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A l’heure de la guerre américano-israélienne en Iran : Des confusions entre discours d’extrême droite et de gauche se développent au niveau international

Un appel international contre la guerre américano-israélienne en Iran, intitulé « Une déclaration à la conscience de l'Humanité » et signé par 175 « personnalités » issues de (…)

Un appel international contre la guerre américano-israélienne en Iran, intitulé « Une déclaration à la conscience de l'Humanité » et signé par 175 « personnalités » issues de 30 pays a circulé récemment sur différents blogs et réseaux sociaux. Sa publication, le 10 avril sur le site américain CounterPunch, accompagnée d'une introduction complaisante, lui a donné davantage d'écho. Cette initiative pourrait annoncer une phase plus internationalisée du confusionnisme politique.

2 mai 2026, par CORCUFF Philippe Corcuff
https://www.europe-solidaire.org/spip.php?article78713

De larges interférences rhétoriques se sont en effet développées en France à partir du milieu des années 2000 entre des discours d'extrême droite, de droite et de gauche, sur la base du recul du clivage gauche/droite. Ces confusions ont contribué à renforcer la présence d'idées d'extrême droite dans les débats publics et à dérégler davantage les boussoles de gauche.

Pour mieux comprendre ce processus, j'ai emprunté à L'archéologie du savoir, de Michel Foucault (Gallimard, 1969), la notion de « formation discursive ». Le confusionnisme peut ainsi être lu comme une formation discursive, au sens d'un espace rhétorique composite, en mouvement et sans pilote : il est alimenté par des interlocuteurs divers, voire opposés, peu conscients qu'ils consolident par là des évidences partiellement partagées. Ce n'est pas seulement un phénomène français : dans un article de la Boston Review publié le 12 janvier 2021, les chercheurs William Callison et Quinn Slobodian ont mis en évidence des phénomènes analogues, qu'ils nomment « diagonalisme », soit une diagonale reliant des pôles éloignés, en comparant les situations allemande et américaine.

L'appel international auquel j'ai fait référence décrit un monde où les Etats-Unis sont du côté du mal et l'Iran du côté du bien, selon une vision géopolitique dualiste et essentialiste ou, comme l'aurait dit le philosophe Daniel Bensaïd, un « anti-impérialisme des imbéciles ». Les Etats-Unis, « pendant 249 ans – soit toute son existence depuis 1776 » incarnerait essentiellement le crime et le génocide, sans contradictions, ni transformations au cours du temps. Une essence qui, depuis son origine, se déploierait imperturbable : « le ver est dans le fruit », pourrait-on dire… Face à cela, le texte glorifie l'ancien Guide suprême iranien, Ali Khamenei, « reconnu internationalement comme une voix contre l'arrogance et le terrorisme », et le régime qu'il a dirigé : « Sa continuité civilisationnelle et son unité sociale ont fusionné en une force unique et inébranlable ».

Ecraser le souci de la nuance

Rien n'est dit de l'oppression théocratique et sanguinaire propre à cette République islamique. Comme si on ne pouvait pas condamner en même temps la guerre américaine et israélienne frappant les civils iraniens et libanais, la dictature iranienne et la violence du Hezbollah. Comme si on ne pouvait pas manifester tout à la fois en solidarité avec les Ukrainiens agressés, avec les Israéliens massacrés le 7-Octobre, avec les Gazaouis affectés par un processus génocidaire, avec les Libanais bombardés et avec les Iraniens doublement meurtris. Comme si l'oppression était une et non pas plurielle. Comme si le manichéisme devait écraser au sein de la pensée critique le souci de la nuance et donc de l'intersection de logiques de domination diversifiées, et parfois contraires.

Le confusionnisme de l'appel réside encore davantage dans ses signataires. Prenons seulement quelques exemples significatifs. Du côté gauche, le sociologue Boaventura de Sousa Santos, figure des « épistémologies du Sud », le sociologue américain d'origine portoricaine Ramón Grosfoguel, vedette de la pensée décoloniale latino-américaine, l'historien indien Vijay Prashad, se réclamant du marxisme et du mouvement queer. Côté extrême droite, plusieurs Français, parmi lesquels le fondateur de « la nouvelle droite » Alain de Benoist, l'humoriste antisémite et négationniste Dieudonné et le dirigeant néonazi et pro-Poutine Yvan Benedetti. Pour le reste, pas mal de conspirationnistes, positionnés, voire circulant, entre le plus à droite et le plus à gauche.

Conspirationnisme

Quant au site le plus reconnu ayant publié l'appel, CounterPunch, il n'est pas à son coup d'essai en matière confusionniste. Il s'agit d'un magazine situé à la gauche de la gauche issu d'une newsletter créée en 1993. Le 2 mars 2003, il est décrit dans The Guardian comme « un des sites politiques les plus influents » d'Amérique. Dès 2004, il publie toutefois un article complaisant à l'égard du négationnisme. Le bouillard s'épaissit surtout dans les années 2010 avec des textes conspirationnistes. Durant cette époque, des auteurs antisémites, comme Israel Shamir et Gilad Atzmon, s'y expriment régulièrement, ainsi que Paul Craig Roberts, ancien sous-secrétaire d'État dans l'administration Reagan, qui a évolué vers un suprémacisme blanc. Et cela au milieu de nombreux auteurs étiquetés à gauche.

Dans un premier temps, un tel appel juxtapose simplement des personnes qui ne sont pas nécessairement en rapport entre elles. Cela constitue ensuite une base susceptible d'activer les circulations internationales de mots-balises et leurs traductions réciproques dans des contextes nationaux différents.

Face au défi national et international du confusionnisme et de l'extrême droitisation, la gauche a devant elle un travail en profondeur : retisser des liens de proximité avec les milieux populaires, les couches moyennes et les mouvements sociaux, réinventer un imaginaire émancipateur commun et un nouvel internationalisme sur le mode d'une galaxie polyphonique.

Philippe Corcuff }

P.-S.
• « Des confusions entre discours d'extrême droite et de gauche se développent au niveau international ». Left Renewal Blog. 4 mai 2026 :

• Cette tribune est initialement parue dans Le Monde le 2 mai 2026.

• Philippe Corcuff est professeur de science politique à Sciences Po Lyon et membre du Collectif de lutte antifasciste contre le racisme et l'antisémitisme (CLARA). Il est l'auteur de ‘La grande confusion. Comment l'extrême droite gagne la bataille des idées‘ (Textuel, 2021).

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Iran : Guerre, dictature et crises multiples

12 mai, par Mazdak Kafaï — , ,
[Transcription de l'intervention de Mazdak Kafaï de Solidarité Socialiste pour les travailleurs en Iran-SSTI lors d'une réunion publique « pour l'arrêt de la guerre en Iran et (…)

[Transcription de l'intervention de Mazdak Kafaï de Solidarité Socialiste pour les travailleurs en Iran-SSTI lors d'une réunion publique « pour l'arrêt de la guerre en Iran et au Moyen-Orient », organisée par la CGT, la FSU, l'Union syndicale Solidaires et SSTI, le 10 avril à la Bourse du travail de Paris.]

Tiré de A l'Encontre
6 mai 2026

Par Mazdak Kafaï

Mazdak Kafaï lors de son intervention le 10 avril 2026 à la Bourse du travail.

***

Depuis l'annonce du cessez-le-feu le 7 avril, les Etats-Unis comme la République islamique d'Iran claironnent avoir remporté une victoire. Ce sont les peuples d'Iran qui sont les principales victimes de cet affrontement. Sans oublier les Libanais qui subissent une agression militaire et l'occupation israélienne du sud-Liban.

Une trêve incertaine dans un contexte explosif

Si cette trêve constitue un répit important pour les populations civiles, il faut lutter, notamment dans les pays du nord, pour que la guerre ne reprenne pas. De ce point de vue, notre réunion publique revêt un caractère important.

Pour l'instant, les termes de la négociation ne sont pas clairement établis et acceptés par les deux parties, ce qui rend cette trêve fragile. Trump s'inscrit dans la longue histoire des ingérences et guerres impérialistes pour le contrôle des ressources de la région. C'est son but de guerre, en tant que représentant des majors pétroliers et militaires états-uniens. C'est également son but à titre personnel, puisque lui et ses proches ont des intérêts directs dans le pétrole

Netanyahou a quant à lui son propre agenda, comme il le montre en poursuivant son agression contre le Liban.

Une stratégie de destruction à grande échelle

Les conséquences de cette guerre pour l'Iran sont considérables. Au-delà des milliers de victimes civiles, les bombardements ont visé des infrastructures essentielles :

– hôpitaux, écoles et universités,
– zones résidentielles,
– installations industrielles et pharmaceutiques,
– sites pétrochimiques et gaziers,
– routes et ponts.

L'objectif de cette guerre est d'affaiblir durablement les capacités productives de l'Iran, et faire que cet État soit incapable de peser dans la région, au prix d'un effondrement social durable.

Le but de guerre pour Israël est de rendre l'Iran inoffensive dans la région, et s'octroyer durablement le monopole de la puissance et de la violence au Moyen-Orient. Un Iran réduit à l'état actuel de la Syrie, l'Irak, le Yémen ou l'Afghanistan. Les exemples ne manquent pas dans la région.

Cette guerre impérialiste a été applaudie par les monarchistes iraniens qui représentent l'extrême-droite autoritaire, violente et ultra-libérale. Les peuples d'Iran s'en souviendront.

La guerre de juin 2025 avait déjà mis un coup d'arrêt momentané aux mobilisations sociales en cours, notamment l'importante grève des camionneurs qui intervenait après un mouvement national de contestation mené par les infirmières et infirmiers.

Nous étions un certain nombre à dire à la fin de l'agression militaire de juin 2025 que la guerre reprendrait certainement à moyen terme, et que les mouvements sociaux aussi referaient surface. En effet, les conditions de vie ne cessent de se dégrader en Iran, le poids de la dictature est de plus en plus insupportable, le régime avait perdu une grande partie de sa base sociale et de sa légitimité notamment après le soulèvement « Femme, vie liberté » de 2022.

Le soulèvement de fin décembre 2025-début janvier 2026 a été massif. Il a été noyé dans le sang par le régime. Selon diverses estimations, il y aurait eu plus de 30 000 mort·s, des milliers de blessé·es, des arrestations massives et des disparitions. A la faveur de la guerre, a également eu lieu une accélération des exécutions et condamnations à morts. Le chef du pouvoir judiciaire Gholam-Hossein Mohsen Ejeï réclame aujourd'hui des condamnations rapides et sévères contre les manifestant·es.

C'est cette dictature sanglante que soutiennent certains réseaux militants campistes qui pensent que la lutte légitime contre l'ordre israélo-étatsunien dans la région passe par un alignement sur la République islamique d'Iran. Au lieu de construire des convergences entre les classes populaires de la région contre les dominations réactionnaires, impérialistes et coloniales, ces campistes opposent les peuples entre eux, et se rangent du côté des dictatures.

Une société déjà profondément fragilisée

Cette guerre intervient alors que la société iranienne est frappée par des crises multiples et par la violence de la dictature : crise économique et sociale, crise environnementale, structures autoritaires dictatoriales et patriarcales de la République Islamique, racisme « grand Perse » à l'égard des minorités nationales, et traitement colonial de régions périphériques du pays (par exemple au Baloutchistan et au Kurdistan). Tout ceci forme un substrat hautement inflammable. Les mouvements sociaux éclatent à intervalles de plus en plus rapprochés, ils sont de plus en plus puissants, et s'affrontent de plus en plus violemment au pouvoir. À chaque fois, la base sociale du régime se réduit davantage et la République Islamique d'Iran se trouve toujours plus fragilisée et contrainte de réprimer encore plus violemment les aspirations légitimes de la population.

Le dernier soulèvement n'a pas explosé dans un ciel serein. Il fait suite à des vagues de contestations sociales et démocratiques à répétition, dont celles marquantes de 2009 contre la réélection frauduleuse d'Ahmadinejad, celle de 2017-2018 et de novembre 2019 contre la vie chère et l'explosion des prix du carburant, et bien sûr le soulèvement « Femme, vie, liberté » suite au meurtre de Mahsa Jina Amini par la police des mœurs. A chaque fois a eu lieu une extension de la géographie de la lutte, et la répression du régime a été toujours brutale.

Mais les 8 et 9 janvier derniers le régime a organisé un black-out total en coupant internet pour commettre un massacre de masse, dépassant de loin par son ampleur les répressions contre les précédents mouvements. Depuis, internet est toujours coupé et les communications très difficiles avec l'intérieur. A mesure que la République islamique d'Iran s'affaiblit, sa violence à l'égard de la population se fait plus forte. Le pouvoir ne tient que par la force et la brutalité de sa répression.

Le fossé entre le régime et la population s'était déjà profondément creusé avec le mouvement « Femme, vie, liberté » de 2022. A l'issu de la répression du soulèvement des 8 et 9 janvier dernier, puis de la guerre américano-israëlienne, la population est plus que jamais dans une détestation massive du pouvoir en place.

Le soulèvement « Femme, vie liberté », a mis en lumière à l'échelle mondiale, les processus sociaux endogènes qui sont les vecteurs de changements, et qui doivent conduire au renversement de la République islamique d'Iran. En occident, beaucoup ont trop souvent tendance à analyser l'Iran à partir des enjeux géopolitiques, en négligeant l'agentivité des peuples d'Iran, de la jeunesse, des femmes et des travailleurs/euses.

La mort de Jina Mahsa Amini le 16 septembre 2022, assassinée par ce qui est appelé la « Police des mœurs », a été l'étincelle qui a mis le feu aux poudres.

Un peu comme la mort par immolation du jeune vendeur ambulant Mohamed Bouazizi, a été en 2011 l'élément déclencheur de la révolution tunisienne et des printemps arabes.

L'assassinat de Jina, jeune femme kurde, concentrait en lui un grand nombre de facteurs d'oppressions croisées que la République Islamique fait subir aux peuples d'Iran. L'oppression à l'égard des jeunes, celle à l'égard des femmes, et bien sûr celle à l'égard minorités nationales et religieuses.

Tout ceci dans une société où, à mesure que la misère explose, la surexploitation devient de plus en plus violente.

Le soulèvement « Femme, vie liberté » qui était une mobilisation sur l'ensemble du territoire, rassemblant femmes et hommes, a lui aussi été réprimé terriblement par le pouvoir. Au Baloutchistan et au Kurdistan, les modes de répression relevaient de la répression coloniale et les forces du régime n'ont pas hésité à tirer à balle réelle sur les manifestant.es. Ce mouvement, il faut le rappeler dans le contexte occidental, n'était pas un mouvement contre le voile, mais bien un mouvement contre le voile imposé. Il portait aussi en lui une colère et une détestation du régime dans son ensemble, y compris des sommets du pouvoir. Plus personne ne croît à des réformes, les manifestant.es réclament désormais la chute du régime.

Le soulèvement qui a commencé fin décembre 2025 a eu pour facteur déclenchant la question de la survie économique et sociale d'une immense majorité des Iraniens et Iraniennes, qui doivent faire face aux privations et à la dégradation de leurs conditions de vie.

Et à la moindre occasion, de nouveaux soulèvements éclateront. Car l'ensemble des facteurs qui ont poussé aux différents mouvements se sont aggravés.


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Un bilan catastrophique

Le bilan économique, social et environnemental de l'Iran est catastrophique. Bien sûr, les sanctions internationales y sont pour quelque chose. Et la ré-instauration des sanctions européennes en septembre dernier, qui se sont ajoutées à celles imposées par Washington ont augmentées les difficultés de la population.

Du fait de ces sanctions, l'Iran qui est un des pays les plus riches en ressources pétrolières et gazières, vend son pétrole à la Chine à un prix très inférieur à celui pratiqué sur le marché mondial.

Avant cette guerre, l'Iran qui détient la deuxième réserve mondiale de gaz, importait 300 millions de mètres cubes de gaz naturel de Russie, tout ceci pour pallier ses pénuries, dû à un sous-investissement chronique. C'est le cas aussi pour l'essence qui est importé par manque de capacités de raffinage !

La République Islamique qui n'hésite pas à employer une rhétorique anti-impérialiste est en fait complètement dépendante économiquement des impérialismes chinois et russe.

Le pouvoir cherche à utiliser les sanctions et la guerre pour masquer ses échecs, les problèmes de fond, la crise profonde et chronique, le fossé croissant entre l'État et la société, le mécontentement croissant des couches populaires, l'échec de l'administration, la corruption structurelle et l'affaiblissement des institutions.

L'été dernier, comme le précédent, une série d'explosions, de coupures d'électricité et d'eau généralisées dans plusieurs villes ont une fois de plus mis en évidence la faiblesse évidente de l'appareil étatique dans la gestion des crises. Ces crises sont récurrentes et s'approfondissent.

Mais, les coupures d'électricité et d'eau dans les villes du nord et du centre, la pollution généralisée des nappes phréatiques, la destruction des forêts primaires (les forêts hyrcaniennes) et des ressources agricoles, par exemple, démontrent l'incapacité de l'État à gérer efficacement les ressources.

Enfin, l'Iran est particulièrement frappé par les effets du réchauffement climatique et par la sécheresse. Les politiques destructrices de l'environnement menées par le régime et notamment par les entreprises liées aux Gardiens de la révolution ont aggravé la situation. A tel point qu'à l'automne dernier, les dirigeants de la République islamique d'Iran ont envisagé de faire évacuer Téhéran !

Ces crises mettent également en lumière le poids de la corruption, du clientélisme et l'économie de prédation. Des élites politico-religieuses et les Gardiens de la révolution accaparent les ressources, tout en maintenant une majorité de la population dans une situation de dépendance et de précarité.

Sur le plan économique, le pays est frappé depuis plusieurs années par une hyperinflation, et la monnaie nationale se déprécie constamment. En 10 ans, selon les chiffres officiels, la monnaie iranienne s'est dépréciée d'environ 94% face au dollar.

Selon le Centre Statistique d'Iran, en 2018-2019, l'inflation était de 26,9% ; et de 34,8% en 2019-2020. Cette situation s'est aggravée pour atteindre 45,8% en 2022-2023. Aujourd'hui nous sommes au-dessus des 100% d'inflation et les prévisions de la Chambre de commerce de Téhéran prévoyaient une inflation de 65% pour la fin de l'année. Avec la guerre, la situation s'est bien sûr détériorée.

Et encore une fois il ne s'agit là que de statistiques officielles. En fait, les prix alimentaires ont explosé bien au-delà, et cette tendance était en place bien avant la guerre. Par exemple, le prix du pain a été multiplié par deux en juillet 2025.

Le PIB est en déclin du fait notamment de la baisse des revenus des exportations pétrolières. Pour donner une idée comparative dans la région, en 2023 la Turquie avec 85 millions d'habitants avait un PIB de 1118 milliards de dollars, celui de l'Iran avec 92 millions d'habitants atteint à peine 405 milliards de dollars la même année. Celui-ci devrait chuter aux alentours des 341 milliards en 2026.

Aujourd'hui, les salaires des travailleurs/euses, sont tombés sous le seuil de pauvreté. D'ailleurs, certains secteurs comme celui de la construction ont établi des minima salariaux inférieurs au seuil de pauvreté. Des millions d'Iranien.nes vivent désormais dans des conditions de pauvreté relative ou absolue. Plus de 60% de la population se retrouve sous le seuil de pauvreté.

En 2024, le coût du panier de subsistance était estimé à 583 dollars alors que selon les estimations les plus hautes, le salaire moyen était de 220 dollars. Le loyer mensuel d'un logement moyen varie entre 600 et 1 300 dollars pour une chambre.

Avec la guerre, ce sont des dizaines de milliers de travailleurs/euses qui se sont retrouvé·es sans salaire du jour au lendemain. Ils/elles sont nombreux et nombreuses à avoir perdu leur emploi. Le chômage et la misère explosent. Selon Donyae Eghtesad, le principal journal économique d'Iran, l'appareil productif est à l'arrêt, il y a une pénurie des produits de première nécessité et une réduction drastique des importations.

Un pouvoir totalement délégitimé

Parallèlement à ces enjeux quotidiens, le régime est frappé par une crise de légitimité politique atteignant des niveaux inégalés. Dans ce contexte, les divergences au sein du régime filtrent régulièrement. C'est le cas notamment ces derniers jours entre ceux qui souhaitent un compromis avec Trump, et ceux qui souhaitent poursuivre la confrontation.

La direction des Gardiens de la révolution et les élites du régime profitent largement des sanctions internationales, notamment par l'organisation du marché noir, ainsi que par leur mainmise sur la rente pétrolière et sur les produits des ventes de pétrole à la Chine.

Ils font partie des grandes fortunes du Moyen-Orient. Leur mainmise sur les ressources et l'économie iranienne sont notoires, notamment par le biais du contrôle des ports du sud du pays. Ils ont par ailleurs le contrôle des Fondations (Bonyad) qui font partie des grandes holdings de la région. Ces Fondations ne sont pas imposables. Officiellement leurs responsables ne rendent de compte qu'au Guide et détiennent des pans entiers de l'économie iranienne (de l'agriculture aux hydrocarbures, en passant notamment par l'import-export, les ports et les compagnies aériennes. Quasiment rien ne leur échappe.

Parallèlement, avec la guerre, la structure politico-militaire de l'État a été mise sous pression. L'élimination de dirigeants militaires, politiques et religieux de premier plan, a reconfiguré la façade du régime. Celui-ci est désormais ouvertement dirigé par les Gardiens de la révolution, marginalisant davantage des figures comme celle du président de la République Pezeshkian.

Le régime en place adopte une politique encore plus dure à l'égard de la population. Il justifie cela par la guerre et la chasse aux collaborateurs et aux espions. Le pouvoir a profité de la guerre pour instaurer un climat sécuritaire étouffant : check point et quadrillage des villes, arrestations massives, pendaisons, menaces contre d'éventuel.les contestataires, etc.

Ce qui est certain, c'est que pour la République islamique d'Iran, « la guerre est une bénédiction divine ». C'est comme cela que Khomeiny qualifiait la guerre Irak-Iran. La guerre contre l'Irak lui avait permis de consolider son pouvoir et d'écraser la génération militante qui avait mené la révolution de 1979. A la signature du cessez-le-feu avec l'Irak, Khomeiny avait dit que pour lui c'était « boire un calice de poison ».

Aujourd'hui, le pouvoir en place cherche à utiliser la guerre pour écraser davantage la population, afin d'empêcher toutes les contestations sociales et mettre sous pression les secteurs militants de la société.

La nécessaire solidarité internationaliste

Malgré la dictature et la répression, les luttes referont surface. Rien qu'en 2024, moins de deux ans après l'écrasement du mouvement « Femme, vie, liberté », 2400 manifestations et 170 grèves dans 31 provinces et 70 villes ont été recensées. Avec la censure, ces chiffres sont bien sûr en dessous de la réalité.

Ce qui est certain, c'est que les mouvements de révolte et les soulèvements se sont enchaînés à des rythmes de plus en plus rapprochés ces dernières années. Il y a fort à parier que quand la guerre s'éloignera, le pays connaîtra d'autres explosions sociales encore plus profondes et plus massives.

Notre tâche ici, est évidemment de porter la voix de celles et ceux qui luttent en Iran contre la République islamique et les interventions impérialistes. De celles et ceux qui luttent pour la justice sociale et l'égalité.

Cela implique notamment dans l'immédiat de :

• dénoncer la guerre et ses conséquences,

• soutenir les mouvements sociaux en Iran,

• lutter contre la peine de mort,

• exiger la libération des prisonnier.es politiques,

• refuser toutes les ingérences étrangères et toute solution par en haut,

• soutenir le droit à l'auto-détermination des peuples d'Iran et du Moyen-Orient, contre tous les impérialismes, le colonialisme et la dictature.

C'est le sens de l'action de Solidarité Socialiste avec les Travailleurs en Iran (SSTI).

C'est en ce sens qu'il faut faire du 1er mai une date de mobilisation internationaliste.

C'est aussi le sens que nous donnons à notre mobilisation européenne à Genève le 5 juin prochain contre la participation de la délégation officielle iranienne à la réunion annuelle de l'OIT (Organisation internationale du travail). Cette délégation iranienne ne représente absolument pas les travailleurs et travailleuses d'Iran. Il s'agit d'une délégation du régime qui participe à la négation des droits sociaux et démocratiques des travailleuses et travailleurs.

C'est aussi le sens que nous donnons à la mobilisation anti-impérialiste et internationaliste contre le G7 qui se tiendra à Evian les 13 et 14 juin prochain.

Enfin, dans la situation actuelle nous devons accélérer les campagnes de solidarité avec les réseaux militants, notamment syndicaux, existant en Iran. Cela se traduit notamment par des campagnes de soutien financier, ainsi que la popularisation des publications militantes.

Et plus que jamais il est nécessaire de mener des campagnes de solidarité contre la peine de mort en Iran, et d'exiger la libération de l'ensemble des détenu.es politiques et d'opinion en Iran. Ce qui guette aujourd'hui les détenu·es c'est en effet une vague d'exécutions massives, comme celle commise par la République islamique d'Iran à l'été 1988. (10 avril 2026)

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La conférence de Porto Alegre et au-delà — Quelques réflexions

Je partage les arguments avancés par les camarades de la Coordination ENSU concernant les modalités et les objectifs de la participation du RESU/ENSU — le Réseau européen de (…)

Je partage les arguments avancés par les camarades de la Coordination ENSU concernant les modalités et les objectifs de la participation du RESU/ENSU — le Réseau européen de coordination avec l'Ukraine — à la Conférence de Porto Alegre (POA), en réponse aux camarades de la Fédération syndicale Solidaires qui ont contesté cette décision.

25 avril 2026, par SAMARY Catherine
https://www.europe-solidaire.org/spip.php?article78631

« La décision de participer à la conférence de Porto Alegre, qui a reçu un large soutien au sein du réseau, a été prise uniquement en raison de l'opportunité précieuse qu'elle offrait aux milliers de militant.es présents d'entendre directement la délégation ukrainienne composée de syndicalistes et de militants de gauche. Ceux qui ne connaissent que peu, voire pas du tout, la réalité en Ukraine ont pu découvrir sa double lutte – contre l'envahisseur russe et contre les politiques néolibérales du gouvernement – grâce à des militant.es pleinement engagés dans ce combat. »

Je voudrais souligner ici deux séries de points liés aux évaluations manifestement nécessaires de cette conférence de Porto Alegre – qui sont importantes pour les décisions futures.

1) Les objections les plus radicales à notre participation s'accompagnaient d'une prédiction/crainte que notre présence et celle de nos camarades ukrainiens et russes soient purement exploitées par les factions pro-gouvernementales et pro-régime. Cependant, même si elles étaient clairement minoritaires, ces présences et interventions ont compté et ont en partie influencé la déclaration finale, même si ce texte reste, pour nous, manifestement insatisfaisant quant à la condamnation explicite de l'agression de la Russie contre l'Ukraine.

2) Nous devons tenir compte des aspects évolutifs et imprévisibles de cette conférence :
• en particulier, nous devons bien sûr critiquer la présence inattendue, lors d'une table ronde de cette conférence « antifasciste », d'un représentant du régime iranien — une évolution clairement catalysée par l'intensification des positions campistes dans le contexte de la récente flambée de violence en Iran.

• Notre critique de cette présence ne précise pas explicitement ce que nos camarades auraient dû faire sur place : quitter la tribune ? Ou intervenir, comme ils l'ont fait en critiquant explicitement ce régime et en soutenant les luttes menées contre lui et contre tous les régimes oppressifs.

• Nous devons tenir compte du manque de consensus et de clarté dans les débats (au sein des courants de gauche et progressistes) concernant les « concepts » et les notions, et même concernant l'analyse d'un contexte « chaotique », en évolution rapide et confus. D'où l'importance des exigences pratiques : 1) l'indépendance vis-à-vis de tout pouvoir étatique dans l'organisation des futures conférences : d'où l'importance des liens de base avec des organisations progressistes égalitaires dans les pays concernés. 2) Conditions pour des débats pluralistes : nous devons évaluer concrètement si une coalition est envisageable dans le cadre d'une conférence éclectique où nous cherchons à faire valoir nos points de vue sans rester « parmi les convaincus ».

• Nous devons organiser des débats ad hoc sur ce qu'impliquent aujourd'hui les divers régimes d'extrême droite et fascistes ainsi que toutes les formes de néocolonialisme « impérialiste », en nous appuyant sur des analyses concrètes qui donnent la priorité aux voix des représentant.es des populations opprimées plutôt que de partir de débats « conceptuels ». Le critère pour les fronts et les conférences-débats n'est en effet pas un accord préalable sur des « concepts », mais avant tout l'indépendance vis-à-vis des pouvoirs étatiques et la dénonciation de leur répression des associations et mouvements égalitaires.

• Une analyse concrète des convergences et des liens entre les régimes réactionnaires à l'échelle internationale doit être menée, de manière pluraliste, dans le cadre de ces rassemblements internationalistes de la résistance populaire, indépendants de tout pouvoir étatique, contre toutes les formes de « campisme » : « de l'Ukraine à la Palestine, en passant par l'Iran, l'occupation est un crime ». Nous préconisons une telle approche soit comme base pour de futures conférences, soit comme plateforme de collaboration au sein de conférences plus éclectiques où nous estimons que les débats sont possibles et utiles.

Catherine Samary

Investissements de 26 milliards $ de La Caisse en 2025 : le bas de laine des Québécois·es toujours complice des crimes en Palestine

12 mai, par Coalition du Québec URGENCE Palestine, Mouvement Pour Une Paix Juste — , , ,
Tiohtià:ke/Mooniyang/Montréal, le jeudi 7 mai 2026 – La Coalition du Québec URGENCE Palestine et Just Peace Advocates/Mouvement pour une paix juste (JPA) rendent publique leur (…)

Tiohtià:ke/Mooniyang/Montréal, le jeudi 7 mai 2026 – La Coalition du Québec URGENCE Palestine et Just Peace Advocates/Mouvement pour une paix juste (JPA) rendent publique leur analyse préliminaire du rapport annuel 2025 publié hier par la Caisse de dépôt et placement du Québec (La Caisse). L'analyse révèle qu'au 31 décembre 2025, le bas de laine des Québécois·es investissait 25,6 milliards $ dans 80 entreprises* complices du génocide, de l'occupation, de la colonisation et des violations des droits du peuple palestinien, ce qui représente 4,9 % de son actif total. Après avoir été épinglée dans un rapport de l'ONU, « D'une économie d'occupation à une économie de génocide », en juin 2025, La Caisse maintient largement sa complicité. La Coalition et JPA exigent une action immédiate concernant ces investissements.

Ces entreprises sont dans l'une ou plusieurs des six (6) listes reconnues qui fournissent des informations concernant des entreprises ayant des activités économiques en lien avec les crimes commis par Israël en Palestine : (1) base de données des Nations unies sur les entreprises engagées dans certaines activités de colonisation israélienne dans le Territoire palestinien occupé, mise à jour le 26 septembre 2025 ; (2) AFSC Investigate, incluant Companies Profiting from the Gaza Genocide ; (3) Canada : Stop Arming Israel de World Beyond War ; (4) Who Profits Database of Complicit Companies ; (5) Don't Buy Into Occupation ; (6) Campaign Against Arms Trade.

Investissements complices dans L3Harris et Caterpillar

Au 31 décembre 2025, La Caisse investissait 153,7 millions $ dans L3Harris Technologies, presque 7 fois plus que l'an dernier. L3Harris fabrique des composants qui sont intégrés dans de nombreux systèmes d'armes de l'armée israélienne, notamment dans les bombes air-sol et dans ses avions, chars et navires de guerre. Ces armes ont été utilisées lors d'attaques contre des zones civiles densément peuplées, faisant des milliers de morts à Gaza et au Liban. L3Harris possède plusieurs succursales au Canada, dont une à Mirabel.

La Caisse investit également 377 millions $ dans la compagnie Caterpillar. Cette entreprise a été la cible de campagnes d'Amnistie Internationale et Human Rights Watch pour son implication dans la destruction de milliers de maisons et la construction de colonies illégales en Palestine occupée. Plus récemment, les bulldozers blindés D-9 de Caterpillar ont servi à raser des quartiers et des villes entières lors de l'assaut génocidaire israélien contre Gaza.

WSP aurait quitté Israël

La Caisse est le principal actionnaire de WSP, une multinationale québécoise de génie-conseil, avec un investissement de 4,6 milliards $ en 2025. Pendant de nombreuses années, WSP a été complice des crimes que constituent le maintien et l'expansion des colonies israéliennes en Cisjordanie occupée. Jusqu'à récemment, elle supervisait directement la réalisation de l'extension du train léger de Jérusalem vers les colonies israéliennes illégales de Jérusalem-Est.

En septembre dernier, le magazine d'affaires israélien Globes a annoncé que WSP quittait Israël. Puis, en décembre, la filiale israélienne de WSP a changé de nom, passant de « WSP Consulting Engineers Israel LTD » à « PBIL Consulting Engineers LTD », ou simplement « PB Israel ». Ces changements ne sont évidemment pas sans lien avec la mobilisation locale et internationale visant WSP et La Caisse depuis des années. Toutefois, des zones d'ombre subsistent (voir article Pivot, 24 février 2026). La Coalition et le Mouvement pour une paix juste exigent que WSP et La Caisse fassent preuve d'une complète transparence envers les Québécois·es quant à la cessation complète de toute activité qui viole les prescriptions du droit international en Palestine. Nous demandons aussi à WSP de prendre des mesures concernant les violations des droits humains commises dans le cadre de sa participation à des projets en Palestine occupée, comme le prévoit sa politique en matière de droits humains.

Larges appuis à la campagne de désinvestissement

Depuis le lancement de la campagne Sortons la Caisse des crimes en Palestine le 17 mars 2025, plus de 20 organisations syndicales locales et nationales, dont la CSN et la FAE, ont adopté des résolutions demandant à La Caisse de désinvestir des entreprises complices, en solidarité avec la lutte de libération du peuple palestinien. Cette mobilisation se poursuit et prend de l'ampleur. Des municipalités se sont aussi jointes au mouvement, dont celles de Price, Saint-Cuthbert, Saint-Germain-de-Kamouraska, Saint-Valérien et Sainte-Angèle-de-Mérici.

Citations

« Le droit international interdit de fournir des armes, de la machinerie, de l'équipement, des matériaux, des produits et des services de quelque nature que ce soit qui contribuent au génocide à Gaza, à l'établissement, au maintien ou à l'expansion des colonies israéliennes, au régime d'apartheid israélien et à l'occupation militaire en Palestine. Quand la CDPQ prendra-t-elle au sérieux les activités criminelles des compagnies dans lesquelles elle investit notre argent ? » déclare Raymond Legault, porte-parole de la Coalition du Québec URGENCE Palestine.

« Ce qu'on voit avec la vente par WSP de sa filiale israélienne, c'est que la pression fonctionne. Depuis 2024, la pression ne fait que s'accroître sur la Caisse, et nous allons poursuivre nos actions jusqu'à ce que le bas de laine des Québécois-es coupe tous ses liens avec l'occupation et le génocide en Palestine. » déclare Benoît Allard, porte-parole du collectif Désinvestir pour la Palestine qui a organisé un campement au Square-Victoria, à Montréal, à l'été 2024 pour exiger le désinvestissement de La Caisse.

« Alors qu'Israël continue d'intensifier ses violences génocidaires en Palestine occupée, dans le Golan syrien occupé et au Liban, La Caisse continue de financer ses crimes. Il est grand temps de désinvestir des entreprises qui soutiennent les crimes d'Israël. Même si La Caisse aime à prétendre qu'elle est « indépendante » des activités réelles de ces entreprises complices, elle peut et doit être tenue responsable de ses investissements. Il ne s'agit pas d'un appel moral, mais d'une exigence juridique », déclare Becca Steckle, porte-parole de Just Peace Advocates.

Demandes de la campagne

Nous exigeons que La Caisse entreprenne sans délai les démarches nécessaires pour mettre fin à tous ses liens avec des entreprises complices de violations des droits humains en Palestine. Concrètement, cela signifie :

Exiger de l'ensemble des entreprises ciblées qu'elles cessent toutes leurs activités liées à des violations des droits de la personne en Palestine ;

Advenant un refus, retirer l'ensemble des investissements de La Caisse de ces entreprises.

Nous exigeons également que La Caisse se dote d'un processus transparent de contrôle pour s'assurer qu'aucun de ses investissements présents ou futurs ne soit lié à des violations des droits humains et du droit international. La mise en place d'un tel processus doit se faire en concertation avec la société civile.

Ligne du temps

Ligne du temps complète

30 avril 2025. Analyse du rapport annuel 2024 de la CDPQ par la Coalition et JPA : 27,4 milliards $ dans 76 entreprises complices des crimes contre les Palestinien-nes par Israël.

30 juin 2025. Rapport « D'une économie d'occupation à une économie de génocide », Conseil des droits humains, 57e session, A/HRC/59/23, La Caisse mentionnée au par. 77.

15 juillet 2025. Lettre ouverte de 125 enseignant·es, syndicalistes, étudiant·es et citoyen·nes, Sortez nos caisses de retraite de « l'économie du génocide » (La Presse).

15 juillet 2025. Lettre ouverte de Charles Émond, président et chef de la direction de La Caisse, Nous nous préoccupons de la crise humanitaire en Palestine (La Presse).

16 juillet 2025. Lettre ouverte de 15 expert·es en droit international, Palestine : pourquoi l'ONU a raison et la CDPQ a tort (Le Soleil).

12 mai 2026. Charles Émond répond aux questions des oppositions – Étude des crédits budgétaires 2026-2027 du ministère des Finances, volet Finances, La Caisse.

La Caisse de dépôt : un déshonneur pour tout le Québec !

Lettre ouverte à Monsieur Charles Emond, président et chef de la direction La Caisse de dépôt : un déshonneur pour tout le Québec ! En tant qu'enseignante retraitée du (…)

Lettre ouverte à Monsieur Charles Emond, président et chef de la direction

La Caisse de dépôt : un déshonneur pour tout le Québec !

En tant qu'enseignante retraitée du secteur public en Outaouais, je ne souscris pas à ce que mon épargne-retraite soit liée de quelque manière que ce soit, ne serait-ce que par un seul boulon, au génocide palestinien, génocide actuellement exécuté, comme jamais, à ciel ouvert, à la face du monde entier et en toute impunité. J'ai un haut le cœur à encaisser mon chèque de pension en sachant qu'une portion, soit-elle minime, de mes dividendes, proviendrait d'investissements qui serviraient à construire une cité sur la souffrance incommensurable d'un peuple en cendre ; je refuse qu'un seul sous de l'argent que j'ai investi durant toutes ces années, pour mes vieux jours, puisse aujourd'hui servir à éteindre toute lueur dans les yeux d'humains entassés dans un coin de leur propre terre à Gaza, devenue prison, lieu de famine et de détresse infinie, où une folie sans nom s'est emparée d'un agresseur qui fait subir à l'autre la même horreur qu'ont subi ses propres ancêtres. J'ai le droit d'exiger que la Caisse de dépôt replace immédiatement mon argent ailleurs et je m'attends à ce que la Caisse obtempère. La Caisse de dépôt, jadis notre fierté, est aujourd'hui devenue, pour nous tous et toutes au Québec, un véritable déshonneur.

À noter que tous les enseignant.es du secteur public au Québec, soient-ils retraité.es ou en exercice, se trouvent dans ce même triste bateau, comme nous partageons le même fonds d'épargne-retraite (le RREGOP), géré par ladite Caisse, et ce, à hauteur de quelque 6,5 millions d'autres Québécois.es.

Claire Charron

Enseignante retraitée du Centre de service scolaire des Portages-de-l'Outaouais (2022), La Pêche, Qc

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Chronique d’une gauche en tension

12 mai, par Manuel Tapial — , ,
Il y a une polémique au Québec qui m'étonne profondément. Le samedi 2 mai, des milliers de personnes sont descendues dans la rue à l'appel des principaux syndicats pour (…)

Il y a une polémique au Québec qui m'étonne profondément. Le samedi 2 mai, des milliers de personnes sont descendues dans la rue à l'appel des principaux syndicats pour commémorer le 1er mai. Lors de cette manifestation, un groupe de militant·e·s sous la bannière d'Alliance Ouvrière a défilé avec une guillotine, simulant la décapitation d'un mannequin représentant le ministre de l'Économie.

Les médias se sont rapidement emparés du geste en le qualifiant d'acte violent, et la porte-parole d'un parti de gauche, Québec solidaire, l'a immédiatement dénoncé, ainsi que « toute violence politique ». Aujourd'hui, la Centrale des syndicats du Québec, très présente dans le secteur public, s'est exprimée dans le même sens.

Mais qui sont Alliance Ouvrière ? Il s'agit d'un collectif militant combatif, ancré dans des traditions plus radicales de lutte ouvrière et dans des formes d'action directe. En somme, une organisation qui s'inspire — du moins en théorie et en pratique — de celles et ceux qui ont conquis les droits dont nous bénéficions aujourd'hui.

Alors pourquoi cette critique de leur action symbolique ? Ce qui se passe au Québec reflète une fracture de plus en plus nette entre deux lignes d'action populaire qui ne cessent de s'éloigner. D'un côté, les institutions — syndicats et partis politiques compris — qui recherchent la respectabilité à travers des tactiques modérées, mais dont les résultats concrets sont souvent nuls ou insignifiants. De l'autre, un renouveau des mouvements sociaux qui optent pour la confrontation directe : occupation d'entreprises, soutien aux locataires menacés d'expulsion, recours à des performances provocatrices pour rendre visibles les conflits et porter des messages clairs.

Ces actions ne se traduisent peut-être pas aujourd'hui en victoires législatives, mais elles démontrent une grande capacité à attirer et former de nouveaux militants, en élargissant une base sociale qui s'organise, se politise et apprend à défendre ses droits dans la pratique.

La polémique de la guillotine n'est que l'expression de cette tension. D'un côté, la respectabilité exigée par l'establishment, à laquelle se conforment Québec solidaire et la CSQ pour préserver leur légitimité dans les limites acceptables du système. De l'autre, l'irrévérence de celles et ceux qui confrontent directement les responsables de leurs conditions matérielles, en recherchant non pas l'approbation des élites, mais la légitimité auprès de celles et ceux qui vivent ces réalités.

Les partis de l'establishment, ainsi que les syndicats qui se sont joints à cette chasse aux sorcières contre les jeunes militant·e·s, agissent non seulement contre leurs propres intérêts, mais se couvrent également de ridicule. Se désolidariser de sa base, c'est se placer face à elle — et montrer clairement au grand public qu'on n'est pas digne de confiance. Imaginez que de telles personnes, qui prétendent vous défendre, accèdent un jour au pouvoir : gouverneraient-elles pour la majorité sociale ou selon les diktats de l'opinion médiatique ?

Dans ce spectacle, l'élite est toujours gagnante. Mais peut-être que les militant·e·s le sont aussi : face à ces prises de distance, ils et elles ont suscité des sympathies bien au-delà des cercles restreints où ils étaient jusque-là connus.

Manuel Tapial

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Un PQ au pouvoir perdrait le référendum

12 mai, par Jean-François Delisle — , ,
Le Parti québécois de Paul Saint-Pierre Plamondon (PSPP) va sans doute accéder au pouvoir le 5 octobre prochain, à moins d'un retournement des intentions de vote de dernière (…)

Le Parti québécois de Paul Saint-Pierre Plamondon (PSPP) va sans doute accéder au pouvoir le 5 octobre prochain, à moins d'un retournement des intentions de vote de dernière minute, fort improbable.

Il sera suivi de près par le Parti libéral de Charles Milliard. On ne peut exclure l'hypothèse d'un gouvernement péquiste minoritaire, surtout si l'on tient compte de la force actuelle du parti conservateur du Québec (14% d'intentions de vote, selon le dernier sondage Léger), ce qui devrait se traduire par un certain nombre de députés à l'Assemblée nationale. Dans ce tableau, Québec solidaire fait piètre figure avec ses 8%.

Par contre, lors du référendum promis par PSPP, une majorité d'électeurs et d'électrices va sans doute voter NON à l'indépendance. Depuis l'introduction de la stratégie référendaire par René Lévesque en 1974, laquelle consiste à séparer l'accès au pouvoir du Parti québécois de sa raison d'être, la souveraineté, le parti a perdu son pari de gagner une majorité d'électeurs à sa cause lors des référendums de mai 1980 et d'octobre 1995, quoique dans ce dernier cas, de peu. Une troisième défaite de l'option souverainiste en 2028 ou 2029 paraît probable, vu le déclin au moins apparent de « l'Option ». Bref, PSPP a toutes les chances de gagner ses élections mais aussi de perdre son référendum.

En dépit de la polémique parfois très vive et qui a entraîné bien des soubresauts politiques entre fédéralistes et indépendantistes depuis 1968, ces défaites paraissent indiquer, en dépit de l'adhésion d'une importante minorité de la population à l'idéal souverainiste, la persistance d'un vieux fond majoritaire canadien-français au sein de l'électorat. Le qualificatif de Québécois aujourd'hui couramment utilisé par les gens du Québec pour se désigner n'implique pas pourtant que ces derniers se voient comme exclusivement québécois au sens de citoyens et citoyennes du Québec. On discerne encore la vieille mentalité canadienne-française qui se profile sous ce terme.

Évidemment, dans le refus majoritaire d'appuyer l'indépendance entrent bien des appréhensions sociales et économiques causées par la crainte d'un conflit majeur et prolongé avec Ottawa en cas de victoire indépendantiste ; et ce d'autant plus que depuis 1981, le Parti québécois, comme la plupart des autres formations politiques représentées à l'Assemblée nationale, adhère au néolibéralisme et donc aux politiques qui en découlent : équilibre budgétaire à tout prix, même au prix de compressions douloureuses et lutte forcenée contre la dette, toujours présentée comme une menace majeure pour l'avenir du Québec. On note une nette coupure entre les attentes des gens sur le plan social et économique d'un côté, et l'orientation budgétaire restrictive, à divers degrés, de la classe politique de l'autre.

Mais conserver l'identité canadienne-française ne signifie toutefois pas adhérer au trudeauisme, avec son nationalisme canadien exalté et sa vision d'un Canada formé d'une mosaïque de minorités, dont les francophones. Il faudrait apporter bien des nuances à l'identité canadienne-française, qui vont d'un nationalisme proche de l'indépendance, à un nationalisme presque canadien. Donc, parmi les adhérents au nationalisme canadien-français il existe bien des divergences qui vont d'une augmentation marquée de l'autonomie du Québec au sein de la fédération au statu quoi constitutionnel. Les indépendantistes n'ont pas le monopole des divisions profondes, il y en a aussi chez les fédéralistes.

Mais les deux options n'en demeurent pas moins incompatibles. Lors du prochain et sans doute dernier référendum sur la question, le résultat sera décisif. La souveraineté-association ne se relèvera pas d'une éventuelle troisième défaite, en tout cas pas dans un avenir prévisible. Toutefois, le long débat indépendantisme-fédéralisme aura marqué l'histoire du Québec et s'incrustera dans la mémoire collective pour longtemps. Et puis, sait-on jamais, il ressurgira peut-être beaucoup plus tard, à un moment inattendu. Les retournements de l'histoire...

Jean-François Delisle
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Début de la commission parlementaire sur le PL23 : les voix des personnes premières concernées ne seront pas entendues

12 mai, par Le Collectif des personnes survivantes de la P38, Droits-Accès de l'Outaouais, ReprésentACTION santé mentale Québec — , ,
Gatineau, 6 mai 2026— Les audiences publiques de la Commission parlementaire sur le projet de loi 23, Loi visant principalement à mieux accompagner les personnes dont l'état (…)

Gatineau, 6 mai 2026— Les audiences publiques de la Commission parlementaire sur le projet de loi 23, Loi visant principalement à mieux accompagner les personnes dont l'état mental pourrait représenter un danger pour elles-mêmes ou pour autrui, s'ouvrent ce matin. Les inscriptions se sont faites sur invitation seulement, et les personnes premières concernées par les enjeux discutés n'ont pas été convoquées.

Le collectif des personnes survivantes de la P-38 est une nébuleuse composée uniquement de personnes premières concernées par les services en santé mentale, mise sur pied à leur initiative. L'intention derrière le collectif est de permettre que la voix des personnes premières concernées soit entendue, et que l'on prenne leur perspective sur les soins et services en santé mentale au sérieux. Elles réclament plus d'écoute, d'accompagnement, d'accueil et de soutien : pas plus de répression et de mesures coercitives.

« L'hospitalisation forcée est très traumatisante. Depuis que je l'ai vécue, j'hésite à demander de l'aide quand j'en ressens le besoin » - une personne du Collectif.

Le projet de loi 23 risque d'augmenter la stigmatisation des personnes qui vivent avec des troubles de santé mentale, en renforçant l'association fautive entre santé mentale et violence. Plutôt que de proposer plus de soins et de services en santé mentale, d'investir dans le système de santé et le milieu de l'action communautaire autonome, d'offrir des alternatives à l'hospitalisation et des suivis dans la communauté, le gouvernement investi dans la répression.

« On veut plus de soins, pas des soins forcés » - une personne du Collectif.

Le Collectif des personnes survivantes de la P38

Droits-Accès de l'Outaouais

ReprésentACTION santé mentale Québec[1]

[1] ReprésentACTION santé mentale Québec est une structure provinciale qui soutient, régionalement, la participation active des personnes utilisatrices de services en santé mentale, en préconisant une prise de parole collective issue d'un processus démocratique.

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Indexation des subventions : Consternation chez les OCASSS

12 mai, par Table des regroupements provinciaux d'organismes communautaires et bénévoles (TRPOCB) — , ,
Montréal, le 4 mai 2026 - Le 1er mai, la Table des regroupements provinciaux d'organismes communautaires et bénévoles a appris avec consternation que les subventions du (…)

Montréal, le 4 mai 2026 - Le 1er mai, la Table des regroupements provinciaux d'organismes communautaires et bénévoles a appris avec consternation que les subventions du Programme de soutien aux organismes communautaires (PSOC)
pour la mission globale ne seraient indexées que de 1.8% pour l'année 2026-2027.

Cette nouvelle crée une grande indignation chez les organismes communautaires autonomes du domaine de la santé et des services sociaux (OCASSS), ainsi que dans l'ensemble du mouvement communautaire. En plus d'être insuffisante pour maintenir la valeur des subventions, ce qui est l'objectif d'une indexation, cette annonce pose plusieurs questions importantes quant à la méthode utilisée et au manque de transparence de l'opération.

Pour mémoire, la Table a obtenu pour la première fois, en 2021, que le ministère de la Santé et des Services sociaux (MSSS) dévoile, dans le cadre de l'étude des crédits budgétaires, la méthode utilisée pour établir l'indexation annuelle des subventions du PSOC. Depuis, les cahiers des réponses du MSSS fournissent la base de calcul du taux d'indexation versé aux OCASSS, la référence statistique utilisée et le calcul effectué par le ministère des Finances. Cela a révélé que celui-ci procède à différents calculs et projections à partir de l'Indice des prix à la consommation (IPC) uniquement, alors que les groupes ne sont pas des ménages.

Les taux d'indexations versés ces dernières années correspondaient de fait à l'évaluation de l'inflation, inscrite dans la Mise à jour économique déposée par le ministre des Finances. Or, ce document de l'automne 2025 permettait d'anticiper un taux de 2.1% et non de 1.8%[1]. « La Table veut connaitre la référence statistique utilisée, le calcul effectué, le nom de l'instance l'ayant établi, ainsi que les raisons ayant mené à la décision de fixer à 1.8% le taux d'indexation appliqué aux subventions du PSOC. Il serait inadmissible de revenir au temps où le taux d'indexation relevait d'une décision arbitraire, qu'elle soit prise par le ministère ou par Santé Québec » s'insurge Stéphanie Vallée, présidente de la Table.

Si la méthode du ministère des Finances a toujours été hautement questionnable, puisque causant l'appauvrissement des groupes, elle était appliquée dans la transparence, ce qui est loin d'être le cas avec le taux de 1.8% récemment annoncé. Pourtant, ces derniers ont à maintes reprises réitéré une proposition des plus pertinentes.

Les OCASSS revendiquent depuis plusieurs années que les subventions soient indexées selon l'Indice des coûts de fonctionnement du communautaire (ICFC), indice qui a été créé en 2023 grâce à un partenariat entre leSAC-UQAM et la TRPOCB. Reconnue par le monde politique, notamment par le Conseil du trésor et la ministre Chantal Rouleau, en vue d'une application à tous les programmes, l'utilisation de cet indice maintiendrait la valeur des subventions, soit l'objectif d'une indexation. « L'ICFC est calculé à partir de statistiques fiables et transparentes et il tient compte des dépenses des OCASSS, dont la majeure partie est constituée de la masse salariale. Le calcul produit un taux de 4% pour les subventions de 2026-2027 », souligne Karine Robinette du comité de coordination de la campagne CA$$$H. « Appliquée sur la subvention moyenne attribuée aux OCASSS, qui environne les 207 000$, la différence entre le 4% d'indexation, selon l'ICFC, et 1.8% est de 4 500 $, ce qui ne couvre même pas la moitié de l'ICFC », dénonce madame Robinette.

La Table demande des explications au ministre responsable des Services sociaux et de la lutte à l'itinérance, Monsieur Lionel Carmant, de même qu'au ministre des Finances, Monsieur Éric Girard et à la Vice-présidente Opérations et Coordination Santé et services sociaux, pour Santé Québec, Madame Maryse Poupart.

Dans une lettre datée du 4 mai, la Table s'adresse à ces trois entités, afin de connaitre les contributions spécifiques de chacune d'elles dans cette décision. « La Table y demande de recevoir sans délai les raisons du rejet de l'ICFC comme base de calcul, ainsi que la référence statistique utilisée, le calcul effectué, le nom de l'instance l'ayant établi, ainsi que les raisons ayant mené à la décision de fixer à 1.8% le taux d'indexation. Faudra-t-il transmettre une deuxième mise en demeure pour obtenir de la transparence » questionne Mercédez Roberge, coordonnatrice de la Table.

L'annonce d'une indexation si réduite créé une onde de choc au sein des OCASSS au moment où ils élaborent leurs prévisions budgétaires pour 2026-2027. Les organismes communautaires autonomes du domaine de la santé et des services sociaux sont non seulement en droit de savoir à quoi s'en tenir, mais aussi d'obtenir une indexation qui empêche leur appauvrissement.

SOURCE Table des regroupements provinciaux d'organismes communautaires et bénévoles (TRPOCB)

Pour consulter la documentation soutenant l'analyse de la TRPOCB, un dossier Drive est mis à disposition

Pour consulter ce communiqué de presse en ligne : trpocb.org/reactions-taux-indexation-2026-2027/

À propos

● Stéphanie Vallée est co-coordonnatrice de l'R des Centres de femmes du Québec et présidente de la Table des regroupements provinciaux d'organismes communautaires et bénévoles

● Karine Robinette est directrice générale du Regroupement des popotes roulantes du Québec et membre du comité de coordination de la campagne CA$$$H.

● Mercédez Roberge est coordonnatrice de la Table des regroupements provinciaux d'organismes communautaires et bénévoles

Fondée en 1995, la Table des regroupements provinciaux d'organismes communautaires et bénévoles (TRPOCB) est formée de 47 regroupements nationaux,rejoignant plus de 3 000 groupes communautaires autonomes à travers le Québec. Ce sont, par exemple, des maisons de jeunes, des centres de femmes, des cuisines collectives, des maisons d'hébergement, des groupes d'entraide, des centres communautaires, des groupes qui luttent contre des injustices ayant des répercussions sur la santé. Ceux-ci représentent les ¾ des organismes communautaires autonomes du Québec et abordent la santé et les services sociaux sous différentes perspectives (femmes, jeunes, hébergement, famille, personnes handicapées, communautés ethnoculturelles, sécurité alimentaire, santé mentale, violence, périnatalité, toxicomanie, etc.).

La Table coordonne de plus la campagne CA$$$H (Communautaire autonome en santé et services sociaux — Haussez le financement). Lancée le 17 octobre 2017, cette campagne vise l'amélioration substantielle du Programme de soutien aux organismes communautaires (PSOC) du ministère de la Santé et des Services sociaux (MSSS), au bénéfice de plus de 3 000 organismes communautaires autonomes subventionnés par le MSSS. Les revendications de la campagne CA$$$H sont : l'atteinte de l'équité de financement et de traitement partout au Québec, notamment par l'application de seuils planchers communs et adaptés aux OCASSS, l'indexation annuelle des subventions en fonction de l'Indice des coûts de fonctionnement du communautaire (ICFC) et l'ajout de 1,7 G$ à l'enveloppe annuelle du PSOC (mission globale)

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La plupart des entreprises publicitaires canadiennes refusent les annonces sur le droit à l’avortement

12 mai, par Abortion Rights Coalition of Canada, Coalition pour le droit à l'avortement Canada (CDAC) — , ,
NATIONAL — Un sondage informel mené par la Coalition pour le droit à l'avortement Canada (CDAC) révèle que la majorité des entreprises de publicité au Canada refusent de (…)

NATIONAL — Un sondage informel mené par la Coalition pour le droit à l'avortement Canada (CDAC) révèle que la majorité des entreprises de publicité au Canada refusent de diffuser une annonce affirmant que « l'avortement est un soin de santé ».

45 % ont refusé et 30 % n'ont pas répondu

Sur 33 entreprises sondées, 15 ont refusé l'annonce et 10 n'ont pas répondu aux demandes. Seulement 8 entreprises ont accepté de la diffuser.

Le sondage a été réalisé à l'automne 2025, en lien avec une campagne publicitaire lancée en mars 2026, comprenant des annonces en français et en anglais (voir le communiqué du 12 avril).
La CDAC a publié uncourt rapport (en anglais) présentant les résultats du sondage ainsi que les réponses de chaque entreprise.

« Nous avons choisi de contacter un grand nombre d'entreprises publicitaires, car il était difficile d' en trouver une prête à diffuser notre annonce », explique Joyce Arthur, directrice générale de la CDAC. « On nous a dit que notre message était trop controversé ou qu'il risquait d'être vandalisé. Une entreprise a même soutenu que les annonces liées à l'avortement créaient un « environnement de marque non sécuritaire » pour sous clients. »

« Neuf entreprises qui ont refusé notre annonce ont précisé qu'elles n'acceptent pas non plus de publicités anti-avortement », ajoute Arthur. La plus grande entreprise d'affichage extérieur au Canada, Pattison Outdoor, a déclaré à la CDAC : « Notre expérience démontre que l'acceptation de messages provenant de l'un ou l'autre côté de cet enjeu entraîne souvent des défis et des disputes qui exigent beaucoup de temps et de ressources à gérer. »

Par ailleurs, plusieurs entreprises ont indiqué être liées par des ententes avec des municipalités ou des propriétaires fonciers qui interdisent les publicités de nature militante ou liées à l'avortement.

« De façon générale, les réponses négatives montrent que plusieurs entreprises souhaitent éviter les complications ou les tensions publiques pouvant découler de ce type d'annonce. Cela reflète la stigmatisation persistante de l'avortement », affirme A.J. Lowik, à la présidence de la CDAC. « Bien que nous soyons reconnaissants envers les huit entreprises qui ont accepté de diffuser notre message, il est préoccupant de constater que tant d'entreprises, ou leurs clients, hésitent à présenter une annonce simple qui énonce un fait. L'avortement est un soin de santé. C'est aussi un droit fondamental que notre société devrait reconnaître ouvertement. »

Abortion Rights Coalition of Canada | Coalition pour le droit à l'avortement au Canada

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Discours d’ouverture : protéger les femmes exige plus que des annonces

12 mai, par L'R des centres de femmes du Québec — , ,
À la suite du discours d'ouverture prononcé aujourd'hui par la première ministre Christine Fréchette, L'R des centres de femmes du Québec salue la volonté gouvernementale (…)

À la suite du discours d'ouverture prononcé aujourd'hui par la première ministre Christine Fréchette, L'R des centres de femmes du Québec salue la volonté gouvernementale d'agir pour mieux protéger les femmes victimes de violence, notamment par l'annonce d'une future loi Gabie Renaud inspirée de la loi Clare.

Cependant, L'R rappelle qu'aucune loi ne pourra, à elle seule, mettre fin aux violences faites aux femmes si le gouvernement refuse d'investir sérieusement dans la prévention, le travail de proximité et les conditions concrètes permettant aux femmes de reprendre du pouvoir sur leur vie.

Depuis des décennies, les centres de femmes du Québec travaillent en prévention, en sensibilisation, en accompagnement et en intervention féministe. Chaque jour, ils accueillent des femmes vivant de la violence conjugale, sexuelle, économique, psychologique ou institutionnelle. Ce travail essentiel demeure pourtant sous-financé et insuffisamment reconnu.

« Si le gouvernement veut réellement protéger les femmes, il doit reconnaître que la prévention sauve des vies. Les centres de femmes sont en première ligne depuis longtemps. Il est temps que ce travail soit pleinement financé », affirme Julie Drolet, présidente de L'R.

L'R rappelle également qu'il est impossible de parler de sortie de la violence sans parler de logement. Les ressources d'hébergement jouent un rôle crucial, mais elles ne constituent qu'une étape temporaire. Pour quitter durablement une situation de violence, les femmes doivent pouvoir accéder à des logements disponibles, sécuritaires et réellement abordables.

« Une femme ne peut pas reconstruire sa vie si elle n'a nulle part où aller ensuite. La crise du logement fragilise directement la sécurité des femmes et limite leurs possibilités de quitter des milieux violents. » - Stéphanie Vallée, co-coordonnatrice de L'R.

Enfin, L'R des centres de femmes du Québec demande au gouvernement de respecter pleinement les processus démocratiques parlementaires. Dans un contexte social et politique préoccupant, le recours au bâillon pour le projet de loi no 1 ou tout autre projet de loi constituerait un recul démocratique important.

Les enjeux qui touchent les droits, les conditions de vie et la sécurité des femmes méritent des débats complets, transparents et démocratiques.


À propos de L'R des centres de femmes du Québec

L'R des centres de femmes du Québec regroupe des centres de femmes présents dans toutes les régions du Québec. Les centres de femmes agissent avec les femmes pour améliorer leurs conditions de vie, lutter contre les violences et les inégalités, et bâtir une société plus juste et égalitaire.

Source :
L'R des centres de femmes du Québec

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La prochaine est toujours en vie

12 mai, par La Mouvance, Centre de femmes — , ,
La Mouvance et ses membres se sont réunis une fois de plus pour dénoncer le dixième féminicide survenu au Québec depuis le début de l'année 2026. En moins de cinq mois, la (…)

La Mouvance et ses membres se sont réunis une fois de plus pour dénoncer le dixième féminicide survenu au Québec depuis le début de l'année 2026. En moins de cinq mois, la violence faite aux femmes continue de frapper avec une intensité alarmante. Nous rendons hommage à cette femme tuée dans un contexte conjugal ou post-conjugal et réaffirmons l'urgence d'agir.

Féminicides : l'inaction gouvernementale tue

Dix féminicides en moins de cinq mois au Québec.

Dix femmes assassinées, dont neuf par un conjoint ou ex-conjoint violent.

Dix familles brisées. Des enfants orphelins. Des proches endeuillés.

Ces morts ne sont pas des tragédies imprévisibles. Elles sont le résultat direct de choix politiques, d'une inaction répétée de l'État et d'un sous-financement chronique des ressources dédiées à la prévention et à la protection des femmes.

Qu'attend le gouvernement pour agir concrètement ?

Combien de femmes devront encore mourir avant la mise en place de mesures structurantes, durables et contraignantes ?
Combien d'alertes faudra-t-il encore pour que la sécurité des femmes devienne une véritable priorité politique, au-delà des discours de circonstance ?

Aujourd'hui, une lettre signée par des femmes fréquentant notre organisme a été remise en main propre au bureau de notre député. Après dix féminicides, il était impératif d'intensifier nos actions. Le silence et l'attentisme ne sont plus acceptables.

Dans notre territoire, faute de maison d'hébergement ou par manque de places disponibles, notre centre de femmes a accompagné cette année 40 femmes victimes de violence conjugale ou post-séparation. Quarante femmes vivant avec des traumatismes, de la peur et des conséquences qui les marqueront parfois toute leur vie. Cet accompagnement repose sur seulement deux intervenantes. Deux femmes qui portent une charge humaine immense, dans un contexte d'épuisement chronique et de sous-financement structurel.

Agir maintenant

Soyons claires : tant que des femmes continueront d'être assassinées, nous continuerons de nous mobiliser. Nous continuerons de dénoncer publiquement l'inaction gouvernementale. Nous exigerons des changements profonds au système de justice, qui échoue trop souvent à protéger les femmes malgré des signaux clairs de danger. Nous réclamerons des investissements majeurs, récurrents et adéquats dans les organismes communautaires œuvrant en prévention, en accompagnement et en protection des victimes de violence.

Depuis quelques semaines, notre organisme participe à une mobilisation régionale lors de chaque féminicide. À chaque nouvelle tragédie, une chaise blanche sera déposée à côté de notre monument. Ce symbole deviendra un marqueur fort de notre région. Nous invitons la population et les commerçants à faire de même.

Il faut continuer de dire haut et fort : PAS UNE DE PLUS.

Ne l’appelez pas un fonds souverain

12 mai, par Laurence Braun-Woodbury — , ,
Mark Carney a récemment annoncé la création du premier fonds souverain national du Canada. Ce fonds, qui devrait s'appeler le « Canada Strong Fund », sera lancé avec une (…)

Mark Carney a récemment annoncé la création du premier fonds souverain national du Canada. Ce fonds, qui devrait s'appeler le « Canada Strong Fund », sera lancé avec une dotation initiale de 25 milliards de dollars, qui seront collectés au cours des trois prochaines années.

5 mai 2026

https://canadiandimension.com/articles/view/dont-call-it-a-sovereign-wealth-fund

Les fonds souverains (SWF) sont des outils conçus pour mettre en commun la richesse publique et l'investir de manière rentable. L'exemple le plus marquant est sans doute le Fonds de pension du gouvernement norvégien, qui gère les excédents de recettes pétrolières et gazières du pays. En pratique, le fonds investit ces recettes presque exclusivement sur les marchés financiers mondiaux — actions, obligations et immobilier à l'étranger — plutôt que dans le pays, en respectant des règles strictes visant à empêcher les investissements nationaux.

Fondé en 1990, le fonds souverain norvégien gère aujourd'hui plus de 2,7 billions de dollars. À lui seul, le fonds a rapporté 338 milliards de dollars en 2025 et a couvert près d'un quart du budget annuel du pays sans compromettre sa viabilité à long terme.

D'où viendra l'argent ?
Les plus grands fonds souverains du monde sont généralement financés par les excédents de profits du secteur des combustibles fossiles ou par des réserves de change excédentaires. Au Canada, le premier fonds souverain provincial a été créé en Alberta en 1976 par les conservateurs de Peter Lougheed à partir des revenus du secteur pétrolier et gazier. L'Alberta Heritage Savings Trust Fund (AHSTF) avait pour but de capter les bénéfices des combustibles fossiles et de créer une source de revenus à long terme pour les Albertains. Ce modèle a inspiré le célèbre fonds norvégien. Malheureusement, l'Alberta a choisi de ne pas imposer le secteur de l'énergie à un taux permettant de générer des contributions substantielles, et malgré une avance de 14 ans sur le fonds souverain norvégien, l'AHSTF affiche aujourd'hui une valeur totale d'un peu plus de 30 milliards de dollars.

On pourrait penser que le nouveau fonds souverain de Carney tirerait les leçons de cette histoire. Peut-être prévoit-il de doter son Canada Strong Fund d'une taxe sur les profits exceptionnels dont l'industrie pétrolière et gazière est sur le point de profiter grâce aux mésaventures de Trump en Iran. Ou peut-être que ses efforts de diversification commerciale devraient inonder les banques canadiennes de yens, de yuans et d'euros pouvant être investis à l'étranger.

Malheureusement, cela ne semble pas être le cas. Les détails restent flous, mais contrairement à tous les grands fonds souverains du monde, aucun excédent clair n'est affecté au financement de ce fonds. Au contraire, il semble en passe d'être financé par l'endettement et de petits investissements provenant de citoyens individuels.

Bien qu'inhabituelle, cette approche n'est peut-être pas catastrophique. Si le gouvernement parvient à vendre des obligations à faible taux d'intérêt, disons 2,5 %, pour alimenter le fonds tout en garantissant un taux de rendement plus élevé (le rendement annuel moyen du fonds norvégien est de 6,6 %, par exemple), le fonds pourrait, en théorie, générer un profit.

Mais cela soulève la question suivante : est-ce vraiment le moment de financer un fonds souverain par l'endettement ? Nous sommes confrontés à un choc pétrolier, à une grave incertitude économique liée à l'IA, à un marché américain du crédit privé qui semble vouloir revivre la crise de 2008, et à des niveaux sans précédent d'endettement des ménages qui ont réduit à néant toute la flexibilité dont disposait autrefois l'économie.

C'est une période risquée pour prendre des risques.

Où ira l'argent ?
Les fonds souverains investissent leur argent de diverses manières. Le fonds norvégien, par exemple, vise à maximiser les rendements grâce à des investissements diversifiés, notamment dans les actions, les obligations et l'immobilier. Il est orienté vers une croissance stable à long terme. Une partie de sa stratégie pour garantir cette stabilité consiste en un ensemble de règles interdisant explicitement les investissements nationaux : « le fonds n'investit pas dans des titres émis par des sociétés norvégiennes, des titres libellés en couronnes norvégiennes, ni dans l'immobilier ou les infrastructures situés en Norvège. »

La Norvège procède ainsi parce que les investissements des fonds souverains sur les marchés nationaux aggravent le risque économique. Si l'économie s'effondre, le fonds s'effondre avec elle — transformant ses actifs en passifs et créant une sorte de double exposition (les pertes dans les livres du fonds et les pertes dans l'économie nationale). En se limitant aux investissements internationaux, le fonds se protège contre les cycles économiques propres à la Norvège. Un autre avantage est que les fonds à vocation mondiale ne peuvent pas surchauffer l'économie nationale en inondant les industries locales de capitaux excédentaires. Les plus grands fonds souverains chinois, la China Investment Corporation et l'Administration d'État des devises étrangères, adoptent des pratiques similaires pour les mêmes raisons.

Le fonds souverain de Carney fait fi de ces risques. Le Canada Strong Fund ciblera exclusivement des investissements nationaux ; les fonds seront affectés à des « projets et entreprises canadiens ». Le premier ministre a déclaré que le fonds pourrait même servir à financer des projets soumis à une procédure accélérée en vertu des dispositions prévues dans le projet de loi C-5.

Cette approche n'est pas tout à fait inhabituelle. Certains fonds souverains de plus petite taille, comme le Strategic Investment Fund (ISIF) irlandais, suivent effectivement cette voie. Ces types de fonds ont généralement pour mandat d'éviter de perturber les marchés de capitaux privés et s'abstiennent donc des investissements à faible risque et à haut rendement. Cette structure a conduit les fonds axés sur le marché intérieur à afficher des rendements inférieurs à ceux de leurs homologues orientés vers l'international. Le fonds souverain irlandais, par exemple, a enregistré un rendement annualisé de seulement 3,4 % entre 2014 et 2024 — soit environ la moitié des résultats du fonds norvégien.

Cette perspective de sous-performance est inhérente au Fonds Canada Strong. Tout grand projet industriel ou d'infrastructure nécessitant des fonds publics serait presque certainement un investissement de catégorie B qui n'a pas réussi à attirer suffisamment de capitaux privés. Ces projets sont, par définition, à haut risque et à faible rendement.

Ce à quoi nous assistons ici, c'est la construction de barrages et d'écluses susceptibles de canaliser des flots de capitaux provenant du Fonds Canada Strong vers des projets peu contrôlés, favorisés par le parti et dont la viabilité économique est douteuse. Il y a fort à parier que notre nouveau fonds souverain pourrait devenir, à l'instar de la tristement célèbre Banque d'infrastructure de Justin Trudeau, une « caisse noire » au service des entreprises qui ont la chance d'être dans les bonnes grâces du Parti libéral.

Pourquoi financiariser l'investissement public ?
Les types de projets dont Carney a évoqué le financement par le Fonds Canada Strong comprennent « l'énergie propre et conventionnelle, les minéraux essentiels, l'agriculture et les infrastructures ». Cela fait davantage penser à une banque nationale de développement — une institution qui existe depuis des décennies — qu'à un fonds souverain. La Banque de développement du Canada est une institution incontournable du paysage du crédit qui finance la croissance de l'industrie locale depuis 1944. On ne comprend pas bien pourquoi Carney veut contracter une dette de 25 milliards de dollars pour financer des entreprises canadiennes alors que la BDC, qui détient déjà plus de 40 milliards de dollars d'actifs, a pour mission de prêter des milliards chaque année.

Une possibilité est que Carney souhaite utiliser le Fonds Canada Strong pour financer des projets incapables d'attirer des capitaux d'investissement privés ou publics. Il y a des raisons pour lesquelles un gouvernement pourrait vouloir faire cela. Les grands projets d'infrastructure, comme le chemin de fer Canadien Pacifique ou le projet hydroélectrique de la Baie-James au Québec, exigeaient des investissements initiaux si importants et s'inscrivaient dans des horizons temporels si longs que les investisseurs privés ne voulaient tout simplement pas s'y risquer. Dans ces cas-là, l'État a dû intervenir et construire lui-même les infrastructures publiques essentielles. On a observé la même dynamique dans des secteurs de pointe comme l'aérospatiale, l'énergie nucléaire et l'extraction des sables bitumineux, qui ont tous nécessité d'importants investissements publics initiaux (notamment en R&D financée par des fonds publics et la création d'entreprises d'État) pour démarrer.

L'interprétation la plus bienveillante du Fonds Canada Strong de Carney est qu'il souhaite développer des infrastructures ou relancer de nouvelles industries auxquelles les investisseurs tournent le dos. Mais si l'État fournit les fonds et prend le risque, pourquoi s'embêter avec ces mécanismes de financement alambiqués qui privilégient inévitablement les rendements à court terme des entreprises privées au détriment de toute vision à long terme ?

Comme l'a fait valoir Luke Savage, il existe une dissonance plus large dans la manière dont le gouvernement Carney présente son programme. Alors que les politiques penchent vers la déréglementation, la privatisation et les subventions aux entreprises, elles sont souvent présentées sous le langage du nationalisme économique et de la prospérité partagée. Il en résulte une politique qui semble s'adresser au grand public en parlant de bien commun, tout en envoyant un message bien différent aux investisseurs et aux élites économiques. Le Fonds Canada Strong est le dernier exemple en date de ce clivage.

Si Carney cherche à développer l'économie d'une manière que les investisseurs actuels ne souhaitent pas, pourquoi ne pas simplement prendre les rênes et passer à l'action : taxer les riches, investir dans l'économie et bâtir l'avenir de ce pays.

Rapport accablant du VGQ sur les minéraux critiques et stratégiques : la Coalition Québec meilleure mine exige que des comptes soient rendus aux Québécoises et aux Québécois

12 mai, par Coalition pour que le Québec ait meilleure mine ! — , ,
Québec – 7 mai 2026. La Coalition Québec meilleure mine (QMM) est alarmée à la lecture du rapport accablant de la Vérificatrice générale du Québec (VGQ) sur les minéraux (…)

Québec – 7 mai 2026. La Coalition Québec meilleure mine (QMM) est alarmée à la lecture du rapport accablant de la Vérificatrice générale du Québec (VGQ) sur les minéraux critiques et stratégiques.

« Enfin la bulle des minéraux dits critiques et stratégiques (MCS) éclate. Merci et chapeau à la Vérificatrice générale du Québec et à la Commissaire au développement durable. Le ministère des Ressources naturelles et des Forêts (MRNF) se fait complètement avoir par le lobby minier et balaie les préoccupations des communautés locales. Délaissé·e·s par des services publics qui s'écroulent et pris à la gorge par le coût de la vie qui explose, les contribuables sont en colère de devoir payer en plus à coup de centaines de millions de dollars les erreurs dogmatiques du gouvernement dans son gambling minier. L'heure de rendre des comptes a sonné. Il est temps de faire le ménage et de ramener la compétence, la prudence et la raison à tous les échelons politiques et administratifs, de sortir les ministres du casino minier, et de relancer le secteur minier sur des bases éclairées et respectueuses des fonds publics », lance Me Rodrigue Turgeon, co-porte-parole de la Coalition Québec meilleure mine.

Les constats dressés par la Commissaire au développement durable, Madame Janique Lambert, sont durs et brossent le portrait d'une machine administrative sourde aux volontés de la population et obnubilée par les mines courant le risque de dilapider massivement et sans contrôle le trésor public au profit de compagnies multinationales.

Les élu·e·s ont créé un fonds d'investissement d'un milliard de dollars (le fonds Capital ressources naturelles et énergie) pour dépenser arbitrairement l'argent des contribuables dans des projets miniers et le MRNF ne leur offre pas de balise utile pour éviter les fiascos économiques comme le projet Nemaska Lithium. Le développement des minéraux dits critiques et stratégiques n'est pas responsable en raison des interventions du MRNF qui se concentrent sur le potentiel économique des projets miniers. Le ministère écarte les préoccupations environnementales des communautés locales dans l'attribution des permis d'exploration minière et manque à son devoir de surveillance de ces opérations, minant lui-même par ses actions l'acceptabilité sociale des projets miniers. La gestion des délais légaux de la restauration minière est laxiste, amplifiant la dette écologique des sites miniers actifs, anciens ou abandonnés que QMM évalue déjà à 3 milliards de dollars.

Si le rapport reconnaît que l'augmentation des activités minières au Québec est causé notamment par l'accroissement de la demande pour la défense, il est regrettable que la Commissaire au développement durable n'ait pas émis de constat visant à faire preuve de vigilance et à s'assurer que l'usage des minéraux du Québec se concentre à réduire l'empreinte environnementale et climatique.

Dans le secteur minier, la Coalition QMM prédit que le présent audit indépendant de la VGQ sur l'application du Plan québécois de valorisation des minéraux critiques et stratégiques passera à l'histoire comme celui de 2009 sur la question des mines abandonnées à la charge de l'État québécois. Madame Janique Lambert avait également contribué à cette précédente enquête à titre de Directrice de vérification.

Agrandissement de l’aéroport de Montréal : Projections douteuses et absence d’évaluation d’impact.

12 mai, par Mères au front — , ,
Montréal, 4 mai 2026 – Le jeudi 7 mai à 10h, Aéroports de Montréal (ADM) tiendra son assemblée publique annuelle. Plusieurs membres du mouvement Mères au front, vêtues pour (…)

Montréal, 4 mai 2026 – Le jeudi 7 mai à 10h, Aéroports de Montréal (ADM) tiendra son assemblée publique annuelle. Plusieurs membres du mouvement Mères au front, vêtues pour l'occasion, feront entendre leurs inquiétudes face à l'absence d'évaluation des impacts du projet d'agrandissement de l'aéroport Montréal-Trudeau sur la santé de la population montréalaise.

Rappelons que le projet de 10 milliards de dollars, appelé « Plan de vol », vise l'ajout de 20 portes d'embarquement et de jetées permettant d'accueillir jusqu'à 32 avions supplémentaires1 et que celui-ci est financé par la Banque d'infrastructure du Canada.

Plutôt que de refléter une demande réelle, ADM présente des scénarios de croissance qui semblent avant tout servir à justifier une expansion destinée à stimuler l'offre.

ADM affirme vouloir répondre "à la demande", qu'elle estime à 45 millions de passagers d'ici 20 ans, soit le double du nombre actuel .

Ces prévisions s'appuient sur des tendances historiques et sur une vision de croissance infinie héritée du passé, sans tenir compte du contexte actuel d'incertitude économique, géopolitique et climatique. Elles ne considèrent pas la baisse du pouvoir d'achat des ménages, les guerres et les crises énergétiques susceptibles d'affecter le prix et l'approvisionnement du pétrole, ni le vieillissement de la population ni les limites liées aux politiques climatiques et à l'acceptabilité sociale.

« Les prévisions de hausse de la demande par ADM relèvent d'un monde de licornes : Les gens ne vieilliront pas et auront toujours plus d'argent pour voyager, le pétrole sera abondant et pas cher, le monde sera en paix, les changements climatiques sont une illusion. Comment justifier que notre gouvernement investisse notre argent pour favoriser la croissance d'une industrie polluante qui met en péril les objectifs de réduction des GES, la santé et l'avenir de nos enfants ? » Nathalie Ainsley, mère au front

Absence d'évaluation des impacts sur la santé de la population

Malgré l'ampleur du projet d'agrandissement, aucune évaluation indépendante et globale des effets environnementaux, sanitaires et climatiques du projet n'a été réalisée ni rendue publique.

ADM mène plutôt des consultations morcelées, limitées aux aspects techniques des travaux, sans considérer les effets cumulatifs de l'augmentation du trafic aérien sur le bruit, la qualité de l'air, le climat et les milieux naturels.

Pourtant, les impacts sur la santé et sur la qualité de vie de l'augmentation de la pollution sonore et atmosphérique, incluant les effets des particules ultrafines, sont de plus en plus documentés : maladies cardiaques et pulmonaires, cancers, décès prématurés, stress, maux de tête, troubles respiratoires et atteinte à la santé mentale ; particulièrement chez les enfants et les personnes vulnérables.

« J'ai deux petites filles et je suis inquiète pour leur santé. Ma plus jeune, qui n'a qu'un an, souffre déjà de troubles respiratoires et je crains que la pollution de l'air à Montréal aggrave sa condition. Je ne peux pas comprendre qu'on prenne encore des décisions qui augmentent la pollution alors que les effets sur la santé des enfants sont si bien documentés. Protéger leur santé devrait être une priorité absolue, bien avant toute considération commerciale. » Louisa Mussells Pires, mère au front

Mères au front réclame de la part d'ADM et du gouvernement fédéral, qui finance l'agrandissement, une évaluation rigoureuse, indépendante et globale des impacts sur la santé de la population montréalaise et sur l'atteinte des cibles climatiques du Canada.

Habillées en voyageuses pour se faire entendre

Nous serons habillées en voyageuses, pour parler le langage qu'ADM semble le mieux entendre : celui des passagers. Puisque ADM fait tout pour traiter aux petits oignons celles et ceux qui ne font que passer, nous empruntons cette identité pour nous faire écouter et rappeler que les montréalaises et montréalais refusent d'être traités comme des citoyennes et des citoyens de second ordre.

Une menace aussi pour les milieux naturels

ADM semble toujours maintenir son intention de détruire plus de 100 hectares de marais, de prairies fleuries et de forêts urbaines à haute valeur écologique. Ce territoire abrite une biodiversité exceptionnelle, dont des dizaines d'espèces en péril comme le papillon monarque. Il agit comme îlot de fraîcheur, dans un secteur fortement minéralisé, agit comme un filtre pour l'air et l'eau, et permet l'accès à la nature aux populations locales.

Les questions seront posées. Les voix de nos enfants seront portées.

1 : 2025 AEIC YUL Aéroport international Montréal-Trudeau - Aménagement d'une jetée satellite Texte complet.pdf - Google Drive et Aménagement d'une jetée satellite à l'aéroport international Montréal-Trudeau
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Des organisations syndicales réclament un déploiement de l’IA responsable, fondé sur la transparence, l’encadrement et la formation

12 mai, par Alliance du personnel professionnel et technique de la santé et des services sociaux (APTS), Centrale des syndicats du Québec (CSQ), Confédération des syndicats nationaux (CSN), Fédération des travailleurs et des travailleuses du Québec (FTQ), Fédération interprofessionnelle de la santé du Québec (FIQ), Syndicat canadien de la fonction publique (SCFP-Québec), Syndicat de la fonction publique et parapublique du Québec (SFPQ), Syndicat de professionnelles et professionnels du gouvernement du Québec (SPGQ) — , ,
À la suite de la publication du rapport de l'Observatoire international sur les impacts sociaux de l'intelligence artificielle et du numérique (OBVIA), plusieurs organisations (…)

À la suite de la publication du rapport de l'Observatoire international sur les impacts sociaux de l'intelligence artificielle et du numérique (OBVIA), plusieurs organisations syndicales – l'APTS, la CSQ, la CSN, la FIQ, la FTQ, le SCFP, le SFPQ, le SPGQ, ainsi que le Syndicat des Métallos et Unifor Québec – appellent à un encadrement plus rigoureux du déploiement de l'intelligence artificielle.

Tiré de l'infolettre CSN En Mouvement

Elles insistent sur l'importance d'une gouvernance transparente, de la participation active des travailleuses, des travailleurs et des personnes qui les représentent, de même que sur l'augmentation des investissements en formation et en développement des compétences.

Les résultats de l'enquête menée auprès de milliers de personnes syndiquées au Québec confirment ce que les organisations syndicales constatent sur le terrain : l'IA est déjà bien présente dans les milieux de travail, mais son implantation est rarement discutée avec le personnel et leurs représentantes et représentants. Les organisations syndicales rappellent qu'aucun déploiement technologique majeur ne peut être réalisé de façon responsable sans transparence à l'égard des personnes directement touchées.

« Le rapport de l'OBVIA met en lumière un manque de transparence généralisé quant à l'utilisation actuelle et future de l'IA dans les organisations. Trop de travailleuses et de travailleurs ignorent si des systèmes d'IA influencent leur travail, leurs conditions d'exercice ou les décisions qui les concernent. Cette opacité alimente la méfiance et fragilise le lien de confiance envers les employeurs », mentionnent Robert Comeau (APTS), Éric Gingras (CSQ), Caroline Senneville (CSN), Julie Bouchard (FIQ), Olivier Carrière (FTQ), Danick Soucy (SCFP), Michel Girard (SFPQ), Guillaume Bouvrette (SPGQ), Nicolas Lapierre (Syndicat des Métallos) et Daniel Cloutier (Unifor Québec).

Les organisations syndicales soulignent l'urgence d'encadrer l'IA en milieu de travail, car les nouveaux systèmes de gestion par l'IA présentent des risques accrus de surveillance et de contrôle. Comme le souligne le rapport, les employeurs devraient privilégier des applications de l'IA qui appuient le travail des employés plutôt que celles qui visent à les contrôler. Le rapport de l'OBVIA démontre que l'encadrement organisationnel de l'IA demeure largement insuffisant ou méconnu.

« L'absence de politiques claires ouvre la porte à des usages arbitraires, à une intensification du travail – voire un contrôle abusif – du personnel », soutiennent les porte-paroles.

Les organisations syndicales estiment que la formation sur l'IA doit être offerte sur le temps de travail et adaptée aux réalités de chaque milieu selon les outils à utiliser. En plus d'assurer le maintien en emploi des personnes, elle doit aussi permettre de comprendre les outils d'IA, de les questionner et d'en évaluer les impacts.

« Le rapport confirme l'ampleur du retard en matière de formation. La majorité des personnes sondées indiquent ne pas avoir accès à de la formation sur l'IA ou ignorent même si une telle formation existe. Pourtant, les travailleuses et les travailleurs sont de plus en plus appelés à utiliser ces outils et à assumer la responsabilité en cas d'erreur », déplorent les dirigeantes et dirigeants syndicaux.

Les organisations syndicales rappellent que l'IA ne doit pas contribuer à creuser les inégalités, d'autant plus que les postes d'entrée se font plus rares pour les jeunes. « Il faut investir dans la formation pour que tout le monde puisse s'adapter et conserver sa place dans un monde du travail en changement. »

Les enseignements du rapport de l'OBVIA doivent servir de point d'appui pour instaurer un véritable dialogue social sur l'IA au travail. Lorsque les syndicats sont impliqués, le rapport démontre que la transparence s'accroît, la formation s'améliore et la confiance se renforce.

« Le déploiement de l'intelligence artificielle dans les milieux de travail ne doit pas se faire au détriment des personnes salariées. Il doit au contraire contribuer à améliorer les conditions de travail, ainsi que la qualité des services offerts à la population », concluent les porte-paroles syndicaux.

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Les élections, ça nous regarde !

12 mai, par Centrale des syndicats du Québec (CSQ) — , ,
Nous signalons, ci-dessous, une page Web du site de la Centrale des Syndicats du Québec qui explique pourquoi les organisations syndicales et les syndiqué·es doivent se (…)

Nous signalons, ci-dessous, une page Web du site de la Centrale des Syndicats du Québec qui explique pourquoi les organisations syndicales et les syndiqué·es doivent se préoccuper des élections pour défendre les intérêts des travailleuses et des travailleurs. Une entrevue avec Louise Harel permet à cette dernière de rappeler l'apport des syndicats du Québec à la défense des droits démocratiques de la majorité populaire.

« Si vous ne vous occupez pas de politique, c'est la politique qui s'occupera de vous », dit l'adage. C'est pourquoi la CSQ souhaite rappeler, à travers cette capsule vidéo, à quel point les décisions politiques entraînent des répercussions concrètes sur notre quotidien.
En tant que l'une des plus importante organisation syndicale dans les services publics et parapublics, la Centrale et ses membres sont directement concernés par les orientations politiques gouvernementales, que ce soit en santé, en éducation, en enseignement supérieur, ou encore du côté de la famille ou de la solidarité sociale. Et puisque la mission première de la Centrale consiste à promouvoir et à défendre les intérêts économiques, professionnels et sociaux des membres qu'elle représente, dans le respect des valeurs fondamentales d'égalité, de solidarité, de justice sociale, de liberté, de démocratie et de coopération, il est essentiel qu'elle s'en préoccupe.

https://www.lacsq.org/ca-nous-regarde/pourquoi-ca-nous-regarde/

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Les arts de la révolution noire, toute une histoire

12 mai, par Rémi Carayol —
Bonnes feuilles · Dans Fantômes de la révolution noire, Grégory Pierrot nous plonge dans la galaxie du « Black Power » à travers le prisme des productions artistiques. Il (…)

Bonnes feuilles · Dans Fantômes de la révolution noire, Grégory Pierrot nous plonge dans la galaxie du « Black Power » à travers le prisme des productions artistiques. Il montre ainsi le rôle majeur de la littérature, de la musique et du cinéma dans la diffusion des idées, des rêves et parfois des lubies du mouvement.

Tiré d'Afrique XXI.

Professeur de littérature à l'université du Connecticut (États-Unis), éditeur et traducteur, Grégory Pierrot nous plonge, avec Fantômes de la révolution noire. Une histoire culturelle transatlantique, dans une longue et passionnante chronique de la révolution noire à travers les âges, du XIXe siècle aux années 1970, à travers les continents, des Amériques à l'Europe en passant par l'Afrique, et à travers les arts, la littérature, la musique et le cinéma.

Au-delà des œuvres et des écrivain·es plus ou moins connu·es qu'il donne envie de (re)découvrir, il montre comment la production artistique a nourri les imaginaires de « l'insurrection des mondes noirs » tout en posant les bases de ce que l'on appellera bientôt le « Pouvoir Noir » (« Black Power »).

Parmi les nombreux passages savoureux qui rendent passionnante la lecture de cet ouvrage, l'extrait ci-dessous, tiré du chapitre 4 intitulé « Un seul superhéros : le peuple », retrace une année particulière : l'année 1967. (Les intertitres sont de la rédaction.)
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De Basse-Terre à Sacramento

« Ça recommence et c'est comme d'habitude : un patron, un flic, un blanc insulte et bat un Noir, s'en va comme si de rien n'était, parce que ça se passe toujours comme ça, et qu'ensuite, il ne se passe jamais rien. C'est ainsi à Johannesburg, Paris, Londres, Rio, New York, Montgomery, Chicago, et cette fois-ci, ça se passe à Basse-Terre, en Guadeloupe, en mars 1967. Une attaque raciste menée par un propriétaire de magasin conduit à un soulèvement populaire durant lequel environ cinq mille habitants incendient ledit magasin et se heurtent aux CRS qui perdent le contrôle de la ville. Le préfet Pierre Bolotte annonce un couvre-feu. Il a de la bouteille : haut fonctionnaire typique de la Ve République, après avoir entamé sa carrière en France dans les derniers mois du régime vichyste, Bolotte fera le tour des colonies pendant une vingtaine d'années, passant notamment par l'Indochine et l'Algérie durant leurs guerres d'indépendance respectives, où il se distinguera par son soutien inconditionnel aux atrocités militaires et policières (1).

C'est de toute cette belle expérience que Bolotte s'inspire en Guadeloupe. Son annonce à la radio voile à peine ses menaces de répression. Il faudra que Gerty Archimède, avocate et représentante du PCG (Parti Communiste Guadeloupéen), s'adresse à la foule en colère pour que la ville retrouve son calme. Les autorités accusent le GONG (Groupe d'Organisation Nationale de la Guadeloupe) d'avoir fomenté le soulèvement, téléguidé par Cuba, Moscou, la Chine, voire les trois en même temps. Le PCG, quant à lui, dénonce les membres du GONG comme des agents perturbateurs envoyés par la CIA, tandis que le préfet Bolotte leur tombe dessus comme une matraque (2).

Les bidonvilles s'étendent et avec eux la misère des travailleurs guadeloupéens, exploités jusqu'à la moelle, mais le pouvoir gaulliste a d'autres priorités : il reste entièrement dévoué à écraser toute velléité indépendantiste aux Antilles. Pour ce faire, il s'appuie sur le sinistre Jacques Foccart, grand timonier de la Françafrique de De Gaulle, lui-même issu d'une famille de békés de la Guadeloupe. Les Antilles, c'est la France, mais pas vraiment. Dans ces départements, on élit des représentants mais c'est le préfet qui règne sans partage. Les Antilles, c'est la France, mais c'est la colonie. Et à la colère des populations face à l'injustice, les autorités n'ont jamais qu'une seule réponse, la répression.

À l'orée de l'année 1967, c'est autour du GONG, organisation petite en membres mais très active et populaire, que se cristallise un ras-le-bol que ni le pouvoir, ni l'opposition communiste ne sont capables de contrôler. Les autorités coloniales se méprennent à la fois sur la véritable taille et la véritable influence du groupe, mais elles sont convaincues que des troubles se préparent et sont déterminées à ne pas se laisser déborder. Sont-elles influencées par l'entrée des Panthères noires en armes dans le capitole californien quelques semaines auparavant ? On sait que depuis la venue de Malcolm X à Paris, le gouvernement français se soucie particulièrement de l'influence possible du nationalisme noir américain sur l'indépendantisme antillais.

Répression coloniale à huis clos

Toujours est-il que fin mai, les ouvriers du bâtiment entrent en grève pour protester contre leurs salaires de misère et viennent manifester à Pointe-à-Pitre. Le préfet Bolotte autorise ses troupes à faire usage de leurs armes et c'est le massacre. Les uniformes tirent sur tout ce qui bouge, assassinant hommes, femmes et enfants, manifestants comme passants.

Des Guadeloupéens s'arment à leur tour et les rues de Point-à-Pitre prennent des airs de guerre civile. Les CRS exécutent au hasard, en toute impunité, comme ils l'avaient fait en Algérie auparavant. On ne saura jamais le nombre exact de victimes, mais les estimations donnent un minimum de 87 morts et des centaines de blessés dans la population locale. Les ruines fument encore que les autorités sont déjà parties chasser les membres du GONG, désignés comme organisateurs de troubles qui les avaient effectivement pris de court. Une dizaine seront jugés et emprisonnés en France. La plupart seront acquittés par le verdict final qui sera rendu en avril 1968.

La presse française, comme états-unienne, parle des événements de Guadeloupe. Le Monde reconnaît à reculons que les incidents sont la conséquence d'un « “colonialisme” qui ne dit pas son nom » et qu'ils « prouvent que dans ce département, les revendications sociales peuvent revêtir aussitôt une dimension politique et même raciste puisque des Blancs ont été pris à partie par les émeutiers » (3).

Dans les semaines qui suivent, toute mention de racisme, de la part du PCG comme des autorités ou de la presse, portera exclusivement sur les attaques menées par les manifestants contre des blancs. Aucune mention n'est faite des exactions policières, assassinats à vue, passages à tabac goguenards mâtinés d'insultes plus racistes les unes que les autres. Le racisme, c'est quand des Noirs décident de faire goûter aux blancs un petit échantillon de ce qu'ils leur font manger depuis des siècles.

« Des poèmes qui tirent »

En 1967, l'écrivain martiniquais Daniel Blérard, dit Daniel Boukman, écrit depuis l'Algérie, où il vit en exil, Chants pour hâter la mort du temps des Orphée ou Madinina île esclave.... Le recueil contient trois textes : « Les Sirènes », dédié « aux victimes de la répression coloniale (Martinique, décembre 1959) », « Orphée nègre », dédié à Fanon, et « Des voix dans une prison », dédié « aux victimes de la répression coloniale (Guadeloupe, mai 1967) ». Dans « Orphée nègre », Boukman se livre à une critique sans retenue d'Aimé Césaire, de l'institutionnalisation de sa révolte et des limites de la négritude. « Est-ce que Orphée, papa Orphée, est-ce qu'il a empêché les gendarmes de venir prendre ton fils pour l'envoyer à la guerre tuer ses frères d'Afrique ? » demande le personnage du militant, évoquant le sort des insoumis qui, comme Boukman, avaient refusé de servir la répression coloniale. « Répondez, camarades ! Est-ce que c'est Orphée qui a reçu les balles des CRS lors de la grève... ? Est-ce que ses belles phrases ont tiré de la geôle les emprisonnés de décembre », écrit-il à propos des émeutes de 1959 à Fort-de-France.

C'est bien l'injonction de LeRoi Jones à écrire « des poèmes qui tirent » qui résonne là. Les cris de lèse-majesté de Daniel Boukman sont publiés cette même année 1967 en extraits dans la revue artistique militante marocaine Souffles, qui développe depuis ses débuts une similaire critique révolutionnaire et panafricaine de l'essentialisme et de l'institutionnalisation de la négritude (4).

« Des voix dans une prison » évoque la répression sanglante et sans merci pendant et après le mouvement de mai 1967, imaginant les militants indépendantistes (à l'époque emprisonnés) condamnés à la peine capitale dans un procès inévitablement injuste : « Apprenez, monsieur, qu'un agent de l'État n'est jamais un assassin, quand il tue dans l'exercice de ses fonctions ! » Comme un air de déjà vu, en Martinique bien sûr, et partout ailleurs. La nation qu'imagine le militant Boukman est déjà plus grande que les seules îles colonisées par la France. Il rêve.

  • MADININA
  • île d'un troupeau d'îles
  • ANTILLES
  • nation future au drapeau bigarré (5)

Une nation qui n'a qu'un seul (super)héros : le peuple. « Nous n'avons plus besoin d'Orphée ! » s'écrie la foule. Ni de prince noir. Le message est clair : la main de fer colonialiste à l'œuvre aux Antilles ne laisse qu'une seule issue, celle empruntée par les colonisés partout dans le monde. La voie des bombes. À la fin de la pièce, la foule mime une insurrection. Les grenades invisibles qu'elle lance ne sont pas des poèmes.

« Contre le mur, bâtard ! »

[...] Ça va vous dire quelque chose : des flics arrêtent un chauffeur de taxi noir, le passent à tabac sans raison aucune et l'emmènent au poste, où ils l'inculpent pour violence sur représentant de l'autorité publique. Il avait sûrement saigné sur leurs uniformes. La nouvelle se répand et la majorité noire de la ville décide de ne pas laisser passer et forme une foule devant le commissariat. Les cocktails molotov volent, les magasins brûlent, et les flics tirent dans le tas, ce à quoi certains habitants répondent à leur tour. La garde nationale intervient après quelques jours de chaos durant lesquels une trentaine de personnes sont tuées, la plupart par des tirs de la police au hasard. C'est l'été 1967 à Newark et LeRoi Jones se retrouve naturellement au milieu des événements.

Il est chez lui. L'arrêtant à son tour, la police trouve dans son véhicule une arme à feu pour laquelle il n'a pas de permis. Les flics, parmi lesquels un de ses camarades de lycée, le passent à tabac. Jones estime que c'est l'intervention des riverains qui lui sauve la vie. Depuis leurs fenêtres, les voisins se mettent à jeter des projectiles sur les policiers. Des photos prises ce jour-là de Jones au commissariat, en menottes et couvert de sang, font le tour du monde. Deux semaines plus tard et peu de temps avant son procès, il est l'un des organisateurs de la première convention du Pouvoir Noir à Newark. Visant à former une organisation politique noire fédérant aussi bien les nationalistes de US et les activistes de CORE que des intellectuels, journalistes et hommes d'affaires, cet événement prévu de longue date prend soudain une autre dimension. Jones devient d'autant plus une cible.

Son poème « Peuple Noir ! » (« Black People ! ») publié en décembre 1967 dans Evergreen Review, va être utilisé par le juge pour l'incriminer. Il contient les vers suivants :

  • Et ces bijoux bon marché sur Washington Street et dans ces deux-trois boutiques sur Springfield ? Vous savez comment les avoir, vous savez comment les prendre, pas d'acompte, pas d'argent, jamais d'argent, l'argent pousse pas sur les arbres non, y a que face de craie qui en a, il en fabrique avec une machine, pour vous contrôler, vous pouvez rien voler à un blanc, il l'a déjà volé, il vous doit tout ce que vous voulez, même sa vie. Tous les magasins s'ouvriront si vous dites la formule magique : Contre le mur, bâtard, c'est un hold-up ! Ou : fracassez les vitrines la nuit (actes magiques), fracassez les vitrines le jour, n'importe quand, ensemble, fracassons la vitrine et prenons toutes les conneries qu'on veut. Pas d'acompte. Pas le temps de payer. Prenez ce que vous voulez. Une danse magique dans la rue (6).

La phrase « Contre le mur, bâtard ! » (« Up against the wall, motherfucker ! ») deviendra une référence de la gauche radicale américaine, noire et blanche. Le groupe situ/anarchiste new-yorkais Black Mask deviendra ainsi Up Against the Wall Motherfucker en mai 1968, avant d'entrer dans la clandestinité. La culture pop s'emparera aussi de la phrase, au point de la voir atterrir en 1969 dans une chanson du groupe de rock psychédélique Jefferson Airplane, « We can be together ».

[...]

Rompre avec le sionisme

1967 est aussi l'année de la Guerre des Six Jours, un conflit aux répercussions immenses, moteur d'une prise de conscience collective de la gauche internationale en général, et des mouvements nationalistes noirs en particulier, au sujet de la nation palestinienne. Début juin 1967, après des mois de provocations et d'altercations entre l'armée israélienne et ses voisins, le président égyptien Gamal Abdel Nasser ferme le détroit de Tiran et déploie ses troupes à la frontière israélienne. Le 5 juin, Israël lance une offensive surprise visant les aéroports militaires égyptiens, réduisant quasi à néant les capacités de l'armée de l'air. Dans la semaine qui suit, Israël envahit le Sinai, la bande de Gaza, jusqu'alors occupée par l'Égypte, prend le plateau du Golan à la Syrie et la Cisjordanie et Jérusalem-Est à la Jordanie. L'Algérie suspend ses relations diplomatiques avec les États-Unis en représailles au soutien sans faille de l'empire à l'État colonial du Moyen-Orient.

Pour l'Amérique noire, le conflit revêt un caractère très particulier. La guerre entérine une rupture entre les communautés juives des États-Unis et africaines américaines, jusque-là proches dans certains aspects de la lutte pour les droits civiques, et tout spécialement dans un certain imaginaire de la libération. Esclavisés au cœur d'un empire en développement, baignés dans les références de l'Ancien Testament, les Africains Américains du XVIIIe et XIXe siècles avaient pu s'imaginer Hébreux. Au XXe siècle, certains immigrants juifs s'étaient à leur tour trouvé des affinités de souffrance avec une population noire, reconnaissant dans les lynchages quelque chose des pogroms européens.

La nation d'Israël était pour nombre d'Africains Américains engagés en politique un exemple, avoué ou non, en tant qu'aboutissement du sionisme, un mouvement nationaliste qui partage avec le nationalisme noir « une motivation essentielle : leur désir de rédemption nationale par la récupération d'une “patrie” perdue (7) ». L'émergence d'Israël avait exposé, si besoin était, les différences fondamentales entre les deux communautés aux États-Unis.

« L'avant-poste de l'exploitation américaine et britannique »

En 1967, les Noirs américains et en particulier les militants du Pouvoir Noir confirment qu'ils ne peuvent pas s'imaginer Israéliens, citoyens d'un pays colonisateur soutenu par les États-Unis, et pratiquant lui-même différentes formes de ségrégation, non seulement contre la population arabe mais aussi contre les immigrants juifs d'Afrique du Nord et du Moyen-Orient.

Les militants radicaux noirs américains réagissent très vite. Dans un court communiqué officiel du 15 août 1967, le SNCC déclare :

  • Nous ne comprenons pas comment les réfugiés et survivants juifs peuvent utiliser cette tragédie [l'Holocauste] comme excuse pour imiter leurs oppresseurs nazis – pour s'emparer de la Palestine, commettre les mêmes atrocités contre les habitants arabes et les déposséder de leurs maisons, leurs terres et leurs moyens de subsistance (8).

Après un résumé de l'histoire de l'État d'Israël, le communiqué affirme : « Israël est et a toujours été l'outil et l'avant-poste de l'exploitation américaine et britannique du Moyen-Orient et de l'Afrique ». Les libéraux blancs américains, déjà échaudés par la radicalisation de l'association étudiante, voient dans ce communiqué co-écrit par Stokely Carmichael le signe d'une rupture définitive. L'organisation perd du jour au lendemain un grand nombre de donateurs.

De son côté, le soutien des Panthères noires à la lutte palestinienne s'exprime clairement et régulièrement dans les pages du journal du parti, où paraissent des articles rapportant les actions du Fatah de Yasser Arafat, qu'Eldridge Cleaver, ministre de l'Information du [Black Panther Party], rencontre à Alger à l'été 1969. Leur positionnement est d'autant plus clair qu'elles déclarent, dans un article de leur journal publié le 3 janvier 1970, que « l'État sioniste fasciste d'Israël est une marionnette et un laquais impérialiste et [qu']il doit être écrasé (9) ».

L'arme du terrorisme

Paradoxalement et tout en pragmatisme froid, Harold Cruse suggère qu'il y a un autre enseignement à tirer du cas israélien. À l'origine de la création de cet État, il y a bien une lutte armée qui n'a pas hésité à opter pour le terrorisme, une violence soutenue inconditionnellement par la très grande majorité des intellectuels juifs américains. Ce soutien avait notamment permis de légitimer auprès de l'opinion publique les exactions de l'Irgun, groupe paramilitaire nationaliste semi-clandestin. Un mode d'action particulièrement efficace, croyez-en Winston Churchill : « C'est l'Irgun qui a fait partir les Anglais de Palestine (...). Le coût militaire était trop élevé pour notre économie, et c'est l'Irgun qui l'a fait monter. »

Cruse suggère que ce type de soutien inconditionnel de la part de l'intelligentsia noire pour des organisations prêtes à se donner les moyens de ses fins est la condition sine qua non du Pouvoir Noir : « Les relations entre groupes en Amérique et sur la scène internationale sont motivées par le principe de pouvoir, pas par la moralité ou la compassion pour les classes opprimées (...). La faction nationaliste finira par utiliser des tactiques terroristes à Harlem contre les magasins appartenant à des blancs (10) ». Le problème tout entier est là : qui sera capable d'employer tous les moyens nécessaires ?

À l'aune de leur rapprochement du socialisme, les Panthères noires se font les soutiens de la cause palestinienne et s'opposent à Israël en tant que projet colonial, mais il n'en demeure pas moins que le sionisme pose une question fondamentale au nationalisme noir : une nation cherchant territoire peut-elle éviter de devenir colonialiste ? »

Notes

1- Mathieu Rigouste, « De la contre-insurrection au système sécuritaire », in Elsa Dorlin (dir.), Guadeloupe, Mai 67 : massacrer et laisser mourir, Libertalia, 2023.

2- Raymond Gama, Jean-Pierre Sainton, Mé 67 : mémoire d'un événement, Lespwisavann, 2011.

3- « Les violentes manifestations de Pointe-à-Pitre témoignent d'un malaise social à la Guadeloupe », Le Monde, 30 mai 1967

4- Paraska Tolan-Szkinilk, Maghreb noir : Rabat, Alger et Tunis dans les luttes panafricaines, Ròt-Bò-Krik, 2025.

5- Daniel Boukman, Chants pour hâter la mort du temps des Orphée ou Madinina île esclave..., P. J. Oswald, 1967.

6- LeRoi Jones, « Black People ! », Evergreen Review, n° 50, décembre 1967, p. 49.

7- Harold Cruse « Negroes and Jews–The Two Nationalisms and the Block(ed) Plurality », in The Crisis of the Negro Intellectual, NYRB Classics, 2005.

8- SNCC, « The Middle-East Crisis », 15 août 1967

9- DC, « Zionism (Kosher Nationalism) Imperialism = Fascism », The Black Panther – Black Community News Service, vol. 4, n° 5, 23 janvier 1970, p. 17.

10- Harold Cruse « Negroes and Jews », op. cit..

Nabil Lahlou, pionnier du théâtre et cinéaste contestataire marocain nous a quittés

12 mai, par Mustapha Saha — ,
Le dramaturge, metteur en scène et réalisateur marocain Nabil Lahlou est décédé à Rabat à l'aube de ce jeudi 7 mai 2026, à l'âge de 81 ans, des suites d'une longue maladie. (…)

Le dramaturge, metteur en scène et réalisateur marocain Nabil Lahlou est décédé à Rabat à l'aube de ce jeudi 7 mai 2026, à l'âge de 81 ans, des suites d'une longue maladie. Avec sa disparition, le Maroc perd l'une des figures les plus iconoclastes de sa scène culturelle, aussi bien au théâtre qu'au cinéma.

L'une des figures majeures du théâtre intellectuel marocain

Tout au long de sa carrière, Nabil Lahlou a défendu un théâtre exigeant, engagé et profondément critique. Refusant les logiques de divertissement facile, il considérait la scène comme un espace de réflexion sur les fractures sociales, les contradictions politiques et les tourments humains.

Lisez la dernière chronique de Nabyl Lahlou : Le Théâtre Royal est une affaire strictement royale

Formé à Paris à l'école Charles-Dullin et à l'Université du Théâtre des Nations avant de revenir au Maghreb au début des années 1970, il a développé une écriture singulière mêlant satire, expérimentation et questionnement existentiel. Plusieurs de ses œuvres revisitaient également Shakespeare dans une lecture marocaine et postcoloniale.
Sa dernière pièce, Macha Machmacha veut un rôle dans le film Le Procès de Socrate, présentée en mars 2026 au Théâtre National Mohammed V, avait été saluée comme un retour à un théâtre marocain de réflexion et de profondeur intellectuelle.

Un cinéma anticonformiste et engagé

Au-delà du théâtre, Nabil Lahlou a marqué l'histoire du cinéma marocain par une filmographie atypique et ouvertement contestataire. Dès les années 1970, il s'impose comme l'un des rares réalisateurs marocains à utiliser le cinéma comme outil de critique sociale et politique.

Son premier long métrage, Al Kanfoudi, est considéré comme l'une des œuvres fondatrices du cinéma d'auteur marocain. Il enchaîne ensuite avec des films comme Le Gouverneur Général de l'île Chakerbakerben, Brahim yach ?, La Nuit du crime ou encore Tabite or Not Tabite, qui abordaient sans détour les tabous politiques, les abus de pouvoir et les tensions de la société marocaine.

Son film « Tabite or Not Tabite », inspiré de l'affaire du commissaire Mustapha Tabit, avait d'ailleurs provoqué une vive polémique au Maroc et donné lieu à des procédures judiciaires avant sa projection publique.

Critique à l'égard des institutions culturelles et des difficultés structurelles du cinéma marocain, Nabil Lahlou revendiquait un art libre, indépendant et sans concession.
Et sans complaisance, Nabyl Lahlou est considéré comme l'un des réalisateurs marocains les plus anticonformistes de sa génération.

Un héritage durable dans la culture marocaine

À travers ses pièces comme ses films, Nabil Lahlou aura incarné une conception militante de la création artistique, où la parole, l'image et la scène devenaient des formes de résistance intellectuelle.

Son œuvre, à la fois théâtrale et cinématographique, continuera de marquer plusieurs générations d'artistes et de nourrir les débats sur le rôle de la culture dans l'évolution politique et sociale du Maroc.

Nabyl Lahlou (né en 1945 à Fès, Maroc, et mort le 7 mai 2026 à Rabat[1]) est un metteur en scène de théâtre, dramaturge, et acteur marocain, connu pour être un metteur en scène de théâtre et réalisateur de cinéma innovant, et est considéré comme l'un des metteurs en scène de théâtre marocains les plus influents des années 1980[2],[3],[4],[5],[6].

Biographie

Il étudia le théâtre à Paris à l'école nationale supérieure des arts et techniques du théâtre ainsi qu'à l'académie Charles-Dullin, avant d'avoir enseigné à Kordj-el-Kifane en Algérie[3]. Il écrivit des pièces de théâtre d'expression francophone et arabophone ; parmi ses pièces françaises figurent Ophélie n'est pas morte (1969) et L'Empereur Schrischmatury ou le testament du bouffon (1975), et parmi ses œuvres arabophones Les Milliardaires (1968), Les Tortues (1970) et Asseyez-vous sur les cadavres (1974)[3]. Son premier moyen métrage fut Les Morts (1975), tandis que son premier long métrage fut Al Kanfoudi (القنفوذي) (1978)[3].

Théâtre

Lahlou met en scène sa première pièce al-Saȝaa au Maroc en 1965, puis part étudier en France, d'où il revient en 1970[2].
Nombre de ses œuvres refondent les œuvres shakespeariennes afin de mieux les inscrire dans le contexte du Maroc postcolonial, de façon homologue à la manière dont Akira Kurosawa reprit aussi la trame narrative du dramaturge élisabéthain au sein d'un Japon médiéval[7]. Écrite en 1968, sa pièce Ophélie n'est pas Morte est influencée par le personnage homonyme de Hamlet. Soutenue financièrement par le Ministère de la Culture marocain, la pièce fut donnée en 1969 par la « Compagnie de Théâtre Universitaires » de Lahlou. Dans la pièce, les deux personnages de Shakespeare, que sont Hamlet et Macbeth, sont présentés dans un micro-drame où les personnages sont volontairement paralysés et leur jeu limité par l'utilisation de béquilles ou de fauteuils roulants[8],[9]. En outre, sa production d'al-Salahef (Les Tortues) a été considérée comme une percée[2],[3].

Filmographie

Sophia Hadi et Nabyl Lahlou sur la scène du Théâtre national Mohammed-V
• Les Morts (1975)[10],[11]
• Al Kanfoudi (الڭنفودي) (1978)
• Le Gouverneur Général de l'île Chakerbakerben (1980)
• Brahim yach ? (براهيم ياش؟) (1982)
• L'âme qui braie (1984)
• Komany (1988
• La Nuit du crime (1992)
• Les Années de l'exil (2002)
• Tabite or not Tabite (2005)
• Regarde le Roi dans la Lune (2011)

Références

(en) Cet article est partiellement ou en totalité issu de l'article de Wikipédia en anglais intitulé « Nabyl Lahlou » (voir la liste des auteurs).
1. Hespress Français, « Le réalisateur et dramaturge Nabyl Lahlou s'est éteint à 81 ans [archive] » , sur Hespress Français, " 07 mai 2026 " (consulté le 7 mai 2026)
2. Don Rubin et Ghassan Maleh, The world encyclopedia of contemporary theatre, illustrated, reprint, 1999, 175 p. (ISBN 9780415059329, lire en ligne [archive])
3. Oliver Leaman, Companion encyclopedia of Middle Eastern and North African film, illustrated, 2001, 487 p. (ISBN 9780415187039, lire en ligne [archive])
4. « : : CENTRE CINEMATOGRAPHIQUE MAROCAIN : : [archive] », www.ccm.ma (consulté le 17 novembre 2021)
5. « Africiné - Nabyl Lahlou [archive] », Africiné (consulté le 17 novembre 2021)
6. « Personnes | Africultures : Lahlou Nabyl [archive] », Africultures (consulté le 17 novembre 2021)
7. Amine et Comparative Literature and Performance Studies, Abdelmalek Essaadi University, Tetuan, Morocco, « Moroccan Shakespeare : From Moors to Moroccans [archive] », postcolonialweb.org, Abdelmalek Essaadi University (consulté le 10 juin 2009)
8. James L. Calderwood, To be and Not to be : Negation and Metadrama in Hamlet, Columbia University Press, 1983 (ISBN 9780231056281, lire en ligne [archive] ) :
« To be or not to be : Negation and Metadrama in Hamlet. »
9. Hélène Cixous, Catherine Clément, Sandra M. Gilbert et Betsy Wing, The Newly Born Woman, illustrated, 1987 (ISBN 9781860641374, lire en ligne [archive])
10. (en) Oliver Leaman, Companion Encyclopedia of Middle Eastern and North African Film, Routledge, 16 décembre 2003 (ISBN 978-1-134-66252-4, lire en ligne [archive])
11. Patrick G. Ilboudo, Le FESPACO, 1969-1989 : les cinéastes africains et leurs œuvres, Editions La Mante, 1988 (lire en ligne [archive])

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Rêvecité ou L’utopie des possibles

12 mai, par Gaétan Roberge — ,
Un lieu de vie foisonnant de bâtiments aux multiples fonctions dotés de paliers de planches salutaires, de charpentes de raison, de fenêtres de lumière, de portes d'espoir et (…)

Un lieu de vie foisonnant de bâtiments aux multiples fonctions dotés de paliers de planches salutaires, de charpentes de raison, de fenêtres de lumière, de portes d'espoir et enlacés par des cordons de pierres fusionnés avec du mortier solidaire. La cité forme le précieux écrin de nos vies et de toute civilisation.

Dessin de M.C. Escher

Voici un poème à six étages et le septième est dans vos rêves !

J'ai fait un adorable rêve

Celui d'une inspirante et magnifique cité
bancs publics accueillant à bras ouverts les êtres choyés
parcs-jeux rassemblant les hordes d'enfants égaillés
jardins colorés et parfumés nourrissant les fraternités
réverbères bleus étoilant les blues soirées

J'ai fait un formidable rêve

Celui d'une ouverte et solidaire cité
aux ruelles grouillantes pour les enfances volages
maisons chaudes braisant les cœurs enlacés
avenues vertes inspirant de beaux voyages
quartiers sûrs affrontant le monde en sécurité

J'ai fait un remarquable rêve

Celui d'une pacifique et vibrante cité
portes ouvertes aspirant les courants d'espoir dans les vies
escaliers de cordée gravissant les marches de la solidarité
foyers chaleureux langeant familles, voisins et amis
trottoirs trottinant du blanc de l'hiver au vert de l'été

J'ai fait un mémorable rêve

Celui d'une juste, prospère et libre cité
chances égales pavant tous les sentiers
des gagne-pains pour le bien-être de tout citoyen
possibilités réelles d'œuvrer au bonheur des siens
et tant d'amitié et d'amour nourrissant les destins

J'ai fait un imprenable rêve

Celui d'une terre parsemée de rêvecités
prismées de toutes les couleurs et valeurs
où femmes, hommes et enfants dans la dignité
dans tous les quartiers et places en fleurs
tous et toutes sans distinction auraient droit de cité

Ô fabuleuse cité de rêve

Citez-nous encore pour les être aimés
tous les beaux et mémorables jours
et les merveilleux détours et séjours
dans les bras de rêvecité de nos amours
la grande cité des possibles destinées

« Nous sommes faits de l'étoffe de nos rêves. » William Shakespeare

À mes camarades de lutte pour la reconnaissance du droit au logement.
Gaétan Roberge, Travailleur retraité du Comité logement Ville-Marie

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Tout bonnement

12 mai, par Zaz Pitit Dessalines —
Quand tout à coup mettre fin à tous ces tabous qui nous traînent toujours dans la boue qui font contrejour devient le choix de beaucoup Quand tout à coup ceux qui comme (…)

Quand tout à coup
mettre fin à tous ces tabous
qui nous traînent toujours
dans la boue
qui font contrejour
devient le choix de beaucoup

Quand tout à coup
ceux qui comme nous
refusent de se mettre à genoux
sur le front en garde-à-vous
se donnent rendez-vous
quelqu'en soit le coût

Quand tout à coup
se dénoue
tout ce qui se joue contre nous
plus besoin de se mettre debout
se battre jusqu'au bout
subir les contrecoups

Zaz pitit Dessalines
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Comptes rendus de lecture du mardi 12 mai 2026

https://www.pressegauche.org/IMG/html/12_mai_1.html?56241/8e69efb816320087ee441ee7346ab7f481e8c7c337e00074ca0c88b89eef5d9b12 mai, par Bruno Marquis — , ,
La collision des récits Philippe de Grosbois J'ai bien aimé cet essai sur les médias et la désinformation publié chez Ésocociété. Philippe de Grosbois y fait efficacement le (…)

La collision des récits
Philippe de Grosbois

J'ai bien aimé cet essai sur les médias et la désinformation publié chez Ésocociété. Philippe de Grosbois y fait efficacement le tour de la question en analysant d'abord le rôle et la transformation du journalisme au cours du dernier siècle. Les fausses nouvelles ont envahi Internet et c'est la faute des médias sociaux, entend-on de toutes parts depuis leur avènement. Pour l'auteur, ce n'est toutefois pas si simple. Sommes-nous réellement entrés dans cette ère de post-vérité ? En raison du modèle économique des entreprises de presse et des intérêts qu'ils représentent, la crise actuelle des médias et la désinformation révèlent d'abord une crise de confiance envers le journalisme.

Extrait :

Ce livre a pour but d'élargir et d'enrichir la réflexion qui a cours dans les principaux médias d'information, et ce, sur plusieurs plans. Sur le plan historique, d'abord : comme la désinformation existait bien avant notre époque, il importe d'étudier le phénomène en interrogeant ses continuités et ses ruptures avec le passé. Ensuite, sur le plan politique : puisque tout pouvoir cherche à définir la réalité à son avantage, la lutte contre la désinformation devrait être envisagée comme partie intégrante d'une bataille politique pour démocratiser la société. Sur le plan de l'écosystème médiatique : étant donné que la désinformation est présente à la fois dans certains médias traditionnels et dans l'univers numérique, il faut réfléchir aux interactions entre ces deux espaces, et non uniquement à leurs clivages. Sur le plan de l'économie des médias : l'information tend à diminuer en qualité quand elle sert d'appât pour capter l'attention des consommateurs afin d'être vendue à des annonceurs. Enfin, sur le plan du rôle du public : ce dernier constitue un acteur à part entière dans son rapport à l'information et à la désinformation, et non un récepteur passif qui adhère naïvement à tout ce qu'il reçoit.

Bougrerie en Nouvelle-France
Paul-François Sylvestre

Cet ouvrage aborde un sujet peu connu des annales religieuses et judiciaires de la Nouvelle-France, celui des édits, ordonnances, mandements et règlements promulgués pour enrayer l'activité libertine des colons, militaires et Amérindiens. Les peines infligées pour attentat à la pudeur et sodomie (d'où le terme bougrerie), jugées alors avec autant de rigueur que le meurtre, étaient alors fortement influencées par le jansénisme et les séquelles de l'Inquisition. Elles comprenaient la peine de feu, la peine de fouet, le bannissement aux galères et même la peine de mort. Le simple délit de vagabondage pouvait d'ailleurs alors vous mener aux galères. Un ouvrage bien documenté, très instructif et fort intéressant.

Extrait :

La vie sexuelle, plus particulièrement le comportement homosexuel, se manifeste en Nouvelle-France dans des conditions assez peu ordinaires. De prime abord, la colonie est une terre d'évangélisation, où les missionnaires ont à coeur l'épuration des mœurs publiques. Le pouvoir spirituel n'hésite pas à faire appel au bras séculier pour instaurer une vie réglée dans le Nouveau Monde. L'évêque et l'intendant, par exemple, conjuguent leurs efforts pour réduire la traite des boissons alcooliques et enrayer l'ivrognerie, toutes deux soi-disant précurseurs à la luxure, à l'impureté et à la débauche.

Le loup des steppes
Hermann Hesse
Traduit de l'allemand

Ce n'était pas du tout ce à quoi je m'attendais. J'avais beaucoup entendu parler en bien de ce roman, le plus particulier des romans d'Hermann Hesse, mais je l'avais imaginé tout autrement. Il se déroule il y a plus de cent ans et nous raconte l'histoire de Harry Haller, un intellectuel solitaire qui ne parvient pas à s'adapter au monde. C'est pour l'essentiel lui qui nous raconte son histoire tourmentée, suicidaire, dans ses carnets, sous forme de journal – une histoire de plus en plus prenante, qui nous absorbe, et qui s'en va dans des directions troublantes, que je n'aurais pu prévoir.

Extrait :

Ce livre contient ce qui nous reste des écrits de l'homme à qui nous avons donné le nom qu'il s'est souvent donné lui-même : Loup des steppes. Son manuscrit nécessite-t-il une introduction ? J'éprouve, quant à moi, le besoin d'ajouter au récit du Loup des steppes quelques pages où je m'efforcerai de fixer le souvenir que je garde de lui. C'est peu, je sais, d'autant plus que son origine et tout son passé me sont restés inconnus. Mais sa personnalité a laissé sur moi une empreinte profonde et, malgré tout, je dois le dire, sympathique.

L'injustice en armes
Pierre Vadeboncoeur

Comme je l'ai mentionné récemment, je me suis remis à la lecture des textes de Pierre Vadeboncoeur publiés dans divers médias écrits au cours des années 2000 et publiés de nouveau dans la collection Lettres libres chez Lux Éditeur. « L'injustice en armes » reprend des textes publiés en 2004 et 2005. Ils portent sur la guerre, sur le capitalisme, sur l'impérialisme américain, sur le terrorisme, sur l'environnement, sur l'avenir de la planète en général. Des analyses toujours aussi intéressantes, des vérités toujours aussi essentielles !

Extrait :

L'internationalisme contestataire ne peut tenir tout seul en l'air. Or, aucune grande puissance ne le représente, ni même aucune puissance moyenne ou secondaire, si ce n'est par une certaine opposition manifestée par deux ou trois pays comme le Venezuela de Chavez.

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« Il ne doit rester aucune trace de moi » : les femmes afghanes écartées des médias

12 mai, par Rad Radan, Yalda Amini — , ,
Lorsque des agents du ministère taliban chargé de la propagation de la vertu et de la prévention du vice ont interpellé Kulsum dans une rue de l'ouest de l'Afghanistan, elle ne (…)

Lorsque des agents du ministère taliban chargé de la propagation de la vertu et de la prévention du vice ont interpellé Kulsum dans une rue de l'ouest de l'Afghanistan, elle ne travaillait pas pour une chaîne de télévision et ne portait pas de caméra professionnelle.

Tiré de Entre les lignes et les mots

Elle était une créatrice de contenu sur Instagram qui tentait de récupérer le paiement d'une publicité qu'elle avait publiée en ligne auprès d'un magasin local.

Quatre hommes à bord de deux motos l'ont suivie, a-t-elle raconté au Zan Times lors d'un entretien téléphonique fin 2025. Ils l'ont humiliée devant les passant·es et l'ont forcée à monter à l'arrière d'un véhicule sous la menace d'une arme. « Ils ne m'ont même pas laissée m'asseoir sur le siège », a-t-elle déclaré. « Ils m'ont poussée dans le coffre du véhicule. » Pendant trois jours, sa famille a ignoré où elle se trouvait.

Cette jeune femme de 23 ans était étudiante en médecine lorsque les talibans ont interdit aux femmes l'accès à l'enseignement universitaire en décembre 2022. Par la suite, elle s'est tournée vers les réseaux sociaux, l'un des rares moyens qui lui restaient pour gagner sa vie. Elle publiait des vidéos de son quotidien et faisait la promotion de magasins et d'entreprises locaux. À son apogée, a-t-elle déclaré, elle gagnait 10 000 afghanis par mois, suffisamment pour aider à subvenir aux besoins de sa famille, notamment de son père, qui est ouvrier journalier.

« J'avais besoin de travailler », a-t-elle déclaré au Zan Times après sa libération. « Je voulais aider ma famille. »

Zan Times a interrogé 23 femmes journalistes et professionnelles des médias dans sept provinces d'Afghanistan à l'approche de la Journée mondiale de la liberté de la presse. Leurs témoignages révèlent une profession qui s'effondre sous le poids de multiples pressions. Les responsables talibans restreignent les déplacements, la parole, l'image et la présence publique des femmes. Les propriétaires de médias exploitent la passion des femmes pour le journalisme afin d'obtenir une main-d'œuvre non rémunérée ou sous-payée. Certaines structures de soutien aux journalistes reproduisent les mêmes abus de pouvoir qu'elles sont censées combattre. Parallèlement, les familles, craignant la honte et les représailles, deviennent souvent une source supplémentaire de restriction.

Au moins 15 des femmes interrogées par Zan Times déclarent avoir quitté, avoir été contraintes de quitter ou avoir été licenciées de leur poste dans le journalisme, les réseaux sociaux ou un emploi spécifique dans les médias en raison de harcèlement, d'un manque de rémunération, de menaces des talibans, de népotisme, de pressions familiales ou de conditions de travail dangereuses. Au moins cinq d'entre elles ont déclaré que des hommes occupant des postes de pouvoir — notamment des responsables de médias, des membres des talibans ou des personnalités liées aux structures de soutien aux journalistes — les avaient poussées à se marier, à avoir des relations sexuelles ou à nouer des relations.

La plupart des femmes ont demandé à Zan Times de ne pas citer le nom de leur lieu de travail ni de leur province, et de ne pas inclure de détails permettant de les identifier, par crainte de représailles. Zan Times s'abstient donc de divulguer ces noms et ces provinces afin de protéger la sécurité des femmes interrogées. Nous avons toutefois pu corroborer les faits relatés par ces femmes grâce à des entretiens menés auprès de différentes sources.

Kulsum a déclaré avoir reçu, avant sa détention, des avertissements de la part de responsables du ministère de la Vertu et de la Vice des talibans lui enjoignant de ne pas apparaître en ligne ni de se montrer en public. « Ils m'ont dit que je ne devais pas être active sur les réseaux sociaux », a-t-elle déclaré. « Même si je respectais les règles du hijab qu'ils exigeaient, ils m'ont dit que je n'avais pas le droit de travailler. »

Après ces avertissements, Kulsum a quitté l'Afghanistan avec sa famille. Elles et ils sont resté·es en Iran pendant un an, mais ont dû retourner en Afghanistan lorsqu'elles et ils n'ont pas réussi à trouver du travail. Elle a repris son activité en ligne, essayant de gagner de l'argent grâce à la publicité. Peu après, des responsables talibans se sont présentés au domicile de sa famille pendant son absence.

À l'automne 2025, elle a déclaré avoir été arrêtée par les talibans et s'être fait confisquer son téléphone. Aucune femme officier n'était présente lors de son arrestation, a-t-elle précisé, alors qu'elle était emmenée au poste de police, puis à la Direction de la mœurs.

Pendant trois jours et trois nuits, sa famille a ignoré ce qui lui était arrivé. « Ma famille a fouillé les maisons de nos proches », a-t-elle déclaré. « Puis elles et ils se sont rendus dans les hôpitaux et les morgues, essayant de trouver la moindre trace de moi. »

Lorsqu'elle a finalement été libérée, les responsables talibans ont convoqué son père, son frère et son oncle, a-t-elle expliqué. Elle et ses proches masculins ont été contraint·es de signer des engagements écrits stipulant qu'elle ne reprendrait pas son activité en ligne, que les talibans qualifiaient de « crime moral ». Son compte Instagram a été supprimé.

Pour Kulsum, le châtiment ne s'est pas arrêté à sa libération. Très vite, ses proches et son entourage ont commencé à s'interroger sur ce qui lui était arrivé pendant les trois jours où elle avait disparu.

« Elles et ils me disaient : « Dieu seul sait ce qui t'est arrivé pendant ces trois nuits » », a-t-elle déclaré. En Afghanistan, la détention ne s'arrête pas aux portes de la prison. Elle suit les femmes jusqu'à leur domicile. Une femme arrêtée ou détenue pendant la nuit est contrainte de rendre des comptes non seulement sur ce qui s'est passé, mais aussi sur ce que les autres imaginent qu'il lui est arrivé. Lorsqu'elle a finalement été libérée, les responsables talibans ont convoqué son père, son frère et son oncle, a-t-elle expliqué. Elle et ses proches masculins ont été contraint·es de signer des engagements écrits stipulant qu'elle ne se livrerait plus à son activité en ligne, que les talibans qualifiaient de « crime moral ». Son compte Instagram a été supprimé.

Dans le cas de Kulsum, ses proches soupçonnaient qu'elle avait été victime d'abus sexuels en prison. En Afghanistan, c'est toujours la femme qui est tenue pour responsable et stigmatisée. Deux jours après sa libération, accablée par les accusations et l'humiliation, Kulsum a tenté de se suicider, a-t-elle raconté, et a été hospitalisée.

Les femmes qui continuent à travailler dans le secteur des médias sont confrontées à une pression différente mais liée. Elles sont souvent sollicitées par des médias qui souhaitent proposer des programmes destinés aux femmes, mais on leur refuse souvent un salaire, des documents officiels, une protection ou le respect de leur dignité.

Maria, 25 ans, a obtenu son diplôme de journalisme en 2022. Passionnée par la radio, elle s'est rendue dans une station locale d'une province du nord-est pour demander s'il y avait un poste vacant. Le propriétaire, un homme d'une quarantaine d'années, lui a dit qu'elle pouvait présenter des émissions destinées aux femmes, mais que la station n'avait pas le budget nécessaire pour lui verser un salaire ni prendre en charge ses frais de transport.

Impatiente de débuter sa carrière, elle a signé un contrat qui l'obligeait à être présente à la station six jours par semaine, de 8h à 16h, et à accomplir toutes les tâches qui lui étaient confiées. « Chaque matin, malgré la joie de m'asseoir derrière le micro, je sentais mon corps trembler », a-t-elle déclaré. « C'était la peur de demander à ma mère de l'argent pour le taxi. » Elle payait 50 afghanis par jour pour le transport. Sa mère lui donnait cet argent prélevé sur le budget du ménage ou le demandait au père de Maria. À l'époque, son père était le seul membre de la famille à avoir un emploi.

En 2023, Maria a été envoyée par la station de radio à une formation psychosociale de trois jours organisée par une organisation de soutien aux journalistes financée par des bailleurs de fonds internationaux. Les participantes étaient censées recevoir de l'argent pour leurs frais de transport. À la fin du séminaire, a-t-elle raconté, elle a reçu 1 500 afghanis. Alors qu'elle rangeait l'enveloppe dans son sac, le directeur de la radio l'a appelée et lui a demandé de l'apporter à son bureau. « Ils m'en ont pris 1 000 », a-t-elle déclaré. « Trois cents sont partis en frais de transport. Il ne me restait plus que 200 afghanis. »

Après deux ans passés à travailler dans ces conditions, la station a obtenu un projet financé par des donateurs/donatrices d'une valeur de 35 000 dollars américains pour une durée d'un an, selon Maria. On a demandé au personnel de fournir ses diplômes pour la demande de financement. Les femmes travaillant à la station de radio espéraient que cela signifiait qu'elles seraient enfin rémunérées.

Au lieu de cela, on leur a dit qu'elles recevraient un repas de midi, et non des salaires, a-t-elle déclaré au Zan Times. « Nous avons vu ce projet comme une lueur d'espoir », a déclaré Maria. « Mais le plus dur, c'est que cette organisation internationale réputée ne nous a même pas demandé si nous étions rémunérées ou non. »

Maria a démissionné en 2024. Elle a déclaré que la station avait refusé de lui délivrer une attestation d'expérience ou une lettre de recommandation, lui expliquant qu'elle n'y avait pas droit car elle n'avait pas effectué huit ans de stage non rémunéré.

« Quand j'ai fait mes valises et que j'ai regardé le micro pour la dernière fois, j'ai eu l'impression que tous mes rêves s'étaient éteints », a-t-elle déclaré. « En descendant les escaliers, j'ai pleuré en silence pour ma voix, qui avait été étouffée. Ils ne m'ont pas seulement volé mon argent. Ils m'ont ôté ma volonté de vivre et ma motivation pour le journalisme. »

La question du travail non rémunéré est revenue à plusieurs reprises dans les entretiens. Rahan a expliqué qu'elle avait quitté le journalisme après une longue période sans salaire. Haya a également déclaré qu'elle était partie à cause d'un non-paiement et parce qu'elle avait été contrainte de partager l'argent d'un séminaire avec le propriétaire d'un média. Negar a expliqué qu'elle avait quitté son ancien emploi parce que le média ne la payait pas ; elle travaille désormais à domicile tout en enseignant dans une école maternelle, car le journalisme est très mal rémunéré. À Kaboul, Nahid a déclaré avoir quitté les médias locaux en raison de l'absence de salaire. Elle travaille désormais pour des médias en exil, mais continue de faire face à de graves difficultés financières.

Bien qu'Aria travaille toujours, elle affirme ne recevoir que 4 000 afghanis par mois pour quatre émissions, bien moins que ce que touchent ses collègues masculins pour une charge de travail similaire.

Pour les femmes qui restent dans le secteur des médias, les faibles salaires s'ajoutent aux restrictions qui pèsent sur ce qu'elles peuvent dire. Aria explique qu'elle travaille pour une émission culturelle et poétique, mais que même là, les règles des talibans dictent le contenu. Elle précise qu'elle ne peut pas réciter de poèmes d'une voix mélodieuse, utiliser certains mots, ni aborder des questions liées à l'éducation des filles, au féminisme ou à des sujets susceptibles « d'éclairer l'esprit du public ». Son contenu doit être approuvé par son responsable à la radio, qui entretient des relations amicales avec les talibans, a-t-elle déclaré.

Le harcèlement sexuel et la coercition poussent également les femmes à quitter le journalisme. Au moins cinq des femmes interrogées par Zan Times ont déclaré que des hommes occupant des postes de pouvoir avaient fait pression sur elles pour qu'elles se marient, aient des relations sexuelles ou entretiennent des relations amoureuses.

Sakina travaillait auparavant comme animatrice radio dans une province de l'est du pays. Cette jeune femme de 26 ans a raconté que son responsable à la radio, un homme marié et père de deux enfants, l'avait d'abord traitée avec gentillesse et avait fait l'éloge de son travail. Puis il lui a envoyé un message sur WhatsApp pour lui dire qu'il l'aimait et qu'il voulait l'épouser. Elle a essayé de lui dire qu'elle était fiancée pour qu'il la laisse tranquille. Au lieu de cela, a-t-elle raconté, il l'a menacée. « Il disait : “Je vais t'enlever” », a-t-elle déclaré. « Je ne sais pas s'il plaisantait ou s'il le pensait vraiment. »

Lors d'un reportage sur une catastrophe naturelle dans l'est de l'Afghanistan, Sakina a raconté que le responsable avait tenté de s'asseoir à côté d'elle dans une tente et de lui tenir la main. Elle a refusé. « Ce jour-là, je n'ai pas pu travailler », a-t-elle déclaré. « J'étais complètement bouleversée. Je ne pouvais pas en parler aux membres de ma famille, car je savais quelles et 'ils m'en tiendraient responsable et m'empêcheraient de travailler. » Le lendemain, des collègues lui ont annoncé qu'elle avait été licenciée. Lorsqu'elle a demandé pourquoi, elles et ils lui ont répondu qu'elle avait insulté le responsable.

Rona, animatrice radio dans une province de l'est du pays, a déclaré avoir été suivie par un membre des talibans alors qu'elle se rendait à son travail en 2023. L'homme a arrêté son pousse-pousse et lui a ordonné de ne plus sortir de chez elle. Lorsqu'elle lui a demandé qui il était, il a menacé de la dénoncer à la brigade des mœurs ainsi qu'à la direction des renseignements.

Elle raconte que ce même homme l'a suivie jusqu'à la station de radio et a frappé son conducteur de pousse-pousse après que celui-ci eut refusé de lui donner son numéro de téléphone. Elle a appris plus tard par le directeur de la radio que cet homme voulait la forcer à se marier. Sa famille l'a empêchée de travailler pendant un an.

Lors d'un autre incident, a raconté Rona, des agents chargés de veiller au respect des mœurs ont fait irruption dans le studio alors qu'elle était en plein direct. Une fois l'émission terminée, ils l'ont réprimandée. « Ils m'ont dit : “N'as-tu donc aucune honte ?” », a-t-elle déclaré. « Je leur ai répondu : “Je suis une femme, l'équipe technique est composée de femmes, et je travaille pour les femmes. Où est la honte ?” » Après s'être disputée avec eux, elle a été interdite d'antenne pendant trois mois.

Elle a néanmoins continué à travailler à la radio, car elle ne veut pas que la voix des femmes disparaisse. Elle gagne environ 2 000 afghanis par mois, y compris les frais de transport et de petites rémunérations pour l'enregistrement d'annonces. « Dans toutes les stations de radio où j'ai travaillé, on m'a d'abord dit de faire de bonnes émissions et on m'a promis que des projets allaient arriver et que je recevrais un bon salaire », a-t-elle déclaré. « Mais en cinq ans, sans exception, je n'ai jamais reçu de salaire régulier. »

Même les structures mises en place pour soutenir les journalistes ont laissé tomber certaines femmes. Farank, 23 ans, a travaillé pendant six mois au sein d'un groupe de coordination des femmes journalistes dans le nord de l'Afghanistan. Ce groupe était censé défendre les intérêts des femmes journalistes et aider à résoudre des problèmes tels que le travail non rémunéré et l'absence de cartes de presse. Dans certains cas, a-t-elle expliqué, le groupe a réussi à convaincre les médias locaux de délivrer des cartes d'identité et d'envisager de rémunérer les femmes membres de leur personnel. Mais elle a fini par démissionner, invoquant le népotisme, le favoritisme et le partage des salaires. Dans certains cas, a-t-elle expliqué, les femmes ayant un contrat officiel devaient partager leur salaire mensuel de 100 dollars avec d'autres personnes qui avaient été ajoutées de manière informelle au groupe.

Une femme a déclaré qu'on lui avait demandé d'avoir des relations sexuelles en échange d'un emploi ou d'une aide. Une autre, une journaliste divorcée ayant une fille, a déclaré qu'un homme lié à un organisme de soutien aux journalistes avait utilisé son divorce pour la harceler sexuellement, laissant entendre que, puisqu'elle était divorcée, elle devait être disponible pour des relations sexuelles.

Les femmes avaient le sentiment de n'avoir personne vers qui se tourner en cas de problème. Plusieurs d'entre elles ont déclaré ne pas pouvoir se plaindre auprès des talibans, car le simple fait d'être journaliste femme pouvait les exposer à des sanctions. D'autres ont expliqué qu'elles ne pouvaient pas parler du harcèlement subi à leur famille, de peur d'être blâmées ou empêchées de travailler. Certaines ont indiqué qu'elles ne pouvaient pas s'exprimer publiquement, car un propriétaire de média, un responsable ou un harceleur pourrait les accuser d'immoralité et les mettre encore plus en danger.

Leurs témoignages montrent que les femmes journalistes afghanes n'ont pas disparu par manque de courage, de compétences ou d'engagement. Elles sont écartées par un système qui punit leur visibilité, exploite leur travail et les laisse seules face aux conséquences.

Aujourd'hui, Kulsum travaille toujours en ligne sous un pseudonyme, sans montrer son visage ni utiliser sa voix. « Je suis toujours obligée de travailler », a-t-elle déclaré. « Mais il ne doit y avoir aucune trace de moi dans ce que je publie. »

Hajar Sadat*, Laila Mandegar, Faranak, Maria Rahim, Hosai et Rahan ont contribué à ce reportage.
*Les noms ont été modifiés afin de protéger l'identité des personnes interrogées et des autrices.

Rad Radan et Yalda Amini, 1er mai 2026

https://zantimes.com/2026/05/01/there-can-be-no-trace-of-me-afghan-women-pushed-out-of-media/
Traduction DE

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Classement 2026 : la liberté de la presse au plus bas depuis 25 ans

12 mai, par Reporters sans frontières (RSF) — ,
Pour la première fois dans l'histoire du Classement mondial de la liberté de la presse de Reporters sans frontières (RSF), plus de la moitié des pays du monde sont en situation (…)

Pour la première fois dans l'histoire du Classement mondial de la liberté de la presse de Reporters sans frontières (RSF), plus de la moitié des pays du monde sont en situation « difficile » ou « très grave ».

Tiré de Entre les lignes et les mots
https://entreleslignesentrelesmots.wordpress.com/2026/05/09/classement-2026-la-liberte-de-la-presse-au-plus-bas-depuis-25-ans/?jetpack_skip_subscription_popup

En 25 ans, le score moyen de l'ensemble des pays étudiés n'a jamais été aussi bas. Le développement d'un arsenal législatif de plus en plus restrictif, notamment lié aux politiques de sécurité nationale, vient, depuis 2001, éroder le droit à l'information, jusque dans les démocraties. L'indicateur légal est celui qui baisse le plus cette année, signe d'une criminalisation croissante du journalisme. Et les Amériques connaissent une évolution significative, les États-Unis perdant sept places tandis que plusieurs pays d'Amérique latine plongent dans la spirale de la violence et de la répression.

Lire en russe / Читать на русском
Lire en ukrainien / Читати українською

« En proposant une perspective anniversaire sur 25 ans, RSF ne se contente pas de regarder dans le rétroviseur, l'organisation interpelle frontalement l'avenir en posant une question simple – jusqu'à quand allons-nous tolérer l'asphyxie du journalisme, l'entrave systématique des journalistes et l'érosion continue de la liberté de la presse ? Car si les attaques contre le droit à l'information se diversifient et se sophistiquent, leurs auteurs, eux, ne se cachent plus : États autoritaires, pouvoirs politiques complices ou défaillants, acteurs économiques prédateurs et plateformes devenues incontrôlables portent une responsabilité directe et écrasante. Face à cela, la passivité devient une forme de caution. Il ne suffit plus d'affirmer des principes : des politiques de protection active sont indispensables, et elles doivent être motrices. Cela commence par mettre fin à sa criminalisation : détournement des lois de sécurité nationale, procédures-bâillons, entraves systématiques à celles et ceux qui enquêtent, révèlent et nomment. Les mécanismes de protection restent trop faibles, le droit international s'effrite et l'impunité prospère. Il faut des garanties fermes – et des sanctions réelles. La balle est dans le camp des démocraties et de leurs citoyens. À eux de faire barrage à ceux qui organisent le silence. Car la contagion autoritaire n'est pas une fatalité. »
Anne Bocandé
Directrice éditoriale de RSF


Les cinq informations clés du Classement mondial 2026 :

Le score moyen de l'ensemble des pays du monde n'a jamais été aussi bas. Plus de la moitié des pays du monde sont en situation « difficile » ou « grave » pour la première fois dans l'histoire du classement – soit depuis 25 ans.

Des cinq indicateurs qui permettent de mesurer l'état de la liberté de la presse dans le monde (économique, légal, sécuritaire, politique, social), celui du cadre légal est celui qui baisse le plus cette année.

Les États-Unis (64e) perdent sept places tandis que d'autres pays américains, tels que l'Équateur et le Pérou, plongent.

La Norvège est, pour la dixième année consécutive, en tête du classement, tandis que l'Érythrée est en fin de classement depuis trois ans.

La Syrie (141e) post-Assad effectue la remontée la plus importante du classement en 2026 (+36).

Le score moyen au plus bas en un quart de siècle

Depuis 25 ans que RSF publie leClassement mondial de la liberté de la presse, la liberté de la presse se dégrade et la carte s'assombrit. Les journalistes sont toujours tués ou emprisonnés en raison de leur travail, mais les tactiques de prédation de la liberté de la presse muent : c'est aussi le journalisme qui se meurt, asphyxié par une parole politique hostile aux reporters, fragilisé par une économie des médias en berne et pressurisé par l'instrumentalisation de lois contre la presse.

Pour la première fois en un quart de siècle :

le score moyen global de l'ensemble des pays étudiés n'a jamais été aussi bas ;

plus de la moitié des pays du monde (52,2%) sont en situation « difficile » ou « très grave » alors qu'ils n'étaient qu'une infime minorité (13,7%) en 2002 ;

en 2002, 20% de la population mondiale vivait dans un pays où la situation de la presse était perçue comme « bonne ». Vingt-cinq ans plus tard, moins de 1 % de la population mondiale bénéficie de cette bonne situation.

Guerres et restrictions de l'accès à l'information

Dans certains pays, ce recul s'explique par l'éruption régulière de conflits armés, comme en Irak (162e), au Soudan (161e), ou auYémen (164e). Les guerres en cours ont évidemment une incidence claire cette année, comme celle en Palestine (156e) menée par le gouvernement de Benyamin Netanyahou (-4 pour Israël) où plus de 220 journalistes ont été tué à Gaza par l'armée israélienne, dont au moins 70 dans le cadre de leur travail, depuis octobre 2023, au Soudan (-5), ou encore au Soudan du Sud(118 ; -9).

Pour d'autres, la situation demeure tristement immuable en raison de régimes dictatoriaux. C'est le cas en Chine (178e), en Corée du Nord (179e) ou encore en Érythrée (180e), où depuis 25 ans le journaliste Dawit Isaak est enfermé sans procès. L'Europe de l'Est et le Moyen-Orient restent, comme depuis un quart de siècle, les deux régions les plus dangereuses pour les journalistes. En témoigne le classement de la Russie (172e) de Vladimir Poutine qui poursuit sa guerre d'agression contre l'Ukraine et stagne parmi les pires pays pour la liberté de la presse. L'Iran (177e ; -1), entre la répression du régime et la guerre menée par les États-Unis et Israël sur son sol, se trouve toujours dans les tréfonds du classement.

Des États ont vu leur espace informationnel rétrécir au cours de ces 25 ans, sous l'effet de changements ou de durcissements de régimes politiques. C'est le cas du territoire de Hong Kong (140e) depuis la prise de contrôle du pouvoir central chinois (-122 places), du Salvador (143e ; -105 places depuis 2014 et le début de la guerre contre les maras – soit les gangs) ou de la Géorgie (135e), avec une accélération de la répression ces dernières années (-75 places depuis 2020).

La plus forte baisse en 2026 (-37) est enregistrée pour le Niger (120e), incarnant la dégradation de la liberté de la presse au Sahel depuis plusieurs années, prise en étau entre les attaques de groupes armés et des juntes au pouvoir qui répriment le droit à une information plurielle. Au Moyen-Orient, l'Arabie Saoudite (-14 places) paie les violences répétées du pouvoir contre les journalistes en 2025, avec en particulier un fait unique dans le monde : l'exécution de Turki al-Jasser. A contrario, la chute du régime dictatorial de Bachar al-Assad en décembre 2024, propulse une Syrie en transition politique de la 177e à la 141e place, après des années dans le top dix des pires pays du monde pour la presse.

La criminalisation du journalisme à son pic

L'indicateur légal est celui qui baisse le plus cette année. Ce score s'est dégradé dans plus de 60% des pays, soit dans 110 États sur 180 entre 2025 et 2026. C'est par exemple le cas de l'Inde(157e), de l'Égypte (169e), d'Israël (116e) ou encore de la Géorgie (135e). La criminalisation du journalisme, fondé sur le contournement du droit de la presse et le dévoiement de lois d'exception ou de droit commun, s'avère un phénomène mondial.

Le dévoiement des lois sur la sécurité nationale fait plonger l'indicateur légal en 2026
Vingt-cinq ans après les attentats du 11 septembre 2001 aux États-Unis, l'extension du domaine du secret-défense et de la sécurité nationale est devenu un moyen pour interdire la couverture de sujets d'intérêt général dans de nombreux pays. Cette tendance, notable dans les régimes autoritaires, s'est largement développée dans les démocraties et s'accompagne d'un usage abusif de lois contre les journalistes, au nom de la lutte contre le terrorisme.

Parmi les régimes fermés à la presse, la Russie (172e) de Vladimir Poutine est devenue spécialiste de l'usage des lois contre le terrorisme, le séparatisme ou l'extrémisme afin de restreindre la liberté de la presse. En avril 2026, 48 journalistes y sont détenus, et celles et ceux qui veulent continuer leur travail ont été contraints à l'exil – sans toutefois pouvoir échapper à la répression judiciaire qui dépasse les frontières. Cette technique d'instrumentalisation des mesures de sécurité nationale se retrouve ailleurs, notamment au Bélarus (165e) voisin, en Birmanie (166e), au Nicaragua (168e) ou encore en Égypte (169e). Dans la région des Grands Lacs africains, jusqu'au 13 avril, Sandra Muhoza était la seule femme journaliste encore détenue dans cette zone en 2026, poursuivie au Burundi (119e) notamment pour « atteinte à l'intégrité du territoire national », charge régulièrement utilisée dans cette région du monde. Quatre journalistes sont enfermés depuis trois ans en Éthiopie (148e), poursuivis pour des accusations de terrorisme.

Au sein des pays démocratiques, l'étau législatif a tendance aussi à se refermer sur la presse. Au Japon (62e), le maintien des lois sur le secret d'État fragilisent le travail des journalistes, compte tenu de l'absence de protections adéquates pour la confidentialité des sources et l'indépendance éditoriale. Aux Philippines (114e), démocratie sur le papier, les accusations de terrorisme ont servi de prétexte pour réduire au silence des reporters indépendants parmi lesquels la journalisteFrenchie Mae Cumpio, condamnée malgré l'absence de preuve, comme l'a révélé une enquête de RSF. À Hong Kong (140e), une loi draconienne sur la sécurité nationale a permis au pouvoir d'incarcérer le patron de presse Jimmy Lai, récemment condamné à 20 ansde prison – la peine la plus lourde jamais infligée à un journaliste dans le territoire.

En Turquie (163e), la manœuvre va même au-delà de la législation sur le terrorisme qui y est aussi utilisée. Au pays de Recep Tayyip Erdogan, ce sont les accusations telles que la « désinformation », l'« insulte envers le président » ou encore le « dénigrement des institutions de l'État » qui sont régulièrement instrumentalisées pour réprimer le journalisme et pour emprisonner les professionnels de l'information.

En Afrique du Nord, la Tunisie (137e) n'échappe pas à cette tendance mondiale de « lawfare », de guerre juridique. Alors que ledécret-loi 54 sur « les fausses informations » est un véritable outil decriminalisationdu journalisme critique,les suspensionsde médias et les poursuites judiciaires à répétition traduisent une instrumentalisationcroissante de la justice contre les professionnels de l'information.

Pressions sur les médias publics et procédures-bâillons

La dégradation de l'indicateur légal s'explique aussi par l'usage abusif des législations en vigueur pour poursuivre les journalistes devant la justice, avec l'intensification des procédures-bâillons, que ce soit en en Bulgarie (71e) ou encore au Guatemala (128e), avec le cas emblématique de José Rubén Zamora. En Indonésie (129e), à Singapour (123e) et en Thaïlande (92e), les élites politiques ou économiques exploitent également un cadre juridique offrant une protection insuffisante à la presse. Ces entraves juridiques se retrouvent aussi dans des pays relativement bien classés comme la France (25e).

Et face à l'ensemble des risques multiformes encourus par les journalistes, que ce soit sur le plan sécuritaire ou légal, les politiques publiques s'avèrent incapable de proposer une solution structurelle. Dans plus de 80% des pays analysés, les mécanismes de protection sont perçus comme inexistants ou inefficaces. Et alors que le règlement européen sur la liberté des médias (EMFA) garantit l'indépendance et la soutenabilité des médias, notamment de services publics, dans l'Union européenne, il est régulièrement bafouépar des initiatives législatives nationales, comme ce fut le cas en Hongrie (74e) sous le gouvernement sortant de Viktor Orban, mais aussi dans les pays mieux classés comme la Slovaquie (37e), la Lituanie (15e) et la Tchéquie (11e).

Le continent américain en proie aux violences politiques et sécuritaires

Les États-Unis de Donald Trump dévissent

Depuis 2022, la baisse dans le classement des 28 pays américains (-14 points) est similaire à celle observée dans les deux zones les plus dangereuses au monde pour les journalistes : les régions Europe de l'Est – Asie Centrale (EEAC) et Moyen-Orient et Afrique du Nord (MENA). Malgré quelques remontées ces dernières années comme celle du Brésil(52e),l'histoire récente de la liberté de la presse sur le continent s'inscrit dans deux tendances : la montée des violences commises par des acteurs du crime organisé et celles émanant des forces politiques.

Le président des États-Unis (64e), Donald Trump a fait de l'attaque régulière contre la presse et les journalistes une pratique systématique, reléguant le pays à la 64e place (-7) cette année. La détention du journaliste salvadorien, Mario Guevara, suivie de son expulsion, participe à l'aggravation du contexte sécuritaire déjà marqué par les répressions policières violentes. La réduction drastiquedes effectifs de l'audiovisuel extérieur américain (USAGM) a par ailleurs eu des effets à l'international avec la disparition, la suspension ou la réduction des équipes de médias comme Voice of America (VOA), Radio Free Europe/Radio Liberty (RFE/RL) ou encore Radio Free Asia (RFA) dans des pays où ils étaient parfois les dernières sources d'information fiable.

Les fervents défenseurs de Donald Trump en Amérique latine, Javier Milei et Nayib Bukele, suivent le manuel du locataire de la Maison-Blanche contre les médias et connaissent, sans surprise, le même mouvement. L'Argentine (98e ; -11) et le Salvador (143e ; -8) ont enregistré un recul significatif, lié à la dégradation, entre autres, des indicateurs politiques et sociaux, marquant une montée de l'hostilité et des pressions gouvernementales envers la presse.

L'Amérique latine plonge

Là où le crime organisé tue, le classement des pays chute fortement. C'est le cas de l'Équateur (125e), qui perd 31 places à la suite des assassinats de Darwin Baque et dePatricio Aguilar. Le Pérou (144e ; -14) a aussi été marqué par le meurtre de quatre journalistes en 2025. Le Venezuela (159e) reste plongé dans une forte incertitude quant aux garanties de la liberté de la presse, malgré la libération de journalistes détenus en début d'année. Enfin, tandis que Cuba (160e) traverse une criseprofonde qui contraint les rares journalistes indépendants à opérer de plus en plus dans la clandestinité, au Nicaragua (168e) le paysage médiatique est en ruines, caractérisé par une répression systématique et un effondrement durable des conditions d'exercice de la profession.

Voir le Classement

Voir l'infographie en plein écran

https://rsf.org/fr/classement-2026-la-liberté-de-la-presse-au-plus-bas-depuis-25-ans
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Classement mondial de la liberté de la presse 2026 : en Méditerranée, une situation guère réjouissante

Le classement mondial de la liberté de la presse est l'index publié chaque année par Reporters sans frontières (RSF), quelques jours avant le 3 Mai, Journée mondiale de la liberté de la presse. Voici un focus sur la zone méditerranéenne, terrain de couverture de notre site, Medfeminiswiya.

https://medfeminiswiya.net/2026/05/02/classement-mondial-de-la-liberte-de-la-presse-2026-en-mediterranee-une-situation-guere-rejouissante/

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Impunité pour l’assassinat de Shirin Abou Akleh

Le 11 mai 2022, la journaliste d'Al-Jazira Shirin Abou Akleh était tuée alors qu'elle couvrait un assaut sur Jénine. L'affaire aurait pu être enterrée, elle n'était ni la (…)

Le 11 mai 2022, la journaliste d'Al-Jazira Shirin Abou Akleh était tuée alors qu'elle couvrait un assaut sur Jénine. L'affaire aurait pu être enterrée, elle n'était ni la première ni la dernière journaliste palestinienne tuée par les forces israéliennes sans que jamais aucun militaire n'ait été poursuivi (1). D'ailleurs dans un premier temps, Israël accusa des groupes armés palestiniens, avant finalement de reconnaitre qu'il y avait une « forte possibilité » que son armée soit responsable, mais sans prendre la moindre mesure contre les responsables de ce crime, une impunité qui est la règle dans ce pays.

Tiré d'Orient XXI.

La popularité régionale et internationale de Shirin, sa double nationalité palestinienne et américaine, ont rendu un peu plus difficile l'enterrement de ce forfait. D'autant qu'une enquête de CNN concluait, avec de nouvelles images, qu'il s'agissait d'une attaque délibérée. En novembre 2022, le FBI ouvrait une enquête, dénoncée par Tel-Aviv, mais elle est au point mort. Pourtant, un nouveau rapport du coordinateur américain pour Israël et l'autorité palestinienne semble confirmer le caractère délibéré de l'assassinat de Shireen ; pour l'instant, l'administration Biden refuse de le transmettre au Congrès avant de l'avoir « édité » (2).

Nous republions ci-dessous notre éditorial du 16 mai 2022 « Obscénités israéliennes, complicités occidentales et arabes » sur ce crime et sur l'impunité d'Israël rendue possible par la complicité américaine, européenne — notamment française —, et arabe.

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Obscène. Si l'on en croit le Dictionnaire étymologique de la langue française d'Alain Rey, l'adjectif emprunté au latin obscenus signifie de « mauvais augure, sinistre », et il est passé dans le langage courant au sens de « qui a un aspect affreux que l'on doit cacher ».

Antigone à Jérusalem

C'est le premier qualificatif qui vient à l'esprit avec les images des funérailles de la journaliste palestinienne Shirin Abou Akleh assassinée le mercredi 11 mai 2022 par l'armée israélienne. Des policiers prennent d'assaut son cercueil qui manque d'être renversé, matraquent les manifestants, lancent des grenades assourdissantes et arrachent des drapeaux palestiniens. Cette action, au-delà même de tout jugement politique, porte atteinte au plus profond de la dignité humaine, viole un principe sacré qui remonte à la nuit des temps : le droit d'être enterré dans la dignité, que résume le mythe d'Antigone. Celle-ci lance au roi Créon, qui refuse une sépulture à son frère et dont elle a violé les ordres :

  • Je ne croyais pas tes proclamations assez fortes pour que les lois des dieux, non écrites et toujours sûres, puissent être surpassées par un simple mortel (3).

Israël ne tente nullement de cacher ses actions, car il ne les considère pas comme obscènes. Il agit au grand jour, avec cette chutzpah, cette arrogance, ce sentiment colonial de supériorité qui caractérise non seulement la majorité de la classe politique israélienne, mais aussi une grande partie des médias, alignés sur le récit que propagent les porte-paroles de l'armée. Itamar Ben-Gvir a beau être un député fasciste — comme le sont, certes avec des nuances différentes, bien des membres du gouvernement actuel ou de l'opposition —, il exprime un sentiment partagé en Israël en écrivant :

  • Quand les terroristes tirent sur nos soldats à Jénine, ils doivent riposter avec toute la force nécessaire, même quand des “journalistes” d'Al-Jazira sont présents dans la zone au milieu de la bataille pour perturber nos soldats.

Sa phrase confirme que l'assassinat de Shirin Abou Akleh n'est pas un accident, mais le résultat d'une politique délibérée, systématique, réfléchie. Sinon, comment expliquer que jamais aucun des journalistes israéliens qui couvrent les mêmes événements n'a été tué, alors que, selon Reporters sans frontières (RSF), 35 de leurs confrères palestiniens ont été éliminés depuis 2001, la plupart du temps des photographes et des cameramen (4) — les plus « dangereux » puisqu'ils racontent en images ce qui se passe sur le terrain ? Cette asymétrie n'est qu'une des multiples facettes de l'apartheid à l'œuvre en Israël-Palestine si bien décrit par Amnesty International : selon que vous serez occupant ou occupé, les « jugements » israéliens vous rendront blanc ou noir pour paraphraser La Fontaine, la sentence étant le plus souvent la peine de mort pour le plus faible.

Le criminel peut-il enquêter sur le crime qu'il a commis

Pour une fois, le meurtre de Shirin Abou Akleh a suscité un peu plus de réactions internationales officielles que d'habitude. Sa notoriété, le fait qu'elle soit citoyenne américaine et de confession chrétienne y ont contribué. Le Conseil de sécurité des Nations unies a même adopté une résolution condamnant le crime et demandant une enquête « immédiate, approfondie, transparente et impartiale », sans toutefois aller jusqu'à exiger qu'elle soit internationale, ce à quoi Israël se refuse toujours. Or, peut-on associer ceux qui sont responsables du crime à la conduite des investigations ? Depuis des années, les organisations de défense des droits humains israéliennes comme B'Tselem, ou internationales comme Amnesty International ou Human Rights Watch (HWR) ont documenté la manière dont les « enquêtes » de l'armée n'aboutissent pratiquement jamais.

Ces protestations officielles seront-elles suivies d'effet ? On peut déjà répondre par la négative. Il n'y aura pas d'enquête internationale, car ni l'Occident ni les pays arabes qui ont normalisé leurs relations avec Israël ne sont prêts à aller au-delà des dénonciations verbales qui n'égratignent personne. Ni de reconnaitre ce que l'histoire récente pourtant confirme, à savoir que chaque concession faite à Israël, loin de susciter la « modération » de Tel-Aviv, encourage colonisation et répression. Qui se souvient que les Émirats arabes unis (EAU) affirmaient que l'ouverture d'une ambassade de Tel-Aviv à Abou Dhabi permettrait d'infléchir la politique israélienne ? Et la complaisance de Washington ou de l'Union européenne (UE) pour le gouvernement israélien, « notre allié dans la guerre contre le terrorisme » a-t-elle amené ne serait-ce qu'un ralentissement de la colonisation des territoires occupés que pourtant ils font mine de condamner ?

La Cour suprême entérine l'occupation

Deux faits récents viennent de confirmer l'indifférence totale du pouvoir israélien aux « remontrances » de ses amis. La Cour suprême israélienne a validé le plus grand déplacement de population depuis 1967, l'expulsion de plus de 1 000 Palestiniens vivant dans huit villages au sud d'Hébron, écrivant, toute honte bue, que la loi israélienne est au-dessus du droit international. Trop occupés à punir la Russie, les Occidentaux n'ont pas réagi. Et le jour même des obsèques de Shirin Abou Akleh, le gouvernement israélien a annoncé la construction de 4 400 nouveaux logements dans les colonies de Cisjordanie. Pourquoi se restreindrait-il alors qu'il sait qu'il ne risque aucune sanction, les condamnations, quand elles ont lieu, finissant dans les poubelles du ministère israélien des affaires étrangères, et étant compensées par le rappel permanent au soutien à Israël. Un soutien réitéré en mai 20225 par Emmanuel Macron qui s'est engagé à renforcer avec ce pays « la coopération sur tous les plans, y compris au niveau européen […]. La sécurité d'Israël est au cœur de notre partenariat. » Il a même loué les efforts d'Israël « pour éviter une escalade » à Jérusalem.

Ce qui se déroule en Terre sainte depuis des décennies n'est ni un épisode de « la guerre contre le terrorisme » ni un « affrontement » entre deux parties égales comme le laissent entendre certains titres des médias, et certains commentateurs. Les Palestiniens ne sont pas attaqués par des extraterrestres comme pourrait le faire croire la réaction du ministre des affaires étrangères français Jean-Yves Le Drian Sur son compte officiel twitter : « Je suis profondément choqué et consterné face aux violences inacceptables qui ont empêché le cortège funéraire de Mme Shireen Abou Akleh de se dérouler dans la paix et la dignité. »

Quant à tous les donneurs de leçons qui reprochent aux Palestiniens l'usage de la violence, bien plus limité pourtant que celui des Israéliens, rappelons ce qu'écrivait Nelson Mandela, devenu une icône embaumée pour nombre de commentateurs alors qu'il était un révolutionnaire menant la lutte armée pour la fin du régime de l'apartheid dont Israël est resté jusqu'au bout l'un des plus fidèles alliés :

  • C'est toujours l'oppresseur, non l'opprimé qui détermine la forme de la lutte. Si l'oppresseur utilise la violence, l'opprimé n'aura d'autre choix que de répondre par la violence. Dans notre cas, ce n'était qu'une forme de légitime défense.

On ne connaitra sans doute jamais l'identité du soldat israélien qui a appuyé sur la gâchette et tué la journaliste palestinienne. Mais ce que l'on sait déjà, c'est que la chaine des complicités est longue. Si elle prend sa source à Tel-Aviv, elle s'étire à Washington, se faufile à Abou Dhabi et à Rabat, se glisse à Paris et à Bruxelles. Le meurtre de Shirin Abou Akleh n'est pas un acte isolé, mais un crime collectif.

Notes

1- Le 9 mai 2023, le Committee to Protect Journalists à Washington a publié les résultats de son enquête sur la mort d'une vingtaine de journalistes palestiniens.

2- Barak Ravid,« Scoop : U.S. security coordinator submits new report on Abu Akleh killing », Axios, 2 mai 2023.

3- Sophocle, Antigone, Flammarion.

4- Lire aussi, Olivier Pironet, « Mourir à Jénine », Blogs du Monde diplomatique, 14 mai 2022.

5- « Message du président Emmanuel Macron à l'occasion du 74e anniversaire de l'indépendance de l'État d'Israël ».

Nous sommes sur le point de découvrir dans quelle mesure nous sommes préparés au changement climatique

12 mai, par David Wallace-Wells — ,
Présentation : Dans les larges extraits de l'article ci-après du commentateur « liberal » David Wallace-Wells du New York Times, l'auteur s'appuie sur l'écrivain marxiste et (…)

Présentation :

Dans les larges extraits de l'article ci-après du commentateur « liberal » David Wallace-Wells du New York Times, l'auteur s'appuie sur l'écrivain marxiste et militant anticapitaliste Mike Davis qui a écrit Génocides tropicaux (2000) pour sonner l'alerte à propos de l'ampleur du possible bouleversement climatique qui attend le monde dans la prochaine année. Le livre Génocides tropicaux « fait le lien entre l'économie politique et le colonialisme au XIXe siècle et des phénomènes climatiques d'échelle mondiale, en particulier le phénomène El Niño, [… en] explor[ant les conséquences du colonialisme et de l'introduction du capitalisme, et leur lien avec la famine des populations locales. »

Comme le fait remarquer l'auteur à la fin de son article, malgré les « diversions » des crises du coût de la vie, du logement, de la démocratie parlementaire et géopolitique, tant son aspect commercial que guerrier, la population étatsunienne reste autant préoccupée par la crise écologique aujourd'hui qu'avant la pandémie même si l'impact simultané de toutes ces crises la relègue à un rang inférieur de préoccupation. Dans cette conjoncture, la tactique politicienne appropriée est ici de relier les crises sociales et politiques à celle climatique en mettant de l'avant des revendications clivantes ouvrant la voie à une société du soin et du lien. Celle-ci est aux antipodes de l'actuelle société extractiviste, productiviste et consumériste imposée par le croissancisme capitaliste. Cette tactique a valu à Zohran Mamdani son inattendu succès électoral comme maire de New-York.

Il pourrait en être de même pour Québec solidaire si les nombreux amendements à la proposition de plateforme électorale allant dans ce sens soin et lien étaient adoptés durant cette fin de semaine du congrès Solidaire en autant qu'un zèle gauchiste ne vienne pas gâcher la sauce. Cette perspective concrétisée en indépendantisme de libération nationale, en autant qu'elle soit relayée par une mobilisation électorale à la Mamdani de dizaines de milliers, est susceptible de battre en brèche le nationalisme identitaire, autonomiste ou indépendantiste. Ce dernier est à ce point collant qu'il fait tergiverser même les Libéraux aux prises avec l'intransigeant et arrogant nationalisme canadian de son aile anglo-québécoise. Une réaction drastique s'impose car ce nauséabond nationalisme est en train de corrompre jusqu'à la moelle le peuple québécois au point de flirter avec le néofascisme dosant selon les enjeux de l'heure islamophobie, racisme, antisémitisme, sexisme, homophobie et catho-laïcisme.

Aux États-Unis, d'immenses manifestations anti-Trump « No King » comptant des millions de personnes avaient préparé le terrain à l'élection de Mamdani. Malheureusement, au Québec, la prometteuse manifestation ani-CAQ de 50 000 de novembre dernier dont on attendait un rebond pour le Premier mai a plutôt donné lieu à un flop monumental. Ont marché au plus 7 000 personnes — trois à quatre milles à mon avis — auxquelles on peut ajouter les ±3 000 de la manifestation anticapitaliste se déroulant la veille. On promet un retour du bâton lors de la période électorale mais on perçoit déjà que l'électoralisme a pris le dessus sur la mobilisation. L'urne dame le pion à la rue alors que toutes les deux devraient marcher la main dans la main.

Marc Bonhomme, 8 mai 2026

8 mars 2026 | traduction de Marc Bonhomme

Un phénomène climatique gigantesque est en train de se former en ce moment même dans l'océan Pacifique ; il s'agit peut-être du phénomène El Niño le plus redoutable depuis que les scientifiques ont commencé à en établir des modèles. […] Et il semble d'une intensité stupéfiante — presque certainement plus fort que le « super » El Niño de 2015-2016, et peutêtre le plus intense depuis l'El Niño historique de 1877. Les conséquences mondiales de cet événement climatique furent si dévastatrices que l'historien de l'environnement Mike Davis les qualifia d'« holocaustes de la fin de l'époque victorienne ». […] Il a fait valoir que les catastrophes environnementales frappent ceux qui sont les plus vulnérables, les phénomènes El Niño du XIXe siècle constituant autant un test pour l'économie politique mondiale qu'une parabole de la fragilité écologique. Il est presque certain que le prochain El Niño aura les mêmes conséquences pour nous.

Des années similaires se sont succédé à plusieurs reprises au cours de la décennie suivante, et au total, cette brève série d'épisodes intenses d'El Niño a entraîné des dizaines de millions de morts, estime Davis — entre 31,7 millions et 61,3 millions rien qu'en Inde, en Chine et au Brésil, et au moins 10 millions rien qu'en Inde. Des épidémies se sont alors abattues sur des populations affaiblies par la famine — paludisme, peste, dysenterie, variole et choléra — et ce, au cours de ce même demi-siècle, écrit Davis, où la faim et la famine disparaissaient rapidement d'Europe occidentale. […] Et les famines liées au phénomène El Niño de la fin du XIXe siècle n'ont pas seulement été aggravées par l'incompétence autocratique et la cruauté colonialiste ; elles ont peut-être même exacerbé ces problèmes, comme le montre Davis, permettant ainsi aux Européens de se précipiter une dernière fois pour établir et étendre leur contrôle impérial sur des populations affaiblies par la faim et la maladie dans les pays du Sud.

Mais si ce super El Niño donne un bref aperçu du réchauffement à venir, il permettra également de tester dans quelle mesure le monde est prêt et adapté à cet avenir. Si les sécheresses s'intensifient dans certaines régions d'Afrique, dans quelle mesure la crise alimentaire mondiale — déjà deux fois plus grave qu'en 2019, selon le Programme alimentaire mondial — va-t-elle s'aggraver ? […]

Jean-Martin Bauer est inquiet. « Nous avons deux cas confirmés de famine en 2025 – une première depuis le début du siècle – la situation n'a jamais été aussi grave », déclare le directeur du Service d'analyse de la sécurité alimentaire et de la nutrition du Programme alimentaire mondial (PAM). […] « Au cours de cette période, seules cinq famines ont été confirmées », dit-il. « La Somalie en 2011, le Soudan du Sud en 2017, à nouveau le Soudan du Sud en 2020, le Soudan en 2024, où la situation perdure encore aujourd'hui, et Gaza en août dernier – il y a manifestement quelque chose qui ne va vraiment pas. » Les famines surviennent à l'extrémité de la phase 5 de l'IPC, qui correspond au niveau de famine le plus élevé selon la Classification intégrée des phases de sécurité alimentaire (IPC), le système mondial de suivi de l'insécurité alimentaire. Au Soudan et à Gaza, « des civils meurent en grand nombre dans le cadre des conflits », déclare M. Bauer. […] Il ajoute : « Les chiffres que nous observons aujourd'hui sont totalement différents de ceux auxquels nous étions habitués à la fin de la dernière décennie. »

En 2026, 318 millions de personnes devraient être confrontées à une situation de famine correspondant à la phase 3 de l'IPC (« crise ») ou pire encore, soit plus du double du chiffre enregistré en 2019. « Nous constatons des besoins urgents dans différentes régions, alors même que les donateurs se retirent. C'est un effet de ciseaux : les besoins explosent, mais les fonds nécessaires pour y répondre s'évaporent. C'est un défi de taille pour notre organisation et les partenaires avec lesquels nous travaillons. » […] En Afghanistan, pour la première fois depuis des décennies, le PAM ne dispose pas d'une aide d'urgence suffisante pour l'hiver – une bouée de sauvetage dans un pays où les familles ont été poussées au bord du gouffre par une succession de crises. […] Le PAM a besoin de 13 milliards de dollars pour venir en aide à 110 millions de personnes touchées par des situations d'urgence en 2026, soit un tiers de la population en situation d'insécurité alimentaire
WFP Global Outlook : ‘Things have never been so bad' – hunger rises amid funding cuts

Au cours de la dernière décennie environ, un groupe très en vue de lanceurs d'alerte, mené par Hansen, a publié une série d'articles et de commentaires suggérant que la communauté scientifique a considérablement sous-estimé le rythme du réchauffement, qui, selon eux, s'accélère plus rapidement que ne le reconnaît la communauté scientifique dans son ensemble. Et le fait qu'il s'accélère si rapidement est, selon eux, le signe que de nombreux modèles de prévision conventionnels sont mal calibrés, et que nous nous dirigeons vers un réchauffement bien plus grave dans les décennies à venir que ce que presque tout le monde imagine. Au cours des derniers mois, Hansen a avancé que ce phénomène El Niño permettrait de vérifier explicitement cette thèse. D'ici un an ou deux, prévoit-il, nous en aurons la certitude. […]

Dans le monde politique et dans les médias, il est vrai que les préoccupations climatiques ont perdu de leur importance, remplacées dans les gros titres par des débats sur le pouvoir d'achat, des articles sur la consommation électrique des centres de données et une sorte de triomphalisme énergétique simpliste. Mais l'opinion publique s'est révélée étonnamment résistante, avec presque autant d'Américains déclarant « s'inquiéter beaucoup » du réchauffement climatique qu'aux pics précédents de 2017, juste après la première investiture de Donald Trump, et de 2020, juste avant que la pandémie ne frappe. […] Dans un sondage réalisé à l'automne 2024, alors que cette question avait presque entièrement disparu de la campagne électorale, le climat occupait la cinquième place sur dix.

Source : We're about to find out how prepared we are for climate change, New York Times, 6/05/26, By David Wallace-Wells

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Zinc, plomb et étain : l’extraction minière au prix « d’une culture de la mort »

12 mai, par Nils Sabin, Sara Aliaga — , ,
Des milliers de mineurs boliviens travaillent dans la montagne du Cerro Rico. Voleurs de minerais, éboulements, maladies... On y meurt souvent dans l'indifférence généralisée. (…)

Des milliers de mineurs boliviens travaillent dans la montagne du Cerro Rico. Voleurs de minerais, éboulements, maladies... On y meurt souvent dans l'indifférence généralisée. Il y a une « culture de la mort », confient les veuves.

Potosí (Bolivie), reportage : Nils Sabin et Sara Aliaga (photographies)

4 mai 2026 | tiré de reporterre.net

Sur les hauteurs du Cerro Rico, à 4 350 mètres d'altitude, des volutes de vapeur s'échappent de la mine El Trueno. Une demi-douzaine de chiens aux côtes saillantes observent les nouveaux venus d'un œil méfiant. Aux abords des rails qui mènent sous terre, quelques cabanes en briques de terre séchée et au toit de tôle. Silvia Mamani Armijo reçoit dans la pièce de 12 m² qu'elle partage avec ses trois filles et qui fait aussi office de cuisine. Dans un coin, les casiers de bouteilles de bière qu'elle vend aux mineurs s'entassent presque jusqu'au plafond.

Derrière elle, on distingue un portrait de Melanio, son mari, mort il y a un an et demi. « Un jour, il est allé chercher son salaire et boire. Quand il est revenu, il s'est endormi et ne s'est jamais réveillé. » Mort à moins de 40 ans, après dix-huit années à travailler dans les mines. Une victime de l'industrie minière locale ?

« On l'a retrouvé complètement détroussé »

Assise sur un lit à deux étages, son petit cochon d'Inde de compagnie sur les genoux, Silvia retrace leur histoire commune. Elle a grandi sur le Cerro Rico car, comme elle, sa mère est guardabocamina — « gardienne de mine ». À 16 ans, à l'entrée de la mine, elle a rencontré Melanio, venu creuser la montagne. « Il était très prudent quand il travaillait, il savait où perforer, quand faire attention… raconte-t-elle. Il connaissait les risques et savait qu'il pouvait y avoir des effondrements. »

Silvia Mamani Armijo avec le portrait de Melanio, son mari, mort il y a un an et demi. © Sara Aliaga / Reporterre

Après plusieurs années à travailler comme femme de ménage « en bas », c'est-à-dire en ville, Silvia Mamani Armijo s'est installée avec Melanio aux abords de la mine El Trueno, il y a cinq ans. À la mort de son mari, elle n'a pas reçu un seul centime de la coopérative. « Mais, au moins, ils ne m'ont pas jetée dehors, parce que ça arrive parfois », dit-elle sans ironie.

Depuis, elle continue à travailler comme guardabocamina. Son salaire de base, pour protéger les outils et la mine des voleurs, est de 60 euros par mois. À côté, elle vend de l'alcool aux mineurs, cuisine pour eux, trie les minerais à l'entrée de la mine — principalement de l'argent, du zinc, du plomb et de l'étain.

123 mineurs sont morts en 2025 dans les mines du Cerro Rico, des chiffres « en dessous de la réalité », estime Ibeth Garabito. © Sara Aliaga / Reporterre

« Une culture de la mort »

L'industrie minière fait tourner l'économie de Potosí. Elle inonde la ville et sa région de royalties, en plus des milliers d'emplois qui en dépendent. Le nombre de travailleurs fluctue énormément, notamment en fonction des prix des métaux : la Comibol, l'entreprise minière d'État, recensait 12 000 mineurs en 2023, et 30 000 en septembre 2025, pour une population de 220 000 habitants.

Cette dépendance économique historique à la mine — la ville a été fondée en 1545 par les colons espagnols après la découverte d'immenses veines d'argent — a créé « une culture de la mort et une culture du pillage », estime Ibeth Garabito, fondatrice de la fondation Musol, qui aide les femmes travaillant dans l'industrie minière. « Parler de pollution minière, de dégâts environnementaux, aborder les conditions de travail voire les décès miniers, c'est quasiment tabou », ajoute Reyna Machado, ancienne journaliste entrée au conseil municipal de Potosí en 2021.

Carmen se prépare à aller travailler sous terre. © Sara Aliaga / Reporterre

Preuve de cette omerta face à la mort des mineurs, il n'existe qu'une statistique qui y soit liée : le nombre de décès lors d'accidents dans les mines — 123 en 2025, 116 en 2024. « C'est ce qui est arrivé à mon mari, le plafond de la mine lui est tombé dessus, raconte Carmen, rencontrée sur la montagne alors qu'elle se prépare à aller travailler sous terre. Les secours ont réussi à le sortir de là et à l'emmener à l'hôpital, mais il est mort là-bas. »

« Ces chiffres sont en dessous de la réalité, estime Ibeth Garabito. Il arrive régulièrement que la coopérative minière paye une petite somme à la famille pour que celle-ci récupère le corps sans que la police fasse de constat de décès, afin de ne pas attirer l'attention. »

« Plus de 10 accidents mortels par mois »

Il y a une dizaine d'années, la fondation Musol a tenté d'établir le nombre mensuel de morts sur le Cerro Rico. « Entre l'entreprise minière publique, celles privées, les coopératives, nous avions calculé 14 décès par mois, dont 4 à la suite d'accidents, continue-t-elle. Ces dernières années, nous sommes à plus de dix accidents mortels par mois. »

Le mari de Sandra Tacuri Lopez est mort lui aussi. « Il avait bu. Ils ont dû le pousser, il est tombé sur la tête et est mort sur le coup. Il n'a pas souffert. On l'a retrouvé complètement détroussé. » © Sara Aliaga / Reporterre

À Potosí, la mort est vicieuse. Elle prend les hommes de bien des manières. Sandra Tacuri Lopez, également gardienne de mine sur le Cerro Rico, en est convaincue : ce sont des jukus, des voleurs de minerais, qui ont pris la vie de son mari. « Il avait bu. Ils ont dû le pousser, il est tombé sur la tête et est mort sur le coup. Il n'a pas souffert. On l'a retrouvé complètement détroussé », se rappelle-t-elle.

Selon plusieurs guardas, ce type d'incident est en augmentation ces dernières années. Cela s'explique, entre autres, par la hausse du prix international des métaux. « Ça arrive de temps en temps qu'un gars se fasse poignarder par une bande de jukus ou de rateros [les voleurs d'outils] », continue Sandra Tacuri Lopez, venue vivre sur la montagne du Cerro Rico après la mort de son mari.

Le Cerro Rico, culminant à 4 350 mètres d'altitude, surplombe la ville. © Sara Aliaga / Reporterre

Le « mal des mines »

Pour d'autres mineurs, au contraire, la mort prend la forme d'une interminable agonie, ravageant leurs poumons tel un lent poison. Le nombre de décès dus au « mal des mines », nom populaire donné à la silicose et aux autres maladies pulmonaires liées à l'inhalation de poussières, est lui aussi inconnu.

Hector, le mari de Marcelina Córdoba Cuestas, en a souffert pendant huit ans, avant de mourir à 38 ans. Des années passées d'hôpitaux en pharmacies, à chercher des médicaments ou de l'oxygène pour atténuer le mal, décrit Reyna Mechado, dont le père est aussi mort de la silicose.

30 000 mineurs étaient recensés en septembre 2025 par la Comibol, l'entreprise minière d'État. © Sara Aliaga / Reporterre

Tandis que Marcelina raconte cette période à voix basse, la gorge serrée, elle semble revivre les épreuves passées. Pour elle et ses sept enfants, le destin s'est avéré être d'une cruelle ironie : « Comme nous n'avions quasiment plus d'argent, deux de mes fils ont arrêté le collège pour aller travailler sur le Cerro Rico pendant un temps, un autre allait faire les fins de marchés pour récupérer ce que laissaient les vendeurs. »

À la mort de son mari, Marcelina s'est rendue à la coopérative qui l'employait pour toucher la rente de veuve réservée aux associés. C'est alors qu'elle a appris qu'Hector n'était pas associé mais simple péon. Et qu'elle ne toucherait aucune indemnité. Elle a donc enchaîné les petits boulots pour survivre : cuisine, ménage, garde d'enfants… « Je ne me rappelle même pas tout ce que j'ai fait. J'acceptais tout ce que l'on me proposait. »

Marcelina Córdoba Cuestas : « Un jour, un de mes fils m'a dit qu'il voulait travailler comme mineur, je lui ai dit : “Si tu fais ça, je préfère que tu partes et que je n'entende plus jamais parler de toi, plutôt que de te voir finir comme ton père.” » © Sara Aliaga / Reporterre

À cette époque-là, il y a une vingtaine d'années, elle a rejoint l'association en cours de création des veuves sans rente. Au bout de quelques mois, elle en est devenue la présidente. « Nous organisions des formations, des ateliers, par exemple de pâtisserie, de cuisine, pour trouver plus facilement du travail et nous en sortir économiquement. »

Avec l'aide de la fondation Musol, deux garderies ont aussi été créées, une plutôt destinée aux veuves qui habitent en ville, et une deuxième sur le Cerro Rico, pour accueillir les enfants des guardabocaminas. « C'était une très bonne initiative, ça a facilité l'organisation de nos journées. J'ai même travaillé dans celle du Cerro pendant plusieurs années comme cuisinière », témoigne Marcelina. Faute de financement, les deux garderies ont fermé fin 2016.

Toujours en manque de bras, le Cerro Rico recrute sans distinction. © Sara Aliaga / Reporterre

Pour Marcelina, la situation s'est légèrement améliorée depuis six ans environ : « Mes enfants sont tous majeurs, et aucun ne travaille sur le Cerro Rico. » Car, plus que la mort de son mari, c'est l'idée que ses enfants auraient pu finir mineurs qui la hante. « Un jour, un de mes fils m'a dit qu'il voulait travailler comme mineur, je lui ai dit : “Si tu fais ça, je préfère que tu partes et que je n'entende plus jamais parler de toi, plutôt que de te voir finir comme ton père.” Il a laissé tomber », confie-t-elle en essuyant vivement quelques larmes.

C'est pourtant ce qui arrive à de nombreuses veuves ou enfants de mineurs. « Je vois régulièrement des femmes arriver pour travailler comme llampiras [celles qui trient les minerais dans et à l'extérieur de la mine] », décrit Silvia, depuis l'entrée de son habitation. Toujours en manque de bras, le Cerro Rico recrute sans distinction et, pour les habitants, quand l'argent manque, le plus simple reste encore souvent la mine.

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L’anti-impérialisme des imbéciles

12 mai, par Somayeh Rostampour — ,
En Iran, depuis le soulèvement de 2022, le régime n'a cessé de chercher, dans chaque guerre et dans chaque crise géopolitique, les moyens de restaurer une part de l'autorité et (…)

En Iran, depuis le soulèvement de 2022, le régime n'a cessé de chercher, dans chaque guerre et dans chaque crise géopolitique, les moyens de restaurer une part de l'autorité et de la respectabilité qu'il avait perdu. La guerre déclenchée par les États-Unis et Israël a ainsi, paradoxalement, aidé le pouvoir à se renforcer en redorant son blason (prétendument) anti-impérialiste. Ignorant les massacres de janvier 2026 – et tous les précédents – la gauche campiste de toute la planète s'est empressée de saluer la « résistance » du régime iranien, balayant, sans sourciller, les luttes internes du pays.

7 mai 2026 par Somayeh Rostampour | Photo : De nombreux drapeaux de la République islamique d'Iran (qui ne sont évidemment pas systématiquement un signe de soutien au régime) et même un drapeau du Hezbollah étaient brandis lors de la manifestation « Lausanne antisioniste » du 11 avril 2026. © François Graf/Strates
https://inprecor.fr/lanti-imperialisme-des-imbeciles

Le massacre de janvier 2026, au cours duquel des milliers de manifestant·es iranien·nes ont été tué·es en seulement quelques jours par les forces du régime théocratique, et ce pour avoir protesté contre la crise économique et la dictature politique, a rouvert une crise aiguë de légitimité du régime – à la fois interne et internationale.

Malgré le rabâchage médiatique occidental incessant qui justifie la guerre impérialiste des États-Unis et d'Israël, il ne faut pas comprendre celle-ci comme « l'anti­thèse » de la violence du régime iranien, mais comme l'un des moments par lesquels cette violence trouve les conditions de sa reproduction politique.

Ces événements ne constituent ni des séquences distinctes, ni deux violences opposées – l'une répressive et l'autre prétendument libératrice – mais les moments successifs d'un même processus contre-révolutionnaire. Autrement dit : la guerre extérieure a prolongé et approfondi la contre-révolution intérieure, tout en permettant au régime iranien de resserrer la cohésion interne et d'étouffer, une fois de plus, la contestation populaire.

Qu'est-ce que le campisme ?

L'agression israélo-étasunienne renforce la militarisation de l'Iran, la répression et l'écrasement des soulèvements venus d'en bas. Elle accentue, en prime, une polarisation politique mortifère.

D'un côté : une partie de l'opposition, notamment monarchiste, a salué les bombardements impérialistes au nom de son hostilité au régime théocratique.

De l'autre côté : une partie des forces politiques est retombée dans l'orbite de la République islamique au nom de l'anti-impérialisme et du refus de la guerre.

Si la nature réactionnaire du premier courant pro-Israël et pro-génocide fait relativement consensus, celle du second demeure bien plus rarement interrogée. Elle est pourtant tout aussi réactionnaire. L'ambiguïté n'en persiste pas moins. C'est dans cette impasse que la question du campisme resurgit avec une acuité toute particulière.

Héritage de la guerre froide, la notion de campisme désigne la réduction du monde en deux camps : « l'impérialisme » (États-Unis, OTAN, Israël et ses alliés) contre la « résistance » (Iran, Russie, Chine, Syrie d'Assad…). Toute force située hors de ces deux camps – des projets comme le Rojavaaux soulèvements démocratiques – est écartée comme suspecte ou comme « cheval de Troie de l'ennemi ». Toute critique des dictateurs est aussitôt disqualifiée comme « complicité avec l'impérialisme ». Quant aux mobilisations populaires, elles se voient réduites à un simple « relais de l'Occident » ou se voient instrumentalisées (dès lors qu'elles peuvent servir un camp).

La logique « l'ennemi de mon ennemi » se transforme en alibi : elle excuse la domination interne et détourne les luttes – y compris les manifestations contre les bombardements ou les sanctions occidentales – en les enrôlant dans une bataille géopolitique. Résultat : la solidarité internationale se retrouve paralysée, incapable de tenir ensemble l'anti-autoritarisme et l'anti-impérialisme.

Sous prétexte de prévenir toute « exploitation impérialiste » des révolutions, les campistes tendent à privilégier une gauche structurellement marginalisée, « prudente » et parfois condamnée à la défaite perpétuelle.

Cet « anti-impérialisme identitaire » privilégie la loyauté envers les États « anti-occidentaux » plutôt que l'analyse du capitalisme mondial. Il justifie par là même la répression, le patriarcat, l'homophobie et le colonialisme interne « au nom de la résistance ». Les victimes deviennent des « dommages collatéraux » ; la priorité absolue va à la lutte contre l'impérialisme occidental.

L'essayiste irlandais Fred Halliday qualifie ce type de pensée d'« anti-impérialisme des imbéciles ». Au nom de son hostilité aux États-Unis, cette posture renforce violemment, en pratique, un régime de type théocratique qui réprime les gauches, les minorités nationales, les féministes et les conseils populaires. Ce concept a ensuite été repris par la militante syrienne Leila Al-Shami dans son livre Burning Country pour désigner les partisan·nes de Bachar al-Assad, lors de la révolution arabe des années 2010.

Du Budapest de 1956 à nos jours, cet anti-impérialisme des imbéciles n'en finit pas de masquer la violence et l'écrasement des révoltes par les États. On observe une telle tendance au sein de certains segments de la gauche blanche occidentale, mais aussi du mouvement décolonial. L'autrice relève de ce que l'on pourrait appeler le « blanchiment anti-impérialiste » (anti-imperialism-washing) : un usage stratégique de la rhétorique anti-impérialiste pour masquer, justifier ou minimiser les formes d'autoritarisme et de violence fasciste exercées à l'intérieur des frontières nationales – notamment lorsque ces régimes sont présentés comme des adversaires du pouvoir hégémonique occidental.

Ce qui est rejeté n'est pas tant la logique coloniale elle-même que l'identité de ceux qui l'exercent. Car si ces discours dénoncent le colonialisme des puissances occidentales, ils restent largement aveugles, et même complices, au « colonialisme interne » – c'est-à-dire à la manière dont des peuples minorisés (comme les Kurdes) décrivent leur rapport au pouvoir étatique.

Cette pratique s'accompagne également souvent d'un gaslighting racial. Le gaslighting désigne à l'origine la manipulation d'une femme par la mise en doute de sa parole et de son état mental par l'époux. Devenu un mot-clé de la psychologie puis un outil critique du féminisme, il englobe désormais un type de langage politique mensonger et violent, voire négationniste. Autrement dit l'invalidation épistémique des savoirs subalternes : des communautés ayant historiquement subi la domination impériale et la répression interne se voient « enseigner », depuis des positions de privilège relatif, la « bonne » interprétation de l'impérialisme et de la résistance. Cette posture condescendante ne se contente pas de réinscrire les hiérarchies coloniales du savoir : elle délégitime les analyses et les expériences vécues de celles et ceux qui sont soumis à des systèmes de violence imbriqués.

Les conséquences sont pour le moins tangibles. La République islamique d'Iran instrumentalise ce discours pour externaliser ses contradictions internes, qualifier les manifestants de « terroristes » et durcir son appareil coercitif. Cette logique contribue aussi à justifier les politiques discriminatoires menées contre les migrants afghans : en les érigeant en menace intérieure, le régime déplace sur eux la responsabilité de difficultés qui relèvent en réalité de sa propre crise politique, sociale et économique.

Un régime en guerre contre le peuple

Après le génocide de Gaza et l'agression militaire d'Israël et des États-Unis contre l'Iran en juin 2025, cette logique campiste a dominé une partie de la gauche radicale mondiale. Aussi bien en Occident qu'en Amérique latine, en Afrique et dans le monde arabe. Elle a réduit la politique iranienne à un duel « Iran contre l'axe étasunio-israélien ».

Les soulèvements populaires, réprimés dans le sang depuis 2017, ont été soit passés sous silence, soit redéfinis par le discours officiel : « infiltration du Mossad », « révolution colorée », « complot occidental », etc. Une telle saisie transforme les mouvements sociaux en menace sécuritaire et légitime la répression – de la violence de rue aux exécutions –, sous prétexte d'« état d'urgence » ou de « moment inopportun ». Ce « campisme stratégique » accepte dans les faits le conservatisme au nom de la survie, et fait du peuple insurgé l'ennemi principal. Il se révèle pour ce qu'il est : profondément contre-révolutionnaire.

La dynamique géopolitique récente a offert aux campistes davantage de marges de manœuvre encore. Lors de la brève guerre d'Israël contre l'Iran en juin 2025, souvent désignée comme la guerre des Douze jours, l'expérience concrète de la destruction a renforcé les tendances anti-guerre en Iran. Cependant, après le massacre sanglant de janvier 2026 commis par le régime, une partie de la société, épuisée et confrontée à l'impasse, a envisagé l'intervention étrangère comme un moyen de renversement et un « souffle d'espoir à court terme » – toutes les voies internes ayant été testées et le régime ne cédant sous aucune sorte de pression. Le massacre est largement perçu par la population comme une « guerre intérieure du régime contre le peuple », au cours de laquelle les manifestant·es ont été visé·es par des balles réelles. Condamner la guerre extérieure ou l'intervention impérialiste sans dénoncer explicitement cette guerre intérieure constitue dès lors une rhétorique campiste, en plus d'un contresens politique complet.

Une trahison des mémoires du Sud

Depuis la contre-révolution islamique de 1979, une partie de la gauche nationale et internationale a subordonné l'analyse de classe et de genre à l'anti-impérialisme. Les protestations des femmes contre le port obligatoire du voile ont par exemple été marginalisées, contribuant involontairement à la consolidation de l'ordre religieux et patriarcal : celui-ci s'est vu présenté comme un gage d'« authenticité culturelle », un signe de distinction de l'Occident et un marqueur d'indépendance nationale.

Une narration s'est imposée : elle considère la Révolution iranienne sous l'angle exclusif de l'anti-occidentalisme et, de ce fait, efface les forces séculières, féministes, queers, kurdes et socialistes. Ces dernières sont systématiquement rejetées comme des agents de l'Occident ou des distractions insignifiantes. Cette violence épistémique, que la philosophe Gayatri Chakravorty Spivak a qualifiée d'« effacement du subalterne », constitue un trait récurrent des discours de la gauche mondiale qui n'a pas réussi à décoloniser ses propres cadres analytiques.

Après l'effondrement de l'URSS, en 1991, cette orientation a perduré sous la forme d'un tiers-­mondisme étatiste : la loyauté des populations a été transférée vers les États « anti-­étasuniens », et les droits des femmes, des personnes queers et des minorités ont été subordonnés à l'« authenticité culturelle » et à l'« unité anti-impérialiste ».

Cette approche, à la fois eurocentrée et orientaliste, ignore la subjectivité des peuples non occidentaux. Elle ne considère la violence comme sérieuse que lorsqu'elle émane de l'Occident. Elle refuse de reconnaître que les populations du Sud global peuvent lutter pour des droits et libertés démocratiques existant en Occident. Elle condamne uniquement les puissances « au label occidental » et occulte la domination non occidentale ; elle réduit volontiers les empires régionaux à un rôle de « supplétifs de l'Occident ». « L'unité anticoloniale » se transforme purement et simplement en autoritarisme nationaliste.

Le campisme convertit la mémoire anticoloniale en instrument de légitimation des États postcoloniaux autoritaires. Il fait de l'État le sujet de la résistance et dépossède les peuples de leur légitimité comme de leur subjectivité politique. Ce faisant, il trahit des mémoires subalternes souvent constituées contre l'État lui-même. Paradoxalement, ces États, comme l'Iran, sont présentés comme « indépendants du capitalisme mondial » alors qu'ils demeurent des machines d'exploitation interne et de militarisme, soucieux, précisément, de s'intégrer au capitalisme global.

C'est très précisément dans son rapport aux marges colonisées de l'Iran que cette logique révèle le plus clairement sa violence. Car le campisme ne se contente pas d'effacer la pluralité des forces d'opposition iraniennes : il reconduit des hiérarchies internes, en reléguant au second plan, voire en disqualifiant, les luttes kurdes. À cet égard, il s'est souvent montré plus hostile aux Kurdes encore qu'aux Iranien·nes elles·eux-mêmes, minimisant ou marginalisant la légitimité de leurs résistances.

Ces violences symboliques s'inscrivent dans une histoire plus longue, aggravée par le soutien actif, ou le silence, d'acteurs du monde arabe et de certains segments d'une gauche se réclamant de l'anti-impérialisme ou de la décolonialité. Le génocide d'Al-Anfal, mené par Saddam Hussein pendant la guerre Iran-Irak et ayant coûté la vie à environ 180000 Kurdes en raison, simplement, de leur identité, illustre cette dynamique : au traumatisme lui-même s'ajoute le sentiment de trahison, renforcé par le soutien d'une partie du monde arabe et le silence ou la négation du fait par des intellectuels.

Plus récemment, en 2018, l'occupation d'Afrin, au Rojava, par l'armée turque a entraîné des violences systématiques, des déplacements et des destructions. Le Hamas a alors célébré cette occupation par la voix de Khaled Mashaal, cadre dirigeant historique : « La victoire à Afrin est un symbole de la volonté de la Turquie. Si Dieu le veut, nous produirons de grandes épopées pour aider notre peuple », avant de louer le leadership du président turc Erdoğan et de son parti au pouvoir depuis plus de 20 ans, l'AKP. Les événements ont malheureusement durablement rompu les liens entre les luttes kurdes et les luttes du monde arabe ou perse, ainsi qu'avec certaines parties de la gauche autoproclamée anti-­impérialiste, lesquelles ont trop souvent échoué à reconnaître et soutenir la lutte kurde – alors même que les mouvements kurdes ont historiquement soutenu la libération palestinienne et activement participé aux mouvements révolutionnaires régionaux.

Instrumentalisation étatique des sanctions

Dans l'analyse campiste de l'économie politique iranienne – qu'elle soit le fait des intellectuel·les ou des figures décoloniales – tout se réduit aux « sanctions » occidentales. Les protestations populaires sont interprétées comme de simples « mécontentements économiques » et la crise est entièrement attribuée aux pressions extérieures, occultant le rôle central des politiques du régime.

La pauvreté découle en réalité de l'économie rentière et de la monopolisation des importations, que le régime instrumentalise. Les politiques sécuritaires et régionales ne sont pas de simples réactions à l'extérieur : elles relèvent de la logique de survie du régime, orientant les ressources vers les institutions coercitives et les projets idéologico-militaires – tandis que la population, elle, reste exsangue. Les sanctions contribuent ainsi à accroître la concentration des richesses au sein de l'oligarchie tout en consolidant les structures de pouvoir.

Arrêter de juger une cause à sa « récupération »

La diffusion du campisme autoritaire passe aujourd'hui largement par les réseaux sociaux. S'y entremêlent légitimation de régimes autoritaires, anti-occidentalisme réducteur et, dans certains cas, antisémitisme et schèmes conspirationnistes.

Malgré des asymétries objectives entre Israël (soutenu par l'Occident) et la République islamique (sous sanctions occidentales), des mécanismes politico-symboliques similaires opèrent : drapeaux étasuniens/israéliens dans certains rassemblements « pro-Iran » ; drapeaux du régime iranien et portraits de Khamenei dans certaines mobilisations pro-palestiniennes. Autant de gestes susceptibles de transformer des luttes légitimes en justification de violence – tout en discréditant les résistances iranienne et palestinienne.

La même logique vaut pour le désormais célèbre slogan « Femme, Vie, Liberté » (Jin, Jiyan, Azadî). Récupéré par l'extrême droite occidentale ou diasporique iranienne ainsi que par des courants pro-­génocide, il peut être instrumentalisé en vue d'appuyer la violence militarisée.

Les mouvements progressistes et radicaux du Sud global finissent trop souvent, une fois relayés en Occident, par être récupérés par la droite : on ne le sait que trop. Mais ce processus, que l'on pourrait qualifier d'« extractivisme de la résistance » par les pays occidentaux, reflète en miroir l'« extractivisme colonial ». On ne saurait évidemment conclure à l'abandon du devoir de solidarité. Le cas du mouvement queer l'illustre exemplairement : le pinkwashing n'annule ni sa portée libératrice, ni la nécessité de la solidarité. La légitimité d'une résistance ne dépend que de son contenu émancipateur et de son ancrage parmi les opprimé·es. Jamais de sa récupération.

Le campisme contribue très concrètement au maintien des injustices historiques et contemporaines. Il crée un vide politique par dispersion et fragmentation, progressivement comblé par la droite et l'extrême droite, dans la région comme dans le monde.

L'extrême droite diasporique iranienne occupe ce vide en simplifiant la Révolution et en diabolisant l'« anti-impérialisme ». Elle peut du même coup se présenter comme la seule force de changement. En homogénéisant artificiellement des populations (« Tou·tes les Ukrainien·nes résistant à la Russie sont nazi·es / Tou·tes les révolutionnaires syrien·nes sont djihadistes / Tou·tes les Iranien·nes en révolte soutiennent Israël ou les monarchistes »), le campisme se fait tragiquement le complice de la montée des forces impérialistes et réactionnaires.

L'extrême droite est partout l'extrême droite

En France, aucune gauche conséquente n'accepterait de se ranger sous les drapeaux de l'extrême droite au motif qu'une puissance ennemie attaquerait le pays. Pourtant, lorsqu'il s'agit de l'Iran, certain·es jugent acceptable d'exiger des Iranien·nes qu'iels s'effacent derrière des forces réactionnaires, nationalistes, voire fascisantes.

Une telle asymétrie implique, en creux, que les peuples du Sud devraient se satisfaire d'un choix entre domination impériale et barbarie intérieure. Or, la République islamique constitue précisément un régime qu'il faut nommer pour ce qu'il est : une formation de type fasciste, une extrême droite non occidentale.

Si le critère est le nombre de crimes commis, alors allons jusqu'au bout : le régime iranien, en 40 ans, a commis bien plus de crimes que l'extrême droite française. La cohérence politique impose donc de refuser, pour les Iranien·nes comme pour tout autre peuple, la moindre injonction à composer avec le fascisme au nom du « moindre mal » géopolitique. Ne demandons pas aux Iranien·nes d'accepter politiquement ce que nous refuserions absolument pour nous-mêmes, ici, en France. Nous ne marchons ni avec les fascistes, ni sous leurs bannières : nous les combattons, y compris lorsqu'ils s'approprient le lexique de la liberté pour en inverser le sens.

À l'instar de l'expérience soviétique, qui a largement contribué à discréditer le socialisme, le campisme en Iran fragilise la gauche et favorise l'extrême droite. Il accentue, en même temps, le fossé Nord-Sud et légitime la répression des mouvements anti-tyranniques dans le Sud. Le résultat est l'isolement des forces émancipatrices, la défiance des exilé·es envers la gauche du Nord (même celle des décoloniaux·ales) et l'effondrement de la solidarité internationale.

Alors que des prisonnières féministes kurdes, condamnées à mort dans la prison d'Evin, sont capables d'exprimer leur solidarité avec la résistance palestinienne – au risque de perdre une partie de leur soutien en Iran – les anti-­impérialistes autoritaires et identitaires se montrent incapables, depuis leur confort en Occident ou ailleurs, de manifester une solidarité comparable avec les luttes populaires en Iran.

Parfois, et de manière encore plus grave, l'ensemble de leurs souffrances est nié ou mis en doute, générant des traumatismes sérieux qui vont s'entrelaçant aux traumatismes historiques. La solidarité régionale et mondiale s'en trouve lourdement affaiblie.

En un mot : il est urgent de dépasser le campisme. Sans quoi, c'est simple : nous ne parviendrons pas à reconstruire une gauche véritablement émancipatrice ni à revitaliser un internationalisme véritablement populaire. L'anti-­impérialisme n'est authentique que s'il combat toutes les formes de domination, partout et pour toute et tous.

Article initialement publié dans Frustration Magazine le 26 mars 2026 et remanié par la rédaction de SolidaritéS

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Fascisme et/ou nouvelle droite radicale ? Quelle stratégie face au néolibéralisme autoritaire ?

12 mai, par Brais Fernández, Stathis Kouvelakis — ,
Stathis Kouvélakis analyse ici les ressorts de l'émergence de l'extrême droite et les défis stratégiques que cette situation pose à la gauche radicale. Rejetant l'idée d'une (…)

Stathis Kouvélakis analyse ici les ressorts de l'émergence de l'extrême droite et les défis stratégiques que cette situation pose à la gauche radicale. Rejetant l'idée d'une répétition des fascismes des années 1920 et 1930, il propose de saisir la nouveauté de la période à partir de la caractérisation du néolibéralisme autoritaire. Il dresse un bilan critique des stratégies suivies par le mouvement communiste dans l'entre-deux-guerres et conclut sur la nécessité d'une stratégie combinant rupture avec l'ordre néolibéral et contre-hégémonie nationale-populaire.

6 mai 2026 | tiré de contretemps.eu
https://www.contretemps.eu/fascisme-et-ou-nouvelle-droite-radicale-quelle-strategie-face-au-neoliberalisme-autoritaire/

L'extrême droite actuelle : fascisme ou nouvelle droite radicale ?

Brais Fernández : On considère généralement, à gauche, que nous vivons un changement de cycle. Alors que, depuis 2008, ce sont les mouvements anti-austérité qui ont contesté les régimes politiques néolibéraux au cœur du capitalisme, la pandémie a marqué un renversement de tendance, l'initiative passant du côté de l'extrême droite. Ce phénomène s'inscrit – et c'est très important – dans un contexte de montée de l'agressivité impérialiste. Comment analyses-tu les causes profondes de cette montée de l'extrême droite, et quel est leur lien avec la crise de la démocratie libérale ?

Stathis Kouvélakis : Il nous faut combiner ici deux niveaux d'analyse : l'un plus conjoncturel, l'autre plus « structurel », ou du moins inscrit dans une perspective de plus long terme. Dès le début de la crise de 2008, une course de vitesse s'est engagée entre la gauche radicale et la droite radicale pour savoir qui proposerait une solution crédible. Au milieu des années 2000, des forces de la droite radicale étaient déjà bien implantées dans de nombreux pays européens (France, Italie, Autriche, Pays-Bas, Scandinavie). Aux États-Unis, le Tea Party entre en scène à partir des élections de mi-mandat de 2010 et l'influence de la droite chrétienne au sein du Parti républicain n'a cessé de croître depuis l'ère Reagan. Cependant, comme tu le suggères, l'année 2011 marque un tournant, avec une vague de manifestations de masse qui déferle des deux côtés de la Méditerranée et le mouvement Occupy aux États-Unis. Mais, au niveau politique, la montée de la gauche antinéolibérale se limite aux maillons faibles du centre capitaliste, c'est-à-dire aux pays de la périphérie européenne les plus touchés par la crise et les mouvements de contestation populaire (Grèce, Espagne, Portugal, Irlande). Le second tournant survient en 2015 avec la capitulation de Syriza, que l'historien britannique Perry Anderson a judicieusement comparé au vote des crédits de guerre par la social-démocratie allemande en 1914. Refusant l'affrontement avec l'Union européenne, Podemos et la quasi-totalité de la gauche radicale européenne – à l'exception notable de Mélenchon et de ce qui était à l'époque le Parti de Gauche – ont avalisé la décision de Tsipras, marquant ainsi la fin de ce cycle pour la gauche.

La voie était alors libre pour l'extrême droite, qui pouvait ainsi tirer profit du mécontentement populaire. Son ascension fut facilitée, si ce n'est encouragée, par la radicalisation constante des politiques racistes et xénophobes mises en œuvre par tous les gouvernements du centre extrême et institutionnalisées au niveau européen par l'UE et sa politique d'« externalisation des frontières ». La contestation populaire de l'interventionnisme étatique, alimentée par la gestion autoritaire et socialement injuste de la crise du Covid-19, a également profité à l'extrême droite, la gauche s'étant montrée incapable de développer une stratégie claire sur ce sujet.

Dans une perspective à plus long terme, on peut dire que la crise de 2008 a amplifié la crise hégémonique rampante issue de l'épuisement du consensus néolibéral parmi les élites occidentales et de leur expression politique, l'« extrême centre ». Tout au long de ce cycle on voit les partis politiques et les organisations de masse de la société civile se vider de leur substance, l'abstention atteindre des niveaux sans précédent, l'autorité morale et intellectuelle bloc dominant s'effriter. Ces éléments constituent ce que Gramsci décrivait comme la rupture des relations entre les classes et groupes sociaux et leurs formes d'expression politique dans le contexte de la démocratie libérale. Il ajoutait que « quand ces crises se manifestent, la situation immédiate devient délicate et dangereuse, parce que le champ est ouvert aux solutions de force, à l'activité des puissances obscures, représentées par les hommes providentiels ». Avec son discours raciste et prétendument « antisystème », la droite radicale s'est montrée particulièrement habile à gagner le soutien de larges pans des classes populaires et travailleuses abandonnés par la gauche. Car la gauche, à de rares exceptions près, s'est repliée sur elle-même, se complaisant dans une sorte de confort. Sa base est désormais essentiellement constituée des classes moyennes et moyennes-supérieures dotées en capital scolaire et par les jeunes générations de diplômés confrontées à la précarité et au déclassement social. La part des classes populaires et travailleuses est faible dans son électorat, et davantage encore parmi ses militant.e.s et ses cadres. La gauche restera une force en déclin tant qu'elle persistera à reproduire cette configuration. La force de l'extrême droite provient de l'impuissance de la gauche, qui s'est contentée de gérer l'ordre néolibéral partout où elle exercé le pouvoir, mais également de sa propre capacité à se présenter comme une force contestant le statu quo et portant une vision de la société censée mettre fin à la crise que lègue la longue domination de l'« extrême centre ».

Pour aller plus loin : Fascisation et stratégie. Entretien avec Ugo Palheta

BF. Une opinion répandue, non seulement au sein de la gauche marxiste mais aussi dans le courant dominant, établit un parallèle entre la crise actuelle et celle des années 1920 et 1930 (Italie, Weimar, Autriche, mais aussi France). Quelles sont, selon toi, les similitudes et les différences entre ses deux moments historiques ? La bourgeoisie envisage-t-elle une rupture avec la démocratie libérale comme régime politique pour maintenir sa domination ?

Ma position, sans doute minoritaire, voire impopulaire, au sein de la gauche radicale, est que considérer la situation actuelle comme une répétition des années 1920 et 1930 est profondément trompeur. Cette analogie est à mon sens un obstacle épistémologique qui empêche de penser la spécificité et la nouveauté de la situation actuelle. Qualifier l'extrême droite actuelle de « fascisme » » relève essentiellement de la rhétorique et ne convainc guère plus que le cercle des militant.e.s de gauche, au sein desquels la reprise du discours antifasciste produit un effet de mobilisation. Plus récemment, cette caractérisation a été reprise, aux Etats-Unis et en Europe, par une partie des médias et du public se réclamant de la gauche libérale ou du « centre-gauche », qui fait de l'antitrumpisme et de ses variantes nationales (antilepénisme en France, etc.) un substitut à toute véritable contestation des politiques autoritaires, antisociales et militaristes approuvées, ou tolérées, par les mêmes lorsqu'elles sont mises en œuvre par l'extrême centre néolibéral. Il n'est pas nécessaire d'assimiler la situation actuelle au « fascisme » pour la trouver abominable et pour se convaincre de la nécessité de la combattre par tous les moyens.

Le fondement rationnel de cette analogie réside dans le fait que, comme l'histoire nous l'enseigne, en situation de crise majeure, l'ordre capitaliste engendre, ou du moins se révèle parfaitement compatible avec toutes sortes de régimes, tels que le bonapartisme, les dictatures militaires, le fascisme et d'autres formes d'« États d'exception », qui diffèrent tous qualitativement de la démocratie libérale. Le fascisme de l'entre-deux-guerres était un mouvement de masse émergeant dans des sociétés brutalisées par une guerre mondiale « totale » et confrontées à la possibilité d'une révolution sociale. Ses composantes essentielles étaient le nationalisme ethnique, l'anticommunisme, les actions de rue violentes, la volonté de renverser les régimes parlementaires et de les remplacer par une forme d'État radicalement différente, l'opposition frontale au libéralisme et la vision d'une société militarisée orientée vers la guerre et l'expansion impériale. Le racisme, et plus précisément l'antisémitisme, a joué un rôle central dans le nazisme, mais quasiment aucun dans la montée du fascisme italien. Il ne constituait qu'un aspect secondaire, parfois même mineur, de la vaste famille des régimes dictatoriaux « fascisants », autoritaires et contre-révolutionnaires, de cette période (Hongrie, Espagne, Portugal, Grèce). Il convient également de rappeler que même les régimes constitutionnels libéraux ont connu des périodes de répression extrême, comme les « lois scélérates » contre les anarchistes dans la très républicaine France des années 1890, le maccarthysme (et ses équivalents ailleurs en Occident) dans les années 1950 ou la répression de l'extrême gauche en Italie et en Allemagne dans les années 1970, sans parler de la chape de plomb qui s'est abattue contre les opposants aux guerres coloniales au sein même des métropoles occidentales. Concernant la France, je conseille la lecture des travaux que Vanessa Codaccioni à consacrés à l'histoire des répressions étatiques lors des périodes de « normalité » républicaine.

Je crains donc que la version de l'antifascisme aujourd'hui dominante ne repose sur l'idéalisation libérale de la démocratie elle-même. La gauche devrait la rejeter et rappeler que les droits et les libertés ont toujours été conquis, au prix de lourds sacrifices, par les luttes populaires, et non par une quelconque vertu intrinsèque des régimes libéraux. Raison pour laquelle les dominants n'ont jamais hésité à les remettre en cause à chaque fois qu'ils sont senti leur emprise sur la société remise en cause.

L'extrême droite contemporaine, mais il faudrait sans doute parler de « droite radicale », ou de « droite radicalisée », est un phénomène essentiellement électoral dont les manifestations de rue restent marginales, bien qu'en progression. Son racisme virulent se présente comme une vision « défensive », visant à protéger la « nation » et les « sociétés européennes » de diverses « menaces » supposées (migrants, musulmans, « envahisseurs » non blancs, etc.). Sa promesse « sociale » aux classes populaires, que condense le mot d'ordre du Rassemblement national de « préférence nationale », consiste en une sorte de « redistribution interne » selon des lignes raciales, censée favoriser les « vrais nationaux », c'est-à-dire les Blancs et les non-musulmans, dans la protection sociale et sur le marché du travail. Par ailleurs, les bellicistes se trouvent, de nos jours, bien davantage dans les rangs de l'extrême centre néolibéral, notamment dans la social-démocratie et les partis écologistes, qu'au sein de la droite radicale. Ajoutons à cela que si le durcissement autoritaire et répressif est aujourd'hui professé et mis en œuvre par une large partie du spectre politique, aucune force politique d'importance en Occident ne défend une vision politique qui rompt avec les institutions parlementaires. Les discours anti-migrants et islamophobes, ainsi que les politiques qui en découlent, sont partagés par la quasi-totalité du mainstream, d'Orbán à Macron, ce qui ne veut nullement dire, naturellement, qu'on ne peut aller plus loin dans cette direction. Pour autant, on ne saurait dire sérieusement que les Etats-Unis sous Trump, la Hongrie sous Orban, ou l'Italie de Meloni recouvrent des réalités un tant soit peu comparables avec les régimes fascistes des années 1930. Même la défense des droits des minorités a été, dans une certaine mesure, récupérée par le discours homonationaliste et fémonationaliste des forces les plus agiles de l'extrême droite. Parmi les figures de proue de ces partis, on trouve des dirigeantes qui incarnent une certaine « modernité féminine » (à l'instar de Marine Le Pen ou Giorgia Meloni), tandis que d'autres revendiquent ouvertement leur homosexualité (Alice Weidel, Heinz-Christian Strache, Filip Dewinter, Pim Fortuyn faisant ici figure de pionnier). L'islamophobie, version actuellement dominante du racisme, alimente le discours du mainstream politique bien au-delà des rangs de l'extrême droite. Elle s'est révélée un ciment idéologique redoutable, permettant, au nom de la lutte contre l'« islamisme », toutes sortes de combinaisons entre la défense des « Juifs » et/ou d'Israël, des personnes LGBT et des droits des femmes, le nationalisme blanc, etc. Pablo Stefanoni a proposé une analyse stimulante de certains aspects de l'extrême droite contemporaine et a clairement démontré qu'il est impossible de l'analyser à travers le prisme du passé, même si la plupart de ces forces conservent des positions réactionnaires sur de nombreuses questions dites « sociétales ».

La montée des droites radicales est, à mon sens, à la fois un facteur autonome accélérant la dérive autoritaire des sociétés et des régimes politiques occidentaux, et la conséquence de cette dérive, amorcée dès les années 1970, donc bien avant leur émergence, avec la crise terminale du compromis social keynésien d'après-guerre. Je reprends ici à mon compte les analyses de Stuart Hall, qui a qualifié le thatchérisme de « populisme autoritaire », reprenant en partie, mais en la modifiant de façon critique, la notion d'« étatisme autoritaire » développée par Nicos Poulantzas dans ses derniers écrits. Le point crucial est que les deux dimensions de la domination bourgeoise, le consentement et la répression, ne s'excluent pas mutuellement et, davantage encore, ne constituent pas un jeu à somme nulle. On peut avoir à la fois une répression accrue et un consentement élargi à cette répression. Cette répression émane assurément d'en haut, c'est-à-dire de l'État, et elle est nécessaire au démantèlement du compromis social d'après-guerre connu sous le nom d'État-providence. Mais elle parvient à susciter et à exploiter des paniques morales qui se propagent « par le bas », dans un contexte de dégradation de la vie quotidienne et au sein de ce que le marxiste britannique Raymond Williams appelait une « structure de sentiment » (structure of feeling) : une forme de conscience pratique, à la croisée de l'expérience individuelle et d'un cadre toujours déjà social et collectif, dominée par un sentiment de déclin et un manque d'attente positive pour l'avenir. Dans un contexte marqué par l'impuissance de la gauche et l'affaiblissement des formes structurées d'action collective, il en résulte un consentement croissant aux discours et politiques autoritaires, dont le racisme et les demandes d'« autorité » et d'« ordre » sont les composantes essentielles.

Crise démocratique et État néolibéral

BF. Ceci nous amène à la question de l'État capitaliste qui, comme nous le savons, n'est pas un organe neutre et se présente comme une articulation complexe de processus hégémoniques. Si l'on restreint la question à celle de la forme politique, bien qu'elle ne constitue pas l'horizon ultime pour ceux qui adhèrent à la perspective du socialisme, il est également évident que la démocratie libérale recèle encore un ensemble de libertés politiques qui, malgré leur déclin, représentent des acquis historiques du mouvement ouvrier. Quelle devrait être la position et la stratégie des marxistes face à la forme actuelle de l'État capitaliste et à la crise de la démocratie libérale ?

SK. Il est assez aisé de constater que la démocratie, quelle que soit la définition qu'on en donne, est aujourd'hui en recul partout dans le monde. Pour le dire rapidement, l'effet conjugué des politiques néolibérales, de la mondialisation capitaliste et de l'échec des expériences et mouvements socialistes du 20e sièclea entraîné le déclin de la démocratie libérale telle que nous la connaissions dans les pays du cœur du capitalisme. Dit autrement, une fois entamé le démantèlement du compromis social de l'après-guerre, la démocratie libérale de l'ère de l'ère keynésienne-fordiste n'a pas tardé, elle aussi, à entrer en crise et à dépérir. La notion d'« étatisme autoritaire » de Poulantzas visait à saisir les transformations structurelles de l'État lors de la première phase du néolibéralisme : le rôle renforcé et plus directement politique des hautes sphères de la bureaucratie d'État, le renforcement du pouvoir exécutif au détriment des institutions représentatives, l'affaiblissement des formes traditionnelles de médiation politique comme les syndicats et les partis de masse, l'importance grandissante des médias qui jouent de plus en plus le rôle auparavant dévolu aux partis bourgeois, la prolifération des nouvelles technologies de surveillance et de formes de répression plus diffuses. En d'autres termes, le néolibéralisme n'équivaut nullement à un « État moins interventionniste » mais à un processus de dé-démocratisation de l'État et à sa subordination plus directe aux impératifs de l'accumulation capitaliste.

Ce qui manquait à ce tableau, c'était bien sûr ce qui s'est passé après la fin des années 1970, à savoir la montée des partis d'extrême droite et la manière dont ces forces ont « politisé » le racisme. Le racisme, bien entendu, préexistait en tant que phénomène constitutif du système capitaliste mondial. Il est ancré dans la fragmentation hiérarchique de la force de travail qui en découle, comme l'a remarquablement analysé Immanuel Wallerstein, fragmentation que gèrent les divers Etats nationaux en lui imprimant une forme spécifique, celle du traçage d'une « frontière intérieure » au sein même du corps politique selon des lignes d'une conformité à une « identité nationale » supposée. L'« immigré », le « musulman », l'« Arabe » ou le « Noir » sont ainsi racisés non pas au sens d'une altérité biologique mais d'une exclusion partielle du corps national, dont ils font néanmoins partie. Être racisé en France aujourd'hui c'est avant tout subir un « déni de francité » pour reprendre l'expression de Patrick Simon et de Vincent Tiberj. C'est une forme d'« exclusion intérieure » qui relègue à un statut permanent, héréditairement transmissible (ce qui confirme qu'il s'agit bien d'un racisme), à une sous-citoyenneté.

L'opération menée avec succès par les droites radicales à partir des années 1980, celles du néolibéralisme triomphant et du ralliement progressif des gauches à son hégémonie, a donc consisté à donner une expression politique à ce travail de racisation menée par les politiques étatiques et largement banalisé par les forces politiques bourgeoises. En France, c'est sous la présidence du très libéral Giscard d'Estaing qu'est instaurée la fermeture des frontières et une « aide au retour » des travailleurs immigrés comme mesure visant à contrecarrer la montée du fascisme. Mais, je le répète, ce à quoi nous assistons ces dernières années n'est pas le « retour du fascisme », les « années 1930 au ralenti », pour reprendre l'expression du fondateur du SWP (Socialist Workers Party) britannique Tony Cliff, mais une réorganisation plus large et une radicalisation de la droite, synonyme de droitisation accélérée du mainstream politique, à la fois en tant réaction et en tant qu'adaptation à la montée de l'étatisme autoritaire. Une réaction dans la mesure où elle peut être perçue comme l'expression du mécontentement populaire et du refus de certaines fractions des classes populaires et moyennes inférieures d'être exclues de la scène politique dominée par le centre néolibéral et sa base sociale issue des classes supérieures. Mais cela exprime également une acceptation de cet ordre néolibéral puisque ces forces adhèrent pleinement à la substance de ces politiques et en demandent une version encore plus autoritaire, à condition que le coût soit payé par ceux qui sont ciblés comme les « fauteurs de troubles » et les « intrus » (minorités racialisées, migrants, personnes LGBT+, etc.). On s'assure ainsi de satisfaire ce que Frédéric Lordon appelle les « passions pénultièmes », la hantise de chuter dans les dernières places de la hiérarchie sociale, donc l'obsession de se maintenir au moins dans l'avant-dernière position, et que le sociologue Olivier Schwartz désigne de son côté comme la « conscience triangulaire », à savoir l'idée que les groupes subalternes tiennent à se démarquer autant, sinon davantage (du fait de la menace du déclassement), de ceux qui sont « en dessous » d'eux, que de ceux qui sont « au-dessus », des dominants de toute façon inaccessibles.

C'est une stratégie puissante car elle capte et remodèle le « bon sens » de larges pans de la société, déjà travaillé par des décennies d'atomisation néolibérale et d'affaiblissement des solidarités collectives. Mais elle est aussi, en fin de compte, fragile, car la peur, le ressentiment et la promotion d'identités réactionnaires n'offrent qu'une base limitée pour construire le consentement et un bloc social cohérent. Les promesses sociales avancées sont vides de sens, et aggraver la situation de certains n'améliorera pas celle des autres, car les vrais gagnants sont à l'autre bout du spectre social : perdre moins c'est quand même perdre. Cependant, tant qu'elle n'est pas contestée avec succès par la gauche, la droite radicale a réussi à fournir à l'État néolibéral autoritaire la base populaire qui lui faisait jusqu'alors défaut. Ce processus explique également la convergence entre des secteurs de l'extrême centre et de la droite traditionnelle avec l'extrême droite que l'on observe dans de nombreux pays, notamment là où la gauche radicale est significative. C'est particulièrement le cas en France, où la ligne qui domine de plus en plus clairement le mainstream est « tout sauf Mélenchon », même l'extrême droite.

La conclusion qui s'impose est que la défense de la démocratie, ou plus précisément la lutte contre la dé-démocratisation induite par le néolibéralisme, doit figurer en tête de l'agenda actuel de la gauche. Historiquement, la dévalorisation de la « démocratie libérale » par la tradition de la Troisième Internationale (à l'exception de Gramsci), c'est-à-dire l'incapacité à comprendre que les éléments démocratiques des régimes bourgeois sont des conquêtes chèrement acquises par les masses populaires et non de simples manœuvres « bourgeoises » pour apaiser le prolétariat, a eu un effet dévastateur sur le mouvement communiste du 20e siècle. Encore faut-il ajouter que défendre la démocratie ne saurait se réduire à la seule défense des libertés et des droits, aussi cruciale que puisse être cette bataille institutionnelle et juridique. Pour la gauche anticapitaliste, défendre la démocratie signifie aussi lutter pour l'action autonome des classes subalternes, s'attaquer à tout ce qui les réduit à la passivité et ouvrir des brèches dans l'emprise du capital sur la vie sociale. Cela apparaît comme le seul moyen de construire une contre-hégémonie des subalternes et de préparer concrètement le terrain pour une démocratie socialiste.

Front unique, Fronts populaires, « Troisième période », quel bilan pour aujourd'hui ?

BF. Passons maintenant à des questions de stratégie. Pour revenir au parallèle avec les années 1920 et 1930, trois stratégies furent alors proposées au sein du mouvement communiste pour faire face à la crise de la démocratie libérale et à la montée de l'extrême droite. De manière très schématique, il s'agissait du front uni, de la stratégie de la « Troisième Période » ou du « social-fascisme », et celle du Front populaire. Quels enseignements et quelles mises à jour pouvons-nous tirer aujourd'hui de ces débats ? Plus largement, comment perçois-tu la dialectique entre stratégie défensive et stratégie offensive dans une conjoncture qui ne semble guère prometteuse pour la gauche ?

SK. Si nous admettons que la situation actuelle ne saurait être considérée comme une répétition, ni même une variante, des années 1920-1930, alors il nous faut repenser notre stratégie et sortir des schémas de cette période. Cela ne signifie pas pour autant qu'il n'y a pas d'enseignements à tirer de cette période. Une analyse critique du passé est une étape nécessaire à un nouveau départ. Parmi les trois propositions stratégiques que tu as mentionnées, il est assez aisé de trancher la question de la « Troisième Période ». Ce fut la ligne ultra-sectaire adoptée par l'Internationale communiste en 1928, qui a conduit à l'immense désastre de la montée du nazisme au pouvoir et à l'écrasement total du plus puissant mouvement ouvrier d'Europe à cette époque, même si la social-démocratie porte également une lourde responsabilité. Les deux autres stratégies méritent une analyse plus approfondie : le front unique, entendu au sens large, c'est-à-dire élargi à toutes les formes d'activité autonome des classes subalternes, au-delà de ce que l'on entend habituellement par « mouvement ouvrier », apparaît comme une composante indispensable – quoique non suffisante – de toute stratégie visant à remporter des victoires significatives. Mais dès les années 1920, une ambiguïté persistait quant à sa véritable portée : s'agissait-il d'une simple manœuvre tactique, d'une position défensive temporaire, appelée à être rapidement surmontée par une ligne offensive réaffirmant le rôle dirigeant exclusif du « parti révolutionnaire » ? Ou bien d'une stratégie révolutionnaire différente du « scénario d'Octobre 1917 », qui prenait en compte le fossé séparant « l'Ouest » de l'« Est », pour reprendre les catégories bien connues, mais souvent mal comprises, de Gramsci ? Trotsky avait bien sûr parfaitement raison de défendre le front uni entre sociaux-démocrates et communistes, seul moyen d'empêcher les nazis d'accéder au pouvoir, face à la ligne suicidaire du KPD et du Comintern sous l'emprise de Staline et de son groupe dirigeant. Mais il concevait néanmoins ce front uni comme une manœuvre défensive devant rapidement céder la place à une offensive révolutionnaire, car l'objectif immédiat était la conquête du pouvoir. Dans une telle situation, qui évolue rapidement vers la crise révolutionnaire, Trotsky ajoute au début de 1932, soit un an avant l'arrivée d'Hitler au pouvoir, que les Soviets deviennent « les organes supérieurs du front uni » et tout son développement s'ordonne autour de l'idée que la séquence allemande est censée suivre de très près le schéma de la révolution russe de 1917. Cette conception de la révolution comme étant presque constamment à portée de main était alimentée par la vision catastrophiste bien connue de Trotsky, qui décrivait, notamment dans les formulations bien connues du Programme de transition, le capitalisme comme « pourrissant », « à l'agonie », incapable de développer les forces productives, etc. Cette vision était profondément ancrée dans la vision du Comintern (à l'exception, une fois encore, de Gramsci) depuis sa création et déjà présente dans la définition que Lénine donnait de l'impérialisme comme une forme « parasitaire », « stagnante » et « pourrissante » de capitalisme.

Les stratégies de type Front populaire sont, en quelque sorte, l'antithèse du « front uni ». La ligne des larges alliances, progressivement adoptée à partir de 1934 par l'Internationale communiste et à laquelle s'est ralliée la majeure partie de la social-démocratie, visait à inclure non seulement les composantes du mouvement ouvrier, mais aussi des secteurs de la « petite-bourgeoisie » et même de la « gauche bourgeoise ». Néanmoins, le noyau de cette alliance étant constitué de puissants partis communistes et socialistes. Elle a émergé comme le produit d'une véritable mobilisation de masse contre le fascisme, à laquelle elle a, à son tour, donné une dynamique nouvelle et une allure offensive. Cet antifascisme populaire recelait un fort potentiel anticapitaliste, il exprimait une volonté de « changer la vie », comme le proclamait un mot d'ordre qui a profondément irrigué l'effervescence culturelle qui a marqué cette époque. Mais ce potentiel se heurtait à la stratégie politique. En France, la victoire électorale du Front populaire a donné une immense confiance aux masses et a déclenché la vague de grèves de juin 1936, premier mouvement mettant en mouvement le cœur de la classe ouvrière industrielle. De leur côté, les communistes français ont reconnu la dimension émancipatrice de la tradition démocratique française, en référence à la Grande Révolution et au mouvement jacobin. Sur cette base, ils élaborèrent une stratégie hégémonique en se présentant à la fois comme une force nationale-populaire et comme le parti de la classe ouvrière capable de conduire un large bloc social vers le changement, dans une sorte de gramscisme « à l'état pratique ». Mais cette stratégie avait un revers : l'abandon de toutes les positions anticolonialistes et une logique « étapiste » rigide repoussant le socialisme à un avenir lointain. Toute idée d'articuler les revendications démocratiques et économiques immédiates à un véritable « programme de transition » fut rejetée par les partis communistes au nom d'une large unité antifasciste, qui se devait d'inclure des secteurs bourgeois. Dans un contexte de polarisation de classes croissante, la politique du Front populaire se résumait à un réformisme irréalisable, effrayant les classes dominantes car adossé à une dynamique de masse, tout en bloquant toute possibilité de victoires révolutionnaires.

Le résultat prévisible fut la défaite partout, et le fascisme au bout du chemin. En France, l'alliance s'effondra, l'aile bourgeoise (les radicaux) changeant de camp et ouvrant la voie à la réaction et à la contre-offensive d'une classe capitaliste traumatisée par les grèves de juin 1936. En Espagne, la situation fut bien pire, car, contrairement à la France, un véritable processus révolutionnaire s'y déployait et ce avant même le succès électoral du Front populaire, qui lui donna une impulsion décisive, en particulier en Catalogne. L'alliance de gauche se brisa de l'intérieur, les communistes s'alliant à l'aile modérée du Front pour réprimer violemment toutes les forces susceptibles d'entraîner vers des voies allant au-delà d'un antifascisme étroit et de la défense d'une République qui restait bourgeoise. Ils furent finalement eux-mêmes marginalisés par leurs alliés modérés qui tentèrent de trouver un compromis avec les fascistes et finirent par capituler. Il va sans dire que toute cette stratégie était strictement conforme à la politique étrangère de l'Union soviétique, qui privilégiait à cette époque une alliance avec les démocraties libérales pour contenir l'Allemagne nazie et s'opposait à tout ce qui pouvait déstabiliser le pouvoir des bourgeoisies occidentales (comme les révolutions intérieures ou les luttes de libération dans les colonies).

La double leçon à tirer est que la gauche doit éviter les pièges jumeaux du sectarisme gauchiste et de la fixation illusoire sur les glorieux moment révolutionnaires du passé, même si ce risque semble actuellement marginal. Un risque bien plus grave est celui de devenir une force subalterne d'un centre néolibéral chancelant. Au nom de l'« antifascisme », certains secteurs de la gauche semblent actuellement tentés de jouer le rôle d'auxiliaire du bloc dominant en cherchant une unité sur la base du plus petit dénominateur commun et du modérantisme. Ce pastiche du Front populaire historique ne peut mener qu'à une défaite certaine, sans jamais produire la dynamique de masse comparable à celle de l'antifascisme des années 1930. Il trahit une forme de panique qui passe complètement à côté de l'essentiel concernant la droite radicale actuelle : elle n'est pas une répétition du fascisme, mais le fruit de la transformation du champ politique façonné par le consensus néolibéral des décennies précédentes, un consensus qui inclut le racisme, le militarisme, les interventions impérialistes et la complicité de génocides. Seule une opposition résolue à cet ordre néolibéral – dont l'empire étatsunien, l'OTAN et l'Union européenne sont les piliers – peut offrir une perspective positive et reconquérir les secteurs des classes populaires aujourd'hui sous l'emprise de la droite radicale et de son discours faussement « antisystème ».

Aujourd'hui, les expériences de gauche les plus prometteuses dans les pays du Nord, comme la France insoumise, Mamdani et d'autres socialistes élus aux États-Unis, ainsi que la réorganisation en cours de la gauche britannique, sont celles qui ont emprunté cette voie. La solidarité avec la Palestine, un antiracisme vigoureux et l'opposition au militarisme, une interaction constante avec les mobilisations populaires, un programme social anti-néolibéral solide et concret, mais aussi la revendication d'une vision progressiste de la nation et de la souveraineté nationale-populaire apparaissent comme les composantes essentielles de cette Nouvelle Gauche émergente. S'ils prennent la politique au sérieux, ce qui ne peut que signifier s'inscrire dans une pratique politique de masse, les marxistes doivent s'intégrer pleinement à ce mouvement et contribuer à sa radicalisation dans une direction anti-impérialiste et socialiste. Mais pour ce faire, ils doivent abandonner des schémas de pensée dépassés et stériles, tels que la volonté de répéter les scénarios révolutionnaires du passé, un avant-gardisme verbal et ses fantasmes de pureté idéologique, ainsi qu'une vision abstraite de l'internationalisme, à peine différente du cosmopolitisme libéral. Ils doivent renouer avec les sujets sociaux et politiques réellement existants, en premier lieu avec les classes ouvrières et populaires et l'ensemble des groupes opprimés, afin de transformer le bon sens des subalternes et activer la construction d'un bloc contre-hégémonique capable de prendre le pouvoir et initier une rupture avec l'ordre existant.

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Cet entretien réalisé par Brais Fernández a été publié en castillan par la revue marxiste Viento sur (n° 200).

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À la découverte de la stratégie de l’extrême droite visant les féministes en Amérique latine

12 mai, par Anastasia Moloney, Charlie Brinkhurst-Cuff — ,
Depuis 2019, les gouvernements d'extrême droite d'Amérique latine, du Brésil au Salvador en passant par l'Argentine, ont suivi un scénario bien rodé – un ensemble de mesures, (…)

Depuis 2019, les gouvernements d'extrême droite d'Amérique latine, du Brésil au Salvador en passant par l'Argentine, ont suivi un scénario bien rodé – un ensemble de mesures, de stratégies et de discours communs – pour s'attaquer aux droits des femmes et aux communautés LGBTQ+, et pour restreindre l'accès aux soins de santé reproductive.

Tiré de Entre les lignes et les mots

Aujourd'hui, un autre dirigeant d'extrême droite est arrivé au pouvoir dans la région : José Antonio Kast au Chili, dont le père, d'origine allemande, était membre du parti nazi. Depuis que Kast a entamé son mandat de quatre ans en mars 2026, les groupes féministes se préparent à l'éventualité que le nouveau président adopte des réformes juridiques et des politiques susceptibles de remettre en cause des droits durement acquis.

Kast, dont le gouvernement marque le plus grand glissement vers la droite depuis la fin de la dictature militaire chilienne en 1990, a déjà laissé son empreinte. Voici ce à quoi il faut s'attendre d'autre de sa présidence.

Évolution de l'éducation sexuelle à l'école

Kast entend modifier l'éducation sexuelle dispensée dans les établissements scolaires. Lors de sa première campagne présidentielle en 2017, Kast avait proposé de supprimer les programmes scolaires et les contenus pédagogiques qui, selon lui, « constituent de la propagande ou un soutien à l'avortement et aux idéologies de genre », et l'année dernière, il s'était engagé à « garantir une éducation sans idéologies ».

Cela contraste fortement avec la position du prédécesseur de Kast, le président de gauche Gabriel Boric, dont le gouvernement a relancé en janvier 2026 un projet de loi visant à élargir l'éducation sexuelle, suscitant l'opposition des législateurs/législatrices d'extrême droite qui l'ont qualifié de « motivé par des considérations idéologiques ». Approuvé par une commission parlementaire chargée de l'éducation en mars, le projet de loi a progressé mais doit encore franchir plusieurs étapes législatives avant de devenir une loi.

La vision de Kast fait écho au mouvement brésilien « École sans parti » (Escola sem partido), promu par l'ancien président d'extrême droite du Brésil Jair Bolsonaro (2019-2022), qui cherchait à restreindre l'éducation sexuelle en la qualifiant de « sexualisation précoce » des enfants ou d'« idéologiquement biaisé ».

Au Salvador, le président Nayib Bukele, au pouvoir depuis 2019, a restreint l'éducation sexuelle dans les écoles. En 2022, le ministère de l'Éducation a retiré les supports pédagogiques relatifs à l'éducation sexuelle, à la prévention de la violence sexiste et à l'orientation sexuelle destinés aux élèves du secondaire.

Violence numérique

La violence numérique, telle que les insultes en ligne et les discours de haine, est utilisée comme un outil par les mouvements d'extrême droite et certains gouvernements. Au Chili, Martín de la Sotta, directeur de Chile Necesita ESI, une organisation qui milite en faveur de l'éducation sexuelle, affirme que les attaques sur les réseaux sociaux se sont intensifiées depuis la campagne présidentielle de Kast l'année dernière, dans le but de réduire au silence et de censurer les militant·es.

Il a lui-même été la cible d'un harcèlement numérique coordonné. « Ils [les groupes d'extrême droite] m'ont pris en photos lors d'une fête et les ont diffusées en ligne en disant : « Voici le pédophile qui veut toucher vos enfants, et des choses de ce genre », a déclaré M. de la Sotta.

Emilia Schneider, la première députée chilienne ouvertement transgenre, réélue l'année dernière, a également été victime de harcèlement en ligne. Des photos d'elle datant d'avant sa transition ont circulé sur Internet. « Elle s'appelle Emilia, et ils ont publié des photos en indiquant « Emilio » », a déclaré de la Sotta.

Féministes en exil

Les menaces ont contraint des femmes journalistes et des voix féministes à quitter leur pays d'origine lorsqu'elles écrivent sur les questions de genre, dévoilent des scandales et remettent en cause les politiques des gouvernements d'extrême droite.

La journaliste argentine Luciana Peker affirme que le harcèlement en ligne à son encontre s'est intensifié après la publication d'un article sur la hausse des féminicides dans le pays en 2022, ce qui lui a valu des menaces de mort. En décembre 2023, dix jours après l'entrée en fonction du président d'extrême droite Javier Milei en Argentine, elle a été contrainte de quitter le pays. « La violence provenait de milieux liés aux personnes qui ont intégré le gouvernement [de Milei], et il n'y avait donc plus les conditions de sécurité nécessaires pour s'exprimer, écrire, vivre ou travailler », a-t-elle déclaré.

Au Brésil, après la victoire de Bolsonaro à l'élection présidentielle de 2018, un schéma similaire d'intimidation a poussé Debora Diniz, éminente spécialiste des droits reproductifs, à quitter le pays. Diniz affirme avoir reçu à plusieurs reprises des messages de harcèlement en ligne et des menaces de mort de la part de groupes d'extrême droite à la suite de son témoignage devant la Cour suprême du Brésil en faveur de la dépénalisation de l'avortement.

Diniz a déclaré à Fuller que le genre est au cœur de la stratégie de l'extrême droite. « Contrôler les femmes – quand, comment et avec qui elles ont des enfants – revient à contrôler la reproduction de la vie sociale et, en fin de compte, la reproduction du pouvoir », a-t-elle déclaré.

Des dynamiques d'intimidation similaires ont également été observées au Salvador sous le régime de Bukele. Selon Cristosal, une organisation locale de défense des droits humains, le gouvernement autoritaire de Bukele a contraint des dizaines de militantes et de femmes journalistes à quitter le pays.

Les obstacles à l'accès à l'avortement

Kast a appelé à un retour à l'interdiction totale de l'avortement, même en cas de viol, affirmant que cela « défend la vie de la conception à la mort naturelle », un point de vue partagé par les membres de l'Église catholique au Chili et ses partisan·es évangéliques.

Suite à la réforme législative de 2017, l'avortement au Chili n'est actuellement autorisé que dans trois cas : danger pour la vie de la femme, viol ou grossesse non viable. Environ 80% des Chilien·nes sont favorables à l'avortement dans certaines circonstances au moins.

Un projet de loi proposé sous le précédent gouvernement de Boric, visant à permettre aux femmes d'avorter jusqu'à 14 semaines de grossesse, progresse lentement au Congrès. Mais il se heurte à des obstacles majeurs au sein des commissions dirigées par les partisan·es de Kast. « Il a peu de chances d'être adopté », déclare Anamaría Arriagada, présidente du Colegio Médico de Chile, l'association médicale nationale.

Les militantes préviennent qu'il pourrait devenir plus difficile pour les femmes chiliennes d'avorter. Avant même l'arrivée au pouvoir de Kast, dans les cas d'avortement suite à un viol, près de la moitié des professionnel·les de l'obstétrique travaillant dans les hôpitaux publics se sont déclaré·es objecteurs/objectrices de conscience en 2023.

« Sous un gouvernement autoritaire et hostile aux droits, il est fort probable que les personnes opposées à l'avortement se sentent plus libres d'exprimer leur refus », a déclaré Ingrid Narbona, avocate au sein du Réseau chilien des professionnel·les pour le droit de décider. Elle a ajouté : « Lorsque les droits sont restreints, les femmes n'en ont pas moins besoin d'avorter ; elles se tournent alors vers des solutions dangereuses ou illégales. »

Au Salvador, Bukele a adopté un discours similaire à la position de Kast sur la « vie dès la conception » dans un pays où l'avortement est totalement interdit. Autrefois partisan de l'avortement dans des circonstances limitées, Bukele a adopté une position fermement anti-avortement, le qualifiant de « grand génocide ».

Des années de campagne menées par des groupes de défense des droits des femmes ont contribué à obtenir la libération de 81 femmes emprisonnées en vertu de la loi stricte du pays sur l'avortement. Pourtant, signe d'un environnement de plus en plus oppressif, le Groupe citoyen pour la dépénalisation de l'avortement du Salvador a annoncé sa dissolution légale en février.

L'expansion du fondamentalisme chrétien

Selon Giselle Carino, directrice de Fòs Feminista, une organisation mondiale de défense des droits sexuels et reproductifs, l'expansion progressive, et souvent discrète, de l'influence anti-genre et religieuse au-delà des sphères du pouvoir et au sein d'autres instances institutionnelles constitue un élément clé de la stratégie de l'extrême droite en Amérique latine.

« Cela s'étend aux conseils médicaux nationaux et aux commissions de bioéthique, où la gouvernance technique peut être remodelée pour s'aligner sur les programmes conservateurs », a-t-elle déclaré.

En janvier, la commission nationale argentine de bioéthique a été officiellement restructurée sous l'égide du ministère de la Santé. Selon Mme Carino, cette mesure s'inscrit dans une tendance plus large où « les éthicien·nes [personne dont le jugement sur l'éthique et les codes d'éthique est reconnu par une communauté spécifique – NdT] indépendant·es ont été écarté·es et remplacé·es par des acteurs/actrices plus proches des réseaux religieux », ce qui soulève des inquiétudes quant à la manière dont l'accès à l'avortement pourrait être interprété dans la pratique.

Carino établit également des parallèles entre ce manuel de l'extrême droite latino-américaine et la montée en puissance du mouvement MAGA de Donald Trump aux États-Unis, soulignant un alignement régional plus large autour de politiques nationalistes et anti-genre.

Au Brésil, Bolsonaro s'est fortement appuyé sur les églises évangéliques et les pasteurs pour mobiliser les électeur/électricess, utilisant une rhétorique chrétienne pour s'opposer à l'avortement et aux droits des personnes LGBTQ+. Les législateurs évangéliques de son parti continuent de faire pression contre les droits reproductifs des femmes.

Au Salvador, Bukele invoque fréquemment le langage chrétien pour justifier ses politiques, affirmant un jour que Dieu lui avait parlé. Dans un message publié sur les réseaux sociaux, il a exprimé son opposition à l'avortement et au mariage entre personnes de même sexe et a souligné le rôle du « soutien de Dieu » dans la création de ce qu'il décrit comme un « pays plus juste ».

Kast, membre du mouvement Schönstatt, un réseau catholique ultraconservateur, n'est pas en reste. Il a axé sa politique sur les valeurs catholiques conservatrices, déclarant en 2017 : « Je crois en Dieu, je crois en la patrie, je crois en la famille. » Depuis son entrée en fonction, il a fait passer le nombre de messes célébrées au palais présidentiel chilien, La Moneda, de une à quatre par semaine.

Kast a déjà clairement affiché sa position vis-à-vis des droits LGBTQ+. Au cours de sa deuxième semaine au pouvoir, en avril, il s'est abstenu de signer une déclaration régionale sur les droits LGBTQ+ à l'Organisation des États américains.

Réductions budgétaires dans le domaine des droits des femmes

Kast a entamé son mandat en proclamant un « gouvernement d'urgence » axé sur la sécurité, les migrations et l'économie. Afin de maîtriser les dépenses publiques, il s'est engagé à réduire le budget de l'État de 6 milliards de dollars.

« Il est impossible d'envisager des coupes budgétaires massives sans que cela n'affecte la santé et les droits reproductifs », a déclaré Arriagada.

Au Chili, Luz Reidel, directrice adjointe du plaidoyer chez Miles, une organisation de défense des droits sexuels et reproductifs, a déclaré : « [Kast] présente son gouvernement comme un “gouvernement d'urgence”, ce qui permet aux autorités de reléguer certains services au second plan, donnant ainsi l'impression que l'avortement et la santé sexuelle sont moins urgents. »

C'est un schéma récurrent dans toute la région. En Argentine, dans le cadre des mesures d'austérité mises en œuvre par Milei, au moins 13 programmes liés au genre ont été supprimés. Des programmes spécialement conçus pour soutenir l'inclusion des personnes transgenres ont également été interrompus.

Sous Milei, le financement des programmes de lutte contre la violence sexiste a également chuté de 89% entre 2023 et 2024. Le programme argentin Acompañar, qui soutient les victimes, a vu son budget réduit de 90%, tandis que le nombre de personnes bénéficiant d'une aide est passé de plus de 100 000 en 2023 à seulement 434 en 2024.

Langage interdit

Les dirigeants d'extrême droite au Salvador, en Argentine et au Brésil ont tous pris des mesures pour supprimer ou restreindre l'utilisation de termes et de catégories liés au genre, à la sexualité et à l'identité, affirmant qu'ils ne correspondaient pas aux positions officielles de leur gouvernement.

En 2024, le gouvernement Milei en Argentine a interdit le « langage inclusif » visant à inclure les personnes LGBTQ+ et non binaires dans les documents officiels et l'administration publique, les qualifiant de « distorsions idéologiques ».

Au Salvador, Bukele a publié un décret similaire l'année dernière, interdisant le langage inclusif dans les écoles publiques et les documents gouvernementaux, le qualifiant d'« espagnol incorrect » et d'« idéologie de genre ». Un reportage d'El Faro, qui a obtenu un guide stylistique interne du ministère de l'Éducation, montre que la directive interdit des termes tels que « féminisme », « féministe », « inclusion », « masculinités », « nouvelles masculinités », « sexualité », « orientation sexuelle », ainsi que les mots faisant allusion à la communauté LGBTQ+ et au changement climatique.

De même, au Brésil, l'ancien président Bolsonaro a rejeté le langage non genré, affirmant qu'il était « préjudiciable aux valeurs traditionnelles » et qu'il « corrompait les enfants ».

En tant que législateur, Kast a également critiqué le langage inclusif sur X, en écrivant : Arrêtons ces absurdités. Exigeons que les Chiliens s'expriment correctement et cessent de copier les mauvaises idées venues de l'étranger ».

« Bien qu'il n'existe actuellement aucun précédent formel concret pour une telle mesure, cela reste dans la lignée de ce à quoi on peut s'attendre de la part de ce gouvernement », a déclaré Reidel, de l'organisation chilienne Miles.


Démantèlement des institutions chargées des questions féminines

Sous le gouvernement de Kast, le ministère des Affaires étrangères a jusqu'à présent démis de leurs fonctions les responsables d'une division chargée de promouvoir une politique étrangère féministe. Le choix de Kast pour diriger le ministère des Femmes et de l'Égalité des genres a suscité des inquiétudes, suite à la nomination de Judith Marin, une évangélique qui milite depuis longtemps contre l'avortement. « Elle n'a aucune expérience des questions liées au genre. C'est évidemment décevant », a déclaré Reidel.

En Argentine, Milei a dissous en 2024 le ministère des Femmes, des Genres et de la Diversité, l'agence gouvernementale chargée de traiter les questions d'égalité des genres, y compris la violence sexiste.

Les militantes affirment que ces mesures s'inscrivent dans un effort plus large – à la fois symbolique et concret – visant à faire reculer l'égalité des genres par le démantèlement des institutions publiques promouvant les droits des femmes. « Ce qui peut sembler être des actions sans lien entre elles est en fait lié ; elles font toutes partie du même scénario », a déclaré Carino.

Au Brésil, le ministère chargé des questions féminines a été rebaptisé et réorganisé par Bolsonaro en 2019, pour devenir le ministère des Femmes, de la Famille et des Droits de l'homme. Selon Reidel, le remplacement du terme « genre » par « famille » dans la dénomination institutionnelle marque un glissement symbolique mais politiquement significatif, s'éloignant des cadres d'égalité pour se tourner vers les « rôles sociaux traditionnels ».

Au Salvador, en 2024, l'Assemblée législative a supprimé plusieurs commissions législatives spécialisées, dont la commission sur les femmes et l'égalité des sexes, en place depuis 2009.

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Les militantes des droits des femmes à travers l'Amérique latine montrent qu'il est possible de contrer les stratégies de l'extrême droite. Au cours des dernières décennies, les mouvements de défense des droits des femmes ont réussi à lutter contre la violence sexiste et à étendre les droits reproductifs grâce à des manifestations, des actions en justice, des recours constitutionnels et des campagnes sur les réseaux sociaux.

Le mouvement populaire argentin Ni una menos (« Pas une de moins »), fondé en 2015, a vu le jour en réponse aux taux élevés de féminicides dans le pays. Depuis lors, le mouvement a mobilisé des millions de personnes pour manifester dans les rues, tout en inspirant des actions similaires contre la violence de genre, du Pérou à l'Uruguay et au-delà de la région.

Le mouvement argentin Marea Verde (vague verte), mené par des féministes, a également donné lieu à des manifestations de masse depuis le début des années 2000. Il a joué un rôle déterminant dans la légalisation de l'avortement en Argentine en 2020 et a contribué à inspirer des réformes juridiques similaires dans toute la région, notamment en Colombie et au Mexique.

Plus récemment au Chili, trois jours seulement avant l'entrée en fonction de Kast, environ 500 000 personnes ont participé aux manifestations de la Journée internationale des femmes, les plus importantes depuis le début de la pandémie. Comme l'a expliqué María Francisca Di Biase, avocate chilienne et militante pour l'égalité des sexes qui a rejoint la marche : « Nos droits ne sont jamais garantis. Ils dépendent de notre capacité à faire entendre notre voix. Je dois continuer à me battre et à manifester. »

Sous la direction d'Anastasia Moloney et Charlie Brinkhurst-Cuff
https://www.fullerproject.org/editions/far-right/far-right-latin-america-feminists-womens-rights-playbook/
Traduit par DE
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