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Notes de lecture sur Le grand récit de Johann Chapoutot
Johann Chapoutot, historien de la culture nazie, sonneur d'alerte contre les partis européens d'extrême-droite et leur tendance à la fascisation, s'est fait voir et entendre au cours des derniers mois en Europe. Dans ce livre publié en 2021 pour le centenaire des Presses universitaires de France, il nous livre sa philosophie de l'histoire. Selon lui, sans de grands récits, nous ne pouvons saisir la portée de l'Histoire qui nous entraîne, incapables d'accéder au sens que l'écriture et la réécriture de l'histoire permettent.
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Chirurgies au privé – Vers une explosion des coûts pour le système
Le gouvernement de la CAQ ainsi que Santé Québec savent que le transfert de certaines chirurgies du secteur public vers le secteur privé entraînera des coûts supplémentaires importants pour le système de santé, et donc pour l'ensemble des contribuables.
tiré de L'Infolettre CSn En Mouvement
26 avril 2026
photo CSN
C'est ce que révèlent des documents obtenus par la CSN à la suite de demandes d'accès à l'information. Aux yeux de la CSN, les Québécoises et les Québécois ont droit à plus de transparence de la part des élus et des établissements publics.
« On dit qu'il est inacceptable au Québec de faire du profit sur la maladie, explique la présidente de la CSN, Caroline Senneville. Ce n'est pas juste une question d'équité sociale, c'est aussi une question de saine gestion des finances publiques. Selon certains, le Québec n'aurait pas les moyens financiers d'offrir les services publics à l'ensemble de la population. Nous pensons que les contribuables n'ont surtout pas les moyens de payer des frais supplémentaires et des marges de profit de 25, 35, voire 54 % à des entreprises privées qui se développent au dé
triment des établissements publics, en plus de drainer une partie de leur personnel. »
Depuis janvier 2026, le gouvernement déploie un « projet vitrine » visant à confier au secteur privé à but lucratif des chirurgies supplémentaires. L'objectif du gouvernement est de systématiser l'envoi de chirurgies en orthopédie ou de chirurgies plastiques en sous-traitance au privé à partir du moment où une personne est sur une liste d'attente depuis plus d'un an. Le gouvernement souhaiterait à terme que cette pratique soit étendue à davantage de chirurgies, voire à d'autres services professionnels.
Il faut noter que l'orthopédie et la chirurgie plastique sont les deux types de chirurgie où on trouve déjà le plus de médecins spécialistes œuvrant dans le secteur privé à but lucratif.
Dans son mémoire présenté au Conseil des ministres le 8 juillet 2025, le ministre de la Santé de l'époque, Christian Dubé, écrit : « On observe une tendance générale selon laquelle les spécialités avec des pourcentages élevés de médecins qui sont des professionnels non participants tendent également à démontrer des taux d'attente hors délai plus élevés. Ainsi, la dermatologie, la chirurgie plastique et la chirurgie orthopédique, qui présentent les plus hauts pourcentages de médecins non participants (27,40 %, 20,59 % et 15,11 % respectivement), affichent des taux d'attente hors délai parmi les plus élevés (67,16 %, 79,76 % et 70,07 %), la palme revenant à la chirurgie plastique. »
Rappelons que le gouvernement de la CAQ refuse de fermer la porte à la désaffiliation des médecins du régime public. Ces médecins qui quittent le public pour le privé à but lucratif entraînent avec eux du personnel du réseau public, ce qui laisse les établissements dans une position encore plus précaire. La CAQ a laissé la situation se détériorer au point où pas moins de 800 médecins québécois exercent aujourd'hui en dehors du secteur public alors qu'ils sont une douzaine dans cette situation pour tout le reste du Canada !
Coûts importants
Dans son mémoire présenté aux ministres, Christian Dubé explique également que l'État devra payer 35 % de plus pour les chirurgies effectuées dans le secteur privé, notamment pour assurer une marge de profits confortable aux acteurs privés. Ce coût supplémentaire ne devrait surprendre personne, c'est ce qu'ont démontré, notamment, les projets pilotes en ce sens lancés par l'ancien ministre libéral Gaétan Barrette.
Par la voie de l'accès à l'information, la CSN a demandé à tous les établissements publics combien il leur en coûte actuellement de recourir au privé pour des chirurgies pour lesquelles le recours au privé est déjà autorisé. La plupart des établissements ont refusé de dévoiler ces informations, mais le CISSS des Laurentides a fourni des tableaux détaillés. Il en ressort que certains actes coûtent aux contribuables jusqu'à 54 % de plus ! Les données obtenues auprès du CHU Sainte-Justine à Montréal montrent que les coûts des chirurgies en ORL sont plus élevés de 25 % dans le privé.
La CSN a envoyé de nouvelles demandes d'accès à l'information à tous les établissements afin d'obtenir un portrait global de la situation.
Des solutions
La CSN met en avant plusieurs solutions pour améliorer la capacité des établissements publics d'assurer toutes les chirurgies nécessaires. À l'heure actuelle, aucune région n'atteint un taux optimal d'utilisation des salles d'opération, soit environ 85 %. Pour y parvenir, la CSN propose :
Des mesures pour retenir et attirer le personnel nécessaire dans le secteur public ;
Fermer la porte complètement à la désaffiliation des médecins du régime public, comme la plupart des autres provinces canadiennes ;
Mettre un terme aux contrats avec les entreprises privées qui se développent au détriment des capacités au sein du secteur public.
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Capital contre climat : une contribution écoféministe

Ce texte a été présenté à la Grande conférence Climat contre capital : quelles issues possibles ? le 30 mai 2025 dans le cadre du colloque La Grande Transition 2025 à Montréal.
Tout d’abord, je veux dire que ce sujet, Climat contre capital, dans la période actuelle, a pris une acuité incroyable, en même temps qu’il est dramatiquement mis de côté. Je veux dire aussi que je parle d’un point de vue de militante, militante féministe et écoféministe, et non d’universitaire.
C’est un capital pur et dur qui a pris le pouvoir, et qui cherche à s’imposer au monde entier. Il a mis à sa tête un magnat qui s’est proclamé roi et maitre des nations. Magnus 1er détruit méthodiquement des politiques et des acquis – enfin ce que nombre d’entre nous avons pris pour des acquis, souvent chèrement gagnés, de démocratie, de justice, d’environnement.
Nous sommes bousculéꞏes, et pour le moment presque impuissantꞏes devant ce qui arrive. Oui, il y a des tentatives de résistance, mais en réalité, aujourd’hui, les destructions sont à peine retardées dans certains domaines alors que partout où la royauté avance, les dégâts s’accumulent et leurs effets à long terme sont déclenchés alors même que nous voudrions revenir en arrière.
Ce Magnus et son insolente et richissime oligarchie détruisent l’environnement. L’environnement total, dans ses trois dimensions habituelles et dans la quatrième : le changement climatique, la perte de biodiversité, la pollution ET la société humaine. Faut-il le dire et le redire, la société est une dimension incontournable de notre environnement, un facteur de plus en plus important dans l’écologie de la planète : autant dans la destruction de son équilibre que dans la réparation qu’on peut tenter d’y apporter. Il faut penser société dès qu’on parle d’écologie : l’anthropocène est une description pertinente, comme les termes de capitalocène et d’androcène.
Les connexions
Le premier point que je veux établir, ce sont les connexions. Tout est relié. C’est le sens même de l’écologie, comprendre et respecter les liaisons de tout ce qui existe. C’est vrai biologiquement, et c’est vrai socialement, c’est vrai dans le croisement de la nature et de la culture, dans la rencontre du biologique et de l’artefact.
J’en fais mon point de départ. Nos luttes environnementales ne doivent plus séparer ce qui serait « la nature » et ce qui est social. En bref, le déséquilibre écologique vient de l’action humaine, toutes les dégradations écologiques impactent des êtres humains à des degrés divers, aucune transition écologique positive ne peut s’effectuer sans l’implication consciente et consentante des groupes humains qui sont concernés.
Si, comme je le pense, l’implication volontaire des sociétés humaines est nécessaire à une action écologiquement bienfaisante, on est donc devant un énorme problème. Car le Capital, celui-là même qui détruit, occupe tout l’horizon. Celui de la vie réelle et celui de la vie rêvée.
La vie réelle : la subsistance et le soin
Le Capital occupe l’horizon de la vie réelle, car il a réussi à marchandiser presque tout ce qui fait la subsistance quotidienne : aliments, vêtements, logements, loisirs, mobilité, soins de santé, instruction. On dirait bien qu’il nous a dépouilléꞏes de toutes nos habiletés de base à fabriquer les objets de notre subsistance pour nous restreindre à les acheter au prix de notre travail rémunéré, un travail qui n’a le plus souvent aucun rapport avec notre vie à nous. L’argent médiatise notre rapport aux ressources vitales, et nous sommes écarteléꞏes entre deux sphères étrangères l’une à l’autre : d’un côté notre activité rémunératrice, de l’autre notre vie propre. Toutes celles et ceux qui ne « gagnent » pas l’argent de leur subsistance sont déconsidéréꞏes, tombent en carence grave ou en dépendance de l’État pourvoyeur.
Cette description omet les activités de soin qui pourtant forment le tissu nourricier de notre vie. Préparer les aliments, s’occuper des vêtements, nettoyer les personnes, entretenir le logement, répondre aux enfants – et d’abord les avoir ces enfants, les porter neuf mois, en accoucher –, parler avec les autres, aimer, s’opposer, soigner les bobos et les invalidités, entretenir des amitiés, fleurir le bout de terrain dehors, participer au comité d’école, avoir une vie sexuelle se soucier de l’état du monde, prendre soin de ce que les « Gazas » et les persécutions politiques font à notre santé mentale personnelle et collective… Tout ce qui n’est pas marchandisable, ou pas encore complètement marchandisé, mais qui est partie intégrante de notre subsistance, est mis de côté.
En fait, oui, il y a un rapport entre notre activité rémunératrice et notre vie propre : c’est celui du temps, du rythme, de l’énergie requise. Pour beaucoup d’entre nous, le travail rémunéré prend un temps considérable et, surtout, nous impose un rythme accéléré et un stress qui viennent sérieusement restreindre notre vie personnelle. Après le travail, que nous reste-t-il comme disponibilité pour les soins ?
La vie rêvée : une vie colonisée
Indisponibles, on s’évade alors dans la vie rêvée, elle aussi occupée par le Capital. Car que sont devenus nos rêves ? Précédés par les écrans, peuplés par la publicité omniprésente, les voilà désormais rêves de consommation : meubles, voyages, autos, spectacles, disponibles en un clic sur nos écrans, modelés par la vue des gens riches et célèbres ou des influenceurs et influenceuses, suggérés par une intelligence artificielle qui nous entraine dans des univers inouïs et tellement alléchants, brouillant la ligne entre le réel et le « transmachinal » – cet au-delà du réel que crée la machine dite intelligente.
Quand non seulement la vie réelle mais aussi la vie rêvée sont colonisées par le Capital, alors le soin de l’environnement et les luttes environnementales semblent impossibles.
Y a-t-il des issues ? Où chercher la motivation ?
Pour attirer les gens dans des actions environnementales positives, quels sont donc nos incitatifs ? Le premier est sans doute la perception des désastres déjà en cours et l’appréhension devant le futur qui se dessine. Or, le Capital a une puissante réponse : la transition technologique. Applaudissez, mesdames et messieurs, la technologie va nous sortir de ce mauvais pas. Les Elon Musk de la terre sont là pour nous montrer la voie de l’avenir, multiplier les énergies non polluantes, virtualiser nos activités, construire des cités dans les étoiles. On peut continuer à vivre comme on vit, nul besoin de sacrifier telle ou telle habitude chère, la technologie évolue et va tout régler. Allez, circulez, consommez !
Pourquoi parler encore des abeilles et autres pollinisateurs en voie de raréfaction ? Pourquoi se faire des peurs avec les océans de plastique ? Redouter les feux de forêt et les sécheresses ? Lutter pour des milieux humides dans nos villes ? Le Capital n’en a que faire, il a vite fait de nous en distraire et d’amener notre attention ailleurs.
Un autre incitatif possible pour les luttes serait le bien-être quotidien : mais en avons-nous encore une idée le moindrement écologique ? L’alimentation saine, les transports sobres, les produits « naturels » ne font pas le poids devant les incitatifs quotidiens de nourriture hypertransformée, les injonctions à la beauté et à la vitesse, ou les contraintes de temps et les transports publics insatisfaisants. Les décisions de changement de mode de vie, personnelles ou collectives, demandent de l’attention, du temps et même de l’argent, alors que nos vies sont déjà hypothéquées par le stress et la consommation tous azimuts.
Il est clair que le Capital a non seulement le pouvoir économique sur la production, mais aussi le contrôle culturel sur la consommation. Nos besoins, nos désirs, nos esprits sont colonisés.
L’aspiration au bien-être quotidien ne tient pas la route devant la tâche énorme qui est devant nous, celle de renverser la vapeur d’un système économique puissant qui échappe à tout contrôle. Il faut même reconnaitre que ce système a lui-même pris le contrôle des leviers qu’on croyait pouvoir utiliser pour lui imposer des limites : le politique, le judiciaire, l’information, la démocratie.
Mais sans doute est-ce la victoire même de l’adversaire qui nous indique la motivation qui fonctionne : c’est la colère et la révolte des populations devant les pertes, les désillusions, le bouleversement de nos modes de vie et même de notre monde. Pertes d’emploi, déqualifications, endettement, transformations des quartiers urbains et des milieux de vie, retrait des interactions humaines dans un tas de domaines, sentiment de pauvreté devant une vie où l’accessoire est devenu coûteusement nécessaire, écarts de richesse grandissants, catastrophes et destructions ici et là… La colère gronde un peu partout, dans les villes et les campagnes, chez les artistes et chez les agriculteurs, chez les jeunes et chez les moins jeunes. La mondialisation et la technologie ont fait miroiter une belle vie facile. Les vingt dernières années ont produit le contraire. Les droites et les extrêmes droites ont su saisir ces désillusions et les transformer en révolte contre les pouvoirs démocratiques. Les gauches n’auraient-elles pas une réflexion à mener au ras des pâquerettes sur leurs stratégies et leur discours ?
Soyons réalistes : les luttes pour le climat sont perçues au mieux comme secondaires par rapport à l’économie, sinon même comme nuisibles, trop dispendieuses, au pire comme créées de toutes pièces pour manipuler le peuple.
Une mobilisation à alimenter
Pourtant, on peut constater que l’environnement est mobilisateur dans l’opinion publique. Il a mobilisé de très grandes foules dans la rue. Il réunit des militantes et militants au-delà du silo de leur « cause principale ». Autour du climat existe un état d’alerte qui est alimenté par des réseaux bien organisés et documentés. En dehors des milieux climatosceptiques, tout le monde est d’accord – en principe – pour réduire les gaz à effet de serre, protéger la biodiversité, récupérer, recréer des liens sociaux. Cet accord ne diminue pas, au contraire : les changements climatiques provoquent de plus en plus de catastrophes à toute échelle, constamment médiatisées, ce qui entretient l’actualité et l’intérêt pour le sujet. D’une façon ou d’une autre, une immense partie de la population se sent concernée par la crise environnementale.
Ici, je reviens aux connexions. Il me semble qu’on pourrait donner à voir – en commençant par le voir nous-mêmes – comment les bouleversements qui affectent le climat, la nature et la société sont reliés entre eux. Et cela, en partant des insatisfactions et de la colère dont on vient de parler, dans des réflexions accessibles, avec un langage non spécialisé, mais en chargeant les mots d’un contenu intense, en apportant des connaissances qui intéressent les gens et en montrant les connexions entre ces crises.
Un exemple d’éveil aux connexions
Je voudrais donner un exemple personnel d’éveil aux connexions : moi qui viens du mouvement féministe, c’est en creusant la question féministe du travail invisible et du travail de soin non rémunéré que j’ai compris l’accointance du capitalisme avec le patriarcat – ou la domination masculine. L’exploitation éhontée des ouvriers a rendu nécessaire d’assigner les femmes au travail domestique pour reproduire la classe ouvrière, c’est-à-dire pour faire des bébés viables et pour nourrir les hommes et en prendre soin quand ils revenaient éreintés du travail. En allant plus loin, j’ai appris par les écrits de Silvia Federici comment Marx a eu un point aveugle dans sa théorie des classes sociales. Il a tout simplement situé les femmes dans la même classe sociale que leurs hommes, alors que leur place par rapport à la production est radicalement différente de celle des hommes. Car en fait, les femmes assurent plutôt la re-production, sur laquelle repose le système de production.
Cette réflexion est synthétisée dans l’image de l’iceberg développée par les féministes : la partie visible du fonctionnement social, l’économie marchande, repose en réalité sur une énorme masse invisible sans laquelle elle ne pourrait pas fonctionner : ce sont les soins gratuits aux personnes, fournis par les femmes et les groupes assimilés. Plus profondément, le tout est porté par la nature, qui fournit la base de toute subsistance. Sans les soins, sans la nature, l’économie coule. C’est ce que signifie l’iceberg.
S’il est difficile de saisir le capitalisme à l’œuvre, c’est la réflexion sur l’écologie qui m’a amenée à comprendre profondément sa dynamique de croissance, jusque-là demeurée théorique pour moi. De même, les liens du capitalisme avec le colonialisme et le racisme sont devenus clairs à partir de la question de la croissance et de l’expansion des marchés.
Tout le monde peut ainsi apprendre à voir les connexions, pourvu qu’on parte des situations vécues, des dominations refusées, des espoirs agissants.
La source féministe
Ici, je propose de nous alimenter à une source féministe qui s’est conjuguée à l’écologie, une source écoféministe.
Le féminisme qui consiste à rechercher l’égalité de droits entre les femmes et les hommes, ou entre les genres, a heurté sa limite : plusieurs féministes ont compris que si les droits sont une voie vers la vie bonne, cette voie est sans issue dans le monde actuel. Changeons donc le monde, disent-elles, construisons un monde qui ne repose pas sur des dominations. Les patriarcats, les oligarchies, le capitalisme colonisateur, les racismes, nous voulons les détrôner.
Nous – et maintenant je parle de nous, les femmes –, nous nous inspirons, dans les Amériques du moins, du buen vivir autochtone, de la connexion à la nature porteuse, au territoire qui fournit la subsistance, aux origines et aux sept générations à venir. À travers le foisonnement technologique, nous cherchons à recréer les liens de base entre les humains, avec les autres vivants et avec la planète.
Nous avons travaillé fort depuis plus de 150 ans à découvrir les racines des violences qui s’exercent contre nous. À valoriser ce que nous savions faire de plus précieux et que la société pourtant méprisait : prendre soin de la vie. Assignées à ce travail par le pouvoir capitaliste et patriarcal, nous avons développé, en le pratiquant, des savoir-faire, des capacités d’attention et de perception, des sensibilités jouissantes qu’il nous importe de mettre en œuvre dans une vision « dé-capitalismée ». Depuis que nous ouvrons d’autres portes, nous avons aussi acquis les savoirs, les qualités professionnelles et les habiletés politiques dont nous avions été écartées. Et nous avons bouleversé les relations de genre, refusant l’infériorité, apportant notre force, créant de nouvelles formes de rencontre.
Même si nous avons accédé à tous les domaines de la vie collective, nous sommes encore les principales responsables de la reproduction humaine et de la vie domestique. C’est donc partout que nous recevons de plein fouet les impacts des destructions environnementales. Au sud et au nord de la planète, nous constatons les dommages, réparons les pots cassés dans la vie quotidienne et tâchons d’inventer des façons viables d’assurer la subsistance humaine, en joignant le soin des gens et de la planète. Les femmes ont conjugué leur prise d’autonomie et leur action écologique depuis des dizaines d’années, ce qui touche l’ensemble de leur vie pratique et affective. Elles s’impliquent dans des actions et des mouvements écologiques dont la plupart sont en relation avec la base de la vie, la subsistance. Elles sont impliquées politiquement et scientifiquement.
Sommes-nous loin de la colère et de la révolte que j’ai nommées plus haut comme motivation pour l’action ? Au contraire : ne nous méprenons pas sur les formes que prend la colère. Elle brise des chaines et transforme le monde autour d’elle, mais lorsque son but est d’améliorer la vie, elle ne prend pas les armes, elle agit, elle invente, elle prend soin différemment.
Pour terminer
En conclusion, plusieurs formes de résistances et de luttes écologiques sont nécessaires pour faire face à la crise qui sévit et qui s’aggrave. Ceci est un plaidoyer pour l’une d’entre elles, un écoféminisme construit par l’expérience trop longtemps ignorée d’une moitié de l’humanité. Cet écoféminisme invite à mettre au centre de nos visées écologiques le souci d’une vie humaine riche de connexions avec les vivants et avec la planète qui les porte.
Et en terminant, merci à toutes les militantes qui m’ont guidée et inspirée dans les dernières décennies.
Merci à toutes les autrices féministes qui ont su nourrir ma réflexion par des écrits où l’expérience donne naissance à de la théorie qui en retour vient éclairer l’action. Je n’en mentionnerai ici que trois, celles qui ont formulé la perspective de la subsistance que j’adopte : Maria Mies, Vandana Shiva et Veronika Bennholdt, par leurs livres Écoféminisme et La subsistance[1].
Par Élisabeth Germain, féministe, écoféministe et sociologue. Elle est membre du comité Femmes et écologie du Regroupement des groupes de femmes de la Capitale-Nationale et du Collectif écosocialiste et écoféministe de Québec solidaire.
- Maria Mies et Vandana Shiva, Écoféminisme, Paris, L’Harmattan, 1998, traduction de Ecofeminism, Londres, Zed Books, 1993 ; Maria Mies et Veronika Bennholdt, La subsistance. Une perspective écoféministe, Paris, Éd. La Lenteur, 2022, traduction de l’édition anglaise de 1999. La version originale allemande est sortie en 1997.
Ces deux ouvrages restent extraordinairement pertinents. Le premier comporte plus de critique épistémologique, le langage du second est peut-être plus relié à l’action pour des lectrices et lecteurs aujourd’hui, mais les deux déploient les mêmes enjeux critiques qui éclairent étonnamment la conjoncture actuelle. ↑

Travailler en Chine, 2026 : vue d’ensemble depuis le bas
Intelligence artificielle, stages forcés, décès dus au surmenage, ouvriers agricoles âgés dans les champs. Un voyage à travers les conditions de travail en Chine à partir de sources chinoises
Tiré de Entre les lignes et les mots
https://entreleslignesentrelesmots.wordpress.com/2026/04/24/travailler-en-chine-2026-vue-densemble-depuis-le-bas/?jetpack_skip_subscription_popup
Au cours du dernier mois, la chaîne militante LaborInfo a publié une série d'articles sur les conditions de travail en Chine, provenant de sources très diverses. On y trouve des enquêtes du Qilu Evening News et du China Youth Daily, des reportages de CBN/Yicai et de LatePost, des analyses de Huxiu, des données du Beijing Youth Daily, un documentaire en plusieurs épisodes de la chaîne Jidian et une analyse du China Workers' Liberation Daily, un journal d'orientation marxiste. Pris individuellement, chacun de ces articles raconte un fragment spécifique du monde du travail chinois. Lus ensemble, ils composent un tableau plus large et plus cohérent que leur hétérogénéité ne le laisserait supposer, car ils convergent tous vers une réalité structurelle qui traverse différents secteurs, générations et zones géographiques du pays, du village agricole du Yunnan au bureau high-tech de Shenzhen, de l'institut professionnel du Henan au plateau de tournage de Hengdian. Il s'agit de la vulnérabilité structurelle des travailleurs chinois face à n'importe quel interlocuteur, qu'il s'agisse d'une entreprise privée, d'une plateforme numérique, d'un établissement scolaire ou d'un donneur d'ordre agricole.
L'intelligence artificielle comme machine d'expulsion
Parmi tous les facteurs qui redessinent le marché du travail chinois, l'intelligence artificielle est le plus visible et le plus discuté. Trois des articles recueillis par LaborInfo analysent ses effets sous différents angles au sein de deux secteurs contigus : celui des « short dramas », ces séries en épisodes très courts conçues pour être visionnées sur smartphone qui, en Chine, ont généré un marché estimé à plus de 50 milliards de yuans en 2025, et celui des jeux vidéo. Il en résulte un tableau à plusieurs niveaux où le phénomène apparaît bien plus complexe qu'un simple remplacement des travailleurs par l'IA.
Le premier niveau est celui de l'impact immédiat sur l'emploi. À Hengdian, le district du Zhejiang qui abrite les plus grands studios de cinéma du pays et qui a fonctionné pendant des années comme pôle de production pour l'industrie des séries courtes, le travail s'est brusquement raréfié au cours des premiers mois de 2026. Les groupes de messagerie par lesquels les acteurs et les figurants recevaient leurs convocations sur les plateaux, qui jusqu'à il y a quelques mois encore étaient saturés de notifications, sont devenus silencieux. Selon les estimations qui circulent parmi les professionnels du secteur, le nombre de productions en prise de vues réelles lancées a chuté de près de 80% par rapport à l'année précédente, et le volume total des engagements a plus que diminué de moitié. L'arrivée des mini-séries générées par l'intelligence artificielle a rendu superflue une grande partie de la chaîne de production traditionnelle, des acteurs aux techniciens des effets spéciaux. Certains travailleurs se sont reconvertis dans la livraison de repas à domicile ou la vente en direct en streaming, d'autres sont retournés dans leurs villes d'origine. Ceux qui sont restés attendent une reprise que personne n'est en mesure de garantir.
Le deuxième niveau concerne un problème qui précède l'intelligence artificielle et que son apparition a rendu ingérable. Le secteur des courts métrages dramatiques traversait déjà une crise de liquidités liée au fonctionnement même de son modèle économique. Les plateformes de distribution avaient attiré les sociétés de production en offrant un « minimum garanti » pour chaque titre livré, un mécanisme qui a encouragé une course à la quantité au détriment de la qualité. Certaines sociétés ont exploité ces fonds pour multiplier les plateaux actifs simultanément, fragmentant ainsi les ressources et abaissant les normes. Lorsque les plateformes ont suspendu le mécanisme des minimums garantis, la chaîne des paiements s'est rompue. Les fonds étaient versés par tranches successives, et souvent les premières versements couvraient à peine les coûts logistiques, tandis que les rémunérations du personnel dépendaient de versements ultérieurs qui, dans de nombreux cas, ne sont jamais arrivés. Il en résulte un phénomène d'insolvabilité généralisée qui touche des centaines de travailleurs dans des villes comme Xi'an, Zhengzhou et Chengdu, toutes considérées comme des capitales de la production de courts métrages dramatiques. Caméramans, acteurs et figurants attendent depuis des mois le paiement de leurs prestations déjà effectuées, et certaines sociétés de production sont devenues injoignables. Dans ce contexte, l'arrivée de l'intelligence artificielle a ajouté une incitation supplémentaire à suspendre les productions traditionnelles, car le coût d'une mini-série générée par l'IA peut être dix fois moins élevé que celui d'une production avec de vrais acteurs.
Le troisième niveau concerne la restructuration planifiée dans l'industrie technologique établie. NetEase, l'un des plus grands groupes chinois du secteur des jeux vidéo, a intégré l'intelligence artificielle dans l'ensemble de la chaîne de développement, de la conception artistique aux modèles 3D, de l'animation aux tests, annonçant des gains d'efficacité pouvant atteindre 300% à certaines étapes. Les postes les plus touchés sont ceux en sous-traitance, qui représentent dans le secteur chinois du jeu vidéo entre 20% et 30% des effectifs des moyennes et grandes entreprises et couvrent des fonctions opérationnelles telles que le service client, les essais de base et une partie de la production graphique. Selon les analyses du secteur, un employé qui utilise des outils d'IA équivaut, en termes de productivité, à trois employés qui ne les utilisent pas, tandis que le coût quotidien des outils d'IA pour une entreprise de cinq cents personnes s'élève à environ cinquante mille yuans par mois, soit l'équivalent du salaire d'une dizaine de programmeurs de niveau intermédiaire. Ce phénomène ne concerne pas uniquement NetEase. Des entreprises telles que miHoYo, Perfect World, Yoozoo Games et 37Games ont toutes lancé des processus similaires d'intégration de l'IA dans la production. Il s'agit d'une restructuration à l'échelle industrielle dans laquelle la promesse selon laquelle l'IA générera de nouveaux emplois reste pour l'instant sans fondement. Le remplacement est à sens unique, et les travailleurs évincés des postes de base ne trouvent pas de réaffectation au sein du secteur.
Ce qui relie ces trois niveaux, c'est un élément commun. Dans tous les cas, les premiers à payer le prix de cette transformation sont les travailleurs aux contrats les plus précaires, à savoir les figurant.es, les indépendant.es, les sous-traitant.es, des personnes dépourvues de toute protection formelle et de tout pouvoir de négociation. La convention d'autorégulation signée en février 2026 par trente-huit acteurs du secteur des micro-drames, qui prévoit le paiement ponctuel et intégral des salaires ainsi que la mise en place de dépôts de garantie, n'a jusqu'à présent pas eu d'effets concrets sur les conditions de ces travailleurs.
Les jeunes, entre travail forcé et fuite vers la stabilité
La pression que l'intelligence artificielle exerce sur les travailleurs déjà actifs sur le marché se répercute, par des mécanismes différents, sur la génération qui tente d'entrer sur le marché du travail. Deux des articles recueillis par LaborInfo dressent un portrait de la condition des jeunes Chinois aux deux extrémités opposées du système éducatif, et le tableau qui en ressort est celui d'un étau.
À l'extrémité la plus basse, celle de l'enseignement professionnel, le cas du Collège professionnel des sciences et technologies de Xinyang, dans la province du Henan, illustre une pratique répandue et attestée depuis des années. L'établissement a envoyé des étudiant.es de deuxième année travailler en usine à des tâches sans aucun rapport avec leur cursus, en menaçant de retirer cinquante crédits universitaires à celles et ceux qui refusaient et en leur faisant signer des « lettres d'engagement volontaire » dont le caractère volontaire était manifestement fictif. L'environnement de travail avait été décrit comme dégradé et le travail consistait en des tâches répétitives à la chaîne. Sous la pression de l'opinion publique, l'école est revenue sur sa position officielle en déclarant que la participation était facultative et a rappelé les étudiant·e·s, mais le mécanisme sous-jacent reste inchangé. Dans des cas similaires documentés précédemment, comme celui du lycée professionnel Jiangxi de technologie des énergies nouvelles, il est apparu que les établissements prélèvent des commissions sur les salaires des étudiant·e·s de l'ordre de 10 à 30%, parfois par l'intermédiaire d'agences d'intérim qui prélèvent une commission supplémentaire. Le règlement du ministère de l'Éducation de 2022 sur la gestion des stages des élèves des établissements professionnels interdit explicitement ces pratiques, mais l'application de ces règles est largement inefficace. Dans le cas du Henan, les journalistes qui ont contacté les autorités scolaires locales n'ont obtenu aucune réponse. L'école professionnelle fonctionne, en réalité, comme une agence de placement de main-d'œuvre à bas coût déguisée en établissement d'enseignement.
À l'autre extrémité, celle des diplômés des universités généralistes, le phénomène est similaire dans la forme et analogue dans le fond. Selon le livre blanc publié par 51job en mars 2026, 25,1% des diplômé.es de l'année ont choisi de postuler à des postes dans le secteur public, c'est-à-dire à des concours pour devenir fonctionnaires, à des organismes publics ou à des postes d'enseignant.e, soit une augmentation de 2,6 points de pourcentage par rapport à l'année précédente. La part des diplômé.es qui choisissent d'entrer sur le marché du travail privé a baissé, bien que légèrement, passant de 36,6% à 36,2%. La nouveauté la plus significative est la croissance de ce qu'on appelle le « slow employment », qui concerne 10,3% des nouveaux diplômés et consiste en un report délibéré de la recherche d'emploi dans l'attente de conditions plus favorables, avec une augmentation de près d'un point de pourcentage en un an seulement. Parallèlement, la propension à poursuivre ses études, tant en Chine qu'à l'étranger, a diminué, ce qui suggère que le choix d'attendre n'est pas motivé par une ambition académique mais par des considérations défensives. Le suivi du parcours post-embauche des diplômé.es de 2024 confirme la fragilité de l'emploi privé chez les jeunes. Le taux d'abandon le plus élevé est enregistré dans le secteur de la restauration, de l'hôtellerie et du tourisme, avec 20,6%, suivi de l'immobilier et de la logistique. Les secteurs les plus aptes à retenir les nouveaux embauchés sont la finance, l'énergie et les services professionnels, tous perçus comme plus stables et mieux protégés.
Le lien entre ces deux extrêmes est évident. Les élèves des établissements professionnels et les diplômé.es des universités occupent des positions sociales différentes, mais les deux groupes réagissent de la même manière face à ce vide. Le marché du travail privé chinois n'offre pas aux jeunes des conditions perçues comme acceptables, et les réponses qui en découlent – l'exploitation directe pour les plus faibles et la fuite vers la stabilité pour les plus qualifié.es – sont les deux faces d'une même insuffisance structurelle.
La vie comme prolongement du travail
Pour celles et ceux qui sont déjà intégrés au marché du travail, la question se déplace alors de l'accès à l'exercice quotidien de l'activité professionnelle, et le tableau qui se dessine ici est celui d'une perméabilité croissante entre le temps de travail et le temps de vie, avec des conséquences mesurables sur la santé physique et mentale des travailleurs.
Une enquête menée par le Centre de recherche sociale du China Youth Daily auprès de 1 335 salariés, publiée en mars 2026, a révélé que 77,5% des personnes interrogées perçoivent la frontière entre leur vie personnelle et leur travail comme floue. 52,5% continuent de répondre à des messages professionnels après la fin de leur journée de travail, 45,7% renoncent à leurs projets du week-end pour des raisons professionnelles, 44,5% reçoivent régulièrement des communications professionnelles via WeChat, par téléphone ou par e-mail en dehors des heures de travail, et 42,8% sont convoqué.es pour des activités professionnelles pendant leurs périodes de repos. 65% des personnes interrogées déclarent avoir l'impression que leur vie est « envahie » par le travail. Ce chiffre est transversal, mais touche particulièrement les jeunes travailleurs et ceux des grandes villes, où la pression concurrentielle est plus intense. 55,8% attribuent cette érosion des frontières à la diffusion des outils de communication instantanée, qui rendent chaque employé.e joignable à tout moment et effacent de fait la séparation entre espace professionnel et espace domestique. Dans ce contexte, la journée de travail de huit heures héritée du passé apparaît comme une convention de plus en plus éloignée de la réalité vécue par les travailleurs chinois du secteur tertiaire.
Les conséquences de cette situation sur la santé sont documentées dans un long reportage de LatePost consacré au phénomène de la mort subite due au surmenage, initialement publié en 2021 et republié de manière significative par LaborInfo en 2026, ce qui confirme la persistance et l'aggravation du problème. La seule donnée épidémiologique disponible à l'échelle nationale remonte à une étude de 2006 menée par l'hôpital Fuwai de l'Académie chinoise des sciences médicales, qui estimait à 544 000 le nombre de décès soudains par an, soit une incidence de 41,8 cas pour 100 000 habitant.es. Cette statistique, qui n'a jamais été mise à jour et qui est encore citée dans les rapports officiels de 2020 sur les maladies cardiovasculaires, est considérée par les observateurs du secteur comme largement dépassée, des estimations officieuses situant le total annuel à plus d'un million de cas. L'âge moyen des personnes victimes d'un infarctus du myocarde a progressivement baissé au cours des dernières décennies, passant de 60 à 70 ans dans les années 1980 à des cas de plus en plus fréquents chez les 20-40 ans. Les médecins des urgences signalent comme facteurs récurrents le tabagisme, le manque de sommeil chronique, les horaires de travail prolongés et le stress psychologique constant. La littérature médicale internationale a depuis longtemps établi un lien entre le stress psychologique et émotionnel et les anomalies cardiaques potentiellement mortelles.
La réponse institutionnelle reste insuffisante sur ces deux fronts. En matière de protection du temps libre, les recommandations qui ressortent des enquêtes elles-mêmes se concentrent sur la capacité individuelle à gérer son temps, faisant porter la responsabilité sur le travailleur individuel et laissant intacte la structure organisationnelle à l'origine du problème. En matière d'urgence sanitaire, la couverture en défibrillateurs automatiques externes dans les lieux publics et sur les lieux de travail en Chine reste bien inférieure à celle des pays à revenu élevé. Shenzhen, la ville la mieux équipée du pays, dispose de 17,5 appareils pour 100 000 habitants, contre 700 aux États-Unis et 276 au Japon. La culture d'entreprise de la « disponibilité permanente » et la culture du « 996 » (travailler de 9 heures du matin à 9 heures du soir, six jours sur sept) continuent d'agir comme un facteur environnemental que les travailleurs individuels peuvent tout au plus atténuer, mais pas modifier.
Le retour à la terre, fin d'un cycle
Alors que dans les villes, le travail se transforme ou disparaît sous la pression de l'intelligence artificielle et de la précarité contractuelle, dans les campagnes chinoises s'achève un cycle long qui trouve ses racines dans l'exode rural des dernières décennies. Le dernier article du recueil de LaborInfo rapporte les conclusions d'un reportage documentaire dont les auteurs ont visité plus d'un millier de villages et hameaux entre 2021 et 2025, découvrant partout la même configuration.
Les paysans ont cédé les droits de gestion de leurs terres à des entrepreneurs locaux ou extérieurs, souvent originaires des régions côtières orientales, et travaillent désormais comme ouvriers agricoles à la journée sur les champs qui leur appartenaient autrefois. Le schéma se répète du Guangdong au Heilongjiang, des plantations de canne à sucre du Lingnan aux champs de maïs de la plaine du nord de la Chine et aux cultures de thé du Jiangxi. La rémunération horaire du travail agricole oscille entre 10 et 20 yuans de l'heure, avec des pics plus élevés pour les tâches les plus pénibles. Il n'y a pas de contrats, le paiement est quotidien et en espèces, et la main-d'œuvre est composée presque exclusivement de femmes d'âge mûr et de personnes âgées.
La logique économique qui sous-tend ce système est simple. Cultiver soi-même des céréales sur de petites parcelles ne rapporte que des revenus minimes, avec un revenu horaire qui peut descendre à quelques yuans après déduction des coûts des semences, des engrais et des pesticides. Les cultures commerciales à plus forte valeur ajoutée, comme les fleurs, le thé ou les fruits, nécessitent des investissements en capital, des compétences techniques de pointe et des débouchés commerciaux dont le petit agriculteur ne dispose pas. La location de la terre à un entrepreneur, qui varie de 500 à 1 300 yuans par mu et par an selon la zone et la qualité du sol, garantit un revenu sûr et immédiat, aussi modeste soit-il. Le programme national de remembrement a accéléré le processus, en aplanissant les talus entre les petites parcelles et en les regroupant en grands champs adaptés à la mécanisation.
Les personnes qui travaillent encore dans les champs sont, dans la grande majorité des cas, celles qui n'ont pas d'autre choix. Ce sont les mêmes travailleurs migrants qui, dans leur jeunesse, ont travaillé sur les chantiers de construction des villes de la côte est et qui, passés la soixantaine, ont été exclus du secteur du bâtiment parce que les maîtres d'ouvrage ne veulent pas prendre en charge la responsabilité civile liée à l'emploi de main-d'œuvre âgée. De retour au village, ils et elles acceptent n'importe quel emploi disponible. Certaines personnes ramassent dans les champs les déchets laissés par les moissonneuses, une pratique de glanage qui a parfois des conséquences tragiques lorsque les personnes âgées s'approchent trop près des machines en marche. L'ampleur du phénomène est amplifiée par le dépeuplement des campagnes. Les jeunes travaillent en ville, ne reviennent que quelques jours par an pour le Nouvel An lunaire et parlent mandarin, tandis que le dialecte local disparaît. Les liens familiaux se distendent, les maisons restent fermées et sont envahies par les mauvaises herbes, les tombes des ancêtres se désagrègent et deviennent impossibles à identifier. Dans certains villages, des personnes âgées isolées meurent dans les champs et restent à la vue de tout le monde pendant des jours, car personne ne vient les chercher.
Ce dernier article publié par LaborInfo complète le tableau esquissé par les précédents. La personne âgée, travailleur migrant, qui retourne au village et accepte de travailler comme ouvrier agricole sur ses propres terres est le point d'arrivée d'un parcours qui commence avec les jeunes étudiant.es en formation professionnelle envoyé.es à l'usine et passe par l'employé.e du secteur technologique qui répond à des messages professionnels à deux heures du matin. À chaque étape, le dénominateur commun est l'absence d'outils collectifs de protection et le fait que l'emploi est réduit à une transaction individuelle dans laquelle le travailleur est toujours la partie la plus faible. L'intelligence artificielle accélère ce processus dans le secteur urbanisé et technologique, le marché foncier le reproduit dans les campagnes, le système éducatif y prépare dès l'école. La convention d'autorégulation du secteur des micro-drames, le règlement ministériel sur les stages, les recommandations des experts sur la gestion du temps sont autant d'outils qui restent lettre morte ou qui font porter la responsabilité sur l'individu, sans toucher aux conditions structurelles à l'origine du problème. Ce que la synthèse de LaborInfo met en évidence, c'est la simultanéité et l'interconnexion de ces crises, et le fait que dans chacune d'elles, le coût est répercuté, avec une précision calculée, sur celles et ceux qui produisent la valeur.
Andrea Ferrario
Source – Andrea Ferrario, 15 avril 2026 :
https://andreaferrario1.substack.com/p/lavorare-in-cina-2026-una-panoramica
Traduit pour ESSF par Pierre Vandevoorde avec l'aide de Deeplpro
https://www.europe-solidaire.org/spip.php?article78545

Plus de 840 000 décès par an liés aux risques psychosociaux au travail
Un nouveau rapport mondial montre comment un travail mal conçu ou mal géré — notamment des exigences élevées, de longues heures de travail et l'insécurité de l'emploi — nuit à la santé des travailleurs et à l'économie.
Tiré de Entre les lignes et les mots
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GENÈVE (OIT Infos) – Plus de 840 000 personnes meurent chaque année de pathologies liées à des risques psychosociaux, tels que les longues heures de travail, l'insécurité de l'emploi et le harcèlement sur le lieu de travail, selon un nouveau rapport mondial de l'Organisation internationale du Travail (OIT). Ces risques psychosociaux liés au travail sont principalement associés aux maladies cardiovasculaires et aux troubles mentaux, y compris le suicide.
Le rapport constate également que ces risques sont responsables de près de 45 millions d'années de vie ajustées sur l'incapacité (DALYs) perdues chaque année, reflétant les années de vie en bonne santé perdues en raison de maladies, de handicaps ou de décès prématurés. Ils entraîneraient en outre des pertes économiques équivalentes à 1,37% du produit intérieur brut (PIB) mondial chaque année.
Intitulé Le milieu de travail sur le plan psychosocial : Évolutions et pistes d'action mondiale, le rapport met en lumière l'impact croissant de la manière dont le travail est conçu, organisé et géré sur la sécurité et la santé des travailleurs. Il avertit que les facteurs de risques psychosociaux — notamment les longues heures de travail, l'insécurité de l'emploi, des exigences élevées associées à un faible contrôle, ainsi que les violences et le harcèlement au travail — peuvent créer des environnements de travail nocifs s'ils ne sont pas correctement pris en compte.
Qu'est-ce que l'environnement psychosocial de travail ?
Le rapport définit l'environnement psychosocial de travail comme l'ensemble des éléments liés à l'organisation du travail et aux interactions professionnelles : la manière dont les emplois sont conçus, le travail organisé et géré, ainsi que les politiques, pratiques et procédures qui encadrent l'activité professionnelle. Pris individuellement ou combinés, ces éléments influencent la santé et le bien-être des travailleurs, ainsi que la performance des organisations.
Afin de mieux comprendre les risques psychosociaux, le rapport propose trois niveaux interdépendants de l'environnement de travail :
* Premièrement, la nature même du travail, incluant les exigences, les responsabilités, l'adéquation avec les compétences des travailleurs, l'accès aux ressources, ainsi que la conception des tâches en termes de sens, de variété et d'utilisation des compétences.
* Deuxièmement, l'organisation et la gestion du travail, couvrant la clarté des rôles, les attentes, l'autonomie, la charge de travail, le rythme de travail, ainsi que la supervision et le soutien.
* Troisièmement, les politiques, pratiques et procédures plus larges qui régissent le travail. Celles-ci incluent les modalités d'emploi et d'organisation du temps de travail, la gestion des changements organisationnels, la surveillance numérique, les processus d'évaluation et de rémunération, les politiques et systèmes de gestion en matière de sécurité et santé au travail, les procédures de prévention de la violence et du harcèlement au travail, ainsi que les mécanismes de consultation et de participation des travailleurs.
Le rapport souligne que les risques psychosociaux découlent de ces éléments et peuvent être prévenus grâce à des approches organisationnelles s'attaquant à leurs causes profondes. Il insiste également sur l'importance d'intégrer la gestion de ces risques dans les systèmes de sécurité et santé au travail, soutenus par le dialogue social entre gouvernements, employeurs et travailleurs.
Comment l'OIT a estimé les 840 000 décès
Le chiffre de plus de 840 000 décès par an repose sur deux sources principales de données. La première concerne la prévalence mondiale de cinq grands facteurs de risques psychosociaux au travail : la tension professionnelle (fortes exigences associées à un faible contrôle), le déséquilibre efforts-récompenses, l'insécurité de l'emploi, les longues heures de travail, ainsi que le harcèlement et les violences au travail.
La seconde source est constituée de travaux scientifiques démontrant comment ces risques augmentent la probabilité de pathologies graves telles que les maladies cardiaques, les accidents vasculaires cérébraux et les troubles mentaux, y compris le suicide.
Ces niveaux de risque ont ensuite été appliqués aux données mondiales les plus récentes en matière de mortalité et de santé issues de l'Organisation mondiale de la santé (OMS) et de l'étude Global Burden of Disease (GBD), afin d'estimer le nombre de décès et de DALYs imputables à ces risques chaque année. Cette approche a permis à l'OIT de quantifier à la fois le fardeau humain et économique, notamment en évaluant les pertes de productivité traduites en coûts pour le PIB liés aux années de vie en bonne santé perdues.
En outre, le rapport synthétise un vaste ensemble de données montrant que les risques psychosociaux sont associés à un large éventail de troubles mentaux et physiques chez les travailleurs, notamment la dépression, l'anxiété, les maladies métaboliques, les troubles musculo-squelettiques et les troubles du sommeil.
Une exposition généralisée
Si de nombreux risques psychosociaux ne sont pas nouveaux, les transformations majeures du monde du travail — notamment la numérisation, l'intelligence artificielle, le télétravail et les nouvelles formes d'emploi — redéfinissent l'environnement psychosocial de travail. Ces évolutions peuvent intensifier les risques existants ou en créer de nouveaux si elles ne sont pas correctement encadrées. Dans le même temps, elles peuvent offrir des opportunités d'amélioration de l'organisation du travail et de flexibilité accrue, soulignant la nécessité d'une action proactive.
« Les risques psychosociaux deviennent l'un des défis les plus importants pour la sécurité et la santé au travail dans le monde du travail contemporain », a déclaré Manal Azzi, responsable de l'équipe des politiques et systèmes de SST à l'OIT. « Améliorer l'environnement psychosocial de travail est essentiel non seulement pour protéger la santé mentale et physique des travailleurs, mais aussi pour renforcer la productivité, la performance des organisations et le développement économique durable. »
En agissant de manière proactive pour traiter ces risques, conclut le rapport, les pays et les entreprises peuvent créer des environnements de travail plus sains, bénéfiques à la fois pour les travailleurs et les organisations, tout en renforçant la productivité et la résilience économique.
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L’organisation queer-féministe d’Ukraine « Bilkis » publie un magazine consacré à la violence à l’égard des lesbiennes
Tiré de Entre les lignes et les mots
https://entreleslignesentrelesmots.wordpress.com/2026/04/26/lorganisation-queer-feministe-dukraine-bilkis-publie-un-magazine-consacre-a-la-violence-a-legard-des-lesbiennes/?jetpack_skip_subscription_popup
Les autrices n'encouragent pas les femmes à être obéissantes et à plaire aux hommes.
Bilkis vient de publier un magazine consacré à la violence de genre à l'égard des lesbiennes. Il s'agit du deuxième numéro, qui s'inscrit dans la lignée des discussions sur la culture queer et le féminisme, dans l'esprit des magazines du début des années 2000.
La publication de 36 pages, richement illustrées, comprend : 5 témoignages personnels de survivantes, une liste d'organisations luttant contre la VGB [violence fondée sur le genre] à l'encontre des lesbiennes*, un jeu de bingo sur les relations saines et toxiques. Les pages contiennent également deux entretiens. La psychothérapeute Margarita explique comment se prendre en charge après avoir subi des violences. Et la cinéaste Alisa Kovalenko, réalisatrice du film « Traces », aborde la manière de réaliser des films sur les violences sexuelles en période de conflit.
« Tout au long de notre vie, nous avons entendu des propos de mépris et de dévalorisation à notre égard. On nous a d'abord dit que nous allions « grandir » et que nos sentiments pour les filles n'étaient que de l'amitié, et que nous n'avions pas encore vraiment trouvé d'homme « normal » » – écrit Lesya Koroliuk, coéditrice du journal.
Les autrices n'encouragent pas les femmes à être obéissantes et à plaire aux hommes. Elles réinterprètent le rôle central des hommes dans la vie de chaque femme et critiquent le fait que la violence à l'égard des femmes queer reste souvent invisible.
La présentation du deuxième numéro a eu lieu dans le cadre du festival du film queer Sunny Bunny à Kyiv, où les personnes intéressées ont reçu gratuitement un exemplaire imprimé. La version électronique sera disponible ultérieurement sur le site web de Bilkis.
Bilkis est une organisation queer-féministe fondée en 2019. Ses militantes défendent les droits des femmes et les droits des personnes LGBTQI+.
Accès au magazine –cliquez ici.
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Petite carcasse Chroniques d’une érosion
Petite carcasse Chroniques d'une érosion
Catherine Beau-Ferron · avec des illustrations de l'autrice | récit
Parution le 28 avril 2026 au Québec | 30 octobre 2026 en Europe
Il faut savoir que certains trous noirs se baladent dans la rue, baisent, préparent de la quiche.
Dans cette enquête métaphorique sur les trous noirs et leurs impacts, une narratrice amnésique tente de comprendre comment on peut piller une âme sans jamais hausser la voix. Quelque part entre la science et le rêve, parmi les fougères, les rochers tranchants, la vie sous-marine et les amours vraies, la militante et artiste visuelle Catherine Beau-Ferron raconte l'absence à soi et la détresse. Un récit qui explore la violence conjugale sous l'une de ses formes les plus insidieuses.
Catherine Beau-Ferron
« Nous marchons le long de la plage à la recherche de matériaux. Il n'y a personne. Nous ramassons des algues séchées, du foin de mer mort, de petits et moyens morceaux de bois de grève que nous rassemblons en tas. Nous nous assoyons ensuite dans le sable et commençons sans trop de stratégie à construire une boule. Des questions nous traversent : sera-t-elle assez ronde, assez solide ? Résistera-t-elle à la pluie ? Nous tentons des hypothèses un peu molles tout en sachant que la construction d'un soleil est d'un autre ordre : les atomes sont bruts et défieront les lois terrestres du bricolage. »
Artiste visuelle, militante féministe queer et autrice d'origine montréalaise, Catherine Beau-Ferron réside aujourd'hui dans le Bas-Saint-Laurent.
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Elections locales en Cisjordanie et dans une seule ville de Gaza : quels sont les enjeux, quels débats ?
Samedi 25 avril, les Palestiniens se rendront aux urnes pour des élections locales concernant les municipalités et les conseils de village de toute la Cisjordanie occupée, ainsi qu'une seule ville de la bande de Gaza assiégée, Deir Al-Balah. Ces élections marquent le premier retour aux urnes depuis les scrutins locaux échelonnés organisés en Cisjordanie en 2021 et 2022 ; à Gaza, quant à elle, les habitants voteront lors d'élections officielles pour la première fois depuis 20 ans, date à laquelle ont eu lieu les dernières élections législatives palestiniennes.
Tiré d'À l'encontre.
En Cisjordanie, où l'on compte plus d'un million d'électeurs inscrits, 365 listes électorales se disputent des sièges au sein de 183 collectivités locales, selon la Commission électorale centrale. Deux systèmes électoraux sont en vigueur : la représentation proportionnelle pour les municipalités et un système majoritaire pour les conseils de village.
La plupart des listes se présentent indépendamment des grands partis, tandis qu'un petit nombre d'entre elles sont alignées sur le Fatah, le parti du président de l'Autorité palestinienne (AP) Mahmoud Abbas. En raison des nouvelles réglementations imposées par Mahmoud Abbas, qui exigent des candidats qu'ils adhèrent au programme de l'Organisation de libération de la Palestine (OLP), aucune liste n'est explicitement affiliée au Hamas.
Les candidats ont mis l'accent sur des promesses bien connues : amélioration des services municipaux, développement des infrastructures et plus grande transparence dans la gouvernance locale. Mais la compétition est inégale : dans les centres urbains densément peuplés comme Naplouse et Ramallah – cette dernière étant le centre administratif de l'AP –, une seule liste se présente, s'assurant ainsi la victoire par défaut. En revanche, à Ya'bad, une ville située près de Jénine et comptant un dixième de la population de Naplouse, 12 listes se disputent les 13'000 électeurs inscrits.
La campagne s'est déroulée dans l'ombre du génocide perpétré actuellement par Israël à Gaza et, en Cisjordanie, de la montée en flèche de la violence des colons, de l'aggravation des tensions économiques et de l'accélération rapide de l'annexion. Au cours de la semaine précédant les élections, des colons israéliens ont tué trois Palestiniens dans deux villages près de Ramallah : Aws Hamdi Naasan, 14 ans, et Jihad Abu Naiem, 35 ans, dans une école à Al-Mughayyir ; et Odeh Awawdeh, 25 ans, à Deir Dibwan. Quelques jours plus tard, des soldats israéliens ont abattu Yousef Sameh Ishtayeh, 15 ans, à Naplouse.
De nombreux Palestiniens ont également critiqué les nouvelles règles électorales publiées par l'Autorité palestinienne en novembre dernier, qu'ils considèrent comme une tentative visant à restreindre toute participation politique significative et à éliminer toute concurrence. Pourtant, des milliers de personnes, tant en Cisjordanie qu'à Gaza, sont impatientes de voter afin d'améliorer leurs conditions de vie, même à petite échelle.
« Il faut bien commencer quelque part »
Rana Abu Farha Rishmawi, présentatrice de télévision locale bien connue, se présente sur une liste municipale dans sa ville natale de Beit Sahour, une localité à majorité chrétienne du sud de la Cisjordanie. Elle est pleinement consciente de ce qu'elle appelle les « circonstances difficiles » entourant le scrutin, mais elle a tenté d'entrer en contact avec les électeurs et électrices sur les réseaux sociaux pour présenter son programme.
La liste de Rana Abu Farha Rishmawi, « Shabab Al-Balad » (« Jeunesse de la ville »), est menée par un ancien secrétaire général du Fatah à Beit Sahour. Parmi ses priorités figure le « renforcement du rôle des femmes et des jeunes aux postes de décision au sein de la municipalité ».
« Je me présente pour deux raisons », a-t-elle déclaré au magazine +972. « La première est qu'il s'agit d'un processus démocratique, et je souhaite être témoin et soutenir la démocratie en action. Je vois cela comme une occasion d'encourager les gens à prendre part à la prise de décision. » Expliquant que les habitant·e·s se plaignent souvent de la domination des autorités officielles telles que l'Autorité palestinienne, elle a souligné : « Cette fois-ci, la décision leur appartient. »
La deuxième raison qu'elle a évoquée est « le besoin de renouveau : de nouvelles voix, de nouvelles visions et de nouvelles idées. Notre pays a besoin d'un travail concret et de nombreuses réformes. »
Rana Abu Farha Rishmawi ne se fait aucune illusion quant au contexte général. « Je comprends parfaitement la situation politique et économique générale, y compris le financement limité et l'impact des colonies [israéliennes] », a-t-elle déclaré, ajoutant qu'elle ne disposait pas « d'une baguette magique pour changer la réalité du jour au lendemain. Mais il faut bien commencer quelque part. C'est mieux que de baisser les bras. »
Dans une grande partie de la Cisjordanie, cependant, les attentes sont faibles. De nombreux Palestiniens voient peu de chances que les élections locales modifient de manière significative leur vie quotidienne, alors que les attaques des colons sont devenues monnaie courante et qu'un réseau de postes de contrôle et de barrières militaires israéliens étouffe la vie sociale et économique des habitants. Pour beaucoup, la survie a pris le pas sur la participation politique, et nombreux sont ceux qui doutent que ces élections aient un quelconque impact.
Islam Bader, originaire d'Hébron, caissier dans un café de Ramallah, considère néanmoins que voter en vaut la peine – même si cela implique un périple difficile vers sa ville natale, à travers de multiples postes de contrôle et barrages routiers militaires israéliens.
« Je pense que je devrais aller à Hébron pour voter », a-t-il déclaré. « C'est peut-être une chance pour nous d'améliorer la situation dans ma ville. Certaines personnes s'en moquent, mais la situation est vraiment difficile, et je pense que nous devrions nous en soucier. Nous devons choisir les bonnes personnes et nous garder de tout parti pris tribal ou familial. »
« Dépourvues de toute substance politique »
Dans la ville de Qalqiliya, au nord, aucune liste n'a été enregistrée, ce qui en fait la seule ville de Cisjordanie sans candidats. Les factions locales auraient selon certaines informations décidé de ne pas se présenter, ce qui reflète des divisions plus larges quant à la légitimité et à l'utilité du processus dans les conditions politiques actuelles.
« Des élections locales sont envisagées depuis un certain temps – en partie parce qu'elles constituent le mécanisme le plus simple pour tenter d'insuffler une légitimité institutionnelle à l'Autorité palestinienne, et en partie parce que la Palestine n'est pas en mesure d'organiser des élections nationales », a expliqué Tahani Mustafa, chercheuse invitée au sein du programme Moyen-Orient et Afrique du Nord du Conseil européen des relations étrangères, et chargée de cours en relations internationales au King's College de Londres.
Ces élections, a-t-elle déclaré, « ne concernent pas tant l'idéologie, le dogme ou la politique, mais plutôt la prestation de services – surtout à un moment où Israël tente de rendre la vie sur le territoire si insupportable ».
La portée limitée de l'influence des élections a été renforcée par de récentes modifications législatives. Le 19 novembre, le président Abbas a publié un décret annulant la loi régissant les élections locales. Les nouvelles règles exigent des candidats qu'ils signent une déclaration dans laquelle ils s'engagent à respecter le programme de l'OLP et ses obligations internationales.
Les organisations de la société civile ont condamné cette disposition, arguant qu'elle restreint la participation politique et viole les protections inscrites dans le droit international, notamment le Pacte international relatif aux droits civils et politiques [entré en vigueur en 1976], auquel l'État de Palestine est partie. Les détracteurs affirment également qu'elle contredit la Déclaration d'indépendance palestinienne et la Loi fondamentale palestinienne, qui garantissent toutes deux le pluralisme politique et le droit de participer aux affaires publiques.
Tahani Mustafa a fait valoir que ces élections pouvaient également être considérées comme une tentative de l'Autorité palestinienne – qui n'a pas organisé d'élections législatives depuis la victoire du Hamas sur le Fatah en 2006 – de répondre aux attentes internationales. « Ces élections ont été délibérément conçues pour être dépourvues de toute substance politique », a-t-elle expliqué.
La connaissance de ces changements de règles semble limitée. Un sondage réalisé en mars par l'Institut pour le progrès social et économique a révélé que seul un Palestinien sur quatre avait entendu parler du nouveau décret d'Abbas.
Compte tenu des conditions économiques et de la situation politique actuelles, a déclaré Tahani Mustafa, les électeurs se préoccupent avant tout des résultats concrets. « Je ne pense pas que les électeurs et électrices palestiniens eux-mêmes s'intéresseraient à quoi que ce soit d'autre qu'à des candidats se présentant sur la base de leur capacité à fournir de meilleurs services. C'est apparemment là que se situent les priorités des gens à l'heure actuelle. » Elle a toutefois noté que les comportements électoraux sont souvent influencés par « des liens factionnels, tribaux et familiaux – parfois aussi par des pots-de-vin. »
« Nous voulons simplement être pris en compte »
Contrairement à l'accueil tiède et à l'apathie générale qui entourent les élections en Cisjordanie, l'atmosphère dans la ville de Deir Al-Balah, située au centre de la bande de Gaza, est nettement différente. C'est la seule localité de la bande de Gaza où des élections ont lieu : plus de la moitié de l'enclave reste sous occupation militaire israélienne directe, et Deir Al-Balah a subi moins de dégâts que d'autres villes situées au-delà de la « ligne jaune ». (Un communiqué de la Commission électorale centrale indiquait qu'elle espérait « mener à bien le processus démocratique dans toutes les collectivités locales de la bande de Gaza dès que les conditions s'amélioreront, en créant un environnement propice à la tenue d'élections ».)
Depuis la victoire électorale du Hamas en 2006 et sa prise de contrôle de la bande de Gaza qui s'en est suivie, la gouvernance locale a été déterminée par des nominations administratives plutôt que par des élections. Vingt ans plus tard, il n'y a peut-être que 70'000 électeurs éligibles – en raison de l'obligation pour les participants d'être originaires de Deir Al-Balah – mais les élections ont suscité un vif intérêt auprès du public, avec quatre listes en lice présentant au total 64 candidats.
Sur les marchés, dans les files d'attente pour le pain et lors des rassemblements devant les abris temporaires, le scrutin est un sujet de conversation récurrent. Les débats sur les avantages de participer ou de boycotter les élections sont animés. Parallèlement, des habitants ont signalé avoir reçu sur leur téléphone portable des messages de menace émanant des services de renseignement israéliens, affirmant que, quel que soit le résultat des élections, Israël resterait maître à Deir Al-Balah.
Khalil Abu Samra, un mukhtar (chef de communauté) âgé de 52 ans, a déclaré que sa décision de se présenter sur la liste « L'avenir de Deir Al-Balah » répondait à des appels de la communauté, compte tenu notamment des « circonstances exceptionnelles ». Il reste prudent quant aux attentes : plutôt que de faire des promesses grandiloquentes, Khalil Abu Samra a déclaré à +972 qu'il avait l'intention de se concentrer sur le rétablissement des services de base tels que la distribution d'eau et les réseaux d'assainissement.
Tout le monde n'est pas convaincu que ce processus soit approprié. Samar Joudeh, 35 ans, a déclaré que son mari la pressait de voter pour un ami se présentant aux élections, mais qu'elle restait partagée. « Nous voulons vivre, mais nous ne devons pas oublier l'enjeu plus large », a-t-elle déclaré.
« Pourquoi organisons-nous des élections ici alors que le reste de la bande de Gaza ne le peut pas ? Pourquoi faisons-nous une distinction dans un droit qui appartient à chaque Palestinien ? Nous sommes toujours en état de guerre. Voulons-nous faire croire au monde que tout est revenu à la normale ? Que la guerre est finie et que les problèmes de Gaza sont résolus ? »
D'autres, déplacés depuis d'autres parties de la bande dévastée, disent se sentir totalement exclus. Samer Omar, qui a fui le quartier de Zaytoun à Gaza en octobre 2025 et vit désormais à Deir Al-Balah, a déclaré que la question n'était pas de savoir si les élections étaient justifiées ou non, mais plutôt qui pouvait y prendre part. « Nous voulons simplement être inclus. Nous voyons les publicités de campagne, nous voyons les candidats s'adresser aux jeunes, et nous sommes complètement exclus de l'équation. »
Il a évoqué une rencontre récente dans un restaurant où un militant s'est approché de sa table pour encourager les gens à voter. « Je l'ai interrompu et lui ai dit que nous venions tous du nord. L'homme s'est levé sans même s'excuser et s'est dirigé vers une autre table. Dès qu'il s'est assis, il leur a demandé : “Êtes-vous de Deir Al-Balah ou déplacés ?” »
Ahmad Hallas, un déplacé de 34 ans originaire du quartier de Shuja'iya à Gaza, a fait part d'une frustration similaire. « Nous avons perdu nos maisons. Mais cette guerre veut tout nous prendre. Même notre voix. »
Article publié par le magazine +972 le 24 avril 2026 ; traduction rédaction A l'Encontre.
Shatha Yaish est une journaliste couvrant Jérusalem-Est et la Cisjordanie.
Ibtisam Mahdi est une journaliste indépendante originaire de Gaza, spécialisée dans les reportages sur les questions sociales, en particulier celles concernant les femmes et les enfants. Elle travaille également avec des organisations féministes à Gaza dans le domaine du reportage et de la communication.

En état de guerre : les nouvelles initiatives de défense de Carney risquent d’entraîner la corruption et un conflit mondial
Les dépenses militaires du Premier ministre Mark Carney risquent non seulement de déclencher un conflit mondial, mais aussi d'aggraver considérablement la crise climatique.
17 avril 2026 | tiré de Rabble.ca | Photo : Mark Carney s'adressant aux membres des Forces canadiennes. Crédit : Mark Carney / X
Le 17 février, à l'usine de Canadian Aviation Electronics (CAE) à Montréal, le premier ministre Mark Carney a annoncé la première Stratégie industrielle de défense (SID) dans le cadre d'une remilitarisation massive du Canada.
Cette stratégie de 6,6 milliards de dollars constitue une feuille de route visant à atteindre l'objectif de 5 % du PIB fixé par l'Organisation du Traité de l'Atlantique Nord (OTAN) et à reconstruire, réarmer et réinvestir dans les Forces armées canadiennes (FAC) au cours de la prochaine décennie.
Carney a expliqué que le gouvernement ferait « des investissements sans précédent dans les radars à horizon, les sous-marins, les avions et les troupes au sol — les troupes sur la glace ».
La Défense intégrée des sites (DIS) figurait dans le budget du gouvernement libéral, Canada Strong, qui a été adopté à la Chambre des communes en novembre dernier, mais qui n'a pas encore reçu la sanction royale. La DIS sera soutenue par la nouvelle Agence d'investissement de la défense (AID) afin d'accélérer la production nationale d'armes et les exportations. Pourtant, cette augmentation rapide des dépenses militaires et des acquisitions risque d'entraîner de la corruption et place le Canada dans une dangereuse « situation de guerre ».
Le gouvernement refuse de divulguer les détails concernant l'atteinte de l'objectif de 5 % fixé par l'OTAN
Dans son discours à Montréal, Carney a expliqué : « Nous nous sommes engagés à doubler nos dépenses de défense d'ici la fin de cette décennie. Cela représente 80 milliards de dollars supplémentaires au cours des cinq prochaines années. » Il a ajouté qu'Ottawa dépensera 45 milliards de dollars supplémentaires par an pour la sécurité et la défense. Au cours des dix prochaines années, le gouvernement fédéral investira 180 milliards de dollars dans les achats de défense et 290 milliards de dollars dans les infrastructures liées à la défense et à la sécurité.
Selon le dernier rapport de l'OTAN sur les dépenses de défense, les dépenses militaires du Canada s'élevaient à 44 milliards de dollars en 2024 et passeront à 64 milliards de dollars cette année pour atteindre l'objectif de 2 % du PIB, soit cinq ans plus tôt que prévu. Le budget fédéral a confirmé que le Canada atteindra le nouvel engagement de l'OTAN en matière d'investissement dans la défense, fixé à 5 % du PIB d'ici 2035, que les alliés ont convenu lors du sommet aux Pays-Bas en juin dernier. Cet engagement comprend 3,5 % du PIB pour les dépenses de défense de base et 1,5 % du PIB pour les dépenses supplémentaires liées à la défense et à la sécurité.
Carney a admis que l'engagement de l'OTAN en matière d'investissement dans la défense impliquera que le gouvernement fédéral porte les dépenses militaires à plus de 150 milliards de dollars par an d'ici une décennie.
En juillet dernier, le directeur parlementaire du budget (DPB) a demandé au ministère de la Défense nationale (MDN) de lui fournir le profil des dépenses prévues pour respecter cet engagement d'ici 2035, mais le MDN a refusé. Dans son rapport publié au début du mois, intitulé Conséquences budgétaires du respect de l'engagement de 5 % de l'OTAN, le DGB a expliqué que le gouvernement Carney ne lui avait pas fourni d'informations sur son plan visant à respecter cet engagement, bien que le DGB ait légalement droit à ces détails.
En l'absence d'informations et de transparence de la part du MDN, le DGB a estimé que le gouvernement fédéral devrait dépenser 33 milliards de dollars supplémentaires par an pour respecter l'engagement de 5 % de l'OTAN, ce qui porterait les dépenses de défense de base à 159,1 milliards de dollars en 2035. Avec davantage de fonds alloués à l'armée, le DGB a également averti que le gouvernement serait confronté à des déficits plus élevés et à une augmentation du ratio dette/PIB, ce qui affaiblirait sa situation budgétaire.
Les autres risques importants liés à l'augmentation des dépenses militaires sont la corruption et les conflits mondiaux.
Les fabricants d'armes ont fait pression pour que les marchés publics de défense soient mis en « état de guerre »
Les hauts gradés de l'armée, les fabricants d'armes et leurs groupes de réflexion financés à Ottawa font pression depuis de nombreuses années pour une stratégie industrielle de défense (SID) qui place le Canada en « état de guerre ». En mai 2022, le chef d'état-major de la Défense du Canada, le général Wayne Eyre, a déclaré lors d'une interview à la CBC : « Compte tenu de la détérioration de la situation mondiale, nous avons besoin que l'industrie de la défense passe en mode de guerre et augmente ses chaînes de production afin de pouvoir répondre aux besoins actuels, qu'il s'agisse de munitions, d'artillerie, de roquettes, etc. »
Cinq mois plus tard le (CGAI) a organisé une conférence intitulée « Putting Canadian Defence Procurement on a War Footing » (Mettre les achats de défense canadiens en état de guerre), qui a réuni à Ottawa des dirigeants du gouvernement, de l'industrie et de l'armée. Le général Eyre a prononcé le discours de clôture et a appelé à une augmentation des dépenses de défense et des acquisitions.
Le CGAI est financé par de grands fournisseurs d'armement, notamment BAE Systems, Boeing, General Dynamics et Lockheed Martin. L'année suivante, le CGAI et l'Association canadienne des industries de la défense et de la sécurité (CADSI) ont publié une note d'orientation intitulée « Getting Canada to a Wartime Footing », qui recommandait la mise en place d'une base industrielle de défense solide. La CADSI est le réseau national de l'industrie de la défense et de la sécurité, regroupant 900 entreprises, qui fait pression sur le gouvernement fédéral pour qu'il augmente les achats de défense et organise le salon annuel de l'armement CANSEC.
En 2023, le Comité parlementaire permanent de la défense nationale (NDDN) a été chargé d'étudier les marchés publics. Des audiences ont eu lieu en novembre de la même année, avec des témoins invités de la CGAI, de la CADSI et de l'Institut de la Conférence des associations de défense (CDA) — tous financés par des fabricants d'armes. Ils ont dominé les audiences et ont fait pression pour une augmentation des dépenses militaires et des marchés publics. Sept mois plus tard, le NDDN a publié son rapport Le temps du changement : Réformer les marchés publics de la défense au Canada, contenant de nombreuses recommandations favorables à l'industrie, notamment la mise en place d'une stratégie industrielle de défense malgré les preuves de corruption dans les marchés publics de la défense.
Le rapport du NDDN a révélé des cas de fraude, d'abus et de gaspillage dans le système actuel des marchés publics de la défense au Canada. Le rapport a mis en évidence les problèmes de secret, de dépassements de coûts, de surveillance insuffisante et de manque de responsabilité. L'un des témoins, le Syndicat des employés de la Défense nationale, a admis qu'il existait « un manque chronique de personnel, des problèmes éthiques liés à l'attribution des contrats, une inflation incontrôlée des factures et des problèmes de contrôle de la qualité » dans les marchés publics militaires.
A
vec les récentes réductions budgétaires fédérales et les licenciements au sein du Conseil du Trésor et de Services publics et Approvisionnements Canada, les capacités interministérielles et la surveillance des marchés publics du MDN seront réduites. Pire encore, Carney a nommé son ami à la tête de la nouvelle Agence d'investissement de la Défense (AID), qui est au cœur de la DIS.
Patronage politique : Carney nomme un donateur à la tête de la nouvelle Agence d'investissement de la Défense
L'AID est une agence d'exploitation spéciale (AES) au sein de Services publics et Approvisionnement Canada. Carney a nommé Doug Guzman, son ami proche et donateur à sa campagne électorale, au poste de directeur général de la nouvelle agence. Guzman était auparavant directeur général chez Goldman Sachs, où Carney a travaillé, puis est devenu vice-président de la Banque Royale du Canada, poste qu'il a quitté pour diriger la DIA.
Comme l'a révélé l'audience du Comité permanent des opérations gouvernementales et des prévisions budgétaires (OGGO) le 6 novembre 2025, Guzman a été nommé pour un mandat de trois ans bien qu'il n'ait aucune expérience dans les marchés publics, l'armée ou le secteur de la défense. Il percevra l'un des salaires les plus élevés du gouvernement fédéral, soit plus de 670 000 dollars par an, auxquels s'ajouteront des primes de rendement. Le salaire de Guzman est plus de deux fois supérieur à celui de la chef d'état-major de la Défense, la générale Jennie Carignan, qui commande les forces armées et touche 329 000 dollars, et supérieur à celui du ministre de la Défense nationale, David McGuinty, qui touche 309 000 dollars.
Selon un communiqué du cabinet du Premier ministre : « La première phase des opérations de l'Agence d'investissement de la défense se concentrera sur la mise en place de l'organisation, le déploiement d'équipes d'approvisionnement intégrées et la mise en œuvre d'une première vague d'achats de défense hautement prioritaires. » Cependant, lors del'audience du BCPO, la députée conservatrice Tamara Jansen a exprimé son inquiétude quant à la nomination, motivée par le népotisme, d'un banquier du secteur privé à la DIA. Mme Jansen craignait également que cette « nouvelle enveloppe budgétaire colossale » ne crée un « complexe militaro-industriel axé sur le marché », avec peu de contrôle, qui ferait circuler des capitaux sans pour autant reconstruire les Forces armées canadiennes. Avec la nouvelle agence et la stratégie industrielle de défense, il existe un risque réel de spéculation de la part d'initiés du gouvernement, de sous-traitants et d'investisseurs.
Le premier contrat de la DIA, d'une valeur d'environ 5 milliards de dollars pour une technologie de satellites militaires dans l'Arctique, a été attribué à Telesat, une entreprise qui fait l'objet d'unprocès intenté par ses créanciers pour des transferts d'actifs frauduleux. Le président-directeur général de Telesat, Dan Goldberg, est un autre proche collaborateur du premier ministre Carney. Le contrat de la DIA avec Telesat doit être considéré comme un renflouement par le gouvernement, avec l'argent des contribuables, d'une entreprise en difficulté dirigée par un ami de Carney.
Lors de l'audience de l'OGGO, de nombreux membres du comité ont exprimé leurs inquiétudes quant à l'insuffisance des mécanismes de contrôle de la DIA. Le secrétaire d'État canadien chargé des achats de défense, Stephen Fuhr, député libéral, est censé superviser la nouvelle agence. Or, M. Fuhr entretient des liens étroits avec le complexe militaro-industriel canadien. Il a servi pendant 20 ans dans l'Aviation royale canadienne en tant que pilote de combat, puis a occupé un poste de direction chez SkyTrac, une entreprise du secteur aérospatial et des satellites.
En tant que député libéral, M. Fuhra été président du Comité permanent de la défense nationale de la Chambre des communes et membre de l'Association parlementaire canadienne de l'OTAN, où il a plaidé en faveur d'une augmentation des dépenses militaires et des marchés publics de défense. M. Fuhr ne peut pas assurer une supervision indépendante de la nouvelle agence. Avec la DIA et la DIS, le gouvernement fédéral a créé les conditions propices aux conflits d'intérêtsainsi qu'aux délits d'initiés et au profit abusif.
L'augmentation des dépenses militaires et des marchés publics de défense risque d'entraîner de la corruption
En l'absence d'un contrôle public et parlementaire adéquat des marchés publics de défense, le projet de Carney visant à reconstruire l'armée canadienne risque d'entraîner une corruption grave, comme c'est le cas aux États-Unis. Le Government Accountability Office américain maintient depuis trois décennies le Département de la Défense (DOD, désormais Département de la Guerre) sur sa liste des entités à haut risque en raison de ses problèmes persistants et généralisés de fraude, d'abus et de gaspillage. Les cas de truquage d'appels d'offres et de corruption sont courants dans les marchés publics militaires.
En 2024, RTX, anciennement Raytheon, a versé 950 millions de dollars pour régler une affaire intentée par le ministère de la Justice qui a révélé l'implication de l'entreprise dans des complots et des pots-de-vin dans le cadre de contrats avec le Pentagone et de ventes militaires à l'étranger. L'année dernière, la sous-commission des opérations gouvernementales de la Chambre des représentants des États-Unis a tenu une audience sur les marchés publics de la défense et a constaté que « le DOD n'a pas été en mesure de gérer de manière adéquate les risques de fraude ni de rendre compte des sommes dépensées et de la localisation de ses actifs, gaspillant ainsi des milliards de dollars provenant des contribuables ». RTX et les autres grands fabricants d'armes américains possèdent des filiales au Canada et sont les principaux fournisseurs des Forces armées canadiennes (FAC).
Pire encore, l'OTAN a été secouée par de récents scandales de corruption liés aux marchés publics en Europe, qui ont été ignorés par les médias occidentaux. En mai dernier, l'Agence de l'Union européenne pour la coopération en matière de justice pénale, en collaboration avec les autorités belges, a ouvert des enquêtes sur des faits de fraude et de corruption liés à l'Agence de soutien et d'approvisionnement de l'OTAN (NSPA). La NSPA est basée au Luxembourg et est dirigéepar Stacy Cummings, qui était auparavant sous-secrétaire d'État adjointe principale à la Défense chargée des acquisitions au Pentagone.
The Luxembourg Times a rapporté que la directrice des ressources humaines de la NSPA, Geneviève Machin, une Canadienne, était la lanceuse d'alerte qui avait envoyé une lettre en février dernier au secrétaire général de l'OTAN, Mark Rutte, au sujet de Cummings et des irrégularités au sein de l'agence. L'enquête pour corruption porte sur des contrats de défense concernant des munitions et du carburant avec plusieurs alliés : la Belgique, l'Italie, les Pays-Bas, l'Espagne et les États-Unis. Certains de ces contrats impliquent des alliés de l'OTAN et le fabricant d'armes israélien Elbit Systems, comme l'a signalé Corruption Tracker, une organisation qui surveille la corruption dans le commerce des armes. Bien que le siège de l'OTAN ait confirmé les enquêtes, il n'a fourni aucun détail sur les personnes et les entreprises impliquées et a évité toute nouvelle déclaration aux médias concernant ces scandales.
Préparation transatlantique pour quoi ? L'OTAN et le Canada se préparent à la guerre
Malgré ces scandales, le Premier ministre a signé un accord bilatéral avec l'Union européenne (UE) pour de nouveaux « accords d'approvisionnement en matière de défense ». Le Canada participe au programme « Security Action For Europe » (SAFE) afin de faciliter les achats communs de défense et de permettre aux entreprises canadiennes d'accéder au marché européen de l'aérospatiale et de la défense. SAFE est un pilier essentiel du plan de 1 300 milliards de dollars de la Commission européenne intitulé « ReArm Europe Plan : Readiness 2030 ».
Pourquoi le Canada et l'Europe se réarment-ils ? À quoi se préparent-ils ? En décembre dernier à Berlin, le secrétaire général de l'OTAN, Mark Rutte, a déclaré : « Nous devons nous préparer à une guerre de l'ampleur de celle que nos grands-parents ou arrière-grands-parents ont endurée. » Il a souligné : « Nous devons dépenser cet argent pour nous protéger des Russes. » Le même mois, le Canada a signé l'accord SAFE avec l'UE.
Le chef d'état-major de la défense britannique, Sir Richard Knighton, a également averti que le peuple britannique devait être prêt à « sacrifier » ses enfants pour se défendre contre la Russie. De même, le chef d'état-major de la défense français, le général Fabien Mandon, a affirmé que la France devait être prête à « perdre ses enfants » et à se préparer à une guerre avec la Russie dans trois ou quatre ans. Le ministre allemand de la Défense, Boris Pistorius, a également fait valoir que l'Europe devait se préparer à la guerre.
En janvier de cette année, lors de la conférence nationale annuelle de la Society and Defence en Suède, le commandant suprême des forces alliées de l'OTAN en Europe, le général américain Alexus Grynkewich, a affirmé dans un langage orwellien que l'alliance devait se préparer « de toute urgence » à l'éventualité que la Russie, la Chine, l'Iran et la Corée du Nord lancent simultanément des guerres en Europe et dans le Pacifique, 2027 étant une année potentiellement critique. Pourtant, le mois suivant, ce sont les États-Unis et Israël qui ont attaqué illégalement l'Iran.
Le gouvernement canadien accélère le recrutement de soldats et de réservistes supplémentaires pour « combattre sur de nouveaux théâtres d'opérations ». Comme l'indique le document d'information sur leplan d'investissement dans la défense, l'objectif est de faire de l'armée canadienne « une force de combat puissante ». Le budget, intitulé Canada Strong, affirme que de nouvelles capacités militaires sont nécessaires pour la « guerre moderne ». Dans une interview accordée à Sky News ce mois-ci, le général Carignan a déclaré que le MDN mettait en place une force de 300 000 personnes pour se préparer à une « guerre conventionnelle à grande échelle ».
De plus, comme le détaille la Stratégie de défense nationale (NDS) belliciste du département américain de la Défense publiée le 26 janvier, l'administration Trump souhaite un « partage des charges » accru de la part des alliés. Comme l'explique la NDS, les États-Unis se concentreront sur la région indo-pacifique pour faire face à la Chine et attendent de leurs alliés européens et canadiens qu'ils « dissuadent et réagissent efficacement » face à la Russie. Le Premier ministre a affirmé dans son discours à Davos : « Notre engagement envers l'article 5 de l'OTAN est inébranlable, c'est pourquoi nous travaillons avec nos alliés de l'OTAN, y compris les huit pays nordiques et baltes, pour sécuriser davantage les flancs nord et ouest de l'alliance » contre la Russie.
Il est inquiétant de constater que, alors que des milliards de dollars sont consacrés au réarmement plutôt qu'à la diplomatie et à la consolidation de la paix, tout porte à croire que le Canada et les alliés transatlantiques se trouvent en « état de guerre » contre la Russie, la Chine, l'Iran et la Corée du Nord. Les États-Unis et leurs alliés se préparent à une guerre mondiale au lieu d'investir dans la paix et de lutter contre le réchauffement climatique.
Où est la paix ? Le militarisme de Carney alimentera les conflits et l'effondrement climatique
Dans son annonce concernant le DIS et la reconstruction de l'armée à Montréal, le Premier ministre n'a pas prononcé le mot « maintien de la paix ». Le maintien de la paix est absent du DIS et du budget fédéral Canada Strong. L'armée canadienne est actuellement à son niveau le plus bas en matière de maintien de la paix, avec seulement 27 soldats engagés dans les opérations de soutien à la paix des Nations unies. En revanche, le Canada compte 3 000 soldatsà la tête du groupement tactique multinational de l'OTAN en Lettonie. Carney a également ignoré les thèmes de la « paix » et du « changement climatique » dans sondiscoursintitulé « Principes et pragmatisme : la voie du Canada », prononcé lors du Forum économique mondial de Davos.
Le plan de Carney visant à « reconstruire, réarmer et réinvestir » dans les Forces armées canadiennes (FAC) met le Canada sur la voie de la guerre et ne reflète pas les principes qu'il avait énoncés avant de se présenter aux élections. Dans son livre publié en 2021, Value(s) : Building a Better World for All,Carney affirmait que les gouvernements, les entreprises et les sociétés devaient travailler ensemble pour faire face à la crise la plus importante du XXIe siècle : le changement climatique catastrophique. Il écrivait que « le changement climatique est la tragédie de l'horizon » et que « la fenêtre d'action est limitée et se rétrécit ». À l'époque, Carney occupait également les fonctions d'envoyé spécial des Nations unies pour l'action climatique et le financement, ainsi que de conseiller pour le sommet sur le climat, la COP26, à Glasgow.
Dans Value(s), Carney recommandait que chaque décision financière « tienne compte du changement climatique ». Pourtant, le premier DIS de son gouvernement ignore les impacts climatiques des achats militaires alimentés par des combustibles fossiles, qui vont aggraver le réchauffement climatique. Les avions de chasse, les navires de guerre, les véhicules blindés et les lance-missiles consomment d'énormes quantités de pétrole raffiné. Carney investit dans le département le plus polluant en carbone du gouvernement – l'armée – et en tirera profit.
Comme le révèle le document de 16 pages déposé par le Premier ministre auprès du Bureau du commissaire aux conflits d'intérêts et à l'éthique du Canada, l'ancien banquier central détient d'importantes actions dans des entreprises d'armement britanniques et américaines, notamment BAE Systems, Boeing, L3 Harris Technologies, Lockheed Martin, Palantir Technologies, Northrop Grumman et RTX. Carney a également investi massivement dans Chevron, ConocoPhillips, Exxon Mobil et Halliburton, des entreprises qui fournissent le carburant pour les véhicules tactiques que les Forces armées canadiennes prévoient d'acheter.
Alors que Carney augmente rapidement le budget militaire et recrute davantage de soldats, son gouvernement a réduit le financement d'Environnement et Changement climatique Canada et supprimé de nombreux postes au sein du ministère. En février dernier, le Canadian Climate Institute a publié un rapport montrant que « le pays n'est pas en voie d'atteindre aucun de ses objectifs climatiques, y compris son objectif pour 2035 et la neutralité carbone d'ici 2050 ».
En septembre dernier, le secrétaire général de l'ONU, António Guterres, a publié un important rapport intitulé La sécurité dont nous avons besoin : rééquilibrer les dépenses militaires pour un avenir durable et pacifique. Le rapport mettait en garde : « Les dépenses militaires nuisent à la planète car elles sont très émettrices de gaz à effet de serre. Chaque dollar alloué à l'armée génère plus de deux fois plus d'émissions de gaz à effet de serre qu'un dollar dépensé ailleurs. »
Le gouvernement canadien détourne des milliards de dollars provenant des impôts vers le réarmement au lieu de les consacrer à la décarbonisation et aux énergies renouvelables.
Le militarisme coûteux et à forte intensité carbone mis en place par les nouveaux programmes DIS et DIA du Canada empêchera le pays de réduire rapidement ses émissions et d'atteindre son objectif dans le cadre de l'Accord de Paris. Le plan de remilitarisation de Carney comporte des risques inconsidérés de corruption et de conflit mondial et accélérera l'effondrement climatique. Le public canadien et le Parlement devraient s'y opposer.
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