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La délégation jeunesse de l’AQOCI appelle à l’adoption d’un accord ambitieux à la COP30 de Belém
Montréal, le 18 novembre 2025 - Alors que la COP30 entre dans sa phase finale, les jeunes délégué·es de l'AQOCI exhortent les États à faire preuve d'ambition et à concrétiser leurs engagements pour la justice climatique.
La délégation jeunesse de l'Association québécoise des organismes de coopération internationale (AQOCI) qui participe à la COP30 à Belém souhaite attirer l'attention des décideur·euses sur des enjeux cruciaux à quelques jours de la conclusion des négociations climatiques.
Au cours de la dernière semaine, la délégation jeunesse de l'AQOCI a participé activement à de nombreuses activités au Sommet des peuples et à la COP30, et en menant un plaidoyer auprès des décideur·euses du Québec et du Canada en faveur de la justice climatique. À quelques jours de la fin de la COP, nous souhaitons réitérer l'importance pour les États de faire preuve d'ambition et pour le Canada de jouer un rôle constructif dans le dernier droit des négociations.
La délégation jeunesse de l'AQOCI appelle les États à adopter un accord ambitieux qui réponde véritablement à l'urgence climatique. Cet accord doit inclure des engagements concrets en matière de réduction des émissions, de financement climatique et de protection des droits des communautés les plus affectées, particulièrement celles du Sud global.
« Il est nécessaire que le Canada défende l'adoption d'un nouveau Plan d'action sur l'égalité des genres (GAP) qui soit véritablement ambitieux et transformateur. Ce Plan doit tre intersectionnel, reconnaissant explicitement l'oppression des femmes autochtones et des personnes de genre divers, et doit bénéficier de mécanismes de financement adéquats afin de répondre aux besoins des communautés locales », souligne Marie-Jeanne Eid, membre de la délégation.
Samuel Rainville, également membre de la délégation, observe que « la présence militaire disproportionnée que l'on observe à la COP contraste fortement avec la force inspirante des défenseurs autochtones, qui affirment leurs droits avec conviction et par des messages porteurs d'espoir. » Il est essentiel d'assurer leur participation pleine, équitable, inclusive et
effective au sein des décisions climatiques mondiales.
La délégation insiste sur la responsabilité particulière des pays industrialisés, dont le Canada, dans la mise en œuvre de solutions justes et équitables. « Le Canada fait partie des 10 pays les plus émetteurs du monde et a donc une responsabilité de s'engager f inancièrement pour compenser ses impacts de manière juste et inclusive. Ce financement doit se traduire également par des mécanismes qui ont un impact réel à l'échelle locale. C'est aussi ça, la justice climatique », affirme Frédérique Malecki.
Pour Cathy Hu, cette COP représente à la fois des défis et des opportunités : « Pour deux
semaines, Belém s'est transformé en microcosme du monde environnemental. Inondée de
contradictions, et séchée de véritables solutions. La COP30 représente l'éco-espoir du monde diplomatique et l'écoanxiété de la jeunesse engagée. À nous de façonner notre impact vers la bonne direction en ramenant la jeunesse autour des tables de décision en premier au Québec : par la création d'un comité-conseil jeunesse permanent sur l'environnement à l'Assemblée nationale. »
Enfin, l'AQOCI s'attend à ce que le Canada démontre un leadership concret en appuyant fermement la création du mécanisme d'action de Belém pour une transition juste afin de garantir que personne ne soit laissé pour compte dans la transformation de nos économies
vers la carboneutralité.
La délégation jeunesse de l'AQOCI appelle les négociateurs et négociatrices à faire preuve
de courage politique et à placer la justice climatique au cœur de l'accord final. Le temps
des demi-mesures est révolu – l'heure est à l'action climatique ambitieuse, inclusive et transformatrice.
L'Association québécoise des organismes de coopération internationale (AQOCI) créée en 976, regroupe plus de 70 organismes de 14 régions du Québec qui œuvrent, à l'étranger et localement, pour un développement durable et humain. L'AQOCI a pour mission de soutenir le travail de ses membres ainsi que leurs initiatives en faveur de la solidarité internationale. En s'appuyant sur la force de son réseau, l'AQOCI œuvre à l'éradication de la pauvreté et à la construction d'un monde basé sur des principes de justice, d'inclusion, d'égalité et de respect des droits humains. www.aqoci.qc.ca
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19 octobre 2025 : Une virée à vélo qui dérange Enbridge et Valéro
Au moment où le gouvernement de Mark Carney relance la promotion des énergies fossiles et des pipelines, des écologistes cherchent au contraire à rappeler l'urgence de fixer une date rapprochée pour la fermeture des infrastructures existantes.
de Alain Mignault
Le 19 octobre 2025 marquait ainsi le troisième anniversaire du blocage du pipeline 9B d'Enbridge par le Collectif Antigone — un geste qui avait exposé les risques posés par un vieux tuyau rouillé transportant jusqu'à 300 000 barils par jour de pétrole sale de l'Ouest vers Montréal. Ce pipeline menace l'eau potable, la biodiversité et les communautés autochtones, tout en contribuant à l'aggravation de la crise climatique.
C'était aussi le deuxième anniversaire de l'ultimatum lancé par notre collectif, Le vivant se défend, au gouvernement fédéral et à Enbridge : fermer la ligne 9B d'ici 2030, réduire son débit chaque année et rendre publiques les fuites. Faute de quoi, chaque 19 octobre deviendra une journée d'action perturbatrice jusqu'en 2030.
Répression et détermination
Depuis deux ans, la répression contre les activistes climatiques s'intensifie : emprisonnement des militant·es du pont Jacques-Cartier, procès du Collectif Antigone où la défense de nécessité a été rejetée, peine d'emprisonnement à domicile pour un militant. Le message est clair : la désobéissance civile écologique est désormais traitée comme une menace.
Puisque nous avions promis d'agir, nous avons choisi cette année d'organiser une masse critique à vélo pour aller livrer l'ultimatum à Enbridge, malgré une tension palpable.
Une escorte policière présidentielle
Le matin venu, nous étions une trentaine de cyclistes… mais davantage de policiers. Contre toute attente, la police a bloqué la rue Sherbrooke dans les deux sens pour nous laisser passer. Une « piste cyclable » improvisée large comme quatre voies, le vent dans le dos et la musique entraînante d'un camarade : un moment étrange, entre liberté et surveillance.
Plus de policiers que de manifestant-es au métro Honoré-Beaugrand. Photo : Anonyme.
Les cyclistes se préparent au métro Honoré-Beaugrand. Photo : Anonyme.
Les quatre voies sont bloquées sur la rue Sherbrooke dans le quartier des raffineries. Photo : Anonyme.
Rue Marien : la police bloque Valéro
Arrivés sur la rue Marien — où 500 camions-citernes par jour viennent chercher du pétrole raffiné — les policiers bloquaient l'entrée du terminal. Pour nous… mais aussi pour les camions. Résultat : un blocage involontaire mais bien réel, représentant environ 1,6 million de dollars l'heure pour Valéro. Nous avons savouré ce moment rare où la police bloque elle-même l'industrie pétrolière.
La police bloque l'entrée du terminal de Valéro sur la rue Marien soit l'endroit où 500 camions par jour sont ravitaillés. Photo : Alain Mignault.
Alain Mignault explique que les policiers bloquent d'eux-mêmes l'entrée des camions citernes au terminal de Valéro sur la rue Marien. Photo : Anonyme.
Devant les bureaux d'Enbridge, un cordon policier nous barrait l'accès. Nous avons signé l'ultimatum, pris une photo de groupe et chanté On lâche rien. Un policier nous a même laissé installer notre panneau sur la clôture, non sans humour : « Vous pensez qu'il va rester 15 minutes ? » — « Vous êtes optimistes ! »
Les manifestant-es signent l'Ultimatum. Photo : Anonyme.
Les policiers ont laissé passer une personne pour accrocher l'Ultimatum à l'entrée d'Enbridge. Photo : Alain Mignault.
Groupe de cyclistes qui ont livré l'Ultimatum à Enbridge sur la rue Broadway à Montréal-Nord. Photo : Anonyme.
Une dystopie tranquille
Deux rangées de policiers, une ambulance, possiblement des caméras à reconnaissance faciale : pour une simple trentaine de cyclistes, le dispositif frisait l'absurde. Mais il disait quelque chose : protester contre l'industrie pétrolière dérange — même pacifiquement, même à vélo.
Deux cordons policiers devant nous au bureau d'Enbridge. Photo : Alain Mignault.
La délégation policière suivant les manifestants sur Broadway au bureau d'Enbridge : remarquez l'ambulance... Photo : anonyme.
On a tenu parole
Le retour fut plus chaotique, la police ne bloquant qu'une seule voie cette fois. Mais nous sommes arrivés sans encombre. Et surtout, nous avons tenu parole : livrer l'ultimatum, montrer que la lutte continue, et rappeler que même une trentaine de cyclistes peuvent perturber, un instant, le flux du pétrole.
Le vivant se défend !
« Alain Mignault est chercheur en psychologie de formation et militant écologiste. Depuis 2016, il s'oppose activement au pipeline 9B d'Enbridge et a cofondé le collectif Le vivant se défend en 2023. Il donne régulièrement des conférences de vulgarisation sur les énergies fossiles. »

Un mois est déjà passé depuis le 18 octobre !
Ce que nous dénonçons :
– Le continuum de la violence envers les filles et les femmes toutes les formes de vilence sexiste générées par le système patriarcal dont la forme ultime est le féminicide
– les discriminations qui font violence aux femmes à la croisée des systèmes d'oppressions
– l'industrie de la guerre et de l'armement en complicité avec les gouvernements qui amplifient les violences envers les femmes
La pauvreté qui représente une violence systémique
– l'appauvrissement généré par la division sexuelle et genrée du travail de même que par la non-reconnaissance du travail invisible, ici comme ailleurs
– tous les préjugés qui portent atteinte à la dignité des filles, des femmes et de toute personne
– les choix politiques qui nuisent à la redistribution de la richesse et qui promeuvent la privatisation des services publics
la crise climatique et de l'effondrement de la biodiversité
– le capitalisme comme responsable qui agit au détriment de la santé et de la vie des populations et celles des prochaines générations
– le pouvoir des entreprises transnationales et nationales et leurs impacts négatifs sur le quotidien des femmes, sur la démocratie et l'environnement
– Les choix d'actions gouvernementales pour la défense de la biodiversité et du climat en connivence avec les intérêts des entreprises au détriment du bien commun commun
CE POURQUOI NOUS MARCHONS
Nous marchons pour
– Le droit des filles et des femmes de vivre en paix et en sécurité ;
– Le droit des filles et des femmes de pouvoir faire leurs propres choix libres et éclairés et que ceux-ci soient respectés ;
– Le droit à un revenu décent garantissant une autonomie économique aux femmes pour vivre dans la dignité ;
– Le droit à un accès gratuit et universel à des services publics de qualité, notamment en santé et services sociaux, en éducation, etc.
– Le droit de vivre dans un environnement sain et respectueux des humains, des communautés et de la biodiversité ;
UNE SOCIÉTÉ BASÉE SUR LES VALEURS FÉMINISTES QUI PLACE L'ÉCONOMIE AU SERVICE DU VIVANT
Tiré de l'infolettre de la
Coordination du Québec de la Marche Mondiale des Femmes CQMMF
19 novembre 2025
Le 18 octobre, nous étions des milliers dans les rues de Québec. Mais ce que nous avons vécu, c'était bien plus qu'un événement isolé : c'était un moment phare, une action parmi d'autres, inscrite dans un mouvement mondial, féministe, historique et profondément vivant.
La Marche mondiale des femmes (MMF), ce n'est pas le nom à la marche à laquelle nous avons participé. La Marche mondiale des femmes, c'est le nom d'un mouvement. Un mouvement international, présent sur tous les continents, animé par des femmes organisées qui analysent, dénoncent et créent des alternatives.
✨Au Québec, cette 6e action internationale a débuté le 8 mars, lors du lancement national en Montérégie.
✨Elle s'est poursuivie avec des actions, des ateliers, des prises de position, un village féministe, des mobilisations régionales et locales et la création d'une immense courtepointe.
✨Elle s'est incarnée dans l'organisation collective, les rencontres, les analyses, et dans chaque geste posé par les groupes et les militantes tout au long de l'année.
Vous vous demandez aussi ce que vous avez vécu ?
Nous avons participé à quelque chose de beaucoup plus grand que nous : un mouvement qui s'attaque aux violences, à la pauvreté, au pillage des ressources, au racisme, au colonialisme, au sexisme, et à toutes les formes d'injustice qui traversent nos vies.
Nous avons vécu un moment de solidarité, de convergence des luttes. Nous avons uni nos voix et créé un souffle commun. C'était exaltant, vivifiant, émouvant, inspirant — un de ces instants où l'on sent que nous faisons partie d'un mouvement transformateur. Que nous avons une force collective !
Une mobilisation de la Marche mondiale des femmes, ça marque… et disons-le franchement : on n'en sort jamais tout à fait indemne — c'est ce qu'il y a de plus beau. 💜✊
La Marche mondiale des femmes ailleurs dans le monde
Nous vous présentons un petit apperçu des différentes mobilisations qui ont eu lieu un peu partout dans le monde dans le cadre de la 6e action de la Marche mondiale des femmes.
Les actions ont été lancé au Sahara occidental et devaient se clore au Népal avant que l'action soit annulée en raison de la conjoncture au pays.
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Le thème de la 16e campagne des 12 jours d’action contre les violences faites aux femmes : Même monde, mêmes luttes, mêmes espoirs
La lutte contre les violences faites aux femmes et personnes de la diversité de genre est un combat qui ne se limite pas aux frontières. Les femmes, les filles et les personnes de la diversité sexuelle et de genre sont toujours et resteront toujours des victimes collatérales du recul des droits civils et humains notamment en temps de guerres et génocides.
Ces réalités qui nous semblent parfois lointaines sont pourtant interdépendantes des nôtres et viennent influencer la vie politique et sociale locale. La solidarité et le combat dans l'unité permettent de nourrir ce même espoir de sécurité et de paix.
Luttons tous et toutes ensemble. 🌎
👉Rejoignez-nous en proposant votre événement sur notre calendrier de la campagne des 12 jours d'action. https://www.12joursdaction.com/programmation-2025.
👉Pour consulter tous les outils de la campagne, rendez-vous sur le site !
👉Le 6 décembre aura lieu notre commémoration annuelle en l'honneur des 14 victimes de la tuerie de Polytechnique.
Page Facebook de la campagne.
Merci à la créatrice @studiochaimae pour les visuels de cette année.
Ce projet a été financé par le gouvernement du Québec/Secrétariat à la condition féminine.
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Manque majeur de suivis de grossesse à Québec : mais que font le CIUSSS et Santé Québec ?
La fermeture de la Clinique La Cité suscite de vives inquiétudes dans la région. Des groupes membres du RGF-CN, qui s'impliquent dans le Comité santé du Regroupement, ont décidé d'écrire cette lettre ouverte.
Tiré de l'info lettre L'Écho Féministe du 11 novembre 25 du Regroupement des groupes de femmes de la région de la Capitale-Nationale (Portneuf-Ouébec-Charlevoix)
Dans le dernier mois, nous apprenions que la plus grosse clinique d'obstétrique et de gynécologie de la région, la Clinique de la Cité, fermera définitivement ses portes en mars prochain. Les nouveaux suivis ont déjà cessé depuis le 1er octobre. Cette fermeture signifie la perte de suivi pour 1500 femmes annuellement et la perte de 20 à 25 % des suivis de grossesse dans la région. C'est une rupture de services énorme, dans un contexte où le manque d'accès aux soins prénataux est déjà criant et généralisé. Mis à part un transfert temporaire pour terminer les suivis existants au Centre de recherche clinique et évaluative en oncologie, aucune mesure ne semble avoir été mise en place.
Qu'arrivera-t-il aux femmes et aux personnes qui perdent ainsi leur accès à un suivi gynécologique ou de grossesse ? Les personnes plus marginalisées et désaffiliées sont les plus à risque de ne simplement pas être suivies. Les femmes enceintes tenteront d'avoir accès à un suivi dans une clinique (que ce soit en cliniques privées, GMF, hôpital ou cliniques IPS), mais nous savons toutes combien les manques sont criants. Plusieurs se rendront à l'hôpital pour accoucher sans avoir bénéficié d'un suivi adéquat ou suffisant. Les conséquences sont lourdes pour les femmes, familles et enfants. Collectivement, nous devons déjà faire face aux conséquences, puisque chaque problématique de santé ou grossesse non correctement prise en charge entraîne un poids plus lourd encore sur le personnel soignant et l'ensemble du système de santé.
Nous, organismes communautaires et syndicats de la région, tirons la sonnette d'alarme : la fermeture de la Clinique de la Cité aggravera la crise déjà présente. Elle amènera plus de demandes vers les organismes, alors que nous ne savons déjà plus où référer les femmes enceintes sans suivi de grossesse. À Québec, la Clinique SPOT offre des suivis de grossesses humanitaires aux personnes sans assurance maladie en disposant de ressources extrêmement limitées, répondant au quart des besoins seulement pour la région. Le Service de référence en périnatalité pour femmes immigrantes de Québec est sous-financé et ne peut déjà plus répondre à l'appel alors que le soutien téléphonique pour des recherches de suivis de grossesse explosait déjà. Les femmes sont en détresse - et on peut le comprendre, sachant l'importance d'avoir accès à des suivis prénataux.
Il est inacceptable qu'une clinique couvrant 1500 suivis dans une région comme la nôtre soit en train de fermer ses portes sans que personne ne soit intervenu à temps pour éviter un bris de services. Car telle est la réalité : l'entreprise n'est plus viable financièrement, alors elle ferme, et ainsi s'envolent le quart des suivis de grossesse de la région ! Encore une fois, ce sont les femmes et personnes enceintes qui paient le prix de l'incapacité du système de santé à faire face aux situations de crise, alors que les soins sont un enjeu de santé publique qui devrait être anticipé et prévu correctement. La fermeture de cette clinique entraînera la perte d'un lieu de soins accessible avec le Réseau de transport de la Capitale (RTC). Pour les nombreuses femmes et personnes plus précarisées qui n'ont pas d'autres options que les transports collectifs pour se déplacer, nous évaluons que l'accès aux soins pourrait être compromis. Notamment, le déplacement temporaire envisagé de certains suivis dans un Centre de recherche clinique et évaluative en oncologie situé dans le Vieux Québec rendra l'accès au service plus compliqué.
Cette fermeture illustre concrètement la faillite d'un modèle de soins de santé encourageant les pratiques privées. Fonder notre accès public aux soins sur des entreprises comme les Groupes de médecine familiale (GMF), c'est courir le risque que des cliniques ferment, exactement comme ce qui se passe avec la Clinique de la Cité. C'est une situation inacceptable dont nous souffrirons collectivement des conséquences.
Nous en appelons au CIUSSS de la Capitale-Nationale et à Santé Québec de prendre des mesures urgentes pour éviter une rupture de services. Il est inconcevable que cette fermeture n'ait pas déjà été corrigée par la mise en place de nouveaux points de service ou des mesures compensatrices rapides et restructurantes. Il en est de la responsabilité de nos institutions publiques. Récemment questionné sur la situation à l'Assemblée nationale, le premier ministre Legault nous assurait que la clinique serait relocalisée. Pourtant, aucune solution ne semble encore mise en place. Face à ce manque majeur de suivis de grossesse à Québec : que font le CIUSSS et Santé Québec ?
Cette crise nous force à le rappeler : le système de santé n'a pas besoin de coupures. Il a besoin de continuer à investir dans des modèles durables et de proximité : cliniques communautaires, modèles de périnatalité sociales, équipes interprofessionnelles et cliniques publiques de santé des femmes. Ces solutions existent déjà, mais elles manquent de soutien et de financement.
Surtout, le système de santé a besoin de vision, de responsabilité et de justice reproductive. C'est une question de droit à la santé. C'est une question de vie.
Signataires : nom et groupe
Élise Landriault-Dupont, Regroupement des groupes de femmes de la Capitale-Nationale
Sylvie Pedneault, SOS Grossesse, Centre de santé des Femmes de la Capitale-Nationale
Marie-Pier Landry, Clinique SPOT
Marielle M'Bangha, Service de référence en périnatalité pour les femmes immigrantes de Québec
Stéphanie Viger, Le Collectif Les Accompagnantes
Caroline Gravel, SPSCN-FIQ
Annie Métivier Hudon et Marie-Soleil Gagné , Accès transports viables
Emilie Frémont-Cloutier, Collectif pour un transport abordable et accessible à Québec (TRAAQ)
Janie Tremblay, Les Perséides - Soutien au deuil périnatal
Marie-Eve Bouchard et Alice Châtel, Ressources familiales la vieille caserne de Montmorency (Re-Fa-Vie)
Audrée Houle, Centre Femmes d'aujourd'hui
Marie-Pierre Gagnon, Professeure titulaire, Faculté des sciences infirmières, Université Laval
Christine Marcotte, Allaitement Québec
Karine Verreault, Regroupement des organismes communautaires de la région 03
Isabelle Poulin, Chantelait
Julie Tremblay, Viol-Secours
Sarah Landry, Mouvement pour l'autonomie dans l'enfantement
Kim Couture, Espace MAM, centre de ressources périnatales
Roberta de Carvalho Corôa, chercheuse postdoctorale, Université Laval
Gabrielle Vaudry, Projet L.U.N.E.
Gabrielle Roberge-Chabot, Relevailles Québec
Élise Brunot, Réseau québécois d'action pour la santé des femmes (RQASF)
Sara Arsenault, Fédération des femmes du Québec
Stéphanie Chouinard, Centre des femmes de Charlevoix
Stéphanie Lampron, YWCA Québec
Geneviève Lessard, Professeure titulaire, École de travail social et criminologie, Université Laval
Isabelle Picard, ESPACE région de Québec
Danielle Chenel, Parents-Espoir
Gaétane Cliche, Mamie-Lait
Annie Pressé, Ressources Parents Vanier
Brigitte Kang-Papadakis, CAF-SPPCSF
Aurélie Mélot, Centre Famille Haute-Ville
Franz Gauthier, RAFAL
Geneviève Sirois, Relevailles Québec
Natasha Chicoine, Carrefour les Ramilles
Nathalie Lamarre, Marie-Josée Racine et Cynthia Grondin, Carrefour Familles Monoparentales
Virginie Fortin, Sources Vives au coeur de la famille
Delphine Guénette-Mainguy, Entraide Jeunesse Québec
Jessica Price, Les Partenaires JH
Annabelle Cloutier, Les Partenaires JH
Marie-Laure Labadie, Étape emploi
Camille Comtois, Centre ressources pour femmes de Beauport
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La Constitution québécoise prétend vouloir protéger les femmes. La réalité est toute autre
Le Québec pourrait bientôt inscrire le droit à l'avortement dans sa Constitution. Présenté au public comme un symbole fort pour l'égalité des sexes, ce geste risque paradoxalement de fragiliser l'accès réel des femmes à ce service, en plus de véhiculer une vision réductrice de la lutte féministe pour la justice reproductive.
Naïma Hamrouni est professeure agrégée de philosophie et titulaire de la Chaire de recherche du Canada en éthique féministe, Université du Québec à Trois-Rivières (UQTR)
17 novembre 2025 | tiré de The Conversation | Photo : Des personnes participent à une manifestation à Montréal, le 26 juin 2022, pour dénoncer la décision de la Cour suprême des États-Unis d'annuler la loi qui garantissait depuis près de 50 ans le droit constitutionnel à l'avortement. La Presse canadienne/Graham Hughes
Le 9 octobre dernier, le ministre de la Justice du gouvernement caquiste Simon Jolin-Barrette déposait le projet de Loi 1, visant à doter le Québec de sa propre Constitution. Présenté comme un geste d'affirmation nationale progressiste, visant à « définir la nation québécoise » et ses « valeurs sociales distinctes, dont l'égalité entre femmes et hommes », ce projet inclut deux dispositions touchant spécifiquement l'égalité des sexes.
Ce texte se concentre sur la disposition prévoyant l'inscription constitutionnelle du droit à l'avortement. À travers ce débat ouvert par le gouvernement, je propose, à titre de titulaire de la Chaire de recherche du Canada en éthique féministe à l'Université du Québec à Trois-Rivières, d'y voir une occasion rare de réfléchir collectivement – en incluant les Premiers peuples, grands oubliés de ce projet – à la perspective féministe que nous souhaitons voir structurer et inspirer notre projet de société.
Contre la constitutionnalisation de l'avortement
En 2023, la Coalition avenir Québec a tenté d'inscrire le droit à l'avortement dans la Charte des droits et libertés de la personne. De nombreux groupes de femmes, le Barreau du Québec ainsi que plus de 400 médecins, s'y sont alors opposés, craignant d'abord qu'en ciblant l'avortement comme un service de santé distinct des autres, on risquait de raviver la stigmatisation des femmes qui y ont recours.
Ils rappelaient surtout que l'enchâssement du droit à l'interruption volontaire de grossesse dans une loi constitutionnelle ouvrirait de facto la porte à sa contestation devant les tribunaux. Cela fragiliserait des acquis menacés par les vents conservateurs qui soufflent sur la province depuis le renversement, en 2022, de l'arrêt Roe v. Wade, qui, depuis 1973, accordait aux États-Uniennes le droit d'avorter dans tout le pays.
Comme pour la vasectomie ou la chirurgie de la hanche, il n'est pas nécessaire de constitutionnaliser l'accès à l'avortement, mieux protégé comme soin que comme droit. Rappelons qu'au Québec, comme ailleurs au Canada, l'avortement n'est pas un droit constitutionnel : il est entièrement décriminalisé depuis 1988, à la suite d'une décision de la Cour suprême ayant invalidé les restrictions du Code criminel – qui, depuis 1969, n'autorisait l'avortement que dans certaines circonstances exceptionnelles et sous des conditions très restrictives. Depuis, l'interruption volontaire de grossesse relève du réseau de la santé, et non de la Constitution.
En décembre 2023, la ministre responsable de la Condition féminine Martine Biron avait su écouter les groupes de femmes et faire marche arrière sur son projet de loi. Aujourd'hui, le gouvernement caquiste choisit de faire fi de leurs voix – tout en s'autoproclamant champion de l'égalité des sexes. Il voudrait délibérément mettre en péril la protection du droit à l'avortement qu'il ne s'y prendrait pas autrement.
Ce qui menace le droit à l'avortement
Les groupes de femmes et les chercheuses féministes n'ont jamais demandé la constitutionnalisation du droit à l'avortement, qu'elles ont même critiquée. Elles rappellent toutefois que l'accès réel à ce service reste entravé par des obstacles concrets : manque de services hors des grands centres, manque d'accès à la pilule abortive, délais d'attente longs, absence de congés payés, et manque d'investissement dans l'accompagnement de celles qui subissent violence ou contrôle de la part de leur partenaire.
Mais constitutionnaliser un droit à l'avortement est plus spectaculaire et politiquement payant. Ce geste qui frappe l'imaginaire citoyen dispense surtout de s'engager là où cela ferait une véritable différence pour les femmes. L'exercice réel de notre liberté reproductive dépend d'autres facteurs sur lesquels nos gouvernements ont un pouvoir d'agir : l'existence d'une clinique à distance raisonnable et l'accès rapide à une consultation dans une société féministe qui soutient et valorise les femmes et leur autonomie.
S'ajoutent aussi des facteurs socio-économiques et relationnels sur lesquels le gouvernement peut agir par l'éducation et les programmes sociaux : vivre une relation égalitaire et respectueuse, et avoir des moyens financiers permettant de réaliser ses projets reproductifs ou de quitter une relation toxique. La pauvreté, la crise du logement et la réduction des ressources pour femmes et enfants victimes de violence conjugale restent des enjeux féministes cruciaux, liés à la justice reproductive.
Au-delà de ces obstacles pratiques à la liberté reproductive, les féministes s'entendent pour dire que la principale menace à nos droits à l'heure actuelle est représentée par la montée des droites conservatrices. En ligne, ces mouvements tissent de nouvelles communautés réactionnaires, nourries par des discours natalistes, nostalgiques des rôles de genre traditionnels et d'une époque pure-laine fantasmée.
Vers une pleine justice reproductive
L'histoire classique du féminisme présente le droit à l'avortement comme un combat emblématique des années 1960. Mais ce récit est partiel. Il occulte les expériences des femmes autochtones, noires et racisées, des femmes vivant avec une déficience intellectuelle et de celles en situation de handicap, qui ont fait les frais des politiques génocidaires et eugénistes :stérilisations imposées, coercition reproductive, et retraits d'enfants, justifiés par des préjugés sur leur capacité à être mères.
Pour élargir la compréhension des droits reproductifs, la militante et cofondatrice du collectif SisterSong Loretta Ross – elle-même stérilisée sans consentement à l'âge de 23 ans –, a élaboré avec ses consœurs le concept de justice reproductive. Ancrée dans une compréhension intersectionnelle des oppressions (sexiste, mais aussi capacististe, raciste et coloniale), cette notion relie le droit de ne pas avoir d'enfants à celui d'en avoir, librement. Elle intègre également aux droits d'avorter et de mettre des enfants au monde, celui d'élever nos enfants dans la dignité, dans des conditions sociales qui soutiennent la valeur égale de leurs vies et des nôtres.
Dans cette perspective élargie, la justice reproductive implique donc bien davantage que la seule lutte pour l'accès à l'avortement. Elle conçoit comme indissociable de la liberté reproductive l'accès universel aux soins de santé, aux services sociaux et à une éducation de qualité. La justice reproductive implique aussi la lutte pour l'accès des femmes et de leurs enfants à un logement abordable et sain, à une alimentation nourrissante et suffisante, et à une vie libérée de la pauvreté et de la violence, qu'elle soit exercée au sein du foyer ou par l'État.
Autrement dit, en plus de fragiliser l'accès à l'avortement en ouvrant la porte à sa contestation devant les tribunaux, l'inscription de ce droit dans la Constitution refléterait une vision bien partielle de la lutte féministe pour la justice reproductive.
Prendre les droits des femmes au sérieux exige un leadership politique capable de dénoncer d'un même souffle les menaces au droit à l'avortement et les injustices issues des systèmes d'oppression qui limitent l'exercice réel de notre liberté reproductive. Sans un tel programme d'action féministe ambitieux, l'engagement de notre gouvernement pour l'égalité des sexes n'est qu'un vernis superficiel appliqué à un projet constitutionnel qui, fondamentalement, n'a rien de féministe.

« Pas tous les hommes quand même ! »
« Pas tous les hommes quand même ! », c'est le titre d'un petit livre féministe au ton vif, colérique et plein d'humour, de Giulia Foïs, une journaliste. (2025, éditions La Meute, 11,5€.)
Tiré de Entre les lignes et les mots
L'autrice revient dans son essai sur cette phrase répétée, ad nauseam, dés qu'un témoignage de violence sexiste et sexuelle voit le jour : « Pas tous les hommes quand même ! »
L'autrice montre en quoi cette phrase est une résistance aux dénonciations et analyses féministes. Elle fait en effet taire les victimes en détournant le sujet, elle minimise les violences masculines d'une société patriarcale, et cherche à nier le caractère systémique de celles-ci. Elle permet aussi aux hommes d'éviter un examen de conscience qui serait pourtant fort utile. « Celui qui dit #NotAllMen souligne, en creux, que lui n'a pas violé. Estimant sans doute qu'il mérite des lauriers. Oubliant que c'est le minimum qu'on puisse lui demander. (…) Cesser de dire #NotAllMen, c'est trouver la force de s'interroger : dans ce système que je dis conchier, quel a été mon rôle ? » Et lequel est-il aujourd'hui ?
Réquisitoire facile à lire contre la culture du viol, chiffres effarants à l'appui, Giulia Foïs ne mâche pas ses mots pour dénoncer les mythes qui entourent le viol, ou les mythes qui entourent les femmes « menteuses » ou « vengeresses ». Elle rappelle ce qui devrait nous être des évidences : « La drague lourde n'existe pas », les actes en question sont du harcèlement sexuel, voire des agressions.
Après un rapide détour sur l'histoire de la pénalisation du viol et l'impact de #MeToo, elle relate le procès Mazan et les victimisations secondaires subies par Gisèle Pelicot. Terrible ! Elle invite alors à ce que « la justice accepte d'interroger ses pratiques. »
Un livre efficace contre cette « société vérolée par une virilité hypertrophiée, un sexisme lancinant et une misogynie crasse » ; à l'image d'un Macron, nommant un homme accusé de viol au ministère de l'Intérieur, et rechignant à répondre à la hauteur des besoins des associations accompagnant les femmes victimes de violences.
Un livre à découvrir et à laisser trainer.
[Je repique cette courte chronique publiée dans le journal Bifisud n°57 du syndicat Sudau CHU de rennes]
Télécharger le journal Bifisud n°57 : Bifisud 57 à imprimer
https://scenesdelavisquotidien.com/2025/11/14/pas-tous-les-hommes-quand-meme/
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Un nouveau marxisme pour la révolution écologique
20 novembre 2025 | tiré de contretemps
Nous publions un extrait de l'introduction de Découvrir le marxisme écologique paru aux Éditions Sociales en août 2025.
Dans cet ouvrage, les philosophes Alexis Cukier et Paul Guillibert présentent dix textes (dans l'ordre des chapitres de l'ouvrage : Ted Benton, James O'Connor, Maria Mies, Ariel Salleh, John Bellamy Foster, Kohei Saito, Michael Löwy, Andreas Malm, Jason Moore, Alyssa Batistoni) qui permettent de saisir les principaux concepts du marxisme, ses liens avec d'autres courants, notamment l'écoféminisme, et ses enjeux politiques actuels.
L'introduction, intitulée « Un nouveau marxisme pour la révolution écologique » présente les principales caractéristiques du marxisme écologique – c'est l'objet de l'extrait ci-dessous, constitué de ses deux premières parties – puis les débats stratégiques qui le traversent et qu'il permet d'éclairer.
Alexis Cukier et Paul Guillibert, Découvrir le marxisme écologique, Éditions Sociales, 2025, 176 p., 12 euros
La catastrophe est déjà là. Partout sur la planète, des écosystèmes sont au bord de l'effondrement. Les températures ont augmenté si vite que certaines parties de la biosphère sont déjà en passe de devenir inhabitables. Alors que la hausse des températures globales n'a pas encore atteint 1,5 °C par rapport à la période préindustrielle, les pires scénarios climatiques sont en train de se réaliser. Et l'on entend brûler les feux assourdissants des flammes entretenues par les capitalistes fossiles avec le concours de leurs alliés néofascistes.
Pourtant, si la réalité de la catastrophe est désormais incontestable, l'écologie politique se dispute sur ses causes. Faut-il imputer la crise à des traits anthropologiques fondamentaux de l'espèce humaine, son insatiable et éternel désir de consommation ? Faut-il au contraire incriminer des modes de pensée typiquement modernes ? Ou alors, serait-ce le cumul de choix technologiques inadaptés qui nous aurait insidieusement conduits à la situation actuelle ? L'économie capitaliste serait-elle la principale responsable du désastre ?
Les différentes approches de l'écologie politique divergent sur la façon de comprendre l'histoire de la catastrophe. Elles proposent des pistes qui, sans être toujours contradictoires ou exclusives, n'en mettent pas moins l'accent sur des tendances différentes au sein des sociétés modernes. Certains insistent donc sur l'insatiabilité humaine dont témoignerait le désir effréné de consommation, d'autres sur la marchandisation, le productivisme et la croissance. Certains accusent la cosmologie « naturaliste » occidentale ou les technologies modernes, d'autres insistent sur l'histoire coloniale des plantations esclavagistes ou sur la domination conjointe des femmes et de la nature.
Les mobilisations écologistes elles-mêmes ont adopté des stratégies variées pour conjurer la catastrophe. Le mouvement écoféministe de la Women's Pentagon Action et la lutte paysanne du Larzac ont ciblé l'institution militaire et ses infrastructures nucléaires. Le mouvement Chipko Andolan en Inde et le Mouvement des sans-terre au Brésil se battent pour la réappropriation des conditions naturelles de la vie, c'est-à-dire pour la communauté de la terre et contre la propriété privée. De Standing Rock à Notre-Dame-des- Landes, des activistes se défendent contre l'extractivisme et les grands projets inutiles. C'est dans ce panorama théorique et politique qu'a émergé le marxisme écologique.
Marx, le capital et l'Empire : les trois fondements du marxisme écologique
Marxisme(s) écologique(s), écomarxisme, green marxism, tous ces termes expriment la volonté de repenser le marxisme dans une perspective écologique, en rompant avec le productivisme qui a caractérisé une partie de l'œuvre de Marx et Engels et la très grande majorité des courants marxistes ultérieurs. Si l'on voulait dater la naissance de ce courant, la fondation de Capitalism Nature Socialism en 1988, revue à laquelle a participé la première génération d'auteurs écomarxistes importants (James O'Connor, Ted Benton, John Bellamy Foster, Paul Burkett[1] ou encore Ariel Salleh), ferait sans doute une borne chronologique pertinente.
En raison de sa diversité interne, nous préférons parler de « marxismes écologiques » au pluriel. Trois éléments principaux les distinguent des autres courants de l'écologie politique. Ces diverses théories matérialistes : 1) se concentrent sur le rôle du mode de production capitaliste dans la trajectoire écocidaire des sociétés modernes ; 2) se réclament d'un rapport étroit – qu'il soit critique ou apologétique – à la pensée de Marx et 3) développent des analyses de longue durée et à l'échelle mondiale, impliquant une critique de l'impérialisme écologique.
Les marxismes écologiques affirment d'abord que le capitalisme est le principal responsable de la crise écologique, un constat qui n'est pas unanimement partagé en écologie politique. À la différence des pensées de la décroissance, par exemple, les marxismes écologiques défendent que les tendances au développement infini de l'économie et au dépassement des limites planétaires ne sont pas d'abord liées à une croissance de la demande de consommation mais à un système de production fondé sur l'accumulation de capital. La reproduction cyclique de crises de surproduction est bien le symptôme que le problème écologique du capitalisme n'est pas réductible à l'augmentation de la demande en consommation (cf. chap. 2).
Comme l'ont fort bien montré l'économiste décroissant Timothée Parrique ou le philosophe écomarxiste Kohei Saito (cf. chap. 6), marxisme écologique et décroissance peuvent avancer main dans la main, à condition de reconnaître que la décroissance de la consommation globale de matière et d'énergie n'est pas l'objectif principal. La finalité stratégique de l'écomarxisme, c'est le dépassement du capitalisme, en d'autres termes, le communisme. La décroissance de la consommation globale de matière et d'énergie est légitime à condition de s'inscrire dans une stratégie anticapitaliste de bifurcation écologique. Le marxisme écologique élargit ainsi la définition marxiste du capitalisme comme un système fondé non seulement sur l'accumulation infinie de la valeur par la vente de marchandises pour le profit par l'exploitation du travail salarié, mais aussi sur l'appropriation gratuite et illimitée des forces naturelles.
À l'encontre, cette fois, des approches qui insistent sur le rôle du développement technique dans la trajectoire écocidaire des sociétés modernes, les marxismes écologiques montrent que ce développement est inscrit dans la logique de la valorisation capitaliste. Il est vrai que les écomarxistes ont parfois tendance à minorer le rôle des controverses scientifiques, des conflits technopolitiques et des logiques proprement technologiques dans l'instauration de rapports déprédateurs à l'environnement. Néanmoins, leur réponse générale aux approches techno-centrées consiste à démontrer la corrélation forte entre devenir technique des sociétés modernes et logique de l'accumulation du capital.
À cet égard, le travail d'Andreas Malm, chercheur en écologie humaine, nous semble fondamental (cf. chap. 8). En prouvant que l'adoption de la machine à vapeur alimentée au charbon était liée à l'histoire de la lutte des classes dans le capitalisme anglais du XIXe siècle, il a montré que la technique était impensable sans l'économie. Cela a permis de réinscrire la compétition technologique dans la loi de la concurrence capitaliste, et de montrer qu'il n'est pas possible de comprendre le moteur des innovations techniques responsables des désastres environnementaux indépendamment des rapports sociaux au sein desquels elles émergent. La place des forces naturelles dans le processus de production capitaliste a également eu une grande importance dans ces débats d'économie politique, comme le synthétise le texte d'Alyssa Battistoni sur le « travail de la nature » (cf. chap. 10).
L'une des controverses qui structure le champ du marxisme écologique et qui constitue son deuxième élément constitutif porte sur l'écologisme de Marx et d'Engels. On pourrait schématiser cette controverse en affirmant que deux positions antagonistes s'y sont exprimées. La première – développée notamment par Ted Benton (cf. chap. 1) ou James O'Connor (cf. chap. 2) – considère que la pensée de Marx et Engels est profondément structurée par une forme de productivisme. Certains textes marxiens sur le rôle des machines dans les Grundrisse témoigneraient par exemple d'une adhésion sans faille à l'idéal du développement humain par l'innovation technique et l'augmentation de la productivité industrielle.
L'autre approche, portée par des auteurs comme Paul Burkett, John B. Foster (cf. chap. 5) ou Kohei Saito (cf. chap. 6) insiste au contraire sur la dimension écologiste de la pensée marxienne, allant jusqu'à affirmer qu'on pourrait y trouver une pensée écologiste systématique. Ces auteurs se sont intéressés en particulier à l'usage par Marx des sciences naturelles – la géographie de Karl Fraas et l'agronomie de Justus Liebig notamment – et à sa formulation du concept de perturbation ou de « rupture du métabolisme entre les sociétés et la nature » dans Le Capital. Ces concepts marqueraient, selon eux, une rupture historique irréversible dans l'œuvre de Marx.
Dans ce débat, il nous semble que les positions les plus caricaturales ont été tenues et qu'il convient plutôt d'échapper à l'idée que Marx aurait été un « ange vert » ou un « démon productiviste », pour reprendre les mots de Daniel Bensaïd. C'est la perspective adoptée par Timothée Haug dans sa thèse de doctorat intitulée La rupture écologique dans l'œuvre de Marx : analyse d'une métamorphose inachevée du paradigme de la production. L'auteur démontre que Marx a amorcé une transformation radicale du paradigme productiviste qu'il défendait dans ses premières années – paradigme hérité notamment de Hegel –, mais que cette transformation inachevée laisse en place des schèmes productivistes jusqu'à la fin de son œuvre.
Il faudrait donc penser, dans le corpus marxien, un abandon progressif du productivisme au profit de l'écologisme et, en même temps, une tension persistante entre productivisme et écologisme. L'idée centrale de Haug est que cette évolution des rapports de Marx à la nature est liée à la coexistence de conceptions antagonistes de l'émancipation dans son œuvre : une émancipation vis-à-vis du travail qui suppose le développement de la production industrielle et du machinisme chez le premier Marx ; une émancipation dans le travail qui suppose la réappropriation collective des tâches de subsistance chez le second Marx et qui introduit une rupture, partielle, avec les schèmes productivistes du premier Marx.
Le dernier élément caractéristique du marxisme écologique relève d'une attention particulière aux logiques impériales-coloniales dans la trajectoire écocidaire du capitalisme sur la longue durée. C'est la raison pour laquelle l'histoire environnementale joue un rôle si important dans le développement des marxismes écologiques.
Les études de l'anthropologue Alf Hornborg sur les « échanges écologiques inégaux » ou encore le concept d'« écologie-monde » de Jason W. Moore (cf. chap. 9) en témoignent. Comme l'ont montré John B. Foster et Brett Clark, cette critique de l'« impérialisme écologique » trouve son origine dans les écrits de Marx, notamment dans des textes sur l'Irlande et le Pérou. Marx analyse comment, après avoir appauvri les sols de l'Angleterre, la puissance coloniale en est venue à piller les sols irlandais et à s'approprier les engrais naturels du Pérou, et suggère ainsi que la logique du capital conduit à une mondialisation de la crise écologique.
Nous avons fait le choix d'inscrire les travaux écoféministes de Maria Mies et de l'« école de Bielefeld » sur la division sexuelle et internationale du travail (cf. chap. 3) dans l'histoire des marxismes écologiques. Si ces autrices ne se sont jamais définies comme des écomarxistes, il nous a semblé néanmoins pertinent de les intégrer à cette anthologie.
D'une part, parce qu'elles partagent certaines des caractéristiques de ce champ : le « féminisme de la subsistance » (pour reprendre une expression de Geneviève Pruvost), co-fondé par Maria Mies, Veronika Bennholdt-Thomsen et Claudia von Werlhof, fait bien du patriarcat capitaliste et de la division sexuelle du travail la cause fondamentale de la catastrophe environnementale ; ces autrices établissent à cet égard un dialogue étroit, bien que critique, avec la pensée de Marx.
D'autre part, leur travail a eu une influence décisive sur le marxisme écologique, comme en témoignent les textes de James O'Connor ou de Jason W. Moore qu'on pourra lire dans ce recueil. Les mêmes arguments nous ont conduits à intégrer des textes de l'écoféministe socialiste Ariel Salleh (cf. chap. 4) : son rôle dans la création de l'importante revue écomarxiste états-unienne Capitalism Nature Socialism et dans les débats de l'époque lui donne une place remarquable dans la constitution de ce champ. Il nous semblait également important de montrer la proximité, et la distance, entre le marxisme écologique et certains courants matérialistes de l'écoféminisme.
Contraints d'arbitrer des choix difficiles lors de la composition de ce recueil, nous avons privilégié des extraits universitaires[2], dont certains sont inédits en français, pour donner à lire la grande diversité conceptuelle et la fécondité théorique des marxismes écologiques. Mais ces derniers ne sont pas seulement un courant académique, ils se présentent aussi, désormais, comme une tentative de renouveler le marxisme pour intervenir dans les débats stratégiques contemporains
Notes
[1] Paul Burkett (1956-2024), économiste états-unien et pion- nier de la lecture écologiste de Marx, est l'un des théoriciens écomarxistes majeurs que nous n'avons pas pu inscrire dans la table des matières de cet ouvrage, en raison de son format.
[2] Un ouvrage de synthèse sur le marxisme écologique, présentant une histoire complète et une analyse très utile, sera bientôt disponible en français. Voir Marius Bickhardt, Gauthier Delozière et Cannelle Gignoux, Le marxisme écologique, Paris, La Découverte, à paraître.

« Au diable l’environnement, donnez‑moi l’abondance ! » : pourquoi le backlash est structurel
9 octobre 2025 | tiré de Terrestres
https://www.terrestres.org/2025/10/09/backlash-structurel-fressoz/
Ce texte est extrait du livre collectif Greenbacklash : qui veut la peau de l'écologie ?, sous la direction de Laure Teulières, Steve Hagimont et Jean-Michel Hupé, à paraître le 10 octobre 2025 aux éditions du Seuil.
Le 25 mai 1970, un mois à peine après le premier Jour de la Terre qui vit des millions d'Américains manifester pour la défense de l'environnement, le New York Times évoquait déjà l'hypothèse d'un ecological backlash, d'un retour de bâton contre l'écologie. La menace n'était pas prise au sérieux. La vague environnementaliste semblait portée par la démocratie américaine elle‑même. « Tant que des millions d'Américains ont l'usage de leurs yeux, de leurs oreilles, de leur nez, la position du personnel politique est prévisible », expliquait l'éditorialiste. « Les habitants de Santa Barbara, dont beaucoup sont conservateurs, n'ont pas eu besoin d'être sermonnés pour s'indigner de la pollution de leurs plages. Les habitants de New York et de Los Angeles n'ont pas besoin d'être informés des dangers de la pollution de l'air. »
Dans la perspective des élections de novembre 1970, le New York Times plaignait « le député qui n'aurait pas de mesures environnementales à présenter à ses électeurs ». La défense de l'environnement était alors consensuelle, portée à la fois par une jeunesse éduquée votant démocrate et par le Parti républicain défendant son passé conservationniste (les parcs nationaux, Theodore Roosevelt). L'Environmental Protection Agency (EPA) et le Clean Air Act furent d'ailleurs adoptés sous la présidence du républicain Richard Nixon avec d'écrasantes majorités. Le backlash, expliquait le journal, venait de « conservateurs obtus […] qui n'accepteraient pas d'être sauvés d'un incendie sans demander avec suspicion où ils sont emmenés et si le danger des flammes n'a pas été exagéré ». Certes, quelques industriels « de moindre envergure » s'opposeraient à l'écologie, mais ils « seraient balayés par ceux dotés d'une vision plus large ».
Résignation climatique sous couvert de transition
Avec le recul, 1970 semble marquer l'apogée de l'écologie politique aux États‑Unis. La décennie qui s'ouvrait, annoncée par Nixon comme celle de l'environnement, fut surtout celle de la « crise énergétique » et de la recherche tous azimuts de la souveraineté par le nucléaire, par le gaz et par le charbon. Dès 1970, le journal Science prévoyait que la crise énergétique allait engloutir les préoccupations environnementales : « quand l'air conditionné et les télévisions s'arrêteront le public se dira “au diable l'environnement donnez‑moi l'abondance” ». En 1980, l'élection de Ronald Reagan et plus encore le score de Barry Commoner à la même élection (0,25 %) confirmeraient ce sombre pronostic. À l'époque, comme aujourd'hui, l'idée de « backlash écologique » est trop optimiste. Elle suggère une réaction temporaire, une résistance agressive, mais passagère, émanant des franges conservatrices de la société face à un mouvement d'écologisation et de transition. Les reculs observés ne seraient que tactiques : des contretemps fâcheux sur la voie du progrès. Le problème est qu'en matière écologique, le backlash est structurel, il reflète des intérêts liés à la totalité ou presque du monde productif. La lutte contre la pollution touche au fondement de l'activité économique, au volume et à la nature de la production, à la rentabilité des investissements, à la compétitivité des entreprises et des nations et à la place de l'État dans la régulation de l'économie. La nature structurelle du backlash est particulièrement visible pour le cas des États‑Unis et du réchauffement climatique sur lequel se limite ce texte.
À la fin de la décennie 1970, quand la question du réchauffement apparaît dans l'arène politique aux États‑Unis, personne ne mettait en cause la réalité du phénomène. Sa compréhension n'était entravée ni par les fausses controverses (le climatoscepticisme) ni par les fausses solutions (la capture du carbone par exemple). La nature du défi était bien perçue par les experts de l'EPA et de la National Academy of Science. Les experts soulignaient le rôle central du carbone dans le système productif mondial et l'énorme difficulté qu'aurait l'humanité à sortir des fossiles à temps pour éviter un réchauffement de 3 °C avant 2100. En 1979, le météorologue américain Jule Charney parlait du réchauffement comme du « problème environnemental ultime » : il fallait agir immédiatement, avant même sa détection, pour espérer limiter les dégâts à la fin du XXIe siècle.
Très vite, la résignation l'emporta. En 1979, la Chine annonçait aux pays du G7 ses prévisions de production de charbon : 2 milliards de tonnes par an d'ici l'an 2000, soit les deux tiers de la production mondiale à l'époque. Si on ajoute à cela l'échec de l'énergie nucléaire — lié à ses risques et ses surcoûts —, l'urbanisation et l'électrification du monde pauvre, la poursuite du consumérisme dans le monde riche et la montée du néolibéralisme, on comprend pourquoi l'idée de stopper le réchauffement fut promptement abandonnée.
En 1983, la National Academy of Science publiait un rapport dont le titre Changing Climate signale à lui seul le parti pris de la résignation. La conclusion défendait rationnellement l'idée de ne rien faire. Il était plus que probable que les grandes puissances de ce monde, prises dans un dilemme du prisonnier, ne parviendraient pas à restreindre leur consommation énergétique et matérielle. L'essentiel des stocks de carbone étant réparti entre les États‑Unis, l'URSS et la Chine, c'est‑à‑dire entre deux superpuissances rivales et un pays en voie de développement, il était illusoire de penser qu'un de ces acteurs puisse y renoncer. On pourrait certes ralentir le phénomène, en introduisant une taxe carbone, mais, concluait le rapport, l'expérience des chocs pétroliers récents dissuaderait n'importe quel gouvernement d'opter pour un renchérissement volontaire des prix de l'énergie. Il faudrait donc s'adapter à un climat plus chaud, ce qui, au dire des agronomes, des forestiers et des ingénieurs consultés sur ce sujet était tout à fait envisageable pour un pays comme les États‑Unis. Quant aux pays pauvres, leur meilleure option était encore de brûler les fossiles nécessaires à leur développement et donc à l'augmentation de leur « résilience ». Il y aurait bien sûr des perdants — le Bangladesh est souvent cité à l'époque — mais imaginer que les pays industriels ou ceux qui aspiraient à le devenir puissent sacrifier leur économie pour le bien‑être des plus pauvres était une illusion. Au pire, il resterait la possibilité de déménager des zones entières de la planète.
➤ Lire aussi | « Les plus pessimistes étaient beaucoup trop optimistes »・Jean-Baptiste Fressoz (2023)
À l'échelle internationale, les grandes conférences commencèrent à se succéder, mais sans modifier les bases économiques et géostratégiques du problème. L'une des premières du genre se tient à Toronto en 1988. La déclaration finale fait preuve d'une réelle ambition : réduire de 20 % les émissions mondiales de CO2 d'ici à 2005 par la mise en place d'une taxe sur les combustibles fossiles dans les pays riches, destinée à financer le développement et l'adaptation des pays pauvres. Mais des contre‑feux sont rapidement allumés. En 1988, une nouvelle institution est créée, le GIEC, dont le but explicite était de remettre les gouvernements au cœur du processus d'expertise. Parmi les trois groupes composant le GIEC, deux sont présidés par des climatosceptiques. Le groupe III, celui chargé des « solutions », est dirigé par l'Américain Robert Reinstein. Comme il l'expliquera plus tard, cette affaire de réchauffement n'est selon lui qu'un faux-nez des négociations commerciales. Les Européens, jaloux des ressources énergétiques américaines, cherchent à nuire à la compétitivité des États‑Unis en invoquant des objectifs de réduction d'émissions illusoires. En tant que chef de la délégation américaine à la conférence de Rio en 1992, il est chargé par son gouvernement de mettre en avant les solutions technologiques au réchauffement — même si lui-même n'y croyait guère. Cette « carte technologique » — c'est son expression — fut largement reprise tant elle arrangeait tout le monde : elle permettait de repousser à plus tard et dans des progrès futurs les efforts de décarbonation.
Couverture du rapport de la Conférence mondiale de Toronto, Canada, 27-30 juin 1988 : l'atmosphère en évolution : implications pour la sécurité du globe. Le texte intégral des actes est disponible dans la bibliothèque numérique de l'ONU.
Transitionisme et climatoscepticisme sont loin d'être contradictoires. En 2002, un mémo de Franz Luntz qui est alors le principal communiquant au service du Parti républicain montre comment ces deux tactiques dilatoires peuvent fonctionner en tandem. Selon lui, les Républicains proches des intérêts pétroliers sont perçus comme vulnérables sur la question climatique. Ils ont besoin de modifier leur langage. Il leur faut par exemple employer le terme « énergie » en lieu et place de « pétrole », dire « energy company » pour désigner Exxon et consorts. De même, mieux vaut éviter « drilling for oil », qui évoque « une bouillasse noire et gluante », mais dire plutôt « energy exploration » qui paraît plus propre et renvoie à la technologie. Sur la question du climat, Luntz reprend la boîte à outils des marchands de doute et y ajoute l'idée de transition en cours. « Le débat scientifique est en train de se clore contre nous » écrit‑il, mais il reste « une fenêtre de tir ». Les Américains respectent la science et donc il faut insister sur le besoin de faire plus de science ou de la meilleure science. Et surtout, il faut parler d'innovation, souligner les baisses d'émissions déjà réalisées par le secteur privé et insister sur les progrès technologiques à venir. L'opposition aux normes et aux traités internationaux n'est pas contre le climat ou l'environnement. Au contraire : ces règles imposées par les étrangers entraveront la prospérité nationale et l'inventivité technologique américaines. C'est aussi à ce moment, sous la présidence de George W. Bush, que sont poussées les propositions de capture et de stockage du carbone, solutions impraticables à grande échelle, mais qui jouent un rôle clé dans les scénarios de neutralité carbone mis en avant par le GIEC.
Quelle « écologisation » au regard des dynamiques matérielles ?
Depuis que le monde se préoccupe officiellement du changement climatique, depuis 1992 et la conférence de Rio, les techniques — dont les énergies renouvelables — ont beaucoup progressé : il faut émettre presque deux fois moins de CO2 pour produire un dollar de PIB. Mais ce rapport entre deux agrégats est bien trop grossier pour comprendre les dynamiques matérielles. La baisse de l'intensité carbone de l'économie mondiale cache le rôle presque inexpugnable des énergies fossiles dans la fabrication d'à peu près tous les objets, un rôle qu'elles remplissent, il est vrai, de manière plus efficace. Depuis les années 1980, l'agriculture mondiale a accru sa dépendance au pétrole et au gaz naturel (ingrédient essentiel des engrais azotés) avec les progrès de la mécanisation et l'usage croissant d'intrants chimiques. L'extraction minière et la métallurgie deviennent plus gourmandes en énergie. L'urbanisation du monde pauvre a conduit à remplacer des matières peu émettrices comme le pisé ou le bambou par du ciment. L'extension des chaînes de valeur, la sous‑traitance et la globalisation accroissent les kilomètres parcourus par chaque marchandise ou composant de marchandise et donc le rôle du pétrole dans la bonne marche de l'économie. Tous ces phénomènes sont masqués par l'efficacité croissante des machines et le poids des services dans le PIB mondial (d'où l'impression de découplage), mais ils n'en sont pas moins des obstacles essentiels sur le chemin de la décarbonation.
➤ Lire aussi | Défataliser l'histoire de l'énergie・François Jarrige & Alexis Vrignon (2020)
Car la « transition énergétique » présentée comme la solution au réchauffement concerne surtout l'électricité, soit 40 % des émissions mondiales de gaz à effet de serre. Pour l'aviation, le transport maritime, l'acier, le ciment, les plastiques, les engrais, l'agriculture, le bâtiment ou encore l'armement, les perspectives de décarbonation restent encore assez fantomatiques. Le déploiement des renouvelables va alimenter en électricité décarbonée une économie dont la constitution matérielle dépendra encore longtemps des fossiles. D'où la nécessité de quantités colossales « d'émissions négatives » après 2050 sous forme de BECCS, pour « bioénergie couplée à la capture et au stockage de carbone ». C'est sur cette promesse technologique sans fondement que reposait l'Accord de Paris.
En 1970, l'éditorialiste du New York Times qui avait inventé le terme d'« ecological backlash » se moquait d'une rumeur colportée par la droite américaine, celle d'une collusion entre socialisme et environnementalisme. Peut‑être aurait‑il fallu explorer cette idée plus loin : lutter contre le réchauffement et la destruction des écosystèmes nécessite une transformation extraordinairement profonde du monde matériel et donc de notre société. Cela requiert non seulement le déploiement de nouvelles techniques, mais aussi et surtout le démantèlement accéléré de secteurs entiers de l'économie qui dépendent et dépendront longtemps des fossiles. Il s'agit bien d'une rupture avec le capitalisme industriel fondé sur la propriété privée des moyens de production. Denis Hayes, l'organisateur du premier Jour de la Terre, le reconnaissait volontiers : « Je soupçonne que les politiciens et les hommes d'affaires qui sautent dans le train de l'écologie n'ont pas la moindre idée de ce à quoi ils s'engagent […] Ils parlent de projets de traitement des eaux usées alors que nous contestons l'éthique d'une société qui, avec seulement 6 % de la population mondiale, représente plus de la moitié de la consommation annuelle mondiale de matières premières. »
L'idée de backlash a ceci de confortable qu'elle tend à naturaliser l'écologisation des sociétés. Elle donne l'impression que les revers actuels ne sont que temporaires. La transition serait en marche, il suffirait de l'accélérer. En fait, les ennemis de l'écologie — qu'ils soient populistes ou néolibéraux — ne sont que la face visible et grimaçante d'une force colossale, celle qui se trouve derrière l'anthropocène : non seulement le capitalisme, mais tout le monde matériel tel qu'il s'est constitué depuis deux siècles.
➤ Lire aussi | Portrait du capitalisme en économie régénérative・Quentin Pierrillas (2020)

Iksan Skuter : « Kamuflase » (Camouflage) , hymne de colère contre la manipulation politique en Indonésie
Le musicien indonésien Iksan Skuter a publié « Kamuflase » (Camouflage) le 3 septembre 2025, quelques jours après le paroxysme des manifestations d'août contestant les tentatives du gouvernement de modifier la loi électorale et de concentrer le pouvoir.
Tiré d'Europe solidaire sans frontière.
Cette chanson tranchante de critique sociale dénonce l'exploitation systématique du peuple par les élites au pouvoir. Les paroles articulent la rage des classes ouvrières face aux promesses creuses et à la manipulation politique, dénonçant notamment la façon dont les buzzers (trolls internet payés employés par les partis politiques ou le gouvernement) sont mobilisés pour déformer la réalité.
La vidéo officielle sur YouTube intègre des images des manifestations d'août 2025, renforçant l'ancrage de la chanson dans l'actualité politique indonésienne.
Musicien indépendant originaire de Blora (Java central), Iksan Skuter s'est imposé comme une voix majeure de la contestation politique en Indonésie, utilisant sa musique pour dénoncer les injustices sociales et la corruption du système politique. Né Mohammad Iksan le 30 août 1981, il réside maintenant à Malang, Java oriental, apparaissant toujours avec son chapeau distinctif orné d'une image d'étoile rouge unique.
Iksan a commencé à jouer de la musique durant l'école secondaire et a été guitariste et auteur-compositeur pour Putih Band de 2000 à 2010, sortant trois albums avant la dissolution du groupe. Après huit ans à Jakarta qui se sont terminés par son retour à Malang début 2014, il a fondé Kedai Srawung, un café qui sert également de mini-studio, Srawung Record, où la plupart de ses chansons sont produites.
Parmi ses chansons les plus populaires figurent « Rindu Sahabat », « Bapak », « Bingung », « Pulang » et « Partai Anjing », cette dernière faisant partie d'un album de compilation de 2013 « Frekuensi Perangkap Tikus » (Fréquence du piège à souris) initié par Indonesia Corruption Watch (ICW) [1] en tant que campagne anti-corruption par l'art. « Partai Anjing » (Parti des chiens) dépeint satiriquement un parti politique fictif avec un programme ouvert de corruption, inspiré par les jurons spontanés que le public lance en voyant ses représentants empêtrés dans des scandales de corruption. Le succès de la chanson a conduit Iksan à être invité à l'émission de débat Kick Andy.
Se décrivant comme « un combattant sans couteau ni arme à feu, avec des œuvres musicales comme substitut au couteau », Iksan s'inspire des conditions politiques indonésiennes, des affaires gouvernementales et des problèmes sociaux. Son militantisme environnemental a émergé lorsque la forêt urbaine de Malabar à Malang était en train d'être bétonnée, le conduisant avec d'autres artistes à créer l'album de compilation « Save Hutan Malabar » (« Sauvez la forêt Malabar ») et la plateforme médiatique alternative « Suar Malabar ».
Sur les réseaux sociaux, son compte Twitter compte plus de 4 000 abonnés, tandis que sa chaîne YouTube compte près de 39 000 abonnés avec des chansons vues des millions de fois. Il a collaboré avec divers musiciens Pop et Indie Pop, et continue à sortir des chansons fraîches et captivantes qui touchent les auditeurs.
Le nom de scène « Skuter » est un acronyme de « Seniman Kurang Terkenal » (Artiste moins célèbre), bien qu'il fasse également référence à son amour des scooters, en particulier une Vespa vintage bleu clair de 1977. Iksan refuse d'être catégorisé par genre musical, considérant les divisions de genre comme une forme de compartimentalisation de style colonial servant les profits de l'industrie plutôt que l'expression artistique.
Paroles de « Kamuflase »
Bahasa Indonesia / Traduction française
Membanting tulang peras keringat Nous nous brisons les os, nous essorons la sueur
Agar tuan berkuasa Pour que le maître puisse gagner le pouvoir
Lalu kau curi semua hak kami Puis tu voles tous nos droits
Sekarat dibuai janji Mourant, bercés par des promesses
Genderang perang sudah ditabuhkan Le tambour de guerre a déjà retenti
Pertanda mara bahaya Signe de danger imminent
Bara api Braises de feu
Bara api Braises de feu
Corong politik beretorika Porte-parole politique plein de rhétorique
Menjual mimpi semata Ne vendant que des rêves
Sudah keringkah air mata penguasa Les larmes du peuple ont-elles tari ?
Menari di atas luka Dansant sur les blessures
Genderang perang sudah ditabuhkan Le tambour de guerre a déjà retenti
Pertanda mara bahaya Signe de danger imminent
Bara api Braises de feu
Bara api Braises de feu
Propaganda semata Rien que de la propagande
Kamuflase semua Tout est camouflage
Buzzer digerakkan Les trolls sont mobilisés
Lalu framing dibelokkan Puis le cadrage est tordu
Dan berkuasa Et ils gouvernent
Dan berkuasa Et ils gouvernent
Propaganda semata Rien que de la propagande
Kamuflase semua Tout est camouflage
Buzzer digerakkan Les trolls sont mobilisés
Lalu framing dibelokkan Puis le cadrage est tordu
Dan berkuasa Et ils gouvernent
Dan berkuasa Et ils gouvernent
Propaganda semata Rien que de la propagande
Kamuflase semua Tout est camouflage
Buzzer digerakkan Les trolls sont mobilisés
Lalu framing dibelokkan Puis le cadrage est tordu
Dan berkuasa Et ils gouvernent
Dan berkuasa Et ils gouvernent
Mark Johnson
Traduction pour ESSF par Wendy Lim et Adam Novak
Notes
[1] Indonesia Corruption Watch (ICW) est une organisation indonésienne de surveillance de la corruption fondée en 1998.
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Haïti : quand la jeunesse érige l’art et la littérature en dernier bastion de résistance
Plus de dix ans d'instabilité politique, économique et sociale ont profondément bouleversé la vie quotidienne en Haïti.
Insécurité persistante, paralysie institutionnelle, inflation galopante, déplacements internes forcés : le pays vit au rythme des crises successives, laissant une grande partie de la population dans un état d'incertitude permanente. Dans ce contexte sombre, une dynamique inattendue continue pourtant de se développer : celle d'une jeunesse qui, malgré tout, refuse le silence.
Loin des scènes politiques qui semblent leur échapper, de nombreux jeunes se tournent vers la littérature et les arts comme espaces de liberté. Poésie, slam, peinture, photographie, théâtre, installations : les formes d'expression se multiplient et trouvent un écho particulier dans une société assoiffée de sens et de souffle.
*Un pays secoué, une créativité qui persiste*
Selon plusieurs acteurs culturels, le phénomène s'est intensifié au cours des dernières années. Bien que les conditions de déplacement soient difficiles et que les infrastructures culturelles se réduisent, les initiatives artistiques ne disparaissent pas : elles se réinventent.
Dans la capitale comme dans certaines villes de province, des groupes informels continuent d'organiser des rencontres littéraires, des lectures de poésie, des expositions en plein air ou encore des spectacles improvisés dans des cours d'école ou des centres communautaires.
« Les jeunes n'ont plus de repères institutionnels stables, mais ils ont encore cette force créative qui refuse de mourir », explique *Josué Dérisier*, animateur culturel au sein d'un collectif artistique de Port-au-Prince. « Quand tout s'effondre autour, l'art devient un moyen de tenir debout. »
*Créer malgré la peur et les obstacles*
Organiser un événement culturel dans le contexte actuel relève souvent du défi. Les coupures d'électricité, les risques de blocage des routes et les tensions dans certains quartiers obligent les organisateurs à faire preuve d'adaptation. Parfois, l'annonce d'une activité n'est diffusée qu'à la dernière minute, afin de réduire les risques.
« On vit au jour le jour », confie *Marie-Lyne Célestin*, jeune poétesse participant régulièrement à ces soirées de création. « On a peur, bien sûr. Mais rester enfermés chez nous, c'est laisser la crise gagner. L'art, c'est notre manière de rester humains. »
Les réseaux sociaux jouent également un rôle crucial, permettant d'élargir la portée de ces initiatives. Des performances sont filmées, partagées, diffusées, donnant aux jeunes artistes une visibilité qu'ils ne trouvent plus dans les circuits institutionnels traditionnels.
*L'art comme espace politique alternatif*
Au-delà de l'aspect créatif, ces initiatives véhiculent souvent une portée sociale et politique assumée. Par leurs poèmes, leurs peintures ou leurs performances, les artistes abordent des thèmes tels que la violence, la précarité, la migration forcée, mais aussi l'espoir, l'amour ou la
résilience. Cette génération transforme ainsi la création artistique en un terrain de contestation alternative.
« Dans un contexte où la parole publique est souvent confisquée ou étouffée, la littérature devient un acte politique », analyse *Renette Joseph*, professeure de littérature contemporaine. « Ce que les jeunes Haïtiens écrivent ou peignent en ce moment constitue une mémoire essentielle de la crise que nous vivons. »
*Une scène fragile, mais essentielle*
Malgré les ressources limitées et les dangers quotidiens, l'écosystème artistique continue de respirer. Des ateliers d'écriture se mettent en place dans certains quartiers, des associations tentent de maintenir des festivals locaux, et des auteurs autodidactes publient leurs textes sur des plateformes collaboratives.
Pour beaucoup, cette persistance culturelle est le signe d'un pays qui, malgré la souffrance, n'a pas renoncé à son humanité.
« L'art ne résout pas la crise, mais il nous permet de la traverser », affirme *Jonas Alcindor*, peintre de 22 ans originaire des Gonaïves. « C'est notre manière de dire que nous existons encore, que nous ne sommes pas seulement des victimes. »
*Un avenir incertain, mais une volonté intacte*
Si la situation du pays demeure fragile, les initiatives artistiques portées par la jeunesse témoignent d'une résilience exceptionnelle. Elles prouvent qu'à défaut de stabilité politique ou économique, Haïti conserve encore une richesse inestimable : la créativité, la parole et la capacité de transformer la douleur en expression.
Tant que ces jeunes continueront de créer, Haïti ne cessera pas de rêver, même au cœur des ténèbres.
Dans un pays où les institutions vacillent et où l'avenir semble constamment repoussé, la jeunesse haïtienne refuse de se résigner. À travers la littérature et l'art, elle revendique un droit fondamental : celui d'exister pleinement, de rêver et de construire des espaces où la
dignité demeure intacte. Ses créations ne sont pas de simples divertissements ; elles sont des messages, des alertes, des cris qui rappellent que la société haïtienne possède encore des forces vives prêtes à se battre autrement.
L'État chancelle, mais la culture tient. Les rues se vident, mais les scènes renaissent. Et tant que cette génération continuera à écrire, à peindre, à chanter ou à performer, Haïti ne sera jamais un territoire vaincu. Au contraire : elle demeure un pays où, même au bord du chaos, des voix s'élèvent pour dire que l'espoir existe encore – et qu'il appartient à ceux qui osent créer.
Marvens Jeanty
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Les frères ennemis
Depuis l'émergence d'un important courant indépendantiste au Québec, durant les années 1960, les commentateurs et les opinions publiques, tant ici qu'à l'étranger ont eu tendance à en percevoir l'origine dans l'antagonisme entre le Québec français et le Canada anglais. Certains, aux États-Unis surtout, ont fait un rapprochement avec la guerre de Sécession, laquelle dans ce cas, opposerait le Québec francophone et le Canada anglophone.
Au Québec, la lutte pour sauvegarder le français a contribué à brouiller les cartes. Par conséquent, bien des souverainistes se sont ralliés à la thèse d'un antagonisme fondamental entre les deux nations, laquelle est radicalement opposée à celle d'un Canada multiculturel chère aux libéraux et qui reflète aussi la perception qu'entretient de son pays une bonne partie de l'opinion canadienne-anglaise.
Les tenants de ce courant idéologique multiculturaliste font valoir que le gouvernement du Québec dispose de bien plus de pouvoirs que la plupart des minorités dans la monde. Le fait est que le Québec est très autonome au sein de la fédération canadienne, ce qui au départ satisfait plusieurs Québécois et Québécoises. Ils se sont contentés par conséquent longtemps d'un nationalisme provincialiste teinté de conservatisme social et culturel qui ne remettait pas en cause la structure fédérale canadienne. Ils se concevaient comme des Canadiens français.
Mais la Révolution tranquille a chambardé cette perception. Ce grand bouleversement a restructuré la société québécoise, ce qui a nécessité un renouvellement du stock des idéologies et entraîné une redéfinition de l'identité nationale du Québec, sous l'impulsion de nouvelles élites, déjà opposées sous Duplessis au nationalisme autonomiste conservateur prévalant jusqu'en 1960. Ce mouvement a entraîné la transformation du nationalisme, qui s'est « modernisé » et provoqué l'émergence de l'idéal souverainiste. Dès lors, a commencé à se poser ce qu'on a appelé la question du Québec et celle de sa place, au sein ou en dehors, de la fédération canadienne. Le débat s'est donc polarisé entre fédéralistes et indépendantistes.
Les libéraux fédéraux francophones, qui disposaient d'une longue tradition de pouvoir à Ottawa se sont fanatiquement opposés aux thèses « séparatistes ». Même si l'ensemble du Canada anglais réprouve évidemment le « séparatisme » et trahit par le fait même ses préjugés contre le nationalisme québécois, l'antagonisme se cristallise surtout entre francophones. Par exemple, Pierre Elliott Trudeau, Jean Chrétien et Marc Lalonde, pour ne citer que ceux-là et leurs successeurs dans les hautes sphères du Parti libéral fédéral ont toujours exprimé une opposition virulente à l'endroit du « séparatisme », et les indépendantistes leur ont rendu la pareille, chaque camp accusant l'autre de traîtrise à la nation, canadienne pour les fédéralistes, québécoise pour les souverainistes. Trudeau père est même allé jusqu'à utiliser la Loi sur les mesures de guerre lors de la crise d'octobre 1970 pour envoyer en prison 500 personnes afin d'intimider ceux qu'il considérait comme des dangers publics, c'est-à-dire les « séparatistes » extrémistes ou considérés comme tels.
Comment rendre compte de cette situation ?
Tout d'abord, les libéraux surtout, et les fédéralistes en général sont les héritiers du vieux nationalisme canadien-français qui considère le Canada comme un tout, dans lequel cependant les francophones ont un droit d'antériorité puisqu'ils ont occupé en premier une bonne partie de ce vaste territoire. Ils se voient comme « Canadiens » avant tout au même titre que leurs compatriotes anglophones. Ils se regardent donc comme plus ouverts aux « autres » que les méchants « séparatistes » québécois, censés, eux, exhorter les Québécois et Québécoises à se replier sur eux-mêmes au détriment des droits des minorités, anglophone comme allophones. Ils entretiennent donc une vue glorieuse de la grande « nation canadienne » contre le nationalisme, qu'ils jugent étriqué, des « séparatistes », un nationalisme vu comme une régression.
Les souverainistes au contraire, croient incarner un mouvement de libération nationale, dans le droit fil de ceux du Tiers-Monde, qui ont eu lieu surtout à l'époque de la décolonisation des années 1950 et 1960. Ils veulent mettre au monde un nouveau Québec, affranchi de la tutelle d'Ottawa et capable par conséquent de s'affirmer en toute liberté sur la scène internationale, ce qui nécessite l'indépendance. Plusieurs voulaient aussi compléter les réformes de la Révolution tranquille, ce qui nécessitait une autonomie très accrue pour le Québec.
On comprend dès lors l'incompatibilité des deux positions : les uns se considèrent comme les sauveurs de l'unité canadienne, les autres comme les libérateurs du Québec. D'où l'avalanche d'excommunications réciproques, surtout à l'époque où s'intensifiait la fièvre indépendantiste, durant les années 1970 jusqu'au référendum de mai 1980. Pierre Elliott Trudeau dans le camp fédéraliste et René Lévesque dans celui souverainiste, représentaient à la perfection ces deux options quant à l'avenir national du Québec. Est-il besoin d'ajouter qu'il s'agissait là d'un débat essentiellement québécois ?
Il faut y ajouter les intérêts politiques et financiers en présence d'un côté comme de l'autre. Si les fédéralistes n'ont pas manqué de souligner que le « séparatisme » était avant tout soutenu par les nouvelles élites administratives et politiques issues de la Révolution tranquille, eux-mêmes entretenaient des liens étroits avec les milieux d'affaires et financiers de Montréal et de Toronto.
Tout ceci prouve bien que le pire ennemi des souverainistes n'est pas tant le « Canadian » que le fédéraliste canadien-français. Ce n'est pas le Canada qui est divisé, mais le Québec. Si le conflit entre les deux factions rivales principales de la classe politique québécoise au sujet du statut national du Québec avait dégénéré entre 1970 et 1980, il n'en aurait pas résulté une guerre de Sécession entre Québécois et « Canadians », mais une guerre civile entre Québécois. On ne conçoit pas l'accession d'une nation à la souveraineté sans que ce processus ne provoque un affrontement plus ou moins aigu en raison des intérêts fondamentaux en jeu, même si dans le contexte du Québec un dérapage militaire apparaît fort improbable.
En dépit des coups de gueule que les Québécois aiment bien se lancer réciproquement à la figure, leurs conflits aboutissent en général à des compromis plus ou moins satisfaisants peut-être, mais jusqu'à maintenant, le pire a été évité. Ils préfèrent les règlements de compte en douce pour bien des motifs sociaux, économiques et culturels. Mais cette inclination pourra-t-elle à la longue régler la problème crucial de leur statut national ?
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Jean-François Delisle
Nota bene.
J'ai encore commis une erreur de distraction et de fatigue dans mon article paru dans le précédent numéro de Presse toi à gauche (18 au 24 novembre). Il est intitulé : « En présence pour la réalisation éventuelle de l'indépendance : des généraux de paix ou des généraux de guerre ? »
Au huitième paragraphe, sixième ligne, au lieu de lire :
« On peut par ailleurs penser que cet ancien professeur de philosophie au collégial, pacifique et humoriste, soit « un général de guerre », mais plutôt un « général de paix », il aurait fallu lire :
« On peut par ailleurs douter que cet ancien professeur de philosophie et humoriste, soit un « général de guerre », mais plutôt un « général de paix ».
De plus, au neuvième paragraphe sixième ligne, au lieu de lire :
« Elle est membre fondatrice de Québec solidaire en 2006. », j'aurais du écrire plus correctement :
« Elle a été membre fondatrice de Québec solidaire en 2006 ».
Une odeur de trahison
Vincent, maintenant, je comprends ta réaction d'hier après-midi à ce café sur la rue Masson à mon égard.
Quelle ne fut pas ma déception ce matin de ce samedi 22 novembre en ouvrant mon internet que d'apprendre ta trahison.
Un dégoût m'est monté dans la gorge et au moment où j'écris ce texte, j'ai encore ce goût de vomir.
Je me rappel hier, j'étais assis à ma place habituelle dans ce café, je te vois entrer, une poignée de main et on discute.
À un moment donné, comme je te mentionnais que j'apprécierais que tu sois encore candidat de Qs dans Rosemont, que Rosemont avait besoin de toi (question que la circonscription ne retombe pas au PQ).
Tu as commencé à être, disons moins amical.
Tu n'arrivais pas à dissimuler ton irritation.
Et ta réponse est encore gravée dans ma mémoire.
Tu m'as répondu que ta décision n'était pas prise et qu'il fallait que tu penses à toi.
Pourtant au moment que tu me répondais ça, ta trahison était déjà accomplie, est-ce que je me trompe, dis-moi ?
Trahir tous ceux qui avaient mis leur confiance en toi, tous ceux qui avaient travaillé pour te permettre de te faire élire, tout ça pour penser qu'à toi, n'est-ce pas ?
Tu as manqué de courage pour le dire en pleine face que ta décision était prise et que tu avais déjà commencé à négocier avec PSPP.
Vincent, Vincent regardes, aux 2 élections où tu t'es présenté pour Qs et où tu as été élu, je tiens à te rappeler que le PQ avait lui aussi à chacune de ces élections un candidat, donc si les votants de la circonscription de Rosemont avaient voulu voter pour le programme du PQ, ils n'auraient pas voté pour toi.
Ils auraient simplement voté pour le candidat du PQ.
Donc cette trahison est aussi envers chacun de ceux qui avaient voté pour toi et le programme de Qs.
Et cette trahison pour rejoindre un parti néolibéral qui fait la promotion de l'intolérance.
Ce Parti Québécois qui a trahi le peuple québécois, rappelons-nous :
Ce PQ, ce créateur de la loi sur le déficit zéro et les budgets d'austérité. Ce PQ du retrait de 37,000 employés-es en santé et en éducation, t'en rappelles-tu Vincent ?
Le PQ qui avait réduit les impôts des plus riches de 5 milliards par année, pendant qu'il coupait dans l'aide sociale et les services publics, et ça, t'en rappelles-tu Vincent ?
Ce PQ de la Charte des valeurs et de la même xénophobie envers les réfugiées et les immigrants.
N'oublions pas ce PQ qui donnait 10 milliards par année de cadeaux de toute sorte aux banques et aux multinationales. Sans oublier des 800 millions en cadeaux pour les minières étrangères en 2013.
Surtout n'oublie pas le rejet du scrutin proportionnel en 2O11.
Vincent, toi qui défendais le dossier de la santé pour Qs, tu sembles oublier que le parti qui a foutu le trouble dans notre système de santé c'est justement ce même "Parti Québécois" que tu désires rejoindre.
J'espère Vincent que l'ancien journaliste que tu étais se rappelle que c'est bien Lucien Bouchard sous son gouvernement qui a mis à la retraite 37,000 employés-es en santé.
Mais Vincent n'est-ce pas toi qui avais été critique du virage identitaire du PQ au moment où tu étais journaliste à La Presse ?
Tu accuses la base du parti d'être la supposée cause de tous les causes, mais dis-moi en quoi qu'un parti peut être dirigé par sa base au lieu de l'être par une petite élite dominante puisse en être un problème ?
Vincent, tu viens de détruire toute la confiance et l'espoir que j'avais mis en toi.
En terminant, J'ai une pensée et une tristesse pour les 3 attachés politiques qui travaillaient au bureau de Vincent Marissal sur la 5e Av. dans le Vieux-Rosemont.
Que leur est-il arrivé ? Ont-ils été les 3 remerciés vu qu'ils étaient les 3 d'allégeance solidaire ?
Je sais qu'il y a une rumeur comme quoi que Vincent Marissal aurait tenté d'engager un nouvel attaché politique pour se créer une nouvelle équipe.
Ce soir ma pensée va pour Marie-Ève et ses 2 collègues.
Depuis le 1er octobre 2018, tu as bien joué ton jeu. Pendant tout ce temps, j'ai cru que tu étais intègre, maintenant je le sais que ce n'était fort probablement qu'un fake.
Dis-moi Vincent, j'aimerais savoir, pense-tu être encore longtemps capable de te regarder dans un miroir ?
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Une monnaie québécoise ? Peut-être que si !
Germain Dallaire,
Samedi le 15 novembre dernier, le PQ faisait connaître son orientation concernant la monnaie dans un Québec indépendant. Il faut saluer avec enthousiasme la prise de position en faveur d'une monnaie québécoise. Il s'agit d'un pas en avant décisif par rapport à la souveraineté association de René Lévesque et l'union monétaire de Jacques Parizeau. Pour la première fois, on assume pleinement ce que signifie réellement l'indépendance d'un pays. En soi, c'est un événement.
La démonstration faite par PSPP en conférence de presse était d'une limpidité totale. Le Québec deviendra de facto la 27ieme économie du monde avec toute l'infrastructure financière et réglementaire nécessaire ainsi que les institutions(banques, caisse de dépôt, assurances). Jamais un nouveau pays n'aura été aussi bien pourvu pour prendre en main son destin de façon autonome.
Si l'objectif apparaît limpide, le chemin choisi pour y arriver pose cependant d'énormes questions parce qu'en plus d'être long (dix ans), l'issue en est carrément hypothétique. Toute la lucide analyse faite lors de la conférence de presse risque de s'effondrer comme un château de cartes. En choisissant de donner ce qui s'apparente à un veto à une commission d'experts (banquiers, gestionnaires, universitaires), le PQ abdique de sa responsabilité politique. Avec la CAQ, nous avons vu apparaître les top guns de l'administration publique, avec le PQ ce sont les top guns de l'indépendance. La décision de nous doter de notre propre monnaie ne doit pas relever d'une commission formée d'experts prétendument objectifs, rationnels et indépendants. Si leur implication active dans la mise en œuvre est légitime et souhaitable, la décision doit être prise par le pouvoir politique dans la mesure où elle découle d'une volonté démocratique de la population.
La prétendue objectivité des experts économiques est une pure fiction qui se vérifie tous les jours par les opinions souvent opposées qu'ils expriment publiquement. Le PQ lui-même en a fait l'expérience dès le lendemain de sa conférence de presse alors qu'un économiste patenté traitait le mal hollandais de foutaise dans les pages d'un quotidien. Le PQ s'est fortement appuyé sur ce phénomène pour justifier sa prise de position en faveur d'une monnaie québécoise.
Le PQ présente cette démarche en s'appuyant sur une volonté de stabilité. S'imaginer que la réalisation de l'indépendance sera un long fleuve tranquille relève de la pensée magique. Suffit de regarder toutes le magouilles qui ont entouré les référendums de 1980 et 1995. Du « coup de la Brink's » au scandale des commandites en passant par la naturalisation accélérée de milliers d'immigrants, les leaders fédéralistes autant politiques qu'économiques ont montré qu'ils ne reculeraient devant rien pour maintenir le statu quo. Faut-il le rappeler, la demande unanime de l'Assemblée Nationale de publier les documents de la Commission Grenier est toujours lettre morte près de deux ans après le vote. Comme le dit si bien PSPP en parlant des prochains mois, « on n'a encore rien vu en termes de vents contraires ». Ces documents secrets pourraient aider en mettant les fédéralistes sur la défensive .
Le conseil national portait essentiellement sur les PME et les régions. Comme pour la monnaie, on retrouve la même préjugé aveugle en faveur du milieu d'affaire. Le PQ voit les 90 milliards d'impôts rapatriés d'Ottawa comme une manne permettant d'installer ce qu'il appelle un système fiscal plus compétitif. Quand on utilise un tel langage, on vise la clientèle d'affaire. En plus de la fiscalité, les tarifs d'électricité sont dans le viseur. Le 20% de réduction de tarif d'électricité sur le tarif L qui ont coûté à ce jour 1,37 milliard aux québécois et vont en coûter autant sinon plus jusqu'à la fin du programme en 2032 fait saliver les PME qui veulent leur part du gâteau. PSPP a terminé son conseil national en parlant de création de richesse. François Legault n'aurait pas dit mieux. Une CAQ 2,0 vous dites ?
Plutôt de parler de stabilité, ce dont il faut parler c'est de courage et d'audace. Plus que jamais l'épitaphe qu'a fait inscrire Jacques Parizeau sur sa pierre tombale doit nous servir de boussole : « N'ayez pas peur ».
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Écosocialisme ou Extinction : défendre la vie, construire des territoires libres et l’Écosocialisme depuis et pour les Peuples
Nous nous réunissons à un moment de profonde offensive du capital contre la vie, dans le cadre des actions que les peuples organisons face à la COP 30. Cette rencontre nous a permis, une fois de plus, de réaffirmer que tant la montée de l'extrême droite que les fausses solutions proposées par des gouvernements qui se disent progressistes, mais qui, aussitôt, n'hésitent pas à privatiser les biens communs ou à faciliter des agressions contre les peuples et les leaders qui affrontent quotidiennement les conséquences de la logique de croissance infinie du capital sur leurs territoires, nous poussent à lutter pour un monde dans lequel les systèmes de vie soient au centre de toutes nos constructions politiques et à rejeter énergiquement toute tentative d'intimidation.
20 novembre 2025 | tiré d'Inprecor.fr
https://inprecor.fr/ecosocialisme-ou-extinction-defendre-la-vie-construire-des-territoires-libres-et-lecosocialisme
Nous avons eu un exemple de ce qui arrive lorsque, au lieu de renforcer la lutte des peuples qui défendent leurs territoires au péril de leur propre vie, les défenseurs du néolibéralisme progressiste se mettent au service du capital et de l'extractivisme prédateur. Les menaces politiques subies par notre camarade indigène Auricelia Arapiun, lors de son intervention dans notre table ronde d'analyse de la conjoncture, montrent clairement un secteur qui agit à l'intérieur des communautés pour y installer la peur et la fragmentation. Cependant, nous — tout comme Auricelia l'a exprimé dans sa réponse à la menace — ne nous taisons pas et ne concilions pas.
L'offensive de l'extrême droite, nous le savons, se traduit également dans nos territoires par des tentatives de violation de notresouveraineté, reproduisant les mêmes logiques de soumission et de domination qui ont existé par le passé et perdurent aujourd'hui. Face à cette offensive impérialiste, nous, écosocialistes, défendons un front uni pour résister et nous défendre.
L'écosocialisme, en tant qu'outil pour construire un autre monde, devient nécessaire et urgent. L'accélération de la destruction massive des capacités de reproduction des écosystèmes et le caractèrenéocolonial et impérialiste des prétendues alternatives proposées par le même système qui a engendré la situation actuelle d'urgence climatique représentent une menace pour notre continuité en tant qu'espèce et nous conduisent à un point de non-retour.
Face à ce défi, la seule issue possible est l'organisation coordonnée de nos luttes afin de dépasser le système capitaliste. La lutte
organisée des peuples, leur résistance face aux systèmes de domination et leur avancée dans la construction d'autres mondes fondés sur la solidarité, la complémentarité et la réciprocité — en respectant les savoirs et les cosmovisions des différents peuples ainsi que leur droit légitime à l'autodéfense et à l'autodétermination — constitue la base fondamentale de notre stratégie.
Ces jours de débat ont réuni des représentant·es de peuples en lutte de diverses latitudes d'Abya Yala et d'autres continents, qui, au niveau mondial, ont élevé leur voix pour dénoncer le fait que les extractivismes capitalistes et impérialistes provoquent la destruction environnementale et humaine dans de nombreux territoires. Il est nécessaire de renforcer les articulations entre les peuples enrésistance pour combattre cette destruction, tout en consolidant les formes de production de la vie développées historiquement par les peuples et aujourd'hui menacées par la contamination et l'appropriation de l'eau, de la terre et de l'air par les entreprises transnationales et les gouvernements.
Les voix des peuples autochtones ont été protagonistes de cette rencontre, identifiant un contexte commun de colonialisme, d'invasion, de dépossession, d'extractivisme et de fausses solutions, accompagné d'une politique d'anéantissement et de génocide, où l'on ne se contente pas de tuer, mais où l'on invisibilise également ces peuples, en les criminalisant et en les persécutant. À ce stade, nous voyons la relation entre corps et territoire comme un tissu où, bien que résident des violences structurelles, réside aussi la lutte pour la vie. Cette lutte se manifeste dans les résistances alternatives, à travers la valorisation et l'articulation des savoirs, des cosmologies oùancestralité et nature sont indissociables, ainsi que par l'autodéfense, l'autodétermination, la vie communautaire et l'importance de l'espérance et de l'unité des différents territoires.
Ces luttes pour la vie se retrouvent également dans les écoféminismes, mettant en lumière la lutte des femmes et des corps féminisés de différents territoires d'Abya Yala, qui affrontent la relation étroite et historique entre capitalisme et violences exercées à la fois sur la terre, les territoires et les femmes.
Des différents extractivismes découle une violence qui s'exprime par la contamination et la destruction de la terre ; la prédation et le vol de nos biens communs ; la fragmentation des perspectives culturelles ; et sur les corps féminisés, appauvris et racialisés de milliers de femmes du Sud global.
Cette analyse, en plus d'identifier le capitalisme comme l'origine structurelle de toutes les violences territoriales, propose également des solutions capables de surmonter ces contradictions, telles que la gestion communautaire de l'eau, l'autonomie alimentaire, l'autogouvernement, la justice communautaire et une conceptionsubversive du soin — c'est-à-dire issue d'une critique structurelle de la néolibéralisation du discours du care, qui continue de soutenir la logique du capital. À l'inverse, nous nous positionnons en faveur de soins collectifs et communautaires, pour une transformation radicale.La lutte écosyndicale est un élément fondamental de la lutte écosocialiste. La lutte pour davantage et de meilleures conditions de travail, combinée à la conscience que l'exploitation de la classe travailleuse et la dépossession de nos biens communs sont au service du capital et se complètent, crée les conditions nécessaires pour mobiliser et avancer sur les causes structurelles des oppressions que nous subissons dans le système capitaliste. En ce sens, rejeter la pratique du fracking en Colombie, en Amérique latine, dans les Caraïbes et dans le monde est une tâche que nous assumons avec responsabilité, afin de contribuer à la construction de territoires libres. Nous savons que cela ne sera possible que si les organisations syndicales s'articulent avec les processus sociaux, populaires, indigènes et paysans de chaque pays, tout en maintenant leurs autonomies dans la défense des territoires, de la vie et de sa reproduction. Par la solidarité internationaliste, nous nous engageons à promouvoir des espaces de dénonciation des violations des droits du travail, humains et naturels.
C'est depuis ce tissu que nous sommes que nous crions, à l'unanimité : Palestine Libre, du fleuve à la mer ; cessez-le-feu à Gaza ; et condamnation de l'État génocidaire d'Israël pour le massacre du peuple palestinien. Un peuple qui résiste, qui sème, qui conserve la conviction de rester debout — et que nous embrassons depuis la solidaritéinternationaliste, en multipliant les actions globales de soutien, comme le BDS et la Flottille, exemples de résistance par le bas que l'État d'Israël considère comme des menaces.
Nous exigeons également des gouvernements de la région qu'ils rompent leurs relations avec Israël, comme dans le cas des accords avec Mekorot, l'entreprise nationale de l'eau d'Israël, qui est devenue un instrument de domination coloniale. L'eau est un bien commun et, en Palestine, elle est utilisée comme arme politique et économique : Israël contrôle les sources, empêche les Palestiniens de forer des puits, de collecter l'eau de pluie ou d'entretenir des citernes, créant ainsi une dépendance totale et un système d'apartheid hydrique. La Palestine est unlaboratoire de domination dont les techniques se répandent dans d'autres territoires, et la résistance et la solidarité avec le peuplepalestinien doivent être globales. Nous, écosocialistes du monde entier, accompagnons et construisons une solidarité active avec le peuple palestinien et son droit à exister.
À quelques jours du début de la COP 30, nous observons une fois de plus que cet espace n'est pas capable de répondre aux besoins des territoires ; au contraire, il s'impose comme un mécanisme de financiarisation de la nature. C'est pourquoi nous réaffirmons notre dénonciation et notre rejet du paiement des dettes odieuses et illégitimes, et plaidons pour la fermeture des mécanismes internationaux qui les impulsent et les légitiment. Ces mécanismes hypothèquent notre avenir en échange de la livraison des biens stratégiques dont le capital a besoin pour sa reproduction illimitée. Il est essentiel de démanteler le système de la dette, qui subordonne et limite les capacités de sortie planifiée du système.
Nous n'attendons rien de ces espaces qui proposent des projets tels que les crédits carbone qui, tout comme le TFFF, adoptent le récit selon lequel le problème serait que les biens communs ne sont pas encore complètement marchandisés et qu'il existerait donc une « défaillance du marché » à surmonter. Nous dénonçons également les gouvernements complices de projets écocides, comme c'est le cas du gouvernement brésilien qui, quelques jours avant le début de la COP 30 à Belém — territoire amazonien — a approuvé l'exploitation pétrolière àl'embouchure de l'Amazone et qui, en outre, pendant la COP 30, a approuvé l'enregistrement de 30 nouveaux pesticides.
Nous réaffirmons l'agroécologie comme l'un des chemins qui construisent notre stratégie écosocialiste. La production d'aliments agroécologiques, de base paysanne et indigène, n'est pas seulement une alternative au système agroalimentaire dominant, dont l'agronegocio et la production de commodités sont les principaux protagonistes ; c'est aussi une manière de restaurer et reconstruire les écosystèmes, et de rompre l'aliénation entre campagne et ville, étant donc essentielle dans la lutte contre le changement climatique. Il est indispensable de comprendre qu'il n'y a pas d'agroécologie possible au sein d'un capitalisme vert, car elle implique, en tant que pratique politique, une transformation structurelle des relations de production et de vie actuelles.
Reconnaissant que l'écosocialisme œuvre depuis des années à laconstruction de manifestes et programmes qui définissent cettestratégie, nous avons débattu des prochaines étapes qui nous permettent de conclure qu'il n'y a pas d'écosocialisme possible sans territoires libres. Nous n'avons aucun doute que les luttes éco-territoriales et la construction d'un monde vivable sont le chemin que nous devons suivre, en renforçant solidairement nos initiatives, en rendant visibles et en construisant des espaces où nous puissions avancer dans la construction d'un écosocialisme depuis et pour les peuples.
Pour atteindre cet objectif, il est nécessaire d'accumuler des victoires qui nous montrent la voie. Réaliser des mobilisations et campagnes entre les différents collectifs engagés dans la construction de ce projet écosocialiste est fondamental pour consolider un processus intégral et internationaliste de résistance coordonnée et de stratégie commune.La continuité de cette articulation de lutte, de construction du programme écosocialiste dont nous avons besoin, et l'internationalisation du mouvement écosocialiste, sont des tâches que nous avons entreprises il y a dix ans dans ces rencontres, et qui se sont consolidées avec la formation du Réseau Internationaliste des Rencontres Écosocialistes en 2024, à la suite de la rencontre de Buenos Aires.
Parmi les nouvelles initiatives, nous annonçons la tenue du Septième Rencontre Écosocialiste Internationaliste, en Belgique, en mai 2026 ; le Séminaire Écosocialiste International, qui se tiendra au Brésil dans le cadre de la Première Conférence Internationale Antifasciste ; et la Troisième Rencontre Écosocialiste Latino-Américaine et Caribéenne, en 2027, en Colombie. Nous sommes convaincu·es que ces rencontres doivent dépasser les frontières et générer des actions de lutte communes permettant de frapper simultanément les pouvoirs concentrés del'extractivisme capitaliste dans chaque territoire où nous nous trouvons.Cependant, les seules Rencontres Écosocialistes ne suffisent pas pour faire avancer la construction d'un programme véritablement enraciné dans les luttes concrètes. C'est pourquoi nous proposons la création d'actions et campagnes conjointes sur la Palestine, les combustibles fossiles, l'exploitation minière, la dette et les traités de libre-échange ; la défense de l'eau ; la lutte contre l'agronegocio ; et la restauration des forêts. Nous proposons également de cartographier quelles entreprises sont alignées avec des projets écocides dans les pays d'Amérique latine et des Caraïbes, afin de réaliser des dénonciations et communiqués communs. De plus, nous proposonsd'organiser des rencontres écosocialistes territoriales préalables à celle de Colombie, afin que les débats reflètent des formulations et propositions éco-territorialisées.
Enfin, nous voulons que notre espace de construction soit vivant et divers, capable de générer des débats profonds entre les collectifs qui le composent, de manière à penser et problématiser notre compréhension de l'écosocialisme, en réaffirmant que l'écosocialisme n'est pas un socialisme teint en vert, mais une proposition de transformation profonde de nos relations — tant entre nous que avec la nature. C'est une autre façon de faire de la politique, capable de construire un monde nouveau, digne et beau à vivre, pour les êtres humains comme pour tous les autres êtres vivants.
Le 19 novembre 2025
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Censure sur les réseaux sociaux et guerre informationnelle : rencontre avec l’ONG 7amleh
L'Agence Média Palestine s'est entretenue avec la chargée de plaidoyer pour l'Union européenne de 7amleh, une organisation de défense des droits numériques des Palestinien-nes basée à Haïfa.
Tiré d'Agence médias Palestine.
Agence Média Palestine : Vous dénoncez dans plusieurs rapports publiés en septembre et octobre un double standard raciste dans la gouvernance des contenus de Meta et LinkedIn, avec l'impunité d'incitation à la haine des Palestinien-nes d'une part et des restrictions accrues aux contenus palestiniens d'autre part. Pouvez-vous nous décrire ce double-standard, ses mécanismes et ses conséquences ?
7amleh : 7amleh documente la manière dont les GAFAM, mais également les plateformes des réseaux sociaux, mettent en place des réglementations internes qui vont à l'encontre de la protection des droits humains des Palestinien-nes et ne permettent pas que la parole pro-palestinienne soit aussi libre que la parole pro-israélienne.
Nous avions commencé à documenter ce double-standard en 2021, notamment au niveau de Meta lors des soulèvements survenus dans le quartier de Cheikh Jarrah à Jerusalem-Est. Alors que de nombreux-ses Palestinien-nes voyaient leur maison détruite ou saisie par l'armée israélienne, Facebook a bloqué les lives, empêchant les Palestinien-nes de documenter en direct ce qu'ils et elles vivaient.
Depuis le 7 octobre, on remarque la manière dont META diminue la parole ou le contenu pro-palestinien par la suppression massive de contenus.
Ce qui se passe techniquement, c'est que le niveau moyen de « faux positif », soit de contenu légitime supprimé à tort par l'intelligence artificielle (IA) qui modère les publications, est augmenté : de 20 % avant le 7 octobre, il est monté à 80 % pour les contenus en arabe et pro-palestiniens. C'est un seuil fixé volontairement pas Meta, qui prétend qu'il y a “ trop de contenu “ et qu'ils ne peuvent pas le modérer efficacement, raison pour laquelle ils ont décidé de baisser le niveau de sécurité en augmentant le seuil de « faux positif » permis par leur IA.
Cela entraîne une sur-modération du contenu en arabe par des outils d'IA qui n'ont qu'une très faible connaissance du contexte régional ni de ses dialectes, menant à des suppressions massives de contenus tout ce qu'il y a de plus légitime. Prenez par exemple le mot شهيد, martyr : tout contenu comportant ce mot en arabe est supprimé, Meta estimant que l'usage du mot renvoie nécessairement à la célébration de combattant-es. Mais ce mot est utilisé bien plus largement, il équivaut à la formule « toutes mes condoléances », c'est un mot que l'on utilise pour toute personne, y compris des civils, des enfants.
Au contraire, par rapport à ce que l'on a pu observer de la modération du contenu en hébreu, Meta y opère une sous-modération flagrante des contenus haineux. Du contenu appelant à la destruction de Gaza, au nettoyage ethnique des Palestiniens, au viol des femmes Palestiniennes, reste sur les plateformes et n'est pas modéré comme il devrait l'être. On peut considérer qu'il y a un donc un parti-pris qui permet à ce contenu de se propager librement sur les réseaux sociaux et d'être relayé au plus haut des sphères politiques israéliennes.
Ce que nous démontrons dans nos rapports, c'est qu'il ne s'agit pas d'erreurs techniques, comme l'affirme Meta, mais bien d'une politique délibérée de narratifs précis. Quand Meta prétend avoir ‘trop de contenu' à modérer, nous répondons qu'il s'agit d'une entreprise qui est plus riche que certains pays : augmentez les moyens, embauchez des médiateur-ices, formez-les aux spécificités régionales et linguistiques.
Agence Média Palestine : Comment menez-vous vos enquêtes, à quelles actions aboutissent-elles ? Quelle agentivité avons-nous face aux géants de ces plateformes ?
7amleh : Tout d'abord, nous avons développé nos propres outils d'IA, des LLM (modèles de langage), pour pouvoir collecter des données et contextualiser la modération de contenu en Israël/Palestine. Nous n'utilisons pas, ou très peu, les autres outils d'IA des plateformes que nous surveillons, précisément parce que nous estimons que ces outils sont partiaux.
Nous avons par ailleurs notre propre Helpdesk, intitulé 7or, par lequel des victimes de la modération abusive (suppression de contenu, de compte, etc) peuvent venir vers nous pour effectuer un signalement, que nous faisons remonter à la plateforme concernée. Ces utilisateurs sont une base précieuse pour documenter nos plaidoyers.
Nous travaillons également avec d'autres organisations de défense des droits humains qui ont leurs propres informations, et nous nous basons sur le travail de journalistes d'investigation de médias comme le Guardian, Disclose, Lighthouse, Haaretz, +972.
Enfin, des employé-es de ces plateformes elles-même nous fournissent des informations cruciales sur les réglementations internes qui vont à l'encontre des droits des Palestinien-nes. C'est une ressource extrêmement importante, qui pose la question de la protection des lanceurs d'alerte car nous devons protéger leur identité.
Avec toutes ces données, nous produisons des rapports, et des entretiens avec des victimes de censure ou de contenus de haine, et nous mettons en place des plaidoyers et des stratégies de communication.
Par exemple, en tant que responsable de plaidoyer pour l'UE, je m'adresse directement aux décisionnaires et aux États membres, je leur montre les rapport et leur explique pourquoi il s'agit d'une problématique européenne. Quand l'armée israélienne a payé Youtube et Google pour appeler en Europe à l'enrôlement dans son armée via des publicités ou du contenu pro-israélien, il s'agit de manipulation d'information contraire à la réglementation européenne. Nos plaidoyers tendent à changer les réglementations, à visibiliser ces questions et mettre des débats sur la table.
En ce qui concerne l'agentivité, c'est très compliqué car on ne peut pas vraiment dire « arrêtons d'utiliser ces plateformes » : on en a besoin, car de manière paradoxale ce sont aussi des plateformes qui permettent d'avoir de l'information, notamment dans la bande de Gaza, où les médias internationaux ne peuvent pas rentrer.
Pour cette raison, nous n'appelons pas au boycott. Ce que nous voulons, c'est qu'elles soient régulées. Mais il ne faut pas s'attendre à ce qu'elles se régulent elles-même : ce sont des entreprises qui visent le profit. Leurs choix ne seront jamais guidés par le bien commun ou le respect de chacun, mais bien par le profit. C'est pour cela qu'il faut des réglementations fortes, qui s'imposent au-delà de l'UE.
Et c'est là tout notre travail, de dénoncer des lois qui ne protègent pas tous les utilisateurs, par exemple, des réglementations comme le EU AI Act en Europe qui n'imposent pas un ban à l'exportation : alors, une entreprise européenne qui développe un outil interdit d'utilisation en UE peut continuer à le vendre hors UE. Nous dénonçons aussi l'instrumentalisation d'un certain nombre des ces réglementations du numérique à des fins de censure, comme c'est le cas de la part de groupes d'extrême droite.
Mais la chose la plus importante à faire, selon moi, en tant qu'individu-es, c'est de continuer à partager les informations vérifiées, sans se dire qu'on n'est qu'un petit poids, car chaque poste à son importance. Et il faut aussi éduquer les utilisateurs et utilisatrices à la vérification des informations.
Agence Média Palestine : Dans un article publié en juillet dernier, vous analysez l'utilisation des réseaux sociaux par les Gazaoui-es avant et depuis le génocide, son impact dans la construction de récits collectifs et de la solidarité. Pouvez-vous nous en dire plus sur cette enquête et ses conclusions ?
7amleh : C'est tout le paradoxe dont on parlait : ces plateformes sont au cœur de la censure du mouvement de solidarité pour la Palestine, en écho aux médias traditionnels qui ont censuré la parole des Palestinien-nes. Mais c'est aussi l'endroit où les Gazaoui-es ont pu communiquer avec l'extérieur, et cela a généré un large mouvement de solidarité.
On observe également certains discours, en faveur des droits humains et des droits fondamentaux, qui n'ont plus leur place dans des médias traditionnels, qui retrouvent une certaine place et une certaine légitimité sur les réseaux sociaux, comme on l'a observé par exemple avec l'élection du nouveau maire de New York, Zohran Mamdani, qui a fait une grande partie de sa campagne sur ces réseaux.
C'est intéressant de voir que pour répondre à cela, Israël a recours à des moyens presque archaïques pour bloquer cette parole sur les réseaux sociaux, notamment via la destruction des infrastructures de télécommunication, le brouillage des satellites. On revient à une forme de censure qu'on pourrait dire ‘à l'ancienne', qui ne relève pas de la manipulation d'information mais bien de l'empêchement de sa circulation.
C'est donc un paradoxe très complexe que nous essayons d'expliquer, qui veut que les plateformes de communication sont une source précieuse d'information, d'analyse et de débat, mais elles permettent aussi et encouragent une violence et une désinformation qui vise à déshumaniser les Palestinien-nes.
Et enfin, au-delà de la bataille du narratif, ces outils de télécommunication sont au cœur de la crise humanitaire : les gens à Gaza qui subissent des bombardements israéliens ne peuvent pas appeler les secours, ni leurs proches, les familles sont séparées du Nord au Sud. La communauté elle-même a besoin de pouvoir être connectée.
Agence Média Palestine : Définiriez-vous la désinformation comme l'une des armes du génocide en cours à Gaza, ou plutôt comme un symptôme ?
7amleh : L'armée israélienne elle-même a déclaré, dès le début, la stratégie informationnelle comme une arme. Il y a au sein de l'armée israélienne une unité dédiée, la Digital Task Force : ce sont des membres de l'armée qui ne sont formés que pour mener cette guerre informationnelle.
On voit des proches du pouvoir dont l'expertise n'est que centrée sur cela : des soldats israéliens dont le seul mandat est l'activité sur les réseaux sociaux, par la diffusion de fausses informations, de contenus haineux et l'attaque de contenus pro-palestiniens, avec l'objectif d'imposer le narratif israélien.
Donc on peut affirmer que oui, l'information, comme la désinformation, est une arme du génocide.
Maintenant, beaucoup affirment qu'Israël a perdu la guerre informationnelle dans ce génocide. À 7amleh, nous pensons qu'il est un peu tôt pour le dire, cela prendra des années pour pouvoir réellement l'observer.
Mais le fait est que l'armée paie Google et Youtube pour avoir ses publicités relayées, et cela montre bien qu'il s'agit d'un enjeu majeur. Par ailleurs cette pratique est illégale, et cela a été démontré par de nombreuses analyses.
Ce ne sont pas des pratiques nouvelles, dans ce que l'on a pu observer avec 7amleh, mais il y a une exacerbation certaine dans le cadre de ce génocide.
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Les marxistes révolutionnaires et la question institutionnelle
Alors que la Belgique sombre dans une crise d'ampleur, avec un gouvernement fédéral qui se déchire sur le budget tandis que se poursuit l'impasse complète des négociations pour la formation d'un gouvernement en région bruxelloise, la question des orientations immédiates à mettre en avant se pose avec force et urgence pour notre camp social. Dans ce contexte, difficile d'éluder l'examen de l'attitude à adopter en tant que marxistes révolutionnaires vis-à-vis du jeu institutionnel. Nous publions ci-dessous une contribution à la discussion, rédigée par trois membres de la direction de la Gauche anticapitaliste, qui cherche à clarifier les liens complexes entre dynamiques institutionnelles et transformations sociales, sans perdre de vue la nécessité d'ancrer ces problèmes dans la conjoncture spécifique de la Belgique en 2025.
14 novembre 2025 | tiré d'Europe solidaire sans frontières
« [C]omment peut-on dire que « le parlementarisme a fait son temps politiquement », si des « millions » et des « légions » de prolétaires non seulement s'affirment encore pour le parlementarisme en général, mais sont franchement « contre-révolutionnaires » !? Vous êtes tenus de leur dire l'amère vérité. Vous êtes tenus d'appeler préjugés leurs préjugés démocratiques bourgeois et parlementaires. Mais en même temps vous êtes tenus de surveiller d'un œil lucide l'état réel de conscience et de préparation de la classe tout entière (et pas seulement de son avant-garde communiste), de la masse travailleuse tout entière (et pas seulement de ses éléments avancés). (…) » (Lénine, 1920).
Ces mots de Lénine, pourtant éloignés de nous par plus d'un siècle, résonnent avec notre présent politique. Ce qui valait pour la jeune république allemande au lendemain de la Première Guerre mondiale vaut a fortiori pour la Belgique de 2025, bien éloignée de l'intensité insurrectionnelle de la révolution allemande. Dans un pays où le modèle de la démocratie libérale est durablement implanté dans toutes les couches de la société, y compris la classe travailleuse, c'est peu dire que des “légions de prolétaires” s'affirment encore pour le parlementarisme en général, et ne sont pas d'emblée acquises à la cause révolutionnaire.
Ce constat doit servir de point de départ à toute discussion sur la position des révolutionnaires à l'égard du jeu institutionnel aujourd'hui en Belgique, pour éviter de se perdre dans des généralités qui voudraient que les marxistes interviennent soit toujours soit jamais sur ces questions. En effet, s'il est tentant de prime abord de considérer que des révolutionnaires devraient rejeter par principe le jeu institutionnel, il est vrai cadenassé par les structures sociales et les règles juridiques élaborées par la classe dominante et conçu pour étouffer toute dynamique de transformation sociale, d'éminentes figures du marxisme ont pris très au sérieux cette question en l'inscrivant dans une stratégie plus large de prise du pouvoir. Marx et Engels appelaient ainsi à la présentation de figures issues du mouvement ouvrier lors des élections, tandis que Lénine n'a jamais perdu de vue la question institutionnelle dans la construction d'un bloc historique révolutionnaire.
S'ancrer dans la conscience de classe
Nous sommes bien loin d'une période de crise révolutionnaire, dans laquelle ceux d'en haut ne peuvent plus et ceux d'en bas ne veulent plus, qui rendrait plausible la mise en place rapide d'un pouvoir ouvrier antagoniste aux institutions bourgeoises. Si la tâche centrale des révolutionnaires est bien de construire une alternative dans et par les luttes, un tel objectif ne nous autorise pas aujourd'hui à snober la question institutionnelle, parce que l'immense majorité de notre camp social y reste encore attaché. Dans ces circonstances, éluder la question institutionnelle revient tout simplement à ignorer le niveau de conscience de ces parties de la classe travailleuse, et à adopter une posture qui nous isole du reste du mouvement ouvrier.
En outre, avec toutes leurs limites, les victoires parlementaires progressistes ont un impact très concret sur la classe travailleuse et sa confiance dans des perspectives de changement. S'il est possible de regretter l'aspect minimaliste de certaines mesures, notre attitude doit plutôt être, selon la logique du programme de transition, de tirer le fil de ses victoires dans un sens anticapitaliste. Par exemple, le vote au printemps 2025, par une majorité de centre-gauche au parlement bruxellois, d'une loi contraignant les propriétaires bruxellois·es à respecter une grille des loyers n'est pas révolutionnaire. Cette loi ne fait qu'atténuer la domination du propriétaire sur le locataire sans la remettre structurellement en cause, dans un contexte pourtant dramatique de pénurie de logement et d'explosion du prix de l'immobilier dans la capitale. On ne peut cependant se contenter de mépriser cette victoire en appelant abstraitement à l'expropriation des propriétaires, au risque d'apparaître déconnecté à l'égard des locataires pour qui cette loi représente potentiellement une bouffée d'air dans un contexte de précarisation croissante. Notre rôle doit plutôt consister à mettre en avant que cette loi diminue l'arbitraire des propriétaires en provoquant une incursion (certes limitée) dans leur liberté de bailleur, et d'essayer d'en approfondir la logique, en orientant par exemple le mouvement pour le droit au logement dans une perspective de rupture avec la logique de la propriété privée.
Le piège du double fétichisme de la question institutionnelle
La posture qui rejette en bloc et par principe la question institutionnelle pêche par une conception simpliste et réductrice de la réalité sociale et politique. Cette logique consiste à refuser toute participation au jeu électoral, toute pression sur les partis de gouvernement, et parfois plus généralement toute prise de position qui prendrait pour objet le champ institutionnel. Il y aurait d'un côté les institutions bourgeoises, et de l'autre la société civile, le mouvement social et les révolutionnaires. A partir de ce postulat de base, il existe une myriade de nuances, plus ou moins fines : des forces antipolitiques et antipartisanes les plus zélées, à des formes plus raffinées qui assument de faire de la politique, qui cherchent à politiser le mouvement social autour d'un vrai programme anticapitaliste et qui construisent des organisations, mais qui refusent de prendre position sur les questions qui relèvent de l'institutionnel.
Il est important de noter que ce postulat a le mérite de placer l'accent sur l'essentielle indépendance du mouvement social face aux émanations de la bourgeoisie, mais également face aux partis issus du mouvement ouvrier. Une telle posture vise de manière salutaire à pointer les dangers d'étouffement de la dynamique sociale par le champ institutionnel : il ne manquent en effet pas d'exemples, y compris récents, de forces politiques qui se sont appropriées des revendications issues des luttes sociales pour les vider de leurs potentialités de rupture avec l'ordre existant. Néanmoins, ce postulat demeure désorientant en tant que tel, en ce qu'il abandonne de fait la lutte institutionnelle aux seules forces bourgeoises, et ne permet pas de comprendre la complexité dialectique des interactions entre luttes sociales et institutionnelles ni d'agir dans le présent politique. Nous y reviendrons.
En niant tout simplement la possibilité d'intervenir dans le débat institutionnel en tant que révolutionnaires, les tenants d'un anti-institutionnalisme de principe adoptent paradoxalement une logique similaire à celle des réformistes. En effet, le geste réformiste consiste notamment à fétichiser le champ institutionnel en le présentant comme le seul lieu du pouvoir, c'est-à-dire en autonomisant les institutions des antagonismes de classe qui structurent la société. De leur côté, les révolutionnaires anti-institutions fétichisent aussi le champ institutionnel en le considérant à leur tour comme résolument extérieur à la lutte des classes, mais pour condamner le premier au profit de la seconde. Dans les deux cas, ces postures ne parviennent pas à saisir le caractère spécifique des rapports de force qui s'expriment dans les institutions, et leurs liens avec la conflictualité de classe. La situation n'est paradoxale qu'en apparence : en semblant prendre le contrepied absolu des réformistes, ces révolutionnaires adoptent en fait une logique similaire, en fétichisant ainsi le fait institutionnel non pour s'en réjouir, mais pour le condamner. Comme souvent, les postures gauchistes adoptent la même forme que celle de leurs adversaires, mais se contentent d'en inverser le contenu.
Dans le meilleur des cas, les révolutionnaires anti-institutions arriment effectivement le champ institutionnel à la lutte des classes, mais présentent les institutions comme le simple reflet de la conflictualité des luttes sociales. La conséquence d'une telle conception est qu'il n'y aurait pas besoin d'amener de perspectives propres aux questions institutionnelles, et que l'objectif serait simplement d'appeler à renforcer les luttes sociales, y compris pour débloquer une situation de crise dans le domaine institutionnel. Il n'y aurait ainsi aucune autonomie du champ institutionnel, et par effet rebond, la lutte des classes réglerait la question institutionnelle. Nous pensons pourtant que les révolutionnaires doivent se garder de toute tentation de raccourci facile de ce type, qui affirme qu'en réglant la question de la lutte des classes, toutes les autres questions se solutionneront par la même occasion.
Intégrer la question institutionnelle dans une stratégie révolutionnaire
Les marxistes ne se représentent pas la réalité en blocs homogènes et hermétiques. Il n'y a pas d'un côté la rue, les quartiers, les lieux d'étude et de travail, et de l'autre les institutions politiques bourgeoises, mais un complexe d'interactions variées et dialectiques entre différents espaces qui exercent des pressions les uns sur les autres. S'il est vrai que l'infrastructure des rapports de classe détermine en dernière instance la superstructure institutionnelle, celle-ci n'est pas un simple prolongement immédiat et inerte de celle-là, mais peut à son tour agir sur la dynamique des conflits de classe. Autrement dit, le champ institutionnel n'est pas le reflet transparent de la conflictualité de classe, mais dispose d'une autonomie relative, qu'il faut pouvoir discuter comme telle, car elle peut également avoir en retour des effets bénéfiques (ou néfastes) sur la lutte des classes [1].
Il ne s'agit pas de dire que chaque espace se vaut, et qu'il faudrait un pied dans les institutions, et un pied dans la rue. Il est clair qu'une véritable transformation sociale ne viendra pas des institutions, puisque le moteur du changement historique, c'est la lutte des classes qui s'exprime par excellence au sein de la conflictualité sociale. Mais la dynamique qui s'exprime dans le champ institutionnel s'élève sur cette conflictualité de classe, et réfracte le rapport de force entre les classes fondamentales, c'est-à-dire qu'il les retraduit de manière tronquée dans le vocabulaire institutionnel. Ainsi, le rôle des marxistes révolutionnaires doit être de déchiffrer les symptômes de la lutte des classes au sein des conflictualités institutionnelles, et de donner les perspectives pour orienter les crises dans le sens le plus fidèle aux intérêts de notre camp, à partir du champ institutionnel lui-même [2]. Vouloir résoudre une crise institutionnelle en renvoyant uniquement à la construction de la révolution dans la rue ne donne aucune orientation immédiate de la voie à suivre pour y arriver, a fortiori pour celles et ceux, majoritaires, qui ne sont pas déjà acquis·es à la stratégie révolutionnaire.
Donner des perspectives à notre camp social ne se fera donc pas seulement en appelant à la révolution, mais également en mettant les mains dans la tambouille institutionnelle. En effet, considérer qu'en agissant uniquement sur les rapports de classes au sens restreint (c'est-à-dire les rapports directs entre capitalistes et travailleur·ses) ou au “social” vu comme strictement séparé des questions politico-institutionnelles, on peut faire l'économie d'un discours sur le jeu institutionnel, c'est ne pas faire droit aux médiations qui composent nécessairement la réalité politique, et dont le domaine institutionnel constitue l'une des modalités [3]. Le champ de la politique institutionnelle n'est pas extérieur aux luttes sociales, ni déterminé mécaniquement par celles-ci. Cela signifie qu'il est nécessaire pour nous d'inscrire le fait institutionnel dans une stratégie plus large, en le considérant comme un champ de lutte à part entière qui, bien que clairement subordonné à la lutte sur les lieux de travail et dans la rue, n'est pas insignifiant et ne peut être ignoré. A fortiori dans les pays où le modèle de la démocratie libérale est durablement implanté dans la société.
Réformes, réformistes, rapport de forces et attitude des révolutionnaires
“[I]l est tout à fait évident que les ouvriers qui soutiennent encore les réformistes et les centristes sont tout aussi intéressés que les communistes à la défense de meilleures conditions d'existence matérielle et de plus grandes possibilités de lutte. Il est donc nécessaire d'appliquer notre tactique de telle manière que le Parti Communiste (…) n'apparaisse pas aujourd'hui – et surtout ne le soit pas en fait – un obstacle à la lutte quotidienne du prolétariat. (…)
L'unité du Front s'étend-elle seulement aux masses ouvrières ou comprend-elle aussi les chefs opportunistes ? Cette question est le fruit d'un malentendu.
Si nous avions pu unir les masses ouvrières autour de notre drapeau ou sur nos mots d'ordre courants, en négligeant les organisations réformistes, partis ou syndicats, ce serait, certes, la meilleure des choses. Mais alors la question du Front Unique ne se poserait pas dans sa forme actuelle.” (Extraits de la résolution de l'Internationale communiste sur le Front unique, rédigée par Trotsky, 1922)
Développer et mettre en pratique une stratégie et une tactique à l'égard de cette question politico-institutionnelle implique nécessairement de prendre en considération, d'interpeller et de parfois d'interagir avec des partis de la gauche institutionnelle et/ou avec leurs sympathisant·es et militant·es. Le fait de ne pas snober ces partis n'implique à aucun moment d'entretenir des illusions quant à leur nature profonde de gestionnaires du capitalisme. Au contraire, il s'agit d'aiguiser au maximum les contradictions politiques et sociales représentées par ces partis, pour aider à mobiliser leur base dans la lutte des classes. La tâche des marxistes révolutionnaires est alors de lutter au côté de cette dernière, de stimuler sa combativité, et de jouer un rôle utile dans la construction d'un rapport de forces permettant de défendre de la manière la plus fidèle possible les intérêts de la classe travailleuse. Finalement, il s'agit de convaincre dans l'action le plus grand nombre de la nécessité d'une rupture révolutionnaire, ce qui passe aussi par le fait de lutter pour un ensemble de réformes de gauche répondant aux besoins de la classe travailleuse et soutenues par celle-ci mais considérées comme inacceptables par la bourgeoisie.
Très concrètement, puisque c'est l'un des points de tension majeurs actuellement en Belgique, la majorité parlementaire de gauche et centre-gauche au Parlement bruxellois est une occasion de mettre ces forces au défi de former un gouvernement anti-austérité tout en appelant les travailleurs, les syndicalistes et les mouvements sociaux et associatifs à ne plus rester au balcon mais à imposer par eux et elles-mêmes, dans la lutte, un programme de rupture sociale, écologique et démocratique qui répond aux besoins, défie la droite radicalisée et ses institutions, ainsi que la création des outils politiques nécessaires pour y arriver. Une telle dynamique pourrait donc créer une première fissure majeure dans l'édifice des gouvernements issus des élections de 2024 qui participent d'un rapport de forces dégradé pour notre classe. Cette dynamique, conditionnée et loin de tout résoudre, déboucherait évidemment sur d'autres questions et affrontements sociaux et politiques, auxquels la gauche de combat devra pouvoir répondre. Mettre les institutions bourgeoises en crise, par la gauche, et par la lutte, cela implique aussi de pousser les partis et forces de centre-gauche et réformistes à jouer cartes sur table. En plus et en lien avec une forte implication dans la lutte sociale sous toutes ses formes, c'est ça aussi, faire de la politique en marxiste révolutionnaire en Belgique en 2025. Et cette approche à la fois unitaire et indépendante est d'autant plus indispensable dans la période réactionnaire et lourde de dangers dans laquelle nous nous trouvons.
John Christiaens, Denis Verstraeten et Madeleine Vibert
Photo : manifestation contre l'Arizona du 29 avril 2025. Crédit : Gauche anticapitaliste / CC BY-NC-SA 4.0
P.-S.
• Gauche anticapitaliste (Belgique). 14 novembre 2025 :
https://www.gaucheanticapitaliste.org/les-marxistes-revolutionnaires-et-la-question-institutionnelle/
Notes
[1] Il manque d'espace pour développer ce point, mais le processus révolutionnaire connu par le Chili entre 1970 et 1973 relève de ce type de dynamique positive. Avec toutes ses limites, la présidence de Salvatore Allende pour l'Unité Populaire a entretenu, du moins au début de la révolution chilienne, une relation de renforcement mutuel avec l'important mouvement social qui le soutenait sans perdre son autonomie critique. Il aura fallu le massacre du coup d'Etat de Pinochet pour écraser cette dynamique.
[2] Mutatis mutandis, la même logique vaut pour la question nationale en Belgique. Apporter une réponse marxiste aux conflits communautaires ne se fera pas seulement en appelant à l'unité des prolétariats wallon et flamand contre les bourgeoisies. Si c'est bien l'horizon à viser, atteindre cette unité implique des orientations immédiates et ancrées dans une société effectivement structurée par des conflits communautaires qui ne sont pas simplement le reflet des antagonismes de classe.
[3] Les structures syndicales, les collectifs de quartiers et les organisations politiques au sens large sont d'autres de ces médiations nécessaires entre l'expression d'une volonté individuelle et la mise en place d'un projet politique
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L’automobile canadienne n’est pas en « crise », elle est en danger d’extinction
Les travailleurs et travailleuses de l'automobile au Canada ont traversé de nombreuses crises au fil des années, mais la menace actuelle est différente. Lana Payne, présidente d'Unifor, a averti que « si nous ne nous opposons pas fermement à lui [le président américain Donald Trump] et à ces entreprises, nous allons tout perdre ». Jusqu'à présent, le débat sur la manière de réagir s'est arrêté aux tarifs imposés par Trump. Mais les menaces vont plus loin, tant pour les entreprises automobiles que pour notre capacité, en tant que travailleurs et citoyens, à déterminer démocratiquement le type de société que nous voulons — c'est-à-dire pour la souveraineté du Canada, dans son sens substantiel et non simplement formel. Relever ces défis plus vastes exige d'affronter certaines réalités difficiles.
Le point de départ d'une réponse doit être que les tarifs ne sont qu'un symptôme du dilemme plus vaste du Canada : sa dépendance excessive à l'égard de la grande puissance dominante mondiale. Nous avons peut-être longtemps été le « partenaire économique le plus proche et l'allié le plus fidèle » des États-Unis, mais cela n'a pas empêché Trump de nous traiter comme un État vassal.
Au-delà des tarifs
À entendre la justification de l'administration Trump pour imposer des tarifs contre le Canada, nul ne devinerait que les États-Unis enregistrent en réalité un excédent commercial avec le Canada pour les produits manufacturés, y compris dans l'automobile. Les tarifs ont été imposés malgré cela et motivés, comme l'a affirmé sans détour le secrétaire au Trésor américain, Scott Bessent, par la volonté des États-Unis d'appliquer « les politiques les plus America First possibles ».
Bessent a ajouté que la seule limite à cela était de ne pas « encourir la colère des marchés ». Cette déclaration – selon laquelle la seule contrainte acceptée par les États-Unis est celle de la Bourse américaine, qui appartient massivement aux riches (10 % de la population détient plus d'actions que les 90 % restants) – offre une vision remarquablement sombre, quoique précise, non seulement de la politique internationale américaine, mais aussi de la démocratie interne du pays.
Quelles qu'aient été les frustrations de longue date de nombreux Canadiens face à notre relation subordonnée aux États-Unis et au malaise généralisé quant à ce que représente l'Amérique, la dissidence a historiquement été étouffée par l'attrait économique des produits américains, des marchés américains, des investissements américains, de la technologie américaine et par la prétendue sécurité offerte par le parapluie militaire américain. Mais aujourd'hui, bon nombre de Canadiens ont compris — ou re-compris — que s'accrocher aux États-Unis constitue un handicap. Bien que Trump ait porté à son paroxysme l'antipathie envers l'unilatéralisme américain, ce que nous affrontons ne se réduit pas à Trump. Le problème le précédait et perdurera longtemps après son départ.
Le Canada n'est, bien sûr, pas seul dans sa dépendance à l'égard de l'empire américain. D'autres pays, y compris d'autres alliés des États-Unis, éprouvent des inquiétudes similaires. Dans le cas du Canada, toutefois, cette dépendance est particulièrement extrême, et dans l'industrie automobile, unique. Dans ce secteur, déplacer des usines d'assemblage canadiennes vers les États-Unis est perturbant et coûteux, mais relativement plus simple que dans d'autres secteurs et d'autres pays. C'est l'effet d'une industrie continentale hautement intégrée, où le principal marché est américain et où les décisions essentielles en matière de recherche, de développement et de planification sont concentrées aux États-Unis.
Le Canada bénéficie certes de coûts de main-d'œuvre plus faibles que les États-Unis, en grande partie en raison de notre dollar plus faible et du refus obstiné des Américains d'adopter un système universel de santé publique. Mais contrairement à l'écart massif entre les coûts de main-d'œuvre au Mexique et aux États-Unis (les coûts mexicains représentent environ un sixième de ceux des États-Unis), l'avantage canadien n'est pas assez grand pour compenser les incertitudes créées par les pressions de Trump visant à relocaliser au sud de la frontière.
Voir des entreprises quitter le Canada et constater un biais croissant contre les investissements futurs au pays est consternant, mais pas surprenant. C'est précisément ce que Trump visait en agitant la menace de tarifs. Même si les tarifs prennent fin et que Trump et notre Premier ministre s'enlacent, les entreprises américaines n'oublieront pas cette expérience de sitôt. La prudence dans l'attribution de nouveaux travaux et de nouvelles installations de production au Canada persistera.
La menace pour l'emploi des deux côtés de la frontière
Une deuxième réalité touche les travailleurs des deux côtés de la frontière. Les travailleurs de l'automobile se retrouvent pris entre une crise environnementale impossible à éviter et une industrie qui, obsédée par ses profits à court terme, n'a pas su se préparer à la catastrophe climatique planétaire en évolution. Cela aussi est antérieur à Trump, bien qu'il ait tout fait pour aggraver la situation.
Le contraste avec la Chine est saisissant. Alors que les entreprises nord-américaines retardent activement la conversion aux véhicules électriques (VE), la Chine fonce à toute vitesse. Alors que l'industrie nord-américaine tergiverse, la Chine a sécurisé l'accès à l'ensemble des chaînes d'approvisionnement nécessaires aux VE ainsi qu'aux minéraux rares requis pour les batteries. Tandis que la Chine subventionne la recherche sur les VE, l'innovation dans les batteries, les coûts d'assemblage, et construit un réseau national de bornes de recharge facilement accessibles, Trump mise sur le maintien de bas prix de l'essence, renforçant la dépendance à un pétrole coûteux pour l'environnement.
Les entreprises nord-américaines versent des larmes de crocodile en affirmant qu'il n'y a pas de demande pour les VE, mais la Chine a démontré que si le prix est raisonnable et si les bornes de recharge sont facilement disponibles, les consommateurs suivront. À mesure que la production chinoise a augmenté, les économies d'échelle ont réduit le coût des VE au point que les véhicules électriques se vendent maintenant en Chine autour de 20 000 $ – soit moins de la moitié du prix des VE ici ou ailleurs. Les VE représentent aujourd'hui environ 50 % du marché chinois, contre seulement 10 % du marché américain et 15 % du marché canadien.
Pour replacer ces réalisations dans leur contexte historique : au tournant du siècle, le secteur automobile américain assemblait plus de six fois ce que produisait la Chine (même le Canada assemblait environ 50 % de plus que la Chine). La production chinoise ne représentait alors que 3,4 % de l'industrie mondiale. Pourtant aujourd'hui, alors que les véhicules électriques sont l'avenir de l'automobile, la Chine produit 7 VE sur 10 au niveau mondial. C'est le même ratio que celui des véhicules à essence produits par les États-Unis au sommet de leur domination économique d'après-guerre, au milieu des années 1950.
Le contraste Chine–États-Unis dans la transition vers les VE s'étend également à leurs réponses respectives en matière d'énergies renouvelables ; la Chine est aussi de loin la première dans le solaire et l'éolien. Reconnaître la réponse impressionnante de la Chine à une menace fondamentale pour la nature et l'humanité ne revient pas à être « pro-Chine ». La Chine a évidemment ses défauts, notamment la faiblesse des droits syndicaux et des travailleurs ainsi qu'un régime autoritaire de haut en bas.
L'objectif est plutôt de déplacer la responsabilité : ce n'est pas le prétendu désintérêt des consommateurs nord-américains pour les VE qui explique le retard, mais les échecs économiques et technologiques stupéfiants du capitalisme américain à rendre les VE réellement accessibles au public. Devant cet échec historique, il est difficile d'imaginer les entreprises américaines et l'État américain mener le monde hors de la catastrophe environnementale, plus vaste et plus complexe, qui se profile.
L'automobile ne pourra plus créer des emplois comme autrefois
Une troisième réalité est que l'industrie automobile dans les pays développés ne va pas — et ne peut pas — redevenir le moteur d'emplois qu'elle a été. Les centaines de milliers d'emplois perdus au Canada et aux États-Unis au fil des décennies ne reviendront pas, et au mieux seule une partie des emplois actuels pourra être sauvée.
Les raisons sont claires : l'environnement ne peut plus supporter l'augmentation continue du nombre de voitures sur les routes ; le marché des véhicules neufs dans les pays capitalistes développés est relativement saturé ; la faible croissance restante est compensée par les gains de productivité ; et la transition vers les véhicules électriques exigera significativement moins de main-d'œuvre par véhicule, à moins que la production de batteries ne se fasse également au Canada. (Il faut aussi compter avec le fait que la concurrence internationale déplace la production automobile hors de l'Occident développé, la Chine et le Mexique étant les principaux bénéficiaires.)
Aux États-Unis, les emplois dans les véhicules motorisés ont chuté de plus de 20 % depuis 2000, ce qui représente une perte de près de 300 000 emplois. Ce chiffre masque l'impact bien plus important pour le Midwest américain, puisqu'il inclut des gains d'emplois dans le sud des États-Unis. Depuis le début du siècle, les emplois liés aux véhicules motorisés au Michigan, en Ohio et en Indiana ont diminué de 46 %, soit plus du double du déclin national.
Les entreprises asiatiques et européennes s'étaient installées aux États-Unis pour contrer les menaces protectionnistes, mais elles ont évité les régions où les emplois étaient perdus et se sont plutôt dirigées vers le sud américain massivement non syndiqué. Les tarifs douaniers à eux seuls ont peu fait pour relancer la fabrication dans le Midwest. Bien que les pertes d'emplois américaines se soient stabilisées ces six dernières années, l'insécurité demeure une réalité permanente pour les travailleurs de l'automobile.
Pour le Canada, les emplois ont diminué d'environ 30 % — pire que pour l'ensemble des États-Unis, mais pas autant que dans le Midwest, bien que les données les plus récentes datent d'avant l'impact des tarifs. En 2000, les Big Three américains — GM, Ford et Chrysler (désormais Stellantis) — comptaient neuf usines d'assemblage au Canada. Malgré les subventions massives accordées au fil des années, aucun nouveau site n'a été ajouté par les Big Three ; quatre installations ont fermé ; trois sont en attente de nouveaux produits ; et une a perdu un quart de travail et fait face à des incertitudes quant à son avenir. Seules deux usines des Big Three assemblent actuellement des véhicules (l'une devant ajouter un troisième quart en 2026).
Usines d'assemblage des Big Three au Canada depuis 2000
No. USINES D'ASSEMBLAGE 2000 SITUATION ACTUELLE (novembre 2025)
1 GM St-Thérèse Fermée en 2002
2 GM Oshawa – voitures Fermée en 2005
3 GM Oshawa – camions Fermée en 2009
4 Ford St Thomas Fermée en 2011
5 GM CAMI, Ingersoll Production de VE suspendue
6 Stellantis Brampton Aucun produit
7 Ford Oakville Camion électrique abandonné, camion à essence en 2026
8 GM Oshawa – camion Silverado 3 quarts, réduits à 2 en 2026, moteur à essence
9 Stellantis Windsor 2 quarts, passant à 3 en 2026
Toyota, avec trois installations non syndiquées (dont la seule nouvelle usine d'assemblage ajoutée dans l'industrie au cours de cette période), assemble désormais plus de véhicules au Canada que les Big Three réunis. En ajoutant les deux usines canadiennes de Honda, la capacité d'assemblage de ces deux entreprises japonaises dépassera celle des Big Three, même si les usines en attente obtiennent de nouveaux produits. Le message, dont Unifor est pleinement conscient, est que syndiquer les usines japonaises est aujourd'hui aussi crucial que l'était la syndicalisation de GM puis de Ford et Chrysler dans les années 1930.
La résistance est primordiale
Ne pas résister revient essentiellement à capituler. Tripler nos dépenses militaires pour tenter d'obtenir les faveurs de Trump n'a mené, comme on pouvait s'y attendre, qu'à de nouvelles exigences de sa part. Et rien n'est plus absurde que de voir l'Ontario ne trouver de meilleure publicité que des louanges à l'endroit du président américain Ronald Reagan ou d'entendre que notre Premier ministre se serait « excusé » auprès de Trump parce qu'une juridiction canadienne avait diffusé une publicité qui ne lui plaisait pas.
L'explosion des dépenses militaires, comme en Europe, ira principalement à l'achat d'équipement américain et détournera des revenus publics essentiels au financement de la santé, de l'éducation, des services sociaux pour les plus pauvres, ainsi qu'aux investissements nécessaires pour faire face à la crise environnementale. En cédant aux pressions américaines, le Canada tente en réalité de défendre sa souveraineté en devenant davantage comme les États-Unis.
Lorsque, dans les années 1980, les syndicats ont commencé – sous la pression – à accepter les concessions exigées par les entreprises en échange de promesses de sécurité d'emploi, une leçon importante s'est dégagée. Céder à l'intimidation ne fait que révéler les faiblesses et invite à de nouvelles concessions. Les emplois ne sont pas revenus, les syndicats ont perdu en crédibilité auprès de leurs membres et les travailleurs, comme leurs organisations, en sont ressortis affaiblis pour les batailles à venir.
Réponses immédiates
Que peut-on faire pour sauver une industrie automobile canadienne en pleine tourmente ? Diverses mesures immédiates ont été proposées pour stopper l'hémorragie : se battre pour obtenir de nouveaux produits dans les usines mises à l'arrêt, instaurer des contre-tarifs, diversifier le commerce canadien, créer des coentreprises avec la Chine, et développer une stratégie industrielle.
Chacune est importante, mais leur effet reste limité, même combinées.
Obtenir rapidement de nouveaux produits pour les installations existantes, plutôt que de se contenter de vagues « possibilités » de produits futurs, est crucial. Comme Unifor l'a souligné, laisser passivement des usines à l'arrêt réduit la pression sur l'entreprise et risque de faire disparaître ces installations de l'attention publique. Cependant, l'indignation morale face aux promesses rompues ne suffira pas. Toute forme de protestation, y compris un retour au legs historique du syndicat — les occupations d'usine — doit faire partie de son arsenal.
L'introduction de contre-tarifs contre les États-Unis, comme l'avait initialement menacé le Premier ministre canadien, a peu de chances d'être efficace. Cela aurait sans doute peu ou pas d'effet positif sur l'emploi au Canada et mènerait certainement à davantage de menaces américaines. Mais imposer de tels contre-tarifs constituerait malgré tout une affirmation défiante : nous ne nous laisserons pas écraser sans nous battre. Cela pourrait aussi inciter d'autres alliés des États-Unis à réagir plus fermement. Si le Canada — l'allié le plus dépendant — conclut qu'il doit défier les États-Unis, pourquoi pas eux aussi ?
Diversifier notre commerce, notamment avec la Chine, apparaît désormais comme une évidence. Il ne s'agit pas de remplacer notre dépendance envers les États-Unis par une dépendance envers la Chine, mais plutôt d'opérer un rééquilibrage attendu depuis longtemps. Cependant, il ne faut pas se faire d'illusions : ces mesures, aussi nécessaires soient-elles, ne résoudront pas la crise automobile canadienne. Le Canada n'a ni la force du gigantesque marché chinois, ni ses énormes réservoirs de main-d'œuvre à bas coûts, ni sa base technologique. L'espace disponible à l'étranger est déjà largement occupé par la Chine, et l'Europe cherche aussi à exporter davantage pour compenser ses limites face aux États-Unis.
Quant aux coentreprises de VE avec la Chine, les États-Unis bloqueraient sans aucun doute l'entrée massive de ces véhicules sur leur marché depuis le Canada. Ils le font déjà contre des entreprises américaines opérant au Canada. Sans un accès assuré au marché américain, et la Chine refusant d'aggraver les tensions, il est difficile d'imaginer un tel partenariat.
Une « stratégie industrielle », avec un rôle accru de l'État dans l'économie, est discutée depuis longtemps et connaît aujourd'hui un renouveau, notamment pour l'automobile. Mais compte tenu de l'ampleur du problème, certaines précisions s'imposent. Si le leadership reste entre des mains privées, avec un gouvernement qui tente timidement d'influencer la direction par des « incitatifs », cela ne fonctionnera pas. L'expérience passée l'a démontré. Le gouvernement doit diriger, et la propriété publique devra jouer un rôle important.
De plus, se concentrer uniquement sur l'offre ne suffit pas. Il faut aussi trouver des marchés pour les produits issus de cette stratégie, ce qui renvoie encore une fois à la fonction de planification de l'État en tant qu'acheteur (j'y reviendrai plus bas). Et surtout, relier une stratégie industrielle aux marchés ne peut être laissé aux décisions des entreprises sur la rentabilité. Prioriser la « liberté » des entreprises de faire ce qui est bon pour leurs actionnaires nuit à notre capacité de répondre à nos propres besoins. Les nouveaux marchés doivent être réservés à notre capacité productive nationale nouvellement développée.
Tout cela met en évidence les conflits inévitables au cœur d'une stratégie industrielle. Les préoccupations des travailleurs et du public ne coïncident généralement pas avec les intérêts des entreprises. Comme dans tous les pays capitalistes, ces divergences façonnent les politiques. Les travailleurs peuvent se sentir tiraillés — ce n'est pas surprenant compte tenu de la complexité des enjeux, et du fait que les « grandes questions » ont été longtemps reléguées. Mais les élites économiques canadiennes, elles, sont parfaitement claires : leur priorité absolue est de revenir au statu quo commercial pré-Trump, lequel exerçait déjà des pressions pour que les travailleurs et gouvernements canadiens « s'alignent » (c'est-à-dire deviennent compétitifs) sur les États-Unis — pays où les lois du travail sont les pires et les programmes sociaux les plus faibles du monde capitaliste avancé.
Le nationalisme peut donc être un piège — un moyen de coopter le mouvement syndical dans une « solidarité » où la main-d'œuvre est subordonnée et ses intérêts dilués. Fait notable : les oppositions auxquelles nous serions confrontés dans toute alternative sérieuse ne viendraient pas seulement des entreprises américaines. Les entreprises canadiennes seraient souvent tout aussi — voire davantage — hostiles à tout effort visant à réduire la dépendance de la classe ouvrière canadienne envers les États-Unis.
Relever nos ambitions
Le problème fondamental d'une dépendance politique et économique est qu'on ne peut pas simplement claquer des doigts pour s'en libérer. Pour contrer ce qui nous menace, il n'y a d'autre voie que de penser plus grand, beaucoup plus grand. L'urgence ne peut être ignorée, mais elle ne doit pas se substituer à la construction d'une réponse à long terme.
Rompre significativement nos chaînes à l'égard des États-Unis bouleverserait tout dans l'économie capitaliste canadienne. Y faire face exigerait une planification globale ; ce ne peut pas être fait en ajustant légèrement les marchés et les incitatifs aux entreprises. Et comme on ne peut pas planifier ce qu'on ne contrôle pas, cela impliquerait une régulation accrue des entreprises et la création d'entreprises d'État pour mettre en œuvre ces plans. Surmonter la dépendance du Canada envers les États-Unis exige donc aussi de surmonter notre dépendance interne à l'égard du capital canadien et américain.
Ces nouvelles capacités de planification devraient être démocratiques, tant dans leurs objectifs que dans leurs processus décisionnels. La restructuration économique, autrefois une menace pour les travailleurs, pourrait devenir une opportunité. De telles transformations historiques ne se font pas du jour au lendemain, mais les évoquer dès maintenant fournit des balises — des points de repère — indiquant où nous devons aller. Dans notre effort pour affronter ce qui se présente, plusieurs éléments sont fondamentaux.
D'abord, bien que le syndicat doive se battre pour sauver ce qui peut l'être, si les entreprises ont décidé de partir, il n'est plus réaliste de leur supplier de rester. Ce sont alors les capacités productives — les espaces industriels, l'équipement flexible, les ateliers polyvalents d'outillage, les divers savoir-faire — et non les entreprises elles-mêmes, qui doivent devenir la cible. Ces ressources ne doivent pas être gaspillées. Répéter l'échec historique consistant à les soudoyer pour rester est futile. Certaines entreprises resteront peut-être et investiront au Canada, mais nous ne pouvons pas compter sur cela pour résoudre les menaces considérables auxquelles nous faisons face. Ici en particulier, les tactiques devront inclure une renaissance de l'histoire syndicale des occupations et prises d'usine.
Deuxièmement, nous devons élargir nos ambitions au-delà de la fabrication de véhicules. Produire des véhicules — surtout des modèles davantage compatibles avec l'environnement — demeure important, mais l'enjeu majeur consiste à convertir nos riches capacités productives et à les développer pour fabriquer la multitude de biens dont nous avons besoin au-delà de l'automobile.
Troisièmement, relier la transformation des capacités de production dans le secteur des transports à la crise environnementale peut rendre les enjeux plus concrets. Pour faire face à la crise environnementale, nous devrons revoir en profondeur tout ce qui concerne notre manière de vivre, de travailler, de nous déplacer et de nous divertir. À ceux qui demandent ce que nous produirons si nous dépendons beaucoup moins du marché américain, la réponse est que la lutte contre la crise environnementale fournit une bonne partie de la réponse : accélérer la transition vers les véhicules électriques ; convertir tous les véhicules publics en flottes électriques fabriquées au Canada (véhicules postaux, véhicules des services publics, ambulances, autobus scolaires, voitures de police) ; étendre le transport en commun et ses infrastructures ; rénover les maisons et les bureaux ; transformer les machines dans les milieux de travail ; investir massivement dans les énergies renouvelables tout en amorçant un retrait progressif de la production pétrolière.
Quatrièmement, un Institut national de conversion pourrait suivre les évolutions, élaborer des plans pour les biens nécessaires et faciliter les reconversions ainsi que l'investissement dans de nouvelles installations. Il coordonnerait les financements avec les gouvernements locaux et leurs projets environnementaux municipaux spécifiques, ainsi qu'avec les entreprises fournissant des composantes. Les gouvernements provinciaux pourraient créer des pôles technologiques dans diverses communautés, où des milliers de jeunes ingénieurs étudieraient les besoins des collectivités et des entreprises, et initieraient ou appuieraient des adaptations techniques pour produire de nouveaux biens, services et méthodes de production.
Cinquièmement, les sections locales des syndicats — dans les secteurs public et privé — pourraient mettre en place des comités en milieu de travail pour surveiller si leur employeur prévoit des compressions ou des fermetures, se préparer au pire si cela se produit, et faire appel au futur Centre national de conversion pour examiner des alternatives permettant de maintenir la production et les services. Le commerce continuerait d'exister, mais il serait intégré aux besoins de la nouvelle économie domestique, beaucoup plus tournée vers l'intérieur, et non laissé au libre jeu des entreprises privées.
Depuis des décennies, le secteur manufacturier est dévalorisé comme une composante déclinante de l'économie. Mais réparer et préserver l'environnement ne peut se faire sans des capacités manufacturières. Cela inclut la satisfaction des besoins sociaux essentiels annuels, tels que les pénuries de biens collectifs comme le logement, l'éducation ou les soins aux personnes âgées, ainsi que l'inversion du déclin des cliniques de santé communautaires, des installations sportives et des centres communautaires. Il y a aussi la charge immense et urgente de réparer et soutenir l'environnement. Plutôt que de se demander ce qu'il adviendra de notre « surplus » de main-d'œuvre, nous pourrions très bien faire face à une pénurie de main-d'œuvre si nous réalisons un tournant politique et social vers la satisfaction des besoins sociaux plutôt que des impératifs du marché.
Conclusion : Le défi nécessaire de “penser en grand”
Au début des années 1980, les travailleurs canadiens affrontaient une accélération de la mondialisation, tandis que les élites économiques et politiques se tournaient vers une intégration plus étroite avec les États-Unis, Ottawa ouvrant la voie à ce qui allait devenir le néolibéralisme (qu'Adolph Reed a très justement décrit comme « un capitalisme sans opposition de la classe ouvrière »). La direction de l'UAW, le syndicat mère des travailleurs de l'automobile en Amérique du Nord, avait accepté à contrecœur l'idée qu'il n'y avait d'autre choix que de céder aux concessions exigées par les constructeurs automobiles et voulait imposer cette attitude défaitiste à ses membres canadiens.
Les travailleurs canadiens de l'automobile étaient dans une impasse historique. Le syndicat mère représentait 90 % des travailleurs des Big Three dans une industrie intégrée de manière unique. Les accréditations syndicales étaient officiellement détenues par le syndicat mère. Rompre avec l'organisation américaine signifiait donc perdre non seulement le poids et les ressources de cette vaste union, mais aussi devoir réaccréditer des centaines d'unités de négociation. En décidant de défier l'UAW — qui leur avait pourtant inspiré leurs propres avancées — les autoworkers canadiens osaient également défier certaines des plus grandes corporations du monde, leur propre gouvernement et la tendance à une intégration toujours plus profonde avec les États-Unis.
Malgré tout cela, la direction syndicale canadienne comprit que pour ne pas « tout perdre », elle devait convaincre ses membres de rompre avec la maison mère américaine. Sous la direction de son président, Bob White, la confiance nécessaire pour prendre ce risque s'est imposée. La crédibilité ainsi acquise permit ensuite au nouveau syndicat indépendant, les Travailleurs canadiens de l'automobile (TCA/CAW), de jouer, avec d'autres syndicats et mouvements sociaux, un rôle moteur dans la lutte contre le libre-échange, le néolibéralisme et l'intégration croissante au voisin américain.
Il n'était toutefois pas encore clair pour les TCA et les autoworkers canadiens — ni pour le mouvement syndical élargi — jusqu'où il faudrait aller pour réussir. Aujourd'hui, ce dilemme du rapport aux États-Unis réapparaît. Une différence majeure est que l'affaiblissement du mouvement syndical au fil des années a réduit sa portée : il ne s'agit plus de contester la dépendance du Canada aux États-Unis, mais essentiellement de mettre fin aux tarifs et, de fait, de favoriser une intégration accrue avec les États-Unis.
Construire une société différente à l'ombre de l'empire américain est évidemment une tâche historique intimidante. Il est facile de comprendre pourquoi on hésite à s'y engager. Pourtant, penser plus grand est, au fond, la seule option réaliste si l'on veut sortir de l'impasse actuelle, marquée par frustrations et démoralisation. Les étapes précises et le calendrier pour avancer avec lucidité dépendront des circonstances. Mais il ne faut pas éviter de commencer, dès maintenant, les discussions — dans nos lieux de travail, nos sections locales, nos communautés et au niveau national — sur ce à quoi nous faisons face, où nous nous situons, ce qu'il faut faire et comment nous pourrions y parvenir.
La politique électorale sera inévitablement nécessaire, mais l'expérience passée montre que laisser les choses aux politiciens conduit à l'érosion de toute action décisive. Le monde électoral n'a de sens que si une base sociale solide est construite à l'extérieur du parlement, avec la vision, la solidarité, l'engagement et la confiance nécessaires pour orienter la politique. Cela exige une institution focalisée non sur la prochaine élection mais sur la construction d'une force sociale qui rendra un jour l'activité électorale réellement pertinente. La création d'une telle institution — un « parti » d'un type différent — est, au bout du compte, la pièce essentielle qui manque encore à nos luttes. •
Le Socialist Project est particulièrement intéressé par des réponses à l'orientation présentée ici. Pensez-vous qu'elle va dans la bonne direction ? Souhaiteriez-vous en savoir davantage ? Souhaitez-vous mettre en place un comité dans votre communauté ou votre section locale et, si oui, quelles informations supplémentaires seraient utiles ? Intéressé à aider à organiser un forum public sur ces questions et, le cas échéant, obtenir des suggestions d'intervenants ? Contact : info@socialistproject.ca
Sam Gindin a été directeur de la recherche des Travailleurs canadiens de l'automobile de 1974 à 2000. Il est coauteur (avec Leo Panitch) de The Making of Global Capitalism (Verso), et coauteur, avec Leo Panitch et Steve Maher, de The Socialist Challenge Today, version américaine élargie et mise à jour (Haymarket).
Source : https://socialistproject.ca/2025/11/canadian-auto-isnt-in-crisis-danger-of-extinction/

L’avortement est un droit, pas un débat
L'avortement n'est pas un débat : c'est un droit fondamental des femmes et des personnes dissidentes, comme l'a reconnu la Cour constitutionnelle, malgré l'opposition de la droite espagnole.
Tiré de Entre les lignes et les mots
https://entreleslignesentrelesmots.wordpress.com/2025/10/23/lavortement-est-un-droit-pas-un-debat/?jetpack_skip_subscription_popup
Cependant, ce droit n'est toujours pas effectif pour toutes et tous, car il est devenu un parcours du combattant presque impossible à franchir pour celles et ceux qui n'ont pas de carte de santé. Nous exigeons l'abolition de la loi sur les étrangers et la fin des frontières dès maintenant !
La droite et l'extrême droite s'attaquent à nos droits et au domaine public :
● En démantelant la santé publique
● En empêchant les interruptions volontaires de grossesse ou le traitement du cancer du sein
● En réduisant les ressources consacrées à l'éducation publique
● En refusant aux enfants l'accès à une éducation affective et sexuelle, également reconnue comme un droit.
Tout cela vise à priver les femmes et les dissidents de notre liberté de choix et de notre capacité d'agir sur notre corps et nos relations, nous ramenant à une époque que nous croyions révolue.
À la mairie de Madrid, cette offensive se traduit par la censure et le démantèlement des espaces d'égalité, piliers fondamentaux de la défense des droits sexuels et reproductifs.
L'avortement doit être garanti comme n'importe quelle autre prestation de santé publique, conformément à la loi. Cela permet d'éviter la stigmatisation et le harcèlement des femmes et des dissidents, et garantit un accès universel, quel que soit le lieu de résidence ou la situation administrative.
L'enregistrement de l'objection de conscience est indispensable pour mettre fin à l'opacité qui permet à des services entiers de se déclarer objecteurs. Cet enregistrement, obligatoire et anonyme, doit être l'exception et non la règle. L'année dernière, seuls 0,47 % des avortements pratiqués dans la Communauté de Madrid l'ont été dans des centres du réseau public (et nous savons qu'il y a des professionnels disposés à le faire !).
Que demandons-nous, à qui et pourquoi ?
Au ministère de la Santé :
L'élaboration de la Stratégie nationale en matière de santé sexuelle et reproductive, outil indispensable à la pleine mise en œuvre de la loi et à la garantie effective de ce droit.
À la Communauté de Madrid :
La création et la publication du registre d'objection de conscience, le respect de la loi, la protection des personnes qui décident d'interrompre leur grossesse et de celles qui travaillent dans le réseau public, indépendamment de leur situation bureaucratique.
À la mairie de Madrid :
Qu'elle cesse d'entraver nos décisions et d'attaquer les services qui nous soutiennent et nous accompagnent. Qu'elle respecte la loi, s'appuie sur des preuves scientifiques et respecte les droits fondamentaux. Nous exigeons la fin de la censure et la restauration des Espaces d'égalité en tant que services publics de référence pour les femmes et les habitantes de Madrid.
Nous ne partirons pas, Ayuso, nous resterons pour avorter dans le système de santé publique de la Communauté de Madrid.
Commission pour le droit à l'avortement de Madrid
21 octobre 2025
https://feministas.org/wp-content/uploads/2025/10/COMUNICADO-COMISION-ABORTO-MADRID-OCT-2025-1.pdf
Traduit par DE
https://feministas.org/el-aborto-es-un-derecho-no-un-debate/
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Droit à l’avortement. Une délégation d’Amnesty International rencontre des défenseur·e·s de l’avortement dans un contexte de recul des droits fondamentaux
Une délégation d'Amnesty International se joindra à des personnes qui pratiquent des avortements et défendent ce droit dans divers pays lors de deux conférences internationales à Bogotá, en Colombie, pour examiner les avancées dans l'accès à l'avortement sécurisé et discuter de nouvelles stratégies contre les menaces croissantes visant les droits fondamentaux.
Tiré de Entre les lignes et les mots
https://entreleslignesentrelesmots.wordpress.com/2025/11/03/droit-a-lavortement-une-delegation-damnesty-international-rencontre-des-defenseur%c2%b7e%c2%b7s-de-lavortement-dans-un-contexte-de-recul-des-droits-fondamentaux/
Cette délégation participera à un certain nombre de tables rondes organisées dans le cadre de la conférence régionale du Groupement latino-américain contre l'avortement non sécurisé(CLACAI), du 30 octobre au 1er novembre, et de laconférence internationale sur la planification familiale (ICFP), du 4 au 6 novembre.
« De nombreux progrès ont été réalisés pour garantir la disponibilité et l'accessibilité des services d'avortement qui sauvent des vies, mais les discours et les lois anti-avortement gagnent du terrain dans le monde et présentent de nouvelles menaces, a déclaré Fernanda Doz Costa, directrice du programme Justice de genre, Justice raciale et Droits des personnes migrantes et réfugiées d'Amnesty International.
« Malgré tous les risques encourus, de courageux militant·e·s et professionnel·le·s de santé continuent d'œuvrer pour protéger le droit durement acquis d'accéder aux soins médicaux essentiels dont dépend la vie de très nombreuses personnes. Ces conférences sont un signal clair que le mouvement en faveur de l'égalité des genres résiste face aux multiples difficultés, et c'est une source d'inspiration. »
Ces conférences sont un signal clair que le mouvement en faveur de l'égalité des genres résiste face aux multiples difficultés, et c'est une source d'inspiration – Fernanda Doz Costa, directrice du programme Justice de genre, Justice raciale et Droits des personnes migrantes et réfugiées d'Amnesty International
La criminalisation de l'avortement est le principal facteur contribuant aux quelque 35 millions d'avortements pratiqués dans des conditions dangereuses chaque année. Cela signifie que le personnel de santé est constamment pris en étau entre le devoir éthique et professionnel de proposer les meilleurs soins disponibles et le risque de poursuites pénales s'il ne respecte pas des lois préjudiciables.
Un rapport d'Amnesty International a conclu que, en dépit de nombreuses avancées, les personnes qui pratiquent des avortements et celles qui défendent ce droit sont confrontées à une multiplication des attaques à leur encontre. À Bogotá, l'organisation et ses partenaires continueront également de promouvoir les Principes et mesures clés visant à protéger les prestataires de soins d'avortement en leur qualitéde défenseur·e·s des droits humains et de plaider en faveur de nouveaux discours pour faire progresser la justice reproductive par le biais d'une nouvelle campagne intitulée Latido Común.
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Pourquoi nous soutenons le projet de loi « Inachetable » d’Ash Regan au Parlement écossais
Ash Regan, membre du Parlement écossais (MSP), a présenté au Parlement écossais le projet de loi sur la prostitution (infractions et aide) (Écosse), communément appelé « projet de loi anti-prostitution ». S'il est adopté, ce projet de loi introduira en Écosse l'approche du modèle nordique en matière de politique et de législation sur la prostitution.
Tiré de Entre les lignes et les mots
Photo : Amanda Quick témoignant oralement devant la commission de la justice pénale du Parlement écossais, le 8 octobre 2025
Nous soutenons très fortement ce projet de loi et espérons de tout cœur qu'il sera adopté. Nous avons donc été ravies d'être invitées à témoigner devant la commission de la justice pénale du Parlement écossais le 8 octobre 2025, lors de l'examen du projet de loi.
Amanda Quick, l'une des survivantes de la prostitution du groupe Nordic Model Now !, a accepté de s'y rendre. Bien qu'elle se soit déjà exprimée via Zoom lors de plusieurs événements organisés en Écosse par d'autres organisations, c'était la première fois qu'elle s'exprimait aussi publiquement (la session était diffusée en direct) sur cette question profondément personnelle. Mais nous étions convaincues que si quelqu'une pouvait faire comprendre la réalité brute et sans fard aux membres de la commission, c'était bien elle. Et c'est exactement ce qu'elle a fait. Et même plus.
Dans ce cadre formel du Parlement écossais, lors d'une session présidée par une femme qui rappelait sans cesse à tous et toutes les participantes qu'elles et ils devaient discuter du projet de loi et non d'autres questions, aussi pertinentes soient-elles, Amanda a résolument ramené tout le monde à la réalité chaotique : les droits et la cruauté des clients masculins, la violence, la misère et l'érosion de son estime de soi jusqu'à ce qu'il lui devienne impossible d'envisager toute autre existence. Cela a nécessité un courage et une force extraordinaires, qui nous inspirent le plus grand respect.
À ses côtés, deux autres femmes brillantes participaient au panel : Diane Martin CBE, présidente du groupe de campagne A Model For Scotland et elle-même survivante de la prostitution, et Bronagh Andrew, directrice des opérations de Tara and Routes Out Services à Glasgow. Toutes deux éloquentes et très compétentes, elles ont également apporté à la session une expertise indispensable.
Vous pouvez regarder l'intégralité de la session sur le site web du Parlement écossais, mais nous avons inclus ci-dessous deux extraits de l'intervention d'Amanda. Ceux-ci contiennent des informations sous copyright du Parlement écossais.
« Tant que le corps d'une femme est à vendre, c'est tout ce qu'elle vaut. »
Amanda ne mâche pas ses mots lorsqu'elle évoque la réalité de la prostitution et le message selon lequel vendre son corps revient à réduire le bien-être des femmes et des filles à néant. L'envie, le besoin ou le « droit » des hommes de payer pour un orgasme incite à la marchandisation, à l'exploitation et à un cycle sans fin de violence injustifiable envers les femmes qui se vendent, ainsi qu'envers leurs partenaires ou leurs épouses.
« C'est une industrie insatiable. »
Elle revient ici sur l'impact des commentaires laissés par les clients après qu'elle ait refusé une demande et qu'ils aient tenté de la violer. Elle a réalisé à ce moment-là qu'elle avait perdu tout pouvoir de consentement, tant avec le client qu'après avoir réussi à le faire sortir de la pièce. Elle était condamnée à subir des violences sexuelles, verbales ou écrites.
Certains préféreraient peut-être que nous nous en tenions aux données et aux statistiques, mais serait-il éthique de prendre des décisions sur la politique en matière de prostitution sans comprendre ce dont il s'agit réellement, à savoir la violence masculine institutionnalisée contre (principalement) les femmes et les enfants ?
Comment pouvez-vous contribuer à l'adoption de ce projet de loi ?
Si vous résidez en Écosse, veuillez écrire à votre député·e pour lui demander de soutenir ce projet de loi et lui expliquer pourquoi vous le soutenez. A Model For Scotland met à votre disposition un outil qui vous permet d'envoyer rapidement un modèle d'e-mail à votre député·e. Encouragez vos ami·es et collègues à faire de même.
Si vous ne vivez pas en Écosse, contribuez à faire connaître le modèle nordique en général et expliquez pourquoi vous espérez que le Parlement écossais franchira cette étape historique en adoptant ce projet de loi.
Preuves écrites supplémentaires
À plusieurs reprises au cours de la session, Amanda a fait référence à des études et à d'autres preuves qu'elle a expliqué qu'elle enverrait après la session.
Informations complémentaires à l'appui du témoignage oral d'Amanda Quick devantla commission de la justice pénale, le mercredi 8 octobre 2025.
Pour en savoir plus : Un appel à l'action pour avoir des conversations courageuses
https://nordicmodelnow.org/2025/10/21/why-we-support-ash-regans-unbuyable-bill-in-the-scottish-parliament/
Traduit par DE
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Turquie. Les dispositions divulguées qui criminaliseraient les personnes LGBTI « ne doivent en aucun cas être intégrées dans la législation »
En réaction à un projet de loi divulgué intitulé « 11e paquet judiciaire » qui propose des sanctions pénales visant la communauté LGBTI en Turquie, Dinushika Dissanayake, directrice régionale adjointe pour l'Europe à Amnesty International, a déclaré : « Ces propositions constituent une grave menace pour les droits des personnes LGBTI et de celles qui les défendent. Elles ne doivent en aucun cas être intégrées dans la législation. »
Tiré de Entre les lignes et les mots
« Pour la première fois de l'histoire de la République turque, les législateurs pourraient envisager la criminalisation de toute expression des identités LGBTI, des relations sexuelles entre adultes consentants et de l'accès à des soins de réattribution sexuelle qui sont vitaux. Aux termes des dispositions figurant dans ce projet de loi, des gens pourraient encourir des peines d'emprisonnement sur la base de stéréotypes de genre, en fonction de la manière dont ils se présentent et des personnes qu'ils choisissent de fréquenter. Si ce texte était examiné et adopté, tout propos positif sur des sujets liés aux personnes LGBTI pourrait également être passible de poursuites pour « incitation, promotion ou éloge » de celles-ci.
« Sous le prétexte fallacieux de protéger “les bonnes mœurs” et “l'institution familiale”, ces mesures menaceraient en réalité les fondements mêmes de la société turque. Si ces dispositions étaient adoptées, elles constitueraient une violation grave de l'obligation qui incombe aux autorités turques de respecter, de protéger et de garantir les droits humains des personnes LGBTI et de leurs allié·e·s sans discrimination. Elles représenteraient un immense retour en arrière, il faut donc y répondre par une résistance forte et un rejet catégorique. »
Complément d'information
Le texte de 66 pages qui a été divulgué, intitulé Projet de loi portant modification du Code pénal turc et de certaines lois, comporte des dispositions qui modifieraient le Code pénal, le Code civil et d'autres lois. C'est la troisième fois en un an qu'un projet législatif comprenant des mesures visant les personnes LGBTI est porté à la connaissance du public. Les deux précédents n'ont pas été examinés par la Commission parlementaire pour la Justice, comme le prévoit la procédure législative.
La modification proposée de l'article 225 du Code pénal turc (relatif aux « actes indécents ») alourdirait à trois ans la peine encourue par toute personne qui « se livre publiquement à des relations sexuelles ou de l'exhibitionnisme » et prévoirait dans le nouveau deuxième paragraphe que « toute personne qui affiche une attitude ou un comportement contraire à son sexe biologique de naissance et aux bonnes mœurs, ou qui encourage, félicite ou promeut publiquement ce type de comportement, est passible d'une peine d'emprisonnement d'un à trois ans ».
Si ces propositions étaient examinées et approuvées par le Parlement, les couples de même sexe organisant des cérémonies symboliques de fiançailles ou de mariage encourraient jusqu'à quatre années de prison. Le mariage entre personnes de même sexe n'est pas légal en Turquie.
La motivation invoquée pour justifier cette modification est « d'élever des personnes et des générations saines physiquement et mentalement et de protéger l'institution familiale et la structure sociale ».
Par ailleurs, le document divulgué comporte des modifications de l'article 40 du Code civil turc qui rendraient les procédures de réattribution sexuelle extrêmement difficiles, voire impossibles, et créeraient de nouveaux obstacles pour les personnes souhaitant obtenir une reconnaissance juridique de leur identité de genre. Les propositions de modification relèveraient notamment l'âge minimum pour s'engager dans ces procédures de 18 à 25 ans, réintroduiraient l'obligation d'être privé définitivement de ses fonctions reproductives et imposeraient des évaluations supplémentaires dans les hôpitaux conventionnés pour démontrer que la réattribution sexuelle est nécessaire au bien-être de la personne concernée.
Un nouvel article est également proposé pour le Code pénal, selon lequel les personnes s'engageant dans des procédures de réattribution sexuelle seraient passibles de poursuites. Cet article criminaliserait aussi les professionnel·le·s de santé qui réalisent ces procédures, en prévoyant des peines d'emprisonnement à leur encontre.
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Venezuela : agression impérialiste étatsunienne et bruits de bottes
Dans le cadre de l'avancée militaire des États-Unis dans la mer des Caraïbes, Gabriel Hetland propose ici de revenir sur la politique impérialiste des États-Unis vis-à-vis de la région en général, et du Venezuela en particulier. Sans faire de concessions quant au caractère autoritaire du gouvernement Maduro, Hetland montre que, derrière l'instrumentalisation de la lutte contre le « narco-terrorisme », on trouve bien la volonté de l'administration Trump d'imposer un changement de régime. À l'heure où ce dernier annonce d'éventuelles négociations avec le gouvernement vénézuélien, la menace militaire reste bien réelle.
19 novembre 2025 | Tiré de la revue Contretemps
https://www.contretemps.eu/meurtre-caraibes-venezuela-imperialisme-etats-unis/
À ce jour, le plus grand navire de guerre du monde, le porte-avion USS Gerald Ford, est déployé dans la mer des Caraïbes ainsi que quatorze autres navires de guerre, un sous-marin à propulsion nucléaire, l'USS Newport et autour de 14 000 soldats, faisant de cette démonstration de force la plus massive dans la région depuis leur intervention à Haïti en 1994. En outre, des manœuvres militaires étatsuniennes ont lieu du 16 au 21 novembre à Trinité-et-Tobago, à une quinzaine de kilomètres des côtes vénézuéliennes. Les intérêts des néo-conservateurs restent au cœur de ce processus, représentés par Marco Rubio qui est à la tête du secrétariat d'État.
Le décompte est d'ores et déjà macabre : 83 exécutions extra-judiciaires dont la plupart de victimes sont des Vénézuéliens victimes de cette réorientation de la politique étrangère états-unienne qui cherche à récupérer sa capacité d'influence sur sa « zone d'influence naturelle ». Si le déploiement de troupes n'est pas, pour l'heure, d'une ampleur suffisante pour une intervention terrestre, Donald Trump n'a pas exclu l'envoi de troupes au solet a déjà clarifié, conformément à son mépris habituel pour le droit international et l'État de droit, qu'il ne demanderait pas l'autorisation du Congrès en vue d'une déclaration de guerre formelle car il considère qu'il s'agit d'un « conflit armé non-international » (n'opposant pas un État à un autre) contre des « combattants illégaux » (les supposés « narcoterroristes »). Si nous ne partageons pas le projet de Nicolás Maduro, qui n'a plus rien à voir avec un horizon émancipateur et socialiste, nous souhaitons à travers la publication de ce texte adresser notre solidarité au peuple vénézuélien contre les menaces militaires impérialistes des États-Unis. Aussi brutale qu'ait pu être la répression de Nicolás Maduro contre chaque vague de mobilisation, arbitraire face à de nombreux mouvements sociaux, rien ne saurait justifier ces ingérences étatsuniennes.
Gabriel Hetland, chercheur et militant étatsunien travaillant depuis longue date sur les gouvernements progressistes du début de XXIème siècle en Amérique latine. Cet article a été initialement publié en anglais le 16 octobre dernier sur le blog Sidecar de la New Left Review.
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« Nous l'avons fait exploser. Et nous le referons. » « Je me fiche de savoir comment vous appelez ça. » Ces mots, prononcés respectivement par le secrétaire d'État étatsunien Marco Rubio et le vice-président J. D. Vance, font référence au premier des cinq bombardements étatsuniens de bateaux dans les eaux internationales près du Venezuela au cours du mois dernier, qui auraient fait vingt-sept morts au total.
Washington affirme que les bateaux transportaient de la drogue destinée aux côtes étatsuniennes, mais n'a fourni aucune preuve ; les éléments disponibles indiquent que les personnes tuées lors du premier bombardement, le 2 septembre, étaient peut-être des pêcheurs. L'opération s'est accompagnée d'un renforcement des forces militaires américaines dans les Caraïbes, avec notamment huit navires de guerre, un escadron de F-35, un sous-marin nucléaire d'attaque et plus de 10 000 soldats.
Trump a qualifié le gouvernement de Maduro de « cartel narco-terroriste », et selon certaines informations, les tentatives d'accord diplomatique auraient été interrompues par l'administration américaine, début octobre. Le 9 octobre, le gouvernement vénézuélien a demandé une session d'urgence du Conseil de sécurité de l'ONU, invoquant des « menaces croissantes » et la perspective d'une « attaque armée » imminente contre le pays. Comment interpréter cette escalade spectaculaire de la politique étatsunienne ?
Washington considère depuis longtemps l'Amérique latine comme son « arrière-cour », comme l'a clairement exprimé la doctrine Monroe de 1823, qui avertissait les puissances européennes de laisser la région aux États-Unis – et non, bien sûr, aux Latino-Américains eux-mêmes. Au cours des XIXe et XXe siècles, les États-Unis ont interféré à plusieurs reprises dans les affaires latino-américaines.
Parmi les exemples récents les plus notoires – où l'implication des États-Unis a pris toutes les formes, du soutien en coulisses et de l'appui politique à l'intervention directe – figurent le coup d'État de 1954 contre Jacobo Arbenz au Guatemala, le coup d'État de 1973 contre Salvador Allende au Chili, l'invasion du Panama en 1989 (qui, comme beaucoup l'ont fait remarquer, présente des parallèles frappants avec les actions actuelles de Trump contre le Venezuela), le renversement du président haïtien Jean-Bertrand Aristide en 1991 et 2004, et le coup d'État de 2009 au Honduras.
Le Venezuela a toutefois été confronté à plus de tentatives étatsuniennes de changement de régime que tout autre pays d'Amérique latine au cours des vingt-cinq dernières années. L'obsession de Washington pour cet objectif a commencé quelques années après l'élection d'Hugo Chávez en 1998. Washington a soutenu de nombreuses initiatives visant à le destituer, notamment un coup d'État militaire en 2002 et le blocus pétrolier de 2002-2003 qui a frappé l'industrie la plus importante du pays.
Les administrations Bush et Obama ont versé des millions de dollars à l'opposition, notamment à María Corina Machado, récente lauréate du prix Nobel de la paix. Le comité du prix a ignoré le fait que Machado milite depuis des décennies pour le renversement violent des dirigeants vénézuéliens et qu'elle a soutenu les récents assassinats.
Le soutien de Washington à l'opposition s'est poursuivi après la mort de Chávez en 2013 et l'élection de son successeur désigné, Nicolás Maduro. Obama a soutenu une vague de manifestations souvent violentes en 2014, qui a fait environ 43 morts, et Maduro a dû faire face à une nouvelle vague de manifestations parfois violentes de l'opposition soutenue par les États-Unis en 2017. Ces mobilisations ont été réprimées dans la violence par les forces de l'ordre de Maduro, provoquant des dizaines de morts en plus de registres d'emprisonnement arbitraires et tortures dans les centres de rétention.
En 2015, Obama a déclaré que le Venezuela constituait une « menace extraordinaire et inhabituelle pour la sécurité nationale des États-Unis », une accusation si ridicule qu'elle a été rejetée par les dirigeants de l'opposition vénézuélienne lorsqu'elle a été initialement annoncée. Cette accusation a néanmoins été utilisée pour justifier l'imposition de sanctions étatsuniennes, qui ont contribué de manière décisive à la déliquescence de l'économie vénézuélienne. Comme le montre Francisco Rodriguez dans The Collapse of Venezuela, si les politiques gouvernementales ont été une cause majeure de l'effondrement économique du Venezuela, ce sont les sanctions qui ont rendu la reprise pratiquement impossible.
L'antipathie envers le régime a ensuite atteint un nouveau niveau pendant le premier mandat de Trump, qui a appliqué une politique de « pression maximale » pour renverser Maduro. En plus des sanctions punitives – qui s'appliquaient désormais à l'industrie pétrolière vénézuélienne –, Trump a soutenu l'autoproclamation grotesque de Juan Guaidó à la présidence en janvier 2019. Au cours des années suivantes, les partisans de Guaidó ont appelé à une intervention humanitaire menée par les États-Unis, ont ouvertement soutenu les mesures coercitives étatsuniennes (à l'instar de la plupart des dirigeants de l'opposition), ont exhorté l'armée à se soulever contre Maduro et ont financé l'opération Gédeon, une invasion maritime spectaculairement peu sérieuse du Venezuela en mai 2020 par des mercenaires soutenus par les États-Unis, qui n'ont survécu qu'après avoir été secourus par des pêcheurs vénézuéliens, puis remis à l'État.
Les récentes actions de Trump doivent donc être comprises comme s'inscrivant dans un schéma de longue date d'agressions étatsuniennes envers le régime chaviste. Il existe toutefois des différences notables. D'une part, l'administration a effectivement abandonné le discours rhétorique sur la « démocratie » et les « droits de l'homme », longtemps utilisé – même pendant le premier mandat de Trump – comme prétexte pour justifier son bellicisme envers le Venezuela. Parallèlement, l'accent a été davantage mis sur l'apparence du multilatéralisme : la « présidence par intérim » de Guaidó, par exemple, a été soutenue par des dizaines de pays à travers le monde.
Bien que l'Argentine, le Paraguay et le Pérou se soient tous alignés derrière les États-Unis, et que la République dominicaine d'Abinader ait participé à des opérations conjointes dans les Caraïbes, l'administration actuelle semble considérer le soutien international comme une réflexion après coup. La supervision de la région par Washington s'est toujours exercée sur un spectre allant de la force au consentement, et jusqu'à présent, l'administration Trump penche clairement davantage vers la première option – la direction prise pourrait être celle que Ranajit Guha a qualifiée de « domination sans hégémonie ».
Le second mandat de Trump a été marqué par un penchant non dissimulé pour la puissance brute. Cela se voit dans la manière dont il a cherché à utiliser la politique commerciale pour contraindre les pays à se plier à sa volonté, comme dans le cas des droits de douane de 50 % imposés au Brésil pour avoir osé traduire Bolsonaro en justice. On peut également citer, entre autres, le fait qu'il ait rebaptisé le secrétariat de la Défense « secrétariat de la Guerre », qu'il ait déployé la garde nationale, qu'il ait poursuivi ses ennemis politiques devant les tribunaux, qu'il ait refusé de feindre l'unité après le meurtre de Charlie Kirk (Trump ayant répondu à la déclaration d'Erica Kirk selon laquelle elle pardonnait au meurtrier de son mari : « Je déteste mes ennemis »).
Le bombardement de bateaux vénézuéliens s'inscrit dans cette logique. La seule justification fournie pour ces exécutions extrajudiciaires est la nécessité de lutter contre le spectre mal défini du narco-terroriste, une catégorie qui associe la guerre contre la drogue et la guerre contre le terrorisme, mais l'administration Trump n'a fourni aucune preuve à l'appui de cette accusation. Comme le fait valoir Miguel Tinker-Salas, elle a agi en tant que juge, partie et bourreau. Le message véhiculé par le meurtre de non-combattants par l'administration est « nous ferons ce que nous voulons, quand nous le voulons, et nous n'avons pas à nous expliquer ni à nous justifier auprès de qui que ce soit ».
L'opération semble s'inscrire dans la nouvelle stratégie de sécurité nationale, qui sera bientôt publiée et qui appellerait à un recentrage sur la sécurité hémisphérique, en mettant l'accent sur les relations avec l'Amérique latine, les migrations et les cartels de la drogue. L'idée que les bombardements de bateaux auront un impact significatif sur le trafic de drogue vers les États-Unis est toutefois improbable, pour la simple raison que la grande majorité des drogues provenant d'Amérique latine transitent par le corridor du Pacifique oriental, et non par les Caraïbes.
Il convient également de noter que si le Venezuela est une voie de transit pour environ 10 à 13 % de la cocaïne mondiale (selon les agences américaines), il ne fournit aucun des fentanyls qui sont à l'origine de 70 % des décès liés à la drogue aux États-Unis. L'affirmation de l'administration Trump selon laquelle Maduro est à la tête du Cartel de los Soles est tout aussi peu plausible ; les experts en criminalité organisée au Venezuela nient l'existence même d'un tel cartel.
Si les États-Unis ne bombardent pas les bateaux vénézuéliens pour mettre fin au trafic de drogue, alors pourquoi le font-ils ? L'une des raisons est la tentative de Rubio de s'imposer face aux autres membres du cercle restreint de Trump. L'obsession du secrétaire d'État à vouloir renverser Maduro trouve son origine dans son passé politique dans le sud de la Floride et dans le rôle crucial que les exilés vénézuéliens et cubains d'extrême droite anticommunistes y jouent depuis des décennies. D'autres personnalités importantes de l'entourage de Trump partagent son point de vue, notamment le directeur de la CIA, John Ratcliffe, et Stephen Miller.
Comme le souligne Greg Grandin, la position belliciste de Rubio envers le Venezuela contraste avec celle de l'envoyé spécial de Trump, Richard Grenell, qui a préconisé la conclusion d'accords avec Maduro. Selon un article récent du New York Times, Grenell a réussi à obtenir des concessions extraordinaires, notamment un accord qui aurait donné aux entreprises américaines un contrôle important sur les ressources du Venezuela, y compris son pétrole. Trump a toutefois rejeté cet accord, et tout porte à croire que la position intransigeante de Rubio a actuellement la faveur du président.
Il pourrait également y avoir toute une série d'incitations nationales en jeu. Un conflit avec le Venezuela fournirait une justification à l'utilisation de la loi de 1798 sur les ennemis étrangers pour expulser les Vénézuéliens, comme l'administration tente de le faire. Si un conflit militaire venait à éclater, les tribunaux adopteraient probablement une position plus favorable, permettant ainsi l'expulsion des Vénézuéliens au motif qu'ils constituent une menace pour la sécurité nationale.
Un tel conflit détournerait également l'attention d'autres domaines dans lesquels Trump est vulnérable, tels que les dossiers Epstein, qui le tourmentent depuis des mois et qui semblent sur le point d'exploser à la suite de la victoire d'Adelita Grijalva lors de l'élection spéciale en Arizona. Cela donne aux démocrates de la Chambre des représentants suffisamment de voix pour forcer l'administration Trump à divulguer les dossiers restants ; cependant, jusqu'à présent, le président républicain de la Chambre, Mike Johnson, a refusé de faire prêter serment à Grijalva (Grijalva a menacé d'intenter une action en justice).
Maduro soutient que l'offensive dans les Caraïbes s'inscrit dans le cadre d'un nouvel effort visant à renverser le régime. Trump a publiquement nié cette affirmation, mais certains signes indiquent qu'il prend cette idée au sérieux. Des rapports indiquent que les États-Unis prévoient une action militaire au Venezuela. Des frappes aériennes sur des cibles continentales – une escalade majeure – pourraient ostensiblement commencer dans les semaines à venir, et Trump a autorisé la CIA à mener des opérations secrètes dans le pays.
La possibilité que le président change soudainement de cap ne peut être exclue, compte tenu de son caractère capricieux et de sa tendance à se désengager des opérations qui ne se déroulent pas sans heurts. Qu'il existe ou non un plan cohérent pour renverser Maduro, il semble clair que l'administration espère le provoquer afin qu'il réagisse. Jusqu'à présent, il n'a pas mordu à l'hameçon. Au-delà de la mobilisation des milices populaires, la réponse militaire du Venezuela s'est limitée au survol de deux F-16 armés au-dessus d'un navire de la marine américaine dans le sud des Caraïbes. Avec la menace d'une intervention étatsunienne, les questions sur la préparation militaire du Venezuela se sont multipliées.
Beaucoup de choses restent inconnues, mais de récents articles publiés dans des médias américains spécialisés dans les questions militaires suggèrent que les défenses du Venezuela, bien qu'inégales, constituent néanmoins un obstacle important. À ce jour, il semble que l'agression étatsunienne ait renforcé Maduro sur le plan intérieur. Prenons, par exemple, la déclaration du Parti communiste vénézuélien, farouchement critique à l'égard de Maduro – qu'il considère comme autoritaire, illégitime et anti-ouvrier – qui affirme qu'en cas d'invasion étatsunienne, la position du parti subirait un « changement radical » au nom de la défense de la souveraineté du Venezuela.
Pour l'instant, l'administration Trump semble déterminée à poursuivre sa politique de destruction des bateaux vénézuéliens. Les tentatives du Congrès pour s'y opposer se sont jusqu'à présent avérées infructueuses : un vote a été imposé sur la résolution d'Ilhan Omar visant à mettre fin aux hostilités non autorisées au Venezuela, mais il a été rejeté à trois voix près. L'opposition des démocrates s'est principalement fondée sur des motifs procéduraux, comme l'a résumé la sénatrice du Michigan Ellisa Slotkin, qui s'est plainte que « si l'administration Trump veut entrer en guerre contre une organisation terroriste, elle doit s'adresser au Congrès, nous en informer et demander notre approbation », ajoutant qu'« en réalité, je n'ai aucun problème à lutter contre les cartels ».
Sur la scène internationale, le président colombien de gauche Gustavo Petro a qualifié les bombardements de bateaux d'« acte de tyrannie », et lors de la réunion du Conseil de sécurité de l'ONU le 10 octobre, la Russie et la Chine ont fermement condamné les actions de Trump ; d'autres diplomates, d'Europe et d'Afrique, se sont gardés d'exprimer des critiques. La question de savoir si une guerre est imminente reste ouverte, mais Caracas a de bonnes raisons de craindre le pire.
Le 16 octobre 2025.
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Illustration :Wikimedia Commons.
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La victoire du NON : un revers inattendu dans la politique équatorienne
Le référendum du 16 novembre 2025 a porté un coup politique inattendu au gouvernement de Daniel Noboa. Malgré le soutien massif des grands médias et de la campagne officielle, le NON l'a emporté sur les quatre questions, en particulier sur les deux plus sensibles : l'autorisation d'établir des « bases militaires étrangères » et la convocation d'une « Assemblée constituante ».
Tiré de Viento Sur
19 novembre 2025
Les citoyen·nes ont rejeté à la fois la possibilité d'approfondir les accords militaires avec les États-Unis — qui impliquent la présence de personnel étranger et remettent en question la souveraineté — et la tentative d'ouvrir un processus constituant qui, selon de larges secteurs sociaux, visait à démanteler la Constitution de 2008 et à favoriser les intérêts oligarchiques et privatiseurs. Le bloc progressiste, les mouvements sociaux et indigènes et diverses organisations citoyennes ont réussi à mener une campagne créative et efficace sur les réseaux sociaux, mettant en évidence le fond néolibéral du projet gouvernemental et exposant les risques politiques et économiques d'une modification de la Constitution pour l'adapter aux groupes de pouvoir.
Le résultat reflète le rejet par les citoyen·nes de la concentration du pouvoir exécutif et des pratiques législatives promues par le gouvernement, perçues comme une « dictature du vote ». De même, cela marque une limite à la criminalisation de la protestation et aux politiques de « guerre interne », ce qui constitue un avertissement aux forces armées et à la police. Bien que la victoire du NON constitue une défaite significative pour Noboa et les entrepreneurs qui soutiennent son programme, le paysage politique reste tendu. Les élites, avec le soutien international, ne renonceront pas à leurs objectifs. Le défi immédiat des forces progressistes sera de maintenir l'unité dont elles ont fait preuve pour soutenir la défense de la Constitution de 2008 et ouvrir la voie à la restauration de la démocratie, de la souveraineté et des droits sociaux en Équateur.
Le gouvernement de Daniel Noboa a convoqué une consultation et un référendum pour le 16 novembre (2025) sur quatre questions identifiées par des lettres : A. permettre l'établissement de « bases militaires étrangères ou d'installations étrangères à des fins militaires, et céder des bases militaires nationales à des forces armées ou de sécurité étrangères » ; B. supprimer « l'obligation pour l'État d'allouer des ressources du budget général de l'État aux organisations politiques » ; C. « réduire le nombre de député·es » ; et D. convoquer une « Assemblée constituante » pour « élaborer une nouvelle Constitution ». Chaque question est accompagnée d'annexes explicatives sur sa portée, qui ne semblent pas avoir été lues par une grande partie de la population (https://t.ly/LIHOJ).
La polarisation que connaît le pays a aligné les grands médias (et d'autres) sur les intérêts politiques du gouvernement et de l'ADN (Acción Democrática Nacional), le parti de Noboa, soutenant sa campagne, qui s'est étendue aux réseaux sociaux. À l'autre extrémité, la Révolution citoyenne (le parti du « correismo »), toutes les organisations de gauche et les mouvements sociaux, en particulier les mouvements indigènes (réprimés comme « terroristes » il y a à peine un mois lors de la « grève nationale ») et les mouvements ouvriers, soutenus par de larges couches de la classe moyenne, ont convergé pour proposer un NON radical à toutes les questions. Dépourvus d'espace dans les grands médias, leur position a été diffusée par les réseaux sociaux, avec une grande créativité, au point de mettre en évidence, à travers des analyses et des vidéos, les intentions de l'« establishment » d'obtenir une Constitution qui réponde à des intérêts privés.
Cette confrontation, qui exprime la lutte des classes (Marx) évidente qui agite le pays, s'inscrit dans un contexte historique complexe. Il existe une réaction culturelle traditionnelle contre la « classe politique » abstraite, cultivée au cours de quatre décennies de démocratie représentative. Si la Constitution de 1979 a institutionnalisé le premier système de partis réglementé par la loi, ces bases ont été dénaturées au fil du temps. Les « changements de camp », les « achats de votes » se sont multipliés, le caudillisme populiste a fait son retour, des partis purement conjoncturels et sans projets nationaux ont fait leur apparition, ainsi que des politicien·nes opportunistes de tous bords, parmi lesquels des personnes incapables d'articuler des propositions répondant aux besoins du « peuple », etc. Le pouvoir législatif a été au centre de cette « discréditation » qui dure depuis des années et à laquelle ont contribué, actuellement, l'ADN et ses alliés, en imposant à l'Assemblée nationale une véritable « dictature du vote », en approuvant toutes les lois proposées par l'exécutif, même si plusieurs d'entre elles ont été jugées inconstitutionnelles par la Cour constitutionnelle respective ; en subordonnant les actions du pouvoir législatif aux politiques et aux directives du pouvoir exécutif ; en empêchant le contrôle politique et même en coupant l'intervention des député·es de « l'opposition ». Il semblait donc compréhensible que la population soit encline à voter OUI aux questions B et C. Cependant, cela ne s'est pas produit : le NON l'a emporté aux deux questions au niveau national (B = 58 % ; C = 53 %), à l'exception de 7 provinces (le OUI à 1 ou 2 questions) sur les 24 que compte le pays.
Pour le bloc social opposé au gouvernement, il était vital d'obtenir le vote total pour le NON, même si la campagne a mis l'accent sur les questions A et D qui, sans aucun doute, reflètent l'intérêt du gouvernement à poursuivre les actions qu'il menait déjà, malgré les interdictions constitutionnelles en la matière. En effet, comme l'a bien étudié le professeur Luis Córdova-Alarcón (https://t.ly/T7rRI), l'Équateur a conclu des accords de coopération avec les États-Unis qui impliquent la présence de « bases » et de militaires étrangers dans le pays. Naturellement, il n'est pas possible d'exiger de tous les citoyen·nes qu'ils et elles s'informent sur un sujet complexe, dont les sources officielles sont à la disposition des chercheuses et chercheurs spécialisés dans ces questions. Mais, en résumé, l'Équateur a conclu divers engagements et accords avec les États-Unis, à commencer par le protocole d'accord MOU (juillet 2023), suivi des accords SOFA (27/09/2023) sur la présence temporaire de personnel militaire/civil américain, avec privilège diplomatique, fiscal et libre circulation (https://t.ly/eOAKR) ; sur l'interception aérienne (août 2023 et janvier 2024) ; le Shiprider (septembre 2023), sur les opérations maritimes contre les activités criminelles (https://t.ly/aUrc8) ; et la récente proposition diplomatique de « pays tiers sûr » (Homeland Security, juillet 2025, https://t.ly/kPgeM), afin de « garantir le transfert digne, sûr et rapide depuis les États-Unis vers l'Équateur des ressortissant·es de pays tiers présent·es aux États-Unis, qui peuvent demander une protection internationale contre le retour dans leur pays d'origine ou leur pays de résidence habituelle antérieure ». Il s'agit d'une expérience nouvelle au niveau international et sérieusement remise en question. L'Italie, par exemple, a conclu un accord avec l'Albanie, qui a suscité l'inquiétude des milieux politiques et des défenseurs des droits humains (https://t.ly/gX40N). En définitive, il s'agit de créer une « base » d'accueil pour les migrant·es qui demandent l'asile aux États-Unis, mais qui sont transféré·es en Équateur, sous prétexte d'examiner leur situation. Comment cela fonctionnera-t-il ? Où ? Avec quelles ressources ces personnes seront-elles prises en charge ? Il existe d'autres expériences de « centres » en Amérique latine, qui ne font que donner des arguments à celleux qui défendent les droits humains contre ce type de « camps de concentration ».
Évidemment, ce type d'accords militaires a été rejeté par les forces sociales opposées à ces politiques du gouvernement Noboa, qui considèrent qu'ils violent la Constitution de 2008 (qui les interdit) et portent atteinte à la souveraineté nationale. La question A est donc étroitement liée à la question D. Le gouvernement, bien sûr, mais derrière lui, les grands groupes économiques de l'entrepreneuriat équatorien, qui présentent aujourd'hui des caractéristiques oligarchiques et oligopolistiques évidentes, ont des objectifs néolibéraux qui remontent aux années 80 et 90, mais qui s'appuient sur la pensée entrepreneuriale des années 20 et 30, comme je l'ai souligné dans plusieurs articles. En termes sociologiques, cette « bourgeoisie » équatorienne manque de vision nationale, de sens du développement avec bien-être social et de vision patriotique. Elle ne pense qu'à ses affaires. C'est donc cette bourgeoisie qui souhaite abolir la Constitution de 2008, qui fait obstacle à sa voracité privatisatrice et à son désir d'accumulation, sans se soucier des droits sociaux, communautaires, du travail ou environnementaux, acquis au cours de décennies de lutte.
Les porte-parole de l'oligarchie néolibérale équatorienne n'ont pas manqué de proposer un retour à la Constitution de 1998 qui, comme je l'ai analysé, a certes fait des progrès conceptuels en matière de droits, mais a consacré le néolibéralisme créole (https://t.ly/WGUSk) sur le plan économique. Les forces progressistes de l'Équateur ont réussi à unifier leurs idées, leurs arguments et leurs instruments sur les réseaux sociaux citoyens afin de défendre la Constitution de 2008 et d'empêcher qu'une nouvelle Constitution du pays ne reflète que les intérêts économiques de l'oligarchie entrepreneuriale, qui a tenté de consolider la deuxième période ploutocratique que connaît le pays depuis 2017.
Avec une maladresse sans pareille, les détracteurs de cette Charte ont forgé des arguments qui frisent la stupidité, en essayant de la lier exclusivement au « correismo » et même au « chavismo », en inventant que la Constitution garantit les délinquants, en soulignant qu'elle empêche le développement économique parce qu'elle porte atteinte à l'entreprise privée et recherche le « socialisme du XXIe siècle » et, enfin, insinuant que les électeurs et électrices du NON seraient aligné·es avec le trafic de drogue. À chaque occasion de débat, d'interview ou de polémique, celles et ceux qui ont participé dans les médias pour soutenir de telles fantaisies ont été critiqué·es par des universitaires, des professeur·es et des politicien·nes progressistes. Les résultats électoraux montrent donc que les secteurs progressistes ont réussi à convaincre les citoyen·nes des dangers que recelaient les deux questions cruciales du référendum. Selon les données officielles du CNE (à 7 heures ce matin), le NON l'a emporté sur la question A (bases militaires) avec 60,65 % et sur la question D (assemblée constituante) avec 61,65 %. La seule province à avoir voté OUI aux quatre questions est Tungurahua. Mais il est frappant de constater que le OUI l'emporte également dans toutes les régions à l'étranger, ce qui soulève des doutes quant à la transparence du contrôle du scrutin.
La sensibilité nationale exprimée dans les questions relatives aux bases militaires et à l'assemblée constituante a porté un premier coup dur au gouvernement de Noboa et au bloc oligarchique au pouvoir, allant jusqu'à lui infliger une « raclée » dans des provinces telles que Imbabura, Manabí, Orellana et Sucumbíos. Mais elle exprime également un appel à l'attention des forces armées et de la police, car le pays a finalement remis en question les accords militaires qui affectent la Constitution et, surtout, la souveraineté nationale. La réaction contre une « guerre interne » dans laquelle les secteurs populaires, les organisations sociales, le « correismo » et tout acteur ou force progressiste qui proteste et remet en question le régime peuvent faire l'objet d'une « enquête » et risquent d'être associés au « terrorisme » ou au crime organisé, devenant ainsi des victimes injustifiées, dans un climat de peur et d'impunité, est également évidente. Se prononcer en faveur de la Constitution de 2008 fait échouer toute tentative de la lier au crime organisé. Et si elle constitue un « obstacle » pour les entrepreneurs privés qui ont persisté à imposer leur domination économique, la déclaration dans le cadre de la consultation/référendum est un mandat pour qu'ils apprennent à se soumettre aux principes sociaux et constitutionnels de la vie nationale.
Enfin, le processus vécu en Équateur ne semble pas garantir une voie vers la démocratie et la paix, dans le respect de la Constitution et des lois. Dans un pays polarisé, les élites au pouvoir conservent leur domination et ne renonceront pas à la reproduire à long terme, balayant tout obstacle sur leur passage. Elles peuvent compter non seulement sur les forces de droite internes, mais aussi sur la droite internationale latino-américaine et, surtout, sur le soutien des États-Unis, intéressés par l'alignement sur le monroïsme géostratégique (https://bit.ly/3PWMrzA), afin d'empêcher l'émergence d'un monde multipolaire et l'ascension de la Chine, de la Russie et des BRICS, dans lequel l'Équateur d'aujourd'hui est un grand allié, parallèlement à l'Argentine des « libertariens », avec des positions différentes de celles des gouvernements colombien et vénézuélien, menacés par le gouvernement Trump. Les forces progressistes ont donc pour défi de maintenir et de renforcer l'unité de critères démontrée pendant le processus de consultation/référendum, afin de créer une base citoyenne et populaire capable de renverser le cours de l'histoire récente de l'Équateur.
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Le groupe « Starlink » d’Elon Musk, un outil de pouvoir au coeur du Sahel
En l'espace de quelques années, Starlink est parvenu à mettre en place une stratégie d'expansion méthodique sur le continent africain. Déjà actif dans 24 pays africains en 2025, l'entreprise ambitionne d'étendre sa toile sur 20 nouveaux marchés avant la fin de l'année.
Tiré de MondAfrique.
Une enquète de Qemal Affagnon, responsable Afrique de l'Ouest de l'ONG de défense des droits numériques, Internet Sans Frontières, co-auteur du livre Internet « Shutdowns in Africa, Technology, Rights and Power », paru aux éditions Bloomsbury et expert électoral en RDC, en Afrique du Sud, au Mozambique et en Russie.
Malgré de multiples tentatives pour joindre le groupe Starlink, aucune réponse ne nous est parvenue.
Dans au moins cinq des 16 pays africains où le service est disponible, l'abonnement mensuel à Starlink reviens moins cher que celui du principal fournisseur d'accès à Internet fixe. D'ici 2026, cinq nouveaux pays sont par ailleurs susceptibles d'être intéressés par le service. L'acquisition de ces nouveaux marchés devrait permettre au fournisseur d'accès à Internet par satellite , de couvrir potentiellement la quasi-totalité du continent.
Dans la bande sahélo-saharienne, une région qui s'étend de l'Afrique de l'Ouest à l'Afrique centrale, ce constat se fait déjà. Dans ce vaste territoire, le réseau de plusieurs milliers de satellites de Starlink permet aux groupes terroristes de communiquer dans les endroits qu'ils occupent. Confrontés à un fort déploiement du terrorisme djihadiste, à l'insécurité, mais aussi à l'instabilité politique et économique, ces zones, sont caractérisé par un faible accès à Internet. On y trouve encore par exemple, de nombreux coins non couverts par les infrastructures de communication terrestres. Cette situation représente une opportunité exceptionnelle pour Starlink, le service Internet par satellite d'Elon Musk. Dans cette région en proie à une crise sécuritaire sans précédent, la technologie du milliardaire d'origine sud-africaine est de plus en plus utilisée par les populations civiles, mais également par les groupes armés . Avant la parution de cet article, plusieurs demandes d'entretien ont été adressé à Starlink, mais ces demandes sont restées sans suite.
Internet à des fins terroristes
Ces dernières années, la disponibilité d'Internet dans des zones occupées par des hommes armés qui tentent d'imposer leurs dictats, permet à ces derniers de diffuser de nombreux éléments de propagande via X, Facebook, TikTok et d'autres plateformes en ligne. De fait, certains groupes terroristes se servent d'Internet afin de promouvoir leurs idéologies, ou encore dans le but de proférer des menaces ou de renforcer leurs capacités opérationnelles.
En Afrique où le taux de pénétration d'Internet reste inférieur (43 %) à la moyenne mondiale (68 %), un véritable marché noir prospère ainsi grâce à la force des réseaux Starlink. Des kits Starlink sont ainsi vendus et se retrouvent parfois dans des régions très reculées ou inaccessibles au grand public. Parmi les facteurs qui facilitent la vente frauduleuse des kits Starlink, il faut citer le fait que ces kits soient faciles à transporter. Dans certains pays où l'utilisation de Starlink est approuvée, des revendeurs locaux font préalablement enregistrer ces appareils pour ensuite les expédier à l'étranger dans des zones insoupçonnées.
Cette chaîne d'approvisionnement illicite permet ainsi aux groupes extrémistes, notamment le Jama'at Nasr al Islam wal Muslimin et la Province de l'État islamique en Afrique de l'Ouest de coordonner leurs activités dans des endroits où l'accès à Internet classique est inexistant.
À titre d'exemple, le groupe Province de l'État islamique en Afrique de l'Ouest s'appuie sur l'internet par satellite pour communiquer avec le groupe djihadiste d'idéologie salafiste État islamique et d'autres organisations extrémistes dans la région. Le réseau Internet par satellite permet à ces groupes armés non seulement de diffuser de la propagande, notamment en publiant des messages directement sur les médias sociaux et sur certains sites web. Dès lors , ces groupes extrémistes bénéficient d'un certain nombre davantage. Tout d'abord, ils parviennent à tirer parti de l'anonymisation sur Internet. Ensuite, en se passant de la barrière spatiale, ils profitent largement de la non-réglementation des publications en ligne.Dans cette partie de l'Afrique, les forces de sécurité gouvernementales signalent par ailleurs que l'utilisation de Starlink pour les communications sécurisées rend plus difficile l'interception des plans des groupes armés.
La haine en ligne permise
Or, le réseau social X, propriété de Musk a récemment intenté une action en justice contre l'État de New York, dans le but de contester une loi qui régule les contenus des plateformes.Dans sa plainte, la société X Corp, estime que la loi, promulguée fin 2024 et qui oblige les entreprises de réseaux sociaux à révéler des informations sensibles sur la manière dont elles modèrent les discours de haine et la désinformation, porte atteinte à la liberté d'expression.
Malgré l'usage que certains groupes armés font de Starlink au Sahel et dans les pays du golfe de Guinée, on peut en déduire que Musk pourrait combattre toute législation qui obligerait les plateformes à dévoiler leurs coulisses, notamment sur la gestion des discours haineux et la désinformation dans cette vaste zone.
En guise de réponse à l'utilisation du système d'Internet du milliardaire excentrique, par ces groupes rebelles, des pays de la région ont été contraints d'introduire certaines restrictions aux communications satellitaires. Il s'agit entre autres de la Libye et du Soudan. Le Tchad, le Mali et le Nigéria ont emboîté le pas aux deux autres, car ils sont particulièrement touchés par l'utilisation clandestine de Starlink par des acteurs criminels et violents.
Des vidéos circulant fréquemment sur les réseaux sociaux montrent des groupes extrémistes et violents qui utilisent des kits Starlink dans différentes régions.
Les vidéos de djihadistes
Dans la guerre qu'il mène au Sahel, le Jamaat Nusrat al-Islam wal-Muslimin (JNIM) , a publié certaines vidéos en ligne. Ces vidéos montrent comment certaines branches terroristes se déchirent entre elles. De plus, ces images montrent également le butin de guerre que certaines branches terroristes parviennent à arracher chez des groupes rivaux. Le visionnage de ces vidéos révèle par exemple la présence de kits Starlink que le JNIM a pu saisir chez l'État Islamique au Sahel.
Cette organisation terroriste est particulièrement active dans la zone des trois frontières à savoir le sud-ouest du Niger, le sud-est du Mali, et le nord du Burkina Faso. Comme le montre de nombreuses vidéos de décapitations qu'il poste en ligne grâce à Starlink, l'État islamique a une prédilection pour la violence graphique extrême. Pour l'État Islamique au Sahel, le recours aux vidéos en ligne représente un moyen de communication puissant qui peut atteindre un large public et générer des réactions fortes.À travers les vidéos qu'ils postent en ligne, Al-Qaïda et ses mouvements affiliés cherchent par contre à gagner le soutien des populations locales qui ont perdu confiance en leurs gouvernements ou envers les forces de l'ordre. Grâce à l'Internet de Starlink, les contenus diffusés par Al-Qaïda et ses mouvements associés, exploitent également les griefs régionaux et ethniques afin d'être plus convaincants. Qu'il s'agisse de vidéos courtes, de vidéos explicatives, ou de confessions en direction du grand public, les possibilités qui s'offrent à ses groupes armés sont infinies. Sur les réseaux sociaux, les vidéos courtes de ces groupes de combattants sont converties sous des formats engageants comme les reels, shorts, lives et stories. Ces différents formats permettent de capter l'attention des internautes, ce qui permet de maximiser leur visibilité de façon naturelle. En général, il peut arriver que ces vidéos courtes génèrent un engagement plus élevé que les autres formats vidéos. Cette situation incite parfois les algorithmes de YouTube, X, Facebook, Instagram, et TikTok à leur donner une plus grande visibilité dans les fils d'actualité et les suggestions de contenu. C'est ainsi que ces vidéos parviennent à influencer idéologiquement de nombreuses populations. Toutefois, il arrive aussi que les groupes armés fassent usage de la force pour atteindre cet objectif ou en mettant en avant des avantages économiques dont bénéficient leurs membres. Toutefois, il arrive aussi que les groupes armés fassent usage de la force pour atteindre cet objectif ou en mettant en avant des avantages économiques dont bénéficient leurs membres.
La vague Starlink
L'année dernière, les autorités maliennes avaient indiqué, s'être rendu compte de l'emploi sans autorisation des kits Starlink dans les zones du nord et de l'est du pays. Ces deux régions sont particulièrement en proie aux activités des groupes séparatistes et jihadistes.
Fin juillet 2024, le réseau Starlink a joué un important rôle, lors de la bataille de trois jours à Tinzaouaten. Lors de cette bataille qui a opposé, les Forces Armées Maliennes et les mercenaires de Wagner à l'alliance des groupes armés majoritairement touaregs qui opèrent au nord du Mali, les rebelles ont utilisé Starlink pour maintenir une communication sécurisée entre leurs unités d'une part. D'autre part, Starlink a également permis de diffuser les dernières actualités sur les réseaux sociaux, amplifiant ainsi les efforts de communication de cette coalition de groupes rebelles séparatistes du Mali. Le matériel de Starlink arrive donc à se retrouver dans des profondeurs du territoire Malien où, son utilité n'est plus à démontrer dans les conflits armés.
Toujours dans la même période, les soldats nigérians ont également mis la main sur un terminal Starlink lors d'un raid de l'armée dans la forêt de Sambisa, une localité du nord-est du pays. Lors de l'acheminement du matériel, Les kits Starlink sont souvent stockés dans des entrepôts ou dans des complexes résidentiels avant d'être envoyés vers d'autres destinations dans le but de brouiller les pistes. Les kits Starlink se composent de petits éléments à savoir la parabole, une alimentation électrique, des câbles, une base et un routeur Wi-Fi. Pour éviter d'être détectés, les trafiquants démontent les kits avant de les mélanger à des produits agricoles par exemple. Ce qui ne permet pas toujours aux douaniers de les détecter lors des passages aux postes de frontières. Afin d'éviter les contrôles douaniers, il arrive également que le transport des kits Starlink s'organise après la tombée de la nuit. Au coucher du soleil , il devient plus aisé aux trafiquants d'utiliser des routes secondaires, des pistes non asphaltées ou de préférer l'usage des motos plutôt que des voitures afin de se déplacer plus rapidement.
Parmi les clients finaux, beaucoup ne disposent pas de compte bancaire. Les trafiquants exploitent donc le faible taux de pénétration bancaire dans des pays comme le Burkina Faso, Mali, et le Niger pour générer un flux continu de revenus illicites.Ces opérations leur permettent de tirer profit des frais d'abonnement liés au fonctionnement de Starlink.
Ces dernières années, la diffusion d'Internet par satellite aide à mieux appréhender les enjeux qui gouvernent des endroits comme le Sahel, qui regorge d'importantes richesses naturelles et énergétiques. Dans un pareil contexte, la donnée spatiale pourrait favoriser l'émergence de nouveaux protagonistes particulièrement redoutables. Au nombre des joueurs qui se démarquent, la force de pénétration du réseau Starlink, montre qu'il faudra désormais composer avec Elon Musk.
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Madagascar 1972-2025 : comment ne pas se faire voler sa Révolution ?
L'écrivaine malgache met en perspective historique le soulèvement à Madagascar en septembre et octobre 2025.
Tiré de Afriques en Lutte
https://www.afriquesenlutte.org/afrique-australe/madagascar/article/madagascar-1972-2025-comment-ne-pas-se-faire-voler-sa-revolution
et du site histoirecoloniale.net
https://histoirecoloniale.net/madagascar-1972-2025-comment-ne-pas-se-faire-voler-sa-revolution-par-marie-ranjanoro/
18 novembre 2025
Marie Ranjanoro
Marie Ranjanoro est née en 1990 à Madagascar. En 2019, elle a créé avec Hoby Ramamonjy le podcast féministe Basy Vavy. Après des nouvelles dans plusieurs revues, elle a publié en 2023 le roman Feux, fièvres, forêts sur la mémoire du massacre commis par la France à Madagascar en 1947. Elle nous donne ici un texte qui met en perspective historique les récents évènements politiques survenus dans l'île qui aboutirent à l'exfiltration du président Andry Rajoelina par l'armée française.
En 2024, une étincelle prend sur une île de l'océan Indien. Elle serait passée inaperçue – noyée dans le chaos du Levant et du bloc social-démocrate occidental en phase finale d'effondrement – si dans son sillage, elle n'avait pas allumé la mèche conduisant à une barricade truffée de bâtons de dynamite. Cette île, le Sri Lanka, et à sa suite le Bangladesh, le Kenya, l'Indonésie, le Népal, puis Madagascar, le Maroc et le Pérou s'embrasent dans une clameur commune, sous un seul étendard, celui du Mugihara, le bateau pirate du manga One Piece.
Que s'est-il passé à Madagascar depuis septembre ?
Partout la répression est féroce, cruelle, acquise aux techniques de « maintien de l'ordre » longuement mûries par les démocraties néo-libérales qui ont abreuvé leurs pays-clients de méthodes et d'armes, d'une expertise de la guérilla urbaine, de l'usage savant d'un lumpenprolétariat violent au service de l'intérêt des puissants. Mais en face, la résistance tient bon. Partie de mouvements étudiants, les jeunes, ceux que l'on a appelé la génération Z, nés entre la fin des années 1990 et le début des années 2000, ceux dont on a dit qu'ils étaient la génération la moins politisée, grands ados apathiques vissés à leurs écrans, ont en quelques semaines renversé le narratif politique dans chacun de leurs pays. A Madagascar, il aura suffi de trois semaines pour que les lycéens de Tamatave et les étudiants polytechniciens d'Ankatso et Vontovorona, rapidement rejoints par les syndicats, les commerçants et les organisations de la société civile, parviennent à mettre en fuite le président Andry Rajoelina, sa cour et son opaque financier, le milliardaire Maminiaina Ravatomanga.
Entre le 25 septembre 2025, date de la première manifestation et le 11 octobre 2025, fuite du désormais ex-président Rajoelina, les revendications des jeunes sont restées claires et sont même montées en intensité à mesure que la société civile rejoignait les rangs de la contestation. En 24h, le Président a limogé son ministre de l'Énergie, puis son gouvernement mais la voix de la rue était claire : c'était sa propre destitution qui était demandée. C'est maintenant que désormais tout se joue. En 65 ans, depuis son indépendance, Madagascar aura connu sept grands renversements de pouvoir par la rue (1972, 1981, 1989, 1991, 2002, 2009 et 2025). Mais seuls 1972 et 2025 s'inscrivirent dans une logique rhizomatique, sans leader, sans coloration politique, et dans l'impensable révolte des jeunes contre un pouvoir gérontocratique profondément enraciné dans la coutume malgache. Se pourrait-il que la Gen Z vienne enfin venger la révolution volée de leurs aînés ?
1972 : la première « révolution » générationnelle malgache
Les émeutes anti-gouvernementales de mai 1972 représentent un point de rupture révélateur, souvent comparé à une « troisième indépendance » du pays. La première, celle de 1947, fut violemment réprimée ; la seconde, obtenue en 1960, fut accordée dans un contexte de transition négociée ; la troisième, celle de 1972, reste difficile à nommer tant ses implications sont encore débattues.
Le contexte social et politique : la fin de la Première République
L'indépendance officielle de 1960 donne naissance à une Ière république malgache encore largement sous tutelle française, avec à sa tête, le président Philibert Tsiranana, issu de l'aile gauche du PADESM – Parti des Déshérités de Madagascar – résolument opposé aux velléités indépendantistes du MDRM lors de l'insurrection de 1947. Si Tsiranana s'arroge le soutien populaire en nommant à son gouvernement les tout juste relaxés Ravohangy et Rabemananjara, il faut noter dans la composition de ce premier gouvernement la présence détonante de deux ministres français, Eugène Lechat et Xavier Delmotte, aux portefeuilles pour le moins signifiants puisqu'étant ceux des équipements et télécommunications pour l'un et de l'agriculture pour l'autre [1]. Ces remarques qui semblent anecdotiques soulèvent pourtant un consensus général sur l'absence d'un réel sursaut nationaliste malgache, y compris à la suite des épisodes particulièrement sanglants et humiliants de 1947. Dans les faits, après 1947 ou 1960, il semblerait qu'il n'y ait jamais eu d'indépendance. Le clientélisme entre la France et Madagascar migre vers des formes encore plus perverses que celle d'une métropole à son outre-mer.
Un soulèvement sans chef, né dans la rue et l'université
Le mouvement étudiant né à Antananarivo se transforma en quelques semaines en une révolte populaire de grande ampleur, exprimant un profond malaise national. Si de nombreuses analyses ont été consacrées aux causes structurelles et conjoncturelles de ce soulèvement – notamment dans l'ouvrage Madagascar Mai 1972, dirigé par Brigitte Rasoloniaina (Hémisphères, 2023) – il s'agira ici d'en évoquer un élément déclencheur spécifique : l'inégalité entre les diplômés de la faculté de médecine d'Ankatso, inaugurée en 1961, et ceux de l'ancienne école de Befelatanana, issue de l'Assistance médicale indigène de l'époque coloniale. Tandis qu'Ankatso formait des médecins spécialisés, francophones, souvent destinés à la pratique urbaine voire à une carrière internationale, les diplômés de Befelatanana étaient cantonnés aux soins de base en milieu rural, avec une reconnaissance moindre. Toutefois, cet élément ne constitue qu'un foyer parmi d'autres dans un ensemble de facteurs imbriqués. Le mécontentement généralisé s'alimentait également des nombreuses injustices marquant la Première République, notamment la hiérarchisation linguistique issue de la diglossie franco-malgache. Cette dernière conférait au français un statut dominant dans les sphères de pouvoir, de l'administration à l'éducation, au détriment du malgache. Mais cela ne saurait occulter d'autres facteurs décisifs : les déséquilibres régionaux, la pauvreté persistante dans le Sud, la crise éducative, le décalage entre promesses méritocratiques et réalités sociales, ainsi qu'une fracture générationnelle profonde. L'après-1972 inaugura une succession de gouvernements oscillant entre politiques de malgachisation et de francisation, souvent mises en avant comme symboles de changement, tout en dissimulant la pérennité des rapports de force et des inerties structurelles.
Trois semaines de révolte, puis la reprise en main militaire
Le scénario politique de 1972 suit l'idylle des révoltes spontanées et des lendemains glorieux. Après les révoltes paysannes de 1971, l'implication des syndicats étudiants en 1972 concourent à la chute en quelques semaines seulement du gouvernement Tsiranana. Contre le système de coopération, la présence militaire française, l'économie au service d'une élite et pour une réelle indépendance, la valorisation des territoires ruraux, l'égalité et la justice sociale, les cieux s'ouvrent afin de s'imaginer tous les possibles dans une Deuxième République proclamée en 1975. Nous sommes alors en plein Guerre Froide, la fin d'un clientélisme français signifie aussi la sortie du bloc de l'Ouest, le refus de l'autorité libérale, la possibilité politique d'une alternative économique. Flirter avec le bloc de l'Est, s'affirmer en tête des Non Alignés, Madagascar se veut promise à un avenir libre de toute ingérence occidentale. C'est en tous cas l'ambition du Général Richard Ratsimandrava, qui se voit remettre les pleins pouvoirs par le Général Gabriel Ramanantsoa, président de transition entre Tsiranana et la mise en place d'un directoire militaire. En charge de la protection des postes de gendarmerie du sud de l'île, alors commandant durant la révolution de 1972, Ratsimandrava avait rétabli l'ordre en interdisant les chasses à l'homme du parti et en sanctionnant ses hommes les plus zélés. Au pouvoir, il entend refonder la nation malgache autour de la collectivité villageoise coutumière du fokonolona, décentraliser les institutions crispées autour de la capitale, nationaliser et planifier l'agriculture et l'économie jusqu'alors informelles, de subsistance et coupées du commerce extérieur. Cette esquisse d'un Madagascar plus juste, plus libre et en mesure de s'émanciper du joug colonial, mourra avec lui, assassiné dans sa Peugeot 404, le 11 février 1975, seulement 6 jours après son accession au pouvoir.
2025 : la Gen Z contre le néocolonialisme énergétique
Retour en 2025. La revendication première de cette mobilisation historique concerne le non-accès à l'eau et à l'électricité, deux services essentiels non couverts pour lesquels la population paye pourtant une dîme particulièrement lourde au regard de son pouvoir d'achat.
Un soulèvement né du quotidien : coupures, précarité, colère
Cette incurie essentielle s'inscrit dans un contexte où le gouvernement vient de confier la gestion de la compagnie nationale des eaux et de l'énergie, la JIRAMA, à Ron Weiss, ressortissant israélien précédemment CEO du Rwanda Energy Group et cadre dirigeant de la Israel Electric Corporation. La collusion du pouvoir malgache avec le pouvoir colonial israélien, incidemment, se fait à plusieurs étages : cession d'un contrat d'exploitation agricole de plus de 90 Mds $, achat d'armes coercitives auprès de l'industrie militaire (balles caoutchouc, gaz lacrymogènes, grenades de désencerclement…), logiciels de cyber-surveillance de masse… Mais l'entité coloniale sioniste n'est que la dernière arrivée dans le long chapelet de puissances aux dents longues qui s'étaient partagé le bout de viande : Vinci, Bouygues, le Groupe Bolloré, EDF et Total pour les Français, Daewoo (Corée du Sud), QMM (Canada) et Rio Tinto (Brésil) pour le reste du monde.
La question coloniale revient au cœur du débat
Au cœur de cette mobilisation historique, se logent non seulement des enjeux de précarité énergétique, mais aussi le spectre tenace de l'ingérence française et de son « néo » colonialisme. Les conséquences politiques à l'échelle du continent africain pour la France qui vient de perdre son carré d'or sahélien (Mali, Niger, Burkina-Faso et Tchad), seraient désastreuses. Une prophétie auto-réalisatrice veut que la visite d'un président français à Madagascar précède presque immédiatement la déchéance de son homologue local. Pour 2025, en tous cas, elle ne fut pas démentie. Pour l'occasion, les 30 millions de citoyens malgaches s'étaient vu offrir un jour chômé. On fit nettoyer les rues, et distribuer des drapeaux français aux badauds (payés, selon les rumeurs, 10 000 Ar pour acte de présence, soit deux jours de salaire). Un jour chômé dans toute l'île de Madagascar, du nord au sud, sur 1 580km de long, jusque dans les provinces les plus reculées, où il ne mettrait pas le pied, et où certains s'étaient même convaincus que c'est au deuil du Pape François qu'ils devaient ce congé. Mais il s'agissait bien de la visite d'Emmanuel Macron à Madagascar, invité en ami, accueilli en conquérant. Il concluait un hiatus de 20 ans [2], dans les pas de son sur-successeur Jacques Chirac, dernier président français à s'être présenté sur la Grande Île. Six mois plus tard, la rue se soulevait aux slogans de « Dehors la France », « Reprenez votre concitoyen » : il existe hors de France un autre président disposant de la nationalité française, qui n'est autre qu'Andry Rajoelina.
Trois semaines encore : la chute de Rajoelina et la reprise en main militaire
Trois semaines, comme en 1972, c'est tout ce qu'il a fallu à nos jeunes, au prix certes de violences inouïes, pour renverser un pouvoir que l'on croyait verrouillé de toutes parts. Andry Rajoelina, lui-même ancien jeune, ancien espoir de renouveau, auto-proclamé fer de lance d'une génération avide de changement, était arrivé en 2009 par la rue. Profitant d'une énième dérive autoritaire de son prédécesseur et mentor, Marc Ravalomanana, il rallie à sa cause les masses affamées comme la caste militaire, et leur main secourable, celle du CAPSAT (Corps d'Armée des Personnels Administratifs et Techniques). Puis s'enchainent 5 ans de « transition démocratique » qui le maintiennent sans élection au pouvoir avant l'intervention de la communauté africaine qui arbitre en faveur de nouvelles élections sans lui ni son rival. En 2019, celui qui a baptisé son parti TGV (Tanora Gasy Vonona – Jeunes Malgaches Déterminés), se propulse à la vitesse d'une machine au pouvoir. C'est avec la même rapidité qu'en 2009, que la rue, celle de 2025, le fait vaciller, rejointe par le corps stratégique du CAPSAT toujours, puis fuir à bord d'un avion militaire français. Elle fut déterminante cette annonce, prononcée dans l'émotion d'une caserne bondée, celle du colonel Mickaël Randrianirina, connu des services pour sa position anti-Andry qui le conduira au tribunal militaire, en prison puis placardisé en province, dans l'épineuse région de l'Androy, avant de devenir en 2025, la figure débonnaire d'une armée lasse de servir un pouvoir central inique.
1972–2025 : deux révolutions captées par la même matrice néocoloniale
En 1972 comme en 2025, la France soutient le pouvoir jusqu'à sa chute, et pour cause, il s'agit pour elle d'un enjeu crucial de maintien de l'île sous son giron.
La constante française : de la Françafrique à la « coopération » militaro-énergétique
En 1972, et depuis 1947, Philibert Tsiranana et le PADESM sont des représentants de l'autorité coloniale, opposés à l'émergence d'un parti indépendantiste comme le MDRM. Le PADESM, fort en province, assume son alignement assimilationniste et assure la transition en douceur du statut colonial à celui d'Union française. Andry Rajoelina, de son côté, doit son coup de force de 2009 à un allié français de taille, Nicolas Sarkozy, le faiseur de démocrates. Il est le premier à légitimer le coup de force du jeune loup malgache, tandis que la communauté internationale dénonçait encore son putsch. Le 11 octobre dernier, une rumeur tenace circule dans les couloirs des rédactions journalistiques. Tandis que Nicolas Sarkozy s'avance vers les couloirs de la Santé, on chuchote qu'il aurait joué une dernière carte en faveur de Rajoelina, alors acculé dans le palais présidentiel, pour qu'Emmanuel Macron dépêche un avion militaire sur la Grande Île afin de l'exfiltrer en toute discrétion vers La Réunion, où on le somme de se diriger vers un terrain plus neutre. Il choisira Dubaï… A l'image d'un Louis XVI montant à l'échafaud, « A-t-on des nouvelles de Lapérouse ? » prend en 2025, de forts accents de Françafrique. Mais en 1972 comme en 2025, la loyauté française ne dure que le temps du réalisme politique, dès les premiers signes d'une bascule en la défaveur de leur champion, Tsiranana comme Rajoelina, sont priés de tirer la révérence, et à charge du nouvel homme fort de la République de traiter avec l'hydre française.
La rue, sans Dieu ni maître
En 1972, les étudiants imprimaient chaque soir les tracts du lendemain, qui partaient par le taxi brousse ou la poche sympathisante d'un steward ou d'une hôtesse de l'air par les vols – alors quotidiens – vers la province. En 2025, ce sont Instagram, Facebook, TikTok, Discord et WhatsApp qui diffusent en continu et jusque dans les chambrées froides de la diaspora, le programme des manifestations et les revendications toujours plus incisives. Depuis Paris, rien n'est plus simple que d'envoyer de l'argent en un clic pour alimenter les caisses de grèves. Depuis Tana, on documente jour par jour les exactions du pouvoir, les emprisonnements abusifs, la collusion de la police et des casseurs, via les yeux innombrables des téléphones portables – appareil si tu casses, un autre sort de l'ombre à ta place. Dans le monde entier, c'est toute une nation diasporique qui a suivi mile par mile, le plan de vol du milliardaire Ravatomanga en fuite dans son avion privé – le même qui avait exfiltré son ami Carlos Ghosn au Liban – durant toute une nuit d'insomnie à traquer l'appareil sur Flight Radar. Protéiforme, anonyme, égalitariste, ce sont ces idéaux et ces modus operandi qui ont fait de la mobilisation Gen Z une redite inattendue des mouvements historiques de 1972. Depuis, le chapelet de ce qu'on appelle avec lassitude le « rotaka » en malgache, n'étaient que la prosopopée lâche des velléités prédatrices d'hommes providentiels à la chaîne, d'opportunistes aux dents longues, de Che Guevara d'opérette. Presque toujours, la rue ne fut qu'un instrument du challenger contre le dernier dictateur en date. Albert Zafy contre Ratsiraka, Ravalomanana contre Ratsiraka, Rajoelina contre Ravalomanana… Les rappels d'une foule en délire réclamant inlassablement la reprise du même opéra tragi-comique, la tradition faisant reprendre au jeune démocrate précédant le rôle du vieux dictateur suivant. Mais en 1972 comme en 2025, c'est une vague sans ambition séditieuse qui s'abat sur le théâtre tout entier. Si les slogans visent sans ambages le Président et son affairiste, la revendication est antisystème, anti-coloniale, prenant racine dans l'urgence quotidienne pour viser les fondations toutes entières de ce négoce des puissants.
L'hypothèse d'une révolution confisquée
En 1972, deux étudiants deviennent malgré eux le symbole de l'embrasement. Les oreilles traînantes de la police repèrent deux jeunes gens particulièrement prônes à être repris par leur camarades dans leur ferveur et l'articulation de leur discours. Micheline Ravolononarisoa et Michel Rambelo, ceux que l'Histoire retiendra comme Michou Vavy (femme) et Michou Lahy (homme), sont alors visés spécifiquement par la police et envoyés au terrible bagne de Nosy Lava. Cette infâme prison politique, érigée par les Français, remplie du cri sanglant des insurgés de 1947, venait tout juste d'être condamnée, avant de servir à faire taire ces deux piliers de la vague estudiantine. Ils y passeront plusieurs semaines en attendant la victoire de leurs camarades. C'est sur le tarmac de l'aéroport d'Ivato que Michou Vavy prononcera son célèbre discours libertaire (reconstitué dans le film L'Île Rouge de Robin Campillo en 2023). En 1972 comme en 2025, c'est l'armée qui fera basculer le cours de l'Histoire. Refusant une fois de trop de tirer sur la foule, les militaires rejoignent les rangs du peuple. Tsiranana et Rajoelina sont mis en fuite. La rue a gagné. En 1972, une guerre civile entre les loyalistes et les révolutionnaires fera rage, arbitrée par le Général Ramanantsoa qui remettra le pouvoir à Ratsimandrava. Celui-ci, assassiné à l'aube de son avènement sera épargné du spectacle triste de sa révolution volée. A l'échec du paradis socialiste proclamé par son opaque successeur, l'Amiral Rouge Didier Ratsiraka.
Que reste-t-il de 1972 dans la jeunesse de 2025 ?
A l'heure où j'écris ces mots, se tiennent dans toute l'île des séminaires de la révolution, organisées par le collectif Gen Z, consultations éplorées entre les jeunes de Tana et ceux de province, dans une langue que j'imagine chevrotante, entre Merina, malgache des hauts plateaux et dialectes côtiers. Mais quelle que soit la tonalité du vocabulaire employé, la seule question qui demeure est : et maintenant ? C'est un jeune colonel aux yeux clairs qui a défrayé la chronique française, déjà salivante de son fantasme d'une Afrique coutumière des putsch militaires (vieil Œdipe non-soigné vis-à-vis du Général De Gaulle sans doute). Mais c'est pourtant la figure inquiétante du premier ministre civil nommé à ses côtés qui nous reste en travers de la gorge. Cheveux en brosse, lunettes noires, veste de costume bombée par un ventre repu, la silhouette d'Herintsalama Rajaonarivelo – banquier de son état – nous semble beaucoup trop familière. Autour de lui flotte un parfum ancien, gagné sans doute dans les cercles d'affaires, les couloirs du pouvoir, le cuir des voitures de luxe qu'il a fréquenté durant de longues années. Sur les réseaux sociaux du collectif Gen Z, en lettres capitales sur le fond rouge d'un poing levé s'étale une maigre mise en garde : « AUCUNE MAGOUILLE, AUCUN RETOUR D'ANCIENS DINOSAURES NE PASSERA INAPERCU. » Mais les jeunes sentent déjà que leurs inénarrables aînés ont déjà repris la main. « Merci pour la place nette les enfants, maintenant les grandes personnes vont parler entre elles. » Comment faire pour ne pas laisser glisser le pouvoir tout juste arraché ? Comment endiguer la mécanique trop bien huilée d'une révolution que l'on a trop vite fait de se faire voler ? Comment et que faire pousser dans les grandes flaques du sang versé ? En 1972, les révolutionnaires avaient connu la colonisation, évoluaient dans un monde en ébullition froide, dans la perspective de modèles économiques alternatifs. La génération Z est née après internet, dans le siècle victorieux du capitalisme total, sans aucune échappatoire possible, ne serait-ce qu'à imaginer. C'est cet imaginaire qu'il faut nourrir, l'alimenter de nos utopies libertaires, égalitaires, féministes, border leurs rêves avec les nôtres qui furent cent fois brisés, leur narrer des contes, des royaumes sans rois, sans faim, sans chaînes, faire comme si nous aussi, nous y croyions encore. Et peut-être qu'à force, ils y croiront aussi.
Marie Ranjanoro
[1] « Le nouveau gouvernement malgache ne comprend que des membres du PSD » Le Monde du 31 août 1965.
[2] A l'exception de François Hollande, en novembre 2017, pour un sommet de la Francophonie, accompagné de sa proverbiale pluie.
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Niger : la trahison d’Issoufou, la dignité de Bazoum et la parole de ceux qui refusent l’oubli
Pendant plus de trente ans, leurs noms avançaient comme une seule trajectoire. Mohamed Bazoum et Mahamadou Issoufou avaient bâti, pierre après pierre, un compagnonnage politique rare en Afrique de l'Ouest : même idéal démocratique, mêmes années de clandestinité, même combat dans un Niger où l'alternance a souvent vacillé.
Par Mohamed AG Ahmedou, journaliste et spécialiste des dynamiques politiques et sécuritaires sahelo-sahariennes.
L'accession de Bazoum à la présidence en 2021 devait être l'aboutissement d'une fidélité militante et d'un pacte fraternel.Mais au cœur du Sahel, l'amitié politique peut se fracturer sous le poids des ambitions, et l'histoire se charge parfois de révéler un visage inattendu. Le renversement de Mohamed Bazoum, le 26 juillet 2023, a ouvert une plaie plus profonde qu'un simple putsch militaire : il a dévoilé, pour beaucoup, la main de celui qu'il considérait comme un frère, l'ancien président Mahamadou Issoufou.
« Un coup de poignard, pas un coup d'État » : la parole de Ghaliou Alhassane
Pour Ghaliou Alhassane, président du Collectif pour la Libération du Président Bazoum et de l'Alliance Démocratique Africaine, l'affaire ne laisse plus place au doute :« Ce qui s'est passé n'est pas seulement un putsch militaire. C'est un coup de poignard porté par un ami. Et le Niger paie aujourd'hui le prix d'une trahison programmée. »Il raconte les deux premières semaines du coup d'État comme un moment d'alerte et d'effondrement moral :« Nous avons vu un président patriote, un homme de principes, refusant de signer sa démission malgré les menaces. Et pendant ce temps, dans l'ombre, ceux qui ont profité du pouvoir pendant une décennie manœuvraient pour préparer une courte transition de six mois, juste assez pour repositionner leur propre clan. »
« Leur propre clan »
Ghaliou ne cite pas seulement Abba Issoufou (fils de l'ancien président Mahamadou Issoufou), dont beaucoup affirment en coulisses qu'il aurait été pressenti pour reprendre les rênes. Il vise également les cercles du ministère de la Défense, notamment ceux accusés d'une gestion opaque des milliards destinés à l'armée.« Les grands vautours de dossiers comme de la SOPAMIN-TANAADI, SONUCI, CNTPS, BAGRI, MDN Gate, URANIUMgate, ceux qui ont laissé mourir des soldats faute de matériel, ce sont eux qui rêvaient d'un retour. Bazoum les dérangeait parce qu'il touchait à la corruption. Il dérangeait parce qu'il servait le peuple et non un réseau. »
La dignité murée de Bazoum
Pour Ghaliou Alhassane comme pour beaucoup de Nigériens, le refus de Bazoum de démissionner reste l'acte fondateur de sa stature morale dans l'histoire contemporaine du pays :« Le président Bazoum a juré de servir le peuple. Il a tenu. Il a préféré la prison à la trahison de ses valeurs. Dans l'Afrique politique de 2023, c'est un geste rarissime ». Une dignité murée, mais intacte.Une résistance silencieuse, mais puissante.
« Quand un homme trahit, il sera trahi », écrit Henri Sebgo, un des soutiens inconditionnels de Mohamed Bazoum, dans un édito publié sur les groupes WhatsApp.
Le militant et soutien du président Bazoum, Henri Sebgo, ajoute une lecture plus implacable encore. Selon lui, le système mis en place entre 2011 et 2021 est en train de s'autodétruire.« Aujourd'hui, même le putschiste du Niger, général Tiani, son propre allié, est en train d'abandonner Issoufou. Quand on trahit un camarade, on finit toujours par être trahi à son tour. C'est la logique implacable du pouvoir sans morale. »
Sebgo dénonce aussi les mises en scène orchestrées par les militaires au pouvoir :« Les foules qu'ils montrent à l'international sont fabriquées : 90 % d'enfants d'écoles coraniques, d'orphelinats, de commerçants contraints de fermer boutique, d'enseignants forcés de quitter leurs classes pour applaudir. Ce n'est pas une adhésion. C'est une manipulation. »
Pour lui, l'enjeu dépasse les personnes. C'est la démocratie nigérienne qui est devenue la victime collatérale.
Une démocratie sacrifiée au nom de l'ambition :
Alhassane, formule sa critique avec lucidité :« En Afrique, quand des hommes politiques décident de trahir leurs camarades pour conserver le pouvoir, ils n'hésitent pas à pervertir la démocratie, à la bannir, à l'enterrer. Pourtant, ce sont ces mêmes hommes qui ont profité de la démocratie depuis la Conférence nationale des années 1990.. »
La transition militaire qui a suivi l'arrestation de Bazoum n'a fait qu'accélérer ce renversement institutionnel. Pour beaucoup de citoyens, elle a démontré que le Niger reste un terrain où les ambitions personnelles peuvent écraser les avancées démocratiques.
Issoufou, pressenti envoyé de l'ONU : une insulte aux opinions sahéliennes ?
Dans un contexte déjà explosif, de nombreuses sources diplomatiques affirment que Mahamadou Issoufou serait envisagé comme futur envoyé spécial des Nations unies auprès des États de l'Alliance des États du Sahel (AES) : Mali, Burkina Faso, Niger.
Une perspective qui indigne Ghaliou Alhassane :« Comment l'ONU peut-elle envisager de nommer un homme accusé par son propre peuple d'avoir trahi la démocratie ? L'AES, pour beaucoup de Sahéliens, n'est qu'un syndicat de putschistes autocratiques. Leur donner un parrain international est une erreur historique. ».
Pour les populations touarègues, arabes, peules et songhaï du Sahel, déjà frappées par les guerres civiles et les répressions militaires, cette annonce sonne comme une provocation.
Au-delà du Niger, un message pour tout le Sahel :
Le cas Bazoum dépasse les frontières nationales. Il résonne au Mali, au Burkina Faso, au Tchad, en Guinée. Il interpelle toute l'Afrique de l'Ouest.À travers lui, c'est la question centrale qui revient : peut-on encore défendre des principes démocratiques dans une région où la loyauté personnelle se heurte constamment aux ambitions militaires et aux intérêts d'appareil ?
Bazoum, depuis sa cellule, semble répondre par son silence.Un silence qui pèse plus lourd que tous les discours.
Ghaliou Alhassane conclut, presque solennel :« Dans l'obscurité du putsch, Bazoum est devenu lumière. Il a prouvé qu'il existe encore en Afrique des dirigeants qui peuvent perdre le pouvoir sans perdre leur honneur. Et c'est cela que l'histoire retiendra. »Quant à Issoufou, la page se tourne.Mais elle se tourne avec fracas, dans un bruit de rupture.
Le prix de la loyauté
Le Niger a payé le prix d'une alliance brisée.Bazoum paie celui de l'intégrité.Et Issoufou, celui de la trahison.L'histoire, elle, continue de s'écrire.Et dans cette histoire, une certitude demeure : la dignité finit toujours par vaincre la force.
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Derrière les négociations de paix se cache l’enjeu de l’appropriation et la sécurisation de l’exploitation minière en RDC
À Doha, au Qatar, le gouvernement de la République Démocratique du Congo (RDC) et la délégation du M23/AFC (Alliance du Fleuve Congo) ont signé la semaine dernière un accord-cadre pour la paix dans l'est du pays, en proie à un conflit provoquant une crise humanitaire de grande ampleur.
La guerre continue…
L'accord-cadre a défini les protocoles nécessaires à la paix. Seuls les deux premiers ont été signés, portant sur la surveillance du cessez-le-feu et l'échange de prisonniers, mais sans aucune traduction concrète sur le terrain.
En effet, au lieu d'un cessez-le-feu, on assiste à une offensive du M23/AFC, qui s'est emparé de la ville de Katoyi. Quant à l'échange de prisonniers, il n'a pas eu lieu.
Les autres protocoles – qu'il s'agisse de l'accès humanitaire ou du retour des réfugiés, pourtant les questions les plus urgentes – ont été renvoyés à plus tard, tout comme ceux relatifs à la restauration de l'autorité de l'État, aux réformes de gouvernance et à la démobilisation des groupes armés.
Cette stratégie de « paix sur le papier et guerre sur le terrain » arrange tout le monde.
Le M23/AFC en tire profit pour conquérir de nouveaux territoires et affermir son autorité sur les populations. Il a instauré un passeport, recrute de nouveaux juges, met en place la collecte des impôts, tandis que le « salongo », désignant à l'origine un travail communautaire, est détourné et ressemble désormais davantage à du travail forcé.
Tshisekedi, président de la RDC, profite de la situation pour renforcer son pouvoir en vue d'un troisième mandat. Il coopte une partie de l'opposition, tandis que celle qui refuse est confrontée à la répression. Il mène une purge parmi les officiers supérieurs de l'armée pour prévenir toute tentative de coup d'État et s'apprête à investir massivement dans l'armement, notamment dans les drones, afin de reconquérir les territoires perdus.
… et le pillage aussi
En parallèle des négociations de paix de Doha, d'autres discussions, directement parrainées par les États-Unis, se sont tenues entre les gouvernements de la RDC et du Rwanda. Elles ont abouti à un « accord-cadre d'intégration économique régionale » visant à favoriser les entreprises américaines dans le secteur minier, notamment pour l'exploitation du cobalt, du lithium et des minerais rares essentiels à l'industrie des nouvelles technologies. Cet accord prévoit que ces minerais issus de la RDC soient traités soit au Rwanda, soit directement aux États-Unis.
Faute d'accord à Doha, la question sécuritaire reste sans solution. La carte du mercenariat est de nouveau envisagée par Tshisekedi, déjà expérimentée sans succès avec la société française Agemira. Désormais, c'est Erik Prince — ancien militaire, fondateur de Blackwater et proche de Donald Trump — qui aurait sa préférence.
Pour les protagonistes de ce sordide Monopoly où s'entremêlent armes et richesses naturelles, les populations n'ont, une fois de plus, aucun rôle à jouer si ce n'est celui de victime.
Paul Martial
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Libye : La captation est au bout du fusil
Les violents affrontements de mai 2025 entre milices dans le quartier résidentiel de Tripoli soulignent l'instabilité chronique de la Libye. Le pays reste divisé avec deux gouvernements où règne le pouvoir de ces groupes armés sur fond d'une corruption généralisée. Mais les récents évènements pourraient bouleverser ce statut quo.
Tiré de Afrique en lutte
https://www.afriquesenlutte.org/afrique-du-nord/libye/article/libye-la-captation-est-au-bout-du-fusil
17 novembre 2025
Depuis 2014 la Libye connait deux autorités concurrentes. Une première installée dans la capitale Tripoli dont les appellations changeront au cours des années, et actuellement intitulée Gouvernement d'Union Nationale (GUN) avec à sa tête le premier ministre Abdel Hamid Dbeibah et un Haut Conseil d'Etat sorte de parlement reconnu internationalement gouvernant la partie ouest du pays. La seconde est dirigée par le maréchal Khalifa Haftar à la tête d'une autoproclamée Armée Nationale Libyenne (ANL) soutenant un gouvernement de stabilité nationale et un parlement appelé chambre des représentants. Le pourvoir d'Haftar s'étend sur la partie est et une grande proportion du sud du pays. Si les deux autorités assoient leur pouvoir sur les milices, la différence réside dans les degrés d'unification et de contrôle de ces dernières, bien plus importants du côté d'Haftar.
Des cohortes armées qui sont apparues du fait même de la spécificité de la révolution libyenne découlant de la l'organisation du pouvoir où les tribus restent des acteurs majeurs dans la vie sociale et politique de la Libye. A cela s'est ajoutée la facilité d'obtenir des armes après la chute de Kadhafi. Ainsi progressivement une économie politique singulière s'est installée fondée sur la captation des ressources du pays, l'infiltration des structures étatiques et la construction d'un équilibre des pouvoirs qui reste précaire entre les milices, particulièrement à l'ouest du pays.
Des milices de Tripoli …
A Tripoli, la puissance de ces formations vient en partie de leur capacité à accompagner et soutenir militairement le Gouvernement d'Accord National (qui deviendra par la suite le GUN après moult péripéties) issu des accords de Skhira est censé préparer les élections. Les milices n'apparaissent plus comme des groupes armés qui sont prohibés par les accords mais se définissent comme des forces de police adoubées par le ministère de l'intérieur.
Fort de cette légitimité reconnue internationalement ces unités vont expulser militairement de Tripoli les groupes armés de Misrata. Une fois le terrain conquis elles vont mettre en exergue leurs activités policières contre la criminalité et les différents trafics même si elles vont s'adonner elles aussi à ces activités illégales. Leur capacité à apparaître comme le garant d'un pôle de stabilité et de sécurité essentiel dans la lutte contre le terrorisme et l'immigration illégale vont satisfaire aussi bien les Nations-Unis que les pays occidentaux. Six milices ont joué un rôle prépondérant à Tripoli.
La Brigade des révolutionnaires de Tripoli (BRT) dirigée par Haytham Al-Tajouri et Hachim Bishr, basée dans le quartier de Souq Al-Juma'a. Elle est responsable de disparitions et de tortures dans des centres de détention informels. Ces dirigeants sont impliqués dans des détournements de fonds parfois avec violence pour obtenir des lettres de crédit.
La Brigade Nawasi, dirigée par la famille Qaddur (Kaddour) également basée à Souq Al-Juma'a. Elle s'est dotée d'un service de renseignement. Ses membres sont responsables de la répression contre une manifestation qui s'est déroulée en 2020.
Les forces d'Abdelghani Al-Kikli dit « Ghneiwa », appelées Forces de sécurité centrales puis Autorité de Soutien à la Stabilité (SSA), basées dans le quartier d'Abou Salim. Elles ont été décisives pour repousser les attaques des troupes d'Haftar contre Tripoli en 2020 mais ont été perdantes lors des affrontements du 13 mai dernier.
Les Forces spéciales de dissuasion communément appelées Force Radaa, dirigées par Abdel Raouf Kara, basées à l'aéroport de Mitiga, largement influencées par les combattants se réclamant du courant madkhaliste. Spécialisées dans la lutte contre le terrorisme, le trafic de drogue et contre les atteintes à l'islam. Ces combattants ont fermé la deuxième édition de Comic-Con Libya un festival de bandes dessinées pour satanisme et s'attaquent aux concerts pop considérés comme lieu de dépravations morales. La force Radaa est responsable d'un centre de détention situé dans l'aéroport de Mitiga où les meurtres et les tortures sont courant. Elle est désormais en opposition avec le gouvernement de Tripoli.
A cela s'ajoutent la brigade 301 qui rassemble des combattants de l'ouest du pays et dont les dirigeant sont issus de Misrata et le Bataillon 444 qui va jouer un rôle décisif dans les derniers affrontements et qui dépend du ministère de la défense.
Le pouvoir d'Abdel Hamid Dbeibah dépend largement de ces groupes d'autant que son élection est controversée. Sa désignation en février 2021 comme premier ministre par le Forum de dialogue politique libyen a été obtenue grâce aux distributions de commissions occultes. Les experts de l'ONU ont réuni les preuves qu'au moins trois membres ont reçu des enveloppes de 200 000 dollars en échange de leur vote.
… A l'ANL de Benghazi
A la différence de Tripoli, l'Armée Nationale Libyenne (ANL) relève d'un commandement unique. Au départ l'ANL s'est formée à partir d'un conglomérat d'anciens militaires kadhafistes, et de civils rejoints par des troupes locales, des combattants étrangers comme des Soudanais et des Tchadiens ainsi que des miliciens madkhaliste. C'est lors de la bataille de Benghazi en 2016 contre les islamistes que Haftar a pu faire émerger son armée grâce à l'important soutien des Emirats Arabes Unis (EAU). Le maréchal Haftar a tenu le discours qui correspondait à la vision politique que les EAU ont pour la région. Un projet ordonné autour de la stabilité, d'un pouvoir autoritaire menant la lutte contre l'islamisme politique.
Cette armée a pu se déployer progressivement dans le sud du pays et prendre le contrôle du croissant pétrolier où se situent les principales unités d'extraction de l'or noir.
A chaque fois les différentes batailles de l'ANL sont menées au nom de la lutte contre le terrorisme et le djihadisme lui permettant de recueillir un large soutien à l'international. L'Egypte offre son appui technique, la Russie a déployé les mercenaires de Wagner, les EAU financent et la France plus discrètement est intervenue avec ses forces spéciales.
D'autres milices existent à travers le pays. A l'extrême sud, elles présentent un caractère de défense communautaire notamment pour les Toubou et les Berbères. Il faut mentionner aussi les milices de la ville portuaire de Misrata qui jouent un rôle non négligeable à travers leurs alliances versatiles.
Des plans de paix récurrents et inefficaces
Le point commun entre les groupes armés, les différents gouvernements et autres institutions qu'ils soient de Tripoli ou de Benghazi, est leur volonté de faire échec à toutes solutions politiques qui sortiraient le pays du chaos synonyme d'une menace pour leurs intérêts économiques. Abdoulaye Bathily, ancien émissaire de l'ONU, le résume parfaitement lorsqu'il déclare : « La plupart des leaders libyens ne veulent pas d'élections ».
Une situation qui a usé plus de neuf envoyés spéciaux des Nations-Unis qui ont tous tenté en vain la mise en place d'une autorité commune pour l'organisation d'élections. L'actuelle émissaire, la dixième donc, est l'ancienne ministre des affaires étrangères du Ghana Hanna Serwaa Tetteh. Elle vient de présenter sa feuille de route qui ne se différencie guère des autres. L'objectif étant la mise en place d'élections législatives et présidentielles organisées par un gouvernement unifié dans un délai de 12 à 18 mois. Il n'y a aucune raison objective pour que ce plan rencontre un quelconque succès.
Pourtant existe un désir partagé par une majorité de libyens de bénéficier d'une gouvernance démocratique comme en témoignent les élections municipales qui se sont déroulées dans la partie ouest du pays et qui ont vu une participation électorale de 74%. Dans la zone est, contrôlée par le maréchal Haftar, les élections ont été annulées et certains bureaux de vote dans la partie ouest ont été incendiés par des groupes armés, révélateur d'une volonté de maintenir le statu quo et par là même le bâillon sur les populations.
Une économie politique singulière
Si la Libye est divisée, certaines structures restent unitaires et font l'objet de rivalités parfois violentes. Parmi elles la National Oil Company (NOC). Elle est la seule structure habilitée à vendre le pétrole libyen à l'étranger. Les recettes sont versées à la Central Bank of Libya (CBL). Cette dernière contribue au budget des deux entités Tripoli et Benghazi, comprenant notamment les salaires des combattants des milices affiliées du moins formellement aux structures gouvernementales.
Les différentes malversations qui financent les milices passent en premier lieu par le détournement de l'essence raffinée. Cette dernière est très fortement subventionnée mais la plupart des livraisons n'atteignent jamais les stations-services du pays car revendues à l'étranger engrangeant ainsi des forts profits pour les auteurs de cette contrebande. Autre système celui des fraudes aux lettres de crédit. La CBL octroie des devises soit en dollars soit en euros sur la base du taux de change officiel pour favoriser les importations de marchandises. Que cela soit du côté de Tripoli ou de Benghazi, les dirigeants des milices bénéficient de ces devises sans rien importer et les échangent au marché noir triplant voire quadruplant leur valeur en dinars. Ces pratiques illégales de grande envergure ne peuvent s'effectuer qu'avec la complicité des autorités.
A ces différents trafics s'ajoute celui des êtres humains en utilisant les fonds européens destinés à la lutte contre l'immigration clandestine.
Si toutes les factions et les dirigeants politiques peuvent trouver leur compte dans cette corruption généralisée, cela n'annihile pas pour autant les compétitions entre elles avec cette volonté de part et d'autre d'accroitre voire de contrôler la totalité du pouvoir en Libye. Ainsi Haftar a tenté de s'emparer de Tripoli en 2019 avec une guerre qui a duré près d'une année. Dbeibah s'est attaqué au gouverneur de la banque centrale lui reprochant ses critiques sur sa politique dispendieuse et surtout d'être trop proche des autorités de Benghazi en finançant la reconstruction de l'est du pays fortement touché par le cyclone Daniel notamment à Derna avec les effondrements des barrages. Ibrahim Dbeibah, le neveu du premier ministre, avec l'aide des milices a tenté de remplacer Sadiq Al Kabir le gouverneur de la CBL par un homme dévoué à leur clan. Al Kabir s'est enfui dénonçant notamment les enlèvements de cadres de la banque comme moyen de pression pour détourner de l'argent. Le remplaçant à la solde de Dbeibah, s'est retrouvé rapidement impuissant, puisque les grandes banques internationales ont bloqué toutes les transactions et Haftar a coupé les exportations de pétrole. C'est sous l'égide de l'ONU que Naji Issa Belqasem directeur du contrôle monétaire et figure consensuelle a pu être nommé à la tête de la CBL.
Volonté d'affermir ses positions
A Benghazi, le maréchal Haftar conforte le pouvoir de son clan familial en nommant à des postes stratégiques et/ou lucratifs ses fils. Al-Muntasir Haftar dirige des sociétés immobilières en Virginie aux USA dont les actifs sont évalués à huit millions de dollars. Belgacem Haftar est à la tête du Fonds de développement et de reconstruction pour l'est de la Libye avec un budget de 10 milliards de dinars libyens. Saddam Haftar est nommé vice-commandant de l'ALN et fait figure de successeur de son père. Khaled Haftar est le chef d'état-major des forces de l'est. Les principaux dirigeants de l'ALN sont aussi des hommes d'affaires reproduisant le système économique que l'on peut trouver en Egypte ou au Soudan où les officiers supérieurs ont accaparé les principales entreprises industrielles, commerciales et agricoles du pays.
Pour Tripoli, on a affaire à un partage entre les élites issues des milices, des ministères ou du parlement créant une sorte d'équilibre par l'établissement d'alliances précaires. Une milice qui risque de prendre le dessus engendrera contre elle une alliance des autres. En septembre 2021 la milice de l'Autorité de soutien à la stabilité (SSA) de Gheniwa avait attaqué la caserne de Khalifa El-Tekbali siège de la brigade 444 placée sous la responsabilité du ministère de la défense. Deux ans plus tard c'est le commandant de la brigade 444, le colonel Mahmoud Hamza qui est enlevé par les forces Radaa occasionnant la mort d'une cinquantaine de personnes lors des affrontements entre les deux structures. Sa libération a été le fruit de pourparlers entre les deux groupes sous l'égide des autorités de Tripoli.
Les affrontements du 13 mai
La dernière confrontation importante a eu lieu le 13 mai dernier, quelques semaines avant la fête de l'Aït. Ghneiwa le dirigeant de la SSA, a été assassiné au quartier général de la brigade 444 qui s'est attaquée aussitôt à la SSA provoquant son démantèlement.
Ghneiwa, un ancien criminel, avait au fil du temps pris du poids dans l'appareil sécuritaire de Tripoli et avait réussi à infiltrer l'appareil d'Etat, la banque centrale et les principales entreprises publiques. L'alliance nouée entre Dbeibah et Ghneiwa s'est détériorée. Le patron de la SSA, d'allié est devenu un concurrent sérieux du premier ministre au moins au niveau économique. L'objet du litige était le contrôle de la compagnie nationale des télécoms dotée d'un trésor de guerre de plusieurs milliards de dinars.
Fort du succès de l'opération contre la SSA, Dbeibah a voulu l'étendre contre Radaa au motif de la lutte contre les milices qui dans les faits se traduit par la lutte contre une milice. Mais elle a résisté avec l'aide de plusieurs autres milices de Misrata venues en renfort. Après une journée de combats, un cessez-le-feu a été décrété suivi d'un accord entre les protagonistes sous la supervision du responsable des services secrets turcs. Radaa était dans le collimateur de Dbeibah car elle s'est opposée de plus en plus fréquemment au premier ministre, et a soutenu le gouverneur de la banque centrale.
De nouveau un calme précaire s'est installé sur Tripoli. Il est certain que Dbeibah est sorti affaibli de cette confrontation. La nomination de Hassan Bouzriba à la tête des restes de la SSA par Mohammed el-Menfi le chef du Conseil présidentiel libyen, même si cette structure a peu de pouvoir, révèle les oppositions. En effet Hassan Bouzriba l'ancien bras droit de Ghneiwa est issu d'une grande famille et est un opposant déclaré à Dbeibah. Il entretient de bonnes relations avec le maréchal Haftar et a la capacité de reconstruire la SSA. De plus une alliance s'est formée entre milices de Misrata avec Radaa. Enfin le premier ministre est complétement discrédité aux yeux des populations qui voient en lui le premier responsable des violents affrontements qui ont eu lieu à l'arme lourde au milieu d'une population dans un quartier résidentiel alors qu'il avait promis de ramener la paix et l'ordre.
Désormais les principales chancelleries doutent de la capacité de Dbeibah à jouer son rôle de dirigeant de Tripoli et de garant de l'équilibre entre les différentes forces présentes dans la capitale.
Une recomposition possible
Si la Turquie est le principal soutien du GUN de Tripoli, cette configuration est en train de changer. En effet, Cette politique de soutien est avant tout motivée par ses propres intérêts économiques et géopolitiques. Ainsi Recep Erdoğan a conditionné son soutien militaire au GUN qui s'est avéré décisif lors de l'attaque des troupes d'Haftar contre la capitale, à la signature d'un accord économique très favorable à Ankara pour l'exploitation du pétrole en Méditerranée.
L'affaiblissement du premier ministre sur la scène libyenne pousse les autorités turques à diversifier ses alliances notamment avec le clan Haftar. On a assisté à la visite de Sadam Haftar à Istanbul où il a rencontré le ministre turc de la Défense, Yaşar Güler, et le chef d'état-major Selçuk Oğuz. Après cette visite inédite une autre rencontre a eu lieu, cette fois entre le maréchal Haftar et le ministre des Affaires étrangères Hakan Fidan un poids lourd du gouvernement Erdogan, et Ibrahim Kalin chef du Service national du renseignement turc (MIT). Des entrevues qui se déroulent dans un cadre d'une offensive diplomatique d'Haftar en direction des USA mais aussi de la France et de l'Italie qui reste un soutien de Tripoli.
Un autre facteur souvent sous-estimé est la force de plus en plus importante du courant islamiste madkhaliste. Cette tendance se réclame d'un érudit musulman saoudien Rabi al-Madkhali. Un ultraconservateur très rigoriste dans les préceptes religieux. Il se prononce notamment contre la démocratie et pour l'établissement d'une gouvernance basée sur la Sharia mais est fermement opposé à l'islam politique. Il enjoint les fidèles à se soumettre au pouvoir politique en place et interdit toute forme de rébellion.
Comme nous l'avons vu ce courant est présent avec une influence certaine dans les forces de l'ALN d'Haftar et contrôle la milice de Tripoli Radaa. Les madkhalistes sont aussi présents dans d'autres milices à travers le pays et sont aussi capables de transcender les appartenances tribales.
Les affrontements du 13 mai ont peut-être ouvert une nouvelle séquence autour de l'affaiblissement de Dbeibah. Son camp est miné par les oppositions de certaines milices de Misrata et de Radaa qui peut devenir le cheval de Troie d'Haftar à Tripoli. Le crédit politique du premier ministre s'est effrité et ses soutiens internationaux n'hésitent plus à nouer des relations avec son principal adversaire le maréchal Haftar. Ce dernier arrive à engranger des succès en élargissant son pouvoir au sud, en contrôlant les principaux puits de pétrole et en gardant des bons contacts avec une partie des dirigeant des principales institutions publiques du pays qui siègent à Tripoli.
Aussi paradoxale que cela puisse paraître, la nouvelle feuille de route de l'ONU qui vise à réunifier les deux autorités politiques du pays pourrait être une occasion pour Haftar de montrer sa capacité à fournir des gages aux différents acteurs internationaux même si leurs agendas sont opposés. Pour les pays du Golfe, il peut offrir une stabilité politique basée autant sur la répression des mouvements citoyens que sur le courant islamiste quiétiste représenté par des madkhalistes, pour les Russes il peut leur garantir la pérennité de leur emprise dans le sud du pays pour organiser les flux logistiques de leurs mercenaires en Afrique et enfin pour les pays européens un contrôle strict de l'immigration. Le tout couronné par une augmentation des exportations de pétrole. Certes Haftar est loin d'avoir un soutien unanime surtout de la part des dirigeants des milices qui, dans cette configuration, risquent d'être dépossédés de leur pouvoir et de leur manne financière. Mais en l'absence d'un soutien de l'étranger le rapport de force diplomatique et militaire joue en leur défaveur surtout si les puissances occidentales agitent la menace de sanctions économiques et de gel des avoirs aux motifs d'une obstruction à l'unité du pays.
Les grands perdants resteraient les populations. Après avoir subi la dictature de Kadhafi, puis celle des différentes milices, elles seraient de nouveau en but à un népotisme autoritaire comme le montrent les violations systématiques des droits humains dont sont victimes les opposants dans les territoires que les Haftar contrôlent.
Pour les pouvoirs réactionnaires de la région, cette recomposition en Libye tout comme la guerre au Soudan participerait à tourner la page du printemps arabe. Mais c'est sans compter sur les désirs de changement de la jeunesse, que l'on voit un peu partout à travers le monde, que pourrait s'écrire un nouveau chapitre.
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El-Fasher, Soudan. La catastrophe annoncée a bien eu lieu
Le 26 octobre 2025, la ville d'El-Fasher, capitale du Darfour-Nord (Soudan), est tombée aux mains des Forces de soutien rapide (FSR) après un siège total de 18 mois. Dans les heures qui ont suivi la chute de la ville, des milliers de civils ont été exécutés. Trois semaines après les massacres, l'heure semble plus à la poursuite de la guerre qu'aux négociations.
Tiré de orientxxi
18 novembre 2025
Par Eliott Brachet
Convoi de camions sur une route, entouré de militaires et de verdure désertique.
21 juillet 2023. Entrée est d'El Fasher. La photo montre les derniers convois alimentaires qui sont entrés dans la ville, escortés par des combattants des mouvements armés (la Force conjointe du Darfour, alliée de l'armée soudanaise).
© Toutes les photos sont de
Mohamed Zakaria
Abdelwahab* (son prénom a été modifié) est un miraculé. Dimanche 26 octobre, alors que les soldats des Forces de soutien rapide (FSR) envahissent le cœur d'El-Fasher, il parvient à s'extirper du carnage, une première fois. « On est partis la peur et la faim au ventre. Partout, des corps jonchaient les rues », se souvient cet habitant de 57 ans. Des colonnes interminables de civils fuient alors la capitale du Nord du Darfour tombée aux mains des troupes du général Mohammed Hamdan Dagalo, dit « Hemetti », qui s'adonnent à des tueries de masse parmi les 260 000 civils assiégés depuis plus de 18 mois.
Aux abords de la ville, Abdelwahab est arrêté à un check-point tenu par les paramilitaires. Les hommes sont séparés des femmes. Sous la menace des fusils, ils sont dépouillés et regroupés dans la poussière. Soudain, les balles crépitent. Sur la centaine d'hommes, aucun ne se relève. « J'aurais dû être le centième. Par la grâce de Dieu, j'ai survécu », raconte-t-il, rescapé une seconde fois. Blessé à la jambe, il lui faudra plusieurs jours de marche, pieds nus, pour rejoindre la localité de Tawila, aux pieds des montagnes du Jebel Marra.
Sur les plus de 70 000 personnes qui ont fui les massacres à El-Fasher, selon l'Organisation internationale pour les migrations (OIM), moins de 10 000 sont parvenues à atteindre cette zone sous le contrôle du Mouvement de libération du Soudan, l'un des seuls groupes armés officiellement neutre dans le conflit qui ravage le pays depuis avril 2023. Près de 15 000 civils ont réussi à fuir vers le Nord du Soudan et quelques milliers d'autres ont trouvé refuge à l'Est du Darfour.
« Où sont passés tous les autres ? », s'interroge Iqbal* (son prénom a été modifié), horrifiée. Cette mère tout juste arrivée à Tawila a perdu la trace de ses sept enfants. Lorsque les FSR ont lancé leur ultime assaut, elle veillait sur l'un de ses fils à l'hôpital saoudien d'El-Fasher, où 460 patients ont été abattus deux jours plus tard par les paramilitaires selon l'Organisation mondiale pour la santé (OMS). Parvenue à s'enfuir de justesse, elle finit par cacher son fils blessé au milieu d'un bosquet d'arbustes pour qu'il échappe aux griffes des soldats. Arrêtée, elle est détenue pendant trois jours, avant d'être relâchée et de rejoindre Tawila, seule.
Dix-huit mois de siège
« Où sont nos hommes ? Je n'ai retrouvé personne. Que Dieu les protège », se lamente Iqbal. Sur les témoignages vidéo transmis à Orient XXI, les survivants d'El-Fasher s'expriment à voix basse sous des draps tendus sur des bouts de bois comme seul abri de fortune. Ils sont frêles et épuisés, cherchent leurs mots et parviennent difficilement à articuler. Hormis le traumatisme de la fuite et des massacres, c'est la faim qui les tourmente. Car depuis plus de 18 mois, El-Fasher était devenue un mouroir à ciel ouvert.
« Les mères n'ont plus de lait pour nourrir les nourrissons. Si l'on trouve un peu d'argent, les travées du souk sont vides et l'on s'expose à des frappes de drones. Nous sommes les marginalisés des marginalisés. Le monde nous a oubliés »
À mesure que les paramilitaires resserraient leur étau sur la ville, les ressources se sont amenuisées. Alors que les obus pleuvaient sur la ville, pas un carton d'aide humanitaire n'était autorisé à franchir la tranchée de sable longue de 55 kilomètres érigée par les FSR autour de la cité pour asphyxier sa population. Ceux qui voulaient fuir devaient prendre le risque d'être arrêtés aux check-points, dépouillés et parfois exécutés sommairement sur le bas-côté. En sens inverse, des marchands tentant de faire passer des sacs de riz en contrebande étaient fusillés à bout portant dans les tranchées.
Terrain brûlé avec débris et une structure en métal, ambiance désolée.
El-Fasher, quartier d'Al-Amal, le 31 mai 2024. La photo montre les décombres d'une maison détruite par une frappe des FSR.
« Il n'y a plus rien à manger. Plus aucun médicament. Les gens consomment une fois tous les deux jours de l'ambaz, de la nourriture pour animaux. Mais ces derniers temps, elle n'est même plus disponible sur le marché. Alors on mange des peaux de vache bouillies. On ne va pas durer longtemps », livrait un photographe local quelques jours avant l'assaut final sur El-Fasher.
Orient XXI a perdu toute communication avec lui.
À l'hôpital saoudien d'El-Fasher, seule structure encore fonctionnelle de la ville, ciblée à de multiples reprises par l'artillerie ou par les drones des paramilitaires, la situation était critique depuis de longs mois. « Les obus tombent dès la prière du matin. Nous manquons de tout. Nous vivons dans l'odeur du sang et de la mort », confiait un médecin sur place quelques heures avant l'assaut. Orient XXI a perdu toute communication avec lui.
Un groupe de personnes se regroupe sous une bâche près d'une voiture.
17 juin 2024. Dans une forêt près de la frontière entre le Soudan et le Soudan du Sud. Le photojournaliste soudanais Mohamed Zakaria tente de rejoindre le Soudan du Sud, puis l'Ouganda depuis El-Fasher. Sur la route, un pneu crève. La réparation se fait sous la pluie.
Une ville entière attendait sa mort
« Les mères n'ont plus de lait pour nourrir les nourrissons. Si l'on trouve un peu d'argent, les travées du souk sont vides et l'on s'expose à des frappes de drones. Nous sommes les marginalisés des marginalisés. Le monde nous a oubliés », s'alarmait une femme déplacée dans une école. Les près de 260 000 civils — dont une moitié d'enfants — pris au piège avant le dernier assaut vivaient déjà comme « des otages craignant leur exécution prochaine », selon les mots d'un habitant contacté avant la prise de la ville. Orient XXI a perdu toute communication avec lui.
Une ville entière attendait sa mort dans le silence coupable de la communauté internationale. Si les organisations humanitaires tiraient depuis des mois la sonnette d'alarme, décrivant El-Fasher comme « le gouffre de l'enfer » — selon les mots de l'Unicef — aucune initiative internationale crédible n'a été mise sur pied pour exiger la levée du siège et éviter le scénario du pire : la famine doublée de massacres à grande échelle.
La catastrophe était prévisible. Dans le sillage des affrontements débutés à Khartoum le 15 avril 2023entre les FSR et les Forces armées soudanaises (FAS) dirigées par le général Abdel Fattah Al-Bourhane, la guerre s'est rapidement propagée au Darfour, fief historique des paramilitaires. Dès le mois de juin 2023, les FSR se sont emparés de la ville d'El-Geneina, au Darfour occidental, perpétrant un nettoyage ethnique visant la communauté Massalit faisant entre 10 000 et 15 000 morts selon les Nations unies.
Face à l'impossibilité d'accéder à la ville et face à la coupure des télécommunications [...] les seuls indices macabres furent des mares de sang visibles depuis l'espace par des images satellites.
Tous les regards se sont alors tournés vers El-Fasher. La garnison militaire abritant la 6e division d'infanterie d'El-Fasher, dernier bastion, au Darfour, des FAS, était aussi défendue par les Forces conjointes — une coalition d'anciens mouvements rebelles — ainsi que par des groupes d'autodéfense locaux principalement recrutés parmi la communauté Zaghawa — une ethnie non-arabe à cheval entre le Soudan et le Tchad. Peuplée d'un million et demi d'habitants, principalement issus des communautés non-arabes du Darfour, la ville allait-elle connaître le même sort qu'El-Geneina ?
Tout portait à le croire. Pour conquérir El-Fasher, les FSR avaient massé des dizaines de milliers de combattants, venus des quatre coins du Darfour, principalement recrutés parmi les tribus arabes de la région. Leurs troupes, étoffées de mercenaires tchadiens et d'autres communautés arabes sahéliennes, sont les descendants des milices Janjawids qui ont semé la terreur au Darfour à partir de 2003, participant au génocide commis par le régime d'Omar Al-Bachir. Vingt ans plus tard, dans cette région où les cicatrices de la guerre ne se sont jamais refermées, les hommes de Hemetti sont le visage du même cauchemar revenu hanter ses habitants et poursuivre leur stratégie d'accaparement des terres et de nettoyage ethnique amorcée en 2003.
Combien de civils ont-ils été tués à El-Fasher ? La question flotte sans réponse claire. Dans les heures qui ont suivi la chute de la ville aux mains des paramilitaires, entre 2 000 et 3 000 civils ont été tués. Depuis deux semaines, de multiples sources concordantes indiquent que ce pourrait être le double, voire le triple. Face à l'impossibilité d'accéder à la ville et face à la coupure des télécommunications — seulement contournée par une poignée d'activistes et de journalistes locaux disposant de routeurs Starlink — les seuls indices macabres furent des mares de sang visibles depuis l'espace par des images satellites. Les FSR ont également documenté eux-mêmes leurs crimes en publiant des myriades de vidéos sur les réseaux sociaux.
Une journaliste locale, tout juste rescapée d'El-Fasher, qui a souhaité rester anonyme,
témoigne :
Nous sommes sans nouvelles de milliers de personnes qui ont disparu. Les médecins, les activistes, les politiciens, ont été ciblés. Des dizaines de cas de viols ont été recensés. Ce qui s'est déroulé à El-Fasher n'est pas une guerre entre deux armées, c'est un massacre. Un assaut motivé par la haine ciblant des populations sans défense sur des critères ethniques.
Partition de facto
Dimanche 26 octobre, à l'aube, l'armée régulière est finalement mise en déroute par les FSR qui ont bénéficié d'un appui logistique et militaire accru en provenance des Émirats arabes unis, fournissant depuis le début des hostilités aux troupes du général Hemetti des armements de pointe, des drones, et même des mercenaires colombiens. Face à l'ultime assaut des paramilitaires, le contingent des FAS présent dans la 6e division d'infanterie a négocié indirectement son sauf-conduit en dehors de la ville, laissant les civils sans protection, à la merci de combattants chauffés à blanc par 550 jours de siège et des centaines d'assauts maintes fois repoussés.
Avec la chute d'El-Fasher s'ouvre un nouveau chapitre de la guerre au Soudan. Les FSR peuvent désormais revendiquer un contrôle quasi incontesté sur les cinq États du Darfour, soit sur un territoire aussi étendu que la France. Dans le même temps, les FAS du général Abdel Fattah Al-Bourhane consolident leur emprise sur l'Est du pays, notamment depuis la reprise en mars de la capitale, Khartoum.
La guerre n'a pas endigué le pillage des ressources naturelles du Soudan au profit de puissances régionales et internationales qui s'enrichissent en abreuvant les deux camps d'armements de pointe.
À mesure que la guerre s'enlise, le Soudan se fracture d'Est en Ouest, sombrant un peu plus vers le scénario d'une partition de facto du pays, en deux zones de contrôle distinctes, sur le modèle libyen. La division politico-économico-militaire du pays s'est aggravée en août avec la proclamation d'un gouvernement parallèle par l'aile politique des FSR — alliance baptisée « Tasis » — installé dans la ville de Nyala, dans le Darfour-Sud. Nommée de façon orwellienne « Gouvernement de la Paix », cette nouvelle autorité, présidée par le général Hemetti lui-même, se pose en rival du gouvernement temporairement installé à Port-Soudan par les FAS, actant un pas de plus vers la scission du pays.
Sur le terrain, aucun des deux belligérants ne revendique pourtant une quelconque volonté de diviser le Soudan. Ils continuent d'afficher leurs velléités de contrôler l'intégralité du territoire. Désormais, les lignes de front se déplacent dans la province du Kordofan, au centre du Soudan, théâtre d'âpres combats depuis plusieurs mois et où se joue une guerre de plus en plus technologique. Car l'autre tournant du conflit au Soudan est l'utilisation croissante de drones par les deux belligérants.
Si les FSR bénéficient de drones de fabrication chinoise livrés par les Émirats arabes unis, les FAS disposent pour leur part de drones turcs et iraniens. La guerre n'a en effet pas endigué le pillage des ressources naturelles du Soudan au profit de puissances régionales et internationales qui s'enrichissent en abreuvant les deux camps d'armements de pointe, cause de la perpétuation du conflit. Alors que les deux forces bénéficient de réseaux d'alliances internationales antagonistes, toutes les tentatives de médiation semblent vaines.
La poursuite de la guerre
La dernière en date, parrainée sous la houlette de Washington par le Quartet composé des États-Unis, des Émirats arabes unis, de l'Arabie saoudite et de l'Égypte, a déjà fait long feu. Quelques jours après la prise d'El-Fasher, les FSR ont annoncé être disposés à signer un accord de cessez-le-feu avec l'armée régulière, dans une vaine tentative de redorer leur blason après la vague de condamnations internationales pour leurs crimes commis au Darfour. Mais dès le lendemain, les paramilitaires menaient déjà une série d'attaques de drones contre des infrastructures civiles et militaires à l'Est du pays.
De leur côté, les FAS et les autorités à Port-Soudan, noyautées par l'influence du mouvement islamiste soudanais, s'enfoncent un peu plus dans une posture va-t-en-guerre. Le général Bourhane a rejeté toute négociation avec les FSR tant que les troupes paramilitaires ne se seraient pas retirées des zones peuplées par des civils. Tout en réclamant un soutien accru de ses parrains égyptiens et turcs, l'armée régulière a appelé à la mobilisation générale.
Après la chute d'El-Fasher, l'heure ne semble pas aux négociations, mais plutôt à la poursuite de la guerre. Un nouveau chapitre s'ouvre dans le cauchemar ininterrompu des près de 44 millions de Soudanais dont la moitié est au bord de la famine.
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gauche.media
Gauche.media est un fil en continu des publications paraissant sur les sites des médias membres du Regroupement des médias critiques de gauche (RMCG). Le Regroupement rassemble des publications écrites, imprimées ou numériques, qui partagent une même sensibilité politique progressiste. Il vise à encourager les contacts entre les médias de gauche en offrant un lieu de discussion, de partage et de mise en commun de nos pratiques.






















