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L’Effet Allié est en marche : la Fondation Émergence invite la population à faire front commun contre la haine le 17 mai prochain

12 mai, par Fondation Émergence — , ,
Pour sa 24e édition, la Journée internationale contre l'homophobie et la transphobie donnera lieu à une grande marche citoyenne à Montréal MONTRÉAL, le 5 mai 2026 — À (…)

Pour sa 24e édition, la Journée internationale contre l'homophobie et la transphobie donnera lieu à une grande marche citoyenne à Montréal

MONTRÉAL, le 5 mai 2026 — À l'occasion de la 24e édition de la Journée internationale contre l'homophobie et la transphobie, qui se tient le 17 mai de chaque année, la Fondation Émergence annonce sa campagne ainsi que sa marche citoyenne sous le slogan « l'Effet Allié est en marche ».

Cette édition survient dans un contexte particulièrement préoccupant. Les discours hostiles, la haine et les attaques envers les personnes LGBTQ+ sont en hausse, autant en ligne que dans l'espace public. Plusieurs rapports récemment publiés au Québec témoignent d'une augmentation marquée des propos haineux et d'un climat qui nuit au bien-être et à la dignité des personnes LGBTQ+.

« Plus que jamais, la présence, l'écoute et le soutien des allié·e·s sont essentiels pour faire face aux reculs. Aujourd'hui, 61 % des Canadien·ne·s se considèrent comme des allié·e·s : notre campagne vise à traduire cette solidarité en actions concrètes. Participer à la campagne et marcher le 17 mai, c'est poser des gestes clairs et affirmer que nous choisissons d'agir collectivement pour continuer d'avancer vers une société plus inclusive », explique Laurent Breault, directeur général de la Fondation Émergence.

L'Effet Allié est en marche

Cette année, la Fondation Émergence veut rassembler le Québec autour d'un message fort de solidarité et d'engagement. À travers des témoignages, des prises de positions de plusieurs personnalités publiques, la distribution de matériel et une vague de messages positifs, l'organisme invite la population à se mobiliser sur https://effetallie.ca/. Face au contexte actuel, chaque geste compte et chaque voix fait une différence.

Comme il n'y a pas d'arc‑en‑ciel sans pluie ni soleil, il n'y a pas de véritable inclusion sans la présence active des personnes alliées. L'organisme appelle les allié·e·s à se tenir fièrement aux côtés des communautés LGBTQ+ pour donner de l'ampleur à ce mouvement et rappeler que la majorité choisit la solidarité, le respect et l'inclusion. La campagne culminera le 17 mai prochain avec sa marche citoyenne, où la population est invitée à se joindre massivement pour affirmer collectivement que la haine n'a pas sa place.

Informations pratiques sur la marche

Date : Dimanche 17 mai 2026.

Heure de début : Arrivée des participant·e·s dès 13h, discours à 13h30, début de la marche à 14h.

Lieu de départ de la marche : Place des Festivals, 1499 Rue Jeanne-Mance, Montréal, QC H2X 2J4.

Fin de la marche : 16h30, au coin des rues Alexandre-DeSève et Sainte-Catherine Est.


À propos de la Fondation Émergence

Fondée en 2000, la Fondation Émergence est une organisation québécoise pionnière dédiée à la sensibilisation, l'éducation et la défense des droits des personnes issues de la diversité sexuelle et de genre. Reconnue pour son approche inclusive et accessible et pour la variété de ses programmes, la Fondation agit concrètement pour bâtir une société où chaque personne, peu importe son orientation sexuelle, son identité ou expression de genre, peut vivre pleinement dans la dignité, le respect et l'acceptation.

À propos de la Journée internationale contre l'homophobie et la transphobie (JICHT)

En 2003, à l'initiative de Laurent McCutcheon, la Fondation Émergence lançait la toute première Journée nationale de lutte contre l'homophobie. Depuis, cette journée est devenue internationale, s'est élargie à la lutte contre la transphobie et est désormais célébrée chaque 17 mai dans plus de 60 pays. La Fondation Émergence mène chaque année une campagne de sensibilisation d'envergure pour faire avancer les droits des personnes LGBTQ+ et mobiliser les allié·e·s de tous les milieux.

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Youri Blanchet est président de la Fédération de l'enseignement collégial (FEC-CSQ).

Cher Mario,

Alors que nous nous croisions déjà il y a quelques décennies dans les corridors du Cégep de Rivière-du-Loup, nous avons échangé plus récemment sur les ondes de LCN à propos de l'importante augmentation du nombre de cadres dans nos cégeps. Nous partagions à ce moment une même critique de l'augmentation de 35 % des gestionnaires. Or, le 1er mai dernier, Journée internationale des travailleuses et des travailleurs, j'ai été stupéfait de lire ceci dans une chronique intitulée Ces profs de cégep zélotes. Qui encadre les profs de cégeps qui utilisent leur position pour prêcher leurs idées ? : « Le problème, c'est qu'il n'y ait aucun encadrement, ils [les profs de cégeps] font ce qu'ils veulent ». En tant que président de la Fédération de l'enseignement collégial (FEC-CSQ), je me dois de répondre, car cette affirmation est tout simplement fausse.

Faisons tout d'abord un lien avec notre dernier sujet de conversation. Le nombre de gestionnaires, (aussi appelés « personnel d'encadrement » ou « cadres »), s'est accru de plus 500 personnes réparties dans la cinquantaine de cégeps du réseau au cours des dernières années, bel et bien parce que les directions des établissements publics, en santé et éducation, ont multiplié les mesures de contrôle sous l'égide de pratiques gestionnaires à la mode. Dans les cégeps, cela s'est notamment traduit par une multiplication des politiques institutionnelles et des règlements. Dans l'établissement de notre région, à Rivière-du-Loup, on en compte 33, en plus de nos règles de convention collective et de l'encadrement ministériel bien sûr !

Outre les politiques d'évaluation des apprentissages, de gestion des programmes, de civilité et d'évaluation du personnel enseignant (oui, vous avez bien lu), on trouve notamment la procédure de règlement d'un différend pédagogique, qui prévoit un mécanisme de plainte lorsqu'une personne étudiante « considère soit ne pas recevoir un enseignement ou un soutien de qualité, soit être traité[e] irrespectueusement ou injustement par un membre du personnel enseignant. » Et avez-vous déjà consulté les devis ministériels que les départements doivent respecter lorsque les plans de cours sont soumis ? Pour un seul cours de philosophie, par exemple, on parle d'un énoncé de compétence qui doit se déployer en quatre éléments de compétence, eux-mêmes subdivisés en douze critères de performance. Pour le manque d'encadrement, il faudra donc revenir.

Même la clause de notre convention collective sur la liberté académique prévoit autant de droits que d'obligations. Parmi celles-ci mentionnons notamment les règles de droit prévues pour respecter la vie privée, la réputation ou la non-discrimination. Notre Fédération le mentionne d'ailleurs dans son énoncé de principe sur la liberté académique : « Cette liberté doit tenir compte des droits des étudiantes et des étudiants : respect, dignité, honneur, réputation sans égard pour l'âge, le sexe, le genre, l'origine ethnique, la croyance, l'orientation sexuelle et doit respecter les opinions et le droit à la dissidence idéologique. Cette liberté doit s'exercer avec précaution, bienveillance, respect, en fonction de la pertinence pédagogique et doit respecter les principes professionnels reconnus, notamment ceux de la responsabilité professionnelle et de la rigueur intellectuelle ».

Vous comprendrez que notre critique ne vise pas à nous positionner sur le bienfondé ou non d'une pratique de boycottage mais bien à dénoncer l'utilisation que vous en avez faite, Monsieur Dumont, pour casser du sucre sur le dos de notre profession. C'est pour ces raisons que nous nous permettons de dénoncer à notre tour les chroniqueurs zélotes de Québecor, sachant que le terme « zélote » s'applique à une personne qui fait preuve d'un attachement fanatique à sa cause, jusqu'à l'aveuglement.

Nous nous demandons donc quelle est la cause de l'ancien leader de l'ADQ et quelles sont ses dernières lectures alors qu'il affirmait, avec raison d'ailleurs, dans cette même chronique qu' « on ne lit pas pour se complaire de ce que l'on croit déjà ». Vous pourrez constater, à la lecture de notre lettre ouverte, que nous avons bien lu cette chronique du Journal de Montréal. À bon entendeur, salut !

Youri Blanchet est président de la Fédération de l'enseignement collégial (FEC-CSQ).

Image : Simon le Zélote, par James Tissot (1836-1902) (CC BY)

Investissements de 26 milliards $ de La Caisse en 2025 : le bas de laine des Québécois·es toujours complice des crimes en Palestine

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Communiqué de la Coalition du Québec URGENCE Palestine et le Mouvement pour une paix juste Tiohtià:ke/Mooniyang/Montréal, le jeudi 7 mai 2026 – La Coalition du Québec URGENCE Palestine et Just Peace Advocates/Mouvement pour une paix juste (JPA) rendent publique leur analyse préliminaire du (…)

Chronique du gars en mots dits : Haïr ses alliés naturels

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Haïti : La lutte pour augmenter le salaire minimum – des négociations sont engagées depuis une semaine

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tiré d’Haïti magazine du collectif Dèyè Mòn Enfo Depuis le 30 avril — après neuf jours de grève le mois dernier menés par des employé.es d’usines de Port-au-Prince et de Ouanaminthe, qui comptent parmi les plus importantes du pays — le gouvernement accepte enfin de s’asseoir avec certaines (…)

Éditorial

7 mai, par Angiee Liliana Rocha Parra
Cet éditorial a été construit collectivement, en rassemblant les voix de nos collègues de l’équipe du Comité pour les droits humains en Amérique latine (CDHAL), chacune (…)

Cet éditorial a été construit collectivement, en rassemblant les voix de nos collègues de l’équipe du Comité pour les droits humains en Amérique latine (CDHAL), chacune apportant son regard, son expérience et son engagement envers la justice sociale, les droits humains et la solidarité internationale.

Rosalinda Hidalgo, anthropologue mexicaine et responsable des actions urgentes depuis juin 2019, allie recherche et militantisme auprès des communautés autochtones et paysannes, ainsi que des mouvements sociaux en Amérique latine, tout en s’impliquant au sein de collectifs de femmes migrantes à Montréal. Annabelle-Lydia Bricault-Boucher, responsable de l’éducation à la citoyenneté mondiale et membre de l’équipe depuis février 2022, met à profit son expérience en relations internationales, droit international, éducation populaire et communication pour accompagner des projets de sensibilisation aux droits humains et à l’extractivisme minier. Roselyne Gagnon, coordonnatrice de la revue Caminando et webmestre depuis juin 2015, a une formation en études latino-américaines et science politique; elle gère les publications, l’infographie et les contenus numériques. Fernanda Sigüenza Vidal, responsable des communications et membre de l’équipe depuis l’automne 2021, développe du matériel éducatif audiovisuel et mène des recherches doctorales en sociologie sur le développement critique, les droits autochtones et la théorie des émotions. Enfin, Marie-Ève Marleau, agente administrative, travaille au CDHAL depuis l’été 2012 et apporte à l’équipe son expérience en éducation relative à l’environnement, recherche participative et mouvements sociaux, ainsi qu’un engagement profond pour la justice sociale et écologique et les droits humains.

Il y a cinquante ans, une graine a été semée.

Une graine fragile, portée par l’indignation face aux injustices et par la conviction qu’une solidarité internationale était possible. Cette graine s’appelait le CDHAL.

Comme le rappelle Rosalinda, la naissance du CDHAL s’inscrivait dans « une manière de répondre aux injustices en tant que société organisée ». Dans un Québec marqué par les luttes sociales et des élans de solidarité ancrés dans l’internationalisme, des citoyennes et citoyens ont décidé de se mobiliser pour soutenir les luttes en Amérique latine. D’autres organisations de solidarité ont également vu le jour à la même époque, notamment Développement et paix, le Comité de solidarité Trois-Rivières et le Centre international de solidarité ouvrière (CISO), témoignant d’un moment historique où la société civile québécoise cherchait à agir face aux crises politiques et aux violations des droits humains dans la région. Le CDHAL fut l’un des pionniers de ces formes d’organisation et d’action portées par une perspective internationaliste.

Au fil des décennies, la graine a germé.

Roselyne nous rappelle qu’aux débuts, « le CDHAL ne disposait de presque aucun moyen ». Avant l’ère d’Internet et des réseaux sociaux, les informations circulaient grâce aux réseaux humains et aux déplacements des personnes elles-mêmes : des personnes exilées et militantes, des communautés religieuses, des volontaires revenant d’Amérique latine. C’étaient ces personnes qui rapportaient les nouvelles, les fragments d’histoires, les preuves de résistance. À partir de ces récits, les réseaux de solidarité se tissaient. Aujourd’hui, alors que l’information circule presque instantanément, ces témoignages nous rappellent que la solidarité s’est d’abord construite dans la patience, la confiance et la persévérance.

Cette persévérance continue de nourrir l’arbre que le CDHAL est devenu.

Comme le souligne Annabelle, beaucoup de personnes sont étonnées par l’ampleur du travail accompli : « nous sommes une petite équipe, mais nous faisons beaucoup avec les ressources que nous avons ». Chaque année, des dizaines d’activités d’éducation populaire, des balados, une revue engagée en français et en espagnol, ainsi qu’une participation active dans les espaces de la société civile québécoise permettent de nourrir les réflexions critiques sur l’Amérique latine. Au sein de cet écosystème, le CDHAL s’est aussi démarqué par son expertise sur des enjeux tels que l’extractivisme et les violations des droits humains liées aux entreprises minières canadiennes.

Les racines du CDHAL sont profondément ancrées dans les luttes sociales.

Pour Marie-Ève, l’une des contributions les plus importantes de l’organisation a été sa capacité à se mobiliser autour d’événements marquants et à relayer les voix des mouvements sociaux latino-américains : la disparition des étudiants d’Ayotzinapa, l’assassinat de Berta Cáceres ou encore les dénonciations de l’industrie minière canadienne en Amérique latine, notamment lors du Tribunal permanent des peuples. « Peu d’organisations diffusent ici au Québec des informations directes provenant des mouvements de base en Amérique latine », souligne-t-elle. Le CDHAL agit ainsi comme un relais, transformant les informations venues du terrain en matière de réflexion et d’action collective.

Mais une graine ne pousse jamais seule.

Pour Fernanda, le rôle du CDHAL peut se comprendre comme celui d’un pont : « un pont entre le Nord et le Sud, mais aussi entre les Suds ». À Montréal, cet espace est devenu un lieu de rencontre où se croisent des personnes militantes, chercheuses, migrantes et alliées. Dans un contexte marqué par l’individualisme croissant et la fragmentation sociale, cette capacité à renforcer le tissu social devient une forme de résistance en soi. Le CDHAL n’est pas seulement un lieu de diffusion d’information; il est aussi un espace où se cultive une communauté politique et affective.

Aujourd’hui, le jardin dans lequel pousse le CDHAL est exposé à des vents contraires.

La montée de l’extrême droite, la crise climatique, la militarisation des conflits et les reculs en matière de droits humains inquiètent profondément l’équipe. Annabelle souligne que les droits des femmes, des personnes migrantes et des communautés LGBTQIA2S+ sont de plus en plus remis en question à travers le monde. Roselyne ajoute que les conflits à l’échelle internationale éloignent l’attention médiatique de l’Amérique latine, alors que les violations des droits humains y persistent. Dans ce contexte, poursuivre un travail de veille, de documentation et de sensibilisation devient essentiel.

En même temps, ces défis nourrissent de nouvelles formes de solidarité.

Marie-Ève et Fernanda rappellent que les analyses féministes et décoloniales développées par les alliées latino-américaines ont profondément transformé les perspectives du CDHAL. Ces approches ont permis de repenser la solidarité internationale, non pas comme une aide unidirectionnelle, mais comme un échange de savoirs, d’expériences et de luttes. L’un des apprentissages les plus précieux de ces années d’engagement est d’avoir appris à transformer « la colère provoquée par les oppressions sociales en joie militante ».

Cette transformation est également évoquée par Fernanda, qui souligne l’importance d’écouter les critiques venant du Sud global. Les mouvements sociaux latino-américains ont remis en question certains anciens modèles de solidarité internationale, parfois marqués par des dynamiques coloniales. Ces critiques ont permis d’ouvrir de nouveaux chemins : une solidarité plus horizontale, plus critique, et plus attentive aux voix des communautés concernées.

Ainsi, au fil du temps, le CDHAL a appris à cultiver autrement.

Semer des idées.

Entretenir des liens.

Faire circuler des récits de résistance.

Et, parfois, apporter l’engrais et les soins nécessaires pour que des graines puissent s’épanouir sur d’autres terres.

Bien sûr, les défis restent nombreux. Les coupes budgétaires dans les programmes de solidarité internationale, la difficulté de rejoindre les jeunes générations dans un monde saturé d’informations et de désinformation, ou encore la précarité financière des petites organisations rappellent que rien n’est acquis. Mais, comme le souligne Roselyne, malgré toutes ces incertitudes, « le CDHAL est encore vivant 50 ans plus tard ».

Peut-être est-ce là la plus belle preuve que les graines semées il y a cinquante ans continuent de croître.

Car chaque lutte relayée, chaque atelier organisé, chaque balado enregistré, chaque rencontre entre militant·es et communautés fait naître de nouvelles pousses de solidarité.

Semer la résistance.

Semer la mémoire.

Semer des solidarités qui, un jour ou l’autre, fleuriront.

Pour moi, Angiee Liliana Rocha Parra, en tant que membre la plus récente de l’équipe d’éducation à la citoyenneté mondiale depuis l’été 2024, c’est un honneur de recueillir ces mots et ressentis aux côtés de celles et ceux qui portent ce travail depuis longtemps. C’est une grande joie de célébrer ce parcours, de reconnaître les graines de résistance que nous avons aidé à faire germer et de voir comment, à travers chaque action, chaque rencontre et chaque histoire partagée, fleurissent des solidarités qui transcendent les frontières et les générations. Que cet anniversaire soit aussi un rappel que, si l’avenir reste incertain, une chose demeure claire : tant que les injustices persisteront, il faudra continuer à semer, à cultiver et à faire fleurir les solidarités.

Nous remercions chaleureusement toutes les personnes collaboratrices et alliées qui ont accompagné ce parcours; chaque appui, chaque geste et chaque mot a été une graine qui a fait fleurir notre solidarité. Nous vous invitons avec joie à participer à nos activités de célébration et à vivre ensemble cet anniversaire si spécial.

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Recul organisé du logement social : stratégie du choc

La reconnaissance tardive de la crise du logement s'inscrit dans une stratégie du choc où l'ampleur du désastre sert à légitimer le retrait de l'État et le recours à des (…)

La reconnaissance tardive de la crise du logement s'inscrit dans une stratégie du choc où l'ampleur du désastre sert à légitimer le retrait de l'État et le recours à des solutions marchandes ultralibérales. L'abandon des programmes de logements sociaux, maillon essentiel du filet social, devrait alarmer la société civile.

Dans plusieurs municipalités, la pénurie de logements semble sur le point de se résorber. La crise est pourtant loin d'être finie : ce sont les logements les plus chers qui sont disponibles. Depuis 2018, année du de la pénurie de logements à l'échelle provinciale, le loyer moyen a augmenté de 62 % au Québec. Les logements neufs contribuent pour beaucoup à cette explosion, tandis que dans les logements existants, le loyer augmente beaucoup plus vite que les revenus de la plupart des locataires.

Les besoins des locataires ne diminuent pas. Au contraire, l'itinérance est en hausse. L'insécurité alimentaire touche un·e locataire sur trois, selon une récente étude de l'Observatoire québécois des inégalités [1]. Les demandes introduites pour non-paiement de loyer, dont la plupart se concluent par une éviction, augmentent. Enfin, le nombre de personnes et de familles sans-logis demeure élevé.

Or, au même moment, on assiste à un désengagement de l'État dans le logement social, de plus en plus noyé dans des terminologies comme « abordable » ou « hors marché » qui ne donnent aucune garantie sur le nombre de logements sociaux.

Dans les derniers mois, les gouvernements fédéral et québécois ont amorcé d'importants virages dans la manière de financer les logements qualifiés d'abordables, qu'on parle des logements sociaux ou des logements privés. Ces changements auront une incidence durable sur notre capacité à offrir des logements vraiment moins chers que le marché privé.

Les groupes de défense du droit au logement ont réussi, dans les dernières années, à convaincre des villes d'utiliser les leviers dont elles disposent pour favoriser le développement du logement social. Ces villes pourraient être tentées de brader les projets de logements sociaux pour d'autres types de logements ne répondant pas aux mêmes besoins et n'ayant pas les mêmes retombées sociales et économiques, au risque d'être accusées d'attentisme.

De l'engagement public à la dépendance au privé

Après avoir mis en place le Programme d'habitation abordable Québec (PHAQ) en 2022, le gouvernement caquiste semble vouloir le reléguer aux oubliettes. Du moins, c'est le sort qui semble attendre son volet régulier (volet 1), celui qui s'approche le plus d'un programme de logement social.

Alors qu'aucun appel de projets n'était ouvert pour le volet régulier du PHAQ, le gouvernement a plutôt choisi, au cours de la dernière année, de procéder par sélection discrétionnaire. Cette approche a favorisé certains développeurs, privés ou sans but lucratif, désignés comme « développeurs qualifiés ». Ces derniers peuvent ainsi se voir attribuer des fonds publics pour des logements dits « sociaux ou abordables », sans passer par un appel de projets. Les développeurs privés ayant eu accès au statut de développeurs qualifiés n'étaient pourtant pas connus pour faire du logement abordable… Cette gestion à la pièce – avec des balises mouvantes et des critères peu transparents – a peu à voir avec les mécanismes d'un programme public digne de ce nom. Des fonds publics destinés à des logements « abordables » ont donc été confiés à des acteurs privés (fonds fiscalisés) qui sélectionnent les projets selon leurs propres critères.

Quant aux développeurs sans but lucratif, Québec semble leur imposer des conditions si contraignantes qu'elles mettent en péril l'abordabilité, voire la viabilité du projet au complet. Ainsi, dans l'objectif de diminuer la contribution gouvernementale au maximum, des modifications récentes au Programme de financement en habitation prévoient que des prêts publics servent plutôt à remplacer les subventions gouvernementales. Ils seront octroyés sous forme de prêts remboursables après 10 ans. À leur échéance, les projets sans but lucratif devront se refinancer auprès d'une banque ou d'autres acteurs privés qui exigent des garanties comme la valeur des immeubles (et des loyers) pour octroyer des prêts. Cette formule vise à se substituer à des engagements gouvernementaux à long terme. Pour assurer la viabilité de cette nouvelle ingénierie financière et diminuer au maximum sa contribution, Québec a prévu une nouvelle catégorie de logements dits « abordables intermédiaires », dont les loyers peuvent atteindre 150 % des loyers plafonds établis dans le PHAQ, ce qui donne des loyers beaucoup plus élevés que le loyer moyen du marché. De maigres fonds publics auparavant destinés au logement social servent dorénavant à financer des logements qui contribueront à tirer vers le haut le prix des loyers. Une forte pression s'exerce sur les projets en développement pour qu'ils se plient à cette nouvelle approche afin d'avoir accès aux fonds restants.

Le social indexé aux valeurs du marché

Même les fonds fiscalisés, présentés au départ comme des partenaires pour augmenter l'offre de logements abordables aux mêmes conditions que le PHAQ, pourront dorénavant financer des projets avec des loyers « intermédiaires ». Pire, avec les mêmes fonds, le Mouvement Desjardins annonce maintenant qu'il financera des logements à l'abordabilité « différée » [2], c'est-à-dire à des prix se rapprochant de ceux du marché du neuf, mais qui deviendraient moins chers que le marché dans le temps. Rien pour répondre à l'urgence sociale.

Le mantra « en faire plus avec moins » brandi par le gouvernement québécois masque à peine le fait qu'il n'a pas prévu de nouveaux fonds pour le développement de logements sociaux dans ses deux derniers budgets. Il a laissé l'incertitude s'installer et créé les conditions d'une plus grande dépendance aux acteurs privés avec des montages financiers complexes. Cela freine la réponse à des besoins urgents et nuit à la capacité du milieu de l'habitation sociale d'offrir des logements aux retombées sociales et économiques immédiates. Ultimement, les projets d'habitation sociale seront peut-être moins dépendants de l'État, mais le seront davantage de financiers privés à qui ils devront rendre des comptes et qui pourront éventuellement mettre à mal la pérennité du caractère sans but lucratif [3].

Pendant ce temps, des initiatives de philanthropes, de promoteurs ou d'OSBL mis sur pied par le privé sont accueillies à bras ouverts, comme si le gouvernement québécois ne pouvait pas se doter lui-même d'une vision et en être le maître d'œuvre.

Pour le filet social

Tout comme les services publics, les programmes sociaux comme le logement social font partie du filet social. L'abandon de programmes dédiés et la sous-traitance de pans entiers de ceux-ci n'augurent rien de bon. C'est ce désengagement qui nous a mené·es depuis 30 ans aux crises sociales actuelles. Il faut donc se questionner sur l'objectif de nos politiques de logement et surtout sur leur potentiel à constituer un patrimoine de logements sociaux réellement collectif.

Sans nier que les logements sans but lucratif peuvent aussi répondre aux besoins de ménages à plus hauts revenus, les besoins les plus urgents sont ceux des locataires à faible et modeste revenus. Pour y répondre durablement, il faut des programmes gouvernementaux adéquats de logement social. Cela doit précéder toute autre initiative et non l'inverse. Les loyers des projets dits « hors marché » ne sont souvent pas réellement abordables. Ils sont établis en fonction de la valeur marchande et visent une clientèle de classe moyenne, aux revenus supérieurs à ceux de la majorité des locataires. Il faut se pencher sur l'effet des solutions dites « hors marché » sur les communautés et sur la normalisation de loyers beaucoup plus chers partout au Québec.

Le Québec sait innover en matière de logement, mais cela ne veut pas dire que l'État doit se désengager, au contraire. L'innovation sociale ne doit pas se faire au détriment de la démocratie et de la participation des communautés.


[1] Observatoire québécois des inégalités, Un locataire sur trois en situation d'insécurité alimentaire au Québec, décembre 2025.

[2] Ici Québec, « Desjardins revoit à la hausse sa cible de construction de logements abordables », 5 décembre 2025.

[3] Sur ce sujet, lire Louis Gaudreau, « La remarchandisation discrète du logement social dans le logement abordable et hors marché », dans Nouveaux Cahiers du socialisme, no 34, 2025.

Véronique Laflamme est organisatrice et porte-parole du Front d'action populaire en réaménagement urbain (FRAPRU).

Photos : Manifestation pour le logement à l'Île-des-Soeurs le 4 octobre 2025 ; Manifestation pour le logement à l'Île-des-Soeurs le 4 octobre 2025. (Crédit : Frantz Corvil)

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Claire Comeliau, correspondante Le week-end dernier, à l’occasion de son 25e anniversaire, la Fondation Alter-Ciné a convié le public à la projection de neuf documentaires appuyés par son programme de bourse. Cette initiative a permis à l’auditoire de découvrir le travail de jeunes cinéastes du (…)

L’action politique des organisations syndicales québécoises : la nécessité de dépasser une politique de pression, de dialogue social et de neutralité partisane

6 mai, par Bernard Rioux — , ,
Ce texte se veut une analyse de la partie du Document de réflexion sur les États généraux du syndicalisme portant sur le rôle politique des syndicats et sur les résultats de (…)

Ce texte se veut une analyse de la partie du Document de réflexion sur les États généraux du syndicalisme portant sur le rôle politique des syndicats et sur les résultats de la large consultation menée sur le sujet. Il s'agit d'en faire une analyse de classe afin d'en tirer quelques leçons stratégiques favorisant le développement de l'action politique des syndicats au Québec.

Les contours de la stratégie politique dominante des syndicats québécois

Le document soumis au débat par les organisations syndicales québécoises lors des États généraux du syndicalisme pose avec une clarté certaine les coordonnées de l'action politique syndicale. Cette action s'articule autour de trois axes — l'encadrement du travail et des lois, les enjeux professionnels et sectoriels, les enjeux socio-économiques larges — et mobilise une gamme de moyens allant de la négociation collective aux manifestations, en passant par la participation aux mécanismes parlementaires et aux espaces de concertation multipartites. Le tout s'inscrit dans une tradition propre au modèle québécois né de la Révolution tranquille : celle du dialogue social tripartite entre l'État, le patronat et les syndicats, héritage institutionnel que les organisations syndicales défendent avec constance, même lorsqu'elles en dénoncent la dégradation actuelle.

Le dialogue social à l'ère néolibérale : une concertation sans rapport de force

Pour comprendre les impasses du positionnement stratégique actuel des organisations syndicales québécoises, il faut replacer le dialogue social dans son contexte historique et dans sa fonction de classe. Le document affirme que « le dialogue social au Québec est un outil important pour la défense des droits des travailleuses et travailleurs, mais il présente également des limites et des défis », notamment « le déséquilibre des rapports de force au profit des intérêts patronaux » et « le manque de réelle influence des syndicats ». Ce diagnostic est juste, mais il ne s'interroge pas sur les causes des limites structurelles de cette stratégie.

Le dialogue social tripartite né au Québec dans les années 1960-1970 s'inscrivait dans un contexte bien précis : celui du capitalisme fordiste keynésien, où l'État jouait un rôle d'arbitre et de redistribution, où la croissance économique permettait des compromis réels entre capital et travail, et où le rapport de force syndical — amplifié par la montée des taux de syndicalisation et une combativité de base notable — contraignait le patronat à certaines concessions. Dans ce cadre, le dialogue social pouvait effectivement produire des gains pour la classe laborieuse : amélioration des conditions de travail et extension des services publics.

Ce cadre a été profondément transformé depuis les années 1980 par l'offensive néolibérale à l'échelle mondiale. La mondialisation des échanges, la financiarisation de l'économie, la mobilité accrue du capital, les pressions à la privatisation des services publics, la flexibilisation du travail et le renforcement de la précarisation de la main-d'œuvre ont radicalement modifié les termes du rapport de force entre capital et travail. Dans ce nouveau contexte, le dialogue social ne fonctionne plus de la même façon. Les concessions que le patronat était prêt à consentir dans la période fordiste ne sont plus à l'ordre du jour : le capital peut désormais menacer de déplacer la production, de sous-traiter, d'automatiser ou de délocaliser, et cette menace permanente pèse sur chaque table de négociation et chaque espace de concertation. Le dialogue social tend ainsi à devenir non plus un mécanisme de partage des gains de productivité, mais un mécanisme de gestion des reculs, où les syndicats sont appelés à « participer » à la mise en œuvre de politiques qui leur sont défavorables.

Malgré la volonté des organisations syndicales de maintenir des lignes de communication avec le gouvernement Legault afin de chercher à influencer les décisions par la voie de la représentation et de la pression législative, le gouvernement de la CAQ a, cette dernière année, évolué vers une politique de plus en plus répressive envers le mouvement syndical. Le résultat est un enchaînement d'attaques : la Loi 14 restreignant le droit de grève, la Loi 3 encadrant les cotisations syndicales, la Loi 28 instaurant un régime discriminatoire en santé et sécurité, le projet de loi 13 menaçant le droit de manifester, l'allègement unilatéral de la Loi du 1 %, les compressions dans les services publics. À chaque fois, les organisations syndicales ont dénoncé ces mesures comme des « ruptures » du dialogue social, et à chaque fois le gouvernement a ignoré leurs protestations. Non pas parce que le gouvernement Legault était particulièrement malveillant — d'autres gouvernements avaient procédé de même avant lui —, mais parce que, dans un contexte néolibéral, la logique du capital pousse inévitablement à affaiblir les contre-pouvoirs, à réduire les coûts du travail et à libérer le marché de ses entraves institutionnelles.

L'insuffisance de la stratégie de pression : le problème du rapport de force

Le document de réflexion insiste à juste titre sur la nécessité du rapport de force. Il reconnaît que les États généraux du syndicalisme ont identifié le « besoin de renforcer le rapport de force et la capacité de mobilisation des organisations syndicales » comme un enjeu prioritaire. Mais la question cruciale — comment construire ce rapport de force ? — reste sans véritable réponse. La stratégie implicite se réduit à renforcer la cohésion interne, mieux communiquer avec les membres, élargir les alliances avec la société civile et maintenir une pression constante sur les décideurs politiques. Cette stratégie présente une limite fondamentale : elle reste entièrement à l'intérieur du système, sans jamais interroger les règles du jeu elles-mêmes.

Le rapport de force dans une société capitaliste n'est pas d'abord une question de communication ou de coalitions institutionnelles. C'est une question de pouvoir social, c'est-à-dire de capacité de la classe laborieuse à interrompre la production et la circulation du capital, à mobiliser ses membres de façon durable et conflictuelle, et à poser la question de la propriété et du contrôle des moyens de production. Or, la stratégie de pression-dialogue-concertation tend précisément à déplacer le terrain de la lutte des classes du lieu où le rapport de force ouvrier est le plus fort — les lieux de travail, la grève, la mobilisation de masse — vers les espaces institutionnels où la domination capitaliste est la plus consolidée : les commissions parlementaires, les organismes tripartites, les rencontres avec les ministres.

Le document reconnaît d'ailleurs ce problème : « les organisations patronales recourent à des firmes de communication et de lobbyisme. Le temps d'écoute des politiciens est tellement court qu'il faut faire sa place ». Mais la conclusion qui en est tirée — améliorer la communication directe avec les membres comme levier d'influence — reste bien en deçà de ce que la situation exige. Le problème n'est pas que les syndicats communiquent mal : c'est que les règles du jeu politique sont structurellement biaisées en faveur du capital, et que nul effort de communication ne saurait compenser ce déséquilibre fondamental sans qu'on s'attaque aux règles elles-mêmes.

Dans ces espaces, les syndicats sont structurellement désavantagés face à un patronat qui dispose de ressources en lobbyisme supérieures, d'un accès privilégié aux décideurs et d'une proximité de classe avec les élites gouvernementales et les différents partis politiques défendant les intérêts des différentes fractions de la classe dominante.

La question partisane : une neutralité qui n'est pas neutre

Sur la question de l'action partisane, le texte décrit un spectre allant de l'alliance conjoncturelle à la neutralité absolue, et conclut que la consultation des membres révèle un rejet « presque unanime » de l'action partisane. À l'exception de la FTQ, les organisations syndicales québécoises s'affirment politiquement neutres sur le plan partisan. La FTQ, plus proche du modèle syndical anglo-canadien avec ses liens historiques avec le NPD, a soutenu à l'occasion un parti politique, que ce soit le NPD ou le Parti québécois.

Cette neutralité partisane, qui se présente comme une garantie d'indépendance et de représentativité large, mérite d'être examinée de près. Le document de réflexion ne fait aucune référence aux débats sur la question d'un parti des travailleurs et des travailleuses, débats qui s'étaient développés de la fin des années 1960 jusqu'à la prise du pouvoir par le Parti québécois en 1976. L'oubli de ces débats n'est pas le fruit d'une amnésie accidentelle : il est le produit d'un réalignement politique dont les effets structurent encore aujourd'hui les horizons du possible pour le mouvement syndical.

La position de neutralité ou de quasi-neutralité repose sur plusieurs arguments : respecter la diversité des opinions politiques des membres, préserver la crédibilité des organisations face à l'ensemble du champ politique et éviter de diviser le mouvement sur des questions partisanes. Ces arguments ont une valeur réelle et ne doivent pas être balayés d'un revers de main. Mais ils doivent être mis en regard de leurs conséquences concrètes dans le contexte politique québécois. Dans un système électoral où quatre partis néolibéraux — la CAQ, le PLQ, le PCQ et le PQ — défendent structurellement les intérêts du capital, et où Québec solidaire reste une force minoritaire, la neutralité syndicale signifie concrètement que les organisations ouvrières renoncent à soutenir la seule formation qui revendique défendre les intérêts de la classe laborieuse. Elles acceptent ainsi que le capital et ses alliés déterminent, à travers les mécanismes électoraux, quel gouvernement mettra en œuvre les politiques affectant directement leurs membres, se condamnant ensuite à réagir à ces politiques par la pression et le dialogue, depuis une position structurellement défensive.

La question du pouvoir et la dimension de classe

C'est ici que l'absence de perspective de classe dans le positionnement des organisations syndicales québécoises révèle toute son ampleur. Le texte soumis au débat décrit l'action politique syndicale comme un moyen « d'influencer les décisions gouvernementales dans le sens du projet de société et des valeurs que l'on porte ». Cette formulation est significative : il s'agit d'influencer, non de transformer ; d'intervenir dans un champ politique préexistant, non de le reconstruire ; de peser sur des décisions qui restent aux mains d'autres acteurs. Cette orientation refuse de reconnaître que les gouvernements en place administrent un État capitaliste qui n'est pas un arbitre neutre, mais un acteur structurellement lié à la reproduction du mode de production dominant.

Cette absence de perspective de classe n'est pas fortuite. Elle est le produit d'une longue évolution historique au cours de laquelle le syndicalisme québécois a progressivement abandonné ses références théoriques les plus radicales. Dans les années 1970, des textes comme Ne comptons que sur nos propres moyens (CSN), L'État, rouage de notre exploitation (FTQ) ou L'École au service de la classe dominante (CEQ) articulaient explicitement une analyse de classe du capitalisme québécois et posaient la nécessité d'une transformation profonde des rapports de production, et pas seulement d'une amélioration des conditions de travail dans le cadre existant. Cette radicalité théorique, même imparfaite et traversée de tensions, ouvrait des perspectives politiques que le syndicalisme québécois contemporain a en grande partie refermées.

L'abandon de l'analyse en termes de classes sociales permet de formuler des revendications de justice sociale sans remettre en question la propriété privée des moyens de production, la domination de la finance et du grand capital, ou les mécanismes d'exploitation qui structurent les rapports salariaux. Il autorise la recherche du dialogue avec le patronat et le gouvernement, au prix d'un effacement de la contradiction fondamentale entre capital et travail. Cette stratégie peut produire des victoires ponctuelles et des réformes significatives, particulièrement en période de reprise économique, mais elle ne peut engendrer la transformation structurelle nécessaire pour briser l'engrenage néolibéral, parce qu'elle se refuse à nommer et à affronter les détenteurs réels du pouvoir économique.

Vers une refondation de la stratégie politique du mouvement syndical

Cette critique de la stratégie des organisations syndicales québécoises ne vise pas à délégitimer leurs luttes quotidiennes, dont l'importance pour les membres est réelle et indéniable. Elle vise à mettre en évidence les limites structurelles d'une stratégie qui se cantonne à la pression et au dialogue dans un contexte où le rapport de force de classe est défavorable à la classe ouvrière, et à ouvrir des perspectives pour une refondation stratégique.

Cette refondation devrait reposer sur plusieurs pivots. D'abord, la réaffirmation d'une analyse de classe explicite du capitalisme québécois et de ses effets sur les travailleurs et les travailleuses, qui permette de nommer les véritables responsables des crises sociales que vivent les membres — non pas le gouvernement dans l'abstrait, mais le grand capital financier et industriel qui oriente les décisions gouvernementales à travers des mécanismes de pouvoir bien documentés. Ensuite, la remise à l'ordre du jour du débat sur l'indépendance politique de la classe ouvrière, c'est-à-dire sur la nécessité de se doter d'un parti politique des travailleurs et des travailleuses qui ne soit pas un simple lobby parmi d'autres dans un champ politique dominé par des partis bourgeois. La présence de Québec solidaire dans le paysage politique offre, à ce titre, une occasion que les organisations syndicales ont jusqu'ici sous-estimée comme véhicule possible de la défense des intérêts de la classe laborieuse, des femmes et des couches les plus maltraitées de la population. Enfin, la reconstitution d'une culture de la mobilisation, pouvant déboucher sur des grèves politiques et sociales comme levier principal du rapport de force, devrait supplanter la participation aux instances institutionnelles comme stratégie centrale.

Le contexte de 2026, paradoxalement, offre des conditions favorables à cette réorientation. La dégradation accélérée des services publics, la crise du coût de la vie, les attaques législatives répétées contre les droits syndicaux et l'incapacité manifeste du dialogue social à freiner ces reculs créent une situation objective de crise de la stratégie de concertation sociale. Les États généraux du syndicalisme témoignent d'une conscience collective que quelque chose doit changer. La question est de savoir si cette conscience débouchera sur un véritable renouveau stratégique ou sur une simple rénovation d'un modèle épuisé. La réponse dépendra, en grande partie, de la capacité du mouvement syndical à renouer avec ses traditions les plus radicales et à poser, sans détour, la question du pouvoir politique de la classe laborieuse dans la société.

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Dans le cadre de mon mandat, j'ai effectué un voyage parlementaire au Brésil du 24 au 30 mars 2026. L'objectif était de documenter les dynamiques de l'extrême droite à l'international afin de mieux comprendre son évolution en France.

27 avril 2026 | tiré du site de l'auteur
https://hendrikdavi.fr/lecons-bresiliennes/

Il a été organisé notamment dans le cadre de la Digue [1]. Ce réseau fédère des élus et des acteurs de la société civile. Il vise à comprendre la progression de l'extrême droite à l'échelle internationale et essaye de trouver des pistes pour l'endiguer. Ces dates ont été choisies car elles me permettaient de participer à la première conférence antifasciste internationale qui déroulait du 26 au 29 mars à Porto Alegre[2]. Au cours de cette conférence, j'ai eu la chance d'animer une table ronde sur la menace de l'extrême droite en France avec des représentants d'ATTAC France, du NPA-A et d'un militant antifasciste ancien porte-parole de la Jeune Garde. Lors de notre déplacement, j'ai aussi été invité à présenter mon ouvrage « Sciences en résistance » à l'université de São Paulo[3] .

En amont du voyage, j'ai auditionné des chercheurs tels que Maud Chirio[4], Silvia Capanema[5], Frédéric Louault[6]. J'ai également eu le plaisir d'échanger avec le politiste Giancarlo Summa[7] et le philosophe Michael Löwy[8] et j'ai rencontré tour à tour l'ambassadeur de France au Brésil, Monsieur Emmanuel Lenain[9] et le ministre-conseil du Brésil en France, Monsieur André Maciel[10]. Cela m'a permis de me familiariser avec les spécificités de l'extrême-droite brésilienne.

Sur place, à São Paulo puis à Porto Alegre, j'ai rencontré une vingtaine d'acteurs très divers : Jean Wyllys, député en exil sous Bolsonaro ; Luana Alves, conseillère municipale de São Paulo ; des dirigeants du PSOL ; Marianna Riscali, directrice de la fondation Lauro Campos et Marielle Franco ; des représentantes du Mouvement des Sans Terre (MST) ; Alessandra Ceregatti, Miriam Nobre, Célia Alldridge des membres de la Marche Mondiale des Femmes ; Renata Prado, présidente de l'association des femmes qui font du funk ; Pedro Serano, juriste ; Juliano Salgado, réalisateur et dirigeant d'une fondation écologiste ; et enfin Andrea Dip, journaliste spécialisée sur les liens entre religion et extrême-droite. Nous avons enregistré presque l'intégralité des entretiens, qui seront publiés sur ma chaine YouTube[11] au fur et à mesure de leur traitement.

Il n'est pas aisé de tirer des enseignements concrets et de rendre compte de l'exhaustivité des échanges dans une note de blog. Je vais donc rédiger ce rapport en l'articulant autour de quelques questions ciblées. La première concerne les causes de la progression et de la victoire de l'extrême droite au Brésil. J'essaierai de dégager ce qui est propre à l'histoire brésilienne et ce qui est commun à des processus engagés en Europe et en France. J'analyserai dans une seconde partie comment la société brésilienne a résisté et ce qui a permis le retour de Lula au pouvoir. Enfin, dans une dernière partie j'analyserai la place de l'internationalisme dans le combat contre l'extrême droite.

Partie 1 : La victoire de Bolsonaro entre rupture et continuité

Le Brésil a connu plusieurs épisodes de dictature d'extrême droite entre 1937 et 1945, puis entre 1964 et 1985. De la même façon, qu'il existe une forme de continuité historique entre le régime de Vichy, la guerre d'Algérie et l'extrême droite française, l'extrême droite contemporaine au Brésil plonge aussi ses racines dans les périodes de dictature.

Tout d'abord, contrairement à la France, l'armée a toujours joué un rôle central au Brésil. La police brésilienne est constituée d'une police civile, d'une police fédérale, mais aussi d'une police militaire. Celle-ci n'hésite pas à mener des descentes dans les favelas, où les violences policières causent régulièrement la mort de personnes pauvres. Elle cible aussi des opposants politiques, notamment des artistes comme des chanteurs d'Afro-Funk. L‘exposition montée par Renata Prado au musée de la langue portugaise leur rend d'ailleurs hommage.

©Flora Hermet, Renata Prado à gauche et Marianna Riscali à droite

Mais la violence d'extrême droite ne s'exprime pas que par l'action de la police, il existe aussi des milices, parfois directement liées au clan Bolsonaro, comme à Rio de Janeiro. Les membres de ces milices sont d'anciens policiers ou militaires, parfois issus de la sécurité privée. La violence politique est évidemment incomparable avec ce qui existe en France. C'est directement le pouvoir politique qui a commandité l'assassinat de Marielle Franco, comme nous l'a raconté Marianna Riscali, directrice de la fondation du même nom.

Contrairement à d'autres pays, il n'y a jamais eu de procès des crimes de la dictature. Bolsonaro s'est d'ailleurs toujours personnellement opposé à tout effort mémoriel sur le sujet. C'est un nostalgique assumé de la dictature et d'un retour à un supposé âge d'or marqué par des hiérarchies sociales et raciales claires. Jean Wyllys nous a bien décrit comment l'extrême droite s'appuie sur la défense de la famille hétéropatriarcale, l'homophobie et le racisme. Elle s'attèle aussi à revenir sur les conquêtes qu'ont obtenu les mouvements sociaux, féministes, LGBTQIA+ et antiracistes. Les attaques contre les minorités et la création d'un ennemi intérieur sont des facteurs clés du bolsonarisme. D'ailleurs ces menaces et les dangers qui pesaient après l'assassinat de Marielle Franco, ont contraint à l'exil le député Jean Wyllys qui était un de ceux à s'être opposé aux mesures de destitution de Dilma Rouseff.

Mais l'accession au pouvoir de Bolsonaro procède aussi de dynamiques typiquement contemporaines, que nous retrouvons en Europe ou aux USA.

D'abord, le juriste Pedro Serano nous a expliqué une différence fondamentale entre les régimes fascistes et les dictatures d'extrême droite du XXème siècle et les nouvelles expériences néofascistes du XXIème siècle. Auparavant, les régimes d'extrême droite créaient des États d'exception. Ils entraînaient progressivement la disparition de la démocratie représentative et subordonnaient le pouvoir judiciaire à un pouvoir policier et administratif. Aujourd'hui, le processus est plus progressif : les dirigeants d'extrême droite profitent d'un florilège de mesures d'exception mises en place pour lutter contre le terrorisme et le narcotrafic. C'est un autoritarisme plus liquide et plus fractal. Ces mesures d'exception fournissent ensuite la base légale pour s'attaquer d'abord aux classes populaires, puis aux opposants politiques, aux dirigeants de gauche via des mesures d'impeachment. Cela a conduit Lula et Dilma à la prison, comme le maire d'Istanbul en Turquie.

Nous avons interrogé beaucoup de nos interlocuteurs, notamment Giancarlo Summa et Maud Chirio, sur le soutien à l'extrême droite des classes dirigeantes. Il est évident qu'au Brésil le secteur de l'agrobusiness joue un rôle clé, il représente aujourd'hui 26% du PIB, contre 10% pour l'industrie. À bien des égards, ces intérêts sur la prédation des terres rappellent la naissance du fascisme italien dans le mezzogiorno. Il organise les milices qui s'attaquent aux paysans sans terre, aux indigènes ou aux écologistes.

Alors que les politiques de Lula et du PT avaient plutôt préservé leurs intérêts, les classes bourgeoises traditionnelles ont tout même basculé vers la droite et l'extrême droite, notamment après la procédure d'impeachment de Dilma Rousseff. Le choix de la bourgeoisie de soutenir en 2018 Bolsonaro a conduit à un effondrement rapide de la droite traditionnelle et une fusion de l'électorat de droite et de l'extrême droite, qui n'est pas sans rappeler le processus en cours en France. La porosité de la bourgeoisie avec l'extrême droite tient aussi selon Giancarlo Summa à l'effondrement du secteur industriel et à la subordination de la bourgeoisie brésilienne aux intérêts de la bourgeoisie financière internationale.

La journaliste Andrea Dip nous a, elle, expliqué comment l'extrême droite avait réussi à gagner une frange des classes populaires en s'implantant dans les églises et notamment chez les évangélistes. Leur nombre a énormément augmenté au Brésil et ils rassemblent aujourd'hui près de 30% de la population. Ils remplacent l'État dans de nombreux endroits et proposent une aide concrète aux plus pauvres. Leur rôle caritatif, associé à leur défense de valeurs morales permet d'attirer une partie des classes populaires à l'extrême droite. C'est d'autant plus important que ces dernières votent normalement massivement pour Lula, nous y reviendrons par la suite. Frédéric Louaut rapporte que lors de la campagne de 2022 « des slogans comme « un chrétien ne vote pas pour la gauche » ont ainsi été amplement diffusés dans et autour des lieux de culte ».

Andrea Dip explique que la cohérence de l'agenda d'extrême droite à l'échelle internationale (attaques concertées sur l'avortement, l'éducation sexuelle, le genre…) doit beaucoup à la circulation des valeurs traditionnelles entre les différentes églises évangélistes, mais aussi catholiques (Opus dei) ou orthodoxes (rôle de la Russie).

Luana Alves m'a aussi décrit les liens entre la droite, l'extrême droite et les réseaux de narcotrafiquants qui existent à São Paulo. Sur ce sujet des drogues, très présent au Brésil, elle affirme que leur légalisation permettrait de casser ces pouvoirs.

Enfin, l'extrême droite contemporaine profite aussi largement de la polarisation politique entre différents camps permise par les réseaux sociaux et l'usage massif des fake news. C'est aussi pour cette raison que tous les contre-pouvoirs (monde académique, les journalistes ou le pouvoir judiciaire) sont directement menacés par l'extrême droite.

L'accession de Bolsonaro au pouvoir a été un véritable séisme pour tous ceux et toutes celles que nous avons auditionnés. Pour les représentantes de la marche mondiale des femmes, la principale conséquence de ce mandat a été l'accroissement des violences, et en particulier celles infligées aux femmes. Tout dernièrement, la tentative de meurtre d'une jeune fille a mis en lumière le développement des réseaux masculinistes où des hommes s'entraînent à attaquer les « les femmes qui disent non ». Bolsonaro a légitimé le recours aux armes, et promu une idéologie viriliste. La politique de casse sociale qu'il a menée a également approfondi les inégalités de genre et impacté d'autant plus durement les femmes.

Partie 2 : La résistance du bloc populaire

Avant notre voyage, Frédéric Louault nous a rappelé la carte du vote Lula qui est très significative. Lula l'emporte dans le Nordeste et le Nord à plus de 70 % et surtout il l'emporte dans les classes populaires. Au Brésil, moins on est diplômé plus on vote Lula, alors qu'en France moins on est diplômé plus on vote Le Pen. C'est une grande différence. Mais par rapport à l'Europe, il existe aussi une faiblesse : les classes intellectuelles urbaines ne votent plus massivement pour le Parti des Travailleurs (PT). Elles l'ont abandonné progressivement, notamment du fait de manque d'actions sur les services publics comme la santé et l'éducation et suite à la récession que l'économie a connue sous Dilma Roussef qui a dégradé leur situation économique.


Le vote des classes populaires pour Lula tient à de réels progrès sociaux obtenus au cours des mandats précédents. Les mesures de Lula ont permis une ascension sociale réelle et des millions de Brésiliens sont sortis de la pauvreté. Il a ainsi acquis une adhésion massive des classes populaires.

La politique de discrimination positive à l'université à la fois sur des bases sociales et raciales a permis aussi la naissance d'une nouvelle classe intellectuelle, jeune, féminisée et racisée comme nous l'a expliqué Luana Alves. Jean Wyllys nous a aussi expliqué comment l'assassinat de Mariella Franco, car c'était une élue du PSOL, lesbienne et noire, s'est retourné contre l'extrême droite, car c'est devenu un puissant symbole pour la mobilisation des minorités.

Dans les métropoles, cela a permis à Lula de résister, notamment en alliance avec le PSOL mieux implanté dans ces milieux et plus actif sur les questions de discrimination.

Israël Dutra et Carlos Robaina, deux des fondateurs du PSOL m'ont expliqué comment leur parti mettait en place une politique de front unique antifasciste en défendant l'unité avec le PT et le PCB (le parti communiste brésilien). Eux, comme d'autres acteurs que j'ai pu rencontrer, la marche mondiale des femmes ou les paysans du MST, reconnaissent les limites de la politique actuelle du Lula. Mais ils tiennent toutes et tous compte du rapport de force et de la nature de la menace d'extrême droite. Lula a gagné avec une coalition extrêmement large qui va de l'extrême gauche au centre-droite et il ne dispose pas de majorité à l'assemblée.

Par conséquent, ils soutiendront tous Lula en 2027, et le PSOL n'aura pas de candidat. Par contre, ils ont des débats sur le niveau d'indépendance vis-à-vis du PT. Israël Dutra et Carlos Robaina, comme la majorité du PSOL qui s'est exprimée lors du congrès de mars, sont par exemple contre participer au gouvernement de Lula ou subordonner leur parti au PT dans le cadre d'une fédération. Eux, comme Luana Alves, m'ont décrit comment ils défendent des mesures plus radicales que le PT dans la rue, mais aussi au sein des conseils municipaux, car pour eux et elles, nous ne combattrons pas durablement le fascisme sans remettre en cause la prédation capitaliste et patriarcale sur le travail, la nature, les femmes et les minorités. Ils m'ont aussi expliqué que, quand les travailleurs entrent en conflit avec le gouvernement brésilien de Lula, le PSOL n'hésite pas à être du côté des travailleurs. C'est cela aussi que permet l'indépendance organisationnelle vis-à-vis du PT.

Par ailleurs, la victoire de Lula n'est pas du tout assurée en 2027. Tous les acteurs en ont conscience, le fils de Bolsonaro peut l'emporter. De plus, la résistance de la gauche brésilienne dépend à bien des égards de la figure charismatique, mais vieillissante de Lula. La relève est loin d'être assurée. Et les électeurs de Lula ne se transforment pas automatiquement en électeurs du PT ou du PSOL.
Pour Jean Wyllys, il est aussi nécessaire de reconstruire un imaginaire émancipateur du XXIème siècle avec Marx, mais aussi, selon lui, contre Marx. Nous devons intégrer les combats écologistes, la lutte des minorités et l'exigence démocratique. Il faut également repenser la place du travail et de l'antagonisme entre les salariés et le patronat à l'ère de l'ubérisation. Au Brésil, 40% de la population active travaille dans le secteur informel, sans aucun contrat ni droits sociaux. Enfin, il a insisté sur la nécessité pour la gauche et les écologistes de reconstruire une sphère publique saine et de se réapproprier les outils numériques et les médias pour contrer la vague fasciste.

La résistance est aussi sociale. Le Mouvement des Paysans sans Terre (MST) organise plus de 400 000 familles qui occupent des terres inexploitées. Ce mouvement très puissant organise une contre-société. Nous avons rencontré Milena Polini, membre de la section internationaliste du MST, dans un lieu où sont rassemblés à la fois les bureaux du mouvement, une épicerie (dans laquelle sont vendus principalement les produits des paysans sans terre) et une librairie. Elle nous a expliqué pourquoi ce lieu était important en tant que lieu de rencontre entre paysans et citadins.

Lara Rodrigues, l'une des dirigeantes nous a décrit comment cette organisation accompagne les agriculteurs et défend la réforme agraire, mais est aussi un mouvement politique global qui défend l'agroécologie, le féminisme et la lutte des classes. Le MST est enfin un mouvement d'éducation populaire qui dispose de sa propre université et qui organise la formation des paysans. Milena Polini nous a également expliqué l'importance du dialogue avec les peuples indigènes, notamment dans la partie amazonienne. Pour le MST, il n'y a pas de contradiction entre le développement rural et la préservation de la forêt amazonienne. Peuples indigènes et paysans sans terre combattent le même pouvoir de l'agrobusiness allié aux fascistes.

Juliano Salgado nous a aussi décrit comment sa fondation, l'institut Terra arrivait à changer les pratiques et les mentalités de propriétaires terriens en organisant des projets concrets d'agroforesterie ou de gestion de l'eau. Il explique comment sa démarche tournée vers l'action permet de réduire la polarisation politique et de changer le point de vue d'électeurs de Bolsonaro.

De la même façon, la marche mondiale des femmes monte des mobilisations dans des territoires pour lutter contre l'oppression patriarcale et l'occupation régulière de la rue peut faire reculer concrètement l'extrême droite.

©Flora Hermet. Marche mondiale des femmes et Juliano Salgado

Lors de la conférence à l'université São Paulo sur mon livre « Sciences en résistance », nous avons aussi échangé sur le rôle du monde académique dans la résistance à l'extrême droite avec les sociologues Ana Hey et Serge Paugam. Alors que l'extrême droite progresse à coup de fake news, nous avons rappelé l'importance du champ scientifique pour que notre projet émancipateur puisse se baser sur des faits documentés. Les universités publiques ont largement été attaquées par Bolsonaro, qui comme aux USA ou en Argentine, a coupé leurs fonds. Mais certaines universités fédérales disposant constitutionnellement de dotations pérennes ont pu résister. Par ailleurs, le refus de Bolsonaro de mettre en place des campagnes de vaccinations et des mesures de protection des populations face au COVID a entraîné le mort d'environ 700 000 personnes au Brésil. Ce bilan a largement contribué à sa défaite.

Pedro Serano nous a aussi décrit la résistance de la justice et notamment de la Cour suprême qui a empêché le putsch de Bolsonaro après la victoire de Lula et qui a permis son incarcération. Renata Prado a aussi décrit comment l'afro funk et la musique en général sont des moyens de lutte politique pour les classes populaires. La culture est un outil essentiel dans le combat contre le fascisme et l'extrême droite. Elle nous a raconté le paradoxe de son exposition, qui dénonce les crimes de la police militaire, mais qui est pourtant hébergée dans le musée d'une municipalité dirigée par la droite et l'extrême droite.

De nombreux acteurs rencontrés nous ont fait part de l'importance de l'internationalisme et trouvaient important le travail entamé avec le réseau La Digue. Milena Polini nous a rappelé que l'internationalisme était extrêmement important pour le MST qui a des liens avec de nombreux paysans partout dans le monde, par le biais de Via Campesina, mais aussi lors de réunions internationales comme les forums sociaux.

Partie 3 : De l'antifascisme à l'échelle internationale

La conférence antifasciste de Porto Alegre a été un moment intéressant. Elle a permis à des délégations de forces politiques de gauche issues des quatre coins de la planète de se rencontrer et de débattre du risque fasciste. Une déclaration finale a été publiée, qui a suscité quelques critiques. Notamment le fait que rien n'ait été dit sur l'agression russe en Ukraine. Il faut dire que la présence d'une délégation ukrainienne pour parler de la guerre et de l'impérialisme russe n'allait pas de soi. Elle a été permise grâce à la mobilisation de camarades notamment issus de la IV° Internationale à laquelle j'appartiens. C'est pour moi extrêmement précieux et important, car il existe des logiques impériales américaines, russes, chinoises ou européennes et des dynamiques fascisantes dans ces différentes zones géopolitiques. Trump aux USA, Poutine en Russie, Erdogan en Turquie, Modi en Inde défendent le même projet : une politique de violence sociale au service des plus riches, basée sur un retour à un ordre réactionnaire, viriliste, patriarcal, raciste et impérialiste. Ces régimes représentent un vrai danger pour la démocratie et la paix dans leurs pays et l'échelle mondiale. Un mouvement internationaliste conséquent sur l'antifascisme et la lutte anti-impérialisme doit combattre autant la guerre en Ukraine, que le génocide à Gaza ou les interventions américaines au Vénézuéla ou en Iran.

Si nous autres européens devons être conscients de notre place et des relations asymétriques Nord/Sud, imprégnées de colonialisme, nous devons pouvoir mener le débat ensemble sur le caractère protéiforme de la menace fasciste et les relations internationales. Pour beaucoup de militants d'Amérique du Sud, les USA demeurent l'impérialisme le plus nocif. Plusieurs interlocuteurs m'ont confirmé que la géopolitique du Brésil et de Lula plutôt conciliante avec la Russie, la Chine ou l'Iran relevait plus d'un pragmatisme que d'une idéologie campiste. Mais de la même manière que les critiques vis-à-vis de sa politique intérieure existent, il me semble important de garder une indépendance et une critique des choix géopolitiques. En tant que militants internationalistes, il ne peut y avoir de tolérance vis-à-vis de régimes autoritaires tels que la Russie ou l'Iran, au moment où ceux-ci massacrent des milliers de civils. À ce titre, la présence d'une délégation iranienne représente une faute politique et suggère que les débats sur le néofascisme et nos alliances méritent d'être approfondis et clarifiés.

Dans un autre registre, le travail effectué dans le cadre de la Digue s'avère fructueux. Nous avons pu établir des contacts avec une quinzaine de personnalités, certaines, nous l'espérons, viendront à la conférence organisée cet automne à Paris par la Digue. Croiser nos regards sur la menace que fait porter sur nos démocraties, la progression de l'extrême droite est précieux.

Notes

[1] https://la-digue.org
[2] https://www.cadtm.org/Porto-Alegre-2026-une-convergence-antifasciste-et-anti-imperialiste-entre
[3] https://sociologia.fflch.usp.br/science-et-fascisme-presentation-de-louvrage-de-hendrik-davi-depute-et-chercheur-francais-sciences
[4] MCF à l'université Gustave Eiffel, Membre fondatrice du Réseau européen pour la démocratie au Brésil, auteure de « La politique en uniforme : L'expérience brésilienne, 1960-1980 ».
[5] MCF à l'université Sorbonne, chercheuse à l'institut des Amériques, auteure de « De la démocratie raciale au multiculturalisme ».
[6] Chercheur associé au CERI, auteur d'un « Atlas du Brésil ».
[7] Directeur du Centre des Nations Unies au Mexique et journaliste
[8] Directeur de Recherche au CNRS
[9] Ambassadeur français au Brésil
[10] Ministre conseiller – ambassade Brésil en France
[11] https://www.youtube.com/@davi2046
[12] Estado Novo entre 1937 et 1945 après le coup d'État de Vargas en 1937.
[13] Dictature militaire de 1964 à 1985 mise en place après un coup d'État puis « légaliser » après plusieurs « actes institutionnels », le dernier en 1968 suspendant la constitution de 1946.
[14] https://www.amnesty.fr/agir-avec-nous/portraits/marielle-franco/

Mauritanie : la guerre de l’ombre contre la désinformation sécuritaire

5 mai, par Mohamed Ag Ahmedou — ,
Alors que des rumeurs persistantes tentent d'imposer l'idée d'une infiltration terroriste en Mauritanie, une analyse rigoureuse des faits, appuyée par les travaux du professeur (…)

Alors que des rumeurs persistantes tentent d'imposer l'idée d'une infiltration terroriste en Mauritanie, une analyse rigoureuse des faits, appuyée par les travaux du professeur Ismaël Bah, spécialiste des questions sécuritaires, démonte une mécanique bien rodée de manipulation informationnelle.

Dans un Sahel fracturé, où la violence réelle côtoie la guerre des récits, Nouakchott apparaît paradoxalement comme un îlot de stabilité… Mais aussi comme une cible privilégiée de campagnes de désinformation, sur fond de tensions croissantes avec la junte militaire du Mali.

Une rumeur construite, une réalité démentie :

Au cours des dernières 24 heures, une publication en ligne à l'identité incertaine a tenté d'imposer un narratif alarmiste : celui d'une présence de groupes terroristes sur le territoire mauritanien. Une affirmation grave dans un contexte sahélien marqué par l'expansion de groupes affiliés à Al-Qaïda et à l'État islamique.Mais comme le souligne le professeur Ismaël Bah, spécialiste des questions sécuritaires, cette allégation ne résiste pas à l'épreuve des faits. Les recoupements effectués auprès de sources sécuritaires crédibles sont catégoriques : aucun élément tangible ne confirme l'existence d'une activité terroriste en Mauritanie. Ni sur le terrain, ni dans les circuits de renseignement, ni dans les observations opérationnelles.

Cette dissonance entre le discours alarmiste et la réalité factuelle met en lumière un phénomène désormais bien connu dans la région , la fabrication de narratifs sécuritaires à des fins politiques ou stratégiques.Information contre propagande : une frontière fragile.

L'analyse proposée par Ismaël Bah dépasse le simple démenti. Elle interroge la nature même de l'information à l'ère numérique. D'un côté, l'information vérifiée, fondée sur des faits, des enquêtes et des sources recoupées.

De l'autre, la propagande, qui manipule, exagère ou invente pour orienter les perceptions. Dans ce cas précis, tous les indicateurs pointent vers une tentative de désinformation délibérée, visant plusieurs objectifs : fragiliser l'image internationale de la Mauritanie semer le doute au sein de l'opinion publique nationale, créer un climat d'insécurité artificiel, perturber les équilibres régionaux.

Dans un Sahel déjà traversé par des crises multiples, ce type de manipulation n'est pas anodin. Il s'inscrit dans une véritable guerre informationnelle, où le contrôle du récit devient un levier de puissance.

Une architecture sécuritaire sous contrôle :

Contrairement aux insinuations propagées, la Mauritanie continue de faire figure d'exception relative dans la région.Les dispositifs sécuritaires y sont décrits comme, robustes, grâce à une présence militaire structurée réactifs, avec une capacité d'intervention rapide adaptatifs, en fonction de l'évolution des menaces transfrontalières. Les zones frontalières, notamment à l'est et au sud, font l'objet d'une surveillance constante. Cette stratégie repose sur une combinaison de renseignement humain, de contrôle territorial et de coopération régionale. Ce modèle, souvent discret, contraste fortement avec la dégradation sécuritaire observée chez certains voisins.

L'ombre du Mali : tensions et violences transfrontalières

Mais derrière la bataille des récits se cache une réalité beaucoup plus sombre, rarement évoquée dans les discours officiels, celle des violences transfrontalières impliquant des forces maliennes et des acteurs étrangers. Selon plusieurs témoignages et sources locales, la junte militaire du Mali, appuyée par des mercenaires russes, a été impliquée dans des exactions contre des civils mauritaniens à plusieurs reprises ces dernières années.

Trois épisodes illustrent cette dérive inquiétante :

Mars 2022, entre Nara et Adelbagrou : des civils mauritaniens sont pris pour cible dans une zone frontalière floue et militarisée2024, non loin de Fassala : de nouvelles opérations violentes sont signalées, dans un contexte de confusion entre lutte antiterroriste et représailles indiscriminées où les civils mauritaniens ont été tués de façon délibérée. Mars 2026, dans les localités de Gogui : des témoignages font état de massacres impliquant des éléments armés maliens et leurs alliés. Ces événements, s'ils restent peu documentés au niveau international, nourrissent une tension latente entre Nouakchott et Bamako.Ils posent surtout une question centrale : la lutte contre le terrorisme peut-elle justifier des violations des frontières et des atteintes aux populations civiles ?

Une stratégie de déstabilisation indirecte ?

Dans ce contexte, la diffusion de fausses informations sur une prétendue présence terroriste en Mauritanie pourrait ne pas être anodine. Elle pourrait s'inscrire dans une stratégie plus large visant à détourner l'attention des exactions commises ailleurs, légitimer des interventions transfrontalières affaiblir un modèle sécuritaire perçu comme stable. Autrement dit, fabriquer une menace là où elle n'existe pas, pour masquer celles qui sont bien réelles.

L'enjeu : préserver la lucidité collective :

Face à cette double réalité, stabilité interne et pressions externes, la Mauritanie se trouve à un carrefour. L'enjeu n'est pas seulement sécuritaire. Il est aussi informationnel. À l'heure où les réseaux sociaux accélèrent la circulation des rumeurs, la vigilance citoyenne devient une ligne de défense essentielle. Comme le rappelle Ismaël Bah, l'esprit critique n'est plus un luxe intellectuel, mais stratégique. Distinguer le vrai du faux, vérifier les sources, refuser les narratifs simplistes : autant de réflexes indispensables dans un environnement saturé d'informations.

Une stabilité sous surveillance

Dans un Sahel en recomposition, la Mauritanie continue de privilégier une approche fondée sur la prévention, le contrôle et la maîtrise du territoire.

Mais cette stabilité reste fragile :

Car aujourd'hui, les menaces ne viennent pas seulement des groupes armés. Elles émergent aussi des écrans, des réseaux et des discours, invisibles, mais puissantes.Et dans cette guerre silencieuse, la vérité demeure l'arme la plus difficile à défendre.

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Consentement ou résignation : pourquoi ça ne pète pas ?

5 mai, par Nicolas Framont — , ,
“Partage du temps de travail, partage des richesses, ou aloooors ça va pééééter – ça va péter !!” – Ce slogan, qui sent bon la merguez grillée, le ballon syndical et la bombe (…)

“Partage du temps de travail, partage des richesses, ou aloooors ça va pééééter – ça va péter !!” – Ce slogan, qui sent bon la merguez grillée, le ballon syndical et la bombe lacrymogène, a largement perdu de sa puissance puisqu'il est rabâché depuis 30 ans, à chaque mouvement social et 1er mai, sans que la menace ne soit jamais portée à exécution, alors même que la violence de la classe dominante à notre égard s'intensifie et, qu'en réponse, les cadres du mouvement syndical et social réduisent à chaque décennie la force de la réplique. On en vient à se dire que plus ce slogan est répété, moins la réalité qu'il décrit n'a de chance d'advenir. Et pourtant il y aurait de quoi : 10 ans de macronisme ont abîmé la population française comme jamais, détruit sa protection sociale transformée de plus en plus en instance de surveillance et de contrôle, rendu le pays complice d'un génocide en Palestine tandis qu'à l'international l'impérialisme états-unien et capitaliste continue de destabiliser le monde. La situation économique ne rémunère pas le travail, le logement est devenu un enfer aux mains des multi-propriétaires, des banques et des promoteurs, et le BTP, l'industrie textile, les pétroliers continuent de transformer notre climat et notre éco-système. Alors “pourquoi ça ne pète pas ?”. Les gens sont-ils “trop cons”, comme il devient de plus en plus commun d'oser l'affirmer. Sont-ils trop pauvres ou trop tristes ? Faut-il mieux leur expliquer ce qui est bon pour eux, en mettant toutes nos forces dans la “bataille culturelle” ? Plusieurs évènements mais aussi ouvrages récents permettent de remettre en question ces réflexes qui sont aussi vains que contre-productifs.

24 avril 2026 | tiré de frustrationmagazine.fr
https://frustrationmagazine.fr/consentement

1 – Ça pète partout et régulièrement, mais on regarde ailleurs

Parce que les médias mainstream nous font vivre dans un univers informationnel où une actualité en chasse une autre, avec une accélération des polémiques, scandales et autres paniques morales bourgeoises ou fascistes, nous sommes plombés par le présent façonné par la classe dominante qui nous fait oublier constamment notre histoire sociale récente. Ainsi, rien qu'en France, la dernière décennie a été ponctuée par cinq mouvements sociaux nationaux qui ont, chacun à leur manière, mis en risque les gouvernements et surtout mis en scène la colère de différentes fractions de la population. En 2016, un mouvement syndical, largement dépassé par des manifestations plus autonomes, marque la reprise de la contestation sociale après plusieurs années d'apathie face au Hollandisme. En 2018, le mouvement des gilets jaunes vient briser la macronmania imposé par le pouvoir médiatique, et la paix sociale que la bourgeoisie croyait avoir obtenu pour longtemps après la victoire de la France lors de la Coupe du monde de football l'été précédent. Ce mouvement dure plusieurs mois et met en grande difficulté le pouvoir, tout en étant investi d'une forte popularité.

Au printemps 2023, le mouvement social contre la réforme des retraites met dans la rue plus de personnes que jamais dans notre histoire sociale, sans débouché réel faute de stratégie syndicale ou de contournement populaire des cadres de la contestation sociale. L'été de la même année, le meurtre de Nahel Merzouk à Nanterre déclenche un mouvement social immédiatement investi par la jeunesse des banlieues, qui n'est jugulé qu'au terme d'un régime de terreur policière et judiciaire. Enfin, en 2025, le mouvement du 10 septembre emmène 500 000 personnes dans les villes et villages de France pour sortir du cadre classique de la mobilisation sociale, et contribue à la chute du gouvernement de François Bayrou et de son projet de budget d'une rare violence sociale. On peut voir le verre à moitié vide et se dire que ces mouvements n'ont pas produit de déstabilisation durable du macronisme et de la bourgeoisie, ou bien à moitié plein et se dire que 1 – S'il ne s'était pas produit, le président serait allé bien plus loin dans son oeuvre de démolition de notre protection sociale et 2 – Qu'ils aient ou non fonctionné, ces mouvements ont démontré la capacité de mobilisation de quasi tous les secteurs de la classe laborieuse, loin de l'idée récurrente d'une apathie sociale alimentée par Hanouna, la Française des jeux ou CNews.

Meme diffusé sur les réseaux sociaux après l'incendie de l'entrepôt où il travaillait par un salarié depuis héroïsé en ligne

Ailleurs dans le monde, la situation sociale est encore plus régulièrement explosive, en particulier ces dernières années. A l'automne dernier, des mobilisations secouaient le Pérou, le Maroc, Madagascar ou le Népal, avec, malgré des différences un fil rouge : le combat d'une partie de la jeunesse contre la corruption et le désengagement de l'État, qui s'accompagnent d'une répression accrue au profit des grandes entreprises et d'un mode de vie toujours aussi luxueux pour les dominants, pendant que la population survit de plus en plus difficilement. Aux Etats-Unis, la confrontation entre des communautés urbaines entières et l'ICE, la police de l'immigration, a embrasé les villes de Los Angeles et Minneapolis, pour ne citer qu'elles, depuis l'été 2025. Le sociologue états-unien Walter Nichols racontait en janvier la façon dont le mouvement anti-ICE de Los Angeles avait concrètement remis en cause la souveraineté fédérale sur certains quartiers de la ville. Comme ailleurs dans le monde ces dernières années, c'est la légitimité des pouvoirs établis à gouverner qui a été contesté à Los Angeles, et de la part de la classe ouvrière immigré, selon Nichols : “Les manifestations contre les expulsions ont émergé directement des quartiers ouvriers à forte population latino-américaine. Il ne s'agissait pas d'activistes professionnels, mais de journaliers, de défenseurs communautaires et de leaders de quartier opérant à travers des réseaux interpersonnels localisés.” C'était aussi le constat de Guillaume Étiévant dans son analyse des mouvements sociaux péruviens, marocains ou népalais : les cadres habituels de la contestation sociale ont été complètement dépassés.

Et il y a aussi tous les actes de désobéissance individuels ou de résistance locales qui passent sous les radars. Le sabotage au travail, dont je donnais un certain nombre d'exemple dans cet article, les grèves qui se produisent régulièrement en France comme ailleurs – une grève illimitée dans les cinéma UGC ou encore dans un salon de coiffure et d'esthétique dont la main d'oeuvre exploitée s'est rebellée– ou encore des actes encore plus spectaculaires : aux Etats-Unis, un salarié a mis le feu à l'immense entrepôt où il travaillait en se filmant et déclarant “tout ce que vous aviez à faire était de nous payer mieux”. Depuis, plusieurs autres entrepôts sont partis en flamme à travers le pays, sans que l'on sache à ce stade s'il s'agit de coïncidence malencontreuse ou d'actes de revanche sociale. Encore une fois, ça n'a pas changé, à ce stade, la face du monde mais cela montre que dans les faits, oui, “ça pète” continuellement.

2 – Changer la vie plutôt que changer les idées : les limites de la “bataille culturelle”

“Comment faire changer mon entourage d'avis ? Comment les convaincre ?” C'est une question qui revient régulièrement lors des échanges qui suivent un événement autour de notre magazine ou de nos livres. Ma réponse est de plus en plus “ne le faites pas”. Ça ne veut pas dire qu'il ne faut rien faire, mais que chercher à “convaincre” quelqu'un qu'il se trompe est voué à l'échec. Et surtout, il faut être sûr qu'il se trompe. Comment convaincre quelqu'un que le changement social, une société plus égalitaire, la fin du capitalisme, sont nécessaires à son bonheur ? Il faut commencer par comprendre pourquoi ça ne lui semble pas évident ou pas atteignable. Et ce travail est rarement fait par un camp politique “la gauche”, qui est souvent en léger décalage sociologique avec la population qu'elle souhaite rallier et qui perçoit le changement social sous un prisme exclusivement culturel.

C'est d'ailleurs devenu un slogan : “il faut mener la bataille culturelle”. Avec des chiffres, des livres, des documentaires, on arrivera progressivement à montrer aux gens que le changement climatique est réel, que les milliardaires nous pillent, que l'extrême-droite est… raciste. Ce serait d'autant plus nécessaire et prioritaire qu'en face, les riches soutiens du fascisme la mènent ouvertement et de façon décomplexée, cette bataille, alors pourquoi pas nous ?

Le sociologue Vivek Chibber raconte bien, dans un livre tout juste traduit en français aux éditions Agone, comment cette vision culturelle de la lutte sociale s'est imposée après que le marxisme classique se soit heurté à une dérangeante réalité : le capitalisme ne s'est pas, au cours du XXe siècle, effondré de ses “propres contradictions”, et l'augmentation en nombre de la classe ouvrière n'a pas conduit, partout, à des révolutions, quand bien même ce siècle est resté agité. Par conséquent, de nombreux théoriciens, militants et politiques proches du mouvement ouvrier se sont mis à décrire une classe travailleuse qui consent, en dépit de ses propres intérêts, à un ordre injuste, à cause d'une influence culturelle dévastatrice ayant transformé les individus (en consommateur, en spectateur de la télévision, en jouisseurs de l'industrie des loisirs ou du tourisme etc.). Ainsi, ce serait à nous de “mener la bataille culturelle” pour lutter contre le consentement de la masse à une classe dominante qui l'opprime. Mais cette posture pose deux problèmes. D'abord, elle donne le monopole de la lutte à celles et ceux qui ont le monopole des idées et de la parole, et qui ne sont souvent pas, pour des raisons sociologiques bien connues, très représentatifs de la classe laborieuse dans sa diversité. Ensuite, nous dit Chibber, elle se base sur une analyse erronée de la situation.

Pour lui, le consentement actif de la population n'est pas ce qui caractérise la vie sous le capitalisme. Cette analyse est paresseuse et manque d'empathie et de finesse sociale : « Si les travailleurs font quelque chose que vous ne comprenez pas tout à fait, dit-il, il est raisonnable de supposer que vous n'avez pas compris les circonstances dans lesquelles ils évoluent. Ce qui semble irrationnel à première vue peut s'avérer beaucoup plus logique une fois que vous avez mieux compris leurs contraintes et leurs préférences.” Si “ça ne pète” pas partout et à tout bout de champs, ce n'est pas parce qu'une masse de salariés manipulés par TF1 ou Mark Zuckerberg adore le capitalisme, mais bien parce que les opportunités de se rebeller avec succès sont faibles voire inexistantes. Le consentement provient ainsi d'une perception optimiste de sa place dans le système capitaliste : si je travaille dur, je vais m'enrichir en gravissant les échelons ou en touchant des primes individuelles. Si je deviens influenceur muscu, j'aurais de bons revenus. Si j'achète cette maison à crédit, que je la retape et que je la revends au bon moment, je pourrais me faire une belle plus-value. Mais ce consentement basé sur l'optimisme personnel fonctionne surtout dans des périodes de croissance économique. Dans des périodes caractérisées par la baisse du pouvoir de vivre et la monopolisation des capitaux, notamment immobiliers, entre quelques mains, la plupart des gens ne consentent plus activement. Ils se révoltent, ou bien ils se résignent. La résignation est ce qui caractérise principalement le stade actuel du capitalisme partout dans le monde. Ce n'est pas la conscience du problème qui manque, mais la croyance dans la possibilité d'y faire face collectivement.

“La constitution des travailleurs en classe est tout sauf automatique. Elle a lieu quand des travailleurs sont prêts à choisir des stratégies collectives plutôt qu'individuelles pour satisfaire leurs intérêts (…). D'une manière générale, l'action collective a plus de chance de se produire quand les risques et les coûts afférents sont réduits, que les travailleurs ont confiance en leur pouvoir et qu'ils développent un sens de l'objectif commun et de l'engagement réciproque assez profond pour consentir les sacrifices inévitables dans toute lutte syndicale”.

Le patronat et les gouvernements se sont organisés pour rendre l'action collective risquée : d'une façon générale, en France comme ailleurs, les droits des salariés et des syndicalistes se sont réduits. Par des systèmes d'évaluation individuelle et par le maintien d'un chômage de masse élevé, la rébellion au travail est devenue plus difficile à mener. La peur règne dans les entreprises et administrations : peur d'être licencié, d'être mis au placard ou de subir les représailles perpétuelles d'un petit chef. Lors des mouvements sociaux, la peur de la police, dont les possibilités répressives ont été démultipliées ces 10 dernières années, freine les envies d'émeutes. Qu'est-ce qui permet de réduire les risques et la peur qui paralyse l'action et nourrit la résignation ? Le nombre, d'abord, mais aussi des organisations comme les syndicats, qui offrent un cadre juridique et financier qui rendent un peu moins douloureuses les grèves.

La “confiance en leur pouvoir” et “le sens de l'objectif commun et de l'engagement réciproque” ne s'acquièrent pas avec des discours mais à travers des expériences où l'autre devient autre chose qu'un rival ou qu'une menace. Or, comme je le soulevais dans cet article, la violence interne du militantisme ou du syndicalisme créent des expériences négatives : ça commence par arriver dans une réunion et n'être accueilli par personne puis s'efforcer de la suivre et ne rien comprendre au jargon employé et aux “private jokes” utilisées pour souder le groupe. Mais cette violence peut aller plus loin, comme de nombreux ouvrages publiés ces dernières années l'ont montré. Exploitation salariale, compétition ou encore capitalisation individuelle sur un militantisme performé via les réseaux sociaux peuvent être au rendez-vous. Les organisations ou personnes qui se posent en chantre de la bataille culturelle contre le capitalisme peuvent alors nourrir la résignation ambiante en générant des expériences négatives auxautres.

3 – Théorisation de sa propre impuissance ou culture de la victoire

“De toute façon les collègues ne se bougeront pas”, “pour la grève générale il ne suffit pas d'appuyer sur un bouton”, “C'est aux salariés de se bouger, nous les syndicats on ne peut pas tout”, “j'explique à mes proches que le réchauffement climatique est réel mais ils ne font rien”. L'expérience militante ou syndicale ressemble souvent à celle du seum : on s'agite en tous sens et “les autres” ne suivent pas. Après quelques années, voire quelques décennies, un constat s'impose : et si c'était eux le problème ? C'est globalement ce que l'on peut nous répondre quand, à Frustration, nous critiquons l'absence de débouchés stratégiques proposés par les organisations syndicales durant les périodes de mobilisation sociale nationale. Les gens ne seraient pas prêts, trop individualistes, trop “brainwashés”. En réalité, cela ne tient pas la route : d'une part parce que des révoltes se produisent en permanence de part le monde, si du moins on tend l'oreille. Ensuite, parce que de nombreuses raisons objectives et matérielles expliquent le manque de goût pour l'action collective. Vous-mêmes qui lisez ces lignes, et qui êtes pourtant convaincus de la nécessité de faire nombre pour changer le monde, vous êtes certainement capable de lister, ce qui, dans votre environnement personnel ou professionnel, empêche ou freine vos capacités d'engagement collectif. Il faut comprendre ces raisons et agir pour en réduire la portée. Le pessimisme syndical comme le pessimisme de gauche décrivent comme insurmontables des limites à l'action qui, lorsqu'un contexte favorable se produit, peuvent en fait s'effacer d'un seul coup. Par exemple, le mouvement des gilets jaunes a été lancé par des personnes indépendantes, travailleuses isolées (aides à domicile, livreurs etc.) dont la position sociale laissaient penser que les obstacles à l'engagement collectif étaient trop compliqués. Mais il a fallu de la bonne organisation et un effet de nombre pour que beaucoup s'y consacrent corps et âmes. C'est le cas dans une entreprise où un sujet mettrait “le feu aux poudres” et qu'un petit groupe résolu parvient à transformer la colère en action collective : alors, des collègues que l'on croyait résignés et solitaires peuvent être au première loge de la lutte à condition que le jeu vaille le coup. C'est bien le contexte qui change tout, plus que les grandes idées que l'on se fait du monde.

Il me semble parfois que le pessimisme de gauche refuse de considérer cet état de fait et préfère se complaire dans une vision noire de l'humanité. Il suffit de voir la façon dont de nombreux militants exagèrent le rôle de la télévision ou d'une chaîne comme CNews, dont la force idéologique serait responsable de tous nos échecs. Or, cette chaîne ne fait que perdre des spectateurs, ces derniers mois. En avril, elle représentait seulement 2,7% des parts d'audience. Dans cet article, on apprenait par exemple que le vendredi 17 avril, on comptait seulement 50 000 personnes en train de regarder la chaîne d'extrême-droite. C'est-à-dire nettement moins, à en croire nos statistiques internes, que de gens qui ont consulté notre site web et nos réseaux sociaux ce même jour. N'exagère-t-on pas la portée de la bataille culturelle que ces chaînes de milliardaires nous mènent ? N'est-ce pas une façon commode d'expliquer et d'excuser nos échecs, que d'attribuer une telle force de frappe à l'adversaire, quand nous sommes incapables de proposer de généraliser partout les modes d'actions qui ont fait leurs preuves, ces dernières années, à savoir la grève, l'émeute et le sabotage ?

Je crois qu'en refusant de voir qu'en fait, “ça pète” déjà, les cadres officiels de la contestation sociale, cet écosystème fait de directions de partis, de syndicats, de médias, d'intellectuels, théorisent l'impossibilité d'un changement social réel, potentiellement révolutionnaire, qui serait pourtant une nécessité écologique et économique. En exagérant le rôle de la bataille culturelle dans la lutte sociale, cet écosystème se garantit des places confortables et indiscutables. En privilégiant des mobilisations symboliques, indolores, prévisibles et absolument maîtrisable pour la classe dominante (interpellations d'élus en ligne, signature de pétitions, de tribunes, partages d'information sur les réseaux sociaux et, au mieux, vote), cet écosystème maintient un ordre social dans lequel il tient finalement à sa place.

Photo de Camille Airvault sur Unsplash

A l'opposé, une culture de la victoire, assise sur une représentation réaliste de ce qui nous anime et de ce qui nous empêche, consiste à mettre en lumière ce qui, dans chaque secteur de la population, peut redonner de la crédibilité, de la force et de la sécurité à l'action collective victorieuse. Peut-être qu'après une décennie à “sensibiliser”, “former”, “éduquer”, la bataille culturelle la plus nécessaire à mener consiste désormais à choisir, identifier et nommer les leviers d'action pour permettre au plus grand monde d'agir. Concrètement, cela passe par le programme suivant, que beaucoup mettent déjà en oeuvre dans leur quartier, leur entreprise, leur administration, mais qui gagnerait à être porté au niveau national et international, loin de l'inertie des institutions officielles du mouvement social :

1 –Créer des collectifs accueillants, accessibles et où se tissent des liens de confiance entre leurs membres, de façon à faire reculer le sentiment de solitude, le pessimisme anthropologique (“de toute façon les gens sont des cons”) et offrir un sentiment de sécurité et de protection en cas d'actions futures. Prévenir la bureaucratisation, c'est-à-dire l'établissement systématique de hiérarchies dont les membres visent une sécurisante carrière en période de défaite plutôt qu'une victoire qui rebat les cartes et les places.

2 – Identifier l'adversaire, analyser ce qui peut lui faire peur, ce qui permet d'établir vis-à-vis de lui un rapport de force. Sortir des abstractions (“la finance”, “les marchés”, “la dette”…) et savoir qui, localement, nationalement et internationalement, détient le pouvoir sur nos vies. Savoir qui sont ses alliés, et quels sont potentiellement les nôtres, malgré nos différences.

3 – Faire le bilan des stratégies passées, ne pas reproduire indéfiniment celles qui n'ont pas fonctionné pendant 20 ans, s'émanciper des représentations dominantes de ce qu'il convient de faire ou non, de ce qu'est la violence ou pas, et concevoir des modes d'action qui prennent en compte leur éthique, leur popularité et leur efficacité.

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Une F.A.Q. sur le « guillotine gate »

https://etoiledunord.media/wp-content/uploads/2026/05/vlcsnap-2026-05-05-17h13m49s614-e1778015701710.png5 mai, par Comité éditorial
Dans les dernières 48 heures, le milieu médiatique québécois s’est pas mal emballé autour de la manifestation syndicale du 2 mai. En cause: des membres du groupe Alliance (…)

Dans les dernières 48 heures, le milieu médiatique québécois s’est pas mal emballé autour de la manifestation syndicale du 2 mai. En cause: des membres du groupe Alliance Ouvrière ont…

9 mai Fête des mères 2026 : brillons furieusement

5 mai, par Mères au front — ,
Toutes les Mères au front et leurs allié·e·s de partout à travers le Québec sont invité·e·s à se joindre à ce rassemblement artistique et politique lumineux où nous affirmerons (…)

Toutes les Mères au front et leurs allié·e·s de partout à travers le Québec sont invité·e·s à se joindre à ce rassemblement artistique et politique lumineux où nous affirmerons d'une seule voix notre solidarité commune face aux reculs environnementaux et sociaux touchant l'avenir de nos enfants.

Au programme

Performances artistiques sous la direction de Catherine de Léan

Prise de parole de Laure Waridel, Anaïs Barbeau-Lavalette et leurs allié·e·s

Activités et kiosques des groupes locaux des Mères au front de partout au Québec

Performances et activités pour toute la famille

Veillée nocturne pour la suite du monde

RAISON D'ÊTRE

Recul environnementaux, enfer climatique, injustices sociales qui se creusent, droits fondamentaux remis en questions : nous refusons la noirceur politique qui s'installe dans plusieurs démocraties. Une noirceur qui se nourrit de décisions autoritaires. De dialogues refusés. De voix bâillonnées. De lois omnibus. De politiques dictées par les exigences économiques de quelques acteurs puissants.

Mais la noirceur n'est jamais totale. Et les étoiles nous rappellent qu'elles brillent plus fort dans les nuits les plus sombres.

Nous, Mères au front, nous continuerons de résister.

Face à la grande noirceur, nous choisissons la lumière.

Face au cynisme, nous choisissons la solidarité.

Face à la peur, nous choisissons la vie.

Pour que la vie gagne, illuminons la noirceur.

Le 9 mai prochain, brillons ardemment. Résistons furieusement. Aimons courageusement !

Accessibilité et autres infos

Site de l'événement plat avec une pente douce

Quelques parties du site seront couvertes par des tentes

Les enfants sont les bienvenus !

Possibilité d'apporter vos collations et repas du soir (nourriture non fournie)

Événement maintenu en cas de pluie. Annulé en cas d'orage

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Crédit photo de la couverture : Frédérique Bérubé

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Je vous annonce aujourd’hui que je suis candidat à l’investiture pour Québec solidaire dans Gouin.

5 mai, par Alexandre Boulerice — ,
Après quinze années comme député néo-démocrate, c'est une sorte de retour à la maison. Il s'agit d'un nouveau défi et, en même temps, d'une continuité dans mon implication (…)

Après quinze années comme député néo-démocrate, c'est une sorte de retour à la maison. Il s'agit d'un nouveau défi et, en même temps, d'une continuité dans mon implication politique comme progressiste, écologiste et humaniste. Je suis tellement fier du travail accompli durant ce dernier chapitre de ma vie.

Je suis fier que plus de 900 000 Québécoises et Québécois aient obtenu des soins chez le dentiste, je suis fier de tout le chemin parcouru pour donner des droits au Fleuve Saint-Laurent et je suis fier de la mise en place de la loi anti-briseurs de grève.

Je reste convaincu plus que jamais de la pertinence d'avoir des voix fortes de gauche partout dans le monde, dont au Parlement canadien. Je pars l'esprit tranquille parce que j'ai confiance au leadership de Avi Lewis qui saura montrer le vrai visage conservateur du gouvernement libéral de Mark Carney, mais surtout saura inspirer avec des propositions fermes, davns ces temps cruciaux.

Parlant de temps crucial, le Québec ne va pas bien. La maison n'est pas en ordre et ça me trouble. Ça me remue.

Notre obsession nationale devrait être d'offrir un toit à tout le monde.

Notre obsession nationale devrait être de faire épanouir nos enfants dans les meilleures écoles au monde.

Notre obsession nationale devrait être de protéger notre environnement et nos écosystèmes pour les générations à venir.

Notre obsession nationale devrait être de refuser que des parents se retrouvent face à un frigo vide.

Notre obsession nationale devrait être d'œuvrer pour offrir une vie digne à chacune et chacun d'entre nous.

La dignité devrait devenir notre maître mot.

Dans plusieurs films, on entend, en anglais, la phrase « No one left behind ». On ne laisse personne derrière. Pourquoi est-ce une valeur glorifiée dans les films, mais pas dans nos politiques ?

On vient de recenser plus de 12 000 personnes en situation d'itinérance au Québec. C'est grave. Et c'est sans compter l'itinérance invisible. Je pense aux gens qui sont colocs de force, qui dorment dans leur voiture ou les femmes qui restent à la maison même si c'est dangereux parce qu'il n'y a plus de place dans les maisons d'hébergement.

Cela devrait nous indigner et nous soulever.

Françoise Sagan a dit « Pour la droite, les inégalités, c'est inévitable. Pour la gauche, les inégalités, c'est insupportable. »

Si vous vous demandez pourquoi j'ai choisi de poursuivre mon implication politique, c'est pour cette raison.

Revenir à la maison, c'est aussi revenir au pays. Au Québec.

J'aime beaucoup les autres pays autour, il y a plein de gens qui œuvrent inlassablement pour les droits de la personne, la justice sociale et le bien commun. Cela étant dit, vous me connaissez : mon appartenance profonde et inébranlable, c'est ici, chez nous.

J'arrive dans ce nouvel épisode avec une conviction profonde : un projet de pays, c'est avant tout un projet de société. Et attention ! Ce n'est pas un projet de société de stigmatiser, discriminer, diviser et blâmer.

Au contraire, il faut rassembler et inclure tous les Québécoises et Québécois. Que vous soyez une racine, une vieille branche ou une nouvelle pousse.

Ça me rappelle les paroles de notre poète national, Gilles Vigneault : « La notion de pays, chacun la porte au fond de soi. Elle n'a ni président, ni roi. Voilà le pays que j'aime. ».

Aspirer à être souverain, c'est s'assumer et se faire confiance, c'est réfléchir à notre apport et notre rapport au monde. Nous sommes en train d'entrer dans un nouveau monde. Nous le constatons chaque jour, souvent avec effroi d'ailleurs.

Il faut en être conscients, en tirer les conclusions et se poser la question : quelle est la place du Québec dans ce monde ?

Je veux un Québec ouvert et bienveillant, qui protège la planète et qui travaille pour la paix.

Un Québec qui est conscient de sa place et du rôle possible avec les autres afin de bâtir et renforcer la démocratie, la coopération, la protection des droits de la personne et le droit international.

Nous devons réduire nos dépendances, en premier avec les combustibles fossiles, mais aussi envers les produits chimiques, les plastiques et tout ce qui s'attaque au vivant.

Réduire également nos dépendances commerciales. Se prendre en main, ce n'est pas d'aligner nos politiques économiques et militaires sur les États-Unis comme le prétendent certains. Bien sûr, nous allons toujours échanger avec nos voisins, mais vouloir être souverain, c'est pour faire les choses différemment. Il ne faut surtout pas copier bêtement les pires politiques autoritaires ou d'extrême droite.

Prendre sa place, prendre davantage le contrôle sur notre société et nos vies doit servir les intérêts des gens. Il y a des incontournables : la souveraineté culturelle, la souveraineté énergétique, la souveraineté sanitaire et la souveraineté alimentaire.

Ce sont de grands chantiers, mais nécessaires et même profitables.

Il y a tant à faire. Et nous avons les ressources et les capacités ! Saisir les occasions, c'est une chose, mais il faut parfois aussi les provoquer. Je crois profondément que nous avons plus que jamais besoin d'une gauche forte, assumée et solidaire à l'Assemblée nationale.

Ruba et Sol représentent cet espoir dont nous avons cruellement besoin.

Aimons le Québec tel qu'il est aujourd'hui : le Québec actuel, avec toute sa diversité et sa richesse. Rassemblons le plus largement possible afin de réaliser nos espoirs d'un monde meilleur !

C'est pourquoi j'annonce officiellement aujourd'hui ma candidature à l'investiture de Québec solidaire dans Gouin pour les élections québécoises de l'automne 2026. D'ici les élections, je continuerai à siéger comme député indépendant et je continuerai de porter vivement la voix des gens de Rosemont–La Petite-Patrie.

Si ce n'est pas déjà le cas, je vous invite à prendre votre carte de membre de Québec solidaire et de vous impliquer à nos côtés.

Retroussons-nous les manches, nous avons du pain sur la planche, les ami·es !

Alexandre Boulerice

La guerre des chiffres et des symboles

5 mai, par Marie-Ève Mathieu — ,
Ce week-end a eu lieu, non pas une, mais deux manifestations importantes. La première a eu lieu vendredi soir au square Victoria. C'était la traditionnelle manifestation pour (…)

Ce week-end a eu lieu, non pas une, mais deux manifestations importantes. La première a eu lieu vendredi soir au square Victoria. C'était la traditionnelle manifestation pour la journée mondiale des travailleurs et des travailleuses. Le SPVM, pour suivre aussi la tradition, y est allé avec ses tactiques habituelles d'intimidation et, bien sûr, a fini par casser la marche des travailleurs et des travailleuses. Il a procédé à plus d'une dizaine d'arrestations et a dispersé la foule avec des gaz lacrymogènes.

L'opération a été rapportée de manière famélique par TVA nouvelles et par la Presse. Seule la CLAC (convergences des luttes anticapitalistes) a été mentionnée, comme si plusieurs autres groupes, tels le conseil central du Montréal métropolitain (CCMM) ou la CRUE (syndicat étudiant) n'avaient pas appelé, eux aussi, à venir montrer leur désaccord avec les politiques de la CAQ. Pire encore, ils ont prétendu que seulement 500 personnes s'étaient rassemblées au point de rendez-vous. D'autres sources, avec des photos à l'appui, ont évalué qu'il s'agissait plutôt d'environ 2700 à 3000 personnes, puisque le square Victoria était entièrement occupé.

Le lendemain, cette fois au 4200 avenue du Parc, plusieurs autobus ont déversé des manifestants qui ont marché jusqu'à la place des spectacles en un très long cortège. Cette fois, il n'y a eu aucun trouble avec les policiers et tout s'est passé pacifiquement. Le SPVM évaluait le nombre de marcheurs à 3000 personnes. Étant moi-même dans le cortège, je suis extrêmement surprise de cette évaluation incroyablement conservatrice. 3000 personnes occupent environ un quadrilatère montréalais. Si la marche s'étendait de la place des spectacles à l'Avenue du Parc, il y aurait lieu de penser que c'est au moins 8 à 10 fois plus. Malheureusement, il est impossible d'avoir une estimation alternative, car les médias ont à peine couvert l'événement.

En contrepartie, ils en avaient beaucoup à dire sur la célébration de la victoire du Canadien dimanche soir. 98.5 FM, Radio-Canada, La Presse, le Journal de Montréal, TVA, Noovo Info ont tous commenté. Bien entendu, la police avait déployé l'escouade antiémeute. Pourtant, aucune arrestation, bien que ce genre d'événement puisse tourner à l'émeute (comme en 1993) où des commerces sont pillés et des voitures renversées ou incendiées. Autrement dit, il y a une tolérance pour la destruction lors d'une victoire d'une équipe de hockey, formée de jeunes hommes multimillionnaires, dans un aréna dont le prix des sièges est hors de la portée de la majorité des gens. Doit-on signaler qu'une paire de billets s'est vendue à 35 000$ lors de la finale de 2021 ? Je n'ose imaginer à quel prix vertigineux s'élèveront les billets cette année. Il est à noter que ce prix se rapproche du revenu annuel d'une personne au salaire minimum. Toutefois, on parle des hordes de fans survoltés (et parfois dangereux) d'un ton bon enfant.

Comme quoi le traitement des violences symboliques et réelles est parfois floué par la lentille idéologique des médias. Justement, ce qui a été largement rapporté par tous les médias est le guillotinage de la poupée en papier mâché à l'effigie de Jean Boulet. Étant donné le climat politique, on ne sera pas étonnés de la véhémence de la réaction des chefs de parti. C'est un symbole, délibérément choquant, utilisé par la gauche radicale. Depuis quelques années, on a allégoriquement coupé la tête de plusieurs personnages détestables, dont Jeff Bezos ou Trump. Ainsi, PSPP, le chef hyperactif du PQ, y est allé d'une diatribe à l'émission de Patrick Lagacé. Il a accusé les syndicats et, même, la première ministre Christine Fréchette de banaliser l'utilisation de la fausse guillotine, rappelant qu'il a été victime de menaces de mort. Qui pense que cette image était un mode d'emploi pour se défaire des politiciens que l'on n'aime pas ? Littéralement personne.

Sauf que la réelle violence du système a, une fois de plus, été camouflée par une action symbolique mal réfléchie. A-t-on pensé que l'invention de Guillotin demeure un symbole de la Terreur, période pendant laquelle les Républicains ont montré qu'ils pouvaient tuer aussi efficacement que n'importe quelle monarchie ? Cela ne semble pas la meilleure métaphore pour une société égalitaire. Cela rappelle étrangement 2012 où chaque fois que Gabriel Nadeau-Dubois se présentait devant les médias, en tant que porte-parole de l'ASSÉ, on lui demandait de condamner la violence. Des méfaits mineurs, comme des vitres brisées et des graffitis, ont été montés en épingle pendant que les forces policières ont éborgné, pour de vrai, et fracassé des crânes. Notre colère est légitime, il ne faut pas la laisser être détournée.

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L’Iran entre les modèles russe et chinois

L'Iran tend vers un modèle similaire à celui de la Russie de Vladimir Poutine, fondé sur la militarisation et le rentiérisme, en net contraste avec le modèle chinois favorisé (…)

L'Iran tend vers un modèle similaire à celui de la Russie de Vladimir Poutine, fondé sur la militarisation et le rentiérisme, en net contraste avec le modèle chinois favorisé par les réformistes

29 avril 2026

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Gilbert Achcar
Professeur émérite, SOAS, Université de Londres

de Mediapart

Donald Trump a affirmé poursuivre un « changement de régime » en Iran, mais d'une manière distincte de l'utilisation du terme par l'administration George W. Bush pour justifier l'invasion de l'Irak en 2003, présentée comme visant à l'instauration de la démocratie après le renversement de Saddam Hussein. Comme nous l'avons soutenu à plusieurs reprises dans ces pages, même avant l'agression conjointe américano-israélienne contre l'Iran (voir, par exemple, « Washington n'apportera pas la démocratie à l'Iran » [arabe], 10 février 2026), l'objectif de Trump était – et reste – de reproduire sa stratégie vénézuélienne : enlever le président pour ouvrir la voie à une succession prête à coopérer avec Washington et ses intérêts pétroliers. En d'autres termes, son objectif était de « changer le comportement du régime », pas de changer le régime lui-même.

Pourtant, l'issue des actions de Trump en Iran a été l'opposé de son intention. Il n'a pas renforcé l'aile réformiste « pragmatique » au sein du régime iranien. Ces réformistes soutiennent que les intérêts bien compris de l'Iran résident dans l'arrêt de son programme d'enrichissement d'uranium, qui se situe maladroitement à mi-chemin entre les seuils pour les armes nucléaires et l'utilisation pacifique de l'énergie nucléaire. La vérité est que l'Iran n'a pas besoin d'énergie nucléaire : il possède une abondance de combustibles fossiles et un potentiel d'énergie renouvelable encore plus grand, en particulier l'énergie solaire, dont la Chine – son principal partenaire économique – est le producteur mondial numéro un. Les réformistes soutiennent également que la politique iranienne d'étendre son influence dans le monde arabe n'a pas réussi à créer un effet dissuasif, déclenchant au contraire des guerres destructrices impliquant l'Iran et son allié libanais, le Hezbollah. Plus important encore, ils estiment que la libéralisation économique et l'engagement avec l'Occident pourraient revitaliser l'économie iranienne, développer ses ressources humaines et technologiques, et réparer la relation fracturée entre le gouvernement et une population de plus en plus hostile au régime actuel.

L'agression bipartite menée par Washington a cependant renforcé l'aile militaire du régime iranien, centrée sur le Corps des Gardiens de la Révolution islamique (CGRI). Cette branche repose sur un modèle économique rentier alimenté par les revenus du pétrole et du gaz et montre peu d'intérêt pour développer une économie productive et intégrée à l'échelle mondiale – ce que la Chine a réalisé grâce à l'ouverture économique historique qui lui a permis d'accomplir le plus grand miracle économique de l'histoire moderne. En fait, l'Iran tend vers un modèle similaire à celui de la Russie de Vladimir Poutine, fondé sur la militarisation et le rentiérisme, en net contraste avec le modèle chinois favorisé par les réformistes.

Il est important de noter que l'idéologie religieuse n'a pas été une force directrice de la République islamique depuis la mort de son fondateur, le Grand Ayatollah Ruhollah Khomeini, en 1989, et la montée en puissance subséquente de Hojjatoleslam Ali Khamenei – un clerc de rang intermédiaire dont l'élévation a nécessité des modifications constitutionnelles qui ont de fait abaissé les qualifications théologiques requises pour le poste suprême. L'ascension de Khamenei, facilitée par Ali Akbar Hashemi Rafsandjani, résulta d'une manœuvre politique qui éroda progressivement la direction spirituelle et religieuse de l'ère Khomeini. Contrairement à l'aspiration pragmatique de Rafsandjani, l'Iran s'est transformé en une république militaire dominée par les Gardiens de la Révolution, étroitement alliés à Khamenei, abandonnant de plus en plus ses prétentions idéologiques panislamiques au profit d'un opportunisme confessionnel pour étendre son influence régionale.

Cette expansion a commencé au Liban à l'époque de Khomeini, justifiée à juste titre comme un soutien contre l'occupation sioniste du sud du Liban. L'expansion s'est ensuite étendue beaucoup moins légitimement à l'Irak, où Téhéran a encouragé ses auxiliaires confessionnels à coopérer avec l'invasion et l'occupation américaines afin d'accroître l'influence iranienne. En Syrie, le soutien au régime Assad – censé appartenir à l'idéologie « baasiste socialiste arabe » que l'Iran a longtemps détesté – faisait partie d'une stratégie plus large visant à construire un axe confessionnel fidèle à Téhéran, s'étendant de l'Iran aux côtes méditerranéennes libanaise et syrienne, en passant par l'Irak. Les Houthis yéménites ont ensuite rejoint cet axe, se rebellant d'abord contre le gouvernement élu issu du soulèvement populaire de 2011 et du renversement d'Ali Abdallah Saleh. Ils se sont temporairement alliés au dictateur déchu, avec qui ils ne partageaient que des affiliations confessionnelles, pour l'assassiner peu après.

L'agression bipartite menée par les États-Unis a encore renforcé cette orientation militariste expansionniste, expliquant que les négociations sont au point mort entre Téhéran et Washington. Ce résultat correspond aux souhaits du gouvernement israélien qui, contrairement à Trump, ne cherche pas un simple changement de comportement du régime iranien mais son renversement complet, et même la fragmentation du pays selon des lignes ethniques. Netanyahu favorise donc cette impasse, espérant que les efforts réformistes iraniens pour parvenir à un règlement négocié (voir « Esquisse d'un règlement entre l'Amérique et l'Iran » [arabe], 7 avril 2026) échoueront.

Trump fait désormais face aux conséquences de sa myopie politique et de sa tentative de reproduire le scénario du Venezuela en Iran, sans prendre en compte les profondes différences entre les deux pays. Il fait face à un dilemme : poursuivre l'agression bipartite comme l'y exhorte Netanyahou, en assumant d'immenses risques économiques et politiques aux États-Unis, surtout avec les élections législatives qui se profilent à l'horizon ; ou se retirer sous un prétexte qui ne tromperait personne et éroderait davantage la confiance de ses alliés tant régionaux qu'occidentaux. Quoi qu'il en soit, l'état actuel de « ni guerre ni paix » ne saurait durer indéfiniment.

* Dernier ouvrage paru Gaza, génocide annoncé. Un tournant dans l'histoire mondiale (La Dispute, 2025).

Cet article est adapté de l'original arabe publié dansAl-Quds al-Arabi le 28 avril 2026.

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Quand l’Iran gagne en exploitant à fond les failles béantes de la guerre de Trump !

5 mai, par Yorgos Mitralias — , ,
Quel premier bilan pourrait-on tirer de la guerre au Golfe Persique, deux mois après que les Etats-Unis et Israël aient attaqué l'Iran par surprise, bien qu'ils étaient en (…)

Quel premier bilan pourrait-on tirer de la guerre au Golfe Persique, deux mois après que les Etats-Unis et Israël aient attaqué l'Iran par surprise, bien qu'ils étaient en pleine négociation avec lui ? Étant donné que la guerre continue et que son issue n'est pas encore décidée, le bilan -même provisoire- doit tenir compte en tout premier lieu, de l'impact de cette guerre à l'intérieur des pays belligérants.

Tiré de Inprecor
29 avril 2026

Par Yorgos Mitralias

Et cet impact est sans appel : tandis que le régime ultra répressif et théocratique iranien profite de l'agression américaine et israélienne, pour gagner en popularité et mobiliser la population autour de la défense de la patrie en danger, la situation est tout autre aux Etats-Unis. La popularité de Trump est en chute libre, tandis que le mouvement Maga voit sa cohésion malmenée et une partie de ses ténors et de ses dirigeants se tourner maintenant violement contre Trump lui-même ! Il suffit donc de se rappeler que les guerres américaines de ces 6-7 dernières décennies, ont été toutes perdues par les Etats-Unis, y compris évidemment celle du Vietnam, non pas sur le champ de bataille mais à l'intérieur du pays, dans cette société américaine qui s'y opposait activement, pour réaliser combien important et même décisif pour l'issue finale de la guerre est l'effondrement actuel de la popularité de Trump, du trumpisme et de leur guerre contre l'Iran…

Il va de soi que la situation serait tout autre si le régime iranien n'avait pas résisté avec succès en exploitant à la perfection toutes les failles béantes militaires, diplomatiques et autres des choix tactiques du « grand stratège » que veut être Trump. En d'autre mots, le régime iranien est en train de gagner cette guerre parce qu'il a bien su tirer parti des carences et des débilités de l'adversaire, c'est-à-dire de Trump lui-même. C'est exactement ça qu'on avait en tête le 10 mars passé, quand on écrivait les phrases suivantes : « on peut lui faire confiance qu'il fera tout son possible pour s'enfoncer encore plus profondément dans le piège iranien. Mégalomane inculte et totalement incompétent, dépourvu de conseillers un tant soit peu compétents et entouré de parvenus insignifiants dont le seul mérite est une servilité exacerbée, Trump aime répéter que Dieu en personne le protège et le charge de la mission divine de sauver l'Amérique. Exactement comme Hitler aimait répéter que la « Providence » le protégeait et l'avait chargé de la mission de sauver l'Allemagne. Ce qui n'empêche que comparé au messianisme de Hitler, celui de Trump n'est qu'un messianisme de pacotille…mais tout aussi dangereux et mortifère » (1).

En somme, le mérite des dirigeants iraniens consiste au fait qu'ils ont très bien compris ce que la plupart des médias internationaux et la nuée de leurs « experts » et autres « analystes » et « think tankistes » attitrés ignorent ou plutôt feignent d'ignorer : que, comme l'Empereur du conte de Hans Christian Andersen, le roi Trump est nu ! Et qu'en conséquence, il est inutile de chercher midi à quatorze heures, là où il n'y a que les délires d'un mégalomane psychopathe et menteur pathologique ! Ce qui rend la situation encore plus compliquée car ce tyran « fou » nord-américain est non seulement encore plus imprévisible et dangereux, mais aussi, parce que notre époque marquée par les impasses du système capitaliste, voit la multiplication de ces tyrans fous non plus au Tiers Monde mais à la tête des super-puissances ! Et cela constitue, sans doute, un signe des temps qui en dit long sur l'état présent de notre monde décadent, pervers, amorale et très capitaliste…

Ceci étant dit, nulle doute que les Etats-Unis de Trump se trouvent actuellement plus isolés diplomatiquement que jamais, ce qui accroit les marges de manœuvre de Téhéran dans les négociations avec les Etats-Unis. En même temps, l'Iran des ayatollahs et des Gardiens de la Revolution est aidé même militairement par la Chine et la Russie, qui profitent incontestablement des revers américains, pour renforcer leurs positions économiques et diplomatiques dans la région du Golfe Persique et bien au-delà. Quant à la gauche internationale, elle accomplit, cette fois, son devoir internationaliste en soutenant toute entière, et à juste titre, l'Iran agressé par l'impérialisme américain et son acolyte israélien, ce qui fait ressortir encore mieux le refus persistant de la majeure partie de cette gauche de soutenir un autre pays, l'Ukraine, agressée par un autre impérialiste, le russe. Serait-il parce que le régime ukrainien ne tire pas et ne tue pas par milliers des manifestants, et ne pend pas par centaines ses dissidents comme le fait le régime iranien ?…

Cependant, force est de constater que l'isolement actuel d'Israël sur la scène internationale est autrement plus grave que celui des Etats-Unis de Trump car chargée de menaces pour l'avenir de l'Etat sioniste parce qu'il est double : d'un côté, il concerne des alliés jusqu'à hier inconditionnels, qui commencent maintenant à reconsidérer -même timidement- leur soutien total d'abord à Netanyahou et ensuite à Israël, sous la pression grandissante de leurs opinions publiques choquées sinon émues par ses crimes en Palestine, en Iran et au Liban. Une pression qui est encore plus forte aux Etats-Unis où on a désormais une forte majorité des citoyens qui se déclarent non seulement opposés aux politiques d'Israël mais aussi et surtout, en faveur des Palestiniens et de leur droit à l'autodétermination ! Sans oublier cette extrême droite américaine, qui divise actuellement la base MAGA du trumpisme, en accusant Israël de manipuler Trump, avec une argumentation teintée de l'antisémitisme décomplexé et traditionnel de sa composante néonazie. Signe des temps : un nombre croissant de candidats à des postes élus (sénateurs, députés, maires, etc) qui cherchaient jusqu'à hier avidement le soutien et le financement du lobby juif (AIPAC), préfèrent maintenant ne pas l'avoir car ils le considèrent malfamé et donc contreproductif.

Et de l'autre côté, il concerne la Diaspora juive elle-même, qui voit son bastion stratégique, les juifs americains, prendre plus que des distances avec Israël, sous la pression d'une avant-garde de plus en plus massive de jeunes juifs qui se bat aux cotés des Palestiniens, organise et prend la tête des mobilisations contre la machine à tuer et à détruire qu'est l'État hébreu, et se déclare ouvertement antisioniste ! Et ce n'est pas du tout un hasard, que cette avant-garde de jeunes juifs antisionistes américains, qui comptait à ses débuts en 2017, quelques centaines de militants (2), contre plusieurs dizaines de milliers aujourd'hui, a pu influencer non seulement sa communauté mais aussi des larges pans de toute la société américaine, tout en faisant des émules hors des Etats-Unis. Et c'est ainsi qu'est né le mouvement des jeunes radicalisés qui a porté à la mairie de New York le musulman Zohran Mamdani, dont le « clone » britannique Zack Polanski, est en train de transformer les Verts du Royaume Uni non seulement en la principale force de gauche du pays, mais aussi à un parti de masse au programme véritablement de gauche, seul capable de barrer la route aux fascistes de Nigel Farage ! En somme, il y a maintenant de quoi ne pas désespérer…

Le 28 avril 2026

1. Voir « Trump auto-piégé. Bal macabre des vampires au Golfe Persique ! »
2. « Une nouvelle génération de Juifs américains contre Trump et Netanyahou ! »

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Le travail des femmes est dévalorisé sous le capitalisme

5 mai, par Evelina Johansson Wilén — ,
Les femmes sont surreprésentées dans les emplois peu rémunérés, les soins et le travail non rémunéré. Leur temps, leur corps et leur énergie émotionnelle sont des ressources (…)

Les femmes sont surreprésentées dans les emplois peu rémunérés, les soins et le travail non rémunéré. Leur temps, leur corps et leur énergie émotionnelle sont des ressources pour le capital. Le féminisme ne peut réussir sans affronter le système économique qui structure ces inégalités.

Tiré de Jacobin

La théorie marxiste féministe de la reproduction sociale permet de comprendre à la fois les différences entre les femmes et les conditions qu'elles partagent.

Peu de questions ont hanté la théorie féministe et le mouvement féministe aussi persistamment que celle, apparemment simple, : Qu'est-ce qu'une femme ? Certains ont essayé d'y répondre directement. D'autres ont soutenu que la question elle-même est une forme d'exclusion, une exigence de définition qui exclut inévitablement quelqu'un. D'autres encore ont rejeté la question totalement, insistant sur le fait que le féminisme ne devrait pas partir de la recherche d'une essence universelle.

Différentes réponses ont reflété différents moments politiques. Dans les années 1970, les féministes influencées par le marxisme abordaient la question en termes structurels, se demandant quel rôle jouaient les femmes, en tant que groupe, dans le maintien de l'ordre social existant. Dans les années 1980, les approches psychanalytiques et poststructuralistes ont déplacé l'attention vers la subjectivité : ce que signifie vivre en tant que femme, comment la féminité façonne sa relation au corps, au langage, à la sexualité et aux autres. Dans ces récits, le sujet féminin n'a jamais été stable mais fracturé et produit historiquement.

Ces dernières décennies, le débat a de plus en plus pris la forme d'un différend identitari. La question n'est plus seulement ce qu'est une femme, mais qui compte comme telle, et comment cette catégorie s'entrecroise avec la race, la classe, la sexualité, le handicap et la nationalité. Ce changement est souvent associé au féminisme intersectionnel, bien que l'intersectionnalité elle-même soit plus large que la version centrée sur l'identité qui domine le débat public. Dans ce cadre, il n'existe pas de réponse unique à la question de ce qu'est une femme. La vie des femmes est façonnée par de multiples structures de pouvoir qui ne peuvent être séparées les unes des autres.

Cette insistance sur la différence est souvent présentée comme une rupture avec le féminisme antérieur. Mais l'idée que l'oppression des femmes est façonnée par la classe et la race ne commence pas par l'intersectionnalité. Les féministes noires ont avancé cet argument bien avant l'existence du terme, et les féministes marxistes ont critiqué le féminisme libéral pour avoir isolé la « question des femmes » de la question de classe des décennies plus tôt. Commel'a souligné la chercheuse suédoise sur le genre Lena Gunnarsson, l'affirmation selon laquelle la théorie féministe antérieure considérait les femmes comme un groupe homogène repose souvent sur des caricatures des générations antérieures du féminisme.

L'une des traditions les plus souvent rejetées de cette manière est le féminisme marxiste. Pourtant, cette tradition offre certains des outils les plus utiles que nous ayons pour répondre à la question : Qu'est-ce qu'une femme ? La réponse ne se trouvera pas en cherchant une définition éternelle, mais en se demandant quel rôle jouent les femmes dans la reproduction de la société capitaliste.

La théorie marxiste féministe de la reproduction sociale permet de comprendre à la fois les différences entre les femmes et les conditions qu'elles partagent. Cela nous permet de voir comment la vie des femmes est façonnée par le même ordre économique, même lorsque leurs expériences sont loin d'être identiques. La question n'est pas comment effacer la différence, mais comment la différence elle-même est produite au sein d'un système commun. Commel'a un jour demandé la théoricienne féministe postcoloniale Chandra Talpade Mohanty : Que signifie que nous vivions tous dans un ordre capitaliste mondial ? Et comment cet ordre crée-t-il des conditions partagées qui peuvent constituer la base de la solidarité entre la majorité des femmes, malgré les divisions entre elles ?

Qu'est-ce que la théorie de la reproduction sociale ?

La critique de Karl Marx du capitalisme s'est surtout concentrée sur la production : comment les travailleurs créent de la valeur, comment les marchandises circulent, et comment les crises émergent des contradictions du système. Mais Marx savait bien que la production ne tient pas seule. Le capitalisme dépend de processus sociaux qu'il ne contrôle pas totalement. La force du travail est la seule marchandise que le capitalisme ne peut pas produire seul, même si elle en dépend entièrement. Marx prévoyait d'écrire davantage sur l'État, le colonialisme et le système de crédit, mais il n'a jamais achevé le projet. Son travail ne doit pas être traité comme une doctrine fermée. C'est un point de départ.

Comme l'a soutenu la philosophe Nancy Holmstrom, le féminisme marxiste n'a pas besoin d'abandonner Marx pour comprendre l'oppression de genre. Il doit étendre son analyse.

La théorie de la reproduction sociale fait exactement cela. Il se demande ce qui doit se passer, jour après jour, pour que le capitalisme continue de fonctionner. Les travailleurs doivent naître, être élevés, nourris, éduqués, soignés et maintenus en bonne santé pour travailler. Les familles doivent fonctionner. Les écoles et les hôpitaux doivent fonctionner. Des systèmes entiers de soins et d'entretien doivent être en place avant qu'une seule marchandise puisse être produite.

Ces activités ne sont pas en dehors du capitalisme. Ils font partie de ses fondations cachées.

Nancy Fraser les décritcomme les conditions de fond du capitalisme — des formes de travail et de vie sociale dont le système dépend mais refuse de reconnaître comme faisant partie de lui-même. Une grande partie de ce travail se déroule dans la sphère privée, en particulier au sein de la famille. C'est là que les ouvrières sont produites et reproduites, non seulement biologiquement mais aussi socialement et émotionnellement. Sans ce domaine, le capitalisme ne pourrait pas survivre. Pourtant, le capitalisme érodage constamment les conditions mêmes dont il dépend en s'étendant dans de nouveaux domaines de la vie à la recherche du profit, attirant les soins, la famille et les relations sociales vers le marché.

Sans travail non rémunéré, le travail rémunéré serait impossible.

Les féministes marxistes soutiennent depuis longtemps que les femmes, en tant que groupe, se voient attribuer un rôle particulier dans ce processus. Les femmes ont porté la principale responsabilité du travail domestique, du travail de soins et du soutien émotionnel. Comme l'a montré la sociologue marxiste Lise Vogel, le capitalisme repose sur l'interaction entre l'exploitation économique et les relations sociales genrées. Le patriarcat et le capitalisme ne sont pas identiques, mais ils se renforcent mutuellement.

Silvia Federici a soutenucélèbrement que les tâches ménagères et les soins devaient être compris comme du travail plutôt que comme des expressions d'amour pur. Les femmes soutiennent les hommes émotionnellement et physiquement, et les hommes vendent à leur tour leur travail au capital. La théoricienne politique Anna Jónasdóttira décritle soin des femmes comme une forme de « pouvoir d'amour », comparable à la force du travail, qui soutient le sentiment d'autonomie des hommes.

La théorie de la reproduction sociale distingue souvent l'exploitation et l'expropriation. L'exploitation fait référence au travail salarié, où les travailleurs sont payés moins que la valeur qu'ils produisent. L'expropriation désigne un travail nécessaire mais non rémunéré, comme le travail domestique et les aides. Le capitalisme dépend des deux. Sans travail non rémunéré, le travail rémunéré serait impossible.

Des théoriciens ultérieurs ont élargi le concept pour inclure les institutions publiques telles que les écoles, les systèmes de protection sociale et les soins de santé, ainsi que des processus mondiaux comme la migration et l'esclavage. Tous ces éléments font partie de la reproduction de la force de travail. Le capitalisme exige non seulement des ouvriers, mais aussi des travailleurs vivants, formés, logés et capables de se présenter chaque jour.

Parce que les femmes sont concentrées dans ces activités, elles sont affectées de manière spécifique par le développement capitaliste. La plupart des femmes appartiennent à la classe ouvrière. Beaucoup travaillent dans les domaines de l'accueil, de l'éducation, des services et du travail domestique — des emplois essentiels à la société mais systématiquement sous-évalués. Ces secteurs sont constamment sous pression, car le capital cherche à réduire le coût du maintien de la main-d'œuvre. La lutte pour le profit est donc aussi une lutte sur combien la société est prête à dépenser pour les soins, l'éducation et le bien-être. C'est une lutte sur les conditions de vie elles-mêmes.

Néolibéralisme, travail de soins, et division mondiale de la reproduction

Ces pressions se sont intensifiées. Les services publics ont été privatisés, les systèmes de protection sociale réduits, et le travail de soins est devenu de plus en plus une marchandise. Les écoles, les hôpitaux et les soins aux personnes âgées ne sont plus censés seulement soutenir la société ; On attend d'eux qu'ils génèrent des profits. Les travailleurs de ces secteurs font face à des conditions de plus en plus graves, tandis que ceux qui ont besoin de soins sont traités comme des clients.

Lorsque l'État se retire, la charge retombe sur la famille — et, au sein de la famille, sur les femmes. On attend des femmes qu'elles travaillent pour un salaire tout en continuant à assumer la principale responsabilité des soins non rémunérés. Le résultat est le double fardeau familier, aiguisé dans des conditions d'austérité. Toutes les femmes ne vivent pas cela de la même manière. Les femmes de la classe moyenne peuvent souvent s'acheter leur sortie du travail domestique en engageant d'autres personnes pour le faire. L'émancipation devient une marchandise. Ceux qui disposent de ressources peuvent payer pour la garde d'enfants, la garde des personnes âgées et les services de santé privés. Ceux qui ne l'ont pas doivent faire eux-mêmes le travail.

Les femmes qui rendent cette organisation possible sont souvent des migrantes et des travailleuses racialisées. Commel'a montréArlie Russell Hochschild, nos vies sont soutenues par une chaîne de soins mondiale dans laquelle des femmes des pays plus pauvres effectuent le travail reproductif dont les femmes plus aisées ont besoin pour concurrencer sur le marché du travail. Les soins n'ont pas disparu. Il a été externalisé. Cette logique s'étend encore plus loin sur le marché croissant de la gestation pour autrui, où le travail reproductif devient lui-même une denrée première. Les femmes plus pauvres portent des grossesses pour des clients plus aisés, souvent à travers les frontières nationales. La chaîne de soins mondiale révèle à quel point le capitalisme dépend profondément de l'organisation inégale de la reproduction sociale.

Reproduction sociale et intersectionnalité

Des théoriciens contemporains de la reproduction sociale tels que Fraser, Tithi Bhattacharya et Cinzia Arruzza soutiennent que le féminisme ne peut représenter la majorité des femmes que s'il ne confronte pas le capitalisme lui-même. Le fait que la libération de certaines femmes dépende de la subordination d'autres femmes rend cela inévitable.

Malgré cela, ils décrivent rarement leur approche comme intersectionnelle, même si les deux perspectives partagent des préoccupations importantes. Les deux analysent plusieurs formes d'oppression. Tous deux rejettent l'idée que le genre puisse être compris isolément. Tous deux insistent sur le fait que la classe sociale, la race, la sexualité et le genre interagissent.

La solidarité ne repose pas sur la similitude mais sur des conditions partagées.
La différence réside dans l'accent. La théorie intersectionnelle, en particulier dans ses formes plus centrées sur l'identité, traite souvent les différentes structures de pouvoir comme tout aussi fondamentales. L'accent se porte souvent sur l'expérience vécue et sur la manière dont les individus habitent plusieurs identités à la fois.

La théorie de la reproduction sociale pose une autre question : comment ces formes d'oppression sont-elles organisées au sein d'un système social spécifique ? L'objectif n'est pas de classer les injustices, mais de comprendre comment elles sont liées. Comme l'a soutenu Susan Ferguson, l'analyse intersectionnelle décrit parfois plusieurs formes d'oppression sans expliquer les relations sociales qui les engendrent.

Pour la théorie de la reproduction sociale, le capitalisme fournit le cadre historique dans lequel ces relations prennent forme. Cela ne signifie pas que chaque injustice peut être réduite à une classe sociale. Mais cela signifie que l'organisation de la production et de la reproduction façonne le fonctionnement des autres hiérarchies. Le but n'est pas de nier la différence, mais de la comprendre comme faisant partie d'une totalité plus vaste. Les femmes ne partagent pas les mêmes expériences, mais leurs vies sont liées par le même ordre économique. La solidarité ne repose pas sur la similitude mais sur des conditions partagées.

Pourquoi la théorie de la reproduction sociale est importante aujourd'hui

L'idée d'un mouvement unifié des femmes est souvent rejetée comme dépassée, sur la base de l'hypothèse que les femmes sont trop différentes pour agir ensemble. Il y a du vrai là-dedans. La vie des femmes diffère énormément. La race, la classe, la sexualité et la nationalité comptent.

Mais l'erreur inverse est tout aussi trompeuse. La plupart des femmes, quelles que soient leurs différences, vivent sous un système capitaliste qui dépend de leur travail de manière spécifique. Les femmes sont surreprésentées dans les emplois peu rémunérés, dans les soins et dans le travail non rémunéré. Leur temps, leur corps et leur énergie émotionnelle restent des ressources pour le capital. Cela ne signifie pas que les femmes ne doivent s'organiser qu'en tant que femmes. Mais cela signifie que le féminisme ne peut pas réussir sans affronter le système économique qui structure ces inégalités.

La théorie de la reproduction sociale offre un moyen de réfléchir à la fois à la différence et à la communauté en même temps. Elle montre comment la production même de la vie est organisée sous le capitalisme, comment certaines vies sont soutenues tandis que d'autres sont négligées, et comment les luttes pour le soin, le travail et la survie sont indissociables des luttes pour le profit. En demandant qui accomplit le travail qui soutient la société — et dans quelles conditions — nous pouvons voir les contours d'une politique qui parle non seulement pour quelques-uns, mais pour la majorité.

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