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Grève sociale dans le communautaire : écoeuré·es d’être méprisé·es
L'OPDS existe depuis 1980 et a toujours fait de la défense des droits à l'aide sociale son cheval de bataille. Avec les années, la lutte par des actions d'éclat est devenue notre façon de faire pour reprendre un espace public où les personnes à l'aide sociale et en situation de pauvreté sont invisibilisées. En juin 2023, lors de l'assemblée annuelle des militant·es de l'OPDS, nous avons voulu mettre encore plus de pression en mobilisant les groupes communautaires et de la société civile pour une grève sociale d'une semaine qui s'est tenue en avril 2024.
Pour nous, la grève sociale, c'est d'abord se battre tous les jours pour survivre. C'est une guerre contre la misère en général. On le fait pour être pertinent·es et cohérent·es, dans une optique de liberté et de solidarité. C'est une façon de conserver notre mémoire collective dans une perspective de transformation sociale.
Pourquoi continuer à faire le choix des actions directes ? Les personnes pauvres ne sont pas une priorité, ni pour les gouvernements qui se succèdent, ni pour les médias de masse complaisants. Dans ce contexte et avec peu de moyens financiers, nous jugeons ne pas avoir d'autre alternative que d'utiliser notre nombre, de faire les guêpes et de piquer là où ça peut faire mal à répétition. Malheureusement, nous devons aussi nous battre pour que notre existence soit reconnue, socialement et politiquement.
Le discours culpabilisant du gouvernement et des différents partis politiques à propos des personnes pauvres montre bien que nous ne serons jamais une priorité. En 44 ans d'existence, nous avons essayé de rencontrer les élu·es, sans succès. Le système économique broie du pauvre pour faire du profit et le gouvernement continue de se faire balader, quelle que soit sa couleur politique. Pour nous faire entendre, il ne nous reste que de prendre la rue et de déranger les puissant·es là où ils et elles sont. Les manifestations d'envergure et les occupations peuvent avoir leurs effets. Mais comment faire pour que cela soit durable et créer une véritable force de frappe ?
C'est ainsi qu'au lieu d'être une poignée de guêpes, nous avons pensé inviter des groupes et des regroupements à créer un essaim avec l'OPDS et à piquer à répétition, pendant une semaine entière, partout au Québec, ceux et celles qui causent nos maux. Nous avons voulu augmenter notre poids, notre nombre et la portée de nos actions. Nous voulions aussi participer à créer un mouvement où les combats et les groupes se solidariseraient les uns avec les autres. Nous étions un peu en mode test. D'autres guêpes nous suivraient-elles ?
Nous croyons qu'avec la déresponsabilisation croissante de l'État et ses tentatives grandissantes de contrôle des discours progressistes (comme l'a montré le projet de loi 57 sur la protection des élu·es), les organismes en action communautaire autonome et en défense des droits sont essentiels. Depuis la pandémie, les problèmes d'isolement, d'augmentation de la détresse psychologique, de faim, de manque de logements et de revenus d'une partie grandissante de la population s'accumulent. Le communautaire, malgré ses faibles moyens, se retrouve à pallier le rôle de l'État désengagé dans les services sociaux. Les personnes que nous recevons sont de plus en plus en détresse. Dans ce contexte, notre rôle est encore plus crucial. Raison de plus pour se regrouper et monter au front de façon bruyante, colorée, visible et solidaire !
En route vers la grève !
Nous avons discuté à l'interne des moyens d'agir à notre disposition ainsi que des moyens que nous avons utilisés pour augmenter notre pouvoir d'action. Il nous restait seulement à dresser un calendrier de mobilisation, discuter avec les groupes et inclure ceux qui partageaient notre vision dans notre processus. Nous nous sommes donc quitté·es, serein·es, pour la période de fermeture estivale de l'OPDS.
En septembre, nous avons lancé un large appel sur notre site Internet. Nous avons invité des centaines de groupes par téléphone et par courriel jusqu'en novembre 2024. Ensuite, cinq grandes rencontres d'organisation ont eu lieu au local de l'OPDS et en ligne, de novembre 2023 à avril 2024.
Ce qui nous a liés organiquement dès le départ, c'est notre sentiment fort et partagé de ras-le-bol. On avait envie de donner un coup de semonce pour dénoncer nos conditions de vie avec nos membres. Nous avons choisi une structure autogestionnaire : régions et groupes étaient invité·es à s'auto-organiser et à prendre part à la semaine avec leurs couleurs, moyens et possibilités. Sous le thème général de la lutte à la pauvreté, nous avons trouvé un nom et créé une identité visuelle à la campagne : « Écoeuré·es. d'être méprisé·es : Ensemble vers la grève sociale ! »
Des groupes de travail ont collaboré entre le 29 novembre et le début de la grève sociale, les plus proactifs étant le comité de mobilisation, qui a continué à prendre contact avec des groupes et qui a donné des ateliers sur notre initiative, et le comité communications, qui a œuvré à faire un usage fructueux de notre identité visuelle et des réseaux sociaux pour pallier le désengagement grandissant des médias traditionnels en lien avec les luttes sociales et à la pauvreté en particulier.
Des groupes d'organisations régionaux (le plus notable étant celui du Bas-Saint-Laurent), ainsi que des groupes de travail par journée de grève ont également travaillé d'arrache-pied pour s'approprier les thématiques et mettre en place des modalités de grève personnalisées ou créer des calendriers d'actions à la fois efficaces et à l'image de leurs membres. En définitive, ce sont 123 organismes de base et regroupements communautaires, militants, citoyens ou syndicaux qui ont appuyé notre campagne ou qui s'y sont activement impliqués dans onze régions administratives québécoises sur 17 !
Luttes et perspectives futures
Le dernier Plan d'action gouvernemental visant la lutte contre la pauvreté et l'exclusion sociale n'est pas à la hauteur de nos attentes, malgré le fait que le gouvernement se targue d'avoir effectué une consultation vaste et inclusive pour le produire. Également, cela fait bientôt deux ans que nous attendons un changement de la loi d'aide sociale, promis par la ministre de la Solidarité sociale et de l'Action communautaire.
Devant ce sombre tableau, nos cinq revendications sont toujours d'actualité. Conjoncture économique et sociale oblige, ces dernières seront probablement reconduites. Nous nous organisons déjà avec nos allié·es pour une édition à l'automne 2025, qui, nous l'espérons, mobilisera encore plus efficacement. Si la grève sociale de 2024 était une répétition générale, nous souhaitons frapper encore plus fort en 2025.
Hind Fazazi et Marie-Christine Latte sont militantes à l'Organisation populaire des droits sociaux (OPDS).
Visuels : OPDS
BILAN DE LA GRÈVE
GAINS :
Excellente réponse du communautaire bien que notre campagne était horizontale et grassroots.
Diversification de nos réseaux et nouveaux contacts pérennes entre les groupes des différentes régions du Québec.
Apprentissage de nouvelles formes d'actions par des groupes traditionnellement moins présents dans la rue et diversité des activités proposées (films, soupers, discussions, etc.).
Solidarité financière des groupes et peu de frais encourus.
DIFFICULTÉS :
Difficulté à participer pleinement, pendant la semaine entière.
Tensions entre diverses façons de s'organiser (horizontale et verticale).
Répartition démocratique des tâches en respectant les réalités des groupes.
Peu de participation des membres de la base (effets postpandémie, isolement, pauvreté, itinérance, hausse du coût de la vie, etc.).
Difficulté à trouver des dates communes.
Faible participation des syndicats dans la conjoncture post-Front commun.
Contactez−nous, impliquez−vous, invitez vos groupes à le faire !
SITE : www.grevesociale.com
FB : ÉcoeurÉs d'être méprisÉs : Ensemble vers la grève sociale
IG : ecoeureesdetremeprisees

Logement social : des leçons européennes d’ambition
Le 29 et 30 mai derniers ont eu lieu les Journées d'étude « Perspectives internationales sur le logement social et communautaire » au Palais des congrès de Montréal. Près de 400 acteur·rices du milieu québécois de l'habitation se sont réuni·es pour s'inspirer de modèles de financement éprouvés à l'international et repenser le système québécois pour le rendre plus performant, plus résilient et garantir sa pérennité.
Face à la pénurie aiguë de logements sociaux au Québec, comment pouvons-nous construire davantage, loger plus de personnes et garantir l'abordabilité à long terme ? La réponse réside concrètement dans le financement, car pour développer des milliers de logements année après année, ce sont des milliards de dollars qui seront nécessaires annuellement. Comment y parvenir ? C'est la question à laquelle les Journées d'étude ont tenté de répondre.
Organisées par un comité de partenaires issus du milieu de l'habitation communautaire québécois [1], ces journées d'étude se sont déroulées en deux temps. La première journée a donné la parole à des expert·es du Danemark, de la France et de l'Autriche venu·es présenter des modèles de financement permettant à ces trois États d'atteindre 20 % (et même plus) de logements sociaux et communautaires sur leur territoire. Des expert·es québécois·es issu·es de divers secteurs ont ensuite partagé leur vision pour le Québec en réfléchissant aux leçons tirées des présentations des modèles européens. La deuxième journée a rassemblé une cinquantaine de représentant·es des principales parties prenantes du secteur de l'habitation du Québec. L'objectif était de réfléchir plus concrètement aux orientations clés et à des pistes d'action communes pour mettre en place un système de financement québécois en mesure d'atteindre la cible de 20 % de logements sociaux et communautaires.
Pourquoi organiser ces Journées d'étude ?
Alors que plusieurs pays de l'OCDE ont atteint la cible de 20 % de logements sociaux sur leur territoire, ceux-ci ne représentent que 4,3 % de l'ensemble du parc immobilier au Québec, un pourcentage qui ne cesse de reculer depuis quelques années. Pourtant, les besoins en matière de logement sont immenses et ne feront qu'augmenter alors que l'abordabilité de l'immobilier est en chute libre. Si on veut sortir de la crise qui affecte un nombre grandissant de foyers et loger les 173 000 ménages qui ont des besoins impératifs en logement, des mesures structurantes et ambitieuses doivent être mises en place. Actuellement, les sources de financements (lorsqu'elles existent) sont dispersées et insuffisantes, ce qui pose des obstacles majeurs au développement et à la planification à long terme.
Face à ce constat et compte tenu de l'existence de modèles alternatifs ayant fonctionné en France, au Danemark et en Autriche (malgré des limites et des imperfections), nous nous sommes demandé comment ces systèmes de financement génèrent une production soutenue et croissante de logements sociaux tout en entretenant une étroite collaboration avec l'État. Pour répondre à cette question, une étude d'envergure commandée par la FOHM réalisée par la chercheuse Marie-Sophie Banville a détaillé ces trois modèles. Une délégation s'est également rendue en Europe pour poursuivre les apprentissages et aller à la rencontre des acteur·rices communautaires œuvrant pour le développement du logement social dans ces trois pays.
À leur retour au Québec, il était temps pour le comité de passer à l'offensive tant sur le plan de la réflexion stratégique que de la mobilisation du secteur dans son ensemble. Bien que l'objectif d'atteindre 20 % de logements sociaux et communautaires puisse paraitre ambitieux, il reste accessible et à la portée du Québec. Les Journées d'étude s'inscrivent dans cette optique : rassembler des acteur·rices de tous les secteurs (financiers, communautaires, institutionnels, etc.) pour leur présenter des mesures innovantes et poser les bases d'un vaste chantier pour revitaliser le financement du logement social dès maintenant.
Faits saillants des modèles européens
Les modèles français, danois et autrichiens ont retenu notre attention pour trois raisons majeures : leur résilience (c.-à-d. leur autonomie face aux fluctuations économiques et politiques), leur étanchéité (c.-à-d. leur capacité à retenir la majorité des investissements initiaux) et leur ampleur. À l'instar du modèle québécois, le secteur du logement social dans ces pays est largement porté par des organismes à but non lucratif, ce qui laisse croire que plusieurs mécanismes financiers pourraient être répliqués au Québec. Alors que celui-ci compte actuellement plus de 160 000 logements à but non lucratif, ce nombre serait beaucoup plus important si, toute proportion gardée, nous avions suivi les modèles français (675 000 unités), danois (813 000 unités) et autrichien (912 000 unités). Sans entrer dans les détails de chacun de ces modèles, voici quelques mesures saillantes :
En France, malgré des ralentissements économiques importants, le parc immobilier non lucratif a continué son expansion grâce à des outils financiers robustes et uniques qui permettent aux développeurs immobiliers de construire en toutes circonstances. Parmi ceux-ci, on retrouve un compte d'épargne fiscalisé appelé le Livret A. S'apparentant au Compte d'épargne libre d'impôt (CELI), le Livret A génère un volume de liquidités de grande ampleur au service du développement de logements sociaux. L'épargne populaire à court terme est reconvertie en prêts à long terme à des taux d'intérêt avantageux, modulés selon les locataires ciblés, et fixés par l'État.
Le modèle danois repose sur un partenariat solide entre le secteur à but non lucratif et l'État. Ce dernier intervient significativement au niveau du financement des prêts à un taux invariable qui couvrent entre 88 et 92 % des coûts liés à la construction de nouveaux logements. Le montage financier est complété par des prêts publics municipaux sans intérêt dont le remboursement ne débute qu'après la quittance du premier prêt. Une fois construit, le secteur communautaire prend le relai et finance les coûts associés à l'entretien et la rénovation des immeubles par un fonds autorenouvelable (Landsbyggefonden). Ce fonds, encadré juridiquement, est géré par le secteur des organismes communautaires.
Si l'Autriche dispose d'un parc immobilier non lucratif parmi les plus volumineux en pourcentage en Europe, c'est entre autres parce que l'État a investi massivement dans le logement social après la Première Guerre mondiale. Son modèle de financement repose sur des sources de capitaux très diversifiées et équilibrées : des prêts hypothécaires à des taux inférieurs au marché, des prêts publics à un taux de 1 % et le recours aux capitaux propres des organismes. Le secteur est porté par des organisations municipales et des associations d'habitation à profit limité qui doivent respecter des normes strictes de gestion et d'investissement encadrés depuis 1945 par la Loi-cadre sur le logement d'intérêt public (WGG). En diversifiant les sources de financement, l'Autriche a développé un modèle permettant de répartir les risques et de limiter la dépendance du secteur envers un seul bailleur.
Et maintenant ?
Le caractère inédit et historique de ces journées a été maintes fois souligné par les personnes participantes. Il y avait une volonté commune de jeter les assises d'un nouveau système de financement pour répondre aux besoins urgents en logement de la population québécoise. Bien que l'expertise et les compétences du secteur communautaire ont été reconnues, il ne pourra arriver à atteindre seul la cible de 20 % dans un avenir rapproché sans des interventions soutenues de l'État, tant par des investissements que par la mise en place de mesures structurantes aux niveaux juridique, fiscal et politique.
À l'issue de la 2e journée, six orientations sur lesquelles nous nous sommes penché·es seront discutées avec l'ensemble des parties prenantes afin de mettre en œuvre des solutions concrètes et consensuelles. C'est un rendez-vous avec l'histoire à ne pas manquer !
[1] Coordonné par la Fédération des OSBL d'habitation de Montréal (FOHM), le comité organisateur était formé du Réseau québécois des OSBL d'habitation (RQOH), de la Fédération des OSBL d'habitation du Bas-Saint-Laurent, de la Gaspésie et des Îles (FOHBGI), Fédération des habitations coopératives du Québec (FHCQ), l'Association des groupes de ressources techniques du Québec (AGRTQ), la Confédération québécoise des coopératives d'habitation (CQCH) et le Front d'action populaire en réaménagement urbain (FRAPRU).et de la Caisse d'économie solidaire Desjardins.
Chantal Desjardins est directrice générale de la Fédération des OBSL d'habitation de Montréal (FOHM). La FOHM regroupe les organismes sans but lucratif d'habitation du territoire de l'île de Montréal et compte plus de 270 membres. Elle fait la promotion de ce mode d'habitation et représente les corporations auprès de diverses instances en plus d'offrir une gamme de services diversifiés à ses membres (accompagnement organisationnel, soutien communautaire, formation, gestion immobilière, gestion administrative et financière, etc.). Clothilde Parent-Chartier est agente de développement - Recherche et formation (FOHM).
Photo : Mathieu Delhorbe (RQOH)
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Le Parti Québécois et le troisième référendum sur l’indépendance
En cas d'une troisième défaite consécutive de l'option souverainiste, que deviendrait son principal porteur, le Parti québécois ? Il est une des formations politiques majeures au Québec et l'éventuelle disparition qui pourrait résulter d'une autre défaite de sa raison d'être pourrait entraîner sa marginalisation ou même sa disparition. Cela laisserait un vide qu'il faudrait combler. Trois hypothèses majeures s'imposent alors à l'esprit de l'analyste.
1- La première est l'éclatement du parti en groupuscules, les uns voulant à tout prix relancer l'option indépendantiste et d'autres l'abandonner au profit d'une forme d'autonomie prononcée du Québec au sein de la fédération canadienne ; certains quitteraient le PQ et renonceraient à l'action politique, ou rejoindraient peut-être Québec solidaire (QS)..
On peut cependant se demander si un parti doté d'une longue tradition de pouvoir et ayant eu à sa tête des chefs prestigieux, parfois charismatiques comme René Lévesque serait susceptible de disparaître purement et simplement. Ça reste à voir. Mais il peut faire naufrage tranquillement, sa crédibilité atteinte par la défaite référendaire. La survie d'un parti voué avant tout à la réalisation de la souveraineté se révélerait problématique.
2- Le PQ se transformerait peut-être alors, pour surmonter la défaite référendaire en un parti autonomiste même si son motif officiel d'exister demeurerait l'obtention de la souveraineté. Cette stratégie l'assurerait peut-être l'appui d'une bonne partie de l'électorat nationaliste autonomiste, ce qui serait susceptible de compenser pour le départ des indépendantistes purs et durs.
3- La troisième et dernière hypothèse repose sur l'abandon officiel de la souveraineté et l'adoption de l'option fédéraliste. Elle serait susceptible de rallier une masse d'électeurs et d'électrices qui adhèrent au nationalisme autonomiste, mais pas à l'indépendance. Une partie des souverainistes demeurerait quand même peut-être fidèle au PQ. La formation anciennement souverainiste de René Lévesque et de Jacques Parizeau capterait ainsi le sentiment national majoritaire au Québec. Mais il y a fort à gager que cette réorientation provoquerait de sérieuses divisions au sein du parti allant possiblement jusqu'au schisme, dont pourrait éventuellement profiter Québec solidaire, sait-on jamais ?
Il faut aussi se souvenir que si le Parti québécois est une formation politique majeure, il existe des partis concurrents qui bénéficient également d'une audience électorale importante, comme le Parti libéral (caractérisé lui aussi par une longue tradition de pouvoir, plus que son rival péquiste), la Coalition avenir Québec (en dépit de ses récents déboires) et même le Parti conservateur provincial, passé de12.9% du vote en 2022 à 14% au dernier sondage. La concurrence est donc forte, aiguillonnée par la soif du pouvoir. Tous ces partis se présentent comme plus réalistes et crédibles que « les séparatistes ».
Sur le plan du programme socio-économique,le Parti québécois a rallié grosso modo le camp néolibéral comme ses concurrents (sauf deux d'entre eux, Québec solidaire et le Parti Vert), même s'il n'est pas aussi anti-étatiste qu'eux.
Comme on voit, une troisième défaite référendaire de l'option indépendantiste poserait de graves problèmes au principal parti qui la défend, et menacerait peut-être sa survie. Mais le nationalisme autonomiste, avec toutes ses nuances se maintiendrait, consubstantiel qu'il est à la société québécoise. Serait-ce un retour au statu quo ou au contraire un tremplin pour redessiner l'avenir national du Québec ? Les voies de la politique sont souvent labyrinthiques.
Jean-François Delisle
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Corriger ou rompre : pourquoi taxer les riches ne suffit pas
Chaque fois que se pose la question du logement, des retraites, des services publics ou de la transition écologique, la même réponse revient à gauche comme un réflexe : il faut taxer les riches. L'intuition est juste. L'adversaire est réel. Mais quelque chose manque.
Une gauche qui ne sait plus parler qu'en termes fiscaux a déjà concédé l'essentiel. Elle ne cherche plus à transformer les rapports sociaux qui produisent les inégalités, elle cherche à en corriger les dégâts. Elle ne s'attaque plus à la source, elle éponge la fuite.
On veut taxer les riches ? Bien. Mais qu'est-ce qu'on veut faire ensuite ? Parce que si la réponse s'arrête là, on ne parle pas de transformation sociale. On parle de gestion. D'une gestion plus humaine, peut-être. Mais de gestion quand même. Le problème n'est pas d'abord fiscal. Il est structurel : qui possède, qui décide, qui profite, qui gouverne l'économie et, surtout, au service de quoi ?
Le problème n'est pas seulement que les riches paient trop peu. Le problème est que l'économie est organisée pour les produire, les concentrer et les reconduire en tant que classe dominante.
Une réponse juste, mais qui arrive après coup
Le slogan « taxer les riches » a une efficacité immédiate. Il nomme un adversaire réel et traduit une intuition populaire simple : une minorité s'enrichit tandis que la majorité peine à vivre. Mais il devient insuffisant lorsqu'il laisse croire que l'injustice viendrait d'abord d'un mauvais partage fiscal de richesses déjà constituées.
Or, les grandes fortunes ne tombent pas du ciel. Les profits, les dividendes, les patrimoines gigantesques et les grands rentiers ne sont pas des anomalies extérieures au système : ils sont le produit normal d'un ordre économique dans lequel une minorité détient les moyens de production, organise l'investissement selon ses intérêts, capte une part décisive de la richesse créée collectivement, puis convertit cette puissance économique en influence politique, juridique, médiatique et culturelle.
Dans ce cadre, la fiscalité intervient en second. La production a déjà eu lieu. L'appropriation privée aussi. La répartition de la valeur entre salaires, profits et rentes a déjà été tranchée, le plus souvent en faveur du capital. Ce n'est qu'ensuite que l'État prélève une partie de cette richesse pour financer le commun.
C'est pourquoi une gauche de rupture ne peut pas faire de l'impôt le cœur de sa stratégie. Elle doit évidemment défendre une fiscalité fortement progressive, lutter contre l'évasion, abolir les privilèges du capital. Mais elle ne peut pas confondre ces instruments avec le cœur du problème. Lorsqu'elle le fait, elle a déjà déplacé le terrain de la lutte : du pouvoir sur la production vers la gestion des effets.
De la transformation à la gestion : le glissement de la gauche de gouvernement
Il faut ici réintroduire une distinction essentielle, trop souvent effacée : celle entre la distribution primaire et la redistribution secondaire.
La distribution primaire renvoie à ce qui se joue au moment même de la production : la part des salaires, le niveau des cotisations sociales, le rapport de force dans l'entreprise, la maîtrise de l'investissement, la structure du crédit, le poids de la rente, la propriété des entreprises. La redistribution secondaire intervient ensuite : impôts, transferts, allocations, prestations, mécanismes compensatoires.
Or, depuis plusieurs décennies, une partie importante de la gauche s'est déplacée du premier terrain vers le second. Elle parle moins de socialisation, moins de propriétés collectives, moins de programmes sociaux, moins de pouvoir dans les entreprises et moins de démarchandisation des besoins essentiels. Elle parle d'abord de fiscalité.
Ce déplacement n'est pas seulement technique. Il est politique. Il signale une bascule plus profonde : on ne pense plus la société à partir de la transformation des rapports sociaux, mais à partir de la correction des déséquilibres produits par l'ordre existant.
Cette bascule se lit aussi dans le langage. Une partie de la gauche institutionnelle parle désormais comme le centre et la droite : « cadre financier », « équilibre budgétaire », « crédibilité économique ». Bien sûr, toute force politique sérieuse et crédible doit savoir comment financer ce qu'elle propose. Mais lorsque ce vocabulaire cesse d'être un terrain de lutte pour devenir la langue même de la politique, quelque chose a déjà cédé. On ne parle plus d'abord de conflit distributif, de pouvoir économique, de propriété, de réappropriation collective ; on parle de bonne gestion, d'acceptabilité, de réparation.
On ne cherche plus à déplacer les frontières du possible ; on cherche à apparaître comme un gestionnaire plus humain du cadre existant. Et c'est ainsi qu'on en vient à une contradiction plus profonde encore : vouloir financer la justice sociale sans rompre avec les mécanismes mêmes qui produisent l'injustice.
Financer le bien commun avec les fruits de l'exploitation ?
C'est là qu'apparaît un paradoxe plus profond encore. Lorsqu'on prétend financer durablement les retraites, les services publics ou la transition écologique par la taxation des profits, des dividendes ou des grandes fortunes, on continue, dans les faits, de compter sur les fruits mêmes de l'exploitation pour faire vivre le social.
Autrement dit, on prétend combattre l'accumulation, mais on organise le financement du bien commun autour de sa persistance.
Le problème n'est donc pas seulement qu'on prélève trop peu. Le problème est qu'on ne déplace pas le centre de gravité du financement social vers la richesse socialisée : les salaires, les cotisations, la propriété publique, les mécanismes de mutualisation, la maîtrise collective de l'investissement.
Une gauche de rupture ne devrait donc pas simplement dire : « Faisons contribuer davantage les dividendes et les riches. » Elle devrait poser une question plus fondamentale : pourquoi une société juste devrait-elle dépendre, pour son financement, du maintien à un niveau stratosphérique des dividendes, des profits et des grandes fortunes ?
C'est ici qu'il faut lever un autre faux procès : critiquer cette logique ne revient ni à nier la production de richesse ni à rêver d'une société administrée d'en haut.
La richesse est collective. Le contrôle, lui, est privatisé
Il faut lever un faux procès classique. Critiquer la concentration de la richesse et vouloir socialiser certains secteurs ne revient ni à nier la nécessité de produire de la richesse ni à défendre une société entièrement bureaucratisée.
La richesse est déjà produite collectivement : par le travail, les infrastructures publiques, les savoirs accumulés, les ressources naturelles, le soin, l'éducation, les services et les institutions qui rendent possible toute activité économique. Le récit de « l'entrepreneur créateur de richesse » tend précisément à effacer cette trame collective sans laquelle aucune prospérité n'existerait.
La question n'est donc pas création ou redistribution. La question est celle du contrôle : à qui appartient la décision d'investir, de produire, de capter et au service de quels intérêts ? De la même manière, l'alternative n'est pas simplement entre « plus d'État » et « plus de marché ». Elle est entre la domination privée des ressources essentielles et leur maîtrise démocratique. Socialiser n'est pas mécaniquement bureaucratiser ; c'est arracher certains biens, services et leviers économiques à la logique de rente et de profit pour les soumettre à des formes de contrôle collectif, public, coopératif ou communautaire.
Il ne s'agit donc pas d'opposer l'initiative individuelle au bien commun, comme si l'une exigeait la disparition de l'autre. Il s'agit au contraire de rappeler qu'il n'y a pas de liberté concrète quand une majorité vit sous la pression du loyer, de la dette, de l'emploi précaire et du coût de la vie. La sécurité sociale, le logement accessible, le temps libéré et la réduction de la dépendance au marché peuvent élargir bien davantage les possibilités d'initiative qu'un ordre social dominé par la rente, les monopoles et l'insécurité.
Et c'est précisément pour cela que des réformes immédiates peuvent être nécessaires sans jamais suffire à elles seules.
Ménager ce n'est pas transformer
Cette limite ne vaut pas seulement pour la fiscalité. Elle vaut plus largement pour toutes les mesures ponctuelles qui cherchent à ménager les effets du système sans en toucher la logique. Relever les bas salaires, par exemple, peut être juste et nécessaire. Mais aucune mesure monétaire, prise isolément, ne corrige à elle seule l'injustice de base tant que les structures de propriété, de rente et de marché restent intactes. Une réforme peut protéger, soulager, relâcher l'étau. Elle ne change réellement les choses que lorsqu'elle commence à déplacer le pouvoir. Mais comment reconnaître une telle réforme ? Le critère n'est pas la radicalité du discours qui l'accompagne ni l'ampleur du chiffre annoncé. C'est plus simple et plus exigeant à la fois : est-ce que la mesure déplace effectivement un rapport de force, ou se contente-t-elle d'en atténuer les effets ?
Une réforme commence à faire autre chose que corriger quand elle soustrait durablement un secteur à la logique du marché et le rend ainsi plus difficile à reprendre. Quand elle renforce la capacité d'organisation collective plutôt que de compenser individuellement. Quand elle réduit la dépendance de la société au capital privé pour financer ses droits — par des cotisations plutôt que par l'impôt sur des profits qu'on espère maintenir, par la propriété publique plutôt que par la subvention à l'entreprise. Quand, enfin, elle crée les conditions d'une défense collective de ce qui a été conquis.
À l'inverse, une réforme reste corrective, même juste, même nécessaire, quand elle améliore les conditions de vie sans toucher aux structures qui les produisent. Le crédit d'impôt, la prestation ciblée, une mesure fiscale ponctuelle : ces mesures peuvent soulager. Elles ne déplacent rien. La question à poser n'est donc pas seulement : cette mesure est-elle juste ? Elle est : est-ce qu'elle rend la domination un peu plus tolérable, ou est-ce qu'elle commence à en démonter un rouage ? C'est cette distinction modeste en apparence, décisive en pratique, qui sépare la gestion de la rupture d'avec l'ordre existant.
Le problème n'est donc pas de choisir entre réformes immédiates et horizon de rupture. Le problème est de ne pas confondre les premières avec le second. Ce n'est pas le pansement qui manque. C'est que la blessure est organisée.
Le patrimoine, machine à reproduire l'inégalité
On réduit trop souvent les inégalités à une question de revenus, alors que leur reproduction se joue largement dans le patrimoine.
Le patrimoine n'est pas seulement une richesse accumulée. C'est une réserve de sécurité, de temps, de crédit, de revenu passif et de pouvoir. Il donne accès à la propriété foncière, à l'investissement, à l'héritage, à la transmission d'un avantage, à la capacité de mieux traverser les crises et, surtout, à une forme d'autonomie relative face à la dépendance salariale.
À l'inverse, l'absence de patrimoine n'est pas seulement un manque : c'est une vulnérabilité organisée. Sans réserve, on accepte plus facilement un emploi dégradé, un loyer trop cher, un crédit défavorable, une vie plus instable. Sans patrimoine, on paie souvent plus cher pour survivre : plus cher en loyer, plus cher en intérêts, plus cher en transport, plus cher en stress aussi.
C'est là que la crise du logement révèle quelque chose de plus fondamental qu'un simple problème de prix. Elle montre comment la propriété immobilière devient un mécanisme majeur de reproduction des inégalités. D'un côté, celles et ceux qui possèdent déjà voient leur sécurité, leur valeur nette et leur capacité d'emprunt se renforcer. De l'autre, une part croissante de la population est maintenue dans la location, l'endettement, l'instabilité et l'impossibilité d'accéder au temps long.
L'inégalité se joue alors moins dans le seul revenu disponible que dans l'accès différencié à la sécurité, à la projection et à la capacité de refus. Mais cette reproduction matérielle ne tient pas toute seule : elle s'appuie sur un ordre juridique, institutionnel et culturel qui la protège, la justifie et la normalise.
La domination tient par la loi, l'État et le sens commun
Le droit protège la propriété privée et l'héritage. Les règles fiscales ménagent souvent davantage le capital qu'elles ne le contestent. Les institutions politiques sont traversées par des élites dont l'horizon social reste largement compatible avec celui des classes possédantes. Et l'État lui-même ne se contente pas de redistribuer les effets du capitalisme : il contribue aussi à en organiser les conditions juridiques, fiscales et politiques. Il garantit les titres de propriété, oriente les subventions, encadre les rapports de travail, fixe les règles du crédit, décide ce qui sera ou non soumis au marché.
À cela s'ajoute la dimension culturelle de la domination. Les inégalités durent aussi parce qu'elles sont normalisées. On présente comme naturel ce qui est historiquement construit. On transforme l'héritage en affaire privée plutôt qu'en enjeu politique. On glorifie la réussite patrimoniale et le mérite individuel comme si l'accumulation n'était jamais liée à des structures de classe, à des institutions favorables, à des avantages transmis. On rend la concentration des actifs évidente et l'intervention collective suspecte.
C'est en ce sens que la question des inégalités est aussi une question d'hégémonie : la domination ne se maintient pas seulement parce qu'elle possède, mais par les règles qu'elle
impose et le sens commun qu'elle diffuse. Et c'est aussi pour cela que la gauche s'affaiblit lorsqu'elle adopte, même partiellement, les catégories de pensée de ses adversaires.
Pourquoi la caricature de droite mord parfois
Dans ce contexte, la critique de droite selon laquelle la gauche ne saurait rien faire d'autre que taxer n'est pas seulement une caricature hostile. Elle mord parfois parce qu'elle rencontre une faiblesse réelle.
Les droites n'ont évidemment aucune leçon à donner : leur programme consiste à protéger les riches, réduire les cotisations, fragiliser les services publics, puis utiliser la crise ainsi produite pour justifier les coupes et les privatisations. Mais il reste vrai qu'une partie de la gauche donne trop souvent l'impression de changer d'outil fiscal à chaque cycle sans toujours clarifier le projet de société qui devrait les ordonner. Taxe sur les superprofits, contribution exceptionnelle, impôt plancher, nouvel ajustement technique : chaque séquence produit sa mesure vedette, mais rarement une doctrine cohérente, avec, in fine, un projet d'émancipation.
Ce flottement affaiblit sa crédibilité. Il donne l'image d'une gauche qui cherche moins à refonder l'économie qu'à trouver, à intervalles réguliers, une nouvelle manière de réparer ses dégâts. C'est précisément cette posture qu'il faut quitter si l'on veut retrouver une politique de rupture.
De la gestion des dégâts à la rupture
C'est à partir du critère du déplacement du pouvoir qu'une politique de rupture retrouve son sens. Non pas en rejetant les réformes immédiates, mais en refusant d'en faire l'horizon. Non pas en opposant naïvement redistribution et transformation, mais en réinscrivant les premières dans un projet plus vaste de socialisation.
Ce projet s'articule autour d'une logique unique : soustraire progressivement des pans entiers de la vie sociale à la domination du marché, renforcer les capacités d'organisation collective, et s'attaquer frontalement aux mécanismes de concentration du patrimoine et du pouvoir économique. Cela commence par la question du travail. Réduire le temps de travail sans perte de salaire, ce n'est pas une mesure de confort : c'est créer l'alternative face à l'étau productiviste, partager l'emploi, et reconnaître que la richesse d'une société ne se mesure pas en volume de marchandises, mais en temps libéré, en autonomie, en capacité démocratique.
En parallèle, augmenter la part salariale dans la valeur ajoutée — par la hausse des salaires, le renforcement de la négociation collective, la remontée des cotisations sociales patronales — c'est déplacer le partage de la richesse en amont, avant que la fiscalité n'intervienne. Le salaire socialisé, celui qui finance directement des droits collectifs et sort une partie de la rémunération de l'emprise du marché, est à ce titre un levier de rupture plus profond que n'importe quel ajustement fiscal.
Cela suppose aussi de sortir les besoins essentiels de la logique du marché. Une société plus juste ne se construit pas seulement avec de meilleurs revenus : elle se construit avec moins de dépendance au revenu marchand. Logement social massif, transports publics accessibles, système de santé pleinement publique, éducation gratuite, services de garde universels, tarification sociale de l'énergie ; tout ce qui réduit la part de la vie soumise au marché accroît la liberté réelle, bien plus sûrement qu'une prestation compensatoire.
Cela exige enfin de s'attaquer à la concentration du patrimoine et de socialiser les secteurs stratégiques. Non pas nationaliser abstraitement, mais construire des formes de contrôle démocratique sur l'énergie, la finance, le logement, les ressources naturelles, les infrastructures essentielles. Les arracher à la logique de rente pour les soumettre à une délibération collective sur les besoins. Nationalisation, coopératives, communs, planification démocratique : ces formes ne s'excluent pas, elles se combinent selon les secteurs et les rapports de force. Ce qui les unit, c'est le même mouvement : déplacer le centre de gravité de l'économie, de la rentabilité privée vers la maîtrise collective.
Une gauche de rupture ne rejette donc pas les réformes. Elle refuse simplement de les confondre avec la rupture. Elle sait qu'il faut parfois taxer davantage, protéger plus vite, soulager immédiatement. Mais elle sait aussi que ces mesures n'ont de portée réelle que si elles commencent à briser l'emprise de la propriété, de la rente, du marché et de la finance sur la vie commune.
Briser le pouvoir ; pas gérer ses dégâts
Taxer les riches peut être juste. Parfois nécessaire. Mais cela ne saurait tenir lieu de stratégie de transformation.
Le but n'est pas de mieux taxer les puissants.
Le but est de briser le pouvoir qui les rend puissants.
La tâche historique de la gauche n'est pas de rendre l'exploitation supportable. C'est de rendre possible une société où elle cesse d'être la condition normale de la richesse.
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Gaza fait face à un effondrement de la santé publique avec une infestation de rats et des maladies. Israël bloque la reconstruction
Nermeen Shaikh : Israël poursuit ses frappes journalières sur Gaza, étend le territoire sous son contrôle et bloque l'entrée de l'aide essentielle dans la bande sous siège. Mercredi, un bombardement israélien a tué le fils de Khalil al-Hayya le négociateur en chef du Hamas dans les discussions informelles avec Israël. Son fils Azzam est décédé de ses blessures après cette attaque contre la ville de Gaza. Israël aura maintenant tué quatre des fils de Khalil al-Hayya depuis 2018.
Democracy Now, 7 mai 2026
Traduction, Alexandra Cyr
Une autre attaque perpétrée lundi par Israël a tué trois membres d'une famille palestinienne. Le Hamas a condamné cette violence et les flagrantes violations du cessez-le-feu instauré l'an dernier. Depuis ce cessez-le-feu, Israël a tué au moins 837 Palestiniens.nes.
La semaine dernière un drone israélien a tué un petit garçon de neuf ans, Adil al-Najjar il allait chercher du carton utilisé pour cuisiner. La parenté du garçon fustige l'attaque israélienne.
Sabreen Al-Najjar : Il ramassait du carton pour que nous puissions cuisiner. Nous n'avons pas de gaz. Nous ramassons des morceaux de carton pour cuisiner. Ils veulent manger. Ils veulent boire. Son père est aveugle. Il ne peut se déplacer seul. Il est complètement aveugle. Il ne voit rien du tout. Il compte sur ses enfants. Ce sont eux qui le supporte, l'aident à se déplacer.
Suhaib Al-Najjar : Un petit enfant. Il n'a pas endommagé de tank. Il n'a pas fabriqué de missiles, rien du tout. Il pleurait. N'est-ce pas une honte ? N'est-ce pas une honte ce qui nous arrive ? N'est-ce pas une honte de voir que nous enterrons nos enfants chaque jour juste sous nos yeux ? N'est-ce pas une honte ? Je jure devant Dieu que nous avons le cœur brisé à cause (de ce qui arrive) à nos enfants.
Amy Goodman : Tout ça se passe pendant qu'Israël s'empare de plus de territoire à Gaza, au-delà de ce que l'entente de cessez-le-feu sous l'égide des États-Unis prévoyait en octobre dernier. Les nouvelles cartes diffusées par Israël montre qu'il contrôle maintenant les deux tiers de la bande de Gaza.
Nous nous y rendons maintenant pour rejoindre Eyad Amawi le représentant du Gaza Relief Committee et qui coordonne aussi différentes ONGs basées à Gaza. Dernièrement il a publié un rapport qui détaille comment Gaza fait face à « une situation terrifiante sur le plan environnemental et biologique ».
Merci Eyad d'être avec nous. Pourquoi ne nous décririez-vous pas ce qui arrive sur le terrain à Gaza ?
Eyad Amawi : D'abord merci Amy, de m'avoir à nouveau invité à votre émission.
Nous ne parlons pas que de bombardements ; il y en a encore eu un il y a une heure. Ils ont ainsi touché une autre cible dans la ville de Gaza. Nous parlons d'une transformation systématique de la vie pour la rendre invivable. Ce ne sont plus que des bombardements ou de la destruction matérielle. C'est l'effondrement de toutes les conditions essentielles requises pour la survie humaine : l'eau, l'alimentation, la santé, la dignité, les abris, la sécurité, tout quoi.
Pour dire qu'un nouveau rapport faisant état de l'avancement d'un environnement infectieux et de son effondrement nous devons nous en remettre à nos informations de terrain. Elles montrent que 59% de notre population manque d'accès à l'eau potable et que 55% ne sait pas si celle en usage est saine ou non. Aussi, 94% des familles rapportent des pertes d'aliments. Les infestations de rats et autres rongeurs se sont aussi répandues dans les abris à cause de la destruction environnementale.
Donc, les résultats les plus alarmants sont ceux d'une récente enquête qui a examiné scientifiquement les liens entre les infestations de rongeurs, le manque d'eau potable et les déplacements (de population) dans la bande de Gaza. L'enquête scientifique nous informe maintenant que nous faisons face à ce qu'on peut décrire comme un ensemble de crises épidémiques et environnementales. Elle révèle qu'une vaste majorité des familles déplacées vivent avec une sévère infestation de rats dans leurs tentes ou leurs abris. La nourriture est aussi contaminée. Les abris sont endommagés. L'eau est stockée dans des conditions insalubres également. Les rongeurs sont devenus l'environnement quotidien des enfants. Il n'y a simplement plus seulement un seul enjeu sanitaire. L'effondrement de la plupart des conditions de base nécessaires à la vie est évident.
On parle de continuité pour la destruction de l'environnement. Avec mon peuple, nous vivons dans un espace réduit. Les forces armées israéliennes contrôlent encore plus de 60% de la bande de Gaza. Vous pouvez imaginer ce que veut dire un projet de reconstruction des infrastructures dans la partie ouest de Gaza.
N.S. : Eyad, pouvez-vous aussi nous parler du rôle du blocus que vous signalez à répétition dans votre rapport ? Il serait responsable d'une grande partie des conditions horribles que vous décrivez à partir du terrain à Gaza. Pouvez-vous nous décrire la nature de ce blocus, qu'elle aide entre (sur le terrain) quels genres de minéraux sont considérés « à double usage » et donc bannis d'entrée dans la bande ?
E.A. : Oui, c'est une question de première importance. Notre environnement provoque constamment des maladies dans la population. C'est un générateur de maladies. Donc, quand il est question de réparer les infrastructures nous avons besoin des matériaux de base pour le faire. Alors, quand ils (les Israéliens) bataillent et introduisent des restrictions sur ces matériaux en les qualifiant ou prétendant qu'ils sont à double usage, ils nous laissent dans cet environnement qui provoque les maladies et les infections.
Ici nous sommes témoins d'une utilisation systématiques de la privation et de l'effondrement de la santé publique comme instrument de punition collective de la population. Parlons de batailles : oui le nombre de camions (d'aide humanitaire) a diminué. En avril dernier, ils n'ont livré que 40% de nos besoins quotidiens. On parle aussi de stabilisation ici : il n'y a qu'un seul point d'entrée ouvert celui de Karem Abu Salem. Pour ce qui est des autres besoins … après qu'ils aient complètement détruit Gaza, nous avons besoin de plus, 600 (camions par jour) et plus avec plus de matériel comme du ciment, du fer et d'autres matériaux de base pour nous aider à retrouver au moins partiellement une vie normale. Il faut refaire le système d'égouts, d'eau, les infrastructures pour empêcher que cet environnement qui provoque les maladies ici, à l'intérieur des camps civils persiste.
N.S. : Eyad, qu'en est-il des évacuations pour raison médicale ? Est-ce qu'un corridor humanitaire ne devait pas permettre au Gazaouis malades, principalement les enfants, d'être soignés.es en dehors de la bande ? Est-ce qu'il y a des évacuations médicales ?
E.A. : (…) Quand nous parlons d'illusions, et je l'ai déjà mentionné dans mes articles, les évacuations pour raison médicale (en sont une). Elles se font à la hauteur de 12% de nos besoins. On parle d'environ 15,000 personnes qui doivent avoir accès à ce service. Si nous faisons le calcul des évacuations quotidiennes, compte tenu des restrictions (de passage) imposées par Israël, il nous faudra plus de trois ans, peut-être cinq pour en venir à bout. Donc ces personnes estiment qu'elles auront le temps de mourir avant d'avoir des soins. C'est une horrible situation. Nous ne pouvons pas vivre dans cet environnement toxique. Et nous sommes assiégés.es. (…) Selon les données de la sécurité, rien de tangible ne s'est passé depuis l'entente sur le cessez-le-feu ici à Gaza.
N.S. : Pour ce qui est des infrastructures, est-ce que la reconstruction a commencé ? En résumé, les Nations Unies et d'autres organisations, sont arrivé à la conclusion que 84% des bâtiments à Gaza sont endommagés ; 425,000 logements sont détruits entièrement ou partiellement et qu'il faudra retirer 55 millions de tonnes de débris qui bloquent les camions municipaux. 92% des bâtiments résidentiels sont entièrement ou partiellement endommagés. Qu'est qui a été fait d'abord pour éliminer les débris ? Est-ce qu'il y a quelque tentative que ce soit pour reconstruire ?
E.A. : C'est la question principale et la réponse la plus importante à cet enjeu. Alors, pourquoi Israël empêche-t-il le nouveau comité palestinien d'entrer à Gaza pour lancer ce processus de reconstruction et de retrait des débris ? Jusqu'à maintenant, rien de tangible ne se passe il n'y a que de minimes services municipaux qui rouvrent quelques chemins. Israël empêche les ingénieurs municipaux de réparer le réseaux d'eau potable surtout dans la partie est qui se trouve parallèle à la ligne jaune (qui délimite la zone sous contrôle israélien, N.d.t.).
Pouvez-vous imaginer ce que représente l'interdiction faite aux services municipaux de transférer des tonnes de rebuts du centre de la ville vers l'espace principal dans la zone de Rafah ? Et il n'y a rien ici pour rebâtir à cause des restrictions imposées sur toute la bande de Gaza. La majorité des véhicules de nos municipalités a été détruite et nous ne pouvons pas retirer les rebuts comme rouvrir les routes principales pour alléger notre vie de tous les jours.
A.G. : Mercredi dernier, les Palestiniens.nes se sont rassemblés.es en solidarité avec les deux militants arrêtés et détenus abord de la flottille qui se dirigeait vers Gaza. Ensuite, Israël à prolongé leur détention jusqu'à dimanche. Leur requête en appel a été rejetée. Les manifestnats.es arboraient des drapeaux palestiniens, brandissaient des portraits des détenus dont le Brésilien Thiago Àvila et l'Espagnol Saïf Abukeshek qui est aussi Palestinien.
Voici le militant de la société civile palestinienne, Tayseer Muhaisen félicitant ces deux membres de la flottille :
T.M. : Ces sympathisants ont passé outre les injonctions de leurs gouvernements partout dans le monde et ont déclaré que l'humanité ne sera pas arrêtée par les décisions politiques. Ces humains.es, et même s'il ne s'agissait que d'une seule personne, représentent l'humanité par leurs actions. Leur voyage répand ce message à travers le monde. Nous leur souhaitons la sécurité du plus profond de nos cœurs et toute la bande de Gaza reconnait leur action.
A.G. : Eyad Amawi, pouvez-vous nous donner une idée de la signification de cette manifestation de solidarité ? Et si vous pouviez livrer un message à ces deux détenus depuis Gaza… La mère de Thiago est décédée au Brésil il y a deux jours.
E.A. : Oui. Nous offrons nos condoléances et assurons notre peine à notre collègue pour la perte de sa mère. Thiago et les autres qui nous soutiennent nous ont prouvé leur solidarité depuis longtemps. Je le mentionne et je leur parle à chacun de leur voyage où ils tentent de briser le siège imposé à Gaza. En ce moment, leur solidarité est très importante pour les habitants.es de Gaza, dont les enfants, parce que nous considérons que suite à la signature du cessez-le-feu, nous sommes oubliés.es. Grâce à cette solidarité nous pouvons augmenter la pression sur tous les politiciens.nes pour que cessent les attaques contre nous. Oui, bien sûr, nous signifions notre solidarité à ces personnes importantes et nous espérons qu'elles seront libérées tout comme nos médecins et les autres prisonniers.ères palestiniens.nes qui croupissent en prison depuis très longtemps sans lumière au bout du tunnel, qui sont sous pression psychologique.
A.G. : Merci Eyad Amawi d'avoir été avec nous. Vous êtes le représentant du Gaza Relief Committee et coordonnateur de plusieurs ONGs locales à Gaza d'où vous nous parliez.
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Le 3 juin, le lancement de la coalition Mosaïque des résistances
Avec Naomi Klein, Bill Fletcher Jr, Aparna Sundar et d'autres (animation Aurélie Lanctöt le 3 juin 2026, de 18h à 20h à l'UQAM.
Notre monde ne va pas bien. Les crises se multiplient et se conjuguent — sociales, économiques, écologiques, sanitaires, politiques. Les glissements s'accélèrent : transgression de la démocratie, saccage du filet social, démantèlement des contre-pouvoirs, piétinement du droit international, destruction des territoires et du vivant. Ce qui se passe n'est pas une série de crises parallèles, mais un projet structuré qui avance à une vitesse vertigineuse.
Devant l'urgence, dissocier nos luttes n'est plus une option. Ce qui se construit doit être large, pluriel, ancré ici et tissé ailleurs. C'est dans cet esprit que naît la Mosaïque des résistances, personne ne lâche la main de personne : un mouvement en construction résolument large et diversifié, qui lutte contre la fascisation du monde et la montée des droites et des extrêmes droites, avec un ancrage québécois et des solidarités qui se tissent au-delà des frontières.
Le 3 juin, nous vous invitons à un espace d'échange et de réflexion pour marquer le lancement de cette coalition, en présence de la journaliste et autrice Naomi Klein, du syndicaliste et militant afro-américain Bill Fletcher Jr, de la chercheuse et militante de solidarité avec l'Asie du Sud Aparna Sundar, ainsi que d'autres invité·es dont les noms seront dévoilés prochainement. La conversation sera animée par la professeure et essayiste Aurélie Lanctôt.
Ce printemps, personne ne lâche la main de personne. Inscrivez-vous ici !
L'événement est organisé par la Mosaïque des résistances qui réunit plusieurs groupes et militant·es de la société civile au Québec.
À propos du panel
Journaliste primée et autrice à succès du palmarès du New York Times, Naomi Klein est chroniqueuse au Guardian. En 2018, elle a été nommée première titulaire de la chaire Gloria Steinem à l'Université Rutgers, où elle est aujourd'hui professeure honoraire en médias et climat. En septembre 2021, elle a rejoint l'Université de la Colombie-Britannique en tant que professeure titulaire de justice climatique et codirectrice du Centre pour la justice climatique.
Aurélie Lanctôt est chroniqueuse spécialisée dans les enjeux de justice environnementale et professeure au département des sciences juridiques de l'UQAM.
Bill Fletcher Jr* est militant depuis l'adolescence. Après ses études, il entre dans le mouvement syndical comme soudeur dans un chantier naval, avant de gravir les échelons jusqu'à un poste de cadre supérieur à l'AFL-CIO nationale. Ancien président de TransAfrica Forum et chercheur principal à l'Institute for Policy Studies, il est l'auteur et co-auteur de plusieurs ouvrages sur le travail organisé et la justice sociale. Il est également chroniqueur syndiqué et commentateur régulier dans les médias.
Aparna Sundar fait partie du Mannat Collective, un collectif contre le fascisme qui s'est formé à Toronto. Active depuis de nombreuses années dans des organisations de solidarité avec l'Asie du Sud et membre du Forum canadien pour les droits de la personne et la démocratie en Inde, elle enseigne au département de sciences politiques et d'administration publique de l'Université Ryerson à Toronto.
Bill Fletcher Jr et Aparna Sundar sont membres du Global Solidarity Against Fascism, une plateforme internationale contre le fascisme qui sera lancée dans la même semaine à Montréal.
Ce printemps, des associations pour la défense des droits, des coalitions, des organismes communautaires et de solidarité internationale, des syndicats, des écologistes, des artistes et d'autres citoyen·nes appellent la population à se joindre massivement à un mouvement large pour faire front à la montée du fascisme et de l'extrême droite.
Notre monde ne va pas bien. Les crises se multiplient et se conjuguent, qu'elles soient sociales, économiques, écologiques, sanitaires ou politiques. Pendant que la planète brûle, les décisions et les actions de nos gouvernements nous poussent vers de nouveaux points de bascule, de plus en plus critiques, irréversibles.
Il est minuit moins une. Le communautaire est à boutte, les syndicats sont en révolte, les mouvements féministes s'inquiètent de l'avancée de la misogynie et de l'islamophobie, les peuples autochtones constatent un recul dans la reconnaissance de leurs droits et de leur souveraineté, les groupes pour la justice migrante se mobilisent contre une montée de politiques xénophobes, les écologistes se butent à une vague de dérégulation, les personnes 2ELGBTQI+ s'inquiètent de la recrudescence de manifestations transphobes et homophobes, et les organismes de solidarité internationale se voient suspendre leurs maigres financements.
Chaque jour, les glissements s'accélèrent : transgression de la démocratie, saccage du filet social, démantèlement des contre-pouvoirs, piétinement du droit international, destruction des territoires et du vivant.
Des inégalités obscènes
Depuis des décennies, le capitalisme néolibéral approfondit les inégalités sociales, économiques et territoriales et enrichit les plus nanti·es. À l'heure actuelle, une poignée d'ultrariches (soit 0,001 % de la population mondiale) contrôlent trois fois plus de richesse que la moitié de l'humanité. Selon l'Observatoire québécois des inégalités et le Centre canadien des politiques alternatives (CCPA), les vingt et un·e chef·fes d'entreprise les mieux payé·es du Québec gagneront 236 fois plus que le salaire annuel moyen en 2026.
À mesure que l'État se désengage et impose ses mesures d'austérité, les services publics s'appauvrissent, l'accès aux soins de santé se rétrécit, la crise du logement et de l'itinérance s'aggrave, les personnes vivant des injustices sont abandonnées. De plus en plus de Québécoises et de Québécois ont du mal à joindre les deux bouts.
Devant le mécontentement populaire, les pouvoirs politiques font des personnes migrantes et des minorités les boucs émissaires des crises sociales en créant une stratégie de diversion qui vise à maintenir ces inégalités. En même temps, ils encouragent l'exploitation de leur travail à de mauvaises conditions et à de bas salaires et sacrifient ainsi, couche par couche, les populations les plus précaires.
Un autoritarisme galopant
Au Québec comme au Canada, on constate un tournant autoritaire et démagogique. Les projets de loi se suivent les uns après les autres et s'ajoutent à d'autres mesures dictées par une même logique : il s'agit d'affaiblir nos institutions démocratiques et de réduire au silence les voix critiques capables d'exprimer des désaccords légitimes et de défendre les droits. S'attaquant à des droits qu'on croyait acquis, tout un arsenal de lois antisociales et antisyndicales fragilise les conditions de travail, marginalise les populations les plus défavorisées et discriminées, nourrit la peur et favorise la montée d'un climat raciste, discriminatoire et islamophobe. Souvent adoptées sous bâillon, ces politiques détruisent les bases de notre démocratie pour répondre aux intérêts d'élites économiques. Cette tendance s'accompagne d'une nouvelle vague de déréglementations qui vise à accélérer la réalisation de mégaprojets dans les secteurs nucléaire, minier et des énergies fossiles.
Une guerre totale contre la nature
La planète entière est en danger imminent. Aujourd'hui, l'extractivisme — modèle économique qui repose sur l'exploitation industrielle et prédatrice des forêts, des océans et des mines — nourrit un système de plus en plus inégalitaire. Avec une force renouvelée, les entreprises extractives du Canada continuent de faire des ravages partout sur la planète : elles détruisent le territoire et le vivant, brutalisent le corps des femmes, usurpent les savoirs indigènes et donnent le plein contrôle de nos données personnelles aux géants du numérique. Sans égards à la souveraineté des pays concernés, elles exportent les profits et sèment la destruction.
Pilier de la domination coloniale, ce système d'exploitation intensive affecte surtout les peuples autochtones et les populations du Sud global qui, pour survivre, sont forcés à l'exil. Au lieu de reconnaître notre responsabilité envers ces populations déplacées, on répond par une fermeture et une militarisation des frontières.
Une course aux armements
Du génocide à Gaza jusqu'aux attaques contre l'Iran, le Liban et la Syrie, les guerres d'agression menées par Israël et les États-Unis ont provoqué une escalade catastrophique et ont révélé le pire de l'humanité. La fiction d'un ordre fondé sur les règles et le droit ne tient plus : plus que jamais, c'est le pouvoir de la mort qui fait loi.
En dépit de l'opposition populaire, cette logique d'agression sans fin continue d'obtenir l'approbation de nos dirigeant·es qui nous entraînent dans une course inexorable aux armements. En s'appuyant sur la nouvelle Stratégie industrielle de défense du Canada, on détourne des milliards de dollars des budgets pour le climat et le développement social et économique. Alors que l'on continue de faciliter la vente d'armes à des pays accusés de crimes de guerre et de génocide, nos économies se militarisent et nos cibles écologiques reculent. Mis de l'avant par le gouvernement Carney, et salué par le gouvernement du Québec, ce virage dangereux risque de nous plonger dans un nouveau cycle d'austérité, de guerres, de répression et d'agressions où prime le droit du plus fort.
Tandis que l'intelligence artificielle flirte dangereusement avec l'industrie militaire et que les centres de données explosent, les plus grands spécialistes du numérique tirent la sonnette d'alarme sur les risques existentiels de cette technologie.
C'est l'heure de vérité et le temps de converger
Plus de quarante ans de néolibéralisme ont conduit à une fragmentation sociale et à un sentiment généralisé d'impuissance. Or, devant l'urgence, il n'est plus possible de dissocier nos luttes. Aujourd'hui, l'expansion de l'extrême droite et du fascisme appelle à la construction d'un mouvement politique fort et pluriel autour d'une vision de la société qui est émancipatrice, juste, décoloniale, inclusive, féministe et écologique.
Le 29 novembre dernier, nous avons été des dizaines de milliers dans la rue pour dénoncer la montée de l'autoritarisme et les atteintes aux droits de la personne. Ce printemps, nous lâcherons la main de personne. Devant la brutalité de notre époque, nous continuerons de résister, de contester et de nous rebeller. Notre réponse sera radicalement solidaire. Ensemble, nous formerons une mosaïque de résistances pour faire front aux dérives autoritaristes et aux lois réactionnaires de nos gouvernements. Car notre avenir collectif et celui de notre planète en dépendent.
À partir d'avril, nous vous invitons donc à une série d'actions et de rencontres qui jetteront les bases de cette riposte plurielle.
Pour consulter le calendrier de convergences : https://drive.proton.me/urls/XDD4DWBYAR#SW3y4rX0KnU6
* Ce titre s'inspire du slogan emblématique porté par les mouvements de contestation après l'élection de Jair Bolsonaro au Brésil en 2018.
Début : 1 / 2
Nom de l'organisme ou du regroupement qui signe l'appel *
Nous souhaitons recueillir un grand nombre de signatures de regroupements, d'organisations et d'individus d'ici le milieu du mois d'avril pour une publication, sous forme de lettre ouverte, avant le début des activités autour de la grève sociale.
Nom et prénom de la personne autorisée à signer *
Titre de la personne autorisée à signer *
Courriel *
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La guillotine du 1er mai : violence symbolique, répression juridique et positionnement de Québec solidaire
Le 1er mai 2026, lors de la manifestation de la fête internationale des travailleuses et des travailleurs à Montréal, des militantes et militants ont utilisé une fausse guillotine pour couper symboliquement la tête d'une effigie du ministre du Travail Jean Boulet. Le ministre a répondu en intentant une poursuite judiciaire contre les organisateurs de ce geste. L'Assemblée nationale du Québec a adopté à l'unanimité une motion condamnant cet acte — et Québec solidaire, parti qui se présente comme un parti de gauche, a voté en faveur de cette condamnation.
La violence symbolique : une définition à préciser
Avant tout, il faut clarifier les usages du concept de violence symbolique, car le débat public le manie avec une imprécision qui sert généralement les intérêts de la classe dominante.
La violence symbolique désigne des actes rituels qui mobilisent des symboles culturellement chargés pour produire des effets réels sur les représentations collectives et les rapports sociaux. La guillotine du 1er mai mobilise un symbole historiquement puissant — celui de la Révolution française, du renversement de l'aristocratie, de la punition des exploiteurs par les exploités — pour désigner un responsable politique comme l'ennemi de classe des travailleurs et des travailleuses. Le geste est ritualisé, théâtral, public, collectif. Il ne vise pas à blesser un corps, il vise à nommer un rapport de domination.
L'asymétrie fondamentale des violences
Il existe une asymétrie radicale, que toute analyse honnête doit poser explicitement, entre la violence symbolique des dominés et la violence systémique des dominants.
Jean Boulet, en tant que ministre du Travail, a présidé à l'adoption ou au maintien de lois qui limitent le droit de grève, qui maintiennent des travailleurs dans la précarité, qui permettent aux employeurs de recourir aux briseurs de grève dans certaines conditions, et qui encadrent la syndicalisation de manière à protéger le capital. Ces politiques produisent une violence tout à fait réelle et matérielle : des travailleurs blessés sur des chantiers insuffisamment réglementés, des familles appauvries par des salaires maintenus au plancher, des personnes épuisées par des conditions de travail dégradées, des syndiqués intimidés par des patrons qui savent que la loi leur laisse suffisamment de latitude. Cette violence est invisible parce qu'elle est légale, institutionnelle et quotidienne.
Face à cela, une guillotine en carton-pâte est un acte de théâtre politique. Personne n'a été blessé. Aucun corps n'a souffert. Le seul effet réel produit est la visibilité d'une colère ouvrière que les institutions s'emploient ordinairement à rendre inaudible.
C'est précisément l'inversion que la motion unanime de l'Assemblée nationale réalise : elle traite comme violence condamnable le geste symbolique des dominés, tout en laissant dans le silence institutionnel la violence systémique et bien réelle du ministre et de ses politiques. Cette inversion n'est pas innocente. Elle est le mécanisme classique par lequel les classes dirigeantes délégitiment toute expression non institutionnelle de la résistance populaire.
La poursuite judiciaire : criminalisation de la dissidence
La décision du ministre Boulet d'intenter des poursuites judiciaires contre les organisateurs de la manifestation est plus révélatrice que l'acte lui-même. Elle illustre la fonction de classe du droit : l'appareil juridique n'est pas un arbitre neutre des conflits sociaux, il est un instrument de reproduction des rapports de domination capitaliste.
Utiliser le système judiciaire pour poursuivre des militant·es ouvriers qui ont mis en scène, lors de la fête internationale des travailleurs et travailleuses, leur colère contre un ministre au service du patronat constitue une instrumentalisation du droit contre la lutte des classes. La poursuite ne vise pas à réparer un préjudice matériel — il n'y en a pas eu — elle vise à intimider, à coûter de l'argent et de l'énergie aux organisateurs·trices, et à signaler que l'expression radicale du mécontentement ouvrier a un prix. C'est la répression judiciaire classique du mouvement social.
La guillotine symbolique dit : *vous méritez d'être jugés par le peuple que vous opprimez*. La poursuite judiciaire répond : *c'est nous qui vous jugeons, et nous avons les moyens de le faire*. Cette réponse confirme, mieux qu'aucune analyse théorique, le sens politique du geste initial.
Le vote de QS : une capitulation devant l'ordre symbolique dominant
Le vote de Québec solidaire en faveur de la motion unanime de l'Assemblée nationale est, dans ce contexte, politiquement désastreux et théoriquement incohérent.
Voter la motion unanime, c'est entériner le cadre dans lequel la violence symbolique des dominé·ess est condamnable tandis que la violence systémique des dominants est normale. C'est accepter que l'Assemblée nationale soit l'arbitre légitime de ce qui constitue une expression politique acceptable. C'est abandonner les militant·es ouvriers qui ont pris le risque politique d'un geste radical. ils subissent une poursuite judiciaire. Et c'est trahir la tradition du mouvement ouvrier, qui a toujours su que la dignité et la colère populaires s'expriment parfois dans des formes que les institutions bourgeoises jugent inacceptables — et qu'il faut défendre cette liberté d'expression politique même, et surtout, lorsqu'elle dérange.
Ce vote est cohérent avec le positionnement général que l'analyse du congrès de mai 2026 permet de dégager : QS choisit systématiquement la respectabilité institutionnelle lorsqu'elle entre en tension avec la solidarité de classe concrète. Le parti préfère sa place dans le jeu parlementaire à son rôle de défenseur des formes extra-parlementaires de la résistance ouvrière.
Il y a là une contradiction profonde. Un parti qui adopte dans sa plateforme des mesures de plafonnement des profits, de redistribution fiscale et de défense des travailleurs atypiques, mais qui condamne ensuite la mise en scène théâtrale de la colère ouvrière lors du 1er mai, envoie un message politique clair : la transformation sociale que nous proposons devra rester dans les formes que nous prescrivons. C'est la définition même du réformisme institutionnel.
Comment une gauche de rupture aurait dû se positionner ?
Une gauche véritablement anticapitaliste, cohérente avec ses analyses des rapports de classe, aurait dû adopter un positionnement radicalement différent, articulé autour de plusieurs axes.
Elle aurait d'abord refusé de voter la motion, non par approbation tactique de tout geste radical, mais par refus de cautionner le cadre idéologique dans lequel elle s'inscrit. Elle aurait pu s'abstenir en expliquant publiquement pourquoi, ce qui aurait constitué un acte politique fort et pédagogique.
Elle aurait ensuite nommé l'asymétrie des violences : dénoncer la violence symbolique de la guillotine sans dénoncer simultanément et avec au moins autant de vigueur la violence systémique des politiques du ministre Boulet, c'est pratiquer une morale de classe déguisée en universalisme éthique.
Elle aurait exprimé une solidarité concrète avec les organisateurs poursuivis, y compris en soutenant juridiquement leur défense, en faisant de leurs poursuites un cas emblématique de la criminalisation du mouvement social.
La respectabilité comme piège
L'épisode de la guillotine du 1er mai 2026 est, en définitive, un test politique que Québec solidaire a échoué — non parce que le geste était nécessairement la meilleure stratégie possible, mais parce que la réponse du parti a révélé les limites structurelles de son projet politique.
Un parti qui veut rompre avec le capitalisme ne peut pas simultanément respecter les règles du jeu symbolique que le capitalisme impose à ses contestataires. La respectabilité institutionnelle a un coût : celui d'abandonner, au moment précis où ils en ont le plus besoin, les militant·es qui prennent le risque de nommer crûment les rapports de domination. Ce coût est politique, mais il est aussi moral, il signifie que le parti renonce à exercer une hégémonie culturelle alternative, préférant s'insérer dans l'hégémonie existante en en respectant les codes.
La guillotine en carton-pâte a duré quelques secondes. La poursuite judiciaire, le vote unanime de condamnation, et la solidarité manquante de QS dureront dans la mémoire du mouvement ouvrier québécois beaucoup plus longtemps.
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Construire un parti de la rue
QS ne s'est pas bien armé avec cette plateforme pour faire face à l'offensive néolibérale. Et ce ne sera pas convaincant pour les personnes qui veulent se battre. Dans un contexte où l'horizon politique est dominé par la droite, où les offensives anti-syndicales et anti-populaires se font de plus en plus vigoureuses, il est essentiel de regarder comment on doit construire notre mobilisation. Dans ce contexte, construire une image de QS comme parti qui formera le prochain gouvernement est-il utile ? Particulièrement quand cette image se veut conforme aux attentes médiatiques et au courant politique qui domine les débats. Celui d'un positionnement qui ne doit pas être trop revendicateur d'un changement de société, laquelle est contrôlée par les grands consortiums et les multinationales, par crainte d'apparaïtre trop radical.
L'essentiel des énergies de la direction de QS n'a pas été déployé dans le but de mener ce combat, mais à donner une crédibilité pour faire élire nos personnes députées. Pourtant la campagne électorale de 2018 avait démontré le contraire de ce qui se fait présentement.
Nous avons déjà critiqué le fonctionnement de la refonte du programme, qui n'a pas joué son rôle d'éducation et de formation politique, mais qui au contraire a fonctionné en accéléré. Condenser en un seul congrès une refonte majeure du programme qui nous avait pris 10 ans à construire a été très néfaste. Dans les faits, les membres des associations n'avaient eu qu'environ deux semaines pour étudier les documents de congrès et les résolutions présentés à leur Assemblée Générale.
La situation planétaire et nos défis
Les politiques défendues par la direction de QS et qui ont en majorité adoptées ne permettront pas d'outiller nos membres ni les personnes qui cherchent une alternative à la crise politique et environnementale, parce qu'elles ne répondent pas au niveau d'urgence de cette crise et ne permettent pas d'outiller et de préparer les forces militantes au combat que nous devons mener. Ainsi les propositions revendiquant une diminution plus importante des émissions de gaz à effet de serre a été rejetée, par souci de crédibilité.
Pourtant entre 1995 (première COP) et 2026, les émissions mondiales annuelles de CO2 d'origine fossile ont augmenté d'environ 15 milliards de tonnes, passant d'un peu plus de 23 milliards de tonnes à un niveau record oscillant aujourd'hui autour de 38 milliards de tonnes, soit une hausse d'environ 65 %.
Selon les données de 2020, le réchauffement, qui s'accélérait depuis 1980 environ, pourrait bientôt passer d'une progression linéaire à une croissance exponentielle, ce qui signifie qu'il doublerait tous les vingt ans. [1]
Ce ne sont pas les compagnies extractivistes et les multinationales qui vont d'elles-mêmes s'autoréguler pour sauver la planète. Seuls les mouvements sociaux ont cette préoccupation et un parti de gauche comme QS devrait construire cette mobilisation.
Dans ce contexte de grande urgence, la direction de Québec solidaire continue de jouer de prudence « pragmatique ». Lors des discussions de congrès, l'argumentaire au rejet de propositions entre autres environnementales, était qu'elles n'entraient pas dans le cadre financier d'un gouvernement solidaire.
Prendre le contrôle de notre économie
Selon la proposition adoptée QS instaurera une taxe régressive sur la part des grandes fortunes excédant 25 millions de dollars. Cela ne conteste pas les grandes richesses qui bénéficient d'évasion fiscale. Selon Statistique Canada, en 2015, les entreprises canadiennes ont placé 199 milliards de dollars dans les dix principaux paradis fiscaux où elles font affaire. À l'échelle québécoise, ce sont au bas mot 38,6 milliards de dollars qui échappaient au traitement fiscal de l'État québécois. [2]
L'indépendance comme projet de changement social
Il n'y a pas eu de débat de fond concernant l'indépendance. Quelques amendements mais pas de questionnement ni de mise à jour pour répondre à la situation politique actuelle. La montée de l'extrême droite sous le gouvernement Trump au sud de notre frontière nous oblige à apporter des réponses. Plusieurs craindront d'affaiblir le Canada devant cette menace. Il est essentiel d'approfondir notre discours et de démontrer qu'au contraire l'indépendance est un projet de changement social au bénéfice du mouvement ouvrier et populaire, un projet de changement social auquel nous invitons nos camarades du Reste du Canada à emboiter le pas à leur façon. Cette dynamique doit aussi se réaliser avec les nations autochtones. L'indépendance sera au fond le déclencheur d'une redéfinition des forces sociales avec les nations autochtones et les forces sociales du ROC pour redéfinir des sociétés égalitaires.
La crédibilité comme horizon
La lecture comparée des propositions adoptées et rejetées, thème par thème, fait apparaître une logique d'ensemble qui dépasse la somme des décisions individuelles. Ce congrès ne constitue pas simplement un ajustement de la plateforme de Québec solidaire. Il révèle une orientation stratégique, celle d'un parti qui, à l'approche d'élections générales, choisit de consolider sa crédibilité aux yeux de l'opinion dominante.
Le schéma est remarquablement constant à travers tous les blocs thématiques. Sur le salaire minimum, on adopte une augmentation de 20 dollars et on rejette celle de 25 dollars. Sur la taxation des grandes fortunes, on adopte le seuil de 25 millions et on rejette celui de 5 millions. Sur les cibles de réduction de GES, on adopte 37,5 % de réduction et on rejette 55 %. Sur le temps de travail, on adopte des mesures de congé améliorées et on rejette la semaine de 35 heures sans perte de salaire. Dans chaque cas, la proposition adoptée est celle qui s'inscrit dans le cadre de ce que l'économie politique dominante juge « raisonnable » ; la proposition rejetée est celle qui propose une claire rupture avec la situation actuelle. .
Cette cohérence n'est pas le fruit du hasard. Elle reflète la transformation profonde de la culture politique de QS depuis son élection en force à l'Assemblée nationale. Le parti a progressivement intégré les contraintes de la gouvernabilité parlementaire, c'est-à-dire les normes implicites qui définissent ce qu'un parti « sérieux » peut proposer sans être disqualifié par les éditorialistes, les milieux économiques. La recherche de crédibilité devant l'opinion dominante est devenue, consciemment ou non, le filtre à travers lequel les propositions sont évaluées.
La comparaison avec la plateforme de 2018 est à cet égard frappante. En 2018, QS défendait explicitement la lutte contre l'impérialisme, le désarmement, l'annulation de la dette des pays du Sud, la poursuite des compagnies minières pour exactions à l'étranger. Ces positions relevaient d'une vision internationaliste de la lutte des classes qui plaçait le Québec dans un rapport au monde défini par la solidarité entre les peuples opprimés. En 2026, cette dimension a presque entièrement disparu. La seule percée internationaliste significative — la reconnaissance de la Palestine et le boycott des entreprises complices — a survécu, mais dans un contexte où elle bénéficie d'un large soutien populaire au Québec. Les propositions qui auraient ancré cet internationalisme dans une perspective politique cohérente — la solidarité entre les peuples comme fondement de la politique étrangère, la loi de diligence raisonnable sur les chaînes d'approvisionnement — ont été rejetées.
Ce mouvement de recentrage a une logique électorale évidente : dans un système parlementaire majoritaire, élargir son électorat suppose de séduire des électeurs et électrices se rapprochant du centre du spectre politique. Mais il a un coût politique dont les effets ne se mesurent pas dans les sondages à court terme. En normalisant ses propositions, QS se prive de la fonction de rupture qui distingue un parti de transformation sociale d'un parti de gestion réformiste. Il envoie aux militant·es les plus engagés, aux organisations syndicales et aux mouvements sociaux le signal que l'institution parlementaire a plus de poids sur la plateforme du parti que les luttes extra-parlementaires. Et il renonce à l'une des fonctions historiquement irremplaçables de la gauche de rupture : nommer ce qui est structurellement impossible à dire dans le cadre du réformisme, pour déplacer le terrain du débat politique vers des questions que l'ordre dominant préférerait ne pas voir posées.
À la croisée des chemins
Est-ce que QS peut se permettre d'opter pour la voie pragmatique centrée sur la réussite électorale ? Qu'est-ce que nos candidat·es pourront dire pour faire face à la crise ? Comment les armer et armer les mouvements de lutte pour contrer l'offensive néolibérale anti-ouvrière ?
C'est maintenant qu'il faut organiser le combat avant qu'il ne soit trop tard, la crise environnementale et de l'économie capitaliste l'exige. Sinon c'est l'extrême droite internationale qui imposera ses solutions anti-ouvrières.
Aucune mesure conséquente contre l'exploitation, l'oppression et la destruction des écosystèmes ne pourra se réaliser sans un rapport de force. Le travail électoral ne peut se concevoir que dans cette perspective : un outil pour construire la mobilisation. Il faut s'assurer que Québec Solidaire aille dans ce sens, c'est le seul parti qui peut jouer ce rôle.

Avancées, limites et tensions
La 31e Assemblée générale du Congrès du travail du Canada (CTC), tenue à Winnipeg du 11 au 15 mai 2026, s'est déroulée dans un contexte de crises simultanées et enchevêtrées : guerre tarifaire déclenchée par l'administration Trump, accélération technologique portée par l'automatisation et l'intelligence artificielle, crise du logement et du coût de la vie, montée de l'extrémisme politique, et génocide en cours à Gaza.
Protection des emplois et conditions de travail : le plan « Bâtir le pouvoir des travailleuses et travailleurs »
Le discours de la présidente Bruske a centré sa critique sur le comportement des employeurs — leur recours à l'IA pour fragiliser les emplois, leur résistance à la syndicalisation .. Cela dit, la revendication d'une extension massive de la syndicalisation et d'un renforcement de la négociation collective constitue l'un des mécanismes les plus éprouvés pour redistribuer la valeur créée par le travail.
Lutter pour la défense de la démocratie
Le premier grand plan d'action adopté au congrès porte sur la nécessaire lutte pour la démocratie, la défense des droits au travail et la syndicalisation. Il réclame des modifications aux législations fédérale et provinciales du travail pour hausser les normes minimales, faciliter l'accès à la syndicalisation et à la négociation collective, supprimer les clauses permettant aux gouvernements de déroger aux droits constitutionnels des travailleurs, et encadrer les effets de l'IA et de l'automatisation sur les milieux de travail. Il réclame notamment dix jours de congé payé pour raisons médicales pour l'ensemble des travailleurs canadiens, et une meilleure protection contre les blessures psychosociales au travail.
L'exigence que les droits des travailleurs « suivent le rythme des réalités du travail moderne » — en particulier face à l'IA —reste vague quant aux mécanismes concrets (contrôle ouvrier sur les algorithmes, propriété collective des données, partage des gains de productivité).
Faire face au coût de la vie : le plan « Lutter pour la dignité »
Ce plan adopté le 12 mai cible la « cupidité des entreprises » et la crise du coût de la vie. Il réclame une politique fiscale équitable, le contrôle des loyers, des lois interdisant les prix abusifs, la réglementation des algorithmes discriminatoires de fixation des prix, des investissements dans les services publics de haute qualité et un renforcement du filet de sécurité sociale.
Ce plan est le plus directement populaire du congrès, et sa résonance dans la base syndicale est certaine. Le fait que l'inflation et la crise du logement soient explicitement liées à la « cupidité des entreprises » — et non simplement à des chocs exogènes comme la pandémie ou les chaînes d'approvisionnement — constitue un progrès discursif significatif dans la communication du CTC. L'utilisation du concept de « prix abusifs » (greedflation) reconnaît implicitement que les entreprises ont utilisé les crises pour élargir leurs marges bénéficiaires aux dépens des salariés et des consommateurs. La critique du logement comme marchandise plutôt que comme droit est esquissée dans la mention du contrôle des loyers et du recentrage des priorités gouvernementales sur le logement public plutôt que sur les propriétaires et les entreprises à but lucratif — mais elle n'est pas poussée jusqu'à une remise en cause de la spéculation foncière ou de la financiarisation du marché immobilier.
La transition verte et l'économie nationale : le plan « Bâtir l'avenir »
Ce deuxième plan, adopté le mardi 12 mai, propose un programme d'investissements publics dans les infrastructures, le transport en commun, l'électrification, l'adaptation aux changements climatiques et la décarbonation industrielle — le tout articulé autour de la création de « bons emplois syndicaux ». Il préconise également des politiques industrielles actives : marchés publics, investissements stratégiques, chaînes d'approvisionnement nationales, formation professionnelle. La référence aux tarifs de Trump est centrale : la dépendance aux chaînes d'approvisionnement américaines est identifiée comme une vulnérabilité économique nationale, et le plan se positionne comme une réponse souverainiste à cette fragilité.
Ce plan esquisse une logique de planification économique à vocation publique dans une logique keynésienne. L'articulation entre création d'emplois syndicaux et transition énergétique représente ce qu'on appelle la « transition juste ». Elle brise avec le faux dilemme emplois-environnement longtemps instrumentalisé par le patronat des secteurs extractifs. Le plan ne remet pas en cause la propriété privée des grandes entreprises qui bénéficieront d'investissements publics : l'argent public pourra ainsi financer la transition de secteurs dont les profits resteront privatisés. Ensuite, le plan reste enfermé dans un cadre national-compétitif : il s'agit de renforcer « l'économie canadienne » face aux États-Unis, pas de remettre en cause les logiques de concurrence internationale qui alimentent la course vers le bas en matière sociale et environnementale. Enfin, l'absence de toute critique de la croissance économique comme telle est révélatrice : le plan aspire à une croissance verte dans laquelle les travailleurs et les travailleuses auraient leur part, sans interroger les limites biophysiques d'un modèle fondé sur l'expansion indéfinie de la production marchande.
Lutter contre le racisme et pour la justice : le plan « Lutter pour la justice »
Le troisième plan adopté porte sur la lutte contre le racisme, la discrimination, la violence fondée sur le genre et la haine, ainsi que sur la réconciliation avec les peuples autochtones. Il réclame des modifications à la Loi sur l'équité en matière d'emploi, des campagnes en faveur de l'équité salariale, et un engagement renouvelé envers le principe du « rien sur nous sans nous ».
Sur le fond, la reconnaissance que les travailleurs racialisés, autochtones, en situation de handicap et 2SLGBTQIA+ font face à des formes spécifiques d'oppression qui s'articulent avec l'exploitation de classe. Mais. la lutte contre le racisme systémique est traitée essentiellement comme un enjeu de représentation et d'équité institutionnelle — modification des lois, campagnes de sensibilisation, diversité dans les délégations — plutôt que comme un enjeu de pouvoir économique. La surreprésentation des travailleurs et des travailleuses racialisés dans les emplois précaires, sous-payés, non syndiqués, est une réalité structurelle du capitalisme canadien. Y répondre exigerait des transformations bien plus profondes qu'une réforme de la Loi sur l'équité en matière d'emploi. Par ailleurs, la réconciliation avec les peuples autochtones est invoquée mais le plan n'aborde pas la question fondamentale de la restitution des terres et des ressources — qui est au cœur des revendications des organisations autochtones les plus combatives.
L'économie des soins : le plan « Prendre soin de tout le monde »
Le quatrième plan adopté Prendre soin de tout le monde réclame une stratégie nationale sur la prestation de soins, la création d'une Commission fédérale de l'économie des soins et des investissements accrus dans l'ensemble du secteur des soins — hôpitaux, écoles, garderies, soins de longue durée, services communautaires. La présidente Bruske a affirmé que « les soins sont une infrastructure » et que les investissements dans le travail de prestation de soins sont des investissements d'intérêt national.
Cette orientation correspond à la reconnaissance que le travail reproductif, principalement accompli par des femmes et largement non rémunéré ou sous-rémunéré, est fondamental à la reproduction de la force de travail et donc à l'accumulation du capital. En posant les soins comme infrastructure économique plutôt que comme dépense résiduelle, le plan renverse une logique néolibérale qui a systématiquement désinvesti les services publics pour privatiser les gains de productivité. L'économie des soins est compatible avec une vision d'une société soutenable : les emplois dans les soins sont par nature locaux, peu consommateurs d'énergie fossile, et relationnels — ils constituent le type de travail d'une économie post-croissance. La limite principale du plan est qu'il ne questionne pas la frontière entre public et privé dans ce secteur.
Solidarité internationale et Palestine : la bataille de la Histadrut
La résolution sur la Palestine a été l'enjeu le plus litigieux et le plus politiquement chargé du congrès. Douze organisations affiliées au CTC — dont le Syndicat des travailleurs et travailleuses des postes et la Fédération du travail de l'Ontario — avaient soumis la résolution GEN-061, qui demandait au CTC de déclarer toutes les marchandises et relations avec Israël « hot cargo » (la grève du fret soit le fait que les travailleurs refusent de manutentionner) et de rompre ses liens avec la Histadrut, la centrale syndicale israélienne. La résolution GEN-061 a cependant été déclarée « non recevable » par le comité des résolutions, ce qui signifiait qu'elle ne serait pas soumise au vote des délégués. La direction du CTC a mis en avant sa propre résolution, GEN-134, qui se bornait à inviter le gouvernement canadien à s'engager avec la « communauté internationale » sur les droits humains en Palestine, sans appeler à rompre avec la Histadrut ni à déclarer le fret de grève.
Cette manœuvre a provoqué la résistance des militant·es de Labour for Palestine (L4P), qui ont réussi à faire adopter un amendement à une seconde résolution sur la Palestine, incluant la rupture des liens avec la Histadrut. Les délégués ont voté avec force en faveur de la résolution amendée appelant le CTC à rompre ses liens avec la Histadrut. La résolution adoptée appelle également le gouvernement canadien à soutenir un embargo bilatéral sur les armes, des sanctions ciblées contre les violations du droit international, la suspension de l'accord de libre-échange Canada-Israël, et des initiatives contre l'antisémitisme et le racisme anti-palestinien.
La Histadrut est une organisation dont l'histoire remonte à 1920, en Palestine sous mandat britannique, et qui a joué un rôle central dans la colonisation sioniste. En novembre 2023, le président de la Histadrut, Arnon Bar-David, s'est photographié lors d'une visite d'une usine d'armement Elbit Systems avec un obus destiné à Gaza, sur lequel il avait inscrit : « Salutations de la Histadrut et des travailleurs d'Israël. » Cette image a cristallisé, dans le mouvement syndical canadien, le caractère insoutenable du maintien de relations institutionnelles avec une organisation qui se positionne ainsi au regard du génocide.
La limite de la résolution adoptée est qu'elle est moins radicale que GEN-061 : la déclaration de « grève du fret (hot cargo) » sur l'ensemble des marchandises israéliennes n'a pas été obtenue. Il s'agit néanmoins d'une avancée dans la continuité de résolutions adoptées par Unifor en août 2025 et par la Fédération du travail de l'Ontario en novembre 2025.
Quelle orientation prédomine après Winnipeg ?
L'évaluation globale du congrès de Winnipeg commande une lecture à plusieurs niveaux. Sur le plan des idées directrices, l'orientation qui prédomine est celle d'un réformisme social-démocrate modernisé, articulé autour de quatre axes : la régulation du capitalisme numérique et algorithmique, l'investissement public dans la transition verte, la défense et l'extension de l'État-providence canadien, et l'alliance politique avec le NPD — dont la présence du chef nouvellement élu, Avi Lewis, au congrès symbolise la continuité du lien organique entre le mouvement syndical et la social-démocratie institutionnelle.
Les plans adoptés sont tous formulés en termes de régulation, d'investissement public et de redistribution — jamais en termes de transformation des rapports de propriété. Deuxièmement, malgré les références à la transition verte, aucun plan n'aborde les limites physiques de la croissance économique. L'économie verte reste pensée comme une nouvelle phase de croissance capitaliste, et non comme une transformation du rapport des sociétés humaines à la nature. Troisièmement, les politiques adoptées par le congrès négligent le fait que l'État canadien subordonne les réformes sociales aux exigences de la reproduction du capital. Quatrièmement, le congrès a montré une vitalité démocratique réelle — notamment en adoptant une résolution sur la Palestine contre l'avis de la direction.
Ce qui ressort néanmoins de Winnipeg c'est la conjonction entre la défense des emplois, la transition écologique et la solidarité internationale. Ces trois axes dessinent un programme qui peut constituer la base d'une mobilisation plus large. La victoire sur la Palestine — arrachée par la pression de la base contre l'appareil — est un signal que la conscience politique des travailleurs et travailleuses canadiens évolue dans un sens progressiste. C'est là peut-être le legs le plus précieux du congrès de Winnipeg : non pas les plans d'action réformistes qui méconnaissent les contraintes systémiques du capitalisme, mais le mouvement autonome de la base syndicale qui a su, sur la question palestinienne, imposer sa volonté à la direction de la centrale syndicale.
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États-Unis et Chine - Le grand décrochage a commencé
Dans les points chauds où se joue la course du futur, l'Amérique de Trump a de moins en moins de cartes face à la Chine de Xi.
13 mai 2026 | tiré du site Le Grand Continent | Image :© AP Photo/Mark Schiefelbein
https://legrandcontinent.eu/fr/2026/05/13/decrochage-breton/
Au moins un élément sera commun aux discours que s'apprêtent à prononcer en Chine Donald Trump et Xi Jinping : cette visite du président des États-Unis à Pékin serait « historique ». Si elle l'est bel et bien, ce n'est toutefois pas pour les raisons affichées par la communication américaine, ni par celles mises en avant par la propagande chinoise. Les États-Unis ne sont pas à Pékin pour imposer un nouvel ordre : affaiblis, ils viennent au contraire chercher dans l'urgence des victoires de court terme — contrats Boeing, achats agricoles, promesses iraniennes — auprès d'une Chine dont le modèle repose sur une stabilité qu'elle sent vaciller.
Loin d'être une séquence bilatérale ordinaire entre deux grandes puissances, cette visite s'inscrit dans une confrontation systémique entre des États rivaux. Or à mesure que Trump avance dans son second mandat, leur affrontement se déroule sur un terrain qui semble de plus en plus favorable à Pékin : la dépendance américaine accrue aux matières critiques, l'affaiblissement de l'architecture de contrôle technologique, la fragmentation du camp occidental, la vulnérabilité de Washington sur l'Iran et l'ambiguïté croissante du langage diplomatique américain sur Taïwan sont autant d'éléments qui fragilisent la position américaine.
Bien que Donald Trump n'ait cessé d'affirmer que l'Amérique était en train de « gagner » face à la Chine, sa visite d'État à Pékin des 14 et 15 mai – la première d'un président américain en Chine depuis sa propre tournée de 2017 – offre pourtant un contraste saisissant entre ses gesticulations vantardes sur les réseaux sociaux et la réalité stratégique d'un rapport de forces structurellement dégradé pour Washington.
Les dix erreurs stratégiques de Donald Trump face à Pékin
Pour mesurer la portée de cet écart, il faut d'abord inscrire la politique chinoise de Washington dans une continuité. Avec le « pivot vers l'Asie », Barack Obama avait été le premier à formuler explicitement que le cœur stratégique du siècle serait l'Asie-Pacifique et la relation avec la Chine, qui s'accompagnerait d'un désengagement relatif de l'Europe. Au cours de son premier mandat, l'agressivité de Donald Trump avait provoqué une rupture de ton — sans pour autant fondamentalement changer le diagnostic. Joe Biden a par la suite poursuivi la guerre commerciale enclenchée par son prédécesseur en durcissant les contrôles technologiques et tenté de bâtir un front techno-occidental face à Pékin. En profondeur, sous les courants contraires des alternances à la Maison-Blanche, le Département d'État, le Pentagone et la communauté du renseignement sont donc restés constants : la Chine est le concurrent systémique central des États-Unis, la seule puissance capable de concurrencer Washington à la fois sur le PIB nominal, la dépense de R&D, la marine et le nombre d'ingénieurs formés chaque année.
Pourtant, depuis 2025, Trump a considérablement accéléré la dégradation de la position américaine par rapport à la Chine dans les dix domaines où se joue la guerre pour le futur.
1 — La guerre commerciale juridiquement fragile
En portant les droits de douane mondiaux moyens sur les importations de biens à près de 18 % — du jamais vu depuis les années 1930 — Trump a voulu prouver sa « fermeté ». En pratique, cela signifie qu'en deux ans, le tarif moyen appliqué par les États-Unis a quasiment doublé par rapport à la moyenne des années 2010.
La Cour suprême a censuré une partie des surtaxes les plus ciblées, notamment contre plusieurs pays d'Asie, obligeant la Maison-Blanche à bricoler des dispositifs globaux temporaires de l'ordre de 10 % sur toutes les importations. Ces nouveaux tarifs viennent à leur tour d'être invalidés par le Tribunal pour le commerce international (CIT) des États-Unis.
L'effet est doublement négatif pour Washington : l'insécurité juridique pour les entreprises, qui hésitent à investir dans les chaînes de valeur nord-américaines se double d'une absence de correction profonde des déséquilibres, tandis que Pékin contourne et réoriente ses flux via des pays tiers qui jouent le rôle de « connecteurs » dans des chaînes de valeur disruptées par les droits de douane, en particulier en Asie du Sud-Est comme au Vietnam et sur le continent américain, au Mexique.
2 — Le détricotage de l'architecture de contrôle technologique construite sous Biden
Dans le domaine des technologies critiques, Donald Trump a défait une partie du dispositif consolidé par Joe Biden de contrôles à l'exportation visant les semi-conducteurs en dessous de quelques nanomètres, les équipements de lithographie les plus avancés et les supercalculateurs.
En renégociant les contraintes sur les ventes de puces d'IA à la Chine pour les transformer en « licences contre redevances », l'actuelle Maison-Blanche a fait le choix de prioriser les recettes à court terme de Nvidia ou Intel — quelques dizaines de milliards de dollars de chiffre d'affaires potentiel — au détriment de l'objectif stratégique de maintien de l'avance technologique. La présence de Jensen Huang dans l'Air Force qui a atterri dans la capitale chinoise — aux côtés d'Elon Musk, dont les entreprises dépendent massivement de la Chine — ne fait que confirmer cette orientation.
C'est un répit offert à Pékin et dont la Chine va bénéficier pour accélérer le développement de ses propres puces et de ses propres usines en misant tout sur la planification publique : plus de 140 milliards de dollars d'aides ont été annoncées pour le secteur des semi‑conducteurs sur la décennie, qui se déclineront localement dans une avalanche de programmes provinciaux.
3 — La fin de la coalition techno-occidentale face à Pékin
Sous Joe Biden, les États-Unis avaient également réussi à arrimer le Japon et l'Union européenne — où ASML, aux Pays-Bas, occupe une place cruciale — à une ligne commune de contrôle des technologies critiques exportées vers la Chine. C'était un rare exemple de coordination stratégique avancée entre Washington, Bruxelles et Tokyo, notamment sur les équipements de lithographie EUV où ASML dispose d'un quasi-monopole.
En affichant sa disponibilité à assouplir unilatéralement certaines restrictions pour conclure des deals avec Pékin, Trump a envoyé un signal délétère à ses alliés : Washington est prêt à monnayer le socle de la coalition, y compris au détriment de l'autonomie stratégique européenne qu'il appelle pourtant de ses vœux. C'est une mauvaise nouvelle pour la crédibilité américaine et une excellente pour Xi Jinping, qui misait depuis quinze ans sur la fragmentation du front occidental.
4 — L'accroissement de la dépendance aux matières critiques chinoises pour la défense américaine
Déclenchée et assumée par Donald Trump, la guerre en Iran a entamé les stocks de munitions guidées, de missiles et de systèmes de défense aérienne américains, déjà mis à rude épreuve par le front ukrainien.
Or ces systèmes dépendent massivement de composants et de matériaux dont la Chine domine les chaînes de valeur : aimants permanents, terres rares, certains alliages et pièces électroniques, mais aussi des segments entiers de la base industrielle, sous-traités par les entreprises de défense américaines vers l'Asie à partir des années 1990. Au moment même où il voudrait durcir le bras de fer avec Pékin, Trump place donc les États-Unis dans une situation de dépendance accrue aux importations chinoises pour reconstituer leurs stocks militaires — ce qui, pour certaines munitions, peut se compter en années.
5 — Trump a légitimé la Chine comme « fournisseur de stabilité » au Moyen‑Orient
En attaquant directement Téhéran et provoquant une crise qui déstabilise toute la région, Trump a redonné à Pékin un rôle incontournable de médiateur.
Pour sortir de l'ornière, Washington a besoin que la Chine obtienne de Téhéran un gel durable de toute ambition nucléaire militaire, sous une forme qui ressemblera de facto à un retour masqué au JCPOA : limitation de l'enrichissement, plafonnement des stocks, inspections renforcées.
Si un tel deal pourra être présenté par les équipes de Trump comme une « victoire » de communication, le gain stratégique sera pour Pékin, qui s'érige en garant de l'ordre dans une région vitale pour ses intérêts après avoir déjà rapproché l'Iran et l'Arabie saoudite.
6 — La désarticulation du lien transatlantique sur la Chine
Si les années Biden avaient été marquées par un tâtonnement transatlantique sur la doctrine chinoise, une stratégie européenne de « de-risking » vis-à-vis de la Chine commençait à émerger : restrictions ciblées sur les investissements entrants, surveillance des rachats d'actifs stratégiques, réflexion sur la dépendance aux chaînes de valeur chinoises dans le solaire et les batteries.
En privilégiant à nouveau des accords bilatéraux avec Pékin et en se montrant indifférent à l'affaiblissement industriel de l'Europe sous l'effet des exportations chinoises à bas coût, Trump contribue à chercher à vassaliser l'Union tout en la laissant seule face à la Chine.
Cette politique est doublement contre-productive. L'Allemagne, l'Espagne ou l'Italie sont ainsi encouragées à traiter directement avec Pékin sans cadre transatlantique cohérent, au moment précis où l'Union aurait besoin d'une position commune sur les véhicules électriques chinois, les panneaux solaires ou les équipements de réseau 5G, 6G et de générations futures.
7 — La banalisation d'un découplage asymétrique au profit de la Chine
Alors que Trump prétend « découpler » son pays de la Chine, il organise de fait un découplage asymétrique : pendant que les États-Unis ferment à la marge certains segments, la Chine consolide son statut « d'usine du monde ».
En effet, les surcapacités chinoises, notamment dans l'électrique, les panneaux solaires et certains équipements d'IA, se déversent massivement sur l'Europe, sur l'Asie et sur les pays du Sud. L'appareil productif chinois continue de tourner à un taux d'utilisation élevé, celui des alliés américains se fragilise, et l'industrie américaine elle-même reste massivement dépendante de composants importés pour ses exportations finales.
Ce découplage purement déclaratif est en train de faire germer des risques potentiellement destructeurs pour certains secteurs industriels américains.
8 — La démobilisation des alliés asiatiques des États-Unis dans le Pacifique
Le Japon, la Corée du Sud, l'Australie et Taïwan ont besoin d'une stratégie américaine lisible à long terme, ne serait-ce que pour calibrer leurs propres dépenses militaires et leurs investissements technologiques.
En attaquant directement Téhéran, Trump a redonné à Pékin un rôle incontournable de médiateur.
Thierry Breton
L'improvisation tarifaire, l'incohérence sur les contrôles technologiques et la focalisation trumpienne sur des gains de court terme les conduisent à diversifier leurs options, à ménager Pékin, voire à regarder vers l'Europe pour certaines coopérations de défense. Or moins de cohérence alliée signifie plus de latitude pour la Chine dans sa propre périphérie : en mer de Chine méridionale, dans le détroit de Taïwan, mais aussi dans le Pacifique insulaire où la compétition d'influence s'intensifie.
9 — L'affaiblissement de la position américaine sur Taïwan
Sur le dossier taïwanais, le Département d'État reste attaché au triptyque classique : statu quo et ambiguïté stratégique, respect de la politique d'« une seule Chine », ventes d'armes à Taipei.
Mais Trump laisse planer le doute sur la possibilité de laisser échapper à Pékin un mot de trop par rapport à cette doctrine bien rodée. Il pourrait par exemple se déclarer opposé à l'indépendance taïwanaise en échange de concessions sur les terres rares, l'accès au marché chinois pour les entreprises américaines ou l'Iran. Or même si elle ne manifestait qu'une légère inflexion, toute formule ambiguë suffirait à affaiblir durablement le président taïwanais, déjà perçu à Pékin comme trop indépendantiste, à l'approche de l'élection de 2028, et à envoyer aux élites taïwanaises le message qu'il ne faut plus compter sur Washington comme garant de la sécurité de l'île face aux visées chinoises.
10 — L'impréparation dans la bataille des semi-conducteurs et de l'IA
Plus de 60 % de la production mondiale de semi-conducteurs et près de 90 % des capacités de production de puces les plus avancées — en dessous de 7 nanomètres — sont concentrées à Taïwan et en Chine continentale.
Même si l'on fait l'hypothèse que Pékin parvenait, par l'usure et la pression, sans utiliser la force, à réintégrer progressivement Taïwan dans son orbite, Xi aurait la main, directe ou indirecte, sur la majorité des puces qui alimentent l'IA, les infrastructures critiques et les systèmes d'armes du monde entier.
En affaiblissant les contrôles technologiques, en divisant ses alliés et en improvisant sur Taïwan, Trump prépare un monde où la Chine serait en position de force dans la guerre de l'IA, au moment même où les États-Unis investissent des centaines de milliards dans leurs propres data centers, leurs propres LLM et leurs propres infrastructures cloud.
Monopoles critiques et pression prédatrice sur l'industrie : la double stratégie chinoise
Ces vulnérabilités s'accumulent dans un moment où la Chine a, quant à elle, consolidé sa stratégie.
En trois décennies, elle est passée de moins de 5 % de la production manufacturière mondiale à environ un quart de la valeur ajoutée industrielle de la planète. Elle concentre désormais plus de 30 % de la production mondiale de biens manufacturés et représente plus de 28 % des exportations mondiales de produits manufacturés. Cette montée en puissance s'est faite à la faveur de trente années de délocalisations occidentales, de distorsions de concurrence et de soutien public massif : subventions directes ou implicites, accès privilégié au crédit par les grandes banques publiques, contrôle des changes et politique active de sous-évaluation monétaire pendant les années 2000.
Dans cette phase, Pékin a construit deux leviers désormais décisifs.
La République populaire a d'abord institué un quasi-monopole sur un certain nombre de matériaux et de composants critiques. La Chine assure environ 60 à 70 % de la production mondiale de terres rares, plus de 80 % de la capacité de raffinage, domine largement son monopole sur le gallium et le germanium, ainsi que plus de 90 % de la production d'aimants permanents à base de néodyme. Dans les batteries, elle contrôle près des trois quarts des capacités mondiales de raffinage de lithium, 70 à 80 % de la production de cathodes et d'anodes, et quasiment 90 % du graphite transformé utilisé dans les batteries des véhicules électriques. Dans l'éolien, les véhicules électriques ou les missiles guidés, une chaîne de valeur tout entière repose sur des segments quasi exclusivement dominés par les entreprises chinoises.
Pour mettre à profit ces monopoles, elle a inondé les marchés mondiaux de produits à bas coût. Les exportations chinoises dépassent 3 400 milliards d'euros annuels, soit autour de 14 % du commerce mondial de biens, avec des baisses de prix cumulées proches de 15 à 20 % sur deux ans dans l'automobile électrique, le solaire, l'électronique grand public ou le matériel d'IA. Cette déferlante exerce une pression prédatrice sur les industries américaine, européenne, japonaise et coréenne et accélère la désindustrialisation ailleurs qu'en Chine, en particulier dans les segments « milieu-haut de gamme » qui faisaient la force des modèles industriels de l'Allemagne, du Japon ou de la Corée du Sud.
Dans la confrontation avec Washington, ce double dispositif — chantage potentiel sur des quasi-monopoles critiques et capture des chaînes industrielles mondiales — constitue l'armature de la puissance chinoise. Redoutable même face à une Amérique stratégiquement cohérente, il devient décisif dans un contexte où Donald Trump a systématiquement affaibli les instruments de la puissance américaine.
Une Chine dépendante de la stabilité
Pour autant, s'imaginer une Chine invulnérable serait illusoire.
La croissance officielle chinoise est tombée autour de 5 % en 2023-2024, un des plus bas niveaux hors Covid depuis trois décennies, après les années 2000-2010 où la norme se situait entre 8 et 10 %. Or Pékin estime avoir besoin de 5 à 6 % de croissance pour absorber les entrées sur le marché du travail, réduire un chômage des jeunes qui a dépassé les 20 % dans certains relevés officiels avant que les statistiques ne soient « ajustées », et compenser l'effondrement d'un secteur immobilier qui pesait près de 25 à 30 % du PIB élargi.
Directement ou indirectement, la moitié de cette croissance vient du commerce extérieur. Les exportations nettes contribuent régulièrement pour au moins deux points de PIB à l'activité chinoise, et dans les années récentes, la progression des volumes exportés a compensé la stagnation, voire la baisse, de la demande interne. Si les marchés américains, européens et asiatiques se ferment ou ralentissent durablement, le modèle chinois cale, voire s'enraye.
C'est la raison pour laquelle ce dont Pékin a le plus besoin, dans cette phase, est la stabilité mondiale : tant sur les routes maritimes que pour les prix de l'énergie et surtout, en définitive, sur la demande occidentale. Cette dépendance explique aussi la « ligne rouge » chinoise sur la prolifération nucléaire. Sur l'Ukraine, Xi a rappelé discrètement Poutine et son entourage atomique à l'ordre lorsque des allusions aux armes tactiques ont été faites par le Kremlin, précisément parce qu'une escalade incontrôlée en Europe ferait basculer l'économie mondiale en récession. Vis-à-vis de Téhéran, Pékin martèle qu'il défend le droit de l'Iran à un nucléaire civil dans le cadre du TNP mais s'oppose fermement à l'accès à la bombe, qui bouleverserait l'équilibre régional et risquerait de déclencher une course aux armements qui contaminerait l'Arabie saoudite, la Turquie, voire l'Égypte. Dans un Moyen-Orient nucléarisé, avec un détroit d'Ormuz durablement bloqué, la Chine est moins inquiète pour son approvisionnement énergétique que pour le choc que provoquerait par ricochet sur son modèle économique une chute de la demande mondiale. La situation actuelle est une menace directe sur ses exportations, sa croissance et donc sa stabilité interne.
Cette visite esquisse donc un face à face paradoxal : le pays que s'apprête à rencontrer Donald Trump est aussi puissant qu'il est vulnérable à la déstabilisation globale causée en grande partie par les actions de l'administration américaine.
Cette visite historique est à l'avantage de Pékin
En un peu plus d'un an, Trump aura ainsi affaibli la main des États-Unis sur tous les leviers stratégiques : le droit, en se faisant rattraper par sa propre Cour suprême ; la technologie, en affaiblissant un système de contrôle patiemment bâti ; la géoéconomie, en fragmentant le front occidental ; la défense, en acceptant une dépendance critique aux importations chinoises ; la diplomatie, en laissant à Pékin le rôle d'architecte de stabilité au Moyen‑Orient ; la dissuasion, enfin, en ouvrant un doute sur Taïwan. À cela s'ajoute un dernier affaiblissement silencieux : celui de la capacité américaine à entraîner ses alliés asiatiques dans une stratégie cohérente de long terme.
La confrontation sino-américaine se joue moins sur la théâtralité d'une poignée de main ou le volume sonore d'une conférence de presse que sur la structure des dépendances, la cohérence des alliances, la maîtrise des technologies et des chaînes de valeur. De ce point de vue, la visite de Trump à Pékin est loin d'être un moment de puissance retrouvée. C'est l'épisode supplémentaire d'un affaissement stratégique dans un match où les deux parties ont leurs vulnérabilités — et où c'est Xi Jinping qui, pour l'instant, a le mieux compris comment exploiter celles de son adversaire.
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Israël : de triomphe en triomphe jusqu’à sa "catastrophe finale" !
Malheureusement, tout montre qu'Einstein a eu de nouveau raison. Avec les Britanniques étant depuis longtemps un lointain souvenir, ce sont effectivement les épigones des « organisations terroristes » de 1948 qui inéluctablement conduisent Israël -qu'ils gouvernent- vers la « catastrophe finale » ! Un Israël qui peut se montrer maintenant plus puissant et arrogant que jamais, mais qui, en même temps, est en train de traverser sa plus grande crise existentielle de son histoire, pourrissant et se désintégrant à son intérieur. Le compte à rebours a déjà commencé et l'heure de la vérité approche... »
Par Yorgos Mitralias
« Quelques jours après le massacre de Deir Yassin, ceux qui représentaient aux États-Unis les organisations qui avaient commis ce massacre, ont eu la brillante idée de s'adresser à Einstein pour lui demander son soutien. La réponse du grand savant juif, qui reste -malheureusement- largement inconnue, a été presque laconique, tout juste 50 mots :
Shepard Rifkin, Directeur exécutif
Amis Américains des Combattants pour la Liberté d'IsraëlCher Monsieur,
Lorsque une catastrophe réelle et finale nous surprendra en Palestine, les premiers responsables seront les Britanniques et les seconds seront les organisations terroristes nées de nos rangs.
Je ne veux voir personne qui soit associé à ces gens qui font fausse route et sont des criminels.Sincèrement vôtre,
Albert Einstein
C'est avec ces phrases que nous concluions notre article « Quand Einstein appelait "fascistes" ceux qui gouvernent Israël depuis 44 ans... » écrit en août 2021 (1). Aujourd'hui, notre constat que « le compte à rebours a déjà commencé et l'heure de la vérité approche » ne paraît plus aussi impertinent ou même choquant qu'il a pu paraître il y a presque cinq ans. En effet, oui, sans doute, Israël non seulement « peut se montrer » mais est « maintenant plus puissant et arrogant que jamais ». Mais, également sans doute. Israël est maintenant plus isolé et même plus haï que jamais, tant par l' écrasante majorité des habitants du globe, que par la plupart des citoyens américains, juifs américains inclus !
Et pourtant, les dirigeants israéliens, Netanyahou en tête, pavoisent non sans raison. Pourquoi ? Mais, parce qu'ils sont actuellement en bonne voie pour réaliser leur objectif historique, d'ailleurs de plus en plus proclamé et assumé publiquement par eux : la création du « Grand Israël » ! Et en effet, après avoir rasé au sol Gaza et réduit les Gazaouis survivants du génocide à « vivre » -et à mourir sous les bombes qui continuent de leur tomber dessus-, dans un enfer sur terre qui ne dépasse plus ...12% du leur territoire déjà enclavé et minuscule, l'armée israélienne s'attaque maintenant simultanément au Liban, à la Syrie et à l'Iran ! Sans oublier évidemment, le reste de la Palestine, la Cisjordanie occupée où les colons secondés par les soldats du Tsahal, terrorisent et tuent à volonté les indigènes, tout en incendiant impunément leurs maisons et leurs villages et en détruisant (déracinant) par dizaines de milliers leurs oliviers multiséculaires.
Alors, à l'exception de l'agression à l'Iran contre lequel Israël n'a pas de revendications territoriales, partout ailleurs (Liban, Syrie, Territoires Occupés) l'établissement par l'armée israélienne des tristement célèbres « zones de sécurité » ou « zones tampon », ne cache plus le véritable objectif, d'ailleurs révélé désormais fièrement par des ministres de Netanyahou : l'annexion et la colonisation par Israël de ces territoires qui deviennent, de l'aveu des éminences israéliennes, des « clones » de ce Gaza en majorité détruit et vidé de sa population !
On pourrait se demander : c'est tout ? Est-ce ça le Grand Israël des rêves messianiques des dirigeants sionistes d'hier et d'aujourd'hui ? La réponse est donnée par pratiquement tous les membres du gouvernement Netanyahou : désormais totalement décomplexés, ils revendiquent un « Eretz Israël » qui englobera bien plus que le sud du Liban et s'étendra jusqu'à Damas. Et en plus, ils ne cachent pas qu'ils pourraient faire usage de ce que l'actuel ambassadeur de Trump à Jérusalem appelle « droit biblique d'Israël » sur un immense territoire allant « du Nile à l'Euphrate » ! Simple délire messianique ou projet géopolitique en cours de réalisation ? Si on croit ce que Netanyahou lui-même se plait à répéter depuis un an, il s'agit de l'objectif historique du sionisme auquel il croit dur comme fer et à la réalisation duquel il se donne corps et âme...
En somme, Israël ambitionne de devenir ou plutôt est déjà en train de devenir une superpuissance régionale. Foulant aux pieds tant le droit international que les plus élémentaires droits humains des populations environnantes, qu'il tue d'ailleurs par milliers et expulse de chez elles par millions, il est en train de dominer militairement une toujours plus grande partie du Moyen Orient, à laquelle il impose déjà sa loi. Mais, ce n'est pas tout. L'opposant israélien bien connu Daniel Levy a tout à fait raison de signaler que l'Israël de Netanyahou nourrit des ambitions encore plus grandes. Dans un article retentissant intitulé What Benjamin Netanyahu and the Israeli right really mean when they invoke 'Greater Israel (Ce que Benjamin Netanyahu et la droite israélienne entendent réellement lorsqu'ils évoquent le « Grand Israël ), publié le 13 Avril dans The Guardian, il constate que « Dans ses récents discours, Netanyahou a commencé à qualifier Israël non seulement de « superpuissance régionale », mais aussi, « à certains égards, de superpuissance mondiale ». Israël cherche à se positionner au cœur d'une alliance régionale qui pourrait perdurer même en cas de déclin de la puissance américaine. Netanyahou a promis que cette alliance hexagonale serait déployée contre « l'axe chiite radical [...] et l'axe sunnite radical émergent ». Israël n'a pas hésité à désigner la prochaine « menace » à contrer : la Turquie »(2).
Simples voeux pieux et fanfaronnades de Netanyahou ou un projet ambitieux qu'il faut prendre au sérieux ? Encore une fois, les faits ne mentent pas. Le projet grandiose de Netanyahou est déjà en train de se réaliser. Et si des pays arabes, comme ceux du Golfe Persique, les Émirats en tête, commencent à lorgner pour leur sécurité vers Israël après que les Etats-Unis de Trump les ont déçus en faisant absolument rien pour les protéger des missiles et des drones de l'Iran, d'autres en Afrique ou même en Europe tombent déjà sous la coupe d'Israël. Comme par exemple, la Grèce et Chypre, deux membres de l'Union Européenne, qui sont déjà très liés économiquement et militairement à Israël, dont ils sont d'ailleurs les deux plus fidèles et inconditionnels soutiens.
Et pourtant, malgré ou plutôt à cause de toutes ces ambitions mégalomanes et messianiques, et à cause de ces « triomphes romains » d'Israël de Netanyahou, ce pays n'a jamais été aussi isolé, haï et en crise qu' aujourd'hui ! Emporté par l'ivresse de ses succès militaires qui ont fait de lui le monstre génocidaire de nos temps, l'État d'Israël mais aussi la société israélienne multiplient leurs fuites en avant, feignant de croire que leurs guerres interminables contre des ennemis vrais ou inventés de toute pièce, remettront toujours à plus tard leur heure de la vérité.
Cependant, cette heure de la vérité d'Israël ne peut plus tarder, et il y a désormais une foule d'évènements qui ne trompent pas. Comme par exemple, le fait que le soutien historique, sinon le coffre-fort et l'arsenal d'Israël que sont traditionnellement les Etats-Unis d'Amérique, commencent à prendre leurs distances sous la pression de leur opinion publique qui se découvre majoritairement...propalestinienne. Et aussi que la Diaspora juive fait majoritairement de même, tandis que la jeunesse juive très radicalisée organise et prend souvent la tête des manifestations pro-palestiniennes surtout aux Etats-Unis ! Et aussi, que New York, la plus grande ville juive du monde, fait élire comme maire le jeune socialiste musulman Zohran Mamdani soutenu activement par des dizaines de milliers de newyorkais juifs.
Mais, malgré l'énorme importance de tous ces évènements -encore impensables il y a quelques ans- ils ont une moindre influence sur la crise de l'État d'Israël et de sa société -divisée d'ailleurs en camps irréconciliés- que le pourrissement moral galopant de cet État à son intérieur. Un pourrissement qui le rapproche maintenant plus que jamais de ce qu' Einstein appelait déjà en 1948, « sa catastrophe finale ».
Notes
1. Quand Einstein appelait "fascistes" ceux qui gouvernent Israël depuis 44 ans : https://blogs.mediapart.fr/yorgos-mitralias/blog/240821/quand-einstein-appelait-fascistes-ceux-qui-gouvernent-israel-depuis-44-ans
2. What Benjamin Netanyahu and the Israeli right really mean when they invoke 'Greater Israel' : https://www.theguardian.com/commentisfree/2026/apr/13/benjamin-netanyahu-middle-east-greater-israel
INFOLETTRE
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Haïti : puissance féministe
Sur fond d'emprise des gangs armés, la violence, en général, et la violence basée sur le genre, en particulier, ont explosé en Haïti. La stupeur doit cependant être dépassée afin de donner à voir la puissance féministe haïtienne ; une puissance à laquelle répond justement la terreur qui entend la nier et l'écraser.
Tiré de Entre les lignes et les mots
En 2025, plus de huit mille cas de violences basées sur le genre ont été recensés en Haïti, soit une augmentation de 25% par rapport à l'année précédente [1]. Encore ne s'agit-il là que des incidents rapportés ; leur nombre réel doit être bien plus élevé. Les viols concentrent la majorité de ces violences. Et près des deux-tiers de ceux-ci sont des viols collectifs [2].
Les femmes et les filles représentent plus de 90% des victimes et la quasi-totalité des auteurs présumés sont des hommes ; près de deux-tiers d'entre eux sont des membres de bandes armées. En moyenne, 30% seulement des survivantes parviennent à recevoir de l'aide – principalement psychosociale dans les trois jours qui suivent leur agression, augmentant fortement de la sorte les risques d'infections (VIH/IST) et de grossesses non désirées.
L'accumulation glacée des chiffres et des pourcentages sidère. Les statistiques ont un effet paralysant. Mais classer et quantifier ne suffit pas. Comme nous y invite la féministe argentine, Veronica Gago, à propos des féminicides et des violences sexistes en Amérique latine, il faut « déplacer la figure totalisante de la victime » et « complexifier la violence » [3]. C'est ce que nous aimerions tenter de faire ici en redonnant à la résistance des organisations de femmes leur place première et centrale.
Une histoire de la violence
Les gangs armés en Haïti n'ont pas inventé les violences basées sur le genre et n'en ont pas le monopole. Il faut resituer ces violences dans le temps et dans l'espace, le long d'une chaîne continue d'agressions, d'exploitations et de tentatives de subordination. Un quart des viols sont commis par des « civils » sur des filles et des femmes déplacées internes, le plus souvent au sein des sites de déplacés et des communautés d'accueil. Au cours d'une enquête récente auprès de plus d'une centaine de personnes vivant dans des camps de déplacés dans la capitale haïtienne, Port-au-Prince, près de 96% des répondantes affirment ne pas se sentir en sécurité et plus de 30% d'entre elles y ont déjà subi des violences [4].
Ainsi, ces espaces de déplacement, note l'organisation féministe haïtienne, SOFA (Solidarite Fanm Ayisyèn), « loin d'être des lieux de protection, deviennent des zones de grande vulnérabilité » où les femmes et les filles « sont particulièrement exposées aux violences » [5]. De plus, aujourd'hui comme par le passé, en Haïti comme ailleurs, le foyer est souvent moins un refuge qu'un lieu menaçant, voire un enfer domestique. Et les agresseurs sont des proches ou, à tout le moins, des personnes connues.
Ce qui a en revanche changé est le recours aux viols collectifs comme stratégie et la terreur comme mode de gouvernance [6]. Les 13 et 14 novembre 2018, dans le quartier populaire de La Saline, à Port-au-Prince, alors qu'un soulèvement populaire déstabilise le gouvernement, les gangs armés entrent de façon spectaculaire en scène. Au cours d'une soirée et d'une longue nuit, onze viols sont commis, dont deux viols collectifs de femmes de dix-sept et vingt-trois ans, dans leurs maisons, devant leurs parents ou enfants. Quelque 71 personnes sont tuées. Ce premier massacre annonce les suivants, fixe le mode opératoire et indique jusqu'où le pouvoir est prêt à aller pour assurer ses privilèges et figer le statu quo.
La présence de gangs, nés sur le terreau de la pauvreté, des inégalités et de l'absence de perspectives, est un phénomène ancien en Haïti. Ce qui est nouveau est leur structuration et leur extension territoriale, fruit d'une montée en puissance à la mesure de leur utilisation stratégique par la classe dominante pour casser l'insurrection et déchirer le tissu social. Or, les organisations de femmes sont au cœur de ce tissu et du mouvement social. En conséquence, elles forment la cible prioritaire. Les violences des bandes armées doivent dès lors être comprises comme une contre-offensive du pouvoir à la désobéissance menaçante de la « plèbe » et un rappel à l'ordre qui entend remettre le peuple et tout particulièrement les femmes à leurs places ; celles de subalternes dociles. « Cette stratégie n'est pas nouvelle » remarque la SOFA : « elle a déjà été utilisée lors du coup d'État de 1991-1994 [renversant le président Jean-Bertrand Aristide], où le corps des femmes était traité comme un butin de guerre par les membres du groupe paramilitaire » [7].
L'exaspération des violences en Haïti depuis 2018 s'opère ainsi au croisement d'économies illégales – analysées entre autres par Veronica Gago et Rita Segato – et d'une économie politique de la désobéissance. Les premières « fournissent de nouvelles figures d' « autorité » », répondant à la crise de la « dignité » masculine par une « masculinité prédatrice », où la conquête de territoires se confond avec l'appropriation violente du corps des femmes [8]. La seconde renvoie au secteur informel qui représente plus de 80% de l'emploi, principalement féminin et largement paysan, ainsi que la majeure partie du PIB. Il constitue le socle de toute l'économie du pays. Or, celui-ci est traversé de tensions et de contradictions.
D'un côté, arrimé à l'absence de services sociaux et à l'externalisation des institutions publiques, l'économie informelle produit une mécanique de résilience, complément et amortisseur obligés de l'irresponsabilité de l'État, des mesures néolibérales et de la privatisation par voie de l'aide internationale [9]. De l'autre, elle dessine un espace d'autonomie et de résistance, qui consacre la fiction du travail « normal », en faisant converger l'expérience du marronnage et l'ensemble des activités de reproduction sociale (soins, ménage, éducation, soutien émotionnel, etc.) traditionnellement dévolues aux femmes.
Ainsi, cette économie – populaire plutôt qu'informelle – se rapproche du concept féministe d'« infrastructure invisible », à la base de tout l'édifice économique capitaliste, tout en étant niée par celui-ci comme activité productive [10]. Et elle est également en butte à des mécanismes d'exploitation, d'invisibilisation et d'alignement sur l'économie formelle.
Résistances
La crise actuelle ne se réduit pas à une urgence humanitaire. Pas plus que les Haïtiennes ne sont cantonnées au rôle de victimes, passives et impuissantes, attendant impatiemment et désespérément des solutions de l'aide internationale. La dramatique situation d'aujourd'hui est la résultante d'un calcul stratégique : c'est le coût que l'oligarchie consent à payer pour demeurer au pouvoir et le prix de l'aveuglement ou de la complicité internationale.
Les viols produisent et reproduisent une impunité que l'État entretient. « Dans un contexte où l'État refuse de manière historique d'assumer son étatisation », l'irresponsabilité est devenue « une des formes possibles de la gouvernementalité » [11]. Les bandes armées et les acteurs internationaux n'occupent pas un terrain soi-disant perdu par les institutions publiques ; ils cogèrent un territoire et, entre prédation, autoritarisme et irresponsabilité, assoient leur domination sur les Haïtiens et surtout les Haïtiennes.
Trouver une issue à cette crise implique de s'attaquer au soubassement économique, politique et social de la terreur. Et de redéfinir l'enjeu sécuritaire en termes d'accès sécurisé et garanti à l'éducation, à la santé, à l'alimentation, au logement et à l'emploi, d'une part, en termes de désir, d'autonomie et de liberté pour les femmes et les corps féminisés, d'autre part, en termes de rupture avec l'impunité, les inégalités et la dépendance, enfin. Avant d'être des victimes, les Haïtiennes sont des actrices et c'est d'abord à elles de régler les conditions et modalités de la justice réparatrice qui doivent assurer le jugement des coupables, la fin des violences et leur non-répétition.
Il faut donc renverser l'approche. La crise haïtienne n'est pas le signe d'une impuissance, mais bien la réponse à une puissance populaire, singulièrement féministe, qui a secoué les bases prédatrices et néocoloniales du pouvoir, en ouvrant la voie à une transition de rupture. Tous les mouvements ont été affectés et affaiblis par ces huit années de violences et de terreur. Ils n'en continuent pas moins de résister. Du côté des Haïtiennes, Nègès Mawon, SOFA, Kay Fanm, Fanm Deside et la myriade d'autres organisations de femmes sont les noms de cette résistance.
Frédéric Thomas
https://basta.media/Haiti-face-a-la-terreur-puissance-resistance-femmes
https://www.cetri.be/Haiti-puissance-feministe
NOTES
[1] UNFPA (Fonds des Nations Unies pour la population), MCFDF (ministère à la Condition féminine et aux Droits des femmes), HAITI. Snapshot sur les incidents de Violences Basées sur le Genre (VBG). Rapport 2025.
[2] Les données du Centre Douvanjou 21, centre d'accueil et d'accompagnement, de l'organisation féministe SOFA (Solidarite Fanm Ayisyèn), pour le premier trimestre 2026 confirment cette tragique réalité : « sur 160 survivantes accompagnées, 146 ont subi des violences sexuelles, dont 119 viols collectifs ». SOFA, « Haïti : Le viol collectif comme arme, symptôme d'un État défaillant et d'un abandon international », AlterPresse, 3 avril 2026.
[3] Veronica Gago, La puissance féministe ou le désir de tout changer, Paris, éditions divergences, 2021.
[4] Mac Archer, Displacement, gendered harm, and the normalization of crisis in Port-au-Prince, Mercy Corps, mars 2026.
[5] SOFA, « Haïti : Le viol collectif comme arme, symptôme d'un État défaillant et d'un abandon international », AlterPresse, 3 avril 2026.
[6] L'organisation haïtienne, le Réseau national de la défense des droits humains (RNDDH) évoque pour sa part une « gangstérisation de l'État comme nouvelle forme de gouvernance ». RNDDH, Affrontements violents entre gangs armés : Le RNDDH exige la protection de la population haïtienne, 10 mai 2022.
[7] SOFA, Op. Cit.
[8] Veronica Gago, Op. cit. Rita Segato, L'écriture sur le corps des femmes assassinées de Ciudad Juarez, Paris, Payot, 2021.
[9] « Le discours de la résilience est devenu un pendant sournois de l'injonction à l'autoresponsabilisation, et ce, sans compter sur l'intervention de l'État ni l'exiger ». Sabine Lamour, « L'irresponsabilité, une compétence de dominant », Revue internationale des études du développement, 2019/3, n° 239.
[10] Silvia Federici, Le capitalisme patriarcal, Paris, La fabrique, 2019.
[11] Sabine Lamour, Op. cit.
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Iran : le pari raté de l’asphyxie
Un rapport attribué à la CIA et un calcul d'Al Jazeera bousculent le récit d'une République islamique déjà à genoux. Entre capacités militaires préservées, effets différés du blocus et recettes pétrolières dopées par la crise, l'Iran apparaît moins fragile que ne l'annonçaient Washington et Tel-Aviv depuis le déclenchement du conflit.
Tiré de mondafrique
11 mai 2026
Par La rédaction de Mondafrique
Une chronique de Bruno Philip
Alors que Washington promettait l'asphyxie rapide de Téhéran, la CIA estime que l'Iran pourrait tenir plusieurs mois sous blocus. Plus surprenant encore, selon Al Jazeera, la crise aurait même accru ses revenus pétroliers, révélant les limites des certitudes américaines et israéliennes sur la fragilité du régime en guerre depuis février.
Al Jazeera s'est livrée, quant à elle, à un surprenant calcul démontrant que l'Iran gagne plus d'argent depuis le début de la crise grâce à son contrôle du détroit d'Ormuz.
L'économie iranienne est en mode survie et l'avenir de la dictature des pasdarans — Gardiens de la révolution — est incertain, pour dire le moins. Pourtant, à moyen terme, non seulement la République islamique a des chances de tenir, contrairement à ce que voudraient nous persuader les rodomontades trumpiennes — Trump a perdu la guerre au sens où il ne l'a pas gagnée —, mais elle pourrait sans doute survivre des mois avant de commencer à être menacée de dislocation économique et militaire.
Cette affirmation, pour le moins étonnante dès lors que l'on imagine l'état de délabrement d'un pays qui vient d'être écrasé sous les bombes, a vu son leadership décimé et ses forces de défense en partie anéanties, émane tout simplement de la CIA. C'est ce qu'un récent scoop du Washington Post vient de révéler.
Une analyse de l'agence de renseignement américaine, qui bat ainsi en brèche l'optimisme de son « boss » de la Maison-Blanche, conclut en effet, selon le Post, que l'Iran « peut survivre au blocus naval américain pendant au moins trois à quatre mois avant de connaître de graves difficultés économiques ».
Et, toujours selon la CIA, dont le rapport écrit a été lu par des sources du quotidien proche des services de renseignement, Téhéran conserverait aussi un potentiel non négligeable de force de frappe, le régime étant parvenu à garder intactes d'« importantes capacités en matière de missiles balistiques malgré des semaines de bombardements intensifs américains et israéliens ».
Les analystes de la centrale d'espionnage osent chiffrer leurs informations : l'Iran conserverait « 75 % de ses stocks de lanceurs mobiles et environ 70 % de ses stocks de missiles d'avant-guerre ». Sans compter qu'il « existe des preuves » que le régime a été en mesure de « récupérer et de rouvrir la quasi-totalité de ses installations de stockage souterraines, de réparer certains missiles endommagés et même d'assembler de nouveaux missiles qui étaient presque terminés au début de la guerre ».
Au temps pour Donald Trump, qui affirmait encore en milieu de semaine dernière que les missiles iraniens avaient été en grande partie « décimés » et que le régime n'en conservait « probablement que 18 ou 19 % ».
De hauts responsables du renseignement américain contactés par le Washington Post nuancent certes le rapport de la CIA, estimant que le blocus imposé par les États-Unis « inflige des dommages réels et cumulatifs », tels que la « rupture des échanges commerciaux, la chute brutale des recettes fiscales et l'accélération de l'effondrement économique systémique ».
Mais si tout cela est vrai, il n'en reste pas moins que les prévisions des spécialistes et autres experts de l'Iran ont gravement sous-estimé la capacité du régime à se défendre. Même après avoir perdu plusieurs de ses dirigeants, celui-ci est parvenu à les remplacer immédiatement.
Dans cette même revue de presse, nous faisions écho, le 1er mars, soit peu de temps après le début des frappes, à un article du quotidien israélien Haaretz citant l'ancien commandant de la défense israélienne, le général Pinin Yungmann, qui affirmait non sans optimisme : « Étant donné que les Iraniens ont déjà tiré entre 150 et 175 missiles sur Israël, en plus de leurs tirs sur les pays du Golfe, dont l'Arabie saoudite, ils en ont donc déjà utilisé environ 250 au total. Cela signifie qu'ils en ont encore assez pour maintenir cette pression pendant quelques jours, mais pas pendant des mois, ni même des semaines. »
Mais cela fait plus de deux mois que l'Iran tient. Et même s'il faut tenir compte du cessez-le-feu en vigueur depuis le 8 avril, ce genre de prédiction révèle que, tant à Washington qu'à Tel-Aviv, les grands stratèges ont été incapables d'anticiper les capacités de résistance de l'Iran.
Le pétrole, angle mort du blocus
Quant à d'autres affirmations trumpiennes selon lesquelles l'économie iranienne « s'effondre », elles sont peut-être aussi un peu trop hâtives. La télévision Al Jazeera, basée au Qatar, vient de se livrer à un calcul des plus surprenants : selon elle, s'appuyant sur des analyses de sociétés de trading, la quasi-fermeture du détroit d'Ormuz n'a pas empêché l'Iran de continuer à exporter ses propres hydrocarbures.
Affirmant que l'Iran a en réalité exporté plus de brut, du 15 mars au 14 avril, qu'avant la guerre, le site de la chaîne d'information en continu a calculé que la République islamique a réussi à faire passer 55,22 millions de barils de pétrole par le détroit et d'autres routes d'exportation, profitant du même coup de la hausse des prix du pétrole pour engranger des bénéfices.
« Même avec une estimation prudente de 90 dollars le baril, écrit Al Jazeera, l'Iran a engrangé au moins 4,97 milliards de dollars le mois dernier grâce à ses exportations de pétrole. À titre de comparaison, début février, avant le début de la guerre, l'Iran tirait environ 115 millions de dollars par jour de ses exportations de pétrole brut, soit 3,45 milliards de dollars par mois. »
En résumé, conclut la télévision qatarie, « l'Iran a gagné 40 % de plus grâce à ses exportations de pétrole le mois dernier qu'avant la guerre ».
Si ces calculs sont les bons, décidément, Trump aura eu tout faux : être incapable, pour l'instant, d'amener l'Iran à résipiscence au terme de deux mois et demi de conflit, tout en réussissant à faire gagner de l'argent au régime de Téhéran, quelle performance !
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Iran. La résistance sourde de la société
Durement réprimée lors des manifestations du début de l'année, la société iranienne doit aussi faire face aux bombardements israélo-états-uniens sur le pays, pour l'instant suspendus. Elle compose avec leurs conséquences économiques, et tient une position complexe : réinvestir l'espace public tout en défendant l'intégrité souveraine du pays.
Tiré d'Orient XXI.
Iran, 28 février 2026. Le premier jour de la guerre, l'école primaire Shajareh-Tayyebeh, à Minab, dans le sud de l'Iran, est bombardée par l'armée états-unienne. Le pays est sous le choc. L'attaque fait 168 morts, selon les chiffres des autorités iraniennes, principalement des petites filles âgées entre 7 et 12 ans. Malgré l'ampleur du drame, ce massacre suscite peu d'écho dans les médias occidentaux.
Quand elle n'est pas ignorée, la guerre est souvent réduite à quelques mots simplificateurs : « Moyen-Orient », « tensions », « pétrole », et, depuis le 1er mars et sa fermeture, « détroit » (d'Ormuz). Les images de visages couverts de poussière ou de corps extraits des décombres ne sont qu'une microfacette d'une réalité multidimensionnelle.
Dans les récits médiatiques, les individus sont fréquemment réduits à un instant de souffrance, sans passé ni futur. Pourtant, ces mêmes personnes formaient des projets et pouvaient compter sur un équilibre, certes fragile, mais tangible. Les vies qui ne sont pas détruites sont suspendues dans un état d'attente indéterminé.
En France, le journaliste franco-iranien Siavosh Ghazi, l'un des rares correspondants francophones présents à Téhéran pendant les bombardements, a publiquement critiqué BFMTV et LCI pour la diffusion répétée de chiffres relatifs à la situation économique dont il questionnait la source, dénonçant un traitement « inacceptable » (1).
Au cœur de cette réalité nouvelle, le mot « temporaire » s'impose pour qualifier coupures, destructions et arrêt d'activités. Mais à mesure que la crise se prolonge, il en vient à désigner une condition durable, révélant, ainsi que les témoignages rassemblés le dessinent, une difficulté croissante à distinguer entre crise et normalité.
Au-delà des statistiques
« Les Américains pensaient qu'en quelques jours l'Iran tomberait dans leur giron et que la population descendrait dans la rue pour les accueillir. Ils ne comprennent pas la société iranienne », affirme Ghazaleh*, journaliste pigiste souhaitant rester anonyme. Elle ne travaille plus depuis les bombardements israélo-états-uniens sur l'Iran au début de l'année, et vit désormais chez sa mère, dans le nord-est de Téhéran, dans le district numéro 4, l'un des plus durement touchés : 8 000 immeubles y ont été détruits. Les habitants sont hébergés chez des proches ou dans des hôtels, certains étant pris en charge par la municipalité de Téhéran. Les logements dont les dégâts subis le permettent sont remis en état grâce aux efforts de groupes bénévoles et de la municipalité.
Au fil d'un entretien accordé à Orient XXI, Ghazaleh décrit un quotidien marqué par un semblant de normalité après le cessez-le-feu conclu le 8 avril :
- Je fréquente des cafés du centre de Téhéran avec mes amis, sans porter de foulard, comme d'autres femmes. Ces jours-ci, plus que jamais, une forme de sociabilité temporaire se crée dans les rames de métro, les parcs et les magasins. Des personnes qui, jusqu'à récemment, avaient quitté les grandes villes et leurs foyers, recouvert leurs fenêtres de ruban adhésif, cherché refuge et évité les rues se retrouvent à nouveau dans les espaces publics et engagent des conversations. La société, à travers ces rassemblements éphémères, se reconstruit progressivement.
La jeune femme est accrochée à l'actualité : les nouvelles des négociations entre l'Iran et les États-Unis, la hausse des cours de l'or, du dollar et du pétrole, ainsi que le doublement du prix des produits de base — pâtes, sucre, huile ou haricots rouges, ces derniers atteignant 500 000 tomans le kilo, environ 3 euros — et la pénurie de médicaments qui enfle. Elle et sa mère disposent d'environ 2 millions de tomans par mois en bons alimentaires, auxquels s'ajoutent les 12 millions de pension de retraite de son père décédé, ainsi qu'environ 15 millions qu'elle gagne en donnant des cours particuliers. Malgré ces revenus — qui représentent à peine 200 euros par mois —, elles ont du mal à joindre les deux bouts.
- La survie économique de la famille dépend désormais d'activités précaires.
Les récits individuels, diffusés sur les réseaux, permettent de saisir ce que ces chiffres ne disent pas. Alireza, père de deux enfants, était technicien depuis dix ans dans une entreprise de l'ouest de Téhéran. Une semaine après le début de l'agression militaire, il a perdu son emploi en raison du ralentissement industriel. Son salaire atteignait environ 30 millions de tomans, soit moins de 200 euros. Il travaille désormais en louant ses services de chauffeur via une application de transport. Sans revenu quotidien, il ne peut plus subvenir aux besoins essentiels de son foyer. Son loyer reste inchangé : le propriétaire refuse toute adaptation. Son fils a lui aussi perdu son emploi. La survie économique de la famille dépend désormais d'activités précaires.
D'autres témoignages confirment ce phénomène. Samira, étudiante à Paris, observe les effets du conflit sur sa famille : après l'attaque de l'usine sidérurgique Mobarakeh à Ispahan le 27 mars, son oncle est au chômage technique et passe désormais ses journées dans un parc en attendant une éventuelle reprise. Sa tante, qui soutenait initialement l'intervention étrangère, se dit profondément déçue. Kameran, doctorant à Paris, décrit une situation similaire : sa mère, ingénieure, a mis au chômage technique ses ouvriers faute de matières premières. La crise se diffuse en cascade, chaque arrêt de production étant lourd de conséquences.
Un million d'emplois sacrifiés
Les bombardements ont entraîné des pertes massives d'emplois. Selon le ministère du travail, 191 000 personnes ont déposé une demande d'assurance chômage ces derniers mois, mais ce chiffre reste largement en deçà de la réalité car une grande partie des travailleurs en est exclue. Les employés du secteur informel, sans contrat officiel, en situation précaire ou dont les cotisations ne sont pas à jour ne bénéficient pas de ce dispositif. Les travailleurs journaliers, sous-traités ou sans statut, se retrouvent ainsi sans protection.
De ce fait, selon des estimations plus réalistes, la guerre aurait entraîné la perte de plus d'un million d'emplois et affecté directement ou indirectement près de deux millions de personnes tous secteurs confondus (2). Le 25 avril, plus de 318 000 candidatures ont été enregistrées en une seule journée sur la plateforme Jobvision, révélant une pression massive sur le marché du travail.
- La fermeture des médias fait peser un risque durable sur la qualité de l'information.
La guerre aggrave les fragilités préexistantes. Le quotidien réformateur Shargh qualifie 2025 d'« année du chômage » pour les journalistes, marquée par des licenciements massifs. L'absence de soutien public accélère les fermetures de médias et fait peser un risque durable sur la qualité de l'information (3).
Avec les coupures d'Internet, les ventes en ligne ont chuté d'environ 80 %, entraînant des pertes économiques estimées entre 20 millions et 35 millions de dollars par jour. La situation s'inscrit dans un système d'accès différencié aux réseaux, structuré en plusieurs niveaux. Au sommet, certains acteurs, institutions, organisations ou individus spécifiques disposent d'un accès à Internet quasiment sans restriction. Un niveau intermédiaire, dit « Internet professionnel », est accordé, sur autorisation, à certaines entreprises ou catégories d'usagers : il comporte moins de limitations, sans être totalement libre. Tout au bas, la majorité de la population utilise un Internet fortement filtré, instable et limité, ce qui la contraint à recourir à des outils de contournement, comme les réseaux privés virtuels, les VPN, devenus un marché lucratif. Selon Ghazaleh, cette organisation constitue un « Internet de classe ».
Une dynamique complexe
Dans ce contexte, le quotidien se fragmente en ruptures successives. Il devient difficile de planifier, de prévoir ou même d'imaginer l'avenir. Les événements s'enchaînent sans laisser de temps pour y réfléchir, encore moins pour se reconstruire. Cette situation révèle une dynamique complexe, mêlant patriotisme, solidarité nationale et précarité croissante. La capacité à se projeter s'efface progressivement, et ce qui relevait de l'anormal tend à devenir la norme.
Ghazaleh dit participer à des rassemblements nocturnes, place de la Révolution, où sa mère l'accompagne « pour soutenir le pays face à l'agression ». Elle explique :
- Après l'un des bombardements, quand j'ai regardé dehors, la fumée s'était répandue dans l'air, et il ne restait presque rien d'un grand bâtiment voisin. Avant, quand je passais devant, je ne le remarquais pas ; maintenant, c'est comme si je pouvais ressentir la douleur du ciment et des briques. Je n'ai pas envie de revoir ces scènes. Il faut empêcher qu'elles se reproduisent.
Pour certains observateurs, la participation de femmes non voilées à ces manifestations est réelle, mais reste minoritaire. Leur mise en avant dans les médias internes relèverait davantage d'une stratégie de communication que d'un changement structurel. Cette visibilité peut être interprétée comme une tentative de projeter une image d'ouverture sans transformation en profondeur. D'autres voix dénoncent des manifestations nocturnes bruyantes organisées par les mosquées et les bassidjis (4) dans chaque quartier, qui monopolisent l'expression de la résistance à la guerre et laissent peu de place à d'autres formes de patriotisme.
- Dans le même temps, des jeunes, accusés d'avoir participé aux manifestations, sont régulièrement exécutés.
Ghazaleh nuance cette lecture : selon elle, une partie de ceux qui s'opposent à la répression et aux oligarchies défendent leur pays et cherchent à s'affirmer en réinvestissant l'espace public. La jeune femme poursuit : « Il faut espérer que la société iranienne puisse, au plus vite et dans les meilleures conditions, dépasser cette période de suspension, sans perdre sa souveraineté. »
Dans le même temps, la répression se poursuit, avec des exécutions régulières visant notamment des jeunes accusés d'avoir participé aux manifestations massives déclenchées le 28 décembre 2025. La journaliste estime que « ces pratiques ne se justifient pas au nom de la situation de guerre et [qu'elles] pourraient au contraire fragiliser l'expression d'un élan patriotique et alimenter les critiques dans les médias étrangers ».
L'Iran traverse une période particulièrement difficile, marquée par une agression en violation du droit international, qui remet en cause son existence même. De fortes pressions sociales pèsent également sur la population. Une partie de la société continue de faire preuve de résilience et de solidarité dans un élan de patriotisme. D'autres tentent simplement de survivre au jour le jour. Cette capacité à tenir collectivement pourra-t-elle s'imposer et ouvrir la voie à une recomposition plus inclusive, sociale et durable ?
* Le prénom a été modifié
Notes
1- « Un journaliste basé en Iran dénonce de faux chiffres cités par un expert de BFMTV “à longueur de journée à l'antenne” », Le Parisien, 10 mai 2026.
2- Etemad online, 25 avril 2026.
3- « Analyse sur le chômage des journalistes », Shargh, 8 avril 2026.
4- Milice dépendant des Pasdaran, chargée du contrôle social et de la répression, mais aussi de certaines actions d'assistance locale auprès de la population.
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Guerre en Iran : où sont passés les BRICS ?
Les BRICS représentent la moitié de l'humanité et 40% du PIB mondial. On aurait donc pu s'attendre à ce que l'alliance vole diplomatiquement au secours d'un de ses membres, l'Iran, cible d'une offensive militaire hors de tout cadre légal et aux retombées gravement déstabilisatrices sur les économies du Sud global. Et pourtant, rien. Silence radio, ou presque.
Tiré d'Europe solidaire sans frontières.
Les BRICS doivent agir pour faire cesser immédiatement l'agression israélo-américaine contre l'Iran ! », avait affirmé le président iranien au Premier ministre indien trois semaines après le début des hostilités (Hindustan Times, 21/03/2026). L'Inde assure en effet la présidence tournante de cette alliance ascendante de pays émergents, dont l'élargissement à dix membres en 2024, puis à onze en 2025, avait été considéré par maints observateurs comme un moment charnière dans l'histoire des relations internationales.
Représentant désormais la moitié de l'humanité et 40% du PIB mondial, les BRICS semblaient être en mesure de peser sur les rapports de force d'un ordre mondial biaisé en faveur de l'Occident. On aurait donc pu s'attendre à ce que l'alliance vole diplomatiquement au secours d'un de ses membres, l'Iran, cible d'une offensive militaire hors de tout cadre légal et aux retombées gravement déstabilisatrices sur les économies du Sud global.
Et pourtant, rien. Silence radio, ou presque. La réunion des ministres des Affaires étrangères du groupe, le 24 avril à New Delhi, n'a accouché d'aucun communiqué. « Il n'a pas été possible d'aboutir à un consensus sur ce conflit particulier », a précisé l'hôte indien. Un silence d'autant plus notable que la campagne de bombardements précédente de l'Iran, en juin 2025, avait, elle, donné lieu à une condamnation commune des BRICS le mois suivant. Et pour cause, s'agissant de la guerre actuelle, deux autres pays membres – les Émirats arabes unis et l'Arabie saoudite – sont victimes des tirs de représailles de l'Iran, au motif qu'ils abritent des bases militaires états-uniennes. Impossible, pour ceux-là, de valider une déclaration qui condamnerait Israël et les États-Unis et épargnerait le pays qui les bombarde.
Trois catégories de positionnement
Plus globalement, la guerre d'Iran a vu s'exprimer les lignes de faille géopolitiques qui traversent les BRICS « élargis ». Le groupe s'est éclaté en trois catégories de positionnements. Quatre pays ont condamné la seule attaque israélo-américaine : l'Iran, la Russie, la Chine et le Brésil. Un nombre équivalent de membres a condamné uniquement la riposte iranienne : les Émirats, l'Arabie saoudite, l'Égypte (hyper-dépendante financièrement des deux premiers), mais aussi l'Inde. La partialité de Narendra Modi, non assumée car en contradiction flagrante avec la tradition indienne du non-alignement, s'inscrit dans une trajectoire de rapprochement stratégique avec les États-Unis (contrariée par le retour de Trump) et plus récemment avec Israël, justifiée par sa double rivalité avec la Chine et le Pakistan.
Enfin trois pays se livrent à un jeu d'équilibriste (balancing act) en ne condamnant formellement aucun des deux camps : l'Indonésie, l'Afrique du Sud et l'Éthiopie. L'absence de dénonciations des bombardements israélo-américains est néanmoins considérée par beaucoup en Indonésie, l'autre grand pays du non-alignement, comme une dérive vis-à-vis de la politique étrangère « libre et indépendante » du pays – causée par l'allégeance du président Prabowo Subianto à Trump et Netanyahou, qu'illustre entre autres la présence initiale de l'Indonésie au Conseil de la paix de Trump.
De son côté, l'Afrique du Sud, alliée traditionnelle de l'Iran et historiquement en pointe dans la critique d'Israël, a condamné « les violations du droit international » dès le premier jour de la guerre, mais sa déclaration commence par un appel au dialogue et ne nomme ni les États-Unis ni Israël. Enfin l'Éthiopie, qui entretient des relations cruciales avec l'ensemble des belligérants, notamment dans sa priorité stratégique d'accès à la mer Rouge, se cantonne à un langage général et maintient une communication ouverte avec toutes les parties.
Un forum parmi d'autres
Les divergences d'intérêts sécuritaires entre pays membres empêchent donc les BRICS de s'exprimer d'une seule voix dans la crise moyen-orientale. Le regroupement n'a servi ni de plateforme de dénonciation de l'impérialisme occidental, ni de mécanisme de sécurité collective, ni de forum pour la recherche d'une solution entre les parties en guerre. Plusieurs de ses membres – Arabie saoudite, Égypte et Chine – ont pourtant joué un rôle décisif dans les réunions ayant propulsé le Pakistan comme médiateur des pourparlers entre les États-Unis et l'Iran… au plus grand désappointement de New Delhi, qui voit son rival gagner en crédibilité sur la scène mondiale.
Au-delà de l'irascibilité de Trump, qui incite les États à euphémiser leurs critiques (au Sud comme au Nord), c'est l'entrelacs contradictoire d'alliances internationales et régionales de la plupart de ses membres qui complique les alignements et contraint, voire hypothèque, la capacité des BRICS à se projeter comme un bloc géopolitique. Cette impuissance relative ne frappe néanmoins pas le groupe d'obsolescence. D'une part, parce qu'il n'est pas exclu que les recompositions entraînées par ce nouvel épisode de l'unilatéralisme trumpien ne débouchent à terme sur un renforcement du rôle des BRICS. D'autre part, parce que la coalition a d'autres chantiers, parmi lesquels la réforme de la gouvernance mondiale et la coopération économique et technique entre ses membres, qui restent d'actualité.
Au final, les BRICS constituent un forum parmi d'autres, qui permet à ses membres de se coordonner sur certains enjeux, d'accéder à certaines ressources, mais qui ne répond pas à l'ensemble de leurs intérêts stratégiques, dans un environnement mondial de plus en plus incertain et fragmenté.
François Polet
• Cetri. 8 mai 2026 :
• Une carte blanche de François Polet (CETRI) parue dans Le Soir.
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Au Sud-Liban, une violence coloniale inscrite dans l’histoire
Exprimée dès la genèse de l'État israélien en 1948, l'obsession israélienne envers le contrôle de sa frontière avec le Liban a profondément affecté des générations entières de Libanais·es, en particulier dans le Sud du pays qui en a été la cible et la principale victime.
Tiré d'Orient XXI.
Après avoir commis, principalement dans le Sud-Liban, plus de 10 000 violations du cessez-le-feu conclu en novembre 2024, l'armée israélienne a annoncé le 16 mars 2026 avoir commencé des opérations terrestres au Liban. Aujourd'hui, elle occupe une zone de 602 km² au nord de la Galilée, une région historiquement connue sous le nom de Jabal Amel. Plus de 800 000 Libanais·es ont ainsi été contraint·es de quitter le Sud, alors qu'Israël contrôle un territoire qui représente 5,8 % de la superficie du pays, et comprend 62 villages (1). Engagé dans une vaste guerre régionale, Israël est en train d'atteindre, avec l'occupation de Jabal Amel, l'un de ses plus anciens objectifs, inscrit directement dans la fondation coloniale de son État.
La valeur stratégique du Sud-Liban
Après la Première guerre mondiale, les puissances européennes dessinent les nouvelles frontières qui découperont l'ex-Empire ottoman, alors que l'Organisation sioniste mondiale se voit promettre par les Britanniques (déclaration Balfour) un Foyer national juif en Palestine. En 1919, cette organisation préconise le détournement des eaux du fleuve Litani, situé à 30 km au nord de la nouvelle frontière avec la Palestine, vers la vallée du Jourdain. Le projet date déjà de 1899 : il vise à irriguer les colonies sionistes, et à générer de l'hydroélectricité. Au début du XXe siècle, le débit du Litani est d'environ 350 millions de mètres cubes d'eau par an. Alors que le projet sioniste se développe autour de l'acquisition de terres en Palestine mandataire, l'accès à cette ressource contribuerait à rendre rentable l'activité agricole alors subventionnée des colons. Les plans de développement sionistes des années 1930, ébauchés dans le secret et avec l'appui du futur fondateur israélien David Ben Gourion, donnent une grande importance au Litani et prévoient d'accaparer la majorité de son volume d'eau.
L'Organisation sioniste mondiale insiste aussi depuis 1919 sur la valeur stratégique du contrôle des collines surplombant Jabal Amel, qui permettent de protéger le Golan, également convoité, et qui offrent un accès à Damas (2).
Pour les Libanais·es, à la veille de la création de l'État d'Israël en 1948, la frontière entre le Liban et la Palestine est une fabrication occidentale. La population rurale de Jabal Amel a plus d'attaches sociales et économiques avec la ville palestinienne de Haïfa qu'avec Beyrouth. Majoritairement chiite, cette population était déjà politiquement et administrativement marginalisée sous l'Empire ottoman, qui avait favorisé le développement économique de Beyrouth au détriment de Jabal Amel, lieu de passage historique du commerce entre Damas et la Palestine.
Au moment de la Nakba, le nettoyage ethnique commis par les milices armées sionistes puis par l'armée israélienne entre 1947 et 1949, les Palestinien·nes chassé·es de leurs terres trouvent d'abord refuge dans les vergers des villages libanais. Fin octobre 1948, l'armée israélienne envahit le Liban, occupant 13 villages de Jabal Amel où elle commet des exactions, tuant des dizaines de civil·es. En 1949, un armistice entraîne le retrait de l'occupation, mais l'armée israélienne continue de contrôler des parcelles de territoire libanais le long de la frontière.
Mise en place d'une résistance
Dans les années 1950 et 1960, une résistance armée palestinienne se développe et installe des bases militaires dans le Sud-Liban. Une guérilla y prend place qui rend la violence banale, avec 140 attaques israéliennes dénombrées de 1949 à 1964. Le contrôle de Jabal Amel devient un enjeu majeur pour Israël : à la fin des années 1960, la multiplication des opérations commandos israéliennes dans le Sud terrorise la population, et rend la région invivable pour ses habitant·es. En 1968 Israël lance une attaque aérienne contre l'aéroport de Beyrouth, suivie d'une agression terrestre et aérienne de Jabal Amel en 1970, puis d'une brève invasion terrestre en 1972. Chacune de ces agressions est condamnée par l'ONU qui demande à plusieurs reprises le retrait des troupes israéliennes du Sud-Liban, en vain. Israël se sert aussi de cette région comme d'une base pour mener des attaques contre la Syrie lors des guerres de 1967 et 1973, qui font des dizaines de victimes collatérales parmi les Libanais·es du Sud. De 1968 à 1974, Israël a attaqué le Sud-Liban plus de 3 000 fois.
- Quand l'armée israélienne envahit le pays en 1978, elle tue 1 186 civil·es et en déplace 285 000.
Jabal Amel vit donc sous une menace israélienne permanente quand éclate la guerre civile libanaise en 1975. Les facteurs à l'origine de cette guerre sont nombreux, on en retiendra ici la division profonde entre une droite chrétienne nationaliste antipalestinienne, et une gauche libanaise laïque, partisane du panarabisme et solidaire de la cause palestinienne. Israël, comme à son habitude, emploie ces divisions à son avantage : son armée prodigue dans le sud du Liban des soins à la population des villages chrétiens frontaliers, achète la production locale de tabac qui a perdu le soutien de l'État libanais alors que l'économie locale se porte mal, et finance les milices chrétiennes de droite.
En 1975-1976, une milice se forme au Sud-Liban pour combattre la résistance palestinienne sous l'égide du major chrétien Saad Haddad, rapidement cooptée par les Israélien·nes et connue plus tard sous le nom de l'Armée du Liban Sud (ALS). Quand Israël envahit le pays en 1978 avec 30 000 soldat·es, l'ALS prête main-forte à l'occupation et déclare son autorité sur la frontière. L'opération est baptisée « Litani » par l'armée israélienne, qui garde le cap de son double objectif militaire et économique de contrôle du fleuve libanais et de la région alentour. Elle tue 1 186 civil·es et en déplace 285 000, touchant des dizaines de villages, dont certains sont totalement détruits.
L'ONU condamne cette invasion, et constitue la même année la Force intérimaire des Nations unies au Liban (FINUL), avec pour objectif de créer une zone tampon entre Israël et le Liban. Bien que cette mission ait notoirement échoué, elle consacre un changement de paradigme majeur : la frontière libanaise avec Israël, autrefois une région civile, paysanne, reliée socialement, économiquement et culturellement à la Palestine, est devenue un terrain d'affrontement militaire où se joue l'avenir des Palestinien·nes.
L'occupation militaire de 1978 est doublée en 1982 par une invasion israélienne de grande ampleur du Liban, facilitée par le soutien de la droite chrétienne libanaise. En 1982, alors que l'armée israélienne atteint Beyrouth, des factions de gauche s'unissent en un front de résistance national connu sous l'acronyme arabe Jammoul (Jabhat Al-Mouqawama Al-Ouataniya Al-Lobnaniya, « Front national libanais de la résistance »). Face à cette coalition et à l'affaiblissement de ses soutiens politiques libanais, Israël se replie vers la « ceinture de sécurité », une occupation militaire au sud du Litani dont les limites se stabilisent en 1985.
Une occupation de 22 ans
Dans le sud du Liban, l'occupation resserre son étau sur la population dans les années 1980. En 1982, Israël et l'ALS ouvrent un immense camp de détention à Ansar près de la ville de Nabatiyeh, qui aurait accueilli près de 10 000 détenu∙es palestinien∙nes et libanais∙es. La vie sous l'occupation israélienne et l'autorité de l'ALS à partir de 1985 est rude : les hommes qui ne rejoignent pas l'ALS sont forcés au départ ou à la clandestinité, tandis que les familles accusées de soutien à la résistance palestinienne sont attaquées. Quand l'invasion recule en 1985, un nouveau centre de détention est ouvert dans le village de Khiam. Moins étendue qu'Ansar, cette prison restera active jusqu'au retrait israélien du Sud Liban en 2000, détenant environ 3 000 personnes sur cette période (3).
Les forces d'occupation arrêtent des combattant∙es et militant∙es, leurs familles, mais aussi des civil∙es de tous âges incarcéré·es arbitrairement. La cruauté des conditions de détention et de la torture pratiquée dans ces camps a marqué les mémoires. Les prisonnier∙es — hommes et femmes — sont entassé∙es dans des pièces insalubres, placé∙es à l'isolement dans des cellules minuscules, torturé∙es lors d'interrogatoires fréquents et extrêmement mal nourri∙es (4).
La région est coupée du reste du pays par des barrages filtrants stricts, tenus par des milicien∙nes libanais∙es violent∙es envers les civil·es. En 1990, la guerre civile libanaise prend fin : les nombreuses milices libanaises sont désarmées et leurs leaders se reconvertissent en parlementaires, hormis dans le Sud où des combattant·es issu·es de diverses factions politiques poursuivent leur guérilla contre l'occupation israélienne et l'ALS. Cette situation approfondit le fossé entre un pays qui se remet des affres de la guerre civile, et un Sud occupé et plus marginalisé que jamais. Chaque année, des centaines de civil∙es sont tué∙es par Israël et l'ALS dans des opérations militaires qui les ciblent parfois directement, et les massacres continuent de se multiplier.
Le 24 mai 2000, la frontière sud du Liban est enfin libérée après 22 ans d'occupation militaire israélienne. La guerre de libération du Sud durant les années 1990 a été affectée par d'importantes reconfigurations politiques internationales. Le retrait de la résistance palestinienne contrainte à quitter le Liban en 1982, et le déclin de l'URSS à la fin des années 1980 minent le mouvement de résistance de gauche. Après la perte de ces soutiens, les forces de Jammoul s'affaiblissent dans les années 1990, tandis que le Hezbollah est en pleine ascension. Depuis la révolution iranienne de 1979 et l'établissement d'une République islamique chiite dans le pays, l'Iran est devenu un acteur de la guerre civile libanaise en fournissant un soutien politique, militaire et financier aux milices islamistes qui naissent au Liban dans les années 1980, notamment le Hezbollah établi en 1982. De simple milice, le « parti de Dieu » devient un acteur social qui offre des services allant de l'entretien de la voie publique à l'éducation et aux soins dans le Sud du Liban et dans la banlieue Sud de Beyrouth, où se réfugient la population chiite précaire et marginalisée de Jabal Amel. En 2000, c'est finalement ce parti et son jeune chef Hassan Nasrallah qui sortent vainqueurs de la lutte contre Israël. Dix ans après le reste du pays, le Sud-Liban peut enfin entamer sa propre reconstruction. Mais 52 ans de combats — des débuts de la résistance palestinienne à la guerre civile et l'occupation — ne laissent pas la région indemne.
Une campagne d'anéantissement de la vie
Les décennies de violence ajoutées à la précarité initiale de la région ont un impact économique majeur sur Jabal Amel. Beaucoup d'habitant∙es sont contraint∙es de travailler avec les occupant∙es, les plus pauvres étant exploité∙es dans des usines en Israël. Certain∙es se mettent aussi au service de l'ALS pour maintenir l'ordre ou espionner la population. Enfin, l'occupation fait main basse sur le système de santé, contraignant les résistant∙es à se soigner clandestinement tandis que les soins des collaborateur∙ices sont pris en charge jusque dans des hôpitaux israéliens.
- D'après l'ONG Mines Advisory Group, Israël aurait jeté plus de 4 millions de bombes à fragmentation sur le Liban, dont 40 % étaient encore non explosées à la fin de la guerre.
De 1978 à 2000, Israël a posé plus de 400 000 mines antipersonnel autour de sa frontière avec le Liban. La présence de mines non explosées affecte indistinctement les paysan∙nes et leur bétail qui reviennent sur les terrains agricoles après la libération. Elles sinistrent aussi des routes et des habitations, endommageant les infrastructures sauvées de la guerre. Malgré 20 ans d'efforts de déminage, ces mines non explosées sont encore une menace. Par ailleurs, les terrains agricoles ont été endommagés par les bombardements et par l'usage israélien d'armes chimiques, et se prêtent mal à des cultures alimentaires. Israël a aussi partiellement accompli son projet de pillage des eaux libanaises en détournant les rivières Wazzani et Hasbani, deux affluents du Jourdain. Ces divers dégâts israéliens contraignent beaucoup de paysan∙nes de Jabal Amel à passer à une culture de tabac exclusivement, un travail ingrat très mal rémunéré.
Le Sud-Liban a à peine le temps d'entamer sa reconstruction qu'il est de nouveau frappé par Israël en 2006. Pendant 33 jours, Israël reprend ses bombardements de la population civile libanaise, mais également de son patrimoine et de ses ressources à la frontière sud où commencent les hostilités avec le Hezbollah. Il les étend au reste du pays, notamment à la banlieue sud de Beyrouth. En un mois, Israël tue 1 109 civil∙es et en blesse plus de 4 000. D'après l'ONG Mines Advisory Group, il aurait jeté plus de 4 millions de bombes à fragmentation sur le Liban, dont 40 % étaient encore non explosées à la fin de la guerre. Après la guerre de 2006, Jabal Amel connaît enfin un répit qui durera, malgré des accrochages ponctuels à la frontière, jusqu'au 7 octobre 2023. Durant ce temps, les politicien∙nes israélien∙nes n'ont jamais cessé de faire campagne pour le contrôle militaire du Sud-Liban.
De la Nakba à l'occupation en cours dans le sud du Liban, Israël a mené une véritable campagne d'anéantissement de Jabal Amel, affectant ses infrastructures civiles, sa population et son territoire de telle sorte que la presse libanaise parle aujourd'hui d'un nettoyage ethnique. Le 16 avril 2026, pour la deuxième fois en deux ans, Israël a prétendu signer un « cessez-le-feu », tout en poursuivant son annihilation de la vie dans la région. Il bombarde quotidiennement Jabal Amel, et a établi, comme à Gaza, une « ligne jaune », au sud de laquelle une « zone tampon » de plus de 600 km² est préparée à l'annexion.
Notes
1- Enzo Quenescourt, « Villages concernés, superficie, habitants sommés d'évacuer : ce que l'on sait, en cartes, de la “zone tampon” revendiquée par Israël au Liban-Sud », L'Orient Le-Jour, 22 avril 2026
2- Dans le plan proposé à la conférence de la paix à Versailles en 1919, l'Organisation sioniste mondiale envisage même d'étendre son territoire à la ville de Saïda, un grand port situé 45 km au Sud de Beyrouth. Cf. Daniel Meier, Shaping Lebanon's Borderlands. Armed Resistance and International Intervention in South Lebanon, chapitre 2 : « The Struggle for the South », I.B. Tauris, Londres, 2016.
3- Véronique Ruggirello, Khiam, prison de la honte : récits d'une résistance à vingt-deux ans d'occupation israélienne du Liban sud, L'Harmattan, 2003
4- Le film Tal'een aal Jnub — dont le titre en anglais est Up to the south (« Jusqu'au Sud ») — de Jayce Salloum et Walid Raad (1993), disponible en ligne gratuitement, recueille les témoignages d'ancien∙nes détenu∙es de Khiam.
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La néofascisation du Québec, une force qui s’étend sans s’afficher ou un mycélium sans sporophore
Trump et la nébuleuse MAGA du parti Républicain sont une cible politique évidente pour combattre le néofascisme étatsunien. En France ce serait le Rassemblement national et Reconquête, en Angleterre le Reform Party, en Allemagne l'Alternative pour l'Allemagne (AfD). Même au Canada, la droite du parti Conservateur, traditionnaliste et libertarienne, pourrait l'être ou tout au moins son antichambre. Mais comment s'incarne la néofascisation du Québec ? Spontanément, on jongle avec le parti Conservateur sans députation à une transfuge près. À voir. Il y a bien se cachant dans les hautes herbes et sous les arbres un faune et flore fascisantes mais n'est-ce que ça ? Puis il y a cette désagréable odeur imprégnante qui parfois et sans persister devient nauséabonde. Vient-elle du très préoccupant voisinage méridional ou peut-être occidental ?
Le PCQ de la « liberté » avançant masqué et dont les groupuscules labourent le terrain
Avare de programme mais fort en « valeurs », le parti Conservateur du Québec (PCQ) se proclame pour la liberté contre l'État au point de percevoir un relent libertarien sans toutefois renier l'héritage de la « révolution tranquille » d'où est issu l'État providence québécois :
Nous défendons les droits et libertés fondamentaux contre les empiétements du pouvoir de l'État. […] L'État n'a pas comme rôle de se substituer à l'entreprise privée […mais] La mission principale de l'État est de protéger les droits et libertés individuels, administrer la justice civile, criminelle et pénale, investir dans les infrastructures publiques, intervenir en cas de catastrophe naturelle et créer les conditions propices à l'épanouissement des citoyens. L'État et la charité privée viennent en aide aux citoyens les plus démunis qui sont incapables de subvenir à leurs besoins. […] Pour remplir sa mission essentielle, l'État doit être adéquatement financé par des taxes et impôts qui ne découragent pas l'investissement et le travail.
Quant à la question nationale, pour ratisser large le PCQ s'est d'abord campé dans une position autonomiste à relent fédéraliste : « Le Québec fait partie du Canada et il doit, pour s'y développer, avoir le plein exercice de ses droits et libertés constitutionnels. Les Québécois doivent contribuer à un Canada au sein duquel ils peuvent affirmer leur identité. » Toutefois, la question nationale étant éloignée du fondement « liberté » du parti ce qui le fait opter sans hésitation pour l'exploitation du gaz de schiste tout comme pour l'ouverture au privé en santé — « “C'est le monopole public lui-même qui est le problème. Ce monopole-là, il est carrément malade” », a déclaré Duhaime dans son discours —, la question nationale, quant à elle, peut évoluer au gré de l'opinion publique et même de la conjecture du moment propice aux ralliement des identitaires caquistes et péquistes. Opposé à la clause dérogatoire lors de l'élection de 2022, le PCQ s'y rallie en ce qui a trait à « la loi 96, qui réforme la loi 101 » mais quand même « promet [d'en] retirer certains “irritants” ». Cerise sur le gâteau, il appuie le projet de constitution de la CAQ. De dire son chef, « “Ceux qui me connaissent savent que je suis un vrai bleu.” »
Comme le PCC, le PCQ patine en ce qui a trait aux valeurs traditionnelles. « “J'ai été élu à la direction du PCQ il y a près de cinq ans dans une course à la direction où j'ai dit que j'étais quelqu'un qui était pro-choix et que ça allait être ça sous mon leadership. […] Je n'ai pas changé d'avis” » D'autre part,
Les conservateurs ont aussi réitéré leur attachement aux valeurs familiales au cours de la fin de semaine. « Il faut développer une culture pro-famille », a lancé M. Duhaime tout en restant vague sur ce en quoi cela allait consister. […] « Selon l'Institut de la statistique, le Québec enregistrait l'an dernier le taux de natalité le plus bas de son histoire, à 1,33 enfant par femme. Notre survie et notre épanouissement comme peuple passent notamment par un retour aux familles traditionnelles et nombreuses », avait-il écrit…
N'empêche, « les membres se sont montrés particulièrement divisés sur une proposition visant à revoir le programme d'éducation à la sexualité et donner plus de prise aux parents sur leur contenu. Le vote s'est soldé par 64 appuis et 64 votes “contre”. » Quant à l'immigration, astucieusement le parti s'en remet à la sagesse des régions : « Le projet de loi, qui sera déposé dans les prochaines semaines, donnerait aux régions des pouvoirs accrus en matière de planification de l'immigration et aussi en francisation. Il tiendrait davantage compte des besoins locaux des PME au chapitre de la main-d'œuvre. »
Le PCQ s'avère pour le moins un parti à droite toute. Quand on réalise son flirt avec les complotistes de la pandémie et son négationnisme vis-à-vis la crise climatique lors de l'élection de 2022, on doit toutefois conclure que le qualificatif extrême-droite lui convient tout à fait malgré, contrairement au PCC, sa tentative de camouflage vis-à-vis le convoi de la liberté de 2021. « Avancer masquée », selon un dossier de Pivot, serait une caractéristique majeure de l'extrême-droite du Québec. Même La Meute, dont l'heure de gloire se situe avant la pandémie, mais elle n'était pas le seul groupe surtout à Québec, refusait ce qualificatif et les experts hésitaient à l'en affubler bien qu'elle en ait eu maintes caractéristiques. Cette nébuleuse de petits groupes et de dizaines d'influenceurs essaime sur les réseaux sociaux et influent sur la jeune génération particulièrement masculine.
Si l'islamophobie était en pointe il y a quelques années, c'est maintenant l'identitaire ultranationalisme indépendantiste et le masculinisme qui ont pris le relais. La trame constante en est le rejet de l'immigration racisée et le culte de la femme traditionnelle à protéger. De dire la FTQ, « [p]our polariser les débats, les nouvelles droites vont également se présenter comme les gardiennes des valeurs traditionnelles défendant la civilisation occidentale face aux wokes qui sont dépeints comme des militants extrémistes qui chercheraient à détruire les traditions ». Les groupes les plus en vue du moment paraissent être les indépendantistes Atalante et Nouvelle Alliance et le masculiniste Frontenac Active Club à tendance néo-nazie, et liée au Parti nationaliste chrétien, qui pour tromper la galerie se masque en groupe d'entraînement physique mais n'en est pas moins promoteur de la violence.
Heureusement, les rendent visibles des groupes comme le Centre d'expertise et de formation sur les intégrismes religieux, les idéologies politiques et la radicalisation (CEFIR), MontréalAntifasciste (MAF) et Québec antifasciste qui les recensent et les analysent. Et surtout on leur résiste avec succès comme en témoigne ce rassemblement citoyen au Parc Lafontaine lors de la Fête des patriotes de 2025. Plus tard dans la journée, la Nouvelle Alliance a été réduite au silence par les participant-e-s au défilé organisé par la Société St-Jean-Baptiste à qui s'étaient adressés tant le ministre identitaire Roberge que la porte-parole de Québec solidaire. Notons en passant l'ancien Parti communiste du Québec pro-indépendance, devenu l'Action socialiste de libération nationale en 2024, qui pactise avec la Nouvelle-Alliance. Le Québec a donc dorénavant un groupuscule rouge-brun hérité de la tradition stalinienne. Entretemps, son ancien chef l'avait quitté pour passer au Bloc québécois. Les experts bienpensants estiment qu'au Québec, tirant le bilan des partis en présence tant à Québec qu'à Ottawa, sauf pour peut-être pour la formation de Maxime Bernier, et tenant compte de la marginalité des groupes radicaux de droite il n'y a pas lieu de se faire du souci. Mais il y a quand même ces liens tenus du Bloc québécois avec la Nouvelle Alliance.
Une vision du monde substituant l'Autre immigré, racisé, juif au capitalisme hypocritement critiqué
Ce jovialisme n'est heureusement pas partagé par la Fédération des travailleurs et travailleuses du Québec (FTQ). En mai 2024, la plus importante centrale syndicale du Québec organisait « une journée de réflexion sur les nouvelles droites » dont le document de travail diagnostiquait qu'« [h]eureusement, ces nouvelles droites ne sont pas aussi bien implantées au Québec qu'ailleurs dans le monde. Cependant, leur influence va en grandissant et les syndicats ont la responsabilité de leur faire barrage. » La caractérisation d'extrême-droite ne faisant pas consensus au sein de la FTQ, il y a eu accord pour affirmer que
…l'extrême droite ou les extrêmes droites présentent des caractéristiques communes qui forment un tout assez cohérent qu'on pourrait considérer comme une vision du monde. On glorifie une identité collective (ex. : la race blanche ou la nation), laquelle serait menacée de toute part et même assiégée. L'idée selon laquelle la société ou la nation entrerait dans une phase de décadence totale est omniprésente. L'autre (ex. : les immigrants ou les juifs) est perçu comme une menace ou un traître qu'il faut absolument combattre, ce qui revient souvent à déshumaniser certaines personnes qui ne sont pas reconnues comme des semblables ou des égaux.
« Avec de telles caractéristiques, il est donc compréhensible que les revendications et les boucs émissaires changent d'une époque à l'autre » et même d'une conjoncture à l'autre.
« [S]oulignons que plusieurs partis politiques ont rejeté l'étiquette d'extrême droite et entrepris une stratégie de normalisation pour légitimer leur présence dans l'espace public. » Ces déguisements peuvent aller jusqu'à se donner une allure de gauche comme
« l'homonationalisme, l'écofascisme, le national-féminisme ou encore les convergences entre les libertariens et l'extrême droite. » Il en résulte une « multiplicité des idées qui circulent, lesquelles peuvent être parfois en contradiction les unes avec les autres. […] Et chaque pays dispose d'une histoire et d'un contexte qui fait en sorte que les droites ne se manifestent pas de la même manière. » Cette flexibilité tactique permet aux extrêmes-droites de se doter d'atomes crochus avec la droite proprement dite :
Prenons le cas du Parti conservateur du Canada (PCC). On peut raisonnablement affirmer qu'il a opéré un virage très à droite depuis quelques années, mais qu'il ne s'agit pas formellement d'une formation d'extrême droite comparativement à ce qu'on peut observer en Europe. Pourtant, il s'y passe des choses profondément perturbantes. Il y a environ un an, des députés et des députées du PCC ont rencontré une députée d'extrême droite de l'AfD (Allemagne). Une députée du PCC, Leslyn Lewis, a parrainé une pétition demandant au Canada de quitter l'ONU, ce qui impliquerait aussi de se retirer de l'Organisation internationale du Travail (OIT). Récemment, Pierre Poilievre a rencontré des groupes d'extrême droite dans les Maritimes et a évité de dénoncer les suprémacistes blancs. Le complotiste d'extrême droite, Alex Jones, a également affirmé que le chef du PCC était « solide » et que le Canada et le reste du monde avaient besoin de leaders comme lui.
La mascarade opère un tournant à 180 degrés extrêmement trompeur quand « les partis d'extrême droite ou de droite radicale se positionnent souvent en porte-voix des oubliés. Le conflit de classe traditionnel se transforme en lutte entre les « vrais » citoyens et citoyennes et les personnes immigrantes. Ces dernières sont ciblées comme responsables des problèmes économiques (chômage, crise du logement) et culturels (déclin de la langue nationale) :
Plusieurs adhérents à ces nouvelles droites ont critiqué le système capitaliste dans sa forme actuelle uniquement sur des points très précis sans trop s'éloigner de son orthodoxie, en particulier concernant les droits de propriété et le contrôle de l'économie.[…] « Ensemble, nous allons poursuivre le combat pour défendre nos usines, nos emplois et lutter contre la désindustrialisation de notre pays. » Cette phrase aurait pu être rédigée par un syndicat, mais elle est en fait issue du Rassemblement national. Ce à quoi ils s'opposent avant tout, c'est à une élite locale ou étrangère qui, disent-ils, se superpose aux volontés nationales. Mais pour les perdants du capitalisme, ces attaques peuvent représenter une vision antisystème qui offre une réponse à la misère vécue. Plus inquiétant, c'est l'idée qu'une plus grande égalité sociale pour les personnes immigrantes et les groupes marginalisés soit la cause de la détérioration des conditions matérielles des citoyens et citoyennes d'une nation. » […] Les nouvelles droites vont également désigner les autres pays, notamment la Chine et l'Inde, comme des compétiteurs déloyaux qui mettent en péril les emplois d'ici. Il faut reconnaître que de tels discours sont attrayants pour les travailleurs et les travailleuses, surtout ceux et celles dont l'emploi est menacé par une forte concurrence internationale.
…la montée des droites s'est beaucoup nourrie des échecs du néolibéralisme, des crises économiques et du sentiment d'abandon des « classes populaires » par la gauche. Pablo Stefanoni observe que ce contexte a fait surgir une sorte de renversement des rôles pour le moins surprenant : la rébellion a progressivement été récupérée par les droites, qui s'approprient maintenant le discours révolutionnaire contre les dysfonctionnements du système. Les nouvelles droites défient ainsi la gauche sur son propre terrain, celui de l'indignation et de la révolte, en se présentant comme une forme de révolution idéologique inédite.
La théorie centrale du « grand remplacement » bien présente mais moins chez les francophones
Au Québec, l'idée choc du « grand remplacement », qui peut-être définit la substantifique moelle de l'extrême-droite, ne cesse de pénétrer l'opinion publique d'autant plus que le terrain social lui est favorable :
Au Québec, même si aucun parti politique n'endosse officiellement la théorie du grand remplacement, n'empêche qu'elle circule largement dans l'espace public depuis le milieu des années 2010. Selon un rapport de 2022 de la Chaire UNESCO en prévention de la radicalisation et de l'extrémisme violent, environ 15% des Québécois et Québécoises adhèrent à cette idée. Cette diffusion trouve un écho particulier au Québec où il existe une vulnérabilité liée à la peur d'un changement démographique qui pourrait mener à une disparition de l'identité culturelle et linguistique. Par exemple, un sondage révélait en 2016 que les Québécois et Québécoises surestiment grandement la proportion de musulmans dans la province, signe d'une anxiété face à un monde en transformation rapide.
L'étude de l'UNESCO renouvelée en 2025 montre que « [l]e taux d'adhérents convaincus des conspirations a augmenté de manière significative depuis 2021. » Pour l'ensemble du Canada, l'adhésion forte ou modérée à la théorie du remplacement a crû de 21% à 26%. Notons cependant que tant l'étude de 2021 que celle de 2025 montrent que l'adhésion au conspirationnisme en général est significativement moindre chez les francophones, très significativement en 2025 : « Si les francophones sont les moins enclins à adhérer à ces théories (8,8 %), le taux grimpe chez les anglophones (21,1 %) et les allophones (25,6 %). » Selon l'étude de 2025, « [l]es jeunes hommes sont les plus conspirationnistes ». Les gens qui adhèrent aux théories conspirationnistes s'informent davantage sur les réseaux sociaux et ont peu confiances aux institutions sauf aux scientifiques bien qu'aussi cette confiance soit en baisse. On décèle les mêmes tendances à propos de la vaccination. « Un Canadien sur quatre a refusé la vaccination » mais « 35 % des répondants de cette province [Alberta] ont affirmé avoir refusé un vaccin. Les Québécois étaient les moins susceptibles de refuser un vaccin recommandé, avec 19 %. » N'oublions pas que cette expression peut aussi signifier le grand remplacement de la famille traditionnelle par n'importe quelle autre type de famille.
L'ADQ, ancêtre de la CAQ, a ouvert grande la porte et son ex-chef plaide une fusion avec le PCQ
Si le vent néofasciste s'est levé sur le monde au fur et à mesure de la démission de la gauche face à la croissance des inégalités, de la misère, de la pluricrise économique, démocratique, géopolitique et idéologique dont celle écologique est l'épine dorsale, comment a-t-il pu s'introduire dans la maison québécoise ? Les confidences de la plus jeune députée caquiste en brosse un tableau général :
Le 22 janvier dernier, la plus jeune députée du caucus caquiste, Kariane Bourassa, a mis de l'avant son penchant plus conservateur lorsqu'elle a affiché son soutien à Bernard Drainville dans la course à la chefferie. « Peu de gens le savent, mais ce sont d'abord les idées de l'ADQ qui m'ont séduite lorsque j'ai commencé à m'intéresser à la politique », a-t-elle écrit sur les réseaux sociaux en se réclamant d'une droite « aux valeurs claires ». « Une droite qui parle de liberté économique et d'efficacité de l'État. Mais aussi de transparence syndicale, de laïcité et d'intégrité. »
Le document de la FTQ en souligne quand ce vent nauséabond a ouvert la porte de la maison :
La journaliste Francine Pelletier observe qu'au cours des dernières années, notamment depuis la « crise des accommodements raisonnables » qui a marqué un tournant sociopolitique au Québec, on assiste à un virage dans le discours et les propositions politiques, vers une résurgence du conservatisme. Ce mouvement est caractérisé par un nationalisme identitaire plus affirmé et assumé. Il faut souligner que la question de l'immigration résonne de manière singulière au Québec, souvent articulée autour de la préservation de l'identité québécoise et de la protection de la langue française. Il y a 35 ans, le documentaire Disparaître co-écrit par Lise Payette, mettait déjà en garde contre une immigration massive de cultures jugées trop différentes, craignant une dilution de l'identité francophone. Cette sensibilité profonde trouve ses racines dans l'histoire même du Québec où la défense de la langue française a été une constante face à des influences anglaises dominantes.
Au gré de la conjoncture habilement exploitée par la « nouvelle droite » après le débat sur les accommodements raisonnables et les compromis de la Commission Bouchard-Taylor ont suivi le débat à propos de la Charte des valeurs du PQ puis celui sur le racisme systémique jamais reconnu par le gouvernement québécois. Ces démissions ont débouché sur l'islamophobe tuerie de masse de la mosquée de Québec et sur le meurtre de Joyce Echaquan. « Depuis que les discussions autour de la COVID-19 et de la vaccination n'occupent plus le devant de la scène, les nouvelles droites se sont rabattues sur d'autres sujets de prédilection […tels] les questions d'identité de genre, notamment concernant les personnes transgenres » sur fond persistant de nationalisme identitaire gardé bien vivant par le retour de l'indépendantisme dû à la montée du PQ dans les sondages. La normalisation des thématiques conspirationnistes dans l'opinion publique donne lieu non seulement au PCQ mais aussi chez les deux partis autonomiste et indépendantiste à un net tournant à droite. « La Commission de la relève du parti [CAQ], qui représente les jeunes militants, pousse le parti vers la droite depuis des années. C'est elle qui, en 2024, avait proposé le vouvoiement à l'école et, l'an dernier, des restrictions sur l'utilisation des cotisations syndicales et étudiantes. […] certaines des positions du parti [PQ] vont en ce sens, comme sa volonté de réduire la taille de la fonction publique et sa position affirmée en faveur de la loi et l'ordre. De compléter la FTQ en ce qui concerne la politique identitaire,
Lors du récent passage du premier ministre français Gabriel Attal au Québec, lequel s'est exprimé sur la question de la laïcité, François Legault rappelait également qu'il veut gouverner pour que « le Québec reste le Québec ». Cette formule, écho lointain de théories provenant de l'extrême droite française, inspirées du « grand remplacement […] Sans parler ouvertement d'un grand remplacement, Paul St-Pierre Plamondon associait récemment les cibles d'immigration établies par le gouvernement fédéral à une « charge offensive » contre le Québec. En février 2023, il affirmait également que l'arrivée des demandeurs d'asile par le chemin Roxham alimentait la montée des extrêmes politiques, incluant le racisme et la xénophobie. On se souvient aussi de la campagne électorale de 2022 durant laquelle François Legault annonçait fièrement qu'« au Québec, c'est comme ça qu'on vit ! ».
Le PLQ n'a pas les mains propres pour autant. En octobre 2017, le gouvernement PLQ de Philippe Couillard avait annulé son projet de commission sur le racisme systémique. Maintenant, l'ancien chef de l'ADQ responsable de l'introduction des thématiques extrémistes au Québec voit plus loin à propos du réaménagement du champ politique :
L'ancien chef de l'Action démocratique du Québec, Mario Dumont (que bien des élus de la CAQ rêvaient de voir succéder à François Legault), a d'ailleurs lancé un tel appel récemment. « Si le prochain chef de la CAQ veut unifier le mouvement, bien sûr il faudra éviter de nouvelles démissions, mais il faudra aussi tendre la main aux conservateurs… et à Éric Duhaime », écrivait-il dans le Journal de Montréal le 16 janvier dernier. « Séparés, la CAQ et le PCQ se battront pour aller chercher quelques sièges. Dans une droite unifiée, ils pourraient être au pouvoir. […] La situation rappelle à certains égards ce qui s'est déroulé sur la scène fédérale entre l'ancien Parti progressiste-conservateur du Canada et l'Alliance canadienne (ex-Reform Party). Pour parvenir à prendre le pouvoir, avec Stephen Harper à sa tête, la droite avait dû se résoudre à une alliance inconfortable au début des années 2000.
Le tardant combat syndicaliste doit débuter à l'interne et s'associer aux groupes antifascistes
De conclure la FTQ qu'il est « compréhensible, et nécessaire, que des efforts soutenus soient déployés pour protéger et défendre la vitalité de la langue française et de la culture québécoise. Toutefois, le nationalisme québécois, de manière générale, a pris un virage identitaire qui a fait naitre des glissements inquiétants dans le discours de certains chroniqueurs et chroniqueuses. » Cependant,
Force est de constater que le mouvement syndical a du retard à rattraper face aux nouvelles droites qui ont repris l'offensive sur le mode de la révolte ou de la rébellion. Pour les combattre, la FTQ doit gagner la bataille des idées. […] Nous n'avons rien à gagner à emprunter les thèmes des nouvelles droites ou à tenter de les accommoder. Au contraire, il apparaît nécessaire de soutenir et défendre des mesures progressistes et inclusives qui combattent les inégalités et la précarité. […] Par exemple, l'universalité est un principe plus capital que jamais qui peut renverser les injustices grandissantes et l'insécurité économique, tout comme l'importance d'assurer à chaque personne un emploi décent. […] Il faut être particulièrement actif en période électorale pour influencer l'opinion publique en plaçant les thèmes syndicaux et nos solutions aux problèmes économiques au cœur des débats.
Ce combat contre les « nouvelles droites » doit débuter à l'interne :
Tout en parlant de phénomènes marginaux, ponctuels, on note de plus en plus de commentaires d'intolérance ou de « blagues » sur des thèmes comme l'identité de genre, la religion, la nationalité et les travailleuses et les travailleurs étrangers temporaires. Une stratégie en deux volets peut constituer un bon point de départ. D'abord, il faut écouter, dialoguer, mais sans moraliser. Ensuite, il peut être nécessaire de mettre des limites si certains propos ou gestes risquent de briser la solidarité. […Pour ce faire, il faut contrer] une absence de présence quotidienne de ses représentants et représentantes dans les milieux de travail, une déconnexion avec la base, des relations sous-développées, et une trop grande proximité avec l'employeur.
Autrement dit, le bon vieux syndicalisme de terrain s'impose plus que jamais. […]L'éducation syndicale est évidemment incontournable pour combattre les nouvelles droites. Elle fournit un lieu pour écouter les membres, dialoguer et partager des idées. La création d'espaces de discussion animés par les pairs, principale approche pédagogique du service de l'éducation de la FTQ, est à privilégier selon plusieurs. […] Dans la lutte contre les nouvelles droites, il faut aussi penser au soutien à apporter aux personnes déléguées, conseillères ou élues. Il faut les outiller par la formation, mais aussi les accompagner dans leur rôle de paratonnerre et de gardiens et gardiennes des valeurs syndicales.
Qu'en est-il du dialogue, de la concertation, de la résistance ?
Mais une faible minorité d'entre eux [personnes syndiquées] soutient ces groupes par idéologie et par conviction profonde. Engager un dialogue apparaît alors non seulement impossible, mais contre-productif.[…] Après tout, comme le mentionne la CFDT, « On ne débat pas avec l'extrême droite : on la combat ! » […] Cependant, avec la normalisation des idées de droite radicale et d'extrême droite, le cordon sanitaire s'est fragilisé dans plusieurs pays. […] Et même lorsque les valeurs de certaines formations politiques étaient éloignées de celles de la FTQ, la centrale a toujours maintenu un dialogue. Elle a généralement privilégié la pratique de la concertation à celle de la chaise vide. Mais que faire lorsque des partis politiques basent leur programme sur la haine et le mépris de la démocratie ? Si ceux-ci menacent l'existence même des syndicats ? Est-ce que la FTQ devrait couper les ponts avec de telles organisations ?
Pour combattre les nouvelles droites, la FTQ doit se montrer, manifester et agir ! Ces groupes sont de plus en plus présents sur le terrain, comme en témoignent les nombreuses démonstrations contre les droits des personnes trans, les drag queens ou l'avortement. Les syndicats peuvent afficher leur désapprobation en participant à des contre-manifestations. […] Des actions sont également entreprises pour contrecarrer la tenue de rassemblements ou d'événements associés à l'extrême droite, par exemple en contactant les propriétaires de salles ou de bars. Dans d'autres cas, des manifestantes et des manifestants réussissent à faire annuler des spectacles. Parfois, ce sont les travailleurs et les travailleuses du secteur de l'hôtellerie et de la restauration qui sonnent l'alarme empêchant ainsi les extrémistes de se réunir. […] Dans chaque pays, il existe des mouvements antifascistes qui confrontent les forces d'extrême droite. Plusieurs de leurs membres font partie des syndicats et y militent, ce qui semble être également le cas au Québec.
Les conséquences de la montée de l'extrême droite seraient dramatiques pour le mouvement syndical si elle n'était pas arrêtée :
Aujourd'hui, les syndicats seraient trop wokes, c'est-à-dire qu'ils se concentreraient uniquement sur les enjeux de justice sociale et de luttes aux discriminations (racisme, sexisme, transphobie). Ces syndicats, au service de la cause woke, seraient incapables de faire des compromis, défendraient inadéquatement leurs membres et dépenseraient sans compter l'argent des membres sur des questions qui n'ont rien à voir avec leurs préoccupations. […] Et c'est là que des précédents comme la Loi sur la laïcité de l'État (Loi 21) sont particulièrement préoccupants.
Cela fait un peu plus de 70 ans que l'Union nationale de Maurice Duplessis a fait adopter le Bill 19 qui donnait à la Commission des relations ouvrières « le pouvoir de retirer l'accréditation syndicale à tout syndicat dont elle trouverait un membre coupable d'activités communistes ». Peut-on s'imaginer le Tribunal administratif du travail faire de même pour des syndicats considérés comme trop wokes ? […] Comme recommandé par la droite économique depuis des décennies, les nouvelles droites pourraient également être tentées d'interdire l'utilisation des cotisations syndicales à des fins politiques, ce qui viendrait fragiliser les grandes organisations syndicales. […] On viendrait également s'ingérer dans la démocratie syndicale puisque les membres ne pourraient plus prendre collectivement des décisions. […] Dans une perspective de guerre contre le wokisme et parce que les syndicats ne représenteraient pas adéquatement les intérêts de leurs membres, les nouvelles droites demandent dorénavant de limiter ce qui peut faire l'objet de négociation.
Un dégonflement estomaquant des centrales syndicales qui sabote l'attendue lutte anti-CAQ
Force est d'admettre que ce qui était anticipé est arrivé avec la loi 14, ex projet de loi 89, qui permet au gouvernement d'intervenir pour mettre fin à des conflits de travail affectant la population et qui élargit l'éventail des services qui doivent être maintenus lors d'une grève ou d'un lock-out, et la loi 3, adoptée au printemps, qui impose de nouvelles règles de transparence, de gouvernance et de vérification des états financiers aux associations syndicales et oblige également les syndicats à tenir des votes à scrutin secret lors de l'utilisation de fonds pour contester des lois spéciales ou des décrets. En colère, la FTQ avait promis une riposte musclée allant jusqu'à la « grève sociale ». La grande manifestation syndicale-populaire de novembre 2025 regroupant 50 000 personnes au lieu de rebondir le Premier mai s'est effondrée en-deçà de 10 000 personnes sans l'ombre d'une grève malgré la réussite quelque temps auparavant de la grève du communautaire. Se pourrait-il que la racine de cet échec soit révélée par ce passage du document de la FTQ sur les « nouvelles droites » ?
Parmi les nouvelles droites, plusieurs estiment que les syndicats sont trop proches des employeurs. Cela est particulièrement frappant dans les pays qui ont une forte tradition de dialogue social ou d'implication syndicale dans l'entreprise. […] Au Québec, il existe une forte tradition de dialogue social, en comparaison avec le reste de l'Amérique du Nord. Conséquemment, le mouvement syndical québécois pourrait être vulnérable à de telles critiques, notamment en raison de l'implication de certains syndicats dans des organismes comme la CNESST, le CCTM ou la CPMT.
À la veille du Premier mai, les quatre principales centrales syndicales ont rencontré la première ministre Christine Fréchette. À cette occasion,
[l]es quatre principales centrales syndicales sont sorties satisfaites, […] Elles ont même comparé Mme Fréchette à son prédécesseur, François Legault, en laissant entendre que les deux politiciens étaient le jour et la nuit. […] À leur sortie, les représentants syndicaux étaient souriants. Ils ont rapporté avoir « beaucoup parlé » durant la rencontre et salué la grande « écoute » de Christine Fréchette. « C'est un autre univers, a déclaré la présidente de la CSN, Caroline Senneville. Ce n'est pas le même ton. Beaucoup plus d'écoute. Ça a l'air banal, mais prendre le temps d'écouter l'autre, […] ce n'est pas rien. » « Jamais, dans la rencontre d'aujourd'hui, on a senti un esprit de confrontation », a-t-elle ajouté. […] Nous, on arrivait avec la main tendue, et puis on a eu une discussion, un dialogue. Maintenant, on attend les actions.
Les centrales attendent-elles de leur démission face à la grève sociale l'annulation des lois 14 et 3 et peut-être de la ribambelle de lois liberticides et même d'un recul vis-à-vis le projet de constitution, cette « dérive centralisatrice et autoritaire » dixit la Ligue des droits et libertés ? La CAQ va-t-elle réussir le tour du chapeau en enterrant les coups de Jarnac dignes des « nouvelles droites » de l'ex Premier ministre Legault puis en remontant la côte des sondages à l'encontre d'un PQ dont à cause de Trump le référendum fait peur, d'un PLQ incapable ni de réconcilier son arrogant nationalisme canadian avec celui identitaire québécois et ni de cacher son inhérent mépris des lois et règlements québécois, et d'un PCQ au-dessous duquel la CAQ tire le tapis ?
Un espace gauche mal comblé par les Solidaires mais un combat électoral à soutenir à tout prix
L'espace gauche de la scène politique est à être occupé par Québec solidaire bien que le PQ, malgré son net virage identitaire, prétende encore y faire des incursions. À son congrès plateforme, le parti a choisi non pas la tactique radicale Mamdani mais celle du plus petit dénominateur commun de centre gauche. Étant donné le tournant vers la droite dure de tout l'échiquier québécois, comme ailleurs dans le monde, c'est amplement suffisant pour se démarquer des autres partis de l'Assemblée nationale mais pas du tout pour mobiliser le peuple de gauche dans la rue et dans les urnes. Québec solidaire incarne certes l'indépendantisme inclusif, à condition d'oublier des tergiversations vis-à-vis les recommandations Bouchard-Taylor, l'achat de terres par « les Chinois », la neutralité au sujet du droit de chasse du peuple Anichinabé malgré la Déclaration des Nations Unies sur les droits des peuples autochtones et last but not least, le reniement d'un de ses députés dénonçant le relent raciste pénétrant l'Assemblée nationale. Et il incarne la justice sociale malgré sa tendance au bon-ententisme à la mode des directions syndicales jusqu'à voter avec les partis de droite pour dénoncer un geste malhabile condamnant les politiques réactionnaires de la CAQ. Il va falloir se contenter d'un tel Québec solidaire lors des prochaines élections soit la prochaine échéance du clash avec les « nouvelles droites ». À défaut de s'attendre à une percée à la Mamdani dont il ne faut pas désespérer, on doit viser au moins le maintien électoral du parti sinon une certaine avancée, au pire une meilleure performance que le PCQ au niveau du vote populaire.
Ne pas rater une occasion d'occuper la rue surtout contre guerres, génocides et discriminations
C'est là la première et urgente tâche de la gauche pour combattre la montée diffuse de l'extrême-droite du Québec. On ne peut pas bien sûr s'en contenter. Faut-il désespérer de la promise mobilisation dans la rue contre les lois de la CAQ durant la campagne électorale ? À voir.
En attendant, on remarque nombre de rassemblements dont l'ampleur serait en mesure d'affaiblir la nébuleuse néofascisante et surtout le courant de pensée qui le soutient, qu'il diffuse et qui pénètre tous les pores de la société québécoise. Par exemple, on pense cette fin de semaine-ci à Montréal à la manifestation devant le consulat israélien à l'occasion du 78ie anniversaire de la Nakba, à laquelle invitait le Conseil central de la CSN du Montréal métropolitain, et à celle, le lendemain, à l'occasion de la Journée internationale contre l'homophobie et la transphobie, de ce temps-ci en pointe des discours haineux de l'extrêmedroite, à laquelle conviait Québec solidaire. À la première nous étions quelques centaines scandant surtout en anglais contre quelques dizaines de sionistes et royalistes iraniens (mon album de photos). À la seconde se sont pointées de petites centaines de personnes (mon album de photos). Pour reprendre un slogan bien connu : Ce n'est qu'un début, continuons le combat. Demain ce sera la Journée des patriotes. Y reverrons-nous, comme l'année dernière, le rejet de la tentative d'infiltration par une groupe d'extrême-droite ?
L'indépendance mène-t-elle vers le néofascisme ou vers la société du soin et du lien ?
Stratégiquement parlant, combattre la néofascisation diffuse de la société québécoise m'apparaît lutter d'abord et avant tout, à l'encontre du nationalisme identitaire, pour un indépendantisme internationaliste c'est-à-dire pour un projet de société inclusif et antiimpérialiste. Faut-il encore convaincre que le défi de l'humanité du XXIie siècle est devenu d'empêcher à tout prix la dynamique de la terre-étuve qui nous pend au bout du nez. On en déduit qu'au contraire de s'entredéchirer sur la base de nos apparences pour les lambeaux de l'État providence ravagé par le capitalisme néolibéral et de s'entretuer entre nations sous la houlette des grandes puissances pour le contrôle des richesses naturelles à extraire en masse et des marchés à saturer par la consommation de masse, le temps est venu de s'unir pour une société du soin et du lien en décroissance matérielle. Cette vision du monde exige d'accorder la plus grande attention, au-dehors, aux mobilisations contre les génocides et les guerres, et audedans, aux mobilisations pour soutenir la dignité de celles et ceux qui sont différent-e-s par la couleur de leur peau, leur religion, par leur accent, par leur genre et sexe.
Mener cette lutte se concrétise de mille et une façons. En termes de lutte syndicale, il serait temps de revenir à la grande priorité d'avant l'ère des « trente glorieuses » (1945-1975) qui a piégé et noyé le peuple travailleur dans la recherche du factice bonheur clin-clan et individualiste de l'accumulation de biens matériels et des toxiques divertissements du sport professionnel et de la culture commerciale. L'importante croissance de la productivité du travail au Canada depuis la fin de la Deuxième guerre — plus de 300% — justifie une drastique baisse du temps de travail que ça soit en vacances, en congés, en baisse hebdomadaire, en retraite plus tôt. Pourquoi ne pas revendiquer la semaine de travail de 30 heures sans diminution de salaire, avec emploi compensatoire et sur la base d'un salaire minimum de 30$ l'heure indexé au coût de la vie ? Pourquoi ne pas se libérer de la contradiction entre fin du monde et fin du mois en éliminant les deux piliers de l'endettement des ménages prolétaires que sont la propriété privée de la maison campagnarde et de l'auto solo en réclamant la construction ou l'acquisition de
25 000 logements sociaux l'an, soit la moitié de la construction annuelle de nouveaux logements, et l'établissement d'un service de transport en commun fréquent et gratuit jusqu'au moindre village d'ici 2035 en réquisitionnant la moitié des corridors des routes et rues à quatre corridors et plus ? C'est par cette lutte sans fioriture technologique et à bon marché que le peuple travailleur trouvera le temps de la politique et de la liberté vis-à-vis le capital. Il faut une telle perspective radicale pour rendre impuissante la perverse idéologie suicidaire du néofascisme dans le contexte de la grande peur vis-à-vis le réchauffement de la terre et de l'effondrement de la biodiversité.
Marc Bonhomme, 17 mai 2026
ww.marcbonhomme.com ; bonmarc1@gmail.com
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La domination de classe s’organise et se reproduit à travers le racisme*
Au début de 2023, la classe politique québécoise s'est enflammée d'indignation face aux propos tenus par Amira Elghawaby, nouvellement nommée par Ottawa représentante spéciale chargée de la lutte contre l'islamophobie. Son offense était simple : elle avait suggéré que de nombreux Québécois semblaient troublement indifférents à la montée du sentiment anti-musulman dans la province. Ce qui s'ensuivit fut immédiat, furieux, et entièrement prévisible.
Tiré de Midnight Sun
https://www.midnightsunmag.ca/class-domination-is-organized-and-reproduced-through-racism/
Plutôt que de traiter ses remarques comme une invitation à réfléchir à la réalité sociale du racisme au Québec, l'establishment politique et médiatique les transforma en affront national. Les termes du débat furent rapidement réduits à un binaire absurde : soit on se rangeait du côté d'Elghawaby et, par extension, d'Ottawa, soit on se rangeait du côté du Québec. Dans ce cadre, il ne pouvait y avoir ni nuance, ni complexité, ni espace pour quiconque tentait de tenir ensemble deux vérités fondamentales à la fois : que le Québec est une nation dotée d'une existence collective légitime, et que le racisme, y compris l'islamophobie, y est une force réelle et mortelle.
C'est là l'une des opérations définitoires de la politique identitaire de droite contemporaine au Québec. Elle transforme toute critique du racisme en attaque contre la nation elle-même. Elle recadre l'antiracisme non pas comme une nécessité démocratique, mais comme une imposition étrangère. Elle laisse entendre que nommer le racisme revient à nier la dignité du Québec, plutôt qu'à exiger que toute société digne de ce nom soit capable d'affronter honnêtement ses propres injustices.
L'affaire Elghawaby n'a jamais porté seulement sur une personnalité publique ou un ensemble de propos. Elle a mis à nu le terrain idéologique plus large sur lequel se déroulent désormais les débats sur la race, la laïcité, l'identité et l'appartenance au Québec. Sur ce terrain, reconnaître l'islamophobie est traité comme plus scandaleux que l'islamophobie elle-même. Nommer le racisme est perçu comme diviseur, tandis que les structures et les discours qui produisent l'exclusion sont présentés comme des expressions d'affirmation collective.
La réaction atteignit son paroxysme lorsque tous les partis représentés à l'Assemblée nationale, y compris Québec solidaire, votèrent en faveur d'une motion condamnant les propos d'Elghawaby. À ce moment-là, l'ensemble du spectre parlementaire se serra effectivement les coudes autour d'un refus collectif d'affronter des conditions sociales et politiques qui avaient déjà produit des conséquences mortelles. Le Québec reste marqué par le massacre au Centre culturel islamique de Québec, où des fidèles musulmans furent assassinés pendant leur prière en 2017. Pourtant, même le souvenir de cette attaque n'a pas suffi à forcer une confrontation soutenue avec l'environnement de méfiance normalisée, de ressentiment et de bouc-émissarisme dans lequel la violence anti-musulmane devient plus probable.
La question n'est pas de savoir si le Québec est particulièrement raciste. En effet, le racisme est une réalité structurante à travers tout le Canada. La question n'est pas non plus de savoir si les Québécois ont un droit à l'autodétermination — ils l'ont —, même si ces aspirations nationales doivent être poursuivies d'une manière qui respecte le droit égal des nations autochtones à l'autodétermination, plutôt que de reposer sur leur dépossession ou leur marginalisation.
La question est de savoir si la gauche est prête à dire la vérité sur la société dans laquelle elle opère. Et plus encore : si elle est capable de comprendre que la lutte contre le racisme n'est pas secondaire par rapport à la politique de classe, pas une diversion, pas une préoccupation morale de niche pour les professionnels urbains, mais l'un des terrains centraux sur lesquels la domination de classe s'organise et se reproduit.
L'offensive de droite
L'offensive de droite au Québec, tout comme en France et à travers le monde, ne fonctionne pas principalement en défendant ouvertement le racisme en des termes biologiques grossiers. Elle procède plutôt par euphémisme, par déplacement, par un langage codé autour de l'« intégration », des « valeurs », de la « cohésion sociale », de la « culture commune » et de la « laïcité ». Elle nie l'existence ou la prévalence du racisme tout en produisant constamment des significations politiques racistes. Elle insiste sur le fait que le problème n'est pas les musulmans, les immigrants ou les communautés racialisées en tant que tels, mais leur prétendu échec à s'adapter, leur visibilité excessive, leur refus allégué de se conformer aux normes de la société d'accueil.
Cette distinction est politiquement utile précisément parce qu'elle permet à une politique réactionnaire de se présenter comme universelle, républicaine ou neutre. L'exclusion est recadrée en principe. La discrimination est présentée comme fermeté civique. Et ceux qui s'y opposent sont dépeints non pas comme des défenseurs de l'égalité, mais comme des acteurs sectaires tentant d'importer dans une société supposément aveugle aux couleurs de dangereuses obsessions « anglo-saxonnes » autour de la race.
Cette logique est devenue une caractéristique structurante du débat public au Québec. Des questions qui devraient être abordées en termes matériels et démocratiques sont recadrées comme des menaces existentielles à l'identité nationale. Le débat ne porte plus sur la discrimination à l'embauche, dans le logement, dans les services policiers ou dans l'accès aux institutions. Il devient une bataille pour savoir si « eux » partagent « nos » valeurs. Il ne s'agit plus de savoir si les femmes musulmanes peuvent accéder au travail, à l'éducation et à la participation civique sur un pied d'égalité. Il devient une discussion sur la compatibilité de la religiosité visible avec la modernité québécoise.
Le même mécanisme général est visible depuis longtemps en France. Le hijab, la nourriture halal, les mosquées, les associations religieuses, les écoles musulmanes, la prière publique, l'organisation contre la discrimination — en France, tout cela a été maintes fois transformé en symboles de crise nationale, par la droite et par de larges pans du courant politique dominant. Cette création constante d'un état de crise a peu à voir avec des menaces concrètes et tout à voir avec la gouvernance par la division.
Le but n'est pas simplement de stigmatiser les musulmans. Il s'agit de construire un bloc politique plus large organisé autour du ressentiment, de la peur et d'une conception réactionnaire de l'appartenance nationale. Une crise sociale produite par la restructuration néolibérale, l'austérité et l'épuisement démocratique est narrativisée comme une crise culturelle causée par les migrants, les minorités racialisées et l'effondrement allégué de l'autorité. Au lieu que la colère soit dirigée vers le haut — vers les propriétaires, les patrons, les privatiseurs, les élites politiques — elle est redirigée vers le bas, vers ceux qui ont encore moins de pouvoir.
C'est pourquoi la guerre culturelle de la droite n'est jamais seulement culturelle. Elle a une fonction sociale claire. Elle désorganise la solidarité. Elle affaiblit les réflexes syndicaux. Elle fragmente les griefs communs en identités concurrentes. Elle dresse les travailleurs les uns contre les autres en suggérant que certains sont des membres plus légitimes du collectif que d'autres. Elle invite les travailleurs blancs ou majoritaires à se voir non pas comme des sujets exploités ayant des intérêts communs avec les travailleurs racialisés, mais comme membres d'un noyau national menacé, assiégé par des étrangers.
Dans ce cadre, l'antiracisme devient particulièrement dangereux pour la droite parce qu'il perturbe le récit. Il affirme que le problème n'est pas l'excès de diversité, mais l'inégalité organisée et l'oppression. Il révèle que ce qui est présenté comme une incompatibilité culturelle est souvent simplement la gestion politique du travail, du statut et de l'appartenance. Il souligne que ceux qui sont présentés comme des problèmes sont souvent précisément les personnes qui nettoient les hôpitaux, livrent la nourriture, assurent le personnel des maisons de soins de longue durée, conduisent les autobus, remplissent les entrepôts et maintiennent en place les parties les plus fragiles de l'ordre social.
La droite exige donc que l'antiracisme apparaisse étranger, élitiste et déconnecté de la vie ordinaire. Il doit être présenté comme un discours importé des universités, des ONG ou d'Ottawa — jamais comme quelque chose émergeant de l'expérience vécue des travailleurs soumis à la discrimination et à l'exploitation. C'est l'une de ses manœuvres idéologiques les plus efficaces : traiter l'antiracisme comme étranger à la classe ouvrière tout en définissant simultanément la classe ouvrière de manière à exclure ceux qui sont le plus touchés par le racisme.
Ce n'est pas une distorsion secondaire. C'est le cœur de la stratégie.
Des propositions de gauche qui ne sont pas à la hauteur d'une véritable politique de gauche
Face à cette offensive soutenue, une grande partie de la gauche n'a pas réussi à répondre avec clarté. Certains ont choisi l'esquive. D'autres se sont réfugiés dans la dénonciation morale sans stratégie. D'autres encore ont accepté le cadrage de base de la droite et ont conclu que l'antiracisme, si bien intentionné soit-il, était devenu un passif politique qu'il valait mieux atténuer, reporter ou subordonner.
Au Québec, ce problème est amplifié par l'histoire. Une grande partie de la gauche institutionnelle dans la province est née d'une culture politique façonnée par la libération nationale, la souveraineté et la défense de l'autonomie du Québec contre l'État fédéral canadien. Cette histoire compte. Elle contient de véritables éléments émancipateurs. Mais elle crée aussi une vulnérabilité récurrente : l'accusation de prendre parti pour Ottawa peut encore fonctionner comme un veto politique. Une fois que l'antiracisme est codé comme fédéraliste, moralisateur ou étranger à l'expérience collective québécoise, beaucoup à gauche deviennent prudents, défensifs et désorientés.
Cela explique en partie la tentation récurrente de revenir à ce qu'on appelle souvent les enjeux « du quotidien ». L'argument se présente généralement ainsi : la gauche s'est trop préoccupée d'identité, de culture et de luttes symboliques ; elle a perdu le contact avec les gens ordinaires ; elle doit revenir aux salaires, à l'inflation, au logement et aux soins de santé ; l'antiracisme et les luttes similaires sont soit des distractions, soit à tout le moins à déprioritiser au profit d'appels économiques plus universels.
Ce diagnostic est superficiellement attrayant parce qu'il nomme quelque chose de réel : beaucoup de gens souffrent matériellement, et la gauche doit effectivement parler concrètement d'exploitation, d'austérité et de redistribution. Mais le remède proposé est profondément défaillant. Il suppose que la classe peut être articulée politiquement d'une manière qui contourne la race, la religion et le statut migratoire. Il imagine qu'il existe une question sociale pure, non touchée par les hiérarchies qui façonnent réellement les marchés du travail et la vie quotidienne.
Lorsque la gauche oppose l'antiracisme à la politique de classe « réelle », elle concède la prémisse centrale de la droite : que les questions de race sont de niche, divisives ou extérieures à la vie matérielle commune. Elle finit par reproduire la fiction d'un travailleur moyen culturellement majoritaire, implicitement blanc, et non affecté par les formes d'exclusion dirigées contre les migrants, les musulmans, les Noirs et les autres groupes racialisés. Autrement dit, elle parle d'universalité tout en rétrécissant silencieusement l'univers de ceux qu'elle imagine.
Ce n'est pas seulement un échec moral. C'est un désastre stratégique. Une gauche qui refuse de voir comment le racisme structure les rapports de classe ne peut pas construire de majorités durables. Elle ne peut pas organiser les secteurs de la classe ouvrière les plus exposés à la précarité. Elle ne peut pas expliquer pourquoi certains travailleurs sont plus vulnérables au vol de salaire, à la déportabilité, à l'informalisation ou à l'exclusion publique que d'autres. Elle ne peut pas rendre compte des raisons pour lesquelles les récits réactionnaires résonnent là où les infrastructures collectives se sont affaiblies. Et elle ne peut pas construire la solidarité si elle refuse d'aborder les fractures à travers lesquelles les classes dirigeantes gouvernent.
Les difficultés de Québec solidaire ont souvent été interprétées à travers ce prisme. Chaque fois que le parti est attaqué pour avoir supposément trop mis l'accent sur l'antiracisme, ses représentants semblent ressentir une pression à rassurer, rééquilibrer, dépolitiser. Mais cette posture défensive ne fait qu'aggraver le problème. Elle laisse la droite maîtresse des termes du débat. Elle permet à l'écosystème médiatique de définir l'antiracisme comme un excès, et une focalisation sur la politique de classe se transforme en silence sur le racisme. Et elle démoralise les militants et les communautés qui comprennent, par expérience directe, que ces questions ne peuvent pas être dissociées.
La même dynamique existe dans de nombreux endroits hors du Québec. La France en est un exemple notable. Des pans de la gauche française ont longtemps hésité à s'engager directement contre le racisme anti-musulman par crainte d'apparaître communautariste — c'est-à-dire trop fixé sur une communauté particulière plutôt que sur l'ensemble social — ou anti-républicain, ou laxiste dans l'application de la laïcité. Le résultat a souvent été la paralysie : une gauche incapable de répondre adéquatement ni à l'offensive de l'extrême droite ni aux réalités de l'exclusion postcoloniale dans les banlieues défavorisées, les écoles, le marché du travail et le système de justice pénale.
En France comme au Québec, la gauche échoue trop souvent à développer une politique matérialiste de la race. Elle traite soit l'antiracisme comme un supplément moral détaché de la lutte économique, soit elle l'abandonne complètement au nom de l'universalité économique. Les deux voies sont des impasses. Ce qu'il faut à la place, c'est une politique qui comprend comment le racisme est tissé dans la production, la gestion et la fragmentation de la classe ouvrière elle-même.
La politique de classe est une politique antiraciste
Le capitalisme n'a jamais exploité une force de travail générique dans l'abstrait. Il a toujours organisé le travail à travers la différence. Le colonialisme, l'esclavage, les régimes migratoires, la stratification juridique, les hiérarchies de citoyenneté et la segmentation raciale ne sont pas des histoires annexes au développement du capitalisme ; ils en sont parmi les principaux mécanismes. La constitution des marchés du travail a toujours impliqué de décider de qui le travail est dévalué, à qui la mobilité est restreinte, à qui l'humanité est diminuée, et à qui la jetabilité peut être normalisée.
Le racisme n'est donc pas simplement un préjugé. C'est un mode d'organisation sociale. Il trie les populations, alloue la vulnérabilité et justifie les traitements inégaux. Il nous dit qui est censé absorber le risque, qui se voit refuser la reconnaissance, qui peut être exclu des protections, et qui peut être blâmé lorsque les systèmes sociaux échouent.
Cela est visible partout. Au Québec, les travailleurs racialisés et immigrants sont fortement concentrés dans des secteurs marqués par des salaires bas, des conditions difficiles et des protections faibles : transformation alimentaire, entreposage, travail domestique, nettoyage, soins, livraison par plateforme, agriculture, sécurité privée, et bien d'autres. Pendant la période d'urgence de la pandémie, nombre des travailleurs qualifiés d'« essentiels » étaient précisément ceux traités comme jetables en temps ordinaire. Ils ont été encensés symboliquement tout en étant exposés matériellement.
On ne peut pas comprendre cela avec une politique de classe aveugle à la race. Pourquoi certains travailleurs sont-ils surreprésentés dans les emplois les plus difficiles ? Pourquoi les migrants temporaires sont-ils souvent plus vulnérables aux abus ? Pourquoi certains travailleurs sont-ils moins susceptibles de se plaindre de conditions dangereuses ? Pourquoi certains font-ils face à des obstacles supplémentaires pour accéder à un emploi public stable ? Pourquoi la reconnaissance des diplômes, la politique linguistique, les services policiers et le statut migratoire façonnent-ils le rapport de force ? Ces questions ne sont pas marginales. Ce sont des questions centrales de composition de classe.
Même les débats qui semblent symboliques ou culturels ont souvent un contenu matériel important. Prenons l'exclusion des femmes musulmanes portant des symboles religieux de certaines formes d'emploi public. Cela est souvent défendu comme une expression neutre de la laïcité. Mais en pratique, cela signifie des obstacles à des emplois stables, des retraites, une progression de carrière et des milieux de travail syndiqués. Cela signifie contraindre l'horizon économique d'une section de la classe ouvrière sur des bases explicitement idéologiques. Cela signifie dire à certaines femmes que leur participation à la vie publique est conditionnelle à leur effacement dans des manières que la majorité n'a jamais à envisager. C'est de la politique de classe. Ou plutôt, c'est la domination de classe articulée à travers le racisme et le genre.
Il en va de même en France, où le discours anti-musulman a été utilisé à maintes reprises pour légitimer des formes d'exclusion publique ayant des effets matériels directs. Parler du harcèlement policier, de la discrimination à l'embauche, de l'exclusion scolaire, de la fragmentation urbaine et de la stigmatisation des banlieues, ce n'est pas abandonner la classe. C'est décrire comment la classe est vécue dans des conditions racialisées dans le capitalisme contemporain.
Une gauche sérieuse doit donc rejeter simultanément deux illusions. La première est l'illusion libérale selon laquelle l'antiracisme peut se réduire à la diversité représentationnelle, à la reconnaissance symbolique ou à la sensibilité éthique, tout en laissant les structures intactes. La seconde est l'illusion économiste selon laquelle la redistribution seule peut résoudre le racisme sans confronter directement la machinerie politique et idéologique qui produit la hiérarchie raciale. Les deux sont insuffisantes parce que toutes deux séparent ce qui dans la réalité est joint.
La politique de classe antiraciste signifie reconnaître que la solidarité ne peut pas être proclamée en existant alors que des pans majeurs de la classe ouvrière sont routinièrement stigmatisés, surveillés et exclus. Elle signifie comprendre que l'unité de classe n'est pas un point de départ mais un projet — un projet qui exige une lutte active contre les divisions à travers lesquelles le capital et l'État gouvernent. Elle signifie refuser le fantasme selon lequel on peut organiser efficacement les travailleurs tout en traitant l'oppression de certains travailleurs comme secondaire, exagérée ou politiquement incommode.
Il y a aussi une vérité plus difficile. Lorsque la gauche refuse l'antiracisme, elle ne produit pas une politique de classe plus cohérente. Elle en produit une plus exclusive. Elle permet à la rhétorique du peuple, de la nation ou du bien commun d'être captée par ceux qui réserveraient ces catégories à certains et pas à d'autres. C'est pourquoi l'antiracisme n'est pas seulement défensif. Il est générateur. Il élargit l'horizon de qui compte dans le collectif. Il clarifie qui est l'adversaire. Il redirige la colère des boucs émissaires vers les structures. Il crée la base sur laquelle des travailleurs aux histoires et aux positions différentes peuvent se reconnaître dans une lutte commune sans prétendre qu'ils sont identiques. Une gauche digne de ce nom n'aplanit pas ces différences. Elle s'organise à travers elles.
La France Insoumise et une voie à suivre
Si le Québec illustre l'impasse, le parti français La France Insoumise (LFI) offre au moins un exemple partiel de la façon dont la gauche peut commencer à agir différemment. Pas parfaitement, pas sans contradiction, mais d'une manière qui est stratégiquement saine.
Ce qui a distingué LFI, dans ses meilleurs moments, c'est son refus de la fausse opposition entre l'antiracisme et la lutte sociale. Dans un paysage politique où une grande partie du courant dominant traite la politique antiraciste comme suspecte ou divisive, LFI a insisté — inégalement mais sans équivoque — que « le peuple » doit inclure les minorités racialisées, que la question sociale ne peut pas être détachée de la question postcoloniale, et qu'un bloc démocratique ne peut pas être construit en excluant les musulmans.
Cela compte énormément dans le contexte français. La France a passé des décennies à produire une version spécifiquement républicaine de la politique raciale, dans laquelle l'État prétend à la cécité sur la race tout en gérant des inégalités profondément racialisées dans les services policiers, l'éducation, le logement, le travail et le discours médiatique. Dans ces conditions, pour un parti de gauche, nommer l'islamophobie, parler aux banlieues, s'opposer à la violence policière et relier ces luttes à l'austérité et au néolibéralisme n'est pas un choix rhétorique mineur. C'est une réorientation stratégique.
LFI a compris quelque chose que beaucoup de la gauche traditionnelle en France n'arrive pas à saisir : que les classes ouvrières contemporaines françaises ne sont pas les travailleurs d'un passé industriel nostalgique. Elles sont multiethniques, urbaines et périurbaines, précaires, féminisées dans de nombreux secteurs, façonnées par des histoires migratoires et coloniales, et souvent aliénées non seulement du marché mais des institutions qui les traitent avec une méfiance ouverte. Une gauche qui ne parle pas à ces publics ne parle pas à la classe ouvrière telle qu'elle existe réellement.
Ce que LFI a tenté de faire, dans ses moments les plus forts, c'est de construire un bloc populaire assez large pour inclure à la fois des revendications redistributives classiques et une confrontation explicite avec le racisme. Se laissant influencer par les mouvements sociaux progressistes, elle a lié la réforme des retraites, les luttes salariales et les services publics à la répression policière, à la stigmatisation anti-musulmane et à l'abandon territorial. Elle a refusé de traiter ces questions comme des audiences séparées ou des agendas déconnectés.
L'importance de cette approche n'est pas qu'elle résout toutes les tensions. LFI a fait face à des critiques, des retours de bâton, des caricatures et des contradictions internes, mais elle a au moins montré qu'il existe une vie politique au-delà du choix stérile entre l'antiracisme libéral moralisé et l'économisme réducteur. Elle a démontré qu'on peut parler de classe sans effacer la race, et parler de racisme sans abandonner les projets de transformation économique.
C'est particulièrement important pour le Québec. La leçon n'est pas qu'on peut importer mécaniquement le cas français, ni que ces dynamiques sont disproportionnellement présentes dans le monde francophone. Néanmoins, même si le Québec a sa propre histoire, sa propre question nationale et ses propres formes institutionnelles, la leçon stratégique de La France Insoumise est transférable : une gauche se renforce, et ne s'affaiblit pas, lorsqu'elle confronte le racisme comme partie de la lutte générale contre la domination. Elle s'enracine davantage dans une base populaire, et non moins, lorsqu'elle s'organise parmi ceux qui sont le plus exposés à la fois à l'exploitation et à l'exclusion. Elle gagne en cohérence lorsqu'elle cesse de traiter l'antiracisme comme un embarras à gérer et commence à le traiter comme l'un des langages à travers lesquels l'émancipation collective doit désormais s'articuler.
Ce vers quoi LFI pointe, c'est un universalisme renouvelé : non pas le faux universalisme qui demande aux marginalisés de disparaître dans un citoyen abstrait blanc, cisgenre, en situation régulière, mais un universalisme concret construit par le bas, à partir de la pluralité réelle du peuple. Un universalisme qui ne nie pas le conflit, l'histoire ou la hiérarchie, mais cherche à les surmonter politiquement. C'est la voie à suivre. Non pas une gauche qui choisit entre politique de classe et antiracisme, mais une gauche qui comprend que la première est inséparable du second. Non pas une gauche qui s'accroche à un sujet social imaginé dépouillé de race, de migration, de religion, de genre et d'histoire, mais une gauche qui veut reconstruire la solidarité sur la base de la classe ouvrière telle qu'elle existe réellement. Non pas une gauche qui s'adapte aux termes du nationalisme réactionnaire, mais une qui l'affronte de front, comprenant comment le capitalisme gouverne par la fragmentation.
La tâche, alors, est de réunifier l'antiracisme et la lutte des classes intellectuellement, stratégiquement et organisationnellement. De montrer, concrètement, comment les marchés du travail sont racialisés, comment l'exclusion affaiblit le pouvoir collectif, comment le bouc-émissarisme protège les élites, comment la laïcité peut devenir un outil de discipline de classe, comment le statut migratoire façonne l'exploitation, et comment le racisme aide à gouverner les vies des travailleurs précaires. En d'autres termes : dire la vérité sur la société dans laquelle nous vivons. Ce n'est que sur cette base qu'une gauche digne du moment peut être reconstruite.
Richard Roys est un militant et organisateur syndical de base originaire de Tiohtià:ke/Mooniyang, terres non cédées de la nation Haudenosaunee, aussi connues sous le nom de Montréal. Il est actif dans la lutte contre le racisme et l'islamophobie au Québec.
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École à trois vitesses : les garçons issus de milieux défavorisés en paient le prix fort
Le système scolaire québécois nourrit les inégalités. Avec ses trois filières distinctes, il répartit les élèves, notamment en fonction de leur réalité socioéconomique. Ce sont les garçons des milieux défavorisés qui en paient le prix le plus fort.
12 mai 2026 | tiré de la Conversation
https://theconversation.com/ecole-a-trois-vitesses-les-garcons-issus-de-milieux-defavorises-en-paient-le-prix-fort-281693
Dans son récent livre blanc « Ceux qu'on échappe », Gabriel Nadeau-Dubois détaille les effets de ce système selon plusieurs angles, soit le retard scolaire, le décrochage, la maîtrise du français et l'accès aux études supérieures.
Pour pallier ces problèmes, le député met de l'avant une réforme ambitieuse, visant à rassembler toutes les filières de l'école. Est-ce que cette réforme peut réellement réduire à la fois les inégalités scolaires et atténuer les tensions sociales émergentes ?
Je suis doctorant en sociologie de l'éducation, spécialisé dans l'étude des parcours scolaires et des inégalités qui les traversent. À ce titre, les débats entourant la ségrégation scolaire au Québec et les solutions proposées pour y remédier s'inscrivent directement dans mon champ d'expertise.
La ségrégation scolaire au Québec
Les écoles secondaires québécoises sont divisées en différentes filières. On les rassemble souvent en trois catégories, qui sont parfois appelées les « trois vitesses » du système : 1) les programmes « réguliers » des écoles publiques, 2) les programmes pédagogiques particuliers des écoles publiques (ex. sports-études) et 3) tous les programmes dispensés dans les écoles privées.
Seule la première catégorie accueille tous les types d'élèves, alors que les deux autres mobilisent des processus de sélection. En outre, plusieurs programmes particuliers et l'ensemble des écoles privées exigent que les parents paient certains frais pour que leurs enfants puissent s'inscrire. C'est ce qu'on appelle un quasi-marché scolaire.
En théorie, tous les élèves peuvent s'inscrire dans toutes les filières, alors qu'en pratique, les opportunités réelles varient fortement. Par exemple, les critères de sélection comme les résultats scolaires et les examens d'entrée excluent un bon nombre d'élèves, y compris plusieurs vivant des situations de handicap. D'autre part, certains programmes de sports-études demandent aux parents de payer du matériel supplémentaire, ce qui exclut d'emblée plusieurs élèves provenant de familles moins bien nanties.
Ainsi, les diverses filières d'enseignement sélectives sont souvent inaccessibles pour les élèves provenant de milieux socioéconomiques défavorisés. Il s'agit donc d'un système inéquitable et ségrégatif, notamment sur le plan socioéconomique.
En outre, bien que la reproduction des inégalités sociales dépende également de facteurs externes au système scolaire, comme le quartier ou le niveau d'éducation des parents, ce système contribue à les prolonger à long terme, dans la mesure où les élèves issus des programmes réguliers du secondaire s'inscrivent moins souvent au cégep et à l'université que les autres.
Le livre blanc
L'ouvrage de Nadeau-Dubois explore l'effet de l'exclusion des filières sélectives sur les garçons provenant de milieux socioéconomiques défavorisés. L'auteur explique s'y intéresser afin d'éviter que ces frustrations n'alimentent la polarisation, la haine et l'exclusion envers les femmes.
En s'appuyant sur de nombreuses recherches et statistiques, le député solidaire met en lumière les inégalités vécues par les garçons de milieux plus modestes dans le programme « général » du système public. En moyenne, selon les données consultées, les garçons sont moins performants à l'école que les filles.
Toutefois, les écarts observés entre les genres, par exemple dans les résultats scolaires ou par rapport à la littératie, sont systématiquement plus grands dans les milieux moins sélectifs. La conclusion est donc que la ségrégation scolaire est particulièrement nocive pour la réussite scolaire des garçons.
Devant ce constat, l'auteur met de l'avant la solution du mouvement citoyen École ensemble, voulant que le système scolaire soit unifié en une seule voie. L'idée est d'offrir à l'ensemble des élèves des programmes particuliers en lien avec leurs intérêts, sans frais et sans sélection. On abolirait ainsi le cheminement « régulier » et les écoles privées subventionnées telles qu'elles existent aujourd'hui. L'initiative prévoit que les établissements privés qui souhaiteraient maintenir leur financement gouvernemental devraient se joindre au réseau commun et donc cesser de faire de la sélection d'élèves.
Pour la suite de cet article, j'explorerai la portée de la solution proposée sous deux angles. Je détaillerai d'abord son effet sur les inégalités dans les parcours scolaires et ensuite sur les préjugés et la polarisation entre les genres.
Une solution aux opportunités d'études inégalitaires
Le chercheur en administration publique Étienne-Alexandre Beauregard critique l'approche proposée par Nadeau-Dubois. Selon lui, retirer le financement aux écoles privées refusant de se joindre au réseau réduirait la liberté de choix des élèves, tant en ce qui concerne les programmes que les établissements.
À l'opposé, certains soutiennent que la perte d'accessibilité dans quelques écoles privées serait largement compensée par un accès accru pour la majorité des élèves québécois, grâce à un réseau scolaire plus équitable.
Au-delà de ce débat de fond, comme le décrit la chercheuse en sociologie de l'éducation Véronique Grenier, la réforme proposée pourrait être contournée. Par exemple, si une école privée intègre le réseau public tout en conservant des infrastructures et des équipements supérieurs, des parents mieux nantis pourraient choisir de déménager à proximité afin d'y inscrire leurs enfants.
Ainsi, la suppression des mécanismes officiels de sélection ne constitue pas une solution complète. Des mécanismes informels risquent d'émerger et de produire des effets similaires.
Favoriser la mixité socioéconomique des élèves
Pour éviter que la réforme ne soit contournée, elle devrait s'accompagner d'investissements importants dans les infrastructures publiques afin de les rendre aussi attrayantes que celles du secteur privé.
Cette limite renvoie plus largement au caractère structurel des inégalités scolaires. Comme le montrent plusieurs travaux en sociologie de l'éducation, celles-ci ne découlent pas uniquement des ressources matérielles des établissements, mais aussi des politiques publiques encadrant les parcours scolaires.
Concrètement, lorsque certains établissements et programmes regroupent majoritairement des élèves de milieux favorisés tandis que d'autres accueillent majoritairement des élèves de milieux défavorisés, les écarts de réussite ont tendance à se creuser. À l'inverse, des structures plus intégrées, où des élèves de différents milieux sociaux fréquentent les mêmes écoles et les mêmes classes, favorisent davantage la mixité et contribuent à atténuer ces disparités.
Dans cette perspective, investir dans les infrastructures publiques demeure nécessaire, mais insuffisant. Sans transformation des mécanismes de répartition des élèves, les dynamiques de ségrégation risquent de se maintenir.
Une solution pour éviter la polarisation
Comme le souligne la professeure de sociologie Maryse Potvin, le fonctionnement même des systèmes scolaires et des écoles peut avoir des impacts sur la polarisation, l'exclusion et même parfois la radicalisation.
Les marchés scolaires, incluant les quasi-marchés scolaires comme le système québécois, sont notamment identifiés comme des vecteurs d'inégalité et de discrimination. Dans cette perspective, la solution proposée par Nadeau-Dubois paraît pertinente pour réduire la polarisation, mais il est possible d'aller plus loin.
En effet, d'autres pratiques scolaires peuvent également favoriser l'exclusion. Par exemple, certaines normes implicites, comme les façons de s'exprimer ou de participer en classe, avantagent les élèves pour qui les habitudes correspondent aux attentes de l'école. Tel que cela est présenté dans le livre blanc de Nadeau-Dubois, la socialisation des filles est souvent plus en phase avec le monde scolaire que celle des garçons. À l'inverse, les garçons peuvent être perçus comme moins engagés, ce qui peut alimenter des incompréhensions et des sentiments d'injustice. Ces attentes implicites participent donc à l'exclusion et aux problèmes scolaires des garçons.
Dans cette optique, la mise en place de l'enseignement inclusif constitue une autre piste pertinente. En valorisant la diversité des expériences, en reconnaissant différentes formes de réussites et en adaptant les pratiques pédagogiques aux besoins de l'ensemble des élèves, cet enseignement vise à réduire ces décalages et à favoriser des interactions plus équitables, contribuant à limiter les dynamiques d'exclusion.
Un bon point de départ
En somme, le livre blanc de Nadeau-Dubois produit un discours pertinent par rapport aux enjeux liés à la ségrégation scolaire dans le système québécois, particulièrement par rapport aux garçons issus de milieux défavorisés. La proposition d'un réseau unifié apparaît comme une piste prometteuse pour réduire ces écarts et limiter la ségrégation scolaire.
Toutefois, ses effets dépendront fortement des moyens qui l'accompagnent et des pratiques pédagogiques mises en place. Sans investissements et sans transformation plus large du système, les inégalités risquent simplement de se déplacer plutôt que de disparaître.
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Études des crédits budgétaires : calcul à la baisse de l’indexation des OCASSS et entraves à leurs droits
Montréal, le 15 mai 2026 – Fidèle à ses habitudes, la Table des regroupements provinciaux d'organismes communautaires et bénévoles suit de près l'étude des crédits budgétaires. Elle vise à y obtenir des informations sur le financement du Programme de soutien aux organismes communautaires (PSOC), mais elle s'intéresse aussi à toutes les séances abordant des sujets liés à l'exercice du droit d'association des organismes communautaires autonomes du domaine de la santé et des services sociaux (OCASSS), notamment par le respect de leur autonomie et de leurs pratiques. À la fin de la première semaine de séances, la Table est sous le choc face aux reculs et aux entraves aux droits des OCASSS.
Un recul historique pour l'indexation
La Table a découvert, dans les cahiers déposés par le ministère des Finances lors de l'étude des crédits budgétaires, que l'indexation des subventions pour la mission globale duPSOC est de nouveau calculée de manière discrétionnaire. Il y est mentionné qu'il a établi à 1,8%le taux d'indexation des subventions pour 2026-2027 en utilisant les statistiques et prévisions économiques du printemps 2026, plutôt que celles de la mise à jour économique de l'automne, alors que c'était la norme des dernières années.
« Si cette règle avait été respectée, l'indexation des subventions aurait été de 2.1%. L'État a donc changé la date du calcul pour économiser 2,8M$ sur le dos d'organismes qui en arrachent déjà et sur celui des 2,5 M de personnes qui les fréquentent. C'est d'autant plus insultant que ce choix éloigne les OCASSS du taux de4% qui serait nécessaire au maintien de la valeur de leurs subventions, comme la Table le calcule avec l'Indice des coûts de fonctionnement du communautaire (ICFC). L'accueil réservé à l'ICFC semblait pourtant prometteur. Le retour à un calcul discrétionnaire, qui plus est imprévisible, est une catastrophe pour les OCASSS », s'insurge Stéphanie Vallée, présidente de la Table.
Rappelons que c'est grâce aux interventions de la Table que le ministère des Finances fournit, depuis 2021, l'information sur la méthode et le taux d'indexation que le MSSS applique ensuite aux subventions du PSOC, permettant ainsi aux OCASSS de prévoir l'indexation dans leurs budgets respectifs.
La Table est intervenue à plusieurs reprisesauprès des ministres Girard, Duranceau et Rouleau afin que l'ICFC soit adopté pour le PSOC et tous les programmes de subventions à la mission globale. Durant l'étude des crédits, la Table aurait aimé les entendre s'engager envers l'adoption de l'ICFC et espère toujours que la ministre de la Santé Sonia Bélanger assume du leadership à cet égard, le financement du PSOC étant ultimement sous sa responsabilité.
Dans le contexte où le dernier budget n'a rehaussé l'enveloppe des 3000 OCASSS que de 20M$, alors qu'ils en réclament 1.7G$, de nombreux groupes ne recevront que l'indexation. « Indexer les subventions de seulement 1.8% n'équivaudra en moyenne qu'à un montant de 3738$[1]. Concrètement cela signifie un appauvrissement de 4 000$, puisque les charges à assumer sont plus élevées que l'indexation reçue », illustre Karine Robinette, membre du comité de coordination de la campagne CA$$$H(Communautaire autonome en santé et services sociaux – Haussez le financement).
Déresponsabilisation du MSSS
Pour la première fois depuis sa création, le MSSS a transféré des questions des oppositions à Santé Québec durant l'étude des crédits, donnant lieu à des cahiers déposés par cette dernière. Or, celle-ci n'a pas fourni toutes les informations en sa possession, notamment sur financement accordé aux OCASSS en fonction de leurs typologies. Cette information est pourtant détenue par Santé Québec, puisquela Table a obtenu ce portait pour l'année précédente par des demandes d'accès à l'information. « Devoir procéder par demandes d'accès à l'information pour obtenir des informations publiques, au cœur de l'administration du PSOC, est complètement absurde. L'étude des crédits est LE mécanisme devant servir à informer les parlementaires et la population. Pourquoi Santé Québec et le MSSS refusent de les donner ? » questionne Stéphanie Vallée.
Le 12 mai, durant la séance de questions adressées au ministre Lionel Carmant la Table a constaté que le ministère se déresponsabilise de manière variable selon les dossiers. Alors qu'il assume, à raison, sa responsabilité en matière de protection de la jeunesse en fixant les orientations que doit suivre Santé Québec dans ses opérations, il en va tout autrement dans le cas des OCASSS. En effet, les échanges entre la Table et les responsables du PSOC font voir que les orientations relèvent de plus en plus de Santé Québec uniquement, contrevenant à la logique annoncée depuis sa création.
Et la démocratie là-dedans ?
L'étude des crédits est également l'occasion d'en savoir plus sur certaines décisions gouvernementales. Par exemple, durant la séance du 14 mai, le ministre Roberge a annoncé qu'il travaillait à un projet de loi pour modifier la Loi sur la transparence et l'éthique en matière de lobbyisme, en précisant qu'il cherchait à assujettir les organisations sans but lucratif (OSBL). Il n'a cependant pas confirmé qu'il le ferait d'ici juin. « Attaquer le droit d'association alors qu'il ne reste que 15 jours à la session, surtout dans le contexte où l'opposition des principales intéressées fut vivement exprimée à chaque reprise, est inadmissible. Si le ministre poursuit dans cette voie, il doit d'urgence entendre les29 propositionslégislatives Lobby : Halte aux dérapages, lesquelles sont endossées par plus de 115 organisations à ce jour », insiste Mercédez Roberge, coordonnatrice de la Table.
La Table analysera également les résultats de la deuxième semaine de l'étude des crédits, notamment à l'égard des séances de questions adressées à la ministre Sonia Bélanger.
SOURCE Table des regroupements provinciaux d'organismes communautaires et bénévoles (TRPOCB)
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Logement et animaux : une demande d’appel au TAL
La récente décision du TAL fera l'objet d'une demande d'appel
L'annonce survient alors qu'une nouvelle étude révèle que 83 % des propriétaires interdisent les animaux
Montréal, le 12 mai 2026 – Alors qu'une demande de permission d'appeler sera entendue prochainement dans l'affaire Desjardins c. Amilis inc., qui a mené à l'annulation d'une clause de bail interdisant les animaux, la SPCA de Montréal presse le gouvernement d'intervenir une fois pour toutes pour abolir ce type de clause au Québec. Cette demande urgente de la SPCA s'appuie sur de nouvelles données qui confirment l'ampleur et le caractère systémique du problème à travers la province.
Les données préliminaires d'une étude de terrain actuellement menée par Léger, pour le compte de la SPCA de Montréal, révèlent que l'accès au logement avec un animal de compagnie demeure extrêmement limité. À l'échelle du Québec, 83 % des propriétaires refusent les animaux ou imposent des conditions restrictives, une proportion qui atteint 88 % dans la grande région de Montréal.
« Ces chiffres confirment ce que nous observons sur le terrain depuis des années : se loger avec un animal est extrêmement difficile. Alors que seulement 1,13 % des plus de 200 000 dossiers traités par le Tribunal administratif du logement (TAL) depuis 2021 impliquent la présence d'un animal*, il devient hasardeux de justifier l'existence de clauses de baux ayant des impacts si dévastateurs sur la population en vue de prévenir la matérialisation d'un risque si marginal », souligne Me Sophie Gaillard, directrice de la défense des animaux et des affaires juridiques et gouvernementales à la SPCA de Montréal.
*Selon une analyse des décisions publiées sur le site de la Société québécoise d'information juridique (SOQUIJ) du 1er janvier 2021 au 1er avril 2026.
Développements dans le dossier Desjardins c. Amilis inc.
Dans une récente décision, le TAL avait annulé une clause de bail interdisant la possession d'animaux, la qualifiant d'abusive et contraire à la Charte des droits et libertés de la personne du Québec.
Une demande de permission d'appeler dans ce dossier sera entendue par la Cour du Québec le 27 mai prochain. Si la permission est accordée, la SPCA de Montréal aura donc l'occasion de plaider pour que la Cour confirme la décision de première instance, ce qui aurait pour effet ultime de contraindre les juges du TAL à considérer les clauses interdisant les animaux dans les logements comme étant contraires à la loi.
Impacts dévastateurs des clauses anti-animaux
Au Québec, 52 % des ménages ont un chien ou un chat et, en 2025, près de deux animaux par jour ont été abandonnés à la SPCA de Montréal en raison de la difficulté d'accéder à un logement avec un animal de compagnie. Les impacts de cette situation se font sentir sur les personnes les plus vulnérables, notamment les personnes âgées, les personnes vivant seules, les enfants et les femmes en situation de violence conjugale, qui se voient forcées d'abandonner leur animal, lequel est souvent leur source principale de soutien et d'affection au quotidien.
Un lien direct avec l'itinérance
Selon les données actuellement disponibles, à l'échelle canadienne, une proportion significative de personnes en situation d'itinérance partagent leur vie avec un animal. Les études qualitatives sur la question décrivent le lien avec un animal de compagnie comme ayant un effet protecteur sur le plan psychologique et favorisant l'intégration sociale. En effet, les animaux de compagnie procurent non seulement un lien d'attachement et un sentiment de sécurité, mais aussi des responsabilités, une motivation à réduire les comportements à risque et une raison de demander de l'aide ou de persévérer malgré l'adversité. Les clauses interdisant les animaux dans les logements représentent donc un mécanisme d'exclusion susceptible de prolonger la situation d'itinérance. Comme le précise une récente étude québécoise : « l'interdiction des animaux de compagnie dans les logements peut rendre plus difficile la recherche pour se loger et elle peut constituer un aspect qui maintiennent [les personnes en situation d'itinérance] dans la rue. »
La SPCA interpelle le gouvernement et les partis politiques
La décision du TAL a suscité de nombreuses réactions dans les médias et sur les réseaux sociaux, mobilisant chroniqueur·euse·s, juristes, propriétaires, locataires et groupes de protection des animaux. Une voix reste pourtant absente de ce débat : celle des décideur·euse·s politiques, qui ont le pouvoir d'agir. À l'exception de Québec solidaire, les partis politiques n'ont toujours pas adopté de position claire sur la question.
Pour la SPCA de Montréal et des milliers de locataires à travers le Québec, il s'agit d'un enjeu prioritaire en vue des élections provinciales de cet automne. Depuis mars dernier, c'est plus de 11 000 lettres à l'attention de la ministre responsable de l'Habitation et des porte-paroles en matière de logement des différents partis qui ont été envoyées par des citoyen·ne·s impatient·e·s que l'État intervienne enfin sur cette question urgente.
« À l'aube d'un cycle électoral où les enjeux de logement occupent une place centrale, les formations politiques ne peuvent plus se contenter de l'ambiguïté ou de l'inaction », affirme Me Gaillard. « Elles doivent indiquer clairement si elles entendent ou non légiférer face à cette situation, qui affecte des milliers de familles québécoises. »
La SPCA invite la population à contacter les décideur·euse·s politiques via les outils disponibles sur son site Web : www.spca.com/gardons-les-familles-unies/.
Source : SPCA de Montréal, www.spca.com
À propos de la SPCA de Montréal
Fondée à Montréal en 1869, la Société pour la prévention de la cruauté envers les animaux (mieux connue sous le nom de « SPCA de Montréal ») fut la première organisation vouée au bien-être animal au Canada. La SPCA de Montréal a parcouru un long chemin depuis sa fondation : elle est maintenant le plus grand organisme de protection des animaux au Québec, s'exprimant au nom des animaux partout où règnent l'ignorance, la cruauté, l'exploitation ou la négligence à leur endroit.
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Non aux logements intermédiaires à L’Ilôt Saint-Vincent de Paul et ailleurs au Québec
Le 2 avril 2026, le financement tant attendu pour le projet Patrotôt (un site situé au sommet de la Côte d'Abraham à Québec) était enfin annoncé. Une excellente nouvelle pour les acteurs et actrices mobilisé·e·s dans les dernières années et, encore plus, pour les citoyen·ne·s qui ont lutté avec acharnement depuis près de 40 ans pour obtenir ce site.
Mise en contexte :
C'est le Comité populaire Saint-Jean-Baptiste qui, dans les dernières décennies, avait repris le flambeau de la mobilisation pour ce terrain et qui portait une revendication de réappropriation à 100 % par la communauté en exigeant du logement social, un jardin, un parc et un CPE sur ce site. L'annonce officielle d'un financement attaché pour un projet répondant à une mixité de besoins est reçue comme une excellente nouvelle … à 80 %.
En effet, l'annonce pour le financement inclus, dans le projet, 20% de logements « abordables intermédiaires », un concept introduit dans les programmes par la Coalition Avenir Québec et actuellement prisé par la Société d'habitation du Québec. Le logement intermédiaire est un logement dont le prix maximal est fixé à 150 % des loyers plafonds définis dans le Programme d'habitation abordable du Québec (PHAQ), qui correspondent à peu près aux loyers médians du marché. Dans le projet qui nous concerne, on parle de logements qui en 2025 tourneraient autour de 1 400 $ par mois pour un 3 et demi et 1 600 $ par mois pour un 4 et demi (les loyers plafond sont mis à jour annuellement par la SHQ et comme on le sait les loyers médians augmentent très rapidement).
Enjeux et déclaration :
Dans un contexte où la cherté du loyer fait déjà des ravages, qui va pouvoir se payer ces logements ? Comment le gouvernement provincial peut-il justifier le besoin de 4 et demi à 1600 $ ? Nous avons besoin de logements sociaux, de logements que l'on peut réellement se payer. Les logements intermédiaires n'aident en rien à la situation, si ce n'est que de faire baisser la facture du gouvernement du Québec au détriment des ménages les plus pauvres. Une aberration totale puisque, d'un côté, la CAQ tente de venir baliser les revenus des ménages habitant dans des logements sociaux non-subventionnés prétextant des revenus trop élevés (dans son projet de loi 20), mais de l'autre impose aux nouveaux projets de logement sans but lucratif des loyers beaucoup trop chers pour bon nombre de ménages.
L'imposition de 20 % de logements intermédiaires est une trahison par la CAQ et la SHQ de la volonté locale. Et nous ne sommes pas les seul·e·s à subir cette aberration : d'autres projets partout au Québec se font imposer ces logements beaucoup trop chers qui ne feront que participer à la surenchère actuelle dans un contexte de crise d'abordabilité des logements, souvent dans une proportion qui dépasse 20%.
Tout comme le demandent les groupes membres du FRAPRU à Québec, nous, les groupes signataires de cette déclaration, exigeons le retrait des logements intermédiaires dans le projet Patrotôt situé sur l'îlot Saint-Vincent de Paul dans la ville de Québec.
Tout comme le demandent les groupes membres du FRAPRU à Québec, nous, les groupes signataires de cette déclaration, exigeons qu'aucun fonds public ne servent à financer les logements « abordables intermédiaires » et que les terrains publics réservés au logement social ne servent pas pour des projets incluant des logements « abordables intermédiaires », et ce, partout au Québec.
Lienhttps://forms.gle/XKYiUQ5HtFRoQMdf7
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Des choix aux lourdes conséquences : la face cachée des technologies vertes
Nucléaire, hydrogène, électrification, capture du carbone : la transition énergétique semble offrir une pluralité de solutions pour décarboner nos économies. Mais derrière cette diversité apparente, un phénomène plus discret est à l'œuvre. Chaque choix technologique oriente durablement les trajectoires possibles, en renforçant certaines options et en en marginalisant d'autres. Loin d'être strictement une affaire d'innovation, la transition énergétique est un processus de sélection et de verrouillage des futurs.
Tiré de The conversation. Légende de la photo : Le premier ministre Mark Carney fait une annonce aux côtés du premier ministre de l'Ontario Doug Ford au complexe énergétique de Darlington, à Courtice (Ontario), le 23 octobre 2025. La Presse canadienne/Laura Proctor.
Une transition réduite à un problème technique
Dans les discours politiques et économiques dominants, la transition énergétique est fréquemment pensée comme un problème d'optimisation technologique. Les scénarios de décarbonisation produits par des institutions comme l'Agence internationale de l'énergie ou le Groupe d'experts intergouvernemental sur l'évolution du climat identifient des combinaisons de technologies permettant d'atteindre la neutralité carbone, en fonction de leur coût, leur maturité et leur potentiel de réduction des émissions.
Ainsi, cette approche instrumentale tend à présenter les technologies comme un ensemble de variables ajustables au service d'un objectif global. Il s'agirait d'identifier les solutions jugées les plus performantes pour orienter la transition vers une réduction des émissions de gaz à effet de serre, puis d'en assurer le déploiement à grande échelle.
Or, comme l'ont montré les travaux en études sociales des sciences et des politiques, et comme le soulignent plusieurs rapports de la Banque mondiale et de l'OCDE, les technologies énergétiques ne s'insèrent pas dans des systèmes neutres. Au contraire, elles s'intègrent aux infrastructures existantes, et contribuent à les formuler, à en définir les contours et à structurer les réponses possibles.
Dans le domaine énergétique, cette dimension est particulièrement décisive dans la mesure où les systèmes techniques sont étroitement imbriqués aux institutions en place, aux modèles économiques et aux univers sociaux complexes. Dès lors, la transition énergétique ne se résume pas à une substitution de technologies « brunes » par des technologies « vertes ». Elle constitue plutôt un processus de conditionnement et de développement structurel des systèmes sociotechniques au sein duquel les choix technologiques jouent un rôle structurant.
Les technologies comme dispositifs d'orientation des trajectoires
La littérature sur les transitions sociotechniques souligne que les systèmes énergétiques évoluent à l'intérieur de cadres tracés par les modèles antérieurs. Cette dépendance résulte partiellement de contraintes techniques, puisque chaque technologie mobilise des infrastructures spécifiques, des chaînes d'approvisionnement distinctes et des acteurs différents.
Par exemple, le développement de filières hydrogène à grande échelle, fortement promu dans les stratégies canadiennes et européennes, suppose des investissements importants dans les réseaux de transport et de stockage et la mise en place d'infrastructures spécifiques adossées aux réseaux gaziers existants. Ce choix tend à favoriser la continuité avec certains modèles industriels et énergétiques, notamment dans les secteurs difficiles à électrifier. À l'inverse, une stratégie axée sur l'électrification directe des usages implique une transformation plus profonde des infrastructures et des modes de consommation, mais offre des gains d'efficacité énergétique significatifs.
Ces choix, bien qu'ils s'apparentent à de simples décisions techniques, recèlent une orientation précise des flux financiers et façonnent les compétences industrielles disponibles. Progressivement, chaque nouvelle infrastructure, chaque investissement, chaque standard technique contribue à réduire les alternatives envisageables.
Les trajectoires alternatives sont de moins en moins nombreuses et difficilement réversibles même à court terme. Plus déterminant encore, et comme le souligne le rapport du Programme des Nations unies pour l'environnement, les décisions d'investissement actuelles auront des effets décisifs sur le portrait énergétique des décennies à venir.
La construction du « réalisme technologique »
L'un des effets les plus subtils de ces dynamiques réside dans la manière dont elles redéfinissent ce qui est perçu comme « réaliste » ou « crédible » dans le débat public. À mesure qu'une technologie gagne en visibilité et en soutien institutionnel, elle s'impose comme une évidence, reléguant d'autres options au second plan.
Ce phénomène peut être analysé à travers la notion de « construction sociale des attentes » (sociotechnical expectations). Selon cette notion, les promesses associées à certaines technologiques jouent un rôle central dans l'orientation des investissements et des politiques publiques. Les technologies ne sont donc pas seulement évaluées en fonction de leurs performances actuelles, mais aussi des futurs qu'elles promettent.
Dans ce contexte, certaines solutions, comme la capture du carbone ou l'hydrogène, bénéficient d'une forte visibilité, en partie parce qu'elles s'inscrivent dans des cadres industriels et institutionnels existants. À l'inverse, des approches telles que la sobriété énergétique ou la réduction structurelle de la demande restent marginalisées, non pas en raison de leur inefficacité, mais parce qu'elles ne correspondent pas aux logiques dominantes d'innovation et de croissance.
Pourtant, le rapport Net Zero Lifestyle souligne que les changements de comportement des ménages et, plus largement, des pratiques d'usage de l'énergie pourraient contribuer à près de 40 % des réductions d'émissions nécessaires dans les scénarios compatibles avec 1,5 oC.
Cette asymétrie traduit une hiérarchie implicite entre les solutions, dans laquelle les technologies participant au maintien des structures économiques existantes sont privilégiées. Ainsi, le « réalisme » technologique est construit et contribue à orienter la transition vers certaines trajectoires au détriment d'autres et ainsi réduire progressivement les futurs possibles.
La neutralité technologique et la sélection implicite des futurs
Pris dans leur ensemble, ces mécanismes montrent que chaque choix technologique engage implicitement la configuration du système énergétique correspondant (centralisé ou décentralisé, intensif ou sobre, continu ou transformatif). Une fois ces décisions prises, elles tendent à renforcer et à limiter la capacité à envisager des alternatives.
Dans les sphères politiques publiques, l'idée de neutralité technologique est invoquée comme ne privilégiant aucune technologie particulière et laissant le marché déterminer les solutions les plus efficaces. Dans les faits, cette neutralité est en grande partie illusoire. Les choix technologiques sont toujours orientés, que ce soit par des investissements publics, des incitatifs fiscaux ou des cadres réglementaires. Et ces choix ont des effets durables sur les trajectoires de transition.
Reconnaitre cette dimension n'est pas synonyme d'un abandon de l'innovation, mais nous engage plutôt à rendre explicites les arbitrages qui sous-tendent les politiques énergétiques et à ouvrir le débat sur les futurs que les technologies contribuent à construire ou à exclure. Chaque technologie porte en elle une certaine vision du futur. Nous ne sommes plus face à la question de savoir quelles technologies sont « vertes », mais de comprendre ce qu'elles rendent possible, car la transition énergétique n'est pas une voie vers la transformation de nos sources d'énergie, mais constitue, plus fondamentalement, une occasion d'orienter les futurs accessibles à nos sociétés.
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Intervention d’Avi Lewis, chef du NPD, au congrès du CTC
Voici, la transcription de l'émission Solidarity News sur Radio Labour du 15 mai 2026, qui diffusait l'intervention du chef du Nouveau Parti Démocratiue du Canada qui était un des conférenciers invités au congrès du CTC qui s'est tenu du 11 au 15 mai dernier.
tiré du site rabble.ca
Avi Lewis : C'est fantastique d'être de retour à Winnipeg, d ‘être ensemble avec des travailleurs et travailleuses de partout au pays. Il y a seulement six semaines, j'étais ici même à Winnipeg avec des milliers de néo-démocrates travaillant ensemble pour renouveler notre parti et raviver notre mouvement. Présentes dans la foule, comme toujours lors d'un congrès du NPD, des centaines de personnes du mouvement syndical — des représentant·es régionaux, des délégué·es syndicaux, des travailleurs tout juste sortis d'une campagne de syndicalisation ou d'une lutte pour leurs droits. Ce type de solidarité est toujours inspirant à voir. Regarder dans une salle et voir ce que notre parti peut être à son meilleur, le parti des travailleurs·euses et du travail. Et après l'annonce des résultats, une fois que j'ai arrêté de fêter et que je suis remonté sur scène, j'étais entouré d'une grande foule de partisan·es et de membres, dont des dirigeants syndicaux et des membres de la base, debout ensemble pour réaffirmer l'objectif fondamental du NPD : améliorer la vie des travailleurs, épaule contre épaule avec le mouvement syndical, comme toujours.
Maintenant, je ne sais pas si vous l'avez aussi ressenti, mais tout cela semblait assez poignant quelques semaines plus tard, quand un autre congrès se tenait pour un autre parti fédéral. Je suis sûr que vous avez tous vu à quel point celui-là avait l'air différent, quand un ministre du gouvernement fédéral de cet autre parti a demandé s'il y avait des représentants syndicaux dans la salle. Et d'un coin éloigné s'est élevée une seule voix solitaire, un pauvre petit « wouhoo ! ». C'était un peu crispant, bien sûr — un moment parfait à partager avec sarcasme sur les réseaux sociaux — mais je n'évoque pas ça pour rire ou pour lancer des flèches partisanes. Je l'évoque parce que c'est un signe préoccupant de l'état de la politique dans ce pays. Aux commandes de cette nation, nous avons un gouvernement qui parle beaucoup de construction, construire, construire, construire — grands projets, accélération des investissements majeurs, guichet unique pour des approbations accélérées. Mais ce qui manque dans tout ces grands discours, ce qui est absent du message, c'est vous. Ils oublient constamment de mentionner que tout ce travail ne peut se faire qu'en partenariat avec le travail. Tout comme les travailleurs et le mouvement syndical sont absents des mises à jour économiques et des budgets, absents des projections qui informent le gouvernement sur ce qui se passe dans notre économie.
J'étais à la télévision de CBC le jour de la mise à jour économique de printemps, et j'ai mentionné à David Cochrane l'absence notable d'économistes syndicaux dans les premières pages de ce document — là où sont listés les prévisionnistes du secteur privé, autrement dit les banquiers. Et il m'a dit : « Vous dites que les syndicats devraient participer aux prévisions économiques ? » Et moi : j'ai répondu : les économistes syndicaux. Ce gouvernement a clairement du mal à se souvenir des travailleurs et des syndicats. Quand Mark Carney a formé son premier cabinet, il a oublié de nommer un ministre du Travail. Ce gouvernement a mené une consultation de 30 jours sur l'intelligence artificielle. Il l'a appelée un « sprint » — pour reprendre les termes des « tech bros » dont ils sont si épris. Et ils ont oublié de consulter les syndicats. Heureusement, certains des leaders visionnaires présents dans cette salle ont fait irruption dans cette réunion sur l'IA la semaine dernière et ont mis les préoccupations des travailleurs devant le ministre responsable. Ils ont exigé — nous avons exigé — que les employeurs dans ce pays s'arrêtent et parlent aux travailleurs et aux syndicats avant de déployer l'IA en milieu de travail.
La vérité, c'est que ce gouvernement ne peut livrer les grands projets qu'à la table de négociation. Tout comme il ne peut remédier aux pénuries critiques de nos services publics brisés qu'en investissant dans les travailleurs, les travailleuses, dans les gens. Pas en sous-traitant et en privatisant les hôpitaux et les aéroports, mais en injectant de vraies ressources dans les systèmes sur lesquels des millions d'entre nous comptent, dans l'économie des soins qui tient ce pays ensemble. En fait, si ce gouvernement veut vraiment tracer une voie d'avenir pour notre pays, il doit le faire main dans la main avec les travailleurs et ls travailleuses du Canada.
Je suis ici pour vous dire que le NPD se bat pour cela chaque jour sur la Colline. Même si notre vaillant caucus ne compte que cinq membres, nos député·es travaillent d'arrache-pied. Et je veux vous donner un aperçu des prochaines semaines, pendant lesquelles nous allons nous démener jusqu'à la fin de cette session du Parlement pour décrocher des gains dont les travailleurs ont grandement besoin.
Premièrement, nous devons supprimer définitivement l'article 107 du Code canadien du travail. Il faut l'éliminer. Nous l'ouvrons et nous le retirons. Leah Gazan — comme vous le savez, la grande députée d'ici même, de Winnipeg, le centre de l'univers, comme elle ne cessera jamais de le dire — a un projet de loi qui plante fermement ce drapeau en terre. Aucun travailleur ne devrait être forcé de retourner au travail quand il défend ses droits sur une ligne de piquetage. Il faut en finir avec ça dans ce pays.
Notre leader parlementaire, Heather McPherson, que vous avez vue sur le plancher cette semaine, fera avancer un projet de loi pour mettre fin aux syndicats de boutique comme le CLAC et redonner le pouvoir aux travailleurs et à nos vrais syndicats.
Notre chef parlementaire et critique en matière de travail, vous le connaissez bien, Don Davies, qui a travaillé sans relâche avec vous sur la loi anti-briseurs de grève, s'emploie maintenant à fermer les honteuses lacunes de cette législation qui permettent à des entreprises comme Rogers de faire venir des briseurs de grève par avion. Pas de briseurs de grève signifie pas de briseurs de grève.
Et en tant que nouveau venu — pas encore assermenté à la Chambre des communes — je serai là avec eux, pour rappeler au gouvernement qui a bâti ce pays et qui ce pays devrait servir, parce que le Canada n'est fort que par ses travailleurs.
Et bien sûr, nous ne nous arrêtons pas à la législation. C'est le travail à la Chambre. Il reste le travail à faire pour changer la société. Nous avons défendu la place du Canada dans le monde, nous nous sommes battus pour une économie indépendante et une politique étrangère indépendante de celle des États-Unis — un Canada qui se dresse contre le génocide à Gaza, un Canada qui s'oppose à la guerre chaotique, illégale, immorale et insensée contre l'Iran, déclenchée unilatéralement par les États-Unis et Israël. J'ai été fier d'être invité par Labour for Palestine à prendre la parole à leur événement parallèle hier, et je salue le travail de Labour for Palestine dans cette salle. Nous avons besoin d'un Canada qui défende les droits humains fondamentaux, pour qui chaque être humain est précieux sur cette planète. C'est le combat plus large, et il n'a jamais été plus urgent dans notre pays.
C'est pourquoi nous avons sans relâche souligné l'urgence quotidienne à laquelle les Canadiens font face aujourd'hui. L'injustice criante du coût de la vie et d'un système qui rend la vie de plus en plus difficile pour les travailleurs et les travailleues. Le NPD est aujourd'hui entièrement concentré sur des solutions qui s'attaquent de front à la crise du coût de la vie. Dès mon arrivée à Ottawa après mon élection (comme chef du NPD) ici à Winnipeg, j'ai demandé au gouvernement fédéral d'interdire une nouvelle pratique déjà largement répandue aux États-Unis et qui menace de s'implanter ici au Canada : la tarification de surveillance. C'est exactement ce que ça semble être. Les grandes épiceries et autres détaillants s'allient avec les grandes technologies — les « broligarchs » qui contrôlent notre économie mondiale — pour faire grimper les prix que vous payez pour la nourriture, les couches, tous les produits essentiels dont vous avez besoin pour vous en sortir. Et quand je dis « vous » ici, je veux dire vous, personnellement — en utilisant vos données personnelles comme votre historique de recherche, votre carte de points fidélité, ou même une IA qui lit vos courriels — ils utilisent tout ce qu'ils peuvent pour maximiser les profits qu'ils tirent de votre panier d'achats. Ça se passe dans tout le secteur du commerce de détail, surtout sur les sites où vous magasinez, mais même dans les commerces physiques grâce à ces nouvelles petites étiquettes de prix numériques qui apparaissent sur les rayons partout où vous allez. Cela signifie que deux personnes peuvent voir deux prix complètement différents pour le même article sur le même site ou dans le même magasin en même temps. C'est injuste. Ce n'est pas canadien. Et c'est franchement inquiétant. C'est pourquoi le premier ministre Wab Kinew, dont le gouvernement NPD du Manitoba, interdit déjà cette pratique prédatrice — comme les gouvernements NPD l'ont toujours fait. Et c'est pourquoi les premiers ministres NPD en attente partout au pays, de Marit Stiles en Ontario à Carla Beck en Saskatchewan, poussent pour la même chose dans leurs provinces et territoires.
Et sur la scène nationale, le NPD — comme vous pouvez l'imaginer — ne s'arrête pas à l'épicerie. Nous nous en prenons à tous ces petits clubs de grandes entreprises qui dominent chaque secteur de notre économie. Nous dénonçons le contrôle monopolistique, la majoration abusive des prix, la collusion et l'accumulation de mégaprofits, secteur après secteur. La crise du coût de la vie n'est rien de moins qu'une attaque contre la vie quotidienne de la classe ouvrière de ce pays. Aujourd'hui, le marché ne parvient pas à fournir les produits essentiels — le logement, la nourriture, les communications, le transport et les soins de santé — dont nous avons besoin pour survivre à un prix abordable avec les salaires que nous gagnons. On appelle ça une défaillance du marché. Et fournir des solutions aux Canadiens en période de défaillance du marché, c'est littéralement la raison d'être du gouvernement.
Alors nous réclamons une option publique pour les épiceries qui pourrait réduire le coût des aliments de 30 à 45 %, une option publique pour les téléphones intelligents et l'accès à Internet, pour enfin briser le monopole des télécommunications qui fait payer aux Canadiens les prix les plus élevés au monde pour un service essentiel du 21e siècle, tout en ne payant pas suffisamment ses travailleurs. Et nous nous battons pour concrétiser ce que nos frères, sœurs et camarades de la STTP réclament depuis des années : une banque postale publique. Merci.
La Colombie-Britannique et le Manitoba ont encore une assurance automobile publique. La Saskatchewan a une entreprise de télécommunications publique. Vive SaskTel — puisse-t-elle retrouver ses heures de gloire, après avoir été dégradée par le gouvernement actuel de la Saskatchewan. L'Alberta a une banque publique, et les coopératives d'alimentation des forces armées américaines vendent déjà des épiceries publiques à 8 millions de militaires et leurs familles. Mes amis, ce n'est pas un ensemble de propositions radicales. Il est temps d'avoir un gouvernement fédéral canadien qui assume ses responsabilités et gouverne franchement en période de crise pour les travailleurs et les travailleuses. C'est ce pour quoi nous nous battons jour après jour.
Mes amis, je ne vais pas vous mentir. Notre parti est à un moment charnière. Notre meilleur score électoral remonte à 15 ans maintenant, avec Jack et la vague orange. Malgré un caucus plus petit, nous avons remporté de grandes victoires ces dernières années sous Jagmeet Singh : les soins dentaires pour 9 millions de Canadiens, cette loi anti-briseurs de grève historique, les prémices d'un vrai régime d'assurance-médicaments ici au Canada — que nous défendons jour après jour pour étendre cette promesse que le gouvernement Carney a faite et dont il se défile clairement, pour conclure ces ententes sur les médicaments avec toutes les provinces.
Mais au fil des années, le NPD a trop perdu le contact avec la classe ouvrière de ce pays. Et maintenant, nous devons faire preuve d'humilité et d'autocritique — écouter les gens qui travaillent dans les ateliers, en première ligne dans les soins de santé, et dans les innombrables emplois qui font tourner notre pays. Cela signifie s'engager, se réengager auprès des travailleurs·euses racialisé·es, des communautés immigrantes, des travailleurs queer et trans, de toutes les communautés qui sont systématiquement marginalisées et opprimées dans notre société. Cela signifie approfondir les relations avec la communauté pour la justice pour les personnes handicapées, avec tant de Canadiens qui ne peuvent pas travailler ou qui ont besoin d'aménagements pour travailler et qui ont tant de sagesse et de créativité à apporter à notre lutte collective.
Alors je veux vous entendre. Ne soyez pas timides. C'est mon travail et mon privilège d'avoir les conversations difficiles. Je les accueille afin que nous puissions ensemble reconstruire un parti qui serve à nouveau les espoirs et les aspirations de millions de travailleurs dans ce pays. Ce sont les espaces où les organisateurs syndicaux se rassemblent et renforcent notre cause. C'est dans ces espaces — vos espaces — que notre parti peut retrouver son chemin, épaule contre épaule avec les travailleurs. Le Canada a besoin de ce parti : un parti qui se présente sur chaque ligne de piquetage, un parti qui se bat de toutes ses forces contre l'injustice criante qui force des parents à sauter des repas pour que leurs enfants puissent manger, et un parti qui comprend que le plus grand cadeau que nous puissions transmettre d'une génération à l'autre, c'est une carte syndicale — un passeport vers la prospérité, la dignité et une vie meilleure pour tous et toutes. Thank you. Merci.
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