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Gustavo Petro, le président colombien qui veut sortir du pétrole par anti-impérialisme

27 janvier, par Camille Bouju — , ,
Gustavo Petro, 1er président de gauche de Colombie, veut rompre avec la dépendance aux énergies fossiles et faire du pays un acteur incontournable de la diplomatie climatique. (…)

Gustavo Petro, 1er président de gauche de Colombie, veut rompre avec la dépendance aux énergies fossiles et faire du pays un acteur incontournable de la diplomatie climatique. Un anti-impérialisme qui déplaît à Donald Trump.

21 janvier 2026 | tiré de reporterre.net
https://reporterre.net/Gustavo-Petro-le-president-colombien-qui-veut-sortir-du-petrole-par-anti-imperialisme

Tandis que les États-Unis cherchent à sécuriser leurs approvisionnements en pétrole — comme l'assumait Donald Trump après son intervention militaire du 3 janvier au Venezuela —, la Colombie prend le chemin inverse. Depuis son arrivée à la présidence du pays, en 2022, Gustavo Petro a entamé une transition énergétique ambitieuse et n'a pas hésité à contrarier l'allié historique nord-américain. Les velléités expansionnistes de Trump contrastent ainsi avec la politique de l'ancien guérillero qui entend positionner son pays à l'avant-garde de l'écologie et en faire un acteur incontournable de la diplomatie climatique.

Dès le début de sa campagne électorale, le candidat de gauche annonçait vouloir rompre avec une économie fondée sur le charbon et le pétrole. Une fois élu, il a acté l'arrêt de nouveaux contrats d'exploration pétrolière — les plus de 330 contrats déjà existants sont, eux, maintenus. Une décision inédite en Amérique latine. « Le président a fixé des standards très importants en matière de diplomatie environnementale. Ce n'est pas si courant, même parmi les gouvernements les plus progressistes », souligne Laura Bonilla, sous-directrice de la Fondation Paix et Réconciliation.

Après l'opération militaire au Venezuela, Donald Trump a fait planer le doute quant à une intervention similaire en Colombie. Le président de gauche a donc appelé à se rassembler, le 7 janvier, contre l'impérialisme. Cette fermeté a rapidement laissé place à une tentative d'apaisement. Après un échange téléphonique avec Washington, Petro a affirmé, sur X, avoir proposé aux États-Unis une alliance fondée sur « les énergies propres ». Il a évoqué un plan d'investissement de 500 milliards de dollars pour « couvrir 100 % du mix énergétique américain » grâce au « potentiel énergétique propre de l'Amérique latine », afin d'éviter « un effondrement climatique irréversible pour l'humanité ».

« Ce que cherchent aujourd'hui les États-Unis, c'est un retour vers des économies pétrolières, en particulier en Amérique latine, dit Laura Bonilla. Pour les présidents latino-américains, il n'est pas si simple de manœuvrer dans ce climat de pression. »

Reconfigurer les relations Nord-Sud à travers la diplomatie climatique

Fort de ses engagements, le gouvernement colombien multiplie les gestes politiques en ce sens. En novembre, la ministre de l'Environnement Irene Vélez Torres a annoncé, lors de la COP30 au Brésil, que la partie amazonienne du pays serait désormais exempte de toute « activité pétrolière à grande échelle ». En avril 2026, Bogotá accueillera même un sommet intergouvernemental consacré à l'élimination progressive des énergies fossiles.

Pour Carolina Cepeda, politiste spécialisée en relations internationales, cette stratégie dépasse largement la seule posture environnementale. « Il s'agit d'un engagement visant à atténuer le changement climatique, mais aussi à repositionner les pays du Sud face aux pays du Nord et à repenser des relations profondément asymétriques », analyse-t-elle.

La position ouvertement anti-impérialiste de Gustavo Petro ne date pas de l'arrivée de Trump au pouvoir. « Depuis ses débuts au sein du mouvement de la guérilla M-19, il a toujours défendu ce discours, dit Kelly Santamaría, chercheuse à l'université du Rosario. Il a maintenu ça à son arrivée au pouvoir, malgré les relations historiques très étroites avec les États-Unis, notamment en matière de lutte antidrogue et de commerce, c'est inédit pour un président colombien. »

Petro convoque régulièrement le Vénézuélien Simón Bolívar, figure des indépendances latino-américaines et fondateur de la Grande Colombie, pour inscrire sa diplomatie dans une longue histoire de luttes contre les dominations étrangères.

Cette ligne s'est durcie avec le retour, en janvier 2025, de Donald Trump à la Maison Blanche. Face aux expulsions migratoires massives et aux menaces commerciales de Washington, Gustavo Petro publiait sur X : « Nous ne sommes la colonie de personne ! » Une déclaration symbolique dans un pays historiquement considéré comme l'allié le plus docile de Washington en Amérique latine. Depuis, les relations entre les deux chefs d'État se sont tendues, rythmées par des échanges acerbes sur les réseaux sociaux et dans leurs prises de parole en public.

Cette confrontation est largement critiquée par les élites économiques colombiennes et par l'opposition de Gustavo Petro, historiquement très proche de Washington. L'intervention militaire étasunienne au Venezuela, dénoncée par Bogotá comme une escalade impérialiste, a renforcé cette rhétorique souverainiste du président colombien — notamment autour de la question des ressources naturelles.
La transition énergétique comme levier diplomatique ?

Pour Gustavo Petro, la transition énergétique devient ainsi un levier diplomatique autant qu'un outil de souveraineté. « Mais la montée de l'autoritarisme dans le monde, de l'extrême droite, et surtout le poids du capital fossile et des industries qui cherchent à maintenir le statu quo compliquent la transition et les objectifs climatiques », observe Susana Muhamad.

Cette équation dépasse le seul cas colombien. Pour Carolina Cepeda, la transition énergétique ne peut être dissociée des rapports Nord-Sud. Elle souligne que les logiques extractivistes se déplacent aujourd'hui vers d'autres ressources dites « vertes », comme le lithium et les minerais stratégiques. « Les coûts environnementaux et sociaux continuent d'être assumés principalement par les pays du Sud. En ce sens, le discours de Petro se heurte à ses propres limites. »

Les élections de 2026 diront si le pays choisit de prolonger cette tentative de rupture historique ou de revenir à un modèle plus familier, au prix d'une dépendance renouvelée.

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Le débat sur le congé menstruel et le silence autour de la santé des femmes en Inde

27 janvier, par R. Maithreyi — ,
« La mise en place d'un écosystème favorable à une meilleure gestion de la santé menstruelle des femmes est une étape importante vers l'égalité en matière de santé. Non (…)

« La mise en place d'un écosystème favorable à une meilleure gestion de la santé menstruelle des femmes est une étape importante vers l'égalité en matière de santé. Non seulement l'État, mais aussi les employeurs doivent assumer la responsabilité morale de répondre de manière adéquate aux besoins des femmes en matière de santé menstruelle. »

Tiré de Entre les lignes et les mots
https://entreleslignesentrelesmots.wordpress.com/2026/01/07/le-debat-sur-le-conge-menstruel-et-le-silence-autour-de-la-sante-des-femmes-en-inde/?jetpack_skip_subscription_popup

En octobre 2025, le Karnataka est devenu l'un des rares États indiens (et pays au monde) à mettre en œuvre une politique de congé menstruel [1].

Le gouvernement de l'État a expliqué sa décision comme une mesure visant à améliorer la santé des femmes en s'attaquant aux déterminants sociaux tels que les lieux de travail sensibles au genre. Cette mesure attire l'attention nécessaire sur un processus naturel et biologique que les femmes éprouvent régulièrement, mais pour lequel elles sont victimes de discrimination et de stigmatisation, avec des conséquences sur leur santé, leur santé mentale et leur bien-être.

Les tabous socioculturels entourant les menstruations limitent l'accès des filles et des femmes à la nutrition, aux soins de santé, aux produits d'hygiène menstruelle, à la mobilité et aux loisirs.

Le congé menstruel est un sujet controversé, la législation nationale étant toujours bloquée au Parlement (BCP Associates, 2023). [2] Des femmes parlementaires de premier plan ont fait valoir que les menstruations sont un phénomène naturel et ne doivent pas être considérées comme une barrière. D'autres craignent que de telles politiques ne créent un préjugé contre l'embauche des femmes. D'autres encore prédisent une perte de productivité, en particulier dans les petites entreprises, et des difficultés à contrôler la mise en œuvre. D'un autre côté, l'octroi d'un seul jour de congé pour un phénomène qui s'étend sur trois à cinq jours et qui affecte les femmes de manière différenciée a été considéré comme une mesure symbolique.

Une telle formulation du problème occulte le fait que les mesures sociales liées à la menstruation pourraient normaliser la santé sexuelle et reproductive (SSR) des femmes, attirer l'attention sur des aspects négligés de la santé des femmes dans le discours public et renforcer l'autonomisation des femmes. Elle ne tient pas compte non plus des principes d'équité, ni de la discrimination et de la stigmatisation historiques dont sont régulièrement victimes les femmes en âge de procréer en raison du processus naturel et biologique de la menstruation, chaque mois.

L'expérience des femmes face à la menstruation

En moyenne, les femmes ont leurs règles pendant près de trois décennies, à partir de l'adolescence et jusqu'à l'âge de 45-50 ans. Cette période correspond également à des étapes cruciales de la vie des femmes en termes d'éducation, d'emploi et de soins.

Les tabous socioculturels entourant la menstruation limitent l'accès des filles et des femmes à la nutrition, aux soins de santé et aux produits d'hygiène menstruelle, à la mobilité et aux loisirs (Gold-Watts et al., 2020 ; Kumar & Srivastava, 2011 ; Saini et al., 2024). Le décrochage scolaire est corrélé à l'apparition des premières règles chez les filles, qui est elle-même corrélée aux mariages précoces et infantiles, ainsi qu'aux grossesses chez les adolescentes (Beattie et al., 2019 ; M Khanna, 2019).

La santé menstruelle ne se limite pas à garantir l'accès à des produits menstruels ou à des ressources permettant de gérer les menstruations, telles que des toilettes et de l'eau.

Les célébrations publiques organisées dans plusieurs communautés à l'occasion des premières règles, annonçant que les filles sont prêtes pour le mariage, peuvent mettre les adolescentes mal à l'aise et nuire à leur santé mentale. La stigmatisation et les tabous empêchent souvent les femmes de demander de l'aide ou de prendre des mesures pour gérer sainement leurs menstruations, notamment en matière d'accès aux espaces domestiques, à l'alimentation et aux soins de santé (Suman, 2025). Cela signifie que de nombreuses femmes souffrent en silence de cycles menstruels inconfortables, accompagnés de saignements abondants, d'anémie, de douleurs, de fatigue ou de troubles de l'humeur. Ces symptômes, souvent considérés comme normaux, peuvent en fait être le signe de pathologies sous-jacentes plus graves, telles que le syndrome des ovaires polykystiques, des saignements utérins anormaux ou l'endométriose. On estime que 15 à 87% des femmes en Inde souffrent de dysménorrhée ou de règles douloureuses, avec des variations importantes dans la prévalence selon les États (Chaudhary et al., 2025). La dysménorrhée peut également être associée à une détresse psychologique, à de l'irritabilité et à une baisse de l'estime de soi. Des études ont montré un risque d'exacerbation des symptômes psychiatriques et des idées suicidaires avant et pendant le cycle menstruel (Handy et al., 2022).

La gravité de ces troubles associés aux menstruations nécessite non seulement une meilleure sensibilisation du public et des données plus précises, mais aussi des environnements éducatifs et professionnels favorables, avec des aménagements flexibles.

Santé menstruelle : un état de bien-être complet

Les discours publics sur la santé menstruelle et l'équité en matière de santé se limitent largement à l'hygiène menstruelle et s'adressent principalement aux adolescentes dans le cadre du programme Menstrual Hygiene Scheme. Peu d'attention a été accordée à l'importance de la santé menstruelle, c'est-à-dire au bien-être général lié au cycle menstruel pour toutes les filles et toutes les femmes, quels que soient leur genre et leur âge. Nous ne disposons même pas, par exemple, d'une base de données nationale complète sur la prévalence de la dysménorrhée (Chaudhary et al., 2025).

La santé menstruelle ne se limite pas à garantir l'accès à des produits menstruels ou à des ressources permettant de gérer les menstruations, telles que des toilettes et de l'eau. Elle comprend la sensibilisation des individues et leur accès à des ressources qui peuvent les aider à participer pleinement à tous les domaines de l'éducation, du travail et de la vie pendant leur cycle menstruel, y compris l'accès aux soins de santé, au diagnostic précoce, aux systèmes de soutien et aux politiques qui reconnaissent les douleurs menstruelles comme un problème de santé publique grave.

La stigmatisation et les tabous empêchent souvent les femmes de demander de l'aide ou de prendre des mesures pour gérer sainement leurs menstruations, notamment l'accès à des espaces domestiques, à la nourriture et aux soins de santé.

La gestion de la santé menstruelle est influencée par des déterminants sociaux, tels que l'éloignement géographique, qui affecte les transports et les chaînes d'approvisionnement en produits et services menstruels, les environnements bâtis, l'accès à l'eau et aux installations sanitaires, les conditions d'emploi, l'éducation, les tabous socioculturels et la stigmatisation. Les différences qui découlent de ces déterminants sociaux contribuent encore davantage aux inégalités en matière de gestion de la santé menstruelle. La précarité menstruelle, définie comme un accès limité aux produits menstruels, à l'éducation menstruelle ou à des installations d'eau, d'assainissement et d'hygiène adéquates, touche des millions de filles et de femmes dans le monde entier, les empêchant de participer pleinement à l'éducation et au travail.

Dans le contexte indien, il ne fait aucun doute que les filles et les femmes issues des groupes les plus marginalisés sur le plan socio-économique, tels que les castes et tribus répertoriées, les communautés tribales rurales et difficiles d'accès, les filles et femmes transgenres, les femmes travaillant dans les secteurs informels et non organisés, sont les plus susceptibles de supporter le plus lourd fardeau d'une mauvaise santé menstruelle, résultant de ces inégalités (Roy, 2024 ; ONU Femmes, 2025).

Un premier pas, mais encore beaucoup de chemin à parcourir…

Toutes les femmes n'ont pas nécessairement besoin d'être dispensées de travail rémunéré ou d'école pendant leur cycle menstruel, mais la politique du Karnataka en matière de congé menstruel protège en principe le droit des femmes à prendre des décisions concernant leur corps et la gestion de leur santé. Du point de vue de l'équité en matière de santé, c'est un pas dans la bonne direction.

Cependant, il reste encore beaucoup à faire pour mettre en œuvre cette politique, notamment en étendant ces mêmes opportunités aux femmes des secteurs non organisés et aux adolescentes scolarisées dans les écoles et les collèges. Le Karnataka compte 600 000 femmes dans la population active, dont 450 000 travaillent dans des usines de confection dans des conditions très restrictives, avec de longues heures de travail et des pauses limitées (Dev, 2025). Un tiers, soit environ 80 000 titulaires actives d'une carte de travail dans le cadre du programme national de garantie de l'emploi rural Mahatma Gandhi (MGNREGA), sont également des femmes. Pour les femmes qui exercent ces formes de travail occasionnel et dans d'autres secteurs tels que le travail domestique, le travail journalier, l'assainissement, la vente ambulante, les chantiers de construction, les plantations et les petits services, en dehors des institutions formelles, des bureaux et des environnements de travail, la gestion des menstruations est rarement simple ou facile.

Dans ces contextes, la gestion des menstruations implique de prendre des décisions concernant le fait de quitter la maison pour aller travailler ou étudier, en tenant compte de considérations telles que la disponibilité de toilettes avec eau, de salles de repos, de pauses suffisantes et de déplacements fréquents ou de travail sur le terrain (par exemple, les travailleuses indépendantes, les agentes de santé de première ligne comme les ASHA). Cette politique offre à ces travailleuses la possibilité de donner la priorité à leur santé et de gérer leurs menstruations dans la dignité.

Compléter les congés par l'éducation et les infrastructures

Le congé menstruel n'est que la première des nombreuses mesures nécessaires pour garantir une meilleure santé, un meilleur bien-être et une plus grande dignité aux femmes. Des efforts plus importants seront nécessaires pour briser la stigmatisation qui entoure la santé menstruelle, par le biais de programmes scolaires, de campagnes de santé publique et de stratégies de changement social et comportemental.

Les établissements d'enseignement et les lieux de travail doivent devenir plus accueillants pour les personnes menstruées, grâce à des programmes de sensibilisation destinés aux employé·es. Ils doivent également fournir un accès à des produits menstruels et à des toilettes fonctionnelles adaptées aux femmes, aux femmes transgenres et aux personnes handicapées. (On estime que 3 500 écoles du Karnataka ne disposent pas de toilettes fonctionnelles et que 4 000 environ ne disposent pas d'installations WASH, ce qui témoigne des défis liés à la gestion de la santé menstruelle [R Khanna, 2025]).

Le congé menstruel n'est que la première des nombreuses mesures nécessaires pour garantir une meilleure santé, un meilleur bien-être et une plus grande dignité aux femmes.

Des programmes réguliers de sensibilisation à la santé menstruelle et de dépistage des troubles menstruels, ainsi que leurs effets sur la santé mentale, doivent être mis en place par le biais des systèmes de santé publique, des établissements et institutions éducatifs et communautaires, y compris les Sanjeevini Sanghas ou autres groupes d'entraide. La mise en place de ces dispositions peut améliorer la détection précoce et le soutien aux femmes pour la gestion de leurs menstruations et de leur santé mentale. Parallèlement, il convient de sensibiliser davantage les femmes, mais aussi les hommes en tant que soignants, et de leur transmettre des connaissances et des compétences pour gérer des troubles tels que l'endométriose et la ménopause.

Un autre domaine qui a reçu moins d'attention est l'impact du climat sur la santé menstruelle (Moore, 2022). On sait que le changement climatique a un impact sur l'équilibre hormonal des femmes, ce qui affecte leur cycle menstruel. En outre, dans le contexte des migrations et des déplacements induits par le climat, l'accès des femmes à l'information, aux connaissances, aux services et aux produits liés à la santé menstruelle peut être affecté. Il est donc important d'élaborer une stratégie de santé publique proactive axée sur l'atténuation des effets du climat sur la santé menstruelle.

Conclusion

La mise en place d'un écosystème favorable à une meilleure gestion de la santé menstruelle des femmes est une étape importante vers la réalisation de l'équité en matière de santé et des objectifs de développement durable (ODD). Non seulement l'État, mais aussi les employeurs, en particulier dans le secteur non organisé, et la société civile doivent également assumer la responsabilité morale de répondre de manière adéquate aux besoins des femmes en matière de santé menstruelle.

Il existe actuellement des lacunes importantes pour garantir aux femmes des règles sûres et dignes sur leur lieu de travail. La mise en œuvre réussie de cette politique, en particulier en garantissant l'adhésion des entreprises et des établissements d'enseignement, et la confiance manifestée par les femmes dans la possibilité de prendre ce congé sans stigmatisation ni crainte, peuvent donner l'impulsion nécessaire pour faire avancer la législation sur le congé menstruel et la santé menstruelle au niveau central. Moins d'un mois après l'annonce de cette politique, des institutions privées ont déjà saisi la justice pour contester sa mise en œuvre par le gouvernement (Express News Service, 2025). Les efforts déployés par l'État pour résoudre ces différends et sensibiliser les organismes industriels à cette question et apaiser leurs craintes concernant la productivité, en fournissant des lignes directrices claires pour la mise en œuvre, en mettant en place des mécanismes de suivi et de responsabilité pour garantir l'application de la politique, peuvent servir de leçons pour la mise en œuvre dans d'autres États. Les interprétations juridiques et la jurisprudence établie par la Haute Cour du Karnataka dans l'interprétation des mandats de l'État en matière d'équité en matière de santé et des pouvoirs d'application de la politique de congé menstruel auront une importance plus large. Elles peuvent fournir des orientations pour une meilleure responsabilisation et une meilleure réglementation des prestations et des services de santé pour les autres États et le pays, dans le contexte d'une réforme néolibérale approfondie de l'économie et de la privatisation de la protection sociale.

Le Karnataka doit encore définir les mécanismes permettant de bénéficier d'un congé sans crainte de perte de rémunération, garantir le respect de la réglementation et mettre en place des mécanismes de recours en cas de non-respect de la réglementation par les employeurs. Le soutien et l'aide publics, ainsi que l'acceptation et le respect par la société civile des personnes menstruées et de leurs besoins, seront essentiels à la réussite de la mise en œuvre de cette politique, en particulier pour les travailleuses des secteurs non organisés, telles que les travailleuses journalières, les employées de maison, les vendeuses de rue, les ouvrières agricoles et les ouvrières des plantations, qui ne sont pas encore couvertes par cette politique et pour lesquelles les infrastructures restent insuffisantes.

R. Maithreyi
R. Maithreyi est responsable thématique du département Santé des femmes au Karnataka Health Promotion Trust (KHPT). Les opinions exprimées dans cet article sont les siennes et ne reflètent pas celles d'une quelconque organisation.
Cet article est publié dans le cadre du prix Appan Menon Memorial Award 2025, décerné à The India Forum.
https://www.theindiaforum.in/health/menstrual-leave-debate-and-silence-around-womens-health-india
Traduit par DE

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Entretien : La crise de la reproduction sociale, la position des femmes et le féminisme en Chine

27 janvier, par Yige Dong, Ralf Ruckus — , ,
La chute spectaculaire du taux de natalité et l'explosion du nombre de divorces, parallèlement à l'augmentation du nombre de mariages qui se défont, sont autant de signes qui (…)

La chute spectaculaire du taux de natalité et l'explosion du nombre de divorces, parallèlement à l'augmentation du nombre de mariages qui se défont, sont autant de signes qui indiquent une érosion de la cellule familiale capitaliste en République populaire de Chine (RPC).

Tiré de Entre les lignes et les mots

Cette évolution représente en outre une crise existentielle pour la nation, car l'aggravation de la crise de la reproduction sociale dans ce pays post-socialiste menace également la reproduction de la force de travail dont il a besoin. Mais en quoi consiste exactement cette crise de la reproduction sociale, et quelle est, le cas échéant, la spécificité de la situation en RPC ?

Quel rôle joue le mouvement féministe en RPC dans tout cela ?

Dans cette interview, Ralf Ruckus s'entretient avec Yige Dong, qui a observé le mouvement des jeunes militantes féministes au cours des années 2010 et a mené des recherches sur le rôle des femmes prolétaires en RPC. Dong a beaucoup écrit sur différents aspects de la crise de la reproduction sociale en Chine, les luttes des femmes et le féminisme.

Ralf Ruckus – Selon vous, que recouvre le terme « reproduction sociale » ?

Yige Dong – Selon moi, le terme marxiste-féministe « reproduction sociale » désigne les institutions et les processus qui maintiennent et renouvellent la main-d'œuvre et les relations sociales au sein des sociétés capitalistes.

En d'autres termes, la reproduction sociale consiste à créer les conditions nécessaires au renouvellement et à la pérennité des sociétés capitalistes. Cela peut faire référence à des tâches quotidiennes telles que le ménage, la cuisine, les soins prodigués aux enfants, aux personnes âgées et aux malades, ou à des systèmes plus institutionnels tels que le système de santé, le système de retraite et le système éducatif.

Ces dernières années, le concept de reproduction sociale a suscité un intérêt croissant. Cependant, la plupart des personnes qui utilisent ce terme le font de façon purement descriptive, sans tenir compte de ses origines en tant que terme critique issu d'une longue tradition féministe marxiste. Pour vraiment comprendre ce terme, il faut en analyser les implications latentes, en particulier dans des contextes extérieurs aux sociétés où il a été développé.

Fondamentalement, le paradigme de la reproduction sociale met en évidence la tension entre, d'une part, le rôle essentiel de la reproduction sociale dans la perpétuation des structures du système capitaliste et, d'autre part, la dévalorisation et la non-rémunération des activités de reproduction sociale. En d'autres termes, utiliser le terme « reproduction sociale » revient à reconnaître ces tensions structurelles inhérentes au système.

Quelles sont les références théoriques que vous utilisez lorsque vous vous servez de la notion de reproduction sociale ?

Comme je l'ai dit, j'utilise cette notion dans son contexte, comme cadre ancré dans la tradition théorique féministe marxiste.

J'ai découvert ce terme au début des années 2010, lorsque la pensée féministe marxiste connaissait un regain d'intérêt dans le monde universitaire, sous la forme de la théorie de la reproduction sociale (SRT). Parmi les féministes contemporaines de la reproduction sociale qui m'ont influencée, je citerai notamment Lise Vogel, Cindi Katz, Nancy Fraser, Sue Ferguson, Tithi Bhattarcharya, Cinzia Arruzza et Alessandra Mezzadri. Elles s'inspirent des débats et du militantisme antérieurs menés par des figures telles que Mariarosa Dalla Costa, Selma James, Silvia Federici, Leopoldina Fortunati et la sociologue allemande Maria Mies, aujourd'hui décédée. Bien sûr, Marx lui-même a également évoqué la reproduction de la force de travail dans le volume 1 du Capital, mais pour lui, le fait que les femmes effectuent tout le travail domestique non rémunéré était un phénomène qui allait de soi.

Dans les années 1980, 80% de la population vivait encore en milieu rural. Mais lorsque les réformes visant à instaurer l'économie de marché ont commencé à être mises en place, les populations rurales ont pu se rendre dans les villes pour vendre leur force de travail. De nombreuses femmes migrantes rurales ont trouvé un emploi dans le secteur informel des services à la personne, car les familles urbaines à double revenu ayant des parents âgés et des enfants en bas âge pouvaient désormais externaliser les tâches ménagères et certains soins en les employant.

Aujourd'hui, cette marchandisation du travail de soins est plus prononcée que jamais. Alors que la plupart des familles de la classe moyenne ne peuvent pas se permettre d'externaliser les tâches de soins dans de nombreux pays à revenu élevé, dans les villes de premier et deuxième rangs en Chine, de nombreuses familles de cols blancs peuvent le faire en raison du coût relativement faible de la main-d'œuvre rurale. En effet, les migrants ruraux vendent leur force de travail pour effectuer des tâches industrielles ou des soins dans les villes, tandis que, jusqu'à récemment, leur propre reproduction sociale se faisait à la campagne à un coût très faible. Afin de soutenir leurs enfants travaillant dans les villes, les parents âgés des zones rurales s'occupaient de leurs petits-enfants tout en effectuant des travaux agricoles à côté.

La crise de la reproduction sociale réside dans le fait que ce système à deux vitesses est devenu moins tenable au cours des deux dernières décennies. Le coût de la vie des travailleurs migrants a augmenté aussi rapidement que les frais de scolarité et les frais de santé de leurs enfants. Cette augmentation du coût de la vie a pour conséquence que les migrants ont besoin d'emplois mieux rémunérés. De plus, beaucoup ne veulent plus travailler dans des ateliers clandestins.

La hausse du coût de la main-d'œuvre migrante a déjà entraîné une fuite des capitaux hors de Chine. La Chine pouvait supporter le coût de la reproduction de la main-d'œuvre grâce à son système à deux vitesses, mais que se passera-t-il si ce système s'effondre ? Que se passera-t-il lorsque les salaires des travailleurs migrants seront si bas que les personnes les plus défavorisées ne pourront plus subvenir à leurs propres besoins ? À mon avis, c'est là la cause profonde de la crise de la reproduction sociale.

Comme l'a observé le regretté Giovanni Arrighi, historiquement, d'autres superpuissances ont eu des manières différentes de faire face à l'augmentation des coûts de reproduction de la main-d'œuvre lorsqu'elles étaient en passe de se hisser au rang de puissances hégémoniques mondiales. L'Empire britannique, par exemple, a pu externaliser le coût de la reproduction sociale en exploitant la main-d'œuvre informelle dans ses colonies. Les États-Unis ont réduit le coût de la reproduction sociale en utilisant l'esclavage aux XVIIIe et XIXe siècles, puis en mettant en place une politique d'immigration discriminatoire. La Chine n'a pas été en mesure d'externaliser le coût de la reproduction sociale de la même manière et a donc dû, jusqu'à présent, l'internaliser entièrement. La manière dont le gouvernement chinois va s'y prendre pour faire face à ce problème de plus en plus pressant reste une question ouverte.

Cela nous amène à la question suivante : comment la crise de la reproduction sociale affecte-t-elle les femmes des différentes classes sociales en Chine ?

Les populations rurales sont les plus touchées par la crise de la reproduction sociale. La culture rurale chinoise est, à certains égards, plus patriarcale et sexiste que la culture urbaine. Par rapport à leurs homologues urbaines, les femmes rurales sont plus susceptibles de voir leur travail émotionnel et leurs soins aux membres de leur famille (en particulier aux personnes âgées) considérés comme allant de soi. On attend des femmes qu'elles fournissent ce travail gratuitement. Les femmes âgées se trouvent dans une situation particulièrement difficile, car elles doivent souvent s'occuper de leurs petits-enfants tout en travaillant dans les champs, car tous les jeunes ont quitté les villages.

Mais elles ne sont pas les seules concernées. Les travailleuses migrantes ne travaillent pas seulement dans des usines, comme celles de Foxconn qui fabriquent des iPhones, mais constituent également la plus grande main-d'œuvre informelle au monde dans le domaine des soins. Aujourd'hui, la Chine compte environ trente millions de travailleurs domestiques. Il s'agit presque exclusivement de femmes issues des zones rurales. Leur travail domestique est très informel, non réglementé et caractérisé par une forte exploitation.

Un autre aspect de la crise de la reproduction sociale touche également la classe moyenne urbaine, comme on le constate avec l'apparition de la « famille sandwich », dont les membres en âge de travailler ont un nombre disproportionné de personnes âgées et de jeunes à charge. La Chine est très particulière à cet égard, car depuis 1980, elle a appliqué la politique de l'enfant unique. En 2015, cette politique a été abandonnée, permettant aux familles d'avoir jusqu'à trois enfants. Aujourd'hui, de nombreux couples d'âge moyen avec des emplois de cols blancs peuvent avoir jusqu'à quatre parents âgés et plusieurs enfants à charge. En raison des normes de genre, les femmes, en tant que filles, épouses et mères, doivent encore assumer la majeure partie des tâches domestiques dans ces familles. Comme je l'ai mentionné précédemment, ces personnes gagnent peut-être suffisamment d'argent pour pouvoir externaliser une partie des tâches domestiques, mais cela ne couvre pas toujours les besoins croissants en matière de soins.

De plus, en raison de la contraction du marché du travail, les familles de la classe moyenne investissent beaucoup dans l'éducation de leurs enfants. Les mères, qui avaient peut-être un emploi rémunéré, se sont de plus en plus retirées du marché du travail pour se consacrer à un travail de soin, intensif et non rémunéré, afin de soutenir l'éducation de leurs enfants.

Les hommes utilisent souvent l'excuse qu'ils sont occupés par leur « 996 » (une expression populaire sur Internet qui signifie travailler de 9 h à 21 h, 6 jours par semaine) et qu'ils n'ont donc pas le temps de s'occuper des tâches domestiques. La crise n'est donc pas simplement due à la pénurie de main-d'œuvre relativement « bon marché » pour les tâches domestiques, ni au fait que la population vieillissante a besoin de plus de soins ; elle est également liée à un marché du travail compétitif et impitoyable en général. Sur le plan psychologique, toutes classes confondues, les gens – et les femmes en particulier – se sentent dépassés par les tâches domestiques qu'ils doivent accomplir pour les membres de leur famille de différentes générations.

En parlant des pressions économiques qui se sont accrues au cours de la dernière décennie, dans quelle mesure cette crise de la reproduction sociale vient-elle contribuer à un tournant déterminant dans la trajectoire du capitalisme en Chine ?

C'est une question importante. La flambée des coûts de main-d'œuvre a déclenché une fuite des capitaux. Il est faux de croire que cela est exclusivement dû à la guerre tarifaire déclenchée par Trump. Bien avant que les États-Unis n'augmentent leurs droits de douane, les capitaux avaient déjà commencé à quitter la Chine à la recherche d'une main-d'œuvre et de ressources moins coûteuses. Le gouvernement chinois a réagi en encourageant la modernisation industrielle de l'économie nationale. Il souhaite soutenir le développement d'une main-d'œuvre plus qualifiée et d'industries à forte concentration de capital, censées remplacer les emplois non qualifiés et faiblement rémunérés dans les secteurs actuels à forte intensité de main-d'œuvre et orientés vers l'exportation. Pour les économistes, le problème réside donc dans le fossé entre l'ambition des dirigeants de moderniser les industries et le fait que de nombreux travailleurs en Chine sont non qualifiés ou peu qualifiés, tandis que de nombreux jeunes migrants sont au chômage.

C'est certainement un élément à prendre en considération, mais la réalité est plus complexe que cela. Investir davantage dans le capital humain des travailleurs migrants ne signifie pas que tous trouveront un emploi, ni que tous les problèmes seront résolus. Du point de vue de la théorie du taux de rotation du capital (SRT), l'accumulation nécessite une armée de main-d'œuvre bon marché et précaire, qui est à la fois le pilier de l'économie et incapable de se maintenir en raison de l'austérité ; cette contradiction est inhérente au capitalisme lui-même. Le système est donc en proie à des crises.

À mon avis, ces contradictions et ces crises sont les moteurs qui permettent au capital de se développer. Même si l'État souhaite investir davantage dans l'éducation et les ressources humaines, il maintiendra ses politiques d'austérité. Il ne souhaite pas répartir les ressources de manière équitable ni assurer l'égalité en matière d'éducation ou de compétences. Ce que nous observons, c'est une « fuite » du capital, c'est-à-dire la mondialisation du capital chinois détenu par l'élite de la société chinoise. Alors que le capital chinois investit dans d'autres pays en développement, la majorité de la population chinoise reste pauvre et peu qualifiée. Ce système favorise les puissants en Chine, car il leur permet de continuer à diviser la population en différentes classes concurrentes.

De temps à autre, ils appliquent des pansements, sous la forme de mesures sociales ponctuelles. S'ils veulent que les familles aient plus d'enfants, ils peuvent leur verser des allocations familiales à cette fin. Reste à voir si cela fonctionnera, compte tenu des crises budgétaires qui ont affecté les gouvernements locaux ces dernières années.

Jusqu'ici, je me suis concentrée sur les aspects structurels. J'aimerais ajouter quelque chose à propos du point de basculement. Il importe de souligner le rôle des acteurs, car la capacité de résilience du capitalisme et la montée du capitalisme social ailleurs sont liées à la résistance et aux protestations des travailleurs à la base. En Chine, le contexte politique n'a pas été propice à ce type de changements, mais lors des licenciements massifs des années 1990, les travailleurs des entreprises publiques ont résisté en masse. Même si cela fait rarement la une des journaux aujourd'hui, des travailleurs chinois continuent de se mobiliser, de façon éclatée et parcellaire, au moment où nous parlons. Il est donc important de réfléchir à des méthodes de lutte efficaces venues du terrain pour savoir comment riposter et formuler des revendications.

Si l'État chinois est à court de main-d'œuvre « bon marché » et s'il manque de personnel pour s'occuper des personnes âgées, alors il faut bien qu'il lâche quelque chose aux masses. Je pense que pour les personnes qui vivent cette situation sur le terrain, même une version du capitalisme chinois actuel avec un système de protection sociale plus étendu vaut mieux que pas de changement du tout.

Comment l'État chinois gère-t-il les différents aspects de la crise de la reproduction sociale ?
Je ne sais pas à quel jeu multidimensionnel joue le gouvernement de Pékin, s'il y en a un. Il constate le besoin urgent de main-d'œuvre plus nombreuse sur le marché du travail dans le secteur des soins, en particulier pour s'occuper des personnes âgées. La population chinoise vieillit rapidement. Il n'y a pas assez d'enfants pour remplir toutes les places dans les crèches et les jardins d'enfants, si bien que ces derniers ferment leurs portes, tout comme les écoles primaires. Il y a un secteur en pleine croissance, connu sous le nom « d'économie des boucles d'argent », qui est centré sur les soins aux personnes âgées, mais les gens ne veulent pas travailler dans ce secteur en raison des bas salaires et du caractère pénible et fastidieux du travail.

Il y a donc un certain pouvoir de négociation vis-à-vis de l'État. Alors que celui-ci tente d'imposer des normes de qualité pour le travail domestique, il n'est toujours pas disposé à lui accorder un statut. En Chine, les travailleurs domestiques ne sont pas couverts par le droit du travail et ne bénéficient donc d'aucune protection sociale. Leur contrat est basé sur le droit civil. Cela signifie qu'ils ont toutes les responsabilités tout en étant privés de nombreux droits. L'État devrait régulariser le travail domestique au lieu de laisser des agences à but lucratif dominer ce marché du travail.

L'État adopte également une stratégie ciblée pour stimuler les taux de fécondité. Depuis cette année, le gouvernement central a commencé à verser des allocations familiales, chaque enfant donnant droit à un total de 1 500 dollars américains répartis sur les trois premières années suivant sa naissance. Ce n'est qu'une goutte d'eau dans l'océan. Nous pouvons prendre l'exemple du Japon ou de la Corée du Sud. Une fois que le taux de fécondité est devenu extrêmement bas, quelles que soient les mesures prises par les gouvernements, ils n'ont pas réussi à le faire remonter.

Il ne suffit pas d'accorder des avantages plus importants aux familles. La mise en place de telles mesures incitatives ne signifie pas que les gens vont soudainement décider d'avoir plus d'enfants. Il s'agit désormais d'un problème structurel, qui a des répercussions tant matérielles que psychologiques. Les gens sont pessimistes et ne veulent pas mettre au monde de nouveaux enfants dans une société qui souffre. Cela est devenu évident pendant la pandémie de COVID-19. Dans une vidéo qui est devenue virale sur les réseaux sociaux, un représentant du gouvernement a lancé à un homme : « Si vous ne faites pas ceci ou cela, nous punirons vos enfants. » L'homme a répondu : « Il n'y aura pas d'enfants, nous sommes la dernière génération ! » Cela montre à quel point certaines personnes en Chine sont déjà complètement désabusées.

Comment les femmes des diverses classes sociales en Chine ont-elles réagi aux différents aspects de la crise ?

J'ai discuté avec de nombreuses travailleuses migrantes ainsi qu'avec des travailleuses urbaines qui ont été licenciées. Si beaucoup souffrent de ce système patriarcal et du sexisme culturel, elles ont néanmoins une grande marge de manœuvre. Elles ne se contentent pas de suivre les attentes de leur famille. Les travailleuses de Foxconn à qui j'ai parlé m'ont dit qu'elles étaient venues travailler à l'usine pour gagner de l'argent pour leurs enfants scolarisés et qu'elles s'inquiétaient pour le mariage futur de leurs enfants, en particulier s'ils avaient un fils, en raison du montant élevé de la dot [1].

Certaines femmes se sont également tournées vers les réseaux sociaux tels que WeChat, où elles publient des messages tels que : « Il me faudrait d'abord réfléchir à la manière d'être une femme aujourd'hui. Je dois faire quelque chose pour moi-même. Je devrais profiter des petites choses de ma vie. » Elles accordent autant d'importance à leur indépendance économique et à leur dignité qu'à l'avenir de leurs enfants.

Au cours des quinze dernières années, on a également assisté à un renouveau réjouissant du féminisme chinois, qui lui a valu un soutien international. Ce mouvement est principalement porté par des Chinoises relativement jeunes, instruites, férues de technologie et parlant un peu anglais. Elles ont déjà profondément bouleversé la culture populaire. Le marché a été le plus rapide à réagir à ce changement de mentalité. Si vous voulez faire un film à succès aujourd'hui, vous devez y ajouter un élément féministe, par exemple un personnage féminin marquant.

Cette vague a commencé au début des années 2010, lorsque certaines initiatives féministes locales ont lancé des actions telles que « Occupons les toilettes des hommes », pour réclamer davantage de toilettes publiques ou sur le lieu de travail pour les femmes. Elles ont également fait campagne pour le congé maternité et dénoncé le harcèlement sexuel. Ces revendications ont pour la plupart été reprises par l'État. Le nouveau Code civil comprend un paragraphe contre le harcèlement sexuel, davantage de toilettes pour femmes ont été créées sur de nombreux lieux de travail, etc. L'État reprend systématiquement ces revendications en raison du large soutien dont elles bénéficient et de l'élan qu'elles ont suscité. Mais pour maîtriser totalement l'énergie féministe, l'État a arrêté et réduit au silence les individus et les petits groupes qui ont été à l'origine de ces revendications. Beaucoup de ces personnes ont quitté la Chine.

Quel est l'impact du féminisme sur les femmes de différents âges et de différentes classes sociales ? Les femmes en général se réfèrent-elles au féminisme comme à un véritable principe, ou se contentent-elles de s'identifier aux revendications et aux contenus féministes ?

D'après mes propres observations, nous avons assisté à un changement radical. Il y a vingt ans, de petits groupes de féministes se sont réunis et ont milité pour ces revendications. Mais la plupart des gens dans la population en général n'utilisaient pas le terme féminisme et ne savaient pas ce qu'il signifiait. Cela a changé. Les jeunes femmes urbaines semblent toutes connaître ce terme, et certaines d'entre elles osent l'adopter. Il y a une réaction négative de la part des hommes qui invoquent ce terme sur les réseaux sociaux en disant que le féminisme est une mauvaise chose, qu'être féministe signifie être égoïste et vouloir contrôler les hommes. Cela montre à quel point ils se sentent menacés.

Il y a aussi une petite minorité d'hommes qui disent des choses comme : « Je suis un homme féministe ! » Dans le film à succès « Hao Dongxi », un film grand public à gros budget sorti en 2024, le héros masculin dit à l'héroïne qu'il souhaite avoir une bonne relation avec elle et qu'il va donc lire un livre féministe de Chizuko Ueno [2]. J'ai été agréablement surprise quand j'ai entendu cela ! Ueno est une féministe marxiste japonaise qui est devenue populaire auprès des lecteurs chinois, en particulier des femmes urbaines, ces dernières années. Mais je n'aurais jamais pensé que son nom apparaîtrait dans un film populaire en Chine.

Néanmoins, comme dans d'autres contextes, chacun a sa propre opinion sur ce que signifie réellement le féminisme. Si l'on compare le féminisme critique avec ce que disent certaines féministes autoproclamées en Chine, on pourrait penser que ces dernières représentent un féminisme « allégé » ou un féminisme d'entreprise, ou qu'elles ne sont pas assez progressistes. Mon opinion à ce sujet est probablement peu orthodoxe. Je pense que dans la Chine d'aujourd'hui, il est positif que davantage de personnes se déclarent féministes, car elles sont confrontées à un environnement politique généralement étouffant. Mais l'énergie féministe spontanée, issue de la base et qui se revendique comme telle, de même que pour tous les autres mouvements sociaux, ne résoudra certainement pas tous nos problèmes. Par exemple, les féministes déclarées en Chine sont très critiques à l'égard de la violence sexiste, du harcèlement sexuel et de la traite des femmes, mais très peu d'entre elles sont en mesure de s'interroger sur ce que représente le nationalisme chinois. À cet égard, je ne blâme pas entièrement le féminisme chinois. Les commentaires critiques à l'égard du nationalisme chinois sont beaucoup plus susceptibles d'être censurés en ligne en Chine, alors que les gens ont plus d'espace – bien que restreint – pour soulever des questions liées au genre.

Après avoir observé cette crise de la reproduction sociale et les contestations sociales qui l'entourent, que pensez-vous qu'il va se passer dans les prochaines années ? Y a-t-il un moyen d'atténuer la crise ? Ou cela va-t-il conduire à des symptômes de crise encore plus graves ?

Je ne vois pas d'ouverture politique prometteuse dans un avenir proche où, tout à coup, ces activités féministes de base pourraient réapparaître. Nous assisterons probablement à une intégration encore plus importante de la part de l'État et des entreprises de ce qui émane des revendications féministes. Du point de vue de l'État, la faible fécondité et le vieillissement de la population continueront d'être des sujets de préoccupation. À l'heure où nous parlons, de nouvelles prestations sociales autour de la fécondité et du vieillissement sont mises en place. Et nous pourrions assister à une marchandisation plus agressive des services de soins, en particulier pour les personnes âgées, car cela a déjà commencé.

La génération de l'enfant unique née dans les années 1980 est désormais à un âge où elle doit se soucier de ses parents. Cette génération a peu de temps pour s'occuper d'eux, mais elle dispose de certaines ressources financières. Cela en fait une cible de choix pour le secteur lucratif.

Il est également possible que l'État tente d'importer des travailleurs étrangers pour combler une partie du vide. Cela constituera un changement majeur, car l'État chinois n'a pas encore les capacités nécessaires pour gérer un afflux important d'immigrant.e.s. Cependant, il envisage déjà cette possibilité.

En outre, le taux d'urbanisation a atteint près de 70%, et seuls 30% de la population sont encore considérés comme ruraux. L'urbanisation croissante, l'augmentation du coût de la vie et la marchandisation continue du travail obligeront l'État à améliorer les prestations sociales, telles que les régimes de retraite. Mais de nombreux gouvernements provinciaux n'ont littéralement pas d'argent et sont laissés à eux-mêmes par l'État : 90% des ressources nécessaires aux soins doivent être fournies par les familles. Si vous êtes riche, vous pouvez vous offrir les services de soins nécessaires, si vous êtes pauvre, vous ne le pouvez pas.

Après avoir brossé un tableau plutôt sombre de la situation actuelle et de ce qui nous attend à l'avenir, quelle serait une alternative féministe ? Où commence une perspective alternative qui pourrait à terme dépasser le capitalisme patriarcal ?

Un aspect prometteur est que de nombreux jeunes parlent de « rester couchés », ils refusent de travailler beaucoup ou de faire des heures supplémentaires. Ce phénomène ne se produit pas seulement en Chine, mais partout dans le monde. Avec la diminution des possibilités d'ascension sociale, une partie de la jeune génération ne veut pas céder au capitalisme ou au néolibéralisme ; elle veut s'en retirer. Elle se demande : « Pourquoi devrais-je consacrer toute mon énergie et tout mon temps au monde des entreprises ou à la méritocratie ? Et si je vivais avec un maigre salaire et utilisais mon temps pour faire ce que j'ai envie de faire ? » C'est une façon spontanée de réajuster notre système de valeurs. Ce n'est peut-être pas la meilleure solution, mais c'est certainement une solution intéressante.

Une chose que nous pouvons apprendre du féminisme de la reproduction sociale, c'est la remise en question du système de valeurs actuel. La dévalorisation du travail de soins est arbitraire, aliénante et obéit à une logique capitaliste. Nous devrions réévaluer chaque activité de notre vie et ne pas tout considérer comme une composante de l'échange marchand. Il est très difficile d'y parvenir à grande échelle. Mais je pense que les gens prennent déjà des mesures, peut-être inconsciemment, pour réajuster leur système de valeurs. Ils refusent de se marier, d'avoir des enfants et de faire des heures supplémentaires. Ce sont là des remises en question essentielles du statu quo.

Je suis partisan de la version progressiste du revenu universel de base (RUB), car elle nous permet de réajuster notre système de valeurs. Je sais que le RBU en tant qu'idée abstraite est très controversé, car des personnes de droite en soutiennent également certaines versions, mais j'y vois une possibilité de mettre en place une structure dont la dimension humaine est incontestable et qui permet de repenser ce qui est vraiment important pour soi et pour la communauté. Le féminisme défendu par Kathi Weeks est particulièrement intéressant à cet égard [3].

Ma dernière question : nous parlons de la Chine, et vous êtes actuellement aux États-Unis. À votre avis, que peuvent apprendre les femmes et les féministes hors de Chine des luttes féministes en Chine ?

Beaucoup de choses ! Si on replace cela dans un contexte historique plus large et qu'on observe le début du XXe siècle, on se rend compte que la politique chinoise a souvent été marquée par des troubles et des violences. Mais à chaque moment de l'histoire chinoise, on trouve des féministes résolues. À la lumière des travaux de Wang Zheng, nous pouvons apprendre de ces féministes à faire preuve de sens stratégique et à recourir à ce qu'elle appelle la « politique de la dissimulation » [4].

À propos de mes propres recherches sur l'ère Mao (1949-1976), le public me pose souvent des questions telles que « Vous évoquez l'action, la résistance et la mobilisation, mais cela ne ressort pas de vos données. Où étaient donc les protestations populaires des travailleuses dans les années 1950 ? » Il est important de comprendre que, dans le contexte chinois, la résistance ne se limite pas à descendre dans la rue ou à manifester ouvertement. Parfois, les femmes ont dû dissimuler leurs véritables intentions, coopérer avec leurs partenaires masculins ou adopter une position marginale dans le système. Il vaut mieux être résilient – être comme l'eau, pour reprendre le terme utilisé par les manifestants de Hong Kong – que de ne rien faire. Je pense que ce type de capacité de résilience est sous-estimé dans la politique occidentale, car les Occidentaux considèrent comme acquis le droit de manifester ouvertement. Dans des environnements tels que la Chine, cette option n'est pas toujours envisageable.

De plus, les femmes chinoises sont aujourd'hui parmi les plus véhémentes précisément en raison d'un sentiment de privation. J'appartiens à la génération de femmes chinoises qui ont atteint l'âge adulte au moment où la Chine réintégrait le marché mondial. La Conférence mondiale des Nations unies sur les femmes à Pékin en 1995 a été un moment fort. À l'époque, les féministes chinoises pensaient que, par rapport à l'Occident, notre féminisme était sous-développé et que nos droits humains en tant que femmes n'étaient pas protégés. Le féminisme occidental était l'idéal auquel nous comparions notre situation.

Cette génération de féministes a formulé de nombreuses revendications basées sur un féminisme occidental idéalisé. Aujourd'hui, il est clair que l'Occident n'est pas ce que nous pensions qu'il serait, mais le fait d'avoir essayé de se conformer à cet idéal pendant deux décennies a créé l'énergie qui a poussé ma génération de féministes à formuler ses revendications. C'est pourquoi ces féministes se sont fait entendre. Elles ont toujours pensé que les choses pouvaient être meilleures et que le gouvernement chinois était mauvais et en retard en matière de soutien aux femmes, en particulier en ce qui concerne les droits individuels, par exemple contre le harcèlement sexuel.

Je pense que la mondialisation, avec toutes ses prémisses et ses difficultés, a eu cet effet intéressant sur le féminisme chinois. C'est le cas des ONG de défense des droits humains et des ONG de défense des travailleurs. Elles ont également formulé des revendications et mis au point des moyens de pression basés sur leur vision idéalisée de l'Occident. Dans le passé, les ONG chinoises avaient de nombreux liens avec les États-Unis et les pays qui leur sont alliés par le biais d'agences internationales de développement. Ces organisations n'étaient pas des marionnettes ; elles savaient comment naviguer entre les failles politiques pour faire avancer leurs propres revendications.

Aujourd'hui, alors que l'Occident, en particulier les États-Unis, perd ou abandonne sa position dominante sur les mouvements sociaux mondiaux, les militants chinois doivent compter sur leurs propres forces pour développer des stratégies pour changer les choses de l'intérieur. C'est sans aucun doute une tâche difficile et dangereuse, car la censure et les autres formes d'oppression politique sont très sévères.

Le côté positif, c'est qu'il y a toujours eu une certaine marge de manœuvre pour les militants. Dans un pays où le marxisme est encore, non sans ironie, la théorie politique officielle, les concepts fondamentaux de la tradition marxiste tels que « travail », « syndicat », « exploitation », « révolution », « libération des femmes » et « égalité salariale » ne peuvent être censurés, car ils rejoignent le discours officiel. Un grand nombre de jeunes (les générations nées après les années 1990 et 2000) ont été attirés par ces concepts et idées marxistes et en débattent avec enthousiasme.

Ces jeunes pourraient devenir, peut-être de manière inattendue, les germes d'un changement futur. Après tout, qui aurait pu imaginer, il y a vingt ans, que Chizuko Ueno, la féministe marxiste japonaise, deviendrait une autrice à succès en Chine ?

Entretien de Ralf Ruckus avec Yige Dong
Ralf Ruckus est l'auteur de The Communist Road to Capitalism : How Social Unrest and Containment Have Pushed China's (R)evolution since 1949 (PM Press, 2021), The Left in China : A Political Cartography (Pluto Press, 2023), et co-éditeur de China from Below : Critical Analysis & Grassroots Activism (gongchao.org, 2023). D'autres textes de Ralf sont disponibles sur nqch.org.
Yige Dong est professeure adjointe de sociologie et d'études mondiales sur le genre et la sexualité à l'université de Buffalo, université d'État de New York. Elle est co-auteure de « What is made-in-China feminism (s) ? Gender discontent and class friction in post-socialist China » (Critical Asian Studies, 2019) avec Angela Xiao Wu, et travaille actuellement sur sa première monographie intitulée provisoirement The Fabric of Care : Women's Work and the Political Economy of Industrial China.

Notes

[1] Selon les normes sociales chinoises contemporaines, la famille du marié est censée offrir à la famille de la mariée une dot importante sous forme d'argent ou de biens immobiliers, le plus souvent un appartement et une voiture, d'une valeur totale allant de plusieurs milliers à environ vingt mille dollars américains.
[2] Le titre anglais du film est « Her Story », voir
https://www.allocine.fr/film/fichefilm_gen_cfilm=1000014591.html
[3] Voir Kathi Weeks. The Problem with Work : Feminism, Marxism, Antiwork Politics and Postwork Imaginaries, Duke University Press, 2011.
[4] Voir, par exemple : Wang Zheng. Finding Women in the State : A Socialist Feminist Revolution in the People's Republic of China, 1949–1964. Oakland : University of California Press, 2017.

Ralf Ruckus est l'auteur de The Communist Road to Capitalism : How Social Unrest and Containment Have Pushed China's (R)evolution since 1949 (PM Press, 2021), The Left in China : A Political Cartography (Pluto Press, 2023), et co-éditeur de China from Below : Critical Analysis & Grassroots Activism (gongchao.org, 2023). D'autres textes de Ralf sont disponibles sur nqch.org.

Yige Dong est professeure adjointe de sociologie et d'études mondiales sur le genre et la sexualité à l'université de Buffalo, université d'État de New York. Elle est co-auteure de « What is made-in-China feminism (s) ? Gender discontent and class friction in post-socialist China » (Critical Asian Studies, 2019) avec Angela Xiao Wu, et travaille actuellement sur sa première monographie intitulée provisoirement The Fabric of Care : Women's Work and the Political Economy of Industrial China.

Source – Spectre. 18 novembre 2025 :
https://spectrejournal.com/the-crisis-of-social-reproduction-womens-agency-and-feminism-in-china/
Traduit pour ESSF par Pierre Vandevoorde avec l'aide de Deeplpro.
https://www.europe-solidaire.org/spip.php?article77157

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« C’est lié au 666 » : la désinformation sur l’avortement menace 20 ans de progrès en Éthiopie

27 janvier, par Maya Misikir — ,
ADDIS-ABEBA, Éthiopie — Ce sont les visages des femmes et des jeunes filles traitées pour des avortements ratés qui hantent encore l'infirmière Hanna, après 47 ans de carrière. (…)

ADDIS-ABEBA, Éthiopie — Ce sont les visages des femmes et des jeunes filles traitées pour des avortements ratés qui hantent encore l'infirmière Hanna, après 47 ans de carrière. Il existe une tendance mondiale à la régression des droits des femmes. Inscrivez-vous à notre newsletter pour recevoir des informations hebdomadaires : nous vous tiendrons au courant de l'actualité des droits des femmes à travers le monde.

Tiré de Entre les lignes et les mots

« Elles avaient un regard particulier. C'était un appel à l'aide pour être sauvées de leur misère », a-t-elle déclaré en amharique lors d'une interview le mois dernier.

C'était en Éthiopie dans les années 1980, et Hanna — dont le nom a été changé pour protéger son identité — venait de commencer à travailler dans un hôpital. Elle se souvient avoir dû retirer de l'herbe, des morceaux de bois et des mélanges chimiques dangereux de l'utérus de ses patientes. Elle se souvient également s'être sentie impuissante.

« Nous avons fait tout ce que nous pouvions à l'époque, avec des antibiotiques et toutes sortes de médicaments », a-t-elle déclaré. « Mais nous n'avons pas pu sauver la plupart d'entre elles. Elles arrivaient trop tard. Elles entraient en choc septique. »

À l'époque, l'avortement était illégal. Il n'était autorisé que dans un seul cas : pour sauver la vie d'une femme enceinte. Cette législation draconienne a entraîné la mort évitable de dizaines de milliers de femmes et de jeunes filles. Entre 1980 et 1999, un tiers de tous les décès maternels en Éthiopie pouvaient être attribués à des avortements pratiqués dans des conditions dangereuses. Après des décennies de campagne menée par les professionnels de santé, les groupes de défense des droits des femmes et les avocats, les politiciens, poussés à agir par le nombre de décès et d'invalidités résultant d'avortements pratiqués dans des conditions dangereuses, ont réformé la loi en 2005. Aujourd'hui, l'avortement est autorisé dans plusieurs autres cas, notamment si la grossesse est le résultat d'un viol ou d'un inceste.

L'Éthiopie, bien qu'elle soit toujours confrontée à un taux de mortalité maternelle élevé, est devenue un exemple de réussite : les établissements de santé de ce vaste pays d'Afrique de l'Est ont commencé à proposer des services d'avortement et, en 2020, la mortalité maternelle avait baissé de 70%.

Mais l'histoire ne s'arrête pas là.

Aujourd'hui, la désinformation anti-avortement, diffusée sur les réseaux sociaux et à la télévision, influence à la fois l'opinion publique et la politique en Éthiopie, mettant en péril les acquis durement obtenus au cours des deux dernières décennies. Les défenseurs et les professionnels de la santé recommencent à s'exprimer, cette fois-ci pour défendre la loi.

La désinformation menace 20 ans de progrès

L'opposition à l'avortement s'intensifie. Les militants anti-avortement affirment que la libéralisation de la loi était une « erreur », a déclaré Abebe Shibru, médecin et directeur national de MSI Reproductive Choices (MSI), une organisation non gouvernementale internationale qui fournit des services d'avortement et de contraception en Éthiopie.

L'année dernière, il a déclaré à deux journalistes avec lesquels je travaillais que les militants locaux qui ne croient pas au droit des femmes à choisir adaptaient leurs tactiques, de plus en plus inspirés et influencés par la droite chrétienne américaine. « Avant, les groupes anti-choix ciblaient le public, ils étaient plus visibles, criaient, manifestaient et disaient aux gens que l'avortement était un péché », a déclaré M. Shibru. « Aujourd'hui, ils ciblent les politiciens, les décideurs, les praticiens de l'avortement sécurisé — ils essaient de paralyser le système. »

En réponse, une organisation faîtière appelée Coalition of Comprehensive Abortion Care (Coalition pour des soins complets en matière d'avortement) a été créée en 2019. Elle regroupe des prestataires de services d'avortement et vise à surveiller la désinformation et à renforcer le soutien du public en faveur de l'accès à des avortements sécurisés.

« Nous avions l'habitude d'adopter une approche très discrète pour fournir des services d'avortement. Ce n'est plus une option », a déclaré Shibru à propos de la coalition, à laquelle appartient MSI Ethiopia. « Il existe un mouvement organisé pour faire annuler cette loi, et la tendance des campagnes de désinformation nous a contraints à adopter une approche plus virulente. »

Vingt ans après que l'Éthiopie soit devenue un « modèle » en matière de réforme de la loi sur l'avortement, Shibru a déclaré que MSI disposait de preuves anecdotiques d'une augmentation des complications post-avortement, suggérant que les femmes se tournent à nouveau vers des méthodes dangereuses pour interrompre leur grossesse. Le médecin a suggéré que cela était lié à la désinformation.

Suivre l'exemple américain

Les opposants avaient l'habitude de présenter la campagne en faveur de l'avortement sécurisé comme faisant partie d'un soi-disant programme occidental qui menaçait d'éroder les valeurs religieuses et culturelles de l'Éthiopie. Mais depuis que l'arrêt Roe v. Wade a été annulé aux États-Unis, le message a changé. Aujourd'hui, selon Shibru, les personnalités anti-avortement affirment avec véhémence que l'Éthiopie devrait suivre l'exemple des États-Unis.

Ces derniers mois, la coalition a mis en évidence des liens entre des influenceurs éthiopiens anti-avortement et des groupes américains opposés au droit à l'avortement, tels que Family Watch International (FWI) et Heartbeat International. FWI a été désigné comme un « groupe haineux » par le Southern Poverty Law Center, une organisation à but non lucratif qui milite dans le sud des États-Unis, et Heartbeat International se décrit comme œuvrant pour rendre l'avortement « impensable ».

Ces deux organisations sont liées à United for Life Ethiopia, une organisation dirigée par un chirurgien renommé et sans doute la figure la plus influente du mouvement anti-avortement en Éthiopie, le docteur Seyoum Antonios. Antonios, dont la biographie mentionne son intention « d'influencer les discussions politiques liées aux questions familiales et à la vie », est également à la tête de la division Afrique de FWI. United for Life Ethiopia figure sur la « carte des affiliés » de Heartbeat International.

« Chaque jour, 3 000 enfants sont massacrés. Est-ce le droit d'une femme de les massacrer ? », demande Antonios dans l'une de ses nombreuses vidéos YouTube. Habituellement vêtu d'un costume ou d'une blouse de chirurgien, il s'exprime avec calme et assurance. Dans certaines vidéos, il brandit une poupée en forme de fœtus pour faire passer son message, et dans d'autres, il utilise un humour grossier sur la promiscuité, peut-être pour se faire aimer du jeune public.

Antonios est le visage de la campagne anti-avortement depuis la libéralisation de la loi sur l'avortement. Selon le suivi effectué par la Coalition of Comprehensive Abortion Care, il touche les jeunes par l'intermédiaire d'influenceurs sur les réseaux sociaux, de débats organisés dans les écoles et d'événements communautaires. Il est également un commentateur prolifique dans les médias, qui a écrit des éditoriaux, est apparu à la télévision et a lancé des pétitions contre l'éducation sexuelle complète, qu'il a décrite en 2024 comme « des programmes de sexualisation qui éloignent les élèves de leurs valeurs familiales, culturelles et religieuses ».

Comme de nombreux groupes anti-avortement aux États-Unis et dans le monde, United for Life Ethiopia s'oppose également aux droits des LGBTQ+.

Antonios n'a pas répondu à nos multiples demandes de commentaires.

Lutter contre la désinformation – et subir des violences pour cela

Conscients qu'une partie du succès obtenu en 005 était due à la mobilisation politique, les membres de la Coalition of Comprehensive Abortion Care ont commencé à organiser des ateliers à l'intention des parlementaires et des hauts fonctionnaires du ministère éthiopien de la Santé. Elles et ils dispensent également des formations aux journalistes afin d'améliorer la manière dont l'avortement est traité dans les médias locaux. Elles et ils tentent également de toucher les jeunes en collaborant avec des comptes TikTok, tels que Yene Tena (« ma santé »), afin de dissiper les idées reçues courantes, telles que « les contraceptifs sont réservés aux femmes mariées » ou « l'avortement rend les femmes stériles ».

« L'idée principale est de montrer les avantages des services d'avortement après 20 ans », explique Dereje Wondimu, conseiller en matière de politiques et de mobilisation communautaire chez Ipas Ethiopia, une organisation membre de la coalition. « Montrer ces avantages est un moyen efficace de convaincre les gens, ainsi que les responsables gouvernementaux. »

Mais lutter contre la désinformation n'est pas sans risque. Dans un pays profondément religieux, où les relations homosexuelles sont illégales et passibles d'une peine pouvant aller jusqu'à trois ans de prison, les défenseur·es affirment que s'exprimer ouvertement peut conduire les partisan·es de l'accès à l'avortement à être qualifiés d'« homosexuels » menaçant de détruire les valeurs familiales, voire de démons.

« Vous finirez par être immédiatement stigmatisé·e si vous voulez aller enseigner l'avortement », a déclaré Woineshet Tibebu, directrice exécutive de l'Association des femmes juristes éthiopiennes, l'une des forces clés derrière la réforme juridique de 2005. « C'est lié au 666 », a-t-elle ajouté. Ce nombre est une référence biblique qui en est venue à désigner l'Antéchrist. Selon Mme Tibebu, les défenseur·es des droits des femmes sont de plus en plus souvent qualifié·es de maléfiques, d'anti-familiaux, de promoteurs/promotrices de la maternité célibataire et de partisan·es de l'infanticide.

Tibebu a admis que le risque d'attaques publiques a rendu son organisation réticente à défendre ouvertement l'accès à l'avortement. « Si vous vous exprimez publiquement sur l'avortement, vous risquez de ne plus pouvoir travailler le lendemain », a-t-elle déclaré.

Shibru, de MSI, comprend cette volonté de prudence. Il a expliqué que sa famille s'inquiétait pour lui : « Ma femme me dit qu'elle s'inquiète pour ma sécurité. De nombreuses et nombreux prestataires ont quitté le secteur à cause de cette opposition. »

Récemment, selon l'AFP, des Éthiopien·nes qui se sont exprimés en faveur des droits des femmes sur diverses questions auraient été victimes d'« attaques brutales en ligne » et auraient même été contraint·es de quitter le pays.

Malgré la crise actuelle, ou peut-être à cause d'elle, la Coalition of Comprehensive Abortion Care souhaite dépénaliser complètement l'avortement. Le groupe dispose d'allié·es puissant·es au sein du parlement, et la ministre éthiopienne de la Santé, Mekdes Daba, aurait été présidente de la coalition plusieurs années avant d'assumer ses fonctions ministérielles. Mme Daba était présidente de l'une des organisations membres de la coalition, la Société éthiopienne des obstétricien·nes et gynécologues.

Pour l'instant, ni Hanna, l'infirmière, ni les autres défenseur·es interrogé·es n'ont déclaré qu'elles ou ils étaient prêts·e à faire des compromis sur leurs positions. Mais un soutien public plus large est nécessaire pour que la libéralisation de l'accès à l'avortement devienne une réalité. Beaucoup dépendra du message qui sera véhiculé : l'avortement comme un péché ou comme un moyen de sauver la vie d'une femme.

Maya Misikir, 14 novembre 2025
Cet article est publié en partenariat avec Foreign Policy.
Rédactrices : Charlie Brinkhurst-Cuff et Eliza Anyangwe
Ce reportage a été soutenu par MSI Reproductive Choices. Lisez notre politique d'indépendance éditoriale ici .
https://fullerproject.org/story/ethiopia-abortion-disinformation/
traduction DE

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La maternité comme mission supérieure

Pourquoi les filles russes, qui obtiennent systématiquement de meilleurs résultats scolaires que les garçons, sont-elles amenées à croire que leurs connaissances sont sans (…)

Pourquoi les filles russes, qui obtiennent systématiquement de meilleurs résultats scolaires que les garçons, sont-elles amenées à croire que leurs connaissances sont sans importance ?

Tiré de Entre les lignes et les mots

Comment les manuels scolaires russes, les nouveaux programmes d'études et les programmes régionaux d'aide sociale transforment-ils les écolières en un outil de politique démographique ? L'écrivaine et militante féministe Liliya Vezhevatova mène l'enquête.

Depuis 2022, les écoles russes sont devenues un lieu non seulement de transmission des connaissances, mais aussi de renforcement des rôles sociaux valorisés par l'État. Les filles sont considérées comme une ressource démographique et se voient de plus en plus attribuer le rôle de futures mères et de gardiennes des « valeurs traditionnelles ». Les cours d'« éducation patriotique » tels que « Conversations importantes » présentent la maternité comme une mission supérieure, et la nouvelle discipline « Études familiales » encourage les élèves à se marier le plus tôt possible et à avoir beaucoup d'enfants.

Parallèlement, certaines régions introduisent des objectifs annuels indiquant un nombre modeste mais croissant d'élèves enceintes, des indicateurs à atteindre et à communiquer, auxquels sont liés les versements budgétaires. Ces évolutions s'accompagnent de déclarations publiques de responsables gouvernementaux et religieux selon lesquelles la famille et les enfants sont plus importants pour les filles que l'éducation. Dans l'ensemble, les écoles sont progressivement transformées en instruments de mobilisation démographique où les filles sont principalement préparées à la maternité plutôt qu'à faire des choix indépendants concernant leur vie. C'est ainsi que le gouvernement russe actuel considère les écoles dans le contexte de la militarisation.

Les « valeurs traditionnelles » au lieu de l'éducation

Les objectifs démographiques sont ouvertement intégrés dans la politique éducative. En 2024, le ministère de l'Éducation a introduit un nouveau cours parascolaire, intitulé « Études familiales », destiné aux élèves de la 5e à la 9e année, c'est-à-dire aux enfants âgé·es de 11 à 15 ans environ. Selon le programme, ses objectifs sont « d'inculquer aux élèves les valeurs d'une famille solide, du mariage et de la natalité » et « de promouvoir la chasteté ». En outre, le projet national Conversations importantes », une série de cours hebdomadaires comprenant des modules sur les valeurs familiales, établit également une division rigide des rôles entre les sexes. Les filles se voient attribuer le rôle de « mère et femme au foyer », tandis que les garçons sont censés devenir des « protecteurs et des guerriers ». La formulation est très directe : « la mère est la gardienne de la maison, la gardienne du foyer » ; « la maternité est la mission des femmes ». En revanche, les soldats russes « héroïques » en guerre en Ukraine sont présentés comme des modèles aux garçons. Le message adressé aux adolescentes est clair : la maternité n'est pas seulement l'un des nombreux choix de vie possibles, elle est obligatoire. Quant à leurs camarades de classe masculins, on leur promet le rôle de créateurs, de leaders et de défenseurs actifs.

Dans certaines régions, les autorités ont mis en place un système de paiements en espèces pour les jeunes mères. Dans le kraï de l'Altaï, en Sibérie, une aide unique de 100 000 roubles (un peu plus de mille euros) a été officiellement promise à toutes les étudiantes à temps plein qui prennent rendez-vous pour des soins prénataux. Dans l'oblast de Kalouga, à l'ouest de la Russie, un programme similaire (versement unique de 100 000 roubles aux lycéennes et étudiantes enceintes) a été mis en place en 2025, avec un objectif de 123 filles concernées la première année, 130 en 2026 et 143 e 2027. En d'autres termes, la grossesse chez les adolescentes est désormais un indicateur de performance : d'ici 2027, la région devrait compter près de quatre cents mères mineures afin que les responsables puissent rendre compte de leur succès en matière d'augmentation de la population. Des objectifs similaires en matière de grossesse ont été adoptés dans l'oblast d'Oryol (490 paiements sur 3 ans), à Kemerovo, dans le kraï de l'Altaï, à Briansk, à Voronej et à Tver. Le ministère fédéral du Travail a recommandé que ces mesures soient mises en œuvre dans tout le pays, les présentant comme un soutien aux jeunes mères afin d'améliorer la démographie.

De nombreuses et nombreux experts considèrent que ces initiatives encouragent délibérément les grossesses chez les adolescentes. Même des députées protestent contre leur normalisation, affirmant qu'« une enfant qui donne naissance à un enfant est une tragédie, pas un acte héroïque », et avertissant que ces aides « envoient un message : tombez enceinte et recevez de l'argent ». Nina Ostanina, présidente de la commission de la Douma d'État sur la protection de la famille, a qualifié les incitations financières accordées aux écolières pour avoir des enfants de « mesure d'urgence, et en aucun cas d'encouragement » et s'est prononcée contre le fait de « pousser les écolières à la grossesse et à l'accouchement ».

Ces politiques trouvent un écho dans les discours des hauts fonctionnaires qui parlent ouvertement de l'éducation et de la famille comme de choix contradictoires pour les jeunes femmes. Les responsables politiques au plus haut niveau remettent en question la valeur de l'éducation pour les filles : en 2023, le ministre de la Santé Mikhaïl Mourachko a déclaré que retarder la maternité au profit de l'éducation et de la carrière était une « pratique néfaste bien établie » qui entraînait des problèmes de santé. « Nous devons envoyer un message différent : plus une femme accouche tôt, dès que cela est physiquement possible et conforme aux directives du ministère de la Santé, mieux c'est pour elle et son enfant », a souligné le ministre.

Plus tôt, en 2020, la sénatrice Margarita Pavlova avait proposé « d'arrêter de pousser les filles vers l'enseignement supérieur » et déclaré que passer beaucoup de temps à se découvrir soi-même était un « effet secondaire du féminisme ». « Toute cette découverte de soi s'étale sur des années, entraînant une perte de la fonction reproductive », a déclaré Mme Pavlova, appelant à rediriger les jeunes femmes russes des universités vers le mariage précoce et la maternité.

Le prêtre Dmitry Smirnov, personnalité influente du clergé, a exprimé un point de vue similaire. « Les filles n'ont pas besoin d'aller à l'école ; elles doivent apprendre à être mères. » Il a déclaré lors d'une émission de radio qu'il était plus important pour une fillette de sept ans d'apprendre à s'occuper d'un bébé que de « lire et écrire », posant une question rhétorique : « À quoi sert d'aller à l'école ? De cette façon, elle sera prête à devenir mère. » Bien que les propos de Smirnov aient suscité une vive réaction, son argument était essentiellement le même que celui des responsables, quoique plus absurde. La seule différence était sa franchise.

Les responsables, les sénateurs et les prêtres sont d'accord : l'éducation des filles est peu importante, tandis que remplir sa « vocation féminine » dès le plus jeune âge est une vertu.

Il est vrai que plus le niveau d'éducation d'une femme est élevé, plus elle devient mère tardivement et moins elle a d'enfants. Une analyse réalisée en 2023 à partir de données provenant de 28 pays européens a montré que l'éducation a une influence déterminante sur l'âge auquel les femmes ont leur premier enfant et sur la probabilité d'avoir d'autres enfants par la suite. D'une certaine manière, il est logique que les écoles russes soient le lieu choisi pour discuter de la maternité : c'est l'éducation qui donne aux filles le temps et l'espace nécessaires pour choisir leur voie dans la vie.

Des manuels scolaires sans femmes

Une étude menée par Glasnaya avant l'année scolaire 2025-2026 a révélé un déséquilibre déprimant entre les sexes dans les manuels scolaires russes. Dans les passages assignés à l'examen d'État unifié (USE), qui détermine l'obtention du diplôme d'études secondaires et l'admission à l'université en Russie, les femmes ne représentent que 8,8% du nombre total de personnages, tandis que les personnages masculins apparaissent près de sept fois plus souvent (58,2%). Le sexe des autres personnages n'était pas précisé. En d'autres termes, lorsqu'elles se préparent à l'examen scolaire principal, les filles ne voient pratiquement aucun nom féminin parmi les auteurs et les personnages sur lesquels sont basés les devoirs. Alors que les textes officiels et éducatifs utilisent d'anciens titres professionnels russes marqués par le genre (par exemple « actrice »), ils refusent délibérément d'utiliser les mots inventés au cours des dernières décennies par le mouvement féministe pour mettre en avant, par exemple, les femmes rédactrices et réalisatrices. De plus, les candidates qui utilisent ces mots risquent de perdre des points pour déviation stylistique. Dans le programme scolaire, les femmes n'apparaissent pratiquement jamais en tant qu'artistes, scientifiques ou politiciennes ; le plus souvent, si elles sont représentées, c'est uniquement comme accessoires des hommes.

Cette tendance se retrouve également dans les manuels scolaires consacrés aux sciences humaines. Selon les calculs de Glasnaya, les femmes ne représentent que 5% des personnages historiques (dans les domaines de la politique, des sciences, de la culture et de l'industrie) mentionnés dans les manuels scolaires populaires d'études sociales destinés aux élèves de la 4e à la 3e. Les hommes et leurs réalisations représentent les 95% restants. Sur les 38citations répertoriées dans les postfaces « Paroles de sagesse » de chaque chapitre, une seule appartient à une femme (l'impératrice Catherine II), alors qu'il existe de nombreuses autres femmes historiques non subversives. De plus, aucune femme n'est mentionnée dans la section du manuel de 8e année consacrée aux réalisations scientifiques russes actuelles. Les auteurs des manuels scolaires passent sous silence les femmes chercheurs contemporaines ou dissimulent leur statut : par exemple, le Dr Elena Lobacheva est décrite comme une « économiste russe contemporaine » (au masculin grammatical), sans aucune indication de son diplôme, tandis que ses collègues masculins sont couronnés de tous leurs titres. Les lecteurs pourraient bien en conclure que la science, l'histoire et la culture sont presque exclusivement le produit des hommes et que la contribution des femmes à ces domaines est négligeable.

Le programme d'études littéraires a également tendance à présenter les femmes dans des rôles stéréotypés. Une analyse des devoirs assignés ces dernières années révèle des schémas de représentation récurrents : les femmes sont soit des victimes héroïques (par exemple, des partisanes inébranlables pendant la Seconde Guerre mondiale), soit des personnages passifs qui ont besoin d'être protégés par des guerriers masculins. Les personnages féminins apparaissent dans un éventail limité de professions traditionnelles : enseignante, actrice, trayeuse, infirmière, secrétaire. Les femmes sont souvent décrites uniquement à travers leur statut de parentes (d'hommes) : mères, sœurs ou grands-mères. Les rôles masculins, en revanche, vont de Pierre le Grand aux charpentiers et soldats, sans oublier une multitude d'écrivains et de scientifiques célèbres. Ainsi, le programme perpétue structurellement un manque de modèles pour les filles. Les femmes sont soit absentes, soit représentées exclusivement dans des rôles domestiques ou secondaires.

Les expert·es décrivent ce phénomène comme « l'effacement symbolique » des femmes. La chercheuse en études de genre Yulia Grishina note : « La faible représentation des femmes dans les manuels scolaires indique aux élèves que ce groupe est moins important dans la sphère publique de la science, de la culture et de l'art ; cela renforce les stéréotypes de genre et perpétue l'inégalité entre les sexes. En d'autres termes, ne pas mentionner les femmes implique que les problèmes auxquels elles sont confrontées n'existent pas, tout comme leurs actions. »

Les manuels scolaires ne se contentent pas de refléter la réalité : dans une large mesure, ils la construisent. Lorsqu'une fille passe ses onze années d'école sans voir pratiquement aucune femme parmi les personnages historiques, les écrivains ou les scientifiques, cela renforce les inégalités existantes en les présentant comme la norme. Cela réduit la portée de ses ambitions, car elle ne dispose que d'un nombre limité de modèles potentiels, contrairement aux garçons qui en ont une multitude. Et les garçons finissent par se considérer comme ayant droit à des postes de direction, car c'est ce qu'on leur enseigne à l'école.

Des recherches montrent que la représentation dans les supports pédagogiques influence directement la motivation et les choix des élèves. Par exemple, une étude publiée en 2023 dans The Quarterly Journal of Economics révèle que le manque de diversité en matière de genre ou d'origine ethnique dans les manuels scolaires conduit à limiter la perception qu'ont les élèves de leurs propres capacités. Si une fille n'apprend rien sur les femmes scientifiques, écrivaines ou politiciennes, son idée de ce qu'elle peut devenir reste incomplète. Un contenu éducatif inclusif élargit les horizons, et la présence de femmes à des postes de direction renverse l'idée selon laquelle le leadership est une prérogative masculine. L'inclusivité dans l'éducation n'est pas une question de « politiquement correct », mais une nécessité pour un accès égal à l'avenir.

C'est en forgeant qu'on devient forgeron.

Les nouveaux programmes scolaires sont renforcés par des pratiques quotidiennes qui créent un paysage idéologique unifié. Les filles entendent le même message provenant de différentes sources : manuels scolaires, professeurs principaux, cours extrascolaires. Les cours d'histoire et de santé et sécurité mettent de plus en plus l'accent sur la « valeur spirituelle et morale de la famille » et la nécessité des rôles traditionnels. Parallèlement, les cours d'études sociales qui pourraient offrir un espace de discussion sur les droits humains, la pensée critique et l'égalité des sexes sont supprimés. Leur place dans l'emploi du temps est prise par des cours sur le patriotisme et la religion qui proposent aux filles le rôle de « femmes au foyer » et aux garçons celui de « défenseurs de la patrie ». Les enseignants des écoles russes se plaignent régulièrement de la suppression de matières importantes de l'enseignement général au profit de cours spécialisés, un vieux problème qui s'est encore aggravé avec l'arrivée de la guerre. Un enseignant russe a évoqué les devoirs de propagande dans une précédente interview accordée à Posle.

Dans un tel environnement, la répétition est importante. « La maternité est la mission des femmes » peut sembler discutable en soi, mais cela devient une « vérité » lorsqu'on le répète sans cesse. En utilisant les mêmes phrases jour après jour en classe, lors des conversations importantes » et des activités parascolaires, les écoles transforment ces déclarations d'opinions en « connaissances ». Le système ne laisse aux filles pratiquement aucune place au doute ou au choix personnel.

Connaissance contre destin

La dévalorisation par la Russie de l'éducation des filles semble particulièrement contradictoire si l'on considère leurs résultats scolaires réels.

Aucune statistique officielle récente ventilée par sexe n'est disponible publiquement. Ces dernières années, les rapports des agences gouvernementales russes sur l'examen d'État unifié (USE) et l'examen d'État de base (BSE) se sont concentrés sur le nombre d'élèves ayant obtenu la note maximale et sur les notes moyennes par région. Les dernières données détaillées datent de 2015, année où, selon Rossiyskaya Gazeta, les filles ont obtenu des notes moyennes plus élevées dans presque toutes les matières. Par exemple, les élèves de sexe féminin ont obtenu en moyenne 65,7 points en russe, contre 58,6 pour les garçons, et 55 points en littérature, contre 45,9. Les filles étaient également en tête en informatique (59,2 contre 56,4) ; la seule matière dans laquelle les garçons ont légèrement surpassé leurs camarades féminines était les mathématiques avancées. Une tendance similaire a été observée dans les notes obtenues au BSE, qui est passé à la fin de la troisième : les filles ont obtenu de meilleurs résultats dans la plupart des matières et étaient plus susceptibles de réussir avec mention, tandis que les garçons étaient plus susceptibles d'échouer.

Ces tendances sont confirmées par des études internationales plus récentes. Dans l'étude PIRLS-2021, qui évalue les compétences en compréhension et en interprétation de la lecture des élèves du primaire, les filles russes ont obtenu 14 points de plus que les garçons en lecture, tandis que dans l'étude TIMSS-2019, leurs différences en mathématiques et en sciences étaient minimes. En outre, des analyses réalisées par l'École supérieure d'économie ont montré que les filles ont tendance à obtenir de meilleurs résultats en sciences humaines et à poursuivre leurs études dans ce domaine, tandis que les garçons sont légèrement plus enclins à se concentrer sur les domaines techniques.

Jusqu'en 2021, les filles ont toujours constitué la majorité des candidats à l'université en Russie. Selon le ministère de l'Éducation et des Sciences, environ 52% des candidats retenus pour l'année universitaire 2021-2022 étaient des femmes (soit plus de 565 000 étudiantes). En 2022-2023, l'équilibre entre les sexes dans les admissions s'est quelque peu équilibré (environ 50/50), mais la proportion de femmes parmi les diplômés universitaires reste plus élevée : les filles sont moins susceptibles d'abandonner leurs études et plus susceptibles de terminer leurs programmes et d'obtenir leur diplôme. Ainsi, les indicateurs objectifs montrent que les résultats scolaires des filles sont meilleurs à l'école primaire et à l'université. Non seulement les filles obtiennent de meilleures notes, mais elles sont également plus susceptibles de poursuivre leurs études.

Les écolières peuvent surpasser les garçons en termes de résultats scolaires, mais le système leur rappelle constamment que ce n'est pas le plus important. La priorité absolue est qu'elles fondent une famille et aient des enfants le plus tôt possible ; tout le reste est facultatif. Cette dissonance sape l'estime de soi et la motivation des filles : pourquoi faire des efforts si vos excellentes compétences en mathématiques ou en littérature seront de toute façon invalidées ?

Un avenir sans alternative

Une adolescente russe qui rêve de science, de sport ou d'une carrière ne trouve aucun soutien à ses aspirations dans les manuels scolaires ou le discours officiel. Au contraire, on lui fait croire que de tels projets sont secondaires, voire un obstacle potentiel à un mariage précoce. Au lieu de la liberté de choix, on lui offre un avenir prédéterminé, et elle risque d'être condamnée ou qualifiée d'« échec en tant que femme » si elle tente de suivre sa propre voie.

Au lycée, alors que les adolescents expérimentent généralement différents rôles et font des projets, les filles sont poussées vers une seule voie : la famille et la maternité précoce. Le conflit entre leur désir naturel d'épanouissement personnel et le scénario qui leur est imposé peut être source d'anxiété et dévaloriser les réelles réussites scolaires des filles : leurs récompenses, leurs victoires dans des concours et leurs bons résultats scolaires deviennent moins importants que le fait de se conformer à un rôle de genre.

Il faut dire que les enseignant·es peuvent parfois compenser ce biais. Celles et ceux qui ne sont pas d'accord avec les directives idéologiques doivent contourner le programme scolaire, rechercher des ressources supplémentaires et discuter avec les élèves de sujets qui ne sont pas abordés dans les manuels. Mais de tels efforts nécessitent une motivation personnelle et une volonté d'aller à l'encontre du système. Depuis l'introduction des cours « patriotiques et des nouveaux programmes scolaires, les enseignant·es se trouvent dans une situation où tout écart par rapport à la ligne officielle peut leur valoir d'être dénoncé·es ou licencié·es. Celles et ceux qui tentent de maintenir l'esprit critique dans leurs classes sont en fait contraint·es de trouver un équilibre entre leur éthique professionnelle et le risque de persécution.

À long terme, ces politiques conduiront au maintien des inégalités entre les sexes dans la société. Les écolières qui commencent aujourd'hui à se considérer comme des « aides » et des « femmes au foyer » seront moins susceptibles d'aspirer demain à des postes de direction dans les domaines scientifiques, commerciaux et politiques. La Russie passe à côté de leurs talents et de leurs idées parce que, pendant leurs années de formation, on leur dit que « ce n'est pas un travail pour une femme ». Pour les filles elles-mêmes, cela se traduit par des choix de vie limités. Leur potentiel personnel, qu'il soit scolaire, créatif ou professionnel, reste inexploité.

***

La politique consistant à utiliser les écoles comme un outil démographique semble simple et pratique pour l'État : plus tôt les filles accepteront le rôle qui leur est assigné, moins elles poseront de questions. Mais cette stratégie présente des inconvénients qui commencent déjà à se manifester.

Tout d'abord, cela reproduit les inégalités sociales. Les filles ont moins d'opportunités de s'épanouir et de faire des choix, ce qui pénalise la société dans son ensemble : il y a moins de femmes chercheuses, entrepreneuses et dirigeantes pour apporter des changements, faire avancer le pays et défendre les intérêts des femmes.

Les inégalités ancrées dans les écoles se reflètent ensuite dans la politique. Aujourd'hui, les femmes ne détiennent que 17% des sièges au parlement russe (la Douma d'État et le Conseil de la Fédération). En d'autres termes, il n'y a pratiquement aucune femme parmi ceux qui prennent les décisions stratégiques, qui déterminent les priorités en matière de dépenses publiques, de politique sociale et de science. Or, des études montrent qu'une forte représentation des femmes au sein du gouvernement a un effet positif sur la croissance économique, le niveau de confiance dans les institutions et la qualité de vie. Si l'on enseigne aujourd'hui aux filles russes que l'éducation et la carrière ne sont pas une priorité, elles seront tout aussi peu nombreuses à diriger le pays demain.

Deuxièmement, ces politiques perpétuent les stéréotypes sexistes qui sont transmis à la génération suivante. Une écolière qui a appris que ses résultats scolaires n'ont aucune importance transmettra cette expérience à ses propres enfants demain, transmettant ainsi des attitudes misogynes à la génération suivante. Cela crée un cercle vicieux dans lequel les rôles patriarcaux sont promulgués à la fois par le gouvernement et au niveau local, au sein de la famille. Ce serait le pire scénario possible, mais est-ce vraiment si irréaliste pour la jeune génération ?

Enfin, derrière la préoccupation apparente du gouvernement pour le taux de natalité se cache un refus de reconnaître le droit des filles à une éducation complète et leur droit général à faire leurs propres choix de vie, même si cela signifie choisir les sciences ou les affaires publiques plutôt que d'avoir des enfants. Les prestations sociales et les objectifs de grossesse peuvent améliorer temporairement les indicateurs démographiques de la Russie, mais derrière ces chiffres se cachent les opportunités perdues de toute une génération.

https://www.posle.media/article/lessons-in-childbirth
Traduit par DE

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L’autonomie des femmes à l’ère des politiques natalistes

27 janvier, par Alka Barua, Souvik Pyne — ,
Les politiques natalistes, qui gagnent actuellement du terrain en Inde, sont des outils de contrôle social qui renforcent les normes de genre. Ces programmes nuisent à la (…)

Les politiques natalistes, qui gagnent actuellement du terrain en Inde, sont des outils de contrôle social qui renforcent les normes de genre. Ces programmes nuisent à la justice reproductive en privilégiant les objectifs démographiques au détriment de l'autonomie ; nous avons besoin d'une approche fondée sur les droits, axée sur le choix, la dignité et le bien-être équitable.

Tiré de Entre les lignes et les mots

https://entreleslignesentrelesmots.wordpress.com/2025/12/14/__trashed-3/?jetpack_skip_subscription_popup

En bref

— Le discours nataliste de plus en plus présent en Inde reflète des inquiétudes politiques profondes concernant les changements démographiques et la représentation fédérale.

— L'approche historique de l'Inde en matière de santé reproductive a souvent donné la priorité au contrôle démographique plutôt qu'à l'autonomie individuelle, révélant une tension persistante entre les droits et les objectifs démographiques.

— Les nouvelles politiques natalistes en Inde encouragent non seulement la natalité, mais sapent également les droits reproductifs, en particulier parmi les communautés marginalisées, créant ainsi une hiérarchie de légitimité en matière de planification familiale.

— La contradiction au sein des politiques démographiques indiennes met en évidence la nécessité d'un cadre fondé sur les droits qui privilégie le choix individuel et le bien-être holistique plutôt que de simples considérations démographiques.

Le 11 juillet 2025, lors d'un sommet organisé à l'occasion de la Journée mondiale de la population, le ministre en chef de l'Andhra Pradesh, N. Chandrababu Naidu, a déclaré : « Nous allons bientôt mettre en place une politique forte en matière de croissance démographique. La population est notre ressource économique la plus importante. Le monde dépend de plus en plus des pays à forte population ».

Cette déclaration n'est pas isolée. Elle révèle une tendance croissante en Inde, en particulier dans les États du sud, où la baisse des taux de fécondité est de plus en plus considérée comme une préoccupation. Si le raisonnement officiel invoque principalement les craintes liées à la diminution de la main-d'œuvre, au ralentissement de la croissance économique et au vieillissement de la population, des courants politiques plus profonds sont à l'œuvre (Lyngdoh et al. 2024 ; Saggurti et Gupta 2025).

Bien que l'Inde prétende pratiquer un fédéralisme coopératif, les États du sud sont de plus en plus sceptiques quant à son fonctionnement réel. Ce scepticisme a conduit à une contestation accrue du fédéralisme. Les questions clés comprennent la manière dont le fédéralisme fiscal est géré, la pression en faveur de la centralisation linguistique, en particulier par l'imposition de l'hindi, et l'abus des pouvoirs du gouverneur dans les affaires de l'État.

Le fédéralisme fiscal est étroitement lié à la population. Par exemple, la formule utilisée par la 15e Commission des finances pour décider de la répartition des recettes fiscales entre les États repose désormais sur les données du recensement de 2011. Elle recommande également des allocations pour plusieurs programmes financés par le gouvernement central sur la base des chiffres par habitant. Ce changement affecte en particulier les subventions destinées à la santé, à la gouvernance locale et à la gestion des catastrophes.

Souvent, les décisions politiques semblent favoriser les investissements dans les États qui obtiennent de mauvais résultats, plutôt que de récompenser ceux qui ont obtenu de bons résultats. Cette tendance est souvent renforcée par le favoritisme dont bénéficient les États qui sont politiquement alignés sur le gouvernement central.

Dans ce contexte, le prochain exercice de délimitation, qui redistribuera les sièges parlementaires à l'aide de données démographiques actualisées, a suscité un malaise important. Les États du sud craignent de perdre leur représentation politique et d'être marginalisés. Parallèlement, les États ayant des taux de fécondité plus élevés pourraient acquérir une influence disproportionnée. Ces craintes ont encouragé un soutien subtil, mais croissant, aux politiques natalistes qui peuvent se faire au détriment des droits individuels et de l'autonomie reproductive. Ce débat reflète une lutte plus large impliquant des facteurs démographiques, sociaux et culturels, la gouvernance et le fédéralisme équitable.

Un paysage politique conflictuel

L'approche de l'Inde en matière de santé reproductive et de contrôle démographique a longtemps été façonnée par des facteurs culturels, sociaux et politiques. L'Inde a été l'un des premiers pays à mettre en place un programme de planification familiale financé par l'État en 1952.

Depuis sa création, ce programme a été façonné par la conviction que « le développement est le meilleur contraceptif ». Ancré dans une vision néo-malthusienne du monde, il partait du principe que la croissance démographique incontrôlée menaçait les ressources limitées et le développement économique, perpétuant ainsi la pauvreté. Les pays occidentaux ont renforcé cette vision. Ils ont encouragé le contrôle démographique dans les pays du Sud, en particulier en Inde, comme étant nécessaire à la stabilité mondiale et au progrès vers la modernisation.

Les politiques démographiques de l'Inde se sont traditionnellement concentrées sur des chiffres, tels que l'indice synthétique de fécondité et le rapport de masculinité à la naissance. L'autonomie individuelle a fait l'objet de beaucoup moins d'attention.

Au cours de ses premières décennies, le programme de planification familiale a adopté une approche coercitive et axée sur des objectifs. Les personnes et les professionnel·les de santé étaient incité·es à recourir à des méthodes contraceptives permanentes. À cette époque, l'avortement a été légalisé sous certaines conditions. Cette décision a fait l'objet d'un débat, non seulement comme moyen d'améliorer la santé publique et de réduire la mortalité maternelle, mais aussi comme effort des démographes pour contrôler la croissance démographique.

Ces stratégies ont abouti à une coercition généralisée, en particulier pendant la période d'urgence, marquée par des campagnes massives de vasectomie et de graves violations des droits humains. La réaction négative du public à cette période, combinée à l'adhésion de l'Inde au Programme d'action (PoA) lors de la Conférence internationale sur la population et le développement (CIPD) de 1994, a entraîné un changement de politique largement symbolique.

Les « objectifs » ont été remplacés par des « niveaux de réalisation attendus », mais les pratiques coercitives ont persisté sous le nouveau nom de « Programme de bien-être familial ». Bien que l'approche dite du « panier de choix » visait à promouvoir l'autonomie et la prise de décision éclairée parmi les utilisateursutilisatrices, les préférences des prestataires de soins de santé, influencées par les objectifs institutionnels et les impératifs de contrôle démographique, ont continué à façonner les services.

En réalité, les prestataires de soins de santé poussent souvent les utilisateurs/utilisatrices à choisir certaines méthodes, ce qui signifie que les personnes n'ont pas vraiment la liberté de décider par elles-mêmes. Cela révèle un problème plus profond et non résolu : il existe un écart entre le soutien aux droits reproductifs en principe et le fonctionnement réel du programme dans la pratique.

Au cours de cette période, la loi de 1994 sur les techniques de diagnostic prénatal et pré-conceptionnel (PCPNDT) a été introduite afin de mettre fin à l'utilisation abusive de la technologie à des fins de sélection du sexe. Cependant, la manière dont cette loi a été appliquée a parfois fini par restreindre l'accès aux services d'avortement au deuxième trimestre, que ce soit intentionnellement ou non. Ses sanctions sévères ont semé la peur parmi les prestataires de services, qui craignaient de subir des conséquences juridiques.

Les campagnes publiques autour de la loi visaient à sensibiliser le public à l'importance des filles. Mais elles ont souvent conduit les gens à penser que la plupart des avortements au deuxième trimestre étaient pratiqués pour des raisons de sélection du sexe. Ces messages suggéraient également, peut-être involontairement, que les fœtus avaient une personnalité juridique. Cela a renforcé la stigmatisation autour de l'avortement et soutenu les arguments contre le droit de choisir.

L'absence de communication claire sur la nécessité, la légalité et la sécurité des services d'avortement a permis la propagation d'opinions négatives. En conséquence, des barrières sociales et psychologiques persistantes rendent désormais plus difficile l'accès aux services d'avortement.

En outre, pour ajouter à ces difficultés, le cadre juridique indien comporte également de solides fondements anti-choix. Le Code pénal indien de 1860, héritage colonial, a criminalisé l'avortement dans ses articles 312 à 314, reflétant une opposition morale et religieuse à l'avortement et au contrôle des naissances. Ces dispositions ont été conservées presque sans changement dans le Bharatiya Nyaya Sanhita (BNS) de 2023. En conséquence, l'avortement continue d'être criminalisé dans le pays, n'étant autorisé qu'à titre « exceptionnel » en vertu de la loi de 1971 sur l'interruption médicale de grossesse.

Les objectifs du Millénaire pour le développement, introduits en 2000, ont influencé la stratégie Reproductive and Child Health-II (Santé reproductive et infantile II). Cela a conduit à mettre fortement l'accent sur la réduction de la mortalité maternelle. Ces priorités ont jeté les bases de la Mission nationale pour la santé. Plus tard, les objectifs de développement durable ont continué à mettre l'accent sur la réduction de la mortalité maternelle.

Cependant, au cours de la même période, des stratégies telles que « Family Planning 2020 » (Planification familiale 2020) et « Family Planning 2030 » (Planification familiale 2030) ont fait progresser le programme de stabilisation démographique (Family Planning 2030). Ainsi, dans la pratique, l'environnement politique indien reste un mélange confus d'éléments pro-natalistes, pro-choix et anti-choix, reflétant souvent des priorités étatiques contradictoires.

Le mythe du libre choix

Les défenseur·es des droits et de la justice en matière de santé sexuelle et reproductive défendent le droit fondamental de chaque personne à prendre des décisions libres, éclairées et volontaires concernant son corps, sa sexualité et sa vie reproductive. Cela couvre les choix en matière de contraception, de grossesse, d'accouchement, d'avortement, de partenaires sexuels et de méthodes de planification familiale.

La véritable liberté de choix signifie bien plus que la simple mise en place de lois ou de programmes gouvernementaux limités. Elle nécessite un environnement dans lequel les personnes ont accès à des informations complètes et à des soins de santé, à la stabilité économique, à la protection contre la violence et la discrimination, et à un soutien pour éliminer les obstacles systémiques, en particulier pour les communautés marginalisées. Pour cette raison, il est essentiel d'examiner les politiques sous l'angle plus large de la justice et de l'équité, plutôt que de se concentrer uniquement sur les droits légaux ou les détails des programmes.

Ces contradictions politiques mettent en évidence une vision étroite de la démographie. Le gouvernement encourage souvent la natalité plutôt que d'apporter un soutien durable aux parent·es et à l'éducation des enfants, en particulier parmi les familles marginalisées.

Les politiques démographiques de l'Inde se sont traditionnellement concentrées sur des chiffres, tels que l'indice synthétique de fécondité (ISF) et le rapport de masculinité à la naissance. L'autonomie individuelle a quant à elle été beaucoup moins prise en compte. Le fossé entre une approche axée sur les chiffres et une approche qui respecte véritablement les droits humains, la dignité et l'équité en matière de santé reproductive est évident. Dans la pratique, la mise en œuvre des politiques continue d'être dictée par des objectifs démographiques et des considérations politiques plutôt que par un engagement en faveur des droits individuels.

En 2020, la Haute Cour de Delhi et la Cour suprême ont toutes deux rejeté une requête visant à faire appliquer une norme nationale de deux enfants, affirmant ainsi l'engagement de l'Inde en faveur des droits reproductifs et du choix volontaire dans le cadre du Programme d'action de la Conférence internationale sur la population et le développement et des principes consacrés dans la Politique nationale en matière de population (MoHFW 2002 ; NPP 2000).

Malgré le discours officiel en faveur du libre choix, les politiques et les programmes gouvernementaux restent incohérents. D'une part, ils adoptent une approche nataliste en offrant des incitations financières à la natalité, en particulier dans les communautés confrontées à un déclin démographique, telles que les Parsis (programme Jiyo Parsi) et les groupes tribaux particulièrement vulnérables (PVTG).

Dans le même temps, plus de 35 projets de loi préconisant une politique des deux enfants ont été présentés aux assemblées législatives indiennes depuis l'indépendance. Plusieurs États ont adopté des lois qui pénalisent les personnes ayant plus de deux enfants. Elles restreignent l'accès aux programmes gouvernementaux, à l'emploi et même à l'éligibilité à des fonctions politiques, ce qui se traduit par un traitement injuste de ces personnes [1].

De telles politiques ont des conséquences négatives graves. Elles entraînent un déséquilibre entre les sexes, la traite des femmes, les mariages forcés, l'exploitation sexuelle et l'abandon. Un cas récent dans l'État du Madhya Pradesh, où un quatrième enfant a failli être tué parce que ses parents craignaient de perdre leur emploi dans la fonction publique, montre à quel point ces conséquences peuvent être graves. Ces problèmes ne sont pas seulement des statistiques, ils constituent de graves violations des droits humains.

Ces contradictions politiques mettent en évidence une vision étroite de la démographie. Le gouvernement encourage souvent les naissances plutôt que d'apporter un soutien durable aux parents et à l'éducation des enfants, en particulier parmi les familles marginalisées. Par exemple, des programmes tels que Janani Suraksha Yojana (JSY) et Beti Bachao Beti Padhao (BBBP) encouragent les accouchements en milieu hospitalier et la santé maternelle à court terme, ainsi que la survie des filles. Cependant, ils ne font que très peu pour soutenir les soins à long terme ou investir dans des infrastructures de garde d'enfants adéquates.

Bien que ces programmes soient présentés comme favorisant l'égalité des sexes, ils reflètent en réalité une approche étatique de la reproduction. Certaines naissances, en particulier celles de filles, sont prioritaires pour atteindre des objectifs démographiques et sociaux fondés sur une mentalité hétéronormative et patriarcale. Les politiques natalistes au niveau de l'État, souvent présentées comme des réponses à des menaces démographiques perçues, accordent une importance nationale à la procréation. Pourtant, elles ne fournissent pas le soutien structurel nécessaire pour élever les enfants dans des environnements sûrs et sains.

Par exemple, le programme Integrated Child Development Services (ICDS) a été créé en 1975 pour fournir des services de garde à la petite enfance par l'intermédiaire des centres anganwadi. Mais l'ICDS reste sous-financé et à bout de souffle. Ce manque de soutien adéquat fait peser un fardeau injuste sur les femmes, les obligeant souvent à quitter le marché du travail et renforçant les inégalités persistantes entre les sexes.

Pour de nombreuses femmes, l'infertilité a de graves conséquences sociales. Elles peuvent être victimes de stigmatisation, de reproches, de discrimination, d'exclusion sociale, de détresse émotionnelle, voire d'abandon.

Si beaucoup pensent que la baisse des taux de fécondité reflète les choix personnels des femmes, la réalité est beaucoup plus complexe. Les inégalités structurelles, les normes de genre et les pratiques coercitives influencent toutes les décisions en matière de reproduction, en particulier dans les communautés marginalisées et pauvres.

Un exemple flagrant est le refus de contraception à 75 groupes tribaux particulièrement vulnérables (PVTG) reconnus par l'État. En 1979, le gouvernement a interdit la stérilisation pour ces groupes. Cette décision a été présentée comme un moyen de les protéger contre la coercition. Cependant, l'intention sous-jacente était nataliste : l'objectif était d'augmenter leur population en restreignant leur autonomie reproductive.

En refusant l'accès à la contraception et à l'avortement, l'État a porté atteinte à la justice reproductive et violé les engagements nationaux et les obligations internationales de l'Inde en matière de droits humains. Bien que l'État du Chhattisgarh ait révoqué cette décision en 2018, son existence démontre à quel point les objectifs démographiques priment souvent sur les choix individuels et traitent les communautés marginalisées comme des atouts démographiques plutôt que comme des citoyen·nes jouissant de droits égaux.

Dans ce paysage politique complexe et parfois contradictoire, façonné par les engagements internationaux, le discours officiel et des priorités culturelles et démographiques profondément ancrées, l'infertilité reste largement ignorée par le discours nataliste et les politiques publiques (UNFPA 2025a). Depuis 1992-1993, l'infertilité secondaire a presque doublé en Inde et pourrait contribuer de manière significative à la récente baisse des taux de fécondité (Kundu et al. 2023) [2].

Pour de nombreuses femmes, l'infertilité a de graves conséquences sociales. Elles peuvent être victimes de stigmatisation, de reproches, de discrimination, d'exclusion sociale, de détresse émotionnelle et même d'abandon. L'absence de politiques de soutien reflète une vision étroite et utilitaire de la reproduction, qui privilégie les objectifs démographiques au détriment du bien-être individuel et de la justice reproductive.

L'Inde a réaffirmé à plusieurs reprises son engagement en faveur d'une approche volontaire et fondée sur les droits en matière de planification familiale et de santé reproductive. Dans une déclaration sous serment adressée à la Cour suprême en 2020, le ministère de la Santé et du Bien-être familial a reconnu que les mesures coercitives de contrôle démographique sont « contre-productives et conduisent à des distorsions démographiques ». Cependant, dans la pratique, les restrictions sur les services, les programmes d'incitation et les politiques punitives limitant les naissances à deux enfants révèlent des tensions persistantes entre un cadre fondé sur les droits et les programmes de contrôle démographique.

Est-ce la bonne approche ?

La population indienne devrait atteindre un pic de 1,6 milliard d'habitant·es en 2048 avant de redescendre à 1,1 milliard d'ici 2100, avec un taux de fécondité total (TFT) qui devrait tomber à 1,3, bien en dessous du seuil de renouvellement des générations de 2,1. À l'échelle mondiale, alors que la population a triplé depuis 1950, la fécondité moyenne est passée de 5 à 2,25 enfants par femme en 2024 (UNFPA 2025b). Ces chiffres indiquent un changement démographique naturel, et non une crise.

Les données empiriques ont systématiquement démontré un lien étroit entre l'indice de développement humain (IDH) et l'indice synthétique de fécondité. Selon la théorie de la transition démographique, à mesure que les pays progressent sur les plans économique, social et médical, les taux de fécondité et de mortalité diminuent en raison de l'éducation des femmes, du report du mariage, de l'amélioration des soins de santé, de l'accès à la contraception, de l'augmentation des revenus et du coût d'opportunité accru de la maternité.

Ces mesures ont alimenté un discours sur le « contrôle sélectif de la population ». Ce discours attise les craintes des minorités quant à l'extinction culturelle, tout en alimentant les inquiétudes des groupes majoritaires quant au risque d'être « dépassés ».

S'appuyant sur ce cadre, la théorie de la deuxième transition démographique émet l'hypothèse que dans les sociétés hautement développées, les taux de fécondité pourraient continuer à baisser encore davantage en raison de l'évolution des valeurs, d'une plus grande autonomie individuelle, de la recherche de l'épanouissement personnel et de l'évolution des rôles attribués aux hommes et aux femmes, qui ne privilégient plus la procréation.

Cependant, la corrélation entre l'indice de développement humain et l'indice synthétique de fécondité n'est pas universellement linéaire. Des pays comme l'Inde et plusieurs de ses voisins ont connu une forte baisse de la fécondité malgré des niveaux d'indice de développement humain modérés. Cette anomalie apparente s'explique par une interaction complexe entre les politiques démographiques menées par l'État, les normes culturelles profondément enracinées et les dynamiques de genre dominantes qui influencent les comportements reproductifs d'une manière qui n'est pas toujours directement liée aux indicateurs de développement conventionnels.

Les politiques démographiques de l'Inde ont toujours été influencées par de fortes idées ethno-régionalistes. Le programme national de planification familiale, bien qu'officiellement universel, a en pratique ciblé de manière disproportionnée les communautés marginalisées. Ce ciblage s'est souvent traduit par des campagnes de stérilisation coercitives et des incitations que beaucoup ont considérées comme des tentatives d'ingénierie démographique.

De telles mesures ont alimenté un discours sur le « contrôle sélectif de la population ». Ce discours attise les craintes des minorités quant à l'extinction culturelle, tout en alimentant les inquiétudes des groupes majoritaires quant au risque d'être « dépassés ». En conséquence, la fécondité est devenue un substitut à la politique identitaire.

Au lieu de s'attaquer aux véritables problèmes de pénurie de ressources et de déficits de développement, la croissance démographique est souvent présentée comme un « fardeau ». Cette formulation transforme les transitions démographiques en compétitions à somme nulle entre différentes communautés et régions. La politisation de la reproduction est évidente dans les déclarations publiques, telles que celles du Vishwa Hindu Parishad, qui exhortent les familles de la religion majoritaire à avoir plus d'enfants.

Les chercheurs et les chercheuses ont montré que les stéréotypes sur les taux de fécondité des minorités sont trompeurs. Elles et ils ont démontré que ces taux sont davantage influencés par les inégalités socio-économiques que par l'identité religieuse. Malgré cela, les inquiétudes démographiques de la majorité continuent de dominer le discours public. Cette domination nuit à la justice reproductive, à l'efficacité des politiques démographiques et à l'unité nationale.

En outre, les politiques natalistes s'appuient souvent sur des idées moralistes, patriarcales, voire ethno-nationalistes. Les citoyen·nes « idéaux » – généralement définis par la culture ou la religion dominante – sont encouragés·e à avoir plus d'enfants. En revanche, les groupes marginalisés peuvent être subtilement ou ouvertement découragés de se reproduire.

Ces tendances reflètent des schémas mondiaux, tels que la théorie du « grand remplacement ». Cette théorie présente le déclin des populations blanches comme une forme d'extinction culturelle qui nécessiterait une intervention politique urgente. Dans le même temps, elle considère la croissance des populations non blanches comme une surpopulation dangereuse qui doit être contrôlée.

Ce type d'alarmisme sélectif révèle à quel point les débats sur la population sont souvent utilisés pour renforcer les hiérarchies raciales et culturelles existantes, plutôt que pour traiter de véritables questions démographiques. Les mêmes groupes qui s'inquiètent de la baisse de la fécondité des Blanc·hes soutiennent également des programmes agressifs de planification familiale qui ciblent les communautés de couleur, tant dans le monde entier que dans leur propre pays.

Les politiques qui récompensent les personnes qui ont plus d'enfants vont souvent de pair avec des restrictions du droit de retarder ou d'éviter une grossesse.

Tant au niveau mondial qu'en Inde, on constate un chevauchement notable entre les politiques natalistes (politiques qui encouragent les personnes à avoir plus d'enfants) et les programmes qui portent atteinte aux droits humains. Les efforts visant à augmenter les taux de natalité se font souvent au détriment de l'autonomie individuelle, des droits reproductifs et de l'égalité des sexes. Le natalisme ne fonctionne pas seulement comme une stratégie démographique. Il devient également un moyen de justifier les restrictions d'accès à la contraception, à l'avortement et à l'ensemble des services de planification familiale.

Les politiques qui récompensent les personnes qui ont plus d'enfants vont souvent de pair avec des restrictions du droit de retarder ou d'éviter une grossesse. Par exemple, l'interdiction de la stérilisation pour les groupes tribaux particulièrement vulnérables et l'inégalité d'accès aux services d'avortement limitent les choix des personnes. Les questions telles que l'infertilité et le fardeau permanent que représente le rôle parental font l'objet de peu d'attention politique. Alors que les services de fécondation in vitro (FIV) et de procréation médicalement assistée (PMA) sont de plus en plus accessibles aux classes privilégiées, de nombreuses communautés marginalisées sont au contraire soumises à des pressions, voire à des contraintes, pour participer à des programmes de stérilisation gérés par le gouvernement. Cette approche sélective et axée sur les résultats met en évidence les priorités étroites de la politique reproductive actuelle.

Les lois indiennes sur l'adoption et la maternité de substitution révèlent également cette contradiction. Alors que la fertilité est célébrée, l'accès à la parentalité est restreint pour les personnes LGBTQ+, les hommes célibataires, les couples âgés et les personnes handicapées. Ces exclusions sont moins liées au bien-être des enfants qu'à la mise en œuvre d'idées hétéronormatives et capacitistes d'une famille « idéale » ou socialement désirable. Dans ces cas, le refus de l'accès à la reproduction n'est pas fondé sur la capacité d'une personne à s'occuper d'un enfant, mais sur sa conformité aux attentes et aux normes sociales dominantes.

Ces contradictions démontrent comment le pr-onatalisme fonctionne comme une forme d'ingénierie démographique sélective qui encourage la reproduction uniquement dans les limites sociales prescrites. Ces politiques reproductives finissent par créer une hiérarchie de légitimité, où le droit d'avoir des enfants et d'être parent·e est considéré comme un privilège, accordé uniquement à celles et ceux qui satisfont à des attentes morales, culturelles et religieuses spécifiques.

Besoin d'un cadre fondé sur les droits

Les personnalités politiques de tous bords ne se contentent plus de faire allusion à des approches natalistes ; elles s'expriment désormais de manière explicite. Le ministre en chef du Tamil Nadu, M.K. Stalin, a déclaré lors d'un mariage : « Je ne vous dirai pas de ne pas avoir d'enfants à la hâte, d'avoir des enfants immédiatement, mais donnez-leur de beaux prénoms tamouls. » De son côté, Mohan Bhagwat, chef du Rashtriya Swayamsevak Sangh, a déclaré : « La moyenne en Inde est de 2,1. C'est bien. Mais il ne manque pas 0,1 enfant… 2,1 signifie trois. Chaque Indien·ne devrait donc s'assurer d'avoir trois enfants dans sa famille. Je dis cela du point de vue du pays. »

Les programmes natalistes sont de plus en plus utilisés comme mécanismes de contrôle social, renforçant les rôles traditionnels des sexes, réglementant les structures familiales et s'alignant sur des idéologies anti-droits plus larges. Plutôt que de faire progresser la justice reproductive, ces politiques sapent les principes fondamentaux du choix, de la dignité et de l'équité en matière de santé et de droits reproductifs.

Il est donc essentiel que ces tendances soient examinées de manière critique, en particulier en ce qui concerne leur impact sur les groupes marginalisés et le renforcement des inégalités systémiques. Lorsque de nouvelles politiques sont élaborées ou que les politiques existantes sont réformées, elles doivent être rigoureusement évaluées à la lumière de leurs implications sociales, culturelles et politiques plus larges.

Plus important encore, les politiques en matière de reproduction et de population doivent être fermement ancrées dans un cadre fondé sur les droits qui privilégie le choix individuel, l'autonomie corporelle et le bien-être holistique plutôt que les objectifs démographiques ou l'opportunisme politique. Ce n'est que grâce à une telle approche que nous pourrons garantir que les politiques publiques favorisent véritablement la justice reproductive et soutiennent le bien-être des individu·es et de leurs communautés.

Souvik Pyne & Alka Barua
Souvik Pyne est président de CommonHealth India. Alka Barua est membre du comité consultatif du projet et responsable du thème de l'avortement chez CommonHealth India.
Cet article est publié dans le cadre du prix Appan Menon Memorial Award 2025, qui a été décerné à The India Forum.
https://www.theindiaforum.in/public-policy/womens-autonomy-era-pro-natalist-policies
Traduit par DE

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Les femmes à l’avant-garde de la souveraineté alimentaire et des systèmes de santé populaires

Farah Shroff du Mouvement pour la santé des peuples discute des approches féministes des systèmes alimentaires et de santé Tiré de Entre les lignes et les mots Dans la (…)

Farah Shroff du Mouvement pour la santé des peuples discute des approches féministes des systèmes alimentaires et de santé

Tiré de Entre les lignes et les mots

Dans la construction sociale actuelle, les femmes nourrissent et prennent soin du monde ! Nous sommes courageuses, fortes et nous nous battons pour la justice.

Nous exposons l'oppression systémique qui affecte la santé des femmes en considérant toutes les personnes qui s'identifient comme des femmes, y compris les personnes trans, non binaires et de genre fluide.

Problèmes systémiques

La fin du capitalisme ne sera pas la fin du patriarcat, mais la fin du patriarcat sera la fin du capitalisme. Les économies capitalistes coloniales mondiales d'aujourd'hui dépendent du travail reproductif des femmes, du travail du care non rémunéré ou mal rémunéré au sein des familles et des communautés, y compris de leurs contributions aux systèmes de santé, à l'approvisionnement alimentaire et à la production agricole. Les femmes détiennent une infime partie des terres fertiles, mais elles sont responsables de la production et de l'alimentation des familles, des communautés et des nations.

L'exploitation économique des femmes et des personnes de divers genres
Les femmes effectuent au moins les trois quarts des travaux de soins non rémunérés essentiels au fonctionnement des économies capitalistes. C'est un fardeau qui entraîne de graves conséquences pour la santé mentale et le bien-être. Sans cela, le travail salarié et les marchés mondiaux s'effondreraient. C'est un travail qui porte des marques de genre, de race, de classe et de caste : ce sont les femmes migrantes, racialisées et de castes historiquement opprimées qui accomplissent généralement les tâches les plus sous-payées et sous-évaluées dans les secteurs des soins, domestiques, agricoles et industriels, dans des conditions précaires et dangereuses.

Nous exigeons la reconnaissance sociale et financière du travail des femmes et la garantie des droits des femmes à accéder et à posséder la terre et d'autres ressources, la propriété de la production, l'autonomie financière et l'éducation pour assurer leur indépendance économique et politique.

Lutter contre la violence systémique de genre

La violence à l'égard des femmes est omniprésente et inhérente à toutes les sociétés patriarcales. Les femmes et les filles souffrent de violences systémiques qui conduisent au féminicide, à la mutilation génitale féminine, au mariage forcé, à la stérilisation forcée et à l'hystérectomie, à la violence obstétricale, aux examens cliniques contraires à l'éthique, au manque d'accès à la planification familiale et à l'avortement sans risque, au viol et à la violence sexuelle — qui entraînent tous des traumatismes à vie.

Les femmes et les filles des zones rurales, des zones urbaines pauvres, les femmes racialisées, les migrantes, issues des classes marginalisées et des castes opprimées, y compris les femmes autochtones, subissent des impacts disproportionnés. Nous sommes fermement solidaires des femmes du Soudan, du Congo, de Palestine et d'autres vivant dans des zones de guerre qui continuent de résister à la violence et au génocide. Cette violence sape le droit des femmes à la santé et aussi notre capacité à participer aux mouvements de souveraineté alimentaire, alors que la survie et la sécurité deviennent des luttes constantes.

Nous devons reconnaître et mettre fin à la violence sexiste structurelle, humaniser les femmes et les personnes de divers genres, protéger leurs droits fondamentaux, y compris l'accès à la santé, à l'avortement et à la planification familiale, et fournir les bases sociales pour nous permettre à toutes de nous libérer des cycles de violence.

La lutte pour la santé

La santé des femmes et des personnes de genres sexes n'est pas seulement déterminée par des différences biologiques, mais par des inégalités structurelles ancrées dans nos économies et nos systèmes de santé. Aujourd'hui, la recherche médicale, la prévention et le traitement sont définis par des normes androcentriques qui ignorent et dévalorisent systématiquement les besoins du corps féminin.

Les taux d'anémie, de malnutrition, d'obésité et de carence en micronutriments continuent d'augmenter ou de stagner, affectant de manière disproportionnée les femmes en raison des conditions biologiques et sociales. Les femmes sont beaucoup plus touchées par les maladies auto-immunes, mais la recherche sur leurs causes et leurs traitements continue de recevoir un financement insuffisant. De nombreuses maladies, telles que les maladies cardiovasculaires, se manifestent différemment dans le corps des femmes, mais ces différences ne sont pas bien comprises, ce qui entraîne des échecs diagnostiques, un traitement inadéquat et des décès qui auraient pu être évités. Il est courant que les problèmes de santé mentale deviennent un fardeau supporté tout au long de la vie, résultat de ce système d'inégalité qui nous affecte de l'utérus à la mort.

Ces inégalités sont aggravées par le système alimentaire mondial qui, dominé par les sociétés agroalimentaires, privilégie le profit sur la nutrition, inondant les communautés d'aliments transformés de mauvaise qualité qui nourrissent les maladies chroniques. Pour les femmes, le fardeau est double : étant principalement responsables des soins et de la nourriture, nous soutenons les familles et les communautés, mais on nous refuse toujours une nutrition adéquate et du temps pour prendre soin de notre propre santé.

Pour lutter contre cela, nous devons développer des systèmes de santé féministes, décentralisés et communautaires qui placent les femmes, les filles et les personnes de divers genres au centre, à la fois en tant que prestataires et en tant que décideuses. Qui prennent en compte et répondent aux différences et aux besoins du corps féminin, y compris en matière de prévention, de diagnostic, de traitement, de soins et de recherche. Il est nécessaire de reconstruire des systèmes alimentaires et de santé basés sur la souveraineté alimentaire et l'autonomie des organismes, en soutenant la production alimentaire locale et écologique et en protégeant l'allaitement maternel, les connaissances nutritionnelles et le travail de soin.

Transformer le monde à travers les femmes

Transformer le monde à travers les femmes et les personnes de divers genres commence par la reconnaissance que notre travail est systématiquement exploité pour soutenir le système alimentaire. Et c'est nous, précisément, qui menons la transformation de ce système : démantelant les marchés mondiaux et les hiérarchies enracinées, les remplaçant par une production alimentaire en coopératives, avec des pratiques écologiques locales et des communautés alimentées par des énergies renouvelables. Cela signifie également mettre fin au déséquilibre structurel du pouvoir sur la terre, l'économie, la santé et l'éducation, et reconstruire tous les secteurs sur la base des principes de justice. Cela signifie reconnaître socialement et financièrement le travail de soin et le travail des femmes, réorganisant socialement les soins.

Pour la transformation, il ne s'agit pas seulement de démanteler, mais aussi de construire de nouveaux mondes. Un autre monde n'est pas seulement possible, il est en route.

Les femmes et les personnes de divers genres sont porteuses de générations de connaissances en matière de protection des semences, d'agroécologie et de santé communautaire. Nous portons les pratiques de soin et de solidarité, de résistance et de créativité qui prouvent qu'il existe déjà des alternatives vivantes. Nos visions de la justice unissent la souveraineté alimentaire, l'action climatique et le droit à la santé.

La fin de l'oppression des femmes est la fin des systèmes alimentaires inégaux. La lutte pour la santé et la souveraineté alimentaire en est une. Et nous, femmes et personnes de divers genres, avons déjà mené ce combat.

Farah Shroff
Farah Shroff est membre du Mouvement pour la santé des peuples au Canada. Cet article est une version éditée de son discours lors de l'Assemblée des femmes du 3e Forum Mondial de Nyéléni.

https://capiremov.org/fr/analyse/les-femmes-a-lavant-garde-de-la-souverainete-alimentaire-et-des-systemes-de-sante-populaires/

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À l’ère des régimes autoritaires, les violences en ligne à l’encontre des femmes sont en forte augmentation, ce qui conduit à des violences dans le monde réel.

27 janvier, par Julie Posetti — ,
Notre rapport à l'ONU révèle le lien entre la misogynie en ligne et les crimes hors ligne qui poussent les femmes à se retirer de la vie publique. La misogynie en réseau est (…)

Notre rapport à l'ONU révèle le lien entre la misogynie en ligne et les crimes hors ligne qui poussent les femmes à se retirer de la vie publique. La misogynie en réseau est désormais fermement établie comme une tactique clé dans le répertoire des autoritaires du XXIe siècle. Il ne s'agit pas d'une tendance nouvelle, mais elle est aujourd'hui amplifiée par les outils d'IA générative qui rendent plus facile, plus rapide et moins coûteux que jamais le recours à la violence en ligne contre les femmes engagées dans la vie publique, qu'il s'agisse de journalistes, de défenseuses des droits humains, de politiciennes ou de militantes.

Tiré de Entre les lignes et les mots

Les objectifs sont clairs : contribuer à justifier le recul de l'égalité des sexes et des droits reproductifs des femmes ; restreindre la liberté d'expression des femmes et leur participation au débat démocratique ; discréditer celles qui disent la vérité ; et ouvrir la voie à la consolidation du pouvoir autoritaire.

Ce ne sont pas les divagations d'une « vieille folle à chats » ou d'une « grosse pute laide », même si j'ai été traitée des deux noms. Cette analyse s'appuie sur des données concrètes – et franchement terrifiantes – issues d'une nouvelle étude que j'ai dirigée et qui vient d'être publiée par ONU Femmes.

Pour ce rapport intitulé « Tipping Point : The chilling escalation of online violence against women in the public sphere » (Point de bascule : l'escalade effrayante de la violence en ligne contre les femmes dans la sphère publique), mon équipe et moi-même avons interrogé des centaines de femmes travaillant dans le journalisme, les droits humains et le militantisme dans 119 pays, afin de documenter leurs expériences de la violence en ligne et les préjudices réels qu'elle entraîne.

Nous avons constaté une augmentation brutale, et potentiellement mortelle, de la fréquence des violences en ligne qui dégénèrent en préjudices dans le « monde réel ». Ce phénomène est particulièrement marqué chez les femmes journalistes, chez qui nous observons une accélération spectaculaire de cette tendance.

Lorsque nous avons interrogé ce groupe en 2020, un cinquième d'entre elles ont signalé des agressions, des abus et du harcèlement hors ligne liés aux violences en ligne qu'elles avaient subies. Mais lorsque nous avons répété l'enquête cinq ans plus tard, ce chiffre alarmant avait plus que doublé, passant à 42%. Ces femmes ont été victimes de swatting [faux appel téléphonique anonyme ayant pour but de nuire à une personne, en déclenchant l'intervention des services de police ou d'urgence à son domicile – NdT], d'agressions et même d'abus en présence de leurs enfants.

Ces menaces sont exacerbées par la généralisation des outils d'IA générative qui permettent de déformer et de discréditer presque instantanément les femmes journalistes grâce à l'utilisation de deepfakes et pire encore. Nous avons constaté que plus de 19% des femmes journalistes avaient subi ce qu'elles considéraient comme de la violence en ligne assistée par l'IA.

La trajectoire de la violence en ligne et hors ligne représente un cercle vicieux qui s'auto-perpétue. Le harcèlement et les menaces en ligne engendrent des agressions hors ligne, et les abus hors ligne, tels que les acteurs politiques qui ciblent les femmes journalistes lors d'apparitions publiques, peuvent déclencher une escalade de la violence en ligne qui, à son tour, peut exacerber les risques hors ligne.

Ce cycle de violence est encore plus dangereux lorsque les abus sont le fait de personnalités politiques influentes. Ces abus de pouvoir s'inscrivent dans un continuum de violence subie par les femmes dans la vie publique partout dans le monde. J'ai étudié des dizaines de cas emblématiques de violence en ligne à l'encontre de femmes journalistes, du Mexique à l'Inde en passant par l'Afrique du Sud, et du Royaume-Uni aux États-Unis en passant par les Philippines. Ma nouvelle directrice, la lauréate du prix Nobel Maria Ressa, a été menacée d'être violée « à mort ». Mais aucun cas n'était plus effrayant que celui de la journaliste d'investigation maltaise assassinée Daphne Caruana Galizia, dont le meurtre était lié à des années de violence misogyne en ligne à son encontre avant sa mort.

L'impunité dont bénéficient les auteurs de violences en ligne favorise et encourage l'impunité pour les crimes commis contre les femmes journalistes. Il est temps d'agir de toute urgence pour que les auteurs de violences en ligne fondées sur le genre et les géants de la technologie qui facilitent et amplifient ces attaques soient tenus responsables de leurs actes.

Julie Posetti
La Dr Julie Posetti est directrice de l'Information Integrity Initiative chez TheNerve, un laboratoire de criminalistique numérique fondé par la lauréate du prix Nobel Maria Ressa. Elle est également professeure de journalisme et présidente du Centre for Journalism and Democracy à City St George's, Université de Londres.
https://www.theguardian.com/commentisfree/2025/dec/09/online-abuse-women-violence-un-report-public-life
Traduit par DE

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Lorsque les femmes journalistes sont menacées, nous risquons de passer à côté des récits des personnes les plus vulnérables sur le terrain

27 janvier, par Nuria Tesón — ,
Lorsque j'ai commencé mon travail, j'ai rapidement compris que dans tout conflit, les plus vulnérables sont toujours les plus touché·es. Il s'agit souvent des femmes et des (…)

Lorsque j'ai commencé mon travail, j'ai rapidement compris que dans tout conflit, les plus vulnérables sont toujours les plus touché·es. Il s'agit souvent des femmes et des filles. Pourtant, dans la couverture médiatique des conflits, les voix des femmes sont souvent systématiquement mises de côté.

Tiré de Entre les lignes et les mots

Bonjour, je m'appelle Nuria Tesón, je suis la nouvelle rédactrice en chef chargée des conflits au sein du Fuller Project. C'est un travail de rêve, qui semble taillé sur mesure pour quelqu'un·e qui a rejoint Fuller après 16 ans passés à couvrir des conflits, des crises et des catastrophes dans le monde entier.

Lorsque j'ai commencé mon travail, j'ai rapidement compris que dans tout conflit, les plus vulnérables sont toujours les plus touché·es. Il s'agit souvent des femmes et des filles. Pourtant, dans la couverture médiatique des conflits, les voix des femmes sont souvent systématiquement mises de côté. « Qui se soucie des femmes qui gèrent leurs règles dans les conflits ? », m'a demandé un rédacteur en chef. Les millions de personnes qui souffrent d'« anomalies menstruelles » pendant les « conflits aigus », de Gaza à l'Ukraine en passant par le Liban, voilà qui s'en soucie. Et toute personne intéressée par les histoires humaines liées aux conflits devrait également s'en soucier.

Cette année a été marquée non seulement par la marginalisation continue des expériences des femmes et des personnes de genre divers dans les conflits, mais aussi par des attaques constantes, disproportionnées et sans précédent contre les femmes journalistes, documentées par des ONG et d'autres organisations internationales. Les journalistes locaux étant pris·es pour cible et les journalistes étranger·es interdit·es dans des endroits comme Gaza et certaines régions du Soudan, j'ai craint cette année que la voix des femmes ne disparaisse complètement de l'agenda. S'il y a une chose que 2025 a douloureusement mise en évidence, c'est que l'une des armes les plus puissantes dans les conflits modernes est le silence.

Des guerres entières se sont déroulées derrière des frontières fermées, des lignes téléphoniques coupées, le filtrage des réseaux sociaux et la désinformation, les gouvernements étant déterminés à contrôler le regard du monde. Notre regard. Malgré l'impunité croissante et les efforts visant à discréditer des institutions telles que la Cour pénale internationale et à sanctionner ses fonctionnaires, les auteurs de crimes ne veulent toujours pas de témoins.

Au début de l'année, j'ai interviewé une femme originaire du Soudan, Istiak. Elle m'appelle encore de temps en temps. Son nom n'est pas son vrai nom, mais cela n'a pas d'importance. Ce qui importe, c'est que pendant qu'elle attendait de s'inscrire auprès de l'agence des Nations Unies pour les réfugié·es, après être arrivée en Égypte depuis le Darfour, elle voulait raconter son histoire. Une histoire de perte, de viol et de survie. Je l'ai écoutée en silence tandis qu'elle décrivait les faits, vérifiant régulièrement que personne d'autre ne pouvait l'entendre : « Ils ont tué mon mari et m'ont fait subir toutes sortes d'atrocités. Maintenant, j'ai été expulsée de l'appartement que je louais parce que je suis enceinte. Pourquoi personne ne parle de ce qu'ils nous font subir ? »

J'aurais aimé avoir une réponse satisfaisante à lui donner.

Mais j'ai toujours l'espoir que nous pouvons changer les choses. Après tout, comme l'écrit le philosophe sud-coréen Byung Chul Han : « L'espoir est la seule chose qui nous fait avancer ». Je sais que les journalistes comme moi, qui couvrent les zones de conflit, fournissent un contexte et témoignent des ravages qui incitent à l'action. Une petite lueur d'espoir significative cette année a été l'annonce que de plus en plus de femmes deviennent journalistes en Afghanistan : « Nous documentons l'histoire actuelle des femmes afghanes. Un jour, ces histoires auront un sens pour le monde extérieur à cette prison qu'est l'Afghanistan », a déclaré une journaliste de la région.

Cela fait écho à ce que la philosophe Hannah Arendt décrit dans son livre Les Hommes dans les ténèbres : « Nous humanisons ce qui se passe dans le monde et en nous-mêmes uniquement en en parlant, et en en parlant, nous apprenons à être humains. »

Puissions-nous être plus humain·es en 2026.

Nuria Tesón
Nuria Tesón est rédactrice en chef chargée des conflits chez Fuller, basée à Madrid, en Espagne.
Vous pouvez la contacter à l'adresse nuria@fullerproject.org.
https://us7.campaign-archive.com/?e=96275cf7f0&u=cf2634ffd126782ace5493a67&id=330d72d896
Traduit par DE

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Libertaires et libertariens

27 janvier, par Bruno Marquis — ,
Il suffit de faire quelques recherches sur le Web pour réaliser toute la confusion qui entoure la définition des idéologies libertaire et libertarienne. Ou bien il s'agit pour (…)

Il suffit de faire quelques recherches sur le Web pour réaliser toute la confusion qui entoure la définition des idéologies libertaire et libertarienne. Ou bien il s'agit pour certains d'un seul et même concept, simplifié jusqu'à l'incompréhension, ou bien on leur attribue de part et d'autre des principes et des intentions fausses ou trompeuses.

Ces deux idéologies sont en fait diamétralement opposées, que ce soit dans leurs objectifs ou dans leurs approches. La première, l'idéologie libertaire, issue de l'anarchisme politique européen du XIXe siècle, est une idéologie égalitaire prônant une société sans domination et sans exploitation, basée sur la coopération volontaire, la démocratie directe (la véritable démocratie, en somme) et la responsabilité individuelle. Elle s'oppose de ce fait à l'État hiérarchique et à l'entreprise privée qui perpétuent la domination des uns par les autres. Ses précurseurs sont Pierre-Joseph Proudhon, Mikhaïl Bakounine et Pierre Kropotkine.

La seconde, l'idéologie libertarienne, qui se revendique à tort de ce même anarchisme politique du XIXe siècle, s'inspire en fait du libéralisme classique et de l'individualisme aux origines des États-Unis d'Amérique. Elle se structure au XXe siècle autour de personnages comme Ayn Rand et Murray Rothbard en s'opposant à la redistribution des richesses et aux réglementations étatiques. Sa conception de la liberté est essentiellement individualiste.

Les idées libertaires, qui relèvent d'une forme de socialisme, sont peu exposées de nos jours dans les grands médias et les médias sociaux, et encore moins au sein des partis politiques. Les idées libertariennes ont quant à elles envahi à la fois les médias et la politique, avec le soutien moral et surtout financier de nombreux milliardaires. Leurs promoteurs ont pris le pouvoir dans plusieurs pays, aux États-Unis entre autres, et elles sont diffusées à profusion par de nombreux chroniqueurs de journaux conservateurs et par des « influenceurs » sur de nombreuses plateformes.

Tous ceux qui se revendiquent aujourd'hui des idées libertariennes, surtout parmi les classes moyennes et populaires, n'en comprennent assurément pas encore bien les conséquences. Les déréglementations voulues par les libertariens pour réduire l'État à son strict minimum auraient des conséquences funestes. Elles briseraient les protections durement acquises des citoyens et permettraient aux entreprises, plus riches encore, de contrôler plus parfaitement nos « démocraties ».

La nécessité dans laquelle se retrouverait ainsi une personne pauvre ou vulnérable de négocier « librement » sa force de travail avec une personne ou une entreprise riche et puissante ne nous mènerait qu'à une seule forme de liberté – celle, pour le plus puissant, de jouir sans retenue de la misère de l'autre. Imaginez-vous un instant dans une société sans salaire minimum, sans système de santé pour tous, sans système universel d'éducation, sans soutiens aux plus démunis et sans syndicat, dans un système profondément gangrené par le financement privé des carrières et des partis politiques.

Les libertariens sont souvent en fait très proches des fascistes, dont ils se revendiquent parfois. Ceux qui adhèrent à leurs idées sont des idéalistes à la noix, qui doivent réapprendre le b.a.-ba de la liberté. Le raisonnement est pourtant simple : la liberté, comme l'ont exprimé les libertaires, est le corollaire de l'égalité. Pour l'exprimer plus clairement, la liberté ne se conçoit que dans un monde égalitaire.

Certains n'auront pas encore compris ? Soyons plus explicites : quand on souffre de la faim, qu'on travaille douze heures par jour pour à peine survivre, qu'il n'y a plus personne pour prendre soin de nous ou nous soigner quand on est malade ou blessé, et que l'on abuse sans retenue de nous physiquement ou psychologiquement, eh bien, devinez quoi. Devinez quoi. Eh bien, on n'est pas ou plus une personne libre !

Les libertaires souhaitaient et souhaitent encore une société de partage ; les libertariens, eux, une société sans partage...

* Cette chronique a aussi été publiée dans le journal Ski-se-Dit.

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Trump au Groenland : colonialisme à l’ancienne et accélération de la catastrophe climatique !

27 janvier, par Yorgos Mitralias — , ,
Pratiquement tout le monde parle actuellement, d'ailleurs à juste titre, de l'intention très clairement exprimée de Trump d'occuper et d'annexer Groenland « de gré ou de force (…)

Pratiquement tout le monde parle actuellement, d'ailleurs à juste titre, de l'intention très clairement exprimée de Trump d'occuper et d'annexer Groenland « de gré ou de force ». Cependant, on n'a vu personne faire même allusion à celle qui serait de loin la plus importante et la plus grave conséquence de cet acte impérialiste et colonialiste du trumpisme déchainé : l'énorme accélération et aggravation de la catastrophe climatique déjà en cours ! Une accélération de la crise climatique aux effets cauchemardesques pour l'humanité, lesquels seraient incomparablement plus importants que toutes les -si discutées- conséquences géopolitiques et autres de son occupation par les Etats-Unis.

Tiré de Inprecor
16 janvier 2026

Par Yorgos Mitralias

En effet, étant donné que Groenland est le centre névralgique du réchauffement climatique mondial, se réchauffant environ quatre fois plus vite que le reste du monde, l'intention de Trump de l'éventrer afin de procéder au pillage généralisé de son sous-sol riche en terres rares et même en or et en pétrole, au nom des besoins de la « sécurité nationale des Etats-Unis », ne fera qu´accélérer énormément ce qui est déjà en train de se produire : la fonte de sa calotte glaciaire -la deuxième plus importante après celle de l'Antarctique- qui a comme conséquence directe l'élévation du niveau des mers ! Une élévation du niveau des mers qui perturbe déjà les courants océaniques, au point même de les menacer d'effondrement.

Et pour qu'il n'y ait pas de doute quant à la gravité de cette menace, voici ce qu'on a pu lire dans les dépêches des grandes agences de presse mondiales, il y a deux mois : « L'Islande a qualifié l'effondrement potentiel d'un important système de courants océaniques dans l'Atlantique de menace pour la sécurité nationale et d'enjeu existentiel, ce qui permet à son gouvernement d'élaborer des stratégies pour faire face aux pires scénarios, a déclaré le ministre islandais du Climat à Reuters » (1). En effet, selon les climatologues, l'effondrement de plus en plus probable du système des courants océaniques appelé AMOC (Meridional Overturning Circulation), « aurait des conséquences dévastatrices et irréversibles, en particulier pour les pays nordiques, mais aussi pour d'autres régions du monde ». Il élèverait le niveau de la mer dans l'Atlantique, modifierait les moussons en Amérique du Sud et en Afrique, réduirait les précipitations en Europe et en Amérique du Nord, provoquant une vague de froid hivernal en Europe, avec une banquise susceptible de s'étendre vers le sud jusqu'au Royaume-Uni !

En somme, l'affaire de l'imminente(?) occupation du Groenland par Trump et ses acolytes, confirme pour la énième fois non seulement le peu de cas que Trump le climato-négationniste fait de la protection de l'environnement, mais aussi son mépris total du droit internationale et des droits des populations indigènes. Un mépris que l'idéologue et homme fort de la Maison Blanche Stephen Miller s'est d'ailleurs empressé de mettre en lumière sous toutes ses facettes, il y a quelques jours à l'occasion de son interview par la CNN.

Alors, prêchant le retour au bon vieux temps du colonialisme décomplexé, le principal conseiller et confident de Trump Stephen Miller qui se complait de s'inspirer de …Goebbels dans ses discours et ses idées (!), a fait scandale en sortant les affirmations suivantes : « Peu après la Seconde Guerre mondiale, l'Occident a dissous ses empires et ses colonies et a commencé à envoyer des sommes colossales d'aide financée par les contribuables à ces anciens territoires (alors qu'il les avait déjà rendus beaucoup plus riches et prospères)... L'Occident a ouvert ses frontières, dans une sorte de décolonisation permanente, offrant des prestations sociales et donc des transferts de fonds, tout en accordant à ces nouveaux arrivants et à leurs familles non seulement le droit de vote, mais aussi un traitement juridique et financier préférentiel par rapport aux citoyens autochtones. L'expérience néolibérale, dans son essence même, a été une longue auto-punition des lieux et des peuples qui ont construit le monde moderne ». Et après ce véritable éloge du colonialisme à l'ancienne suivi d'une condamnation sans appel de la décolonisation, Miller a conclu en décrivant ainsi l'effrayant credo du trumpisme : « Nous vivons dans un monde où l'on peut parler autant que l'on veut de subtilités internationales et de tout le reste, mais nous vivons dans un monde, dans le monde réel... qui est régi par la force, qui est régi par la puissance, qui est régi par le pouvoir. Ce sont les lois d'airain du monde.(…) Nous sommes une superpuissance. Et sous le Président Trump, nous allons nous conduire comme une superpuissance ».

Nous voici donc prévenus. La véritable nouveauté n'est pas que les Etats-Unis sous Trump vont se conduire comme une superpuissance, ce qui était déjà fait bien avant lui, mais plutôt qu'ils vont se conduire comme une superpuissance coloniale à l'ancienne ! C'est-à-dire, pratiquant la domination et le pillage directes, le racisme décomplexé et la violence militaire brute, sans les intermédiaires, les hypocrisies pseudo-solidaires et démocratiques, les demi-mots, et tout ce qui a fait le néocolonialisme des dernières 6-7 décennies ! Manifestement, la rupture avec le passé impérialiste est plutôt de taille. Ce qui fait que les prétentions du Trump sur le Venezuela ou le Groenland ne constituent pas des lubies passagères d'un vieil homme déréglé et mégalomane, mais plutôt des avant-goûts et des premières manifestations d'un projet global politique, économique et militaire à long-terme, destiné à faire sauter tous les équilibres existants, y compris ceux entre les puissances impérialistes (2). Et tout ça d'autant plus que Trump n'hésite plus à afficher publiquement ni sa nostalgie pour les bons vieux temps quand les suprématistes blancs pratiquaient leur racisme mortifère impunément, ni sa critique de la guerre civile américaine qui a vu la défaite de ses chers esclavagistes sudistes…

Bien naïfs donc et irresponsables ceux qui persistent à confondre Trump avec Biden, Bush ou la…Commission Européenne. Ou qui ne se préparent pas pour affronter le cataclysme raciste, militariste et va-t-en guerre qu'annonce ce retour à la plus extrême barbarie capitaliste que nous promet le trumpisme par la bouche de son idéologue Stephen Miller. C'est donc à nous tous et toutes d'arrêter Trump et ses projets maléfiques et criminels tant qu'il n'est pas trop tard. Car seul notre fatalisme et notre passivité peut garantir à Trump le succès de ses politiques prédatrices, criminelles, imprégnées d'un racisme délirant et profondément inhumaines. En somme, rien n'est décidé d'avance et l'issue de cette mère de tous les combats dépend exclusivement de nous, de ceux d'en bas partout au monde. En commençant par ceux et celles qui se battent déjà au cœur du monstre fasciste, dans les Etats-Unis d'Amérique…

Le 16 janvier 2026

1. « Iceland deems possible Atlantic current collapse a security risk » : https://www.reuters.com/sustainability/cop/iceland-sees-security-risk-existential-threat-atlantic-ocean-currents-possible-2025-11-12/

2. Témoignant en 2019 devant le congrès américain, celle qui était alors conseillère principale de Trump pour la Russie et l'Europe Fiona Hill avait fait état des « suggestions » des milieux liés au Kremlin concernant une éventuelle acceptation par Moscou de l'occupation du Venezuela par les Etats-Unis en échange de l'acceptation par Washington de l'occupation de l'Ukraine par la Russie. Revenant il y a quelques jours sur son témoignage de 2019, Mme Hill a déclaré que le manque de réactions et la relative passivité montrée par le Kremlin face à la récente opération militaire américaine au Venezuela et au pillage de ses hydrocarbures qui a suivi, feraient penser à une possible mise à jour de cet « échange » suggéré par Moscou en 2019 et rejeté alors par Trump.

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Le bénévolat en Ukraine en temps de guerre : entretien avec Daria Saburova

Comment le bénévolat devient-il aujourd'hui un lieu de tensions entre les sexes et les classes sociales ? Quelles sont les caractéristiques spécifiques des relations de classe (…)

Comment le bénévolat devient-il aujourd'hui un lieu de tensions entre les sexes et les classes sociales ? Quelles sont les caractéristiques spécifiques des relations de classe dans l'Ukraine contemporaine ? Et comment les militant·es de gauche français perçoivent-iels la guerre en Ukraine ? La rédaction de Posle s'est entretenue avec Daria Saburova, docteure, chercheuse à l'Université d'Europe centrale, membre du comité de rédaction de la revue de gauche ukrainienne Spilne (Commons) et autrice de Travailleuses de la résistance.

22 janvier 2026 | tiré du site Entre les lignes entre les mots
https://entreleslignesentrelesmots.wordpress.com/2026/01/22/le-benevolat-en-ukraine-en-temps-de-guerre-entretien-avec-daria-saburova/

— Bonjour, Daria, merci d'avoir accepté cette interview. Votre livre semble singulièrement d'actualité aujourd'hui, car il montre comment le travail bénévole et militant est façonné par les relations de travail, les divisions de classe et les inégalités entre les sexes. Pouvez-vous nous dire sur quoi vous travailliez avant la publication de Travailleuses de la résistance, quelle place occupe la France dans votre biographie et comment votre intérêt pour le marxisme s'est développé ?

— Au moment où j'écrivais le livre, j'étais doctorante à l'université Paris Nanterre et je travaillais sur une thèse consacrée aux dimensions anthropologiques et politiques des théories marxistes du travail. En ce sens, je m'intéressais principalement à la philosophie. Bien sûr, je lisais beaucoup d'ouvrages de sociologie, d'histoire et de psychologie du travail, mais je n'avais jamais mené moi-même de recherche empirique. Ce livre est devenu ma première étude ethnographique. On pourrait dire que c'était une approche amatrice de l'ethnographie, j'apprenais, au fur et à mesure, à la fois les méthodes et la théorie.

Je suis née et j'ai grandi à Kyiv, mais je vis en France depuis 2009. Jusqu'en 2022, je me rendais relativement rarement en Ukraine. L'invasion à grande échelle m'a ramenée dans ce pays, et j'ai commencé à m'y rendre beaucoup plus souvent et pour des périodes plus longues. À peu près à la même époque, j'ai rejoint le comité de rédaction de Spilne. Avant cela, je faisais partie du collectif éditorial de la revue française de gauche Contretemps, qui a également une orientation marxiste. J'ai quitté cette revue parce que je n'étais pas d'accord avec la manière dont la question ukrainienne était traitée.

Lorsque la guerre a éclaté, j'ai compris que je ne pourrais plus me concentrer sur des travaux purement théoriques pendant un certain temps. Il me semblait bien plus important de m'engager directement dans le débat politique.

J'ai continué à enseigner, et j'ai également rejoint le Réseau européen de solidarité avec l'Ukraine (RESU), où j'étais fréquemment invitée à participer à des discussions au sein des cercles militant·es de la gauche française. Là, j'ai rencontré à plusieurs reprises des militant·es qui adhéraient soit à des positions campistes, soit à un pacifisme abstrait, soit au défaitisme révolutionnaire. À la fin de l'année 2022, il m'est apparu clairement que ces débats perdaient de leur substance, que les personnes s'étaient largement installées dans des positions figées et que l'échange de thèses abstraites ne semblait plus productif.

C'est à peu près à cette époque, à la fin de l'année 2022, qu'un petit éditeur français, éditions du Croquant, m'a contacté pour me proposer d'écrire un livre sur l'Ukraine. J'y ai vu l'occasion de dépasser les raisonnements spéculatifs, les commentaires médiatiques et les discussions avec des militant·es de gauche et des syndicalistes ukrainien·nes pour mener à la place un travail de terrain.

Les militant·es de la gauche française invoquent souvent la classe ouvrière ukrainienne sans s'intéresser réellement à la dynamique locale ou aux personnes réelles.

Je voulais comprendre comment les membres de la classe ouvrière réelle, et non celle décrite dans les manuels scolaires, perçoivent la situation et leurs formes de résistance en réponse à l'invasion russe.

Au départ, le livre s'adressait principalement à un public français. Étienne Balibar a écrit la préface, en replaçant le livre dans le débat spécifique mené en France sur la guerre en Ukraine.

Au final, cependant, le livre s'est avéré être moins une polémique politique qu'une étude sociologique. J'ai essayé de montrer que le bénévolat en temps de guerre n'est pas seulement une prise de position civique, mais aussi un travail non rémunéré, caractérisé par des hiérarchies, un accès inégal aux ressources et des relations complexes avec les organisations humanitaires internationales, l'État et les autorités locales.

Je m'intéressais particulièrement à la nature spécifique du bénévolat dans la classes ouvrière, un sujet rarement abordé.

La plupart des sociologues et des politologues qui étudient le bénévolat en Ukraine se concentrent sur les initiatives de la classe moyenne, qui, depuis 2014, ont été le principal moteur des manifestations de Maïdan et le noyau des bataillons de volontaires dans l'est de l'Ukraine.

— Pourriez-vous nous expliquer ce qui distingue le bénévolat en Ukraine dans le contexte de l'invasion russe ?

— Je voulais remettre en question l'idée selon laquelle la vague actuelle de bénévolat en Ukraine n'est que la continuation directe des traditions qui ont émergé lors des manifestations de Maïdan et de la résistance au séparatisme dans le Donbass. On suppose généralement que les structures et les pratiques militantes créées par la classe moyenne urbaine à Kyiv et dans d'autres grandes villes ont simplement été transmises à une population plus large après l'invasion à grande échelle de 2022.

Je voulais plutôt montrer que les nouvelles personnes du mouvement bénévole, des habitant·es de la classe ouvrière de petites villes et villages, apportaient avec elles et eux leurs propres traditions, cadres moraux et opinions politiques. Par exemple, dans les organisations bénévoles de Kryvyi Rih que j'ai étudiées, les personnes parlaient principalement russe ou surzhyk [langue mixte constituée à partir du russe et de l'ukrainien – NdT] et ne voyaient aucun problème à ne pas passer à l'ukrainien. Au contraire, beaucoup considéraient avec scepticisme les appels à abandonner le russe, du moins au début de l'année 2023.

La plupart de mes interlocuteurs et interlocutrices avaient une opinion négative du mouvement de protestation du Maïdan [commentaire de l'autrice : les événements de fin novembre 2013 à février 2014, connus dans l'histoire ukrainienne sous le nom d'Euromaïdan, ont donné lieu à des manifestations de masse sur la place de l'Indépendance, dans le centre de Kiev, et dans d'autres villes d'Ukraine]. Certain·es avaient même participé à l'« Anti-Maïdan » local à l'époque. Les travailleurs et travailleuses des mines se souvenaient encore des années [Viktor] Ianoukovitchcomme de la période la plus stable de leur vie sur le plan social et économique.

Et malgré la décommunisation en cours en Ukraine et le discours dominant qui dépeint l'Union soviétique exclusivement en termes — terreur, impérialisme, etc. —, de nombreuses personnes gardent des souvenirs positifs de cette époque et en parlent ouvertement.

Pour elles, la période soviétique reste une référence pour évaluer la croissance des inégalités sociales dans l'Ukraine post-indépendance.

En d'autres termes, elles conservent une identité locale distincte qui combine ces éléments apparemment contradictoires. Cela les distingue nettement de l'identité des bénévoles couramment décrite par les politologues et les sociologues. Les traditions auxquelles s'inspirent les bénévoles de Kryvyi Rih reflètent également une expérience de classe locale spécifique. D'une part, beaucoup travaillent à la même mine, vivent dans les mêmes quartiers et sont habitué·es à l'entraide au niveau du site minier. D'autre part, avant l'invasion à grande échelle, les mines de Kryvyi Rih faisaient régulièrement grève, et les femmes jouaient un rôle central dans la poursuite de ces grèves.

Comment les mineurs font-ils grève ? Ils restent sous terre, parfois pendant des jours, voire des mois. La dernière grève de ce type à l'usine de minerai de fer de Kryvyi Rih en 2020 a duré 43 jours. Pendant ces périodes, les épouses et les mères s'organisent pour envoyer de la nourriture, des matelas et d'autres fournitures aux mineurs. Elles assument également la dimension politique de la protestation, en manifestant devant les bureaux de l'entreprise ou la mairie et en présentant les revendications des travailleurs : des salaires plus élevés, de meilleures conditions de travail. Cette tradition locale d'auto-organisation les aide aujourd'hui à structurer leurs efforts bénévoles en faveur du front.

— Vous avez mentionné que la plupart de vos interlocuteurs et interlocutrices ne soutenaient pas le mouvement de protestation qui a débuté sur le Maïdan en 2014. Quels arguments ont-elles ou ils avancés ?

— Tout d'abord, comme le note Denys Gorbach dans son livre sur la classe ouvrière à Kryvyi Rih, il existe une profonde méfiance à l'égard de toute autorité et, plus largement, un rejet de la politique en tant que telle. Un argument courant était que le mouvement de protestation de Maïdan avait servi d'instrument permettant à l'opposition politique d'accéder au pouvoir, alors qu'en réalité, rien n'avait vraiment changé et que des personnes étaient mortes pour rien.

Certaines personnes interrogées ont critiqué non seulement le résultat du Maïdan, mais aussi le mouvement lui-même. Dans l'actuel discours officiel, Maïdan est présenté comme la naissance d'une véritable démocratie directe ukrainienne. Mes interlocuteurs et interlocutrices ont toutefois fait valoir que le changement violent de pouvoir était de nature antidémocratique et que Ianoukovitch aurait dû être destitué par le biais d'élections.

Cet argument peut certainement être considéré comme réactionnaire. Il suggère qu'aujourd'hui, la classe ouvrière ukrainienne ne soutient pas l'idée de révolution en tant que telle, rejetant la possibilité d'un changement radical par des moyens révolutionnaires. Mais derrière ces arguments se cache quelque chose de plus fondamental : pour de nombreuses personnes dans l'est de l'Ukraine, les manifestations du Maïdan de l'hiver 2013-2014 semblaient lointaines et étrangères, des événements qui ne reflétaient pas nécessairement leurs intérêts.

Les manifestations exprimaient des revendications libérales-démocratiques abstraites : état de droit, opposition à la violence policière, démocratie, liberté. Elles ont ensuite été rejointes par un programme nationaliste qui était également étranger à mes interlocuteurs et interlocutrices.

Ce que le Maïdan n'a pas réussi à faire, c'est d'articuler des revendications sociales et économiques qui trouvaient un écho auprès de cette partie de la population.

Au cours des entretiens, nous avons longuement discuté des salaires, des retraites et de l'état du système de santé. Pour les mineurs, des questions telles que les régimes de retraite spéciaux et les prestations sociales sont particulièrement importantes, mais ces préoccupations étaient totalement absentes des manifestations de Maïdan.

À l'époque, ces personnes n'avaient guère conscience de leur identité nationale ukrainienne. L'un·e des participant·es à l'enquête l'a exprimé sans détour : « Avant février 2022, presque aucun·e d'entre nous ne savait ce qu'était l'Ukraine. Nous ne nous sommes jamais considéré·es comme Ukrainien·nes ou autre chose. Nous gagnions bien notre vie en travaillant dans les mines, et cela nous suffisait. »

— Dans votre livre, vous affirmez qu'après les événements de Maïdan, il y a néanmoins eu une reconfiguration des relations de classe, qui a renforcé le rôle des élites et de la classe moyenne en tant que moteurs du progrès politique. Pourriez-vous développer cette idée ?

— L'analyse politique, économique et sociale la plus précise de l'Ukraine depuis son indépendance jusqu'à aujourd'hui se trouve dans les travaux de Denys Gorbach. Après l'indépendance, l'Ukraine a développé une alliance spécifique, ou un contrat social, entre les capitalistes paternalistes, en particulier dans les villes industrielles telles que Kryvyi Rih, le Donetsk et d'autres, et la classe ouvrière locale. En d'autres termes, ces entreprises et ces villes n'ont pas été soumises à une restructuration néolibérale brutale de leur gestion et de leur gouvernance. Les entreprises ont continué à privilégier le maintien de la main-d'œuvre plutôt que les innovations technologiques qui auraient entraîné des licenciements. Elles ont également continué à offrir certaines prestations sociales à leurs employé·es.

Ce compromis entre les capitalistes et la classe ouvrière, ainsi que les employé·es du secteur public, s'est cristallisé politiquement sous la forme de forces politiques spécifiques. Il a surtout été promu par le Parti des régions, dirigé par Ianoukovitch.

Cependant, même les partis ukrainiens nationaux-libéraux pro-européens ont adhéré à ces règles pendant un certain temps et se sont abstenus de mener des réformes néolibérales radicales. Cela a changé après le Maïdan.

D'une part, la pression exercée par les institutions occidentales et le Fonds monétaire internationals'est intensifiée ; d'autre part, les obstacles politiques internes à un vaste ensemble de réformes ont été levés. Il s'agissait notamment de réformes dans les domaines de l'éducation, de la santé, de la protection sociale, de la libéralisation des prix du gaz, etc. La guerre et le choix d'une voie européenne ont servi de justification à ces réformes. Ce processus a été aggravé par la crise économique, l'inflation et les conséquences sociales du conflit armé, qui ont tous modifié les relations de classe telles qu'elles existaient avant 2014 et ont remodelé le paysage politique.

On peut dire que, grâce à ces processus, le bloc industriel paternaliste a été vaincu. Les travailleurs/travailleuses industriel·les ont été perdant·es, tout comme l'ensemble de la classe ouvrière ukrainienne, qui a connu un appauvrissement généralisé. Les oligarques industriels ont également perdu du terrain : en raison de la guerre, ils ont non seulement perdu une partie de leurs actifs physiques dans l'est et le sud de l'Ukraine, mais aussi une grande partie de leur influence politique. Dans le même temps, d'autres groupes ont renforcé leur capital économique, politique et symbolique. Des représentant·es de la classe moyenne urbaine et éduquée ont commencé à occuper des postes au sein du gouvernement et dans le secteur des ONG en pleine expansion, largement financé par des organisations donatrices européennes et américaines.

— Pensez-vous que ce déséquilibre entre les sexes et les classes sociales dans le bénévolat soit spécifique à l'Ukraine ou s'agisse-t-il d'un phénomène mondial ?

— Considérer le bénévolat comme un travail non rémunéré n'est pas une approche nouvelle. Le concept de travail bénévole est utilisé depuis au moins les années 1980, et ces questions font aujourd'hui l'objet d'analyses approfondies en sociologie mondiale. D'un point de vue social, les chercheurs et les chercheuses soulignent que parmi les classes sociales supérieures, le travail bénévole prend souvent la forme d'un loisir, tandis que pour la classe ouvrière, il devient fréquemment ce que l'on appelle un « travail d'espoir », c'est-à-dire un travail effectué dans l'espoir d'améliorer son CV ou de s'assurer une place sur le marché du travail. Dans ce cas, il ne s'agit plus vraiment d'une activité bénévole, mais plutôt d'une forme d'exploitation du travail non rémunéré.

Dans certains pays, le travail bénévole est une condition pour bénéficier des allocations chômage. Pour les migrant·es, il devient souvent un moyen de s'intégrer dans la société et de démontrer qu'elles ou ils méritent la citoyenneté. Tout cela doit être compris dans le contexte de politiques migratoires et d'austérité de plus en plus restrictives.

Dans le même temps, les approches analysant le travail bénévole sous l'angle de la reproduction sociale, c'est-à-dire les soins aux personnes et les relations humaines, se développent également rapidement.

Le bénévolat comprend certainement de nombreuses fonctions traditionnellement associées au travail masculin. En Ukraine, cela inclut des activités liées au secteur militaire : production de drones, financement participatif, achat d'équipement. Cependant, la majorité du travail bénévole consiste en des tâches de soins. Et ce travail est principalement effectué par des femmes :

cuisiner pour les soldat·es, prendre soin des personnes déplacées à l'intérieur du pays, mettre en place et gérer des centres d'accueil. Cela comprend également le soutien psychologique et le travail auprès des enfants, des personnes âgées et des ancien·nes combattant·es.

Cette catégorie englobe également les tâches productives historiquement associées à la sphère domestique, telles que le tissage de filets de camouflage ou le tricotage de chaussettes. Une grande partie de ce qui est fait pour le front repose très souvent sur le travail non rémunéré des femmes.

Dans cet ouvrage, je ne cherche pas à résoudre des problèmes théoriques complexes. Au contraire, je m'appuie sur un cadre marxiste-féministe classique : Silvia Federici(1), Mariarosa Dalla Costa, Selma James (2), qui considéraient le travail domestique comme une forme d'exploitation. Je pense que ce cadre analytique est particulièrement bien adapté à l'Ukraine. Les sociologues Oksana Dutchak, Natalia Lomonosova et Alona Tkalich travaillent sur ce sujet depuis de nombreuses années et montrent qu'en Ukraine, comme ailleurs dans le monde, l'appauvrissement de la classe ouvrière a avant tout un visage féminin.

L'ensemble de la classe ouvrière souffre de la guerre et des réformes. Bien sûr, les femmes ukrainiennes ne sont pas mobilisées de force au front. Mais elles supportent tout le poids du travail reproductif et la responsabilité des enfants, des personnes âgées et des malades. Les femmes qui partent pour l'Europe doivent souvent subvenir seules aux besoins de leur famille. L'espérance de vie des femmes en Ukraine reste plus élevée, et la majorité des retraité·es sont des femmes. C'est parmi les retraitées que le taux de pauvreté est le plus élevé. Ce sont des femmes qui ont passé une partie de leur carrière à s'occuper d'enfants et à occuper des postes moins bien rémunérés, et qui, par conséquent, perçoivent des pensions nettement inférieures.

De plus, les femmes sont employées de manière disproportionnée dans les secteurs les moins bien rémunérés, surtout dans le secteur public : enseignantes, puéricultrices, infirmières, assistantes sociales, etc.

En conséquence, les femmes ukrainiennes constituent la fraction la plus précaire et la moins protégée de la classe ouvrière.

C'est précisément pour cette raison qu'il est considéré comme plus acceptable socialement que les femmes s'engagent dans des activités bénévoles. On attend des hommes qu'ils combattent ou qu'ils travaillent dans les mines pour gagner leur vie. Même lorsqu'ils sont à la retraite, les hommes sont plus enclins à rechercher un emploi rémunéré qu'à s'engager dans des activités bénévoles.

Comme les femmes fournissent déjà un travail de soins non rémunéré dans la sphère privée, on suppose qu'elles continueront à fournir des soins non rémunérés aux militaires dans la sphère publique du bénévolat.

— Parfois, les militant·es de gauche européen·nes disent ne pas vouloir prendre parti dans le conflit militaire russo-ukrainien. Pourriez-vous expliquer plus en détail ce que les différents segments de la gauche française pensent de la guerre en Ukraine ? Et comment voyez-vous personnellement la rhétorique antimilitariste de la gauche européenne ?

— J'ai participé très activement à ces débats pendant les deux ou trois premières années de l'invasion. Au cours de l'année écoulée, j'ai pris un peu de recul et je ne suis plus le détail des évolutions. Mais en France, les positions sont très variées, elles couvrent vraiment tout le spectre, et il y a matière à débat entre les différents fractions de la gauche. La position que vous décrivez existe bel et bien, mais je dirais qu'elle est relativement marginale.

Même si l'on considère le plus grand parti engagé dans la politique publique en France, La France Insoumise, il serait incorrect de dire qu'il existe une position unique et unifiée en son sein. Bien sûr, on a souvent entendu son dirigeant, Jean-Luc Mélenchon, tenir des propos clichés tirés de la propagande d'État russe, par exemple en qualifiant les territoires occupés de « contestés ». Dans le même temps, au sein du Parlement français et plus largement au niveau de l'UE, son parti a soutenu les livraisons d'armes à l'Ukraine. Je ne qualifierais pas leur position de strictement campiste.

De manière plus générale, les opinions des partis de gauche varient considérablement d'un pays à l'autre. Plutôt qu'une position unifiée, ce que nous observons, c'est tout un éventail de positions dans la gauche européenne.

A Contretemps, la revue dont j'ai fini par quitter le comité de rédaction, il n'y avait pas non plus de ligne unique et intransigeante. Cependant, parmi les articles publiés, certains étaient, à mon avis, factuellement inexacts et problématiques sur le plan politique et éthique. Il s'agit notamment d'articles qui présentaient la Russie comme une victime de l'impérialisme occidental ou qui analysaient la guerre exclusivement comme une conséquence de l'expansion de l'OTAN. À ce moment-là, j'ai réalisé que je ne pouvais plus accepter certaines expressions dans les débats internes. Il me semblait que certaines positions sur la guerre en Ukraine ne devaient tout simplement pas avoir droit à une tribune.

J'ai beaucoup de respect pour le Réseau européen de solidarité avec l'Ukraine (RESU) et pour le Nouveau Parti anticapitaliste qui, à mon avis, adoptent systématiquement des positions politiques justes dans un cadre internationaliste. Pour elles et eux, la solidarité avec l'Ukraine et la Palestine est véritablement une priorité. Et cette solidarité n'est pas seulement dans les mots, elle est active. Elles et ils font connaître ce programme à la société française par le biais de matériel éducatif, de marches et d'événements de solidarité. Elles et ils se sont également rendus à plusieurs reprises en Ukraine et continuent d'entretenir des contacts étroits avec les militant·es et les organisations locales. C'est ce que l'on peut qualifier de solidarité concrète dans les limites des ressources disponibles.

Dans le même temps, les positions des partis français sur la guerre en Ukraine doivent être comprises en relation avec leurs programmes politiques nationaux.

Ces positions sont liées à leur positionnement stratégique au sein du paysage politique français. Par exemple, La France Insoumise a toujours adopté une position souverainiste, en particulier en ce qui concerne la politique étasunienne. Pour elles et eux, il est important de souligner que les dépenses sociales ne doivent pas être sacrifiées et que les politiques d'austérité ne doivent pas être imposées au nom de la militarisation, de la sécurisation et de l'expansion de l'appareil répressif de l'État. Par rapport à ce programme, qui peut mobiliser directement les électeurs et les électrices françaises, la question de l'aide militaire à l'Ukraine tend à jouer un rôle secondaire.

— Quels sont vos liens avec la gauche en Ukraine et quelles perspectives voyez-vous pour elle ? Votre livre sera-t-il traduit en ukrainien ?

— Je suis membre du comité de rédaction de Spilne. Cette forme d'engagement me convient mieux que l'activisme politique quotidien, et je suis très heureuse de faire partie de cette revue. À mon avis, c'est la publication d'analyses la plus intéressante et de la plus haute qualité d'Ukraine. Elle cherche à toucher un large public tout en maintenant des normes intellectuelles élevées.

D'une part, notre tâche consiste à expliquer aux lecteurs et lectrices ukrainiennes ce qui se passe en Ukraine et dans le monde sous l'angle des problèmes sociaux et économiques auxquels sont confronté·es les citoyen·nes ordinaires et d'un point de vue politique progressiste. D'autre part, nous souhaitons présenter à la communauté internationale les évolutions en Ukraine.

Nous publions des documents en ukrainien, en russe et en anglais.

La revue offre une tribune à diverses organisations politiques et syndicales ukrainiennes, notamment Sotsialnyi Rukh) (Mouvement social), des collectifs solidaires, le syndicat étudiantPryama Diya et le syndicat des infirmières Sois comme nous – Be Like Us. J'espère vivement que mon livre sera bientôt publié en ukrainien. Je suis surtout intéressée par la façon dont les personnes dont je parle réagiront à mes descriptions et à mon analyse de leurs propres activités.

Un chapitre consacré à la question linguistique a déjà été publié sous une forme abrégée sur le site web Spilne. Pour être honnête, je m'attendais à beaucoup plus de critiques. Dans ce chapitre, j'affirme qu'aujourd'hui, le passage à l'ukrainien est devenu une condition de la mobilité sociale, en particulier dans le domaine culturel, et que le rejet de principe du russe est le plus fréquent parmi la classe moyenne. Au lieu de cela, j'ai reçu des commentaires majoritairement positifs. Lorsque les arguments sont présentés de manière raisonnée, ils ont tendance à être accueillis plus sereinement.

Références :

[1]. Federici, Silvia. Wages Against Housework. Bristol : Falling Wall Press, 1975.
[2]. Costa, Mariarosa D., et Selma James. The Power of Women and the Subversion of the Community. Bristol : Falling Wall Press, 1972.

https://www.posle.media/article/volunteering-in-wartime-ukraine-interview-with-daria-saburova
Traduit par DE

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Contre l’information, Bardella au service du faux

27 janvier, par Carine Fouteau — , ,
À quelques semaines des élections municipales, le patron du RN a franchi un cap en fabriquant un « deepfake » pour salir Mediapart. Nous condamnons ces méthodes indignes, qui (…)

À quelques semaines des élections municipales, le patron du RN a franchi un cap en fabriquant un « deepfake » pour salir Mediapart. Nous condamnons ces méthodes indignes, qui installent notre pays dans l'ère trumpiste du mensonge contre le droit de savoir.

Tiré du blogue de l'autrice.

L'extrême droite a un problème avec les médias, ceux en tout cas dont le métier est d'informer le public au nom de l'intérêt général. Ce n'est pas nouveau : cela fait partie de son logiciel idéologique antidémocratique.

Ses efforts pour « se normaliser » n'aveuglent que celles et ceux qui le veulent bien. Aussi, quand ses méthodes abjectes resurgissent, nous ne sommes pas surpris·es.

Jordan Bardella, président du Rassemblement national (RN), n'a pas apprécié d'être interrogé par une de nos journalistes, le 12 janvier, lors de ses mal nommés « vœux à la presse ». Il aurait pu faire œuvre de transparence, en répondant à ses questions sur les candidatures problématiques de son parti aux élections municipales – nous en avons identifié une douzaine, épinglées pour des propos racistes, antisémites ou homophobes, ou pour leur proximité avec des groupuscules radicaux.

Mais il a préféré s'en prendre à notre journal, qui a révélé, en 2013, l'affaire des assistant·es parlementaires du Front national (FN) au Parlement européen, qui vaut aujourd'hui à Marine Le Pen de jouer son avenir politique devant les tribunaux.

« Pourquoi vous avez salarié M. Meurice, qui se produisait à La Main d'or, dans le théâtre de Dieudonné ? Et M. Plenel qui soutient le terrorisme ? », assène-t-il. L'humoriste, collaborateur de Mediapart pendant un an, a déjà expliqué avoir joué quelquefois dans ce théâtre sans connaître personnellement Dieudonné et avoir assisté « comme tout le monde à sa dérive antisémite ». Quant à notre cofondateur, qui ne dirige plus le journal depuis mars 2024 contrairement aux insinuations de Jordan Bardella, il a eu l'occasion de récuser fermement l'écrit qui lui est reproché, un article sur les attentats de Munich de 1972, publié trente-six ans avant la création de Mediapart.

Cette stratégie de la diversion, déjà utilisée l'été dernier pour ne pas réagir à nos révélations sur les écrits racistes, antisémites et homophobes de la députée RN Caroline Parmentier, grande ordonnatrice de la stratégie de « dédiabolisation » du parti, fonctionne à plein régime : plutôt que de lui demander des comptes sur les « brebis galeuses », ses followers, sur les réseaux sociaux, transforment l'attaque verbale d'un homme en harcèlement massif à base d'insultes en tout genre, parmi lesquelles des injures discriminatoires contre notre journaliste Samia Dechir.

Et cela ne s'arrête pas là. En connaisseur d'Antonio Gramsci, penseur et militant communiste que l'extrême droite a éhontément pillé, le président du parti fait le choix, quelques jours plus tard, de relancer la « bataille culturelle ». Son obsession antidémocratique le trahit : le 18 janvier, il publie une vidéo associant une image fabriquée de toutes pièces d'Edwy Plenel à l'idée qu'il se fait du terrorisme (un homme grimaçant portant un keffieh). Pour faire croire à son stratagème, il diffuse un deepfake, c'est-à-dire un faux.

En démocratie, la critique, encadrée par la loi sur la liberté de la presse de 1881, est libre, et nous nous en félicitons quotidiennement, pour les citoyen·nes et pour nous-mêmes. La manipulation et la falsification, via l'intelligence artificielle (IA), par un personnage public aspirant aux plus hautes fonctions de l'État, pour faire d'un journaliste, et par ricochet, d'un média, un ennemi public est en revanche intolérable.

Nous ne sommes pas dupes : nous savons que ces attaques déloyales, que nous condamnons fermement, sont autant de prétextes pour dénigrer Mediapart, un journal indépendant de tous les pouvoirs qui assume de déranger l'ordre établi en faisant son travail d'enquête pour placer les puissant·es face à leurs responsabilités. À chaque fois que nous sommes poursuivis sur le terrain judiciaire, nous répondons de nos écrits devant les tribunaux. Le FN puis le RN s'y sont cassé les dents et, ces dernières années, ont préféré l'invective à la justice.

Notre mission d'intérêt général est de rechercher la vérité des faits : nous déplorons qu'un homme politique choisisse délibérément le mensonge, en écho aux méthodes crapuleuses de la presse d'extrême droite des années 1930.

« La liberté d'opinion est une farce si l'information sur les faits n'est pas garantie et si ce ne sont pas les faits eux-mêmes qui font l'objet du débat », écrit Hannah Arendt dans « Vérité et politique », publié dans le New Yorker en 1967. « Dès lors que nous n'avons plus de presse libre, tout peut arriver. Ce qui permet à une dictature totalitaire ou à toute autre dictature de régner, c'est que les gens ne sont pas informés ; comment pouvez-vous avoir une opinion si vous n'êtes pas informé ? Quand tout le monde vous ment en permanence, le résultat n'est pas que vous croyez ces mensonges mais que plus personne ne croit plus rien […]. Et un peuple qui ne peut plus rien croire […] est privé non seulement de sa capacité d'agir mais aussi de sa capacité de penser et de juger. Et l'on peut faire ce que l'on veut d'un tel peuple », poursuit-elle dans un entretien repris par la New York Review of Books en 1978.

Grâce à ses abonné·es, Mediapart ne craint pas les intimidations : nous sommes capables de faire front. Notre indépendance est précisément ce qui nous permet de critiquer les infox d'où qu'elles viennent. Mais, comme citoyen·nes, les dérives trumpistes de Jordan Bardella contre la presse nous alarment. À un an de l'élection présidentielle, et alors que débute la campagne pour les élections municipales, elles ouvrent la voie à une nouvelle ère, celle de toutes les falsifications contre le droit de savoir. L'ennemi, ce n'est plus la presse, comme le fait encore croire le président états-unien, c'est le peuple, celui qui glisse un bulletin dans l'urne et pose, par l'intermédiaire des journalistes, des questions légitimes. Dans un régime démocratique tout du moins.

Le 49 al.3 est la marque de l’illégitimité du pouvoir exécutif

27 janvier, par Raquel Garrido — , ,
Désormais il sommeille un petit constitutionaliste dans le cœur de chaque Français. S'il y a un article de la Constitution qui est célèbre et honni, c'est bien l'article 49 (…)

Désormais il sommeille un petit constitutionaliste dans le cœur de chaque Français. S'il y a un article de la Constitution qui est célèbre et honni, c'est bien l'article 49 alinéa 3, en vertu duquel un texte de loi peut, même s'il n'est pas soumis au vote de l'Assemblée nationale, être « considéré comme adopté »

Publié par L'APRÈS le 22 janvier 2026
https://www.l-apres.fr/le_49_al_3_est_la_marque_de_l_illegitimite_du_pouvoir_executif

Fondamentalement anti-démocratique, l'usage du 49al3 avait été écarté dès juin 2024 par le Nouveau Front Populaire qui envisageait de gouverner sans ce passage en force. Le Gouvernement Lecornu, très minoritaire, a concédé au NFP le non-recours au 49 al.3 pour ouvrir un chemin législatif reconnaissant l'autorité de l'Assemblée nationale. Cette avancée dans la « culture démocratique » de la Ve République ne signifie pas pour autant la fin de la monarchie présidentielle, comme la suite le démontre.

La Déclaration des droits de l'Homme proclamait en 1789 que « Tous les citoyens ont le droit de constater, par eux-mêmes ou par leurs représentants, la nécessité de la contribution publique, de la consentir librement, d'en suivre l'emploi, et d'en déterminer la quotité, l'assiette, le recouvrement et la durée ». La mainmise citoyenne sur le budget de l'Etat est l'aboutissement et peut-être même la définition de la souveraineté du peuple.

Les forces d'argent ne l'entendent pas ainsi. Le capitalisme Français repose sur la commande publique, sur l'endettement public, et sur la distribution inégalitaire du poids des contributions. Il milite pour que l'Etat achète ses produits, mais aussi pour que l'impôt soit payé par des millions de travailleurs plutôt que par les centimillionaires et les milliardaires.

La Nouveau Front Populaire allait changer cela. C'est pour cela qu'Emmanuel Macron a conservé le pouvoir politique après avoir perdu les élections de 2024. C'est pour qu'on ne touche pas au grisbi. Avec l'aide du Rassemblement National, il a trouvé une majorité de députés pour s'opposer à la Taxe Zucman et même à ses versions plus allégées. Mais cette alliance de fond n'ira pas jusqu'à un vote, par le RN, de la Loi de Finances 2026, car le RN pense pouvoir gagner des élections anticipées.

Si l'on voit bien la logique de l'extrême-droite, on peine à voir le plan de la gauche dans l'hypothèse d'une dissolution. Uni, le NFP a obtenu 192 députés. Divisés, nous serions moins. Certains groupes parlementaires perdraient plus que d'autres, certes. L'élection législative partielle dans le Loiret nous en a donné un nouvel exemple. La candidature unitaire portée par le PS a obtenu 27%, cad 20 points de plus que LFI qui a obtenu 7% (en recul par rapport à son score de 2017). Aucun candidat de gauche n'accède donc au second tour. En cas de dissolution, la gauche divisée serait globalement en recul.

Le vote ou non de la Motion de Censure consécutive au 49al3 budgétaire sera un moment déstabilisateur pour la gauche. Bien sûr on comprend que dans un régime institutionnel qui refuse de reconnaître le résultat des élections, un député se focalise sur ce qu'il peut gagner concrètement, ou sur ce qu'il peut éviter comme calvaire supplémentaire au peuple travailleur. Ce que fait le PS n'est pas en soi illogique. Mais il en ressort un sentiment profond d'injustice, de frustration, et même de colère. Ce Gouvernement est illégitime. Il n'aurait jamais dû être nommé. Il n'aurait jamais dû avoir la plume pour écrire le budget.

C'est pour cela que les deputé·es de L'APRÈS, ainsi que le groupe écologiste et social, voteront pour la censure.

Censurer est le pouvoir et le devoir des députés, tout autant que la préparation de l'après. L'après Lecornu, l'après Macron, l'après Ve République. Dans cette période instable et repoussante, restons fermement arrimés à ce qui sera la clef des réussites futures : l'unité.

Raquel Garrido

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Pourquoi des dirigeants belges affirment-ils leur soutien au néofasciste Trump ?

27 janvier, par Éric Toussaint — , ,
Pourquoi la Commission européenne et la plupart des gouvernements européens maintiennent le cap sur une politique austéritaire ? « 20 » janvier 2026 | tiré d'inprecor.fr | (…)

Pourquoi la Commission européenne et la plupart des gouvernements européens maintiennent le cap sur une politique austéritaire ?

« 20 » janvier 2026 | tiré d'inprecor.fr | Photo : Bart de Wever et Ursula Von Der Leyen. © Dati Bendo, CC, Wikimedia Commons

Puisque ça a l'air de marcher timidement en Espagne, pourquoi aujourd'hui personne d'autre en Europe ne suit ce modèle ?

Effectivement, c'est une question tout à fait centrale. Il faut vraiment se poser la question : comment se fait-il que la Commission européenne et la majorité des gouvernements continuent à mener des politiques très fortes d'austérité, dans un contexte où la croissance dans la zone euro et plus largement dans l'Union européenne, est à peine supérieure à 0% y compris en Allemagne (qui d'ailleurs est passée par une récession économique prolongée en 2023-2024, et peine à en sortir en 20251) ? Cette politique d'austérité que mène le gouvernement Bart De Wever, quelque part elle craque du côté allemand, car le gouvernement en place depuis mai 2025 a fait sauter le plafond sur la dette publique2 afin d'augmenter la dépense publique, sans toucher aux plus riches. Donc on a d'un côté un gouvernement espagnol qui réussit timidement avec une certaine politique timide de relance (voir la partie 2 de cette série), de redistribution de revenus et d'augmentation de recettes fiscales en demandant un faible effort du côté de ceux qui ont bénéficié de la crise, et on a l'Allemagne qui rompt avec le dogme de compression totale de la dette publique et du déficit public.

Mais fondamentalement, vous avez tout à fait raison, l'Union Européenne continue dans la même logique « austéritaire » (c'est-à-dire qui combine l'austérité à l'autoritarisme). Et si on prend de l'autre côté de la Manche, le gouvernement travailliste de Keir Starmer suit cette même logique austéritaire, contrairement à ce qu'on aurait pu croire lorsqu'il a été élu l'année passée.

Rappelez-vous, en 2024, le parti travailliste a gagné les élections par rapport à une gestion désastreuse des conservateurs. C'était plus un rejet des conservateurs qu'une adhésion aux travaillistes, mais les travaillistes, malheureusement, outre-manche, n'amènent absolument pas une politique ressemblant un tant soit peu à celle des Espagnols. Au contraire, ils continuent dans une politique d'austérité très forte. Donc, pour moi, en tant qu'économiste qui essaie de prendre en considération l'intérêt général et, en particulier, celui des classes populaires qui constituent l'écrasante majorité de la population, il est important de dire que ce type de politique ne correspond absolument pas aux solutions qu'il faut apporter à la crise en cours.

Et il faut prendre en compte la question de la crise écologique majeure et de la crise climatique. A ce propos, rien n'a été dit de sérieux dans le débat entre les deux chefs de parti (PS et MR) diffusé en direct le 3 décembre 2025 par RTL. En novembre, a eu lieu la COP30 à Belém au Brésil. On connaît les effets absolument dramatiques de ce qui se passe en Indonésie et au Sri Lanka au moment où je réponds à cet interview. Et en Europe, au lieu de répondre à la crise écologique, les gouvernements préfèrent augmenter la dépense militaire et maintenir des politiques d'austérité, et donc abandonner de fait ce qui s'appelait le Green Deal dans l'Union européenne, qui était un programme tout à fait insuffisant mais dont l'abandon est pire que son maintien. Le constat qui s'impose : les dirigeant·es européen·es et la plupart des gouvernements de l'Union européenne continuent dans une voie sans issue qui ne permet pas une relance économique, qui ne permet pas une relance des revenus, qui ne permet pas de faire face aux défis de la crise climatique et de la crise écologique. Une politique de guerre de classe menée contre les classes populaires.

Pourquoi font-ils ça d'après vous ?

Je pense qu'il y a dans le cerveau des dirigeant·es européen·nes, de leurs conseillers, etc., l'idée qu'il ne faut pas toucher aux revenus des plus grandes sociétés, aux plus hauts revenus, l'idée assénée entre autres par Emmanuel Macron de l'effet de ruissellement3. On voit bien qu'ils continuent avec ce dogme dont la pertinence n'a jamais été démontrée dans l'histoire. Peu importe la réalité, des gouvernements à répétition se sont basés sur ce dogme, c'est-à-dire l'idée selon laquelle l'augmentation des profits privés et de la fortune des grandes sociétés et des plus riches va provoquer un effet de ruissellement : ceux d'en bas vont bénéficier de ce ruissellement et cela finira par avoir un effet général positif pour la société. Ce dogme-là prévaut toujours dans les politiques qui sont menées alors que la réalité démontre le contraire.

Pourquoi les gouvernements poursuivent-ils sur la voie « austéritaire » ?

La plupart des gouvernements sont du côté de ceux et celles qui bénéficient de ces politiques et se fichent de ceux et celles qui sont affecté·es par l'injustice sociale, par la montée des inégalités, par l'accentuation de la précarisation, par l'aggravation de la crise écologique, par le génocide en cours en Palestine. Cela a à voir clairement avec la lutte des classes ou la guerre des classes. La plupart des gouvernements aujourd'hui se situent clairement du côté du 1% le plus riche, du côté de la classe capitaliste. Je ne vois pas d'autres explications raisonnables, rigoureuses, d'un tel comportement. Il faut souligner que tous les partis d'extrême-droite se prononcent aussi très clairement pour la défense et la promotion des intérêt du grand capital même s'ils tentent de manipuler les classes populaires en affirmant que leur propositions politiques visent à améliorer les conditions de vie du peuple.

Rappelons qu'on a connu un premier grand tournant à droite fin des années 1970 avec l'élection de Margaret Thatcher à la tête du gouvernement britannique et de Ronald Reagan à la présidence des Etats-Unis. C'était donc à la fin des années 1970 et au début des années 1980 que s'est répandue à ce moment-là une vague de politiques néolibérales qui ont fait augmenter très fortement les dettes publiques, et qui ont commencé à détricoter ce qui s'était construit durant le New Deal du président Roosevelt dans les années 1930 aux États-Unis et en Europe après la Seconde Guerre mondiale. Soulignons que les conquêtes sociales de cette époque avaient été obtenues sous la pression de grandes luttes populaires tant Outre Atlantique qu'en Europe.

La vague d'offensive néolibérale contre les conquêtes sociales se poursuit, on est toujours dans l'effet détricotage de ce qui avait été tissé comme État social. Quand on regarde les mesures prises par le gouvernement Bart De Wever, on se dit que ce gouvernement continue à remettre en cause ce qui s'était construit en Belgique pendant une trentaine à une quarantaine d'années suite à la Seconde Guerre mondiale. Ils y vont par touches successives et maintenant, ils sont en train de s'en prendre aux droits élémentaires de chacun et chacune d'avoir accès à des mécanismes de protection sociale et de solidarité collective pour faire face à des problèmes de santé, à la perte d'un emploi, à un accident de travail, à une perte de revenus… Je dirais que les gouvernements actuels accentuent les politiques néolibérales néfastes et passent même à une phase beaucoup plus autoritaire de l'application des politiques antisociales. En effet quand il y a des protestations sociales, ils font usage de la répression. Il y a un recours de plus en plus fréquent à des amendes et des astreintes contre les piquets de grève, à l'utilisation de l'appareil de la justice contre les différents formes de protestation sociale, etc.

J'ai 71 ans et je peux vous dire parce que j'en ai été témoin, que les gouvernements de droite des années 1970, des années 1980, même des années 1990, ne se seraient jamais permis de déclarer comme Georges-Louis Bouchez ou Bart De Wever l'ont dit, qu'ils n'en avaient cure des grèves, que ça n'avait aucune importance. Il y a 30 ans, 40 ans, c'était inimaginable de faire ces déclarations même quand on avait un gouvernement de droite. La droite au gouvernement est devenue de plus en plus agressive et arrogante contre les mobilisations populaires. On a maintenant des gouvernements, des dirigeants politiques, qui sont convaincus que par rapport à une partie de leur électorat, plus leur discours sera situé à droite, plus ils assureront le ciment de leur base électorale. Et ils assument clairement l'idée qu'ils occuperont la place que l'extrême droite de type néofasciste pourrait occuper.

On le voit bien avec l'évolution du MR, Mouvement Réformateur en Belgique francophone. Là je ne suis plus dans l'économie, je suis dans la science politique. L'évolution du MR ou l'évolution en Flandre de la N-VA du premier ministre Bart de Wever consiste à avoir intégré dans leur discours une partie du discours de l'extrême droite, un discours néofasciste. La N-VA a intégré dans son discours une partie du discours du Vlaams Blok et puis du Vlaams Belang. Et le MR, on le voit bien, à Liège ou ailleurs, intègre dans ces rangs des personnes qui viennent de l'extrême droite pour ainsi empêcher l'extrême droite du type Rassemblement National, on va dire, qui aurait pu et pourrait se créer en Belgique francophone, de se constituer ou de prospérer.

Le 11 décembre 2025, au parlement belge Georges-Louis Bouchez a déclaré qu'il adhérait totalement à la politique étrangère de Trump et il a affirmé qu'il aurait pu écrire lui-même le document de l'administration de Trump sur la nouvelle stratégie de sécurité nationale. Qu'en pensez-vous ?

Ce document de Trump a un contenu clairement d'extrême-droite. Trump y adopte, sans s'y référer explicitement, la théorie du “grand remplacement” qui est une thèse complotiste d'extrême droite. Aux Etats-Unis, c'est la théorie du « white genocide ». Sous une autre forme, c'est aussi la thèse de Steve Bannon qui parle surtout de « guerre civilisationnelle », de « destruction de l'Occident », d' « immigration de masse comme arme politique » et qui dénoncent les « élites mondialistes qui trahissent les peuples ». La théorie du grand remplacement a été mise en vogue par des figures politiques françaises comme Éric Zemmour. Selon la théorie du “grand remplacement”, les populations européennes seraient progressivement remplacées par des populations non européennes (souvent musulmanes), du fait de l'immigration, des différences de natalité, et des politiques menées (volontairement ou non) par les élites politiques, économiques et médiatiques. Cette théorie parle d'un remplacement culturel, civilisationnel et démographique, qu'elle attribue surtout à l'immigration extra-européenne et à l'islam. Elle présente ce phénomène comme une menace existentielle pour l'identité, la culture et la civilisation européenne. C'est ce que reprend le document de Trump publié par la Maison Blanche le 4 décembre 2025.

À propos de l'Europe le document de Trump déclare qu'il y a :

« la perspective réelle et plus sombre d'une disparition civilisationnelle. Parmi les grands défis auxquels l'Europe est confrontée, on peut citer les activités de l'Union européenne et d'autres instances transnationales qui portent atteinte à la liberté politique (Trump et son administration se réfèrent aux politiques restreignant l'action des partis d'extrême-droite et leur propagande raciste ou et anti immigré·es, note d'Éric Toussaint) et à la souveraineté, les politiques migratoires qui transforment le continent et engendrent des conflits, (…), l'effondrement du taux de natalité, ainsi que la perte des identités nationales et de la confiance en soi. »

Soulignons que George-Louis Bouchez a déclaré au parlement de la Belgique le 11 décembre 2025 qu'il aurait pu écrire lui-même ce texte dont le contenu comprend tous les éléments de la théorie complotiste d'extrême droite du grand remplacement et dénonce toutes les institutions onusiennes. Cette affirmation de George-Louis Bouchez dont le parti fait partie du même groupe parlementaire que Macron au parlement européen lui a valu une ovation de la part du parti raciste néo fasciste Vlaams Belang lors de son intervention à la Chambre des représentants. Voici ce que relate sur son site la chaîne privée RTL : « Lors d'un débat à la Chambre sur la nouvelle stratégie de sécurité nationale américaine, Georges-Louis Bouchez (MR) a provoqué de vives réactions en assumant pleinement les conclusions du rapport publié par l'administration Trump, suscitant les applaudissements du Vlaams Belang et de l'Open Vld. […] « J'assume complètement ce rapport, j'aurais pu l'écrire », a lancé M. Bouchez. « Oui, ce rapport dit vrai quand il dit que l'Europe est en train de disparaitre de la scène internationale », a-t-il notamment lancé. « Ce rapport n'est pas une allégeance à Trump, mais un wake-up call ». Sur ces mots, les élus du Vlaams Belang ont applaudi à tout rompre. L'Open Vld a également applaudi ces propos. »4

Délibérément, George Louis Bouchez adopte des positions de l'extrême-droite néo fasciste afin de renforcer son impact sur l'électorat d'extrême-droite et les autres figures politiques publiques de son parti ne le désavouent pas. C'est notamment le cas de Sophie Wilmès qui est députée européenne du MR et ex première ministre de la Belgique (2019-2020). Lorsqu'elle a été interviewée sur les ondes de la Radiotélévision publique belge (RTBF) dans les jours qui ont suivi, elle a refusé de prendre ses distances par rapport à son président de parti, ce qui la rend complice de celui-ci. (voir la vidéo à partir de la 4e minute et 20'). D'ailleurs, elle ajoute à propos de Georges-Louis Bouchez : « je pense qu'on se rejoint en tout cas sur une chose : l'Europe doit se réformer plus vite » (voir la 5e minute et 33 secondes).

Conclusions : Les partis de droite dominants, sont de plus en plus agressifs et proches des positions de l'extrême droite. D'ailleurs, ils n'hésitent pas à faire alliance avec des néofascistes ou à reprendre leurs positions. Ils occupent aujourd'hui largement l'espace politique et contribuent à légitimer l'idée que ce type de gouvernance peut être durable. Leur stratégie repose sur un calcul électoral : ils estiment pouvoir, de manière récurrente, soit se maintenir au pouvoir, soit y revenir rapidement après une cure d'opposition. Ils sont soutenus activement par le grand patronat. Cette dynamique est particulièrement préoccupante, dans la mesure où elle fait peser de lourdes menaces sur les acquis démocratiques et sociaux, lesquels ont été obtenus au prix de luttes et de sacrifices importants consentis par de larges segments des populations européennes, et notamment par la population belge. Bien que ces acquis fassent l'objet depuis 40 ans d'attaques successives, une partie non négligeable a été conservée grâce à d'importantes résistances sociales, l'histoire n'a pas dit son dernier mot, elle n'est pas écrite à l'avance. Il est important de continuer à résister et de créer les conditions de la contre-offensive en faveur de nouvelles avancées des droits sociaux, économiques, culturels, civils et politiques.

Publié le 7 janvier 2026 par le CADTM

1. Et l'Allemagne, comme on le sait, a été pendant des années le moteur de l'Union européenne.
2. Le “plafond de la dette publique” allemand, tel qu'on l'entend aujourd'hui, fait généralement référence à la “Schuldenbremse” (la frein à la dette), une règle constitutionnelle introduite en 2009 qui limite le déficit structurel du gouvernement fédéral à 0,35 % du PIB.
3. Le « dogme » ou la théorie du ruissellement (trickle-down economics en anglais) est l'idée qu'en réduisant les impôts et en favorisant les riches et les entreprises, leur richesse supplémentaire finira par « ruisseler » vers les classes plus modestes par l'investissement et la création d'emplois, stimulant ainsi l'économie entière. Cependant, cette théorie est largement critiquée comme un mythe : elle n'a pas de fondement théorique solide, et les preuves empiriques montrent que l'argent bénéficie surtout aux riches (épargne, spéculation, consommation) sans créer significativement d'emplois ou réduire la pauvreté, accentuant les inégalités.
4. Source : https://www.rtl.be/actu/belgique/politique/georges-louis-bouchez-applaudi-par-le-vlaams-belang-la-chambre-leurope-est-en/2025-12-11/article/773247 Voir la vidéo avec la déclaration de GL Bouchez : https://www.facebook.com/watch/?v=4058341394383491

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L’Europe se prépare à offrir le Groenland à Trump sur un plateau

27 janvier, par David Fontano — , , , ,
Nous y voilà : les États-Unis annoncent vouloir annexer un territoire européen. Multipliées au cours des dernières années, les innombrables concessions des dirigeants des pays (…)

Nous y voilà : les États-Unis annoncent vouloir annexer un territoire européen. Multipliées au cours des dernières années, les innombrables concessions des dirigeants des pays de l'Union n'auront été interprétées à Washington que comme autant de signaux de faiblesse, appelant une vassalisation accélérée. Dernier exemple en date : le Danemark accueille les bases d'écoute de la NSA, déploie ses hommes en Afghanistan comme en Irak, achète en 2025 pour 1,8 milliards de dollars d'avions américains. Sa récompense ? Une demande menaçante de céder définitivement le Groenland. Si ces mouvements rapides rappellent utilement qu'en politique, la lâcheté est cruellement sanctionnée, les conséquences en sont vertigineuses.

10 janvier 2026 | Le Vent Se Lève
https://lvsl.fr/leurope-se-prepare-a-offrir-le-groenland-a-trump-sur-un-plateau/?utm_source=brevo&utm_campaign=Newsletter%20Derniers%20Articles&utm_medium=email

Quelques mois avant l'invasion russe de l'Ukraine, nous notions que « Moscou entend annexer de nouveaux territoires et bloquer l'adhésion de l'Ukraine à l'Otan pour reconstituer un glacis à ses portes. […] Les populations civiles n'ont plus leur mot à dire : on les somme de se tenir prêtes à mourir pour Donetsk, et demain pour Taipei ». La rhétorique belliciste comparant tout discours nuancé, tout refus de l'escalade entre puissances nucléaires, à un nouveau Munich, fut effectivement employée les années suivantes avec la subtilité d'une massue. Sur les plateaux télé et parmi les cénacles informés, on ne se privait pas de convoquer les mânes de la France libre face aux pacifistes suspects de collaboration pro-Poutine. L'affaire été entendue : dans la droite ligne de la Guerre froide, le monde libre s'opposait à l'invasion néo-totalitaire. Et gare à qui s'inquiétait de la dépendance croissante du Vieux continent à l'égard des Etats-Unis : ne s'agissait-il pas de notre meilleur et plus fidèle allié… ?

Las : il n'est pire aveugle que celui qui ne veut pas voir. La rhétorique de l'actuel président nord-américain est pourtant limpide. S'il y a une chose que l'on ne peut plus lui reprocher, c'est de déclarer ses intentions au grand jour, de manière brutale et souvent vulgaire. L'Ukraine représente pour Donald Trump un malheureux dossier à refermer au plus vite, la seule implication consentie passant par des ventes d'armes semi-forcées à ses partenaires de l'OTAN. L'intérêt de son complexe militaro-industriel est d'être massivement subventionné par le contribuable européen – et basta. Face à une approche aussi clairement transactionnelle et unilatérale, les dirigeants européens durent (avec quelques nuances) proposer des contorsions discursives inouïes pour faire correspondre le discours actuel de la Maison blanche et leurs propres illusions.

Ainsi des frappes israéliennes puis américaines sur l'Iran, appuyées diplomatiquement sans guère de retenu par les principaux pays européens. Et ainsi de la récente intervention au Vénézuéla. Moment ubuesque par excellence : les chancelleries européennes expliquant à leurs populations qu'il s'agit en premier lieu d'une bonne nouvelle, un dictateur étant renversé, au moment même où Trump déclare qu'il va bien « dicter » au nouveau gouvernement vénézuélien sa politique, et s'approprier ses réserves pétrolières (les premières de la planète), selon une logique de prédation impérialiste absolument nue. La bourse de Caracas bondit dans la foulée, les pétroliers ne respectant pas le diktat américain sont arraisonnés jusque dans l'Atlantique nord (au risque d'une confrontation directe avec la Russie) et l'opposante de droite radicale et prix Nobel de la paix María Corina Machado peut se réjouir – tout en étant écartée par un Trump peu reconnaissant.

L'ironie tragique de l'histoire apparaît donc ici avec l'affaire du Groenland, relancée par Washington durant la même séquence, et mettant les européens dans l'embarras. Voici une intervention militaire qui sera difficile d'applaudir : dans les étendues glacées de l'île arctique, aucun combat pour la démocratie ne peut servir de prétexte. L'armée des Etats-Unis dispose déjà de la base militaire de Thulé et n'aurait guère d'efforts à faire pour obtenir de nouvelles concessions pour se déployer au nord du cercle polaire face à la Chine et à la Russie. L'attrait pour les ressources naturelles du territoire danois autonome, couplé à la volonté d'intégrer de nouveaux territoires aux Etats-Unis, semble bien primer. Inacceptable pour les gouvernements européens, qui ont déclaré leur solidarité avec Nuuk (et Copenhague).

Sur le papier, il suffirait probablement à la France, l'Allemagne et quelques autres pays de positionner des forces aux côtés de troupes danoises pour contraindre Washington à un difficile calcul coût/bénéfice. Dans la balance : la pérennité des nombreuses bases américaines en Europe, la survie de l'OTAN, la crispation d'une opinion publique américaine encore plutôt philo-européenne, l'ouverture d'un nouveau front aux conséquences potentiellement apocalyptiques. Mais les européens iront-ils à l'épreuve de force ? Donald Trump proposera probablement une juteuse offre transactionnelle aux groenlandais, réglant l'affaire sans effusion de sang (quoi qu'avec la menace du bâton). Si crise des Sudètes de notre époque il y a, peut-être se joue-t-elle au Groenland plutôt qu'à Donetsk.

Car voici un hégémon en rapide expansion, sûr de sa toute-puissance militaire (Trump annonçant une augmentation de 50% du budget du Pentagone pour l'année prochaine, soit 1,5 trillion de dollars), annonçant de futures annexations sur trois continents, légitimées par une nouvelle doctrine impériale s'affranchissant des organisations et institutions internationales, et confiant dans la servilité de ses « partenaires historiques » coincés dans leur propre récit d'une menace russo-chinoise justifiant toutes les compromissions. La menace est là et, à rebours de toute leçon historique, les dirigeants européens semblent croire qu'une puissance expansionniste se fixe ses propres limites. Or l'appétit vient en mangeant : c'est l'impunité des Etats-Unis qui explique leur hubris guerrier, tout comme les défaites du Vietnam ou d'Afghanistan l'avaient momentanément calmé.

Quid alors du jeu politique national ? Autre parallèle malheureux avec les années 40, l'actuelle crise rebat les cartes à une vitesse accélérée. Même le très atlantiste Raphaël Glucksmann s'inquiète, en se gardant bien de proposer quoi que ce soit. Mais bien peu osent renoncer à leur dépendance vis-à-vis du grand frère abusif américain, et les postures gaullistes des dirigeants conservateurs s'effacent vite. À gauche, l'héritage anti-impérialiste a permis de percevoir plus tôt la menace. Cependant l'échec des derniers mouvements anti-guerre depuis 2003, les divisions au sujet de l'Ukraine, de la Palestine ou du Venezuela et la faiblesse générale des mouvements contestataires laissent peu d'options.

Le spectacle le moins surprenant a sans doute lieu à l'extrême droite. Majoritairement atlantiste durant la Guerre froide, puis longtemps et largement financée par Moscou, nouvelle Mecque de la Tradition, la voici qui revient à ses premiers amours : les critiques des dernières violations du droit international par Washington formulées de manière extrêmement mesurées par Marine Le Pen ou Jordan Bardella ont suscité une hostilité révélatrice parmi leurs soutiens. Car les auto-proclamés patriotes ou nationalistes ont déjà le cœur outre-Atlantique : séduits par le style et la dynamique de Trump, ils semblent encore une fois ravis de pouvoir jouer un rôle de cinquième colonne d'une puissance étrangère.

Dans un contexte de guerres de repartage du monde, de la Syrie au Venezuela, du Soudan au Yémen et, désormais, de l'Ukraine au Groenland, les mouvements s'accélèrent, laissant sur le banc de touche nombre d'analystes classiques et de dirigeants dépassés. Eux espéraient que la présidence Trump ne serait qu'un mauvais rêve suivi d'un retour du « business as usual ». Or les forces en mouvement ne reviendront plus à leur position de départ. La lucidité collective impose d'admettre le retour d'affrontements de plus en plus directs entre puissances, avec leur cortège d'invasions, de pillage, de coups d'États et autres crimes de masse. Le droit international devient chaque jour un peu plus une carcasse vide qui servira demain à juger les perdants des prochaines guerres.

Sidérés et dépassés, les dirigeants européens si prompts à évoquer les « valeurs » qu'ils prétendent défendre se sont déjà résignés à l'inacceptable. Une alternative, quoiqu'étroite et fragile, existe pourtant : le non-alignement, en sortant la France du bloc américain pour construire avec d'autres Etats, notamment du Sud global, un nouvel ordre mondial. Bien sûr, ce nouveau Bandung supposera un vrai travail d'auto-critique et une désaméricanisation de longue haleine. Mais la France a su le faire dans des conditions autrement plus difficiles il y a 80 ans. Quiconque aujourd'hui observe en tout cas le monde sans concevoir les conséquences néfastes de l'influence nord-américaine sur notre continent est soit naïf soit prêt à la servitude. Henry Kissinger résumait déjà cet état de fait en une formule assassine : « être un ennemi des États-Unis est dangereux, mais être son ami est fatal ».

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Soudan : Une guerre sans fin

27 janvier, par Paul Martial — , ,
Une nouvelle année commence sans qu'aucune piste crédible de paix ne se dessine pour mettre fin à une guerre qui provoque la plus grave crise humanitaire mondiale. Le 9 (…)

Une nouvelle année commence sans qu'aucune piste crédible de paix ne se dessine pour mettre fin à une guerre qui provoque la plus grave crise humanitaire mondiale.

Le 9 janvier a marqué le millième jour de guerre au Soudan. Le bilan est terrifiant : 30 millions de personnes ont besoin d'une aide humanitaire et 150 000 ont perdu la vie dans ce conflit qui oppose, d'un côté, les Sudanese Armed Forces (SAF) dirigées par le général Burhan, et de l'autre, les Rapid Support Forces (RSF) conduites par Hemedti. Jadis alliés pour soutenir la dictature d'Omar el-Béchir puis fomenter un coup d'État contre le gouvernement civil issu de la révolution de 2019, ils se livrent désormais à une lutte destructrice pour la population et le pays.

Offensive et contre-offensive

Lorsque le conflit a commencé, les FSR ont rapidement pris le dessus. Leurs troupes étaient plus expérimentées de par la guerre menée au Darfour en 2003 et au Yémen en tant que mercenaires des Emirats Arabes Unis (EAU) contre les rebelles houthis. Elles ont ainsi pu s'emparer de la plus grande partie de la capitale, Khartoum, ainsi que de la ville voisine d'Omdourman. De plus, la supériorité aérienne des SAF s'est révélée peu utile dans les combats urbains, en l'absence de dispositif de renseignement.

Les SAF ont repris Khartoum en mars 2024 et viennent récemment de quitter Port-Soudan pour se réinstaller dans la capitale, largement détruite. Cependant, cette contre-offensive s'est vite essoufflée. Après un siège de 500 jours, les RSF ont réussi à s'emparer de la ville d'al-Fasher au Darfour, commettant de nombreuses atrocités contre les civils dans l'incapacité de fuir.

Équilibre des forces

Cette guerre ne se maintient que grâce au soutien financier et militaire de puissances étrangères : les EAU appuient les RSF, tandis que l'Égypte et la Turquie soutiennent les SAF. Récemment, l'armée soudanaise a négocié l'achat d'armes au Pakistan pour 1,5 milliard de dollars. Ce même pays a également vendu pour 4 milliards de dollars de matériel militaire au général Haftar, en Libye, soutien des RSF — créant ainsi une situation paradoxale où des armes pakistanaises pourraient se retrouver des deux côtés du front.

Au fil du temps, le matériel employé devient de plus en plus sophistiqué, notamment avec l'usage croissant de drones. Les RSF les utilisent pour mener des frappes notamment à Port-Soudan et, plus récemment, à Sinja, capitale de l'État de Sennar, où une réunion d'officiers supérieurs a été visée. Les SAF, de leur côté, emploient ces drones pour détruire les lignes de ravitaillement des RSF. Ces dernières ont cependant réussi à atteindre la région de Kordofan considérée comme le grenier du pays.

Tant que les deux camps bénéficieront d'appuis extérieurs, la guerre a peu de chances de s'arrêter. Chacun entretient son propre narratif élaboré par des cabinets occidentaux comme le français Think Doctor, dirigé par un ancien socialiste devenu macroniste qui s'occupe de la com des RSF.

L'implication croissante de milices par les deux camps ne fait qu'accroître le risque, au-delà d'une simple partition, d'une fragmentation du pays.

Paul Martial

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Nigéria : La politique de la canonnière

27 janvier, par Paul Martial — , ,
Si l'agression du Nigeria par les États‑Unis est passée relativement inaperçue, elle n'en est pas moins inquiétante, en ce qu'elle révèle la propension de Trump à bafouer le (…)

Si l'agression du Nigeria par les États‑Unis est passée relativement inaperçue, elle n'en est pas moins inquiétante, en ce qu'elle révèle la propension de Trump à bafouer le droit des pays par pur calcul politique.

Le soir de Noël, le président des États‑Unis poste un message sur son réseau social « Truth Social » déclarant : « Ce soir, sur mes ordres de commandant en chef, les États‑Unis ont lancé une frappe puissante et meurtrière contre les terroristes de l'EI dans le nord‑ouest du Nigeria ». Un mois après cette attaque, certaines zones d'ombre entourant cette opération se dissipent.

Le goupillon et…

Dès le premier mandat de Trump, les milieux évangéliques de droite menaient campagne contre les massacres de chrétiens au Nigeria par les djihadistes. Certains parlaient même de génocide. Les chiffres les plus fantaisistes ont circulé sur le nombre de morts. Cette mobilisation a débouché sur la décision de classer le Nigeria comme pays « particulièrement préoccupant en matière de liberté religieuse ». Elle est à rapprocher d'une autre campagne, décrétant l'existence d'un génocide des fermiers blancs en Afrique du Sud.

Empêtré dans l'affaire Epstein, Trump a saisi l'occasion pour flatter la partie la plus religieuse de sa base MAGA en menaçant à plusieurs reprises les autorités nigérianes, qu'il accusait de ne pas protéger les chrétiens.

Pays de 235 millions d'habitants, le Nigeria compte une grande majorité de musulmans au nord et de chrétiens au sud, et, entre les deux, le Middle Belt, où vit un mélange de communautés et de religions. Le pays est en proie à des violences dont les causes sont multiples : les djihadistes, provoquant d'ailleurs plus de morts musulmans que chrétiens ; les bandits constitués en bandes qui écument les villages ; les conflits entre éleveurs et agriculteurs se disputant les ressources ; une misère économique et sociale, et une absence de l'État.

… le sabre

Le 25 décembre, seize missiles Tomahawk s'abattent sur la région de Sokoto, dans le nord‑ouest. Les experts sont surpris du choix de la zone : l'essentiel des organisations djihadistes se trouve au nord‑est. La cible visée, ce sont les Lakurawa, un groupe armé de faible importance, à mi‑chemin entre le religieux et le banditisme. Contrairement à ce qui a été affirmé, il n'y aurait eu aucune victime. Les habitants ont expliqué aux journalistes d'investigation du media nigérian « HumAngle » que le vol stationnaire d'un hélicoptère avait éveillé les soupçons des djihadistes, qui se sont enfuis. Quant aux autorités nigérianes, elles ont déclaré avoir été pleinement associées à cette opération.

Cette attaque ne fait que renforcer le discours des islamistes en confortant l'idée d'une guerre contre les musulmans et creuse encore plus la division du pays.

Mais Trump n'en a cure. Il est prêt, pour flatter les instincts belliqueux des cul‑bénit réactionnaires de son électorat, à bombarder un pays en jouant sur les symboles : le jour de Noël et la localisation de Sokoto, qui fut le siège de l'un des plus puissants États musulmans avant la colonisation.

Paul Martial

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Du Soudan à la Corne de l’Afrique : de l’or et des mercenaires

27 janvier, par Charlotte Touati — , , , ,
Du Soudan à la Corne de l'Afrique, les acteurs étrangers, russes et émiratis notamment, ont alimenté les conflits locaux en armes et en mercenaires. L'or est au centre des (…)

Du Soudan à la Corne de l'Afrique, les acteurs étrangers, russes et émiratis notamment, ont alimenté les conflits locaux en armes et en mercenaires. L'or est au centre des transactions entre les belligérants.

Tiré de MondAfrique.

Le 26 octobre 2025, la milice des Rapid Support Forces (RSF) prenait la ville d'El Fasher après 18 mois de siège. Capitale de l'État du Nord Darfour et poumon économique de la région, El Fasher était le refuge de centaines de milliers de déplacés qui fuyaient les combats depuis avril 2023. Elle était le dernier point d'accès humanitaire pour l'ONU jusqu'à sa chute. De nombreux témoignages font état d'exactions et de crimes de masse à caractère ethnique commis contre les populations noires par les milices arabes, ce que confirment les vidéos filmées par les miliciens RSF eux-mêmes.

Genèse d'un conflit

Le conflit a éclaté le 15 avril 2023, lorsque les forces paramilitaires des RSF se sont affrontées aux forces armées soudanaises (Sudan Armed Forces, SAF) pour le contrôle politique et militaire du pays. Les RSF sont emmenées par Mohamed Hamdan Dogolo dit « Hemedti », tandis que les SAF répondent à Abdel Fattah al-Burhan et forment l'armée régulière. Les deux généraux furent pour un temps alliés et ils devaient se partager le pouvoir, mais leur rivalité fait craindre aujourd'hui une partition est-ouest du Soudan.

Hemedti est originaire du Darfour. Initialement connu comme homme d'affaires, il s'est taillé un empire grâce aux mines d'or de sa région natale. Issu d'une tribu arabe, il fédère autour de lui les Janjawid, initialement armés par Omar el-Béchir pour mater la rébellion au Darfour.

Les crimes de guerre des Janjawid

Dès 2004, Hemedti dirige plusieurs centaines de combattants Janjawid et collabore directement avec les services de renseignement soudanais et l'armée. Les Janjawid se sont rendu coupables de crimes contre l'humanité, de crimes de guerre et de génocide, selon la Cour pénale internationale. Elle a condamné l'un de leurs chefs, Ali Muhammad Ali Abd-Al-Rahman dit Ali Kosheib, pour ces crimes, en octobre 2025. Des rapports de l'ONU ont également documenté meurtres de masse, viols comme arme de guerre, destruction systématique de villages, pillages des biens et du bétail, incendies des récoltes, empoisonnement des puits et déplacements forcés.

Maître du Darfour, Hemedti se lance dans l'extraction aurifère et crée Al Junaid en 2009, noyau de son empire. Mais en 2013, sous la pression internationale, Omar el-Béchir ne peut plus laisser les hommes d'Hemedti agir de façon indépendante et il intègre les Janjawid à l'architecture sécuritaire du pays. Ils deviennent les fameuses Rapid Support Forces dont Al Junaid est le bras économique.

Une révolution confisquée

En avril 2019, le Soudan engage un tournant décisif de son histoire. Après plusieurs mois de manifestations populaires déclenchées par la flambée des prix et la crise économique, la contestation prend une tournure politique et appelle ouvertement au départ du président Omar el-Béchir au pouvoir depuis trente ans. Face à la pression de la rue et aux divisions internes du régime, l'armée finit par l'évincer le 11 avril 2019.

Ce renversement ouvre une période d'incertitude : un Conseil militaire de transition prend d'abord le pouvoir, avant qu'un fragile compromis ne soit trouvé avec les forces civiles du mouvement révolutionnaire. C'est dans ce contexte que le général Abdel Fattah al-Burhan devient président du Conseil souverain, flanqué de Hemedti comme vice-président. Cette alliance entre l'armée, les paramilitaires et une partie des civils devait préparer des élections démocratiques mais elle se révèle vite instable : les ambitions concurrentes des chefs militaires, l'impunité des RSF et les difficultés affrontées par les institutions civiles plongent à nouveau le pays dans une lutte de pouvoir qui éclatera en guerre ouverte en 2023.

Mais il faut aussi compter avec des patrons extérieurs. La position stratégique du Darfour et sa richesse minière l'ont tragiquement placé au carrefour des routes de trafic, avec Hemedti à son centre.

Wagner et les mines d'or du Soudan

En effet, suite à la prise en 2017 de Jebel Amer (Nord Darfour), une zone montagneuse extrêmement riche en or, les RSF gagnent une réelle autonomie par rapport à Omar el-Béchir. Cette victoire coïncide avec un appui étranger de taille, celui de feu Evgeni Prigojine, alors à la tête de la société militaire privée russe Wagner. Ce rapprochement s'explique par les business communs dans lequel les deux hommes sont engagés (or, armes, mercenaires) et la position géographique du fief de Hemedti, le Darfour.

Celui-ci est frontalier de la République Centrafricaine, un bastion de Wagner, devenu, depuis 2017, la garde prétorienne du Président Faustin-Archange Touadéra. Selon son schéma habituel, Wagner exploite les ressources minières du pays. Des convois circulent entre la RCA et le Soudan en passant par le Darfour.

Un intermédiaire russe très politique

La même année 2017, Wagner tisse sa toile au Soudan. L'intermédiaire se nomme Mikhail Potepkine. Il dirige Meroe Gold, une filiale de M Invest, la société de Prigojine. Potepkine déclare ne pas avoir de lien avec Prigojine, mais en 2017, il représente bien M Invest lors d'une réunion entre l'ancien président de la Fédération de Russie Dmitri Medvedev et Omar el-Béchir. Familier de l'idéologue Alexandre Douguine, avec qui il apparaît sur des photographies, Potepkine appartiendrait à des groupes « conservateurs » russes liés à l'extrême-droite néo-nazie. Il est également cité dans l'opération d'ingérence russe menée pendant les élections américaines de 2016. En Afrique comme aux États-Unis, Potepkine agit comme lobbyiste et joue les déstabilisateurs. Le Soudan et l'Éthiopie font partie de ses cibles prioritaires.

A partir de 2017, Meroe Gold reçoit un soutien important d'entreprises liées à Prigojine, sous forme de financement et de matériel, notamment des hélicoptères et des avions. L'extraction aurifère est au cœur de l'activité de Meroe. Son centre névralgique se situe à al-Ibaidiya, dans le Nile River State, à l'est du Soudan, hors de l'espace contrôlé par Hemedti. On observe donc une répartition des zones d'exploitation entre les deux hommes forts du Soudan pour éviter la concurrence.

Des avions russes chargés d'or sont observés décollant de Khartoum ou de Port Soudan (donc depuis l'est) à destination de la Russie pour financer la préparation de l'invasion de l'Ukraine puis l'effort de guerre. Le 24 février 2022, le jour même de l'invasion de l'Ukraine par la Russie, Hemedti se trouve à Moscou dans le cadre d'un voyage organisé par Wagner.

Mais le 23 août 2023, Evgeni Prigojine disparaît dans un accident d'avion. Le Kremlin reprend alors largement les activités de Wagner (rebaptisé Africa Corps) et se détourne de Hemedti au profit d'Al-Burhan.

Les Émirats Arabes Unis, un soutien en or

S'il est, en revanche, un soutien qui ne s'est pas démenti, c'est bien celui que les Emirats Arabes Unis apportent à Hemedti et aux RSF.

L'or d'Al Junaid est directement envoyé à Dubaï, plus exactement à Sharjah, à la raffinerie de Kaloti, un groupe fondé en 1988 par Munir Ragheb Mousa Al Kaloti et qui comprend une dizaine d'entreprises toutes liées aux métaux précieux. De l'or artisanal ou issu des trafics est aussi collecté au souk de Dubaï et drainé dans les bureaux de Kaloti.

La régulation est très lâche à Dubai et il est tout à fait légal de transporter de l'or brut dans son bagage à main, sans aucune taxe de surcroît. L'or centralisé par Kaloti est ensuite expédié en Suisse, principalement chez Valcambi. La Suisse est la plaque tournante du commerce mondial de l'or, de son raffinage et de son trading.

La Suisse, étape obligatoire

Passer par Valcambi n'est pas qu'une question d'opportunité commerciale et logistique. L'entreprise basée au Tessin est enregistrée à la London Bullion Market Association. Elle peut donc certifier cet or qui entre alors dans le circuit très officiel des banques centrales du monde entier. Ce que ne peut pas faire Kaloti. Au Soudan, en contrepartie de l'or, les Émirats inondent les RSF d'armes et de matériel, tandis que les mercenaires s'échangent de part et d'autre au gré des besoins.

A partir de 2014, les EAU et l'Arabie Saoudite mènent une coalition contre l'insurrection des Houthis soutenus par l'Iran. Des contrats à plusieurs millions de dollars sont alors signés entre la firme canadienne Dickens and Madsen, le maréchal Khalifa Haftar – qui tient la Cyrénaïque – et Hemedti. Dickens and Madsen est dirigée par Ari Ben-Menashe, un personnage sulfureux qui prétend être un ancien du Mossad, ce que les renseignements israéliens ont toujours nié. Surnommé le « lobbyiste pour dictateurs », Ben-Menashe a également travaillé pour Kadhafi, Robert Mugabe ou la junte birmane.

Les contrats prévoient l'envoi de mercenaires libyens et soudanais recrutés pour se battre au Yemen pour le compte des EAU après avoir transité par Assab, en Érythrée. En échange, Ben-Menashe s'engage à négocier des livraisons d'armes et de blé « à haute teneur en protéines » pour les hommes d'Hemedti. On constate, à nouveau, une certaine entente entre les réseaux russes et émiratis.

Des Soudanais et des Erythréens à l'assaut de Socotra

En 2017, les Émirats Arabes Unis décident de faire cavaliers seuls en soutenant le Conseil de Transition du Sud (STC), un mouvement sécessionniste yéménite, tandis que l'Arabie Saoudite continue de soutenir le gouvernement yéménite légitime ou Conseil présidentiel de direction (PLC), basé à Aden.

Il y a désormais trois forces armées au Yémen, chacune soutenue par une puissance du Golfe : PLC (Arabie Saoudite), STC (Émirats Arabes Unis) et les Houthis (Iran). En 2020, les Émirats Arabes Unis prennent, pour le compte du STC, Socotra, un archipel politiquement yéménite qui représente géographiquement la pointe de la Corne de l'Afrique. Cet assaut a été rendu possible grâce aux mercenaires soudanais et érythréens négociés par Dickens & Madsen.

Jusqu'en 2021, la base d'Assab servait de plaque tournante à ces échanges, mais depuis le retrait des Émirats du port érythréen et la rupture nouvelle et brutale entre le président érythréen et le Premier ministre éthiopien, lui-même très proche d'Abu Dhabi, ce sont les ports du Somaliland et du Puntland qui ont pris le relais.

Mercenaires colombiens et enfants soldats

Comme documenté par Middle East Eye, le port de Bosaso sert de nœud logistique entre les Émirats et les RSF. Des mercenaires colombiens auraient été fournis par les EAU aux RSF et auraient contribué à la prise d'El Fasher. Dans une lettre du 5 septembre 2025 adressée au Conseil de Sécurité de l'ONU, Al-Harith Idriss Al-Harith Mohamed, Représentant permanent du Soudan auprès des Nations Unies, documente abondamment la présence et les actions de ces mercenaires, qui se baptisent « loups du désert », et il affirme, photos à l'appui, qu'ils ont formé des enfants soldats dans les camps de réfugiés au Darfour.

En guise de dernier renvoi d'ascenseur, en novembre 2025, le président centrafricain Touadéra a sollicité Abu Dhabi pour régler ses dettes auprès des Russes d'Africa Corps, en échange d'une plateforme logistique destinée à faciliter le soutien émirati aux RSF au Darfour.

Le 30 décembre 2025, l'Arabie Saoudite a mené des frappes dans le sud du Yémen détruisant des cargaisons d'armes et du matériel destiné au Conseil de Transition du Sud. Les Émirats Arabes Unis ont alors convenu de se retirer de Socotra pour éviter l'escalade.

Ce retrait pourrait précipiter un repli sur le Somaliland, où les EAU sont déjà massivement présents, ainsi que sa reconnaissance officielle par Abu Dhabi.

Explosion des abus sexuels commis sur des enfants en RDC cette année

Les violences sexuelles faites aux enfants en République démocratique du Congo (RDC) atteignent des proportions effrayantes, avec plus de 35 000 agressions recensées entre (…)

Les violences sexuelles faites aux enfants en République démocratique du Congo (RDC) atteignent des proportions effrayantes, avec plus de 35 000 agressions recensées entre janvier et septembre 2025, a alerté mardi l'Unicef.

Tiré de Entre les lignes et les mots
https://entreleslignesentrelesmots.wordpress.com/2026/01/11/explosion-des-abus-sexuels-commis-sur-des-enfants-en-rdc-cette-annee/?jetpack_skip_subscription_popup

Si les conflits armés demeurent un facteur majeur, cette tragédie est désormais un fléau national, frappant toutes les provinces, dans un contexte où l'impunité règne et où la pauvreté n'a cessé de s'aggraver, a souligné le Fonds des Nations Unies pour l'enfance (UNICEF).

Outre les conflits armés, la pauvreté et l'impunité alimentent ce fléau, qui touche surtout les filles dans les provinces de l'Est. Dans cette région, le conflit continue de jouer un rôle majeur, mais le rapport de l'agence onusienne démontre qu'aucune province n'est épargnée et que le nombre de cas a nettement augmenté depuis 2022.

Ces 35 000 cas de viols sont juste les données compilées à l'échelle nationale au cours des neuf premiers mois de l'année 2025, « signe que la crise continue de s'intensifier ». L'année précédente, près de 45 000 cas avaient été recensés, soit trois fois plus qu'en 2022.

« Les travailleurs sociaux racontent qu'il faut parfois plusieurs heures aux mères pour accompagner à pied leurs filles jusqu'à un centre de santé alors que ces dernières ont subi une agression et ne sont plus en mesure de marcher. Aux dires des familles, la peur de la stigmatisation et des représailles les empêche souvent de signaler les actes de violence », a déclaré dans un communiqué, Catherine Russell, Directrice exécutive de l'Unicef.


Un fléau sous-estimé et endémique

Les provinces orientales du Nord-Kivu, du Sud-Kivu et de l'Ituri concentrent la majorité des cas. Ces régions sont ravagées par trois décennies de violences, marquées par la présence de groupes armés et de milices. Les principaux auteurs restent des « groupes armés non étatiques », opérant dans un contexte d'impunité, selon l'étude.

« Les témoignages sont les mêmes d'une province à l'autre, signe qu'il s'agit d'une crise profonde alimentée par l'insécurité, les inégalités et le manque de robustesse des systèmes de soutien », a souligné Mme Russell.

Néanmoins, la capitale Kinshasa (ouest) et la région centrale du Kasaï enregistrent également un nombre élevé de cas, liés à la pauvreté qui accentue la vulnérabilité des enfants.

Les filles sont particulièrement touchées par ce problème et représentaient 47% des survivants de ces violences en 2024, contre 27% en 2022. Les garçons font également l'objet de violences sexuelles, mais dans une proportion nettement inférieure parmi les cas signalés.

Les adolescentes (12-17 ans) constituent la cible principale, mais les garçons, les enfants handicapés et déplacés sont aussi victimes. « Les enfants sont parfois agressés en allant à l'école ou chercher de l'eau », indique le rapport, mais les viols sont également commis au sein des foyers par des proches ou des connaissances.

Des conséquences lourdes et multiples

Parallèlement aux constatations de ce rapport, des données distinctes confirmées par les Nations Unies mettent en lumière certaines tendances dans les régions en proie au conflit. Ainsi, les cas signalés d'actes de violence sexuelle prenant pour cible des enfants, déjà nombreux en 2022 et en 2023, ont encore augmenté de près de 30% en 2024.

D'après les données préliminaires datant du début de l'année 2025, la situation reste extrêmement grave : le nombre de cas signalés au cours des six premiers mois pourrait représenter plus de 80% du total observé l'année précédente.

Blessure grave, grossesse non désirée et risque accru de contracter le VIH ou d'autres infections sexuellement transmissibles sont autant de préjudices auxquels font face les rescapé(e)s, sans parler des profondes séquelles émotionnelles telles que la peur, l'anxiété, la dépression et le rejet social, y compris l'exclusion familiale et communautaire.

Programmes de soutien aux rescapés menacés

La publication de ce rapport intervient alors que « l'accès aux soins demeure limité » en raison de la distance, du coût et de la fermeture d'espaces sûrs faute de financement.

En 2025, les programmes de lutte contre les violences basées sur le genre ne sont financés qu'à 23%, contre 48% en 2022. Une situation qui expose des centaines de milliers d'enfants (dont 300 000 dans les régions de l'Est en proie au conflit) au risque de perdre tout accès à cette aide vitale.

A noter qu'entre 2022 et 2024, l'Unicef indique avoir aidé 24 200 enfants, mais les coupes budgétaires menacent ces services.

« Cette crise liée à la violence sexuelle exige une intervention immédiate… Les auteurs doivent être mis face à leurs responsabilités, tandis que les femmes et les enfants doivent avoir accès aux services de protection et de soutien indispensables », a fait valoir Catherine Russell.


Appel à écouter les enfants et agir

À l'approche du 30e anniversaire du mandat relatif aux enfants et aux conflits armés, la Représentante spéciale des Nations Unies pour les enfants et les conflits armés, Vanessa Frazier, a demandé aux dirigeants du monde de faire une chose : écouter et agir.

Dans une déclaration à la presse publiée mardi, elle a cité les mots d'un enfant congolais transmis par le biais de la campagne Prove It Matters. « Mon rôle n'est pas dans un conflit armé », a-t-il dit.

Mme Frazier a rappelé qu'en RDC, mais aussi à Gaza, en Haïti, au Myanmar, au Nigéria, en Somalie, au Soudan, en Ukraine et dans de nombreux autres situations de conflit, les enfants ont subi des niveaux effroyables de violations graves de leurs droits en 2025, comme l'ont documenté les Nations Unies.

« Nous ne pouvons pas changer 2025, mais nous pouvons agir et être résolus à changer la situation des enfants touchés par les conflits armés en 2026 », a-t-elle affirmé. « Les enfants ont des droits, les enfants veulent la paix : Écoutez-les et agissez ».

https://news.un.org/fr/story/2025/12/1158158

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Cinq questions pour comprendre la situation au Venezuela –

27 janvier, par Pierre Mouterde — , ,
Pour commencer notre entretien, allons-y avec une question de repères historiques : quels sont les grands événements qui ont rythmé la vie politique vénézuélienne depuis le (…)

Pour commencer notre entretien, allons-y avec une question de repères historiques : quels sont les grands événements qui ont rythmé la vie politique vénézuélienne depuis le décès de Hugo Chávez jusqu'à l'enlèvement récent de Nicolás Maduro ?

Revenir à l'histoire est toujours important. Dans notre cas, ne serait-ce que pour bien faire la part des choses en ce qui concerne ce qu'on appelle le « Venezuela bolivarien ». Précisons d'abord que Nicolás Maduro n'est pas Hugo Chávez. La feuille de route de ce dernier n'est certes pas exempte de critiques ; Chávez avait lui-même évoqué avant de mourir en mars 2013 la nécessité d'effectuer « un coup de barre » pour lutter contre la bureaucratisation et relancer les conseils communaux. Néanmoins, il a été, en particulier de 1999 à 2007, à l'origine de transformations constitutionnelles, économiques, sociales et politiques extrêmement prometteuses pour les classes populaires du Venezuela : forte baisse des taux de pauvreté et d'extrême pauvreté, mise en place de formes embryonnaires de pouvoir populaire, développement d'échanges internationaux plus égalitaires à travers l'ALBA, etc.

Il en va tout autrement de Nicolás Maduro qui — quoiqu'élu démocratiquement en 2013 (mais avec tout juste 50,6% des voix) — ne suivra pas la voie alternative souhaitée par Chávez à la veille de sa mort ni celle de chercher à pactiser avec l'opposition, selon les règles démocratiques vénézuéliennes alors en vigueur. Mieux, Maduro s'enfermera chaque fois plus dans des politiques autocratiques, en multipliant au fil des ans les interventions et les législations répressives, y compris envers les forces de gauche (Parti communiste vénézuélien, Patrie pour tous, etc.). Certes, il héritera en même temps d'une situation économique difficile, marquée par une baisse drastique du prix du pétrole sur le marché mondial, et d'un contexte politique délétère dû à la désaffection d'une partie de l'électorat chaviste. Tout ceci le conduira à perdre les élections législatives de 2015, où l'Assemblée nationale passe aux mains de l'opposition.

En réponse, Maduro fera le choix d'approfondir la trajectoire probusiness de son gouvernement, en dépit d'une rhétorique radicale et anti-impérialiste de façade. Ce mouvement s'était amorcé dès 2014, lorsque son gouvernement créa des Zones économiques spéciales (ZES) pour libéraliser l'exploitation des ressources du sous-sol ou forestières dans l'Arc minier et pétrolier de l'Orénoque. Cet espace géographique est ainsi offert sur un plateau d'argent à des entreprises multinationales, alors que l'on abroge les droits sociaux des travailleurs, mais aussi ceux liés à la préservation de la nature et des peuples autochtones.

À partir de 2017, il accélère le cours manœuvrier et autocratique de son régime, concentrant chaque fois plus le pouvoir autour de sa personne et de ceux et celles qui lui resteront fidèles. L'une des stratégies privilégiées fut de mettre en place une seconde assemblée constituante (la première l'avait été en 1999 sous l'égide de Chavez), de telle manière à ce qu'elle puisse non pas améliorer les principes démocratiques de la constitution de 1999, mais demeurer étroitement soumise au pouvoir présidentiel et lui permettre de contourner l'Assemblée nationale. Cette dernière, il faut le noter, était contrôlée par une opposition qui se montrait de plus en plus agressive, prête à jouer de l'illégalité, en plus de rester activement soutenue par les USA (voir l'épisode de Juan Guaido, devenu sous leur égide président autoproclamé du Venezuela en 2019).

Le reste, on le connait : dans un contexte de crise économique exacerbée par les mesures de rétorsion économique des États-Unis et par l'exil massif de millions de Vénézuéliens, on remarque l'aggravation du cours autoritaire et néolibéral maduriste. Ce dernier a non seulement multiplié les législations antidémocratiques – loi sur la haine (2017), sur le fascisme (2024), etc. –, mais surtout (et de nombreux experts et observateurs non partisans ont dû en arriver à cette conclusion) en manipulant frauduleusement le résultat des élections présidentielles de 2024 qui auraient sans doute pu permettre au candidat de l'opposition et colistier de Maria Corina Machado, Edmundo Gonzales Urrutia, de l'emporter.

En somme, on le voit : les choses ne sont pas simples avec le Venezuela. Et si beaucoup ont pris l'habitude de rappeler à son propos et avec raison le rôle décisif des échanges économiques inégaux entre le Nord et le Sud global ainsi que les indéniables prédations de l'impérialisme US, on ne peut pas non plus — quand on est de gauche — passer sous silence les dérives autocratiques de Maduro, car il rompt ainsi clairement avec les meilleurs acquis de l'héritage chaviste, et reste partie prenante, à sa manière, de la si rapide dégradation de la situation vénézuélienne !

Le mot pétrole est sur toutes les lèvres — en particulier sur celles de Donald Trump, qui a répété très explicitement qu'il entend en faire profiter les compagnies américaines. Y a-t-il plus à cela, ou l'évidence crève les yeux ?

Là encore, ça vaut la peine de revenir à l'histoire, d'autant plus si l'on sait que selon l'AIE, le sol du Venezuela renfermait en 2023 environ 303 milliards de barils (soit environ 17% des réserves mondiales). Le pétrole vénézuélien a été découvert à partir des années 1910, spécialement aux abords du magnifique lac Maracaibo, aujourd'hui écologiquement saccagé. Et ce sont pour une bonne part des entreprises états-uniennes et britanniques qui ont pu en exploiter les gigantesques ressources, grâce à la complicité du dictateur d'alors Vicente Gomez (1908-1935) et aux nombreux passe-droits qui leur conféra. Comme le rappelle Eduardo Galeano en citant l'économiste Domingo Alberto Angel, ces entreprises firent des profits considérables, « excédant les richesses que les Espagnols usurpèrent à Potosi et les Anglais à l'Inde [1] ». Galeano rappelle aussi qu'en 1970 — année dont rêve Donald Trump avec rapacité nostalgique — « la moitié des profits que les capitaux américains avaient extraits de l'Amérique latine provenait du Venezuela [2] », alors qu'à cette époque ce pays était à la fois un des plus riches, mais aussi un des plus pauvres et des plus violents de tout le sous-continent.

Il est bon d'ajouter ici aussi que les nationalisations de ces entreprises qui ont été effectuées un peu plus tard par le gouvernement social-démocrate de Carlos Andrés Pérez en 1975-1976, l'ont été avec indemnisation et non pas au détriment des entreprises étrangères. Celles-ci ont eu le loisir de s'orienter vers des secteurs plus profitables de transformation, pendant que la nouvelle compagnie vénézuélienne, la PDVSA prenait le relais de l'exploitation directe. Enfin, en 2001, Chávez n'a fait que s'assurer que les revenus de la PDVSA reviennent intégralement à l'État et ne tombent pas dans les mains de multiples intermédiaires corrompus. La même année, cela lui a valu une tentative de coup d'État, auquel s'était activement associée Maria-Corina Machado, néanmoins récipiendaire du prix Nobel de la paix 2025 [3] .

Il y a donc bien, depuis plus d'un siècle, la présence au Venezuela d'un impérialisme états-unien très actif qui a su piller à profit — notamment à travers les règles du soi-disant « libre » marché capitaliste — une bonne partie des richesses de ce pays. La réalité est que lorsque Chavez est arrivé au pouvoir en 1998, il y avait encore dans son pays 49% de la population vivant en état de pauvreté et 27% en état d'extrême pauvreté [4] .

Merci pour cette réponse. Allons maintenant plus profondément sur le thème de l'impérialisme. Même les médias mainstream utilisent aujourd'hui ce mot pour décrire le bellicisme de Trump, alors qu'il est d'ordinaire un concept privilégié de la tradition marxiste. L'Amérique latine a connu une longue liste d'interventions étrangères sur son continent. Qu'est-ce qui, dans le cas du Venezuela, est réellement « nouveau » ou « différent » ? Et, sous un autre angle, on peut aussi se demander l'intérêt d'un recours à la force brute afin de s'approprier des ressources. Certains pourraient en effet avancer que, sous le néolibéralisme, les traités de libre-échange et la discipline par la dette ont longtemps été suffisants pour soumettre économiquement l'Amérique latine.

Oui, c'est une bonne question, et elle nous oblige à réfléchir aux nouvelles coordonnées du monde dans lequel nous entrons. Car nous sommes en train de glisser dans une période de grandes turbulences. Et pour en comprendre toute la portée, il ne faut pas craindre de reprendre le concept traditionnel d'impérialisme mis en avant par la tradition marxiste. Cela ne veut évidemment pas dire qu'il n'y a pas eu d'intervention impérialiste — tant économique que militaire — des USA en Amérique latine dans les dernières décennies. Il suffit de se rappeler l'invasion du Panama en 1989, ou encore l'occupation de l'Île de Grenade en 1983, sans parler bien sûr du coup d'État au Chili parrainé par les USA en 1973. On peut aussi remonter plus en arrière, avec le renversement de Juan Bosch en 1965 à Saint-Domingue suivie d'une invasion militaire, ou encore au Guatemala, du renversement du président progressiste Jacobo Árbenz Guzmán en 1954. En somme, les exemples sont nombreux.
Mais à l'heure actuelle, il y a plus que la simple continuation de la politique habituelle des États-Unis, traditionnellement plus ou moins maquillée par de pseudos justifications d'ordre démocratique ou de lutte contre le communisme. Aujourd'hui, avec Trump, on ne prend même plus la peine de ces précautions oratoires ; on va droit au fait, et sans alibi aucun, revenant aux principes premiers de la doctrine Monroe qui, depuis 1823, scande « l'Amérique aux Américains ». Rebaptisée pour l'occasion doctrine « Donroe », cette politique impérialiste veut que l'Amérique latine soit d'abord et avant tout l'arrière-cour des USA, avec ce que cela signifie de pillages et d'accaparement des ressources matérielles et humaines disponibles.

Sans doute faut-il, pour comprendre ce changement de ton, faire appel aux nouveaux conflits inter-impérialistes qui sont en train de se nouer à l'échelle du monde, particulièrement entre les USA — la première puissance économique du monde, mais en difficulté et déclinante — et la Chine – la puissance économique montante, disposant de ressources humaines et matérielles potentiellement énormes et se posant d'ores et déjà comme sa concurrente directe. Mais ce n'est pas suffisant. Il faut sans doute aussi replacer ces bouffées agressives et pleines de ressentiment des politiques trumpistes dans le contexte d'un capitalisme mondialisé (un « capitalisme de la finitude » disent certains [5] ), secoué, traversé par d'importantes crises qui se combinent les unes aux autres et qui donnent l'impression que nous entrons dans une véritable « crise de civilisation », de portée anthropologique, faisant que toutes les dimensions de la vie humaine (économiques, sociales, politiques, sanitaires, techniques, culturelles, etc.) finissent par être questionnées, mais sans qu'apparaissent de véritables alternatives politiques émancipatrices susceptibles d'être mises en branle dans le court ou moyen terme.

En même temps, il faut aussi comprendre que les fractions et groupes dirigeants de ce capitalisme mondialisé (dont les GAFAM) sont en quête d'un second souffle. Ces derniers cherchent erratiquement — mais aussi cyniquement — des solutions à la crise de profitabilité du capital : tant du côté de l'IA que de la remise en cause drastique des acquis sociaux-démocrates des Trente glorieuses. D'autres options sont aussi sur la table, comme la recherche de nouvelles activités spéculatives et rentières profitables ou encore, bien sûr, du développement accéléré de l'industrie d'armement, voire de la guerre. On le voit, c'est toute l'architecture des rapports géopolitiques née au sortir de la Seconde Guerre mondiale (avec ses 50 millions de morts) et dans le sillage de la victoire des alliés contre le nazisme qui est en train de basculer et de se remodeler de fond en comble.

Redescendons de l'échelle globale au Venezuela, en touchant une question de conjoncture plus immédiate. Personne n'a de boule de cristal, mais une analyse informée reste un bon point de départ. En ce sens, à quoi faut-il s'attendre dans la situation actuelle du pays ? Une nouvelle intervention militaire américaine ? Le maintien du gouvernement de Delcy Rodríguez ? Jusqu'à preuve du contraire, l'opposition de droite représentée par Machado semble écartée du pouvoir. Bref, quels sont les scénarios plausibles ?

C'est difficile à dire, et vu les informations sûres dont on peut disposer, on ne peut qu'en rester aux hypothèses les plus probables. Sans doute, Trump a compris qu'envahir le Venezuela ne serait pas une simple partie de campagne. Il reste dans la population vénézuélienne, à cause même du chavisme et de son influence vivace dans les classes populaires, de forts sentiments anti-impérialistes, sentiments que Maduro a su reprendre à son compte en organisant, au sein des secteurs populaires qu'il contrôle, des milices d'autodéfense. Quant aux officiers des forces armées vénézuéliennes, bien des intérêts économiques — et pas seulement idéologiques ou patriotiques — les ont poussés à demeurer fidèles au régime maduriste et à rester relativement unis face aux appels de l'opposition comme aux menaces d'invasion états-uniennes. Entre autres choses, parce que l'armée a été très rapidement associée, non seulement aux tâches de gestion de grandes entreprises publiques, mais aussi aux profits générés par la CAMIPEG, compagnie militaire fondée en 2016 s'étant spécialisée dans l'extraction minière, pétrolifère et gazière, et œuvrant en particulier dans l'arc minier et pétrolier de l'Orénoque. Il y aurait ainsi, en tout, plus de 1600 officiers de haut rang de l'armée vénézuélienne directement investis dans la gestion et la direction d'entreprises privées et publiques vénézuéliennes [6] . Il s'agit donc d'un régime qui conserve, malgré toutes les crises auxquels il a dû faire face, des atouts solides, tant en termes économiques que militaires.

Aussi, si face à l'inégal rapport de force militaire existant entre les USA et le Venezuela, les troupes US pourraient évidemment occuper le Venezuela, cela ne se ferait pas du jour au lendemain, ni sans difficultés et pertes de soldats ; toutes choses que Trump cherche pour l'instant à éviter, notamment à cause des réticences du Congrès et des promesses faites à sa base électorale.

D'où l'intérêt pour l'administration Trump d'une intervention militaire prenant la forme d'un kidnapping du président (et de son épouse), et en sous-main d'une négociation déjà initiée en novembre 2025 avec Maduro lui-même, mais que, suite à son échec, il poursuit dorénavant — chantage militaire et économique en prime — avec certains secteurs maduristes plus dociles, et qui sans doute, d'une manière ou d'une autre, ont facilité la brutale exfiltration du président (avec plus de 30 morts de sa garde rapprochée, sans compter les pertes civiles).

Un des legs de la révolution bolivarienne est l'institution des conseils communaux (consejos communales). Depuis 2006, ceux-ci ont été implantés afin de favoriser l'essor d'une forme de pouvoir populaire « par le bas », en instituant des organes de démocratie directe. À l'heure actuelle, les conseils communaux sont-ils encore investis par la population ? Peuvent-ils représenter l'embryon d'une résistance populaire future ?

Sur ce dossier aussi il faut faire les nuances qui s'imposent, car ces conseils communaux ont été sous Chavez tout à la fois la pointe avancée d'une réforme populaire prometteuse et sa limite intrinsèque. Il s'agissait en effet — à partir de 2006 (date de création des conseils communaux) — de passer par-dessus les pouvoirs très conservateurs d'une administration municipale vénézuélienne toujours présente, en les doublant de nouveaux conseils communaux indépendants, organisés dans tel ou tel quartier ou espace de vie autour des champs d'intervention des organisations populaires ou de l'existence de communautés citoyennes données. Ils regroupaient généralement 200 à 300 familles qui pouvaient s'occuper de santé, d'éducation, de l'état des logements ou des rues. Celles-ci étaient reliées directement au gouvernement central qui fournissait les fonds nécessaires à son fonctionnement et à ses activités ; des fonds provenant généralement de la rente pétrolière et qui étaient gérés par l'État.

Il s'agissait donc en principe d'encourager, depuis le bas, la participation et l'auto-organisation populaire. Et en 2006, portée par l'élan encore intact de la révolution bolivarienne, la loi sur les conseils communaux a donné naissance à une pléthore de conseils communaux, probablement plus de 35 000 ainsi que l'indiquait en 2017 le ministre de la Participation populaire et de la protection sociale de l'époque. Mais en même temps ces conseils communaux, tout en ne remplaçant pas l'administration municipale officielle qui s'emploiera souvent à bloquer leurs interventions, ne seront l'expression d'aucun projet politique global, et cela même s'ils avaient pour finalité de « rendre le pouvoir au peuple ». Relégués à s'occuper des besoins immédiats et locaux des communautés, ils resteront largement à l'écart des véritables centres de décision. Ce qui fait que leur rôle va être confiné à la petite gestion du quotidien, et cela d'autant plus que ces conseils n'auront aucun droit de regard et pouvoir effectif — par exemple dans les expériences de gestion participative brésilienne à Porto-Alegre — sur le type de budget qui leur sera alloué par l'État central. Même aux meilleurs moments de la révolution bolivarienne, on était donc loin encore d'une gestion participative et populaire, pleine et entière du pouvoir, et cela au-delà même des nobles intentions qui avaient présidé à ce projet et qui se combinait d'ailleurs à l'époque avec l'idée d'« un socialisme du 21ième siècle ». Il reste que sous Nicolás Maduro ces conseils communaux, auront de plus en plus tendance, soit tout simplement à disparaître, soit à se muer en de simples structures clientélistes d'encadrement des secteurs populaires encore favorables à Maduro.

Et enfin, face à la situation au Venezuela, un conseil à donner aux anti-impérialistes des pays du Nord global ?

Revenons une dernière fois à l'histoire, et ne pas oublier qu'il y a à peine 25 ans soufflait en Amérique latine un véritable vent d'espoir et de changement, porté en avant par les Zapatistes mexicains, le mouvement altermondialiste internationaliste et ses forums mondiaux si courus (y compris par bien des militants-es du Québec) ainsi que par les aspirations révolutionnaires et anti-néolibérales, bolivariennes du Venezuela, citoyennes de l'Équateur et autochtones de la Bolivie. Un autre monde était possible ! C'est ce fil-là aujourd'hui brisé de luttes populaires ascendantes, prometteuses et victorieuses qu'il faut tenter de retrouver. Commençons de ne pas craindre de faire le bilan des bons coups comme des échecs passés, et en en tirant d'implacables leçons pour l'avenir.

Quant à l'impérialisme — et au capitalisme qui lui sert de terreau si fertile —, au moins avec Trump, on sait maintenant de quoi il en retourne vraiment. À nous d'en prendre acte !


[1] Eduardo Galeano, Las veinas abiertas de America latina, México, Siglo XXI Editores, 2004. p. 273

[2] Ibid.

[3] Pierre Mouterde, « Maria Corina Machado : vous avez dit... le prix Nobel de la paix 2025 ? ». Presse-toi à gauche, 14 octobre 2025.

[4] Patrick Guillaudat et Pierre Mouterde, Hugo Chavez et la révolution bolivarienne, Promesses et défis d'un processus de changement social, Montréal, M éditeur, 2012

[5] Arnaud Orain. Le monde confisqué. Essai sur le capitalisme de la finitude XVIe-XXIe siècle. Paris, Flammarion, 2025

[6] Voir Patrick Guillaudat et Pierre Mouterde, Les couleurs de la révolution, Paris, Syllepse, 2022. p. 134-135

Venezuela : le changement de régime parfait. De l’autoritarisme au néocolonialisme ?

L'agression militaire états-unienne au Venezuela semble redéfinir la stratégie de changement de régime pour le XXIe siècle. Comment comprendre ce qui s'est passé ces derniers (…)

L'agression militaire états-unienne au Venezuela semble redéfinir la stratégie de changement de régime pour le XXIe siècle. Comment comprendre ce qui s'est passé ces derniers jours et ce qui pourrait se passer dans un avenir proche ? Andrés Izarra, ancien ministre de la Communication et de l'Information sous Hugo Chávez, donne quelques pistes pour expliquer le maintien au pouvoir de Delcy Rodríguez et le processus qui a conduit à la capture du pouvoir vénézuélien par D. Trump.

16 janvier 2026 | tiré de contretemps.eu

Au petit matin du 3 janvier, Donald Trump a fait ce que beaucoup d'entre nous pensaient qu'il ne pouvait pas faire sans en payer le prix fort : un changement de régime au Venezuela. Des hélicoptères Chinook transportant des forces Delta ont pénétré dans Caracas, ont enlevé Nicolás Maduro et l'ont déposé quelques heures plus tard dans une cellule à Brooklyn. Le 5 janvier, il a été présenté devant un juge fédéral sous l'accusation de narco-terrorisme.

Impeccablement suspect

Pour emmener le président panaméen Manuel Antonio Noriega en 1989, les États-Unis ont dû raser El Chorrillo et tuer des centaines, voire des milliers de personnes. L'opération a duré près d'un mois.

Où était donc passée l'armée « chaviste » ? Les collectifs armés ? La milice bolivarienne ? Les systèmes antiaériens russes ? La « guerre populaire prolongée » qu'ils promettaient ? « Le plus facile n'est pas d'entrer, mais de sortir », se vantaient-ils. Mais les Américains sont entrés, sont sortis et ont emmené Maduro sans la moindre résistance.

L'histoire devra résoudre les détails de la négociation qui a ouvert les portes d'une prison fédérale de haute sécurité aux États-Unis pour Maduro et sa femme, Cilia Flores. Le succès tactique n'est pas seulement celui des forces spéciales américaines. La seule explication à une telle précision semble être une trahison parfaitement exécutée.

La victoire stratégique

Cette opération redéfinit le « changement de régime » pour le XXIe siècle à la lumière des bourbiers irakiens et afghans.

Son triomphe stratégique est d'avoir réussi à prendre le contrôle effectif du Venezuela sans payer le prix de la reconstruction nationale. Il n'y a pas de reconstruction institutionnelle, ni de désarmement des milices, ni de création de nouvelles forces de sécurité. Il n'y a pas d'occupation avec des milliers de soldats pendant une décennie. Il n'y a pas d'insurrection, ni de vide du pouvoir, ni de chaos à gérer.

Trump l'a dit sans détour : il s'agit de s'emparer des ressources, à commencer par le pétrole. La démocratie peut attendre. Ce que Trump cherche à mettre en œuvre aujourd'hui, avec la collaboration enthousiaste des frères Delcy et Jorge Rodríguez – nouvelle présidente par intérim de la République et président de l'Assemblée nationale, respectivement – n'est pas une libération : c'est une appropriation néocoloniale. Donald Trump s'arroge, par la force pure, le droit de gouverner le pays. De décider qui commande et qui ne commande pas. D'ouvrir le sous-sol vénézuélien à ses compagnies pétrolières. De gérer un pays de 30 millions d'habitants comme s'il s'agissait d'une concession.

S'il s'agissait d'une transition démocratique, si Delcy Rodríguez était le pont temporaire que certains imaginent, il y aurait des élections dans quelques mois, et non une période d'adaptation à l'occupation pétrolière américaine. C'est pourquoi María Corina Machado a été descendue du bus par le président américain, qui n'a pas hésité à l'humilier en déclarant qu'elle n'avait ni la « légitimité » ni le « respect » du pays. En d'autres termes, l'arrivée potentielle au pouvoir de l'ancienne leader de l'opposition, autrefois louée, risquait d'obliger les États-Unis à s'impliquer trop dans le maintien de l'ordre dans le pays, avec les risques que cela comporte – et les difficultés de Trump à les justifier en interne.

Par coïncidence, Machado, qui avait quitté le Venezuela avec le soutien des États-Unis pour recevoir le prix Nobel de la paix en Norvège, était toujours hors du pays, où elle devait également retourner avec le soutien américain, lorsque l'opération militaire a été menée à bien. Le changement de régime n'était pas destiné à instaurer une démocratie au Venezuela. Il visait à établir le contrôle gringo.

Ce n'est pas la République dominicaine

On dit que Delcy serait une Balaguer : la continuatrice qui prépare la transition démocratique.

L'analogie, répétée ces derniers jours, fait référence à Joaquín Balaguer qui, issu des entrailles du régime dominicain, a pris la présidence en 1960 en tant que marionnette du dictateur Rafael L. Trujillo et lui a succédé après son assassinat en 1961. La transition lui revint, et non à l'opposant Juan Bosch. « Au lieu de rompre avec Trujillo, [Balaguer] adapta le trujillisme à un nouveau langage, plus doux, plus présentable pour la communauté internationale, mais avec la même logique de contrôle clientéliste, de personnalisme et de verticalité du pouvoir ». Il fut un « pont invisible entre les époques, entre la dictature et la démocratie ».

Mais Delcy Rodríguez n'est pas Balaguer. Trujillo a construit un régime personnaliste, il incarnait l'État. Quand il a été assassiné, le vide était inévitable. Balaguer a servi de tampon pendant que la transition s'organisait. Le madurisme est autre chose. Ce n'est pas un régime personnaliste, mais patrimonial : un réseau de militaires, de bureaucrates et d'hommes d'affaires qui s'est emparé de l'État pour le gérer comme un butin. Un régime ne se définit pas par les noms qui le composent ni par sa rhétorique. Il se définit par le fonctionnement du pouvoir : à qui il doit allégeance, sous quelle pression il opère, quelles sont les limites de ce qu'il peut faire ou dire.

Pendant des années, le madurisme s'est légitimé, du moins dans son discours, par sa « résistance » aux États-Unis. Il pouvait être corrompu, autoritaire ou incompétent, mais il était « anti-impérialiste ». Cette fiction lui conférait une cohésion interne et un soutien politique. Mais c'est fini. Delcy Rodríguez ne représente pas une succession personnelle, comme Balaguer, mais la continuité d'un projet politique qui a été capturé.

Ne pas détruire l'État, le capturer

La nouvelle présidente en charge du Venezuela est là où elle est parce que Trump l'y a mise. Elle doit son poste à Washington. Elle peut répéter des slogans, maintenir le cabinet, invoquer Hugo Chávez, voire mener la campagne « Free Maduro ». Mais la substance du régime a changé. De facto, il s'agit d'un pouvoir subordonné au diktat américain.

La victoire de Trump a été de faire sortir Maduro du volant alors que la voiture roulait et de s'asseoir lui-même au volant. Lorsque le leader d'un régime personnalisé tombe, le système s'effondre. Il n'y a pas d'État sans lui. Lorsque le chef d'une mafia tombe, la structure ne s'effondre pas : elle s'adapte. Elle cherche un nouveau patron. Elle négocie sa survie. Les loyautés ne sont ni idéologiques ni morales. Elles sont contractuelles. Ce qui importe, c'est de rester dans le business.

C'est pourquoi Trump a pu évincer le parrain sans démanteler la structure. Il n'a pas détruit l'appareil chaviste pour construire quelque chose de nouveau. Il l'a capturé et l'a mis à son service. C'est le changement de régime parfait. Non pas parce qu'il est moralement acceptable ou juridiquement justifiable, mais parce qu'il atteint son objectif : contrôler un pays sans supporter les coûts qui ont coulé les États-Unis en Irak et en Afghanistan.

Il ne sera pas nécessaire d'expliquer pourquoi des soldats meurent à Caracas dans cinq ans. Ni de justifier des milliards de dollars de reconstruction. Il y aura du pétrole, des contrats signés et un gouvernement local qui obéit sans que Washington ait à gouverner directement. C'est pourquoi cela est historique. Non pas à cause de l'opération militaire, mais à cause du modèle qu'elle inaugure.

Ne pas détruire les États. Les capturer. Ne pas occuper des territoires. Contrôler les élites. Ne pas construire des nations. Rediriger celles qui existent. Et tout a fonctionné parce que le régime de Maduro n'était pas révolutionnaire, mais mafieux. Et les États mafieux, de par leur nature même, sont transférables.

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Venezuela après l’agression américaine : épitaphe pour une révolution ?

27 janvier, par Luis Bonilla Molina — , ,
« Nous sommes dans un nouveau moment politique » est l'expression synthétique par laquelle Delcy Rodríguez décrit ce qui se passe au Venezuela. L'intervention nord-américaine (…)

« Nous sommes dans un nouveau moment politique » est l'expression synthétique par laquelle Delcy Rodríguez décrit ce qui se passe au Venezuela. L'intervention nord-américaine au Venezuela, le bombardement impitoyable qui s'est produit pendant deux heures à Caracas, La Guaira et d'autres lieux, ainsi que la pire humiliation de l'histoire des Forces armées nationales, tout cela semble désormais lointain. [1] Les événements du 3 janvier sont rapidement devenus un fait historique, digne d'être rappelé dans des salles pleines de militants et devant des publics internationaux qui préfèrent vivre à Narnia parce que cela sert à soutenir leurs projets politiques nationaux.

18 janvier 2026 | tiré du site europe solidaire sans frontières
https://www.europe-solidaire.org/spip.php?article77786

L'anti-impérialisme est le grand absent de la politique publique vénézuélienne actuelle. Bien que le cri de Chávez résonne encore devant Miraflores : [2] « Yankees de merde, allez au diable ! », au cours des quinze derniers jours, les micros du palais gouvernemental ont prudemment indiqué que toute réclamation concernant ce qui s'est passé le 3 janvier se ferait exclusivement par les canaux diplomatiques, pour tenter de surmonter la tache que cela a représentée pour les relations bilatérales entre les États-Unis et le Venezuela. Alors que la stupeur envahit encore la base sociale du madurisme, ce n'est que dans certaines réunions militantes que l'on continue à dire du mal des gringos — en prenant soin, bien sûr, de ne pas mentionner le blond de la Maison Blanche — une sorte de consolation pour ceux qui s'éveillent à peine du deuil de la perte.

La déclaration de Trump dans l'après-midi du 3 janvier, alors que les pleurs des mères humbles pour la mort d'une centaine de fils résonnaient encore dans tous les recoins de la patrie agressée, n'a pas été démentie par les faits : Delcy Rodríguez s'est engagée à collaborer et à ne pas répéter les mêmes erreurs que Maduro. [3] L'erreur à laquelle Trump fait référence semble avoir été commise par Maduro en liquidant entre 2014 et 2025 le programme national-populaire — sans parler du prétendu socialisme du XXIe siècle — qu'avait incarné Chávez, tout en ne mettant pas pleinement en œuvre les mesures politiques, juridiques et institutionnelles qui auraient transformé le Venezuela en une nouvelle colonie nord-américaine. L'erreur de Maduro n'était pas une erreur de principes, mais de calcul politique : il croyait pouvoir négocier son maintien au pouvoir simplement en échange de la vente de toutes les richesses du pays aux États-Unis. Maduro a accompli la tâche liquidatrice d'une révolution frustrée, mais n'a pas su présenter l'acte de décès sans perdre son public. Cela ne nous empêche pas de dénoncer son enlèvement du 3 janvier et d'exiger sa libération, car le Venezuela est une République qui doit résoudre ses affaires sans l'intervention d'aucun empire. [4]

Les Quatre Fantastiques et Wonder Woman

Le 15 janvier, Donald Trump — qui aime tellement le spectacle du catch professionnel qu'il a nommé la femme d'affaires du ring Linda McMahon au département de l'Éducation [5] — a décidé d'utiliser des termes des univers Marvel et DC pour décrire son éventail de possibilités politiques au Venezuela. Il a annoncé que le matin, il avait eu une longue conversation téléphonique avec la présidente par intérim Delcy Rodríguez, qu'il a qualifiée de FANTASTIQUE et avec laquelle, a-t-il dit, « nous travaillons très bien ». Dans l'après-midi, il a rencontré à huis clos la figure de l'opposition de droite María Corina Machado, qu'il avait écartée le 3 janvier pour l'étape politique vénézuélienne actuelle, mais qu'il appelle maintenant MERVEILLEUSE — naturellement, après qu'elle lui a remis sa médaille du prix Nobel de la paix. [6] Peut-être Trump voulait-il utiliser son imagerie discursive pour remplacer la saga de « Súper Bigote » et « Cilita » — les figurines d'action que le gouvernement Maduro avait créées pour représenter le président (surnommé pour sa moustache) et son épouse Cilia Flores, distribuées comme cadeaux de Noël aux enfants pauvres vénézuéliens. [7]

Mais, en toute justice, le terme « fantastique » est une désignation partagée pour les quatre personnages qui, aujourd'hui, outre Delcy Rodríguez, sont à la tête de l'administration vénézuélienne : Jorge Rodríguez (président de l'Assemblée nationale), Diosdado Cabello (ministre de l'Intérieur et de la Justice) et Padrino López (ministre de la Défense). [8] Ce sont les Quatre Fantastiques du « nouveau moment politique », qui doivent éviter de mettre en colère le Lex Luthor qui habite la Maison Blanche. Le pseudonyme de Wonder Woman est indivisible pour María Corina Machado, qui semble s'être séparée du reste de l'opposition vénézuélienne, plus encline à trouver des accords avec Maduro et maintenant avec Delcy. Comme dirait Franco « Bifo » Berardi, ce ne sont là que des reflets des problèmes de santé mentale qui entourent le pouvoir au XXIe siècle. [9]

Démanteler les restes de la révolution bolivarienne

Le processus bolivarien arrive au 3 janvier 2026 comme un zombie se nourrissant de rhétorique sans ancrage dans la réalité, transformé en une terrible caricature de ce qui était promis dans la Constitution de 1999. Le déclin a commencé avant les Mesures coercitives unilatérales (sanctions nord-américaines), mais celles-ci ont évidemment accéléré le passage de l'entropie à la dissolution contre-révolutionnaire. Cela s'est clairement exprimé dans le train de mesures d'austérité de 2018, par lequel les effets de la crise ont été transférés à la classe ouvrière, tout en garantissant les circuits d'accumulation bourgeoise. [10] Le gouvernement Maduro est devenu autoritaire, liquidant les libertés démocratiques minimales et imposant délibérément les pires conditions de vie matérielles qu'ait connues tout travailleur vénézuélien vivant aujourd'hui. [11] Delcy Rodríguez et les Quatre Fantastiques ont été une partie structurelle de ce déclin — ils n'en héritent pas seulement ; ils en sont coauteurs. La question que nous nous posions tous était de savoir si l'attaque impérialiste contre le Venezuela du 3 janvier pourrait servir de déclencheur à un mouvement révolutionnaire interne, à la tête duquel le quartet gouvernant pourrait se placer, reprenant la voie tracée dans la Constitution républicaine de 1999.

Les événements survenus depuis ont malheureusement dissipé cette illusion. Non seulement les relations diplomatiques entre Caracas et Washington se normalisent dans un cadre de restauration illibérale et coloniale, mais les contre-réformes nécessaires pour concrétiser le nouveau statut des relations entre les États-Unis et le Venezuela sont mises en œuvre. À la demande de Delcy Rodríguez, l'Assemblée nationale a simplifié les réglementations commerciales pour éliminer les restrictions aux investissements étrangers, tout en engageant simultanément la réforme de la Loi sur les hydrocarbures pour donner une couverture légale au pillage du pétrole vénézuélien et à l'entrée des multinationales que la révolution de Chávez avait expulsées. Ces mesures rapides de restauration visent à aligner le Venezuela sur les intentions de Trump, telles qu'exprimées aux seize magnats du pétrole réunis pour former un fonds d'investissement de 100 milliards de dollars (environ 96 milliards d'euros) qui permettrait aux États-Unis de passer de la saisie actuelle de près d'un million de barils de pétrole à plus de quatre millions en quelques années. [12]

Le Venezuela réintègre pleinement les mécanismes du code bancaire SWIFT, [13] de sorte que les opérations financières locales transitent par les États-Unis, et quatre entités bancaires privées (BNC, BBVA Provincial, Banesco et Mercantil) ont déjà été autorisées à recevoir de l'administration Trump la fraction des devises qu'elles transféreront au pays pour les ventes de pétrole. Apparemment, ce sont ces banques privées qui proposeront les devises, et la Banque centrale du Venezuela ne recevra que les bolívares issus de cette vente aux enchères, moins les commissions d'intermédiation respectives. Ce mécanisme est annoncé par Delcy Rodríguez comme une forme de « coopération énergétique avec les États-Unis, qui permettra à toute devise qui entre d'aller vers deux fonds : le premier pour la protection sociale afin d'améliorer les revenus des travailleurs et de renforcer des domaines tels que la santé, l'éducation, l'alimentation et le logement, tandis que le second sera alloué aux infrastructures et aux services ». Un simple calcul de l'impact des premiers 300 millions de dollars (environ 288 millions d'euros) à transférer démontre la faible efficacité que cela aura pour améliorer les conditions de vie matérielles de la classe ouvrière — les 30 % des revenus des ventes de pétrole que les États-Unis enverront au Venezuela par cette forme coloniale d'intermédiation.

Déjà le 9 janvier, la Maison Blanche avait annoncé le décret présidentiel « Safeguarding Venezuelan oil revenue for the Good of the American and Venezuela people », qui était la matérialisation de la relation coloniale dans la gestion des ressources provenant des ventes de pétrole. Les États-Unis assument le rôle de « gardien » des fonds nationaux, dont l'autorisation d'utilisation et de circulation dépendra du secrétaire d'État américain, testant son application avec les 50 millions de barils de pétrole qu'ils ont annoncé vouloir confisquer à ces fins. La réponse du gouvernement dirigé par Delcy Rodríguez a été d'engager les réformes législatives et institutionnelles pour concrétiser cela. Le 15 janvier — le même jour que l'entretien téléphonique entre Delcy et Trump — la réforme de la Loi vénézuélienne sur les hydrocarbures a été annoncée. Comme si nous assistions à une compétition pour montrer la plus grande obéissance à l'occupant de la Maison Blanche, tandis que María Corina Machado présentait sa médaille Nobel à Trump, Delcy présentait la réforme de la Loi sur l'exploitation et la vente du pétrole.

En guise d'écran de fumée, l'administration Trump a ordonné la fermeture de l'Helicoide, [14] un centre de détention dénoncé comme étant également un lieu de torture, et la libération des prisonniers politiques qui y étaient détenus. Le président de l'Assemblée nationale est passé de l'affirmation que le Venezuela n'avait pas de prisonniers politiques à l'annonce que plus de quatre cents ont été libérés et que d'autres cas sont à l'étude. Les défenseurs des droits humains avaient précédemment indiqué que le nombre de prisonniers politiques pourrait dépasser le millier de citoyens. Il faut souligner que ces libérations sont le résultat de la lutte des familles des prisonniers politiques et des organisations de défense des droits humains qui les ont accompagnées, et non un cadeau impérial.

Cela se produit alors que l'article 5 du Décret de choc extérieur ordonne la détention de quiconque critique le gouvernement. Aujourd'hui, il est courant de voir des policiers et des militaires en divers points des villes vénézuéliennes contrôler les téléphones et arrêter quiconque possède des informations contre le gouvernement. La majorité de la population sort désormais de chez elle sans téléphone ou avec un appareil incapable de recevoir des messages WhatsApp ou d'accéder aux réseaux sociaux.

Comme si cela ne suffisait pas, le 15 janvier, il a été annoncé que l'exécutif et le législatif, ainsi que la bureaucratique et patronale Central Socialista Bolivariana de Trabajadores (Centrale socialiste bolivarienne des travailleurs, dont l'architecte était Maduro), [15] entreprendraient une réforme accélérée de la législation du travail, créant un nouveau Code du travail adapté au nouveau moment politique.

La réaction de la bourgeoisie et du patronat reste à voir. Cependant, Delcy Rodríguez sait très bien évoluer dans les secteurs des affaires, de la finance et de la banque. En effet, entre 2018 et 2025, elle a été chargée par Maduro de chercher des points de rencontre et de dialogue avec le secteur patronal traditionnel, tâche qu'elle a accomplie efficacement. FEDECAMARAS (la Fédération vénézuélienne des chambres et associations de commerce et de production), qui avait participé au coup d'État contre Chávez en 2002, [16] avait rompu le dialogue avec le gouvernement depuis lors, mais les efforts de Delcy Rodríguez ont réussi ce qui semblait impossible : non seulement elle est devenue l'invitée vedette des rencontres nationales du patronat à partir de 2021, mais elle a réussi à les éloigner des appels à la confrontation menés par María Corina Machado. Cette expérience de Delcy Rodríguez pourrait s'avérer utile pour réaliser ce que Maduro n'a pas pu : un accord entre les différentes fractions bourgeoises pour une transition ordonnée où tous les riches gagnent et aucun ne perd. Bien sûr, dans de tels accords, ceux d'en bas sont toujours les perdants.

Les changements se produisent à une vitesse vertigineuse, tandis que la perspective anti-impérialiste semble se diluer toujours davantage. [17]

Le grand absent

L'opinion publique internationale ordinaire demande : et le peuple ? Quelle est la réponse populaire ? La vérité est qu'aucune expression de mobilisation de masse ne s'est produite comme réponse spontanée et autonome à ce qui se passe. Les faibles marches qui ont eu lieu ont été convoquées par le gouvernement, mobilisant principalement les fonctionnaires et la base sociale qu'il conserve encore — réduite, mais pas insignifiante à ces fins.

Comment expliquer cela ? Le madurisme a produit une situation si désastreuse dans les conditions de vie matérielles des travailleurs que de larges couches de la population voient son départ comme la possibilité que les choses changent. La citoyenneté semble être au point de donner une chance aux événements d'améliorer les salaires, de permettre le retour des huit millions de migrants qui ont fracturé chaque famille vénézuélienne, de rétablir le fonctionnement régulier et stable des services publics (eau et électricité), et de fournir des institutions qui répondent aux demandes de santé, d'alimentation et de logement des grandes majorités. [18] Cependant, la situation d'administration coloniale aura du mal à concrétiser ces aspirations, de sorte que la réapparition du sujet social mobilisé sera possible à mesure que cette impossibilité deviendra évidente.

Au royaume des aveugles…

Maintenant, tout le monde politique parle de transition et de résolution des problèmes à court terme. Mais cela ne peut pas se résoudre par la seule volonté ; cela exige que la politique comprenne de manière globale les causes et les origines structurelles de la situation actuelle.

De notre point de vue, la crise vénézuélienne actuelle trouve son origine en février 1983 avec l'effondrement du modèle rentier d'accumulation bourgeoise, d'alliance interclassiste et de représentation politique. [19] Elle s'est approfondie avec la fracture que la disparition de la catégorie du « peuple » comme unificateur de l'État-nation a signifiée pour l'État, à partir du Caracazo de 1989, [20] et s'approfondissant encore avec la crise militaire exprimée dans les soulèvements du 4 février et du 27 novembre 1992. [21] À cela s'ajoute la profonde crise de crédibilité de la démocratie devenue indéniable avec les résultats électoraux de 1993 — un phénomène qui s'est amplifié à chaque élection suivante. [22] L'Assemblée constituante de 1999, bien qu'obtenant un soutien majoritaire, n'a pas réussi à reconstituer le peuple comme sujet du consensus étatique ; au contraire, le chaos s'est approfondi, avec des pics et des périodes de stabilité apparente. Le début de la formation d'une nouvelle bourgeoisie à partir de 2002, après le coup d'État patronal-militaire contre Chávez, a ouvert une dispute pour l'accumulation de richesses qui a failli devenir une guerre civile entre 2014 et 2017. Cette dispute inter-bourgeoise n'a pas été résolue et, pire encore, ajoute dans les deux cas une vocation à nier l'alliance interclassiste — c'est-à-dire à s'imposer en détruisant les conditions minimales d'un agenda social réformiste — ce qui maintient latent le germe de la révolution radicale. À tout cela s'ajoute le traumatisme de la perte de souveraineté face à l'attaque impérialiste du 3 janvier et le rôle honteux des forces armées. Ce sont quarante-trois ans de crise structurelle du modèle d'accumulation et de représentation politique sans résolution. Une transition conçue depuis le monde du travail doit être capable d'aborder chacune des composantes de cette crise. María Corina Machado a affirmé que son pari est différent, et le gouvernement de Delcy Rodríguez semble plus intéressé à survivre au pouvoir qu'à résoudre cette crise structurelle. Les prochains mois seront clés pour comprendre et préciser le cours des événements dans le pays.

Avoir tant nagé pour mourir au rivage

L'écrivain cubain Leonardo Padura vient de publier un roman auquel il semble manquer un chapitre sur le Venezuela. Morir en la orilla (Mourir au rivage) est le récit du désenchantement d'une génération qui a critiqué le capitalisme en raison des problèmes politiques, économiques, sociaux, culturels et technologiques qu'elle a vécus, qui a parié sur le socialisme comme alternative, et qui semble maintenant accepter que la seule solution à ses problèmes est un retour au capitalisme sauvage — au libre marché, à la concurrence et à l'exploitation du travail, mais avec un salaire digne. [23]

Expliquer que ce qui s'est passé au Venezuela n'était pas une expérience socialiste mais plutôt une appropriation par dépossession du récit de transformation radicale n'est pas une tâche facile. Certes, le gouvernement Chávez avait des éléments défendables, tout comme la Quatrième République avant lui, [24] mais tous deux ont fini par être des paris sur la résolution de la crise capitaliste sans changer le modèle rentier de production et d'accumulation.

Plutôt que de construire des recettes, aujourd'hui remettre en vol des projets d'avenir signifie écouter les gens ordinaires, car une révolution n'est possible et durable que lorsqu'elle est en phase avec les attentes, les besoins et les exigences des humbles. Nager à contre-courant pour ne pas mourir au rivage.

La tâche difficile des révolutionnaires dans ce contexte

Face à ce panorama, il ne peut y avoir de doute sur les priorités. La tâche centrale est de défendre la souveraineté de la patrie avec un anti-impérialisme de ceux qui vivent de leur travail — c'est-à-dire que chaque pas en défense de la République doit être accompagné de la demande de redémocratisation de la société vénézuélienne et de justice salariale. Il n'y a pas de souveraineté territoriale sans souveraineté politique.

Il est très difficile d'articuler une défense de la souveraineté vénézuélienne qui omette la nécessité de surmonter les problèmes d'inégalité et de manque de libertés au Venezuela. Combiner correctement ces revendications est le défi de l'anti-impérialisme aujourd'hui. Par conséquent, l'appel à un front anti-impérialiste mondial, fondé sur la solidarité avec le Venezuela, doit être accompagné de la demande de restauration complète du régime des libertés politiques, syndicales et civiques au Venezuela. Cela exige du tact et de la créativité, de l'engagement et de la clarté d'horizon. Dans ce sens et cette orientation, nous nous joignons à l'appel à organiser une plateforme mondiale à partir de la réunion virtuelle du 17 janvier, à laquelle on espère que viendront des voix plurielles et diverses — comme nous le sommes, nous qui continuons à rêver d'un autre monde et d'un autre Venezuela possibles.

Luis Bonilla-Molina, éducateur et chercheur vénézuélien. Professeur invité à l'Université fédérale de Sergipe, au Brésil ; membre élu du Comité directeur du Conseil latino-américain des sciences sociales (CLACSO) et coordinateur du Groupe de travail CLACSO sur le capitalisme numérique, les politiques éducatives et la pédagogie critique ; directeur de recherche du Centro Internacional de Investigación Otras Voces en Educación (Centre international de recherche Autres Voix en Éducation). Il a coordonné l'équipe de conseillers internationaux du président Chávez de 2004 à 2006 et a été directeur du Centre international Miranda à Caracas de 2006 à 2019.
P.-S.

https://vientosur.info/venezuela-epitafio-para-una-revolucion/

Traduit pour ESSF par Adam Novak

Notes

[1] Sur l'opération militaire et ses conséquences immédiates, voir Luis Bonilla-Molina, « United States Seizes Venezuelan Territory and Government », Europe Solidaire Sans Frontières, janvier 2026. Disponible à : https://europe-solidaire.org/spip.php?article77572

[2] Le palais de Miraflores à Caracas est le lieu de travail officiel du président du Venezuela.

[3] Delcy Rodríguez a assumé le rôle de présidente par intérim à la suite de l'intervention militaire américaine du 3 janvier 2026. Elle était vice-présidente sous Maduro depuis 2018. Son frère Jorge Rodríguez est président de l'Assemblée nationale.

[4] Sur les implications de la capture de Maduro et la nature du régime qui l'a précédée, voir Andrés Izarra, « A Perfect Regime Change in Venezuela ? From authoritarianism to neocolonialism ? », Europe Solidaire Sans Frontières, janvier 2026. Disponible à : https://europe-solidaire.org/spip.php?article77627

[5] Linda McMahon est cofondatrice de World Wrestling Entertainment (WWE). Trump l'a nommée secrétaire à l'Éducation fin 2024.

[6] María Corina Machado est une dirigeante de l'opposition vénézuélienne et fondatrice de l'organisation politique Vente Venezuela. Elle a reçu le prix Nobel de la paix fin 2025 pour son rôle dans le mouvement démocratique vénézuélien. Sur sa trajectoire et ses liens avec les intérêts américains, voir Luis Bonilla-Molina et Leonardo Bracamonte, « MC Machado (Venezuela) - Nobel Peace Prize : Beyond the Dismay… », Europe Solidaire Sans Frontières, novembre 2025. Disponible à : http://www.europe-solidaire.org/spip.php?article76928

[7] Le personnage de dessin animé « Súper Bigote » (Super Moustache), représentant Maduro en super-héros moustachu, est devenu un symbole des efforts de propagande du gouvernement. Les figurines de Maduro et de son épouse étaient distribuées dans le cadre des programmes étatiques de cadeaux de Noël.

[8] Vladimir Padrino López est ministre de la Défense depuis 2014. Diosdado Cabello est une figure puissante du Parti socialiste unifié du Venezuela (PSUV) au pouvoir et a occupé divers postes de haut rang au sein du gouvernement.

[9] Franco « Bifo » Berardi est un philosophe marxiste et théoricien culturel italien, connu pour ses travaux sur les relations entre médias, capitalisme et santé mentale.

[10] Les mesures économiques de 2018 comprenaient une dévaluation massive de la monnaie, des hausses du prix des carburants et des ajustements salariaux qui n'ont pas suivi l'hyperinflation, réduisant effectivement les salaires réels tout en protégeant les intérêts des entreprises.

[11] Sur la situation des travailleurs vénézuéliens sous la répression gouvernementale et la pression impérialiste, voir l'entretien avec le dirigeant syndical pétrolier José Bodas, « 'Maduro's government has imposed an open dictatorship against the working class' », Europe Solidaire Sans Frontières, janvier 2026.

[12] Sur les dimensions géopolitiques et économiques de la politique américaine envers le Venezuela, voir Yoletty Bracho et Franck Gaudichaud, « Trump's assault on the Caribbean », Europe Solidaire Sans Frontières, décembre 2025. Disponible à : http://www.europe-solidaire.org/spip.php?article77324

[13] SWIFT (Society for Worldwide Interbank Financial Telecommunication) est le réseau mondial de messagerie financière utilisé pour les transferts d'argent internationaux. Le Venezuela avait été partiellement exclu de ce système en raison des sanctions américaines.

[14] L'Helicoide est un bâtiment moderniste distinctif de Caracas, initialement conçu comme un centre commercial mais converti en siège du Servicio Bolivariano de Inteligencia Nacional (SEBIN), le service de renseignement vénézuélien. Il a été largement dénoncé par les organisations de défense des droits humains comme un lieu de détention politique et de torture.

[15] La Central Socialista Bolivariana de Trabajadores (CSBT) a été créée en 2011 comme confédération syndicale progouvernementale, remplaçant l'ancienne Unión Nacional de Trabajadores. Les critiques la décrivent comme manquant d'indépendance vis-à-vis de l'État.

[16] La tentative de coup d'État d'avril 2002 a brièvement renversé Hugo Chávez pendant environ 47 heures. Le président de FEDECAMARAS, Pedro Carmona, s'est proclamé président par intérim pendant le coup avant que la mobilisation populaire massive et les unités militaires loyales ne rétablissent Chávez au pouvoir.

[17] Sur le contexte plus large de la recolonisation trumpiste et les défis auxquels fait face la résistance, voir Luis Bonilla-Molina, « Venezuela : Trumpist recolonisation and the resistance to come », Europe Solidaire Sans Frontières, janvier 2026. Disponible à : https://europe-solidaire.org/spip.php?article77665

[18] Sur ce que les Vénézuéliens veulent pour leur avenir au milieu de la crise actuelle, voir Yoletty Bracho, « We Venezuelans wish to decide our own future », Europe Solidaire Sans Frontières, janvier 2026. Disponible à : https://europe-solidaire.org/spip.php?article77643

[19] Février 1983 a vu le début de la grave crise économique du Venezuela lorsque le gouvernement a dévalué le bolívar lors de ce qui est devenu le « Vendredi noir » (Viernes Negro), mettant fin à des décennies de stabilité monétaire et marquant le début d'un long déclin économique.

[20] Le Caracazo fut une vague de protestations, d'émeutes et de pillages qui a éclaté à Caracas et dans d'autres villes vénézuéliennes en février 1989 en réponse aux mesures d'austérité néolibérales imposées par le président Carlos Andrés Pérez. La répression gouvernementale a fait des centaines, peut-être des milliers, de morts.

[21] Il s'agissait de deux tentatives de coup d'État menées par des officiers militaires contre le président Carlos Andrés Pérez. La tentative de février, dirigée par Hugo Chávez, a échoué militairement mais a établi Chávez comme figure nationale. La tentative de novembre a également échoué.

[22] L'élection présidentielle de 1993 a vu la victoire de Rafael Caldera, se présentant en dehors du système bipartite traditionnel qui dominait la politique vénézuélienne depuis 1958, reflétant un désenchantement généralisé envers l'ordre politique établi.

[23] Leonardo Padura est un romancier et journaliste cubain, surtout connu pour ses romans policiers mettant en scène le personnage de Mario Conde. Son œuvre explore souvent la société cubaine et le désenchantement de la génération révolutionnaire.

[24] La « Quatrième République » désigne le système politique vénézuélien de 1958 à 1999, caractérisé par le pacte de Punto Fijo entre les deux principaux partis (Acción Democrática et COPEI) qui alternaient au pouvoir. Chávez a appelé son nouvel ordre constitutionnel la « Cinquième République ».

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Haïti à l’approche du 7 février : l’heure des choix ou le risque du chaos

À l'approche du 7 février 2026, date marquant la fin officielle du mandat du Conseil présidentiel de transition (CPT), Haïti se retrouve, une fois de plus, au bord d'un (…)

À l'approche du 7 février 2026, date marquant la fin officielle du mandat du Conseil présidentiel de transition (CPT), Haïti se retrouve, une fois de plus, au bord d'un tournant politique majeur.

Dans un pays épuisé par l'instabilité chronique, la violence armée et l'effritement de la confiance citoyenne, cette échéance fait figure de test décisif : celui de la capacité des acteurs haïtiens à éviter un vide institutionnel aux conséquences potentiellement irréversibles.

Depuis son installation le 25 avril 2024, le CPT portait l'espoir d'une transition capable de remettre l'État sur ses rails. Sa feuille de route était ambitieuse : restaurer la sécurité, organiser des élections générales, convoquer une Conférence nationale, engager un référendum constitutionnel, relancer l'économie et améliorer les conditions de vie des couches les plus vulnérables. Près de deux ans plus tard, le bilan apparaît contrasté, voire décevant. L'insécurité s'est aggravée, l'horizon électoral demeure flou et la gouvernance continue de souffrir d'un déficit de légitimité.

Dans ce contexte, la perspective du 7 février agit comme un révélateur. Elle met à nu les fragilités de la transition, mais aussi l'absence d'un consensus clair sur l'après-CPT. C'est dans ce climat tendu que le Club des anciennes ministres et secrétaires d'État d'Haïti (Camseh) a pris la parole pour proposer une architecture institutionnelle inédite : un exécutif bicéphale, composé d'une présidence et d'un gouvernement co-dirigés par une femme et un homme. Une proposition à forte portée symbolique, mais également politique.

Pour le Camseh, il ne s'agit pas seulement de promouvoir la parité, mais de créer un mécanisme de gouvernance fondé sur l'équilibre, la complémentarité et la concertation. L'organisation estime qu'un leadership partagé pourrait limiter la concentration du pouvoir, souvent source de dérives, tout en favorisant une prise de décision plus inclusive.

Cette formule, selon ses promotrices, respecterait l'esprit de la Constitution de 1987 amendée et offrirait une base de compromis acceptable pour des acteurs politiques profondément divisés. Elle serait aussi un signal fort envoyé à une population qui réclame une rupture avec les pratiques traditionnelles de gouvernance.

Au-delà de la structure de l'exécutif, le Camseh insiste sur la composition du futur gouvernement. Il plaide pour une équipe paritaire, intégrant des femmes, des hommes et des personnes à mobilité réduite, choisis non pour leur affiliation politique, mais pour leur expertise en administration publique et leur intégrité morale.

L'organisation recommande également la création d'un organe de contrôle restreint à douze membres, chargé de surveiller l'action gouvernementale et de garantir la transparence dans la gestion des ressources publiques. Une manière, selon elle, de rompre avec l'impunité et l'opacité qui ont marqué de nombreuses transitions précédentes.

Sur le plan électoral, le Camseh fixe l'horizon à 2027 pour l'organisation d'élections générales crédibles et inclusives. Mais là encore, l'organisation reconnaît que l'insécurité, alimentée par la prolifération des gangs armés, demeure le principal obstacle à tout processus démocratique.

La proposition du Camseh s'inscrit dans un ensemble plus large de réflexions sur l'avenir de la transition. Le Mouvement haïtien de sauvetage national (Mohsana) défend, de son côté, l'idée d'une administration technocratique, politiquement neutre, chargée de gérer l'État en dehors des logiques partisanes. Pour ses dirigeants, seule une équipe d'experts, libérée des calculs électoraux, peut remettre le pays sur la voie de la stabilité.

Le politologue Roromme Chantal, quant à lui, préconise la mise en place d'une instance collégiale de modération politique. Selon lui, la crise haïtienne est devenue trop complexe pour être confiée à une seule personnalité ou à un médiateur isolé. Elle exige une structure collective, capable d'arbitrer, de réguler et de maintenir un minimum de cohésion entre des acteurs aux intérêts souvent divergents.

Cette vision trouve un écho particulier dans le retrait de Monseigneur Pierre-André Dumas du processus de médiation politique. Proposé comme médiateur par plusieurs coalitions politiques et organisations civiles, l'évêque d'Anse-à-Veau et de Miragoâne a annoncé, le 13 janvier 2026, qu'il ne s'impliquerait plus directement dans les démarches de médiation.

Dans sa note de clarification, Mgr Dumas a rappelé que son engagement était strictement pastoral et qu'il n'avait jamais prétendu élaborer une solution politique. S'il demeure disponible pour soutenir le dialogue et la reconstruction nationale, son retrait illustre les limites des médiations personnalisées dans un contexte où la crise haïtienne dépasse les individus pour devenir systémique.

Au fond, toutes ces propositions, aussi différentes soient-elles, convergent vers un même objectif : restaurer la confiance dans les institutions, confiance entre les acteurs politiques, confiance surtout d'une population lassée des transitions sans fin et des promesses non tenues.

Le défi est immense. Il ne s'agit pas seulement de choisir une nouvelle formule institutionnelle, mais de refonder la relation entre l'État et les citoyens. Cela suppose une gouvernance transparente, une lutte effective contre la corruption, une communication honnête et une réelle volonté d'inclusion.

Le temps, lui, joue contre Haïti. Chaque jour qui passe rapproche le pays du 7 février sans qu'une solution claire ne se dessine. L'histoire récente montre pourtant que les vides institutionnels ont souvent ouvert la voie à des crises plus profondes encore.
Pour de nombreux observateurs, la période actuelle représente une dernière fenêtre pour transformer une transition fragilisée en opportunité de refondation. Faute de quoi, Haïti risque de s'enfoncer davantage dans un cycle de crises successives, au détriment d'une population déjà durement éprouvée.

À l'aube de cette échéance décisive, une certitude s'impose : l'avenir immédiat du pays dépendra moins des discours que de la capacité réelle des acteurs haïtiens à privilégier l'intérêt national, à dépasser les calculs personnels et à bâtir, enfin, un projet politique crédible, inclusif et porteur d'espérance.

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Quel cynisme ! Personne n’a haussé le ton en faveur du respect des droits et de la dignité humaine

Dans un contexte politique complexe et compliqué dans lequel le pays traverse l'un des moments les plus tristes de son histoire, l'accent devrait être mis sur l'intérêt général (…)

Dans un contexte politique complexe et compliqué dans lequel le pays traverse l'un des moments les plus tristes de son histoire, l'accent devrait être mis sur l'intérêt général de la nation. Mais malheureusement, en dépit des défis sociaux, environnementaux, économiques et des violations systématiques des droits fondamentaux, la lutte pour le pouvoir demeure amère.

Port-au-Prince, Haïti , 21/01/ 2026*

*.*

Un contexte marqué par une insécurité grandissante, un chômage croissant, des violences sexuelles, la famine, décrochage scolaire, violences armées, promiscuité, prostitution et ainsi les nombreuses personnes déplacées de leurs domiciles pour des raisons que celles et ceux qui ont la responsabilité ont encouragées.

Oui , ils en encouragent. Pourquoi jusqu'à présent, après plus d'un an, aucune mesure n'est toujours prise pour aborder la question du droit à l'alimentation ? Autant de familles souffrent d'une faim chronique sous les yeux passifs de celles et ceux qui occupent les hautes fonctions de l'État.

Pourquoi autant de filles s'initient si activement dans la prostitution ? Autant de jeunes garçons rejoignent les bandes armées, cela ne vous attire pas l'attention ? Autant de jeunes après tant d'années sacrifiées sont malheureusement devenus ce qu'ils ne voulaient pas être par le laxisme, par l'insouciance des autorités établies.

*mais on a grandement ignoré que l'interdépendance des droits humains reste un fait réel et peut entraîner exactement des conséquences.*

L'interdépendance des droits traduit une parfaite liaison ou l'indivisibilité des droits sociaux, politiques, économiques ou culturels. Ce qui fait que, quand un droit est piétiné ou violé, cela entraîne la violation des autres de manière automatique. On peut prendre l'exemple du droit au travail.

Lorsqu'on est au chômage, on risque de ne pas pouvoir payer un logement, d'où la violation du droit à un logement décent. La famille ne pourra pas se nourrir, les enfants risquent de ne pas pouvoir se rendre à l'école, Quel cynisme ! Personne n'a haussé le ton en faveur du respect des droits et de la dignité humaine d'où la violation du droit de l'enfant à l'éducation, etc.

Donc, c'est un système qui doit être protégé. Et tout a été dit et écrit non seulement dans la Constitution haïtienne, mais aussi à travers la déclaration universelle des droits de l'homme et les autres conventions et traités internationaux que Haïti a signés et ratifiés.

Dans un pareil cas, on peut se demander, est-ce une question de méconnaissance, d'ignorance ou d'incapacité à agir ou prendre des décisions fermes ?

Malheureusement, l'Office de Protection du Citoyen qui devait jouer le rôle avant-gardiste , dénonciateur des actes de violation systématique des droits humains, se laisse emporter par des dossiers particuliers. Or les droits humains à travers l'une des caractéristiques fondamentales sont Universalité et droits à être garantis en tant et en tout lieu sans discrimination de race, de couleur, de religion ou de provenance sociale.

En tant que citoyen engagé, avocat, défenseur des droits de l'homme et responsable d'organisation, je crois qu'il est inconcevable voire inacceptable que la dignité humaine soit si bafouée et piétinée par celles et ceux qui gardent les rênes de l'État.

Pourtant, percevoir des fonds publics, des actes de corruption, déstabiliser les institutions publiques, seraient entre autres des mécanismes essentiels mis en action pour asseoir leurs ambitions. Par conséquent, je veux hausser le ton pour le respect des droits humains en Haïti comme je l'ai toujours fait. Il faut des décisions claires et faisables à travers l'élaboration des politiques publiques des droits de l'homme.

J'interpelle la conscience citoyenne de chacun, particulièrement celles et ceux qui occupent les fonctions de grandes responsabilités pour prioriser une approche basée sur le respect des droits humains .

Mèt Macé, Neg Dwa Moun nan.

===||===
Me Louimann MACÉUS, Av

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Japon : le paysage politique autour des élections législatives anticipées. Non à un gouvernement de coalition PLD-JIP

27 janvier, par Toshizo Omori — , ,
Le Premier ministre Takaichi a annoncé la dissolution de la Chambre des représentants et la tenue d'élections législatives lors d'une conférence de presse le 19 janvier. Les (…)

Le Premier ministre Takaichi a annoncé la dissolution de la Chambre des représentants et la tenue d'élections législatives lors d'une conférence de presse le 19 janvier. Les élections législatives auront lieu le dimanche 8 février. Ce bref article examine la situation politique actuelle, en mettant l'accent sur la signification de ces élections anticipées et les raisons qui ont poussé le Parti constitutionnel démocratique (CDP) et le Parti Komeito (Komeito) à former un nouveau parti, la Coalition réformiste centriste.

Tiré d'Europe solidaire sans frontière.

Pourquoi le Premier ministre Takaichi a-t-il convoqué des élections générales anticipées ?

En octobre dernier, le gouvernement Takaichi a été formé grâce à une coalition entre le Parti libéral-démocrate (PLD) et le Parti japonais pour l'innovation (JIP). En ce qui concerne ce gouvernement, nous avons déjà attiré l'attention sur les éléments suivants :

cette situation s'inscrit dans un contexte où la gauche est nettement affaiblie, tout particulièrement au sein du Parlement, et où les mouvements sociaux et populaires n'ont pas non plus beaucoup d'influence. Par conséquent, la gauche ne représente pas une menace significative pour les forces conservatrices et centristes. Cette situation résulte d'une combinaison de facteurs : le sentiment croissant de crise au sein du PLD face au fait que l'ancienne coalition au pouvoir, composée du PLD et du Komeito, a perdu sa majorité à la Chambre des conseillers après l'avoir perdue à la Chambre des représentants, qu'un parti d'extrême droite positionné à droite du PLD a réalisé des gains importants et qu'une partie des partisans conservateurs du PLD ont basculé vers l'extrême droite ;

le changement des rapports de force entre le Parti démocratique pour le peuple (DPFP) et le Parti japonais de l'innovation (JIP) au sein du bloc de centre-droit, combiné à l'incapacité du Parti constitutionnel démocrate (PDP) à prendre des initiatives politiques en tant que principal parti d'opposition, a créé les conditions permettant à Sanae Takaichi d'être élue présidente du PLD et ensuite nommée Premier ministre.

Cependant, comme le soulignait également ce même article, les fondements du gouvernement Takaichi ne sont pas solides comme le roc, et ses options politiques ne sont pas complètement illimitées. [1]

En outre, nous faisions l'analyse suivante : « Quoi qu'il en soit, l'administration Takaichi est fondamentalement un gouvernement de transition. En ce sens, nous devons reconnaître que le réalignement politique au sein du bloc conservateur-centriste se poursuivra pendant un certain temps, pouvant même impliquer dans une certaine mesure les partis d'extrême droite. Le problème est que la gauche est complètement exclue de ce processus de réalignement politique. » Les choses se déroulent exactement de cette façon.

Pour la bourgeoisie japonaise traditionnelle, il est fondamental d'assurer la stabilité politique et de mettre en œuvre des mesures économiques favorables au capitalisme qui maintiennent cette stabilité. En ce sens, les déclarations de Takaichi sur le « scénario extrême » à Taïwan n'ont pas été bien accueillies par cette classe sociale. Le 5 janvier, Masayoshi Matsumoto, président de la Fédération économique du Kansai (et président de Sumitomo Electric), a fait part de leur mécontentement en déclarant : « Je frémis à l'idée de ce qui se serait passé si cette déclaration avait été faite pendant l'Exposition (d'Osaka/Kansai) », « Je dis que c'était tout à fait inacceptable. Elle doit gérer les choses avec plus d'habileté », et « Des problèmes surgiront inévitablement si le Japon, pris en sandwich entre les deux grandes puissances (les États-Unis et la Chine), fonce tout seul tête baissée » (5 janvier, Sankei News).

Pour Mme Takaichi, « sans stabilité politique, nous ne pouvons pas mener à bien des politiques économiques, diplomatiques et sécuritaires solides » (conférence de presse du 5 janvier). Elle souhaitait ardemment parvenir à un gouvernement stable, mais deux options s'offraient à elle pour y parvenir. L'une consistait à élargir le cadre de la coalition pour inclure le Parti démocratique pour le peuple (DPFP), formant ainsi une coalition LDP-JIP-DPFP afin d'obtenir la majorité à la Diète. Cette approche aurait été encouragée par le vice-président Aso et le secrétaire général Suzuki. Il est probable que la majeure partie de la bourgeoisie souhaitait cette voie. L'autre option consistait à tirer parti de la cote de popularité élevée de la Première ministre Takaichi pour convoquer des élections générales anticipées, dans le but d'obtenir la majorité absolue à la Chambre des représentants. C'est précisément l'option qui a été choisie.

La Première ministre Takaichi a choisi cette dernière option, probablement confiante dans sa cote de popularité élevée. Cette décision a également été influencée par l'indécision du DPFP quant à son adhésion à la coalition (aggravée par le fait que l'organisation qui le soutient, la Confédération syndicale japonaise, s'y oppose fermement). En outre, si la session ordinaire de la Diète se déroulait comme prévu, des questions telles que la hausse des prix, le scandale financier, l'affaire de l'« Église de l'unification », les propos sur la « contingence taïwanaise » et les tensions croissantes entre le Japon et la Chine, les déclarations d'un haut responsable du gouvernement sur la « possession d'armes nucléaires » et les soupçons visant les députés du JIP qui auraient contourné l'assurance maladie nationale auraient été soulevées. Elle a probablement estimé que le gouvernement ne pourrait pas résister à l'examen minutieux de l'opposition sur ces questions cruciales sans risquer de voir sa cote de popularité, pourtant très élevée, s'effriter. Cependant, cette élection générale comporte une grande part d'instabilité : le retrait du parti Komeito de la coalition, la concurrence électorale avec le JIP dans les circonscriptions et la pression exercée par le parti d'extrême droite Sanseito (Parti du « Faites-le vous-même »). Pour Takaichi, il s'agit sans aucun doute d'un pari risqué.

Les raisons de la formation de la « Coalition centriste pour la réforme » par le CDP et le Komeito

Parallèlement, dans le cadre d'un rééquilibrage politique au sein des forces conservatrices centristes, un nouveau parti, la « Coalition centriste pour la réforme », a vu le jour, formé par le CDP et le Komeito. Les membres de la Chambre des représentants issus des deux partis ont rejoint ce nouveau parti, quittant leurs formations respectives.

Lors des élections générales, le Komeito s'est entièrement retiré des circonscriptions uninominales, soutenant les candidats du CDP en échange d'une meilleure position sur les listes proportionnelles unifiées.

Le leader du CDP, Noda, a déclaré lors d'une réunion des membres des deux chambres de la Diète le 15 janvier : « Nous étions en contact avec le Komeito en coulisses depuis approximativement le moment de l'élection à la direction du PLD en septembre dernier. » Le leader du Komeito, Saito, a également déclaré aux journalistes : « Après avoir formé la coalition LDP-Komeito en octobre dernier, nous avons élaboré une stratégie politique qui vise à faire de notre parti le pivot des réformes centristes et nous nous sommes efforcés de rassembler les forces politiques. » Cela indique que la formation de ce nouveau parti centriste a été préparée en secret.

À cette époque, le Komeito avait brandi cinq bannières pour la « réforme centriste » : ▽ Construire un nouveau modèle de sécurité sociale qui offre une sécurité à la génération en activité ▽ Réaliser une société inclusive qui multiplie les choix et les opportunités ▽ Doubler le PIB (produit intérieur brut) par habitant, en lien direct avec le niveau de vie ▽ Mener une politique étrangère et de défense réaliste et réviser la Constitution (!) ▽ Opérer avec détermination une réforme politique et une réforme du système électoral. Et même dans la formation de cette « coalition centriste réformatrice », le Komeito est susceptible d'utiliser ces cinq piliers comme test décisif, comme en témoigne la déclaration suivante : « Le Komeito exige que le nouveau parti maintienne ses principales orientations », et Saito a déclaré : « Ceux qui sont d'accord avec les principes du nouveau parti se rassembleront. Il ne devrait y avoir personne qui ne puisse être d'accord » (Mainichi Shimbun, 16 janvier).

Le Komeito estime qu'en ce qui concerne le cadre politique international actuel, « la division et la confrontation progressent à l'échelle mondiale, avec la montée des forces d'extrême droite et d'extrême gauche. Dans le contexte du glissement politique du Japon vers la droite, il est crucial d'unir les forces réformistes centristes » (16 janvier, journal du Komeito). Bien que cela reflète en partie une évaluation précise de la situation, l'objectif est d'attirer les libéraux du CDP vers le centre-droit grâce à la formation de la « Coalition réformiste centriste ».

La décision du Komeito de créer un nouveau parti s'expliquerait par l'affaiblissement de l'organisation qui lee soutien, la Soka Gakkai [2] Avec le vieillissement des militants qui menaient activement les campagnes électorales et l'évolution de la mentalité des membres de la Soka Gakkai, la dissolution de la coalition avec le PLD rendait de plus en plus incertaine la réélection dans les circonscriptions uninominales. Parallèlement, les votes dans les circonscriptions à représentation proportionnelle ont régulièrement diminué. Dans ces circonstances, il est probablement devenu difficile pour le Komeito de continuer à porter le poids des élections nationales comme il le faisait auparavant.

Du côté du CDP, le réalignement politique a été conduit par les conservateurs du parti, tels que Noda. Leurs déclarations répétées depuis l'automne dernier au sujet de la législation sur la sécurité – telles que l'affirmation de Noda selon laquelle « au cours des dix années qui ont suivi son adoption, je ne connais aucun cas où elle aurait pu être clairement jugée inconstitutionnelle » et celle de l'ancien président Edano selon laquelle « elle ne comporte aucune partie inconstitutionnelle, il n'y a donc pas lieu de la modifier » – apparaissent aujourd'hui comme le fondement de la coopération avec le Komeito. D'une certaine manière, même si la dissolution soudaine et les élections générales ont accéléré le calendrier, le CDP avait également préparé minutieusement une coalition de centre-droit.

La réunion générale des députés du CDP à la Diète, qui s'est tenue le 15 janvier après une heure de concertation à huis clos, n'était plus un forum de débat, mais un lieu où applaudir l'approbation de la proposition de création d'un nouveau parti. En regardant la retransmission, il semblait qu'un nombre important de députés n'applaudissaient pas, mais en apparence, la proposition a été approuvée à l'unanimité.

Le programme de la « Coalition réformiste centriste » s'aligne clairement sur les cinq piliers du Komeito. Le quatrième pilier stipule : « Promouvoir des politiques étrangères et de défense réalistes centrées sur l'alliance nippo-américaine et la diplomatie de paix, fondées sur le pacifisme et la défense exclusive de la Constitution, afin de préserver la paix et la sécurité du peuple. » Si la « révision constitutionnelle » du Komeito est devenue « l'approfondissement des discussions sur la révision constitutionnelle » et que l'ajout de « fondée sur le pacifisme de la Constitution » suggère un compromis entre le Komeito et le Parti constitutionnel démocratique, le programme penche clairement de manière significative « vers la droite » par rapport à la position traditionnelle du CDP, comme en témoignent des affirmations telles que « la législation en matière de sécurité est constitutionnelle ». Dans ce contexte, de nombreux partisans du CDP ont déclaré : « Nous ne pouvons plus soutenir le CDP ». Lors du remaniement politique de 2017 autour du « Parti de l'espoir », la déclaration de la gouverneure de Tokyo, Yuriko Koike, d'« exclure les Libéraux » a entraîné le refus de fusionner avec le « Parti de l'espoir », ce qui a conduit à la formation de l'ancien Parti constitutionnel démocratique. Qu'en est-il cette fois-ci ? Vont-ils suivre la majorité pour l'instant, en prétextant que le nouveau parti n'est qu'une alliance électorale pour ces élections générales ? (En réalité, presque tous les parlementaires ont rejoint le nouveau parti.)

Cependant, le problème auquel est confrontée la gauche (y compris nous) demeure : dans de tels processus de réalignement politique, la gauche est complètement laissée de côté.

Faire des élections générales une occasion de rejeter le gouvernement de coalition LDP-IJP

Pendant ce temps, les forces de gauche à la Diète se préparent également à la hâte pour les élections générales. Cependant, la réalité est qu'elles manquent d'une stratégie ou d'une politique capable de briser leur marginalisation et leur isolement actuels.

Ainsi, le Parti communiste japonais (PCJ) a affirmé dans une déclaration du Bureau exécutif du Comité central : « Si l'on ne regarde que la « surface de la politique », où de nombreux grands partis d'opposition flattent désormais l'administration Takaichi, la politique japonaise peut sembler dominée par les courants de droite. Cependant, cela est profondément contradictoire avec les « courants profonds de la société », c'est-à-dire les demandes sincères de nombreux citoyens et les tendances mondiales. » Il soutient que la victoire peut être obtenue en « formulant et en diffusant de manière offensive une vision d'une société future où la « liberté humaine » s'épanouit pleinement... intégrée à des revendications politiques fondées sur les demandes populaires ». Cependant, les « revendications politiques fondées sur les demandes populaires » et la « vision d'une société future » sont présentées comme des concepts parallèles, sans perspective de revendications transitoires qui les relient.

De plus, le leader du SDP, M. Fukushima, a déclaré lors d'une conférence de presse : « La politique doit aborder des questions fondamentales telles que la réduction de la taxe à la consommation, l'inflation et les soins de santé/la protection sociale. Le SDP proteste vigoureusement contre la dissolution de la Diète alors que toutes ces questions sont laissées de côté. » « Le SDP relèvera le défi. Nous présenterons plusieurs candidats dans tout le pays. » Cependant, avec la perte d'un siège à la Chambre des représentants suite au départ du représentant Arakaki, le parti se trouve sans aucun doute dans une situation extrêmement difficile.

Dans ce climat politique, alors que nous n'avons pas de candidat pour incarner notre position politique, nous devons continuer à critiquer les politiques d'expansion militaire et de préparation à la guerre du gouvernement Takaichi, sa politique destructrice des conditions de vie et sa priorité accordée aux intérêts financiers de toutes les manières possibles. Nous devons appeler les électeurs et les électrices à rejeter le gouvernement de coalition LDP-IJP lors des élections générales.

19 janvier 2026

Toshizo Omori

• Traduit du japonais en anglais par Tsutomu Teramoto, puis en français pour ESSF par Pierre Vandevoorde avec l'aide de DeepLpro.

• À paraître dans Weekly Kakehashi, le 26 janvier 2026.

Notes

[1] Toshizo Omori, « Japon : les deux mois du gouvernement Takaichi ? », ESSF, 17 décembre 2025 :
https://www.europe-solidaire.org/spip.php?article77409

[2] Importante et influente secte bouddhiste ndt

Pourquoi Washington a fait de la Chine son adversaire stratégique central

27 janvier, par Éric Toussaint — , , , ,
Pendant près de trois décennies, la Chine a été perçue par Washington comme un partenaire économique incontournable dont il tirait avantage, appelé à prospérer au sein de (…)

Pendant près de trois décennies, la Chine a été perçue par Washington comme un partenaire économique incontournable dont il tirait avantage, appelé à prospérer au sein de l'ordre capitaliste international dominé par les États-Unis. Cette approche a volé en éclats. En l'espace de dix ans, la Chine est passée, dans le discours officiel américain, du statut de concurrent coopératif à celui d'« adversaire stratégique central ». Ce basculement ne résulte ni d'un changement de régime à Pékin ni d'une rupture de la Chine avec le système capitaliste globalisé, mais de l'inverse : l'ascension rapide d'une puissance qui a su exploiter les règles de l'ordre capitaliste existant au point d'en menacer la hiérarchie.

Tiré du site du CADTM.

Comprendre cette évolution est indispensable pour saisir la logique de confrontation désormais assumée par Washington, notamment dans l'Indo-Pacifique, et les risques de nouvelles conflagrations qu'elle fait peser sur les peuples de la planète.

Pourquoi les dirigeants de Washington considèrent-ils que la Chine est l'adversaire principal ?

La Chine s'inscrit elle-même depuis près de 40 ans (on pourrait remonter aux accords Nixon – Mao des années 1970) dans le maintien de l'ordre capitaliste international et a adopté depuis les années 2010 une politique économique et commerciale d'expansion internationale en gagnant d'énormes parts de marché dans le monde entier. Elle a ouvert partiellement son économie à des investissements étrangers massifs en particulier des grandes entreprises étatsuniennes, européennes, taïwanaises,… Pendant une vingtaine d'années, la Chine était considérée par les États-Unis comme un partenaire économique et commercial intéressant même si elle accumulait d'énormes surplus commerciaux [1].

Ensuite, la Chine ne s'est pas contentée d'exporter des produits manufacturés et d'attirer des capitaux étrangers, à partir de 2014, elle a investi massivement des capitaux dans l'extraction et la production de marchandises à l'échelle planétaire (sur tous les continents) et elle est devenue un prêteur et un investisseur de premier plan (voir Éric Toussaint, « Questions/réponses sur la Chine comme puissance créancière de premier ordre », CADTM, publié le 29 octobre 2024).

Les autorités de Washington, face au déclin prononcé de l'économie des États-Unis ont décidé de réagir agressivement au renforcement de la Chine qui, de son côté, a jusqu'ici utilisé des moyens pacifiques pour marquer des points et renforcer sa puissance. A différents endroits de la planète, Washington a continué et a multiplié l'usage de la force sans toutefois s'en prendre directement à la Chine. Trump, à l'occasion de son deuxième mandat, a décidé de déployer de manière offensive une stratégie économique, militaire, diplomatique,… dirigée contre la Chine.

Le tournant a été amorcé à la fin du mandat de Barack Obama en 2015-2016 et il s'est nettement accentué pendant le premier mandat de Donald Trump (2017-2020) et s'est poursuivi pendant le mandat de Joe Biden (2021-2024). Le retour de Trump à la présidence début 2025 accentue l'offensive des États-Unis contre la Chine. Dans le document publié par l'Administration de Trump début décembre 2025 (NSS 2025), la Chine est définie de fait comme “adversaire stratégique central”.

A partir des documents officiels, quelle a été l'évolution de la position officielle de Washington sur les relations avec la Chine au cours des dix années écoulées ?

En 2015, administration dirigée par Barack Obama affirmait :

« Les États-Unis se réjouissent de l'émergence d'une Chine stable, pacifique et prospère. Nous cherchons à développer avec la Chine une relation constructive qui profite à nos deux peuples et favorise la sécurité et la prospérité en Asie et dans le monde entier. Nous cherchons à coopérer sur des défis régionaux et mondiaux communs tels que le changement climatique, la santé publique, la croissance économique et la dénucléarisation de la péninsule coréenne. Même s'il y aura de la concurrence, nous refusons l'inévitabilité d'une confrontation. Dans le même temps, nous gérerons la concurrence en position de force tout en insistant pour que la Chine respecte les règles et normes internationales sur des questions allant de la sécurité maritime au commerce et aux droits humains. » (NSS 2015, p. 24) [2]

Sous Obama, le discours officiel reste celui de l'engagement coopératif, comme le montre la NSS 2015 mais dans les faits, plusieurs évolutions marquent déjà une inflexion vers la désignation de la Chine comme un adversaire. C'est à la fin du mandat d'Obama que les États-Unis ont renforcé de manière significative leur présence militaire et stratégique en Asie-Pacifique / Indo-Pacifique.

En 2017, pendant le premier mandat de D. Trump, l'orientation à l'égard de la Chine se poursuit et la Chine est présentée comme une menace :

  1. « La région indo-pacifique, qui s'étend de la côte ouest de l'Inde aux côtes occidentales des États-Unis, représente la partie la plus peuplée et la plus dynamique du monde au niveau économique. L'intérêt des États-Unis pour une région indo-pacifique libre et ouverte remonte aux premiers jours de notre république. Bien que les États-Unis cherchent à poursuivre leur coopération avec la Chine, celle-ci utilise des incitations et des sanctions économiques, des opérations d'influence et des menaces militaires implicites pour persuader les autres États de se conformer à son programme politique et sécuritaire. Les investissements dans les infrastructures et les stratégies commerciales de la Chine renforcent ses aspirations géopolitiques. Ses efforts pour construire et militariser des avant-postes en mer de Chine méridionale mettent en danger la libre circulation des échanges commerciaux, menacent la souveraineté d'autres nations et compromettent la stabilité régionale. La Chine a lancé une campagne de modernisation militaire rapide visant à limiter l'accès des États-Unis à la région et à donner à la Chine une plus grande liberté d'action dans cette zone. La Chine présente ses ambitions comme mutuellement bénéfiques, mais sa domination risque de diminuer la souveraineté de nombreux États de la région indo-pacifique. Les États de toute la région appellent les États-Unis à maintenir leur leadership dans le cadre d'une réponse collective qui préserve un ordre régional respectueux de la souveraineté et de l'indépendance. ( SSN 2017, p. 45-46, passages mis en gras par Éric Toussaint) [3].

La NSS 2017 opère une rupture doctrinale : la Chine est désormais décrite comme une puissance hostile et menaçante utilisant coercition économique, influence politique et militarisation pour remettre en cause l'ordre régional et le leadership américain.

Dans le document de stratégie de sécurité nationale publié en 2022, l'administration de Joe Biden s'inscrit dans la prolongation de l'approche de D. Trump à l'égard de la Chine :

  1. « La République populaire de Chine est le seul concurrent qui ait à la fois l'intention de remodeler l'ordre international et, de plus en plus, le pouvoir économique, diplomatique, militaire et technologique pour le faire. Pékin a pour ambition de créer une sphère d'influence renforcée dans la région indo-pacifique et de devenir la première puissance mondiale. Elle utilise ses capacités technologiques et son influence croissante sur les institutions internationales pour créer des conditions plus favorables à son propre modèle autoritaire et pour modeler l'utilisation et les normes technologiques mondiales afin de privilégier ses intérêts et ses valeurs. Pékin utilise fréquemment sa puissance économique pour contraindre les pays. Elle tire profit de l'ouverture de l'économie internationale tout en limitant l'accès à son marché intérieur, et elle cherche à rendre le monde plus dépendant de la RPC tout en réduisant sa propre dépendance vis-à-vis du monde. La RPC investit également dans une armée qui se modernise rapidement, dont les capacités dans la région indo-pacifique et la puissance et la portée à l'échelle mondiale ne cessent de croître, tout en cherchant à éroder les alliances des États-Unis dans la région et dans le monde. (...) Il est possible pour les États-Unis et la RPC de coexister pacifiquement, de partager et de contribuer ensemble au progrès humain (...) Dans la compétition avec la RPC, comme dans d'autres domaines, il est clair que les dix prochaines années seront la décennie décisive. Nous nous trouvons aujourd'hui à un tournant, où les choix que nous faisons et les priorités que nous poursuivons aujourd'hui nous engageront sur une voie qui déterminera notre position concurrentielle à long terme. Bon nombre de nos alliés et partenaires, en particulier dans la région indo-pacifique, sont en première ligne face à la coercition de la RPC et sont déterminés, à juste titre, à garantir leur autonomie, leur sécurité et leur prospérité. (...) Nous tiendrons Pékin responsable des abus commis – génocide et crimes contre l'humanité au Xinjiang, violations des droits de l'homme au Tibet et démantèlement de l'autonomie et des libertés de Hong Kong – même si Pékin cherche à faire taire les pays et les communautés. (...) Nous nous opposons à toute modification unilatérale du statu quo de la part de l'une ou l'autre partie et ne soutenons pas l'indépendance de Taïwan. » (NSS 2022, p. 23-24, mis en gras par Éric Toussaint) [4].

Même si c'est de manière moins brutale, l'administration Biden confirme et approfondit le tournant de 2017 en qualifiant la Chine de principal concurrent stratégique global, engagé dans une rivalité systémique de long terme touchant l'économie, la technologie, la sécurité et les normes internationales.

Dans le document rendu public début décembre 2025, l'administration de D. Trump radicalise encore un peu plus la politique de Washington par rapport à la Chine :

  1. « Le président Trump a, à lui seul, renversé plus de trente ans d'erreurs d'hypothèses américaines erronées concernant la Chine : à savoir, qu'en ouvrant nos marchés à la Chine, en encourageant les entreprises américaines à investir en Chine et en externalisant notre production vers la Chine, nous faciliterions l'entrée de la Chine dans le soi-disant « ordre international fondé sur des règles ». Cela ne s'est pas produit. La Chine s'est enrichie et a acquis de la puissance, et a utilisé sa richesse et son pouvoir à son avantage. Les élites américaines – sous quatre administrations successives, de tous partis politiques confondus – ont soit volontairement soutenu la stratégie chinoise, soit l'ont niée. » (NSS 2025, p. 19) [5]

Trump n'adopte pas explicitement une démarche guerrière à l'égard de la Chine, on lit dans le document stratégique de sécurité nationale :

  1. « Si l'Amérique poursuit sa croissance et peut la maintenir tout en conservant une relation économique véritablement mutuellement avantageuse avec Pékin (…) » (“If America remains on a growth path—and can sustain that while maintaining a genuinely mutually advantageous economic relationship with Beijing (…)” (NSS 2025, p. 20)

Mais on trouve aussi des passages très négatifs à l'égard des menaces que présenterait directement la politique chinoise avec toute une panoplie d'accusations :

« Premièrement, les États-Unis doivent protéger et défendre leur économie et leur population contre toute menace, d'où qu'elle vienne. Cela signifie mettre fin (entre autres) :
• aux subventions et stratégies industrielles prédatrices orchestrées par l'État ;
• aux pratiques commerciales déloyales ;
• à la destruction d'emplois et à la désindustrialisation ;
• au vol massif de propriété intellectuelle et à l'espionnage industriel ;
• aux menaces qui pèsent sur nos chaînes d'approvisionnement et qui mettent en péril l'accès des États-Unis aux ressources essentielles, notamment les minéraux et les terres rares ;
• à l'exportation de précurseurs du fentanyl qui alimentent l'épidémie d'opioïdes aux États-Unis ;
et
• à la propagande, opérations d'influence et autres formes de subversion culturelle. » [6] (NSS 2025, p. 21)

Quel est le message envoyé par Trump à Pékin ?

Par rapport à la stratégie adoptée par la Chine face aux barrières douanières et aux autres obstacles économiques dressés par Washington pour faire face à l'expansion du commerce et des investissements chinois dans le monde et sur le marché des Etats-Unis, Trump affirme dans le NSS 2025 (page 20) que les méthodes utilisées par Pékin pour contourner les barrières et autres obstacles imposés à partir de 2027 sont identifiées… et considérées comme hostiles. Le passage sur l'utilisation par la Chine du Mexique comme lieu de production pour atteindre ensuite les Etats-Unis, la substitution du marché étasunien par celui des pays à faible revenu, les exportations indirectes, envoie un message très précis à Pékin qu'on peut résumer de la sorte : Nous savons exactement comment vous contournez nos tarifs et nos contrôles. En réponse, nous prendrons de nouvelles sanctions, nous exercerons des pressions et de la coercion sur les pays intermédiaires en particulier dans l'hémisphère occidental, nous remettrons en cause les accords commerciaux avec les pays servant de relais aux Chinois.

La réponse de Trump est-elle uniquement économique ?

Sous Trump, la Chine est perçue comme un adversaire structurant, contre lequel les États-Unis doivent mettre en œuvre une stratégie plus agressive de confrontation économique et de compétition militaire.

Quelle est la position de Trump par rapport à la Chine dans l'Indo-Pacifique ?

Il faut d'abord préciser que l'Indo-Pacifique est largement un espace géopolitique ou géostratégique défini par Washington dans son intérêt. La dimension militaire et économique est déterminante dans l'adoption de cette définition. Trump veut que l'Indo-Pacifique soit « sûr et dominé » par les États-Unis. Pékin préfère utiliser l'expression Asie Pacifique.

Dans la NSS 2025, l'Indo-Pacifique correspond grosso modo à un arc continu qui d'ouest en est comprend la côte orientale de l'Afrique, l'océan Indien , les points de passage clés : détroit d'Ormuz, Bab el-Mandeb, détroit de Malacca, l'Asie du Sud (avec l'Inde comme pivot), l'Asie du Sud-Est (ASEAN), la mer de Chine méridionale, Taïwan la péninsule coréenne, le Japon. S'y ajoute au sud et à l'est : l'Australie, les archipels et les États insulaires du Pacifique. Cet espace va jusqu'à la côte pacifique des États-Unis.

Pour Trump, l'Indo-Pacifique est avant tout un espace maritime et militaire par lequel passe plus de 60 % du commerce mondial. C'est un espace essentiel pour l'énergie, les chaînes d'approvisionnement et la suprématie navale. Dans cet espace, Washington a un réseau de pays alliés : le Japon, la Corée du Sud, l'Australie, Singapour, les Philippines, la Thaïlande, Taïwan (qui officiellement fait partie de la Chine) et dans une certaine mesure l'Inde qui est un partenaire clé mais n'est pas un allié formel. Pour Trump, ce réseau doit constituer un front anti-chinois.

Dans la NSS 2025 de Trump, les forces américaines dans l'Indo-Pacifique sont conçues comme un dispositif militaire, maritime et aérienne avant tout, orienté vers un conflit de haute intensité avec la Chine. Alors que Trump présente ce dispositif comme n'ayant qu'une vocation dissuasive, ce n'est pas le cas. Washington y maintient le plus important déploiement militaire hors du continent américain.

Les États-Unis déploient 375 000 soldats [7] et personnel civil de l'armée dans l'Indo-Pacifique et y entretient 66 bases militaires permanentes auxquelles il faut ajouter quelques dizaines d'installations militaires moins importantes (voir le site officiel du Congrès des Etats-Unis : https://www.congress.gov/crs-product/IF12604 ). Les principales installations militaires de Washington dans l'Indo-Pacifique se trouvent au Japon (bases aériennes et navales, plus de 50 000 soldats), en Corée du Sud (plus de 28 000 soldats ), et sur des territoires qui appartiennent directement aux Etats-Unis comme Guam (6000 soldats) dans les îles Mariannes, Hawaï (44 000 soldats), en Alaska,… auxquelles il faut ajouter un accès aux bases militaires aux Philippines, à Singapour, en Thaïlande, en Australie.

Quelle est la position de la Chine par rapport à l'espace géostratégique que Washington appelle Indo-Pacifique ?

La Chine rejette officiellement la notion d'« Indo-Pacifique ». Dans le discours officiel chinois, Pékin n'emploie pas spontanément le terme « Indo-Pacifique » ; il lui préfère Asie-Pacifique », « voisinage asiatique », « communauté de destin en Asie ».

Selon la Chine, l'Indo-Pacifique est un concept artificiel, forgé par les États-Unis, visant à élargir et légitimer une stratégie d'endiguement contre la Chine (Quad [8], AUKUS [9], alliances navales). Aux yeux de Pékin, l'Indo-Pacifique signifie l'élargissement par Washington du théâtre anti-chinois jusqu'à l'Inde. Pour la Chine, l'Indo-Pacifique sert à internationaliser la question chinoise (Chine continentale et Taïwan), transformer la Chine en problème de sécurité global et légitimer une présence militaire massive américaine. En résumé, pour Pékin, l'Indo-Pacifique n'est pas une région naturelle, mais une construction géopolitique hostile.

Pour la Chine, les États-Unis sont une puissance étrangère à la région qui encercle militairement la Chine, une puissance étrangère qui veut entraver le libre développement du commerce et des investissements chinois dans son environnement géographique naturel. Évidemment, Washington adopte un point de vue complètement différent et considère que les Etats-Unis ont le droit de dominer l'Indo-Pacifique et que la Chine risque d'utiliser sa force pour exiger des droits de péage, menacer la sécurité de ses voisins, bloquer des chaînes d'approvisionnement.

Concernant Taiwan quel est le message contenu dans le NSS 2025 ?

Sur la question de Taïwan, le NSS 2025 réaffirme son opposition à toute réunification par la force, tout en refusant explicitement de soutenir une déclaration d'indépendance taïwanaise. Cette posture vise moins à stabiliser le détroit qu'à maintenir un levier permanent de pression sur Pékin, en transformant Taïwan en point de friction structurel plutôt qu'en objet de règlement politique.

Comment les autorités indiennes voient-elles l'Indo-Pacifique ?

New Delhi a tendance à reprendre l'expression Indo-Pacifique car cela lui permet de renforcer son statut de grande puissance autonome, de sortir du tête-à-tête régional avec la Chine, d'élargir son horizon stratégique vers l'Asie du Sud-Est et le Pacifique. L'Indo-Pacifique est pour l'Inde un multiplicateur de puissance, pas un simple outil anti-chinois. Tout en participant au Quad, l'Inde refuse les alliances militaires formelles, maintient sa doctrine d'autonomie stratégique et coopère avec Washington sans s'aligner complètement. Il faut bien sûr avoir en tête que l'Inde est en conflit avec son voisin le Pakistan où la Chine investit massivement. L'Inde a également un conflit frontalier avec la Chine. L'Inde utilise l'Indo-Pacifique pour répondre à la présence chinoise dans l'océan Indien, au Pakistan (le port de Gwadar relié à la Chine par voir terrestre), au Sri Lanka (le port de Hambantota qui fait l'objet d'une concession de 99 ans octroyée à une entreprise chinoise), dans l'océan Indien occidental.

En même temps, avec la Chine et la Russie, l'Inde est membre des BRICS qu'elle préside en 2026. L'Inde achète à la Russie des quantités importantes de combustibles malgré les sanctions prises contre Moscou depuis l'invasion de l'Ukraine. Enfin, le gouvernement néofasciste de Modi a développé une relation étroite (militaire et commerciale) avec le gouvernement néofasciste en Israël.

Le message de Trump n'est-il pas menaçant ? En effet, n'est-il pas en train de chercher un prétexte comme celui d'assurer la liberté de commerce afin d'avoir un argument pour attaquer militairement la Chine ? Cela fait penser au prétexte pour déclencher la guerre de l'opium dans les années 1830. Dans le cas des guerres de l'opium, les USA et les autres puissances utilisaient la liberté du commerce, comme prétexte et ici c'est encore le cas, n'est-ce pas ?

Cette interprétation du document de Trump est tout à fait légitime, et elle touche un point très sensible que beaucoup d'analyses occidentales minimisent mais que les stratèges chinois, eux, voient parfaitement. La réponse courte est : oui, le passage du NSS 2025 concernant la liberté de commerce par voie maritime dans l'Indo-Pacifique peut être lu comme plus menaçant que la lecture “dissuasion défensive”, et oui, l'analogie avec la “liberté du commerce” des guerres de l'opium est pertinente sur le plan théorique et historique.

Quand Trump écrit que la mer de Chine méridionale ne doit pas être soumise à un péage ou à une fermeture arbitraire, il fait trois choses très lourdes :

1. Il transforme un espace régional contesté en bien public mondial. C'est exactement le mécanisme historique des puissances maritimes : on dénationalise un espace, on le requalifie en artère globale, puis on légitime l'intervention armée au nom de tous. C'est le même raisonnement juridique et stratégique qui a été utilisé par les Britanniques face à la Chine Qing au 19e siècle, ou les puissances occidentales face à l'Empire ottoman et plus récemment par les États-Unis face à l'Iran dans le Golfe. La “liberté du commerce” devient alors un principe supérieur à la souveraineté.

2. Trump fabrique un seuil d'intolérance très bas. Il ne parle pas d'un blocus total, ni d'une guerre déclarée dont serait coupable la Chine, mais d'un risque de péage, d'un contrôle, d'une capacité de fermeture à discrétion que la Chine pourrait hypothétiquement exercé ou activé. Autrement dit l'intention présumée suffit. C'est extrêmement important : il n'est pas nécessaire que la Chine bloque réellement la mer de Chine méridionale pour justifier une action. Selon la doctrine qu'avance Trump, il suffit qu'elle en ait la capacité crédible. C'est exactement le type de prétexte stratégique qui a servi dans le passé.

Au XIXe siècle, l'argument des puissances impérialistes occidentales contre la Chine était “la Chine viole la liberté du commerce”, aujourd'hui, l'argument avancé par Trump est “la Chine menace les voies vitales du commerce mondial”. Dans les deux cas, l'Occident se pose en gardien des flux, la Chine est décrite comme fermée, coercitive, arbitraire, dangereuse pour l'économie mondiale. Pour un lecteur chinois, ce passage résonne exactement comme un discours impérialiste classique. Et c'est tout à fait justifié qu'un ou une Chinoise l'interprète de cette manière tout comme toute personne sensée qui essaye de décrypter le NSS 2025.

3. Trump est réellement en train de préparer une légitimité d'escalade, pas une guerre immédiate. Trump construit une “boîte juridique et stratégique”. Trump dit en substance : si la Chine cherche à contrôler, taxer ou fermer les routes maritimes, alors l'usage de la force ne serait pas une guerre, mais une action de maintien de l'ordre économique mondial. C'est exactement ce que font les grandes puissances avant les conflits, pour préparer l'opinion, aligner les alliés, réduire le coût politique de l'escalade. Trump réactive un vocabulaire historiquement impérialiste, la “liberté du commerce” sert ici de principe supérieur justifiant l'usage de la force. Cela est perçu à Pékin — comme une menace latente, voire comme une préparation doctrinale à l'escalade même si la réaction officielle des autorités chinoises au NSS 2025 a été très modérée.

Quelle a été la réaction officielle de la Chine en décembre 2025 à la publication du NSS 2025 par Trump ?

La réaction chinoise a été très courtoise de manière à éviter d'envenimer la relation.
Lors d'une conférence de presse donnée le 8 décembre 2025 dans les jours qui ont suivi la publication du NSS 2025, le porte-parole du ministère des Affaires étrangères Guo Jiakun a déclaré :

  1. « La Chine a toujours été convaincue que la coopération entre la Chine et les États-Unis est bénéfique pour les deux pays, tandis que la confrontation leur est préjudiciable. Le respect mutuel, la coexistence pacifique et la coopération gagnant-gagnant constituent la bonne voie à suivre pour que la Chine et les États-Unis s'entendent, et c'est le seul choix juste et réaliste. La Chine est prête à œuvrer avec les États-Unis pour maintenir le développement stable des relations bilatérales, tout en défendant fermement sa souveraineté, sa sécurité et ses intérêts en matière de développement. Nous espérons que les États-Unis travailleront avec la Chine dans le même sens, mettront en œuvre les accords importants conclus entre les chefs d'État des deux pays, intensifieront le dialogue et la coopération, géreront correctement leurs divergences, favoriseront le développement stable, sain et durable des relations sino-américaines et apporteront davantage de certitude et de stabilité au monde.
  1. En ce qui concerne la question de Taïwan, nous soulignons que Taïwan est la Taïwan de la Chine et fait partie intégrante du territoire chinois. La question de Taïwan est au cœur des intérêts fondamentaux de la Chine et constitue la première ligne rouge à ne pas franchir dans les relations sino-américaines. Le règlement de la question de Taïwan est une affaire qui concerne uniquement le peuple chinois et qui ne tolère aucune ingérence extérieure. Les États-Unis doivent respecter scrupuleusement le principe d'une seule Chine » [10]

Concernant les prétentions de Washington présentes dans le NSS 2025 à l'égard de l'hémisphère occidental et notamment du Venezuela, la Chine a réagi également de manière prudente.

Quelle a été la réaction de la Chine à l'agression militaire étasunienne contre le Venezuela perpétrée le 3 janvier 2026 ?

Après que Washington ait agressé le Venezuela le 3 janvier 2026, la Chine a dénoncé les prétentions de Trump de prendre le contrôle du pétrole vénézuélien et a exigé la libération immédiate du couple présidentiel mais jusqu'ici n'a pris aucune contre-mesure pour sanctionner les Etats-Unis.

Synthèse-Conclusion

L'évolution de la position officielle de Washington à l'égard de la Chine au cours de la dernière décennie met en lumière un basculement stratégique majeur, qui dépasse largement les changements d'administration ou d'orientation partisane. En l'espace de dix ans, la Chine est passée, dans le discours officiel étatsunien, du statut de partenaire économique concurrent mais coopératif à celui d'« adversaire stratégique central ». Ce glissement ne traduit pas une rupture soudaine, mais l'aboutissement d'un processus cumulatif lié à la montée en puissance économique, financière, technologique et géopolitique de la Chine au sein même de l'ordre capitaliste mondial.

Jusqu'au milieu des années 2010, l'administration Obama s'inscrivait encore dans une logique d'intégration conditionnelle de la Chine à l'ordre international dominé par les États-Unis.

Le tournant opéré à la fin du mandat d'Obama et sous le premier mandat de Donald Trump a consisté à abandonner puis à rejeter explicitement cette approche. À partir de 2017, la Chine est décrite comme une puissance hostile utilisant l'économie, les investissements, les infrastructures et la modernisation militaire pour remettre en cause la domination américaine, en particulier dans la région indo-pacifique. Cette redéfinition de la Chine comme menace structurelle s'est poursuivie et approfondie sous l'administration Biden, qui a repris l'essentiel du diagnostic trumpien tout en l'inscrivant dans un cadre multilatéral et idéologique plus affirmé, opposant un « modèle autoritaire » chinois à un ordre international présenté comme fondé sur des valeurs démocratiques.

Le document stratégique de 2025 marque une nouvelle étape : il ne se contente plus de constater la rivalité, mais désigne explicitement l'erreur historique des élites étasuniennes ayant favorisé l'ascension de la Chine. Celle-ci est désormais présentée non seulement comme un concurrent, mais comme une menace directe pour l'économie, la cohésion sociale, les chaînes d'approvisionnement, la sécurité nationale et même la stabilité culturelle des États-Unis. La conflictualité est ainsi élargie à l'ensemble des sphères économiques, technologiques, idéologiques et sociétales, sans pour autant assumer formellement une option militaire directe.

En définitive, si les dirigeants de Washington considèrent aujourd'hui la Chine comme l'ennemi principal, ce n'est pas parce que Pékin aurait rompu avec l'ordre capitaliste mondial, mais précisément parce qu'il s'y est inséré avec succès, en exploitant les mécanismes au point d'éroder de manière importante la suprématie américaine. La rivalité sino-américaine apparaît dès lors moins comme un affrontement entre deux systèmes antagonistes que comme une lutte asymétrique pour le leadership au sein d'un même ordre économique mondial, dont les règles ont longtemps été écrites par les États-Unis eux-mêmes. Cette dynamique marquée par l'agressivité de Washington rend la confrontation durable, structurelle et potentiellement très dangereuse pour l'ensemble des peuples de la planète.

La National Security Strategy 2025 de Donald Trump marque une inflexion doctrinale majeure dans la manière dont les États-Unis conçoivent leur rivalité avec la Chine. Derrière le langage de la dissuasion, de la liberté du commerce et de la sécurité des voies maritimes, se dessine une logique de puissance plus assumée, dans laquelle les Etats-Unis, qui sont une puissance extra-régionale, revendique le droit de structurer militairement l'Indo-Pacifique afin d'y préserver un ordre économique favorable à ses intérêts. Cette approche peut toutefois être interprétée à Pékin comme une stratégie d'encerclement et de contrainte, ravivant un dilemme de sécurité profond aux implications historiques, géopolitiques et systémiques.

* L'auteur remercie Omar Aziki, Patrick Bond, Fernanda Gadea, Sushovan Dhar et Maxime Perriot pour leur relecture. L'auteur est responsable des erreurs éventuelles qui pourraient s'y trouver.

Notes

[1] Voir notamment Benjamin Bürbaumer, Chine/États-Unis, le capitalisme contre la mondialisation, La Découverte, Paris, 2024, 302 pages.

[2] « The United States welcomes the rise of a stable, peaceful, and prosperous China. We seek to develop a constructive relationship with China that delivers benefits for our two peoples and promotes security and prosperity in Asia and around the world. We seek cooperation on shared regional and global challenges such as climate change, public health, economic growth, and the denuclearization of the Korean Peninsula. While there will be competition, we reject the inevitability of confrontation. At the same time, we will manage competition from a position of strength while insisting that China uphold international rules and norms on issues ranging from maritime security to trade and human rights.” (NSS 2015, p. 24)

[3] “The Indo-Pacific region which stretches from the west coast of India to the western shores of the United States, represents the most populous and economically dynamic part of the world. The U.S. interest in a free and open Indo-Pacific extends back to the earliest days of our republic. Although the United States seeks to continue to cooperate with China, China is using economic inducements and penalties, inf luence operations, and implied military threats to persuade other states to heed its political and security agenda. China's infrastructure investments and trade strategies reinforce its geopolitical aspirations. Its efforts to build and militarize outposts in the South China Sea endanger the free flow of trade, threaten the sovereignty of other nations, and undermine regional stability. China has mounted a rapid military modernization campaign designed to limit U.S. access to the region and provide China a freer hand there. China presents its ambitions as mutually beneficial, but Chinese dominance risks diminishing the sovereignty of many states in the Indo- Pacific. States throughout the region are calling for sustained U.S. leadership in a collective response that upholds a regional order respectful of sovereignty and independence. (N A T I O N A L S E C U R I T Y S T R A T E G Y, SSN 2017 , p. 45-46)

[4] “The PRC is the only competitor with both the intent to reshape the international order and, increasingly, the economic, diplomatic, military, and technological power to do it. Beijing has ambitions to create an enhanced sphere of influence in the Indo-Pacific and to become the world's leading power. It is using its technological capacity and increasing influence over international institutions to create more permissive conditions for its own authoritarian model, and to mold global technology use and norms to privilege its interests and values. Beijing frequently uses its economic power to coerce countries. It benefits from the openness of the international economy while limiting access to its domestic market, and it seeks to make the world more dependent on the PRC while reducing its own dependence on the world. The PRC is also investing in a military that is rapidly modernizing, increasingly capable in the Indo-Pacific, and growing in strength and reach globally – all while seeking to erode U.S. alliances in the region and around the world. (...) It is possible for the United States and the PRC to coexist peacefully, and share in and contribute to human progress together (...) In the competition with the PRC, as in other arenas, it is clear that the next ten years will be the decisive decade. We stand now at the inflection point, where the choices we make and the priorities we pursue today will set us on a course that determines our competitive position long into the future. Many of our allies and partners, especially in the Indo-Pacific, stand on the frontlines of the PRC's coercion and are rightly determined to seek to ensure their own autonomy, security, and prosperity. (...) We will hold Beijing accountable for abuses – genocide and crimes against humanity in Xinjiang, human rights violations in Tibet, and the dismantling of Hong Kong's autonomy and freedoms – even as it seeks to pressure countries and communities into silence. (...) We oppose any unilateral changes to the status quo from either side, and do not support Taiwan independence.” ( NSS 2022, p. 23-24)

[5] “President Trump single-handedly reversed more than three decades of mistaken American assumptions about China : namely, that by opening our markets to China, encouraging American business to invest in China, and outsourcing our manufacturing to China, we would facilitate China's entry into the so-called “rules-based international order.” This did not happen. China got rich and powerful, and used its wealth and power to its considerable advantage. American elites—over four successive administrations of both political parties—were either willing enablers of China's strategy or in denial.” (NSS 2025, p. 19)

[6] “First, the United States must protect and defend our economy and our people from harm, from any country or source. This means ending (among other things) : • Predatory, state-directed subsidies and industrial strategies ; • Unfair trading practices ; • Job destruction and deindustrialization ; • Grand-scale intellectual property theft and industrial espionage ; • Threats against our supply chains that risk U.S. access to critical resources, including minerals and rare earth elements ; • Exports of fentanyl precursors that fuel America's opioid epidemic ; and • Propaganda, influence operations, and other forms of cultural subversion.” (NSS 2025, p. 21)

[7] Le chiffre de impressionnant de 375 000 provient du site officiel du Congrès US, voici un extrait : « Le Commandement Indo-Pacifique des États-Unis (USINDOPACOM ou INDOPACOM) est l'un des six commandements de combat unifiés géographiques du ministère de la Défense (DOD). Le commandant de l'INDOPACOM exerce son autorité sur les forces militaires affectées à la zone de responsabilité (AOR) du commandement, qui comprend l'océan Pacifique et environ la moitié de l'océan Indien, ainsi que les pays situés le long de leurs côtes. L'INDOPACOM a son quartier général à l'extérieur de Honolulu, à Hawaï, et environ 375 000 militaires et civils sont affectés à sa zone de responsabilité. » In English : “U.S. Indo-Pacific Command (USINDOPACOM or INDOPACOM) is one of six Department of Defense (DOD) geographic unified combatant commands. The commander of INDOPACOM exercises authority over military forces assigned to the command's area of responsibility (AOR), which includes the Pacific Ocean and about half of the Indian Ocean, as well as countries along their coastlines. INDOPACOM is headquartered outside of Honolulu, Hawaii, and approximately 375,000 military and civilian personnel are assigned to its AOR.” Congress.com, publié le 03/05/2024.

[8] Quad (Dialogue quadrilatéral pour la sécurité) est un cadre de coopération informel avec l'Australie, l'Inde et le Japon, visant à promouvoir un espace Indo-Pacifique libre et ouvert, en réponse à l'influence croissante de la Chine, en mettant l'accent sur la sécurité maritime, la coopération technologique (5G, semi-conducteurs), les infrastructures et la démocratie. Il s'agit d'une composante clé de la politique américaine de « libre et ouvert Indo-Pacifique », complétant d'autres alliances comme AUKUS.

[9] Dans la stratégie américaine, AUKUS (Australie, Royaume-Uni, États-Unis) est un pacte de sécurité trilatéral crucial pour contenir l'influence chinoise en Indo-Pacifique, en dotant l'Australie de sous-marins à propulsion nucléaire, renforçant ainsi la dissuasion régionale et intégrant plus étroitement Canberra dans l'architecture sécuritaire américaine face à Pékin. C'est un pilier de la politique américaine visant à projeter une force militaire avancée dans la région, complémentaire à d'autres partenariats comme le [Quad

[10] “China always believes that China and the U.S. stand to gain from cooperation and lose from confrontation. Upholding mutual respect, peaceful coexistence and win-win cooperation is the right way for China and the U.S. to get along with each other and is the only right and realistic choice. China stands ready to work with the U.S. to sustain the steady development of the bilateral relationship and at the same time will firmly defend its sovereignty, security and development interests. We hope the U.S. will work with China in the same direction, act on the important common understandings reached between heads of state of the two countries, step up dialogue and cooperation, properly manage differences, promote the steady, sound and sustainable development of China-U.S. relations, and inject more certainty and stability into the world.
On the Taiwan question, we stress that Taiwan is China's Taiwan and is an inalienable part of China's territory. The Taiwan question is at the core of China's core interests and the first red line that must not be crossed in China-U.S. relations. Resolving the Taiwan question is a matter for the Chinese people and Chinese people only that brooks no external interference. The U.S. needs to earnestly abide by the one-China principle (…)” Source : https://af.china-embassy.gov.cn/eng./fyrth/202512/t20251208_11768841.htm ? consulté le 10 janvier 2026.

Faut-il sacrifier les libertés kurdes au nom de la centralisation de la Syrie ?

27 janvier, par Joseph Daher — , ,
Malgré l'accord conclu mardi entre le gouvernement d'Ahmed al-Sharaa et les Forces démocratiques syriennes (FDS) kurdes sur un nouveau cessez-le-feu, les affrontements internes (…)

Malgré l'accord conclu mardi entre le gouvernement d'Ahmed al-Sharaa et les Forces démocratiques syriennes (FDS) kurdes sur un nouveau cessez-le-feu, les affrontements internes et les tensions se poursuivent dans le pays.

Tiré de Inprecor
22 janvier 2026

Par Joseph Daher

Le président syrien Ahmed al-Charaa a signé un accord de cessez-le-feu avec les Forces démocratiques syriennes (FDS) dirigées par les Kurdes le 18 janvier 2026. © GETTY

Les FDS ont appelé à une mobilisation générale des Kurdes pour défendre leurs territoires face aux offensives militaires du gouvernement, qui cherchent à consolider son pouvoir en Syrie.

Des semaines de combats ont vu les forces armées gouvernementales progresser dans les quartiers à majorité kurde de Cheikh Maqsoud et d'Achrafieh à Alep, entraînant le déplacement forcé de plus de 100 000 civil·es. Cela a culminé avec la prise par les forces gouvernementales de larges portions des provinces de Deir ez-Zor et de Raqqa, à la suite du retrait des FDS.

L'offensive militaire de Damas à Alep, ainsi que dans d'autres zones contrôlées par les FDS, est intervenue après l'expiration du délai du 31 décembre 2025 prévu par l'accord du 10 mars 2025. Parrainé par Washington entre le président syrien par intérim Ahmed al-Sharaa et Mazloum Abdi, chef des FDS, cet accord visait à intégrer les branches civile et militaire des FDS dans l'État. Cependant, l'impasse politique a persisté.

De plus, l'escalade militaire a eu lieu seulement deux jours après une réunion à Damas entre les autorités syriennes et les FDS, à laquelle assistaient des militaires américains. Il est clair que, pendant les négociations en cours, les autorités syriennes élaboraient un plan visant à lancer d'abord une opération militaire à Alep, puis à l'étendre à d'autres zones contrôlées par les FDS. Elles ont mobilisé diverses tribus arabes — en contact avec al-Sharaa depuis un certain temps — à Deir ez-Zor et à Raqqa afin de préparer une offensive générale contre les FDS.

Tout cela s'est fait avec le soutien de la Turquie, ainsi qu'avec le feu vert de Washington.

Incertitudes

Le cessez-le-feu initial du 18 janvier et l'accord en 14 points prévoyaient l'entrée des forces armées syriennes dans le nord-est du pays et l'intégration des FDS dans l'armée nationale. Cela n'a toutefois pas empêché l'escalade militaire du gouvernement.

Un nouvel accord a été conclu mardi 20 janvier. L'Agence arabe syrienne d'information (SANA) a annoncé que les forces armées gouvernementales syriennes n'entreraient pas dans les centres des villes d'al-Hasakah et de Qamichli, et qu'elles resteraient en périphérie. Damas a également déclaré que les forces militaires syriennes n'entreraient pas dans les villages kurdes et qu'aucune force armée autre que des forces de sécurité locales issues des habitant·es de la région n'y serait présente.

En outre, selon la SANA, Abdi devrait « proposer un candidat issu des FDS au poste de vice-ministre de la Défense, ainsi qu'un candidat au poste de gouverneur de Hassaké, des noms pour une représentation parlementaire et une liste de personnes à employer au sein des institutions de l'État syrien ». Cependant, de nombreuses incertitudes subsistent quant à la viabilité de ces accords et à leur mise en œuvre.

Dans le même temps, la situation dans le tristement célèbre camp d'al-Hol, à Hassaké — qui abrite des familles et des affiliés de l'État islamique (EI) — suscite une véritable inquiétude, avec des informations alarmantes faisant état de l'évasion de centaines de membres de l'EI.

Soutiens étrangers

Alors que les États-Unis (avec la France) œuvraient officiellement à la désescalade des tensions entre les deux acteurs et malgré leur partenariat de longue date avec les FDS dans la lutte contre l'État islamique, Washington n'a exercé aucune pression significative pour mettre fin aux actions militaires du gouvernement syrien.

En réalité, les États-Unis sont devenus un soutien important des nouvelles autorités au pouvoir, comme en témoignent les multiples rencontres entre Trump et al-Charaa, ainsi que la levée des sanctions Caesar en décembre 2025. De son côté, Ankara fait pression sur les FDS pour qu'elles se dissolvent et s'intègrent à l'armée syrienne. Il convient de noter que la Turquie considère ce groupe comme une émanation du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK), qu'elle classe comme organisation terroriste. Les responsables turcs ont réitéré à plusieurs reprises, depuis le début de l'offensive militaire du gouvernement syrien, leur volonté de combattre les forces kurdes syriennes aux côtés de l'armée syrienne.

Depuis la chute du régime Assad, la Turquie est devenue l'un des acteurs régionaux les plus importants en Syrie, en particulier dans le nord du pays. En soutenant les autorités syriennes dominées par Hayat Tahrir al-Cham (HTC), Ankara a consolidé son influence sur le pays.

Outre la pression pour le retour des réfugié·es syriens et la volonté de tirer profit des opportunités économiques offertes par la reconstruction, l'objectif principal de la Turquie est d'empêcher les aspirations kurdes à l'autonomie — perçues comme une menace pour la sécurité nationale — et de démanteler l'Administration autonome du Nord et de l'Est de la Syrie (AANES).

Faiblesses

En quelques jours seulement, les autorités syriennes au pouvoir ont conquis les deux tiers des territoires contrôlés par les FDS. Au-delà des aspects géostratégiques immédiats, cette avancée rapide met également en évidence les limites du projet politique de l'AANES auprès des populations non kurdes, en particulier arabes. Au fil des années, des segments de la population arabe ont protesté contre les discriminations, des pratiques « sécuritaires » ciblées, l'emprisonnement d'activistes, ainsi que l'absence de véritable représentation au sein des institutions de l'AANES.

Plutôt que de chercher à élaborer des stratégies visant à obtenir le consentement des classes populaires arabes dans les zones sous leur contrôle, les dirigeants des FDS ont collaboré avec des chefs tribaux pour gérer les populations locales. Or, ces chefs tribaux sont connus pour changer d'allégeance en fonction des acteurs politiques les plus puissants du moment et pour se concentrer sur la défense de leurs propres intérêts matériels. À mesure que le rapport de forces évoluait en faveur de Damas, les chefs tribaux ont suivi le mouvement.

Par ailleurs, la confiance mal placée de la direction des FDS dans la poursuite du soutien américain, ainsi que son manque d'intérêt pour la construction d'alliances politiques plus larges et plus profondes avec les forces démocratiques et progressistes du pays, ont affaibli la pérennité de son projet politique. La Turquie a également bombardé hier soir des zones de Qamichli, et il est largement admis qu'elle a fourni une assistance logistique importante lors des dernières opérations militaires.

Centralisation du pouvoir

En définitive, la récente offensive militaire menée par les forces armées du gouvernement doit être comprise comme s'inscrivant dans la continuité de la tentative des élites dirigeantes syriennes actuelles de centraliser le pouvoir et de rejeter toute voie plus inclusive pour l'avenir de la Syrie.

C'est le cas depuis la chute d'Assad. Dans les mois qui ont suivi, de graves violations des droits humains ont été commises sous la direction d'Ahmed al-Charaa, notamment les massacres de populations alaouites et druzes sur la côte et à Soueïda. Parallèlement à ces attaques, les autorités au pouvoir ont également cherché à restreindre les droits et libertés démocratiques.

En outre, les autorités dirigeantes et leurs soutiens sont accusés de tenir un discours agressif à l'encontre des Kurdes et des FDS, avec de nombreuses allégations de racisme marqué et de violations des droits humains commises par les forces gouvernementales et des groupes armés qui leur sont affiliés.

Par exemple, le ministre syrien des Affaires religieuses (Awqaf), Mohammad Abou al-Khayr Choukri, a publié une directive religieuse appelant les mosquées de tout le pays à célébrer ce qu'il a qualifié de « conquêtes et victoires » des forces alignées sur Damas dans l'est de la Syrie, et à prier pour le succès des soldats de l'Armée arabe syrienne.

De plus, le fait qu'il ait spécifiquement encouragé la mention du verset 6 de la sourate Al-Anfal du Coran suggère une volonté de faire référence à la campagne militaire d'Anfal menée en 1988 par Saddam Hussein contre les Kurdes dans l'actuel Kurdistan irakien, campagne marquée par des attaques chimiques, des massacres de masse et des destructions à grande échelle. Malgré ce contexte particulièrement inquiétant, les dirigeants régionaux et internationaux ont continué à soutenir les autorités syriennes au pouvoir, légitimant et renforçant ainsi leur domination sur le pays.

Par conséquent, malgré l'octroi par al-Charaa de droits linguistiques, culturels et de citoyenneté à la population kurde de Syrie, ainsi que de postes officiels au sein de l'État, des craintes légitimes persistent.

La priorité absolue pour les forces progressistes et démocratiques en Syrie est aujourd'hui de mettre fin au bain de sang, de permettre le retour en toute sécurité des civil·es déplacé·es et de lutter contre les discours de haine et les pratiques sectaires dans le pays. L'avenir de la Syrie est en jeu. En effet, les nouvelles autorités dirigeantes ont montré que leurs projets ne constituent pas une rupture radicale avec les pratiques autoritaires de l'ancien régime.

Aucun plan de représentation politique démocratique et inclusive, ni de partage du pouvoir, n'est actuellement proposé par Damas. Tous les Syriens et Syriennes aspirant à la démocratie, à la justice sociale et à l'égalité devraient s'inquiéter de ces dynamiques et lutter contre elles de toutes leurs forces.

Publié le 21 janvier 2026 New Arab

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Israël assassine 3 journalistes, dont un correspondant de l’AFP

27 janvier, par Agence Média Palestine — , , , , ,
Mercredi 21 janvier, les journalistes Anas Ghunaim, Abdul Ra'ouf Shaath et Mohammad Qeshta documentaient les opérations humanitaires du Comité égyptien d'aide à Gaza, près du (…)

Mercredi 21 janvier, les journalistes Anas Ghunaim, Abdul Ra'ouf Shaath et Mohammad Qeshta documentaient les opérations humanitaires du Comité égyptien d'aide à Gaza, près du corridor dit de Netzarim, lorsqu'ils ont été touchés par une frappe israélienne.

Tiré d'Agence médias Palestine.

Abdoul Raouf Shaath, âgé de 34 ans, était un collaborateur régulier de l'Agence France Presse (AFP). Son dernier reportage pour l'agence a été publié lundi.

« Ils étaient en mission humanitaire. Tout le monde connaissait le véhicule et savait que les personnes à l'intérieur travaillaient pour le comité », déclare un porte-parole du comité à Gaza à Middle East Eye. « Nous sommes sous le choc qu'il ait été directement pris pour cible. Nous n'avons pas de mots. Voir des collègues, qui s'empressaient toujours d'aider les autres, se faire tuer de cette manière, c'est dévastant. »

Des images vidéo diffusées en ligne montrent leur véhicule calciné et détruit par les bombes au bord de la route, de la fumée s'élevant encore des débris. Une quatrième personne a également été tuée dans l'attaque, selon une équipe d'Al Jazeera sur place.

L'armée israélienne a confirmé la frappe, affirmant qu'elle visait des suspects qui auraient piloté un drone affilié au Hamas, sans fournir de preuve de cette dernière allégation.

Des témoins sur place indiquent que les journalistes utilisaient un drone pour filmer le camp de réfugié·es géré par le comité égyptien, soit dans le cadre de leur travail. La frappe est par ailleurs survenue à plus de 5 kilomètres de la “ligne jaune” qui délimite la zone contrôllée par Israël. Il est donc évident que le drone ne représentait pas de menace et que les journalistes étaient identifiés comme tels.

Dans un communiqué publié mercredi, le Syndicat des journalistes palestinien·nes (PJS) estime que le bombardement direct de véhicule des journalistes constitue “un crime de guerre et un crime contre l'humanité au regard du droit international humanitaire”, ainsi qu'une “violation flagrante des Conventions de Genève et des résolutions des Nations unies qui garantissent la protection des journalistes pendant les conflits armés.”

Le PJS dénonce une politique de censure des voix palestiniennes qui vise à “empêcher la transmission de la vérité et dissimuler les crimes commis contre les civils dans la bande de Gaza”. Depuis le 7 octobre 2023, au moins 256 journalistes ont été assassiné·es par l'armée israélienne.

Plus tôt au cours de cette même journée du 21 janvier, cinq autres personnes, dont deux enfants, ont été tuées par des tirs d'artillerie et des coups de feu israéliens, à Deir al-Balah et Khan Younis.

Le monde mis à genoux : le « Conseil de paix » de Trump et les ténèbres qu’il promet

Le « Conseil de paix » de Donald Trump est le résultat de la capitulation du monde face à la domination mondiale de l'axe américano-israélien. Une fois de plus, le peuple (…)

Le « Conseil de paix » de Donald Trump est le résultat de la capitulation du monde face à la domination mondiale de l'axe américano-israélien. Une fois de plus, le peuple palestinien est sacrifié, et avec lui, l'ensemble du système mondial du droit international.

Tiré d'Agence médias Palestine.

Tremblant et se prosternant devant le déchaînement mondial de l'Axe États-Unis-Israël, un monde lâche a, une fois de plus, offert le peuple palestinien en sacrifice, et, avec lui, le système mondial du droit international lui-même.

J'ai déjà écrit sur ce document de capitulation mondiale, codifié dans la tristement célèbre (et manifestement illégale) Résolution 2803 du Conseil de sécurité de l'ONU et sur les décrets impériaux outrageants de Trump sur lesquels cette résolution était fondée.

Mais le dernier outrage, déclaré par l'empire sous la forme d'une « Charte du Conseil de la Paix » autocratique, menace non seulement la survie du peuple palestinien autochtone, mais, dans son langage expansif et sans réserve qui n'inclut aucune limite de juridiction territoriale, celle du monde entier.

Une charte impériale

Conçu comme une « organisation internationale » dirigée par Trump, cet organisme doit avoir une « personnalité juridique internationale », une « capacité juridique » et des « privilèges et immunités » internationaux.

Dans un préambule à peine voilé contre les institutions internationales établies comme les Nations Unies, la Charte impériale s'ouvre par un appel à « s'éloigner des approches et des institutions qui ont trop souvent échoué » avant de se déclarer, dans son premier article, habilitée à agir dans toutes les « zones affectées ou menacées par un conflit ».

En d'autres termes, l'objectif de Trump est de remplacer l'ONU fondée sur le droit par un mécanisme impérial, la portée impériale de cette entité voyoue et irresponsable doit être mondiale, et son impunité doit être effectivement garantie.

La nature finalement autocratique de la nouvelle entité est clairement établie tout au long de la Charte, la plupart des pouvoirs étant dévolus non pas à un mécanisme responsable, intergouvernemental, collaboratif ou démocratique, ni même à un État unique, mais plutôt à la personne de Donald Trump lui-même.

En tant que tel, Trump est explicitement habilité à servir à la fois comme président et comme représentant des États-Unis au Conseil « sous réserve uniquement des dispositions de [la Charte] », à déterminer seul les membres du Conseil, à approuver tout·e suppléant·e, à renouveler les mandats des membres, à retirer des membres (à moins qu'un vote des 2/3 du Conseil rempli de complices ne décide qu'ils·elles doivent rester), à décider de l'ordre du jour du Conseil, à convoquer des réunions extraordinaires, à émettre personnellement des « résolutions ou autres directives », et à approuver toutes les décisions du Conseil.

Trump aura également « l'autorité exclusive » de créer, modifier et dissoudre des organes subsidiaires, d'établir des sous-comités et d'en définir personnellement le mandat, la structure et les règles, de sélectionner, nommer et révoquer les membres du Conseil exécutif du Conseil de la Paix (à sa seule discrétion), d'opposer son veto à toute décision du Conseil exécutif, et de convoquer des réunions supplémentaires du Conseil exécutif.

Il doit rester président du Conseil de la Paix à moins qu'il ne démissionne volontairement ou ne devienne incapable, est habilité à désigner son propre successeur·e en tant que président, et à être l'autorité finale sur « la signification, les interprétations et l'application » de la Charte. Et lui seul peut approuver tout amendement à la Charte.

La Charte est, en somme, un rêve autoritaire pour Trump, et un cauchemar orwellien pour le reste du monde.

Une galerie de voyou·es

La Charte du Conseil, qui ne permet « aucune réserve », prévoit que les membres soient nommé·es au niveau de chef·fe d'État par Trump lui-même pour des mandats renouvelables de trois ans. Les membres qui contribuent pour 1 milliard de dollars américains « en espèces » ne seront pas soumis·es à la limite de trois ans.

Selon sa Charte, le Conseil peut être constitué avec seulement trois membres (les États-Unis plus deux autres). La liste complète des pays et des individu·es doit être annoncée par Trump jeudi. Mais il a déjà aligné une grande galerie de voyou·es composée de collaborateur·ices, de régimes complices, d'acteur·ices financier·ères corrompu·es et de criminel·les de guerre individuels.

Le plus accablant de tout, bien sûr, est le fait qu'au milieu du génocide Israël-États-Unis en Palestine, les deux auteur·ices doivent diriger le Conseil et en être l'un·e des membres, respectivement, alors même que le Conseil est censé imposer son contrôle colonial de Gaza.

Benjamin Netanyahu, chef du régime d'apartheid israélien génocidaire et fugitif de la justice, inculpé par la Cour pénale internationale pour crimes contre l'humanité en Palestine, a déjà accepté de servir avec son co-auteur, Donald Trump.

À leurs côtés, les chef·fes de pays complices, d'États vassaux des États-Unis et de régimes autoritaires comme la Hongrie d'extrême droite de Victor Orban, les Émirats arabes unis, le Maroc, l'Azerbaïdjan, le Kazakhstan et le dirigeant d'extrême droite et ultra-sioniste de l'Argentine Javier Milei, entre autres.

Et les individu·es déjà nommé·es pour servir à titre personnel incluent certain·es des figures les plus notoires de l'histoire moderne.

Le criminel de guerre en Irak, non inculpé et collaborateur de longue date du régime israélien, Tony Blair. L'extrémiste néoconservateur et secrétaire d'État de Trump, Marco Rubio. Le milliardaire sioniste Steve Witkoff, qui sert d'intermédiaire à Trump en Asie occidentale. Le gendre de Trump et ami proche de la famille de Netanyahu Jared Kushner. Yakir Gabay, un milliardaire israélien qui est proche du régime et qui faisait partie d'un groupe organisé à New York pour soudoyer des fonctionnaires afin de persécuter les étudiant·es protestant contre les abus du régime israélien à Gaza ; ainsi qu'un fatras d'ancien·nes fonctionnaires américain·es et onusien·nes qui sont proches du régime israélien.

Les fruits empoisonnés de la lâcheté

Comme je l'ai écrit ailleurs, la résolution du Conseil de sécurité sur laquelle Trump base son projet impérial arrogant était entièrement illégale et ultra vires, car elle violait plusieurs règles jus cogens et erga omnes du droit international, ainsi que les termes de la Charte de l'ONU elle-même. De toute évidence, le Conseil n'avait aucune autorité légale pour adopter une telle résolution. Mais c'était aussi une bêtise sans précédent de la part des 14 autres membres du Conseil de sécurité de l'ONU.

La lâcheté et la déférence obséquieuse envers l'empire de ces 14 ambassadeur·ices ont maintenant déchaîné une force dangereuse qui menace de prolonger et de récompenser le génocide en Palestine, de déstabiliser davantage d'abord l'Asie occidentale puis d'autres régions du monde, d'infliger un coup massif (peut-être fatal) au cadre déjà fracturé et assiégé du droit international, et d'accélérer la spirale descendante dangereuse des Nations Unies.

Une voie à suivre

Il n'est pas trop tard pour arrêter cela, si les peuples du monde élèvent un cri juste pour la justice et exigent que leurs gouvernements refusent de coopérer avec le Conseil de la Paix et les autres projets néfastes de Trump, convoquent une session spéciale de l'AGNU pour adopter une résolution visant à rejeter et atténuer les effets de la résolution 2803 du CSNU, demandent un avis consultatif de la Cour internationale de Justice sur l'illégalité des dispositions clés de cette résolution, adoptent des mesures pour tenir le régime israélien responsable, et mobilisent la protection pour le peuple palestinien.

En attendant, que personne n'oublie la vérité axiomatique selon laquelle l'occupation de la Palestine est entièrement illégale au regard du droit international, qu'Israël et les États-Unis perpètrent un génocide à Gaza, et que tant l'occupation que le génocide violent les règles les plus élevées (« jus cogens & erga omnes ») du droit international. En tant que tels, aucun édit colonial de Trump, aucune résolution ultra vires du Conseil de sécurité, et aucun accord de l'Autorité palestinienne occupée ne peuvent légaliser ces actes ou toute structure ou initiative qui les renforce.

Il est tout aussi clair que le « Conseil de la Paix » de Trump est structurellement et fonctionnellement une extension de l'occupation illégale et est dirigé par l'un des co-auteurs du génocide avec la participation autoritaire de l'autre. En tant que tel, tout État ou individu qui participe à cet organe illégal est complice des crimes internationaux graves de l'Axe États-Unis-Israël, pour lesquels ils pourraient et devraient être tenus responsables.

Et rappelons-nous également que, en vertu du droit international, le peuple palestinien a le droit de résister à l'occupation étrangère, à la domination coloniale et au régime raciste auxquels il est soumis, et que les peuples du monde entier ont le droit légal et le devoir moral de se tenir en solidarité avec le peuple palestinien dans cette lutte.

Le monde observe pour voir qui se joint au peuple palestinien dans sa lutte pour la liberté, et qui se joint à ses oppresseurs dans le « Conseil de la Paix » colonial.


Traduction pour l'Agence Média Palestine : LD

Source : Mondoweiss

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