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Erreur HTTP 404
Une erreur est survenue … En cherchant à travers le monde et le web, nous avons été incapables de retracer l'essence de la démocratie américaine. Où est-elle ? Qu'est-elle devenue ? A-t-on pesé sur la touche delete par duplicité (d'avoir laisser-faire) ou par malveillance (d'avoir osé) ?
La difficile recherche
Le modèle souffre de graves fractures à l'interne et des liens importants avec le reste du monde ont été fortement brisés. Ainsi, après de multiples et infructueuses tentatives de recherche, la population, les médias et les 17 agences fédérales américaines responsables du renseignement, dont le FBI, la CIA et la NSA et même l'alliance Five Eyes – bientôt rebaptisée GoldenEye –, ont tous échoué lamentablement. Cependant, l'on soupçonne qu'ils aient été contraints de saborder leurs recherches …
Le grand schisme chaotique
Finalement, certains sont tout de même parvenus à découvrir de faibles échos dissimulés dans les méandres du dark web. Là où une richissime clique de l'Intelligence et leur « agent orange » l'ont confinée pour leur propre bénéfice après l'avoir confisquée par une perfidie arc-en-cielée de promesses. Cet univers sombre, paradis des outils de contournement des règles, du piratage, des échanges de cryptomonnaies, des arnaques et le refuge privilégier des escrocs et des cybercriminels. Un endroit franchement idéal pour le 47e locataire – qui se comporte en propriétaire bandit – du 1600 Pennsylvania Avenue. Cet impénitent, misogyne et vulgaire bouffeur de Big Mac trempé dans l'eau bénite aromatisée de larmes – d'ailleurs les seules qu'il verse – de Coke diète, qui s'y trouve totalement à son aise tel un gros poisson orange agité au cœur froid pataugeant au cœur d'un grand bocal ovale à la bordure dorée. Un poisson digne du dévonien muni de coriaces écailles pour ne pas faire preuve d'empathie – même les chiens ont de l'empathie pour les humains – de remords. Un prédateur qui aspire sans cesse à bouffer ses voisins, convoiter leurs richesses et n'hésitant pas pour cela à recourir au chantage, à la duperie et à la manipulation. Et si ce n'est pas suffisant, allant même jusqu'à imposer un glacial « ICE » climat de suspicion et de terreur par l'intimidation et la force brutale digne des « chemises brunes et noires ». En plus de se donner un malin plaisir à dénigrer la critique, réprimer la dissidence et intenter de multiples poursuites en justice non-fondées. Tout pour assouvir sa quérulence pathologique et sa hantise des communautés immigrées car on se doit toujours d'avoir un ennemi identifiable sous la main – tel qu'inscrit dans le manuel du néofascisme 101 – pour établir et maintenir sa domination despotique. Et pour finir, s'amuser dangereusement à tarifer l'humiliation et pratiquer la soumission des États dans le but avoué de s'enrichir et d'imposer sa prétendue grandeur. En résumé, il a réussi en peu de temps à briser la grandeur de son propre pays en s'attaquant à l'économie, l'immigration, les programmes sociaux et même les réglementations sur le climat et les conventions et organisations internationales. Il a non seulement semé les graines du chaos chez lui, mais il aussi créer un schisme structurel sans précédent avec l'Orient et l'Occident. Comme si tout cela ne suffisait pas, il en veut puérilement à la terre entière pour ses lamentables et prévisibles échecs.
« Quelque temps qu'ait duré un schisme, il ne prescrira jamais contre la vérité. » Bossuet
L'évangélique transmutation
Nous avons assisté au dépôt d'un décret présidentiel signé à l'aide du fameux et peu dispendieux marqueur Sharpie, made in USA. Ce MAGA décret fièrement paraphé d'une main guérisseuse et providentielle appartenant au plus sérénissime des occupants du bureau ovale de la Maison-du-Blanchissage de la Trump Organization. Un décret ordonnant manu militari, en contrevenant à la Constitution américaine et bafouant les droits et libertés civiques de son propre peuple, le transfert vers le nouveau site aux initiales WGA par train à bestiaux de ladite chose du passé dénommée « démocratie » pour fins urgentes d'encadrement et de rééducation. Une démocratie d'où on a expurgé de l'histoire de cette vielle dame de 250 ans des piles de conventions superflues et de réglementations nuisibles et des litanies de discours et de règles éthiques et juridiques ainsi que des lubies historiques et scientifiques. En plus de dépoussiérer et revamper les paramètres et les objectifs des Affaires internes et étrangères de la gouvernance américaine grâce à la morale consubstantielle au-dessus de tout soupçon ainsi qu'aux tripes infaillibles du président. Un Eldorado novateur et unique comme jamais vu auparavant dans toute l'histoire de l'humanité inspiré tout droit des principes autocratiques et libérateurs de toute contrainte duProject 2025élaboré par The Heritage Foundation. Un super lieu contrôlé par les bienveillants Évangéliques États-Uniens, les gardiens – tiens tiens comme en Iran … – de la République et commandité par lesSept Magnifiqueset entièrement dédié à la magnificence et la puissance de l'Amérique et de son prophétique président …
« Les mouvements totalitaires sont des organisations massives d'individus atomisés et isolés. » Hannah Arendt
La providentielle transsubstantiation
L'Amérique symbolise la seule contrée de l'espace sidéral bénie par le Tout-puissant et porteuse d'une divine devise nationale : « In God We Trust » Un pays élu de Dieu investi de la « Destinée manifeste » et dont le bienheureux président fada, lors d'un attentat dans un champ de Pennsylvanie, a été sauvé par Dieu pour qu'il rende sa Grandeur à l'Amérique. – Dieu lui-même ? C'est tout de même pas rien. – Eh oui, Dieu lui a promis qu'il l'aurait sa mirifique effigie régalienne sur une pièce de monnaie en or géante de 24 carats et que sa vénérable signature figurerait pour des siècles et des siècles sur le billet de banque de 100$. Et aussi, qu'il pourrait l'obtenir son gigantesque « Arc de Trump », mais qui pourrait subir le même sort que celui de Néron démoli en raison de la damnatio memoriae (effacement de la mémoire) contre lui. Il pourra aussi arpenter sa pharaonique salle de bal clinquante à 1000 places au style rococo de Mar-a-Lago à 400 millions de dollars souhaitant ainsi rivaliser avec la somptueuse galerie des Glaces de Versailles. Son ballroom pour y danser en compagnie de sa coterie de béni-oui-oui la danse qui lui convient tant, soit le tango pentagonale : un go en avant, deux go en arrière et pour le reste on improvise … Et pour finir, il pourra un jour prochain, si Dieu le permet, contempler son auguste statue avec son poing victorieux levé vers les cieux et son ahurissante Bibliothèque présidentielle – d'où les livres brilleront par leur absence –, son adorée Golden Trump Tower avec ses 47 étages, pour la 47e présidence, au coût d'un milliard de dollars ! Cependant, même si ce dernier fait des marathons de lecture de la Bible, Dieu ne semble pas apprécier que ce monsieur Trompeur avec la complicité de l'IA et de son réseau mensonger Truth Social veuille prendre la place de son fils Jésus. D'autant plus qu'il soupçonne cet usurpateur de vouloir soudoyer le Saint-Esprit lui-même avec ses Tokens Trump ($TRUMP / WLFI) afin d'y parvenir et ainsi assouvir son ivresse du pouvoir, nourrir son syndrome d'hubris et soulager sa détresse mentale …
« Il ne s'agit pas de combattre le tyran par la violence, mais simplement de cesser de le soutenir. » Étienne de La Boétie
La tragédie du fanatisme
Ce super site, protégé par SuperDuper de macOs, une gracieuseté de son ami Tim Cook, PDG d'Apple sur son départ, a été officiellement baptisé WGA. Sa somptueuse inauguration tant attendue par la GGM (la Gang des Gagas de MAGA) a eu lieu en présence des illustres personnages de sa bromance, Babak Putin (Papa Poutine) et Netanyahou (Bibi pour les intimes). Cependant, il n'a pas reçu la bénédiction Urbi et Orbi de sa Sainteté américano-péruvienne le Pape Léon XIV. Celui-ci n'apprécie guère l'instrumentalisation de Dieu par ce président à la folle rhétorique d'un narcotrafiquant gravement intoxiqué à la fatuité et au fric menaçant d'anéantir une civilisation vielle de plus de trois milles ans par sa force létale. Cet homme, ce fanatique du pouvoir s'en va-t-en-guerre avec les yeux fermés d'un shérif sans étoile, sans mandat et sans horizon pour assassiner des milliers de victimes civiles dont des enfants innocents, et même ses propres soldats. Voilà cet idiot au sommet de la colline du Capitole à Washington à l'image de l'Empereur romain Néron du haut de la colline du Capitole observant Rome sous les flammes et jouant de la lyre. Ce sombre personnage s'enivrant à semer sans le moindre remord le chaos et la destruction, piétiner ses alliés, briser et corrompre les rêves de son propre peuple et tout en rêvassant au prix Nobel de la paix … – « Attachez-le quelqu'un. » – Ainsi, selon l'évangélique volonté des commanditaires, ce site WGA, officiellement désigné « Welcome to the Golden Age » – officieusemement « Welcome to the Golden Autrumpcracy » –, aura une « Aura » éternelle. Et cette Aura veillera à apporter la prospérité et la sécurité à tous ceux et celles qui le méritent vraiment … – C'est franchement beaucoup mieux que le Troisième Reich qui lui devait durer mille ans, mais qui s'effondra au bout de douze ans. –
« Le fanatisme est aveugle, il rend sourd et aveugle. Le fanatique ne se pose pas de questions, il ne connaît pas le doute : il sait, il pense qu'il sait. » Élie Wiesel
La loi du mouvement de Newton
Heureusement, l'histoire nous enseigne que les régimes autoritaires finissent tous un jour par être déboulonné de leur piédestal ou de leur toilette en or. En effet et pour paraphraser Isaac Newton : « Un(e) (objet) dictature au repos reste au repos ou, si elle est en mouvement, conserve son vecteur de vitesse constant, sauf si elle soumise à une résultante des forces extérieures non nulle. » Ainsi, à l'arrivée de l'automne, toutes les pommes pourries finissent irrémédiablement par tomber au sol et être piétinées. Au printemps venu, les humains avec le concours existentiel des abeilles pollinisent l'arbre afin qu'il puisse s'extirper de sa torpeur hivernale et fleurir à nouveau au-dessus des cendres des pommes tombées dans l'oubli. C'est pourquoi il est de notre devoir de prendre soin de nos frères et sœurs, des abeilles et de bichonner les pommiers que Mère Nature a bien voulu nous confier et de protéger les cinq grands éléments ; l'air, l'eau, l'espace, le feu et la terre. Et surtout, sauvegarder l'âme, le cœur et l'esprit des humains ainsi que la civilisation et notre patrimoine mondial.
« Si l'abeille disparaissait de la surface du globe, l'homme n'aurait plus que quatre années à vivre. » Albert Einstein
La question ontologique
Et pourtant, nous savons que ce psychopathe ancré dans ses obsessions de grandeur et barricadé dans son nid de vautours argentés ne représente que le pur produit – avarié – d'un système d'exploitation parvenu à son apogée. Un système où une minorité de prédateurs détient la richesse et le pouvoir et domine outrageusement. Ces vautours forment un amalgame d'autoritarisme et d'ultracapitalisme et sont les seuls au monde à détenir la vérité. Ils ignorent sciemment les enseignements du passé, saccagent et pillent notre présent, briment notre avenir en annihilant nos aspirations. Comme au temps de l'esclavage en Égypte, l'humanité est en train de construire une immense pyramide saturée de richesses au seul bénéfice de ces Pharaons des Temps modernes. La destruction accélérée de la terre, la colère croissante du climat et leur rêve fou de prospérité et de sécurité nous précipitent droit dans l'Âge des ténèbres. Il ne nous restera plus à ce moment-là que le sable du désert à manger et nos larmes pour nous abreuver. Qu'attendons-nous pour y mettre un terme ? Une autre Erreur HTTP 404, cette fois-ci provoquée par l'IA …
« Le problème avec la folie des grandeurs, c'est qu'on ne sait pas où finit la grandeur et où commence la folie. » Quino, créateur de Mafalda. »
PS Cette parodie n'est pas le fruit d'un androïde dopé à la froideur de l'Intelligence Artificielle (IA). Mais plutôt celui de l'Intelligence Naturelle (INnée) d'un humanoïde sensible dopé à la vitamine « C ». C pour notre renforcement immunitaire collectif, pour conviction, colère et C assez !
Gaétan Roberge
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Que diras-tu, mon petit-fils, un jour, à ta petite-fille ?
Tu lui diras bonjour un beau matin d'avril. La lumière sera encore fraîche, comme si elle venait d'être inventée. Tu l'inviteras à marcher, simplement, le long d'un sentier, au milieu d'une forêt.
Vous avancerez sur un chemin bordé de jeunes feuilles, ce vert tendre qui s'ouvre au ciel. Le vent passera dans les branches comme une voix ancienne. Elle te posera des questions, comme font les enfants qui sentent que les réponses existent quelque part. Toi, tu prendras le temps. À 74 ans, tu sauras que le temps ne se garde pas. Pour marquer l'arrivée d'un siècle nouveau, il se donne.
Au milieu de la marche, tu t'arrêteras. Tu lui feras signe de venir. Pour lui révéler un secret ? Non. Pour lui confier une mémoire. Tu parleras de ton époque comme d'un pays lointain. Tu ne diras pas tout. Tu lui raconteras une histoire en commençant par quatre mots, "Il était une fois...".
Il était une fois un monde qui doutait de lui-même. Un monde dur, traversé de peurs et de colères. Il y avait des guerres que l'on regardait de loin et d'autres que l'on portait en soi. Des villes frappées, des enfants qui n'avaient pas le temps d'être des enfants. Il y avait des discours qui dressaient les uns contre les autres, des vérités malmenées, des habitudes de détourner les yeux, et des fatigues. Il y avait des jours où la bêtise faisait loi, où la médiocrité gouvernait, où le cynisme semblait plus fort que la bonté. Et beaucoup se taisaient.
Pas tous.
Au cœur de ce désordre, un enfant est né. D'un père et d'une mère qui l'ont aimé sans condition, assez pour le laisser devenir. Dans ce silence offert, quelque chose s'est mis à chanter en lui. Il gazouillait, il babillait, il s'annonçait. Une manière d'entendre, puis de répondre. Une musique.
Plus tard, il a grandi. Il a trouvé d'autres voix, d'autres mains, d'autres silences habités. Des jeunes hommes, des jeunes femmes, nés eux aussi de cet amour-là. Ensemble, ils ont joué, composé, dansé pour tenir tête au monde, autrement. Par leurs élans, ils refusaient de céder à la laideur.
Au fil des routes, il a vu des gens tomber et d'autres se relever. Il n'a pas changé le monde. Mais il a répondu quand on appelait. Il est resté quand il aurait été plus simple de partir. Il a partagé ce qu'il pouvait. Il a refusé certains mots, certaines facilités.
Parfois, il a arrêté de jouer pour ne pas ajouter au bruit. Parfois, avec les siens, il est monté sur scène sans rien jouer. Dans certains contextes, le silence était sa meilleure composition. Et parfois, il a parlé pour ne pas laisser faire.
Ce n'était pas grand-chose.
C'était beaucoup.
Cet homme a compris peu à peu que vivre n'est pas gagner, mais tenir, aimer, recommencer à jouer, à chanter.
— -
Elle t'écoutera sans bouger, ta petite-fille, lui raconter cette histoire. Elle regardera ton visage, et tu souriras. Elle ne dira rien. Mais elle prendra ta main. Vous reprendrez le chemin.
Un peu plus loin, elle s'arrêtera. Au milieu du sentier, un minuscule escargot. Elle se penchera, le prendra avec précaution, et le déposera sur le bord, là où il pourra continuer.
Tu la regarderas faire. Sans bruit, sans explication. Puis tu l'entendras murmurer, presque pour elle-même, "Il était une fois, un homme...".
Cet homme, c'est toi.
Aujourd'hui.
Un enfant de 8 mois et 19 jours.
Mohamed Lotfi
19 Avril 2026
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Porte à porte
PORTE À PORTE
Ci-gît dans mon logis
le squelette de mon passé antérieur,
enseveli sous ma pile de lettres mortes
qui meublent mon intérieur.
Hantée par mes souvenirs blafards, je rugis.
Je peine à sortir de mon logis
quand le cafard surgit.
Quand je franchis le seuil de la porte,
ma silhouette demeure
à l'intérieur de ma demeure.
Peu m'importe la pluie ou le beau temps ;
ce contretemps, de porte en porte,
je colporte pour défier le temps.
Les rayons ultraviolets
ont percé à jour
ce qui se cache derrière mes volets à contre-jour :
mon ombre, qui me fait de l'ombre dans mon logis.
Zaz pitit Dessalines
Un LOUPerivois dans la bergerie : Le confort et la différence

Les manifestations No Kings « Pas de rois » suscitent de l’espoir
Les rassemblements No Kings ont évolué au-delà du simple libéralisme anti-Trump. Leurs messages sont nettement anti-guerre et anti-oligarchie, et bien plus substantiels que la politique de « résistance » qui a marqué le premier mandat de Donald Trump. La gauche devrait être fière d'y participer.
Tiré de Jacobin
Les rassemblements « No Kings » ont traduit le dégoût croissant du public face au second mandat présidentiel de Donald Trump. (Erik McGregor / LightRocket via Getty Images)
Voilà un peu plus de quatorze mois que le deuxième mandat de Trump a commencé. Au cours de cette période, l'administration a enfreint plusieurs lignes rouges dans son assaut contre la démocratie constitutionnelle. Elle a tenté d'abolir, par décret présidentiel, la garantie constitutionnelle accordant la citoyenneté dès la naissance. Elle a arrêté des résidents légaux pour avoir participé à des manifestations ou rédigé des tribunes libres. Elle a inondé les villes américaines d'agents fédéraux dans une démonstration de force visant à punir les politiciens locaux récalcitrants. Lorsque ces agents ont tué des manifestants de sang-froid, la situation s'est empirée.
Et aujourd'hui, elle mène une guerre extrêmement impopulaire en Iran — une guerre que Donald Trump a déclenchée sans même passer par les démarches habituelles visant à convaincre l'opinion publique américaine qu'il fallait neutraliser une grave menace iranienne.
Pour résumer tout cela de manière juste, on pourrait dire que Trump a pris plusieurs mesures décisives pour gouverner comme un roi qui n'a qu'à être entendu et obéi , et non comme le dirigeant élu d'une république constitutionnelle. Les rassemblements No Kings de samedi ont exprimé le sentiment de dégoût croissant au sein de la population.
Les organisateurs ont estimé que huit millions d'Américains ont participé à plus de 3 000 rassemblements à travers le pays. À celui auquel j'ai assisté, à Los Angeles, on pouvait entendre des sifflets et des tambours ; il y avait des familles avec de jeunes enfants et des chiens, des personnes âgées, des employés syndiqués du secteur public en colère contre les coupes budgétaires, sans oublier les deux manifestants déambulant dans des costumes géants de Trump en papier mâché.
De toute évidence, le contenu politique d'une grande partie des pancartes et des slogans se situait bien plus à gauche que tout ce qui était courant dans le « libéralisme de résistance » du premier mandat de Trump, voire bien plus à gauche que l'anti-autoritarisme générique incarné par le slogan « No Kings ». Les affiches imprimées en masse associaient ce slogan à la colère suscitée par la guerre en Iran « pas de seigneurs de guerre » (“No Warlords”) , tandis que les références à la Palestine étaient omniprésentes.
Relier les enjeux
Lors de la manifestation phare organisée à Saint Paul, dans le Minnesota, près de l'endroit où Alex Pretti et Renee Good ont été tués par des agents de l'ICE (Immigration and Customs Enforcement) et de la police des frontières, le sénateur Bernie Sanders a abordé bon nombre de ces mêmes thèmes dans son discours. Il a saisi cette occasion pour affirmer que l'autoritarisme de Trump était étroitement lié au problème plus profond de l'oligarchie économique :
Il ne s'agit pas seulement de l'avidité d'un seul homme, ni de la corruption d'un seul homme, ni du mépris d'un seul homme pour notre Constitution. Il s'agit plutôt d'une poignée de personnes parmi les plus riches de la planète qui, dans leur avidité insatiable, ont pris le contrôle de notre économie, de notre système politique et de nos médias afin de s'enrichir aux dépens des familles ouvrières de notre pays.
Jamais dans l'histoire des États-Unis, une si petite minorité n'a détenu autant de richesse et de pouvoir.
Il a également profité de l'occasion pour établir un lien avec « le militarisme effréné de l'administration Trump — ici même, dans des villes comme Minneapolis et Saint Paul — et à l'étranger ». Il a dénoncé la guerre en Iran, la qualifiant à la fois d' inconstitutionnelle, car Trump n'a pas sollicité l'accord du Congrès, et de moralement scandaleuse, car « une nation souveraine ne peut pas simplement s'en prendre à une autre nation souveraine pour n'importe quelle raison ».
Sanders a énuméré une série de chiffres alarmants : les treize soldats américains qui ont déjà perdu la vie et les centaines d'autres qui ont été blessés. Les milliers de civils iraniens tués par des bombardements aléatoires. Les milliers de morts et les millions de personnes déplacées au Liban. Les colons israéliens qui ont profité de cette occasion pour se livrer à des exactions contre les Palestiniens en Cisjordanie, avec l'approbation tacite d'un gouvernement qui, a-t-il tenu à rappeler à la foule, avait déjà « commis un génocide à Gaza ».
Cette combinaison d'anti-autoritarisme, d'égalitarisme économique et d'opposition stridente à la guerre n'a rien de surprenant de la part d'un homme politique socialiste démocrate comme Sanders. Ce qui est plus intéressant, c'est qu'il ait été invité à prendre la parole lors du rassemblement phare, et que tout porte à croire que les millions d'Américains qui se sont rendus à des rassemblements similaires à travers tout le pays sont plus réceptifs que jamais à ce message.
Notre combat
Certains membres de la gauche tendent à rejeter les rassemblements « No Kings ». L'argument le plus crédible est que manifester ne suffit pas à s'organiser, et que le simple fait de protester n'apporte rien.
Il est vrai que les manifestations de rue n'ont pas, à elles seules, le pouvoir de changer les politiques gouvernementales, d'arrêter les guerres ou de chasser les autoritaires du pouvoir. Mais ce serait une grave erreur de sous-estimer leur valeur en tant que première étape pour créer l'énergie et l'élan qui sont des conditions nécessaires pour toute autre forme d'action politique.
Beaucoup de manifestants, y compris de nombreux leaders, pensent sans doute que la seule action nécessaire consiste à s'inscrire sur les listes électorales, à se rendre consciencieusement aux urnes pour voter en faveur des candidats désignés par les démocrates, puis à en rester là. C'est faux. Les racines de l'autoritarisme trumpiste se trouvent dans les pathologies profondes de notre société extrêmement inégalitaire, et le simple fait de vaincre électoralement les pires manifestations de cette société ne fait, au mieux, que repousser le moment où il faudra faire face au problème (comme l'a fait l'élection de Joe Biden).
Pour répondre plus efficacement à la montée en puissance de la droite, il faut nécessairement écarter la direction centriste du Parti démocrate, qui n'a pas su proposer de vision politique convaincante, et lui substituer un programme politique résolument égalitaire.
Une solution efficace face au démon à trois têtes de l'oligarchie, de l'autoritarisme et du militarisme ne saurait se limiter au simple cadre électoral. Le mouvement dont nous avons besoin doit s'ancrer dans une classe ouvrière organisée. Mais si nous limitons ces arguments aux pages de publications comme Jacobin, nous ne toucherons pas les personnes que nous devons convaincre. Nous devons les adresser aux millions de personnes mobilisées pour lutter contre l'autoritarisme ici et là, et nous devons le faire non pas en tant que détracteurs depuis les gradins, mais en tant que co-participants de la lutte.
Quiconque, parmi la gauche socialiste, estime que la lutte contre l'autoritarisme de Trump n'est pas notre combat parce qu'elle oppose simplement les libéraux aux conservateurs, passe complètement à côté de l'essentiel. La démocratie capitaliste libérale est profondément défaillante, et ses promesses sont vouées à rester inaccomplies. Mais comme les mouvements ouvriers l'ont toujours compris, c'est un bon point de départ pour lutter en faveur d'un monde meilleur.
Si nous voulons parvenir à une forme de société qui étende la démocratie de la sphère politique à la sphère économique, nous devons nous battre avec acharnement pour défendre le niveau de démocratie dont nous jouissons actuellement, car c'est précisément ce qui nous donne la marge de manœuvre nécessaire pour militer, nous organiser et agir.
Les manifestations de masse contre l'autoritarisme sont en réalité une bonne chose
Cela fait un peu plus de deux mois qu'Alex Pretti a été abattu par des agents fédéraux. Ses derniers mots, adressés à la femme qu'il était en train d'aider à se relever lorsque les agents l'ont attaqué, ont été : « Vous allez bien ? » Renee Good a été abattue alors qu'elle tentait de fuir les agents à bord d'un SUV avec le chien de famille, la boîte à gants remplie de jouets pour enfants, tandis que sa femme filmait les agents de l'ICE qui encerclaient la voiture et donnaient des instructions contradictoires. Ses derniers mots, adressés à son assassin, ont été : « Ça va, mec. Je ne t'en veux pas. »
Le défunt commentateur politique Christopher Hitchens a écrit un jour, dans une chronique publiée dans The Nation , qu'il était erroné d'utiliser les termes « prévisible » ou « impulsif » comme insultes. « À titre purement personnel », écrivait-il, « je serais inquiet si mon genou ne réagissait pas à certains stimuli. Je craindrais une perte de nerfs. »
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Quand l’Iran gagne en exploitant à fond les failles béantes de la guerre de Trump !
Quel premier bilan pourrait-on tirer de la guerre au Golfe Persique, deux mois après que les Etats-Unis et Israël aient attaqué l'Iran par surprise, bien qu'ils étaient en pleine négociation avec lui ?
Le dessin est de Sonia Mitralia
Par Yorgos Mitralias
Étant donné que la guerre continue et que son issue n'est pas encore décidée, le bilan -même provisoire- doit tenir compte en tout premier lieu, de l'impact de cette guerre à l'intérieur des pays belligérants. Et cet impact est sans appel : tandis que le régime ultra répressif et théocratique iranien profite de l'agression américaine et israélienne, pour gagner en popularité et mobiliser la population autour de la défense de la patrie en danger, la situation est tout autre aux Etats-Unis. La popularité de Trump est en chute libre, tandis que le mouvement Maga voit sa cohésion malmenée et une partie de ses ténors et de ses dirigeants se tourner maintenant violement contre Trump lui-même ! Il suffit donc de se rappeler que les guerres américaines de ces 6-7 dernières décennies, ont été toutes perdues par les Etats-Unis, y compris évidemment celle du Vietnam, non pas sur le champ de bataille mais à l'intérieur du pays, dans cette société américaine qui s'y opposait activement, pour réaliser combien important et même décisif pour l'issue finale de la guerre est l'effondrement actuel de la popularité de Trump, du trumpisme et de leur guerre contre l'Iran...
Il va de soi que la situation serait tout autre si le régime iranien n'avait pas résisté avec succès en exploitant à la perfection toutes les failles béantes militaires, diplomatiques et autres des choix tactiques du « grand stratège » que veut etre Trump. En d'autre mots, le régime iranien est en train de gagner cette guerre parce qu'il a bien su tirer parti des carences et des débilités de l'adversaire, c'est-à-dire de Trump lui-même. C'est exactement ça qu'on avait en tête le 10 mars passé, quand on écrivait les phrases suivantes : « on peut lui faire confiance qu'il fera tout son possible pour s'enfoncer encore plus profondément dans le piège iranien. Mégalomane inculte et totalement incompétent, dépourvu de conseillers un tant soit peu compétents et entouré de parvenus insignifiants dont le seul mérite est une servilité exacerbée, Trump aime répéter que Dieu en personne le protège et le charge de la mission divine de sauver l'Amérique. Exactement comme Hitler aimait répéter que la « Providence » le protégeait et l'avait chargé de la mission de sauver l'Allemagne. Ce qui n'empêche que comparé au messianisme de Hitler, celui de Trump n'est qu'un messianisme de pacotille...mais tout aussi dangereux et mortifère ». (1)
En somme, le mérite des dirigeants iraniens consiste au fait qu'ils ont très bien compris ce que la plupart des médias internationaux et la nuée de leurs « experts » et autres « analystes » et « think tankistes » attitrés ignorent ou plutôt feignent d'ignorer : que, comme l'Empereur du conte de Hans Christian Andersen, le roi Trump est nu ! Et qu'en conséquence, il est inutile de chercher midi à quatorze heures, là où il n'y a que les délires d'un mégalomane psychopathe et menteur pathologique ! Ce qui rend la situation encore plus compliquée car ce tyran « fou » nord-américain est non seulement encore plus imprévisible et dangereux, mais aussi, parce que notre époque marquée par les impasses du système capitaliste, voit la multiplication de ces tyrans fous non plus au Tiers Monde mais à la tête des super-puissances ! Et cela constitue, sans doute, un signe des temps qui en dit long sur l'état présent de notre monde décadent, pervers, amorale et très capitaliste...
Ceci étant dit, nulle doute que les Etats-Unis de Trump se trouvent actuellement plus isolés diplomatiquement que jamais, ce qui accroit les marges de manœuvre de Téhéran dans les négociations avec les Etats-Unis. En même temps, l'Iran des ayatollahs et des Gardiens de la Revolution est aidé même militairement par la Chine et la Russie, qui profitent incontestablement des revers américains, pour renforcer leurs positions économiques et diplomatiques dans la région du Golfe Persique et bien au-delà. Quant à la gauche internationale, elle accomplit, cette fois, son devoir internationaliste en soutenant toute entière, et à juste titre, l'Iran agressé par l'impérialisme américain et son acolyte israélien, ce qui fait ressortir encore mieux le refus persistant de la majeure partie de cette gauche de soutenir un autre pays, l'Ukraine, agressée par un autre impérialiste, le russe. Serait-il parce que le regime ukrainien ne tire pas et ne tue pas par milliers des manifestants, et ne pend pas par centaines ses dissidents comme le fait le régime iranien ?...
Cependant, force est de constater que l'isolement actuel d'Israël sur la scène internationale est autrement plus grave que celui des Etats-Unis de Trump car chargée de menaces pour l'avenir de l'Etat sioniste parce qu'il est double : d'un côté, il concerne des alliés jusqu'à hier inconditionnels, qui commencent maintenant à reconsidérer -même timidement- leur soutien total d'abord à Netanyahou et ensuite à Israël, sous la pression grandissante de leurs opinions publiques choquées sinon émues par ses crimes en Palestine, en Iran et au Liban. Une pression qui est encore plus forte aux Etats-Unis où on a désormais une forte majorité des citoyens qui se déclarent non seulement opposés aux politiques d'Israël mais aussi et surtout, en faveur des Palestiniens et de leur droit à l'autodétermination ! Sans oublier cette extrême droite américaine, qui divise actuellement la base MAGA du trumpisme, en accusant Israël de manipuler Trump, avec une argumentation teintée de l'antisémitisme décomplexé et traditionnel de sa composante néonazie. Signe des temps : un nombre croissant de candidats à des postes élus (sénateurs, députés, maires, etc) qui cherchaient jusqu'à hier avidement le soutien et le financement du lobby juif (AIPAC), préfèrent maintenant ne pas l'avoir car ils le considèrent malfamé et donc contreproductif.
Et de l'autre côté, il concerne la Diaspora juive elle-même, qui voit son bastion stratégique, les juifs americains, prendre plus que des distances avec Israël, sous la pression d'une avant-garde de plus en plus massive de jeunes juifs qui se bat aux cotés des Palestiniens, organise et prend la tête des mobilisations contre la machine à tuer et à détruire qu'est l'État hébreu, et se déclare ouvertement antisioniste ! Et ce n'est pas du tout un hasard, que cette avant-garde de jeunes juifs antisionistes américains, qui comptait à ses débuts en 2017, quelques centaines de militants (2), contre plusieurs dizaines de milliers aujourd'hui, a pu influencer non seulement sa communauté mais aussi des larges pans de toute la société américaine, tout en faisant des émules hors des Etats-Unis. Et c'est ainsi qu'est né le mouvement des jeunes radicalisés qui a porté à la mairie de New York le musulman Zohran Mamdani, dont le « clone » britannique Zack Polanski, est en train de transformer les Verts du Royaume Uni non seulement en la principale force de gauche du pays, mais aussi à un parti de masse au programme véritablement de gauche, seul capable de barrer la route aux fascistes de Nigel Farage ! En somme, il y a maintenant de quoi ne pas désespérer...
Notes
1. Voir Trump auto-piégé. Bal macabre des vampires au Golfe Persique ! : https://www.reseau-bastille.org/2026/03/09/trump-auto-piege-bal-macabre-des-vampires-au-golfe-persique/
2. Une nouvelle génération de Juifs américains contre Trump et Netanyahou ! : https://www.cadtm.org/Une-nouvelle-generation-de-juifs
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Guerre en Iran. Le Maghreb se refuse à condamner les États-Unis
Des trois pays du Maghreb, le Maroc se situe le plus fermement du côté des attaques états-uniennes et israéliennes contre l'Iran. Plus surprenante est la position de l'Algérie et de la Tunisie qui, rompant avec leur positionnement traditionnel, cherchent à s'attirer les bonnes grâces du président états-unien Donald Trump (par Orient XXI).
Tiré d'Afrique XXI.
La guerre menée contre l'Iran par Israël et les États-Unis intervient alors que des négociations sur le Sahara occidental sont en cours sous l'égide des États-Unis et de leur président, Donald Trump. Washington, qui a déjà reconnu la souveraineté du Maroc sur ce territoire, soutient Rabat dans ce conflit. Par-delà cette première contrainte, le positionnement du Maroc est conditionné par le partenariat stratégique et économique dans lequel ce pays est engagé avec l'administration Trump d'une part, mais aussi avec Israël depuis la normalisation des relations bilatérales, en 2020.
Ces paramètres expliquent que Rabat ait condamné les tirs de missiles iraniens contre les pays du Golfe sans exprimer la moindre réserve sur l'opération lancée contre l'Iran. L'attitude du Maroc paraît d'autant plus cohérente qu'en juin 2025, lors de la guerre dite « des 12 jours » qui avait déjà opposé Israël, puis les États-Unis, à l'Iran, Rabat n'avait publié aucun communiqué officiel.
Une hostilité ancienne à la République islamique
L'hostilité du Maroc à la République islamique d'Iran est ancienne. La première rupture entre les deux pays remonte à 1980, lorsque l'Iran de l'ayatollah Ruhollah Khomeiny reconnaissait le mouvement indépendantiste du Front Polisario. La seconde date de 2018, le Maroc avait alors rompu ses relations diplomatiques avec l'Iran, l'accusant de livrer des armes au Front Polisario. Il n'est donc pas étonnant que les autorités politiques marocaines aient qualifié, en mars, d'« abjectes » les frappes iraniennes sur les pays du Golfe, considérant cette agression comme une « violation flagrante de la souveraineté nationale de ces États, inacceptable pour leur sécurité, et une menace directe pour la stabilité de la région ». (1)
Cette position n'est pas partagée par l'ensemble des formations politiques marocaines. Certaines d'entre elles, comme le Parti de la justice et du développement (PJD) ou la Fédération de la gauche démocratique (FGD), ont publié des communiqués condamnant l'attaque contre l'Iran. D'autres ont appelé à des actions, comme le Groupe d'action nationale pour la Palestine, qui voulait organiser un sit-in pour « dénoncer l'agression sioniste américaine contre l'Iran ». Mais les rassemblements ont été empêchés par les autorités, tout comme la manifestation du 2 mars à Tétouan, organisée par le Front marocain de soutien à la Palestine et contre la normalisation avec Israël, et qui rassemble des ONG et des partis politiques.
L'opposition à l'attitude officielle du Maroc est également venue du monde religieux. Dans un communiqué, plusieurs oulémas marocains ont exprimé leur solidarité avec l'Iran en tant que pays musulman. Le théologien Ahmed Raïssouni, qui avait autrefois cofondé et dirigé le Mouvement unicité et réforme (MUR), véritable matrice idéologique du PJD, avant de présider l'Union internationale des oulémas musulmans (UIOM), a exprimé un positionnement sans ambiguïté : « Je suis avec l'Iran parce qu'ils sont musulmans et parce qu'ils sont opprimés. Je suis contre les agresseurs criminels et leurs alliés (2). » Même si elles émanent d'une figure paradoxale qui a toujours défendu la séparation entre le pouvoir politique et le pouvoir religieux dans un pays où le roi est commandeur des croyants, ces déclarations remettent explicitement en cause le positionnement officiel du Maroc dans le camp anti-Iran.
Washington et Tel-Aviv, meilleurs alliés du roi
Mais les autorités de Rabat ne font pas grand cas de ces voix et assument leur posture solidaire des pays du Golfe, avec lesquels elles entretiennent des liens solides. Les bénéfices que le Maroc tire de son partenariat avec les États-Unis et avec Israël expliquent l'absence de dénonciation de leurs bombardements. En 2020, Donald Trump reconnaissait la marocanité du Sahara occidental, ouvrant la voie à des changements de positionnement d'autres États, comme l'Espagne ou encore la France sur cette question. C'est aussi l'administration Trump qui, cette année, multiplie les rencontres, de manière à clore le conflit en privilégiant l'option d'une autonomie sous souveraineté marocaine. Elle a aussi soutenu Rabat lors du vote historique du 31 janvier dernier de la résolution 2797 du Conseil de sécurité de l'ONU reconnaissant le plan d'autonomie marocain comme la référence principale d'une solution au conflit.
La contrepartie de ce soutien était la signature par le Maroc des accords d'Abraham en 2020. Dès lors, l'administration Trump considérait ce pays comme un acteur de stabilité au Maghreb et en Afrique, jugé digne d'être récompensé. Le Maroc a été invité par Donald Trump à rejoindre le Conseil de la paix, et devrait également participer à la force internationale de stabilisation à Gaza en envoyant des soldats sur place.
Ces bonnes manières faites au Maroc ne se limitent pas au dossier du Sahara : les droits de douane imposés aux pays du Maghreb ne sont que de 10 % pour le Maroc, contre 30 % pour l'Algérie et 25 % pour la Tunisie. Autre signe de distinction, Donald Trump pense transférer le siège du Commandement des États-Unis pour l'Afrique (Africom) de Stuttgart à Rabat, qui accueille régulièrement l'exercice multinational African Lion, conduit par Africom. Ces différents gains, auxquels s'ajoutent les investissements états-uniens au Sahara occidental (3), ne peuvent être remis en question par la guerre contre l'Iran.
D'autant que le Maroc est engagé dans une coopération avec Israël, comme l'atteste l'achat d'un système de défense antiaérienne Barak MX (4) ou l'installation d'une usine de drones du groupe israélien BlueBird Aero Systems dans la province de Benslimane, près de Casablanca, qui entrera en service en ce mois d'avril. Ce double partenariat dont bénéficie le Maroc le place naturellement dans le camp des anti-Iran. Face à ses détracteurs, Rabat n'hésite pas à mettre en avant son rôle de médiateur au service des Palestiniens, que ce soit pour débloquer des fonds retenus par Israël et destinés à l'Autorité palestinienne, ou encore pour permettre à l'aide humanitaire d'entrer dans Gaza, sans grand succès pour l'instant.
Le revirement diplomatique de l'Algérie
Si l'attitude du Maroc s'inscrit dans le sillage des accords d'Abraham, la position algérienne confirme une rupture avec ses principes diplomatiques, et vis-à-vis de l'Iran. Le 1er mars, le ministre algérien des Affaires étrangères, Ahmed Attaf, a exprimé « la solidarité totale de l'Algérie avec les pays arabes frères qui ont été victimes d'attaques militaires ». En revanche, Alger n'a pas déploré la mort du Guide suprême Ali Khamenei, alors qu'il avait réagi, lors de la « guerre des 12 jours », aux bombardements israéliens sur le sol iranien en évoquant « une agression qui n'aurait pas été possible sans l'impunité dont jouit l'agresseur ». Le 13 juin 2025, l'Algérie avait aussi appelé le Conseil de sécurité des Nations unies à « assumer pleinement sa responsabilité de protéger la paix et la sécurité internationales ».
Bien sûr, cette rupture avec Téhéran n'est pas une première. Il y eut un grand moment de froid entre les deux pays, de 1993 à 1999. Alger accusait alors l'Iran de soutenir et de financer les groupes armés islamistes dans le contexte de la décennie noire, et avait rompu ses relations avec Téhéran. Mais le président Abdelaziz Bouteflika les a rétablies en 2000. Ses homologues iraniens Mohammad Khatami et Mahmoud Ahmadinejad s'étaient rendus à Alger en 2004 et 2007. Ali Khamenei y était même attendu dans les mois à venir pour une visite officielle dont la date restait à déterminer.
Ces dernières années, l'Algérie avait défendu le droit de l'Iran à acquérir la technologie nucléaire à des fins pacifiques. Les relations avaient retrouvé leur niveau de proximité de l'année 1980. Dans le contexte de la guerre entre l'Irak et l'Iran (1980-1988), Alger avait mis en œuvre sa diplomatie en jouant un rôle majeur dans la libération des otages de l'ambassade états-unienne (5), qualifiant l'Iran de « pays tiers ami ». Aujourd'hui, pourtant, elle ne condamne pas les attaques israéliennes et états-uniennes.
L'atout gazier ?
Soucieuse de ménager Donald Trump, l'Algérie estime que cette guerre pourrait peut-être lui offrir l'opportunité de se positionner comme acteur économique. Si la guerre au Proche-Orient s'inscrit dans la durée, Alger pourrait profiter de sa proximité géographique avec l'Europe et être tenté d'augmenter sa production de barils afin d'exporter son pétrole vers des pays confrontés à des difficultés d'approvisionnement. Selon une information du média spécialisé dans les affaires énergétiques Attaqa, reprise par Algérie 360 le 2 mars dernier, le pays pourrait également se positionner en recours gazier stratégique pour satisfaire une demande de plus en plus grande dans le contexte de la guerre en Iran et en Ukraine. Ses ventes de gaz liquéfié destinées au Vieux Continent peuvent s'intensifier, à travers les gazoducs Trans-Med et Medgaz, qui passent sous la Méditerranée. Une perspective toutefois discutable compte tenu de l'état du secteur gazier et pétrolier et de sa productivité.
Alger espère aussi sortir de son isolement diplomatique et stratégique auquel sa rigidité doctrinale et son incapacité à s'adapter aux évolutions géopolitiques ont largement contribué. Depuis 2021, le pays s'est brouillé avec la plupart de ses voisins : le Maroc en 2021, l'Espagne en 2022 pour reconnaissance de la marocanité du Sahara, et la France en 2024 pour la même raison. La même année, Alger était en froid avec les Émirats arabes unis (6). Sur son flanc sud, l'Algérie, traditionnellement influente dans les pays du Sahel, a été rejetée par les nouveaux gouvernements issus des coups d'État militaires – Mali, Burkina Faso et Niger –, tandis que ces États se sont regroupés dans l'Alliance des États du Sahel (AES), qui participe à la recomposition de la géopolitique de la région. Enfin, en s'éloignant progressivement de la Russie, son partenaire historique, Alger éprouve des difficultés à peser dans le conflit libyen.
Conscient de cette solitude, le pays a décidé d'opérer un rapprochement avec Washington. Ce choix explique sa non-participation au vote de la résolution du Conseil de sécurité de l'ONU sur l'autonomie du Sahara occidental ou encore la non-condamnation des bombardements d'Israël et des États-Unis.
Diplomatie « de la retenue » pour la Tunisie
Comme pour Alger, le changement de posture vis-à-vis de l'Iran est de mise pour la Tunisie. Le président Kaïs Saïed s'était en effet rapproché de Téhéran ces deux dernières années. Les deux pays avaient exprimé leur volonté de s'engager dans une coopération technologique dans le domaine de l'intelligence artificielle (IA). Le chef de l'État s'était également rendu à Téhéran en mai 2024 après la mort du président iranien Ibrahim Raïssi. Lors de la « guerre des 12 jours » contre l'Iran, Tunis avait dénoncé une atteinte à la souveraineté et à la sécurité de la République islamique, une violation flagrante de la Charte des Nations unies et de toutes les lois et coutumes internationales.
Le communiqué du ministère tunisien des Affaires étrangères du 1er mars dernier est radicalement différent : il n'évoque pas l'assassinat du guide Ali Khamenei, ne condamne ni Israël ni les États-Unis - qui ne sont même pas cités -, et se contente d'appeler à la sagesse et au retour à la table des négociations.
Mais, contrairement à l'Algérie, qui interdit toute manifestation de protestation contre les bombardements de l'Iran, la colère des Tunisiens a pu s'exprimer dans le centre-ville de la capitale au neuvième jour de la guerre. Les participants ont pu agiter des drapeaux iraniens et des drapeaux palestiniens, ainsi que des portraits d'Ali Khamenei. En revanche, Tunis a donné des gages à Washington en arrêtant sept membres de la campagne Global Sumud Flotilla, qui a organisé un départ de bateaux pour briser le siège de Gaza à l'été 2025, et qui s'apprêtait à refaire de même en ce mois d'avril. Ils et elles ont été accusé·es de « blanchiment d'argent » dans le cadre de la collecte de fonds pour la flottille.
Dans un communiqué publié le 17 mars, plusieurs organisations, dont la Ligue tunisienne des droits de l'homme, ont dénoncé un recours « abusif » à ces accusations dans des affaires à caractère politique. Pour ces collectifs, l'objectif ne se limite pas à empêcher le départ de navires vers Gaza, mais vise plus largement à affaiblir le mouvement de soutien à la cause palestinienne. Ils accusent également le régime de « s'être contenté pendant des années de discours et de slogans sur les droits des Palestiniens, sans prendre de mesures concrètes pour les soutenir ».
Ces arrestations confirment l'embarras de l'exécutif tunisien. Depuis quelques années, sa diplomatie était quelque peu calquée sur la diplomatie algérienne. En outre, le souverainisme mis en avant par le président Saïed ne lui permet pas de se brouiller avec Donald Trump, l'armée tunisienne étant en partie financée par les États-Unis. Enfin, le pays bénéficie de l'aide financière de certains États du Golfe, en particulier l'Arabie saoudite. Autant dire que Carthage dispose d'une marge de manœuvre étroite et n'a plus d'espace diplomatique et géopolitique pour faire entendre une quelconque singularité. Comme l'Algérie, la Tunisie n'a plus les moyens d'être dans la dissidence diplomatique.
Notes
1- Dans un communiqué du ministère des Affaires étrangères, de la Coopération africaine et des Marocains résidant à l'étranger, 28 février 2026.
2- Jassim Ahdani, « Au Maroc, le cas iranien divise », Jeune Afrique, 5 mars 2026.
3- En août 2025, le département d'État a donné son feu vert à ces investissements avec un premier programme de 5 millions de dollars (4,3 millions d'euros).
4- Construit par la coentreprise entre Israel Aerospace Industries (IAI) et la société Rafael (Rafael Advanced Defense Systems).
5- Entre le 4 novembre 1979 et le 20 janvier 1981, 52 diplomates et civils états-uniens sont retenus en otage par des étudiants iraniens dans l'ambassade des États-Unis à Téhéran.
6- Le gouvernement algérien reproche aux Émirats une politique régionale interventionniste, notamment en Libye, au Mali et au Soudan, des investissements au Sahara occidental et des tentatives d'ingérence dans les affaires intérieures algériennes.

Népal, printemps 2026 : la génération Z à l’épreuve du pouvoir
Les élections législatives népalaises du 5 mars 2026 ont produit un résultat sans équivalent depuis 1959 : le Rastriya Swatantra Party (RSP, Parti national indépendant), formation populiste centriste, remporte 182 des 275 sièges et 47,8 % des voix proportionnelles, à deux sièges de la supermajorité constitutionnelle. Les deux principaux partis de la gauche népalaise — le Parti communiste du Népal (marxiste-léniniste unifié) [CPN-UML] de K. P. Sharma Oli, et le Parti communiste du Népal [NCP] de Prachanda — subissent leurs pires défaites historiques, réunissant moins de 10 % des sièges. Oli est battu dans sa propre circonscription par Balendra Shah. Le Parti du Congrès népalais [NC], centre-gauche, n'obtient que 38 sièges.
Tiré d'Europe solidaire sans frontière.
Trois semaines plus tard, Oli et l'ancien ministre de l'Intérieur Ramesh Lekhak (NC) sont arrêtés pour négligence criminelle dans la répression du soulèvement de jeunesse de septembre 2025, qui avait fait 76 mort·es et renversé le gouvernement. Libérés sous conditions le 9 avril sur ordre de la Cour suprême, aucun n'a à ce jour été formellement inculpé.
Cette séquence reconfigure l'ordre politique népalais sans lever ses contradictions. Le nouveau pouvoir RSP, porté par la génération Z, est contraint par une chambre haute qu'il ne contrôle pas et porte des ambitions constitutionnelles qu'il ne peut imposer seul. L'exigence de redevabilité issue du mouvement de septembre entre en tension avec les questions de procédure. La gauche népalaise, surtout, affronte un effondrement qui n'est pas d'abord électoral mais idéologique : vingt ans de faillite à traduire en politiques publiques les promesses de transformation qu'elle avait portées.
Le verdict des urnes
Les élections législatives du 5 mars 2026, anticipées à la suite du renversement du gouvernement Oli, ont confirmé dans les urnes ce qui s'était exprimé dans la rue : un rejet massif de l'ancien pouvoir. Le RSP, mouvement anti-establishment et nationaliste, a remporté 182 des 275 sièges de la Chambre des représentant·es — le meilleur résultat d'une formation politique népalaise depuis les premières élections démocratiques de 1959.
Les grands perdants sont les deux principaux partis communistes (ex-Maoistes). Le CPN-UML d'Oli n'obtient que 13,4 % des voix et 25 sièges ; Oli est battu dans sa propre circonscription de Jhapa-5, bastion historique de l'UML, avec 49 614 voix d'écart (68 348 voix contre 18 734), record absolu de l'histoire parlementaire népalaise. Le NCP de Prachanda, issu d'une fusion de novembre 2025 de plusieurs formations communistes, recueille 7,5 % des voix et 17 sièges. Le NC, centre-gauche, arrive en deuxième position avec 19,1 % et 38 sièges — son président Gagan Thapa figure parmi les battus.
Deux formations nouvelles s'imposent : le Shram Sanskriti Party (SSP, Parti de la culture du travail) de Harka Sampang Rai, fondé dans les jours suivant le soulèvement, obtient 7 sièges avec 3,56 % des voix — dont les trois sièges de la province de Koshi, enlevés au CPN-UML sur son bastion historique des collines orientales ; le Rastriya Prajatantra Party (RPP, Parti national démocratique), monarchiste et hindou-nationaliste, en obtient 5 avec 3,05 %.
Le système électoral népalais — La Chambre des représentant·es compte 275 sièges, élus selon un système mixte parallèle. 165 député·es sont élu·es au scrutin uninominal majoritaire à un tour, dans autant de circonscriptions ; 110 le sont au scrutin proportionnel de liste fermée, sur la base d'une circonscription nationale unique, avec un seuil de 3 % des suffrages exprimés et une attribution à la méthode Sainte-Laguë. Les listes proportionnelles doivent respecter des quotas pour les femmes (un tiers minimum des élu·es par parti), les Dalits, les Janajatis (peuples autochtones), les Madheshis, les Tharus, les Musulmans et les habitant·es des régions reculées. L'Assemblée nationale, chambre haute permanente de 59 membres élue au suffrage indirect et renouvelable par tiers, n'était pas renouvelée lors du scrutin du 5 mars ; les assemblées provinciales non plus.
Les partis historiques se sont laissé coopter et corrompre depuis la fin de la lutte armée, en 2006. Depuis 2008, le Népal a connu treize gouvernements, les mêmes figures — Oli, Prachanda, Deuba — se succédant au pouvoir sans jamais mener de réformes de fond. [1] Le fédéralisme, promis aux minorités ethniques, aux Madheshis des plaines du sud et aux peuples autochtones, est resté lettre morte : depuis 2015, aucun gouvernement n'a transféré aux provinces les pouvoirs prévus par la Constitution, en particulier le contrôle de la police et des administrations provinciales. Les maoïstes, qui avaient fait du fédéralisme un étendard de leur lutte armée, ont activement contribué à le vider de sa substance une fois au gouvernement. [2]
Ce verdict électoral est l'écho d'une insurrection populaire. Des années de frustration accumulée — corruption endémique, népotisme, chômage des jeunes, absence de redevabilité — avaient atteint un point de rupture. La campagne virale NepoBabies avait publiquement exposé le train de vie luxueux des enfants de l'élite politique, mis en regard du sort de jeunes Népalais·es contraint·es d'émigrer faute de perspectives. C'est dans ce contexte que, le 4 septembre 2025, le gouvernement Oli a interdit vingt-six plateformes de réseaux sociaux. Ce fut la goutte d'eau. [3]
Sans direction formelle, le mouvement s'est organisé via Discord après le blocage des plateformes officielles. Il a provoqué une explosion violente : bâtiments publics et résidences de dirigeants incendiés, au moins 76 mort·es. [4] La violence policière a frappé de façon disproportionnée les Dalits, les Madheshis et les jeunes des classes populaires. Le Népal devient ainsi le troisième pays d'Asie du Sud, après le Sri Lanka (2022) et le Bangladesh (2024), à voir son gouvernement renversé par un mouvement de jeunesse. [5]
Shah, le RSP et les contraintes institutionnelles
Balendra Shah (Balen), 35 ans, a été nommé Premier ministre le 27 mars 2026 — le plus jeune de l'histoire parlementaire du Népal. Rappeur très populaire parmi la jeunesse et les milieux défavorisés, ingénieur structurel de formation, il avait percé en 2022 en remportant la mairie de Katmandou en candidat indépendant. Soutien du mouvement de septembre, il a rejoint le RSP en janvier 2026 comme candidat à la tête du gouvernement.
Le programme du RSP contient des engagements significatifs : amendements constitutionnels répondant à certaines revendications des mouvements madheshis et janajatis, réformes portées par la Gen-Z, transition vers un exécutif élu au suffrage direct. Ces promesses ont joué un rôle dans la victoire ; leur mise en œuvre est loin d'être acquise. Shah est un nationaliste affirmé, sans expérience de la négociation avec des interlocuteurs politiques hors de la capitale. Sa formation, centrée sur les milieux urbains et la jeunesse instruite, a peu de racines dans les communautés rurales, les Teraï madheshis ou les peuples autochtones des régions périphériques. Le RSP lui-même est traversé par une rivalité de fond entre Shah et le président du parti, Rabi Lamichhane, dont les démêlés judiciaires — détournement de fonds de coopératives, questions de citoyenneté — restent non résolus.
Surtout, le RSP ne gouvernera pas seul. La Chambre des représentant·es est renouvelée, mais pas l'Assemblée nationale, où le NC et le CPN-UML disposent ensemble d'une majorité des deux tiers. Chaque texte législatif doit être adopté par les deux chambres. Les réformes constitutionnelles les plus ambitieuses du programme RSP — notamment le passage à un exécutif élu au suffrage direct — supposent une majorité des deux tiers à la Chambre basse, que le RSP frôle sans atteindre, et un accord avec une chambre haute où il est absent. La recomposition institutionnelle complète reste à venir.
À ces contraintes internes s'ajoutent des pressions externes. Le Népal se trouve sous les pressions croisées de l'Inde, des États-Unis et de la Chine. Pékin, qui avait traditionnellement compté sur les partis communistes népalais comme interlocuteurs privilégiés, voit ces formations durablement affaiblies ; le RSP a par ailleurs retiré de son programme le projet du parc industriel de Damak, soutenu par la Chine. Le nouveau gouvernement hérite d'un jeu régional qu'il n'a pas l'expérience de maîtriser.
L'arrestation d'Oli
Dès sa première réunion, le 27 mars, le cabinet Shah a voté la mise en œuvre des recommandations de la commission d'enquête de haut niveau. Aux premières heures du 28 mars, la police a procédé à l'arrestation d'Oli à sa résidence de Bhaktapur, et à celle de Ramesh Lekhak. [6]
La commission n'a pas établi qu'Oli avait ordonné aux forces de sécurité d'ouvrir le feu ; elle a retenu, en revanche, que ni Oli ni Lekhak n'avaient pris la moindre mesure pour faire cesser les tirs qui ont tué 19 manifestant·es lors de la seule journée du 8 septembre 2025, et que leurs déclarations ultérieures d'ignorance des faits relevaient d'une négligence criminelle. Les charges retenues, de mort causée par imprudence ou négligence, sont passibles de trois à dix ans de prison. [7]
Le lien opérationnel entre le soulèvement et les arrestations prend corps dans une seule figure. Sudan Gurung, 38 ans, fondateur de Hami Nepal (Nous, le Népal) — la plateforme civique dont les serveurs Discord avaient structuré l'auto-organisation de septembre 2025 — a été nommé ministre de l'Intérieur le jour même de la prestation de serment de Shah. Ancien DJ reconverti à l'activisme humanitaire après le séisme de 2015, Gurung avait négocié directement avec le chef de l'armée le choix de la Première ministre intérimaire Sushila Karki. Élu député de Gorkha-1 avec 29 896 voix, il a reçu le portefeuille le plus sensible du cabinet. [8] Gurung a annoncé les arrestations sur les réseaux sociaux : « Nul n'est au-dessus de la loi. Ce n'est pas une vengeance — c'est seulement le début de la justice. »
Oli, 74 ans, deux fois greffé du rein et souffrant de problèmes cardiaques, a été transféré à l'hôpital peu après son arrestation. Après treize jours de détention, la Cour suprême a ordonné sa libération le 9 avril, estimant que sa détention n'était plus nécessaire à l'enquête et que son état de santé appelait une résolution rapide. [9] Oli et Lekhak ont été libérés sous condition de comparution. Aucun n'a, à ce jour, été formellement inculpé ; tous deux contestent toute responsabilité. L'enquête demeure ouverte.
La gauche en déroute et les enjeux ouverts
La réaction du CPN-UML a été immédiate : dénonciation des détentions comme vendetta politique, appel à des mobilisations échelonnées. L'écart entre le programme annoncé et la mobilisation effective a toutefois été patent : dès le lendemain des arrestations, la participation à Katmandou s'était réduite à environ 200 personnes, les principaux dirigeants restant absents de la rue. [10] La direction du NC a maintenu une ambivalence calculée — qualifiant le rapport Karki de « unilatéral » sans pour autant rallier la rue — tandis que le NCP n'a engagé aucune action.
Une voix distincte à gauche est venue de Harka Sampang Rai, président du SSP. Ancien maire de Dharan, fils d'un ancien Gurkha engagé dans l'armée britannique, Sampang appartient à la communauté autochtone rai de l'est du Népal. Il a bâti le SSP sur un programme combinant culture du travail, politique anticorruption et représentation proportionnelle des nationalités autochtones, des Madheshis, des Dalits et des Musulmans. Il a qualifié les arrestations de « représailles politiques » et appelé l'État à poursuivre avec une égale rigueur celles et ceux qui avaient incendié le Singha Durbar, le Parlement et la Cour suprême — non pas seulement celles et ceux qui avaient ordonné la répression. Cette position — ni défense d'Oli, ni validation du cadrage gouvernemental — pointait un espace politique que les vieilles formations de gauche n'ont pas occupé : une exigence de redevabilité non-partisane, appliquée de part et d'autre du clivage.
Pour les familles des victimes de septembre, les arrestations ont eu une portée d'une tout autre nature : celle d'une rupture, longtemps attendue, dans une tradition d'impunité. La répression prolongeait un bilan cumulé de carences — torture en garde à vue, discriminations persistantes contre les Dalits et les communautés marginalisées, commissions de justice transitionnelle contestées par les organisations de victimes. [11]
L'économie népalaise reste très dépendante des transferts de fonds de la diaspora — environ un tiers du PIB ; la frustration qui a alimenté la révolte n'était pas celle d'un effondrement macroéconomique, mais celle de la corruption, des inégalités de distribution et du verrouillage des opportunités pour une jeunesse nombreuse et connectée. L'arrestation d'Oli est l'épisode le plus spectaculaire d'une crise qui la précède largement. Le SSP, né quatre mois avant le scrutin, a devancé les deux grandes formations communistes dans la province de Koshi — sur leur propre terrain historique.
Les partis de gauche népalais — incapables d'articuler des positions claires sur la propriété des moyens de production, la dépendance aux transferts de fonds ou l'exclusion structurelle des communautés autochtones et dalites — ne pouvaient pas canaliser la colère populaire de septembre. Ils en sont devenus les cibles. La révolte ne portait aucune bannière idéologique, et lorsque la formation nouvelle qui en est issue a emporté le pouvoir puis fait arrêter la figure la plus éminente de la gauche, elle l'a fait avec une large approbation populaire. Ce qui reste de la gauche organisée népalaise doit affronter une question fondamentale : pourquoi, lorsque les Népalais·es se sont soulevé·es contre un ordre injuste, se sont-ils et elles tourné·es vers un rappeur, un ancien DJ et un parti né des décombres — plutôt que vers les partis qui prétendent depuis des décennies les représenter.
Le verdict n'est pas l'affaire d'un cycle électoral. Il est le solde — provisoire — d'une faillite de vingt ans de la gauche à tenir ce qu'elle avait promis.
Pierre Rousset et Adam Novak, rédacteurs d'Europe Solidaire Sans Frontières.
Notes
[1] « Comment la gauche a viré à droite au Népal », ESSF, http://www.europe-solidaire.org/spip.php?article78206.
[2] « La monarchie hindoue du Népal est finie — ou peut-être pas », ESSF, http://www.europe-solidaire.org/spip.php?article76222.
[3] « Le règlement de comptes horrifique du Népal avec sa classe politique défaillante », ESSF, http://www.europe-solidaire.org/spip.php?article76204.
[4] Selon le bilan de la commission d'enquête Karki.
[5] « Soulèvements de la jeunesse en Asie du Sud : trois pays, trois ans, une crise », ESSF, http://www.europe-solidaire.org/spip.php?article76623.
[6] « Justice or Politics ? Understanding the Arrest of Oli and Lekhak », Nepal News, 28 mars 2026, https://english.nepalnews.com/s/pol....
[7] Human Rights Watch, « Nepal : Unlawful Use of Force During 'Gen Z' Protest », 19 novembre 2025, https://www.hrw.org/news/2025/11/19....
[8] « What home minister Sudan Gurung's first week in office looked like », The Kathmandu Post, 3 avril 2026, https://kathmandupost.com/national/....
[9] « Oli, Lekhak released following court order », The Kathmandu Post, 9 avril 2026, https://kathmandupost.com/national/....
[10] « UML protest sees cadres injured as top leaders stay away from streets », Khabarhub, 29 mars 2026, https://english.khabarhub.com/2026/....
[11] Les nationalités autochtones (Adivasi Janajati) représentent entre 35 et 50 % de la population ; les Dalits et les Madheshis font face à une exclusion structurelle des institutions d'État. cf International Work Group for Indigenous Affairs (IWGIA), profil-pays Népal, https://iwgia.org/en/nepal.

Sánchez et ses alliés désignent « l’ennemi » : milliardaires, spéculateurs, tecno-oligarques et Donald Trump Sommet progressiste de Barcelone
Le 18 avril 2026, plus d'une vingtaine de chefs d'État et de gouvernement progressistes se sont réunis à Barcelone sous l'égide de Pedro Sánchez pour la quatrième Réunion en défense de la démocratie. Le reportage d'Aleix Moldes et Cristina Mas restitue les engagements pris — réforme de l'ONU, candidature d'une Latino-Américaine au secrétariat général, fonds onusien pour la reforestation proposé par Sheinbaum, gouvernance numérique — et les lignes de fracture : plusieurs participants refusent l'étiquette « anti-Trump » alors même que le bloc désigne milliardaires, spéculateurs et tecno-oligarques comme les « ennemis » de la démocratie ; María Corina Machado, prix Nobel de la paix 2025, s'est pour sa part rangée à Madrid aux côtés du Partido Popular. [AN]
19 avril 2026 | tiré d'Europe solidaire sans frontières
https://www.europe-solidaire.org/spip.php?article78572
Barcelone. Donald Trump est multimillionnaire, magnat de l'immobilier, il a des intérêts directs dans les entreprises technologiques et… il est Donald Trump. Le président des États-Unis incarne à lui seul toutes les caractéristiques de « l'ennemi » que la gauche réunie à Barcelone ce week-end a désigné, avec Pedro Sánchez pour hôte, qui s'est érigé en référent du mouvement progressiste international. « Quand nous, socialistes, gouvernons, les États ne s'agenouillent pas devant les élites : nous les remettons à leur place », a-t-il lancé pour clore les sommets du week-end devant les 6 500 personnes qui remplissaient le pavillon 8 de la Foire de Barcelone. L'engagement du dirigeant espagnol, partagé par les chefs d'État et de gouvernement réunis à ses côtés, est de « résister » à la poussée de l'extrême droite, mais aussi de « construire » ensemble un nouveau monde multilatéral. « Nous ferons plier le bras de ceux qui se croient intouchables. Aux milliardaires qui exploitent les gens et jouent avec l'avidité ; aux spéculateurs qui jouent avec les économies et les logements des gens ; et aux tecno-oligarques qui se remplissent les poches au détriment de la santé des démocraties et de la santé mentale de nos jeunes », a réaffirmé Sánchez [1], entonnant depuis la scène le « Non à la guerre » repris par toute la salle.
Le président espagnol s'était fixé pour objectif de faire de Barcelone la ville anti-Trump par excellence et, depuis vendredi, avec la rencontre bilatérale Espagne-Brésil, jusqu'à ce samedi, il a été le grand protagoniste. « Merci, président Sánchez », ont répété tour à tour les invités aux trois forums qui, en parallèle, ont réuni partis, gouvernements et militants socialistes et progressistes du monde entier. Le temps fort du week-end était programmé samedi matin. Plus d'une vingtaine de gouvernements ont participé à la IVᵉ Réunion en défense de la démocratie, qui s'est tenue en parallèle de la Global Progressive Mobilisation, le sommet socialiste. Le président brésilien, Luiz Inácio Lula da Silva, était l'invité vedette, aux côtés de la présidente mexicaine, Claudia Sheinbaum [2] — qui a invité Sánchez au Mexique, signe de l'amélioration des relations entre les deux États — et du président colombien, Gustavo Petro. Les présidents de l'Uruguay, d'Afrique du Sud, de Lituanie, d'Irlande, d'Albanie, de la Barbade et du Cap-Vert complètent la liste des chefs d'État ou de gouvernement. Vice-présidents et ministres d'Allemagne, du Royaume-Uni, du Ghana, d'Autriche et du Botswana y ont également pris part, ainsi que les ambassadeurs de près d'une vingtaine de pays.
« La démocratie ne peut pas être tenue pour acquise », a averti Sánchez. À ses côtés, l'ancien président chilien Gabriel Boric a ajouté que « la démocratie n'est pas l'état naturel des choses ». Et si elle est en danger, disent-ils, c'est que quelqu'un la menace. Donald Trump et Benjamin Netanyahu — certains, comme Sánchez, y incluent Vladimir Poutine — se seront sentis visés. La solution, encore très indéterminée, implique de « réformer les Nations unies », à commencer par le fait que, pour la première fois de leur histoire, elles soient dirigées par une femme.
Trump n'a pas pu se retenir et, une fois de plus, il a offert à Sánchez ce dont ce dernier a besoin : un ennemi qui le prenne en considération. « Quelqu'un a-t-il vu à quel point l'Espagne s'en sort mal ? Ses chiffres financiers, en plus du fait qu'elle ne contribue presque en rien à l'OTAN ni à sa défense militaire, sont absolument horribles. Triste à voir !!! », a écrit le président des États-Unis sur son réseau social Truth.
« Attaques contre le système multilatéral ; tentatives de contestation des règles du droit international ; dangereuse normalisation du recours à la force ; inégalité et désinformation » : tels sont, selon Sánchez, les principaux « périls » auxquels se heurte le système démocratique [3]. Le défi consiste à passer du diagnostic partagé à l'action, et c'est là qu'intervient le plan de réforme de l'ONU. Le gouvernement espagnol soutiendra la candidature d'une femme latino-américaine au poste de prochaine secrétaire générale. « C'est une question de justice et aussi de crédibilité. » Deux des candidates remplissent la condition d'être à la fois femme et latino-américaine : l'ancienne présidente chilienne Michelle Bachelet — qui n'a pas l'appui du nouveau président de son pays — et l'ancienne vice-présidente du Costa Rica Rebeca Grynspan. Les deux hommes avec qui elles sont en concurrence sont l'ancien président du Sénégal Macky Sall et le diplomate argentin Rafael Mariano Grossi [4].
Dans un discours enflammé pour clore la rencontre, Lula da Silva a souligné que les États réunis à Barcelone ne cherchaient pas à « créer une nouvelle Internationale », mais simplement à parler de « multilatéralisme », parce que c'est un sujet dont, assure-t-il, « on ne peut pas discuter aux Nations unies ». « Pourquoi ? Parce qu'aujourd'hui l'ONU ne représente plus ce pour quoi elle a été créée. Les cinq membres permanents du Conseil de sécurité [les États-Unis, la Russie, la France, le Royaume-Uni et la Chine] sont passés de garants de la sécurité mondiale après la Seconde Guerre mondiale à seigneurs de la guerre. » Le président sud-africain Cyril Ramaphosa a demandé que l'Afrique dispose elle aussi d'un siège au Conseil de sécurité.
Renforcer le multilatéralisme
De la rencontre de ce samedi sortent plusieurs engagements : le renforcement et la reconfiguration du multilatéralisme, menacé par l'impérialisme de la Russie et des États-Unis ; la gouvernance numérique, pour réguler les entreprises technologiques à l'échelle mondiale ; et un agenda démocratique fondé sur des réponses citoyennes en matière de justice sociale, de cohésion, d'égalité des chances, de participation des jeunes, d'égalité de genre et d'inclusion. « Le véritable risque, c'est que la démocratie se vide de l'intérieur pendant qu'on l'attaque de l'extérieur », a averti Sánchez. « Nous croyons en un ordre fondé sur des règles, sur la coopération et sur des institutions légitimes, mais nous savons aussi que le système multilatéral doit se renouveler d'urgence pour refléter la réalité du monde du XXIᵉ siècle », a ajouté le président espagnol.
La présence de la présidente mexicaine a constitué l'une des nouvelles marquantes de l'événement et témoigne du dégel des relations avec l'Espagne. Elle et Sánchez se sont rencontrés en bilatérale une fois le sommet terminé. La « lutte permanente pour la paix » dans un monde « blessé par la guerre et l'inégalité » fait l'objet d'une proposition concrète de la présidente mexicaine : que les Nations unies parrainent un nouveau fonds pour la reforestation mondiale financé par 10 % de l'argent aujourd'hui consacré à l'armement.
En général, les dirigeants politiques ont préféré se démarquer de l'étiquette antitrumpiste, certains avec plus de véhémence, comme le ministre de la Justice de la République dominicaine, Antoliano Peralta — qui a souligné que s'il pensait que c'était un sommet anti-Trump, il « ne serait pas venu » —, et d'autres, comme Petro, en niant simplement qu'il s'agisse d'un sommet « à l'encontre » et en défendant le caractère constructif de la rencontre. « Tant l'agression contre l'Iran que l'extension de la guerre au Moyen-Orient font partie des pires décisions qu'ait prises un gouvernement, au-delà du génocide à Gaza », a-t-il dénoncé, en référence aux États-Unis et à Israël. Lula a été encore plus clair : « Nous n'aimons pas les empereurs qui se prennent pour les rois du monde. » Le président brésilien a insisté sur le fait qu'« individuellement » les États « n'ont pas d'issue » et qu'« aucun pays, aussi grand soit-il, ne peut imposer ses règles aux autres » [5].
Présents et absents
Après New York (à deux reprises, dans le cadre de l'ONU), Santiago du Chili et maintenant Barcelone, le prochain sommet En défense de la démocratie a déjà sa destination : ce sera le Mexique. Par rapport au sommet de septembre dernier à New York, les représentants d'Espagne, du Brésil, du Mexique, de Colombie, d'Uruguay, d'Albanie, du Cap-Vert, du Guatemala et de Norvège, ainsi qu'un représentant de l'ONU, ont fait le déplacement — António Costa, président du Conseil européen, avait également été annoncé, mais il n'a finalement pas figuré sur la photo de famille. Les nouveaux pays qui ont rejoint ce groupe en défense de la démocratie sont l'Allemagne — avec le vice-chancelier Lars Klingbeil —, le Royaume-Uni — avec le vice-Premier ministre David Lammy —, la Lituanie — avec la Première ministre Inga Ruginiené —, l'Irlande — avec la présidente Catherine Connolly —, l'Afrique du Sud, l'Autriche, la Barbade, le Botswana, le Ghana, l'Australie, la Slovaquie, la Namibie et la République dominicaine. Même si l'ancien président Boric était présent, le nouveau gouvernement de José Antonio Kast a quitté le groupe, et n'ont pas davantage participé la Bolivie, le Honduras, le Sénégal ni Saint-Vincent-et-les-Grenadines.
Le Venezuela n'y est pas et, si elle finit un jour par gouverner le pays, la prix Nobel de la paix María Corina Machado n'y sera pas davantage, c'est désormais acquis [6]. Elle s'est jetée dans les bras du Partido Popular (PP, droite espagnole), vendredi avec Alberto Núñez Feijóo et samedi avec Isabel Díaz Ayuso, et a refusé de rencontrer Sánchez. « Ce qui s'est passé ces dernières heures à Barcelone démontre que cette réunion [avec Sánchez] n'est pas opportune », a-t-elle déclaré ce samedi. « Je crois que les faits ont confirmé ce que j'avais précédemment exprimé. »
Aleix Moldes et Cristina Mas sont journalistes au quotidien catalan Ara. Aleix Moldes est chef du service politique du journal. Cristina Mas, diplômée en journalisme de l'Universitat Pompeu Fabra et en histoire contemporaine de l'Universitat Autònoma de Barcelona, est spécialisée sur l'aire méditerranéenne et a signé en 2025 l'ouvrage Palestina des de dins (Ara Llibres).
P.-S.
https://www.ara.cat/politica/reformar-l-onu-front-putin-trump-recepta-sanchez-socis_1_5711043.html
Traduit du catalan et notes pour ESSF par Adam Novak
Notes
[1] Jaime Pastor, « Espagne. Face au scandale Santos Cerdán, la chute du sanchisme ? », Europe Solidaire Sans Frontières, juin 2025. https://www.europe-solidaire.org/spip.php?article75399
[2] Viri Ríos et Humberto Beck, « Le Mexique de Morena : une source d'inspiration pour la gauche ? », Europe Solidaire Sans Frontières, novembre 2025. https://www.europe-solidaire.org/spip.php?article77742
[3] Jaime Pastor, « Vers un (dés)ordre impérial d'un nouveau type », Viento Sur / Europe Solidaire Sans Frontières, 2025. https://www.europe-solidaire.org/spip.php?article73810
[4] Rafael Mariano Grossi est directeur général de l'Agence internationale de l'énergie atomique (AIEA) depuis 2019.
[5] Patrick Bond, « Dissiper le mythe multipolaire », Europe Solidaire Sans Frontières, 2025. https://www.europe-solidaire.org/spip.php?article76169
[6] Opposante vénézuélienne à Nicolás Maduro, fondatrice et coordinatrice nationale du parti Vente Venezuela, María Corina Machado a reçu le prix Nobel de la paix 2025 ; elle avait été déclarée inéligible lors de la présidentielle vénézuélienne de 2024 et a soutenu la candidature d'Edmundo González.
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Fascisme : une réflexion ancrée dans l’histoire
En 2026, personne ne peut sérieusement considérer le fascisme comme une question purement historiographique. Nous ne pouvons pas nous demander « qu'est-ce que le fascisme ? » sans penser à la réalité qui nous entoure. Cette question ne concerne pas exclusivement le passé, mais aussi et surtout le présent, un présent marqué par la forte montée de l'extrême droite. La nouvelle vague de gouvernements autoritaires à travers le monde a relancé ce débat, mais ce mot, qui vient spontanément à l'esprit lorsque l'on pense à Donald Trump, Javier Milei, Giorgia Meloni, Victor Orbán ou Marine Le Pen, est clairement inadéquat pour les décrire. Si, comme l'expliquent de nombreux historiens, le fascisme du XXIe siècle est si différent de ses prédécesseurs, nous avons peut-être besoin de nouveaux concepts pour le qualifier.
20 avril 2026 | tiré de Vientosur.info | Viento n° « 200 »
https://vientosur.info/fascismo-pensamiento-con-historia/
Cela vaut également pour de nombreux autres phénomènes de notre époque. L'ancienne notion de guerre s'avère tout aussi problématique et ne rend pas compte de la nouveauté des conflits qui se règlent à l'aide de drones et de l'intelligence artificielle (IA). Les révolutions de la dernière décennie – en particulier les révolutions arabes – ont abandonné toute référence au socialisme et n'avaient pas grand-chose en commun avec celles du siècle dernier. Selon les grands médias et la plupart des hommes d'État occidentaux, l'antisémitisme est écrasant, mais ils n'utilisent plus cette étiquette pour définir les préjugés contre le peuple juif, mais pour discréditer sans distinction toute personne qui critique Israël. Nous pourrions continuer ainsi avec de nombreux autres concepts.
Nous vivons donc dans une sorte d'interrègne, comme l'écrivait Gramsci dans les années 1930 dans ses Cahiers de prison : « La crise consiste précisément en ce que l'ancien est en train de mourir et que le nouveau n'est pas encore né ; dans cet interrègne apparaissent une grande variété de symptômes morbides ». Bien qu'elle ait souvent été galvaudée, cette phrase reflète assez bien notre présent : nous ne sommes pas face à une répétition de l'histoire, face à un retour au passé ; nous sommes confrontés à de nouveaux problèmes et à de nouvelles menaces, mais nous ne disposons que de concepts hérités du passé pour les analyser et les interpréter. Bien sûr, c'est frustrant : ces mots ne décrivent pas bien l'incertitude de notre époque, qui semble annoncer une terrible tempête.
À mon avis, nous avons affaire à une sorte de post-fascisme, un concept qui reflète à la fois une distance historique par rapport au fascisme classique et un changement significatif de ses positions idéologiques, sociales et politiques. Cette nouvelle extrême droite hétérogène est une constellation de mouvements et de partis d'origines diverses et aux références idéologiques différentes, qui, dans leur grande majorité, prétendent accepter le cadre institutionnel de la démocratie libérale. Ce qu'ils veulent, c'est détruire la démocratie de l'intérieur, et non de l'extérieur. Ils constituent une menace pour la démocratie, mais n'agissent pas de la même manière que les forces du fascisme historique ; ils remettent en cause la dichotomie traditionnelle entre fascisme et démocratie à une époque où la démocratie elle-même semble usée, discréditée, vidée de sa substance et privée de ses vertus originelles.
J. D. Vance se rend à Munich pour mettre sur le même plan la liberté et l'Alternative für Deutschland (AfD) ; Giorgia Meloni défend la démocratie italienne face à une menace incarnée par l'antifascisme ; tous les gouvernements occidentaux soutiennent Israël comme une île démocratique entourée de barbares obscurantistes ; les mouvements d'extrême droite en Europe et dans les Amériques proposent des mesures racistes et xénophobes pour défendre la démocratie face au fondamentalisme islamique ; tout en expulsant des centaines de milliers d'immigrés qui vivent et travaillent aux États-Unis, le gouvernement Trump affirme défendre les droits de l'homme lorsqu'il accorde le statut de réfugié à des partisans sud-africains de la suprématie blanche.
Les mots ont changé de sens à la suite d'une sorte de métamorphose orwellienne. Il y a dix ans, ces tendances en étaient encore à leurs balbutiements. Au cours des deux ou trois dernières années, elles ont connu une accélération brutale.
La principale différence entre le fascisme et le post-fascisme souvent mise en avant est la violence. Bien que ce diagnostic me semble juste, je pense qu'il faudrait le nuancer. Bien sûr, aujourd'hui, la plupart des dirigeants de l'extrême droite ont l'habitude d'apparaître sur nos écrans de télévision et leur entourage ne porte pas d'uniforme. Après soixante-dix ans de paix et de stabilité économique, la démocratie libérale semblait constituer un cadre institutionnel solide dans les pays occidentaux. La violence – pensons à l'assaut du Capitole, le 6 janvier 2021, ou à l'attaque du Congrès brésilien deux ans plus tard – apparaît comme une exception, et non comme la règle, même si les choses sont en train de changer.
Le second mandat de Donald Trump se caractérise par une nette tendance à criminaliser la politique : il a envoyé des troupes fédérales dans de nombreuses grandes villes pour « rétablir l'ordre » et a transformé le Service de l'immigration et des douanes (ICE) en une force paramilitaire qui apparaît déjà comme une sorte de garde prétorienne. Tels sont les traits les plus spectaculaires du virage vers l'autoritarisme. L'ICE instaure un climat de terreur où l'État de droit est remis en cause, et tout le monde, pas seulement les immigrés en situation irrégulière, se sent en danger.
Bien sûr, la violence post-fasciste n'est pas comparable à celle du fascisme classique sur un continent dévasté par une guerre totale, mais les signes d'un changement sont clairement perceptibles. En Europe aussi, l'autoritarisme gagne du terrain. Pensons à la France et à l'Italie : il y a dix ans, les grèves syndicales et les manifestations étaient encadrées par des agents de police, qui pouvaient avoir des accrochages marginaux avec certains secteurs radicaux de grévistes. Aujourd'hui, les manifestations légales organisées par les syndicats ouvriers et la gauche se heurtent à des agents militarisés. Un racisme systémique règne dans les commissariats de police.
Ce retour à la démonstration de force s'est étendu au-delà des frontières. L'Occident a exporté la violence vers d'autres régions, principalement au Moyen-Orient, où il a mené des occupations, des guerres et, plus récemment, un génocide par l'intermédiaire de son allié israélien. Aujourd'hui, le gouvernement Trump a bombardé l'Iran, pris en otage Nicolás Maduro au Venezuela et menacé ses voisins, en particulier le Groenland, remettant en cause l'OTAN et mettant en garde ses alliés européens les plus fidèles. Paradoxalement, cela relève davantage d'un signe de faiblesse que de force. Les États-Unis aspirent à s'emparer du Canada et du Groenland pour maintenir et renforcer leur statut de superpuissance continentale, mais ils ont abandonné leurs ambitions hégémoniques traditionnelles à l'échelle mondiale. L'ambition de la Guerre froide d'établir un ordre mondial américain est devenue obsolète. La Chine ne succombera pas comme l'URSS l'a fait il y a plus de trente ans.
Une deuxième différence est tout aussi paradoxale : la nouveauté de cette extrême droite émergente réside dans son conservatisme. À la fin de la Première Guerre mondiale, le fascisme avait une puissante dimension utopique. Il se concevait comme une révolution, parlait de l'Homme Nouveau, du Reich des mille ans, etc. Il affirmait que le monde était en pleine décomposition et proposait une alternative pour l'avenir. En d'autres termes, il avait un horizon utopique.
Aujourd'hui, le post-fascisme est purement conservateur. Il parle d'un grand remplacement qui constituerait une menace pour la civilisation occidentale et prétend défendre les valeurs traditionnelles : la famille, la souveraineté, les cultures nationales, la civilisation judaïco-chrétienne, etc. Il remet en cause toutes les avancées en matière de droits des minorités et s'en prend cruellement aux personnes les plus vulnérables : les immigrés sans papiers, les personnes queer et transgenres. En général, ces mouvements ont perdu leur capacité à faire rêver les gens d'un avenir différent ; ils aspirent à rétablir l'ordre et la sécurité (économique, politique, culturelle et psychologique). Le slogan même de Donald Trump, Make America Great Again, celui que ses partisans apprécient le plus, n'est pas un slogan de conquête ; il fait référence au rêve de retrouver un âge d'or perdu, à l'époque où les États-Unis étaient une puissance forte et prospère.
Ce qui est nouveau – et qui rappelle les années 1930 –, c'est la capacité du post-fascisme à nouer des liens organiques avec les élites économiques, comme on l'a vu de manière spectaculaire lors de la cérémonie d'investiture de Trump. Ce qui est peut-être le plus probable dans les années à venir, c'est l'instauration d'une forme autoritaire de néolibéralisme. Jusqu'à présent, les dirigeants et les mouvements post-fascistes apparaissaient comme des parvenus qui remettaient en cause la classe politique et proposaient une alternative conservatrice au néolibéralisme ; aujourd'hui, ils sont devenus des interlocuteurs fiables des élites économiques au sein de l'UE, aux États-Unis et également dans de nombreux pays d'Amérique latine.
Bien sûr, il est difficile de prédire combien de temps durera cette alliance entre le post-fascisme et le néolibéralisme. Au sein de l'UE, nous sommes encore loin du pouvoir oligarchique qui émerge aujourd'hui avec Trump, mais une tendance similaire existe. Ce qui semble clair, c'est que les élites néolibérales ne souhaitent pas l'instauration d'un État total comme l'Italie de Mussolini ou l'Allemagne d'Hitler ; leur objectif est un état d'exception qui suspend la démocratie par l'établissement de leur propre pouvoir, un pouvoir politique fondé sur le principe de l'autonomie du capital, qui est différent de l'autonomie du politique. Carl Schmitt n'est pas tombé totalement dans l'oubli – les dirigeants post-fascistes sont des « décisionnistes » en ce sens qu'ils méprisent les parlements et gouvernent par décrets, remettant en cause de nombreuses normes constitutionnelles –, mais il a été révisé et corrigé par Friedrich von Hayek.
Lorsqu'il a été élu en 2023, Javier Milei est apparu comme une sorte d'anomalie argentine : excessif, exotique et exceptionnel ; aujourd'hui, il est devenu une figure paradigmatique du libertarisme, et ses recettes d'austérité ont été surpassées par le Département de l'efficacité gouvernementale (DOGE) d'Elon Musk. Le seul précédent historique de cette coexistence entre le pouvoir politique autoritaire (l'idée de souveraineté de Schmitt) et le capitalisme néolibéral, dans lequel l'État se soumet complètement au capital et se transforme en un outil de la société de marché (l'idée de libéralisme de Hayek), est le Chili de Pinochet. Et le Chili de Pinochet n'était pas une simple répétition du fascisme de l'entre-deux-guerres. Tel est le contexte historique du post-fascisme d'aujourd'hui.
Ce changement de stratégie n'était clairement pas inévitable. Les élites économiques font confiance et soutiennent depuis peu les mouvements d'extrême droite, mouvements qui auparavant ne semblaient pas être des interlocuteurs fiables. Par le passé, les dirigeants d'extrême droite ont gagné en influence en dénonçant la mondialisation néolibérale (comme lorsque Marine Le Pen qualifiait Macron de représentant des élites globalistes, ou lorsque Giorgia Meloni stigmatisait le banquier Mario Draghi sur des bases similaires). Ils ont parfois accédé au pouvoir malgré les préférences des classes dominantes, comme Donald Trump et Jair Bolsonaro en 2016, alors qu'ils n'étaient pas les candidats de l'establishment.
Aujourd'hui, l'alliance entre les mouvements populistes d'extrême droite et les élites mondiales prévaut partout. Les faits sur lesquels repose cette affirmation sont loin d'être anecdotiques. On assiste ici à l'émergence d'une étrange coalition entre les couches les plus pauvres et les plus riches de la société. C'est probablement là la plus grande réussite du post-fascisme : obtenir à la fois le soutien de larges secteurs des classes populaires et la confiance des élites mondiales, qui sont puissantes mais très peu nombreuses.
La droite radicale s'appuie sur le paradigme populiste classique du « bon peuple » opposé aux élites corrompues, mais elle l'a considérablement reformulé. Contrairement au passé, où l'on entendait par « vrai peuple » une communauté ethniquement homogène (des Blancs, nationalistes, supposés avoir des racines profondes dans le territoire), opposée aux habitants urbains pauvres et marginaux, source de désordre et d'insécurité, aujourd'hui la classe ouvrière blanche peut être acceptée comme composante nationale si elle a rompu avec ses traditions socialistes, communistes et de gauche. Les ennemis extérieurs sont les immigrés, les minorités racialisées et les musulmans ; les intérieurs sont les représentants de toutes sortes de wokisme, des féministes et des personnes LGBTQ aux écologistes et à ceux qui dénoncent le génocide palestinien.
Comme l'a justement suggéré Michel Feherhas, la continuité entre l'ancien nationalisme, le fascisme et le post-fascisme réside dans une dichotomie imaginaire persistante entre producteurs et parasites ; les premiers, des hommes et des femmes vertueux qui travaillent, sont honteusement exploités par les seconds, un groupe hétérogène comprenant les élites financières et les immigrés qui bénéficient des prestations de sécurité sociale et de l'aide sociale dans les pays d'accueil. Au cours de la première moitié du XXe siècle, ces secteurs parasitaires incarnaient les attributs des Juifs dans l'imaginaire nationaliste et fasciste : une étrange coalition de banquiers de Wall Street et de bolcheviks juifs ; aujourd'hui, ce sont les élites mondialistes et les immigrés musulmans.
Cependant, l'imaginaire post-fasciste – en particulier sa vision de la sexualité – est plus complexe que ne le laisserait supposer la stigmatisation des contre-modèles et la recherche de boucs émissaires. Malgré son caractère néoconservateur, le post-fascisme ne devrait pas être interprété comme un simple retour à la normalité bourgeoise et aux stéréotypes victoriens. Issu du tissu institutionnel de la démocratie libérale dans des sociétés de marché forgées par un individualisme possessif, le postfascisme a rompu avec le type idéal fasciste et revendique souvent l'héritage des Lumières. À l'ère post-totalitaire des droits de l'homme, cela lui confère une certaine respectabilité.
Le postfascisme ne justifie pas sa guerre contre l'islam par les vieux arguments fallacieux de l'expansionnisme impérial et du racisme doctrinal, mais plutôt par sa propre interprétation de l'héritage des Lumières. Marine Le Pen, Giorgia Meloni et Viktor Orbán veulent défendre les peuples européens contre les migrants qui traversent la Méditerranée, mais prétendent également défendre les femmes face à l'obscurantisme islamique. L'homophobie et l'homonationalisme coexistent au sein de cette droite radicale en mutation. Aux Pays-Bas, le féminisme et les droits des personnes homosexuelles ont servi de bannière à une violente campagne xénophobe contre l'immigration et les populations musulmanes, menée d'abord par Pim Fortuyn, qui était ouvertement gay, puis par son successeur, Gert Wilders, défenseur des droits des gays. Alice Weidel, présidente nationale de l'AfD, est une lesbienne qui revendique son attachement à la famille traditionnelle et s'oppose au mariage homosexuel.
Aujourd'hui, l'héritage des Lumières s'inscrit souvent dans une nouvelle version de l'orientalisme, fondée sur une vision dichotomique du monde qui oppose la civilisation, le rationalisme, le progrès et la liberté à la barbarie, au fanatisme et à l'obscurantisme. Les mouvements d'extrême droite adhèrent à cette vision néo-orientaliste « progressiste » sans renoncer à leur identité raciste, misogyne et homophobe traditionnelle. Ils ont certes abandonné un discours racialiste et colonialiste traditionnel, qui n'est plus acceptable en ce XXIe siècle (malgré quelques exceptions notables, comme le colonialisme sioniste), mais ils continuent de parler d'une divergence culturelle ontologique entre l'Occident et le reste du monde.
Une différence significative entre le fascisme et le post-fascisme concerne leur vision de l'État. Le fascisme est né après la Grande Guerre, à l'ère de l'État totalitaire, marquée par la fin du capitalisme de laissez-faire et la montée de l'interventionnisme étatique dans l'économie : le keynésianisme, le New Deal, le fascisme et les plans quinquennaux soviétiques appartiennent à la même époque d'étatisme. Le post-fascisme a émergé à une époque totalement différente, celle du messianisme du libre marché et du capitalisme néolibéral. Ses caractéristiques autoritaires coexistent avec le culte de la société de marché.
Dans ce contexte, le soutien des élites économiques a un prix élevé, à savoir l'abandon de l'étatisme. Aujourd'hui, on ne voit plus Trump comme un intrus qui s'est emparé du Parti républicain, l'un des piliers de l'establishment américain. De même, les mouvements nationalistes et post-fascistes européens n'apparaissent plus comme des ennemis subversifs et dangereux de l'UE. Meloni n'est pas une paria, mais plutôt une personnalité influente au sein de l'UE. Avant d'accéder au pouvoir, ni Mussolini ni Hitler ne bénéficiaient d'un soutien aussi explicite de la part des élites financières et industrielles de leurs pays ; leur situation ne ressemblait en rien au soutien dont Trump a bénéficié de la part de nombreux milliardaires ou que Le Pen obtient de l'empire médiatique contrôlé par Vincent Bolloré. À bien des égards, les élites mondiales rappellent les somnambules de 1914, ces champions du concert européen qui sont tombés des nues sans comprendre ce qui se passait.
Dans l'entre-deux-guerres, les démocraties libérales ont contemplé la montée du fascisme avec un mélange d'incompréhension et de complaisance, dont les principales manifestations ont été la non-intervention délibérée de la France et du Royaume-Uni dans la guerre civile espagnole et leurs concessions à Hitler lors de la conférence de Munich en 1938. Aujourd'hui, une ambiguïté similaire persiste. Comme le souligne à juste titre Wolfgang Streck, le cosmopolitisme économique et culturel des élites mondiales a généré, par réaction, « une forme de nationalisme anti-élitiste venant d'en bas », fondé sur la dichotomie de Feher entre producteurs et parasites. Le post-fascisme donne une expression politique à ce ressentiment tout en gagnant en respectabilité et en crédibilité aux yeux des élites financières et industrielles elles-mêmes.
Il est difficile de prévoir combien de temps il sera capable de concilier ces tendances contradictoires. Milei, Meloni, Orbán et Trump sont d'habiles acrobates qui maintiennent ces deux pôles antinomiques, mais à long terme, cet exercice peut s'avérer dangereux : d'une part, cette convergence entre les élites et les couches sociales les plus défavorisées ne pourra jamais constituer un véritable bloc historique au sens gramscien, mais seulement une forme provisoire de bonapartisme ; d'autre part, la condition pour mettre en œuvre cette stratégie est la destruction progressive du cadre institutionnel de l'État de droit et de la démocratie libérale.
Depuis les années 1990, c'est-à-dire depuis la fin de la guerre froide, les forces gouvernementales, tant de gauche que de droite, ont adhéré au néolibéralisme comme à une sorte de pensée unique. C'est là le postulat principal de l'ascension spectaculaire de l'extrême droite, qui s'est finalement imposée comme une alternative. Selon Wendy Brown, l'extrême droite est la réponse non démocratique au processus de démantèlement de la démocratie impulsé par la logique néolibérale.
Dans un célèbre aphorisme de 1939, Max Horkheimer écrivait : « Si tu ne veux pas parler du capitalisme, alors tu dois te taire sur le fascisme ». Aujourd'hui, on pourrait dire : « Si tu ne veux pas parler du néolibéralisme, alors tu dois te taire sur le post-fascisme ». Bien que néolibéralisme et postfascisme ne soient pas synonymes, ils sont aujourd'hui des alliés précaires. La seule clé pour contrer cette tendance et dissoudre ces « symptômes morbides » est la renaissance de la gauche, une réponse sociale et politique venue d'en bas qui, au lieu de se sentir abandonnée, soit capable de trouver un projet, de nouveaux symboles et une nouvelle vision de l'avenir.
Enzo Traverso, spécialiste du totalitarisme et de la politique de la mémoire, auteur de La Violence nazie (La Fabrique, 2002), Mélancolie de gauche. Après les utopies (Galaxia Gutenberg) et Révolution (Akal 2022).
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Comme les trumpistes, les capitalistes verts se réjouissent de la guerre
Maints écologistes et non pas des moindres, tel George Monbiot de The Guardian, croient que par sa guerre contre l'Iran, et celle concomitante d'Israël contre le Liban, « Donald Trump a fait plus que quiconque pour accélérer la transition énergétique. » Évidemment c'est par inadvertance que ce négateur anti-climat et pro-fossile réussirait ce tour de force. Sa guerre qu'il espérait une expédition à la vénézuélienne s'enlise coincée entre d'une part sa volonté d'en finir rapidement pour cesser de mécontenter la population étatsunienne par la hausse du prix de l'essence et sa base à qui il avait promis la fin des aventures militaires et d'autre part sa volonté de gagner pour au moins forcer l'Iran à renoncer à l'arme nucléaire et à bloquer le trafic maritime du pétrole, du gaz et des fertilisants. Y a-t-il là quelque chose de cynique ? « Vous trouverez peut-être même pervers de se réjouir de l'aspect positif, en matière d'énergie propre, d'une guerre illégale, dévastatrice et chaotique. Pour être honnête, je suis d'accord. Mais bon, je m'accommode des bonnes nouvelles quand elles se présentent. »
Pour ces écologistes, les surprofits des transnationales fossiles, le recours au charbon comme substitut dans maints pays asiatiques, à moins de suppression forcée de la demande comme dans plusieurs de ces pays, et les avantages pécuniers qu'en tirent Poutine ne sont que des inconvénients temporaires. Ils se réjouissent de la poussée record des exportations chinoises de panneaux solaires, de véhicules électriques et de batteries vers une panoplie de pays avides d'énergie dite renouvelable. « Au cours des dernières semaines, la France, l'Égypte, l'Inde, l'Indonésie, la Turquie et bien d'autres pays ont annoncé de nouveaux investissements et initiatives dans le domaine des énergies propres. » Ce serait d'autant plus une bonne nouvelle que cette soi-disant heureuse conséquence de la guerre ne fait qu'accentuer une tendance en cours. « En pourcentage, entre mars 2025 et mars 2026, l'énergie éolienne a progressé deux fois plus que l'énergie produite à partir du charbon n'a reculé. Et l'énergie solaire ? Plus de quatre fois plus. […] En réalité, la nouvelle production d'énergie renouvelable [en 2025] a dépassé la hausse de la demande en électricité, ce qui signifie que la production d'énergie à partir de combustibles fossiles a en fait diminué. » Cette croissance des énergies soi-disant renouvelables s'applique, comble de l'ironie, aux ÉU trumpiennes : « En 2025, les États-Unis ont installé plus de neuf fois plus de capacités de production d'énergie propre que de capacités liées aux combustibles fossiles. Cette année, selon l'Agence américaine d'information sur l'énergie (EIA), 93 % de toutes les nouvelles capacités énergétiques prévues aux États-Unis seront vertes. Et le mois dernier, pour la première fois, les États-Unis ont produit plus d'électricité à partir des énergies renouvelables qu'à partir du gaz, qui est généralement la principale source d'énergie du pays. »
L'envers de la médaille du tout-électrique à base d'énergie dite renouvelable ou propre
Le commentateur du New-York Times admet tout de même un envers de la médaille :
À mesure que la transition écologique s'accélère, elle a supplanté une grande partie des débats sur le changement climatique, à tel point qu'on entend davantage parler de chiffres comme ceuxci que des concentrations de carbone, des objectifs de température ou des émissions mondiales. […] Mais la classe dirigeante a tourné la page : il y a cinq ans, les dirigeants mondiaux parlaient du réchauffement en des termes délibérément apocalyptiques ; aujourd'hui, ils parlent de la transition écologique comme si le climat n'entrait pas du tout en ligne de compte. […] Pendant ce temps, le réchauffement s'est poursuivi, tout comme ses effets. Les incendies de Los Angeles de l'hiver 2025 ont laissé place à des feux d'une ampleur record à travers les États-Unis ce printemps. La vague de chaleur qui a ravagé une grande partie de l'Ouest américain le mois dernier, considérée aujourd'hui comme un événement qui ne se produit qu'une fois tous les 500 ans, a vu sa probabilité multipliée par 800 en raison du réchauffement. Et la semaine dernière, un groupe de chercheurs a publié une nouvelle analyse inquiétante du système de circulation océanique connu sous le nom d'AMOC, comme l'a noté Kate Aronoff, qui s'est penchée sur les recherches alarmantes concernant la probabilité de son effondrement et sur le climat politique indifférent dans lequel cette nouvelle a été accueillie. L'AMOC, qui distribue la chaleur dans l'Atlantique Nord et stabilise ainsi une grande partie du climat de la planète, est l'une de ces grandes incertitudes qui se cachent dans l'avenir climatique et que certains scientifiques ont qualifiées de « monstres derrière la porte ».
Et voilà que s'annonce peut-être à l'horizon de la fin 2026 – début 2027, un super El Niño alors que comme le titre Reporterre, « [l]e réchauffement climatique s'emballe depuis 2015 ». La courbe de Keeling de la NOAA à Hawaï, étalon mondial mesurant la croissance du gaz carbonique dans l'atmosphère, a continué de croître en 2025 quoiqu'en-dessous des records de 2023 et 2024 mais tout de même au-dessus de la moyenne de la décennie 2000-2010. Le méthane, second gaz à effet de serre en importance, croît toujours même si c'est un peu moins rapidement depuis 2020 que le taux record entre 2010 et 2020.L'oxyde d'azote, troisième GES en importance, croît toujours rapidement tout comme l'hexafluorure de soufre. Ce qui amène à bien cadrer la bonne nouvelle qu'« en 2025, pour la toute première fois, la production d'énergie issue des nouvelles énergies renouvelables a dépassé la hausse de la demande mondiale en électricité ». D'abord, les hydrocarbures dominent toujours le système de transport sans compter leur forte présence dans l'industrie et l'agriculture et pas seulement pour l'énergie soit par exemple pour les engrais et les processus industriels surtout pour le ciment, l'acier et l'aluminium et y compris la continuelle expansion des plastiques. Ajoutons-y la non-fiabilité des statistiques des sources terrestres des GES qui ne comptabilisent ni ceux émanant des feux des forêts « aménagés » ni ceux de la biomasse sous prétexte qu'ils sont ensuite capturés par la régénération… après 25-50 ans à condition qu'elle ne s'incendie pas entretemps. Qui ne dit que les statistiques colligées par les entreprises, qui ont intérêt à les minimiser, sont fiables ? Last but not least, pour raison de sécurité nationale, les GES des armées ne sont pas rapportés :
Les forces militaires et l'industrie mondiale de l'armement représentent environ 5,5% des émissions de gaz à effet de serre (GES) — soit plus que l'aviation civile et le transport maritime réunis — et pourtant, elles demeurent invisibles dans les engagements climatiques et les cadres de compte rendu nationaux. […] Pourquoi l'omission compte — Intégrité des cibles climatiques : si plus de 5% des émissions globales ne sont pas comptabilisées, les rapports de progrès de l'Accord de Paris exagèrent les succès. […] Selon le SIPRI, les dépenses militaires mondiales ont atteint 2,440 milliards de dollars en 2023, neuvième année consécutive de hausse. L'OTAN pousse ses membres à dépasser le seuil de 2 % du PIB, la Chine élargit son industrie de défense, et des puissances régionales comme l'Inde ou l'Arabie Saoudite battent des records d'achats.
En plus des GES des armées, aussi non officiellement comptabilisés, il y a ceux de la guerre
Et puis au-delà des GES des armées, il y a ceux des armées en guerre : « L'activité militaire en temps de paix n'est qu'une partie du problème. La guerre elle-même est extrêmement carbonée. L'invasion de l'Ukraine par la Russie a généré de 175 à 230 millions de tonnes de CO₂ les deux premières années — soit l'équivalent des émissions annuelles combinées de l'Autriche, la Hongrie, la République tchèque et la Slovaquie. » Une étude savante de mai 2025 de la guerre génocidaire contre Gaza affirme dans son résumé :
Les émissions estimées pour 15 mois d'opérations militaires directes ont dépassé les émissions annuelles de 36 pays et territoires pris individuellement. ❖ Le total des émissions s'élève à plus de 41 fois les émissions des pays et territoires les moins polluants, si l'on inclut le réseau de tunnels du Hamas et la barrière de protection israélienne, ou « mur de fer ». ❖ Le coût carbone de la reconstruction de Gaza et des habitations détruites au Liban équivaut à peu près aux émissions annuelles de gaz à effet de serre de la Croatie. ❖ Ces calculs soulignent la nécessité urgente d'une plus grande transparence et d'une obligation de déclaration des émissions militaires, tant en temps de guerre qu'en temps de paix, dans le cadre de la Convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques (CCNUCC).
À ces guerres les plus médiatisées, il faudrait ajouter celles dévastatrices de la Birmanie, du Soudan et des Grands lacs africains qui n'en finissent pas de finir. Qu'en est-il de la guerre en cours contre principalement l'Iran et le Liban mais impliquant presque tout le Moyen-Orient ? Au carburant des avions de guerre et aux GES qui seront attribués aux reconstructions il faut ajouter le carburant des navires de guerre et surtout les émanations des réservoirs bombardés de pétrole y compris ceux russes. Peu importe aux hauteurs financières du capitalisme qui n'en ont que pour le mirage, après un moment d'hésitation, de l'Intelligence artificielle. Les bourses poussées par les profits élevés volent de sommet en sommet comme si de rien n'était. D'avouer The Economist,
Cette image rassurante est profondément trompeuse. Le 20 avril, les derniers pétroliers à avoir franchi le détroit d'Ormuz avant le début de la guerre ont atteint leurs destinations, en Malaisie et en Californie. Il ne reste plus aucune marge de manœuvre pour protéger le monde d'un choc d'approvisionnement, à une période de l'année où la demande des automobilistes en partance pour les vacances commence à s'intensifier. Pour évaluer à quel point le monde est proche d'une catastrophe énergétique, The Economist a compilé un tableau de bord d'indicateurs. Celui-ci montre que des dommages graves ont déjà été causés. Pire encore, sans une réouverture, les coûts pourraient monter en flèche, déclenchant des événements qui paralyseraient le système d'approvisionnement en carburant. Une réouverture immédiate du détroit permettrait — de justesse — d'éviter la catastrophe. Mais des difficultés supplémentaires sont déjà inévitables.
Trois facteurs poussent le monde au bord du gouffre. Les stocks de pétrole disponibles à la vente s'épuisent. Les raffineries réduisent considérablement leur production de carburant. Et la demande reste artificiellement élevée, notamment en Europe. Il faudra qu'un élément majeur cède quelque part pour que les marchés de l'énergie retrouvent leur équilibre.
Au cynique positivisme des capitalistes verts répond le bonheur de la lutte décroissanciste
Si la guerre du Moyen-Orient continuait, un monde sombrant dans une profonde crise économique sous la gouverne de régimes autoritaires ultra-nationalistes virant au néofascisme n'aurait que faire de la crise climatique et de celle de la biodiversité, encore moins qu'actuellement. Ce serait la grande débrouille pour tous les peuples du monde comme ce l'est déjà pour ceux des pays dépendants. Au-delà des statistiques manipulées et biaisées, au-delà d'un optimisme de commande pour ne pas regarder la réalité en face, un monde plongeant dans une troisième guerre mondiale sous gouverne néo-fascisante est un monde plongeant dans la terre-étuve le pied sur l'accélérateur. Il semble, cependant, que plus est crue la vérité de la catastrophe éminente, plus non seulement les négateurs à la Trump tonitruent leurs « fake news » mais plus aussi les émissaires du capitalisme vert, malgré quelques réserves, crient victoire.
Les énergies dites renouvelables ont certes leur rôle à jouer mais il n'est qu'auxiliaire sans compter que ces énergies diffuses et aléatoires exigent une formidable masse de matériaux énergivores et polluants pour les capter et les stocker. Même au niveau de l'enjeu énergétique, la sobriété et l'efficacité sont plus cruciales : le transport en commun doit remplacer l'auto-solo même électrique, le logement collectif social et écoénergétique doit se substituer à la petite villa campagnarde même à la maison en rangée, le quartier et village 15 minutes doit éliminer la ville tentaculaire, l'agrobiologie doit tasser la carnée agro-industrie. Plus globalement, l'économie productiviste et extractiviste doit céder la place à la société de soin et de lien en décroissance matérielle. La dictature de l'Argent, qui inclut la démocratie parlementaire, doit s'effacer en faveur de la démocratie participative des comités. Le capitalisme doit être renversé par l'écosocialisme. Le faux et vide bonheur clinquant de la consommation et du spectacle doit être supplanté par la plénitude et la sécurité de la solidarité, celles qu'on découvre quand on participe pleinement à la lutte sociale et à l'entraide sociale quand le malheur arrive.
À l'occasion de la Journée de la terre, « [l]a coalition Vire au vert appelle les partis au Québec à “foncer” dans la lutte climatique ». Fort bien, les élections à venir sont une occasion d'aller à contre-courant de la tendance dominante de la néofascisation guerrière. L'ensemble des 27 mesures prescrites sont à soutenir malgré leurs caractéristiques générales et peu compromettantes à quelques engagements concrets près. Mais là où l'ensemble de l'œuvre rate la cible c'est qu'il ignore le contexte guerrier du monde. Au-delà des listes de souhaits, il faut mobiliser durant la période électorale comme s'apprête à le faire, nous dit-on, les mouvements syndicaux et populaires dans une « grève sociale ». Last but not least, où sont les manifestations à l'encontre de la guerre face aux consulats étatsuniens et israéliens, face aux ministères du gouvernement fédéral qui déplore la guerre mais laisse fonctionner à plein régime le commerce des armes vis-à-vis évidemment les ÉU mais aussi le régime sioniste tout en laissant « [p]lus d'une centaine d'établissements financiers canadiens [investir] 526 milliards de dollars étatsuniens dans des entreprises complices de l'occupation, de l'apartheid et du génocide perpétrés par Israël ». En ces temps moroses, mais où la lutte continue, la première lutte écologique à faire est celle contre la guerre impérialiste et génocidaire.
Marc Bonhomme, 26 avril 2026
ww.marcbonhomme.com ; bonmarc1@gmail.com
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Les géants du pétrole gagnent près de 3000 $ par seconde pendant que la crise énergétique s’aggrave
Santa Marta (Colombie), le 27 avril 2026 — À la veille de la première conférence mondiale consacrée à la sortie des énergies fossiles, une nouvelle analyse d'Oxfam révèle l'ampleur des profits engrangés par l'industrie pétrolière et gazière, au moment même où des millions de familles font face à la précarité énergétique et aux impacts de la crise climatique.
Selon ces nouvelles données, six des plus grandes entreprises de combustibles fossiles — Chevron, Shell, BP, ConocoPhillips, Exxon et TotalEnergies — devraient empocher ensemble 2967 dollars de bénéfices chaque seconde en 2026.
Cela équivaut à près de 37 millions de dollars de profits supplémentaires par jour par rapport à 2025 pour ces six sociétés seulement. Pour l'ensemble du secteur, les bénéfices attendus pour 2026 devraient atteindre 94 milliards de dollars, une somme qui permettrait de fournir de l'énergie solaire à près de 50 millions de personnes en Afrique.
L'opinion publique veut accélérer la transition, pas forer davantage
Dans un contexte de crise énergétique mondiale, Oxfam a également commandé un nouveau sondage international réalisé dans sept pays, qui met en lumière un fossé grandissant entre les priorités des populations et celles de l'industrie fossile.
Les résultats sont clairs :
Près de trois fois plus de personnes souhaitent que les gouvernements investissent davantage dans les énergies renouvelables plutôt que d'augmenter l'extraction de pétrole et de gaz ;
En moyenne, 68 % des personnes sondées appuient une hausse des impôts sur les profits des grandes entreprises pétrolières et gazières, afin de financer la transition énergétique.
Des profits concentrés chez les ultrariches
Pendant que les ménages subissent la hausse du coût de la vie, l'instabilité géopolitique et les répercussions de l'escalade des conflits au Moyen‑Orient, les profits colossaux de l'industrie fossile sont captés en grande partie par les 1 % les plus riches, principalement dans les pays industrialisés.
Ces grandes fortunes tirent avantage de la destruction climatique tout en consolidant leur pouvoir économique et politique, contribuant à maintenir la dépendance mondiale aux combustibles fossiles au détriment des populations les plus vulnérables.
« Une transition juste vers la fin des combustibles fossiles doit d'abord soutenir les populations et les communautés qui subissent le plus durement les catastrophes climatiques, alors même que leurs gouvernements sont contraints de consacrer plus d'argent au remboursement de la dette qu'à l'éducation ou à la santé, sans parler de l'adaptation au changement climatique », plaide Mariana Paoli, responsable des politiques climatiques chez Oxfam.
« Taxer les riches pollueurs, qui n'ont aucune intention d'investir dans un avenir propre, est essentiel à une transition juste. À Santa Marta, les gouvernements doivent mettre fin à l'ère des pollutocrates. »
Une industrie qui freine la transition
Les entreprises du secteur des combustibles fossiles et les ultrariches qui en tirent profit creusent les inégalités et tournent le dos aux populations les plus touchées par la crise climatique. Le mois dernier encore, ExxonMobil a annoncé une réduction significative de ses investissements prévus dans des projets d'énergie à faible émission de carbone, tandis que TotalEnergies a refusé d'adopter un plan de transition vers la neutralité carbone aligné sur l'objectif de 1,5 °C.
À la conférence de Santa Marta, Oxfam appelle les gouvernements à poser des gestes clairs et ambitieux pour accélérer une transition énergétique juste :
Augmenter massivement les financements publics pour le climat, notamment en taxant les grandes entreprises fossiles et les ultrariches qui profitent de la crise énergétique et de la crise du coût de la vie ;
Placer la justice climatique au cœur de la transition énergétique, en exigeant un désinvestissement responsable de l'industrie des énergies fossiles, la réparation des dommages environnementaux et de la perte de moyens de subsistance qu'elle a causés, et la protection des communautés touchées par les industries extractives ;
Mettre en œuvre un plan de sortie équitable des énergies fossiles qui tienne compte de la responsabilité historique, de la capacité financière et de la dépendance aux combustibles fossiles des différents États.
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Trump, Milei et consorts ne sont pas les bienvenus : en Colombie, un sommet inédit pour sortir des fossiles
Face à l'inefficacité des COP, la Colombie et les Pays-Bas organisent le 1er sommet international dédié à la sortie des énergies fossiles, à Santa Marta. La France y sera, mais Trump et consorts ne sont bien sûr pas conviés.
Tiré de Reporterre.net
24 avril 2026
Par Emmanuel Clévenot
Le rendez-vous est né d'un ras-le-bol. Celui d'observer les conférences onusiennes sur le climat — plus connues sous l'acronyme COP — piétiner d'année en année. Du 24 au 29 avril, la ville caribéenne de Santa Marta, en Colombie, accueille le tout premier sommet international dédié à la sortie des énergies fossiles. L'objectif est clair : « créer une dynamique politique irréversible », s'enthousiasme Selma Huart, d'Oxfam France.
Et pour ce faire, le pays hôte — à l'initiative de ce grand raout aux côtés des Pays-Bas — n'a pas hésité à changer les règles du jeu. « Les nations qui n'ont pas encore pris de décision ne sont pas les bienvenues, claquait le 17 avril dans The Guardian la ministre colombienne Irene Vélez Torres. Nous n'accepterons ni les boycotteurs, ni les climatosceptiques à la table des négociations. » Un tacle à peine dissimulé à Donald Trump, Javier Milei et tous les leaders œuvrant à freiner les ambitions climatiques.
Réussir ce que les COP ont échoué
À contre-courant des COP traditionnelles, cette séquence de négociations s'appuie uniquement sur les forces volontaires. Une façon de contourner le processus habituel centré sur le consensus, et ainsi sortir de l'impasse entretenue par certains. Les États-Unis, la Chine, l'Inde, la Russie et les pays du Golfe producteurs de pétrole ne seront donc pas présents à Santa Marta.
Cinquante-quatre pays ont à l'inverse confirmé leur participation. Parmi eux, figurent le Royaume-Uni et l'Union européenne, le Canada, l'Australie ou encore la Turquie, hôte de la future COP31. Quelques États exploitant les fossiles — comme le Nigeria, l'Angola, le Mexique et le Brésil — composent aussi cette liste, complétée par des pays parmi les plus vulnérables à la crise climatique, dont des îles du Pacifique. À eux tous, ces participants constituent un cinquième de la production planétaire et un tiers de la demande d'hydrocarbures.
Les organisateurs espèrent ainsi mettre au cœur des débats la question si souvent délaissée de l'extractivisme fossile. Celui-ci a beau être le coupable n°1 de la crise climatique, il n'a été explicitement mentionné pour la première fois lors d'une COP qu'en 2021… Soit vingt-six ans après la création de cette grande messe annuelle. Les gouvernements ont eu beau acter de « s'éloigner progressivement des combustibles fossiles » au terme de la COP28 à Dubaï, depuis rien n'a évolué. Même l'accord adopté à Belém à l'issue de la COP30, sur laquelle reposaient tant d'espoirs, ne dit pas un mot sur le sujet.
Taxer les géants des fossiles
Face à cette frustration grandissante, cette conférence réussira-t-elle ce que les COP ont échoué ? Une chose est sûre : « Elle arrive à point nommé », poursuit Irene Vélez Torres, à la tête des négociations. Car depuis deux mois, la guerre au Moyen-Orient a braqué les projecteurs sur les répercussions de notre dépendance aux hydrocarbures. Mais également sur la capacité des entreprises de ce secteur à tirer des bénéfices de l'envolée des cours de l'énergie entraînée par les conflits.
D'après le Réseau Action Climat, depuis le début des bombardements israélo-étasuniens sur l'Iran, la multinationale française TotalEnergies a enregistré un milliard d'euros de bénéfices. Ce, « en rachetant 70 cargaisons de pétrole dans tout le Moyen-Orient, alors que le conflit paralysait le trafic maritime dans le détroit d'Ormuz », précise la fédération.
En parallèle, les citoyens paient eux le prix fort. En comptabilisant les subventions publiques attribuées aux géants des fossiles, les ravages sur la santé de la pollution et les coûts des aléas climatiques, l'addition grimpe à 12 000 milliards de dollars par an (10 300 milliards d'euros), d'après Fanny Petitbon, de l'ONG 350.org. Autrement dit, 1 400 dollars par habitant de cette planète : « C'est une fortune ponctionnée en silence sur le budget des ménages et dans les caisses de l'État, pendant qu'une poignée de multinationales engrangent des profits records en spéculant sur les conflits », déplore-t-elle.
Aux yeux de Ryad Selmani, de l'ONG luttant contre la faim CCFD–Terre Solidaire, Santa Marta est une opportunité historique pour les gouvernements de mettre fin à cette mascarade en taxant les profits excédentaires des industriels fossiles : « Les faire contribuer n'est plus un choix : c'est une urgence politique. »
Cercle vicieux
Au cœur des discussions devrait aussi émerger la question des dettes insoutenables des pays du Sud. Historiquement, ceux-ci sont les moins responsables de la crise climatique. Pourtant, ils en subissent les plus lourdes répercussions. Pour y faire face, beaucoup sont contraints non seulement d'emprunter de l'argent… mais aussi d'amplifier leurs activités polluantes — parmi lesquelles figurent les fossiles — afin de rembourser leurs dettes.
Un cercle vicieux duquel ces États ne pourront se détacher sans davantage de justice climatique : « Les pays en développement ont besoin de 455 à 2 400 milliards de dollars par an d'ici 2030 pour réussir leur transition, mais aujourd'hui, on est autour de 35 milliards réellement disponibles, déplore Selma Huart. On est très loin du compte ! Sans financements climatiques massifs, prévisibles et accessibles, la sortie mondiale des fossiles restera hors de portée. »
Le Réseau Action Climat appelle notamment à annuler les dettes de certains pays le réclamant pour les aider à entamer pleinement leur transition énergétique. Santa Marta pourrait ouvrir une brèche inédite en la matière. Toutefois, Ryad Selmani, de CCFD–Terre Solidaire, craint que la France ne freine ces ambitions : organisatrice du G7 Environnement le 23 et 24 avril à Paris, elle y défend « un statu quo fiscal intenable ».
Pas de leadership français
Par ailleurs, son refus d'aborder clairement l'abandon des hydrocarbures lors de cette rencontre l'empêche de s'emparer du leadership climatique au sommet de Santa Marta : « À l'heure où l'urgence climatique se double de tensions géopolitiques alimentées par les énergies fossiles, le silence n'est plus neutre : il devient une faute politique. », dit Gaïa Febvre, chargée des politiques internationales au Réseau Action Climat. En l'absence des plus grandes puissances mondiales, la France et l'Union européenne auraient pourtant eu l'occasion de se positionner en locomotives de la transition.
Quoiqu'il en soit, la conférence de Santa Marta doit aboutir à l'élaboration d'un rapport de synthèse. Elle se veut surtout « un moment d'élan, avec les pays ambitieux, pour remettre du capital diplomatique sur la nécessité de sortie des fossiles et de s'attaquer à ce qui lui fait barrage aujourd'hui », conclut Gaïa Febvre. Une première pierre qui en appellera sûrement d'autres, un deuxième acte ayant déjà été programmé pour l'an prochain, aux Tuvalu, archipel menacé par la montée des eaux.
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Le Coeur du capital
Tiré de l'infolettre Questions de classe(s) dans chronique : Enfances et lectures féministes #5 – Fanny Gallot et Hugo Harari-Kermadechttps://www.questionsdeclasses.org/enfances-et-lectures-feministes-5-fanny-gallo-et-hugo-harari-kermadec/
22 avril 2026
Arthur Serret
La chronique Enfances et lectures féministes explore les travaux de militantes ou chercheuses féministes – souvent marxistes ou intersectionnelles – à la recherche d'éléments pour mieux comprendre la condition enfantine. Le livre chroniqué aujourd'hui m'a moins intéressé sur ce qu'il dit sur l'enfance – le sujet n'est pas abordé tel quel – que ce qu'il apporte pour penser le travail avec les enfants.
Dans Le Coeur du capital, ces travailleuses de l'ombre qui font tourner le monde, Fanny Gallot et Hugo Harari-Kermadec travaille la notion de « travail reproductif ». Ouvrant leur livre sur le mouvement des Gilets Jaunes et la place des femmes en son sein, les sociologues s'intéressent avec une perspective marxiste et féministe à ce travail que font les femmes, dans leurs métiers ou leurs foyers, pour « tenir ensemble les morceaux du monde ». « Elles assurent la continuité de la vie, prennent soin des leurs et des autres, elles permettent à la société de tourner ». Le livre constitue un essai actuel, synthétique et accessible pour une première approche féministe et marxiste du travail reproductif. Dans cette note de lecture, je résumerai rapidement la définition travaillée par les auteur·rices du concept de travail reproductif, puis je réfléchirai à comment la distinction travail reproductif pour soi et en soi peut servir à la pensée pédagogique.
Travail reproductif
La notion de travail reproductif permet de désigner les tâches qui permettent la reproduction de la force de travail, quotidienne (repos, nourriture…) ou intergénérationnel (la procréation, le soin aux enfants, l'éducation).
« On parle de « reproductif », car il s'agit de reproduire la force de travail : entretenir, jour après jour, les êtres humains qui travaillent, ou travailleront demain. Il constitue la face caché du travail, assurée dans l'ombre, et rendant possible le travail lui-même. […] On appelle donc ce travail reproductif ce qui permet de maintenir et de régénérer la force de travail. » in Le Coeur du capital, Fanny Gallot et Hugo Harari-Kermadec
Les auteur·rices utilisent le concept de travail reproductif plutôt que de travail domestique en tant qu'il a l'intérêt de créer une continuité entre travail rémunéré et non-rémunéré (au sein d'association, et surtout au sein du foyer). Quand le concept de travail domestique insiste sur « l'analyse des rapports sociaux au sein de la famille, et donc le pouvoir du mari sur sa femme », celui de travail reproductif prend pour point de départ la fonction du travail pour le capital. « Le concept de travail reproductif permet de mieux voir encore comment les rapports sociaux de genre participent du système économique dans son ensemble ».
éditions Paris Cité Université, 2026, 165p., 15€
Puisqu'il objective la reproduction de la « force de travail », dans un sens marxiste du terme, n'est pas inclus dans le travail reproductif le travail de reproduction de la bourgeoisie. « L'éducation des enfants du milliardaire n'est pas non plus du travail reproductif, puisqu'iels ne deviendront pas des salariés » donnent comme exemple les auteur·rices.
L'analyse du travail reproductif permet de rendre intelligible certaines évolutions de la société ou mobilisation. Fanny Gallot et Hugo Harari-Kermadec rappellent la dépendance du capitalisme à ce travail reproductif, dépendance qui l'entraîne des crises régulières. « Le capitalisme oscille en permanence entre deux tendances contradictoires, expliquent-iels : d'un côté maintenir le travail reproductif dans la sphère domestique pour en externaliser le coût, ce qui conduit à sa gratuité ; de l'autre, intégrer, toujours plus de femmes dans le salariat pour accroître la force de travail exploitable ». Ce déséquilibre structurel entraîne ce que Nancy Fraser et Lise Vogel appelle des « crises de la reproduction sociale ». Cette crise est rendu plus brutale aujourd'hui par le néolibéralisme avec une précarisation des activités de soin et un affaiblissement de l'État social. La mobilisation des Gilets jaunes en est, pour les sociologues, une des manifestations.
Après avoir mis en lumière le travail reproductif, les deux sociologues font un important travail pour le quantifier et montrer son importance et sa dévalorisation. Ce travail de quantification permet d'appuyer la qualification reprise dans le titre de l'ouvrage de « coeur du capital ». Je n'en ferai pas le résumer ici, mais ces pages ont aussi l'intérêt d'expliciter leur méthode pour comptabiliser ce travail « de l'ombre ».
Iels concluent par l'importance de ne pas penser cette question dans des termes capitalistes, la fin de l'essai est donc une réflexion sur la stratégie de la grève féministe.
Reproduction et pédagogie
Dans l'ouvrage, les travailleur·ses de l'éducation sont régulièrement cité·es, notamment les enseignant·es et les AESH en tant qu'iels produisent un travail reproductif rémunéré. L'analyse permet de donner des clés de compréhension de la dévalorisation salariale des métiers de l'éducation sur des bases non corporatistes. Cela permet de penser des alliances avec les autres travailleurs·ses de l'enfance dans des luttes pour les moyens, en attaquant moins la déqualification par rapport au diplôme obtenu par les enseignant·es de classe moyenne, que la dévalorisation générale du travail reproductif.
Toutefois, les auteurs·rices proposent aussi de passer de l'analyse froide du travail reproductif « en soi » « objectivement défini par son utilité pour le capital » à une réappropriation du travail reproductif « pour soi », reprenant la distinction de Marx sur la classe ouvrière en soi et pour soi. En d'autres termes, il s'agit de conscientiser le travail reproductif et de le subvertir : « il s'agirait de reproduire des êtres humains, sans les reproduire comme force de travail au service du capital, c'est-à-dire envisager le travail reproductif pour soi, plutôt qu'en soi ».« Le travail reproductif pour soi, continuent-iels, ce serait la réappropriation de cette force de travail au profit de celles et ceux qui l'exercent, plutôt qu'au profit du capital, en se constituant en tant que classe, et en tant que force collective et politique ». Les auteur·rices remarquent à ce titre que le sentiment de culpabilité des enseignant·es à faire grève est le signe d'une utilité sociale de leur travail. « C'est précisément cette utilité sociale qui est le germe du travail reproductif envisagé pour soi et non plus pour le capital. »
A mon sens, ce travail théorique permet de consolider la position que nous tenons à Questions de classe(s) sur la subversion de l'école publique de l'intérieur. Notre « travail reproductif » à l'école prend le nom de pédagogie, et peut-être qu'un travail reproductif en soi dans un cadre éducatif est une forme large de pédagogie critique. La distinction en soi et pour soi fait échos à la notion de conscientisation travaillée par les pédagogues critiques. Citant Verònica Gago, les auteurs·ices envisagent pleinement ce travail de conscientisation dans le mouvement de la formation d'une conscience de classe. « Le fait de s'établir en classe sociale, à travers la lutte, conduit à une transformation du travail reproductif, remarquent-iels, dont l'objectif n'est plus alors de reproduire la force de travail pour la capital, mais bien de reproduire la lutte ou le travail gréviste ». En d'autres termes, comment mettre au service de la lutte des classes notre travail reproductif ? Comment « instruire pour révolter » comme se le demandait Fernand Pelloutier, grand militant des bourses du travail. Toutefois, les enfants du peuple n'auront pas besoin pour nos luttes futurs uniquement de connaître la « science de leur malheur » selon la belle formule de Pelloutier, mais aussi de savoir écrire, lire, calculer… et de joie, de tendresse, de culture et de valeurs.
Les auteur·rices citent la chercheuse Rebecca Jane Hall qui a travaillé sur l'articulation entre féminisme, reproduction sociale et dynamique anticoloniale dans des populations autochtones du Canada. Elle montre comment le travail reproductif est à la fois le lieu de la violence coloniale mais aussi un espace de résistance par la transmission de savoirs et pratiques traditionnelles. « Ces activités, comme le tissage, la cueillette ou la fabrication d'objets artisanaux, servent ainsi non seulement à répondre aux besoins immédiats, mais aussi à affirmer des identités culturelles et à résister à l'assimilation, écrivent-iels. En d'autres termes, le travail reproductif pour soi passe également par la transmission d'une culture qui constitue un instrument de résistance. »
Cette analyse du « double caractère du travail reproductif » (Sylvia Federicci) doit parler profondément aux enseignant·es qui, tout en croyant profondément à leur métier, se voit aussi comme des agents de la violence d'État (ou des petits soldats de la reproduction sociale). Cette réappropriation du travail reproductif ne constitue pas une stratégie révolutionnaire en soi, mais semble la condition de possibilité – le « coeur » même de nos luttes futures.
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« L’écocide capitaliste » en débat
Le sociologue marxiste Alain Bihr propose une très ample analyse de la catastrophe écologique planétaire dans un nouvel ouvrage dont le titre résume parfaitement le contenu : L'écocide capitaliste (Page 2 / Syllepse, 2026).
Tiré de A l'Encontre
25 avril 2026 Photo : Couverture du tome 1. Les trois tomes sont parus en 2026.
L'ouvrage se compose de trois tomes, dont les quelque 1200 pages représentent un travail remarquable de documentation, de synthèse et d'analyse.
Le premier volume dresse un état des lieux. Il examine de nombreuses facettes de la catastrophe : changement climatique, atteintes multiples aux milieux naturels globaux (océans, zones humides, forêts), dégradation des éléments (terre, eaux, air, énergie), appauvrissement de la biodiversité, menaces sur la santé humaine. Cet examen met du même coup en évidence l'échec des politiques capitalistes de « développement durable » basées sur les solutions de marché ainsi que sur les mécanismes de compensation qui « au mieux ne sont pas à la hauteur des problèmes, quand elles ne les aggravent pas purement et simplement ».
Le deuxième volume, sous-titré « la nature en proie au capital », démontre que la catastrophe est bien le produit des rapports capitalistes de production basés sur l'expropriation des producteurs. Cette expropriation (« le grand déchirement », selon une expression trop peu connue de Marx !) est en effet à la base de l'aliénation de la nature et de la perte de conscience de l'appartenance à la nature, qui caractérisent la société contemporaine. L'auteur insiste sur le fait que le mode capitaliste d'appropriation de la nature s'opère par le truchement de ses modes d'appropriation du travail, les deux dimensions étant dès lors indissociables. Comme les autres auteurs écomarxistes ou écosocialistes, il s'attache à démontrer que la quête absurde de la croissance illimitée sur une planète finie découle impérativement de la nécessité pour le capital de se reproduire à une échelle toujours élargie, de sorte que la course au profit implique inévitablement de vampiriser à la fois le travail et la nature.
Le troisième volume « met l'écocide capitaliste en perspective historique ». Bihr abonde dans le sens des travaux soutenant que la dynamique écocidaire du capital s'est manifestée dès la période protocapitaliste, à la fin du Moyen Age. Il retrace son extension et son accélération à travers la première « révolution industrielle » et celles qui l'ont suivie, en montrant les implications de chacun de ces moments historiques du capital sur les systèmes agraires et les écosystèmes. Cette vision historique inclut une présentation de l'évolution de la pensée économique aux prises avec l'écologie – depuis Malthus jusqu'à Daly, en passant par les néoclassiques, Jevons, Lauderdale, l'économie écologique, les théoriciens de la valeur-énergie, sans oublier Georgescu-Roegen et son approche par l'entropie.
Ce volume débouche sur quatre chapitres examinant le lien entre la catastrophe écologique et la crise de reproduction du capital, au terme desquels l'auteur s'appuie sur la théorie des « ondes longues » pour confirmer que la crise est bien de nature systémique : « Contrairement aux (crises écologiques) précédentes, cette crise ne peut pas être surmontée par le capital ; il ne peut au mieux (en se « verdissant ») qu'en ralentir le rythme de développement, sans pour autant mettre fin à la dégradation continue et cumulative des conditions de la vie humaine sur Terre, qui est en quelque sorte inscrite dans sa logique intrinsèque ».
La conclusion générale de l'ouvrage est intitulée « Le communisme ou la mort ». L'auteur écarte l'idée que la catastrophe écologique puisse provoquer l'effondrement du capitalisme. Plutôt qu'un effondrement, il envisage « une sorte d'apocalypse » dont les « quatre cavaliers seraient le chaos écologique, la paupérisation généralisée, la maladie, la guerre, le tout conduisant à des formes barbares de domination et de régulation sociopolitique ». Pour Alain Bihr, « la crise multiforme du capitalisme nous place en définitive non plus seulement face à la célèbre alternative posée par Rosa Luxemburg entre le socialisme ou la barbarie mais, d'une manière plus radicale, face à celle entre le communisme ou la mort. Tout simplement parce que la catastrophe écologique qui l'accompagne ne se limite pas à dégrader les conditions de vie, elle menace plus fondamentalement la possibilité même de vie sur Terre. »
Il est évidemment impossible, dans le cadre d'une recension comme celle-ci, d'examiner en détail tous les développements d'un ouvrage théorique aussi volumineux, qui embrasse de très nombreuses matières avec rigueur, d'une façon aussi fouillée et aussi riche (bien que parfois, à mon sens, avec un luxe de détails excessif).
Le résumé ci-dessus ne fait pas justice à cette richesse. Les personnes déjà convaincues du caractère capitaliste de la catastrophe écologique pourraient en conclure erronément que L'écocide capitaliste ne leur apprendra rien de neuf. Or, l'ouvrage, outre la masse de faits et de données qu'il rapporte, comporte de précieux éléments d'analyse susceptibles d'enrichir la pensée écosocialiste ou écomarxiste. A titre personnel, j'ai ainsi apprécié les développements du Tome III sur l'évolution des contradictions de la pensée économique face au défi écologique.
Etant fondamentalement d'accord avec l'analyse par Alain Bihr de la catastrophe écologique comme produit inévitable du mode de production capitaliste, ainsi qu'avec sa conclusion stratégique écosocialiste/écocommuniste révolutionnaire, je me limiterai à trois réflexions, d'importance fort inégale en précisant qu'elles ne tempèrent nullement l'appréciation d'ensemble sur l'intérêt et l'utilité de l'ouvrage.
Première réflexion : la critique marxiste ne suffit pas toujours à « marquer le point » dans des débats qui mobilisent les sciences exactes (l'auteur de ces lignes en a fait l'expérience). Alain Bihr a raison de dire que Georgescu-Roegen et ses partisans « méconnaissent les rapports capitalistes de production », mais il vaut mieux, en plus, se tenir à l'écart de leur analyse de la crise écologique vue sous l'angle de la hausse de l'entropie. Que les ressources minérales soient épuisables est une évidence, mais on n'éclaire rien en introduisant l'entropie dans cette discussion, car l'augmentation de celle-ci n'est pas une caractéristique intrinsèque de la matière, contrairement à ce qu'affirme Georges-Roegen, dont la vision eschatologique s'accommode bien de propositions concrètes assez insignifiantes et moralisatrices.
Deuxième réflexion : l'idée que le capitalisme impliquerait le passage d'une appropriation formelle de la nature à une appropriation réelle mérite discussion. Pour Alain Bihr, l'appropriation réelle consiste en ceci que le capital force la nature à produire ce qu'elle ne produit pas spontanément, à ne pas produire ce qu'elle produit spontanément, et à produire des simulacres d'elle-même plus directement appropriables. Or, si c'est de cela qu'il s'agit, il faut conclure que le passage à l'appropriation réelle a coïncidé avec les premières sélections d'espèces végétales et animales, ce qui signifie qu'il est beaucoup plus vieux que le capitalisme. On pourrait dire que le phénomène a été amplifié par le capitalisme (surtout dans la période récente, avec les biotechnologies), mais il ne constitue pas un marqueur du passage à la dynamique écocidaire du capital.
Ici, Alain Bihr procède par analogie avec le raisonnement qui amène Marx à poser que le machinisme a permis au capital de passer d'une subsomption formelle du travail à une subsomption réelle, dans laquelle le travailleur n'a plus ni maîtrise ni compréhension du procès de production, de sorte qu'il n'est plus que le porteur d'une force de travail abstraite, un accessoire de la machine soumis à la science qui se dresse face à lui comme une force hostile aux mains du capitaliste. Bihr rejoint dès lors Jason Moore dans l'idée que le capitalisme a produit non seulement un travail abstrait mais aussi une « nature abstraite ». Une nature à son image, « vampirisée ». L'analogie me semble trompeuse. La subsumption, c'est la soumission dans laquelle ce qui est soumis est intégré à ce qui soumet. Or, la nature n'est pas intégrée et pas intégrable au capital. Elle ne l'est que dans les fantasmes des économistes, mais suit obstinément ses propres lois. Comme disait Engels : « ne nous flattons pas trop de nos victoires sur la nature, elle se venge sur nous de chacune d'elles ». La catastrophe écologique incarne précisément cette vengeance redoutable.
La troisième réflexion est un étonnement. Le dépassement des limites écologiques, climatiques en particulier, implique forcément que la remise en cause du productivisme/consumérisme capitaliste se fasse dans le respect d'une « décroissance juste » de la consommation finale d'énergie, donc de la transformation et du transport de matière. L'écocide capitaliste, dans ses conclusions, n'évoque pas la question, même en termes généraux. C'est pourtant sous cette contrainte objective qu'il s'agit de penser un projet écosocialiste émancipateur.
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Bolloré et Hachette : chronique d’une reprise en main annoncée
Plus de 170 maisons d'édition et structures indépendantes déplorent la soudaine et tardive prise de conscience générale de la dangerosité de Vincent Bolloré pour l'édition et les médias.
Tiré du blogue de l'auteur.
Qui aurait pu prédire ? Le licenciement d'Olivier Nora, à la tête des éditions Grasset depuis vingt-six ans, semble avoir surpris tout le monde. Faut-il rappeler que, depuis dix ans, Vincent Bolloré assume sa volonté de contrôler un empire médiatico-culturel et de mener un combat civilisationnel afin d'amener l'extrême droite au pouvoir et d'imposer son idéologie réactionnaire ?
Le pouvoir du capital tentaculaire
À la tête du groupe Canal+ depuis 2015, Vincent Bolloré a accéléré, via Vivendi dont le groupe Bolloré est le principal actionnaire, sa mainmise sur les médias et l'édition ces dernières années.
À chaque rachat d'une maison d'édition, d'un journal, d'une radio ou d'une chaîne de télévision, le scénario est sensiblement le même : des licenciements en masse, en particulier des figures de résistance – une troisième vague a été annoncée pour Prisma Media début avril – ; l'arrivée à la direction d'un·e fidèle (Lise Boëll chez Fayard, Geoffroy Lejeune au Journal du Dimanche, Jean-Christophe Thiery chez Grasset) ; un virage réactionnaire des lignes éditoriales (CNews partage désormais nombre de ses chroniqueurs avec Europe 1 ; en moins d'un an, Fayard a publié les ouvrages de Jordan Bardella, Philippe de Villiers, Éric Zemmour et Marion Maréchal). Et c'est désormais toute une chaîne de diffusion de l'idéologie d'extrême droite qui est en place : Bolloré est ainsi en mesure d'offrir un « tout-en-un » promotionnel aux personnalités d'extrême droite, les garantissant de créer l'actualité : publication de leur livre chez Fayard, entretiens dans Le Journal du Dimanche, sur Europe 1 et sur CNews, présence de leur ouvrage en tête de gondole dans tous les Relay des aéroports et gares de France.
Depuis 2023, Vincent Bolloré a placé ses pions pour consolider son empire et il peut désormais faire ce qu'il veut, en particulier à l'horizon des prochaines échéances électorales de 2027. Grâce au pouvoir capitalistique de son groupe, il a acheté des médias et des maisons d'édition, c'est-à-dire des outils d'influence au service de son agenda politique. On ne peut désormais plus nier qu'acheter un livre publié par le groupe Hachette, regarder CNews ou être abonné au Journal du Dimanche, contribue à financer l'empire Bolloré et ses objectifs politiques. Se réveiller d'un coup, en avril 2026, alors que Vincent Bolloré a repris Hachette en main à 100 % depuis 2023 : cette innocence, cet aveuglement volontaire, n'est plus possible.
Il est temps de déborder les empires
Pendant que Bolloré impose sa vision, les salarié·es de son groupe se retrouvent avec une épée au-dessus de leur tête, en sachant que leur licenciement ne fera certainement pas la Une des médias. À l'autre bout de l'échiquier, les librairies, les médias et maisons d'édition indépendants luttent pour avoir de la visibilité en maintenant un équilibre économique fragile avec des moyens bien moindres. Pourtant la véritable indépendance – consistant à ne pas être possédé et ne pas posséder, pour reprendre la définition de la Fédération des éditions indépendantes – est la seule à même de garantir une complète liberté éditoriale face à une concentration de plus en plus forte dans le secteur de l'information et de la culture.
En cette période incertaine et inquiétante, où la fabrique de notre information et de notre culture est pour une grande part entre les mains de quelques milliardaires, nous voulons rappeler avec force l'importance et le prix de l'indépendance, et qu'il est en notre pouvoir à toutes et à tous, à notre échelle, de la protéger. Alors que l'extrême droite est aux portes du pouvoir, il est plus que jamais nécessaire de savoir où l'on publie si l'on est auteur·ice, où l'on s'informe si l'on est lecteur·ice, et de défendre et porter des voix que l'on ne tentera pas de bâillonner.
Signataires
Thomas Bout, fondateur de Rue de l'échiquier
Léa Thévenot, responsable de communication chez Rue de l'échiquier
Vincent Edin, directeur de collection chez Rue de l'échiquier
Serge Ewenczyk, fondateur des éditions çà et là
Galia Tapiero, fondatrice et éditrice de Kilowatt éditions
Estelle Durand, cofondatrice et éditrice d'Asphalte éditions
Valérie Millet, fondatrice des éditions du Sonneur
Gaëlle Belot, cofondatrice des éditions Fugue
Sophie Bogaert, cofondatrice des éditions Fugue
Mathias Echenay, fondateur des éditions La Volte
David Meulemans, fondateur des éditions Aux forges de Vulcain
Stéphanie de Bussierre, fondatrice des éditions Akinomé
Pascal Arnaud, fondateur de Quidam éditeur
Albert de Pétigny, entrepreneur culturel
Raphaël Tomas, cofondateur des éditions la ville brûle
Marianne Zuzula, cofondatrice des éditions la ville brûle
Marie Moinard, fondatrice des éditions Des ronds dans l'O
Lucie Berson, éditrice associée aux éditions le passager clandestin
Stéphane Husar, fondateur des éditions ABC MELODY
Myriam Degraeve, fondatrice des éditions À Propos
Anne-Laure Brisac, fondatrice des éditions Signes et balises
Katharina Loix van Hooff, fondatrice Les Argonautes Éditeur
Antonin Iommi Amunategui, cofondateur des éditions Nouriturfu
François Azar, fondateur de Lior éditions
Gilles Kraemer, directeur des éditions Riveneuve
Saäd Bouri, fondateur des Éditions du Jasmin
Dominique Tourte, fondateur des éditions Invenit
Xavier Capodano, fondateur des éditions Les Voix urbaines
Valérie Cussaguet, fondatrice et éditrice des Fourmis Rouges
Tatiana David Sirotchouk, fondatrice des Éditions Bleu et Jaune
Gaëlle Bidan, directrice des éditions de l'Atelier et fondatrice de la librairie Le Delta
Claire Paulhan, fondatrice et éditrice des Éditions Claire Paulhan
Andrea Guiducci, associée des Éditions Claire Paulhan
Sarah Neuville, éditrice aux éditions Deuxième époque
Florent Massot, fondateur de Massot éditions
Philippe Marcel, cofondateur des éditions La Cafetière
Gilles Rozier, cofondateur des éditions de l'Antilope
Anne-Sophie Dreyfus, cofondatrice des éditions de l'Antilope
Tom et Nathan Lévêque, fondateurs des Éditions du Grand Peut-Être
Florian Ronget, cofondateur des *éditionsMagiCité.
Laurence Faron, fondatrice des Éditions Talents Hauts
Justine Haré, directrice éditoriale des Éditions Talents Hauts
Éric Denniel, fondateur des Éditions du Calicot
Pierre Audoux, cogérant des éditions Verdier
Mathilde Azzopardi, cogérante des éditions Verdier
Emilie Thomas, cogérante des éditions Verdier
Colette Olive, cofondatrice des éditions Verdier
Natalie Vock-Verley, directrice et éditrice des éditions du Ricochet
Guillaume Mélère, des éditions Les Monts Métallifères
Caroline Triaureau, présidente de La Fabrique O Livres et éditrice de La Marmite à mots
Marie Hermann, fondatrice des éditions Hors d'atteinte
Caroline de Peyster, fondatrice des éditions Espaces & signes
Flora Boffy-Prache, cofondatrice des éditions Les Prouesses
Amaury Levillayer, éditions Dépaysage
Pauline Oranna Fousse, éditrice associée aux éditions le passager clandestin
Louise Mingasson, libraire à la Librairie des femmes
Grégoire Damon, auteur et bibliothécaire
Franck de Crescenzo, cofondateur et président de Decrescenzo Éditeurs
Patrick Bardou, cofondateur des éditions Parenthèses
Florent Grandin, fondateur des éditions Père Fouettard
Sarah Hamon, cogérante des éditions La cabane bleue
Angela Léry, cogérante des éditions La cabane bleue
Jean-Marie Goater, fondateur des éditions Goater
Sophie Courault, ESF sciences humaines et Magenta éditions
Thierry Discepolo, éditions Agone
Stéphane Goulhot, directeur éditorial des éditions du Félin
Jean-Marie Ozanne, fondateur des éditions Folies d'encre
Oristelle Bonis, fondatrice des Éditions iXe
Sophie Caillat, fondatrice des éditions du Faubourg
Mahaut Bouticourt, codirectrice des éditions Théâtrales
Gaëlle Mandrillon, codirectrice des éditions Théâtrales
Max Otrzonsek, chargé de commercialisation des éditions Théâtrales
Floriane Charron, fondatrice des éditions le diplodocus
Johan Badour, éditions divergences
Nathalie Meulemans, directrice et éditrice des éditions Les Enfants Rouges
Vincent Longhi, fondateur de Fidèle éditions
Philippe Thiollier, directeur des éditions L'Asiathèque
Colas Ricard, fondateur des éditions a rouge
Thierry Marchaisse, cofondateur des éditions Thierry Marchaisse
Isabelle Simatos, cofondatrice des éditions Thierry Marchaisse
David Demartis, cofondateur du murmure éditeur
Lisa Mandel, cofondatrice des éditions Exemplaire
Antoine Vittecoq, cofondateur des éditions Exemplaire
Amélie Muller, chargée de relations libraires indépendante
Carine Lorenzoni, fondatrice des éditions Mosaïque-Santé
Stanislas Nordey, Editions Espaces 34
Marie-Ève Venturino, Libreria Stendhal
Céline Remechido, présidente des éditions Pyramyd
Benoît Verhille, éditions La Contre Allée
Laurence Santantonios, fondatrice des éditions du Mauconduit
Ivan Apostolo, fondateur des éditions Presque lune
Elisabeth Nicoli et Christine Villeneuve, co-directrices des éditions Des femmes – Antoinette Fouque
Matthias Rozes, éditeur à L'employé du moi
Romane Armand, éditrice à En3000 éditions
Valentine Chapus-Gilbert, fondatrice des Editions de l'Arrosoir
Lorraine Selle-Delavaud, fondatrice des éditions La Meute
Juliette Salique, déléguée générale du Syndicat de l'Édition Alternative
Damien Filliatre Borja, éditeur à Misma
Eric Schultz, librairie La Tache Noire, Strasbourg
Simon Liberman, cofondateur des éditions 2042
Virginie Symaniec, éditions Le Ver à soie
Éléonore Scardoni, En 3000 éditions
Frédéric Hojlo, coéditeur aux Éditions The Hoochie Coochie.
Marius Jouanny, coéditeur aux éditions Ici-Bas
Hervé Le Crosnier, C&F éditions
Nicolas Taffin, C&F éditions
Anthony Roux, fondateur et éditeur Ant Editions
Jean-Louis Gauthey, fondateur des éditions Cornélius
Sophie Bazin, éditrice des éditions Dodo vole
Baptiste Lanaspeze, fondateur des éditions Wildproject
Marin Schaffner, éditeur, éditions Wildproject
Daniel Pellegrino, co-fondateur des éditions Atrabile
Corinne Niederhoffer, fondatrice des éditions Elan Sud
Coralie Sanchez, éditrice aux éditions lapin
Yassine de Vos, éditions L'Articho
Chamo, éditions L'Articho
Librairie La Virevolte (Lyon)
Manon Picot, Librairie Lilosimages (Angoulême)
Isabelle Taillandier, fondatrice des éditions de La Reine Blanche
Isabelle Nishikawa, fondatrice des Éditions d'Est en Ouest
Dominique Lanni, éditeur et codirecteur des Éditions Passage(s)
Marie Dewynter, éditrice à 6 Pieds sous terre
Librairie Lune et l'Autre (Saint-Etienne)
Oscar Ginter, fondateur de Quintal
Jean-Christophe Menu, éditions L'Apocalypse
Carole Lenzini, éditions Azoé
Emmanuel Gazeau, président des éditions Akinomé
Marlène Agius, éditions Désespoire
Philippe Godard, essayiste et auteur de documentaires jeunesse
Julia Billet, autrice
Lucette Savier, ex éditrice
Fanny Truchon, au nom de toute l'équipe, coprésidente d'YBY Éditions
Gauthier Dupont, fondateur des Éditions FM, Francfort
Librairie La Fleur qui pousse à l'intérieur (Dijon)
Nicolas Lebedel, cofondateur des éditions Les Rêveurs
Emmanuelle Moysan, fondatrice des Editions Le Soupirail
Yves Michel, fondateur des éditions Le Souffle d'Or
Zoé Monti, cofondatrice des éditions Les Prouesses
Mathilde Priolet fondatrice des éditions esse que
Eric Sanvoisin, auteur
Mathilde Bonte-Joseph, fondatrice et éditrice des éditions Quartier libre
Lola Molina, cogérante des éditions Théâtrales
Marguerite Soudey fondatrice des éditions S-Active
Grégory Jarry, auteur et éditeur, éditions FLBLB
Sophie Saulnier, éditions Le Lampadaire
Rachele Bevilacqua, directrice éditoriale Les Éditions du Portrait
Laure Mistral, autrice et traductrice
Caroline Drouault, éditrice, Les Éditions des Éléphants
Patrice Favaro, auteur
Aline de Pétigny, fondatrice de Pourpenser Editions
La librairie des affamé.es (Annemasse)
Lilian Philippe, éditions Frémok
Thierry Van Hasselt, éditeur au Frémok
Gayané Zavatto, éditions Wildproject
Jeanne Thiriet et Vanessa Caffin, co-fondatrices de Livres Agités
Alexandre Dimos, fondateur des Éditions B42
Laurent Bruel, cofondateur des Éditions Matière
Marielle Leroy, cofondatrice des éditions La Contre Allée et traductrice
Clara Viau, éditions Wildproject
Laurent Benichou, Les cahiers Théâtre
Jean-Paul Arif, éditions Scrineo
Nicolas Frühauf, cofondateur des Éditions Matière
Athena Lecoussis, salariée de Pourpenser Editions
Guylian Dai, éditions Fables fertiles
Georgia Lyon Froman, éditrice, éditions Wildproject
Noémie Vanderbecq, éditions Hors d'atteinte (170)
Mathilde Charrier, coordinatrice de l'Association pour l'écologie du livre et libraire
Philippe Rey, fondateur des éditions Philippe Rey
Christelle Doyelle, éditrice, éditions Pyramyd
Olivier Girard, fondateur des éditions du Bélial' et de la revue Bifrost
Sidonie Mezaize, présidente de l'Association pour l'écologie du livre
François Annycke, Sophie Noël, Léonor de Nursac, coprésident·es de la Fédération interrégionale du livre et de la lecture (FILL)
Sophie Quetteville, animatrice littéraire
Huges Robert, Librairie Charybde (Paris)

Plus grave qu’une crise écologique, un écocide capitaliste selon Alain Bihr
Le sociologue Alain Bihr publie L'écocide capitaliste (Page 2 & Syllepse, 2026). Une véritable somme d'environ 1250 pages dans laquelle il entreprend d'établir une synthèse de l'état des savoirs sur les multiples dimensions de ce qu'on appelle couramment crise écologique : changement du climat, effondrement de la biodiversité, pollutions, épuisement des ressources, etc.
Tiré du blogue de l'auteur.
Mais il s'agit d'un état des savoirs particulier, replacé dans un cadre théorique qui en donne le véritable sens, c'est-à-dire l'origine profonde : l'accumulation capitaliste, à la fois « écocidaire et anthropocidaire » (I-32)[1]. Ce cadre théorique est celui donné par les concepts de Marx, mais, on le verra, pas toujours avec la manière dont ils sont interprétés par le marxisme habituel.
Après une introduction qui donne le ton « Le vampirisme du capital », cet ouvrage est constitué de trois volumes : le premier est titré « Une catastrophe écologique planétaire », le deuxième « La nature en proie au capital », et le troisième « Perspectives historiques », complété par des annexes. Vu l'ampleur de l'ouvrage, cette recension n'a pas d'autre ambition que de donner à voir son originalité.
I- Une catastrophe écologique planétaire
Le premier volume est composé de trois parties. La première présente un « état des lieux » sur le changement climatique, les atteintes aux milieux naturels globaux, l'appauvrissement de la biodiversité et les menaces sur la santé humaine. Le lecteur qui n'aurait pas déjà une connaissance des multiples dégâts écologiques et humains de « l'écocide » pourra trouver là une synthèse de ses éléments. Avec toutefois une nuance : la plupart des références sollicitées par Alain Bihr sont déjà anciennes et le plus souvent de seconde main[2], alors que les rapports du GIEC ou de l'IPES, constamment mis à jour, sont connus et facilement accessibles, du moins dans leur version pour les décideurs, mais assez peu cités par l'auteur, en comparaison des autres.
L'intérêt de cette partie est donc ailleurs. Il est dans l'esquisse de la thèse qui fait aujourd'hui presque consensus : le dérèglement du climat est d'origine anthropique, essentiellement par l'émission de GES. Mais ceci n'épuise pas l'originalité de l'auteur, car, pour lui, il faut aller plus au fond des choses : ce dérèglement, tout comme l'ensemble des autres atteintes aux équilibres naturels, sont directement imputables à la logique de reproduction sans cesse plus élargie du capital.
Par petites touches, au fur et à mesure de l'inventaire des dégâts écologiques, Alain Bihr présente les linéaments de la théorie marxienne des rapports de production capitalistes dans lesquels il croit trouver un « angle mort » (I-32) chez Marx lui même, à savoir que ce dernier n'aurait pas (ou pas suffisamment) montré que [le capital] soumet la nature tout comme le travail humain au même régime mortifère, consistant à absorber leur puissance productrice tout en les appropriant à sa nature abstraite de valeur en procès » (I-32). Nous verrons plus loin ce qu'il faut en penser. Quoi qu'il en soit, pour l'instant, Alain Bihr note que l'ambition affichée des institutions internationales férue de « développement durable » est, via « la croissance bleue » ou « l'économie bleue », d'« extraire de la valeur des océans et des régions côtières » (I-82).
On remarque qu'Alain Bihr qualifie d'« inestimable » la valeur du silence (I-127)[3] en face du bruit. Mais suivent une série de propos plus ambigus quand il semble reprendre à son compte les notions de « valeur instrumentale », de « valeur patrimoniale », de « valeur en et par elle-même » de la biodiversité (I-138-139). L'utilisation à cet endroit du concept de « valeur » risque d'entraîner le lecteur dans la confusion néoclassique avec le non-sens de « valeur intrinsèque »[4].
La première partie se conclut par le diagnostic d'une catastrophe planétaire, au sens da la théorie des systèmes, qui justifie que l'on parle de « point de bifurcation ou point de bascule marquant une discontinuité » (I-181). Sur les neuf « frontières » (ou « seuils » planétaires »), trois ont été franchies : le changement climatique, l'érosion de la biodiversité et le cycle de l'azote ; et trois se rapprochent : l'acidification des océans, l'usage des réserves en eau douce et l'usage des sols[5].
La deuxième partie dissèque le développement durable, qui se situe entre des « demi-mesures et des promesses sans lendemain », et est qualifié de « nouvel évangile capitaliste » (I-187) et de « pare-feu de l'establishment » (I-195). La Conférence l'ONU à Stockholm en 1972 et le rapport au Club de Rome la même année avaient pourtant contribué à « jeter le trouble » (I-188) au sujet de la croissance économique sans limites[6].
Bien qu'il ne faille pas sous-estimer quelques progrès comme la résorption du trou d'ozone, l'atténuation des pluies acides, la suppression de l'essence au plomb et les mesures contre la pollution atmosphérique dans les villes, leur relatif succès tient au fait qu'ils ne posaient ni problème technique ni problème socio-économique (I-225).
En revanche, la lutte contre le changement climatique est l'objet « d'une procrastination doublée d'un sabotage » (I-229). Cela bien que le risque de dérèglement soit connu depuis le XIXe siècle, que les COP s'enchaînent sans succès ; l'Accord de Paris « salué comme un "accord historique", propre à "sauver le climat", présente au contraire de singulières limites qui en obèrent la portée » (I-239). Les émissions de GES augmentent et les tentatives de Fonds vert pour aider les pays pauvres n'aboutissent pas. Parce que « cette absence de volonté des "grands" de ce monde renvoie plus fondamentalement à des contraintes structurelles objectives » (I-251). À commencer par le conflit d'intérêts entre le Nord global (les formations centrales dites "développées") et le Sud global (les formations semi-périphériques et périphériques, dites "en voie de développement" ou "émergentes").
Dès lors, la transition énergétique est « une véritable quadrature du cercle » ((I-254) car il vaut mieux « sauver le capital plutôt que le climat » (I-258). C'est ce qui entraîne un « jusqu'au-boutisme du business as usual » (I-261) que l'auteur traite dans la troisième partie de son premier volume. Le principe fondamental de l'approche dominante est de fixer un prix aux externalités négatives en vue de « l'intégration dans le calcul économique la contribution de la nature à la production de la richesse sociale » (I-264), confondant une fois de plus richesse et valeur. Sont présentés ensuite par Alain Bihr les mécanismes des marchés du carbone dont l'inefficacité est connue depuis plusieurs décennies et dénoncée par de multiples études[7]. Il s'ensuit la vacuité des phénomènes de compensation, l'illusion d'un prix de la tonne de CO2, et au final tous les subterfuges de la valeur écologique de la biodiversité qui ne peut être que réduite au coût des opérations de compensation. Ignorer l'impossible substitution entre des entités incommensurables ne peut qu'aboutir à une conception faible de la soutenabilité. À juste titre, Alain Bihr dénonce le fait que « prétendre trouver une solution à la catastrophe écologique dans la valorisation (la mise en valeur) généralisée de la nature constitue une véritable absurdité puisque c'est précisément la valorisation de la nature qui est à la racine de cette crise » (I-298). Ceci est certainement le point névralgique de la critique de l'économie néoclassique de l'environnement, mais que l'auteur préfère renvoyer en annexe, sans doute à tort parce que, comme il l'écrit presque aussitôt, « qu'il s'agisse de réduire les émissions de GES ou de préserver la biodiversité, ces dernières n'ont pas tant pour but d'atteindre les objectifs déclarés que, tout simplement, d'ouvrir de nouveaux champs à la valorisation du capital. Et, si elles sont largement inefficaces sous le premier angle, elles sont au contraire une réussite sous le second ». (I-300).
Dans le même ordre d'idées, la dénommée aujourd'hui « transition énergétique » est illusoire, comme l'a montré Jean-Baptiste Fressoz. Pire, tous les projets à base de solutions techniques « ont un dénominateur commun : transformer la terre en machine pilotable », comme le dit Frédéric Neyrat cité par Alain Bjhr (I-351).
Les approches prétendument éthiques n'y changent rien car les individus appelés à faire des « petits gestes » sont rendus responsables des effets des structures sociales (I-361). Quant aux dénégations négationnistes, elles n'expriment que le cynisme des classes dominantes[8].
II- La nature en proie au capital
Le deuxième volume du livre d'Alain Bihr en est, à notre avis, le cœur, parce que c'est ici qu'il développe toute la trame de l'écocide à l'aide des concepts marxiens. Quatre parties composent ce tome. Successivement sont analysées l'aliénation capitaliste de la nature, son appropriation, l'hubris, et l'abstraction de la nature. En bref, il va s'agir d'ouvrir « la cage d'acier (Max Weber) » (II-9) pour véritablement comprendre car si, nos dirigeants ne font rien, c'est parce qu'ils sont prisonniers des rapports de production, qui constituent pour eux un cadre intangible et un horizon indépassable » (II-9).
Premier élément dans la première partie de ce deuxième volume (mais nommée quatrième) : la dépossession des travailleurs de leurs moyens de production brise leur rapport à la nature qui prévalait avant l'époque capitaliste. C'est ainsi que le capital a pu se développer. Les travailleurs sont alors contraints de travailler en vendant leur force de travail, et, de plus, sont contraints dans leur travail car les finalités de celui-ci leur échappent.
Ainsi peut être présenté le fond de l'approche marxienne : « Le propre du concept de rapports sociaux de production est d'articuler étroitement les rapports des êtres humains entre eux avec les rapports qu'ils entretiennent avec la nature. Par conséquent, tout bouleversement intervenant au sein des premiers ne peut manquer de retentir sur les seconds, et vice versa. » (II-27).
Après la disparition des communautés rurales, le mouvement M-A-M disparaît comme point de départ et point d'arrivée de valeurs d'usage (II-31). Dans le capitalisme, le surtravail devient la condition du travail nécessaire. Le rapport à la nature est brisé par la pénétration du capital dans l'agriculture, « soucieux d'accroître l'intensité et la productivité du travail » (II-35)[9]. Il en résulte non seulement la transformation des pratiques alimentaires, mais aussi une « altération de la nature en nous » (II-46) et donc « une rupture de l'unité symbiotique entre l'humanité et la nature » (II-49) médiatisée par le travail. Cependant, il faut comprendre le métabolisme de l'humain avec la nature non pas comme ayant subi une rupture à proprement parler, ce sont les modalités et les formes spécifiques de l'unité qui sont rompues. D'où une représentation réifiée de la nature dans le capitalisme.
C'est le moment pour Alain Bihr d'examiner en détail la question du métabolisme, notion forgée par le chimiste Justus von Liebig. Ce dernier va convaincre Marx qu'il existe bien des rendements décroissants dans l'agriculture, en dépit de l'augmentation des apports supplémentaires de travail, d'eau, d'énergie, etc. Il existe donc des limites imposées par la Terre. L'humanité reste dans le « royaume de la nécessité ». Mais Alain Bihr critique John Bellamy Foster de diffuser l'idée d'une « faille métabolique », car la relation métabolique est une nécessité : il s'agit d'une « perturbation » (II-89) et non pas d'une rupture, l'auteur reprenant à son compte l'idée de « dégradation » des sols plutôt que leur épuisement (II-91). La discussion devient subtile et perd peut-être en pertinence car l'ancienne relation de l'homme précapitaliste avec la nature a bien été rompue, selon Alain Bihr lui-même. À cet endroit, il semble reprocher à Foster deux choses contraires : d'un côté, de trop étendre la faille et, de l'autre, de la réduire au sol. À notre avis, Foster ne fait pas de la faille métabolique une cause de l'accumulation du capital mais une conséquence de celle-ci, comme Alain Bihr finit par le dire lui aussi (II-98).
La deuxième partie de ce volume (nommée cinquième) est consacrée à l'appropriation capitaliste de la nature, qui signifie la subordination de la nature à la forme valeur. Cela constitue la base du marxisme ; nous pensons que, à l'encontre d'Alain Bihr (II-101), ce n'est pas méconnu par les marxistes, leur problème est que, historiquement, ils n'en ont tiré aucune conséquence politique et stratégique. On peut même signaler que Jason Moore, longuement approuvé par Alain Bihr (sauf II-106, note 3), se trompe sur la valeur en maints endroits. Plusieurs auteurs ont objecté à Moore qu'il ne pouvait faire de la nature la source de la valeur, rendant de ce fait inopérante la distinction entre valeur d'usage et valeur[10]. Cette distinction reste cruciale pour bien saisir que le travail produisant des services peut être productif au sens capitaliste, ainsi que le rappelle Alain Bihr (II-110).
L'appropriation réelle de la nature par le capital (c'est-à-dire sa construction en socio-nature) est dissimulée par le phénomène des externalités dont il ne tient pas compte dans le calcul économique. À vrai dire, cette non-intégration signifie son impossibilité puisque la nature n'a pas de valeur. Seul le coût de production de certains éléments puisés dans la nature peut être pris en compte. Et l'élargissement du concept de travail à la nature est selon nous un critiquable. Les difficultés de l'exploitation conjointe de la force de travail et de la nature en vue de produire de la valeur pour le capital peuvent être lues à notre sens comme la racine de la crise systémique actuelle[11]. Parmi ces difficultés, le non-recyclage intégral des ressources renvoie à l'entropie que l'auteur n'examine pas ici mais renvoie à la fin du troisième volume.
Une observation d'Alain Bihr est particulièrement intéressante à propos de l'accélération de la rotation du capital comme indice de l'appropriation réelle de la nature par le capital : « abolir l'espace par le temps et abolir le temps par l'espace » (II-137), c'est-à-dire raccourcir le temps de déplacement et densifier et concentrer les activités. Mais il n'est pas juste de considérer que la rotation du capital est le plus souvent ignorée (II-133, note 8) car elle est précisément prise en compte dans les analyses circuitistes marxo-post-keynésiennes.
Alain Bihr consacre deux chapitres pour montrer que l'appropriation de la nature conduit d'une part à « forcer » celle-ci à ne pas produire ce qu'elle produit spontanément et, réciproquement d'autre part, à la forcer à produire ce qu'elle ne produit pas spontanément. C'est l'occasion pour l'auteur de documenter certains dégâts constitués par les matériaux artificiels (béton, plastique, textiles synthétiques), par les OGM. Le tout, en s'appropriant le matériau génétique permettant de reproduire artificiellement la nature après avoir détruit la nature première.
La troisième partie de ce volume (nommée sixième) est un approfondissement théorique concernant l'hubris capitaliste qui résulte de la contradiction entre les limites de l'écosphère et la reproduction élargie du capital. En termes courants, il s'agit du productivisme capitaliste car un capitalisme purement rentier se renierait. L'auteur remarque aussi que productivisme et consumérisme sont indissociables.
On sait que la loi dite de la valeur par Marx est une abstraction du travail. Alain Bihr consacre la quatrième partie (septième) de son deuxième volume à ce que plusieurs marxistes contemporains (dont Moore) ont appelé l'abstraction de la nature, c'est-à-dire sa réification conduisant à la « (dé)valoriser » (II-369). « Dès lors que la valeur s'autonomise sous forme de la monnaie, toute chose, qu'elle ait été produite ou non comme une marchandise, peut être traitée comme une marchandise en étant pourvue d'un prix. » (II-370). Ainsi, on va de la nature marchandisée à la nature capitalisée : cela accentue la contradiction entre valeur d'usage et valeur et « la dévalorisation est à la fois ontologique et axiologique » (II-386)[12]. Le résultat est une nature « vampirisée ».
Au fur et à mesure qu'on s'avance vers la fin du deuxième volume de ce livre, on se confronte à la question de la valeur de la nature dont le traitement est renvoyé en annexe. Or, d'ores et déjà, Alain Bihr rappelle que « ce que Marx n'a d'ailleurs cessé de répéter : si la nature ne contribue en rien à la formation de la valeur, elle est un élément (une condition, un facteur) indispensable à la production des valeurs d'usage, bien davantage encore que le travail humain qui ne saurait opérer sans elle » (II-389). Remarquons toutefois qu'il est impossible de comparer quantitativement les apports respectifs du travail et de la nature à la production de valeurs d'usage puisque, par définition, la valeur d'usage elle-même n'est pas quantifiable.
Il n'empêche, l'apport décisif d'Alain Bihr ici est de montrer que, comme pour le travail, le capital fragmente, homogénéise et uniformise la nature, la transformant en « socio-nature » adaptée aux exigences de la reproduction du capital. La nature paie le prix du vampirisme du capital qui « n'est pas moins ravageur quand il s'attaque à la nature en tant que cosmos que quand il s'en prend à elle en tant que physis » (II-399).
III- Perspectives historiques (et théoriques)
Alors que les deux premiers volumes présentent un ensemble thématique homogène, le troisième est plus disparate. La première partie « nommé huitième) présente une brève histoire de l'écocide capitaliste, la deuxième (neuvième) est également historique mais sur le plan de l'économie politique confrontée à la question de la nature, la troisième (dixième) propose une synthèse théorique.
L'histoire de l'écocide capitaliste permet à l'auteur de dater les premiers dégâts écologiques dès le premier âge du capitalisme, notamment avec la déforestation, la concentration foncière, la spécialisation agraire et l'expansion coloniale[13]. Bien sûr, la machine à vapeur donne le coup d'envoi de la dénommée révolution industrielle, trop souvent réduite à cette technique en oubliant la transformation parallèle des rapports sociaux de production. En effet, la machine à vapeur a libéré le capital des contraintes de l'intermittence, le charbon est appropriable, ce qui est plus difficile pour l'eau et le vent, et elle peut être installée là où la main-d'œuvre est abondante. Alain Bihr fait sienne la thèse de Fressoz selon laquelle le charbon ne remplace pas le bois mais s'y ajoute.
Avec le pétrole et l'électricité, s'ouvre la deuxième révolution industrielle qui déploie un nouveau système énergétique avec le pétrole et l'électricité, avec l'invention de nouveaux moteurs. Avec ces nouvelles énergies, les industries chimique et automobile prennent leur essor. La « quête frénétique de puissance » (III-41) qui s'exprime n'est pas sans revers : l'impérialisme colonialiste et deux guerres mondiales entre grandes puissances.
Après la Seconde Guerre mondiale s'ouvre la période de la « grande accélération fordiste » (III-67), avec une croissance économique qui devient « une obsession, un impératif catégorique en même temps qu'un mirage, dans lequel vont communier aussi bien les classes populaires que les milieux patronaux et gouvernementaux » (III-68). S'entremêlent alors une débauche d'énergie avec un pétrole « or noir », une concentration et une centralisation de la propriété, une mécanisation et une chimisation de l'industrie, pendant qu'une révolution verte est tentée dans le tiers-monde. Il s'ensuit une généralisation des dégâts, déjà documentés dans le premier volume. Émergent les premières critiques écologiques, mais à l'époque sans que cela imprime dans les rangs socialistes.
C'est dans ce contexte que survient la « surenchère néolibérale » (III-89) pour tenter de surmonter la crise du régime fordiste. Deux objectifs sont poursuivis par les classes dominantes : augmenter le taux de plus-value, c'est-à-dire diminuer la part des salaires dans la valeur ajoutée, ce qui suppose d'accroître la durée du travail et/ou son intensité (plus-value absolue) ou bien de bloquer les salaires par rapport à la productivité du travail (plus-value relative) (III-89-90). Or, malgré l'intensification du travail, la période néolibérale est marquée par une croissance de la productivité de plus en plus faible[14]. L'autre caractéristique de la période néolibérale est l'emprise du capital financier focalisé sur le court terme et qui impose le moins-disant social et écologique dans les pays du centre et l'ajustement structurel à la périphérie. À noter également que « les États émergents sont les vecteurs de la mondialisation du productivisme et du consumérisme » (III-99).
La deuxième partie de ce troisième volume (dénommée neuvième) propose un retour sur les bégaiements et le déni de l'économie politique classique sur la nature[15]. Malthus croit que la pauvreté est due à des lois naturelles et divines, mais pas du tout aux rapports sociaux. Alain Bihr se demande pourquoi Marx a-t-il été si violent contre Malthus. Peut-être parce que si Malthus avait raison avec sa loi de la population, le communisme serait impossible. Aujourd'hui, est-il légitime de renouer avec Malthus alors que la transition démographique mondiale est à l'œuvre ?
Après l'économie politique, c'est au tour de l'économie néoclassique d'être critiquée. Mais, d'une part, les tares de cette théorie sont bien connues et déjà largement répertoriées dans le deuxième volume. Le lecteur pourra alors se les remémorer : conditions de l'optimum imaginaires, absurdité des évaluations contingentes et de la valeur intrinsèque de la nature, taux d'actualisation dépréciant l'avenir. Le changement climatique est l'occasion de souligner l'irréalisme sinon l'absurdité des estimations de variations du PIB avec des scénarios fous.
L'économie néoclassique est donc passée à côté de la question environnementale. Pourtant, le paradoxe de Lauderdale (la fortune privée n'est pas la richesse publique) avait intrigué Ricardo qui, logiquement, distinguait richesse et valeur. Et pourquoi fait-on comme si le paradoxe de Jevons ne s'imposait pas ? Parce que l'effet rebond est consubstantiel à la nécessité d'élargir sans cesse la reproduction du capital.
On en vient maintenant à l'un des concepts les plus absurdes qui fait pourtant l'unanimité chez les néoclassiques de l'environnement et même chez beaucoup d'écologistes : le capital naturel. Il est lié à celui de substituabilité des facteurs de production et donc à la vision faible de la soutenabilité écologique[16]. Et Alain Bihr souligne que le concept de capital est inadapté à la nature, ne serait-ce parce qu'on ne peut pas la mesurer, et si on la mesure, c'est en la monétisant[17]. En bref, « ce concept est marqué au coin du fétichisme capitaliste » (III-187). C'est certainement la raison pour laquelle « le second principe de la thermodynamique interdit radicalement de faire de l'énergie un étalon stable – ce que les partisans de la théorie énergétique de la valeur ont superbement ignoré » (III-196).
C'est le moment choisi par Alain Bihr pour présenter la thèse de Nicholas Georgescu-Roegen qui a proposé d'appliquer la deuxième loi de la thermodynamique (l'entropie) à l'économie. L'auteur en donne une présentation tout à fait convenable, même si on peut regretter qu'elle vienne presque en fin d'ouvrage alors que la question de l'entropie appliquée à la fois à la matière et à l'énergie a été évoquée à plusieurs reprises auparavant. Est-ce dû de la part de l'auteur à l'écart existant entre l'ambition théorique de Georgescu-Roegen et les limites réformatrices de ses propositions ? Comme Georgescu-Roegen n'évoque jamais les conditions sociales de leur réalisation et qu'il fait preuve d'une ignorance crasse de Marx[18], on comprend qu'Alain Bihr l'ait placé près des impasses les plus couramment rencontrées dans la littérature écologiste.
Ni croissance éternelle, ni décroissance sans fin, ni économie stationnaire ? Resterait-il aussi peu de place pour une alternative ? Les préconisations de Georgescu-Roegen et de Herman Daly en termes d'économie stationnaire sont incompatibles avec les contraintes d'accumulation capitaliste : un « oxymore utopiste » (III-211). D'où le recours à la morale, voire à la sagesse spirituelle. Sauf si on revient sur le lien très fort entre la crise écologique et la crise de production du capital.
C'est l'objet de la dernière partie de l'ouvrage (la dixième). Pour Alain Bihr, la crise écologique est facteur de crise pour le capital lui-même. Donc il existerait un rapport réciproque entre les deux : le capital cause la crise écologique ; la crise écologique cause la crise du capital. Mais cette réciprocité n'est-elle pas démentie du fait que la crise écologique est un pur produit du procès de reproduction du capital, ainsi que l'a répété de très nombreuses fois l'auteur ? Cela met en doute l'hypothèse que l'écologie serait une « limite externe » (III-232). En effet, soit on adopte l'idée de cette extériorité aux rapports sociaux capitalistes (c'était la thèse de James O'Connor), soit on va jusqu'au bout du fameux « métabolisme », c'est-à- dire à l'unicité et à l'indissociabilité du l'exploitation de la force de travail et de celle de la nature.
Le chapitre sur le « retour sur l'actuelle crise structurelle » (III-233) est donc bienvenu pour la discussion. Pour Alain Bihr, il y a une crise chronique de réalisation qui s'est substituée à une crise de valorisation (III-235). Je n'ai jamais été convaincu par cette dichotomie. On peut montrer à l'aide des schémas de la reproduction de Marx qu'une crise de suraccumulation dans la section des biens de production est le pendant de la crise de réalisation dans la section des biens de consommation. D'ailleurs, Alain Bihr note plus loin que « la demande étant chroniquement insuffisante, les perspectives de réalisation médiocres ou même problématiques, cela ne peut que freiner l'investissement » (III-236)[19].
La fonction des politiques néolibérales est en revanche bien cadrée : les sauvetages étatiques empêchent la purge du capital en excès. Il existe un écart croissant entre les besoins sociaux et leur mode capitaliste de satisfaction (thèse de Michel Husson), d'autant qu'il y a un déport de la demande sociale vers des services qualitatifs, en même temps que les NTIC ne jouent pas de rôle d'entraînement (thèse de Robert Gordon). En somme, moindre part des salaires dans la valeur ajoutée, part croissante des services et ralentissement de la productivité font système : c'est le problème du capital, qui lui fait craindre une stagnation séculaire. Le paradoxe est là : en dépit de la faiblesse des gains de productivité, le mode néolibéral de restriction salariale fut le seul moyen de relever le taux de profit, du moins dans la phase 1980-2007[20].
L'écologie pourrait-elle servir de nouveau tremplin au capital ? Des opportunités existent : l'élargissement du champ des activités (par exemple, le dégel et l'ouverture de la banquise), la réparation des dégâts, des rentes dues aux catastrophes, la financiarisation, le verdissement des économies. Mais les « Green New Deal » aux États-Unis ou en Europe font pour l'instant chou blanc. Les GND sont irréalisables véritablement dans le capitalisme parce que, en réalité, les politiques visent trois objectifs : rétablir la profitabilité, liquider les acquis sociaux et protéger les institutions financières et les banques de la dévalorisation des leurs actifs (thèse encore de Husson).
Au total, la crise écologique va-t-elle étrangler le capital ? demande Alain Bihr. Le capital financier est menacé et l'immobilier risque la dévalorisation. Sur un plan général, les conditions de valorisation du capital sont compromises dès lors que la productivité du travail n'augmente plus suffisamment Qu'en sera-t-il avec l'intelligence artificielle ? Personne ne le sait, Alain Bihr ne peut donc en parler.
Est-on alors en face d'une crise structurelle ou d'une crise systémique ? La première mettrait seulement en jeu un réaménagement des rapports sociaux, la seconde signifierait une remise en cause des principes mêmes de fonctionnement du capitalisme (III-313). De notre point de vue, cette distinction porte en réalité sur l'orientation politique davantage que sur la nature de la crise elle-même. En tout cas, un nouveau cycle Kondratiev n'apparaît pas, du moins dans les pays du centre, car on le perçoit dans la semi-périphérie (pays émergents). Le capital ne paraît pas en mesure de développer la productivité ni de répondre aux besoins sociaux, sauf si, ajouterions-nous, il parvient à privatiser l'ensemble des services non marchands, donc à procéder à une extension de son champ de valorisation à défaut d'intensification.
En conclusion générale de son immense ouvrage, qu'il titre « le communisme ou la mort » (III-323), Alain Bihr évoque plusieurs schémas d'évolution possibles. Le premier est l'effondrement. La thèse de Jared Diamond pèche, elle aussi, par l'oubli des rapports sociaux, en fait, elle élargit celle de Malthus. Alain Bihr semble donner raison à Paul Burkett (III-332) pour qui la force de travail serait la seule valeur d'usage indispensable à la reproduction du capital. Mais, si c'était vrai, cela démentirait complètement toute la construction théorique précédente, sans parler de celle de Marx. Il s'ensuit un deuxième problème théorique qui contredirait une bonne part de l'ouvrage s'il s'avérait : « Le capital(isme) ne risque pas de s'effondrer de sitôt sous l'impact de la catastrophe écologique planétaire qu'il a lui-même produite, pas plus que sous le poids de ses contradictions internes » (III-335).
D'autres scénarios sont envisagés : la paupérisation généralisée, la guerre et la dictature. Mais le plus important est l'écosocialisme. Le bilan des luttes est insuffisant parce qu'il n'y a pas de mouvement d'ensemble. D'un côté, l'écologisme méconnaît les rapports de production et donc dépolitise l'écologie ; de l'autre, la tradition socialiste a longtemps ignoré l'écologie. La dépossession de la terre de la terre subie par le prolétariat l'a coupé de la nature et ne l'a familiarisé qu'avec le travail industriel. Son expérience sociale « a été dominée par l'abstraction généralisée à laquelle le capital soumet le monde social » (III-361). Le résultat est que, au sein du fordisme, le prolétariat a été intégré au productivisme échevelé. De cela, la vulgate marxiste, teintée de scientisme, a été inconsciente.
Le mot de la fin d'Alain Bihr s'en déduit : « La crise multiforme actuelle du capitalisme nous place en définitive non plus seulement face à la célèbre alternative posée par Rosa Luxemburg entre le socialisme ou la barbarie mais, d'une manière plus radicale, face à celle entre le communisme ou la mort. Tout simplement parce que la catastrophe écologique qui l'accompagne ne se limite pas à dégrader les conditions de vie, elle menace plus fondamentalement la possibilité même de la vie sur Terre. » (III-364).
Alain Bihr complète son ouvrage par quatre annexes et un glossaire. Les annexes étaient-elles indispensables après un exposé aussi détaillé et précis ? Sans doute pour conforter le lecteur, parvenu au bout d'un tel ensemble ? Par exemple, les concepts de rapports sociaux de production et de rapports capitalistes de production sont longuement présentés dans le premier volume : d'un côté, rapports des humains à la nature et rapports des humains entre eux ; de l'autre, l'enchaînement : expropriation des producteurs –> force de travail marchandisée –> appropriation des moyens de production –>généralisation de la forme valeur du travail social –> plus-value –> accumulation.
L'annexe sur « Nature et valeur » (III-383) se justifie peut-être parce que la question est lancinante tout au long de l'ouvrage. Une autre solution aurait pu être de créer des encadrés dans le corps du texte plutôt que de renvoyer les courtes synthèses en annexes. Pour ce qui concerne la valeur et la nature, on retient que la valeur exprime le travail social validé par la vente des marchandises. Également que la nature n'a pas de valeur, « ce qui n'empêche pas que ces mêmes réalités puissent se voir attribuer un prix par capitalisation de la rente que leur appropriation privative peut valoir à leurs propriétaires dès lors qu'elles fonctionnent comme moyens de production ni reproductibles ni substituables du fait de leur unicité ou de leur rareté » (III-385). Deux remarques à ce propos : afin d'éviter le risque de confusion dans le lectorat qui pourrait retomber dans la croyance que la nature crée de la valeur, il vaut mieux éviter le verbe « déterminer » (III-388-389) pour indiquer l'influence de la plus ou moins grande fertilité d'un sol ou bien l'efficacité des moyens matériels ; on pourrait alors distinguer le fait que la nature peut influencer la grandeur de valeur unitaire, et celui de la création de valeur[21].
En conclusion de notre recension, disons sans retenue qu'Alain BHir a réalisé un travail remarquable. Pas seulement par son ampleur, mais surtout par la cohérence de la problématique construite : sans une analyse des rapports sociaux de production capitalistes, l'écocide est incompréhensible ; on se doute que le dépassement de ladite crise écologique exigera celui de ces rapports qui inextricablement enlacent le travail et la nature. C'est la raison pour laquelle, fondamentalement, l'« angle mort » de Marx qu'annonçait Alain Bihr au tout début de l'ouvrage dans l'introduction générale ne réapparaît plus ensuite, sinon dans la mise en cause de l'analyse marxiste traditionnelle, restée sourde au fait que « le procès de travail forme donc une sorte d'unité dialectique (à la fois coopérative et conflictuelle) entre l'être humain et la nature : les deux coopèrent au sein d'un procès dans lequel, simultanément, la nature se trouve transformée par l'être humain, donc niée par lui au moins dans sa forme originelle, l'être humain opérant cependant lui-même dans ce procès comme une force naturelle » (I-30), écrit Alain Bihr, juste avant de citer Marx expliquant la même chose.
Une fois formulées les nuances ou questions au fil de cette somme sans pareille, nous pensons qu'il y a dans cet ouvrage matière pour fournir un cadre théorique cohérent à tous ceux qui pensent que nous sommes démunis face à la catastrophe planétaire qui frappe autant les humains que la nature. Notre seule retenue tient à la forme de ce grand ouvrage qui oblige à des répétitions et à une structuration des parties et des chapitres parfois peu claire. Bref, il ne manque qu'un index pour faciliter la recherche dans ce qui ressemble à une petite encyclopédie.
Notes
[1] J'ai lu ce livre sur fichier pdf que l'auteur m'a adressé. La pagination est celle de ce fichier. Entre parenthèses comme ici, le volume en chiffres romains, la page en chiffres arabes. Je numérote les trois parties de ma recension conformément aux trois volumes.
[2] Pourquoi une abondance de telles références alors que le lecteur attendrait de voir les sources premières ?
[3] La mise en évidence du concept d'inestimable se trouve, me semble-t-il, dans La richesse, la valeur et l'inestimable, Fondements d'une critique socio-écologique de l'économie capitaliste, Les Liens qui libèrent, 2013, https://harribey.u-bordeaux.fr/travaux/ouvrages/livre-richesse-entier.pdf.
[4] Voir ma critique souvent répétée : La richesse, la valeur et l'inestimable, op.cit. ; Le trou noir du capitalisme, Le Bord de l'eau, 2020 ; En quête de valeur(s), Éd. du Croquant, 2024 ; « Au cœur de la crise sociale et écologique du capitalisme : la contradiction entre richesse et valeur », Actuel Marx, n° 57, 1er semestre 2015, https://harribey.u-bordeaux.fr/travaux/valeur/richesse-valeur-actuelmarx.pdf ; « Sur fond de crise socio-écologique du capitalisme, la théorie de la valeur revisitée », Revue française de socio-économie, n° 24, juin 2020, https://harribey.u-bordeaux.fr/travaux/valeur/theorie-valeur-revisitee.pdf ; « La valeur est de retour », AOC, 14 mai 2025, https://harribey.u-bordeaux.fr/travaux/valeur/valeur-de-retour.pdf.
[5] Les neuf frontières sont : le changement climatique, l'érosion de la biodiversité, le changement de l'usage des sols, les cycles de l'eau douce, le cycles biogéochimiques de l'azote et du phosphore, l'acidification de l'océan, la concentration en aérosols, l'ozone stratosphérique, les nouvelles pollutions. L'intervalle entre le plancher et le plafond de l'utilisation des ressources a été imagée par Kate Raworth dans La théorie du donut, L'économie de demain en 7 principes, 2017, J'ai lu, 2021.
[6] Contrairement à une légende tenace entretenue par certains auteurs français, il n'y a strictement aucune différence entre l'anglais sustainable development et les deux traductions en français par développement soutenable ou développement durable ; en particulier, les deux termes français entretiennent le même dilemme entre soutenabilité (ou durabilité) forte ou faible.
[7] Voir quelques-unes des premières : René Passet, L'économique et le vivant, Payot, 1979, Economica, 1996 ; et J.-M. Harribey, « La prise en compte des ressources naturelles et de l'environnement dans le modèle néoclassique d'équilibre général : éléments de critique », Économies et sociétés, F, n° 35, 4/1997, p. 57-70, https://harribey.u-bordeaux.fr/travaux/soutenabilite/orstom.pdf. Par exemple, la critique du taux d'actualisation fut connue bien avant la contribution d'Olivier Godard de 2015, cité par Alain Bihr (I-397).
[8] Alain Bihr met sur le même plan certains médias, par exemple Le Monde, Le Figaro, Les Échos, L'Expansion et L'Express pour diffuser les thèses climato-négationnistes (I-390). Cela aurait mérité un plus de nuance et de discernement.
[9] Fidèle à la tradition marxiste, Alain Bihr distingue intensification du travail et augmentation de la productivité. Je crois avoir montré que la première est l'une des causes de la seconde (cf. La richesse, la valeur et l'inestimable, op. cit. et « Éléments pour une théorie marxienne de l'égalité économique : Théorie de la valeur-travail et répartition des revenus », Colloque « Actuel Marx aujourd'hui : fondements et critiques de l'économie politique », Paris, 27 au 28 novembre 1997, https://harribey.u-bordeaux.fr/travaux/valeur/egalite.pdf).
[10] Voir J.-M. Harribey, « Pourquoi le concept de capitalocène est-il l'objet de controverses théoriques et épistémologiques au sein même de la théorie marxiste ? » Conférence Historical Materialism, Paris, 26-28 juin 2025, https://harribey.u-bordeaux.fr/travaux/valeur/conference-hm.pdf.
[11] Voir la formalisation mathématique simple que j'ai proposée montrant que la variation du taux de profit pouvait être décomposée en la somme d'une variable sociale de répartition de la valeur (comparaison des salaires à la productivité du travail) et d'une variable technico-matérielle d'accès d'efficacité des moyens de production et d'accès aux ressources. Cf. « L'impact cumulé des crises sociale et écologique du capitalisme sur le devenir de la croissance : la fin programmée de celle-ci ? », Colloque « Recherche et régulation : La Théorie de la Régulation à l'épreuve des crises », Paris, 10-12 juin 2015, https://harribey.u-bordeaux.fr/travaux/soutenabilite/fin-croissance-rr.pdf ; ainsi que Le trou noir du capitalisme, op. cit.
Un problème un peu technique est abordé par Alain Bihr de façon semble-t-il contradictoire à deux endroits éloignés de son ouvrage : d'un côté, il explique que les matériaux artificiels valorisent le capital en augmentant la productivité du travail et en diminuant le composition organique du capital (II-204) ; de l'autre, l'augmentation de la masse des matières premières par unité de travail contribue à l'augmentation de la composition organique du capital (II-275).
[12] À ce propos, on peut regretter qu'Alain Bihr, dans cet immense ouvrage, ne dise rien du débat qui oppose les anthropologues au sujet de la nature. Les noms de Lévi-Strauss, Descola ou de Graeber, en désaccord entre eux, n'apparaissent pas une seule fois.
[13] Rappelons qu'Alain BIhr s'était illustré par une autre énorme somme sur la naissance du capitalisme : Le premier âge du capitalisme (1415-1763), L'expansion européenne, tome 1, Pages 2, Syllepse, 2018, 696 pages ; Le premier âge du capitalisme, La marche de l'Europe occidentale vers le capitalisme, tome 2, Pages 2, Syllepse, 2019, 804 pages ; Le premier âge du capitalisme, Un premier monde capitaliste, tome 3, Pages 2, Syllepse, 2019, volumes 1 et 2, 1762 pages. J'avais fait une recension du premier tome dans « À la naissance du capitalisme, il y eut l'expansion commerciale et coloniale », Les Possibles, n° 19, Hiver 2019, https://harribey.u-bordeaux.fr/travaux/valeur/cr-alain-bihr-capitalisme.pdf.
[14] C'est ce que dira plus loin Alain Bihr. Pourtant, ici, il parle d'augmentation de la productivité (III-91).
[15] Bégaiements et déni sont de moi.
[16] Au contraire d'Alain Bihr (III-178), Je ne connais pas beaucoup d'économistes néoclassiques partisans de la soutenabilité forte, je n'en connais même aucun, si je mets de côté ceux qui ont pris leurs distances avec le corpus standard.
[17] L'auteur reprend ici certains éléments du deuxième volume (7e partie, chapitre 2 sur la nature (dé)valorisée). Compte tenu de l'ampleur et de la portée de l'ouvrage, peut-être eût-il fallu préciser que la valeur ne s'entend que monétaire, c'est-dire que sa réalisation dépend, au plan macroéconomique, de l'anticipation monétaire du surplus social. Cf. « Karl Marx, Charles Dumont et Édith Piaf : "rien de rien" ou la réalisation monétaire de la production capitaliste », Blog Alternatives économiques, 16 mai 2018, repris sous le titre « La réalisation monétaire de la production capitaliste et donc du profit : "Non, rien de rien…" », Les Possibles, n° 17, été 2018, https://harribey.u-bordeaux.fr/travaux/valeur/realisation-monetaire.pdf.
[18] J'avais noté aussi cette ignorance dans « À la découverte de Georgescu-Roegen avec Antoine Missemer… », Économie rurale, n° 342, 2014, https://harribey.u-bordeaux.fr/travaux/soutenabilite/missemer-ngr.pdf, et dans « Nicholas Georgescu-Roegen : la décroissance sans limite ? », Blog Alternatives économiques, 24 novembre 2023, https://harribey.u-bordeaux.fr/travaux/soutenabilite/ngr-decroissance-sans-limite.pdf.
[19] Dans ce chapitre, il y a plusieurs choses qui mériteraient discussion. 1) On ne voit pas pourquoi la consommation des biens de luxe ne serait pas en soi une composante du procès de production du capital. 2) L'auteur distingue la « valeur ajoutée » de la « valeur nouvelle créée par le travail vivant ». Si l'on compte uniquement la valeur ajoutée nette au sens de la comptabilité nationale, les deux notions sont strictement synonymes. 3) L'épargne abonde et croît dans le monde, pourquoi l'auteur écrit-il que le taux d'épargne baisse ? (III-238).
[20] Le célèbre graphique de Michel Husson, que reprend Allain Bihr (III-252), montrant le hiatus entre productivité et taux de profit entre 1980 et 2007 s'arrête malheureusement à la fin de la décennie 2000.
[21] La même clarification serait nécessaire aussi dans le deuxième volume (II-104).

Quête de sens, quête de justice : À propos des deux récents ouvrages de Marie-Célie Agnant (1)
Marie-Célie Agnant, poétesse, romancière, militante féministe et antiraciste, connue pour sa dénonciation et ses luttes constantes contre l'oppression multiforme, vient de publier un recueil de poèmes, Seul demeure le cri et un récit Cette mort qui n'était pas la leur.
Deux ouvrages, deux formes différentes, mais qui témoignent, comme le sont d'ailleurs les autres ouvrages de l'auteure, d'une même prise de position contre l'injustice et la banalité du mal.
Dans le recueil, le cri prend la place de la parole devenue impuissante, le cri est nécessaire, incontournable, urgent. Il dévoile une vérité prenant chair dans une singularité, capable de le transmettre dans sa nudité. Le cri est un « au-delà de la parole », décrivant une réalité vécue, oppressante, où les mots prennent une autre dimension.
Le cri est par essence une dénonciation, une révolte : « Si mes paroles ont goût d'amertume / il y a tout ce sang / ce sang lourd / qui engrosse ma terre défigurée depuis tant de lune ».
Mais il n'est pas que cela, il peut aussi être l'expression d'un vécu que plusieurs d'entre nous charrient sans vraiment comprendre la portée existentielle : « Les bourrasques m'ont trainée / sur les rives de l'exil / effiloché mes racines / des cheveux blancs et drus sur ma vie / ont germé / j'ai appris à parler avec d'autres mots ».
La tendresse, l'espoir peuvent prendre la forme d'un cri : « Vole mon enfant / butine les oasis / les champs de lune. Goûte jusqu'aux miettes ton sommeil / Inscris dans ta mémoire / cette première extase. Dors mon enfant / c'est encore le printemps ».
Dans ce recueil, la poésie de Marie-Célie Agnant prend chair une nouvelle fois pour dire l'indicible d'un monde tourmenté, déboussolé où semble englué l'espoir. Le poème devient alors cri : dénonciation, certes, mais aussi appel, arrachement, pour faire sortir de leur somnambulisme, de leur torpeur ceux et celles qui gardent encore la conscience de l'humanité commune.
La quête de cette conscience traverse également le récit Cette mort qui n'était pas la leur.
Divisé en dix cahiers (le mot cahier reflète, selon moi, l'intimité de l'écriture), ce récit prend la forme d'un dialogue entre des personnages et la narratrice. Dialogue qui est en réalité témoignage et questionnement continu sur le sens d'événements ponctuant un monde qui fait fi de toute rationalité.
Ici le cri se transmue en écriture, mais retient son caractère intrinsèque, son substrat : « Écrire pour donner une vie réelle aux mots et rejoindre les paroles étranglées ! Pour le refus des injustices criantes, du rapt, du vol, du mépris, de la dépossession, de la haine de l'Autre et du déni d'existence … Pour rappeler les identités toujours mises à mal. »
La narration est fondamentalement quête de sens chez Agnant, même si la dénonciation y joue un rôle important. Cette quête de sens n'est pas neutre, elle est soutenue par une quête de justice qui pour l'écrivaine semble être le principal objectif. Le langage, prenant corps dans une écriture dont la maitrise est assurée, interpelle les consciences. Et si cette interpellation concerne l'humanité souffrante, elle touche en particulier le « pays de l'enfance » de l'auteure, « pays éclopé qui a bu de force la coupe de haine de tous les enragés. »
Ici, la narration prend une tournure particulière : la narratrice s'arrête pour exprimer sa tristesse et sa révolte : « J'ai choisi de nommer ma terre natale, mon pays là-bas, comme si de simplement prononcer son nom me fait l'effet d'un couteau qu'on enfoncerait loin, très loin dans mon corps. Il s'agit pourtant d'un lieu qui me possède tout entière. (…) Les bruits de la nuit de mon pays là-bas me bouleversent tant. Ils pénètrent dans mes songes, me pourchassent jusqu'aux confins d'une atroce souffrance, charriée, nourrie par une colère indescriptible. »
Quête de sens, quête de justice constituent la trame de fond de ces deux ouvrages de Marie-Célie Agnant.
Cette double quête, à laquelle l'auteure nous convie avec conviction, qu'elle exprime avec tout le talent d'une écrivaine consommée, est aussi la nôtre, dans la mesure où nous croyons à la nécessité (aujourd'hui plus que jamais) de construire un autre monde.
Notes
1- Marie-Célie Agnant, Seul demeure le cri, Éditions du Noroît, 2025, 177p ; Cette mort qui n'était la leur, Éditions de la Pleine Lune, 2026, 193p
Je ne veux pas de n’importe quel pays
J'ai participé récemment à une rencontre d'indépendantistes québécois. La discussion a porté sur comment convaincre les gens en vue du prochain référendum avec des arguments terre à terre, ce qui est bien, mais lorsque je suis intervenu en demandant si on pouvait s'entendre sur des valeurs communes pour bâtir notre nouveau pays j'avais l'impression d'être un extra-terrestre. Pour moi ce nouveau pays devrait être pacifiste, écologiste, épris de justice sociale et du bien commun en prenant soin les uns des autres, ici et à l'échelle planétaire, et faire rayonner ces mêmes valeurs, dans la mesure de nos moyens, sur la scène internationale. Pour y arriver nous avons aussi besoin de leaders inspirants jeunes et vieux avec une vision et des valeurs, des gens venant de toutes les couches de la population, de tous les milieux et toutes les classes sociales.
Un futur pays qui reprendrait à son compte les valeurs qui semblent dominantes actuellement comme le repli sur soi, faire le plus d'argent possible avec plus de pouvoir sur les autres et au détriment des autres, contribuer à l'extinction des humains par une consommation sans limite, et s'armer ne m'intéresse pas. Comme indépendantistes notre mission est de donner et redonner le goût du pays à nos concitoyens,nes avec un projet courageux, créatif, et porteur d'espoir pour nous toutes et tous, et pour les prochaines générations.
Yves Chartrand
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Les dockers suédois contre les guerres de la Russie et d’Israël
Dans cet entretien avec Jacobin, le militant socialiste et syndicaliste ukrainien Artem Tidva s'entretient avec Erik Helgeson, vice-président national du Syndicat suédois des dockers, sur le boycott des navires russes en 2022 et sur le blocus du commerce militaire israélien en 2025. Helgeson décrit comment des initiatives de la base dans de petits ports du sud se sont transformées en action nationale validée par référendum, la pression juridique et politique exercée par les employeurs, et son propre licenciement. Il soutient que les employeurs exploitent le contexte de guerre pour intensifier des attaques antisyndicales planifiées de longue date. [AN]
Tiré de Entre les lignes et les mots
https://entreleslignesentrelesmots.wordpress.com/2026/04/24/les-dockers-suedois-contre-les-guerres-de-la-russie-et-disrael/?jetpack_skip_subscription_popup
En Suède, les dockers ont boycotté les navires en provenance d'Israël comme de Russie. Un syndicaliste impliqué dans ces actions explique à Jacobin pourquoi les travailleurs ont agi, et pourquoi les patrons ont répondu par une offensive antisyndicale.
À la veille du 1er mai 2022, deux mois après l'attaque à grande échelle menée par la Russie contre l'Ukraine, des syndicalistes ukrainiens ont lancé un appel à la solidarité avec leur pays envahi [1]. Artem Tidva, militant de gauche et activiste syndical ukrainien, s'est adressé aux syndicats internationaux en les invitant à agir pour enrayer la machine de guerre russe.
En Suède, une telle action était déjà en cours. En mars 2022, les dockers suédois avaient commencé un blocus des navires russes. Cette décision, soutenue par un vote national parmi les quelque mille membres du Syndicat suédois des dockers, mettait en lumière la complicité des mécanismes du capitalisme mondial dans le contournement des sanctions par la Russie [2]. Pourtant, elle s'est heurtée à la résistance des employeurs comme des responsables politiques, et le syndicat a dû affronter des problèmes pratiques pour identifier les navires appartenant à la Russie.
Malgré les procédures judiciaires — deux poursuites au total —, les dockers suédois ont poursuivi leur action de solidarité. Ces efforts ont gagné un soutien dans la société suédoise, notamment après que le président ukrainien Volodymyr Zelensky a mentionné leur action dans un discours.
Erik Helgeson, docker à Göteborg depuis vingt ans, fait partie des militants syndicaux impliqués. Vice-président national du Syndicat suédois des dockers, il a été licencié de son poste portuaire en 2025 — cette fois à la suite d'une autre action de solidarité, cette fois contre le transport maritime israélien.
Dans cet entretien, Tidva et Helgeson discutent des actions suédoises et du rôle de la solidarité ouvrière dans le blocage de la machine de guerre.
Artem Tidva
Racontez-nous comment les syndicats de dockers et de travailleurs des chantiers navals ont refusé de coopérer avec les navires russes en 2022. Comment cela a-t-il commencé, comment ces décisions sont-elles prises, et quelles étaient les discussions dans la société à cette époque ?
Erik Helgeson
Le Syndicat suédois des dockers est un syndicat national, présent dans une vingtaine de ports. L'initiative de l'action contre les navires russes est venue de deux petits ports dans le sud de la Suède. Je pense que c'était simplement une réaction organique à ce qui se passait en Ukraine et à ce que faisait la Russie. Nous avons une longue tradition d'actions de soutien aux syndicats d'autres pays, mais aussi de défense des droits humains et de l'autodétermination.
L'initiative est venue de la base dans ces deux petits ports, puis, par l'intermédiaire de leurs organisations locales, elle a été portée devant le bureau national. Nous avons convoqué un référendum syndical national, ce qui signifie que tous les membres du syndicat dans toute la Suède ont voté sur l'opportunité de prendre cette action. Le soutien a été très fort, la décision a donc été prise, et nous avons notifié aux employeurs notre action. Nous avons ensuite été confrontés à une pression attendue mais très intense, principalement de la part de l'organisation patronale, mais aussi des responsables politiques [3].
Artem Tidva
Quelle a été la réaction des Ukrainiens ? Avez-vous eu une forme de coopération avec des camarades ukrainiens ?
Erik Helgeson
À cette époque, il était extrêmement difficile de rester en contact avec les gens. La plupart de ce que nous avons appris concernait les ports maritimes et fluviaux qui avaient été fermés — soit en raison de l'agression russe, soit de bombardements directs, comme à Odesa. Certains ports, comme Marioupol et Kherson, ont été occupés très tôt [4]. Nous avons contacté divers syndicalistes ukrainiens pour savoir comment nous pouvions aider. Un petit syndicat, opérant principalement le long du fleuve Dniepr, nous a finalement dit quelle aide serait la plus utile.
Nous avons une longue tradition d'actions de soutien aux syndicats d'autres pays, mais aussi de défense des droits humains et de l'autodétermination.
Il y avait aussi des obstacles politiques importants. En Suède, deux syndicats organisent les dockers, et nous appartenons à des fédérations internationales différentes. Je suppose que cela a suscité une certaine hésitation quant à savoir si certains syndicats devaient travailler avec nous. Notre percée la plus importante est venue lorsque Zelensky a mentionné notre action revendicative dans l'un de ses discours comme exemple d'une véritable solidarité, tout en appelant d'autres syndicats à prendre des mesures pour stopper le commerce avec la Russie. Cette reconnaissance a été extrêmement utile. Avant cela, les employeurs et les responsables politiques avaient tenté de nous isoler, en présentant notre initiative comme destructrice, marginale, voire nuisible. Ils affirmaient que nos actions étaient indésirables pour les syndicats, les entreprises, la société ukrainiens, ou que nous essayions d'en « faire trop d'un seul coup ». Mais lorsque les propos de Zelensky ont été repris dans les médias, tout a changé. Cela nous a donné de la légitimité et a ramené le débat public là où nous pensions qu'il devait être. Alors que des débats télévisés interminables portaient sur les avantages militaires d'une adhésion à l'OTAN et questions semblables, le commerce avec les entreprises russes se poursuivait — fournissant à la fois de l'argent et du matériel aux forces d'occupation russes. Pour nous, cette contradiction était impossible à ignorer [5].
Artem Tidva
Comment votre direction a-t-elle réagi à cela ?
Erik Helgeson
L'organisation patronale, Ports de Suède, représente au niveau national toutes les entreprises portuaires. Au début, la plupart des entreprises individuelles ont donc évité de commenter directement le blocus. Tout était géré par l'intermédiaire de l'organisation patronale. Ils étaient très agressifs. Ils nous parlaient comme à de petits enfants : « Cela peut paraître une bonne idée, mais vous ne comprenez pas ce que vous faites. C'est une affaire sérieuse, une affaire d'adultes — tenez-vous à l'écart. C'est illégal. » Ils ont intenté deux fois des poursuites contre le syndicat.
Malgré cela, nous sommes allés de l'avant avec l'action, ce qui a créé de nombreuses questions pratiques compliquées. Par exemple, comment traiter la cargaison russe déjà présente dans les ports suédois, et comment déterminer quels navires devaient être arrêtés. Dans beaucoup de cas, il n'était pas immédiatement clair de savoir si un navire pouvait être classé comme russe ou non. Je me souviens d'un cas impliquant l'une des plus grandes compagnies maritimes au monde, où nous nous sommes essentiellement heurtés à leurs structures d'évasion fiscale. Nous avons identifié un navire enregistré auprès d'une grande compagnie maritime russe et avons refusé de le traiter. L'entreprise affirmait avoir acquis le navire auprès de la société russe un ou deux ans plus tôt. Nous avons répondu que nous ne manipulerions pas le navire tant qu'ils ne pourraient pas prouver qu'il n'était plus de propriété russe. C'est devenu un problème sérieux, car les compagnies maritimes sont souvent peu disposées à divulguer les détails de propriété en raison de montages d'immatriculation complexes impliquant des lieux comme Chypre, les îles Vierges ou le Panama.
Les compagnies maritimes sont souvent peu disposées à divulguer les détails de propriété en raison de montages d'immatriculation complexes impliquant des lieux comme Chypre, les îles Vierges ou le Panama.
Ce type de difficultés pratiques a dominé les premières semaines. Certains employeurs locaux sont devenus extrêmement frustrés. Publiquement, ils disaient soutenir notre initiative, mais lorsque cela a commencé à affecter leurs profits — lorsque nous avons refusé de travailler sur des navires qui, par exemple, effectuaient des liaisons entre la Suède et la Russie… ils sont devenus hostiles. À ce stade, ils ont activement tenté d'arrêter l'action par tous les moyens disponibles.
Artem Tidva
Nous voyons que de nombreux instruments du capitalisme moderne — tels que le système d'évasion fiscale offshore — aident effectivement la Russie à contourner les sanctions. Ces mécanismes n'ont pas disparu depuis le début de la guerre ; ils continuent de fonctionner comme pour le blanchiment d'argent. Vous avez mentionné certains paradis fiscaux. La Russie utilise également des immatriculations dans divers pays africains et asiatiques pour dissimuler ce qu'on appelle sa flotte fantôme.
Erik Helgeson
Les travailleurs des chantiers navals vous diront que ce ne sont pas seulement des États voyous ou de « mauvais » acteurs nationaux qui utilisent ces systèmes. Les organisations criminelles et les cartels de la drogue les utilisent eux aussi, comme tout le monde. Chacun sait que ces canaux existent et sont largement utilisés, mais rien ne change vraiment parce que la même classe qui dirige une grande partie de l'économie mondiale en dépend également. Il y a beaucoup de discours sur les paradis fiscaux et la régulation internationale, mais en pratique, très peu se passe, malheureusement [6].
Artem Tidva
Vous avez mentionné les tentatives des employeurs de poursuivre le syndicat, et je pense qu'il y a eu aussi des affaires engagées contre vous personnellement.
Erik Helgeson
L'affaire contre moi personnellement n'est pas liée au blocus des navires russes — j'en parlerai plus tard. Le Syndicat suédois des dockers est le seul syndicat ouvrier indépendant et sans affiliation partisane en Suède ; nous jouons ce rôle depuis plus de cinquante ans, et cela a façonné une forte tradition d'actions de solidarité internationale, ce qui veut dire que quand la m-rde frappe — lorsque des crises politiques ou humanitaires majeures surviennent — il y a presque toujours une initiative venant de la base.
Après que nous avons notifié le blocus des navires russes, nous avons été poursuivis à deux reprises, mais ces actions visaient le syndicat, pas moi personnellement. Dans la première affaire, le soutien public était si fort que les employeurs ont effectivement reculé. Cependant, lorsque nous avons poursuivi le blocus, la pression a augmenté sur le gouvernement suédois pour qu'il agisse — et il a été extrêmement lent. Alors que sa rhétorique contre la Russie était forte, il n'a pas fait grand-chose en matière de commerce et de flux de revenus bénéficiant à l'économie russe. En conséquence, ils nous ont poursuivis à nouveau. Cette fois, le tribunal a statué contre nous, et nous avons été condamnés à une amende ; le blocus a été jugé trop long — alors même qu'en Suède, les travailleurs disposent de plusieurs fondements légalement reconnus pour l'action revendicative, y compris les grèves d'avertissement et de solidarité.
En 2025, à la suite d'un nouveau référendum interne, nous avons tenté d'agir contre les navires transportant des cargaisons militaires à destination et en provenance d'Israël, en réponse à l'attaque contre Gaza et aux dizaines de milliers de morts civils. Et le mode opératoire des employeurs a été à peu près le même : d'abord, ils ont fait pression sur le syndicat pour qu'il arrête l'action, puis — le jour même où le tribunal a statué que nous étions autorisés à poursuivre — ils m'ont licencié personnellement. Mais cela n'est pas lié au blocus des navires russes, mais à celui du commerce militaire israélien.
Artem Tidva
J'ai vu beaucoup de cas où les employeurs tentent de discréditer ou
d'étouffer des actes de solidarité. En Grande-Bretagne, lorsque le syndicat GMB s'est mobilisé pour de meilleurs salaires dans les entreprises britanniques de fabrication d'armes, des responsables politiques conservateurs et des employeurs ont tenté de présenter cela comme sapant le soutien à l'Ukraine.
Erik Helgeson
L'analyse de notre syndicat est que de nombreux employeurs utilisent le contexte plus large de la guerre, de la sécurité nationale et des objectifs militaires pour intensifier leurs attaques quotidiennes contre les syndicats.
Il est très courant d'invoquer un prétexte différent — qu'il s'agisse de la défense suédoise, de la politique de sécurité, ou même de ce qui est supposément dans l'intérêt de la résistance ukrainienne — pour justifier la répression. En réalité, ces arguments servent souvent de couverture à autre chose.
C'est aussi ainsi que nous comprenons mon licenciement. L'effort pour se débarrasser de moi, et peut-être d'autres représentants syndicaux, n'a pas commencé avec nos actions en solidarité avec Gaza, et peut-être même pas avec les actions de soutien aux civils ukrainiens. Ces plans existaient depuis des années. Les guerres n'ont fait que fournir une justification commode pour faire ce que les employeurs voulaient de toute façon depuis longtemps : affaiblir les syndicats, saper les conventions collectives et faire reculer les droits des travailleurs.
De nombreux employeurs utilisent le contexte plus large de la guerre, de la sécurité nationale et des objectifs militaires pour intensifier leurs attaques quotidiennes contre les syndicats.
Il ne s'agit pas seulement des droits syndicaux. Cela touche aussi la liberté d'expression et l'espace démocratique au sens plus large.
Pour l'instant, je pense qu'ils ont mal calculé. En Suède, les lobbyistes patronaux s'attendaient à de profondes divisions — certains soutenant la guerre d'Israël, d'autres soutenant les Palestiniens — mais la stratégie s'est retournée contre eux. Il est devenu de plus en plus clair pour beaucoup que ce n'était pas vraiment une question de guerre ou de commerce d'armes. Il s'agissait de chasse aux syndicats.
Je vois le même schéma se répéter à travers l'Europe.
Artem Tidva
Vous avez dit que vous aviez perdu une affaire judiciaire parce que le blocus avait duré « trop longtemps » — qu'est-ce que cela signifie ?
Erik Helgeson
La Constitution suédoise garantit explicitement le droit de grève. Mais ce droit est suivi de diverses limitations légales. Et lorsqu'il s'agit de ce qu'on appelle l'action politique, il y a une limite de temps.
La loi ne définit pas quelle est cette limite de temps. Dans notre cas, nous avons poursuivi l'action bien plus longtemps que ce qui est généralement considéré comme acceptable.
Au tribunal, nous avons soutenu que ce n'était pas du tout une action politique. Nous avons maintenu qu'il s'agissait d'un acte de solidarité avec d'autres syndicats — en particulier les syndicats ukrainiens. Notre argument était que les attaques russes affectent directement les dockers en Ukraine : ils ne peuvent pas travailler, ils perdent leur revenu, et dans beaucoup de cas, ils perdent entièrement leur lieu de travail. En droit suédois, il n'y a pas de limite de temps quand il s'agit de soutenir un autre syndicat dans un conflit du travail. Par exemple, nous soutenons actuellement le syndicat de la métallurgie dans son conflit avec Tesla, et cette action dure depuis plus d'un an, près de deux ans [7]. Cependant, le tribunal n'a pas accepté nos arguments. Il a jugé qu'il y avait une différence fondamentale entre soutenir un syndicat qui lutte contre des licenciements ou de mauvaises conditions de travail et soutenir un syndicat engagé dans la résistance contre une occupation militaire ou une attaque armée.
Je trouve toujours cette conclusion très étrange. Si les employeurs attaquent les travailleurs par des licenciements ou des sanctions légales, la solidarité est autorisée sans limite de temps stricte. Mais si « l'employeur » est en réalité un acteur étatique — comme l'État russe — utilisant la violence militaire et tuant des travailleurs, alors soudain il y a une limite de temps. Pour moi, cela n'a pas beaucoup de sens. Mais c'est ainsi que le système juridique l'interprète actuellement.
Artem Tidva
Quelle a été la réaction de la société et des médias suédois ?
Erik Helgeson
En 2022, lorsque nous avons agi contre les navires russes, beaucoup de personnes ont exprimé un soulagement que quelque chose soit fait. Il y avait à l'époque une grande rhétorique sur l'unité européenne, la défense de la démocratie et la résistance à la Russie, alors que de nombreuses entreprises suédoises faisaient des tonnes de profits en continuant à commercer avec des firmes russes. Une fois que les employeurs nous ont portés en justice, cette contradiction s'est manifestée. Même les médias de droite étaient réticents à nous attaquer ouvertement. Certains nous ont critiqués au début, mais ils ont rapidement compris qu'ils manquaient d'un soutien plus large — même des secteurs de l'extrême droite étaient réticents à s'opposer à l'action. Il est devenu clair qu'ils étaient entrés dans une situation qu'ils ne pouvaient pas facilement contrôler, et c'est l'une des raisons pour lesquelles les employeurs n'ont pas pleinement mis leurs menaces à exécution à ce stade.
Donc, le premier tour du blocus a duré un mois et demi à deux mois, et les attaques juridiques ont repris quelques semaines après. Nous avons pu continuer assez longtemps en Suède, principalement parce que nous avions un très large soutien public — même de forces qui ne soutiennent normalement pas les syndicats ou les dockers.
Artem Tidva
Vos actions pratiques directes contre les entreprises russes sont venues plus rapidement que les sanctions de l'UE et ont sans doute poussé les gouvernements à agir. Comment voyez-vous cela ?
Erik Helgeson
Nous sommes un syndicat relativement petit, qui organise environ mille travailleurs dans les ports suédois. Nous avons, par expérience, appris à gérer les conflits — et en Suède, les dockers ont toujours eu un niveau élevé de conscience conflictuelle. Mais nous savons aussi que ce que nous pouvons apporter internationalement ne tient pas tant à l'impact économique qu'à la force de l'exemple. Il n'y a donc aucun doute, à mon avis, que ce que nous avons fait en 2022 a poussé l'opinion publique et ainsi le gouvernement suédois. À un certain moment, nous entendions : « Oh, nous ne voulons rien faire unilatéralement. Nous voulons attendre l'UE. » Mais tous les gouvernements en Europe tenaient ce discours, et personne ne voulait être le premier à cesser de commercer avec de grands marchés rentables.
Le fait que des initiatives soient apparues en Suède — et qu'il y ait eu également des actions spontanées ailleurs, comme aux Pays-Bas — nous a donné une plateforme pour dire : « Vous en faites trop peu, trop lentement ». Nous l'avons dit publiquement. En ce sens, nous avons clairement déplacé le débat en Suède et avons peut-être contribué, de façon très modeste, à la discussion européenne plus large.
C'est aussi ainsi que nous voyons notre blocus plus récent contre le commerce militaire israélien. Nous sommes pleinement conscients que nous n'arrêterons pas physiquement de grands volumes de cargaison. Mais en essayant, nous mettons en lumière un commerce profondément immoral dont beaucoup de gens en Suède ignorent simplement l'existence.
Il existe une croyance répandue selon laquelle l'industrie suédoise de l'armement ne commerce qu'avec des pays « responsables » — ou, au moins, que les armes suédoises ne sont pas utilisées dans des guerres actives. Pour beaucoup, nos actions ont ouvert les yeux. Même lorsque nous faisons face à de lourdes critiques dans les médias ou à des attaques juridiques, nous continuons à sensibiliser l'opinion publique.
La Suède achète de grandes quantités de systèmes militaires israéliens et verse des centaines de millions d'euros pour financer les guerres d'Israël.
Personnellement, le blocus contre le commerce militaire israélien a remis en question mes propres présupposés. Je pensais initialement que la Suède exportait principalement des armes vers Israël. En réalité, c'est souvent l'inverse : la Suède achète de grandes quantités de systèmes militaires israéliens et verse des centaines de millions d'euros pour financer les guerres d'Israël.
Alors même si nous ne sommes pas assez puissants pour arrêter la violence sur le terrain, prendre une petite part de risque compte quand même. Dans des situations difficiles, c'est parfois la seule contribution possible — sinon, ils s'en tirent avec tout ce qu'ils veulent, tout le temps.
Artem Tidva
C'était très important pour nous. Lorsque nous avons partagé des informations sur vos actions et d'autres initiatives de solidarité avec nos camarades dans le secteur des transports en Ukraine, ils ont été profondément impressionnés. Cela comptait vraiment qu'il y ait des gens à l'étranger qui soutiennent sincèrement le droit de l'Ukraine à l'autodétermination.
La propagande russe affirme constamment que ce n'est pas la Russie, mais l'Ukraine qui est isolée, que nous ne sommes qu'un proxy occidental, et que les pays occidentaux ne se soucient pas vraiment de la brutale invasion russe. Face à ce récit, la solidarité pratique et la coopération réelle avec des camarades à travers le monde sont extrêmement puissantes.
Vous savez peut-être qu'après la frappe de missile russe sur l'hôpital pour enfants Okhmatdyt à Kyiv, les enquêtes ont montré que le missile contenait certains composants de fabrication européenne [8]. Des journalistes d'opposition russes ont également rapporté que les chars russes utilisent toujours des optiques et des composants radioélectroniques européens. Comment est-ce possible, et comment peut-on l'arrêter ?
Erik Helgeson
Je n'ai pas l'expertise technique pour entrer dans les détails. Ce que je peux dire, c'est qu'il y a eu un commerce important entre les pays de l'UE et la Russie pendant très longtemps. Il n'est pas clair quelle part de ce que nous voyons aujourd'hui provient d'équipements militaires achetés avant les sanctions, et quelle part est désormais introduite en contrebande. Je n'ai pas non plus de connaissances détaillées sur le fonctionnement actuel de la soi-disant flotte fantôme. Ce à quoi nous avions affaire pendant le blocus était beaucoup plus basique. Pendant des mois, nous nous sommes concentrés sur l'arrêt de flux commerciaux quotidiens très concrets. Nous avons refusé de manipuler des cargaisons clairement destinées à la Russie, même lorsqu'il s'agissait de marchandises de valeur relativement faible. Nous avons refoulé des expéditions de fonte brute, et même des navires transportant des bananes, quand nous savions qu'ils se dirigeaient vers Saint-Pétersbourg après avoir quitté la Suède.
En augmentant la pression de manière constante et en identifiant la cargaison partout où nous le pouvions, de nombreuses entreprises suédoises se sont finalement retirées du marché russe. Elles l'auraient peut-être fait de toute façon, mais nos actions ont clairement accéléré leurs décisions — les entreprises ne voulaient pas de perturbations continues de leurs chaînes d'approvisionnement.
Artem Tidva
Comment pensez-vous que de telles sanctions et de tels instruments de pression économique peuvent affecter l'approvisionnement en armes à long terme — en augmentant les coûts jusqu'au point où la poursuite de la guerre devient insupportable pour des gens comme Vladimir Poutine et les pousse vers le dialogue plutôt que la guerre ?
Erik Helgeson
Sans pression venant d'en bas, les syndicats peu disposés à agir soutiendront toujours que les sanctions ne servent à rien — que les marchandises passeront de toute façon, que la flotte fantôme existe, donc rien ne change vraiment.
Mais ce que l'on peut faire, c'est traquer ces chaînes d'approvisionnement et tenter de les perturber. Même quand on ne réussit pas pleinement, on crée quand même du risque et de l'incertitude. Cela à soi seul augmente les coûts. Augmenter le coût du commerce n'arrêtera peut-être pas tout immédiatement, mais à long terme, cela dissuade les entreprises de rester sur ces marchés parce que les risques deviennent trop élevés.
La flotte fantôme est clairement un énorme problème. Mais le fait que la Russie doive opérer clandestinement, dissimuler la propriété et brouiller les pistes signifie qu'elle paie bien plus cher pour les armes et les composants qu'elle ne le ferait dans des conditions normales.
Nous savons que nous ne pouvons pas, à nous seuls, empêcher les Forces de défense israéliennes d'obtenir des armes utilisées pour détruire des quartiers ou tuer des civils. Mais en appliquant une pression soutenue, nous augmentons les coûts dans le temps.
La Russie obtiendra quand même certains composants — même après des années de guerre — mais à un prix significativement plus élevé, et cela affecte inévitablement l'économie. C'est la même logique que nous appliquons aux exportations militaires israéliennes. Nous savons que nous ne pouvons pas, à nous seuls, empêcher les Forces de défense israéliennes d'obtenir des armes utilisées pour détruire des quartiers ou tuer des civils. Mais en appliquant une pression soutenue, nous augmentons les coûts dans le temps.
Historiquement, c'est ce qui a brisé l'apartheid sud-africain, et c'est ce qui a affaibli de nombreux régimes engagés dans des agressions militaires. Ce n'est pas l'absence immédiate de munitions qui change les résultats, mais le coût économique à long terme de leur acquisition [9].
Si l'on se concentre trop sur l'obtention de résultats parfaits immédiats, sur l'interception de chaque cargaison particulière, on risque d'être déçu et d'abandonner complètement. Une perspective à long terme est essentielle.
Artem Tidva
De tels efforts pour perturber la capacité économique des régimes d'occupation aident aussi les enquêteurs et les institutions qui luttent contre la flotte fantôme. Sans une telle pression, quelques navires clandestins supplémentaires passeraient inaperçus, et les dictateurs ne ressentiraient aucune résistance. Lorsque le commerce fonctionne normalement, il devient facile de normaliser la destruction infligée à leurs propres populations et aux pays voisins.
Au lieu de cela, nous voyons souvent l'effet inverse : il m'est plus difficile d'acheter des carreaux de céramique italiens à Kyiv et impossible d'acheter une machine à laver coréenne LG, alors que les habitants de Saint-Pétersbourg n'ont pas ces problèmes. Je ne peux pas voler de Kyiv vers la Turquie ou la Géorgie, mais les Russes peuvent voler de Moscou vers Istanbul ou Tbilissi, puis vers les pays de l'UE, par exemple. Parfois, on a l'impression que nous vivons sous des restrictions de sanctions, alors que ce n'est pas l'Ukraine, mais la Russie qui en est responsable. Il y a eu un temps où les marchés considéraient la coopération avec l'Ukraine comme risquée, alors que travailler avec la Russie n'avait aucune conséquence morale. Les gens sentent très vite cette hypocrisie. Néanmoins, nous avons besoin d'objectifs réalistes et réalisables pour rester motivés. Qu'est-ce qui vous motive ?
Erik Helgeson
En tant que syndicat, nous savons que nous ne pouvons pas empêcher directement les oligarques russes d'acheter des carreaux italiens. Mais si ces carreaux coûtaient soudain dix fois plus cher parce que l'accès aux marchés est limité, cela finirait par avoir un impact sur l'économie — et l'économie est ce qui soutient la guerre. C'est notre perspective, parlant depuis la position privilégiée où nous ne sommes pas bombardés tous les jours. Ce n'est pas parfait, mais c'est une façon de penser qui nous motive à continuer. Appliquer une pression soutenue, même lorsque les résultats sont graduels, reste significatif, et c'est ainsi que nous continuons.
Artem Tidva
Vous avez mentionné que vous avez par la suite refusé de manipuler du commerce lié à Israël, pas seulement des expéditions d'armes, et que ce marché fonctionne dans les deux sens. Comment les autorités suédoises ont-elles réagi à votre action contre le commerce avec Israël, et pourquoi avez-vous décidé de continuer malgré les conséquences ?
Erik Helgeson
Je pense que le gouvernement actuel a été extrêmement réticent à prendre des mesures concrètes pour réguler le commerce avec Israël, quelle que soit la situation. Les responsables peuvent exprimer des préoccupations au sujet d'atrocités particulières ou de pertes civiles, même pendant les cessez-le-feu, mais ces déclarations ne se traduisent pas par des actions.
En ce sens, notre blocus a été en grande partie symbolique — et il a eu un coût réel. J'ai été licencié et je combats maintenant ce licenciement devant les tribunaux. En même temps, il y a des tentatives en cours pour affaiblir le syndicat et limiter sa capacité à accomplir son travail central : défendre ses membres et protéger leurs conditions de travail.
Il n'y a pas grand-chose que nous aurions pu faire différemment de manière réaliste. Pour moi personnellement, c'est devenu une question morale. Si le choix est entre perdre mon emploi ou rester passif pendant que des enfants sont tués en toute impunité, je prendrais encore la même décision. Ce sont les temps dans lesquels nous vivons. Si nous ne sommes pas prêts à prendre des risques — parfois à un niveau très personnel — nous ne réaliserons rien de significatif [10].
Artem Tidva
Comment pensez-vous que les gauches et les syndicalistes ukrainiens et mondiaux peuvent vous soutenir — à la fois dans votre combat personnel et dans la défense des travailleurs de votre syndicat, mais aussi plus largement, en poussant à des sanctions plus fortes et plus efficaces contre ceux qui déclenchent et entretiennent des guerres brutales ?
Erik Helgeson
En ce qui concerne mon procès et mon licenciement, il y a deux niveaux principaux où le soutien peut faire la différence.
Au niveau politique et institutionnel, les lettres de soutien adressées à l'ambassade de Suède ou à l'organisation patronale, Ports de Suède, peuvent être importantes — surtout si elles condamnent clairement le licenciement et le qualifient d'attaque antisyndicale.
Si le choix est entre perdre mon emploi ou rester passif pendant que des enfants sont tués en toute impunité, je prendrais encore la même décision.
Au niveau de la base, le soutien fonctionne différemment et, à bien des égards, de manière plus puissante. Partager des vidéos, des déclarations ou des mises à jour est incroyablement efficace. Simplement montrer que les gens savent ce qui se passe compte énormément. Quand nos membres voient que leurs actions résonnent à des milliers de kilomètres, cela renforce le moral de façon très réelle et tangible.
Ce n'est pas limité aux syndicalistes ukrainiens. Cela s'applique partout. Une courte vidéo ou photo de dockers grecs, par exemple, ou un message que nous envoyons en retour, a souvent plus d'impact sur la base qu'une lettre soigneusement rédigée à une ambassade. Idéalement, on travaille aux deux niveaux.
Plus largement, je pense que le mouvement syndical doit comprendre clairement que les droits syndicaux reposent sur les droits humains et les libertés civiles — on ne peut pas les séparer. On ne peut pas rester passif pendant que les libertés d'expression, de procès équitable ou de protections juridiques de base sont démantelées, en espérant que les droits syndicaux survivront d'eux-mêmes.
Si aucun principe n'est considéré comme sacré — si tout devient négociable — alors les droits syndicaux ne sont que des mots sur le papier, et facilement retirés. Nous avons vu ce schéma se répéter : d'abord, les droits sont retirés aux migrants, aux demandeurs d'asile, ou aux minorités impopulaires ; puis les droits de manifester ou de s'exprimer librement sont restreints ; et finalement, le droit de grève et d'organisation est attaqué.
Si les syndicats se positionnent comme ne s'intéressant qu'aux salaires, aux contrats et aux règles du lieu de travail — restant en marge pendant que d'autres droits sont érodés — nous nous retrouverons sans alliés quand notre tour viendra. Et quand les droits humains sont bafoués en général, les droits syndicaux ne survivront pas non plus.
Artem Tidva
Absolument d'accord. De nombreux droits sont déjà inscrits dans les constitutions, mais ils ne restent garantis que s'ils sont activement exercés. De votre point de vue, quelles sont les sanctions les plus efficaces contre ceux qui déclenchent des guerres sanglantes ?
Erik Helgeson
Si l'on regarde l'histoire, la classe ouvrière a toujours trouvé des moyens de résister à la guerre. Ces méthodes ne sont pas nouvelles, mais elles doivent être adaptées au monde d'aujourd'hui. Néanmoins, la manière la plus efficace d'arrêter les guerres, les occupations injustes et les invasions, c'est l'action collective des travailleurs. C'est comme ça que nous faisons. Quand les travailleurs refusent de se conformer — quand nous refusons de financer, de transporter ou de manipuler des cargaisons, des armes ou d'autres marchandises qui entretiennent la guerre — nous pouvons avoir un impact réel. C'est ainsi que la classe ouvrière a contribué à arrêter un certain nombre de guerres injustes par le passé et à empêcher d'autres massacres de civils.
Nous devons aussi être honnêtes : nous avons aussi échoué à de nombreuses reprises. Les actions de solidarité ne réussissent pas toujours. Mais cela ne veut pas dire qu'elles sont inutiles. Elles peuvent fonctionner — et, en fin de compte, elles le doivent. Le monde n'évolue pas actuellement vers un avenir plus pacifique ; il évolue vers une instabilité et un danger accrus.
Ce que vous vivez en Ukraine, ce que les Palestiniens traversent, et ce que beaucoup d'autres peuples à travers le monde ressentent déjà — ce ne sont pas des situations isolées. Si les travailleurs n'agissent pas collectivement pour résister à la guerre et au militarisme, ces réalités ne feront que s'étendre.
Erik Helgeson est vice-président national du Syndicat suédois des dockers (Swedish Dock Workers' Union). Organisateur syndical militant, il a été licencié de son poste portuaire à la suite de sa participation active à des blocus contre des navires appartenant à des compagnies maritimes russes et israéliennes. Artem Tidva est un socialiste ukrainien, membre du Mouvement social (Sotsialnyi Rukh) et jeune militant syndical. Il est ancien rédacteur de la revue Commons.
https://jacobin.com/2026/04/sweden-dockworkers-boycott-russia-israel
Traduit de l'anglais et notes pour ESSF par Adam Novak
https://www.europe-solidaire.org/spip.php?article78583
Notes
[1] Voir « Ukraine : déclaration du Comité exécutif du Congrès des syndicats démocratiques de Biélorussie », Europe Solidaire Sans Frontières, février 2022. Disponible à :
https://www.europe-solidaire.org/spip.php?article61273
[2] Le Syndicat suédois des dockers (Svenska Hamnarbetarförbundet), fondé en 1972, est un syndicat ouvrier indépendant situé en dehors de la principale confédération LO. Il organise des travailleurs dans une vingtaine de ports suédois.
[3] Les employeurs portuaires suédois sont représentés par Sveriges Hamnar (Ports de Suède), la fédération nationale des entreprises portuaires, qui s'inscrit dans la confédération patronale plus large Transportföretagen.
[4] Marioupol a été assiégée à partir de février 2022 et est tombée aux mains des forces russes en mai 2022 ; la ville reste sous occupation russe. Kherson a été occupée en mars 2022 et libérée par les forces ukrainiennes en novembre 2022, même si la ville continue d'être régulièrement bombardée depuis les positions russes sur l'autre rive du Dnipro.
[5] Sur le débat plus large au sein des syndicats européens quant à la traduction de leur soutien affiché à l'Ukraine en mesures concrètes, voir Denys Gorbach, « Ukraine : Comment tisser des liens syndicaux en temps de guerre », Europe Solidaire Sans Frontières, 2025. Disponible à :
https://www.europe-solidaire.org/spip.php?article74878
[6] Pour une analyse approfondie des sanctions contre la Russie et des limites de leur efficacité économique, voir Ivan Bakalov (entretien avec Jan Bělíček), « Au-delà de la géopolitique : Pourquoi la guerre de la Russie en Ukraine concerne vraiment le capitalisme en crise », Europe Solidaire Sans Frontières, juin 2025. Disponible à :
https://www.europe-solidaire.org/spip.php?article75414
[7] La référence est au conflit du travail entre IF Metall (Industrifacket Metall, le plus grand syndicat du secteur privé en Suède) et Tesla, qui a commencé en octobre 2023 après que Tesla a refusé de signer une convention collective suédoise pour ses mécaniciens. L'action a été soutenue par des grèves de solidarité de dockers, de postiers, d'électriciens et de peintres.
[8] Le 8 juillet 2024, un missile de croisière russe Kh-101 a frappé l'hôpital pour enfants Okhmatdyt à Kyiv, le plus grand hôpital pédiatrique d'Ukraine, tuant deux adultes et blessant des dizaines de patients et de membres du personnel. Les enquêtes ultérieures menées par les autorités ukrainiennes et des analystes en sources ouvertes ont identifié des composants électroniques de fabrication occidentale dans les fragments du missile récupérés sur les lieux.
[9] Sur les appels à refuser l'armement des États agresseurs, voir « APPEL : L'Ukraine doit recevoir tout ce dont elle a besoin pour obtenir une paix juste ! Réseau européen de solidarité avec l'Ukraine (RESU/ENSU) », Europe Solidaire Sans Frontières, août 2025. Disponible à :
https://www.europe-solidaire.org/spip.php?article76260
[10] Pour un récit comparable des actions de dockers refusant de charger des cargaisons militaires destinées à Israël, voir « À Gênes — Grève générale dans toute l'Italie contre la guerre à Gaza », Europe Solidaire Sans Frontières, octobre 2025. Disponible à :
https://www.europe-solidaire.org/spip.php?article76428
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Comment des organisatrices luttent contre les violences sexuelles au sein des mouvements sociaux
Les révélations concernant Cesar Chavez soulignent la nécessité de lutter contre les abus sexuels en faisant évoluer les cultures d'organisation et en suivant l'exemple des travailleuses.
Tiré de Entre les lignes et les mots
https://entreleslignesentrelesmots.wordpress.com/2026/04/13/comment-les-organisatrices-luttent-contre-les-violences-sexuelles-au-sein-des-mouvements-sociaux/
Lorsque Dolores Huerta a révélé les abus qu'elle avait subis de la part de César Chávez, Jenna Peters-Golden n'a pas été très surprise, car elle avait déjà été témoin de situations similaires. « je ressens bien sûr de la tristesse pour toutes les personnes touchées par la violence sexuelle, mais je ressens aussi beaucoup de chagrin face à la fragilité et à la fragmentation de nos mouvements et de nos victoires, en raison du rôle que joue la violence sexuelle en leur sein », a déclaré Jenna Peters-Golden.
Lorsque Jenna Peters-Golden s'est engagée dans le mouvement contre la guerre en Irak alors qu'elle était lycéenne puis étudiante, elle a à la fois été témoin et victime de violences et de harcèlement sexuels, et a constaté à quel point les recours étaient limités. Des organisatrices de son entourage qui avaient subi des agressions sexuelles ou de la misogynie avaient le sentiment de devoir choisir entre quitter une campagne ou s'engager à tolérer une culture qui normalisait ces pratiques.
Jenna Peters-Golden savait qu'un changement s'imposait et, en tant que survivante, elle souhaitait faire partie de la solution. Elle s'est engagée au sein de Philly Stands Up, une organisation de justice transformatrice visant à demander des comptes aux auteurs de violences et d'abus sexuels au sein des mouvements et des espaces militants.
Au sein des mouvements, il existe des sous-mouvements qui s'attaquent aux préjudices sexuels dans les espaces militants. De nombreuses personnes qui ont mené ce travail, dont Jenna Peters-Golden, affirment qu'une culture qui privilégie la cause au détriment de soi-même, ou qui vise à ne pas nuire à l'image du mouvement, conduit à ce que ces derniers deviennent des espaces où les abus sont monnaie courante. Cependant, certaines personnes s'efforcent de donner les moyens d'agir aux victimes, d'assurer la sécurité des organisatrices et de demander des comptes aux auteurs de ces actes par le biais de mesures concrètes et applicables.
Ana Avendaño, professeure assistante invitée à la faculté de droit de la City University of New York, qui a travaillé avec le mouvement syndical, fait partie de celles qui s'efforcent de prévenir la violence et le harcèlement sexuels au sein des mouvements. Elle s'est engagée dans ce travail pendant le mouvement #MeToo, lorsqu'elle a vu des syndicalistes être dénoncés pour harcèlement sexuel, puis a découvert que des membres du personnel et des dirigeants syndicaux harcelaient des travailleuses dans une organisation à but non lucratif liée au monde du travail qu'elle supervisait, et qui employait principalement des femmes.
« J'ai commencé à me pencher sérieusement sur la question, car j'étais choquée de voir qu'un mouvement dont la mission est de protéger les travailleuses tolérait le genre de comportements dont j'étais témoin — à savoir le harcèlement sexuel et les abus envers les jeunes femmes », a déclaré Ana Avendaño. « Le mouvement syndical lutte avec acharnement contre le harcèlement sexuel lorsqu'il est perpétré par des employeurs extérieurs, mais dès lors que ce sont eux-mêmes, en tant qu'employeurs, qui favorisent ce harcèlement, il devient tabou d'en parler. »
Aujourd'hui, elle œuvre à changer la culture au sein des structures syndicales afin de prévenir les préjudices sexuels. Elle encourage les syndicats et autres organisations à but non lucratif à repenser les systèmes en place et à mettre en place de nouveaux systèmes qui ne permettent pas au harcèlement de se produire.
Réformer une culture
Ana Avendaño a souligné que comprendre et réformer la culture d'un groupe est essentiel pour prévenir la violence et le harcèlement sexuels.
Si beaucoup de choses ont changé depuis l'époque où certains syndicats n'autorisaient même pas l'adhésion des travailleuses, une partie de cette culture centrée sur les hommes persiste et constitue un facteur majeur de harcèlement, a-t-elle déclaré. Les hommes continuent de couper la parole aux femmes lors des réunions, de s'approprier leurs idées et sont célébrés comme des superstars pour accomplir exactement le même travail que les femmes — parfois même moins. Il existe également des exemples plus flagrants — comme celui d'un dirigeant syndical élu qui, interrogé sur ses préférences en matière d'hébergement lors d'un voyage d'affaires, a répondu à son équipe qu'il préférait « un plateau de fromages, du vin et des jumelles [twins] », a raconté Ana Avendaño.
Parallèlement, on enseigne aux organisatrices de faire passer « la causa », c'est-à-dire la cause, avant leurs propres besoins ou expériences personnelles.
« La culture impose le silence, car lorsque des personnes dénoncent des abus en interne, on nous répond que ce n'est pas le bon moment, que le mouvement est sous le feu des critiques », a déclaré Ana Avendaño. « Cela rend les femmes et les autres personnes marginalisées très vulnérables aux abus, car elles savent que soit leurs plaintes ne seront pas entendues, soit elles seront mises à l'écart pour avoir porté plainte. C'est un système qui existe depuis des décennies. »
Dans de nombreux cas, a ajouté Ana Avendaño, celles qui osent s'exprimer voient leur carrière prendre fin, « C'est tout le contraire de ce que devrait être le mouvement ».
Ana Avendaño travaille comme consultante auprès d'organisations à but non lucratif et de groupes militants qui tentent de transformer leur culture pour prévenir le harcèlement sexuel et les abus. L'un des outils qu'elle utilise et recommande est l'évaluation du climat organisationnel. Tout d'abord, elle passe du temps au sein d'une association ou d'un groupe militant et s'entretient avec les employés pour se faire une idée de qui est écouté et qui est ignoré. À partir de ce qu'elle recueille, elle élabore un questionnaire détaillé visant à identifier les éléments qui composent la culture de l'organisation, en cherchant à comprendre : « Quelles sont les règles tacites ? Quelles sont les normes ? Qui bénéficie des ressources, qui est valorisé·e, qui est sanctionné·e, qui ne l'est pas, qui s'en tire à bon compte ? »
Après avoir examiné les réponses, elle collabore avec les dirigeantes et le personnel pour mettre en place des systèmes permettant de répondre aux principaux problèmes soulevés. Les solutions peuvent inclure la mise en place de systèmes de signalement indépendants, des codes de conduite assortis d'une véritable obligation de rendre des comptes, des enquêtes fondées sur les principes de la justice réparatrice et, surtout, une formation destinée aux employé·s afin qu'elles apprennent à se défendre mutuellement et à remettre en question les normes néfastes.
Jenna Peters-Golden a déclaré qu'il était important que chaque membre du groupe contribue à la réforme de la culture. Lorsqu'il était actif, de 2005 à 2015, Philly Stands Up a mené un travail de justice transformatrice pour soutenir les communautés militantes de Philadelphie en aidant les survivantes à retrouver leur autonomie et en modifiant le comportement des auteurs.
« Cela exige de chaque membre qu'il s'engage à ne pas rire de cette blague sexiste ; à ne pas normaliser ou considérer comme acceptable le fait d'aller se saouler après une campagne de porte-à-porte et d'avoir un comportement inapproprié envers une organisatrice de terrain ; à ne pas se donner mutuellement carte blanche pour flirter ou tenter d'établir des relations avec de nouvelles jeunes organisatrices qui intègrent nos espaces », a déclaré ·Jenna Peters-Golden.
Repenser les structures de direction
L'un des problèmes de la culture organisationnelle peut être une loyauté aveugle envers un dirigeant « qui est assimilé à la cause », comme dans le cas de Cesar Chavez, a déclaré Ana Avendaño.
Jenna Peters-Golden convient qu'il est important de repenser le leadership dans les espaces syndicaux et d'organisation.
« Lorsqu'il existe une culture où la violence sexuelle est banalisée, en particulier lorsque les dirigeants s'en tirent à bon compte… il y a là un aspect vraiment important auquel nous devons réfléchir, en tant que mouvements, quant à la manière dont nous nous positionnons vis-à-vis du leadership », a déclaré Jenna Peters-Golden.
Elles ont ajouté qu'un élément crucial consistait à disposer de canaux permettant de faire remonter des commentaires aux dirigeantes et à établir, au sein de l'organisation, des relations entre égales/égaux plutôt que hiérarchiques. Cela est également bénéfique pour les dirigeants, ont-elles précisé.
« Soutenir leur leadership implique de leur faire part de nos remarques : dire que quelque chose n'est pas acceptable quand nous savons que ce n'est pas le cas, veiller à ce qu'il y ait réellement des attentes en matière de comportement et des conséquences lorsque quiconque, y compris certains de nos dirigeants les plus brillants et les plus charismatiques, ne respecte pas les accords ou les valeurs qui cimentent nos mouvements », a déclaré Jenna Peters-Golden.
De plus, Ana Avendaño a déclaré qu'il fallait davantage de femmes au pouvoir, en particulier des personnes qui ont été personnellement touchées. Elle a toutefois précisé que cela ne suffisait pas et que les hommes devaient également faire partie de la solution.
Amy Livingston, directrice du Labor Education Service à la Carlson School of Management de l'université du Minnesota, qui possède également une expérience en matière de syndicalisme et travaille directement avec des organisateurs syndicaux pour prévenir la violence et le harcèlement sexuels au sein des syndicats et des lieux de travail syndiqués, partage cet avis et affirme qu'il est particulièrement important que les hommes s'impliquent davantage dans les espaces où les femmes sont minoritaires.
« Je ne pense pas que les femmes et les minorités de genre doivent attendre que les hommes se mobilisent, mais je pense qu'il est logique qu'un syndicat ou un centre de travailleurs/travailleuses investisse dans ce type de formation pour aider les hommes à comprendre », a déclaré Amy Livingston. « Dans l'ensemble, les hommes ont souvent besoin d'un peu plus d'accompagnement pour en arriver à comprendre pourquoi la violence sexiste au travail est un sujet qui devrait les préoccuper, même si cela ne les touche pas directement. »
Des solutions portées par les travailleuses
Ana Avendaño suggère que les mouvements militants et les syndicats s'inspirent des initiatives menées avec succès par les travailleuses pour prévenir le harcèlement et renforcer l'autonomie au travail, et qu'ils appliquent ces enseignements à l'organisation des lieux de travail.
Lorsque Amy Livingston accompagne des victimes de harcèlement et d'abus sexuels sur le lieu de travail, elle les aide à obtenir justice et à retrouver des conditions de travail sûres ; quant aux auteurs de ces actes, elle veille à ce qu'une enquête équitable soit menée sur leurs fautes.
« Je préfère vraiment enseigner aux travailleuses comment elles peuvent reprendre le contrôle de leur lieu de travail en se syndiquant… pour lutter contre la violence sexiste, plutôt que de se contenter d'endosser le rôle de victime qui se tourne vers la police ou une autre instance extérieure pour obtenir de l'aide », a déclaré Amy Livingston.
Elle a également mené des recherches approfondies et des entretiens afin d'élaborer un programme de formation à l'intervention des témoins destiné aux membres des syndicats, afin qu'elles puissent intervenir et désamorcer une situation avant qu'elle ne dégénère en violence sexiste ou sexuelle. Elle a déclaré qu'il était important de créer des espaces où les collègues peuvent se soutenir et se faire confiance, afin qu'elles aient quelqu'une à qui se confier si quelque chose se produit.
De même, Ana Avendaño a indiqué que le syndicat des agent·es d'entretien SEIU-USWW de Los Angeles a adopté un modèle d'éducation égalitaire « par le peuple, pour le peuple », inspiré du modèle des promotoras dans le domaine de la santé au sein des communautés latino-américaines. Les membres sont formés pour dialoguer entre elles, reconnaître le harcèlement sexuel et comprendre comment intervenir dans ces situations dans une optique réparatrice en mettant fin à ces comportements. Le syndicat a également mené avec succès une campagne en faveur d'une loi californienne obligeant les services de nettoyage à financer des formations anti-harcèlement animées par des travailleuses et des victimes.
De plus, Ana Avendaño cite la Coalition of Immokalee Workers, qui a mis en place un système quasi-judiciaire solide permettant aux travailleuses de déposer des plaintes devant des tribunaux composés d'ouvrières agricoles, ce qui a pratiquement éliminé le harcèlement sexuel dans les champs.
« Ces exemples sont une source d'inspiration que les mouvements doivent reconnaître et utiliser comme modèles, pour commencer à construire à partir de là ou en imaginer d'autres, mais il faut aussi reconnaître qu'il existe un problème structurel interne : c'est la première étape », a déclaré Ana Avendaño.
Victoria Valenzuela, 10 avril 2026
Victoria Valenzuela est une journaliste indépendante basée en Californie qui couvre les thèmes de la justice sociale et du militantisme. Ses articles ont été publiés dans The Guardian, BuzzFeed News, le Los Angeles Times, Bolts Magazine, Truthout et bien d'autres. Elle a également collaboré avec l'Association nationale des journalistes hispaniques (NAHJ) et The Marshall Project, et a fait partie de la promotion de jeunes reportères de ProPublica. Elle est titulaire d'un master en journalisme spécialisé, avec une spécialisation en journalisme d'investigation, de l'Université de Californie du Sud. Son Substack est accessible à l'adressevictoriaevalenzuela.substack.com
https://wagingnonviolence.org/2026/04/organizers-addressing-sexual-violence/
Traduit et adapté par DE
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L’autonomie des femmes iraniennes au son des tambours de guerre
Une transition politique d'après-guerre ne garantira pas un avenir meilleur aux femmes si leurs revendications ne sont pas explicitement formulées et placées au centre des préoccupations.
Tiré de Entre les lignes et les mots
Cet article vise, à travers des entretiens menés sur le terrain avant la guerre et en les comparant à ce qui pourrait advenir des mouvements civiques de femmes après la guerre, à montrer comment la guerre et la violence peuvent affecter les mouvements civiques en Iran, et l'autonomie des femmes en particulier. Ce rapport s'appuie sur des entretiens avec plusieurs femmes ayant vécu en Iran et ayant pris part à la fois au mouvement « Femme, Vie, Liberté » et au soulèvement de janvier. Diverses questions leur ont été posées, mais la principale était la suivante : quel impact le mouvement « Femme, Vie, Liberté » a-t-il eu sur leur vie quotidienne, et dans quelle mesure cela les a-t-il aidées à revendiquer leurs droits lors de mouvements ultérieurs ? Je cherche également, à travers ces entretiens et en les comparant à ce qui pourrait advenir de la question des femmes et du féminisme en Iran après la guerre, à me concentrer plus directement sur cette question. Les noms ont été modifiés pour des raisons de sécurité.
Récits de libération : se réapproprier la vie quotidienne, pas à pas
Dans la première partie des entretiens, ce qui ressort clairement, c'est l'épanouissement de l'autonomie individuelle qui s'est étendu à la sphère publique. J'ai demandé à Sara dans quelle mesure le mouvement « Femme, Vie, Liberté » avait affecté sa vie quotidienne. Sara explique que ce mouvement est devenu une force majeure dans sa vie ; après le soulèvement, elle a pu jouer un rôle plus visible dans la société, s'est sentie plus en confiance sur son lieu de travail, n'a plus craint le port obligatoire du hijab ni l'appareil de sécurité sur son lieu de travail, et s'est même présentée sans hijab dans de nombreux endroits. Sara estime que « Femme, Vie, Liberté » a rendu les femmes plus fortes qu'auparavant ; même les femmes dans la quarantaine et la cinquantaine étaient bien plus présentes dans ce mouvement que lors des soulèvements précédents. Selon elle, le mouvement a eu un impact tant sur la vie personnelle que sur la vie sociale des femmes, les encourageant à apporter des changements dans la société.
Maryam perçoit l'impact du mouvement dans la trame même de sa vie personnelle. Elle dit avoir pu se libérer de toutes les contraintes sociales, et que beaucoup de choses n'avaient plus d'importance à ses yeux. Pour Maryam, il ne s'agissait pas simplement d'un mouvement de « non au hijab obligatoire », mais d'un « non » à l'imposition de nombreuses autres contraintes sociales imposées par l'État. Elle affirme que les femmes sont devenues bien plus fortes qu'auparavant et cherchaient un moyen de reconquérir leur liberté et leur indépendance dans la société patriarcale iranienne ; pour elle, la vie dans une telle société s'est liée à la force libératrice de ce mouvement.
Hadis m'a dit elle aussi :
« Dans ma vie personnelle, j'ai pris davantage confiance en moi. Je pense qu'aujourd'hui, les personnes voient les femmes différemment ; elles comprennent que l'indépendance et la liberté des femmes dans la société rendent possibles l'indépendance et la liberté de la société dans son ensemble. »
Elle explique que ce sont nous, les femmes, qui avons ouvert cette voie, et que le mouvement nous a encouragées à participer, même avec nos familles, aux soulèvements qui ont suivi. Maral, une jeune fille de la génération Z, ajoute :
« J'étais plus jeune à l'époque, mais j'en ai compris plus tard la portée au sein de ma famille, grâce à ma mère et à ma sœur aînée. En tant qu'individues dans la société, nous voulions descendre dans la rue pour nous opposer à l'État misogyne. »
Pour toutes ces femmes, le mouvement civil « Femme, Vie, Liberté » a été le principal catalyseur tant dans leur vie personnelle que sociale. Mais ce qui s'est passé après le soulèvement de janvier, et avec la menace croissante d'une guerre – une éventuelle attaque américaine et israélienne contre l'Iran – pourrait affecter l'autonomie des femmes qui, en défiant l'appareil d'État, avaient fait de leur indépendance une priorité.
Militarisme : comment la guerre restreint l'autonomie
L'une des principales dynamiques à l'œuvre dans la question des femmes et de la guerre, et que les féministes critiquent souvent, est la suppression de l'autonomie des femmes. Dans les mouvements civils, les femmes sont des actrices du changement, mais en temps de guerre, cette autonomie peut se transformer en son contraire. Dans les États totalitaires, les mécanismes politiques de contrôle misogyne peuvent restreindre cette autonomie encore plus facilement.
Pour Cynthia Enloe, la guerre n'est pas seulement un instrument politique ; elle reproduit également un type particulier de « masculinité agressive ». Dans cette structure, le soldat-héros est reconnu comme le symbole du pouvoir et de l'autonomie, largement définis en termes masculins, tandis que la femme est représentée comme un être « passif, faible et ayant besoin de protection ».
Cette dichotomie relègue la voix des femmes à la marge, car la société en vient à imaginer que les décisions vitales doivent être prises par ceux qui détiennent le « pouvoir militaire ». Le pouvoir militaire d'une part, et la répression des femmes d'autre part, écartent les femmes sous prétexte que la guerre prime. La question des femmes n'est plus traitée comme une priorité, et les femmes perdent la capacité d'agir pour changer leur propre condition, car la priorité absolue devient la « patrie » et sa défense — même si la question des femmes doit être sacrifiée au nom de cette idéologie. Cette perte d'autonomie se reproduit sur le lieu de travail, au sein du foyer et dans la société en général, et les femmes qui avaient acquis une certaine autonomie avant la guerre sont à nouveau confrontées à la marginalisation.
Le recul des mouvements civiques et la suspension des droits
La deuxième question concerne le recul des mouvements civiques. En temps de guerre, le discours dominant change, et les revendications civiques, sous le slogan de la « préservation de la survie », sont présentées comme des luxes. Lorsque la guerre et la violence conduisent à l'expansion d'idéologies coercitives, les mouvements de femmes comptent parmi les premières victimes. Ce recul s'opère par le biais de pressions exercées sur les espaces sociaux, sous prétexte de domination idéologique et de renforcement des forces radicales. L'immense acquis de « Femme, Vie, Liberté », au milieu de la violence et dans la tension entre idéologie et libération des femmes, est mis en péril.
Le lien entre la guerre et le recul est l'une des réalités les plus amères de l'histoire contemporaine du Moyen-Orient. La guerre n'est pas seulement la destruction des infrastructures ; elle entraîne également un retour aux valeurs prémodernes et la suppression des acquis pour lesquels les populations se sont battues pendant des décennies. Toute critique structurelle est réprimée sous le prétexte d'« affaiblissement du moral national » ou de « trahison », et les lois visant à faire progresser l'égalité des sexes sont suspendues. Les femmes qui s'étaient battues pour se libérer de la tutelle peuvent, en raison du climat de guerre, être repoussées vers leur condition antérieure, et le corps des femmes devient alors un champ de bataille idéologique.
Le corps féminin : champ de bataille idéologique et outil de propagande
En temps de guerre, le corps des femmes devient un champ de bataille entre les groupes extrémistes et le spectacle nationaliste. D'une part, le corps des femmes est présenté comme le symbole d'une lutte nationale prétendument libératrice ; à l'instar de ce que l'on a pu observer dans les médias iraniens, où l'on montre des femmes non voilées parlant de guerre et de patrie afin de suggérer que, dans la lutte nationale, le hijab n'est plus un enjeu. Il s'agit d'une bataille nationale qui se met en scène à travers la représentation des femmes, voilées ou non, dans les médias d'État.
De nombreuses analyste féministes estiment que dans les systèmes totalitaires, le corps d'une femme ne lui appartient pas. Nayereh Tohidi écrit :
« Les régimes idéologiques considèrent le corps féminin comme un panneau d'affichage politique. Lorsqu'ils ont besoin d'afficher leur « vertu », ils rendent le tchador obligatoire ; et lorsqu'ils ont besoin de montrer au monde qu'ils sont « populaires » et « pluriels », ils placent ces mêmes corps non voilés au premier plan devant les caméras. Il s'agit là de la reconversion d'un instrument de répression en un instrument de propagande. »
La répression du corps des femmes en tant qu'outil de mise en scène idéologique atteint son paroxysme en temps de guerre, et le corps féminin devient un vecteur de l'idéologie d'État — contrairement au mouvement « Femme, Vie, Liberté », où les corps des femmes possédaient leur propre autonomie et n'étaient pas instrumentalisés.
L'économie de guerre et les femmes : exclues du marché du travail
La guerre a des répercussions économiques dévastatrices sur les femmes. Lorsque les femmes jouissent d'une certaine sécurité, elles peuvent jouer un rôle important dans l'économie ; ainsi, après le soulèvement « Femme, Vie, Liberté », de nombreuses femmes sont devenues des entrepreneuses à succès. Mais en temps de guerre, le premier impact négatif touche l'emploi et l'entrepreneuriat des femmes. Valentine Moghadam estime que le militarisme est le principal ennemi de l'emploi des femmes ; à mesure que les budgets militaires augmentent, les opportunités d'emploi dans le secteur public se réduisent, l'économie devient plus masculinisée et les femmes sont reléguées vers les couches inférieures et informelles de l'économie.
La militarisation de la société nuit à la présence active des femmes dans l'économie et dans la société dans son ensemble. Cynthia Enloe estime que l'économie de guerre s'effondrerait sans l'exploitation du travail invisible des femmes. Elle déclare :
« Les guerres se nourrissent du retour forcé des femmes aux fourneaux et de la transformation du travail domestique en carburant de la machine de guerre. L'économie de guerre remplace les services publics détruits par le travail non rémunéré des femmes. »
Les femmes iraniennes, qui avaient réussi à jouer un rôle même au sein de l'économie sinistrée du pays, perdent cette influence en temps de guerre, et la reconstruction d'après-guerre s'effectue généralement en ignorant les femmes en tant que membres importants de la société.
Le lendemain de la violence
Les femmes iraniennes ont montré que même sous la répression, elles peuvent préserver leur autonomie dans l'économie et dans la société. Leur présence dans des emplois dominés par les hommes était un signe de progrès. Mais avec le déclenchement de la guerre, les mouvements civils risquent de subir un recul, et la question des femmes est une fois de plus reléguée à la marge. La guerre et la violence – qu'elles soient imposées par l'État iranien ou par des forces étrangères – ne peuvent avoir d'impact positif sur la vie des femmes.
Certain·es ont avancé que le renversement du régime ne pourrait peut-être être obtenu que par la guerre, bien qu'il n'y ait aucune garantie, même à ce sujet. Mais tant que les revendications des femmes ne seront pas explicitement formulées, il n'y aura aucun espoir pour l'après-guerre. Un avenir meilleur, issu de violences répétées, ne garantit pas une vie meilleure pour les femmes. La seule solution est de prendre conscience de la condition des femmes, de la prendre au sérieux et de placer leurs revendications au même niveau que les autres revendications sur la table ; sinon, les femmes se retrouveront une fois de plus dans cette marge même dont elles se sont battues pendant des années pour s'échapper.
Azadeh Davachi, 9 avril 2026
https://en.radiozamaneh.com/37950/
Traduit par DE
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Forum sur l’inclusion et l’autonomisation des femmes : un espace de réflexion et d’engagement
Port-au-Prince, 3 avril 2026 — La deuxième édition du Forum sur l'inclusion et l'autonomisation des femmes s'est tenue les 28 et 29 mars 2026, réunissant plusieurs actrices et acteurs engagés autour des enjeux liés à la condition féminine en Haïti.
Par Smith PRINVIL
Pendant deux jours, panels et discussions ont permis de dresser un état des lieux du rôle des femmes dans l'économie et la société.
L'un des constats majeurs dégagés lors des échanges concerne la place centrale des femmes dans l'économie haïtienne. Intervenants et intervenantes ont souligné que le secteur informel, qui représente environ 80 % de l'activité économique du pays, repose en grande partie sur des femmes, notamment les commerçantes connues sous les noms de « Ti Machann » et « Madan Sara ». Malgré leur contribution essentielle, ces dernières restent exposées à de nombreuses vulnérabilités.
Les discussions ont également mis en avant la nécessité pour les femmes entrepreneures de formaliser leurs activités.
L'enregistrement légal des entreprises et leur intégration dans le système fiscal ont été présentés comme des leviers importants pour renforcer leur autonomie économique et leur visibilité.
Par ailleurs, les intervenantes ont abordé plusieurs obstacles structurels, dont la corruption, l'impunité et certaines pratiques discriminatoires. Le phénomène du harcèlement, parfois lié à la précarité économique, a été évoqué comme une réalité persistante dans les milieux professionnels.
Sur le plan social, les échanges ont porté sur les normes et stéréotypes qui continuent d'influencer la perception des femmes dans la société haïtienne. Des appels ont été lancés à un changement de mentalités, afin de permettre aux femmes de s'affirmer pleinement, indépendamment des attentes sociales liées notamment à la maternité ou à l'âge.
Enfin, le forum a mis l'accent sur la nécessité de passer d'une logique de survie à une dynamique d'impact. Les participantes ont été encouragées à diversifier leurs sources de revenus et à moderniser leurs activités, tout en renforçant leur présence dans les espaces de décision.
Ce rendez-vous a ainsi constitué un cadre d'échanges et de sensibilisation, mettant en lumière les défis à relever mais aussi les perspectives d'évolution pour une meilleure inclusion des femmes en Haïti.
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Les femmes du Sri Lanka s’organisent contre les systèmes d’endettement et la financiarisation de la vie
Découvrez les luttes du Collectif des femmes paysannes Vimukti contre la dette
Tiré de Entre les ligne et les mots
https://entreleslignesentrelesmots.wordpress.com/2026/04/14/les-femmes-du-sri-lanka-sorganisent-contre-les-systemes-dendettement-et-la-financiarisation-de-la-vie/?jetpack_skip_subscription_popup
Le soleil était déjà haut dans le ciel lorsque nous sommes arrivées au Collectif des femmes paysannes Vimukti, dans le village de Hingurakgoda, situé dans le district de Polonnaruwa, dans la province du Centre-Nord, une région plus sèche avec des rizières et des fermes alimentées principalement par un vaste réseau de canaux d'irrigation et de réservoirs. Les femmes du Vimukti nous ont accueillies avec de grands sourires et de la gentillesse, des fleurs de strelitzia et une délicieuse cuisine locale disposée sur une longue table avec des bananes, du riz brun local et de la jaque.
À l'entrée, il y avait une tente avec des papayes, des noix de coco, des gâteaux, des vêtements colorés et des tissus à vendre. Podimenike, présidente du groupe, nous a dit que les femmes du collectif sont pour la plupart des agricultrices et ont constamment besoin de trouver de nouvelles façons de générer des revenus en raison du cercle vicieux de la dette dans lequel elles sont piégées et des déséquilibres causés par le changement climatique. L'une des stratégies trouvées consistait à préparer des aliments à vendre lors d'événements, tels que les collations servies au Forum mondial Nyéléni. Le délicieux gâteau halapa, par exemple, est fait avec un type de millet local et servi enveloppé dans une feuille de kanda (Macaranga peltata).
Une autre façon de générer des revenus est la vente de produits lors d'une foire qui a lieu tous les samedis matins dans le village. Les paysannes contrôlent ce marché, qu'elles appellent Pola, comme une stratégie pour surmonter le manque de souveraineté sur la façon dont elles produisent et distribuent leurs produits, en plus de l'incapacité de déterminer les prix de leurs récoltes. En même temps, elles luttent pour passer à l'agroécologie, ce qui s'avère difficile en raison de la contamination des sols par les produits chimiques et de leur dépendance vis-à-vis des financements accordés sous forme de prêts par des sociétés de microfinance dès le moment de la plantation.
En entrant dans l'espace où elles tiennent des réunions et partagent des repas, nous avons été frappées par des graphiques en écriture cinghalaise recouvrant les murs. Ils détaillent la contribution de chaque membre au modèle d'économie solidaire organisé par le groupe pour faire face à la pénurie. Grâce à ce système d'échange, les membres peuvent avancer dans la démercantilisation de la nourriture, en partageant ce qu'elles peuvent donner à la fin de chaque mois, qui est ensuite collecté et livré à une personne par mois, dans un système rotatif. En plus des rizières, elles cultivent des bananes, des mangues, des papayes, du maïs, des poivres, des lentilles, des fleurs et bien plus encore dans leurs arrière-cours, qui sont fondamentaux pour les moyens de subsistance de la communauté.
Le Collectif des femmes paysannes Vimukti a été formé après les manifestations de Satyāgraha organisées en 2021, une forme pacifique de protestation avec occupation, dirigée par des femmes paysannes victimes de la microfinance prédatrice à Hingurakgoda. Le Satyāgraha était le sommet des mobilisations contre les prêts illégitimes imposés par les sociétés de microcrédit au Sri Lanka.
Malgré des années d'organisation et de protestation, peu de choses ont changé au cours des six dernières années depuis que les mobilisations ont eu lieu. Avant d'être élus, les quatre derniers gouvernements avaient promis d'annuler les dettes, mais cela n'a jamais été mis en œuvre. Comme la plupart des membres utilisent des produits agrochimiques depuis plus de 20 ans, l'ensemble de l'écosystème est contaminé, ce qui rend difficile le recours au compostage naturel. Par conséquent, elles dépendent toujours de l'achat de semences, d'engrais et de produits agrochimiques auprès d'entreprises privées.
Le Satyāgraha de 2021 a eu lieu à environ 10 km de l'endroit où nous nous sommes rencontrées. Pendant 55 jours et nuits, les femmes et leurs alliées se sont rassemblées, ont marché, ont éduqué les visiteurs.euses et ont construit la solidarité autour de leur cause. La manifestation a dû prendre fin avec l'arrivée de la pandémie de COVID-19. Comme dit Podimenike :
Beaucoup de gens nous ont soutenues à Polonnaruwa. Également d'autres régions du Sri Lanka, de nombreux groupes sont venus en solidarité, se sont assis avec nous ou ont apporté de la nourriture pour soutenir une manifestation de 24 heures pendant 55 jours. Mais nous n'avons réalisé aucune de nos cinq demandes : annulation de la dette, suivie d'un audit de la dette (pour éliminer également les intérêts accumulés excédentaires) ; mécanismes de crédit alternatifs, tels que les coopératives ou le renforcement des mécanismes communautaires ; plus de réglementation ; retrait de nos noms des listes de « mauvais payeurs » de la Banque centrale ; et la fin des poursuites contre les communautés
Non seulement ces demandes n'ont pas été satisfaites, maisdes nouvelles législations ont été mises en œuvre, augmentant le fardeau des femmes et affaiblissant les réseaux de crédit communautaires.
Microfinance : entre récit et réalité
Le marché de la microfinance au Sri Lanka s'est considérablement développé après deux crises majeures : le tsunami de 2004 et la fin de la guerre civile en 2009 (cette guerre a duré 36 ans). Les gens ont commencé à emprunter auprès de plusieurs prêteurs, qui se sont multipliés à mesure que la dette devenait une activité lucrative alors que l'économie peinait à se redresser. Les femmes du Collectif Vimukti ont également été directement touchées par la pauvreté généralisée et la multiplication des prêts. Nous nous sommes assises en cercle, sur des chaises en plastique, à l'extérieur de l'espace. Nous avons demandé à Podimenike comment ces entreprises venaient dans les villages pour convaincre les femmes de contracter des emprunts :
Habituellement, les agents des sociétés de microfinance viennent au village et choisissent une femme pauvre occupant un poste de direction qui peut influencer les autres à former des groupes pour obtenir des prêts. Ils disent que si vous contractez un prêt, vous pouvez vous responsabiliser et améliorer votre vie. Beaucoup d'entre nous sont agricultrices et utilisent ces prêts pour la production. Mais lorsque la récolte est affectée par des inondations, des sécheresses ou des ravageurs, nous ne parvenons pas à gagner suffisamment d'argent car nous devons rembourser notre dette. Ensuite, nous contractons un autre prêt pour mettre de la nourriture sur la table, puis un autre, et cela se transforme en un cycle d'endettement. Beaucoup de femmes ici ont environ cinq prêts
Aujourd'hui, la dette et les crises alimentaires se sont répandues dans le monde entier et sont profondément liées. Les deux sont façonnés par des politiques néolibérales qui privilégient le profit à la vie. Il s'agit d'une dette illégitime et odieuse, qui appauvrit la population et n'alimente que les profits des entreprises et des créanciers, alors que les agricultrices et agriculteurs n'ont pas de quoi se nourrir. La crise alimentaire, quant à elle, est aggravée par un système dominé par les monocultures et l'agro-industrie, tandis que celles et ceux qui nourrissent les communautés depuis des générations perdent leurs territoires et leurs droits.
Le Sri Lanka est l'un de ces pays. En 2022, un soulèvement populaire connu sous le nom de Aragalaya (mot cinghalais pour « lutte ») a renversé le gouvernement néolibéral autoritaire qui a conduit le pays à une grave crise de la dette extérieure de 57 milliards de dollars — dont plus de la moitié avec des institutions financières multilatérales telles que la Banque mondiale, la Banque asiatique de développement et le Fonds monétaire international (FMI). En conséquence, un quart des recettes publiques est affecté au remboursement de la dette, imposant des conditions à la privatisation des services publics et à la marchandisation des terres et des ressources naturelles. L'annulation de la dette est essentielle pour donner la priorité aux personnes et aux communautés, en mettant l'accent sur l'agroécologie, les soins et la souveraineté alimentaire.
Le collectif Vimukti compte 37 membres actives, toutes endettées auprès de différentes sociétés de microfinance. Au Sri Lanka, environ 80% des personnes qui souscrivent un microcrédit sont des femmes, en particulier des mères qui utilisent l'argent pour les dépenses quotidiennes de base telles que l'éducation et la santé des enfants, et non pour ouvrir des entreprises, comme cela avait été initialement proposé.
Une part importante des personnes qui contractent des prêts de microfinance est également constituée de femmes âgées. Un autre fait important est qu'environ 90% des prêts sont remboursés, ce qui démontre l'engagement des femmes à trouver des moyens de les rembourser, quitte à contracter de nouvelles dettes ou même à manger moins et à traverser un système complexe de violence-domestique, financière et communautaire.
La résistance de ces femmes dure depuis des années. Le Satyāgraha de 2021 a été confronté à l'inaction du gouvernement face à la crise de la microfinance. La manifestation d'occupation a eu lieu à Hingurakgoda, Polonnaruwa, et a exigé l'annulation de toutes les dettes et poursuites, ainsi que la création de mécanismes de crédit axés sur le bien-être de la communauté. Podimenike explique :
Ces prêts proviennent de diverses entreprises qui entrent dans le village pour les vendre. Lorsque nous avons des difficultés à payer, la pression sur les dépenses du ménage augmente et des conflits surgissent au sein de la famille. Lorsque cela s'est intensifié, nous avons organisé Satyāgraha pour faire pression sur le gouvernement. Mais nous n'avions pas de réponses. De plus, certaines femmes ont émigré au Moyen-Orient ou en Europe centrale pour travailler et gagner de l'argent, laissant leurs enfants avec des parents
La majorité des personnes endettées étant des femmes, l'augmentation des dettes génère également des violences conjugales perpétrées par les maris et, dans certains cas, des abus et des violences sexuelles de la part des agents de recouvrement en cas de défaillance. Podimenike raconte :
Beaucoup d'hommes disent qu'ils ne savent pas que leur femme a contracté des emprunts. Les entreprises demandent la signature des maris, mais certaines femmes ne veulent pas raconter et utiliser les signatures d'autres hommes. Les agents de recouvrement sont très agressifs. Quand ils viennent le matin, ils attendent parfois toute la journée chez nous jusqu'à ce que nous payions les mensualités. Ils restent de 8h à 17h jusqu'au paiement et nous insultent. De nombreuses femmes s'enfuient de chez elles, verrouillent les portes et les fenêtres ou se cachent dans les bois pendant la journée pour éviter les agents de recouvrement.
Semer des chemins de transformation
Podimenike nous a dit qu'« après un contact avec le Mouvement pour la réforme agraire et foncière (MONLAR), nous avons appris à mieux connaître les économies alternatives et l'agroécologie, et comment les mettre en pratique. » Cela ouvre des voies vers plus d'autonomie, pour imaginer de meilleurs lendemains et pour transformer la relation avec le territoire.
Pour faire face à la contamination de l'eau et des terres, ainsi qu'à la crise de la dette, les femmes ont fait de leur mieux pour faire progresser la transition vers des pratiques agroécologiques et la transformation de leur vie. En plus du modèle d'économie solidaire, elles prévoient de créer un espace collectif pour la culture de plantes, d'herbes et d'arbres fruitiers. Elles effectuent également des tests de compostage sur de petites parcelles de terrain, en comparant différents types : humus de ver de terre, deux autres composés naturels et un avec des produits chimiques. Jusqu'à présent, l'utilisation d'humus de vers de terre a donné de meilleurs résultats, avec une production plus élevée et des aliments plus savoureux et plus lourds !
Les femmes du collectif Vimukthi veulent récupérer leurs terres, annuler leurs dettes, arrêter les procédures judiciaires et pratiquer l'agroécologie, ainsi que décontaminer leurs terres. Le chemin est difficile, avec des défis qui s'accumulent comme des dettes. Pourtant, les petits agriculteurs et les pêcheurs produisent environ 80% de la nourriture du Sri Lanka — ce qui démontre leur force et comment, avec les politiques d'annulation de la dette, la production alimentaire peut augmenter en quantité et en qualité. Après tout, il est dans l'intérêt de chacun et de chacune que ceux qui produisent notre nourriture vivent mieux.
Amalini De Sayrah et Clarice Rangel Schreiner, 02/04/2026
Cet article est basé sur des rapports recueillis lors d'une visite de terrain menée dans le cadre du 3ème Forum mondial Nyéléni en septembre 2025. Les conversations entre Clarice Rangel, de la Marche Mondiale des Femmes (MMF), et les personnes interrogées ont eu lieu en cinghalais, avec interprétation consécutive d'Amali Wedagedara, qui a coordonné le groupe avec Amalini De Sayrah, co-auteure du texte.
https://capiremov.org/fr/experiences/les-femmes-du-sri-lanka-sorganisent-contre-les-systemes-dendettement-et-la-financiarisation-de-la-vie/
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Le peuple cubain ne cédera jamais à la pression de l’impérialisme américain*
La politique impérialiste, belliciste, colonialiste et expansionniste du président américain Donald Trump ne semble pas près de prendre fin.
Les États-Unis, avec à leurs côtés l'Israël sioniste, considèrent comme des ennemis tous les pays qui ne partagent pas leur politique et attaquent tout le monde. Cuba subit cette pression depuis exactement 66 ans et est aux prises avec une crise énergétique très grave. Le fait que Trump ait appelé, le 11 janvier, Cuba – soumise depuis des années à un embargo et à un blocus total – à « accepter l'accord avant qu'il ne soit trop tard » est une situation préoccupante.
Le 13 février, le Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l'homme a déclaré être « très préoccupé » par la détérioration de la situation socio-économique à Cuba, qui est aux prises avec une grave crise énergétique sous le blocus total et la pression des États-Unis. Le Haut-Commissariat aux droits de l'homme a réitéré « son appel à tous les États pour qu'ils lèvent ces mesures, compte tenu de leurs effets importants et indiscriminés sur la population ».
UNE SITUATION PRÉOCCUPANTE
Lors d'une conférence de presse organisée à Genève, Marta Hurtado, porte-parole du Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l'homme, a déclaré : « Les objectifs politiques ne peuvent à eux seuls justifier des actions qui constituent des violations des droits de l'homme. » En outre, le Haut-Commissariat a souligné que les sanctions sectorielles entraînent des difficultés économiques et affaiblissent la capacité de l'État à s'acquitter de ses responsabilités fondamentales. Mme Hurtado a ajouté : « Cette situation accroît de plus en plus le risque de troubles sociaux à Cuba. »
Cuba est un pays qui compte environ 10 millions d'habitants. Elle se trouve dans une situation très difficile depuis que le Venezuela a cessé de lui fournir du pétrole sous la pression des États-Unis et que ces derniers ont menacé d'imposer des droits de douane aux pays qui lui vendent du pétrole. M. Hurtado a déclaré : « En raison de l'embargo financier et commercial qui dure depuis des décennies, du changement climatique et des dernières mesures américaines restreignant les livraisons de pétrole, nous sommes extrêmement préoccupés par l'aggravation de la crise socio-économique à Cuba. »
M. Hurtado a souligné que cette situation de crise « a des répercussions de plus en plus graves sur les droits fondamentaux et les libertés du peuple cubain ». Cet avertissement de l'ONU est intervenu quelques jours après l'arrivée à Cuba de l'aide humanitaire promise par le Mexique. Ainsi, le Mexique, l'Espagne, la Russie et certains pays d'Amérique latine ont fait part de leur intention d'envoyer de l'aide humanitaire à Cuba.
LA FOI EN LA RÉVOLUTION
À Cuba, l'augmentation croissante du chômage, de la pénurie et de la pauvreté, ainsi que l'indisponibilité de certains produits de première nécessité tels que la nourriture et les vêtements, constituent un problème extrêmement grave. Depuis le début des années 2000, il est possible de constater les répercussions négatives des politiques économiques capitalistes mises en œuvre dans le pays sur les larges masses et l'ensemble des travailleurs. Malgré ces problèmes, on peut affirmer que le peuple cubain continue de croire en la Révolution socialiste.
Le gouvernement cubain accuse le président américain Trump de vouloir détruire l'économie et les sources de revenus du pays et de le « étrangler ». Sur la plus grande île des Caraïbes, des mesures d'urgence telles que le rationnement de l'essence, la semaine de travail de quatre jours, le télétravail et les cours universitaires à distance sont en vigueur depuis le 9 février. La pénurie de carburant, qui touche tous les aspects de la vie dans le pays, a notamment contraint les autorités sanitaires à réduire les effectifs dans les hôpitaux et à suspendre les opérations non urgentes.
Le porte-parole du Haut-Commissariat des Nations unies, M. Hurtado, a déclaré : « Compte tenu de la dépendance des systèmes de santé, d'approvisionnement alimentaire et d'approvisionnement en eau vis-à-vis des combustibles fossiles importés, la pénurie actuelle de pétrole met en péril la fourniture des services essentiels à Cuba. » « L'accès aux biens et services essentiels, notamment la nourriture, l'eau, les médicaments, un approvisionnement suffisant en carburant et en électricité, doit toujours être garanti, car il est d'une importance fondamentale pour l'exercice du droit à la vie et de nombreux autres droits », a-t-il expliqué.
NE CÉDERA JAMAIS
On peut affirmer que la prise de contrôle totale du Venezuela par l'administration américaine marque un tournant important pour l'équilibre mondial. Il est également très significatif que les menaces de Trump à l'encontre de Cuba surviennent une semaine après l'opération « détermination absolue », menée en pleine nuit par les forces américaines à Caracas, la capitale du Venezuela, au cours de laquelle le président Nicolás Maduro et son épouse ont été enlevés de manière illégale.
Lors de cet acte de piraterie, 32 agents de sécurité cubains, membres des Forces armées révolutionnaires et du ministère de l'Intérieur chargés de la protection de Maduro, ont perdu la vie. Sur son compte Truth Social, Trump a écrit : « Plus aucun pétrole ni argent n'ira à Cuba – zéro ! » « Je leur recommande vivement d'accepter un accord avant qu'il ne soit trop tard. Cuba a survécu grâce aux importantes quantités de pétrole et d'argent provenant du Venezuela depuis des années », a-t-il ajouté.
En réponse à ces propos menaçants, le président cubain Miguel Diaz-Canel a déclaré le 11 janvier que « personne ne pourrait jamais dicter à son pays ce qu'il doit faire » et a souligné qu'il était prêt à « défendre la patrie ». Cuba est « une nation libre et indépendante ». « Cuba n'est pas un pays agresseur, mais subit les agressions des États-Unis depuis exactement 66 ans. Elle ne menace aucun pays, elle se prépare, elle est prête à défendre sa patrie jusqu'à la dernière goutte de sang », a-t-il ajouté.
Le leader de la révolution Fidel Castro, qui a été la cible de centaines de tentatives d'assassinat par les États-Unis, et le peuple cubain, inspiré par Che Guevara, symbole de la révolution cubaine et de l'Amérique latine, assassiné en 1967 en Bolivie par des agents de la CIA, ne laisseront jamais passer l'impérialisme américain – une réalité que l'administration Trump ignore. Les Comités de défense de la Révolution cubaine, l'Armée populaire révolutionnaire et l'ensemble du peuple cubain ne céderont jamais aux agressions et aux menaces impérialistes des États-Unis !
* Ali Arayici
Ecrivain et universitaire
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Urgence Humanitaire et Faillite de l’État en Plaine du Cul-de-Sac
Depuis 72 heures, la région de la Plaine du Cul-de-Sac est le théâtre d'une offensive armée d'une violence inouïe.
Pétion-Ville, Haïti, 20 avril 2026
La population civile, prise pour cible, subit de plein fouet les conséquences d'une instabilité chronique que l'État semble incapable, ou refuse, de juguler.
Une Responsabilité Étatique Engagée
Le constat est sans appel : la persistance de ces massacres suggère une complicité tacite, voire un projet de déstabilisation systémique de la nation haïtienne. L'inaction des autorités, face à des attaques planifiées contre l'intégrité physique des citoyens, s'apparente à une violation flagrante des obligations constitutionnelles de protection.
Le Cri d'Alarme de l'Organisme de Défense des Droits Humains (ECCREDHH)
L'Ensemble des Citoyens Compétents a la Recherche d'Egalité aux Droits de l'Homme en Haïti (ECCREDHH) demeure, à cette heure, l'une des rares voix institutionnelles à dénoncer ce carnage. Malgré des appels répétés à une intervention urgente depuis deux jours, le silence des autorités et l'absence de déploiement sécuritaire sur le terrain confirment l'abandon de la population par ceux qui prétendent diriger le pays.
Une Population Prise en Otage
– Séquestration de masse : Des centaines de familles sont emmurées chez elles depuis plus de 36 heures, privées d'accès à l'eau et à la nourriture.
– Crise de déplacement : La fuite désespérée des citoyens ("Malerez yo pa sispann kouri kite lakay yo") témoigne de la rupture totale du contrat social.
– Impunité des groupes armés : Le renforcement des gangs est la conséquence directe de l'incurie politique et de la gestion par des structures de transition déconnectées des réalités sécuritaires.
Exigences Immédiates
L'Organisme de Défense des Droits Humains (ECCREDHH) exige une réponse ferme et proportionnée des forces de l'ordre pour libérer les quartiers assiégés. La passivité des dirigeants actuels ne pourra être interprétée que comme une validation de la terreur imposée aux plus vulnérables.
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Pérou : En défense du vote populaire contre la mafia
L'extrême droite mafieuse est parvenue à atteindre le second tour ; pour ce faire, l'ensemble du pacte mafieux au Congrès a élaboré une stratégie afin de ne pas subir une nouvelle défaite après celle de 2021. La stratégie employée a consisté en une série de mesures qui expriment la décomposition de la démocratie bourgeoise telle que nous la connaissons, tout en reflétant un autoritarisme antipopulaire. Cette stratégie a notamment inclus la prise de contrôle des principales institutions (Tribunal constitutionnel, Défenseur du peuple, Contrôleur général, Conseil national de justice, etc.), des modifications des lois électorales, des contre-réformes constitutionnelles, le rétablissement du bicamérisme et la possibilité d'être réélu à la présidentielle. Un plan qui a non seulement transformé le régime en un système bien plus antidémocratique au service du modèle néolibéral et de ses alliés du patronat de la CONFIEP, mais a également servi à créer des conditions favorables à leur objectif principal : s'emparer de l'État pour continuer à appliquer ce modèle économique générateur de crises, de pauvreté, de pollution et de corruption.
18 avril 2026 | tiré d'inprecor.org | Photo : Keiko Fujimori et Roberto Sánchez
https://inprecor.fr/perou-en-defense-du-vote-populaire-contre-la-mafia
À cela s'ajoutent : la complicité des grands médias, des sondages biaisés visant à influencer dans une certaine direction malgré le rejet populaire, et pour aggraver les choses, un Office national des processus électoraux qui a apporté sa contribution par son inefficacité, son incompétence et sa participation douteuse.
Un contexte très difficile auquel il faut ajouter la fragmentation au sein du mouvement populaire. L'Alliance Venceremos, consciente de cette situation, a lancé un appel vigoureux à l'unité de tou·tes celleux qui luttent contre le pacte mafieux et tout ce qu'il représente. Malheureusement, la fragmentation s'est également installée au sein de la gauche, certains plaçant leurs appétits et intérêts personnels avant la nécessité de l'unité.
Venceremos aux élections, second tour… et la lutte continue
En tant que Venceremos, nous n'avons pas réussi à franchir la barrière électorale imposée par ce Congrès qui dicte des lois électorales antidémocratiques et inéquitables.
Venceremos, avec notre candidat à la présidence le camarade Ronald Atencio, a porté un programme de gauche, de lutte pour des changements structurels, proposant comme issue à la crise une Assemblée constituante – loin des propositions du centrisme qui se contentait de maquiller ce régime pourri, à coup de rafistolages et de maquillage, ce qui revient à tenter de soigner un cancer avec de l'aspirine.
Les voix recueillies en notre faveur, nous les considérons comme le vote courageux, rebelle et conscient de la nécessité d'un gouvernement populaire, démocratique et pour une Constituante. La direction et les militant·es discutent actuellement d'un bilan qui intègrera aussi bien les facteurs externes que les réussites et les erreurs commises – un bilan qui devra être objectif et ne pas glisser la poussière sous le tapis.
Mais il existe désormais un scénario pour le second tour : la confrontation entre Keiko, cheffe du pacte mafieux, et le camarade Roberto Sanchez de Juntos por el Perú. Nous attendons d'abord que le camarade reconnaisse que l'appel à l'unité ne doit pas être un appel de façade suivi d'un refus de le concrétiser – pour nous, c'était une nécessité, comme nous l'avons exprimé publiquement à plusieurs reprises. Néanmoins, Venceremos est disposé à défendre le vote populaire contre le fujimorisme en soutenant JP dans ce scénario. C'est pourquoi nous proposons que ce soutien soit conditionné à 6 ou 7 points programmatiques : l'abrogation des lois pro-criminalité, l'annulation des exonérations fiscales accordées aux agro-exportateurs, la justice et la réparation pour les familles des victimes, la révision des concessions, et l'Assemblée constituante.
Nous considérons que la tâche centrale est de barrer la route au fujimorisme, qui représente le secteur le plus lumpen et le plus autoritaire de la bourgeoisie péruvienne. En tant que courant Súmate, nous sommes convaincu·es que la mobilisation et la lutte demeurent notre outil le plus puissant, et que les changements dont nous avons besoin ne viendront que si nous nous organisons de manière unitaire, dans tout le Pérou, et si nous conquérons la rue pour lutter pour nos revendications et pour le pouvoir politique.
Le soutien à JP ne signifie pas qu'un probable gouvernement JP nous inspirerait confiance : ses limites et ses caractéristiques d'adaptation au régime constitueront son principal obstacle, notamment sa tendance à négocier avec différents secteurs de la droite.
C'est pourquoi, quel que soit le vainqueur, le lendemain nous descendrons dans la rue car la lutte continue pour nos revendications les plus urgentes et pour la construction du mouvement populaire.
Le 17 avril 2026
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Comment le détroit d’Ormuz bouleverse l’agriculture mondiale
Nous nous intéressons maintenant aux risques d'une crise alimentaire et de famine mondiale si le détroit d'Ormuz demeure fermé et que les expéditions d'engrais, de pétrole et de gaz naturel sont impossibles.
Democracy Now, 2 avril 2026
https://www.democracynow.org/2026/4/23/adam_hanieh
Traduction, Alexandra Cyr
Introduction
Nermeen Shaikh : La FAO, l'Organisation pour l'agriculture et l'alimentation des Nations Unies a prévenu la semaine dernière que si la situation se prolongeait elle pourrait mener à une crise mondiale catastrophique en poussant les prix du pétrole à la hausse et en compromettant la chaine d'approvisionnements des engrais. Mercredi, un représentant des Nations Unies a alerté en disant que cette fermeture créait une crise dans l'agriculture en Asie et en Afrique. Selon l'organisation, l'Inde, le Bangladesh, le Sri Lanka, la Somalie, le Soudan, la Tanzanie, le Kenya et l'Égypte sont les pays qui sont les plus susceptibles d'en être affectés.
M. Jorge Moreira da Silva, le directeur exécutif de l'Office des Nations Unies pour les projets de services a déclaré que son organisme a créé un groupe de travail dédié aux approvisionnements en engrais et matériel brut dans le but de prévenir une crise humanitaire (mondiale) : « La perturbation dans le détroit d'Ormuz peut faire entrer 45 millions de personnes de plus dans le cycle de la faim et de la famine. Donc, clairement il faut faire quelque chose. C'est pourquoi il est si important que les Nations Unies soient prêtes grâce à ce mécanisme ».
Avant la guerre un tiers du commerce mondial des engrais, comme environ un quart du pétrole brut et un cinquième de gaz naturel liquéfié passaient par ce détroit. Depuis deux mois le trafic des pétroliers et des navires de transport par containeurs est pour ainsi dire à l'arrêt.
Pour aller plus loin à ce sujet, nous sommes avec Adam Hanieh qui suit la situation de près. Son plus récent article dans le Financial Times s'intitule : The Coming Global Food Crisis. Il est le directeur du SOAS Midle East Institute à l'Université de Londres. Son plus récent bouquin s'intitule : Crude Capitalism : Oil, Corporate Power and the Making of the World Market. Il nous joint depuis Shangaï en Chine.
Professeur Hanieh soyez le bienvenu à l'émission. Pourriez-vous commencer par nous informer des différents facteurs qui peuvent mener à une crise alimentaire mondiale ? Quels en sont les signes déjà présents dans plusieurs pays ?
Adam Hanieh
Merci Nermeen. Dans cet article (dans le Financial Times) je soutiens que nous devons cesser de considérer le détroit d'Ormuz comme le lieu de passage pour les seuls producteurs de pétrole et de gaz et réfléchir sérieusement à la façon par laquelle nous avons diversifiée la chaine des valeurs comme celle des fertilisants. Comme vous l'avez souligné un tiers des engrais de base dans le monde passent actuellement par ce détroit. Et pour certains de ces produits chimiques comme l'urée et l'ammoniaque, ce sont les monarchies du Golfe (persique) qui en sont les principaux producteurs mondiaux.
Donc, l'interdiction de la circulation dans ce détroit a pour ainsi dire étranglé la production globale de ces fertilisants essentiels. Et il ne s'agit pas que d'une restriction d'approvisionnement. La hausse des prix accompagne aussi ce processus. Il y a un manque de fertilisants et leurs prix augmentent tout comme celui des énergies de base dont le gaz et le pétrole ; cela a un impact profond sur les cultivateurs et sur les systèmes agricoles partout dans le monde. Donc, je pense qu'après avoir entendu le représentant de la FAO alerter à propos de ces impacts, la réalité devient très claire.
N.S. : Professeur, votre article commence par la liste des pays qui sont devenus plus dépendants des industries fossiles pour la protection de l'alimentation, pourquoi ? Pourriez-vous nous expliquer comment la révolution verte à participé à ce processus en faisant des produits fossiles le centre de toutes les productions agricoles depuis des décennies ?
A.H. : Oui la révolution verte a été une énorme transformation de l'agriculture. Elle a été introduite après la deuxième guerre mondiale au cours des années 1950 et 1960 particulièrement. Des pays comme l'Inde, le Mexique et d'autres, ont été l'épicentre de cette révolution. Essentiellement, elle a introduit l'usage de nouvelles variétés de semences liées aux produits fossiles, singulièrement, les fertilisants synthétiques et les pesticides. Sans compter sur la mécanisation du travail sur les fermes, l'irrigation etc. etc. Tout cela étant dépendant des importations d'énergies fossiles, ce qui a eu un impact également.
Donc, ce genre de transformation a aussi provoqué d'énormes coûts sociaux et écologiques. Ceux et celles qui ont étudié ces impacts les ont bien documentés. Mais il y a des retombées encore plus fondamentales qui sont illustrées par la guerre actuelle : elle a lié nos systèmes de production agricole aux apports de combustibles fossiles. C'est un lien quasi absolu entre la façon de cultiver et ces engrais chimiques issus des carburants fossiles qui servent de sources d'énergies. C'est au cours de crises comme celle que nous vivons que ces liens deviennent apparents.
N.S. : Dans votre article vous traitez des fertilisants azotés le plus largement utilisé étant l'urée. Où est-elle produite et où est-elle exportée ? Que se passe-t-il avec ça en ce moment ?
A.H. : Dans cette affaire, les engrais azotés doivent être particulièrement considérés. La moitié de la production agricole mondiale dépends de ce type d'engrais. Nous parlons de l'urée et de l'ammoniaque. Ce sont les engrais azotés essentiels. Les monarchies du Golfe (persique) sont devenues les principales exportatrices de ces engrais. L'Arabie saoudite est le premier exportateur d'urée dans le monde. Oman, une autre monarchie du Golfe en est le quatrième. Ces exportations sont à l'arrêt en ce moment puisque le détroit d'Ormuz est fermé. Cela a un impact majeur pour des pays comme l'Inde qui dépend largement de ces engrais. Environ les trois quarts des importations indiennes d'ammoniaque viennent de la région du Golfe persique. Trente pour cent des apports d'ammoniaque du Maroc viennent aussi de là. Donc, ces pays peuvent subir des impacts majeurs, des coupures de ces approvisionnements.
N.S. : Alors, intéressons-nous à l'avertissement de la FAO. M. Maximo Torero, l'économiste en chef de l'agence, est intervenu plus tôt ce mois-ci a propos des effets de la fermeture prolongée du détroit d'Ormuz sur les décisions que prendront les cultivateurs (dans le monde).
Maximo Torero : Nous avançons en avril et mai suivra. C'est le moment où les fermiers.ères prennent des décisions. Il leur faudra donc planifier avec moins d'engrais. Si le détroit reste fermé, cela veut dire d'autres choix de cultures par exemple passer du blé vers le maïs ou les fèves soya. Ces cultures peuvent se faire avec des carburants de source biologiques. Mais cela va restreindre la quantité d'approvisionnement alimentaire et bien sûr va faire augmenter les prix. Et il faut ajouter les incertitudes dans nos préoccupations. Plus il y en aura au cours des prochaines semaines, plus les effets changeront. Et si ce mouvement persiste nous aurons une période de prix à la hausse et une inflation également à la hausse sur les aliments.
N.S. : (…) Professeur, pouvez-vous commenter cette déclaration ?
A.H. : Il est très important que nous comprenions cette crise alimentaire qui se pointe et son croisement avec de multiples autres crises. Comme nous venons de l'entendre, nous allons voir les prix augmenter dans l'alimentation, les carburants et nous sommes déjà dans une crise climatique en plus, le Sud global est dans une crise de la dette. C'est la tempête parfaite. L'alimentation, les carburants, le climat et la dette sont des crises profondément liées les unes aux autres. Cela les rends différentes de celles de 2008 ou de 2022 après l'invasion de l'Ukraine par la Russie.
Prenons un pays comme le Soudan. Il dépend des monarchies du Golfe persique pour 50% de ses engrais. C'est le pays du monde le plus dépendant des produits de cette région. Et c'est un pays qui souffre de trois ans de guerre civile. Évidemment les pays du Golfe persique y sont impliqués, particulièrement l'Arabie saoudite et les Émirats arabes unis. La famine est déjà présente sur la majorité du territoire soudanais. Selon le Programme alimentaire mondial des Nations Unies, environ 19 millions de personnes en souffrent. Il y a donc une insécurité alimentaire aigüe au Soudan où les déplacements de populations sont massifs. Une personne sur trois est déplacée. Donc, ajouter la crise liée à la guerre au Moyen-Orient par-dessus cela avec l'incapacité d'avoir accès à l'aide humanitaire en ce moment qui est aussi interrompue par effet de la guerre, c'est créer la tempête parfaite que subissent aussi plusieurs pays autour de cette région.
N.S. : Professeur Hanieh, nous traiterons aussi dans un deuxième temps de l'enjeu de la dette dans beaucoup de pays en développement. Vous le considéré dans votre article. Mais il y a un autre argument que vous avancez qui implique la centralité des pays du Golfe (persique). Les Émirats arabes unis sont au 5ième rang des centres de réexpédition dans le monde. Pouvez-vous nous expliquer ce que cela représente pour la distribution mondiale des denrées alimentaires ? Et parlez-nous aussi du port Jebel Ali à Dubaï, le port le plus important bâti de mains d'homme comme vous le signalez.
A.H. : C'est un autre aspect de la transformation qui s'est produite au cours des dernières décennies dans cette zone. L'émergence des États du Golfe, en particulier les Émirats arabes unis, l'émirat de Dubaï où se trouve le port Jebel Ali, a été celle de centres logistiques déterminants mondialement. Cela veut dire bien sûr, des ports, des infrastructures d'expédition, des corridors aériens connectés à des zones économiques, des zones sans droits de douane, toutes ces facilités logistiques en réseau sont maintenant largement concentrées dans cette région.
Donc, si nous parlons de Dubaï comme un des cinq plus importants centres de réexpédition, cela veut dire que les denrées alimentaires sont expédiées là et de là, exportées ailleurs. À Dubaï et dans d'autres États du Golfe (persique) particulièrement, le port de Jebel Ali traite énormément de marchandises qui ne sont pas consommées que dans le Moyen-Orient mais aussi dans les environs comme en Afrique et en Asie du sud. Les biens entrent à Dubaï et sont exportés de là vers ailleurs et cela comprend les denrées alimentaires bien sûr.
Ce qui ajoute à la dimension de la crise qui s'annonce puisse que ces corridors logistiques sont fermés. Les pays importateurs ont donc énormément de mal à se procurer les denrées alimentaires dont ils ont besoin. Par exemple, et on peut s'en surprendre, environ 60% des exportations chinoises vers l'Europe et l'Afrique transitent par Dubaï et les Émirats arabes unis. Cela vous donne une idée de la position centrale que la Chine occupe dans le commerce mondial. Une des raisons pour laquelle Dubaï est ainsi devenu l'épicentre du commerce mondial vient de son rôle dans la distribution des productions agricoles.
N.S. : Professeur Hanaekh nous devons discuter d'un autre enjeu que vous avez soulevé soit, celui de l'exacerbation de la crise. Le monde en développement s'en ressent déjà douloureusement. La Conférence sur le commerce et le développement (des Nations Unies), a annoncé que ces pays ont payé la somme record de 921 milliards de dollars en intérêts sur leur dette en 2014. Pouvez-vous nous parler des implications de cette situation ?
A.H. : Ce facteur est hautement à considérer. Ce serait la pire crise de la dette de tous les temps, pire que celle de la soit disant décennie perdue des années 1990. Ce qui est préoccupant, ce que comme vous l'avez mentionné, ces pays payent les intérêts sur leurs dettes mais en empruntant à nouveau pour le faire. Cela veut dire que ces pays ne peuvent plus assumer le service de base de leur dette adéquatement et ne peuvent plus payer les dépenses de santé, d'éducation ou d'autres infrastructures sociales. Dans le Sud global, le nombre de pays qui payent plus à leurs créditeurs externes, à leurs prêteurs, au titre de service de la dette que ce qu'ils reçoivent en nouveaux prêts, a doublé au cours des 20 dernières années. Cela vous donne une idée saisissante de la situation à laquelle ils doivent faire face en ce moment. Environ 3,4 milliards de personnes dans le monde payent plus en intérêt sur leurs dettes qu'elles ne le font en santé et éducation. Encore une fois, ces chiffres frappants illustrent la situation dans laquelle se retrouvent les pays face à une nouvelle crise appréhendée. Je pense que lorsque nous réfléchissons aux impacts potentiels de cette guerre contre l'Iran nous devons nous arrêter sur la situation de ces pays qui sont déjà occupés par de multiples crises pour arriver à comprendre ces impacts provoqués par les graves restrictions commerciales.
N.S. : Finalement, professeur, est-ce que si cette guerre s'arrêtait aujourd'hui, que le détroit rouvrait, est-ce qu'il serait trop tard pour éviter une crise alimentaire globale ?
A.H. : Je pense que nous sommes très près de cette possibilité. Nous examinons certaines prédictions à propos de la variation du prix du pétrole : monte, baisse, et aussi de celui des aliments. Il y a quelques semaines, la FAO estimait que durant la première moitié de 2026, le prix des fertilisants augmenterait de 20%. Et depuis la guerre s'est prolongée. Donc je pense que nous observerons encore ce genre d'effets « knock-out ». Déjà, nous pouvons voir que des cargaisons d'engrais sont détournées vers les pays qui peuvent les payer. Donc, je pense que la hausse des prix et l'inflation dans le secteur alimentaire seront certainement la réalité pour le reste de l'année.
N.S. : Merci professeur Hanieh de nous avoir rejoint.
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La génération Z en révolte : de Dacca à Katmandou
De Dacca à Katmandou, les mouvements de jeunesse mettent en lumière la crise du capitalisme, mais peinent à transformer leur colère en organisation. Le CADTM publie l'intervention de Sushovan Dhar lors de l'atelier organisé par CADTM International le samedi 28 mars 2026. Celui-ci se déroulait dans le cadre de la Conférence antifasciste et pour la souveraineté populaire qui s'est tenue à Porto Alegre, au Brésil, du 26 au 29 mars. L'atelier s'intitulait : « Mobilisations de la génération Z : exemples du Maroc, du Népal, du Bangladesh et du Kenya ».
Tiré du site du CADTM.
Les manifestations à Dhaka en juillet 2024 n'ont pas commencé par un slogan révolutionnaire. Elles ont débuté par un différend politique : les quotas d'emploi. Mais, en quelques jours, les rues se sont remplies d'un sentiment bien plus explosif. Les étudiants parlaient d'équité, mais ce qu'ils entendaient, c'était l'exclusion ; ils parlaient de réforme, mais ce à quoi ils étaient confrontés, c'était un système qui ne semblait plus capable d'offrir un avenir. La réponse officielle a été rapide. Répression policière, arrestations, fermeture des campus. Pendant un bref instant, les manifestations ont semblé dépasser leurs revendications immédiates. Puis, tout aussi rapidement, elles se sont essoufflées. Les griefs subsistaient, les structures tenaient bon, mais l'énergie s'était dissipée.
Au Népal, en septembre 2025, la colère face à la corruption portait un poids historique plus lourd. Il ne s'agissait pas simplement d'une réaction aux défaillances de la gouvernance, mais plutôt d'une réponse à une révolution qui avait promis une transformation mais abouti à une transition au point mort. La fin de la monarchie et la transition vers un régime républicain semblaient autrefois annoncer un véritable changement. Cependant, pour de nombreux jeunes aujourd'hui, ce moment reste en suspens – voire s'apparente à une trahison. Les institutions républicaines qui ont émergé après la révolution ont peiné à assurer la stabilité, sans parler de la justice. Il en résulte un système politique qui prétend incarner la transformation tout en reproduisant largement les mêmes limites.
Cette expérience influence la manière dont les jeunes réagissent à la politique aujourd'hui. La désillusion ne vise pas seulement l'État, mais s'étend au changement lui-même dans son ensemble. Cette perception va au-delà de la pure inefficacité des institutions. Les jeunes estiment que même les moments de bouleversement majeurs peuvent être absorbés sans modifier fondamentalement les structures profondes. Le discours autour de la lutte contre la corruption révèle une vérité plus profonde : il existe une prise de conscience généralisée selon laquelle la promesse de transformation tant attendue a été reportée, peut-être indéfiniment.
Le Bangladesh présente une situation similaire, bien que dans un contexte différent. Les institutions politiques sont toujours en place, mais elles ne semblent plus capables de répondre aux pressions économiques quotidiennes. Alors que des élections ont lieu et que les gouvernements changent ou se consolident, les problèmes sous-jacents, tels que l'exclusion économique, l'espace politique restreint et la concentration du pouvoir, persistent. Pour de nombreux jeunes, la politique n'apparaît pas comme un champ de possibilités, mais comme un circuit fermé.
Il ne s'agit pas d'épisodes isolés. De Dhaka à Katmandou, et partout dans le monde, nous assistons à une forme récurrente de politique : intense, immédiate, moralement tranchée — et structurellement fragile. C'est sur ce terrain que la génération Z a fait son entrée dans la vie politique. La génération Z est souvent décrite comme la « conscience d'un monde fracturé » : moralement lucide, à l'aise avec le numérique et instinctivement internationaliste. Il y a une part de vérité dans ces affirmations. Ces mouvements sont prompts à reconnaître l'injustice mais refusent de la normaliser. Ils déjouent les échappatoires de la politique institutionnelle avec une franchise inhabituelle. Ils échouent cependant souvent à établir un cadre durable pour leurs revendications et leurs objectifs, ce qui est crucial pour traduire leur impact immédiat en changement durable.
Quand l'avenir s'effondre
Au Bangladesh, les manifestations contre les quotas ont dépassé la question élémentaire des quotas, reflétant une expérience plus large de stagnation économique mêlée à l'autoritarisme politique. Pour de nombreux jeunes, l'éducation ne garantit plus la mobilité sociale, l'emploi est précaire et l'accès aux opportunités est étroitement contrôlé. La manifestation a indirectement mis le doigt sur ces problèmes. Elle n'a pas toujours formulé une critique systémique, mais elle était animée par une telle critique.
Au Népal, la colère face à la corruption a joué un rôle similaire. Il ne s'agit pas simplement d'une gouvernance inadéquate, mais d'une perte de confiance plus profonde dans des institutions qui semblent incapables d'assurer ne serait-ce qu'une stabilité ou une responsabilité de base. Les mots peuvent changer, mais la situation est familière : une génération confrontée à un système qui ne tient même plus ses promesses les plus simples.
Il ne s'agit pas d'une anomalie régionale. Cela reflète une transformation plus large du capitalisme. La génération Z est la première à avoir atteint l'âge adulte dans un contexte où les crises ne sont plus cycliques mais permanentes : l'instabilité économique, les crises écologiques et la précarité de l'emploi constituent désormais le quotidien de la vie sociale. Pour une grande partie de cette génération, notamment dans les pays du Sud, la stabilité n'est pas reportée ; elle est de plus en plus improbable, car beaucoup sont confrontés à des défis permanents tels que le chômage, les effets du changement climatique et un accès insuffisant à l'éducation et aux soins de santé. Lorsque l'avenir s'effondre, la politique refait surface. Mais, elle ne revient pas sous des formes familières.
Limites politiques
L'une des caractéristiques déterminantes des mouvements de la génération Z est leur recours à un langage éthique. Les manifestants parlent en termes de justice, d'équité, de dignité et de responsabilité. Il ne s'agit pas simplement d'un choix stylistique. Cela reflète à la fois l'urgence et l'absence d'institutions dignes de confiance. Il ne s'agit pas simplement d'un choix stylistique. Cela reflète à la fois l'urgence et l'absence d'institutions dignes de confiance. La clarté morale apparaît comme la ressource politique la plus accessible lorsque les partis politiques perdent leur crédibilité et que les organisations s'affaiblissent. Une telle clarté est une source de force. Elle permet aux mouvements de se mobiliser rapidement et met à nu les contradictions de systèmes qui présentent l'inégalité et l'exclusion comme inévitables. Les mouvements de la génération Z ont souvent la capacité de puiser dans le cœur moral de la société mais, ils passent souvent à côté des centres névralgiques socio-économiques.
La clarté morale peut délégitimer le pouvoir, mais elle ne suffit pas à elle seule à réorganiser les structures du pouvoir. C'est là que les limites de ces mouvements deviennent visibles. Le Bangladesh et le Népal ont tous deux mobilisé rapidement un nombre considérable de personnes, mais maintenir cette mobilisation devient complexe dès que la répression s'intensifie ou que l'attention se détourne. Il existe peu de structures organisationnelles capables de faire avancer la lutte. Ce n'est pas simplement un problème de leadership ou de confusion idéologique. Cela reflète une condition structurelle plus profonde.
Vies fragmentées, politique fragmentée
Les jeunes qui manifestent à Dhaka ou à Katmandou n'accèdent pas à des emplois stables où des solidarités à long terme peuvent se développer. Ils oscillent entre études, travail informel, chômage et, souvent, migration. Dans ces conditions, la politique tend à apparaître comme une succession d'éruptions plutôt que comme un processus continu. Les réseaux sociaux amplifient cette dynamique en permettant aux manifestations de se propager rapidement et de se connecter au-delà des frontières ; cependant, ils divisent également l'attention et perturbent la continuité. En conséquence, les mouvements émergent rapidement, mais sans la profondeur organisationnelle dont ils ont besoin pour perdurer.
La question de la classe sociale est au cœur de cette fragmentation. La génération Z est profondément marquée par l'insécurité matérielle : chômage, travail précaire et instabilité du logement. Pourtant, la classe sociale apparaît rarement comme un langage organisateur central. Au Bangladesh, les revendications économiques sont formulées en termes d'équité. Au Népal, les inégalités structurelles s'expriment souvent à travers un discours anticorruption, qui met en avant les injustices perçues dans la répartition des ressources et la gouvernance, qui affectent de manière disproportionnée les communautés marginalisées.
Il ne s'agit pas tant d'un rejet de la politique de classe que d'un reflet de la manière dont la classe elle-même a changé. L'image traditionnelle de la classe ouvrière – stable, concentrée et organisée – correspond peu aux conditions de travail fragmentées qui définissent l'expérience de la génération Z. Sans lieux d'organisation communs, il devient plus difficile de traduire des conditions communes en une identité politique collective.
Dissidence contrôlée
Ces mouvements ne se déploient pas librement. Ils sont activement contenus. Au Bangladesh, la répression a été directe : interventions policières, arrestations, intimidations. Au Népal, elle s'accompagne plus souvent de concessions sélectives qui soulagent la pression immédiate sans changer grand-chose. Parallèlement à cela s'opère un processus plus discret de cooptation où des éléments de la contestation des jeunes sont absorbés dans des canaux institutionnels – ONG, cadres politiques et manœuvres électorales – où leur potentiel perturbateur est neutralisé. Il en résulte un cycle familier : mobilisation, endiguement, dissipation.
Ce n'est pas un hasard. Cela reflète un système qui s'est adapté à la crise. Plutôt que de résoudre les conditions qui engendrent les troubles, il les gère – en laissant les protestations émerger, puis en les empêchant de se consolider –, ce qui dénote une stratégie de contrôle plutôt qu'une véritable réforme.
Une révolte sans pouvoir
Que révèlent donc ces mouvements ? Ils révèlent que l'ordre établi perd sa capacité à s'assurer l'adhésion de la population. Ils montrent que les inégalités et la précarité ne peuvent plus être discrètement reléguées à la sphère privée. Ils marquent le retour de la politique dans un paysage conçu pour la réprimer. Mais, ils révèlent aussi une vérité plus dure : celle que la révolte, à elle seule, ne suffit pas. Les mouvements de la génération Z peuvent déclencher des moments politiques. Ils ont le pouvoir de raviver des questions que l'on croyait réglées. Mais, sans formes d'organisation capables de soutenir la lutte, ils restent vulnérables à la répression, à la cooptation et à l'épuisement.
Ce n'est pas un échec générationnel. C'est une impasse structurelle. La question n'est pas de savoir si la génération Z est suffisamment radicale. Tout dépend de la capacité à faire émerger de nouvelles formes politiques capables de relier des vies fragmentées en un pouvoir collectif - des formes qui puissent perdurer au-delà des moments d'éruption et affronter le pouvoir là où il est réellement organisé. D'ici là, le schéma risque de se répéter : des mouvements qui apparaissent soudainement, brûlent avec intensité, puis s'éteignent sans aboutir à une résolution. Le fait qu'ils apparaissent est significatif. Le problème, c'est qu'ils ne parviennent pas encore à perdurer.

Madagascar. Il faut cesser de réprimer les militant·e·s de la « Génération Z » et protéger le droit de manifester
En réaction au durcissement de la campagne de répression menée contre les militant·e·s de la « Génération Z » et les membres de la société civile à Madagascar par la junte militaire, qui a pris le pouvoir à la faveur d'un coup d'État en octobre 2025, Tigere Chagutah, directeur régional pour l'Afrique de l'Est et l'Afrique australe à Amnesty International, a déclaré.
Tiré d'Afrique en lutte.
« Les autorités malgaches recourent à des accusations délibérément vagues de complot criminel, menaces à la sécurité nationale ou déstabilisation de l'État en vue de réduire au silence les militant·e·s de la " Génération Z " et les membres de la société civile. Nul ne devrait être victime d'une arrestation arbitraire, d'une détention ou d'une disparition forcée simplement pour avoir exprimé ses préoccupations quant à la gestion de son pays.
« Ces pratiques autoritaires constituent des violations flagrantes des droits à la liberté d'expression, d'association et de réunion pacifique. Elles visent à instiller un climat de peur, tout en esquivant toute obligation de rendre des comptes quant à la politique gouvernementale, aux nominations et à la gestion des ressources publiques.
« Les autorités de Madagascar doivent mettre fin aux arrestations arbitraires, révéler ce qu'il est advenu de toutes les personnes victimes de disparitions forcées et indiquer où elles se trouvent, et libérer sans condition toutes les personnes détenues uniquement pour avoir exercé leurs droits. Enfin, elles doivent respecter, protéger et faciliter l'exercice du droit de réunion lors des manifestations prévues le 18 avril. »
Complément d'information
À Madagascar, la junte militaire a pris le pouvoir en octobre 2025 à la suite de manifestations menées en 2025 par la jeunesse, qui réclamait une amélioration des services publics, notamment l'accès à l'eau et à l'électricité, ainsi qu'une gouvernance plus efficace et plus inclusive.
Les nouvelles autorités, qui avaient pourtant promis des réformes, ont durci la répression, sous prétexte d'une campagne de lutte contre la corruption et de tolérance zéro, et invoqué des chefs d'accusation vagues tels que l'association de malfaiteurs, les menaces à la sécurité nationale et la déstabilisation, en vue de cibler et de réduire au silence les militant·e·s de la « Génération Z », les membres de la société civile et les personnes liées au régime précédent.
gauche.media
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