il est tout à fait compréhensible que non seulement les organisations de gauche, mais aussi de larges pans de la population d'Amérique latine considèrent les États-Unis comme leur ennemi principal. Mais il est tout aussi évident que de larges pans de la population en Europe de l'Est et dans certaines régions d'Asie centrale perçoivent la Russie comme une menace ancienne. Le peuple ouïghour du Xinjiang est opprimé par l'État chinois et la population de Taïwan vit sous la menace d'une annexion de son île et de sa société par la République populaire.
C'est délibérément que ces questions sont laissées dans le flou par la déclaration finale. Je n'affirme pas qu'il était erroné de participer à cette conférence. En revanche, il aurait été envisageable, par le biais d'une déclaration finale alternative – même si celle-ci était restée minoritaire –, de faire apparaître les questions litigieuses dans le débat international sur les défis à venir. Cela aurait également permis de jeter les bases pour de futurs événements et coopérations qui rassembleraient les forces désireuses de construire un mouvement antifasciste et anti-impérialiste global.
Tant que la gauche ne sera pas capable de partir, par principe, des intérêts des opprimé.es et des exploité.es, indépendamment de la formation de blocs géopolitiques et des constellations changeantes, elle ne sera pas en mesure de construire une alternative internationalement viable face à la montée de l'autoritarisme et du fascisme.
Comment construire un large front unique antifasciste alors qu'on ne sait même pas clairement contre qui ce front est dirigé ? Qui sont les ennemis ? Le large front antifasciste à construire doit-il se diriger exclusivement contre les dérives autoritaires et les forces fascistes en Amérique du Nord et du Sud, en Europe, ainsi que contre l'impérialisme américain, Israël et leurs alliés impérialistes européens et océaniens, ou également contre la Russie fasciste, qui soutient depuis de nombreuses années les mouvements réactionnaires en Europe et ailleurs ?
Un front unique antifasciste international est impossible tant qu'on ne sait pas clairement contre qui il doit se diriger. D'un point de vue plus fondamental, la question se pose de savoir s'il est stratégiquement et tactiquement judicieux de rechercher la coopération avec des forces qui ont manifestement une appréciation complètement différente des alliés et des adversaires, ainsi qu'une conception fondamentalement différente de l'organisation sociale souhaitée. Bien sûr, il peut être approprié, à certains moments, de conclure des alliances tactiques avec des forces très différentes telles que les sociaux-démocrates, les Verts, les libéraux et les conservateurs, ou encore la gauche « campiste », mais la construction d'un front unique stratégique présuppose un accord sur certaines questions centrales – à commencer bien sûr par celle de savoir qui sont réellement les adversaires et les partenaires. Une unité stratégique avec les staliniens et les campistes est impossible. Au contraire, il est important de construire une force alternative qui rompe avec ces composantes réactionnaires au sein d'une gauche de plus en plus en décomposition.
Je salue expressément le projet d'organiser des conférences antifascistes régionales ou continentales. Celles-ci contribueraient à contrer la tendance, présente dans de nombreux pays, à sous-estimer la fascisation en tant que phénomène national. En Europe, une telle conférence devrait mettre à l'ordre du jour, de manière offensive, la vision d'un continent social et écologique, à la fois au-delà et contre l'UE, ainsi que contre les impérialismes nationaux.[18]Ce n'est qu'en réussissant à combiner, dans un esprit de solidarité mondiale, la sécurité sociale, écologique et militaire au sein de luttes concrètes que nous aurons une chance d'opposer à la fascisation ainsi qu'aux menaces fascistes internes et externes un projet alternatif de « bonne vie ».[19]
Ces conférences devraient être portées par des forces qui souhaitent, premièrement, résister à tous les impérialismes et fascismes ; deuxièmement s'organiser en totale indépendance vis-à-vis des gouvernements populistes et nationalistes (parfois qualifiés de progressistes) et des forces bourgeoises ; et troisièmement faire de la résistance contre le capital fossile et le réchauffement climatique, ainsi que contre l'adaptation inégale et sélective au réchauffement climatique et à ses catastrophes, telle qu'elle est imposée par les gouvernements, un axe central de leur activité. Sur cette base, nous devrions construire une unité aussi large que possible, incluant également des forces qui n'ont pas encore été atteintes jusqu'à présent.
21 avril 2026
Christian Zeller
Notes
[1] Call for Participation https://antifas2026.org/en/call/
[2] Manuel Rodriguez Banchs, Penelope Duggan, Israel Dutra, Antoine Larrache, João Machado, Reymund de Silva et Eric Toussaint : The Anti-Fascist and Anti-Imperialist Conference in Porto Alegre : Great achievements, challenges and opportunities. 4 April 2026 https://fourth.international/en/latin-america/760 ; Israel Dutra : First International Anti-Fascist Conference : A political victory. LINKS, 5 April 2026. https://links.org.au/first-international-anti-fascist-conference-political-victory
[3] Entretien avec Eric Toussaint : Contretemps 17 avril 2026 https://www.contretemps.eu/porto-alegre-2026-une-convergence-antifasciste-et-anti-imperialiste-entre-succes-inedit-et-obstacles-majeurs/
[4] International call to strengthen antifascist and anti-imperialist action. LINKS, 21 January 2026. https://links.org.au/statement-international-call-strengthen-antifascist-and-anti-imperialist-action
[5] Declaration of the Fourth International : Against Neo-Fascist Authoritarianism and All Forms of Imperialism. https://fourth.international/en/755
[6]Voir note 4.
[7] Porto Alegre Declaration : Unity against Fascism and for the sovereignty of peoples. March 29, 2026 https://antifas2026.org/en/porto-alegre-declaration-unity-against-fascism-and-for-the-sovereignty-of-peoples/
[8] Budraitskis, Ilya (2022) : Putinismus : Eine neue Form von Faschismus. emanzipation 6 (2), S. 73–93. https://emanzipation.org/2022/11/putinismus-eine-neue-form-von-faschismus/ ; Budraitskis, Ilya (2023) : Dieses Regime lässt sich nicht weiterentwickeln. emanzipation - Zeitschrift für ökosozialistische Strategie 17. Mai 2023. https://emanzipation.org/2023/05/dieses-regime-laesst-sich-nicht-weiterentwickeln/.
[9]Éric Toussaint : Porto Alegre 2026 : an anti-fascist and anti-imperialist convergence, between unprecedented success and major obstacles. CADTM, 10 April 2026 https://www.cadtm.org/Porto-Alegre-2026-an-anti-fascist-and-anti-imperialist-convergence-between-unprecedented-success-and-major-obstacles ; Éric Toussaint : Porto Alegre 2026 : une convergence antifasciste et anti-impérialiste entre succès inédit et obstacles majeurs. CADTM, 8 avril 2026 ; https://www.cadtm.org/Porto-Alegre-2026-une-convergence-antifasciste-et-anti-imperialiste-entre
[10] Program of the 1st international anti-fascist conference for the sovereignty of peoples. March 26–29, 2026 – Porto Alegre, Brazilhttps://antifas2026.org/en/program/
[11]ENSU/RESU : Antifascism must fight all tyrannies, 28 March 2026 https://drive.google.com/file/d/1swk_obzKysI8_9CmTDaCZoCgEcvmdyUd/view?pli=1
[12] Oleksandr Kyselov : Instagram post. 1 April 2026. https://www.instagram.com/p/DWmUuk_jlaf/?igsh=MXNtdXpzOGQ0ZGJ0OA%3D%3D ; Alfons Bech : Notes on the First International Antifascist Conference of Porto Alegre A Step Forward for Anti-Campist Solidarity with Ukraine. 3 April 2026 https://europe-solidaire.org/spip.php?article78468
[13]Quel internationalisme pour lutter contre le fascisme ?27 mars 2026 https://www.gaucheanticapitaliste.org/dossier-quel-internationalisme-pour-lutter-contre-le-fascisme/
[14] Ivan Drury Zarin : Three general characteristics of the new era of fascism. Solidarity, March 28, 2026 https://solidarity-us.org/three-general-characteristics-of-the-new-era-of-fascism/ ;
Porto Alegre : sur un bilan d'autosatisfaction et ses « limites » 7 avril 2026. https://aplutsoc.org/2026/04/07/porto-alegre-sur-un-bilan-dautosatisfaction-et-ses-limites/ ; Union syndicale Solidaires (France) : The European/International Network of Solidarity with Ukraine and its outreach to Latin America. 20 April 2026.
[15] International Socialist League : Porto Alegre Antifascist Conference. Conclusions and perspective. 6 April 2026 https://lis-isl.org/en/2026/04/porto-alegre-antifascist-conference-conclusions-and-perspective/
[16] Stott, Michael ; Pooler, Michael und Daniels, Joe (2025) : Why Latin America can't quit oil. Financial Times, November 6. https://www.ft.com/content/f85a5c80-6a06-4883-b784-223af5467f36 ; Mooney, Attracta ; Mychasuk, Emiliya und Pooler, Michael (2025) : Brazil's UN climate summit chief defends Petrobras oil expansion. Financial Times, July 4.https://www.ft.com/content/4b8caca7-265d-4f34-ab6b-3a391520e6a2 ; Pooler, Michael : Petrobras aims to transform Brazil into global energy power. South American nation set to join world's top crude producers by end of decade. Financial Times Weekend, November 19, 2023. https://www.ft.com/content/76a1ccb0-8534-4513-8fb5-5eb5e07773bd
[17]Zeller, Christian (2026) : Zur Barbarei ? Klima, Krieg und ökosozialistische Dilemmata der Sicherheit. emanzipation - Zeitschrift für ökosozialistische Strategie 10 (1), S. 129-160.
[18]Zeller, Christian (2024) : Eine kontinentale Gegenmacht gegen das fossile Kapital aufbauen. emanzipation - Zeitschrift für ökosozialistische Strategie 8 (2) 9. Oktober 2024, S. 197-226 ; Samary, Catherine und Zeller, Christian (2025) : Europäische Strategien : von den konkreten Erfahrungen ausgehen. emanzipation- Zeitschrift für ökosozialistische Strategie 8 (2), S. 227–246.
[19] Zeller, Christian (2026) : Ökosozialistische Strategie der sozialen, ökologischen und militärischen Sicherheit. emanzipation– Zeitschrift für ökosozialistische Strategie 10 (1), S. 190–203.
P.-S.
Traduit pour ESSF par Pierre Vandevoorde avec l'aide de DeepLpro

Effet Allié est en marche : Marche citoyenne le 17 mai
Effet Allié est en marche. Et vous ?
Le 17 mai, on marche. Ensemble.
La Fondation Émergence vous invite à la 3e édition de sa marche citoyenne, dans le cadre de la Journée internationale contre l'homophobie et la transphobie.
🗓 Date : 17 mai 2026
🕐 Heure : 13h
📍 Lieu : Place des Festivals (métro Place-des-Arts), Montréal
Par qui : Fondation Émergence et Conseil québécois LGBT
Dans un contexte marqué par une montée des discours haineux et des reculs de droits, il est plus important que jamais de se rassembler et d'occuper l'espace public.
👉 Cette année, l'Effet Allié est en marche.
Parce qu'être allié·e, ce n'est pas seulement soutenir.
👉 C'est se lever.
👉 C'est marcher.
👉 C'est agir.
Ami.e.s, familles, collègues, voisin.e.s :
Venez marcher aux côtés des communautés LGBTQ+ pour :
✔️ dénoncer la haine
✔️ refuser les reculs
✔️ affirmer notre solidarité
✔️ faire avancer les droits
✨ Pourquoi participer ?
Parce que chaque présence compte.
Parce que la visibilité fait une différence.
Parce que le changement passe par l'action collective.
🔥 Le 17 mai, faisons-nous entendre.
Effet Allié est en marche.
Nous embarquons dans l'Effet Allié le 17 mai prochain. Et vous ?
J'embarque : https://tinyurl.com/marche17mai2026
Page Facebook%2C%22ref_notif_type%22%3Anull%7D]
L'Effet Allié est en marche : la Fondation Émergence invite la population à faire front commun contre la haine le 17 mai prochain
MONTRÉAL, le 5 mai 2026 — À l'occasion de la 24e édition de la Journée internationale contre l'homophobie et la transphobie, qui se tient le 17 mai de chaque année, la Fondation Émergence annonce sa campagne ainsi que sa marche citoyenne sous le slogan « l'Effet Allié est en marche ».
Cette édition survient dans un contexte particulièrement préoccupant. Les discours hostiles, la haine et les attaques envers les personnes LGBTQ+ sont en hausse, autant en ligne que dans l'espace public. Plusieurs rapports récemment publiés au Québec témoignent d'une augmentation marquée des propos haineux et d'un climat qui nuit au bien-être et à la dignité des personnes LGBTQ+.
« Plus que jamais, la présence, l'écoute et le soutien des allié·e·s sont essentiels pour faire face aux reculs. Aujourd'hui, 61 % des Canadien·ne·s se considèrent comme des allié·e·s : notre campagne vise à traduire cette solidarité en actions concrètes. Participer à la campagne et marcher le 17 mai, c'est poser des gestes clairs et affirmer que nous choisissons d'agir collectivement pour continuer d'avancer vers une société plus inclusive », explique Laurent Breault, directeur général de la Fondation Émergence.
L'Effet Allié est en marche
Cette année, la Fondation Émergence veut rassembler le Québec autour d'un message fort de solidarité et d'engagement. À travers des témoignages, des prises de positions de plusieurs personnalités publiques, la distribution de matériel et une vague de messages positifs, l'organisme invite la population à se mobiliser sur https://effetallie.ca/. Face au contexte actuel, chaque geste compte et chaque voix fait une différence.
Comme il n'y a pas d'arc‑en‑ciel sans pluie ni soleil, il n'y a pas de véritable inclusion sans la présence active des personnes alliées. L'organisme appelle les allié·e·s à se tenir fièrement aux côtés des communautés LGBTQ+ pour donner de l'ampleur à ce mouvement et rappeler que la majorité choisit la solidarité, le respect et l'inclusion. La campagne culminera le 17 mai prochain avec sa marche citoyenne, où la population est invitée à se joindre massivement pour affirmer collectivement que la haine n'a pas sa place.
Informations pratiques sur la marche
Date : Dimanche 17 mai 2026.
Heure de début : Arrivée des participant·e·s dès 13h, discours à 13h30, début de la marche à 14h.
Lieu de départ de la marche : Place des Festivals, 1499 Rue Jeanne-Mance, Montréal, QC H2X 2J4.
Fin de la marche : 16h30, au coin des rues Alexandre-DeSève et Sainte-Catherine Est.
À propos de la Fondation Émergence
Fondée en 2000, la Fondation Émergence est une organisation québécoise pionnière dédiée à la sensibilisation, l'éducation et la défense des droits des personnes issues de la diversité sexuelle et de genre. Reconnue pour son approche inclusive et accessible et pour la variété de ses programmes, la Fondation agit concrètement pour bâtir une société où chaque personne, peu importe son orientation sexuelle, son identité ou expression de genre, peut vivre pleinement dans la dignité, le respect et l'acceptation.
À propos de la Journée internationale contre l'homophobie et la transphobie (JICHT)
En 2003, à l'initiative de Laurent McCutcheon, la Fondation Émergence lançait la toute première Journée nationale de lutte contre l'homophobie. Depuis, cette journée est devenue internationale, s'est élargie à la lutte contre la transphobie et est désormais célébrée chaque 17 mai dans plus de 60 pays. La Fondation Émergence mène chaque année une campagne de sensibilisation d'envergure pour faire avancer les droits des personnes LGBTQ+ et mobiliser les allié·e·s de tous les milieux.

L’accueil de la Banque de la défense au Canada, des milliards pour les armes, des miettes pour le climat
Le Canada a été choisi pour accueillir le siège social de la future Banque de la défense, de la sécurité et de la résilience (Banque DSR), un nouvel outil financier multilatéral visant à accroître les dépenses militaires des pays membres. Il reste maintenant à déterminer quelle ville — parmi Montréal, Ottawa, Toronto et Vancouver — sera retenue pour l'héberger. Les autorités municipales et les gouvernements provinciaux concernés se sont aussitôt mobilisés pour défendre leur candidature. Au Québec, le gouvernement de la CAQ, la mairesse de Montréal, les partis d'opposition à l'Assemblée nationale et les organisations patronales ont tous exprimé le souhait que cette banque s'installe à Montréal.
Quels sont les objectifs de cette Banque de défense ?
La Banque de défense a pour mission de faciliter le financement à faible coût des initiatives d'investissement dans l'ensemble des chaînes d'approvisionnement militaires et de la recherche en matière de sécurité. Ce financement profitera à la fois aux gouvernements membres et aux entreprises du secteur de la défense. L'objectif est de créer une institution capable de lever des milliards de dollars pour financer des projets de défense et de remilitarisation de l 'économie. Ce sont d'abord les pays d'Amérique du Nord, de l'Union européenne et les membres de l'OTAN qui entendent ainsi faciliter leurs investissements militaires dans le cadre de leur course aux armements face à des puissances comme la Chine et la Russie.
L'invitation de cette banque au Canada s'inscrit dans la politique de sécurité du gouvernement Carney
Le Canada s'est engagé à atteindre dès 2025-2026 le seuil de 2 % du PIB exigé par l'OTAN, avec l'ambition de porter ces dépenses à 5 % du PIB d'ici 2035, soit environ 150 milliards de dollars par an et plus de 500 milliards sur une décennie. Ces investissements visent à moderniser l'armée canadienne en acquérant de nouveaux équipements : navires, avions, sous-marins, drones, radars et technologies de surveillance.
Le gouvernement Carney entend par ailleurs réduire sa dépendance aux achats militaires américains en accordant 70 % de ses contrats à des entreprises canadiennes d'ici dix ans, contre seulement 29 % actuellement. Les secteurs de l'aérospatiale, de la cybersécurité et des technologies de défense sont appelés à croître significativement, et des entreprises comme Bombardier, CAE et les Chantiers maritimes Davie sont bien positionnées pour en bénéficier.
Pour concrétiser ces ambitions, le Canada a obtenu le siège social de la nouvelle Banque DSR, dont la charte a été négociée à Montréal en avril 2026 avec une vingtaine de pays alliés. Cette institution multilatérale offrira un financement à long terme et à faible coût pour soutenir les industries de défense des pays membres, comblant des lacunes critiques dans les chaînes d'approvisionnement militaires que les marchés privés ne financent pas aisément.
Cette stratégie s'inscrit dans un contexte de réarmement généralisé des pays de l'OTAN face aux tensions internationales : guerre en Ukraine, rivalités sino-américaines et pressions de l'administration Trump. Le Canada entend ainsi assumer une part croissante du fardeau collectif de la défense occidentale.
Pourquoi les partis politiques souhaitent-ils l'installation de cette banque ?
La compétition est vive, notamment entre Montréal et Toronto, et les motivations politiques sont multiples. L'enjeu est aussi économique : le siège social de cette banque pourrait générer jusqu'à 3 500 emplois.
Sur la scène fédérale, la question divise les libéraux eux-mêmes : les députés québécois appuient Montréal tandis que leurs homologues ontariens se rangent derrière Toronto, plaçant le premier ministre Mark Carney devant une décision politiquement délicate.
En Ontario, Toronto défend l'argument qu'elle offre une stabilité politique et une fiabilité mondialement reconnues. Les promoteurs torontois vont jusqu'à évoquer la promesse référendaire du Parti québécois comme un facteur d'instabilité économique et politique susceptible de nuire à Montréal — argument que le gouvernement du Québec et les partis politiques québécois qualifient unanimement d'« arguments de peur ».
Refuser d'aborder le fond de la question pour mieux esquiver le débat
Les militantes et militants qui rejettent la thèse voulant que la relance de l'économie passe par les investissements dans les industries militaires se doivent également de rejeter l'implantation d'une Banque de défense pilotée par les pays de l'OTAN. Toutes celles et ceux qui font de la lutte aux changements climatiques et la protection de la biodiversité leur combat principal ne peuvent que s'opposer aux prises de position des partis politiques et des organisations patronales qui cherchent à attirer cette institution à Montréal. La métropole québécoise, qui a connu certaines des plus importantes mobilisations anti-guerre de la dernière décennie, ne peut pas, pas plus que le reste du Québec, devenir le siège d'une institution financière vouée à financer les industries d'armement. Soyons clairs : cette banque dite « de la défense, de la sécurité et de la résilience » a pour vocation d'augmenter les dépenses militaires des États membres.
Les partis politiques québécois s'inscrivent dans une logique militariste
Au Québec, on fait valoir que Montréal est la seule ville canadienne à abriter le siège d'une agence spécialisée de l'ONU — l'Organisation de l'aviation civile internationale (OACI) — et qu'elle accueille des dizaines d'organisations internationales, ce qui en ferait l'endroit idéal pour accueillir la Banque DSR.
Hormis Québec solidaire, les partis politiques québécois ont dans l'ensemble défendu la politique de défense de Carney et accueilli avec enthousiasme la perspective de l'installation de cette banque à Montréal. François Legault a soutenu que l'économie du Québec pourrait se relancer en s'intégrant à la filière de l'industrie militaire, tandis que la première ministre Christine Fréchette a salué son collègue de l'Économie, Bernard Drainville, qui a déclaré faire de l'obtention d'une part des hausses de dépenses militaires fédérales l'une de ses priorités.
Le Parti libéral du Québec s'est joint à ce concert sans hésiter à reprendre à son compte la rhétorique ontarienne, selon laquelle la perspective d'un référendum créerait un climat d'instabilité préjudiciable à la candidature de Montréal.
Le Parti québécois, pour sa part, appuie la candidature de Montréal et rejette avec véhémence l'utilisation de la promesse référendaire comme argument défavorable. Cela n'a rien de surprenant pour un parti qui souhaite qu'un Québec indépendant puisse adhérer à l'OTAN. Le député péquiste Pascal Paradis a qualifié d'hypothétiques et non fondés les arguments sur l'instabilité que créerait la tenue éventuelle d'un référendum.
Quant à Sol Zanetti, de Québec solidaire, il n'a pas abordé lors de son point de presse la signification et les conséquences réelles de l'installation de la Banque DSR. Il s'est contenté de réfuter les arguments ontariens, soulignant que l'instabilité, les Québécoises et Québécois la vivent déjà, le fédéralisme les privant du pouvoir de prendre leurs propres décisions.
Opposer à la venue de la Banque de défense la nécessité d'un financement massif de la lutte aux changements climatiques
On aurait pu espérer que le porte-parole de Québec solidaire oppose à la venue d'une banque destinée à nourrir les investissements militaires la mise sur pied d'une institution vouée au développement des énergies renouvelables, à la lutte aux changements climatiques et à la protection de la biodiversité. C'est précisément l'absence d'une telle institution multilatérale, dotée d'une capitalisation massive, qui alimente régulièrement les débats dans les sommets climatiques internationaux comme la COP, où les grandes puissances refusent de reconnaître leurs responsabilités dans le dérèglement climatique et de fournir les investissements adéquats aux pays du Sud — ceux-là mêmes qui subissent de plein fouet les conséquences d'une crise dont ils ne sont pas responsables.
Une capitulation collective face à la logique de guerre
Ce qui frappe dans ce débat, c'est moins la compétition entre Montréal et Toronto que l'absence quasi totale de remise en question de la logique qui la sous-tend. Les partis politiques québécois — CAQ, PLQ et PQ en tête — et les organisations patronales comme le Conseil du patronat et les chambres de commerce ont choisi de s'engouffrer dans la course aux retombées militaires sans jamais poser la question fondamentale : est-ce vraiment le type d'économie que le Québec veut construire ?
En se battant pour accueillir la Banque DSR, ces acteurs valident implicitement le virage belliciste du gouvernement Carney, abandonnant toute prétention à une vision économique alternative. Ils transforment Montréal — ville qui s'est longtemps distinguée par ses mobilisations pour la paix — en candidate enthousiaste au statut de capitale financière du réarmement occidental.
Le porte-parole de QS, de son côté, plutôt que de proposer une contre-offensive politique claire — exiger, par exemple, la création d'une banque multilatérale dédiée au financement de la lutte aux changements climatiques — a préféré s'attarder sur les arguments des fédéralistes, esquivant le fond d'un débat pourtant crucial.
Le véritable enjeu n'est pas de savoir si c'est Montréal ou Toronto qui abritera cette institution. C'est de refuser collectivement qu'une banque dédiée à financer la course aux armements s'installe au cœur de nos villes, pendant que les fonds nécessaires à la lutte contre la crise climatique continuent de manquer cruellement. Face à ce choix de société, le silence complice des partis établis et le ralliement empressé des milieux d'affaires constituent une abdication politique dont les générations futures paieront le prix.
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Les syndicats ne sont pas responsables de l’inflation
Nous transcrivons ci-dessous l'éditorial de Caroline Senneville, présidente de la CSN qui explique que les causes réelles de l'inflation qui touche le logement, l'essence, l'alimentation, ne sont pas liées aux revendications syndicales mais au fonctionnement même de l'économie dans la période actuelle. (PTAG)
Non, ce n'est pas la faute du syndicat. Si c'était la faute du syndicat, l'inflation serait pas mal plus basse aux États-Unis qu'au Canada parce qu'aux États-Unis, le taux de syndicalisation est en bas de 10 % et le taux d'inflation est beaucoup plus élevé qu'au Canada.
Vous m'avez entendu dernièrement parler d'inégalité sociale et ça a suscité beaucoup de réactions. Une des réactions que ça a suscité, c'était de dire que les syndicats étaient fautifs encore parce que c'est à cause de nous, quand on va chercher des augmentations salariales plus importantes, c'est nous qui causons l'inflation.
C'est ce mythe-là que je veux absolument démolir aujourd'hui. D'abord, l'inflation sur le logement. Les quatre dernières années, l'inflation du logement, c'est entre 25 et 50 % du coût du logement selon la Ville du Québec que vous habitez. Ce ne sont pas les salaires qui ont fait augmenter le coût du logement. Ce qui fait augmenter le coût du logement, c'est le sous-investissement massif du fédéral, du provincial dans le logement social, dans le logement à but non lucratif depuis des décennies. C'est l'absence de mesures, par exemple, sur la transparence des prix du bail précédent. C'est le fait qu'on puisse plus céder le bail. Tout ça, ça a un effet sur le logement.
Autre poste financier qui a beaucoup, beaucoup augmenté, c'est l'essence. Bien oui, l'essence. Guerre en Ukraine, guerre au Moyen-Orient, ce n'est pas la faute aux syndicats, ça. Il faut comprendre aussi que le prix du carburant, le prix du transport, ça a un effet aussi sur toutes les marchandises qu'on transporte, y compris la nourriture. Donc, effectivement, ce n'est pas la faute aux syndicats si le carburant augmente.
L'alimentation. C'est vraiment fulgurant. L'alimentation, le taux d'inflation de l'alimentation est beaucoup plus élevé que le reste, je dirais, de ce qu'on achète généralement. Puis, effectivement, encore une fois, il y a eu la pandémie, il y a eu la guerre en Ukraine, il y a eu, je vous ai parlé du carburant tout à l'heure, et il y a eu aussi le cartel du pain. Ça vous dit-tu quelque chose, ça ?
En 2020 et en 2021, de grandes bannières se sont entendues pour fixer le prix du pain. Résultat, on aurait payer 1,50$ trop cher par miche de pain, c'est la conclusion du Bureau de la concurrence.
Alors, non, ce n'est pas la faute du syndicat. Si c'était la faute du syndicat, bien, l'inflation, elle serait pas mal plus basse aux États-Unis qu'au Canada, parce qu'aux États-Unis, le taux de syndicalisation est en bas de 10 % et le taux d'inflation est beaucoup plus élevé qu'au Canada.
Nous, les syndicats, ce qu'on fait, là, c'est d'aller chercher des salaires pour survivre à l'inflation. Puis, quand on réussit à faire ça, bien, on aide des familles à vivre dignement, puis on aide l'économie aussi. Parce que si tu as un peu plus d'argent dans la fond de tes poches à la fin du mois, à la fin de la semaine, une fois que tu as payé justement ton loyer et ton épicerie, bien, peut-être que tu peux aller faire un tour au restaurant, peut-être que tu peux aller chez la coiffeuse ou le coiffeur. Et ça, ce sont tous des commerces qui bénéficient du fait que les gens ne font pas juste survivre, mais qu'ils ont un salaire décent.
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Haïti : le travail au prix du chômage
Le Gouvernement haïtien vient d'ajuster le salaire minimum à 1 000 gourdes (5.57 US) dans le secteur de la sous-traitance pour une journée de huit heures à raison de 125 gourdes ( 0,94 US) par heure. Une décision dite de compromis mais en Haïti, c'est simple : avoir un emploi, c'est juste une autre façon d'être au chômage, avec un horaire fixe.
Après des semaines de négociations, les syndicats, qui exigeaient 3 000 gourdes, se heurtent à la muraille érigée par les maitres du système. En face, l'État et le patronat parlent de « réalisme économique » dans un contexte de crise. Mais de quel réalisme s'agit-il lorsque le fruit d'une journée entière de travail ne permet même pas de se nourrir dignement ?
Ce salaire est loin d'être un revenu : c'est une ration de survie octroyée à des indigents. Il ne peut leur permettre de satisfaire leurs besoins, de prendre soin de leur famille. Déjà, Karl Marx avertissait : « le travailleur devient d'autant plus pauvre qu'il produit plus de richesse ». En Haïti, cette formule trouve sa parfaite consécration. L'ouvrier produit, mais ne consomme pas ; il travaille, mais ne vit pas. Il végète dans cercle vicieux de la pauvreté.
Ce que révèle ce salaire minimum, ce n'est pas seulement une faiblesse économique, mais une structure d'exploitation assumée. Car, comme l'écrit Marx, « la plus-value est le travail non payé du travailleur ». Chaque gourde non versée correspond à une richesse captée ailleurs : dans les marges des entreprises, dans les circuits du capital national ou transnational, dans un système où une classe d'hommes est soumise à la dégradation matérielle et morale.
L'État, loin d'arbitrer dans cette éternelle opposition entre patronat et salariés, s'inscrit dans cette mécanique. Il ne corrige pas les exploitations, il les structure. Il ne protège pas le travailleur, il garantit les conditions de son exploitation. Derrière le discours technocratique de la bande à Fils-Aimé au pouvoir se cache une réalité plus crue : le pouvoir public cautionne l'exploitation outrancière de la classe ouvrière.
Pour Marx, le salaire a une fonction minimale : assurer la reproduction de la force de travail. « Le salaire n'est que le moyen de maintenir le travailleur en vie comme travailleur ». Mais que reste-t-il lorsque même cette fonction n'est plus remplie ? Lorsque se nourrir, se loger, se soigner deviennent inaccessibles. En Haïti sous le gouvernement de facto de Didier Fils-Aimé, le système ne permet plus de reproduire la force de travail, il l'anéantit face à un taux d'inflation de 20,6% consécutif à l'augmentation des prix du carburant le mois dernier.
Le salaire minimum haïtien n'est donc pas simplement insuffisant, il est révélateur d'un ordre économique où l'ouvrier est condamné à produire sans jamais sortir de la survie. Il est révélateur d'un contrat social rompu, où travailler ne signifie plus vivre, mais seulement retarder la mort par la faim.
Dans un contexte électoral, ce débat devrait être passionnant mais la classe politique fait silence. Les acteurs politiques se taisent. Les potentiels candidats esquivent cette scène hideuse et tournent leurs regards vers d'autres horizons. Où sont les partis qui se disent proches des masses ? Où sont les partis qui prétendent être de la gauche ? Si ceux qui sollicitent nos voix refusent de défendre notre pain, que valent leurs promesses une fois au pouvoir ?
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Etats-Unis-Iran. Débat. « Impasse alors que l’on parle d’un accord »
Le golfe Persique est actuellement à peu près aussi stable qu'un château de cartes pris dans un ouragan. Le temps de terminer la lecture de ces lignes – si vous n'avez pas déjà été déconcentré par la crise suivante –, la situation aura encore changé. Mais, au 6 mai, au moment où j'écris ces lignes, nous assistons tous au chef-d'œuvre stratégique de Donald Trump que constitue la « pause » ou l'« annulation » du « Projet Freedom ».
Tiré d'À l'encontre.
Après que la marine états-unienne a réussi à escorter héroïquement un total de deux navires marchands battant pavillon américain (plus un dépendant de l'armateur danois Maersk) à travers le détroit d'Ormuz, Donald Trump a décidé de mettre effectivement fin à l'opération. Apparemment, le passage de trois navires suffit pour crier victoire avant de revendiquer de « grands progrès » dans les négociations. Des centaines d'autres navires commerciaux sont toujours bloqués là-bas.
Cela ne signifie pas que les États-Unis aient soudainement perdu leur supériorité militaire : la puissance navale états-unienne reste écrasante. Mais cela montre les limites de cette puissance, lorsque l'escalade militaire menace d'entraîner des perturbations économiques plus vastes, des chocs sur les prix du carburant, des pressions politiques internes et la possibilité d'une guerre régionale plus large. Une superpuissance peut envoyer des navires de guerre dans le détroit : ce qu'elle ne peut pas faire facilement, c'est garantir qu'une telle initiative permettra à la fois de rétablir la circulation commerciale normale, de mettre au pas l'Iran, de rassurer les marchés, de conserver le soutien des alliés et de préserver le cessez-le-feu. En ce sens, ce revirement n'est pas le signe d'un effondrement américain, mais d'un étirement excessif de l'empire : Washington est assez fort pour menacer et intervenir, mais pas assez pour imposer un règlement net et sans ambiguïté. Le fait que Trump ait dû présenter ce recul comme un progrès diplomatique par l'intermédiaire du Pakistan souligne ce revirement.
Pakistan
Le week-end dernier, Trump a déclaré publiquement qu'il n'était « pas satisfait » de la dernière proposition de l'Iran, bien qu'il ait ajouté qu'il ne l'avait pas lue ! Selon des informations en provenance du Pakistan, l'Iran a désormais envoyé plusieurs réponses aux modifications proposées par Washington, mais les détails n'ont pas été rendus publics. Selon Al Jazeera, la dernière proposition iranienne semble porter principalement sur la réouverture du détroit, le report des négociations sur le nucléaire, ainsi que la levée des sanctions, des garanties contre de nouvelles attaques et d'autres concessions. Dans l'ensemble, cela suggère que Washington tente de façonner un accord selon des conditions qu'il peut accepter, tandis que Téhéran continue de négocier par le biais de sa propre contre-proposition, bien que, selon le ministre des Affaires étrangères du pays (Abbas Araghtchi), les négociations se poursuivaient toujours au Pakistan (au 6 mai).
Selon le Financial Times, le monde est pris dans une course entre deux blocus : les États-Unis limitant les revenus pétroliers de l'Iran ; et l'Iran menaçant le détroit d'Ormuz, par lequel transite une part considérable du pétrole mondial. Les marchés sont restés relativement calmes, car l'offre de pétrole était abondante avant la crise, les stocks restent confortables et les prix à terme indiquent que les opérateurs s'attendent que les perturbations s'atténuent. Mais si l'impasse perdure, l'impact sera bien plus grave. Bien que l'économie mondiale consomme moins de pétrole par unité de production que par le passé, cela ne rend pas la situation plus sûre. Le pétrole est désormais davantage concentré dans des usages essentiels liés au transport et au fret qui ne peuvent être facilement remplacés, de sorte qu'une perturbation pourrait frapper fort et soudainement. En ce sens, les économies modernes sont plus vulnérables qu'elles n'en ont l'air. Cependant, la capacité de l'Iran à atténuer la « douleur » économique est également remise en question, même s'il a souvent réussi à surmonter les épreuves en combinant des subventions aux partisans du régime et la répression des manifestations socio-économiques.
Ceux qui suivent les publications sur les réseaux sociaux de la frange de la gauche iranienne qui était ou est devenue des partisans inconditionnels de la République islamique, ainsi que les partisans à travers le monde du régime iranien et de son « Axe de la résistance », connaissent très bien les citations de deux universitaires américains : Jeffrey Sachs et John Mearsheimer [membre de l'école dite réaliste des relations internationales]. Jeffrey Sachs présente la guerre en Iran comme le symptôme d'un changement historique plus large : selon lui, elle révèle « les limites de la puissance des Etats-Unis » et s'inscrit dans un processus plus long, au cours duquel l'hégémonie occidentale n'a cessé de décliner depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale et la période unipolaire de la guerre froide. Mearsheimer avance un argument complémentaire, mais plus opérationnel, affirmant que la guerre « ne se passe pas bien pour les États-Unis », que Washington ne dispose pas d'une « porte de sortie » crédible et qu'aucune victoire décisive n'a été remportée. Il décrit donc le conflit comme tendant vers une guerre d'usure plutôt que vers un succès américain net. Considérées dans leur ensemble, ces remarques suggèrent que le conflit doit être compris moins comme une démonstration de la domination états-unienne que comme la preuve d'un étirement stratégique excessif, de la résilience iranienne et de l'érosion de la capacité de Washington à imposer un règlement rapide ou décisif. D'autres, comme Robert Pape [professeur de sciences politiques à l'université de Chicago], évoquent l'émergence de l'Iran en tant que quatrième puissance mondiale contrôlant le détroit d'Ormuz !
Le problème avec de telles affirmations est qu'en réalité la situation peut changer rapidement et de manière spectaculaire. Washington ne bat pas en retraite parce qu'il s'est affaibli sur le plan militaire : il est contraint de le faire parce qu'une escalade militaire entraîne désormais de graves coûts économiques et politiques. La survie de l'Iran jusqu'à présent ne doit pas être interprétée comme une victoire. De telles analyses ignorent la situation interne désastreuse après des semaines de guerre et un nouveau blocus susceptible de changer radicalement la donne. Le secteur de l'emploi en Iran est confronté à la vague de licenciements et à la hausse du chômage les plus catastrophiques de son histoire récente. La combinaison d'un grave ralentissement économique, d'actifs industriels ruinés, de coupures numériques prolongées et d'une chute vertigineuse de la demande de consommation a contraint de nombreuses entreprises à réduire leurs effectifs ou à cesser complètement leurs activités.
Économie
De plus, les perspectives économiques sont très sombres. Selon un rapport d'avril 2025 du Centre statistique d'Iran, le taux d'inflation annuel vient de grimper à 53,7%. Ce fardeau est ressenti le plus vivement par les personnes aux revenus les plus faibles, qui sont confrontées à un taux de 58,2%, tandis que les prix des denrées alimentaires ont explosé de plus de 115%. Des rapports provenant des zones industrielles et du secteur technologique suggèrent que la combinaison des conflits militaires, de l'inflation et de la rupture des voies commerciales a déclenché un effet domino de licenciements et de faillites tant au sein des grandes entreprises que des petites structures.
Ahmad Meydari, ministre du Travail, a indiqué début mai 2025 que plus de 150'000 personnes avaient déposé une demande d'allocations chômage en l'espace de quelques semaines. Alireza Mahjoub, de la Chambre du travail, a évoqué la perte de 700'000 emplois, précisant que 130'000 étaient directement liés aux frappes militaires, tandis que 600'000 étaient des victimes indirectes du conflit. Présentant un tableau encore plus sombre, Gholamhossein Mohammadi, vice-ministre du Travail, a estimé que la guerre avait directement détruit plus d'un million d'emplois, le nombre total de travailleurs touchés – tant directement qu'indirectement – atteignant environ deux millions.
Le site de recherche d'emploi JobVision a enregistré le chiffre stupéfiant de 318'000 candidatures en une seule journée, soit une hausse de 50%. Dans le même temps, le système d'assurance chômage est en train de céder. Hassan Sadeghi, du Syndicat des anciens combattants de la communauté du travail, a observé que, depuis le début des attaques, le nombre de demandeurs d'emploi a bondi vers le million, submergeant un fonds qui ne couvrait auparavant que 180'000 personnes. En réponse, l'État a lancé l'initiative « Réduire les licenciements », qui accorde un nouveau crédit au fonds d'assurance et des allègements fiscaux temporaires aux entreprises qui évitent de nouvelles réductions d'effectifs. Les données d'après-guerre révéleront un paysage fragmenté en matière d'emploi en Iran. Alors que certaines régions sont en état de choc, d'autres ont maintenu un certain niveau de stabilité.
Les provinces occidentales sont les plus durement touchées, les missiles et les bombes ayant principalement frappé ces régions. Les responsables de Kermanshah [à l'ouest à quelque 80 km de la frontière irakienne] font état d'un taux de chômage de 15,2%, suivis par le Kurdistan à 13,7% et le Khuzestan à 13,3%. Ces régions, déjà confrontées à des problèmes structurels, ont été encore plus gravement touchées par les dégâts portés aux infrastructures et les défaillances de la chaîne d'approvisionnement. Le Lorestan [au milieu des monts Zagros au nord-ouest de la ville d'Ispahan] affiche un taux de chômage de 11%. À l'inverse, le Mazandaran [dans le nord du pays, délimitée par la mer Caspienne] et Yazd [située sur le plateau central] ont fait preuve d'une plus grande résilience (attribuée à la diversité agricole du Mazandaran et aux secteurs minier et manufacturier de Yazd). Cependant, même ici, la baisse du taux d'emploi suggère que de nombreux travailleurs découragés quittent tout simplement le marché du travail.
La flambée du chômage résulte de la conjonction entre des faiblesses structurelles de longue date et le choc soudain de la guerre. Au-delà des dommages directs liés aux combats, les échecs des politiques gouvernementales – notamment en matière de stabilité de l'approvisionnement en électricité et de coupures persistantes d'Internet – ont joué un rôle significatif. Les pôles industriels signalent que les coupures de courant ont rendu l'activité intenable pour les industries lourdes, qui constituent l'épine dorsale de la chaîne d'approvisionnement nationale.
Mehdi Ghodsi, économiste à l'Institut de Vienne pour les études économiques internationales, estime que l'économie iranienne souffre à la fois d'inflation et de récession. Il souligne que la destruction de secteurs « en amont » comme la sidérurgie a provoqué un effet domino, privant les unités « en aval » de fournitures et les contraignant à fermer. Mehdi Ghodsi met également l'accent sur cette atmosphère de « ni guerre ni paix ». Cette impasse politique a poussé tant les investisseurs que les consommateurs à se retirer, plongeant l'économie dans une situation critique qui ne pourra probablement être résolue que par une désescalade et une réouverture de l'environnement économique.
Les petites et moyennes entreprises sont peut-être les plus durement touchées. Des rapports provenant de villes industrielles telles que Pakdasht et Alborz indiquent que les employeurs préparent des listes de licenciements dès la fin des vacances. La coupure d'Internet a particulièrement dévasté les commerçants en ligne et les travailleurs indépendants, réduisant pratiquement à néant leurs revenus. Même des géants comme Digikala auraient licencié des centaines d'employé·e·s dans les secteurs administratif et logistique. Le secteur des médias n'a pas été épargné : l'agence de presse ILNA est passée à un modèle exclusivement freelance après avoir licencié son personnel permanent, reflétant une tendance plus large chez les médias qui font face à une fermeture imminente. Des manifestations d'euphorie à propos de la guerre ont eu lieu dans la rue de la part des partisans du régime, mais tout cela peut changer rapidement si la crise économique s'aggrave.
Depuis plus de quatre décennies, les États-Unis utilisent les sanctions contre l'Iran comme un moyen de pression, une pratique qui a débuté en 1979 et s'est intensifiée au fil de vagues successives. Dans la pratique, ces mesures ne se contentent pas de « punir » un État : elles touchent d'abord les citoyens ordinaires, alimentant l'inflation, les pénuries, la pauvreté et les tensions sociales. Elles créent également un terrain propice aux profiteurs, aux réseaux du marché noir et aux élites se nourrissant de position rentière qui s'enrichissent grâce à la pénurie, tandis que le reste de la société est plongé dans une misère toujours plus grande. Ces inégalités croissantes engendrent du ressentiment, de la colère, des manifestations et, parfois, des troubles. C'est pourquoi les sanctions sont souvent perçues non seulement comme une guerre économique, mais aussi comme s'inscrivant dans une stratégie plus large de déstabilisation pouvant être exploitée à des fins de changement de régime, même si cet objectif n'a pas encore été atteint. Personne ne devrait présumer que cela ne pourrait jamais arriver.
Le problème n'est donc pas que l'Iran soit en train de gagner, ni que les États-Unis soient simplement en train de perdre. Une telle interprétation réduirait une situation contradictoire à de la propagande. La capacité de l'Iran à résister à la pression, à perturber les calculs régionaux et à survivre à l'escalade militaire ne constitue pas une victoire, alors que sa propre société est enfoncée toujours plus profondément dans la spirale inflationniste, le chômage, la répression et l'incertitude. De même, le recul de Washington face à un règlement militaire ou diplomatique clair ne signifie pas la fin de la puissance états-unienne. Les États-Unis restent militairement dominants, mais ils sont de plus en plus contraints d'exercer cette domination par le biais de sanctions, de blocus, de menaces et de déstabilisation plutôt que par un leadership stable.
Ce à quoi nous assistons est donc une crise de la forme même du pouvoir impérial : un basculement d'une hégémonie confiante vers une gestion coercitive du déclin. C'est pourquoi le conflit immédiat dans le Golfe doit être replacé dans la structure plus large de l'impérialisme, du contrôle énergétique et de la rivalité intercapitaliste.
L'impérialisme
L'histoire de la puissance mondiale ne suit pas une ligne droite allant de la force à l'effondrement. Elle évolue de manière inégale, à travers le déclin, l'adaptation et la réorganisation. Les États-Unis restent l'État le plus puissant au monde, mais la forme de leur pouvoir a changé.
Giovanni Arrighi et Immanuel Wallerstein expliquent tous deux pourquoi le déclin ne se présente pas nécessairement comme un effondrement soudain. L'analyse d'Arrighi lie le déclin des États-Unis à la financiarisation et à un étirement excessif de leur présence militaire, tandis que Wallerstein soutient que les États-Unis « perdent de leur influence en tant que puissance mondiale » depuis la fin de la guerre du Vietnam. Le point important est que le déclin ne met pas fin à un empire d'un seul coup : il pousse souvent cet empire vers des méthodes de domination plus coercitives. En ce sens, la crise de l'hégémonie ne supprime pas le pouvoir impérial : elle en modifie la forme. Cela importe si l'on considère l'impérialisme non pas comme un stade final et anormal du capitalisme, mais comme un système intégré au fonctionnement normal du capitalisme, dépendant des États, de la hiérarchie et de la concurrence entre des entités politiques. L'impérialisme n'est donc pas seulement marqué par un signe de déclin tardif : c'est un mode par lequel le capitalisme gère la crise et se reproduit à travers des territoires inégaux.
L'impérialisme moderne n'est pas motivé par un seul facteur : il opère à travers plusieurs systèmes interconnectés. Les échanges inégaux transfèrent de la valeur des régions les plus pauvres vers les plus riches par le biais du commerce, des investissements et des chaînes d'approvisionnement. La puissance du dollar permet aux États-Unis de discipliner d'autres États par le biais de la finance, des sanctions et de la dette. La portée militaire sécurise les bases, les voies de communication et les points d'étranglement. La crise écologique est également repoussée vers l'extérieur, les coûts de l'extraction et de la pollution étant répercutés sur les pays du Sud. Dans le cadre théorique de David Harvey, cela s'inscrit dans la logique plus large de « l'accumulation par dépossession », tandis qu'Ellen Meiksins Wood soutient que le capitalisme crée une nouvelle forme de domination par des « moyens purement économiques », parallèlement à un « militarisme illimité ».
La question énergétique s'inscrit dans cette structure. L'argumentation de Timothy Mitchell dans Carbon Democracy. Political power in the age of oil (Verso, 2013) est particulièrement utile ici. Il montre que le pétrole du Moyen-Orient a permis aux puissances occidentales de s'appuyer sur une « énergie bon marché et abondante », et que cela a contribué à produire un ordre politique devenu « dépendant d'un Moyen-Orient non démocratique ». Le point essentiel n'est pas que le pétrole importe uniquement en tant que marchandise : il importe parce que le contrôle de l'énergie contribue à façonner l'organisation plus large du pouvoir, de la production et de la dépendance. Dans le contexte actuel, il est par exemple bien plus important de priver la Chine de l'accès au pétrole bon marché.
À mesure que l'hégémonie américaine s'affaiblit, la « multipolarité » a été présentée comme une alternative – et parfois comme une alternative positive. Samir Amin a fait valoir que les pays les plus pauvres ont besoin de la capacité de « rompre les liens avec les principaux mécanismes de la domination impériale ». Selon lui, cela exigeait de se « désolidariser » de la logique du marché mondial, afin que le développement national puisse devenir prioritaire et qu'un monde plus pluriel puisse créer un espace pour un développement autonome. Ses arguments trouvent un certain écho au sein de certains secteurs de la gauche iranienne, d'où la nécessité de les contester.
Tout d'abord, la multipolarité n'est pas synonyme d'anticapitalisme. Même si une nation se « déconnecte » du Fonds monétaire international ou de la Banque mondiale dominés par les États-Unis, elle reste prisonnière de la loi internationale de la valeur. Si un pays du Sud « se détache », mais continue d'organiser son économie nationale autour du profit et de la production de marchandises, il reste soumis à la même pression systémique. La concurrence entre les « pôles » (par exemple, les États-Unis contre la Chine) conduit souvent à un « nivellement par le bas » en matière de droits du travail et de normes environnementales, chaque pôle cherchant à surpasser l'autre en termes de production. La multipolarité n'est pas la fin de l'impérialisme : c'est la localisation de l'exploitation.
En réalité, un monde pluriel n'est un monde libéré que si cette pluralité existe sous la forme d'une coopération socialiste, et non d'une accumulation compétitive – la vision de Samir Amin d'un « développement autonome » est impossible sous le capitalisme mondial. Le capital étant international, tout État « déconnecté » qui tenterait de construire un système socialiste, voire un système social-démocrate indépendant, serait immédiatement confronté à une fuite des capitaux, à des sanctions ou à des crises de « ciseaux » (où le coût des technologies importées augmente, tandis que le prix des matières premières exportées baisse). La question clé n'est pas de savoir si la puissance des Etats-Unis est en déclin, mais quel type d'ordre la remplace. Actuellement, la Chine est un rival potentiel et rien n'indique l'émergence de pôles multipolaires. Cependant, même si un tel scénario devait se produire, cela ne signifierait pas un monde meilleur et plus égalitaire.
Zone stratégique
L'escalade vers la guerre avec l'Iran doit être comprise dans ce contexte plus large. Il ne s'agit pas de technologie nucléaire ni de l'influence régionale de l'Iran. Il s'agit du contrôle stratégique de l'énergie dans une période de rivalité accrue entre les États-Unis et la Chine. La question de fond n'est pas le pétrole en soi, mais qui peut s'assurer un accès à une énergie bon marché, à quelles conditions et sous quelle protection. Dans une économie mondiale encore dominée par les hydrocarbures, cette question a des effets directs sur la croissance industrielle et le pouvoir à long terme.
C'est pourquoi le Moyen-Orient conserve une place centrale. Il s'agit d'une zone stratégique, où se rencontrent production énergétique, voies maritimes, bases militaires et puissance financière. Le contrôle de cette région est important car il détermine les conditions dans lesquelles d'autres puissances peuvent se développer. Sous cet angle, l'hostilité envers l'Iran n'est pas simplement une réponse au comportement d'un État : elle s'inscrit dans une tentative plus large de maintenir la région dans l'orbite stratégique des États-Unis et d'empêcher la Chine de s'assurer un accès stable et bon marché à l'énergie à des conditions favorables. Telle est la véritable signification politique de la « sécurité énergétique ».
En ce qui concerne la Chine et la guerre actuelle au Moyen-Orient, nous sommes ici en présence d'un cas classique où un avantage géopolitique à court terme se heurte à une vulnérabilité économique à long terme. La Chine a tiré un certain avantage stratégique et diplomatique de ce conflit : l'attention et les ressources militaires de Washington ont été davantage mobilisées au Moyen-Orient, tandis que Pékin s'est efforcé de se présenter comme un médiateur avisé, notamment grâce à son rôle en coulisses pour encourager l'Iran à participer aux pourparlers de cessez-le-feu d'avril. Mais ce même conflit a également mis à nu la plus grande faiblesse structurelle de la Chine : sa dépendance vis-à-vis des importations d'énergie et des voies maritimes traversant le Golfe. La guerre a détourné l'attention des États-Unis de la région indo-pacifique, du moins temporairement, réduisant ainsi quelque peu la pression exercée sur la Chine concernant Taïwan et la mer de Chine méridionale.
Cependant, la Chine a également perdu. Le conflit a durement frappé sa sécurité énergétique : les importations de pétrole brut du pays ont atteint un record de 11,6 millions de barils par jour en 2025, et plus de 70% de sa consommation de pétrole dépend des importations. Les risques économiques plus larges sont également bien réels. La hausse des prix du pétrole, les perturbations du transport maritime et l'affaiblissement de la demande en Europe et aux États-Unis menacent tous le modèle de croissance de la Chine axé sur les exportations. Les marchés chinois et hongkongais ont déjà montré leur sensibilité au conflit. Selon des informations parues en mars, les actions hongkongaises ont fortement chuté, les investisseurs s'inquiétant de la stagflation, des prix du pétrole et de l'affaiblissement de la demande. L'instabilité des marchés pourrait transformer une opportunité géopolitique en un handicap économique.
Par ailleurs, si le conflit entraînait un changement de régime à Téhéran ou l'avènement d'un gouvernement iranien fortement pro-occidental, Pékin perdrait un important fournisseur d'énergie soumis à des sanctions ainsi qu'un partenaire stratégique opérant en partie en dehors du système financier dominé par les États-Unis.
L'Iran se trouve donc au cœur de plusieurs contradictions qui se recoupent. Pour Washington, il s'agit d'un levier de pression dans la lutte pour préserver la domination régionale et restreindre l'accès de la Chine à une énergie bon marché et sûre. Pour Pékin, c'est à la fois un partenaire stratégique utile et une source d'exposition dangereuse à l'instabilité du Golfe.
Mais pour le peuple iranien, ce conflit n'est ni le symbole d'une résistance « multipolaire » héroïque, ni simplement un coup de poker dans la rivalité entre grandes puissances. Il se traduit par des sanctions, l'inflation, le chômage, des fermetures d'usines, des coupures d'Internet, la répression et la menace constante d'une guerre plus vaste. La survie de la République islamique sous pression ne doit pas être confondue avec une victoire, tout comme les limites de la puissance américaine ne doivent pas être confondues avec une émancipation.
La seule alternative véritablement progressiste consiste à s'opposer à l'agression impérialiste, tout en refusant d'idéaliser l'État iranien, et à placer les besoins sociaux, les droits démocratiques et la lutte indépendante des travailleurs et travailleuses d'Iran au centre de la politique anti-guerre.
*Article publié par Weekly Worker le 7 mai 2026 ; traduction rédaction A l'Encontre.

La Cour suprême américaine s’attaque au droit de vote
Ce jugement constitue un vent dévastateur. Les États se sont organisé en fonction de cela depuis un bon moment. Et comme nous le savons, D. Trump a demandé aux États comme au Texas et à d'autres, d'arranger leurs cartes de telle façon à ce que les Républicains aient une garantie de résultats (positifs) de telle sorte qu'ils puissent assurer leur majorité à la Chambre des représentants et au Sénat.
Democracy Now, 30 avril 2026
Traduction et organisation du texte, Alexandra Cyr
Nermeen Shaikh : Nous débutons l'émission d'aujourd'hui avec le dépouillement d'une partie de la Voting Rights Act de 1965 par la Cour suprême. Mercredi, (29 avril 2026) par une décision de 6 contre 3, elle a rejeté la carte électorale préparée par la Louisiane et qui visait à créer un district électoral de plus en faveur de la minorité de couleur dans l'État. Cette population a depuis longtemps été frappée par la ségrégation raciale et a dû affronter les entraves à son droit de vote. Les six juges conservateurs et conservatrices du tribunal ont décrété que la proposition reposait trop sur les facteurs raciaux et favorisaient indûment l'électorat noir par rapport au blanc.
La juge Elena Kagan a présenté sa dissidence en écrivant : « (c'est) le dernier chapitre de la démolition complète de la Voting Rights Act opéré par la majorité ». Elle souligne que ce jugement va donner aux États le pouvoir de préparer des cartes électorales fédérales qui vont priver l'électorat noir de son droit de vote. « L'électorat minoritaire pourra maintenant être évacué du processus électoral ».
Amy Goodman : Les politiciens.nes républicains.es se sont vite emparé de ce jugement. Un reportage du Washington Post informe que le gouverneur de la Louisiane, M. Jeff Landry, a annoncé aux candidats.es à des sièges à la Chambre des représentants qu'il prévoyait suspendre les primaires du 16 mai prochain pour donner le temps aux élus.es de l'État d'adopter une nouvelle carte électorale. Pendant ce temps, lors d'une session spéciale mercredi, les élus.es en Floride ont approuvé une nouvelle version de la carte électorale fédérale de l'État qui pourrait donner aux Républicains quatre sièges supplémentaires à la Chambre des représentants lors de la prochaine élection de mi-mandat en novembre prochain.
Mercredi, les membres du Black Caucus du Congrès se sont réunis et ont condamné le jugement de la Cour suprême. Voici la prise de parole de Mme Terri Sewell représentante de l'Alabama :
Rep. T. Sewell : Aujourd'hui, l'extrême droite de la Cour suprême a fait souffler un vent dévastateur sur notre démocratie et sur la Voting Rights Act de 1965. Il pave la voie à la plus vaste réduction de l'électorat noir et des autres minorités depuis les années suivant la Reconstruction. (Années consécutives à la fin de la guerre civile, fin 18ième siècle. N.d.t.). Cette décision d'aujourd'hui rend plus facile la réduction au silence des électeurs.trices noires par les acteurs.trices malfaisants.es dans les États et rend plus difficiles les contestations devant les tribunaux.
Avec cette décision, les extrémistes de la Cour suprême ont complété leur croisade dévastatrice contre la Voting Rights Act de 1965. En toute connaissance de cause les précédents légaux acquis par des générations sont détruits comme les intentions du Congrès et la volonté de la population américaine. Cela donne en plus le feu vert aux partisans.es de D. Trump avec leurs machinations en faveur de (cette) suppression d'électeurs.trices, plutôt que de répondre aux vœux de la population et de changer la situation. D. Trump et les Républicains tentent d'éroder notre démocratie en supprimant des votes pour échapper à la responsabilité venant des urnes. Ils cherchent à voler les élections. Nous, le Black Caucus du Congrès, disons NON !
(…) Pas sans nous battre. Je suis une fille de Selma, d'Alabama et j'ai grandi dans l'ombre du mouvement pour les droits civiques. Ceux et celles qui ont marché sur ce pont étaient mes voisins, mes voisines, les membres de mon église, des paroissiens.nes comme moi, les gardiennes de mes enfants. Je suis ici pour vous dire que les progrès obtenus par ces marcheurs.euses ont été effacés sous nos yeux. Et nous disons NON ! Pas tant que nous sommes là.
(…)
A.G. : (…) Mme Maya Wiley se joint à nous. Elle est présidente et p.d.g. de la Leadership Conference on Civil and Human Rights et elle a été pendant longtemps une avocate des droits civiques.
Maya, merci beaucoup d'être avec nous. Pouvez-vous vous adresser à notre auditoire, parler de la signification de la Voting Rights Act et du jugement d'hier ?
Maya Wiley : D'abord, merci Amy pour votre invitation et merci de l'occasion de cette conversation.
(Ce jugement) est au cœur de notre volonté ou non de maintenir une démocratie multiraciale dans ce pays avec une place conséquente pour la population noire, d'origine latine, pour les amérindiens et celles d'origine asiatique qui doivent avoir une véritable possibilité de dire qui nous gouverne. C'est aussi simple que ça.
Mettons tout ça en contexte. Vous n'êtes pas les seuls.es à avoir entendu la représentante Sewell. Elle est une leader étonnante dans la lutte pour le droit de vote. Elle parle depuis l'endroit où le peuple noir a marché avec ses alliés.es blancs.hes. Cela a valu à ces militants.es non seulement des attaques mais des menaces de mort, des hospitalisations pour avoir tout simplement marché paisiblement en faveur de leur droit de vote. J'insiste parce que c'est en mettant leurs corps en jeu que la Voting Rights Act a été adoptée en 1965. La Leadership Conference on Civil and Human Rights, la plus grande organisation et la coalition la plus diversifiée du pays de lutte en faveur du droit de vote, a aidé à cette victoire. Cela a permis de nous sortir de la quasi absence de représentation au Congrès ou dans les législatures des États. Car dans beaucoup d'États comme l'Alabama, la Louisiane et tant d'autres où il y avait de grandes proportions de population noire, d'origine latine et au fur et à mesure de l'augmentation de la population générale des américains.es d'origine asiatique et aussi là où il y avait une forte présence d'Améridiens.nes, ces États donc, n'avait aucune responsabilité envers le vote, ils pouvaient simplement découper la carte électorale sans tenir compte des intérêts des communautés ou de ce qu'elles pouvaient demander qui leur aurait permis de se rassembler et choisir leurs représentants.es, qui allaient résoudre leurs problèmes, allaient se lever pour parler de leurs besoins.
Nous avons changé cela essentiellement ; le Congrès a fait quelque chose d'extrêmement important. Il a dit : « Vous savez quoi ? La discrimination intentionnelle, oui nous le savons, c'est non constitutionnel. Mais nous sommes dans un pays qui a ségrégué sa population sur la base de la race. Nous sommes dans un pays qui a si longtemps dans son histoire, dissimulé sa capacité à voler le pouvoir des noirs.es et des personnes d'origine latine de toutes sortes de façon qui n'ont même pas à être nommées clairement. Nous allons examiner les impacts (de cette situation). Si les impacts sur la décision de voter, sur l'organisation du mode de scrutin mènent à ce qu'une grande partie de la population noire, d'origine latine ou qui que ce soit d'autre identifié selon sa race, soient privées de l'opportunité de décider de qui va nous diriger, cela enfreint la Voting Rights Act ». Mais, jamais dans la réalité électorale, les obstacles érigés contre le vote des Noirs.es, par exemple dans le sud, n'étaient clairement et ouvertement présentés.
Donc, voici ce que disent le juge Alito et la majorité d'extrême droite radicalisée (dans ce tribunal) : « Parce que nous pensons que nous ne devons pas nous exprimer à propos de la politique partisane, nous n'allons pas créer qu'une échappatoire. Nous allons creuser un lieu où essentiellement, n'importe lequel politicien qui contrôle les politiques de son État, pourra dire qu'il ne discrimine pas qu'il ne veut que gagner. Qu'il va y arriver seulement si l'électorat noir n'a pas de district attitré qui lui donnerait la capacité de dire qui va diriger la population ».
Plutôt que de faire face à la compétition électorale, plutôt que de construire des coalitions de volontaires capables d'inventer des solutions aux problèmes qui nous affectent tous et toutes, ils vont simplement chercher un moyen de rester au pouvoir. Cela revient à créer des législatures d'États sur la base de la race. De même pour les directions des districts scolaires. Cela s'applique aussi à savoir qui nous dirige dans ce pays. Que nous ayons ou non un Congressional Black Caucus qui plaide en faveur des droits civiques autant que'en faveur d'autres problèmes comme l'accès aux soins de santé, ou un caucus des élus.es d'origine latine où nous avons le pouvoir de dire : « Vous ne pouvez pas ignorer la manière avec laquelle on nous a traités.es ». La Cour suprême de son côté dit : « Non seulement nous allons regarder ailleurs mais nous aurons les yeux grands ouverts pour demander si vous pouvez le prouver ».
N.S. : Maya, l'article le plus important de cette loi sur le droit de vote est l'article 2. C'est cette partie qui a été démolie (par la majorité de la Cour suprême). Pouvez-vous nous expliquer la teneur de cet article ?
M.W. : Oui, c'est ce que je viens de présenter sommairement. Permettez-moi d'abord dire … pour tous vos auditoires dans le monde et ici, le contexte qu'a exposé la représentante Sewell, soit les décennies de combats que cela a pris pour nous retirer nos droits de choisir qui nous représente, qui soient un peu comme nous, la Cour suprême a commencé par retirer l'article 5 de cette loi sur le droit de vote. Cet article stipulait qu'à cause de la quantité affolante de moyens mis en œuvre pour bloquer le vote des minorités raciales, il fallait que les États fassent approuver leurs listes électorales. Si vous avez, (comme État), une longue histoire de discrimination raciale, vous devez demander au Département de la justice une authentification de la portée légale de votre carte électorale ou de votre organisation électorale incluant le vote anticipé et la localisation de vos bureaux de vote. En 2013, la Cour suprême a jugé que la situation avait tant changé dans le pays, que nous faisions un tel travail positif, que ces dispositions de la loi n'étaient plus nécessaires. Cela a ouvert les vannes pour que la participation aux élections soit terriblement affectée parce que de plus en plus d'obstacles au droit de vote pouvaient être remis en place, en premier lieu le redécoupage des cartes électorales. Donc, il y a des États où la véritable population n'est pas représentée.
Mais l'article 2 reste l'article 2 parce que vous pouvez toujours vous défendre devant les tribunaux. Si un État fait quoique ce soit pour rendre plus difficile (l'expression du droit de vote) d'avoir une vraie chance de choisir qui va nous diriger, de participer au processus électoral, nous communautés noires, d'origine latine ou amérindienne, peuvent toujours poursuivre cet État devant les tribunaux. Si clairement vous en subissez les impacts alors il faudra dire NON. Il faudra dire que c'est discriminatoire.
Le jugement de la Cour suprême revient à dire : « C'est vraiment difficile de démontrer qu'il y a une intention (derrière la discrimination électorale). De fait, c'est si difficile de prouver l'intention que même si le Congrès déclare que vous n'avez pas besoin de démontrer que quelqu'un.e vous déteste, vous n'avez pas à démontrer que les politiciens.nes prétendent que leur intention est d'empêcher les Noirs.es de voter. Leur position sera de dire qu'il est correct d'empêcher qu'un grand nombre de noirs.es soit représenté ou de rendre plus difficile à un grand nombre de personne d'origine latine et Amérindiens.nes l'accès aux bureaux de vote. On va vous répondre que c'est exact sauf si vous pouvez prouver que vous avez affaire à un ou une indécrottable raciste. Et même le Congrès dira (qu'il ne s'agit pas de racisme) qu'il ne s'agit que des effets, des résultats (de l'organisation des élections).
Donc, ce que les Juges de la Cour suprême ont fait mercredi, c'est de « donner (aux États) un laisser-passer pour discriminer » comme le dit la Juge Kagan dans son jugement dissident. Cela implique que tout l'avantage va aux Républicains. Je dis cela parce que c'est ce qui a cour en ce moment : la révision tous azimuts des cartes électorales. Les Démocrates vont le faire, c'est commencé. C'est le déclenchement d'une nouvelle guerre civile ; qui veut le plus votre vote ? Et si vous voulez prendre le contrôle d'une législation dans un État, vous n'avez qu'à discriminer. Vous pourrez vous réjouir, tout ça c'est au bénéfice de votre parti.
G.S. : Le New York Times rapporte, et c'est en lien avec les élections de mi-mandat plus tard cette année, que sitôt après le jugement, la législature de la Floride a approuvé une nouvelle carte électorale qui donnerait aux Républicains quatre nouveaux sièges à la Chambre des représentants et que d'autres États s'apprêtent à en faire autant. Pouvez-vous nous en parler ?
M.W. : Oui, c'est ainsi que ce jugement constitue un vent dévastateur. Les États se sont organisé en fonction de cela depuis un bon moment. Et comme nous le savons, D. Trump a demandé aux États comme au Texas et à d'autres, d'arranger leurs cartes de telle façon à ce que les Républicains aient une garantie de résultats (positifs) de telle sorte qu'ils puissent assurer leur majorité à la Chambre des représentants et au Sénat. C'était flagrant n'est-ce pas ? Donc, qu'est-ce que cela signifie pour les gens de couleur ? Les cartes sont dessinées en enfermant ou divisant les communautés de couleur. C'est de la discrimination raciale. Il y a des communautés composées principalement de personnes d'une certaine couleur. Elles ne sont pas sans une certaine diversité mais ce sont des populations dont les membres vivent près des uns des autres et qui ont des intérêts communs.
Donc, les Républicains ont commencé à préparer leurs cartes et dans certains cas les ont même déjà adoptées. C'est ça qui a provoqué cette poursuite légale d'abord et avant tout. Et comme nous l'avons vu ils ne faisaient qu'attendre la permission de se dire : « C'est la politique. C'est partisan ». La Floride avait une longueur d'avance dans cette affaire.
En passant, n'oublions pas … plusieurs dans votre audience ne se souviennent peut-être pas qu'après l'élection de B. Obama en 2008 et en approchant des élections de 2012, tout-à-coup des invocations de fraudes ont surgies prétendant que des immigrants.es sans droit de vote, avaient quand même voté. Donc qu'il fallait rendre beaucoup plus difficile l'exercice du vote, qu'il fallait prouver son droit à voter légalement. Cela a mené à l'évacuation d'un grand nombre de personnes de couleur de l'exercice.
Les directions du parti républicain en Floride et en Pennsylvanie ont déclaré silencieusement ou non : « Nous pouvons organiser l'élection de cette manière ». Ça n'est donc pas surprenant si la Floride, la Louisiane ou l'Alabama, que n'importe lequel de ces États déclarent : « Le jeu est ouvert. Maintenant nous allons nous assurer que de larges segments de notre population qui n'est pas blanche ne comptent plus ».
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Iran : pour en finir avec le campisme
Somayeh Rostampour est sociologue. Originaire du Kurdistan iranien, ses recherches portent sur le Kurdistan, l'Iran, le Rojava et la Turquie : elle est l'autrice de Femmes en armes, savoirs en révolte. Du militantisme kurde à la Jineolojî (Agone, 2025) et poursuit son engagement en tant que chercheuse et féministe. Elle est membre active de plusieurs collectifs internationalistes, féministes, et issue de l'exil. Nous publions son analyse limpide et documentée de ce qu'est le campisme, que l'on peut définir comme une grille de lecture des évènements internationaux qui, sous prétexte de dénoncer l'impérialisme du nord, invisibilise et exclut les résistances internes aux régions du sud.
Tiré d'Europe solidaire sans frontière.
L'Iran traverse une phase d'une violence et d'une intensité exceptionnelles. Depuis le soulèvement de 2022, suite au meurtre policier de la jeune Jina Amini, la République islamique n'a cessé de chercher, dans chaque guerre et dans chaque crise géopolitique, les moyens de restaurer une part de l'autorité et de la respectabilité qu'elle avait perdues. La guerre menée par le colonisateur génocidaire israélien contre les Palestiniens, après le 7 octobre 2023, puis la première attaque israélo-américaine contre l'Iran en juin 2025, lui ont offert un premier cadre de recomposition. Le massacre de janvier 2026, au cours duquel des milliers de manifestants iraniens ont été tués en seulement quelques jours par les forces du régime théocratique, et ce pour avoir protesté contre la crise économique et la dictature politique, a cependant rouvert une crise aiguë de légitimité – à la fois interne et internationale.
Alors que l'Iran était encore en deuil et que nombre de familles n'avaient même pas pu récupérer les corps de leurs proches, les États-Unis et Israël ont déclenché, le 28 février 2026, une nouvelle invasion impérialiste. Plus violente encore. Elle a, paradoxalement, aidé le régime à regagner une partie de son crédit perdu par la répression sanglante du mois précédent. En ce sens, cette attaque américano-israélienne doit être comprise non comme l'antithèse de la violence du régime iranien, mais comme l'un des moments par lesquels cette violence trouve les conditions de sa reproduction politique. Ces événements ne constituent ni des séquences distinctes, ni deux violences opposées – l'une répressive et l'autre prétendument libératrice –, mais les moments successifs d'un même processus contre-révolutionnaire. Autrement dit : la guerre extérieure a prolongé et approfondi la contre-révolution intérieure, tout en permettant au régime iranien de resserrer la cohésion interne et d'étouffer, une fois de plus, la contestation populaire.
Le reconnaître ne minimise en rien le fait que l'Iran a été, et demeure, la cible d'une agression impérialiste et coloniale. Cela implique au contraire de lire cet assaut dans sa fonction politique profonde : d'une part, une entreprise de destruction meurtrière des vies civiles, des corps, des infrastructures et des territoires (menée sous de faux prétextes), prolongeant l'entreprise génocidaire menée à Gaza et la destruction du Liban ; et, d'autre part, la mise à disposition, pour la République islamique, de nouvelles ressources au service de sa reconstitution.
Qu'est-ce que le campisme ?
L'agression israélo-américaine renforce la militarisation de l'Iran, la répression et l'écrasement des soulèvements venus d'en bas. Elle accentue, en prime, une polarisation politique mortifère. D'un côté : une partie de l'opposition, notamment monarchiste, a salué les bombardements impérialistes au nom de son hostilité au régime théocratique. De l'autre côté : une partie des forces politiques est retombée dans l'orbite de la République islamique au nom de l'anti-impérialisme et du refus de la guerre.
Une impasse, donc.
Si la nature réactionnaire du premier courant pro-Israël et pro-génocide fait relativement consensus, celle du second demeure bien plus rarement interrogée. Elle est pourtant tout aussi réactionnaire. L'ambiguïté n'en persiste pas moins. C'est dans cette impasse que la question du campisme resurgit avec une acuité toute particulière.
Héritage de la guerre froide, le campisme réduit le monde à deux « camps » : l'impérialisme (États-Unis, OTAN, Israël et ses alliés) contre la « résistance » (Iran, Russie, Chine, Syrie d'Assad…). Toute force située hors de ces deux camps – des projets comme le Rojava aux soulèvements démocratiques – est écartée comme suspecte ou comme « cheval de Troie de l'ennemi ». Toute critique des dictateurs est aussitôt disqualifiée comme « complicité avec l'impérialisme ». Quant aux mobilisations populaires, elles se voient réduites à un simple « relais de l'Occident » ou se voient instrumentalisées (dès lors qu'elles peuvent servir un camp). La logique « l'ennemi de mon ennemi » se transforme en alibi : elle excuse la domination interne et détourne les luttes – y compris les manifestations contre les bombardements ou les sanctions occidentales – en les enrôlant dans une bataille géopolitique. Résultat : la solidarité internationale se retrouve paralysée, incapable de tenir ensemble l'anti-autoritarisme et l'anti-impérialisme. Sous prétexte de prévenir toute « exploitation impérialiste » des révolutions, les campistes tendent à privilégier une gauche structurellement marginalisée, « prudente » et parfois condamnée à la défaite perpétuelle. Il s'agit d'un un argument également développé par Gilbert Achcar et que Rohini Hensman mettait en lumière dans sa critique de la rhétorique pseudo-anti-impérialiste publiée en 2018.
Cet « anti-impérialisme identitaire » privilégie la loyauté envers les États « anti-occidentaux » plutôt que l'analyse du capitalisme mondial. Il justifie par là même la répression, le patriarcat, l'homophobie et le colonialisme interne « au nom de la résistance ». Les victimes deviennent des « dommages collatéraux » ; la priorité absolue va à la lutte contre l'impérialisme occidental. L'essayiste irlandais Fred Halliday qualifie ce type de pensée d'« anti-impérialisme des imbéciles » : un terme qu'il a utilisé pour critiquer la séquestration des diplomates américains à l'ambassade des États-Unis, à Téhéran (1979–1981). Au nom de son hostilité aux États-Unis, cette posture renforce violemment, en pratique, un régime de type théocratique qui réprime les gauches, les minorités nationales, les féministes et les conseils populaires. Ce concept a ensuite été repris par la militante syrienne Leila Al-Shami dans son livre Burning Country pour désigner les partisans de Bachar al-Assad, lors de la révolution arabe des années 2010. Du Budapest de 1956 à nos jours, cet anti-impérialisme des imbéciles n'en finit pas de masquer la violence et l'écrasement des révoltes par les États.
Une tendance similaire s'observe au sein de certains segments de la gauche blanche occidentale, mais aussi du mouvement décolonial. Elle relève de ce que l'on pourrait appeler le « blanchiment anti-impérialiste » (anti-imperialism-washing) : un usage stratégique de la rhétorique anti-impérialiste pour masquer, justifier ou minimiser les formes d'autoritarisme et de violence fasciste exercées à l'intérieur des frontières nationales – notamment lorsque ces régimes sont présentés comme des adversaires du pouvoir hégémonique occidental. Ce qui est rejeté n'est pas tant la logique coloniale elle-même que l'identité de ceux qui l'exercent. Car si ces discours dénoncent le colonialisme des puissances occidentales, ils restent largement aveugles, et même complices, au « colonialisme interne » – c'est-à-dire à la manière dont des peuples minorisés (comme les Kurdes) décrivent leur rapport au pouvoir étatique iranien. Cette pratique s'accompagne également souvent d'un gaslighting racial. Le “gaslighting” désigne à l'origine la manipulation d'une femme par la mise en doute de sa parole et de son état mental par l'époux. Devenu un mot-clé de la psychologie puis un outil critique du féminisme, il englobe désormais un type de langage politique mensonger et violent, voire négationniste. Autrement dit l'invalidation épistémique des savoirs subalternes : des communautés ayant historiquement subi la domination impériale et la répression interne se voient « enseigner », depuis des positions de privilège relatif, la « bonne » interprétation de l'impérialisme et de la résistance. Cette posture condescendante ne se contente pas de réinscrire les hiérarchies coloniales du savoir : elle délégitime les analyses et les expériences vécues de celles et ceux qui sont soumis à des systèmes de violence imbriqués.
Les conséquences sont pour le moins tangibles. La République islamique d'Iran instrumentalise ce discours pour externaliser ses contradictions internes, qualifier les manifestants de « terroristes » et durcir son appareil coercitif. Cette logique contribue aussi à justifier les politiques discriminatoires menées contre les migrants afghans : en les érigeant en menace intérieure, le régime déplace sur eux la responsabilité de difficultés qui relèvent en réalité de sa propre crise politique, sociale et économique.
Un régime en guerre contre le peuple
Après le génocide de Gaza et l'agression militaire d'Israël et des États-Unis contre l'Iran en juin 2025, cette logique campiste a dominé une partie de la gauche radicale mondiale. Aussi bien en Occident qu'en Amérique latine, en Afrique et dans le monde arabe. Elle a réduit la politique iranienne à un duel « Iran contre l'axe américano-israélien ». Les soulèvements populaires, réprimés dans le sang depuis 2017, ont été soit passés sous silence, soit redéfinis par le discours officiel : « infiltration du Mossad », « révolution colorée », « complot occidental », etc. Une telle saisie transforme les mouvements sociaux en menace sécuritaire et légitime la répression – de la violence de rue aux exécutions –, sous prétexte d'« état d'urgence » ou de « moment inopportun ». Ce « campisme stratégique » (dont la critique est menée notamment ici) accepte dans les faits le conservatisme au nom de la survie, et fait du peuple insurgé l'ennemi principal. Il se révèle pour ce qu'il est : profondément contre-révolutionnaire.
La dynamique géopolitique récente a offert aux campistes davantage de marges de manœuvre encore. Lors de la brève guerre d'Israël contre l'Iran en juin 2025, souvent désignée comme la « guerre des Douze jours », l'expérience concrète de la destruction a renforcé les tendances anti-guerre en Iran. Cependant, après le massacre sanglant de janvier 2026 commis par le régime, une partie de la société, épuisée et confrontée à l'impasse, a envisagé l'intervention étrangère comme un moyen de renversement et un « souffle d'espoir à court terme » – toutes les voies internes ayant été testées et le régime ne cédant sous aucune sorte de pression. Le massacre est largement perçu par la population comme une « guerre intérieure du régime contre le peuple », au cours de laquelle les manifestant·es ont été visé·es par des balles réelles. Il est souvent mis en parallèle avec la guerre Iran-Irak (1980-1988). Alors que ce conflit aurait coûté en moyenne 500 vies par jour (contre environ 100 lors de la guerre des Douze jours), le régime aurait tué en 2026, en deux nuits, « des dizaines de milliers » de manifestant·es. Un médecin reconnu a fait savoir qu'« au moins mille » interventions chirurgicales auraient été nécessaires, en une seule nuit et dans un seul hôpital, à Téhéran, pour tenter de sauver la vie des manifestant·es. Condamner la guerre extérieure ou l'intervention impérialiste sans dénoncer explicitement cette guerre intérieure constitue dès lors une rhétorique campiste, en plus d'un contresens politique complet.
Une trahison des mémoires du Sud
Depuis la contre-révolution islamique de 1979, une partie de la gauche nationale et internationale a subordonné l'analyse de classe et de genre à l'anti-impérialisme. Les protestations des femmes contre le port obligatoire du voile ont par exemple été marginalisées, contribuant involontairement à la consolidation de l'ordre religieux et patriarcal : celui-ci s'est vu présenter comme un gage d'« authenticité culturelle », un signe de distinction de l'Occident et un marqueur d'indépendance nationale. Une narration s'est imposée : elle considère la Révolution iranienne sous l'angle exclusif de l'anti-occidentalisme et, de ce fait, efface les forces séculières, féministes, queers, kurdes et socialistes. Notons que cet anti-impérialisme viriliste se montre structurellement incapable de reconnaître la légitimité des luttes internes au sein des régimes anti-occidentaux. Les expériences vécues, les mémoires collectives et les subjectivités politiques des groupes subalternes, femmes, minorités ethniques, communautés queer et classes populaires, sont systématiquement rejetées comme des agents de l'Occident ou des distractions insignifiantes. Cette violence épistémique, que Spivak a qualifiée d'« effacement du subalterne », constitue un trait récurrent des discours de la gauche mondiale qui n'a pas réussi à décoloniser ses propres cadres analytiques.
Après l'effondrement de l'URSS, en 1991, cette orientation a perduré sous la forme d'un tiers-mondisme étatiste : la loyauté des populations a été transférée vers les États « anti-américains », et les droits des femmes, des personnes queers et des minorités ont été subordonnés à l'« authenticité culturelle » et à l'« unité anti-impérialiste ». Cette approche, à la fois eurocentrée et orientaliste, ignore la subjectivité des peuples non occidentaux. Elle ne considère la violence comme sérieuse que lorsqu'elle émane de l'Occident. Elle refuse de reconnaître que les populations du Sud global peuvent lutter pour des droits et libertés démocratiques existant en Occident. Elle condamne uniquement les puissances « au label occidental » et occulte la domination non occidentale ; elle réduit volontiers les empires régionaux à un rôle de « supplétifs de l'Occident ». « L'unité anticoloniale » se transforme purement et simplement en autoritarisme nationaliste. Elle accompagne ainsi la logique d'« état d'urgence permanent » : priorité au pouvoir national, à la sécurité et aux leviers géopolitiques (exemple : « Nous combattons en Syrie pour ne pas combattre à Téhéran »).
Le campisme convertit la mémoire anticoloniale en instrument de légitimation des États postcoloniaux autoritaires. Il fait de l'État le sujet de la résistance et dépossède les peuples de leur légitimité comme de leur subjectivité politique. Ce faisant, il trahit des mémoires subalternes souvent constituées contre l'État lui-même. Paradoxalement, ces États, comme l'Iran, sont présentés comme « indépendants du capitalisme mondial » alors qu'ils demeurent des machines d'exploitation interne et de militarisme, soucieux, précisément, de s'intégrer au capitalisme global.
C'est très précisément dans son rapport aux marges colonisées de l'Iran que cette logique révèle le plus clairement sa violence. Car le campisme ne se contente pas d'effacer la pluralité des forces d'opposition iraniennes : il reconduit des hiérarchies internes, en reléguant au second plan, voire en disqualifiant, les luttes kurdes. À cet égard, il s'est souvent montré plus hostile aux Kurdes encore qu'aux Iraniens eux-mêmes, minimisant ou marginalisant la légitimité de leurs résistances. Ces violences symboliques s'inscrivent dans une histoire plus longue, aggravée par le soutien actif, ou le silence, d'acteurs du monde arabe et de certains segments d'une gauche se réclamant de l'anti-impérialisme ou de la décolonialité. Le génocide d'Al-Anfal, mené par Saddam Hussein pendant la guerre Iran-Irak et ayant coûté la vie à environ 180 000 Kurdes en raison, simplement, de leur identité, illustre cette dynamique : au traumatisme lui-même s'ajoute le sentiment de trahison, renforcé par le soutien d'une partie du monde arabe et le silence ou la négation du fait par des intellectuels.
Plus récemment, en 2018, l'occupation d'Afrin, au Rojava, par l'armée turque a entraîné des violences systématiques, des déplacements et des destructions. Le Hamas a alors célébré cette occupation par la voix de Khaled Mashaal, cadre dirigeant historique : « La victoire à Afrin est un symbole de la volonté de la Turquie. Si Dieu le veut, nous produirons de grandes épopées pour aider notre peuple. » , avant de louer le leadership du président turc Erdoğan et de son parti au pouvoir depuis plus de 20 ans, l'AKP. Les événements ont malheureusement durablement rompu les liens entre les luttes kurdes et les luttes du monde arabe ou perse, ainsi qu'avec certaines parties de la gauche auto-proclamée anti-impérialiste, lesquelles ont trop souvent échoué à reconnaître et soutenir la lutte kurde – alors même que les mouvements kurdes ont historiquement soutenu la libération palestinienne et activement participé aux mouvements révolutionnaires régionaux.
L'instrumentalisation étatique des sanctions occidentales
Dans l'analyse campiste de l'économie politique iranienne – qu'elle soit le fait des intellectuels ou des figures décoloniales –, tout se réduit aux « sanctions » occidentales. Les protestations populaires sont interprétées comme de simples « mécontentements économiques » et la crise est entièrement attribuée aux pressions extérieures, occultant le rôle central des politiques du régime. La pauvreté découle en réalité de l'économie rentière et de la monopolisation des importations, que le régime instrumentalise. Les politiques sécuritaires et régionales ne sont pas de simples réactions à l'extérieur : elles relèvent de la logique de survie du régime, orientant les ressources vers les institutions coercitives et les projets idéologico-militaires – tandis que la population, elle, reste exsangue. Les sanctions contribuent ainsi à accroître la concentration des richesses au sein de l'oligarchie tout en consolidant les structures de pouvoir : transfert des coûts vers les plus vulnérables, justification de la répression et renforcement la richesse de l'oligarchie. Les politiques de choc économique (fluctuations du dollar, suppression du taux préférentiel) apparaissent comme des mesures calculées de « survie »dans un contexte de vulnérabilité.
Lorsque ce récit centré sur les sanctions est relayé par des médias proches du régime, le discours anti-sanctions se transforme en justification de la répression. La violence du régime contre le peuple est effacée. Et les meurtres, les tortures, les exécutions, les tirs sur les blessés dans les hôpitaux et les attaques contre des cérémonies du deuil sont légitimés. Cet anti-impérialisme autoritaire vide le langage de l'émancipation de tout contenu réel. C'est là une « gauche sans sujet de libération », comme le décrit la philosophe étasunienne Susan Buck-Morss.
Ces discours bénéficient, hors de France pour le moment, de relais médiatiques naguère incarnés par Russia Today ainsi que de soutiens directs émanant de réseaux liés à Roy Singham. Présenté comme un financeur transnational de médias, de réseaux et d'organisations de la gauche radicale aux États-Unis, en Afrique du Sud, en Inde et ailleurs, Singham est également associé à Code Pink, un mouvement pro-palestinien et anti-guerre. Il facilite ainsi la diffusion de récits favorables à Pékin et à Téhéran. La présence récente de Code Pink à un congrès anti-guerre à Londres, aux côtés de figures campistes, de même que les interviews qui lui sont accordées sans mention explicite de son tropisme pro-chinois ou pro-iranien, illustrent les ambiguïtés politiques de ces circulations militantes. Lors de leur visite en Iran en 2008, les membres de ce groupe ont repris à leur compte le récit officiel en imputant la souffrance de la population aux seules sanctions occidentales. Leurs rencontres avec des responsables étatiques tels que Javad Zarif et leurs apparitions sur des médias liés au pouvoir (à l'instar de Fars News, notoirement associé à la diffusion d'aveux forcés) montrent comment la solidarité internationale peut être captée et mobilisée pour neutraliser la portée subversive du langage des droits humains. L'anti-impérialisme identitaire désarme les instruments critiques mêmes qu'ils prétendent défendre.
Arrêter de juger une cause à sa « récupération »
La diffusion du campisme autoritaire passe aujourd'hui largement par les réseaux sociaux. S'y entremêlent légitimation de régimes autoritaires, anti-occidentalisme réducteur et, dans certains cas, antisémitisme et schèmes conspirationnistes.
Malgré des asymétries objectives entre Israël (soutenu par l'Occident) et la République islamique (sous sanctions occidentales), des mécanismes politico-symboliques similaires opèrent : drapeaux américains/israéliens dans certains rassemblements « pro-Iran » ; drapeaux du régime iranien et portraits de Khamenei dans certaines mobilisations pro-palestiniennes. Autant de gestes susceptibles de transformer des luttes légitimes en justification de violence – tout en discréditant les résistances iranienne et palestinienne. La même logique vaut pour le désormais célèbre slogan « Femme, Vie, Liberté » (Jin, Jiyan, Azadî). Récupéré par l'extrême droite occidentale ou diasporique iranienne ainsi que par des courants pro-génocide, il peut être instrumentalisé en vue d'appuyer la violence militarisée.
Les mouvements progressistes et radicaux du Sud global finissent trop souvent, une fois relayés en Occident, par être récupérés par la droite : on ne le sait que trop. Mais ce processus, que l'on pourrait qualifier d'« extractivisme de la résistance » par les pays occidentaux, reflète en miroir l'« extractivisme colonial ». On ne saurait évidemment conclure à l'abandon du devoir de solidarité. Le cas du mouvement queer l'illustre exemplairement : le pinkwashing n'annule ni sa portée libératrice, ni la nécessité de la solidarité. La légitimité d'une résistance ne dépend que de son contenu émancipateur et de son ancrage parmi les opprimés. Jamais de sa récupération.
Le campisme contribue très concrètement au maintien des injustices historiques et contemporaines. Il crée un vide politique par dispersion et fragmentation, progressivement comblé par la droite et l'extrême droite, dans la région comme dans le monde. L'extrême droite diasporique iranienne occupe ce vide en simplifiant la Révolution et en diabolisant l'« anti-impérialisme ». Elle peut du même coup se présenter comme la seule force de changement. En homogénéisant artificiellement des populations (« Tous les Ukrainiens résistants à la Russie sont nazis / Tous les révolutionnaires syriens sont djihadistes / Tous les Iraniens en révolte soutiennent Israël ou les monarchistes »), le campisme se fait tragiquement le complice de la montée des forces impérialistes et réactionnaires.
L'extrême droite est partout l'extrême droite
En France, aucune gauche conséquente n'accepterait de se ranger sous les drapeaux de l'extrême droite au motif qu'une puissance ennemie attaquerait le pays. Pourtant, lorsqu'il s'agit de l'Iran, certain·es jugent acceptable d'exiger des Iraniens qu'ils s'effacent derrière des forces réactionnaires, nationalistes, voire fascisantes. Une telle asymétrie implique, en creux, que les peuples du Sud devraient se satisfaire d'un choix entre domination impériale et barbarie intérieure. Or la République islamique constitue précisément un régime qu'il faut nommer pour ce qu'il est : une formation de type fasciste, une extrême droite non occidentale.
Si le critère est le nombre de crimes commis, alors allons jusqu'au bout : le régime iranien, en 40 ans, a commis bien plus de crimes que l'extrême droite française. La cohérence politique impose donc de refuser, pour les Iraniens comme pour tout autre peuple, la moindre injonction à composer avec le fascisme au nom du « moindre mal » géopolitique. Ne demandons pas aux Iraniens d'accepter politiquement ce que nous refuserions absolument pour nous-mêmes, ici, en France. Nous ne marchons ni avec les fascistes, ni sous leurs bannières : nous les combattons, y compris lorsqu'ils s'approprient le lexique de la liberté pour en inverser le sens.
À l'instar de l'expérience soviétique, qui a largement contribué à discréditer le socialisme, le campisme en Iran fragilise la gauche et favorise l'extrême droite. Il accentue, en même temps, le fossé Nord-Sud et légitime la répression des mouvements anti-tyranniques dans le Sud. Le résultat est l'isolement des forces émancipatrices, la défiance des exilés envers la gauche du Nord (même celle des décoloniaux) et l'effondrement de la solidarité internationale. Alors que des prisonnières féministes kurdes, condamnées à mort dans la prison d'Evin, sont capables d'exprimer leur solidarité avec la résistance palestinienne – au risque de perdre une partie de leur soutien en Iran –, les anti-impérialistes autoritaires et identitaires se montrent incapables, depuis leur confort en Occident ou ailleurs, de manifester une solidarité comparable avec les luttes populaires en Iran. Parfois, et de manière encore plus grave, l'ensemble de leurs souffrances est nié ou mis en doute, générant des traumatismes sérieux qui vont s'entrelaçant aux traumatismes historiques. La solidarité régionale et mondiale s'en trouve lourdement affaiblie.
En un mot : il est urgent de dépasser le campisme.
Sans quoi, c'est simple : nous ne parviendrons pas à reconstruire une gauche véritablement émancipatrice ni à revitaliser un internationalisme véritablement populaire. L'anti-impérialisme n'est authentique que s'il combat toutes les formes de domination, partout et pour tous.
Somayeh Rostampour
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L'autrice tient à remercier Joseph Andras pour sa relecture
• Frustration Magazine. 26/03/2026
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