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Syndicalisme, néofascisme et internationalisme
Que ce soit sur les sites internet ou les comptes Facebook de la FTQ (600 000 membres), la CSN (315 000), la CSQ (225 000) ou la CSD (72 000), il semble impossible de trouver un seul communiqué publié ces derniers mois (années ?) en solidarité avec nos camarades étatsunien·nes qui luttent contre le régime néofasciste de Trump, qui s'opposent à cette haine de l'immigration, à la répression policière et syndicale.
Les centrales syndicales et la résistance antifasciste aux États-Unis
On cherche sur les sites de ces « contre-pouvoirs », qui représentent 40% de la force de travail au Québec, une marque de solidarité avec les travailleurs et travailleuses qui, au risque de leur vie, comme Renee Nicole Good ou Alex Pretti, s'opposent physiquement aux miliciens de ICE et autres officines de chasse aux étrangers. On cherche des condamnations de la complicité de la multinationale Montréalaise GardaWorld ou de la multinationale Française, Capgemini, également présente au Canada.
Aucune référence non plus à celles et ceux qui viennent de réaliser, les 23 et 30 janvier 2026, les deux plus importantes grèves générales de l'histoire des États-Unis depuis des décennies ; des grèves illégales portées par la jeunesse étasunienne qui se révolte et se politise, des grèves politiques de masse contre le néofascisme. Aucune référence à ce mouvement de résistance historique alors qu'il y aurait de quoi s'en inspirer ici aussi. De fait, on oublierait presque qu'à peine deux mois plus tôt, fin novembre 2025, la présidente de la FTQ réussissait enfin, après des années de "dialogue social", à agacer la bourgeoisie québécoise et à remobiliser la classe ouvrière en évoquant à l'Assemblée nationale le terme « grève sociale ». Ici aussi, il s'agissait de résister à un gouvernement qu'elle n'hésitait pas alors à qualifier de "quasi-dictature". Mais depuis, malgré une mobilisation intersyndicale exceptionnelle à Montréal de plus de 50 000 personnes le samedi 30 novembre 2025 et un mouvement de grève étasunien potentiellement contagieux, c'est le silence le plus complet. À croire que les centrales syndicales québécoises estiment que le problème est réglé depuis l'annonce du départ du Premier ministre Legault et que ce qui se passe aux États-Unis n'a aucune conséquence sur la classe ouvrière québécoise.
Les centrales syndicales et le reste du monde
Et sans surprise, il est tout aussi difficile de trouver des textes récents en solidarité avec les camarades qui sont géographiquement plus éloigné·es. Pour ne prendre que deux exemples d'actualité et impossible à ignorer : nous n'avons rien trouvé sur les dizaines de milliers de camarades massacré·es en janvier 2026 en Iran ou sur nos camarades Ukrainien·nes qui ne cessent de nous réclamer des armes, en vain depuis quatre ans, pour se défendre contre l'impérialisme Russe ou tout simplement de l'aide pour se chauffer. Il faut par exemple remonter au mois de février 2022 pour trouver une référence à l'Ukraine sur le site de la FTQ ou de la CSN. Seule exception à ce désintérêt syndical à l'égard du reste du monde – une exception qui mériterait d'être davantage questionnée - on retrouve ici ou là une dénonciation de la situation à Gaza.
Et encore, cette solidarité se manifeste alors du bout des lèvres, en toute discrétion, presque honteusement, avec de toute évidence la peur d'être accusé par le gouvernement de "faire de la politique" ou de froisser certain·es membres. À titre d'exemple, le 17 octobre 2025, à la télévision, la présidente de la CSN rassurait un journaliste antisyndicaliste en affirmant (5'05) que bien qu'elle soit « bardée de mandats », la CSN n'a pas « dépensé 15 piastres en 3 ans » pour la Palestine ; sur le site de la FTQ, il faut remonter à 2014 pour trouver une mention de la Palestine et le terme est absent du moteur de recherche du site de la CSQ [1].
Il existe surement d'autres actions de solidarité syndicale internationale. Mais force est de constater que si c'est le cas, elles relèvent davantage d'une diplomatie syndicale secrète que d'une véritable politique ouvrière internationaliste qui s'assume en tant que telle.
L'oubli de l'internationalisme et la montée du fascisme
Ce silence à l'égard de celles et ceux qui, en dehors du Québec, luttent activement contre le néofascisme et pour le droit des peuples à disposer d'eux-mêmes soulèvent d'importantes questions, notamment sur l'opportunisme des directions syndicales. Car de fait, la bureaucratie syndicale a parfaitement conscience de l'importance vitale de la solidarité ouvrière internationale… quand ça la concerne directement à tout le moins. Toutes les centrales syndicales se sont ainsi empressées, avec raison, de rediffuser largement le message de solidarité publié le 22 janvier 2026 par la Confédération syndicale internationale (CSI) qui dénonce les attaques du Gouvernement du Québec contre le financement et le fonctionnement des syndicats.
Dans tous les cas, ces oublis, cette invisibilisation de la solidarité ouvrière internationale, ce repli sur ce soi et ce corporatisme des directions syndicales pavent la voix au racisme, au fascisme, à l'impérialisme, au colonialisme, aux conquêtes, y compris du Québec. Trump, Poutine et leurs ami·es, y compris québécois·es ou albertain·nes, ne vont pas mettre un terme à leurs projets fascistes et coloniaux sous prétexte qu'on ne parle plus d'eux, qu'on oubli le reste du monde et qu'on serre les fesses en espérant que la peste brune fasciste épargne la classe ouvrière québécoise. Au contraire :
« L'expérience du passé nous a appris comment l'oubli de ces liens fraternels qui doivent exister entre les travailleurs des différents pays et les exciter à se soutenir les uns les autres dans toutes leurs luttes pour l'affranchissement, sera puni par la défaite commune de leurs entreprises divisées (…) Prolétaires de tous les pays, unissez-vous ! » (Karl Marx, Adresse, Première Internationale, 1864).
Martin Gallié
Image : Black Lives Matter St. Paul / Minneapolis, 30 janvier 2026. "Tonight hundreds of individuals spelled out an SOS on Bde Maka Ska".
[1] Les sites internet des centrales n'en parlent pas mais on peut mentionner que le Comité international de solidarité ouvrière (CISO), au sein duquel siègent des représentants des principales centrales, a récemment adopté à l'unanimité un communiqué de presse pour dénoncer l'ingérence, l'impérialisme étatsuniens et l'enlèvement de Maduro au Vénézuéla. Aucun mot de solidarité en revanche avec nos camarades syndicalistes prisonniers politiques du régime de Maduro ou pour dénoncer la vice-présidente maduriste-trumpiste Delcy Rodriguez, désormais au pouvoir avec le soutien officiel… des États-Unis. De même, on a vainement cherché un communiqué de solidarité du CISO publié ces trois dernières années, avec nos camarades iranien·nes ou ukrainien·nes.

Les groupes environnementaux dénoncent leur mise à l’écart de la commission parlementaire sur la loi « Q-5 »
Alors que le projet de loi n°5, Loi visant à accélérer l'octroi des autorisations requises pour la réalisation des projets prioritaires et d'envergure nationale, vise principalement à contourner les lois environnementales pour des projets dits « d'envergure nationale », plusieurs organisations environnementales dénoncent vigoureusement leur mise à l'écart par le gouvernement de la commission parlementaire et demandent à être entendues.
Les groupes avaient déjà tiré la sonnette d'alarme le 8 décembre dernier en dénonçant la multiplication des mesures législatives du gouvernement du Québec qui affaiblissent les lois et les contre-pouvoirs, marginalisent la science et réduisent la participation citoyenne sous prétexte « d'accélération économique ». « En écartant des voix pertinentes et essentielles durant ces consultations, le gouvernement persiste et signe dans son mépris répété des processus démocratiques », déplorent les groupes.
Pour les organisations, le manque de représentativité des groupes invités en commission parlementaire saute aux yeux et empêche une prise de décision éclairée. « Il est particulièrement préoccupant de constater la surreprésentation des secteurs industriel et patronal qui, on le sait, sont les principaux demandeurs de la vague de déréglementation actuelle. D'ailleurs, c'est la deuxième fois en quelques semaines que la Commission des finances publiques fait l'impasse sur les groupes environnementaux alors que les projets de loi 5 et 7 touchent directement leurs secteurs d'activités », expliquent les organisations.
Les groupes sont d'avis que le projet de loi n°5 est problématique à de nombreux niveaux et qu'il enferme le Québec dans des voies risquées difficiles à inverser. Ils déplorent notamment les pouvoirs démesurés accordés au ministre des Finances au détriment de nos institutions démocratiques essentielles et le fait que les promoteurs pourront réaliser des travaux préparatoires risquant de détruire des milieux naturels avant même de recevoir les autorisations nécessaires. Les organismes s'inquiètent aussi de voir le BAPE muselé, alors qu'il ne pourra pas recommander la non-réalisation du projet même si les impacts sociaux et environnementaux sont majeurs pour le milieu d'accueil.
« Avec sa loi « Q-5 », le gouvernement ne coupe pas dans la paperasse, il coupe dans la protection légale de la population et du territoire québécois. Cette tentative d'accélérer le développement industriel et d'infrastructures risque d'aboutir, à la manière de Northvolt, à des projets mal ficelés, sans acceptabilité sociale, et dont les impacts sur la santé de la population et des écosystèmes ne seront connus que trop tard. Personne n'en sortira gagnant et c'est pour cela qu'on exige d'être entendus », concluent les organismes.
Organisations signataires
– Nature Québec
– Fondation David Suzuki
– Front commun québécois pour une gestion écologique des déchets
– SNAP Québec
– Équiterre
– Regroupement national des conseil régionaux de l'environnement du Québec (RNCREQ)
– Vivre en Ville
– Eau Secours
– Fondation Rivières

Climat Québec réitère son opposition ferme au retour du projet de GNL au Saguenay Chicoutimi
Climat Québec réitère son opposition ferme au retour du projet de GNL au Saguenay
Chicoutimi, mardi le 27 janvier 2025 — Dans le cadre de l'élection partielle dans Chicoutimi, Climat Québec réitère son opposition ferme et sans équivoque au retour du projet de gaz naturel liquéfié (GNL) au Saguenay, un projet dangereux, inutile et profondément incompatible avec la transition énergétique.
Sous prétexte du contexte géopolitique international, un projet de construction d'un gazoduc visant à transporter le gaz de fracturation albertain, de l'Ontario jusqu'au Saguenay — où serait construite une usine de liquéfaction pour l'exportation maritime — refait surface. Climat Québec dénonce cette tentative de ressusciter un projet qui a pourtant déjà été rejeté par les instances publiques et par la population suite à de vifs débats.
« Il faut être très clair : ce projet n'a rien à voir avec une transition énergétique. C'est un projet d'enfoncement dans le fossile qui menace notre territoire, notre eau et l'avenir de la région. Le Saguenay n'a pas à devenir un corridor ou une zone de sacrifice pour les intérêts pétro-gaziers canadiens », affirme Olivier Dion, candidat de Climat Québec dans Chicoutimi.
En 2021, le Bureau d'audiences publiques sur l'environnement (BAPE) a émis un rapport dévastateur, invoquant une augmentation importante des émissions de gaz à effet de serre, contrairement aux prétentions du promoteur et présentant le projet comme un frein à la transition énergétique. Le rapport soulignait également les dangers importants pour le béluga.
Climat Québec rappelle que son candidat dans Chicoutimi, Olivier Dion, a lui-même participé au BAPE de 2021 pour s'opposer au projet, tout comme Martine Ouellet, cheffe de Climat Québec, qui y avait déposé un mémoire. Leur engagement dans ce dossier est donc constant, cohérent et ancré dans le terrain depuis plusieurs années.
Climat Québec s'oppose tout autant, et pour les mêmes raisons, au projet de GNL–Baie-Comeau, dont le gazoduc traverserait l'ensemble du territoire québécois, incluant la région du Saguenay–Lac-Saint-Jean, avec des risques majeurs pour les milieux naturels et les communautés.
« Le Québec n'a pas besoin de nouveaux projets fossiles, encore moins de méga-infrastructures qui nous enfermeraient dans une dépendance au gaz pour des décennies. Ce dont nous avons besoin, c'est au contraire de s'affranchir du Canada et d'opter pour une transition énergétique planifiée, publique et cohérente au bénéfice des citoyens et non pas des grands industriels », déclare Martine Ouellet, cheffe de Climat Québec.
Climat Québec rappelle que le gaz de fracturation est l'une des sources d'énergie les plus polluantes, émettant davantage de gaz à effet de serre que le charbon. Présenter ce projet comme une solution de transition constitue une désinformation grave.
Climat Québec invite la population de Chicoutimi à faire de cette élection partielle un moment fort pour dire non aux reculs climatiques et oui à une vision d'avenir fondée sur la protection du territoire, la justice climatique et le bien commun.
À propos de Climat Québec : Climat Québec est un parti politique indépendantiste dédié à la justice climatique qui propose que l'État de la République du Québec prenne toutes ses décisions à travers le prisme du climat dans une perspective d'équité sociale et économique.
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Grenville-sur-la-Rouge remporte une victoire décisive devant le Tribunal administratif du Québec
Après plusieurs années de démarches juridiques et de débats publics, la Municipalité de Grenville-sur-la-Rouge accueille avec satisfaction la décision rendue par le Tribunal administratif du Québec (TAQ), qui confirme la validité de la décision de la CPTAQ et rejette la contestation déposée par Canada Carbon inc. concernant son projet minier sur le territoire municipal. Les citoyens pourront enfin retrouver leur quiétude selon la municipalité.
Tiré du journal Le Carillon.
Rappelons que Canada Carbon tentait depuis 2017 d'obtenir une permission pour exploiter une mine de graphite à Grenville-sur-la-Rouge. Depuis les débuts, la population de Grenville-sur-la-Rouge, de même que la MRC d'Argenteuil, l'UPA Outaouais-Laurentides et de nombreuses municipalités voisines, ont exprimé leur opposition au projet.
Cette conclusion met fin à un long processus ayant nécessité des investissements publics importants et suscité une mobilisation citoyenne sans précédent. Le Tribunal juge que la CPTAQ n'a commis aucune erreur dans son analyse des impacts agricoles, territoriaux et régionaux du projet. La Municipalité salue cette décision, qui permet enfin de tourner la page.
Le maire, Tom Arnold, a déclaré : « Nous sommes heureux de ce dénouement, c'est la fin d'une longue bataille pour la municipalité et pour les citoyens. Cette victoire démontre que même devant une grosse corporation, on ne doit pas baisser les bras pour défendre nos convictions. C'est toute la communauté de Grenville-sur-la-Rouge qui en bénéficiera. »
Un message clair pour l'avenir
La Municipalité voit dans cette conclusion une reconnaissance de la pertinence de ses interventions et de la nécessité de protéger le territoire agricole contre des projets incompatibles. Elle souligne également que cette décision permet désormais aux élus et aux citoyens de tourner la page et de se consacrer à des projets structurants pour l'avenir de la communauté.

Écoutez « Streets of Minneapolis », le vibrant hommage de Bruce Springsteen aux victimes des milices de l’ICE
Tiré du Journal l'Humanité
Publié le 29 janvier 2026
Pierre Chaillan
Le « Boss » a publié, mercredi, sur les réseaux sociaux, une nouvelle chanson, Streets of Minneapolis. Un hommage aux victimes des milices de l'ICE, la police anti-immigration états-unienne, et à celles et ceux qui résistent.
Son refrain – « Nous défendrons ce pays/Et l'étranger parmi nous » – est repris en fin par un appel à se souvenir des rues de Minneapolis.
Le « Boss » reste la conscience de l'Amérique populaire. Sur fond d'une image de manifestants anti-ICE, Bruce Springsteen a diffusé le 28 janvier sur les réseaux sociaux un nouveau titre, Streets of Minneapolis (les rues de Minneapolis), « en réponse à la terreur d'État qui s'est abattue sur la ville »
Les paroles en français
À travers le froid de l'hiver
Sur l'avenue Nicollet
Une ville en flammes, combattant le feu et la glace
Sous les bottes d'un occupant
L'armée privée du roi Trump venant du DHS
Des armes ceinturées à leurs manteaux
Ils sont venus à Minneapolis pour faire respecter la loi
Ou du moins c'est ce qu'on raconte
Contre la fumée et les balles en caoutchouc
Au petit matin
Des citoyens se sont levés pour la justice
Leurs voix résonnent à travers la nuit
Et il y avait des empreintes ensanglantées
Là où la sécurité aurait dû se tenir
Et deux ont trouvé la mort
Dans les rues couvertes de neige
Alex Pretti et Renée Good
Ô notre Minneapolis, j'ai entendu ta voix
Chanter à travers la brume ensanglantée
Nous nous tenons debout pour cette terre
Et pour l'étranger parmi nous
Ici, chez nous, ils ont tué et rôdé
Au cœur de l'hiver 26
Nous nous souviendrons des noms de ceux qui sont morts
Dans les rues de Minneapolis
Les voyous féroces de Trump frappaient
Son visage et sa poitrine
Puis nous avons entendu les coups de feu
Et Alex Pretti, dans la neige, est mort
Ils prétendaient que c'était de la légitime défense, monsieur
Juste ne crois pas ce que tu vois
C'est notre sang et nos os
Et ces sifflets et ces téléphones
Contre les sales mensonges de Miller et Noem
Ô notre Minneapolis, j'entends ta voix
Pleurant à travers la brume ensanglantée
Nous nous souviendrons des noms de ceux qui sont morts
Dans les rues de Minneapolis
Maintenant ils disent qu'ils sont là pour faire respecter la loi
Mais ils piétinent nos droits
Si ta peau est noire ou brune, mon ami,
Tu peux être arrêté ou expulsé sur le champ
Dans nos slogans “ICE dehors maintenant”
Le cœur et l'âme de notre ville persistent
À travers les vitres brisées et les larmes ensanglantées
Dans les rues de Minneapolis
Ô notre Minneapolis, j'entends ta voix
Chanter à travers la brume ensanglantée
Ici, chez nous, ils ont tué et rôdé
Au cœur de l'hiver 26
Nous nous tenons debout pour cette terre
Et pour l'étranger parmi nous
Nous nous souviendrons des noms de ceux qui sont morts
Dans les rues de Minneapolis
Dans les rues de Minneapolis
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Invitation à une série de conférences durant le mois de février dans le cadre du mois de l’histoire des noir.e.s
Dans le cadre du mois de l'histoire des noir.e.s, le CIRFA a le plaisir de vous inviter à une série de trois conférences clôturées par une soirée festive, commémorative sous le thème '*'Reprenons notre histoire pour mieux penser nos lendemains*''. Il s'agit d'un moment de (re)découverte d'un pan d'histoire, de réflexion, de partage et de solidarité.
Les événements auront lieu au *1710 rue Beaudry, salle 210*
- *le vendredi 6 février 2026* de 18:00 à 20:00
* Patrice Lumumba, la lutte pour la liberté*
Conférencier : Prudencio Adom'megaa, Membre du GRILA
Animation : Floralie Pointel-Abeto et Ayo Ogunremi
*Partagez SVP dans vos réseaux :*
https://www.instagram.com/cirfa1710/
https://www.facebook.com/CIRyerson/
- *le vendredi 13 février 2026* de 18:00 à 20:00
* Kwame Nkrumah, l'unité panafricaine*
Conférencier : Abdel Aziz Dicko , Membre du GRILA
Animation : Floralie Pointel-Abeto et Ayo Ogunremi
- *le vendredi 20 février 2026* de 18:00 à 20:00
* Thomas Sankara, son héritage*
Conférencier : Malick Coulibaly, Membre du GRILA
Animation : Floralie Pointel-Abeto et Ayo Ogunremi
*Au programme :*
-
-18h00 - Accueil social : Petites bouchées et réseautage pour briser la
glace et se retrouver entre nous.
- 18h30 - Conférence
- 19h15 - Discussion : Échange convivial, questions et micro ouvert pour
vos réflexions.
- 19h50 - Clôture
- *le samedi 28 février 2026* de 16:00 à 18:00
*Soirée festive et commémorative *
* Carine au micro, Ekspresyon, ICI Théâtre, DJ Pauline*
Discussion et réflexion agrémentées d'une ambiance conviviale
* Au programme :*
- Animations musicales
- Prestations théâtrales
- Prestations de danses
- Discussions et débats sur le thème
- Dégustations et buffet solidaire
*Venez nombreuses et nombreux se (re)approprier ce pan d'histoire,
célébrer et s'inspirer des luttes, écrire ensemble, divers.e.s et
pluriel.le.s des lendemains meilleurs. Le tout dans une ambiance
chaleureuse placée sous le signe de la solidarité et de la joie collective !*
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Comment un syndicat noir a changé l’histoire américaine
Il y a un siècle, la Brotherhood of Sleeping Car Porters (Fraternité des porteurs de wagons-lits) a lancé une campagne syndicale contre un géant du chemin de fer, changeant ainsi le cours du 20e siècle et liant à jamais les causes des droits des travailleurs et des droits civiques des Noirs.
Tiré de Entre les lignes et lesm ots
https://entreleslignesentrelesmots.wordpress.com/2026/01/30/comment-un-syndicat-noir-a-change-lhistoire-americaine/?jetpack_skip_subscription_popup
Le simple fait que cette réunion ait lieu suffisait à créer une atmosphère d'excitation subversive. Le 25 août 1925, il y a un siècle cette année, les porteurs de wagons-lits noirs qui espéraient former un syndicat au sein de la Pullman Company remplissaient la salle de l'Elks Hall à Harlem. Bien que nous ne saurons jamais combien ils étaient, des espions de la Pullman Company se trouvaient sans aucun doute parmi le public.
En fait, pour lutter contre la présence de ces espions, aucun porteur n'a pris la parole pendant la réunion. C'est A. Philip Randolph, alors socialiste excentrique et orateur de rue ayant à son actif une série de tentatives infructueuses de syndicalisation, qui a dirigé la réunion. Il a fait valoir qu'un syndicat était le seul moyen de s'opposer à la compagnie, de répondre aux griefs des porteurs et de leur redonner leur dignité d'êtres humains. Et qu'il devait être l'homme qui les dirigerait.
Le bon sens et les précédents suggéraient que cette campagne se déroulerait comme tant d'autres avant elle : un élan d'enthousiasme suivi d'espoirs déçus et d'un retour à la réalité. Mais au lieu de cela, ce rassemblement a marqué le début d'une lutte de douze ans pour former la Brotherhood of Sleeping Car Porters (BSCP) et obtenir un premier contrat contre un géant industriel.
L'importance de la Brotherhood of Sleeping Car Porters dépassait largement le cadre d'un simple syndicat et de ses membres. « La Fraternité », comme beaucoup de ses membres l'appelaient affectueusement, allait devenir un vecteur permettant d'éduquer les communautés noires sur les syndicats et de remettre en question les relations paternalistes avec les entreprises. Elle a joué un rôle essentiel en tant que pilier institutionnel à travers lequel se sont menées des luttes plus larges pour les droits civiques et se sont développées des tactiques de pression militantes.
L'histoire de la BSCP met en lumière le lien historique profond entre le mouvement syndical et les droits civiques. Grâce à la mise en place patiente d'institutions et à une détermination sans faille, le syndicat a réussi à faire évoluer les mentalités et à modifier l'équilibre des pouvoirs au sein des communautés noires afin de soutenir la syndicalisation. Cette coalition a été le pilier des progrès historiques réalisés en matière de droits civiques au milieu du 20e siècle. Plutôt que de la laisser dans le passé, cette même coalition peut servir de base à la lutte contre les inégalités raciales aujourd'hui.
« Formés comme une race »
Les porteurs noirs de Pullman occupaient une position sociale complexe au sein des communautés noires. Associés à la fois à la dignité et à la servilité, les porteurs représentaient un symbole contradictoire de l'ascension sociale des Noirs. Leur émergence remonte littéralement à l'esclavage.
À la fin du 19e siècle, l'industriel George Pullman a conçu des wagons de luxe pour transporter des passagers à travers le pays. Son génie a consisté à rendre ce service accessible à la classe moyenne, et pas seulement à l'élite fortunée. L'idée a fait son chemin et, en 1895, Pullman disposait de 2 556 wagons-lits qui parcouraient plus de 126 660 miles de voies ferrées. À l'apogée de l'entreprise, les wagons-lits accueillaient cent mille passager·es par nuit, soit plus que tous les grands hôtels du pays réunis.
La clé de ce luxe résidait dans le fait qu'il ne s'agissait pas seulement d'un lit où dormir et de nourriture à manger. Les passager·es disposaient de leurs serviteurs personnels à leur entière disposition : les porteurs Pullman. De manière cynique, Pullman réservait ces emplois aux hommes noirs du Sud, de préférence d'anciens esclaves.
Pullman estimait que c'était une combinaison parfaite, expliquant que les anciens esclaves noirs avaient été « formés en tant que race par des années de service personnel à divers titres et étaient, par nature, fidèles dans l'accomplissement de leurs tâches dans des circonstances qui exigeaient une bonne humeur, une sollicitude et une fidélité sans faille ». Pour insulter davantage leur dignité, la plupart des porteurs étaient appelés « George », rappelant l'époque où les esclaves étaient nommés d'après leurs maîtres.
Associé à la fois à la dignité et à la servilité, le porteur représentait un symbole contradictoire de l'avancement des Noirs.
L'attente d'une soumission totale était renforcée par le fait que les porteurs dépendaient principalement des pourboires pour leur salaire. Le moyen le plus sûr d'obtenir un pourboire généreux était de répondre à tous les besoins des client·es et d'endurer chaque humiliation avec le sourire. Cirer les chaussures, préparer le bain, poster les lettres, transporter les bagages et fermer les yeux sur les indiscrétions faisaient partie du quotidien. L'ancien président de la NAACP, Roy Wilkins, qui a travaillé comme porteur Pullman dans sa jeunesse, a déclaré qu'ils « travaillaient comme des esclaves domestiques sur des patins à roulettes ».
Les horaires de travail étaient infernaux. En moyenne, un porteur devait travailler près de 350 heures par mois. Au début surtout, ils avaient du mal à dormir plus de trois heures par nuit pendant les voyages. Les porteurs devaient payer de leur maigre salaire leur uniforme de travail et des fournitures telles que du cirage.
Mais malgré ces conditions, le métier de porteur dans les wagons-lits était considéré comme prestigieux au sein des communautés noires. Avec leurs uniformes Pullman impeccables, les porteurs avaient une allure distinguée. Leur travail n'était pas « sale », contrairement à tant d'autres emplois auxquels les travailleurs/travailleuses noir·es étaient relégués. Le salaire n'était pas mirobolant, mais il était tout de même bien meilleur que celui de la plupart des autres emplois que les Noir·es de la classe ouvrière pouvaient espérer trouver. Un porteur Pullman était considéré comme un fier représentant d'une classe moyenne noire petite mais en pleine expansion. À Chicago, par exemple, en 1927, 57 % des porteurs étaient propriétaires de leur logement.
Samuel Turner, qui a travaillé pendant quarante et un ans dans les chemins de fer, principalement dans les wagons-restaurants, a déclaré à Larry Tye, auteur de Rising from the Rails, qu'il « avait toujours voulu être porteur dans les wagons-lits » :
Ils portaient de beaux uniformes, recevaient des pourboires et avaient affaire à des personnes de la haute société, des gens fortunés, qui voyageaient dans ces wagons-lits. Tous ces porteurs avaient de belles maisons, de magnifiques demeures. On vous considérait presque comme un médecin.
« L'ancien président de la NAACP [1 -NdT : Organisation de défense des droits civiques, la National Association for the Advancement of Colored People a été fondé en 1909, notamment par W. E. B. Du Bois et Ida B. Wells.], Roy Wilkins, qui a travaillé comme porteur Pullman dans sa jeunesse, a déclaré qu'ils « travaillaient comme des esclaves domestiques sur des patins à roulettes ».
De nombreux porteurs utilisaient ce travail pour financer leurs études universitaires. De Thurgood Marshall à Malcolm X, la liste des anciens porteurs ressemble à un véritable Who's Who de l'histoire des Noirs. Au-delà de la stabilité économique, un porteur incarnait le cosmopolitisme et la sophistication de ceux qui avaient beaucoup voyagé. E. D. Nixon, porteur et leader du BSCP en Alabama, disait que lorsqu'un porteur parlait, « tout le monde écoutait, car ils savaient que le porteur avait voyagé partout et qu'eux-mêmes n'étaient jamais allés nulle part ».
Les porteurs Pullman sont devenus un important vecteur de diffusion d'informations et d'idées nouvelles auprès des communautés noires. Le rédacteur en chef du Chicago Defender, l'un des journaux noirs les plus importants et les plus influents, faisait appel aux porteurs pour distribuer le journal dans tout le Sud, dans les salons de coiffure, les églises et autres lieux de rencontre. C'est probablement grâce aux porteurs que, en 1920, le journal avait un tirage de 230 000 exemplaires, dont les deux tiers en dehors de Chicago.
Les porteurs avaient déjà essayé auparavant de s'organiser, mais leurs efforts n'avaient jamais duré longtemps. En 1890, un groupe de porteurs connu sous le nom de Charles Sumner Association avait menacé de faire grève, mais avait reculé devant la menace de Pullman de les remplacer par des travailleurs blancs. En 1901, un groupe de porteurs avait même réussi à faire publier leurs revendications dans le St. Louis Post-Dispatch.
Ces initiatives avaient été étouffées par une intimidation brutale, puis finalement par une cooptation habile de la part de l'Employee Representation Plan (ERP), un syndicat d'entreprise créé en 1920. En réponse à la grogne des travailleurs, l'ERP avait instauré une maigre augmentation salariale de 8%.
L'un des responsables de l'ERP était un porteur respecté nommé Ashley Totten qui lisait le Messenger, le magazine socialiste d'A. Philip Randolph. Il avait aussi entendu certains de ses discours que Randolph prononçait au coin des rues, monté sur une caisse à savon. Totten et d'autres membres de l'ERP en avaient assez de son inefficacité et pensaient que Randolph pourrait être l'outsider idéal pour mobiliser les porteurs sans craindre de représailles de la part de l'entreprise.
Si Randolph était effectivement très direct, ses résultats en matière de syndicalisation n'étaient pas vraiment encourageants. Bien que son activité contre la Première Guerre mondiale lui ait valu le titre de « Nègre le plus dangereux d'Amérique » de la part du Département d'État, il éprouvait des difficultés à faire en sorte que ses idées socialistes aient un impact sur le monde réel. Sa tentative d'organiser les ascensoristes et les serveurs noirs s'était soldée par un désastre. Comme la plupart des syndicats de l'American Federation of Labor (AFL) interdisaient l'adhésion des travailleurs noirs, sa quête pour promouvoir le syndicalisme au sein des communautés noires semblait illusoire et déconnectée de la réalité.
Au cours des années 1910 et au début des années 1920, l'idéologie de Marcus Garvey, fondée sur l'entraide et l'auto-organisation, le nationalisme noir et sur la célébration raciale internationale des Noirs, a captivé l'imagination des masses noires. Ce que Randolph reconnaîtra plus tard
Le socialisme et le syndicalisme exigeaient une lutte sociale rigoureuse — un travail acharné et des programmes — et peu de gens voulaient y penser. Face à la puissance émotionnelle du garveyisme, ce que je prêchais n'avait aucune chance.
Mais Randolph voyait dans la lutte des porteurs un symbole des aspirations de tous les travailleurs noirs. Convaincu qu'ils étaient « destinés à porter le message du syndicalisme dans le monde des personnes de couleur », il se lança à corps perdu dans son nouveau rôle de propagandiste.
La campagne a pris rapidement de l'ampleur. Lors de la première réunion de masse à l'Elks Hall, Randolph a présenté les principales revendications : un salaire de 150 dollars par mois, une limite de 240 heures de travail par mois et la fin de la pratique humiliante des pourboires. Le lendemain, 200 porteurs new-yorkais ont afflué dans les bureaux du Messenger, qui servaient désormais de siège au syndicat. L'Amsterdam News [2. Journal fondé à New York en 1909 qui donne un éclairage « noir » sur l'actualité] a décrit cet événement comme « le plus grand rassemblement jamais organisé par et pour les travailleurs noirs ».
Briser le réseau paternaliste de Pullman
Pour affronter Pullman et gagner, le syndicat ne pouvait se contenter de convaincre les travailleurs. Il devait mener une croisade pour gagner le cœur et l'esprit des communautés où vivaient les travailleurs et modifier l'équilibre des pouvoirs au sein des institutions noires importantes. Au fil des décennies, Pullman avait mis au point un réseau paternaliste pour s'assurer la loyauté des principaux électeurs noirs.
L'ouvrage de Beth Tomkins Bates, Pullman Porters and the Rise of Protest Politics in Black America (University of North Carolina Press, 2001) offre un excellent compte rendu du réseau paternaliste qui liait la communauté noire de Chicago à la société Pullman, et explique comment, au fil du temps, le BSCP a réussi à le briser.
La société a toujours été considérée comme bienveillante pour avoir toujours employé des travailleurs noirs. Cette image était renforcée par un soutien financier substantiel à des institutions noires telles que les Églises, l'Urban League et le YMCA de Wabash Avenue. Sans le financement de Pullman, le Provident Hospital, premier projet civil à grande échelle dans la communauté noire de Chicago, n'aurait pas vu le jour. Ida B. Wells et Frederick Douglass avaient même participé à sa cérémonie d'inauguration en 1893.
Pullman courtisa et rallia à sa cause toute une série de personnalités noires éminentes. Julius Nelthropp Avendorph, rédacteur en chef du Chicago Defender, fut engagé comme assistant et tenait Pullman informé des développements au sein de la communauté noire. Claude Barnett, fondateur de l'Associated Negro Press, reçut des fonds pour publier Heebie Jeebies, un organe de propagande antisyndicale.
Le contrôle des Églises noires garantissait que la propagande antisyndicale pouvait également être diffusée en chaire le dimanche. L'une des relations les plus importantes cultivées par Pullman était celle avec l'Église AME Quinn Chapel, dirigée par le révérend Archibald James Carey. L'Église gérait un service de placement qui orientait les travailleurs vers Pullman, et Carey refusait d'autoriser Randolph ou toute autre personnalité pro-syndicale à prendre la parole dans son église. Son explication sans détour correspondait à l'opinion de nombreuses institutions religieuses noires de l'époque : « L'intérêt de mon peuple réside dans la richesse de la nation et dans la classe des Blancs qui la contrôle. »
De façon tout aussi importante, Pullman offrait aux travailleurs divers loisirs sociaux sous la forme de matchs de baseball, de concerts et de barbecues financés par l'entreprise. Son pique-nique annuel à Jersey City était décrit par le New York Times comme le « lieu le plus prisé de la sociabilité des personnes de couleur ». Randolph et les autres dirigeants du BSCP avaient compris que le succès dépendrait de leur capacité à faire également du syndicat une présence déterminante dans la vie sociale des Noirs.
Lentement mais sûrement, le BSCP a commencé à faire des percées. Au début, les clubs politiques féminins ont joué un rôle déterminant dans la mise en relation des militants de la Fraternité avec un réseau politique plus large. Ida B. Wells était très active dans ce milieu et a organisé le Wells Club et la Negro Fellowship League, où des discussions ont eu lieu sur la syndicalisation de Pullman. En décembre 1925, après que Randolph eut pris la parole devant la Chicago and Northern District Federation of Women's Clubs, Wells l'invita chez elle et appuya les efforts du syndicat.
L'auxiliaire féminine du BSCP, composée principalement des épouses des porteurs de Pullman, apporta également un soutien essentiel. Souvent, les femmes se rendaient aux réunions pour éviter les représailles contre les travailleurs masculins. Benjamin McLaurin, organisateur du BSCP, explique qu' « à l'époque, il leur fallait passer par les femmes, car elles pouvaient assister aux réunions et récupérer la documentation ». Les sections auxiliaires organisaient des groupes d'étude et des collectes de fonds pour la cause du syndicat.
Alors que la communauté religieuse noire de Chicago était au départ largement unie dans son opposition au syndicat, les actiivistes ont profité de certaines fissures qui sont apparues très tôt. Le Dr William D. Cook, de la Metropolitan Community Church, fut le seul orateur invité à la première réunion du BSCP, en octobre 1925. Il était connu comme un « prédicateur hors-la-loi » et Ida B. Wells et ses amies du club furent parmi les premières à appartenir à son Église. Deux mois plus tard, Cook y accueillit Randolph pour qu'il puisse s'exprimer sur « Les Noirs et l'émancipation industrielle ».
Le Dr Junius C. Austin quitta Pittsburgh pour Chicago en 1926 et devint pasteur de la Pilgrim Baptist Church. À Pittsburgh, il était un fervent partisan de l'United Negro Improvement Association (UNIA) de Marcus Garvey, mais il était plus ouvert à l'idée de soutenir le BSCP à Chicago, car il n'était pas impliqué dans le système clientéliste local de Pullman. Il autorisa le BSCP à utiliser son église comme lieu de réunion.
Bien que les idéologies de l'UNIA et du BSCP aient été presque diamétralement opposées, il n'était pas rare que des personnes comme Austin soutiennent les deux organisations dans des contextes différents. Cela témoigne de la capacité du syndicat à redéfinir et à réorienter le militantisme de la classe ouvrière noire et ses aspirations à l'auto-organisation. Les militants des droits civiques comme Austin voulaient une action directe pour faire avancer les intérêts des Noirs et étaient prêts à s'allier avec quiconque prenait l'initiative.
Milton Webster, le chef intransigeant et politiquement influent de la division de Chicago de la fraternité, a mis sur pied un comité de citoyen·nes afin de rallier le soutien du public au syndicat au sein de la communauté noire de la ville. Les personnes qui formaient le noyau initial du comité étaient issues de classes sociales et d'associations diverses, ce qui le rendait d'autant plus puissant.
Irene Gaines, militante expérimentée des clubs politiques féminins et secrétaire de la Young Women's Christian Association (YWCA), fut l'une des premières recrues du comité. George Cleveland Hall, l'un des membres les plus improbables, était un homme d'affaires éminent et un ami personnel de Booker T. Washington lui-même opposé aux syndicats. Mais en tant que défenseur de l'auto-organisation des Noirs, ce syndicat nouvellement créé et entièrement noir a captivé son imagination.
Le Comité des citoyen·nes organisait régulièrement des « conférences sur le travail » qui rassemblaient les allié·es de la Fraternité et stimulaient une réflexion plus approfondie sur le rôle des communautés noires dans l'économie. Décrites par le Chicago Defender comme un « mouvement visant à susciter l'intérêt pour les problèmes économiques sérieux et à éduquer la race noire à des modes de pensée qui n'existaient pas auparavant », ces conférences jouaient un rôle à la fois organisationnel et idéologique au sein de la communauté noire de Chicago. En 1929, près de 2000 personnes assistaient à ces rassemblements.
Le syndicat présentait très consciemment son combat comme la continuation de la longue quête des Noirs pour les droits civiques et l'égalité.
Des citations de Frederick Douglass, en particulier « le pouvoir ne concède rien sans revendication », se retrouvent dans toute la littérature de la fraternité. Dans un bulletin syndical, on pouvait ainsi lire :
Douglass s'est battu pour l'abolition de l'esclavage, et aujourd'hui, nous nous battons pour la liberté économique. Le temps où un homme noir adulte devait mendier quoi que ce soit à un homme blanc adulte est révolu.
Ces appels étaient d'autant plus poignants que la plupart des membres de la Fraternité avaient un lien direct avec l'esclavage. Dans les pages du Messenger, l'organe officieux du syndicat, fut publiée l'histoire de Silas M. Taylor. Né esclave, Taylor était allé travailler dans une fabrique de tabac en Virginie après l'émancipation. Trouvant les conditions trop similaires à l'esclavage, il avait tenté, sans succès, de mener une grève. Il était devenu porteur, emploi qu'il a occupé pendant quarante ans, et devint le dirigeant de la section de Boston de la Fraternité.
« Le syndicat présentait très consciemment son combat comme la continuation de la longue quête des Noirs pour les droits civiques et l'égalité ».
Taylor a été licencié sans pension pour son militantisme, ce à quoi il a répondu : « Ils peuvent me retirer ma pension… Je ne suis pas vieux. Je suis né quand le BSCP a vu le jour ». L'histoire de Taylor incarnait la vie de tant d'autres porteurs et l'importance symbolique de la quête de liberté économique du syndicat.
Il était devenu difficile de dissocier le sort du syndicat de celui de la vie civique noire en général. Un dessin de presse pro-syndical publié dans le Messenger montrait un porteur votant pour le syndicat avec la légende suivante : « cette fois, je vote pour moi, mes enfants et ma race. » Le fait d'être favorable ou opposé à la fraternité est devenu un sujet brûlant qui a animé de violentes disputes entre les différentes couches de la société civile noire. Les historiens du travail noir Sterling D. Spero et ont écrit qu'il était « impossible pour tout dirigeant de rester neutre vis-à-vis du syndicat », et que prendre position était devenu un « test fondamental » de la militance raciale.
La presse noire a été mis sur la sellette et contrainte de se débattre avec cette question. Au départ, le Chicago Defender, qui percevait des recettes publicitaires de la Pullman Company, s'était opposé à la syndicalisation. N'hésitant jamais à lutter contre les forces antisyndicales au sein de la communauté noire, Randolph lança un boycott du journal lors d'un rassemblement de masse organisé par le syndicat à Chicago en 1927. À la fin de l'année, estimant que sa réputation auprès de la population noire avait plus de valeur que ses revenus publicitaires, le Defender se prononça en faveur de la Fraternité.
Bataille avec les tribunaux et l'entreprise
Tout en mobilisant la sympathie du public, les dirigeants du syndicat devaient continuer à recruter et à fidéliser leurs membres pendant que se déroulait une longue bataille judiciaire. En juin 1927, la commission de médiation du Railway Labor Act reconnut le syndicat comme représentant la majorité des porteurs de Pullman. Mais celui-ci n'avait toujours pas le pouvoir ni le moyen de forcer l'entreprise à négocier un contrat.
Randolph estimait que s'ils présentaient une menace de grève crédible et créaient une crise nationale, le Président pourrait être appelé à intervenir et à forcer l'entreprise à négocier. Le syndicat se lança dans la préparation de la grève et, au printemps 1928, affirma que plus de 6 000 porteurs avaient voté en faveur de la grève. Mais Pullman ne se laissa pas intimider, affirmant qu'ils pouvaient facilement être remplacés. Le comité de médiation accorda foi aux déclarations de Pulmann et estima que, puisqu'il n'y avait pas de crise, il n'était pas nécessaire de faire intervenir le Président. Randolph, sous la pression du président de l'AFL, William Green, décida d'annuler la grève.
Le syndicat avait montré son jeu et perdu. Après des années d'élan, l'ensemble du projet fut remis en question. Randolph fut confronté à de sérieuses remises en question quant à son leadership, et tout cela ressemblait à une répétition de ses échecs passés. Le St. Louis Argusécrivit : « La chose à faire maintenant pour ceux qui lui ont accordé du crédit est d'en réclamer une grande partie en retour ». La déception causée par la grève avortée, combinée à la pression de la Grande Dépression, entraîna le syndicat dans une spirale mortelle.
« Randolph dirigeait le syndicat vêtu d'un costume en lambeaux et chaussé de chaussures trouées. Il devait souvent faire passer le chapeau à la fin des réunions afin de pouvoir se rendre d'un endroit à l'autre. »
Le nombre d'adhérents au BSCP est passé de 4 632 en 1928 à 1 091 en 1931. Ce furent des années de lutte personnelle intense pour ceux qui sont restés fidèles au syndicat.
Randolph dirigeait le syndicat vêtu d'un costume en lambeaux et chaussé de chaussures trouées. Il devait souvent faire passer le chapeau à la fin des réunions afin de pouvoir se rendre d'un endroit à l'autre.
E. J. Bradley, le dirigeant de la branche du BSCP de Saint-Louis, est l'un des symboles les plus puissants de ce sacrifice. Il a perdu deux maisons et sa femme à cause de son engagement et a vécu dans sa voiture jusqu'à ce que les créanciers lui prennent également celle-ci. Mais il a refusé d'abandonner et a reçu le titre de « plus noble Romain de tous ».
En 1931, Spero et Harris, bien que grands partisans du syndicat depuis le début, étaient prêts à jeter l'éponge en 1931 et écrivaient : « L'espoir que ce mouvement devienne le « centre et le point de ralliement de l'ensemble des travailleurs noirs est désormais mort. » Le syndicat a cependant réussi à rebondir, et pas seulement grâce à la foi et à la persévérance de la direction de la Fraternité.
L'élection de Franklin D. Roosevelt à la présidence en 1932 fut une bouée de sauvetage pour la Fraternité. Le New Deal est souvent décrié par les progressistes d'aujourd'hui, qui le décrivent au mieux comme sans importance pour les Noir·es et au pire comme un agent de discrimination raciale. Cette conception va à l'encontre des faits historiques réels et de l'expérience vécue par les travailleurs noirs. Ainsi, William H. Harris, dans son récit sur le BSCP intitulé Keeping the Faith, affirme :
On ne saurait trop insister sur l'importance des changements apportés par la Grande Dépression, en particulier le New Deal, pour le succès de la Fraternité.
Les progrès ne furent pas immédiats, car les porteurs n'étaient pas couverts par le National Industrial Recovery Act [loi nationale sur la relance industrielle]. Mais en 1934, Roosevelt signa un amendement au Railway Labor Act (loi sur le travail dans les chemins de fer) qui incluait les porteurs, interdisait les contrats « yellow dog » [accord écrit contenant une promesse de ne pas adhérer à un syndicat] avec les syndicats d'entreprise comme l'ERP et obligeait les sociétés comme Pullman à négocier avec les syndicats qui représentaient la majorité de leurs travailleurs. Le changement de dynamique sur le terrain fut rapide. Tombé à 658 en 1933, le nombre de membres du BSCP remontait à 2 627 en 1934.
Le travail long et patient accompli par Randolph et la direction de la Fraternité pour obtenir le soutien de la communauté noire et de l'American Federation of Labor (AFL) portait ses fruits. En 1929, Randolph avait facilité la venue du président de l'AFL, William Green, à l'Église baptiste abyssinienne de Harlem pour s'adresser aux porteurs et aux dirigeant·es civiques noir·es. À l'époque, ce fut l'un des rares événements qui ont contribué à apaiser quelque peu les tensions justifiées entre les travailleurs noirs et l'AFL. Bien qu'elle ait toujours été un partenaire réticent et hésitant, le soutien institutionnel apporté par l'AFL aux porteurs a été crucial pour le succès final de la Brotherhood.
Des organisations noires de premier plan, telles que la NAACP et l'Urban League, ont commencé à se concentrer davantage sur les questions économiques et à soutenir les syndicats, en grande partie grâce à la propagande incessante de Randolph.
En 1934, Abram L. Harris a ainsi présidé le nouveau comité sur le plan et le programme futurs de la NAACP qui appelait à des mesures économiques radicales. L'Urban League a commencé à mettre en place des conseils de travailleurs, qui sensibilisaient les Noirs aux avantages des syndicats. Les deux organisations ont publiquement soutenu la BSCP et, le 1er juillet 1935, le syndicat a remporté une élection officielle organisée par les porteurs, par 5 931 voix contre 1 422.
Le 25 août 1937, douze ans jour pour jour après la première réunion publique de Randolph avec les porteurs, la Pullman Company signait une convention collective avec la Brotherhood of Sleeping Car Porters. Cette convention répondait à bon nombre des revendications initiales du syndicat et changeait la vie des porteurs. Le mois de travail était réduit de 400 heures à 200, les salaires augmentaient d'un total de 1,25 million de dollars et une procédure de règlement des griefs était mise en place.
Le Chicago Defender a décrit ce contrat comme « la plus importante transaction financière jamais négociée par un groupe de la race noire ».
Roy Wilkins, qui avait lui-même travaillé comme porteur avant de devenir en 1955 président de la NAACP, a déclaré que trois événements survenus dans les années 1930 l'avaient rendu fier d'être noir. Deux d'entre eux étaient des événements sportifs : la performance de Jesse Owens lors des Jeux olympiques de 1936 et le KO de Joe Louis contre Max Schmeling la même année. Mais le troisième était le jour où la société Pullman, après une dispute contractuelle qui avait duré plus d'une décennie, a convoqué A. Philip Randolph et les dirigeants du BSCP et leur a dit : « Messieurs, la société Pullman est prête à signer. »
Un pilier du mouvement des droits civiques
Randolph n'a jamais pu dissocier son rôle de dirigeant syndical de celui de défenseur des droits civiques.
Après s'être imposée comme une force motrice dans le monde du travail noir, la Fraternité a utilisé son poids institutionnel et ses vastes réseaux sociaux pour stimuler l'activité politique contre les inégalités raciales.
La survenue de la Seconde Guerre mondiale a fourni une excellente occasion.
La guerre a mobilisé l'industrie et sonné le glas de la Grande Dépression. Mais les travailleurs noirs sont restés largement exclus des emplois dans les industries de défense. Cette question a touché un point sensible chez eux et a accentué la contradiction entre le fait de mener une guerre pour la démocratie tout en en étant exclus. Pour le gouvernement américain, le problème risquait de dégénérer en une crise de sécurité nationale.
C'est là que se trouvait le levier de Randolph.
« Après s'être imposée comme une force dominante dans le domaine du travail des Noirs, la Fraternité a utilisé son influence institutionnelle et ses vastes réseaux sociaux pour stimuler l'activité politique contre les inégalités raciales.
Randolph a appelé à une marche sur Washington afin d'obtenir des emplois pour les Noirs dans les industries de défense, ainsi que d'autres revendications telles que la déségrégation des forces armées. Aujourd'hui, les marches sur Washington attirent rarement l'attention, mais à l'époque, c'était une idée audacieuse, surtout lorsqu'il s'agissait de mobiliser les Noirs de la classe ouvrière pour la réaliser. Des sections du Mouvement de la marche sur Washington (MOWM) ont été créées dans tout le pays, et il n'était pas surprenant qu'elles soient les plus fortes là où il y avait de grandes sections locales du BSCP.
Les membres du BSCP dirigeaient cette initiative, le syndicat offrant des locaux pour les réunions et d'autres formes de soutien logistique. Randolph organisait de grands rassemblements à travers le pays, tandis que les porteurs faisaient passer le message lors de leurs trajets. Ce mouvement ne se contentait pas du lobbying poli auprès de la classe moyenne qui caractérisait la plupart des efforts de la NAACP à l'époque. Le MOWM avait un caractère plus militant et se développait dans les salles syndicales, les sections fraternelles, les salons, les cinémas, les bars et les salles de billard de la classe ouvrière noire américaine.
Randolph affirmait pouvoir rassembler 100 000 personnes noires dans la capitale fédérale. Personne ne pouvait vraiment estimer quel en serait le nombre. Cependant, Roosevelt reconnut que, quel que puisse être le nombre exact, la menace d'une grave agitation intérieure au moment où les États-Unis entraient en guerre était réelle. Il céda et signa le décret 8802, interdisant la discrimination dans les industries de défense et créant le Comité pour l'égalité dans l'emploi (FEPC).
Randolph et les porteurs ont réussi à mobiliser le militantisme noir pour obtenir des gains matériels concrets, ce que les nationalistes noirs radicaux n'ont pas réussi à faire.
Dans les années 1970, Richard Parrish, militant du MOWM, déclarait ainsi que la marche « avait effrayé ces gens comme rien d'autre ne l'avait jamais fait. Marcus Garvey, Malcolm X, H. Rap Brown, tous réunis, n'ont jamais eu le pouvoir, le vrai pouvoir de mettre en ouvre la menace qu'avait représentée la première marche ».
Randolph et les porteurs ont réussi à mobiliser le militantisme noir pour obtenir des gains matériels concrets, ce que les nationalistes noirs radicaux n'ont pas réussi à faire.
Après avoir remporté cette victoire, Randolph a annulé la marche, mais a maintenu le mouvement en place afin de faire respecter l'ordre dans les localités. Bien qu'il n'ait duré que relativement peu de temps dans les années 1940, le MOWM a établi les réseaux sociaux, les stratégies de protestation et la confiance politique qui allaient s'épanouir pleinement pendant la « phase classique » du mouvement des droits civiques dans les années 1950 et 1960. Là encore, la Fraternité a joué un rôle déterminant.
Saint-Louis abritait à la fois une section très forte du MOWM et une section locale du BSCP, dont le dirigeant était le porteur T. D. McNeal. La section mobilisait régulièrement des centaines de personnes pour manifester devant les usines de fabrication d'armement et avait organisé un rassemblement massif contre les licenciements qui avait rassemblé 10 000 personnes. En mai 1942, ils ont mené une marche silencieuse de 500 personnes autour du complexe de l'US Cartridge Company, qui a abouti à l'augmentation des salaires des travailleurs noirs et à l'embauche de 72 femmes noires.
Anticipant l'utilisation généralisée de cette tactique dans les années 1960, le MOWM de Saint-Louis a organisé des sit-in devant des restaurants et des entreprises de services publics comme la Southwestern Bell Telephone, qui ont abouti à des accords pour l'embauche de travailleurs/travailleuses noir·es. Le FBI, qui s'intéressait avec inquiétude au MOWM, a conclu que « l'organisation noire la plus active de la ville de Saint-Louis est le March on Washington Movement ».
Le MOWM a prospéré dans d'autres villes comme Chicago et New York, également bastions du BSCP.
Le 16 juin 1942, l'événement du MOWM organisé au Madison Square Garden de New York a été décrit par le Pittsburgh Courier comme « le plus grand rassemblement racial de l'histoire de cette ville ». Il ne s'agissait pas seulement d'un rassemblement, mais d'un tour de force d'expression politique et culturelle noire. Des saynètes sur le thème des droits civiques furent jouées et des discours militants furent prononcés par une liste impressionnante de dirigeants noirs. Adam Clayton Powell Jr, pasteur de l'Abyssinian Baptist Church et membre du conseil municipal, profita de l'événement pour annoncer sa candidature historique au Congrès.
L'historien David Welky a décrit ainsi la présence captivante du MOWM à Harlem :
Environ 18 000 Africain·es-Américain·nes affluèrent dans le centre-ville dans leurs plus beaux habits du dimanche. Les femmes coiffées de chapeaux festifs et les hommes vêtus de cravates solennelles ont envahi les bus et les métros. […] La culture de rue de Harlem s'est tue par respect pour l'audace de Randolph.
Lorsque le Congress of Industrial Organizations (CIO) [3. Groupe de syndicats des travailleurs de l'industrie, qui se sépare à partir de 1935 de l'AFL en rompant notamment avec les syndicats de métier] a commencé à s'atteler sérieusement à la tâche d'organiser les travailleurs/travailleuses noir·es, il s'est largement appuyé sur les réseaux politiques noirs qui s'étaient développés dans le cadre du soutien au BSCP et au MOWM. Halena Wilson, par exemple, était présidente du Chicago Women's Economic Council et a été sollicitée pour aider à organiser l'Inland Steel Company à Indiana Harbor. Elle s'est appuyée sur ses liens avec le BSCP pour aider 5 000 travailleurs/travailleuses noirs·es à s'inscrire au Steel Workers Organizing Committee en 1937.
« La période intense d'activité menée par le BSCP dans les années 1930 et 1940 a ouvert aux femmes noires la possibilité d'exercer un rôle dirigeant dans le militantism
e politique noir »
Même si souvent cela ne se traduisait pas par une place officielle dans les organigrammes, les femmes noires ont joué un rôle essentiel dans l'organisation d'actions directes et dans la gestion administrative des activités du mouvement.
Randolph était un dirigeant inspirant et visionnaire, mais ce sont des femmes comme E. Pauline Myers et Anna Arnold Hedgeman qui ont principalement dirigé les bureaux du MOWM en s'occupant des tâches organisationnelles quotidiennes qui ont permis à l'organisation de fonctionner. T. D. McNeal a admis que, même s'il avait été le visage du mouvement de sit-in pour l'emploi à Saint-Louis, « ce sont ces femmes qui ont vraiment fait le travail ».
Maida Springer, qui est devenue organisatrice pour l'International Ladies' Garment Workers' Union (ILGWU), cite Randolph comme l'un de ses premiers mentors importants. Elle se souvient, lorsqu'elle était enfant, d'être allée chez un·e ami·e de la famille pour prendre des tracts pour la campagne syndicale du BSCP. Elle a défilé avec le syndicat lorsqu'il a obtenu son premier contrat en 1937 et a fait partie du cercle restreint de Randolph pendant le MOWM des années 1940.
Les femmes de l'association Ladies Auxiliary de la BSCP n'ont pas seulement aidé leurs maris dans leur lutte pour former un syndicat ; elles se sont également engagées pendant la guerre dans les mouvements portant sur la consommation. Les salaires plus élevés obtenus par les porteurs Pullman ont permis à de nombreuses épouses de rester à la maison sans travailler, un luxe rare pour la plupart des femmes noires à l'époque.
Certains comités d'auxiliaires, comme à Chicago, ont formé des groupes de lecture s'intéressant aux coopératives de consommateurs/trices et ont même créé les leurs.
Certains de ces groupes de femmes ont fait pression sur le Congrès pour qu'il adopte une loi sur le contrôle du prix du lait et ont activement souyenu l'Office of Price Administration (OPA) afin de faire respecter le contrôle des prix au niveau local. À Saint-Louis, ils ont par exemple surveillé les prix des loyers. L'OPA a officiellement reconnu l'association d'aide féminine du BSCP de Denver et a déclaré : « Aucune femme de la ville n'est mieux informée ou plus coopérative que ces femmes. »
L'expérience de ce mouvement nous offre aujourd'hui une multitude d'enseignements sur l'importance de susciter un large soutien public, d'éduquer politiquement et de faire d'un syndicat un pilier institutionnel pour mener des combats politiques plus importants.
Compte tenu de tout cela, il n'est pas surprenant que le BSCP ait joué un rôle central lors de l'événement catalyseur du mouvement moderne des droits civiques : le boycott des bus de Montgomery. E. D. Nixon, président du BSCP de Montgomery, a payé la caution de Rosa Parks après son arrestation. Le local syndical du BSCP de Montgomery est devenu le lieu de réunion du mouvement de boycott, tandis que la grande expérience de Nixon en matière d'organisation et son vaste réseau social ont été inestimables tout au long du mouvement.
Les porteurs Pullman ont été les yeux et les oreilles itinérants de la lutte pour les droits civiques : ils signalaient par exemple les lynchages à des groupes tels que la NAACP. Le syndicat a apporté un soutien financier et juridique aux travailleurs noirs hautement qualifiés, tels que les pompiers, les serre-freins et les aiguilleurs, qui luttaient pour mettre fin à la discrimination à l'emploi et conserver leur travail. Lors de la Marche sur Washington, qui concrétisait l'idée initiale d'A. Philip Randolph, le BSCP a fait un don de 50 000 dollars.
La Fraternité n'était pas seulement un syndicat de travailleur·euses noir·es. C'était un mouvement : une institution pour le progrès économique et l'égalité sociale des Noir·es. Le syndicat incarnait la nécessité de fonder les droits civiques sur une perspective économique et une base ouvrière.
Transposer les expériences de 1925 à 2025 est dangereux et risqué. Le BSCP s'est appuyé sur un vaste réseau de la société civile au sein des communautés noires, qu'il a mobilisé pour amplifier et renforcer ses objectifs. Nous vivons dans une société beaucoup plus atomisée, où la vie associative est en déclin. Mais les individu·es continuent de s'engager dans des ligues sportives, des Églises, des associations de parents d'élèves et d'autres organisations. Les travailleurs et les travailleuses noir·es occupent toujours une place importante dans notre économie, des usines automobiles et des entrepôts aux services postaux et aux écoles publiques.
En février 2025, la section locale 100 du syndicat des Teamsters a organisé un événement dans le cadre du Mois de l'histoire des Noir·es dans les locaux syndicaux à Cincinnati, dans l'Ohio. Plus de 150 membres ont rempli la salle, dont beaucoup assistaient rarement aux réunions syndicales. Ce réseautage social a semé les graines d'une campagne en facteur de la signature d'un contrat menée par les employé·es de Zenith Logistics, un opérateur tiers de Kroger où la plupart des travailleurs/travailleuses sont noir·es et latino-américain·nes. Elles et ils ont rassemblé des questionnaires sur les contrats en plusieurs langues, ont porté des t-shirts « Will Strike if Provoked » (Nous ferons grève si nous sommes provoqué·es) et ont tous pointé en même temps devant la direction. Les employé·es ont obtenu un contrat avec de meilleurs salaires et des avantages sociaux qu'elles et ils aient jamais connus. Ont également été obtenues des clauses protégeant les employé·es contre les raids de l'ICE. Certain·es de ces membres deviennent aujourd'hui des dirigeant·es sur le terrain et ont fièrement participé à la convention des Teamsters for a Democratic Union.
On ne peut s'empêcher de voir en elles et en eux l'esprit de la Fraternité.
Paul Prescod, 12 juin 2025
Paul Prescod est rédacteur en chef adjoint du magazine Jacobin.
https://jacobin.com/2025/12/pullman-strike-bscp-randolph-civil-rights
Traduit par DE et PS
Publié dans Adresses n°17(page 56
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Saint ours !
Pendant que le monde continue de s'agiter autour d'un ballon ayant manqué son but, un enfant de cinq ans cherche encore son petit ours sous les décombres.
Dans ce bout de terre où se joue une fin du monde, le bruit des voix lointaines passe comme un vent sans chaleur. Au milieu de la poussière et des pierres d'un paysage apocalyptique, les mains de l'enfant fouillent.
Elles fouillent encore, s'arrêtent, reprennent, s'enfoncent, ressortent vides. Elles recommencent, cherchent encore, lentement.
Anis, son petit ours, lui avait été offert par son père pour ses deux ans. Aucune fin du monde ne se profilait alors. C'était un ours brun, doux, rassurant, charmant, toujours présent. Quelques jours après l'avoir accueilli, l'enfant ne savait toujours pas comment l'appeler. « Son nom devait être ce qu'il est », disait le père, « un Anis », un beau mot arabe pour dire un compagnon.
Dès lors, l'enfant se mit à crier le nom de son petit ours dans toute la maison, dans la rue, puis dans le quartier. Désormais, Anis n'appartenait qu'à lui. Le père ajouta qu'il ne fallait pas s'inquiéter, « Anis sera ton compagnon de route pour la vie, à toi seul ». Depuis ce jour, l'enfant et son compagnon ne se quittaient plus. Ils dormaient ensemble, mangeaient ensemble, jouaient ensemble. Ils couraient, tombaient, puis se relevaient ensemble.
Anis était devenu son ami et son confident. Un soir, la mère interdit à l'enfant de regarder un match de football à la télévision. Le père, lui, se montra plus indulgent. Pour elle, un enfant de deux ans ne deviendrait ni grand médecin, ni grand ingénieur, en veillant trop tard, même pour une finale de coupe d'Afrique. Ce soir-là, dans son lit, l'enfant pleura, serré contre Anis, et lui confia son chagrin. Anis, les yeux grands ouverts, sembla donner raison à la mère. Alors l'enfant le lança contre le mur, puis le reprit aussitôt dans ses bras, en murmurant des excuses. La douleur d'avoir blessé son compagnon de route dépassait désormais toute autre peine.
Exactement un jour avant ses trois ans, en ce jour noir du mois d'octobre, une boule de feu tomba du ciel. Elle coupa le temps en deux. Elle sépara ceux qui s'aimaient. La maison devint poussière, les cris devinrent silence. Le père disparut. La petite voisine aussi. Le vieillard d'en face aussi. Anis aussi. L'enfant ouvrit les yeux sur des bouts de corps, beaucoup de corps sans vie.
Pourquoi le sien et celui de sa mère avaient ils survécu ? Une question sans réponse. Il se la poserait, une fois grand. Pour l'instant, une seule urgence existait. Grandir vite pour retrouver Anis.
Pour distraire le petit, la maman fabriqua un nouveau jouet. Elle rassembla des chiffons trouvés sur les routes qu'elle traversait avec ce qu'il restait de la famille, des cousins, des voisins. Elle en fit une boule douce et légère. Un ballon que l'enfant frappait lorsque le ciel se permettait encore d'envoyer sa lumière. Le ballon de chiffons se hasardait parfois parmi les bouts de corps. La nuit venue, pour effacer de sa mémoire les corps sans vie, l'enfant serrait le ballon contre sa poitrine, et le sommeil arrivait.
À chaque réveil, les visages se modifiaient. Des amis d'hier s'effaçaient, d'autres apparaissaient, les noms se confondaient, le temps poursuivait sa course folle, et lui, grandissait. Dans cette vie de survie devenue son quotidien, il grandissait à vue d'œil. Mais rien n'effaça de sa mémoire son compagnon de route. Son regard mêlait une tristesse silencieuse à une espérance tenace.
Pour le consoler, sa mère, avec une voix fatiguée, lui racontait une histoire. Elle disait qu'Anis était parti dans le nord rendre visite à sa mère qui lui manquait. Elle disait qu'elle était gravement malade. Anis, petit ours bien élevé, voulait rendre un dernier hommage à celle qui l'avait mis au monde. La mère racontait aussi qu'une boule de feu était un véhicule spécialement conçu pour transporter les petits ours. Elle promettait à son enfant qu'Anis reviendrait un jour. Il aurait tardé à rentrer parce qu'il faisait le chemin à pied. « Tu sais, les boules de feu ne font que des allers simples vers le nord », disait-elle, le plus sérieusement du monde.
L'enfant écoutait sa mère avec l'air de celui qui croit encore. Il souriait lorsqu'elle transformait les boules de feu en véhicules conçus pour transporter les petits ours. Il souriait un peu moins lorsqu'elle associait les boules aux anges. D'après elle, ce sont des créatures célestes bannies du Paradis pour rébellion, converties en moyens de transport aériens pour racheter leurs fautes. Il leur arrivait parfois, précisait-elle, de confondre les petits ours et leurs maîtres, mais cela ne devrait plus se reproduire. Le temps de la confusion, insistait-elle, touchait à sa fin.
Mais l'enfant ne comprenait pas pourquoi sa mère lui répétait la même fable. Il voyait bien qu'elle se laissait gagner, doucement, par son imaginaire. Il ignorait, par ailleurs, que quelque chose, dans son ventre, grandissait, mais trop lentement. Un frère ou une sœur hésitait à venir au monde pour échapper à la confusion.
Un jour, l'enfant se réveilla sur les cris de sa mère. Au milieu d'une tente, il lui tenait les deux mains, de toutes ses forces, pour l'aider à se délivrer de la mort qui logeait dans son ventre. Quand la voisine arriva pour donner un coup de main, la mère souriait déjà. Elle recommença à raconter l'histoire des anges déchus. Puis le sommeil gagna ses yeux trop fatigués.
Lorsque la famille, ou ce qu'il en restait, revint au nord après deux ans de déroute, l'enfant ne reconnut pas son quartier. L'immeuble de sa maison s'était effondré. Il n'y avait plus de portes ni d'escaliers, seulement des murs et des plafonds brisés, éventrés. Des souvenirs écrasés.
À cinq ans, l'enfant agissait comme s'il en avait dix. Chaque matin, il partait à la recherche de son petit ours, comme son père, jadis, partait au travail. À son retour, il s'occupait de sa mère. Il lui apportait de l'eau et un peu de pain que la nouvelle voisine faisait de ses mains. Mais, dès qu'il le pouvait, il fouillait les décombres. Il soulevait les pierres légères, une à une. Il leur parlait à voix basse. Dès qu'un trou se dessinait entre deux pierres, de tout son être, il appelait Anis, avant d'y glisser son corps.
Le nord était devenu une montagne de ruines. Une montagne cachant tous les disparus du monde. Parmi eux, l'enfant en était certain, dormait encore son petit ours. Il s'était juré que, le jour où il poserait enfin la main sur lui, ils reprendraient la route ensemble pour aller loin, très loin. Loin des ballons de chiffons qui traînent parmi les bouts de corps.
Mohamed Lotfi
22 Janvier 2026
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Mouloud ouvre son kebab au Groenland !
( Le réchauffement climatique aiguillonnant les conquêtes prédatrices sur l'Île du Groenland, Mouloud saisit l'opportunité pour lancer son projet Kebab dans l'Arctique )
– Viens par-là Klibou, tu risques de t'égarer dans l'immensité !
( Le chien aboie nerveusement )
- Du calme Klibou ! Oui, j'ai compris. Une silhouette à l'horizon.
– Waaw, waaw !
- Même ton Waaw a un accent kabyle. Y a même pas d'orthophoniste dans ce désert glacial. Mais… ? Grand Dieu ! Que vois-je ? Blond Blond ! Pas le chanteur éploré qui assumait son albinisme. L'autre, le nouvel Empereur ! Que dis-je ? Empereur ? Non ! Le Boutiquier. Ben quoi ? Le Monde est devenu sa boutique. N'est-ce pas Klibou ?
- (Le chien boude)
- J'en étais sûr ! L'odeur irrésistible de mon Kebab.
– Hello everybody !
- « Makach »* everybody, Monsieur le Président ! Y a Klibou et moi. Et c'est tout un honneur de vous accueillir comme premier client. Attention ! Klibou n'aime pas qu'on lui rabat les oreilles. Il défend son territoire farouchement.
– Beautiful dog !
( Tu vas voir la note comment elle va être beautiful ) susurre Mouloud.
- Alors Monsieur le Président ? Avant de vous délecter de mon Kebab, quel bon vent vous amène au Groenland ?
- L'espace et le grand air.
– J'en étais sûr. Vous ressourcer, c'est ce qu'il vous faut, Monsieur le Président. L'american dream allie Finance, Cataclysme géopolitique, Dilatation capitaliste immensurable, Jurisprudence inique, Détentions arbitraires des chefs d'Etats vulnérables, Colonialisme despotique new wave, et j'en passe… Ça mérite une bouffée d'oxygène !
- Je n'aime pas le mot Colonialisme ! Dites business, conquête, Ok ?
– D'accord, Monsieur le Président.
– Donald, Donald !
- Familiarité ? Je euuu…
- Si ! Je vous l'autorise. Y a personne.
(Mouloud lui sert le Kebab avec Ras el Hanout** et un thé fumant )
– Alors Donald, t'as mis la Planète à contre-poil, à ton âge avancé ?
– Un Président doit donner du relief à son investiture à tout moment !
– T'as fait fort, Donald ! Fort ! Le Monde n'a d'yeux que pour toi. Rien ne se décide sans toi. La Warner Bros est prête à mettre le paquet pour un Biopic à ton honneur.
– T'as pas de Ketchup ?
- Essaye Ras el Hanout ! Excellent pour la longévité.
– Hum ! Divin !
- Eh Donald, de toi à moi, tu vas continuer dans ton délire à mettre tout le monde sous ta botte ? Et puis c'est une drôle de manière de renverser la table. L'Europe et son fer de lance Macron - absorbé par son nombrilisme avarié - s'écrasent lamentablement. Tu déstabilises leur prédation !
– Rapports de force, Mouloud !
- A Guteres, il ne reste qu'un souffle atone pour balbutier : « L'ONU est au bout de l'effondrement ! ». Joseph Borel et Karim Khan ont les mains liées face aux Puissants occidentaux dont vous êtes le redoutable protagoniste.
( Trump déglutit malaisément et rebondit )
– La Puissance détient une force magique, my friend : Celle de casser la Légitimité d'une Institution Internationale !
- Et de diaboliser les Nationalistes !
- Les ennemis des grandes Démocraties, Mouloud.
– Démocraties pirates !
- Attention ! Je vais me fâcher.
– Un Républicain doit prendre de gré la critique, Donald ?
– Ok !
- Eh Donald, ton dernier sursaut hégémonique a mis en état d'alerte les deux géants (Chine, Russie). Ils sont à présent trois, avec l'Iran, à avoir le doigt sur la gâchette !
– Mais ! C'est quoi ces balivernes. L'équipage d'Abraham Lincoln avait besoin de s'affranchir du désœuvrement. La virée au Golfe persique était le choix idoine.
– Et le Groenland ?
- Ah, j'y tiens ! Pour la Sécurité de mon pays !
– La Souveraineté de l'île polaire peut vous coûter cher, Donald.
– It doesn't mater !
- La prochaine étape ça sera quoi, alors ?
- (Silence).
– Moi, je l'sais !
- Je t'écoute fouinard.
– Mettre la main sur le Système Solaire et décréter des droits de douanes spatiales sur les satellites, les sondes, les vols habités… ?
– Oh, Mouloud ! Viens dans mes bras, viens ! Bisous, mon brave ! JD.Vance, Stephen Miller, notez le bien ! : Mouloud parmi nous !
- Douga ! Douga***, Donald !
– Quoi ?
- Vous vous êtes engagé dans une aventure expansionniste aux effets néfastes sur votre santé. Même les pingouins se sont alarmés sur le fait que vous piquiez du nez à maintes reprises pendant les réunions à la Maison Blanche.
– Et alors ?
- Alors, Mouloud vous relaie l'info médicale d'une récente étude attestant qu'un manque de sommeil génère des insuffisances cardiaques et des AVC ! A votre âge, je réfléchirais à deux fois, Donald.
– Et le Groen… ? Moi qui pensais que la Suprématie insufflerait un deuxième souffle !
– Eh Donald, God bless Ras el Hanout !
Omar HADDADOU Février 2026 * y a pas ** Mélange d'épices *** lentement .
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Arrêtons de battre le pavé, il est temps de reprendre du terrain.
Je me suis engagée à tenir une chronique pour informer les personnes de gauche et les militant.e.s du regroupement le Parti de la rue (PDLR pour les intimes). L'objectif est de rendre compte des avancées de notre organisation. PDLR a vu le jour à la suite de notre insatisfaction lors du congrès de Saguenay en mai 2024. Nous appartenons à une gauche véritablement revendicatrice, alliée des mouvements sociaux. La perspective réformiste véhiculée par l'aile parlementaire de QS ne nous apparaît pas comme porteuse d'un changement radical de la société. Qui plus est, nous croyons que le parti a abandonné une portion de son mandat d'origine : celui d'être le parti des urnes et de la rue.
Cet abandon s'est traduit par une nouvelle phase de morcellement de la gauche. Soyons clairs, QS n'a jamais été un véhicule parfait, loin de là. Néanmoins, il a pu servir de lieu d'échanges et de courroie de transmission pour faire avancer des revendications écologistes, féministes et internationalistes. Nettement plus faible y a été la lutte antiraciste et anticoloniale. Déjà, pendant la pandémie, le parti avait eu du mal à comprendre et à entendre la parole du collectif antiraciste et décolonial (CAD).
L'affaire Haroun Bouazzi est venue cimenter cette incompréhension. Finalement, la rhétorique sur la famille souverainiste (participation au Oui Québec ou au Rassemblement pour le Oui) finit de clouer le cercueil de l'incapacité de QS à défendre efficacement les personnes immigrantes et les personnes racisées. À quoi bon faire un pays, si c'est pour se couper du monde et privilégier un entre-soi sans projet social libérateur et écologiste ? Les actions politiques de la CAQ, soutenues par le PQ, attaquant les nouveaux arrivants sont tout simplement intolérables.
Il y a un autre élément extrêmement préoccupant : un musellement des voix féministes. Encore en 2024, la Commission nationale des femmes (CNF) avait fait paraître une lettre dénonçant l'étouffement de la parole des femmes au sein du parti. La direction du parti s'était dépêchée de créer une consultation sur les pratiques féministes, dont les travaux étaient confidentiels et menés par le comité d'éthique, dirigé par un homme. La CNF, l'instance non-mixte dont le mandat est de représenter la voix des femmes au sein du parti, a été mise de côté pour cet exercice. Elle a dû subir les doléances d'employés du parti qui ont fortement insisté pour que la commission se rétracte, rappelons que les employés et employées de partis politiques sont censés observer une certaine neutralité.
Cela démontre par un autre exemple le déséquilibre entre l'aile parlementaire, le personnel, d'une part, et les militants et militantes ordinaires, d'autre part. Finalement, on a imposé qu'une employée de la permanence siège sur la commission. Personnellement, j'ai décidé à ce moment de quitter mon poste de représentante de la CNF et de la commission politique (CP).
Au prochain conseil national du 21 février, on convoque les membres pour une seule et unique raison : revenir sur la résolution d'offrir les circonscriptions gagnables à des femmes et des personnes non-binaires. Ladite résolution était une des rares avancées de l'examen de nos pratiques féministes. On veut que la circonscription de Gouin soit allouée à un homme. Suis-je la seule à me dire que nous approchons de la définition du dictionnaire Merriam-Webster de la folie ? Le parti semble souvent refaire les mêmes erreurs et espère un résultat différent.
Qu'à cela ne tienne, PDLR veille au grain. Nous serons présents au Conseil national (CN) pour argumenter contre cette proposition. Pour coordonner nos actions, nous relayerons l'information sur notre page Facebook et dans notre groupe privé. Nous ne sommes pas optimistes quant au résultat, car la direction va mettre tout son poids pour faire passer son point de vue, ce qui ne nous empêchera pas de critiquer à chaque possibilité de le faire. Malheureusement, cela risque d'accentuer la démobilisation à l'intérieur des rangs qui sont de plus en plus dégarnis.
Entretemps, nous retournons nos efforts vers des avenues plus constructives : nous allons nous activer auprès des syndicats et des groupes communautaires qui préparent une grève sociale pour lutter contre les projets de lois abjects du gouvernement de la CAQ. Ainsi, nous avons participé aux travaux du Conseil central du Montréal métropolitain (CCMM) à ce propos, le vendredi 30 janvier. Dimanche 1er février, nous étions au Debrief de l'Étoile du Nord, un autre regroupement de gens de la gauche, et le 8 février, nous assisterons à la rencontre de Lutte commune, qui a lieu à l'UQAM. Il s'agit de prendre le pouls des mouvements et d'être sur le terrain. Nous en reparlerons dans une chronique subséquente pour informer nos lecteurs et lectrices des développements.
Finalement nous participerons au lancement de la prochaine saison hiver-printemps 2026 de l'UPop Montréal qui aura lieu lundi le 16 février prochain, à 19h, au théâtre l'Espace Libre (1945 Fullum, Montréal). Le collectif Polémos-décroissance présentera, par la voix d'Yves-Marie Abraham, les résultats d'un sondage d'opinion sur la décroissance auprès de la population québécoise. Dans un deuxième temps, trois militantes politiques seront invitées à réagir à ce sondage : Karine Cliche (Le partie de la rue), Lylou Sehili (Soulèvement du fleuve) et Céline-Audrey Beauregard (Projet Montréal). Nous reviendrons sur notre participation aux rencontres de l'Étoile du Nord et de Lutte commune).
Nous visons 3 objectifs pour la prochaine année : réseauter, développer un espace de discussion, et d'échange au sein de la gauche, puis se mobiliser vers une grève sociale, qui est un terrain de lutte contre la droite et ses lois liberticides. Pour reprendre l'initiative.
3 février 2026
Les résistants de Mont-Carmel : une cinquième année de lutte s’amorce

Ukraine. « Kyiv en état d’urgence : comment le capitalisme sauvage aggrave la destruction »
L'année 2026 a commencé par un bombardement dévastateur des infrastructures de Kyiv par la Russie, qui, dans des conditions de froid extrême, a poussé la population au bord de la survie. La ville, qui compte 3 millions d'habitants, connaît une grave pénurie de chauffage et d'eau, et l'électricité est fournie à court terme. Il est devenu évident que les autorités n'avaient pas de plan B en cas de détérioration catastrophique de la situation sécuritaire et météorologique. Cependant, le plan insidieux de la bande de Poutine n'aurait pas été aussi douloureux sans la vulnérabilité des infrastructures municipales causée par les dirigeants de Kyiv. Le maire Vitali Klitschko a déjà appelé tous ceux qui le peuvent à quitter Kyiv. Cela conduit à la conclusion que les autorités sont incapables de résoudre les problèmes d'une ville qui est loin de la ligne de front.
25 janvier 2026 | tiré du site alencontre.org
https://alencontre.org/europe/ukraine/kyiv-en-etat-durgence-comment-le-capitalisme-sauvage-aggrave-la-destruction.html
De telles déclarations font peser la responsabilité du salut sur la population et ne font qu'accroître la panique. Au contraire, la réponse devrait consister à mettre en place des mesures qui renforcent le soutien social et, par conséquent, la solidarité. Donner aux gens le sentiment qu'ils maîtrisent la situation et peuvent faire la différence est ce qui renforcerait leur croyance en la victoire de l'Ukraine.
Les critiques de la situation se concentrent sur la personnalité des dirigeants de Kyiv, mais ignorent le contexte politique plus large. L'incapacité du gouvernement à résoudre les problèmes urgents de la population tient au fait qu'il se concentre sur le service de l'élite économique. Il est donc extrêmement important de discuter de la nature des changements qui permettront l'intégration des services urbains, l'humanisation du travail des employés municipaux et la maximisation des avantages pour la communauté.
Sous l'emprise des entreprises
Il serait naïf de nier le lien entre la situation critique et la politique capitaliste spontanée des autorités de Kyiv. Depuis des années, des biens municipaux sont cédés à des propriétaires privés et il n'y a pas eu de planification du développement au niveau de la ville. Les autorités ont fait preuve de systématisme dans la vente de terrains à des promoteurs immobiliers et la protection des intérêts des entreprises. La capitale présentait les défauts décrits par le chercheur David Harvey dans sa critique des villes modernes : le capital privé se concentre sur un développement sélectif, tandis que tout ce qui l'entoure se détériore. Les promoteurs immobiliers surchargent les communications urbaines, ignorant les conséquences destructrices d'un développement urbain chaotique. Et ce sont tous les habitants de Kyiv qui en paient le prix en termes de confort, en raison de la détérioration des services publics (température de chauffage, pression de l'eau, accidents fréquents, etc.). Le modèle urbain, basé sur le commerce et la corruption, n'a jamais été durable et connaît aujourd'hui la crise la plus grave de son histoire. Selon Forbes, avant l'invasion, Kyiv était la meilleure ville pour le développement des entreprises, même si le niveau de satisfaction à l'égard de son développement était extrêmement faible (38%).
Pendant la guerre, les services d'urgence ont pu rapidement surmonter les conséquences des bombardements et sauver des vies, mais les habitants ont dû compter sur leurs propres ressources pour résoudre les problèmes sociaux qui en découlaient. Nous sommes face à un paradoxe : une ville dotée d'un budget de 100 milliards d'UAH ne peut pas se permettre de fournir des logements sociaux temporaires pour la réinstallation, et les services publics sont fournis de manière intermittente.
Une autre question concerne les conditions de travail déplorables des travailleurs des infrastructures essentielles, dont l'héroïsme quotidien sauve de nombreuses vies. Pendant des années, les autorités ont été incapables de fixer des salaires à un niveau proportionnel aux risques existants, et ce n'est que maintenant qu'elles ont commencé à parler de primes pour les personnes impliquées dans les travaux d'urgence (il est question d'allouer 50 millions de hryvnias). Sans un contrôle efficace des travailleurs, ces mesures risquent d'être sélectives et sporadiques. On sait qu'en 2023, le syndicat de Kyivteploenergo a dû saisir la justice pour contraindre l'employeur à augmenter les salaires du personnel.
Le mécontentement face à la situation salariale a même donné lieu à une pétition exigeant une rémunération supplémentaire pour le personnel opérationnel qui exerce ses fonctions pendant les alertes aériennes. Il ne faut pas oublier la situation concernant le non-paiement des indemnités pour les blessures causées par les bombardements russes, qui reflète l'attitude des autorités à l'égard de ces travailleurs.
Le problème est exacerbé par la méfiance due au manque d'informations réelles sur l'état des services de logement et des services communaux : la responsabilité des entreprises municipales et privées est très discutable, et les sièges sociaux qui sont mis en place réunissent un cercle limité de fonctionnaires.
À qui appartiennent tous les services publics ?
Il n'existe pas de système coordonné pour gérer Kyiv et répondre aux défis, ce qui reflète la situation en matière de contrôle des biens. La structure de propriété dans le secteur du logement et des services publics de la capitale est complexe, avec des éléments de propriété communale et privée (oligarchique) entremêlés.
Les plus grandes entreprises de ce secteur sont les suivantes :
- Kyivteploenergo (propriété municipale à 100%) ;
- DTEK Kyiv Electric Grids (propriété privée à 100%) ;
- Kyivgaz JSC (détenue à 60% par Kyivenergo Holding PJSC) ;
- Kyivvodokanal PJSC (détenue à 67% par Kyivenergo Holding PJSC).
Compte tenu de l'état de délabrement du secteur du logement et des services publics, la rentabilité de ces entreprises est surprenante. Dans le même temps, Kyivenergo Holding, qui détient des parts dans plusieurs entreprises de premier plan, est détenue par la municipalité et des sociétés offshore, la majorité des parts étant détenues par les autorités municipales (61%), qui, comme chacun sait, sont composées d'amis des grandes entreprises.
Il est trop tôt pour affirmer que Kyivteploenergo est un modèle de gestion responsable, car l'entreprise s'est montrée extrêmement impitoyable envers les consommateurs de services publics. Grâce aux efforts de ses avocats, cette entreprise municipale a intenté jusqu'à 26'000 procès pour recouvrer des créances ; certaines des demandes dans les affaires en cours remontent à 10 ans. Les retraités, dont les comptes sont bloqués pendant la loi martiale, sont contraints d'apporter leur « contribution » à la rentabilité de l'entreprise. L'entreprise elle-même n'hésite pas à utiliser la loi martiale comme prétexte pour ignorer les demandes concernant ses finances. La logique « les entreprises ont plus de valeur que les personnes » en action !
Désintégration et irresponsabilité
L'économie urbaine est un système complexe unique qui couvre tous les domaines de la vie de la ville (réseaux d'ingénierie, transports, équipements, infrastructures sociales) en tant qu'éléments interdépendants qui contribuent au fonctionnement et au bien-être de la communauté urbaine. La fragmentation de ce domaine par diverses entités conduit à un manque de responsabilité quant à son entretien. Il est absurde que ces entreprises soient privées ou exploitent la population à des fins lucratives. Maintenir ce chaos en temps de guerre est un crime contre le bien-être de la communauté.
Libérer le secteur du logement et des services communaux de l'influence privée et de la logique étroite du marché contribuera à aligner les intérêts de la communauté et des consommateurs. Et les clichés vulgaires selon lesquels tout ce qui touche au budget devient automatiquement corrompu doivent être résolument rejetés. Premièrement, en l'absence d'un contrôle anticorruption efficace sur les entreprises privées, nous ne connaissons pas l'ampleur du gaspillage et des abus commis par leurs dirigeants. Deuxièmement, nous ne pouvons même pas imaginer à quel point les biens municipaux, avec une comptabilité ouverte et sous le contrôle des travailleurs, peuvent être efficaces pour répondre aux besoins. Troisièmement, le bénéfice net de 5 milliards à Kyiv provenant des activités des entreprises municipales en 2024 réfute la thèse de la non-rentabilité chronique de ce secteur (une autre question est de savoir à quel coût social cette rentabilité est obtenue). Quatrièmement, il est pratiquement impossible d'assurer la concurrence dans le secteur municipal, ce qui signifie que les entreprises privées agiront comme des monopoles.
La situation exige un changement d'approche en matière de propriété des biens utilisés par tous les habitants de la ville. Afin de fournir à la population des biens et des services abordables, ainsi que d'augmenter les recettes de la ville, il convient d'envisager la possibilité de municipaliser d'autres équipements publics, y compris les établissements de restauration. Ce n'est que sur cette base que l'on pourra déterminer le montant des ressources disponibles et fixer correctement les priorités en matière de production et de distribution des biens. Cela pourrait freiner la croissance des inégalités, car nous approchons d'un point où des centaines de milliers de personnes ne pourront plus cuisiner chez elles, tandis que les centres commerciaux et les restaurants fonctionneront pour leur propre bénéfice.
Il n'est pas trop tard pour municipaliser
La crise actuelle dans la capitale est donc une crise de gouvernance, causée par la désintégration de l'économie et des priorités antisociales malavisées. Cependant, elle peut également conduire à une prise de conscience de la nécessité de changements radicaux, à la suite desquels la communauté se sentira comme un propriétaire à part entière. Si nous voulons transformer les entreprises municipales, qui sont actuellement une source de profits pour certains, en un moyen de salut, nous devrons prendre nos responsabilités et résister aux mythes sur la magie du marché libre et la toute-puissance des patrons corrompus.
- La socialisation des infrastructures comme base de la transparence. En temps de guerre, rien ne peut être privé ou exister de manière isolée : l'ensemble du système doit œuvrer vers un seul objectif et pour le bien du pays. Les monopoles doivent servir la communauté.
- Contrôle efficace des travailleurs. Création d'un quartier général de secours avec la participation obligatoire des travailleurs des infrastructures critiques. Cet organisme devrait disposer d'informations complètes sur l'état du système énergétique et prendre des décisions concernant la fermeture des entreprises qui ne sont pas essentielles à l'économie en raison d'un cas de force majeure.
- Annulation des dettes liées aux services publics. Les citoyens ne devraient pas souffrir de l'accumulation de dettes liées aux services publics lorsque ceux-ci sont fournis de manière intermittente. Il est inacceptable que les entreprises de services publics fonctionnent de manière rentable en collectant des fonds auprès des retraités et des personnes handicapées.
- Équité pour les travailleurs des infrastructures critiques. Pendant les années les plus difficiles de la guerre, les héros des infrastructures ont travaillé presque gratuitement, en mettant leur vie en danger. L'État doit honorer sa dette envers eux et écouter les revendications des syndicats.
- Soutien à la population souffrante de la ville. Au lieu d'appeler les gens à partir, il faudrait offrir des avantages à ceux qui restent. Chauffage dans les institutions publiques et repas dans les établissements de restauration, compensation pour le coût d'installation de panneaux solaires à domicile. Pour les travailleurs à distance, les centres communautaires devraient fonctionner correctement afin qu'ils puissent travailler indépendamment des perturbations.
En outre, ces mesures devraient être combinées à des mesures dans le domaine de l'emploi, telles que la prise en compte du temps passé dans la ville pendant les coupures d'électricité dans le calcul de l'ancienneté pour l'assurance, la participation volontaire à des travaux socialement utiles avec une rémunération décente et l'octroi de congés payés pour le volontariat dans l'intérêt de la ville.
Si la logique de gouvernance n'est pas réorientée vers le soutien, les villes seront confrontées à la dépopulation, aux inégalités et à la stagnation.
L'égoïsme et le marché ont fait leur temps ; il est temps de penser municipalement et collectivement ! (Article publié en ukrainien sur le site de Sotsialny Rukh le 16 janvier 2026 ; traduction anglaise par International Viewpoint, traduction française : RESU-Belgique)
Vitaliy Dudin est un dirigeant du Mouvement Social Ukrainien (Sotsialnyi Rukh)
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L’internationalisme n’est pas un luxe, mais un mécanisme de survie
Le monde d'hier au bord du gouffre : Comment construire une vision solidaire qui ne se range pas du côté d'un camp impérialiste, mais mise sur la libération par en bas ? Un entretien avec l'autrice britannico-syrienne Leila al-Shami et le socialiste ukrainien Oleksandr Kyselov.
28 janvier 2026 | Entre les lignes entre les mots Photos : Oleksandr Kyselov et Leila al-Shami
https://entreleslignesentrelesmots.wordpress.com/2026/01/28/linternationalisme-nest-pas-un-luxe-mais-un-mecanisme-de-survie/
WOZ : Leila al-Shami, Oleksandr Kyselov, en politique internationale, il semble que seule la loi du plus fort prévale désormais. Le Forum économique mondial (WEF), qui se tient cette semaine à Davos, en est également le symbole [1]. Assistons-nous à une nouvelle vague d'expansion impérialiste ?
Leila al-Shami : Nous nous dirigeons sans aucun doute vers un ordre mondial multipolaire dans lequel différents impérialismes se font concurrence [2]. Il est triste qu'une grande partie de la gauche occidentale considère les formes non occidentales d'impérialisme comme des alternatives et méconnaisse leur nature impérialiste. Un monde dans lequel des puissances impériales luttent pour établir des sphères d'influence ne conduit qu'à une plus grande instabilité.
Oleksandr Kyselov : Je n'ai pas vécu la vague de concurrence impérialiste pendant la Guerre froide, mais elle me rappelle certainement quelque chose. Bien sûr, l'impérialisme occidental a toujours cherché à s'étendre, mais au moins essayait-on de dissimuler cette aspiration derrière un engagement en faveur du droit international. Aujourd'hui, c'est tout le système qui est ouvertement remis en question. Quand Donald Trump dit que l'Europe est faible, il a raison : non seulement l'Ukraine dépend des États-Unis, mais l'Europe aussi. Et la menace russe est réelle – du moins pour les territoires d'Europe de l'Est que le Kremlin considère comme faisant partie de sa sphère d'influence – tandis que Trump tente d'arracher le Groenland à son principal allié.
Al-Shami : Nous assistons actuellement à l'effondrement complet des normes internationales, à une politique essentiellement déterminée par la violence brute et la puissance. Cela tient notamment au fait que la Russie, l'Iran et le régime Assad n'ont jamais été tenus responsables de leurs atrocités en Syrie ou en Ukraine [3]. Les conséquences de cette impunité sont visibles à Gaza ou au Venezuela. Le plus terrible, c'est que l'effondrement de l'ordre libéral ne produit pas d'alternative de gauche, mais aide plutôt le fascisme et l'autoritarisme à accéder au pouvoir.
Leila al-Shami et Oleksandr Kyselo
L'activiste britannico-syrienne Leila al-Shami vit en Écosse et est co-autrice de Burning Country. Syrians in Revolution and War (2016). Elle est engagée dans le réseau internationaliste The Peoples Want, dont le manifeste est disponible en plusieurs langues sur https://thepeopleswant.org/en/manifesto et paraîtra bientôt en allemand. Al-Shami fait également partie du collectif médiatique anti-autoritaire From the Periphery, qui cherche dans ses podcasts et magazines à « mettre au centre des voix, des luttes et des idées qui reçoivent trop peu d'attention dans les grands médias ».
Oleksandr Kyselov est membre du conseil de Sotsialnyi Rukh (Mouvement social), une organisation socialiste ukrainienne fondée en 2015 qui défend les principes du socialisme démocratique, s'oppose au capitalisme et à la xénophobie, et est engagée dans l'internationalisme, les politiques féministes et l'anti-impérialisme [4]. Originaire de Donetsk, il est actuellement assistant de recherche à l'Université d'Uppsala [5].
WOZ : La critique anti-impérialiste reste généralement centrée sur l'impérialisme américain. Vous deux, en revanche, avez vécu les conséquences de l'impérialisme russe : avant que l'agression russe ne s'intensifie en Ukraine à partir de 2014, la Syrie était un terrain d'essai pour les armes et les tactiques russes. Comment la stratégie impérialiste a-t-elle évolué au fil du temps ?
Al-Shami : La principale différence est que la Russie revendique l'Ukraine comme faisant partie de son propre empire, alors que le conflit en Syrie était de nature géopolitique : la Russie voulait de l'influence dans la région. Tandis que les troupes iraniennes étaient déployées au sol, l'armée de l'air russe contrôlait l'espace aérien ; le Kremlin faisait valoir son influence dans les négociations internationales, torpillant toute tentative de l'ONU de demander des comptes au régime Assad. L'approche brutale de la Russie contre les civils était d'ailleurs aussi un instrument dans la lutte contre l'Occident : la Russie a dévasté des villes syriennes et provoqué ainsi une vague massive de réfugiés vers l'Europe. En même temps, elle finançait des groupes d'extrême droite là-bas pour qu'ils agitent contre les réfugiés. Une politique délibérée de déstabilisation.
Kyselov : Les médias russes présentaient alors des symptômes presque schizophrènes : ils défendaient l'intervention en Syrie en prétendant soutenir les « frères syriens » dans la lutte contre l'impérialisme américain. Mais au moment où ces frères franchissaient la frontière en fuyant la guerre, ils devenaient aussitôt des « terroristes islamistes » qui tenteraient de détruire la civilisation européenne. Les mêmes médias diffusaient deux récits complètement opposés.
WOZ : Leila al-Shami, en 2018, vous avez écrit un texte très commenté sur « l'anti-impérialisme des idiots ». Comment êtes-vous arrivée à ce terme ?
Al-Shami : À l'époque, les États occidentaux ont attaqué des installations militaires syriennes et des installations d'armes chimiques après que le régime Assad eut attaqué sa propre population avec des armes chimiques. Cette intervention limitée pour protéger la population a conduit à une mobilisation massive de la gauche occidentale – ce qui était très frustrant pour moi, car ces gens n'étaient jamais descendus dans la rue pour condamner les attaques du régime contre les écoles et les hôpitaux. Au total, il y a eu trois mobilisations de la gauche occidentale concernant la Syrie – et elles critiquaient toujours des interventions occidentales ciblées contre des objectifs militaires. Mais quand il y a eu plus tard une intervention occidentale majeure en Syrie contre l'État islamique, au cours de laquelle la ville de Raqqa a été complètement détruite, la mobilisation était absente [6]. Il n'y a eu aucun tollé, pas même une demande de protection de la population civile [7].
Kyselov : La position de la gauche anti-impérialiste en Occident reflète pour moi une sorte d'eurocentrisme – simplement inversé : on se considère comme le plus grand malfaiteur mondial, rien ne peut être comparé à ses propres méfaits. Au fond, ils refusent aux autres la possibilité même d'être mauvais. En ce sens, on ne peut pas non plus s'opposer à l'impérialisme russe et iranien, ni au régime Assad – car ce sont des adversaires du grand méchant, les États-Unis.
WOZ : Comment expliquez-vous cette vision étroite ?
Al-Shami : C'est un retour à l'idéologie de la Guerre froide, quand on divisait le monde en deux blocs. Mais ce monde n'existe plus. J'y vois aussi un narcissisme occidental : l'idée que seuls les hommes blancs peuvent influencer l'histoire et que tous les autres sont sans importance. Cette attitude est couplée à un refus d'écouter les voix du terrain – ce qui est également évident en Iran actuellement. Les gens souffrent tellement sous le régime répressif qu'ils ont vraiment d'autres soucis que d'éventuelles attaques américaines. Tout ce qui se passe dans le monde ne peut pas être ramené à l'échiquier géopolitique. Au lieu de cela, une analyse de classe serait appropriée, regardant les dynamiques internes et les conflits sociaux à l'intérieur d'un État. Les régimes autoritaires ne nous libéreront pas, nous devons donc ramener une perspective révolutionnaire, réapprendre à croire que la libération ne peut venir que d'en bas.
Kyselov : Prenons l'exemple du Venezuela : bien sûr, le renversement de Maduro seul n'apportera pas de changements radicaux, bien sûr son éviction est problématique du point de vue du droit international. Mais on devrait néanmoins montrer plus d'empathie, ne pas partir de concepts géopolitiques abstraits, mais des personnes concernées. Bien sûr, le contexte est important. Je viens d'Ukraine, j'ai mes préjugés et mes traumatismes que je projette. Je m'imagine à la place des Vénézuéliens : si Trump faisait disparaître Poutine, cela pourrait conduire à une escalade. Mais pendant un moment, je serais quand même soulagé. C'est un sentiment humain quand il s'agit de quelqu'un qui a infligé tant de souffrances à vos compatriotes.
WOZ : N'est-il pas vrai que les frappes militaires de l'extérieur affaiblissent de toute façon la construction de mouvements sociaux à l'intérieur ?
Al-Shami : Pour revenir une fois encore à la Syrie : la gauche occidentale s'est même opposée aux demandes syriennes d'une zone d'exclusion aérienne. Personne en Syrie ne demandait de troupes terrestres américaines ou une occupation américaine du pays – précisément dans cette région, les gens en savent plus sur l'impérialisme américain que quiconque en Occident ; les Syriens s'identifient fortement aux peuples d'Irak ou de Palestine. Ils voulaient simplement une intervention pour protéger la population civile. Et la gauche occidentale voulait qu'ils se taisent et meurent plutôt que de soutenir une telle intervention. Ce n'est même pas un principe politique, mais de l'humanité élémentaire. Ce qui me trouble, c'est l'incapacité à se mettre à la place des autres, à comprendre leurs traumatismes.
Kyselov : La tragédie ukrainienne, c'est qu'on souhaite une intervention de l'extérieur parce qu'on est soi-même totalement impuissant. Et la tâche de la gauche serait de s'organiser autour d'un sentiment commun d'injustice – et non de regarder les gens de haut. J'ai souvent eu affaire à des Iraniens dans le passé : ils ont protesté contre le régime dans le pays même, ont essayé de quitter le pays. Maintenant, le régime exécute ouvertement des gens dans la rue. Mais la gauche est seulement obsédée par l'impérialisme américain.
Al-Shami : En Syrie, je me suis toujours prononcée contre l'ingérence extérieure, celle de l'Occident autant que celle de l'Iran et de la Russie. Mais aux premiers jours de la révolution, j'ai soutenu l'appel de l'Armée syrienne libre [8] pour des armes, qui représentait alors encore le mouvement démocratique. Mais même cet appel à des armes pour l'autodéfense a été critiqué par la gauche occidentale. On ne permet donc pas aux Syriens de se défendre, mais on ne soutient pas non plus d'autres États dans leur défense. Les gens n'ont pas d'autre choix que de mourir.
WOZ : Et quelle est votre position sur les livraisons d'armes occidentales à l'Ukraine ?
Al-Shami : J'ai une totale compréhension pour la position ukrainienne. Se défendre n'est pas une question idéologique pour les Ukrainiens, mais une lutte existentielle pour la survie. Il s'agit de savoir s'ils peuvent continuer à exister en tant que société ou non.
Kyselov : Le rejet des livraisons d'armes me semble n'être qu'une attitude moralement impuissante qui cache l'absence d'une stratégie viable. J'ai récemment rencontré un gauchiste lituanien qui s'était engagé avec Die Linke [9] en Allemagne parce qu'il voulait convaincre ses compatriotes de voter pour eux. Et puis le parti s'est positionné contre l'envoi de soldats de la Bundeswehr en Lituanie, un pays ouvertement menacé par la Russie. Que sont censés penser les gauchistes lituaniens des actions du Parti de gauche ? C'est similaire avec l'Ukraine : Die Linke dit que les armes n'apporteront pas la paix. Pourtant, la capacité à négocier repose sur le fait de pouvoir rejeter des demandes – et pour cela, on a simplement besoin d'armes [10].
WOZ : L'une des grandes questions qui préoccupe la gauche ici est le réarmement en Europe, qui est censé servir la défense et qui est principalement financé par des politiques d'austérité dans le secteur social. Comment doit-on aborder cela ?
Kyselov : Dans ce contexte, je ne parlerais pas de défense, mais de préparation. Si une crise survient dans l'un de vos pays voisins, qu'il s'agisse d'une catastrophe écologique ou d'une guerre, des milliers de personnes se mettront en route. Cela deviendra à son tour un défi pour les systèmes sociaux des pays de destination. En conséquence, il faut être capable d'organiser cette situation d'urgence. À la lumière de mon expérience ukrainienne, il me semble absurde de prendre l'argent pour la sécurité dans le secteur social. Il se peut qu'on doive vraiment dépenser de l'argent pour la défense, y compris les armes. Mais en cas de guerre, il faut aussi des hôpitaux fonctionnels ; il faut être capable d'augmenter considérablement l'offre de soins. Qu'on puisse traiter les victimes de guerre en plus des malades ordinaires dépend de si l'on a suffisamment de personnel.
WOZ : Donc au lieu de programmes d'austérité, il faut des investissements dans les infrastructures ?
Kyselov : L'infrastructure ukrainienne dépend actuellement fortement des chemins de fer – et dans certains pays européens, ceux-ci ne fonctionnent même pas en temps de paix. Et l'infrastructure énergétique en Europe a déjà tant de problèmes à cause d'événements naturels mineurs qu'elle survivrait à peine à une guerre. L'Ukraine survit probablement en partie parce que l'infrastructure a été construite à l'époque soviétique – quand nous nous préparions à une guerre mondiale – et est donc résiliente. Beaucoup dépend aussi de si les gens sont prêts à défendre. Pourquoi risquer sa vie si l'on n'a aucun intérêt dans une communauté, un lieu, un pays ? Pourquoi aller au front si l'on sait que, s'il vous arrive quelque chose, il n'y a pas de soutien social ? Parler de sécurité est important, mais si l'on se concentre uniquement sur l'achat d'armes et qu'on fait des économies ailleurs, cela n'apportera pas la sécurité. Cette critique de l'action gouvernementale incompétente devrait être la position de gauche – et non que la sécurité en général soit sans importance, car les préoccupations sécuritaires des gens sont justifiées [11].
WOZ : Vous plaidez pour un dialogue entre les gauches d'Europe de l'Est et de l'Ouest. Quelles expériences faites-vous ?
Kyselov : Dans les pays nordiques, il est plus facile d'entrer en dialogue : bien que toutes les positions de gauche qui existent dans d'autres pays européens y soient représentées, elles ne sont pas si dominantes ; les contributions aux débats sur la politique de sécurité sont également plus diverses. Le problème, cependant, c'est que même les gauchistes qui soutiennent l'Ukraine n'ont pas d'idée concrète de ce que cela signifie. Le camp pacifiste de gauche est favorable à la paix sans savoir comment cette paix peut être atteinte. Et ceux qui soutiennent l'Ukraine se voient moralement dans leur droit à la réalisation de la justice, mais n'ont aucune idée non plus de comment cette justice peut être atteinte et ce qu'elle signifierait même dans le contexte ukrainien.
Al-Shami : Dans le contexte syrien, par exemple, être de gauche est complètement discrédité – et ce pour deux raisons. Premièrement, parce que le régime Assad se présentait rhétoriquement comme un régime socialiste et laïc. Et deuxièmement, à cause des diffamations des gauchistes occidentaux. Aujourd'hui, il est donc très difficile en Syrie de représenter une position de gauche, parce que pour les gens, elle n'est associée à rien de positif.
WOZ : Avez-vous également perçu un processus d'apprentissage chez les anti-impérialistes ?
Kyselov : Certainement ! Au cours des dix dernières années, on a discuté beaucoup plus et beaucoup plus ouvertement des problèmes de la pensée en blocs. Je crois aussi que beaucoup de ceux qui rejetaient la lutte des Syriens ont changé d'avis concernant l'Ukraine parce qu'ils s'identifiaient plus fortement aux Ukrainiens, parce qu'il y avait de meilleures connexions là-bas. Je vois bien une plus grande volonté d'écouter qu'il y a dix ans.
Al-Shami : C'est comme si chaque nouvelle crise révélait la faillite de l'ancienne approche – quand on y est confronté, on est forcé de formuler une alternative.
WOZ : Leila al-Shami, vous faites partie du réseau The Peoples Want. De quoi s'agit-il ?
Al-Shami : C'était à l'origine une initiative de réfugiés et d'exilés syriens de différents pays qui se sont réunis pour discuter précisément des questions dont nous avons parlé – et pour réfléchir à ce à quoi pourrait ressembler un internationalisme progressiste pour le XXIe siècle. Entre 2009 et 2019, une décennie de soulèvements mondiaux de masse, nous avons régulièrement réuni des révolutionnaires et des personnes impliquées dans des luttes sociales partout dans le monde. Un réseau en est né dans lequel on cherche des moyens de vivre la solidarité pratique et de s'entraider. Notre manifeste récemment publié analyse la dernière décennie et présente une proposition pour un nouvel internationalisme.
WOZ : Et que proposez-vous ?
Al-Shami : C'est essentiellement simple : s'éloigner du regard géopolitique, vers les perspectives des gens sur le terrain. L'un de nos axes est de créer un espace de discussion et de collaboration, à travers des festivals ou des formats en ligne. Construire de vraies connexions, discuter des complexités, mieux se comprendre. Et – c'est le plus important – être solidaires et se soutenir mutuellement, pour que les gens ne restent pas coincés dans ces alliances tactiques inconfortables dont nous avons parlé : qu'ils doivent accepter des armes ou de l'argent d'autres États. Et se demander comment nous pouvons renforcer les mouvements eux-mêmes.
WOZ : Qui pourraient être les principaux acteurs du nouvel internationalisme ?
Kyselov : Je ne crois pas qu'il faille des personnes différentes, mais plutôt une nouvelle approche : au lieu d'imposer ses propres idées aux autres, on devrait rassembler les gens autour des questions qui sont importantes pour eux, des questions sociales quotidiennes à la sécurité. De cette lutte commune, des connexions durables peuvent alors être construites – et de là à son tour quelque chose de politique peut être formulé. En Suède, où je vis, il y a un bon exemple d'organisation des communautés migrantes. Les Solidariska Byggare [12], un syndicat syndicaliste, dit : d'accord, peut-être que les gens ne veulent pas parler de syndicalisme, mais de salaires. Alors ils ont commencé à organiser des migrants, la plupart venant d'Ukraine – d'abord des hommes du secteur de la construction, parce qu'ils étaient plus faciles à atteindre, maintenant beaucoup de femmes de ménage, dont la plupart sont des femmes. Avec le temps, ils ont aussi appris davantage sur le contexte politique des personnes concernées, leurs conditions de travail. Une lutte très inspirante.
WOZ : Cela peut fonctionner localement. Mais qu'est-ce qui pourrait être un facteur unificateur au niveau international ?
Al-Shami : À travers des discussions communes, les gens découvrent rapidement qu'ils ont plus de choses en commun que de choses qui les séparent. Des problèmes comme la crise climatique sont mondiaux, les ennemis sont aussi les mêmes – et bien organisés : nous sommes confrontés à une internationale fasciste mondiale. Nous devons donc nous organiser nous aussi, sinon nous sommes dans une position faible. L'internationalisme n'est pas un luxe qui s'ajoute à la lutte nationale et locale – c'est un mécanisme de survie. On le voit aussi dans le fait que les mouvements qui ont fait de l'internationalisme une stratégie clé sont les seuls à avoir survécu à long terme – les Kurdes, les Palestiniens ou les Zapatistes [13].
Kyselov : Ce qui compte, ce sont les intérêts communs. Souvent, la gauche a un vocabulaire très élaboré pour décrire la situation dans le monde. Un vocabulaire qui m'est à peine compréhensible même avec un diplôme en sociologie. Au lieu de cela, on devrait commencer son analyse par ce qui est important pour les gens. J'aime l'idée de frapper aux portes. La gauche aux États-Unis fait cela ; entre-temps, la pratique est de plus en plus adoptée en Europe aussi. On n'y va pas pour agiter les gens, mais pour demander ce qui est important dans leur quartier. On construit une connexion en écoutant. Sur cette base, des idées peuvent être formulées dans lesquelles les gens se reconnaissent.
WOZ : Qu'est-ce que le mouvement d'exil syrien et la résistance ukrainienne peuvent apprendre l'un de l'autre ?
Al-Shami : Je crois que nous avons déjà beaucoup appris les uns des autres. L'ampleur de la solidarité mutuelle est vraiment belle à voir – et une partie vient du fait que nous avons un ennemi commun en Russie. L'autre est une sorte de lien traumatique qui est né de la réaction d'une grande partie de la gauche occidentale à notre situation. Je connais beaucoup de Syriens qui ont été en Ukraine ces dernières années, des médecins, des membres de la défense civile. Je me souviens encore comment les Casques blancs syriens [14] ont informé les Ukrainiens des attaques « double tap » de la Russie : que l'armée bombarde un bâtiment puis attend l'arrivée des secours pour frapper à nouveau, afin qu'il y ait le plus de victimes possible. De telles connexions ne feront qu'augmenter. En fait, je suis assez optimiste en ce moment. Plus la situation empire, plus les gens comprennent qu'ils doivent s'organiser.
Kyselov : C'est là-dessus que je fonde aussi mon espoir. Dans une situation de crise, il est très difficile de changer quoi que ce soit parce que la plupart des gens sont occupés à survivre. Mais les crises ne se produisent pas partout simultanément – il reste donc encore du temps pour se préparer [15].
Anna Jikhareva (entretien) et Caroline Minjolle (photo)
https://www.woz.ch/2604/gegen-alte-gewissheiten/internationa-lismus-ist-kein-luxus-sondern-ein-ueberlebens-mechanismus
Traduit pour ESSF par Adam Novak
https://www.europe-solidaire.org/spip.php?article77849
Notes
[1] Le Forum économique mondial est un rassemblement annuel à Davos, en Suisse, où dirigeants politiques, chefs d'entreprise et intellectuels sélectionnés discutent des questions économiques mondiales. Ses détracteurs y voient un symbole de la construction d'un consensus élitiste au service des intérêts des entreprises et du néolibéralisme.
[2] Sur les défis de l'analyse de l'impérialisme dans un monde multipolaire, voir Gilbert Achcar, « « Campisme » versus internationalisme : sur le journalisme de caniveau et le prétendu « anti-impérialisme » », Europe Solidaire Sans Frontières, octobre 2019. Disponible à :
https://europe-solidaire.org/spip.php?article50740
[3] Sur les leçons de la Syrie pour comprendre la résistance ukrainienne, voir Exilés syriens, « La guerre en Ukraine : Dix leçons de Syrie », Europe Solidaire Sans Frontières, mars 2022. Disponible à :
https://www.europe-solidaire.org/spip.php?article61512
[4] Voir Sotsialnyi Rukh (Social Movement) Ukraine, « Ukraine : Présentation de Sotsialnyi Rukh (Mouvement social) », Europe Solidaire Sans Frontières, mars 2019. Disponible à :
http://www.europe-solidaire.org/spip.php?article61539
[5] Pour un entretien récent avec Kyselov sur la lutte ukrainienne, voir « Guerre et Résistance : Un entretien avec Oleksandr Kyselov sur la lutte ukrainienne pour l'autodétermination », Europe Solidaire Sans Frontières, mars 2025. Disponible à :
http://www.europe-solidaire.org/spip.php?article74036
[6] Raqqa, une ville du nord de la Syrie, a servi de capitale de facto de l'État islamique de 2014 jusqu'à sa reprise par les forces soutenues par les États-Unis en octobre 2017. La bataille pour reprendre la ville a causé d'importantes pertes civiles et laissé une grande partie de la zone urbaine en ruines.
[7] Sur le débat autour de « l'anti-impérialisme des idiots » et ses implications, voir « La faillite d'un « anti-impérialisme » unilatéral », Europe Solidaire Sans Frontières, octobre 2022. Disponible à :
https://www.europe-solidaire.org/spip.php?article63562
[8] L'Armée syrienne libre (ASL) a été formée en juillet 2011 par des officiers militaires syriens déserteurs. Dans sa première phase, elle représentait un bras armé du soulèvement démocratique contre le régime Assad avant que le conflit ne devienne de plus en plus fragmenté et militarisé.
[9] Die Linke (La Gauche) est un parti politique socialiste démocratique en Allemagne, formé en 2007 par la fusion du Parti du socialisme démocratique (successeur du parti au pouvoir en Allemagne de l'Est) et de l'Alternative électorale pour la justice sociale.
[10] Sur les dilemmes de la gauche concernant l'Ukraine, voir Oleksandr Kyselov, « Ukraine : le dilemme de la gauche dans un ordre mondial qui s'effondre : se préparer à se battre ou laisser d'autres décider du résultat ? », Europe Solidaire Sans Frontières, février 2025. Disponible à :
http://www.europe-solidaire.org/spip.php?article73842
[11] Voir Oleksandr Kyselov, « Activiste ukrainien à la gauche européenne : « On ne peut pas combattre le fascisme avec des fleurs » », Europe Solidaire Sans Frontières, juin 2025. Disponible à :
http://www.europe-solidaire.org/spip.php?article75458
[12] Solidariska Byggare (Bâtisseurs solidaires) est un syndicat syndicaliste suédois affilié à la SAC (Sveriges Arbetares Centralorganisation), qui organise les travailleurs indépendamment de leur statut migratoire et a été particulièrement actif dans la défense des droits des travailleurs migrants.
[13] Sur la position zapatiste concernant l'Ukraine, voir « Aucune concession à aucun impérialisme ! La position claire des Zapatistes sur l'Ukraine », Europe Solidaire Sans Frontières, juillet 2025. Disponible à :
http://www.europe-solidaire.org/spip.php?article76176
[14] Les Casques blancs, officiellement connus sous le nom de Défense civile syrienne, sont une organisation de volontaires opérant dans les zones de Syrie tenues par l'opposition. Fondés en 2014, ils effectuent des recherches et des sauvetages urbains en réponse aux bombardements et on leur attribue le sauvetage de milliers de vies.
[15] Pour l'analyse de Kyselov sur la préparation aux crises et la gauche, voir Nataliia Lomonosova et Oleksandr Kyselov, « Mouvement social (Ukraine) : Ce qui se passe en Ukraine et pourquoi la solidarité de gauche est importante », Europe Solidaire Sans Frontières, mai 2022. Disponible à :
http://www.europe-solidaire.org/spip.php?article62543
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Comptes rendus de lecture du mardi 3 février 2026
Quand le monde dort
Francesca Albanese
Traduit de l'italien
Vous vous souvenez sans doute de Francesca Albanese, cette juriste, rapporteuse spéciale des Nations unies sur les territoires palestiniens, qui aurait légitimement dû se mériter le dernier prix Nobel de la Paix – si ce prix n'avait malheureusement été instrumentalisé ? Elle nous livre avec « Quand le monde dort » un recueil émouvant, qui mêle sa voix à plusieurs autres, sur l'insupportable injustice que vivent au quotidien les femmes, les hommes et les enfants palestiniens depuis de nombreuses décennies et plus particulièrement depuis le début du génocide en cours. Un bouquin lucide et courageux qui nous interpelle profondément !
Extrait :
L'histoire de la Palestine illustre cruellement comment les pratiques internationales peuvent perpétuer l'injustice, même en présence d'un corpus juridique solide. Dans le paysage politique actuel, où les États oscillent entre l'angoisse “post-Oslo”, l'oubli volontaire ou la myopie assumée, je tiens à rappeler ceci : la priorité demeure le respect des obligations internationales et non la définition abstraite de ce que devrait être la paix. Mettre fin à l'occupation, stopper la colonisation et bloquer toute annexion : telles sont les exigences inscrites dans le droit international.
L'humanité en péril
Fred Vergas
Fred Vergas, qui est surtout connue pour ses excellents romans policiers, nous offre ici un admirable état des lieux de la planète sur le plan environnemental. Elle y aborde tous les aspects de la crise environnementale, du réchauffement climatique à la pollution des sols, de l'eau, des océans, et plus encore, avec des données et des références, dans un effort de vulgarisation appréciable. Elle nous dresse un portrait complet, sinon exhaustif de la situation, de ce qui nous est caché, des pistes de solution, des fausses solutions, de l'état de nos ressources, des technologies et techniques envisagées pour résoudre une partie des problèmes et de ce que nous pouvons faire et de ce que nous devons faire, dans les plus brefs délais, pour changer le cours des choses. Je vous en recommande assurément la lecture.
Extrait :
Trop longtemps nous avons cru à leur mobilisation, à leurs efforts. Trop longtemps nous avons été confiants. Trop longtemps nous avons cru "qu'ils feraient quelque chose" et que nos affaires s'arrangeraient. Trop longtemps nous avons déposé notre destin entre leurs mains inertes. Leurs mains ? Justement. N'oublions pas que les gouvernants marchent main dans la main et doigts entremêlés avec les multinationales - paralysés par elles ? - et les plus puissants lobbies du monde, lobbies de l'agroalimentaire, lobbies des transports, lobbies de l'agrochimie, lobbies du textile et j'en passe, vous ne les connaissez que trop.
C'était demain
Edward Bellamy
Traduit de l'anglais
Ce roman est un chef-d'œuvre d'idéalisme et un grand classique de la littérature américaine, Il dresse le portrait d'une société humaniste du XXIe siècle dans laquelle un jeune homme prospère du XIXe siècle, Julian West, est mystérieusement transporté de son monde de conflits et d'indigence à un univers de paix et d'abondance, un lieu où règnent l'harmonie, la coopération, la justice et la démocratie, le plein emploi et la prospérité. L'introduction de Normand Baillargeon et Chantal Santerre, qui nous rappelle qu'un autre monde est encore possible, est également intéressante.
Extrait :
Je sais que ces principes paraîtront cruels et inhumains aux hommes du vingtième siècle ; mais voici les deux raisons qui les expliquent : d'abord, on croyait le mal irrémédiable, on se déclarait incapable d'améliorer la route, de modifier les harnais, la voiture même, la distribution du travail ou de l'attelage. On se lamentait généreusement sur l'inégalité des classes, mais on concluait que le problème était insoluble. Le second empêchement à tout progrès était cette hallucination commune à tous les voyageurs d'en haut, qui consistait à voir, dans ceux qui traînaient la voiture, des gens pétris d'une autre pâte qu'eux. Cette maladie a existé, il n'y a aucun doute, car j'ai moi-même voyagé, dans le temps, sur le haut du coche et j'ai moi-même été atteint du délire commun. Ce qu'il y a de plus curieux, c'est que les piétons, qui venaient de se hisser sur la voiture et dont les mains calleuses portaient encore les traces des cordes qu'ils tiraient tout à l'heure, étaient les premières victimes de cette hallucination. Quant à ceux qui avaient eu le bonheur d'hériter de leurs ancêtres un de ces sièges rembourrés, leur infatuation, leur conviction d'être substantiellement distincts du commun des mortels, n'avaient plus de limites.
La vallée assiégée
Pierre Louis Lapointe
Je voulais lire ce bouquin depuis plusieurs années. Il retrace une époque oubliée de la ville de Buckingham (qui fait maintenant partie de Gatineau) et de la région de la Basse-Lièvre, celle du monopole qui a exercé pendant près d'un demi-siècle la compagnie James MacLaren, Cette compagnie y a contrôlé l'économie à compter de 1901 en éliminant la concurrence et en empêchant la construction de chemins de fer dans le but de pouvoir continuer d'offrir de bas salaires – et de mauvaises conditions de travail – à ses employés. Ce qu'il est navrant d'apprendre, c'est que tout cela s'est fait, pendant ces longues années, avec l'aval des pouvoirs municipaux, provinciaux et fédéraux – James MacLaren étant dans ce dernier cas un proche du premier ministre Wilfrid Laurier. L'épisode le plus sombre de cette domination s'est soldé, le 8 octobre 1906, par l'assassinat de deux travailleurs, Thomas Bélanger et François Thériault, tués dans un guet-apens par des tireurs embauchés par la MacLaren. Un ouvrage intéressant, instructif et fort bien documenté !
Extrait :
Les blessures de Bélanger confirment les rumeurs selon lesquelles on le désigne comme cible dans les jours qui précèdent l'embuscade. Sa photographie circule parmi les policiers et on le montre du doigt aux membres de l'agence Thiel. Le journaliste de l'Ottawa Free Press est formel : « Il était un homme ciblé » ! Cinq projectiles atteignent Bélanger. Une balle traverse sa poitrine, perçant un poumon et le coeur et déchirant un trou béant dans son côté gauche ; une autre frappe le haut du crâne et vient sortir par l'oeil droit ; une troisième l'atteint près de l'oreille gauche ; une autre se loge dans son bras, et une dernière effleure une de ses jambes.
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Sanctions, peuples et mémoire : l’Espagne franquiste comme leçon historique
Ces dernières semaines, le débat sur les sanctions économiques et politiques a de nouveau occupé une place centrale sur les réseaux sociaux, notamment en lien avec des pays comme l'Iran, Cuba ou le Venezuela. Tant les détracteurs que les défenseurs de ces mesures ont alimenté un discours souvent présenté en termes moraux : sanctionner pour punir des régimes jugés illégitimes. Or, cette narration occulte délibérément une réalité historique persistante : les sanctions ne sont pas appliquées contre des individus ou des élites politiques, mais contre des peuples entiers.
À partir de cette conviction, je continue de considérer comme profondément immorale la défense des sanctions par des dissidences internes ou externes qui prétendent agir au nom de ces peuples. La faim, la pénurie et les privations associées aux sanctions ne sont ni une abstraction théorique ni une exagération propagandiste : elles constituent une expérience concrète, quotidienne et transmise de génération en génération. L'histoire de l'Espagne franquiste de l'après-guerre en apporte une démonstration d'une grande brutalité.
L'Espagne de l'après-guerre et le début de l'isolement international (1945-1950)
Après la défaite des puissances de l'Axe lors de la Seconde Guerre mondiale, le régime de Francisco Franco fut perçu par une large partie de la communauté internationale comme un vestige du fascisme européen. Bien que l'Espagne n'ait pas participé officiellement au conflit, l'aide reçue de l'Allemagne nazie et de l'Italie fasciste pendant la guerre civile, ainsi que l'affinité idéologique du régime, placèrent le franquisme sous la surveillance des Nations Unies nouvellement créées.
En 1946, l'Assemblée générale de l'ONU adopta la résolution 39(I), qui condamnait explicitement le régime franquiste pour son origine et sa nature autoritaire. Elle recommandait aux États membres de retirer leurs ambassadeurs de Madrid, d'exclure l'Espagne des organisations internationales et d'isoler diplomatiquement le pays tant qu'un gouvernement représentatif n'aurait pas été mis en place. L'Espagne se retrouva ainsi hors de l'ONU, exclue du plan Marshall, et soumise à un isolement international sévère.
Il n'exista pas d'embargo économique formel comparable aux sanctions contemporaines, mais le blocage diplomatique et financier indirect eut des effets dévastateurs : difficultés extrêmes d'accès au crédit, pénurie de devises, d'énergie, de nourriture et de matières premières, et une économie contrainte à l'autarcie. La France, en outre, ferma sa frontière avec l'Espagne en 1946, accentuant encore cet isolement.
Quand les sanctions frappent celles et ceux qui ne gouvernent pas
C'est dans ce contexte que mes grands-parents, déjà pauvres avant même les sanctions, vécurent une après-guerre marquée par la faim et la pénurie. Dans leur foyer, les lentilles n'étaient pas cuisinées « au jugé » : elles étaient comptées une à une dans la marmite, afin que chacune de leurs filles puisse manger de manière égale. Il ne s'agissait ni d'un geste symbolique ni d'une métaphore morale, mais d'une pratique de survie.
Ils ne faisaient pas partie du régime, n'occupaient aucune fonction de pouvoir et ne prenaient aucune décision politique ou militaire. Pourtant, eux — comme des millions de familles espagnoles — payèrent le prix de l'isolement international. C'est là une constante historique des sanctions : elles n'affaiblissent pas le pouvoir, elles affaiblissent la vie quotidienne de celles et ceux qui sont déjà en situation de vulnérabilité.
Les sanctions n'ont pas fait tomber le régime
Loin de provoquer la chute du franquisme, l'isolement contribua à renforcer le contrôle interne du régime. Franco sut instrumentaliser la punition extérieure pour construire un récit nationaliste et victimaire, justifier la répression et persécuter avec une violence accrue la dissidence politique, en particulier communiste et syndicale. Pendant des décennies, des centaines de milliers de personnes furent emprisonnées, assassinées ou portées disparues, laissant derrière elles l'un des plus vastes systèmes de fosses communes au monde, juste derrière le Cambodge.
Le régime ne se contenta pas de survivre aux sanctions : il dura plus de quarante ans.
La levée progressive de l'isolement (1950-1955)
Avec le début de la Guerre froide, le critère moral qui avait justifié l'isolement de l'Espagne fut remplacé par des considérations géopolitiques. En 1950, l'ONU adopta la résolution 386, mettant fin à la recommandation d'isolement diplomatique. En 1953, les pactes de Madrid avec les États-Unis intégrèrent l'Espagne dans la stratégie occidentale en échange de bases militaires et d'une aide économique. En 1955, l'Espagne fut officiellement admise à l'ONU.
Le message fut clair : les sanctions ne répondaient pas à une défense inconditionnelle des droits humains, mais à des intérêts conjoncturels. Lorsque le régime cessa d'être encombrant et devint utile, la punition disparut.
Une leçon pour le présent
L'expérience historique de l'Espagne franquiste devrait servir d'avertissement face à l'enthousiasme contemporain pour les sanctions contre des pays comme l'Iran, Cuba ou le Venezuela. Les sanctions ne libèrent pas les peuples, ne démocratisent pas les régimes à elles seules et ne punissent pas de manière sélective celles et ceux qui détiennent le pouvoir. Ce qu'elles font, encore et toujours, c'est approfondir la souffrance des populations, en particulier de celles et ceux qui disposent du moins de marges pour y résister.
Les lentilles comptées par mes grands-parents ne sont pas une anecdote nostalgique du passé : elles sont la preuve matérielle que les sanctions ont toujours un visage humain, même lorsque celles et ceux qui les défendent préfèrent détourner le regard, à la recherche de gains politiques au prix de la souffrance de leurs propres peuples.
Manuel Tapial est un militant social et chercheur sur les mouvements populaires et la justice internationale. Il vit à Montréal et collabore avec des plateformes d'analyse politique et de défense des droits humains, avec un accent particulier sur la solidarité internationale et les droits des peuples marginalisés.
metapial@icloud.com
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Attentat de Québec. 9 ans
Le 29 janvier 2017 demeure une date gravée dans la mémoire collective du Québec. Neuf ans ont passé et pourtant le silence de ce soir-là continue de résonner. Six morts, huit blessés, des vies brisées, des familles fracassées et une société entière forcée de se regarder sans détour. Ce n'est pas seulement un attentat qui a eu lieu à la mosquée de Sainte-Foy. C'est une déchirure durable dans notre idée de nous-mêmes.
Commémorer ne consiste pas à répéter des chiffres ni à figer la douleur dans une cérémonie. Commémorer exige de se tenir droit face à ce qui a rendu cet acte possible. Commémorer demande une mémoire active, une mémoire qui rassemble sans anesthésier, une mémoire qui console sans mentir. Le deuil véritable ne cherche pas l'oubli. Il cherche la transformation. La leçon.
Nous sommes en 2026, une année électorale, une année où les mots circulent vite et frappent fort. Les promesses se multiplient, les slogans s'affrontent, la peur devient parfois un argument, une monnaie d'échange. Il serait commode d'attendre beaucoup de ceux qui gouvernent. Il serait confortable de croire que la réponse viendra d'en haut. Pourtant l'histoire récente nous a appris autre chose. Les lois comptent, les institutions comptent, mais elles ne suffisent pas lorsque l'air du temps se charge de mépris. Gaza n'est pas sur une autre planète. Toutes les lois du monde, nationales et internationales, n'ont pas empêché un génocide d'avoir lieu sous nos yeux.
Je m'adresse donc à celles et ceux qui élisent. Aux citoyens du Québec. À celles et ceux qui parlent autour de la table, dans les autobus, sur les écrans, dans les files d'attente. Disons les choses comme elles sont. L'acte criminel du 29 janvier 2017 n'est pas l'œuvre d'un seul homme surgissant du néant. Personne ne se réveille un matin avec le désir de tuer des inconnus uniquement parce qu'ils prient autrement. Réduire cet assassinat à l'état psychologique du tueur revient à fermer les yeux sur le terreau qui l'a nourri.
Cet homme a été le bras armé d'un obscurantisme devenu le marqueur d'une époque. Un obscurantisme sans frontières, persistant, qui se recycle, qui change de vocabulaire sans changer de fond. De Marc Lépine à Alexandre Bissonnette, une même logique se déploie, une logique qui hiérarchise les vies, qui fabrique des ennemis intérieurs, qui transforme la différence en menace. Ce pire de l'homme n'est pas une abstraction. Il parle, il écrit, il commente, il s'indigne à sens unique. Il occupe des tribunes. Il est parfois élu, en toute légalité, en toute légitimité apparente, sous les traits d'un homme parmi les hommes.
Que faisons-nous concrètement pour réduire ce pire au minimum possible. La politique donne souvent l'impression d'avoir rendu les armes, d'avoir accepté la brutalité des discours comme un fait accompli, d'avoir normalisé l'inacceptable. Écoutez les discours décomplexés, observez les mots choisis, les silences assumés, les clins d'œil appuyés. Lorsqu'une personne élue vous parle de menace et de peur, demandez-vous intérieurement si elle le fait en votre nom, si elle parle pour protéger ou pour diviser, pour éclairer ou pour exciter les instincts les plus bas. La politique est-elle l'art de servir ou se servir ?
Le vivre ensemble n'est pas une formule creuse. C'est une discipline quotidienne. Il exige du courage moral, de la retenue, une attention réelle à la dignité de l'autre. Il exige de refuser la paresse intellectuelle, de contester les raccourcis, de dénoncer les amalgames même lorsqu'ils nous arrangent. Il exige de reconnaître que la liberté d'expression n'est pas une licence pour humilier, ni un permis de déshumaniser.
Neuf ans après, la meilleure leçon à tirer n'est pas une morale abstraite. C'est un engagement concret. Choisir ses mots. Choisir ses représentants. Choisir de ne pas rire de ce qui avilit. Choisir de ne pas partager ce qui envenime. Choisir de se tenir aux côtés de celles et ceux que l'on désigne trop facilement comme des autres. Ce choix-là ne fait pas de bruit. Il ne gagne pas toujours des élections. Mais il construit, lentement, obstinément, une société moins vulnérable au pire de l'homme.
Se souvenir du 29 janvier 2017, c'est refuser que les morts soient instrumentalisés ou oubliés. C'est affirmer que leur mémoire nous oblige. Non pas à la peur, mais à la vigilance. Non pas à la haine, mais à l'exigence. Non pas au repli, mais à une fraternité lucide.
Et parce que le meilleur de l'homme existe aussi, il nous appartient de le faire vivre par des gestes simples et courageux, en choisissant chaque jour la dignité, l'écoute et la solidarité comme remparts communs contre l'obscurantisme.
Mohamed Lotfi
29 Janvier 2026
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Pourquoi les syndicats ne peuvent pas ignorer l’ICE
De l'agriculture à l'industrie de la viande en passant par les services, le contrôle de l'immigration fonctionne comme un instrument de discipline du travail. La grève de masse menée au Minnesota contre l'ICE annonce un affrontement inévitable entre l'agence et le mouvement ouvrier.
26 janvier 2026 | tiré de Jacobin
Le 23 janvier à Minneapolis, plus de sept cents entreprises ont fermé leurs portes, et des milliers de travailleuses et de travailleurs se sont joints à des Minnesotans de tous horizons pour exiger que l'Immigration and Customs Enforcement (ICE) quitte l'État. Près d'un siècle après que la ville a été secouée par une grève générale, Minneapolis est redevenue un centre de résistance — cette fois contre des forces fédérales de contrôle de l'immigration qui ont déjà tué deux personnes et transformé la ville en ce que de nombreux résidents décrivent comme une zone de guerre.
Les syndicats ont appuyé l'action du 23 janvier d'une manière rarement vue aux États-Unis, où les dirigeants syndicaux restent souvent strictement cantonnés aux enjeux dits « de base ». La centrale syndicale AFL-CIO du Minnesota, en soutenant la grève, a averti que les opérations de l'ICE laissaient les gens terrorisés à l'idée d'accomplir les gestes les plus élémentaires : aller travailler, faire l'épicerie, envoyer leurs enfants à l'école. Cette peur, a déclaré son président Bernie Burnham, nuisait déjà aux travailleuses et travailleurs de tout l'État.
Les dirigeants syndicaux nationaux ont repris cet argument. Après la mort d'Alex Pretti, infirmier en soins intensifs et membre de l'American Federation of Government Employees, la présidente de l'AFL-CIO, Liz Shuler, a appelé l'ICE à quitter le Minnesota « avant que quelqu'un d'autre ne soit blessé ou tué », établissant explicitement un lien entre le contrôle de l'immigration et le danger pour les travailleurs.
Il était grand temps que le mouvement syndical prenne clairement position contre l'ICE. Loin d'être périphérique au travail, le contrôle de l'immigration est l'un des principaux moyens par lesquels le travail est gouverné — et certainement pas d'une manière qui profite à la classe ouvrière, qu'elle soit née aux États-Unis ou non. L'ICE n'est pas simplement une agence frontalière qui s'immisce occasionnellement dans l'économie. C'est une institution du marché du travail : un appareil qui discipline les travailleurs, structure des industries entières et rend l'organisation syndicale plus risquée.
Les économistes ont mesuré ce qui se produit lorsque le contrôle de l'immigration s'intensifie. Il réduit l'emploi des personnes probablement sans statut — rien de surprenant — mais il diminue aussi l'emploi et les salaires des travailleurs nés aux États-Unis. Dans une étude de référence sur *Secure Communities*, le programme fédéral qui a accéléré les expulsions en reliant les forces policières locales à l'ICE, l'économiste du travail Chloe East et ses coauteurs constatent une baisse de l'emploi chez les immigrants probablement sans papiers, accompagnée d'effets négatifs indirects sur l'emploi et les salaires horaires des travailleurs nés aux États-Unis.
Une synthèse de la Brookings Institution sur la recherche menée depuis 2010 l'affirme clairement : l'ensemble des preuves rigoureuses ne montre pas que les expulsions « libèrent » de bons emplois pour les travailleurs nés aux États-Unis. Au contraire, les expulsions tendent à endommager les marchés du travail locaux et à détériorer aussi les conditions des natifs.
Cela devrait suffire à faire éclater l'idée selon laquelle ce type de contrôle de l'immigration « aide les travailleurs américains ». Mais l'effet le plus déterminant — surtout pour quiconque a déjà tenté d'organiser un lieu de travail — n'apparaît pas dans les moyennes salariales. Le contrôle n'a pas besoin d'aboutir à une expulsion pour fonctionner comme un mécanisme disciplinaire. Le ressort en est la peur, distribuée de manière inégale au sein de la main-d'œuvre, de sorte que la solidarité devient plus difficile et les représailles plus faciles.
L'ICE ne se contente pas de retirer des personnes ; elle modifie le comportement de celles qui restent. Lorsque le contrôle de l'immigration s'intensifie, les travailleurs sont beaucoup moins susceptibles de signaler des violations des règles de sécurité, alors même que les taux de blessures augmentent dans les milieux de travail comptant une forte proportion de travailleurs immigrés. Le droit de se plaindre — d'être visible, de mettre son nom sur une dénonciation — constitue l'un des fondements du pouvoir ouvrier. Quand le coût de la visibilité augmente, l'organisation syndicale s'érode. L'ICE fabrique un marché du travail doté d'une sous-classe intégrée.
Les exemples récents abondent. En juin 2025, l'ICE a mené une descente chez Glenn Valley Foods à Omaha, au Nebraska. Les reportages ont décrit une usine ayant perdu environ la moitié de sa main-d'œuvre, avec une production tombée à une fraction de son niveau normal — un choc opérationnel qui n'a pas fait monter les salaires, mais plutôt réduit la production et provoqué des effets en chaîne dans l'ensemble de la filière.
Même la presse économique reconnaît le dilemme : les expulsions agressives et le contrôle sur les lieux de travail perturbent l'industrie de la viande, l'agriculture, la construction et l'hôtellerie — des secteurs structurellement dépendants de la main-d'œuvre immigrée — en créant des pénuries, des retards et des pressions inflationnistes, plutôt qu'une nouvelle main-d'œuvre native « renforcée ».
L'agriculture rend cette logique impossible à ignorer. À mesure que le contrôle s'intensifie, les travailleurs ne se présentent plus, les fermes ne peuvent pas récolter, et les entreprises paniquent. Les salaires ne bondissent pas comme par magie. Wisconsin Public Radio a rapporté les craintes des agriculteurs selon lesquelles l'augmentation des expulsions aggravera des pénuries de main-d'œuvre déjà sévères.
Le mouvement ouvrier dispose depuis longtemps des mots pour décrire cette réalité : *une atteinte à l'un est une atteinte à tous*. Le slogan des Industrial Workers of the World n'a jamais été seulement un appel moral. C'était aussi un diagnostic de la manière dont les employeurs et l'État sapent le pouvoir de la classe ouvrière. Ils cherchent toujours à segmenter cette classe — par la qualification, la race, la nationalité, le statut légal — afin que les dommages infligés aux plus vulnérables puissent être présentés comme isolés ou mérités, tout en tirant vers le bas les normes de l'ensemble des travailleurs.
L'histoire le confirme. Le contrôle de l'immigration a été utilisé à maintes reprises pour fracturer les lieux de travail et faire échouer des campagnes de syndicalisation. Les reportages de *Labor Notes* sur une descente menée en 2008 montrent comment une seule opération de contrôle a brisé un effort d'organisation dans une usine de transformation de la viande en Iowa, en expulsant des travailleurs clés de la campagne syndicale et en terrorisant ceux qui restaient. Les boycotts de masse et les « journées sans immigrants », notamment en 2006, ont rendu visible la même vérité sous un autre angle : des secteurs entiers de l'économie reposent sur un travail que l'État tente de rendre jetable.
Le contrôle de l'immigration est une condition de travail. Il détermine si vous pouvez déposer une plainte, parler à un journaliste, signer une carte syndicale, témoigner dans une affaire de vol de salaire, ou simplement affirmer qu'un emploi est dangereux. Lorsque l'État crée une catégorie de travailleurs dont la présence est conditionnelle, il remet à chaque patron un levier supplémentaire de pouvoir sur sa main-d'œuvre. Même les employeurs qui n'utilisent jamais ce levier profitent de son existence.
Le droit du travail américain tente d'établir ici une frontière nette. Vous êtes autorisé, dans des limites étroites, à combattre votre patron. Vous n'êtes pas censé combattre l'État. Lorsque les travailleurs franchissent cette ligne — lorsqu'ils traitent la déportabilité, la détention ou les descentes comme des enjeux syndicaux — ils reconnaissent que le monde au-delà de leur lieu de travail structure le travail lui-même.
La classe ouvrière de Minneapolis refuse de continuer à faire comme si le contrôle de l'immigration se situait en dehors du monde du travail. Mais l'ICE opère partout. La leçon n'est pas que chaque ville doive reproduire exactement les tactiques du Minnesota. C'est que les travailleurs ailleurs sont confrontés au même choix fondamental : accepter un système conçu pour affaiblir l'organisation syndicale, ou nommer ce système comme un enjeu du travail et agir en conséquence. Si *une atteinte à l'un est une atteinte à tous* décrit encore quelque chose de réel, alors la réponse ne peut pas rester confinée au Minnesota.
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La peur du RN a permis l’application de son programme
“Tu préfères une dissolution ? Moi j'ai trop peur du RN pour souhaiter une chose pareille”. C'est le genre de commentaire auquel j'ai droit quand je me désole – sans trop de surprise – que le projet de loi budgétaire, qui contient une austérité continue et des mesures toutes plus violentes les unes que les autres, passe grâce à l'usage de l'article 49-3, rendu possible par le soutien du Parti Socialiste au gouvernement Lecornu. Pour beaucoup de gens de gauche, ce maintien au pouvoir du macronisme serait préférable à un chaos politique qui laisserait de la place au RN. Parfois même la peur du RN devient parfois l'unique moteur de l'engagement politique à gauche. Et pour quel magnifique résultat ? L'application de son programme.
26 janvier 2026 | tiré de Frustrations magazine
https://frustrationmagazine.fr/peur-rn
Vous voulez tester ? Vous pensez que j'exagère, que je ne mesure pas ce qu'est la “bête immonde”, face à laquelle la situation actuelle serait toujours préférable ? Prenons quelques points clefs de son programme depuis 20 ans :
Dans le programme de Marine Le Pen on trouvait ceci : “Les policiers et les gendarmes doivent intervenir partout contre les délinquants. En utilisant la force lorsque cela est nécessaire. Sans jamais craindre de l'utiliser. Le recours à la force au service de la sécurité des Français nécessite d'instaurer une présomption de légitime défense pour les policiers et les gendarmes”. En 2022, c'était cette mesure que l'on nous opposait lorsque nous critiquons le réflexe politique du “barrage au RN” à tout prix. Or, c'est d'abord le PS – pour lequel on nous a longtemps demandé de voter pour empêcher de vivre la même situation qu'en 2002, Le Pen père au second tour- qui, en 2016, s'est inscrit dans la droite ligne de ces grands principes chers au RN. La loi Cazeneuve a autorisé le tir de légitime défense, de la part des forces de l'ordre, en absence d'un danger immédiat.
Depuis, le nombre de tirs mortels sur des véhicules a été multiplié par 6. Et désormais, c'est une proposition de loi LR, soutenue par le ministre de l'Intérieur Laurent Nuñez, qui est examinée au parlement pour appliquer le programme de Marine Le Pen : il s'agit d'instaurer une “présomption de légitime défense” pour les policiers. Si la loi passe, tout usage d'une arme à feu par un policier sera présumé légitime. Il n'appartiendra plus au policier de démontrer qu'il était en état de légitime défense, mais au parquet d'établir qu'il ne l'était pas. La loi n'est pas passée en première lecture grâce à l'obstruction parlementaire des groupes de gauche mais elle va revenir devant l'Assemblée nationale prochainement. On se souvient de la mort de Nahel Merzouk, tué à bout portant par balle. Mais l'impunité policière, encouragée par ces lois successives, se poursuit. Dans la nuit du 14 au 15 janvier, un homme de 35 ans, El Hacen Diarra, est mort dans un commissariat après une arrestation violente. L'autopsie du corps a depuis montré un déchaînement de violence. Aucun des policiers n'a été suspendu et le ministre de l'Intérieur les soutient. En quoi le contexte actuel diffère-t-il du programme de Marine Le Pen ? “Sans jamais craindre d'utiliser la force” dit-il. Dans le contexte actuel, avec un tel ministre de l'Intérieur et une telle loi en passe d'être votée, les policiers français craignent-ils d'utiliser la force ? Certainement pas.
Dans la section 2 du programme de Jordan Bardella au moment des législatives de 2024, intitulée “Préserver le peuple français de la submersion migratoire” on pouvait lire “Mettre en place la priorité nationale”. La priorité nationale, ou préférence nationale, est un point historique et fondamentale du programme du FN puis du RN. Il s'agit de donner la priorité au logement et à l'emploi, ainsi qu'à la plupart des services publics et mécanismes de solidarité, aux Français, sachant que les membres du RN en ont une notion restrictive, qui exclut les Français dont les parents ou les grands-parents ont immigré en France. Leur notion de Français est d'abord raciste, elle ne repose pas sur un système de valeur hormis l'exclusion raciale justifiée désormais par des critères culturels et/ou religieux. Qu'en est-il dans la France de Macron ? La “priorité nationale” n'existe quand même pas ? Jugez par vous-mêmes : dans la France de Macron, tout salarié disposant d'un titre de séjour ne peut être embauché que si son employeur obtient une autorisation délivrée par la préfecture. Pour que l'employeur puisse obtenir cette autorisation d'embaucher le salarié étranger, même lorsque celui-ci a déjà eu un contrat en France, il faut qu'il atteste la mise en ligne – sur le site de France Travail – d'une annonce correspondant au poste, annonce active pendant trois semaines. Il doit démontrer à la préfecture qu'il a envisagé toutes les candidatures de Français avant d'embaucher un étranger, et exposer les critères de refus des offres concurrentes. Au revoir la “liberté d'entreprendre” : une entreprise risque gros si elle n'applique pas cette procédure de priorité nationale, puisque les amendes ont considérablement augmenté depuis la loi Asile et Immigration de 2023. Cette loi, nous le disions au moment de son vote, a mis en oeuvre un autre point central du programme du RN :la fin du droit du sol, qui a quasi disparu de fait avec elle.
Les étudiants étrangers hors Union européenne subissent aussi une sacrée priorité nationale pour tout ce qui concerne l'accès aux études. Depuis 2019, les étrangers payent des droits exorbitants dans les universités et grandes écoles. Ça ne s'appelle pas “préférence nationale” mais “droits d'inscription différenciés”. Mais le principe est le même, instaurant une discrimination au revenu. Dans son budget passé grâce au PS et au 49-3, afin d'éviter “une dissolution et le risque du RN” donc, le gouvernement vient de mettre fin aux APL pour les étudiants étrangers hors UE. Le “hors UE” a son importance : la France veut toujours payer pour les étrangers, mais pas n'importe lesquels : les blancs, si possible. En cela, la logique est parfaitement compatible avec celle du RN, qui voit donc son programme accompli sous le macronisme. Pendant ce temps, les préfectures augmentent la durée des procédures de demande de titre de séjour et de droit d'asile afin de créer de toute pièce des situations irrégulières et permettre arrestations et expulsions.
Ce ne sont que quelques exemples mais la vie en France est devenue, en 2026, celle qu'imaginait Jean-Marie Le Pen dont on a célébré la mort alors que ses idées, elles, vivent bel et bien. Une France qui ferme ses frontières, qui détruit sa solidarité, qui fait de l'autre un profiteur, un délinquant, un danger, surtout quand il n'est pas blanc. C'est dans la France de Macron qu'un membre du Conseil d'Etat (la plus haute juridiction administrative), Arno Klarsfeld, propose, sur la chaîne CNews, “d'organiser des grandes rafles” contre “les étrangers asociaux”. Personne ne le contredit ou se scandalise en plateau.
C'est tragique, mais le programme du RN s'accomplit chaque jour grâce à la peur du RN : cette peur qui fait “faire barrage” et générer des alliances de bric et de broc qui noient tout programme de gauche. Cette peur qui doit pousser à voter Macron, à souhaiter la solidité de ses gouvernements putschistes. Cette peur qui pousse à rêver petit, à ne pas oser dire tout haut que l'on veut une société solidaire, un accueil digne et généreux, une diversité culturelle forte.
Cette peur est constamment instrumentalisée par les politiciens de la gauche bourgeoise dont on découvre que la seule qualité – celle d'être contre le RN – n'en est même pas une, puisqu'on apprend que Marine Tondelier participe à des dîners sélects organisés par des sympathisants de la bourgeoisie réactionnaire. Cette peur du RN a décidément trop permis d'être de gauche à peu de frais, de faire des envolées lyriques contre l'extrême-droite alors qu'on vote son programme – il n'a simplement pas le même nom ni la même odeur, mais ses effets sont bien les mêmes.
“Oui mais le RN ça serait pire”. Eh oui, le RN ça sera pire, pourquoi il se priverait ? Si on laisse les participants au “front républicain” appliquer son programme, alors pourquoi il se priverait de rêver à plus grand, trop contents que nous ayons renoncé à tout pour le combattre en laissant ses idées se concrétiser ? Le RN n'a même pas le choix, pour exister politiquement, que de se radicaliser pour exister une fois que son programme est appliqué. “Ce serait pire” : c'est vous qui rendez le pire à venir possible en sacrifiant vos exigences vis-à-vis du présent.
La cécité de la classe politique et médiatique française, mais aussi de toute la classe sous-bourgeoise et petite bourgeoisie culturelle qui continue chaque jour d'entretenir cette peur désarmante du RN, tient à deux choses. D'abord, elle est incapable de voir que ce n'est pas parce que ça ne se passe pas exactement comme dans Matin brun (petit classique littéraire décrivant la montée du fascisme) et que nos policiers ne sont pas habillés par Hugo Boss (designer des uniformes nazis) qu'on ne se retrouve pas progressivement et réellement dans la même merde noire. Son imagination politique est scriptée, car son rapport à la politique est distant, donc très esthétique. Tant que l'ICE ne s'appellera pas Gestapo, tant que les agents de la BAC n'arboreront pas des symboles nazis (oups, ils en arborent déjà), ils resteront de marbre, car tout chez eux n'est que posture. Aussi il ne faut pas compter sur eux. Il ne faut pas compter sur eux aussi car ils seront les derniers à subir la montée du fascisme, s'ils ne collaborent pas d'ici là, comme la bourgeoisie française l'a déjà fait dans les années 40. Le harcèlement policier dans les banlieues, les milices antiécologistes dans les campagnes, les armes de guerre contre les ZAS, les blindés contre les gilets jaunes, les tirs mortels contre les jeunes racisés, c'est loin d'eux. Ils sont presque plus inquiets de ce qu'il se passe aux Etats-Unis que de ce qui nous frappe en France car l'effet cinématographique de ce qui nous arrive du Minnesota marque davantage leur imaginaire que le déjà-là fasciste en bas de chez eux. Comme le confessait un membre éminent de leur classe sociale, Raphaël Glucksmann, “quand je vais à New-York ou à Berlin, je me sens plus chez moi culturellement, que quand je me rends en Picardie”, alors imaginez Saint-Denis. Aussi, ils peuvent d'un côté dénoncer le trumpisme et de l'autre exalter le macronisme.
C'est à nous de nous débarrasser des croyances et des mythes qu'ils nous ont inculqués. Et parmi eux, l'idée que tous les sacrifices – parmi lesquels l'abandon de nos principes et de nos rêves – valent le coup pour combattre le RN. Et pendant ce temps son programme s'applique et un RN éternellement repoussé loin du pouvoir régnera de fait. Il est temps de se ressaisir : on ne combat pas seulement le RN. On combat des idées et des lois sexistes, racistes et capitalistes. On combat donc le RN, la droite radicalisée, Macron le despote et le PS son sauveur. On arrête de s'excuser, on propose fort et on rêve très grand.
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Quel antifascisme syndical ?
Le mouvement syndical se mobilise contre la montée de l'extrême-droite, car un gouvernement RN durcirait sans aucun doute la répression antisyndicale et les attaques contre les droits du travail. Mais que peuvent vraiment faire les syndicats contre la diffusion des idées racistes au sein du salariat ?
Thomas Coutrot est économiste et statisticien
Yves Baunay (Institut de recherche FSU), Bernard Bouché (syndicaliste Solidaires), Fabrice Bourgeois (ergonome), Thomas Coutrot (économiste, membre d'Attac), Alexis Cukier (philosophe), Julien Lusson (militant associatif), Muriel Prévot-Carpentier (ergonome et philosophe), Corinne Savart-Debergue (syndicaliste CGT), membres des Ateliers Travail et Démocratie.
Le Manifeste pour une démocratie du travailcherche à stimuler la réflexion collective sur les stratégies concrètes d'action, notamment contre l'extrême-droite. Il sera lancé lors d'une réunion débat ce samedi 31 janvier après-midi à la Bourse du travail de Paris, visio possible,programme et inscription ici.
Le mouvement syndical, sauf exceptions[1], se mobilise contre la montée de l'extrême-droite. À raison : un gouvernement RN durcirait sans aucun doute la répression antisyndicale et les attaques contre les droits du travail. Mais que peuvent vraiment faire les syndicats contre la diffusion des idées racistes au sein du salariat ?
Leurs instances nationales ou fédérales publient des appels à ne pas voter pour l'extrême-droite, et les militant·es de terrain s'engagent dans des campagnes de démystification du discours « social » du RN. L'association VISA, qui regroupe de nombreux syndicats[2] au plan national et local, alimente les syndicalistes en arguments et brochures pour s'adresser aux salarié·es tenté·es par les idées néofascistes.
Cette lutte idéologique est importante car les syndicalistes sont au contact de millions de travailleuses et travailleurs que les partis de gauche ne touchent plus. Toutefois on peut s'interroger sur son efficacité. Les arguments rationnels ne suffisent pas, on le voit chaque jour, à contrer le ressentiment, la haine et autres passions tristes.
Il existe une autre manière, que pratiquent déjà à bas bruit de nombreuses équipes syndicales, pour contrer l'influence du RN : renforcer les collectifs de travail en re-créant du commun entre des salarié·es souvent isolé·es et humilié·es par les politiques des directions et l'organisation du travail.
Dans ce bureau de poste du Sud de la France, des facteurs adhérents du RN harcèlent un délégué CGT combatif et racisé, et font signer une pétition contre lui. Mais le syndicat organise une série de petites réunions entre collègues pour discuter du travail, et des manières d'en améliorer les conditions et la qualité. Petit à petit, les réunions grossissent, jusqu'à ce qu'éclate la grève, qui obtient des résultats. Les fascistes sont isolés et doivent bientôt dégager du lieu de travail.
Dans cette filiale de la SNCF pour le transport de fret, une partie des conducteurs conduisent des trains depuis l'Italie. Dans la section syndicale SUD-Solidaires, de création récente, certains adhérents tiennent des propos hostiles aux migrants, qui prennent parfois des risques importants en tentant de franchir la frontière. En recueillant, par une enquête militante, les difficultés rencontrées dans l'exercice du métier, le syndicat élabore un cahier revendicatif avec les salarié-es. Une grève de plusieurs jours en 2025 débouche sur des avancées concrètes. De fait, les tensions internes autour de la question des migrants sont aujourd'hui largement dissipées.
Dans cet atelier de maintenance ferroviaire, où les attitudes racistes sont monnaie courante, les ouvriers participent à une étude ergonomique menée par un délégué CGT. L'étude débouche sur des revendications précises et ajustées, puis sur un débrayage qui aboutit à une victoire sur plusieurs points importants. Le délégué constate une nette diminution des propos racistes dans les années qui suivent.
Ce n'est pas étonnant : les travaux en sciences sociales sont de plus en plus nombreux à montrer le rôle des conditions de travail dans la montée de l'extrême-droite[3]. Privés de la protection des collectifs de travail, les salarié·es dont le travail est pénible et répétitif, soumis à des horaires décalés, et qui ne peuvent pas s'exprimer sur leur travail au cours de réunions organisées, nourrissent un ressentiment qui favorise l'abstention ou le vote RN. A l'inverse, les données statistiques indiquent que ceux qui peuvent s'exprimer sur leur travail tendent davantage à voter pour des candidats de gauche.
Ces réunions, même quand elles sont – ce qui est le plus fréquent - organisées par la hiérarchie, sont donc un utile lieu de parole, sans toutefois modifier en profondeur les rapports sociaux au travail. Mais quand ce sont les syndicats qui s'engagent de façon autonome pour donner la parole aux salarié·es sur leur travail, les études de terrain [4] montrent un regain de l'action collective. Enquêter pour faire émerger tout ce que font les personnes pour arriver à bien faire leur travail malgré le manque de moyens, organiser la discussion sur leur travail réel et en tirer des pistes d'action et de lutte, permet souvent de recréer de la confiance et de faire reculer le sentiment d'impuissance et le fatalisme.
Il y a 600 000 élu·es du personnel dans le secteur privé, et 360 000 dans le public : 1 million de personnes élues pour représenter le travail. Un peu plus de la moitié sont syndiquées. Ajoutons environ deux millions de personnes adhérentes à un syndicat sans être élues du personnel. Si une fraction seulement – mettons 10% - de ces trois millions de salarié·e s'emparait de la question du travail, de son sens, de ses finalités, de son impact social et écologique, l'ambiance changerait dans ce pays : celles et ceux, fort nombreux, qui n'en peuvent plus d'être pris pour des abruti·es dans leur travail, retrouveraient de l'oxygène.
Notes
[1] Force Ouvrière ne se prononce pas sur le vote RN, au nom de l'indépendance syndicale.
[2] Vigilance et Initiatives Syndicales Antifascistes regroupe CGT, Solidaires, FSU, CFDT, FO, UNSA, CNT, Syndicat des Avocats de France, Syndicat de la Magistrature…
[3] Voir une synthèse de cette littérature dans l'étude « Le bras long du travail. Conditions de travail et comportements électoraux », Document de travail Ires n°1, 2024.
[4] T. Coutrot (coord.), S. Fortino, L. Goussard, C. Martin, C. Nizzoli, C. Perez, G. Tiffon. Ré-enchanter le syndicalisme ? Les enquêtes syndicales CGT sur le travail réel. Rapport CGT-Ires, décembre 2025.

Trump, l’Europe et l’internationale néofasciste : du soutien idéologique à la coordination politique
Résumé : Depuis le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche, la politique étrangère des États-Unis à l'égard de l'Europe a connu une inflexion majeure. Alors que, lors de son premier mandat, l'administration Trump continuait officiellement à s'inscrire dans le cadre de l'alliance transatlantique entre les puissances européennes et les États-Unis, le second mandat marque une rupture profonde, assumée et théorisée. Cette rupture ne consiste pas en une critique conjoncturelle de l'Union européenne, mais en une volonté d'intervention directe et systématique dans les rapports de force politiques internes aux pays européens, au bénéfice des partis ou des gouvernements d'extrême droite et néofascistes.
25 janvier 2026 | tiré du site du CADTM | Photo : « Musk, Milei Trump » by [argentina.gob.ar Gobierno argentino] is licensed under CC BY 4.0.
https://www.cadtm.org/Trump-l-Europe-et-l-internationale-neofasciste-du-soutien-ideologique-a-la
Le document de Stratégie de sécurité nationale publié en décembre 2025 (NSS 2025) constitue à cet égard un texte clé. Sous couvert de défense de la « civilisation occidentale » et de l'« identité européenne », l'administration Trump y désigne explicitement ses véritables « alliés » en Europe : non pas les États membres de l'UE ni leurs institutions, mais les forces politiques nationalistes, autoritaires et réactionnaires que Washington regroupe sous l'appellation de « partis européens patriotiques ». Cette orientation s'accompagne d'une rhétorique complotiste, raciste eDans le parlement européen,t démographique — reprise de la théorie du « grand remplacement » et de la « guerre civilisationnelle »— et d'un soutien politique direct, assumé et parfois spectaculaire à ces forces.
Cet article analyse cette mutation stratégique, ses fondements idéologiques et ses implications concrètes. Il montre comment Trump et son entourage sont favorables à la montée électorale de l'extrême droite en Europe pour tenter de recomposer l'ordre politique européen, affaiblir l'Union européenne et promouvoir un bloc international néofasciste articulé autour du trumpisme et des intérêts des grandes entreprises privées étasuniennes. Éric Toussaint montre à quel point l'extrême-droite européenne exprime, jusqu'ici, sa sympathie et son soutien au trumpisme tout en cherchant à le copier. À travers l'examen du NSS 2025, du cas allemand, de la progression institutionnelle de l'extrême droite au sein de l'UE et des réseaux transnationaux comme la CPAC et le Foro Madrid, Éric Toussaint met en lumière la cohérence et la dangerosité de cette offensive politique globale.
Du premier mandat de Trump en 2017 à celui de 2025, un important changement concernant l'Europe
En 2017, dans le document de stratégie de sécurité nationale, D. Trump était positif à l'égard de l'Europe :
« Les États-Unis restent fermement engagés envers leurs alliés et partenaires européens. L'alliance de l'OTAN, qui regroupe des États libres et souverains, est l'un de nos grands avantages sur nos concurrents, et les États-Unis restent attachés à l'article V du Traité de Washington. Nos alliés et partenaires européens renforcent notre portée stratégique et nous donnent accès à des bases avancées et à des droits de survol pour nos opérations mondiales. Ensemble, nous faisons face à des menaces communes. Les nations européennes fournissent des milliers de soldats pour aider à combattre les terroristes djihadistes en Afghanistan, stabiliser l'Irak et lutter contre les organisations terroristes en Afrique et au Moyen-Orient. » [1] NSS 2017, p. 48
Sommet d'extreme-droite des Patriotes pour l'Europe à Madrid le 8 février 2025. De dos : Viktor Orban et Marine Le Pen. Santiago Abascal (Vox) fait face au public le point levé
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Dans la partie sur l'Europe, il n'y avait aucune critique à l'égard des gouvernements européens et de la commission européenne. Le contraste entre 2017 et 2025 est énorme. Dans le document de stratégie de sécurité nationale publié début décembre 2025 [2] (NSS 2025), Trump a pris un virage tout à fait explicite.
Trump s'immisce explicitement dans les affaires intérieures européennes et appuie sans aucune retenue les partis et les gouvernements d'extrême droite. Il critique durement la commission européenne qui va à l'encontre de la souveraineté des États. Face aux attaques de Trump, la Commission européenne a adopté une attitude de vassal docile :
- À propos des tarifs douaniers imposés par Trump
- Sous la forme de promesse d'augmentation des importations de gaz liquéfié et autres énergies fossiles fournies par les Etats-Unis,
- En acceptant d'augmenter très fortement les dépenses militaires et les achats d'armes étasuniennes
- Dans la complicité avec le gouvernement néofasciste de Netanyahou et l'État d'Israël, soutenu indéfectiblement par Trump dans la poursuite du génocide contre le peuple palestinien.
Les prétentions de Trump en ce qui concerne le Groenland confirment l'inflexion majeure de sa position à l'égard des pays de l'UE. L'attitude de soumission des dirigeant·es européen·nes sur toute une série de dossiers a encouragé Trump à augmenter ses exigences. Les dirigeants européens sont dans une position défensive, même si au niveau rhétorique, ils affichent une posture de résistance à propos du Groenland et sur quelques autres sujets.
La volonté de prendre possession du Groenland et de ses richesses naturelles est clairement dans la droite ligne de l'orientation du NSS 2025 en ce qui concerne l'hémisphère occidental (qui pour Trump s'étend du Canada et du Groenland à la Patagonie au Sud), pour lequel Trump affirme sans la moindre gène sa détermination à y exercer une domination complète. Elle est cohérente avec l'agression militaire contre le Venezuela et la décision de Trump de prendre le contrôle total sur le pétrole du pays ainsi que les menaces concernant le Canal de Panama, le Canada et Cuba.
Revenons au document de sécurité nationale qui ne mentionnait pas explicitement la volonté de Trump d'annexer de fait ou d'acheter le Groenland.
A propos de l'Europe le document NSS 2025 de Trump déclare :
« Nous voulons soutenir nos alliés dans la préservation de la liberté et de la sécurité de l'Europe, tout en restaurant la confiance civilisationnelle de l'Europe et son identité occidentale. » [3] NSS 2025, p. 5
Il ne faut pas se méprendre sur ce que veut dire l'administration de Trump quand elle affirme qu'il faut soutenir « nos alliés ». Les « alliés » dont elle parle ne sont pas les pays d'Europe en général. Les « alliés » sont les partis d'extrême droite ou néofascistes européens, que Trump appelle les « partis européens patriotiques ». Selon le document officiel de l'administration de Donald Trump, ces « partis européens patriotiques » sont réprimés par les autorités européennes et les gouvernements souvent minoritaires des pays européens (ils pensent certainement au gouvernement en France et en Espagne pour ne donner que deux exemples).
Le soutien de Washington aux partis d'extrême-droite et néofascistes en Europe apparaît clairement dans la phrase suivante :
« L'Amérique encourage ses alliés politiques en Europe à promouvoir ce renouveau, et l'influence croissante des partis européens patriotiques est en effet un motif de grand optimisme. » [4]
Ajoutons que Trump, comme nous l'avons déjà montré antérieurement, soutient de fait la théorie conspirationniste et raciste du grand remplacement, en prétendant qu'une partie des pays d'Europe ne seront plus européens à l'avenir suite aux flux migratoires. Aux Etats-Unis, c'est la théorie du « white genocide » [5]. Steve Bannon, qui a été l'un des principaux architectes idéologiques du trumpisme, en particulier dans sa dimension nationaliste, autoritaire et d'extrême droite, invoque la « guerre civilisationnelle », la « destruction de l'Occident », l' « immigration de masse comme arme politique » et dénonce les « élites mondialistes qui trahissent les peuples ». Tous ces éléments se retrouvent dans le document de Trump quand il se réfère à l'Europe et affirme que le déclin économique de l'Europe [6] :
« est éclipsé par la perspective réelle et plus sombre d'une disparition civilisationnelle. Parmi les grands défis auxquels l'Europe est confrontée, on peut citer les activités de l'Union européenne et d'autres instances transnationales qui portent atteinte à la liberté politique (Trump et son administration se réfèrent aux politiques restreignant l'action des partis d'extrême-droite et leur propagande raciste ou et anti immigré·es, note d'Éric Toussaint) et à la souveraineté, les politiques migratoires qui transforment le continent et engendrent des conflits, la censure de la liberté d'expression et la répression de l'opposition politique, l'effondrement du taux de natalité, ainsi que la perte des identités nationales et de la confiance en soi. » [7] . NSS 2025 , p. 25
La théorie conspirationniste du grand remplacement apparaît aussi de manière transparente dans cette phrase :
« À long terme, il est plus que plausible que d'ici quelques décennies au plus tard, certains membres de l'OTAN deviennent majoritairement non européens » [8]
L'Allemagne : un exemple évident du soutien de Trump et de son administration l'extrême-droite néofasciste
Lors de la campagne électorale allemande du début de l'année 2025, Donald Trump a directement appuyé le parti néofasciste AfD (Alternative für Deutschland, Alternative pour l'Allemagne) par l'intermédiaire de son conseiller Elon Musk et de son vice-président J.D. Vance. Il s'agissait des élections fédérales anticipées (Bundestagswahl) en Allemagne, dont le scrutin a eu lieu le dimanche 23 février 2025. L'ingérence et le soutien de ces figures américaines se sont manifestés principalement comme suit : fin 2024 - début 2025, Elon Musk a publiquement et explicitement exprimé son soutien à l'AfD sur son réseau social X (anciennement Twitter) en attaquant le Chancelier social-démocrate Olaf Scholz et en déclarant que 'seule l'AfD peut sauver l'Allemagne'. Il a également organisé une discussion en direct avec la dirigeante de l'AfD, Alice Weidel, en janvier 2025. S'ajoute à cela qu'à la mi-février 2025, J.D. Vance est intervenu lors de la Conférence de Munich sur la sécurité (tenue du 14 au 16 février 2025) en exhortant les partis traditionnels allemands à mettre fin au 'cordon sanitaire' (le firewall) contre l'AfD. Cela a été largement perçu par le gouvernement allemand comme une ingérence directe dans la campagne électorale en cours.
Rappelons aussi que le 20 janvier 2025, en pleine campagne électorale en Allemagne, lors de l'investiture de Donald Trump, Elon Musk, depuis la scène sur laquelle il se trouvait pour y prononcer un discours, a fait un geste où il se frappe le cœur avant de tendre son bras droit, paume vers le bas et doigts serrés, un mouvement qui a été largement interprété par de nombreux observateur·ices, historien·nes et médias comme s'apparentant au salut nazi ou au salut fasciste romain. Beaucoup y ont vu un message codé de Musk comme conseiller de Trump envers les communautés d'extrême droite, étant donné le soutien de Musk à l'AfD en Allemagne.
L'orientation néofasciste de l'AfD est nette : elle milite ouvertement pour l'expulsion massive des migrant·es présent·es en Allemagne. La sympathie affichée à l'égard du nazisme est telle dans l'AfD que le Rassemblement national de Marine Le Pen a décidé d'expulser l'AfD du groupe Identité et Démocratie qu'elle dirigeait dans le Parlement européen entre 2019 et 2024.
La montée de l'extrême-droite en Europe et sa participation au pouvoir
Il est utle de rappeler que l'extrême-droite a fortement progressé électoralement en Europe au cours des 15 dernières années. A quelques rares exceptions près, tous les partis d'extrême droite ou néofascistes en Europe expriment leur sympathie pour les positions de Trump. Un nombre important de leurs dirigeant·es veut s'afficher avec Trump et adopte son style de communication.
L'extrême droite est au gouvernement dans plusieurs pays : Italie, Hongrie, Belgique (le premier ministre est de la NVA), Slovaquie, République tchèque, Finlande, Croatie, sans oublier la Suède (où l'extrême-droite, sans faire partie du gouvernement minoritaire le soutient).
L'extrême droite a réussi à devenir la première force politique en Italie (Frères d'Italie), en France (RN), en Hongrie (Fidesz-Union civique hongroise) et en Autriche (FPÖ). En Flandre (Belgique), Le Vlaams Belang (néofasciste) a été le parti qui a eu le plus de voix lors des élections européennes de juin 2024. Il a devancé le parti flamand d'extrême-droite la NVA. Aux Pays-Bas, le PVV (Partij voor de Vrijheid- Parti de la Liberté) de Geert Wilders, qui était devenu le premier parti [9], a reculé aux élections d'octobre 2025. Il est devenu le deuxième parti derrière D66 qui avait mené campagne contre l'extrémisme du PVV.
La présidence de la Commission européenne (= la conservatrice allemande Ursula Von Der Leyen) a passé un accord avec le groupe parlementaire d'extrême droite dirigé par Giorgia Meloni d'Italie, ce qui a permis à ce groupe parlementaire d'extrême-droite d'obtenir un poste de vice-président exécutif de la Commission européenne [10] et de trois présidences de commissions [11]. C'est extrêmement important parce que les trois commissions que le groupe parlementaire européen de Meloni a obtenues sont l'agriculture, le budget et les pétitions. Par conséquent les pétitions qui surgissent des populations européennes, les tentatives d'obtenir un référendum par exemple, vont être gérées par une commission qui est présidée par l'extrême droite.
Dans le parlement européen, il y a trois groupes parlementaires d'extrême-droite :ECR, le groupe autour de Meloni au PE qui compte 79 parlementaires [12], le groupe des Patriotes pour l'Europe de Marine Le Pen et de Victor Orban qui en a 86 [13] et le groupe de l'Europe des Nations Souveraines formé autour de l'AFD d'Allemagne qui en a 27 [14]. Si ces trois groupes s'unissaient, l'extrême-droite serait en première position dans le Parlement européen avec 192 parlementaires, soit 5 europarlementaires de plus que le groupe le plus important dans le parlement, le groupe conservateur, de plus en plus à droite, du Parti Populaire européen qui en compte 187 [15]. Le groupe parlementaire des partis sociaux-démocrates et socialistes compte 136 europarlementaires. Le Groupe RENEW, qui comprend notamment le parti d'Emmanuel Macron et le parti MR de droite extrême belge francophone de Georges-Louis Bouchez, compte seulement 75 europarlementaires car il a perdu 23 sièges en 2024 par rapport aux élections de 2019, principalement en faveur de l'extrême-droite. Le groupe européen des Verts compte 53 europarlementaires, il a perdu 17 sièges en 2024 par rapport à 2019. Vient ensuite le groupe de la gauche au parlement européen The Left avec 46 europarlementaires (en progrès par rapport aux 37 europarlementaires élus en 2019).
Conclusion : les partis d'extrême-droite ou/et néofascistes sont en très gros progrès dans le parlement européen, dans les instances européennes et dans les gouvernements d'une partie importante des pays membres de l'UE. Sauf sur la question du Groenland, ils sympathisent très fortement avec l'orientation néofasciste et impérialiste de Donald Trump et d'autres dirigeants néo-fascistes ou d'extrême-droite ailleurs dans le monde, en particulier le gouvernement de Netanyahu en Israël, le gouvernement de Javier Milei en Argentine, le nouveau président chilien José Antonio Kast au Chili, l'ancien président du Brésil, Jair Bolsonaro.
De gauche à droite sur la photo : Andrej Babiš, président du gouvernement tchèque, puis en 4e position Geert Wilder (PVV Pays Bas), suivi de Marine Le Pen (RN France), Santiago Abscal (Vox) et Viktor Orbán (1er ministre Hongrie) en février 2025 à Madrid.
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Dans la liste qui suit nous allons décrire les principales forces d'extrême-droite ou/et néofascistes européennes et leur affinité avec Trump.
Liste non exhaustive des partis d'extrême-droite ou néofascistes en Europe qui bénéficient de la sympathie de l'administration de Trump et qui expriment leur affinité avec celui-ci
1. Alternative für Deutschland (AfD) en Allemagne qui a obtenu 20,8 % des voix aux élections fédérales du 23 févr. 2025. C'est le second parti en termes de voix. L'AfD a multiplié les contacts et visites aux États-Unis. Comme indiqué plus haut, elle a reçu l'appui direct d'Elon Musk quand il était conseiller de Trump et de J.D. Vance, vice-président des EU pendant la campagne électorale de janvier février 2025.
Au sein du Parlement européen, l'AFD dirige un des trois groupes parlementaires d'extrême droite. Le groupe s'appelle l'Europe des Nations souveraines et compte 27 europarlementaires (dont 15 sont de l'AfD). Des représentant·es et des figures de l'AfD, dont Christine Anderson (ancienne députée européenne) ou d'autres membres de la direction, ont été invité·es et ont participé à la Conférence d'Action Politique Conservatrice (Conservative Political Action Conference ou CPAC) aux États-Unis avec Trump, avec une partie importante de l'extrême-droite européenne et latino-américaine, notamment les éditions de 2023 et 2024. À la fin de cette liste, pour ne pas l'encombrer, nous reviendrons sur les structures et les rendez-vous internationaux de l'extrême-droite néofasciste.
2. Rassemblement national (RN) en France. Le RN a 142 sièges à l'Assemblée Nationale depuis les élections législatives de juin 2024. Le RN et ses alliés ont obtenu 33 % au premier tour des élections parlementaires de 2024. Jordan Bardella, probable futur candidat à la présidence de la France en 2027, a félicité Trump après la publication du NSS 2025 en décembre 2025. Ila pris ses distances avec Trump le 20 janvier 2026 en ce qui concerne le Groenland. On verra dans les semaines qui viennent si cette prise de distance se confirme. Jordan Bardella préside les Patriotes pour l'Europe, le plus grand groupe d'extrême-droite et de néofascistes dans le Parlement européen qui compte 86 europarlementaires dont 30 sont du RN.
3. Fidesz en Hongrie. C'est le parti dominant, il dispose d'une large majorité au Parlement (victoire en 2022, il gouverne avec super-majorité). Viktor Orbán est un allié idéologique de Trump sur les politiques anti-migration, sur l'opposition aux droits à la diversité, à l'égalité , à l'inclusion et dans les critiques de l'UE. Il y a eu des rencontres bilatérales récentes en 2025. Viktor Orbán est un des pères fondateurs des « Patriotes pour l'Europe », présidé par Jordan Bardella. Fidesz compte 11 europarlementaires. A noter que jusque mars 2021, les eurodéputés de Fidesz siégeaient dans le groupe du Parti Populaire Européen même si les tensions étaient très fortes depuis 2019.
4. Vox en Espagne oscille entre 10 et 12 % des voix. Il a 33 député·es au parlement espagnol et 6 au parlement européen. Vox a clairement exprimé son admiration pour le style politique de Trump et multiplie les rencontres avec des envoyé·es de Trump en Europe et en Amérique latine. En 2024, Vox a quitté le groupe ECR de Meloni et a rejoint le groupe Patriotes pour l'Europe présidé par Bardella en signe de radicalisation vers des positions encore un peu plus néofascistes. En janvier 2026, Vox a soutenu avec enthousiasme l'agression militaire des Etats-Unis contre le Venezuela. Vox garde jusqu'ici le silence sur Trump et le Groenland.
5. Frères d'Italie / Fratelli d'Italia (FdI) en Italie. C'est le parti majoritaire dans la coalition gouvernementale (FdI a obtenu 26 % voix aux élections de 2022 et 29% aux européennes de 2024). Giorgia Meloni a cultivé des contacts publics avec Trump (visite à Mar-a-Lago, présence à l'inauguration de la présidence en janvier 2025). Le parti de Meloni dirige le groupe ECR dans le parlement européen, qui compte 79 europarlementaires dont 24 sont de son parti.
6. La Lega (La Ligue) dirigée par Matteo Salvini fait partie du gouvernement italien présidé par Giorgia Meloni. Matteo Salvini est vice-président du Conseil des Ministres. La Lega fait partie du groupe Patriotes pour l'Europe auquel il apporte 8 europarlementaires.
7. Law and Justice (PiS) en Pologne. C'est un grand parti de gouvernement/ ultra conservateur / ultra nationaliste / patriarcal. Le PiS, aujourd'hui dans l'opposition, entretient des convergences avec la rhétorique nationaliste et a souvent salué certaines positions de l'administration Trump sur la souveraineté et la sécurité. C'est le seul parmi tous les partis de cette liste à émettre des réticences concernant la politique de Trump à l'égard de la Russie, que le PIS considère trop conciliante. Le PIS est le deuxième grand parti dans le groupe ECR dirigé par Meloni, il a 20 europarlementaires.
8. Le Parti de la Liberté (FPÖ) en Autriche a obtenu un score élevé dans des scrutins récents (FPO a atteint jusque 29 % en 2024). Ses dirigeants adressent régulièrement des félicitations publiques à Trump depuis 2016 et adopte les mêmes positions sur l'immigration. Le FPÖ apporte 6 europarlementaires au groupe dirigé par Bardella et Orban.
9. Vlaams Belang (Intérêt Flamand) en Belgique (Flandre). Aux élections européennes de juin 2024, le VB néofasciste est venu en tête juste avant la N-VA d'extrême-droite, du premier ministre Bart de Wever. Le Vlaams Belang fait partie de Patriots for Europe, le groupe de Jordan Bardella et Viktor Orban. Le Vlaams Belang a félicité régulièrement Trump depuis 2016 et entretient un discours raciste anti-immigration proche des thèmes MAGA. Le Vlaams Belang apporte 3 europarlementaires au groupe dirigé par Bardella et Orban.
10. La Nieuw-Vlaamse Alliantie (Nouvelle alliance flamande, N-VA) est membre du groupe ECR de G. Meloni au parlement européen. La N-VA est relativement discrète dans son soutien à Trump vu qu'elle dirige le gouvernement du royaume de Belgique mais Theo Francken, l'un de ses dirigeants les plus en vue et ministre de la défense, a exprimé de manière plus ouverte et régulière sa sympathie et son soutien pour Donald Trump, depuis la première administration de 2017-2021, lors des élections de 2024 jusqu'à aujourd'hui. Comme ministre de la Défense, il est totalement aligné sur les exigences des Etats-Unis, notamment en termes d'achat d'armement d'origine étasunienne, par exemple l'achat de chasseurs-bombardiers F35. La N-VA apporte 3 europarlementaires au groupe ECR dirigé par Giorgia Meloni.
11. PVV (Partij voor de Vrijheid – Parti pour la Liberté) aux Pays-Bas dirigé par Geert Wilders. Importants succès électoraux jusque 2023, participation au gouvernement puis a enregistré une perte de voix en 2025 et n'est plus dans le gouvernement [16]. Geert Wilders se présente comme le “Trump néerlandais”. Le PVV apporte 6 europarlementaires au groupe dirigé par Bardella et Orban. Le PVV a soutenu l'agression militaire de Washington contre le Venezuela.
12. Sweden Democrats (Sverigedemokraterna) en Suède. Après avoir franchi la barrière des 4 % en 2010, leur score n'a cessé d'augmenter, atteignant 20,5 % des voix aux élections de 2022, devenant le deuxième parti en terme électoral. Les SD jouent un rôle important dans la recomposition de la droite suédoise, tout en se maintenant en dehors du gouvernement, il a signé en 2022 un pacte avec les 3 partis de droite qui le constituent. Les SD ne sont pas au gouvernement, mais ils sont indispensables à la survie de la coalition gouvernementale minoritaire et exercent une influence idéologique et politique sans précédent sur la direction du pays, en particulier sur les questions d'immigration et de répression. Les SD adoptent un discours anti-immigration et souverainiste proche des thèmes trumpiens. Les 3 eurodéputés des SD font partie du groupe ECR de Meloni au PE.
13. En République tchèque, les trois partis qui constituent, depuis fin 2025, le gouvernement sont proches des positions de Trump. Il s'agit de ANO (Action des citoyens insatisfaits, 34,5 % des voix aux élections de 2025) dirigé par le milliardaire Andrej Babiš qui est devenu premier ministre, de Liberté et Démocratie Directe (Freedom and Direct Democracy - SPD — Svoboda a přímá demokracie, 7,8 % des voix en 2025) et le parti AUTO (Automobilistes pour eux-mêmes - Motoristé sobě en tchèque, 6,8% en 2025). ANO (7 europarlementaires) et AUTO (2 europarlementaires) font partie du groupe parlementaire européen Patriotes pour l'Europe, dirigé par Jordan Bardella et Viktor Orban, respectivement. Le parti néofasciste Liberté et Démocratie Directe soutient le groupe Europe des Nations Souveraines dirigé par l'AfD d'Allemagne mais n'a pas d'eurodéputé.
14. En Roumanie, l'Alliance pour l'Union des Roumains (AUR / Alianța pentru Unirea Românilor) s'est imposé comme une force significative dans le Parlement roumain après les élections législatives et la présidentielle 2025 où son candidat est arrivé en tête au premier tour avant d'être battu au second par un candidat pro-UE. Le principal leader, souvent décrit comme “pro-Trump” en Roumanie, est George Simion. Des médias internationaux comme le Guardian, le décrivent comme admirateur de Donald Trump qui transpose des éléments du style ou du mouvement MAGA dans le contexte roumain. Simion est considéré comme un ”allié naturel de Trump”. Les 5 europarlementaires de l'AUR font partie du groupe ECR de Meloni au PE.
15. CHEGA au Portugal. Chega a connu une croissance rapide depuis sa création en 2019, passant de 1,3 % des voix en 2019 à environ 22,6 % aux élections législatives anticipées du 18 mai 2025, où il a obtenu 60 sièges sur 230. Ce score en fait la deuxième force politique au Parlement portugais et la principale force d'opposition, dépassant le Parti socialiste. Depuis les élections européennes de 2024, les deux europarlementaires de Chega siège au Parlement européen dans le groupe Patriotes pour l'Europe de J. Bardella et V. Orban. Lors du premier tour de l'élection présidentielle portugaise du 18 janvier 2026, André Ventura, leader du parti d'extrême droite Chega, s'est classé deuxième avec environ 23,5 % des voix, derrière le candidat socialiste António José Seguro qui a obtenu 31 %.
Les grands lieux de rendez-vous des trumpistes et de l'extrême droite néofasciste européenne et latino-américaine
"L'extrême droite européenne est désormais intégrée à des espaces transnationaux de coordination politique directement liés au trumpisme"
Au-delà des soutiens idéologiques et des déclarations publiques, l'extrême droite européenne est désormais intégrée à des espaces transnationaux de coordination politique directement liés au trumpisme. Le principal lieu de convergence est la Conservative Political Action Conference (CPAC), grand rendez-vous annuel de l'extrême droite étasunienne, qui s'est progressivement internationalisé. Depuis le début des années 2020, des dirigeants et cadres de l'AfD, de Vox, du Rassemblement national, de Fidesz, de Fratelli d'Italia, de Chega, du Vlaams Belang ou encore de l'AUR roumaine y participent régulièrement, aux côtés de Donald Trump, de ses proches (Steve Bannon, J.D. Vance, Mike Flynn) et de dirigeants latino-américains d'extrême droite. La CPAC fonctionne comme une plateforme idéologique globale, où sont diffusés et harmonisés les thèmes centraux du trumpisme : guerre civilisationnelle, rejet du multilatéralisme, hostilité à l'UE, obsession migratoire, attaques contre les droits des femmes et des minorités, climatoscepticisme et criminalisation de la gauche et des mouvements sociaux.
Cette internationalisation s'est encore renforcée avec la participation active de Javier Milei, président de l'Argentine, de Jair Bolsonaro et de ses réseaux, ainsi que de José Antonio Kast, dirigeant de l'extrême droite chilienne, récemment élu président du Chili. Ces figures latino-américaines sont systématiquement mises en avant par Trump comme des modèles de « résistance au socialisme » et de restauration de l'ordre autoritaire. Les rencontres CPAC organisées en dehors des États-Unis (Brésil, Mexique, Argentine, Hongrie) confirment l'existence d'un axe transatlantique et transcontinental reliant Washington, certaines capitales européennes et l'Amérique latine réactionnaire. Il ne s'agit pas seulement d'échanges symboliques : ces espaces permettent la circulation de financements, de stratégies électorales, de techniques de communication numérique et de méthodes de polarisation sociale inspirées du mouvement MAGA.
"Il ne s'agit pas seulement d'échanges symboliques : ces espaces permettent la circulation de financements, de stratégies électorales, de techniques de communication numérique et de méthodes de polarisation sociale inspirées du mouvement MAGA."
Santiago Abascal, leader de Vox et Javie Milei, président de l'Argentine en marge du Sommet de Madrid des Patriotes en février 2025.
Source : Wikimedia Commons
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Parallèlement à la CPAC, le parti Vox en Espagne joue un rôle central dans la structuration de ce réseau international, notamment à travers le Foro Madrid, lancé en 2020. Présenté comme une alternative « patriotique » aux forums progressistes internationaux, le Foro Madrid rassemble des partis et dirigeants d'extrême droite européens et latino-américains, parmi lesquels Milei, Bolsonaro, Kast, ainsi que des représentants du RN, de Chega, de Fratelli d'Italia ou de partis d'Europe centrale. Le Foro Madrid et les initiatives de Vox servent de courroie de transmission entre le trumpisme, l'extrême droite européenne et les droites radicales latino-américaines, en articulant un discours explicitement contre la gauche, les féminismes, l'écologie, les droits humains et toute forme de souveraineté populaire qui ne soit pas autoritaire. Bien qu'il s'agisse d'une juxtaposition de forces nationales, l'extrême droite apparaît comme un bloc idéologique international cohérent, dont Donald Trump constitue aujourd'hui le principal pôle politique, médiatique et symbolique.
Le 21 janvier 2026, un mois et demi après la publication du NSS 2025 et quasiment un an jour pour jour après le début de son mandat, Trump a tenu des propos suprémacistes blancs et racistes à Davos devant un parterre de milliardaires et de chefs d'États et de gouvernement qui l'ont applaudi. Voici quelques extraits :
« Écoutez, je suis originaire d'Europe, plus précisément d'Écosse et d'Allemagne. Ma mère est 100 % écossaise et mon père est 100 % allemand. Nous croyons profondément aux liens qui nous unissent à l'Europe en tant que civilisation. » (…) « L'explosion de prospérité, la conclusion et les progrès qui ont bâti l'Occident ne sont pas le fruit de nos codes fiscaux, mais bien de notre culture très particulière. C'est là l'héritage précieux que partagent l'Amérique et l'Europe. Nous le partageons. Nous devons le préserver. Nous devons devenir plus forts, plus prospères et plus performants que jamais. Nous devons défendre cette culture et redécouvrir l'esprit qui a sorti l'Occident des profondeurs du Moyen Âge pour l'élever au sommet des réalisations humaines. » (Source : WEF, https://www.weforum.org/stories/2026/01/davos-2026-special-address-donald-trump-president-united-states-america/ ) [17]
Il a répété ses insultes racistes à l'égard de la députée au Congrès des Etats-Unis, Ilhan Omar, d'origine somalienne, élue dans l'État du Minnesota, à l'égard de la Somalie comme pays, à l'égard de toute la communauté somalienne aux États-Unis et plus largement des civilisations africaines :
« Et puis nous avons cette fausse députée, dont la fortune est estimée à 30 millions de dollars, selon les derniers rapports. Vous y croyez ? Ilhan Omar parle de la Constitution qui me protège... Elle vient d'un pays qui n'est pas un pays, et elle nous dit comment diriger l'Amérique. Elle ne s'en tirera pas longtemps comme ça, croyez-moi » [18]
« La situation dans le Minnesota nous rappelle que l'Occident ne peut pas importer en masse des cultures étrangères qui n'ont jamais réussi à construire une société prospère. Je veux dire, nous accueillons des gens de Somalie, et la Somalie est un pays en faillite... ce n'est pas une nation, il n'y a pas de gouvernement, pas de police, pas d'armée... il n'y a rien.. » [19]
Trump ne manie pas que l'insulte, il utilise aussi la flagornerie à l'égard de ceux et celles qui le soutiennent et qui étaient présents à Davos :
« Beaucoup d'entre vous ici sont de véritables pionniers. Vous êtes vraiment brillants, des gens brillants. Le simple fait d'avoir obtenu un billet (d'entrée ici) est brillant, car il y a environ 50 personnes pour chaque place. (…)Mais vous êtes dans cette salle, et certains d'entre vous sont les plus grands leaders au monde. Vous êtes les plus grands cerveaux au monde. Et l'avenir est illimité. Et c'est en grande partie grâce à vous, ou plutôt parce que nous devons vous protéger et vous chérir. » [20]
Conclusion-synthèse
"Bien qu'il s'agisse d'une juxtaposition de forces nationales, l'extrême droite apparaît comme un bloc idéologique international cohérent, dont Donald Trump constitue aujourd'hui le principal pôle politique, médiatique et symbolique"
Le second mandat de Donald Trump ne se limite pas à une remise en cause de l'Union européenne : il organise un soutien idéologique, politique et opérationnel aux forces d'extrême droite et néofascistes en Europe. Le NSS 2025, l'ingérence électorale, l'appui public à l'AfD, au RN, à Fidesz ou à Vox, ainsi que la structuration de réseaux transnationaux comme la CPAC et le Foro Madrid, témoignent d'une stratégie cohérente visant à affaiblir l'UE et à promouvoir un bloc international autoritaire articulé autour du trumpisme.
Toutefois, les prétentions de Trump sur le Groenland introduisent une contradiction majeure. En remettant ouvertement en cause la souveraineté d'un territoire relevant d'un État européen membre de l'OTAN, Trump révèle la nature profondément impérialiste et agressive de son projet. Cette orientation est susceptible de créer des tensions durables avec les gouvernements européens et de fragiliser, à terme, les relations entre Trump et les partis d'extrême droite européens eux-mêmes, pris entre leur alignement idéologique sur le trumpisme et la défense proclamée de la souveraineté nationale. Cette contradiction constitue l'un des points de fracture potentiels de l'internationale néofasciste en construction.
Notes
[1] “The United States remains firmly commited to our European allies and partners. The NATO alliance of free and sovereign states is one of our great advantages over our competitors, and the United States remains committed to Article V of the Washington Treaty. European allies and partners increase our strategic reach and provide access to forward basing and overflight rights for global operations. Together we confront shared threats. European nations are contributing thousands of troops to help fight jihadist terrorists in Afghanistan, stabilize Iraq, and fight terrorist organizations across Africa and the greater Middle East.” NSS 2017, p. 48
[2] Une version en français est disponible sur le site du Grand Continent : https://legrandcontinent.eu/fr/2025/12/06/strategie-de-securite-nationale-americaine-le-plan-de-la-maison-blanche-contre-leurope-texte-integral/
[3] “We want to support our allies in preserving the freedom and security of Europe, while restoring Europe's civilizational self-confidence and Western identity ;” NSS 2025, p. 5
[4] “America encourages its political allies in Europe to promote this revival of spirit, and the growing influence of patriotic European parties indeed gives cause for great optimism.” NSS 2025, p. 26
[5] D'ailleurs Trump n'hésite pas à accuser le gouvernement sud-africain de pratiquer un génocide contre les Blancs.
[6] L'économiste Gabriel Zucman a relativisé le constat volontairement négatif exprimé par Trump concernant la situation économique de l'Europe face à celle des Etats-Unis. Lire en open source : « Le mythe du décrochage européen » https://gabrielzucman.substack.com/p/le-mythe-du-decrochage-europeen publié le 15 décembre 2025.
[7] “But this economic decline is eclipsed by the real and more stark prospect of civilizational erasure. The larger issues facing Europe include activities of the European Union and other transnational bodies that undermine political liberty and sovereignty, migration policies that are transforming the continent and creating strife, censorship of free speech and suppression of political opposition, cratering birthrates, and loss of national identities and self-confidence.” NSS 2025, p. 25
[8] « Over the long term, it is more than plausible that within a few decades at the latest, certain NATO members will become majority non-European.” NSS 2025, p. 27
[9] En 2023, la PVV d'extrême-droite avait connu une forte progression, passant de 17 sièges en 2021 à 37 en 2023. En 2025, le parti subit une correction importante avec une perte d'environ 11 sièges, tombant à 26. Aux élections le parti de centre droit D66 a connu un succès électoral ce qui lui a permis de dépassé le PVV d'environ 30 000 voix. D66 a obtenu environ 1 790 000 voix, contre environ 1 760 000 pour le PVV.
[10] Le groupe ECR a obtenu qu'un de ses membres, Raffaele Fitto (Italie) du parti de Meloni (Fratelli di Italia), soit nommé vice-président exécutif de la Commission européenne (mandat de la Commission « von der Leyen II », entrée en fonction le 1er décembre 2024) pour le portefeuille « Cohésion et Réformes ».
[11] Johan Van Overtveldt (membre du groupe ECR de Meloni au Parlement Européen et du parti N-VA en Belgique) a été élu président de la commission « Budget » (BUDG). Veronika Vrecionová (ECR, Tchéquie) a été élue présidente de la commission « Agriculture et Développement rural » (AGRI). Bogdan Rzońca (ECR, Pologne) a été élu président de la commission « Pétitions » (PETI) du Parlement.
[12] Depuis les élections de juin 2024, ECR a gagné un membre supplémentaire depuis juin 2024 et compte 79 MEP janvier 2026, voir https://www.europarl.europa.eu/meps/fr/search/advanced?name=&euPoliticalGroupBodyRefNum=7037&countryCode=&bodyType=ALL (consulté le 25 janvier 2026)
[13] Le groupe des Patriotes pour l'Europe de Marine Le Pen et de Victor Orban a également gagné 2 sièges supplémentaire entre les élections de juin 2024 et octobre 2025. Il a 86 membres dans son groupe au PE, voir https://www.europarl.europa.eu/meps/fr/search/advanced?name=&euPoliticalGroupBodyRefNum=7150&countryCode=&bodyType=ALL (consulté le 25 janvier 2026)
[14] Le groupe de l'Europe des Nations Souveraines formé autour de l'AFD d'Allemagne est passé de 25 à 27 MEP entre juin 2024 et le moment où paraît cet article : https://www.europarl.europa.eu/meps/fr/search/advanced?name=&euPoliticalGroupBodyRefNum=7151&countryCode=&bodyType=ALL (consulté le 25 janvier 2026)
[15] Selon la recherche effectuée sur le site du PE ce 25 janvier 2025, l'addition des sièges des 3 groupes d'extrême droite atteindrait 192 soit 5 de plus que le groupe du Parti Populaire européen qui en compte 187.
[16] Au Pays-Bas, l'extrême-droite (= le PVV de Geert Wilders) n'est plus dans le gouvernement depuis juin 2025. Et suite aux résultats des élections du 29 octobre 2025 au cours desquelles les résultats de ce parti ont fortement baissé un nouveau gouvernement va se constituer probablement sans la participation du PVV. En 2023, la PVV avait connu une forte progression, passant de 17 sièges en 2021 à 37 en 2023. En octobre 2025, le PVV a subi une correction importante avec une perte d'environ 11 sièges, tombant à 26. Aux élections le parti de centre droit D66 a connu un succès électoral ce qui lui a permis de dépasser le PVV d'environ 30 000 voix. D66 a obtenu environ 1 790 000 voix, contre environ 1 760 000 pour le PVV.
[17] The explosion of prosperity, and conclusion, and progress that built the West, did not come from our tax codes, it ultimately came from our very special culture. This is the precious inheritance that America and Europe have in common. We share it. We share it. We have to keep it strong. We have to become stronger, more successful and more prosperous than ever. We have to defend that culture and rediscover the spirit that lifted the West from the depths of the Dark Ages to the pinnacle of human achievement. (Source : WEF, https://www.weforum.org/stories/2026/01/davos-2026-special-address-donald-trump-president-united-states-america/ ) Une partie de la citation se trouve aussi sur : Whitehouse, 21 Janvier 2026, https://www.whitehouse.gov/articles/2026/01/in-davos-president-trump-outlines-bold-vision-for-american-prosperity-transatlantic-strength/
[18] « And then we have this fake congressperson, who they just reported is worth $30 million. You believe this ? Ilhan Omar talking about the Constitution that provides me … she comes from a country that's not a country, and she's telling us how to run America. Not going to get away with it much longer, let me tell you… » (Source : MinnPost, “D.C. Memo : Trump, at the Davos forum, takes more shots at Minnesota, Somalis”, https://www.minnpost.com/dc-memo/2026/01/d-c-memo-trump-at-the-davos-forum-takes-more-shots-at-minnesota-somalis/ et WEF, https://www.weforum.org/stories/2026/01/davos-2026-special-address-donald-trump-president-united-states-america/ )
[19] “The situation in Minnesota reminds us that the West cannot mass import foreign cultures, which have failed to ever build a successful society of their own. I mean, we're taking people from Somalia, and Somalia is a failed … it's not a nation, got no government, got no police, got no mili… got no nothing.” (Source : et WEF, https://www.weforum.org/stories/2026/01/davos-2026-special-address-donald-trump-president-united-states-america/)
[20] « Many of you in this room are true pioneers. You're truly brilliant, brilliant people. Just your ability to get a ticket is brilliant, because you have about 50 people for every seat. (…). But you're in this room, and some of you are the greatest leaders anywhere in the world. You're the greatest brains anywhere in the world. And the future is unlimited. And to a large part because of you or we have to protect you and we have to cherish you.” (Source : et WEF, https://www.weforum.org/stories/2026/01/davos-2026-special-address-donald-trump-president-united-states-america/

Rejet de l’agression impérialiste, de la collaboration néocoloniale du gouvernement, et pour les libertés et les droits du peuple travailleur
Les organisations qui composent la Rencontre nationale pour la défense des droits du peuple et d'autres courants anti-impérialistes, à partir d'une position d'indépendance de classe et de toute autre forme de pouvoir oppressif, prennent position face à la grave situation que traverse notre pays à la suite des attaques criminelles perpétrées par les États-Unis et le gouvernement de Donald Trump sur le sol vénézuélien. Nous assumons la défense du droit à l'autodétermination du Venezuela et de la souveraineté nationale, et appelons à rejeter l'agression militaire et l'offensive impérialiste contre le pays.
28 janvier 2026 | tiré de Vientosur.info | Contenu de l'affiche : Rejet de l'agression impérialiste, de la collaboration néocoloniale du gouvernement, et pour les libertés et les droits du peuple travailleur
Convocation des organisations signataires à un rassemblement devant la Défensoría del Pueblo à Caracas, le 28 janvier 2026.
1. Condamnation de la vile agression militaire des États-Unis sur le sol vénézuélien
Nous exprimons notre rejet le plus catégorique des bombardements menés par le gouvernement de Donald Trump à l'aube du 3 janvier dernier contre Caracas et diverses zones du territoire national. Nous dénonçons cette action comme une violation flagrante de la souveraineté, une agression criminelle contre le peuple vénézuélien, dont la conséquence se traduit par l'imposition d'un gouvernement sous tutelle impérialiste au Venezuela, chargé d'imposer une agenda colonial contre la nation, notre pétrole et ses ressources stratégiques.
L'attaque militaire étendue contre le pays, ayant causé la mort d'environ une centaine de personnes — militaires et civils — constitue la continuité et le point culminant d'une agression impérialiste systématique, allant des multiples mesures de coercition (« sanctions ») imposées pendant de longues années, à l'encerclement militaire dans les Caraïbes, en passant par les bombardements et assassinats de sang-froid en haute mer. Ces actions s'inscrivent dans une agenda de domination continentale, marquée par la résurgence de la funeste « doctrine Monroe », qui prétend accorder aux États-Unis le droit d'imposer leurs intérêts aux peuples du continent, dans le cadre de leur concurrence avec d'autres puissances. L'attaque et la soumission nationale infligées au Venezuela sont ainsi utilisées comme un exemple destiné à intimider les autres pays de la région.
Nous exprimons notre solidarité avec les familles des victimes de l'agression, ainsi qu'avec les personnes affectées par la destruction de leurs logements ou d'infrastructures de l'État, et avec celles et ceux qui ont été durablement marqués sur le plan émotionnel par les bombardements.
Nous exprimons également notre solidarité avec les communautés de Fuerte Tiuna, El Hatillo, des paroisses El Paraíso, San Juan, 23 de Enero, des secteurs proches de La Carlota, ainsi qu'avec le peuple de Caracas, de Miranda et de La Guaira dans leur ensemble, qui vivent depuis ce jour dans la confusion et l'angoisse face à la possibilité de nouvelles attaques.
En tant qu'organisations opposées au gouvernement vénézuélien, nous répudions avec force les politiciens patronaux qui, depuis l'opposition pro-impérialiste, applaudissent l'agression militaire contre le pays et le plan de soumission nationale de Trump. María Corina Machado, Leopoldo López, Antonio Ledezma et tous ceux qui partagent cette ligne politique méritent le rejet le plus ferme de la part du peuple travailleur vénézuélien.
2. Rejet de l'enlèvement de Nicolás Maduro et de Cilia Flores
Malgré nos profondes divergences politiques avec le gouvernement, nous rejetons l'enlèvement de Nicolás Maduro Moros et de Cilia Flores par des forces militaires étrangères. Nous exigeons des informations officielles, le respect de leurs droits humains et leur libération, car nous ne reconnaissons en aucune manière à l'impérialisme le droit d'arrêter et de juger un dirigeant vénézuélien, prérogative qui appartient exclusivement à notre peuple.
Nous exigeons le respect des principes d'autodétermination du peuple vénézuélien. Aucune puissance étrangère n'a la légitimité pour agir comme « gendarme du monde » ni pour appliquer ses lois de manière extraterritoriale sur le sol vénézuélien.
3. Le peuple vénézuélien a le droit inaliénable de débattre et de décider de son destin
Avec la brutale offensive néocoloniale contre le pays, ce n'est pas seulement le sort d'un gouvernement qui est en jeu, mais le présent et l'avenir du peuple vénézuélien. La condition même de pays souverain est remise en question. Il est proposé que la gestion des ressources nationales et du fruit du travail national soit décidée à Washington, depuis les bureaux du président des États-Unis, lors de réunions avec des magnats nord-américains et internationaux. Il s'agit d'un recul historique sans précédent.
Il est inacceptable que la classe travailleuse, la jeunesse et les secteurs populaires soient relégués à la marge. Nous exigeons de pleines libertés démocratiques pour débattre et lutter contre les prétentions néocoloniales insolentes imposées au pays : droit de tenir des assemblées libres de toute coercition sur les lieux de travail, d'étude et dans les communautés, afin de discuter de la situation et de définir les réponses à apporter aux projets de soumission nationale ; libre droit de réunion et de manifestation.
4. Notre rejet de l'impérialisme s'exprime depuis une opposition réellement démocratique et de gauche au gouvernement vénézuélien
Notre condamnation de l'agression impérialiste n'implique aucun soutien politique à la clique qui a exercé le pouvoir ni au gouvernement tutélaire de collaboration imposé après l'intervention des États-Unis. Nous affirmons notamment que :
• Le gouvernement a appliqué un ajustement économique brutal qui a détruit les droits de la classe travailleuse conquis au fil de longues luttes. À l'ajustement drastique destiné au paiement de la dette extérieure se sont ajoutées les sanctions impérialistes, visant à asphyxier une économie déjà en crise. Les conséquences de la crise ont été transférées sur les épaules des travailleurs et du peuple, tandis que les intérêts des classes possédantes nationales et étrangères ont été préservés, creusant toujours davantage les inégalités sociales. Tout pour les patrons, rien pour les travailleurs : telle a été la logique réelle du gouvernement. Il est donc urgent de rétablir les salaires et les pensions, les prestations sociales et les droits syndicaux et du travail spoliés.
• Nous dénonçons également l'emprisonnement persistant de personnes, militantes ou non, pour des motifs politiques, mécanismes répressifs qui ont approfondi la dérive autoritaire du gouvernement, notamment la Loi contre la haine, qui doit être abrogée.
• Les libérations obtenues sous la pression impérialiste exigent la solidarité et la mobilisation populaires afin d'accélérer ce processus et d'assurer la liberté pleine et entière de toutes les personnes libérées.
• Nous exigeons la reconnaissance de tous les droits démocratiques du peuple vénézuélien, la libération totale des prisonniers politiques et la réponse aux revendications des familles et organisations qui luttent pour leur libération, afin d'atténuer la souffrance infligée à des milliers de familles.
• Les arrestations arbitraires, perquisitions sans mandat, disparitions forcées et fouilles illégales menées par les forces policières et parapolicières doivent cesser immédiatement.
• Nous dénonçons l'opacité inacceptable entourant la réponse des systèmes de défense nationale et l'impact réel des attaques du 3 janvier. Nous exigeons du gouvernement actuel de Delcy Rodríguez une transparence totale sur les faits, l'identité des personnes assassinées et les dégâts matériels, leurs coûts et leurs conséquences pour la population.
• Nous exigeons comme mesure essentielle le rétablissement du salaire minimum en tant que droit de la classe travailleuse, conformément à l'article 91 de la Constitution, ainsi que d'autres mesures d'urgence pour restaurer des conditions de vie dignes.
5. Nous nous opposons à toute forme de gouvernement placé sous tutelle des États-Unis
Dans le cadre de l'attaque et de l'extorsion militaires impérialistes, le gouvernement de Trump impose des mesures draconiennes sur la gestion des ressources du pays, acceptées docilement par le gouvernement vénézuélien. La « collaboration » et la « cordialité » avec l'impérialisme sont devenues la ligne du gouvernement de Delcy Rodríguez, facilitant l'avancée néocoloniale et la remise de notre pétrole et de nos richesses naturelles.
Nous rejetons toute coopération avec les diktats de Washington, qu'il s'agisse du contrôle de l'industrie pétrolière, des ressources naturelles et énergétiques, de l'économie nationale ou des relations internationales.
6. Appel au peuple vénézuélien et à la solidarité internationale à la mobilisation : une réponse de masse et internationaliste est nécessaire
Trump prétend ignorer le peuple vénézuélien et son histoire de luttes indépendantistes et anti-impérialistes, en s'autoproclamant « président intérimaire du Venezuela » et en imposant des pressions ouvertement coloniales.
Plus que jamais, il est impératif de construire l'unité de la classe travailleuse et du peuple exploité autour de leurs intérêts de classe et de la défense de la souveraineté nationale. L'organisation et la mobilisation populaires sont indispensables pour affronter la domination impérialiste. Le destin du Venezuela ne doit pas être décidé entre élites négociatrices ni sous les ordres de Washington, mais par la volonté souveraine de son peuple.
Nous appelons le peuple travailleur vénézuélien, les peuples d'Amérique latine et les forces démocratiques du monde à se mobiliser contre cette agression militaire. La sortie de crise doit être ouvrière et populaire, rejetant à la fois l'interventionnisme néocolonial de Trump et la continuité d'un modèle qui privilégie les intérêts des riches au détriment des droits économiques, sociaux et politiques des masses laborieuses.
Toute l'Amérique latine est menacée. Nos peuples doivent s'unir pour faire face à l'envahisseur états-unien et à ses nouvelles formes de colonisation. Nous appelons à la mobilisation la plus large en Amérique latine et aux États-Unis mêmes, et invitons la jeunesse, la classe travailleuse et l'intelligentsia progressiste états-uniennes à s'opposer résolument à leur propre impérialisme.
À bas l'impérialisme yankee au Venezuela et en Amérique latine !
Retrait du blocus militaire yankee des côtes vénézuéliennes !
Pour de pleines libertés démocratiques et tous les droits du peuple travailleur !
Non à la capitulation nationale !
Pour la restitution des droits de la classe travailleuse !
Signataires :
PPT – APR
Parti communiste du Venezuela (PCV-Dignidad)
Mouvement populaire alternatif (MPA)
Révolution communiste
Ligue des travailleurs pour le socialisme (LTS)
Parti Socialisme et Liberté (PSL)
Marea Socialista
Unité socialiste des travailleurs (UST)
Bloc historique populaire (BHP)
26/01/26

Venezuela : Trump a décapité un modèle épuisé
Lorsque les États-Unis, à l'aube du 3 janvier 2026, lancent l'opération pour kidnapper le chef d'État Nicolás Maduro, la surprise est totale. Surprise également devant la mise en scène de type hollywoodienne, la facilité apparente de l'attaque et surtout l'absence quasi-totale de riposte de l'armée vénézuélienne. L'acte commis, au mépris de toutes les règles du droit international a choqué, à l'exception de pays alliés des États-Unis, notamment européens, qui s'étaient alignés servilement depuis déjà des années sur son attitude vis-à-vis de ce pays.
Tir. de La chronique de Recherches internationales
Michel Rogalski, Directeur de la revue Recherches internationales
Pour comprendre l'évolution des relations vénézuélano-américaines il faut revenir sur les particularités de ce pays, y compris au sein de l'Amérique latine.
Ce pays doit sa singularité au fait que dès le début du 20ème siècle le pétrole y jaillit en abondance et s'avère en posséder des réserves considérables, même si certains gisements de la ceinture Orénoque sont difficilement exploitables et difficiles à raffiner constituant ainsi des réserves plutôt que des ressources exploitables. Au sortir de la dictature brutale – de 1948 à 1958 - le pays a déjà bénéficié des retombées de la manne pétrolière et connaît déjà les méfaits de sa malédiction – on produit peu et on importe tout. La corruption adossée au pétrole prend son essor et permet l'émergence de grandes familles oligarchiques. Le pays se transforme en État rentier et offrira dans les trente années qui suivront à ses habitants le plus haut niveau de revenu par tête de l'Amérique latine. Le pays met en place un régime politique ponctué d'alternance entre sociaux-démocrates (du parti AD) et conservateurs (du parti Copei), excluant tous les autres. Le pays est le plus urbanisé d'Amérique latine (83 % d'urbains), importe 80 % de son alimentation, possède un réseau bancaire très dense et se retrouve le plus américanisé d'Amérique latine.
Une classe moyenne s'y est développée en permettant aux épargnants de pouvoir détenir des comptes libellés en dollars bénéficiant ainsi du différentiel d'inflation entre le dollar et la monnaie nationale.
Ce rêve prendra fin brutalement en 1983, lorsque en une nuit la convertibilité dollar-bolivar fut supprimée et les comptes dollars convertis en bolivars au taux de 4,13 bolivars = 1 dollar au lieu de la parité la veille. On entrait alors dans une nouvelle période. La fin de la décennie fut marquée en 1989 par le Caracazo, trois jours d'émeutes urbaines et environ un millier de morts pour protester contre l'application d'un paquet de mesures imposé par le FMI et relayé par le président social-démocrate Carlos Andrés Perez
C'est dans ce contexte qu'un militaire peu gradé- Hugo Chávez – tente un coup d'État au début des années 90. Aussitôt arrêté avec une trentaine de ses hommes, il est jeté en prison. Il en profite pour peaufiner un programme politique avec ses nombreux visiteurs. Libéré trois années plus tard, Chávez n'aura de cesse de parcourir le pays suscitant une adhésion croissante qui obligera la plupart des candidats des autres partis à se rallier à sa candidature. Fin 1998, il sera triomphalement élu.
Une autre période commence avec un pays clivé et fortement politisé. Les vieux partis qui géraient le bipartisme se retrouvent affaiblis et structurent une opposition rejointe par des partis d'extrême droite où militait déjà María Corina Machado. Un hiatus toujours présent aujourd'hui se met en place. La bourgeoisie d'affaires, rentière ou corrompue qui contrôle toujours l'économie, la finance et les médias ne supporte pas d'avoir été écartée des postes politiques et ne rêve que de revanche.
Le chavisme s'affirme avec une idéologie qui mélange références à Marx, Bolivar et Dieu, triptyque assez récurrent dans la gauche latino-américaine.
Chávez voulut en reprendre le contrôle de la compagnie pétrolière créée une vingtaine d'années auparavant en en changeant la direction. Insupportable pour l'opposition qui tenta un coup d'État en 2002 en s'appuyant sur une partie de l'armée et une collusion avec les États-Unis et l'Espagne
Quelques mois plus tard, fin 2002-début 2003 le pays fut confronté à un lock-out décrété par la direction pétrolière, grève très dure qui perdura plusieurs mois et pris fin par le licenciement de plusieurs milliers de cadres de la compagnie, soit près d'un quart des effectifs. La production pétrolière qui avait atteint le niveau de 3 millions de barils/jours commença à décliner et fut divisée par 3 ou 4. L'opposition, toujours dans un esprit de revanche suscita en 2004 un « referendum révocatoire qui finira par un succès éclatant de Chávez
Pendant cette période la « révolution bolivarienne » qui porta le slogan du « socialisme du XXIème » sortit de son isolement et fut rattrapée par le virage à gauche de l'Amérique latine lui permettant de créer en 2004 avec une dizaine de pays, l'Alliance bolivarienne pour les Amériques , l'ALBA. La solidarité internationale battit son plein et de nombreux Comités bolivariens essaimèrent dans le monde occidental. Pour faire face à la corruption croissante qui gangrenait les administrations publiques qu'il lui fallait contourner, Chávez, avec l'aide de Cuba, mit sur pieds les « missions » (Adentro, Robinson, Miracle, …) dans le domaine de la santé, de l'éradication de l'analphabétisme dont le succès fut tel que l'opposition dut s'engager à les maintenir en cas de victoire.
La fin de la décennie fut marquée par la chute des prix du pétrole, le manque de devises, l'endettement qui rendait les vendeurs réticents, de crainte de n'être pas payés, et un budget insuffisant pour faire tourner le pays. La Chine et la Russie vinrent en aide au régime au travers de prêts assortis de conditions sévères.
Rattrapé par la maladie Chávez mourut en 2013 non sans avoir auparavant désigné Nicolás Maduro comme son successeur. Celui-ci hérite d'un pays exsangue, fortement endetté, en chute massive de production où tous les premiers acquis en matière sociale et démocratique furent laminés. Le pouvoir devint sans boussole stratégique ne donnant l'impression de n'être animé que par le seul souci de se maintenir au pouvoir au mépris bien souvent du respect des procédures électorales rendant sa légitimité de plus en plus contestée. Mais c'est l'embargo financier (2017) puis pétrolier (2019) mis en place par Donald Trump qui dirigent le pays vers l'effondrement. Ce train de sanctions sera durci ultérieurement et continument jusqu'à la mise sur pieds d'un véritable embargo, notamment pétrolier. La production était passée de 3 millions de barils/jours à environ un million. Entretemps – dès 2015 - la population quittait massivement le pays. Au total 6 à 8 millions de Vénézuéliens prirent la route de l'exil sur une population totale d'un peu plus de trente millions. Une véritable hémorragie. L'accueil ne fut pas celui espéré et les campagnes de rejets furent nombreuses et exploitées par les forces de droite continentales.
À l'évidence le modèle vénézuélien ne faisait plus recette et son image de marque se dégradait mettant à mal les ressorts de la solidarité internationale. Il devenait un boulet et un fardeau de plus en plus lourd à porter pour les amis de la révolution bolivarienne. Alors qu'à l'évidence le modèle ne cochait plus les valeurs traditionnelles de gauche, il était utilisé en Amérique latine par les forces de droite comme un repoussoir.
C'est dans ce contexte qu'intervient l'opération d'enlèvement du président Maduro. Elle crée une situation nouvelle dans le pays. Jusqu'alors l'espace politique était fortement clivé autour de la personne du président qui incarnait le régime. Le clivage principal se structurait entre pro-Maduro et anti-maduristes. Ces derniers représentaient une opposition éclatée entre trois courants principaux. Une forme extrême incarnée par Corina Machado qui appelait depuis des années ouvertement au renversement du régime au travers d'une intervention étrangère américaine. Une frange modérée issue du bipartisme qui avait régné pendant des décennies et une opposition de gauche qui avait quitté le madurisme. Toutes les trois étaient victimes de la répression et alimentaient les prisons du pays.
Aujourd'hui le clivage principal autour duquel va s'organiser la vie politique c'est celui du rapport aux États-Unis. Faut-il accepter la « collaboration » et le statut de semi-colonie ou faut-il résister ? Les ennemis d'hier devenant les alliés d'aujourd'hui. Pour l'instant le bloc maduriste, y compris l'armée, fait bloc derrière la présidente intérimaire Delcy Rodríguez pour assumer la coopération. Il est appuyé en cela par le courant de Marina Machado qui attend d'être associé au pouvoir, ce à quoi œuvre Trump. Pour l'instant Marina Machado n'est toujours pas rentrée au pays. L'armée semble vouloir conserver son unité et profiter des avantages que lui procurer sa présence en nombre dans les ministères et l'appareil d'État. En face, l'opposition à cette ligne reste pour l'instant silencieuse et semble peiner à s'organiser.
En attendant des mesures sont prises qui attestent de la docilité du régime et bousculent l'ordre établi. La libération d'une première vague d'une centaine de prisonniers politiques a précédé l'annonce par la présidente intérimaire d'une amnistie générale complétée par la fermeture de la prison centrale de Caracas qui sera vidée et réaffectée à des usages sociaux. Des accords pétroliers sont votés par l'Assemblée nationale ouvrant le secteur à des firmes privées. Des accords pétroliers sont conclus avec les États-Unis permettant à ceux-ci de contrôler l'exportation du pétrole. À cela s'ajoute la ré-installation d'une antenne de la CIA à Caracas et d'une ambassade américaine. Les États-Unis prétendent non pas bloquer les exportations de pétrole du pays, mais en contrôler le mécanisme. Trump essaie, sans grand succès, de mobiliser les majors du pétrole pour revenir au Venezuela en proposant des incitations. Douchées par leurs revers passés, elles restent réticentes. Les États-Unis se gardent bien de détruire le régime et son appareil d'État et avancent prudemment afin d'éviter tout risque de guerre civile. L'objectif étant d'opérer à une transition vers un régime de leur vœu et obéissant en attendant, peut-être à terme, d'organiser des élections contrôlables et redistribuer les postes de pouvoir. Pour l'instant le peuple vénézuélien semble dessaisi de son histoire et risque d'assister à la transformation d'un chemin vers le « socialisme du XXIème » en une chimère de plus.
Cette chronique est réalisée en partenariat rédactionnel avec la revue Recherches internationales à laquelle collaborent de nombreux universitaires ou chercheurs et qui a pour champ d'analyse les grandes questions qui bouleversent le monde aujourd'hui, les enjeux de la mondialisation, les luttes de solidarité qui se nouent et apparaissent de plus en plus indissociables de ce qui se passe dans chaque pays.
Site : http://www.recherches-internationales.fr/
https://shs.cairn.info/revue-recherches-internationales?lang=fr
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Venezuela. Delcy Rodríguez, une pièce maîtresse d’une collaboration préétablie avec Marco Rubio
[Le thème de la démocratie n'a pas couronné le raid impérialiste sur le Venezuela de Maduro et le kidnapping de ce dernier. En effet, il a été effacé par le pétrole et des objectifs plus complexes, voir à ce sujet l'article d'Adam Hanieh publié sur ce site le 19 janvier. La présentation avant tout « économique » du raid se comprend mieux à la lumière du type de collaboration avec une partie de l'appareil maduriste que l'administration Trump avait préétabli et qui est mis en relief par l'article d'Aram Roston. – Réd. A l'Encontre]
24 janvier 2026 | tiré du site à l'encontre.org | Photo : De gauche à droite : Jorge Rodriguez, Delcy Rodriguez et Diosdado Cabello.
https://alencontre.org/laune/venezuela-delcy-rodriguez-une-piece-maitresse-dune-collaboration-preetablie-avec-marco-rubio.html
Avant que l'armée américaine n'enlève le président du Venezuela, Nicolás Maduro, au début du mois [dans la nuit du 2 au 3], Delcy Rodríguez et son influent frère se sont engagés à coopérer avec l'administration Trump une fois que l'homme fort aurait disparu, ont déclaré au Guardian quatre sources haut placées impliquées dans les discussions.
Delcy Rodríguez – qui a prêté serment le 5 janvier en tant que présidente par intérim pour remplacer Maduro – et son frère Jorge, président de l'Assemblée nationale, ont secrètement assuré aux responsables états-uniens et qataris, par l'intermédiaire de tiers, qu'ils accueilleraient favorablement le départ de Maduro, selon ces sources.
Les communications entre les responsables américains et Delcy Rodríguez, alors vice-présidente de Maduro, ont commencé à l'automne 2025 et se sont poursuivies après l'entretien téléphonique crucial entre Trump et Maduro fin novembre, a appris le Guardian, au cours duquel Trump a insisté pour que Maduro quitte le Venezuela. Maduro a rejeté cette demande.
En décembre, un Américain impliqué dans ces discussions a déclaré au Guardian que Delcy Rodríguez avait fait savoir au gouvernement des Etats-Unis qu'elle était prête : « Delcy disait que Maduro devait partir. » Selon une autre personne familière avec les messages, Delcy Rodriguez a déclaré : « Je m'adapterai aux conséquences, quelles qu'elles soient. »
Selon ces sources, Marco Rubio, secrétaire d'État et conseiller à la Sécurité nationale de Trump, d'abord sceptique quant à la collaboration avec des éléments du régime maduriste, en est venu à croire que les promesses de Delcy Rodríguez étaient le meilleur moyen d'éviter le chaos une fois Maduro parti.
La promesse de coopération faite par Delcy et Jorge Rodríguez avant le raid contre Maduro n'avait pas été rapportée auparavant. En octobre, le Miami Herald avait fait état de négociations avortées via le Qatar, dans lesquelles Delcy avait proposé d'agir en tant que chef du gouvernement de transition si Maduro démissionnait [les intérêts pétroliers communs, depuis longtemps, expliquent les liens entre le pouvoir vénézuélien et le pouvoir qatari].
L'agence Reuters a rapporté dimanche 17 janvier que Diosdado Cabello, le puissant ministre de l'Intérieur vénézuélien, qui contrôle la police et les forces de sécurité [les collectivos], avait également eu des discussions avec les États-Unis quelques mois avant l'opération contre Maduro.
Toutes les sources affirment qu'il y avait une nuance importante dans l'accord conclu par Delcy Rodríguez : si la famille Rodríguez avait promis d'aider les États-Unis une fois Maduro parti, elle n'avait pas accepté de les aider activement à le renverser. Les sources insistent sur le fait qu'il ne s'agissait pas d'un coup d'État orchestré contre Maduro par le frère et la sœur Rodríguez.
Quelques heures après le raid, Trump a semblé confirmer les discussions. Il a déclaré au New York Post que Delcy Rodríguez était d'accord. « Nous lui avons parlé à plusieurs reprises, et elle comprend, elle comprend. »
Suite à la publication de cet article du New York Post, le gouvernement vénézuélien l'a qualifié de « faux » dans un message sur X, sans donner plus de détails. La Maison Blanche n'a pas répondu aux questions détaillées.
De nombreuses discussions officielles ont eu lieu entre des responsables de l'administration Trump et le gouvernement vénézuélien dirigé par Maduro, en plus des conversations secrètes.
Maduro lui-même avait rencontré Ric Grenell [ancien directeur du Renseignement national dans la fin du mandat de Trump I], un proche collaborateur de Trump, dix jours seulement après l'investiture de Trump, pour discuter des prisonniers états-uniens, qui ont été rapidement libérés.
Selon deux sources proches des échanges, les principaux collaborateurs de Trump ont poursuivi assez fréquemment les discussions officielles avec Delcy et Jorge Rodríguez afin de coordonner, par exemple, les vols bihebdomadaires des Vénézuéliens expulsés des États-Unis. Il y avait une multitude de questions à résoudre : où les vols d'expulsion allaient atterrir, le statut des Vénézuéliens emprisonnés au Salvador et les prisonniers politiques [au Venezuela] qui pouvaient être libérés.
Pendant ce temps, Delcy Rodríguez a conservé des liens personnels très étroits avec le Qatar, où les membres de la famille régnante la considéraient comme une amie, selon des sources proches de leur relation. Le Qatar, un allié clé des États-Unis, a fait don d'un jet de luxe de 400 millions de dollars à Trump, un cadeau sans précédent d'un pays étranger à un président des Etats-Unis. Il a utilisé la bonne volonté dont il jouissait à la Maison Blanche de Trump pour ouvrir davantage de portes à Delcy Rodríguez dans le cadre de négociations secrètes, ont indiqué deux des sources haut placées.
Comme l'a rapporté le Miami Herald en octobre, Delcy Rodríguez a tenté de proposer un gouvernement de transition, dirigé par elle-même, qui gouvernerait le Venezuela si Maduro acceptait une retraite, préparée à l'avance, dans un refuge présumé sûr. Le plan a échoué et Delcy Rodríguez a vivement dénoncé cette histoire, mais des Américains influents ont commencé à penser qu'elle était loin d'être une dirigeante dogmatique et unidimensionnelle.
Ceux qui la connaissent la décrivent comme une personne aux excentricités désarmantes qui l'aident à nouer facilement des liens. Elle boit du champagne, a un entraîneur privé de tennis de table et a tendance à défier les dignitaires étrangers à des parties.
En octobre 2025, selon certaines sources, même les membres de l'administration les plus agressifs à l'égard de Maduro étaient prêts à travailler avec elle.
L'un des facteurs favorables résidait dans sa promesse de travailler avec les compagnies pétrolières des Etats-Unis et sa connaissance des dirigeants américains du secteur pétrolier. « Delcy est la plus déterminée à travailler avec le pétrole des Etats-Unis », a indiqué l'un de ses alliés.
Selon les sources, Mauricio Claver-Carone, ancien envoyé spécial de Trump pour l'Amérique latine [de 2020 à 2022, président de la Banque interaméricaine de développement] qui avait toujours l'oreille de Marco Rubio malgré son départ du gouvernement, était l'un des principaux soutiens. Mauricio Claver-Carone a refusé de réagir à ce propos.
L'objectif principal des États-Unis était d'assurer la stabilité une fois Maduro écarté, compte tenu des prévisions de potentielle guerre civile et de chaos. Une autre source a déclaré que « le plus important était d'éviter un État défaillant » [l'exemple désastreux de l'Irak servait de toile de fond à cette crainte].
Ce n'est qu'à la fin de l'automne que Delcy Rodríguez et son frère ont réellement entamé des discussions avec les États-Unis dans le dos de Maduro.
Maduro s'est entretenu avec Trump au téléphone en novembre, et dès la semaine suivante, il était clair que Maduro ne partirait pas.
Pour Delcy Rodríguez, c'était un exercice délicat. Selon les sources mentionnées, elle n'a pas accepté de trahir activement Maduro au moment où ils ont fait leur offre. « Elle le craignait », a déclaré un responsable proche du dossier.
Lorsque les hélicoptères d'attaque américains ont survolé Caracas début janvier, Delcy Rodríguez était introuvable. Des rumeurs ont couru selon lesquelles elle s'était enfuie à Moscou, mais deux sources affirment qu'elle se trouvait sur l'île de Margarita [qui fait partie des Petites Antilles], un lieu de villégiature vénézuélien. (Article publié par The Guardianle 22 janvier 2026 ; traduction rédaction A l'Encontre)
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Il est important de distinguer entre Chávez, le chavisme et le madurisme
Entretien réalisé avec Luis Bonilla-Molina par José Sánchez, du portail SolidaritéS de Suisse.
Luis Bonilla-Molina est vénézuélien, enseignant universitaire, actuellement professeur invité à l'Université fédérale de Sergipe (UFS). Il a été directeur du Centre international Miranda (CIM) et vice-ministre de l'Enseignement universitaire sous le gouvernement Chávez. Il a été président du Conseil de gouvernement de l'IESALC-UNESCO et membre du Conseil directeur de la CLACSO. Militant de gauche, il fait actuellement partie du courant COMUNES au Venezuela.
26 janvier 2026 | tiré de vientosur.info
https://vientosur.info/entrevista-a-luis-bonilla-molina-es-importante-distinguir-entre-chavez-el-chavismo-y-el-madurismo/
Pouvez-vous rappeler la séquence qui a conduit Hugo Chávez au pouvoir au Venezuela et ses conséquences ?
Il est important de distinguer entre Chávez et le chavisme. En 2004, j'expliquais dans un livre dont je suis l'auteur qu'il existait deux Chávez. Le premier était une construction collective forgée dans les rues, les ruelles, les chemins, dans les plaines et les montagnes, à laquelle s'ajoutaient chaque jour de nouvelles caractéristiques correspondant à ce que le citoyen ordinaire aspirait à voir chez un responsable politique engagé pour le bien-être social, ou à l'imaginaire que se faisaient les militants du leader révolutionnaire. Le second Chávez, celui qui habitait Miraflores (le palais présidentiel), était un militaire rebelle, apprenti révolutionnaire, qui courait derrière l'image du Chávez collectif pour s'y conformer et être à la hauteur du moment historique. Ce drame du leadership chaviste l'a accompagné jusqu'à sa mort.
Cette figure à demi littéraire m'est utile pour expliquer que le chavisme a toujours été plus que Chávez : il a été la synthèse d'un courant historico-culturel de résistance, insoumis, porteur de justice, le plus souvent dépourvu d'un leader capable de l'unifier et de le diriger, mais ayant accumulé une importante expérience de résistance face au pouvoir.
L'apparition de Chávez comme sujet politique a été le résultat — et une partie — de la crise structurelle du modèle capitaliste vénézuélien. Cette crise éclate en février 1983 avec le « vendredi noir », révélant l'épuisement du modèle rentier d'accumulation bourgeoise, du système policlassiste de contrôle social et des représentations politiques qui avaient soutenu la démocratie depuis la révolution démocratico-bourgeoise de 1958. Cette crise devient un schisme de l'État vénézuélien avec le Caracazo de 1989, qui brise la notion de peuple comme expression d'un consensus social sur la légitimité de l'institutionnalité existante. C'est à partir de ce moment que s'accélère l'émergence des militaires comme sujets politiques, avec les rébellions du 4 février et du 27 novembre 1992. La crise déclenchée en 1983 a détruit en moins d'une décennie le modèle d'État-providence construit dans les années 1970 grâce à la hausse des prix du pétrole.
Après le pic des mobilisations altermondialistes au début des années 2000, ce mouvement s'est affaibli une décennie plus tard. Cela a-t-il favorisé la transition vers la présidence de Maduro ?
Chávez et son programme politico-idéologique se sont exprimés dans l'Agenda alternatif bolivarien (1997), qui proposait un autre modèle de policlassisme, la construction d'une démocratie radicale, mais surtout l'affrontement avec la bourgeoisie qui avait bâti un modèle économique dépendant et néocolonial ayant fini par affecter la vie quotidienne de la population. Chávez mène sa campagne électorale accompagné de secteurs populaires et de la gauche, mais aussi de la soi-disant bourgeoisie nationaliste ; c'est pourquoi il brandissait les drapeaux du capitalisme humain et de la troisième voie.
Le processus constituant de 1999, l'émergence de la loi sur les terres visant à mettre fin au latifundisme et la reprise en main de la compagnie pétrolière d'État — qui, bien que nationalisée, fonctionnait comme une entreprise privée dans le modèle d'accumulation rentier — ont conduit la bourgeoisie qui le soutenait à s'en éloigner. Elle a alors, avec le patronat de FEDECAMARAS, la bureaucratique Centrale des travailleurs du Venezuela et des militaires opposés au leadership de Chávez, organisé le coup d'État de 2002, qui l'a écarté du pouvoir pendant plus de deux jours (11-13 avril). Chávez reprend le pouvoir grâce à une large mobilisation populaire ; 2002 marque le moment de fusion maximale entre le peuple et son leadership. C'est le point culminant de l'intégration entre Chávez et le courant historique rebelle qui prend le nom de chavisme. Toutefois, certains secteurs minoritaires de la gauche radicale ne l'ont pas accompagné, tandis que la base sociale de l'antichavisme se cristallisait dans les classes moyennes et les riches.
Le problème est qu'en perdant le soutien de la bourgeoisie qui l'avait appuyé, Chávez se retrouve confronté à la question du remplacement du flux de rente permettant l'accumulation bourgeoise, dans un pays à économie fondée sur l'importation. À partir de 2002 commence alors le drame de la révolution bolivarienne, engagée de manière non explicite sur deux voies simultanées, naviguant entre deux eaux. D'une part, la fusion entre Chávez et le chavisme amorce la construction du pouvoir populaire, le renforcement des formes d'organisation de base, culminant avec l'idée du pouvoir communal et de l'État communal, qui ne s'est jamais pleinement déployé. D'autre part, Chávez initie de manière souterraine le projet économique de la révolution bolivarienne : la constitution d'une nouvelle bourgeoisie, alignée sur son leadership et sur le projet de pays inscrit dans la Constitution de 1999. Cette dualité exprimait une nouvelle forme de policlassisme.
Cependant, la nouvelle bourgeoisie bolivarienne, mise en évidence lors de la crise bancaire de 2009 — lorsque certains ex-militaires et proches de Chávez sont passés du statut de fonctionnaires à celui de propriétaires de banques — a commencé à percevoir le pouvoir populaire, radicalisé par l'appel de 2005 au « socialisme du XXIᵉ siècle », comme une menace. Chávez tentait de maintenir l'équilibre entre ces deux projets, populaire-socialiste et bourgeois, misant selon moi davantage sur le premier, même s'il est aujourd'hui impossible de le démontrer. Chávez tombe malade en 2011 et meurt en 2013, laissant Nicolás Maduro comme successeur.
Après la mort de Hugo Chávez, Nicolás Maduro lui succède à la tête du gouvernement. Son élection de 2014 fut très serrée. Comment expliquer ce résultat médiocre ?
Le leadership de Maduro manquait de l'épopée nécessaire pour maintenir l'équilibre entre deux projets parallèles censés fonder un nouveau modèle policlassiste. Maduro n'était ni un homme cultivé ni un leader doté d'un fort enracinement social, mais plutôt un pragmatique, une sorte de Fouché, passé du rôle de garde du corps de Chávez en 1992 à celui de chancelier et d'homme de confiance. Son seul titre auprès du chavisme était d'avoir été dirigeant du syndicat du métro de Caracas (sans avoir jamais mené de lutte majeure) et d'avoir étudié à l'école politique cubaine.
La confrontation entre les deux projets politiques avait étouffé l'autonomie du pouvoir populaire, transformé en simple courroie de transmission du gouvernement et du PSUV, ce qui a dilué son potentiel révolutionnaire initial. La polarisation politique s'est aussi retournée contre ceux qui l'avaient promue : les bolivariens. La population montrait des signes de fatigue face à l'affrontement interminable entre deux camps. La combinaison de ces facteurs se reflète dans les résultats électoraux de 2014.
Quelles étaient les bases sociales du chavisme et de l'opposition interne ? Et aujourd'hui ?
Entre 2002 et 2009, la base sociale du chavisme était essentiellement populaire, composée de la classe ouvrière et d'une partie des classes moyennes pauvres, tandis que l'opposition regroupait les classes moyennes, des professionnels hautement qualifiés (notamment ceux de l'ancienne PDVSA), la bourgeoisie et les latifundistes. Il faut souligner que Chávez a toujours entretenu une relation particulière avec le peuple pauvre, qui le voyait comme son leader, relation qui n'a malheureusement pas dépassé les limites du caudillisme.
Avec la consolidation du projet dual et la formation d'une bourgeoisie bolivarienne, une fraction des classes moyennes supérieures, des entrepreneurs liés aux affaires et de nouveaux propriétaires fonciers s'est intégrée à la base du projet chaviste, tandis que l'attaque contre le pouvoir populaire provoquait une érosion des secteurs populaires vers l'opposition de droite. Aujourd'hui, la base sociale du madurisme inclut les classes moyennes supérieures et la bourgeoisie, tout comme les options de droite, car les deux projets expriment une conciliation de classe pour l'appropriation de la rente pétrolière.
Les élections de 2018 et surtout de 2024 ont été très controversées. Comment les interprétez-vous ?
Il est impossible d'expliquer les résultats de 2018-2024 sans analyser l'émergence du madurisme comme projet distinct du chavisme. Après les élections de 2014, Maduro décide, sans l'annoncer officiellement, de miser entièrement sur la consolidation de la nouvelle bourgeoisie et de démanteler le pouvoir populaire, en le laissant subsister uniquement dans le discours et certaines structures institutionnelles.
Entre 2014 et 2018, Maduro s'emploie à écraser les représentations politiques de droite, en les intervenant et en les poussant vers des voies insurrectionnelles : 2014 (la « Sortie » de Leopoldo López et María Corina Machado), 2017 (contre la seconde constituante) et l'épisode Guaidó. Il intervient presque tous les partis de droite par la cooptation d'une partie de leurs dirigeants, récompensés par la reconnaissance juridique des partis ainsi contrôlés. L'abstention de la droite en 2018 a permis de masquer l'érosion du soutien populaire au madurisme.
À partir de 2018 et jusqu'en 2024, Maduro ouvre une nouvelle phase visant un accord inter-bourgeois entre l'ancienne et la nouvelle bourgeoisie. Pour démontrer son abandon du projet populaire et socialiste, il intervient les partis de gauche (PPT, Tupamaros, PCV…), restreint l'organisation syndicale, la mobilisation et la liberté d'expression, et rétablit les relations avec les États-Unis. Delcy et Jorge Rodríguez, Diosdado Cabello et Padrino López jouent alors un rôle central. Cette orientation porte ses fruits : dès 2021, Delcy Rodríguez devient l'invitée d'honneur de FEDECAMARAS, acteur clé du coup d'État de 2002, et des négociations s'ouvrent avec Washington. Malgré les sanctions, le Venezuela redevient fournisseur de pétrole pour les États-Unis. Cette politique se fait au prix de l'effondrement des salaires et des conditions de vie, accentuant la perte de soutien électoral. En 2024, le madurisme bascule d'un autoritarisme de gouvernement vers une dictature néolibérale au discours de gauche.
Comment expliquer l'importante migration vénézuélienne ?
Les causes sont les conditions matérielles de vie, la dégradation des services publics et la perte des libertés politiques. Un professeur universitaire titulaire gagne aujourd'hui environ 1,5 dollar par mois de salaire, complété par des primes sans incidence salariale. Les violences policières de 2017 ont également poussé beaucoup à quitter le pays. En résumé, ce sont la misère matérielle et la perte des libertés démocratiques qui déterminent la migration.
Le modèle pétrolier n'a-t-il pas déformé la révolution bolivarienne ?
Le problème est le modèle rentier d'accumulation bourgeoise, fondé sur l'importation, qui n'a été ni dépassé par le chavisme ni par le madurisme, mais renforcé. Chávez a tenté de créer un paysannat fort, sans succès. Cette expérience pourrait permettre à la gauche de réfléchir aux limites de la construction d'une classe sociale depuis le pouvoir.
Droits démocratiques, socialisation des ressources et lutte anti-impérialiste ?
Bien sûr. La planification centralisée héritée du « socialisme réel » a prévalu, au détriment d'une planification communautaire. La critique de l'impérialisme n'a pas remis en cause le productivisme pétrolier, base de la relation de dépendance. Ce sont les éléments d'une révolution frustrée.
La reconnaissance de Delcy Rodríguez par les États-Unis confirme-t-elle que seul le pétrole compte ?
Delcy Rodríguez, Jorge Rodríguez, Diosdado Cabello et Padrino López sont les co-auteurs du madurisme et de la débâcle bolivarienne. Pour les États-Unis, la stabilité bourgeoise prime. Il est trop tôt pour savoir si nous assistons à une transition ou à l'émergence d'un État hybride. Quoi qu'il en soit, la tâche des révolutionnaires est de dénoncer l'attaque impérialiste du 3 janvier, la violation de la souveraineté et les tentatives de recolonisation du Venezuela. La lutte anticoloniale ne fait que commencer.
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La sécurité inclusive est la clé d’une sécurité durable, mais trop souvent, les interventions internationales en Haïti ont écarté le leadership des femmes haïtiennes
Les organisations de défense des droits humains saluent la résolution du Congrès condamnant les abus commis à l'encontre des femmes et des filles haïtiennes et exigeant une action immédiate conforme au cadre politique pour une transition efficace et équitable
22 janvier 2026 — 48 membres de la Chambre des représentants des États-Unis se sont mobilisés aujourd'hui pour soutenir les droits des femmes et des filles haïtiennes et exprimer leur solidarité avec la société civile haïtienne. Les corps des femmes et les filles haïtiennes sont devenues le champ de bataille de la crise complexe que traverse Haïti, alors même qu'elles sont marginalisées dans les décisions cruciales concernant la consolidation de la paix et la gouvernance de leur pays.
La députée Yvette Clarke (NY-09) et ses 47 collègues co-sponsors ont présenté unerésolution du Congrès qui condamne fermement ce statu quo illégal et appelle à des mesures urgentes conformes aux revendications de longue date de la société civile haïtienne, notamment le Cadre politique pour une transition efficaceet équitable.
La résolution proposée ne mâche pas ses mots. Elle « condamne les violences sexuelles
systématiques et autres préjudices basés sur le genre dirigés contre les femmes et les filles en Haïti, ainsi que le manque de protection, de services et de responsabilité qui les accompagne », ainsi que « l'exclusion et la marginalisation persistantes des femmes au sein du gouvernement de transition haïtien et dans d'autres postes de direction et de décision ». Elle dénonce explicitement les partenaires internationaux d'Haïti comme étant tout aussi complices. Les conséquences identifiées par la résolution sont graves : « le fait de ne pas mettre l'accent sur le leadership des femmes et sur les besoins et protections spécifiques aux femmes dans la transition haïtienne menace l'efficacité de la transition et la sécurité, la démocratie et le développement socio-économique à long terme d'Haïti ».
« Les politiques, les programmes et les allocations budgétaires correspondantes doivent être mis en œuvre de toute urgence », selon les 48 représentants du Congrès qui co-sponsorisent la résolution, et ce, d'une manière qui place au centre les demandes et les perspectives de la société civile haïtienne, en particulier les organisations féministes et de défense des droits des femmes haïtiennes, notamment celles qui travaillent au niveau local.
Les priorités énumérées sont les suivantes :
● Garantir la participation active des femmes à toutes les prises de décision, y compris aux
postes gouvernementaux et aux élections ;
● Prévenir et lutter contre les violences sexuelles et autres formes de violence basée sur le
genre ;
● « Adopter une politique féministe qui place la promotion de l'égalité des sexes et
l'autonomisation des femmes et des filles au centre de ses préoccupations, et en particulier,
[s'engager] à fonder les politiques, les programmes et la planification sur le Cadre politique
pour une transition efficace et équitable promulgué par la société civile en Haïti » ; et
● « Investir concrètement dans l'égalité à long terme des femmes et des filles en Haïti en
mettant en œuvre des plans, des politiques et des programmes tournés vers l'avenir et axés
sur les changements législatifs, institutionnels et politiques à cette fin ».
« La résolution proposée représente une mesure extraordinaire de solidarité avec les femmes et les filles haïtiennes et avec la société civile haïtienne », a déclaré Sasha Filippova, avocate principale à l'Institut pour la justice et la démocratie en Haïti. « Les 48 membres du Congrès affirment que le gouvernement américain, les partenaires internationaux d'Haïti et le gouvernement de transition haïtien violent les droits des femmes et, ce faisant, sapent leurs propres efforts pour établir la paix et une démocratie stable en Haïti. Les représentants ont également aligné leurs appels à des mesures immédiates sur ceux lancés par les défenseurs des droits des femmes haïtiennes et d'autres leaders de la société civile, notamment ceux formulés par près de 200 organisations dans le cadre du « Cadre politique pour une transition efficace et équitable ».
« Le BAI travaille quotidiennement avec des victimes de violences sexuelles ; nous sommes témoins d'abus horribles et d'une absence de réponses efficaces, qui violent les droits des femmes et des filles qui sont les principales victimes », a déclaré Me Kattia Dorestant-Lefruy, avocate et codirectrice du Bureau des Avocats Internationaux basé en Haïti. « Nous saluons le langage ferme de la résolution, qui appelle à la prévention des violences sexuelles et à des réponses efficaces et des services adéquats pour toutes les victimes, y compris des enquêtes et des poursuites judiciaires significatives. J'espère que la représentante Clarke et ses collègues du Congrès utiliseront ensuite leur pouvoir politique pour obtenir davantage de financement et améliorer les mesures de lutte contre la violence basée sur le genre en Haïti - et pour faire progresser l'égalité à long terme des femmes et des filles haïtiennes. »
« Garantir l'autonomisation des femmes, répondre à leurs besoins spécifiques et lutter contre toutes les formes de violence basée sur le genre ne sont pas des questions marginales dans le cadre de la lutte contre les crises sécuritaires et de gouvernance en Haïti », a déclaré Pascale Solages, codirectrice de l'organisation Neges Mawon, basée en Haïti. « Elles sont essentielles et indispensables pour garantir une paix et une prospérité durables en Haïti. Cependant, nous constatons au contraire que les femmes sont exclues des postes de direction, que leurs besoins spécifiques et leur sécurité sont considérés comme marginaux ou totalement ignorés, et que les élections sont planifiées sans tenir compte de la violence politique sexiste et des exclusions structurelles qui, si elles ne sont pas traitées, renforceront et aggraveront les inégalités et l'instabilité en Haïti. Cette résolution reconnaît l'urgence de changer de cap et promet le soutien des 48 membres du Congrès Américain à notre cause. »
« Travailler avec des organisations dirigées par des femmes dans tout Haïti nous a appris l'importance de veiller à ce que les femmes soient engagées en tant que partenaires égales dans le développement continu d'Haïti », a déclaré Carine Jocelyn, fondatrice du Collectif des Femmes Haïtiennes et du Fonds pour les Femmes Haïtiennes. « Pour qu'Haïti puisse assurer un avenir pacifique et prospère, les femmes haïtiennes doivent faire partie des décideurs politiques, des dirigeants gouvernementaux, des leaders civiques et des agents du changement, et elles doivent avoir un accès équitable au financement. Nous félicitons la députée Clarke et les 47 co-sponsors de cette résolution pour avoir défendu les droits des femmes et des filles haïtiennes. »
« Les conditions difficiles auxquelles sont confrontées les femmes et les filles haïtiennes aujourd'hui sont difficiles à décrire avec des mots. De la violence sexuelle et sexiste à leur exclusion quasi totale du pouvoir politique dont elles ont besoin pour surmonter leur situation désespérée, les ravages quotidiens qu'elles subissent ne peuvent être surestimés et ne doivent pas être ignorés. Alors que nous sommes à la veille de l'expiration du TPS pour Haïti, le 3 février, qui condamnerait des centaines de milliers d'autres personnes à subir le même environnement chaotique dont trop souffrent déjà, mes collègues et moi-même sommes fiers de présenter cette résolution qui clarifie nos obligations humanitaires et morales. Dans une nation juste et décente, ces mots n'auraient pas besoin de passer par les couloirs du Congrès pour être acceptés comme une vérité universelle. Cependant, ce n'est pas le cas de l'Amérique d'aujourd'hui, sous le joug brutal de l'administration Trump. C'est pourquoi nous continuerons à réclamer justice pour nos sœurs haïtiennes et à exiger la prolongation immédiate du TPS pour nos voisins haïtiens. Le président devrait savoir que plus nos appels resteront sans réponse, plus ils deviendront forts », a déclaré la députée Yvette D. Clarke (NY-09).
« La sécurité inclusive est la clé d'une sécurité durable, mais trop souvent, les interventions internationales en Haïti ont écarté le leadership des femmes haïtiennes », a déclaré Yifat Susskind, directrice exécutive de MADRE. « Il ne s'agit pas seulement d'une politique de sécurité inefficace : c'est une érosion de la souveraineté d'Haïti. Les femmes haïtiennes ont le droit, garanti par le droit national et international, de façonner l'avenir de leur pays. Les efforts internationaux de stabilisation, y compris la Force de répression des gangs soutenue par les États-Unis, doivent renforcer l'autodétermination d'Haïti et refléter, au lieu de les ignorer, les engagements pris en faveur du leadership politique des femmes. »
Membres du Congrès co-sponsorisant la résolution aux côtés de la députée Clarke (47) :
Joyce Beatty (OH-03) ; Wesley Bell (MO-01) ; Sanford D. Bishop Jr. (GA-02) ; Shontel M. Brown
(OH-11) ; Salud Carbajal (CA-24) ; Andre Carson (IN-07) ; Sheila Cherfilus-McCormick (FL-20) ;
Emanuel Cleaver (MO-05) ; Jasmine Crockett (TX-30) ; Shomari C. Figures (AL-02) ; Maxwell
Frost (FL-10) ; Sylvia Garcia (TX-29) ; Eleanor Holmes Norton (DC) ; Steven Horsford (NV-04) ;
Jonathan L. Jackson (IL-01) ; Pramila Jayapal (WA-07) ; Henry C. “Hank” Johnson, Jr. (GA-04) ;
Sydney Kamlager-Dove (CA-37) ; Robin L. Kelly (IL-02) ; Summer L. Lee (PA-12) ; Zoe Lofgren
(CA-18) ; John Mannion (NY-22) ; Sarah McBride (DE-At-Large) ; Jennifer L. McClellan
(VA-04) ; James P. McGovern (MA-02) ; LaMonica McIver (NJ-10) ; Gregory W. Meeks (NY-05) ;
Grace Meng (NY-06) ; Kweisi Mfume (MD-07) ; Stacey Plaskett (USVI) ; Ayanna Pressley
(MA-07) ; Delia C. Ramirez (IL-03) ; Jan Schakowsky (IL-09) ; Terri Sewell (AL-07) ; Lateefah
Simon (CA-12) ; Darren Soto (FL-09) ; Shri Thanedar (MI-13) ; Bennie G. Thompson (MS-02) ;
Rashida Tlaib (MI-12) ; Ritchie Torres (NY-15) ; Lauren Underwood (IL-14) ; Marc Veasey
(TX-33) ; Nydia M. Velázquez (NY-07) ; Debbie Wasserman Schultz (FL-25) ; Maxine Waters (CA
43) ; Bonnie Watson Coleman (NJ-12) ; Frederica S. Wilson (FL-24)
Organisations soutenant la résolution (20) : Institute for Justice and Democracy in Haiti,
Bureau des Avocats Internationaux, Nègès Mawon, Haitian Women's Collective, MADRE,
American Jewish World Service, Center for Gender & Refugee Studies, Haitian Bridge Alliance,
UndocuBlack Network, Amnesty International USA, African Communities Together, Roots of
Development, Variant Strategies, UNESCO Inclusive Policy Lab-People of African Descent,
Òganizasyon Feminis Dantò, Faith in New Jersey, OE Consulting, Congregations of St. Joseph,
Black Diaspora Voices, Assured Quality Homecare
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L’histoire jugera sévèrement celles et ceux qui, par leur silence, leur inaction ou leur cynisme politique, auront contribué à l’effondrement de la Nation
L'Organisme de Défense des Droits Humains (*ECCREDHH) *exprime sa profonde consternation, sa vive inquiétude et sa ferme indignation face à la dégradation accélérée de la situation sécuritaire, humanitaire et institutionnelle en Haïti. Cette crise multidimensionnelle est le résultat direct de l'inaction prolongée, des choix politiques irresponsables et de l'incapacité manifeste des autorités de transition à assumer leurs obligations constitutionnelles et internationales.
Port-au-Prince, le 30 janvier 2026
Alors que la population haïtienne est quotidiennement exposée aux enlèvements, aux violences armées, aux déplacements forcés et à la privation des services essentiels, pendant que les dirigeants de la transition persistent dans une gouvernance marquée par l'immobilisme, les calculs de clans et le mépris des besoins fondamentaux de la population.
Cette attitude constitue une violation grave et systématique des droits humains, notamment du droit à la vie, du droit à la sécurité, du droit à la dignité humaine et du droit à un niveau de vie décent.
L'ECCREDHH tient pour politiquement, moralement et juridiquement responsables le Conseil Présidentiel de Transition (CPT) et le Gouvernement, dont l'inaction et l'absence de mesures effectives ont favorisé l'expansion des groupes armés et l'effondrement de l'ordre public.
Gouverner par le chaos, tolérer l'insécurité et abandonner la population à la violence constituent non seulement un échec de gouvernance, mais également une faute grave engageant la responsabilité de l'État. La preuve en est bien grande ces derniers jours, c'est la lutte pour le pouvoir et Haïti est en dehors de tout.
*Constats préoccupants :*
1. *Atteintes massives au droit à la vie et à la sécurité* : Les kidnappings, assassinats, violences armées et actes de terreur perpétrés par les gangs se multiplient à Port-au-Prince, Delmas, Pétion-Ville, Kenscoff et dans d'autres régions du pays, transformant des quartiers entiers en zones de non-droit.
2. *Effondrement de l'autorité de l'État* : L'incapacité chronique à garantir la sécurité publique, à assurer l'accès aux soins de santé, à l'alimentation et aux services sociaux essentiels démontre une défaillance structurelle de l'État et un abandon manifeste de ses responsabilités régaliennes.
3. *Aggravation de la crise humanitaire * : Les déplacements internes, la fermeture des écoles et des hôpitaux, ainsi que la précarisation extrême des populations les plus vulnérables témoignent d'une sitiation incompatible avec les engagements nationaux et internationaux d'Haïti en matière de droits humains.
Face à cette situation alarmante, l'Organisme de Défense de Droits Humains (*ECCREDHH*) exige un changement immédiat et radical de paradigme à travers un dialogue franc entre les fils et filles de la Nation. Il est temps de mettre en œuvre, sans délai, des mesures concrètes, coordonnées et vérifiables afin de :
1. *Rétablir l'autorité de l'État et l'ordre public ; *
2. *Garantir la sécurité des personnes et des biens *
3. *Organiser les élections *
4. *Assurer l'accès effectif aux services essentiels, notamment la santé, l'alimentation et la protection sociale ; *
5. *Placer la dignité humaine et le respect des droits fondamentaux au cœur de l'action publique. *
La transition politique ne saurait servir de prétexte à la suspension de l'État de droit, à l'impunité ou à l'abandon du peuple haïtien. Elle doit, au contraire, être encadrée par le respect strict de la Constitution, des normes, des conventions internationales ratifiées par Haïti et du principe de responsabilité des gouvernants.
L'ensemble Des Citoyens Compétents à la Recherche de L'Egalite Des Droits de l'Homme En Haiti (*ECCREDHH*) rappelle solennellement que l'histoire jugera sévèrement celles et ceux qui, par leur silence, leur inaction ou leur cynisme politique, auront contribué à l'effondrement de la Nation et à la banalisation de la souffrance humaine.
*L'ECCREDHH demeure mobilisée et se réserve le droit d'alerter les instances nationales, régionales et internationales compétentes, tant que les droits fondamentaux de la population continueront d'être bafoués.*
À propos *d'ECCREDHH *
L'Ensemble des Citoyens Compétents à la Recherche de l'Égalité des Droits de l'Homme en Haïti (*ECCREDHH*) est une organisation dédiée à la promotion et la défense des droits humains, à l'éducation et à la recherche en Haïti.
Elle œuvre pour une société plus juste et inclusive à travers des actions concrètes et des partenariats stratégiques
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Zimbabwe, Madagascar, Honduras... Ces crises humanitaires oubliées et aggravées par le changement climatique
Sécheresses prolongées, inondations, insécurité alimentaire chronique… Le changement climatique comme facteur de crise est le point commun des dix crises humanitaires mondiales passées sous silence selon l'ONG Care.
28 janvier 2026 | tiré de reporterre.net
« Le défi climatique s'accélère — et l'attention médiatique, elle, ne suit pas. » C'est ce qu'affirme l'ONG Care dans un rapport publié ce 28 janvier. Chaque année, cette association d'aide humanitaire, présente dans 121 pays, analyse les publications de 345 000 médias en ligne pour étudier la couverture médiatique des crises humanitaires les plus graves. Le constat est sans appel : le changement climatique est un multiplicateur commun aux dix crises humanitaires passées sous silence en 2025.
Pour l'ensemble de ces crises, « le changement climatique est un facteur aggravant ». « Il y a dix ans, deux crises seulement étaient liées au changement climatique, explique la porte-parole de Care France, Adéa Guillot auprès de Reporterre. En 2025, dix crises sur dix lui sont liées. »
Pour plusieurs d'entre elles, il en est même le « facteur principal ». C'est le cas de la Namibie, de la Zambie et du Malawi, soumis à des cycles infernaux de sécheresses et d'inondations. Au Zimbabwe aussi, où les sécheresses surviennent désormais tous les deux ou trois ans, contre une fois par décennie auparavant. À Madagascar enfin, les événements météorologiques extrêmes ont endommagé des écoles et centres de santé, détruit des terres agricoles et conduit à une pénurie d'eau potable.
Au Honduras, qui apparaît pour la première fois dans le classement, le changement climatique constitue l'une des trois dimensions de la crise, avec les violences sexuelles, et l'insécurité alimentaire.
Jusqu'à 80 % de la production locale qui disparaît
Les crises climatiques affectent directement la production agricole locale. En Namibie, la récolte de blé était inférieure de 83,7 % à celle de l'année précédente à la même période. « Ce sont des vies humaines qui sont mises en danger, des gens qui ne peuvent plus se nourrir, ni se loger », insiste la porte-parole.
L'insécurité alimentaire et le manque d'eau potable conduit aussi à la déscolarisation. Le rapport pointe que les femmes sont souvent les plus durement touchées par les situations de crise humanitaire invisibilisées.
« On est dans un moment grave où la société civile, les journalistes et les scientifiques sont attaqués »
Pour la porte-parole de l'ONG, l'invisibilité médiatique de ces crises humanitaires vient de la complexité des facteurs explicatifs, de l'absence d'intérêts géopolitiques des grandes puissances… et « parfois aussi de l'implication du facteur changement climatique ».
« On est dans un moment grave où la société civile, les journalistes et les climatologues sont attaqués selon un agenda politique conservateur », affirme-t-elle. Le rapport estime que les coupes budgétaires brutales décidées par les États-Unis depuis le retour de Trump au pouvoir et par une dizaine de pays européens, dont la France, ont entraîné une baisse de près de la moitié de l'aide humanitaire mondiale en 2025. Dans le même temps, la couverture médiatique des dix crises les plus invisibles a également chuté de moitié.
Sans médiatisation, pas de financements
Le rapport identifie un cercle vicieux : plus la médiatisation est faible, plus les financements humanitaires se réduisent, et plus la crise s'enlise. Or, la durée de ces crises conduit elle-même à une réduction de la couverture médiatique. C'est le cas de la République centrafricaine qui apparaît chaque année dans le rapport produit par l'ONG. Depuis plus de douze ans, un conflit de basse intensité exacerbe la crise humanitaire.
La solidarité internationale se mobilise plus rapidement si les événements sont « spectaculaires », nouveaux et de forte intensité. Les « impacts climatiques progressifs », comme les inondations au Burundi ou les sécheresses répétées en Angola, disparaissent des radars médiatiques internationaux. Au total, 43 millions de personnes sont pourtant affectées par les crises oubliées.
« Raconter les solutions sur le terrain permet de mobiliser l'attention médiatique »
Derrière ces chiffres, l'ONG Care présente dans son rapport les solutions locales mises en place par les habitantes et les habitants et les collectifs qu'elle soutient. Au Malawi par exemple, des plans d'évacuation et de protection civile sont élaborés en collaboration avec la population : une abondance de mangues ou une augmentation du nombre de fourmis sont interprétés comme des signes annonciateurs d'inondations.
« Raconter les solutions sur le terrain permet d'incarner le récit de ces crises, et de mobiliser l'attention médiatique sur des gens dont on devrait s'inspirer », conclut la porte-parole de Care France.
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Mines : Trump accélère l’exploitation des abysses
Le locataire de la Maison Blanche avait annoncé au printemps 2025 sa volonté d'ouvrir l'exploitation minière dans les grands fonds marins. - Pxhere
21 janvier 2026 | tiré de reporterre.net
Les États-Unis mettent un coup d'accélérateur à leur projet d'exploitation minière des abysses. L'administration Trump a simplifié le processus au terme duquel les entreprises pourront obtenir le droit d'exploiter les fonds marins, relate Bloomberg.
Dans un document de 113 pages publié le 21 janvier, l'Agence américaine d'observation atmosphérique et océanique (NOAA) annonce que les entreprises désireuses de miner les abysses pourront demander simultanément des licences d'exploration et des permis d'exploitation commerciale. « Au cours des dernières décennies, les capacités technologiques en matière d'exploitation minière des grands fonds marins se sont considérablement améliorées, et l'industrie [...] s'est montrée prête à exploiter commercialement ces ressources », justifie l'agence.
Certains spécialistes craignent que cette simplification des procédures ne se fasse sur le dos des écosystèmes profonds, où s'épanouissent de nombreuses espèces, où est stocké du carbone, et produit de l'oxygène noir. « En délivrant des permis de manière simultanée, ils s'engagent dans une exploitation sans disposer des informations nécessaires pour en évaluer les impacts », selon l'avocate du Centre pour la diversité biologique étasunien Emily Jeffers, citée par France 24.
Des risques « inévitables et très probablement irréversibles »
Le locataire de la Maison Blanche avait annoncé au printemps dernier sa volonté d'ouvrir l'exploitation minière dans les grands fonds marins, y compris dans les eaux internationales. Cette décision brave l'Autorité internationale des fonds marins, en théorie seule compétente en la matière, en vertu d'accords datant des années 1990 que les États-Unis n'ont jamais ratifiés.
La communauté scientifique ne cesse d'alerter sur les dangers de cette industrie émergente. « Nous pouvons affirmer avec une confiance absolue […] que l'exploitation minière en eaux profondes modifiera les fondements biologiques, biochimiques et géochimiques de la vie dans les océans », écrit Judith Gobin, biologiste marine et professeure à l'université des Indes occidentales, dans un récent rapport de l'International Platform for Ocean Sustainability (IPOS). Les risques « sont inévitables et très probablement irréversibles ».
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Froid polaire aux États-Unis : les climatosceptiques se délectent
Contrairement à ce qu'affirment Donald Trump et autres climatosceptiques, la tempête hivernale aux États-Unis n'invalide en rien le fait que la planète se réchauffe. Le froid peut être extrême, alors que le changement climatique progresse.
29 janvier 2026 | tiré de reporterre.net
https://reporterre.net/Non-le-froid-polaire-aux-Etats-Unis-ne-contredit-pas-le-rechauffement-climatique
« Est-ce que les insurgés environnementaux pourraient m'expliquer s'il vous plaît : qu'est-ce qui est arrivé au changement climatique ? » Cette sortie climatosceptique est signée en lettres capitales par Donald Trump, sur son réseau Truth Social, le 23 janvier. Une énième saillie dans la droite ligne de son mépris pour la science et de son opposition à la lutte contre le changement climatique — le président étasunien avait acté le retrait des États-Unis de l'Accord de Paris sur le climat dès janvier 2025.
À son origine, la tempête hivernale historique qui balaie les États-Unis depuis le 24 janvier, entraînant neige, verglas et températures glaciales sur les deux tiers du pays. Le Midwest, le Sud et le Nord-Est sont particulièrement touchés. Des chutes de neige record ont été observées, jusqu'à 50 cm au nord de Pittsburgh et 38 cm à New York.
Le bilan humain s'élevait le 27 janvier à la mi-journée à au moins 30 morts. La tempête a aussi provoqué plus de 560 000 pannes d'électricité. L'état d'urgence a été déclaré dans une vingtaine d'États. La vague de froid devrait se prolonger et une nouvelle tempête est attendue le week-end du 31 janvier. Ces températures négatives ne remettent cependant pas en cause la progression du changement climatique.
« On peut avoir des périodes de froid local alors que le climat global se réchauffe »
Le responsable de cette situation est le jet-stream. « Il s'agit d'un corridor où les vents sont très forts, plus de 300 km/h, situé à environ 10 km d'altitude. Ses fluctuations gèrent le temps qu'il fait à la surface, décrit Gwendal Riviere, du Laboratoire de météorologie dynamique sur le site de l'ENS à Paris. Actuellement, ce jet-stream est orienté de l'Alaska vers le golfe du Mexique, ce qui a permis le transport de masses d'air polaire vers des latitudes plus basses. »
Des médias étasuniens mettent aussi en cause la présence d'un vortex polaire à proximité des États-Unis. « En hiver, l'absence prolongée de rayonnement solaire au pôle Nord favorise la formation d'un vortex stratosphérique entre 20 et 40 km d'altitude, une structure formée de vents très rapides qui tournent en continu et isolent les masses d'air autour du pôle, explique Philippe Keckhut, professeur à l'université de Versailles Saint-Quentin-en-Yvelines et membre du Laboratoire atmosphères et observations spatiales (Latmos) de l'Institut Pierre-Simon Laplace. Ce vortex est très instable. Certains hivers comme celui-ci, il se casse, ce qui crée un froid très fort. »
« Il faut distinguer la météo et le climat »
Difficile à ce stade de comprendre comment ces deux phénomènes interagissent pour enrober les États-Unis dans une gangue glacée. « Certaines études montrent que les disruptions du vortex polaire peuvent influencer la position du jet-stream et provoquer du froid, mais c'est à l'échelle hémisphérique, pas localement », rapporte Gwendal Riviere.
Quant au rôle du changement climatique dans l'origine de ces événements, la science n'en est qu'à ses balbutiements. « L'une des hypothèses avancées par certains chercheurs, notamment aux États-Unis, est que la fonte de la banquise libère de l'énergie vers l'atmosphère, rapporte Alain Hauchecorne, directeur de recherche émérite au CNRS et membre du laboratoire Latmos. Cette libération de chaleur est susceptible de perturber la circulation atmosphérique, en particulier le jet-stream, et d'amplifier les déformations du vortex polaire. »
Quoi qu'il en soit, ces différents phénomènes n'invalident en rien la réalité du changement climatique, insistent les scientifiques interrogés. « Il faut distinguer la météo et le climat. On peut avoir des périodes de froid local alors que le climat global se réchauffe, rappelle Gwendal Rivière. Pour les vagues de froid, la tendance est plutôt à la diminution de leur fréquence et de leur intensité. Un événement isolé ne contredit pas cette tendance. »
Une rhétorique assumée par l'extrême droite
Ce n'est pas la première fois que Donald Trump utilise un phénomène hivernal extrême pour mettre en doute l'existence du changement climatique. En janvier 2019, pendant une importante tempête, il avait publié sur X qu'il serait « incroyable d'avoir un peu de ce bon vieux réchauffement climatique maintenant ! ».
Ces propos n'étonnent pas Stéphane François, professeur de science politique à l'université de Mons, en Belgique. « C'est une rhétorique très, très ancienne à l'extrême droite, explique-t-il. On l'a déjà entendue chez Jean-Marie Le Pen, climatosceptique complètement assumé ; et chez Jean Haudry, universitaire, membre du groupuscule identitaire Terre et Peuple et du conseil scientifique du Front national, qui écrivait quelque temps avant sa mort dans la revue ethnonationaliste “Sparta” qu'on était dans une mini ère glaciaire et qu'il n'y avait pas de réchauffement climatique. »
L'objectif est de « manipuler l'électorat ou l'opinion publique »
En reprenant cette rhétorique, Donald Trump renforce sa popularité. « Ces climatosceptiques sont des démagogues : ils savent sentir l'air du temps. Leur objectif est de placer le mot qui fera effet, de manipuler l'électorat ou l'opinion publique », analyse Stéphane François. Aux États-Unis, l'écho que reçoivent ces propos est d'autant plus grand qu'« on est dans une culture complotiste beaucoup plus forte qu'en France ».
Ces propos flattent aussi une partie de la population très attachée à l'American way of life (le « mode de vie américain »). « Ce climatoscepticisme est également lié à la promotion d'un mode de vie traditionnel, centré sur le diesel et les véhicules à forte consommation, poursuit le politiste. J'ai déjà utilisé un terme que je n'aime pas particulièrement, mais qui a du sens ici : le carbofascisme. L'idée, c'est que ces personnes sont prêtes à croire n'importe quelle affirmation tant que leur mode de vie n'est pas menacé. »
Enfin, l'expression « insurgés environnementaux », désignant les écologistes ou, plus largement, ceux qui s'intéressent à l'environnement, participe à une diabolisation des écologistes en vogue depuis longtemps outre-Atlantique. « Derrière cette image se trouve l'idée que les “insurgés environnementaux” ne sont que des râleurs professionnels, prêts à manifester ou à organiser des happenings, explique Stéphane François. Aux États-Unis, ce type de rhétorique s'inscrit dans un contexte plus large : le pays a forgé le terme “écoterrorisme” pour désigner les mouvements écologistes radicaux, comme Earth First !, qui ont mené des actions directes pour protéger des forêts de séquoias en détruisant du matériel d'exploitation forestière. »
Une image qui depuis imprègne la pop culture. « Dans certains épisodes de “X-Files”, Mulder et Scully enquêtent dans l'État de Washington sur des attentats commis par des écoterroristes dans une forêt primaire. Une fois coupés, les arbres libèrent des insectes endormis depuis des milliers d'années qui attaquent les humains », se souvient le politiste.
Ce sont tout aussi bien les climatologues qui auraient pu être ciblés par le message de Donald Trump. Depuis 2025, son administration a mis en œuvre toute une série de mesures réduisant le rôle, le financement et l'autonomie des climatologues et des instituts comme la Noaa (l'Agence étasunienne d'observation océanique et atmosphérique, principale agence chargée des prévisions météo, du climat et des océans) et la Nasa (chargée de missions satellites utiles à la science climatique). « Les chercheurs américains sur le climat sont aujourd'hui dans une situation très difficile », rappelle Alain Hauchecorne.
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« {Ils nous ont tout pris } » : comment les femmes défient la répression brutale des talibans contre les manifestations
Il faisait presque nuit le 19 janvier 2022 lorsque les coups ont commencé. D'abord légers, puis insistants, ils résonnaient dans l'appartement situé dans la capitale afghane, Kaboul. Zarmina Paryani et ses sœurs se sont figées. Elles savaient que ce jour allait arriver.
Tiré de Entre les lignes et les mots
https://entreleslignesentrelesmots.wordpress.com/2026/01/05/ils-nous-ont-tout-pris-comment-les-femmes-defient-la-repression-brutale-des-talibans-contre-les-manifestations/?jetpack_skip_subscription_popup
Ce rapport a été publié en partenariat avec le Guardian.
« Nous avons toujours été conscientes des risques liés à la manifestation et nous étions prêtes à mourir dans la rue », a déclaré la militante de 26 ans au Zan Times lors d'une interview dans sa maison en Allemagne, où elle vit en exil. « Mais je n'aurais jamais imaginé qu'ils viendraient nous chercher ainsi, au milieu de la nuit, en faisant irruption chez nous. »
Trois jours plus tôt, elle et des dizaines d'autres femmes avaient manifesté dans les rues et brûlé une burqa dans un acte symbolique de défi contre les restrictions croissantes imposées par les talibans. La manifestation avait été organisée via des groupes WhatsApp et le bouche-à-oreille.
L'image de la burqa en feu, partagée sur les réseaux sociaux, était devenue virale et avait déclenché un tollé parmi les soldats et les partisans des talibans, qui exigeaient que les femmes soient lapidées à mort pour avoir manqué de respect à ce vêtement. À présent, ils étaient à sa porte.
Alors que des hommes masqués commençaient à forcer l'entrée, Paryani dit avoir pris une décision désespérée. « Je ne pouvais pas supporter l'idée d'être capturée vivante. Je ne pouvais pas les regarder entrer dans notre chambre, nous violer ou nous décapiter pendant la nuit. » Elle a sauté par la fenêtre du troisième étage.
Miraculeusement, elle a survécu à la chute avec des blessures légères. Tout aussi heureusement, avant que les talibans ne puissent enfoncer leur porte, sa sœur Tamana Paryani a enregistré une courte vidéo dans laquelle elle criait que les talibans étaient dehors. Elle a envoyé la vidéo à une journaliste et celle-ci a été immédiatement publiée sur les réseaux sociaux, leur arrestation ayant été initialement niée par les militants.
« Cette vidéo nous a sauvé la vie. C'était la seule arme dont nous disposions. »
Zarmina a grandi à Panjshir, dans une famille profondément religieuse. Pendant des années, avant de déménager à Kaboul, son éducation s'est limitée à l'enseignement dispensé à la mosquée. « Dès notre plus jeune âge, on nous enseignait que les femmes avaient « l'esprit déficient ». Je le croyais. Je m'y suis adaptée. »
Mais l'école a fait naître des questions. Pourquoi ses bonnes notes n'étaient-elles jamais suffisantes pour prouver sa valeur par rapport à son frère ? Pourquoi ses voisin·es se moquaient-ils d'elle parce qu'elle allait à l'école ? Sa mère, qui n'avait pas eu accès à l'éducation, encourageait ses filles à poursuivre leurs études. « Elle disait souvent : étudiez pour ne jamais avoir à dépendre d'un homme. »
Zarmina a suivi une formation de sage-femme, mais lorsque les talibans sont revenus au pouvoir en août 2021, les modestes acquis des femmes et des filles se sont évaporés du jour au lendemain. « C'était comme si une tempête s'était abattue sur nous. Ils nous ont pris tout ce que nous avions, même les petites choses. »
Dans les premières semaines qui ont suivi la prise de pouvoir, un mouvement spontané de protestation des femmes a vu le jour. Largement dépourvu de dirigeantes et composé de femmes ordinaires – étudiantes, policières, enseignantes, sages-femmes –, il a commencé par des marches dispersées et à petite échelle. Zarmina et ses sœurs s'y sont jointes.
Nous n'avons rien dit à notre père. Il ne nous aurait jamais laissées partir. Comme beaucoup de familles, il ne soutenait pas les manifestations parce qu'il craignait pour notre sécurité.
Elles se couvraient le visage avec des masques, se réunissaient en secret et cachaient leurs pancartes dans des sacs en plastique noirs. Parfois, elles changeaient de lieu à la dernière minute pour échapper aux patrouilles talibanes. Leurs revendications étaient simples le droit d'étudier, de travailler, de vivre sans crainte.
« Nous n'étions affiliées à aucun parti politique. Nous étions simplement des femmes qui revendiquaient leurs droits », explique une autre manifestante, qui a ensuite été arrêtée et battue par des responsables talibans après une manifestation près de l'université de Kaboul en décembre 2022.
En janvier 2022, lors du raid au domicile de Zarmina, les arrestations sporadiques s'étaient transformées en une répression ciblée. La vidéo envoyée par sa sœur à la journaliste a été diffusée dans les médias internationaux et a suscité l'indignation mondiale. Mais en Afghanistan, le message était clair : toute dissidence serait réprimée par la force brutale.
Les talibans arrivaient parfois sur les lieux des manifestations avant même que celles-ci ne commencent, explique Zarmina, et les femmes étaient réduites au silence.
Aujourd'hui, aucune femme ne descend dans la rue pour manifester. La dernière manifestation publique connue a eu lieu dans l'ouest de Kaboul en septembre dernier. Les manifestations à huis clos, les actes symboliques, comme danser seule dans une mosquée ou brûler la burqa, sont désormais les seules formes de résistance.
Zarmina a passé 27 jours en détention avant d'être libérée et de s'entendre dire : « Si tu parles à nouveau, nous te trancherons la gorge. »
Elle a réussi à s'enfuir au Pakistan déguisée en burqa et chaussée de chaussures en plastique, et vit désormais en exil en Allemagne. « Je ne me sens pas en sécurité, même ici. Et quand j'écris ou que je parle, je me demande : mon père va-t-il être blessé ? Ma famille va-t-elle être punie ? »
Malgré ses craintes, elle a témoigné devant le Tribunal populaire pour les femmes d'Afghanistan, dans l'espoir de laisser « une trace pour l'histoire ». Richard Bennett, rapporteur spécial des Nations unies pour l'Afghanistan, qui était présent à La Haye lors de l'annonce, a salué les conclusions et déclaré : « La décision du tribunal selon laquelle les politiques des talibans et leur mise en œuvre constituent des actes inhumains et une persécution fondée sur le sexe est une reconnaissance cruciale de l'ampleur et de l'intention derrière cette oppression ». Zarmina et d'autres manifestantes anti-talibans en exil affirment continuer à recevoir des messages de filles en Afghanistan qui ont été poussées au mariage ou contraintes à se prostituer pour pouvoir nourrir leurs enfants.
Rashida Manjoo, présidente du tribunal, a déclaré : « L'exclusion systématique des femmes et des filles [par les autorités talibanes] de l'éducation, de l'emploi, des soins de santé, de la liberté d'expression, de la vie publique et de la liberté de mouvement constitue une persécution fondée sur le sexe. »
Depuis le retour au pouvoir des talibans, les femmes et les filles sont exclues de presque tous les aspects de la vie publique : écoles, universités, la plupart des emplois et même les parcs.
« Nous pensions que les talibans n'étaient qu'un groupe d'hommes religieux. Maintenant, nous voyons ce que leur régime signifie réellement. Peut-être que la prochaine fois, les gens ne se laisseront pas berner. Parfois, je pense que cette génération, avec toutes ces souffrances, pourrait enfin comprendre qui est le véritable ennemi. »
Zahra Nader et Sayed Abdali, 29 décembre 2025
Zahra Nader est rédactrice en chef du Zan Times. Sayed Abdali est journaliste au Zan Times.
https://zantimes.com/2025/12/29/everything-we-had-they-took-away-the-talibans-brutal-crackdown-on-womens-protests/
Traduction DE
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