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L’action politique des organisations syndicales québécoises : la nécessité de dépasser une politique de pression, de dialogue social et de neutralité partisane
Ce texte se veut une analyse de la partie du Document de réflexion sur les États généraux du syndicalisme portant sur le rôle politique des syndicats et sur les résultats de la large consultation menée sur le sujet. Il s'agit d'en faire une analyse de classe afin d'en tirer quelques leçons stratégiques favorisant le développement de l'action politique des syndicats au Québec.
Les contours de la stratégie politique dominante des syndicats québécois
Le document soumis au débat par les organisations syndicales québécoises lors des États généraux du syndicalisme pose avec une clarté certaine les coordonnées de l'action politique syndicale. Cette action s'articule autour de trois axes — l'encadrement du travail et des lois, les enjeux professionnels et sectoriels, les enjeux socio-économiques larges — et mobilise une gamme de moyens allant de la négociation collective aux manifestations, en passant par la participation aux mécanismes parlementaires et aux espaces de concertation multipartites. Le tout s'inscrit dans une tradition propre au modèle québécois né de la Révolution tranquille : celle du dialogue social tripartite entre l'État, le patronat et les syndicats, héritage institutionnel que les organisations syndicales défendent avec constance, même lorsqu'elles en dénoncent la dégradation actuelle.
Le dialogue social à l'ère néolibérale : une concertation sans rapport de force
Pour comprendre les impasses du positionnement stratégique actuel des organisations syndicales québécoises, il faut replacer le dialogue social dans son contexte historique et dans sa fonction de classe. Le document affirme que « le dialogue social au Québec est un outil important pour la défense des droits des travailleuses et travailleurs, mais il présente également des limites et des défis », notamment « le déséquilibre des rapports de force au profit des intérêts patronaux » et « le manque de réelle influence des syndicats ». Ce diagnostic est juste, mais il ne s'interroge pas sur les causes des limites structurelles de cette stratégie.
Le dialogue social tripartite né au Québec dans les années 1960-1970 s'inscrivait dans un contexte bien précis : celui du capitalisme fordiste keynésien, où l'État jouait un rôle d'arbitre et de redistribution, où la croissance économique permettait des compromis réels entre capital et travail, et où le rapport de force syndical — amplifié par la montée des taux de syndicalisation et une combativité de base notable — contraignait le patronat à certaines concessions. Dans ce cadre, le dialogue social pouvait effectivement produire des gains pour la classe laborieuse : amélioration des conditions de travail et extension des services publics.
Ce cadre a été profondément transformé depuis les années 1980 par l'offensive néolibérale à l'échelle mondiale. La mondialisation des échanges, la financiarisation de l'économie, la mobilité accrue du capital, les pressions à la privatisation des services publics, la flexibilisation du travail et le renforcement de la précarisation de la main-d'œuvre ont radicalement modifié les termes du rapport de force entre capital et travail. Dans ce nouveau contexte, le dialogue social ne fonctionne plus de la même façon. Les concessions que le patronat était prêt à consentir dans la période fordiste ne sont plus à l'ordre du jour : le capital peut désormais menacer de déplacer la production, de sous-traiter, d'automatiser ou de délocaliser, et cette menace permanente pèse sur chaque table de négociation et chaque espace de concertation. Le dialogue social tend ainsi à devenir non plus un mécanisme de partage des gains de productivité, mais un mécanisme de gestion des reculs, où les syndicats sont appelés à « participer » à la mise en œuvre de politiques qui leur sont défavorables.
Malgré la volonté des organisations syndicales de maintenir des lignes de communication avec le gouvernement Legault afin de chercher à influencer les décisions par la voie de la représentation et de la pression législative, le gouvernement de la CAQ a, cette dernière année, évolué vers une politique de plus en plus répressive envers le mouvement syndical. Le résultat est un enchaînement d'attaques : la Loi 14 restreignant le droit de grève, la Loi 3 encadrant les cotisations syndicales, la Loi 28 instaurant un régime discriminatoire en santé et sécurité, le projet de loi 13 menaçant le droit de manifester, l'allègement unilatéral de la Loi du 1 %, les compressions dans les services publics. À chaque fois, les organisations syndicales ont dénoncé ces mesures comme des « ruptures » du dialogue social, et à chaque fois le gouvernement a ignoré leurs protestations. Non pas parce que le gouvernement Legault était particulièrement malveillant — d'autres gouvernements avaient procédé de même avant lui —, mais parce que, dans un contexte néolibéral, la logique du capital pousse inévitablement à affaiblir les contre-pouvoirs, à réduire les coûts du travail et à libérer le marché de ses entraves institutionnelles.
L'insuffisance de la stratégie de pression : le problème du rapport de force
Le document de réflexion insiste à juste titre sur la nécessité du rapport de force. Il reconnaît que les États généraux du syndicalisme ont identifié le « besoin de renforcer le rapport de force et la capacité de mobilisation des organisations syndicales » comme un enjeu prioritaire. Mais la question cruciale — comment construire ce rapport de force ? — reste sans véritable réponse. La stratégie implicite se réduit à renforcer la cohésion interne, mieux communiquer avec les membres, élargir les alliances avec la société civile et maintenir une pression constante sur les décideurs politiques. Cette stratégie présente une limite fondamentale : elle reste entièrement à l'intérieur du système, sans jamais interroger les règles du jeu elles-mêmes.
Le rapport de force dans une société capitaliste n'est pas d'abord une question de communication ou de coalitions institutionnelles. C'est une question de pouvoir social, c'est-à-dire de capacité de la classe laborieuse à interrompre la production et la circulation du capital, à mobiliser ses membres de façon durable et conflictuelle, et à poser la question de la propriété et du contrôle des moyens de production. Or, la stratégie de pression-dialogue-concertation tend précisément à déplacer le terrain de la lutte des classes du lieu où le rapport de force ouvrier est le plus fort — les lieux de travail, la grève, la mobilisation de masse — vers les espaces institutionnels où la domination capitaliste est la plus consolidée : les commissions parlementaires, les organismes tripartites, les rencontres avec les ministres.
Le document reconnaît d'ailleurs ce problème : « les organisations patronales recourent à des firmes de communication et de lobbyisme. Le temps d'écoute des politiciens est tellement court qu'il faut faire sa place ». Mais la conclusion qui en est tirée — améliorer la communication directe avec les membres comme levier d'influence — reste bien en deçà de ce que la situation exige. Le problème n'est pas que les syndicats communiquent mal : c'est que les règles du jeu politique sont structurellement biaisées en faveur du capital, et que nul effort de communication ne saurait compenser ce déséquilibre fondamental sans qu'on s'attaque aux règles elles-mêmes.
Dans ces espaces, les syndicats sont structurellement désavantagés face à un patronat qui dispose de ressources en lobbyisme supérieures, d'un accès privilégié aux décideurs et d'une proximité de classe avec les élites gouvernementales et les différents partis politiques défendant les intérêts des différentes fractions de la classe dominante.
La question partisane : une neutralité qui n'est pas neutre
Sur la question de l'action partisane, le texte décrit un spectre allant de l'alliance conjoncturelle à la neutralité absolue, et conclut que la consultation des membres révèle un rejet « presque unanime » de l'action partisane. À l'exception de la FTQ, les organisations syndicales québécoises s'affirment politiquement neutres sur le plan partisan. La FTQ, plus proche du modèle syndical anglo-canadien avec ses liens historiques avec le NPD, a soutenu à l'occasion un parti politique, que ce soit le NPD ou le Parti québécois.
Cette neutralité partisane, qui se présente comme une garantie d'indépendance et de représentativité large, mérite d'être examinée de près. Le document de réflexion ne fait aucune référence aux débats sur la question d'un parti des travailleurs et des travailleuses, débats qui s'étaient développés de la fin des années 1960 jusqu'à la prise du pouvoir par le Parti québécois en 1976. L'oubli de ces débats n'est pas le fruit d'une amnésie accidentelle : il est le produit d'un réalignement politique dont les effets structurent encore aujourd'hui les horizons du possible pour le mouvement syndical.
La position de neutralité ou de quasi-neutralité repose sur plusieurs arguments : respecter la diversité des opinions politiques des membres, préserver la crédibilité des organisations face à l'ensemble du champ politique et éviter de diviser le mouvement sur des questions partisanes. Ces arguments ont une valeur réelle et ne doivent pas être balayés d'un revers de main. Mais ils doivent être mis en regard de leurs conséquences concrètes dans le contexte politique québécois. Dans un système électoral où quatre partis néolibéraux — la CAQ, le PLQ, le PCQ et le PQ — défendent structurellement les intérêts du capital, et où Québec solidaire reste une force minoritaire, la neutralité syndicale signifie concrètement que les organisations ouvrières renoncent à soutenir la seule formation qui revendique défendre les intérêts de la classe laborieuse. Elles acceptent ainsi que le capital et ses alliés déterminent, à travers les mécanismes électoraux, quel gouvernement mettra en œuvre les politiques affectant directement leurs membres, se condamnant ensuite à réagir à ces politiques par la pression et le dialogue, depuis une position structurellement défensive.
La question du pouvoir et la dimension de classe
C'est ici que l'absence de perspective de classe dans le positionnement des organisations syndicales québécoises révèle toute son ampleur. Le texte soumis au débat décrit l'action politique syndicale comme un moyen « d'influencer les décisions gouvernementales dans le sens du projet de société et des valeurs que l'on porte ». Cette formulation est significative : il s'agit d'influencer, non de transformer ; d'intervenir dans un champ politique préexistant, non de le reconstruire ; de peser sur des décisions qui restent aux mains d'autres acteurs. Cette orientation refuse de reconnaître que les gouvernements en place administrent un État capitaliste qui n'est pas un arbitre neutre, mais un acteur structurellement lié à la reproduction du mode de production dominant.
Cette absence de perspective de classe n'est pas fortuite. Elle est le produit d'une longue évolution historique au cours de laquelle le syndicalisme québécois a progressivement abandonné ses références théoriques les plus radicales. Dans les années 1970, des textes comme Ne comptons que sur nos propres moyens (CSN), L'État, rouage de notre exploitation (FTQ) ou L'École au service de la classe dominante (CEQ) articulaient explicitement une analyse de classe du capitalisme québécois et posaient la nécessité d'une transformation profonde des rapports de production, et pas seulement d'une amélioration des conditions de travail dans le cadre existant. Cette radicalité théorique, même imparfaite et traversée de tensions, ouvrait des perspectives politiques que le syndicalisme québécois contemporain a en grande partie refermées.
L'abandon de l'analyse en termes de classes sociales permet de formuler des revendications de justice sociale sans remettre en question la propriété privée des moyens de production, la domination de la finance et du grand capital, ou les mécanismes d'exploitation qui structurent les rapports salariaux. Il autorise la recherche du dialogue avec le patronat et le gouvernement, au prix d'un effacement de la contradiction fondamentale entre capital et travail. Cette stratégie peut produire des victoires ponctuelles et des réformes significatives, particulièrement en période de reprise économique, mais elle ne peut engendrer la transformation structurelle nécessaire pour briser l'engrenage néolibéral, parce qu'elle se refuse à nommer et à affronter les détenteurs réels du pouvoir économique.
Vers une refondation de la stratégie politique du mouvement syndical
Cette critique de la stratégie des organisations syndicales québécoises ne vise pas à délégitimer leurs luttes quotidiennes, dont l'importance pour les membres est réelle et indéniable. Elle vise à mettre en évidence les limites structurelles d'une stratégie qui se cantonne à la pression et au dialogue dans un contexte où le rapport de force de classe est défavorable à la classe ouvrière, et à ouvrir des perspectives pour une refondation stratégique.
Cette refondation devrait reposer sur plusieurs pivots. D'abord, la réaffirmation d'une analyse de classe explicite du capitalisme québécois et de ses effets sur les travailleurs et les travailleuses, qui permette de nommer les véritables responsables des crises sociales que vivent les membres — non pas le gouvernement dans l'abstrait, mais le grand capital financier et industriel qui oriente les décisions gouvernementales à travers des mécanismes de pouvoir bien documentés. Ensuite, la remise à l'ordre du jour du débat sur l'indépendance politique de la classe ouvrière, c'est-à-dire sur la nécessité de se doter d'un parti politique des travailleurs et des travailleuses qui ne soit pas un simple lobby parmi d'autres dans un champ politique dominé par des partis bourgeois. La présence de Québec solidaire dans le paysage politique offre, à ce titre, une occasion que les organisations syndicales ont jusqu'ici sous-estimée comme véhicule possible de la défense des intérêts de la classe laborieuse, des femmes et des couches les plus maltraitées de la population. Enfin, la reconstitution d'une culture de la mobilisation, pouvant déboucher sur des grèves politiques et sociales comme levier principal du rapport de force, devrait supplanter la participation aux instances institutionnelles comme stratégie centrale.
Le contexte de 2026, paradoxalement, offre des conditions favorables à cette réorientation. La dégradation accélérée des services publics, la crise du coût de la vie, les attaques législatives répétées contre les droits syndicaux et l'incapacité manifeste du dialogue social à freiner ces reculs créent une situation objective de crise de la stratégie de concertation sociale. Les États généraux du syndicalisme témoignent d'une conscience collective que quelque chose doit changer. La question est de savoir si cette conscience débouchera sur un véritable renouveau stratégique ou sur une simple rénovation d'un modèle épuisé. La réponse dépendra, en grande partie, de la capacité du mouvement syndical à renouer avec ses traditions les plus radicales et à poser, sans détour, la question du pouvoir politique de la classe laborieuse dans la société.
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Leçons brésiliennes
Dans le cadre de mon mandat, j'ai effectué un voyage parlementaire au Brésil du 24 au 30 mars 2026. L'objectif était de documenter les dynamiques de l'extrême droite à l'international afin de mieux comprendre son évolution en France.
27 avril 2026 | tiré du site de l'auteur
https://hendrikdavi.fr/lecons-bresiliennes/
Il a été organisé notamment dans le cadre de la Digue [1]. Ce réseau fédère des élus et des acteurs de la société civile. Il vise à comprendre la progression de l'extrême droite à l'échelle internationale et essaye de trouver des pistes pour l'endiguer. Ces dates ont été choisies car elles me permettaient de participer à la première conférence antifasciste internationale qui déroulait du 26 au 29 mars à Porto Alegre[2]. Au cours de cette conférence, j'ai eu la chance d'animer une table ronde sur la menace de l'extrême droite en France avec des représentants d'ATTAC France, du NPA-A et d'un militant antifasciste ancien porte-parole de la Jeune Garde. Lors de notre déplacement, j'ai aussi été invité à présenter mon ouvrage « Sciences en résistance » à l'université de São Paulo[3] .
En amont du voyage, j'ai auditionné des chercheurs tels que Maud Chirio[4], Silvia Capanema[5], Frédéric Louault[6]. J'ai également eu le plaisir d'échanger avec le politiste Giancarlo Summa[7] et le philosophe Michael Löwy[8] et j'ai rencontré tour à tour l'ambassadeur de France au Brésil, Monsieur Emmanuel Lenain[9] et le ministre-conseil du Brésil en France, Monsieur André Maciel[10]. Cela m'a permis de me familiariser avec les spécificités de l'extrême-droite brésilienne.
Sur place, à São Paulo puis à Porto Alegre, j'ai rencontré une vingtaine d'acteurs très divers : Jean Wyllys, député en exil sous Bolsonaro ; Luana Alves, conseillère municipale de São Paulo ; des dirigeants du PSOL ; Marianna Riscali, directrice de la fondation Lauro Campos et Marielle Franco ; des représentantes du Mouvement des Sans Terre (MST) ; Alessandra Ceregatti, Miriam Nobre, Célia Alldridge des membres de la Marche Mondiale des Femmes ; Renata Prado, présidente de l'association des femmes qui font du funk ; Pedro Serano, juriste ; Juliano Salgado, réalisateur et dirigeant d'une fondation écologiste ; et enfin Andrea Dip, journaliste spécialisée sur les liens entre religion et extrême-droite. Nous avons enregistré presque l'intégralité des entretiens, qui seront publiés sur ma chaine YouTube[11] au fur et à mesure de leur traitement.
Il n'est pas aisé de tirer des enseignements concrets et de rendre compte de l'exhaustivité des échanges dans une note de blog. Je vais donc rédiger ce rapport en l'articulant autour de quelques questions ciblées. La première concerne les causes de la progression et de la victoire de l'extrême droite au Brésil. J'essaierai de dégager ce qui est propre à l'histoire brésilienne et ce qui est commun à des processus engagés en Europe et en France. J'analyserai dans une seconde partie comment la société brésilienne a résisté et ce qui a permis le retour de Lula au pouvoir. Enfin, dans une dernière partie j'analyserai la place de l'internationalisme dans le combat contre l'extrême droite.
Partie 1 : La victoire de Bolsonaro entre rupture et continuité
Le Brésil a connu plusieurs épisodes de dictature d'extrême droite entre 1937 et 1945, puis entre 1964 et 1985. De la même façon, qu'il existe une forme de continuité historique entre le régime de Vichy, la guerre d'Algérie et l'extrême droite française, l'extrême droite contemporaine au Brésil plonge aussi ses racines dans les périodes de dictature.
Tout d'abord, contrairement à la France, l'armée a toujours joué un rôle central au Brésil. La police brésilienne est constituée d'une police civile, d'une police fédérale, mais aussi d'une police militaire. Celle-ci n'hésite pas à mener des descentes dans les favelas, où les violences policières causent régulièrement la mort de personnes pauvres. Elle cible aussi des opposants politiques, notamment des artistes comme des chanteurs d'Afro-Funk. L‘exposition montée par Renata Prado au musée de la langue portugaise leur rend d'ailleurs hommage.
©Flora Hermet, Renata Prado à gauche et Marianna Riscali à droite
Mais la violence d'extrême droite ne s'exprime pas que par l'action de la police, il existe aussi des milices, parfois directement liées au clan Bolsonaro, comme à Rio de Janeiro. Les membres de ces milices sont d'anciens policiers ou militaires, parfois issus de la sécurité privée. La violence politique est évidemment incomparable avec ce qui existe en France. C'est directement le pouvoir politique qui a commandité l'assassinat de Marielle Franco, comme nous l'a raconté Marianna Riscali, directrice de la fondation du même nom.
Contrairement à d'autres pays, il n'y a jamais eu de procès des crimes de la dictature. Bolsonaro s'est d'ailleurs toujours personnellement opposé à tout effort mémoriel sur le sujet. C'est un nostalgique assumé de la dictature et d'un retour à un supposé âge d'or marqué par des hiérarchies sociales et raciales claires. Jean Wyllys nous a bien décrit comment l'extrême droite s'appuie sur la défense de la famille hétéropatriarcale, l'homophobie et le racisme. Elle s'attèle aussi à revenir sur les conquêtes qu'ont obtenu les mouvements sociaux, féministes, LGBTQIA+ et antiracistes. Les attaques contre les minorités et la création d'un ennemi intérieur sont des facteurs clés du bolsonarisme. D'ailleurs ces menaces et les dangers qui pesaient après l'assassinat de Marielle Franco, ont contraint à l'exil le député Jean Wyllys qui était un de ceux à s'être opposé aux mesures de destitution de Dilma Rouseff.
Mais l'accession au pouvoir de Bolsonaro procède aussi de dynamiques typiquement contemporaines, que nous retrouvons en Europe ou aux USA.
D'abord, le juriste Pedro Serano nous a expliqué une différence fondamentale entre les régimes fascistes et les dictatures d'extrême droite du XXème siècle et les nouvelles expériences néofascistes du XXIème siècle. Auparavant, les régimes d'extrême droite créaient des États d'exception. Ils entraînaient progressivement la disparition de la démocratie représentative et subordonnaient le pouvoir judiciaire à un pouvoir policier et administratif. Aujourd'hui, le processus est plus progressif : les dirigeants d'extrême droite profitent d'un florilège de mesures d'exception mises en place pour lutter contre le terrorisme et le narcotrafic. C'est un autoritarisme plus liquide et plus fractal. Ces mesures d'exception fournissent ensuite la base légale pour s'attaquer d'abord aux classes populaires, puis aux opposants politiques, aux dirigeants de gauche via des mesures d'impeachment. Cela a conduit Lula et Dilma à la prison, comme le maire d'Istanbul en Turquie.
Nous avons interrogé beaucoup de nos interlocuteurs, notamment Giancarlo Summa et Maud Chirio, sur le soutien à l'extrême droite des classes dirigeantes. Il est évident qu'au Brésil le secteur de l'agrobusiness joue un rôle clé, il représente aujourd'hui 26% du PIB, contre 10% pour l'industrie. À bien des égards, ces intérêts sur la prédation des terres rappellent la naissance du fascisme italien dans le mezzogiorno. Il organise les milices qui s'attaquent aux paysans sans terre, aux indigènes ou aux écologistes.
Alors que les politiques de Lula et du PT avaient plutôt préservé leurs intérêts, les classes bourgeoises traditionnelles ont tout même basculé vers la droite et l'extrême droite, notamment après la procédure d'impeachment de Dilma Rousseff. Le choix de la bourgeoisie de soutenir en 2018 Bolsonaro a conduit à un effondrement rapide de la droite traditionnelle et une fusion de l'électorat de droite et de l'extrême droite, qui n'est pas sans rappeler le processus en cours en France. La porosité de la bourgeoisie avec l'extrême droite tient aussi selon Giancarlo Summa à l'effondrement du secteur industriel et à la subordination de la bourgeoisie brésilienne aux intérêts de la bourgeoisie financière internationale.
La journaliste Andrea Dip nous a, elle, expliqué comment l'extrême droite avait réussi à gagner une frange des classes populaires en s'implantant dans les églises et notamment chez les évangélistes. Leur nombre a énormément augmenté au Brésil et ils rassemblent aujourd'hui près de 30% de la population. Ils remplacent l'État dans de nombreux endroits et proposent une aide concrète aux plus pauvres. Leur rôle caritatif, associé à leur défense de valeurs morales permet d'attirer une partie des classes populaires à l'extrême droite. C'est d'autant plus important que ces dernières votent normalement massivement pour Lula, nous y reviendrons par la suite. Frédéric Louaut rapporte que lors de la campagne de 2022 « des slogans comme « un chrétien ne vote pas pour la gauche » ont ainsi été amplement diffusés dans et autour des lieux de culte ».
Andrea Dip explique que la cohérence de l'agenda d'extrême droite à l'échelle internationale (attaques concertées sur l'avortement, l'éducation sexuelle, le genre…) doit beaucoup à la circulation des valeurs traditionnelles entre les différentes églises évangélistes, mais aussi catholiques (Opus dei) ou orthodoxes (rôle de la Russie).
Luana Alves m'a aussi décrit les liens entre la droite, l'extrême droite et les réseaux de narcotrafiquants qui existent à São Paulo. Sur ce sujet des drogues, très présent au Brésil, elle affirme que leur légalisation permettrait de casser ces pouvoirs.
Enfin, l'extrême droite contemporaine profite aussi largement de la polarisation politique entre différents camps permise par les réseaux sociaux et l'usage massif des fake news. C'est aussi pour cette raison que tous les contre-pouvoirs (monde académique, les journalistes ou le pouvoir judiciaire) sont directement menacés par l'extrême droite.
L'accession de Bolsonaro au pouvoir a été un véritable séisme pour tous ceux et toutes celles que nous avons auditionnés. Pour les représentantes de la marche mondiale des femmes, la principale conséquence de ce mandat a été l'accroissement des violences, et en particulier celles infligées aux femmes. Tout dernièrement, la tentative de meurtre d'une jeune fille a mis en lumière le développement des réseaux masculinistes où des hommes s'entraînent à attaquer les « les femmes qui disent non ». Bolsonaro a légitimé le recours aux armes, et promu une idéologie viriliste. La politique de casse sociale qu'il a menée a également approfondi les inégalités de genre et impacté d'autant plus durement les femmes.
Partie 2 : La résistance du bloc populaire
Avant notre voyage, Frédéric Louault nous a rappelé la carte du vote Lula qui est très significative. Lula l'emporte dans le Nordeste et le Nord à plus de 70 % et surtout il l'emporte dans les classes populaires. Au Brésil, moins on est diplômé plus on vote Lula, alors qu'en France moins on est diplômé plus on vote Le Pen. C'est une grande différence. Mais par rapport à l'Europe, il existe aussi une faiblesse : les classes intellectuelles urbaines ne votent plus massivement pour le Parti des Travailleurs (PT). Elles l'ont abandonné progressivement, notamment du fait de manque d'actions sur les services publics comme la santé et l'éducation et suite à la récession que l'économie a connue sous Dilma Roussef qui a dégradé leur situation économique.
Le vote des classes populaires pour Lula tient à de réels progrès sociaux obtenus au cours des mandats précédents. Les mesures de Lula ont permis une ascension sociale réelle et des millions de Brésiliens sont sortis de la pauvreté. Il a ainsi acquis une adhésion massive des classes populaires.
La politique de discrimination positive à l'université à la fois sur des bases sociales et raciales a permis aussi la naissance d'une nouvelle classe intellectuelle, jeune, féminisée et racisée comme nous l'a expliqué Luana Alves. Jean Wyllys nous a aussi expliqué comment l'assassinat de Mariella Franco, car c'était une élue du PSOL, lesbienne et noire, s'est retourné contre l'extrême droite, car c'est devenu un puissant symbole pour la mobilisation des minorités.
Dans les métropoles, cela a permis à Lula de résister, notamment en alliance avec le PSOL mieux implanté dans ces milieux et plus actif sur les questions de discrimination.
Israël Dutra et Carlos Robaina, deux des fondateurs du PSOL m'ont expliqué comment leur parti mettait en place une politique de front unique antifasciste en défendant l'unité avec le PT et le PCB (le parti communiste brésilien). Eux, comme d'autres acteurs que j'ai pu rencontrer, la marche mondiale des femmes ou les paysans du MST, reconnaissent les limites de la politique actuelle du Lula. Mais ils tiennent toutes et tous compte du rapport de force et de la nature de la menace d'extrême droite. Lula a gagné avec une coalition extrêmement large qui va de l'extrême gauche au centre-droite et il ne dispose pas de majorité à l'assemblée.
Par conséquent, ils soutiendront tous Lula en 2027, et le PSOL n'aura pas de candidat. Par contre, ils ont des débats sur le niveau d'indépendance vis-à-vis du PT. Israël Dutra et Carlos Robaina, comme la majorité du PSOL qui s'est exprimée lors du congrès de mars, sont par exemple contre participer au gouvernement de Lula ou subordonner leur parti au PT dans le cadre d'une fédération. Eux, comme Luana Alves, m'ont décrit comment ils défendent des mesures plus radicales que le PT dans la rue, mais aussi au sein des conseils municipaux, car pour eux et elles, nous ne combattrons pas durablement le fascisme sans remettre en cause la prédation capitaliste et patriarcale sur le travail, la nature, les femmes et les minorités. Ils m'ont aussi expliqué que, quand les travailleurs entrent en conflit avec le gouvernement brésilien de Lula, le PSOL n'hésite pas à être du côté des travailleurs. C'est cela aussi que permet l'indépendance organisationnelle vis-à-vis du PT.
Par ailleurs, la victoire de Lula n'est pas du tout assurée en 2027. Tous les acteurs en ont conscience, le fils de Bolsonaro peut l'emporter. De plus, la résistance de la gauche brésilienne dépend à bien des égards de la figure charismatique, mais vieillissante de Lula. La relève est loin d'être assurée. Et les électeurs de Lula ne se transforment pas automatiquement en électeurs du PT ou du PSOL.
Pour Jean Wyllys, il est aussi nécessaire de reconstruire un imaginaire émancipateur du XXIème siècle avec Marx, mais aussi, selon lui, contre Marx. Nous devons intégrer les combats écologistes, la lutte des minorités et l'exigence démocratique. Il faut également repenser la place du travail et de l'antagonisme entre les salariés et le patronat à l'ère de l'ubérisation. Au Brésil, 40% de la population active travaille dans le secteur informel, sans aucun contrat ni droits sociaux. Enfin, il a insisté sur la nécessité pour la gauche et les écologistes de reconstruire une sphère publique saine et de se réapproprier les outils numériques et les médias pour contrer la vague fasciste.
La résistance est aussi sociale. Le Mouvement des Paysans sans Terre (MST) organise plus de 400 000 familles qui occupent des terres inexploitées. Ce mouvement très puissant organise une contre-société. Nous avons rencontré Milena Polini, membre de la section internationaliste du MST, dans un lieu où sont rassemblés à la fois les bureaux du mouvement, une épicerie (dans laquelle sont vendus principalement les produits des paysans sans terre) et une librairie. Elle nous a expliqué pourquoi ce lieu était important en tant que lieu de rencontre entre paysans et citadins.
Lara Rodrigues, l'une des dirigeantes nous a décrit comment cette organisation accompagne les agriculteurs et défend la réforme agraire, mais est aussi un mouvement politique global qui défend l'agroécologie, le féminisme et la lutte des classes. Le MST est enfin un mouvement d'éducation populaire qui dispose de sa propre université et qui organise la formation des paysans. Milena Polini nous a également expliqué l'importance du dialogue avec les peuples indigènes, notamment dans la partie amazonienne. Pour le MST, il n'y a pas de contradiction entre le développement rural et la préservation de la forêt amazonienne. Peuples indigènes et paysans sans terre combattent le même pouvoir de l'agrobusiness allié aux fascistes.
Juliano Salgado nous a aussi décrit comment sa fondation, l'institut Terra arrivait à changer les pratiques et les mentalités de propriétaires terriens en organisant des projets concrets d'agroforesterie ou de gestion de l'eau. Il explique comment sa démarche tournée vers l'action permet de réduire la polarisation politique et de changer le point de vue d'électeurs de Bolsonaro.
De la même façon, la marche mondiale des femmes monte des mobilisations dans des territoires pour lutter contre l'oppression patriarcale et l'occupation régulière de la rue peut faire reculer concrètement l'extrême droite.
©Flora Hermet. Marche mondiale des femmes et Juliano Salgado
Lors de la conférence à l'université São Paulo sur mon livre « Sciences en résistance », nous avons aussi échangé sur le rôle du monde académique dans la résistance à l'extrême droite avec les sociologues Ana Hey et Serge Paugam. Alors que l'extrême droite progresse à coup de fake news, nous avons rappelé l'importance du champ scientifique pour que notre projet émancipateur puisse se baser sur des faits documentés. Les universités publiques ont largement été attaquées par Bolsonaro, qui comme aux USA ou en Argentine, a coupé leurs fonds. Mais certaines universités fédérales disposant constitutionnellement de dotations pérennes ont pu résister. Par ailleurs, le refus de Bolsonaro de mettre en place des campagnes de vaccinations et des mesures de protection des populations face au COVID a entraîné le mort d'environ 700 000 personnes au Brésil. Ce bilan a largement contribué à sa défaite.
Pedro Serano nous a aussi décrit la résistance de la justice et notamment de la Cour suprême qui a empêché le putsch de Bolsonaro après la victoire de Lula et qui a permis son incarcération. Renata Prado a aussi décrit comment l'afro funk et la musique en général sont des moyens de lutte politique pour les classes populaires. La culture est un outil essentiel dans le combat contre le fascisme et l'extrême droite. Elle nous a raconté le paradoxe de son exposition, qui dénonce les crimes de la police militaire, mais qui est pourtant hébergée dans le musée d'une municipalité dirigée par la droite et l'extrême droite.
De nombreux acteurs rencontrés nous ont fait part de l'importance de l'internationalisme et trouvaient important le travail entamé avec le réseau La Digue. Milena Polini nous a rappelé que l'internationalisme était extrêmement important pour le MST qui a des liens avec de nombreux paysans partout dans le monde, par le biais de Via Campesina, mais aussi lors de réunions internationales comme les forums sociaux.
Partie 3 : De l'antifascisme à l'échelle internationale
La conférence antifasciste de Porto Alegre a été un moment intéressant. Elle a permis à des délégations de forces politiques de gauche issues des quatre coins de la planète de se rencontrer et de débattre du risque fasciste. Une déclaration finale a été publiée, qui a suscité quelques critiques. Notamment le fait que rien n'ait été dit sur l'agression russe en Ukraine. Il faut dire que la présence d'une délégation ukrainienne pour parler de la guerre et de l'impérialisme russe n'allait pas de soi. Elle a été permise grâce à la mobilisation de camarades notamment issus de la IV° Internationale à laquelle j'appartiens. C'est pour moi extrêmement précieux et important, car il existe des logiques impériales américaines, russes, chinoises ou européennes et des dynamiques fascisantes dans ces différentes zones géopolitiques. Trump aux USA, Poutine en Russie, Erdogan en Turquie, Modi en Inde défendent le même projet : une politique de violence sociale au service des plus riches, basée sur un retour à un ordre réactionnaire, viriliste, patriarcal, raciste et impérialiste. Ces régimes représentent un vrai danger pour la démocratie et la paix dans leurs pays et l'échelle mondiale. Un mouvement internationaliste conséquent sur l'antifascisme et la lutte anti-impérialisme doit combattre autant la guerre en Ukraine, que le génocide à Gaza ou les interventions américaines au Vénézuéla ou en Iran.
Si nous autres européens devons être conscients de notre place et des relations asymétriques Nord/Sud, imprégnées de colonialisme, nous devons pouvoir mener le débat ensemble sur le caractère protéiforme de la menace fasciste et les relations internationales. Pour beaucoup de militants d'Amérique du Sud, les USA demeurent l'impérialisme le plus nocif. Plusieurs interlocuteurs m'ont confirmé que la géopolitique du Brésil et de Lula plutôt conciliante avec la Russie, la Chine ou l'Iran relevait plus d'un pragmatisme que d'une idéologie campiste. Mais de la même manière que les critiques vis-à-vis de sa politique intérieure existent, il me semble important de garder une indépendance et une critique des choix géopolitiques. En tant que militants internationalistes, il ne peut y avoir de tolérance vis-à-vis de régimes autoritaires tels que la Russie ou l'Iran, au moment où ceux-ci massacrent des milliers de civils. À ce titre, la présence d'une délégation iranienne représente une faute politique et suggère que les débats sur le néofascisme et nos alliances méritent d'être approfondis et clarifiés.
Dans un autre registre, le travail effectué dans le cadre de la Digue s'avère fructueux. Nous avons pu établir des contacts avec une quinzaine de personnalités, certaines, nous l'espérons, viendront à la conférence organisée cet automne à Paris par la Digue. Croiser nos regards sur la menace que fait porter sur nos démocraties, la progression de l'extrême droite est précieux.
Notes
[1] https://la-digue.org
[2] https://www.cadtm.org/Porto-Alegre-2026-une-convergence-antifasciste-et-anti-imperialiste-entre
[3] https://sociologia.fflch.usp.br/science-et-fascisme-presentation-de-louvrage-de-hendrik-davi-depute-et-chercheur-francais-sciences
[4] MCF à l'université Gustave Eiffel, Membre fondatrice du Réseau européen pour la démocratie au Brésil, auteure de « La politique en uniforme : L'expérience brésilienne, 1960-1980 ».
[5] MCF à l'université Sorbonne, chercheuse à l'institut des Amériques, auteure de « De la démocratie raciale au multiculturalisme ».
[6] Chercheur associé au CERI, auteur d'un « Atlas du Brésil ».
[7] Directeur du Centre des Nations Unies au Mexique et journaliste
[8] Directeur de Recherche au CNRS
[9] Ambassadeur français au Brésil
[10] Ministre conseiller – ambassade Brésil en France
[11] https://www.youtube.com/@davi2046
[12] Estado Novo entre 1937 et 1945 après le coup d'État de Vargas en 1937.
[13] Dictature militaire de 1964 à 1985 mise en place après un coup d'État puis « légaliser » après plusieurs « actes institutionnels », le dernier en 1968 suspendant la constitution de 1946.
[14] https://www.amnesty.fr/agir-avec-nous/portraits/marielle-franco/

Mauritanie : la guerre de l’ombre contre la désinformation sécuritaire
Alors que des rumeurs persistantes tentent d'imposer l'idée d'une infiltration terroriste en Mauritanie, une analyse rigoureuse des faits, appuyée par les travaux du professeur Ismaël Bah, spécialiste des questions sécuritaires, démonte une mécanique bien rodée de manipulation informationnelle.
Dans un Sahel fracturé, où la violence réelle côtoie la guerre des récits, Nouakchott apparaît paradoxalement comme un îlot de stabilité… Mais aussi comme une cible privilégiée de campagnes de désinformation, sur fond de tensions croissantes avec la junte militaire du Mali.
Une rumeur construite, une réalité démentie :
Au cours des dernières 24 heures, une publication en ligne à l'identité incertaine a tenté d'imposer un narratif alarmiste : celui d'une présence de groupes terroristes sur le territoire mauritanien. Une affirmation grave dans un contexte sahélien marqué par l'expansion de groupes affiliés à Al-Qaïda et à l'État islamique.Mais comme le souligne le professeur Ismaël Bah, spécialiste des questions sécuritaires, cette allégation ne résiste pas à l'épreuve des faits. Les recoupements effectués auprès de sources sécuritaires crédibles sont catégoriques : aucun élément tangible ne confirme l'existence d'une activité terroriste en Mauritanie. Ni sur le terrain, ni dans les circuits de renseignement, ni dans les observations opérationnelles.
Cette dissonance entre le discours alarmiste et la réalité factuelle met en lumière un phénomène désormais bien connu dans la région , la fabrication de narratifs sécuritaires à des fins politiques ou stratégiques.Information contre propagande : une frontière fragile.
L'analyse proposée par Ismaël Bah dépasse le simple démenti. Elle interroge la nature même de l'information à l'ère numérique. D'un côté, l'information vérifiée, fondée sur des faits, des enquêtes et des sources recoupées.
De l'autre, la propagande, qui manipule, exagère ou invente pour orienter les perceptions. Dans ce cas précis, tous les indicateurs pointent vers une tentative de désinformation délibérée, visant plusieurs objectifs : fragiliser l'image internationale de la Mauritanie semer le doute au sein de l'opinion publique nationale, créer un climat d'insécurité artificiel, perturber les équilibres régionaux.
Dans un Sahel déjà traversé par des crises multiples, ce type de manipulation n'est pas anodin. Il s'inscrit dans une véritable guerre informationnelle, où le contrôle du récit devient un levier de puissance.
Une architecture sécuritaire sous contrôle :
Contrairement aux insinuations propagées, la Mauritanie continue de faire figure d'exception relative dans la région.Les dispositifs sécuritaires y sont décrits comme, robustes, grâce à une présence militaire structurée réactifs, avec une capacité d'intervention rapide adaptatifs, en fonction de l'évolution des menaces transfrontalières. Les zones frontalières, notamment à l'est et au sud, font l'objet d'une surveillance constante. Cette stratégie repose sur une combinaison de renseignement humain, de contrôle territorial et de coopération régionale. Ce modèle, souvent discret, contraste fortement avec la dégradation sécuritaire observée chez certains voisins.
L'ombre du Mali : tensions et violences transfrontalières
Mais derrière la bataille des récits se cache une réalité beaucoup plus sombre, rarement évoquée dans les discours officiels, celle des violences transfrontalières impliquant des forces maliennes et des acteurs étrangers. Selon plusieurs témoignages et sources locales, la junte militaire du Mali, appuyée par des mercenaires russes, a été impliquée dans des exactions contre des civils mauritaniens à plusieurs reprises ces dernières années.
Trois épisodes illustrent cette dérive inquiétante :
Mars 2022, entre Nara et Adelbagrou : des civils mauritaniens sont pris pour cible dans une zone frontalière floue et militarisée2024, non loin de Fassala : de nouvelles opérations violentes sont signalées, dans un contexte de confusion entre lutte antiterroriste et représailles indiscriminées où les civils mauritaniens ont été tués de façon délibérée. Mars 2026, dans les localités de Gogui : des témoignages font état de massacres impliquant des éléments armés maliens et leurs alliés. Ces événements, s'ils restent peu documentés au niveau international, nourrissent une tension latente entre Nouakchott et Bamako.Ils posent surtout une question centrale : la lutte contre le terrorisme peut-elle justifier des violations des frontières et des atteintes aux populations civiles ?
Une stratégie de déstabilisation indirecte ?
Dans ce contexte, la diffusion de fausses informations sur une prétendue présence terroriste en Mauritanie pourrait ne pas être anodine. Elle pourrait s'inscrire dans une stratégie plus large visant à détourner l'attention des exactions commises ailleurs, légitimer des interventions transfrontalières affaiblir un modèle sécuritaire perçu comme stable. Autrement dit, fabriquer une menace là où elle n'existe pas, pour masquer celles qui sont bien réelles.
L'enjeu : préserver la lucidité collective :
Face à cette double réalité, stabilité interne et pressions externes, la Mauritanie se trouve à un carrefour. L'enjeu n'est pas seulement sécuritaire. Il est aussi informationnel. À l'heure où les réseaux sociaux accélèrent la circulation des rumeurs, la vigilance citoyenne devient une ligne de défense essentielle. Comme le rappelle Ismaël Bah, l'esprit critique n'est plus un luxe intellectuel, mais stratégique. Distinguer le vrai du faux, vérifier les sources, refuser les narratifs simplistes : autant de réflexes indispensables dans un environnement saturé d'informations.
Une stabilité sous surveillance
Dans un Sahel en recomposition, la Mauritanie continue de privilégier une approche fondée sur la prévention, le contrôle et la maîtrise du territoire.
Mais cette stabilité reste fragile :
Car aujourd'hui, les menaces ne viennent pas seulement des groupes armés. Elles émergent aussi des écrans, des réseaux et des discours, invisibles, mais puissantes.Et dans cette guerre silencieuse, la vérité demeure l'arme la plus difficile à défendre.
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Consentement ou résignation : pourquoi ça ne pète pas ?
“Partage du temps de travail, partage des richesses, ou aloooors ça va pééééter – ça va péter !!” – Ce slogan, qui sent bon la merguez grillée, le ballon syndical et la bombe lacrymogène, a largement perdu de sa puissance puisqu'il est rabâché depuis 30 ans, à chaque mouvement social et 1er mai, sans que la menace ne soit jamais portée à exécution, alors même que la violence de la classe dominante à notre égard s'intensifie et, qu'en réponse, les cadres du mouvement syndical et social réduisent à chaque décennie la force de la réplique. On en vient à se dire que plus ce slogan est répété, moins la réalité qu'il décrit n'a de chance d'advenir. Et pourtant il y aurait de quoi : 10 ans de macronisme ont abîmé la population française comme jamais, détruit sa protection sociale transformée de plus en plus en instance de surveillance et de contrôle, rendu le pays complice d'un génocide en Palestine tandis qu'à l'international l'impérialisme états-unien et capitaliste continue de destabiliser le monde. La situation économique ne rémunère pas le travail, le logement est devenu un enfer aux mains des multi-propriétaires, des banques et des promoteurs, et le BTP, l'industrie textile, les pétroliers continuent de transformer notre climat et notre éco-système. Alors “pourquoi ça ne pète pas ?”. Les gens sont-ils “trop cons”, comme il devient de plus en plus commun d'oser l'affirmer. Sont-ils trop pauvres ou trop tristes ? Faut-il mieux leur expliquer ce qui est bon pour eux, en mettant toutes nos forces dans la “bataille culturelle” ? Plusieurs évènements mais aussi ouvrages récents permettent de remettre en question ces réflexes qui sont aussi vains que contre-productifs.
24 avril 2026 | tiré de frustrationmagazine.fr
https://frustrationmagazine.fr/consentement
1 – Ça pète partout et régulièrement, mais on regarde ailleurs
Parce que les médias mainstream nous font vivre dans un univers informationnel où une actualité en chasse une autre, avec une accélération des polémiques, scandales et autres paniques morales bourgeoises ou fascistes, nous sommes plombés par le présent façonné par la classe dominante qui nous fait oublier constamment notre histoire sociale récente. Ainsi, rien qu'en France, la dernière décennie a été ponctuée par cinq mouvements sociaux nationaux qui ont, chacun à leur manière, mis en risque les gouvernements et surtout mis en scène la colère de différentes fractions de la population. En 2016, un mouvement syndical, largement dépassé par des manifestations plus autonomes, marque la reprise de la contestation sociale après plusieurs années d'apathie face au Hollandisme. En 2018, le mouvement des gilets jaunes vient briser la macronmania imposé par le pouvoir médiatique, et la paix sociale que la bourgeoisie croyait avoir obtenu pour longtemps après la victoire de la France lors de la Coupe du monde de football l'été précédent. Ce mouvement dure plusieurs mois et met en grande difficulté le pouvoir, tout en étant investi d'une forte popularité.
Au printemps 2023, le mouvement social contre la réforme des retraites met dans la rue plus de personnes que jamais dans notre histoire sociale, sans débouché réel faute de stratégie syndicale ou de contournement populaire des cadres de la contestation sociale. L'été de la même année, le meurtre de Nahel Merzouk à Nanterre déclenche un mouvement social immédiatement investi par la jeunesse des banlieues, qui n'est jugulé qu'au terme d'un régime de terreur policière et judiciaire. Enfin, en 2025, le mouvement du 10 septembre emmène 500 000 personnes dans les villes et villages de France pour sortir du cadre classique de la mobilisation sociale, et contribue à la chute du gouvernement de François Bayrou et de son projet de budget d'une rare violence sociale. On peut voir le verre à moitié vide et se dire que ces mouvements n'ont pas produit de déstabilisation durable du macronisme et de la bourgeoisie, ou bien à moitié plein et se dire que 1 – S'il ne s'était pas produit, le président serait allé bien plus loin dans son oeuvre de démolition de notre protection sociale et 2 – Qu'ils aient ou non fonctionné, ces mouvements ont démontré la capacité de mobilisation de quasi tous les secteurs de la classe laborieuse, loin de l'idée récurrente d'une apathie sociale alimentée par Hanouna, la Française des jeux ou CNews.
Meme diffusé sur les réseaux sociaux après l'incendie de l'entrepôt où il travaillait par un salarié depuis héroïsé en ligne
Ailleurs dans le monde, la situation sociale est encore plus régulièrement explosive, en particulier ces dernières années. A l'automne dernier, des mobilisations secouaient le Pérou, le Maroc, Madagascar ou le Népal, avec, malgré des différences un fil rouge : le combat d'une partie de la jeunesse contre la corruption et le désengagement de l'État, qui s'accompagnent d'une répression accrue au profit des grandes entreprises et d'un mode de vie toujours aussi luxueux pour les dominants, pendant que la population survit de plus en plus difficilement. Aux Etats-Unis, la confrontation entre des communautés urbaines entières et l'ICE, la police de l'immigration, a embrasé les villes de Los Angeles et Minneapolis, pour ne citer qu'elles, depuis l'été 2025. Le sociologue états-unien Walter Nichols racontait en janvier la façon dont le mouvement anti-ICE de Los Angeles avait concrètement remis en cause la souveraineté fédérale sur certains quartiers de la ville. Comme ailleurs dans le monde ces dernières années, c'est la légitimité des pouvoirs établis à gouverner qui a été contesté à Los Angeles, et de la part de la classe ouvrière immigré, selon Nichols : “Les manifestations contre les expulsions ont émergé directement des quartiers ouvriers à forte population latino-américaine. Il ne s'agissait pas d'activistes professionnels, mais de journaliers, de défenseurs communautaires et de leaders de quartier opérant à travers des réseaux interpersonnels localisés.” C'était aussi le constat de Guillaume Étiévant dans son analyse des mouvements sociaux péruviens, marocains ou népalais : les cadres habituels de la contestation sociale ont été complètement dépassés.
Et il y a aussi tous les actes de désobéissance individuels ou de résistance locales qui passent sous les radars. Le sabotage au travail, dont je donnais un certain nombre d'exemple dans cet article, les grèves qui se produisent régulièrement en France comme ailleurs – une grève illimitée dans les cinéma UGC ou encore dans un salon de coiffure et d'esthétique dont la main d'oeuvre exploitée s'est rebellée– ou encore des actes encore plus spectaculaires : aux Etats-Unis, un salarié a mis le feu à l'immense entrepôt où il travaillait en se filmant et déclarant “tout ce que vous aviez à faire était de nous payer mieux”. Depuis, plusieurs autres entrepôts sont partis en flamme à travers le pays, sans que l'on sache à ce stade s'il s'agit de coïncidence malencontreuse ou d'actes de revanche sociale. Encore une fois, ça n'a pas changé, à ce stade, la face du monde mais cela montre que dans les faits, oui, “ça pète” continuellement.
2 – Changer la vie plutôt que changer les idées : les limites de la “bataille culturelle”
“Comment faire changer mon entourage d'avis ? Comment les convaincre ?” C'est une question qui revient régulièrement lors des échanges qui suivent un événement autour de notre magazine ou de nos livres. Ma réponse est de plus en plus “ne le faites pas”. Ça ne veut pas dire qu'il ne faut rien faire, mais que chercher à “convaincre” quelqu'un qu'il se trompe est voué à l'échec. Et surtout, il faut être sûr qu'il se trompe. Comment convaincre quelqu'un que le changement social, une société plus égalitaire, la fin du capitalisme, sont nécessaires à son bonheur ? Il faut commencer par comprendre pourquoi ça ne lui semble pas évident ou pas atteignable. Et ce travail est rarement fait par un camp politique “la gauche”, qui est souvent en léger décalage sociologique avec la population qu'elle souhaite rallier et qui perçoit le changement social sous un prisme exclusivement culturel.
C'est d'ailleurs devenu un slogan : “il faut mener la bataille culturelle”. Avec des chiffres, des livres, des documentaires, on arrivera progressivement à montrer aux gens que le changement climatique est réel, que les milliardaires nous pillent, que l'extrême-droite est… raciste. Ce serait d'autant plus nécessaire et prioritaire qu'en face, les riches soutiens du fascisme la mènent ouvertement et de façon décomplexée, cette bataille, alors pourquoi pas nous ?
Le sociologue Vivek Chibber raconte bien, dans un livre tout juste traduit en français aux éditions Agone, comment cette vision culturelle de la lutte sociale s'est imposée après que le marxisme classique se soit heurté à une dérangeante réalité : le capitalisme ne s'est pas, au cours du XXe siècle, effondré de ses “propres contradictions”, et l'augmentation en nombre de la classe ouvrière n'a pas conduit, partout, à des révolutions, quand bien même ce siècle est resté agité. Par conséquent, de nombreux théoriciens, militants et politiques proches du mouvement ouvrier se sont mis à décrire une classe travailleuse qui consent, en dépit de ses propres intérêts, à un ordre injuste, à cause d'une influence culturelle dévastatrice ayant transformé les individus (en consommateur, en spectateur de la télévision, en jouisseurs de l'industrie des loisirs ou du tourisme etc.). Ainsi, ce serait à nous de “mener la bataille culturelle” pour lutter contre le consentement de la masse à une classe dominante qui l'opprime. Mais cette posture pose deux problèmes. D'abord, elle donne le monopole de la lutte à celles et ceux qui ont le monopole des idées et de la parole, et qui ne sont souvent pas, pour des raisons sociologiques bien connues, très représentatifs de la classe laborieuse dans sa diversité. Ensuite, nous dit Chibber, elle se base sur une analyse erronée de la situation.
Pour lui, le consentement actif de la population n'est pas ce qui caractérise la vie sous le capitalisme. Cette analyse est paresseuse et manque d'empathie et de finesse sociale : « Si les travailleurs font quelque chose que vous ne comprenez pas tout à fait, dit-il, il est raisonnable de supposer que vous n'avez pas compris les circonstances dans lesquelles ils évoluent. Ce qui semble irrationnel à première vue peut s'avérer beaucoup plus logique une fois que vous avez mieux compris leurs contraintes et leurs préférences.” Si “ça ne pète” pas partout et à tout bout de champs, ce n'est pas parce qu'une masse de salariés manipulés par TF1 ou Mark Zuckerberg adore le capitalisme, mais bien parce que les opportunités de se rebeller avec succès sont faibles voire inexistantes. Le consentement provient ainsi d'une perception optimiste de sa place dans le système capitaliste : si je travaille dur, je vais m'enrichir en gravissant les échelons ou en touchant des primes individuelles. Si je deviens influenceur muscu, j'aurais de bons revenus. Si j'achète cette maison à crédit, que je la retape et que je la revends au bon moment, je pourrais me faire une belle plus-value. Mais ce consentement basé sur l'optimisme personnel fonctionne surtout dans des périodes de croissance économique. Dans des périodes caractérisées par la baisse du pouvoir de vivre et la monopolisation des capitaux, notamment immobiliers, entre quelques mains, la plupart des gens ne consentent plus activement. Ils se révoltent, ou bien ils se résignent. La résignation est ce qui caractérise principalement le stade actuel du capitalisme partout dans le monde. Ce n'est pas la conscience du problème qui manque, mais la croyance dans la possibilité d'y faire face collectivement.
“La constitution des travailleurs en classe est tout sauf automatique. Elle a lieu quand des travailleurs sont prêts à choisir des stratégies collectives plutôt qu'individuelles pour satisfaire leurs intérêts (…). D'une manière générale, l'action collective a plus de chance de se produire quand les risques et les coûts afférents sont réduits, que les travailleurs ont confiance en leur pouvoir et qu'ils développent un sens de l'objectif commun et de l'engagement réciproque assez profond pour consentir les sacrifices inévitables dans toute lutte syndicale”.
Le patronat et les gouvernements se sont organisés pour rendre l'action collective risquée : d'une façon générale, en France comme ailleurs, les droits des salariés et des syndicalistes se sont réduits. Par des systèmes d'évaluation individuelle et par le maintien d'un chômage de masse élevé, la rébellion au travail est devenue plus difficile à mener. La peur règne dans les entreprises et administrations : peur d'être licencié, d'être mis au placard ou de subir les représailles perpétuelles d'un petit chef. Lors des mouvements sociaux, la peur de la police, dont les possibilités répressives ont été démultipliées ces 10 dernières années, freine les envies d'émeutes. Qu'est-ce qui permet de réduire les risques et la peur qui paralyse l'action et nourrit la résignation ? Le nombre, d'abord, mais aussi des organisations comme les syndicats, qui offrent un cadre juridique et financier qui rendent un peu moins douloureuses les grèves.
La “confiance en leur pouvoir” et “le sens de l'objectif commun et de l'engagement réciproque” ne s'acquièrent pas avec des discours mais à travers des expériences où l'autre devient autre chose qu'un rival ou qu'une menace. Or, comme je le soulevais dans cet article, la violence interne du militantisme ou du syndicalisme créent des expériences négatives : ça commence par arriver dans une réunion et n'être accueilli par personne puis s'efforcer de la suivre et ne rien comprendre au jargon employé et aux “private jokes” utilisées pour souder le groupe. Mais cette violence peut aller plus loin, comme de nombreux ouvrages publiés ces dernières années l'ont montré. Exploitation salariale, compétition ou encore capitalisation individuelle sur un militantisme performé via les réseaux sociaux peuvent être au rendez-vous. Les organisations ou personnes qui se posent en chantre de la bataille culturelle contre le capitalisme peuvent alors nourrir la résignation ambiante en générant des expériences négatives auxautres.
3 – Théorisation de sa propre impuissance ou culture de la victoire
“De toute façon les collègues ne se bougeront pas”, “pour la grève générale il ne suffit pas d'appuyer sur un bouton”, “C'est aux salariés de se bouger, nous les syndicats on ne peut pas tout”, “j'explique à mes proches que le réchauffement climatique est réel mais ils ne font rien”. L'expérience militante ou syndicale ressemble souvent à celle du seum : on s'agite en tous sens et “les autres” ne suivent pas. Après quelques années, voire quelques décennies, un constat s'impose : et si c'était eux le problème ? C'est globalement ce que l'on peut nous répondre quand, à Frustration, nous critiquons l'absence de débouchés stratégiques proposés par les organisations syndicales durant les périodes de mobilisation sociale nationale. Les gens ne seraient pas prêts, trop individualistes, trop “brainwashés”. En réalité, cela ne tient pas la route : d'une part parce que des révoltes se produisent en permanence de part le monde, si du moins on tend l'oreille. Ensuite, parce que de nombreuses raisons objectives et matérielles expliquent le manque de goût pour l'action collective. Vous-mêmes qui lisez ces lignes, et qui êtes pourtant convaincus de la nécessité de faire nombre pour changer le monde, vous êtes certainement capable de lister, ce qui, dans votre environnement personnel ou professionnel, empêche ou freine vos capacités d'engagement collectif. Il faut comprendre ces raisons et agir pour en réduire la portée. Le pessimisme syndical comme le pessimisme de gauche décrivent comme insurmontables des limites à l'action qui, lorsqu'un contexte favorable se produit, peuvent en fait s'effacer d'un seul coup. Par exemple, le mouvement des gilets jaunes a été lancé par des personnes indépendantes, travailleuses isolées (aides à domicile, livreurs etc.) dont la position sociale laissaient penser que les obstacles à l'engagement collectif étaient trop compliqués. Mais il a fallu de la bonne organisation et un effet de nombre pour que beaucoup s'y consacrent corps et âmes. C'est le cas dans une entreprise où un sujet mettrait “le feu aux poudres” et qu'un petit groupe résolu parvient à transformer la colère en action collective : alors, des collègues que l'on croyait résignés et solitaires peuvent être au première loge de la lutte à condition que le jeu vaille le coup. C'est bien le contexte qui change tout, plus que les grandes idées que l'on se fait du monde.
Il me semble parfois que le pessimisme de gauche refuse de considérer cet état de fait et préfère se complaire dans une vision noire de l'humanité. Il suffit de voir la façon dont de nombreux militants exagèrent le rôle de la télévision ou d'une chaîne comme CNews, dont la force idéologique serait responsable de tous nos échecs. Or, cette chaîne ne fait que perdre des spectateurs, ces derniers mois. En avril, elle représentait seulement 2,7% des parts d'audience. Dans cet article, on apprenait par exemple que le vendredi 17 avril, on comptait seulement 50 000 personnes en train de regarder la chaîne d'extrême-droite. C'est-à-dire nettement moins, à en croire nos statistiques internes, que de gens qui ont consulté notre site web et nos réseaux sociaux ce même jour. N'exagère-t-on pas la portée de la bataille culturelle que ces chaînes de milliardaires nous mènent ? N'est-ce pas une façon commode d'expliquer et d'excuser nos échecs, que d'attribuer une telle force de frappe à l'adversaire, quand nous sommes incapables de proposer de généraliser partout les modes d'actions qui ont fait leurs preuves, ces dernières années, à savoir la grève, l'émeute et le sabotage ?
Je crois qu'en refusant de voir qu'en fait, “ça pète” déjà, les cadres officiels de la contestation sociale, cet écosystème fait de directions de partis, de syndicats, de médias, d'intellectuels, théorisent l'impossibilité d'un changement social réel, potentiellement révolutionnaire, qui serait pourtant une nécessité écologique et économique. En exagérant le rôle de la bataille culturelle dans la lutte sociale, cet écosystème se garantit des places confortables et indiscutables. En privilégiant des mobilisations symboliques, indolores, prévisibles et absolument maîtrisable pour la classe dominante (interpellations d'élus en ligne, signature de pétitions, de tribunes, partages d'information sur les réseaux sociaux et, au mieux, vote), cet écosystème maintient un ordre social dans lequel il tient finalement à sa place.
Photo de Camille Airvault sur Unsplash
A l'opposé, une culture de la victoire, assise sur une représentation réaliste de ce qui nous anime et de ce qui nous empêche, consiste à mettre en lumière ce qui, dans chaque secteur de la population, peut redonner de la crédibilité, de la force et de la sécurité à l'action collective victorieuse. Peut-être qu'après une décennie à “sensibiliser”, “former”, “éduquer”, la bataille culturelle la plus nécessaire à mener consiste désormais à choisir, identifier et nommer les leviers d'action pour permettre au plus grand monde d'agir. Concrètement, cela passe par le programme suivant, que beaucoup mettent déjà en oeuvre dans leur quartier, leur entreprise, leur administration, mais qui gagnerait à être porté au niveau national et international, loin de l'inertie des institutions officielles du mouvement social :
1 –Créer des collectifs accueillants, accessibles et où se tissent des liens de confiance entre leurs membres, de façon à faire reculer le sentiment de solitude, le pessimisme anthropologique (“de toute façon les gens sont des cons”) et offrir un sentiment de sécurité et de protection en cas d'actions futures. Prévenir la bureaucratisation, c'est-à-dire l'établissement systématique de hiérarchies dont les membres visent une sécurisante carrière en période de défaite plutôt qu'une victoire qui rebat les cartes et les places.
2 – Identifier l'adversaire, analyser ce qui peut lui faire peur, ce qui permet d'établir vis-à-vis de lui un rapport de force. Sortir des abstractions (“la finance”, “les marchés”, “la dette”…) et savoir qui, localement, nationalement et internationalement, détient le pouvoir sur nos vies. Savoir qui sont ses alliés, et quels sont potentiellement les nôtres, malgré nos différences.
3 – Faire le bilan des stratégies passées, ne pas reproduire indéfiniment celles qui n'ont pas fonctionné pendant 20 ans, s'émanciper des représentations dominantes de ce qu'il convient de faire ou non, de ce qu'est la violence ou pas, et concevoir des modes d'action qui prennent en compte leur éthique, leur popularité et leur efficacité.
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Une F.A.Q. sur le « guillotine gate »

9 mai Fête des mères 2026 : brillons furieusement
Toutes les Mères au front et leurs allié·e·s de partout à travers le Québec sont invité·e·s à se joindre à ce rassemblement artistique et politique lumineux où nous affirmerons d'une seule voix notre solidarité commune face aux reculs environnementaux et sociaux touchant l'avenir de nos enfants.
Au programme
– Performances artistiques sous la direction de Catherine de Léan
– Prise de parole de Laure Waridel, Anaïs Barbeau-Lavalette et leurs allié·e·s
– Activités et kiosques des groupes locaux des Mères au front de partout au Québec
– Performances et activités pour toute la famille
– Veillée nocturne pour la suite du monde
RAISON D'ÊTRE
Recul environnementaux, enfer climatique, injustices sociales qui se creusent, droits fondamentaux remis en questions : nous refusons la noirceur politique qui s'installe dans plusieurs démocraties. Une noirceur qui se nourrit de décisions autoritaires. De dialogues refusés. De voix bâillonnées. De lois omnibus. De politiques dictées par les exigences économiques de quelques acteurs puissants.
Mais la noirceur n'est jamais totale. Et les étoiles nous rappellent qu'elles brillent plus fort dans les nuits les plus sombres.
Nous, Mères au front, nous continuerons de résister.
Face à la grande noirceur, nous choisissons la lumière.
Face au cynisme, nous choisissons la solidarité.
Face à la peur, nous choisissons la vie.
Pour que la vie gagne, illuminons la noirceur.
Le 9 mai prochain, brillons ardemment. Résistons furieusement. Aimons courageusement !
Accessibilité et autres infos
– Site de l'événement plat avec une pente douce
– Quelques parties du site seront couvertes par des tentes
– Les enfants sont les bienvenus !
– Possibilité d'apporter vos collations et repas du soir (nourriture non fournie)
– Événement maintenu en cas de pluie. Annulé en cas d'orage
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Crédit photo de la couverture : Frédérique Bérubé
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Je vous annonce aujourd’hui que je suis candidat à l’investiture pour Québec solidaire dans Gouin.
Après quinze années comme député néo-démocrate, c'est une sorte de retour à la maison. Il s'agit d'un nouveau défi et, en même temps, d'une continuité dans mon implication politique comme progressiste, écologiste et humaniste. Je suis tellement fier du travail accompli durant ce dernier chapitre de ma vie.
Je suis fier que plus de 900 000 Québécoises et Québécois aient obtenu des soins chez le dentiste, je suis fier de tout le chemin parcouru pour donner des droits au Fleuve Saint-Laurent et je suis fier de la mise en place de la loi anti-briseurs de grève.
Je reste convaincu plus que jamais de la pertinence d'avoir des voix fortes de gauche partout dans le monde, dont au Parlement canadien. Je pars l'esprit tranquille parce que j'ai confiance au leadership de Avi Lewis qui saura montrer le vrai visage conservateur du gouvernement libéral de Mark Carney, mais surtout saura inspirer avec des propositions fermes, davns ces temps cruciaux.
Parlant de temps crucial, le Québec ne va pas bien. La maison n'est pas en ordre et ça me trouble. Ça me remue.
Notre obsession nationale devrait être d'offrir un toit à tout le monde.
Notre obsession nationale devrait être de faire épanouir nos enfants dans les meilleures écoles au monde.
Notre obsession nationale devrait être de protéger notre environnement et nos écosystèmes pour les générations à venir.
Notre obsession nationale devrait être de refuser que des parents se retrouvent face à un frigo vide.
Notre obsession nationale devrait être d'œuvrer pour offrir une vie digne à chacune et chacun d'entre nous.
La dignité devrait devenir notre maître mot.
Dans plusieurs films, on entend, en anglais, la phrase « No one left behind ». On ne laisse personne derrière. Pourquoi est-ce une valeur glorifiée dans les films, mais pas dans nos politiques ?
On vient de recenser plus de 12 000 personnes en situation d'itinérance au Québec. C'est grave. Et c'est sans compter l'itinérance invisible. Je pense aux gens qui sont colocs de force, qui dorment dans leur voiture ou les femmes qui restent à la maison même si c'est dangereux parce qu'il n'y a plus de place dans les maisons d'hébergement.
Cela devrait nous indigner et nous soulever.
Françoise Sagan a dit « Pour la droite, les inégalités, c'est inévitable. Pour la gauche, les inégalités, c'est insupportable. »
Si vous vous demandez pourquoi j'ai choisi de poursuivre mon implication politique, c'est pour cette raison.
Revenir à la maison, c'est aussi revenir au pays. Au Québec.
J'aime beaucoup les autres pays autour, il y a plein de gens qui œuvrent inlassablement pour les droits de la personne, la justice sociale et le bien commun. Cela étant dit, vous me connaissez : mon appartenance profonde et inébranlable, c'est ici, chez nous.
J'arrive dans ce nouvel épisode avec une conviction profonde : un projet de pays, c'est avant tout un projet de société. Et attention ! Ce n'est pas un projet de société de stigmatiser, discriminer, diviser et blâmer.
Au contraire, il faut rassembler et inclure tous les Québécoises et Québécois. Que vous soyez une racine, une vieille branche ou une nouvelle pousse.
Ça me rappelle les paroles de notre poète national, Gilles Vigneault : « La notion de pays, chacun la porte au fond de soi. Elle n'a ni président, ni roi. Voilà le pays que j'aime. ».
Aspirer à être souverain, c'est s'assumer et se faire confiance, c'est réfléchir à notre apport et notre rapport au monde. Nous sommes en train d'entrer dans un nouveau monde. Nous le constatons chaque jour, souvent avec effroi d'ailleurs.
Il faut en être conscients, en tirer les conclusions et se poser la question : quelle est la place du Québec dans ce monde ?
Je veux un Québec ouvert et bienveillant, qui protège la planète et qui travaille pour la paix.
Un Québec qui est conscient de sa place et du rôle possible avec les autres afin de bâtir et renforcer la démocratie, la coopération, la protection des droits de la personne et le droit international.
Nous devons réduire nos dépendances, en premier avec les combustibles fossiles, mais aussi envers les produits chimiques, les plastiques et tout ce qui s'attaque au vivant.
Réduire également nos dépendances commerciales. Se prendre en main, ce n'est pas d'aligner nos politiques économiques et militaires sur les États-Unis comme le prétendent certains. Bien sûr, nous allons toujours échanger avec nos voisins, mais vouloir être souverain, c'est pour faire les choses différemment. Il ne faut surtout pas copier bêtement les pires politiques autoritaires ou d'extrême droite.
Prendre sa place, prendre davantage le contrôle sur notre société et nos vies doit servir les intérêts des gens. Il y a des incontournables : la souveraineté culturelle, la souveraineté énergétique, la souveraineté sanitaire et la souveraineté alimentaire.
Ce sont de grands chantiers, mais nécessaires et même profitables.
Il y a tant à faire. Et nous avons les ressources et les capacités ! Saisir les occasions, c'est une chose, mais il faut parfois aussi les provoquer. Je crois profondément que nous avons plus que jamais besoin d'une gauche forte, assumée et solidaire à l'Assemblée nationale.
Ruba et Sol représentent cet espoir dont nous avons cruellement besoin.
Aimons le Québec tel qu'il est aujourd'hui : le Québec actuel, avec toute sa diversité et sa richesse. Rassemblons le plus largement possible afin de réaliser nos espoirs d'un monde meilleur !
C'est pourquoi j'annonce officiellement aujourd'hui ma candidature à l'investiture de Québec solidaire dans Gouin pour les élections québécoises de l'automne 2026. D'ici les élections, je continuerai à siéger comme député indépendant et je continuerai de porter vivement la voix des gens de Rosemont–La Petite-Patrie.
Si ce n'est pas déjà le cas, je vous invite à prendre votre carte de membre de Québec solidaire et de vous impliquer à nos côtés.
Retroussons-nous les manches, nous avons du pain sur la planche, les ami·es !
Alexandre Boulerice

La guerre des chiffres et des symboles
Ce week-end a eu lieu, non pas une, mais deux manifestations importantes. La première a eu lieu vendredi soir au square Victoria. C'était la traditionnelle manifestation pour la journée mondiale des travailleurs et des travailleuses. Le SPVM, pour suivre aussi la tradition, y est allé avec ses tactiques habituelles d'intimidation et, bien sûr, a fini par casser la marche des travailleurs et des travailleuses. Il a procédé à plus d'une dizaine d'arrestations et a dispersé la foule avec des gaz lacrymogènes.
L'opération a été rapportée de manière famélique par TVA nouvelles et par la Presse. Seule la CLAC (convergences des luttes anticapitalistes) a été mentionnée, comme si plusieurs autres groupes, tels le conseil central du Montréal métropolitain (CCMM) ou la CRUE (syndicat étudiant) n'avaient pas appelé, eux aussi, à venir montrer leur désaccord avec les politiques de la CAQ. Pire encore, ils ont prétendu que seulement 500 personnes s'étaient rassemblées au point de rendez-vous. D'autres sources, avec des photos à l'appui, ont évalué qu'il s'agissait plutôt d'environ 2700 à 3000 personnes, puisque le square Victoria était entièrement occupé.
Le lendemain, cette fois au 4200 avenue du Parc, plusieurs autobus ont déversé des manifestants qui ont marché jusqu'à la place des spectacles en un très long cortège. Cette fois, il n'y a eu aucun trouble avec les policiers et tout s'est passé pacifiquement. Le SPVM évaluait le nombre de marcheurs à 3000 personnes. Étant moi-même dans le cortège, je suis extrêmement surprise de cette évaluation incroyablement conservatrice. 3000 personnes occupent environ un quadrilatère montréalais. Si la marche s'étendait de la place des spectacles à l'Avenue du Parc, il y aurait lieu de penser que c'est au moins 8 à 10 fois plus. Malheureusement, il est impossible d'avoir une estimation alternative, car les médias ont à peine couvert l'événement.
En contrepartie, ils en avaient beaucoup à dire sur la célébration de la victoire du Canadien dimanche soir. 98.5 FM, Radio-Canada, La Presse, le Journal de Montréal, TVA, Noovo Info ont tous commenté. Bien entendu, la police avait déployé l'escouade antiémeute. Pourtant, aucune arrestation, bien que ce genre d'événement puisse tourner à l'émeute (comme en 1993) où des commerces sont pillés et des voitures renversées ou incendiées. Autrement dit, il y a une tolérance pour la destruction lors d'une victoire d'une équipe de hockey, formée de jeunes hommes multimillionnaires, dans un aréna dont le prix des sièges est hors de la portée de la majorité des gens. Doit-on signaler qu'une paire de billets s'est vendue à 35 000$ lors de la finale de 2021 ? Je n'ose imaginer à quel prix vertigineux s'élèveront les billets cette année. Il est à noter que ce prix se rapproche du revenu annuel d'une personne au salaire minimum. Toutefois, on parle des hordes de fans survoltés (et parfois dangereux) d'un ton bon enfant.
Comme quoi le traitement des violences symboliques et réelles est parfois floué par la lentille idéologique des médias. Justement, ce qui a été largement rapporté par tous les médias est le guillotinage de la poupée en papier mâché à l'effigie de Jean Boulet. Étant donné le climat politique, on ne sera pas étonnés de la véhémence de la réaction des chefs de parti. C'est un symbole, délibérément choquant, utilisé par la gauche radicale. Depuis quelques années, on a allégoriquement coupé la tête de plusieurs personnages détestables, dont Jeff Bezos ou Trump. Ainsi, PSPP, le chef hyperactif du PQ, y est allé d'une diatribe à l'émission de Patrick Lagacé. Il a accusé les syndicats et, même, la première ministre Christine Fréchette de banaliser l'utilisation de la fausse guillotine, rappelant qu'il a été victime de menaces de mort. Qui pense que cette image était un mode d'emploi pour se défaire des politiciens que l'on n'aime pas ? Littéralement personne.
Sauf que la réelle violence du système a, une fois de plus, été camouflée par une action symbolique mal réfléchie. A-t-on pensé que l'invention de Guillotin demeure un symbole de la Terreur, période pendant laquelle les Républicains ont montré qu'ils pouvaient tuer aussi efficacement que n'importe quelle monarchie ? Cela ne semble pas la meilleure métaphore pour une société égalitaire. Cela rappelle étrangement 2012 où chaque fois que Gabriel Nadeau-Dubois se présentait devant les médias, en tant que porte-parole de l'ASSÉ, on lui demandait de condamner la violence. Des méfaits mineurs, comme des vitres brisées et des graffitis, ont été montés en épingle pendant que les forces policières ont éborgné, pour de vrai, et fracassé des crânes. Notre colère est légitime, il ne faut pas la laisser être détournée.
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L’Iran entre les modèles russe et chinois
L'Iran tend vers un modèle similaire à celui de la Russie de Vladimir Poutine, fondé sur la militarisation et le rentiérisme, en net contraste avec le modèle chinois favorisé par les réformistes
29 avril 2026
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Gilbert Achcar
Professeur émérite, SOAS, Université de Londres
de Mediapart
Donald Trump a affirmé poursuivre un « changement de régime » en Iran, mais d'une manière distincte de l'utilisation du terme par l'administration George W. Bush pour justifier l'invasion de l'Irak en 2003, présentée comme visant à l'instauration de la démocratie après le renversement de Saddam Hussein. Comme nous l'avons soutenu à plusieurs reprises dans ces pages, même avant l'agression conjointe américano-israélienne contre l'Iran (voir, par exemple, « Washington n'apportera pas la démocratie à l'Iran » [arabe], 10 février 2026), l'objectif de Trump était – et reste – de reproduire sa stratégie vénézuélienne : enlever le président pour ouvrir la voie à une succession prête à coopérer avec Washington et ses intérêts pétroliers. En d'autres termes, son objectif était de « changer le comportement du régime », pas de changer le régime lui-même.
Pourtant, l'issue des actions de Trump en Iran a été l'opposé de son intention. Il n'a pas renforcé l'aile réformiste « pragmatique » au sein du régime iranien. Ces réformistes soutiennent que les intérêts bien compris de l'Iran résident dans l'arrêt de son programme d'enrichissement d'uranium, qui se situe maladroitement à mi-chemin entre les seuils pour les armes nucléaires et l'utilisation pacifique de l'énergie nucléaire. La vérité est que l'Iran n'a pas besoin d'énergie nucléaire : il possède une abondance de combustibles fossiles et un potentiel d'énergie renouvelable encore plus grand, en particulier l'énergie solaire, dont la Chine – son principal partenaire économique – est le producteur mondial numéro un. Les réformistes soutiennent également que la politique iranienne d'étendre son influence dans le monde arabe n'a pas réussi à créer un effet dissuasif, déclenchant au contraire des guerres destructrices impliquant l'Iran et son allié libanais, le Hezbollah. Plus important encore, ils estiment que la libéralisation économique et l'engagement avec l'Occident pourraient revitaliser l'économie iranienne, développer ses ressources humaines et technologiques, et réparer la relation fracturée entre le gouvernement et une population de plus en plus hostile au régime actuel.
L'agression bipartite menée par Washington a cependant renforcé l'aile militaire du régime iranien, centrée sur le Corps des Gardiens de la Révolution islamique (CGRI). Cette branche repose sur un modèle économique rentier alimenté par les revenus du pétrole et du gaz et montre peu d'intérêt pour développer une économie productive et intégrée à l'échelle mondiale – ce que la Chine a réalisé grâce à l'ouverture économique historique qui lui a permis d'accomplir le plus grand miracle économique de l'histoire moderne. En fait, l'Iran tend vers un modèle similaire à celui de la Russie de Vladimir Poutine, fondé sur la militarisation et le rentiérisme, en net contraste avec le modèle chinois favorisé par les réformistes.
Il est important de noter que l'idéologie religieuse n'a pas été une force directrice de la République islamique depuis la mort de son fondateur, le Grand Ayatollah Ruhollah Khomeini, en 1989, et la montée en puissance subséquente de Hojjatoleslam Ali Khamenei – un clerc de rang intermédiaire dont l'élévation a nécessité des modifications constitutionnelles qui ont de fait abaissé les qualifications théologiques requises pour le poste suprême. L'ascension de Khamenei, facilitée par Ali Akbar Hashemi Rafsandjani, résulta d'une manœuvre politique qui éroda progressivement la direction spirituelle et religieuse de l'ère Khomeini. Contrairement à l'aspiration pragmatique de Rafsandjani, l'Iran s'est transformé en une république militaire dominée par les Gardiens de la Révolution, étroitement alliés à Khamenei, abandonnant de plus en plus ses prétentions idéologiques panislamiques au profit d'un opportunisme confessionnel pour étendre son influence régionale.
Cette expansion a commencé au Liban à l'époque de Khomeini, justifiée à juste titre comme un soutien contre l'occupation sioniste du sud du Liban. L'expansion s'est ensuite étendue beaucoup moins légitimement à l'Irak, où Téhéran a encouragé ses auxiliaires confessionnels à coopérer avec l'invasion et l'occupation américaines afin d'accroître l'influence iranienne. En Syrie, le soutien au régime Assad – censé appartenir à l'idéologie « baasiste socialiste arabe » que l'Iran a longtemps détesté – faisait partie d'une stratégie plus large visant à construire un axe confessionnel fidèle à Téhéran, s'étendant de l'Iran aux côtes méditerranéennes libanaise et syrienne, en passant par l'Irak. Les Houthis yéménites ont ensuite rejoint cet axe, se rebellant d'abord contre le gouvernement élu issu du soulèvement populaire de 2011 et du renversement d'Ali Abdallah Saleh. Ils se sont temporairement alliés au dictateur déchu, avec qui ils ne partageaient que des affiliations confessionnelles, pour l'assassiner peu après.
L'agression bipartite menée par les États-Unis a encore renforcé cette orientation militariste expansionniste, expliquant que les négociations sont au point mort entre Téhéran et Washington. Ce résultat correspond aux souhaits du gouvernement israélien qui, contrairement à Trump, ne cherche pas un simple changement de comportement du régime iranien mais son renversement complet, et même la fragmentation du pays selon des lignes ethniques. Netanyahu favorise donc cette impasse, espérant que les efforts réformistes iraniens pour parvenir à un règlement négocié (voir « Esquisse d'un règlement entre l'Amérique et l'Iran » [arabe], 7 avril 2026) échoueront.
Trump fait désormais face aux conséquences de sa myopie politique et de sa tentative de reproduire le scénario du Venezuela en Iran, sans prendre en compte les profondes différences entre les deux pays. Il fait face à un dilemme : poursuivre l'agression bipartite comme l'y exhorte Netanyahou, en assumant d'immenses risques économiques et politiques aux États-Unis, surtout avec les élections législatives qui se profilent à l'horizon ; ou se retirer sous un prétexte qui ne tromperait personne et éroderait davantage la confiance de ses alliés tant régionaux qu'occidentaux. Quoi qu'il en soit, l'état actuel de « ni guerre ni paix » ne saurait durer indéfiniment.
* Dernier ouvrage paru Gaza, génocide annoncé. Un tournant dans l'histoire mondiale (La Dispute, 2025).
Cet article est adapté de l'original arabe publié dansAl-Quds al-Arabi le 28 avril 2026.
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Quand l’Iran gagne en exploitant à fond les failles béantes de la guerre de Trump !
Quel premier bilan pourrait-on tirer de la guerre au Golfe Persique, deux mois après que les Etats-Unis et Israël aient attaqué l'Iran par surprise, bien qu'ils étaient en pleine négociation avec lui ? Étant donné que la guerre continue et que son issue n'est pas encore décidée, le bilan -même provisoire- doit tenir compte en tout premier lieu, de l'impact de cette guerre à l'intérieur des pays belligérants.
Tiré de Inprecor
29 avril 2026
Par Yorgos Mitralias
Et cet impact est sans appel : tandis que le régime ultra répressif et théocratique iranien profite de l'agression américaine et israélienne, pour gagner en popularité et mobiliser la population autour de la défense de la patrie en danger, la situation est tout autre aux Etats-Unis. La popularité de Trump est en chute libre, tandis que le mouvement Maga voit sa cohésion malmenée et une partie de ses ténors et de ses dirigeants se tourner maintenant violement contre Trump lui-même ! Il suffit donc de se rappeler que les guerres américaines de ces 6-7 dernières décennies, ont été toutes perdues par les Etats-Unis, y compris évidemment celle du Vietnam, non pas sur le champ de bataille mais à l'intérieur du pays, dans cette société américaine qui s'y opposait activement, pour réaliser combien important et même décisif pour l'issue finale de la guerre est l'effondrement actuel de la popularité de Trump, du trumpisme et de leur guerre contre l'Iran…
Il va de soi que la situation serait tout autre si le régime iranien n'avait pas résisté avec succès en exploitant à la perfection toutes les failles béantes militaires, diplomatiques et autres des choix tactiques du « grand stratège » que veut être Trump. En d'autre mots, le régime iranien est en train de gagner cette guerre parce qu'il a bien su tirer parti des carences et des débilités de l'adversaire, c'est-à-dire de Trump lui-même. C'est exactement ça qu'on avait en tête le 10 mars passé, quand on écrivait les phrases suivantes : « on peut lui faire confiance qu'il fera tout son possible pour s'enfoncer encore plus profondément dans le piège iranien. Mégalomane inculte et totalement incompétent, dépourvu de conseillers un tant soit peu compétents et entouré de parvenus insignifiants dont le seul mérite est une servilité exacerbée, Trump aime répéter que Dieu en personne le protège et le charge de la mission divine de sauver l'Amérique. Exactement comme Hitler aimait répéter que la « Providence » le protégeait et l'avait chargé de la mission de sauver l'Allemagne. Ce qui n'empêche que comparé au messianisme de Hitler, celui de Trump n'est qu'un messianisme de pacotille…mais tout aussi dangereux et mortifère » (1).
En somme, le mérite des dirigeants iraniens consiste au fait qu'ils ont très bien compris ce que la plupart des médias internationaux et la nuée de leurs « experts » et autres « analystes » et « think tankistes » attitrés ignorent ou plutôt feignent d'ignorer : que, comme l'Empereur du conte de Hans Christian Andersen, le roi Trump est nu ! Et qu'en conséquence, il est inutile de chercher midi à quatorze heures, là où il n'y a que les délires d'un mégalomane psychopathe et menteur pathologique ! Ce qui rend la situation encore plus compliquée car ce tyran « fou » nord-américain est non seulement encore plus imprévisible et dangereux, mais aussi, parce que notre époque marquée par les impasses du système capitaliste, voit la multiplication de ces tyrans fous non plus au Tiers Monde mais à la tête des super-puissances ! Et cela constitue, sans doute, un signe des temps qui en dit long sur l'état présent de notre monde décadent, pervers, amorale et très capitaliste…
Ceci étant dit, nulle doute que les Etats-Unis de Trump se trouvent actuellement plus isolés diplomatiquement que jamais, ce qui accroit les marges de manœuvre de Téhéran dans les négociations avec les Etats-Unis. En même temps, l'Iran des ayatollahs et des Gardiens de la Revolution est aidé même militairement par la Chine et la Russie, qui profitent incontestablement des revers américains, pour renforcer leurs positions économiques et diplomatiques dans la région du Golfe Persique et bien au-delà. Quant à la gauche internationale, elle accomplit, cette fois, son devoir internationaliste en soutenant toute entière, et à juste titre, l'Iran agressé par l'impérialisme américain et son acolyte israélien, ce qui fait ressortir encore mieux le refus persistant de la majeure partie de cette gauche de soutenir un autre pays, l'Ukraine, agressée par un autre impérialiste, le russe. Serait-il parce que le régime ukrainien ne tire pas et ne tue pas par milliers des manifestants, et ne pend pas par centaines ses dissidents comme le fait le régime iranien ?…
Cependant, force est de constater que l'isolement actuel d'Israël sur la scène internationale est autrement plus grave que celui des Etats-Unis de Trump car chargée de menaces pour l'avenir de l'Etat sioniste parce qu'il est double : d'un côté, il concerne des alliés jusqu'à hier inconditionnels, qui commencent maintenant à reconsidérer -même timidement- leur soutien total d'abord à Netanyahou et ensuite à Israël, sous la pression grandissante de leurs opinions publiques choquées sinon émues par ses crimes en Palestine, en Iran et au Liban. Une pression qui est encore plus forte aux Etats-Unis où on a désormais une forte majorité des citoyens qui se déclarent non seulement opposés aux politiques d'Israël mais aussi et surtout, en faveur des Palestiniens et de leur droit à l'autodétermination ! Sans oublier cette extrême droite américaine, qui divise actuellement la base MAGA du trumpisme, en accusant Israël de manipuler Trump, avec une argumentation teintée de l'antisémitisme décomplexé et traditionnel de sa composante néonazie. Signe des temps : un nombre croissant de candidats à des postes élus (sénateurs, députés, maires, etc) qui cherchaient jusqu'à hier avidement le soutien et le financement du lobby juif (AIPAC), préfèrent maintenant ne pas l'avoir car ils le considèrent malfamé et donc contreproductif.
Et de l'autre côté, il concerne la Diaspora juive elle-même, qui voit son bastion stratégique, les juifs americains, prendre plus que des distances avec Israël, sous la pression d'une avant-garde de plus en plus massive de jeunes juifs qui se bat aux cotés des Palestiniens, organise et prend la tête des mobilisations contre la machine à tuer et à détruire qu'est l'État hébreu, et se déclare ouvertement antisioniste ! Et ce n'est pas du tout un hasard, que cette avant-garde de jeunes juifs antisionistes américains, qui comptait à ses débuts en 2017, quelques centaines de militants (2), contre plusieurs dizaines de milliers aujourd'hui, a pu influencer non seulement sa communauté mais aussi des larges pans de toute la société américaine, tout en faisant des émules hors des Etats-Unis. Et c'est ainsi qu'est né le mouvement des jeunes radicalisés qui a porté à la mairie de New York le musulman Zohran Mamdani, dont le « clone » britannique Zack Polanski, est en train de transformer les Verts du Royaume Uni non seulement en la principale force de gauche du pays, mais aussi à un parti de masse au programme véritablement de gauche, seul capable de barrer la route aux fascistes de Nigel Farage ! En somme, il y a maintenant de quoi ne pas désespérer…
Le 28 avril 2026
1. Voir « Trump auto-piégé. Bal macabre des vampires au Golfe Persique ! »
2. « Une nouvelle génération de Juifs américains contre Trump et Netanyahou ! »
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Le travail des femmes est dévalorisé sous le capitalisme
Les femmes sont surreprésentées dans les emplois peu rémunérés, les soins et le travail non rémunéré. Leur temps, leur corps et leur énergie émotionnelle sont des ressources pour le capital. Le féminisme ne peut réussir sans affronter le système économique qui structure ces inégalités.
Tiré de Jacobin
La théorie marxiste féministe de la reproduction sociale permet de comprendre à la fois les différences entre les femmes et les conditions qu'elles partagent.
Peu de questions ont hanté la théorie féministe et le mouvement féministe aussi persistamment que celle, apparemment simple, : Qu'est-ce qu'une femme ? Certains ont essayé d'y répondre directement. D'autres ont soutenu que la question elle-même est une forme d'exclusion, une exigence de définition qui exclut inévitablement quelqu'un. D'autres encore ont rejeté la question totalement, insistant sur le fait que le féminisme ne devrait pas partir de la recherche d'une essence universelle.
Différentes réponses ont reflété différents moments politiques. Dans les années 1970, les féministes influencées par le marxisme abordaient la question en termes structurels, se demandant quel rôle jouaient les femmes, en tant que groupe, dans le maintien de l'ordre social existant. Dans les années 1980, les approches psychanalytiques et poststructuralistes ont déplacé l'attention vers la subjectivité : ce que signifie vivre en tant que femme, comment la féminité façonne sa relation au corps, au langage, à la sexualité et aux autres. Dans ces récits, le sujet féminin n'a jamais été stable mais fracturé et produit historiquement.
Ces dernières décennies, le débat a de plus en plus pris la forme d'un différend identitari. La question n'est plus seulement ce qu'est une femme, mais qui compte comme telle, et comment cette catégorie s'entrecroise avec la race, la classe, la sexualité, le handicap et la nationalité. Ce changement est souvent associé au féminisme intersectionnel, bien que l'intersectionnalité elle-même soit plus large que la version centrée sur l'identité qui domine le débat public. Dans ce cadre, il n'existe pas de réponse unique à la question de ce qu'est une femme. La vie des femmes est façonnée par de multiples structures de pouvoir qui ne peuvent être séparées les unes des autres.
Cette insistance sur la différence est souvent présentée comme une rupture avec le féminisme antérieur. Mais l'idée que l'oppression des femmes est façonnée par la classe et la race ne commence pas par l'intersectionnalité. Les féministes noires ont avancé cet argument bien avant l'existence du terme, et les féministes marxistes ont critiqué le féminisme libéral pour avoir isolé la « question des femmes » de la question de classe des décennies plus tôt. Commel'a souligné la chercheuse suédoise sur le genre Lena Gunnarsson, l'affirmation selon laquelle la théorie féministe antérieure considérait les femmes comme un groupe homogène repose souvent sur des caricatures des générations antérieures du féminisme.
L'une des traditions les plus souvent rejetées de cette manière est le féminisme marxiste. Pourtant, cette tradition offre certains des outils les plus utiles que nous ayons pour répondre à la question : Qu'est-ce qu'une femme ? La réponse ne se trouvera pas en cherchant une définition éternelle, mais en se demandant quel rôle jouent les femmes dans la reproduction de la société capitaliste.
La théorie marxiste féministe de la reproduction sociale permet de comprendre à la fois les différences entre les femmes et les conditions qu'elles partagent. Cela nous permet de voir comment la vie des femmes est façonnée par le même ordre économique, même lorsque leurs expériences sont loin d'être identiques. La question n'est pas comment effacer la différence, mais comment la différence elle-même est produite au sein d'un système commun. Commel'a un jour demandé la théoricienne féministe postcoloniale Chandra Talpade Mohanty : Que signifie que nous vivions tous dans un ordre capitaliste mondial ? Et comment cet ordre crée-t-il des conditions partagées qui peuvent constituer la base de la solidarité entre la majorité des femmes, malgré les divisions entre elles ?
Qu'est-ce que la théorie de la reproduction sociale ?
La critique de Karl Marx du capitalisme s'est surtout concentrée sur la production : comment les travailleurs créent de la valeur, comment les marchandises circulent, et comment les crises émergent des contradictions du système. Mais Marx savait bien que la production ne tient pas seule. Le capitalisme dépend de processus sociaux qu'il ne contrôle pas totalement. La force du travail est la seule marchandise que le capitalisme ne peut pas produire seul, même si elle en dépend entièrement. Marx prévoyait d'écrire davantage sur l'État, le colonialisme et le système de crédit, mais il n'a jamais achevé le projet. Son travail ne doit pas être traité comme une doctrine fermée. C'est un point de départ.
Comme l'a soutenu la philosophe Nancy Holmstrom, le féminisme marxiste n'a pas besoin d'abandonner Marx pour comprendre l'oppression de genre. Il doit étendre son analyse.
La théorie de la reproduction sociale fait exactement cela. Il se demande ce qui doit se passer, jour après jour, pour que le capitalisme continue de fonctionner. Les travailleurs doivent naître, être élevés, nourris, éduqués, soignés et maintenus en bonne santé pour travailler. Les familles doivent fonctionner. Les écoles et les hôpitaux doivent fonctionner. Des systèmes entiers de soins et d'entretien doivent être en place avant qu'une seule marchandise puisse être produite.
Ces activités ne sont pas en dehors du capitalisme. Ils font partie de ses fondations cachées.
Nancy Fraser les décritcomme les conditions de fond du capitalisme — des formes de travail et de vie sociale dont le système dépend mais refuse de reconnaître comme faisant partie de lui-même. Une grande partie de ce travail se déroule dans la sphère privée, en particulier au sein de la famille. C'est là que les ouvrières sont produites et reproduites, non seulement biologiquement mais aussi socialement et émotionnellement. Sans ce domaine, le capitalisme ne pourrait pas survivre. Pourtant, le capitalisme érodage constamment les conditions mêmes dont il dépend en s'étendant dans de nouveaux domaines de la vie à la recherche du profit, attirant les soins, la famille et les relations sociales vers le marché.
Sans travail non rémunéré, le travail rémunéré serait impossible.
Les féministes marxistes soutiennent depuis longtemps que les femmes, en tant que groupe, se voient attribuer un rôle particulier dans ce processus. Les femmes ont porté la principale responsabilité du travail domestique, du travail de soins et du soutien émotionnel. Comme l'a montré la sociologue marxiste Lise Vogel, le capitalisme repose sur l'interaction entre l'exploitation économique et les relations sociales genrées. Le patriarcat et le capitalisme ne sont pas identiques, mais ils se renforcent mutuellement.
Silvia Federici a soutenucélèbrement que les tâches ménagères et les soins devaient être compris comme du travail plutôt que comme des expressions d'amour pur. Les femmes soutiennent les hommes émotionnellement et physiquement, et les hommes vendent à leur tour leur travail au capital. La théoricienne politique Anna Jónasdóttira décritle soin des femmes comme une forme de « pouvoir d'amour », comparable à la force du travail, qui soutient le sentiment d'autonomie des hommes.
La théorie de la reproduction sociale distingue souvent l'exploitation et l'expropriation. L'exploitation fait référence au travail salarié, où les travailleurs sont payés moins que la valeur qu'ils produisent. L'expropriation désigne un travail nécessaire mais non rémunéré, comme le travail domestique et les aides. Le capitalisme dépend des deux. Sans travail non rémunéré, le travail rémunéré serait impossible.
Des théoriciens ultérieurs ont élargi le concept pour inclure les institutions publiques telles que les écoles, les systèmes de protection sociale et les soins de santé, ainsi que des processus mondiaux comme la migration et l'esclavage. Tous ces éléments font partie de la reproduction de la force de travail. Le capitalisme exige non seulement des ouvriers, mais aussi des travailleurs vivants, formés, logés et capables de se présenter chaque jour.
Parce que les femmes sont concentrées dans ces activités, elles sont affectées de manière spécifique par le développement capitaliste. La plupart des femmes appartiennent à la classe ouvrière. Beaucoup travaillent dans les domaines de l'accueil, de l'éducation, des services et du travail domestique — des emplois essentiels à la société mais systématiquement sous-évalués. Ces secteurs sont constamment sous pression, car le capital cherche à réduire le coût du maintien de la main-d'œuvre. La lutte pour le profit est donc aussi une lutte sur combien la société est prête à dépenser pour les soins, l'éducation et le bien-être. C'est une lutte sur les conditions de vie elles-mêmes.
Néolibéralisme, travail de soins, et division mondiale de la reproduction
Ces pressions se sont intensifiées. Les services publics ont été privatisés, les systèmes de protection sociale réduits, et le travail de soins est devenu de plus en plus une marchandise. Les écoles, les hôpitaux et les soins aux personnes âgées ne sont plus censés seulement soutenir la société ; On attend d'eux qu'ils génèrent des profits. Les travailleurs de ces secteurs font face à des conditions de plus en plus graves, tandis que ceux qui ont besoin de soins sont traités comme des clients.
Lorsque l'État se retire, la charge retombe sur la famille — et, au sein de la famille, sur les femmes. On attend des femmes qu'elles travaillent pour un salaire tout en continuant à assumer la principale responsabilité des soins non rémunérés. Le résultat est le double fardeau familier, aiguisé dans des conditions d'austérité. Toutes les femmes ne vivent pas cela de la même manière. Les femmes de la classe moyenne peuvent souvent s'acheter leur sortie du travail domestique en engageant d'autres personnes pour le faire. L'émancipation devient une marchandise. Ceux qui disposent de ressources peuvent payer pour la garde d'enfants, la garde des personnes âgées et les services de santé privés. Ceux qui ne l'ont pas doivent faire eux-mêmes le travail.
Les femmes qui rendent cette organisation possible sont souvent des migrantes et des travailleuses racialisées. Commel'a montréArlie Russell Hochschild, nos vies sont soutenues par une chaîne de soins mondiale dans laquelle des femmes des pays plus pauvres effectuent le travail reproductif dont les femmes plus aisées ont besoin pour concurrencer sur le marché du travail. Les soins n'ont pas disparu. Il a été externalisé. Cette logique s'étend encore plus loin sur le marché croissant de la gestation pour autrui, où le travail reproductif devient lui-même une denrée première. Les femmes plus pauvres portent des grossesses pour des clients plus aisés, souvent à travers les frontières nationales. La chaîne de soins mondiale révèle à quel point le capitalisme dépend profondément de l'organisation inégale de la reproduction sociale.
Reproduction sociale et intersectionnalité
Des théoriciens contemporains de la reproduction sociale tels que Fraser, Tithi Bhattacharya et Cinzia Arruzza soutiennent que le féminisme ne peut représenter la majorité des femmes que s'il ne confronte pas le capitalisme lui-même. Le fait que la libération de certaines femmes dépende de la subordination d'autres femmes rend cela inévitable.
Malgré cela, ils décrivent rarement leur approche comme intersectionnelle, même si les deux perspectives partagent des préoccupations importantes. Les deux analysent plusieurs formes d'oppression. Tous deux rejettent l'idée que le genre puisse être compris isolément. Tous deux insistent sur le fait que la classe sociale, la race, la sexualité et le genre interagissent.
La solidarité ne repose pas sur la similitude mais sur des conditions partagées.
La différence réside dans l'accent. La théorie intersectionnelle, en particulier dans ses formes plus centrées sur l'identité, traite souvent les différentes structures de pouvoir comme tout aussi fondamentales. L'accent se porte souvent sur l'expérience vécue et sur la manière dont les individus habitent plusieurs identités à la fois.
La théorie de la reproduction sociale pose une autre question : comment ces formes d'oppression sont-elles organisées au sein d'un système social spécifique ? L'objectif n'est pas de classer les injustices, mais de comprendre comment elles sont liées. Comme l'a soutenu Susan Ferguson, l'analyse intersectionnelle décrit parfois plusieurs formes d'oppression sans expliquer les relations sociales qui les engendrent.
Pour la théorie de la reproduction sociale, le capitalisme fournit le cadre historique dans lequel ces relations prennent forme. Cela ne signifie pas que chaque injustice peut être réduite à une classe sociale. Mais cela signifie que l'organisation de la production et de la reproduction façonne le fonctionnement des autres hiérarchies. Le but n'est pas de nier la différence, mais de la comprendre comme faisant partie d'une totalité plus vaste. Les femmes ne partagent pas les mêmes expériences, mais leurs vies sont liées par le même ordre économique. La solidarité ne repose pas sur la similitude mais sur des conditions partagées.
Pourquoi la théorie de la reproduction sociale est importante aujourd'hui
L'idée d'un mouvement unifié des femmes est souvent rejetée comme dépassée, sur la base de l'hypothèse que les femmes sont trop différentes pour agir ensemble. Il y a du vrai là-dedans. La vie des femmes diffère énormément. La race, la classe, la sexualité et la nationalité comptent.
Mais l'erreur inverse est tout aussi trompeuse. La plupart des femmes, quelles que soient leurs différences, vivent sous un système capitaliste qui dépend de leur travail de manière spécifique. Les femmes sont surreprésentées dans les emplois peu rémunérés, dans les soins et dans le travail non rémunéré. Leur temps, leur corps et leur énergie émotionnelle restent des ressources pour le capital. Cela ne signifie pas que les femmes ne doivent s'organiser qu'en tant que femmes. Mais cela signifie que le féminisme ne peut pas réussir sans affronter le système économique qui structure ces inégalités.
La théorie de la reproduction sociale offre un moyen de réfléchir à la fois à la différence et à la communauté en même temps. Elle montre comment la production même de la vie est organisée sous le capitalisme, comment certaines vies sont soutenues tandis que d'autres sont négligées, et comment les luttes pour le soin, le travail et la survie sont indissociables des luttes pour le profit. En demandant qui accomplit le travail qui soutient la société — et dans quelles conditions — nous pouvons voir les contours d'une politique qui parle non seulement pour quelques-uns, mais pour la majorité.
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Israël et Washington : les coulisses d’une guerre sous tension
Dans la presse anglophone, deux récits éclairent les désordres d'une guerre qui déborde ses fronts : au sud-Liban, des témoignages publiés par Haaretz décrivent des pillages commis par des soldats israéliens ; à Washington, le Wall Street Journal raconte un Donald Trump parfois tenu à distance par ses conseillers lors de décisions militaires sensibles et cruciales, dans un pouvoir américain sous tension.
Tiré de Mondafrique
28 avril 2026
Par La rédaction de Mondafrique -
Le Moyen-Orient dans la presse anglophone,
par Bruno Philip
1/ Au sud-Liban, les pillages embarrassants de Tsahal
Tsahal, la fameuse « armée la plus morale du monde », comme se plaisent à le dire souvent les Israéliens, est composée de réservistes qui, parfois, pillent, volent et dévastent, telle une soldatesque incontrôlée de conflits oubliés. Ce n'est pas un média arabe ou engagé dans une quelconque propagande anti-israélienne qui l'affirme, c'est un quotidien israélien : Haaretz, le grand journal lu par la gauche de l'État hébreu (ou ce qu'il en reste…). Le terrain de jeu de ces pillards ? Le sud-Liban où, depuis le début des frappes israélo-américaines sur l'Iran, l'armée israélienne a envahi les régions méridionales du « pays du Cèdre ». L'image d'un soldat abattant à la hache une statue de Jésus à la sortie d'un village chrétien du sud-Liban a fait récemment le tour du monde, mais jusqu'à présent rien n'avait été rapporté dans la presse sur ces pillages.
« Les soldats israéliens ont pillé d'importantes quantités de biens civils dans des maisons et des entreprises du sud du Liban, selon des témoignages donnés à Haaretz par des soldats et des commandants de Tsahal stationnés à l'intérieur du pays », écrit Yanik Kubovich sur le site du journal, le 23 avril. Selon les informations réunies par le quotidien – et naturellement publiées sans les sourcer nommément –, des soldats ont raconté aux journalistes avoir volé des motos, des téléviseurs, des tableaux, des canapés et des tapis dans les maisons dévastées des régions à majorité chiite du Liban où Tsahal a repoussé les combattants du parti islamiste Hezbollah. Selon les témoignages, les soldats-pilleurs chargent ouvertement le butin dans leurs jeeps ou camions, en ne prenant pas la précaution de se dissimuler : « Tout cela se passe sur une échelle dingue », avoue un soldat. Et Haaretz d'accuser : « Les commandants supérieurs et subalternes sur le terrain seraient conscients du phénomène, mais ne prendraient aucune mesure disciplinaire pour l'endiguer. »
Contactée, Tsahal a bien entendu déclaré que des mesures disciplinaires et pénales ont été prises et que la police militaire s'est livrée à des inspections aux points de passage installés au nord de la frontière avec Israël. En réalité, déplore le journal, de nombreux postes de contrôle ont été supprimés tandis que certains commandants continuent à fermer les yeux devant ces exactions. Même ceux qui les condamnent s'abstiennent de punir les soldats impliqués. Témoignage d'un soldat : « Dans notre unité, ils ne font même pas de commentaires et ne se mettent pas en colère. Les commandants de bataillon et de brigade savent tout. » Un autre raconte avoir vu un commandant, qui avait surpris des réservistes en train de piller, « leur crier dessus » avant de leur intimer l'ordre d'abandonner leur butin, mais son geste n'a pas été plus loin : les soldats sont partis avec le produit de leurs vols. « Si quelqu'un était licencié ou emprisonné, ou si la police militaire était stationnée à la frontière, cela cesserait presque immédiatement. Mais lorsqu'il n'y a pas de sanction, le message est évident », a ajouté un autre soldat.
De telles actions ne correspondent certes pas à une politique officielle – il y a des différences dans l'ampleur des pillages entre unités, certaines s'abstenant, d'autres les multipliant –, mais s'étendent simplement par absence de contrôle : contrairement à la précédente offensive de l'année dernière, les soldats israéliens ne sont pas engagés dans des combats aussi violents et rapprochés avec le Hezbollah, qui s'est majoritairement retiré des régions occupées par Tsahal. Le pillage serait ainsi, selon Haaretz, le résultat d'un « désœuvrement » relatif des soldats et l'ennui consécutif à une longue présence sur le terrain : « Les soldats estiment que les pillages ont été alimentés par la destruction massive des infrastructures et des biens au cours des opérations. Ils se disent : “Quelle différence cela fera-t-il si je les prends ? De toute façon, ils seront détruits.” »…
Il n'y aura cependant bientôt plus rien à piller : dans le cadre du cessez-le-feu fragile qui prévaut au sud-Liban, et alors que Tsahal maintient une zone tampon de dix kilomètres de profondeur le long de la frontière israélo-libanaise, ses bulldozers sont en train de démolir les derniers bâtiments encore debout sur la ligne de front.
Que dire, donc, du comportement des soldats de cette armée soi-disant à nulle autre pareille, Tsahal ? Relisons un passage de Tuez ou laissez vivre : Israël et la morale de la guerre [Flammarion, 2025], écrit par le politologue Samy Cohen, directeur de recherche émérite à Sciences Po : « Dans les “jeux olympiques de la morale”, la société israélienne s'est attribuée d'office la médaille d'or, sans préciser à qui reviendraient l'argent et le bronze. Le célèbre militant de la paix, Ury Avnery, écrivit ironiquement que s'il devait classer les armées, il dirait que “Tsahal est plus morale que l'armée russe et moins que l'armée suisse…” »
2/ Trump tenu à distance lors des décisions cruciales
Un article assez sidérant du Wall Street Journal raconte comment, lors de la recherche du pilote américain récemment abattu par les Iraniens lors des bombardements américains, les proches conseillers du président américain l'ont tenu hors de la salle où les « adults in the room », pour reprendre l'expression qui a fait florès durant le premier mandat du magnat des affaires, étaient en train de suivre les opérations de sauvetage. Motif : le président est impatient et sujet à des crises de colère, il vaut donc mieux le tenir parfois temporairement dans l'ignorance des faits… Un responsable de l'administration a ainsi déclaré au grand quotidien des affaires que les « assistants ont gardé le président à l'écart de la salle car ils recevaient des mises à jour minute par minute [des opérations de recherche du pilote] parce qu'ils pensaient que son impatience ne serait pas utile, mais l'ont plutôt informé à des moments significatifs ».
Impulsif et versatile, Donald Trump a du mal à rester concentré sur un problème, multipliant les digressions, changeant d'un sujet à l'autre, de la guerre en Iran à la construction d'une salle de bal à la Maison Blanche. Le « style impulsif du président n'a jamais été mis à l'épreuve d'un conflit prolongé », observe le WSJ. Qui cite aussi un chercheur d'un centre de réflexion de droite, Kori Schake – l'American Enterprise Institute –, livrant l'analyse suivante : « Nous assistons à des succès militaires étonnants qui ne correspondent pas à la victoire et dépendent directement du président et de la façon dont il a choisi de faire son travail », celui-ci se caractérisant par un « manque d'attention aux détails et un manque de planification ».
Le Wall Street Journal rapporte par ailleurs une réflexion attribuée à Trump qui éclaire de manière fort à propos la psychologie d'un président capable de menacer un jour de détruire la « civilisation » iranienne et, un autre, d'intimer aux responsables de la République islamique : « Ouvrez le putain de détroit [d'Ormuz], espèces de dingues, ou vous allez connaître l'enfer ! Loué soit Allah ! » Sur la foi de sources anonymes et proches du pouvoir, le WSJ écrit ainsi que « plus tard, lorsqu'un conseiller lui a posé des questions à ce sujet, il a répondu que c'était lui-même qui avait eu l'idée d'Allah. Il a déclaré qu'il voulait paraître aussi instable et insultant que possible, estimant que cela pourrait amener les Iraniens à la table. C'était une langue que les Iraniens comprendraient ».
À la lumière de cette citation, on constate que Trump semble réutiliser à son profit la fameuse « madman theory » (la théorie du fou) de son prédécesseur de l'époque de la guerre froide, Richard Nixon. Ce dernier avait voulu, face à la menace soviétique, se présenter comme un dirigeant imprévisible auquel il serait dangereux de s'attaquer. Cette théorie avait l'avantage de rendre son adversaire incapable de savoir si « le fou » mettra ses menaces à exécution. Pas si fou, au fond, Trump, commandant et calculateur en chef de la première armée du monde ?
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Israël cherche-t-il à provoquer une guerre civile au Liban ?
L'Agence Média Palestine propose une traduction de cette analyse d'Elia Ayoub, chercheur et écrivain, fondateur du podcast « The Fire These Times » et cofondateur du collectif médiatique « From the Periphery ».
Tiré de Agence Média Palestine
27 avril 2026
Par Elia Ayoub, 23 avril 2026
Les forces israéliennes mènent des opérations près de la frontière israélo-libanaise dans le cadre de l'« opération Roaring Lion », le 21 mars 2026. (Image : service de presse de l'armée israélienne)
Ain Saadeh est une ville tranquille à majorité chrétienne située dans le Mont-Liban, à une dizaine de kilomètres à l'est de Beyrouth. Malgré l'absence totale de soutien au Hezbollah dans cette ville, le 5 avril, Israël a largué deux bombes GBU-39 de fabrication américaine sur un immeuble de quatre étages, situé dans un ensemble de logements sociaux construit par l'Église maronite pour les familles à faibles revenus. Parmi les trois victimes figurait Pierre Moawad, le chef d'un bureau régional des Forces libanaises (FL) ; les deux autres victimes étaient des femmes.
Il s'agissait d'un événement tout à fait inhabituel, étant donné que les FL sont un parti chrétien anti-Hezbollah dont les membres étaient alliés à Israël pendant la guerre civile de 1975-1990. Des sources libanaises ont rapidement confirmé que l'appartement visé était vide, tandis que l'armée israélienne déclarait avoir pris pour cible un membre du Hezbollah (sans fournir plus de détails) et « regretter les dommages » causés aux civils.
Ce qui était toutefois le plus remarquable dans cet incident, c'est que les LF n'ont pas reproché à Israël d'être à l'origine de la frappe — même si elles ont reconnu qu'Israël en était responsable. Au lieu de cela, le parti a décrit les trois morts comme « des victimes de la guerre dévastatrice dans laquelle le ‘parti de l'Iran' a une nouvelle fois entraîné le pays, au service de la République islamique d'Iran, le maître auquel il déclare ouvertement et à maintes reprises sa loyauté absolue, ainsi qu'à son ‘Guide suprême', au détriment du sang, de la sécurité, de la stabilité et des générations futures du Liban. »
Un tel discours est fondamentalement sectaire : le Hezbollah est dépouillé de son caractère libanais et réduit à un simple bras armé de la République islamique, tandis que la guerre est présentée comme la conséquence des actions du Hezbollah — un sentiment largement partagé par une partie de la population libanaise qui s'est lassée de la branche armée du parti. Alors que de nombreux habitants interrogés ont exprimé la crainte que la violence israélienne ne s'étende à des zones du Mont-Liban qui n'ont pour l'instant pas été touchées, d'autres se sont montrés plus explicitement sectaires, exprimant des sentiments haineux envers l'ensemble de la communauté chiite libanaise.
Une connaissance d'enfance, qui vit justement près du bâtiment visé, a fait écho à la conviction désormais largement répandue selon laquelle « Israël cherche à isoler les chiites libanais » du reste de la population « en vue de conquérir le sud ». Il n'est pas difficile d'arriver à cette conclusion, les responsables israéliens attisant explicitement ces divisions. Le ministre israélien de la Défense, Israel Katz, a déclaré que les chiites ne seraient pas autorisés à revenir une fois qu'Israël aurait achevé son occupation du Sud-Liban, où d'autres responsables militaires ont averti les citoyens chrétiens et druzes de ne pas héberger leurs voisins chiites.
C'est dans ce contexte qu'il faut comprendre les négociations entre Israël et le Liban : une tentative de fracturer davantage le pays.
Renforcer la position du Hezbollah
Le 14 avril, les ambassadeurs du Liban et d'Israël aux États-Unis, Nada Hamadeh et Yechiel Leiter, ont rencontré à Washington le secrétaire d'État américain Marco Rubio. L'objectif est officiellement de prolonger le cessez-le-feu tout en travaillant « au désarmement à long terme du Hezbollah, ainsi qu'à un accord de paix entre les deux pays ». Au cours des deux heures qu'a duré la réunion, Israël a bombardé au moins 23 villes du sud du Liban ; après la réunion, M. Leiter a déclaré qu'Israël et le Liban étaient unis pour « libérer le Liban » du Hezbollah.
Cela s'est produit moins d'une semaine après l'une des journées les plus violentes de l'histoire du Liban. Le 8 avril, des avions de combat israéliens ont ravagé de vastes parties du pays, tuant au moins 303 personnes et en blessant 1 150. Israël a baptisé cette campagne de bombardements « Opération Ténèbres éternelles », un sinistre rappel de ce que l'impunité face au génocide de Gaza nous a valu : un régime voyou qui embrasse la violence meurtrière pour elle-même. Dans la Bible, les ténèbres éternelles sont synonymes d'enfer, et c'est ce qu'Israël a fait s'abattre sur le Liban ce jour-là.
Deux jours après les pourparlers à Washington, Israël et le Liban ont convenu d'un « cessez-le-feu » de 10 jours. Cela aurait pu être l'occasion pour Israël de démontrer sa volonté de mettre un frein à ses attaques, mais comme lors du précédent « cessez-le-feu » de novembre 2024, l'armée israélienne a continué à bombarder et à démolir des villages libanais, en violation directe du droit international. Au moins des dizaines de milliers de Libanais, dont la grande majorité sont chiites, n'auront plus de foyer où retourner, un scénario contre lequel le Hezbollah, qui s'oppose à toute négociation sans véritable cessez-le-feu, met en garde depuis longtemps.
Plus Israël renforce la vision politique du Hezbollah, moins le gouvernement libanais sera en mesure de convaincre les chiites libanais et les habitants du Sud que l'État est capable de les protéger. La légitimité du gouvernement libanais repose sur sa capacité à le faire, et la destruction et l'occupation israéliennes en cours ne feront donc que renforcer la position du Hezbollah face à l'État libanais, ce qui pourrait déboucher sur une confrontation armée. Cela pourrait à son tour conférer une légitimité à des groupes comme les Forces libanaises, qui soutiennent depuis longtemps que les armes du Hezbollah constituent une menace existentielle pour le Liban.
Le Liban étant incapable d'affronter Israël sur le plan militaire, il ne reste plus qu'à espérer que Washington soit disposé à contraindre Israël à respecter la souveraineté libanaise. Bien que l'imprévisibilité de Trump ait parfois été un casse-tête pour le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu, comme en témoigne par exemple la récente décision du président de poster qu'Israël avait « l'interdiction » de bombarder le Liban, rien n'indique pour l'instant que la souveraineté et l'intégrité territoriale du Liban soient prises sérieusement en considération. Sans cela, la position du gouvernement libanais face au Hezbollah serait encore plus affaiblie qu'elle ne l'était avant la dernière escalade.
Au moment où nous écrivons ces lignes, le président libanais demande une prolongation d'un mois du « cessez-le-feu » alors que les émissaires israéliens et libanais se réunissent à Washington pour un deuxième cycle de négociations. Pourtant, le fait qu'Israël ait pris pour cible les journalistes Zeinab Faraj et Amal Khalil alors qu'elles couvraient l'actualité depuis le Sud-Liban mercredi devrait dissiper toute illusion quant au fait qu'un accord de cessez-le-feu prolongé garantirait la sécurité du Liban.
Quoi qu'il arrive ensuite, les événements de ces dernières semaines ont montré qu'Israël est plus enclin à se livrer à une destruction massive qu'à s'engager dans une véritable diplomatie, et la violence de masse qu'il a déchaînée contre l'un des groupes religieux du Liban risque de plonger le pays dans une guerre civile. Certains commentateurs israéliens, tels que Raviv Drucker et Alon Ben David, ont même laissé entendre qu'un tel scénario serait bénéfique pour Israël. Pourtant, ces déclarations trahissent une profonde réticence à tirer les leçons du passé : c'est précisément la précédente guerre civile au Liban qui a créé les conditions propices à l'émergence du Hezbollah.
Un vide de souveraineté
La demande du Liban, le 9 mars, de négocier directement avec Israël constituait une offre historique (qu'Israël a initialement rejetée quatre jours plus tard). Le Liban est également signataire de l'Initiative de paix arabe de 2002, dans laquelle la plupart des pays de la Ligue arabe ont proposé de reconnaître officiellement Israël en échange de son retrait des territoires occupés et de la création d'un État palestinien — le cadre dit « terre contre paix », qu'Israël a refusé à plusieurs reprises. Le Liban figurait également parmi les pays ayant réitéré leur soutien à l'Initiative de paix arabe en 2007 et 2017.
Ne se laissant pas déconcerter par la réalité, Netanyahou, debout devant une carte d'Israël incluant la Cisjordanie palestinienne et le plateau du Golan syrien, a affirmé que le Liban n'avait proposé de discuter que « grâce à la puissance que nous avons démontrée ».
Malgré le rejet initial d'Israël, le gouvernement libanais a multiplié les efforts tout au long du mois de mars, dans le but apparent d'apaiser Israël et de préparer le terrain pour des négociations. Il a annoncé une « interdiction totale de toute activité militaire » du Hezbollah au début du mois, et a même interdit aux médias d'utiliser le mot « résistance » pour décrire le groupe armé. Dans le même temps, le gouvernement a commencé à poursuivre des membres du Corps des gardiens de la révolution islamique iranien en vue de leur expulsion et a ensuite déclaré l'ambassadeur d'Iran persona non grata, tout en acceptant une proposition française qui inclurait la reconnaissance d'Israël.
Israël a affirmé que les mesures prises par le Liban pour désarmer le Hezbollah étaient sans importance, car il n'y était pas parvenu l'année dernière. Ce que cela ignore toutefois, c'est le fait qu'Israël n'a jamais respecté le cessez-le-feu auquel il s'était engagé fin 2024, le violant plus de 10 000 fois en 13 mois et tuant au moins 370 personnes. En d'autres termes, le Liban était censé désarmer le Hezbollah tandis qu'Israël continuait de bombarder le sud, réduisant encore davantage les chances que le groupe armé accepte de rendre ses armes.
De son côté, le Hezbollah n'a pas réagi à ces violations, comme l'a même reconnu la BBC le mois dernier, se contentant de tirer des roquettes « essentiellement symboliques » en direction d'Israël en réponse à l'assassinat de l'ayatollah iranien Ali Khamenei le 28 février. Cela n'a pas empêché le gouvernement israélien d'utiliser ces roquettes comme le prétexte qu'il cherchait pour relancer la guerre à grande échelle contre le Liban.
L'ironie ici est que l'Iran et Israël s'accordent tous deux sur l'irrélevance de l'État libanais, et cela a toujours constitué la force du Hezbollah. Les responsables politiques israéliens n'ont cessé de nier la souveraineté de l'État libanais sur le territoire libanais, tout en exigeant qu'il désarme le Hezbollah.
Dans une grande partie du sud et de l'est du Liban, ainsi que dans la banlieue sud de Beyrouth, les citoyens ont le sentiment que l'État libanais les abandonne face à la machine de guerre israélienne. Le vide qui en résulte profite à l'Iran depuis les années 1980, lorsque le sud du Liban a été occupé par Israël pendant 18 ans. Comme pour confirmer cette thèse, le ministre israélien des Finances, Bezalel Smotrich, a à plusieurs reprises revendiqué que la nouvelle frontière d'Israël soit le fleuve Litani, ce qui signifierait l'annexion par Israël de tout le sud du Liban « au même titre que la « ligne jaune » à Gaza et que la zone tampon et le sommet du Hermon en Syrie ».
Par ailleurs, l'armée israélienne a maintenant déclaré la création d'une « zone de défense avancée » dans le sud du Liban qui englobe environ 70 villages libanais, dont la grande majorité est chiite, avec au moins trois villages chrétiens et une ville sunnite. Cette zone inclurait également le gisement de gaz de Cana au Liban, comme le note le chercheur Ahmad Baydoun, « dont les droits d'exploration ont été explicitement garantis dans le cadre de l'accord sur les frontières maritimes de 2022 entre les deux pays, négocié par les États-Unis ».
Plus près de la frontière israélienne, Israël a rasé des villages et des villes entiers, dans le cadre d'un projet vieux de près de cinq décennies visant à détruire les infrastructures civiles du côté libanais afin de créer une soi-disant zone tampon. Il s'agit là d'un exemple typique de « destruction gratuite de villes, de villages ou de hameaux, ou de dévastation non justifiée par la nécessité militaire », qui est punissable en vertu du droit international, un comportement bien trop familier vu la conduite de l'armée à Gaza.
En effet, des commandants de l'armée ont récemment admis que le sud du Liban est en train d'être démoli « comme Gaza » pour empêcher les habitants de revenir, tandis que les soldats israéliens se servent de tout ce qu'ils trouvent dans les maisons des habitants contraints de fuir.
Une crédibilité érodée
Depuis sa création, Israël a toujours considéré la conquête par la guerre et l'occupation des territoires arabes comme un élément central de sa politique. Que le Sud-Liban soit la prochaine cible après la Cisjordanie, Gaza et le Golan est depuis longtemps l'argument avancé par le Hezbollah, et la résistance armée du groupe contre l'occupation israélienne, qui a conduit à la libération du Sud-Liban en 2000, reste à ce jour le seul exemple d'une force ayant réussi à reprendre un territoire arabe sous contrôle israélien.
Mais si les violations du droit international par Israël ont autrefois renforcé la position du Hezbollah, ce n'est peut-être plus le cas aujourd'hui. Le groupe est gravement affaibli par cette guerre, et sa réputation au Liban est au plus bas. La crédibilité qu'il avait acquise après la libération de 2000 s'est érodée au cours des 26 dernières années en raison de ses propres actions, tant au Liban qu'en Syrie.
En 2008, à la suite de la tentative de l'État libanais de démanteler le réseau de télécommunications du Hezbollah, le groupe a pris les armes contre d'autres groupes libanais. Entre 2012 et la chute du régime d'Assad en 2024, ses combattants sont également intervenus au nom du dictateur en Syrie et le groupe a été accusé, comme on pouvait s'y attendre, d'avoir fait déborder la guerre civile syrienne sur le territoire libanais.
En 2019, le Hezbollah a envoyé ses partisans, parfois armés, pour réprimer le plus grand soulèvement antigouvernemental de l'histoire récente. Sans parler de la douzaine de citoyens libanais qui ont été tués depuis 2005 pour leur opposition ouverte au Hezbollah ou au régime d'Assad, dont le dernier en date est le militant politique et journaliste Lokman Slim en 2021.
Aujourd'hui, alors que les attaques israéliennes continuent de dévaster le pays, le Hezbollah intensifie ses manœuvres d'intimidation et de censure, sans doute en raison de la crainte accrue du groupe face à une infiltration depuis les attaques israéliennes par bipeur en septembre 2024. Des amis journalistes m'ont informé que dans la couverture médiatique de la Dahiyeh, une banlieue sud de Beyrouth où le Hezbollah est actif, le groupe tente d'exercer un contrôle sur le récit.
C'est ce qui ressort d'une récente interview télévisée : debout devant ce qui était autrefois son appartement, un homme explique à une journaliste qu'il n'a plus rien après que les frappes israéliennes ont détruit son domicile. Puis il s'interrompt soudainement, visiblement secoué après avoir aperçu quelqu'un hors champ. La journaliste, ayant clairement compris ce qui se passait, remercie l'homme, se tourne vers la caméra et explique à son public qu'ils doivent arrêter de filmer.
Plusieurs incidents similaires se sont produits pendant le « cessez-le-feu », reflétant la paranoïa croissante du Hezbollah, en particulier à la Dahiyeh où Israël a développé pour la première fois sa doctrine tristement célèbre consistant à détruire les infrastructures civiles pour tenter de monter les citoyens libanais contre le Hezbollah.
Il se pourrait bien que la machine de guerre israélienne, combinée à l'impopularité du Hezbollah, finisse par être trop lourde à supporter pour le groupe. Cela dépendra probablement de nombreux facteurs, dont le degré d'engagement de l'Iran à protéger le Hezbollah, compte tenu du fait que le pays est parvenu jusqu'à présent à résister à l'agression américano-israélienne. Cela dépendra également de la possibilité offerte au Hezbollah de se retirer de la scène politique libanaise, compte tenu du statut du groupe en tant que parti politique faisant partie intégrante du système sectaire libanais ; le gouvernement libanais a répété à plusieurs reprises que seule la branche armée du Hezbollah devait être démantelée, et non le Hezbollah lui-même.
Mais des changements plus fondamentaux, tels que le démantèlement de la branche civile du groupe, pourraient entraîner un risque très réel de guerre civile au Liban. C'est peut-être l'issue que certaines personnalités israéliennes préféreraient, mais cela constituerait une menace encore plus existentielle pour l'avenir du pays que la précédente.
Traduction : JB pour l'Agence Média Palestine
Source : +972 Magazine
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Iran : la plus absurde des guerres
Si cette guerre d'Iran est indéchiffrable heure par heure, l'histoire proche et lointaine lui donne son sens tragique.
Tiré de Politis
On me dira que toutes les guerres sont absurdes, mais reconnaissons que celle-ci atteint des sommets. Ce ne sont pas les experts omniprésents sur les plateaux de chaînes d'information en continu qui diront le contraire. On entend cette armada de généraux en retraite rivaliser d'hypothèses qui, à peine énoncées, sont aussitôt démenties par les sautes d'humeur de Donald Trump et les revirements d'un pouvoir iranien qui continue de courir comme un canard sans tête. Les belligérants se livrent à une guerre des nerfs aux dépens de la planète entière, à commencer par le peuple iranien. Qui craquera le premier ? L'Iran économiquement asphyxié ou Donald Trump, qui voit arriver avec effroi l'échéance des midterms et une prochaine visite à Pékin, où il aura du mal à faire le fier ?
- "Voilà une guerre qui n'avait pas de raison d'être puisque son objectif affiché par les assaillants, états-uniens et israéliens, était atteint avant même qu'elle ne soit déclarée."
Ne sachant finalement pas plus que nous lire l'avenir, nos experts n'ont d'autre recours que de montrer leur science inépuisable en armes de mort. L'étonnant dans ce tableau est qu'un homme se fait discret : Benyamin Netanyahou. Il a sa guerre à lui, au Liban. Mais du conflit qui sème le chaos dans l'économie mondiale, en Iran et dans le Golfe, il est étrangement absent. On en oublierait presque qu'il en est l'instigateur. Voilà une guerre qui n'avait pas de raison d'être puisque son objectif affiché par les assaillants, états-uniens et israéliens, était atteint avant même qu'elle ne soit déclarée. Rappelons que la mise sous surveillance du nucléaire iranien était au cœur de l'accord de 2015 ratifié par l'Iran, les États-Unis, la Russie, la Chine, la France, le Royaume-Uni et l'Allemagne, ainsi que l'Union européenne.
Début 2017, l'Agence internationale de l'énergie atomique avait même validé les engagements iraniens. Mais cet accord, la droite israélienne n'en voulait pas. Benyamin Netanyahou s'est bruyamment félicité de la décision de Trump de le rompre, le 8 mai 2018. De ce jour, la logique de guerre était en marche. Il a fallu attendre le deuxième mandat de Trump pour le passage à l'acte. Nous savons maintenant, grâce au New York Times, que Netanyahou et le patron du Mossad avaient fini par convaincre Trump lors d'une réunion secrète à la Maison Blanche, le 11 février dernier. À grand renfort de vidéos, le Premier ministre israélien avait « démontré » à son hôte que le régime iranien allait tomber et qu'il était dans l'impossibilité de bloquer le détroit d'Ormuz… Malgré les appels à la prudence du vice-président J. D. Vance, Trump a cru flairer le bon coup qui lui assurerait une bonne place dans les livres d'histoire. Tout cela est parfaitement documenté.
- "De quelque côté que l'on se tourne, on a la politique israélienne et, in fine, la question palestinienne."
Pendant ce temps, Netanyahou mène sa guerre de conquête au Liban, dont le prétexte est le Hezbollah. L'historien Jean-Pierre Filiu rappelle à bon escient que le Hezbollah n'existait pas lorsqu'en mars 1978 Israël a pour la première fois envahi le Liban. Il fallait à l'époque chasser l'OLP, organisation de résistance à la colonisation des territoires palestiniens (1). Bref, de quelque côté que l'on se tourne, on a la politique israélienne et, in fine, la question palestinienne. Entendons-nous : que le Hezbollah rende impossible la vie des Israéliens du nord du pays n'est pas une invention. Et que l'Iran des mollahs représente une « menace existentielle » n'est pas qu'un fantasme israélien. Mais pourquoi ? En irait-il de même si l'injustice faite aux Palestiniens n'était pas devenue la grande cause du monde musulman, convoquée à tout moment, avec d'ailleurs plus ou moins de sincérité ; et si l'agression première n'était pas l'oppression coloniale ? Et plus encore aujourd'hui que l'injustice a pris la dimension de pogroms en Cisjordanie et d'un génocide à Gaza.
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« Non à la guerre d’agression, et en même temps non au régime iranien »
Transcription de l'intervention de Gilbert Achcar lors d'une réunion publique « pour l'arrêt de la guerre en Iran et au Moyen-Orient », organisée par la CGT, la FSU, l'Union syndicale Solidaires et Solidarité socialiste avec les travailleurs en Iran (SSTI), le 10 avril à la Bourse du travail de Paris.]
2 mai 2026 tiré d'A l'encontre
Je remercie les organisatrices et organisateurs de cette rencontre en solidarité avec le peuple iranien.
Je voudrais commencer par poser la question de savoir ce qui est nouveau dans ce qui se passe aujourd'hui, et ce qui ne l'est pas.
On peut dire d'emblée que la violation du droit international n'est pas une chose nouvelle.
La violation du droit international, pour ne parler que de la période de l'après-guerre froide, était déjà manifeste dans la guerre du Kosovo (6 mars 1998 au 10 juin 1999), et de manière encore plus flagrante lors de l'occupation de l'Irak en 2003.
Ce sont des guerres illégales au regard du droit international. Celui-ci ne reconnaît de légalité que dans deux cas : soit la légitime défense, soit l'aval du Conseil de sécurité de l'ONU. Or, dans les deux cas, ce n'est ni l'un, ni l'autre.
Ce qui est nouveau n'est pas non plus l'idée de détruire les infrastructures civiles.
Il y a eu beaucoup de cris d'orfraie de certains gouvernements occidentaux sur les menaces et sur la pratique réelle de destruction des infrastructures civiles en Iran.
Mais on fait semblant d'oublier que la première guerre de l'après-guerre froide, la première guerre contre l'Irak en 1991, était soutenue par tous ces régimes occidentaux, avec l'aval de l'ONU.
C'était une guerre légale du point de vue du droit international. Pourtant, elle a détruit systématiquement les infrastructures de l'Irak.
Donald Trump a menacé de renvoyer l'Iran à « l'âge de pierre ». Cette expression n'est pas nouvelle.
Elle avait été utilisée par le rapporteur de l'ONU devant le Conseil de sécurité, chargé de constater les dégâts en Irak de la guerre de 1991.
Et ce pays renvoyé à l'âge de pierre fut soumis à un embargo. Une sorte de blocus pendant une douzaine d'années, avec un prix humain considérable, qui relève d'ailleurs d'une entreprise génocidaire par ses effets considérables sur la mortalité.
Beaucoup de choses qui se produisent actuellement ne sont donc pas vraiment nouvelles. Ce qui est nouveau par contre, c'est un tournant qualitatif avec le génocide à Gaza.
C'est le premier génocide perpétré par un État industriellement avancé. Un État qui n'est pas géographiquement en Occident, mais qui appartient au camp occidental. Il est soutenu par des gouvernements occidentaux, ces mêmes gouvernements qui prétendent parler au nom des droits humains, de la démocratie, etc. Tout le monde voit à la télévision le génocide perpétré en direct.
En tout cas, dans des premiers mois, tous les gouvernements occidentaux, y compris le gouvernement français, ont soutenu cette guerre au nom du soi-disant droit à la légitime défense de l'État d'Israël. Au point que leurs positions officielles étaient le refus des appels au cessez-le-feu, c'est-à dire un soutien à la continuation de la guerre. Et c'est ce qui s'est passé avec Gaza.
Et c'est en ce sens que Gaza est le point culminant d'un processus. Il s'agit d'un tournant, la fin irrémédiable, le discrédit total du soi-disant ordre libéral international, des soi-disant règles du droit international concernant notamment le soi-disant respect du droit humanitaire international.
On est aujourd'hui entré dans le règne de la barbarie ouverte, et c'est ce que pratique Israël de manière très claire, ainsi que les Etats-Unis. Si on dit que l'hypocrisie est l'hommage du vice à la vertu, eh bien là, il n'y a plus d'hommage rendu par le vice. C'est le vice à l'état pur, et qui ne s'embarrasse pas de cette hypocrisie qui a si longtemps régné.
L'Etat d'Israël vient non seulement de perpétrer un génocide, mais il pratique aussi un expansionnisme, devant lequel l'expansionnisme russe fait pâle figure. Parce que là, c'est tous azimuts. Ce n'est pas seulement Gaza, c'est également la Cisjordanie qui est en train d'être annexée de fait, avec une « épuration ethnique », qui se fait de manière rampante mais qui est très réelle.
Israël saisit l'occasion de la chute du régime Assad pour détruire tous les moyens militaires de l'État syrien et s'emparer de nouvelles terres en Syrie, au-delà du Golan.
Israël est en train d'envahir une portion du territoire libanais, et proclame ouvertement sa volonté de pousser sa frontière jusqu'au fleuve Litani, ainsi que de s'emparer durablement de ce territoire.
On est face à un expansionnisme des plus crus. Et cela avec, soit la complicité, soit le silence, soit des larmes de crocodile de la part des gouvernements occidentaux.
Le contraste entre toutes ces attitudes et les attitudes des gouvernements occidentaux sur l'Ukraine n'a échappé à personne. Et cela a augmenté, bien sûr, le discrédit de toutes ces prétentions de respecter les règles du droit international.
Tout cela se fait dans le contexte d'une montée du néofascisme à l'échelle mondiale. Le néofascisme, c'est le fascisme qui prétend jouer le jeu démocratique mais qui, bien sûr, dès qu'il est installé au pouvoir, va faire tout ce qu'il peut pour éroder le jeu démocratique.
Ce néofascisme est en pleine expansion. L'attitude des gouvernements dits libéraux, en ce qui concerne tout ce que j'ai décrit, a fait le lit de cette montée du néofascisme, de la même façon d'ailleurs que le libéral Joe Biden a produit le retour de Donald Trump avec un score électoral bien supérieur à celui de son premier mandat. Voilà la situation dans laquelle nous sommes.
Israël est un pionnier de cette montée du néofascisme. Netanyahou est le dirigeant du Likoud, un parti que l'on peut aujourd'hui qualifier de néofasciste. Netanyahou est au pouvoir depuis 2009, avec une parenthèse en 2021-22 mai. Il est revenu au pouvoir fin 2022, avec des membres de son parti encore plus à droite que lui, des gens qui sont véritablement des néonazis. Ce sont des gens qui ont des discours racistes ouverts, des discours génocidaires ouverts, et un comportement politique qui est à l'extrême de l'extrême-droite. Cette convergence actuelle entre Netanyahou et son gouvernement le plus à droite de l'histoire de l'État d'Israël est fatale.
Depuis des décennies, on dit à chaque fois qu'il y a un nouveau gouvernement en Israël, que c'est le plus à droite de l'histoire du pays. Là, on est vraiment, vraiment à l'extrême. Et la conjonction entre ce gouvernement et le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche est une conjonction absolument fatale. Et pour les peuples de la région, c'est une conjonction catastrophique.
Encore une fois, ce n'est pas la première guerre conjointe entre Israël et les États-Unis, c'est la deuxième. Parce que la guerre de Gaza était une guerre conjointe, même si à Gaza il n'y a pas eu de participation directe des États-Unis dans le bombardement aérien. Les forces armées israéliennes n'avaient pas besoin de renfort à ce niveau-là. Mais il y a eu un pont aérien, ainsi que la fourniture de milliers et de milliers de bombes d'une tonne et d'une demi-tonne qui sont le moyen principal du génocide. Quand des bombes de ce type sont larguées en zone urbaine densément peuplée, l'effet, inévitablement, est une hécatombe de civils.
La seconde guerre conjointe est celle contre l'Iran. Il s'agit cette fois-ci d'une guerre directement menée par les deux pays, qui bombardent ensemble, qui coordonnent leurs actions militaires, et qui peuvent néanmoins avoir des différences dans les objectifs.
Je voudrais maintenant m'arrêter un instant sur les différences entre les États-Unis et Israël. Trump et Netanyahou n'ont pas les mêmes objectifs en Iran. Il faut être clair là-dessus. Contrairement à ce qui a été dit dans les médias, Trump, comme il le dit lui-même, n'est pas du tout un partisan du changement de régime au sens de ce qu'a été l'occupation de l'Irak en 2003. Il pense même que c'était une erreur monumentale. Trump pense qu'il ne sert à rien d'essayer de changer les régimes, et encore moins de vouloir les remplacer par des régimes démocratiques.
La démocratie n'est vraiment pas la tasse de thé de Trump. Il n'en a rien à secouer de la démocratie. Son objectif, c'est forcer le régime iranien à se conformer aux désirs et aux intérêts des États-Unis. Il a pensé que cela serait presque aussi facile que ce qu'il avait fait au Venezuela, dont il a enlevé le président. Et aujourd'hui, les successeurs de Maduro collaborent avec les États-Unis dans tous les sens du terme.
Avec l'Iran, cela n'a pas marché, il a fait un faux calcul en s'engageant là-dedans. On le voit avec toutes ses menaces qui deviennent de plus en plus folles, comme détruire la civilisation iranienne, etc. Ce qu'il cherche à obtenir, c'est ce qui est discuté aujourd'hui au Pakistan. C'est un accord avec le régime iranien, un donnant donnant :
– On lève les sanctions, on collabore économiquement avec vous, je ferai des investissements et construirai des tours Trump à Téhéran.
– Et en échange, vous arrêtez l'enrichissement du nucléaire, et vous collaborez comme les Vénézuéliens avec moi.
Or, cela n'est pas l'objectif de Netanyahou. Son objectif est la destruction de l'Iran et, de fait, un changement de régime. Mais les Israéliens ne se font pas d'illusions. Leurs services de renseignement savent que ce n'est pas demain la veille que le régime va tomber. Ce qu'ils veulent va au-delà, c'est l'effondrement de l'État, non seulement du régime, mais celui de l'État iranien : l'explosion du pays, dont la moitié de la population est composée de minorités ethniques.
Netanyahou veut se débarrasser de cet Iran qui est conçu du côté israélien comme une sorte de menace existentielle et est l'objet d'une véritable obsession. On est donc face à deux objectifs différents.
Mais ce sont les États-Unis qui « mènent la danse », et Israël ne peut que se plier. On l'a vu quand Trump a décrété un cessez-le-feu sans même consulter Netanyahou.
Ce que cherche Trump, c'est la mainmise sur le pétrole iranien, comme au Venezuela, la mainmise sur les ressources du pays en collaboration avec le régime. C'est clairement une guerre impérialiste, pur sucre pur fruit.
Il s'agit d'une guerre impérialiste contre un régime ultraréactionnaire. Mais cela n'est pas non plus une nouveauté.
La guerre contre l'Irak de Saddam Hussein était une guerre impérialiste contre un régime dictatorial sanguinaire, un régime réactionnaire, un régime avec des aspects totalitaires. Ce n'est donc pas la première fois. Nous sommes dans cette configuration politique depuis la fin de la guerre froide, et cela a posé d'ailleurs beaucoup de problèmes dans les mouvements anti-impérialistes. Un nouveau campisme a bloqué sur cette question de la nature des régimes.
On a en Iran un régime théocratique, ainsi qu'en Afghanistan, et au Yémen du Nord. Vous pouvez ajouter le Vatican si vous voulez. Ce sont les seuls régimes théocratiques existants. Ce sont des régimes qui, constitutionnellement, sont dirigés par des religieux.
L'Iran est un régime théocratique qui a perdu depuis longtemps la dimension « spirituelle » qui était censée être celle de la révolution menée par Khomeiny, et qui avait séduit un Michel Foucault. Cela est fini depuis longtemps, depuis qu'a été mis au poste supérieur du pays un clerc de grade inférieur. Comme si dans le catholicisme avait été choisi pour devenir pape un évêque au lieu d'un cardinal, suite à des manigances politiques.
La dimension soi-disant « spirituelle » n'est plus là depuis longtemps. C'est un régime de terreur, un régime d'oppression des femmes, bien entendu. Et ce régime-là, Donald Trump s'en accommode sans problème. Ce n'est pas ça son problème. Il n'a jamais prétendu se battre pour la démocratie, ici ou ailleurs.
Et c'est donc pourquoi les peuples d'Iran n'ont rien à gagner dans cette guerre. Il faut combattre les illusions parmi les Iraniens et les Iraniennes qui applaudissent cette guerre parce qu'ils et elles croient que cette guerre va aboutir à la chute du régime. Ce n'est pas du tout ce que cherchent à faire les États-Unis, bien au contraire. Cette guerre a servi à la consolidation du régime, de la même façon que l'invasion de l'Iran par l'Irak en 1981 par Saddam Hussein avait permis au régime iranien de se consolider. Cette guerre est une occasion de consolidation répressive et barbare du régime.
On en parle pas trop dans les médias, mais les exécutions, les pendaisons se sont multipliées depuis le début de cette guerre. Le climat de terreur que fait régner le régime sur la grande majorité de cette nation va se retrouver aggravé. Cela, plus les ravages à l'économie du pays, les grandes destructions, explique pourquoi nous sommes tous d'accord ici pour dire, non à la guerre d'agression, et en même temps non au régime iranien. (Ce texte est publié dans L'Echo d'Iran, numéro en voie de publication. Nous le mettrons en référence)
Gilbert Achcar est professeur émérite à SOAS (Université de Londres), auteur entre autres de Gaza, un génocide annoncé – Un tournant dans l'histoire mondiale, La Dispute, 2025, et de Les Arabes et la Shoah : la guerre israélo-arabe des récits, Actes Sud, Sindbab, 2009.
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Renouer le dialogue social est-il un objectif qui renforcera le mouvement syndical ?
Les centrales syndicales affirment haut et fort leur souhait de renouer avec les pouvoirs politiques un dialogue social. Alors que le gouvernement Legault-Fréchette est passé à l'offensive avec une brochette de lois anti-syndicales, les directions réagissent en disant vouloir revenir à l'époque de la concertation.
L'offensive caquiste fut lourde : la loi 2 qui a imposée sous bâillon les conditions de travail des médecins et réduit leur pouvoir de contestation ; la loi 14 qui vise à limiter les moyens de pression afin d'éviter des grèves dans les services publics ; le projet de loi 3 qui cherche à régir l'utilisation des cotisations syndicales. Le gouvernement Legault et son ministre Jean Boulet ont tout fait pour affaiblir le mouvement syndical. Et on voudrait s'assoir paisiblement avec ceux qui veulent nous détruire ? Les amadouer ? Les pacifier ? Leur faire entendre la bonne parole ?
Les prises de position en faveur de cette approche parmi les centrales syndicales sont fort répandues. La CSQ parle de « la force du dialogue social ». À l'occasion du 1er mai, les dirigeant.e.s de quatre principales centrales rencontraient la nouvelle première ministre et appelaient à « un changement de ton et au retour au dialogue ». Dans le cadre de la présentation du nouveau conseil des ministres, la FTQ souhaitait « un ministre du travail qui choisit le dialogue ». Dans le dossier de la formation de la main d'oeuvre, les centrales déplorent la rupture du dialogue par la ministre du travail Pascale Déry soulignant « la culture de dialogue social de la CPMT (...) fréquemment citée comme étant une bonne pratique »
Pourtant, comme l'a souligné la CSN lors des mobilisation en soutien aux mouvement communautaire en grève sociale, « « ce gouvernement vit sur du temps emprunté. Il a décidé d'utiliser ses derniers mois au pouvoir pour affaiblir le filet social en tirant dans toutes les directions. Pendant ce temps-là, bien des Québécoises et des Québécois doivent choisir entre manger ou se loger. » Pourquoi alors souhaiter un « dialogue » avec un gouvernement qui a montré ses vraies couleurs et ses intentions de démonter les contre-pouvoirs que la société civile s'est forgé au fil du temps. Qui a clairement affirmé vouloir domestiquer les syndicats et la contestation sociale.
Depuis plusieurs décennies, la culture de la concertation sociale domine parmi les centrales syndicales. La période post référendaire de la deuxième moitié des années 1990 fut caractérisé par l'émergence d'un pacte social à l'intérieur duquel les syndicats furent identifiés comme des partenaires social et invités à « jouer aux capitalistes » par le biais des fonds de capital de risque comme le Fonds de solidarité de la FTQ et la Fondaction de la CSN. Le gouvernement de Lucien Bouchard tenait à compléter l'intégration des syndicats dans le cadre du néolibéralisme, un héritage direct des sommets économiques du gouvernement de René Lévesque. À les inviter à se comporter comme des partenaires « raisonnables » dans la gestion bipartite (patronale-syndicale) ou tripartite (Etat-Patronat-syndicat) de toutes sortes d'organismes publics et parapublics. Un encadrement législatif visant à rendre le droit de grève prévisible et « raisonnable » a complété le tableau de la domestication du mouvement ouvrier.
S'en suivit une période de reculs au chapitre des conditions de travail et de vie. Les gains de productivité ont été accaparés par les élites et les rentiers au détriment des salarié.e.s. Le pouvoir d'achat des travailleurs et travailleuses organisé.e.s s'est dégradé sans que les mobilisations syndicales puissent freiner le mouvement jusqu'au plus récent Front commun du secteur public qui a réussit à sauver les meubles grâce à une mobilisation historique. Cette dernière a fait la démonstration que seule la lutte paie comme le soulignait un slogan lors des années 1970 et 1980.
Alors pourquoi cet intérêt à vouloir dialoguer avec les politicien.ne.s qui veulent casser notre rapport de force. Plusieurs pensent que dans quelques mois le problème sera résolu par lui-même avec l'éjection de la CAQ du pouvoir. Comme si les aspirants à ce pouvoir avait de meilleurs intentions envers le mouvement syndical. Croire que le PQ ou le PLQ agiront différemment relève de la pensée magique. Ils suivront les traces de la CAQ en matière de relations de travail.
Plus récemment, les centrales syndicales se sont réunit dans le cadre d'Etats généraux du syndicalisme, un exercice qui pourrait représenter un tournant dans l'orientation syndicale. Il s'agit de « moderniser leurs pratiques, renforcer la solidarité intersyndicale et relever les défis de la nouvelle réalité du travail. » Nous ignorons la portée qu'aura un tel exercice. La participation est « sur invitation seulement » ce qui limite l'impact que pourrait avoir ces discussions. Les questions abordées sont importantes et ils faudra voir quelle dynamique ce sommet syndical aura sur la suite des choses.
Nous croyons que les perspectives tracées par le mouvement communautaire lors des récentes mobilisation montrent la voie à suivre. Construire un rapport de force pour affronter les prochains défis, peu importe qui sera au pouvoir en octobre prochain. Les conditions de vie des personnes se détériorent. Les féminicides se multiplient. La crise du logement produit des personnes itinérantes par milliers. La crise climatique ignorée par la CAQ aura des conséquences difficiles à prévoir mais qui fragiliseront davantage les plus précaires d'entre nous. Il serait temps que le mouvement syndical retrouve sa position de colonne vertébrale de la contestation des politiques d'austérité et de locomotive aux mobilisations en faveur de l'amélioration des conditions de vie des classes ouvrières et populaires.
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Revenu viable 2026 : Combien faut-il gagner pour sortir de la pauvreté à Montréal, Québec, Gatineau, Sherbrooke, Saguenay, Trois-Rivières et Sept-Îles ?
Montréal, le 30 avril 2026 – L'Institut de recherche et d'informations socioéconomiques (IRIS) dévoile aujourd'hui qu'une personne seule a besoin d'un revenu entre 33 249 $ et 44 780 $ par an pour sortir de la pauvreté dans les grandes villes du Québec. Encore cette année, l'augmentation du salaire minimum prévue à 16,60$ l'heure dès le 1er mai ne permettra pas de vivre dignement.
30 avril 2026 | Communiqué de l'IRIS | Illustration : Collectif pour un Québec sans pauvreté
Le revenu viable, soit le revenu annuel après impôt nécessaire pour vivre en dehors de la pauvreté, se situe, selon la ville, entre 33 249 $ et 44 780 $ pour une personne seule, entre 46 458 $ et 58 385 $ pour une famille monoparentale et entre 75 117 $ et 88 812 $ pour un couple avec deux enfants.
C'est à Montréal que le revenu viable pour une famille de quatre est le plus élevé, s'élevant à 88 812$, une hausse de 4,2% par rapport à 2025. Pour une personne seule, il faut plutôt 41 585$ pour vivre dignement à Montréal, une hausse de 3,7 % par rapport à 2025.
« Il faudrait un salaire d'au moins 30$ de l'heure à une personne vivant seule pour sortir de la pauvreté en travaillant à temps plein à Montréal. Or, comme il s'agit du salaire horaire médian de la métropole, cela veut dire que la moitié des travailleurs et travailleuses ne peuvent sortir de la pauvreté sans des revenus supplémentaires », explique Eve-Lyne Couturier, chercheuse à l'IRIS et autrice de l'étude.
Le logement pèse lourdement sur le porte-monnaie
Pour la première fois depuis le début du calcul du revenu viable, le revenu pour une famille de quatre à Montréal (88 812$) dépasse celui de Sept-Îles (88 266$), où il est nécessaire d'avoir deux voitures pour répondre aux besoins de transport.
« Le prix du logement a augmenté au point où la différence du coût d'un cinq et demi entre Montréal et Sept-Îles équivaut à une deuxième voiture par ménage », explique Eve-Lyne Couturier.
En moyenne, les loyers ont augmenté de 10,9% dans les 7 villes étudiées, alors que la hausse recommandée par le Tribunal administratif du logement était de 5,9%. C'est la troisième année de suite que des hausses notables sont observées par rapport aux recommandations officielles.
« Considérant que le logement représente plus du tiers des dépenses des ménages, les hausses observées pèsent lourdement sur le budget des ménages et ce, dans toutes les régions étudiées », explique Eve-Lyne Couturier.
Le salaire minimum est insuffisant
Pour la quatrième année de suite, l'écart entre le salaire minimum et le revenu viable se creuse. Une personne qui travaille à temps plein (35h) au salaire minimum (16,60$) à Montréal touchera un revenu annuel de seulement 25 867 $, soit le deux tiers du revenu viable.
« Le salaire minimum n'a jamais permis à une personne seule de sortir de la pauvreté en travaillant à temps plein. Toutefois, dans une société qui met l'accent sur le travail et sur l'ascension sociale, il est inquiétant de voir que l'écart se creuse. Ça souligne que la crise d'abordabilité n'est ni nouvelle ni sur le point de se résorber », se désole Eve-Lyne Couturier.
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Manifestation du premier mai à Québec : défendre les droits des travailleuses et travailleurs piétinés par le gouvernement de la CAQ !
La manifestation du premier mai à Québec s'est tenue sur le thème , « Solidarisons-nous contre la dérive antidémocratique ». Plusieurs centaines de personnes ont déambulé dans les rues de Québec. La manifestation a réuni des travailleurs, des travailleuses, des retraité-es, des chômeuses et chômeurs, des étudiant·es, des militant·es des groupes communautaires, des organisations de défense des droits, des groupes de défense des personnes migrantes... La volonté de résister au gouvernement de la CAQ a vien été illustrée par un slogan scandé au début de la manifestation : Quand la CAQ nous attaque, nous on contre-attaque !
Ces attaques ont été clairement identifiées : lois antisyndicales, inaction face à la crise du logement, coupes dans les budgets des services publics et des programmes sociaux, privatisation en santé et en éducation. Alors qu'ils s'enrichissent, les patrons et le gouvernement de la CAQ à leur service multiplient les décisions qui appauvrissent la classe ouvrière, tout en portant atteinte à ses droits. Ces lois antisyndicales et antidémocratiques visent à affaiblir les organisations de la majorité populaire.
Nous publions ci-dessous, la vidéo des interventions qui ont été faites avant le départ. Ils ont démontré la forte détermination de résister aux politiques de ce gouvernement pro-patronal.
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Les Robins des Ruelles frappent de plus belle : plusieurs épiceries dévalisées à l’occasion du premier mai anti-capitaliste
Jeudi soir, 30 avril 2026, plusieurs épiceries ont simultanément été la cible d'autoréductions (vols politiques) organisées par des groupes se renvendiquant des Robins des Ruelles.
2 mai 2026, Montréal - Après une semaine marquée par de nouveaux vols d'épiceries signés les « Robins des Ruelles », le groupe renchérit en organisant un banquet de nourriture volée, en plein coeur de la manifestation de la Journée des travailleurs et des travailleuses du x mai à Montréal.
1 mai
Une grande table garnie des denrées alimentaires volées attendait les travailleurs et travailleuses au lieu d'arrivée de la manifestation. Sur les nappes disposées par terre et sur la table, on pouvait lire « Nourriture volée, servez-vous ! ».
1 mai 2026, du côté de la ville de Québec, une action de distribution des denrées volées a également eu lieu lors de la manifestation du 1er mai. Des sacs de nourriture, accompagnés de collants indiquant « c'est gratuit parce que c'est volé », ont également été distribués tout au long de la manifestation par des Robins de la Capitale Nationale.
Dans leur communiqué, les groupes indiquent que leurs actions s'inscrivent dans le cadre du Premier Mai, Journée internationale des travailleuses et travailleurs. Cette journée historique de célébration des luttes contre l'exploitation capitaliste est soulignée au Québec comme à l'international depuis plus d'un siècle.
Dans leur communiqué, les Robins écrivent :
« La journée du 1er mai envoie le message clair que la capacité à se nourrir est un enjeu anticapitaliste. Loin d'être une “crise” qui se résorbera, ou que l'on pourrait régler avec des mesures palliatives, notre dificulté à nous nourrir est structurelle, c'est-à-dire qu'elle est construite de manière à nous pousser au travail et nous empêcher de nous révolter. » – Dominique Laliberté
Les Robins des Ruelles ciblent depuis plusieurs mois les grandes chaînes d'épiceries, la « mafia de l'alimentaire », en raison de leur rôle dans la hausse du coût de la vie. Le bond de 33% du panier d'épicerie entre 2021 et 2024 est selon eux orchestré par les grandes surfaces alimentaires, notamment Sobeys, Loblaws, Métro, Walmart et Costco, qui détiennent 80% du marché. Au cours des trois derniers mois, les profits de Métro seulement ont grimpé de 27 millons de dollars.
Les Robins affirment dans leur communiqué :
« Ils nous disent de nous démarquer au travail, mais dès qu'ils peuvent, ils nous remplacent par des machines. Ils nous disent d'enchaîner deux jobs pour prendre soin de notre famille, mais on n'a même plus le temps de les voir. Il nous disent que c'est la faute des immigrants et des plus précaires pour essayer de nous monter les uns contre les autres. Ils nous demandent de participer docilement à un système conçu pour nous appauvrir, mais nous ne sommes pas dupes. Le travail nous affame bien plus qu'il nous nourrit. » – Dominique Laliberté
Les Robins affirment que ces actions sont effectuées en réponse à l'appel lancé par les Soulèvements du fleuve à résister à l'empire alimentaire. Les Soulèvements du fleuve sont clairs : pour nous donner les moyens de nos ambitions, il nous faut exproprier les chaînes d'épiceries, créer des cuisines collectives au milieu des places publiques, transformer les parkings en grands potagers et les champs de monoculture en garde-manger collectif. Ultimement, nous devons faire front contre les propriétaires et les corporations qui privatisent la vie. Ce monde ne leur appartient pas.
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30 avril
Suivant le même modus operandi que celui des actions précédentes, près d'une cinquantaine d'individus déguisés en club de course auraient effectué une action éclair dans un Maxi du quartier de Rosemont à Montréal, remplissant leur sacs de produits qu'ils ont ensuite emportés sans payer. À Québec, des individus revendiquent également avoir saisi des quantité importantes de denrées lors de sorties de vols à l'étalage organisées et ce, dans une diversité d'enseignes de la Capitale Nationale.
Dans leur communiqué, les groupes indiquent que leurs actions s'insèrent dans le cadre du Premier Mai, Journée internationale des travailleuses et travailleurs. Cette journée historique de célébration des luttes contre l'exploitation capitaliste est soulignée partout à travers le monde depuis plus d'un siècle.
Dans leur communiqué, les Robins écrivent :
« Ce 1er mai, qu'est-ce qu'on peut célébrer ? On est de plus en plus nombreux à en arracher, on se retrouve à travailler toujours plus, sans arriver à se loger et se nourir sans stresser à la fin du mois. Pourquoi ? La même raison depuis toujours : parce que les grands propriétaires s'enrichissent sur notre dos, par le vol de nos moyens de subsistance et l'exploitation de notre travail. » - Frédéric Laflèche
Les Robins des ruelles ciblent depuis plusieurs mois la « mafia de l'alimentaire », les grandes chaînes d'épicerie, en raison de leur rôle dans la hausse du coût de la vie. Le bond de 33% du panier d'épicerie entre 2021 et 2024 est selon eux orchestré par les grandes surfaces alimentaires, notamment Sobeys, Loblaws, Métro, Walmart et Costco, qui détiennent 80% du marché alimentaire. Effectivement, au cours des trois derniers mois, les profits de Métro seulement ont grimpé de 27 millions de dollars.
Les Robins affirment dans leur communiqué :
« Notre difficulté à nous nourrir n'est pas signe d'un système brisé : au contraire, l'économie actuelle fonctionne à merveille pour ceux qui la contrôlent. Nous refusons leur fiction de "l'ordre des choses", nous voulons faire mouvement pour le renverser. Le jour où nous refusons de collaborer avec ce système prédateur et cessons de payer, tout devient possible. Tout est déjà là et il y en a assez pour tout le monde. » – Frédéric Laflèche
Les Robins affirment que ces actions sont effectuées en réponse à l'appel lancé par les Soulèvements du fleuve à résister à l'empire alimentaire. Les Soulèvements du fleuve sont clairs : pour nous donner les moyens de nos ambitions, il nous faut exproprier les chaînes d'épicerie, créer des cuisines collectives au milieu de places publiques, transformer les parkings en grands potagers et les champs de monoculture en garde-manger collectif. Ultimement, nous devons faire front contre les propriétaires et les corporations qui privatisent la vie. Ce monde ne leur appartient pas.
Information sur le groupe d'action autonome Les Robins des Ruelles
Les Soulèvements du fleuve ont reçu un communiqué de la part de Robins des Ruelles avec la demande de le contextualiser et de le partager aux médias. Les Soulèvements du fleuve jouent un rôle de diffusion. Les Robins des Ruelles sont des groupes automones et anonymes qui sont passés à l'action contre Métro le 15 décembre 2025, puis contre Rachelle-Béry le 3 février 2026.
À propos du 1er mai
Le 1er mai trouve son origine dans la répression sanglante de la grève pour la journée de huit heures à Chicago en 1886, une lutte qui a mené à l'exécution de militants anarchistes dont la mémoire a transformé cette date en journée internationale de la contestation anticapitaliste. Héritage de ces luttes ouvrières, le 1er mai s'est affirmé au fil du temps comme le principal rendez-vous des mouvements anticapitalistes partout dans le monde, qui contestent l'exploitation et appellent à une rupture avec l'ordre établi.
À propos des Soulèvements du fleuve
Les Soulèvements du fleuve rassemblent des personnes révoltées par l'état du monde qui, à travers leurs gestes et leur discours, tentent d'ébranler le règne de l'Économie, de créer des brèches dans sa domination. L'Économie, c'est ce qui cherche à exploiter chaque forêt, chaque rivière et chaque être vivant, à transformer chaque moment de nos existences en travail et à faire de toute chose une marchandise. Nous aspirons à construire une force politique qui vise à se libérer de l'Économie et de son emprise, à s'opposer aux géants industriels, à la mafia alimentaire et aux grands propriétaires. Partout et tout le temps, s'organiser contre ses rouages, créer du commun, expérimenter d'autres manières d'être au monde. Nos ennemis sont ceux qui nous ont dépossédé-es de nos moyens de subsistance - de notre capacité collective à nous nourrir, à nous loger, à nous soigner, à nous amuser. Leur expropriation est notre horizon. Nés en réponse à l'appel international des Soulèvements de la terre, les Soulèvements du fleuve ont, depuis, traversé des luttes et des saisons. Nous résistons, car nous savons que d'autres mondes sont possibles. Il est venu le temps de se soulever.
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Le cycle de l’austérité n’est pas une fatalité
La Coalition Main rouge lance un document faisant état de six mesures concrètes qui permettraient au Québec de refinancer les services publics, les programmes sociaux et l'ACA. En procédant à une révision des paliers d'imposition, en mettant en place un nouvel impôt sur l'actif net du 1% des personnes les plus riches, et en abolissant l'inclusion partielle du gain en capital, parmi d'autres mesures, le Québec disposerait de plus de 20 milliards de revenus supplémentaires pour renforcer significativement son filet social, à un moment où les crises se multiplient, que les services publics se détériorent, que les inégalités sociales s'accroissent et qu'une fracture sociale prend forme.
Tiré de l'infolettre de l'R des Centre de femmes Le nouvel R
29 avril 2026
Le cycle de l'austérité n'est pas une fatalité. Il y a moyen d'augmenter la marge de manœuvre du gouvernement pour réinvestir dans le filet social.
Nous vivons dans une société qui, à une époque, a fait le choix d'une certaine redistribution de la richesse. Grâce aux mesures sociales mises en place à partir des années 1960, souvent le fruit d'importantes luttes, les inégalités ont historiquement été moins grandes au Québec que dans le reste
du Canada ainsi que dans plusieurs autres juridictions (1). Toutefois, ici comme ailleurs, une part importante de la richesse échappe toujours au Trésor public et les inégalités demeurent.
Les gouvernements nous répètent qu'avant de partager la richesse, il faut la créer. C'était même une priorité qui a orienté la politique gouvernementale depuis 2018. Bien que l'idée puisse être séduisante à première vue, elle n'a de sens que si la richesse produite bénéficie réellement à l'ensemble de la
population. Or, année après année, OXFAM publie des rapports consternants qui démontrent à quel point la richesse mondiale se concentre de plus en plus rapidement. En 2025, on estimait que le 1 % des plus riches de la planète possédait 43,8 % de la richesse mondiale (2) ! Pire encore, OXFAM trace cette année un constat bien lourd de sens : que la croissance des inégalités et la concentration de plus en plus rapide de la richesse s'accompagnent désormais d'une montée de l'autoritarisme dans le monde. On peut donc estimer que les cycles d'austérité vont plus loin que l'effritement de nos filets sociaux ; ils contribuent également à l'érosion de nos démocraties. Cette tendance s'inscrit dans le tournant néolibéral de la fin du dernier siècle et se traduit par des gouvernements qui érodent les acquis sociaux et démantèlent progressivement le filet social.
Le Québec n'échappe pas à cette logique, étant entré dans le cycle de l'austérité sans fin : les surplus sont suivis de baisses d'impôt, qui, elles-mêmes, sont suivies de déficits, qui, à leur tour, entraînent des mesures importantes d'austérité pour revenir à l'équilibre budgétaire (3). Un surplus apparaît alors (souvent plus à cause de la conjecture qu'en raison des efforts budgétaires (4)) et nous voilà de retour à la case départ. C'est ainsi que depuis des décennies, les gouvernements en place à Québec ont réduit les revenus de l'État de plusieurs milliards de dollars par année, que ce soit par la fin ou la réduction de diverses contributions sociales, la baisse de la taxe scolaire, ou encore les baisses d'impôt. Pourtant, plusieurs problématiques commandent que l'État investisse davantage : écoles en ruine, hôpitaux vétustes, manque d'accès aux services de garde éducatifs à l'enfance, services sociaux insuffisants, crise du logement, itinérance et pauvreté, vieillissement de la population et, bien sûr, l'augmentation des événements climatiques extrêmes. Également, les travailleurs de plusieurs secteurs de première lignesont à bout de souffle, ce qui a des répercussions sur eux comme sur le reste de la population.
Solutions fiscales 2026
Comble de l'ironie, le gouvernement qui estimait un surplus record d'environ 8 G $ en juin 20195, a estimé un déficit record (en nombre absolu) de 13,6 G $ en 2025-20266, et ce, sans investissements importants dans l'une ou l'autre des missions fondamentales de l'État. À la place, les Québécois-e-s ont vu des sommes considérables être gaspillées dans de grands projets d'entreprises privées, sans que le Trésor public n'en tire profit. Il est temps de procéder à un réinvestissement massif ; nous ne pouvons plus tolérer que les inégalités entre le 1% des plus riches et le reste de la population demeurent aussi élevées, alors que l'État se prive des moyens de réinvestir dans notre filet social. Heureusement, des solutions existent.
Dans ce document, la Coalition Main Rouge propose 6 mesures pour récupérer une partie de l'argent collectif qui nous échappe actuellement. Ces 6 mesures totalisent un potentiel d'économies ou de rentrées d'argent de plus de 20 G $ par an. Nous les présentons brièvement dans les pages qui suivent. Elles ont pour objectif de démontrer simplement que nous avons les moyens de faire autrement au Québec
Notes de références
1. Guillaume Tremblay-Boily, « Is Quebec a Distinct Society When It Comes to Inequality ? », Centre Canadien de Politiques
Alternatives, 28 février 2023, https://www.policyalternatives.ca/news-research/is-quebec-a-distinct-society-when-it-comes-to
inequality/.
2. Alex Maitland et al., Résister au règne des plus riches (Oxfam International, 2026), https://doi.org/10.21201/2025.000113, p.
20.
3. « Le cycle de l'austérité », Institut de recherche et d'informations socioéconomiques, 27 mars 2018, https://iris-recherche.qc.ca/
blogue/autre/austerite/ ;
4. Olivier Jacques, « Surplus et Baisses d'impôt Au Québec », Policy Options, 14 décembre 2017, https://
policyoptions.irpp.org/2017/12/surplus-et-baisses-dimpot-au-quebec/
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Pour le retrait du Projet de loi n° 1, Loi constitutionnelle de 2025 sur le Québec
En tant qu'organisations soucieuses de protéger notre démocratie et de notre État de droit, nous vous invitons, Madame la Première ministre, à écouter la société civile québécoise et à poser le geste qui s'impose en retirant le projet de loi no 1.
Tiré de l'infolettre de L'R des Centres de femmes Le Nouvel R
Montréal, 5 mai 2026
Christine Fréchette
Première ministre du Québec
CC
Monsieur Simon Jolin-Barrette
Ministre de la Justice
Monsieur André A. Morin
Responsable de l'opposition officielle en matière de justice
Monsieur Haroun Bouazzi
Responsable du deuxième groupe d'opposition en matière de justice
Madame
Monsieur Pascal Paradis
Responsable du troisième groupe d'opposition en matière de justice
OBJET : Retrait du Projet de loi n° 1, Loi constitutionnelle de 2025 sur le Québec
Madame la Première ministre,
Nous tenons d'abord à vous féliciter pour votre récente accession au poste de Première ministre du Québec. Comme vous l'avez souligné, cette fonction constitue à la fois un grand honneur et une immense responsabilité.
Dans le contexte de la reprise des travaux parlementaires, nous souhaitons attirer votre attention sur l'urgence et la nécessité de retirer le projet de loi n° 1, Loi constitutionnelle de 2025 sur le Québec. Soyons clairs : nous ne remettons en cause ni la légitimité ni le droit du peuple québécois de se doter de sa propre constitution. Nous estimons toutefois que ce projet de loi, même à la lumière des récents amendements proposés par le ministre de la Justice, représente une menace sérieuse pour la démocratie, l'État de droit et le régime québécois de protection des droits et libertés.
Les oppositions au projet de loi no 1 sont massives et ne peuvent être ignorées :
● De nombreux mémoires déposés dans le cadre des consultations générales ont dénoncé le caractère antidémocratique du PL1 et réclamé son retrait immédiat.
● Plus de 800 groupes de nombreux secteurs de la société civile ont signé conjointement une Déclarationqualifiant le PL1 d'« attaque contre la démocratie et les droits humains » et exigeant son « retrait complet ».
● Le Barreau du Québec a exprimé de sérieuses préoccupations concernant les dispositions du PL1 qui « menacent la séparation des pouvoirs, musellent les contre-pouvoirs, créent une instabilité juridique et affaiblissent les droits fondamentaux ».
● La Commission des droits de la personne et de la jeunesse (CDPDJ) a souligné que le PL1 marque « un recul majeur des droits et libertés protégés par la Charte québécoise ».
● L'Assemblée des Premières Nations du Québec-Labrador (APNQL)et plusieurs organisations autochtones ont réclamé le retrait de ce projet de loi, qualifié de « colonial, centralisateur et incompatible avec les droits fondamentaux des Premières Nations ».
● Dans ses observations finales sur le Canada, leComité des droits de l'homme des Nations Uniesa exprimé ses préoccupations concernant le caractère antidémocratique du processus d'élaboration de ce projet de constitution.
● Des organisations autochtones et des associations de juristes ont interpellé dix rapporteurs spéciaux des Nations unies pour souligner le fait que le PL1 bafoue les droits et libertés inscrits dans la Charte internationale des droits de l'homme.
D'abord, l'élaboration et le dépôt du projet de loi n° 1 ne respectent aucun des standards reconnus pour l'adoption d'une constitution légitime et démocratique. Celui-ci a été élaboré derrière des portes closes et sans consultations publiques préalables. Or, les critères établis par le droit international prévoient que la rédaction d'une constitution doit se faire dans le cadre d'un processus ouvert et transparent, permettant la pleine participation de la société civile et de l'ensemble de la population. L'absence de consultations larges et inclusives lors de la préparation de ce projet de loi fait en sorte que celui-ci n'a aucune légitimité politique.
Nous souhaitons également souligner les importantes menaces que fait porter le projet de loi no 1 sur le régime québécois de protection des droits et libertés. Alors que nous célébrons cette année le 50e anniversaire de l'entrée en vigueur de la Charte québécoise des droits et libertés de la personne, le projet de loi comporte plusieurs dispositions affaiblissant la portée de cette loi fondamentale. Il prévoit notamment d'établir une hiérarchisation des droits contraire aux normes du droit international et de faciliter le recours à la clause dérogatoire de la Charte québécoise par le gouvernement, parmi plusieurs autres enjeux.
En tant qu'organisations soucieuses de protéger notre démocratie et de notre État de droit, nous vous invitons, Madame la Première ministre, à écouter la société civile québécoise et à poser le geste qui s'impose en retirant le projet de loi no 1.
Nous demeurons à votre disposition si vous souhaitez obtenir des informations complémentaires.
Nous vous prions d'agréer, Madame la Première ministre, l'expression de nos salutations
distinguées.
Ajouts des signataires :
Alexandre Petitclerc, président, Ligue des droits et libertés
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Le pari de Carney : l’atlantisme aux caractéristiques canadiennes
Le premier ministre a parlé de souveraineté à Davos. Mais de retour dans l'orbite de Washington, la politique étrangère du Canada demeure fermement contrainte.
28 avril 2026 | tiré de Canadian Dimension | Photo : Mark Carney/X.
https://canadiandimension.com/articles/view/carneys-gambit-atlanticism-with-canadian-characteristics
La brève rupture de Carney avec l'« ordre fondé sur des règles » à Davos a cédé la place à un retour rapide au rôle familier du Canada au sein de la puissance américaine, écrit Peter McFarlane.
Ce qui suit est un extrait de Last Call for Canada : Sovereign Nation or Vassal State (Dernier appel pour le Canada : nation souveraine ou État vassal) de l'auteur, journaliste, éditeur et administrateur culturel Peter McFarlane, dont la parution est prévue le 1er juin 2026 aux éditions Baraka Books. Pour plus d'informations, visitez www.barakabooks.com.
Lorsque Mark Carney est arrivé à Pékin le 14 janvier 2026, c'était un moment important dans les relations sino-canadiennes après dix années difficiles. Depuis lors, l'espoir que cette visite mène à une politique étrangère canadienne audacieuse et nouvelle s'est évanoui, alors que son gouvernement offre quelques mots courageux à l'occasion tout en continuant de servir les intérêts de la politique étrangère américaine.
La visite précédente d'un premier ministre canadien en Chine remontait à décembre 2017, lorsque Justin Trudeau avait annoncé que Pékin et Ottawa entamaient des négociations en vue d'un accord de libre-échange Canada-Chine. Cette initiative avait été rapidement abandonnée trois semaines plus tard, lorsque les États-Unis avaient déclaré la Chine comme rival stratégique. L'année suivante, le Canada avait officiellement renoncé à son droit de conclure un accord de libre-échange avec la Chine dans le cadre de l'ACEUM de 2018. Le lendemain, soit le 1er décembre 2018, les relations entre le Canada et la Chine s'étaient complètement effondrées lorsque le Canada avait arrêté la dirigeante de Huawei, Meng Wanzhou, à la demande des Américains.
Le voyage de Carney en janvier 2026 n'a eu lieu qu'après que les États-Unis eurent rouvert la porte à la Chine à la suite de la rencontre Trump-Xi d'octobre 2025 lors du sommet Asie-Pacifique en Corée du Sud. Après cette rencontre, la ministre des Affaires étrangères du Canada, Anita Anand, s'est sentie suffisamment en sécurité pour annoncer que « le Canada considère désormais Pékin comme un partenaire stratégique ».
À Pékin, Carney a levé l'écrasant tarif de 100 % que le Canada avait imposé sur les véhicules électriques chinois en 2024, sous la direction de l'administration Biden — ouvrant la porte à l'importation de 49 000 VE chinois au Canada, représentant trois pour cent du marché automobile canadien. En retour, la Chine a accepté de réduire ses droits de douane de représailles sur le canola canadien, de 85 % à 15 %, d'ici le 1er mars 2026.
Immédiatement après sa visite en Chine, Carney a réalisé un geste encore plus retentissant. De Pékin, il s'est rendu au Forum économique mondial de Davos, en Suisse, et le 20 janvier, il a prononcé un discours intitulé « Principled and Pragmatic : Canada's Path » (Avec principes et pragmatisme : la voie du Canada) qui a retenti à travers le monde.
Carney a déclaré à la classe politique et économique occidentale réunie à Davos que « l'ordre fondé sur des règles s'efface », et il a cité la formule de Thucydide selon laquelle nous entrons dans un monde où « les forts font ce qu'ils peuvent, et les faibles subissent ce qu'ils doivent ».
Carney a dit qu'il existait « une tendance des pays à s'accommoder pour s'entendre. À composer. À éviter les ennuis. À espérer que la conformité achètera la sécurité. Eh bien, non. »
Son aveu le plus surprenant fut le suivant :
Pendant des décennies, des pays comme le Canada ont prospéré sous ce que nous appelions l'ordre international fondé sur des règles. Nous avons adhéré à ses institutions, nous en avons loué les principes, nous avons bénéficié de sa prévisibilité. Et grâce à cela, nous avons pu mener des politiques étrangères fondées sur des valeurs, sous sa protection. Nous savions que le récit de l'ordre international fondé sur des règles était partiellement faux. Que les plus puissants s'en exemptaient quand cela les arrangeait. Que les règles commerciales étaient appliquées de manière asymétrique. Et nous savions que le droit international s'appliquait avec une rigueur variable selon l'identité de l'accusé ou de la victime.
C'est cette première partie de son discours qui a mis le monde libéral en ébullition en suggérant, dans un langage soigneusement mesuré, que l'ordre fondé sur des règles était un instrument occidentalpermettant de contourner le droit international tout en poursuivant une domination militaire et économique. En somme, Carney avait admis devant le monde à Davos ce qui vous aurait fait qualifier de propagandiste chinois ou russe la veille.
Ceux qui se sont concentrés sur la première partie du discours de Carney, comme le spécialiste de la Chine et homme de gauche français Arnaud Bertrand, l'ont décrit comme l'un de ceux « qui pourraient se révéler parmi les discours les plus importants prononcés par un dirigeant mondial au cours des 30 dernières années ».
« Truffé d'hypocrisie »
Mais ceux qui ont tenu compte de la seconde partie du discours ont été moins enthousiastes.
Après son exposé de la fraude inhérente à la politique étrangère occidentale, Carney a développé une position qu'un membre de la conférence a décrite comme « l'atlantisme aux caractéristiques canadiennes ».
Les puissances intermédiaires comme le Canada, a suggéré Carney, pourraient s'unir pour promouvoir leurs valeurs « comme le respect des droits humains, le développement durable, la solidarité, la souveraineté et l'intégrité territoriale des différents États ». Elles pourraient demeurer fidèles à leur engagement envers « les valeurs fondamentales : la souveraineté et l'intégrité territoriale, l'interdiction du recours à la force sauf si conforme à la Charte des Nations Unies, et le respect des droits humains ».
Carney est ensuite devenu de plus en plus vague et décousu. « Nous ne nous appuyons plus seulement sur la force de nos valeurs, mais aussi sur la valeur de notre force… Pour contribuer à résoudre les problèmes mondiaux, nous poursuivons une géométrie variable… Les puissances moyennes doivent agir ensemble, car si vous n'êtes pas à la table, vous êtes au menu. »
Il a poursuivi : « Dans un monde de rivalité entre grandes puissances, les pays intermédiaires ont le choix : se faire concurrence pour obtenir des faveurs ou se regrouper pour créer une troisième voie ayant du poids. »
Des penseurs politiques réalistes comme John Mearsheimeront salué la franchise de Carney dans la première partie du discours, mais ont rejeté l'idée que « les puissances moyennes peuvent emprunter une troisième voie et former un mouvement des non-alignés capable de créer ses propres institutions. À cet égard, je pense qu'il a tort. Ce sont les grandes puissances qui créent les institutions internationales et les ordres internationaux, et des pays comme le Canada disposent d'une marge de manœuvre remarquablement étroite. Je crois donc qu'il se trompe en pensant pouvoir y parvenir. »
Des économistes de premier plan, tant de gauche que de droite, comme Yanis Varoufakis et Wolfgang Münchau, ont eu une appréciation encore plus sévère. Münchau, rédacteur en chef adjoint du Financial Times, a dit que l'idée que nous devions tous nous rassembler est complètement illusoire. La raison de ce problème est que nous sommes devenus dépendants des États-Unis pour la sécurité, la technologie… il y a tellement d'aspects de nos sociétés qui sont devenus dépendants des États-Unis que nous ne pouvons pas nous extirper de cette dépendance… Le discours de Carney sur l'alliance mutuelle, c'est du discours de Davos. C'est stupide. C'est ridicule. »
Varoufakis a dit que « le discours était truffé d'hypocrisie et qu'il se terminait par une proposition confuse et peu crédible ».
Il a demandé pourquoi des gens comme Carney, le premier ministre britannique et les Européens avaient si longtemps acquiescé à l'hégémonie américaine, même s'ils savaient que celle-ci était fondée sur des mensonges. Carney parlait maintenant de faire se regrouper des puissances moyennes comme la Grande-Bretagne, l'Allemagne, la France, l'Australie et le Canada afin de créer un ordre multilatéral fondé sur des règles alternatif et, en substance, de s'unir pour combattre l'hégémonie. Comment entend-il procéder ?
« Le Canada est en train de conclure un accord avec la Chine, mais c'est un accord minuscule, infime, calibré de façon à ne pas froisser Washington. Je ne pense donc pas qu'il s'agisse d'un discours si historique. »
À long terme, la véritable importance du discours de Carney se mesurerait moins aux remous immédiats qu'il a provoqués qu'à la nouvelle direction qu'il semblait annoncer. Et il est rapidement devenu évident qu'il n'y aurait aucun avancement courageux après Davos.
L'art de la volte-face à grande vitesse
La réaction initiale de Trump à l'accord de Carney avec la Chine n'a pas du tout été hostile. Il ne voyait pas comme significatif un accord portant sur l'importation d'un nombre limité de VE, plafonné à trois pour cent du marché intérieur dans un secteur qui n'était pas en concurrence avec les constructeurs automobiles américains.
Alors que Carney quittait la Chine, Trump a déclaré : « C'est ce que vous devriez faire. Je veux dire, c'est une bonne chose pour lui de signer un accord commercial. Si vous pouvez obtenir un accord avec la Chine, vous devriez le faire, non ? »
La colère impériale n'a commencé qu'après le discours de Carney à Davos, lorsqu'il a suggéré que le Canada se préparait à sortir de sa relation de vassal avec les États-Unis. Le discours a été suivi de trois jours de silence menaçant de la part de Trump. Puis le barrage a cédé sur Truth Social :
Si le gouverneur Carney pense qu'il va faire du Canada un « port de débarquement » pour que la Chine envoie des marchandises et des produits aux États-Unis, il se trompe lourdement. La Chine va dévorer le Canada tout cru, le consommer entièrement, y compris en détruisant ses entreprises, son tissu social et son mode de vie en général. Si le Canada conclut un accord avec la Chine, il sera immédiatement frappé d'un tarif de 100 % sur tous les biens et produits canadiens entrant aux États-Unis.
Carney a répondu par une rapide marche arrière. Lors d'une conférence de presse convoquée à la hâte un dimanche matin, il a déclaré que le Canada n'avait « aucune intention » de poursuivre un accord de libre-échange avec des pays « non marchands » comme la Chine.
L'accord qu'il avait précédemment décrit comme historique n'était désormais plus qu'un arrangement avec Pékin « pour rectifier certains problèmes qui se sont développés au cours des deux dernières années », en référence à des éléments commerciaux comme les VE de fabrication chinoise, les produits agricoles et les produits de la pêche.
Puis, dans un exemple remarquable de vassalité, il a admis que le Canada avait renoncé au droit de conclure un accord de libre-échange avec la Chine dans l'ACEUM et que le Canada, a-t-il dit, « respecte ses engagements ».
En réponse, Trump a tracé une ligne dans le sable. « Le Canada vit grâce aux États-Unis. Souvenez-vous en, Mark, la prochaine fois que vous ferez vos déclarations. La dernière chose dont le monde a besoin, c'est que la Chine s'empare du Canada. Cela n'arrivera PAS, ni même n'approchera d'arriver ! »
Le lundi suivant la publication de Trump, Trump et Carney se sont entretenus au téléphone et, dans sa description de cet appel, le secrétaire au Trésor américain Scott Bessent a déclaré à Fox News que Carney avait été en train de « revenir très agressivement » sur certaines de ses remarques de Davos.
Carney, qui n'avait pas initialement reconnu l'appel, a démenti les accusations de Bessent. Il s'est ensuite empressé d'ajouter que « les relations avec les États-Unis sont bonnes. Nous avons de bonnes conversations — de bons échanges avec les Américains. Il y a beaucoup de travail à faire pour la révision de l'ACEUM. Quand il sera temps de s'asseoir à la table des négociations, nous serons prêts », a-t-il dit, qualifiant Trump de « négociateur coriace ».
Mais des signaux plus inquiétants émanaient de l'administration américaine, cette fois à propos de l'achat par le Canada de la totalité des F-35 prévus.
Plus tôt dans le mois, Carney avait entamé des discussions avec la Suède au sujet de l'achat de chasseurs Gripen, et l'ambassadeur américain Pete Hoekstra n'était pas satisfait, avertissant qu'« un accord commercial serait retiré de la table si le Canada décidait de ne pas acheter le chasseur américain ».
Le 28 janvier, Hoekstra a haussé le niveau de la menace. Il a déclaré que le partenariat NORAD du Canada serait également affecté. Si le Canada choisissait des appareils non américains, a-t-il dit, l'armée américaine augmenterait unilatéralement ses vols au-dessus du territoire canadien — une menace à peine voilée de prendre le contrôle de l'espace aérien canadien si le Canada ne donnait pas suite à la commande des F-35.
L'ambassadeur a ensuite été interrogé par un journaliste d'une radio montréalaise pour savoir si les États-Unis pourraient envahir le Nord canadien, pour les mêmes raisons qu'ils menaçaient d'envahir le Groenland.
Dans une réponse stupéfiante, Hoekstra a refusé d'écarter l'invasion, affirmant seulement qu'il s'agissait d'une question hypothétique.
Une danse étrange
Dans la plupart des pays, un ambassadeur étranger menaçant de s'emparer de l'espace aérien et d'envahir éventuellement l'État hôte aurait créé un incident diplomatique majeur, aboutissant au moins à une convocation de l'ambassadeur au ministère des Affaires étrangères. Mais le gouvernement Carney a accueilli ces menaces dans le silence.
La réaction a été similaire lorsque Bessent a ouvertement soutenu le mouvement séparatiste albertain, déclarant à un commentateur de droite américain que des membres de l'administration rencontraient des séparatistes albertains et suggérant que l'Alberta était un partenaire naturel pour les États-Unis. « Ils ont d'excellentes ressources. Les Albertains sont des gens très indépendants. Il y a une rumeur selon laquelle ils pourraient tenir un référendum pour décider s'ils souhaitent rester au Canada ou non. Les gens parlent. Les gens veulent la souveraineté. Ils veulent ce que les États-Unis ont. »
Une fois encore, ce qui était encore plus choquant que les déclarations américaines, c'était la réaction de Carney. Interrogé sur l'alliance proposée par Bessent avec les séparatistes albertains, Carney a mollement demandé à « la Maison-Blanche de respecter la souveraineté canadienne sur l'Alberta ».
En l'espace d'une semaine, le président américain avait ridiculisé Carney en le traitant de « gouverneur Carney », l'ambassadeur américain avait menacé de prendre le contrôle de l'espace aérien canadien et refusé d'exclure une invasion pure et simple du pays, et le secrétaire au Trésor soutenait publiquement un mouvement séparatiste dans la province pétrolière du Canada, tandis que des membres de l'administration rencontraient ouvertement les séparatistes à Washington.
L'appel de Carney à respecter la souveraineté canadienne — ou celle de quiconque — n'a pas été entendu à Washington, et il est de nouveau apparu clairement que Carney lui-même ne respectait pas vraiment la souveraineté nationale non plus. Lorsque les États-Unis ont annoncé un blocus total du carburant à Cuba début février, il a rapidement abandonné son engagement de Davos envers « les valeurs fondamentales : la souveraineté et l'intégrité territoriale, l'interdiction du recours à la force sauf si conforme à la Charte des Nations Unies, et le respect des droits humains ».
Ce geste américain constituait une nouvelle violation flagrante du droit international, conçue pour détruire l'économie cubaine et affamer la population jusqu'à ce qu'elle capitule et livre son pays au même contrôle américain qu'en 1959, avant la révolution. Le gouvernement canadien a refusé de critiquer la tentative américaine d'étrangler le pays, tout comme il l'avait fait face à l'enlèvement du président vénézuélien et de son épouse en janvier et à la saisie de la production pétrolière du pays.
S'il subsistait un doute que le Canada agissait encore comme un État vassal loyal et même enthousiaste, il a été levé par la déclaration initiale forte de Carney en soutien au lancement par les États-Unis et Israël d'une guerre brutale, illégale et agressive contre l'Iran le 28 février 2026.
Un ancien ministre libéral des Affaires étrangères, Lloyd Axworthy, a signalé le danger dans lequel Carney entraînait le Canada en soutenant l'illégalité américaine. « Pour un pays qui dépend davantage du droit que de la force pour sa propre sécurité, ce n'est pas du réalisme ; c'est de l'imprudence. »
Après deux jours d'esquive, Carney a tenu une conférence de presse où il a dit regretter son soutien initial à l'attaque américaine et israélienne contre l'Iran parce qu'il s'agissait d'une grave violation du droit international. Un jour plus tard, il a opéré un nouveau revirement et déclaré que le Canada pourrait envoyer des troupes dans le Golfe pour combattre aux côtés des Américains et de leurs alliés.
Cette danse étrange a valu à Carney la dérision internationale. Lorsque la BBC a titré un article « Carney says he supports Iran strikes 'with regret' » (Carney dit soutenir les frappes contre l'Iran "avec regret") les commentaires sur les réseaux sociaux ont répondu : « C'est l'impérialisme libéral occidental en résumé : le premier ministre libéral du Canada, Mark Carney, soutient bien la guerre d'agression illégale du régime voyou américain d'extrême droite contre l'Iran, dans laquelle il bombarde des écoles et des hôpitaux — mais ne vous inquiétez pas, car il le fait "avec regret". »
La doctrine Carney semble fondée sur de brefs moments de déclarations courageuses, assorties d'une soumission passive aux exigences américaines d'acquiescement en tant que serviteur de leur empire. Dans le nouveau monde multipolaire, la souveraineté a souvent un coût élevé, et il est clair que Carney et son gouvernement libéral ne sont pas prêts à le payer. Pour les Canadiens, les enjeux ne pourraient être plus élevés.
Peter McFarlane est un auteur, journaliste, éditeur et administrateur culturel canadien basé dans les Laurentides, au nord de Montréal. Il est connu pour ses œuvres portant sur l'histoire canadienne, les questions autochtones et la politique, notamment Northern Shadows : Canadians and Central America(Ombres nordiques : les Canadiens et l'Amérique centrale) et Brotherhood to Nationhood : George Manuel and the Making of the Modern Indian Movement (De la fraternité à la nation : George Manuel et la naissance du mouvement indien moderne).
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Mise à jour économique : « Nous restons sur notre faim »
Montréal, le 28 avril 2026 – Le Conseil national des chômeurs et chômeuses (CNC) exprime sa déception quant au contenu de la mise à jour économique du gouvernement fédéral.
« Dans le cadre de cette mise à jour économique, Mark Carney mise avant tout sur le Fonds Canada fort, son nouveau jouet pour construire des oléoducs, qu'il emballe dans un discours patriotique. Toutefois, alors que l'incertitude et la fragilité économique se poursuivent, nous restons sur notre faim par rapport à l'assurance-emploi », a déclaré Milan Bernard, cocoordonnateur du CNC.
« Le gouvernement reconduit une fois de plus le projet pilote offrant des semaines de prestations supplémentaires pour les travailleurs et travailleuses saisonniers de 13 régions jusqu'en 2028. Si plusieurs poussent un soupir de soulagement, c'est insuffisant, et cela ignore les revendications historiques des milieux saisonniers et le problème du Trou noir ».
« Après avoir complètement écarté la question de la réforme de l'assurance-emploi de sondernier budget, le gouvernement fédéral choisit encore une fois d'éviter de mettre en place des mesures permanentes et d'envergure, qui permettraient de solidifier le programme d'assurance emploi et d'en améliorer son fonctionnement pour les travailleurs et travailleuses, à un moment crucial. », a ajouté Selma Lavoie, co-coordonnatrice du CNC.
Dans l'ensemble, le CNC considère que l'objectif des politiques économiques et sociales devra toujours être de fournir à l'ensemble des travailleurs et des travailleuses une réelle protection en cas de chômage, peu importe les tempêtes économiques éventuelles.
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