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Quand l’Iran gagne en exploitant à fond les failles béantes de la guerre de Trump !
Quel premier bilan pourrait-on tirer de la guerre au Golfe Persique, deux mois après que les Etats-Unis et Israël aient attaqué l'Iran par surprise, bien qu'ils étaient en pleine négociation avec lui ? Étant donné que la guerre continue et que son issue n'est pas encore décidée, le bilan -même provisoire- doit tenir compte en tout premier lieu, de l'impact de cette guerre à l'intérieur des pays belligérants.
Tiré de Inprecor
29 avril 2026
Par Yorgos Mitralias
Et cet impact est sans appel : tandis que le régime ultra répressif et théocratique iranien profite de l'agression américaine et israélienne, pour gagner en popularité et mobiliser la population autour de la défense de la patrie en danger, la situation est tout autre aux Etats-Unis. La popularité de Trump est en chute libre, tandis que le mouvement Maga voit sa cohésion malmenée et une partie de ses ténors et de ses dirigeants se tourner maintenant violement contre Trump lui-même ! Il suffit donc de se rappeler que les guerres américaines de ces 6-7 dernières décennies, ont été toutes perdues par les Etats-Unis, y compris évidemment celle du Vietnam, non pas sur le champ de bataille mais à l'intérieur du pays, dans cette société américaine qui s'y opposait activement, pour réaliser combien important et même décisif pour l'issue finale de la guerre est l'effondrement actuel de la popularité de Trump, du trumpisme et de leur guerre contre l'Iran…
Il va de soi que la situation serait tout autre si le régime iranien n'avait pas résisté avec succès en exploitant à la perfection toutes les failles béantes militaires, diplomatiques et autres des choix tactiques du « grand stratège » que veut être Trump. En d'autre mots, le régime iranien est en train de gagner cette guerre parce qu'il a bien su tirer parti des carences et des débilités de l'adversaire, c'est-à-dire de Trump lui-même. C'est exactement ça qu'on avait en tête le 10 mars passé, quand on écrivait les phrases suivantes : « on peut lui faire confiance qu'il fera tout son possible pour s'enfoncer encore plus profondément dans le piège iranien. Mégalomane inculte et totalement incompétent, dépourvu de conseillers un tant soit peu compétents et entouré de parvenus insignifiants dont le seul mérite est une servilité exacerbée, Trump aime répéter que Dieu en personne le protège et le charge de la mission divine de sauver l'Amérique. Exactement comme Hitler aimait répéter que la « Providence » le protégeait et l'avait chargé de la mission de sauver l'Allemagne. Ce qui n'empêche que comparé au messianisme de Hitler, celui de Trump n'est qu'un messianisme de pacotille…mais tout aussi dangereux et mortifère » (1).
En somme, le mérite des dirigeants iraniens consiste au fait qu'ils ont très bien compris ce que la plupart des médias internationaux et la nuée de leurs « experts » et autres « analystes » et « think tankistes » attitrés ignorent ou plutôt feignent d'ignorer : que, comme l'Empereur du conte de Hans Christian Andersen, le roi Trump est nu ! Et qu'en conséquence, il est inutile de chercher midi à quatorze heures, là où il n'y a que les délires d'un mégalomane psychopathe et menteur pathologique ! Ce qui rend la situation encore plus compliquée car ce tyran « fou » nord-américain est non seulement encore plus imprévisible et dangereux, mais aussi, parce que notre époque marquée par les impasses du système capitaliste, voit la multiplication de ces tyrans fous non plus au Tiers Monde mais à la tête des super-puissances ! Et cela constitue, sans doute, un signe des temps qui en dit long sur l'état présent de notre monde décadent, pervers, amorale et très capitaliste…
Ceci étant dit, nulle doute que les Etats-Unis de Trump se trouvent actuellement plus isolés diplomatiquement que jamais, ce qui accroit les marges de manœuvre de Téhéran dans les négociations avec les Etats-Unis. En même temps, l'Iran des ayatollahs et des Gardiens de la Revolution est aidé même militairement par la Chine et la Russie, qui profitent incontestablement des revers américains, pour renforcer leurs positions économiques et diplomatiques dans la région du Golfe Persique et bien au-delà. Quant à la gauche internationale, elle accomplit, cette fois, son devoir internationaliste en soutenant toute entière, et à juste titre, l'Iran agressé par l'impérialisme américain et son acolyte israélien, ce qui fait ressortir encore mieux le refus persistant de la majeure partie de cette gauche de soutenir un autre pays, l'Ukraine, agressée par un autre impérialiste, le russe. Serait-il parce que le régime ukrainien ne tire pas et ne tue pas par milliers des manifestants, et ne pend pas par centaines ses dissidents comme le fait le régime iranien ?…
Cependant, force est de constater que l'isolement actuel d'Israël sur la scène internationale est autrement plus grave que celui des Etats-Unis de Trump car chargée de menaces pour l'avenir de l'Etat sioniste parce qu'il est double : d'un côté, il concerne des alliés jusqu'à hier inconditionnels, qui commencent maintenant à reconsidérer -même timidement- leur soutien total d'abord à Netanyahou et ensuite à Israël, sous la pression grandissante de leurs opinions publiques choquées sinon émues par ses crimes en Palestine, en Iran et au Liban. Une pression qui est encore plus forte aux Etats-Unis où on a désormais une forte majorité des citoyens qui se déclarent non seulement opposés aux politiques d'Israël mais aussi et surtout, en faveur des Palestiniens et de leur droit à l'autodétermination ! Sans oublier cette extrême droite américaine, qui divise actuellement la base MAGA du trumpisme, en accusant Israël de manipuler Trump, avec une argumentation teintée de l'antisémitisme décomplexé et traditionnel de sa composante néonazie. Signe des temps : un nombre croissant de candidats à des postes élus (sénateurs, députés, maires, etc) qui cherchaient jusqu'à hier avidement le soutien et le financement du lobby juif (AIPAC), préfèrent maintenant ne pas l'avoir car ils le considèrent malfamé et donc contreproductif.
Et de l'autre côté, il concerne la Diaspora juive elle-même, qui voit son bastion stratégique, les juifs americains, prendre plus que des distances avec Israël, sous la pression d'une avant-garde de plus en plus massive de jeunes juifs qui se bat aux cotés des Palestiniens, organise et prend la tête des mobilisations contre la machine à tuer et à détruire qu'est l'État hébreu, et se déclare ouvertement antisioniste ! Et ce n'est pas du tout un hasard, que cette avant-garde de jeunes juifs antisionistes américains, qui comptait à ses débuts en 2017, quelques centaines de militants (2), contre plusieurs dizaines de milliers aujourd'hui, a pu influencer non seulement sa communauté mais aussi des larges pans de toute la société américaine, tout en faisant des émules hors des Etats-Unis. Et c'est ainsi qu'est né le mouvement des jeunes radicalisés qui a porté à la mairie de New York le musulman Zohran Mamdani, dont le « clone » britannique Zack Polanski, est en train de transformer les Verts du Royaume Uni non seulement en la principale force de gauche du pays, mais aussi à un parti de masse au programme véritablement de gauche, seul capable de barrer la route aux fascistes de Nigel Farage ! En somme, il y a maintenant de quoi ne pas désespérer…
Le 28 avril 2026
1. Voir « Trump auto-piégé. Bal macabre des vampires au Golfe Persique ! »
2. « Une nouvelle génération de Juifs américains contre Trump et Netanyahou ! »
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Le travail des femmes est dévalorisé sous le capitalisme
Les femmes sont surreprésentées dans les emplois peu rémunérés, les soins et le travail non rémunéré. Leur temps, leur corps et leur énergie émotionnelle sont des ressources pour le capital. Le féminisme ne peut réussir sans affronter le système économique qui structure ces inégalités.
Tiré de Jacobin
La théorie marxiste féministe de la reproduction sociale permet de comprendre à la fois les différences entre les femmes et les conditions qu'elles partagent.
Peu de questions ont hanté la théorie féministe et le mouvement féministe aussi persistamment que celle, apparemment simple, : Qu'est-ce qu'une femme ? Certains ont essayé d'y répondre directement. D'autres ont soutenu que la question elle-même est une forme d'exclusion, une exigence de définition qui exclut inévitablement quelqu'un. D'autres encore ont rejeté la question totalement, insistant sur le fait que le féminisme ne devrait pas partir de la recherche d'une essence universelle.
Différentes réponses ont reflété différents moments politiques. Dans les années 1970, les féministes influencées par le marxisme abordaient la question en termes structurels, se demandant quel rôle jouaient les femmes, en tant que groupe, dans le maintien de l'ordre social existant. Dans les années 1980, les approches psychanalytiques et poststructuralistes ont déplacé l'attention vers la subjectivité : ce que signifie vivre en tant que femme, comment la féminité façonne sa relation au corps, au langage, à la sexualité et aux autres. Dans ces récits, le sujet féminin n'a jamais été stable mais fracturé et produit historiquement.
Ces dernières décennies, le débat a de plus en plus pris la forme d'un différend identitari. La question n'est plus seulement ce qu'est une femme, mais qui compte comme telle, et comment cette catégorie s'entrecroise avec la race, la classe, la sexualité, le handicap et la nationalité. Ce changement est souvent associé au féminisme intersectionnel, bien que l'intersectionnalité elle-même soit plus large que la version centrée sur l'identité qui domine le débat public. Dans ce cadre, il n'existe pas de réponse unique à la question de ce qu'est une femme. La vie des femmes est façonnée par de multiples structures de pouvoir qui ne peuvent être séparées les unes des autres.
Cette insistance sur la différence est souvent présentée comme une rupture avec le féminisme antérieur. Mais l'idée que l'oppression des femmes est façonnée par la classe et la race ne commence pas par l'intersectionnalité. Les féministes noires ont avancé cet argument bien avant l'existence du terme, et les féministes marxistes ont critiqué le féminisme libéral pour avoir isolé la « question des femmes » de la question de classe des décennies plus tôt. Commel'a souligné la chercheuse suédoise sur le genre Lena Gunnarsson, l'affirmation selon laquelle la théorie féministe antérieure considérait les femmes comme un groupe homogène repose souvent sur des caricatures des générations antérieures du féminisme.
L'une des traditions les plus souvent rejetées de cette manière est le féminisme marxiste. Pourtant, cette tradition offre certains des outils les plus utiles que nous ayons pour répondre à la question : Qu'est-ce qu'une femme ? La réponse ne se trouvera pas en cherchant une définition éternelle, mais en se demandant quel rôle jouent les femmes dans la reproduction de la société capitaliste.
La théorie marxiste féministe de la reproduction sociale permet de comprendre à la fois les différences entre les femmes et les conditions qu'elles partagent. Cela nous permet de voir comment la vie des femmes est façonnée par le même ordre économique, même lorsque leurs expériences sont loin d'être identiques. La question n'est pas comment effacer la différence, mais comment la différence elle-même est produite au sein d'un système commun. Commel'a un jour demandé la théoricienne féministe postcoloniale Chandra Talpade Mohanty : Que signifie que nous vivions tous dans un ordre capitaliste mondial ? Et comment cet ordre crée-t-il des conditions partagées qui peuvent constituer la base de la solidarité entre la majorité des femmes, malgré les divisions entre elles ?
Qu'est-ce que la théorie de la reproduction sociale ?
La critique de Karl Marx du capitalisme s'est surtout concentrée sur la production : comment les travailleurs créent de la valeur, comment les marchandises circulent, et comment les crises émergent des contradictions du système. Mais Marx savait bien que la production ne tient pas seule. Le capitalisme dépend de processus sociaux qu'il ne contrôle pas totalement. La force du travail est la seule marchandise que le capitalisme ne peut pas produire seul, même si elle en dépend entièrement. Marx prévoyait d'écrire davantage sur l'État, le colonialisme et le système de crédit, mais il n'a jamais achevé le projet. Son travail ne doit pas être traité comme une doctrine fermée. C'est un point de départ.
Comme l'a soutenu la philosophe Nancy Holmstrom, le féminisme marxiste n'a pas besoin d'abandonner Marx pour comprendre l'oppression de genre. Il doit étendre son analyse.
La théorie de la reproduction sociale fait exactement cela. Il se demande ce qui doit se passer, jour après jour, pour que le capitalisme continue de fonctionner. Les travailleurs doivent naître, être élevés, nourris, éduqués, soignés et maintenus en bonne santé pour travailler. Les familles doivent fonctionner. Les écoles et les hôpitaux doivent fonctionner. Des systèmes entiers de soins et d'entretien doivent être en place avant qu'une seule marchandise puisse être produite.
Ces activités ne sont pas en dehors du capitalisme. Ils font partie de ses fondations cachées.
Nancy Fraser les décritcomme les conditions de fond du capitalisme — des formes de travail et de vie sociale dont le système dépend mais refuse de reconnaître comme faisant partie de lui-même. Une grande partie de ce travail se déroule dans la sphère privée, en particulier au sein de la famille. C'est là que les ouvrières sont produites et reproduites, non seulement biologiquement mais aussi socialement et émotionnellement. Sans ce domaine, le capitalisme ne pourrait pas survivre. Pourtant, le capitalisme érodage constamment les conditions mêmes dont il dépend en s'étendant dans de nouveaux domaines de la vie à la recherche du profit, attirant les soins, la famille et les relations sociales vers le marché.
Sans travail non rémunéré, le travail rémunéré serait impossible.
Les féministes marxistes soutiennent depuis longtemps que les femmes, en tant que groupe, se voient attribuer un rôle particulier dans ce processus. Les femmes ont porté la principale responsabilité du travail domestique, du travail de soins et du soutien émotionnel. Comme l'a montré la sociologue marxiste Lise Vogel, le capitalisme repose sur l'interaction entre l'exploitation économique et les relations sociales genrées. Le patriarcat et le capitalisme ne sont pas identiques, mais ils se renforcent mutuellement.
Silvia Federici a soutenucélèbrement que les tâches ménagères et les soins devaient être compris comme du travail plutôt que comme des expressions d'amour pur. Les femmes soutiennent les hommes émotionnellement et physiquement, et les hommes vendent à leur tour leur travail au capital. La théoricienne politique Anna Jónasdóttira décritle soin des femmes comme une forme de « pouvoir d'amour », comparable à la force du travail, qui soutient le sentiment d'autonomie des hommes.
La théorie de la reproduction sociale distingue souvent l'exploitation et l'expropriation. L'exploitation fait référence au travail salarié, où les travailleurs sont payés moins que la valeur qu'ils produisent. L'expropriation désigne un travail nécessaire mais non rémunéré, comme le travail domestique et les aides. Le capitalisme dépend des deux. Sans travail non rémunéré, le travail rémunéré serait impossible.
Des théoriciens ultérieurs ont élargi le concept pour inclure les institutions publiques telles que les écoles, les systèmes de protection sociale et les soins de santé, ainsi que des processus mondiaux comme la migration et l'esclavage. Tous ces éléments font partie de la reproduction de la force de travail. Le capitalisme exige non seulement des ouvriers, mais aussi des travailleurs vivants, formés, logés et capables de se présenter chaque jour.
Parce que les femmes sont concentrées dans ces activités, elles sont affectées de manière spécifique par le développement capitaliste. La plupart des femmes appartiennent à la classe ouvrière. Beaucoup travaillent dans les domaines de l'accueil, de l'éducation, des services et du travail domestique — des emplois essentiels à la société mais systématiquement sous-évalués. Ces secteurs sont constamment sous pression, car le capital cherche à réduire le coût du maintien de la main-d'œuvre. La lutte pour le profit est donc aussi une lutte sur combien la société est prête à dépenser pour les soins, l'éducation et le bien-être. C'est une lutte sur les conditions de vie elles-mêmes.
Néolibéralisme, travail de soins, et division mondiale de la reproduction
Ces pressions se sont intensifiées. Les services publics ont été privatisés, les systèmes de protection sociale réduits, et le travail de soins est devenu de plus en plus une marchandise. Les écoles, les hôpitaux et les soins aux personnes âgées ne sont plus censés seulement soutenir la société ; On attend d'eux qu'ils génèrent des profits. Les travailleurs de ces secteurs font face à des conditions de plus en plus graves, tandis que ceux qui ont besoin de soins sont traités comme des clients.
Lorsque l'État se retire, la charge retombe sur la famille — et, au sein de la famille, sur les femmes. On attend des femmes qu'elles travaillent pour un salaire tout en continuant à assumer la principale responsabilité des soins non rémunérés. Le résultat est le double fardeau familier, aiguisé dans des conditions d'austérité. Toutes les femmes ne vivent pas cela de la même manière. Les femmes de la classe moyenne peuvent souvent s'acheter leur sortie du travail domestique en engageant d'autres personnes pour le faire. L'émancipation devient une marchandise. Ceux qui disposent de ressources peuvent payer pour la garde d'enfants, la garde des personnes âgées et les services de santé privés. Ceux qui ne l'ont pas doivent faire eux-mêmes le travail.
Les femmes qui rendent cette organisation possible sont souvent des migrantes et des travailleuses racialisées. Commel'a montréArlie Russell Hochschild, nos vies sont soutenues par une chaîne de soins mondiale dans laquelle des femmes des pays plus pauvres effectuent le travail reproductif dont les femmes plus aisées ont besoin pour concurrencer sur le marché du travail. Les soins n'ont pas disparu. Il a été externalisé. Cette logique s'étend encore plus loin sur le marché croissant de la gestation pour autrui, où le travail reproductif devient lui-même une denrée première. Les femmes plus pauvres portent des grossesses pour des clients plus aisés, souvent à travers les frontières nationales. La chaîne de soins mondiale révèle à quel point le capitalisme dépend profondément de l'organisation inégale de la reproduction sociale.
Reproduction sociale et intersectionnalité
Des théoriciens contemporains de la reproduction sociale tels que Fraser, Tithi Bhattacharya et Cinzia Arruzza soutiennent que le féminisme ne peut représenter la majorité des femmes que s'il ne confronte pas le capitalisme lui-même. Le fait que la libération de certaines femmes dépende de la subordination d'autres femmes rend cela inévitable.
Malgré cela, ils décrivent rarement leur approche comme intersectionnelle, même si les deux perspectives partagent des préoccupations importantes. Les deux analysent plusieurs formes d'oppression. Tous deux rejettent l'idée que le genre puisse être compris isolément. Tous deux insistent sur le fait que la classe sociale, la race, la sexualité et le genre interagissent.
La solidarité ne repose pas sur la similitude mais sur des conditions partagées.
La différence réside dans l'accent. La théorie intersectionnelle, en particulier dans ses formes plus centrées sur l'identité, traite souvent les différentes structures de pouvoir comme tout aussi fondamentales. L'accent se porte souvent sur l'expérience vécue et sur la manière dont les individus habitent plusieurs identités à la fois.
La théorie de la reproduction sociale pose une autre question : comment ces formes d'oppression sont-elles organisées au sein d'un système social spécifique ? L'objectif n'est pas de classer les injustices, mais de comprendre comment elles sont liées. Comme l'a soutenu Susan Ferguson, l'analyse intersectionnelle décrit parfois plusieurs formes d'oppression sans expliquer les relations sociales qui les engendrent.
Pour la théorie de la reproduction sociale, le capitalisme fournit le cadre historique dans lequel ces relations prennent forme. Cela ne signifie pas que chaque injustice peut être réduite à une classe sociale. Mais cela signifie que l'organisation de la production et de la reproduction façonne le fonctionnement des autres hiérarchies. Le but n'est pas de nier la différence, mais de la comprendre comme faisant partie d'une totalité plus vaste. Les femmes ne partagent pas les mêmes expériences, mais leurs vies sont liées par le même ordre économique. La solidarité ne repose pas sur la similitude mais sur des conditions partagées.
Pourquoi la théorie de la reproduction sociale est importante aujourd'hui
L'idée d'un mouvement unifié des femmes est souvent rejetée comme dépassée, sur la base de l'hypothèse que les femmes sont trop différentes pour agir ensemble. Il y a du vrai là-dedans. La vie des femmes diffère énormément. La race, la classe, la sexualité et la nationalité comptent.
Mais l'erreur inverse est tout aussi trompeuse. La plupart des femmes, quelles que soient leurs différences, vivent sous un système capitaliste qui dépend de leur travail de manière spécifique. Les femmes sont surreprésentées dans les emplois peu rémunérés, dans les soins et dans le travail non rémunéré. Leur temps, leur corps et leur énergie émotionnelle restent des ressources pour le capital. Cela ne signifie pas que les femmes ne doivent s'organiser qu'en tant que femmes. Mais cela signifie que le féminisme ne peut pas réussir sans affronter le système économique qui structure ces inégalités.
La théorie de la reproduction sociale offre un moyen de réfléchir à la fois à la différence et à la communauté en même temps. Elle montre comment la production même de la vie est organisée sous le capitalisme, comment certaines vies sont soutenues tandis que d'autres sont négligées, et comment les luttes pour le soin, le travail et la survie sont indissociables des luttes pour le profit. En demandant qui accomplit le travail qui soutient la société — et dans quelles conditions — nous pouvons voir les contours d'une politique qui parle non seulement pour quelques-uns, mais pour la majorité.
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Israël et Washington : les coulisses d’une guerre sous tension
Dans la presse anglophone, deux récits éclairent les désordres d'une guerre qui déborde ses fronts : au sud-Liban, des témoignages publiés par Haaretz décrivent des pillages commis par des soldats israéliens ; à Washington, le Wall Street Journal raconte un Donald Trump parfois tenu à distance par ses conseillers lors de décisions militaires sensibles et cruciales, dans un pouvoir américain sous tension.
Tiré de Mondafrique
28 avril 2026
Par La rédaction de Mondafrique -
Le Moyen-Orient dans la presse anglophone,
par Bruno Philip
1/ Au sud-Liban, les pillages embarrassants de Tsahal
Tsahal, la fameuse « armée la plus morale du monde », comme se plaisent à le dire souvent les Israéliens, est composée de réservistes qui, parfois, pillent, volent et dévastent, telle une soldatesque incontrôlée de conflits oubliés. Ce n'est pas un média arabe ou engagé dans une quelconque propagande anti-israélienne qui l'affirme, c'est un quotidien israélien : Haaretz, le grand journal lu par la gauche de l'État hébreu (ou ce qu'il en reste…). Le terrain de jeu de ces pillards ? Le sud-Liban où, depuis le début des frappes israélo-américaines sur l'Iran, l'armée israélienne a envahi les régions méridionales du « pays du Cèdre ». L'image d'un soldat abattant à la hache une statue de Jésus à la sortie d'un village chrétien du sud-Liban a fait récemment le tour du monde, mais jusqu'à présent rien n'avait été rapporté dans la presse sur ces pillages.
« Les soldats israéliens ont pillé d'importantes quantités de biens civils dans des maisons et des entreprises du sud du Liban, selon des témoignages donnés à Haaretz par des soldats et des commandants de Tsahal stationnés à l'intérieur du pays », écrit Yanik Kubovich sur le site du journal, le 23 avril. Selon les informations réunies par le quotidien – et naturellement publiées sans les sourcer nommément –, des soldats ont raconté aux journalistes avoir volé des motos, des téléviseurs, des tableaux, des canapés et des tapis dans les maisons dévastées des régions à majorité chiite du Liban où Tsahal a repoussé les combattants du parti islamiste Hezbollah. Selon les témoignages, les soldats-pilleurs chargent ouvertement le butin dans leurs jeeps ou camions, en ne prenant pas la précaution de se dissimuler : « Tout cela se passe sur une échelle dingue », avoue un soldat. Et Haaretz d'accuser : « Les commandants supérieurs et subalternes sur le terrain seraient conscients du phénomène, mais ne prendraient aucune mesure disciplinaire pour l'endiguer. »
Contactée, Tsahal a bien entendu déclaré que des mesures disciplinaires et pénales ont été prises et que la police militaire s'est livrée à des inspections aux points de passage installés au nord de la frontière avec Israël. En réalité, déplore le journal, de nombreux postes de contrôle ont été supprimés tandis que certains commandants continuent à fermer les yeux devant ces exactions. Même ceux qui les condamnent s'abstiennent de punir les soldats impliqués. Témoignage d'un soldat : « Dans notre unité, ils ne font même pas de commentaires et ne se mettent pas en colère. Les commandants de bataillon et de brigade savent tout. » Un autre raconte avoir vu un commandant, qui avait surpris des réservistes en train de piller, « leur crier dessus » avant de leur intimer l'ordre d'abandonner leur butin, mais son geste n'a pas été plus loin : les soldats sont partis avec le produit de leurs vols. « Si quelqu'un était licencié ou emprisonné, ou si la police militaire était stationnée à la frontière, cela cesserait presque immédiatement. Mais lorsqu'il n'y a pas de sanction, le message est évident », a ajouté un autre soldat.
De telles actions ne correspondent certes pas à une politique officielle – il y a des différences dans l'ampleur des pillages entre unités, certaines s'abstenant, d'autres les multipliant –, mais s'étendent simplement par absence de contrôle : contrairement à la précédente offensive de l'année dernière, les soldats israéliens ne sont pas engagés dans des combats aussi violents et rapprochés avec le Hezbollah, qui s'est majoritairement retiré des régions occupées par Tsahal. Le pillage serait ainsi, selon Haaretz, le résultat d'un « désœuvrement » relatif des soldats et l'ennui consécutif à une longue présence sur le terrain : « Les soldats estiment que les pillages ont été alimentés par la destruction massive des infrastructures et des biens au cours des opérations. Ils se disent : “Quelle différence cela fera-t-il si je les prends ? De toute façon, ils seront détruits.” »…
Il n'y aura cependant bientôt plus rien à piller : dans le cadre du cessez-le-feu fragile qui prévaut au sud-Liban, et alors que Tsahal maintient une zone tampon de dix kilomètres de profondeur le long de la frontière israélo-libanaise, ses bulldozers sont en train de démolir les derniers bâtiments encore debout sur la ligne de front.
Que dire, donc, du comportement des soldats de cette armée soi-disant à nulle autre pareille, Tsahal ? Relisons un passage de Tuez ou laissez vivre : Israël et la morale de la guerre [Flammarion, 2025], écrit par le politologue Samy Cohen, directeur de recherche émérite à Sciences Po : « Dans les “jeux olympiques de la morale”, la société israélienne s'est attribuée d'office la médaille d'or, sans préciser à qui reviendraient l'argent et le bronze. Le célèbre militant de la paix, Ury Avnery, écrivit ironiquement que s'il devait classer les armées, il dirait que “Tsahal est plus morale que l'armée russe et moins que l'armée suisse…” »
2/ Trump tenu à distance lors des décisions cruciales
Un article assez sidérant du Wall Street Journal raconte comment, lors de la recherche du pilote américain récemment abattu par les Iraniens lors des bombardements américains, les proches conseillers du président américain l'ont tenu hors de la salle où les « adults in the room », pour reprendre l'expression qui a fait florès durant le premier mandat du magnat des affaires, étaient en train de suivre les opérations de sauvetage. Motif : le président est impatient et sujet à des crises de colère, il vaut donc mieux le tenir parfois temporairement dans l'ignorance des faits… Un responsable de l'administration a ainsi déclaré au grand quotidien des affaires que les « assistants ont gardé le président à l'écart de la salle car ils recevaient des mises à jour minute par minute [des opérations de recherche du pilote] parce qu'ils pensaient que son impatience ne serait pas utile, mais l'ont plutôt informé à des moments significatifs ».
Impulsif et versatile, Donald Trump a du mal à rester concentré sur un problème, multipliant les digressions, changeant d'un sujet à l'autre, de la guerre en Iran à la construction d'une salle de bal à la Maison Blanche. Le « style impulsif du président n'a jamais été mis à l'épreuve d'un conflit prolongé », observe le WSJ. Qui cite aussi un chercheur d'un centre de réflexion de droite, Kori Schake – l'American Enterprise Institute –, livrant l'analyse suivante : « Nous assistons à des succès militaires étonnants qui ne correspondent pas à la victoire et dépendent directement du président et de la façon dont il a choisi de faire son travail », celui-ci se caractérisant par un « manque d'attention aux détails et un manque de planification ».
Le Wall Street Journal rapporte par ailleurs une réflexion attribuée à Trump qui éclaire de manière fort à propos la psychologie d'un président capable de menacer un jour de détruire la « civilisation » iranienne et, un autre, d'intimer aux responsables de la République islamique : « Ouvrez le putain de détroit [d'Ormuz], espèces de dingues, ou vous allez connaître l'enfer ! Loué soit Allah ! » Sur la foi de sources anonymes et proches du pouvoir, le WSJ écrit ainsi que « plus tard, lorsqu'un conseiller lui a posé des questions à ce sujet, il a répondu que c'était lui-même qui avait eu l'idée d'Allah. Il a déclaré qu'il voulait paraître aussi instable et insultant que possible, estimant que cela pourrait amener les Iraniens à la table. C'était une langue que les Iraniens comprendraient ».
À la lumière de cette citation, on constate que Trump semble réutiliser à son profit la fameuse « madman theory » (la théorie du fou) de son prédécesseur de l'époque de la guerre froide, Richard Nixon. Ce dernier avait voulu, face à la menace soviétique, se présenter comme un dirigeant imprévisible auquel il serait dangereux de s'attaquer. Cette théorie avait l'avantage de rendre son adversaire incapable de savoir si « le fou » mettra ses menaces à exécution. Pas si fou, au fond, Trump, commandant et calculateur en chef de la première armée du monde ?
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Israël cherche-t-il à provoquer une guerre civile au Liban ?
L'Agence Média Palestine propose une traduction de cette analyse d'Elia Ayoub, chercheur et écrivain, fondateur du podcast « The Fire These Times » et cofondateur du collectif médiatique « From the Periphery ».
Tiré de Agence Média Palestine
27 avril 2026
Par Elia Ayoub, 23 avril 2026
Les forces israéliennes mènent des opérations près de la frontière israélo-libanaise dans le cadre de l'« opération Roaring Lion », le 21 mars 2026. (Image : service de presse de l'armée israélienne)
Ain Saadeh est une ville tranquille à majorité chrétienne située dans le Mont-Liban, à une dizaine de kilomètres à l'est de Beyrouth. Malgré l'absence totale de soutien au Hezbollah dans cette ville, le 5 avril, Israël a largué deux bombes GBU-39 de fabrication américaine sur un immeuble de quatre étages, situé dans un ensemble de logements sociaux construit par l'Église maronite pour les familles à faibles revenus. Parmi les trois victimes figurait Pierre Moawad, le chef d'un bureau régional des Forces libanaises (FL) ; les deux autres victimes étaient des femmes.
Il s'agissait d'un événement tout à fait inhabituel, étant donné que les FL sont un parti chrétien anti-Hezbollah dont les membres étaient alliés à Israël pendant la guerre civile de 1975-1990. Des sources libanaises ont rapidement confirmé que l'appartement visé était vide, tandis que l'armée israélienne déclarait avoir pris pour cible un membre du Hezbollah (sans fournir plus de détails) et « regretter les dommages » causés aux civils.
Ce qui était toutefois le plus remarquable dans cet incident, c'est que les LF n'ont pas reproché à Israël d'être à l'origine de la frappe — même si elles ont reconnu qu'Israël en était responsable. Au lieu de cela, le parti a décrit les trois morts comme « des victimes de la guerre dévastatrice dans laquelle le ‘parti de l'Iran' a une nouvelle fois entraîné le pays, au service de la République islamique d'Iran, le maître auquel il déclare ouvertement et à maintes reprises sa loyauté absolue, ainsi qu'à son ‘Guide suprême', au détriment du sang, de la sécurité, de la stabilité et des générations futures du Liban. »
Un tel discours est fondamentalement sectaire : le Hezbollah est dépouillé de son caractère libanais et réduit à un simple bras armé de la République islamique, tandis que la guerre est présentée comme la conséquence des actions du Hezbollah — un sentiment largement partagé par une partie de la population libanaise qui s'est lassée de la branche armée du parti. Alors que de nombreux habitants interrogés ont exprimé la crainte que la violence israélienne ne s'étende à des zones du Mont-Liban qui n'ont pour l'instant pas été touchées, d'autres se sont montrés plus explicitement sectaires, exprimant des sentiments haineux envers l'ensemble de la communauté chiite libanaise.
Une connaissance d'enfance, qui vit justement près du bâtiment visé, a fait écho à la conviction désormais largement répandue selon laquelle « Israël cherche à isoler les chiites libanais » du reste de la population « en vue de conquérir le sud ». Il n'est pas difficile d'arriver à cette conclusion, les responsables israéliens attisant explicitement ces divisions. Le ministre israélien de la Défense, Israel Katz, a déclaré que les chiites ne seraient pas autorisés à revenir une fois qu'Israël aurait achevé son occupation du Sud-Liban, où d'autres responsables militaires ont averti les citoyens chrétiens et druzes de ne pas héberger leurs voisins chiites.
C'est dans ce contexte qu'il faut comprendre les négociations entre Israël et le Liban : une tentative de fracturer davantage le pays.
Renforcer la position du Hezbollah
Le 14 avril, les ambassadeurs du Liban et d'Israël aux États-Unis, Nada Hamadeh et Yechiel Leiter, ont rencontré à Washington le secrétaire d'État américain Marco Rubio. L'objectif est officiellement de prolonger le cessez-le-feu tout en travaillant « au désarmement à long terme du Hezbollah, ainsi qu'à un accord de paix entre les deux pays ». Au cours des deux heures qu'a duré la réunion, Israël a bombardé au moins 23 villes du sud du Liban ; après la réunion, M. Leiter a déclaré qu'Israël et le Liban étaient unis pour « libérer le Liban » du Hezbollah.
Cela s'est produit moins d'une semaine après l'une des journées les plus violentes de l'histoire du Liban. Le 8 avril, des avions de combat israéliens ont ravagé de vastes parties du pays, tuant au moins 303 personnes et en blessant 1 150. Israël a baptisé cette campagne de bombardements « Opération Ténèbres éternelles », un sinistre rappel de ce que l'impunité face au génocide de Gaza nous a valu : un régime voyou qui embrasse la violence meurtrière pour elle-même. Dans la Bible, les ténèbres éternelles sont synonymes d'enfer, et c'est ce qu'Israël a fait s'abattre sur le Liban ce jour-là.
Deux jours après les pourparlers à Washington, Israël et le Liban ont convenu d'un « cessez-le-feu » de 10 jours. Cela aurait pu être l'occasion pour Israël de démontrer sa volonté de mettre un frein à ses attaques, mais comme lors du précédent « cessez-le-feu » de novembre 2024, l'armée israélienne a continué à bombarder et à démolir des villages libanais, en violation directe du droit international. Au moins des dizaines de milliers de Libanais, dont la grande majorité sont chiites, n'auront plus de foyer où retourner, un scénario contre lequel le Hezbollah, qui s'oppose à toute négociation sans véritable cessez-le-feu, met en garde depuis longtemps.
Plus Israël renforce la vision politique du Hezbollah, moins le gouvernement libanais sera en mesure de convaincre les chiites libanais et les habitants du Sud que l'État est capable de les protéger. La légitimité du gouvernement libanais repose sur sa capacité à le faire, et la destruction et l'occupation israéliennes en cours ne feront donc que renforcer la position du Hezbollah face à l'État libanais, ce qui pourrait déboucher sur une confrontation armée. Cela pourrait à son tour conférer une légitimité à des groupes comme les Forces libanaises, qui soutiennent depuis longtemps que les armes du Hezbollah constituent une menace existentielle pour le Liban.
Le Liban étant incapable d'affronter Israël sur le plan militaire, il ne reste plus qu'à espérer que Washington soit disposé à contraindre Israël à respecter la souveraineté libanaise. Bien que l'imprévisibilité de Trump ait parfois été un casse-tête pour le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu, comme en témoigne par exemple la récente décision du président de poster qu'Israël avait « l'interdiction » de bombarder le Liban, rien n'indique pour l'instant que la souveraineté et l'intégrité territoriale du Liban soient prises sérieusement en considération. Sans cela, la position du gouvernement libanais face au Hezbollah serait encore plus affaiblie qu'elle ne l'était avant la dernière escalade.
Au moment où nous écrivons ces lignes, le président libanais demande une prolongation d'un mois du « cessez-le-feu » alors que les émissaires israéliens et libanais se réunissent à Washington pour un deuxième cycle de négociations. Pourtant, le fait qu'Israël ait pris pour cible les journalistes Zeinab Faraj et Amal Khalil alors qu'elles couvraient l'actualité depuis le Sud-Liban mercredi devrait dissiper toute illusion quant au fait qu'un accord de cessez-le-feu prolongé garantirait la sécurité du Liban.
Quoi qu'il arrive ensuite, les événements de ces dernières semaines ont montré qu'Israël est plus enclin à se livrer à une destruction massive qu'à s'engager dans une véritable diplomatie, et la violence de masse qu'il a déchaînée contre l'un des groupes religieux du Liban risque de plonger le pays dans une guerre civile. Certains commentateurs israéliens, tels que Raviv Drucker et Alon Ben David, ont même laissé entendre qu'un tel scénario serait bénéfique pour Israël. Pourtant, ces déclarations trahissent une profonde réticence à tirer les leçons du passé : c'est précisément la précédente guerre civile au Liban qui a créé les conditions propices à l'émergence du Hezbollah.
Un vide de souveraineté
La demande du Liban, le 9 mars, de négocier directement avec Israël constituait une offre historique (qu'Israël a initialement rejetée quatre jours plus tard). Le Liban est également signataire de l'Initiative de paix arabe de 2002, dans laquelle la plupart des pays de la Ligue arabe ont proposé de reconnaître officiellement Israël en échange de son retrait des territoires occupés et de la création d'un État palestinien — le cadre dit « terre contre paix », qu'Israël a refusé à plusieurs reprises. Le Liban figurait également parmi les pays ayant réitéré leur soutien à l'Initiative de paix arabe en 2007 et 2017.
Ne se laissant pas déconcerter par la réalité, Netanyahou, debout devant une carte d'Israël incluant la Cisjordanie palestinienne et le plateau du Golan syrien, a affirmé que le Liban n'avait proposé de discuter que « grâce à la puissance que nous avons démontrée ».
Malgré le rejet initial d'Israël, le gouvernement libanais a multiplié les efforts tout au long du mois de mars, dans le but apparent d'apaiser Israël et de préparer le terrain pour des négociations. Il a annoncé une « interdiction totale de toute activité militaire » du Hezbollah au début du mois, et a même interdit aux médias d'utiliser le mot « résistance » pour décrire le groupe armé. Dans le même temps, le gouvernement a commencé à poursuivre des membres du Corps des gardiens de la révolution islamique iranien en vue de leur expulsion et a ensuite déclaré l'ambassadeur d'Iran persona non grata, tout en acceptant une proposition française qui inclurait la reconnaissance d'Israël.
Israël a affirmé que les mesures prises par le Liban pour désarmer le Hezbollah étaient sans importance, car il n'y était pas parvenu l'année dernière. Ce que cela ignore toutefois, c'est le fait qu'Israël n'a jamais respecté le cessez-le-feu auquel il s'était engagé fin 2024, le violant plus de 10 000 fois en 13 mois et tuant au moins 370 personnes. En d'autres termes, le Liban était censé désarmer le Hezbollah tandis qu'Israël continuait de bombarder le sud, réduisant encore davantage les chances que le groupe armé accepte de rendre ses armes.
De son côté, le Hezbollah n'a pas réagi à ces violations, comme l'a même reconnu la BBC le mois dernier, se contentant de tirer des roquettes « essentiellement symboliques » en direction d'Israël en réponse à l'assassinat de l'ayatollah iranien Ali Khamenei le 28 février. Cela n'a pas empêché le gouvernement israélien d'utiliser ces roquettes comme le prétexte qu'il cherchait pour relancer la guerre à grande échelle contre le Liban.
L'ironie ici est que l'Iran et Israël s'accordent tous deux sur l'irrélevance de l'État libanais, et cela a toujours constitué la force du Hezbollah. Les responsables politiques israéliens n'ont cessé de nier la souveraineté de l'État libanais sur le territoire libanais, tout en exigeant qu'il désarme le Hezbollah.
Dans une grande partie du sud et de l'est du Liban, ainsi que dans la banlieue sud de Beyrouth, les citoyens ont le sentiment que l'État libanais les abandonne face à la machine de guerre israélienne. Le vide qui en résulte profite à l'Iran depuis les années 1980, lorsque le sud du Liban a été occupé par Israël pendant 18 ans. Comme pour confirmer cette thèse, le ministre israélien des Finances, Bezalel Smotrich, a à plusieurs reprises revendiqué que la nouvelle frontière d'Israël soit le fleuve Litani, ce qui signifierait l'annexion par Israël de tout le sud du Liban « au même titre que la « ligne jaune » à Gaza et que la zone tampon et le sommet du Hermon en Syrie ».
Par ailleurs, l'armée israélienne a maintenant déclaré la création d'une « zone de défense avancée » dans le sud du Liban qui englobe environ 70 villages libanais, dont la grande majorité est chiite, avec au moins trois villages chrétiens et une ville sunnite. Cette zone inclurait également le gisement de gaz de Cana au Liban, comme le note le chercheur Ahmad Baydoun, « dont les droits d'exploration ont été explicitement garantis dans le cadre de l'accord sur les frontières maritimes de 2022 entre les deux pays, négocié par les États-Unis ».
Plus près de la frontière israélienne, Israël a rasé des villages et des villes entiers, dans le cadre d'un projet vieux de près de cinq décennies visant à détruire les infrastructures civiles du côté libanais afin de créer une soi-disant zone tampon. Il s'agit là d'un exemple typique de « destruction gratuite de villes, de villages ou de hameaux, ou de dévastation non justifiée par la nécessité militaire », qui est punissable en vertu du droit international, un comportement bien trop familier vu la conduite de l'armée à Gaza.
En effet, des commandants de l'armée ont récemment admis que le sud du Liban est en train d'être démoli « comme Gaza » pour empêcher les habitants de revenir, tandis que les soldats israéliens se servent de tout ce qu'ils trouvent dans les maisons des habitants contraints de fuir.
Une crédibilité érodée
Depuis sa création, Israël a toujours considéré la conquête par la guerre et l'occupation des territoires arabes comme un élément central de sa politique. Que le Sud-Liban soit la prochaine cible après la Cisjordanie, Gaza et le Golan est depuis longtemps l'argument avancé par le Hezbollah, et la résistance armée du groupe contre l'occupation israélienne, qui a conduit à la libération du Sud-Liban en 2000, reste à ce jour le seul exemple d'une force ayant réussi à reprendre un territoire arabe sous contrôle israélien.
Mais si les violations du droit international par Israël ont autrefois renforcé la position du Hezbollah, ce n'est peut-être plus le cas aujourd'hui. Le groupe est gravement affaibli par cette guerre, et sa réputation au Liban est au plus bas. La crédibilité qu'il avait acquise après la libération de 2000 s'est érodée au cours des 26 dernières années en raison de ses propres actions, tant au Liban qu'en Syrie.
En 2008, à la suite de la tentative de l'État libanais de démanteler le réseau de télécommunications du Hezbollah, le groupe a pris les armes contre d'autres groupes libanais. Entre 2012 et la chute du régime d'Assad en 2024, ses combattants sont également intervenus au nom du dictateur en Syrie et le groupe a été accusé, comme on pouvait s'y attendre, d'avoir fait déborder la guerre civile syrienne sur le territoire libanais.
En 2019, le Hezbollah a envoyé ses partisans, parfois armés, pour réprimer le plus grand soulèvement antigouvernemental de l'histoire récente. Sans parler de la douzaine de citoyens libanais qui ont été tués depuis 2005 pour leur opposition ouverte au Hezbollah ou au régime d'Assad, dont le dernier en date est le militant politique et journaliste Lokman Slim en 2021.
Aujourd'hui, alors que les attaques israéliennes continuent de dévaster le pays, le Hezbollah intensifie ses manœuvres d'intimidation et de censure, sans doute en raison de la crainte accrue du groupe face à une infiltration depuis les attaques israéliennes par bipeur en septembre 2024. Des amis journalistes m'ont informé que dans la couverture médiatique de la Dahiyeh, une banlieue sud de Beyrouth où le Hezbollah est actif, le groupe tente d'exercer un contrôle sur le récit.
C'est ce qui ressort d'une récente interview télévisée : debout devant ce qui était autrefois son appartement, un homme explique à une journaliste qu'il n'a plus rien après que les frappes israéliennes ont détruit son domicile. Puis il s'interrompt soudainement, visiblement secoué après avoir aperçu quelqu'un hors champ. La journaliste, ayant clairement compris ce qui se passait, remercie l'homme, se tourne vers la caméra et explique à son public qu'ils doivent arrêter de filmer.
Plusieurs incidents similaires se sont produits pendant le « cessez-le-feu », reflétant la paranoïa croissante du Hezbollah, en particulier à la Dahiyeh où Israël a développé pour la première fois sa doctrine tristement célèbre consistant à détruire les infrastructures civiles pour tenter de monter les citoyens libanais contre le Hezbollah.
Il se pourrait bien que la machine de guerre israélienne, combinée à l'impopularité du Hezbollah, finisse par être trop lourde à supporter pour le groupe. Cela dépendra probablement de nombreux facteurs, dont le degré d'engagement de l'Iran à protéger le Hezbollah, compte tenu du fait que le pays est parvenu jusqu'à présent à résister à l'agression américano-israélienne. Cela dépendra également de la possibilité offerte au Hezbollah de se retirer de la scène politique libanaise, compte tenu du statut du groupe en tant que parti politique faisant partie intégrante du système sectaire libanais ; le gouvernement libanais a répété à plusieurs reprises que seule la branche armée du Hezbollah devait être démantelée, et non le Hezbollah lui-même.
Mais des changements plus fondamentaux, tels que le démantèlement de la branche civile du groupe, pourraient entraîner un risque très réel de guerre civile au Liban. C'est peut-être l'issue que certaines personnalités israéliennes préféreraient, mais cela constituerait une menace encore plus existentielle pour l'avenir du pays que la précédente.
Traduction : JB pour l'Agence Média Palestine
Source : +972 Magazine
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Iran : la plus absurde des guerres
Si cette guerre d'Iran est indéchiffrable heure par heure, l'histoire proche et lointaine lui donne son sens tragique.
Tiré de Politis
On me dira que toutes les guerres sont absurdes, mais reconnaissons que celle-ci atteint des sommets. Ce ne sont pas les experts omniprésents sur les plateaux de chaînes d'information en continu qui diront le contraire. On entend cette armada de généraux en retraite rivaliser d'hypothèses qui, à peine énoncées, sont aussitôt démenties par les sautes d'humeur de Donald Trump et les revirements d'un pouvoir iranien qui continue de courir comme un canard sans tête. Les belligérants se livrent à une guerre des nerfs aux dépens de la planète entière, à commencer par le peuple iranien. Qui craquera le premier ? L'Iran économiquement asphyxié ou Donald Trump, qui voit arriver avec effroi l'échéance des midterms et une prochaine visite à Pékin, où il aura du mal à faire le fier ?
- "Voilà une guerre qui n'avait pas de raison d'être puisque son objectif affiché par les assaillants, états-uniens et israéliens, était atteint avant même qu'elle ne soit déclarée."
Ne sachant finalement pas plus que nous lire l'avenir, nos experts n'ont d'autre recours que de montrer leur science inépuisable en armes de mort. L'étonnant dans ce tableau est qu'un homme se fait discret : Benyamin Netanyahou. Il a sa guerre à lui, au Liban. Mais du conflit qui sème le chaos dans l'économie mondiale, en Iran et dans le Golfe, il est étrangement absent. On en oublierait presque qu'il en est l'instigateur. Voilà une guerre qui n'avait pas de raison d'être puisque son objectif affiché par les assaillants, états-uniens et israéliens, était atteint avant même qu'elle ne soit déclarée. Rappelons que la mise sous surveillance du nucléaire iranien était au cœur de l'accord de 2015 ratifié par l'Iran, les États-Unis, la Russie, la Chine, la France, le Royaume-Uni et l'Allemagne, ainsi que l'Union européenne.
Début 2017, l'Agence internationale de l'énergie atomique avait même validé les engagements iraniens. Mais cet accord, la droite israélienne n'en voulait pas. Benyamin Netanyahou s'est bruyamment félicité de la décision de Trump de le rompre, le 8 mai 2018. De ce jour, la logique de guerre était en marche. Il a fallu attendre le deuxième mandat de Trump pour le passage à l'acte. Nous savons maintenant, grâce au New York Times, que Netanyahou et le patron du Mossad avaient fini par convaincre Trump lors d'une réunion secrète à la Maison Blanche, le 11 février dernier. À grand renfort de vidéos, le Premier ministre israélien avait « démontré » à son hôte que le régime iranien allait tomber et qu'il était dans l'impossibilité de bloquer le détroit d'Ormuz… Malgré les appels à la prudence du vice-président J. D. Vance, Trump a cru flairer le bon coup qui lui assurerait une bonne place dans les livres d'histoire. Tout cela est parfaitement documenté.
- "De quelque côté que l'on se tourne, on a la politique israélienne et, in fine, la question palestinienne."
Pendant ce temps, Netanyahou mène sa guerre de conquête au Liban, dont le prétexte est le Hezbollah. L'historien Jean-Pierre Filiu rappelle à bon escient que le Hezbollah n'existait pas lorsqu'en mars 1978 Israël a pour la première fois envahi le Liban. Il fallait à l'époque chasser l'OLP, organisation de résistance à la colonisation des territoires palestiniens (1). Bref, de quelque côté que l'on se tourne, on a la politique israélienne et, in fine, la question palestinienne. Entendons-nous : que le Hezbollah rende impossible la vie des Israéliens du nord du pays n'est pas une invention. Et que l'Iran des mollahs représente une « menace existentielle » n'est pas qu'un fantasme israélien. Mais pourquoi ? En irait-il de même si l'injustice faite aux Palestiniens n'était pas devenue la grande cause du monde musulman, convoquée à tout moment, avec d'ailleurs plus ou moins de sincérité ; et si l'agression première n'était pas l'oppression coloniale ? Et plus encore aujourd'hui que l'injustice a pris la dimension de pogroms en Cisjordanie et d'un génocide à Gaza.
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« Non à la guerre d’agression, et en même temps non au régime iranien »
Transcription de l'intervention de Gilbert Achcar lors d'une réunion publique « pour l'arrêt de la guerre en Iran et au Moyen-Orient », organisée par la CGT, la FSU, l'Union syndicale Solidaires et Solidarité socialiste avec les travailleurs en Iran (SSTI), le 10 avril à la Bourse du travail de Paris.]
2 mai 2026 tiré d'A l'encontre
Je remercie les organisatrices et organisateurs de cette rencontre en solidarité avec le peuple iranien.
Je voudrais commencer par poser la question de savoir ce qui est nouveau dans ce qui se passe aujourd'hui, et ce qui ne l'est pas.
On peut dire d'emblée que la violation du droit international n'est pas une chose nouvelle.
La violation du droit international, pour ne parler que de la période de l'après-guerre froide, était déjà manifeste dans la guerre du Kosovo (6 mars 1998 au 10 juin 1999), et de manière encore plus flagrante lors de l'occupation de l'Irak en 2003.
Ce sont des guerres illégales au regard du droit international. Celui-ci ne reconnaît de légalité que dans deux cas : soit la légitime défense, soit l'aval du Conseil de sécurité de l'ONU. Or, dans les deux cas, ce n'est ni l'un, ni l'autre.
Ce qui est nouveau n'est pas non plus l'idée de détruire les infrastructures civiles.
Il y a eu beaucoup de cris d'orfraie de certains gouvernements occidentaux sur les menaces et sur la pratique réelle de destruction des infrastructures civiles en Iran.
Mais on fait semblant d'oublier que la première guerre de l'après-guerre froide, la première guerre contre l'Irak en 1991, était soutenue par tous ces régimes occidentaux, avec l'aval de l'ONU.
C'était une guerre légale du point de vue du droit international. Pourtant, elle a détruit systématiquement les infrastructures de l'Irak.
Donald Trump a menacé de renvoyer l'Iran à « l'âge de pierre ». Cette expression n'est pas nouvelle.
Elle avait été utilisée par le rapporteur de l'ONU devant le Conseil de sécurité, chargé de constater les dégâts en Irak de la guerre de 1991.
Et ce pays renvoyé à l'âge de pierre fut soumis à un embargo. Une sorte de blocus pendant une douzaine d'années, avec un prix humain considérable, qui relève d'ailleurs d'une entreprise génocidaire par ses effets considérables sur la mortalité.
Beaucoup de choses qui se produisent actuellement ne sont donc pas vraiment nouvelles. Ce qui est nouveau par contre, c'est un tournant qualitatif avec le génocide à Gaza.
C'est le premier génocide perpétré par un État industriellement avancé. Un État qui n'est pas géographiquement en Occident, mais qui appartient au camp occidental. Il est soutenu par des gouvernements occidentaux, ces mêmes gouvernements qui prétendent parler au nom des droits humains, de la démocratie, etc. Tout le monde voit à la télévision le génocide perpétré en direct.
En tout cas, dans des premiers mois, tous les gouvernements occidentaux, y compris le gouvernement français, ont soutenu cette guerre au nom du soi-disant droit à la légitime défense de l'État d'Israël. Au point que leurs positions officielles étaient le refus des appels au cessez-le-feu, c'est-à dire un soutien à la continuation de la guerre. Et c'est ce qui s'est passé avec Gaza.
Et c'est en ce sens que Gaza est le point culminant d'un processus. Il s'agit d'un tournant, la fin irrémédiable, le discrédit total du soi-disant ordre libéral international, des soi-disant règles du droit international concernant notamment le soi-disant respect du droit humanitaire international.
On est aujourd'hui entré dans le règne de la barbarie ouverte, et c'est ce que pratique Israël de manière très claire, ainsi que les Etats-Unis. Si on dit que l'hypocrisie est l'hommage du vice à la vertu, eh bien là, il n'y a plus d'hommage rendu par le vice. C'est le vice à l'état pur, et qui ne s'embarrasse pas de cette hypocrisie qui a si longtemps régné.
L'Etat d'Israël vient non seulement de perpétrer un génocide, mais il pratique aussi un expansionnisme, devant lequel l'expansionnisme russe fait pâle figure. Parce que là, c'est tous azimuts. Ce n'est pas seulement Gaza, c'est également la Cisjordanie qui est en train d'être annexée de fait, avec une « épuration ethnique », qui se fait de manière rampante mais qui est très réelle.
Israël saisit l'occasion de la chute du régime Assad pour détruire tous les moyens militaires de l'État syrien et s'emparer de nouvelles terres en Syrie, au-delà du Golan.
Israël est en train d'envahir une portion du territoire libanais, et proclame ouvertement sa volonté de pousser sa frontière jusqu'au fleuve Litani, ainsi que de s'emparer durablement de ce territoire.
On est face à un expansionnisme des plus crus. Et cela avec, soit la complicité, soit le silence, soit des larmes de crocodile de la part des gouvernements occidentaux.
Le contraste entre toutes ces attitudes et les attitudes des gouvernements occidentaux sur l'Ukraine n'a échappé à personne. Et cela a augmenté, bien sûr, le discrédit de toutes ces prétentions de respecter les règles du droit international.
Tout cela se fait dans le contexte d'une montée du néofascisme à l'échelle mondiale. Le néofascisme, c'est le fascisme qui prétend jouer le jeu démocratique mais qui, bien sûr, dès qu'il est installé au pouvoir, va faire tout ce qu'il peut pour éroder le jeu démocratique.
Ce néofascisme est en pleine expansion. L'attitude des gouvernements dits libéraux, en ce qui concerne tout ce que j'ai décrit, a fait le lit de cette montée du néofascisme, de la même façon d'ailleurs que le libéral Joe Biden a produit le retour de Donald Trump avec un score électoral bien supérieur à celui de son premier mandat. Voilà la situation dans laquelle nous sommes.
Israël est un pionnier de cette montée du néofascisme. Netanyahou est le dirigeant du Likoud, un parti que l'on peut aujourd'hui qualifier de néofasciste. Netanyahou est au pouvoir depuis 2009, avec une parenthèse en 2021-22 mai. Il est revenu au pouvoir fin 2022, avec des membres de son parti encore plus à droite que lui, des gens qui sont véritablement des néonazis. Ce sont des gens qui ont des discours racistes ouverts, des discours génocidaires ouverts, et un comportement politique qui est à l'extrême de l'extrême-droite. Cette convergence actuelle entre Netanyahou et son gouvernement le plus à droite de l'histoire de l'État d'Israël est fatale.
Depuis des décennies, on dit à chaque fois qu'il y a un nouveau gouvernement en Israël, que c'est le plus à droite de l'histoire du pays. Là, on est vraiment, vraiment à l'extrême. Et la conjonction entre ce gouvernement et le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche est une conjonction absolument fatale. Et pour les peuples de la région, c'est une conjonction catastrophique.
Encore une fois, ce n'est pas la première guerre conjointe entre Israël et les États-Unis, c'est la deuxième. Parce que la guerre de Gaza était une guerre conjointe, même si à Gaza il n'y a pas eu de participation directe des États-Unis dans le bombardement aérien. Les forces armées israéliennes n'avaient pas besoin de renfort à ce niveau-là. Mais il y a eu un pont aérien, ainsi que la fourniture de milliers et de milliers de bombes d'une tonne et d'une demi-tonne qui sont le moyen principal du génocide. Quand des bombes de ce type sont larguées en zone urbaine densément peuplée, l'effet, inévitablement, est une hécatombe de civils.
La seconde guerre conjointe est celle contre l'Iran. Il s'agit cette fois-ci d'une guerre directement menée par les deux pays, qui bombardent ensemble, qui coordonnent leurs actions militaires, et qui peuvent néanmoins avoir des différences dans les objectifs.
Je voudrais maintenant m'arrêter un instant sur les différences entre les États-Unis et Israël. Trump et Netanyahou n'ont pas les mêmes objectifs en Iran. Il faut être clair là-dessus. Contrairement à ce qui a été dit dans les médias, Trump, comme il le dit lui-même, n'est pas du tout un partisan du changement de régime au sens de ce qu'a été l'occupation de l'Irak en 2003. Il pense même que c'était une erreur monumentale. Trump pense qu'il ne sert à rien d'essayer de changer les régimes, et encore moins de vouloir les remplacer par des régimes démocratiques.
La démocratie n'est vraiment pas la tasse de thé de Trump. Il n'en a rien à secouer de la démocratie. Son objectif, c'est forcer le régime iranien à se conformer aux désirs et aux intérêts des États-Unis. Il a pensé que cela serait presque aussi facile que ce qu'il avait fait au Venezuela, dont il a enlevé le président. Et aujourd'hui, les successeurs de Maduro collaborent avec les États-Unis dans tous les sens du terme.
Avec l'Iran, cela n'a pas marché, il a fait un faux calcul en s'engageant là-dedans. On le voit avec toutes ses menaces qui deviennent de plus en plus folles, comme détruire la civilisation iranienne, etc. Ce qu'il cherche à obtenir, c'est ce qui est discuté aujourd'hui au Pakistan. C'est un accord avec le régime iranien, un donnant donnant :
– On lève les sanctions, on collabore économiquement avec vous, je ferai des investissements et construirai des tours Trump à Téhéran.
– Et en échange, vous arrêtez l'enrichissement du nucléaire, et vous collaborez comme les Vénézuéliens avec moi.
Or, cela n'est pas l'objectif de Netanyahou. Son objectif est la destruction de l'Iran et, de fait, un changement de régime. Mais les Israéliens ne se font pas d'illusions. Leurs services de renseignement savent que ce n'est pas demain la veille que le régime va tomber. Ce qu'ils veulent va au-delà, c'est l'effondrement de l'État, non seulement du régime, mais celui de l'État iranien : l'explosion du pays, dont la moitié de la population est composée de minorités ethniques.
Netanyahou veut se débarrasser de cet Iran qui est conçu du côté israélien comme une sorte de menace existentielle et est l'objet d'une véritable obsession. On est donc face à deux objectifs différents.
Mais ce sont les États-Unis qui « mènent la danse », et Israël ne peut que se plier. On l'a vu quand Trump a décrété un cessez-le-feu sans même consulter Netanyahou.
Ce que cherche Trump, c'est la mainmise sur le pétrole iranien, comme au Venezuela, la mainmise sur les ressources du pays en collaboration avec le régime. C'est clairement une guerre impérialiste, pur sucre pur fruit.
Il s'agit d'une guerre impérialiste contre un régime ultraréactionnaire. Mais cela n'est pas non plus une nouveauté.
La guerre contre l'Irak de Saddam Hussein était une guerre impérialiste contre un régime dictatorial sanguinaire, un régime réactionnaire, un régime avec des aspects totalitaires. Ce n'est donc pas la première fois. Nous sommes dans cette configuration politique depuis la fin de la guerre froide, et cela a posé d'ailleurs beaucoup de problèmes dans les mouvements anti-impérialistes. Un nouveau campisme a bloqué sur cette question de la nature des régimes.
On a en Iran un régime théocratique, ainsi qu'en Afghanistan, et au Yémen du Nord. Vous pouvez ajouter le Vatican si vous voulez. Ce sont les seuls régimes théocratiques existants. Ce sont des régimes qui, constitutionnellement, sont dirigés par des religieux.
L'Iran est un régime théocratique qui a perdu depuis longtemps la dimension « spirituelle » qui était censée être celle de la révolution menée par Khomeiny, et qui avait séduit un Michel Foucault. Cela est fini depuis longtemps, depuis qu'a été mis au poste supérieur du pays un clerc de grade inférieur. Comme si dans le catholicisme avait été choisi pour devenir pape un évêque au lieu d'un cardinal, suite à des manigances politiques.
La dimension soi-disant « spirituelle » n'est plus là depuis longtemps. C'est un régime de terreur, un régime d'oppression des femmes, bien entendu. Et ce régime-là, Donald Trump s'en accommode sans problème. Ce n'est pas ça son problème. Il n'a jamais prétendu se battre pour la démocratie, ici ou ailleurs.
Et c'est donc pourquoi les peuples d'Iran n'ont rien à gagner dans cette guerre. Il faut combattre les illusions parmi les Iraniens et les Iraniennes qui applaudissent cette guerre parce qu'ils et elles croient que cette guerre va aboutir à la chute du régime. Ce n'est pas du tout ce que cherchent à faire les États-Unis, bien au contraire. Cette guerre a servi à la consolidation du régime, de la même façon que l'invasion de l'Iran par l'Irak en 1981 par Saddam Hussein avait permis au régime iranien de se consolider. Cette guerre est une occasion de consolidation répressive et barbare du régime.
On en parle pas trop dans les médias, mais les exécutions, les pendaisons se sont multipliées depuis le début de cette guerre. Le climat de terreur que fait régner le régime sur la grande majorité de cette nation va se retrouver aggravé. Cela, plus les ravages à l'économie du pays, les grandes destructions, explique pourquoi nous sommes tous d'accord ici pour dire, non à la guerre d'agression, et en même temps non au régime iranien. (Ce texte est publié dans L'Echo d'Iran, numéro en voie de publication. Nous le mettrons en référence)
Gilbert Achcar est professeur émérite à SOAS (Université de Londres), auteur entre autres de Gaza, un génocide annoncé – Un tournant dans l'histoire mondiale, La Dispute, 2025, et de Les Arabes et la Shoah : la guerre israélo-arabe des récits, Actes Sud, Sindbab, 2009.
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Renouer le dialogue social est-il un objectif qui renforcera le mouvement syndical ?
Les centrales syndicales affirment haut et fort leur souhait de renouer avec les pouvoirs politiques un dialogue social. Alors que le gouvernement Legault-Fréchette est passé à l'offensive avec une brochette de lois anti-syndicales, les directions réagissent en disant vouloir revenir à l'époque de la concertation.
L'offensive caquiste fut lourde : la loi 2 qui a imposée sous bâillon les conditions de travail des médecins et réduit leur pouvoir de contestation ; la loi 14 qui vise à limiter les moyens de pression afin d'éviter des grèves dans les services publics ; le projet de loi 3 qui cherche à régir l'utilisation des cotisations syndicales. Le gouvernement Legault et son ministre Jean Boulet ont tout fait pour affaiblir le mouvement syndical. Et on voudrait s'assoir paisiblement avec ceux qui veulent nous détruire ? Les amadouer ? Les pacifier ? Leur faire entendre la bonne parole ?
Les prises de position en faveur de cette approche parmi les centrales syndicales sont fort répandues. La CSQ parle de « la force du dialogue social ». À l'occasion du 1er mai, les dirigeant.e.s de quatre principales centrales rencontraient la nouvelle première ministre et appelaient à « un changement de ton et au retour au dialogue ». Dans le cadre de la présentation du nouveau conseil des ministres, la FTQ souhaitait « un ministre du travail qui choisit le dialogue ». Dans le dossier de la formation de la main d'oeuvre, les centrales déplorent la rupture du dialogue par la ministre du travail Pascale Déry soulignant « la culture de dialogue social de la CPMT (...) fréquemment citée comme étant une bonne pratique »
Pourtant, comme l'a souligné la CSN lors des mobilisation en soutien aux mouvement communautaire en grève sociale, « « ce gouvernement vit sur du temps emprunté. Il a décidé d'utiliser ses derniers mois au pouvoir pour affaiblir le filet social en tirant dans toutes les directions. Pendant ce temps-là, bien des Québécoises et des Québécois doivent choisir entre manger ou se loger. » Pourquoi alors souhaiter un « dialogue » avec un gouvernement qui a montré ses vraies couleurs et ses intentions de démonter les contre-pouvoirs que la société civile s'est forgé au fil du temps. Qui a clairement affirmé vouloir domestiquer les syndicats et la contestation sociale.
Depuis plusieurs décennies, la culture de la concertation sociale domine parmi les centrales syndicales. La période post référendaire de la deuxième moitié des années 1990 fut caractérisé par l'émergence d'un pacte social à l'intérieur duquel les syndicats furent identifiés comme des partenaires social et invités à « jouer aux capitalistes » par le biais des fonds de capital de risque comme le Fonds de solidarité de la FTQ et la Fondaction de la CSN. Le gouvernement de Lucien Bouchard tenait à compléter l'intégration des syndicats dans le cadre du néolibéralisme, un héritage direct des sommets économiques du gouvernement de René Lévesque. À les inviter à se comporter comme des partenaires « raisonnables » dans la gestion bipartite (patronale-syndicale) ou tripartite (Etat-Patronat-syndicat) de toutes sortes d'organismes publics et parapublics. Un encadrement législatif visant à rendre le droit de grève prévisible et « raisonnable » a complété le tableau de la domestication du mouvement ouvrier.
S'en suivit une période de reculs au chapitre des conditions de travail et de vie. Les gains de productivité ont été accaparés par les élites et les rentiers au détriment des salarié.e.s. Le pouvoir d'achat des travailleurs et travailleuses organisé.e.s s'est dégradé sans que les mobilisations syndicales puissent freiner le mouvement jusqu'au plus récent Front commun du secteur public qui a réussit à sauver les meubles grâce à une mobilisation historique. Cette dernière a fait la démonstration que seule la lutte paie comme le soulignait un slogan lors des années 1970 et 1980.
Alors pourquoi cet intérêt à vouloir dialoguer avec les politicien.ne.s qui veulent casser notre rapport de force. Plusieurs pensent que dans quelques mois le problème sera résolu par lui-même avec l'éjection de la CAQ du pouvoir. Comme si les aspirants à ce pouvoir avait de meilleurs intentions envers le mouvement syndical. Croire que le PQ ou le PLQ agiront différemment relève de la pensée magique. Ils suivront les traces de la CAQ en matière de relations de travail.
Plus récemment, les centrales syndicales se sont réunit dans le cadre d'Etats généraux du syndicalisme, un exercice qui pourrait représenter un tournant dans l'orientation syndicale. Il s'agit de « moderniser leurs pratiques, renforcer la solidarité intersyndicale et relever les défis de la nouvelle réalité du travail. » Nous ignorons la portée qu'aura un tel exercice. La participation est « sur invitation seulement » ce qui limite l'impact que pourrait avoir ces discussions. Les questions abordées sont importantes et ils faudra voir quelle dynamique ce sommet syndical aura sur la suite des choses.
Nous croyons que les perspectives tracées par le mouvement communautaire lors des récentes mobilisation montrent la voie à suivre. Construire un rapport de force pour affronter les prochains défis, peu importe qui sera au pouvoir en octobre prochain. Les conditions de vie des personnes se détériorent. Les féminicides se multiplient. La crise du logement produit des personnes itinérantes par milliers. La crise climatique ignorée par la CAQ aura des conséquences difficiles à prévoir mais qui fragiliseront davantage les plus précaires d'entre nous. Il serait temps que le mouvement syndical retrouve sa position de colonne vertébrale de la contestation des politiques d'austérité et de locomotive aux mobilisations en faveur de l'amélioration des conditions de vie des classes ouvrières et populaires.
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Revenu viable 2026 : Combien faut-il gagner pour sortir de la pauvreté à Montréal, Québec, Gatineau, Sherbrooke, Saguenay, Trois-Rivières et Sept-Îles ?
Montréal, le 30 avril 2026 – L'Institut de recherche et d'informations socioéconomiques (IRIS) dévoile aujourd'hui qu'une personne seule a besoin d'un revenu entre 33 249 $ et 44 780 $ par an pour sortir de la pauvreté dans les grandes villes du Québec. Encore cette année, l'augmentation du salaire minimum prévue à 16,60$ l'heure dès le 1er mai ne permettra pas de vivre dignement.
30 avril 2026 | Communiqué de l'IRIS | Illustration : Collectif pour un Québec sans pauvreté
Le revenu viable, soit le revenu annuel après impôt nécessaire pour vivre en dehors de la pauvreté, se situe, selon la ville, entre 33 249 $ et 44 780 $ pour une personne seule, entre 46 458 $ et 58 385 $ pour une famille monoparentale et entre 75 117 $ et 88 812 $ pour un couple avec deux enfants.
C'est à Montréal que le revenu viable pour une famille de quatre est le plus élevé, s'élevant à 88 812$, une hausse de 4,2% par rapport à 2025. Pour une personne seule, il faut plutôt 41 585$ pour vivre dignement à Montréal, une hausse de 3,7 % par rapport à 2025.
« Il faudrait un salaire d'au moins 30$ de l'heure à une personne vivant seule pour sortir de la pauvreté en travaillant à temps plein à Montréal. Or, comme il s'agit du salaire horaire médian de la métropole, cela veut dire que la moitié des travailleurs et travailleuses ne peuvent sortir de la pauvreté sans des revenus supplémentaires », explique Eve-Lyne Couturier, chercheuse à l'IRIS et autrice de l'étude.
Le logement pèse lourdement sur le porte-monnaie
Pour la première fois depuis le début du calcul du revenu viable, le revenu pour une famille de quatre à Montréal (88 812$) dépasse celui de Sept-Îles (88 266$), où il est nécessaire d'avoir deux voitures pour répondre aux besoins de transport.
« Le prix du logement a augmenté au point où la différence du coût d'un cinq et demi entre Montréal et Sept-Îles équivaut à une deuxième voiture par ménage », explique Eve-Lyne Couturier.
En moyenne, les loyers ont augmenté de 10,9% dans les 7 villes étudiées, alors que la hausse recommandée par le Tribunal administratif du logement était de 5,9%. C'est la troisième année de suite que des hausses notables sont observées par rapport aux recommandations officielles.
« Considérant que le logement représente plus du tiers des dépenses des ménages, les hausses observées pèsent lourdement sur le budget des ménages et ce, dans toutes les régions étudiées », explique Eve-Lyne Couturier.
Le salaire minimum est insuffisant
Pour la quatrième année de suite, l'écart entre le salaire minimum et le revenu viable se creuse. Une personne qui travaille à temps plein (35h) au salaire minimum (16,60$) à Montréal touchera un revenu annuel de seulement 25 867 $, soit le deux tiers du revenu viable.
« Le salaire minimum n'a jamais permis à une personne seule de sortir de la pauvreté en travaillant à temps plein. Toutefois, dans une société qui met l'accent sur le travail et sur l'ascension sociale, il est inquiétant de voir que l'écart se creuse. Ça souligne que la crise d'abordabilité n'est ni nouvelle ni sur le point de se résorber », se désole Eve-Lyne Couturier.
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Manifestation du premier mai à Québec : défendre les droits des travailleuses et travailleurs piétinés par le gouvernement de la CAQ !
La manifestation du premier mai à Québec s'est tenue sur le thème , « Solidarisons-nous contre la dérive antidémocratique ». Plusieurs centaines de personnes ont déambulé dans les rues de Québec. La manifestation a réuni des travailleurs, des travailleuses, des retraité-es, des chômeuses et chômeurs, des étudiant·es, des militant·es des groupes communautaires, des organisations de défense des droits, des groupes de défense des personnes migrantes... La volonté de résister au gouvernement de la CAQ a vien été illustrée par un slogan scandé au début de la manifestation : Quand la CAQ nous attaque, nous on contre-attaque !
Ces attaques ont été clairement identifiées : lois antisyndicales, inaction face à la crise du logement, coupes dans les budgets des services publics et des programmes sociaux, privatisation en santé et en éducation. Alors qu'ils s'enrichissent, les patrons et le gouvernement de la CAQ à leur service multiplient les décisions qui appauvrissent la classe ouvrière, tout en portant atteinte à ses droits. Ces lois antisyndicales et antidémocratiques visent à affaiblir les organisations de la majorité populaire.
Nous publions ci-dessous, la vidéo des interventions qui ont été faites avant le départ. Ils ont démontré la forte détermination de résister aux politiques de ce gouvernement pro-patronal.
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Les Robins des Ruelles frappent de plus belle : plusieurs épiceries dévalisées à l’occasion du premier mai anti-capitaliste
Jeudi soir, 30 avril 2026, plusieurs épiceries ont simultanément été la cible d'autoréductions (vols politiques) organisées par des groupes se renvendiquant des Robins des Ruelles.
2 mai 2026, Montréal - Après une semaine marquée par de nouveaux vols d'épiceries signés les « Robins des Ruelles », le groupe renchérit en organisant un banquet de nourriture volée, en plein coeur de la manifestation de la Journée des travailleurs et des travailleuses du x mai à Montréal.
1 mai
Une grande table garnie des denrées alimentaires volées attendait les travailleurs et travailleuses au lieu d'arrivée de la manifestation. Sur les nappes disposées par terre et sur la table, on pouvait lire « Nourriture volée, servez-vous ! ».
1 mai 2026, du côté de la ville de Québec, une action de distribution des denrées volées a également eu lieu lors de la manifestation du 1er mai. Des sacs de nourriture, accompagnés de collants indiquant « c'est gratuit parce que c'est volé », ont également été distribués tout au long de la manifestation par des Robins de la Capitale Nationale.
Dans leur communiqué, les groupes indiquent que leurs actions s'inscrivent dans le cadre du Premier Mai, Journée internationale des travailleuses et travailleurs. Cette journée historique de célébration des luttes contre l'exploitation capitaliste est soulignée au Québec comme à l'international depuis plus d'un siècle.
Dans leur communiqué, les Robins écrivent :
« La journée du 1er mai envoie le message clair que la capacité à se nourrir est un enjeu anticapitaliste. Loin d'être une “crise” qui se résorbera, ou que l'on pourrait régler avec des mesures palliatives, notre dificulté à nous nourrir est structurelle, c'est-à-dire qu'elle est construite de manière à nous pousser au travail et nous empêcher de nous révolter. » – Dominique Laliberté
Les Robins des Ruelles ciblent depuis plusieurs mois les grandes chaînes d'épiceries, la « mafia de l'alimentaire », en raison de leur rôle dans la hausse du coût de la vie. Le bond de 33% du panier d'épicerie entre 2021 et 2024 est selon eux orchestré par les grandes surfaces alimentaires, notamment Sobeys, Loblaws, Métro, Walmart et Costco, qui détiennent 80% du marché. Au cours des trois derniers mois, les profits de Métro seulement ont grimpé de 27 millons de dollars.
Les Robins affirment dans leur communiqué :
« Ils nous disent de nous démarquer au travail, mais dès qu'ils peuvent, ils nous remplacent par des machines. Ils nous disent d'enchaîner deux jobs pour prendre soin de notre famille, mais on n'a même plus le temps de les voir. Il nous disent que c'est la faute des immigrants et des plus précaires pour essayer de nous monter les uns contre les autres. Ils nous demandent de participer docilement à un système conçu pour nous appauvrir, mais nous ne sommes pas dupes. Le travail nous affame bien plus qu'il nous nourrit. » – Dominique Laliberté
Les Robins affirment que ces actions sont effectuées en réponse à l'appel lancé par les Soulèvements du fleuve à résister à l'empire alimentaire. Les Soulèvements du fleuve sont clairs : pour nous donner les moyens de nos ambitions, il nous faut exproprier les chaînes d'épiceries, créer des cuisines collectives au milieu des places publiques, transformer les parkings en grands potagers et les champs de monoculture en garde-manger collectif. Ultimement, nous devons faire front contre les propriétaires et les corporations qui privatisent la vie. Ce monde ne leur appartient pas.
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30 avril
Suivant le même modus operandi que celui des actions précédentes, près d'une cinquantaine d'individus déguisés en club de course auraient effectué une action éclair dans un Maxi du quartier de Rosemont à Montréal, remplissant leur sacs de produits qu'ils ont ensuite emportés sans payer. À Québec, des individus revendiquent également avoir saisi des quantité importantes de denrées lors de sorties de vols à l'étalage organisées et ce, dans une diversité d'enseignes de la Capitale Nationale.
Dans leur communiqué, les groupes indiquent que leurs actions s'insèrent dans le cadre du Premier Mai, Journée internationale des travailleuses et travailleurs. Cette journée historique de célébration des luttes contre l'exploitation capitaliste est soulignée partout à travers le monde depuis plus d'un siècle.
Dans leur communiqué, les Robins écrivent :
« Ce 1er mai, qu'est-ce qu'on peut célébrer ? On est de plus en plus nombreux à en arracher, on se retrouve à travailler toujours plus, sans arriver à se loger et se nourir sans stresser à la fin du mois. Pourquoi ? La même raison depuis toujours : parce que les grands propriétaires s'enrichissent sur notre dos, par le vol de nos moyens de subsistance et l'exploitation de notre travail. » - Frédéric Laflèche
Les Robins des ruelles ciblent depuis plusieurs mois la « mafia de l'alimentaire », les grandes chaînes d'épicerie, en raison de leur rôle dans la hausse du coût de la vie. Le bond de 33% du panier d'épicerie entre 2021 et 2024 est selon eux orchestré par les grandes surfaces alimentaires, notamment Sobeys, Loblaws, Métro, Walmart et Costco, qui détiennent 80% du marché alimentaire. Effectivement, au cours des trois derniers mois, les profits de Métro seulement ont grimpé de 27 millions de dollars.
Les Robins affirment dans leur communiqué :
« Notre difficulté à nous nourrir n'est pas signe d'un système brisé : au contraire, l'économie actuelle fonctionne à merveille pour ceux qui la contrôlent. Nous refusons leur fiction de "l'ordre des choses", nous voulons faire mouvement pour le renverser. Le jour où nous refusons de collaborer avec ce système prédateur et cessons de payer, tout devient possible. Tout est déjà là et il y en a assez pour tout le monde. » – Frédéric Laflèche
Les Robins affirment que ces actions sont effectuées en réponse à l'appel lancé par les Soulèvements du fleuve à résister à l'empire alimentaire. Les Soulèvements du fleuve sont clairs : pour nous donner les moyens de nos ambitions, il nous faut exproprier les chaînes d'épicerie, créer des cuisines collectives au milieu de places publiques, transformer les parkings en grands potagers et les champs de monoculture en garde-manger collectif. Ultimement, nous devons faire front contre les propriétaires et les corporations qui privatisent la vie. Ce monde ne leur appartient pas.
Information sur le groupe d'action autonome Les Robins des Ruelles
Les Soulèvements du fleuve ont reçu un communiqué de la part de Robins des Ruelles avec la demande de le contextualiser et de le partager aux médias. Les Soulèvements du fleuve jouent un rôle de diffusion. Les Robins des Ruelles sont des groupes automones et anonymes qui sont passés à l'action contre Métro le 15 décembre 2025, puis contre Rachelle-Béry le 3 février 2026.
À propos du 1er mai
Le 1er mai trouve son origine dans la répression sanglante de la grève pour la journée de huit heures à Chicago en 1886, une lutte qui a mené à l'exécution de militants anarchistes dont la mémoire a transformé cette date en journée internationale de la contestation anticapitaliste. Héritage de ces luttes ouvrières, le 1er mai s'est affirmé au fil du temps comme le principal rendez-vous des mouvements anticapitalistes partout dans le monde, qui contestent l'exploitation et appellent à une rupture avec l'ordre établi.
À propos des Soulèvements du fleuve
Les Soulèvements du fleuve rassemblent des personnes révoltées par l'état du monde qui, à travers leurs gestes et leur discours, tentent d'ébranler le règne de l'Économie, de créer des brèches dans sa domination. L'Économie, c'est ce qui cherche à exploiter chaque forêt, chaque rivière et chaque être vivant, à transformer chaque moment de nos existences en travail et à faire de toute chose une marchandise. Nous aspirons à construire une force politique qui vise à se libérer de l'Économie et de son emprise, à s'opposer aux géants industriels, à la mafia alimentaire et aux grands propriétaires. Partout et tout le temps, s'organiser contre ses rouages, créer du commun, expérimenter d'autres manières d'être au monde. Nos ennemis sont ceux qui nous ont dépossédé-es de nos moyens de subsistance - de notre capacité collective à nous nourrir, à nous loger, à nous soigner, à nous amuser. Leur expropriation est notre horizon. Nés en réponse à l'appel international des Soulèvements de la terre, les Soulèvements du fleuve ont, depuis, traversé des luttes et des saisons. Nous résistons, car nous savons que d'autres mondes sont possibles. Il est venu le temps de se soulever.
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Le cycle de l’austérité n’est pas une fatalité
La Coalition Main rouge lance un document faisant état de six mesures concrètes qui permettraient au Québec de refinancer les services publics, les programmes sociaux et l'ACA. En procédant à une révision des paliers d'imposition, en mettant en place un nouvel impôt sur l'actif net du 1% des personnes les plus riches, et en abolissant l'inclusion partielle du gain en capital, parmi d'autres mesures, le Québec disposerait de plus de 20 milliards de revenus supplémentaires pour renforcer significativement son filet social, à un moment où les crises se multiplient, que les services publics se détériorent, que les inégalités sociales s'accroissent et qu'une fracture sociale prend forme.
Tiré de l'infolettre de l'R des Centre de femmes Le nouvel R
29 avril 2026
Le cycle de l'austérité n'est pas une fatalité. Il y a moyen d'augmenter la marge de manœuvre du gouvernement pour réinvestir dans le filet social.
Nous vivons dans une société qui, à une époque, a fait le choix d'une certaine redistribution de la richesse. Grâce aux mesures sociales mises en place à partir des années 1960, souvent le fruit d'importantes luttes, les inégalités ont historiquement été moins grandes au Québec que dans le reste
du Canada ainsi que dans plusieurs autres juridictions (1). Toutefois, ici comme ailleurs, une part importante de la richesse échappe toujours au Trésor public et les inégalités demeurent.
Les gouvernements nous répètent qu'avant de partager la richesse, il faut la créer. C'était même une priorité qui a orienté la politique gouvernementale depuis 2018. Bien que l'idée puisse être séduisante à première vue, elle n'a de sens que si la richesse produite bénéficie réellement à l'ensemble de la
population. Or, année après année, OXFAM publie des rapports consternants qui démontrent à quel point la richesse mondiale se concentre de plus en plus rapidement. En 2025, on estimait que le 1 % des plus riches de la planète possédait 43,8 % de la richesse mondiale (2) ! Pire encore, OXFAM trace cette année un constat bien lourd de sens : que la croissance des inégalités et la concentration de plus en plus rapide de la richesse s'accompagnent désormais d'une montée de l'autoritarisme dans le monde. On peut donc estimer que les cycles d'austérité vont plus loin que l'effritement de nos filets sociaux ; ils contribuent également à l'érosion de nos démocraties. Cette tendance s'inscrit dans le tournant néolibéral de la fin du dernier siècle et se traduit par des gouvernements qui érodent les acquis sociaux et démantèlent progressivement le filet social.
Le Québec n'échappe pas à cette logique, étant entré dans le cycle de l'austérité sans fin : les surplus sont suivis de baisses d'impôt, qui, elles-mêmes, sont suivies de déficits, qui, à leur tour, entraînent des mesures importantes d'austérité pour revenir à l'équilibre budgétaire (3). Un surplus apparaît alors (souvent plus à cause de la conjecture qu'en raison des efforts budgétaires (4)) et nous voilà de retour à la case départ. C'est ainsi que depuis des décennies, les gouvernements en place à Québec ont réduit les revenus de l'État de plusieurs milliards de dollars par année, que ce soit par la fin ou la réduction de diverses contributions sociales, la baisse de la taxe scolaire, ou encore les baisses d'impôt. Pourtant, plusieurs problématiques commandent que l'État investisse davantage : écoles en ruine, hôpitaux vétustes, manque d'accès aux services de garde éducatifs à l'enfance, services sociaux insuffisants, crise du logement, itinérance et pauvreté, vieillissement de la population et, bien sûr, l'augmentation des événements climatiques extrêmes. Également, les travailleurs de plusieurs secteurs de première lignesont à bout de souffle, ce qui a des répercussions sur eux comme sur le reste de la population.
Solutions fiscales 2026
Comble de l'ironie, le gouvernement qui estimait un surplus record d'environ 8 G $ en juin 20195, a estimé un déficit record (en nombre absolu) de 13,6 G $ en 2025-20266, et ce, sans investissements importants dans l'une ou l'autre des missions fondamentales de l'État. À la place, les Québécois-e-s ont vu des sommes considérables être gaspillées dans de grands projets d'entreprises privées, sans que le Trésor public n'en tire profit. Il est temps de procéder à un réinvestissement massif ; nous ne pouvons plus tolérer que les inégalités entre le 1% des plus riches et le reste de la population demeurent aussi élevées, alors que l'État se prive des moyens de réinvestir dans notre filet social. Heureusement, des solutions existent.
Dans ce document, la Coalition Main Rouge propose 6 mesures pour récupérer une partie de l'argent collectif qui nous échappe actuellement. Ces 6 mesures totalisent un potentiel d'économies ou de rentrées d'argent de plus de 20 G $ par an. Nous les présentons brièvement dans les pages qui suivent. Elles ont pour objectif de démontrer simplement que nous avons les moyens de faire autrement au Québec
Notes de références
1. Guillaume Tremblay-Boily, « Is Quebec a Distinct Society When It Comes to Inequality ? », Centre Canadien de Politiques
Alternatives, 28 février 2023, https://www.policyalternatives.ca/news-research/is-quebec-a-distinct-society-when-it-comes-to
inequality/.
2. Alex Maitland et al., Résister au règne des plus riches (Oxfam International, 2026), https://doi.org/10.21201/2025.000113, p.
20.
3. « Le cycle de l'austérité », Institut de recherche et d'informations socioéconomiques, 27 mars 2018, https://iris-recherche.qc.ca/
blogue/autre/austerite/ ;
4. Olivier Jacques, « Surplus et Baisses d'impôt Au Québec », Policy Options, 14 décembre 2017, https://
policyoptions.irpp.org/2017/12/surplus-et-baisses-dimpot-au-quebec/
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Pour le retrait du Projet de loi n° 1, Loi constitutionnelle de 2025 sur le Québec
En tant qu'organisations soucieuses de protéger notre démocratie et de notre État de droit, nous vous invitons, Madame la Première ministre, à écouter la société civile québécoise et à poser le geste qui s'impose en retirant le projet de loi no 1.
Tiré de l'infolettre de L'R des Centres de femmes Le Nouvel R
Montréal, 5 mai 2026
Christine Fréchette
Première ministre du Québec
CC
Monsieur Simon Jolin-Barrette
Ministre de la Justice
Monsieur André A. Morin
Responsable de l'opposition officielle en matière de justice
Monsieur Haroun Bouazzi
Responsable du deuxième groupe d'opposition en matière de justice
Madame
Monsieur Pascal Paradis
Responsable du troisième groupe d'opposition en matière de justice
OBJET : Retrait du Projet de loi n° 1, Loi constitutionnelle de 2025 sur le Québec
Madame la Première ministre,
Nous tenons d'abord à vous féliciter pour votre récente accession au poste de Première ministre du Québec. Comme vous l'avez souligné, cette fonction constitue à la fois un grand honneur et une immense responsabilité.
Dans le contexte de la reprise des travaux parlementaires, nous souhaitons attirer votre attention sur l'urgence et la nécessité de retirer le projet de loi n° 1, Loi constitutionnelle de 2025 sur le Québec. Soyons clairs : nous ne remettons en cause ni la légitimité ni le droit du peuple québécois de se doter de sa propre constitution. Nous estimons toutefois que ce projet de loi, même à la lumière des récents amendements proposés par le ministre de la Justice, représente une menace sérieuse pour la démocratie, l'État de droit et le régime québécois de protection des droits et libertés.
Les oppositions au projet de loi no 1 sont massives et ne peuvent être ignorées :
● De nombreux mémoires déposés dans le cadre des consultations générales ont dénoncé le caractère antidémocratique du PL1 et réclamé son retrait immédiat.
● Plus de 800 groupes de nombreux secteurs de la société civile ont signé conjointement une Déclarationqualifiant le PL1 d'« attaque contre la démocratie et les droits humains » et exigeant son « retrait complet ».
● Le Barreau du Québec a exprimé de sérieuses préoccupations concernant les dispositions du PL1 qui « menacent la séparation des pouvoirs, musellent les contre-pouvoirs, créent une instabilité juridique et affaiblissent les droits fondamentaux ».
● La Commission des droits de la personne et de la jeunesse (CDPDJ) a souligné que le PL1 marque « un recul majeur des droits et libertés protégés par la Charte québécoise ».
● L'Assemblée des Premières Nations du Québec-Labrador (APNQL)et plusieurs organisations autochtones ont réclamé le retrait de ce projet de loi, qualifié de « colonial, centralisateur et incompatible avec les droits fondamentaux des Premières Nations ».
● Dans ses observations finales sur le Canada, leComité des droits de l'homme des Nations Uniesa exprimé ses préoccupations concernant le caractère antidémocratique du processus d'élaboration de ce projet de constitution.
● Des organisations autochtones et des associations de juristes ont interpellé dix rapporteurs spéciaux des Nations unies pour souligner le fait que le PL1 bafoue les droits et libertés inscrits dans la Charte internationale des droits de l'homme.
D'abord, l'élaboration et le dépôt du projet de loi n° 1 ne respectent aucun des standards reconnus pour l'adoption d'une constitution légitime et démocratique. Celui-ci a été élaboré derrière des portes closes et sans consultations publiques préalables. Or, les critères établis par le droit international prévoient que la rédaction d'une constitution doit se faire dans le cadre d'un processus ouvert et transparent, permettant la pleine participation de la société civile et de l'ensemble de la population. L'absence de consultations larges et inclusives lors de la préparation de ce projet de loi fait en sorte que celui-ci n'a aucune légitimité politique.
Nous souhaitons également souligner les importantes menaces que fait porter le projet de loi no 1 sur le régime québécois de protection des droits et libertés. Alors que nous célébrons cette année le 50e anniversaire de l'entrée en vigueur de la Charte québécoise des droits et libertés de la personne, le projet de loi comporte plusieurs dispositions affaiblissant la portée de cette loi fondamentale. Il prévoit notamment d'établir une hiérarchisation des droits contraire aux normes du droit international et de faciliter le recours à la clause dérogatoire de la Charte québécoise par le gouvernement, parmi plusieurs autres enjeux.
En tant qu'organisations soucieuses de protéger notre démocratie et de notre État de droit, nous vous invitons, Madame la Première ministre, à écouter la société civile québécoise et à poser le geste qui s'impose en retirant le projet de loi no 1.
Nous demeurons à votre disposition si vous souhaitez obtenir des informations complémentaires.
Nous vous prions d'agréer, Madame la Première ministre, l'expression de nos salutations
distinguées.
Ajouts des signataires :
Alexandre Petitclerc, président, Ligue des droits et libertés
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Le pari de Carney : l’atlantisme aux caractéristiques canadiennes
Le premier ministre a parlé de souveraineté à Davos. Mais de retour dans l'orbite de Washington, la politique étrangère du Canada demeure fermement contrainte.
28 avril 2026 | tiré de Canadian Dimension | Photo : Mark Carney/X.
https://canadiandimension.com/articles/view/carneys-gambit-atlanticism-with-canadian-characteristics
La brève rupture de Carney avec l'« ordre fondé sur des règles » à Davos a cédé la place à un retour rapide au rôle familier du Canada au sein de la puissance américaine, écrit Peter McFarlane.
Ce qui suit est un extrait de Last Call for Canada : Sovereign Nation or Vassal State (Dernier appel pour le Canada : nation souveraine ou État vassal) de l'auteur, journaliste, éditeur et administrateur culturel Peter McFarlane, dont la parution est prévue le 1er juin 2026 aux éditions Baraka Books. Pour plus d'informations, visitez www.barakabooks.com.
Lorsque Mark Carney est arrivé à Pékin le 14 janvier 2026, c'était un moment important dans les relations sino-canadiennes après dix années difficiles. Depuis lors, l'espoir que cette visite mène à une politique étrangère canadienne audacieuse et nouvelle s'est évanoui, alors que son gouvernement offre quelques mots courageux à l'occasion tout en continuant de servir les intérêts de la politique étrangère américaine.
La visite précédente d'un premier ministre canadien en Chine remontait à décembre 2017, lorsque Justin Trudeau avait annoncé que Pékin et Ottawa entamaient des négociations en vue d'un accord de libre-échange Canada-Chine. Cette initiative avait été rapidement abandonnée trois semaines plus tard, lorsque les États-Unis avaient déclaré la Chine comme rival stratégique. L'année suivante, le Canada avait officiellement renoncé à son droit de conclure un accord de libre-échange avec la Chine dans le cadre de l'ACEUM de 2018. Le lendemain, soit le 1er décembre 2018, les relations entre le Canada et la Chine s'étaient complètement effondrées lorsque le Canada avait arrêté la dirigeante de Huawei, Meng Wanzhou, à la demande des Américains.
Le voyage de Carney en janvier 2026 n'a eu lieu qu'après que les États-Unis eurent rouvert la porte à la Chine à la suite de la rencontre Trump-Xi d'octobre 2025 lors du sommet Asie-Pacifique en Corée du Sud. Après cette rencontre, la ministre des Affaires étrangères du Canada, Anita Anand, s'est sentie suffisamment en sécurité pour annoncer que « le Canada considère désormais Pékin comme un partenaire stratégique ».
À Pékin, Carney a levé l'écrasant tarif de 100 % que le Canada avait imposé sur les véhicules électriques chinois en 2024, sous la direction de l'administration Biden — ouvrant la porte à l'importation de 49 000 VE chinois au Canada, représentant trois pour cent du marché automobile canadien. En retour, la Chine a accepté de réduire ses droits de douane de représailles sur le canola canadien, de 85 % à 15 %, d'ici le 1er mars 2026.
Immédiatement après sa visite en Chine, Carney a réalisé un geste encore plus retentissant. De Pékin, il s'est rendu au Forum économique mondial de Davos, en Suisse, et le 20 janvier, il a prononcé un discours intitulé « Principled and Pragmatic : Canada's Path » (Avec principes et pragmatisme : la voie du Canada) qui a retenti à travers le monde.
Carney a déclaré à la classe politique et économique occidentale réunie à Davos que « l'ordre fondé sur des règles s'efface », et il a cité la formule de Thucydide selon laquelle nous entrons dans un monde où « les forts font ce qu'ils peuvent, et les faibles subissent ce qu'ils doivent ».
Carney a dit qu'il existait « une tendance des pays à s'accommoder pour s'entendre. À composer. À éviter les ennuis. À espérer que la conformité achètera la sécurité. Eh bien, non. »
Son aveu le plus surprenant fut le suivant :
Pendant des décennies, des pays comme le Canada ont prospéré sous ce que nous appelions l'ordre international fondé sur des règles. Nous avons adhéré à ses institutions, nous en avons loué les principes, nous avons bénéficié de sa prévisibilité. Et grâce à cela, nous avons pu mener des politiques étrangères fondées sur des valeurs, sous sa protection. Nous savions que le récit de l'ordre international fondé sur des règles était partiellement faux. Que les plus puissants s'en exemptaient quand cela les arrangeait. Que les règles commerciales étaient appliquées de manière asymétrique. Et nous savions que le droit international s'appliquait avec une rigueur variable selon l'identité de l'accusé ou de la victime.
C'est cette première partie de son discours qui a mis le monde libéral en ébullition en suggérant, dans un langage soigneusement mesuré, que l'ordre fondé sur des règles était un instrument occidentalpermettant de contourner le droit international tout en poursuivant une domination militaire et économique. En somme, Carney avait admis devant le monde à Davos ce qui vous aurait fait qualifier de propagandiste chinois ou russe la veille.
Ceux qui se sont concentrés sur la première partie du discours de Carney, comme le spécialiste de la Chine et homme de gauche français Arnaud Bertrand, l'ont décrit comme l'un de ceux « qui pourraient se révéler parmi les discours les plus importants prononcés par un dirigeant mondial au cours des 30 dernières années ».
« Truffé d'hypocrisie »
Mais ceux qui ont tenu compte de la seconde partie du discours ont été moins enthousiastes.
Après son exposé de la fraude inhérente à la politique étrangère occidentale, Carney a développé une position qu'un membre de la conférence a décrite comme « l'atlantisme aux caractéristiques canadiennes ».
Les puissances intermédiaires comme le Canada, a suggéré Carney, pourraient s'unir pour promouvoir leurs valeurs « comme le respect des droits humains, le développement durable, la solidarité, la souveraineté et l'intégrité territoriale des différents États ». Elles pourraient demeurer fidèles à leur engagement envers « les valeurs fondamentales : la souveraineté et l'intégrité territoriale, l'interdiction du recours à la force sauf si conforme à la Charte des Nations Unies, et le respect des droits humains ».
Carney est ensuite devenu de plus en plus vague et décousu. « Nous ne nous appuyons plus seulement sur la force de nos valeurs, mais aussi sur la valeur de notre force… Pour contribuer à résoudre les problèmes mondiaux, nous poursuivons une géométrie variable… Les puissances moyennes doivent agir ensemble, car si vous n'êtes pas à la table, vous êtes au menu. »
Il a poursuivi : « Dans un monde de rivalité entre grandes puissances, les pays intermédiaires ont le choix : se faire concurrence pour obtenir des faveurs ou se regrouper pour créer une troisième voie ayant du poids. »
Des penseurs politiques réalistes comme John Mearsheimeront salué la franchise de Carney dans la première partie du discours, mais ont rejeté l'idée que « les puissances moyennes peuvent emprunter une troisième voie et former un mouvement des non-alignés capable de créer ses propres institutions. À cet égard, je pense qu'il a tort. Ce sont les grandes puissances qui créent les institutions internationales et les ordres internationaux, et des pays comme le Canada disposent d'une marge de manœuvre remarquablement étroite. Je crois donc qu'il se trompe en pensant pouvoir y parvenir. »
Des économistes de premier plan, tant de gauche que de droite, comme Yanis Varoufakis et Wolfgang Münchau, ont eu une appréciation encore plus sévère. Münchau, rédacteur en chef adjoint du Financial Times, a dit que l'idée que nous devions tous nous rassembler est complètement illusoire. La raison de ce problème est que nous sommes devenus dépendants des États-Unis pour la sécurité, la technologie… il y a tellement d'aspects de nos sociétés qui sont devenus dépendants des États-Unis que nous ne pouvons pas nous extirper de cette dépendance… Le discours de Carney sur l'alliance mutuelle, c'est du discours de Davos. C'est stupide. C'est ridicule. »
Varoufakis a dit que « le discours était truffé d'hypocrisie et qu'il se terminait par une proposition confuse et peu crédible ».
Il a demandé pourquoi des gens comme Carney, le premier ministre britannique et les Européens avaient si longtemps acquiescé à l'hégémonie américaine, même s'ils savaient que celle-ci était fondée sur des mensonges. Carney parlait maintenant de faire se regrouper des puissances moyennes comme la Grande-Bretagne, l'Allemagne, la France, l'Australie et le Canada afin de créer un ordre multilatéral fondé sur des règles alternatif et, en substance, de s'unir pour combattre l'hégémonie. Comment entend-il procéder ?
« Le Canada est en train de conclure un accord avec la Chine, mais c'est un accord minuscule, infime, calibré de façon à ne pas froisser Washington. Je ne pense donc pas qu'il s'agisse d'un discours si historique. »
À long terme, la véritable importance du discours de Carney se mesurerait moins aux remous immédiats qu'il a provoqués qu'à la nouvelle direction qu'il semblait annoncer. Et il est rapidement devenu évident qu'il n'y aurait aucun avancement courageux après Davos.
L'art de la volte-face à grande vitesse
La réaction initiale de Trump à l'accord de Carney avec la Chine n'a pas du tout été hostile. Il ne voyait pas comme significatif un accord portant sur l'importation d'un nombre limité de VE, plafonné à trois pour cent du marché intérieur dans un secteur qui n'était pas en concurrence avec les constructeurs automobiles américains.
Alors que Carney quittait la Chine, Trump a déclaré : « C'est ce que vous devriez faire. Je veux dire, c'est une bonne chose pour lui de signer un accord commercial. Si vous pouvez obtenir un accord avec la Chine, vous devriez le faire, non ? »
La colère impériale n'a commencé qu'après le discours de Carney à Davos, lorsqu'il a suggéré que le Canada se préparait à sortir de sa relation de vassal avec les États-Unis. Le discours a été suivi de trois jours de silence menaçant de la part de Trump. Puis le barrage a cédé sur Truth Social :
Si le gouverneur Carney pense qu'il va faire du Canada un « port de débarquement » pour que la Chine envoie des marchandises et des produits aux États-Unis, il se trompe lourdement. La Chine va dévorer le Canada tout cru, le consommer entièrement, y compris en détruisant ses entreprises, son tissu social et son mode de vie en général. Si le Canada conclut un accord avec la Chine, il sera immédiatement frappé d'un tarif de 100 % sur tous les biens et produits canadiens entrant aux États-Unis.
Carney a répondu par une rapide marche arrière. Lors d'une conférence de presse convoquée à la hâte un dimanche matin, il a déclaré que le Canada n'avait « aucune intention » de poursuivre un accord de libre-échange avec des pays « non marchands » comme la Chine.
L'accord qu'il avait précédemment décrit comme historique n'était désormais plus qu'un arrangement avec Pékin « pour rectifier certains problèmes qui se sont développés au cours des deux dernières années », en référence à des éléments commerciaux comme les VE de fabrication chinoise, les produits agricoles et les produits de la pêche.
Puis, dans un exemple remarquable de vassalité, il a admis que le Canada avait renoncé au droit de conclure un accord de libre-échange avec la Chine dans l'ACEUM et que le Canada, a-t-il dit, « respecte ses engagements ».
En réponse, Trump a tracé une ligne dans le sable. « Le Canada vit grâce aux États-Unis. Souvenez-vous en, Mark, la prochaine fois que vous ferez vos déclarations. La dernière chose dont le monde a besoin, c'est que la Chine s'empare du Canada. Cela n'arrivera PAS, ni même n'approchera d'arriver ! »
Le lundi suivant la publication de Trump, Trump et Carney se sont entretenus au téléphone et, dans sa description de cet appel, le secrétaire au Trésor américain Scott Bessent a déclaré à Fox News que Carney avait été en train de « revenir très agressivement » sur certaines de ses remarques de Davos.
Carney, qui n'avait pas initialement reconnu l'appel, a démenti les accusations de Bessent. Il s'est ensuite empressé d'ajouter que « les relations avec les États-Unis sont bonnes. Nous avons de bonnes conversations — de bons échanges avec les Américains. Il y a beaucoup de travail à faire pour la révision de l'ACEUM. Quand il sera temps de s'asseoir à la table des négociations, nous serons prêts », a-t-il dit, qualifiant Trump de « négociateur coriace ».
Mais des signaux plus inquiétants émanaient de l'administration américaine, cette fois à propos de l'achat par le Canada de la totalité des F-35 prévus.
Plus tôt dans le mois, Carney avait entamé des discussions avec la Suède au sujet de l'achat de chasseurs Gripen, et l'ambassadeur américain Pete Hoekstra n'était pas satisfait, avertissant qu'« un accord commercial serait retiré de la table si le Canada décidait de ne pas acheter le chasseur américain ».
Le 28 janvier, Hoekstra a haussé le niveau de la menace. Il a déclaré que le partenariat NORAD du Canada serait également affecté. Si le Canada choisissait des appareils non américains, a-t-il dit, l'armée américaine augmenterait unilatéralement ses vols au-dessus du territoire canadien — une menace à peine voilée de prendre le contrôle de l'espace aérien canadien si le Canada ne donnait pas suite à la commande des F-35.
L'ambassadeur a ensuite été interrogé par un journaliste d'une radio montréalaise pour savoir si les États-Unis pourraient envahir le Nord canadien, pour les mêmes raisons qu'ils menaçaient d'envahir le Groenland.
Dans une réponse stupéfiante, Hoekstra a refusé d'écarter l'invasion, affirmant seulement qu'il s'agissait d'une question hypothétique.
Une danse étrange
Dans la plupart des pays, un ambassadeur étranger menaçant de s'emparer de l'espace aérien et d'envahir éventuellement l'État hôte aurait créé un incident diplomatique majeur, aboutissant au moins à une convocation de l'ambassadeur au ministère des Affaires étrangères. Mais le gouvernement Carney a accueilli ces menaces dans le silence.
La réaction a été similaire lorsque Bessent a ouvertement soutenu le mouvement séparatiste albertain, déclarant à un commentateur de droite américain que des membres de l'administration rencontraient des séparatistes albertains et suggérant que l'Alberta était un partenaire naturel pour les États-Unis. « Ils ont d'excellentes ressources. Les Albertains sont des gens très indépendants. Il y a une rumeur selon laquelle ils pourraient tenir un référendum pour décider s'ils souhaitent rester au Canada ou non. Les gens parlent. Les gens veulent la souveraineté. Ils veulent ce que les États-Unis ont. »
Une fois encore, ce qui était encore plus choquant que les déclarations américaines, c'était la réaction de Carney. Interrogé sur l'alliance proposée par Bessent avec les séparatistes albertains, Carney a mollement demandé à « la Maison-Blanche de respecter la souveraineté canadienne sur l'Alberta ».
En l'espace d'une semaine, le président américain avait ridiculisé Carney en le traitant de « gouverneur Carney », l'ambassadeur américain avait menacé de prendre le contrôle de l'espace aérien canadien et refusé d'exclure une invasion pure et simple du pays, et le secrétaire au Trésor soutenait publiquement un mouvement séparatiste dans la province pétrolière du Canada, tandis que des membres de l'administration rencontraient ouvertement les séparatistes à Washington.
L'appel de Carney à respecter la souveraineté canadienne — ou celle de quiconque — n'a pas été entendu à Washington, et il est de nouveau apparu clairement que Carney lui-même ne respectait pas vraiment la souveraineté nationale non plus. Lorsque les États-Unis ont annoncé un blocus total du carburant à Cuba début février, il a rapidement abandonné son engagement de Davos envers « les valeurs fondamentales : la souveraineté et l'intégrité territoriale, l'interdiction du recours à la force sauf si conforme à la Charte des Nations Unies, et le respect des droits humains ».
Ce geste américain constituait une nouvelle violation flagrante du droit international, conçue pour détruire l'économie cubaine et affamer la population jusqu'à ce qu'elle capitule et livre son pays au même contrôle américain qu'en 1959, avant la révolution. Le gouvernement canadien a refusé de critiquer la tentative américaine d'étrangler le pays, tout comme il l'avait fait face à l'enlèvement du président vénézuélien et de son épouse en janvier et à la saisie de la production pétrolière du pays.
S'il subsistait un doute que le Canada agissait encore comme un État vassal loyal et même enthousiaste, il a été levé par la déclaration initiale forte de Carney en soutien au lancement par les États-Unis et Israël d'une guerre brutale, illégale et agressive contre l'Iran le 28 février 2026.
Un ancien ministre libéral des Affaires étrangères, Lloyd Axworthy, a signalé le danger dans lequel Carney entraînait le Canada en soutenant l'illégalité américaine. « Pour un pays qui dépend davantage du droit que de la force pour sa propre sécurité, ce n'est pas du réalisme ; c'est de l'imprudence. »
Après deux jours d'esquive, Carney a tenu une conférence de presse où il a dit regretter son soutien initial à l'attaque américaine et israélienne contre l'Iran parce qu'il s'agissait d'une grave violation du droit international. Un jour plus tard, il a opéré un nouveau revirement et déclaré que le Canada pourrait envoyer des troupes dans le Golfe pour combattre aux côtés des Américains et de leurs alliés.
Cette danse étrange a valu à Carney la dérision internationale. Lorsque la BBC a titré un article « Carney says he supports Iran strikes 'with regret' » (Carney dit soutenir les frappes contre l'Iran "avec regret") les commentaires sur les réseaux sociaux ont répondu : « C'est l'impérialisme libéral occidental en résumé : le premier ministre libéral du Canada, Mark Carney, soutient bien la guerre d'agression illégale du régime voyou américain d'extrême droite contre l'Iran, dans laquelle il bombarde des écoles et des hôpitaux — mais ne vous inquiétez pas, car il le fait "avec regret". »
La doctrine Carney semble fondée sur de brefs moments de déclarations courageuses, assorties d'une soumission passive aux exigences américaines d'acquiescement en tant que serviteur de leur empire. Dans le nouveau monde multipolaire, la souveraineté a souvent un coût élevé, et il est clair que Carney et son gouvernement libéral ne sont pas prêts à le payer. Pour les Canadiens, les enjeux ne pourraient être plus élevés.
Peter McFarlane est un auteur, journaliste, éditeur et administrateur culturel canadien basé dans les Laurentides, au nord de Montréal. Il est connu pour ses œuvres portant sur l'histoire canadienne, les questions autochtones et la politique, notamment Northern Shadows : Canadians and Central America(Ombres nordiques : les Canadiens et l'Amérique centrale) et Brotherhood to Nationhood : George Manuel and the Making of the Modern Indian Movement (De la fraternité à la nation : George Manuel et la naissance du mouvement indien moderne).
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Mise à jour économique : « Nous restons sur notre faim »
Montréal, le 28 avril 2026 – Le Conseil national des chômeurs et chômeuses (CNC) exprime sa déception quant au contenu de la mise à jour économique du gouvernement fédéral.
« Dans le cadre de cette mise à jour économique, Mark Carney mise avant tout sur le Fonds Canada fort, son nouveau jouet pour construire des oléoducs, qu'il emballe dans un discours patriotique. Toutefois, alors que l'incertitude et la fragilité économique se poursuivent, nous restons sur notre faim par rapport à l'assurance-emploi », a déclaré Milan Bernard, cocoordonnateur du CNC.
« Le gouvernement reconduit une fois de plus le projet pilote offrant des semaines de prestations supplémentaires pour les travailleurs et travailleuses saisonniers de 13 régions jusqu'en 2028. Si plusieurs poussent un soupir de soulagement, c'est insuffisant, et cela ignore les revendications historiques des milieux saisonniers et le problème du Trou noir ».
« Après avoir complètement écarté la question de la réforme de l'assurance-emploi de sondernier budget, le gouvernement fédéral choisit encore une fois d'éviter de mettre en place des mesures permanentes et d'envergure, qui permettraient de solidifier le programme d'assurance emploi et d'en améliorer son fonctionnement pour les travailleurs et travailleuses, à un moment crucial. », a ajouté Selma Lavoie, co-coordonnatrice du CNC.
Dans l'ensemble, le CNC considère que l'objectif des politiques économiques et sociales devra toujours être de fournir à l'ensemble des travailleurs et des travailleuses une réelle protection en cas de chômage, peu importe les tempêtes économiques éventuelles.
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Des organisations de la société civile québécoise demandent le retrait du projet de loi fédéral C-9.
En septembre 2025, le gouvernement fédéral a déposé le projet de loi C-9, Loi modifiant le Code criminel (propagande haineuse, crime haineux et accès à des lieux religieux ou culturels), aussi appelée la Loi visant à lutter contre la haine.
Tiré du site web de La Ligue des droits et libertés
Des consultations ont eu lieu en octobre et novembre 2025 devant le Comité permanent de la justice et des droits de la personnede la Chambre des communes. L'étude du projet de loi C-9 n'est pas terminée - il est encore temps d'exprimer notre désaccord collectif face à ce projet de loi liberticide !
La présente déclaration et la liste des organisations signataires a été transmises aux parlementaires de la Chambre des communes le 23 mars 2026 et aux membres du Sénat le 16 avril 2026. La déclaration demeure ouverte à signature.
LISTE DES ORGANISATIONS SIGNATAIRES ICI.
Déclaration
Des organisations de la société civile québécoise demandent le retrait du projet de loi fédéral C-9.
Le projet de loi C-9, Loi visant à lutter contre la haine, porte un nom trompeur, car il ne permet pas de lutter efficacement contre la haine. C-9 crée plutôt de nouvelles infractions criminelles qui risquent de porter gravement atteinte aux libertés civiles protégées par les chartes québécoise et canadienne, et de criminaliser des manifestations pacifiques.
1 Criminaliser des symboles
C-9 criminalise le fait de « fomenter volontairement la haine » par l'exposition publique (dans la rue, les réseaux sociaux, etc.) d'un symbole qui est « principalement utilisés par une entité inscrite à la liste des entités terroristes », ou « à ce point semblable à un tel symbole ».
Des termes aussi vagues laissent une grande place à l'arbitraire dans l'application de la loi, d'autant plus que le processus d'inscription sur la liste canadienne des organisations terroristes manque de transparence et répond entre autres à des motifs politiques.
2 Criminaliser le fait d'entraver l'accès à certains lieux
C-9 criminalise le fait « d'agir de quelque manière que ce soit dans l'intention de provoquer la peur chez une personne afin d'entraver son accès » à plusieurs lieux dont ceux servant principalement à des fins de culte religieux ou à des lieux utilisés principalement par un groupe identifiable. Il serait également criminel « d'empêcher ou de gêner intentionnellement » l'accès à ces lieux.
Ces nouvelles dispositions ouvrent la porte à la criminalisation de manifestations pacifiques à proximité de dizaines de milliers de lieux au Canada. La nouvelle infraction d'intimidation est définie de manière si large et vague qu'elle pourrait viser des paroles et des rassemblements pacifiques protégés par nos chartes.
Cette nouvelle infraction pourrait empêcher des travailleur·euses ainsi que des membres de groupes marginalisés de manifester près de leurs propres institutions. Cela les priverait de la possibilité d'exprimer leur désaccord dans des situations où elles sont confrontées à des déséquilibres de pouvoir.
3 Des peines disproportionnées
C-9 prévoit la création d'une nouvelle infraction lorsque la commission d'une infraction déjà existante est motivée par la haine. En ajoutant aux mécanismes existants, cette nouvelle infraction de crime haineux risque d'entraîner des peines excessives et disproportionnées.
Notre demande
Le projet de loi C-9 représente un recul injustifié pour la liberté d'expression et le droit de manifester. Nous, organisations de la société civile québécoise, demandons le retrait du projet de loi C-9.
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Arrêtons C-22 et le renforcement de l’État de surveillance !
Nous demandons à toustes les député·es de rejeter le projet de loi C-22 ; et nous demandons au gouvernement de s'engager à une consultation du public constructive, de bonne foi et fondée sur des données probantes concernant ces propositions et les futures propositions d'élargissement des pouvoirs de surveillance au Canada.
Tiré du site web de la Ligue des droits et libertés
Monsieur le Premier ministre, Messieurs les Ministres et Madame et Messieurs les chefs des partis de l'opposition,
Nous soussignés, organismes et particuliers, vous écrivons pour demander le retrait total du projet de loi C-22, Loi concernant l'accès légal. Malgré de modestes améliorations par rapport à celui qui l'a précédé, le projet de loi C-2, le projet de loi C-22 continue de créer une architecture de surveillance sans précédent et extraordinairement dangereuse qui pourrait se répercuter sur chaque outil numérique sur lequel les personnes comptent chaque jour au Canada. Sans aucune consultation, le projet de loi C-22 ajoute également de nouveaux pouvoirs considérables qui étaient absents du projet de loi C-2 et qui pourraient contraindre chaque fournisseur de services numériques à enregistrer et à conserver des données exhaustives sur la vie numérique de chaque personne au Canada.
La portée énormément envahissante du projet de loi C-22 et les pouvoirs illimités sans précédent qu'il instaure constituent le dernier d'une série d'élargissements des pouvoirs de l'État dans la législation récente — des projets de loi qui, individuellement et collectivement, posent une menace redoutable pour les droits de la personne au Canada.
Si le projet de loi C-22 est adopté tel quel, il portera l'atteinte la plus vaste au droit canadien à la vie privée dans l'histoire moderne, en plus de compromettre de manière inacceptable la cybersécurité de tout le monde au Canada. Nous vous exhortons à retirer le projet de loi C-22, à revoir ses éléments problématiques et à vous engager à mener des consultations publiques sérieuses sur cet ensemble de mesures législatives.
En vertu de la partie 2 du projet de loi C-22, le gouvernement peut transformer chaque service numérique en outil de surveillance par l'État.
La partie 2 du projet de loi C-22, la Loi sur le soutien en matière d'accès autorisé à de l'information, est fondamentalement un régime aux capacités de surveillance de masse. En vertu des paragraphes 5(2) et 7(1) proposés à la partie 2, le gouvernement pourrait imposer à un éventail énorme de « fournisseurs de services électroniques », y compris les fournisseurs de services de télécommunication, les fournisseurs de médias sociaux et de services infonuagiques, les outils d'intelligence artificielle et tous les appareils « intelligents », la création et l'installation d'outils de surveillance et de portes dérobées qui compromettraient la confidentialité. Cette loi pourrait même être utilisée pour contraindre les entreprises canadiennes à construire des portes dérobées dans leurs produits avant de les exporter. Il en résulte une menace intolérable à la confidentialité et à la cybersécurité qui excède largement les pouvoirs des services de police et des organismes de sécurité aux États-Unis. La justification de la portée excessive de cette disposition est obscure.
Les protections ajoutées récemment à la partie 2 du projet de loi C-22 ne résolvent pas ses problèmes fondamentaux.
Le gouvernement a ajouté de nouvelles protections à la partie 2 du projet de loi C-22, mais celles-ci ne remédient pas aux défauts fondamentaux de cette proposition. La définition de la vulnérabilité systémique de la cybersécurité dans le projet de loi est compromise à dessein et, comme toutes les définitions à la partie 2, elle peut être modifiée à l'avenir par le gouvernement en vertu de l'alinéa 47(1)c).
Dans le même ordre d'idée, certains arrêtés mentionnés à la partie 2 nécessitent maintenant l'approbation du commissaire au renseignement, mais même cette protection repose sur un cadre de sécurité nationale et sur des auditions sans opposition et vraisemblablement secrètes et échoue donc au test de référence en matière de responsabilité, de transparence et d'équité procédurale.
La nouvelle proposition dans la partie 2 du projet de loi C-22 contraindrait les entreprises à enregistrer et à conserver les données sur l'emplacement et les interactions numériques de chaque personne.
Sans consultation ni avis public préalables, la partie 2 du projet de loi C-22 conférera au gouvernement le pouvoir d'exiger que tous les fournisseurs de services numériques enregistrent et conservent des métadonnées détaillées sur chaque personne au Canada ou à l'étranger, portant ainsi atteinte à la vie privée de millions de personnes non soupçonnées d'avoir commis un crime ou de présenter une menace pour la sécurité. Ce pouvoir et les autres composantes de la partie 2 obligeront les entreprises à acquérir la capacité d'assurer le suivi de renseignements dont elles n'ont jamais disposé et qui ne sont pas nécessaires à leurs activités commerciales, puis à les collecter et à les conserver pendant un an. Ces nouvelles exigences accroîtraient de manière considérable l'ensemble de nos données sensibles détenues par des centaines de services, créant ainsi des cibles tentantes pour les mauvais acteurs et mettant en péril la sécurité de millions de personnes.
Ce vaste pouvoir d'imposer la création de mines de données à l'échelle de la population — y compris sur nos déplacements physiques, sur les personnes avec qui nous interagissons en ligne et sur les moments où nous avons utilisé ces services — est sans précédent dans l'histoire canadienne. Le projet de loi C-22 n'impose aucune limite aux fins pour lesquelles les organismes gouvernementaux pourront ensuite accéder à ces mines de données. Ces pouvoirs dérogeront également à nos lois sur la protection de la vie privée, étant donné que les entreprises privées visées par le projet de loi pourront utiliser ces mines de données créées sous la contrainte pour leurs propres intérêts commerciaux.
Le projet de loi C-22 ouvre la porte à l'accroissement de l'échange d'information avec les gouvernements étrangers au piètre bilan en matière de droits humains.
Le projet de loi C-22 pourrait faciliter l'adoption par le Canada d'accords d'échange d'information prêtant à controverse et impliquer le Canada dans la répression transnationale.
Plusieurs éléments du projet de loi C-22 érodent les protections fondamentales de la vie privée d'une manière qui harmoniserait les pratiques de surveillance canadiennes avec celles des États-Unis, en dépit d'importantes différences constitutionnelles. Ajoutés au projet de loi C-2 en réponse directe aux pressions des États-Unis, ces changements pourraient ouvrir la voie à l'adoption d'une entente élargie d'échange d'information que le Canada négocie avec les États-Unis depuis 2022.
Quand le projet de loi C-22 entrera en vigueur, le Canada sera également en mesure d'adopter un traité controversé d'échange d'information qu'il a signé en 2023 et qui l'obligerait à communiquer des renseignements à toutes les parties au traité, y compris à plusieurs États signataires admissiblesqui ont des antécédents de recours abusif aux mécanismes policiers transfrontaliers pour persécuter les communautés de la diaspora.
Les protections canadiennes de la vie privée et de l'échange transfrontalier d'information n'ont pas suivies le rythme des menaces croissantesde surveillance transfrontalière qui seront particulièrement graves, si l'échange d'information avec les États-Unis est accru sans remédier à l'absence générale de droits canadiens à la protection de la vie privée exécutoires en vertu des lois des États-Unis. L'échange d'information excessif dans le passé avec les États-Unis a entraîné de graves conséquences pour des personnes au Canada, y compris la détention illégale et la torture.
Des améliorations ont été apportées à l'accroissement de l'accès aux données sur les clients, mais il demeure déficient.
Le projet de loi C-22 a apporté quelques modifications à la proposition du projet de loi C-22 concernant l'accès de grande envergure et sans mandat aux renseignements sensibles sur les abonnés. Le pouvoir d'exiger ceux-ci sans mandat ne peut maintenant être utilisé que pour demander aux fournisseurs de services de télécommunication si une personne fait partie de leur clientèle. En revanche, l'approche des données sur les abonnés demeure déficiente dans le projet de loi C-22 en faisant passer la norme de l'autorisation judiciaire pour un mandat de la « raison de croire » au seuil très inférieur de la « raison de soupçonner », malgré les décisions de la Cour suprême reconnaissant que d'importants droits à la vie privéesont en jeu dans cette forme d'accès aux données.
La surveillance rigide ne peut pas limiter l'utilisation abusive du projet de loi C-22.
Le projet de loi C-22 constitue un accroissement considérable des capacités de surveillance du Canada alors que les principales protections demeurent inchangées. Des organismes de contrôle, comme le Commissariat à la protection de la vie privée et l'Office de surveillance des activités en matière de sécurité nationale et de renseignement, sont dotés de ressources de plus en plus insuffisantes et doivent exercer leurs fonctions en pleine expansion en disposant de pouvoirs désuets. En effet, la principale loi du Canada sur la protection de la vie privée, la Loi sur la protection des renseignements personnels, s'appuie sur des mesures de protection adoptées dans les années 1980 et n'est plus adaptée aux besoins.
Le dossier de preuve joue contre le projet de loi C-22.
Le projet de loi C-22 représente également un abandon de l'élaboration des politiques fondées sur des données probantes. Il demeure techniquement impossible de créer des portes dérobées à l'usage exclusif des organismes d'application de la loi et de sécurité canadiens. Tous les dispositifs de ce genre deviennent des caractéristiques architecturales permanentes — mises à la disposition des services de renseignement étrangers et des criminels qui n'ont besoin d'aucune base juridique pour les scruter, les exploiter et les compromettre.
L'attaque de Salt Typhoon en 2024 sur les réseaux de télécommunications des États-Unis — qui a été déclarée une « crise de défense nationale » — et les récentes intrusions dans les systèmes du FBI ont ciblé précisément le genre de portes dérobées exigées par le gouvernement dans l'infrastructure de télécommunications que le projet de loi C-22 imposerait maintenant pour chaque service numérique. Pire encore, il pourrait imposer la rétention d'une année complète de métadonnées sur chaque personne au Canada et à traverseraient ces portes.
Par conséquent, nous demandons à toustes les député·es de rejeter le projet de loi C-22 ; et nous demandons au gouvernement de s'engager à une consultation du public constructive, de bonne foi et fondée sur des données probantes concernant ces propositions et les futures propositions d'élargissement des pouvoirs de surveillance au Canada.
Signatures au nom d'une organisation
British Columbia Civil Liberties Association
Canadian Anti Monopoly Project (CAMP)
Canadian Association of University Teachers (CAUT)
Canadian Civil Liberties Association / l'Association canadienne des libertés civiles
Canadian Council for Refugees
Canadian Muslim Public Affairs Council (CMPAC)
Centre for Free Expression (CFE)
Clinique pour la justice migrante / Migrant justice clinic
International Civil Liberties Monitoring Group
Ligue des droits et libertés
Migrant Workers Alliance for Change
OCASI – Ontario Council of Agencies Serving Immigrants
OpenMedia
Samuelson-Glushko Canadian Internet Policy & Public Interest Clinic (CIPPIC)
Signatures d'individus
Safiyya Ahmad, Lawyer
Noura Aljizawi, Senior Researcher, Citizen Lab, Munk School of Global Affairs & Public Policy, University of Toronto
Brent Arnold, Capstan Legal
Jane Bailey, Professor, University of Ottawa Faculty of Law
Colin Bennett, Professor Emeritus at the University of Victoria
Andrew Clement, Professor Emeritus at the University of Toronto
Ron Deibert, Director of the University of Toronto's Citizen Lab
Lex Gill, Senior Fellow, Munk School of Global Affairs & Public Policy, University of Toronto
Pantea Jafari, Jafari Law
Mark E. Jeftovic, CEO at easyDNS Technologies Inc.
Michael Karanicolas, Associate Professor and James S. Palmer Chair in Public Policy & the Law, Dalhousie University
Shera Kelly, Individual
Kate Robertson, Senior Research Associate, Citizen Lab, Munk School of Global Affairs & Public Policy, University of Toronto
Teresa Scassa, Canada Research Chair in Information Law and Policy, Professor at the University of Ottawa
Maria Vamvalis, PhD
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Savoir dire non aux Glencore de ce monde
La Fonderie Horne est revenue dans l'actualité ces dernières semaines, plus d'une centaine de médecins de région de l'Abitibi-Témiscamingue demandant à la nouvelle première ministre du Québec, Christine Fréchette, de renoncer aux assouplissements consentis par François Legault. Sa société mère, Glencore, avait fait savoir, début février, qu'elle allait suspendre ses investissements pour réduire les émissions polluantes si elle n'obtenait pas une entente avec le gouvernement du Québec. Elle n'a pas hésité à menacer de fermer le site de Rouyn-Noranda quelques jours auparavant.
En 2023, la fonderie avait déjà obtenu une autorisation ministérielle de continuer de polluer au-delà du seuil fixé par la réglementation environnementale de 3 ng/m3. Elle devait également travailler sur un plan d'action afin d'atteindre la cible de 15 ng/m3 en 2027. Cédant à la pression, à la fin mars, le gouvernement Legault avait repoussé l'exigence d'atteindre cette cible à 2030 en plus de prolonger l'autorisation ministérielle jusqu'à 2033.
La position dans laquelle se trouve la population de Rouyn-Noranda n'a rien de simple ni d'anecdotique. Il s'agit en fait d'une illustration parfaite des déchirements et des iniquités qui accompagnent l'application des réglementations environnementales. Bien que nécessaires, les interventions étatiques placent forcément ceux qui sont déjà victimes d'injustices environnementales (par une exposition accrue à des polluants) dans une situation de précarité économique (compte tenu de la dépendance régionale à des industries polluantes).
Dans ce contexte, la stratégie de Glencore s'apparente à un chantage inique. Jouant sur la peur et la vulnérabilité de la Ville de Rouyn-Noranda et des ouvriers de la fonderie, la multinationale use du pouvoir quasi féodal que détiennent les grandes entreprises vis-à-vis des États, en pratiquant le chantage à la délocalisation. Comme tant d'autres, Glencore se sert de son rapport de force pour imposer sa volonté.
Qu'on ne s'y trompe pas, elle arrive à imposer sa vision du monde : elle a obtenu l'attention du gouvernement, qui s'est empressé de réagir ; elle a obtenu le droit de continuer de polluer ; elle a obtenu de ne pas investir l'argent pour moderniser ses installations afin d'atteindre une cible cinq fois plus élevée. À ces gains immédiats s'ajoutent certains plus anciens : la création d'une zone tampon à laquelle participe financièrement le gouvernement ; l'octroi régulier de subventions gouvernementales et de la Ville ; le non-respect du seuil de 3 ng/m3 imposé par la loi. Et ajoutons qu'à ce jour, les concessions de Glencore sont minimes.
On ne doit alors pas s'étonner du déchirement et du sentiment d'impuissance qui affligent la population de Rouyn-Noranda, qui doit finalement choisir entre la peste et le choléra.
Dans son communiqué du 5 février dernier, le gouvernement du Québec appelait la Ville de Rouyn-Noranda, « comme gouvernement de proximité », à « se prononce[r] sur l'acceptabilité sociale » d'une prolongation du seuil intermédiaire d'émission. Quelques jours plus tard, le conseil municipal s'est rangé en faveur de la proposition du gouvernement, accordant « sept années de prévisibilité réglementaire ». Or, cette décision, prise à huis clos, est décriée par plusieurs citoyens. Dans les circonstances, peut-on raisonnablement parler d'un quelconque compromis socialement acceptable ?
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La situation met en lumière, bien au contraire, le flou artistique entourant l'acceptabilité sociale dans les débats publics québécois. Même si elle est systématiquement présentée comme une norme décisionnelle, aucun seuil clair ne peut être établi tant par le gouvernement que par la littérature scientifique. En lui demandant de se prononcer sur l'acceptabilité sociale de sa mesure, le gouvernement du Québec n'a rien fait d'autre que lancer le conseil municipal dans une quête sans issue.
Comme le soulignait avec raison l'équipe des communications de la municipalité, « comment la Ville pouvait-elle de façon sérieuse mesurer l'acceptabilité sociale de la proposition qu'il avait mise sur la table ? » En effet, qui sonder et comment ? Quel poids accorder à chaque catégorie de personnes concernées ? Mais surtout, quel niveau d'adhésion viser ? Toutes ces zones d'ombre laissent l'évaluation de l'acceptabilité sociale à la pleine discrétion de certains acteurs, et maintiennent inchangés les rapports de force qui traversent les communautés.
Dans ce genre de dossiers, au lieu de tenter de « mesurer » l'acceptabilité sociale, il faut plutôt chercher à corriger ces rapports de force problématiques. Cela requiert la création de contre-pouvoirs, mais aussi l'aménagement d'un espace institutionnel où peuvent véritablement s'exprimer les résistances à l'égard de mesures aussi controversées. Il faut aussi trouver des solutions concrètes aux préoccupations, par ailleurs légitimes, des travailleurs de l'entreprise.
Dans son mémoire déposé en 2022, Émilise Lessard-Therrien appelait à la fin de la « complaisance envers Glencore », mais surtout à la « prise en main collective de notre devenir ». Dans son Livre vert sur l'acceptabilité sociale, le gouvernement du Québec rappelait qu'un processus de consultation doit pouvoir « se traduire par le refus d'une communauté ». À cet égard, l'ancienne députée de Québec solidaire dans Rouyn-Noranda–Témiscamingue a raison : pour qu'une telle possibilité soit effective, il faut se donner collectivement les leviers et les ressources pour pouvoir dire non aux multinationales comme Glencore.
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On se doit de protéger les citoyens, pas l’industrie
Montréal, mercredi le 29 avril 2026 Climat Québec et la Coalition des citoyens de Blainville contre la cellule #6 de Stablex ont déposé en début de semaine leurs mémoires dans le cadre de la consultation publique de la Communauté métropolitaine de Montréal (CMM) sur la gestion des matières dangereuses résiduelles dans le Grand Montréal.
La CMM doit choisir son camp
Pour Climat Québec, le principe de précaution doit guider les décisions. La protection de l'environnement et de la santé publique doit primer sur les intérêts économiques des entreprises privées.
« Montréal a eu le courage de retirer le permis d'opération d'AIM, un industriel délinquant. La CMM doit faire preuve du même courage avec Stablex. Mais pour ça, il faut arrêter de jouer sur deux tableaux et assumer clairement que la santé des citoyens passe avant les intérêts privés. Cela commence par un geste simple : s'opposer publiquement à tout agrandissement du site de Stablex, incluant celui proposé par la mairesse de Blainville Liza Poulin. La CMM ne peut pas prétendre vouloir protéger les citoyens et l'environnement tout en appuyant un agrandissement de Stablex. Il est temps que la CMM choisisse son camp. » a déclaré Martine Ouellet, cheffe de Climat Québec
Dans les faits, la position de la CMM soulève de sérieuses questions. Loin de s'opposer à l'agrandissement, elle a modifié son schéma d'aménagement pour en faciliter l'expansion, et ce, encore plus près des zones habitées.
Quant au mandat confié par la CMM à Stantec pour la production du rapport, il apparaît pour le moins complaisant : un exercice qui ne heurte personne et ne protège personne. Le tout n'est guère surprenant de la part d'une firme dont les intérêts commerciaux sont liés aux industriels producteurs des déchets toxiques.
Derrière les apparences, la consultation de la CMM donne l'impression d'un exercice contrôlé, où les enjeux les plus dérangeants sont soigneusement contournés.
Stablex, un dossier révélateur de défaillances systémiques
Le dossier Stablex illustre des enjeux bien plus larges. Plutôt que d'aborder directement les problèmes documentés, la consultation dilue la question dans une analyse réglementaire générale.
Dans le dossier de Stablex, le document de consultation de la CMM omet notamment :
Les lacunes connues du procédé ciment-Stablex, documentées dès 1989-1990 par les autorités publiques, dénoncées par un lanceur d'alerte au BAPE et avouées indirectement par Stablex elle-même en confirmant qu'il y avait du lixiviat dans le fond des cellules qui doit être pompé à perpétuité ;
Les limites importantes des membranes de confinement, garanties pour une durée de 5 ans et dans des conditions idéales, irréalistes pour le climat québécois ;
Les résultats d'analyses indépendantes révélant des dépassements majeurs de contaminants, dont le cadmium, le chrome et l'arsenic, à proximité du site.
« Ce que les citoyens demandent est simple : des réponses, de la transparence et des actions concrètes. Quand ce sont les citoyens eux-mêmes qui doivent faire des prélèvements pour comprendre ce qui se passe sur leur territoire, c'est qu'il y a un sérieux problème. On ne peut pas continuer à fermer les yeux. » — Marie-Claude Archambault, porte-parole de la Coalition des citoyens de Blainville contre la cellule #6 de Stablex et candidate de Climat Québec dans le comté de Blainville
Des solutions concrètes sur la table
Les mémoires déposés par Climat Québec et la Coalition proposent plusieurs mesures structurantes, notamment :
L'arrêt de l'importation de déchets toxiques au site de Stablex ;
L'adoption d'un règlement de contrôle intérimaire pour protéger le territoire contre tout agrandissement de Stablex ;
La tenue d'un BAPE générique sur la gestion des matières dangereuses, la consultation de la CMM ne peut en aucun cas remplacer un vrai BAPE ;
Un portrait complet et transparent de l'état actuel de l'ensemble des sites toxiques du territoire métropolitain.
P.j. :
Mémoire de la Coalition de citoyens de Blainville contre la cellule #6
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L’industrie minière ne reverse qu’un « infime pourcentage » de la valeur aux Nunavummiut : selon un économiste
Erin Weir, associé principal chez SILO Strategy Inc., affirme que ses recherches sur les redevances minières versées aux associations inuites et au gouvernement du Nunavut démontrent que 8,2 % des profits miniers leur ont été reversés en 2023, contre seulement 5,2 % en 2024.
Tiré de la page Facebook de la Coalition pour que le Québec ait meilleure mine. Photo : William Koblensky Varela/NNSL
Selon l'économiste Erin Weir, les associations inuites et le gouvernement du Nunavut devraient recevoir une part plus importante des revenus de l'industrie minière.
Weir, associé principal chez SILO Strategy et ancien député néo-démocrate de la Saskatchewan, a présenté ses recherches sur les redevances minières lors du Symposium minier du Nunavut, le 20 avril.
« Les organisations inuites et le gouvernement du Nunavut ne reçoivent qu'un infime pourcentage de la valeur des minéraux extraits du territoire », a déclaré M. Weir.
« Clarification : Une version précédente de cet article aurait dû préciser que le paiement de 90 millions de dollars d'Agnico Eagle au gouvernement du Nunavut et aux associations inuites en 2024 était basé sur les taxes foncières et les redevances. Cela n'inclut pas les achats auprès d'entreprises inuites, les taxes sur la paie ni d'autres avantages. »
Agnico Eagle
En 2024, Agnico Eagle a versé un total de 90 millions de dollars aux associations inuites et au gouvernement du Nunavut, une hausse importante par rapport aux 72,3 millions de dollars de 2023, selon les recherches de M. Weir.
Cependant, malgré cette augmentation, les Nunavummiut ont en réalité reçu une part plus faible du gâteau, a expliqué M. Weir.
Seulement 5,2 % des profits des activités d'Agnico Eagle au Nunavut ont été versés aux associations inuites et au gouvernement du Nunavut en 2024, contre 8,2 % en 2023.
Cela s'explique par le fait que les redevances sont calculées en fonction du chiffre d'affaires, c'est-à-dire du total des revenus générés, et non des profits, a précisé M. Weir.
Selon M. Weir, la hausse du prix de l'or a entraîné une augmentation des profits d'Agnico Eagle, mais la part qui en a résulté pour les Nunavummiut a diminué.
« Le territoire fait face à d'immenses besoins socio-économiques. Le plus que doublement du prix de l'or au cours des deux dernières années a généré des profits exceptionnels pour les mines d'or du Nunavut », a déclaré M. Weir.
Un peu plus de la moitié des redevances d'Agnico Eagle au Nunavut ont été versées à l'Association inuite de Kivalliq, un tiers à Nunavut Tunngavik Inc. (NTI) et le reste a été partagé entre le gouvernement territorial, l'Association inuite de Kitikmeot et le gouvernement fédéral.
Mines de fer de Baffinland
La situation est similaire pour les mines de fer de Baffinland, mais les informations publiques sont moins détaillées, car Baffinland est une entreprise privée.
En 2023, Baffinland a versé 16,7 millions de dollars au gouvernement du Nunavut et 13,8 millions de dollars à l'Association inuite de Qikiqtani (AIQ), a précisé M. Weir.
Cela représente 5,3 % de la valeur totale créée par Baffinland grâce à sa mine de Mary River.
Les paiements à la QIA ont légèrement augmenté pour atteindre 14,7 millions de dollars en 2024, mais M. Weir a indiqué ne pas avoir trouvé de données publiques sur le montant versé au gouvernement du Nunavut cette année-là.
« Baffinland a également publié une fiche d'information sur son site Web montrant qu'en 2023, elle a versé près de 17 milliards de dollars supplémentaires au gouvernement du Nunavut. Ce montant comprend des taxes comme la taxe sur les carburants et les cotisations sociales, qui ne sont généralement pas considérées comme une compensation pour les ressources extraites », a précisé M. Weir.
Il n'a pas inclus la mine Goose de B2Gold dans sa présentation, car ce projet n'est entré en production commerciale qu'en 2025.
Les données publiques sur le montant des redevances versées par les sociétés minières l'an dernier ne sont pas encore disponibles, a expliqué M. Weir.
« Je suggère que les organisations inuites et le gouvernement du Nunavut peuvent et devraient obtenir un bien meilleur rendement de cette ressource », a conclu M. Weir.
Il a affirmé que les Nunavummiut pourraient obtenir davantage de revenus des sociétés minières en liant les redevances aux profits plutôt qu'aux revenus avant déduction des dépenses.
Négocier un prix équitable
Les ententes sur les répercussions et les avantages inuits (ERAI) sont obligatoires au Nunavut pour tous les projets de développement sur le territoire inuit.
Les négociations relatives à ces ententes se font entre le promoteur et les associations inuites régionales, afin de garantir des retombées locales.
Dans l'industrie minière, les multinationales qui négocient les ERIAI sont beaucoup plus importantes que les associations inuites régionales.
« Je crois qu'il faut trouver un moyen pour que les associations inuites régionales et le gouvernement territorial se coordonnent afin de s'assurer que, collectivement, ils obtiennent une juste rémunération pour les ressources qui appartiennent en fin de compte au Nunavut », a déclaré M. Weir.
Comparer le Nunavut à l'Ontario et au Québec
Agnico Eagle produit la même quantité d'or au Nunavut qu'en Ontario et au Québec, a indiqué M. Weir.
Cependant, les redevances sont différentes dans chaque province et territoire.
Au Nunavut, les redevances versées aux associations inuites et au gouvernement du Nunavut s'élèvent à 100 $ l'once d'or, en Ontario à 116 $ l'once et au Québec à 160 $ l'once d'or. M. Weir a expliqué que le Québec faisait figure d'exception, car la province perçoit son propre impôt sur le revenu des sociétés.
« Cette comparaison avec d'autres territoires confirme l'idée que les organisations inuites, ou le gouvernement du Nunavut, pourraient obtenir de meilleurs retours sur investissement grâce à ces ressources », a déclaré M. Weir.
En 2024, le coût de production d'une once d'or pour Agnico Eagle dans ses exploitations ontariennes était de 734 $. Au Québec, ce chiffre était de 898 $. Au Nunavut, il était de 921 $.
Importance du secteur
Le Nunavut dépend davantage de l'exploitation minière que tout autre territoire ou province du Canada.
L'industrie minière représente un impressionnant 41 % du produit intérieur brut du Nunavut.
M. Weir a cité l'exemple du futur agrandissement du chemin de fer Steensby de Baffinland pour illustrer l'importance des ressources minérales au Nunavut.
Baffinland a annoncé que cet agrandissement multipliera par cinq sa production de minerai de fer.
« Cela représenterait 3 milliards de dollars canadiens de fer extrait du territoire. On peut donc se demander : “Quel retour sur investissement le Nunavut tire-t-il de cette production de fer ?” », a conclu M. Weir.
Quant à Agnico Eagle, sa production minière est restée relativement stable ces derniers temps. En revanche, le prix de l'or a explosé, l'incertitude mondiale poussant les investisseurs vers cette valeur refuge.
« La hausse du prix de l'or ces deux dernières années a généré une manne de 2,8 milliards de dollars pour Agnico Eagle. Si l'on se réfère au dernier budget territorial du Nunavut, ce montant représente la totalité des fonds reçus du gouvernement fédéral. Autrement dit, c'est presque la totalité du budget territorial », a déclaré M. Weir.
Dans le budget 2025-2026 du Nunavut, le territoire a reçu 2,8 milliards de dollars du gouvernement fédéral et a généré 580 millions de dollars de recettes propres.
M. Weir a travaillé comme économiste pour le gouvernement fédéral, le Congrès du travail du Canada et le Syndicat des Métallos. Il a également été élu député néo-démocrate de Regina–Lewvan en 2015, où il a siégé pendant quatre ans.
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Défendre les droits LGBTQ+ comme droits humains
Commençons d'abord par rappeler qu'à partir du moment où l'on considère que les droits humains sont « universels, indissociables, interdépendants et intimement liés » selon la Déclaration de Vienne de l'ONU de 1993, il est difficile de se cantonner dans une posture qui considère qu'un mouvement ne doit défendre que certains droits et ne pas tenir compte des autres.
Droits et libertés, automne 2025/hiver 2026
Photo : Militant-es de la Commission pinkwashing de la campagne BDS, Défilé de la Fierté de Madrid, 6 juillet 2024. Crédit : Barcex, CC BY-SA 4.0, Wikimedia Commons
C'est pourtant ce qui s'est passé dans le mouvement féministe, alors que certaines militantes ont choisi de refuser le tournant intersectionnel, pris par la majorité des groupes, sous prétexte de se limiter à défendre les droits des femmes. Cela les a amenées à refuser certains droits à un groupe particulier de femmes (les femmes musulmanes portant le hijab) au nom d'un prétendu féminisme universaliste. Ce faisant, ces féministes, loin de défendre toutes les femmes et de pratiquer un féminisme universaliste, ont proposé une version étriquée et corporatiste du féminisme, s'enfermant dans une sorte de fémonationalisme[1]. La notion est apparue lorsque des féministes ont voulu défendre uniquement les droits des femmes (limiter le féminisme à la lutte contre les inégalités de genre) au détriment d'une lutte contre l'ensemble des inégalités sociales qui peuvent frapper les femmes. Ce faisant, ce féminisme a prêté flanc à une récupération de « l'égalité entre les hommes et les femmes » par plusieurs gouvernements néolibéraux qui l'ont utilisée comme arme islamophobe, comme c'est le cas avec le gouvernement caquiste au Québec. Certains secteurs du mouvement LGBTQ+ qui développent une conception restrictive des droits humains vont-ils prendre la même tangente ?
Il est à souhaiter que ce ne soit pas le cas, d'autant plus que le mouvement LGBTQ+ constitue une coalition, par définition fragile et traversée par des tensions qui ont partiellement trait à l'interdépendance des droits. Pensons-y, L et G peuvent adopter des postures différentes face au féminisme ou vouloir valoriser des identifications cisgenres qui rendent difficile la cohabitation avec B, T et Q dans un même mouvement. La prise en compte des personnes bispirituelles (two spirits) pose la question de la place des Autochtones. Dans cette coalition se retrouvent également des personnes racisées ou des personnes vivant avec un handicap qui ne peuvent faire fi de ces sources de discrimination dans leur défense des droits LGBTQ+. Bref, si ce mouvement est le principal vecteur des luttes pour les droits LGBTQ+, il ne peut passer sous silence d'autres enjeux de droits humains.
Comprendre ces fragilités internes et les travailler politiquement est important, d'autant plus que les attaques et les mesquineries administratives se multiplient contre les personnes trans. Certes, la situation qui prévaut au Québec est loin d'être aussi mauvaise que ce qui se passe chez nos voisins du sud ou dans d'autres provinces canadiennes, mais le rapport du soi-disant Comité des sages sur l'identité de genre, mis en place par le gouvernement caquiste, incite à la vigilance, les solutions proposées ne correspondant pas toujours à une approche inspirée des droits humains.
Le risque du corporatisme homosexuel
Pour en revenir à la Fierté gaie, la question palestinienne et la présence d'organisations juives sionistes LGBTQ+ dans le défilé se sont invitées comme enjeux autant en 2024 que 2025[2]. Ce n'est pas anodin. Depuis plus de deux ans, à Gaza, nous assistons en direct à un génocide[3] et la situation qui prévaut pour les populations palestiniennes habitant les territoires palestiniens occupés depuis 1967 ou vivant en Israël depuis 1948 est un régime d'apartheid[4]. Le génocide et l'apartheid sont loin d'être des entorses mineures aux droits humains puisque tous deux nient l'humanité même de certaines personnes. Être sensible à ces crimes contre l'humanité devrait aller de soi pour les personnes LGBTQ+, d'autant plus qu'iels ont dû mener des luttes importantes pour être protégé·es contre la discrimination.
Prendre position contre le génocide des Palestinien·nes à Gaza sans en tirer la conséquence d'interdire la participation d'organisations sionistes au défilé, comme l'a fait Fierté Montréal (lire cette entrevue avec Zev Saltiel), c'est prêter flanc au développement d'un corporatisme homosexuel qui finira probablement par avoir des conséquences pour toutes les composantes du mouvement LGBTQ+, sauf peut-être des hommes cisgenres et blancs, de classe sociale aisée. Car, à partir du moment où l'on dissocie les droits humains des personnes LGBTQ+ des autres droits humains, qu'est-ce qui empêche de se dissocier des luttes contre le sexisme, le racisme, le capacitisme, l'oppression ou l'exploitation ? Une telle attitude pourrait être qualifiée d'homonationalisme.
L'homonationalisme correspond à un ethnocentrisme occidental et à une dissociation entre droits humains et droits des LGBTQ+.
Homonationalisme et ethnocentrisme occidental
La notion d'homonationalisme a été développée en 2007 par Jasbir Puar, une théoricienne queer étatsunienne. Celle-ci fustigeait le « progressisme sexuel » de certains mouvements LGBTQ+ occidentaux qui attribuent aux pays musulmans une répression des mouvements LGBTQ+ et qui, pour cette raison, adoptent une attitude souvent xénophobe et, plus particulièrement, islamophobe. De plus, certains de ces mouvements prétendent que la démocratie libérale, telle qu'elle existerait en Occident, constitue le seul modèle permettant de garantir les droits des personnes LGBTQ+.
L'homonationalisme correspond à un ethnocentrisme occidental et à une dissociation entre droits humains et droits des LGBTQ+. Les conséquences négatives en sont importantes. D'une part, à l'instar de ce qui se passe avec le fémonationalisme, cela permet à certains gouvernements, pas toujours très progressistes, de brandir les droits des personnes LGBTQ+ à des fins islamophobes. D'autre part, cela rend possible que certaines composantes du mouvement flirtent avec l'extrême droite, au nom de la solidarité nationale et de la défense de la Nation contre les étrangèr·es considéré·es comme barbares et homophobes.
Ceci contribue à affaiblir autant le mouvement LGBTQ+ que les mouvements pour les droits humains. Le fait d'accepter un contingent ouvertement sioniste dans le défilé de la Fierté gaie participe du pinkwashing[5] que pratique Israël pour marquer son appartenance au monde occidental. Cela émousse également le caractère contestataire du mouvement LGBTQ+.
Ce n'est pas en s'enfermant dans un certain corporatisme LGBTQ+ (homonationalisme) ou en cédant au pinkwashing qu'il sera possible de contrer ces attaques.
Car si les personnes LGBTQ+ jouissent ici de droits humains et sont protégées de la discrimination par les chartes québécoise et canadienne, c'est d'abord et avant tout grâce aux luttes que le mouvement LGBTQ+ a menées contre l'homophobie, la lesbophobie et la transphobie, de même que contre le harcèlement policier. La montée de l'extrême droite au Québec et dans le monde fait en sorte que personne n'est à l'abri de l'intolérance, du chauvinisme, du sexisme, de l'hétérosexisme et du racisme. L'étude du Groupe de recherche et d'intervention sociale (GRIS) sur la perception de l'homosexualité et du lesbianisme dans les écoles secondaires est inquiétante à cet égard (lire cet article de ce dossier).
Ce n'est pas en s'enfermant dans un certain corporatisme LGBTQ+ (homonationalisme) ou en cédant au pinkwashing qu'il sera possible de contrer ces attaques, mais en développant des liens et des actions solidaires avec d'autres mouvements qui luttent pour les droits humains et qui sont convaincus que la remise en question des droits humains de certain·es, peu importe pour quelle raison, est lourde de conséquences pour les droits de tous·tes.
[1] La notion est apparue lorsque des féministes ont voulu défendre uniquement les droits des femmes (limiter le féminisme à la lutte contre les inégalités de genre) au détriment d'une lutte contre l'ensemble des inégalités sociales qui peuvent frapper les femmes. Ce faisant, ce féminisme a prêté flanc à une récupération de « l'égalité entre les hommes et les femmes » par plusieurs gouvernements néolibéraux qui l'ont utilisée comme arme islamophobe, comme c'est le cas avec le gouvernement caquiste au Québec.
[2] Signalons que Fierté Montréal refuse la présence de membres de corps policiers LGBTQ+ en uniformes dans son défilé puisque la police pratique encore du harcèlement à leur encontre.
[3] Voir les analyses de la rapporteuse spéciale des Nations unies Francesca Albanese, de même que son livre Quand le monde dort (Mémoire d'encrier, 2025).
[4] Voir l'avis de la Cour internationale de justice de juillet 2024, de même que les divers rapports de l'ONU sur cette question.
[5] Cette expression désigne la cooptation des droits des personnes LGBTQ+ par des gouvernements ou des entreprises pour se targuer d'un appui de façade à la diversité et susciter ainsi soit l'adhésion à leurs politiques, soit l'achat de leurs produits.
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Nouveau conseil des ministres : des signaux contrastés pour les femmes
Réuni à Montréal, le comité de coordination de L'R des centres de femmes du Québec, composé de représentantes de toutes les régions, a procédé à une écoute collective de l'annonce du nouveau conseil des ministres et souhaite aujourd'hui faire part de ses réactions.
À la suite de ces nominations par la première ministre Christine Fréchette, L'R accueille les changements avec des attentes importantes, mais aussi plusieurs préoccupations.
L'R tient d'abord à saluer le retour de Martine Biron en tant que ministre responsable de la Condition féminine. Lors de son précédent passage dans cette fonction, elle a démontré une capacité d'écoute et une ouverture au dialogue avec les groupes de femmes, ce qui constitue un signe encourageant dans le contexte actuel. Toutefois, il est regrettable que cette nomination ne s'accompagne pas d'un geste plus structurant. Le mouvement des femmes revendique depuis longtemps la création d'un ministère des Droits des Femmes et de l'Égalité, une mesure essentielle pour assurer un véritable leadership gouvernemental en matière d'égalité et de lutte contre les violences.
« Dans un contexte où 9 féminicides ont déjà été recensés depuis le début de l'année, il est plus que jamais nécessaire de reconnaître que les centres de femmes sont des actrices de première ligne en matière de prévention et de lutte contre les violences faites aux femmes. Cette contribution demeure pourtant insuffisamment reconnue et financée. Un engagement clair en ce sens est attendu. » – Julie Drolet, présidente de L'R des centres de femmes du Québec
La composition du conseil des ministres soulève des questions importantes quant à l'engagement réel du gouvernement envers l'égalité. Avec 12 femmes pour 19 hommes, la parité est loin d'être atteinte, ce qui envoie un message préoccupant quant à la place accordée aux femmes dans les lieux de pouvoir.
L'R exprime également sa déception face à la nomination de Chantal Rouleau à l'Action communautaire. Après plusieurs années marquées par un manque d'écoute et une relation difficile avec les groupes, cette décision apparaît comme une occasion manquée de rebâtir des ponts avec le milieu communautaire autonome.
Dans ce contexte, L'R souhaite que Lionel Carmant, ministre responsable des Services sociaux et de la Lutte contre l'itinérance, saura faire preuve d'une meilleure compréhension des réalités vécues par les groupes en santé et services sociaux, et contribuera à renforcer le dialogue avec le terrain.
Par ailleurs, L'R note le changement de leader parlementaire et y voit une possible volonté de mieux respecter les processus démocratiques. À cet égard, nous réitérons l'importance d'éviter le recours au bâillon et de garantir des débats parlementaires complets et respectueux.
Plus que jamais, les centres de femmes demeurent mobilisés pour rappeler que les décisions gouvernementales doivent s'ancrer dans les réalités vécues par les femmes. Le gouvernement a aujourd'hui l'occasion de faire des choix structurants, il lui appartient de la saisir.
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La clause dérogatoire : un enjeu féministe
Depuis 2019, le gouvernement du Québec banalise le recours à la clause dérogatoire pour adopter des lois qui contreviennent aux droits humains, sans justification ni contrôle des tribunaux : Loi sur la laïcité de l'État, Loi sur la langue officielle et commune du Québec, le français (loi 96), lois sur le renforcement de la laïcité…
Les droits des femmes (droit à l'égalité, à l'autonomie corporelle, à la sécurité, à la dignité) reposent sur les protections garanties par les chartes. Sans encadrement strict de la clause dérogatoire, n'importe quel gouvernement peut, même de manière préventive, restreindre ces droits acquis de haute lutte, sans que personne ne puisse contester la décision devant un tribunal. Sans encadrement strict de la clause dérogatoire, ces acquis deviennent vulnérables à l'arbitraire politique.
Les femmes, particulièrement celles à la croisée des oppressions, sont les premières exposées à cette fragilisation des protections juridiques.
À l'instar de nombreuses organisations, notamment la Ligue des Droits et Libertés (LDL), nous demandons des balises claires et fermes pour encadrer son utilisation et protéger les droits des femmes contre tout recul.
🔎Vous voulez en apprendre davantage ? Lisez la brochure de la LDL : Pour un encadrement strict de la clause dérogatoire
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Lettre ouverte | Droits piétinés - résister pour préserver notre avenir collectif
En cette Journée internationale des travailleuses et des travailleurs, nous prenons la parole publiquement parce que le silence n'est plus tolérable. Partout au Québec, les droits économiques, les droits du travail et le filet social reculent à un rythme inquiétant. Ce qui est en jeu, c'est notre capacité collective à vivre dignement, à nous loger, à accéder à des services publics de qualité et à participer pleinement à la vie démocratique.
Depuis trop longtemps, les travailleuses et les travailleurs subissent les contrecoups de décisions politiques qui affaiblissent leurs protections et réduisent leur pouvoir d'agir. Les projets de loi du gouvernement ont successivement fragilisé la négociation collective, instauré des régimes discriminatoires en matière de santé et de sécurité du travail - notamment dans les secteurs névralgiques de l'éducation, de la santé et des services sociaux - et imposé une lourdeur administrative inutile aux organisations syndicales. Ces choix ne sont pas anodins, tous déséquilibrent le rapport de force au détriment des personnes qui assurent la vitalité de nos milieux de travail.
À cela s'ajoutent des compressions sévères dans les services publics et des réorganisations mal planifiées qui désorganisent les équipes, alourdissent les charges de travail et nuisent à la qualité des services offerts à la population. Récemment, une nouvelle offensive législative menace de rendre les chantiers de construction encore plus dangereux, et d'affaiblir ou de faire stagner les conditions de travail dans plusieurs secteurs en abolissant les décrets de conventions collectives.
Les atteintes aux droits fondamentaux se multiplient. Au bout du compte, c'est le pouvoir collectif des travailleuses et des travailleurs qui est directement attaqué. Ces reculs touchent de façon disproportionnée les femmes et les gens vulnérables qui occupent des emplois précaires, entre autres les personnes travailleuses migrantes ou demandeuses d'asile. Lorsque les droits s'effritent, ce sont toujours les mêmes qui en paient le prix fort.
Logement, filet social, transition juste : des droits fondamentaux
Les problèmes auxquels nous faisons face dépassent le seul cadre du travail. La crise du logement, par exemple, impose un fardeau financier sans cesse croissant à des ménages déjà fragilisés. Avec la hausse rapide des loyers, les évictions abusives et le manque criant de logements sociaux, se loger devient un combat quotidien, indissociable de celui pour les conditions de travail. Pouvoir se loger dignement doit être reconnu comme un droit fondamental et non comme un privilège.
Parallèlement, l'effritement du filet social compromet l'accès à des services publics universels et de qualité. Le sous-financement chronique de la santé, des services sociaux, de l'éducation et de la fonction publique, combiné à l'ouverture croissante au privé, creuse les inégalités et met une pression insoutenable sur les travailleuses et les travailleurs qui tiennent ces réseaux à bout de bras. En ne prenant pas ses responsabilités face au financement de la mission des groupes communautaires autonomes, l'État empêche ceux-ci daméliorer les conditions de vie et de travail des personnes qui en ont le plus besoin. Il contribue donc à l'appauvrissement des femmes, celles-ci occupant la majorité des emplois de ce secteur essentiel pour la démocratie, et même pour l'économie. Défendre le filet social, c'est défendre un modèle de société fondé sur la solidarité et la redistribution équitable de la richesse.
À l'heure où se conjuguent des crises économique, climatique et sociale, la nécessité d'une transition juste est indéniable. Elle ne peut se faire en sacrifiant les droits des travailleuses et des travailleurs ou les conditions de vie de celles et ceux qui sont déjà parmi les plus vulnérables. Il faut lutter contre les changements climatiques sans que cela se fasse au détriment de celles et ceux qui peinent déjà à joindre les deux bouts. Une société véritablement équitable veille à ce que nul ne soit laissé pour compte.
Enfin, rappelons que les contre-pouvoirs sont essentiels. Les organisations syndicales, communautaires, de défense des droits humains, étudiantes et citoyennes jouent un rôle fondamental dans la défense des droits de la population et dans la vitalité de notre démocratie. Les affaiblir, c'est fragiliser l'équilibre social tout entier.
Nous affirmons haut et fort en cette Journée internationale des travailleuses et des travailleurs qu'il est temps de résister. Résister aux reculs, se mobiliser collectivement et revendiquer un modèle de société fondé sur la justice sociale, la solidarité et le respect des droits. C'est ensemble, et seulement ensemble, que nous pourrons défendre nos acquis et construire un avenir plus équitable.
Signataires
Robert Comeau, président de l'Alliance du personnel professionnel et technique de la santé et des services sociaux (APTS)
France-Isabelle Langlois, directrice générale d'Amnistie internationale Canada francophone
Éric Gingras, président de la Centrale des syndicats du Québec (CSQ)
Caroline Senneville, présidente de la Confédération des syndicats nationaux (CSN)
Luc Vachon, président de la Centrale des syndicats démocratiques (CSD)
Mélanie Hubert, présidente de la Fédération autonome de l'enseignement (FAE)
Christopher Zéphyr, présidence de la Fédération étudiante collégiale du Québec (FECQ)
Julie Bouchard, présidente de la Fédération interprofessionnelle de la santé du Québec (FIQ)
Magali Picard, présidente de la Fédération des travailleurs et travailleuses du Québec (FTQ)
Véronique Laflamme, porte-parole du Front d'action populaire en réaménagement urbain (FRAPRU)
Michael Bizzarro, co-coordonnateur du Mouvement autonome et solidaire des sans-emploi (MASSE)
Gabrielle Renaud, Mouvement d'éducation populaire et d'action communautaire du Québec (MÉPACQ)
Claudia Fiore-Leduc, porte-parole pour le Réseau québécois de l'action communautaire autonome (RQ-ACA)
Christian Daigle, président général du Syndicat de la fonction publique et parapublique du Québec (SFPQ)
Guillaume Bouvrette, Syndicat de professionnelles et professionnels du gouvernement du Québec (SPGQ)
Stéphanie Vallée, présidente de la Table des regroupements provinciaux d'organismes communautaires et bénévoles
Flora Dommanget, présidente de l'Union étudiante du Québec (UEQ)
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Journée internationale des travailleuses et des travailleurs : la solidarité avec les travailleur·euse·s, c’est la solidarité avec les personnes migrantes*
Ce 1er mai, le Centre des travailleurs et travailleuses immigrants, une organisation regroupant des travailleuses et travailleurs migrants, des femmes sans statut, des personnes demandeuses d'asile et des personnes ayant un statut d'immigration précaire, organise un rassemblement dans le cadre des mobilisations plus larges prévues à l'occasion du 1er mai. Cette action vise à mettre en lumière les revendications ainsi que les obstacles auxquels font face les travailleuses et travailleurs immigrants et migrants dans leur accès à un emploi décent et stable.
Le rassemblement soulignera que, pour les personnes immigrantes et migrantes, l'enjeu fondamental demeure le statut d'immigration et la nécessité d'obtenir un statut permanent afin de garantir leurs droits en tant que travailleuses et travailleurs.
Les travailleuses et travailleurs migrants et immigrants ne sont pas en périphérie de l'économie québécoise — ils et elles en sont au cœur. De l'agriculture à la transformation alimentaire, en passant par les soins, la logistique, l'entretien et les services, ils et elles soutiennent des secteurs essentiels au fonctionnement de notre société. Pourtant, malgré leur contribution indispensable, on leur refuse systématiquement les droits, les protections et la stabilité accordés aux autres.
Plutôt que de s'attaquer aux causes structurelles des crises actuelles — flambée des loyers, manque de places en CPE et pressions sur le système de santé — les gouvernements continuent de faire des personnes migrantes des boucs émissaires. Ces discours occultent une réalité fondamentale : les travailleur·euse·s migrants sont maintenu·e·s dans des conditions de grande précarité, où leur travail est exploité tandis que leurs droits sont limités.
Les permis de travail fermés, la précarité des statuts d'immigration et la menace constante de déportation créent un système dans lequel de nombreuses personnes ne peuvent pas dénoncer sans risque les abus, le vol de salaire, les conditions de travail dangereuses ou la discrimination. Il ne s'agit pas d'un accident, mais bien d'un modèle qui favorise l'exploitation et affaiblit les protections du travail pour l'ensemble des travailleur·euse·s.
Défendre les droits des personnes migrantes, c'est donc défendre les droits du travail dans leur ensemble. Garantir des droits et des protections pleins et entiers aux travailleur·euse·s migrants et immigrants permet d'élever les conditions pour tout le monde.
Nous exigeons :
– La fin des permis de travail fermés, qui favorisent l'exploitation et les abus
– Des voies de régularisation pour les personnes sans statut — un statut pour toutes et tous
– Un accès plein et entier aux protections du travail, incluant le droit de s'organiser
– L'accès aux soins de santé pour toutes et tous
– La fin des déportations
– L'abrogation de politiques xénophobes telles que le projet de loi C-12
QUI
Collectif Soignons la justice sociale
Comité pour les droits humains en Amérique latine (CDHAL)
Réseau d'aide aux travailleuses et travailleurs migrants agricoles du Québec (RATTMAQ) / Campagne québécoise pour la régularisation et la justice migrante
Comité femmes (TAWA) – Centre des travailleurs et travailleuses immigrants (CTTI)
Comité d'action de Parc-Extension (CAPE)
Ancien travailleur étranger temporaire (témoignage)
MIGRANTE Québec – Organisation de travailleuses et travailleurs migrants philippins
Conseil migrant
Centre des travailleurs et travailleuses immigrants (CTTI) – Militante et membre du conseil des travailleurs (entrepôt Dollarama)
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Le premier mai de cette année, un observateur de la réalité sociale du Québec sera confus de sa polarité.
Depuis longtemps : on sait que « toute lutte de classes est une lutte politique ». Le fait qu'on ne paie que deux dollars pour une tasse du café au Québec n'est possible qu'à cause d'un cheminement d'exploitation et de domination qui dépassent la myopie de la localisation de la lutte.
D'une part :
Il y a un ensemble de mesures contre la classe ouvrière, les minorités visibles, le service public, la liberté de presse, pour se limiter à quelques exemples.
Avec leprojet de loi n° 7, « le gouvernement la CAQ a décidé d'amputer la Commission des droits de la personne et des droits de la jeunesse (CDPDJ) de son indépendance ».
Au Québec, environ juste 10 % des négociations collectives s'amènent au lock-out ou à la grève. Malgré ce point, Le projet de loi 89 vise à limiter énormément ces moyens de pression éventuels de la classe ouvrière.
Cette année, 6300 travailleurs étrangers de la santé sont menacés d'un départ forcé. Et ce genre de mesure xénophobe malgré le besoin frappant de main-d'œuvre de province.
L'augmentation des investissements, dont celui de General Dynamics à Salaberry-de-Valleyfield est un exemple parmi d'autres, suscite la complicité des entreprises établies au Québec dans le génocide qui continue à prendre des victimes quotidiennement à Gaza, même après la trêve du 10 octobre 2025 qui a été complètement ignorée par le régime génocidaire d'Israël.
Et l'on peut continuer à mentionner d'autres mesures inhumaines semblables de la part de l'autorité québécoise et des propriétaires du capital.
D'autre part :
Une vingtaine d'organisationsprogressistes de la classe ouvrière ont prévu les activités de deux jours au lieu d'un seul jour cette année.
Plus de 200, oui, 200, associations, syndicats, regroupements et collectifs se mobilisent avec un slogan central diamétralement opposé à la réalité imposée par les autorités du Québec. Un rappel : dans ce territoire, les grèves de solidarité sociale et politique sont légalement interdites. Le gouvernement et ses alternatives imminentes visent à restreindre même la grève liée au « premier front », c'est-à-dire la condition de travail, le salaire et l'intensité du travail. Dans ce même territoire : ce nombre incroyable des entités collectives résume leur réclamation dans une phrase : vers la grève sociale.
Ce slogan signifie plusieurs points. Tout d'abord, la sociale signifie la possibilité de se mobiliser à la base d'un dénominateur commun qui dépasse l'hétérogénéité de la classe ouvrière. Malgré l'hétérogénéité de nature de travail, de genre, de l'ethnicité de ses membres, la classe ouvrière forme une totalité organique. Chacun de ces membres dépend mutuellement aux autres membres de cette totalité, non seulement pour répondre à ses besoins particuliers, mais également dans la réussite de sa lutte, économique, mais aussi sociale. Chacun de ces membres n'a que sa force de travail à vendre pour répondre à ses besoins.
De plus, il signifie le volet politique de la lutte. Depuis longtemps : on sait que « toute lutte de classes est une lutte politique ». Le fait qu'on ne paie que deux dollars pour une tasse du café au Québec n'est possible qu'à cause d'un cheminement d'exploitation et de domination qui dépassent la myopie de la localisation de la lutte. Ceci est réfléchi même dans le titre complet du premier mai : la journée internationale des travailleuses et des travailleurs. Mais d'aller d'une reconnaissance individuelle à la mobilisation d'un tel nombre de collectivités montre une conscience sociopolitique très élevée. C'est en reconnaissance de cet aspect international de la lutte que nous lisons dans le même texte : « Le système mondial se redessine sous le joug de la guerre et de l'impérialisme et que le génocide en Palestine se poursuit dans un silence insupportable. »
De ce slogan et de cette détermination à la réalisation de cette réclamation, il y a une piste ardue à creuser.
Bon courage !
Bonne journée internationale des travailleuses et des travailleurs !
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La grève politique et sociale
Nous publions ici un extrait de l'introduction au dossier sur la grève politique et sociale que l'on peut lire dans le numéro 35 des Nouveaux Cahiers du socialisme, printemps 2026. Cette introduction été rédigée par André-Philippe Doré, Alexis Lafleur-Paiement, Flavie Achard, responsables de la coordination du dossier. (PTAG)
Depuis quelques années, les appels à la grève politique et sociale se multiplient au Québec. En décembre 2024, le groupe Alliance Ouvrière adopte comme stratégie la « récupération de l'outil de la grève politique pour rétablir le rapport de force de la classe ouvrière » [1]. Le 25 novembre 2025, Magali Picard, présidente de la Fédération des travailleurs et travailleuses du Québec (FTO), affirme que « la grève sociale pourrait devenir la solution ultime des syndicats [2] » pour renverser le projet de loi 3 qui vise à entraver l'action politique des travailleurs [3]. Et le 30 janvier 2026, le Conseil Central du Montréal métropolitain-CSN adopte un plan d'action pour déclencher une grève sociale d'ici les prochaines élections provinciales. Si le projet se concrétise, il combinerait des débrayages dans les milieux de travail avec des actions d'appui populaires (grèves du milieu communautaire, grèves étudiantes, mobilisation dans les quartiers et les régions, etc.) [4]. Le premier élément, celui concernant les grèves .en milieu de travail, reste à construire et c'est de lui gue dépendra le succès de cette lutte. Quant à l'appui des mouvements sociaux, ce plan semble réaliste puisque les travailleuses et les travailleurs du milieu communautaire ont annoncé un premier débrayage du 23 mars au 2 avril 2026, alors que la Coalition de résistance pour l'unité étudiante syndicale (CRUES) prévoit une « semaine de grève et d'actions contre l'austérité » au même moment. Ces mobilisations pourraient servir de levier à un mouvement plus ample autour du mai ou à l'automne 2026, pour casser les lois et projets de loi rétrogrades et antisyndicaux de la Coalition avenir Québec (CAO) [5], et pour instaurer un rapport de force avec le futur gouvernement qui sera élu le 5 octobre prochain. Comme le mentionne un journal intersyndical récemment créé dans le but de mobiliser les employées du cégep de Saint-Laurent : « A ce stade, nous devons également envisager la grève[ ... ] une grève politique, contre l'austérité et contre l'atteinte à nos droits en tant que travailleuses et travailleurs [6] ».
Grèves et enjeux politiques
Mais qu'est-ce qu'une grève politique ou une grève sociale au juste ? Bien que ces termes circulent de plus en plus parmi les groupes militants, ils ne sont pas encore courants dans le reste de la population. La grève est un arrêt collectif et concerté du travail ou de ses activités, dans le but d'instaurer un rapport de force à l'encontre de l'employeur ou d'une instance dirigeante. Lorsqu'on parle de grève politique, on réfère à un arrêt de travail qui vise directement un objectif politique (faire tomber une loi ou un gouvernement, imposer une nouvelle structure de pouvoir, etc.) ou qui affecte le champ politique (parce qu'illégal ou non conforme à la loi). Au Québec, puisque le droit de grève est uniquement toléré lors des négociations pour renouveler une convention collective, on considère que toutes les grèves qui se situent en dehors des périodes de négociation sont illégales, et donc qu'elles sont politiques au sens large. De plus, n'importe quelle grève au départ économique et légale peut se politiser. Bien qu'une grève politique puisse se produire dans une seule entreprise ou à une échelle réduite, cet outil est souvent utilisé par des fronts communs ou des coalitions afin de contrer une loi ou un gouvernement autoritaire. L'extension de la grève politique à de larges secteurs de la population entraîne ce qu'on appelle une grève sociale. Il y a donc une continuité entre la grève politique et la grève sociale, selon laquelle la multiplication des débrayages politiques ouvre la porte à un arrêt de travail général.
Historiquement, le droit de grève a été largement contesté par l'État bourgeois et· la classe capitaliste. Au Canada, les syndicats et le droit de grève sont décriminalisés en 1872. Dans la pratique, les grèves continuent d'être réprimées et leur exercice est fortement réduit par la Loi des enquêtes en matière de différends industriels de1907. Par la suite, profitant de la Deuxième Guerre mondiale, le gouvernement fédéral impose un cadre restrictif concernant les relations de travail qui interdit la grève en dehors des périodes de négociation pour renouveler une convention collective. Et même ce « droit de grève contrôlé » n'est accordé qu'en 1965 aux employé-es de la fonction publique, tout en demeurant fragile puisqu'il est régulièrement suspendu par des « lois spéciales » ou par décret. Dans ces conditions, une large part des luttes des travailleuses et des travailleurs se sont déroulées dans l'illégalité ou à la frontière de la légalité, prenant souvent la forme de grèves politiques. Bien que l'expression ellemême soit peu usitée, elle est employée au sujet de différents épisodes déterminants de I'histoire ouvrière. La grève générale de Winnipeg en mai-juin en 1918, opère une rapide transition des revendications économiques vers l'action politique, alors que les travailleuses et les travailleurs prennent le contrôle de la ville. Les conflits de travail durant les deux guerres mondiales, considérés comme illégaux par les autorités, sont de facto devenus politiques, en particulier au Québec où ils recoupaient une défiance envers les élites anglophones. La grève générale des employées du secteur public en avril 1972, suivie du débrayage spontané de centaines de milliers de travailleuses et de travailleurs en mai, ont été parmi les moments de lutte politique les plus intenses de notre histoire. Le 14 octobre 1976, plus d'un million de personnes débraient à travers le Canada pour exiger l'abolition de la Loi C-73 qui impose un strict contrôle des salaires. Par la suite, plusieurs fronts communs intersyndicaux et d'autres conflits de travail ont similairement évolué en affrontements politiques. [7]
La résurgence de la grève politique
L'histoire de la grève au Canada et au Québec, qui comprend une reconnaissance légale, quoique tardive, mais aussi un encadrement réglementaire parmi les plus sévères en Occident ainsi que des mesures fréquentes de répression, explique le statut ambigu de la grève politique dans notre tradition militante et notre imaginaire de lutte. D'un côté, de nombreuses grèves passées se sont révélées politiques compte tenu de leur débordement du cadre légal. D'un autre côté, l'encadrement juridique et la répression ont eu tendance à réduire les initiatives de grève politique et sociale pensée comme telle et menée à large échelle. Cette situation équivoque n'a pas empêché l'idée de la grève politique et sociale de ressurgir. En 2024, les centrales syndicales ont appelé à une grève sociale contre les mesures austéritaires du gouvernement libéral de Jean Charest mais le mandat n'a pas été exercé en raison du manque d'unité entre les centrales. Au printemps 2012, la grève étudiante s'est étendue à plusieurs secteurs de la population, provoquant un véritable mouvement social. En 2015, une grève conjointe des étudiantes et des étudiants et de plusieurs milieux de travail a permis de réaliser le 1er mai une grève sociale d'une certaine ampleur. Le 27 septembre 2019, de nombreux syndicats étudiants, enseignants et autres, ont débrayé pour le climat et participé à une marche d'un demi-million de personnes à Montréal. Lors de ces différents épisodes, les termes de grève politique et de grève sociale ont ressurgi, et leur popularité grandit depuis dans les syndicats et les mouvements sociaux. Ce retour de la grève politique s'explique par deux raisons : la violence des crises qui frappent les classes populaires et la force de la grève pour faire valoir nos droits.
Dans un premier temps, nous devons reconnaître l'intensité particulière des crises qui affectent les travailleuses et les travailleurs et qui provoquent une colère légitime. Depuis la crise économique de 2008, les conditions de vie de la majorité de la population se sont dégradées, parce que les capitalistes ont fait reposer le poids de cette crise sur le dos des classes laborieuses. Afin de maximiser leurs profits, les multinationales et les grands patrons continuent d'intensifier l'exploitation des travailleurs et des travailleuses, amplifient les inégalités sociales et paupérisent davantage les plus démunies. Ces conditions maintiennent une crise perpétuelle du logement et entraînent une crise de la vie chère qui provoque désormais une insécurité alimentaire grave chez 20 % des Québécoises et des Québécois [8]. Sur un autre plan, la crise écologique s'approfondit - incluant la dégradation des milieux de vie, la multiplication des feux de forêt, des inondations, etc. - alors que rien ne laisse croire que nos dirigeants agiront pour la résorber. Au contraire, les gouvernements du Parti libéral du Canada (PLC) et de la Coalition avenir Québec (CAO) abandonnent une à une les mesures et réglementations environnementales existantes, sans compter les efforts de Donald Trump pour dynamiter !'Accord de Paris et l'ensemble des ententes transnationales sur l'environnement et le climat. Ces phénomènes témoignent de la droitisation de la politique mondiale, canadienne et québécoise. Les factions les plus réactionnaires de la bourgeoisie s'imposent progressivement et multiplient les attaques économiques et politiques à l'encontre des classes populaires et moyennes. Les décrets anti-travailleurs du PLC, comme les lois autoritaires, liberticides et racistes de la CAQ, exposent cette droitisation des élites et font peser une véritable menace fascisante sur nos sociétés.Enfin, la résurgence du bellicisme et de l'économie de guerre détourne les budgets sociaux et ouvre la porte à un affrontement militaire d'ordre mondial, avec toutes les horreurs que cela implique. [9]
Dans un deuxième temps, nous devons réfléchir aux outils dont disposent les classes laborieuses pour se défendre et imposer leur volonté, ce qui permet de comprendre à la fois l'augmentation du nombre de grèves et les raisons pour lesquelles nous devons intensifier ce mouvement. Comme dans toute société capitaliste, les travailleurs et travailleuses du Canada et du Québec disposent de peu de moyens pour faire valoir leurs intérêts et leurs besoins. Les carences démocratiques du système électoral uninominal majoritaire à un tour sont bien connues, sans compter le pouvoir disproportionné des riches et des grandes entreprises sur les décisions politiques. [10] La population est rarement sollicitée pour participer directement à la prise de décision. Pour être précis, entre 1898 et 1995, les Québécoises et les Québécois ont été appelés à se prononcer par référendum seulement six fois (trois fois à l'échelle fédérale et trois fois à l'échelle provinciale) et jamais depuis. Par contre, le Code du travail encadre strictement le droit de négociation des employé-e-s et sacralise le droit de gestion du patronat c'est-à-dire « le droit de diriger ses travailleuses et ses travailleurs et de prendre des décisions pur assurer la rentabilité de son entreprise et la bonne marche de ses affaires [11] ». Alors, quels moyens reste-t-il aux travailleuses et aux travailleurs pour faire valoir leurs droits et pour imposer l'acceptation de leurs demandes ? D'un côté, on peut penser aux actions de visibilité et aux manifestations. Il est vrai qu'elles permettent parfois d'infléchir les décisions politiques. Néanmoins, elles n'offrent pas un véritable rapport de force et leur efficacité repose, en dernière instance, sur la bonne foi des dirigeants. D'un autre côté, il y a les actions qui viennent perturber ou arrêter le fonctionnement habituel de l'économie ou de la société. Parmi celles-ci, la grève s'impose comme moyen le plus efficace. C'est pourquoi nous sommes de plus en plus nombreux à miser sur la grève pour imposer nos revendications, voire même un projet de société alternatif.
Le dossier : des aspects de la grève politique et sociale
En regard des crises provoquées par le capitalisme et des multiples attaques gouvernementales que subit la classe ouvrière [12], de nombreuses personnes et organisations envisagent dorénavant de recourir à la grève pour faire valoir leurs droits. C'est pour accompagner cet élan que nous avons choisi de consacrer le présent dossier à la grève politique et sociale ». Par ce travail collectif, nous souhaitons contribuer à la mise en lumière et a la diffusion de ce moyen qui, bien qu'en regain de popularité, est encore loin d'être général dans les syndicats et les groupes militants. Nous pensons que la grève politique est un outil important tant l'échelle locale que nationale pour défendre nos droits mais aussi pour potentiellement obtenir des gains inédits. Nous croyons que la pratique de la grève politique, qui vise la confrontation et l'instauration d'un rapport de force, offre une véritable possibilité de reconstruire la puissance de la classe ouvrière et de reprendre l'initiative en vue d'instaurer une société plus égalitaire. La multiplication des grèves politiques locales pourrait servir de levier à de futures grèves sociales capables d'ébranler le statu quo et d'entraîner des changements structurels, en vue d'atteindre un objectif qui figure dans le nom même de cette revue : le socialisme.
[1] Alliance Ouvrière, Un mouvement politique pour la classe ouvrière, Montréal, décembre 2024, p. 9.
[2] Hugo Pilon-Larose, « Les syndicats brandissent la menace d'une grève sociale », La Presse, 25novembre 2025.
[3] Le projet de loi 3 veut imposer aux syndicats une série de « règles touchant à la transparence, à la gouvernance et au processus démocratique » et cherche à restreindre ainsi la voix des syndicats. Le texte introduit notamment la notion de cotisations syndicales « facultatives » pour les activités n'étant pas en lien direct avec les négociations des contrats de travail, comme la participation à un mouvement social ou la contestation de la validité d'une loi.
[4] Roqer : Rashi, « Le Conseil central de Montréal (CSN) adopte un plan d'action menant à la rêve sociale », Presse-toi à gauche, 10 février 2026,
[5] En plus du projet de loi 3 déjà mentionné, soulignons la loi 14 (PL 89) adoptée en mai 2025 et appliquée depuis le premier novembre 2025. Elle élargit la définition des services essentiels qui doivent être maintenus lors d'une grève ou d'un lockout, tout en permettant au ministre d'imposer un arbitrage exécutoire aux parties lors d'un conflit de travail, même si elles sont toujours en médiation
[6] Charles G., « énoncé pour ie droit à la grève politique », Le babillard, no 1 janvier 2026, p.11.
[7] Sur l'histoire du droit de grève au Québec et de sa répression continue, voir Martin Petitcelerc e ! Martin Robert, Grève et paix. Une histoire des lois spéciales au Quétec, Montréal, Lux, 2018.
[8] Geoffroy Boucher et François Fournier, « L'insécurité alimentaire grave en forte hausse au Québec », Observatoire québécois des inégalités, " mai 2025, <https://observatoiredesinegalites.c...> .
[9] Dans cette situation, il est impératif que la gauche canadienne ne fasse pas l'erreur d'appuyer sa bourgeoisie nationale pour contrer la bourgeoisie étatsunienne, mais qu'au contraire, elle fasse la promotion d'un véritable internationalisme ouvrier. Voir David Camfield, « Comment la gauche doit répondre aux menaces de Trump contre le Canada ? », Archives Révolutionnaires, 7 février 2028. <https://archivesrevolutionnaires.co...> .
[10] La gauche québécoise a tenté à plusieurs reprises de lancer des partis électoraux, par exemple le Parti socialiste du Québec (1963-1968) et Québec solidaire (depuis 2006). Néanmoins, on constate à quel point il est difficile de faire valoir une option réellement de gauche dans la structure électorale actuelle, alors que les formations progressistes sont coincées entre les injonctions médiatiques à modérer leur discours et un système qui favorise les partis établis. À ce sujet, voir François Saillant, Brève histoire de ln gauche politique au Québec, Montréal, Écosociété, 2020.
[11] Droit de gestion », CNESST, consulté le il février 2026, <https://www.cnesst.guv.ac.ca/fr/> .
[12] Pour un aperçu des attaques contre les travailleurs et travailleuses au Canada et au Québec, voir Harry Glasbeek « Comment les libéraux fédéraux sapent le droit de grève », Nouveaux Cahiers du socialisme, no 34, automne 2025, p. 155-162, ainsi que Thomas Collombat, « Le PL89 ou quand la CAQ tire à boulets rouges sur le droit ie grève », Nouveaux Cahiers du socialisme, no. 3, automne 2025, p 163-170.

La naissance d’Israël, la Convention sur le génocide et les juifs d’Europe
Avant de faire du génocide juif la pierre angulaire de son récit national, Israël a manifesté de grandes réticences face à la Convention pour la prévention et la répression du crime de génocide, pourtant issue directement de l'assassinat de six millions de juifs en Europe durant la Seconde guerre mondiale. Ses réserves tenaient à la fois aux conditions de naissance de l'État d'Israël, mais également à l'idéologie sioniste elle-même.
29 avril 2026 | tiré d'Orient XXI | Photo : Ramle, juillet 1948. Palestiniens détenus par les forces israélienne lors de l'expulsion de la ville. Eldad David/GPO
https://orientxxi.info/La-naissance-d-Israel-la-Convention-sur-le-genocide-et-les-juifs-d-Europe
Dans l'histoire des juifs européens, 1948 n'est pas seulement une année importante parce que l'État d'Israël y déclare son indépendance le 14 mai. C'est aussi l'année où, le 9 décembre, est signée la Convention pour la prévention et la répression du crime de génocide. On la doit à Raphaël Lemkin, juif polonais émigré aux États-Unis pendant la guerre. Il en aura été le principal rédacteur et le promoteur obstiné.
Lemkin n'aurait pas imaginé que le câble qu'il envoya au premier ministre David Ben Gourion, vers le 13 novembre 1949, pour le presser de faire ratifier par Israël la Convention resterait lettre morte. Le texte visait justement à prévenir et punir un crime qui n'avait pas dit son nom dans le jugement prononcé par le tribunal de Nuremberg, où n'avaient été retenues que les notions de crime de guerre et crime contre l'humanité. Le champ d'application de la convention s'inspirait directement des divers types de crimes commis durant la Seconde guerre mondiale. Bien plus, Lemkin la disait écrite « au prix du sang juif » :
La ratification par Israël lors de la présente session de l'Assemblée générale des Nations unies incitera d'autres nations à ratifier cette convention, car celle-ci a été rédigée au prix du sang juif ; la ratification d'Israël servira ainsi de symbole au monde entier, illustrant comment les plus grandes souffrances ont été rachetées par la justice et un nouveau droit international plus humain.1
Mais on ne prit aucune initiative pour accéder à la requête de Lemkin qui put surtout compter sur les Saoudiens et autres diplomates arabes et musulmans pour plaider sa cause. C'est que le silence de Ben Gourion ne manifestait pas seulement son indifférence personnelle au sort des juifs européens : il faisait aussi écho aux réserves des sionistes quant à la signature elle-même de la Convention un an plus tôt.
À rebours du sionisme
Il faut dire que la position israélienne n'était pas exceptionnelle : la plupart des grandes puissances se montraient réservées à l'égard du texte de Lemkin. Les États-Unis, parce qu'attachés à leur souveraineté nationale après Hiroshima et Nagasaki ; l'Union soviétique, parce qu'habituée des déportations de masse, des meurtres et de la répression ; la Chine, en raison de la présence de groupes politiques opposants au régime ; enfin la France, opposée à ce que ses pratiques coloniales passent pour des crimes.
Dans le cas d'Israël, le sang de la Nakba n'avait pas fini de couler que les autorités du jeune pays allaient risquer de se lier les mains pour l'avenir en signant la convention, alors même que leurs ambitions territoriales étaient loin d'être atteintes. C'est que, pour la première fois, une convention perçait le voile de la souveraineté nationale en tenant des acteurs étatiques pour responsables des mauvais traitements de leurs minorités. Elle heurtait non seulement directement la nature de l'État d'Israël qui réservait un traitement différent à sa minorité arabe,mais surtout, elle mettait en cause le succès du sionisme en Palestine en criminalisant de jure ses opérations militaires.
Pourtant le nettoyage ethnique, qui implique les déplacements forcés de population et la destruction de son mode d'existence traditionnel — en somme, tout ce qui avait eu lieu pendant la Nakba —, n'avait pas été retenu dans les débats2. Bien plus, un amendement proposé par la Syrie à travers son délégué au comité législatif Salaheddine Tarazi, qui concernait directement les Arabes de Palestine, avait aussi été refusé. Damas avait en effet souhaité ajouter « ou à n'importe quel moment » en plus de la paix et de la guerre comme contextes où un crime de génocide serait du ressort du tribunal pour la répression du génocide. Car « la campagne en Palestine n'était pas une guerre ; et on ne peut pas dire qu'elle soit intervenue en temps de paix. Pour autant, les juifs ont commis des atrocités contre les Arabes durant cette campagne et ces crimes méritaient d'être punis »3.
En réalité, c'est moins en rapport à la question arabe qu'au problème juif que la position israélienne fut la plus significative. Car ce qui préoccupait bien plus les sionistes à la tête du nouvel État dans cette convention était qu'elle remettait en cause implicitement le sionisme lui-même, dont l'un des principes fondamentaux est de faire de la diaspora juive la source de l'infériorité et de la vulnérabilité politique du peuple juif. Or, jamais le sionisme ne s'est davantage distingué du judaïsme qu'au moment du génocide des communautés juives d'Europe. Ben Gourion le répétait : l'objectif de l'Agence juive4 n'était pas le sauvetage des juifs menacés d'extermination, mais l'édification de l'État d'Israël. Sauver les juifs pour les laisser sur place ou les envoyer dans d'autres pays, c'était l'affaire d'institutions à vocation philanthropique, telles que le Congrès juif mondial, le Congrès juif américain ou le Joint Distribution Committee. Ben Gourion le dit pour son compte : « Le désastre qu'affronte le judaïsme européen n'est pas mon affaire. »5
« Comme des agneaux à l'abattoir »
Lemkin était loin de se douter du profond mépris des sionistes en Palestine pour les juifs d'Europe menacés d'extermination. Certes, le Yishouv [population juive de la Palestine mandataire] ne pouvait de toute façon pas les sauver tous. Il fallait donc les choisir. Pour le projet sioniste, les critères étaient : priorité aux enfants, « parce qu'ils constituent le meilleur matériel pour le Yishouv. Il faut sauver la jeunesse pionnière, principalement celle qui a bénéficié d'un entraînement et qui est spirituellement capable de mener à bien le sionisme ». Mais aussi les dirigeants sionistes, en récompense de leurs tâches accomplies pour le mouvement. La communauté allemande fut celle qui suscita chez les sionistes le plus grand rejet. Selon un représentant du Comité de sauvetage — nom donné au Comité de soutien aux réfugiés de Pologne créé par l'Agence juive, « nous pouvions agir en faveur des juifs allemands tant qu'ils représentaient un avantage, tant qu'ils venaient avec leurs biens6. Les réfugiés actuels ne représentent plus cet avantage puisqu'ils arrivent les mains vides. Par conséquent, ils n'ont rien à offrir au Yishouv ». D'autant que les sionistes savaient les juifs allemands particulièrement réticents à la création d'un État juif. Aussi leur reprochaient-ils « une distance totale, parfois une hostilité à la Terre d'Israël ; une attitude irrespectueuse à l'égard de tout ce qui est juif et hébraïque ».
Mais l'aversion des sionistes à accueillir tous les juifs d'Europe venait de ce que le judéocide symbolisait avant tout une défaite juive. On maudissait les victimes qui passaient pour s'être laissé exterminer sans se défendre au lieu de « mourir dans l'honneur ». Ainsi, le fait que les juifs de Pologne « n'avaient pas trouvé en leur âme le courage de se défendre » remplissait Yitzhak Gruenbaum, l'un des signataires de la déclaration d'indépendance de l'État d'Israël « d'une blessante mortification ». Ils avaient préféré « une vie de chien à une mort honorable »7. Quelque temps après, il lâchait : « Les gens sont devenus des déchets. » Écoutons également le parachutiste du Palmach, milice sioniste durant la Palestine mandataire, Yoel Palgi, de retour d'une mission en Hongrie en 1945. Il raconte les réactions à ses exploits dans un club des anciens combattants de Tel-Aviv :
Partout où j'allais, la question fusait : « Pourquoi les juifs ne se sont-ils pas révoltés ? Pourquoi sont-ils partis comme des agneaux à l'abattoir ? » Je me rendis compte soudain que nous avions honte de ceux qui avaient été torturés, abattus et brûlés. Il existe une sorte de consensus autour du fait que les morts du génocide étaient des personnes sans valeur. Inconsciemment nous avions accepté la vision nazie selon laquelle les juifs étaient des sous-hommes […] L'histoire est en train de nous jouer un tour bien amer : n'avons-nous pas fait nous-mêmes le procès des six millions de morts ?
Un outil de propagande tardif
Israël a suivi avec attention les travaux de la septième session du Conseil économique et social des Nations unies dédiés à la Convention sur le génocide, qui eut lieu les 25 et 26 août 1948. Mais jamais le terme « génocide » ne fut employé dans sa communication interne sur ces travaux. Beaucoup plus importante était l'opportunité pour l'État d'Israël, qui ne sera reconnu par l'ONU qu'en mai 1949, de faire dans « l'un des principaux organes de l'ONU », « une première apparition officielle sur la scène internationale de l'Europe occidentale ». Sa participation « pourrait constituer un premier pas utile » vers la prochaine session de l'Assemblée générale à Paris8 et contribuer à empêcher « le contrôle total par les Arabes d'un organe de l'ONU »9. La crainte d'Israël se fondait sur la montée des mouvements nationalistes et anticolonialistes dans le monde arabe à cette époque. Mais il ne se préoccupa pas davantage de la Convention après sa reconnaissance. Sa priorité était la question palestinienne dans toutes ses manifestations, en particulier le risque d'adhésion d'un État palestinien.
Néanmoins, le génocide comptait parmi les « problèmes marginaux » à ne pas négliger dans la poursuite de la stratégie globale de l'État sioniste. Ainsi Jacob Robinson, conseiller juridique de l'Agence juive, le 4 septembre 1948 déclara : « Le débat sur le génocide peut constituer une excellente occasion d'aborder le sort des juifs dans les pays orientaux [c'est-à-dire du bloc de l'Est] ». De même, « on pourrait dénoncer la pratique des pays arabes à l'égard des communautés juives pour contrer les revendications arabes contre Israël ». Mais cela ne suffit pas à susciter l'intérêt d'Israël pour la question : nulle trace dans les archives de sa participation à la session sur l'adoption de la Convention le 9 décembre 1948. Les réunions, rapports et documents de travail du ministère des affaires étrangères ne font aucune mention du projet.
Pour Tel-Aviv, la Convention sur le génocide représentait une cause uniquement juive, ainsi qu'en témoigne le ministre des affaires étrangères Moshé Sharett (1948-1956). Devant la Knesset, dont c'était, par une ironie de l'histoire, le premier débat depuis qu'elle s'était installée à Jérusalem en violation de la résolution 181 de l'ONU10, il présenta en ces termes la question de la Convention :
Tout d'abord, il existe un traité sur ce qu'on appelle le « génocide » — la destruction d'une race. C'est une conséquence directe de l'Holocauste juif en Europe, et c'est une idée d'un juif, dont le nom est Lenkin [sic], qui, pour l'amour du ciel… a obtenu que soit considéré comme un crime le fait d'exiler ou de déporter quelqu'un en raison de son appartenance à un groupe racial. Je suppose que nous adhérons à ce traité.
La signature devait rester symbolique, car, à ce stade, Robinson et Ezekiel Gordon, juriste également, avaient déjà exprimé leurs réticences quant à la perspective d'une ratification israélienne. Celle-ci est pourtant intervenue le 9 mars 1950, mais Israël ne s'est guère soucié de la faire ratifier par d'autres États. Pour son entrée en vigueur, on évita également toute discussion sur la nature des groupes concernés, le texte de loi reformulant simplement la définition du génocide de manière à faire référence aux « crimes contre le peuple juif ».
Néanmoins, la signature de la Convention permettrait à Israël d'attester sa qualité de membre à part entière de la « communauté internationale » en soulignant son statut souverain et légitime. En tant que cause juive justement, elle serait destinée à « servir de moyen de propagande » comme l'avait fait remarquer un membre de la Knesset. Le génocide lui-même finit par servir a posteriori de ressort mémoriel du « combat héroïque » des juifs sionistes pour la conquête de la « terre d'Israël ». Aussi les débats sur le génocide devaient-ils être reportés : « Moins nous parlerons, plus vite nous avancerons »11.
Notes :
1. Rotem Giladi, Jews, Sovereignty, and International Law : Ideology and Ambivalence in Early Israeli Legal Diplomacy, The History and Theory of International Law, Oxford, 2021.
2. Pour plus de détails sur les discussions relatives à la distinction juridique entre nettoyage ethnique et génocide, voir Bernard Bruneteau, « Génocide. Origines, enjeux et usages d'un concept », Journal of Modern European History, Vol. 5, No. 2, Multi-Ethnic Empires and the Military : Conscription in Europe between Integration and Desintegration, 1860–1918 (2007), pp. 190-191
3. Cité dans John Cooper, Raphael Lemkin and the struggle for the Genocide Convention, Palgrave MacMillan, 2008.
4. L'Agence juive, organisation sioniste fondée en 1929, était l'exécutif de l'Organisation sioniste mondiale en Palestine sous mandat britannique.
5. Tom Segev, Le Septième million, Liana Levi, 1993. Sauf mention contraire, les prochaines citations sont toutes tirées de ce livre.
6. Note de l'auteur : c'était le cas dans le cadre de l'accord Haavara passé avec les nazis en 1933 pour faciliter le transfert des juifs allemands en Palestine.
7. Yosef Gorny, The Jewish Press and the Holocaust, 1939–1945 : Palestine, Britain, the United States, and the Soviet Union. Cambridge University Press, 2011.
8. NDLR. Session de l'Assemblée générale à Paris, en 1948, au cours de laquelle la Déclaration universelle des droits de l'homme a été adoptée.
9. Rotem Giladi, op. cit. Sauf mention contraire, toutes les prochaines citations viennent de la même source.
10. NDLR. L'Assemblée générale des Nations unies adopte, le 29 novembre 1947, un plan de partage de la Palestine entre un État juif et un État arabe. Jérusalem est, quant à elle, placée sous contrôle international.
11. Thomas Vescovi. L'Échec d'une utopie : Une histoire des gauches en Israël, La Découverte, 2021.
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Tchernobyl, 40 ans après – Revue de presse progressiste
Le 40e anniversaire de la catastrophe de Tchernobyl, le 26 avril 2026, intervient dans un contexte radicalement transformé. Guerre russe d'agression contre l'Ukraine ; drone russe ayant percé la Nouvelle enceinte de confinement en février 2025, dont Greenpeace constate mi-avril 2026 qu'elle n'a pas pu être pleinement rétablie ; retour offensif d'une « renaissance nucléaire » portée par les gouvernements européens au nom du climat ; occupation militaire de la centrale de Zaporijia depuis mars 2022. Les voix antinucléaires et écosocialistes peinent à se faire entendre dans une couverture médiatique dominée par le récit du « terrorisme nucléaire » russe, par les nouveaux plaidoyers pro-atome et par les images d'une zone d'exclusion devenue sanctuaire animalier. La revue ci-dessous rassemble , allant des sources de référence de la gauche internationaliste à la presse libérale méritante. [AN]
28 avril 2026 | tiré d'Europe solidaire sans frontières
Reporterre : témoignages depuis la zone d'exclusion ukrainienne
Reporterre, 26 avril 2026 (mis à jour le 28 avril) — Charles Guyard
Sergui, ancien habitant revenu vivre dans sa maison en zone irradiée : « Il n'y a qu'un salaud qui a pu construire la centrale ici, sur ma terre natale »
Charles Guyard se rend dans la zone d'exclusion pour le quarantième anniversaire et compose un reportage qui croise trois fils. La pharmacie de la centrale, où subsistent encore les affiches « gestes barrières » de l'époque du Covid, donne le ton d'une temporalité suspendue. La vie persistante d'anciens habitants comme Sergui — près de 90 ans, seul dans son trois-pièces — et les chevaux sauvages qui errent dans les ruines de Pripiat composent un paysage où la nature reprend ce que l'industrie soviétique avait arraché. L'Écocentre de Tchernobyl, dont les techniciens furent sollicités après Fukushima en 2011 pour mesurer la traversée du Pacifique du panache radioactif (vingt-trois jours), incarne un savoir-faire ukrainien forgé par la catastrophe elle-même. Le reportage documente surtout l'état actuel de l'Arche de confinement, percée par un drone russe le 14 février 2025 ; un rapport Greenpeace paru mi-avril 2026 constate que la fonction de confinement n'a pas pu être pleinement rétablie malgré les travaux de réparation, ce qui accroît le risque d'un effondrement de l'ancien sarcophage. Une stèle, à l'entrée de la zone, rend hommage aux liquidateurs qui « ont sauvé l'humanité ». La force du texte tient à la collision des temporalités : la guerre actuelle, le sarcophage de 1986, la radioactivité qui « crépite » encore à l'approche des murs effondrés.
Euronews France : sortir du nucléaire, la guerre comme révélateur
40 ans de Tchernobyl : un expert français alerte sur les dangers en temps de guerre
Euronews France , 26 avril 2026 — Entretien avec Bernard Laponche, physicien, Global Chance
Bernard Laponche : « Il faut sortir du nucléaire parce que toutes ces installations sont dangereuses d'abord en elles-mêmes. Les accidents nucléaires peuvent survenir indépendamment d'une intervention militaire. »
L'entretien d'Euronews France avec Bernard Laponche, physicien spécialiste de l'énergie nucléaire et figure de l'association Global Chance, déplace le terrain habituel du débat. Plutôt que d'opposer Tchernobyl 1986 (catastrophe « soviétique ») à la situation actuelle des centrales ukrainiennes ciblées par les drones russes, Laponche pose une continuité : les centrales sont dangereuses par nature, et la guerre ne fait que révéler cette dangerosité structurelle. Il rappelle que la part du nucléaire dans la production mondiale d'électricité a culminé en 1986 à 18 % et qu'elle est aujourd'hui de 8 % seulement — peu en termes de production, énorme en termes de risque. Il note l'inédit historique : aucune guerre majeure jusqu'à présent ne s'était déroulée dans un pays produisant son électricité principalement par le nucléaire. L'usage des drones étend désormais la cible au-delà des centrales aux usines de fabrication de combustible et aux installations de retraitement comme La Hague. La conclusion est simple : « pour des raisons de sécurité et de risque nucléaires, l'utilisation de l'énergie nucléaire devrait être interrompue en cas de conflit ». Cette intervention coupe court à deux récits dominants. D'une part, le récit gouvernemental français qui sépare le « nucléaire militarisé » (Russie) du « nucléaire de la transition » (France, EPR2). D'autre part, le récit pro-nucléaire qui présente Tchernobyl comme un accident de conception soviétique, irreproductible. Laponche rappelle que ni Three Mile Island ni Fukushima n'avaient de cause militaire et que la dangerosité intrinsèque ne dépend ni du régime politique ni de la technologie de réacteur.
Heinrich Böll Stiftung : entre 1986 et 2022, la Russie comme continuité
Tchernobyl : 40 ans après la catastrophe [Anglais] [1]
Heinrich Böll Stiftung , avril 2026 — Dossier collectif (Rebecca Harms, Nelya Rakhimova et autres)
Rebecca Harms, ancienne députée européenne (Verts), arrivée pour la première fois à Tchornobyl en 1988 : « le mépris de l'humanité des régimes successifs à Moscou » [2]
La fondation Heinrich Böll — proche des Grünen allemands — publie pour le 40e anniversaire un dossier articulant trois axes que la presse libérale française couvre rarement ensemble. L'engagement de Harms en faveur de l'Ukraine commence par sa visite à Tchornobyl en 1988, et le dossier replace cette continuité biographique dans une grille politique plus large. Un deuxième volet, signé Nelya Rakhimova, documente l'expansion mondiale de Rosatom, devenue au cours de la dernière décennie le premier exportateur de technologie nucléaire au monde. Au-delà des réacteurs, Rakhimova décrit un modèle intégré d'influence politique, économique et sociétale exporté avec les centrales (à titre d'illustration, on rappellera ici que Rosatom est implantée notamment en Égypte, en Hongrie, en Turquie et au Bangladesh). Un troisième volet examine le retour de la Pologne au nucléaire, quarante ans après que le nuage radioactif eut traversé Varsovie et déclenché un puissant mouvement antinucléaire local, désormais affaibli. Le cadrage atlantiste-vert du dossier est lisible : la critique vise principalement Moscou, et la responsabilité du capital fossile occidental dans le retour offensif du nucléaire reste sous-traitée. Mais la documentation sur Rosatom comble un angle mort de la couverture francophone.
il manifesto : la probabilité de l'accident
40 ans après, Tchernobyl. Un déchet sans fin [Italien] [3]
il manifesto , 26 avril 2026 — Federico M. Butera
Federico M. Butera : « On peut s'attendre à un accident tous les 3 704 ans de fonctionnement de réacteur, en considérant tous les réacteurs de la planète ; au nombre actuel de réacteurs, cela signifie un accident tous les 25 ans. » [4]
Federico M. Butera, professeur émérite de physique technique environnementale au Politecnico di Milano, livre l'analyse la plus argumentée parue dans la presse de gauche italienne pour l'anniversaire. Son point de départ : la formule « la sécurité absolue n'existe pas » n'est pas une ligne militante mais une donnée scientifique, citée du Bulletin of the Atomic Scientists. À partir des taux de défaillance historiques calculés pour l'ensemble du parc mondial, Butera établit que le rythme statistique d'un accident majeur est de l'ordre d'un tous les vingt-cinq ans avec le parc actuel ; et que toute relance — y compris la relance italienne envisagée par le gouvernement Meloni — augmente mécaniquement cette probabilité. Le texte aligne quatre enseignements de Tchernobyl : l'impossibilité technique d'une sécurité absolue ; le coût économique disqualifiant face aux renouvelables couplées au stockage et à la géothermie ; la dépendance d'approvisionnement en uranium, naturel ou enrichi ; et l'incompatibilité du calendrier nucléaire (décennies de construction) avec l'urgence climatique. Butera referme l'argumentation par une formule cinglante : « il faut être aveugle ou haïr ses semblables » pour engager un pays dans la construction de dizaines de centrales malgré les leçons de 1986. La force du texte est de récuser l'opposition habituelle entre récit « émotionnel » antinucléaire et récit « rationnel » pro-nucléaire en démontrant que la rationalité statistique est elle-même antinucléaire.
Revue Silence : le climat ne doit pas effacer le nucléaire
Tchernobyl : 40 ans après, le nucléaire n'est pas prêt d'être propre !
Revue Silence , n°551, avril 2026
L'éditorial : « La question climatique doit-elle faire oublier les autres problèmes ? En particulier les dangers du nucléaire ? L'accident de Tchernobyl, qui dure maintenant depuis 40 ans, devrait nous servir de marqueur pour rejeter une énergie dangereuse, chère et inutile. »
Le numéro 551 de Silence, mensuel décroissant et antinucléaire fondé en 1982, ouvre son dossier d'avril 2026 par une question politique précise : la centralité acquise par le climat dans le débat écologique a-t-elle servi à rendre acceptable le nucléaire ? L'argument central reprend la trajectoire historique de la revue, dont la rubrique Tchernobyl archive depuis quatre décennies les enquêtes sur l'industrie atomique française et ses dénis successifs (Tchernobyl en Corse, défauts génériques sur vingt réacteurs, hommage aux enfants de Tchernobyl). La thèse : on a glissé en quinze ans d'une critique du nucléaire pour ce qu'il est — production d'énergie « dangereuse, chère et inutile » — à une réhabilitation au nom d'une seule métrique, le carbone, présentée comme arbitre suprême de tout choix énergétique. Silence rappelle la durée de l'accident : Tchernobyl n'est pas un événement passé mais un processus en cours, dont les effets sanitaires et environnementaux continuent de se déployer. Le numéro publie également un entretien sur la CRIIRAD (Commission de recherche et d'information indépendante sur la radioactivité), née dans les jours qui ont suivi l'accident en mai 1986 et qui fête ses 40 ans en 2026 — contre-pouvoir scientifique citoyen indépendant des autorités françaises de sûreté. Le dossier de couverture du même numéro porte sur les « Résistances non-violentes face à l'extrême droite » : la juxtaposition n'est pas anodine. Elle suggère qu'une lecture intégrée des menaces — extrême droite, climat, nucléaire — est désormais nécessaire, à rebours d'une fragmentation par enjeux qui désarme les mouvements.
International Viewpoint : quand le nucléaire arriva à maturité
Tchernobyl 1986 : quand l'énergie nucléaire arriva à maturité[Anglais] [5]
International Viewpoint , IV495, avril 2016 — Brian Parkin
Brian Parkin : « Le résultat de la première explosion détruisit la plaque de confinement en béton de 2 000 tonnes et la projeta hors du bâtiment du réacteur. Et c'est dans cet instant que l'opérateur Valery Khodemtchouk, son corps empalé sur les barres de contrôle, devint le premier pharaon de l'âge nucléaire. » [6]
Pour le 30e anniversaire, en 2016, International Viewpoint publiait une reconstitution technique et politique signée par Brian Parkin, ingénieur britannique et écrivain socialiste. Le texte conserve toute sa pertinence en 2026 parce qu'il fait deux choses que peu de comptes rendus tentent. Il restitue d'abord le déroulement physique de l'accident — la mise à l'arrêt d'urgence (SCRAM) à 01h23, l'échec en trois secondes des systèmes de sécurité, la température montant à dix fois son niveau de conception, les barres de contrôle bloquées dans le cœur — sans céder à la facilité d'un récit « erreur humaine versus défaut de conception ». Parkin documente le contexte technique précis : les opérateurs étaient engagés dans des essais autorisés en charge partielle pour améliorer le rendement du réacteur, en particulier face à la formation du xénon-135, isotope poison ralentissant les neutrons à charge réduite. Le second mouvement du texte est politique : Parkin montre que l'industrie nucléaire internationale, sous l'égide de l'AIEA, a fonctionné pendant cinquante ans comme régulateur officiel et comme fabricant d'un secret commun, garantissant l'uniformité du « démenti » après chaque incident majeur. À Tchernobyl, l'ampleur a rendu le démenti impossible. La conclusion politique de Parkin — le nucléaire arrive « à maturité » non comme technologie mais comme mensonge industriel structurel — fait de cet article une ressource durable. Pour la gauche écosocialiste, ce texte demeure une référence parce qu'il refuse le piège du « si seulement les réacteurs avaient été mieux conçus » et inscrit la catastrophe dans la rationalité du capital nucléaire lui-même.
Links : contre la propagande de la guerre froide
Catastrophe nucléaire à Tchernobyl : réalité et irréalité [Anglais] [7]
Links International Journal of Socialist Renewal , mai 2018 — Don Fitz
Don Fitz : « Avons-nous vraiment besoin de propagande de guerre froide déguisée en clairvoyance pour faire tomber le mastodonte nucléaire ? » [8]
Don Fitz, psychologue états-unien, militant du Parti vert du Missouri depuis 1990 et membre du comité de rédaction de Green Social Thought, signe en 2018 dans Links une recension de l'ouvrage de Serhii Plokhy, *Chernobyl : The History of a Nuclear Catastrophe* (Basic Books, 2018), devenu depuis l'un des récits historiens les plus diffusés sur la catastrophe. Fitz reconnaît la qualité du livre et de ses entretiens, mais identifie un piège politique : Plokhy, professeur à Harvard et lui-même affecté par les retombées dans son enfance ukrainienne, construit son récit sur l'opposition entre un système soviétique cause ultime du désastre, d'une part, et un nucléaire occidental « plus sûr », de l'autre. Fitz montre que ce cadrage est précisément celui que l'industrie nucléaire états-unienne attendait : il déplace la critique du nucléaire vers une critique du communisme tardif, exonérant la technologie elle-même. À ce récit, Fitz oppose la prise en compte du cycle complet de l'énergie nucléaire : extraction de l'uranium et exposition radioactive des mineurs et des populations voisines ; transport ; opérations courantes et fuites ; catastrophes (Three Mile Island, Tchernobyl, Fukushima) ; démantèlement ; transport et stockage des déchets pour des durées géologiques. Chacune de ces étapes produit, indépendamment du régime politique, une chaîne d'irradiations et de risques pour le vivant. La force de l'argument tient à son caractère systémique : il déplace le débat hors du couple « accident soviétique versus normalité capitaliste » pour replacer Tchernobyl dans la continuité des dommages structurels du nucléaire civil et militaire. Pour la gauche internationaliste, ce texte est utile à mobiliser face à toute relance du récit « Tchernobyl, c'était l'URSS » — récit qui revient en force dans la presse atlantiste et libertarienne de 2026.
Спільне : Tchornobyl comme info-trauma
Vingt-cinq ans après [Ukrainien] [9]
Спільне (Commons) 26 avril 2011 — Tamara Zlobina (Тамара Злобіна)
Tamara Zlobina, citant Sergiy Myrnyi : « l'accident technogène à la centrale nucléaire de Tchornobyl s'est transformé en catastrophe précisément à travers les silences et les déformations de l'information ; il est devenu un info-trauma global. » [10]
Pour le 25e anniversaire, en 2011, la revue ukrainienne de gauche Спільне (Commons) publiait un article de Tamara Zlobina autour du projet artistique collectif « 1986. Deux regards », réalisé sous la direction du photographe Viktor Marushchenko à la galerie Lavra de Kyiv (9-26 avril 2011). La force conceptuelle du texte tient à la mobilisation du concept d'« info-trauma », forgé par Sergiy Myrnyi — ancien commandant d'une section de reconnaissance radiologique à Tchornobyl en 1986 et auteur d'un essai paru en 2009 dans le recueil dirigé par Sergueï Ouchakine. La thèse : l'effet sanitaire d'une catastrophe radiologique n'est pas réductible à la dose physique reçue. La trame des silences, des mensonges institutionnels et des dénis, exercée sur la durée, produit un trauma psychologique qui aggrave les pathologies — y compris dans la cohorte la plus exposée, celle des liquidateurs. Zlobina décrit la condition matérielle des liquidateurs en Ukraine en 2011 : procédures judiciaires interminables pour faire reconnaître les pensions « tchernobyliennes » ; précarité des emplois compatibles avec leur état de santé ; sentiment d'abandon. La phrase prononcée par un liquidateur du projet « 1986 » synthétise cette condition : « la société pense maintenant que nous sommes des parasites. Mais nous, nous sommes des héros. » Le projet de Marushchenko juxtapose vingt-cinq portraits de liquidateurs (en noir et blanc) et vingt-cinq portraits de jeunes nés en 1986 (en couleur) : la distance physique entre les deux murs de la galerie incarne la distance symbolique entre les générations et la difficulté de transmettre l'expérience. Pour la gauche internationaliste, ce texte est précieux à deux titres. Il fait entendre une voix ukrainienne de gauche sur Tchornobyl, à rebours du tropisme russocentré qui a longtemps traversé une partie de la gauche occidentale. Et il introduit l'info-trauma comme catégorie analytique transposable à Fukushima et plus récemment à Zaporijia.
Спільне : ce que la série « Tchornobyl » de HBO ne dit pas
« Tchornobyl » : quelle histoire la série raconte-t-elle ? [Ukrainien] [11]
Спільне (Commons) , 7 juin 2019 — Olha Martynyuk (Ольга Мартинюк)
Olha Martynyuk : « Plus important : le narratif des protagonistes a-t-il été bien choisi ? Cette dramaturgie tchornobylienne nous aide-t-elle à comprendre quelque chose de notre société, qui dépend toujours de l'énergie nucléaire ? » [12]
Quand HBO diffuse en mai 2019 sa série en cinq épisodes *Chernobyl*, Спільне publie une critique signée Olha Martynyuk, historienne ukrainienne qui a assisté la professeure Kate Brown dans la recherche pour Manual for Survival : An Environmental History of the Chernobyl Disaster. Son texte prend au sérieux le succès culturel de la série tout en démontant sa lecture dominante. Le scénario de Craig Mazin construit une figure héroïque, celle du physicien Valeri Legassov, traitée comme conscience morale du désastre. Martynyuk pointe le double biais. Legassov, dans la réalité, est un lobbyiste de l'énergie nucléaire et sa critique se limite à l'insuffisance de sécurité du réacteur RBMK (Реактор Большой Мощности Канальный, réacteur de grande puissance à tubes de force), sans jamais remettre en cause la pertinence du nucléaire lui-même ; il prédit même, dans ses cassettes posthumes, de nouveaux accidents en Arménie, en Bulgarie et près de Léningrad — sans en tirer de conclusion politique. Le personnage fictif d'Oulyana Khomiouk, présentée comme contrepoint, fait disparaître les véritables scientifiques soviétiques — souvent des femmes — qui ont documenté les effets sanitaires, sociaux et écologiques de la catastrophe et participé aux mouvements verts de la Perestroïka, laminés ensuite dans les années 1990. Le second axe de la critique porte sur l'effacement de l'agentivité ukrainienne : les héros ukrainiens ne sont que des liquidateurs ou des habitants impuissants, et les responsables ukrainiens — qui ont parfois conflictué avec Moscou et évacué silencieusement des dizaines de milliers de personnes — sont totalement absents. Martynyuk conclut sur les questions politiques que la série évacue mais qui reviennent en force dans le contexte ukrainien : l'usage de réacteurs vieillissants en temps de guerre, l'absence d'un plan crédible en cas d'accident provoqué par un acte terroriste ou une catastrophe naturelle, l'indépendance énergétique sans risque sanitaire. Trois ans avant l'occupation russe de Tchornobyl et de Zaporijia, Martynyuk anticipait l'urgence d'une réflexion politique située en Ukraine sur le nucléaire — exactement ce qui manque encore à la couverture occidentale de l'anniversaire 2026.
Notes
[1] Chernobyl : 40 Years After the Disaster / Tchernobyl : 40 ans après la catastrophe
[2] the contempt for humanity of the changing regimes in Moscow
[3] 40 anni fa, Chernobyl. Una scoria mai finita / 40 ans après, Tchernobyl. Un déchet sans fin
[4] possiamo aspettarci un incidente ogni 3704 anni di funzionamento dei reattori, considerando tutti i reattori del pianeta ; col numero attuale di reattori significa un incidente ogni 25 anni
[5] Chernobyl 1986 : when nuclear power came of age / Tchernobyl 1986 : quand l'énergie nucléaire arriva à maturité
[6] The resulting first explosion destroyed the 2,000 tonne concrete containment plate and blasted it clear of the reactor building. And it was in that instant that station operator Valery Khodemachuk, his body impaled on control rods, became the first Pharaoh of the nuclear age.
[7] Nuclear disaster at Chernobyl : reality and unreality / Catastrophe nucléaire à Tchernobyl : réalité et irréalité
[8] Do we really need cold war propaganda masquerading as insight to bring down the nuclear behemoth ?
[9] 25 років після / Vingt-cinq ans après
[10] техногенна аварія на ЧАЕС перетворилась на катастрофу саме завдяки інформаційним замовчуванням і перекрученням, стала глобальною інфотравмою
[11] « Чорнобиль » : яку історію розказує серіал / « Tchornobyl » : quelle histoire la série raconte-t-elle ?
[12] важливіше ставити питання, наскільки вдало вибрано наратив головних героїв, чи допомагає ця чорнобильська драма зрозуміти щось про наше суспільство, яке все ще залежить від атомної енергетики
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« Antifa - Chasseurs de skins », un documentaire à voir en accès libre
Paris début 80, le mouvement Skinhead arrive en France, et s'apprête à défrayer la chronique, à coup de provocations et de crimes racistes. Des bandes vont se former et réagir à ces agressions en contre attaquant : les chasseurs de Skins. À travers des archives vidéos exceptionnelles « Antifa » documente une période charnière, dont les maux étaient annonciateurs des tensions d'aujourd'hui.
Tiré du blogue de l'auteur.
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Paris début 80, le mouvement Skinhead arrive en France, et s'apprête à défrayer la chronique pour la décennie à suivre, à coup de provocations, d'agressions et de crimes racistes. Des bandes vont se former et réagir à ces agressions en contre attaquant, dans une guérilla urbaine pour le contrôle des rues de Paris.
Ils sont les Red Warriors, les Ducky Boys ou les Ruddy Fox et les jeunes parisiens les ont surnommés les « Chasseurs de Skins ».
Leur motivation combattre le fascisme et les actes racistes par tous les moyens nécessaires, quitte à retourner contre leurs adversaires la violence qu'ils ont subis.
À travers des interviews exclusives, les membres des bandes les plus reconnus, reviennent sur leur histoire, leur engagement et livrent le témoignage de la situation de la jeunesse.
À l'aide d'archives vidéos et photos exceptionnelles « ANTIFA » est un retour dans la rue des années 80 et la société de cette époque. Le film porte un regard sur une période charnière, sur une génération dont les maux étaient déjà annonciateurs des tensions urbaines d'aujourd'hui.
Résistance Films livre cette histoire à travers ce documentaire, pour conserver la trace d'un mouvement jamais documentée.
Antifa, chasseurs de skin, 1h05, France, 2008
Écrit et dirigé par : Marc-Aurèle Vecchione.
Produit par : Marc-Aurèle Vecchione & Sara Brücker.
Narration par : Jean Manuel Massenya
Edition par : Marc-Aurèle Vecchione & Wulfran Patte
Illustrations : Poch & Honet
Correction des couleurs : Regis Oyer
Son : Fred Massiot
Musiques par : Soper&Shone
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Femmes sans histoire. Interview de Martine Storti par Francine Sporenda
Martine Storti a été professeur de philosophie, journaliste à Libération et inspectrice à l'éducation nationale.
Tiré de Entre les lignes et les mots
Elle a publié « Le féminisme et ses enjeux » (en collaboration), « Un chagrin politique » (1995), « Cahiers du Kosovo » (2001), « 32 jours de mai » (2006), « L'arrivée de mon père en France » (2008), « Je suis une femme, pourquoi pas vous ? » (2010), « Sortir du manichéisme » (2016), « Le féminisme à l'épreuve des mutations géopolitiques » en codirection avec Françoise Picq (2012) et « Pour un féminisme universel » (2020). Elle vient de publier « Marcelline, fragments d'une vie sans récit » (éditions Michel de Maule).
FT : Pouvez-vous résumer ce qui vous a poussée à faire des recherches sur la vie de votre grand-mère, « une vie sans histoire » sur laquelle vous ne saviez presque rien ?
MS : C'est un mélange de hasard et de nécessité. Le hasard d'une location printanière dans un gite situé non loin des Rairies, ce village natal de ma grand-mère où je n'étais jamais allée. Pour la première fois j'y fais un tour, quelques heures dans des rues qui gardent ici où là des traces de l'ancienne activité, le travail de la pierre et de l'argile. Quelques heures et puis j'oublie, des semaines et des mois qui passent, mais en novembre de la même année une invitation à participer à un débat à Angers. D'Angers aux Rairies, une quarantaine de kilomètres, retour au village, promenade plus longue.
S'est alors imposée l'idée que je ne devais pas en rester à ces visites et flâneries touristiques mais que je devais aller plus loin, reconstituer un puzzle, savoir ce qu'avait été la vie de ma grand-mère maternelle, non pas sa vie de grand-mère, je la connaissais, mais sa vie d'avant, sa vie d'enfant, de jeune fille, de jeune femme puis de femme mariée.
Pourquoi cette nécessité ? Pas seulement pour satisfaire une curiosité. Plutôt pour au moins deux enjeux. Considérer que toutes les vies sont dignes d'être l'objet, le sujet d'un récit. Même si ce sont, pour reprendre les mots de Virginia Woolf, des « vies infiniment obscures » et peut-être est-ce parce qu'elles le sont que « les enregistrer » pour reprendre encore ses mots, est une nécessité, et qu'il est toujours temps de réparer ce qui n'a pas été fait quand l'enregistrement aurait été possible. Et cet adjectif « obscure » devenu substantif pour Svetlana Alexievitch quand l'écrivaine ukrainienne parle de son intérêt pour « ces gens qui se déplacent dans l'obscurité sans laisser de traces et à qui on ne demande rien ».
C'est exactement cela, je n'ai jamais rien demandé à ma grand-mère sur sa vie d'avant celle que j'ai connue. J'ai donc pensé que je pouvais, que je devais tenter de retrouver cette vie, de la sortir de l'obscurité, une vie de femme de la fin du 19ème siècle aux années 60 du 20ème .
L'autre enjeu est de transmission : une transmission familiale, mais pas seulement. Transmettre aussi ce qu'a été la vie de très nombreuses femmes, écrire les écrasements et les libertés, les souffrances et les fenêtres qui s'ouvrent, la soumission et des formes d'émancipation.
FS : Vous signalez ce détail essentiel à propos des femmes jusque vers la fin du 19ème siècle : avoir un nombre très élevé d'enfants était fréquent. Vous mentionnez le cas de cette arrière-grand-mère qui a eu 7 enfants, et celui d'une autre arrière-grand-mère qui a eu 10 enfants en 16 ans. De nombreuses femmes passaient l'essentiel de leur vie d'adulte jusqu'à la ménopause perpétuellement enceintes. Tandis qu'actuellement, les femmes ont de moins en moins d'enfants. Pouvez-vous commenter l'impact de cette situation sur la santé physique, mentale, l'autonomie, la créativité, etc. de nos ancêtres de sexe féminin, et sur le fait que les femmes contemporaines sont de plus en plus nombreuses à vouloir peu ou pas d'enfants ?
MS : Les grossesses étaient souvent nombreuses en effet et il ne faut pas oublier que la mortalité des accouchées était importante ainsi que celle des enfants. Donc oui des femmes, pas toutes cependant, pouvaient être enceintes une grande partie de leur vie et cela dans toutes les classes sociales.
Ce qui changeait selon les classes sociales, ce sont les effets de ces grossesses multiples. Non pas tant les effets de mortalité, car des femmes riches ou des enfants de famille aisée pouvaient mourir prématurément. Mais les effets en termes de vie quotidienne. Le placement en nourrice par exemple est transclasse : les familles aisées placent leurs bébés pour ne pas avoir à s'en occuper, et les classes populaires le font pour que la mère puisse continuer à travailler. Quant aux domestiques, il est impossible qu'elles le restent avec un enfant. Gagnant peu, certaines bonnes à tout faire se prostituent pour payer la nourrice. Souvent l'enfant est envoyé loin de sa mère, on a lu, dans de nombreux romans, ces scènes de culpabilité, d'éloignement et de visite.
Par ailleurs, vous avez raison de l'évoquer, le fait que les femmes soient assignées aux soins des enfants ne facilite ni l'autonomie ni la liberté pour faire œuvre de création, par exemple. Mais sur ce sujet là d'autres causes interviennent, le patriarcat, la domination masculine, l'idée que les femmes sont moins créatrices que les hommes etc., tant de lieux communs véhiculés pendant des siècles et que Simone de Beauvoir en son temps a bien mis en évidence dans Le deuxième sexe.
FS : Vous rappelez qu'il n'y a pas eu d'école publiques pour filles avant 1898 et que le programme de ces écoles pour filles était très différent de celui des garçons : on leur enseignait quelques bases de lecture, d'écriture et de calcul mais aussi le tricot, la couture, la cuisine, le ménage et même l'élevage des poules. Vos commentaires sur cette éducation très différente entre filles et garçons ?
MS : Les lois Ferry instaurent l'obligation scolaire à partir de 6 ans et créent des écoles publiques y compris pour les filles en 1882. Mais les résistances à ces écoles sont très fortes, surtout pour les filles et particulièrement dans l'Ouest de la France où se situent les Rairies et où ma grand-mère a passé son enfance. Il existait dans ce village une école pour les filles, mais une école privée gérée par les religieuses de la Congrégation de la Pommeraye, ordre très actif dans le domaine scolaire. Dans cette commune qui n'est pourtant pas hostile à la République la résistance du conseil municipal fut longue et une école publique pour filles ne s'ouvrira qu'en 1898, comme fut longue la résistance à la laïcité.
Celle qui deviendra ma grand-mère a alors 6 ans et je fais l'hypothèse qu'elle est allée dans cette école. Il y a alors 30 heures de classe, d'abord pour apprendre à lire, à écrire, à compter, puis s'ajoutent récitation, grammaire, composition française, sciences naturelles, histoire, géographie, instruction civique et morale, leçon de choses, dessin, chant et musique, gymnastique, travail manuel, autant d'enseignements prévus par les lois Ferry.
Pas de grande différence entre filles et garçons quant au contenu des disciplines, du moins en théorie. Sauf dans le cas du travail manuel où l'approche genrée triomphe. Aux garçons l'étude des outils, les exercices de rabotage, de sciage, le travail du fer, les activités de pliage, de cartonnage, de découpage… Aux filles en effet l'apprentissage du tricot, du canevas, de la couture, du ménage, de la cuisine, de l'entretien du linge et même de la basse-cour !
C'est que l'on prépare les garçons à l'usine et à l'atelier et les filles à tenir un foyer et à devenir bonnes épouses et bonnes mères. Vision trompeuse puisque nombreuses sont les femmes qui ajoutent au foyer, au mari et aux enfants des heures d'atelier ou d'usine.
La République fait accéder les filles à l'école publique et laïque pour les sortir de l'emprise de l'église, pas pour leur dessiner une perspective d'émancipation, ni pour les détourner de ce qui est considéré comme leur destin. Et cela pendant des décennies.
FS : Vous dites que votre grand-mère Marcelline est partie subitement de son village et n'y est jamais retournée. Avez-vous des hypothèses expliquant ce départ soudain et cette perte totale de contact ?
MS : En effet je ne peux faire que des hypothèses puisque je n'ai jamais questionné ma grand-mère, ce que je regrette d'ailleurs. Ce qui est certain, c'est qu'elle a quitté Les Rairies entre 1906 et 1911, donc entre quatorze et dix-neuf ans, pour ne jamais y revenir.
Est-elle placée comme domestique par ses parents à Angers, la grande ville voisine, chose courante à l'époque dans les familles qui n'étaient pas fortunées ? C'est possible. Mais j'en doute, les autres filles de la famille n'ont pas subi le même sort et si Marcelline doit gagner sa vie, aux Rairies, avec les briqueteries, le travail ne manque pas.
Pas placée mais chassée, chassée parce qu'enceinte, une grossesse dont il faudra se débarrasser ou dont elle s'est débarrassée, mais c'est la honte, elle doit partir. Enceinte mais pourquoi ? Un viol ? Un inceste ? Une amourette un soir d'été ou un dimanche après un bal ? Toutes ces possibilités, parce que chacune mise en scène dans tant de romans et films, parce que chacune présente dans la vraie vie des femmes, dans tous les pays, tous les milieux sociaux, à toutes les époques.
Autre hypothèse : elle n'est pas placée, elle n'est pas enceinte, pas chassée. Elle s'en va. Une décision qu'elle a prise. Pourquoi ? Peut-être parce que depuis toujours Marcelline sait qu'elle est l'enfant de trop, la dernière née, probablement pas voulue. La mal aimée, alors elle s'en va. Aujourd'hui elle dirait : « ce n'est pas vous qui me rejetez, c'est moi qui me casse, et je vous efface, pour la vie entière. »
Si j'avais écrit un roman ou le scénario d'un film, c'est cette hypothèse que j'aurais retenue, elle me plait, elle correspond aussi à ce que j'ai pu percevoir du caractère de ma grand-mère, de la souffrance, de la déception associées à de l'énergie, de la force, à une capacité à faire face
Mais possible aussi de décider que la jeune Marcelline se casse des Rairies parce qu'une vie dans la pierre, l'argile et tout ce qui va avec, des heures à tapoter des carreaux, ou à verser de l'huile dans des bidons, ou à mettre des buches dans une charrette, ou à respirer la fumée des fours qui ne s'arrêtent jamais, non merci, n'importe quoi plutôt que ça !
FS : Elle devient ensuite domestique et accouche d'un enfant sans être mariée, à une époque où l'épithète de « fille-mère » était infamante. C'était le lot de nombreuses jeunes bonnes « engrossées » par leur patron ou le fils de la maison : le droit de cuissage des maîtres sur les servantes allait de soi. Vos commentaires ?
MS : Les articles, témoignages, romans, ouvrages universitaires fourmillent en effet de ces bonnes harcelées, tripotées, violées, enceintes du père ou du fils de la maison, avec l'aveuglement volontaire de l'épouse ou de la mère.
Mais cela n'a pas été le cas de ma grand-mère qui est enceinte d'un jeune homme qui deviendra mon grand-père. Seulement elle est enceinte sans être mariée, et elle accouche d'un fils que le père ne reconnait pas tout de suite. Elle accouche à l'hôpital en 1916 et à cette époque accoucher à l'hôpital est le fait non des épouses qui accouchent chez elles, mais des prostituées, des filles séduites et abandonnées, des chiffonnières, des domestiques, des filles-mères.
Marcelline cumule : domestique, célibataire, enceinte, une trilogie présente dans la fiction, une trilogie endossée par des milliers de femmes au long des siècles. « Fille-mère » : le nom de l'opprobre, femmes méprisées, mises au ban de la société, parias, « fille-mère » le nom aussi de l'hypocrisie et du sexisme de la morale établie, que se partagent les classes sociales, le responsable masculin de la grossesse échappant le plus souvent à la vindicte, qu'il s'agisse du bourgeois maitre de la domestique, du paysan s'emparant de la fille de ferme ou de l'ouvrier qui séduit une grisette un soir de bal.
Opprobre des « filles-mères » que vit Marcelline. Comme tant de femmes avant elle et tant d'autres après. Encore maintenant. Dans de nombreux pays.
FS : Les domestiques (très majoritairement des femmes) étaient alors disponibles de 6 h du matin à 10 h du soir, et n'avaient pas droit au repas dominical auquel les salarié/es avaient droit. C'est une forme extrême d'exploitation, sans doute plus extrême que celle des ouvriers d'usine. Pourtant les socialistes de l'époque n'en parlent presque pas, à commencer par Marx. Vos commentaires ?
MS : Ce mot « domestique » recouvre bien des situations différentes. Il y a la très ancienne domesticité, celle de la noblesse et de la grande bourgeoisie où l'on a plusieurs domestiques des deux sexes, chacun.e avec une fonction et une tâche précises, dans une organisation hiérarchique. Et il y a une autre domesticité qui s'est développée au long du XIXe siècle, celle de la « fille de ferme » et surtout de la « bonne à tout faire, c'est-à-dire celle qui peut tout faire et sans limite.
A noter que n'a pas été créée l'expression « bon à tout faire ». Un homme est domestique, chauffeur, cocher, concierge, cuisinier, palefrenier, valet, balayeur, à la rigueur homme de ménage ou homme de chambre, mais « bon à tout faire », jamais.
La « bonne à tout faire » est au bas de l'échelle sociale, et elle est invisible comme personne, méprisée, chosifiée, à preuve ces patron.ne.s qui appellent toujours leur bonne de la même façon, quel que soit leur prénom !
Certes du côté des socialistes ou autres on ne s'intéresse pas beaucoup à la situation des bonnes qui ne sont pas considérées comme faisant partie de la « classe ouvrière » ou des « prolétaires ». Vous citez Marx qui aurait eu un fils avec sa bonne, enfant reconnu par Engels !
Pourtant au début du XXe siècle, des médecins, des hygiénistes commencent à s'intéresser au sort des « bonnes », parce que leurs conditions de logement entrainent souvent des maladies, la tuberculose, la syphilis.
Les féministes aussi s'en préoccupent, mais timidement. Ou plutôt la question des bonnes, de la domesticité est source de désaccord, voire de conflits.
On rejoint la question des classes sociales. Les femmes qui se pressent, nombreuses dans les congrès féministes du début de siècle du 20ème siècle sont majoritairement des bourgeoises, ce n'est pas un défaut, ce sont elles qui font avancer les choses. Pas seulement elles, bien sûr, mais elles aussi et en ces années, elles surtout. Les féministes se mobilisent pour la protection des femmes enceintes et obtiennent des résultats.
A propos des bonnes c'est plus compliqué. Certaines de ces bourgeoises ont une bonne. D'où des réticences. A quoi ? A celles qui dans leurs rangs – peu nombreuses mais elles existent – s'efforcent de faire reconnaitre les bonnes comme des travailleuses, qui dénoncent leur exploitation, les heures interminables de travail, les salaires dérisoires, qui demandent pour elles une formation professionnelle, le droit à une journée de repos et le contrôle par l'inspection du travail de leurs conditions de logement, bref à celles qui cherchent à étendre aux domestiques une réglementation qui existent pour les ouvriers.
Les arguments pour s'opposer à ces revendications mêlent intérêt de classe et hypocrisie. On s'affole à l'idée que les domiciles donc ce qui est considéré comme relevant de la vie privée soient inspectés, on craint que l'intervention de l'Etat dans la gestion des bonnes conduisent à n'engager que des filles majeures. Et que feraient les mineures sinon le trottoir ? Et si on leur donnait le dimanche après-midi, que feraient certaines ? Elles se prostitueraient.
Les réticences seront levées, mais après la première guerre mondiale.
FS : Marcelline place l'enfant en nourrice pour pouvoir continuer à travailler. Elle vit avec le père, ils finissent par se marier mais tandis qu'elle est enfermée dans ses obligations familiales avec la naissance de ses enfants, lui continue à mener sa vie habituelle de célibataire, il travaille, il s'amuse, il la trompe, il disparait pendant des jours, il ne lui donne pas assez d'argent pour les enfants. Rien n'a changé dans sa vie à lui, tout a changé, empiré dans la sienne. Vos commentaires ?
MS : Cela a été en effet une période difficile de la vie de Marcelline. Je n'ai pas cherché à le dissimuler et j'ai voulu relater cela d'une manière à la fois objective, sur la base de photos, de documents, de séjours aussi dans les lieux où elle a vécu, et en même temps subjective, en essayant de dire, de deviner ce que Marcelline pouvait éprouver. Mais dans cette période elle se bat, elle travaille, elle se révolte, et un jour enfin elle ferme la porte. Et à partir de ce geste, plus d'attente, plus de disputes, plus de récriminations. Raison pour laquelle Marcelline est à la fois soumise et insoumise, écrasée et debout. Selon moi cette vie rejoint celle de nombreuses femmes, donc à la fois une histoire singulière et une histoire commune.
FS : Vous découvrez que votre grand-père, le « coureur » irresponsable, a aussi été collabo pendant la guerre, une collaboration économique pour laquelle il a été condamné à 5 ans d'emprisonnement. Il a dites-vous collaboré pour « le fric, les belles voitures, boire, fumer, avoir des maîtresses », mener la belle vie. Et a totalement oublié sa famille dont il ne s'est plus du tout occupé.
Comment avez-vous réagi à cette découverte ?
MS : Evidemment cette découverte a été un énorme choc. Après avoir consulté le dossier de procédure de celui qui n'était pas encore mon grand-père aux archives de Caen je me suis interrogée. Que faire de cette découverte ? La garder pour moi ? Pourquoi pas puisque rien ni personne ne m'oblige à sortir ce dossier de son sommeil. Et à quel titre l'en sortir ? De quel droit ? Qui suis-je pour faire la leçon à cet homme, moi qui suis allée quelquefois dans des pays en guerre mais jamais pour y rester et y vivre, et qui n'ai jamais affronté une situation semblable à celle de l'occupation allemande ?
Plusieurs semaines, plusieurs mois d'hésitations. Puis la décision de faire figurer dans ce livre le dossier de procédure ouvert un jour de grand soleil à Caen. Le décider en n'obéissant qu'à une contrainte personnelle, celle d'une forme d'honnêteté. Embarquée dans ma quête de Marcelline, je devais la conduire sans taire ce qu'elle m'amenait à découvrir.
Tomber sur un grand-père résistant m'aurait plu davantage ! Mais qu'y puis-je ? Il me revient d'endosser cette charge, être la première personne de la famille à regarder en face le passé de cet aïeul. Et avec là encore le regret de ne pas l'avoir interrogé de son vivant.
https://revolutionfeministe.wordpress.com/2026/04/19/femmes-sans-histoire/
De Martine Storti
Marcelline. fragments d'une vie sans récit
https://entreleslignesentrelesmots.wordpress.com/2026/03/20/marcelline-fragments-dune-vie-sans-recit/
D'Aix à Mazan, à cinquante ans d'écart, les temporalités se télescopent
https://entreleslignesentrelesmots.wordpress.com/2025/01/04/martinestorti-daix-a-mazan-a-cinquante-ans-decart-les-temporalites-se-telescopent/
« Qu'est-ce que c'est qu'être Français ? » : sortons de l'impasse de l'identité
https://entreleslignesentrelesmots.wordpress.com/2025/02/21/quest-ce-que-cest-quetre-francais-sortons-de-limpasse-de-lidentite/
Annulation de la différence des sexes ou de leur indifférenciation ?
https://entreleslignesentrelesmots.wordpress.com/2023/04/03/annulation-de-la-difference-des-sexes-ou-de-leur-indifferenciation/
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