Derniers articles

Quel antifascisme syndical ?
Le mouvement syndical se mobilise contre la montée de l'extrême-droite, car un gouvernement RN durcirait sans aucun doute la répression antisyndicale et les attaques contre les droits du travail. Mais que peuvent vraiment faire les syndicats contre la diffusion des idées racistes au sein du salariat ?
Thomas Coutrot est économiste et statisticien
Yves Baunay (Institut de recherche FSU), Bernard Bouché (syndicaliste Solidaires), Fabrice Bourgeois (ergonome), Thomas Coutrot (économiste, membre d'Attac), Alexis Cukier (philosophe), Julien Lusson (militant associatif), Muriel Prévot-Carpentier (ergonome et philosophe), Corinne Savart-Debergue (syndicaliste CGT), membres des Ateliers Travail et Démocratie.
Le Manifeste pour une démocratie du travailcherche à stimuler la réflexion collective sur les stratégies concrètes d'action, notamment contre l'extrême-droite. Il sera lancé lors d'une réunion débat ce samedi 31 janvier après-midi à la Bourse du travail de Paris, visio possible,programme et inscription ici.
Le mouvement syndical, sauf exceptions[1], se mobilise contre la montée de l'extrême-droite. À raison : un gouvernement RN durcirait sans aucun doute la répression antisyndicale et les attaques contre les droits du travail. Mais que peuvent vraiment faire les syndicats contre la diffusion des idées racistes au sein du salariat ?
Leurs instances nationales ou fédérales publient des appels à ne pas voter pour l'extrême-droite, et les militant·es de terrain s'engagent dans des campagnes de démystification du discours « social » du RN. L'association VISA, qui regroupe de nombreux syndicats[2] au plan national et local, alimente les syndicalistes en arguments et brochures pour s'adresser aux salarié·es tenté·es par les idées néofascistes.
Cette lutte idéologique est importante car les syndicalistes sont au contact de millions de travailleuses et travailleurs que les partis de gauche ne touchent plus. Toutefois on peut s'interroger sur son efficacité. Les arguments rationnels ne suffisent pas, on le voit chaque jour, à contrer le ressentiment, la haine et autres passions tristes.
Il existe une autre manière, que pratiquent déjà à bas bruit de nombreuses équipes syndicales, pour contrer l'influence du RN : renforcer les collectifs de travail en re-créant du commun entre des salarié·es souvent isolé·es et humilié·es par les politiques des directions et l'organisation du travail.
Dans ce bureau de poste du Sud de la France, des facteurs adhérents du RN harcèlent un délégué CGT combatif et racisé, et font signer une pétition contre lui. Mais le syndicat organise une série de petites réunions entre collègues pour discuter du travail, et des manières d'en améliorer les conditions et la qualité. Petit à petit, les réunions grossissent, jusqu'à ce qu'éclate la grève, qui obtient des résultats. Les fascistes sont isolés et doivent bientôt dégager du lieu de travail.
Dans cette filiale de la SNCF pour le transport de fret, une partie des conducteurs conduisent des trains depuis l'Italie. Dans la section syndicale SUD-Solidaires, de création récente, certains adhérents tiennent des propos hostiles aux migrants, qui prennent parfois des risques importants en tentant de franchir la frontière. En recueillant, par une enquête militante, les difficultés rencontrées dans l'exercice du métier, le syndicat élabore un cahier revendicatif avec les salarié-es. Une grève de plusieurs jours en 2025 débouche sur des avancées concrètes. De fait, les tensions internes autour de la question des migrants sont aujourd'hui largement dissipées.
Dans cet atelier de maintenance ferroviaire, où les attitudes racistes sont monnaie courante, les ouvriers participent à une étude ergonomique menée par un délégué CGT. L'étude débouche sur des revendications précises et ajustées, puis sur un débrayage qui aboutit à une victoire sur plusieurs points importants. Le délégué constate une nette diminution des propos racistes dans les années qui suivent.
Ce n'est pas étonnant : les travaux en sciences sociales sont de plus en plus nombreux à montrer le rôle des conditions de travail dans la montée de l'extrême-droite[3]. Privés de la protection des collectifs de travail, les salarié·es dont le travail est pénible et répétitif, soumis à des horaires décalés, et qui ne peuvent pas s'exprimer sur leur travail au cours de réunions organisées, nourrissent un ressentiment qui favorise l'abstention ou le vote RN. A l'inverse, les données statistiques indiquent que ceux qui peuvent s'exprimer sur leur travail tendent davantage à voter pour des candidats de gauche.
Ces réunions, même quand elles sont – ce qui est le plus fréquent - organisées par la hiérarchie, sont donc un utile lieu de parole, sans toutefois modifier en profondeur les rapports sociaux au travail. Mais quand ce sont les syndicats qui s'engagent de façon autonome pour donner la parole aux salarié·es sur leur travail, les études de terrain [4] montrent un regain de l'action collective. Enquêter pour faire émerger tout ce que font les personnes pour arriver à bien faire leur travail malgré le manque de moyens, organiser la discussion sur leur travail réel et en tirer des pistes d'action et de lutte, permet souvent de recréer de la confiance et de faire reculer le sentiment d'impuissance et le fatalisme.
Il y a 600 000 élu·es du personnel dans le secteur privé, et 360 000 dans le public : 1 million de personnes élues pour représenter le travail. Un peu plus de la moitié sont syndiquées. Ajoutons environ deux millions de personnes adhérentes à un syndicat sans être élues du personnel. Si une fraction seulement – mettons 10% - de ces trois millions de salarié·e s'emparait de la question du travail, de son sens, de ses finalités, de son impact social et écologique, l'ambiance changerait dans ce pays : celles et ceux, fort nombreux, qui n'en peuvent plus d'être pris pour des abruti·es dans leur travail, retrouveraient de l'oxygène.
Notes
[1] Force Ouvrière ne se prononce pas sur le vote RN, au nom de l'indépendance syndicale.
[2] Vigilance et Initiatives Syndicales Antifascistes regroupe CGT, Solidaires, FSU, CFDT, FO, UNSA, CNT, Syndicat des Avocats de France, Syndicat de la Magistrature…
[3] Voir une synthèse de cette littérature dans l'étude « Le bras long du travail. Conditions de travail et comportements électoraux », Document de travail Ires n°1, 2024.
[4] T. Coutrot (coord.), S. Fortino, L. Goussard, C. Martin, C. Nizzoli, C. Perez, G. Tiffon. Ré-enchanter le syndicalisme ? Les enquêtes syndicales CGT sur le travail réel. Rapport CGT-Ires, décembre 2025.

Trump, l’Europe et l’internationale néofasciste : du soutien idéologique à la coordination politique
Résumé : Depuis le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche, la politique étrangère des États-Unis à l'égard de l'Europe a connu une inflexion majeure. Alors que, lors de son premier mandat, l'administration Trump continuait officiellement à s'inscrire dans le cadre de l'alliance transatlantique entre les puissances européennes et les États-Unis, le second mandat marque une rupture profonde, assumée et théorisée. Cette rupture ne consiste pas en une critique conjoncturelle de l'Union européenne, mais en une volonté d'intervention directe et systématique dans les rapports de force politiques internes aux pays européens, au bénéfice des partis ou des gouvernements d'extrême droite et néofascistes.
25 janvier 2026 | tiré du site du CADTM | Photo : « Musk, Milei Trump » by [argentina.gob.ar Gobierno argentino] is licensed under CC BY 4.0.
https://www.cadtm.org/Trump-l-Europe-et-l-internationale-neofasciste-du-soutien-ideologique-a-la
Le document de Stratégie de sécurité nationale publié en décembre 2025 (NSS 2025) constitue à cet égard un texte clé. Sous couvert de défense de la « civilisation occidentale » et de l'« identité européenne », l'administration Trump y désigne explicitement ses véritables « alliés » en Europe : non pas les États membres de l'UE ni leurs institutions, mais les forces politiques nationalistes, autoritaires et réactionnaires que Washington regroupe sous l'appellation de « partis européens patriotiques ». Cette orientation s'accompagne d'une rhétorique complotiste, raciste eDans le parlement européen,t démographique — reprise de la théorie du « grand remplacement » et de la « guerre civilisationnelle »— et d'un soutien politique direct, assumé et parfois spectaculaire à ces forces.
Cet article analyse cette mutation stratégique, ses fondements idéologiques et ses implications concrètes. Il montre comment Trump et son entourage sont favorables à la montée électorale de l'extrême droite en Europe pour tenter de recomposer l'ordre politique européen, affaiblir l'Union européenne et promouvoir un bloc international néofasciste articulé autour du trumpisme et des intérêts des grandes entreprises privées étasuniennes. Éric Toussaint montre à quel point l'extrême-droite européenne exprime, jusqu'ici, sa sympathie et son soutien au trumpisme tout en cherchant à le copier. À travers l'examen du NSS 2025, du cas allemand, de la progression institutionnelle de l'extrême droite au sein de l'UE et des réseaux transnationaux comme la CPAC et le Foro Madrid, Éric Toussaint met en lumière la cohérence et la dangerosité de cette offensive politique globale.
Du premier mandat de Trump en 2017 à celui de 2025, un important changement concernant l'Europe
En 2017, dans le document de stratégie de sécurité nationale, D. Trump était positif à l'égard de l'Europe :
« Les États-Unis restent fermement engagés envers leurs alliés et partenaires européens. L'alliance de l'OTAN, qui regroupe des États libres et souverains, est l'un de nos grands avantages sur nos concurrents, et les États-Unis restent attachés à l'article V du Traité de Washington. Nos alliés et partenaires européens renforcent notre portée stratégique et nous donnent accès à des bases avancées et à des droits de survol pour nos opérations mondiales. Ensemble, nous faisons face à des menaces communes. Les nations européennes fournissent des milliers de soldats pour aider à combattre les terroristes djihadistes en Afghanistan, stabiliser l'Irak et lutter contre les organisations terroristes en Afrique et au Moyen-Orient. » [1] NSS 2017, p. 48
Sommet d'extreme-droite des Patriotes pour l'Europe à Madrid le 8 février 2025. De dos : Viktor Orban et Marine Le Pen. Santiago Abascal (Vox) fait face au public le point levé
Source : Wikimedia Commons. Uploaded a work by Vox España from https://www.flickr.com/photos/voxespana/54319389160/ with UploadWizard
Dans la partie sur l'Europe, il n'y avait aucune critique à l'égard des gouvernements européens et de la commission européenne. Le contraste entre 2017 et 2025 est énorme. Dans le document de stratégie de sécurité nationale publié début décembre 2025 [2] (NSS 2025), Trump a pris un virage tout à fait explicite.
Trump s'immisce explicitement dans les affaires intérieures européennes et appuie sans aucune retenue les partis et les gouvernements d'extrême droite. Il critique durement la commission européenne qui va à l'encontre de la souveraineté des États. Face aux attaques de Trump, la Commission européenne a adopté une attitude de vassal docile :
- À propos des tarifs douaniers imposés par Trump
- Sous la forme de promesse d'augmentation des importations de gaz liquéfié et autres énergies fossiles fournies par les Etats-Unis,
- En acceptant d'augmenter très fortement les dépenses militaires et les achats d'armes étasuniennes
- Dans la complicité avec le gouvernement néofasciste de Netanyahou et l'État d'Israël, soutenu indéfectiblement par Trump dans la poursuite du génocide contre le peuple palestinien.
Les prétentions de Trump en ce qui concerne le Groenland confirment l'inflexion majeure de sa position à l'égard des pays de l'UE. L'attitude de soumission des dirigeant·es européen·nes sur toute une série de dossiers a encouragé Trump à augmenter ses exigences. Les dirigeants européens sont dans une position défensive, même si au niveau rhétorique, ils affichent une posture de résistance à propos du Groenland et sur quelques autres sujets.
La volonté de prendre possession du Groenland et de ses richesses naturelles est clairement dans la droite ligne de l'orientation du NSS 2025 en ce qui concerne l'hémisphère occidental (qui pour Trump s'étend du Canada et du Groenland à la Patagonie au Sud), pour lequel Trump affirme sans la moindre gène sa détermination à y exercer une domination complète. Elle est cohérente avec l'agression militaire contre le Venezuela et la décision de Trump de prendre le contrôle total sur le pétrole du pays ainsi que les menaces concernant le Canal de Panama, le Canada et Cuba.
Revenons au document de sécurité nationale qui ne mentionnait pas explicitement la volonté de Trump d'annexer de fait ou d'acheter le Groenland.
A propos de l'Europe le document NSS 2025 de Trump déclare :
« Nous voulons soutenir nos alliés dans la préservation de la liberté et de la sécurité de l'Europe, tout en restaurant la confiance civilisationnelle de l'Europe et son identité occidentale. » [3] NSS 2025, p. 5
Il ne faut pas se méprendre sur ce que veut dire l'administration de Trump quand elle affirme qu'il faut soutenir « nos alliés ». Les « alliés » dont elle parle ne sont pas les pays d'Europe en général. Les « alliés » sont les partis d'extrême droite ou néofascistes européens, que Trump appelle les « partis européens patriotiques ». Selon le document officiel de l'administration de Donald Trump, ces « partis européens patriotiques » sont réprimés par les autorités européennes et les gouvernements souvent minoritaires des pays européens (ils pensent certainement au gouvernement en France et en Espagne pour ne donner que deux exemples).
Le soutien de Washington aux partis d'extrême-droite et néofascistes en Europe apparaît clairement dans la phrase suivante :
« L'Amérique encourage ses alliés politiques en Europe à promouvoir ce renouveau, et l'influence croissante des partis européens patriotiques est en effet un motif de grand optimisme. » [4]
Ajoutons que Trump, comme nous l'avons déjà montré antérieurement, soutient de fait la théorie conspirationniste et raciste du grand remplacement, en prétendant qu'une partie des pays d'Europe ne seront plus européens à l'avenir suite aux flux migratoires. Aux Etats-Unis, c'est la théorie du « white genocide » [5]. Steve Bannon, qui a été l'un des principaux architectes idéologiques du trumpisme, en particulier dans sa dimension nationaliste, autoritaire et d'extrême droite, invoque la « guerre civilisationnelle », la « destruction de l'Occident », l' « immigration de masse comme arme politique » et dénonce les « élites mondialistes qui trahissent les peuples ». Tous ces éléments se retrouvent dans le document de Trump quand il se réfère à l'Europe et affirme que le déclin économique de l'Europe [6] :
« est éclipsé par la perspective réelle et plus sombre d'une disparition civilisationnelle. Parmi les grands défis auxquels l'Europe est confrontée, on peut citer les activités de l'Union européenne et d'autres instances transnationales qui portent atteinte à la liberté politique (Trump et son administration se réfèrent aux politiques restreignant l'action des partis d'extrême-droite et leur propagande raciste ou et anti immigré·es, note d'Éric Toussaint) et à la souveraineté, les politiques migratoires qui transforment le continent et engendrent des conflits, la censure de la liberté d'expression et la répression de l'opposition politique, l'effondrement du taux de natalité, ainsi que la perte des identités nationales et de la confiance en soi. » [7] . NSS 2025 , p. 25
La théorie conspirationniste du grand remplacement apparaît aussi de manière transparente dans cette phrase :
« À long terme, il est plus que plausible que d'ici quelques décennies au plus tard, certains membres de l'OTAN deviennent majoritairement non européens » [8]
L'Allemagne : un exemple évident du soutien de Trump et de son administration l'extrême-droite néofasciste
Lors de la campagne électorale allemande du début de l'année 2025, Donald Trump a directement appuyé le parti néofasciste AfD (Alternative für Deutschland, Alternative pour l'Allemagne) par l'intermédiaire de son conseiller Elon Musk et de son vice-président J.D. Vance. Il s'agissait des élections fédérales anticipées (Bundestagswahl) en Allemagne, dont le scrutin a eu lieu le dimanche 23 février 2025. L'ingérence et le soutien de ces figures américaines se sont manifestés principalement comme suit : fin 2024 - début 2025, Elon Musk a publiquement et explicitement exprimé son soutien à l'AfD sur son réseau social X (anciennement Twitter) en attaquant le Chancelier social-démocrate Olaf Scholz et en déclarant que 'seule l'AfD peut sauver l'Allemagne'. Il a également organisé une discussion en direct avec la dirigeante de l'AfD, Alice Weidel, en janvier 2025. S'ajoute à cela qu'à la mi-février 2025, J.D. Vance est intervenu lors de la Conférence de Munich sur la sécurité (tenue du 14 au 16 février 2025) en exhortant les partis traditionnels allemands à mettre fin au 'cordon sanitaire' (le firewall) contre l'AfD. Cela a été largement perçu par le gouvernement allemand comme une ingérence directe dans la campagne électorale en cours.
Rappelons aussi que le 20 janvier 2025, en pleine campagne électorale en Allemagne, lors de l'investiture de Donald Trump, Elon Musk, depuis la scène sur laquelle il se trouvait pour y prononcer un discours, a fait un geste où il se frappe le cœur avant de tendre son bras droit, paume vers le bas et doigts serrés, un mouvement qui a été largement interprété par de nombreux observateur·ices, historien·nes et médias comme s'apparentant au salut nazi ou au salut fasciste romain. Beaucoup y ont vu un message codé de Musk comme conseiller de Trump envers les communautés d'extrême droite, étant donné le soutien de Musk à l'AfD en Allemagne.
L'orientation néofasciste de l'AfD est nette : elle milite ouvertement pour l'expulsion massive des migrant·es présent·es en Allemagne. La sympathie affichée à l'égard du nazisme est telle dans l'AfD que le Rassemblement national de Marine Le Pen a décidé d'expulser l'AfD du groupe Identité et Démocratie qu'elle dirigeait dans le Parlement européen entre 2019 et 2024.
La montée de l'extrême-droite en Europe et sa participation au pouvoir
Il est utle de rappeler que l'extrême-droite a fortement progressé électoralement en Europe au cours des 15 dernières années. A quelques rares exceptions près, tous les partis d'extrême droite ou néofascistes en Europe expriment leur sympathie pour les positions de Trump. Un nombre important de leurs dirigeant·es veut s'afficher avec Trump et adopte son style de communication.
L'extrême droite est au gouvernement dans plusieurs pays : Italie, Hongrie, Belgique (le premier ministre est de la NVA), Slovaquie, République tchèque, Finlande, Croatie, sans oublier la Suède (où l'extrême-droite, sans faire partie du gouvernement minoritaire le soutient).
L'extrême droite a réussi à devenir la première force politique en Italie (Frères d'Italie), en France (RN), en Hongrie (Fidesz-Union civique hongroise) et en Autriche (FPÖ). En Flandre (Belgique), Le Vlaams Belang (néofasciste) a été le parti qui a eu le plus de voix lors des élections européennes de juin 2024. Il a devancé le parti flamand d'extrême-droite la NVA. Aux Pays-Bas, le PVV (Partij voor de Vrijheid- Parti de la Liberté) de Geert Wilders, qui était devenu le premier parti [9], a reculé aux élections d'octobre 2025. Il est devenu le deuxième parti derrière D66 qui avait mené campagne contre l'extrémisme du PVV.
La présidence de la Commission européenne (= la conservatrice allemande Ursula Von Der Leyen) a passé un accord avec le groupe parlementaire d'extrême droite dirigé par Giorgia Meloni d'Italie, ce qui a permis à ce groupe parlementaire d'extrême-droite d'obtenir un poste de vice-président exécutif de la Commission européenne [10] et de trois présidences de commissions [11]. C'est extrêmement important parce que les trois commissions que le groupe parlementaire européen de Meloni a obtenues sont l'agriculture, le budget et les pétitions. Par conséquent les pétitions qui surgissent des populations européennes, les tentatives d'obtenir un référendum par exemple, vont être gérées par une commission qui est présidée par l'extrême droite.
Dans le parlement européen, il y a trois groupes parlementaires d'extrême-droite :ECR, le groupe autour de Meloni au PE qui compte 79 parlementaires [12], le groupe des Patriotes pour l'Europe de Marine Le Pen et de Victor Orban qui en a 86 [13] et le groupe de l'Europe des Nations Souveraines formé autour de l'AFD d'Allemagne qui en a 27 [14]. Si ces trois groupes s'unissaient, l'extrême-droite serait en première position dans le Parlement européen avec 192 parlementaires, soit 5 europarlementaires de plus que le groupe le plus important dans le parlement, le groupe conservateur, de plus en plus à droite, du Parti Populaire européen qui en compte 187 [15]. Le groupe parlementaire des partis sociaux-démocrates et socialistes compte 136 europarlementaires. Le Groupe RENEW, qui comprend notamment le parti d'Emmanuel Macron et le parti MR de droite extrême belge francophone de Georges-Louis Bouchez, compte seulement 75 europarlementaires car il a perdu 23 sièges en 2024 par rapport aux élections de 2019, principalement en faveur de l'extrême-droite. Le groupe européen des Verts compte 53 europarlementaires, il a perdu 17 sièges en 2024 par rapport à 2019. Vient ensuite le groupe de la gauche au parlement européen The Left avec 46 europarlementaires (en progrès par rapport aux 37 europarlementaires élus en 2019).
Conclusion : les partis d'extrême-droite ou/et néofascistes sont en très gros progrès dans le parlement européen, dans les instances européennes et dans les gouvernements d'une partie importante des pays membres de l'UE. Sauf sur la question du Groenland, ils sympathisent très fortement avec l'orientation néofasciste et impérialiste de Donald Trump et d'autres dirigeants néo-fascistes ou d'extrême-droite ailleurs dans le monde, en particulier le gouvernement de Netanyahu en Israël, le gouvernement de Javier Milei en Argentine, le nouveau président chilien José Antonio Kast au Chili, l'ancien président du Brésil, Jair Bolsonaro.
De gauche à droite sur la photo : Andrej Babiš, président du gouvernement tchèque, puis en 4e position Geert Wilder (PVV Pays Bas), suivi de Marine Le Pen (RN France), Santiago Abscal (Vox) et Viktor Orbán (1er ministre Hongrie) en février 2025 à Madrid.
Source : https://www.flickr.com/photos/voxespana/54314676509/
Original License CC0 (Public Domain Dedication)
Dans la liste qui suit nous allons décrire les principales forces d'extrême-droite ou/et néofascistes européennes et leur affinité avec Trump.
Liste non exhaustive des partis d'extrême-droite ou néofascistes en Europe qui bénéficient de la sympathie de l'administration de Trump et qui expriment leur affinité avec celui-ci
1. Alternative für Deutschland (AfD) en Allemagne qui a obtenu 20,8 % des voix aux élections fédérales du 23 févr. 2025. C'est le second parti en termes de voix. L'AfD a multiplié les contacts et visites aux États-Unis. Comme indiqué plus haut, elle a reçu l'appui direct d'Elon Musk quand il était conseiller de Trump et de J.D. Vance, vice-président des EU pendant la campagne électorale de janvier février 2025.
Au sein du Parlement européen, l'AFD dirige un des trois groupes parlementaires d'extrême droite. Le groupe s'appelle l'Europe des Nations souveraines et compte 27 europarlementaires (dont 15 sont de l'AfD). Des représentant·es et des figures de l'AfD, dont Christine Anderson (ancienne députée européenne) ou d'autres membres de la direction, ont été invité·es et ont participé à la Conférence d'Action Politique Conservatrice (Conservative Political Action Conference ou CPAC) aux États-Unis avec Trump, avec une partie importante de l'extrême-droite européenne et latino-américaine, notamment les éditions de 2023 et 2024. À la fin de cette liste, pour ne pas l'encombrer, nous reviendrons sur les structures et les rendez-vous internationaux de l'extrême-droite néofasciste.
2. Rassemblement national (RN) en France. Le RN a 142 sièges à l'Assemblée Nationale depuis les élections législatives de juin 2024. Le RN et ses alliés ont obtenu 33 % au premier tour des élections parlementaires de 2024. Jordan Bardella, probable futur candidat à la présidence de la France en 2027, a félicité Trump après la publication du NSS 2025 en décembre 2025. Ila pris ses distances avec Trump le 20 janvier 2026 en ce qui concerne le Groenland. On verra dans les semaines qui viennent si cette prise de distance se confirme. Jordan Bardella préside les Patriotes pour l'Europe, le plus grand groupe d'extrême-droite et de néofascistes dans le Parlement européen qui compte 86 europarlementaires dont 30 sont du RN.
3. Fidesz en Hongrie. C'est le parti dominant, il dispose d'une large majorité au Parlement (victoire en 2022, il gouverne avec super-majorité). Viktor Orbán est un allié idéologique de Trump sur les politiques anti-migration, sur l'opposition aux droits à la diversité, à l'égalité , à l'inclusion et dans les critiques de l'UE. Il y a eu des rencontres bilatérales récentes en 2025. Viktor Orbán est un des pères fondateurs des « Patriotes pour l'Europe », présidé par Jordan Bardella. Fidesz compte 11 europarlementaires. A noter que jusque mars 2021, les eurodéputés de Fidesz siégeaient dans le groupe du Parti Populaire Européen même si les tensions étaient très fortes depuis 2019.
4. Vox en Espagne oscille entre 10 et 12 % des voix. Il a 33 député·es au parlement espagnol et 6 au parlement européen. Vox a clairement exprimé son admiration pour le style politique de Trump et multiplie les rencontres avec des envoyé·es de Trump en Europe et en Amérique latine. En 2024, Vox a quitté le groupe ECR de Meloni et a rejoint le groupe Patriotes pour l'Europe présidé par Bardella en signe de radicalisation vers des positions encore un peu plus néofascistes. En janvier 2026, Vox a soutenu avec enthousiasme l'agression militaire des Etats-Unis contre le Venezuela. Vox garde jusqu'ici le silence sur Trump et le Groenland.
5. Frères d'Italie / Fratelli d'Italia (FdI) en Italie. C'est le parti majoritaire dans la coalition gouvernementale (FdI a obtenu 26 % voix aux élections de 2022 et 29% aux européennes de 2024). Giorgia Meloni a cultivé des contacts publics avec Trump (visite à Mar-a-Lago, présence à l'inauguration de la présidence en janvier 2025). Le parti de Meloni dirige le groupe ECR dans le parlement européen, qui compte 79 europarlementaires dont 24 sont de son parti.
6. La Lega (La Ligue) dirigée par Matteo Salvini fait partie du gouvernement italien présidé par Giorgia Meloni. Matteo Salvini est vice-président du Conseil des Ministres. La Lega fait partie du groupe Patriotes pour l'Europe auquel il apporte 8 europarlementaires.
7. Law and Justice (PiS) en Pologne. C'est un grand parti de gouvernement/ ultra conservateur / ultra nationaliste / patriarcal. Le PiS, aujourd'hui dans l'opposition, entretient des convergences avec la rhétorique nationaliste et a souvent salué certaines positions de l'administration Trump sur la souveraineté et la sécurité. C'est le seul parmi tous les partis de cette liste à émettre des réticences concernant la politique de Trump à l'égard de la Russie, que le PIS considère trop conciliante. Le PIS est le deuxième grand parti dans le groupe ECR dirigé par Meloni, il a 20 europarlementaires.
8. Le Parti de la Liberté (FPÖ) en Autriche a obtenu un score élevé dans des scrutins récents (FPO a atteint jusque 29 % en 2024). Ses dirigeants adressent régulièrement des félicitations publiques à Trump depuis 2016 et adopte les mêmes positions sur l'immigration. Le FPÖ apporte 6 europarlementaires au groupe dirigé par Bardella et Orban.
9. Vlaams Belang (Intérêt Flamand) en Belgique (Flandre). Aux élections européennes de juin 2024, le VB néofasciste est venu en tête juste avant la N-VA d'extrême-droite, du premier ministre Bart de Wever. Le Vlaams Belang fait partie de Patriots for Europe, le groupe de Jordan Bardella et Viktor Orban. Le Vlaams Belang a félicité régulièrement Trump depuis 2016 et entretient un discours raciste anti-immigration proche des thèmes MAGA. Le Vlaams Belang apporte 3 europarlementaires au groupe dirigé par Bardella et Orban.
10. La Nieuw-Vlaamse Alliantie (Nouvelle alliance flamande, N-VA) est membre du groupe ECR de G. Meloni au parlement européen. La N-VA est relativement discrète dans son soutien à Trump vu qu'elle dirige le gouvernement du royaume de Belgique mais Theo Francken, l'un de ses dirigeants les plus en vue et ministre de la défense, a exprimé de manière plus ouverte et régulière sa sympathie et son soutien pour Donald Trump, depuis la première administration de 2017-2021, lors des élections de 2024 jusqu'à aujourd'hui. Comme ministre de la Défense, il est totalement aligné sur les exigences des Etats-Unis, notamment en termes d'achat d'armement d'origine étasunienne, par exemple l'achat de chasseurs-bombardiers F35. La N-VA apporte 3 europarlementaires au groupe ECR dirigé par Giorgia Meloni.
11. PVV (Partij voor de Vrijheid – Parti pour la Liberté) aux Pays-Bas dirigé par Geert Wilders. Importants succès électoraux jusque 2023, participation au gouvernement puis a enregistré une perte de voix en 2025 et n'est plus dans le gouvernement [16]. Geert Wilders se présente comme le “Trump néerlandais”. Le PVV apporte 6 europarlementaires au groupe dirigé par Bardella et Orban. Le PVV a soutenu l'agression militaire de Washington contre le Venezuela.
12. Sweden Democrats (Sverigedemokraterna) en Suède. Après avoir franchi la barrière des 4 % en 2010, leur score n'a cessé d'augmenter, atteignant 20,5 % des voix aux élections de 2022, devenant le deuxième parti en terme électoral. Les SD jouent un rôle important dans la recomposition de la droite suédoise, tout en se maintenant en dehors du gouvernement, il a signé en 2022 un pacte avec les 3 partis de droite qui le constituent. Les SD ne sont pas au gouvernement, mais ils sont indispensables à la survie de la coalition gouvernementale minoritaire et exercent une influence idéologique et politique sans précédent sur la direction du pays, en particulier sur les questions d'immigration et de répression. Les SD adoptent un discours anti-immigration et souverainiste proche des thèmes trumpiens. Les 3 eurodéputés des SD font partie du groupe ECR de Meloni au PE.
13. En République tchèque, les trois partis qui constituent, depuis fin 2025, le gouvernement sont proches des positions de Trump. Il s'agit de ANO (Action des citoyens insatisfaits, 34,5 % des voix aux élections de 2025) dirigé par le milliardaire Andrej Babiš qui est devenu premier ministre, de Liberté et Démocratie Directe (Freedom and Direct Democracy - SPD — Svoboda a přímá demokracie, 7,8 % des voix en 2025) et le parti AUTO (Automobilistes pour eux-mêmes - Motoristé sobě en tchèque, 6,8% en 2025). ANO (7 europarlementaires) et AUTO (2 europarlementaires) font partie du groupe parlementaire européen Patriotes pour l'Europe, dirigé par Jordan Bardella et Viktor Orban, respectivement. Le parti néofasciste Liberté et Démocratie Directe soutient le groupe Europe des Nations Souveraines dirigé par l'AfD d'Allemagne mais n'a pas d'eurodéputé.
14. En Roumanie, l'Alliance pour l'Union des Roumains (AUR / Alianța pentru Unirea Românilor) s'est imposé comme une force significative dans le Parlement roumain après les élections législatives et la présidentielle 2025 où son candidat est arrivé en tête au premier tour avant d'être battu au second par un candidat pro-UE. Le principal leader, souvent décrit comme “pro-Trump” en Roumanie, est George Simion. Des médias internationaux comme le Guardian, le décrivent comme admirateur de Donald Trump qui transpose des éléments du style ou du mouvement MAGA dans le contexte roumain. Simion est considéré comme un ”allié naturel de Trump”. Les 5 europarlementaires de l'AUR font partie du groupe ECR de Meloni au PE.
15. CHEGA au Portugal. Chega a connu une croissance rapide depuis sa création en 2019, passant de 1,3 % des voix en 2019 à environ 22,6 % aux élections législatives anticipées du 18 mai 2025, où il a obtenu 60 sièges sur 230. Ce score en fait la deuxième force politique au Parlement portugais et la principale force d'opposition, dépassant le Parti socialiste. Depuis les élections européennes de 2024, les deux europarlementaires de Chega siège au Parlement européen dans le groupe Patriotes pour l'Europe de J. Bardella et V. Orban. Lors du premier tour de l'élection présidentielle portugaise du 18 janvier 2026, André Ventura, leader du parti d'extrême droite Chega, s'est classé deuxième avec environ 23,5 % des voix, derrière le candidat socialiste António José Seguro qui a obtenu 31 %.
Les grands lieux de rendez-vous des trumpistes et de l'extrême droite néofasciste européenne et latino-américaine
"L'extrême droite européenne est désormais intégrée à des espaces transnationaux de coordination politique directement liés au trumpisme"
Au-delà des soutiens idéologiques et des déclarations publiques, l'extrême droite européenne est désormais intégrée à des espaces transnationaux de coordination politique directement liés au trumpisme. Le principal lieu de convergence est la Conservative Political Action Conference (CPAC), grand rendez-vous annuel de l'extrême droite étasunienne, qui s'est progressivement internationalisé. Depuis le début des années 2020, des dirigeants et cadres de l'AfD, de Vox, du Rassemblement national, de Fidesz, de Fratelli d'Italia, de Chega, du Vlaams Belang ou encore de l'AUR roumaine y participent régulièrement, aux côtés de Donald Trump, de ses proches (Steve Bannon, J.D. Vance, Mike Flynn) et de dirigeants latino-américains d'extrême droite. La CPAC fonctionne comme une plateforme idéologique globale, où sont diffusés et harmonisés les thèmes centraux du trumpisme : guerre civilisationnelle, rejet du multilatéralisme, hostilité à l'UE, obsession migratoire, attaques contre les droits des femmes et des minorités, climatoscepticisme et criminalisation de la gauche et des mouvements sociaux.
Cette internationalisation s'est encore renforcée avec la participation active de Javier Milei, président de l'Argentine, de Jair Bolsonaro et de ses réseaux, ainsi que de José Antonio Kast, dirigeant de l'extrême droite chilienne, récemment élu président du Chili. Ces figures latino-américaines sont systématiquement mises en avant par Trump comme des modèles de « résistance au socialisme » et de restauration de l'ordre autoritaire. Les rencontres CPAC organisées en dehors des États-Unis (Brésil, Mexique, Argentine, Hongrie) confirment l'existence d'un axe transatlantique et transcontinental reliant Washington, certaines capitales européennes et l'Amérique latine réactionnaire. Il ne s'agit pas seulement d'échanges symboliques : ces espaces permettent la circulation de financements, de stratégies électorales, de techniques de communication numérique et de méthodes de polarisation sociale inspirées du mouvement MAGA.
"Il ne s'agit pas seulement d'échanges symboliques : ces espaces permettent la circulation de financements, de stratégies électorales, de techniques de communication numérique et de méthodes de polarisation sociale inspirées du mouvement MAGA."
Santiago Abascal, leader de Vox et Javie Milei, président de l'Argentine en marge du Sommet de Madrid des Patriotes en février 2025.
Source : Wikimedia Commons
Uploaded a work by Vox España from https://www.flickr.com/photos/voxespana/53981335012/ with UploadWizard
Parallèlement à la CPAC, le parti Vox en Espagne joue un rôle central dans la structuration de ce réseau international, notamment à travers le Foro Madrid, lancé en 2020. Présenté comme une alternative « patriotique » aux forums progressistes internationaux, le Foro Madrid rassemble des partis et dirigeants d'extrême droite européens et latino-américains, parmi lesquels Milei, Bolsonaro, Kast, ainsi que des représentants du RN, de Chega, de Fratelli d'Italia ou de partis d'Europe centrale. Le Foro Madrid et les initiatives de Vox servent de courroie de transmission entre le trumpisme, l'extrême droite européenne et les droites radicales latino-américaines, en articulant un discours explicitement contre la gauche, les féminismes, l'écologie, les droits humains et toute forme de souveraineté populaire qui ne soit pas autoritaire. Bien qu'il s'agisse d'une juxtaposition de forces nationales, l'extrême droite apparaît comme un bloc idéologique international cohérent, dont Donald Trump constitue aujourd'hui le principal pôle politique, médiatique et symbolique.
Le 21 janvier 2026, un mois et demi après la publication du NSS 2025 et quasiment un an jour pour jour après le début de son mandat, Trump a tenu des propos suprémacistes blancs et racistes à Davos devant un parterre de milliardaires et de chefs d'États et de gouvernement qui l'ont applaudi. Voici quelques extraits :
« Écoutez, je suis originaire d'Europe, plus précisément d'Écosse et d'Allemagne. Ma mère est 100 % écossaise et mon père est 100 % allemand. Nous croyons profondément aux liens qui nous unissent à l'Europe en tant que civilisation. » (…) « L'explosion de prospérité, la conclusion et les progrès qui ont bâti l'Occident ne sont pas le fruit de nos codes fiscaux, mais bien de notre culture très particulière. C'est là l'héritage précieux que partagent l'Amérique et l'Europe. Nous le partageons. Nous devons le préserver. Nous devons devenir plus forts, plus prospères et plus performants que jamais. Nous devons défendre cette culture et redécouvrir l'esprit qui a sorti l'Occident des profondeurs du Moyen Âge pour l'élever au sommet des réalisations humaines. » (Source : WEF, https://www.weforum.org/stories/2026/01/davos-2026-special-address-donald-trump-president-united-states-america/ ) [17]
Il a répété ses insultes racistes à l'égard de la députée au Congrès des Etats-Unis, Ilhan Omar, d'origine somalienne, élue dans l'État du Minnesota, à l'égard de la Somalie comme pays, à l'égard de toute la communauté somalienne aux États-Unis et plus largement des civilisations africaines :
« Et puis nous avons cette fausse députée, dont la fortune est estimée à 30 millions de dollars, selon les derniers rapports. Vous y croyez ? Ilhan Omar parle de la Constitution qui me protège... Elle vient d'un pays qui n'est pas un pays, et elle nous dit comment diriger l'Amérique. Elle ne s'en tirera pas longtemps comme ça, croyez-moi » [18]
« La situation dans le Minnesota nous rappelle que l'Occident ne peut pas importer en masse des cultures étrangères qui n'ont jamais réussi à construire une société prospère. Je veux dire, nous accueillons des gens de Somalie, et la Somalie est un pays en faillite... ce n'est pas une nation, il n'y a pas de gouvernement, pas de police, pas d'armée... il n'y a rien.. » [19]
Trump ne manie pas que l'insulte, il utilise aussi la flagornerie à l'égard de ceux et celles qui le soutiennent et qui étaient présents à Davos :
« Beaucoup d'entre vous ici sont de véritables pionniers. Vous êtes vraiment brillants, des gens brillants. Le simple fait d'avoir obtenu un billet (d'entrée ici) est brillant, car il y a environ 50 personnes pour chaque place. (…)Mais vous êtes dans cette salle, et certains d'entre vous sont les plus grands leaders au monde. Vous êtes les plus grands cerveaux au monde. Et l'avenir est illimité. Et c'est en grande partie grâce à vous, ou plutôt parce que nous devons vous protéger et vous chérir. » [20]
Conclusion-synthèse
"Bien qu'il s'agisse d'une juxtaposition de forces nationales, l'extrême droite apparaît comme un bloc idéologique international cohérent, dont Donald Trump constitue aujourd'hui le principal pôle politique, médiatique et symbolique"
Le second mandat de Donald Trump ne se limite pas à une remise en cause de l'Union européenne : il organise un soutien idéologique, politique et opérationnel aux forces d'extrême droite et néofascistes en Europe. Le NSS 2025, l'ingérence électorale, l'appui public à l'AfD, au RN, à Fidesz ou à Vox, ainsi que la structuration de réseaux transnationaux comme la CPAC et le Foro Madrid, témoignent d'une stratégie cohérente visant à affaiblir l'UE et à promouvoir un bloc international autoritaire articulé autour du trumpisme.
Toutefois, les prétentions de Trump sur le Groenland introduisent une contradiction majeure. En remettant ouvertement en cause la souveraineté d'un territoire relevant d'un État européen membre de l'OTAN, Trump révèle la nature profondément impérialiste et agressive de son projet. Cette orientation est susceptible de créer des tensions durables avec les gouvernements européens et de fragiliser, à terme, les relations entre Trump et les partis d'extrême droite européens eux-mêmes, pris entre leur alignement idéologique sur le trumpisme et la défense proclamée de la souveraineté nationale. Cette contradiction constitue l'un des points de fracture potentiels de l'internationale néofasciste en construction.
Notes
[1] “The United States remains firmly commited to our European allies and partners. The NATO alliance of free and sovereign states is one of our great advantages over our competitors, and the United States remains committed to Article V of the Washington Treaty. European allies and partners increase our strategic reach and provide access to forward basing and overflight rights for global operations. Together we confront shared threats. European nations are contributing thousands of troops to help fight jihadist terrorists in Afghanistan, stabilize Iraq, and fight terrorist organizations across Africa and the greater Middle East.” NSS 2017, p. 48
[2] Une version en français est disponible sur le site du Grand Continent : https://legrandcontinent.eu/fr/2025/12/06/strategie-de-securite-nationale-americaine-le-plan-de-la-maison-blanche-contre-leurope-texte-integral/
[3] “We want to support our allies in preserving the freedom and security of Europe, while restoring Europe's civilizational self-confidence and Western identity ;” NSS 2025, p. 5
[4] “America encourages its political allies in Europe to promote this revival of spirit, and the growing influence of patriotic European parties indeed gives cause for great optimism.” NSS 2025, p. 26
[5] D'ailleurs Trump n'hésite pas à accuser le gouvernement sud-africain de pratiquer un génocide contre les Blancs.
[6] L'économiste Gabriel Zucman a relativisé le constat volontairement négatif exprimé par Trump concernant la situation économique de l'Europe face à celle des Etats-Unis. Lire en open source : « Le mythe du décrochage européen » https://gabrielzucman.substack.com/p/le-mythe-du-decrochage-europeen publié le 15 décembre 2025.
[7] “But this economic decline is eclipsed by the real and more stark prospect of civilizational erasure. The larger issues facing Europe include activities of the European Union and other transnational bodies that undermine political liberty and sovereignty, migration policies that are transforming the continent and creating strife, censorship of free speech and suppression of political opposition, cratering birthrates, and loss of national identities and self-confidence.” NSS 2025, p. 25
[8] « Over the long term, it is more than plausible that within a few decades at the latest, certain NATO members will become majority non-European.” NSS 2025, p. 27
[9] En 2023, la PVV d'extrême-droite avait connu une forte progression, passant de 17 sièges en 2021 à 37 en 2023. En 2025, le parti subit une correction importante avec une perte d'environ 11 sièges, tombant à 26. Aux élections le parti de centre droit D66 a connu un succès électoral ce qui lui a permis de dépassé le PVV d'environ 30 000 voix. D66 a obtenu environ 1 790 000 voix, contre environ 1 760 000 pour le PVV.
[10] Le groupe ECR a obtenu qu'un de ses membres, Raffaele Fitto (Italie) du parti de Meloni (Fratelli di Italia), soit nommé vice-président exécutif de la Commission européenne (mandat de la Commission « von der Leyen II », entrée en fonction le 1er décembre 2024) pour le portefeuille « Cohésion et Réformes ».
[11] Johan Van Overtveldt (membre du groupe ECR de Meloni au Parlement Européen et du parti N-VA en Belgique) a été élu président de la commission « Budget » (BUDG). Veronika Vrecionová (ECR, Tchéquie) a été élue présidente de la commission « Agriculture et Développement rural » (AGRI). Bogdan Rzońca (ECR, Pologne) a été élu président de la commission « Pétitions » (PETI) du Parlement.
[12] Depuis les élections de juin 2024, ECR a gagné un membre supplémentaire depuis juin 2024 et compte 79 MEP janvier 2026, voir https://www.europarl.europa.eu/meps/fr/search/advanced?name=&euPoliticalGroupBodyRefNum=7037&countryCode=&bodyType=ALL (consulté le 25 janvier 2026)
[13] Le groupe des Patriotes pour l'Europe de Marine Le Pen et de Victor Orban a également gagné 2 sièges supplémentaire entre les élections de juin 2024 et octobre 2025. Il a 86 membres dans son groupe au PE, voir https://www.europarl.europa.eu/meps/fr/search/advanced?name=&euPoliticalGroupBodyRefNum=7150&countryCode=&bodyType=ALL (consulté le 25 janvier 2026)
[14] Le groupe de l'Europe des Nations Souveraines formé autour de l'AFD d'Allemagne est passé de 25 à 27 MEP entre juin 2024 et le moment où paraît cet article : https://www.europarl.europa.eu/meps/fr/search/advanced?name=&euPoliticalGroupBodyRefNum=7151&countryCode=&bodyType=ALL (consulté le 25 janvier 2026)
[15] Selon la recherche effectuée sur le site du PE ce 25 janvier 2025, l'addition des sièges des 3 groupes d'extrême droite atteindrait 192 soit 5 de plus que le groupe du Parti Populaire européen qui en compte 187.
[16] Au Pays-Bas, l'extrême-droite (= le PVV de Geert Wilders) n'est plus dans le gouvernement depuis juin 2025. Et suite aux résultats des élections du 29 octobre 2025 au cours desquelles les résultats de ce parti ont fortement baissé un nouveau gouvernement va se constituer probablement sans la participation du PVV. En 2023, la PVV avait connu une forte progression, passant de 17 sièges en 2021 à 37 en 2023. En octobre 2025, le PVV a subi une correction importante avec une perte d'environ 11 sièges, tombant à 26. Aux élections le parti de centre droit D66 a connu un succès électoral ce qui lui a permis de dépasser le PVV d'environ 30 000 voix. D66 a obtenu environ 1 790 000 voix, contre environ 1 760 000 pour le PVV.
[17] The explosion of prosperity, and conclusion, and progress that built the West, did not come from our tax codes, it ultimately came from our very special culture. This is the precious inheritance that America and Europe have in common. We share it. We share it. We have to keep it strong. We have to become stronger, more successful and more prosperous than ever. We have to defend that culture and rediscover the spirit that lifted the West from the depths of the Dark Ages to the pinnacle of human achievement. (Source : WEF, https://www.weforum.org/stories/2026/01/davos-2026-special-address-donald-trump-president-united-states-america/ ) Une partie de la citation se trouve aussi sur : Whitehouse, 21 Janvier 2026, https://www.whitehouse.gov/articles/2026/01/in-davos-president-trump-outlines-bold-vision-for-american-prosperity-transatlantic-strength/
[18] « And then we have this fake congressperson, who they just reported is worth $30 million. You believe this ? Ilhan Omar talking about the Constitution that provides me … she comes from a country that's not a country, and she's telling us how to run America. Not going to get away with it much longer, let me tell you… » (Source : MinnPost, “D.C. Memo : Trump, at the Davos forum, takes more shots at Minnesota, Somalis”, https://www.minnpost.com/dc-memo/2026/01/d-c-memo-trump-at-the-davos-forum-takes-more-shots-at-minnesota-somalis/ et WEF, https://www.weforum.org/stories/2026/01/davos-2026-special-address-donald-trump-president-united-states-america/ )
[19] “The situation in Minnesota reminds us that the West cannot mass import foreign cultures, which have failed to ever build a successful society of their own. I mean, we're taking people from Somalia, and Somalia is a failed … it's not a nation, got no government, got no police, got no mili… got no nothing.” (Source : et WEF, https://www.weforum.org/stories/2026/01/davos-2026-special-address-donald-trump-president-united-states-america/)
[20] « Many of you in this room are true pioneers. You're truly brilliant, brilliant people. Just your ability to get a ticket is brilliant, because you have about 50 people for every seat. (…). But you're in this room, and some of you are the greatest leaders anywhere in the world. You're the greatest brains anywhere in the world. And the future is unlimited. And to a large part because of you or we have to protect you and we have to cherish you.” (Source : et WEF, https://www.weforum.org/stories/2026/01/davos-2026-special-address-donald-trump-president-united-states-america/

Rejet de l’agression impérialiste, de la collaboration néocoloniale du gouvernement, et pour les libertés et les droits du peuple travailleur
Les organisations qui composent la Rencontre nationale pour la défense des droits du peuple et d'autres courants anti-impérialistes, à partir d'une position d'indépendance de classe et de toute autre forme de pouvoir oppressif, prennent position face à la grave situation que traverse notre pays à la suite des attaques criminelles perpétrées par les États-Unis et le gouvernement de Donald Trump sur le sol vénézuélien. Nous assumons la défense du droit à l'autodétermination du Venezuela et de la souveraineté nationale, et appelons à rejeter l'agression militaire et l'offensive impérialiste contre le pays.
28 janvier 2026 | tiré de Vientosur.info | Contenu de l'affiche : Rejet de l'agression impérialiste, de la collaboration néocoloniale du gouvernement, et pour les libertés et les droits du peuple travailleur
Convocation des organisations signataires à un rassemblement devant la Défensoría del Pueblo à Caracas, le 28 janvier 2026.
1. Condamnation de la vile agression militaire des États-Unis sur le sol vénézuélien
Nous exprimons notre rejet le plus catégorique des bombardements menés par le gouvernement de Donald Trump à l'aube du 3 janvier dernier contre Caracas et diverses zones du territoire national. Nous dénonçons cette action comme une violation flagrante de la souveraineté, une agression criminelle contre le peuple vénézuélien, dont la conséquence se traduit par l'imposition d'un gouvernement sous tutelle impérialiste au Venezuela, chargé d'imposer une agenda colonial contre la nation, notre pétrole et ses ressources stratégiques.
L'attaque militaire étendue contre le pays, ayant causé la mort d'environ une centaine de personnes — militaires et civils — constitue la continuité et le point culminant d'une agression impérialiste systématique, allant des multiples mesures de coercition (« sanctions ») imposées pendant de longues années, à l'encerclement militaire dans les Caraïbes, en passant par les bombardements et assassinats de sang-froid en haute mer. Ces actions s'inscrivent dans une agenda de domination continentale, marquée par la résurgence de la funeste « doctrine Monroe », qui prétend accorder aux États-Unis le droit d'imposer leurs intérêts aux peuples du continent, dans le cadre de leur concurrence avec d'autres puissances. L'attaque et la soumission nationale infligées au Venezuela sont ainsi utilisées comme un exemple destiné à intimider les autres pays de la région.
Nous exprimons notre solidarité avec les familles des victimes de l'agression, ainsi qu'avec les personnes affectées par la destruction de leurs logements ou d'infrastructures de l'État, et avec celles et ceux qui ont été durablement marqués sur le plan émotionnel par les bombardements.
Nous exprimons également notre solidarité avec les communautés de Fuerte Tiuna, El Hatillo, des paroisses El Paraíso, San Juan, 23 de Enero, des secteurs proches de La Carlota, ainsi qu'avec le peuple de Caracas, de Miranda et de La Guaira dans leur ensemble, qui vivent depuis ce jour dans la confusion et l'angoisse face à la possibilité de nouvelles attaques.
En tant qu'organisations opposées au gouvernement vénézuélien, nous répudions avec force les politiciens patronaux qui, depuis l'opposition pro-impérialiste, applaudissent l'agression militaire contre le pays et le plan de soumission nationale de Trump. María Corina Machado, Leopoldo López, Antonio Ledezma et tous ceux qui partagent cette ligne politique méritent le rejet le plus ferme de la part du peuple travailleur vénézuélien.
2. Rejet de l'enlèvement de Nicolás Maduro et de Cilia Flores
Malgré nos profondes divergences politiques avec le gouvernement, nous rejetons l'enlèvement de Nicolás Maduro Moros et de Cilia Flores par des forces militaires étrangères. Nous exigeons des informations officielles, le respect de leurs droits humains et leur libération, car nous ne reconnaissons en aucune manière à l'impérialisme le droit d'arrêter et de juger un dirigeant vénézuélien, prérogative qui appartient exclusivement à notre peuple.
Nous exigeons le respect des principes d'autodétermination du peuple vénézuélien. Aucune puissance étrangère n'a la légitimité pour agir comme « gendarme du monde » ni pour appliquer ses lois de manière extraterritoriale sur le sol vénézuélien.
3. Le peuple vénézuélien a le droit inaliénable de débattre et de décider de son destin
Avec la brutale offensive néocoloniale contre le pays, ce n'est pas seulement le sort d'un gouvernement qui est en jeu, mais le présent et l'avenir du peuple vénézuélien. La condition même de pays souverain est remise en question. Il est proposé que la gestion des ressources nationales et du fruit du travail national soit décidée à Washington, depuis les bureaux du président des États-Unis, lors de réunions avec des magnats nord-américains et internationaux. Il s'agit d'un recul historique sans précédent.
Il est inacceptable que la classe travailleuse, la jeunesse et les secteurs populaires soient relégués à la marge. Nous exigeons de pleines libertés démocratiques pour débattre et lutter contre les prétentions néocoloniales insolentes imposées au pays : droit de tenir des assemblées libres de toute coercition sur les lieux de travail, d'étude et dans les communautés, afin de discuter de la situation et de définir les réponses à apporter aux projets de soumission nationale ; libre droit de réunion et de manifestation.
4. Notre rejet de l'impérialisme s'exprime depuis une opposition réellement démocratique et de gauche au gouvernement vénézuélien
Notre condamnation de l'agression impérialiste n'implique aucun soutien politique à la clique qui a exercé le pouvoir ni au gouvernement tutélaire de collaboration imposé après l'intervention des États-Unis. Nous affirmons notamment que :
• Le gouvernement a appliqué un ajustement économique brutal qui a détruit les droits de la classe travailleuse conquis au fil de longues luttes. À l'ajustement drastique destiné au paiement de la dette extérieure se sont ajoutées les sanctions impérialistes, visant à asphyxier une économie déjà en crise. Les conséquences de la crise ont été transférées sur les épaules des travailleurs et du peuple, tandis que les intérêts des classes possédantes nationales et étrangères ont été préservés, creusant toujours davantage les inégalités sociales. Tout pour les patrons, rien pour les travailleurs : telle a été la logique réelle du gouvernement. Il est donc urgent de rétablir les salaires et les pensions, les prestations sociales et les droits syndicaux et du travail spoliés.
• Nous dénonçons également l'emprisonnement persistant de personnes, militantes ou non, pour des motifs politiques, mécanismes répressifs qui ont approfondi la dérive autoritaire du gouvernement, notamment la Loi contre la haine, qui doit être abrogée.
• Les libérations obtenues sous la pression impérialiste exigent la solidarité et la mobilisation populaires afin d'accélérer ce processus et d'assurer la liberté pleine et entière de toutes les personnes libérées.
• Nous exigeons la reconnaissance de tous les droits démocratiques du peuple vénézuélien, la libération totale des prisonniers politiques et la réponse aux revendications des familles et organisations qui luttent pour leur libération, afin d'atténuer la souffrance infligée à des milliers de familles.
• Les arrestations arbitraires, perquisitions sans mandat, disparitions forcées et fouilles illégales menées par les forces policières et parapolicières doivent cesser immédiatement.
• Nous dénonçons l'opacité inacceptable entourant la réponse des systèmes de défense nationale et l'impact réel des attaques du 3 janvier. Nous exigeons du gouvernement actuel de Delcy Rodríguez une transparence totale sur les faits, l'identité des personnes assassinées et les dégâts matériels, leurs coûts et leurs conséquences pour la population.
• Nous exigeons comme mesure essentielle le rétablissement du salaire minimum en tant que droit de la classe travailleuse, conformément à l'article 91 de la Constitution, ainsi que d'autres mesures d'urgence pour restaurer des conditions de vie dignes.
5. Nous nous opposons à toute forme de gouvernement placé sous tutelle des États-Unis
Dans le cadre de l'attaque et de l'extorsion militaires impérialistes, le gouvernement de Trump impose des mesures draconiennes sur la gestion des ressources du pays, acceptées docilement par le gouvernement vénézuélien. La « collaboration » et la « cordialité » avec l'impérialisme sont devenues la ligne du gouvernement de Delcy Rodríguez, facilitant l'avancée néocoloniale et la remise de notre pétrole et de nos richesses naturelles.
Nous rejetons toute coopération avec les diktats de Washington, qu'il s'agisse du contrôle de l'industrie pétrolière, des ressources naturelles et énergétiques, de l'économie nationale ou des relations internationales.
6. Appel au peuple vénézuélien et à la solidarité internationale à la mobilisation : une réponse de masse et internationaliste est nécessaire
Trump prétend ignorer le peuple vénézuélien et son histoire de luttes indépendantistes et anti-impérialistes, en s'autoproclamant « président intérimaire du Venezuela » et en imposant des pressions ouvertement coloniales.
Plus que jamais, il est impératif de construire l'unité de la classe travailleuse et du peuple exploité autour de leurs intérêts de classe et de la défense de la souveraineté nationale. L'organisation et la mobilisation populaires sont indispensables pour affronter la domination impérialiste. Le destin du Venezuela ne doit pas être décidé entre élites négociatrices ni sous les ordres de Washington, mais par la volonté souveraine de son peuple.
Nous appelons le peuple travailleur vénézuélien, les peuples d'Amérique latine et les forces démocratiques du monde à se mobiliser contre cette agression militaire. La sortie de crise doit être ouvrière et populaire, rejetant à la fois l'interventionnisme néocolonial de Trump et la continuité d'un modèle qui privilégie les intérêts des riches au détriment des droits économiques, sociaux et politiques des masses laborieuses.
Toute l'Amérique latine est menacée. Nos peuples doivent s'unir pour faire face à l'envahisseur états-unien et à ses nouvelles formes de colonisation. Nous appelons à la mobilisation la plus large en Amérique latine et aux États-Unis mêmes, et invitons la jeunesse, la classe travailleuse et l'intelligentsia progressiste états-uniennes à s'opposer résolument à leur propre impérialisme.
À bas l'impérialisme yankee au Venezuela et en Amérique latine !
Retrait du blocus militaire yankee des côtes vénézuéliennes !
Pour de pleines libertés démocratiques et tous les droits du peuple travailleur !
Non à la capitulation nationale !
Pour la restitution des droits de la classe travailleuse !
Signataires :
PPT – APR
Parti communiste du Venezuela (PCV-Dignidad)
Mouvement populaire alternatif (MPA)
Révolution communiste
Ligue des travailleurs pour le socialisme (LTS)
Parti Socialisme et Liberté (PSL)
Marea Socialista
Unité socialiste des travailleurs (UST)
Bloc historique populaire (BHP)
26/01/26

Venezuela : Trump a décapité un modèle épuisé
Lorsque les États-Unis, à l'aube du 3 janvier 2026, lancent l'opération pour kidnapper le chef d'État Nicolás Maduro, la surprise est totale. Surprise également devant la mise en scène de type hollywoodienne, la facilité apparente de l'attaque et surtout l'absence quasi-totale de riposte de l'armée vénézuélienne. L'acte commis, au mépris de toutes les règles du droit international a choqué, à l'exception de pays alliés des États-Unis, notamment européens, qui s'étaient alignés servilement depuis déjà des années sur son attitude vis-à-vis de ce pays.
Tir. de La chronique de Recherches internationales
Michel Rogalski, Directeur de la revue Recherches internationales
Pour comprendre l'évolution des relations vénézuélano-américaines il faut revenir sur les particularités de ce pays, y compris au sein de l'Amérique latine.
Ce pays doit sa singularité au fait que dès le début du 20ème siècle le pétrole y jaillit en abondance et s'avère en posséder des réserves considérables, même si certains gisements de la ceinture Orénoque sont difficilement exploitables et difficiles à raffiner constituant ainsi des réserves plutôt que des ressources exploitables. Au sortir de la dictature brutale – de 1948 à 1958 - le pays a déjà bénéficié des retombées de la manne pétrolière et connaît déjà les méfaits de sa malédiction – on produit peu et on importe tout. La corruption adossée au pétrole prend son essor et permet l'émergence de grandes familles oligarchiques. Le pays se transforme en État rentier et offrira dans les trente années qui suivront à ses habitants le plus haut niveau de revenu par tête de l'Amérique latine. Le pays met en place un régime politique ponctué d'alternance entre sociaux-démocrates (du parti AD) et conservateurs (du parti Copei), excluant tous les autres. Le pays est le plus urbanisé d'Amérique latine (83 % d'urbains), importe 80 % de son alimentation, possède un réseau bancaire très dense et se retrouve le plus américanisé d'Amérique latine.
Une classe moyenne s'y est développée en permettant aux épargnants de pouvoir détenir des comptes libellés en dollars bénéficiant ainsi du différentiel d'inflation entre le dollar et la monnaie nationale.
Ce rêve prendra fin brutalement en 1983, lorsque en une nuit la convertibilité dollar-bolivar fut supprimée et les comptes dollars convertis en bolivars au taux de 4,13 bolivars = 1 dollar au lieu de la parité la veille. On entrait alors dans une nouvelle période. La fin de la décennie fut marquée en 1989 par le Caracazo, trois jours d'émeutes urbaines et environ un millier de morts pour protester contre l'application d'un paquet de mesures imposé par le FMI et relayé par le président social-démocrate Carlos Andrés Perez
C'est dans ce contexte qu'un militaire peu gradé- Hugo Chávez – tente un coup d'État au début des années 90. Aussitôt arrêté avec une trentaine de ses hommes, il est jeté en prison. Il en profite pour peaufiner un programme politique avec ses nombreux visiteurs. Libéré trois années plus tard, Chávez n'aura de cesse de parcourir le pays suscitant une adhésion croissante qui obligera la plupart des candidats des autres partis à se rallier à sa candidature. Fin 1998, il sera triomphalement élu.
Une autre période commence avec un pays clivé et fortement politisé. Les vieux partis qui géraient le bipartisme se retrouvent affaiblis et structurent une opposition rejointe par des partis d'extrême droite où militait déjà María Corina Machado. Un hiatus toujours présent aujourd'hui se met en place. La bourgeoisie d'affaires, rentière ou corrompue qui contrôle toujours l'économie, la finance et les médias ne supporte pas d'avoir été écartée des postes politiques et ne rêve que de revanche.
Le chavisme s'affirme avec une idéologie qui mélange références à Marx, Bolivar et Dieu, triptyque assez récurrent dans la gauche latino-américaine.
Chávez voulut en reprendre le contrôle de la compagnie pétrolière créée une vingtaine d'années auparavant en en changeant la direction. Insupportable pour l'opposition qui tenta un coup d'État en 2002 en s'appuyant sur une partie de l'armée et une collusion avec les États-Unis et l'Espagne
Quelques mois plus tard, fin 2002-début 2003 le pays fut confronté à un lock-out décrété par la direction pétrolière, grève très dure qui perdura plusieurs mois et pris fin par le licenciement de plusieurs milliers de cadres de la compagnie, soit près d'un quart des effectifs. La production pétrolière qui avait atteint le niveau de 3 millions de barils/jours commença à décliner et fut divisée par 3 ou 4. L'opposition, toujours dans un esprit de revanche suscita en 2004 un « referendum révocatoire qui finira par un succès éclatant de Chávez
Pendant cette période la « révolution bolivarienne » qui porta le slogan du « socialisme du XXIème » sortit de son isolement et fut rattrapée par le virage à gauche de l'Amérique latine lui permettant de créer en 2004 avec une dizaine de pays, l'Alliance bolivarienne pour les Amériques , l'ALBA. La solidarité internationale battit son plein et de nombreux Comités bolivariens essaimèrent dans le monde occidental. Pour faire face à la corruption croissante qui gangrenait les administrations publiques qu'il lui fallait contourner, Chávez, avec l'aide de Cuba, mit sur pieds les « missions » (Adentro, Robinson, Miracle, …) dans le domaine de la santé, de l'éradication de l'analphabétisme dont le succès fut tel que l'opposition dut s'engager à les maintenir en cas de victoire.
La fin de la décennie fut marquée par la chute des prix du pétrole, le manque de devises, l'endettement qui rendait les vendeurs réticents, de crainte de n'être pas payés, et un budget insuffisant pour faire tourner le pays. La Chine et la Russie vinrent en aide au régime au travers de prêts assortis de conditions sévères.
Rattrapé par la maladie Chávez mourut en 2013 non sans avoir auparavant désigné Nicolás Maduro comme son successeur. Celui-ci hérite d'un pays exsangue, fortement endetté, en chute massive de production où tous les premiers acquis en matière sociale et démocratique furent laminés. Le pouvoir devint sans boussole stratégique ne donnant l'impression de n'être animé que par le seul souci de se maintenir au pouvoir au mépris bien souvent du respect des procédures électorales rendant sa légitimité de plus en plus contestée. Mais c'est l'embargo financier (2017) puis pétrolier (2019) mis en place par Donald Trump qui dirigent le pays vers l'effondrement. Ce train de sanctions sera durci ultérieurement et continument jusqu'à la mise sur pieds d'un véritable embargo, notamment pétrolier. La production était passée de 3 millions de barils/jours à environ un million. Entretemps – dès 2015 - la population quittait massivement le pays. Au total 6 à 8 millions de Vénézuéliens prirent la route de l'exil sur une population totale d'un peu plus de trente millions. Une véritable hémorragie. L'accueil ne fut pas celui espéré et les campagnes de rejets furent nombreuses et exploitées par les forces de droite continentales.
À l'évidence le modèle vénézuélien ne faisait plus recette et son image de marque se dégradait mettant à mal les ressorts de la solidarité internationale. Il devenait un boulet et un fardeau de plus en plus lourd à porter pour les amis de la révolution bolivarienne. Alors qu'à l'évidence le modèle ne cochait plus les valeurs traditionnelles de gauche, il était utilisé en Amérique latine par les forces de droite comme un repoussoir.
C'est dans ce contexte qu'intervient l'opération d'enlèvement du président Maduro. Elle crée une situation nouvelle dans le pays. Jusqu'alors l'espace politique était fortement clivé autour de la personne du président qui incarnait le régime. Le clivage principal se structurait entre pro-Maduro et anti-maduristes. Ces derniers représentaient une opposition éclatée entre trois courants principaux. Une forme extrême incarnée par Corina Machado qui appelait depuis des années ouvertement au renversement du régime au travers d'une intervention étrangère américaine. Une frange modérée issue du bipartisme qui avait régné pendant des décennies et une opposition de gauche qui avait quitté le madurisme. Toutes les trois étaient victimes de la répression et alimentaient les prisons du pays.
Aujourd'hui le clivage principal autour duquel va s'organiser la vie politique c'est celui du rapport aux États-Unis. Faut-il accepter la « collaboration » et le statut de semi-colonie ou faut-il résister ? Les ennemis d'hier devenant les alliés d'aujourd'hui. Pour l'instant le bloc maduriste, y compris l'armée, fait bloc derrière la présidente intérimaire Delcy Rodríguez pour assumer la coopération. Il est appuyé en cela par le courant de Marina Machado qui attend d'être associé au pouvoir, ce à quoi œuvre Trump. Pour l'instant Marina Machado n'est toujours pas rentrée au pays. L'armée semble vouloir conserver son unité et profiter des avantages que lui procurer sa présence en nombre dans les ministères et l'appareil d'État. En face, l'opposition à cette ligne reste pour l'instant silencieuse et semble peiner à s'organiser.
En attendant des mesures sont prises qui attestent de la docilité du régime et bousculent l'ordre établi. La libération d'une première vague d'une centaine de prisonniers politiques a précédé l'annonce par la présidente intérimaire d'une amnistie générale complétée par la fermeture de la prison centrale de Caracas qui sera vidée et réaffectée à des usages sociaux. Des accords pétroliers sont votés par l'Assemblée nationale ouvrant le secteur à des firmes privées. Des accords pétroliers sont conclus avec les États-Unis permettant à ceux-ci de contrôler l'exportation du pétrole. À cela s'ajoute la ré-installation d'une antenne de la CIA à Caracas et d'une ambassade américaine. Les États-Unis prétendent non pas bloquer les exportations de pétrole du pays, mais en contrôler le mécanisme. Trump essaie, sans grand succès, de mobiliser les majors du pétrole pour revenir au Venezuela en proposant des incitations. Douchées par leurs revers passés, elles restent réticentes. Les États-Unis se gardent bien de détruire le régime et son appareil d'État et avancent prudemment afin d'éviter tout risque de guerre civile. L'objectif étant d'opérer à une transition vers un régime de leur vœu et obéissant en attendant, peut-être à terme, d'organiser des élections contrôlables et redistribuer les postes de pouvoir. Pour l'instant le peuple vénézuélien semble dessaisi de son histoire et risque d'assister à la transformation d'un chemin vers le « socialisme du XXIème » en une chimère de plus.
Cette chronique est réalisée en partenariat rédactionnel avec la revue Recherches internationales à laquelle collaborent de nombreux universitaires ou chercheurs et qui a pour champ d'analyse les grandes questions qui bouleversent le monde aujourd'hui, les enjeux de la mondialisation, les luttes de solidarité qui se nouent et apparaissent de plus en plus indissociables de ce qui se passe dans chaque pays.
Site : http://www.recherches-internationales.fr/
https://shs.cairn.info/revue-recherches-internationales?lang=fr
******
Abonnez-vous à notre lettre hebdomadaire - pour recevoir tous les liens permettant d'avoir accès aux articles publiés chaque semaine.
Chaque semaine, PTAG publie de nouveaux articles dans ses différentes rubriques (économie, environnement, politique, mouvements sociaux, actualités internationales ...). La lettre hebdomadaire vous fait parvenir par courriel les liens qui vous permettent d'avoir accès à ces articles.
Remplir le formulaire ci-dessous et cliquez sur ce bouton pour vous abonner à la lettre de PTAG :
Abonnez-vous à la lettre

Venezuela. Delcy Rodríguez, une pièce maîtresse d’une collaboration préétablie avec Marco Rubio
[Le thème de la démocratie n'a pas couronné le raid impérialiste sur le Venezuela de Maduro et le kidnapping de ce dernier. En effet, il a été effacé par le pétrole et des objectifs plus complexes, voir à ce sujet l'article d'Adam Hanieh publié sur ce site le 19 janvier. La présentation avant tout « économique » du raid se comprend mieux à la lumière du type de collaboration avec une partie de l'appareil maduriste que l'administration Trump avait préétabli et qui est mis en relief par l'article d'Aram Roston. – Réd. A l'Encontre]
24 janvier 2026 | tiré du site à l'encontre.org | Photo : De gauche à droite : Jorge Rodriguez, Delcy Rodriguez et Diosdado Cabello.
https://alencontre.org/laune/venezuela-delcy-rodriguez-une-piece-maitresse-dune-collaboration-preetablie-avec-marco-rubio.html
Avant que l'armée américaine n'enlève le président du Venezuela, Nicolás Maduro, au début du mois [dans la nuit du 2 au 3], Delcy Rodríguez et son influent frère se sont engagés à coopérer avec l'administration Trump une fois que l'homme fort aurait disparu, ont déclaré au Guardian quatre sources haut placées impliquées dans les discussions.
Delcy Rodríguez – qui a prêté serment le 5 janvier en tant que présidente par intérim pour remplacer Maduro – et son frère Jorge, président de l'Assemblée nationale, ont secrètement assuré aux responsables états-uniens et qataris, par l'intermédiaire de tiers, qu'ils accueilleraient favorablement le départ de Maduro, selon ces sources.
Les communications entre les responsables américains et Delcy Rodríguez, alors vice-présidente de Maduro, ont commencé à l'automne 2025 et se sont poursuivies après l'entretien téléphonique crucial entre Trump et Maduro fin novembre, a appris le Guardian, au cours duquel Trump a insisté pour que Maduro quitte le Venezuela. Maduro a rejeté cette demande.
En décembre, un Américain impliqué dans ces discussions a déclaré au Guardian que Delcy Rodríguez avait fait savoir au gouvernement des Etats-Unis qu'elle était prête : « Delcy disait que Maduro devait partir. » Selon une autre personne familière avec les messages, Delcy Rodriguez a déclaré : « Je m'adapterai aux conséquences, quelles qu'elles soient. »
Selon ces sources, Marco Rubio, secrétaire d'État et conseiller à la Sécurité nationale de Trump, d'abord sceptique quant à la collaboration avec des éléments du régime maduriste, en est venu à croire que les promesses de Delcy Rodríguez étaient le meilleur moyen d'éviter le chaos une fois Maduro parti.
La promesse de coopération faite par Delcy et Jorge Rodríguez avant le raid contre Maduro n'avait pas été rapportée auparavant. En octobre, le Miami Herald avait fait état de négociations avortées via le Qatar, dans lesquelles Delcy avait proposé d'agir en tant que chef du gouvernement de transition si Maduro démissionnait [les intérêts pétroliers communs, depuis longtemps, expliquent les liens entre le pouvoir vénézuélien et le pouvoir qatari].
L'agence Reuters a rapporté dimanche 17 janvier que Diosdado Cabello, le puissant ministre de l'Intérieur vénézuélien, qui contrôle la police et les forces de sécurité [les collectivos], avait également eu des discussions avec les États-Unis quelques mois avant l'opération contre Maduro.
Toutes les sources affirment qu'il y avait une nuance importante dans l'accord conclu par Delcy Rodríguez : si la famille Rodríguez avait promis d'aider les États-Unis une fois Maduro parti, elle n'avait pas accepté de les aider activement à le renverser. Les sources insistent sur le fait qu'il ne s'agissait pas d'un coup d'État orchestré contre Maduro par le frère et la sœur Rodríguez.
Quelques heures après le raid, Trump a semblé confirmer les discussions. Il a déclaré au New York Post que Delcy Rodríguez était d'accord. « Nous lui avons parlé à plusieurs reprises, et elle comprend, elle comprend. »
Suite à la publication de cet article du New York Post, le gouvernement vénézuélien l'a qualifié de « faux » dans un message sur X, sans donner plus de détails. La Maison Blanche n'a pas répondu aux questions détaillées.
De nombreuses discussions officielles ont eu lieu entre des responsables de l'administration Trump et le gouvernement vénézuélien dirigé par Maduro, en plus des conversations secrètes.
Maduro lui-même avait rencontré Ric Grenell [ancien directeur du Renseignement national dans la fin du mandat de Trump I], un proche collaborateur de Trump, dix jours seulement après l'investiture de Trump, pour discuter des prisonniers états-uniens, qui ont été rapidement libérés.
Selon deux sources proches des échanges, les principaux collaborateurs de Trump ont poursuivi assez fréquemment les discussions officielles avec Delcy et Jorge Rodríguez afin de coordonner, par exemple, les vols bihebdomadaires des Vénézuéliens expulsés des États-Unis. Il y avait une multitude de questions à résoudre : où les vols d'expulsion allaient atterrir, le statut des Vénézuéliens emprisonnés au Salvador et les prisonniers politiques [au Venezuela] qui pouvaient être libérés.
Pendant ce temps, Delcy Rodríguez a conservé des liens personnels très étroits avec le Qatar, où les membres de la famille régnante la considéraient comme une amie, selon des sources proches de leur relation. Le Qatar, un allié clé des États-Unis, a fait don d'un jet de luxe de 400 millions de dollars à Trump, un cadeau sans précédent d'un pays étranger à un président des Etats-Unis. Il a utilisé la bonne volonté dont il jouissait à la Maison Blanche de Trump pour ouvrir davantage de portes à Delcy Rodríguez dans le cadre de négociations secrètes, ont indiqué deux des sources haut placées.
Comme l'a rapporté le Miami Herald en octobre, Delcy Rodríguez a tenté de proposer un gouvernement de transition, dirigé par elle-même, qui gouvernerait le Venezuela si Maduro acceptait une retraite, préparée à l'avance, dans un refuge présumé sûr. Le plan a échoué et Delcy Rodríguez a vivement dénoncé cette histoire, mais des Américains influents ont commencé à penser qu'elle était loin d'être une dirigeante dogmatique et unidimensionnelle.
Ceux qui la connaissent la décrivent comme une personne aux excentricités désarmantes qui l'aident à nouer facilement des liens. Elle boit du champagne, a un entraîneur privé de tennis de table et a tendance à défier les dignitaires étrangers à des parties.
En octobre 2025, selon certaines sources, même les membres de l'administration les plus agressifs à l'égard de Maduro étaient prêts à travailler avec elle.
L'un des facteurs favorables résidait dans sa promesse de travailler avec les compagnies pétrolières des Etats-Unis et sa connaissance des dirigeants américains du secteur pétrolier. « Delcy est la plus déterminée à travailler avec le pétrole des Etats-Unis », a indiqué l'un de ses alliés.
Selon les sources, Mauricio Claver-Carone, ancien envoyé spécial de Trump pour l'Amérique latine [de 2020 à 2022, président de la Banque interaméricaine de développement] qui avait toujours l'oreille de Marco Rubio malgré son départ du gouvernement, était l'un des principaux soutiens. Mauricio Claver-Carone a refusé de réagir à ce propos.
L'objectif principal des États-Unis était d'assurer la stabilité une fois Maduro écarté, compte tenu des prévisions de potentielle guerre civile et de chaos. Une autre source a déclaré que « le plus important était d'éviter un État défaillant » [l'exemple désastreux de l'Irak servait de toile de fond à cette crainte].
Ce n'est qu'à la fin de l'automne que Delcy Rodríguez et son frère ont réellement entamé des discussions avec les États-Unis dans le dos de Maduro.
Maduro s'est entretenu avec Trump au téléphone en novembre, et dès la semaine suivante, il était clair que Maduro ne partirait pas.
Pour Delcy Rodríguez, c'était un exercice délicat. Selon les sources mentionnées, elle n'a pas accepté de trahir activement Maduro au moment où ils ont fait leur offre. « Elle le craignait », a déclaré un responsable proche du dossier.
Lorsque les hélicoptères d'attaque américains ont survolé Caracas début janvier, Delcy Rodríguez était introuvable. Des rumeurs ont couru selon lesquelles elle s'était enfuie à Moscou, mais deux sources affirment qu'elle se trouvait sur l'île de Margarita [qui fait partie des Petites Antilles], un lieu de villégiature vénézuélien. (Article publié par The Guardianle 22 janvier 2026 ; traduction rédaction A l'Encontre)
Abonnez-vous à notre lettre hebdomadaire - pour recevoir tous les liens permettant d'avoir accès aux articles publiés chaque semaine.
Chaque semaine, PTAG publie de nouveaux articles dans ses différentes rubriques (économie, environnement, politique, mouvements sociaux, actualités internationales ...). La lettre hebdomadaire vous fait parvenir par courriel les liens qui vous permettent d'avoir accès à ces articles.
Remplir le formulaire ci-dessous et cliquez sur ce bouton pour vous abonner à la lettre de PTAG :
Abonnez-vous à la lettre

Il est important de distinguer entre Chávez, le chavisme et le madurisme
Entretien réalisé avec Luis Bonilla-Molina par José Sánchez, du portail SolidaritéS de Suisse.
Luis Bonilla-Molina est vénézuélien, enseignant universitaire, actuellement professeur invité à l'Université fédérale de Sergipe (UFS). Il a été directeur du Centre international Miranda (CIM) et vice-ministre de l'Enseignement universitaire sous le gouvernement Chávez. Il a été président du Conseil de gouvernement de l'IESALC-UNESCO et membre du Conseil directeur de la CLACSO. Militant de gauche, il fait actuellement partie du courant COMUNES au Venezuela.
26 janvier 2026 | tiré de vientosur.info
https://vientosur.info/entrevista-a-luis-bonilla-molina-es-importante-distinguir-entre-chavez-el-chavismo-y-el-madurismo/
Pouvez-vous rappeler la séquence qui a conduit Hugo Chávez au pouvoir au Venezuela et ses conséquences ?
Il est important de distinguer entre Chávez et le chavisme. En 2004, j'expliquais dans un livre dont je suis l'auteur qu'il existait deux Chávez. Le premier était une construction collective forgée dans les rues, les ruelles, les chemins, dans les plaines et les montagnes, à laquelle s'ajoutaient chaque jour de nouvelles caractéristiques correspondant à ce que le citoyen ordinaire aspirait à voir chez un responsable politique engagé pour le bien-être social, ou à l'imaginaire que se faisaient les militants du leader révolutionnaire. Le second Chávez, celui qui habitait Miraflores (le palais présidentiel), était un militaire rebelle, apprenti révolutionnaire, qui courait derrière l'image du Chávez collectif pour s'y conformer et être à la hauteur du moment historique. Ce drame du leadership chaviste l'a accompagné jusqu'à sa mort.
Cette figure à demi littéraire m'est utile pour expliquer que le chavisme a toujours été plus que Chávez : il a été la synthèse d'un courant historico-culturel de résistance, insoumis, porteur de justice, le plus souvent dépourvu d'un leader capable de l'unifier et de le diriger, mais ayant accumulé une importante expérience de résistance face au pouvoir.
L'apparition de Chávez comme sujet politique a été le résultat — et une partie — de la crise structurelle du modèle capitaliste vénézuélien. Cette crise éclate en février 1983 avec le « vendredi noir », révélant l'épuisement du modèle rentier d'accumulation bourgeoise, du système policlassiste de contrôle social et des représentations politiques qui avaient soutenu la démocratie depuis la révolution démocratico-bourgeoise de 1958. Cette crise devient un schisme de l'État vénézuélien avec le Caracazo de 1989, qui brise la notion de peuple comme expression d'un consensus social sur la légitimité de l'institutionnalité existante. C'est à partir de ce moment que s'accélère l'émergence des militaires comme sujets politiques, avec les rébellions du 4 février et du 27 novembre 1992. La crise déclenchée en 1983 a détruit en moins d'une décennie le modèle d'État-providence construit dans les années 1970 grâce à la hausse des prix du pétrole.
Après le pic des mobilisations altermondialistes au début des années 2000, ce mouvement s'est affaibli une décennie plus tard. Cela a-t-il favorisé la transition vers la présidence de Maduro ?
Chávez et son programme politico-idéologique se sont exprimés dans l'Agenda alternatif bolivarien (1997), qui proposait un autre modèle de policlassisme, la construction d'une démocratie radicale, mais surtout l'affrontement avec la bourgeoisie qui avait bâti un modèle économique dépendant et néocolonial ayant fini par affecter la vie quotidienne de la population. Chávez mène sa campagne électorale accompagné de secteurs populaires et de la gauche, mais aussi de la soi-disant bourgeoisie nationaliste ; c'est pourquoi il brandissait les drapeaux du capitalisme humain et de la troisième voie.
Le processus constituant de 1999, l'émergence de la loi sur les terres visant à mettre fin au latifundisme et la reprise en main de la compagnie pétrolière d'État — qui, bien que nationalisée, fonctionnait comme une entreprise privée dans le modèle d'accumulation rentier — ont conduit la bourgeoisie qui le soutenait à s'en éloigner. Elle a alors, avec le patronat de FEDECAMARAS, la bureaucratique Centrale des travailleurs du Venezuela et des militaires opposés au leadership de Chávez, organisé le coup d'État de 2002, qui l'a écarté du pouvoir pendant plus de deux jours (11-13 avril). Chávez reprend le pouvoir grâce à une large mobilisation populaire ; 2002 marque le moment de fusion maximale entre le peuple et son leadership. C'est le point culminant de l'intégration entre Chávez et le courant historique rebelle qui prend le nom de chavisme. Toutefois, certains secteurs minoritaires de la gauche radicale ne l'ont pas accompagné, tandis que la base sociale de l'antichavisme se cristallisait dans les classes moyennes et les riches.
Le problème est qu'en perdant le soutien de la bourgeoisie qui l'avait appuyé, Chávez se retrouve confronté à la question du remplacement du flux de rente permettant l'accumulation bourgeoise, dans un pays à économie fondée sur l'importation. À partir de 2002 commence alors le drame de la révolution bolivarienne, engagée de manière non explicite sur deux voies simultanées, naviguant entre deux eaux. D'une part, la fusion entre Chávez et le chavisme amorce la construction du pouvoir populaire, le renforcement des formes d'organisation de base, culminant avec l'idée du pouvoir communal et de l'État communal, qui ne s'est jamais pleinement déployé. D'autre part, Chávez initie de manière souterraine le projet économique de la révolution bolivarienne : la constitution d'une nouvelle bourgeoisie, alignée sur son leadership et sur le projet de pays inscrit dans la Constitution de 1999. Cette dualité exprimait une nouvelle forme de policlassisme.
Cependant, la nouvelle bourgeoisie bolivarienne, mise en évidence lors de la crise bancaire de 2009 — lorsque certains ex-militaires et proches de Chávez sont passés du statut de fonctionnaires à celui de propriétaires de banques — a commencé à percevoir le pouvoir populaire, radicalisé par l'appel de 2005 au « socialisme du XXIᵉ siècle », comme une menace. Chávez tentait de maintenir l'équilibre entre ces deux projets, populaire-socialiste et bourgeois, misant selon moi davantage sur le premier, même s'il est aujourd'hui impossible de le démontrer. Chávez tombe malade en 2011 et meurt en 2013, laissant Nicolás Maduro comme successeur.
Après la mort de Hugo Chávez, Nicolás Maduro lui succède à la tête du gouvernement. Son élection de 2014 fut très serrée. Comment expliquer ce résultat médiocre ?
Le leadership de Maduro manquait de l'épopée nécessaire pour maintenir l'équilibre entre deux projets parallèles censés fonder un nouveau modèle policlassiste. Maduro n'était ni un homme cultivé ni un leader doté d'un fort enracinement social, mais plutôt un pragmatique, une sorte de Fouché, passé du rôle de garde du corps de Chávez en 1992 à celui de chancelier et d'homme de confiance. Son seul titre auprès du chavisme était d'avoir été dirigeant du syndicat du métro de Caracas (sans avoir jamais mené de lutte majeure) et d'avoir étudié à l'école politique cubaine.
La confrontation entre les deux projets politiques avait étouffé l'autonomie du pouvoir populaire, transformé en simple courroie de transmission du gouvernement et du PSUV, ce qui a dilué son potentiel révolutionnaire initial. La polarisation politique s'est aussi retournée contre ceux qui l'avaient promue : les bolivariens. La population montrait des signes de fatigue face à l'affrontement interminable entre deux camps. La combinaison de ces facteurs se reflète dans les résultats électoraux de 2014.
Quelles étaient les bases sociales du chavisme et de l'opposition interne ? Et aujourd'hui ?
Entre 2002 et 2009, la base sociale du chavisme était essentiellement populaire, composée de la classe ouvrière et d'une partie des classes moyennes pauvres, tandis que l'opposition regroupait les classes moyennes, des professionnels hautement qualifiés (notamment ceux de l'ancienne PDVSA), la bourgeoisie et les latifundistes. Il faut souligner que Chávez a toujours entretenu une relation particulière avec le peuple pauvre, qui le voyait comme son leader, relation qui n'a malheureusement pas dépassé les limites du caudillisme.
Avec la consolidation du projet dual et la formation d'une bourgeoisie bolivarienne, une fraction des classes moyennes supérieures, des entrepreneurs liés aux affaires et de nouveaux propriétaires fonciers s'est intégrée à la base du projet chaviste, tandis que l'attaque contre le pouvoir populaire provoquait une érosion des secteurs populaires vers l'opposition de droite. Aujourd'hui, la base sociale du madurisme inclut les classes moyennes supérieures et la bourgeoisie, tout comme les options de droite, car les deux projets expriment une conciliation de classe pour l'appropriation de la rente pétrolière.
Les élections de 2018 et surtout de 2024 ont été très controversées. Comment les interprétez-vous ?
Il est impossible d'expliquer les résultats de 2018-2024 sans analyser l'émergence du madurisme comme projet distinct du chavisme. Après les élections de 2014, Maduro décide, sans l'annoncer officiellement, de miser entièrement sur la consolidation de la nouvelle bourgeoisie et de démanteler le pouvoir populaire, en le laissant subsister uniquement dans le discours et certaines structures institutionnelles.
Entre 2014 et 2018, Maduro s'emploie à écraser les représentations politiques de droite, en les intervenant et en les poussant vers des voies insurrectionnelles : 2014 (la « Sortie » de Leopoldo López et María Corina Machado), 2017 (contre la seconde constituante) et l'épisode Guaidó. Il intervient presque tous les partis de droite par la cooptation d'une partie de leurs dirigeants, récompensés par la reconnaissance juridique des partis ainsi contrôlés. L'abstention de la droite en 2018 a permis de masquer l'érosion du soutien populaire au madurisme.
À partir de 2018 et jusqu'en 2024, Maduro ouvre une nouvelle phase visant un accord inter-bourgeois entre l'ancienne et la nouvelle bourgeoisie. Pour démontrer son abandon du projet populaire et socialiste, il intervient les partis de gauche (PPT, Tupamaros, PCV…), restreint l'organisation syndicale, la mobilisation et la liberté d'expression, et rétablit les relations avec les États-Unis. Delcy et Jorge Rodríguez, Diosdado Cabello et Padrino López jouent alors un rôle central. Cette orientation porte ses fruits : dès 2021, Delcy Rodríguez devient l'invitée d'honneur de FEDECAMARAS, acteur clé du coup d'État de 2002, et des négociations s'ouvrent avec Washington. Malgré les sanctions, le Venezuela redevient fournisseur de pétrole pour les États-Unis. Cette politique se fait au prix de l'effondrement des salaires et des conditions de vie, accentuant la perte de soutien électoral. En 2024, le madurisme bascule d'un autoritarisme de gouvernement vers une dictature néolibérale au discours de gauche.
Comment expliquer l'importante migration vénézuélienne ?
Les causes sont les conditions matérielles de vie, la dégradation des services publics et la perte des libertés politiques. Un professeur universitaire titulaire gagne aujourd'hui environ 1,5 dollar par mois de salaire, complété par des primes sans incidence salariale. Les violences policières de 2017 ont également poussé beaucoup à quitter le pays. En résumé, ce sont la misère matérielle et la perte des libertés démocratiques qui déterminent la migration.
Le modèle pétrolier n'a-t-il pas déformé la révolution bolivarienne ?
Le problème est le modèle rentier d'accumulation bourgeoise, fondé sur l'importation, qui n'a été ni dépassé par le chavisme ni par le madurisme, mais renforcé. Chávez a tenté de créer un paysannat fort, sans succès. Cette expérience pourrait permettre à la gauche de réfléchir aux limites de la construction d'une classe sociale depuis le pouvoir.
Droits démocratiques, socialisation des ressources et lutte anti-impérialiste ?
Bien sûr. La planification centralisée héritée du « socialisme réel » a prévalu, au détriment d'une planification communautaire. La critique de l'impérialisme n'a pas remis en cause le productivisme pétrolier, base de la relation de dépendance. Ce sont les éléments d'une révolution frustrée.
La reconnaissance de Delcy Rodríguez par les États-Unis confirme-t-elle que seul le pétrole compte ?
Delcy Rodríguez, Jorge Rodríguez, Diosdado Cabello et Padrino López sont les co-auteurs du madurisme et de la débâcle bolivarienne. Pour les États-Unis, la stabilité bourgeoise prime. Il est trop tôt pour savoir si nous assistons à une transition ou à l'émergence d'un État hybride. Quoi qu'il en soit, la tâche des révolutionnaires est de dénoncer l'attaque impérialiste du 3 janvier, la violation de la souveraineté et les tentatives de recolonisation du Venezuela. La lutte anticoloniale ne fait que commencer.
Abonnez-vous à notre lettre hebdomadaire - pour recevoir tous les liens permettant d'avoir accès aux articles publiés chaque semaine.
Chaque semaine, PTAG publie de nouveaux articles dans ses différentes rubriques (économie, environnement, politique, mouvements sociaux, actualités internationales ...). La lettre hebdomadaire vous fait parvenir par courriel les liens qui vous permettent d'avoir accès à ces articles.
Remplir le formulaire ci-dessous et cliquez sur ce bouton pour vous abonner à la lettre de PTAG :
Abonnez-vous à la lettre

La sécurité inclusive est la clé d’une sécurité durable, mais trop souvent, les interventions internationales en Haïti ont écarté le leadership des femmes haïtiennes
Les organisations de défense des droits humains saluent la résolution du Congrès condamnant les abus commis à l'encontre des femmes et des filles haïtiennes et exigeant une action immédiate conforme au cadre politique pour une transition efficace et équitable
22 janvier 2026 — 48 membres de la Chambre des représentants des États-Unis se sont mobilisés aujourd'hui pour soutenir les droits des femmes et des filles haïtiennes et exprimer leur solidarité avec la société civile haïtienne. Les corps des femmes et les filles haïtiennes sont devenues le champ de bataille de la crise complexe que traverse Haïti, alors même qu'elles sont marginalisées dans les décisions cruciales concernant la consolidation de la paix et la gouvernance de leur pays.
La députée Yvette Clarke (NY-09) et ses 47 collègues co-sponsors ont présenté unerésolution du Congrès qui condamne fermement ce statu quo illégal et appelle à des mesures urgentes conformes aux revendications de longue date de la société civile haïtienne, notamment le Cadre politique pour une transition efficaceet équitable.
La résolution proposée ne mâche pas ses mots. Elle « condamne les violences sexuelles
systématiques et autres préjudices basés sur le genre dirigés contre les femmes et les filles en Haïti, ainsi que le manque de protection, de services et de responsabilité qui les accompagne », ainsi que « l'exclusion et la marginalisation persistantes des femmes au sein du gouvernement de transition haïtien et dans d'autres postes de direction et de décision ». Elle dénonce explicitement les partenaires internationaux d'Haïti comme étant tout aussi complices. Les conséquences identifiées par la résolution sont graves : « le fait de ne pas mettre l'accent sur le leadership des femmes et sur les besoins et protections spécifiques aux femmes dans la transition haïtienne menace l'efficacité de la transition et la sécurité, la démocratie et le développement socio-économique à long terme d'Haïti ».
« Les politiques, les programmes et les allocations budgétaires correspondantes doivent être mis en œuvre de toute urgence », selon les 48 représentants du Congrès qui co-sponsorisent la résolution, et ce, d'une manière qui place au centre les demandes et les perspectives de la société civile haïtienne, en particulier les organisations féministes et de défense des droits des femmes haïtiennes, notamment celles qui travaillent au niveau local.
Les priorités énumérées sont les suivantes :
● Garantir la participation active des femmes à toutes les prises de décision, y compris aux
postes gouvernementaux et aux élections ;
● Prévenir et lutter contre les violences sexuelles et autres formes de violence basée sur le
genre ;
● « Adopter une politique féministe qui place la promotion de l'égalité des sexes et
l'autonomisation des femmes et des filles au centre de ses préoccupations, et en particulier,
[s'engager] à fonder les politiques, les programmes et la planification sur le Cadre politique
pour une transition efficace et équitable promulgué par la société civile en Haïti » ; et
● « Investir concrètement dans l'égalité à long terme des femmes et des filles en Haïti en
mettant en œuvre des plans, des politiques et des programmes tournés vers l'avenir et axés
sur les changements législatifs, institutionnels et politiques à cette fin ».
« La résolution proposée représente une mesure extraordinaire de solidarité avec les femmes et les filles haïtiennes et avec la société civile haïtienne », a déclaré Sasha Filippova, avocate principale à l'Institut pour la justice et la démocratie en Haïti. « Les 48 membres du Congrès affirment que le gouvernement américain, les partenaires internationaux d'Haïti et le gouvernement de transition haïtien violent les droits des femmes et, ce faisant, sapent leurs propres efforts pour établir la paix et une démocratie stable en Haïti. Les représentants ont également aligné leurs appels à des mesures immédiates sur ceux lancés par les défenseurs des droits des femmes haïtiennes et d'autres leaders de la société civile, notamment ceux formulés par près de 200 organisations dans le cadre du « Cadre politique pour une transition efficace et équitable ».
« Le BAI travaille quotidiennement avec des victimes de violences sexuelles ; nous sommes témoins d'abus horribles et d'une absence de réponses efficaces, qui violent les droits des femmes et des filles qui sont les principales victimes », a déclaré Me Kattia Dorestant-Lefruy, avocate et codirectrice du Bureau des Avocats Internationaux basé en Haïti. « Nous saluons le langage ferme de la résolution, qui appelle à la prévention des violences sexuelles et à des réponses efficaces et des services adéquats pour toutes les victimes, y compris des enquêtes et des poursuites judiciaires significatives. J'espère que la représentante Clarke et ses collègues du Congrès utiliseront ensuite leur pouvoir politique pour obtenir davantage de financement et améliorer les mesures de lutte contre la violence basée sur le genre en Haïti - et pour faire progresser l'égalité à long terme des femmes et des filles haïtiennes. »
« Garantir l'autonomisation des femmes, répondre à leurs besoins spécifiques et lutter contre toutes les formes de violence basée sur le genre ne sont pas des questions marginales dans le cadre de la lutte contre les crises sécuritaires et de gouvernance en Haïti », a déclaré Pascale Solages, codirectrice de l'organisation Neges Mawon, basée en Haïti. « Elles sont essentielles et indispensables pour garantir une paix et une prospérité durables en Haïti. Cependant, nous constatons au contraire que les femmes sont exclues des postes de direction, que leurs besoins spécifiques et leur sécurité sont considérés comme marginaux ou totalement ignorés, et que les élections sont planifiées sans tenir compte de la violence politique sexiste et des exclusions structurelles qui, si elles ne sont pas traitées, renforceront et aggraveront les inégalités et l'instabilité en Haïti. Cette résolution reconnaît l'urgence de changer de cap et promet le soutien des 48 membres du Congrès Américain à notre cause. »
« Travailler avec des organisations dirigées par des femmes dans tout Haïti nous a appris l'importance de veiller à ce que les femmes soient engagées en tant que partenaires égales dans le développement continu d'Haïti », a déclaré Carine Jocelyn, fondatrice du Collectif des Femmes Haïtiennes et du Fonds pour les Femmes Haïtiennes. « Pour qu'Haïti puisse assurer un avenir pacifique et prospère, les femmes haïtiennes doivent faire partie des décideurs politiques, des dirigeants gouvernementaux, des leaders civiques et des agents du changement, et elles doivent avoir un accès équitable au financement. Nous félicitons la députée Clarke et les 47 co-sponsors de cette résolution pour avoir défendu les droits des femmes et des filles haïtiennes. »
« Les conditions difficiles auxquelles sont confrontées les femmes et les filles haïtiennes aujourd'hui sont difficiles à décrire avec des mots. De la violence sexuelle et sexiste à leur exclusion quasi totale du pouvoir politique dont elles ont besoin pour surmonter leur situation désespérée, les ravages quotidiens qu'elles subissent ne peuvent être surestimés et ne doivent pas être ignorés. Alors que nous sommes à la veille de l'expiration du TPS pour Haïti, le 3 février, qui condamnerait des centaines de milliers d'autres personnes à subir le même environnement chaotique dont trop souffrent déjà, mes collègues et moi-même sommes fiers de présenter cette résolution qui clarifie nos obligations humanitaires et morales. Dans une nation juste et décente, ces mots n'auraient pas besoin de passer par les couloirs du Congrès pour être acceptés comme une vérité universelle. Cependant, ce n'est pas le cas de l'Amérique d'aujourd'hui, sous le joug brutal de l'administration Trump. C'est pourquoi nous continuerons à réclamer justice pour nos sœurs haïtiennes et à exiger la prolongation immédiate du TPS pour nos voisins haïtiens. Le président devrait savoir que plus nos appels resteront sans réponse, plus ils deviendront forts », a déclaré la députée Yvette D. Clarke (NY-09).
« La sécurité inclusive est la clé d'une sécurité durable, mais trop souvent, les interventions internationales en Haïti ont écarté le leadership des femmes haïtiennes », a déclaré Yifat Susskind, directrice exécutive de MADRE. « Il ne s'agit pas seulement d'une politique de sécurité inefficace : c'est une érosion de la souveraineté d'Haïti. Les femmes haïtiennes ont le droit, garanti par le droit national et international, de façonner l'avenir de leur pays. Les efforts internationaux de stabilisation, y compris la Force de répression des gangs soutenue par les États-Unis, doivent renforcer l'autodétermination d'Haïti et refléter, au lieu de les ignorer, les engagements pris en faveur du leadership politique des femmes. »
Membres du Congrès co-sponsorisant la résolution aux côtés de la députée Clarke (47) :
Joyce Beatty (OH-03) ; Wesley Bell (MO-01) ; Sanford D. Bishop Jr. (GA-02) ; Shontel M. Brown
(OH-11) ; Salud Carbajal (CA-24) ; Andre Carson (IN-07) ; Sheila Cherfilus-McCormick (FL-20) ;
Emanuel Cleaver (MO-05) ; Jasmine Crockett (TX-30) ; Shomari C. Figures (AL-02) ; Maxwell
Frost (FL-10) ; Sylvia Garcia (TX-29) ; Eleanor Holmes Norton (DC) ; Steven Horsford (NV-04) ;
Jonathan L. Jackson (IL-01) ; Pramila Jayapal (WA-07) ; Henry C. “Hank” Johnson, Jr. (GA-04) ;
Sydney Kamlager-Dove (CA-37) ; Robin L. Kelly (IL-02) ; Summer L. Lee (PA-12) ; Zoe Lofgren
(CA-18) ; John Mannion (NY-22) ; Sarah McBride (DE-At-Large) ; Jennifer L. McClellan
(VA-04) ; James P. McGovern (MA-02) ; LaMonica McIver (NJ-10) ; Gregory W. Meeks (NY-05) ;
Grace Meng (NY-06) ; Kweisi Mfume (MD-07) ; Stacey Plaskett (USVI) ; Ayanna Pressley
(MA-07) ; Delia C. Ramirez (IL-03) ; Jan Schakowsky (IL-09) ; Terri Sewell (AL-07) ; Lateefah
Simon (CA-12) ; Darren Soto (FL-09) ; Shri Thanedar (MI-13) ; Bennie G. Thompson (MS-02) ;
Rashida Tlaib (MI-12) ; Ritchie Torres (NY-15) ; Lauren Underwood (IL-14) ; Marc Veasey
(TX-33) ; Nydia M. Velázquez (NY-07) ; Debbie Wasserman Schultz (FL-25) ; Maxine Waters (CA
43) ; Bonnie Watson Coleman (NJ-12) ; Frederica S. Wilson (FL-24)
Organisations soutenant la résolution (20) : Institute for Justice and Democracy in Haiti,
Bureau des Avocats Internationaux, Nègès Mawon, Haitian Women's Collective, MADRE,
American Jewish World Service, Center for Gender & Refugee Studies, Haitian Bridge Alliance,
UndocuBlack Network, Amnesty International USA, African Communities Together, Roots of
Development, Variant Strategies, UNESCO Inclusive Policy Lab-People of African Descent,
Òganizasyon Feminis Dantò, Faith in New Jersey, OE Consulting, Congregations of St. Joseph,
Black Diaspora Voices, Assured Quality Homecare
******
Abonnez-vous à notre lettre hebdomadaire - pour recevoir tous les liens permettant d'avoir accès aux articles publiés chaque semaine.
Chaque semaine, PTAG publie de nouveaux articles dans ses différentes rubriques (économie, environnement, politique, mouvements sociaux, actualités internationales ...). La lettre hebdomadaire vous fait parvenir par courriel les liens qui vous permettent d'avoir accès à ces articles.
Remplir le formulaire ci-dessous et cliquez sur ce bouton pour vous abonner à la lettre de PTAG :
Abonnez-vous à la lettre

L’histoire jugera sévèrement celles et ceux qui, par leur silence, leur inaction ou leur cynisme politique, auront contribué à l’effondrement de la Nation
L'Organisme de Défense des Droits Humains (*ECCREDHH) *exprime sa profonde consternation, sa vive inquiétude et sa ferme indignation face à la dégradation accélérée de la situation sécuritaire, humanitaire et institutionnelle en Haïti. Cette crise multidimensionnelle est le résultat direct de l'inaction prolongée, des choix politiques irresponsables et de l'incapacité manifeste des autorités de transition à assumer leurs obligations constitutionnelles et internationales.
Port-au-Prince, le 30 janvier 2026
Alors que la population haïtienne est quotidiennement exposée aux enlèvements, aux violences armées, aux déplacements forcés et à la privation des services essentiels, pendant que les dirigeants de la transition persistent dans une gouvernance marquée par l'immobilisme, les calculs de clans et le mépris des besoins fondamentaux de la population.
Cette attitude constitue une violation grave et systématique des droits humains, notamment du droit à la vie, du droit à la sécurité, du droit à la dignité humaine et du droit à un niveau de vie décent.
L'ECCREDHH tient pour politiquement, moralement et juridiquement responsables le Conseil Présidentiel de Transition (CPT) et le Gouvernement, dont l'inaction et l'absence de mesures effectives ont favorisé l'expansion des groupes armés et l'effondrement de l'ordre public.
Gouverner par le chaos, tolérer l'insécurité et abandonner la population à la violence constituent non seulement un échec de gouvernance, mais également une faute grave engageant la responsabilité de l'État. La preuve en est bien grande ces derniers jours, c'est la lutte pour le pouvoir et Haïti est en dehors de tout.
*Constats préoccupants :*
1. *Atteintes massives au droit à la vie et à la sécurité* : Les kidnappings, assassinats, violences armées et actes de terreur perpétrés par les gangs se multiplient à Port-au-Prince, Delmas, Pétion-Ville, Kenscoff et dans d'autres régions du pays, transformant des quartiers entiers en zones de non-droit.
2. *Effondrement de l'autorité de l'État* : L'incapacité chronique à garantir la sécurité publique, à assurer l'accès aux soins de santé, à l'alimentation et aux services sociaux essentiels démontre une défaillance structurelle de l'État et un abandon manifeste de ses responsabilités régaliennes.
3. *Aggravation de la crise humanitaire * : Les déplacements internes, la fermeture des écoles et des hôpitaux, ainsi que la précarisation extrême des populations les plus vulnérables témoignent d'une sitiation incompatible avec les engagements nationaux et internationaux d'Haïti en matière de droits humains.
Face à cette situation alarmante, l'Organisme de Défense de Droits Humains (*ECCREDHH*) exige un changement immédiat et radical de paradigme à travers un dialogue franc entre les fils et filles de la Nation. Il est temps de mettre en œuvre, sans délai, des mesures concrètes, coordonnées et vérifiables afin de :
1. *Rétablir l'autorité de l'État et l'ordre public ; *
2. *Garantir la sécurité des personnes et des biens *
3. *Organiser les élections *
4. *Assurer l'accès effectif aux services essentiels, notamment la santé, l'alimentation et la protection sociale ; *
5. *Placer la dignité humaine et le respect des droits fondamentaux au cœur de l'action publique. *
La transition politique ne saurait servir de prétexte à la suspension de l'État de droit, à l'impunité ou à l'abandon du peuple haïtien. Elle doit, au contraire, être encadrée par le respect strict de la Constitution, des normes, des conventions internationales ratifiées par Haïti et du principe de responsabilité des gouvernants.
L'ensemble Des Citoyens Compétents à la Recherche de L'Egalite Des Droits de l'Homme En Haiti (*ECCREDHH*) rappelle solennellement que l'histoire jugera sévèrement celles et ceux qui, par leur silence, leur inaction ou leur cynisme politique, auront contribué à l'effondrement de la Nation et à la banalisation de la souffrance humaine.
*L'ECCREDHH demeure mobilisée et se réserve le droit d'alerter les instances nationales, régionales et internationales compétentes, tant que les droits fondamentaux de la population continueront d'être bafoués.*
À propos *d'ECCREDHH *
L'Ensemble des Citoyens Compétents à la Recherche de l'Égalité des Droits de l'Homme en Haïti (*ECCREDHH*) est une organisation dédiée à la promotion et la défense des droits humains, à l'éducation et à la recherche en Haïti.
Elle œuvre pour une société plus juste et inclusive à travers des actions concrètes et des partenariats stratégiques
******
Abonnez-vous à notre lettre hebdomadaire - pour recevoir tous les liens permettant d'avoir accès aux articles publiés chaque semaine.
Chaque semaine, PTAG publie de nouveaux articles dans ses différentes rubriques (économie, environnement, politique, mouvements sociaux, actualités internationales ...). La lettre hebdomadaire vous fait parvenir par courriel les liens qui vous permettent d'avoir accès à ces articles.
Remplir le formulaire ci-dessous et cliquez sur ce bouton pour vous abonner à la lettre de PTAG :
Abonnez-vous à la lettre

Zimbabwe, Madagascar, Honduras... Ces crises humanitaires oubliées et aggravées par le changement climatique
Sécheresses prolongées, inondations, insécurité alimentaire chronique… Le changement climatique comme facteur de crise est le point commun des dix crises humanitaires mondiales passées sous silence selon l'ONG Care.
28 janvier 2026 | tiré de reporterre.net
« Le défi climatique s'accélère — et l'attention médiatique, elle, ne suit pas. » C'est ce qu'affirme l'ONG Care dans un rapport publié ce 28 janvier. Chaque année, cette association d'aide humanitaire, présente dans 121 pays, analyse les publications de 345 000 médias en ligne pour étudier la couverture médiatique des crises humanitaires les plus graves. Le constat est sans appel : le changement climatique est un multiplicateur commun aux dix crises humanitaires passées sous silence en 2025.
Pour l'ensemble de ces crises, « le changement climatique est un facteur aggravant ». « Il y a dix ans, deux crises seulement étaient liées au changement climatique, explique la porte-parole de Care France, Adéa Guillot auprès de Reporterre. En 2025, dix crises sur dix lui sont liées. »
Pour plusieurs d'entre elles, il en est même le « facteur principal ». C'est le cas de la Namibie, de la Zambie et du Malawi, soumis à des cycles infernaux de sécheresses et d'inondations. Au Zimbabwe aussi, où les sécheresses surviennent désormais tous les deux ou trois ans, contre une fois par décennie auparavant. À Madagascar enfin, les événements météorologiques extrêmes ont endommagé des écoles et centres de santé, détruit des terres agricoles et conduit à une pénurie d'eau potable.
Au Honduras, qui apparaît pour la première fois dans le classement, le changement climatique constitue l'une des trois dimensions de la crise, avec les violences sexuelles, et l'insécurité alimentaire.
Jusqu'à 80 % de la production locale qui disparaît
Les crises climatiques affectent directement la production agricole locale. En Namibie, la récolte de blé était inférieure de 83,7 % à celle de l'année précédente à la même période. « Ce sont des vies humaines qui sont mises en danger, des gens qui ne peuvent plus se nourrir, ni se loger », insiste la porte-parole.
L'insécurité alimentaire et le manque d'eau potable conduit aussi à la déscolarisation. Le rapport pointe que les femmes sont souvent les plus durement touchées par les situations de crise humanitaire invisibilisées.
« On est dans un moment grave où la société civile, les journalistes et les scientifiques sont attaqués »
Pour la porte-parole de l'ONG, l'invisibilité médiatique de ces crises humanitaires vient de la complexité des facteurs explicatifs, de l'absence d'intérêts géopolitiques des grandes puissances… et « parfois aussi de l'implication du facteur changement climatique ».
« On est dans un moment grave où la société civile, les journalistes et les climatologues sont attaqués selon un agenda politique conservateur », affirme-t-elle. Le rapport estime que les coupes budgétaires brutales décidées par les États-Unis depuis le retour de Trump au pouvoir et par une dizaine de pays européens, dont la France, ont entraîné une baisse de près de la moitié de l'aide humanitaire mondiale en 2025. Dans le même temps, la couverture médiatique des dix crises les plus invisibles a également chuté de moitié.
Sans médiatisation, pas de financements
Le rapport identifie un cercle vicieux : plus la médiatisation est faible, plus les financements humanitaires se réduisent, et plus la crise s'enlise. Or, la durée de ces crises conduit elle-même à une réduction de la couverture médiatique. C'est le cas de la République centrafricaine qui apparaît chaque année dans le rapport produit par l'ONG. Depuis plus de douze ans, un conflit de basse intensité exacerbe la crise humanitaire.
La solidarité internationale se mobilise plus rapidement si les événements sont « spectaculaires », nouveaux et de forte intensité. Les « impacts climatiques progressifs », comme les inondations au Burundi ou les sécheresses répétées en Angola, disparaissent des radars médiatiques internationaux. Au total, 43 millions de personnes sont pourtant affectées par les crises oubliées.
« Raconter les solutions sur le terrain permet de mobiliser l'attention médiatique »
Derrière ces chiffres, l'ONG Care présente dans son rapport les solutions locales mises en place par les habitantes et les habitants et les collectifs qu'elle soutient. Au Malawi par exemple, des plans d'évacuation et de protection civile sont élaborés en collaboration avec la population : une abondance de mangues ou une augmentation du nombre de fourmis sont interprétés comme des signes annonciateurs d'inondations.
« Raconter les solutions sur le terrain permet d'incarner le récit de ces crises, et de mobiliser l'attention médiatique sur des gens dont on devrait s'inspirer », conclut la porte-parole de Care France.
Abonnez-vous à notre lettre hebdomadaire - pour recevoir tous les liens permettant d'avoir accès aux articles publiés chaque semaine.
Chaque semaine, PTAG publie de nouveaux articles dans ses différentes rubriques (économie, environnement, politique, mouvements sociaux, actualités internationales ...). La lettre hebdomadaire vous fait parvenir par courriel les liens qui vous permettent d'avoir accès à ces articles.
Remplir le formulaire ci-dessous et cliquez sur ce bouton pour vous abonner à la lettre de PTAG :
Abonnez-vous à la lettre

Mines : Trump accélère l’exploitation des abysses
Le locataire de la Maison Blanche avait annoncé au printemps 2025 sa volonté d'ouvrir l'exploitation minière dans les grands fonds marins. - Pxhere
21 janvier 2026 | tiré de reporterre.net
Les États-Unis mettent un coup d'accélérateur à leur projet d'exploitation minière des abysses. L'administration Trump a simplifié le processus au terme duquel les entreprises pourront obtenir le droit d'exploiter les fonds marins, relate Bloomberg.
Dans un document de 113 pages publié le 21 janvier, l'Agence américaine d'observation atmosphérique et océanique (NOAA) annonce que les entreprises désireuses de miner les abysses pourront demander simultanément des licences d'exploration et des permis d'exploitation commerciale. « Au cours des dernières décennies, les capacités technologiques en matière d'exploitation minière des grands fonds marins se sont considérablement améliorées, et l'industrie [...] s'est montrée prête à exploiter commercialement ces ressources », justifie l'agence.
Certains spécialistes craignent que cette simplification des procédures ne se fasse sur le dos des écosystèmes profonds, où s'épanouissent de nombreuses espèces, où est stocké du carbone, et produit de l'oxygène noir. « En délivrant des permis de manière simultanée, ils s'engagent dans une exploitation sans disposer des informations nécessaires pour en évaluer les impacts », selon l'avocate du Centre pour la diversité biologique étasunien Emily Jeffers, citée par France 24.
Des risques « inévitables et très probablement irréversibles »
Le locataire de la Maison Blanche avait annoncé au printemps dernier sa volonté d'ouvrir l'exploitation minière dans les grands fonds marins, y compris dans les eaux internationales. Cette décision brave l'Autorité internationale des fonds marins, en théorie seule compétente en la matière, en vertu d'accords datant des années 1990 que les États-Unis n'ont jamais ratifiés.
La communauté scientifique ne cesse d'alerter sur les dangers de cette industrie émergente. « Nous pouvons affirmer avec une confiance absolue […] que l'exploitation minière en eaux profondes modifiera les fondements biologiques, biochimiques et géochimiques de la vie dans les océans », écrit Judith Gobin, biologiste marine et professeure à l'université des Indes occidentales, dans un récent rapport de l'International Platform for Ocean Sustainability (IPOS). Les risques « sont inévitables et très probablement irréversibles ».
Abonnez-vous à notre lettre hebdomadaire - pour recevoir tous les liens permettant d'avoir accès aux articles publiés chaque semaine.
Chaque semaine, PTAG publie de nouveaux articles dans ses différentes rubriques (économie, environnement, politique, mouvements sociaux, actualités internationales ...). La lettre hebdomadaire vous fait parvenir par courriel les liens qui vous permettent d'avoir accès à ces articles.
Remplir le formulaire ci-dessous et cliquez sur ce bouton pour vous abonner à la lettre de PTAG :
Abonnez-vous à la lettre

Froid polaire aux États-Unis : les climatosceptiques se délectent
Contrairement à ce qu'affirment Donald Trump et autres climatosceptiques, la tempête hivernale aux États-Unis n'invalide en rien le fait que la planète se réchauffe. Le froid peut être extrême, alors que le changement climatique progresse.
29 janvier 2026 | tiré de reporterre.net
https://reporterre.net/Non-le-froid-polaire-aux-Etats-Unis-ne-contredit-pas-le-rechauffement-climatique
« Est-ce que les insurgés environnementaux pourraient m'expliquer s'il vous plaît : qu'est-ce qui est arrivé au changement climatique ? » Cette sortie climatosceptique est signée en lettres capitales par Donald Trump, sur son réseau Truth Social, le 23 janvier. Une énième saillie dans la droite ligne de son mépris pour la science et de son opposition à la lutte contre le changement climatique — le président étasunien avait acté le retrait des États-Unis de l'Accord de Paris sur le climat dès janvier 2025.
À son origine, la tempête hivernale historique qui balaie les États-Unis depuis le 24 janvier, entraînant neige, verglas et températures glaciales sur les deux tiers du pays. Le Midwest, le Sud et le Nord-Est sont particulièrement touchés. Des chutes de neige record ont été observées, jusqu'à 50 cm au nord de Pittsburgh et 38 cm à New York.
Le bilan humain s'élevait le 27 janvier à la mi-journée à au moins 30 morts. La tempête a aussi provoqué plus de 560 000 pannes d'électricité. L'état d'urgence a été déclaré dans une vingtaine d'États. La vague de froid devrait se prolonger et une nouvelle tempête est attendue le week-end du 31 janvier. Ces températures négatives ne remettent cependant pas en cause la progression du changement climatique.
« On peut avoir des périodes de froid local alors que le climat global se réchauffe »
Le responsable de cette situation est le jet-stream. « Il s'agit d'un corridor où les vents sont très forts, plus de 300 km/h, situé à environ 10 km d'altitude. Ses fluctuations gèrent le temps qu'il fait à la surface, décrit Gwendal Riviere, du Laboratoire de météorologie dynamique sur le site de l'ENS à Paris. Actuellement, ce jet-stream est orienté de l'Alaska vers le golfe du Mexique, ce qui a permis le transport de masses d'air polaire vers des latitudes plus basses. »
Des médias étasuniens mettent aussi en cause la présence d'un vortex polaire à proximité des États-Unis. « En hiver, l'absence prolongée de rayonnement solaire au pôle Nord favorise la formation d'un vortex stratosphérique entre 20 et 40 km d'altitude, une structure formée de vents très rapides qui tournent en continu et isolent les masses d'air autour du pôle, explique Philippe Keckhut, professeur à l'université de Versailles Saint-Quentin-en-Yvelines et membre du Laboratoire atmosphères et observations spatiales (Latmos) de l'Institut Pierre-Simon Laplace. Ce vortex est très instable. Certains hivers comme celui-ci, il se casse, ce qui crée un froid très fort. »
« Il faut distinguer la météo et le climat »
Difficile à ce stade de comprendre comment ces deux phénomènes interagissent pour enrober les États-Unis dans une gangue glacée. « Certaines études montrent que les disruptions du vortex polaire peuvent influencer la position du jet-stream et provoquer du froid, mais c'est à l'échelle hémisphérique, pas localement », rapporte Gwendal Riviere.
Quant au rôle du changement climatique dans l'origine de ces événements, la science n'en est qu'à ses balbutiements. « L'une des hypothèses avancées par certains chercheurs, notamment aux États-Unis, est que la fonte de la banquise libère de l'énergie vers l'atmosphère, rapporte Alain Hauchecorne, directeur de recherche émérite au CNRS et membre du laboratoire Latmos. Cette libération de chaleur est susceptible de perturber la circulation atmosphérique, en particulier le jet-stream, et d'amplifier les déformations du vortex polaire. »
Quoi qu'il en soit, ces différents phénomènes n'invalident en rien la réalité du changement climatique, insistent les scientifiques interrogés. « Il faut distinguer la météo et le climat. On peut avoir des périodes de froid local alors que le climat global se réchauffe, rappelle Gwendal Rivière. Pour les vagues de froid, la tendance est plutôt à la diminution de leur fréquence et de leur intensité. Un événement isolé ne contredit pas cette tendance. »
Une rhétorique assumée par l'extrême droite
Ce n'est pas la première fois que Donald Trump utilise un phénomène hivernal extrême pour mettre en doute l'existence du changement climatique. En janvier 2019, pendant une importante tempête, il avait publié sur X qu'il serait « incroyable d'avoir un peu de ce bon vieux réchauffement climatique maintenant ! ».
Ces propos n'étonnent pas Stéphane François, professeur de science politique à l'université de Mons, en Belgique. « C'est une rhétorique très, très ancienne à l'extrême droite, explique-t-il. On l'a déjà entendue chez Jean-Marie Le Pen, climatosceptique complètement assumé ; et chez Jean Haudry, universitaire, membre du groupuscule identitaire Terre et Peuple et du conseil scientifique du Front national, qui écrivait quelque temps avant sa mort dans la revue ethnonationaliste “Sparta” qu'on était dans une mini ère glaciaire et qu'il n'y avait pas de réchauffement climatique. »
L'objectif est de « manipuler l'électorat ou l'opinion publique »
En reprenant cette rhétorique, Donald Trump renforce sa popularité. « Ces climatosceptiques sont des démagogues : ils savent sentir l'air du temps. Leur objectif est de placer le mot qui fera effet, de manipuler l'électorat ou l'opinion publique », analyse Stéphane François. Aux États-Unis, l'écho que reçoivent ces propos est d'autant plus grand qu'« on est dans une culture complotiste beaucoup plus forte qu'en France ».
Ces propos flattent aussi une partie de la population très attachée à l'American way of life (le « mode de vie américain »). « Ce climatoscepticisme est également lié à la promotion d'un mode de vie traditionnel, centré sur le diesel et les véhicules à forte consommation, poursuit le politiste. J'ai déjà utilisé un terme que je n'aime pas particulièrement, mais qui a du sens ici : le carbofascisme. L'idée, c'est que ces personnes sont prêtes à croire n'importe quelle affirmation tant que leur mode de vie n'est pas menacé. »
Enfin, l'expression « insurgés environnementaux », désignant les écologistes ou, plus largement, ceux qui s'intéressent à l'environnement, participe à une diabolisation des écologistes en vogue depuis longtemps outre-Atlantique. « Derrière cette image se trouve l'idée que les “insurgés environnementaux” ne sont que des râleurs professionnels, prêts à manifester ou à organiser des happenings, explique Stéphane François. Aux États-Unis, ce type de rhétorique s'inscrit dans un contexte plus large : le pays a forgé le terme “écoterrorisme” pour désigner les mouvements écologistes radicaux, comme Earth First !, qui ont mené des actions directes pour protéger des forêts de séquoias en détruisant du matériel d'exploitation forestière. »
Une image qui depuis imprègne la pop culture. « Dans certains épisodes de “X-Files”, Mulder et Scully enquêtent dans l'État de Washington sur des attentats commis par des écoterroristes dans une forêt primaire. Une fois coupés, les arbres libèrent des insectes endormis depuis des milliers d'années qui attaquent les humains », se souvient le politiste.
Ce sont tout aussi bien les climatologues qui auraient pu être ciblés par le message de Donald Trump. Depuis 2025, son administration a mis en œuvre toute une série de mesures réduisant le rôle, le financement et l'autonomie des climatologues et des instituts comme la Noaa (l'Agence étasunienne d'observation océanique et atmosphérique, principale agence chargée des prévisions météo, du climat et des océans) et la Nasa (chargée de missions satellites utiles à la science climatique). « Les chercheurs américains sur le climat sont aujourd'hui dans une situation très difficile », rappelle Alain Hauchecorne.
Abonnez-vous à notre lettre hebdomadaire - pour recevoir tous les liens permettant d'avoir accès aux articles publiés chaque semaine.
Chaque semaine, PTAG publie de nouveaux articles dans ses différentes rubriques (économie, environnement, politique, mouvements sociaux, actualités internationales ...). La lettre hebdomadaire vous fait parvenir par courriel les liens qui vous permettent d'avoir accès à ces articles.
Remplir le formulaire ci-dessous et cliquez sur ce bouton pour vous abonner à la lettre de PTAG :
Abonnez-vous à la lettre

« {Ils nous ont tout pris } » : comment les femmes défient la répression brutale des talibans contre les manifestations
Il faisait presque nuit le 19 janvier 2022 lorsque les coups ont commencé. D'abord légers, puis insistants, ils résonnaient dans l'appartement situé dans la capitale afghane, Kaboul. Zarmina Paryani et ses sœurs se sont figées. Elles savaient que ce jour allait arriver.
Tiré de Entre les lignes et les mots
https://entreleslignesentrelesmots.wordpress.com/2026/01/05/ils-nous-ont-tout-pris-comment-les-femmes-defient-la-repression-brutale-des-talibans-contre-les-manifestations/?jetpack_skip_subscription_popup
Ce rapport a été publié en partenariat avec le Guardian.
« Nous avons toujours été conscientes des risques liés à la manifestation et nous étions prêtes à mourir dans la rue », a déclaré la militante de 26 ans au Zan Times lors d'une interview dans sa maison en Allemagne, où elle vit en exil. « Mais je n'aurais jamais imaginé qu'ils viendraient nous chercher ainsi, au milieu de la nuit, en faisant irruption chez nous. »
Trois jours plus tôt, elle et des dizaines d'autres femmes avaient manifesté dans les rues et brûlé une burqa dans un acte symbolique de défi contre les restrictions croissantes imposées par les talibans. La manifestation avait été organisée via des groupes WhatsApp et le bouche-à-oreille.
L'image de la burqa en feu, partagée sur les réseaux sociaux, était devenue virale et avait déclenché un tollé parmi les soldats et les partisans des talibans, qui exigeaient que les femmes soient lapidées à mort pour avoir manqué de respect à ce vêtement. À présent, ils étaient à sa porte.
Alors que des hommes masqués commençaient à forcer l'entrée, Paryani dit avoir pris une décision désespérée. « Je ne pouvais pas supporter l'idée d'être capturée vivante. Je ne pouvais pas les regarder entrer dans notre chambre, nous violer ou nous décapiter pendant la nuit. » Elle a sauté par la fenêtre du troisième étage.
Miraculeusement, elle a survécu à la chute avec des blessures légères. Tout aussi heureusement, avant que les talibans ne puissent enfoncer leur porte, sa sœur Tamana Paryani a enregistré une courte vidéo dans laquelle elle criait que les talibans étaient dehors. Elle a envoyé la vidéo à une journaliste et celle-ci a été immédiatement publiée sur les réseaux sociaux, leur arrestation ayant été initialement niée par les militants.
« Cette vidéo nous a sauvé la vie. C'était la seule arme dont nous disposions. »
Zarmina a grandi à Panjshir, dans une famille profondément religieuse. Pendant des années, avant de déménager à Kaboul, son éducation s'est limitée à l'enseignement dispensé à la mosquée. « Dès notre plus jeune âge, on nous enseignait que les femmes avaient « l'esprit déficient ». Je le croyais. Je m'y suis adaptée. »
Mais l'école a fait naître des questions. Pourquoi ses bonnes notes n'étaient-elles jamais suffisantes pour prouver sa valeur par rapport à son frère ? Pourquoi ses voisin·es se moquaient-ils d'elle parce qu'elle allait à l'école ? Sa mère, qui n'avait pas eu accès à l'éducation, encourageait ses filles à poursuivre leurs études. « Elle disait souvent : étudiez pour ne jamais avoir à dépendre d'un homme. »
Zarmina a suivi une formation de sage-femme, mais lorsque les talibans sont revenus au pouvoir en août 2021, les modestes acquis des femmes et des filles se sont évaporés du jour au lendemain. « C'était comme si une tempête s'était abattue sur nous. Ils nous ont pris tout ce que nous avions, même les petites choses. »
Dans les premières semaines qui ont suivi la prise de pouvoir, un mouvement spontané de protestation des femmes a vu le jour. Largement dépourvu de dirigeantes et composé de femmes ordinaires – étudiantes, policières, enseignantes, sages-femmes –, il a commencé par des marches dispersées et à petite échelle. Zarmina et ses sœurs s'y sont jointes.
Nous n'avons rien dit à notre père. Il ne nous aurait jamais laissées partir. Comme beaucoup de familles, il ne soutenait pas les manifestations parce qu'il craignait pour notre sécurité.
Elles se couvraient le visage avec des masques, se réunissaient en secret et cachaient leurs pancartes dans des sacs en plastique noirs. Parfois, elles changeaient de lieu à la dernière minute pour échapper aux patrouilles talibanes. Leurs revendications étaient simples le droit d'étudier, de travailler, de vivre sans crainte.
« Nous n'étions affiliées à aucun parti politique. Nous étions simplement des femmes qui revendiquaient leurs droits », explique une autre manifestante, qui a ensuite été arrêtée et battue par des responsables talibans après une manifestation près de l'université de Kaboul en décembre 2022.
En janvier 2022, lors du raid au domicile de Zarmina, les arrestations sporadiques s'étaient transformées en une répression ciblée. La vidéo envoyée par sa sœur à la journaliste a été diffusée dans les médias internationaux et a suscité l'indignation mondiale. Mais en Afghanistan, le message était clair : toute dissidence serait réprimée par la force brutale.
Les talibans arrivaient parfois sur les lieux des manifestations avant même que celles-ci ne commencent, explique Zarmina, et les femmes étaient réduites au silence.
Aujourd'hui, aucune femme ne descend dans la rue pour manifester. La dernière manifestation publique connue a eu lieu dans l'ouest de Kaboul en septembre dernier. Les manifestations à huis clos, les actes symboliques, comme danser seule dans une mosquée ou brûler la burqa, sont désormais les seules formes de résistance.
Zarmina a passé 27 jours en détention avant d'être libérée et de s'entendre dire : « Si tu parles à nouveau, nous te trancherons la gorge. »
Elle a réussi à s'enfuir au Pakistan déguisée en burqa et chaussée de chaussures en plastique, et vit désormais en exil en Allemagne. « Je ne me sens pas en sécurité, même ici. Et quand j'écris ou que je parle, je me demande : mon père va-t-il être blessé ? Ma famille va-t-elle être punie ? »
Malgré ses craintes, elle a témoigné devant le Tribunal populaire pour les femmes d'Afghanistan, dans l'espoir de laisser « une trace pour l'histoire ». Richard Bennett, rapporteur spécial des Nations unies pour l'Afghanistan, qui était présent à La Haye lors de l'annonce, a salué les conclusions et déclaré : « La décision du tribunal selon laquelle les politiques des talibans et leur mise en œuvre constituent des actes inhumains et une persécution fondée sur le sexe est une reconnaissance cruciale de l'ampleur et de l'intention derrière cette oppression ». Zarmina et d'autres manifestantes anti-talibans en exil affirment continuer à recevoir des messages de filles en Afghanistan qui ont été poussées au mariage ou contraintes à se prostituer pour pouvoir nourrir leurs enfants.
Rashida Manjoo, présidente du tribunal, a déclaré : « L'exclusion systématique des femmes et des filles [par les autorités talibanes] de l'éducation, de l'emploi, des soins de santé, de la liberté d'expression, de la vie publique et de la liberté de mouvement constitue une persécution fondée sur le sexe. »
Depuis le retour au pouvoir des talibans, les femmes et les filles sont exclues de presque tous les aspects de la vie publique : écoles, universités, la plupart des emplois et même les parcs.
« Nous pensions que les talibans n'étaient qu'un groupe d'hommes religieux. Maintenant, nous voyons ce que leur régime signifie réellement. Peut-être que la prochaine fois, les gens ne se laisseront pas berner. Parfois, je pense que cette génération, avec toutes ces souffrances, pourrait enfin comprendre qui est le véritable ennemi. »
Zahra Nader et Sayed Abdali, 29 décembre 2025
Zahra Nader est rédactrice en chef du Zan Times. Sayed Abdali est journaliste au Zan Times.
https://zantimes.com/2025/12/29/everything-we-had-they-took-away-the-talibans-brutal-crackdown-on-womens-protests/
Traduction DE
******
Abonnez-vous à notre lettre hebdomadaire - pour recevoir tous les liens permettant d'avoir accès aux articles publiés chaque semaine.
Chaque semaine, PTAG publie de nouveaux articles dans ses différentes rubriques (économie, environnement, politique, mouvements sociaux, actualités internationales ...). La lettre hebdomadaire vous fait parvenir par courriel les liens qui vous permettent d'avoir accès à ces articles.
Remplir le formulaire ci-dessous et cliquez sur ce bouton pour vous abonner à la lettre de PTAG :
Abonnez-vous à la lettre

Ce que les féministes de la génération Z peuvent apprendre d’Asma Jahangir
Alors que nous célébrons son anniversaire, il apparaît clairement que l'importance d'Asma Jahangir n'est pas seulement symbolique. Elle est analytique et pratique.
Tiré de Entre les lignes et les mots
https://entreleslignesentrelesmots.wordpress.com/2026/01/31/ce-que-les-feministes-de-la-generation-z-peuvent-apprendre-dasma-jahangir/?jetpack_skip_subscription_popup
Quand je vois comment les jeunes femmes pakistanaises s'affirment aujourd'hui, je repense à la regrettée Asma Jahangir. Elle a vécu dans un Pakistan où la dissidence était punie par l'emprisonnement, les menaces et la diffamation sociale, mais elle a persévéré. Sa résistance n'était pas spontanée ; elle était stratégique, fondée sur le droit, l'éthique, des principes et une compréhension du pouvoir. Pour les féministes de la génération Z, sa vie offre une perspective permettant d'analyser à la fois les possibilités et les limites de l'activisme dans des contextes façonnés par le patriarcat et la gouvernance autoritaire.
Au cours de ses années les plus actives, le Pakistan était sous régime militaire, et une série de lois discriminatoires — notamment les ordonnances Hudood — ont créé une oppression institutionnalisée et sexiste. Ces lois restreignaient systématiquement l'autonomie des femmes et sont devenues des outils d'intimidation des communautés marginalisées. Dans ce contexte, les interventions de Jahangir étaient radicales. Elle contestait non seulement des lois spécifiques, mais aussi les structures sociales et institutionnelles qui normalisaient l'injustice.
Son travail démontre que la résistance féministe au Pakistan a toujours nécessité un engagement à la fois avec le système juridique et le tissu social qui le soutient.
Ce qui rend son héritage particulièrement pertinent pour la génération Z, c'est la similitude structurelle entre les formes d'oppression passées et présentes. Les jeunes femmes d'aujourd'hui sont confrontées à une surveillance sexiste dans les espaces publics, à du harcèlement dans les institutions et à un contrôle social de leur mobilité et de leur liberté d'expression. Si les mécanismes ont évolué – le harcèlement numérique, la surveillance des réseaux sociaux et l'inertie institutionnelle ayant remplacé les restrictions légales ouvertes –, la logique sous-jacente du contrôle demeure. Les récentes évolutions judiciaires montrent que le combat qu'elle a mené est loin d'être terminé.
La récente requalification d'une condamnation pour viol en adultère consenti, réduisant une peine de 20 ans à cinq ans, a révélé la persistance des préjugés patriarcaux en matière de consentement et de crédibilité. Le raisonnement majoritaire, axé sur l'absence de coercition visible, le retard dans le signalement et l'absence de résistance physique, fait écho à d'anciennes normes en matière de preuve qui ne tiennent pas compte des réalités du traumatisme, de la peur et des déséquilibres de pouvoir.
Même les progrès réalisés en matière de condamnations pour viol conjugal sont contestés : une condamnation historique prononcée en 2024 par un tribunal de première instance de Karachi a marqué une avancée dans la province du Sindh, condamnant un homme à trois ans de prison pour des actes non consensuels commis dans le cadre du mariage, mais cela a été contredit par une décision rendue en 2025 par la Haute Cour de Lahore qui a limité la responsabilité pour les actes commis peu après le divorce. Ces contradictions montrent que si la loi peut changer, les logiques sociales et institutionnelles qui perpétuent l'oppression fondée sur le genre restent tenaces.
L'insistance de Jahangir à contester l'autorité, à défendre les personnes structurellement exclues et à refuser tout compromis offre un cadre permettant de comprendre ces luttes contemporaines. La résistance ne se limite pas à des manifestations visibles ; elle consiste en un engagement persistant contre les systèmes de pouvoir. Son féminisme était intrinsèquement intersectionnel. Elle défendait les femmes, les minorités religieuses, les enfants et les travailleurs/travailleuses asservi·es.
Elle reconnaissait que l'oppression opère selon plusieurs axes — le genre, la religion, la classe sociale et la région — et que le fait de ne pas tenir compte de ces intersections affaiblit la lutte pour la justice. L'activisme de Jahangir a toujours refusé de laisser les préoccupations de l'élite éclipser les luttes quotidiennes des marginalisé·es, insistant sur le fait que la réforme juridique et la défense des droits doivent refléter les réalités vécues. Pour les jeunes féministes d'aujourd'hui, c'est une leçon essentielle.
Il est essentiel que le féminisme de la génération Z ne soit pas dominé par des voix privilégiées et déconnecté de la réalité des femmes issues de la classe ouvrière ; les mouvements doivent rester attentifs aux inégalités économiques, en veillant à ce que leurs revendications, leurs stratégies et leurs victoires ne laissent pas de côté les personnes les plus touchées. Pour que l'activisme de la génération Z soit transformateur, il doit poursuivre cet engagement en faveur de l'inclusion et de la solidarité au-delà des clivages sociaux.
Une autre leçon essentielle réside dans la dimension éthique de son activisme. Jahangir a toujours refusé de transiger sur ses principes. Même sous la menace, elle a privilégié la clarté morale à sa sécurité personnelle ou à sa popularité. Pour la génération Z, cela rappelle de manière cruciale que l'activisme durable repose sur la cohérence éthique. Dans une société où les femmes sont constamment confrontées à la tension entre sécurité et expression, sa vie montre que la véritable résistance exige du courage, de la stratégie et de l'intégrité.
Ses stratégies étaient à la fois pragmatiques et visionnaires. Elle ne s'est pas appuyée uniquement sur la défense individuelle, mais a également soutenu des institutions telles que la Commission des droits humains du Pakistan et AGHS Legal Aid. Ces structures ont permis à la résistance de perdurer après sa mort, créant ainsi un héritage qui continue aujourd'hui encore d'influencer les débats juridiques et sociaux. L'activisme contemporain de la génération Z, bien que dynamique et très visible, peine souvent à s'inscrire dans la durée. La vie de Jahangir souligne l'importance de combiner l'action immédiate avec un travail institutionnel à long terme.
Pour réfléchir à son héritage, il faut également reconnaître le changement générationnel dans les modes de résistance. La génération Z évolue souvent dans un environnement hyperconnecté, où la mobilisation numérique amplifie les voix mais expose également les militantes à de nouvelles formes de contrôle et de surveillance. L'époque de Jahangir exigeait du courage physique, des connaissances juridiques et une précision morale. Le défi pour la génération Z consiste à transposer des principes similaires — réflexion stratégique, conscience intersectionnelle et courage éthique — dans de nouveaux contextes, en trouvant un équilibre entre visibilité et durabilité, sécurité personnelle et responsabilité collective.
Alors que nous célébrions son anniversaire le 27 janvier, il apparaît clairement que l'importance de Jahangir n'est pas seulement symbolique. Elle est analytique et pratique. Elle offre un modèle pour lutter contre l'oppression systémique, défendre les personnes les plus touchées et mettre en place des institutions qui permettent une résistance persistante. Pour les féministes de la génération Z, elle rappelle que le travail de résistance est complexe, risqué et continu. Chaque marche, manifestation ou affirmation publique de l'action fait partie d'un continuum qu'elle a contribué à façonner, mais qui exige une remise en question constante afin d'éviter de reproduire les exclusions contre lesquelles il lutte.
Sa vie nous enseigne que le courage est humain, éthique et stratégique. Pour une génération confrontée à la peur, à la surveillance numérique et physique et au contrôle patriarcal persistant, ses stratégies restent instructives. Les féministes de la génération Z héritent non seulement de son inspiration, mais aussi de sa méthodologie : remettre en question les structures oppressives, défendre les marginalisé·es, refuser tout compromis et créer des systèmes durables pour la justice. Dans un paysage politique et social en rapide évolution, son héritage est à la fois un miroir et un guide.
Sadaf Shabbir, 26 janvier 2026
https://images.dawn.com/news/1194803/what-gen-z-feminists-can-learn-from-asma-jahangir
Traduction DE
******
Abonnez-vous à notre lettre hebdomadaire - pour recevoir tous les liens permettant d'avoir accès aux articles publiés chaque semaine.
Chaque semaine, PTAG publie de nouveaux articles dans ses différentes rubriques (économie, environnement, politique, mouvements sociaux, actualités internationales ...). La lettre hebdomadaire vous fait parvenir par courriel les liens qui vous permettent d'avoir accès à ces articles.
Remplir le formulaire ci-dessous et cliquez sur ce bouton pour vous abonner à la lettre de PTAG :
Abonnez-vous à la lettre

L’essor de la pornographie deepfake, dans les écoles : « {Une fille était tellement horrifiée qu’elle a vomi} »
L'utilisation des applications « nudify » est de plus en plus répandue, des centaines d'enseignant·es ayant vu des images créées par des élèves, souvent de leurs camarades. Les répercussions sont énormes et ne cessent de s'amplifier.
« Cela m'inquiète que cela soit devenu si normal. Il ne le cachait manifestement pas. Il ne pensait pas que c'était quelque chose qu'il ne devait pas faire. C'était au vu et au su de tous et toutes, et des personnes l'ont vu. C'est ce qui était assez choquant. »
Un directeur d'école décrit comment un adolescent, assis dans un bus sur le chemin du retour après l'école, a sorti son téléphone, sélectionné une photo d'une fille d'une école voisine sur les réseaux sociaux et utilisé une application de « nudification » pour modifier son image.
Il y a dix ans, c'étaient les sextos et les photos de nus qui semaient le chaos dans les salles de classe. Aujourd'hui, les progrès de l'intelligence artificielle (IA) ont rendu très facile la création d'images ou de vidéos deepfake [infox vidéo ou vidéotox] de nu·es, mettant en scène ce qui semble être vos ami·es, vos camarades de classe, voire vos professeur·es. Cela peut impliquer de retirer des vêtements, de faire bouger une image de manière suggestive ou de coller la tête de quelqu'un·e sur une image pornographique.
La directrice ne sait pas pourquoi cette fille en particulier, élève de son école, a été choisie, si le garçon la connaissait ou si c'était complètement aléatoire. Elle n'en a pris connaissance que parce qu'un·e autre de ses élèves a remarqué ce qui se passait et l'a signalé à l'école.
Les parent·es ont été contacté·es, le garçon a été retrouvé et la police a été appelée. Mais la stigmatisation et la honte associées aux abus sexuels par le biais d'images et au partage dedeepfakes sont telles qu'il a été décidé de ne pas en parler à la jeune fille qui en était la cible.
« La jeune fille n'est même pas au courant », a déclaré la directrice. « J'ai parlé aux parent·es et elles et il ne voulaient pas qu'elle le sache. »
Le garçon dans le bus n'est qu'un exemple parmi d'autres de la façon dont les deepfakes et les technologies de nudification facilement accessibles sont utilisés par les écolier·es, souvent avec des conséquences désastreuses. En Espagne, l'année dernière, 15 garçons de la région sud-ouest de l'Estrémadure ont été condamnés à un an de probation après avoir été reconnus coupables d'avoir utilisé l'IA pour produire de fausses images nues de leurs camarades de classe féminines, qu'ils ont partagées sur des groupes WhatsApp. Une vingtaine de filles ont été touchées, la plupart âgées de 14 ans, la plus jeune ayant 11 ans.
En Australie, une cinquantaine d'élèves du lycée Bacchus Marsh Grammar, dans l'État de Victoria, ont signalé que leurs images avaient été falsifiées et diffusées. La mère d'une élève a déclaré que sa fille avait été tellement horrifiée par ces images sexuellement explicites qu'elle avait vomi. Aux États-Unis, plus de 30 élèves du lycée Westfield, dans le New Jersey, ont découvert que des images pornographiques deepfake les représentant avaient été partagées entre leurs camarades de classe masculins sur Snapchat.
Ce phénomène touche également le Royaume-Uni. Un nouveau sondage réalisé auprès de 4 300 enseignant·es du secondaire en Angleterre par Teacher Tapp pour le compte du Guardiana révélé qu'environ un·e sur dix savait que des élèves de son établissement avaient créé des « vidéos deepfake à caractère sexuellement explicite » au cours de la dernière année scolaire.
Les trois quarts de ces incidents concernaient des enfants âgés de 14 ans ou moins, tandis qu'un incident sur dix concernait des enfants de 11 ans et 3% concernaient des enfants encore plus jeunes, ce qui montre à quel point cette technologie est facile d'accès et d'utilisation. Parmi les enseignant·es participant·es, 7% ont déclaré avoir eu connaissance d'un seul incident, 1% ont déclaré que cela s'était produit deux fois, tandis qu'une proportion similaire a déclaré que cela s'était produit trois fois ou plus au cours de la dernière année scolaire.
Au début de l'année, une enquête menée par Girlguiding a révélé qu'un quart des personnes interrogées âgées de 13 à 18 ans avaient vu une image deepfake sexuellement explicite d'une célébrité, d'un·e ami·e, d'un·e enseignant·e ou d'elleux-mêmes.
« Il y a un an, j'utilisais des exemples provenant des États-Unis et d'Espagne pour parler de ces questions », explique Margaret Mulholland, spécialiste des besoins spéciaux et de l'inclusion à l'Association of School and College Leaders. « Aujourd'hui, cela se produit chez nous et c'est vraiment inquiétant. »
« La police semble complètement dépassée par l'ampleur de ces problèmes. Nous avons besoin de solutions plus globales et d'une meilleure stratégie. »
L'année dernière, le Times a rapporté que deux écoles privées au Royaume-Uni faisaient l'objet d'une enquête policière pour fabrication et partage présumés d'images pornographiques deepfake. Le journal a déclaré que la police enquêtait sur des allégations selon lesquelles les deepfakes auraient été créés dans une école de garçons par une personne manipulant des images provenant des comptes de réseaux sociaux d'élèves d'une école de filles.
La commissaire à l'enfance pour l'Angleterre, Dame Rachel de Souza, a demandé l'interdiction des applications de nudification telles que ClothOff, qui a fait l'objet d'une enquête dans le cadre de la série de podcasts Black Box du Guardian sur l'IA. « Les enfants m'ont dit qu'elles et ils étaient effrayés par l'idée même que cette technologie soit disponible, sans parler de son utilisation », explique-t-elle.
Il n'est pas facile de trouver des enseignant·es prêt·es à parler des incidents liés aux deepfakes. Celles et ceux qui ont accepté d'être interviewé·es par le Guardian ont insisté pour rester anonymes. D'autres témoignages ont été fournis par des universitaires qui mènent des recherches sur les deepfakes dans les écoles et par des prestataires d'éducation sexuelle.
Tanya Horeck, professeure de cinéma et d'études féministes des médias à l'université Anglia Ruskin, s'est entretenue avec des chef·fes d'établissement dans le cadre d'une mission d'enquête visant à évaluer l'ampleur du problème dans les écoles. « Tous et toutes ont été confrontées à des incidents liés aux deepfakes dans leurs établissements et considèrent qu'il s'agit d'un problème émergent », explique-t-elle. Dans un cas, une jeune fille de 15 ans nouvellement arrivée dans une école a été prise pour cible par des élèves masculins qui ont créé une vidéo pornographique deepfake la mettant en scène. Elle était tellement bouleversée qu'elle a d'abord refusé d'aller à l'école. « Presque tous les exemples qu'elles et ils m'ont cités concernaient des garçons créant des deepfakes de filles », explique Mme Horeck.
« J'ai également remarqué qu'il existait une réelle tension quant à la manière dont elles et ils devaient gérer ces problèmes. Certain·es enseignant·es disaient : « Oui, nous appelons immédiatement la police et les élèves sont expulsés », explique Mme Horeck. « D'autres enseignant·es disaient : « Ce n'est pas la bonne façon de gérer la situation. Nous devons adopter une approche plus axée sur la justice réparatrice, en discutant avec ces jeunes et en cherchant à comprendre pourquoi ils agissent ainsi. »
« Il semble donc y avoir une certaine incohérence et une certaine incertitude quant à la manière de traiter ces cas, mais je pense que c'est vraiment difficile pour les enseignants, car elles et ils ne reçoivent pas de directives claires. »
Laura Bates, fondatrice du projet Everyday Sexism, affirme que les images deepfake ont quelque chose de particulièrement choquant. Dans son livre The New Age of Sexism : How the AI Revolution Is Reinventing Misogyny (La nouvelle ère du sexisme : comment la révolution de l'IA réinvente la misogynie), elle écrit : « De toutes les formes d'abus dont je suis victime, ce sont celles qui me blessent le plus profondément, celles qui me marquent le plus. Il est difficile d'expliquer pourquoi, si ce n'est que cela ressemble à soi-même. C'est comme si quelqu'un vous avait pris et vous avait fait quelque chose, sans que vous puissiez rien y faire. Regarder une vidéo de soi-même en train d'être violée sans son consentement est une expérience presque extracorporelle. »
Chez les enfants d'âge scolaire, l'impact peut être considérable. Les filles et les jeunes femmes se sentent violées et humiliées. Les groupes d'ami·es à l'école sont brisés et un profond sentiment de trahison peut apparaître lorsqu'une élève découvre qu'un autre a créé une image sexualisée deepfake d'elle ou de lui et l'a partagée dans toute l'école. Les filles ne peuvent plus suivre les cours, tandis que les enseignant·es, peu formé·es, font de leur mieux pour les soutenir et les éduquer. Pendant ce temps, les garçons et les jeunes hommes sont entraînés dans des comportements criminels, souvent parce qu'ils ne comprennent pas les conséquences de leurs actes.
« Nous voyons des élèves très bouleversé·es, qui se sentent trahi·es et horrifié·es par ce type d'abus », explique Dolly Padalia, PDG de la School of Sexuality Education, une organisation caritative qui dispense des cours d'éducation sexuelle dans les écoles et les universités. « Un exemple est celui d'une école qui nous a contactés. Un élève avait pris des photos de nombreuses et nombreux élèves de sa classe et réalisait des deepfakes.
Ces images ont ensuite été divulguées, ce qui a eu des répercussions considérables. Les élèves étaient vraiment bouleversé·es. Elles et ils se sentaient très trahi·es et violé·es. Il s'agit d'une forme d'abus. La police a été impliquée. L'élève a été renvoyé de l'école et on nous a demandé d'intervenir pour apporter notre soutien. L'école a réagi très rapidement, mais je dirais que cela n'est pas suffisant. Pour vraiment prévenir la violence sexuelle, nous devons être plus proactifs/proactives. »
On estime que 99% des deepfakes sexuellement explicites accessibles en ligne concernent des femmes et des filles, mais il existe des cas où des garçons sont pris pour cible. L'association caritative Everyone's Invited (EI), qui recueille les témoignages de victimes d'abus sexuels, a rencontré au moins un cas de ce type : « Un élève a raconté à l'équipe pédagogique de l'EI qu'un garçon de sa classe, très apprécié et ami avec beaucoup de filles, avait été pris pour cible lorsqu'un autre garçon avait créé une image sexuelle de lui à l'aide de l'IA. Cette image a ensuite circulé dans toute l'école, causant une détresse et un traumatisme importants. »
EI souligne également la banalisation et l'utilisation inquiétante de ces outils, comme le filtre « transformez votre ami·e en petit·e ami·e ». « Sur les réseaux sociaux tels que TikTok et Snapchat, ils sont de plus en plus accessibles et normalisés. Si cela peut sembler ludique ou inoffensif pour certains, cela reflète et renforce une culture où le consentement et le respect des limites personnelles sont bafoués. »
Dans un contexte de misogynie généralisée dans les écoles, un nombre croissant d'enseignants·e sont également pris·es pour cible, selon l'IE et d'autres sources : « C'est un problème auquel nous devons nous attaquer de toute urgence en tant que société. L'éducation doit rester en avance sur la technologie, et les adultes doivent se sentir capables de mener ces conversations plutôt que de les éviter. »
Seth James est responsable de la protection des enfants – un membre senior du personnel chargé de la protection et de la sécurité des enfants au sein d'une école – et auteur du blog DSL. « Pour tous ceux et toutes celles qui travaillent dans les écoles, on a l'impression que les progrès technologiques font constamment apparaître de nouveaux défis et risques », dit-il. « L'IA en général – et en particulier les deepfakes et les applications de nudification – donne l'impression d'être le prochain train qui arrive sur les rails.
« Une « meilleure éducation » semble être une solution attrayante à ce type de défis, car elle est intuitive et relativement facile à mettre en œuvre, mais à elle seule, elle revient à essayer d'éteindre un incendie de forêt avec un pistolet à eau. De même, la police semble complètement dépassée par l'ampleur de ces problèmes. En tant que société, nous avons besoin de solutions plus larges et d'une meilleure stratégie. »
Il poursuit : « Nous devrions tous et toutes essayer d'imaginer ce que nous aurions ressenti il y a 20 ans si quelqu'un avait suggéré d'inventer un appareil portable permettant de créer du matériel pornographique réaliste mettant en scène des personnes réelles que vous connaissez dans la vie réelle. Et puis, ils auraient suggéré de donner un de ces appareils à tous et toutes nos enfants. Parce que c'est essentiellement là où nous en sommes aujourd'hui. Nous laissons ces choses devenir « normales » sous nos yeux. »
Jessica Ringrose, professeure de sociologie du genre et de l'éducation à l'Institut d'éducation de l'University College London, a travaillé dans des écoles sur des questions telles que la masculinité, l'inégalité entre les sexes et la violence sexuelle. Elle est également co-autrice d'un livre intitulé Teens, Social Media, and Image Based Abuse (Les adolescent·es, les réseaux sociaux et les abus basés sur l'image) et mène actuellement des recherches sur la violence sexiste facilitée par la technologie.
« La façon dont les jeunes utilisent ces technologies n'est pas nécessairement mauvaise », dit-elle, « mais ce dont elles et ils ont besoin, c'est d'une meilleure éducation aux médias. » Elle se félicite de la mise à jour des directives gouvernementales en matière d'éducation aux relations, à la sexualité et à la santé, qui « reconnaissent que la misogynie est un problème qui doit être abordé dans le système scolaire ». Cependant, elle ajoute : « Elles doivent relier les points entre eux. Elles doivent associer la question du genre et de la violence sexuelle à celle des technologies. On ne peut pas compter sur l'Ofcom ou les régulateurs/régulatrices pour protéger les jeunes. Nous avons besoin d'une éducation proactive et préventive. »
Où se situe le gouvernement dans tout cela ? « Nos nouvelles directives en matière d'éducation relationnelle, sexuelle et sanitaire permettront de s'assurer que tous les jeunes comprennent ce que sont des relations saines, l'éthique sexuelle et les dangers des contenus en ligne tels que la pornographie et les deepfakes », a déclaré un·e porte-parole du ministère de l'Éducation. « Dans le cadre de notre mission Plan for Change visant à réduire de moitié la violence à l'égard des femmes et des filles, nous fournissons également aux écoles de nouvelles ressources financées pour aider les enseignant·es à expliquer la loi et les dangers liés aux contenus en ligne dans le cadre de leurs cours adaptés à l'âge des élèves. »
Ringrose insiste sur l'urgence. « Ces problèmes existent bel et bien : la création et la diffusion d'images non consenties sont une réalité. Ces technologies sont à la portée de tous et toutes. Je veux dire, il est extrêmement facile pour n'importe quel·le enfant d'accéder à ces choses. »
Elle est sceptique quant aux efforts visant à interdire les smartphones dans les écoles et craint que cela ne rende plus difficile pour les jeunes qui pourraient être victimes d'images abusives de demander de l'aide. « L'abstinence vis-à-vis de choses comme la technologie ne fonctionne pas », dit-elle. « Il faut en fait apprendre aux gens à l'utiliser correctement. Nous devons aborder cette question comme un élément vraiment important du programme scolaire. »
Ce qui nous ramène au garçon dans le bus, là où cette histoire a commencé. Il a été arrêté parce qu'une fille dans le même bus avait récemment suivi un cours à l'école sur la sécurité en ligne dans le cadre de son programme PSHE (personnel, social, santé et économique). Elle a reconnu ce qu'il faisait et l'a signalé à ses professeur·es.
L'éducation fonctionne.
Sally Weale, 2 décembre é025
https://www.theguardian.com/society/ng-interactive/2025/dec/02/the-rise-of-deepfake-pornography-in-schools
Traduit par DE
******
Abonnez-vous à notre lettre hebdomadaire - pour recevoir tous les liens permettant d'avoir accès aux articles publiés chaque semaine.
Chaque semaine, PTAG publie de nouveaux articles dans ses différentes rubriques (économie, environnement, politique, mouvements sociaux, actualités internationales ...). La lettre hebdomadaire vous fait parvenir par courriel les liens qui vous permettent d'avoir accès à ces articles.
Remplir le formulaire ci-dessous et cliquez sur ce bouton pour vous abonner à la lettre de PTAG :
Abonnez-vous à la lettre

Quel effet ont les propos de Trump sur les survivantes de violences sexistes ?
Je voudrais expliquer quelque chose qui est souvent ignoré ou tourné en dérision, mais qui est très réel pour de nombreuses victimes de violence conjugale et d'agression sexuelle, y compris des femmes qui ont travaillé d'arrache-pied pour échapper à ces violences.
Tiré de Entre les lignes et les mots
Pour de nombreuses victimes, le comportement de Donald Trump n'est pas seulement une question de « politique » ou de « personnalité ». Ses paroles, son ton de voix et ses actions reflètent étroitement les schémas de violence qu'ont subis des victimes. C'est pourquoi sa présidence est profondément traumatisante pour beaucoup d'entre nous.
Voici les raisons spécifiques et factuelles qui expliquent cela :
1. Minimisation des abus
Trump a publiquement qualifié la violence conjugale de « petite dispute avec la femme » et a suggéré qu'elle ne devrait pas être traitée comme un crime grave. Les survivantes entendent souvent la même chose de la part de leurs agresseurs : « Ce n'est pas si grave. » « Tu exagères. » « Ce n'est qu'une affaire privée. » Entendre cela de la bouche d'un président rouvre cette blessure.
2. Normalisation des agressions sexuelles
Des propos enregistrés de Trump — p. ex. « Attrapez-les par la chatte » — décrivent les agressions sexuelles comme quelque chose dont les hommes puissants peuvent se tirer à bon compte. De nombreuses victimes ont été agressées par des personnes qui pensaient avoir des droits sur le corps des femmes. Entendre ce langage célébré ou minimisé publiquement reflète précisément cette dynamique de pouvoir.
3. Humiliation publique et intimidation
On voit souvent Trump ridiculiser, rabaisser et attaquer verbalement des gens — et en particulier des femmes — en public. Les victimes reconnaissent immédiatement cette tactique. Les agresseurs utilisent souvent l'humiliation, le ridicule et la domination pour maintenir leur contrôle. Ce n'est pas seulement ce qu'il dit, c'est aussi la manière dont il le dit.
4. Nier les paroles de survivantes ou tenter de les discréditer
Trump a contredit ou attaqué à plusieurs reprises des femmes qui ont accusé des hommes puissants (y compris lui-même) de sévices ou d'agression. Les survivantes éprouvent déjà du mal à être crues. Voir un président discréditer ouvertement les femmes renforce la crainte qu'il soit dangereux et inutile de prendre la parole.
5. Mesures politiques qui affaiblissent les mesures de protection des survivantes
Sous l'administration Trump, les définitions de l'agression sexuelle et de la violence domestique ont été restreintes, les enquêtes sur les violences sexuelles ont été réduites et le financement des services aux survivantes a été supprimé ou gelé. Pour les survivantes, il ne s'agit pas d'une politique abstraite : cela affecte leur accès aux refuges, aux services de conseil, à la protection juridique et à la sécurité.
6. Style de communication coercitif et contrôlant
Les professionnels de la santé mentale ont remarqué que le discours de Trump (manipulation mentale, déni, renvoi de la responsabilité vers autrui, attaques contre ses détracteurs) ressemble fortement à des tactiques de violence psychologique. Les survivantes ne réagissent pas seulement aux contenus : leur système nerveux réagit à des signaux de danger familiers.
7. Retraumatisation par le pouvoir
De nombreuses survivantes ont échappé à la maltraitance en reprenant du contrôle sur leur vie et en retrouvant la sécurité. Voir une personne dotée d'un pouvoir immense se comporter de manières similaires à celles de leur agresseur, sans subir de conséquences, peut déclencher chez elles de la peur, de la dissociation, de la panique et du désespoir.
C'est pourquoi tant de survivantes sont en difficulté.
C'est pourquoi certaines femmes se sentent en insécurité, invisibles ou émotionnellement épuisées.
C'est pourquoi l'injonction à « simplement ignorer » de tels propos ne fonctionne pas.
Il ne s'agit pas d'être « trop sensible ».
Il s'agit d'expériences vécues, de ce que l'on sait des traumatismes et d'une nécessaire prise de responsabilité.
Les survivantes méritent des leaders qui prennent les violences au sérieux, qui croient les victimes et ne normalisent pas les sévices ou la coercition — dans leurs paroles, leurs actions et leurs politiques.
Si vous ne comprenez pas pourquoi cela est difficile pour les survivantes, veuillez les écoutez-les avant de rejeter leurs voix.
Wendy Barnes, éducatrice et autrice
Traduction : TRADFEM
https://tradfem.wordpress.com/2026/01/21/quel-effet-ont-les-propos-de-trump-sur-les-survivantes-de-violences-sexistes/
******
Abonnez-vous à notre lettre hebdomadaire - pour recevoir tous les liens permettant d'avoir accès aux articles publiés chaque semaine.
Chaque semaine, PTAG publie de nouveaux articles dans ses différentes rubriques (économie, environnement, politique, mouvements sociaux, actualités internationales ...). La lettre hebdomadaire vous fait parvenir par courriel les liens qui vous permettent d'avoir accès à ces articles.
Remplir le formulaire ci-dessous et cliquez sur ce bouton pour vous abonner à la lettre de PTAG :
Abonnez-vous à la lettre

Regards nord-sud sur les violences de genre : de la pratique de l’excision aux interventions esthétiques intimes
Loin d'être une lacune ou une simple omission, le « manque de connaissances » est socialement et volontairement construit. La production active de l'ignorance, comme celle de la connaissance, est intimement liée à des phénomènes d'oppression, d'exclusion, et partant, à des pratiques de pouvoir. La nécessité d'inclure une épistémologie de l'ignorance en parallèle à une théorie de la connaissance se dessine en creux : la compréhension des pratiques, des valeurs et des intérêts qui sous-tend la production des savoirs passe par la compréhension de ceux qui produisent leurs absences (Tuana, 2004 ; Tuana, 2006).
Tiré de Entre les lignes et les mots
https://entreleslignesentrelesmots.wordpress.com/2026/01/26/regards-nord-sud-sur-les-violences-de-genre-de-la-pratique-de-lexcision-aux-interventions-esthetiques-intimes/?jetpack_skip_subscription_popup
En partant de cette posture épistémologique précise, la philosophe Nancy Tuana (2004) s'attelle à retracer l'histoire des savoirs/ignorances profanes et scientifiques, féministes et non-féministes de l'orgasme féminin, en commençant par une brève sociogenèse des représentations du clitoris.
Dans le cadre du modèle unisexe qui prévaut jusqu'au 18e siècle, ce dernier est considéré au mieux comme une miniature du pénis ; la fonction qu'il joue dans le plaisir féminin est néanmoins identifiée, notamment par des figures comme celle de Renaldus Columbus au 16e siècle.
Or, au cours du 19e siècle, alors que le modèle des deux sexes devient prédominant, une contestation du lien entre plaisir féminin et reproduction nationale et familiale s'opère. Il y a dès lors une absence de nécessité d'étudier le clitoris dans le cadre d'une politique du sexe qui postule que la fonction principale du sexe est la conception. Le clitoris disparaît alors des planches anatomiques pour ne reprendre complexité et structure qu'à l'entrée dans le mouvement pour la santé des femmes aux États-Unis, dans les années 1960-1970.
C'est donc bien une histoire de connaissances/ignorances façonnée en fonction des valeurs, des intérêts et des politiques à l'œuvre qui caractérise celle du clitoris. Cependant, cet organe connaît également une histoire coloniale sous-jacente, particulièrement perceptible au travers des jugements différenciés qui accompagnent certaines pratiques le concernant, des « mutilations sexuelles féminines » aux « chirurgies cosmétiques génitales ».
Du geste médical légitime à l'atteinte barbare de l'intégrité physique
Depuis le début du 21e siècle, la chirurgie cosmétique intime féminine connaît un essor fulgurant aux États-Unis (ASPS, 2023), mais la tendance se retrouve également dans les pays européens, y compris en Belgique (ISAPS, 2023). Une opération à fort succès est la « nymphoplastie » aussi appelée « labiaplastie » qui consiste à raccourcir les petites lèvres de la vulve (Piazza, 2014). Pour donner un ordre de grandeur : en 2023, 6 900 nymphoplasties ont été réalisées en France, 3 975 en Italie et 1 374 en Belgique (ISAPS, 2023).
Au-delà de cette procédure particulièrement en vogue, l'offre de chirurgie esthétique génitale comprend aussi la liposuccion du mont pubis, le rajeunissement du vagin, la réduction du capuchon clitoridien ou même le retrait complet de la partie émergente du clitoris (Braun, 2005 ; Veale et Daniels, 2012).
L'explosion de ces interventions intimes dont la visée relève ici non pas du médical, mais de l'esthétique peut être rattachée à la reconfiguration des représentations existantes à l'égard de l'organe sexuel féminin. Le sexe est désormais une partie du corps qui se doit d'être « présentable » au regard de certains critères précis, notamment « rose, lisse et imberbe, exempt de traces d'âge ou de grossesses » (Piazza 2014, 30).
Cependant, le déploiement de ces opérations esthétiques ne se fait pas sans controverse, notamment en raison des similitudes qu'elles entretiennent avec les mutilations génitales féminines, qui concernent, d'après l'Organisation mondiale de la santé (2025) « toutes les interventions incluant l'ablation partielle ou totale des organes génitaux externes de la femme ou toute autre lésion des organes génitaux féminins qui sont pratiquées pour des raisons non médicales ».
En Belgique, le Groupe pour l'abolition des mutilations sexuelles s'engage sur la base de cette définition en faveur de l'interdiction des chirurgies cosmétiques intimes pratiquées sur le territoire national. Actuellement, la loi belge [1] autorise ces dernières sur les personnes adultes et même adolescentes, lorsque le consentement des parents est donné, alors qu'elle condamne et pénalise toutes mutilations génitales dites « traditionnelles », y compris sur les personnes majeures et consentantes (GAMS, s.d ; Institut pour l'égalité des femmes et des hommes, s.d).
Cependant, cette distinction entre les pratiques associées à l'excision et celles catégorisées comme « chirurgie esthétique » n'est pas le propre de la Belgique. Elle est commune à la plupart des pays occidentaux ayant adopté une loi spécifique contre les mutilations sexuelles féminines, avec par exemple la Suède (1982), le Royaume-Uni (1985), les États-Unis (1996) et la Suisse (2012) qui peuvent être mentionnés à ce titre (Bader, 2016 ; Gillette-Faye, 2020 ; Martin et al., 2022).
Ainsi, une intervention corporelle similaire notamment celle qui vise à raccourcir, voire couper la partie externe du clitoris tend à être dédoublée dans le discours social et légal : l'une relève d'un geste médical légitime pratiqué au Nord, alors que l'autre est considérée comme une atteinte criante à l'intégrité physique, souvent associée à des rituels dénoncés par l'Occident et réalisées en « Orient » ou sur le continent africain (Bader, 2016 ; Fassin 2006 ; Martin et al., 2015).
Ce traitement distinct interroge : comment penser cette difficulté au Nord à envisager ensemble ces deux pratiques de modification du corps féminin ? La prégnance du principe selon lequel les pays occidentalisés se caractérisent par la démocratie, et d'abord dans sa dimension sexuelle, suggère des éléments de réponse.
La démocratie sexuelle à l'ère post-coloniale
Forgée par le sociologue Eric Fassin (2006), la notion de « démocratie sexuelle » fait référence à l'application par les sociétés occidentales de principes démocratiques, la liberté et l'égalité, à un domaine auparavant relégué à la sphère privée, à savoir la sexualité. Elle permettrait ainsi de tracer une frontière entre « les civilisations », établissant une distinction entre les « bons » et les « mauvais » États, ou encore entre les « bons » et les « mauvais » nationaux.
La portée heuristique de ce concept particulièrement sollicité dans le contexte post-11/09/2001 vaut encore aujourd'hui. En dépit de la rhétorique populiste (« anti-genre ») actuelle qui puise dans des nationalismes sexuels anciens (du début du 20e siècle) où se mêlent racisme, sexisme et homophobie, l'identité nationale des pays du Nord tend toujours à se définir, ou du moins en partie, par des valeurs de liberté et d'égalité sexuelle. Ces notions continuent d'être brandies comme des étendards et des symboles de la modernité démocratique, notamment dans les débats autour des politiques migratoires et d'intégration.
Construit en miroir, les « mauvais nationaux », les « barbares menaçant la civilisation démocratique » (Fassin 2006, 126) sont assignés d'office à un système de valeur adverse : ils apparaissent dès lors comme les seuls à exercer encore un contrôle et une emprise sur le corps et la psyché des femmes, entre voile imposé, mariage forcé et mutilations génitales subies ; « leur sexisme [justifiant] presque le racisme, si celui-ci, comme celui-là, n'était en principe incompatible avec la démocratie » (ibid.).
Les violences sexuelles et sexuées, dimension de l'exotisme orientaliste pourtant fantasmé et érotisé par le regard occidental durant l'ère coloniale, sont donc publiquement condamnées à l'ère post-coloniale et confinées aux États non-occidentaux. D'où l'incapacité des pays du Nord à assimiler les chirurgies esthétiques intimes à des mutilations génitales sexuelles : dans le cadre d'une absence proclamée de toute forme de domination masculine à l'égard des femmes, les mutilations génitales sont forcément héritières d'une culture étrangère.
Dans ce contexte, comment contourner la rhétorique de la démocratie sexuelle qui ignore l'autocritique en instaurant un rapport hiérarchique où le locuteur est situé au niveau de l'idéal qu'elle prétend avoir atteint ? Ou, dit autrement : comment penser sur le même plan les opérations de chirurgie esthétique intime et la pratique de l'excision ?
Une porte d'entrée consiste à faire valoir qu'elles fonctionnent toutes deux comme techniques sociales d'institution d'un genre et d'une sexualité particulière, à savoir féminin et hétérosexuelle.
Des techniques d'institution du genre féminin et de l'hétérosexualité
En France, Armelle Andro et al. (2010) se sont penchés sur les femmes qui ont recours à une chirurgie reconstructrice de l'excision. Dans ce projet personnel, elles seraient souvent confrontées à deux systèmes de référence contradictoire, celui de leur pays d'origine et celui de leur pays d'accueil.
Cette contradiction toucherait à des questions relatives à la sexualité, mais aussi à la transmission et la construction d'une identité culturelle et féminine : en France, on ne reconnaît pas totalement aux femmes excisées le statut de femme puisqu'elles sont, selon les représentations sociales dominantes, privées d'une partie des attributs qui le consacre ; mais dans l'univers symbolique des pays ou l'excision est pratiquée, cette dernière est historiquement conçue comme un rite permettant justement d'accéder à ce statut, et par extension, à celui de mère et d'épouse.
Or, il en va de même dans le cas des chirurgies cosmétiques intimes : les structures génitales externes des femmes et des adolescentes qui y ont recours sont coupées voire retirées afin d'assurer leur « féminité » dans le cadre d'une relation hétérosexuelle qui se dessine en arrière-plan.
L'étude de Sara Piazza (2014) qui se focalise sur des patientes françaises et anglo-saxonnes ayant fait l'objet d'une nymphoplastie le montre bien : ces petites lèvres considérées comme trop longues trahiraient un manque de féminité, un flou dans la désignation de leur genre pouvant potentiellement venir perturber leur partenaire et les poussant de fait à vouloir « corriger » ce sexe pour qu'il corresponde à la morphologie a priori idéale/fantasmée du sexe féminin.
Techniques d'institution du genre féminin et de l'hétérosexualité, la question centrale du consentement des femmes « occidentales » et « non-occidentales » à l'égard de ces interventions « esthétiques » ou « traditionnelles » doit être soulevée pour conclure ce propos.
Dans le discours des expert·es suisses ayant une connaissance approfondie des procédés de modifications génitales, Dina Bader (2016) note l'existence d'une hiérarchie racialisée à l'égard de la condition féminine, et, par association, des deux « modèles de société » que ces femmes représentent, avec les patientes de chirurgie cosmétique intime en figure d'autonomie et celles excisées en figure d'oppression.
En d'autres termes, s'il s'agit de patientes de chirurgie esthétique génitale, le consentement de ces dernières semble primer sur les pressions extérieures (normes du sexe féminin), alors que dans le cas de l'excision, les expert·es accordent davantage d'importance à la pression sociale (appartenance culturelle) qu'au consentement de la femme excisée. C'est sur ce double discours que s'appuient également les législations en vigueur qui condamnent les mutilations sexuelles génitales, en excluant celles qui ont trait à l'esthétique.
Or, les pressions qui s'exercent sur les femmes du Sud comme sur celles du Nord doivent être mises sur un pied d'égalité : une critique de l'excision ne peut faire l'économie d'une critique des opérations cosmétiques intimes, sous peine de reproduire la rhétorique de la démocratie sexuelle qui sert la promotion d'une supposée supériorité de l'Occident.
Stella Marzullo
https://www.cetri.be/Regards-Nord-Sud-sur-les-violences
Notes
[1] Voir la loi du 23/05/2013 et l'art. 409 du code pénal Belge.{}
Bibliographie
American Society of Plastic Surgeons (ASPS) (2023), « 2023 ASPS Procedural statistics release »,
https://www.plasticsurgery.org/docu…https://www.plasticsurgery.org/documents/news/statistics/2023/plastic-surgery-statistics-report-2023.pdf.
Andro A., Lesclingand M., et Pourette D. (2010), « Excision et cheminement vers la réparation : une prise en charge chirurgicale entre expérience personnelle et dynamiques familiales », Sociétés contemporaines 77 (1).
Bader, D. (2016), « Nationalisme sexuel : le cas de l'excision et de La chirurgie esthétique génitale dans les discours d'experts en Suisse », Swiss Journal of Sociology 42.https://doi.org/10.1515/sjs-2016-0025
Braun, V. (2005), « In search of (better) sexual pleasure : female genital “cosmetic” surgery », Sexualities 8(4).
Fassin, É. (2006), « La démocratie sexuelle et le conflit des civilisations », Multitudes 26 (3).
Groupe pour l'Abolition des Mutilations Sexuelles (GAMS) (s. d.), « Chirurgie esthétique génitale », GAMS.be, https://gams.be/chirurgie-esthetique-genitale/.
Gillette-Faye, I. (2020), « État des lieux des mesures législatives contre les mutilations sexuelles féminines », Droit et cultures. Revue internationale interdisciplinaire 79.
Institut pour l'égalité des femmes et des hommes (s. d), « Lois et réglementations »,
https://igvm-iefh.belgium.be/fr/themes/violences/mutilations-genitales/lois-et-reglementatios.
International Society of Aesthetic Plastic Surgery (ISAPS) (2023), « ISAPS International survey on aesthetic/cosmetic procedures performed in 2023 »,
https://www.isaps.org/media/rxnfqib…https://www.isaps.org/media/rxnfqibn/isaps-global-survey_2023.pdf.
Martin, H., Bessette-Viens R., et Bendjama R. (2022), « Réparer la nature, déjouer la culture ? : Une analyse des normes de sexe et de la sexualité de la chirurgie esthétique des organes génitaux », In Le corps de l'identité, Karthala.
https://doi.org/10.3917/kart.forti….
Martin, H., Hertz E., et Rey S. (2015) « Une disgrâce commune. Pour une anthropologie symétrique des pratiques de marquage du sexe. », In Mélanges en l'honneur de Mondher Kilani, Lausanne : G. Merrone Editeur, BSN Press.
Organisation Mondiale de la Santé (OMS) (2025), « Mutilations génitales féminines »,
https://www.who.int/fr/news-room/fact-sheets/detail/female-genital-mutilation.
Piazza, S. (2014), « La nymphoplastie : Nouvelle modalité de l'insupportable du sexe féminin », Recherches en psychanalyse 17 (1).
Tuana, N. (2004), « Coming to understand : Orgasm and the Epistemology of Ignorance », Hypatia 19 (1).
Tuana, N. (2006), « The Speculum of Ignorance : The Women's Health Movement and Epistemologies of Ignorance », Hypatia 21 (3).
Veale, D., et Daniels J. (2012), « Cosmetic Clitoridectomy in a 33-Year-Old Woman », Archives of Sexual Behavior 41 (3).
******
Abonnez-vous à notre lettre hebdomadaire - pour recevoir tous les liens permettant d'avoir accès aux articles publiés chaque semaine.
Chaque semaine, PTAG publie de nouveaux articles dans ses différentes rubriques (économie, environnement, politique, mouvements sociaux, actualités internationales ...). La lettre hebdomadaire vous fait parvenir par courriel les liens qui vous permettent d'avoir accès à ces articles.
Remplir le formulaire ci-dessous et cliquez sur ce bouton pour vous abonner à la lettre de PTAG :
Abonnez-vous à la lettre

RD Congo : Escalade des violences sexuelles liées au conflit
Un soutien urgent aux survivantes est nécessaire, suite aux réductions de l'aide par les États-Unis
Tiré de Entre les lignes et les mots
https://entreleslignesentrelesmots.wordpress.com/2026/01/17/rd-congo-escalade-des-violences-sexuelles-liees-au-conflit/?jetpack_skip_subscription_popup
Les violences sexuelles liées au conflit dans l'est de la République démocratique du Congo se sont intensifiées, tandis que le soutien aux survivantes a considérablement diminué.
Le M23 soutenu par le Rwanda, d'autres groupes armés et les forces militaires utilisent les violences sexuelles comme une arme de guerre, alors que les survivantes sont confrontées à un climat d'impunité qui protège les responsables et à un système de santé privé de moyens pour les accompagner.
L'armée congolaise devrait prendre toutes les mesures nécessaires pour faire respecter la discipline afin de prévenir les violences sexuelles. Le gouvernement devrait renforcer son soutien aux enquêtes et aux poursuites en matière de violences sexuelles. Les partenaires internationaux devraient accroître leur soutien aux efforts de responsabilisation.
(Kinshasa, le 12 janvier 2026) – Les violences sexuelles liées au conflit dans l'est de la République démocratique du Congose sont intensifiées, tandis que le soutien aux survivantes a considérablement diminué, ont déclaré Human Rights Watch et l'organisation congolaise de défense des droits des femmes SOFEPADI aujourd'hui.
Human Rights Watch a documenté des violences sexuelles commises par des membres d'au moins cinq groupes armés non étatiques et par des soldats de l'armée congolaise dans l'est de la RD Congo. L'intensification des combats dans les provinces de l'Ituri, Nord-Kivu, et du Sud-Kivu, ainsi que les baisses des financements et les difficultés d'accès aux services de santé n'ont cessé de compliquer l'obtention d'un soutien holistique nécessaire pour les femmes et les filles qui survivent à des violences sexuelles. De nombreux centres médicaux proposant des soins de santé et d'autres formes de soutien ont été contraints de fermer.
« Les groupes armés et les forces militaires utilisent les violences sexuelles comme une arme de guerre dans l'est de la RD Congo », a déclaré Ida Sawyer, directrice de la division Crises, conflits et armes à Human Rights Watch. « Les survivantes de ces crimes atroces sont confrontées à un climat d'impunité qui protège les responsables et à un système de santé privé de moyens pour les accompagner. »
En novembre 2025, Human Rights Watch, en coopération avec les bureaux de Solidarité Féminine pour la Paix et le Développement Intégral (SOFEPADI) à Beni et Buni, a interviewé 23 survivantes de violences sexuelles dans le nord-est de la RD Congo. Les chercheur·euse·s ont également mené des entretiens avec quatre survivantes congolaises enOuganda qui avaient fui l'est de la RD Congo. Human Rights Watch a également rencontré les autorités provinciales congolaises de la santé et de la justice ainsi que des membres du personnel d'organisations nationales et internationales qui fournissent une assistance aux survivantes. Human Rights Watch a écrit au Département d'État des États-Unis, au porte-parole du gouvernement congolais et à la direction du groupe armé M23, en leur exposant ses conclusions, mais n'a pas reçu de réponse.
Le Fonds des Nations Unies pour la population (UNFPA) a signalé plus de 80 000 cas de violdans l'est de la RD Congo entre janvier et septembre 2025, soit une hausse de 32% par rapport à la même période en 2024. En parallèle, les coupes soudaines et chaotiques du gouvernement des États-Unis dans l'aide internationale au début de l'année 2025 ont brusquement mis fin aux soins médicaux d'urgence et à d'autres formes de soutien pourdes milliers de survivantes de violences sexuelles. Beaucoup ont contracté le VIH ou sont tombées enceintes, alors que les cliniques et les hôpitaux de l'est de la RD Congo ne possédaient plus de stocks de kits de prophylaxie post-exposition (« kits PEP » selon l'acronyme anglais) qui étaient auparavant fournis en grande partie par des projets financés par les États-Unis. Ces kits doivent être administrés dans les 72 heures suivant l'exposition pour prévenir le VIH et la grossesse.
Les violences sexuelles perpétrées par le personnel militaire et les membres des groupes armés ont été commises dans différents contextes : attaques visant des groupes ethniques spécifiques lors d'assauts sur des villes et des villages ; prises d'otages et enlèvements à des fins d'esclavage sexuel ; et viols dans les fermes et autres lieux de travail ou lorsque les femmes et les filles se déplaçaient.
Quatre soldats congolais ont violé et battu une jeune fille de 17 ans qui se rendait au travail dans les champs près de son village dans la province de l'Ituri. Gravement blessée, elle a réussi à rentrer chez elle et sa famille l'a emmenée le jour même au centre de santé local, mais celui-ci ne disposait pas de kits PEP. Elle a travaillé pendant deux mois afin d'économiser suffisamment d'argent pour parcourir plus de 40 kilomètres jusqu'à une clinique de Bunia, la capitale de la province. Les tests médicaux ont révélé qu'elle était enceinte et séropositive au VIH.
Dans la province voisine du Nord-Kivu, des combattants du groupe armé M23 ont violé une femme de 42 ans. Elle est arrivée à l'hôpital dans les 72 heures, mais l'établissement n'avait pas de kits. Toujours menacée par le M23 soutenu par le Rwanda, qui contrôle la région, elle a fui un mois plus tard vers l'Ouganda voisin avec ses sept enfants. Elle a reçu un diagnostic de VIH et vit dans un camp de réfugiés, où elle a du mal à obtenir des soins médicaux appropriés, y compris des antirétroviraux, et à subvenir aux besoins de ses sept enfants.
Le viol et les autres violences sexuelles pendant les conflits armés constituent une violation du droit international humanitaire, également appelé droit de la guerre, et sont des crimes de guerre. Les Conventions de Genève et le droit international coutumier interdisent le viol, l'esclavage sexuel, la torture et les mutilations sexuelles, ainsi que toute autre forme d'agression sexuelle.
Les violences sexuelles constituent également une violation du droit international relatif aux droits humains auquel a adhéré la RD Congo par ratification. En vertu de la Convention sur l'élimination de toutes les formes de discrimination à l'égard des femmes, les violences fondées sur le genre et le sexe sont interdites. Le Protocole à la Charte africaine des droits de l'homme et des peuples relatif aux droits des femmes en Afrique (Protocole de Maputo) exige des États qu'ils fassent appliquer les lois interdisant les violences sexuelles, punissent les auteurs et mettent en œuvre des programmes de réhabilitation des survivantes. En vertu du Pacte international relatif aux droits économiques, sociaux et culturels, les survivantes de violences sexuelles ont droit à des soins médicaux de qualité, y compris l'accès à la contraception d'urgence et aux soins d'avortement.
Le contrôle du M23 sur une grande partie du Nord-Kivu et du Sud-Kivu a considérablement entravé l'acheminement de l'aide humanitaire, du fait de la fermeture des principaux aéroports des deux capitales provinciales depuis le début de l'année 2025 et d'autres restrictions d'accès et de circulation.
Bien que des dérogations aient été émises pour les programmes de prévention du VIH qui comprenaient la fourniture de kits PEP, le gouvernement américain a brusquement mis fin au financement de ces programmes dans l'est de la RD Congo. Le gouvernement américain devrait relancer ce financement de toute urgence. Le gouvernement congolais, l'Union européenne, le Royaume-Uni et la Banque mondiale, entre autres, devraient également renforcer immédiatement leur soutien. Les bailleurs de fonds devraient accroître leur soutien aux organisations fournissant des soins holistiques aux survivantes de violences sexuelles, incluant un soutien psychologique, socio-économique et professionnel, ainsi que des programmes de réintégration pour les personnes prises en otage par des groupes armés.
Pour les survivantes de violences sexuelles, le fait d'obtenir justice et de voir les auteurs jugés peut s'avérer impossible dans les zones contrôlées par le M23, où les tribunaux congolais ne fonctionnent pas. LeRwanda, puissance occupante dans ces régions, a lui aussi des obligations légales internationales de garantir la responsabilisation, y compris par le biais de tribunaux locaux.
L'armée congolaise devrait prendre toutes les mesures nécessaires pour imposer la discipline au sein des forces armées et des milices alliées afin de prévenir les violences sexuelles. Le gouvernement devrait accroître le soutien aux enquêtes et aux poursuites en matière de violences sexuelles, y compris aux unités de police spécialisées, afin de prévenir les violences sexuelles et d'augmenter le nombre de juges et autres personnels judiciaires nécessaires pour que les affaires soient instruites en temps opportun.
Le gouvernement devrait également appliquer laloide 2022 abolissant les frais juridiques pour les cas de violences sexuelles et veiller à ce que les survivantes reçoivent une aide juridique appropriée. L'assistance juridique devrait être un élément clé du soutien holistique, y compris par le biais des Centres intégrés de services multisectoriels gérés par le gouvernement qui ont été créés en 2023. L'agence des réparations financée par le gouvernement – le Fonds national des réparations des victimes (FONAREV) – devrait veiller à ce qu'une aide financière adéquate parvienne rapidement aux survivant·e·s de violences sexuelles et d'autres crimes graves.
Les États-Unis et l'UE devraient imposer des sanctions ciblées aux responsables et aux commandants impliqués dans les abus récemment documentés. Les partenaires internationaux devraient accroître leur soutien aux efforts nationaux de responsabilisation en RD Congo, y compris par le biais du nouveau cadre de coordination établi entre l'ONU et le gouvernement congolais, et renforcer leur soutien à la Cour pénale internationale (CPI) et à son enquête en cours sur la situation en RD Congo.
« Le gouvernement congolais devrait poursuivre ses efforts pour mettre fin aux violences sexuelles et mettre pleinement en œuvre son programme de justice transitionnelle, en collaboration avec les Nations unies, pour que les victimes aillent accès à la justice » a déclaré Sandrine Lusamba, coordinatrice nationale de la SOFEPADI. « Une coopération régionale en matière de justice est également importante afin de permettre des enquêtes crédibles sur les allégations, d'établir la responsabilité de toutes les parties et de poursuivre véritablement les responsables, tout en fournissant aux survivantes le soutien dont elles ont désespérément besoin. »
Afin de respecter leur vie privée et de garantir leur sécurité, les noms des survivantes de violences sexuelles ont été remplacés par des pseudonymes.
Témoignages de survivantes
Dans le Nord-Kivu, le groupe armé M23 et les Forces démocratiques alliées (Allied Democratic Forces, ADF) financées par l'État islamique ont abusé de femmes et de filles pendant de longues périodes dans leurs camps.
En février, après que le M23 a pris le contrôle de Goma, la capitale provinciale du Nord-Kivu, quatre combattants du M23 sont entrés de force dans la maison de Patience, âgée de 22 ans, où elle vivait avec son fils en bas âge. Les combattants lui ont demandé si son mari était là, ont frappé son fils avec une arme à feu, l'ont attachée à son lit, puis deux combattants l'ont violée.
Ils l'ont ensuite obligée à sortir de la maison, en abandonnant son enfant, et l'ont emmenée dans un camp situé à proximité. Elle a passé trois jours dans le camp, au cours desquels plusieurs combattants l'ont violée, elle et trois autres femmes qui y avaient été conduites. Elle a réussi à s'échapper et à franchir la frontière vers l'Ouganda, où son mari et son fils l'ont rejointe. Lorsqu'elle s'est rendue dans un centre de santé en Ouganda, elle a appris qu'elle était enceinte et qu'elle avait contracté une infection sexuellement transmissible.
Des combattants du M23 ont enlevé Justine à son domicile à Goma en mars 2025. Six hommes armés ont fait irruption dans sa maison lors d'une opération de recrutement forcé et ont exigé de voir son mari. Justine leur a répondu que son mari n'était pas à la maison. Ils l'ont alors frappée elle et son fils de 20 ans, puis l'ont obligée à marcher jusqu'à leur camp près de la ville. Arrivés au camp, deux hommes l'ont emmenée dans une zone isolée, l'ont battue et l'ont violée.
Incapable de marcher, elle est restée là jusqu'au lendemain, lorsque des habitants à proximité ont entendu ses pleurs et l'ont emmenée à l'hôpital. Elle est arrivée à l'hôpital dans les 72 heures après son viol, mais l'établissement n'avait pas de kits PEP. Elle a ensuite fui en Ouganda, où des tests ont révélé qu'elle avait contracté le VIH.
Solange, qui a rejoint le M23 en tant que combattante, a indiqué que le viol était une « habitude » des commandants du M23 et que l'un d'entre eux l'avait violée à plusieurs reprises dans un camp du M23. Elle ne pouvait pas se plaindre ou refuser par peur d'être tuée. Elle a précisé qu'elle connaissait au moins 15 autres femmes qui avaient fui le M23 en raison d'abus.
Les ADF, groupe actif dans les provinces du Nord-Kivu et de l'Ituri, ont fréquemment enlevé des personnes dans des villages et des champs, les endoctrinant vers leur version de l'islam. Les hommes et les garçons sont entraînés pour devenir des combattants, tandis que les femmes et les filles sont contraintes d'« épouser » des combattants et sont utilisées comme esclaves sexuelles.
Quand Liliane avait entre 14 et 18 ans, de 2020 à 2024, elle a été retenue captive et agressée sexuellement par les ADF. Des combattants des ADF ont attaqué son village dans le Nord-Kivu. Ils ont tué son beau-frère devant elle, puis l'ont kidnappée, elle et sa belle-sœur. Au total, les combattants ont enlevé cinq femmes et trois filles du village, les forçant à porter les corps des personnes qu'ils avaient tuées. Liliane est restée avec les ADF pendant quatre ans, période pendant laquelle ils l'ont contrainte à épouser un combattant de 19 ans.
« Un jour, il m'a menacée de mort parce qu'il voulait avoir un enfant avec moi et que je ne tombais pas enceinte », a raconté Liliane. Plus tard il lui a entaillé la poitrine avec un couteau, en disant qu'il la punissait de ne pas être tombée enceinte. Liliane est parvenue à s'échapper en mai 2024. Lorsque Human Rights Watch l'a rencontrée plus d'un an après sa fuite, elle avait de graves problèmes de santé, notamment une blessure à la jambe qui n'avait pas encore cicatrisé et des douleurs dans tout le corps.
Après trois ans de captivité chez les ADF, Esther et son jeune enfant ont également réussi à s'échapper en 2024, à la faveur d'affrontements entre le groupe armé et l'armée ougandaise. Le père de l'enfant était un combattant des ADF qu'Esther a été contrainte d'épouser pendant sa captivité.
« Mon enfant joue avec d'autres enfants du quartier », a-t-elle raconté. « Certains d'entre eux le traitent de “bébé ADF”, ce qui me cause beaucoup de peine. J'ai peur qu'en grandissant, il me demande où est son père. Je m'inquiète de la façon dont il va gérer ça. » Il n'existe actuellement aucun programme dans l'est de la RD Congo pour aider les personnes qui ont fui les ADF à se réinsérer dans leurs communautés.
Dans la province de l'Ituri, les violences sexuelles constituent une caractéristique courante des violences intercommunautaires. Le groupe armé Coopérative pour le Développement du Congo (CODECO) est responsable de nombreux massacres de civils et incidents de violences sexuelles. Ses combattants attaquent régulièrement des villages et des camps de personnes déplacées internes, principalement habités par des membres de l'ethnie Hema.
Béatrice, 32 ans, a décrit qu'elle et 11 autres civils sont tombés dans une embuscade tendue par des combattants dans un champ près de son village à Fataki, dans le territoire de Djugu, en juin. Les combattants ont tué les six hommes du groupe et ont battu les femmes avec des bâtons et le plat de leurs machettes, puis ils les ont toutes violées. Béatrice a raconté : « Les combattants nous ont frappées en disant : “Vous, les Hema, vous vous croyez trop intelligents. Maintenant vous allez voir.” Après nous avoir violées, ils ont volé tout ce que nous avions, puis se sont enfuis. » Béatrice était enceinte de six mois quand elle a été agressée. Son bébé est né en bonne santé, mais venant s'ajouter à l'horreur de l'attaque, elle a contracté une infection sexuellement transmissible non identifiée.
Agathe, 20 ans, a expliqué qu'une dizaine d'hommes armés ont attaqué son village en Ituri en avril. Appartenant à l'ethnie Hema, elle pense que son village a été ciblé pour des raisons ethniques : « Deux combattants de la CODECO m'ont emmenée et m'ont dit de choisir entre la mort et le viol. Je n'ai pas eu le choix. » Elle a marché pendant trois jours pour rejoindre Bunia afin d'obtenir des soins médicaux. Le manque d'argent pour le transport et l'insécurité constante sur les routes font qu'il est extrêmement difficile pour de nombreuses survivantes d'avoir accès à des soins médicaux. Elle est arrivée trop tard pour utiliser un kit PEP et a appris qu'elle était enceinte.
L'insécurité constante accroît considérablement la vulnérabilité des femmes et des filles, qui sont visées dans la grande majorité des cassignalés de violences sexuelles dans l'est de la RD Congo. Fuyant les combats et les violences, les femmes et les filles sont souvent forcées de vivre et de travailler dans des zones qui ne leur sont pas familières. De nombreuses survivantes interrogées avaient été déplacées à l'intérieur du pays.
Espérance a été déplacée par les combats dans le territoire de Masisi au Nord-Kivu en 2024. Avec ses sept enfants, elle a fui vers une zone proche d'une base de la force de maintien de la paix de l'ONU dans l'est de la RD Congo, la MONUSCO. En décembre 2024, malgré la proximité de la base, elle et deux autres femmes ont été obligées de fuir dans la brousse à l'approche des combats. Là, elles sont tombées sur un groupe de sept combattants membres des Wazalendo, une milice violente associée à l'armée congolaise. Une femme a réussi à s'échapper, mais les combattants ont violé Espérance et tué l'autre femme qui était avec elle.
Les femmes et les filles qui sont attaquées alors qu'elles travaillent dans des fermes et des champs ont souvent peur de retourner au travail. Les femmes vivant dans des camps pour personnes déplacées internes qui doivent parfois quitter le camp et franchir les lignes de frontpour trouver de la nourriture et du travail sont exposées à un risque accru de violences sexuelles.
L'armée congolaise, qui est censée protéger les femmes des violences sexuelles, est responsable d'une grande partie de ces violences. Huit survivantes interrogées ont déclaré qu'elles avaient très probablement été violées par des militaires congolais. Bien qu'il soit souvent difficile de déterminer quel groupe ou force armé était responsable des agressions, dans ces cas, les survivantes ont pu identifier les assaillants par leurs uniformes ou ont indiqué qu'ils parlaient la langue lingala, la lingua franca de l'armée et de l'ouest de la RD Congo.
En janvier, les ADF ont attaqué le village de Thérèse, dans le Nord-Kivu, vers les 5 heures du matin. Elle s'est enfuie dans la brousse avec sa famille, mais son père, âgé de 70 ans, est resté pour protéger leur maison. Les ADF l'ont tué lui et huit autres personnes ce jour-là. Thérèse est retournée au village le lendemain et a trouvé le corps de son père avec des entailles à la machette sur les bras et une blessure par balle à la tête. Après avoir enterré son père, Thérèse s'est rendue à Beni. Sa mère est morte peu de temps après, et Thérèse a alors eu la responsabilité de s'occuper de sa famille. En mai, deux hommes en tenue militaire parlant lingala l'ont violée alors qu'elle récoltait du cacao. « Depuis l'incident, je ne suis pas retournée dans les champs », a-t-elle expliqué. « J'ai peur maintenant. La vie est devenue très difficile. »
La jeune fille de 17 ans, qui a été sévèrement battue, violée par quatre soldats et laissée pour morte, a raconté : « Ils ont dit que si je refusais de coucher avec eux, ils me tueraient.Certains m'ont attrapé les bras. Ils m'ont frappée, ils avaient des bâtons. Ils m'ont battue avec ces bâtons et avec leurs mains. »
Elle a ajouté qu'elle était restée allongée pendant cinq heures dans la brousse avant de trouver la force de rentrer chez elle à pied. Ses proches l'ont emmenée au centre de santé local, mais celui-ci ne disposait pas de kits PEP. Plus tard, lorsqu'elle s'est rendue à Bunia, elle a été traitée à la clinique de SOFEPADI. Elle a raconté : « Alors que nous étions dans le camp [de personnes déplacées internes] à Bunia, j'ai entendu parler de « l'espace sûr » géré par SOFEPADI, qui m'a aidée jusqu'à aujourd'hui. Quand je suis arrivée dans l'espace sûr, j'ai expliqué ma situation, et ils m'ont emmenée à l'hôpital. J'avais [le VIH], et ils ont découvert que j'étais aussi enceinte. J'ai appris à faire des vêtements, ce qui me procure un peu d'argent pour aider ma fille et ma famille. »
Sylvie, une survivante de violences sexuelles de 27 ans vivant en Ituri, est tombée enceinte après que trois hommes non identifiés l'ont violée alors qu'elle se rendait au travail dans les champs près de son village avec trois autres femmes. « Ils sont sortis de nulle part », a-t-elle expliqué. « Les autres femmes ont fui, mais je suis tombée. Ils m'ont dit : “Tu seras notre femme pendant quelque temps.” » Elle a finalement pu s'échapper et est rentrée chez elle, où sa grand-mère l'a emmenée directement au centre de santé du village. Le centre n'avait pas de kits PEP et, deux mois plus tard, elle a appris qu'elle était enceinte.
Soins médicaux
L'Agence des États-Unis pour le développement international (United States Agency for International Development, USAID) avait fourni des financements à IMA World Health afin que l'organisation distribue des kits PEP à 80% des centres de santé dans les provinces du Sud-Kivu, du Nord-Kivu et de l'Ituri. IMA World Health avait commandé 116 000 kitsau début de l'année 2025, mais le financement a ensuite été retiré, de sorte que ces kits ne sont jamais parvenus dans les centres de santé de l'est de la RD Congo.
Les centres de santé gérés par Médecins Sans Frontières (MSF) disposent d'un approvisionnement distinct, et le UNFPA comble les manques lorsque c'est possible. Le Fonds des réparations du gouvernement congolais, FONAREV, a également dépensé 1,5 million d'USD pour des kits PEP en 2025. Même avant que l'administration Trump ne coupe les financements de l'USAID en février, l'offre ne répondait pas aux besoins importants.
De mars à septembre, il y a eu un manque quasi total de kits PEP dans l'est de la RD Congo. Selon le UNFPA, en mai 2025, seules7 des 34 zones de santé du Nord-Kivu disposaient d'un stock minimal. Au mois de septembre, seuls 895 kits complets étaient disponibles pour l'ensemble de la province, où l'on dénombre des centaines de cas chaque semaine. D'après les organisations nationales et internationales travaillant dans les provinces de l'Ituri et du Sud-Kivu, la situation dans les autres provinces est similaire.
En septembre, IMA World Health a reçu environ 30 000 kits grâce à un financement de la Banque mondiale. Ce financement a pris fin en décembre ; le montant du financement disponible en 2026 est inconnu et rien n'indique que les besoins diminueront.
Au-delà de la pénurie immédiate de kits PEP, de nombreux problèmes se posent dans la chaîne de distribution pour livrer les kits là où ils font cruellement défaut, exacerbés par les combats en cours. Ceci est particulièrement vrai dans les zones occupées par le M23, où les aéroports et les banques ne fonctionnent plus. Les réductions des financements de l'USAID aggravent le problème, car les organisations humanitaires ont été contraintes de réduire les programmes et de licencier du personnel qui aurait géré la livraison des kits PEP aux centres de santé.
Il existe aussi des lacunes majeures dans le dépistage et le traitement du VIH. En 2025, dans la province de l'Ituri, par exemple, les centres de santé ne disposaient que de deux médicaments sur les trois nécessaires au traitement du VIH chez les enfants. Les tests sont rares dans l'est de la RD Congo. Bien que la loi congolaise exigeune prise en charge initiale et des tests gratuits après des violences sexuelles, ce n'est pas toujours le cas. Le traitement du VIH à long terme est inabordable pour la plupart des personnes. Des frais importants sont également dus pour le traitement d'autres blessures ou problèmes médicaux subis par les survivantes du fait du viol ou de la captivité, comme les coups, les blessures par balle ou les entailles à la machette.
Depuis l'adoption du Protocole de Maputo en 2018, l'avortement est légal en RD Congo dans certaines circonstances, dont le viol. Cependant, desobstacles importantssubsistent pour les femmes et les filles qui cherchent à avoir accès à un avortement légal et sûr, car peu de centres de soins de santé primaires ont la capacité de les pratiquer, les procédures dangereuses sont répandues et la stigmatisation entourant l'avortement se poursuit.
Soutien psychosocial et socio-économique
Les survivantes devraient avoir accès à un soutien en santé mentale immédiat et à plus long terme pour les traumatismes subis et pour les aider à surmonter la stigmatisation tragique et généralisée associée aux violences sexuelles. Beaucoup ont également besoin d'aide pour obtenir de la nourriture, des soins médicaux et d'autres produits de première nécessité. Malgré une nouvelle directive qui interdit d'exclure les filles enceintes de l'école, les filles et les jeunes femmes peuvent également avoir besoin d'un soutien pour retourner à l'école. La plupart des femmes dans l'est de la RD Congo dépendent de l'agriculture pour subvenir à leurs besoins et à ceux de leurs familles. Presque toutes les survivantes interviewées n'étaient pas retournées dans leurs fermes en raison de craintes fondées d'être à nouveau agressées ou à cause des combats en cours.
Des organisations locales ont formé des psychologues dans l'est de la RD Congo qui sont à même de fournir un soutien psychologique aux survivantes ; certaines disposent de programmes de formation professionnelle pour aider les survivantes à acquérir des compétences afin de subvenir à leurs besoins et à ceux de leurs familles, en particulier lorsqu'elles ne sont plus en mesure d'aller dans leurs fermes. Mais les femmes qui se trouvent dans des zones plus éloignées ou peu sûres ou qui ont été déplacées à plusieurs reprises n'ont souvent pas accès à ce soutien. Le financement est également limité et n'est souvent pas une priorité, malgré l'impact positif à long terme.
L'insécurité persistante et les attaques menées par les groupes armés ont contraint plusieurs organisations à interrompre leurs programmes dans certaines zones. Le 7 novembre, des combattants appartenant très probablement au groupe armé connu sous le nom de Convention pour la Libération Populaire (CRP) ont incendié et pillé plusieurs structures en bordure du camp de personnes déplacées de Kigonze à Bunia, dont un centre de soutien psychologique géré par SOFEPADI.
Absence de programmes de réintégration pour les anciennes captives des ADF
Il n'existe pas de programmes spécialisés offrant un soutien psychosocial, une réadaptation ou une formation aux moyens de subsistance à destination des survivantes qui rentrent chez elles après avoir été retenues en otage pendant des années par les ADF. Certaines sont traitées comme des criminelles et détenues pendant des mois dans de mauvaises conditions dans les prisons des services de renseignement militaires congolais avant d'être autorisées à rentrer chez elles. Une survivante qui a réussi à s'échapper après trois ans de captivité aux mains des ADF a déclaré que son père a dû payer 1 000 USD pour sa libération après qu'elle a passé quatre mois en détention.
Lorsque les survivantes retournent dans leurs communautés, parfois enceintes ou avec des enfants nés de combattants des ADF, elles sont confrontées à une stigmatisation et à un harcèlement considérables.
Accès à la justice
Malgré certains progrès, notamment des réformes légales, le recours accru aux tribunaux itinérants et un certain nombre de condamnations relativement médiatisées, l'accès à la justice dans l'est de la RD Congo reste difficile pour la plupart des survivantes de violences sexuelles. Aucune des personnes interviewées n'avait déposé de plainte officielle. Beaucoup estimaient que les plaintes n'avaient aucune chance d'aboutir à une issue favorable parce qu'elles ne seraient pas en mesure de reconnaître leurs agresseurs. D'autres ont indiqué qu'elles ne savaient pas comment saisir la justice ou qu'elles n'avaient pas confiance dans le système judiciaire. Les autorités judiciaires militaires du Nord-Kivu et de l'Ituri ont déclaré que les violences sexuelles étaient une priorité pour elles, mais ont souligné le problème de l'identification des suspects et ont expliqué que le manque de financement et l'insécurité persistante rendaient les enquêtes sur place difficiles. Dans le Nord-Kivu et en Ituri, une équipe dédiée du bureau du procureur militaire s'occupe des cas de violences sexuelles.
Même lorsque les affaires sont portées devant les tribunaux compétents, il y a des problèmes. Les procès se déroulent en français, langue que de nombreuses survivantes ne parlent pas, dans le cadre d'un système judiciaire militaire qui a été critiqué pour violation des droits humains. Les dépenses que cela implique rendent la justice hors d'atteinte pour beaucoup de victimes. Pour intenter une action, en plus des honoraires d'avocat, les plaignantes doivent payer pour obtenir des rapports médicaux, des preuves médico-légales et des copies des dossiers judiciaires. Les coûts administratifs peuvent atteindre 1 000 USD par affaire. La protection des victimes et des témoins constitue également un problème important, en particulier dans l'environnement instable actuel.
Il est essentiel que le gouvernement congolais et les partenaires internationaux renforcent leur soutien aux efforts de responsabilisation nationaux. Le gouvernement devrait aussi envisager de créer un mécanisme de justice internationalisé qui pourrait compléter le travail de la CPI et des tribunaux nationaux, principalement militaires. Ce mécanisme, qui pourrait prendre la forme de chambres mixtes spécialisées ou d'un tribunal mixte spécial, permettrait d'accroître la capacité du système judiciaire national à mener des enquêtes et des poursuites sur les crimes internationaux graves, y compris les violences sexuelles, de manière équitable et efficace.
Réparations
Le gouvernement congolais a lancé le FONAREV, un projet bien financé doté d'un budget important, pour fournir des réparations aux victimes de violences sexuelles et d'autres crimes graves, ainsi qu'une aide d'urgence aux personnes qui ont récemment survécu à des violences sexuelles. Sa directrice générale adjointe, Emmanuella Zandi, a déclaré que le FONAREV avait effectué des versements à plus de 1 000 victimes dans les provinces de l'Ituri, des Kasaï et du Bas-Congo à qui des réparations avaient été dues dans le cadre de condamnations judiciaires.
Cependant, le programme, dont le financement est censé inclure 11% des revenus miniers totaux de la RD Congo, a fait l'objetd'allégationsde corruption. Le FONAREV a répondu à ces allégations en octobre, en publiant un communiqué de presse dans lequel il a déclaré qu'il recruterait un cabinet externe chargé d'auditer ses comptes de manière indépendante.
https://www.hrw.org/fr/news/2026/01/12/rd-congo-escalade-des-violences-sexuelles-liees-au-conflit
******
Abonnez-vous à notre lettre hebdomadaire - pour recevoir tous les liens permettant d'avoir accès aux articles publiés chaque semaine.
Chaque semaine, PTAG publie de nouveaux articles dans ses différentes rubriques (économie, environnement, politique, mouvements sociaux, actualités internationales ...). La lettre hebdomadaire vous fait parvenir par courriel les liens qui vous permettent d'avoir accès à ces articles.
Remplir le formulaire ci-dessous et cliquez sur ce bouton pour vous abonner à la lettre de PTAG :
Abonnez-vous à la lettre

Augmentation alarmante des féminicides déguisés en « violence familiale » en Iran : deux meurtres choquants à Ajabshir et Urmia
La violence domestique en Iran a atteint un point critique. En l'espace de 48 heures, deux horribles meurtres familiaux à Ajabshir et Urmia – allant du meurtre d'une jeune fille de 16 ans à celui de quatre femmes d'une même famille – ont une fois de plus démontré que les « problèmes familiaux » ne sont qu'un autre nom pour désigner une structure anarchique et génératrice de violence.
Tiré de Entre les lignes et les mots
https://entreleslignesentrelesmots.wordpress.com/2025/12/02/augmentation-alarmante-des-feminicides-deguises-en-violence-familiale-en-iran-deux-meurtres-choquants-a-ajabshir-et-urmia/?jetpack_skip_subscription_popup
Sans lois dissuasives, sans protection judiciaire immédiate et sans changement dans la mentalité patriarcale dominante, ce cycle sanglant se poursuivra. Ces atrocités ne sont pas des exceptions ; elles sont les signes évidents d'une crise nationale.
Conformément à la tendance croissante de la violence familiale meurtrière à l'égard des femmes en Iran, deux cas mortels de violence domestique dans les provinces de l'Azerbaïdjan oriental et de l'Azerbaïdjan occidental ont une fois de plus attiré l'attention sur l'escalade de la crise de la violence à l'égard des femmes.
Selon les médias nationaux, le 25 Aban 1404 (16 novembre 2025) dans le comté d'Ajabshir, une jeune fille de 16 ans, mariée enfant et elle-même victime d'un mariage précoce, a été battue à mort avec un bâton en bois par son mari de 27 ans. Le commandant de la police d'Ajabshir, le colonel Sattar Dadashi, a décrit le mobile comme étant des « problèmes familiaux », une expression vague et fourre-tout qui est régulièrement utilisée dans les rapports officiels pour dissimuler la structure de la violence, son contexte social et ses causes profondes.
Ces deux événements ne sont que des exemples d'une tendance croissante à la violence domestique conduisant au meurtre de femmes au cours des derniers mois – une tendance qui, selon les expert·es, trouve son origine dans une combinaison de facteurs structurels :
Crise économique et pressions liées aux moyens de subsistance : la détérioration de la situation économique, le chômage généralisé et l'augmentation du stress psychologique ont exacerbé les conditions propices à l'éruption de la violence domestique. De nombreuses études montrent que les pressions économiques comptent parmi les principaux facteurs déclencheurs de la violence dans le cadre familial, en particulier dans les zones marginalisées et pauvres.
Absence de loi complète et dissuasive pour protéger les femmes : l'Iran ne dispose toujours pas d'une législation claire et efficace pour lutter contre la violence domestique. Le projet de loi sur la « protection de la dignité des femmes et le soutien aux femmes victimes de violence » est bloqué depuis des années dans le processus législatif, et les versions édulcorées se concentrent principalement sur les services après la violence, plutôt que sur la prévention, la criminalisation de la violence domestique, la protection immédiate et la création de mécanismes dissuasifs efficaces.
Ce vide juridique signifie que de nombreuses femmes n'ont pas accès à des mécanismes de protection tels que les refuges, les ordonnances restrictives et un soutien judiciaire efficace.
Les conceptions traditionnelles des femmes et les préjugés dans les structures dirigeantes : les expert·es sociaux soulignent qu'une « conception patriarcale et dominatrice des femmes » continue d'être reproduite dans la législation, l'éducation et les politiques officielles. Cet environnement culturel et juridique inégalitaire, en particulier dans les régions périphériques et marginalisées, décourage non seulement le signalement des violences, mais les favorise parfois activement. Dans de telles conditions, les femmes sont souvent prises au piège dans un cycle de silence, de peur et de manque de soutien.
La nécessité d'une approche urgente fondée sur les droits humains
Ces deux meurtres, ainsi que d'autres meurtres de femmes commis ces dernières semaines en Iran, soulignent une fois de plus la nécessité pour l'État iranien de prendre des mesures urgentes à plusieurs niveaux :
* Adoption immédiate d'une loi complète et dissuasive pour lutter contre la violence domestique, conformément aux normes internationales ;
* Mise en place de mécanismes de soutien accessibles aux femmes en danger, notamment des lignes d'assistance téléphonique sécurisées, des refuges et une protection judiciaire rapide ;
* Réforme des approches culturelles et politiques qui normalisent ou justifient la violence à l'égard des femmes ;
* L'amélioration des systèmes d'enregistrement et de signalement des violences domestiques afin de fournir des données précises pour l'élaboration des politiques.
La violence domestique n'est pas une question privée ou un simple « problème familial » ; il s'agit d'une grave violation des droits humains qui a des conséquences éthiques, sociales et sécuritaires considérables. En vertu de leurs obligations internationales, les États sont tenus de protéger les femmes contre la violence, qu'elle se produise dans les espaces publics ou derrière les murs de leur domicile.
Ces incidents ne sont pas des anomalies ; ils sont les signes d'une crise structurelle qui continuera à faire des victimes tant qu'il n'y aura pas de changements fondamentaux dans les politiques, la législation et la culture officielle.
Azerbaijan Human Rights Organization in Iran (AHRAZ)
https://en.radiozamaneh.com/37438/
Traduction DE
******
Abonnez-vous à notre lettre hebdomadaire - pour recevoir tous les liens permettant d'avoir accès aux articles publiés chaque semaine.
Chaque semaine, PTAG publie de nouveaux articles dans ses différentes rubriques (économie, environnement, politique, mouvements sociaux, actualités internationales ...). La lettre hebdomadaire vous fait parvenir par courriel les liens qui vous permettent d'avoir accès à ces articles.
Remplir le formulaire ci-dessous et cliquez sur ce bouton pour vous abonner à la lettre de PTAG :
Abonnez-vous à la lettre

Publication du Rapport 2026 du HCE sur l’état des lieux du sexisme en France : la menace masculiniste
Le Haut Conseil à l'Egalité a publié son rapport annuelsur l'état des lieux du sexisme en France, consacré à la menace masculiniste.
Tiré de Entre les lignes et les mots
https://entreleslignesentrelesmots.wordpress.com/2026/01/25/publication-du-rapport-2026-du-hce-sur-letat-des-lieux-du-sexisme-en-france-la-menace-masculiniste/?jetpack_skip_subscription_popup
Le rapport 2026 sur l'état des lieux du sexisme en France attire l'attention sur une tendance alarmante :« certaines expressions de sexisme hostile ne relèvent plus seulement de pratiques individuelles isolées, mais s'inscrivent dans des logiques d'adhésion et de mobilisations idéologiques collectives. »
Le rapport souligne également « le continuum des violences et la culture du viol persistante dans la société ».
Il est également rappelé que : « les violences sexistes et sexuelles ne se limitent pas à des actes isolés : elles s'inscrivent dans un continuum, où les comportements en apparence « anodins », blagues graveleuses, remarques dévalorisantes, harcèlement de rue, créent un climat propice à des violences plus graves, comme les agressions ou les viols. Pourtant, malgré une condamnation sociale massive de ces pratiques, les chiffres révèlent un fossé entre les discours et les faits.
En effet, les données présentes dans ce rapport sont les suivantes : « 84% des femmes ont déjà vécu au moins une situation sexiste. Parmi elles, 62% ont subi du harcèlement dans l'espace public, 54% des blagues ou commentaires sexistes, et 45% des sifflements ou interpellations à caractère sexuel. »
Plus inquiétant encore, 21% déclarent avoir été victimes d'un viol, et 20 % d'une pression insistante pour un rapport sexuel non désiré.
Chez les hommes, ce décalage entre les déclarations et les faits est frappant. Si seulement 7% estiment acceptable d'insister pour obtenir un rapport sexuel, 26% avouent avoir déjà douté du consentement de leur partenaire.
De même, bien que 82% désapprouvent les images pornographiques pour leur caractère souvent dégradant, 63% en consomment, 6% paient pour des contenus sur des plateformes comme OnlyFans, et 14% ont déjà eu recours à la prostitution.
Pour conclure ce rapport :
Il est évident que la porosité préoccupante entre sexisme hostile et radicalisation masculiniste, deux dynamiques étroitement imbriquées qui se nourrissent mutuellement pour diffuser une vision régressive des rapports de genre (traditionaliste, inégalitaire, de domination).
Loin de se limiter à des expressions marginales ou à des opinions controversées, ces courants s'inscrivent désormais dans des réseaux structurés, parfois financés, et représentent une menace réelle pour la cohésion sociale, la sécurité publique et les principes démocratiques. Les plateformes numériques jouent à cet égard un rôle déterminant dans la diffusion et la banalisation de discours haineux, souvent en décalage avec les objectifs affichés des avancées législatives obtenues.
Face à ces constats, le Haut Conseil à l'Égalité entre les femmes et les hommes appelle à une réponse publique globale, coordonnée et durable.
La lutte contre le sexisme et le masculinisme ne peut se limiter à des mesures fragmentées ou symboliques ; elle nécessite une mobilisation collective articulant la large diffusion d'une culture de l'égalité, la régulation des espaces numériques et, plus largement, l'intégration de ces enjeux dans les politiques de prévention et de sécurité publique.
La radicalisation de certains courants masculinistes constitue en effet un risque croissant pour la cohésion sociale et la sécurité nationale, appelant une vigilance accrue des pouvoirs publics, des médias et de l'ensemble de la société civile afin de déconstruire les stéréotypes, promouvoir une culture de l'égalité et protéger les victimes de violences.
Découvrez et téléchargez le rapport sur l'état du sexisme en France
Téléchargez la présentation synthétique du rapport
******
Abonnez-vous à notre lettre hebdomadaire - pour recevoir tous les liens permettant d'avoir accès aux articles publiés chaque semaine.
Chaque semaine, PTAG publie de nouveaux articles dans ses différentes rubriques (économie, environnement, politique, mouvements sociaux, actualités internationales ...). La lettre hebdomadaire vous fait parvenir par courriel les liens qui vous permettent d'avoir accès à ces articles.
Remplir le formulaire ci-dessous et cliquez sur ce bouton pour vous abonner à la lettre de PTAG :
Abonnez-vous à la lettre

Un Conseil de la paix pour faire la guerre à l’ONU ?
Il faut se demander quels sont les véritables objectifs du Conseil de la paix, cette grenouille censée pacifier Gaza, qui veut se faire plus grosse que le bœuf ONU.
Selon Donald Trump, l'Organisation des Nations unies (ONU) est trop bureaucratique, souvent impotente. Il en critique les institutions qui ont trop souvent échoué, et demande d'avoir le courage de s'en écarter, soulignant la nécessité d'une organisation de paix internationale plus agile et efficace. Son Conseil de la paix aurait-il le potentiel d'être une machine de guerre contre l'ONU ?
Conseil de la paix
La charte rendue publique le 22 janvier au Forum économique mondial à Davos n'a pas mentionné explicitement la réhabilitation de Gaza, ce qui était censé être la mission initiale présentée en septembre 2025. Elle décrit plutôt ce Conseil comme une organisation internationale faisant la promotion de la stabilité, visant à rétablir une gouvernance fiable, légitime, garantissant une paix durable dans les régions touchées par des conflits ou qui en sont menacées.
Le président de ce nouveau Conseil, Donald Trump, y dispose des pouvoirs de choisir ses membres, moyennant un prix d'entrée de 1 milliard de dollars. Il est appelé à le présider et disposerait d'un pouvoir d'opposition sur certaines décisions stratégiques, incluant un droit de véto sur les candidats et pourrait les révoquer de sa seule autorité. Sa décision ne peut être changée que par un vote à une majorité des deux tiers des États membres. Cette concentration du pouvoir décisionnel contraste avec les principes de l'ONU.
Le conseil exécutif est composé entre autres de son gendre, Jared Kushner et de membres de son administration. Un comité de technocrates, censé gérer l'enclave au quotidien, serait présidé par un ingénieur ancien ministre de l'Autorité palestinienne, le Dr Ali Shaath.
Environ 60 pays ont reçu une invitation pour rejoindre le Conseil de la paix et 35 l'auraient accepté ou manifesté leur intérêt pour en faire partie.
Selon les prévisions rendues publiques, 200 000 modules préfabriqués devraient être envoyés à Gaza et répartis dans des camps organisés. Le projet de transformer une partie de Gaza en Riviera est plus présent que jamais.
De fortes critiques
Le lancement de ce Conseil, rebaptisé par des participants à Davos de Conseil des affreux en raison de la quantité de régimes autoritaires qui y participent, n'a pas fait salle pleine. L'événement n'a même pas été retransmis en direct à la cafétéria du Forum économique mondial (FEM).
Spécialisée en droit pénal international, Fannie Lafontaine est avocate et professeure de droit à l'Université Laval. Elle affirme que ce conseil n'est rien de moins qu'un plan d'affaires vaniteux. Une des choses les plus odieuses imaginables, selon elle. Il ferait totalement fi des Palestiniens et de leur droit à l'autodétermination, incluant leur droit d'obtenir justice pour les crimes commis.
Pour le professeur à la faculté de droit de l'Université York, à Toronto, Craig Scott, tout gouvernement qui accepterait de s'impliquer pour aider Trump et ses visées immobilières ferait preuve d'une idiotie crasse.
Chercheur au Centre de recherches internationales de Sciences Po Paris, Ronald Hatto, affirme que ce projet n'a rien à voir avec le multilatéralisme comme c'est le cas à l'ONU. Les États-Unis voudraient opérer seuls à un niveau politique jamais atteint dans l'histoire américaine. Il dénonce aussi la faiblesse de l'ONU.
Auteur de Qui veut la mort de l'ONU, Romuald Sciora est chercheur associé à l'Iris. Il affirme que Trump a accéléré le processus de déliquescence du système multilatéral qui est moribond depuis de nombreuses années. Le Conseil de la paix ne peut cependant pas remplacer l'ONU, estime-t-il. L'objectif de l'administration de Trump serait plutôt de faire fi des traités internationaux, incluant la justice internationale.
Un outil crédible ?
Avec son Conseil de la paix, Donald Trump semble vouloir privatiser l'ordre international et est dans une logique de concurrence avec les Nations Unies. La capacité du Conseil de la paix à s'imposer comme un acteur crédible serait cependant très incertaine. Malgré ses limites, l'ONU conserve une légitimité juridique et symbolique. Ses agences spécialisées et son réseau diplomatique mondial sont difficilement évitables.
Selon la professeure de sociologie politique à l'Inalco, Laetitia Bucaille, chercheuse au Centre d'études en sciences sociales sur les mondes africains, américains et asiatiques (Cessma) et membre senior de l'Institut universitaire de France, ce Conseil de la paix réunissant les chefs d'État de plusieurs dizaines de pays pourrait mener à la création d'un ordre militaro-humanitaire et relèverait davantage du style du président américain sur la scène mondiale que d'une stratégie claire de résolution de conflit.
Un multilatéralisme fondé sur la loyauté envers un président autoritaire et la capacité de payer ne peut pas être vraiment considéré comme une réforme. Ce serait plutôt une privatisation de la paix, contraire à un ordre international démocratique basé sur le droit. Reconstruire et pacifier gaza ne peut justifier une méthode qui affaiblit les mécanismes démocratiques existants.
En annonçant la mise en place de cette nouvelle structure, le président américain cherche non seulement à imposer une vision alternative de la résolution des conflits, il crée aussi une rupture avec les cadres traditionnels de la gouvernance internationale.
Ce Conseil de la paix est organisé autour d'un homme qui dit ne connaître aucune autre limite que sa moralité. Il a affirmé : nous pourrons faire à peu près ce que nous voulons, lors de la séance de signature de la charte fondatrice. Trump veut la paix dans le monde. À ses yeux, il suffit qu'on lui donne ce qu'il veut pour pouvoir la conserver.
Michel Gourd
******
Abonnez-vous à notre lettre hebdomadaire - pour recevoir tous les liens permettant d'avoir accès aux articles publiés chaque semaine.
Chaque semaine, PTAG publie de nouveaux articles dans ses différentes rubriques (économie, environnement, politique, mouvements sociaux, actualités internationales ...). La lettre hebdomadaire vous fait parvenir par courriel les liens qui vous permettent d'avoir accès à ces articles.
Remplir le formulaire ci-dessous et cliquez sur ce bouton pour vous abonner à la lettre de PTAG :
Abonnez-vous à la lettre

Davos : les milliardaires se battent sur le dos des pauvres
Les combats entre les milliardaires américains et européens à Davos n'ont rien fait pour améliorer le sort des pauvres de la planète qui deviennent de plus en plus nombreux selon Oxfam.
Le 19 janvier, soit la journée de l'ouverture du forum économique mondial (FEM) à Davos, l'ONG Oxfam publiait un imposant rapport intitulé Résister au règne des plus riches : Défendre la liberté contre le pouvoir des milliardaires. Leur fortune aurait atteint un record en 2025. Au total, plus de 3 000 milliardaires auraient 18 300 milliards de dollars. En corrigeant ce montant pour tenir compte de l'inflation, ce serait une hausse de 82 % en cinq ans. Les 12 milliardaires les plus riches auraient plus d'actifs que quatre milliards de personnes, soit environ la moitié la plus pauvre de l'humanité.
À l'ouverture du sommet de Davos, Larry Fink, dirigeant de BlackRock, qui en assurait la présidence par intérim, faisait un aveu allant dans le sens des propos d'Oxfam. Les élites mondiales auraient perdu la confiance du public et se trouveraient désormais confrontées à une réalité inconfortable à l'ère du populisme et d'une profonde méfiance à l'égard des institutions. Selon lui, le monde ferait désormais beaucoup moins confiance aux participants de Davos pour façonner leur avenir. Pour être utile à l'avenir, le FEM devait regagner cette confiance.
Un tatami de pauvres
Ce qui s'est passé sur le terrain a donné un sens particulier aux propos de Larry Fink. La présence de la plèbe et la prise en compte des changements climatiques ont été encore moins visibles qu'à l'habitude à Davos. Comme pour faire un pied de nez à Oxfam, les actions et débats sur les inégalités, ou sur l'accumulation de fortunes entre les mains de ces 3000 milliardaires avaient été écartés. Toute référence aux problèmes environnementaux avait été effacée et les tables rondes sur les dérèglements climatiques avaient été supprimées. Les pavillons des ONG, ordinairement présents, avaient même été exclus.
Sans tenir compte de leurs effets sur les pauvres de la planète, les milliardaires des États-Unis et de l'Europe ont donc réglé leurs comptes en public.
L'administration américaine qui était venue en force, avec une délégation estimée à 800 participants, a copieusement insulté les Européens. Au dîner du mardi soir auquel participait 250 convives, les secrétaires d'État au commerce et au Trésor, Howard Lutnick, et Scott Bessent, ont étalés des faits alternatifs intentionnellement humiliants, à un point ou des tables entières de participants européens menés par la présidente de la Banque centrale européenne (BCE), Christine Lagarde, ont quitté pour marquer leurs désaccords et irritation.
Le lendemain, Donald Trump donnait un discours d'une heure et quinze minutes, décrivant un monde où il était pratiquement infaillible, dans un pays tout puissant demandant soumission et obéissance de tous les Européens. Magnanime, il affirma que les États-Unis ne prendraient pas le Groenland par les armes, mais qu'il s'en souviendrait si on ne le lui donnait pas. Insultant et menaçant à souhait comme ses partisans aiment, ce discours a cependant largement manqué sa cible face à ce public de milliardaires, dirigeants d'entreprises internationales et de docteurs de toutes industries qui tolèrent mal les faits alternatifs.
Un combat pour la démocratie ?
Oxfam affirme qu'avant ce combat de milliardaire, près de la moitié de la population mondiale vivait sous le seuil critique de la pauvreté et que les efforts planétaires pour la faire reculer piétinent depuis 2020. Selon le directeur général d'Oxfam International, Amitabh Behar, les inégalités économiques et politiques peuvent accélérer l'érosion des droits et de la sécurité des personnes. Les milliardaires auraient 4000 fois plus de chances d'occuper un poste politique que les gens ordinaires. Ils contrôleraient aussi plus de la moitié des plus grands médias de la planète et la totalité des réseaux sociaux. L'influence de ces milliardaires alimenterait aussi les inégalités et saperait la liberté politique. Il y a aurait jusqu'à sept fois plus de risques de voir la démocratie s'éroder dans un pays fortement inégalitaire que dans un qui l'est moins.
Les pays les plus démocratiques ont cependant gagné à Davos. Donald Trump ne s'attendait pas à la réponse des Européens qui l'a laissé les épaules rivées sur le tatami. Non seulement ils repoussaient le projet américain d'annexion, mais ils ont aussi affirmé leur solidarité au Danemark. Trois fonds suédois et danois ont annoncé se délester de 9 milliards de dollars de bons du Trésor américains. Le chef des devises de la Deutsche Bank a affirmé à ce sujet que l'Europe possédait non seulement le Groenland, mais aussi beaucoup de bons du Trésor américains. Face à la menace d'une surtaxe douanière de 10 % au 1er février pour les sept pays de l'Union européenne et la Grande-Bretagne qui avait chacun envoyé une poignée de soldats au Groenland, l'UE a ensuite menacé d'utiliser pour la première fois son outil anticoercition comparé par sa force à un bazooka.
Le secrétaire général de l'OTAN, Mark Rutte, est venu par la suite sauver la face du président américain qui méritait encore une fois son surnom de TACO, soit de dégonflé (Trumps Always Chickens Out). Le résultat de ce FEM est qu'actuellement environ 51 % des Européens considèrent le président américain comme un ennemi. Les pauvres de la planète ont encore une fois été les grands oubliés de ce sommet annuel à Davos.
Michel Gourd
******
Abonnez-vous à notre lettre hebdomadaire - pour recevoir tous les liens permettant d'avoir accès aux articles publiés chaque semaine.
Chaque semaine, PTAG publie de nouveaux articles dans ses différentes rubriques (économie, environnement, politique, mouvements sociaux, actualités internationales ...). La lettre hebdomadaire vous fait parvenir par courriel les liens qui vous permettent d'avoir accès à ces articles.
Remplir le formulaire ci-dessous et cliquez sur ce bouton pour vous abonner à la lettre de PTAG :
Abonnez-vous à la lettre

La disparition progressive de la couverture médiatique de la vie des femmes constitue un risque politique
En 2023, je me souviens m'être assise dans une chambre de motel en Jordanie avec une adolescente qui fuyait son père après qu'il ait tenté de la forcer à se marier.
Tiré de Entre les lignes et les mots
https://entreleslignesentrelesmots.wordpress.com/2026/01/27/des-femmes-afghanes-trois-textes/?jetpack_skip_subscription_popup
Cet éditorial est publié en partenariat avec More to Her Storyet Middle East Uncovered.
La loi ne lui offrait aucune protection ; la police s'était rangée du côté de son père, une réalité courante en Jordanie et dans de nombreux autres pays. Sans la/le journalisme prêt à documenter son expérience, son histoire — et le système qui l'avait laissée tomber — serait restée inconnue.
Dans la plupart des pays du monde, les femmes et les filles constituent le meilleur indicateur de l'existence effective des droits humains. Le journalisme a pour mission de documenter la manière dont le pouvoir est exercé au-delà des déclarations officielles, dans les domaines où les droits sont le plus souvent remis en cause. Les reportages sur la vie des femmes montrent si les lois sont respectées, si la violence est punie et si l'accès à l'éducation, au travail et à la sécurité est réel.
Alors que les crises mondiales s'aggravent, les femmes et les filles se retrouvent au cœur des conflits, de la répression, des migrations et de l'autoritarisme. Pourtant, le journalisme qui documente leur vie est en train de disparaître. Cette réalité se manifeste aujourd'hui en Iran, où les femmes mènent l'un des mouvements les plus courageux de notre époque, risquant la prison et la mort pour défendre leur autonomie corporelle et leurs libertés fondamentales. Leurs manifestations sont en elles-mêmes une forme de journalisme : un témoignage public contre un système fondé sur la peur et le silence. Pourtant, les reportages nécessaires pour immortaliser ce moment restent rares, sous-financés et considérés comme facultatifs.
Selon le Global Media Monitoring Project 2025, l'étude la plus complète au monde sur les femmes dans l'actualité, celles-ci n'apparaissent que dans 26% des reportages. Après trois décennies de suivi, les progrès n'ont progressé que de neuf points. La violence sexiste, une réalité quotidienne pour des millions de personnes, apparaît dans moins de deux reportages sur cent. La couverture médiatique qui remet en question les normes sexistes restrictives a atteint son plus bas niveau en trente ans.
« Les femmes ne représentent qu'une personne sur quatre vue, entendue ou mentionnée dans les actualités », a déclaré Kalliopi Mingeirou, cheffe de la section « Mettre fin à la violence sexiste » à ONU Femmes, lors du lancement du rapport en septembre dernier. « Les articles sur la violence sexiste apparaissent dans moins de deux articles sur 100. Réfléchissez-y. Il ne s'agit pas seulement d'un écart dans la couverture médiatique, mais d'un écart dans la démocratie. »
Les rédactions indépendantes axées sur les femmes, comme la nôtre, existent pour combler ce fossé. Nous nous efforçons de faire entendre la voix des femmes, en particulier dans les endroits où elles sont systématiquement privées de leurs droits.
Chez Zan Times, notre rédaction dirigée par des femmes documente la vie sous le régime taliban en Afghanistan, où un système d'apartheid sexuel est institutionnalisé depuis 2021. Mes collègues en Afghanistan, pour la plupart des femmes, couvrent l'actualité tout en la vivant. Elles racontent en détail comment leurs filles, leurs sœurs et les jeunes filles de leur communauté sont privées d'éducation au-delà de l'école primaire. Les femmes sont exclues des universités et poussées hors du marché du travail. Dans un pays où près de la moitié de la population vit au bord de la famine, les femmes se voient refuser le droit de gagner leur vie. Les femmes journalistes sont elles-mêmes la cible des talibans.
Quatre mois seulement après la prise de pouvoir des talibans, Reporters sans frontières a déclaré que sur cinq femmes journalistes travaillant en Afghanistan, quatre avaient perdu leur emploi. Et pourtant, contre toute attente, les femmes journalistes afghanes continuent de travailler, secrètement, dans la clandestinité, pour documenter les crimes des talibans.
En décembre 2025, nous avons interviewé une femme dans l'une des provinces les plus conservatrices d'Afghanistan. Elle avait été emprisonnée par les talibans et brutalement violée. Elle a raconté son histoire en pleurant. « Je ne m'en sortirai peut-être pas, mais je veux que mon histoire soit racontée. Je veux que les gens sachent ce qui m'est arrivé. » Les reportages que nous réalisons en Afghanistan sont peut-être les seuls témoignages d'une vie vécue et d'une vie violée.
J'ai fondé More to Her Story après avoir voyagé pendant des années et rencontré des femmes et des filles dont la vie ne ferait jamais la une des journaux. Aujourd'hui, nous rendons compte de l'actualité en Afghanistan, en Égypte, en Syrie, au Soudan, en Ukraine et aux États-Unis, touchant des millions de lectrices/lecteurs grâce à un journalisme qui place la vie des femmes au centre plutôt qu'en marge.
Les rédactions comme la nôtre existent désormais dans un écosystème fragile, où le travail n'a jamais été aussi urgent et pourtant aussi vulnérable.
Mais ce travail est aujourd'hui plus important que jamais. De l'Iran au Soudan, de Gaza à l'Afghanistan, les femmes vivent sous le poids de systèmes culturels, religieux et sociaux qui définissent leur liberté et leur vie. Leurs histoires en sont la preuve. Lorsque leurs voix disparaissent, la vérité disparaît aussi. Et sans cette vérité, ces forces restent incontestées.
Le monde doit comprendre les enjeux. Le journalisme féminin n'est pas un complément à la démocratie, il en est au contraire un élément central. Et l'histoire nous le montre bien : lorsque les femmes disparaissent, la démocratie et les droits humains ne sont jamais loin derrière.
Sarah Little & Zahra Nader, 20 janvier 2026
Sarah Little, fondatrice et rédactrice en chef de More to Her Story, et Zahra Nader, fondatrice et rédactrice en chef de Zan Times.
https://zantimes.com/2026/01/20/the-vanishing-coverage-of-womens-lives-is-a-policy-risk/
Traduit par DE
******
Abonnez-vous à notre lettre hebdomadaire - pour recevoir tous les liens permettant d'avoir accès aux articles publiés chaque semaine.
Chaque semaine, PTAG publie de nouveaux articles dans ses différentes rubriques (économie, environnement, politique, mouvements sociaux, actualités internationales ...). La lettre hebdomadaire vous fait parvenir par courriel les liens qui vous permettent d'avoir accès à ces articles.
Remplir le formulaire ci-dessous et cliquez sur ce bouton pour vous abonner à la lettre de PTAG :
Abonnez-vous à la lettre

Starlink en Afrique, un objet politique et de domination technologique
L'internet par satellite en orbite basse déployée par le milliardaire Elon Musk risque de rendre le continent dépendant. Si ce projet est vanté comme une alternative aux services locaux défaillants, seule une minorité aisée y aura pourtant accès.
Tiré d'Afrique XXI.
Cet article s'appuie une étude récemment publiée par l'auteur dans la revue Social Studies of Science (Sage Publications), qui analyse la manière dont l'Internet par satellite reconfigure les infrastructures de télécommunications et les rapports de pouvoir au Cameroun et plus largement en Afrique.
Sur le continent, Internet s'est progressivement imposé comme une infrastructure fondamentale de la vie sociale, économique et politique, au-delà de sa seule dimension technologique. Étudier, travailler, se soigner, s'informer, mobiliser, payer ses impôts ou recevoir de l'argent dépendent désormais de la connectivité. Pourtant, malgré des décennies de réformes, de privatisations et d'innovations technologiques, l'accès à Internet reste profondément inégal, fragile et coûteux pour une grande partie des populations africaines. En Afrique, seulement 40 % de la population est connectée, et les disparités sont particulièrement marquées entre les zones rurales et les zones urbaines : les premières ont un taux de connectivité environ deux fois inférieur que les secondes (1).
C'est dans ce paysage que s'impose depuis 2023 Starlink, le projet d'internet par satellite en orbite basse (Low Earth Orbit, LEO) porté par SpaceX, l'entreprise dirigée par le milliardaire Elon Musk. Présenté comme une solution révolutionnaire capable de connecter les territoires les plus enclavés et où les infrastructures classiques de télécoms sont quasi absentes, Starlink suscite de grands espoirs. Mais, comme le montre notre enquête (2), cette technologie ne résout pas mécaniquement les problèmes de connectivité en Afrique. Disons plutôt qu'elle les reconfigure, en redéfinissant les formes d'accès, d'exclusion et de pouvoir.
Dans de nombreux pays africains, l'accès à internet demeure marqué par l'instabilité et la rareté. Le cas du Cameroun est révélateur. Bien que le pays soit traversé par plusieurs dorsales de fibre optique reliées à des câbles sous-marins, l'accès effectif reste concentré dans quelques axes urbains. À Yaoundé ou à Douala, la fibre s'arrête souvent à quelques centaines de mètres des grands boulevards. Dès que l'on s'en éloigne, la connexion disparaît. Par exemple, dans la ville universitaire de Dschang, située à environ 330 kilomètres de la capitale, la fibre optique de Camtel, l'opérateur national de télécoms, couvre un périmètre très limité. Il n'est toujours pas possible de raccorder un usager vivant à plus de 300 mètres des points de relais situés le long de l'axe principal de la ville. Qui plus est, l'internet mobile, longtemps présenté comme l'alternative africaine par excellence, montre aujourd'hui ses limites. En 2023 et en 2024, de nombreux usagers ont fait face à des ralentissements fréquents, des coupures inexpliquées et des basculements soudains vers des réseaux de très faible qualité, y compris dans les capitales. Étudiants, journalistes, travailleurs à distance et petits entrepreneurs se plaignent de la qualité des réseaux de communications avec des forfaits payés mais impossibles à consommer. À cela s'ajoutent des stratégies tarifaires opaques où l'on voit que les opérateurs multiplient les offres promotionnelles (bonus d'appels, forfaits nocturnes, paquets « réseaux sociaux ») qui donnent l'illusion de l'abondance mais expirent en quelques jours, voire en quelques heures. En pratique, les usagers achètent de la connexion plusieurs fois par semaine. Dans un pays où le salaire minimum est inférieur à 70 dollars (environ 60 euros) par mois, la connexion dans ces conditions devient un luxe quotidien.
Pannes, coupures... Des infrastructures lointaines et fragiles
La fragilité d'internet en Afrique est apparue de manière spectaculaire en 2024 et en 2025 lorsque plusieurs câbles sous-marins majeurs (WACS, SAT-3 et ACE) ont été endommagés au large de l'Afrique de l'Ouest et de l'Afrique de l'Est (3). De la Côte d'Ivoire à l'Afrique du Sud, les connexions ont ralenti ou cessé pendant plusieurs jours. Des banques ont été paralysées, des universités ont suspendu leurs examens en ligne, et des hubs technologiques comme Lagos ou Accra ont tourné au ralenti. Au Cameroun, de nombreux usagers se sont retrouvés incapables d'accéder aux plateformes administratives ou même d'envoyer des courriels. Certes, les opérateurs ont présenté leurs excuses aux abonnés par SMS, mais pour les usagers le constat était clair : la connectivité du continent repose sur des infrastructures lointaines, fragiles et largement hors de tout contrôle démocratique local.
Dans ce contexte, Starlink apparaît comme une alternative crédible. Ce dernier se distingue des technologies traditionnelles telles que la fibre optique, les antennes de téléphonie mobile ou l'ADSL en reposant sur une constellation de satellites. Cette configuration réduit la dépendance aux infrastructures physiques terrestres, souvent difficiles à déployer dans des contextes géographiques contraignants, comme les zones montagneuses. Cela ne signifie pas pour autant que Starlink repose sur une infrastructure simplifiée, mais plutôt sur un système techniquement sophistiqué dont la complexité est déplacée vers l'espace, rendant l'installation au sol plus légère et plus rapide que celle des réseaux classiques. Fonctionnant selon une logique de « kit », cette technologie offre une grande flexibilité et une forte adaptabilité, notamment en situation de mobilité des usagers ou lors de contextes d'urgence. L'étape la plus technique de l'installation consiste à fixer l'antenne en hauteur – idéalement sur le toit – et à relier celle-ci au routeur à l'aide du câble fourni (15 mètres). Une fois cette opération effectuée, la mise en service se fait simplement via l'application Starlink, que l'utilisateur télécharge sur son smartphone et configure en suivant les instructions.
L'Internet par satellite LEO de Starlink contourne les câbles sous-marins et les réseaux nationaux. Lors des coupures de 2024, certaines ambassades, ONG, entreprises et institutions équipées de cette technologie sont restées pleinement connectées. Cette différence n'a échappé à personne. Aujourd'hui, Starlink est utilisé dans plusieurs niches tels que les sites miniers, les opérations humanitaires, les lodges touristiques, les industries, les services de sécurité et de nombreuses administrations publiques dans plusieurs pays africains. Pour ces acteurs, le service fonctionne, et parfois mieux que les réseaux nationaux. Mais cette fiabilité sélective pose une question centrale : se connecter, oui, mais pour qui ?
Starlink est un objet profondément politique
Si le discours officiel de Starlink repose sur une promesse d'universalité, la réalité est celle d'une inclusion sélective. Avec un kit standard d'installation coûtant environ 370 dollars et un abonnement mensuel variant d'un pays à l'autre (entre 28 et 50 dollars) mais approchant souvent le revenu minimum, Starlink est inaccessible à la majorité des ménages africains. Dans l'histoire des technologies sur le continent, l'avènement du téléphone mobile a contribué à réduire les inégalités d'accès à la téléphonie. La démocratisation de ce marché a favorisé une concurrence qui s'est révélée, à termes, bénéfique pour les consommateurs. Peut-on attendre un scénario similaire avec Starlink ? Nous pensons que cela est possible dans les années à venir, dans la mesure où Starlink est une technologie émergente qui côtoie d'autres projets en cours (OneWeb, Amazon Kuiper, Telesat Lightspeed, SES O3b mPOWER, China's Hongyan and Hongyun...) susceptibles d'alimenter le marché s'ils aboutissent. On voit par exemple que Starlink travaille à rendre son service compatible avec les smartphones, comme en témoignent ses alliances avec des opérateurs de téléphonie tels qu'Airtel dans certains pays. Cela dit, comme tout développement technologique, le marché est aujourd'hui marqué par une forte incertitude et par des dynamiques de disruption susceptibles de surgir à tout moment. Il est donc également possible que les choses évoluent autrement et que le développement de solutions comme Starlink contribue, au contraire, à aggraver les inégalités d'accès à Internet pour les populations les plus défavorisées du continent. Les deux scénarios restent possibles mais on peut dire qu'aujourd'hui Starlink ne remplace pas les systèmes défaillants, il permet juste à certains d'en sortir : il crée ainsi un Internet parallèle, rapide et stable, réservé à une minorité solvable. C'est ici que Starlink devient un objet profondément politique.
Contrairement aux opérateurs traditionnels, Starlink dispose d'un « pouvoir topologique (4) » qui lui permet d'opérer au-delà des territoires et des régulations nationales. En effet, cette infrastructure technologique globale exerce une influence à distance, sans présence physique ni ancrage institutionnel local, hormis quelques Points de présence (PoPs) à Ikire et Lekki (Nigeria), Accra (Ghana) et Nairobi (Kenya). Des décisions prises aux États-Unis ont des effets immédiats sur les conditions de connectivité et sur l'économie numérique en Afrique, sans véritable mécanisme de redevabilité. Cela soulève des enjeux majeurs de souveraineté numérique. Comment réguler une infrastructure orbitale privée ? Qui contrôle les données, les prix et la continuité du service ? Dans un continent déjà marqué par la privatisation et la fragmentation des infrastructures, Starlink ouvre une nouvelle ère de dépendance technologique, masquée par le langage de l'innovation et de l'inclusion.
En Afrique, Starlink n'a conclu des accords formels qu'avec une douzaine de pays, tandis que des négociations sont encore en cours avec plusieurs gouvernements. Dans de nombreux cas, la technologie a toutefois été déployée sans autorisation officielle, suscitant de vives réactions de la part des États concernés. Des agences de régulation dans des pays comme le Mali, la Côte d'Ivoire, le Burkina Faso, la République démocratique du Congo, le Zimbabwe, l'Afrique du Sud, le Tchad, le Sénégal et le Cameroun ont exigé que Starlink régularise ses activités et se conforme aux cadres nationaux des télécommunications, invoquant des risques pour la sécurité nationale et la concurrence loyale (5). L'absence d'infrastructures physiques et de présence officielle de l'entreprise (à l'exception du Nigeria) complique le contrôle réglementaire, la responsabilisation de Starlink quant aux contenus diffusés, ainsi que la fiscalisation de ses activités. Car la société génère des revenus dans plusieurs pays sans y payer d'impôts, tout en y réalisant des investissements très limités.
Fonctionnement sans autorisation
En Afrique australe, Starlink a été interdit dans la plupart des pays, à l'exception de la Zambie. En Afrique du Sud, le refus d'Elon Musk de se conformer à la politique de Black Economic Empowerment (6) a empêché l'autorisation du service, malgré une utilisation illégale persistante via des dispositifs livrés à des adresses sud-africaines et opérant par itinérance régionale. Au Zimbabwe, après une interdiction initiale marquée par des arrestations (7), un accord de régularisation a été conclu en mai 2024, mais celui-ci a été entaché de pratiques de favoritisme, conduisant finalement à l'annulation d'un partenariat exclusif controversé.
Dans certains pays, des mesures répressives ont été mises en place pour empêcher l'utilisation de Starlink sans accord formel. Au Cameroun, par exemple, une note officielle (8) d'avril 2024 a interdit l'importation des kits Starlink et ordonné leur saisie, au nom de la sécurité nationale et du respect de la réglementation. Malgré l'annonce par Starlink de la suspension de ses services dans les pays non autorisés, cette mesure n'a pas été effectivement appliquée. En pratique, les kits Starlink ont continué à être utilisés de manière informelle, notamment par l'enregistrement des équipements dans des pays où le service est autorisé, souvent à un coût plus élevé et sous des conditions d'usage limitées dans le temps.
Les pannes massives d'Internet survenues ces dernières années ont mis en lumière la grande vulnérabilité des infrastructures de télécoms sur le continent. Ces interruptions, combinées aux dysfonctionnements chroniques des réseaux mobiles ont profondément affecté les services publics, l'activité économique et la vie quotidienne des usagers africains. Puis elles ont nourri un sentiment généralisé de méfiance à l'égard des opérateurs et des infrastructures numériques. Dans ce contexte d'instabilité, la question de la confiance dans les infrastructures devient centrale. Celle-ci ne repose pas uniquement sur la performance technique, mais aussi sur un ensemble de relations sociotechniques, institutionnelles et normatives qui rendent les systèmes fiables, prévisibles et légitimes. À l'instar de la science ou des systèmes financiers, l'économie numérique dépend d'un Internet digne de confiance pour fonctionner.
Une compétition entre les États-Unis et la Chine
Starlink s'impose progressivement comme une infrastructure de confiance alternative, capable de contourner les vulnérabilités terrestres grâce à son réseau de satellites en orbite basse. En offrant une connectivité plus stable, Starlink contribue à restaurer, au moins temporairement, la confiance dans l'accès à Internet et soutient des écosystèmes entiers dépendants de la connectivité.
Cependant, cette reconfiguration soulève des enjeux critiques. Loin d'être neutre, Starlink s'inscrit dans des logiques géopolitiques, commerciales et épistémiques qui déplacent la gouvernance des infrastructures vers un acteur privé, extranational et largement soustrait au contrôle public. La dépendance ne disparaît pas, elle se transforme. La confiance devient alors une expérience marchandisée, déléguée à une entreprise globale, au risque d'effacer les dimensions politiques, historiques et sociales qui fondent la légitimité des infrastructures.
Enfin, l'essor de l'Internet par Satellite LEO s'inscrit dans une compétition géopolitique plus large, notamment entre les États-Unis et la Chine, posant la question du choix des dépendances technologiques futures de l'Afrique. Si Starlink redéfinit les possibles de la connectivité, il illustre aussi les contradictions du capitalisme technologique contemporain. Il s'agit d'une innovation présentée comme inclusive, mais qui, par ses coûts et son modèle économique, approfondit les inégalités et transforme l'Internet en produit de luxe.
De ce fait, il faut comprendre que Starlink n'est ni un ennemi, ni un sauveur en Afrique. Le véritable problème réside dans l'absence d'un projet collectif de la connectivité en Afrique. Tant que l'Internet sera pensé avant tout comme un marché, les nouvelles technologies continueront de renforcer les inégalités existantes. Une autre voie est pourtant possible, celle d'un Internet conçu comme un « bien public commun », et qui articule infrastructures publiques, réseaux communautaires, régulation démocratique et innovations technologiques. La question n'est donc pas de savoir si Starlink fonctionne, il fonctionne. La question est de savoir qui décide de l'avenir numérique de l'Afrique, des entreprises en orbite ou des sociétés ancrées au sol.
Notes
1- International Telecommunications Union, « Internet surge slows, leaving 2.7 billion people offline in 2022 », communiqué de presse, 16 septembre 2022.
2- Georges Macaire Eyenga, « Satellite Internet and the Disruption of Telecommunications Infrastructures in Cameroon », Social Studies of Science, 26 décembre 2025, disponible ici.
3- « Pannes majeures d'internet dans au moins 10 pays d'Afrique de l'Ouest », Africanews, 13 août 2024. Voir aussi Julian Pecquet & Sheriff Bojang Jnr, « Pannes d'internet en Afrique de l'Est : quelles raisons, quelles solutions ? », Jeune Afrique, 21 mai 2024, modifié le 19 mars 2025.
4- John Allen,Topologies of power : Beyond territory and networks, Routledge, 2016.
5- Patrick-Félix Abely, « Comment Starlink séduit en RDC malgré son interdiction », 9 avril 2024, Jeune Afrique. Voir aussi Beaugas Orain Djoyum, « Starlink va suspendre son service Internet au Cameroun et dans plusieurs pays africains dès le 30 avril 2024 ». Digital Business Africa, 16 avril 2024.
6- Nqobile Dludla et Bhargav Acharya, « South Africa is not changing policy to suit Musk's Starlink, minister says », Reuters, 27 mai 2025, lire ici.
7- Jacob Kudzayi Mutisi, Starlink can operate without government approval in Zimbabwe, Bulawayo 24 News, 6 mars 2024.
8- Communiqué de l'Agence de régulation des télécommunications, 11 septembre 2024, disponible en PDF ici.

L’église orthodoxe russe à la conquête de l’Afrique
Le site russe African initiative relate à intervalles réguliers des événements en lien avec le développement de la religion orthodoxe sur le continent. En Ouganda, des élèves du séminaire célèbrent leurs mariages respectifs dans la grande tradition orthodoxe ; six habitants de l'île Maurice sont baptisés par un dignitaire de cette Église ; au Mali, des écoliers découvrent la tradition de la Théophanie en regardant des vidéos où les fidèles se plongent dans l'eau glacée par -40 °C. Loin d'être anecdotiques, ces exemples témoignent à la fois de l'importance que Moscou accorde à l'Afrique et de la mise en œuvre d'une véritable stratégie d'influence qui s'inscrit dans le temps long. Avec d'autres instruments, la Chine poursuit une démarche similaire, tandis que les États-Unis se désengagent.
Tiré de MondAfrique.
Du conflit ukrainien à l'Afrique
La présence de l'Église orthodoxe sur le continent africain est longtemps restée marginale. Elle reposait sur deux foyers anciens : l'Égypte d'une part, et l'Éthiopie, christianisée dès le IVᵉ siècle et inscrite dans une tradition orthodoxe orientale ancienne. En dehors de ces espaces, les diasporas grecques installées en Afrique avaient développé ici et là quelques églises. L'ensemble du continent était placé sous l'autorité du Patriarcat d'Alexandrie.
Mais en janvier 2019, dans le contexte du conflit ukrainien, entamé bien avant l'invasion russe de 2022, le monde orthodoxe se divise. Le Patriarcat de Constantinople reconnaît l'Église d'Ukraine comme indépendante de Moscou. Dans la foulée en novembre 2019, celui d'Alexandrie lui emboîte le pas. Pour la Russie, cette situation est inacceptable. Le schisme est consommé. C'est dans ce contexte qu'en décembre 2021, l'Église orthodoxe russe annonce la création de l'Exarchat patriarcal d'Afrique, une structure continentale placée directement sous son autorité. Cette décision marque un tournant. Selon les chiffres avancés par le Patriarcat de Moscou en février 2025, cette institution religieuse comptait déjà 350 paroisses réparties dans 32 pays africains, avec une très forte présence au Kenya. En créant l'Exarchat d'Afrique, le Kremlin – qui utilise l'Église comme outil de l'État, même si ce point ne fait pas consensus au sein du clergé – a joué sur deux tableaux : marginaliser le Patriarcat d'Alexandrie et se doter d'un instrument supplémentaire d'influence. Le continent devient alors un nouveau terrain de recomposition du monde orthodoxe, où enjeux religieux et géopolitiques s'entremêlent.
Un continent de tolérance religieuse
La capacité de la Russie à mobiliser le registre religieux s'inscrit dans un contexte particulier : celui d'une Afrique subsaharienne marquée par une forte tolérance envers toutes les confessions. Dans la plupart des sociétés, les appartenances ne sont ni rigides ni exclusives. Les mariages mixtes entre musulmans et chrétiens sont courants et socialement acceptés ; les conversions sont fréquentes et admises. L'ancien Président Laurent Gbagbo en est un exemple. Baptisé, élève du petit séminaire, il deviendra évangélique, puis après son retour de la prison de la Haye, il réintègrera son ancienne maison lors d'une grande cérémonie à la cathédrale Saint-Paul d'Abidjan. Les enterrements comme certaines commémorations donnent lieu à des cérémonies œcuméniques. Dans cet univers, seul être athée fait figure de blasphème. Ni Dieu, ni maître est toléré mais parfaitement incompris. Le christianisme orthodoxe russe s'insère dans cet environnement comme une offre religieuse supplémentaire, non comme une rupture.
La guerre des valeurs
L'Afrique a déjà connu plusieurs vagues d'immigrations religieuses. Aux XIXᵉ et XXᵉ siècles, les missions catholiques et protestantes arrivent dans les bagages des colonisateurs. À partir de la fin des années 1980, les Églises évangéliques américaines connaissent une croissance spectaculaire ; elles s'inscrivent dans la diffusion du libéralisme économique, avec un fort tropisme messianique. S'il ne faut pas occulter la véritable dimension théologique, aujourd'hui Moscou mobilise la religion dans un cadre d'une confrontation idéologique plus large.
Dans ses discours, Vladimir Poutine fustige souvent l'Occident « amoral », qu'il oppose à la « spiritualité et à la moralité russes ». Il hausse la Russie au rang de « phare des valeurs traditionnelles ». Des propos qui trouvent un écho particulier en Afrique et, plus largement dans de nombreux pays du Sud, hermétiques aux théories du genre et au wokisme vantés inlassablement par les dirigeants américains et européens depuis une vingtaine d'années. Cette déconnexion a largement contribué à la désaffection des Occidentaux sur le continent.
Mais derrière le discours spirituel se joue une autre guerre : celle des valeurs marchandes, sonnantes et trébuchantes. Une bataille d'influence pour l'accès aux opportunités. Irina Abramova, directrice de l'Institut de l'Afrique de l'Académie des sciences, ne s'en cache pas. Dans un long entretien, elle détaille les atouts du continent et les raisons pour lesquelles la Russie s'y implante : « l'Afrique est appelée à devenir l'un des espaces centraux du monde de demain ». Outre des rythmes de croissance économique impressionnants, elle souligne l'importance de la démographie sur le continent : « près de 800 millions d'Africains ont moins de 25 ans, une jeunesse qui représente à la fois énergie, capacité de production et potentiel de consommation ». Il faut, dit-elle, « planter des jalons ». Lucide, elle ajoute : « Faute de s'y inscrire durablement, la Russie, pays de 150 millions d'habitants confronté à une dynamique démographique défavorable, risquerait de se retrouver isolée, tandis que le continent offrant les opportunités économiques et humaines de demain serait investi par d'autres acteurs. » Dans cette interview, Irina Abramova fait également l'éloge de la culture africaine. « Il y a cette combinaison de valeurs : bonté, courte mémoire de la haine. Ils sont bienveillants, comme les Russes, d'ailleurs. Nous sommes pareils. » L'implantation des églises orthodoxes s'inscrit dans ce temps long, dans les liens tissés entre les sociétés. Depuis son retour sur le continent, il y a dix ans, où elle est arrivée sans stratégie géographique, ni sectorielle, la Russie s'est depuis dotée de plusieurs leviers : économiques, sécuritaires, culturels et maintenant religieux.
Pékin, Washington et les autres…
La Russie n'est pas la seule à investir tous azimuts en Afrique. La Chine l'a précédée : depuis le début des années 2000, Pékin a implanté plus de soixante Instituts Confucius sur le continent. Ici, il ne s'agit pas de religion, mais d'apprentissage du mandarin, de diffusion culturelle et de formation des élites, avec une forte implantation au sein des universités africaines. Un champ d'influence qui ne cesse de s'élargir.
Dans le même temps, Washington se désengage progressivement de l'ensemble des instruments traditionnels de son soft power en Afrique : réduction des programmes d'aide et de développement, affaiblissement de l'USAID, recentrage des actions diplomatiques et culturelles, moindre présence dans des secteurs clés comme la santé, l'éducation ou les médias. Ce retrait se reflète également dans les documents stratégiques récents des États-Unis. Dans la nouvelle National Security Strategy (NSS), l'Afrique n'est mentionnée qu'incidemment à la fin du texte. Le National Defense Authorization Act (NDA), publié le 23 janvier dernier, pourtant central pour les priorités budgétaires et capacitaires américaines, ne comporte aucune référence au continent.
Ce silence stratégique entérine le recentrage de Washington sur l'Asie, jugée prioritaire. En outre, l'administration américaine ne cherche même plus à contenir ses adversaires en Afrique ; elle sait que cette bataille est perdue d'avance. La Russie domine le récit. Dans une enquête d'opinion réalisée entre 2023 et 2024, Vladimir Poutine prend la tête des dirigeants inspirant le plus confiance. La guerre économique avec Pékin est, elle aussi tranchée depuis longtemps. Les échanges commerciaux entre les États-Unis et l'Afrique représentent aujourd'hui moins d'un quart de ceux entre le continent et la Chine. Washington est également conscient que, malgré leurs positions géographiques et historiques, ses alliés européens sont trop affaiblis pour être en capacité de jouer le rôle d'endiguement de ses concurrents, comme ils l'avaient fait avec le communisme pendant la guerre froide. Une autre époque, quand les élites africaines choyées par l'URSS bénéficiaient de formations dispensées entre autres à l'Université Patrice Lumumba de Moscou : celle d'un matérialisme pur et dur qui combattait l'opium du peuple. Du marxisme au grand retour de la spiritualité…

USA/Afrique : Privatisation de l’aide à la santé
Les récents accords conclus entre les États-Unis et une quinzaine de pays africains redessinent en profondeur la coopération sanitaire sur le continent, alors même que Washington vient de quitter l'Organisation mondiale de la santé (OMS).
Au service des trusts états-uniens
Ces nouveaux partenariats s'inscrivent dans la stratégie dite « America First Global Health », qui conditionne l'aide sur les priorités américaines. Washington a ainsi signé, en décembre, avec une quinzaine de pays, des mémorandums fixant des objectifs précis de surveillance épidémique, de renforcement des laboratoires et d'amélioration des systèmes d'information sanitaire. En apparence, l'Afrique y gagne : visibilité politique accrue, flux financiers, promesse de modernisation de systèmes de santé souvent fragiles.
Mais cette montée en puissance du bilatéral intervient au moment où les États-Unis tournent le dos à l'OMS, dont ils étaient le principal contributeur. Ce retrait risque de fragiliser les mécanismes collectifs de réponse aux crises sanitaires, qui bénéficient largement aux pays africains. Il prive l'Organisation d'une part décisive de son budget et accentue la concurrence entre cadres multilatéraux et privés, alors que la lutte contre les pandémies exige coordination et partage de données à l'échelle mondiale. Or, les nouveaux textes conclus avec les capitales africaines prévoient un accès privilégié de Washington aux informations sanitaires et aux échantillons d'agents pathogènes, au seul bénéfice des trusts pharmaceutiques américains. Comme souvent, l'argent public est dépensé pour l'aide, mais le « retour sur investissement » profite aux entreprises privées. Quant aux gouvernements africains, ils sont pris dans un chantage où le financement de leurs politiques sanitaire implique un abandon de leur souveraineté.
Des dérives inquiétantes
Déjà, des dérives sont constatées. En Zambie, l'accès aux fonds d'aide a été conditionné à un accord permettant aux entreprises des USA d'exploiter les richesses en terres rares du pays.
Aux États-Unis, la stratégie de Robert F. Kennedy Jr., secrétaire à la Santé, vise à disqualifier la politique vaccinale et à susciter le doute. Cela lui permet de justifier la remise en cause des recommandations américaines et la réduction des financements à la Global Alliance for Vaccines and Immunization (Gavi). Début janvier, il a retiré la recommandation de vaccination universelle des nouveau-nés contre l'hépatite B, invoquant le principe de précaution malgré son efficacité et sa sécurité largement démontrées. Parallèlement, il a financé une étude en Guinée-Bissau pour examiner les soi-disant conséquences sur le neurodéveloppement. Cette étude heurte l'éthique : elle prive délibérément une partie des nourrissons d'un vaccin immédiat, alors que la prévalence de l'hépatite B dans ce pays ouest africain y est très élevée et que le vaccin constitue une intervention de référence, sûre et vitale pour prévenir cirrhoses et cancers du foie. Devant le tollé cette étude devrait être abandonnée.
Paul Martial
******
Abonnez-vous à notre lettre hebdomadaire - pour recevoir tous les liens permettant d'avoir accès aux articles publiés chaque semaine.
Chaque semaine, PTAG publie de nouveaux articles dans ses différentes rubriques (économie, environnement, politique, mouvements sociaux, actualités internationales ...). La lettre hebdomadaire vous fait parvenir par courriel les liens qui vous permettent d'avoir accès à ces articles.
Remplir le formulaire ci-dessous et cliquez sur ce bouton pour vous abonner à la lettre de PTAG :
Abonnez-vous à la lettre
Niger : la junte face à ses mirages, ou l’art de transformer l’échec en victoire
À Niamey, le pouvoir militaire persiste à nier la réalité sécuritaire. Après l'attaque spectaculaire contre la base aérienne 101 et l'aéroport international Diori Hamani, le général Abdourahamane Tiani a une nouvelle fois préféré la fuite en avant rhétorique à l'examen lucide de ses propres responsabilités.
Écrit par Mohamed AG Ahmedou, journaliste spécialiste des dynamiques politiques et sécuritaires sahelo-sahariennes.
La défaite travestie en triomphe :
Le général Abdourahamane Tiani, à l'image de ses homologues de l'Alliance des États du Sahel (AES), ne s'avoue jamais vaincu. Acculé, il s'emploie inlassablement à transformer les revers les plus cinglants en victoires imaginaires. Une mécanique bien rodée, nourrie par l'énergie du désespoir, où la mise en scène supplante les faits.L'histoire politique regorge de ces figures autoritaires pour qui le déni est une méthode de gouvernement. Les dictateurs, hier comme aujourd'hui, trichent avec la réalité, simulent des succès et s'auto-convainquent de leur infaillibilité. Le manuel est connu, documenté, presque scolaire : nier l'échec, proclamer la victoire, désigner des ennemis, et surtout ne jamais rendre de comptes.L'attaque surprise contre la base aérienne 101 de Niamey et l'aéroport international Diori Hamani, survenue récemment, aurait pu constituer un moment de vérité. Elle fut au contraire l'occasion d'une nouvelle démonstration de cette dramaturgie autoritaire.
Une attaque majeure, un silence sur les failles :
Les faits sont pourtant lourds de conséquences. L'attaque a causé des dégâts considérables :Plusieurs sources ont rapporté qu'au moins 16 soldats nigériens tués, 9 membres russes d'Africa Corps morts, 5 soldats italiens également touchés, la destruction du centre stratégique des forces unifiées de l'AES, plusieurs drones et aéronefs militaires incendiés et des avions civils criblés de balles, dont deux appareils de la compagnie togolaise ASKY et un avion d'Air Côte d'Ivoire.Il s'agit là d'une atteinte sécuritaire d'une ampleur inédite dans l'histoire récente du Niger. Pourtant, au lieu d'un bilan rigoureux, d'une reconnaissance des failles du dispositif sécuritaire ou d'un hommage sobre aux victimes, le chef de la junte a opté pour des bains de foule orchestrés, des déclarations martiales et une autosatisfaction déplacée.
Quand l'échec devient un outil de propagande :
Dans les régimes autoritaires, l'échec n'est jamais admis : il est recyclé. La défaite devient un acte de résistance, l'impréparation un plan stratégique, l'isolement diplomatique une posture souverainiste assumée.Le raisonnement frôle l'absurde : « si l'on nous attaque, c'est que nous sommes forts ».La réalité est tout autre. Si le Niger est attaqué, c'est parce qu'il est fragile, isolé, mal gouverné, et livré à l'improvisation sécuritaire d'une junte incapable de protéger ses infrastructures vitales.Depuis son arrivée au pouvoir, plus de 2 000 soldats nigériens ont perdu la vie face aux groupes armés terroristes – JNIM, EIGS et ISWAP. Un chiffre accablant, systématiquement évacué du discours officiel.
La fabrique de l'ennemi extérieur :
Pour masquer cet échec structurel, le général Tiani s'est une nouvelle fois réfugié dans une rhétorique complotiste. Lors de ses prises de parole, il a multiplié les accusations contre la France, le Bénin et la Côte d'Ivoire, allant jusqu'à proférer des propos injurieux et menaçants à l'encontre d'Emmanuel Macron, Patrice Talon et Alassane Ouattara, désignés sans preuve comme commanditaires de l'attaque.Cette stratégie n'est ni nouvelle ni originale. Elle vise à contenir la colère interne, à détourner l'attention d'un peuple confronté à l'insécurité chronique, à la pauvreté, à l'effondrement économique et à l'isolement diplomatique.Depuis 2024 et 2025, le chef de la junte n'a cessé de faire des révélations sensationnalistes sur de prétendus complots impliquant la France, le Nigeria et le Bénin, accusés d'armer les groupes djihadistes. Ironie tragique : malgré ces alertes répétées, il n'a pas su anticiper une attaque préparée pendant près de trois mois au cœur même de Niamey.
Une responsabilité régionale occultée :
Un autre silence interpelle : celui sur la situation au Mali voisin. Le groupe État islamique au Grand Sahara (EIGS), auteur de l'attaque, est implanté depuis 2022 dans plusieurs localités de la région de Ménaka, Tidermène, Inékar, Anderboukane, où il dispose de bases connues, au vu et au su des autorités maliennes.Plus de cinq départements des régions de Gao et de Ménaka échappent aujourd'hui au contrôle de l'État malien. Cette progression djihadiste, facilitée par le laxisme et l'aveuglement stratégique du régime d'Assimi Goïta, a directement favorisé l'extension de la menace vers le Niger, notamment à Banibangou, Téra, Flingué et Assamaka, où plus de 2 000 civils ont été tués en 2025.Pourtant, ce constat est soigneusement évité dans le discours des juntes de l'AES, préférant l'anathème extérieur à l'autocritique régionale.
Des représailles contre des civils désarmés :
Dans les jours qui ont suivi l'attaque du 29 janvier contre la base militaire nigérienne de Niamey, une patrouille de l'armée s'est rendue dans le village de Bartchawal, non loin de la capitale. Selon plusieurs sources concordantes, dont des défenseurs nigériens des droits humains, cette opération s'est soldée par l'exécution de deux civils non armés : Cheikh Hamid Ag Almouner, marabout âgé, convalescent, membre de la communauté touarègue Kel Assouk, et son accompagnateur Sidi Takioune. Les deux hommes auraient été tués en représailles à l'attaque pourtant revendiquée et attribuée à des éléments identifiés de l'État islamique au Grand Sahara (EIGS). D'après une publication du défenseur des droits humains Intinicar Alassane, les victimes ont été inhumées le vendredi 30 janvier au cimetière du quartier Yantala, au cœur de Niamey. Cet épisode illustre une dérive désormais récurrente dans les pays du Sahel dirigés par des juntes militaires : incapables de neutraliser durablement les groupes armés terroristes, certaines armées s'en prennent à des civils sans défense, alimentant un cycle de violences, de frustrations et de défiance, au détriment même de la lutte contre le terrorisme qu'elles prétendent mener.
Le récit contre la réalité :
Le général Tiani gouverne par le récit plus que par les faits. Il se met en scène en chef assiégé, héros solitaire face à des ennemis multiples. Une posture victimaire efficace, mais qui ne peut masquer indéfiniment l'effondrement de l'État.Pendant ce temps, le Niger s'enfonce l'insécurité progresse, l'économie se contracte, les alliances se délient, l'État s'affaisse.
Toute dictature repose sur une fiction centrale :
l'infaillibilité du chef. Reconnaître l'échec, ce serait faire s'écrouler l'édifice. Alors, les boucs émissaires prolifèrent, les slogans remplacent les politiques publiques, et la peur tient lieu de gouvernance.Mais l'histoire est têtue. Quand les mirages se dissipent, le dictateur cesse d'être un homme providentiel. Il devient un problème. Et aucun récit, aussi bruyant soit-il, ne peut éternellement masquer l'échec.
******
Abonnez-vous à notre lettre hebdomadaire - pour recevoir tous les liens permettant d'avoir accès aux articles publiés chaque semaine.
Chaque semaine, PTAG publie de nouveaux articles dans ses différentes rubriques (économie, environnement, politique, mouvements sociaux, actualités internationales ...). La lettre hebdomadaire vous fait parvenir par courriel les liens qui vous permettent d'avoir accès à ces articles.
Remplir le formulaire ci-dessous et cliquez sur ce bouton pour vous abonner à la lettre de PTAG :
Abonnez-vous à la lettre

Iran. « Gérer la crise : sanctions, austérité, mobilisations sociales, répression »
[Nous publions ci-dessous la traduction en français d'une analyse par Ida Nikou des mécanismes qui ont conduit à la crise du régime iranien caractérisé par une intrication du pouvoir des Gardiens de la révolution, de leurs fondations et du pouvoir théocratique qui les bénit. Un régime qui fait face à montée des mobilisations sociales, une explosion sans précédent en termes sociaux et géographiques qui a débouché sur un massacre monstrueux propre à un système de domination prêt à tout pour se perpétuer. Il convient toutefois, en introduction, de rappeler l'ampleur du massacre à huis clos.
Tiré d'À l'encontre.
HRANA-Human Rights Activists News Agency, le 30 janvier, le présente ainsi : « Selon les dernières données agrégées de HRANA au trente-quatrième jour depuis le début des manifestations, le nombre total de décès confirmés s'élève à 6563. Parmi eux, 6170 étaient des manifestants, 124 étaient des enfants de moins de 18 ans, 214 étaient des forces affiliées au gouvernement et 55 étaient des civils non manifestants. 17'091 cas sont toujours en cours d'examen. Le nombre de civils blessés s'élève à 11'021, le nombre total d'arrestations à 49'070, le nombre d'arrestations d'étudiants à 80, le nombre de cas signalés d'aveux forcés à 289 et le nombre de convocations par les institutions de sécurité à 11'027. En outre, un total de 660 incidents liés aux manifestations ont été enregistrés dans 203 villes de 31 provinces. » Réd. A l'Encontre)
***
Le 28 décembre 2025, des manifestations ont éclaté dans plusieurs villes d'Iran en réponse à l'effondrement de la monnaie et à la spirale à la hausse des prix à la consommation. Alors que le taux de change devenait de plus en plus volatil, certains secteurs du Grand Bazar et des centres commerciaux de Téhéran ont fermé leurs portes. L'évolution rapide des prix a rendu impossibles les importations, la fixation des prix et le commerce.
L'État a rapidement mis en œuvre une mesure d'urgence prévue dans son budget pour l'exercice 2025-2026 : il a supprimé les taux de change préférentiels pour les biens essentiels et pour les principaux intrants de production [taux préférentiels qui profitaient à des fondations contrôlées par les Gardiens de la révolution ; les fondation aux mains de ces derniers contrôlent des secteurs économiques – réd.]. Les responsables ont présenté cette mesure comme une réforme anti-corruption et ont promis une compensation directe sous forme de transferts en espèces et d'aides ciblées.
Dans la pratique, ce changement a accéléré la hausse déjà rapide des prix et a encore érodé le pouvoir d'achat, faisant peser le fardeau sur les ménages. L'inflation officielle en décembre 2025 était d'environ 42%, mais le coût des produits alimentaires de base a augmenté beaucoup plus rapidement, atteignant 72% par rapport à l'année précédente, rendant les produits de première nécessité tels que le pain et les produits laitiers inaccessibles pour une grande partie de la classe laborieuse. Début janvier 2026, la suppression des taux de change préférentiels n'avait fait qu'aggraver la pression sur la consommation quotidienne, et les protestations se sont transformées en manifestations de masse dans tout le pays. Ces dernières ont duré plusieurs semaines.
Ce n'était pas la première fois que les dirigeants iraniens provoquaient des émeutes en introduisant des mesures régressives au nom de la réforme. Au cours de la dernière décennie, les gouvernements successifs ont présenté la libéralisation des prix et les ajustements monétaires comme des mesures nécessaires pour stabiliser les marchés et lutter contre la corruption et les profits abusifs des secteurs initiés. Dans la pratique, ces politiques ont fonctionné comme des mesures d'austérité, transformant les programmes sociaux basés sur les services en aides financières qui perdent rapidement de leur valeur dans un contexte d'inflation chronique.
Les hausses des prix du carburant en 2010, puis en 2019, sont des exemples notables de cette politique de choc, la seconde ayant déclenché un soulèvement massif contre la détérioration des conditions économiques. Les deux manifestations ont alors été réprimées de manière meurtrière. La situation actuelle suit la même trajectoire, mais avec une intensité accrue. Cette fois-ci, les mesures d'austérité déguisées ont été mises en œuvre dans un contexte de protestation économique. À la mi-janvier, on estimait que le gouvernement avait tué des milliers de personnes et avait plongé le pays dans un black-out à durée indéterminée des communications (Internet et téléphone), au cours de l'un des épisodes les plus meurtriers de l'histoire de la République islamique depuis les purges des dissidents politiques dans les années 1980.
L'économie politique des sanctions
La plupart des commentaires sur la crise politique en Iran oscillent entre deux récits commodes et réducteurs. Le problème réside soit dans la corruption et la mauvaise gestion, comme si l'économie iranienne fonctionnait dans un vide, à l'abri du capitalisme mondial, soit, faisant écho au discours de l'État iranien, dans les sanctions et l'hostilité impérialiste sont considérées comme la seule cause des problèmes du pays. Ces deux récits simplifient une réalité complexe. La question la plus pertinente est de savoir comment les sanctions ont été intégrées dans l'économie politique iranienne de manière à servir les intérêts de la classe dirigeante. Les sanctions n'ont pas suspendu la restructuration orientée vers le marché en Iran. Elles l'ont remodelée en élargissant le pouvoir discrétionnaire de l'État sur l'accès aux dollars, aux licences et aux contrats, et en créant de nouvelles opportunités de profits pour les privilégiés du régime, cela sous le couvert de la réforme. Tout compte rendu sérieux de la crise iranienne doit aborder à la fois le régime de sanctions externes et le mécanisme interne qui gère la crise par l'austérité et la répression.
Les sanctions ont façonné l'économie politique de l'Iran depuis 1979, avec une forte escalade en 2012 visant le pétrole et la finance ; et en 2018 après le retrait des États-Unis de l'accord nucléaire (lorsque les sanctions ont été réimposées) et à nouveau fin 2025 avec le rétablissement des sanctions « snapback » [mécanisme de rétablissement automatique des sanctions tel que prévu dans l'accord de 2015] au niveau de l'ONU et de l'UE. Au cours des 15 dernières années, ces mesures punitives se sont traduites par une inflation chronique, l'effondrement des salaires réels et une crise croissante de la reproduction sociale. Depuis fin 2017, les luttes pour les conditions de vie ont débouché à plusieurs reprises sur des conflits socio-politiques ouverts, du soulèvement de 2017-2018 aux manifestations contre la hausse du prix du carburant en 2019, en passant par des mobilisations décentralisées récurrentes sur les lieux de travail et dans les collectivités. Une vague de protestations syndicales qui dure depuis une décennie s'est également poursuivie, avec la mobilisation des enseignants, des retraités et des travailleurs contractuels du secteur pétrolier et pétrochimique autour des contrats, des salaires, des retraites et du coût de la vie. [A cela il faut ajouter, comme Nima Shokri, professeur à l'United Nation University, le décrit dans un récent article – The Conversation, 26 janvier – , les profondes crises structurelles et environnementales qui s'expriment entre autres dans le manque de ressources hydriques, la baisse massive de la productivité de la terre et des interruptions des réseaux énergétiques. – Réd.]
Les sanctions n'ont pas contribué à la crise simplement en réduisant les ressources. Elles ont également redéfini qui en profite et comment. En créant une pénurie de devises fortes et en bloquant les paiements transfrontaliers courants, elles ont poussé le commerce vers des circuits opaques, affaibli la monnaie et rendu les prix des biens de base de plus en plus instables. L'un des résultats est ce que beaucoup en Iran appellent « l'économie de confiance », en référence à l'expansion des intermédiaires qui maintiennent les exportations, en particulier le pétrole, en contournant les restrictions bancaires et SWIFT [e réseau sécurisé de messagerie financière internationale]. Ces courtiers, souvent liés à des réseaux étatiques ou quasi étatiques, tirent profit des commissions, des marges sur les taux de change et du contrôle du moment où les paiements sont effectués, notamment en retardant ou en retenant les recettes d'exportation qui sont censées être rapatriées dans le pays. Depuis 2018, les déclarations officielles ont affirmé à plusieurs reprises qu'une part importante des devises étrangères provenant des exportations n'avait pas été rapatriée, certaines estimations atteignant 30%, soit des dizaines de milliards de dollars.
Un mécanisme similaire mais distinct fonctionne au sein de l'économie nationale. L'État a tenté de gérer la volatilité par le biais de taux de change multiples, de devises préférentielles et d'autorisations d'importation discrétionnaires, transformant ainsi l'accès aux sphères politiques en source de profit. Lorsque les devises fortes sont rares, le régime d'allocation de l'État canalise les dollars subventionnés et les licences d'importation par le biais d'un contrôle institutionnel qui favorise de manière prévisible les entreprises ayant des liens politiques, créant ainsi des opportunités lucratives pour celles qui sont les plus proches de ces goulets d'étranglement.
Le scandale de la société Debsh Tea en est un exemple flagrant. Entre 2019 et 2022, Debsh Tea Company, un importateur et producteur privé, a reçu des milliards de dollars en devises préférentielles destinées à des importations essentielles. Fin 2023, les organismes de supervision iraniens et des rapports liés au pouvoir judiciaire ont affirmé qu'une partie importante de ces devises subventionnées n'avait pas été utilisée pour les importations déclarées, mais avait été détournée vers des transactions sur le marché libre, transformant l'accès à des dollars bon marché en un profit rapide en exploitant l'écart entre les taux de change préférentiels et ceux du marché. Les sommes déclarées, qui s'élevaient à plus de 3 milliards de dollars, étaient suffisamment importantes pour couvrir plusieurs années de demande nationale en thé ou financer d'importants investissements publics.
Tous les cas ne font pas la une des journaux nationaux, mais le mécanisme est bien connu. Des scandales similaires suite à des audits ont déjà fait surface, concernant l'accès préférentiel à des devises étrangères qui ne correspondaient pas aux registres d'importation vérifiés ni à aucun retour d'argent documenté. Un exemple largement cité est le litige devant la Cour suprême d'audit concernant 4,8 milliards de dollars de devises préférentielles qui auraient été versés à des importateurs sans qu'aucune importation correspondante n'ait été documentée.
Lorsque la crise de légitimité qui en résulte devient intolérable, l'État met en place des mesures correctives présentées comme des réformes anticorruption. Dans la pratique, ces politiques renforcent l'austérité et provoquent des chocs soudains sur les prix. La politique de santé en est un exemple clair. La réforme dite Darooyar, une refonte des subventions pour les médicaments en 2022, a mis fin aux devises étrangères préférentielles pour les médicaments et a transformé la subvention en un système de remboursement basé sur l'assurance. En théorie, les patients paieraient moins cher à la pharmacie, tandis que les assureurs et l'État couvriraient la différence. Dans la pratique, la chaîne de financement ne s'est jamais stabilisée : les retards de remboursement et les pénuries de liquidités ont augmenté les frais à la charge des patients et ont créé des écarts persistants dans l'accès aux soins, tant pour les patients que pour les pharmacies. Dans le même temps, le gouvernement a tiré profit des gains fiscaux liés aux variations du taux de change, et les banques ont bénéficié du fait que les fournisseurs et les importateurs ont davantage recouru à des emprunts coûteux. La politique en matière de carburant a suivi un schéma similaire. Les hausses de prix ont été justifiées comme un moyen de financer une redistribution ciblée par le biais de transferts en espèces, mais ces transferts ont rapidement pris du retard par rapport à la forte inflation, laissant les ménages absorber l'écart croissant entre ce qu'ils recevaient et le coût réel du carburant.
La réponse générale de l'État à la crise budgétaire provoquée par les sanctions suit une voie bien connue. Plutôt que de remplir ses obligations grâce à un financement public stable, l'Etat s'est appuyé sur la privatisation, les échanges de dettes contre des actifs et les programmes d'« utilisation productive » (Movaledsazi) qui transfèrent les actifs publics entre les mains du secteur privé. Le système de retraite en est un exemple notable. Au lieu de rembourser sa dette envers la sécurité sociale en espèces, le gouvernement a de plus en plus transféré des actions d'entreprises publiques, forçant de fait le système de retraite à financer les prestations par le biais de dividendes, de ventes d'actifs et de rendements d'investissement. Cette politique transfère le risque aux retraités en liant leurs moyens de subsistance aux performances du marché et à l'inflation plutôt qu'à des droits stables.
Il en résulte une économie politique soumise dans laquelle l'austérité devient un outil de gouvernance et la rareté génère des profits pour ceux qui bénéficient d'un accès privilégié. Au lieu de protéger les ménages par des prestations sociales, les réformes dites anti-corruption transfèrent les coûts et les risques vers le bas par la dévaluation et la suppression des subventions, tout en préservant les systèmes d'allocation qui favorisent les élites bien connectées. Ce schéma est largement observé dans les analyses de l'inégalité et de la répartition réalisées à l'époque des sanctions. Selon des estimations officielles récentes (voir article sur les sanctions d'Esfandyar Batmanghelidj et Zep Kalb, dans Jacobin du 28 août 2023), la pauvreté touche environ un tiers de la population ; de même, la Banque mondiale estime que près de 10 millions de personnes sont tombées dans la pauvreté au cours de la dernière décennie.
La redistribution vers le bas est visible dans la rapidité avec laquelle les chocs économiques se propagent du centre commercial vers les villes et les provinces périphériques, ainsi que dans les formes de colère qu'ils suscitent. Dans les régions longtemps marginalisées de l'ouest de l'Iran, dans des villes comme Abdanan, la crise a frappé plus tôt et plus fort que dans de nombreuses provinces centrales, laissant derrière elle un profond sous-investissement, un taux chômage élevé et une pauvreté endémique. Au cours de la récente vague de protestations, les manifestants ont pris d'assaut un supermarché et déchiré des sacs de riz, répandant les grains sur le sol et dans la rue plutôt que de les emporter. Fin décembre, un sac de riz de 10 kg se vendait environ plusieurs millions de tomans, soit l'équivalent d'un mois de salaire minimum. Ce geste n'était pas tant un vol qu'un refus et un rejet public d'un système qui transforme un produit de base en un luxe tout en exigeant que les gens acceptent l'humiliation comme une soumission quotidienne.
Lorsque la crise est gérée par des transferts chocs plutôt que par la redistribution équitable, la politique devient partie intégrante du problème, créant un cercle vicieux. À mesure que l'instabilité économique s'intensifie, l'État réagit par de nouvelles mesures d'austérité présentées comme des réformes. Les ménages ne perçoivent pas ces mesures comme une solution, mais comme un transfert des coûts qui aggrave la crise de la survie quotidienne. Les voies habituelles de plainte et de médiation perdent leur crédibilité. Les citoyens peuvent adresser des pétitions aux responsables et aux institutions, mais ces mêmes institutions mettent en œuvre les réformes néfastes ou n'ont pas le pouvoir de les inverser. À mesure que cette légitimité s'érode, la pression s'accumule jusqu'à ce qu'un élément déclencheur transforme les difficultés économiques en un mouvement de protestation national. Une fois que la contestation déborde des canaux institutionnels, l'État la traite de plus en plus comme un trouble à l'ordre public. Avec moins de mécanismes d'intégration crédibles, la répression devient courante, car c'est le seul outil qui reste pour maintenir le contrôle.
Signaux externes, escalade interne
Ce qui a rendu cette vague de soulèvements plus meurtrière, c'est l'interaction entre l'escalade externe et interne. Les Iraniens n'avaient pas besoin d'encouragements extérieurs pour descendre dans la rue : l'effondrement de la monnaie, les salaires sans commune mesure avec l'inflation et l'érosion des conditions de survie quotidiennes étaient des conditions suffisantes pour déclencher la révolte. L'escalade externe a plutôt augmenté le coût de la contestation d'une manière différente, moins par le biais d'un soutien matériel que par le biais de discours et de signaux. Lorsque les responsables américains et israéliens présentent les manifestations comme un théâtre de guerre et un changement de régime, l'État peut plus facilement recadrer la contestation massive comme une menace pour la sécurité et y répondre par une répression de type contre-insurrectionnel.
Les figures de l'opposition en exil, notamment le prétendant au trône, Reza Pahlavi (fils du shah d'Iran renversé lors de la révolution de 1979), ont tenté de présenter le soulèvement comme un mouvement de transition et ont appelé à l'escalade, notamment en demandant à plusieurs reprises une intervention étrangère pour faciliter le retour de Pahlavi en tant que leader national. Dans le même temps, les responsables états-uniens et israéliens ont publiquement fait allusion à leur propre implication, se vantant de leurs ressources sur le terrain (Times of Israel, 3 janvier 2026, déclaration de Mike Pompeo, ancien secrétaire d'Etat de Trump I), parlant avec désinvolture d'armer les manifestants et promettant que « l'aide est en route ». Leur posture ne fait que renforcer l'affirmation propagandiste de l'État selon laquelle la contestation est une opération étrangère. Les responsables iraniens ont à leur tour présenté les manifestations comme une prolongation de la guerre de 12 jours avec Israël [et aussi les Etats-Unis] en juin 2025.
Il en résulte un double discours qui profite à tout le monde sauf aux Iraniens de base. D'un côté, les signaux extérieurs transforment la véritable contestation populaire en un champ de bataille par procuration où la mort devient un dommage collatéral sur la voie du changement de régime. De l'autre, la République islamique considère toute rhétorique de changement de régime comme la preuve que les manifestants sont des terroristes, des espions et des agents ennemis plutôt que des citoyens ayant des revendications légitimes. En ce sens, la réponse de l'État iranien et la politique des puissances extérieures partagent une caractéristique fondamentale : tous deux considèrent que la vie des Iraniens est sacrifiable au profit du pouvoir et du profit.
Les manifestations ont certes été réprimées massivement pour l'instant, mais les conditions qui les ont générées restent inchangées. Rien n'indique que l'État soit capable ou disposé à entreprendre les réformes structurelles et sociales nécessaires pour résoudre fondamentalement la crise de la survie quotidienne. Alors qu'il ne peut pas lever directement les sanctions, il n'a montré que peu d'intérêt pour réduire l'exposition des familles à l'inflation, lutter contre la précarité des conditions de vie ou rétablir un minimum de crédibilité en matière de protection sociale et de représentation. L'instabilité monétaire et la volatilité des prix sont de plus en plus considérées comme des conditions normales, et non comme des urgences à résoudre. À chaque cycle d'austérité suivi de manifestations, la crise s'aggrave et le recours à la force brutale, massive devient la méthode de contrôle par défaut. L'avenir est incertain, mais la direction à prendre ne l'est pas. Tant que la crise sera gérée par l'austérité et les balles, et tant que les puissances extérieures traiteront la vie des Iraniens comme des instruments de pression et de changement de régime, les coûts continueront d'augmenter et d'autres personnes mourront. (Article publié sur le site Merip Report – Middle East Research and Information du 29 janvier 2026 ; traduction-édition rédaction A l'Encontre)
Ida Nikou est titulaire d'un doctorat en sociologie de l'université Stony Brook et étudie comment les sanctions, l'austérité et la restructuration financière remodèlent le travail, le bien-être et le pouvoir de l'État en Iran.

Les Kurdes et le régime syrien
Les développements récents dans le nord de la Syrie – en particulier à l'est de l'Euphrate – ont de graves implications tant pour la condition kurde que pour la situation syrienne en général.
28 janvier 2026
Gilbert Achcar
Professeur émérite, SOAS, Université de Londres
Abonné·e de Mediapart
https://blogs.mediapart.fr/gilbert-achcar/blog/280126/les-kurdes-et-le-regime-syrien
Les développements récents dans le nord de la Syrie – en particulier à l'est de l'Euphrate – ont de graves implications tant pour la condition kurde que pour la situation syrienne en général. Examinons ces implications, en commençant par la question kurde.
L'Administration autonome du nord-est de la Syrie se trouve désormais dans une situation critique, ayant perdu une part importante du territoire qu'elle contrôlait jusqu'ici. Ces pertes incluent principalement des enclaves kurdes situées dans des régions majoritairement arabes, comme Alep, ainsi que des zones majoritairement arabes à l'est de l'Euphrate, notamment Raqqa et Deir ez-Zor. La principale cause de ce revers réside dans l'abandon par l'administration Trump de l'alliance que Washington avait forgée il y a plus de dix ans avec les forces kurdes syriennes dans la lutte contre Daech. Tom Barrack, le représentant local de l'administration Trump, a cyniquement déclaré que l'utilité de ces forces kurdes pour Washington était « largement périmée ».
Une fois de plus, le mouvement national kurde paie le prix de sa dépendance envers un allié dont l'absence de fiabilité est historiquement bien établie. Au début des années 1970, le mouvement kurde dans le nord de l'Irak, dirigé par la famille Barzani, avait misé sur le soutien du Shah d'Iran contre le régime baasiste. Ce pari s'est terminé en catastrophe lorsque le Shah a poignardé le mouvement dans le dos après avoir assuré ses propres objectifs grâce à un accord avec Bagdad. Ayant utilisé le mouvement kurde comme une carte dans sa confrontation avec l'Irak, il s'en est débarrassé une fois ses objectifs atteints. Depuis les années 1990, la famille Barzani s'est alliée à un autre ennemi juré du peuple kurde : l'État turc. Ils ne soutiendront pas les forces dirigées par le Parti de l'Union démocratique (PYD) dans le nord-est de la Syrie contre la Turquie et ses alliés, tout comme ils ne soutiennent pas les forces du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK) dans le nord de l'Irak face aux incursions turques répétées. Ils cherchent plutôt à étendre leur influence dans le nord de la Syrie avec l'approbation d'Ankara.
Le PYD, pour sa part, récolte également les conséquences de la contradiction entre ses principes proclamés et ses pratiques réelles. Bien que le parti revendique son adhésion aux idéaux anarchistes auxquels le chef du PKK s'est converti dans la prison turque où il est détenu, avant d'être adoptées par son organisation, il n'a pas réussi à établir une véritable autonomie démocratique dans les zones à majorité arabe qu'il a saisies avec le soutien des États-Unis à l'est de l'Euphrate. Plutôt que d'autonomiser les communautés locales, il a imposé son autorité d'une manière largement perçue par la population arabe comme une domination nationaliste kurde. Cela explique l'effondrement rapide des forces affiliées au PYD dans ces régions : les tribus arabes locales ont préféré réintégrer l'État syrien sous le nouveau régime de Damas, surtout après que le soutien de Washington fut passé du mouvement kurde au gouvernement syrien. Si les majorités arabes de ces régions avaient connu une véritable autonomie démocratique, elles auraient été certainement prêtes à la défendre contre toute tentative d'un régime basé à Damas de la démanteler afin de réimposer une autorité centralisée.
En observant les événements récents sur la scène syrienne de manière plus générale, on est frappé par le contraste entre la posture du nouveau régime syrien envers les zones contrôlées par les Kurdes au nord et sa position envers l'occupation israélienne, ainsi que la région majoritairement druze bordant le plateau du Golan occupé au sud. Ce contraste rappelle le slogan lancé par la résistance palestinienne et le Mouvement national libanais en 1976, face à l'intervention brutale du régime de Hafez el-Assad pour les réprimer et étendre le contrôle de Damas sur le Liban avec l'approbation de Washington : « Lion (asad en arabe) au Liban et lapin dans le Golan. » On pourrait appliquer cette même formule à juste titre au comportement du régime d'Ahmed al-Sharaa, qui agit comme un lion contre les Kurdes du nord tout en accommodant l'État sioniste – allant jusqu'à conclure des accords de sécurité avec lui – malgré l'occupation par Israël d'une portion stratégique du territoire syrien depuis près d'un demi-siècle.
Quoi qu'on puisse dire des politiques antidémocratiques menées par Hayat Tahrir al-Cham (HTC) dans sa volonté de consolider son contrôle sur le territoire de l'État syrien – politiques déjà discutées (voir « Syrie : Pêche en eau trouble », 6 mai 2025) – une distinction fondamentale existe néanmoins du point de vue des intérêts du nouveau régime entre, d'une part, l'extension de son autorité sur les zones majoritairement arabes à l'est de l'Euphrate, ainsi que leurs champs pétrolifères, qui représentent une source vitale de revenus pour l'État syrien, et d'autre part, la poursuite de sa campagne contre les régions à majorité kurde du nord, malgré le coût potentiel élevé en vies humaines et ressources qu'une telle campagne implique, et bien qu'elle n'apporte aucun bénéfice important au nouveau régime de Damas.
Cela soulève une question évidente : pourquoi HTC poursuit-elle un combat dont elle n'a pas besoin, alors qu'elle fait face à des priorités politiques et économiques bien plus pressantes – des priorités par rapport à ses propres intérêts, sans parler de ceux du pays ? La réponse renvoie clairement à l'intérêt de l'État turc. L'autonomie kurde dans le nord-est de la Syrie constitue une préoccupation turque, du fait de son lien avec le mouvement de libération nationale kurde au sein de l'État turc lui-même. Ce n'est pas, et ne devrait pas être, une préoccupation syrienne. L'implication du nouveau régime de Damas dans ce conflit n'est qu'une autre manifestation de sa soumission à l'alliance turco-états-unienne, tout comme le régime Assad était subordonné à l'alliance irano-russe. Le principal bénéficiaire de toute cette dynamique reste le gouvernement sioniste, dont le pouvoir régional a été renforcé à un degré sans précédent.
Traduit de ma chronique hebdomadaire dans le quotidien de langue arabe, Al-Quds al-Arabi,basé à Londres. Cet article est d'abord paru en ligne le 27 janvier. Vous pouvez librement le reproduire en indiquant la source avec le lien correspondant.
******
Abonnez-vous à notre lettre hebdomadaire - pour recevoir tous les liens permettant d'avoir accès aux articles publiés chaque semaine.
Chaque semaine, PTAG publie de nouveaux articles dans ses différentes rubriques (économie, environnement, politique, mouvements sociaux, actualités internationales ...). La lettre hebdomadaire vous fait parvenir par courriel les liens qui vous permettent d'avoir accès à ces articles.
Remplir le formulaire ci-dessous et cliquez sur ce bouton pour vous abonner à la lettre de PTAG :
Abonnez-vous à la lettre

Au Liban, une paix qui n’existe pas
En novembre 2024, un accord de cessez-le-feu est conclu entre Israël et le Hezbollah à la suite de la guerre ayant débuté l'année précédente, dans le contexte de celle de Gaza. Cet accord, qui prévoit la fin des hostilités, comporte aussi le désarmement du Hezbollah et le retrait complet de l'armée israélienne du Liban. Plus d'un an à la suite de cet accord, Israël occupe toujours le territoire libanais et commet des violations quotidiennes du cessez-le-feu, citant des prétextes sécuritaires.
Tiré d'Alter.quebec
Le Hezbollah, ou le « Parti de Dieu » en arabe, a émergé en tant que groupe paramilitaire libanais chiite directement soutenu par l'Iran, dans le contexte de la guerre civile libanaise. À la suite de cette guerre, il devient également un parti politique et continue une guérilla contre l'occupation israélienne qui avait sévi au sud du Liban jusqu'en 2000. Le Hezbollah parvient à s'imposer en tant que première force de dissuasion arabe contre Israël.
Le Hezbollah ouvre un « front de soutien » au Hamas
À la suite de l'attaque du 7 octobre par le Hamas, le Hezbollah ouvre un « front de soutien » à partir du Liban et promet de ne pas accepter un cessez-le-feu au Liban avant que la même chose n'arrive à Gaza. Le conflit demeure de basse intensité pendant plusieurs mois au Liban, mais prendra une autre tournure à partir de septembre 2024.
En l'espace d'un mois, Israël parvient à mener une campagne aérienne agressive, une opération d'explosion de milliers de bipeurs piégés à la bombe, puis à l'assassinat de Hassan Nasrallah, secrétaire général de l'organisation, le 27 septembre 2024. Il aura été le leader charismatique de l'organisation politico-militaire pendant plus de trente ans, devenant une véritable figure de martyr. Israël poursuit sa guerre par une invasion terrestre au sud du Liban le 1er octobre 2024, démontrant encore davantage sa domination militaire.
Naïm Qassem, membre sénior de l'organisation, devient secrétaire général et rompt avec la promesse de son prédécesseur. Le 27 novembre 2024, un cessez-le-feu est accepté par le Hezbollah, le gouvernement libanais et Israël, sous la médiation de cinq pays, dont les États-Unis et la France, chargés de la veille de son application.
Le début de l'année 2025 voit la formation d'un nouveau gouvernement pour le pays du Cèdre. Après plus de deux ans de vacance présidentielle, le général Joseph Aoun, commandant de l'armée libanaise, est élu à la présidence, et Nawaf Salam, juge à la Cour Internationale de Justice, est nommé en tant que premier ministre. Ce gouvernement nouvellement formé dans un contexte d'un pays en crise économique, sociale, politique et sécuritaire, se confronte immédiatement aux difficultés de l'application de l'accord de paix.
Des violations quotidiennes du cessez-le-feu de la part d'Israël
L'accord prévoyant de nombreuses obligations pour le Hezbollah et Israël, dont le désarmement du Hezbollah, a permis de constater en peu de temps le manque d'engagement de l'État hébreu, du fait de ses violations quotidiennes du cessez-le-feu. Depuis le cessez-le-feu officiel, Israël a désormais commis plus de 10 000 violations de ce dernier, gardant de fait le Liban dans un état de guerre continue. Ces violations sont particulièrement agressives ; bombardements, assassinats de membres du Hezbollah, démolition de maisons, occupation permanente, construction d'un mur en territoire libanais, utilisation d'armes incendiaires, et plus encore.
Outre les violations quotidiennes de l'accord par Israël, le Liban subit des contraintes records pour désarmer le Hezbollah, depuis la signature de l'accord. Les États-Unis considérant l'organisation comme terroriste, les visites de la diplomatie américaine au gouvernement libanais sont devenues régulières, mettant une pression maximale sur le gouvernement libanais en ce sens.
Le positionnement de la société civile et de la classe politique
Israël défend son non-respect total de l'accord, dont l'occupation continue et les bombardements quotidiens, pour des raisons dites sécuritaires. Benjamin Nétanyahou, premier ministre israélien, assure qu'Israël « ne permettra pas au Hezbollah de reconstruire son pouvoir », et a appelé le gouvernement libanais à « respecter son engagement à désarmer le Hezbollah ».
Youssef Rajji, ministre libanais des Affaires étrangères, affilié aux Forces libanaises, un parti hostile au Hezbollah, est également l'un des acteurs centraux du désarmement prévu de l'organisation. Ayant récemment dit que « les armes du Hezbollah sont un fardeau sur le Liban et la communauté chiite », ce dernier a également affirmé qu'Israël a le droit de continuer à mener ses attaques, tant que le Hezbollah ne complète pas son processus de désarmement.
Les diverses déclarations de ce ministre suscitent de vives réactions au sein de la société civile et de la classe politique libanaise. Le cheikh chiite Ahmad Qabalan a déclaré que « le rôle du ministère des Affaires étrangères est de protéger les intérêts du Liban, pas de protéger les intérêts d'Israël ». Le député du Hezbollah, Ihab Hamadeh, a réagi en affirmant que le gouvernement devrait mettre fin à ses déclarations, les qualifiant de « moquerie ». Ce dernier a réitéré que le ministre des Affaires étrangères est honteux et ne représente pas le Liban ou sa population.
Une paix impossible
Les appels au désarmement de l'organisation ne datant pas d'hier, la guerre récente de 2023 est parvenue à porter les appels au désarmement du Hezbollah à leur plus haut niveau. La droite libanaise accuse le Hezbollah de violer la souveraineté du Liban au compte de l'Iran depuis plusieurs années. Outre le cessez-le-feu actuel, ce camp appelle de manière assidue à l'application de la résolution 1701 du Conseil de sécurité des Nations Unies, ayant prévu le désarmement de l'organisation suite à la guerre de 2006.
Le renversement du régime de Bashar Al Assad en Syrie et la récente guerre ont vu la logistique de l'arsenal militaire du Hezbollah plus affaiblie que jamais auparavant. Les capacités de manœuvre du Hezbollah et de l'armée libanaise face aux agressions israéliennes étant minimes, le Liban se retrouve coincé entre le marteau et l'enclume. C'est dans ce contexte qu'Israël mène une campagne de harcèlement, sous prétexte que le côté libanais ne s'engage pas à ses obligations de l'accord de cessez-le-feu.
Le pays du Cèdre pourrait être coincé dans une situation où Israël continue ses agressions, même après un désarmement complet du Hezbollah. Considérant l'historique d'Israël pour le respect des cessez-le-feu, son avantage militaire considérable, et ses alliés occidentaux, un scénario similaire à la colonisation de la Cisjordanie, du Golan, et du Sinaï auparavant, ne s'avère pas tout à fait impossible. Le prolongement de la présente situation s'avère inquiétant pour le Liban, mettant le pays au risque d'un renouvellement de la guerre ouverte qui a précédé celle de septembre 2024.
La paix impossible arrivera-t-elle ?
Les attaques de l'entité sioniste à Gaza, en Syrie et au Liban, démontrent le manque de moyens considérables, tant militaire que diplomatique, pour stopper les agissements d'un État voyou. La paix totale n'étant pas possible, à moins qu'Israël cesse complètement les hostilités, cette situation explique la vigilance du gouvernement libanais et du Hezbollah quant au désarmement de l'organisation, gardant de fait un dernier moyen de pression, pour qu'Israël complète ses obligations du cessez-le-feu également.

Japon : Sanae Takaichi joue son va-tout avec des législatives anticipées
La Première ministre japonaise Sanae Takaichi a pris la classe politique japonaise par surprise en annonçant le 19 janvier la dissolution imminente de la Chambre des représentants et la tenue d'élections législatives anticipées le 8 février prochain. Une décision rare par son calendrier, audacieuse par ses implications et révélatrice d'une stratégie politique assumée : transformer une popularité exceptionnelle en mandat politique renforcé pour mener son programme de relance économique avec autorité.
Tiré de The Asialyst.
Le contexte lui était favorable. Depuis son arrivée au pouvoir en octobre 2025, Sanae Takaichi s'est en effet imposée comme une figure centrale du paysage politique japonais. Première femme à occuper le poste de Première ministre, elle bénéficie d'un état de grâce inédit. Selon de récents sondages, 75,9 % des Japonais soutiennent son action, un chiffre qui grimpe à 92,4 % chez les moins de 30 ans, une tranche d'âge traditionnellement distante vis-à-vis de la politique.
Lors d'une conférence de presse organisée pour annoncer sa décision, Takaichi a fait état de sa détermination : « Je ne veux pas d'une politique vague. Je veux montrer clairement la direction que le Japon doit prendre et demander au peuple de me donner son mandat en toute confiance. C'est avec cette détermination que j'ai décidé de dissoudre la Diète. »
« Nous visons à obtenir la majorité en tant que coalition au pouvoir. Je suis également prête à mettre en jeu mon propre avenir en tant que Premier ministre sur le résultat, » a-t-elle ajouté.
Sanae Takaichi soigne une image de dirigeante politique spontanée
Cette popularité repose en partie sur une communication politique très maîtrisée. Takaichi a multiplié les gestes symboliques à forte valeur médiatique, tant sur la scène internationale que domestique. Sa rencontre avec la cheffe du gouvernement italien Giorgia Meloni venue à Tokyo en début de semaine pour une courte visite de travail, a été marquée par un échange chaleureux et un message d'anniversaire en italien prononcé par la Première ministre japonaise tout sourire, un épisode médiatique qui a renforcé son image de dirigeante à l'aise sur la scène mondiale.
Quelques jours auparavant, même succès médiatique lorsque c'était avec le président sud-coréen Lee Jae Myung qu'elle avait joué à la batterie des tubes de K-pop devant les caméras, offrant une image inédite et décontractée des relations nippo-coréennes longtemps plombées par les contentieux historiques.
Sanae Takaichi a profité de ces deux rencontres pour faire abondamment usage d'une image de spontanéité décontractée qui tranche singulièrement avec les attitudes généralement guindées des responsables politiques japonais lors des rencontres diplomatiques.
Ces séquences, largement relayées par les médias et sur les réseaux sociaux, participent à la construction d'un récit politique, celui d'un Japon plus confiant, plus visible, et incarné par une dirigeante énergique et accessible.
Une dissolution au timing inhabituel, un risque calculé
Mais c'est surtout le calendrier choisi pour ces élections anticipées qui retient l'attention des observateurs. Dissoudre la Chambre basse dès l'ouverture de la session ordinaire de la Diète, en janvier, est un fait extrêmement rare dans l'histoire politique japonaise. La dernière dissolution comparable remonte à 1966, sous le gouvernement Satō Eisaku. Le mois de janvier est en effet crucial pour les débats budgétaires, puisque le budget de l'exercice fiscal débutant en avril y est traditionnellement examiné.
En optant pour ce calendrier, Sanae Takaichi prend un risque calculé. La campagne éclair (à peine seize jours entre la dissolution et le scrutin) pourrait retarder l'adoption du budget 2026, pourtant présenté comme un instrument clé pour lutter contre l'inflation et soutenir le pouvoir d'achat. L'opposition dénonce déjà une manœuvre qui sacrifierait les préoccupations économiques immédiates des ménages japonais sur l'autel du calcul politique.
Pourquoi alors prendre ce risque ? La réponse est avant tout arithmétique. Malgré sa popularité personnelle, Sanae Takaichi gouverne avec une majorité étroite et instable à la Chambre des représentants. Le Parti libéral-démocrate (PLD), affaibli par des scandales de financement et des défaites électorales successives, ne tient sa majorité actuelle que grâce à des alliances fragiles et à des ralliements ponctuels.
Cette situation de précarité politique limite la marge de manœuvre de la Première ministre pour faire adopter son programme : relance budgétaire ambitieuse, hausse des dépenses de défense, réformes économiques structurelles, voire, à plus long terme, débat sur une révision de la Constitution.
En convoquant des élections anticipées alors que les sondages lui sont extrêmement favorables, Takaichi espère transformer sa popularité en capital parlementaire, voire permettre au PLD de gouverner sans dépendre de partenaires encombrants. Trop attendre exposerait la Première ministre à l'érosion naturelle de sa popularité, d'autant que les effets de sa politique économique (chute du yen, inflation persistante) pourraient peser à moyen terme sur l'opinion publique.
Un pari à double tranchant
Pour Gerald Curtis, professeur émérite de sciences politiques à l'université Columbia, « la seule raison plausible pour laquelle Takaichi a organisé des élections après seulement trois mois au pouvoir est sa conviction que le PLD obtiendra la majorité absolue. »
« Sa popularité semble principalement due au fait qu'elle est la première femme Première ministre du pays, à son image de leader décisive et confiante, et à sa capacité à tirer parti du virage à droite de l'opinion publique japonaise, en particulier chez les jeunes, » a ajouté M. Curtis, cité par le quotidien japonais Nikkei Asia lundi 19 janvier.
Pour Takuji Aida, économiste en chef chez Crédit Agricole Securities Tokyo, cité mardi 20 janvier par Japan Today, une victoire aux élections législatives renforcerait l'autorité de Mme Takaichi, lui donnant la possibilité de passer d'une consolidation budgétaire à une position économique plus proactive et responsable.
Face à cette offensive, les partis d'opposition peinent à trouver un terrain commun. Le Parti démocrate constitutionnel, principal adversaire du PLD, tente de dénoncer une fuite en avant politique, tandis que d'anciens alliés du PLD, comme le Kōmeitō, cherchent à se repositionner. Mais la fragmentation du paysage politique et l'absence d'une figure fédératrice rendent la tâche difficile.
Le scrutin se déroulera par ailleurs dans un contexte international tendu, marqué par la dégradation des relations sino-japonaises après les déclarations de Takaichi sur Taïwan. Si ce dossier inquiète une partie de l'électorat, il renforce paradoxalement son image de dirigeante ferme sur les questions de sécurité, un thème porteur auprès de l'opinion.
En annonçant des législatives anticipées, Sanae Takaichi engage clairement son avenir politique. Une victoire nette lui permettrait de rompre avec la « valse des Premiers ministres » qui caractérise le Japon depuis le départ de Shinzō Abe et de s'installer durablement au pouvoir. À l'inverse, un résultat décevant affaiblirait son autorité et relancerait les divisions internes au PLD.
À court terme, la stratégie semble rationnelle, car jamais une Première ministre japonaise n'a bénéficié d'un tel soutien populaire, en particulier chez les jeunes. Reste à savoir si cet engouement, nourri par une communication habile et des symboles forts, se traduira dans les urnes par un mandat clair. Le 8 février, les électeurs japonais ne voteront pas seulement pour des députés, mais pour confirmer, ou non, la promesse politique incarnée par Sanae Takaichi.
Par Sébastien Raineri
gauche.media
Gauche.media est un fil en continu des publications paraissant sur les sites des médias membres du Regroupement des médias critiques de gauche (RMCG). Le Regroupement rassemble des publications écrites, imprimées ou numériques, qui partagent une même sensibilité politique progressiste. Il vise à encourager les contacts entre les médias de gauche en offrant un lieu de discussion, de partage et de mise en commun de nos pratiques.











