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Défendre les soins publics, d’un océan à l’autre
Le 17 avril dernier, nous soulignions un moment clé de notre histoire collective : l'adoption, en 1984, de la Loi canadienne sur la santé. Une loi qui peut sembler technique, mais qui repose sur une idée profondément simple : au Canada, on devrait pouvoir recevoir des soins selon ses besoins, pas selon sa capacité de payer.
Universalité. Accessibilité. Équité.
Trois principes qui, depuis plus de 40 ans, façonnent le système de santé canadien. Trois principes qui font en sorte que, peu importe notre situation, on devrait pouvoir se faire soigner sans sortir sa carte de crédit.
Mais aujourd'hui, ces fondations sont ébranlées.
Quand le privé s'invite… et change les règles
En Alberta, l'adoption du projet de loi 11 marque un tournant préoccupant.
En permettant aux médecins de pratiquer dans le réseau public tout en facturant des frais aux patientes et patients, on ouvre la porte à un système à deux vitesses.
Concrètement, ça veut dire quoi ? Que certaines personnes pourraient être soignées plus rapidement… simplement parce qu'elles ont les moyens de payer.
C'est exactement le type de dérive que la Loi canadienne sur la santé cherchait à éviter.
La United Nurses of Alberta, le syndicat des infirmières en Alberta, tire la sonnette d'alarme et dénonce des politiques qui risquent d'affaiblir le réseau public, de détourner des ressources déjà limitées et d'accentuer les inégalités d'accès aux soins.
Le Québec n'est pas à l'écart
On pourrait croire que ce débat se joue loin d'ici, mais au Québec aussi la question du rôle du privé revient avec insistance. La nouvelle première ministre du Québec, Christine Fréchette, a récemment évoqué la volonté « d'utiliser davantage le privé » pour améliorer l'accès aux soins.
Or, nombre d'études ont montré que ce type d'approche comporte des risques bien réels : concurrence pour le personnel, fragmentation des services, affaiblissement du réseau public.
La vraie solution : renforcer le réseau public
Dans ce contexte, il faut revenir à l'essentiel : la solution durable passe par un réseau public fort.
Un réseau où les conditions de travail permettent de retenir les professionnelles en soins. Un réseau où les équipes sont stables. Un réseau où l'accès aux soins ne dépend pas du portefeuille.
La solidarité entre professionnelles en soins dépasse les frontières provinciales. Lorsque les infirmières de l'Alberta se lèvent pour défendre leur système public, elles défendent aussi les valeurs que nous portons ici, au Québec.
Aujourd'hui, nous saluons leur courage et leur leadership.
Et nous réaffirmons, avec elles, une conviction simple : les soins de santé doivent rester un droit, pas un privilège.
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Avi Lewis ne divise pas le NPD : il se le réapproprie
L'histoire du parti, souvent édulcorée dans la mémoire collective, pointe vers une orientation bien plus radicale
7 avril 2026 | tiré de Canadian dimension | Photo : David Lewis (à gauche) et Stephen Lewis (au centre) félicitent Ed Broadbent (à droite) lors de la séance d'ouverture du congrès provincial du NPD de 1978 à Toronto. Photo gracieusement fournie par les archives du Toronto Star.
https://canadiandimension.com/articles/view/avi-lewis-isnt-breaking-the-ndphes-reclaiming-it
/ 7 avril 2026 / 7 min de lecture
Avi Lewis vient à peine de prendre les rênes du NPD fédéral que la réaction des commentateurs traditionnels est déjà, comme on pouvait s'y attendre, exagérée. En l'espace d'une semaine, les commentateurs de droite l'ont présenté à la fois comme politiquement insignifiant et comme une menace existentielle pour le pays — un dangereux « communiste » et un protecteur d'antisémites dont l'ascension annonce quelque chose de profondément sinistre. La contradiction serait amusante si elle n'était pas si révélatrice.
Les détracteurs affirment que Lewis représente une rupture avec les valeurs traditionnelles du NPD, que la vieille garde du parti a été balayée et remplacée par une sorte de « marxisme woke » qui aurait troublé Tommy Douglas. Même certains points de vue moins alarmistes présentent sa victoire comme l'aboutissement d'une longue lutte interne, l'aile gauche du parti ayant finalement pris le dessus sur son aile traditionnelle. Andrew Coyne, par exemple, a suggéré que ce moment équivaut à un triomphe tardif de la faction Waffle sur la direction dominante du parti, autrefois dirigée, ironiquement, par le propre grand-père de Lewis, David Lewis :
Quelque part, James Laxer verse une larme nostalgique. Aux côtés de Mel Watkins, Cy Gonick et d'autres, M. Laxer a dirigé la faction radicale des Waffle au sein du NPD fédéral à la fin des années 1960 et au début des années 1970, dont la mission était de faire basculer le parti nettement à gauche.
Ils prônaient la nationalisation des grandes industries, des limites strictes à la propriété étrangère, une forte augmentation des impôts pour les riches et, ce qui était peut-être le plus controversé, le retrait de l'OTAN. Ils étaient organisés, disciplinés et intransigeants : un parti au sein du parti.
Ils inquiétaient tellement la direction du parti qu'ils finirent par en être exclus. Je crois que le nom du chef était… non, ne m'aidez pas… c'était… Ah oui : David Lewis.
Il y a cependant plusieurs problèmes avec l'affirmation de Coyne selon laquelle Lewis représente une rupture avec le parti de son père et de son grand-père. Il est vrai que les Waffle ont défié l'establishment du NPD et défendu un programme résolument de gauche. Mais l'idée selon laquelle ils s'opposaient farouchement à une élite centriste du parti ne tient pas la route.
Le fossé idéologique entre les Waffle et le NPD dans son ensemble, bien que réel, a souvent été exagéré. Même si les dirigeants du parti ont repoussé cette faction, le NPD traditionnel des années 1960 et 1970 est resté fermement attaché aux principes du socialisme démocratique. En fait, sous la direction de Tommy Douglas, Ed Broadbent et David Lewis, entre autres, le parti était à bien des égards plus explicitement socialiste qu'il ne l'est aujourd'hui — même sous sa nouvelle direction.
Cela signifie que la version du socialisme démocratique d'Avi est fermement ancrée dans une histoire du NPD plus radicale que ne le réalisent la plupart des commentateurs.
On a beaucoup parlé de l'objectif de Lewis d'étendre la propriété publique au Canada par l'introduction d'options publiques dans des secteurs allant de l'alimentation aux télécommunications. Pour être clair, Lewis ne propose pas une nationalisation totale de ces industries, mais plutôt l'ajout d'alternatives publiques aux côtés des prestataires privés. Cette approche était courante au sein du NPD traditionnel des années 1970, même si les dirigeants du parti de l'époque étaient souvent plus disposés que Lewis à soutenir ouvertement une nationalisation plus large et l'idée d'une économie planifiée. Cette perspective était évidente même chez Tommy Douglas qui, dans son dernier discours en tant que chef du NPD en 1971, a présenté une vision socialiste ambitieuse pour le Canada. S'appuyant sur l'expérience de la Seconde Guerre mondiale, il a fait valoir que le pays avait déjà démontré sa capacité à organiser efficacement une grande partie de l'économie, réalisant ce que l'entreprise privée n'avait pas réussi à faire jusqu'alors :
Le gouvernement a mis sur pied plus d'une centaine de sociétés d'État. Nous avons fabriqué des produits qui n'avaient jamais été fabriqués auparavant. Nous avons garanti des prix à nos agriculteurs et à nos pêcheurs, et ils ont produit plus de denrées alimentaires que nous n'en avions jamais produit en temps de paix. Nous avons construit la troisième plus grande marine marchande au monde et nous l'avons dotée en équipage. Afin d'empêcher la spéculation et l'inflation, nous avons fixé les prix, et nous avons fait tout cela sans emprunter un seul dollar à l'extérieur du Canada. Mon message au peuple canadien est le suivant : si nous avons pu mobiliser les ressources financières, matérielles et humaines de ce pays pour mener une guerre victorieuse contre la tyrannie nazie, nous pouvons, si nous le voulons, mobiliser ces mêmes ressources pour mener une guerre permanente contre la pauvreté, le chômage et l'injustice sociale.
Dans l'esprit de Douglas, il est devenu évident que le NPD ne devait pas limiter son cadre politique à des ajustements mineurs. Le NPD ne devrait même pas limiter son horizon à l'adoption de programmes sociaux solides qui laissaient le capitalisme en place. L'objectif ne doit être rien de moins qu'une économie planifiée :
Nous disposons au Canada des ressources, du savoir-faire technique et d'une population travailleuse qui pourraient faire de ce pays une terre formidable si nous étions prêts à réunir ces différents facteurs pour construire une économie planifiée dédiée à satisfaire les besoins humains et à répondre aux aspirations humaines.
Ainsi, alors que beaucoup affirment que le NPD moderne aurait alarmé Tommy Douglas en raison de son virage à gauche, les archives historiques suggèrent que Douglas prônait en fait une vision plus large du contrôle public qu'Avi Lewis. Une dynamique similaire est observable dans les discussions sur les syndicats et la démocratie économique, un thème étroitement associé à Ed Broadbent pendant son mandat de chef du parti. Comme je l'ai soutenu ailleurs, Broadbent affirmait que le Canada ne pouvait être pleinement démocratique sans étendre les principes démocratiques au lieu de travail lui-même.
Certaines de ses idées politiques rejoignent celles de Lewis, notamment en ce qui concerne l'encouragement de la propriété des travailleurs dans les situations où les entreprises ont recours à la sous-traitance. Cependant, Broadbent est allé plus loin que Lewis sur la question de la syndicalisation automatique. Alors que Lewis met l'accent sur la facilitation de la syndicalisation par le biais d'une réforme du droit du travail, la position de Broadbent poussait le concept bien plus loin :
Tout comme un autochtone dans une nation moderne n'est pas tenu de décider s'il souhaite ou non devenir citoyen d'un pays, de même, sur un lieu de travail, les travailleurs ne devraient pas être tenus de justifier la création d'un syndicat. Cela devrait être un droit automatique, c'est-à-dire qu'aucun soutien minimum ne devrait être exigé avant qu'une section syndicale puisse être créée. Les syndicats devraient exister là où il y a des travailleurs, tout comme les citoyens existent là où il y a des nations.
Même sur la question de l'imposition des riches, l'approche de Lewis pourrait être qualifiée de plus modérée que celle qu'envisageait autrefois son grand-père. Cela ne veut pas dire qu'Avi Lewis élude la question. Il soutient notamment une hausse de l'impôt sur les plus-values, un impôt sur la fortune et un impôt sur les bénéfices exceptionnels. Mais à la fin des années 1970, David Lewis plaidait ouvertement en faveur d'une approche plus explicitement punitive de l'imposition de la fortune, y compris l'idée d'un revenu maximal. Dans un discours prononcé en 1979 devant la Fédération du travail de l'Ontario, il a clairement indiqué que la fiscalité ne visait pas seulement à financer les programmes sociaux, mais aussi à limiter la concentration du pouvoir économique : « On ne peut pas gagner beaucoup d'argent en leur retirant leurs revenus, mais on peut instaurer une attitude entièrement nouvelle dans la société canadienne en leur retirant cela. »
Plus concrètement, David Lewis a cité des exemples tels que celui d'un avocat d'affaires gagnant 336 000 dollars (environ 1,4 million de dollars actuels) et a fait valoir que personne ne devrait percevoir un revenu d'un tel niveau. Il s'est montré encore plus critique à l'égard des revenus de l'ordre de 500 000 dollars (environ 2,1 millions de dollars aujourd'hui), en posant la question suivante : « De quel droit, selon quelle logique un homme dans ce pays mérite-t-il […] un revenu d'un demi-million de dollars par an ? » S'il reconnaissait qu'un certain degré d'inégalité était inévitable, sa tolérance à cet égard était relativement limitée : « Si Ian Sinclair est si compétent, il peut toucher 36 000 dollars par an, mais pas 336 000 dollars par an. » Par implication, cela revenait à soutenir un plafond effectif des revenus — ce qui correspondrait à environ 1,5 million de dollars en termes actuels. C'est une position qui va bien au-delà de ce qu'Avi Lewis propose actuellement, et sans doute plus radicale que ne l'auraient anticipé même certains Wafflers.
Prises ensemble, ces comparaisons aident à clarifier qu'Avi Lewis n'est pas un cas isolé coupé des racines du parti, comme le suggèrent certains critiques. Au contraire, bon nombre de ses idées trouvent leur origine dans des décennies d'histoire du NPD, et dans certains cas remontent jusqu'aux débuts de la tradition du CCF. Vu dans ce contexte, Lewis peut apparaître moins comme une rupture radicale et davantage comme une continuité — voire, à certains égards, comme une approche relativement pragmatique par rapport aux générations précédentes de dirigeants du parti.
Cela met également en évidence une tendance plus générale. Des personnalités telles que Tommy Douglas, Ed Broadbent et la famille Lewis sont largement respectées dans tout le spectre politique, au point que Douglas a été désigné « le plus grand Canadien ». Pourtant, cette admiration transpartisane s'accompagne souvent d'une mémoire sélective. Les commentateurs libéraux et conservateurs qui louent ces figures en tant qu'icônes nationales ont tendance à minimiser leurs engagements explicitement socialistes. On se souvient de Douglas comme du père de l'assurance maladie, mais pas pour son plaidoyer en faveur d'une planification économique globale. On se souvient de Broadbent comme d'un défenseur de principe des « gens ordinaires », plutôt que comme de quelqu'un qui plaidait pour l'extension de la démocratie sur le lieu de travail. Et on se souvient de David Lewis pour s'être opposé à la faction Waffle, plutôt que pour avoir soutenu des propositions fiscales qui auraient imposé des limites strictes aux très hauts revenus.
En ce sens, les affirmations selon lesquelles le NPD aurait autrefois été le fief d'une gauche « modérée » reposent sur une lecture quelque peu édulcorée de son histoire. Lewis fait peur aux défenseurs du statu quo, non pas parce qu'il est déconnecté de l'histoire du NPD, mais parce qu'il y est fermement ancré.
Christo Aivalis est commentateur politique et historien, titulaire d'un doctorat en histoire canadienne de l'Université Queen's. Ses articles ont été publiés dans Jacobin, The Breach, Ricochet, Maclean's, le Globe and Mail et le Washington Post.
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Les audiences débutent pour la plus grande arrestation collective de manifestants pro-Palestine au Canada
Quarante-quatre (44) manifestant-e-s pro-Palestine comparaissent à la cour municipale cette semaine pour contester des accusations de méfait criminel pour avoir participé à un sit-in dans une succursale de la Banque Scotia au printemps 2024.
Cette semaine marque le début de 15 dates d'audience prévues en avril et en mai. Les coaccusé-e-s et leurs avocat-e-s présentent une requête à la Couronne faisant valoir que leurs droits garantis par la Charte ont été violés lors de leur détention et des arrestations qui ont suivi, au cours desquelles ils ont été pris en souricière, détenus illégalement harcelés par le Service de Police de la Ville de Montréal (SPVM). Les avocat-e-s du groupe soutiennent que l'ensemble de ces faits constituent des exemples de discrimination politique.
CONTEXTE :
Au printemps 2024, les coaccusé-e-s ont tenu un sit-in dans une succursale de la Banque Scotia à Montréal pour exiger que la banque désinvestisse d'Elbit Systems, un fabricant d'armes israélien. Les manifestant-e-s ont été soumis à une arrestation et une détention collective, incluant des mauvais traitements de la part du Service de Police de la Ville de Montréal (SPVM), et ont par la suite fait l'objet d'accusations criminelles. À ce jour, il s'agit de la plus grande arrestation collective d'activistes pro-palestiniens au Canada depuis octobre 2023.
Au moment du sit-in, la Banque Scotia était le plus grand bailleur de fonds d'Elbit Systems au Canada et figurait parmi ses 5 plus grands actionnaires à l'échelle mondiale. En tant que plus grande entreprise d'armement d'Israël, Elbit Systems produit 80 % des armes et 85 % des drones destinés aux Forces d'occupation israéliennes. Elbit Systems fait la publicité de ses armes comme étant « testée au combat » sur les Palestinien-ne-s à Gaza, et joue un rôle important dans l'armement du génocide en cours en Palestine, qui a détruit les infrastructures physiques et tué plus de 72 000 Palestinien-ne-s à Gaza, tout en forçant de nombreux autres à se déplacer de force. Pour cette raison, la Banque Scotia et Elbit Systems sont devenus des cibles majeures du mouvement Boycott, Désinvestissement et Sanctions (BDS) et font l'objet d'une campagne toujours en cours impliquant des rassemblements, des sit-ins, des annulations massives de comptes et des actions directes à travers le Canada. En raison de la pression croissante, la Banque Scotia s'est entièrement désinvestie d'Elbit Systems en février 2026.
« La plupart des gens ne savent pas que leur banque investit dans des armes qui sont larguées sur des civils à Gaza. Combien d'entre eux l'accepteraient s'ils le savaient ? Les sit-ins comme le nôtre et la campagne de désinvestissement plus large sont nécessaires et ont réussi à faire pression sur la Banque Scotia pour qu'elle désinvestisse d'Elbit Systems. Quand nous perdons notre droit de manifester, nous perdons notre droit de changer les choses », déclare Harar, l'un-e des coaccusé-e-s.
Les coaccusé-e-s appellent au soutien du public, soulignant que leur arrestation collective est emblématique du phénomène plus large de criminalisation du militantisme de solidarité avec la Palestine. Ils et elles soutiennent que leur arrestation collective pointe vers un pattern de sur-poliçage du militantisme pour les droits des Palestinien-ne-s durant un génocide en cours bien documenté, et contribue à un climat de répression politique.
« Protester contre un génocide ne devrait pas être un crime. Ce groupe se bat pour le droit des Palestiniens à vivre en paix et pour le droit des Québécois-e-s à exprimer leurs opinions politiques », a déclaré Barbara Bedont, l'avocate représentant les coaccusé-e-s.
Maral, une autre coaccusée, affirme : « Il est important que lorsque nos institutions échouent à respecter le droit international et participent à des crimes de guerre sans aucune intervention du système judiciaire, nous, le public, les tenions responsables et utilisions notre pouvoir collectif. Cela est d'autant plus vrai lorsque nous n'avons d'autre choix que d'utiliser les services des banques pour fonctionner au quotidien. »
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9 féminicides en 2026 : Le manque de places en maisons d’aide et d’hébergement doit être la priorité du nouveau gouvernement
Montréal, le 17 avril 2026 – Au lendemain de l'annonce du 9e féminicide depuis le début de l'année, le Regroupement des maisons pour femmes victimes de violence conjugale somme le gouvernement de prévoir la création de nouvelles places en maisons.
Malgré l'annonce de 21M$ sur 5 ans pour renforcer les services des maisons (ce qui répond à seulement 40% des besoins de consolidation des maisons existantes), le budget 2026 ne prévoyait aucune somme visant la mise sur pied de nouvelles maisons ni la reconnaissance de nouvelles places. Or la situation est critique, avec plus de la moitié des demandes d'hébergement faites à SOS violence conjugale qui ne trouvent pas de ressource appropriée.
« Les travaux du comité piloté par le ministère de la Santé et des Services sociaux (MSSS) stagnent depuis des années alors que tous les signaux sont dans le rouge, dans au moins 13 des 17 régions du Québec. Quand on sait que sortir de terre une maison prend plusieurs années, il y a urgence d'agir pour enclencher les démarches. » alerte Louise Riendeau, coresponsable des dossiers politiques.
En 2021, c'est à la suite d'une série de 8 féminicides conjugaux en 8 semaines que le gouvernement de la CAQ avait annoncé des investissements majeurs pour rattraper le retard de financement des maisons. Aujourd'hui, le Québec dénombre 9 féminicides en moins de 4 mois. Parmi les 9 femmes assassinées, 7 se trouvaient dans des régions déjà identifiées prioritaires par le MSSS depuis plusieurs années.
« Notre organisme tend la main à la nouvelle Première ministre, madame Christine Fréchette, qui s'est déjà engagée à créer des postes en maison. Nous avons besoin que son gouvernement, de même que le ou la futur.e ministre de la Santé et des services sociaux, fassent du manque de places et de services en maison leur priorité. On ne peut pas se contenter de ce qui a été fait, on doit trouver les moyens de répondre aux besoins actuels. » insiste Elise Brien, coresponsable des dossiers politiques au Regroupement.
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Les femmes ont besoin d’une économie solidaire, pas d’une économie de propriétaires !
Montréal le 15 avril 2026- À l'occasion de l'assermentation de Christine Fréchette à titre de première ministre du Québec, L'R des centres de femmes du Québec tient à rappeler que les choix économiques du gouvernement auront des impacts directs sur les conditions de vie des femmes.
Dans un contexte marqué par la crise du logement, la hausse du coût de la vie et la persistance des inégalités, il est impératif de rompre avec une vision économique centrée sur la propriété individuelle comme solution universelle. Cette approche ne correspond pas aux réalités vécues par une grande partie des femmes, notamment celles en situation de précarité, qui peinent à accéder à un logement stable, sécuritaire et abordable.
Les centres de femmes constatent, partout au Québec, les effets concrets de ces choix : appauvrissement, insécurité résidentielle et augmentation des situations de violence.
« Les femmes n'ont pas besoin d'une économie qui mise sur l'accumulation individuelle et l'exclusion. Elles ont besoin d'une économie qui garantit des conditions de vie dignes, qui renforce le filet social et qui reconnaît le rôle essentiel des services publics et communautaires. » déclare Stéphanie Vallée, Cocoordonnatrice à L'R des centres de femmes du Québec
Face à ces constats, L'R appelle le gouvernement à s'engager résolument dans la construction d'une économie solidaire, qui place les besoins des personnes au cœur des décisions, reconnaît la valeur du travail invisible et soutient les services publics et communautaires autonomes.
Cela implique notamment :
– des investissements structurants dans le logement social et communautaire ;
– un rehaussement significatif et récurrent du financement des organismes communautaires autonomes ;
– une reconnaissance pleine et entière du travail des centres de femmes, notamment en matière de lutte contre les violences faites aux femmes ;
– des politiques économiques qui visent la réduction des inégalités et le renforcement du filet social.
Alors que débute ce nouveau mandat, L'R des centres de femmes du Québec interpelle directement la première ministre :
Les femmes du Québec n'attendront pas. Elles ont besoin de gestes concrets, maintenant.
Il est temps de choisir : maintenir une économie qui creuse les inégalités, ou construire une économie solidaire, à la hauteur des réalités vécues par les femmes.
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Stablex : d’importants dépassements des taux de contaminants banalisés par le gouvernement
Montréal, le 8 avril 2026- Alors qu'une quantité innombrables d'arbres ait sombré dans les dernières semaines sous la machinerie embauchée par Stablex pour préparer sa nouvelle cellule de stockage de déchets toxiques à Blainville, le ministère de l'Environnement a partagé récemment un communiqué banalisant complètement d'importants dépassements des taux de contaminants répertoriés dans ses données d'analyses des eaux souterraines et de surfaces prélevées au site de l'entreprise en 2025.
La Coalition Action déchets oxiques exige du ministère qu'il cesse de minimiser les cas de contamination et que des recherches sur la source des anomalies soient faites et communiquées à la population rapidement. Selon la Coalition, ces anomalies pourraient être un mauvais présage quant à l'usure prématurée des cellules.
Des taux plusieurs fois au-delà de la moyenne des dernières années
La Coalition a analysé les données du rapport des échantillonnages du ministère et sonne l'alarme sur d'importants dépassements du nickel et du cuivre observés en 2025. Les données montrent des taux dans l'eau bien au-delà de la moyenne des 10 dernières années dans les puits d'observations et fossés à proximité des cellules d'enfouissement de Stablex. L'ampleur des écarts par rapport aux moyennes sur 10 ans est si grande et
les anomalies étant mesurées dans plusieurs puits, que cela porte à croire à la présence potentielle d'une fuite.
Les données montrent notamment que le taux de cuivre observé en 2025 dans le puits S24, situé à 350 mètres d'un quartier résidentiel, dépasse de 269 fois les valeurs moyennes des 10 dernières années . Pour le nickel, les concentrations dans les eaux souterraines et de surface à certains points de surveillance à proximité des cellules ont augmenté de 4 à 167 fois par rapport à la concentration moyenne de nickel observée aux mêmes points de 2015 à 2024 . De plus, les données du ministère indiquent également une hausse marquée de la conductivité dans plusieurs puits en 2025- un indicateur typique de la présence accrue d'ions métalliques dans l'eau, soit exactement le type de contaminants associés aux déchets industriels traités et enfouis sur le site.
La Coalition est particulièrement inquiète d'une contamination plus large de l'eau souterraine si les vérifications et interventions ne sont pas faites rapidement. Rappelons-nous qu'une contamination des eaux souterraines est irréversible et pourtant ces eaux sont indispensables aux communautés locales. C'est pourquoi le ministère de l'Environnement doit cesser de banaliser ces anomalies qui deviendront peut-être rapidement normalité si elles ne sont pas prises au sérieux.
« Le ministère prévoit simplement observer la situation pendant les 3 prochaines années, en minimisant les impacts potentiels sur l'eau dans les alentours du site. Cette approche est irresponsable et va à l'encontre du principe de précaution qui devrait prévaloir dans ce cas-ci, compte tenu de la proximité des quartiers résidentiels et des risques pour l'eau souterraine », soutiennent les groupes.
Un legs toxique pour la population locale, et le Québec tout entier
La Coalition tient à rappeler que ces cellules de déchets dangereux sont toutes établies sur des lots appartenant au gouvernement du Québec et sont simplement louées à Stablex. Ceci implique que ce sera la population québécoise qui en sera responsable une fois que l'entreprise étatsunienne décidera d'arrêter d'y enfouir des déchets dangereux.
« Étant garant de la santé environnementale, la population est en droit de demander un meilleur suivi et bien plus de proactivité de la part du ministère de l'Environnement. Un nouvel échantillonnage indépendant devrait avoir lieu ce printemps et il doit absolument déterminer les sources de ces anomalies. Il est plus que temps de voir si les cellules sont réellement étanches, avant qu'il ne soit trop tard », martèlent les groupes.
La Coalition action déchets toxiques est formée des groupes et organismes suivants :
CAER (Coalition alerte à l'enfouissement rivière du Nord)
Eau secours
MARE(Mouvementd'action régional en environnement
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Le Mouvement Onésime Tremblay interpelle Rio Tinto et appuie entièrement les résidents de Pointe Langevin
Depuis plusieurs années, Rio Tinto cherche différentes manières de se dégager de ses responsabilités concernant l'érosion à la Pointe Langevin. Elle a notamment payé une firme de consultants, qui a identifié la Petite rivière Péribonka qui représente environ 5% du débit (de la Péribonka en volume), comme étant la source de l'érosion de la Pointe Langevin.
Pour Rio Tinto, la Petite rivière Péribonka (une rivière qu'elle ne contrôle pas) est devenue un alibi trop facile pour se disculper de ses responsabilités. Alors que Rio Tinto contrôle 60% du débit du bassin versant de la rivière Péribonka, qui représente 95 % du débit pouvant affecter l'érosion de la Pointe Langevin, le vrai coupable serait la toute petite Petite Péribonka. C'est à peine croyable, mais c'est attesté par des gens qu'on dit « scientifiques ». Pour le porte-parole du Mouvement Onésime-Tremblay, Denis Trottier qui est un des observateurs de ce milieu depuis près de 70 ans : « Ça se rapproche d'un miracle. Peut-être devrait-on penser y élever un monument commémoratif de ce miracle ».
Ce qui serait un vrai miracle, selon Denis Trottier, c'est qu'une firme de consultants
qui reçoit un contrat de plusieurs centaines de milliers de dollars fasse un rapport défavorable, responsabilisant la compagnie qui lui a donné le contrat.
Pour le Mouvement Onésime Tremblay il y a une évidence, celle de la hausse vertigineuse du débit de la rivière Péribonka, qui, sur une base annuelle, a été majoré de 500 mètres cubes, depuis la construction de ses barrages. La rivière Péribonka a de nos jours un débit moyen annuel de 612 mètres cubes. Il s'agit là du cœur du problème. Lorsque vous augmentez le débit de 500%, par le biais de vos ouvrages de production d'énergie et de leur réservoir, vous modifiez en profondeur un milieu naturel qui avait établi un équilibre fragile au fil des derniers millénaires.
Refuser de prendre ses responsabilités n'est malheureusement pas rares avec les multinationales. Chaque fois qu'elles peuvent le faire, notamment en faisant porter le fardeau aux municipalités et/ou au gouvernement, elles le font. Il n'y a qu'une chose qui compte pour Rio Tinto : c'est l'argent. Rio Tinto refuse de s'occuper du problème de la Pointe Langevin, parce que ça va coûter cher, ça va diminuer ses profits.
Au Mouvement Onésime-Tremblay, nous croyons qu'il s'agit là d'un bien mauvais calcul. Certains analystes estiment que le nom de l'entreprise équivaut à la moitié de sa valeur. Si vous avez une mauvaise réputation, vous pouvez perdre ces 50%. C'est pourquoi nous recommandons à Rio Tinto d'investir quelques millions de dollars pour réparer la Pointe Langevin, afin d'éviter des pertes beaucoup plus lourdes, associées à la mauvaise réputation qu'elle est en train de se faire. Les économies faites à court terme risquent de coûter très cher à long terme.
Nous désirons également rappeler à Rio Tinto, qu'en ce qui nous concerne, et qui concerne l'ensemble de la région, elle n'a pas rempli les conditions liées à l'octroi d'un bail supplémentaire de 25 ans sur ses installations hydroélectriques de la
Péribonka et que par conséquent, le gouvernement du Québec est en droit de reprendre ces installations. Par ailleurs, si nous acceptons d'exclure le secteur de la Pointe Langevin en ce qui regarde la responsabilité de Rio Tinto, ce sera le début d'un recul qui n'aura pas de fin. Chaque fois qu'un problème important surgira, elle va s'en laver les mains.
Pour nous, il n'y a pas de doute, tout le pourtour du lac doit être assujetti au prochain décret sur les berges, et plus particulièrement la Pointe Langevin. Selon Denis Trottier : « Chaque fois que nous accepterons que Rio Tinto se désengage de ses responsabilités elle deviendra plus riche à court terme et nous plus pauvres à long terme. C'est en se tenant debout qu'on se fait respecter, pas en étant à genoux ».
Le Mouvement Onésime-Tremblay est un mouvement citoyen qui vise la reprise en main de nos ressources électriques. C'est un bien public qui doit être exploité dans l'intérêt général et non des intérêts privés.
Source : Denis Trottier
Porte-parole du Mouvement Onésime-Tremblay
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Des découvertes fongiques inédites dans une forêt québécoise menacée par des coupes
QUÉBEC, le 15 avril 2026 — Un inventaire de biodiversité fongique réalisé dans la Forêt de la Seigneurie de Lotbinière (Chaudière-Appalaches) a permis de documenter 8 espèces de champignons encore jamais identifiées dans le monde. En plus de ces découvertes potentiellement nouvelles pour la science, au moins 31 espèces de champignons y ont été identifiées pour la première fois au Québec.
Photo : François Guay, pour Mycosphaera.
Le rapport, réalisé par Mycosphaera en partenariat avec Nature Québec, souligne par ailleurs la présence de 13 espèces avec un statut de conservation préoccupant selon NatureServe et de 2 espèces considérées en péril au Québec : l'hygrophore pur (Humidicutis pura) et le mycène de Swartz (Rickenella swartzii).
La forêt dans laquelle a été réalisé l'inventaire abrite une grande concentration de forêts anciennes peu ou jamais exploitées. Elle est à l'étude par le gouvernement du Québec pour devenir une aire protégée, mais en l'absence de mesures temporaires de protection pendant l'analyse gouvernementale, certains secteurs inventoriés ont déjà été affectés par des coupes forestières. D'autres sites de même intérêt écologique pourraient l'être dans le futur.
« Ces résultats, obtenus sur une seule saison, sur un nombre limité de secteurs d'inventaire et malgré des conditions particulièrement sèches, témoignent d'une diversité fongique remarquable et viennent appuyer le dossier de candidature de ce territoire à titre d'aire protégée », explique Jonathan Cazabonne, président et cofondateur de Mycosphaera.
Une biodiversité exceptionnelle, mais vulnérable
Les vieilles forêts, comme celles retrouvées dans la Seigneurie de Lotbinière, constituent des habitats de prédilection pour plusieurs champignons, souvent rares et menacés. Or, avec la fragmentation et le recul des vieilles forêts à l'échelle du paysage, les coupes forestières menacent cette composante riche mais encore largement méconnue du patrimoine naturel québécois, et ce, malgré les multiples rôles écologiques que la fonge joue dans les écosystèmes forestiers.
« Ce qui se passe dans la Forêt de la Seigneurie de Lotbinière illustre un problème plus large. Partout au Québec, des territoires d'exception dont la valeur écologique est reconnue sont exposés à diverses menaces pendant que leur protection est à l'étude ; c'est un non-sens », ajoute Marie-Audrey Nadeau Fortin, analyste Biodiversité de Nature Québec.
Elle appelle du même souffle le gouvernement du Québec à mettre en place des mesures ciblées permettant de préserver l'intégrité écologique de ces territoires, le temps que le processus d'analyse soit complété.
Un angle mort de la conservation à combler
Ce constat est d'autant plus préoccupant qu'aucune espèce fongique n'est inscrite sous la Loi sur les espèces menacées ou vulnérables, et que les données sur la diversité fongique demeurent très limitées au Québec.
« D'autres inventaires de biodiversité fongique doivent être menés au Québec afin de combler nos lacunes de connaissances et permettre à la fonge d'occuper enfin la place qui lui revient dans les politiques de conservation de la biodiversité et d'aménagement du territoire forestier, avant que les forêts qui l'abritent ne disparaissent avec elle », concluent les organisations signataires.
Télécharger le rapport
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L’agression contre l’Iran, accélérateur de la crise hégémonique nord-américaine
Loin de réaffirmer la puissance étatsunienne, la guerre actuelle contre l'Iran met en lumière et accélère la transition vers un ordre post-hégémonique.
11 avril 2026 | tiré de Révolution permanente
https://www.revolutionpermanente.fr/L-agression-contre-l-Iran-accelerateur-de-la-crise-hegemonique-nord-americaine
Au fil des dernières semaines, nous avons suivi pas à pas le développement de la guerre en cours contre l'Iran. Alors que des négociations, à l'issue incertaine, s'ouvrent au Pakistan entre Washington et Téhéran, nous entendons proposer ici un bilan provisoire de nature stratégique. Il ne s'agit pas de reconstituer les différents moments de cette guerre mais d'évaluer leurs conséquences sur la structure de l'ordre international en pleine recomposition.
Loin de confirmer la toute-puissance de Washington, le conflit avec l'Iran jette une lumière assez crue sur ses limites. Ce à quoi nous assistons, ce ne sont pas seulement des erreurs de conduite ou des décisions discutables, mais une crise plus profonde, qui combine épuisement militaire, désorientation stratégique et fragilité interne.
La puissance étatsunienne, surestimée, a montré ses limites
La guerre a montré à quel point la puissance militaire étatsunienne tend à être surestimée. À Washington – et en particulier dans l'entourage de Donald Trump – persiste l'idée selon laquelle la démonstration de force suffit à mettre au pas les adversaires et à intimider des puissances comme la Chine. Le conflit avec l'Iran révèle les limites de cette logique.
À rebours de toute démonstration de force, les États-Unis ont dû se battre dans un cadre contraint : marchés instables, opinion publique volatile et structure politique fragmentée rendant difficile la conduite de conflits prolongés avec des objectifs clairs. Le fait le plus marquant a été, précisément, la faible adhésion, en interne, à la guerre. Ce phénomène n'est pas conjoncturel. L'héritage des « guerres sans fin » consécutives au 11 septembre a laissé des traces, au sein de l'opinion publique, au sujet de toute nouvelle intervention, et cette situation pèse lourdement sur la capacité de Trump à susciter une adhésion à cette guerre. L'impact politique et moral de la guerre à Gaza, qui a relancé le débat sur l'alliance avec Israël, notamment parmi les jeunes et les secteurs progressistes, renforce ces contradictions. L'effet traditionnel de « ralliement autour du drapeau », ou d'« union sacrée » en temps de guerre, tend à s'éroder.
À ces facteurs s'ajoute un élément décisif, le recours intensif aux stocks militaires étatsuniens. Le rythme de consommation des armements – missiles de précision, systèmes de défense, plateformes navales – met au jour un appareil militaro-industriel conçu pour des guerres courtes, plutôt que pour des affrontements prolongés contre des adversaires résilients. Dès le premier mois de combats, la marine américaine aurait lancé plus de 850 missiles Tomahawk, près d'un quart de ses stocks. Le déploiement de systèmes extrêmement coûteux, comme les Patriot, pour intercepter des drones bon marché et facilement reproductibles, fait apparaître une asymétrie qui érode l'avantage technologique étatsunien.
L'ensemble de ces éléments met en évidence un problème central : l'absence de stratégie. Comme le soulignaient des conseillers militaires ukrainiens, les Américains « tirent sans réfléchir ». L'accumulation de puissance de feu ne se traduit pas en victoire. Sans objectifs clairs ni théorie de la victoire, la supériorité militaire se transforme en usure.
Plus grave encore, la guerre intensifie un malaise croissant au sein même des forces armées. Bien que le Pentagone nie l'existence de problèmes structurels, plusieurs organisations signalent un accroissement des courriers de démission de militaires souhaitant mettre fin à leur service. La démoralisation, les questionnements éthiques et l'absence de clarté stratégique alimentent une crise de cohésion susceptible d'avoir des effets durables sur l'institution militaire.
Première conséquence : la crise de l'empire maritime des États-Unis
L'un des effets les plus significatifs de la guerre est la crise de la domination maritime étatsunienne. Pendant des décennies, Washington s'est présenté comme garant du bien commun au niveau international : routes commerciales, flux énergétiques et nœuds stratégiques du commerce international. Ce rôle, hérité de l'Empire britannique, constituait le cœur de son hégémonie. Aujourd'hui, c'est ce principe même qui est remis en question. L'Iran a démontré qu'une puissance régionale peut refuser à une puissance globale l'accès à son propre voisinage. Le détroit d'Ormuz – point névralgique du système énergétique mondial – n'est plus un espace sous contrôle effectif des États-Unis.
Tout cela est lourd de conséquences : les États-Unis ne peuvent plus garantir la sécurité des principaux points de passage du commerce mondial. Ce qui est en crise, ce n'est pas seulement une capacité militaire, mais le principe même sur lequel l'hégémonie étatsunienne s'est construite après 1945. « L'empire maritime » nord-américain, fondé sur la projection navale et le contrôle des routes maritimes, montre des signes évidents d'affaiblissement. La flotte étatsunienne, longtemps symbole de suprématie, apparaît désormais incapable d'imposer l'ordre dans des régions clés du globe.
Deuxième conséquence : l'érosion de la dissuasion étatsunienne
La guerre affaiblit également la dissuasion, c'est-à-dire le mécanisme central de la puissance étatsunienne, qui lui assure la confiance de ses alliés et la crainte de ses adversaires. Une guerre longue, coûteuse et sans résultats décisifs transmet le message inverse à celui, recherché, d'une démonstration de force.
Pour les alliés, c'est l'incertitude. Si les États-Unis ne peuvent pas garantir la stabilité dans le Golfe, dans quelle mesure seraient-ils véritablement capables de tenir leurs engagements ailleurs ? À l'inverse, pour les adversaires de Washington, s'ouvre une fenêtre d'opportunité. La puissance hégémonique n'apparaît plus comme invulnérable, mais contrainte, corsetée et exposée.
Dans ce contexte, des dynamiques potentiellement déstabilisatrices se mettent en place : course aux armements, diversification énergétique et recherche d'autonomie stratégique. Le système international commence ainsi à se réorganiser non plus autour de l'hégémonie nord-américaine, mais en fonction de son affaiblissement. Plus significatif encore : loin d'agir comme facteur de stabilité, Washington commence à fonctionner comme un facteur de désordre global, sapant les fondements même de la légitimité internationale des États-Unis.
Une illustration frappante de ce tournant est l'évolution du néoconservateur Robert Kagan, éminent défenseur de la suprématie nord-américaine et ancien fervent partisan de la guerre en Irak. Dans un article récent pour The Atlantic, il affirme : « America is now a rogue superpower », une superpuissance déviante, scélérate ou, tout simplement, un État-voyou. Kagan soutient dans ce texte qu'indépendamment de la façon dont « la guerre entre les États-Unis et l'Iran prendra fin, elle a à la fois mis en évidence et exacerbé les dangers de notre nouvelle réalité multipolaire et fracturée : elle a creusé davantage le fossé entre les États-Unis et leurs anciens amis et alliés ; elle a renforcé la position des grandes puissances expansionnistes, la Russie et la Chine ; elle a accéléré le chaos politique et économique mondial ; et elle a laissé les États-Unis plus affaiblis et plus isolés qu'ils ne l'ont jamais été depuis les années 1930. »
Troisième conséquence : un tournant dans la fracture atlantique
La guerre contre l'Iran n'a pas seulement érodé la dissuasion globale des États-Unis : elle a aussi accéléré la fracture interne de l'alliance atlantique.
Pour la première fois depuis la fin de la Seconde Guerre, un conflit impulsé par Washington a rencontré un refus actif de ses principaux alliés européens. Il s'agit d'un changement majeur, qualitativement différent des désaccords autour de l'Ukraine ou des tensions commerciales sous la seconde présidence Trump. Des pays comme l'État espagnol, la France ou l'Italie ne se sont pas contentés de prendre leurs distances : ils ont bloqué l'usage de bases, restreint l'espace aérien et refusé de participer aux opérations. Même des alliés traditionnels comme la Pologne ont posé des limites explicites à leur engagement.
Il ne s'agit pas d'un désaccord tactique, mais d'une redéfinition stratégique. Contrairement à ce qui s'était produit lors des interventions en Afghanistan ou en Irak, en 2003 – intervention à laquelle seules la France et l'Allemagne s'étaient opposées –, l'Europe ne se perçoit plus automatiquement comme partie prenante des guerres étatsuniennes.
Ce découplage s'explique par plusieurs facteurs : perception d'une guerre unilatérale, crainte de ses conséquences économiques et énergétiques, et détérioration du lien politique avec Washington. Le résultat est une alliance atlantique traversée par une incertitude structurelle, où l'automaticité de l'engagement mutuel – cœur de la capacité dissuasive nord-américaine – commence à se fissurer. Face à cette situation, les différentes bourgeoisies et gouvernements européens se sentent stratégiquement orphelins, privés du principal facteur de sécurité et de stabilité depuis les grands conflits du début du XXᵉ, ce qui renforce leur sentiment de vulnérabilité.
Quatrième conséquence : les avantages de la Chine
Dans ce contexte, la Chine apparaît comme la grande bénéficiaire structurelle du conflit. Tandis que Washington consomme ses ressources, fragilise ses alliances et entame sa légitimité, Pékin avance avec une stratégie de long terme fondée sur l'expansion économique, le contrôle des chaînes d'approvisionnement et le renforcement de ses capacités industrielles.
Sa logique est claire : maintenir les forces américaines à distance de son périmètre stratégique, éviter une confrontation directe et tirer parti de l'usure de son adversaire. Dans une logique classique, il s'agit de « gagner sans combattre » : transformer la surextension américaine en ressource stratégique. Comme l'a déclaré en 2020 l'ancien ministre indien des Affaires étrangères, Subrahmanyam Jaishankar, « au Moyen-Orient, au cours des vingt dernières années, les États-Unis se sont battus sans gagner tandis que la Chine a gagné sans se battre ». La guerre actuelle est l'exemple parfait de ce schéma.
Aujourd'hui, la Chine domine des secteurs clés de la transition énergétique et technologique (énergies renouvelables, batteries, terres rares, composants électroniques), ce qui lui confère une position privilégiée dans un contexte où la guerre accroît la demande de ressources critiques. Cette centralité productive renforce non seulement son poids économique, mais aussi sa capacité d'influence mondiale. De fait, le conflit renforce son discours international. Face à des États-Unis perçus comme déstabilisateurs, la Chine se présente comme un acteur prudent, tourné vers la stabilité et le développement.
Le recul relatif de Washington permet aussi à Pékin de se concentrer sur ses propres défis internes, à la fois économiques, sociaux et militaires, sans pression immédiate d'un affrontement direct. Pour Xi Jinping, il est essentiel de consolider la « renaissance de la nation chinoise » en vue du Congrès du Parti communiste de 2027, qui pourrait déterminer sa réélection à la tête de la République populaire, puis des élections à Taïwan en 2028, étape potentiellement décisive pour la réunification du pays, selon ses plans.
Cinquième conséquence : une source d'inspiration pour le « Sud global »
La guerre redéfinit également les imaginaires stratégiques dans le « Sud global » et repositionne l'Iran comme une référence. Loin d'apparaître affaibli, l'Iran émerge comme un exemple de résistance efficace face à une superpuissance. Sa capacité à soutenir une guerre prolongée, à encaisser les coups et à maintenir ses structures étatiques montre qu'il est possible de défier un adversaire supérieur.
Sa stratégie combine technologies accessibles (drones, missiles bon marché) et doctrine de guerre asymétrique orientée vers la guerre d'usure. Le résultat est un renversement du rapport de force : l'Iran contraint les États-Unis à dépenser des ressources disproportionnées pour neutraliser des menaces relativement peu coûteuses.
Cette capacité militaire repose sur une base économique construite pendant plusieurs décennies : une « économie de résistance » conçue pour supporter les sanctions, reposant sur une industrialisation par substitution aux importations et le maintien d'une certaine autonomie productive. Paradoxalement, les décennies d'embargo ont contribué à l'émergence de l'une des économies les plus diversifiées et industrialisées de la région. L'économie iranienne, malgré ses contraintes structurelles, a su préserver l'élan modernisateur des années 1960 et 1970, en se réappropriant le tissu industriel mis en place par la monarchie Pahlavi au service du nouveau régime. Ce tissu productif permet d'expliquer sa résilience stratégique.
Dans plusieurs domaines, la guerre a légitimé ce modèle. La technologie iranienne, éprouvée en conditions réelles, devient attractive pour des pays aux ressources limitées mais aspirant à davantage d'autonomie. Plus qu'un alignement sur Téhéran, c'est une nouvelle référence qui émerge : la possibilité de résister, de négocier et de se repositionner dans un ordre mondial plus fragmenté.
Dans un contexte où les alliances inconditionnelles avec les États-Unis ne garantissent plus les mêmes protections qu'au cours de la phase unipolaire de son hégémonie, l'expérience iranienne suggère l'existence de marges de manœuvre pour des stratégies plus autonomes. En ce sens, l'issue de la guerre constitue un défi direct lancé à des gouvernements tels que celui de Milei, en Argentine, et à d'autres gouvernements d'extrême droite qui ont misé stratégiquement sur Trump.
Reste une question historique majeure : assistons-nous au début d'un nouveau cycle de nationalismes dans le « Sud global », porté par l'affaiblissement relatif de l'hégémonie étatsunienne ? Contrairement aux cycles de nationalismes précédents, ce processus éventuel se déroulerait dans des sociétés bien plus urbanisées et en présence d'une classe ouvrière très nombreuse, ce qui entraînerait des tensions et des contraintes d'un genre nouveau.
En Iran même, l'échec stratégique de l'opération américano-israélienne a probablement offert à la théocratie iranienne une nouvelle chance de survivre. Cependant, il ne faut pas oublier que, à la différence des précédents historiques du XXᵉ siècle - où l'affaiblissement de l'État, en lien généralement avec une défaite militaire ou une invasion étrangère, avait été une condition préalable à la révolution - la révolution iranienne de 1979 a pu se développer en faisant face à l'armée du Shah, un gendarme régional efficace, qui a bénéficié du soutien des États-Unis jusqu'à la fin. Ces éléments doivent être pris en compte pour penser l'impact des attaques sur la situation intérieure en Iran. En particulier, selon certains observateurs de gauche, l'agression impérialiste n'a pas renforcé une adhésion passive au régime, mais a favorisé un haut degré d'auto-organisation sociale, visible tant dans les grandes villes que dans les zones rurales. De larges secteurs – avec un rôle prépondérant des femmes – ont agi de manière autonome. Plutôt qu'un peuple aligné sur le pouvoir, le régime semble contraint de s'appuyer sur cette mobilisation venue de la base qui a émergé, dont le maintien dans le temps devient désormais l'un des principaux défis pour consolider une trêve après les hostilités.
Conclusion : la première guerre post-hégémonique ?
Le bilan provisoire de la guerre montre une tendance claire : les États-Unis font face non seulement à des limites externes, mais à une crise plus profonde de leur condition de superpuissance. L'épuisement militaire, l'absence de stratégie et la fragmentation interne sont les symptômes d'un problème structurel. La guerre contre l'Iran accélère et rend visible cette crise. Aux yeux de ses alliés, de ses adversaires, mais aussi de l'opinion publique mondiale, son issue constitue incontestablement une humiliation pour les États-Unis, par-delà les pirouettes verbales de Trump.
Ce conflit met également en lumière un élément plus inquiétant encore pour Washington. Tandis que son modèle de puissance s'épuise, d'autres gagnent en légitimité. L'Iran n'a pas vaincu les États-Unis au sens classique du terme. Mais il a démontré quelque chose de plus stratégique, à savoir qu'il est possible de contrer, résister et de limiter la capacité d'action de la puissance impérialiste.
Si la guerre n'inaugure pas un nouvel ordre, elle accélère la fin de l'ancien. La question centrale n'est plus de savoir si d'autres puissances remplaceront les États-Unis, mais si ceux-ci peuvent encore assurer les bases matérielles et stratégiques de leur primauté. À Washington, les experts s'échinent à prédire quand et comment la Chine remplacera l'hégémonie mondiale des États-Unis, mais la véritable question est tout autre. Comme l'affirme le politologue Anatol Lieven : « Ce que l'establishment américain de la politique étrangère et de la sécurité devrait se demander, ce n'est pas si la Chine entend ravir la primauté aux États-Unis, mais si les États-Unis méritent de la conserver. » En ce sens, la guerre en Iran pourrait inaugurer l'ère de la post-hégémonie américaine. Elle ne marque pas la fin de la puissance américaine, mais elle met en évidence quelque chose de plus décisif : cette suprématie ne peut plus s'imposer sans coût, sans résistance ni, surtout, sans se heurter à des limites de plus en plus flagrantes et difficiles à dépasser.
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« Une civilisation va mourir ce soir » – Trump, instrument et produit du chaos mondial
En une quinzaine de mois, Trump a infligé un coup de fouet à l'histoire et achevé de mettre en péril les fragiles équilibres planétaires ; il est pourtant moins l'architecte du chaos que l'instrument et le produit d'une accélération historique commencée en 2008. Alors que le président étatsunien, avec l'appui de Netanyahou, menace l'humanité d'un nouveau cataclysme, cet article examine la manière dont il est entré dans la chaîne « des forces objectives de l'histoire » précipitées depuis la crise économique, géopolitique et environnementale ouverte à la fin des années 2000.
Tiré de A l'Encontre
17 avril 2026
Par Claude Serfati
Illustration hors série
« La révolution a son propre système de chronologie, où les mois sont des décennies et les années des siècles » [1]. C'est la remarque faite par Trotsky dans son bilan de la révolution russe de 1905, qui fut une répétition générale de la révolution soviétique d'Octobre 1917. Durkheim, et bien d'autres après lui, ont montré que le temps – comme l'espace – est une construction sociale et les révolutions lui donnent donc une formidable accélération. Elles ne sont pas les seules.
En un peu plus d'un an de pouvoir, Donald Trump a érigé des mesures protectionnistes d'un niveau inconnu depuis les années 1930, et qui marginalisent un peu plus l'Organisation Mondiale du Commerce. Il a mené une série de guerres illégales sans que l'ONU élève la voix, ce qui révèle le mélange d'impuissance et de consentement qui caractérise la « communauté internationale ». Il a conduit son pays sur un chemin liberticide conforme à son projet présidentiel « d'éliminer l'endoctrinement marxiste et les programmes incluant les théories critiques sur la race qui ne sont pas consensuelles » et de « supprimer les centres récemment créés consacrés à la diversité, l'équité et l'inclusion » [2]. Enfin, son administration promeut une Internationale réactionnaire dont Netanyahou et Poutine constituent les principaux bras armés.
Le président qui naquit du chaos
En une quinzaine de mois, Trump a infligé un coup de fouet à l'histoire ; de là, il est tentant d'en faire l'architecte du chaos du monde. L'explication est simple et séduisante, et elle est adoptée par les médias dominants. Dans cette conception, ce sont les grands hommes qui « font » l'histoire. On y circule comme dans une galerie de musée, observant, dans celle consacrée à la France, les portraits de ceux qui ont « fait » la France, de Vercingetorix à de Gaulle, en passant par Louis XIV, Napoléon (mais ni Gobineau, l'inventeur mondial des théories sur l'inégalité raciale, ni Pétain). Les peuples en sont absents, car ceux qui produisent les richesses grâce à leur travail disparaissent dans le même mouvement qui invisibilise la classe ouvrière dans la pensée dominante.
Cette approche de l'histoire qui mythifie les grands personnages est fallacieuse. En réalité, ce n'est pas parce que Trump est Président des Etats-Unis que le chaos mondial existe, mais c'est parce que depuis la fin des années 2000 le monde glisse vers le chaos qu'un personnage comme Trump émerge et que, compte tenu de la centralité de son pays dans le monde, il menace l'humanité d'un nouveau cataclysme.
Telle est l'hypothèse développée dans cet article, qui ne nie absolument pas le rôle des individus dans l'histoire, et qui n'adopte pas non plus une position où les structures font l'histoire, où les individus ne comptent pas. Cette vision déterministe stricte, longtemps dominante dans le marxisme, était étrangère à Marx et Engels qui écrivent : « L'histoire ne fait rien », elle « ne possède pas de richesse énorme » , elle « ne livre pas de combats ». C'est au contraire l'homme, l'homme réel et vivant qui fait tout cela, possède tout cela et livre tous ces combats [3].
En réalité, dans le grand duo qui guide l'évolution humaine, la nécessité historique se fraie un passage au travers d'évènements contingents [4], et parmi ceux-ci, on y trouve l'apparition d'individus dotés ou non de qualités particulières. Comme disait Helvetius, le philosophe des lumières, « Toute époque a ses grands hommes et quand elle ne les a pas, elle les invente ».
Le processus de réflexion sur la situation actuelle est donc semé d'embûches, puisque l'idéologie dominante, relayée par les grands médias, refuse l'effort de réflexion et privilégie l'instantané [5]. En ce qui concerne Trump, qui se souvient qu'il y a moins d'un an les éditocrates débattaient pour savoir si Trump méritait le Prix Nobel ? Ou encore, qui oserait aujourd'hui poser la question suivante qui faisait fureur il y a peu : « Après l'accord Israël-Hamas, et si Trump briguait… le prix Nobel de la paix ? » [6]. Cette question était déjà obscène naguère, mais que penser du niveau de compétences des chercheur(e)s qui appartiennent à deux groupes de réflexion (Think Tanks) français liés au ministère des Armées et qui se sont sentis obligés de répondre à la question par l'affirmative ? L'une déclarait que « Donald Trump regarde son héritage. Il aimerait obtenir le prix Nobel de la paix » et l'autre affirmait qu'« il le vise, c'est certain, et cela passait par un accord (sur l'Ukraine) ».
Pour contrer cette propagande médiatique, il n'est pas d'autre moyen que d'examiner l'action de Trump, non pas en commentant les rafales de tweets souvent contradictoires dont son équipe bombarde les réseaux sociaux, mais en la replaçant dans les bouleversements que le monde connaît depuis quelques années et leurs effets sur les Etats-Unis.
L'horloge se détraque : le moment 2008
Dans les décennies postérieures à la seconde guerre mondiale, les bienfaits de la croissance économique, de la domination occidentale et de l'intégration pacifique et bienfaisante des pays « en retard » ou ayant rompu avec le « socialisme » ont dominé les discours.
Certes, la crise économique de 1973 avait sonné l'alerte, qui annonçait (selon l'historien du temps long I. Wallerstein) une crise structurelle du capitalisme doublée de l'émergence d'un mouvement anti-systémique radical issu de « la révolution mondiale de 1968 » [7]. En réalité, à partir des années 1980, la violente offensive du capital contre le travail, menée par D. Reagan et M. Thatcher, et soutenue par tous les gouvernements européens (les politiques dites néolibérales) et l'ouverture des marchés post-soviétiques et chinois, offrirent une grande bouffée d'oxygène et permirent un enrichissement sans précédent aux classes dominantes.
Cette embellie a pris fin avec la crise financière de 2008 – la plus grave crise du capitalisme depuis 1929 – qui, selon certains économistes radicaux, s'est transformée en « longue dépression ». Dans ce contexte de croissance lente, voire nulle, des richesses créées, les tensions géopolitiques pour le partage du gâteau (les richesses créées par les salarié·e·s) se sont exacerbées, et la contestation de l'hégémonie des Etats-Unis a commencé avec leur enlisement dans les guerres en Afghanistan (2001) et en Irak (2003) pour s'amplifier à partir de la fin des années 2000. En 2007, Poutine déclare au Forum de Davos que l'insertion pacifique de la Russie dans la ‘mondialisation', c'est terminé [8]. Passant aux actes et après avoir détruit la Tchétchénie quelques années auparavant, il engage une guerre contre la Géorgie en 2008 (prise de contrôle de l'Ossétie du Sud et de l'Abkhazie). Ce n'est qu'un début.
A cette agressivité de l'impérialisme russe, il faut naturellement ajouter l'émergence de la Chine comme puissance économique et militaire. Entre les deux pays, il s'agit d'un choc d'impérialismes [9] plutôt que d'une nouvelle guerre froide [10] car l'URSS n'était en aucune mesure capable de contester la domination économique des Etats-Unis. Enfin, telle une facture à acquitter pour la longue dévastation environnementale produite par le capitalisme, que certains nomment l'ère du « capitalocène », le changement climatique a brusquement accéléré au cours des dernières décennies. Son irruption dans le moment 2008 en souligne les enjeux historiques et civilisationnels. C'est également au début des années 2010 que les mouvements sociaux se sont densifiés, empruntant le chemin traditionnel de grèves ouvrières, mais adoptant aussi des formes nouvelles, telles que le Mouvement des places. Du point de vue des changements historiques produits par les peuples, le Printemps arabe, commencé en Tunisie en 2011, a entraîné une onde de choc majeure au Moyen-Orient. Dans leur contre-révolution, tous les dirigeants arabes bénéficièrent du soutien du gouvernement Netanyahou, le plus emblématique étant celui apporté à la Syrie : « Notre intérêt stratégique requiert la survie du régime d'Assad » [11].
La concordance de temporalités entre ces évènements économiques, géopolitiques et environnementaux définit le moment 2008. Chacun d'entre eux possède son propre rythme d'évolution, du temps court des marchés financiers à celui, multi-séculaire, de la dégradation environnementale, mais leurs effets conjugués amplifient l'instabilité économique et le désordre géopolitique.
Les penseurs dominants regroupent sous le terme de polycrises la série ininterrompue de secousses économiques, de guerres, de catastrophes climatiques, etc. qui agitent aujourd'hui le monde. Ils ajoutent, avec des références vagues à la théorie de la complexité proposée par Edgar Morin, que « des chocs simultanés, des risques profondément interconnectés et l'érosion de la résilience entraînent un risque de polycrises » [12]. Ce dialecte post-moderne obscurcit le fait que le désir d'une accumulation illimitée du capital a élevé et concentré au niveau mondial toutes les contradictions du capitalisme, qui est à la fois un régime économique et un mode de domination sociale, et les fait exploser en même temps. Sous l'aiguillon du capital, « l'interdépendance universelle des nations » – dont parle Le Manifeste du Parti communiste (1848) – s'est considérablement renforcée au fil des siècles, mais ses « bons » côtés (métissage interculturel, fertilisation croisée des connaissances, …) sont submergés par ses « mauvais » côtés (racisme, guerre de tous contre tous, crise sanitaire d'emblée mondiale, etc.). L'objectif du profit maximal, qui guide les classes dominantes, produit le mélange mortifère de la concurrence économique et des rivalités militaires, et détruit l'indispensable métabolisme social auquel il substitue une guerre à la nature.
« Ce qui caractérise le temps, c'est un changement de vitesse. Un évènement politique implique la création de raccourcis entre des points singuliers d'un ordre social », écrit le philosophe Jacques Rancière à propos de « l'évènement 1968 » [13]. Dans le chaos du moment 2008, c'est un changement de vitesse de grande ampleur qui est décidé par Trump.
Trump n'est pas un accident de l'histoire
Plus que pour tout autre pays, l'histoire des Etats-Unis doit se lire dans leurs relations au monde. Les dirigeants politiques et les classes dominantes états-uniennes perçoivent la rivalité avec la Chine comme un enjeu existentiel, puisqu'elle annonce la fin de l'ordre libéral international qu'ils dominent depuis 1945. Dès la crise de 2008, le Président Obama annonce que son pays va « pivoter » vers la Chine – manière douce d'annoncer l'objectif stratégique militaire des Etats-Unis. Cependant, ni les politiques menées depuis la fin des années 2000 par Obama 1 et 2, ni celle de Trump 1 (2016-2020) ni celle de Biden, n'ont réussi à contrecarrer l'ascension économique et géopolitique de la Chine. Lors des élections de 2024, il est clair qu'il faut « changer de braquet » pour employer une métaphore cycliste, et Biden, qui s'était légèrement assoupi pendant un débat télévisé avec Trump, en était incapable.
Donald Trump est un milliardaire, héritier d'une fortune accumulée grâce à la déréglementation des marchés financiers et l'offensive antisyndicale organisée par l'Administration Reagan (1980-1988). Il possède aussi peu de qualités que n'en possédait Louis-Napoléon Bonaparte, qui dirigea la France de 1851 à 1870 et dont Victor Hugo fit un portrait féroce. Comme Napoléon III, c'est plus l'histoire qui l'a construit qu'il n'a construit l'histoire. Il est « simplement entré dans la chaîne des forces objectives de l'histoire » [14].
Sur le plan intérieur, Trump a supprimé des centaines de milliers d'emplois fédéraux, réduit les modestes aides sociales qui existent, et engagé le combat contre les « ennemis de l'intérieur » qu'il s'agit « de maîtriser avant qu'ils ne deviennent hors de tout contrôle » (migrants, « antifas », etc.) [15]. Cependant, ces ennemis de l'intérieur représentent un obstacle à sa politique dévastatrice peut-être plus difficile à balayer que les guerres menées avec Israël, dont le secrétaire d'Etat à la défense assure qu'elles apportent « une bouffée d'air frais » (« a breath of fresh air ») [16]. C'est pourquoi, quelques mois après son élection, Trump demande aux généraux « d'utiliser quelques-unes des villes dangereuses comme terrain d'entraînement pour nos militaires […] Nous sommes envahis de l'intérieur. Ces ennemis ne sont pas différents des ennemis étrangers mais ils ne portent pas l'uniforme » [17].
Le programme économique de Trump est fondé sur un développement compulsif de l'économie numérique, dont l'Intelligence artificielle constitue le cœur. Ce secteur est le moteur de la croissance économique des Etats-Unis, et la prospérité de Wall Street et du Nasdaq repose largement sur les valeurs boursières du numérique. Les technologies fondées sur l'IA sont en même temps un vecteur de suprématie militaire qu'on peut vérifier dans les guerres au Moyen-Orient et en Ukraine. Ces avantages du modèle économique pour les classes dominantes ont toutefois pour contrepartie : l'exacerbation de l'antagonisme du capital et de la nature qui est au cœur du moment 2008.
En effet, la course au gigantisme des datacenters engagée par les grands groupes du numérique étatsuniens (les GAFAM), qui est un choix de stratégie industrielle et non pas un impératif technique[18], provoque un besoin inaltérable de ressources en eau [19], en énergie et en éléments de terres rares (ETR). Cette trilogie fatale pour l'humanité est soutenue par le projet fédéral Stargate de connexion des datacenters (500 milliards de dollars).
En 2023, l'énergie nécessaire au fonctionnement des datacenters représentait 4,4% de la demande énergétique totale des Etats-Unis ; cette proportion devrait s'élever à 12% en 2028. Les énergies fossiles des Etats-Unis ne répondront qu'en partie à cette augmentation des besoins. Pour cette raison, les GAFAM investissent dans les entreprises du nucléaire, ou passent des accords stratégiques avec elles, afin de construire des petits réacteurs (small modular reactors, SMR). E. Macron, comme d'autres, s'est transformé en porte-parole des SMRs, mais à ce stade, les technologies annoncées depuis des dizaines d'années qui permettraient de les produire dans des conditions financières non désastreuses ne sont toujours pas maîtrisées, d'où leur qualificatif de « SMRs de marketing » employé par des experts du secteur, puisque dans aucun pays occidental, les SMR ne fonctionnent [20]. En attendant, cette ruée sur le nucléaire gonfle la spéculation boursière.
Les Etats-Unis doivent donc aller chercher par la force les ressources énergétiques et les ETR dans les pays qui en possèdent. Tel est le sens des déclarations de Trump, souhaitant annexer le Canada et « acheter » le Groenland au Danemark. Il a fait la guerre au Venezuela, qui possède 20% des réserves de pétrole estimées, puis à l'Iran (13%, troisième pays par les réserves estimées). La conquête de territoires menée par les Etats-Unis et l'élargissement de leurs sphères d'influence sont bien sûr dirigés contre la Chine. C'est ce que Trump appelle la stratégie de « domination énergétique » mondiale [21]. Ce pillage de la nature dégrade un peu plus les conditions physico-environnementales de reproduction de la vie sur terre [22] et il s'inscrit dans la longue histoire commencée en 1492 des guerres à la nature, humanité comprise, menées par le capitalisme [23]. Les communautés indigènes et les paysans des pays périphériques sont les plus menacés puisque plus de la moitié des ETR de la planète sont situés sur leur territoire [24].
Netanyahou, un précieux auxiliaire du chaos du monde
Dans son offensive politique, qui utilise les moyens coercitifs – militaires ou non – afin d'enrayer le recul des Etats-Unis dans le monde, Trump bénéficie d'un précieux auxiliaire : le gouvernement israélien. A plusieurs reprises Netanyahou a défendu sa politique de nettoyage ethnique de la Palestine en invoquant la défense de l'Occident dont il vante les valeurs « judéo-chrétiennes ». Il renouvelle ainsi une rhétorique utilisée par l'Occident depuis des siècles : au nom de la civilisation (blanche) contre la barbarie (indienne, arabe, jaune, noire, etc.), l'impérialisme occidental a toujours justifié sa domination du monde.
Orban et Netanyahou, avril 2025. Orban a réhabilité la mémoire de l'antisémite Miklos Horthy qui a livré plus de 400'000 juifs hongrois aux nazis.
Lors de sa visite à une secte étatsunienne des évangélistes sionistes, pilier de la coalition MAGA de Trump et truffée d'antisémites militants [25], Netanyahou a déclaré : « Ce n'est pas seulement la bataille d'Israël […] C'est celle de notre civilisation judéo-chrétienne commune » [26]. Quelques jours après, le Premier ministre israélien a reçu une délégation des « Patriotes d'Europe », un groupe du Parlement européen dominé par le Rassemblement national et le parti d'Orban (Fidesz). Il leur a déclaré : « L'islam Radical, l'extrême-gauche et l'immigration de masse constituent des craintes communes à Israël et l'Europe » [27]. Enfin, lors de sa visite au dirigeant hongrois Viktor Orban, soutien inconditionnel d'Israël dans sa guerre génocidaire, il a déclaré que dans le jugement émis par la Cour internationale de justice « vous reconnaissez cet antisémitisme qui est aujourd'hui masqué sous les habits de l'anti-sionisme » [28].
Ces discours complaisent aux dirigeants européens. Depuis octobre 2023, l'UE confirme son double standard, critique de la Russie mais soutien d'Israël, dévoilant ainsi le sens réel de ses références permanentes aux « valeurs » européennes qu'elle promeut alors que « l'occupation est un crime en Ukraine et à Gaza » [29]. Dans la plupart des Etats-membres, le prétexte pour entraver, et souvent pour interdire, les manifestations de soutien au peuple palestinien est le même que celui avancé par Netanyahou : antisémitisme = antisionisme. Dès 2017, à peine élu, E. Macron, qui avait invité Netanyahou à la commémoration de la rafle des juifs par la police française en 1942, avait fixé la ligne : « Nous ne céderons rien à l'antisionisme, car il est la forme réinventée de l'antisémitisme ». Dans son commentaire de ce discours, Dominique Vidal, spécialiste du Moyen-Orient, précise que Macron « confond […] dans une même réprobation un délit – le racisme antijuifs, condamné par la loi comme toutes les autres formes de racisme – et une opinion […] l'affirmation par Theodor Herzl de l'impossible assimilation des juifs et donc de la nécessité d'un État où ils se retrouveraient tous » [30].
La loi Yadan [Caroline Yadan, députée apparentée au parti Ensemble pour la République], « visant à lutter contre les formes renouvelées de l'antisémitisme », reproduit le même amalgame entre juifs et sionistes que celui établi par Macron. Avec cette loi, Albert Einstein serait donc passible de poursuites par la justice française. En 1948, il avait en effet qualifié le parti créé par Begin – et dont Netanyahou est l'héritier – de « très proche des partis fascistes et nazis dans son organisation, ses méthodes, sa philosophie politique et son positionnement social » [31].
La loi Yadan faciliterait également les poursuites judiciaires contre ceux qui s'opposent à la guerre menée par Israël, et elle interdirait le slogan « Du Jourdain à la mer ». En réalité, ce slogan est celui du projet sioniste revendiqué depuis la déclaration Balfour (1917). D'ailleurs, une journaliste israélienne note, dans son enquête sur ce mot d'ordre dans son pays, qu'il est presque impossible de trouver dans un espace public en Israël, une carte « qui ne soit pas celle du Grand Israël, s'étendant du Jourdain à la mer » [32]. En même temps, une loi votée en 2018 qui fait d'Israël un Etat juif n'inclut aucune mention du droit des minorités, ce qui constitue une exception mondiale selon l'Institut pour la démocratie israélienne [33]. Netanyahou met à profit le chaos du moment 2008 pour tenter d'en finir avec les Palestiniens.
L'antisémitisme, soluble dans l'islamophobie
Netanyahou ne mène donc pas seulement une guerre au Moyen-Orient. En Europe, son programme de défense des « valeurs judéo-chrétiennes » stimule le processus, en cours depuis des années, de convergence entre les partis de droite et d'extrême-droite. En France, cette convergence a été confirmée lors des élections municipales de mars 2026, faisant suite à l'union proposée par la macroniste du premier cercle Aurore Bergé au nom de l'antisémitisme fallacieusement attribué à LFI. Sous le nom de « front républicain contre LFI », c'est en réalité un appel au Rassemblement national qui a été lancé et bien reçu par ce parti [34]. Il est vrai que, quelques mois auparavant, Jordan Bardella avait été invité par le gouvernement israélien à participer à une conférence contre l'antisémitisme, qui était elle aussi largement dominée par les partis d'extrême-droite néonazis européens [35]. Or, c'est au cœur de l'Europe qu'est née la réflexion, puis l'exécution, de la « solution finale », l'extermination des juifs d'Europe. L'extrême-droite européenne (dont la française) a maintenu sa filiation antisémite [36].
Moralité : l'antisémitisme est soluble dans l'islamophobie.
En effet, cette défense des valeurs « judéo-chrétiennes » en Europe forme le socle de l'offensive islamophobe et négrophobe, indispensable à la création d'un « bloc social » qui soutienne les politiques des classes dominantes, puisque la xénophobie et le racisme sont les ferments de la division interne des classes exploitées. L'épisode raciste le plus récent a été la campagne concertée par les médias contre Bally Bagayoko, élu maire de Saint-Denis. Celui-ci a remarqué que cette violence des médias et de certains politiques est « la preuve qu'ils ont peur et que nous avons raison de considérer que l'extrême droite est un problème dans ce pays » [37]. La manifestation massive de soutien au nouveau maire confirme effectivement qu'un élan unitaire peut enrayer en France la spirale mortifère.
A 350 mètres de l'apocalypse ?
Le temps est une donnée essentielle de la vie humaine. Depuis la fin de la seconde guerre mondiale, l'association des savants atomistes règle l'heure de « la montre de l'apocalypse » (Doomsday clock) en fonction de l'actualité internationale en matière nucléaire. Au 28 janvier 2026, le monde ne s'était jamais rapproché aussi près du désastre (par convention fixée à minuit) : 85 secondes [38]. Mais l'espace est une coordonnée aussi importante que le temps, et le géographe David Harvey, développant les remarques de Marx sur l'obsession du capitalisme d'« annihiler l'espace au moyen du temps », a montré qu'ils sont interdépendants. Le 17 mars 2026, soit trois mois après le dernier réglage de la montre de l'apocalypse, l'Agence internationale de l'énergie atomique a confirmé qu'une troisième frappe israélienne était tombée à 350 mètres du réacteur iranien de Bushehr. Avec une distance du tir aussi proche de la centrale, de combien de secondes l'armée israélienne a-t-elle avancé l'horloge du temps apocalyptique ?
Quelques jours après, les missiles tirés en représailles par l'Iran sur le réacteur israélien de Dimona ont rappelé, dans l'indifférence politique et médiatique, qu'Israël est un pays doté depuis longtemps de l'arme nucléaire. Le nucléaire militaire, c'est une fois de plus une histoire de deux poids, deux mesures. Dans les années 1950, Israël a bénéficié du soutien occidental pour acquérir secrètement l'arme nucléaire. Le gouvernement français a fourni l'aide technologique, puis l'Afrique du Sud du temps de l'Apartheid a pris le relais dans les années 1970 (réciproquement, le premier ministre S. Peres a proposé des têtes d'ogive nucléaire au gouvernement d'Apartheid).
Les Etats-Unis sont sans surprise la pièce maîtresse du statut nucléaire d'Israël depuis 1965, lorsqu'un vol d'uranium enrichi eut lieu dans l'entrepôt d'une entreprise de Pennsylvanie, dirigée par un fervent sioniste qui avait rencontré quelque temps auparavant les responsables du Mossad. En 1969, un accord secret fut passé entre la première ministre d'Israël Golda Meier et le président Richard Nixon : il annulait les visites annuelles à la centrale nucléaire de Dimona et fournissait une protection diplomatique à l'opacité entretenue par Israël [39]. Ce soutien inconditionnel des Etats-Unis permit à Israël de bombarder en 1981 le réacteur irakien d'Osirak, puis en 2007, celui de la centrale Al-Kibar en Syrie.
Ainsi, même dans le domaine nucléaire, Israël bénéficie d'un statut privilégié qui lui est octroyé par la « communauté internationale ». Ce pays, doté de l'arme nucléaire, attaque l'Iran qui ne la possède pas, au motif qu'il pourrait chercher à l'acquérir. Confortés par cette complicité internationale, les responsables israéliens ont, depuis un demi-siècle, envisagé secrètement ou publiquement d'utiliser leurs capacités nucléaires. La plus récente menace a eu lieu au début de la guerre à Gaza, lorsque le ministre des « Héritages » [Amichaï Eliyahu] a déclaré qu'« atomiser Gaza est une option » puisqu'il n'y a « pas de civils non impliqués dans la bande de Gaza » [40]. Il n'a été qu'à peine réprimandé. L'utilisation de l'arme nucléaire avait déjà été proposée pendant la guerre du Kippour (1973) car Israël était en train de perdre le plateau du Golan, situé en Syrie, qu'il avait annexé en 1967. La proposition émanait du général M. Dayan, un héros en Israël [41].
« Une civilisation entière va mourir ce soir » a annoncé Trump le 7 avril à l'encontre de l'Iran. Que l'annonce soit faite sous l'emprise d'un début de démence, comme de plus en plus d'observateurs l'affirment, ou qu'elle soit faite en toute conscience, les deux hypothèses sont effrayantes. Car de toute les façons, Trump personnifie le chaos du monde et l'urgence d'y mettre fin. (Article édité et publié par Hors-Série le 16 avril 2026, reproduit avec l'aimable autorisation de Judith Bernard)
Pour prolonger
L'État radicalisé : gouverner par la guerre (Aux sources avec Claude SERFATI, octobre 2022)
Ukraine : le retour des impérialismes (Aux sources avec Claude SERFATI, avril 2022)
Notes
1. https://www.marxists.org/archive/trotsky/1907/1905/1905.pdf
2. « 2025 project. Mandate for Leadership : the Conservative Promise”, p.103 et 104.
3. https://www.marxists.org/francais/marx/works/1844/09/kmfe18440900r.htm
4. La contingence concerne ce qui pourrait être autrement ou ne pas être du tout, autrement dit ce qui n'est ni nécessaire ni impossible.
5. Sur le façonnage de l'opinion en France, voir les dossiers publiés par Acrimed, https://www.acrimed.org/spip.php?page=recherche&recherche=trump&date1=&date2=
6. Robin Khorda, Le Parisien, 16 janvier 2025, voir Claude Serfati, « Plus destructeur et plus profitable : l'injonction de Trump au système militaro-industriel des États-Unis », Les Possibles, 19 mai 2025, https://france.attac.org/nos-publications/les-possibles/numero-42-printemps-2025/dossier-du-chambardement-du-monde-au-chaos-voie-sans-issue/premiere-partie-triste-etat-des-lieux/article/plus-destructeur-et-plus-profitable-l-injonction-de-trump-au-systeme-militaro
7. Wallerstein, I. (2009). Crisis of the Capitalist System : Where do we go from here ?. Monthly review, 61
8. Claude Serfati, L'ère des impérialismes continue : la preuve par Poutine, 19 avril 2022, https://alencontre.org/ameriques/americnord/usa/lere-des-imperialismes-continue-la-preuve-par-poutine.html
9. Claude Serfati (2024) , Un monde en guerres, Textuel.
10. https://alencontre.org/ameriques/americnord/usa/sur-la-nouvelle-guerre-froide.html
11. 27 juin 2014, https://www.middleeastmonitor.com/20140627-israels-fear-of-the-arab-spring-and-celebration-of-the-counter-revolutions/
12. Gilbert Achcar, « Sur la nouvelle guerre froide », 1er mai 2023, https://www3.weforum.org/docs/WEF_Global_Risks_Report_2023.pdf
13. Jacques Rancière (2022) , Les trente inglorieuses, La fabrique éditions, p.135.
14. J'emprunte cette remarque à L'histoire de la révolution russe lorsque Trotsky parle du rôle que Lénine y a tenu.
15. Discours de D. Trump aux officiers, New York Post, 30 septembre 2025, https://nypost.com/2025/09/30/us-news/trump-threatens-foes-and-enemy-from-within-while-demanding-nobel-peace-prize-in-speech-to-generals/
18. Comme le montre le lancement par une entreprise chinoise, Deepseek, d'un modèle d'IA générative entre 20 et 50 fois moins cher que ceux des GAFAM. Apple l'a installé sur son Iphone.
19. En 2027, les ponctions d'eau nécessaires au fonctionnement des bases de données mondiales seront équivalentes à la moitié de la consommation du Royaume-Uni.
20. The World Nuclear Industry Status Report 2025, A Mycle Schneider Consulting Project Paris, September 2025,p.29.
21. https://eccoclimate.org/the-attack-on-iran-through-the-lens-of-energy-geopolitics/
22. Par exemple, les futurs datacenters construits par les GAFAM seront situées dans de nombreux pays confrontés à la détresse hydrique, https://www.theguardian.com/environment/2025/apr/09/big-tech-datacentres-water
23. Claude Serfati (2024), op.cité.
24. Owen, J. R., Kemp, D., Lechner, A. M., Harris, J., Zhang, R., & Lèbre, É. (2023). Energy transition minerals and their intersection with land-connected peoples. Nature Sustainability, 6(2), 203-211
25. Plusieurs Officiers membres de ces sectes ont harangué leurs soldats ainsi « Le President Trump a été désigné par Jésus pour allumer l'incendie en Iran afin de déclencher l'Armageddon et de marquer son retour sur Terre », Natasha Lennard, « Military Leaders See Iran War as “God's Divine Plan” » — a Chilling Turn for Trump's Fascism, 5 mars 2026, https://theintercept.com/2026/03/05/iran-war-end-times-christian/
26. 31 décembre 2025, https://www.israelnationalnews.com/news/420207
27. 26 janvier 2026, https://www.jns.org/world/netanyahu-calls-europeans-allies-in-civilizational-struggle
28. 3 mai 2025, https://www.gov.il/en/pages/event-statements030425.
29. Déclaration du groupe ukrainien anticapitaliste Sotsialny Rukh https://rev.org.ua/from-ukraine-to-palestine-occupation-is-a-crime/
30. Dominique Vidal, “Antisionisme =antisémitisme ? » dans Slaouti, O., & Grandmaison, O. L. C. (2020). Racismes de France. La Découverte. Voir aussi Béatrice Orès, Michèle Sibony, Sonia Fayman (2023), Antisionisme, une histoire juive, Syllepse
31. https://www.marxists.org/reference/archive/einstein/1948/12/02.htm . Bégaiement de l'histoire ? En 1933, le Directeur du Figaro avait protesté dans un article antisémite et anticommuniste contre une invitation faite à Einstein par le Collège de France… Voir Michèle Audin, https://images.math.cnrs.fr/freeze/Einstein-a-Paris.html
32. Dahlia Scheindlin, “For Israelis, ‘From the River to the Sea' Is a Reality. For Palestinians, It's a Crime », Haaretz,13 février 2025.
33. https://edition.cnn.com/2018/07/19/middleeast/israel-nation-state-legislation-intl ??
34. https://www.politis.fr/articles/2026/03/municipales-parler-de-front-anti-lfi-est-une-erreur/
36. Voir l'article de Sébastien Fontenelle, « L'antisémitisme à droite, une histoire qui ne finit jamais », 22 mars 2026, https://www.blast-info.fr/articles/2026/lantisemitisme-a-droite-une-histoire-qui-ne-finit-jamais-oxOgIKf_R1ybPnwhKpoPWA
37. Bally Bagayoko : « Je serai un maire de proximité, antiraciste et résolument féministe » Entretien avec Sarah Benhaïda, Médiapart, 3 avril 2026.
38. https://thebulletin.org/doomsday-clock/2026-statement/
39. Cohen Avner (2010), The Worst-Kept Secret : Israel Bargain with the Bomb (New York : Columbia University Press
40. 5 novembre 2023, https://fr.timesofisrael.com/amichai-eliyahu-bombarder-gaza-est-une-option-netanyahu-le-suspend-des-reunions/
41. Idem
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La Révolution écosocialiste se doit d’enfourcher le cheval de la démocratie
L'Humanité, au lieu d'être mobilisée queue par-dessus tête sous la gouverne d'une ONU revigorée afin de repousser la catastrophe de la terre-étuve, s'éclate en mille morceaux sous la gouverne des rivalités guerrières impérialistes. Le monde en est précipité dans l'antichambre d'une Troisième guerre mondiale. Cette débandade trouve ses racines dans la crise économique de 2007-2008 qui s'est muée en Grande récession maintenant à son plus bas niveau le taux de profit mondial depuis la fin de la Deuxième guerre mondiale.
La grande illusion de la réconciliation de classe des « trente glorieuses » (1945-1975) s'est dissipée depuis longtemps. Pour tromper les peuples du « tiers monde » dans l'apparente indépendance néocoloniale et pour endormir le peuple-travailleur dans le « confort et l'indifférence » de l'atomisation, cette réconciliation s'est vautrée puis enlisée dans l'économie de guerre permanente et dans la consommation de masse. Les victoires anti-impérialistes ont fini par se retourner contre elles-mêmes. Les gains syndicaux n'ont pas servi à démarquer les intérêts du prolétariat vers le « dépassement du capitalisme » mais à son intégration dans le système. Sourde aux avertissements des pionnières et pionniers écologistes, l'Humanité n'a pas entendu le « printemps silencieux » qui annonçait la rupture des grands équilibres écologiques de l'Holocène si bénéfiques à l'émergence des grandes civilisations.
Ce fut là tout un retournement par rapport à la victoire contre le fascisme et le militarisme de la Deuxième guerre mondiale qui avait ouvert la porte toute grande à la révolution anticapitaliste.
Les forces « alliées », instruites par les suites révolutionnaires chez les pays vaincus de la Première guerre mondiale, avaient pris soin d'écraser par des « carpet bombings » et des bombes atomiques les peuples allemand et japonais vaincus jusqu'à la reddition sans condition. Nul besoin alors d'écraser une révolution gagnante après coup en fomentant une guerre civile puis en laissant la famine saboter l'alliance ouvrier-paysan de la révolution bolchevique. Mal leur en prit car le souffle révolutionnaire déferla sur les peuples demi-vaincus français, italien, grec et yougoslaves galvanisés par les succès de leur Résistance. Il a fallu que celle-ci soit gangrenée si ce n'est trahie par la contre-révolution stalinienne pour échouer. L'influence stalinienne ne fut pas cependant assez forte pour empêcher la victoire des révolutions chinoise et vietnamienne, demi-vainqueurs de la Deuxième Guerre. Mais cette influence contribua dès le départ à bureaucratiser les partis communistes concernés de sorte à préparer leur éventuel retournement capitaliste faute de résistance populaire fortement réprimée et idéologiquement déconcertée.
La fin de la récréation des « trente glorieuses » ramena l'impitoyable « capitalisme pur »
Vint le moment où arriva à son terme la fin de la reconstruction post-guerre ayant absorbé l'accumulation des avancées technologiques des temps de la crise de 1929 et de la guerre. Cette fin se traduisit par la période de stagflation des années 1970 correspondant à l'effondrement de la rentabilité mondiale du capital. Il fallut l'implantation brutale du néolibéralisme au tournant des années 1980 pour rétablir un tant soit peu le taux de profit. S'interrompit alors l'ère des assauts révolutionnaires et anti-impérialistes. La démission révolutionnaire et anti-impérialiste du prolétariat et des peuples, gangrenés par le consumérisme et la société-spectacle de l'American Way of Life et désorientés par les perversions contre-révolutionnaires socialdémocrate et (néo)-stalinienne, déroula le tapis rouge à cette demi-victoire capitaliste aux dépens de l'aggravation du taux d'exploitation. En découla une croissance de la pauvreté dans l'abondance et des inégalités rappelant le « Gilded Age ». L'American Way of Life, comme réalité ou caricature ou aspiration, ne put être maintenu que par l'endettement systématique de tous les acteurs économiques quitte à le financer par la planche à billets dit « quantitative easing ».
Les limites, socio-politiques et même physiques, à l'augmentation du taux d'exploitation conjuguées à la hausse constante de la composition organique du capital, cristallisée par l'explosion du numérique, de la robotique, des nouveaux matériaux et de la génomique, redonna prise à l'historique baisse tendancielle du taux de profit. À la différence de la prospérité des « trente glorieuses » qui put bénéficier d'une technologie cuite dans le bec, le capitalisme néolibéral dut financer la très coûteuse courbe d'apprentissage de ses nouvelles technologies se renouvelant de plus en plus rapidement. Comme il en a été dans la première moitié du XXe siècle, la baisse tendancielle du taux de profit, provoquant une concurrence de plus en plus féroce entre géants transnationaux intimement liés à l'État, accentue l'économie de guerre permanente de la guerre froide en une de guerres chaudes bloquant ainsi l'apparition des « dividendes de la paix » envisagés à la fin de la guerre froide. Réalité complètement nouvelle, le capitalisme doit dorénavant tenir compte des conséquences délétères de la plongée du monde dans la terre-étuve contre lesquelles, croissance inhérente oblige, il ne peut rien. Ce qui l'oblige, après avoir fait semblant de s'y attaquer, de trouver une parade.
Le déni irrationnel de la terre-étuve mène au néofascisme auquel résiste l'instinct démocratique
Le déni reste la parade la plus instinctive devant la mort annoncée. Mais cette réponse injurie raison et science d'autant plus qu'à l'aurore du danger le capitalisme, confiant en sa superbe, leur avait mis la bride sur le cou jusqu'à l'enlisement des COP. Qui renie raison et science balance par-dessus bord la brillance de la civilisation pour laisser surgir de ses failles le mensonge et la violence sans qu'aucune entrave ne les retiennent. C'est commode, du moins au début, pour enterrer angoisses et peurs vis-à-vis la fin du monde. Ce l'est d'autant plus que la crise capitaliste s'enroule dans les tourbillons d'un capital fixe n'ayant cesse de se renouveler et se noie dans les menaces de guerre surgissant des tempêtes de la concurrence. Le capitalisme post-néolibéral n'a plus aucune réforme sociale à céder à cette démocratie citoyenne qu'elle avait consentie jadis à la lutte de classe et qui faisait son affaire pour arbitrer ses propres chicanes internes. Cette parade de contre-vérités, de traditionalisme sexiste, de boucs-émissaires étrangers au terroir, de sauveur suprême aussi ridicule et effrayant soit-il, renouvelle le fascisme d'antan lequel était traumatisé par le danger révolutionnaire devenu aujourd'hui évanescent.
Le paradoxe de l'actuelle conjoncture révèle plutôt, malgré le danger de guerre qui croît, une démocratie qui se ressaisit, mais sans que la gauche ne se renforce et encore moins son courant révolutionnaire. Les grandes mobilisations anti-Trump aux ÉU requinquent les Démocrates toutes tendances. Sans compter que l'Iran réactionnaire des mollahs est en passe de lui donner une leçon de stratégie militaire. Le gouvernement italien d'extrême-droite a perdu un référendum politiquement crucial sans que la gauche n'y joue un rôle. La génération Z en Asie du Sud a contribué à renverser trois gouvernements. Deux des gouvernements successeurs au Bengladesh et au Népal n'ont rien de gauche. Celui du Sri Lanka, qui hérite pourtant d'une tradition révolutionnaire, s'est hâté de montrer patte blanche au capital contribuant ainsi au discrédit mondial de la gauche. La plus importante victoire antifasciste a cependant eu lieu dans la petite Hongrie par la défaite cinglante dans les urnes du « illibéral » Orban, grand ami de Trump et de Poutine, par un parti de centre-droit dirigé par un ancien illibéral. Cette victoire de la démocratie inflige certes une défaite magistrale au symbole de la tactique illibérale consistant à frayer par les urnes le chemin du pouvoir au néofascisme. Mais elle fait aussi écho à celles des « printemps arabes » qui faute de tracer la voie à la gauche se sont retournés contre ces printemps devenus hivers.
On peut en tirer les leçons, on le doit, afin de ne pas se laisser prendre au jeu de ces victoires sans lendemain faute de chemin vers la révolution écosocialiste. Le capitalisme n'a pas la capacité de résoudre le nœud gordien de la pluricrise soit la Grande dépression se déclinant en militarisme et répression dans le plus pur style XXe siècle et s'enchevêtrant avec la crise fondamentale écologique du XXIe siècle. À cause de son échec historique, qui définit négativement le siècle précédent, la révolution n'étant plus au goût du jour, sa nouvelle version écosocialiste n'a pas d'autre choix que de s'insérer dans le grand vent de la démocratie qui définit positivement le siècle précédent. Le défi révolutionnaire est d'en montrer les limites tant que ce vent reste confiné dans l'étouffant cadre du capitalisme qui a su se l'approprier au point de s'y identifier sous le vocable du libéralisme. Il faut démontrer que la concentrationcentralisation du capital mondial, rendu au point ultime du trou noir de l'oligarchisation mondiale, a définitivement réduit la démocratie parlementaire à la dictature de l'Argent. Cette démocratie s'est muée en une caricature, ce qui explique l'échec systématique des partis de gauche trahissant inévitablement leur but même s'il n'est que réformiste.
Le joker de l'IA peut autant perdre qu'élever l'Humanité si la pleine démocratie vainc le capital
L'oligarchie, qu'elle soit étatsunienne, chinoise, russe ou indienne, a intuitivement compris ce cul-de-sac historique. Elle saisit que le capital fictif où faute de mieux elle place ses capitaux ne crée aucune valeur. Comme initiée, l'oligarchie ne peut que surfer sur la masse des petits et moyens épargnants pour leur rafler la mise. Certains oligarques envisagent de coloniser la planète Mars pour y échapper. Toutefois, l'intelligence artificielle (IA) devient le nouveau Deus ex machina qui mobilise ses capitaux à coup de billions de dollars au point de tout y miser pour permettre au capitalisme de se reproduire. Comme le travail à la chaîne a métamorphosé le travail manuel, l'IA a la capacité de faire de même pour le travail intellectuel. Comme la robotique pour le travail manuel, il rend possible la pleine automatisation de celui intellectuel. En association à la robotique, il a le potentiel de remplacer en le déshumanisant le travail du service aux personnes devenu le besoin social clef. Cette technologie révolutionnaire est devenue en 2022 assez mature pour imiter le langage humain non par intelligence mais par artifice statistique, non artificiellement mais en s'accaparant l'entièreté du savoir humain en autant qu'il soit numérisé et peu importe son orientation politique et sa moralité.
Cette technologie révolutionnaire aux mains d'une poignée d'oligarques sous la protection de leaders dit charismatiques atterrit dans un monde en chamaille prêt à en découdre. Là est le problème et non pas dans la technologie proprement dite tout comme c'est le cas pour celle de la génétique et celle plus ancienne nucléaire. Ces technologies ont une puissance telle qu'elles peuvent autant œuvrer tant à la destruction qu'à la libération du monde. On fait même l'hypothèse que l'IA puisse prendre le contrôle de l'Humanité, façon détournée d'admettre que leurs propriétaires puissent le faire. Conjoncturellement, il est impérieux d'exiger leur contrôle populaire, leur démocratisation, leur interdiction dans certains domaines dont l'armement. Somme toute, le développement technologique tout comme ceux économique et politique nous ramènent à la nécessité de la lutte pour la démocratisation du monde à l'encontre de son oligarchisation fascisante voulant sauver un capitalisme en perdition au point de jouer à la roulette russe avec le sort de l'Humanité. Cet accent sur la démocratisation pour mener la lutte sociale jusqu'à la révolution faciliterait la pleine et égale participation des femmes et gens racisés, faille béante de la tradition découlant de la Deuxième et même Troisième Internationale.
Il s'agit de revenir à la base de la Vie qui est de se reproduire et de s'étendre en prenant soin des gens qui en sont l'épine dorsale et de leur milieu, la Terre-mère, ce à quoi nous invite les visions féministe et autochtone du monde. Ce combat implique de lever l'obstacle de l'accumulation du capital qui tue la Vie par son exponentielle croissance matérielle. On se dit que pour surmonter les limites de la démocratie parlementaire abandonnant la vitale économie au capital, il faudrait revisiter la démocratie intégrale des comités dont la première expérience a brusquement été interrompue pour cause de guerre dès la Révolution bolchevique achevée.
Marc Bonhomme, 19 avril 2026
www.marcbonhomme.com ; bonmarc1@gmail.com
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Comptes rendus de lecture du mardi 21 avril 2026
Petit manuel de résistance contemporaine
Cyril Dion
Ce petit manuel de résistance contemporaine porte sur ce que nous pouvons faire face à l'effondrement écologique qui se produit sous nos yeux. L'auteur trace d'abord le portrait de l'état de la planète et des défis auxquels nous devons faire face, puis comment nous en sommes arrivés là, collectivement, sous la triple pression de l'argent, du divertissement envahissant et de la soumission aux lois. Il nous suggère des solutions qui nécessitent un changement de récit, un récit différent de celui que nous impose le capitalisme, un récit passant d'une représentation de notre monde à la représentation du monde que nous aimerions pour vivre mieux et assurer notre avenir sur la planète. Il préconise une dynamique fondée d'abord sur des objectifs atteignables, sur lesquels bâtir, puis sur la consolidation de nos succès pour changer notre paysage politique et économique. Le grand mérite de cet essai est certainement d'encourager l'élaboration d'un récit différent du nôtre qui nous permettra de changer notre monde pour le mieux en matières d'environnement et de qualité de vie.
Extrait :
Au départ, nous n'avons de pouvoir que sur nous-même. Nous sommes notre propre empire, celui que nous pouvons gouverner, réformer, transformer. Agir sur nous-même, sur notre environnement proche n'est pas une finalité, mais l'amorce de réalisations plus vastes. En transformant notre fiction individuelle, nous proposons à ceux qui nous entourent le ferment d'un récit collectif. Et lorsque ce récit sera suffisamment partagé, il sera temps d'unir nos forces, par millions, pour modifier les architectures qui régissent nos vies. D'engager la bascule. Quand ? je n'en ai pas la moindre idée. Comment exactement ? Je n'en sais rein non plus. Est-ce que l'effondrement écologique n'aura pas déjà eu lieu ? C'est possible. Mais quel autre projet adopter ? Chaque jour est une petite bataille à mener. Une opportunité de créer une autre réalité. Et cela commence aujourd'hui.
Le Livre noir du Canada anglais 3
Normand Lester
Ce troisième livre noir du Canada anglais de Normand Lester, publié en 2003, poursuit le survol de l'histoire du Canada avec ses injustices, ses pratiques discriminatoires, ses propos racistes et haineux, ses encouragements à la violence et ses menées infâmes d'hommes politiques, de journalistes et d'intellectuels anglo-canadiens contre les Canadiens français, les Indiens, les Japonais et les Juifs. Divisé différemment des deux précédents ouvrages, il porte sur quatre grands thèmes : la discrimination dans le sport, l'actualité de la haine et du mépris, les insultes et les mensonges, et les menaces et les intimidations. Aussi fouillé, sinon plus, que les deux premiers livres, il jure également avec l'histoire officielle, consensuelle et souvent mielleuse, de nos livres d'histoires.
Extrait :
Il est plus facile pour le Post de concéder aux Autrichiens qu'aux québécois le droit de faire leurs choix démocratiques. Jusqu'à sa mort, un des chroniqueurs du journal, Mordecai Richler, a dénoncé avec une virulence extrême le racisme et l'antisémitisme du Québec français. Richler poursuivait souvent sa campagne de dénigrement dans les médias internationaux où il pouvait faire le plus de mal à la réputation du Québec. Au Canada anglais, le National Post était sa tribune de prédilection pour salir le Parti québécois, le gouvernement du Québec et les Québécois francophones en général. Lorsque, en 2000, après un congrès du Parti québécois, il fulmine contre le passé antisémite du Québec, William Tetley, un ancien ministre libéral anglophone, professeur à McGill, trouve qu'il est allé trop loin. Après avoir rappelé le système de quotas imposé aux Juifs dans plusieurs facultés de l'Université McGill, William Tetley lui demande : « Mais dites-moi, le Québec anglophone n'était-il pas autant, voire plus antisémite que le Québec francophone à cette époque ? » Tetley rappelle que pendant les années 20, 30 et 40, l'Université McGill possédait un système de quotas pour limiter le nombre d'étudiants juifs alors que « l'Université de Montréal accueillait les étudiants en droit strictement selon leur mérite ».Tetley donne l'exemple d'Alan Gold, qui devint juge en chef de la Cour supérieure du Québec.
La ruche
Camilo José Cela
Traduit de l'espagnol
Ce roman se déroule pendant quelques jours en 1942 à Madrid, tout juste au début de la période franquiste. Il a pour point de départ le café de la tenancière Doña Rosa et nous entraîne de personnages en personnages – on en compte plus de 300 – vers la vie quotidienne des gens du coin, avec leurs joies, leurs peines, leurs rêves et souvent un retour sur leur passé. On s'attache facilement à cette ruche si vivante, si pleine de vie.
Extrait :
Doña Rosa va et vient entre les tables du café tout en bousculant les clients avec son terrible derrière. Doña Rosa dit fréquemment « foutre » et « on est baisés. » Le monde, pour doña Rosa, c'est son café et, autour de son café il y a tout le reste. Il y en a qui disent que les petits yeux de doña Rosa brillent quand vient le printemps et que les filles commencent à sortir en manches courtes. Moi, je crois que tout ça, c'est des blagues : doña Rosa ne lâcherait un beau douro d'argent pour rien au monde. Avec ou sans printemps. Ce qu'elle aime, c'est trimballer ses kilos de graisse entre les tables. C'est tout. Elle fume du tabac à quatre-vingt-dix sous, quand elle est toute seule, et boit de l'anis, de bonnes rasades d'anis, du lever au coucher. Après quoi, elle tousse et sourit. Quand elle est dans ses bons jours, elle s'assied dans la cuisine, sur un tabouret, et lit des romans et de feuilletons. Plus il y a de sang, plus elle est contente : ça nourrit. Alors elle plaisante avec les gens et leur raconte le crime de la rue des Brodeurs ou de l'express d'Andalousie.
Dans quel camp êtes-vous ?
Pierre Dubuc
Je lis Pierre Dubuc dans L'aut'journal depuis le début des années 1990. C'est l'un des fins analystes de la politique québécoise, canadienne et même internationale. « Dans quel camp êtes-vous ? », écrit en réponse à de soi-disant exclus de l'indépendance, nous expose l'état des choses au Québec en matière d'immigration, de laïcité, de vivre ensemble et d'inclusion des Noirs, des autres minorités et des Premières Nations dans notre projet collectif. Il nous y décrit bien l'environnement idéologique et politique actuel, contraire à ce vivre ensemble, caractérisé d'une part par le multiculturalisme identitaire du Canada, et d'autre part par le retour du vieux conservatisme incarné en grande partie par Mathieu Bock-Côté. Un excellent petit essai pour redécouvrir d'importantes réalités de notre histoire récente et ancienne et mieux apprécier les forces en présence à l'échelle du Québec et du monde.
Extrait :
Nous avons cherché à élargir le débat en nommant clairement les enjeux et en mettant carrément ces « exclus de l'indépendance » devant un choix : Dans quel camp êtes-vous ? Dans le camp de la lutte d'émancipation nationale et sociale du Québec ou dans le camp de l'oppression et de l'exploitation, dans le camp du Canada « postnational », colonisateur et impérialiste ? Une fois ce choix effectué, nous pourrons, soit mettre fin aux échanges ou, dans le cas contraire, discuter, débattre, identifier les torts et les bons coups, discerner l'accessoire des principes fondamentaux, et remettre notre lutte en marche.
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Lette à Christine Frechette
Madame la Première Ministre du Québec
Permettez qu'un citoyen vous écrive comme on lance une bouteille à la mer.
Je vous le dis d'entrée de jeu Madame la Première ministre. Lorsque la Coalition Avenir Québec a pris le pouvoir en 2018, ce ne fut pas pour moi un motif de réjouissance. Avec ses 37,4 pour cent des voix et une majorité écrasante de 74 sièges, le message était clair. Le Québec voulait du changement. Mais comme souvent en politique, le changement promis n'est pas toujours celui livré.
Puis vint la réélection, en 2022, avec 41 pour cent des suffrages et 90 sièges. Une consolidation du pouvoir presque impériale, qui aurait fait pâlir d'envie bien des premiers ministres passés, y compris René Lévesque lui-même. Et moi, devant cette reconduction, je n'y voyais toujours pas une bonne nouvelle.
Lorsque Bernard Drainville s'est joint à votre formation, je me suis dit que l'histoire avait parfois un sens de l'humour cruel. L'ancien artisan de la Charte des valeurs du Québec revenait dans un autre costume, mais avec des idées qui n'avaient pas tout à fait pris leur retraite.
Et puis, contre toute attente, vous voilà. Élue par les membres de votre parti avec 55 pour cent des voix. Un chiffre modeste mais suffisant pour changer le cours d'une soirée… et peut-être celui d'une province. Je vous avoue que, pour la première fois depuis longtemps, j'ai esquissé un sourire. Non pas tant par enthousiasme débordant, mais par soulagement. Celui de ne pas voir M. Drainville accéder au poste suprême.
Oui, vous êtes désormais la deuxième femme à occuper cette fonction dans l'histoire du Québec, après Pauline Marois. Et l'histoire, vous le savez, n'est pas tendre avec les premières ni avec les secondes. Elle observe, elle juge, elle tranche.
Alors la question s'impose, simple et implacable. Serez-vous à la hauteur ?
Je pourrais dresser ici la longue litanie des défis qui vous attendent. Inflation persistante autour de 3% en 2025 selon Statistique Canada, pénurie de main-d'œuvre qui touche encore plus de 150 000 postes au Québec, crise du logement qui fait grimper les loyers de plus de 7% dans certaines régions. Mais à quoi bon. Un seul défi résume tous les autres.
Rassembler.
Le Québec, aujourd'hui, ressemble moins à une société qu'à une conversation, une chicane interrompue. Entre ceux qui se reconnaissent dans la Loi sur la laïcité de l'État et ceux qui la contestent. Entre les régions et les métropoles. Entre les nouveaux arrivants et les anciens. Entre les désabusés et les convaincus.
Vous avez été femme d'affaires. Vous avez été diplomate économique. Vous avez été souverainiste, ou pas tout à fait, ou plus vraiment. Peu importe. Le moment n'est plus aux étiquettes, mais aux gestes.
Allez-vous rétablir des programmes comme le Programme de l'expérience québécoise, dont les modifications ont semé l'incompréhension chez tant d'étudiants, de travailleurs étrangers, des chefs d'entreprises et des maires ? Allez-vous revoir des lois qui, aux yeux de plusieurs, divisent plus qu'elles ne rassemblent ? Après Bernard Drainville, Allez-vous nous faire oublier Jean-François Roberge et ses dérapages en matière de laïcité ? Allez-vous vous inspirer d'une laïcité moderne et rassembleuse qui ne confond pas les représentants de l'autorité de l'État avec celles qui sont payés par l'État sans la représenter ?
Permettez d'insister sur ce point qui divise le Québec aujourd'hui. Faut-il vous rappeler que la laïcité Madame repose avant tout sur la liberté de conscience. Pas seulement la liberté de culte, mais la liberté de toutes les consciences, y compris l'athéisme. Pour que ces consciences puissent coexister, certaines règles s'imposent. Là où l'État exerce son autorité, la neutralité doit être réelle et visible. Les personnes qui incarnent directement ce pouvoir doivent donc s'abstenir de toute expression pouvant laisser croire à un manque de neutralité. Cela concerne par exemple les juges, les policiers, les agents correctionnels, les douaniers ou les militaires. Mais il faut faire une distinction. Tous ceux qui travaillent pour l'État ne le représentent pas au même degré. Un enseignant ou une éducatrice n'exerce pas un pouvoir coercitif au nom de l'État. Les inclure dans cette logique pose donc question. C'est vers cet équilibre que, j'ose croire, il existe un concensus au Québec. Une laïcité qui protège la liberté de conscience tout en maintenant une neutralité là où elle est réellement nécessaire. Aujourd'hui, on peut avoir l'impression que ce principe est détourné. Lorsqu'il devient un outil de suspicion ou d'exclusion, on s'éloigne de la laïcité pour entrer dans autre chose. Une logique politique qui instrumentalise un principe fondamental au lieu de le servir.
Je vous pose la question sans détour Madame. Allez-vous gouverner pour convaincre, ou pour conforter ?
Les sondages récents, certains plaçant votre parti autour de 13% des intentions de vote, sont-ils une condamnation ou un avertissement ?
Vous n'avez qu'un choix, au fond. Faire mentir le cynisme ambiant.
L'histoire politique du Québec est pleine de figures qui ont cru tenir le gouvernail, avant de découvrir qu'ils ne faisaient que suivre le courant. Ne devenez pas une note de bas de page à la fin d'un mandat. Ne suivez pas simplement les traces de Pauline Marois. Redessinez-les.
Aujourd'hui, la bonne nouvelle, pour certains, est une absence. Celle de M. Drainville à la tête du gouvernement. C'est peu. Une démocratie mérite mieux que des soulagements par défaut.
La véritable bonne nouvelle, Madame, reste à écrire. Elle dépend de vous et de votre équipe. Et elle commence peut-être par un geste symbolique simple, presque révolutionnaire en politique. Cesser de diviser. Et enfin, rassembler.
Veuillez agréer, Madame la Première Ministre, l'expression d'une vigilance citoyenne qui n'exclut pas, malgré tout, une certaine espérance.
Mohamed Lotfi
Journaliste, auteur, réalisateur.
13 Avril 2026
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La riposte au retour du bâton [backlash] : féminisme socialiste et politique de gauche en période de réaction
Chaque crise du capitalisme s'accompagne de manifestations et de bouleversements sociaux — qu'ils soient de nature progressiste ou réactionnaire. La crise de 2008 a été suivie d'une décennie de mouvements de masse progressistes : Occupy, Black Lives Matter, les mouvements féministes pour le droit à l'avortement et contre les violences sexistes, ainsi que des révolutions et quasi-révolutions comme le Printemps arabe.
Tiré de Entre les lignes et les mots
https://entreleslignesentrelesmots.wordpress.com/2026/04/11/la-riposte-au-retour-du-baton-backlash-feminisme-socialiste-et-politique-de-gauche-en-periode-de-reaction/?jetpack_skip_subscription_popup
En Irlande, nous avons assisté à des mouvements de masse contre les redevances sur l'eau, pour l'égalité du mariage et le droit à l'avortement, ainsi que pour une législation progressiste sur la reconnaissance de genre. Tout comme dans les années 60 et au début des années 70, lorsque le mouvement des droits civiques a été suivi par la deuxième vague du féminisme, le mouvement pour les droits des homosexuels, le mouvement contre la guerre du Vietnam et Mai 68, les mouvements de masse des années 2010 ont déclenché d'autres mouvements de masse.
Malheureusement, ces deux vagues de protestations de masse progressistes ont également été suivies, d'abord, d'une crise économique mondiale, puis d'un retour de bâton conservateur. Dans les années 1970 et 1980, cela s'est traduit par la crise pétrolière, Reagan, Thatcher et le néolibéralisme. Dans les années 2020, la crise du Covid a accéléré un retour de bâton d'extrême droite croissant et a marqué le début d'une nouvelle phase de réaction à travers le monde. Si l'on cherchait à déterminer la date à laquelle le retour de bâton antiféministe a pris son essor, ce serait probablement l'élection de Trump à la présidence des États-Unis en novembre 2016. Un violeur se présentant sur un plate-forme anti-avortement, Trump avait promis d'annuler l'arrêt Roe v. Wade. Cela s'est finalement produit en juin 2022, peu après que le procès Depp contre Heard eut sonné le glas du mouvement #MeToo. Le second mandat de Trump a mis le contre-courant en mode turbo. L'homme le plus puissant de la planète est à nouveau un violeur notoire. Les programmes DEI ont été décimés, les droits reproductifs sont attaqués et les rôles de genre traditionnels sont réaffirmés de force.
Les germes de cette réaction hostile étaient déjà présents avant la pandémie, mais le confinement a coupé les personnes de la vie réelle, et les algorithmes les ont entraînées dans des bulles d'écho toxiques en ligne. Cela a créé un terrain propice à la propagation de théories du complot paranoïaques, menant du déni de la Covid et de la propagande anti-vaccins au racisme, au sexisme, à l'homophobie et à la transphobie. Nous avons tous et toutes des ami·es, des membres de notre famille ou des collègues qui ont perdu la tête depuis le Covid – leur cerveau submergé par un flot incessant de conneries.
Pour paraphraser Marx et Engels, quels que soient les progrès que nous accomplissons sous le capitalisme, sans révolution, nous ne pouvons pas nous débarrasser définitivement de la « boue des siècles » — elle réapparaîtra sous diverses formes jusqu'à ce que tout ce système pourri soit renversé. Cela est douloureusement évident sur deux des principaux fronts de la réaction antiféministe actuelle — les droits reproductifs et la famille — et la violence sexiste.
Droits reproductifs et famille
Historiquement, les fascistes étaient connus pour brûler des livres. Aujourd'hui, ils veulent brûler aussi les contraceptifs. Il a été rapporté en juillet [1] que l'administration Trump avait décidé d'incinérer près de 10 millions de dollars de contraceptifs destinés aux programmes de l'USAID en Afrique. Un responsable du Département d'État les a qualifiés de certains produits contraceptifs abortifs issus de contrats USAID résiliés sous l'ère Biden », car les stocks comprenaient des DIU et des contraceptifs d'urgence [2]. Cela s'inscrit dans le cadre du démantèlement de l'USAID — mais la raison pour laquelle l'administration Trump a voulu brûler les contraceptifs plutôt que de les vendre ou de les donner est clairement idéologique. Entravé par la législation belge (où les contraceptifs sont stockés), qui interdit l'incinération de dispositifs médicaux réutilisables, le plan semble désormais consister à les laisser expirer. Planned Parenthood estime que cela entraînera 174 000 grossesses non désirées et 56 000 avortements pratiqués dans des conditions dangereuses.
Cette destruction pure et simple des droits reproductifs va de pair avec la montée d'un pro-natalisme réactionnaire — dont le champion le plus notoire est Elon Musk, le bourreau de l'USAID, qui a eu quatorze enfants avec au moins quatre femmes différentes. Au-delà des excentricités de ce « tech bro » qu'est Musk, le pro-natalisme est plus généralement associé à la valorisation du mariage, de la famille nucléaire traditionnelle et des rôles de genre rigides. Il est intrinsèquement lié au racisme ; sa raison d'être est d'éviter l'immigration – le seul autre moyen d'accroître l'offre de main-d'œuvre.
Le phénomène des « femmes traditionnelles » [« tradwives »] s'inscrit dans cette logique. Sophie Lewis [3] l'analyse comme une tentative d'échapper au « à la double journée » du travail rémunéré et non rémunéré. La participation des femmes au marché du travail les conduit à cumuler une double activité au lieu d'une seule, tandis que leurs salaires sont engloutis par les frais de logement et de garde d'enfants. Les personnes ne peuvent pas se permettre d'avoir des enfants avant la trentaine ou la quarantaine et finissent donc par en avoir moins, voire pas du tout. Les parent·es, en particulier les femmes, sont épuisé·es par cette double charge.
La réponse de l'extrême droite à cette crise de la reproduction biologique et sociale sous le capitalisme consiste à en rejeter la faute sur le féminisme — tout comme elle impute la crise du logement et du coût de la vie aux migrant·es. Elle affirme qu'autrefois, le salaire d'un homme suffisait à subvenir aux besoins de toute la famille. Mais aujourd'hui, à cause du féminisme, tout le monde doit travailler. C'est donc le féminisme qui détruit les familles, fait baisser les taux de natalité et fait grimper le coût du logement, car les prêts immobiliers sont désormais basés sur deux revenus plutôt qu'un seul.
Ce discours exploite le sentiment qu'ont certains hommes d'être ramenés au niveau des femmes, voire en dessous — par exemple, à travers le déclin du travail manuel masculin et la féminisation des emplois professionnels. Bien sûr, cela ignore le fait que les femmes restent nettement plus pauvres que les hommes. L'écart salarial horaire entre les sexes est d'environ 10%, mais l'écart de revenus sur l'ensemble de la vie est bien plus important ; les femmes s'absentent davantage du marché du travail pour s'occuper des enfants et sont plus susceptibles de travailler à temps partiel. Les femmes effectuent également deux fois plus de tâches ménagères que les hommes, même lorsque les deux travaillent à temps plein.
La perte des privilèges masculins n'est en aucun cas absolue ; ceux-ci sont simplement moins importants qu'auparavant. Ce sentiment chez les hommes d'une perte de privilèges par rapport aux femmes et ce désir de réaffirmer ces privilèges alimentent la montée de l'extrême droite — tout comme la perte, ou la perception d'une perte, de supériorité relative chez les Blanc·hes alimente le racisme. Les démagogues de droite attisent les flammes de ce ressentiment fratricide, y voyant le moyen idéal d'empêcher la solidarité de la classe ouvrière contre les milliardaires qu'ils représentent.
Richard Seymour écrit que la « perte de distinction » est vécue par les partisan·es de l'extrême droite comme un appauvrissement massif, « équivalant à la chute de la civilisation » [4]. Le fait que les femmes ou les personnes noires et métisses s'en sortent moins mal que les hommes blancs par le passé peut ne pas sembler une raison suffisante pour tout mettre à feu et à sang. C'est pourquoi des théories du complot comme celle du « Grand Remplacement » sont nécessaires pour relier tout cela en une seule et même catastrophe imaginaire. C'est pourquoi le langage de l'extrême droite est si ridiculement apocalyptique.
La politique de la violence sexiste
Sous la surface de cette vague de réaction hostile se cache la menace de la violence. L'extrême droite exploite cyniquement les inquiétudes croissantes concernant la violence sexiste pour justifier des pogroms contre les hommes étrangers « en âge de servir dans l'armée ». Or, les personnes impliquées sont souvent elles-mêmes des auteurs de violences à l'égard des femmes. La moitié des personnes récemment arrêtées pour des émeutes racistes en Irlande du Nord avaient déjà fait l'objet de signalements à la police pour des faits de violence sexiste [5].
Les taux de violence sexiste signalés sont également en hausse. Cela s'explique en partie par une plus grande sensibilisation depuis le mouvement #MeToo, mais la prolifération apparente des attitudes sexistes depuis les années 2010 suggère qu'il s'agit également d'une augmentation réelle. Certaines études ont constaté une aggravation des attitudes sexistes chez les jeunes hommes. Pour d'autres, ce n'est pas tant que les jeunes hommes sont devenus plus sexistes, mais plutôt que les jeunes femmes sont devenues plus progressistes.
Une étude menée par Women's Aid a révélé que 67% des jeunes hommes adhèrent à des attitudes sexistes traditionalistes sur la masculinité, ou ne s'y opposent pas, contre 40% des hommes dans l'ensemble [6]. Cela inclut des croyances telles que : « les hommes qui ne dominent pas dans leurs relations ne sont pas de vrais hommes » ; « les hommes devraient recourir à la violence pour se faire respecter si nécessaire » ; « la valeur d'un homme se mesure à son pouvoir et à son contrôle sur les autres » et « les vrais hommes ne devraient pas avoir à se soucier de l'opinion ou des sentiments des femmes ». Les féministes attribuent souvent la montée des attitudes sexistes chez les jeunes hommes à l'essor de la « manosphère » [sphère masculiniste]. Une étude de l'université de Dublin City [7] a révélé que, quelques heures après la création d'un compte sur les réseaux sociaux, plus des trois quarts des contenus recommandés aux garçons de 16 à 18 ans sur TikTok et YouTube étaient masculinistes, antiféministes ou autrement extrémistes. Les grandes entreprises technologiques savent que les gens regardent plus longtemps les contenus extrêmes, ce qui signifie qu'ils voient plus de publicités et achètent plus de produits. La prolifération de la « manosphère » est donc directement alimentée par l'économie de l'attention dont tirent profit les géants de la tech.
Au-delà de l'instinct de curiosité malsaine, un autre aspect de la « manosphère » attire les jeunes hommes. L'association Women's Aid décrit des influenceurs comme Andrew Tate comme « abordant des thèmes liés à la masculinité traditionnelle, à l'indépendance et à la résilience ». Si cela trouve un écho, c'est en partie parce que l'économie du capitalisme tardif a privé les jeunes hommes de l'autonomie et du contrôle sur leur propre vie qui auraient été considérés comme acquis par les générations précédentes — par exemple, la possibilité de quitter le domicile parental. L'âge moyen du départ du domicile familial est désormais de 28,8 ans
Les hommes ont également perdu leur contrôle économique sur les femmes. La participation accrue des femmes au marché du travail les a rendues moins dépendantes financièrement des hommes, ce qui rend plus difficile pour certains hommes de nouer ou d'entretenir des relations. De plus, les femmes jouissent d'une plus grande liberté sexuelle en raison de l'évolution des mentalités à l'égard de la sexualité. Un sondage Gallup réalisé l'année dernière a révélé que 29% des femmes de la génération Z aux États-Unis s'identifiaient comme LGBTQ+, contre 11% des hommes de la même génération [9]. Dans ce contexte, les contenus de la « manosphère » axés sur le sport, la force physique et émotionnelle et la domination sur les femmes peuvent redonner aux hommes un sentiment de contrôle.
Comme pour les questions de reproduction, l'extrême droite aborde des problèmes et des angoisses réels, mais propose des solutions réactionnaires et sexistes : rétablir les rôles de genre traditionnels, renvoyer les femmes au foyer, recourir à la violence masculine soi-disant pour nous protéger, nous priver de liberté économique et biologique. Au lieu de s'attaquer aux véritables causes économiques et de fournir des logements abordables ou des services publics de garde d'enfants, la « solution » de l'extrême droite consiste à rétablir la distinction et la division au sein de la classe ouvrière et à laisser le système de classes intact. Notre objectif est d'abolir à la fois la distinction et le système de classes en luttant simultanément contre l'oppression et l'exploitation. C'est la seule façon d'unir la classe ouvrière et de mettre fin à la domination du capital.
La riposte [backlash] au retour du bâton [backlash]
Après plusieurs années durant lesquelles l'extrême droite semblait se développer presque sans opposition, on assiste aujourd'hui à une riposte croissante contre cette tendance. Au cours de l'année écoulée, nous avons assisté à une relance des mouvements contre les violences sexistes, notamment des manifestations en soutien à Nikita Hand, des marches rassemblant des milliers de personnes à l'occasion de la Journée internationale des femmes et des rassemblements plus modestes contre la « manosphère » devant les sièges des entreprises de réseaux sociaux. Les femmes sont également en première ligne dans la lutte contre le racisme et au sein du mouvement de solidarité avec la Palestine, notamment à travers des groupes tels que Mothers against Genocide. Un sondage à la sortie des urnes [10] réalisé lors des élections générales de novembre dernier a montré que deux fois plus de femmes que d'hommes avaient voté pour People Before Profit, 7% des femmes ayant voté pour les sociaux-démocrates contre 4% des hommes.
On observe également des signes d'un contre-mouvement face au contrecoup dans les récents résultats électoraux positifs de la gauche en Irlande et à l'échelle internationale. Catherine Connolly a remporté l'élection présidentielle avec la plus large marge jamais enregistrée, en menant une campagne sur un programme de gauche progressiste opposé à l'impérialisme et à la guerre, défendant le » travail coopératif » [meitheal] [11] et dénonçant la montée du sentiment anti-immigration comme une « colère mal placée […] dirigée contre les mauvaises personnes » [12].
Die Linke a obtenu des résultats étonnamment bons aux élections allemandes de février, en se présentant sur un programme économique de gauche et anti-extrême droite [13] et en devançant le BSW de Sahra Wagenknecht, un parti économiquement de gauche mais socialement conservateur. En Grande-Bretagne, des centaines de milliers de personnes s'inscrivent pour rejoindre Your Party et les Verts, qui se tournent vers la gauche. Zohran Mamdani vient de remporter l'élection à la mairie de New York grâce à un programme de gauche axé sur le coût de la vie, qui comprenait la gratuité universelle des services de garde d'enfants comme revendication centrale et défendait le droit des personnes transgenres à l'accès aux soins de santé [14]. Plutôt que de déclarer que « le mouvement de prise de conscience [woke] est mort » et de sacrifier les personnes transgenres et racialisées, comme certain·es à gauche ont été tenté·es de le faire, le succès de Mamdani a montré qu'il est possible d'intégrer une politique socialement progressiste à un programme économique de gauche axé sur les « besoins fondamentaux ». Fait significatif, en plus d'augmenter le taux de participation, il a réussi à convaincre 15% des électeurs/électrices de Trump de le soutenir [15].
L'une des caractéristiques marquantes de ces années de recul a été l'aggravation du fossé politique entre les sexes à l'échelle internationale, de l'Irlande [16] aux États-Unis, en passant par l'Europe et la Corée du Sud. Cela peut être perçu comme un problème pour la gauche, car nous avons évidemment besoin à la fois des hommes et des femmes pour réussir — en particulier face à la crise écologique mondiale. C'est aussi une formidable opportunité : celle de recruter davantage de femmes et de corriger le déséquilibre historique entre les sexes qui prévaut dans la plupart des organisations militantes de gauche.
Il y a également des raisons d'espérer que ce fossé entre les sexes résulte davantage de la politisation des jeunes femmes, influencées par une décennie de mouvements féministes qui ont viré à gauche, que d'un virage à droite des jeunes hommes ; que ces derniers aient été pour la plupart plus apathiques que radicalisés [17]. C'est important car cela signifie que l'organisation et la mobilisation peuvent faire basculer les jeunes hommes vers la gauche, comme cela a été le cas pour les jeunes femmes.
L'élection de Mamdani est intéressante à cet égard, car elle va à contre-courant de la tendance en recueillant un soutien à peu près égal de la part des femmes et des hommes [18] tout en remportant 81% des voix des électeurs LGBTQ+ [19]. Ce qui unit tous ces récents succès électoraux de gauche, c'est un vote massif des jeunes. Die Linke a été le parti le plus populaire auprès des 18-24 ans [20], 62% des jeunes électeurs/électrices de moins de 30 ans ont choisi Mamdani [21], et les deux tiers ont choisi Connolly [22]. Après plusieurs années de morosité quasi ininterrompue et une dérive apparemment inexorable vers l'extrême droite, il y a des raisons d'espérer à nouveau, si nous continuons à nous battre.
Diana O'Dwyer, 8 avril 2026
Publié initialement sur Rupture.
https://links.org.au/backlash-against-backlash-socialist-feminism-left-politics-time-reaction
Traduit par DE
[1] Carter Sherman, « L'administration Trump s'apprête à détruire près de 10 millions de dollars de contraceptifs destinés aux femmes à l'étranger ». The Guardian, 18 juillet 2025
https://www.theguardian.com/us-news/2025/jul/18/trump-administration-destroy-contraceptives-usaid-africa
[2] Lauren Kent, « Empêchée de brûler 9,7 millions de dollars de contraceptifs achetés pour l'USAID, l'administration Trump pourrait désormais jouer la montre ». CNN, 2 octobre 2025.
https://www.cnn.com/2025/10/26/europe/usaid-contraceptives-belgium-trump-intl.
[3] Sophie Lewis, « Double-Shift : Dialectique de la Tradwife ». Dilettante Army, 26 avril 2023.
https://dilettantearmy.com/articles/double-shift-dialectic-of-the-tradwife.
[4] Richard Seymour, Nationalisme de catastrophe La chute de la civilisation libérale. Verso Books, 2024.
[5] Luke Butterly, « Près de la moitié des émeutiers racistes d'Irlande du Nord ont été signalés pour violence domestique », The Detail, 7 août 2025.
[6] Core Research et Women's Aid. Evolving Manhood – Attitudes, Influence, and Well-Being Among Irish Men. 2024.
https://www.womensaid.ie/app/uploads/2024/11/Evolving-Manhood-Core-Research-and-Womens-Aid.pdf.
Women's Aid. « Women's Aid fête ses 50 ans : une nouvelle étude montre que les jeunes hommes adoptent des attitudes plus conservatrices envers les femmes et la masculinité, tandis que la violence et les abus sont une “réalité quotidienne” pour trop de femmes. » Women's Aid, 21 novembre 2024.
https://www.womensaid.ie/get-informed/news-events/media-releases/womens-aid-at-50-new-research-shows-young-men-moving-to-the-right-in-attitudes-towards-women-and-manhood-while-violence-and-abuse-is-a-fact-of-life-for-too-many-women/
[7] Dr Catherine Baker, Debbie Ging et Dr Maja Brandt Andreasen. Recommander la toxicité : le rôle des algorithmes de recommandation sur YouTube Shorts et TikTok dans la promotion d'influenceurs prônant la suprématie masculine. DCU, 2024.
https://antibullyingcentre.ie/wp-content/uploads/2024/04/DCU-Toxicity-Full-Report.pdf.
[8] Caoimhe Gordon, « La génération des chambres d'étage : des chiffres révèlent l'âge moyen en Irlande pour quitter le domicile familial – et comment les autres États de l'UE se comparent ». Irish Independent, 30 septembre 2024.
https://www.independent.ie/business/irish/the-box-room-generation-figures-reveal-average-age-in-ireland-for-moving-out-of-family-home-and-how-other-eu-states-compare/a1984219310.html.
[9] Jeffrey M. Jones, « L'identification LGBTQ+ aux États-Unis atteint désormais 7,6% ». Gallup Inc., 13 mars 2024.
https://news.gallup.com/poll/611864/lgbtq-identification.aspx.
[10] Mark Coughlan, « Des graphiques fournissent des informations clés sur les données des sondages sortie des urnes ». RTE.ie, 29 novembre 2024.
https://www.rte.ie/news/primetime/2024/1129/1483866-the-exit-poll-three-key-charts-to-understand-the-initial-details/.
[11] Forme traditionnelle de travail coopératif pratiquée entre voisins dans les zones rurales.
[12] Débat sur RTE Morning Ireland, 17 octobre 2025.
[13] Die Linke, « Kurzwahlprogramm »,
https://www.die-linke.de/fileadmin/user_upload/Kurzwahlprogramm_Linke-BTW25_englisch_A4.pdf
[14] Gillian Branstetter, « Democrats Can't Blame Trans People for Their Own Failures ». The Nation, 7 novembre 2025.
https://www.zohranfornyc.com/platform
[15] Kabir Khanna, « Les électeurs/électrices que Mamdani a ajouté·es à la coalition démocrate à New York : analyse de CBS News – CBS News ». CBS News, 11 novembre 2025.
https://www.cbsnews.com/news/cbs-news-analysis-the-voters-mamdani-added-to-the-democratic-coalition-in-new-york/.
[16] Conor Little, « Les divergences entre les sexes dans les opinions politiques des jeunes en Irlande ». Irish Politics Forum, 13 janvier 2025.
https://politicalreform.ie/2025/01/13/the-gender-divide-in-young-peoples-political-opinions-in-ireland/.
[17] Lydia Saad, « Les Américaines sont devenues plus libérales ; les hommes restent globalement stables . Inc, Gallup, 7 février 2024.
https://news.gallup.com/poll/609914/women-become-liberal-men-mostly-stable.aspx
Cas Mudde, « La véritable histoire, ce n'est pas que les jeunes hommes voteraient pour l'extrême droite. C'est ce que font les jeunes femmes. » Opinion. The Guardian, 21 mai 2025.
https://www.theguardian.com/commentisfree/2025/may/21/young-men-women-far-right-online-politics-centre-left
Sherman, « Les jeunes femmes sont le groupe le plus progressiste de l'histoire américaine. Les jeunes hommes sont déconnectés. » US News. The Guardian, 7 août 2024.
https://www.theguardian.com/us-news/ng-interactive/2024/aug/07/gen-z-voters-political-ideology-gender-gap.
[18] Kiko Llaneras, Sebastián Casse, Daniele Grasso. « Qui a voté pour Mamdani ? Les élections new-yorkaises en sept graphiques. » EL PAÍS English, 5 novembre 2025.
https://english.elpais.com/usa/2025-11-05/who-voted-for-mamdani-the-new-york-election-in-seven-charts.html.
[19] Matt Tracy, « Mamdani a dominé le vote LGBTQ lors de la course à la mairie, selon les sondages à la sortie des urnes ». Gay City News, 5 novembre 2025.
https://gaycitynews.com/mamdani-dominated-lgbtq-vote-mayoral-race/.
[20] Lily Parsey, « La démographie n'est pas une fatalité : coup d'œil sur les résultats des élections allemandes ». ILCUK.org.uk, 12 mars 2025.
https://ilcuk.org.uk/german-election-results-2025/.
[21] Kiko Llaneras, Sebastián Casse, Daniele Grasso. « Qui a voté pour Mamdani ? Les élections new-yorkaises en sept graphiques ». EL PAÍS English, 5 novembre 2025.
https://english.elpais.com/usa/2025-11-05/who-voted-for-mamdani-the-new-york-election-in-seven-charts.html.
[22] Hors indécis·es et votes nuls. Daniel Murray et Megan O'Brien, « Sondage exclusif Red C : Humphreys humilié alors que Connolly s'apprête à remporter une victoire présidentielle écrasante ». The Business Post, 22 octobre 2025.
https://www.businesspost.ie/politics/exclusive-red-c-poll-humphreys-humbled-as-connolly-set-for-commanding-presidential-victory/.
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Gen Z : Jeunes femmes progressistes et influenceuses conservatrices
Les militant·es de gauche se réjouissent de la popularité croissante du socialisme auprès des jeunes, mais la politique chez les jeunes est plus hétérodoxe qu'il n'y paraît.
Tiré de Entre les lignes et les mots
En juillet dernier, alors que des dizaines de milliers de bénévoles de la campagne de Zohran Mamdani se déployaient dans les cinq arrondissements de New York, de longues files d'attente ont commencé à se former devant l'une des épiceries les plus branchées et les plus chères de Manhattan. Un buzz sur les réseaux sociaux s'est rapidement emparé du sujet. Qu'est-ce qui les a attirés là-bas, malgré la chaleur étouffante de l'été ? Une glace à la poudre protéinée en édition limitée créée par Hannah Neeleman, l'influenceuse « tradwife », extrêmement populaire, connue en ligne sous le nom de Ballerina Farm, qui a fait la couverture d'Evie, décrit comme un « Cosmo conservateur ».
La scène était saisissante : des jeunes femmes dans l'une des villes les plus libérales des États-Unis faisant la queue pour acheter les produits d'une personnalité dont la marque est centrée sur les rôles de genre traditionnels et la vie domestique rurale. La rencontre de ces deux mondes pourrait renforcer un discours sur des clivages culturels et politiques opposés : d'un côté, des milliers de jeunes militants sacrifiant leurs soirées et leurs week-ends pour, porte après porte, construire un mouvement en faveur du socialisme démocratique ; de l'autre, des jeunes femmes faisant la queue pour une coupe de glace à 10 dollars, commercialisée par une influenceuse de droite.
Mais il y a plus de recoupements entre ces deux groupes qu'on pourrait le croire, et cela en dit long sur la politique hétérodoxe de la Génération Z. Ici, politique et culture s'entremêlent d'une manière qui ne se reflète pas dans l'affiliation partisane traditionnelle, l'esthétique ayant parfois autant de poids que la politique. Un engagement ironique envers des personnalités politiques peut se transformer en véritable affection. La même génération qui s'est ruée en masse vers Mamdani propulse également vers la viralité les « tradwives », les influenceuses anti-vaccins spécialisées dans le bien-être et les créateurs de contenu de Make America Healthy Again (MAHA).
Aujourd'hui, un membre des Socialistes démocrates d'Amérique partage librement les recettes élaborées de l'influenceuse mormone Nara Smith. Une jeune femme diplômée de l'université suit le programme de compléments alimentaires contre l'endométriose d'une influenceuse MAHA tout en continuant à faire un don mensuel à Planned Parenthood. Pour cartographier ce terrain, il faut abandonner l'hypothèse selon laquelle l'identité politique doit être cohérente en soi et que la consommation culturelle permet de prédire de manière fiable les comportements électoraux. Il faut également prendre au sérieux les réalités matérielles et les griefs de cette génération.
Les socialistes sont à juste titre encouragés par le fait qu'une large majorité de jeunes Américains ont désormais une opinion favorable du socialisme, y compris 62% des 18-29 ans. Leur frustration face à la précarité économique, à l'endettement, à la guerre sans fin et aux institutions défaillantes est bien réelle. Et la victoire de Mamdani — ainsi que les jeunes électeurs et électrices qui l'ont rendue possible — confirme que ce mécontentement peut être canalisé vers le pouvoir politique.
Mais il est prématuré de confondre ce moment de convergence électorale avec un alignement politique durable. En effet, la vidéo virale qui a lancé la campagne de Mamdani, fin 2024, dans laquelle il demandait à des personnes qui venaient de voter pour Donald Trump si elles soutiendraient des mesures telles que la gratuité des transports publics et la garde d'enfants universelle (ils le feraient !), démontre l'hétérodoxie politique croissante au sein de nombreux segments de la population.
https://www.instagram.com/reels/DCZHIXpu83p/
Le paysage complexe qui façonne le développement politique de la Génération Z est particulièrement manifeste dans le domaine de la santé et du bien-être. Pour la Gen Z, la santé, le bien-être et le sport ne sont pas des choix de vie périphériques, mais des cadres centraux permettant de donner du sens à l'insécurité, au stress et à la défaillance des institutions, tout particulièrement dans un contexte de hausse des coûts de santé et d'anxiété généralisée.
Les sondages montrent systématiquement que la Gen Z accorde une priorité plus élevée à la santé physique et mentale, au sommeil, à la nutrition et à la forme physique que les générations précédentes. Ici, le « bien-être » n'est pas seulement un espace de consommation, mais un moyen d'exprimer son contrôle, son identité et de trouver du sens dans un monde instable. Bien que l'univers du bien-être regroupe des influenceurs et influenceuses de tous horizons politiques, un thème dominant unit les contenus les plus populaires : une méfiance envers les institutions, particulièrement marquée chez les jeunes femmes.
Une grande partie des commentaires de gauche actuels sur la culture du bien-être de droite présente ces dynamiques comme une sorte de « passerelle entre le bio et le fascisme » (granola-to-fascism pipeline), où l'intérêt pour la santé, le sport ou la vie au naturel glisserait inévitablement vers une idéologie cohérente d'extrême droite. Nous pensons pour notre part qu'il se joue là quelque chose de plus fragmenté et de plus instable politiquement.
Des figures de droite ont commencé à remarquer ce que la gauche a largement ignoré : ce ne sont pas seulement les politiques conservatrices qui rebutent les femmes de la Génération Z ; celles-ci sont désillusionnées par tout un cadre institutionnel qui a trop souvent trahi leurs espoirs et leurs intérêts. Plutôt que de balayer ce mécontentement d'un revers de main ou de supposer qu'il s'orientera naturellement vers des solutions progressistes, la droite a commencé à bâtir des projets qui vont exactement à la rencontre des jeunes femmes là où elles en sont.
Aujourd'hui, les passerelles vers la politique de droite n'attirent souvent pas les jeunes vers une disposition unique d'extrême droite. Au contraire, elles circulent à travers des écosystèmes vaguement connectés d'anxiété liée à la santé, de méfiance envers les institutions, de précarité du marché du travail et d'insatisfaction face au libéralisme. Les jeunes femmes peuvent évoluer dans ces espaces tout en conservant des opinions progressistes sur les questions économiques, même si elles interagissent avec des communautés et des influenceurs du bien-être marqués à droite.
Il en résulte une forme d'hybridité politique dans laquelle la culture du bien-être, en l'absence d'institutions de confiance, devient un lieu d'expérimentation pour redéfinir le sens, l'autorité et le soin. Il ne s'agit pas ici de la politique conservatrice en matière de genre, avec ses serments de virginité et son éducation prônant l'abstinence exclusive. Des influenceuses conservatrices comme Alex Clark et Brett Cooper ont compris que les sermons moralisateurs ne fonctionneraient pas auprès d'une génération capable de soutenir l'accès à l'avortement tout en considérant d'un œil sceptique la contraception hormonale. Au lieu de cela, elles développent une approche qui valide les expériences des jeunes femmes face aux défaillances institutionnelles — déni médical (medical gaslighting), exploitation par les entreprises, impossibilité de concilier vie professionnelle et vie privée — tout en orientant soigneusement cette frustration vers des solutions culturelles conservatrices plutôt que vers un changement structurel.
Cette stratégie est particulièrement visible dans la manière dont la droite s'est positionnée par rapport au système de santé. Les enquêtes montrent systématiquement que les jeunes adultes font beaucoup moins confiance aux médecins, aux hôpitaux et aux laboratoires pharmaceutiques que les générations plus âgées ; ils sont nettement plus enclins à ignorer les conseils médicaux et se tournent souvent vers leurs pairs, les réseaux sociaux ou les gourous du bien-être pour obtenir des conseils. Cette méfiance, ainsi que le coût prohibitif de l'assurance et des soins, aide à expliquer pourquoi la santé et le bien-être sont devenus un terrain si fertile pour la construction du sens politique chez les jeunes, même lorsque ces espaces sont associés à la droite.
Il est certes vrai que les médicaments, y compris les contraceptifs, sont souvent prescrits comme des traitements fourre-tout pour des problèmes de santé disparates, sans laisser de place à une éducation et à une autonomie suffisantes des patientes. Il existe une longue et complexe histoire des contraceptifs — parfois étroitement liée à l'histoire de l'eugénisme — que la médecine conventionnelle reconnaît rarement.
L'analyse de Clark est ici pertinente : les jeunes femmes ne s'identifient pas comme républicaines, mais elles ne trouvent pas non plus de réponses dans les solutions libérales qui partent du principe que la défense de l'accès à l'avortement suffit à répondre à leurs besoins. Lorsque les femmes expriment leurs inquiétudes quant à la prescription de contraceptifs pour des problèmes de santé disparates, soulignant les effets secondaires dont elles n'ont pas été averties, les progressistes réagissent souvent sur la défensive, craignant que toute critique de la contraception hormonale ne serve de prétexte pour restreindre les droits reproductifs.
Mais, pour de nombreuses jeunes femmes, il s'agit là de préoccupations distinctes. Elles soutiennent l'accès à l'avortement tout en se demandant pourquoi leur endométriose n'a pas été traitée pendant des années, ou pourquoi arrêter la pilule au profit d'une contraception non hormonale — si souvent promue par des influenceuses proches des conservateurs — qui leur a donné l'impression de reprendre possession de leur corps.
La droite s'est emparée de ce fossé, construisant tout un écosystème de signification autour des griefs des jeunes femmes à l'égard du système médical. Chez les femmes de la génération Y et de la génération Z, on observe un intérêt croissant pour la « santé hormonale » et la compréhension de la manière dont les déséquilibres hormonaux pourraient être liés à des maladies chroniques courantes telles que les troubles digestifs, le syndrome des ovaires polykystiques, l'endométriose, les problèmes thyroïdiens, les difficultés de gestion du poids et la mauvaise santé de la peau et des cheveux.
Contrairement à ce que pensent les progressistes plus âgés, les influenceuses conservatrices n'interviennent pas dans cet espace en condamnant moralement les échecs individuels ou en faisant appel au « fascisme corporel ». Ils proposent plutôt des critiques à l'encontre des géants pharmaceutiques et de l'industrie de la fertilité. Ils valident les expériences de frustration vis-à-vis de la médecine institutionnelle tout en offrant des solutions individualisées — suivre son cycle naturellement, rejeter les aliments transformés, remettre en question l'utilisation des médicaments — qui évitent tout appel à un changement structurel.
La capacité à identifier et à critiquer les crises du capitalisme américain depuis la droite se distingue par son attention portée aux échecs du libéralisme de marché. Dans des podcasts comme Culture Apothecary, affilié à Turning Point USA, Clark et ses invité·es sensibilisent les auditeur·trices à ce qu'ils présentent comme les véritables causes des crises sanitaires, mettant en cause les intérêts des entreprises dans la manipulation de la recherche scientifique, la dégradation des agences de régulation et la création d'incitations poussant les élu·es à renoncer à l'intérêt public.
Dans un épisode avec Calley Means, une ancienne lobbyiste de l'industrie alimentaire, désormais très en vue dans l'univers MAHA, Clark aborde la désinformation autour de la production alimentaire industrielle et du régime alimentaire américain. Elle ne blâme ni ne fustige les femmes qui ne parviennent pas à suivre un régime ou à faire de l'exercice ni ne se moque de celles qui ne répondent pas aux normes de beauté conventionnelles. Elle se positionne plutôt comme une rebelle qui dénonce la corruption au sein des systèmes alimentaires et de santé. Elle avertit ses auditeur·trices qu'ils sont les victimes d'un système qui a transformé leur santé en arme au service du profit.
Bien que cette analyse reprenne souvent des critiques contre le pouvoir des grandes entreprises (le corporate power), généralement associées à « la gauche » [au Parti démocrate, NdT], ces personnalités proposent rarement des solutions nécessitant des changements législatifs ou la reconstruction des institutions publiques. Les suggestions en faveur d'un mode de vie holistique et d'approches corporelles de la santé deviennent des outils culturellement pertinents qui normalisent des projets politiques conservateurs, ancrés dans l'approfondissement de la peur et de la méfiance envers le secteur public.
Cette logique d'abandon institutionnel s'étend au-delà de la santé et du bien-être, façonnant la manière dont les jeunes appréhendent le travail, la famille et les soins à une époque où les solutions publiques semblent absentes ou inaccessibles. Les contenus sur le mode de vie que les générations plus âgées pourraient rejeter comme archaïques ou patriarcaux sont devenus courants parmi la Génération Z, reflétant un désir sincère de récits autour de la formation de la famille, de la maternité et du couple.
Les images inspirantes, largement diffusées par Ballerina Farm et des influenceurs similaires — de jeunes mères et épouses dans de vastes propriétés familiales, préparant du pain au levain et élevant leurs enfants en dehors de l'économie formelle — ne sont pas toujours perçues par la Génération Z comme des pièges patriarcaux. Au contraire, elles sont présentées comme un « traitement de princesse » ou une « vie tranquille » bien méritée, une évasion valorisante face à un monde du travail exploiteur et implacable, ou simplement un avenir imaginaire où l'on peut passer du temps avec sa famille dans la joie.
Sans que beaucoup de socialistes ne s'en aperçoivent, la droite a développé une critique de ce qu'elle appelle le « girlboss feminism » [le féminisme des femmes de pouvoir, NdT], qui trouve naturellement un écho auprès des mères actives épuisées. Ici, les commentateurs conservateurs abordent avec attention les défis que les féministes appellent depuis longtemps la « double journée de travail » : la charge inégale des tâches ménagères, de la garde des enfants et du travail émotionnel que les femmes assument de manière disproportionnée après avoir terminé leur activité rémunérée à l'extérieur du foyer.
Pourtant, alors que les revendications radicales qui accompagnaient autrefois ces conditions, telles la rémunération du travail reproductif, ont largement disparu du discours libéral et de gauche, une ouverture politique s'est créée. Dans cet espace, la droite aborde les expériences de frustration et d'aliénation qui restent concrètement sans solution.C'était l'un des thèmes du Sommet sur le leadership des jeunes femmes, organisé par Turning Point USA. Les intervenantes n'avaient peut-être pas de solutions à proposer, mais beaucoup ont reconnu les pressions et les angoisses auxquelles sont confrontés leurs publics de femmes de la génération Z et de jeunes milléniales. Comme l'a dit Cooper à l'auditoire :
XXXXX« Mon objectif ici n'est pas de dire que les femmes peuvent tout avoir… Je ne suis pas ici pour vous dire que vous devriez vous efforcer d'être une épouse et une mère, de trouver une carrière extraordinaire, de rester en bonne santé et de ne pas consommer d'huiles de graines, de vous engager en politique, et, et, et, et, et… Nous ne pouvons littéralement pas tout avoir en même temps, mais nous pouvons avoir beaucoup de choses. Nous pouvons avoir une vie incroyablement riche. »
Les propos de Cooper ont été accueillis par un tonnerre d'applaudissements, avec plus d'un « Dis-leur, Brett ! » Les commentaires sur la vidéo YouTube de son discours reflètent un soutien similaire. Comme l'a formulé un commentateur : « “Tout avoir”, en termes féministes, signifie déléguer la maternité à une femme plus pauvre qui, du coup, passe moins de temps avec ses propres enfants. »
C'est l'écosystème de construction de sens que la droite est en train de mettre en place. Et c'est un écosystème qui reconnaît des problèmes réels, offre une validation et des solutions immédiates (quoique superficielles), et procure un sentiment d'appartenance à une communauté aux jeunes femmes qui se sentent abandonnées par la politique traditionnelle. Il n'est pas nécessaire de se convertir à une idéologie conservatrice globale. Il suffit simplement d'être les seules dans la salle à prendre ces préoccupations au sérieux, alors que la gauche suppose trop souvent que la défense du droit à l'avortement constitue à elle seule un engagement significatif envers le travail reproductif, les soins de santé et l'autonomie corporelle.
Ces problèmes et ces désirs sont réels. La question politique urgente est de savoir qui s'adresse à elles et quelles solutions sont proposées.
Ces longues files d'attente pour les glaces à l'italienne de Ballerina Farm durant l'été de Mamdani illustrent bien cette dynamique. Il est tout à fait possible, et de plus en plus courant, de voter pour Mamdani, de suivre des influenceurs conservateurs comme Ballerina Farm et d'acheter des produits de mode de vie à connotation de droite. Lorsqu'aucun des deux partis n'est en mesure d'offrir des logements abordables ou des soins de santé, et lorsque la politique institutionnelle se déconnecte de la réalité matérielle, l'exigence de cohérence idéologique, ainsi que la norme définissant ce qu'est la cohérence idéologique, commencent à paraître arbitraires.
Reconnaître ce terrain remet en cause l'hypothèse selon laquelle l'orientation vers la gauche de la Génération Z serait simple ou autonome, et met en lumière à la fois les vulnérabilités et les opportunités auxquelles est confrontée la politique socialiste à une époque de méfiance institutionnelle généralisée. Ce qui unit ces attachements culturels et politiques apparemment contradictoires, c'est la recherche du plaisir, de la joie et de la communauté, des besoins qui se font de plus en plus pressants dans les États-Unis des années 2020.
La politique fragmentée de la Génération Z n'est pas un manque de clarté idéologique, mais une réponse rationnelle face à des institutions qui ont perdu leur légitimité. Si la gauche veut que l'enthousiasme des jeunes pour des figures comme Mamdani se transforme en un mouvement politique durable, elle ne peut pas compter uniquement sur des victoires électorales ou sur sa certitude morale. Elle doit apprendre à s'adresser à toute la texture de la vie des jeunes — matérielle, affective et corporelle — au risque de voir d'autres le faire avant elle.
Daniel Martinez HoSang, Elizabeth Torres-Griefer, Minali Aggarwal
Daniel Martinez HoSang est professeur associé en ethnicité, race et migration à l'Université de Yale. Il est l'auteur avec Joe Lowndes de Producers, Parasites, Patriots : Race and the New Right-Wing Politics of Precarity.
Elizabeth Torres-Griefer est analyste politique à la New York City Housing Authority.
Minali Aggarwal est doctorante en études afro-américaines et en sciences politiques à l'université de Yale.
Article paru dans Jacobin, le 16 mars 2026 sous le titre « Why the Left Misreads Gen Z — and What the Right Sees Clearly ». Traduit de l'anglais par nos soins
https://marx21.ch/gen-z-jeunes-femmes-progressistes-et-influenceuses-conservatrices/
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« Les femmes qui osent s’exprimer doivent être éliminées » : la vague croissante de violence en ligne à laquelle sont confrontées les militantes éthiopiennes
Les féministes et les défenseures des droits affirment que les menaces en ligne se sont rapidement intensifiées, contraignant certaines d'entre elles à quitter le pays pour assurer leur sécurité
Tiré de Entre les lignes et les mots
Yordanos Bezabih, une militante éthiopienne des droits des femmes, faisait l'objet de menaces en ligne depuis des années : menaces d'attaques à l'acide, de viol collectif et de mort. Elle a fait de son mieux pour ignorer ces abus tout en poursuivant son travail de défense des droits. Mais en 2025, les menaces sont devenues plus graves. En avril, un groupe Telegram anonyme comptant 6 000 abonnés a organisé une campagne pour localiser ses déplacements.
Ils ont diffusé des deepfakes d'elle – des images et des vidéos la montrant nue. Le mois suivant, un inconnu a commencé à la filmer dans la rue, l'interpellant par son pseudonyme sur les réseaux sociaux.
En été, des cambrioleurs se sont introduits chez elle et ont volé son ordinateur portable. Peu après, son compte Telegram a été piraté et ses photos et messages privés ont été diffusés sur les réseaux sociaux. Les auteurs ont ensuite diffusé son adresse, raconte-t-elle, exigeant qu'on la retrouve et qu'on l'« exécute ».
En août, elle a quitté l'Éthiopie dans le cadre d'une bourse destinée aux défenseur·es des droits humains. Elle n'y est pas retournée depuis ; c'est trop dangereux. « J'ai été contrainte de rester à l'étranger pour assurer ma sécurité et poursuivre mon travail », explique-t-elle.
Bezabih fait partie d'un groupe restreint mais croissant de féministes et de défenseures des droits des femmes qui ont quitté l'Éthiopie au cours des deux dernières années, alors que la violence en ligne est devenue omniprésente et incontrôlable.
Trois ans après que Facebook a été accusé d'avoir laissé les discours de haine se propager sans contrôle en Éthiopie, dans un contexte de violences génocidaires contre l'ethnie tigréenne[ethnic Tigrayans] pendant la guerre civile – accusations rejetées par Meta –, les incitateurs sur les réseaux sociaux en Éthiopie ont trouvé une nouvelle cible : les femmes en ligne.
Maya Misikir, la sœur de Lella Misikir, une autre militante qui a fui le pays, déclare : « Si vous vous qualifiez de féministe, vous devenez une cible, car ce mot est aujourd'hui associé à des valeurs et traditions anti-éthiopiennes, contraires à la cellule familiale fondamentale. »
Les féministes sont « déshumanisées. Leurs vies ne valent rien », explique une militante éthiopienne des droits des femmes qui a demandé à rester anonyme, craignant de devenir la cible d'insultes en ligne. Pour un écosystème informel d'influenceurs conservateurs – et une « manosphère » [sphère masculiniste – NdT] en pleine expansion –, les femmes qui dénoncent la violence sexiste sont « contre l'identité éthiopienne, et doivent donc être éliminées », affirme la militante.
The Guardian s'est entretenu avec Bezabih et Maya Misikir, ainsi qu'avec des défenseures des droits humains en Éthiopie et à l'étranger. Plusieurs d'entre elles ont demandé à rester anonymes, craignant que le fait d'attirer l'attention sur elles ne leur vaut des menaces.
Elles ont décrit un monde où les abus extrêmes en ligne sont devenus monnaie courante – et se sont normalisés. La guerre au Tigré, au cours de laquelle des viols de masse, de l'esclavage sexuel et des tortures sexuelles de femmes et d'enfants par des soldats éthiopiens et érythréens ont eu lieu, a façonné un environnement en ligne où appeler au meurtre des féministes n'a rien d'exceptionnel.
« La violence sexuelle a été utilisée comme une arme de domination », explique cette militante anonyme. « Cela a créé un sentiment de normalisation, même dans d'autres régions du pays où la guerre n'a pas eu lieu. »
Tiré de Entre lesl ignes et les mots
https://entreleslignesentrelesmots.wordpress.com/2026/04/06/les-femmes-qui-osent-sexprimer-doivent-etre-eliminees-la-vague-croissante-de-violence-en-ligne-a-laquelle-sont-confrontees-les-militantes-ethiopiennes/?jetpack_skip_subscription_popup
Une étude menée par le Centre for Information Resilience (CIR)confirme l'ampleur des abus sexistes en ligne en Éthiopie. Son rapport de 2024, intitulé « Silence, honte et menaces », révèle que la violence sexiste facilitée par la technologie (TFGBV) s'est « normalisée au point de devenir invisible » et constitue un phénomène quotidien ayant de graves répercussions hors ligne, notamment des dommages psychologiques, des agressions physiques et des arrestations. Dans le cadre d'un projet de quatre ans, le CIR a mené des entretiens approfondis avec 14 femmes éthiopiennes actives en ligne et occupant des fonctions publiques. Elles ont décrit comment le fait d'être humiliées, humiliées et sexualisées en ligne les a fait se sentir réduites au silence ou les a contraintes de se retirer des réseaux sociaux. Aucune plateforme ne leur semblait sûre, ont déclaré ces femmes au CIR.
Dans une autre étude de 2024, le CIR a analysé les discours de haine sexistes en quatre langues (amharique, afaan oromo, tigrigna et anglais) afin de mieux comprendre la nature de la violence de genre en ligne en Éthiopie, où le manque de données constitue l'un des principaux obstacles à la résolution du problème. Ses conclusions visent à sensibiliser à la violence sexiste en ligne, en particulier au sein des institutions gouvernementales qui, selon les militantes, ne parviennent pas à protéger les femmes et les filles contre les agressions en ligne ni à traduire les auteurs en justice.
« Je ne pense pas que le gouvernement se préoccupe beaucoup du harcèlement en ligne. Ce n'est pratiquement pas une priorité pour le gouvernement », déclare Befekadu Hailu, lresponsable de la société civile éthiopienne et ancien directeur du Centre pour la promotion des droits et de la démocratie en Éthiopie.
« Je n'ai jamais constaté aucune mesure prise par les pouvoirs publics à la suite d'un cas de [violence sexiste facilitée par les technologies]. »
Bezabih affirme que les plateformes en ligne qui favorisent cette violence ne font pas grand-chose pour y remédier. « Même si elles prétendent disposer de toutes ces directives communautaires, les plateformes technologiques ne donnent jamais suite aux signalements, aux plaintes ni même aux recours. »
En 2023, Lella Misikir, en collaboration avec un collectif féministe appelé Setaset Power, a lancé une campagne intitulée « My Whistle, My Voice » (Mon sifflet, ma voix), encourageant les femmes à se dresser contre le harcèlement de rue. Dans le cadre de cette campagne, elles ont exhorté leurs abonnées à porter des sifflets rouges et à les utiliser si elles étaient victimes de sifflements de rue.
Maya Misikir explique qu'il s'agissait « de briser cette honte, ce tabou d'une part face à ce qu'une autre personne me fait subir, mais aussi, en même temps, d'impliquer d'autres personnes en tant que témoins et en tant que responsables de la sécurité des femmes ».
Une vidéo TikTok qu'elles ont réalisée a fait le buzz, avec près de 400 000 vues. Peu après, les haines en ligne ont commencé. Des internautes ont posté des têtes de mort. Certains ont traité Misikir et ses co-créatrices de « ânes » ou ont dit qu'elles ressemblaient à des hommes. Sur d'autres vidéos, les commentateurs ont traité Misikir de lesbienne, de féministe et l'ont qualifiée d'un terme argotique désignant une esclave.
Pendant un certain temps, raconte Maya Misikir, sa sœur ne s'en est pas souciée. En tant que membre de Setaset, Lella avait travaillé pendant des années à la sensibilisation à la violence sexuelle. « Elle est devenue très habile à gérer toutes ces réponses haineuses. »
Mais le ton du harcèlement en ligne a alors changé. Un influenceur TikTok très en vue a commencé à publier des vidéos sur Lella, affirmant qu'elle était lesbienne – et partageant des captures d'écran montrant qu'elle suivait des comptes queer. En Éthiopie, où l'homosexualité est illégale, des membres de la communauté LGBTQ+ ont été agressé·es en public après avoir été dénoncé·es ; certain·es ont été battu·es et tué·es. Être qualifié·e d'homosexuel·le s'accompagne d'une menace de peine de prison.
« La situation a vraiment dégénéré très vite », raconte Maya Misikir. « Beaucoup d'hommes ont réalisé des vidéos à son sujet. Et sur YouTube, c'était complètement la folie. »
La foule en ligne a commencé à rechercher l'adresse de Lella. Pendant un certain temps, elle a cessé de sortir de chez elle. Lorsqu'elle sortait, les gens la reconnaissaient dans les cafés ou lorsqu'elle était bloquée dans les embouteillages.
Elle a envisagé d'attendre que la tempête s'apaise. Puis, en novembre 2024, elle a quitté le pays. Elle vit à l'étranger depuis lors et on ne sait pas si elle pourra revenir.
Maya Misikir explique qu'une vague de campagnes en ligne visant les féministes a commencé en 2023. Celles-ci ont été suivies de harcèlement ciblé contre des militantes individuelles, ce qui a poussé un certain nombre de personnes à quitter le pays. Toutes ces personnes n'étaient pas des personnalités publiques, mais cette militante éthiopienne, qui a souhaité rester anonyme, se souvient d'au moins trois grandes campagnes contre les féministes ces dernières années.
Certaines sont devenues si menaçantes que leurs cibles ont dû quitter le pays « immédiatement, en moins d'une semaine, voire en moins de deux jours », explique-t-elle.
La directrice d'une organisation dédiée à la jeunesse éthiopienne affirme que la violence a conduit à une exclusion croissante des femmes des espaces publics.
« Au lieu de demander des comptes aux auteurs de ces actes, on demande souvent aux femmes de se retirer des espaces en ligne, ce qui revient à les réduire au silence et à les écarter », explique-t-elle.
Mais, ajoute-t-elle, au lendemain d'une guerre génocidaire, la société ne prend pas au sérieux les conséquences des abus en ligne. « Les personnes ne pensent pas que ce soit un problème. Elles considèrent cela comme un luxe. Elles ne pensent pas que des personnes soient réellement agressées, traumatisées socialement ou affectées sur le plan psychosocial par ce problème. »
Cette militante anonyme explique avoir quitté l'Éthiopie pendant un certain temps pour étudier, bien qu'aucune campagne ne visait directement à la nuire.
« Je me sentais complètement épuisée et je voulais quitter le pays pendant un moment, après avoir passé beaucoup de temps en ligne, confrontée à tant de discours haineux, tant de violence, une violence ciblée, dirigée contre moi et mes proches. »
Aisha Down, 31 mars 2026
Aisha Down est journaliste spécialisée dans l'intelligence artificielle pour le Guardian, avec le soutien du Tarbell Center for AI Journalism. Bluesky @aishadown.bsky.social
https://www.theguardian.com/global-development/2026/mar/31/digital-violence-facing-ethiopian-women-activists-online
Traduction DE
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Droits des femmes : une avancée, mais des « mouvements anti-genre » de plus en plus actifs
Le 28 janvier 2026, l'Assemblée nationale a mis fin au « devoir conjugal ». Mais en parallèle, les mouvements « anti-genre » n'ont jamais été si actifs en France. Selon un sondage Ifop , publié le 11 septembre 2025 et réalisé auprès d'un échantillon de 3 105 personnes, 57% des femmes interrogées déclarent avoir eu des rapports sexuels conjugaux sans en avoir envie, contre 39% des hommes, et 24% contre leur gré (14% pour les hommes).
Tiré de Entre les lignes et les mots
Une proposition de loi, soutenue par plus de 120 député·es, des communistes aux Républicains, précise que dans le Code civil, la communauté de vie ne crée aucune obligation pour les époux d'avoir des relations sexuelles. Y figure aussi l'impossibilité de fonder un divorce pour faute sur l'absence ou le refus de relations sexuelles, alors que cet argument est encore parfois avancé par certaines parties lors des procédures.
Paul Christophe, l'un des rapporteurs de la proposition de loi, a rappelé qu'en France un homme sur quatre considère aujourd'hui normal qu'une femme ait un rapport sexuel par devoir et non par envie, selon le même sondage Ifop. Le but est « une meilleure sensibilisation des époux à la problématique des violences sexuelles lors de la célébration du mariage », la lecture par l'officier de l'état civil des principaux droits constituant un moment propice à ce travail de pédagogie.
Condamnation de la France
Il peut paraître surprenant que le « devoir conjugal », comme motif recevable de divorce, ait été maintenu dans le droit français, tout au moins dans des recours, alors que depuis la loi du 4 avril 2006, le viol entre époux est une circonstance aggravante de l'infraction de viol.
Mais selon la juriste Julie Mattiussi, interrogée par Médiapart, « cette contradiction n'est qu'apparente. Il n'y a pas – techniquement – d'incompatibilité entre les deux. Car interdire le viol conjugal, c'est interdire à un conjoint de forcer physiquement l'autre. Or, le devoir conjugal implique de se forcer soi-même pour respecter la loi et ne pas risquer les conséquences d'un divorce pour faute et d'éventuels dommages et intérêts. »
Dans le code civil, le « devoir conjugal » n'existait pas, mais une jurisprudence ancienne a parfois assimilé « la communauté de vie » à une « communauté de lit », laissant subsister l'idée d'un prétendu « devoir conjugal ».
Ainsi, en 2019, un homme avait obtenu le divorce aux torts exclusifs de son épouse, au motif qu'elle avait cessé d'avoir des relations sexuelles avec lui pendant plusieurs années. L'affaire a été portée devant la Cour européenne des droits de l'homme (CEDH) qui, en janvier 2025, a condamné la France sur ce sujet, comme l'expliquent Les Nouvelles News.
La CEDH juge que le fait de refuser d'avoir des relations sexuelles avec son mari ne constitue pas une « violation grave ou renouvelée des devoirs et obligations du mariage ». Le « devoir conjugal » est « contraire à la liberté sexuelle et au droit de disposer de son corps », insiste la CEDH.
Cette décision fait jurisprudence, mais elle ne modifie pas le code civil français, d'où l'importance de cette nouvelle loi. Reste à ce qu'elle soit également adoptée par le Sénat.
Des « mouvements anti-genre » inquiétants
Si l'on peut se réjouir de cette avancée juridique, une résolution du Conseil économique, social et environnemental (Cese), intitulée Défendre nos principes démocratiques face aux stratégies anti-genre, adoptée le 25 mars 2026, a de quoi nous inquiéter. Elle révèle que depuis cinq ans, on assiste au développement de mouvements « anti-genre » de plus en plus actifs, désignant un ensemble d'initiatives et d'acteurs qui contestent certaines évolutions récentes en matière de droits humains liés à l'égalité entre les femmes et les hommes, à la santé sexuelle et reproductive ainsi qu'à la reconnaissance des droits des personnes LGBTQIA+.
Selon Agathe Amel, présidente de la délégation des droits des femmes du Cese, pour Libération :
« Là où on avait, auparavant, des structures comme la Manif pour tous, mobilisées sur des sujets spécifiques, maintenant une coalition d'acteurs porte un projet politique précis, ultraconservateur. »
L'organisation Agenda Europe en est la manifestation la plus importante. Elle organise des sommets ayant vocation à mettre en lien les organisations locales pour faire du plaidoyer, de l'échange de pratiques, de la montée en compétences. La stratégie des mouvements anti-genre a aussi changé :
« S'ils exprimaient auparavant des désaccords sur la place publique, aujourd'hui ils infiltrent les organes de pouvoir, notamment les partis politiques, avec un même narratif », explique Agathe Amel.
En Europe, ces mouvements sont principalement financés par certains réseaux intégristes d'obédience chrétienne et partagent un principe : les règles religieuses priment sur les règles démocratiques.
Juste devant la Hongrie
Même si tous les fidèles ne sont évidemment pas concernés, ces mouvements s'inscrivent dans un contexte plus large de montée des discours conservateurs portant sur les normes sociales, familiales et de genre. Représentant un des pans traditionnels des idéologies plus largement masculinistes, ils trouvent désormais un écho favorable au sein des sphères politiques et médiatiques de nombreux pays, dont la France.
Selon un rapport duForum parlementaire européensur les droits et santé sexuels et reproductifs, la France, pourtant engagée sur la scène internationale sur les sujets d'égalité femmes-hommes, est le deuxième pays d'Europe à enregistrer le chiffre le plus élevé de sources de financement anti-genre (165,7 millions de dollars), juste derrière la Hongrie (172,2 millions de dollars).
Entre 2019 et 2023, un financement équivalent à un total de 1,18 milliard de dollars a été généré par 275 organisations impliquées dans des initiatives anti-genre en Europe. Environ 73% de ce financement (869,5 millions de dollars) provenait de 27 pays d'Europe, tandis que la Fédération de Russie contribuait à elle seule à hauteur de 18% (211,9 millions de dollars) et que les dépenses d'organisations américaines en Europe représentaient 9% (104,3 millions de dollars).
En France, deux structures prennent une place importante dans ces montants : la galaxie du milliardaire Pierre-Edouard Stérin, sur lequel une commission d'enquête a été ouverte au Sénat, et la fondation Jérôme Lejeune, un mouvement anti-IVG.
Par le biais de fondations philanthropiques et de sociétés de gestion, ils organisent le financement de campagnes anti-avortement, de manifestations anti-LGBT, de thérapies de conversion, de campagnes contre l'éducation à la sexualité ou encore de programmes de formation d'élites politiques.
D'où l'importance de cette résolution du Cese, car au-delà de l'égalité entre les femmes et les hommes, il s'agit de la défense des valeurs démocratiques et des droits fondamentaux.
Rachel Silvera, Maîtresse de conférences à l'université Paris-Nanterre, 7 avril 2026
https://www.alternatives-economiques.fr/rachel-silvera/droits-des-femmes-une-avancee-mais-des-mouvements-anti-genre-de-plus/00118239
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En mémoire de Yanar Mohammed
Le 1er mars 2026, la veille de son assassinat, Yanar Mohammed a réclamé que les responsables du trafic sexuel et des crimes commis par Daech contre les femmes soient traduits en justice, lors d'une conférence à Bagdad.
tiré de Entre les lignes et les mots
https://entreleslignesentrelesmots.wordpress.com/2026/04/03/en-memoire-de-yanar-mohammed/
Le lendemain matin, le 2 mars, elle a été assassinée à son domicile.
Une partie de sa politique centrée sur l'humain consistait à rejeter le faux choix entre les bombardements et la guerre à l'extérieur, d'une part, et l'islamisme et l'autoritarisme à l'intérieur, d'autre part. Un faux choix binaire qui vise à priver les gens de leur capacité à déterminer leur propre avenir.
Qu'il s'agisse de guerre, d'autoritarisme ou d'islamisme, le pouvoir se réoriente toujours, sans exception, vers le contrôle des femmes et se concrétise dans la loi, les structures familiales et l'espace public. Les lois sur le statut personnel en Irak, en Iran et en Afghanistan ou le port obligatoire du voile ne sont pas des questions insignifiantes. Ce sont des déclarations sur la manière dont l'autorité sera organisée par la régulation des corps des femmes, pour le contrôle de la reproduction sociale elle-même.
Yanar Mohammed le savait et ne traitait pas l'oppression des femmes comme un problème parmi tant d'autres. Le contrôle des corps des femmes n'est pas un mécanisme de contrôle parmi d'autres. C'est le mécanisme par lequel le pouvoir est pérennisé, stabilisé et reproduit.
Elle comprenait que tout mouvement qui reporte la libération des femmes ne la retarde pas, mais préserve les structures auxquelles il prétend s'opposer.
Yanar Mohammed a construit des refuges, des réseaux, une génération de militantes et un corpus de pensée en tant que politique elle-même, et non en marge de celle-ci.
Pendant des décennies, elle a mis en place des structures qui ont permis aux femmes de vivre à l'écart des systèmes de violence, dans un contexte où l'État et ses institutions leur refusaient toute protection.
Elle s'est opposée à toutes les formes de pouvoir qui reposent sur l'oppression des femmes, que ce soit sous l'occupation, sous l'islamisme, ou face aux menaces et aux dangers permanents à Bagdad.
Le peuple iranien se voit aujourd'hui confronté à un faux « choix » bien connu : les bombardements extérieurs ou la répression intérieure.
Ce n'est pas un véritable choix, mais une construction politique qui écarte la société, les travailleurs/travailleuses, les étudiant·es, les minorités ethniques et sexuelles et les femmes en tant que troisième force, que Yanar représentait.
Les bombes ne démantèlent pas l'oppression. Elles la réorganisent dans de nouvelles conditions. L'autoritarisme interne se maintient de la manière la plus visible et la plus fondamentale par le contrôle des femmes comme moyen de contrôler la société.
Les deux reposent sur la même condition : l'élimination des forces sociales et politiques en tant qu'acteurs/actrices. L'État prétend qu'il n'y a pas d'alternative à son pouvoir. Trump et Netanyahou prétendent que le changement ne peut se faire sans eux.
La vie et la lutte de Yanar Mohammed, tout comme celles de « Femme, Vie, Liberté », enracinées dans la lutte kurde, montrent une troisième voie. Elles identifient où le pouvoir se reproduit quotidiennement, à travers le contrôle des corps des femmes comme moyen d'organiser la société.
Les femmes sont au cœur du système, car celui-ci dépend de leur régulation. Par conséquent, la libération des femmes est une condition de la libération de nos sociétés.
La communiste et féministe bien-aimée Yanar Mohammed a été assassinée parce que c'est là, sur le terrain de la lutte, que les systèmes oppressifs sont le plus mis à nu.
Ce qu'elle a construit était concret, réfléchi et révolutionnaire. C'est sur cela que se bâtit un monde meilleur.
Nous rendons hommage à sa vie et à son combat.
Nous avons perdu, tout comme le monde entier, une camarade farouche et bien-aimée. Le monde était meilleur avec elle ; il s'en trouve appauvri sans elle.
Mais son combat continue.
Vive Yanar Mohammed !
Ce qui précède est le discours prononcé par Maryam Namazie lors d'une cérémonie commémorative organisée à Londres le 29 mars par l'Organisation pour la liberté des femmes en Irak et l'Organisation de l'alternative communiste en Irak.
Maryam Namazie
https://maryamnamazie.com/commemorating-yanar-mohammed/
Traduit par DE
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“La résistance des femmes aux politiques meurtrières des impérialistes consiste à faire perdurer la vie”
Cette intervention a été faite lors de la table ronde « Antiracisme, féminisme et droits civiques dans la lutte contre le fascisme » dans le cadre de la Première conférence internationale antifasciste pour la souveraineté des peuples, qui a eu lieu à Porto Alegre au Brésil du 26 au 29 mars 2026.
Brésil
Depuis le début de ce siècle, nous assistons à la montée de forces autoritaires et théocratiques d'extrême droite qui se radicalisent progressivement vers le fascisme, voire sont déjà fascistes.
Cela représente un danger pour la planète toute entière : nous avons été témoins de la guerre déclenchée par la Russie en Ukraine à travers son invasion impérialiste, de la guerre génocidaire menée par Israël contre le peuple palestinien – qui s'est intensifiée depuis octobre 2023 bien qu'elle dure depuis des décennies –, de la guerre au Soudan, de la guerre menée conjointement par les États-Unis et Israël contre l'Iran et le Liban – qui cause également d'importantes pertes humaines au sein de la population, allant même jusqu'à prendre pour cible des écoles –, nous avons vu les actions belliqueuses et les menaces de Trump au Venezuela, contre Cuba et le Groenland, mais aussi la guerre qu'il mène contre son propre peuple et les migrant·es.
Cette extrême droite se caractérise ouvertement par son racisme, mais aussi son sexisme ; il ne s'agit pas là de sphères ou d'idéologies distinctes, mais intrinsèques à l'idéologie de l'extrême droite.
Ces forces au pouvoir sont en train d'opérer un changement profond et systémique dans la manière d'aborder les questions de genre, en plaçant la régulation du corps des femmes et la famille hétéronormative au cœur de leurs programmes nationaux, sur la base de quelques principes communs :
Les femmes doivent se consacrer à la famille, et ne pas occuper de postes à responsabilité dans la société, La maternité est un devoir envers la nation, et non un choix,Les « valeurs nationales » impliquent l'exclusion de ceux et celles qui représentent « l'Autre », tels que les immigrant·es, les musuluman·es, les personnes racisées ou incarnant des idées perçues comme venant d'ailleurs.
Fondamentalement, l'extrême droite développe un projet et une idéologie qui s'opposent au genre en tant que construction sociale et culturelle de l'individu, à la libre détermination de l'identité de genre et à la reconnaissance de la socialisation genrée. Elle prône la naturalisation du genre et s'oppose à toutes les libertés dans cette sphère, allant même jusqu'à attaquer frontalement les sciences sociales et la recherche, tout en recourant à la transphobie et à l'antiféminisme politiques.
Cela se traduit concrètement par des politiques gouvernementales visant à restreindre le droit à l'avortement, comme le renversement de l'arrêt Roe v. Wade aux États-Unis, la suppression de toute forme d'aide internationale qui pourrait servir à financer des avortements, ou encore par des politiques pro-familles, comme celles mises en place par Viktor Orbán en Hongrie ou Giorgia Meloni en Italie – avec notamment des avantages pour les mères de familles nombreuses – et, bien sûr, par des politiques anti-LGBTQI.
Dans le même temps, ils mettent en place des politiques sociales en matière de salaires, de sécurité de l'emploi et des services publics qui compromettent la capacité des personnes à vivre décemment, et à élever leurs enfants en ayant accès à la santé, à l'éducation et au logement…
À l'inverse, un groupe hétérogène composé des partis politiques nationalistes de droite et de néolibéraux prétende défendre les droits des femmes. Cette instrumentalisation et cette récupération des thèmes féministes pour des campagnes anti-islamiques et xénophobes est qualifiée de « fémonationalisme » par nous, théoriciennes féministes. Ces groupes, en particulier dans le contexte européen, présentent les hommes musulmans comme une menace pour les sociétés occidentales et comme des oppresseurs des femmes, tout en mettant l'accent sur la nécessité de sauver les femmes musulmanes et les migrantes. Ces groupes utilisent l'égalité des genres pour justifier leur rhétorique et politiques racistes, ainsi que les interventions impérialistes en Afghanistan et en Iran. Cette pratique remplit également une fonction économique. Les politiques néolibérales d'intégration civique et les groupes féministes orientent les femmes musulmanes et les migrantes non-occidentales vers les secteurs domestiques et des soins, qui sont caractérisés par la ségrégation, tout en prétendant promouvoir leur émancipation.
Les liens entre racisme, féminisme, et la manière dont les femmes non-occidentales sont exploitées à des fins politiques et économiques diverses sont évidents.
Ils mènent des guerres meurtrières qui tuent des centaines de milliers de personnes, y compris des enfants, dévastent des régions entières dans des pays comme l'Ukraine et la Palestine ; ils développent l'exploitation de ressources nationales en prenant le contrôle des territoires et des ressources en eau des peuples autochtones afin de construire des projets inutiles, tels que les centres de données pour Tik Tok que j'ai eu l'occasion de voir lors de ma dernière visite chez le peuple Anacé à Ceará.
Dans ce contexte, la résistance des femmes aux politiques meurtrières des impérialistes consiste à faire perdurer la vie et à organiser la vie quotidienne au sein de leurs communautés.
Je pense à ces femmes en Ukraine qui font cours dans des abris souterrains pour protéger leurs élèves des attaques russes, lorsqu'il y a de l'électricité pour les éclairer. À ces femmes qui ne peuvent pas laisser les enfants monter à la cantine pour manger lorsqu'une alerte aérienne retentit. À ces femmes qui s'organisent pour soutenir les familles déplacées par la guerre, et dont des membres ont été tués ou blessés au front, et à ces femmes elles-mêmes soldats qui se battent en première ligne contre l'invasion impérialiste russe, dont le but est d'éliminer l'existence de l'Ukraine en tant que nation souveraine. Et je pense à ces femmes qui, en même temps, continuent à s'opposer aux politiques néolibérales et anti-ouvrières de leur propre gouvernement.
En Palestine, au milieu des ravages causés par la guerre génocidaire, les femmes continuent à prendre soin de leurs familles et les unes des autres. La vie continue, y compris la vie nouvelle – des bébés naissent dans des conditions effroyables, sans eau, sans nourriture, sans soins médicaux.
À Minneapolis, aux États-Unis, les femmes ont été en première ligne pour organiser la solidarité de quartier contre les rafles de ICE – en menant des opérations de surveillances pour avertir des raids imminents, en apportant de la nourriture aux familles trop terrifiées pour sortir des chez elles.
En Iran, le mouvement des femmes de 2022 pour leurs droits fondamentaux et contre le port obligatoire du hijab a été à la fois la continuation de la lutte en cours du peuple iranien contre son régime, qui a été réprimée de manière si sanglante, et un nouvel élan.
Partout dans le monde, les femmes s'organisent de manière militante pour défendre les droits de toutes les femmes, conscientes que c'est en défendant les droits des plus exploitées et des plus opprimées – par exemple les minorités raciales et ethniques – que nous défendons véritablement les droits de toutes les femmes ; et en tant que femmes organisées pour mener ce combat, nous avons un rôle stratégique à jouer dans la résistance.
Nous devons également apprendre les unes des autres au niveau international pour saisir toute la portée de nos revendications fondamentales, telles que le droit des femmes à disposer librement de leurs corps, qui soulève des questions différentes et spécifiques selon les pays et les cultures. Et nous savons que la victoire des femmes dans un pays est une victoire pour toutes, et renforce la lutte pour chacune d'entre nous.
Ces processus de reproduction sociale sont essentiels pour la pérennité de la société humaine et sont très largement assurés par les femmes. Les actes quotidiens qui permettent de continuer à vivre, tant sur le plan individuel qu'en société, constituent également des actes quotidiens de résistance aux forces fascistes et impérialistes qui essaient de déterminer qui a le droit de vivre et de mourir, et qui a le droit de vivre sur quel territoire.
Les femmes ont beaucoup à perdre de la montée en puissance des forces autoritaires, théocratiques et fascistes d'extrême droite à travers le monde. La lutte antifasciste et anti-impérialiste est donc essentielle pour les femmes.
Mais la résistance des femmes sous toutes ses formes – lors de conférences, de manifestations, en prenant les armes si nécessaire, mais surtout en veillant à la pérennité de la vie humaine et de la société – est également cruciale.
La catastrophe écologique et la menace fasciste et impérialiste sont toutes deux des menaces existentielles ; et nous devons les vaincre toutes les deux. Si la société humaine cesse d'exister, nous ne pourrons pas construire le socialisme.
Comme le disent nos sœurs iraniennes : Femme, Vie, Liberté - Jin, Jîyan, Azadî.
Le 29 mars 2026
Penelope Duggan
“La résistance des femmes aux politiques meurtrières des impérialistes consiste à faire perdurer la vie”
Congrès de la 4e Internationale : prendre la mesure de la crise du capitalisme
Le Séminaire international femmes 2021 de la Quatrième Internationale
Entre vent et marée…
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La crise de la civilisation humaine et la nécessité d’une nouvelle voie de développement
La civilisation humaine du XXIe siècle se trouve à un tournant historique. Au cours des deux derniers siècles, depuis la révolution industrielle, l'humanité a réalisé des progrès extraordinaires dans les domaines de la science, de la technologie, de l'industrie et du développement mondial des moyens de communication. L'industrialisation a accru la production, accéléré l'urbanisation, transformé les transports et les modes de communication, et considérablement augmenté l'activité économique à l'échelle mondiale. Ces transformations ont profondément remodelé les sociétés humaines et modifié la relation entre l'homme et la nature.
19 mars 2026 | tiré d'Europe solidaire sans frontières
Pourtant, ces réalisations ont également engendré une crise écologique profonde. Le modèle dominant de développement économique s'est fortement appuyé sur l'extraction et la consommation de combustibles fossiles — charbon, pétrole et gaz naturel — qui ont servi de sources d'énergie primaires pour la production industrielle, la production d'électricité, les systèmes de transport et l'agriculture moderne. Les combustibles fossiles ont alimenté les usines, rendu possible le commerce international et stimulé l'expansion économique tant dans les pays industrialisés que dans les pays en développement.
Cependant, ce modèle de développement porte en lui des contradictions profondes. Les combustibles fossiles sont des ressources limitées, et leur extraction et leur combustion à grande échelle libèrent d'énormes quantités de gaz à effet de serre dans l'atmosphère terrestre. Au fil du temps, cette accumulation de gaz à effet de serre a perturbé l'équilibre naturel du système climatique de la planète. En conséquence, le réchauffement climatique et l'instabilité climatique sont apparus comme les défis majeurs de notre époque.
Aujourd'hui, les conséquences de ce modèle de développement sont de plus en plus visibles. La crise climatique ne relève plus d'une prédiction scientifique lointaine ni d'un scénario hypothétique pour l'avenir. Elle est au contraire devenue une réalité immédiate et tangible qui affecte les écosystèmes, les économies et les communautés à travers le monde.
Les phénomènes météorologiques extrêmes s'intensifient tant en fréquence qu'en gravité. Ouragans, cyclones, inondations, sécheresses, vagues de chaleur et feux de forêt perturbent les vies et les moyens de subsistance sur tous les continents. L'élévation du niveau des mers menace les zones côtières et les nations insulaires. Les glaciers fondent à un rythme sans précédent, ce qui modifie les régimes hydrologiques des eaux douces dont dépendent des millions de personnes. Les systèmes agricoles sont soumis à un stress croissant en raison de régimes pluviométriques imprévisibles, de la dégradation des sols et des fluctuations de température.
Ces évolutions soulèvent des questions profondes quant à la durabilité du paradigme de développement actuel. Les sociétés humaines peuvent-elles continuer à accroître leur production et leur consommation tout en s'appuyant sur les combustibles fossiles comme principale source d'énergie ? L'économie mondiale peut-elle maintenir sa trajectoire actuelle sans déstabiliser les systèmes naturels qui soutiennent la vie sur Terre ?
Un nombre croissant de preuves scientifiques indiquent que la réponse est non. La poursuite d'un modèle de développement dépendant des combustibles fossiles menace non seulement la stabilité écologique, mais aussi la survie à long terme de la civilisation humaine elle-même.
Dans ces circonstances, la sortie des combustibles fossiles est devenue l'une des tâches les plus urgentes auxquelles l'humanité est confrontée. Cependant, cette transition ne peut être comprise comme un simple changement technologique d'une source d'énergie à une autre. Elle représente une transformation plus profonde qui touche les systèmes économiques, les structures politiques, les relations sociales et les valeurs culturelles.
Pour des millions de petits agriculteurs, de communautés autochtones, de travailleurs ruraux et de populations marginalisées à travers les pays du Sud, la crise climatique est déjà une réalité vécue. Leurs moyens de subsistance dépendent directement des écosystèmes naturels : sols, eau, forêts et biodiversité. Lorsque ces systèmes sont perturbés par le changement climatique, les conséquences sont immédiates et graves.
Les petits agriculteurs sont confrontés à une baisse des rendements agricoles due à des précipitations irrégulières et à des sécheresses prolongées. Les communautés côtières sont aux prises avec le phénomène de salinisation causé par l'élévation du niveau de la mer. Les éleveurs font face à la réduction des pâturages à mesure que la désertification s'étend. Les pêcheurs subissent une diminution des réserves halieutiques due au réchauffement des océans et à la perturbation des écosystèmes.
Bien qu'elles ne contribuent que très peu aux émissions mondiales de gaz à effet de serre, ces communautés supportent le plus lourd fardeau de la crise climatique. Cette réalité met en évidence une injustice fondamentale inhérente au système économique mondial actuel.
La transition vers l'abandon des combustibles fossiles doit donc être guidée non seulement par des considérations environnementales, mais aussi par les principes de justice sociale, d'équité et de participation démocratique. Les voix de celles et ceux qui sont les plus affecté.e.s par le changement climatique — les petits agriculteurs, les peuples autochtones, les travailleurs, les femmes et les jeunes — doivent être au cœur de l'élaboration des politiques et des stratégies qui définissent cette transition.
Les mouvements paysans et les mouvements pour la souveraineté alimentaire à travers le monde affirment depuis longtemps que les solutions durables à la crise climatique doivent s'attaquer aux causes structurelles de la destruction de l'environnement. Ces causes comprennent la concentration du pouvoir économique, l'expansion de l'agriculture industrielle, la marchandisation des ressources naturelles et la prédominance des intérêts des entreprises dans la prise de décision mondiale.
Dans cette perspective, la transition vers l'abandon des combustibles fossiles est indissociable des luttes plus larges pour la justice économique, la soutenabilité écologique et la gouvernance démocratique.
La réalité scientifique de la crise climatique
La compréhension scientifique du changement climatique a considérablement progressé au cours des dernières décennies. Des recherches approfondies menées par des climatologues du monde entier ont établi que les activités humaines — en particulier la combustion de combustibles fossiles et la déforestation — sont les principaux facteurs du réchauffement climatique.
Depuis le début de la révolution industrielle à la fin du XVIIIe siècle, la concentration de dioxyde de carbone dans l'atmosphère terrestre a considérablement augmenté. Les relevés effectués sur des carottes de glace, dans des stations de surveillance atmosphérique et à l'aide de modèles climatiques montrent que les niveaux de dioxyde de carbone sont passés d'environ 280 parties par million à l'époque préindustrielle à plus de 420 parties par million aujourd'hui.
Cette augmentation des concentrations en gaz a renforcé l'effet de serre, piégeant davantage de chaleur dans l'atmosphère terrestre et provoquant une hausse des températures mondiales. Selon les évaluations scientifiques, la température mondiale moyenne a déjà augmenté d'environ 1,2 °C par rapport aux niveaux préindustriels.
Bien que cette augmentation puisse sembler faible en valeur numérique, ses conséquences sont profondes. Même de légères variations de la température moyenne peuvent perturber les systèmes climatiques complexes qui régulent les régimes météorologiques, les courants océaniques et les phénomènes écologiques.
L'un des aspects les plus alarmants du changement climatique est le possible franchissement de points de bascule critiques. Ces points de basculement représentent des seuils au-delà desquels les systèmes naturels peuvent subir des changements rapides et irréversibles. Par exemple, la fonte des calottes polaires pourrait accélérer considérablement l'élévation du niveau de la mer. Le dépérissement des forêts tropicales pourrait libérer dans l'atmosphère d'énormes quantités de carbone stocké. Le dégel du pergélisol dans les régions arctiques pourrait libérer du méthane, un puissant gaz à effet de serre, ce qui intensifierait encore davantage le réchauffement climatique.
Les scientifiques soulignent que si l'augmentation de la température mondiale dépasse 1,5 °C par rapport aux niveaux préindustriels, les risques de tels changements irréversibles augmenteront considérablement. C'est pourquoi les accords internationaux sur le climat insistent sur l'importance de limiter le réchauffement climatique bien en dessous de 2 °C et de poursuivre les efforts pour le maintenir en dessous de 1,5 °C.
Cependant, les tendances actuelles des émissions mondiales restent bien supérieures aux niveaux requis pour atteindre ces objectifs. Malgré des décennies de négociations et d'engagements internationaux, les émissions mondiales de gaz à effet de serre continuent d'augmenter.
Cet écart entre les recommandations scientifiques et l'action politique représente l'un des plus grands défis à relever pour faire face à la crise climatique.
Impacts visibles du changement climatique
Les répercussions du changement climatique sont déjà visibles dans différentes régions du monde. Ces répercussions varient en fonction des conditions géographiques, des structures économiques et des vulnérabilités sociales, mais plusieurs tendances se dessinent de plus en plus clairement.
L'un des effets les plus visibles du changement climatique est l'augmentation de la fréquence et de l'intensité des phénomènes météorologiques extrêmes. Les vagues de chaleur sont de plus en plus longues et intenses dans de nombreuses régions, ce qui expose la population à des risques sanitaires graves et perturbe la production agricole. Les sécheresses touchent de vastes zones d'Afrique, d'Asie et des Amériques, ce qui menace la sécurité alimentaire et l'approvisionnement en eau.
Parallèlement, les épisodes de pluies intenses se multiplient, provoquant des inondations et des glissements de terrain. Ces catastrophes détruisent des habitations, des infrastructures et des terres agricoles, et déplacent souvent des communautés entières.
Les régions côtières sont confrontées à la menace supplémentaire de l'élévation du niveau de la mer. À mesure que les températures mondiales augmentent, la dilatation thermique de l'eau de mer et la fonte des calottes glaciaires contribuent à la montée du niveau des océans. Les zones côtières de faible altitude et les nations insulaires sont particulièrement vulnérables à ce phénomène.
Pour des pays comme le Bangladesh, qui possède l'une des plus grandes régions de delta au monde, l'élévation du niveau de la mer et les marées de tempête font peser des risques importants sur des millions de personnes qui vivent dans les zones côtières. La salinisation des terres agricoles et des sources d'eau douce affecte déjà la production agricole et la disponibilité de l'eau potable.
Un autre impact majeur du changement climatique est la perturbation des écosystèmes et de la biodiversité. De nombreuses espèces végétales et animales peinent à s'adapter à des conditions environnementales en mutation rapide. Les changements de température et de régimes pluviométriques modifient les habitats, les routes migratoires et les cycles de reproduction.
La perte de biodiversité menace non seulement la faune sauvage, mais compromet également les fonctions écologiques qui soutiennent les sociétés humaines. La pollinisation, la fertilité des sols, la purification de l'eau et la régulation du climat sont toutes étroitement liées à la santé des écosystèmes.
Changement climatique et systèmes alimentaires
L'agriculture est à la fois un facteur qui contribue au changement climatique et l'un des secteurs les plus vulnérables à ses effets. L'agriculture industrielle moderne repose fortement sur les combustibles fossiles pour la mécanisation, la production d'engrais chimiques, les systèmes d'irrigation et le transport de denrées alimentaires sur de longues distances.
Dans le même temps, le changement climatique compromet la stabilité des systèmes de production agricole. La hausse des températures affecte les cycles de croissance des cultures, tandis que les régimes pluviométriques irréguliers créent de l'incertitude pour les agriculteurs qui dépendent des conditions météorologiques saisonnières.
Dans de nombreuses régions, les agriculteurs subissent déjà une baisse des rendements agricoles due à des facteurs de stress liés au climat tels que la sécheresse, les inondations et la dégradation des sols.
Ces changements menacent la sécurité alimentaire mondiale, en particulier pour les populations qui dépendent de l'agriculture à petite échelle tant pour leurs moyens de subsistance que pour leur approvisionnement alimentaire.
L'urgence d'une transition mondiale
Les preuves scientifiques et les expériences vécues par les communautés à travers le monde mènent à une conclusion claire : l'humanité doit s'affranchir des combustibles fossiles afin de stabiliser le système climatique et de protéger les fondements écologiques de la vie.
Cependant, le rythme et la direction que doit prendre cette transition restent très controversés. Les entreprises du secteur des énergies fossiles continuent d'exercer une influence politique et économique considérable, ce qui retarde ou affaiblit souvent les politiques climatiques. Parallèlement, de nombreux gouvernements sont confrontés à des défis économiques complexes en matière de sécurité énergétique, d'emploi et de priorités de développement.
Malgré ces défis, la dynamique en faveur du changement s'amplifie. Les technologies liées aux énergies renouvelables, telles que l'énergie solaire et éolienne, sont devenues de plus en plus abordables et accessibles. Les mouvements sociaux, les institutions scientifiques et les organisations de la société civile réclament des mesures plus fermes pour lutter contre la crise climatique.
Pour les mouvements paysans et les défenseurs de la souveraineté alimentaire, la transition vers l'abandon des combustibles fossiles doit également inclure une transformation des systèmes agricoles, des relations foncières et des structures économiques.
C'est seulement grâce à une telle transformation globale que l'humanité pourra s'orienter vers un avenir durable et juste.
Inégalités mondiales, justice climatique et responsabilité historique des pays industrialisés
La crise climatique ne doit pas être considérée uniquement comme un problème environnemental. Elle est étroitement liée aux structures économiques mondiales, aux modèles historiques d'industrialisation et aux relations de pouvoir inégales entre les pays et les classes sociales. Dès le début de la révolution industrielle, le développement du capitalisme moderne a été étroitement lié à l'extraction et à la consommation de combustibles fossiles. Le charbon a alimenté les premières productions industrielles en Europe, tandis que le pétrole et le gaz sont ensuite devenus essentiels pour les transports, la production d'électricité et les systèmes industriels mondiaux.
Au cours des XIXe et XXe siècles, les pays industrialisés d'Europe et d'Amérique du Nord ont étendu leur puissance économique grâce à une industrialisation à grande échelle. Ces pays ont consommé d'énormes quantités de combustibles fossiles pour construire des usines, des réseaux de transport, des infrastructures militaires et des systèmes urbains. Au fil du temps, ce processus a généré une richesse économique colossale dans les pays du Nord tout en augmentant simultanément la concentration de gaz à effet de serre dans l'atmosphère terrestre.
Les données historiques sur les émissions de carbone montrent clairement que les pays industrialisés sont les principaux responsables des émissions mondiales de gaz à effet de serre. Pendant plus d'un siècle, ces pays ont émis du dioxyde de carbone à des niveaux bien supérieurs à ceux du reste du monde. Même aujourd'hui, les émissions par habitant dans de nombreux pays développés restent nettement plus élevées que celles des pays en développement.
Dans le même temps, de nombreux pays du Sud ont connu un processus d'industrialisation beaucoup plus tardif et à une échelle bien moindre. L'histoire coloniale, les relations commerciales inégales et la dépendance financière ont limité leur capacité à développer des économies industrielles indépendantes. En conséquence, leurs émissions cumulées à l'échelle mondiale restent relativement faibles.
Malgré cette disparité en matière de responsabilité historique, les effets du changement climatique touchent de manière disproportionnée les pays en développement. Bon nombre de ces pays sont situés dans des régions très vulnérables à des risques climatiques tels que les cyclones, les sécheresses, les inondations et l'élévation du niveau de la mer. Leurs économies dépendent également fortement de secteurs sensibles au climat, comme l'agriculture, la pêche et la sylviculture.
Pour les petits agriculteurs et les communautés rurales du Sud, le changement climatique menace à la fois leurs moyens de subsistance et leur sécurité alimentaire. Lorsque les récoltes sont perdues à cause de la sécheresse ou des inondations, les agriculteurs perdent leurs revenus et les familles ont du mal à se procurer suffisamment de nourriture. Lorsque des tempêtes détruisent les infrastructures rurales, les marchés et les chaînes d'approvisionnement sont perturbés. Ces bouldversements créent des cycles de pauvreté et de déplacement dont il est difficile de sortir.
La répartition inégale des répercussions climatiques met en évidence une injustice fondamentale inhérente au système économique mondial. Ceux qui ont le moins contribué au problème subissent les conséquences les plus graves. Cette situation soulève des questions éthiques et politiques cruciales concernant la responsabilité, le devoir de rendre des comptes et l'équité dans la gouvernance climatique mondiale.
Le concept de justice climatique a émergé en réponse à ces questions. La justice climatique met l'accent sur le fait que la lutte contre le changement climatique nécessite plus qu'une simple réduction des émissions de gaz à effet de serre. Elle exige de s'attaquer aux inégalités historiques et structurelles qui façonnent à la fois les causes et les conséquences de la crise climatique.
Selon les principes de la justice climatique, les pays qui ont historiquement émis les plus grandes quantités de gaz à effet de serre doivent assumer une plus grande responsabilité dans la réduction des émissions et le soutien à l'action climatique mondiale. Cette responsabilité inclut la fourniture de ressources financières, d'un soutien technologique et d'une aide au renforcement des capacités aux pays en développement.
Les négociations internationales sur le climat ont de plus en plus reconnu l'importance de ces principes. Les accords conclus dans le cadre de la Convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques (CCNUCC) reprennent le concept de « responsabilités communes mais différenciées », qui reconnaît que tous les pays partagent la responsabilité de lutter contre le changement climatique, mais que ces responsabilités doivent varier en fonction des émissions historiques et des capacités économiques.
Cependant, la mise en œuvre de ces principes a souvent été limitée et contestée. Les pays en développement ont souligné à maintes reprises qu'ils avaient besoin d'un soutien financier et technologique pour opérer la transition vers des voies de développement à faible émission de carbone tout en relevant les défis liés à la pauvreté et au développement économique.
L'un des mécanismes les plus importants proposés pour répondre à ces enjeux est le financement climatique. Le financement climatique correspond aux ressources financières fournies par les pays développés pour appuyer les efforts d'atténuation et d'adaptation au changement climatique dans les pays en développement. Ces fonds peuvent soutenir le développement des énergies renouvelables, les infrastructures résilientes au changement climatique, l'agriculture durable et les programmes de préparation aux catastrophes.
Malgré les engagements internationaux, l'ampleur du financement climatique fourni jusqu'à présent est bien inférieure aux besoins. De nombreux pays en développement continuent de faire face à d'importantes contraintes financières qui limitent leur capacité à investir dans les énergies renouvelables et les programmes d'adaptation au changement climatique. En outre, une grande partie du financement climatique existant est fournie sous forme de prêts plutôt que de subventions, ce qui alourdit le fardeau de la dette de pays déjà vulnérables.
Pour de nombreux pays du Sud, la dette publique représente un obstacle majeur à l'action climatique. Les gouvernements consacrent souvent une grande partie de leur budget national au service de la dette plutôt qu'à l'investissement dans les services sociaux ou la protection de l'environnement. Cette situation restreint la marge de manœuvre budgétaire disponible pour la mise en œuvre des politiques climatiques.
La lutte contre la crise climatique nécessite donc des réformes du système financier mondial.
L'allègement de la dette, des accords commerciaux équitables et des mécanismes financiers justes sont nécessaires pour permettre aux pays en développement de s'engager sur la voie du développement durable.
Dans le même temps, la justice climatique doit également s'attaquer aux inégalités au sein des pays. Les effets du changement climatique ne sont pas répartis de manière uniforme entre les différents groupes sociaux. Les particuliers et les entreprises fortunés ont souvent une plus grande capacité à s'adapter aux effets du changement climatique, tandis que les communautés pauvres et marginalisées restent très vulnérables.
Les travailleurs des industries des combustibles fossiles sont confrontés à des incertitudes à mesure que les systèmes énergétiques évoluent vers les sources renouvelables. Sans une planification rigoureuse, l'abandon des combustibles fossiles pourrait entraîner des pertes d'emplois et des bouleversements sociaux dans les régions dépendantes de l'exploitation du charbon, de l'extraction pétrolière ou des industries connexes.
C'est pourquoi le concept de « transition juste » est devenu central dans les discussions sur la politique climatique. Une transition juste, cela signifie que la transition vers des systèmes énergétiques durables doit protéger les travailleurs, soutenir les communautés touchées et créer de nouvelles perspectives économiques. Elle vise à garantir que l'action climatique n'aggrave pas les inégalités sociales mais contribue au contraire à bâtir des économies plus équitables et solidaires.
Les mouvements paysans et les mouvements sociaux ont joué un rôle significatif dans la promotion de l'idée d'une transition juste. Ces mouvements insistent sur le fait que les solutions climatiques doivent donner la priorité aux besoins et aux droits des citoyens ordinaires plutôt qu'aux intérêts des grandes entreprises ou des institutions financières.
Pour les petits agriculteurs, la crise climatique est étroitement liée à des luttes plus larges autour des droits fonciers, de l'accès à l'eau, du contrôle des semences et de conditions de marché équitables. L'agriculture industrielle et l'agro-industrie ont concentré le pouvoir économique entre les mains d'une poignée de multinationales, souvent au détriment des communautés locales.
De nombreux agriculteurs sont confrontés à un endettement croissant en raison de la hausse des coûts des engrais chimiques, des pesticides et des semences hybrides. Parallèlement, la volatilité des marchés mondiaux et les politiques commerciales inéquitables font souvent baisser les prix que les agriculteurs obtiennent pour leurs produits. Ces pressions contribuent à la pauvreté en milieu rural et à l'instabilité sociale.
Le changement climatique aggrave ces difficultés en accroissant l'incertitude qui pèse sur la production agricole. Les agriculteurs doivent faire face à des régimes pluviométriques imprévisibles, à des phénomènes météorologiques extrêmes et à des dynamiques parasitaires en mutation. Sans soutien ni ressources adéquats, de nombreux ménages ruraux peinent à s'adapter.
Dans ce contexte, la souveraineté alimentaire s'est imposée comme un cadre puissant pour lutter à la fois contre le changement climatique et l'injustice agricole. La souveraineté alimentaire met l'accent sur le droit des peuples à définir leurs propres systèmes alimentaires, à donner la priorité à la production alimentaire locale et à protéger les ressources naturelles.
Contrairement au concept de sécurité alimentaire, qui se concentre souvent principalement sur la garantie d'un approvisionnement alimentaire adéquat, la souveraineté alimentaire met l'accent sur le contrôle démocratique des systèmes alimentaires. Elle souligne l'importance des savoirs locaux, des traditions culturelles et de la durabilité écologique.
Les mouvements pour la souveraineté alimentaire affirment que les petits agriculteurs jouent un rôle crucial dans la protection de la biodiversité et le maintien de systèmes agricoles résilients. Les pratiques agricoles traditionnelles s'appuient souvent sur des systèmes de culture diversifiés, des techniques naturelles de gestion des sols et des variétés de semences adaptées aux conditions locales. Ces pratiques peuvent renforcer la résilience face à la variabilité climatique tout en réduisant la dépendance vis-à-vis des intrants issus des énergies fossiles.
L'agroécologie est devenue l'un des piliers centraux des mouvements pour la souveraineté alimentaire
L'agroécologie intègre des principes écologiques aux pratiques agricoles afin de créer des systèmes d'agriculture durables qui fonctionnent en harmonie avec les processus naturels. Elle met l'accent sur la biodiversité, la santé des sols, la conservation de l'eau et l'utilisation des savoirs locaux.
Les systèmes d'agriculture agroécologique nécessitent souvent moins d'intrants externes et s'appuient davantage sur des processus biologiques tels que le cycle des nutriments et la lutte naturelle contre les ravageurs. Ils permettent ainsi de réduire les émissions de gaz à effet de serre tout en améliorant la fertilité des sols et la productivité agricole à long terme.
Outre ses avantages environnementaux, l'agroécologie favorise également la résilience sociale et économique. En réduisant leur dépendance vis-à-vis d'intrants chimiques coûteux, les agriculteurs peuvent diminuer leurs coûts de production et renforcer leur autonomie économique. Les marchés locaux et les structures coopératives peuvent consolider les économies rurales et créer des opportunités de développement communautaire.
La promotion de l'agroécologie et de la souveraineté alimentaire représente donc une voie importante pour lutter à la fois contre le changement climatique et les inégalités rurales. Cependant, ces approches se heurtent souvent à la résistance de puissants intérêts privés qui tirent profit du modèle agricole industriel actuel.
Les grandes entreprises agroalimentaires contrôlent une part importante des marchés mondiaux des semences, de la production d'engrais et des systèmes de distribution alimentaire. Leur influence sur les processus décisionnels peut orienter les politiques agricoles de manière à privilégier la production industrielle et l'agriculture orientée vers l'exportation.
La transformation des systèmes alimentaires dans le contexte de l'action climatique nécessite de s'attaquer à ces déséquilibres structurels. Elle requiert des politiques qui soutiennent les petits agriculteurs, protègent les droits fonciers, favorisent la biodiversité et encouragent les pratiques agricoles durables.
Au niveau mondial, la coopération internationale est essentielle pour faire progresser ces objectifs. Le changement climatique est un défi transfrontalier qui ne peut être relevé par les pays seuls. Des efforts coordonnés sont nécessaires pour réduire les émissions mondiales, protéger les écosystèmes et soutenir les communautés vulnérables.
Cependant, la coopération internationale doit être guidée par des principes d'équité et de participation démocratique. Les processus décisionnels mondiaux devraient inclure les voix des mouvements sociaux, des peuples autochtones, des organisations d'agriculteurs, des travailleurs et des groupes de la société civile.
Trop souvent, les discussions sur les politiques climatiques sont dominées par les gouvernements et les grandes entreprises, tandis que les points de vue des communautés locales restent marginalisés. La création de structures de gouvernance inclusives est essentielle pour garantir que les solutions climatiques reflètent les besoins et les aspirations de populations diverses.
Une autre dimension importante de la justice climatique concerne la protection des droits des peuples autochtones. Les communautés autochtones entretiennent depuis des générations des liens profonds avec leurs territoires et possèdent des connaissances précieuses en matière de gestion écologique. De nombreux territoires autochtones abritent une biodiversité et des ressources naturelles importantes, cruciales pour la stabilité climatique.
Cependant, ces communautés sont souvent confrontées à des menaces de la part des industries extractives telles que l'exploitation minière, le forage pétrolier et les projets d'infrastructure à grande échelle. La protection des droits fonciers autochtones et la reconnaissance des systèmes de connaissances autochtones sont donc des composantes essentielles de la justice climatique.
La transition vers l'abandon des combustibles fossiles doit également prendre en compte les droits des générations futures. Le changement climatique présente des risques à long terme qui affecteront les enfants et les jeunes bien au-delà du moment présent. Les décisions prises aujourd'hui concernant les systèmes énergétiques, l'utilisation des terres et le développement économique façonneront les conditions environnementales dont hériteront les générations futures.
Partout dans le monde, les mouvements de jeunesse se mobilisent de plus en plus pour exiger une action climatique plus forte. Leurs actions mettent en évidence l'urgence de s'attaquer à la crise climatique et la responsabilité morale des générations actuelles qunat à la protection de la planète pour celles et ceux qui viendront après.
En résumé, la crise climatique est indissociable de questions plus larges d'inégalité mondiale, de responsabilité historique et de justice sociale. Lutter contre le changement climatique nécessite de transformer les systèmes économiques, de redistribuer les ressources et de donner du pouvoir aux communautés qui ont été historiquement marginalisées dans les processus décisionnels.
La section suivante examinera la relation entre la civilisation agricole, l'agriculture industrielle et les causes structurelles de la crise climatique, en accordant une attention particulière au rôle des communautés paysannes dans la construction d'alternatives durables.
Souveraineté alimentaire, agroécologie, terres et droits communautaires dans le contexte de la transition climatique
La crise climatique a mis en évidence les profondes faiblesses structurelles du système alimentaire mondial. Au cours du siècle dernier, l'agriculture a subi une transformation radicale sous l'effet de l'industrialisation, de la mondialisation et de l'influence croissante des grandes entreprises agroalimentaires. Cette transformation a considérablement accru la production alimentaire dans certaines régions du monde mais elle a également engendré de graves problèmes écologiques, sociaux et économiques qui sont les causes directes de l'urgence climatique.
L'agriculture industrielle est fortement dépendante des combustibles fossiles. Ceux-ci sont utilisés à de multiples étapes du système agricole moderne, notamment pour la production d'engrais chimiques et de pesticides, le fonctionnement des machines agricoles, les systèmes d'irrigation, les installations de transformation alimentaire, la réfrigération et le transport sur de longues distances. De ce fait, le système alimentaire mondial actuel est l'un des principaux responsables des émissions de gaz à effet de serre.
Les engrais azotés synthétiques, par exemple, sont produits par des procédés industriels à forte intensité énergétique qui reposent largement sur le gaz naturel. Lorsque ces engrais sont épandus dans les champs, ils libèrent du protoxyde d'azote, un gaz à effet de serre nettement plus puissant que le dioxyde de carbone. De même, l'élevage industriel génère des quantités importantes de méthane, un autre puissant gaz à effet de serre.
L'expansion de l'agriculture industrielle s'accompagne également de déforestation, de dégradation des sols, de pollution de l'eau et de perte de biodiversité. Dans de nombreuses régions du monde, les forêts et les écosystèmes naturels ont été défrichés pour faire place à des plantations en monoculture destinées à la production de soja, d'huile de palme, de maïs et d'autres cultures de base destinées principalement aux marchés d'exportation.
. Ces pratiques ont affaibli la résilience des écosystèmes et réduit la capacité des milieux naturels à absorber le carbone de l'atmosphère. La dégradation des sols, en particulier, est devenue une préoccupation environnementale majeure. Des sols sains sont capables de stocker de grandes quantités de carbone et de retenir l'eau pendant les périodes de sécheresse. Cependant, les pratiques agricoles intensives qui reposent fortement sur les intrants chimiques et la monoculture continue dégradent souvent la structure des sols et réduisent leur teneur en matière organique.
Les conséquences environnementales de l'agriculture industrielle sont étroitement liées aux inégalités sociales et économiques. Les grandes entreprises agroalimentaires dominent les chaînes d'approvisionnement alimentaires mondiales, elles contrôlent des secteurs clés tels que la production de semences, les produits agrochimiques, la transformation alimentaire et la distribution au détail. Leur influence croissante a contribué à la concentration des terres et des ressources entre les mains d'un nombre relativement restreint d'acteurs puissants.
Les petits agriculteurs, les éleveurs, les pêcheurs et les travailleurs ruraux se retrouvent souvent marginalisés au sein de ce système. De nombreux petits agriculteurs sont confrontés à une baisse de leurs revenus, à une hausse des coûts de production et à un accès limité aux marchés. Dans certains cas, ils sont contraints d'abandonner complètement l'agriculture et de migrer vers les zones urbaines à la recherche d'un emploi.
L'accaparement des terres est devenu un problème majeur dans de nombreux pays en développement. De grandes entreprises et des fonds d'investissement ont acquis de vastes étendues de terres agricoles pour l'agriculture d'exportation, la production d'agrocarburants, l'exploitation minière et des projets de développement d'infrastructures. Ces acquisitions se font souvent sans consultation sérieuse des communautés locales et peuvent entraîner des déplacements de population et la perte de moyens de subsistance.
Face à ces problèmes, des mouvements sociaux à travers le monde ont développé des conceptions alternatives pour l'avenir de l'agriculture et des systèmes alimentaires. L'un des principes les plus significatifs développés par ces mouvements est le concept de souveraineté alimentaire.
La souveraineté alimentaire affirme le droit des peuples à déterminer leurs propres systèmes alimentaires et agricoles en fonction de leurs traditions culturelles, de leurs environnements écologiques et de leurs priorités sociales. Elle met l'accent sur le contrôle démocratique de la production, de la distribution et de la consommation alimentaires, plutôt que de laisser ces processus aux mains des marchés mondiaux et des intérêts des grandes entreprises.
Le système de souveraineté alimentaire reconnaît que les petits producteurs jouent un rôle central dans l'alimentation de la population mondiale. Malgré l'expansion de l'agriculture industrielle, des millions de petits agriculteurs continuent de produire une grande partie de l'approvisionnement alimentaire mondial, en particulier dans les pays en développement.
Ces agriculteurs pratiquent souvent une culture diversifiée en s'appuyant sur des savoirs traditionnels et des pratiques agricoles adaptées au contexte local. De tels systèmes peuvent renforcer la résilience face aux variations climatiques tout en préservant la biodiversité et en maintenant la santé des sols.
L'agroécologie s'est imposée comme une approche pratique et scientifique qui correspond bien aux principes de la souveraineté alimentaire. L'agroécologie intègre la science écologique aux savoirs agricoles traditionnels pour créer des systèmes agricoles qui sont durables sur le plan environnemental, équitables sur le plan social et viables sur le plan économique.
Plutôt que de dépendre d'intrants chimiques externes, l'agriculture agroécologique met l'accent sur des processus biologiques tels que le cycle naturel des nutriments, la diversification des cultures, l'agroforesterie et la lutte intégrée contre les ravageurs. Ces pratiques contribuent à restaurer la fertilité des sols, à préserver les ressources en eau et à réduire les émissions de gaz à effet de serre.
Les systèmes agroécologiques impliquent souvent la culture de plusieurs espèces végétales dans un même champ, une pratique connue sous le nom de polyculture. Cette diversité peut réduire la vulnérabilité des cultures aux ravageurs et aux maladies tout en améliorant la productivité globale de l'exploitation. Elle renforce également la résilience des systèmes agricoles face aux variations climatiques, car différentes cultures réagissent différemment aux stress environnementaux.
L'agroforesterie est un autre élément important des systèmes agroécologiques. En intégrant des arbres aux cultures et à l'élevage, les agriculteurs peuvent créer des espaces multifonctionnels qui fournissent simultanément de la nourriture, du combustible, du fourrage et des effets bénéfiques pour l'environnement. Les arbres contribuent à stabiliser les sols, à améliorer la rétention d'eau et à séquestrer le carbone de l'atmosphère.
La diversité des semences est également fondamentale en agroécologie. Les variétés de semences traditionnelles développées par les agriculteurs au fil des générations possèdent souvent des caractéristiques uniques qui leur permettent de s'adapter à des environnements locaux spécifiques. Cependant, l'expansion des marchés commerciaux de semences et des régimes de propriété intellectuelle a menacé de faire disparaître ces variétés traditionnelles.
La protection des droits des agriculteurs à conserver, échanger et développer des semences est donc un aspect essentiel de la souveraineté alimentaire. Les banques de semences communautaires et les programmes de sélection conduits par les agriculteurs sont apparus comme des initiatives importantes pour préserver la biodiversité agricole et renforcer les systèmes alimentaires locaux.
Une autre dimension clé de la souveraineté alimentaire concerne l'accès à la terre et aux ressources naturelles. La sécurité foncière est essentielle pour que les agriculteurs investissent dans des pratiques agricoles durables et la gestion environnementale à long terme. Sans droits fonciers garantis, les agriculteurs peuvent être réticents à adopter des pratiques agroécologiques qui nécessitent du temps et des efforts pour produire des résultats.
Les politiques de réforme agraire ont historiquement joué un rôle important dans la lutte contre les inégalités rurales dans de nombreuses régions du monde. En redistribuant les terres aux agriculteurs sans terre ou aux petits exploitants, ces mesures peuvent contribuer à réduire la pauvreté et à promouvoir un développement rural plus équitable.
Cependant, la réforme agraire reste politiquement contestée dans de nombreux pays. Les grands propriétaires fonciers et les intérêts des entreprises s'opposent souvent aux réformes qui menacent leur contrôle sur des ressources foncières précieuses. En conséquence, les inégalités foncières continuent de constituer un obstacle majeur au développement agricole durable.
Les ressources en eau constituent un autre élément essentiel de la sécurité alimentaire. Le changement climatique modifie les régimes pluviométriques et augmente la fréquence des sécheresses et des inondations dans de nombreuses régions. Des stratégies de gestion durable de l'eau sont donc indispensables pour garantir la résilience agricole.
Les systèmes traditionnels de gestion de l'eau mis en place par les communautés rurales fournissent souvent des enseignements précieux en matière de gestion durable des ressources. Ces systèmes mettent fréquemment l'accent sur la gouvernance collective, l'accès équitable et l'équilibre écologique à long terme.
Les droits communautaires et les processus décisionnels collectifs sont au cœur de nombreuses initiatives agroécologiques et de souveraineté alimentaire. Les coopératives d'agriculteurs, les organisations communautaires et les réseaux locaux peuvent renforcer les économies locales et offrir des plateformes de participation démocratique à la gouvernance des systèmes alimentaires.
Les femmes jouent un rôle particulièrement important dans la production alimentaire et les moyens de subsistance ruraux. Dans de nombreuses régions du monde, les femmes sont chargées de la plantation, de la récolte, de la transformation et de la commercialisation des produits agricoles. Elles jouent également un rôle clé dans le maintien de la sécurité alimentaire des ménages et la préservation des savoirs traditionnels en matière de semences, de plantes médicinales et de préparation des aliments.
Malgré leurs apports, les agricultrices sont souvent victimes de discrimination en matière d'accès à la terre, au crédit, à la formation et aux possibilités de prise de décision. La lutte contre les inégalités de genre est donc un élément essentiel de la mise en place de systèmes alimentaires durables et justes.
L'engagement des jeunes est un autre enjeu crucial pour l'avenir de l'agriculture. De nombreux jeunes ruraux migrent vers les villes car ils perçoivent l'agriculture comme une activité économiquement précaire ou socialement sous-valorisée. Créer des débouchés pour les jeunes agriculteurs grâce à la formation, à l'accès à la terre et à des politiques de soutien peut contribuer à revitaliser les communautés rurales.
L'éducation et l'échange de connaissances sont essentiels pour faire progresser les pratiques agroécologiques. Les réseaux d'apprentissage entre agriculteurs se sont révélés très efficaces pour diffuser des techniques innovantes et renforcer la solidarité communautaire. Ces réseaux permettent aux agriculteurs de partager leurs expériences, d'expérimenter de nouvelles pratiques et de surmonter collectivement les défis.
Outre les initiatives locales, des politiques publiques favorables sont nécessaires pour développer l'agroécologie et la souveraineté alimentaire. Les gouvernements peuvent promouvoir l'agriculture durable en investissant dans la recherche, les services de vulgarisation, les infrastructures rurales et les marchés locaux.
Les programmes de marchés publics qui privilégient les denrées alimentaires issues de la petite agriculture peuvent renforcer les économies locales tout en améliorant la nutrition dans les écoles, les hôpitaux et autres institutions publiques. De tels programmes peuvent également réduire l'impact environnemental du transport des denrées alimentaires en soutenant les systèmes alimentaires locaux.
Les politiques commerciales jouent également un rôle important dans la configuration des systèmes agricoles. Les accords commerciaux mondiaux privilégient souvent une agriculture axée sur l'exportation et les intérêts des grandes entreprises, parfois au détriment des producteurs alimentaires locaux. Il est essentiel de revoir ces politiques afin de protéger la production alimentaire nationale et les moyens de subsistance ruraux pour faire progresser la souveraineté alimentaire.
Les politiques climatiques doivent donc être étroitement intégrées aux politiques de développement agricole et rural. Le soutien à l'agriculture agroécologique et aux systèmes alimentaires locaux peut contribuer à réduire les émissions de gaz à effet de serre tout en renforçant la sécurité alimentaire et la résilience rurale.
La transition vers l'abandon des combustibles fossiles ouvre également des perspectives pour la transformation des systèmes énergétiques agricoles. Les technologies d'énergie renouvelable telles que l'irrigation solaire, les systèmes de biogaz et les réseaux énergétiques décentralisés peuvent soutenir les communautés rurales tout en réduisant la dépendance aux combustibles fossiles.
Cependant, l'adoption des technologies d'énergie renouvelable doit être soigneusement conçue pour garantir qu'elles restent accessibles aux petits agriculteurs et ne soient pas accaparées par les grandes entreprises. Les projets énergétiques communautaires peuvent offrir des modèles plus équitables pour le développement énergétique rural.
En fin de compte, la transformation des systèmes alimentaires n'est pas seulement un défi technique, mais aussi le fruit d'un travail politique. Elle nécessite de modifier les rapports de force au sein des économies agricoles et de donner aux communautés les moyens de définir leurs propres voies de développement.
Les mouvements paysans, les organisations autochtones et les mouvements sociaux ruraux ont été à l'avant-garde de ces changements. Grâce à des actions collectives, ils ont remis en cause le soutien apporté à l'agriculture industrielle et promu des visions alternatives fondées sur la durabilité écologique et la justice sociale.
Leurs expériences démontrent que des réponses à la crise climatique sont déjà présentes au sein de nombreuses communautés locales. Ce qu'il faut, c'est une plus grande reconnaissance, un soutien accru et un engagement des pouvoirs publics pour déployer ces solutions à l'échelle nationale et mondiale.
La section suivante examinera le rôle des mouvements sociaux, de la coopération internationale et de la gouvernance mondiale dans la promotion d'une transition juste vers l'abandon des combustibles fossiles, tout en renforçant la souveraineté alimentaire et la justice climatique.
Mouvements sociaux, coopération internationale et voies vers une transition juste vers l'abandon des combustibles fossiles
La transition mondiale vers l'abandon des combustibles fossiles n'est pas un simple changement technologique des systèmes énergétiques. Il s'agit d'une profonde transformation sociale, économique et politique qui touche tous les secteurs de la société humaine. La production d'énergie, l'agriculture, l'industrie, les transports et les modes de consommation sont étroitement imbriqués dans le modèle économique actuel fondé sur les combustibles fossiles. Aller vers un avenir durable nécessite donc non seulement de nouvelles technologies, mais aussi de nouvelles formes de gouvernance, de coopération et d'action collective.
Dans ce contexte, les mouvements sociaux ont joué un rôle de plus en plus important dans l'orientation des débats mondiaux sur le changement climatique et la durabilité. Des organisations de base, des mouvements paysans, des communautés autochtones, des syndicats, des associations de jeunes, des organisations de femmes et des militants écologistes se sont mobilisés à travers le monde pour réclamer des politiques climatiques plus ambitieuses et des voies de développement plus équitables.
Ces mouvements ont insufflé une perspective critique aux négociations internationales sur le climat, soulignant que l'action climatique doit prendre en compte la justice sociale, les inégalités économiques et les droits humains. Ils ont également remis en cause la prédominance des intérêts des multinationales dans l'élaboration des politiques climatiques et plaidé en faveur d'une participation démocratique aux processus décisionnels.
Les mouvements paysans, en particulier, ont apporté une contribution significative au débat mondial sur le changement climatique. Les organisations qui représentent les petits agriculteurs ont mis en évidence les liens entre l'agriculture industrielle, la dépendance aux combustibles fossiles et la dégradation écologique. Elles soutiennent que des solutions climatiques efficaces doivent transformer les systèmes alimentaires et soutenir des pratiques agricoles durables ancrées dans l'agroécologie et la souveraineté alimentaire.
Le mouvement paysan mondial s'est considérablement développé au cours des dernières décennies, il ar créé des réseaux qui relient les organisations d'agriculteurs à travers les continents. Ces réseaux facilitent l'échange de connaissances, de stratégies et d'expériences liées à l'agriculture durable, aux droits fonciers et au développement rural.
Lors de forums et de campagnes internationales, les organisations paysannes ont défendu des politiques qui protègent les petits agriculteurs contre les pratiques commerciales déloyales, l'expropriation foncière et la destruction de l'environnement. Elles ont également promu l'agroécologie comme une méthode qui permet de réduire les émissions agricoles tout en améliorant les moyens de subsistance en milieu rural.
Les mouvements autochtones ont également souligné l'importance de protéger les terres, les forêts et les écosystèmes naturels. Les communautés autochtones entretiennent souvent des relations de longue date avec leurs territoires, fondées sur des traditions culturelles et des connaissances écologiques développées au fil des générations. Ces communautés jouent fréquemment le rôle de gardiennes de paysages riches en biodiversité qui jouent un rôle vital dans la stabilisation du climat mondial.
Cependant, les peuples autochtones continuent de faire face à des menaces venues des industries extractives, des projets de développement d'infrastructures et de l'accaparement des terres. Le forage pétrolier, les opérations minières et l'expansion agricole à grande échelle ont souvent empiété sur les territoires autochtones, sapant les moyens de subsistance traditionnels et la gestion écologique.
La protection des droits des peuples autochtones et la reconnaissance de leurs systèmes de connaissances sont donc des éléments essentiels de la justice climatique. De nombreuses communautés autochtones possèdent des connaissances précieuses en matière de gestion durable des terres, de conservation de la biodiversité et de résilience des écosystèmes. L'intégration de ces connaissances dans les stratégies climatiques peut renforcer la protection de l'environnement tout en respectant la diversité culturelle.
Les mouvements de travailleurs jouent également un rôle crucial dans la mise en œuvre de la transition vers l'abandon des combustibles fossiles. Des millions de travailleurs à travers le monde sont actuellement employés dans des industries liées à l'extraction, au traitement et à la distribution des combustibles fossiles. Ces travailleurs et leurs communautés dépendent souvent fortement de ces industries pour leur survie économique.
Une transition rapide et non planifiée vers l'abandon des combustibles fossiles pourrait donc entraîner d'importantes perturbations sociales si d'autres possibilités d'emploi ne sont pas créées. Le concept de « transition juste » met l'accent sur la nécessité de protéger les droits des travailleurs et de veiller à ce que les politiques climatiques créent des emplois décents et des moyens de subsistance durables.
Les stratégies de transition juste peuvent inclure des programmes de reconversion professionnelle, des mesures de protection sociale, des investissements publics dans les industries des énergies renouvelables et des programmes de diversification économique régionale. En impliquant activement les travailleurs et les syndicats dans la planification, les gouvernements peuvent contribuer à garantir que la transition vers des systèmes énergétiques durables profite à la société dans son ensemble.
Les mouvements de jeunesse se sont également imposés comme des voix puissantes dans les actions mondiales pour le climat. Partout dans le monde, les jeunes se sont mobilisés par le biais de grèves scolaires, de manifestations et de campagnes de sensibilisation pour exiger une action urgente de la part des gouvernements et des multinationales. Leur militantisme reflète une prise de conscience croissante du fait que le changement climatique fait peser des risques à long terme sur les générations futures.
Les jeunes activistes soulignent souvent la dimension morale de l'action climatique, affirmant que les dirigeants politiques actuels ont la responsabilité de préserver la planète pour ceux qui en hériteront. Leur énergie et leur détermination ont contribué à placer le changement climatique au premier plan dans le débat public à l'échelle planétaire.
Les mouvements de femmes ont également mis en évidence les dimensions de genre dans la crise climatique. Dans de nombreuses communautés rurales, ce sont les femmes qui sont chargées de subvenir aux besoins en eau, en combustible et en nourriture de leur famille. Les perturbations liées au climat, telles que les sécheresses, les inondations et la pénurie de ressources, peuvent donc imposer des charges supplémentaires aux femmes et aux filles.
Par ailleurs, les femmes possèdent souvent des connaissances précieuses en matière de gestion durable des ressources et de résilience communautaire. L'autonomisation des femmes par l'éducation, les droits fonciers et les possibilités de prendre des responsabilités peut contribuer à la fois à améliorer l'adaptation au changement climatique et à stimuler les efforts en faveur du développement durable.
Le rôle de plus en plus important joué par divers mouvements sociaux a élargi le champ des débats sur le climat au-delà des considérations techniques et économiques. Il a mis en évidence le fait que les solutions climatiques doivent aborder des questions fondamentales relatives au pouvoir, à la justice et à la participation démocratique.
La coopération internationale reste essentielle pour faire face à la crise climatique. Le changement climatique est un problème mondial qui transcende les frontières nationales. Les émissions de gaz à effet de serre rejetées dans un pays peuvent affecter les écosystèmes et les communautés partout dans le monde. Par conséquent, une action internationale coordonnée est nécessaire pour parvenir à des réductions significatives des émissions et protéger les populations vulnérables.
La gouvernance climatique mondiale s'organise principalement à travers des accords et des institutions internationaux. Ces cadres visent à faciliter la coopération entre les gouvernements, à établir des objectifs communs et à mettre en place des dispositifs de suivi des progrès.
Cependant, les négociations internationales sur le climat se heurtent souvent à des difficultés importantes. Les pays ont des priorités économiques, des intérêts politiques et des niveaux de développement différents. Concilier ces intérêts tout en maintenant des engagements climatiques ambitieux nécessite des négociations diplomatiques complexes.
Les pays en développement soulignent fréquemment l'importance de l'équité dans les accords climatiques mondiaux. Ils font valoir que les nations riches ayant une longue histoire d'émissions industrielles doivent assumer une plus grande responsabilité dans la réduction des émissions et fournir un soutien financier et technologique.
Le financement climatique est donc devenu un enjeu central dans les négociations internationales sur le climat. Les pays en développement ont besoin de ressources financières importantes pour mettre en œuvre des projets d'énergie renouvelable, renforcer la résilience climatique et soutenir des Initiatives agricoles durables.
Le financement des mesures d'adaptation est particulièrement important pour les pays qui subissent déjà de graves impacts climatiques. Les régions côtières confrontées à l'élévation du niveau de la mer, les communautés agricoles confrontées à la sécheresse et les petits États insulaires menacés par des phénomènes météorologiques extrêmes ont tous besoin d'investissements substantiels dans les infrastructures et la préparation aux catastrophes.
Le transfert de technologies est un autre élément important de la coopération internationale en matière de climat. De nombreux pays en développement n'ont pas accès aux technologies de pointe qui pourraient soutenir le développement des énergies renouvelables et les stratégies d'adaptation au changement climatique. Le partage des connaissances technologiques et la réduction des obstacles à l'accès aux technologies peuvent accélérer l'action mondiale en faveur du climat.
Des mesures de renforcement des capacités sont également nécessaires pour soutenir la mise en œuvre des politiques climatiques. Les programmes de formation, les collaborations en matière de recherche et les actions de consolidation institutionnelle peuvent aider les pays à acquérir l'expertise nécessaire pour concevoir et gérer des politiques climatiques efficaces.
Si les accords internationaux fournissent des cadres importants pour la coopération, l'action locale reste tout aussi indispensable. Les solutions climatiques doivent être adaptées à des contextes écologiques, culturels et économiques particuliers. Les initiatives communautaires jouent souvent un rôle clé dans la mise en œuvre de solutions concrètes sur le terrain.
Les collectivités locales, les organisations de la société civile et les mouvements populaires mènent fréquemment des projets innovants dans les domaines des énergies renouvelables, de l'agriculture durable, de la conservation des forêts et de l'adaptation au changement climatique. Ces initiatives démontrent qu'une action climatique significative peut être menée à plusieurs niveaux de gouvernance.
Les villes sont de plus en plus reconnues comme des acteurs importants de la politique climatique. Les zones urbaines représentent une part significative de la consommation énergétique mondiale et des émissions de gaz à effet de serre. Parallèlement, les municipalités disposent souvent du pouvoir de mettre en œuvre des politiques relatives aux transports, aux normes de construction, à la gestion des déchets et à l'efficacité énergétique.
Les communautés rurales jouent un rôle tout aussi essentiel dans la lutte contre le changement climatique. Les paysages agricoles, les forêts, les zones humides et les prairies jouent un rôle important dans la régulation du système climatique terrestre. La gestion durable de ces écosystèmes peut contribuer à la séquestration du carbone, à la conservation de la biodiversité et à la résilience climatique.
La transformation des systèmes énergétiques représente l'un des aspects les plus critiques de la transition climatique mondiale. Les technologies d'énergie renouvelable telles que l'énergie solaire, éolienne, hydroélectrique et géothermique constituent des alternatives aux combustibles fossiles susceptibles de réduire considérablement les émissions de gaz à effet de serre.
Ces dernières années, les coûts des technologies renouvelables ont considérablement baissé, ce qui les rend de plus en plus compétitives par rapport aux sources d'énergie fossiles. De nombreux pays investissent désormais massivement dans les infrastructures d'énergie renouvelable dans le cadre de leurs stratégies climatiques.
Cependant, le développement des énergies renouvelables doit également être géré avec soin afin d'éviter de créer de nouvelles formes de dégâts environnementaux et sociaux. Les projets d'infrastructure de grande envergure peuvent parfois affecter les écosystèmes locaux ou déplacer des communautés s'ils sont mis en œuvre sans consultation ni planification adéquates.
Les projets énergétiques renouvelables menés par les communautés offrent des modèles prometteurs pour des transitions énergétiques équitables. En incluant les populations locales dans la propriété et les processus décisionnels, ces initiatives peuvent répartir les bénéfices économiques plus équitablement tout en renforçant le soutien public au développement des énergies renouvelables.
Les mesures visant à améliorer l'efficacité énergétique jouent également un rôle essentiel dans la réduction des émissions. L'amélioration de l'isolation des bâtiments, la promotion d'appareils électroménagers à faible consommation d'énergie et le développement de systèmes de transport durables peuvent réduire considérablement la demande énergétique globale.
Les réseaux de transports publics, les aménagements cyclables et un urbanisme favorable aux piétons peuvent réduire la dépendance à l'égard des voitures particulières tout en améliorant la qualité de l'air et la santé publique. De telles mesures démontrent que les politiques climatiques peuvent générer simultanément de multiples avantages sociaux et environnementaux.
La transition vers des économies durables nécessite également de repenser les modes de consommation et de production. De nombreux systèmes économiques actuels reposent sur une croissance continue de l'extraction et de la consommation des ressources, ce qui exerce une pression croissante sur les écosystèmes de la Terre.
Les stratégies de développement durable doivent donc mettre l'accent sur l'efficacité des ressources, les modèles d'économie circulaire et les modes de con

Climat : le mégacourant de l’Atlantique montre d’inquiétants signes d’affaiblissement
Une nouvelle étude suggère que le courant océanique Amoc s'affaiblirait. Crucial à la régulation du climat et aux hivers doux en France, son effondrement aurait des effets « dévastateurs et irréversibles » pour de nombreux pays.
13 avril 2026 | tiré de reporterre.net
https://reporterre.net/Climat-le-megacourant-de-l-Atlantique-montre-d-inquietants-signes-d-affaiblissement
L'Amoc, ce vaste système de courants océaniques comptant parmi les thermostats du climat, s'affaiblit-il par endroits ? C'est ce que suggèrent les résultats d'une étude réalisée par une équipe d'océanographes internationaux et publiée le 8 avril dans la revue Science Advances.
Cela fait déjà plusieurs années que la communauté scientifique s'inquiète du devenir de l'Amoc (Circulation méridienne de retournement de l'Atlantique, en version longue) dans le contexte du changement climatique. Cette circulation océanique — auquel appartient le fameux Gulf Stream — forme une gigantesque boucle, s'étendant de part et d'autre du bassin atlantique, qui charrie environ 18 millions de m³ d'eau par seconde.
Parfois comparé à un tapis roulant, l'Amoc joue un rôle crucial pour la régulation du climat. Elle redistribue notamment vers les pôles une partie de la chaleur reçue au niveau de l'Équateur. C'est grâce à elle, entre autres, que les hivers sont plus doux à Bordeaux qu'à Portland, bien que les deux villes fassent toutes deux face à l'océan, à une latitude équivalente.
Sel et températures
Le fonctionnement de l'Amoc repose sur un phénomène physique : lorsqu'elles arrivent au niveau du sud du Groenland, les eaux de l'Atlantique se refroidissent. Elles deviennent également plus salées, en raison de l'évaporation et de la formation de banquise. Or, les eaux froides et salées sont plus denses que les eaux chaudes et douces : elles coulent donc vers les abysses. C'est cette plongée des eaux froides qui met en marche l'Amoc. Elles poursuivent ensuite leur route en profondeur vers le sud, où elles chauffent, puis remontent à la surface, dans un cycle infini.
Les experts considèrent que le changement climatique pourrait gripper ce moteur de l'Amoc. En raison de la complexité du phénomène et de sa modélisation, il n'y a cependant pas de consensus quant aux mécanismes à l'œuvre, note Florian Sévellec, directeur de recherche au Centre national de la recherche scientifique (CNRS) et au Laboratoire d'océanographie physique et spatiale de l'université de Brest.
L'affaiblissement pourrait être dû au réchauffement des eaux, au surcroît d'eau douce déversée dans l'océan par la fonte de la glace de mer en Arctique ou des glaciers groenlandais… La communauté scientifique n'a pas non plus de certitudes quant à l'horizon temporel ni l'intensité de cet affaiblissement.
Dans son sixième rapport d'évaluation, publié en 2021 et résumant l'état de la science en la matière, le Giec estimait, avec un degré de confiance « moyen », que l'Amoc ne s'effondrerait pas d'ici 2100. Des travaux récents jugent le danger plus pressant. En 2023, un mathématicien et une statisticienne estimaient, dans la revue Nature Communications, que l'Amoc avait 95 % de chance de s'effondrer d'ici la fin du siècle — une théorie qui ne fait pas l'unanimité chez les spécialistes. Un an plus tard, des chercheurs de l'université australienne de Nouvelle-Galles-du-Sud estimaient que l'Amoc pourrait perdre 30 % de sa puissance dès 2040.
« Une preuve de plus que le système est en train de changer »
L'affaiblissement de l'Amoc aurait des effets « dévastateurs et irréversibles » pour de nombreux pays, rappellent dans une récente lettre ouverte une quarantaine de chercheurs internationaux. Son effondrement pourrait bouleverser le climat de l'Europe, qui se rapprocherait de celui observé actuellement à l'ouest du Canada. Ses effets se feraient sentir ailleurs dans le monde, en bouleversant notamment les moussons.
L'étude publiée il y a quelques jours dans la revue Science Advances corrobore l'hypothèse selon laquelle l'Amoc aurait déjà commencé à changer. En s'appuyant sur des données récoltées in situ depuis 2000 grâce à des bouées positionnées à différentes latitudes de l'océan Atlantique, elle révèle que la circulation s'est affaiblie de manière marquée sur sa bordure ouest au cours des deux dernières décennies.
« S'ils avaient montré qu'il y avait un ralentissement à une seule latitude, mais qu'il ne se passait rien ailleurs, on ne pourrait pas en tirer grand-chose, explique Florian Sévellec — qui n'a pas contribué à cette étude. Le fait qu'ils aient montré qu'il y a un changement sur plusieurs latitudes — au moins à l'ouest — et que ce changement est cohérent spatialement apporte une preuve de plus que le système est en train de changer. »
Un « canari dans la mine »
Ces observations constituent, selon les auteurs de l'étude, un « canari dans la mine ». Quoique localisée, « cette tendance à la baisse est interprétée comme le signe précurseur d'un affaiblissement systémique de l'Amoc », explique à Reporterre la physicienne, océanographe et climatologue Sabrina Speich — qui n'a pas non plus contribué à ces travaux. Cette professeure à l'École normale supérieure (ENS) juge cette étude « particulièrement intéressante ». Il s'agit, selon elle, de la première étude « réellement consistante sur le sujet ».
Elle émet toutefois plusieurs réserves, notamment quant à la fenêtre « relativement courte » — vingt ans — au cours de laquelle ces données ont été obtenues. Si les auteurs ont pu mesurer « avec précision » l'affaiblissement d'une composante du système, « l'extrapolation à l'ensemble du “tapis roulant” nécessite d'intégrer les flux de l'intérieur et de l'est du bassin », dit-elle. Avant d'affirmer avec certitude que l'Amoc s'affaiblit dans son ensemble, il faudrait, poursuit-elle, disposer « de données et de séries temporelles définitivement plus longues ».
La rapidité à laquelle ces changements pourraient s'opérer — certains chercheurs parlent de quelques décennies, ce qui est très rapide à l'échelle des temps géologiques — rendrait toute tentative d'adaptation difficile. Les dégâts sur les écosystèmes pourraient être très importants. Nos systèmes agricoles pourraient ne pas s'en relever. Raison de plus (s'il en fallait, compte tenu des nombreuses autres conséquences dramatiques du changement climatique) pour réduire nos émissions de gaz à effet de serre.
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« C’est une aberration » : pour les besoins de l’IA, les data centers veulent tourner au gaz fossile
Les constructeurs des centres de données géants, nécessaires au développement de l'intelligence artificielle, demandent à être raccordés au réseau de gaz français. « Aberrant », selon GRDF. Et écologiquement catastrophique.
13 avril 2026 | tiré de reporterre.net
Des centres de données branchés sur le réseau de gaz ? En France, ce scénario pourrait paraître absurde : l'électricité y est disponible en abondance. Pourtant, des entreprises portant ces projets de data centers, des usines abritant des serveurs informatiques nécessaires au fonctionnement de l'intelligence artificielle, envisagent bel et bien de se tourner vers cette énergie fossile pour gagner du temps. Et émettre au passage des millions de tonnes de CO₂ dans l'atmosphère.
C'est la directrice du réseau français de distribution de gaz (GRDF), Laurence Poirier-Dietz, qui l'a partagé à une poignée de journalistes le 1ᵉʳ avril. « Nous sommes régulièrement sollicités par des opérateurs de data centers. Ils viennent vers nous pour explorer des solutions de raccordement au réseau gazier. Parce que les délais annoncés sur le réseau électrique — parfois cinq à sept ans — ne sont pas compatibles avec leurs calendriers. Il ne s'agit pas d'un phénomène marginal. »
La responsable ne parle pas ici d'une alimentation ponctuelle, pour faire du gaz une énergie de secours en cas de coupure d'électricité, comme c'est envisagé par de nombreux centres de données, mais bel et bien d'un fonctionnement en continu grâce au gaz. Une gabegie climatique et une absurdité énergétique, quand on sait que les centres de données nouvelle génération ont une consommation électrique équivalente à celle de grandes métropoles.
Une coûteuse aberration
« C'est une aberration, poursuit Laurence Poirier-Dietz. Ces usages reposeraient sur des cycles combinés gaz [soit des centrales fabriquant de l'électricité grâce à la combustion de gaz] dont le rendement est d'environ 50 %. » Autrement dit, pour produire une quantité donnée d'électricité avec cette méthode, il faut brûler deux fois cette quantité sous forme de gaz.
« Ce serait un contresens, d'autant plus que le prix du gaz est bien moins attractif que celui de l'électricité », dit à Reporterre Lorraine de Montenay, experte en sobriété numérique pour GreenIT et co-autrice d'un rapport sur les centres de données pour l'Ademe.
Tout ceci ne semble toutefois pas de nature à refroidir les géants de la tech, à l'heure où Google, Amazon, Meta et Microsoft prévoient un total de 650 milliards de dollars (550 milliards d'euros) d'investissements pour surfer sur l'explosion de l'IA.
Pas de « refus de vente »
Les demandes de raccordement sont des informations confidentielles. GRDF ne communique ni le volume de gaz demandé, ni l'emplacement des projets de centres de données qui ont formulé ces demandes. Aucun raccordement n'est prévu à court terme, rassure l'opérateur public, mais le scénario n'est plus écarté dans les années à venir, alors que la France prévoit d'ouvrir une soixantaine de ces mégacentres de données.
Lire aussi : Data centers : une carte exclusive des sites en projet
Une chose est sûre, ce n'est pas GRDF qui pourra refuser d'ouvrir les robinets. L'opérateur n'a pas le droit de refuser de fournir en gaz, aussi absurde que puisse être la demande. « En tant qu'entreprise de service public, nous avons l'obligation de répondre à l'ensemble de nos clients et ne pouvons pas procéder à un refus de vente », dit Laurence Poirier-Dietz.
Un centre de Google pollue autant que San Francisco
Selon une estimation de Reporterre, au regard de la consommation électrique moyenne des 352 centres de données d'ancienne génération existants en France (28 000 mégawattheures (Mwh)), faire fonctionner un tel équipement uniquement au gaz rejetterait, au minimum, 15 000 tonnes de CO₂ dans l'atmosphère par an, soit l'équivalent de l'empreinte carbone de 1 600 Français. [1]
Le risque réel est largement supérieur à cette estimation, puisque les usines à serveurs de nouvelle génération, calibrées pour l'intelligence artificielle générative, atteignent une taille jamais égalée. Le dernier projet connu, qui a passé fin 2025 l'étape du débat public, lorgne sur une emprise de 70 hectares, en Seine-et-Marne, et nécessitera une capacité électrique de 1,4 GW à lui tout seul, soit l'équivalent de trois réacteurs nucléaires.
Au Texas (États-Unis), où Google s'apprête à brancher un gigantesque centre de données sur le gaz, l'émission de CO₂ anticipée grimpe à 4,5 millions de tonnes par an. C'est plus que la ville entière de San Francisco, rapportait The Guardian le 2 avril.
La demande devient insoutenable pour le réseau électrique
Depuis un peu plus d'un an, la France fait tout pour devenir un eldorado de centres de données. Elle cherche ainsi à s'attirer une industrie florissante et à régler un épineux problème de souveraineté sur nos données numériques et les applications liées à l'IA. Ces technologies sont en effet largement hébergées aux États-Unis et répondent ainsi aux lois étasuniennes.
Jusqu'à aujourd'hui, cette course folle est présentée comme neutre pour le climat, car ces centres sont censés fonctionner à l'électricité, abondante et largement décarbonée en France « grâce » au nucléaire et aux énergies renouvelables.
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Mais la demande explose à un niveau insoutenable, pour le réseau électrique. Les demandes de raccordement au réseau reçues par RTE, le gestionnaire du réseau, représentent trois fois la consommation électrique totale de l'industrie française. Impossible, pour l'opérateur public, de suivre. D'où l'idée pour les promoteurs des centres de données, au moins transitoirement, de faire turbiner des générateurs au gaz.
C'est aussi ce que semble préparer la Commission européenne, à travers un projet de réforme omnibus allégeant les obligations de reporting environnemental des centres de données et facilitant l'utilisation de petites centrales au gaz d'appoint. « Cela laisse penser à une évolution qui pourrait pousser des acteurs à adopter le gaz comme source d'énergie, en France », dit à Reporterre, Benoit Petit, expert du coût environnemental du numérique et co-auteur d'un rapport de l'Ademe sur les centres de données.
Aux États-Unis, une situation déjà critique
Ailleurs dans le monde, la course à l'intelligence artificielle a déjà largement dérapé en une relance des énergies fossiles. Des centrales au charbon sont maintenues en activité pour alimenter les centres de données et le gaz est appelé en renfort. « En Irlande ou aux États-Unis, par exemple, les porteurs de projet sont incités à produire leur propre électricité pour ne pas trop solliciter le réseau qui est bien plus limitant qu'en France. La solution la plus rapide sont des turbines à gaz et il y a de nombreux investissements dans le nucléaire, notamment des petits réacteurs SMR dédiés », dit à Reporterre Thomas Hemmerdinger, directeur du département énergie et climat de l'Institut Paris région.
Aux États-Unis, le gaz apparaît comme l'unique moyen de disposer rapidement d'électricité. Plus d'un tiers de la capacité gazière du pays est déjà consacré aux centres de données [2] et au moins 80 centrales électriques au gaz sont en projet d'ici à 2030 [3].
Meta, la maison mère de Facebook, prévoit la construction d'un centre de données de 2 GW, en Louisiane, alimenté au gaz. 2 GW, c'est aussi la puissance des turbines à gaz que compte installer Elon Musk grâce à une récente levée de fonds à 20 milliards de dollars. Tout comme Microsoft qui vient de signer un accord avec Chevron pour la construction d'une centrale électrique au gaz de 2,5 GW dans l'ouest du Texas.
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Au Royaume-Uni, également, le régulateur de l'énergie alertait en novembre 2025 sur l'explosion des demandes de connexion au réseau énergétique, en grande partie liée aux projets de centres de données. Cela fragilise le réseau électrique et risque d'entraîner une hausse de la demande en gaz.
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L’OIT appelle à renforcer la protection sociale face à l’évolution du monde du travail
Un nouveau rapport de l'OIT invite les États membres à renforcer les systèmes de protection sociale pour faire face à l'évolution des marchés du travail. S'appuyant sur l'expérience internationale, il formule des recommandations politiques visant à garantir que tous les travailleurs — quel que soit leur type d'emploi — soient protégés contre les risques sociaux et capables de s'adapter aux profondes transformations du marché du travail.
Tiré de Entre les lignes et les mots
GENÈVE (OIT Infos) – Un nouveau rapport de l'Organisation internationale du Travail (OIT) appelle à un renforcement décisif des systèmes de protection sociale à l'échelle mondiale, avertissant que les lacunes actuelles en matière de couverture, d'adéquation et de financement laissent des millions de travailleurs sans protection dans une économie mondiale de plus en plus volatile. Le rapport, intitulé « Universal social protection in changing labour markets : Protecting workers in all types of employment » (Protection sociale universelle sur des marchés du travail en mutation : Protéger les travailleurs dans tous les types d'emploi), souligne que le renforcement des systèmes de protection sociale est essentiel pour garantir que tous les travailleurs — quel que soit leur type d'emploi — soient protégés contre les risques sociaux et capables de faire face aux profondes transformations du marché du travail.
Combler les lacunes critiques en matière de protection
Pour remédier aux lacunes persistantes en matière de couverture, le rapport préconise une extension systématique de celle-ci, afin de garantir que tous les travailleurs, y compris les travailleurs temporaires, à temps partiel et indépendants, soient adéquatement protégés. Il met en avant les expériences de certains pays en matière d'extension de la couverture sociale à des catégories de travailleurs souvent confrontées à des lacunes de protection, telles que celles employées dans les micro-entreprises et les petites entreprises, dans l'agriculture, dans le travail domestique, dans le cadre de relations de travail complexes et dans le travail indépendant.
Veiller à ce que les travailleurs de tous les types d'emploi soient correctement couverts permet non seulement de soutenir les objectifs sociaux et économiques, mais facilite également les transitions de l'économie informelle vers l'économie formelle.
D'une protection minimale à des systèmes adéquats et complets
Au-delà de l'extension de la couverture, le rapport souligne la nécessité urgente d'améliorer l'adéquation et l'exhaustivité des prestations afin d'accroître leur efficacité dans la prévention de la pauvreté et la réduction de la vulnérabilité.
Il soutient que la protection sociale doit dépasser les approches étroites et réactives pour offrir une protection fiable tout au long de la vie des personnes — en les accompagnant lors des transitions entre emplois, secteurs et formes d'emploi, ainsi qu'aux étapes clés de la vie, depuis la petite enfance et le passage de l'école au monde du travail jusqu'à la parentalité, en passant par les périodes de chômage, de maladie ou en cas de handicap, et jusqu'à la vieillesse.
Assurer un financement durable et équitable
L'un des messages centraux du rapport est que le renforcement de la protection sociale nécessite des mécanismes de financement durables et équitables. Il souligne le rôle de la mobilisation des ressources nationales — notamment les cotisations de sécurité sociale et la fiscalité progressive — comme élément central des stratégies de financement, complétées si nécessaire par des subventions publiques afin d'inclure les travailleurs dont la capacité contributive est limitée. Cette approche favorise le partage des risques, la redistribution et la viabilité du système à long terme.
Le rapport reconnaît également que, pour les pays dont la capacité budgétaire est insuffisante, la solidarité internationale demeure essentielle pour soutenir le développement des systèmes de protection sociale et pour se préparer aux crises ou y faire face.
Construire des systèmes résilients pour l'avenir du travail
Dans un contexte marqué par le changement climatique, la transformation technologique et les évolutions démographiques, la publication souligne que des systèmes de protection sociale solides sont indispensables à la résilience. Ils aident les travailleurs et les entreprises à s'adapter au changement, soutiennent les transitions vers des activités économiques plus durables et renforcent la cohésion sociale.
« Le renforcement des systèmes de protection sociale n'est plus une option — c'est une nécessité. Nous avons besoin de systèmes qui touchent tout le monde, offrent une protection adéquate et soient financés de manière équitable et durable. C'est le fondement de la résilience, de la justice sociale et d'une transition juste dans un monde du travail en mutation. » – Shahra Razavi, directrice du Département de la protection sociale universelle de l'OIT
Référence
Organisation internationale du Travail (OIT). 2026. Protection sociale universelle dans des marchés du travail en mutation : Protéger les travailleurs dans tous les types d'emploi. Genève : OIT.
ILO calls for stronger social protection for a changing world of work
https://www.ilo.org/resource/news/ilo-calls-stronger-social-protection-changing-world-work
La OIT insta a reforzar la protección social ante la transformación del mundo del trabajo
OIT pede maior proteção social diante das transformações no mundo do trabalho
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Analyse - Travailler en Chine, 2026 : vue d’ensemble depuis le bas
Intelligence artificielle, stages forcés, décès dus au surmenage, ouvriers agricoles âgés dans les champs. Un voyage à travers les conditions de travail en Chine à partir de sources chinoises
15 avril 2026 | tiré d'Europe solidaire sans frontières
Au cours du dernier mois, la chaîne militante LaborInfo a publié une série d'articles sur les conditions de travail en Chine, provenant de sources très diverses. On y trouve des enquêtes du Qilu Evening News et du China Youth Daily, des reportages de CBN/Yicai et de LatePost, des analyses de Huxiu, des données du Beijing Youth Daily, un documentaire en plusieurs épisodes de la chaîne Jidian et une analyse du China Workers' Liberation Daily, un journal d'orientation marxiste. Pris individuellement, chacun de ces articles raconte un fragment spécifique du monde du travail chinois. Lus ensemble, ils composent un tableau plus large et plus cohérent que leur hétérogénéité ne le laisserait supposer, car ils convergent tous vers une réalité structurelle qui traverse différents secteurs, générations et zones géographiques du pays, du village agricole du Yunnan au bureau high-tech de Shenzhen, de l'institut professionnel du Henan au plateau de tournage de Hengdian. Il s'agit de la vulnérabilité structurelle des travailleurs chinois face à n'importe quel interlocuteur, qu'il s'agisse d'une entreprise privée, d'une plateforme numérique, d'un établissement scolaire ou d'un donneur d'ordre agricole.
L'intelligence artificielle comme machine d'expulsion
Parmi tous les facteurs qui redessinent le marché du travail chinois, l'intelligence artificielle est le plus visible et le plus discuté. Trois des articles recueillis par LaborInfo analysent ses effets sous différents angles au sein de deux secteurs contigus : celui des « short dramas », ces séries en épisodes très courts conçues pour être visionnées sur smartphone qui, en Chine, ont généré un marché estimé à plus de 50 milliards de yuans en 2025, et celui des jeux vidéo. Il en résulte un tableau à plusieurs niveaux où le phénomène apparaît bien plus complexe qu'un simple remplacement des travailleurs par l'IA.
Le premier niveau est celui de l'impact immédiat sur l'emploi. À Hengdian, le district du Zhejiang qui abrite les plus grands studios de cinéma du pays et qui a fonctionné pendant des années comme pôle de production pour l'industrie des séries courtes, le travail s'est brusquement raréfié au cours des premiers mois de 2026. Les groupes de messagerie par lesquels les acteurs et les figurants recevaient leurs convocations sur les plateaux, qui jusqu'à il y a quelques mois encore étaient saturés de notifications, sont devenus silencieux. Selon les estimations qui circulent parmi les professionnels du secteur, le nombre de productions en prise de vues réelles lancées a chuté de près de 80 % par rapport à l'année précédente, et le volume total des engagements a plus que diminué de moitié. L'arrivée des mini-séries générées par l'intelligence artificielle a rendu superflue une grande partie de la chaîne de production traditionnelle, des acteurs aux techniciens des effets spéciaux. Certains travailleurs se sont reconvertis dans la livraison de repas à domicile ou la vente en direct en streaming, d'autres sont retournés dans leurs villes d'origine. Ceux qui sont restés attendent une reprise que personne n'est en mesure de garantir.
Le deuxième niveau concerne un problème qui précède l'intelligence artificielle et que son apparition a rendu ingérable. Le secteur des courts métrages dramatiques traversait déjà une crise de liquidités liée au fonctionnement même de son modèle économique. Les plateformes de distribution avaient attiré les sociétés de production en offrant un « minimum garanti » pour chaque titre livré, un mécanisme qui a encouragé une course à la quantité au détriment de la qualité. Certaines sociétés ont exploité ces fonds pour multiplier les plateaux actifs simultanément, fragmentant ainsi les ressources et abaissant les normes. Lorsque les plateformes ont suspendu le mécanisme des minimums garantis, la chaîne des paiements s'est rompue. Les fonds étaient versés par tranches successives, et souvent les premières versements couvraient à peine les coûts logistiques, tandis que les rémunérations du personnel dépendaient de versements ultérieurs qui, dans de nombreux cas, ne sont jamais arrivés. Il en résulte un phénomène d'insolvabilité généralisée qui touche des centaines de travailleurs dans des villes comme Xi'an, Zhengzhou et Chengdu, toutes considérées comme des capitales de la production de courts métrages dramatiques. Caméramans, acteurs et figurants attendent depuis des mois le paiement de leurs prestations déjà effectuées, et certaines sociétés de production sont devenues injoignables. Dans ce contexte, l'arrivée de l'intelligence artificielle a ajouté une incitation supplémentaire à suspendre les productions traditionnelles, car le coût d'une mini-série générée par l'IA peut être dix fois moins élevé que celui d'une production avec de vrais acteurs.
Le troisième niveau concerne la restructuration planifiée dans l'industrie technologique établie. NetEase, l'un des plus grands groupes chinois du secteur des jeux vidéo, a intégré l'intelligence artificielle dans l'ensemble de la chaîne de développement, de la conception artistique aux modèles 3D, de l'animation aux tests, annonçant des gains d'efficacité pouvant atteindre 300 % à certaines étapes. Les postes les plus touchés sont ceux en sous-traitance, qui représentent dans le secteur chinois du jeu vidéo entre 20 % et 30 % des effectifs des moyennes et grandes entreprises et couvrent des fonctions opérationnelles telles que le service client, les essais de base et une partie de la production graphique. Selon les analyses du secteur, un employé qui utilise des outils d'IA équivaut, en termes de productivité, à trois employés qui ne les utilisent pas, tandis que le coût quotidien des outils d'IA pour une entreprise de cinq cents personnes s'élève à environ cinquante mille yuans par mois, soit l'équivalent du salaire d'une dizaine de programmeurs de niveau intermédiaire. Ce phénomène ne concerne pas uniquement NetEase. Des entreprises telles que miHoYo, Perfect World, Yoozoo Games et 37Games ont toutes lancé des processus similaires d'intégration de l'IA dans la production. Il s'agit d'une restructuration à l'échelle industrielle dans laquelle la promesse selon laquelle l'IA générera de nouveaux emplois reste pour l'instant sans fondement. Le remplacement est à sens unique, et les travailleurs évincés des postes de base ne trouvent pas de réaffectation au sein du secteur.
Ce qui relie ces trois niveaux, c'est un élément commun. Dans tous les cas, les premiers à payer le prix de cette transformation sont les travailleurs aux contrats les plus précaires, à savoir les figurant.es, les indépendant.es, les sous-traitant.es, des personnes dépourvues de toute protection formelle et de tout pouvoir de négociation. La convention d'autorégulation signée en février 2026 par trente-huit acteurs du secteur des micro-drames, qui prévoit le paiement ponctuel et intégral des salaires ainsi que la mise en place de dépôts de garantie, n'a jusqu'à présent pas eu d'effets concrets sur les conditions de ces travailleurs.
Les jeunes, entre travail forcé et fuite vers la stabilité
La pression que l'intelligence artificielle exerce sur les travailleurs déjà actifs sur le marché se répercute, par des mécanismes différents, sur la génération qui tente d'entrer sur le marché du travail. Deux des articles recueillis par LaborInfo dressent un portrait de la condition des jeunes Chinois aux deux extrémités opposées du système éducatif, et le tableau qui en ressort est celui d'un étau.
À l'extrémité la plus basse, celle de l'enseignement professionnel, le cas du Collège professionnel des sciences et technologies de Xinyang, dans la province du Henan, illustre une pratique répandue et attestée depuis des années. L'établissement a envoyé des étudiant.es de deuxième année travailler en usine à des tâches sans aucun rapport avec leur cursus, en menaçant de retirer cinquante crédits universitaires à celles et ceux qui refusaient et en leur faisant signer des « lettres d'engagement volontaire » dont le caractère volontaire était manifestement fictif. L'environnement de travail avait été décrit comme dégradé et le travail consistait en des tâches répétitives à la chaîne. Sous la pression de l'opinion publique, l'école est revenue sur sa position officielle en déclarant que la participation était facultative et a rappelé les étudiant·e·s, mais le mécanisme sous-jacent reste inchangé. Dans des cas similaires documentés précédemment, comme celui du lycée professionnel Jiangxi de technologie des énergies nouvelles, il est apparu que les établissements prélèvent des commissions sur les salaires des étudiant·e·s de l'ordre de 10 à 30 %, parfois par l'intermédiaire d'agences d'intérim qui prélèvent une commission supplémentaire. Le règlement du ministère de l'Éducation de 2022 sur la gestion des stages des élèves des établissements professionnels interdit explicitement ces pratiques, mais l'application de ces règles est largement inefficace. Dans le cas du Henan, les journalistes qui ont contacté les autorités scolaires locales n'ont obtenu aucune réponse. L'école professionnelle fonctionne, en réalité, comme une agence de placement de main-d'œuvre à bas coût déguisée en établissement d'enseignement.
À l'autre extrémité, celle des diplômés des universités généralistes, le phénomène est similaire dans la forme et analogue dans le fond. Selon le livre blanc publié par 51job en mars 2026, 25,1 % des diplômé.es de l'année ont choisi de postuler à des postes dans le secteur public, c'est-à-dire à des concours pour devenir fonctionnaires, à des organismes publics ou à des postes d'enseignant.e, soit une augmentation de 2,6 points de pourcentage par rapport à l'année précédente. La part des diplômé.es qui choisissent d'entrer sur le marché du travail privé a baissé, bien que légèrement, passant de 36,6 % à 36,2 %. La nouveauté la plus significative est la croissance de ce qu'on appelle le « slow employment », qui concerne 10,3 % des nouveaux diplômés et consiste en un report délibéré de la recherche d'emploi dans l'attente de conditions plus favorables, avec une augmentation de près d'un point de pourcentage en un an seulement. Parallèlement, la propension à poursuivre ses études, tant en Chine qu'à l'étranger, a diminué, ce qui suggère que le choix d'attendre n'est pas motivé par une ambition académique mais par des considérations défensives. Le suivi du parcours post-embauche des diplômé.es de 2024 confirme la fragilité de l'emploi privé chez les jeunes. Le taux d'abandon le plus élevé est enregistré dans le secteur de la restauration, de l'hôtellerie et du tourisme, avec 20,6 %, suivi de l'immobilier et de la logistique. Les secteurs les plus aptes à retenir les nouveaux embauchés sont la finance, l'énergie et les services professionnels, tous perçus comme plus stables et mieux protégés.
Le lien entre ces deux extrêmes est évident. Les élèves des établissements professionnels et les diplômé.es des universités occupent des positions sociales différentes, mais les deux groupes réagissent de la même manière face à ce vide. Le marché du travail privé chinois n'offre pas aux jeunes des conditions perçues comme acceptables, et les réponses qui en découlent – l'exploitation directe pour les plus faibles et la fuite vers la stabilité pour les plus qualifié.es – sont les deux faces d'une même insuffisance structurelle.
La vie comme prolongement du travail
Pour celles et ceux qui sont déjà intégrés au marché du travail, la question se déplace alors de l'accès à l'exercice quotidien de l'activité professionnelle, et le tableau qui se dessine ici est celui d'une perméabilité croissante entre le temps de travail et le temps de vie, avec des conséquences mesurables sur la santé physique et mentale des travailleurs.
Une enquête menée par le Centre de recherche sociale du China Youth Daily auprès de 1 335 salariés, publiée en mars 2026, a révélé que 77,5 % des personnes interrogées perçoivent la frontière entre leur vie personnelle et leur travail comme floue. 52,5 % continuent de répondre à des messages professionnels après la fin de leur journée de travail, 45,7 % renoncent à leurs projets du week-end pour des raisons professionnelles, 44,5 % reçoivent régulièrement des communications professionnelles via WeChat, par téléphone ou par e-mail en dehors des heures de travail, et 42,8 % sont convoqué.es pour des activités professionnelles pendant leurs périodes de repos. 65 % des personnes interrogées déclarent avoir l'impression que leur vie est « envahie » par le travail. Ce chiffre est transversal, mais touche particulièrement les jeunes travailleurs et ceux des grandes villes, où la pression concurrentielle est plus intense. 55,8 % attribuent cette érosion des frontières à la diffusion des outils de communication instantanée, qui rendent chaque employé.e joignable à tout moment et effacent de fait la séparation entre espace professionnel et espace domestique. Dans ce contexte, la journée de travail de huit heures héritée du passé apparaît comme une convention de plus en plus éloignée de la réalité vécue par les travailleurs chinois du secteur tertiaire.
Les conséquences de cette situation sur la santé sont documentées dans un long reportage de LatePost consacré au phénomène de la mort subite due au surmenage, initialement publié en 2021 et republié de manière significative par LaborInfo en 2026, ce qui confirme la persistance et l'aggravation du problème. La seule donnée épidémiologique disponible à l'échelle nationale remonte à une étude de 2006 menée par l'hôpital Fuwai de l'Académie chinoise des sciences médicales, qui estimait à 544 000 le nombre de décès soudains par an, soit une incidence de 41,8 cas pour 100 000 habitant.es. Cette statistique, qui n'a jamais été mise à jour et qui est encore citée dans les rapports officiels de 2020 sur les maladies cardiovasculaires, est considérée par les observateurs du secteur comme largement dépassée, des estimations officieuses situant le total annuel à plus d'un million de cas. L'âge moyen des personnes victimes d'un infarctus du myocarde a progressivement baissé au cours des dernières décennies, passant de 60 à 70 ans dans les années 1980 à des cas de plus en plus fréquents chez les 20-40 ans. Les médecins des urgences signalent comme facteurs récurrents le tabagisme, le manque de sommeil chronique, les horaires de travail prolongés et le stress psychologique constant. La littérature médicale internationale a depuis longtemps établi un lien entre le stress psychologique et émotionnel et les anomalies cardiaques potentiellement mortelles.
La réponse institutionnelle reste insuffisante sur ces deux fronts. En matière de protection du temps libre, les recommandations qui ressortent des enquêtes elles-mêmes se concentrent sur la capacité individuelle à gérer son temps, faisant porter la responsabilité sur le travailleur individuel et laissant intacte la structure organisationnelle à l'origine du problème. En matière d'urgence sanitaire, la couverture en défibrillateurs automatiques externes dans les lieux publics et sur les lieux de travail en Chine reste bien inférieure à celle des pays à revenu élevé. Shenzhen, la ville la mieux équipée du pays, dispose de 17,5 appareils pour 100 000 habitants, contre 700 aux États-Unis et 276 au Japon. La culture d'entreprise de la « disponibilité permanente » et la culture du « 996 » (travailler de 9 heures du matin à 9 heures du soir, six jours sur sept) continuent d'agir comme un facteur environnemental que les travailleurs individuels peuvent tout au plus atténuer, mais pas modifier.
Le retour à la terre, fin d'un cycle
Alors que dans les villes, le travail se transforme ou disparaît sous la pression de l'intelligence artificielle et de la précarité contractuelle, dans les campagnes chinoises s'achève un cycle long qui trouve ses racines dans l'exode rural des dernières décennies. Le dernier article du recueil de LaborInfo rapporte les conclusions d'un reportage documentaire dont les auteurs ont visité plus d'un millier de villages et hameaux entre 2021 et 2025, découvrant partout la même configuration.
Les paysans ont cédé les droits de gestion de leurs terres à des entrepreneurs locaux ou extérieurs, souvent originaires des régions côtières orientales, et travaillent désormais comme ouvriers agricoles à la journée sur les champs qui leur appartenaient autrefois. Le schéma se répète du Guangdong au Heilongjiang, des plantations de canne à sucre du Lingnan aux champs de maïs de la plaine du nord de la Chine et aux cultures de thé du Jiangxi. La rémunération horaire du travail agricole oscille entre 10 et 20 yuans de l'heure, avec des pics plus élevés pour les tâches les plus pénibles. Il n'y a pas de contrats, le paiement est quotidien et en espèces, et la main-d'œuvre est composée presque exclusivement de femmes d'âge mûr et de personnes âgées.
La logique économique qui sous-tend ce système est simple. Cultiver soi-même des céréales sur de petites parcelles ne rapporte que des revenus minimes, avec un revenu horaire qui peut descendre à quelques yuans après déduction des coûts des semences, des engrais et des pesticides. Les cultures commerciales à plus forte valeur ajoutée, comme les fleurs, le thé ou les fruits, nécessitent des investissements en capital, des compétences techniques de pointe et des débouchés commerciaux dont le petit agriculteur ne dispose pas. La location de la terre à un entrepreneur, qui varie de 500 à 1 300 yuans par mu et par an selon la zone et la qualité du sol, garantit un revenu sûr et immédiat, aussi modeste soit-il. Le programme national de remembrement a accéléré le processus, en aplanissant les talus entre les petites parcelles et en les regroupant en grands champs adaptés à la mécanisation.
Les personnes qui travaillent encore dans les champs sont, dans la grande majorité des cas, celles qui n'ont pas d'autre choix. Ce sont les mêmes travailleurs migrants qui, dans leur jeunesse, ont travaillé sur les chantiers de construction des villes de la côte est et qui, passés la soixantaine, ont été exclus du secteur du bâtiment parce que les maîtres d'ouvrage ne veulent pas prendre en charge la responsabilité civile liée à l'emploi de main-d'œuvre âgée. De retour au village, ils et elles acceptent n'importe quel emploi disponible. Certaines personnes ramassent dans les champs les déchets laissés par les moissonneuses, une pratique de glanage qui a parfois des conséquences tragiques lorsque les personnes âgées s'approchent trop près des machines en marche. L'ampleur du phénomène est amplifiée par le dépeuplement des campagnes. Les jeunes travaillent en ville, ne reviennent que quelques jours par an pour le Nouvel An lunaire et parlent mandarin, tandis que le dialecte local disparaît. Les liens familiaux se distendent, les maisons restent fermées et sont envahies par les mauvaises herbes, les tombes des ancêtres se désagrègent et deviennent impossibles à identifier. Dans certains villages, des personnes âgées isolées meurent dans les champs et restent à la vue de tout le monde pendant des jours, car personne ne vient les chercher.
Ce dernier article publié par LaborInfo complète le tableau esquissé par les précédents. La personne âgée, travailleur migrant, qui retourne au village et accepte de travailler comme ouvrier agricole sur ses propres terres est le point d'arrivée d'un parcours qui commence avec les jeunes étudiant.es en formation professionnelle envoyé.es à l'usine et passe par l'employé.e du secteur technologique qui répond à des messages professionnels à deux heures du matin. À chaque étape, le dénominateur commun est l'absence d'outils collectifs de protection et le fait que l'emploi est réduit à une transaction individuelle dans laquelle le travailleur est toujours la partie la plus faible. L'intelligence artificielle accélère ce processus dans le secteur urbanisé et technologique, le marché foncier le reproduit dans les campagnes, le système éducatif y prépare dès l'école. La convention d'autorégulation du secteur des micro-drames, le règlement ministériel sur les stages, les recommandations des experts sur la gestion du temps sont autant d'outils qui restent lettre morte ou qui font porter la responsabilité sur l'individu, sans toucher aux conditions structurelles à l'origine du problème. Ce que la synthèse de LaborInfo met en évidence, c'est la simultanéité et l'interconnexion de ces crises, et le fait que dans chacune d'elles, le coût est répercuté, avec une précision calculée, sur celles et ceux qui produisent la valeur.
Andrea Ferrario
P.-S.
• Traduit pour ESSF par Pierre Vandevoorde avec l'aide de Deeplpro
Source - Andrea Ferrario, 15 avril 2026 :
https://andreaferrario1.substack.com/p/lavorare-in-cina-2026-una-panoramica
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Le mépris du droit international dans un silence (presque) total
Le 15 avril 2023 éclatait le conflit entre l'armée soudanaise et les paramilitaires des Forces de soutien rapide. Divisé, le pays compte aujourd'hui le plus de déplacés au monde, et la situation des droits humains s'avère catastrophique, alors que la communauté internationale continue de se taire.
Tiré d'Afrique XXI.
Trois ans après le déclenchement de la guerre, en avril 2023, le Soudan fait face à l'une des plus graves crises humanitaires et des droits humains au monde, une « terre de désespoir », comme l'a rappelé, en février 2026, le haut commissaire des Nations unies aux droits de l'homme, Volker Turk. Les affrontements entre l'armée soudanaise et les Forces de soutien rapide (FSR), une force paramilitaire, ont causé la mort de plus de 200 000 personnes et en ont déplacé près de 14 millions. Aujourd'hui, près de 33 millions de Soudanais ont besoin d'une aide humanitaire du fait de l'effondrement du système de santé et de l'insécurité alimentaire. Au-delà d'une simple guerre civile (qui a de fait partagé le pays en deux), le conflit soudanais s'inscrit dans une rivalité de pouvoir entre deux chefs militaires, alimentée par des intérêts géostratégiques et économiques d'acteurs régionaux, dont l'implication dans le conflit s'est accrue au fil du temps et pourrait à terme faire basculer l'ensemble de la région dans la guerre.
La guerre actuelle trouve ses racines dans la transition politique avortée qui a suivi la chute d'Omar el-Béchir, en 2019, après trente ans de régime autoritaire. À la suite d'importantes manifestations dénonçant les conditions de vie dégradées dans le pays, le président soudanais, acculé par la fronde populaire, est destitué par l'armée et remplacé par un conseil militaire de transition, dans lequel siège des civils. Le conseil prend ensuite le nom de conseil de souveraineté. Les millions de Soudanais qui sont descendus dans les rues réclament un État de droit et une démocratie gérée par un pouvoir civil. La révolution soudanaise semble être en marche. Une telle recomposition politique ne plaît naturellement pas aux militaires qui, durant des décennies, ont géré intégralement le pays.
Le 3 juin 2019, plus de cent manifestants pacifiques sont tués à Khartoum, la capitale, par les Forces de soutien rapide (FSR), envoyées pour réprimer dans le sang les aspirations démocratiques. Le massacre de Khartoum marque la fin des espoirs de la révolution soudanaise. En octobre 2021, le général Abdel Fattah al-Burhan, chef de l'armée soudanaise, et le général Mohamed Hamdan Dagalo, dit « Hemetti », commandant des FSR, fomentent un coup d'État pour écarter définitivement les civils du pouvoir. Mais les tensions entre les deux hommes s'accentuent rapidement, notamment autour de l'intégration des FSR dans l'armée nationale et du contrôle des ressources économiques stratégiques, en particulier l'or du Darfour, territoire à l'ouest du Soudan dans lequel les FSR ont développé des activités lucratives dès l'époque où ils étaient des Janjawids (1). Le 15 avril 2023, les affrontements éclatent à Khartoum. Ce conflit oppose alors deux centres de pouvoir militaire qui cherchent chacun à imposer leur domination politique et économique sur l'État soudanais.
Crimes de guerre et crimes contre l'humanité
Après Khartoum, les combats gagnent progressivement l'ensemble du territoire, particulièrement le Darfour puis les régions du Kordofan, dans l'ouest du pays, où les FSR sont majoritairement présentes. Les deux camps ont recours à l'artillerie lourde, aux bombardements aériens, aux drones et aux combats urbains, souvent dans des zones densément peuplées. Ils s'allient avec diverses milices locales ayant leur propre agenda politique. Les forces belligérantes font fi du droit de la guerre : attaques indiscriminées, exécutions sommaires, pillages, violences sexuelles… Le pays s'effondre sur lui-même. Avec l'insécurité et les déplacements constants de populations, les terres agricoles sont en partie laissées à l'abandon, et la production s'effondre. Le système de santé est directement visé. Plus de deux cents attaques (2) contre des structures médicales ont été recensées depuis le début du conflit, selon les Nations unies. Les sièges imposés par les FSR à certaines villes au Darfour et au Kordofan ont entraîné l'effondrement de l'accès à la nourriture et aux médicaments, contribuant à une crise humanitaire d'une ampleur sans précédent.
Les violences commises dans le cadre du conflit relèvent pour beaucoup du droit pénal international. Divers mécanismes des Nations unies et plusieurs organisations de défense des droits humains ont, ces trois dernières années, documenté des crimes de guerre et des crimes contre l'humanité commis par les deux camps. Au Darfour, les FSR sont accusées de massacres ciblant des populations civiles, souvent selon des critères ethniques.
La prise d'El-Fasher, dernier bastion de l'armée soudanaise dans la région du Darfour Nord, le 26 octobre 2025, après cinq cents jours de siège, s'est accompagnée d'exécutions extrajudiciaires et de violences sexuelles massives, de destructions et de déplacements forcés des rares survivants. Dans un rapport rendu public en février 2026, la mission d'enquête indépendante, créée en octobre 2023 par le Conseil des droits de l'homme des Nations unies, conclut que les exactions commises par les FSR et les milices arabes alliées présentent les « signes distinctifs d'un génocide », avec un mode opératoire visant à éliminer de la ville les communautés non arabes, en particulier les Zaghawas et les Fours.
Des violences sexuelles systématiques contre les non-Arabes
Dans leur offensive, les FSR ont systématiquement tué les hommes de ces groupes ethniques, infligé de graves atteintes physiques et mentales aux femmes, aux enfants et aux vieillards, et créé des conditions de vie destinées à détruire, entièrement ou en partie, ces communautés. Plus de 6 000 décès ont pu être vérifiés pendant l'offensive, dont au moins 4 400 personnes au cours des trois premiers jours de l'offensive. Sur ce nombre, trois personnes sur quatre ont été tuées dans la ville d'El-Fasher et un quart alors qu'elles fuyaient. Selon les enquêteurs des Nations unies, les violences sexuelles apparaissent comme un instrument central de cette offensive. Elles s'inscrivent dans un schéma visant spécifiquement les femmes et les filles des communautés non arabes, où l'humiliation et la destruction psychologique accompagnent les violences physiques.
Pour de nombreux habitants du Darfour, cette violence exacerbée a un goût de déjà-vu. Les FSR sont en effet issues des milices Janjawids, actives lors de la guerre du Darfour il y a plus de vingt ans. À l'époque, elles affrontaient déjà les communautés non arabes, Fours, Masalits, Zaghawas, mais avec l'appui du gouvernement soudanais. Les Janjawids avaient à l'époque commis un génocide, dont plusieurs affaires sont actuellement traitées devant la Cour pénale internationale (CPI).
Le conflit soudanais s'inscrit également dans une rivalité stratégique plus large au Moyen-Orient et en Afrique de l'Est. Au fil des mois, le conflit s'est progressivement internationalisé. Deux blocs régionaux se sont formés. Un premier bloc est constitué des FSR, soutenues par les Émirats arabes unis (EAU), avec des relais logistiques de pays voisins partenaires des Émiratis (Tchad, Libye, Éthiopie, République centrafricaine et Soudan du Sud). Un second bloc est constitué de l'armée soudanaise, soutenue par l'Arabie saoudite, l'Égypte, la Turquie, l'Érythrée et le Qatar, de manière plus discrète. Chaque camp reçoit des armes et des équipements militaires en quantité, dont de plus en plus d'armes sophistiquées (drones, missiles…). Les belligérants reçoivent également des soutiens en hommes via des milices locales et l'arrivée de mercenaires voisins et étrangers. Les FSR sont notamment appuyées par des milices arabes locales et des mercenaires colombiens.
Des équipements militaires français
Les EAU et l'Arabie saoudite, deux puissances majeures du Golfe, cherchent à étendre leur influence économique et politique dans la région de la mer Rouge. Le Soudan représente à cet égard un enjeu majeur : accès aux ressources aurifères, contrôle des routes commerciales et influence stratégique sur le littoral de la mer Rouge. Le soutien apporté aux différentes factions armées par les puissances du Golfe reflète ainsi des intérêts géopolitiques qui dépassent largement le cadre national soudanais.
Plusieurs enquêtes (3) ont mis en évidence la présence d'armes occidentales dans l'arsenal des FSR, acheminées via les EAU, dont des équipements militaires français. Parallèlement, l'or soudanais continue d'alimenter les marchés internationaux, aux EAU comme en Suisse, contribuant indirectement au financement du conflit. Cette internationalisation de la guerre au Soudan accroît les risques d'extension régionale et complique encore davantage les tentatives, pour l'instant stériles, de médiation internationale, dans un contexte mondial de crises et de conflits majeurs où le respect du droit international n'a plus cours.
Après trois années de combats, aucun camp ne semble en mesure d'imposer une victoire militaire décisive. Les deux forces disposent de ressources importantes, d'armements sophistiqués et du soutien de parrains extérieurs. Cette situation crée une impasse militaire, dans laquelle la population civile paie le prix le plus lourd.
Les EAU, un ami de la France au cœur du conflit
L'inaction de la communauté internationale vis-à-vis des violations constantes de l'embargo sur les armes au Darfour par les EAU est patente. Aucun État n'ose critiquer publiquement cette réalité de peur de mettre à mal ses relations avec ce très riche pays du Golfe. C'est particulièrement le cas de la France, qui développe avec cette monarchie depuis plus d'une décennie « un partenariat stratégique », selon une note (4) de 2025 du ministère de l'Économie et des Finances. Ces dix dernières années, les EAU ont été le premier acheteur d'armements français. La France y dispose d'une base militaire permanente depuis 2009. Cette relation privilégiée s'illustre par des échanges commerciaux qui ont atteint 8,5 milliards d'euros en 2024. Les Émirats sont de loin le premier client de la France au Proche-Orient et au Moyen-Orient. Ces prochaines années, les EAU prévoient d'investir entre 30 et 50 milliards d'euros en France, notamment à travers le projet d'un campus dédié à l'IA appelé à devenir le plus grand d'Europe dans ce domaine.
Il est pourtant crucial pour mettre un terme au conflit au Soudan de faire respecter l'embargo sur les armes au Darfour, et même de l'étendre à l'ensemble du Soudan, et bien entendu d'empêcher tout approvisionnement militaire des forces en présence. De nombreux observateurs soulignent également que toute solution de paix durable devra inévitablement passer par un retour du pouvoir aux civils, l'exclusion des chefs militaires du processus politique et la reconstruction d'institutions étatiques légitimes.
Face à l'ampleur des crimes commis au Soudan ces trois dernières années, la question de la justice reste également centrale. Pour les millions de victimes soudanaises, déplacés, survivants de massacres, victimes de violences sexuelles, la justice constitue une condition indispensable pour toute paix durable. Sans responsabilité pénale pour les principaux auteurs de crimes internationaux, le risque est grand de voir les mêmes dynamiques de violence se reproduire.
Le temps de s'interroger sur ceux qui provoquent ou profitent de la guerre au Soudan semble dépassé. Face à la poursuite de la guerre et aux atrocités commises, la communauté internationale, en particulier l'Occident, doit agir et demander des comptes, y compris auprès des pays du Golfe.
Notes
1- Des miliciens afro-arabes du Darfour.
2- « Soudan : l'ONU intensifie ses efforts diplomatiques sur fond de crise humanitaire qui s'aggrave », Nations unies, 6 avril 2026, à lire ici.
3- « Soudan. Des systèmes d'armement de fabrication française repérés dans le conflit – nouvelles investigations », Amnesty International, 14 novembre 2024, à lire ici.
4- « France-Émirats : un partenariat stratégique en pleine expansion », ministère de l'Économie, des Finances et de la Souveraineté industrielle, énergétique et numérique, 28 février 2025, voir ici.
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Est de la RD Congo. Une paix bon marché et des médias muselés
Les troupes rwandaises se sont retirées de l'est de la RD Congo, alors que le président Paul Kagame niait leur présence. Une situation qui ne rassure guère la population, prise entre les forces congolaises et le groupe rebelle AFC/M23, déjà accusé d'exactions, notamment contre des journalistes.
Tiré d'Afrique XXI.
Disciplinés, en longues files, des militaires descendent des collines du Nord-Kivu et du Sud-Kivu, en République démocratique du Congo (RD Congo), et prennent la direction de la frontière du Rwanda. Alors que, durant des mois, Kigali a nié avoir déployé des troupes dans l'est du Congo pour soutenir le mouvement rebelle M23, les images de leur départ – sous pressions états-uniennes – sont diffusées sans retenue.
Ils laissent derrière eux leurs alliés congolais, le mouvement armé M23 et sa structure politique, l'Alliance Fleuve Congo (AFC). Le chef de cette dernière, Corneille Nangaa (ancien président de la Commission électorale et proche de l'ex-président congolais Joseph Kabila) promettait voici un an d'atteindre Kinshasa et d'y détrôner Félix Tshisekedi. Le chef de l'État, qui doit terminer d'ici deux ans son deuxième et dernier mandat, est bien décidé à rester au pouvoir à la faveur d'une modification de la Constitution.
Malgré la guerre contre Iran, les États-Unis entendent imposer la mise en œuvre de l'accord de paix conclu à Washington entre le Rwanda et la RD Congo le 4 décembre 2025. Séduits par les promesses économiques du chef de l'État congolais, ils veulent imposer cette « pax americana » à Paul Kagame, le président rwandais, qui invoque toujours des impératifs sécuritaires pour contrôler le Nord-Kivu et le Sud-Kivu par rebelles interposés.
Jean-Luc Habyarimana, le fils de l'Akazu à Kinshasa
Les soucis de sécurité avancés par Kigali ne sont pas un simple prétexte : trois décennies après le génocide des Tutsis du Rwanda, qui a fait près de 1 million de morts entre avril et juillet 1994, les rescapés des tueries et leurs descendants demeurent toujours traumatisés. Nombreux sont les Tutsis du Rwanda qui, au-delà des apparences paisibles et rassurantes de leur pays et des efforts dirigés vers les jeunes générations, redoutent un retour offensif des Hutus et de leur mouvement politico-militaire des Forces démocratiques pour la libération du Rwanda (FDLR). Ce dernier recrute parmi les descendants des réfugiés hutus installés en RD Congo en 1994, après le génocide, et ayant gardé l'espoir d'une revanche.
De plus, la présence à Kinshasa de Jean-Luc Habyarimana n'est pas passée inaperçue à Kigali. Le fils du président Juvénal Habyarimana, dont la mort, le 6 avril 1994, dans un attentat contre son avion fut le déclencheur du génocide des Tutsis, est considéré comme l'héritier politique de l'Akazu (« maisonnée », en kinyarwanda), l'aile radicale hutue qui dirigeait le pays avant et pendant le génocide. Très proche de sa mère, Agathe Kanziga, épouse Habyarimana, qui réside toujours en France, Jean-Luc Habyarimana est un ami de longue date de l'un des plus influents conseillers du président Félix Tshisekedi, Bula Mandungu Bula Nyiati. Ce dernier est le fils du gouverneur Bula Mandungu, qui fut l'un des intimes de Mobutu Sese Seko. Les deux cadets, fidèles à leurs héritages paternels respectifs, se sont connus lors de leur exil en Europe, après la mort de Juvénal Habyarimana et la chute de Mobutu.
Le durcissement du régime Tshisekedi à l'encontre du Rwanda, intervenu au cours de son premier mandat (à contre-courant des propos conciliateurs du début), ainsi que sa dernière campagne électorale marquée par des discours belliqueux sont souvent attribués à l'influence de Bula Mandungu. Ce dernier a également ouvert la RD Congo aux pays du Golfe, où il a vécu durant une dizaine d'années.
Des sanctions contre les Forces de défense rwandaises
Malgré tout, l'intransigeance manifestée par le chef de l'État rwandais ne repose pas uniquement sur un impératif sécuritaire, il est aussi économique. Désireux de reconstruire son pays, Paul Kagame a tenté d'orienter vers le Rwanda les flux de matières premières (cobalt, coltan, niobium) extraites du sous-sol de l'Est congolais. Ces minerais, provenant en grande partie des zones occupées par les rebelles du M23, sont retraités dans les usines de Kigali avant d'être réexportés vers les pays industrialisés, y compris l'Union européenne. Cette dernière, dans le cadre de sa stratégie « Global Gateways », a conclu avec Kigali un partenariat stratégique le 19 février 2024. L'UE souhaite ainsi s'assurer un approvisionnement durable en matières premières critiques tandis que le Rwanda a l'ambition de devenir une plaque tournante dans le secteur des minerais, apportant à ces derniers de la valeur ajoutée.
S'avérant incapable de vaincre sur le terrain les rebelles du M23 et leur protecteur rwandais, qui ont repris les hostilités en janvier 2025, et ayant perdu le contrôle des provinces du Nord-Kivu et du Sud-Kivu, Félix Tshisekedi s'est décidé à solliciter la médiation de Washington. En échange de cette intervention, le président congolais a proposé d'ouvrir aux sociétés états-uniennes l'accès aux mines du Kivu, sinon du Katanga, où se déploient déjà les investissements chinois. Les « géants de la tech » ont été séduits par cette perspective, et Massad Boulos, proche de Donald Trump, le président états-unien, a été chargé de préparer la « pax americana ».
Depuis l'accord de décembre 2025, les pressions états-uniennes se sont intensifiées sur Kigali. Le 2 mars, elles se sont traduites par des mesures visant directement les Forces de défense rwandaises (FDR). Selon une étude (1) produite fin mars à Bruxelles par l'Institut Egmont, le département états-unien du Trésor a décidé d'imposer des sanctions à quatre officiers supérieurs rwandais et aux Forces de défense rwandaises (FDR) en général. Toute entité ou individu relevant des Forces armées rwandaises pour plus de 50 % de ses revenus devrait ainsi se voir interdire de mener des transactions en dollars ou d'utiliser le système de transfert international Swift. Cette mesure vise également de nombreuses sociétés rwandaises étroitement liées à une armée qui demeure le pilier du système et elle risque aussi d'hypothéquer les fournitures de matériel militaire et logistique.
L'armée, garante de la stabilité au Rwanda ?
Les chercheurs de l'Institut Egmont rappellent à quel point les FDR demeurent un acteur économique essentiel, qu'il s'agisse de la construction, de l'agriculture, de la finance, de la production d'armes, des services hospitaliers, ou encore des académies militaires. De son côté, la holding Crystal Ventures, protégée par le Front patriotique rwandais (FPR, le parti au pouvoir), opère et investit dans plusieurs pays africains, dont la République centrafricaine, le Mozambique et le Zimbabwe. Cette omniprésence de l'armée a longtemps été considérée comme garante de la stabilité du Rwanda.
Historiquement, elle s'explique par la nécessité de reconstruire un pays qui, au lendemain du génocide des Tutsis, comptait 1 million de morts et 4 millions de réfugiés à l'extérieur du pays – soit près de la moitié de la population totale à l'époque… Les FDR, dont Paul Kagame demeure le chef incontestable et incontesté, se sont révélées le pivot de la reconstruction du pays. Une reconstruction longtemps citée en exemple malgré la persistance des inégalités sociales et les restrictions sur les libertés fondamentales.
Si elles s'appliquent avec rigueur, les sanctions états-uniennes actuelles risquent de miner de l'intérieur un équilibre fragile, le traumatisme du génocide demeurant présent dans toutes les mémoires. Elles risquent aussi d'accentuer l'usure d'un pouvoir qui se trouve aux commandes du pays depuis plus de trente ans.
Armée congolaise, mercenaires étrangers et milices wazalendo...
Assistant au départ des forces rwandaises, les habitants du Kivu ne se disent pas rassurés pour autant. Il apparaît en effet que le mouvement rebelle M23, qui se composait à l'origine de Tutsis originaires du Kivu réfugiés en Ouganda, ne sera pas facile à déloger. En une année de présence dans le Nord-Kivu et dans le Sud-Kivu, il a multiplié le recrutement et la formation de nouvelles recrues, pris des mesures administratives et tenté de s'installer comme un pouvoir de fait, sans pour autant obtenir le soutien populaire.
De leur côté, les Forces armées de la RD Congo (FARDC) ne rassurent pas davantage : les soldats étant peu ou mal payés, la troupe est indisciplinée et minée par la corruption. Des éléments de l'armée congolaise collaborent aussi avec des alliés pour le moins compromettants, dont des descendants des auteurs du génocide des Tutsis du Rwanda. Aux côtés des soldats congolais opèrent également des mercenaires étrangers recrutés à grands frais et dotés de drones d'origine turque entreposés à Kisangani, la capitale de la Province orientale. Sur les lignes de front se retrouvent aussi des milices « wazalendo » (« enfants du pays »), composés de jeunes Congolais. Travailleurs sans emploi, étudiants sans bourses ni moyens, poussés tant par la nécessité que par le patriotisme, ils ont choisi d'être embauchés aux côtés de l'armée nationale, évitant ainsi de végéter dans un pays pillé et envahi.
Face à cette situation et en l'absence de réelle redevabilité démocratique (voir encadré), la « paix bon marché » obtenue par Washington à force de pressions sur le Rwanda et sur la RD Congo demeure bien fragile.
Les journalistes pris entre deux feux
Dans le contexte de l'occupation, du pillage des ressources et du racket mené par les hommes en armes dans le Kivu, les journalistes se trouvent en première ligne. Ils sont littéralement pris entre deux feux et travaillent au péril de leur vie. Dans un rapport très détaillé publié le 30 mars et intitulé « Dans la peau d'un journaliste des Grands Lacs », l'ONG Reporters sans Frontières décrit le quotidien de ceux qu'on appelle encore en RD Congo les « chevaliers de la plume » et qui, en réalité, vivent dans des conditions de plus en plus périlleuses : entre 2021 et 2026, RSF a recensé au moins 630 exactions commises contre des journalistes.
RSF relate ainsi l'arrestation, le 29 mars, d'Espoir Kabata, le directeur d'une radio communautaire à Minova (Nord-Kivu). Le « crime » de ce journaliste chevronné ? Avoir annoncé le retrait probable des combattants de l'AFC/M23. Depuis lors, sa famille est sans nouvelles de lui. À Goma, un autre journaliste, Thomas Kubuya, directeur de la radio libre VBR-FM, également cité dans le rapport, assure avoir vu des militaires envahir sa maison de Goma, se saisir des clés de son véhicule et l'accuser d'être un adversaire de l'AFC/M23. Il déclare que sa famille est en danger et que les ravisseurs de son véhicule seraient des agents affectés à l'intendance du gouvernorat installé à Goma par les rebelles.
Quant à Nicaise Ki Bel Om Bel, un vétéran du journalisme, le premier à avoir documenté l'irruption des rebelles musulmans ADF Nalu dans l'Ituri ( le « grand Nord » de l'Est du Congo), il a dû se réfugier à Kinshasa après avoir fui de Bunia jusque Goma et gagné ensuite la capitale. Il nous a expliqué qu'il en savait trop pour vivre en sécurité dans l'est de son pays.
Rappelant le douloureux souvenir de la Radio des Mille Collines au Rwanda, Reporters sans frontières relève que « dans cette Afrique des Grands Lacs en proie à l'instabilité et aux conflits armés, informer demeure un défi quotidien, dans un environnement sécuritaire dégradé, la précarité économique, la désinformation ».
Qu'il s'agisse de la RD Congo, du Rwanda ou du Burundi, tous les journalistes désireux de travailler dans l'Afrique des Grands Lacs rencontrent des difficultés comparables : menaces de mort, disparitions, interdictions d'accès. Le journaliste burundais Antoine Kaburahe, fondateur du média Iwacu et interrogé par RSF, relève « l'instrumentalisation de la mémoire violente », qu'il s'agisse des massacres et de la répression au Burundi, du génocide au Rwanda ou encore des guerres dans l'est du Congo. Dans de tels contextes, toute critique est assimilée à une tentative de déstabilisation et criminalisée au nom de la sécurité nationale.
Cette faiblesse de la couverture médiatique, due entre autres aux menaces qui pèsent sur les journalistes locaux, n'entraîne pas seulement une baisse de l'attention et de l'assistance internationale. Elle cache aux puissances mondiales et aux investisseurs potentiels les difficultés sur le terrain, la complexité des enjeux politiques, les traumatismes et les aspirations profondes des populations. La méconnaissance du contexte local amène aussi les investisseurs potentiels à fermer les yeux sur les risques de nouvelles tragédies en gestation.
Notes
1- Erik Kennes, « US sanctions Rwanda Defense Force : what next ? », 27 mars 2026, à lire ici.
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Le ravage de l’agro-business en Afrique
Le bilan de la révolution verte en Afrique est négatif pour le monde paysan et pour l'environnement. En revanche, elle a favorisé l'implantation des multinationales sur le continent.
Tiré d'Afrique en lutte.
Cela fait vingt ans que Bill Gates, par le biais de sa fondation, a lancé sa révolution verte pour l'Afrique sous l'acronyme Alliance for a Green Revolution in Africa (AGRA). Il s'agissait, selon lui, de moderniser l'agriculture africaine, de lutter contre la famine et d'améliorer le niveau de vie des paysans.
Idéologie productiviste
L'idée de base est simple : pour lutter contre la faim, il faudrait accroître la productivité agricole. Alors que les famines sont d'abord provoquées par les guerres, qui désorganisent l'activité agricole, ou par une répartition inégale des denrées disponibles.
L'AGRA préconisait une agriculture intensive fondée sur les monocultures, l'achat de semences modifiées censées résister aux aléas climatiques, et l'utilisation massive d'intrants chimiques.
Les études menées aboutissent toutes à la même conclusion : les objectifs fixés sont loin d'être atteints. Les sols ont été dégradés, les familles rurales se sont appauvries à cause de rendements bien inférieurs aux prévisions, rendant impossible l'achat de nouvelles semences et d'engrais. Parallèlement, les cultures vivrières locales comme le mil et le sorgho — résistantes à la sécheresse et à haute valeur nutritive — ont régressé.
Comme l'a souligné l'évêque de Durban à propos des partisans de l'AGRA : « Ils se prétendent les sauveurs des affamés et des pauvres, mais ils ont lamentablement échoué dans leurs objectifs à cause de leur modèle d'industrialisation, qui dégrade les sols, détruit la biodiversité et privilégie le profit des entreprises au détriment des populations. C'est immoral, immoral et injuste. »
Étouffer d'autres options
Grâce à sa puissance financière, Bill Gates a aussi empêché nombre d'États africains d'emprunter une voie alternative : celle de l'agroécologie. Contrairement à l'idée largement répandue par les industries agroalimentaires, l'agroécologie n'est pas une régression vers l'agriculture du passé. Bien au contraire, elle combine les savoirs du monde paysan aux connaissances scientifiques modernes.
Ce type d'agriculture respecte l'environnement et offre une garantie de souveraineté alimentaire aux populations. Il favorise également l'amélioration des semences grâce à une sélection progressive échangée au sein de marchés informels. C'est sans doute cet aspect — l'autonomie des producteurs et la non-dépendance vis-à-vis du marché industriel — qui dérange le plus l'écosystème capitaliste de l'agriculture mondiale.
L'AGRA a commandité une étude d'évaluation menée par le cabinet de conseil Mathematica. Conformément aux autres analyses, celle-ci confirme la faiblesse des résultats obtenus. Mais elle souligne comme fait positif la pénétration du marché africain par les semences génétiquement modifiées, les intrants artificiels et les pesticides produits par des multinationales occidentales. Mais peut-être était-ce là, finalement, le véritable objectif de cette révolution verte.
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Politique : Sahara occidental : le pari risqué de Bamako
En soutenant le plan d'autonomie marocain, le Mali opère un tournant diplomatique aux conséquences régionales incertaines.
Par AG AHMEDOU MOHAMED
La décision du régime de la junte militaire malienne de retirer leur reconnaissance à la souveraineté du Sahara occidental pour s'aligner sur la position du Maroc marque un basculement majeur. Derrière ce repositionnement, présenté comme stratégique, se dessinent pourtant de profondes contradictions diplomatiques, des tensions géopolitiques accrues et des risques socio-économiques tangibles pour le pays.
Une géographie que la diplomatie ne peut ignorer :
Il est une réalité que ni les déclarations politiques ni les repositionnements diplomatiques ne peuvent effacer : la géographie.
Le Mali partage plus de 1400, voir 1500 kilomètres de frontière avec l'Algérie. Aucun kilomètre avec le Maroc.
Ce fait impose une évidence stratégique : on peut changer d'alliances, mais on ne change pas de voisin. La relation avec Alger ne relève pas d'un choix conjoncturel, mais d'une nécessité structurelle. Dans les traditions sahéliennes comme dans la culture islamique, le voisin occupe une place centrale, presque familiale, parfois assimilée à un quasi-héritier.
Fragiliser cette relation revient à exposer le Mali à plusieurs risques, dont le premier sont les multiples risques sécuritaires, dans un contexte de lutte contre les groupes armés, le second risque est économique, à travers les échanges transfrontaliers et le troisième concerne les sociaux, notamment dans les régions du Nord dépendantes de ces flux.
Dans ce contexte, le repositionnement de Bamako peut être interprété comme une rupture, ou, à tout le moins, une prise de distance aux conséquences potentiellement lourdes.
Une rupture avec l'héritage diplomatique malien :
Depuis l'indépendance, le Mali s'était forgé une doctrine claire : soutenir les luttes de libération et défendre le droit des peuples à disposer d'eux-mêmes à travers une politique neutre de non alignement.
Cet héritage, incarné par Modibo Keïta et prolongé par des figures comme Baremâ Bocoum, s'inscrivait dans une cohérence historique et idéologique forte, en phase avec les principes de l'Organisation des Nations unies.
Or, le soutien au plan d'autonomie marocain, qui ne repose pas sur un référendum d'autodétermination, apparaît en contradiction directe avec ce socle doctrinal.
Cette inflexion soulève une question centrale où le Mali renonce-t-il à un principe fondateur de sa diplomatie ?
Pour certains observateurs, cette décision est plus qu'un ajustement stratégique, c'est à dire elle constitue une rupture symbolique, au point que l'on évoque une trahison de l'héritage politique national.
Accusations contre Alger : une lecture à géométrie variable ?
Les autorités maliennes accusent régulièrement l'Algérie d'ambiguïtés, voire de complaisance, à l'égard de certains groupes armés.
Ces accusations, graves, méritent d'être étayées. Mais elles posent aussi un problème de cohérence.
Car dans le même temps, des éléments sahraouis pro-marocains, notamment d'anciens membres du MUJAO, ont été associés à des groupes comme l'État islamique au Grand Sahara (EIGS dont ils en sont les fondateurs de ce mouvement terroriste et impliqués dans des violences massives.
Dans la région de Ménaka,et Gao depuis 2018, jusqu'aux crimes de 2022 où ils ont rayé de la carte plusieurs villages dans les secteurs d'Anderboukane, Inekar, Tidermene , Tamalate et Inchinane. Ils ont également commis et continuent commettre des massacres sur des unités entières des Forces armées maliennes (FAMa) sans oublier qu'ils ont décimées des milliers de civils des armées partenaires de la région ont également été ciblées telles que celles du Niger et du Burkina Faso qui ne font plus frontière avec le Mali à cause de l'EIGS.
Dès lors, pointer un acteur tout en passant sous silence d'autres dynamiques pose la question d'une lecture sélective et très simpliste du phénomène terroriste.
Une diplomatie crédible suppose une analyse équilibrée, sans alignement implicite ni angle mort stratégique.
Un rapprochement avec Rabat aux bénéfices incertains :
Le rapprochement avec le Maroc s'inscrit dans un contexte régional en mutation, marqué par des recompositions d'alliances.
Mais ses bénéfices concrets pour le Mali restent, à ce stade, limités.
Sur le plan économique :
les secteurs bancaires et des télécommunications devraient surtout profiter au Maroc.
l'asymétrie structurelle entre les deux économies limite les retombées pour Bamako.
Sur le plan migratoire :
la question de l'AVEM (autorisation de voyage électronique vers le Maroc) reste entière
sa suppression paraît peu probable, notamment en raison des enjeux liés aux financements européens de la lutte contre l'immigration irrégulière
Ainsi, les annonces politiques pourraient relever davantage de l'effet d'affichage que d'une transformation structurelle des relations bilatérales.
Le risque d'une fracture interne silencieuse :
Au-delà des considérations diplomatiques, les conséquences pourraient être particulièrement sensibles dans le nord du Mali.
Plus de trois millions de Maliens vivent, directement ou indirectement, de l'économie informelle liée aux échanges transfrontaliers avec l'Algérie.
Fragiliser ces circuits, c'est :
– priver ces populations de revenus essentiels
– accentuer le sentiment d'abandon
– renforcer les discours séparatistes déjà présents
Dans un contexte où les équilibres territoriaux restent précaires, une telle évolution pourrait raviver des tensions profondes.
Une diplomatie sans cap ?
Au regard de ces éléments, la décision malienne apparaît à certains comme une gesticulation diplomatique, davantage guidée par des considérations politiques immédiates que par une vision stratégique cohérente.
Le risque est double :
détériorer une relation essentielle avec l'Algérie
sans pour autant obtenir de gains substantiels auprès du Maroc
Une diplomatie efficace ne peut se construire ni dans l'improvisation, ni dans la contradiction.
Bonjour la résolution 2797 :
La Résolution 2797 du Conseil de sécurité des Nations unies s'inscrit dans la continuité des efforts internationaux visant à parvenir à une solution politique réaliste, pragmatique et durable au différend du Sahara occidental, en réaffirmant le cadre du processus onusien fondé sur le compromis. Elle rappelle avec constance le principe de l'autodétermination, entendu non comme un mécanisme rigide, mais comme un aboutissement négocié respectant les réalités politiques et sécuritaires régionales. Dans cette perspective, le plan d'autonomie proposé par Maroc apparaît comme une base sérieuse de discussion, dans la mesure où il prétend concilier souveraineté et gestion locale des affaires par les populations concernées. La résolution insiste également sur la responsabilité des parties directement impliquées, Maroc, Algérie, Front Polisario et Mauritanie, à s'engager de bonne foi dans un processus politique consensuel. Toutefois, l'histoire montre que les résolutions onusiennes, aussi nombreuses soient-elles, ne constituent pas en elles-mêmes une solution, comme l'illustre notamment le cas du Mali, où l'accumulation de textes internationaux n'a pas permis de stabiliser durablement le pays.
Dans un registre comparatif, le Maroc met en avant une politique d'intégration économique et sociale envers les populations sahraouies qui acceptent son autorité, à travers des programmes de développement, des subventions et une politique de prix visant à améliorer le coût de la vie. Les produits de première nécessité, notamment les ressources halieutiques, y sont souvent proposés à des tarifs inférieurs à ceux pratiqués dans des villes comme Agadir, Marrakech, Casablanca, Rabat ou Tanger.
Cette approche est présentée comme un levier d'adhésion et de stabilisation. À l'inverse, la situation dans le Mali est décrite par certains observateurs comme marquée par un abandon structurel des régions du nord, aggravé par le recours à des acteurs sécuritaires controversés, notamment le groupe Wagner ou Africa, accusé de graves exactions contre des populations civiles, nourrissant ainsi un climat de défiance et de fragmentation.
Enfin, le projet stratégique du Maroc visant à offrir un accès à l'océan Atlantique aux pays de l'Alliance des États du Sahel s'inscrit dans une logique d'intégration régionale et de désenclavement économique. Bien que ces États ne partagent pas de frontière directe avec le royaume, cette initiative entend repositionner les flux commerciaux et renforcer les interdépendances économiques. Toutefois, cette dynamique se heurte à des initiatives concurrentes, notamment celle portée par le maréchal Khalifa Haftar en Libye, qui propose également un accès à la mer Méditerranée via le Niger, pays frontalier. Cette concurrence géostratégique pourrait redessiner les alliances régionales et influencer les choix des États sahéliens, soucieux de diversifier leurs partenariats et de maximiser leurs opportunités d'ouverture commerciale.
Entre symbole politique et réalité stratégique :
En choisissant de s'aligner sur Rabat dans le dossier du Sahara occidental, Bamako envoie un signal politique fort. Mais ce signal reste ambigu quant à ses objectifs réels et ses bénéfices concrets.
Dans une région marquée par l'instabilité, les choix diplomatiques ne peuvent être réduits à des effets d'annonce. Ils doivent répondre à une exigence, c'est à dire qu'ils doivent servir durablement les intérêts des populations.
Or, en l'état, cette réorientation soulève plus de questions qu'elle n'apporte de réponses.
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La rivalité États-Unis–Israël–Iran au prisme des recompositions géopolitiques contemporaines
Le conflit opposant les États-Unis, Israël à l'Iran ne constitue ni un phénomène récent ni une confrontation isolée. Il s'inscrit dans une dynamique géopolitique longue date, héritée de la recomposition de l'ordre international consécutive à la Seconde Guerre mondiale.
Par Bleck D.Desroses
En effet, la transformation du système international après 1945, marquée par l'émergence des États-Unis comme puissance hégémonique, a conféré au Moyen-Orient une centralité stratégique en raison de ses ressources énergétiques et de sa position géographique au point de considérer cette région comme le pivot de la géopolitique mondiale.
Comme le souligne Zbigniew Brzezinski, « qui contrôle l'Eurasie contrôle le destin du monde ». Dans cette perspective, le Moyen-Orient apparaît comme un pivot énergétique et géopolitique majeur abritant 60% des réserves pétrolières mondiales. Le contrôle des routes maritimes et des réserves d'hydrocarbures devient alors un levier fondamental de puissance.
Dans cette perspective, la politique étrangère des puissances occidentales particulièrement les États-Unis dans la région s'articule autour de trois objectifs fondamentaux : garantir l'accès aux ressources énergétiques, préserver la stabilité des régimes clients (ou alliés) et contenir l'influence des puissances rivales, notamment celle de la Chine et de la Russie.
L'ordre énergétique et financier international : fondement de l'hégémonie américaine
À l'issue de la Seconde Guerre mondiale, les États-Unis s'imposent comme la principale puissance économique et militaire mondiale. Les démonstrations de force consécutives à la chute des deux bombes atomiques sur le Japon en août 1945, ainsi que la prise en charge de la reconstruction de l'Europe dans le cadre du plan Marshall, constituent des faits particulièrement révélateurs. Le système des Accords de Bretton Woods en 1944 institue le dollar comme pilier du système financier international, initialement adossé à l'or.
La rupture intervient en 1971 lorsque le président Richard Nixon décide de suspendre la convertibilité du dollar en or. Cette mesure donne naissance à un système monétaire dominé par le dollar.
Pour consolider cette domination, Washington met en place le système du pétrodollar, reposant sur des accords stratégiques avec l'Arabie saoudite. Comme l'explique Henry Kissinger, « le contrôle de l'énergie est une condition essentielle du leadership mondial ». Le commerce international du pétrole en dollars renforce ainsi la centralité de la monnaie américaine et l'influence globale des États-Unis. Car, tous les pays doivent se procurer du dollar pour s'approvisionner en produits pétroliers.
L'Israël : allié stratégique dans l'architecture géopolitique régionale
Cette politique hégémonique des États-Unis, pour son soutien régional, trouve dans l'État hébreux une belle complicité. En effet, la création de l'État d'Israël en 1948 constitue un tournant majeur dans la géopolitique du Moyen-Orient. Soutenu par les puissances occidentales, l'Israël devient progressivement un allié stratégique des États-Unis dans la région.
Dans une lecture réaliste, développée notamment par John Mearsheimer, les alliances internationales sont guidées par des considérations de puissance et de sécurité plutôt que par des principes idéologiques. L'Israël apparaît ainsi comme un acteur clé dans la projection de puissance américaine au Moyen-Orient. En ce sens, l'auteur affirme que les puissances ne cherchent pas seulement à survivre, mais à dominer leur région, car c'est le meilleur moyen de garantir leur sécurité.
Les interventions militaires et la recomposition régionale
Le Moyen-Orient est une région très agitée. Depuis le début du XXIe siècle, il a été le théâtre de nombreuses interventions et conflits militaires : la Guerre d'Irak entrainant la chute de Saddam Hussein (2006), l'intervention de l'OTAN en Libye provoquant l'effondrement du régime de Mouammar Kadafi (2011), la Guerre civile syrienne occasionnant l'écoulement de la dynastie des Assad (2024), etc.
Ces conflits ont profondément déstabilisé la région, entraînant des conséquences majeures : groupes armés, fragmentation des États, crises humanitaires et reconfiguration des équilibres de puissance. Comme le note Kenneth Waltz, « l'anarchie du système international pousse les États à rechercher leur sécurité par la puissance ».
L'Iran : puissance de contestation et stratégie asymétrique
Face aux ambitions hégémoniques régionales d'Israël et la supériorité militaire conventionnelle des États-Unis, la République islamique d'Iran a développé une stratégie de guerre asymétrique, fondée sur plusieurs piliers : capacités balistiques, drones militaires, réseaux d'alliés régionaux, contrôle stratégique du détroit d'Ormuz.
Ce détroit représente un point névralgique du commerce mondial, par lequel transite plus de 20 % du pétrole mondial. Cette position confère à Téhéran un levier stratégique majeur.
Les sanctions et pression géopolitique
En réaction au renforcement de la puissance régionale d'Iran, Washington ne tarde pas à développer sa batterie de sanctions. Celles-ci constituent un instrument central de la stratégie américaine. L'État islamique fait alors l'objet de mesures restrictives visant à limiter son accès au système financier international et à contenir son influence régionale. En ce sens, Robert Keohane soutient que : « les institutions et les mécanismes économiques sont devenus des instruments essentiels de pouvoir dans les relations internationales ».
Vers une recomposition de l'ordre mondial
La rivalité entre Washington, Tel-Aviv et Téhéran s'inscrit dans une transition plus large du système international marquée par l'émergence de nouvelles puissances et alliances, notamment les BRICS.
Dans ce contexte, le régime des Mollahs se positionne comme un acteur de contestation de l'ordre occidental né après 1945 , en renforçant ses relations avec la Chine et la Russie. Cette dynamique illustre le passage progressif d'un ordre unipolaire dominé par l'Amérique à un système multipolaire.
L'affrontement entre ces trois États dépasse le cadre d'un simple conflit régional. Il reflète une lutte plus profonde pour le contrôle des ressources, des routes stratégiques et des normes de gouvernance mondiale. Comme l'affirme John Mearsheimer, « les grandes puissances sont condamnées à rivaliser pour la domination régionale ». Dans cette logique, l'Iran apparaît comme un acteur clé de la contestation de l'hégémonie occidentale, tandis que les États-Unis et leurs alliés cherchent à préserver leur position dominante.
L'évolution de cette rivalité dépendra largement de la capacité des acteurs à contenir l'escalade et à s'adapter à un ordre international en mutation. Car, d'après Brzezinski, il est impératif pour les États-Unis d'isoler la Russie sur ses marches, par le suivi de la politique de l'endiguement, en évitant trois gros dangers : reconstitution d'un nouvel empire russe, un désordre incontrôlé en Asie centrale et une coalition des États voyous.
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Esclavage : reconnaître la dette du crime contre l’humanité
Le 25 mars, l'Assemblée générale des Nations Unies a adopté une résolution déclarant la traite et l'esclavage racialisé des Africains plus grave crime contre l'humanité. Vingt-cinq ans après la loi qu'elle avait portée, Christiane Taubira s'étonne de l'abstention de la France.
10 avril 2026 | tiré du CADTM | Illustration : Révolte des noirs à Saint-Domingue (Haïti aujourd'hui), gravure d'Émile Thomas, XIXe siècle
Liquidons la part insignifiante de l'événement : les trois votes contre [États-Unis, Israël, Argentine].
Un temps viendra où les peuples de ces pays rompront avec ces Dirigeants qui ne se cachent pas d'être d'extrême-droite et d'en épouser les obsessions idéologiques, la rhétorique démagogique, la brutalité relationnelle, le goût pour la dévastation, la fascination pour les armes et la violence, la xénophobie, l'altérophobie. L'arrogance en prime. Plus que démesure : hors mesure. Au moins, ne font-ils pas semblant. Certes, quels désastres tout ce temps… ! Avec la complicité de ceux qui, comme les autorités françaises, font semblant de ne voir ni savoir ni comprendre. Néanmoins, ces trois votes sont insignifiants, au sens étymologique [1]. La surprise est plutôt qu'il n'y en ait que trois, et seulement ces trois-là.
Quant aux abstentions [la Grande-Bretagne et les pays de l'Union européenne, dont la France], elles comportent la caractéristique d'être composites, chargées de pusillanimité, de duplicité pour certaines, de frayeur cynique pour d'autres. Le vote du Représentant de la France, donc de la France, suinte un peu des trois. Quel recul ! Quelle indigence !
En septembre 2001, la France avait paradé à bon droit au Sommet de l'ONU à Durban en Afrique du Sud, fière de sa loi reconnaissant la traite et l'esclavage comme crime contre l'humanité. Il est vrai que le débat sur les réparations avait été esquivé. Il faisait l'objet d'un article de la proposition de loi. Cet article avait pu être maintenu jusqu'au bout des réunions hebdomadaires six mois durant, avant le débat public dans l'hémicycle ; et ce, malgré l'effroi un peu feint et tapageur de quelques historiens, la frousse simulée d'opposants rétifs, le désarroi de haut-fonctionnaires, conjugués à l'épouvante d'héritiers opulents, ceux-là mêmes qui bénéficient encore aujourd'hui des « réparations » octroyées par voie légale à leurs ancêtres esclavagistes. Le sort fatal fut scellé la veille du débat dans l'hémicycle, par une conjonction entre panique de Budgétaires affolés et posture de Députés zélés jouant les altruistes renonçants, sur le dos de cette génération dont le sort est encore scellé par les inégalités, les injustices, les discriminations systémiques, mécaniques ou délibérées.
Ouf, pensèrent-ils alors.
Pourtant, nul ne se débarrassera jamais, ja-mais, du sujet.
Car le crime contre l'humanité n'a ni mesure ni temporalité. Il est absolu. Il n'a nul besoin ni d'épithète ni de superlatif. Il tient à l'expulsion délibérée hors de la famille humaine. [2]
Et pour ce crime contre l'humanité, via la traite et l'esclavage, quel vertige quant à la durée, l'ampleur, la cruauté, la sophistication, les doctrines racialistes et racistes énoncées et professées, l'instrumentalisation de toutes les sciences, l'entremêlement d'institutions religieuses, publiques, sociales ; l'optimisation spatiale des cales de navires négriers, l'organisation du travail sur les plantations ; le brassage de métiers et de fortunes, y compris dans ces pays européens ne disposant pas de façade atlantique !
Dans tous les Droits : coutumier, positif, codifié, jurisprudentiel, dans tous les Droits, tout préjudice, délit, crime appelle réparation. C'est un principe juridique universel.
Que les effarouchés de la Réparation sachent qu'il n'est nul moyen d'évacuer cette légitime revendication. Elle est inusable. Les rédactions varieront. Elles prendront forme de Lois, Résolution, Pétition, Plaidoyer, thèses rigoureuses ; chansons à succès ; pièces de théâtre ; documentaires percutants ; fictions poignantes ; bandes dessinées et dessins animés… essais, romans, nouvelles, poèmes… Aucune esquive possible. Déjà des œuvres littéraires d'époque témoignaient de cette Histoire, parfois à l'insu de leurs auteurs. Elle ne se dissoudra pas.Le temps n'atténuera rien : il ne fera qu'attiser les impatiences.
Le crime contre l'humanité est Absolu, il est Irréparable, il est Imprescriptible.
Pour tout dire, la seule possible réparation eut lieu. Nos ancêtres s'en chargèrent. Par leurs résistances, leur résilience, leur inventivité, leur créativité… « bois d'ébène », « marchandise », « meubles », ils et elles réfutèrent, par leur comportement et leurs luttes, cette négation de leur humanité ; se propulsant sujets de droit, malgré le Code Noir, el Còdigo Negro… ; continuant à lutter, survivre, marronner, inventer, aimer, rire, chanter, danser même entravés.
Cet « Irréparable » crée un en-deçà : nul n'est en capacité de réparer, nul ne dispose ni des paroles à bonne hauteur et profondeur, ni des budgets. Tout est en deçà !
Il crée aussi un au-delà : l'ambition et la capacité de construire, à partir de cette expérience humaine totale, un monde commun, récusant ce monde artificiel et fourbe en noir et blanc. Les Réparations contemporaines dont il est question sont celles qui relèvent du principe juridique universel ; d'une éthique de la responsabilité ; des valeurs d'égalité et de solidarité.
Le monde dans lequel nous vivons, reste façonné par cette économie gloutonne et dévastatrice. Il peut le demeurer encore longtemps. L'inventaire est aisé à effectuer : des siècles de prédation, d'exploitation dans un univers plantationnaire, de viols impunis et de violence ingénieuse et sadique ; la déportation des corps ; l'extermination de langues et cultures ; la confiscation de territoires, une accumulation de capitaux, de biens fonciers, puis d'œuvres d'art, d'archives, de manuscrits et pièces précieuses… viendront ensuite les restes humains.
Il s'agit d'une dette sans terme et sans apurement possible. C'est faire acte de dignité que d'en convenir.
Quant aux puissances qui ont tiré profit de cette économie pilleuse et rapace, c'est l'occasion de rendre hommage à celles et ceux – il y en eut – qui, depuis ces métropoles spoliatrices, ont protesté contre ce commerce d'êtres humains, contre la corruption d'une économie fondée sur le rapt, la privation de liberté, les sévices corporels, le travail volé, l'injustice raciale.
Ces protestataires d'époque récusent le fallacieux argument de morale d'époque. Car « là où il n'y a pas de loi, il y a la conscience » selon Publius Syrius. En 1680, deux moines [3] plaidaient pour que soit reconnu le droit des « esclaves » à réparation. Avant le Code Noir !
Comme Aimé Césaire, nous continuerons de « frapper le sol du pied nu de nos voix » [4].
Christiane Taubira
Garde des Sceaux, ministre de la Justice (2012-2016)
Membre honoraire du Parlement
Notes
[1] Alain Rey, Dictionnaire historique de la langue française, Le Robert, 2022.
[2] Mireille Delmas-Marty et al., Le crime contre l'humanité, PUF, 2013.
[3] Epiphane de Moirans et Francisco José de Xaca, in Esclavage Réparation de Louis Sala-Molins, Lignes, 2014.
[4] Aimé Césaire, poème Perdition, in Les armes miraculeuses, Gallimard, 1946.
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