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À Khartoum, le système de santé est à terre
Le ministère de la Santé de l'État de Khartoum estime les pertes de son secteur sanitaire public et privé à 12 milliards de dollars. Il souligne que 75 % des hôpitaux ont été endommagés. À l'échelle nationale, un tiers des établissements ont été touchés.
Tiré d'Afrique XXI. Ce reportage a été réalisé dans le cadre des activités du réseau Médias indépendants sur le monde arabe et publié sur Assafir Al-Arabi le 4 décembre 2025. Cette coopération régionale rassemble également Maghreb Emergent, Mada Masr, Babelmed, Mashallah News, Nawaat, 7iber et Orient XXI.
Ikhlas, âgée de 45 ans, ne s'attendait pas à ce que la guerre éclate quelques jours avant son opération. Le 24 avril 2023, les médecins de l'hôpital italien Al-Salam à Khartoum, spécialisé en chirurgie cardiaque, comptaient lui remplacer deux valves, selon sa sœur. Le 15 avril, alors que la famille commençait ses préparatifs pour l'hospitalisation, le premier coup de feu a retenti à proximité de l'hôpital, situé au sud de la capitale soudanaise. La direction de l'établissement a demandé à tous les patients dont la venue était programmée de rester chez eux jusqu'à nouvel ordre. Mais la situation, plutôt que de s'améliorer, a viré au cauchemar.
Comme des millions d'autres Soudanais, Ikhlas pensait qu'il s'agissait de simples tensions entre l'armée et les paramilitaires des Forces de soutien rapide (FSR) qui se dissiperaient rapidement. Mais son cœur déjà affaibli n'a pas tenu le coup et elle est décédée quelques semaines plus tard. Sa sœur raconte qu'ils ont dû la transporter à bord d'un véhicule militaire et faire le tour de plusieurs hôpitaux, qui avaient fermé leurs portes ou cessé de fonctionner dès les premières heures de la guerre. Son décès a finalement été constaté dans un cabinet de gynécologie obstétrique.
Ikhlas est l'une des nombreuses personnes qui ont perdu la vie parce qu'elles n'ont pu accéder aux soins de santé ou ont dû interrompre leur traitement. La London School of Hygiene & Tropical Medicine (École de Londres de la santé publique et de la médecine tropicale) a recensé (1) environ 61 000 décès dans l'État de Khartoum au cours des quatorze premiers mois de la guerre, dont 21 000 par balles. La faim et les maladies évitables seraient donc les principales causes de décès dans cet État.
Une destruction massive du secteur
Même avant la guerre, le système de santé soudanais souffrait d'une fragilité multidimensionnelle. Il était confronté à des problèmes complexes, en raison du budget restreint du ministère, qui ne dépassait guère 10 % du budget global du pays. Cette situation a progressivement érodé son secteur public, parallèlement à une expansion considérable du secteur privé. Les services de santé sont devenus difficilement accessibles pour la majorité des citoyens, dans un pays où le taux de pauvreté s'est largement accru. La guerre a naturellement aggravé la situation.
Le ministère de la Santé de l'État de Khartoum ne dispose pas de statistiques officielles concernant le nombre de décès dus à l'absence de soins, mais l'Association des médecins soudanais aux États-Unis (Sudanese American Physicians Association - SAPA) a indiqué dans un rapport (2) daté de fin 2024 que 711 000 des plus de 2 millions de patients que compte l'État de Khartoum avaient été directement affectés par les attaques contre les hôpitaux, soit près d'un tiers d'entre eux.
Ce rapport précise également que 70 % des dommages causés aux hôpitaux ont eu lieu entre avril et décembre 2023. La majorité des grands établissements publics et privés sont situés à proximité du quartier général de l'armée et de l'aéroport, où ils ont été transformés en zones militaires dès les premières heures du conflit. Quarante et un hôpitaux sur les 87 de l'État de Khartoum, dont la moitié fournissait des soins de santé primaires, ont subi des dommages au cours des 500 premiers jours. Le ministère de la Santé de l'État de Khartoum évalue les pertes de son secteur sanitaire public et privé à 12 milliards de dollars (10,2 milliards d'euros). Environ 90 % des hôpitaux privés ont été endommagés, auxquels s'ajoutent 23 laboratoires pharmaceutiques, 2 300 pharmacies et 450 entreprises fournissant du matériel médical.
L'électricité impactée par le trafic de cuivre
L'État de Khartoum a subi des dégâts sans précédent. L'hôpital Ibrahim Malik, le plus grand de l'État, situé au sud de la capitale, est aussi l'un des plus importants centres de chirurgie cérébrale et neurologique du Soudan. Aucune pièce n'a été épargnée. Un scanner d'une valeur de plusieurs millions de dollars a été vandalisé dans le seul but d'en retirer les fils de cuivre. Le kilo de ce métal se vend autour de 5 dollars, et son commerce a connu un essor considérable depuis le début de la guerre, impactant surtout le secteur de l'électricité.
À proximité du quartier général de l'armée, Al-Shaab, l'un des plus grands hôpitaux universitaires du pays, est aujourd'hui incapable de reprendre ses activités. Avant la guerre, l'établissement soignait des milliers de patients de tout le pays. Les dernières statistiques, collectées avant la guerre, indiquent qu'il accueillait quotidiennement plus de 1 000 patients atteints de maladies cardiovasculaires.
À proximité de l'hôpital Al-Shaab se trouve Al-Dhara, le principal centre oncologique du pays. En raison de la forte prévalence du cancer au Soudan, l'établissement a connu ces dernières années un encombrement constant, les patients venant de toutes les provinces. Selon les statistiques du ministère de la Santé, 28 000 cas de cancer y sont diagnostiqués chaque année. Si l'hôpital a été largement épargné par la guerre, la reprise de ses activités est toutefois conditionnée à la fourniture des services de base tels que l'eau, l'électricité et l'assainissement.
Des centaines de professionnels de la santé décédés
Entre avril 2023 et décembre 2024, dans le pays, l'Organisation mondiale de la santé (OMS) a recensé la mort de 122 professionnels et l'arrestation de dizaines d'autres. Le nombre total de décès parmi le personnel a atteint 317 en février 2025. Pour le ministère de la Santé de l'État de Khartoum, ce manque de personnel, couplé au manque d'infrastructures, risquent de mettre le système sous pression si le nombre de citoyens retournant à Khartoum augmente : la population de l'État est passée de 15 millions d'habitants à 6 millions, dont la majorité se concentre dans le district de Karary, près de la ville d'Omdourman, selon des sources officielles.
Omdourman est l'une des trois villes de l'agglomération de Khartoum. Les FSR contrôlaient l'ouest de la ville et ses vieux quartiers au sud, tandis que l'armée contrôlait le nord. Bien que la guerre ne se soit pas étendue à l'ensemble de la ville, elle a laissé des traces apparentes sur un grand nombre d'établissements sanitaires. De nombreux hôpitaux situés dans les zones contrôlées par les FSR ont été mis hors service, notamment l'hôpital universitaire d'Omdourman, qui a cessé ses activités pendant plus d'un an, jusqu'en octobre 2024. Il a depuis rouvert grâce au soutien direct du Centre d'aide humanitaire et de secours Roi Salman (KSRelief), ainsi qu'aux efforts de la population locale.
Le Dr Abdel Moneim Ali, directeur de l'hôpital d'Omdurman, affirme que tous les services ont repris leurs activités et souligne que l'hôpital propose même des prestations qui n'existaient pas avant la guerre, telles que le traitement des maladies du pancréas.
Un manque criant d'oxygène
L'un des derniers appareils d'imagerie par résonance magnétique (IRM) de l'État de Khartoum a été installé dans un centre situé à la périphérie de la ville d'Omdourman, et l'hôpital d'Omdourman cherche à s'en procurer un autre. Khartoum souffre par ailleurs d'un manque de lits en soins intensifs. Le directeur de l'hôpital d'Omdourman affirme que seize chambres dans ce service devraient bientôt être prêtes.
L'hôpital est par ailleurs confronté à des problèmes d'électricité et de carburant, ainsi qu'à une grave pénurie d'oxygène causée par l'arrêt de la principale usine spécialisée de Khartoum. Une fois opérationnels, les services de soins intensifs auront besoin de 96 bouteilles d'oxygène par jour, au prix de 10 dollars la bouteille. L'hôpital d'Omdourman fonctionne aujourd'hui avec 600 lits, sur une capacité totale de 800 lits.
Comme si la situation s'était inversée, les habitants des périphéries bénéficient désormais des services pour lesquels ils se déplaçaient auparavant vers le centre de Khartoum. Ce changement semble logique au vu des politiques du ministère de la Santé de l'État de Khartoum : le directeur de la médecine préventive, Dr Ahmed Al-Bashir, affirme que la priorité est donnée aux zones densément peuplées, et non à la situation des hôpitaux avant la guerre. Le centre-ville de Karthoum étant complètement déserté, la priorité a été mise sur ces zones périphériques.
Recruter des coopérants pour combler les manques
La situation semble un peu meilleure dans l'État d'Al-Jazirah, situé dans le centre du pays. La ville de Wad Madani est devenue un pôle médical alternatif. Des cabinets de médecins s'y sont même installés. Avant la guerre, Al-Jazirah disposait d'une infrastructure médicale plutôt acceptable, ce qui lui a donc permis de prendre la relève temporairement, jusqu'à la prise de contrôle d'Al-Jazirah par les FSR, fin 2023.
La situation s'est alors dégradée, avec un impact sur l'accès aux soins dans les régions centrales du Soudan. Le ministère de la Santé du Soudan a alors annoncé qu'un stock de médicaments d'une valeur estimée à 20 millions de dollars avait disparu. L'État a finalement été repris par l'armée en janvier 2025. Les autorités locales estiment les pertes du secteur sanitaire à environ 63 millions de dollars.
Pillages, actes de vandalisme sur des véhicules et des transformateurs électriques... Pour le Dr Osama Abdel Rahman, directeur général de la Santé de l'État d'Al-Jazirah, les principaux obstacles à la reprise totale des activités sont les coupures d'électricité et le manque de professionnels médicaux, même si le ministère essaie de recruter des coopérants, ce qui aurait permis de combler à hauteur de 75 % l'absence de soignants.
À Wad Madani, le centre de chimiothérapie a pu rouvrir, mais pas le service de radiothérapie. L'hôpital Al-Jazirah, spécialisé dans les maladies rénales, a repris les séances de dialyse, mais pas les transplantations. Quant au centre de cardiologie, l'un des plus grands établissements spécialisés sur le continent africain, seules les consultations y sont possibles. Dans la ville, les services de gynécologie, de pédiatrie et les maternités, ainsi que l'hôpital général, fonctionnent presque normalement.
Une augmentation de la mortalité maternelle et infantile
Abdel Rahman souligne que les services de vaccination, de nutrition, de santé maternelle et de santé mentale ont été affectés. Le ministère fédéral a enregistré une augmentation des maladies infantiles et de la mortalité maternelle. Il indique que l'État a comptabilisé trente décès maternels en 2024, qui sont retombés à quatre en 2025.
Le Fonds des Nations unies pour la population estime à 105 000 le nombre de femmes enceintes au Soudan qui peinent à accéder aux soins en raison de la pénurie de médicaments et de la fermeture des maternités. En octobre 2024, le ministère de la Santé a annoncé une augmentation des taux de mortalité maternelle et infantile, et a recensé respectivement 295 décès pour 100 000 naissances et 51 décès pour 1 000 nouveau-nés. Médecins sans frontières a rapporté que le taux de mortalité maternelle enregistré entre janvier et août 2024, dans deux hôpitaux soutenus par l'organisation dans le sud du Darfour, dépassait 7 % du total des décès maternels enregistrés par l'organisation dans le monde en 2023.
L'OMS a estimé que l'offre médicale au Soudan couvrait actuellement un quart des besoins réels du pays, et a cherché à collecter 4 milliards de dollars pour répondre à l'urgence sanitaire. L'intensification et l'extension géographique des vagues de déplacements a créé un environnement propice à la propagation des maladies infectieuses. Divers types de fièvres sont ainsi apparues, et 2 500 décès dus à l'épidémie de choléra ont été enregistrés. Les services de vaccination ont été complètement interrompus dans certaines régions, et le taux de contamination par la rougeole a augmenté, avec 5 000 cas enregistrés entre avril et septembre 2023, selon l'OMS. Mille deux cents enfants ont trouvé la mort, probablement à cause de la rougeole et de la malnutrition.
Un système historiquement fragile
La dengue s'est largement répandue dans les États de Khartoum et d'Al-Jazirah au cours des derniers mois. Le ministère de la Santé de l'État de Khartoum a recensé 13 692 cas, avec une faible létalité. Des chiffres remis en cause par les comités de quartier et les associations locales, qui ont rapporté un nombre de décès plus important. En plus des fièvres, une épidémie d'hépatite A a touché l'État d'Al-Jazirah.
De nouvelles destinations attirent désormais les déplacés. À titre d'exemple, l'État du Nil, situé dans le nord du pays, souffrait, comme les autres régions du Soudan, d'inégalités de développement et d'un manque de services. Ayant échappé à la guerre, il est devenu un refuge aussi pour les médecins. Avant la guerre, la population de l'État du Nil s'élevait à environ 1,5 million d'habitants. Ce chiffre a jusqu'à quadruplé. En conséquence, les services médicaux s'y sont considérablement développés.
L'hôpital de la police d'Atbara s'est transformé en un véritable pôle médical. Ce petit centre qui prenait en charge les cas simples et qui pratiquait les accouchements accueillent aujourd'hui les patients venus de plusieurs régions du Soudan. Le Dr Al-Walid Mahjoub, directeur de l'hôpital, explique que son établissement a dû relever d'importants défis pour développer ses services et s'adapter au contexte national, notamment en se procurant des équipements de radiologie et de laboratoires, et en se dotant d'un groupe électrogène pour faire face à la vétusté du réseau public d'électricité. Progressivement, l'hôpital a mis en place des services de chirurgie orthopédique, de neurochirurgie, de chirurgie vasculaire, de chirurgie plastique et de chirurgie maxillo-faciale, ainsi que des unités de soins intensifs pour la réanimation cardiopulmonaire et les maladies cardiovasculaires. La plupart de ces services n'étaient auparavant pas disponibles dans l'État du Nil. L'hôpital dispose actuellement d'une capacité opérationnelle de plus de 200 lits et de 11 salles d'opération, et accueille quotidiennement jusqu'à 750 patients.
Mais le renversement de situation le plus spectaculaire est celui qui a eu lieu dans un petit hôpital de campagne situé dans le sud-ouest de l'État. Depuis son ouverture, en 2008, il remplissait les fonctions d'un centre de santé de base avec une fréquence quotidienne de quinze consultations non urgentes, principalement pour des services simples tels que le traitement des fièvres et des infections mineures, le suivi des maladies chroniques ou encore le traitement de piqûres de scorpion. Aujourd'hui, Al-Jakayka est devenu un hôpital de référence, ses services se sont étendus. L'une de ses équipes médicales a même réalisé l'exploit de séparer un « jumeau parasite » (Ischiopagus).
Notes
1- London School of Hygiene & Tropical Medicine, « Invisible and severe' death toll of Sudan conflict revealed », 13 novembre 2024, à lire ici.
2- Humanitarian Research Lab at Yale School of Public Health, Sudanese American Physicians Association, « Widespread damage to healthcare facilities in Khartoum State, Sudan », 10 décembre 2024. Disponible en PDF ici.

Génération Z 212 au Maroc : expression d’une crise sociale et d’une nouvelle dynamique de politisation
Le mouvement GenZ 212 est une mobilisation de jeunes Marocain·e·s, née sur les réseaux sociaux à la fin du mois de septembre 2025 et s'étant concrétisée par des manifestations de rue dans plusieurs villes du pays. Un événement a particulièrement marqué son émergence : au début du mois de septembre 2025, à Agadir, huit femmes sont décédées dans le seul grand hôpital de la région, mettant en lumière, de manière tragique, la crise du système de santé.
Tiré d'À l'encontre.
Le mouvement revendique une amélioration des systèmes de santé et d'éducation, la fin de la corruption ainsi qu'une meilleure répartition des richesses. Il dénonce également une injustice générationnelle et le manque d'investissements publics dans les secteurs sociaux, alors même que des budgets importants sont consacrés aux infrastructures liées à l'accueil de grandes compétitions de football.
Ce mouvement constitue une expression significative des transformations sociales et politiques en cours dans le pays. Porté principalement par une jeunesse urbaine, il traduit à la fois une profonde colère sociale et les prémices d'une recomposition des formes de mobilisation. Le mouvement GenZ 212 apparaît ainsi comme un indicateur révélateur des tensions qui traversent la société marocaine, exprimant à la fois l'ampleur de la crise sociale, la marginalisation d'une partie de la jeunesse, mais aussi l'émergence de nouvelles formes de politisation.
Une jeunesse formée, mais sans perspectives
Les acteur·rice·s de ce mouvement sont majoritairement des jeunes, souvent diplômé·e·s, mais confronté·e·s à des conditions de vie précaires. Le chômage touche plus d'un tiers des jeunes au niveau national, et atteint des niveaux encore plus élevés dans les grandes villes. Même lorsqu'ils accèdent à l'emploi, beaucoup sont cantonnés à des secteurs caractérisés par la faiblesse des salaires et la précarité des conditions de travail, comme les centres d'appels, la sécurité privée, l'agriculture ou les petits métiers informels.
Cette situation révèle une contradiction structurelle : une génération de plus en plus formée, mais privée de perspectives d'intégration sociale et économique. C'est cette contradiction qui alimente une frustration croissante et une colère diffuse.
Cette dynamique est d'autant plus marquée que la polarisation sociale s'accentue, avec l'émergence d'une catégorie de milliardaires intégrés aux cercles mondiaux des plus riches, parmi lesquels figure l'actuel chef du gouvernement. Parallèlement, les affaires de corruption touchent de plus en plus les élites politiques, tant au niveau national que local.
De revendications sociales à une politisation progressive du mouvement
À ses débuts, le mouvement formule essentiellement des revendications sociales : amélioration des services de santé et d'éducation, accès à des conditions de vie dignes, lutte contre la corruption. Le slogan « Nous ne voulons pas de la Coupe du monde, la santé d'abord » illustre clairement cette hiérarchisation des priorités.
Ses modes d'action combinent des formes de mobilisation classiques et un usage intensif des outils numériques. Des manifestations et des marches ont été organisées dans plusieurs villes, tandis que les réseaux sociaux — notamment des plateformes comme Discord — jouent un rôle central dans la coordination et la diffusion des mots d'ordre.
Dans certains quartiers populaires, des formes de révolte plus marquées se sont exprimées, révélant l'intensité de la colère sociale. Malgré cela, le mouvement a globalement cherché à maintenir un cadre d'organisation structuré.
Progressivement, ces revendications se politisent. Le mouvement en vient à réclamer davantage de libertés publiques, le départ du gouvernement et la libération des prisonniers politiques. Comme dans de nombreux soulèvements populaires, notamment ceux qu'a connus la région Afrique du Nord–Moyen-Orient/région arabe, ces processus de radicalisation et de prise de conscience politique commencent généralement par des revendications de réformes dans le cadre du régime existant, avant d'évoluer vers une remise en cause plus profonde de ses fondements.
Une réponse répressive visant la neutralisation de la contestation
C'est précisément à ce stade que les régimes interviennent souvent pour contenir et réprimer ces dynamiques. Dans le cas de la mobilisation GenZ 212 au Maroc, cette réponse s'est traduite par des arrestations massives et des poursuites judiciaires visant plus de deux mille personnes, dont des mineur·e·s, ainsi que par trois décès parmi les manifestant·e·s.
Un régime politique marqué par l'autoritarisme et les logiques néolibérales
Plus largement, la nature de ces régimes — caractérisés par des formes de pouvoir fortement centralisées, des réseaux d'intérêts politico-économiques et des logiques de prédation — contribue à façonner les trajectoires spécifiques du capitalisme dans la région, marquées par des inégalités structurelles et une forte répression des dynamiques démocratiques.
Au Maroc, le régime présente des caractéristiques spécifiques combinant logiques patrimoniales, autoritaires et néolibérales. Il s'appuie sur une forte centralisation du pouvoir autour de la monarchie et sur un appareil sécuritaire jouant un rôle déterminant dans le contrôle du champ politique et social.
Les ressources économiques et les positions de pouvoir politique sont étroitement imbriquées avec des réseaux d'intérêts structurés autour des rouages de l'État, des logiques familiales et clientélistes. Ces mécanismes favorisent des pratiques de captation et de redistribution sélective des richesses.
Dans ce cadre, les politiques économiques néolibérales coordonnées par les institutions financières internationales ont été accompagnées par l'octroi de privilèges, de licences et de situations de monopole à des acteurs proches du pouvoir, renforçant ainsi les inégalités et les phénomènes de rente.
Par ailleurs, le développement de partenariats avec le capital étranger s'inscrit souvent dans des logiques d'intégration dépendante, où certains secteurs stratégiques et fortement rentables sont structurés au bénéfice d'intérêts conjoints nationaux et internationaux, consolidant un capitalisme dépendant.
Enfin, cette configuration s'accompagne d'une diffusion de pratiques de corruption à différents niveaux et d'un encadrement strict des expressions politiques et sociales. Les mobilisations contestataires et les revendications démocratiques font régulièrement l'objet de restrictions et de formes de répression, traduisant les limites structurelles du système en matière d'ouverture politique.
Un mouvement inscrit dans une séquence de dégradation sociale
L'émergence de GenZ 212 s'inscrit dans un contexte marqué, depuis près de deux décennies, par une dégradation progressive des conditions sociales : montée du chômage, inflation et extension de la précarité. Les services publics, en particulier la santé et l'éducation, connaissent une crise profonde, dans le cadre de politiques économiques d'inspiration libérale.
Cette situation est également aggravée par le poids croissant de l'endettement public, qui oriente les politiques publiques vers des objectifs de stabilisation macroéconomique et de remboursement du service de la dette, au détriment des dépenses sociales et des investissements dans les services publics. Elle contribue ainsi à renforcer les politiques d'austérité, à accentuer la fragmentation des systèmes de protection sociale et à dégrader les infrastructures de base.
Dans ce contexte, les frustrations sociales accumulées, notamment parmi les jeunes générations, trouvent dans la mobilisation collective un espace d'expression et de contestation des choix économiques et politiques dominants.
Parallèlement, le champ politique s'est progressivement refermé, avec un renforcement des dispositifs de contrôle et de répression, notamment après le Hirak (mouvement de protestation) populaire du Rif en 2017.
Avant GenZ 212, plusieurs mobilisations ont traversé le pays, notamment le boycott de 2018 contre la vie chère, ainsi que des mouvements sociaux localisés portant sur des enjeux concrets tels que l'accès à l'eau potable, les conditions de santé, les infrastructures de base ou encore les services publics dans certaines régions. S'y ajoutent des mobilisations de la classe ouvrière contre les offensives visant ses acquis sociaux, notamment les restrictions du droit de grève, les réformes du système de retraite, ainsi que la faiblesse persistante du salaire minimum légal dans un contexte de forte augmentation des prix. Toutefois, ces dynamiques sont restées fragmentées et n'ont pas réussi à se structurer à l'échelle nationale ni à s'inscrire dans une coordination durable.
Il convient également de souligner l'affaiblissement des organisations de lutte (syndicales, partis de gauche progressistes, mouvements étudiants et des diplômé·e·s chômeur·euse·s …) ainsi que leur faible capacité de mobilisation unifiée. Ce vide relatif contribue à une prise de distance des jeunes par rapport aux formes traditionnelles d'organisation et à la recherche de nouveaux modes d'expression plus adaptés aux réalités et aux attentes de la jeunesse.
Quelles perspectives ?
Bien qu'il connaisse actuellement un reflux net, le mouvement GenZ 212 pourrait annoncer une nouvelle phase de mobilisations sociales et politiques au Maroc.
Ce mouvement met en évidence plusieurs dynamiques importantes : l'entrée en scène d'une nouvelle génération en cours de politisation, la transformation de revendications sociales en revendications politiques, ainsi qu'une tentative de dépassement de la fragmentation des luttes.
Néanmoins, il reste confronté à des limites structurelles : une organisation encore fragile, un déficit de structuration et une faible cohérence politique et organisationnelle, ainsi qu'un isolement relatif vis-à-vis des secteurs organisés du monde du travail, des mouvements étudiants et des diplômé·e·s chômeur·euse·s.
Ses perspectives dépendront de sa capacité à se consolider sur le plan organisationnel, du rôle que pourront jouer les syndicats dans une éventuelle convergence des luttes, et de l'aptitude des forces de gauche à formuler des alternatives crédibles aux politiques actuelles.

Djibouti : Simulacre d’élections
Après une mascarade électorale, Guelleh s'apprête à entamer son sixième mandat avec l'assentiment de la communauté internationale.
Sans suspense, Ismaïl Omar Guelleh (dit IOG) vient de remporter l'élection présidentielle qui s'est tenue le 10 avril avec un résultat de 97,81 %. Le président en exercice depuis 1999 va donc continuer à régner d'une main de fer sur Djibouti, ce petit État qui jouxte l'Éthiopie.
Autocratie électorale
Les élections présidentielles dans ce pays se sont déroulées au gré des modifications constitutionnelles permettant au dictateur vieillissant de se maintenir au pouvoir. Une sorte de rituel électoral de légitimation de l'autocratie, où invariablement IOG obtient des scores soviétiques aussi crédibles que l'existence du Père Noël. Pourtant, l'Union africaine semble y croire en donnant son aval.
Les principales puissances ont, elles aussi, adressé leurs félicitations pour une victoire obtenue lors d'une élection où étaient absents des principaux opposants, soit emprisonnés, soit en exil.
Pour bénéficier d'une telle mansuétude, Guelleh se sert de la position stratégique de son pays.
Pays garnison
Djibouti, d'une superficie inférieure à celle de la Sicile, est situé sur le détroit de Bab el-Mandeb, qui donne accès à la mer Rouge, où transite 12 % du commerce maritime mondial, dont 75 % des exportations européennes. Un positionnement géographique clé qui intéresse de nombreuses puissances économiques, lesquelles y ont installé des bases militaires.
La France, ancienne puissance coloniale, maintient un contingent de 1 500 hommes. En 2002, les États-Unis s'y sont installés, suivis du Japon, de l'Italie de la Chine et l'Allemagne, chacun avec des motivations différentes. Pour les pays asiatiques, il s'agit de sécuriser les voies maritimes ; pour les États-Unis, de lutter contre le terrorisme. Quant à la France, elle a initié, avec d'autres pays européens, à l'opération Atalante de lutte contre la piraterie.
Ces implantations militaires sont non seulement une source de revenus pour Guelleh et son clan, mais aussi une garantie de son maintien au pouvoir. Les principales capitales ferment les yeux sur les violations des droits humains. Le traitement de l'affaire du juge Borel est significatif : ce coopérant français a été assassiné en 1995, et il est probable que Guelleh soit impliqué dans ce crime. Les autorités françaises se sont efforcées d'étouffer cette affaire.
Une stabilité qui se corrode
IOG profite également d'une rente financière liée aux infrastructures portuaires de Doraleh. Lors de la guerre contre l'Érythrée, l'Éthiopie a perdu son littoral ; l'essentiel des exportations du pays se fait désormais via Djibouti, qui prélève sa commission sur les échanges commerciaux entre Addis-Abeba et le reste du monde.
La stabilité tant vantée par Guelleh n'est que la continuité de la politique coloniale française : celle-ci a essentialisé et opposé les deux principales ethnies, les Afars et les Issas, et s'est appuyée sur cette dernière pour asseoir son pouvoir.
Djibouti reste miné par une profonde division, à laquelle s'ajoutent d'autres contraintes : un endettement important lié aux investissements réalisés par la Chine dans les télécommunications et les infrastructures portuaires ; une configuration régionale en mutation sous l'impulsion des pays du Golfe et de l'Éthiopie, qui cherche à diversifier ses accès maritimes ; la santé chancelante de Guelleh, qui aiguise les appétits pour sa succession ; sans oublier une crise sociale majeure, avec un chômage touchant près de 70 % de la jeunesse.
Paul Martial
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La traite des êtres humains prospère sur les ruines de la paix mondiale
D'abord paru en anglais en mars 2025, Les Nouveaux Esclavagistes. La traite des êtres humains, une économie souterraine de Barbie Latza Nadeau est un essai dans lequel les liens entre flux migratoires et trafic d'êtres humains sont méticuleusement dévoilés. Une activité criminelle en plein essor qui profite de l'instabilité géopolitique mondiale et du capitalisme sauvage.
Tiré d'Afrique XXI.
Depuis le début des années 2000, les publications sur l'esclavage moderne se multiplient, et cette production est le reflet d'un trafic en plein essor. « La traite des êtres humains est l'activité criminelle avec la croissance la plus rapide au monde, et la deuxième plus importante après le trafic de drogue », écrit Barbie Latza Nadeau dans son dernier ouvrage Les Nouveaux Esclavagistes. La traite des êtres humains, une économie souterraine (Grasset). Celui-ci s'inscrit dans cette volonté de donner à voir et à penser l'esclavage moderne et de saisir son ampleur qui, selon les prédictions des experts, ne fera qu'augmenter dans les années à venir en raison de la situation géopolitique mondiale actuelle plus que jamais instable. Comme le précise l'autrice, « si les organisations criminelles se tournent de plus en plus vers le trafic des êtres humains pour gagner de l'argent, c'est entre autres parce que l'apport en individus désespérés et en mouvement est en perpétuelle augmentation ».
Journaliste états-unienne basée en Italie, Barbie Latza Nadeau est reconnue pour ses enquêtes approfondies sur le crime organisé en Europe. Elle a commencé à travailler sur les questions migratoires dès le milieu des années 1990. Que ce soit à bord de navires de sauvetage, dans des centres de rétention ou bien dans les rues italiennes. Ses investigations, menées au plus près des victimes et des acteurs concernés, permettent une plongée rare au cœur des mécaniques de l'exploitation. Aussi, sa démarche multi-terrain offre un équilibre entre approche économique, politique, sociale et juridique.
Le livre lève le voile sur les économies souterraines telles que la prostitution, le trafic de migrants, le travail forcé, la gestation pour autrui, la pédocriminalité, le trafic d'organes, la servitude domestique et la traite à des fins d'escroqueries en ligne. Les deux piliers de cet écosystème criminel transnational sont d'une part la vulnérabilité des individus recrutés, le plus souvent dans des pays traversés par des conflits armés et/ou des crises économiques et, d'autre part, le silence des gouvernements, des institutions et des banques. Car sans la complicité du secteur de la finance, l'argent issu de la traite humaine ne pourrait pas circuler dans les systèmes bancaires, comme cela a été démontré dans l'affaire Jeffrey Epstein (1).
Des dizaines de milliers de mineurs déclarés disparus
La connivence du monde de l'agriculture, du tourisme et de la mode à travers des entreprises de sous-traitance est aussi dénoncée. Ces entreprises qui proposent des services et des produits à des prix défiant toute concurrence, essentiellement parce qu'elles emploient des personnes en situation irrégulière qui sont obligées d'accepter de travailler dans des conditions déplorables. Dans son essai, la journaliste explique que « les travailleurs sans papiers constituent le segment le plus exploité de la main-d'œuvre dans de nombreux secteurs, pour la bonne raison que, le plus souvent, ils ne bénéficient d'aucune protection juridique suite à leur entrée illégale sur le territoire ou la péremption de leur visa ». Aux États-Unis, par exemple, il a été établi dans un rapport des Nations unies qui date de 2022 que 72 % des victimes de la traite sont des personnes exilées. Cette réalité n'est mise au jour que ponctuellement, le plus souvent après la découverte d'un atelier clandestin ou d'une entreprise qui emploie des travailleurs illégaux, comme cela s'est produit à Belgrade en 2020 où, dans une usine à pneus, ont été découverts 500 ouvriers vietnamiens arrivés par voie légale en Serbie, mais dont les passeports ont été confisqués et qui ont été mis en servitude par leur « manager » (la personne qui a fait le lien entre eux et l'usine). Les personnes mises en servitude sont généralement absentes de l'espace public et travaillent dans des lieux privés. Cet isolement imposé, qui facilite l'exploitation, est entretenu par une dépendance administrative et économique.
Un autre aspect du trafic de migrants et de la traite des êtres humains est celui qui concerne les milliers de mineurs non accompagnés qui disparaissent après être arrivés en Europe. « Des recherches menées par l'organisation Lost in Europe ainsi qu'un projet journalistique transfrontalier […] ont découvert qu'au moins 51 433 réfugiés mineurs non accompagnés avaient été déclarés disparus entre 2021 et la fin de l'année 2023 », rappelle Barbie Latza Nadeau. À noter que ces disparitions ont explosé pendant la crise sanitaire du Covid-19. La pandémie, en ralentissant les procédures d'asile en raison de la fermeture des administrations, et en réduisant l'accès aux services sociaux, a augmenté la vulnérabilité des migrants et le risque d'exploitation. La baisse du nombre de nouveaux arrivants durant cette période a également favorisé l'intérêt des trafiquants pour les exilés déjà présents.
Pour illustrer ce phénomène, l'autrice relate le cas de Daisy, dont l'histoire commence à la fin de l'année 2019 avec son sauvetage en mer par le navire d'une ONG. Elle a ensuite passé un temps à Catane, en Sicile, dans un centre religieux qui accueillait des mineurs non accompagnés, pendant le confinement du Covid-19. Elle n'avait que 12 ans, et était originaire d'Éthiopie ou du Nigeria (nationalité non établie). Elle a ensuite disparu, et les efforts pour la localiser n'ont donné aucun résultat. L'hypothèse retenue par les enquêteurs est qu'elle a été kidnappée lors d'une promenade. Les disparitions ne sont pas déclarées immédiatement car « les centres en Italie touchent une aide de l'État pour chaque migrant accueilli, écrit la journaliste. Si un centre déclare qu'une personne a disparu, il diminue d'autant ses revenus ». En conséquence, les enquêtes sont retardées, et leurs probabilités d'aboutissement réduites. La police napolitaine, avec l'aide d'agents britanniques, a finalement retrouvé la trace de Daisy sur le dark web en analysant des snuff movies (2). Ils ont conclu qu'elle avait été tuée au cours du tournage.
Des profits colossaux et des trafiquants peu inquiétés
L'histoire de Daisy est loin d'être un cas isolé. Selon les enquêteurs et comme a pu le constater également le prêtre italien Fortunato Di Noto, fondateur de l'association Meter (3), qui lutte contre la pédocriminalité, « les mineurs non accompagnés constituent souvent des victimes de premier choix pour les producteurs de pédopornographie ». Le fait que ces enfants se retrouvent seuls dans un pays où ils ne connaissent personne et dont ils ne parlent souvent pas la langue les place dans une situation d'extrême vulnérabilité et en font des cibles idéales.
Le trafic de migrants nourrit ces différents réseaux criminels en les pourvoyant en individus désespérés. Barbie Latza Nadeau démontre qu'il s'agit d'une activité à faible risque et à très forte rentabilité. Dans son enquête, elle distingue les recruteurs, dont la fonction consiste à trouver les candidats à l'émigration ; les passeurs, qui organisent la traversée ; et les trafiquants, c'est-à-dire ceux qui financent les voyages puis engrangent les bénéfices sans courir de risques puisqu'ils n'ont « jamais mis un pied à bord de ces navires, ni rampé dans la remorque d'un camion à côté de leur cargaison humaine » et qu'ils vivent le plus souvent dans les capitales européennes. Ce réseau complexe est difficile à démanteler car les maillons les plus susceptibles d'être arrêtés, à savoir les recruteurs et les passeurs, sont facilement remplaçables. Les trafiquants, eux, sont quasi inatteignables. L'implication et l'instrumentalisation de mineurs et l'aspect transnational des affaires complexifient également la tâche des autorités et des instances juridictionnelles.
La taille des embarcations qui transportent les migrants varie beaucoup. Le plus souvent, elles prennent quelques dizaines d'individus à leur bord. Mais, dans des cas extrêmes, ils sont plusieurs centaines, ce qui rend la traversée très lucrative. Selon les témoignages des rescapés, les candidats à l'exil payent leur voyage à peu près 7 000 dollars (environ 6 000 euros). Un bateau qui transporte une centaine de personnes génère plus de 1 demi-million de dollars. Les profits sont colossaux. Pourtant, le trafic de migrants n'est pas l'activité la plus lucrative et ne représente « qu'une faible fraction des 150 milliards de dollars de bénéfices annuels dégagés par la traite des êtres humains ».
Barbie Latza Nadeau expose longuement le contexte politique dans lequel prospère ce trafic et la part jouée par les États dans la gestion de la « crise migratoire », notamment depuis son intensification après les révoltes arabes de 2011. Avec l'externalisation des frontières, les pays d'Afrique du Nord deviennent des partenaires dans la protection des frontières européennes, chargés de contenir les départs du continent africain en contrepartie d'aides financières. L'autrice s'attarde en particulier sur le cas de la Libye, qui est devenue, après la chute de Mouammar Kadhafi, un des principaux pays de transit et une zone où des dizaines de milliers d'exilés font l'expérience des tortures, des viols et de l'enfermement. Afin de sortir de cet enfer, beaucoup acceptent que des trafiquants paient leur traversée. Ils devront ensuite rembourser le triple ou le quintuple. L'autrice pointe ensuite la multiplication des centres de rétention administrative dans tous les pays européens, ainsi que l'intensification des discours et des mesures anti-immigration. En Italie, « après l'élection en 2022 du gouvernement de coalition de droite dirigé par Giorgia Meloni, les programmes d'aide aux victimes ont sans surprise été réduits à peau de chagrin, et les fonds destinés à la lutte contre le trafic des êtres humains ont été redirigés vers la construction de centres de rétention pour les migrants en attente de leur expulsion ».
Israël, trafic et transplantation d'organes
Le trafic d'organes recourt aux mêmes mécanismes. Il prospère sur la pauvreté et la précarité des donneurs. Comme l'explique Vicenzo Musacchio, un criminologue qui travaille pour le Rutgers Institute on Anti-Corruption Studies (RIACS) : « Les pays les plus pauvres fournissent les donneurs, et les pays les plus riches fournissent les bénéficiaires. Les mafias gèrent ce marché criminel et servent de lien entre les différentes parties. » Plusieurs études menées sur le trafic des êtres humains avec pour objectif l'ablation d'organes, connues sous le nom de Trafficking in Human Beings for the Purpose of Organ Removal (THBOR) ont jeté une lumière crue sur la forte prévalence du prélèvement d'organes parmi les exilés en déplacement et les individus vivant dans les camps de réfugiés et les bidonvilles.
Dans ce chapitre, comme dans tout le livre, chaque fait présenté est décortiqué, ses ramifications révélées et analysées sans complaisance, rien n'est passé sous silence, pas même l'implication des gouvernements, des institutions et de certaines ONG. Pourtant, l'esprit critique et la profondeur d'analyse de Barbie Latza Nadeau disparaît à la page 237 lorsqu'elle évoque Israël comme « une des plus grandes destinations de tourisme de transplantation du monde », sans proposer aucun éclaircissement et sans émettre la moindre hypothèse explicative sinon celle d'une loi de 2008 qui fait du don d'organe une responsabilité civile. Il existe pourtant de nombreux travaux journalistiques et de nombreux rapports qui, depuis des décennies, documentent et recensent des témoignages sur des cas de vols et de trafics d'organes palestiniens. Parmi les plus récents, celui rédigé (4) par Nancy Scheper Hughes pour Organs Watch et rendu public en 2010, ou encore les alertes et des appels à investigations émises par Healthcare Workers for Palestine (5) et EuroMed Monitor (6) depuis novembre 2023. À la suite d'autopsies réalisées sur des corps d'otages et de prisonniers palestiniens rendus par les occupants israéliens ont été découverts l'absence de cochlées (une partie de l'oreille interne), de cornées et d'autres organes tels que le foie, le rein et le cœur.
Les manquements aux droits humains les plus fondamentaux décrits dans ce livre et qui font l'esclavage moderne ne sont pas le fait d'abus de pouvoir isolés, ni de failles juridiques, ni de mauvaises volontés, mais bien d'un mode de production économique qui l'exige. Ce livre rejoint les analyses de nombreux auteurs tels que Kevin Bales (Disposable People. New Slavery in the Global Economy, Berkeley, University Press of California, 1999), Georgina Vaz Cabral (La Traite des êtres humains. Réalités de l'esclavage moderne, La Découverte, 2006), ou encore Yves Bénot (La Modernité de l'esclavage. Essai sur l'esclavage au cœur du capitalisme, La Découverte, 2003).
Les guerres et les conflits en cours - Palestine, Liban, Iran, Ukraine, Soudan, RD Congo, etc. - jettent toujours plus de femmes, d'hommes et d'enfants sur les routes. Ils continueront de nourrir un système économique globalisé et silencieux face à leur détresse, pourvu que leurs profits progressent.
Notes
1- En raison de leur implication dans cette affaire de pédocriminalité, JP Morgan et La Deutsche Bank ont accepté de payer respectivement 290 et 150 millions de dollars d'amende et de verser chacune 75 millions de dollars pour compenser les victimes.
2- Désigne des vidéos enregistrées ou en live mettant en scène viols, tortures et meurtres. Les individus paient pour avoir accès au live et/ou achètent des copies de l'enregistrement.
3- Associazione Meter di Don Fortunato Di Noto, voir ici.
4- Nancy Scheper-Hughes, « Tissue, Skin, Bone and Organ Harvesting at Israel's National Forensic Institute », 25 octobre 2010. À lire en PDF ici.
5- Healthcare Workers for Palestine, « A brief history of Israel's theft and trafficking of Palestinian organs », Mondoweiss, 22 février 2025, à lire ici.
6-EuroMed Human Rights Monitor, « Int'l committee must investigate Israel's holding of dead bodies in Gaza », 26 novembre 2023, [à lire ici].

L’Italie au cœur d’une phase de transition incertaine et dangereuse
Nous sommes entrés dans une phase de transition difficile et dramatique, aux conséquences imprévisibles sur le plan international, avec les guerres du Moyen-Orient. Il en va de même en Italie, vu l'impact de ces événements, ainsi que l'évolution de la situation sociale.
21 avril 2026 | tiré d'Europe solidaire sans frontières
https://www.europe-solidaire.org/spip.php?article78590
Nous sommes entrés dans une phase de transition difficile et dramatique, aux conséquences imprévisibles sur le plan international, marquée plus que jamais par les interventions impérialistes des États-Unis au Moyen-Orient et par l'action coloniale du gouvernement sioniste d'Israël à Gaza, en Cisjordanie et désormais aussi au Liban, dans une alternance de fausses trêves et de reprise violente des bombardements, tandis que la guerre en Ukraine, déclenchée par l'agression russe de 2022, se poursuit sans relâche et qu'aucune lueur d'espoir ne laisse entrevoir ne serait-ce qu'une trêve.
Mais c'est aussi une phase de transition très délicate dans notre pays, marquée par ces événements internationaux, mais aussi par l'évolution de la situation sociale, avec les grandes mobilisations pour la Palestine et contre la guerre, et par la défaite du gouvernement lors du référendum. Cette phase de transition s'exprime également sur le plan politique à travers les difficultés évidentes du gouvernement Meloni et des forces d'extrême droite, à travers certaines potentialités positives mais aussi à travers les faiblesses structurelles des partis de l'opposition institutionnelle, sans parler de la faiblesse profonde des forces de la gauche alternative ; ces dernières sont faibles sur le plan organisationnel, mais aussi dans leurs orientations politiques stratégiques.
En arrière-plan, décisif mais quelque peu voilé, un mouvement social latent, qui s'est manifesté avec force à l'automne, afait sentir sa présence le 28 mars et a fait entendre son état d'esprit lors du vote référendaire, mais qui a beaucoup de mal à se traduire en une présence organisée permanente et surtout à se mobiliser et à combattre au niveau de la masse sur les différents thèmes sociaux et économiques pour résister aux orientations libérales du gouvernement. La revue Jacobin propose une interprétation intéressante du mouvement actuel :« … par mouvement, nous n'entendons pas l'organisation traditionnelle avec ses cortèges, ses comités, ses dirigeants et ses porte-parole, mais une réaction en profondeur capable de se cristalliser en moments catalyseurs… un soulèvement qui exprime une demande politique de changement même s'il ne semble pas pouvoir se transposer automatiquement dans les formes classiques de la politique, les partis, les élections, la représentation. »
Les difficultés que rencontre le gouvernement
Le gouvernement d'extrême droite et le discours politique de Meloni ont commencé à se fissurer face à une crise internationale de plus en plus aiguë, face aux interventions impérialistes, face à la complicité manifeste dans le génocide palestinien, face à la relation étroite et revendiquée avec les États-Unis, mais aussi face aux dégâts causés par les politiques économiques qui n'ont cessé d'aggraver les conditions de vie de la majorité de la population, et notamment des femmes, enfin à l'aversion particulière des partis de la majorité envers les jeunes et les migrant·e·s et à leur responsabilité directe dans les décès en mer. Après la défaite référendaire, Meloni, sortie mal en point de la rupture de son amitié avec Trump, cherche à changer de cap, ou de masque, ce qui s'exprime par une prise de distance vis-à-vis du président américain, de plus en plus imprévisible dans ses « gestes » quotidiens, et par un rapprochement avec les autres gouvernements européens, qui ne sont d'ailleurs pas moins responsables des politiques néocoloniales de l'Occident à l'égard des peuples du Moyen-Orient ; ces derniers s'emploient aujourd'hui à planifier leur propre intervention dans le Golfe pour défendre les intérêts des bourgeoisies européennes, mises sous pression par leur concurrent américain.
Le problème fondamental pour Meloni et ses acolytes reste celui de la politique économique – avec les désastres provoqués par la crise énergétique –, qui pèse comme un fardeau sur les perspectives économiques futures et sur la vie des citoyens, et par le carcan du pacte de stabilité dont Meloni demande l'assouplissement pour éviter un budget de rigueur, dans lequel elle pourra de moins en moins défendre les privilèges de la petite et moyenne bourgeoisie, base électorale essentielle de la droite. Il ne sera pas facile pour cette équipe gouvernementale discréditée de maintenir le cap et de regagner le terrain perdu, mais un référendum et la défaite de son allié Orban en Hongrie ne suffiront pas à inverser le vent négatif qui souffle sur toute l'Europe : là où elles sont dans l'opposition, les forces de droite connaissent une forte croissance et les choix de l'UE sont de plus en plus influencés par leur présence.
Ces derniers jours, Fratelli d'Italia(FdI), la Ligue du Nord et Forza Italia ont dû faire marche arrière (pour l'instant ?) face à la énième tentative honteuse visant à faire adopter une réforme des salaires et de la négociation salariale proposée par le député de la Ligue Durigon (prévue comme un « cadeau » aux travailleurs pour le 1er mai), qui a suscité les critiques de la Confindustria elle-même et poussé les trois confédérations syndicales, pourtant très divisées, à s'unir pour la dénoncer. Mais ils ont continué comme un train lancé à toute vitesse avec l'adoption de nouvelles mesures répressives, illibérales et anticonstitutionnelles visant à étouffer et réprimer la contestation et les mobilisations, aggravant même le texte unique sur la sécurité fasciste de 1931 et la tristement célèbre loi Reale de 1975. Un décret sur la sécurité qui ouvre la voie à la tristement célèbre remigration, mais qui doit être converti en loi avant la date fatidique et symbolique du 25 avril.
Ce serait donc une grave erreur de parier sur la défaite inévitable des forces de centre-droit aux prochaines élections, d'autant plus que les forces de l'opposition institutionnelle ne font que très peu pour établir les conditions sociales et la crédibilité d'une alternative politique.
Faible mobilisation sociale, nature et limites de l'opposition
Il n'y a pas de continuité dans la mobilisation sociale, élément décisif pour saper le terrain sous les pieds de la droite et sa crédibilité. Il y a les tirades verbales de Landini dans les médias et les débats télévisés, qui semblent renvoyer à la pratique bien connue du maximalisme italien, car la direction de la CGIL est davantage occupée en interne à s'affronter sur la nomination de son futur successeur au poste de secrétaire qu'à construire un mouvement à la hauteur du défi social : il n'y a aucune continuité sérieuse et coordonnée dans les luttes, qui sont pourtant nombreuses sur les crises industrielles, les salaires et l'emploi, mais totalement dispersées ; sur les lieux de travail, la capacité globale à faire grève reste faible et les niveaux de conscience très confus, sans exclure le risque que certains secteurs de travailleurs puissent voir la solution à leurs problèmes d'emploi dans le développement du seul secteur industriel qui tourne à plein régime, celui de l'armement. Comme si cela ne suffisait pas, la FLC-CGIL a elle aussi signé un très mauvais accord sectoriel aux côtés des autres syndicats.
Le Parti démocrate et le Mouvement 5 étoiles ont salué la victoire du référendum en se berçant presque de l'illusion d'avoir déjà une future victoire électorale en poche, incapables de comprendre les raisons profondes et complexes de ce résultat, relançant de manière stupide et effrontée la proposition des primaires, une horreur politique sur la question de savoir qui devrait diriger le char d'assaut branlant du « camp large », montrant ainsi la qualité politique de leurs projets et suscitant la même réaction que leurs pères historiques, leurs anciens dirigeants en fin de carrière et les journalistes qui les soutiennent. Ainsi, Schlein et Conte ont désormais été contraints de parler de façon générale et vague d'un programme comme condition fondamentale pour construire le front alternatif à la droite, même si la dispute sur qui doit tenir la barre de l'opération se poursuit comme avant, habilement orchestrée par les journaux de la grande bourgeoisie.
Avez-vous dit « programme » et « projet » ? C'est précisément là que réside la grande difficulté du PD et du M5S, conjuguée à leur incapacité congénitale à imaginer une mobilisation sociale forte.
Le PD et le M5S sont redevables à deux maîtres : d'une part, ils devraient répondre aux demandes populaires d'une alternative sociale et économique en termes d'emploi sûr, de travail, de salaire, de lutte contre le réarmement impérialiste européen et la guerre ; d'autre part, à la classe bourgeoise à laquelle ils se réfèrent et qui leur impose de rester dans les limites des règles capitalistes libérales, c'est-à-dire une simple alternance de gouvernement au sein d'un système économique immuable. Par ailleurs, un programme un tant soit peu radical, dans son contenu et non dans des formules générales, entrerait immédiatement en contradiction avec les règles du pacte de stabilité, c'est-à-dire avec les élites européennes plus ou moins libérales auxquelles ils sont subordonnés et dont ils dépendent. Ils sont incapables et dans l'impossibilité de produire un programme ne serait-ce qu'un tant soit peu comparable à celui du Labour de Corbyn il y a quelques années ou à celui de la coalition de gauche en France lors des élections d'il y a un an, qui a empêché Le Pen de remporter les élections. De plus, le « large front » signifie embarquer les politiciens indésirables de ce que l'on appelle d'extrême centre, Renzi et ses acolytes, gage certain de choix désastreux et destructeurs. L'alternance, déjà vue trop souvent par le passé, a une durée de vie et un souffle limités et conduit à de nouvelles déceptions et démoralisations ; l'extrême droite en profiterait encore davantage.
L'alternative politique et sociale nécessaire devrait en effet proposer un programme qui remette en cause les dogmes capitalistes du profit et du réarmement, et qui contribue à la construction d'un mouvement de masse capable d'apporter des réponsesaux différentes sensibilités et attentes présentes au sein des classes populaires, et en particulier chez les jeunes et les femmes : l'élément éthique et moral de rejet des génocides et de la guerre, la peur et la nécessité de combattre le fascisme rampant et de chasser le gouvernement Meloni, la défense des conditions de vie sur le plan économique, sociale, et dans sa dimension environnementale, la construction d'un nouvel espoir dans une société différente que nous résumons sous le vocable d'écosocialisme.
Il va sans dire qu'il faudrait un parti – qui n'existe pas – qui, avec humilité et par sa résence dans les mouvements sociaux, saurait tisser les flls de ces connexions et de ces convergences et qui pourrait donner une expession crédible à ce projet lors des prochaines élections.
Lois électorales antidémocratiques et non représentatives
Et c'est là qu'il y a un autre nœud presque insurmontable. Il n'y a pas, comme dans un passé désormais lointain, de loi électorale démocratique qui permette à chaque force politique de présenter son programme, et aux électrices et électeurs de choisir librement qui soutenir, sans seuils électoraux absurdes et discriminatoires. La loi électorale actuelle, jugée d'ailleurs inconstitutionnelle par la Cour constitutionnelle, tout comme les précédentes, basée sur la combinaison d'un scrutin majoritaire dominant et d'un scrutin proportionnel dérisoire (avec un seuil d'accès très élevé), a permis à la coalition de droite, avec à peine 30 % des voix des électeurs, d'obtenir une majorité parlementaire aberrante frôlant les 60 %, grâce aussi à la « géniale » division entre le PD de Letta et le M5S qui a laissé le champ libre à la droite dans les circonscriptions uninominales.
Cela entraîne une représentation faussée, non seulement parce que cela dénature le vote exprimé par les élu.es au Parlement, mais aussi parce que cela pousse ou oblige les électrices et les électeurs non pas à voter pour celui qui exprime et représente le mieux leurs positions, mais pour le soi-disant « moins pire ». Le vote n'est pas vraiment libre, mais fortement conditionné. C'est là le fondement même de l'alternance : le système bourgeois est posé comme une évidence et seul.es doivent entrer au Parlement ceux et celles qui veulent le maintenir tel qu'il est et laisser agir le fameux pilote automatique de la bourgeoisie. Le projet de loi électorale que les forces d'extrême droite metttent en avant, dans la crainte que l'unité des oppositions parlementaires ne conduise à leur défaite, n'est pas en reste. Il s'agit d'un système proportionnel frauduleux assorti d'un seuil d'éligibilité élevé, qui permettrait à la coalition atteignant au moins 40 % des voix d'obtenir près de 60 % des élu.s au Parlement. Une altération totale, là encore, de la représentation populaire qui renvoie directement à la loi Acerbo de 1923 pour les élections de 1924, lesquelles ont permis au fascisme de s'imposer pleinement, ce fascisme qui, ce n'est pas un hasard, constitue le terreau politique et idéologique des forces aujourd'hui au pouvoir.
C'est dans ce contexte que le Parlement est devenu de plus en plus insignifiant, une simple chambre d'enregistrement des décisions du pouvoir exécutif, qui a pris le dessus total sur le pouvoir législatif.
Avant toute chose, il faut donc mener un combat pour la démocratie, pour une loi électorale proportionnelle qui représente véritablement la volonté du peuple.
Grande incertitude dans la gauche
D'autant plus que le risque, voire la certitude, est qu'une discussdon très difficile et contradictoire va s'engager au sein des forces de la gauche radicale à l'approche des élections ; celle-ci divise déjà en deux le PRC, la principale force à gauche du centre-gauche, avec une majorité qui propose en fait, au-delà des formules, de réintégrer le centre-gauche, à quoi s'oppose le choix de Potere al Popolo de se présenter de manière autonome, avec une approche fortement sectaire et de simple affirmation de soi.
Retour en arrière et/ou sectarisme, auxquels s'ajoute dans toutes les composantes une tendance plus ou moins marquée au « campisme », plus ou moins explicite ou latent, non seulement profondément erroné, mais aussi insupportable car il utilise la méthode des « deux poids, deux mesures », celle que l'on reproche à juste titre aux forces et aux journaux bourgeois lorsqu'ils apprécient les événements internationaux. On dénonce à juste titre les crimes de l'impérialisme principal, les États-Unis, commis de concert avec Israël, tous deux déchaînés, mais d'un autre côté, on ne veut pas voir les crimes des autres impérialismes, à commencer par celui de la Russie, avec la guerre qu'elle a déclenchée en Europe et qui a déjà fait plus d'un million de morts et de blessés. Lisez les textes des principales forces de la gauche radicale et vous verrez qu'il n'est souventep s fait mention de l'Ukraine, même par hasard.
Vers le 25 avril et le 1er mai
Nous sommes à nouveau confronté.es à un choix difficile pour toutes et tous, entre la nécessité d'empêcher Meloni et ses acolytes d'avoir une nouvelle occasion de se relancer, ce qui serait désastreux, la nécessité de construire une force politique cohérente, alternative et écosocialiste.
Mais nous aurons l'occasion de revenir très bientôt sur tout cela.
En attendant, deux échéances fondamentales pour le mouvement ouvrier sur les plans politique et symbolique nous attendent dans les prochains jours : le 25 avril et le 1er mai.
Faisons vivre ces jours-ci, sur chaque place, dans chaque ville et chaque village, la mobilisation contre les mouvements fascistes qui ont relevé la tête partout dans le monde, contre tous les impérialismes, contre le gouvernement d'extrême droite. La lutte antifasciste est aussi indispensable aujourd'hui qu'il y a 81 ans et c'est une bataille en pleine convergence avec la lutte des classes, la lutte internationaliste des classes laborieuses telle qu'elle s'exprime lors de la journée du 1er mai pour leurs droits et pour une alternative de justice sociale et environnementale.
Aujourd'hui comme hier contre le réarmement et la guerre, pour les droits des peuples et leur autodétermination, à commencer par celle du peuple palestinien, pour l'indis pensable unité des travailleuses et des travailleurs par-delà les frontières contre les fascistes, les capitalistes et les impérialistes !.
Franco Turigliatto
P.-S.
• Traduit pour ESSF par Pierre Vandevoorde avec l'aide de DeepLpro.
Source – , Anticapitalista, 21 avril 2026 :
https://anticapitalista.org/2026/04/21/dentro-una-fase-di-transizione-incerta-e-pericolosa/
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Pakistan, Afghanistan. Pourquoi la « ligne Durand » brûle-t-elle ?
Si le Pakistan joue les intermédiaires dans les discussions de paix entre les États-Unis, l'Iran et Israël, il ne semble guère prêt au dialogue avec son voisin afghan. Les bombardements lancés en octobre 2025 se sont transformés en « guerre ouverte » en février 2026. Les frappes continuent, malgré des pourparlers directs entre les deux gouvernements entamés sous l'égide de la Chine. Les tensions se cristallisent autour de la frontière dite « ligne Durand », un conflit historique jamais résolu.
Tiré d'Orient XXI.
« Dans la guerre afghane, faites entrer Sir Mortimer Durand », titrait Myra MacDonald, alors cheffe du bureau Reuters en Inde, le 24 octobre 2012 (1). À cette époque, neuf ans avant le retour des talibans au pouvoir, la frontière afghano-pakistanaise dite « ligne Durand », du nom justement de Sir Mortimer Durand, était déjà en surchauffe, pour des raisons assez comparables à celles d'aujourd'hui. Mollah Fazlullah, chef du Mouvement pour le renforcement de la charia (Tehrik-e-Nifaz-e-Shariat-e-Mohammadi), avait mis à feu et à sang la vallée de Swat au Pakistan, jusqu'à ce que l'armée le déloge ainsi que ses combattants, en juin 2009. Fazlullah s'enfuit alors dans la province afghane de Kunar d'où il attaque régulièrement la fameuse « ligne Durand ».
De la même manière, les talibans pakistanais du TTP (Tehrik-e-Taliban Pakistan), chassés manu militari de la province du Waziristan en 2014, traversent cette ligne et associent leurs forces à celles des talibans afghans, leur prêtant main-forte dans leur reconquête du pouvoir en août 2021. Une fois la tâche accomplie, ils s'en retournent dans leurs fiefs d'origine, des deux côtés de cette « ligne Durand », où ils attaquent quotidiennement des postes-frontière et les forces fédérales, à l'intérieur des ex-zones tribales et de toute la province de Khyber-Pakhtunkhwa (KP) (2) mais aussi le long du tracé du Corridor économique Chine-Pakistan (CPEC, selon son acronyme anglais) (3) ; ils y agressent les travailleurs chinois, depuis la haute vallée de l'Indus, où deux grands barrages hydro-électriques sont en construction, jusqu'au port de Gwadar, lui aussi construit par la Chine dans le Baloutchistan sur la mer d'Oman.
Un assemblage détonnant
Mais la nouveauté, depuis 2022, est l'association de circonstances entre le très islamiste TTP et la très séculière Armée de libération du Baloutchistan (Balochistan Liberation Army, BLA). Dans son rapport annuel « DHAK 2024 » publié par The Balochistan Post le 3 janvier 2025, la BLA se déclare « prête à travailler avec n'importe quelle entité, contre l'ennemi commun, pour un bénéfice mutuel », et ne cibler que ce qu'elle appelle « l'occupation pakistanaise du Baloutchistan », autant de cibles communes avec celles du TTP : l'armée, l'administration fédérale, le CPEC (4). Dans le même rapport, la BLA annonce qu'elle a mené 302 attaques en 2024, faisant 545 morts dans les « rangs ennemis ». Six de ces attaques ont été menées par la « branche fedayin » du TTP – branche chargée de former les candidats aux attentats-suicides.
Tout cela fait un assemblage détonant qui met en péril la stabilité du Pakistan. En 2025, selon le site South Asia Terrorism Portal (SATP), le terrorisme a fait 2 356 morts en KP, 1 534 au Baloutchistan, et 486 du côté afghan de la « ligne Durand », soit un total de 4 376 (5). L'escalade de la violence est telle que, fin 2025, le ministre pakistanais de la défense Khawaja Asif menace l'Afghanistan, accusé de soutenir le TTP, d'une « guerre ouverte ». Celle-ci devient effective, le 27 février 2026, avec des frappes aériennes simultanées sur Kaboul et les provinces de Nangarhar, Paktika et Kandahar, tuant 274 combattants du TTP, selon l'armée pakistanaise. Le 16 mars, une nouvelle frappe sur Kaboul, la cinquième en cinq mois, fait plus de 400 morts selon le gouvernement afghan, et au moins 145 selon la Mission d'Assistance des Nations unies en Afghanistan (Manua) qui chiffre aussi à 115 000 le nombre de personnes déplacées depuis la fin février.
Une création du « Raj » britannique
Nous sommes donc au pic d'une des plus graves confrontations depuis la création du Pakistan en 1947. Toutefois, ce serait une erreur de limiter l'analyse au retour des talibans au pouvoir en août 2021, en négligeant les causes profondes de ces affrontements guerriers qui ont tous tourné autour de la « ligne Durand » depuis son établissement en 1893 par l'empire britannique des Indes (le Raj britannique). Citons, par exemple, le légendaire Faqir du village d'Epi (adossé à la ligne) qui fit la guerre aux Britanniques depuis sa base de Khost en Afghanistan, et qui y proclama, en 1938, l'État du Pachtounistan indépendant, doté d'un parlement et d'un drapeau !
Après la naissance du Pakistan, en 1947, il tint tête à la jeune armée du pays pendant 18 mois. Il fut soutenu et financé par les trois rois afghans successifs, Amanullah Kahn, Nadir Shah et Zaher Shah, mais aussi par les partis nationalistes pachtounes surnommés les « Chemises rouges », et, côté Pakistan, par le National Awami Party et le Pakhtunkhwa Milli Awami party, encore actifs aujourd'hui. On ne compte plus les incidents qui ont suivi, comme la campagne militaire lancée en 1960-1961 par le premier ministre afghan Daoud Khan pour récupérer ce qu'il appelait « les territoires usurpés ». Devenu président de la République (1973-1978), il ne cessa d'affronter le premier ministre pakistanais d'alors, Zulfikar Ali Bhutto (1971-1977), sur la question de la « ligne Durand ».
Paradoxalement, celle-ci devint une protection pour l'Afghanistan après l'invasion soviétique (1979), puisque c'est du côté pakistanais de la ligne que s'organisait la résistance des moudjahidines. C'est encore de ce côté que venaient les talibans lorsqu'ils entrèrent sur la scène afghane en 1994.
Afghan est synonyme de Pachtoune
Mais pourquoi cette « ligne Durand » ne fut-elle jamais reconnue comme frontière internationale, ni par le pacifique roi Zaher Shah, ni par le président Mohammed Daoud Khan, ni par les quatre dirigeants communistes successifs, ni par les talibans (6) ? La raison première en est simple, mais ce qui en résulte ne l'est pas ! La ligne coupe le peuple pachtoune en deux parties inégales : deux tiers du côté du Raj britannique et un tiers seulement du côté de l'Afghanistan (7) qui porte pourtant son nom : afghan est synonyme de pachtoune (8). Du reste, le pays, créé en 1747, est conçu comme une confédération de tribus pachtounes.
Cela ne préoccupait guère le Raj alors soucieux, non de créer une frontière — par nature les empires n'ont pas de frontières fixes et définitives— mais une ligne de démarcation pour, comme on peut le lire dans les archives de l'Indian Office de Londres, « définir les sphères respectives d'influence du gouvernement britannique et de l'Émir […] La « ligne Durand » n'avait rien de la rigidité des autres frontières internationales. » L'Afghanistan étant déjà un État-tampon entre le Raj et l'empire russe, le texte poursuit : « Les tribus entre la frontière administrative de l'Inde et la « ligne Durand » étaient un tampon (adjoint) au tampon. » Il s'agit des zones tribales qui seront formellement instaurées en 1901 par le Raj… et deviendront le berceau des talibans en 1994 puis du TTP en 2005.
Il existe ainsi tout un corpus d'arguments sur lequel s'appuie l'État afghan pour affirmer que la « ligne Durand » n'a pas été conçue comme une frontière internationale stricto sensu : par une inversion sémantique entre l'anglais et le français, « border » signifie « frontière » internationale, tandis que « frontier » désigne plutôt les « bordures » d'empire. Si l'empire des Indes s'accommodait très bien de ce flou, ce n'est évidemment pas le cas du Pakistan qui, en tant qu'État, a besoin de frontières fixes et adopte, dès sa création, la « ligne Durand », au nom de l'héritage des traités. Un cas complexe de droit international, mais « une non-question » comme ont l'habitude de rétorquer les officiels pakistanais chaque fois qu'un interlocuteur essaie d'aborder le sujet.
Pour Islamabad en effet, la remise en cause de sa frontière nourrit les dynamiques séparatistes pachtounes et baloutches qui menacent l'intégrité du pays. Or une frontière internationale ne joue son rôle qu'à la condition qu'elle soit reconnue par les deux États qui la partagent. Ce n'est pas le cas. Le nom même de Mortimer Durand semble tabou, de peur que son évocation à haute voix réveille « l'éléphant dans le salon » comme disent les Anglais. C'est exactement ce qu'il se passe aujourd'hui. Petit florilège : « La question de la “ligne Durand” n'a toujours pas été résolue » (Zabiullah Mujahid, ministre afghan de l'information, Dawn 4 janvier 2022) ; « La “ligne Durand est une ligne imaginaire » (Nabi Omari, ministre adjoint de l'intérieur, Afghanistan International, 15 octobre 2025) ; et Omari encore, trois jours plus tard, dans Ariana News :
- "Les territoires historiques d'Afghanistan [sont] restés du côté pakistanais de la soi-disant ligne tracée entre nous : Allah le tout-puissant créera les moyens pour qu'ils reviennent à nouveau dans notre patrie."
« Les talibans sont notre propre créature »
Cela explique pourquoi le Pakistan a pratiquement créé le mouvement taliban en 1994. Khawaja Asif, l'actuel ministre de la défense l'avoue désormais sans détour : « Les talibans sont notre propre créature, nous les avons créés et nourris… » (Amu TV, 14 octobre 2025). La stratégie était assez simple et le général Nasrullah Babar, alors ministre de l'intérieur du gouvernement Benazir Bhutto, n'en faisait pas mystère : les talibans sont tous pachtounes. En les installant à Kaboul, en 1996, et en assurant la pérennité de leur pouvoir, Islamabad escomptait obtenir d'eux la reconnaissance du statut de frontière de la « ligne Durand ». Pourtant, malgré ce soutien indéfectible, les talibans ne se sont jamais soumis à cette exigence, jusqu'à la chute du régime provoquée par l'intervention des États-Unis et de leurs alliés en 2001. Ils reprennent le maquis, tandis qu'émerge dès 2005 le TTP, à l'origine indépendant des talibans « historiques ». Ce dernier rassemble un conglomérat d'une vingtaine de groupes : des tribus pachtounes révoltées, dont la tribu Mehsud (9), des organisations terroristes bannies en 2002 par le président pakistanais Pervez Musharraf, ainsi que des groupes armés exogènes d'Al-Qaida dont le Mouvement islamique d'Ouzbékistan et le Parti islamique de l'Est Turkestan (Ouïghours).
De 2007 à 2014, le TTP plonge le Pakistan dans une violence inouïe, visant de hauts responsables politiques et militaires, le grand quartier général de l'armée, des bases navales et des convois de l'OTAN. Il est l'auteur revendiqué de l'assassinat de Benazir Bhutto, en décembre 2007. Le SATP compte 12 000 morts par attentats et représailles aéroportées de l'armée, entre décembre 2007 et décembre 2008, soit 35 morts par jour. En 2014, le Pakistan monte l'opération Zarb-e-Azb, une force de 30 000 soldats et chasse le TTP du Waziristan, qui rejoint alors les talibans afghans dans leur djihad contre les armées d'occupation. Tous les ingrédients sont en place pour la déflagration actuelle.
Le retrait états-unien
Pour comprendre, il faut revenir sur « les accords pour la paix en Afghanistan », dits accords de Doha, entre les États-Unis et les talibans, signés le 29 février 2020, quelques mois avant le retour de ces derniers au pouvoir. Ils s'étaient alors engagés à très peu de choses, si ce n'est de rompre toutes relations avec des groupes terroristes susceptibles de menacer la sécurité états-unienne, souvenir douloureux du 11 septembre 2001. En invitant le TTP à rentrer chez lui dans les zones tribales de la frontière, ils espéraient éloigner de facto Al-Qaida, dont toutes les cellules font partie du conglomérat, et ainsi se prévaloir de respecter leurs engagements vis-à-vis des États-Unis.
Mais les choses ne se passent pas comme prévu. En effet, le chef du TTP, Nur Wali Mehsud, encouragé par la victoire des talibans afghans sur la plus puissante coalition militaire du monde (38 pays), est persuadé qu'il peut, lui aussi, mettre le Pakistan à genoux. Il reprend immédiatement les combats sur la « ligne Durand ». L'ONG Pakistan Institute of Peace Studies (PIPS) enregistre une augmentation de 51 % des attaques d'août 2021 à août 2022. Sirajuddin Haqqani, ministre afghan de l'intérieur, offre ses services de médiateur. Mais le cessez-le-feu conclu en juin 2022 est rompu cinq mois plus tard, car les exigences du TTP équivalent à une demande de capitulation de l'État pakistanais, à savoir le retour au statu quo ante des zones tribales qui seraient gérées par le TTP sous la forme d'un « mini-émirat » (10).
Quant aux talibans afghans, ils disent ne pas vouloir contrarier leurs « frères d'armes ». Mais, à lire toutes leurs déclarations, il semble plutôt que leur soutien au TTP vaut procuration et qu'ils ne sont pas prêts à lâcher leur emprise sur les zones frontalières pachtounes. Dans une interview sur Tolo News le 7 mars 2026, le ministre de la défense, Maulawi Yaqoob — fils de Mollah Omar, ancien chef des talibans de 1994 jusqu'à sa mort qui a probablement eu lieu en 2013 —, prévient le Pakistan :
- "Nous avons une longue expérience de la guerre et, si nous n'avons pas la technologie pour répondre à vos attaques aériennes, nous avons toujours gagné nos guerres au sol."
On assiste à un nouveau rebondissement de cette vieille histoire, « Faites entrer Sir Mortimer Durand »… Rien de très nouveau donc, n'était l'ampleur inédite de l'actuelle guerre qui reprend dans un environnement régional ne portant pas à l'optimisme. L'Inde a toujours des relations très tendues avec le Pakistan, alors qu'elles sont au meilleur avec l'Afghanistan. Elle a récemment investi 120 millions de dollars (102 millions d'euros) pour le développement du port iranien de Chabahar, porte d'entrée de son commerce en direction de l'Asie centrale, route concurrente du CPEC et qui contourne donc le verrou pakistanais. Difficile de prédire l'évolution de la situation tant en Iran qu'entre l'Afghanistan et le Pakistan.
Quant au syndrome Mortimer Durand, peut-on encore espérer qu'un jour les deux États voisins conviendront qu'ils sont tous les deux victimes du même héritage empoisonné, laissé par le Raj en 1947. Ce serait déjà une résolution apaisante avant négociation, pour deux nations qui ne sont ni responsables ni coupables de cette situation désastreuse, au lieu de s'arc-bouter l'un contre l'autre depuis 79 ans, pour rien sinon des morts.
Notes
1- L'article a été republié par Pashtoonkhwa, organe du Pashtoons Social Democratic Party, proche de l'ancien président communiste afghan, Mohammad Najibullah (1987-1992).
2- Le statut des zones tribales (Federally Administered Tribal Areas) a été aboli en 2018. Les sept « agences » devenues districts ont rejoint la province de Khyber Pakhtunkhwa (KP).
3- Le CPEC qui reliera Kashgar (au Xinjiang en Chine) à l'océan Indien n'avance guère à cause notamment de l'insécurité des territoires traversés en KP et au Baloutchistan.
4- Georges Lefeuvre, « Résurgences islamistes multiformes en Afghanistan et Pakistan », Diplomatie, n°132, mars 2025.
5- Tushar Ranjan Mohanty, « Khyber Pakhtunkhwa : Persistent Peril », South Asia Intelligence Review, Vol.24, n° 38, 9 mars 2026.
6- Lire Georges Lefeuvre, « La frontière afghano-pakistanaise, source de guerre et clef de la paix », Le Monde diplomatique, octobre 2010
7- Actuellement 41 millions de personnes vivent côté Pakistan selon le dernier recensement de 2023 et environ 20 millions (pas de recensement officiel depuis 1979) côté Afghanistan.
8- Pour les persanophones, « Afghan » est utilisé par nommer les Pachtounes. L'Encyclopaedia Iranica précise que le terme « Afghan » désigne probablement les Pachtounes depuis l'Antiquité.
9- Tous les chefs successifs du TTP appartiennent à cette tribu Mehsud du Waziristan, sauf Fazullah de Swat (2013 à 2018).
10- Naveed Hussain, « What's wrong with our counter-TPP approach ? », Express Tribune, 1er janvier 2023.

« La Syrie aujourd’hui : où en était-elle ? Où en est-elle aujourd’hui ? Et où va-t-elle ? »
La Syrie a connu deux révolutions après 2011 : une révolution contre le régime d'Assad, animée par un esprit démocratique et une profonde dimension nationale et populaire, s'appuyant sur des formes de contestation d'abord pacifiques, puis à la fois pacifiques et armées, dans le sillage du « Printemps arabe ». La seconde révolution, apparue en 2012, était de nature salafiste djihadiste. Elle s'inscrivait dans un contexte rappelant la guerre civile en Irak consécutive à l'occupation américaine, privilégiant des méthodes d'action élitistes et fondamentalement violentes.
Tiré d'À l'encontre.
Nous parlons de « révolution » dans ce dernier cas car elle aspirait à un changement radical fondé sur la théorie salafiste et la méthode djihadiste. La révolution syrienne était celle de la société, elle émanait de la base, alors que la révolution salafiste djihadiste était une révolution imposée à la société, venue d'en haut. Le Front al-Nosra, puis Daech ont été les deux forces radicales de cette « révolution nihiliste », hostile à l'État, à la société, à l'entité syrienne et au monde entier. Toutefois, leur modèle dominant a influencé d'autres formations salafistes, notamment Jaych al-Islam (Armée de l'islam) et Ahrar al-Cham (Mouvement islamique des hommes libres de Cham), qui étaient, il n'y a pas si longtemps, des « frères de doctrine ».
Ces deux révolutions ont été vaincues. La révolution syrienne a été écrasée par le régime, à partir de la mi-2012, lorsque le cadre national du conflit syrien a commencé à s'effondrer, puis par les salafistes djihadistes en 2013 et 2014. Toute une génération de révolutionnaires, hommes et femmes, qui avaient pensé la politique et la révolution dans un cadre national et développé une conscience politique et des droits humains, a été tuée, portée disparue, arrêtée, torturée, ou contrainte à l'exil dans des pays proches ou lointains. Les salafistes djihadistes, quant à eux, ont été défaits entre 2016 et 2017. La première année, Hayat Tahrir al-Cham (HTC), anciennement le Front al-Nosra, a rompu avec Al-Qaïda et entamé des efforts pour se normaliser dans sa zone qu'il contrôlait à Idleb et sur la scène internationale. L'année suivante, Daech a été anéanti par une coalition internationale dirigée par les États-Unis, dont le Parti de l'union démocratique (PYD) kurde constituait les forces terrestres.
En [décembre] 2024, le régime d'Assad s'est lui-même défait, payant cet échec de sa survie. Les trois principaux acteurs du conflit syrien ont ainsi été vaincus. Qui a donc gagné ? « L'Entité sunnite ».
L'Entité sunnite
Il s'agit d'une force politico-religieuse qui dominait Idleb et certaines de ses régions, y imposant une forme stricte de régime autoritaire conservateur. Elle s'est cependant distinguée par une discipline relativement forte, un instinct de survie aiguisé et une grande capacité d'adaptation aux bouleversements : accords de désescalade sous l'égide de la Russie et de la Turquie, amélioration des relations avec le voisin turc, et tentatives de rapprochement avec les Américains et les puissances occidentales en rejetant le terrorisme et en épargnant les intérêts occidentaux. Elle a ensuite su tirer parti de l'affaiblissement de l'influence iranienne et de la puissance du Hezbollah à la suite de la guerre israélienne contre ce dernier en 2024.
Depuis un an et quatre mois, la Syrie est gouvernée par une coalition élargie autour de la force centrale de cette entitésunnite : Hayat Tahrir al-Cham. Son style de gouvernance ne présente aucune spécificité radicale qui la distinguerait des autres régimes arabes ou de son prédécesseur, le régime d'Assad. La composition de ce nouveau régime est certes structurellement extrémiste, mais il ne s'agit pas de l'idéologie salafiste djihadiste, mais plutôt de sectarisme sunnite. L'extrémisme consiste pour un groupe social spécifique à chercher à se substituer à tous les autres ou à les annuler politiquement. Le sectarisme (ou confessionnalisme) consiste pour des élites confessionnelles à s'accaparer l'État public, avec tout ce que cela implique de marginalisation des autres. Nous avons donc affaire à un extrémisme aux racines sectaires qui limite le pouvoir aux personnes issues de la « communauté sunnite », plutôt qu'à une idéologie militante se référant au djihad. En cela, aucune différence probante avec l'extrémisme structurel du régime d'Assad.
Qu'est-ce qui caractérise cette communauté sunnite aujourd'hui ? Le fait qu'une grande partie d'entre elle est l'héritière d'une expérience de déracinement [déplacement] violente, prolongée et traumatisante, qui a touché des millions de personnes dans toutes les régions du pays : de Hauran au sud, aux quartiers les plus pauvres de Damas, à ses banlieues et campagnes, en passant par Homs (ville et campagne), les zones rurales de Hama, d'Alep-est et ses campagnes, jusqu'à Raqqa et Deir ez-Zor. S'en trouvent exclues les classes moyennes supérieures des villes (certaines villes, pas toutes). Il ne s'agit pas systématiquement d'un déracinement géographique, même si celui-ci est massif (plus de deux millions de déplacés dans le Nord, plus d'un million dans des camps, sans compter les réfugiés dans les camps d'Al-Tanf en Syrie, en Jordanie, au Liban, en Turquie, et les millions d'autres exilés à travers le monde). Bien au-delà de la géographie ce déracinement se traduit par une vulnérabilité politique, sociale, sécuritaire et psychologique extrême, qui est le fruit des conditions de guerre, de l'absence de services, de l'effondrement de l'éducation et de l'aggravation de la pauvreté. Cette situation a perduré 12 ans, de la seconde moitié de 2012 (lorsque certaines régions ont échappé au contrôle du régime) jusqu'à sa chute fin 2024. Ces années correspondent à la durée de la scolarité pré-universitaire en Syrie. Il y a aujourd'hui trois millions de jeunes « ensauvagés », qui ont atteint l'adolescence et l'âge adulte sans éducation, dans un pays où prolifèrent les armes et, bien souvent, le captagon [médicament transformé en drogue produit et exporté par le régime d'Assad, ce qui en faisait un narco-Etat]. On pourrait résumer la condition sauvage de larges pans de la population syrienne, majoritairement sunnite, par la combinaison entre la testostérone, le captagon et les armes. La violence devient alors l'exutoire à de multiples privations, et le clan offre un cadre pour cette violence et pour la « solidarité tribale » (Al-Faz'a).
L'Entité sunnite compte d'autres composantes que cette frange livrée à elle-même. La plus en vue est bien sûr Hayat Tahrir al-Cham elle-même (anciennement le Front al-Nosra), dont les membres occupent les postes de pouvoir dans le régime post-Assad. Viennent ensuite les secteurs socialement conservateurs, patriarcaux et machistes, qui, pour la plupart, n'ont pas subi le déplacement et l'exil, ayant vécu sous l'autorité du régime d'Assad ou lui étant restés fidèles jusqu'à sa chute. La surenchère religieuse sert ici à masquer un passé politique discutable. En définitive, le sectarisme sunnite qui imprègne l'État aujourd'hui est le produit de dynamiques combinées (du sommet et de la base) : la nature des nouveaux dirigeants et de leurs ralliés d'une part, et le besoin d'un vaste public vulnérable qui cherche à exister, à obtenir réparation et à inspirer la peur d'autre part.
Transition d'où, transition vers où ?
Tout cela se déroule alors que le pays traverse une phase de transition, doté d'institutions fragiles et englué dans un effondrement économique, social et psychologique. En Syrie, on ne fait pas la distinction de sens entre « transition » et « phase de transition ». Le premier sens désigne objectivement ce qui commence après un bouleversement politico-social tectonique consécutif à des catastrophes prolongées. La transition est ici un « départ de », défini par ce qui a précédé. Le second sens est institutionnel et juridique, la transition y est alors un « aller vers », défini par l'avenir.
Nous sommes incontestablement dans une phase de transition : un ordre socio-politique qui a duré plus de deux générations s'est effondré dans une société très jeune dont la majorité n'a rien connu d'autre. Vers quoi nous dirigeons-nous ? Nous savons du moins vers quoi nous n'allons pas. Certainement pas vers une Syrie démocratique, en raison de la combinaison de l'écrasement de la composante démocratique de la révolution et des racines idéologiques du groupe dominant (des théocrates farouchement hostiles à la démocratie il y a encore quelques années). Ni vers un système de libertés publiques et un État de droit, en raison de la composition sociale du pouvoir actuel (déracinement et ensauvagement, nature complexe du pouvoir, et effacement des frontières entre ce pouvoir et de larges pans de la communauté sunnite). Le régime dispose d'une abondance de partisans déracinés et vulnérables, qui pourraient constituer une armée de réserve répressive, des milices faciles à mobiliser. C'est peut-être pour cela que l'équipe au pouvoir n'a pas besoin d'imposer une conscription obligatoire : elle dispose d'un vivier inépuisable de volontaires sunnites sans autre perspective. Ce n'est pas sans rappeler la situation des Alaouites après l'indépendance, alors que les Sunnites des villes préféraient le commerce et les professions libérales et que ceux des campagnes voyaient en l'État une force d'occupation hostile qui les enrôle de force et les maltraite. Le régime d'Assad avait ses hommes de main, « les Chabihas ».
Cette condition structurelle reflète dans les deux cas l'échec de la construction de l'État : hier, nous manquions d'un État, et cette carence se reproduit aujourd'hui. D'ailleurs, cette condition de « précarité » touche aujourd'hui aussi de larges secteurs de la communauté alaouite, qui est peut-être le groupe social syrien le plus vulnérable déjà sous l'ère Assad (avec la militarisation de générations aujourd'hui désœuvrées et la dépendance totale à l'emploi public désormais précaire). Cela les rend plus vulnérables aux déplacements, aux intempéries et aux migrations (y compris leur retour forcé vers les zones rurales) que quiconque aujourd'hui. Une situation similaire a été observée en Irak après l'occupation américaine et la chute de Saddam Hussein, dont Daech fut l'un des fruits empoisonnés.
Par ailleurs, nous ne nous dirigeons pas non plus vers un régime islamique ou un État fondé sur la charia, en raison de la défaite des salafistes djihadistes et de la volonté de ses anciens partisans de s'en distancier (allant jusqu'à rejoindre la Coalition internationale contre Daech). Cela n'empêche pas, çà et là, des tentatives d'instaurer des gouvernances locales basées sur la charia. Il est évident que l'environnement régional ne tolérera ni un régime islamique ni une démocratie. La communauté internationale ne veut pas non plus d'un pouvoir islamique, et la démocratie est aujourd'hui dans une phase de faiblesse mondiale la plus critique depuis la Seconde Guerre mondiale.
Vers quoi allons-nous donc ? Vers un régime autoritaire conservateur, fondé sur un sectarisme sunnite actif, s'efforçant de ressembler aux autres pays arabes, ou à leur image publique. L'Arabie saoudite a été la porte d'entrée vers la normalisation en lien avec le monde arabe, et les Etats-Unis vers la normalisation à l'international ; deux normalisations qui favorisent également la formule d'un pouvoir autoritaire conservateur.
Il convient ici de s'arrêter un instant sur le livre Transformed by the People : Hayat Tahrir Al-sham's Road to Power in Syria [Hurst Publisher, août 2025] de Patrick Haenni et Jérôme Drevon. Il semble inexact de n'expliquer la trajectoire modérée d'Ahmed al-Charaa (Abou Mohammad al-Joulani) et de Hayat Tahrir al-Cham (HTC) que par la volonté du « peuple ». L'élément le plus déterminant réside dans la prise en compte des obstacles internationaux et régionaux au projet djihadiste (qui se met à dos le monde entier et de nombreux Syriens dont beaucoup de sunnites) pour répondre au besoin de normalisation et d'adaptation à l'environnement. L'abandon par ce groupe de la révolution salafiste djihadiste au profit d'une modération au sens classique du terme – ne pas provoquer les puissants, diluer l'élément idéologique dans la politique, et faire preuve de pragmatisme – tend à confirmer cette interprétation. La transformation s'est faite d'un extrémisme absolu et idéologique vers un extrémisme structurel non idéologique (sectarisme), renvoyant aux conditions de déracinement et d'ensauvagement mentionnées plus haut. Les auteurs s'approchent de cette conclusion vers la fin de leur ouvrage.
Néolibéralisme djihadiste
Il semble qu'il existe un domaine de substitution à la religiosité salafiste djihadiste vers lequel se tournent les élans militants des dirigeants de HTC et de leurs partisans : l'économie. Ce sont des néolibéraux djihadistes. Tout est sujet à privatisation : la santé, l'éducation, les transports, les services, sans parler des secteurs de production. S'y ajoutent des pratiques mafieuses d'expropriation, fondées sur l'abus de pouvoir, l'exploitation du passé djihadiste ou la loi du talion, particulièrement au détriment des Alaouites. Tout cela s'accompagne d'une atrophie dramatique du sens social et de la responsabilité sociale de l'État. Ainsi le nihilisme social du néolibéralisme remplace le nihilisme politique et juridique du salafisme djihadiste.
L'idée selon laquelle le régime d'Assad était « socialiste » et « anti-islam (sunnite) » semble répandue dans ces cercles, faisant ainsi du « fondamentalisme de marché » et du culte de la privatisation la politique officielle de l' « Entité sunnite ». Implicitement, il y a une volonté de tourner la page baassiste de l'histoire du pays, pendant laquelle les milieux sunnites avaient perdu le pouvoir et le leadership économique. Cela se fait par des personnes dont les origines sociales ne diffèrent pas de celles des baassistes ; ils sont simplement plus avides et plus pressés d'amasser des richesses.
L'idéologie religieuse, utilisée pour faire main basse symboliquement sur le pays (changement des noms d'écoles, des espaces publics) et contrôler les comportements (apparence des femmes, alcool), sert surtout à encadrer et à absorber le mécontentement social potentiel des anciens déracinés dont sont issus les défenseurs de cette nouvelle équipe. Quant à la lame de fond « takfiriste » de la religion [dimension d'excommunication], elle est dirigée contre les intellectuels, les militants politiques et les artistes, potentiels opposants. Cela rappelle « l'ouverture économique » (Infitah) de l'Égypte sous Sadate : une volonté de liquider totalement le passé récent, de brûler les étapes sans se soucier des conséquences sociales, avec l'ascension fulgurante d'une classe rapace dépourvue de toute retenue dans sa soif de pouvoir, tout en utilisant la religion à la fois comme idéologie de terreur d'un côté, et de pacification sociale de l'autre.
À travers ce glissement du salafisme djihadiste vers le néolibéralisme djihadiste, la « richesse » remplace la « révolution ». Les survivants des révolutionnaires de 2011 sont écartés au profit d'opportunistes de tous bords, dont certains étaient d'anciens loyalistes d'Assad. Il y a une logique à cela : les anciens soutiens d'Assad sont dociles (soit par habitude de soumission, soit parce qu'ils doivent leur survie à leurs nouveaux maîtres) ; on n'attend d'eux qu'obéissance, contrairement aux anciens révolutionnaires qui ne nourrissent aucun complexe d'infériorité face aux puissants d'aujourd'hui.
Une « Restauration » syrienne
Le rejet de la spécificité radicale de la situation syrienne actuelle lui laisse-t-elle la moindre spécificité ? Les choses sont-elles aussi banales que le suggèrent les lignes précédentes ? Pas tout à fait ni définitivement. Si les analyses précédentes sont proches de la vérité, il existe une spécificité riche et complexe, qui ne contredit pas notre estimation selon laquelle le pari du pouvoir actuel est de devenir un régime arabe ordinaire, semblable à ses homologues conservateurs. L'équipe au pouvoir a endossé costumes et cravates en un temps record, bien que leurs corps et leurs vêtements semblent encore mal assortis.
Premièrement, cette équipe est composée de quadragénaires qui étaient des salafistes djihadistes il y a peu (certains les accusent de l'être encore). Leurs personnalités clés ont un passé (qui perdure ?) personnel fascinant, sans équivalent dans le monde arabe ou ailleurs, et elles font tout pour prouver que tout cela appartient au passé.
Deuxièmement, ces hommes sont arrivés au pouvoir après une révolution (qu'ils veulent enterrer dans l'oubli), une guerre civile (dont ils sont sortis vainqueurs, monopolisant les armes pour contrôler d'éventuelles répliques) et des interventions internationales de toutes sortes (avec lesquelles ils cherchent des accords). C'est-à-dire après une série de conflits dont la Syrie est sortie affaiblie et presque à l'agonie.
Troisièmement, il existe une demande générale des Syriens pour la guérison, le retour à la stabilité et la reconstruction.
Mais l'élément le plus important qui confère une spécificité à la situation actuelle est sans doute ce climat politico-psychologique de « Restauration » ou « retour à la propriété » : le retour du pouvoir à ses propriétaires « légitimes ». Cela ressemble à ce qu'a connu la France pendant 15 ans après Napoléon, ou à l'Espagne entre 1874 et 1931. Les différences sont grandes entre le retour des Bourbon au pouvoir dans ces deux pays après un bouleversement majeur, qu'il soit révolutionnaire, républicain ou impérial, et le retour du pouvoir aux mains des sunnites en Syrie. Mais celle-ci partage avec ces deux pays européens la volonté de mettre le passé entre parenthèses, voire de l'effacer. Or, ce projet est voué à l'échec.
Par nature, les Restaurations – qui recyclent d'anciens droits au lieu d'en produire de nouveaux – ont tendance à être des périodes de transition tourmentées qui échouent plus ou moins rapidement. Cela est d'ailleurs inscrit dans l'idée même de « l'Entité sunnite », concept le moins syrien et le plus extrémiste que le pays ait connu en un siècle. À ce propos, si cette Restauration syrienne devait avoir un théoricien, ce serait Ahmad Muaffaq Zaidan, un journaliste islamiste qui a passé des décennies en Afghanistan et ailleurs avant de s'installer à Idleb quand Al Nosra en a pris le contrôle. Il est l'auteur de l'expression « Entité sunnite » et actuel conseiller média du président de la transition.
Un effondrement généralisé n'est pas le scénario le plus probable pour la fin de cette Restauration, bien qu'il ne soit pas à exclure en raison de plusieurs facteurs : l'étroitesse d'esprit et l'incompétence des nouveaux dirigeants dont la soif de pouvoir l'emporte sur leurs compétences en matière de gouvernance ; l'expansion du secteur des jeunes « ensauvagés » et souvent violents (les massacres du littoral et de Soueïda sont de leur fait, non des djihadistes) qui sont sources d'instabilité et d'insécurité ; la montée du mécontentement social face au népotisme et à la corruption rampante ; le facteur israélien puissant et inflexible ; et les aléas imprévisibles de l'Histoire sur un pays fragile dominé par une élite vulnérable aux capacités limitées. L'idée même de Restauration, qui consiste à gouverner par un retour en arrière, permettra de tourner la page, peut-être après qu'elle se soit consumée elle-même, et pas nécessairement sous la forme d'un effondrement général imminent.
Les politiques des puissances arabes et internationales semblent conçues pour éviter l'effondrement par crainte de ses conséquences (violences, réfugiés, résurgence du nihilisme djihadiste). Mais ces politiques n'empêchent pas l'aggravation de la question sociale, la confessionnalisation de l'État et l'émergence d'une nouvelle « aristocratie de pacotille ». Les risques d'effondrement viendront probablement de ce côté-là : celle du nihilisme néolibéral, et non de l'ancien nihilisme. Même si l'on peut exclure la superposition de ces deux moteurs qui ont causé la chute (la mort) d'Anouar el-Sadate en Egypte après seulement 11 ans de pouvoir.
Une politique démocratique ?
Les plus grands perdants parmi les trois sont la génération des révolutionnaires de 2011 qui ont survécu au régime Assad et aux djihadistes. Quel pourrait être le socle d'une politique démocratique renouant avec les aspirations de cette révolution ?
À la lumière de l'analyse ci-dessus concernant le néolibéralisme djihadiste et l'extrémisme sectaire, la question sociale devrait être placée au premier plan et ce après un abandon ou presque au cours des décennies précédentes. Il s'agit ensuite d'une politique s'opposant au sectarisme et à la réduction de la Syrie à une entité dominée par les sunnites. Le remède est social : éducation, emploi, services, et tout ce qui peut relever de la « civilisation » (l'ensauvagement étant la perte de la civilité). Le fondement de la résistance au sectarisme provient de l'idée qu'il sape l'identité nationale de l'État, voire abolit l'État lui-même, ce dont la Syrie a souffert pendant des décennies sous le régime d'Assad. La Syrie a besoin d'un État pour devenir une nation car aujourd'hui comme hier elle n'était ni un Etat, ni une nation.
Par conséquent, les piliers d'une politique démocratique en Syrie consistent à se préoccuper de la question sociale pour élever le niveau de vie de la majorité appauvrie, puis à résister à l'extrémisme sectaire et la libération de son emprise sur l'Etat. Sous ce socle se déploie une multitude de piliers.
Il sera peut-être nécessaire de raviver certaines traditions des anciennes organisations politiques : produire une analyse socio-économique riche en données fiables sur la situation actuelle, en clarifiant la distinction entre la répartition des richesses et celle du pouvoir, ainsi qu'un programme politique détaillé qui oriente le travail des militants démocrates potentiels.
Cela dit, la situation syrienne actuelle malgré ses dangers reste plus ouverte qu'elle ne l'était sous le régime d'Assad. (Article publié sur le site Al Jumhuriyah le 13 avril 2026 ; traduction, de l'arabe, pour alencontre.org par Suzanne Az)
Yassin Al Haj Saleh. Opposant de gauche du régime dictatorial des Assad, il a été emprisonné durant 16 ans (1980-1996) comme membre du Parti communiste syrien. Clandestin, il participera à la révolution syrienne. En 2013 il doit s'exiler et se réfugier en Turquie. Sa femme, dissidente communiste, a été enlevée (par un groupe islamiste) et portée disparue depuis 2013. Il fut un des opposants de gauche les plus connus au régime d'Assad et un critique reconnu du régime « installé » depuis décembre 2024 à Damas .Il contribue régulièrement, outre ses ouvrages, à la publication syrienne en ligne https://aljumhuriya.net

Don Vito Netanyahou
Je traitais la semaine dernière de l'évolution de la violence israélienne anti-palestinienne, laquelle a passé des exécutions extra-judiciaires à la peine capitale légalisée qui sera dorénavant imposée aux « terroristes » palestiniens, du moins à certains d'entre eux. À moins qu'une instance d'appel israélienne n'invalide cette loi, des résistants palestiniens risquent la pendaison.
Un rapprochement me semble s'imposer entre la fondation et l'expansion territoriale de l'État hébreu, qui ressemblent à celles d'un groupe mafieux comme Le Parrain, le film de Francis Ford Coppola. On y voit un modeste immigrant italien, Vito Corleone, gravir petit à petit les échelons du crime organisé italien à New York, au point d'en atteindre les plus hautes sphères. Il monte peu à peu sa propre organisation au prix de nombreux assassinats, de combines douteuses et d'alliances avec d'autres groupes de bandits. Il inspire un grand respect auprès des autres « capos ». Par ailleurs, il a le sens de la solidarité familiale, il possède l'art et l'habileté de se faire des « amis ». Il est prêt à tout pour arriver à ses fins : fonder une « famiglia » dominante et durable.
Benjamin Netanyahou lui ressemble. Il dirige certes un État soi-disant démocratique. Mais il fait l'objet d'accusations de corruption, ce qui explique qu'il s'accroche au pouvoir en profitant de guerres contre les Gazaouis tout d'abord, ensuite contre le Hezbollah au Liban et maintenant contre l'Iran. Il essaie de rassembler la population sous sa houlette au nom de « la survie de la nation » et de la sécurité des citoyens. Il utilise la violence à grande échelle pour supprimer les dignitaires d'organisations comme le Hamas à Gaza, le Hezbollah libanais et les dirigeants iraniens (dans ce dernier cas, en collaboration avec Donald Trump, autre délinquant politique notoire). Rien ne l'arrête. Il essaie d'agrandir le territoire israélien à Gaza, en Cisjordanie et au sud du Liban (jusqu'au fleuve Litani), en violation flagrante des lois et conventions internationales.
Ces agissements font beaucoup penser à ceux de Vito Corleone qui n'hésitait pas de son côté à contourner les lois pour agrandir sa zone d'influence à New York. C'était nécessaire pour réussir en affaires, assurer sa propre sécurité et celle de sa famille.
Bien sûr, Netanyahou a été élu et il gouverne un État, pas une organisation criminelle. Il en résulte que le « Parrain » de Tel-Aviv dispose de moyens de destruction infiniment plus forts que ceux d'un caïd new yorkais. Mais tout comme Corleone, Netanyahou bénéficie de protections influentes, surtout au sein de la classe politique américaine.
Il existe toutefois une différence importante entre les deux : le mafieux new yorkais pouvait démontrer à l'occasion une certaine compassion envers les démunis et les gens en difficulté. Il acceptait de les aider, même s'il y consentait contre la promesse de leur reconnaissance, alors que le second élimine froidement les Palestiniens qu'il juge dangereux, même au prix de massacres qui font de nombreuses victimes collatérales. Il essaie d'intimider beaucoup plus que de séduire, si l'on peut dire. Le sens du compromis lui échappe totalement.
L'autocratie de Corleone se tempérait donc d'un certain « humanisme », alors que celle de Netanyahou est complète et sans appel envers les peuples des alentours d'Israël. Corleone n'était pas un fanatique, contrairement à Netanyahou.
On me répondra peut-être que les gouvernements arabes ou musulmans ne font pas mieux et qu'ils n'ont pas été élus, eux. C'est vrai. C'est justement pourquoi on doit se montrer plus exigeants à l'égard du « seul État démocratique du Proche-Orient », édifié sur les ruines de l'ancienne Palestine arabe.
Jean-François Delisle
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« Collaboration entre la violence des colons appuyée par l’armée pour le nettoyage ethnique des Palestiniens en Cisjordanie occupée »
Milena Ansari, responsable du département des territoires palestiniens occupés au sein de l'organisation Physicians for Human Rights Israel (Médecins pour les droits de l'homme Israël), a rencontré des dizaines de Palestiniens pour alimenter le rapport qui vient d'être publié sur les violences sexuelles et les transferts forcés en Cisjordanie. Ce rapport a été publié par le consortium de protection de la Cisjordanie, dirigé par l'organisation humanitaire le Conseil norvégien pour les réfugiés (NRC). Il est intitulé « Violences sexuelles et déplacements forcés en Cisjordanie ». Un résumé en anglais de ce rapport peut être lu sur le site du NRC , intitulé « West Bank : Sexualised violence drives Palestinian displacement ».
Tiré d'À l'encontre. Cet article fait partie d'un dossier sur l'expansionnisme israélien sur le site d'À l'encontre.
Que dit votre rapport sur la politique israélienne dans les territoires occupés ?
Milena Ansari : Il met en lumière le déplacement forcé des Palestiniens à l'intérieur des territoires occupés, contrôlés par les colons israéliens, et l'expansion des colonies et des avant-postes illégaux en Cisjordanie. En résumé, ces exactions, le manque d'enquêtes et l'absence de protection des communautés palestiniennes démontrent que les autorités israéliennes instrumentalisent la violence des colons.
Celles-ci les chassent ainsi de leurs terres, là où ils ont construit leur vie, par la violence des colons. Lors de mes entretiens, les victimes de cette violence ont insisté sur le fait qu'il ne s'agissait pas d'un phénomène nouveau. Elles soulignent l'intensité de ces exactions, qui incluent désormais les violences sexuelles et sexistes, et leur fréquence accrue.
Cela n'a pas commencé après le 7-Octobre. Cela dure depuis des années. Cependant, aujourd'hui, la différence réside dans le type d'attaques contre les communautés, qui menacent directement leur vie. Avant octobre 2023, les colons portaient des vêtements civils et n'étaient armés que de petits pistolets.
Désormais, les membres de la communauté nous ont confié qu'il est impossible de distinguer un colon d'un soldat israélien, car les colons eux-mêmes portent maintenant l'uniforme militaire israélien et sont armés de fusils M16. Ils pénètrent dans les tentes et les maisons qu'ils incendient, assaillent les habitants et les agressent sexuellement. La politique en question est donc on ne peut plus claire : il s'agit du transfert forcé et du nettoyage ethnique des Palestiniens en Cisjordanie occupée.
Cela signifie-t-il que l'attitude de l'armée a également changé ?
Milena Ansari : L'armée israélienne en territoire occupé est connue pour ne pas protéger les Palestiniens des attaques, mais pour protéger les colons illégaux résidant en Cisjordanie. Les forces israéliennes sont aux côtés des colons qui attaquent les familles, volent leur bétail, et les soldats restent les bras croisés, voire les soutiennent activement.
L'armée, parfaitement capable de protéger les Palestiniens et d'arrêter les colons criminels, choisit de fermer les yeux et de leur accorder l'impunité. Ils sont donc plus audacieux, plus confiants dans leurs attaques, sachant pertinemment qu'ils ne seront pas tenus pour responsables et que personne ne les arrêtera. Et cela ne concerne pas seulement l'armée israélienne, mais aussi les responsables politiques israéliens.
Des ministres soutiennent l'expansion des colonies et les violences des colons afin de mener à bien une politique de nettoyage ethnique et de déplacement de population. Concrètement, ces deux dernières années, le Parlement israélien a approuvé la construction de nouvelles colonies et d'avant-postes considérés comme illégaux même par le droit israélien. Les législateurs israéliens leur donnent carte blanche. Il s'agit d'une politique d'État dont l'outil est la violence des colons et le mécanisme, l'expansion des colonies existantes et la reconnaissance de nouvelles structures.
La communauté internationale agit-elle ?
Milena Ansari : Jusqu'à présent, elle ne s'est pas vraiment opposée aux violences des colons. Certains pays européens, comme la France, mais aussi le Royaume-Uni et l'Australie ont imposé des sanctions à des colons responsables de violences. C'est insuffisant. Il ne s'agit pas de quelques brebis galeuses, de colons isolés.
Ce que nous constatons en Cisjordanie occupée, du nord au sud, ce sont les mêmes attaques systématiques perpétrées contre les Palestiniens qui entraînent des déplacements de population. La communauté internationale doit en prendre conscience. Si vous ne prenez pas position contre l'expansion des colonies et la présence des colons en Cisjordanie dans son ensemble, les violences et les attaques contre les Palestiniens continueront de s'intensifier.
La Cour internationale de justice, dans son avis consultatif de juillet 2024, a déclaré qu'Israël crée une situation illégale en Cisjordanie, en particulier par l'expansion des colonies et les violences des colons. Elle a exigé le démantèlement de toutes les colonies et l'évacuation des colons du territoire. Tous les pays se disent opposés aux colonies. Après trois ans, et notamment un génocide à Gaza, il est grand temps que la communauté internationale joigne le geste à la parole et agisse sérieusement. (Entretien publié dans le quotidien L'Humanité du 21 avril 2026)

Les partisans d’Abbas remportent haut la main les élections palestiniennes, y compris certains sièges à Gaza
Les partisans du président Mahmoud Abbas ont remporté la plupart des sièges lors des élections municipales palestiniennes, ont indiqué les responsables électoraux, lors d'un scrutin qui, pour la première fois depuis près de deux décennies, a inclus une ville de la bande de Gaza assiégée.
Tiré de France Palestine Solidarité. Texte publié à l'origine par Al Jazeera. Photo : Des Palestiniens votent dans un bureau de vote lors des municipales à Deir-al-Balah dans la bande de Gaza, 25 avril 2026 © Le Centre Palestinien d'Information
Ces élections se sont déroulées « à un moment extrêmement délicat, dans un contexte marqué par des défis complexes et des circonstances exceptionnelles », a déclaré le Premier ministre palestinien Mohammed Mustafa lors de l'annonce des résultats dimanche.
Le scrutin de samedi a marqué les premières élections de quelque nature que ce soit à Gaza depuis 2006, et les premières élections palestiniennes depuis le début, en octobre 2023, de la guerre génocidaire menée par Israël contre les Palestiniens de ce territoire.
Le scrutin organisé à Deir el-Balah, dans le centre de Gaza, était une élection « pilote » essentiellement symbolique, ont déclaré des responsables de l'Autorité palestinienne, destinée à montrer que Gaza faisait partie intégrante d'un futur État palestinien.
Le Hamas, qui gouverne Gaza depuis 2007, n'a pas officiellement présenté de candidats à Gaza et a boycotté le scrutin en Cisjordanie occupée, où la victoire du Fatah était largement attendue.
Mais certains candidats figurant sur l'une des listes de Deir el-Balah étaient largement considérés par les habitants et les analystes comme proches du mouvement, faisant de ce scrutin un indicateur potentiel du soutien dont bénéficie le groupe.
Les résultats préliminaires ont montré que la liste, connue sous le nom de « Deir el-Balah nous rassemble », n'a remporté que deux des 15 sièges disputés à Gaza.
La liste Nahdat Deir el-Balah, soutenue par le Fatah d'Abbas et l'Autorité palestinienne, a obtenu six sièges. Les sièges restants ont été remportés par deux autres groupes basés à Gaza, « L'avenir de Deir el-Balah » et « Paix et construction », qui ne sont affiliés à aucune des deux factions.
Les partisans d'Abbas, quant à eux, ont remporté haut la main les élections en Cisjordanie, se présentant sans opposition dans de nombreuses circonscriptions.
Faible participation à Gaza
Le porte-parole du Fatah, Abdul Fattah Dawla, a souligné que le taux de participation était proche de celui des dernières élections municipales en Cisjordanie en 2022, félicitant les électeurs d'avoir pris part au scrutin malgré les violences persistantes perpétrées par Israël.
À Gaza, le taux de participation s'est élevé à 23 %, tandis qu'en Cisjordanie occupée, il a atteint 56 %, selon le président de la Commission électorale centrale, Rami Hamdallah.
Par ailleurs, certaines urnes et matériel électoral n'ont pas pu parvenir dans l'enclave en raison des restrictions imposées par Israël.
« Il est très évident que les forces israéliennes continuent d'imposer de nombreuses restrictions sur tout ce qui entre dans la bande de Gaza », a déclaré Hind Khoudary, journaliste d'Al Jazeera, en direct de la ville de Gaza.
Le taux de participation à Gaza a été faible, a-t-elle ajouté, car le registre de la population est obsolète en raison du génocide, tandis que la population survivante est déplacée, avec des personnes sans abri dans les rues, « occupées à survivre », a-t-elle ajouté.
La guerre dévastatrice menée par Israël a réduit une grande partie de Gaza en ruines. L'armée israélienne a continué à mener des frappes malgré un « cessez-le-feu » entré en vigueur en octobre.
Malgré cela, un habitant de Deir el-Balah a déclaré être venu voter parce que c'était son « droit ».
« Je suis venu voter parce que j'ai le droit d'élire les membres du conseil municipal afin qu'ils puissent nous fournir des services », a déclaré Ashraf Abu Dan à l'agence de presse Associated Press.
Traduction : AFPS

La « ligne jaune » d’Israël à Gaza : une annexion sans contrainte légale
Le régime israélien trace une « ligne jaune » à travers Gaza afin de consolider ce qu'il a toujours convoité : les terres palestiniennes. La ligne jaune n'est pas une frontière reconnue au niveau international. Les frontières sont généralement établies par des accords bilatéraux, des décisions arbitrales ou une reconnaissance mutuelle en vertu du droit international. La ligne dite « jaune » à Gaza, elle, fonctionne comme une démarcation militaire de facto liée à des accords de cessez-le-feu et imposée par le contrôle opérationnel israélien.
Tiré d'Agence média Palestine.
À certains endroits, elle est marquée par des barrières en béton peintes en jaune, des couloirs dégagés et des zones d'accès restreint. Elle régit les déplacements des civils et le contrôle territorial sans constituer une frontière officiellement établie. En réalité, elle équivaut à un vol de territoire sous une appellation plus flatteuse, mettant en œuvre le plan du président américain Donald Trump visant à poursuivre la colonisation de Gaza.
La Ligne jaune s'inscrit dans un cadre structurel colonial plus large : Israël n'a jamais fixé ses frontières définitives. Plusieurs limites territoriales restent régies par des lignes d'armistice, l'occupation militaire ou des revendications de souveraineté contestées. Cette ambiguïté persistante ouvre la voie à l'expansion des colonies, des zones tampons et des zones militaires restreintes sous prétexte de sécurité.
Cette ambiguïté n'est pas fortuite ; si les autorités israéliennes présentent la Ligne jaune et les délimitations similaires comme des mesures de sécurité temporaires, leur application peut aboutir à un contrôle territorial durable. Une annexion officielle entraînerait des conséquences juridiques et diplomatiques plus claires, notamment une exposition accrue au contrôle juridique international. Cela pourrait inclure une éventuelle enquête de la Cour pénale internationale (CPI), qui a affirmé sa compétence sur les crimes présumés commis dans le territoire palestinien occupé, ainsi que la possibilité de sanctions ou d'autres mesures si les instances internationales décidaient d'agir. La présente analyse soutient qu'en maintenant la classification de ces zones comme des arrangements de sécurité provisoires plutôt que comme des frontières permanentes, le régime israélien exerce un contrôle territorial tout en limitant les coûts juridiques et politiques immédiats associés à une annexion déclarée.
Instruments d'expansion territoriale
Depuis le début du « cessez-le-feu » d'octobre 2025, le régime israélien a déplacé la Ligne jaune plus profondément dans Gaza, à environ 300 mètres à l'ouest à al-Shujaiya et 500 mètres supplémentaires dans les quartiers résidentiels de l'est de la ville de Gaza. Jour après jour, il avance, enterrant les preuves du génocide perpétré contre la population et le territoire tandis que la destruction se poursuit.
Les forces israéliennes ont détruit de vastes pans du tissu urbain de Gaza : habitations, hôpitaux, universités et lieux de culte. Des familles ont été déplacées de force par l'avancée des forces israéliennes et l'intensification des tirs d'artillerie. Ceux qui ont pu revenir quelques jours plus tard ont trouvé des blocs de béton à la place de leurs maisons, tandis que l'armée israélienne déplace ses balises jaunes pour étendre la zone qu'elle contrôle sous prétexte de sécurité. En effet, le ministre de la Défense, Israel Katz, a annoncé des plans visant à établir de « nouveaux avant-postes militaro-agricoles » dans le nord de Gaza, rendant explicite ce que la Ligne jaune accomplit déjà par une emprise progressive.
L'annexion de facto s'opère selon un schéma que le régime israélien pratique depuis longtemps en Cisjordanie et dans le reste de la Palestine colonisée, et qui s'est récemment intensifié pendant le génocide à Gaza. Alors que l'offensive israélienne se poursuit, les gens sont contraints d'abandonner leurs foyers et leurs vies et de devenir des déplacés internes. Les habitations et les infrastructures civiles sont détruites, rendant le retour physiquement impossible, tandis que les désignations administratives, telles que les zones de sécurité ou tampons, empêchent davantage le retour par le biais de mesures réglementaires imposées par le régime israélien. Ce cycle se répète depuis des décennies, transformant à chaque fois le déplacement en situation permanente.
Alors que le dernier accord de cessez-le-feu à Gaza exigeait un retrait partiel de l'armée israélienne, le régime fait en réalité le contraire. Comme l'expansion territoriale d'Israël se déroule à travers des frontières administratives plutôt que par des déclarations formelles d'annexion (et est protégée par le silence des médias), la communauté internationale traite cette avancée comme une violation technique plutôt que pour ce qu'elle est : la poursuite de près d'un siècle de spoliation des terres palestiniennes.
Depuis 1948, les cessez-le-feu, les accords d'armistice et les accords politiques ont à maintes reprises coïncidé avec l'expansion territoriale du régime israélien et, dans la pratique, l'ont facilitée. L'armistice de 1949 qui a suivi la Nakba était censé être un arrangement militaire temporaire ; cependant, la Ligne verte est devenue la frontière de facto du régime israélien, lui laissant un territoire nettement plus vaste que celui qui lui était attribué dans le plan de partition de l'ONU. De même, les Accords d'Oslo de 1993 présentaient l'autonomie palestinienne comme une étape intermédiaire vers la création d'un État. Pourtant, l'expansion des colonies s'est accélérée pendant la mise en œuvre de l'accord, la population de colons en Cisjordanie passant d'environ 110 000 en 1993 à plus de 700 000 aujourd'hui.
Les cadres diplomatiques ultérieurs ont renforcé ces dynamiques. Le Mémorandum de Wye River de 1998 et les négociations de Camp David de 2000 ont été présentés comme des voies vers la désescalade et la résolution du statut final, mais la fragmentation territoriale et la croissance des colonies se sont poursuivies tout au long de cette période. Le désengagement d'Israël de Gaza en 2005, largement qualifié de retrait territorial, a fonctionné sur le plan opérationnel comme un redéploiement du contrôle, consolidant l'autorité israélienne sur les frontières, l'espace aérien et l'accès maritime tout en institutionnalisant la séparation géographique et politique de Gaza par rapport à la Cisjordanie.
En réalité, ces accords ont servi à masquer l'expansion territoriale du régime israélien. En effet, ils annoncent une désescalade rhétorique alors même que les opérations militaires et le contrôle spatial se poursuivent. Le régime israélien met en œuvre cette temporalité comme une stratégie, utilisant des cadres provisoires pour assurer un contrôle territorial permanent. La Ligne jaune à Gaza représente la dernière expression de cette approche de longue date. Présentée comme une démarcation de sécurité temporaire, elle reproduit la même logique coloniale qui présente les frontières administratives comme provisoires, alors qu'elles sont mises en œuvre de manière à consolider un contrôle durable sur le territoire et le nettoyage ethnique de la population palestinienne.
La fiction du temporaire
La condamnation par l'ONU de l'annexion par Israël, en 1981, du plateau du Golan syrien occupé, qualifiée de « nulle et non avenue », illustre les conséquences juridiques formelles qui accompagnent une annexion déclarée. Pourtant, les limites de cette réponse sont tout aussi instructives. Malgré la condamnation du Conseil de sécurité, aucune mesure coercitive n'a suivi, et le contrôle israélien sur le territoire n'a fait que se consolider au fil du temps. Un schéma similaire est observable à Jérusalem, où l'annexion a également été déclarée « nulle et non avenue », mais où l'autorité israélienne a continué de s'étendre dans la pratique malgré une opposition internationale soutenue.
Par contraste, l'annexion de facto de la zone C de la Cisjordanie par le régime israélien, mise en œuvre par le biais de colonies, de routes de contournement et d'un contrôle administratif à plusieurs niveaux, s'est déroulée sans déclaration officielle, mais sous un regard international constant, quoique inégal, qui s'est traduit par des résolutions, des avis juridiques et des mesures réglementaires visant l'activité de colonisation. Dans la pratique, la leçon à tirer du Golan syrien occupé n'est pas que l'annexion formelle déclenche une application décisive du droit, mais qu'elle clarifie la violation juridique. En revanche, une annexion de facto prolongée, comme dans la zone C, normalise le changement territorial sans jamais imposer un moment précis de responsabilisation.
Le régime israélien a donc privilégié les délimitations administratives aux frontières formelles, car le contrôle de facto exercé par le biais de zones de sécurité permet d'acquérir du territoire tout en préservant la fiction juridique du caractère temporaire. La Ligne jaune opère dans cet espace délibérément ambigu, qui n'est pas défini par la loi mais qui est matériellement déterminant pour les Palestiniens dont les terres, les maisons et les moyens de subsistance se trouvent dans son périmètre en expansion. Les annonces officielles israéliennes concernant les colonies ou les avant-postes agricoles dans les zones « sécurisées » dissipent toute ambiguïté restante quant à l'intention d'acquisition territoriale.
Le droit international contient des cadres d'application conçus précisément pour prévenir de tels résultats. L'article 49 de la quatrième Convention de Genève interdit aux puissances occupantes de transférer leur population civile dans le territoire occupé ou d'en modifier la composition démographique. L'avis consultatif rendu en 2004 par la Cour internationale de justice (CIJ) a confirmé que la Convention s'applique à l'ensemble du territoire palestinien occupé depuis 1967, y compris Gaza, et a conclu que la construction du mur par Israël violait les droits des Palestiniens en vertu du droit international. La Cour a en outre confirmé qu'Israël ne peut invoquer la nécessité militaire pour justifier le déplacement massif et le meurtre de la population protégée qu'il occupe. Le Règlement de La Haye interdit également la confiscation de biens privés, sauf lorsque cela est absolument nécessaire pour les opérations militaires. La Ligne jaune viole clairement ces interdictions en créant des conditions spatiales propices à la colonisation israélienne tout en facilitant le déplacement des Palestiniens, pratiques que la CIJ a jugées illégales.
Face à de telles violations, les États ont le devoir d'agir pour prévenir le génocide, les crimes de guerre et les crimes contre l'humanité, notamment par le biais de mécanismes tels que la responsabilité de protéger (R2P). L'interdiction du génocide comporte des obligations erga omnes, imposant à tous les États le devoir de prévenir et de punir ce crime, ainsi qu'à Israël celui de ne pas le commettre. Pourtant, la persistance de pratiques telles que la « ligne jaune » met en évidence un décalage structurel entre l'interdiction juridique et son application politique. Au moment où les décisions judiciaires sont rendues, les avant-postes de colonisation sont parfois déjà normalisés et le contrôle territorial consolidé de manière irréversible.
Dans ce cadre, la doctrine de la R2P, bien que non contraignante juridiquement, offre une base émergente pour une action collective visant à protéger les populations contre les atrocités de masse. Le Conseil de sécurité des Nations unies a invoqué la R2P plus de 90 fois depuis 2005. Le troisième pilier de la R2P stipule que « si un État manque manifestement à son devoir de protéger ses populations, la communauté internationale doit être prête à prendre des mesures collectives appropriées, de manière opportune et décisive, et conformément à la Charte des Nations unies ». Il existe donc des mécanismes pour contrer et mettre fin à une expansion coloniale illégitime et violente ; la communauté internationale a toutefois échoué à maintes reprises à les mettre en œuvre.
Cet échec a directement permis une transformation territoriale sur le terrain. En effet, le régime israélien a perfectionné un modèle d'annexion sans annexion formelle à travers des décennies d'expansion des colonies en Cisjordanie — illégale au regard du droit international mais bien ancrée dans la pratique. L'inaction persistante des instances internationales a permis à ce modèle de se consolider au fil du temps, les interdictions juridiques ayant rarement été accompagnées de mesures coercitives capables de renverser le changement territorial. La Ligne jaune étend ce modèle à Gaza, transformant l'administration militaire temporaire en contrôle territorial permanent. Alors que le discours sécuritaire fournit la couverture juridique, la démarcation administrative produit le résultat territorial.
L'aide humanitaire comme arme
La fonction de la Ligne jaune va au-delà de la simple délimitation physique. Sous ce régime, le contrôle territorial et la gestion de l'aide humanitaire convergent, transformant la survie en un instrument de dépossession. L'accès aux logements, aux terres agricoles et aux réseaux familiaux devient subordonné à une désignation militaire. L'acheminement de l'aide dans les zones situées au-delà de la Ligne jaune nécessite l'approbation de l'armée israélienne, plaçant de fait la nourriture, l'eau et les médicaments dans un cadre administratif militarisé. De plus, cette stratégie d'acquisition territoriale s'accompagne d'un refus systématique de fournir des matériaux de reconstruction et de l'instrumentalisation de l'aide comme moyen de génocide. Les autorités israéliennes interdisent ou restreignent sévèrement l'importation de ciment, d'acier, de bois, de contreplaqué, de sacs de sable et de pompes à eau en les classant comme des articles à « double usage ». Les matériaux essentiels aux abris et aux infrastructures civiles sont ainsi présentés comme des menaces pour la sécurité.
Lorsque la désignation administrative devient le mécanisme par lequel la survie est régulée, les conséquences humanitaires qui en découlent sont immédiates et mortelles. Des nourrissons palestiniens sont morts d'hypothermie lors de tempêtes hivernales, alors que les familles déplacées vers des abris de fortune ne peuvent ni imperméabiliser leurs tentes ni reconstruire leurs maisons endommagées. La quatrième Convention de Genève oblige une puissance occupante à garantir l'approvisionnement en nourriture, en fournitures médicales et en mesures de protection de la santé publique ; le fait d'empêcher systématiquement la livraison des matériaux nécessaires à l'hébergement et à la survie constitue une violation de ces obligations.
La restriction de l'aide s'applique également sur le plan territorial. En détruisant les habitations tout en interdisant simultanément leur reconstruction, les autorités israéliennes rendent le retour matériellement impossible. Au fil du temps, le déplacement se cristallise en une situation permanente : les familles contraintes de vivre dans des campements de tentes prolongés sont confrontées au choix entre une précarité indéfinie ou un départ forcé. La rupture entre les Palestiniens et leur terre devient non seulement physique mais aussi politique, érodant les fondements concrets du retour, sumud (fermeté) et karamah (dignité humaine). En d'autres termes, sans la possibilité de reconstruire, le droit au retour est vidé de son sens matériel, et l'autodétermination est sapée dans la pratique.
Cette stratégie n'est pas nouvelle. À la suite du bombardement de Gaza en 2014, la reconstruction a été retardée de plusieurs années en raison de contrôles matériels restrictifs, laissant des milliers de personnes déplacées et des quartiers entiers en ruines. La Ligne jaune s'inscrit dans le prolongement de cette politique coloniale en introduisant une segmentation territoriale interne. Les autorités israéliennes contrôlent désormais non seulement les matériaux qui entrent à Gaza, mais aussi les lieux où ils peuvent être distribués. Les communautés situées au-delà de la Ligne jaune restent de fait coupées de la reconstruction, même là où l'aide est théoriquement autorisée, car les zones de sécurité empêchent la livraison.
Plus urgent encore, ces restrictions s'étendent bien au-delà des matériaux de construction. Les limitations imposées à l'aide médicale, à la livraison de denrées alimentaires, aux équipements de dessalement et aux intrants agricoles aggravent la dépendance structurelle, en ciblant l'autosuffisance palestinienne dans les secteurs de l'eau, de l'élevage, de la pêche et de l'agriculture. Dans ce cadre, la survie devient subordonnée à l'autorisation de l'occupant.
En conséquence, le droit à l'autodétermination — consacré par l'article 1er tant du Pacte international relatif aux droits civils et politiques que du Pacte international relatif aux droits économiques, sociaux et culturels — est érodé dans la pratique, car il présuppose une capacité d'action territoriale et économique significative. En tant que norme de jus cogens, l'autodétermination est un principe impératif auquel aucune dérogation n'est permise. Pourtant, les délimitations administratives qui fragmentent l'accès aux terres et entravent la reconstruction portent atteinte à ce droit, même en l'absence d'annexion formelle. C'est précisément parce que, sans reconstruction, le retour devient impossible. Sans retour, la dépossession territoriale se consolide. Sans retour, il n'y a pas de Palestine.
En fin de compte, la Ligne jaune n'est ni isolée ni sans précédent. Elle reflète une stratégie coloniale israélienne plus large, soutenue par des accords de cessez-le-feu qui traitent les terres saisies comme une base de négociation, des régimes juridiques qui interdisent l'annexion formelle mais tolèrent un contrôle « temporaire » indéfini, et des restrictions à l'aide qui empêchent la reconstruction. Elle est en outre favorisée par l'incapacité répétée de la communauté internationale à imposer des conséquences significatives en cas de violations, renforçant ainsi un climat d'impunité.
Recommandations
Parce que la Ligne jaune est une méthode d'annexion délibérément conçue pour échapper aux conséquences juridiques, elle doit être considérée pour ce qu'elle est : une forme d'annexion territoriale qui viole la quatrième Convention de Genève et le Statut de Rome. Comme l'a affirmé l'avis consultatif rendu en 2024 par la CIJ sur l'illégalité de l'occupation israélienne en Cisjordanie et à Gaza, la présence continue du régime israélien et son appropriation des terres constituent une violation persistante du droit international.
En procédant par délimitation administrative plutôt que par déclaration formelle, l'État colonial de peuplement israélien consolide son contrôle territorial tout en préservant l'apparence d'une situation temporaire. Lorsque ce processus se poursuit sans réponse, l'inaction internationale équivaut à une forme de reconnaissance. En d'autres termes, la terre qui est saisie et détenue sans conséquences juridiques ou politiques aboutit à une reconnaissance de facto par acquiescement. À la suite de l'avis de la CIJ de 2024, cependant, les États ne peuvent plus invoquer l'ambiguïté juridique pour justifier leur inaction. Au contraire, cet avis a clairement établi ce que les Palestiniens soutiennent depuis longtemps : l'inaction est un choix politique délibéré.
Tout recours au droit international doit tenir compte du rôle constitutif de celui-ci dans la facilitation et le maintien de la colonisation de la Palestine. Néanmoins, les États et les défenseurs du droit doivent continuer à résister à l'expansion de la violence coloniale des colons israéliens en utilisant le droit international comme un outil et un lieu de lutte politique. Par conséquent, les mesures suivantes devraient être prises sans délai pour contester l'expansion territoriale du régime israélien à Gaza.
Premièrement, ceux qui œuvrent dans le domaine du droit international doivent intensifier la pression sur la CPI, dont l'enquête sur les crimes liés à la colonisation israélienne est ouverte depuis 2021, afin d'accélérer la procédure et de donner la priorité aux chefs d'accusation liés au vol de terres dans les poursuites pour crimes de guerre. Le procureur devrait délivrer des mandats d'arrêt à l'encontre des responsables de l'élaboration et de la mise en œuvre de ces politiques.
Deuxièmement, les États tiers — en particulier ceux du Groupe de La Haye qui ont déjà démontré leur volonté politique de faire respecter la responsabilité — devraient intervenir dans l'affaire de génocide en cours devant la CIJ, introduite par l'Afrique du Sud, en déposant des déclarations d'intervention et des observations écrites qui identifient la Ligne jaune comme une manifestation continue et documentée de conditions génocidaires au sens de l'article II(c) de la Convention sur le génocide.
En effet, il convient de faire valoir que la Ligne jaune fait partie intégrante de la politique coloniale de peuplement israélienne visant à détruire de manière permanente les conditions de vie des Palestiniens à Gaza par la confiscation et la destruction systématiques des terres et des biens autochtones, le déplacement forcé des populations civiles des zones situées au-delà de la Ligne, et la privation délibérée de ressources naturelles, y compris la saisie de plus de 75 % des terres agricoles de Gaza.
Troisièmement, l'Assemblée générale des Nations unies devrait demander un avis consultatif à la CIJ sur la Ligne jaune et sur les obligations de non-reconnaissance des États. Les organismes internationaux et régionaux devraient suspendre les processus de normalisation et la coopération institutionnelle qui renforcent l'appropriation coloniale en cours par le régime israélien des terres palestiniennes à Gaza.
Enfin, pour ceux qui œuvrent en dehors de l'arène du droit international, le vol de terres doit être documenté et rendu visible. Les médias et les organisations de la société civile doivent documenter chaque déplacement de la Ligne jaune à l'aide d'images satellites, d'une cartographie précise et de témoignages sur le terrain, en conservant les résultats pour de futures procédures judiciaires. Les médias, les missions diplomatiques et les organisations internationales doivent abandonner le langage qui décrit ces processus comme des mesures de sécurité et les qualifier à juste titre d'annexion territoriale. Ce qui n'est pas nommé ne peut être contesté.
Ahmad Ibsais est un immigrant palestino-américain et étudiant en droit qui prépare un Juris Doctor à l'université du Michigan. Il est l'auteur de la lettre d'information State of Siege, et ses articles ont été publiés dans The Guardian, Al Jazeera, Time et d'autres médias internationaux. À travers son travail, il s'efforce de préserver la mémoire palestinienne face à une effacement continu. Ses recherches juridiques portent principalement sur l'aide humanitaire à Gaza et sur l'histoire des restrictions systématiques imposées par Israël au développement palestinien.
Traduction : JB pour l'Agence Média Palestine
Source : Al-Shabaka

Trump déclare la guerre au Vatican
Vendredi 10 avril, le pape Léon XIV déclarait sur X : « Dieu ne bénit jamais aucun conflit. Quiconque est un disciple du Christ, le Prince de la Paix, n'a jamais été du côté de ceux qui hier brandissaient l'épée et aujourd'hui larguent des bombes ». En réalité, depuis un an au moins, les désaccords entre le chef du Vatican et celui de la Maison-Blanche ne cessent de s'approfondir… (JB)
Tiré de Inprecor
16 avril 2026
Par Adam Lynch
Christopher Hale, chroniqueur catholique états-unien, affirme avoir obtenu la confirmation que le Pentagone de Trump avait menacé de déclarer la guerre au Vatican. « En janvier, à huis clos au Pentagone, le sous-secrétaire à la Guerre chargé de la politique, Elbridge Colby (1), a convoqué le cardinal Christophe Pierre — alors ambassadeur du pape Léon XIV aux États-Unis — et lui a fait la leçon », a déclaré Hale.
« L'Amérique dispose de la puissance militaire nécessaire pour faire tout ce qu'elle veut dans le monde », ont déclaré Colby et ses collaborateurs au cardinal. « L'Église catholique ferait mieux de se ranger de son côté. » Alors que la tension montait dans la pièce, Hale a déclaré avoir confirmé qu'un responsable américain « s'était emparé d'une arme du XIVe siècle et avait invoqué la papauté d'Avignon, cette période où la Couronne française avait utilisé la force militaire pour plier l'évêque de Rome à sa volonté » (2).
Hale a déclaré que le rapport confirmait que le Vatican avait eu raison de refuser l'invitation de la Maison Blanche adressée au pape Léon XIV [le 19 mai 2015, NdT] pour le 250e anniversaire des Etats-Unis en 2026, deux semaines après cette confrontation. [Le 4 juillet 2026, le pape se rendra à Lampedusa pour une visite pastorale centrée sur la condition des migrant·es fuyant la pauvreté, les persécutions et les conflits, NdT]
Citant un article du Free Press , un journaliste a obtenu des témoignages de responsables du Vatican et des États-Unis informés de la réunion au Pentagone. Selon ses sources, l'équipe de Colby a décortiqué ligne par ligne le discours sur l'état du monde prononcé par le pape en janvier et l'a interprété comme un message hostile visant directement le président Donald Trump. Hale a déclaré que ce qui « les avait le plus mis en rage », c'était la déclaration de Léon selon laquelle « une diplomatie qui favorise le dialogue et recherche le consensus entre toutes les parties est en train d'être remplacée par une diplomatie fondée sur la force ».
« Le Pentagone a interprété cette phrase comme un défi frontal à la soi-disant “doctrine Donroe” — la version actualisée par Trump de la doctrine Monroe, affirmant la domination américaine incontestée sur l'hémisphère occidental », a déclaré Hale. Hale a déclaré que le cardinal avait assisté à la conférence en silence, mais a ajouté que « depuis ce jour, le Saint-Siège n'a pas cédé d'un pouce ».
Les relations conflictuelles entre l'administration Trump et l'Église catholique marquent une rupture significative avec les alliances traditionnelles entre les républicains et l'Église. Alors que Trump s'est assuré un soutien électoral catholique substantiel en 2016 et 2024 en défendant des causes sociales conservatrices telles que les restrictions à l'avortement, son approche en matière de politique étrangère et sa rhétorique ont de plus en plus aliéné les dirigeants de l'Église.
Le pape Léon XIV s'est positionné comme un contrepoids moral à l'agressivité géopolitique de Trump, prônant systématiquement une diplomatie fondée sur le dialogue plutôt que l'intervention militaire. Ce choc philosophique s'est intensifié au cours du second mandat de Trump, en particulier lorsque son administration a adopté des positions plus bellicistes sur l'Iran, les relations commerciales et l'immigration — des questions sur lesquelles l'enseignement de l'Église met l'accent sur la compassion, le dialogue et le respect de la dignité humaine (3).
La position traditionnellement neutre du Vatican sur la gouvernance laïque a été mise à l'épreuve par les décisions unilatérales de Trump en matière de politique étrangère et par sa rhétorique incendiaire. Les dirigeants de l'Église ont publiquement remis en question la conformité des interventions militaires américaines avec la doctrine catholique sur la théorie de la guerre juste et le caractère sacré de la vie humaine. De plus, les politiques d'immigration intransigeantes de l'administration Trump contredisent directement le message papal qui met l'accent sur l'accueil des migrants et des réfugiés.
La confrontation entre le Pentagone et le cardinal Pierre en janvier témoigne d'une volonté sans précédent de la part des responsables de Trump de faire pression sur les institutions religieuses pour qu'elles s'alignent sur les objectifs de l'administration. Cela représente un tournant potentiel : là où la courtoisie diplomatique régissait autrefois les relations entre l'État et l'Église, la coercition pourrait désormais remplacer la négociation. Le refus du Vatican de participer à la célébration du 250e anniversaire souligne que même l'institution religieuse la plus éminente des États-Unis ne compromettra pas son autorité morale pour des raisons de convenance politique.
Dernière nouvelle
Dimanche 12 avril, Trump a posté un long message contre le pape sur sa plateforme Truth Social :
Je ne veux pas d'un pape qui soit faible face à la criminalité et mauvais en politique étrangère.
Je ne veux pas d'un pape qui critique le président des États-Unis pour faire exactement ce pour quoi il a été élu, AVEC UNE VICTOIRE ÉCRASANTE.
Je ne veux pas d'un pape qui pense qu'il est mal que l'Amérique s'oppose à l'Iran et à d'autres menaces.
L'Église catholique l'a choisi parce qu'il est américain, et ils ont pensé que cela aiderait à gérer ma relation avec lui.
Si je n'étais pas à la Maison-Blanche, il ne serait pas au Vatican.
Il a aussi posté une représentation de lui-même conçue par l'IA figurant Jésus Christ soignant un malade…
Cet article a été diffusé par le site Alternet, le 8 avril 2026 . Les encarts en caractères violets et la rubrique « dernière nouvelle » est de Marx21.ch
1. Elbridge Colby n'est pas un marginal. Petit-fils de l'ancien directeur de la CIA, William Colby, il a été nommé directeur du programme de défense au Center for a New American Security (CNAS). En 2019, il a cofondé la Marathon Initiative, un think tank spécialisé dans la grande stratégie, avec A. Wess Mitchell. En décembre 2024, Donald Trump a nommé Colby au poste de sous-secrétaire à la Défense chargé de ses aspects politiques. Colby estime que la Chine représente le principal danger pour les États-Unis et défend une réduction de l'aide à l'Ukraine. Sa nomination a été soutenue par J. D. Vance et Charlie Kirk, NdT.
2. Au début du XIVe siècle, le roi de France Philippe IV le Bel s'oppose violemment au pape Boniface VIII, notamment sur des questions de pouvoir et de fiscalité (le roi veut taxer le clergé, ce que le pape refuse). Cette tension culmine en 1303 avec un épisode célèbre : des agents du roi se rendent en Italie, capturent temporairement le pape à Anagni. Boniface VIII est maltraité et humilié, avant d'être libéré quelques jours plus tard. Il meurt peu après, affaibli par l'épisode, NdT.
3. Le Vatican, par la voix du pape Léon XIV, a réagi très fermement et publiquement à la menace de Donald Trump d'« anéantir la civilisation iranienne ». Le pape a qualifié cette menace de « vraiment inacceptable », insistant sur le fait qu'elle vise tout un peuple, y compris des civils innocents. Il a aussi souligné que ce type de propos dépasse la politique pour devenir une question morale essentielle, liée à la dignité humaine. Il a rappelé que les attaques contre des infrastructures civiles sont contraires au droit international. Il a encouragé la population à faire pression sur ses dirigeants politiques pour éviter une escalade guerrière. Cette réaction directe, plus critique que la diplomatie habituelle du Vatican, a été considérée comme assez inhabituelle [NdT].
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Donald Trump tente de remodeler le système juridique pour en faire un système dans lequel tous les immigrants perdraient tous les droits et toutes les protections garantis par la Constitution.
Au début du mois, la Cour suprême a entendu les plaidoiries dans l'affaire Trump c. Barbara, qui conteste le décret n° 14160, déclarant que les personnes nées aux États-Unis après le 20 février 2025 ne sont pas citoyennes américaines si aucun de leurs parents n'était citoyen ou résident permanent légal. Trump a même assisté aux plaidoiries, une première pour un président en exercice — car les questions contestées dans l'affaire Trump c. Barbara sont au cœur du programme MAGA, bien au-delà des seules personnes dont la citoyenneté est concernée.
23 avril 2026 | tiré de Jacobin | Photo : (Tasos Katopodis / Getty Images)
https://jacobin.com/2026/04/trump-birthright-citizenship-immigration-law
Les trois plaignants dans cette affaire avaient soit un statut temporaire, soit étaient en cours d'obtention d'un statut légal : Barbara, une demandeuse d'asile hondurienne enceinte ; Susan, une citoyenne taïwanaise titulaire d'un visa étudiant avec un enfant d'un an ; Mark, un demandeur de résidence permanente brésilien dont le fils est né l'année dernière et a initialement reçu un passeport américain. L'affaire porte sur l'interprétation du quatorzième amendement : « Toute personne née ou naturalisée aux États-Unis, et soumise à leur juridiction, est citoyenne des États-Unis et de l'État dans lequel elle réside. » L'Union américaine pour les libertés civiles (ACLU), qui représente les plaignants, s'appuie sur des décennies de jurisprudence ayant interprété le quatorzième amendement comme étendant la citoyenneté par droit de naissance à toute personne née aux États-Unis, quel que soit le statut de ses parents — ce qui rend le décret de Trump manifestement inconstitutionnel.
Le constitutionnaliste Evan Bernick a fait valoir que l'attaque contre la citoyenneté par droit de naissance n'est pas inconstitutionnelle, mais anticonstitutionnelle, car elle « reconfigure la Constitution de la Reconstruction en un moyen de perpétuer les maux mêmes que les abolitionnistes et les républicains cherchaient à éradiquer de notre ordre constitutionnel ». Le quatorzième amendement est l'un de ces amendements de la Reconstruction.
Adopté en 1868, le quatorzième amendement répondait à la fois à l'affaire Dred Scott c. Sandford, dans laquelle la Cour suprême avait refusé la citoyenneté aux Afro-Américains réduits en esclavage, et à la question des « codes noirs » des États du Sud qui avaient créé un système juridique poussant les anciens esclaves vers un travail forcé d'exploitation similaire, voire parfois pire, que les conditions de l'esclavage. Le quatorzième amendement est l'un des principaux héritages de la Reconstruction, période durant laquelle les abolitionnistes et les anciens esclaves ont établi un certain pouvoir politique organisé.
Le solliciteur général des États-Unis nommé par Trump, Dean John Sauer — qui a précédemment défendu un prêtre catholique accusé d'abus sexuels sur des enfants et tenté de faire annuler l'élection présidentielle de 2020 — soutient que l'expression « soumis à la juridiction de celui-ci » dans le quatorzième amendement ne s'applique pas aux personnes sans papiers ou en situation temporaire. Il utilise deux concepts juridiques pour défendre cet argument : le domicile et l'allégeance.
Le domicile est défini comme la présence physique et l'intention de rester. Sauer soutient que les personnes sans papiers et celles ayant un statut temporaire ne sont pas domiciliées aux États-Unis : si la présence physique est illégale parce qu'une personne n'a pas de papiers ou que son statut est temporaire, cette personne n'a pas l'intention de rester. Cette interprétation va à l'encontre d'années de jurisprudence qui a interprété le domicile de manière à la fois plus littérale et plus large, permettant aux tribunaux d'avoir compétence sur toute personne se trouvant à l'intérieur des frontières des États-Unis.
De plus, la définition du domicile a des implications pour ceux qui cherchent à obtenir un statut permanent aux États-Unis. Par exemple, les demandeurs de carte verte en tant que réfugiés doivent prouver leur présence physique aux États-Unis, et seuls ceux qui sont domiciliés aux États-Unis peuvent agir en tant que garants financiers pour les demandeurs de carte verte, y compris les demandeurs autonomes. Ériger davantage d'obstacles à la citoyenneté accroît la précarité des immigrants, en particulier ceux qui cherchent à échapper au danger et à la persécution dans leur pays d'origine — ce qui est, bien sûr, ce que Trump cherche délibérément à faire ici.
Sauer soutient que l'allégeance des anciens esclaves envers les États-Unis avait été « établie par des générations de domicile ici. Elle n'accordait pas la citoyenneté aux enfants de visiteurs temporaires ou d'étrangers en situation irrégulière, qui n'ont pas une telle allégeance. » L'allégeance est un concept juridique qui désigne l'obligation qu'un résident a envers le gouvernement en échange de sa protection. C'est pourquoi les citoyens naturalisés prêtent serment d'allégeance à vie en échange de la citoyenneté, et ceux nés aux États-Unis doivent une loyauté à vie du fait de leur naissance. Actuellement, les résidents temporaires ont un devoir d'allégeance tant qu'ils sont physiquement présents dans le pays.
Alors que les données montrent que les immigrants sans papiers commettent moins de crimes que les citoyens, Trump présente les immigrants comme des criminels depuis sa première campagne. Trump a qualifié la présence d'immigrants sans papiers qui cherchent des opportunités et un refuge aux États-Unis d'« invasion » afin de justifier le recours à des pouvoirs de temps de guerre à l'intérieur de nos frontières. Son solliciteur général des États-Unis laisse désormais entendre à la Cour suprême que les immigrants ne contribuent pas au pays et que le gouvernement n'a pas le devoir de les protéger.
L'ICE (Immigration and Customs Enforcement) et le système d'immigration ont régulièrement violé les exigences de procédure régulière du Cinquième Amendement, et l'attaque de Trump contre le droit à la citoyenneté par naissance implique la conviction que les immigrés ne devraient bénéficier d'aucune protection constitutionnelle. Ceux qui travaillent au sein du système d'immigration signalent qu'il atteint un nouveau niveau de dysfonctionnement ; des immigrés et des réfugiés respectueux de la loi sont placés en détention lors d'audiences judiciaires ou d'entretiens d'ajustement de statut.
Je travaille avec les avocats de clients détenus, et ils constatent que de plus en plus de personnes se voient refuser la libération sous caution, et que de plus en plus de personnes attendent des dates d'audience qui ne viennent jamais. Même ceux qui souhaitent être expulsés volontairement ne parviennent pas à sortir. L'ICE a détenu un nombre record de plus de 70 000 personnes de tous statuts juridiques, y compris des citoyens. Quatre-vingt-dix pour cent des personnes détenues par l'ICE sont incarcérées dans des centres de détention à but lucratif où elles sont contraintes de travailler pour 1 dollar par jour ou moins.
Ces politiques contribuent à l'expansion d'une sous-classe incarcérée aux États-Unis, tandis que le programme plus large de MAGA étend cette sous-classe à l'échelle mondiale. Les États-Unis sont à l'origine de l'escalade en Iran, du génocide en Palestine et de l'instabilité économique dans des pays comme le Venezuela, Haïti, le Nicaragua et Cuba, qui provoquent tous le déplacement de millions de personnes. La crise climatique, à laquelle les États-Unis sont le principal contributeur, déplace des dizaines de millions de personnes chaque année. La migration économique, qui consiste à venir aux États-Unis pour trouver du travail, est en grande partie due à la domination économique des États-Unis sur les pays plus pauvres. Ce mois-ci, la Cour suprême examinera également la contestation par Trump du statut de protection temporaire (TPS), une protection temporaire contre l'expulsion pour les personnes dont le pays d'origine est jugé trop dangereux pour y retourner. Les arguments avancés dans l'affaire Trump c. Barbara montrent clairement que l'administration souhaite rendre aussi difficile que possible l'obtention d'un statut permanent aux États-Unis pour les immigrants, y compris ceux qui doivent quitter leur pays d'origine à cause des actions américaines.
L'administration a également accru les expulsions vers des pays tiers, lorsque les personnes expulsées qui ne peuvent retourner dans leur pays d'origine en raison d'une menace de persécution ou d'un autre danger sont mises sur des vols à destination de n'importe quel pays que Trump contraint à les accueillir. Les personnes expulsées et déplacées de cette manière sont plus susceptibles de devenir une main-d'œuvre forcée et surexploitée, par le biais de la traite, en travaillant sans statut légal (et donc avec peu de protections sociales ou de recours contre les abus des employeurs), ou en entrant sur des marchés du travail non réglementés, créant ainsi un réservoir plus important de main-d'œuvre bon marché dans les prisons, les centres de détention et en marge de la société.
Bien qu'il semble peu probable que Trump l'emporte dans cette affaire, ses arguments mettent clairement en évidence ses objectifs. Sauer soutient à la fois que seuls ceux qui ont un statut juridique permanent peuvent établir leur domicile et que seuls ceux qui ont des « générations de domicile » peuvent établir leur allégeance aux États-Unis. Par conséquent, seuls ceux qui ont des générations de statut juridique permanent sont « soumis à la juridiction » des États-Unis. Comme le fait valoir Cecilia Wang, avocate de l'ACLU : « Si l'on donne crédit à la théorie du gouvernement, la citoyenneté de millions d'Américains, passés, présents et futurs, pourrait être remise en question. »
Restreindre la juridiction de cette manière suggère un système où tous les immigrants perdraient tous les droits et protections accordés par la Constitution. Cela va de pair avec la campagne de terreur que l'administration mène dans les rues par l'intermédiaire de l'ICE et de la Garde nationale, remplissant les centres de détention d'immigrants de tous statuts juridiques avec moins de chances d'être libérés.
L'affaire de la citoyenneté par droit de naissance constitue une nouvelle attaque contre la Constitution de la Reconstruction. C'est le quatorzième amendement qui a accordé aux anciens esclaves américains la liberté de contracter — fondement de la réglementation du travail, y compris le droit à la négociation collective. L'anticonstitutionnalisme de Trump érige à la fois des barrières à la réforme progressiste et élargit les outils permettant de mettre en œuvre son programme : un pouvoir exécutif non contrôlé par les tribunaux, un pouvoir d'État non contrôlé par la Constitution et un recours effréné à la force militaire.
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Trump contre Anthropic : les États-Unis veulent-ils des robots tueurs ?
« Je les ai virés comme des chiens. » C'est la formule que Donald Trump, avec l'élégance qu'on lui connait, a utilisée pour résumer sa passe d'armes avec l'entreprise étatsunienne Anthropic. Il devra attendre encore un peu avant de fanfaronner : dans une première ordonnance rendue ce 27 mars, la justice a suspendu la mise à l'index du géant de l'intelligence artificielle (IA), dont les outils peuvent donc toujours être utilisés par les administrations, contrairement aux souhaits du président. Mais le bras de fer n'est pas terminé, et il faut prendre la mesure de ce qui s'y joue : l'utilisation par les États-Unis de l'IA au service d'un régime de terreur.
22 avril 2026 | tiré d'inprecor.fr
https://inprecor.fr/trump-contre-anthropic-les-etats-unis-veulent-ils-des-robots-tueurs
RAPPEL DES FAITS
Fondée par d'ancien·nes employé·es d'Open AI, l'entreprise qui a conçu le célèbre chatbot ChatGPT, Anthropic est l'un des principaux challengers sur le terrain des grands modèles de langage (en anglais large language models, ou LLM). Son modèle, Claude, avait atteint les 30 millions d'utilisateur·rices à la mi-2025. Dans sa communication, elle met l'accent sur la fiabilité et la sécurité et avance le concept d'« IA constitutionnelle », c'est-à-dire d'IA entraînée pour agir dans le respect de textes fondateurs comme la Déclaration universelle des droits de l'homme. Une approche qui se veut sage et raisonnable, qui ne l'a cependant pas empêché de devenir, en novembre 2024, le fournisseur attitré de logiciels d'IA pour le département de la défense étatsunien.
Le Pentagone utilise notamment Claude, dans le cadre d'un partenariat qui implique aussi la sulfureuse entreprise de big data Palantir, propriété du milliardaire d'extrême droite Peter Thiel. Palantir fournit les outils pour collecter et traiter de grandes quantités de données, et Anthropic permet de les exploiter pour concevoir des plans d'action. Dans le cadre de la guerre au Moyen-Orient, ces outils ont permis d'automatiser la recherche de cibles, ce qui explique l'exceptionnel rythme des frappes. Le Wall street journal a également révélé que Claude avait été utilisé pour planifier l'enlèvement de Nicolás Maduro, en janvier.
Fin 2025, le Pentagone engage des négociations pour réviser les termes de ces contrats. En cause : les restrictions sur les cadres d'utilisation, que le secrétaire d'État Pete Hegseth souhaite balayer au profit de la formule « tout usage légitime ». Anthropic se montre alors ouverte à la discussion, mais pose deux lignes rouges : la surveillance de masse des citoyen·nes étatsunien·nes, et les armes entièrement autonomes. Tout en affirmant que ces usages sont de toute façon interdits par la loi étatsunienne (ce qui est très contestable), le Pentagone s'offusque, fixe un ultimatum, puis rompt la collaboration avec l'entreprise. Le 4 mars, Anthropic reçoit une lettre l'informant du châtiment que Donald Trump a choisi pour elle : elle sera désormais considérée comme un « risque pour les chaînes d'approvisionnement » (supply chain risk), un statut habituellement réservé aux entreprises de pays ennemis ou non fiables, ce qui interdit à toute administration de recourir à ses services. Et c'est cette décision qui, trois semaines plus tard, a été suspendue par la justice – un sauvetage bienvenu pour une entreprise désormais en disgrâce, désignée comme « de gauche radicale woke » par le président étatsunien.
RÈGLEMENTS DE COMPTES ET PETITS COPINAGES
Entre temps, la concurrence s'est frotté les mains. Avec un cynisme tout calculé, OpenAI et Google ont publié au début de la procédure judiciaire un amicus curiae, un avis extérieur destiné à éclairer la juge : elles y prennent la défense de leur rivale, et affirme la légitimité des préoccupations soulevées par Anthropic. En parallèle, OpenAI négociait un contrat pour reprendre la place encore chaude ; et si elle affirme avoir réaffirmé les deux lignes rouges d'Anthropic, et les avoir fait accepter à l'administration étatsunienne, l'accord réellement conclu semble plutôt souple. Dans un message interne à ses employé·es, le PDG d'Anthropic, Dario Amodei, accuse celui d'OpenAI, Sam Altman (qui est par ailleurs son ancien patron) de s'être livré à une pure et simple mise en scène pour dissimuler son opportunisme. Un peu plus tard, le sinistre Elon Musk rejoint la partie avec son entreprise XAI, qui conclue un autre accord avec le Pentagone dont les termes, cette fois, ne comportent clairement plus aucune restriction.
Anthropic est-elle donc une entreprise « de gauche radicale woke », engagée dans la résistance au fascisme trumpien ? Les chances sont minces. Dans tous les espaces où on lui tend un micro, Dario Amodei réaffirme son attachement à la « sécurité nationale », et s'inquiète de voir l'armée des États-Unis perdre en efficacité à cause de cette affaire (imaginez donc que pendant plusieurs jours, elle ne puisse bombarder aucune école). Ses scrupules vis-à-vis de la surveillance de masse ne semblent concerner que les citoyen·nes étatsunien·nes ; et en ce qui concerne les armes entièrement autonomes, son unique argument est que l'IA ne serait pas encore suffisamment fiable, laissant clairement entendre qu'elle pourrait le devenir demain. En réalité, poser des limites à ces utilisations hasardeuses est avant tout un moyen de se protéger de possibles scandales, qui pourraient faire dévisser la cote d'Anthropic, dans un marché de l'IA qui reste encore très spéculatif1.
Du point de vue de l'administration Trump, cette opération consiste surtout à récompenser les loyautés et punir les infidélités. On connait la relation, parfois orageuse mais toujours bien réelle, entre Elon Musk et Donald Trump. Ce qu'on sait moins, c'est Sam Altman, le PDG d'OpenAI, figurait également parmi les donateurs du républicain ; et Anthropic, de son côté, a commis l'erreur de soutenir Kamala Harris. Dans le message interne déjà cité, Dario Amodei lui-même affirmait que c'était la raison principale pour laquelle le Pentagone se montrait aussi fermé dans les négociations – laissant entendre que lui-même aurait été prêt à beaucoup de concessions.
IA POLICIÈRES, IA MILITAIRES : L'URGENCE D'UN COUP DE FREIN
Le sujet est pourtant grave, et mériterait que notre camp social s'en empare, sans laisser les Trump et les Amodei définir les termes du débat. L'essor de l'IA ouvre de nouvelles possibilités pour la surveillance de masse, dont l'extrême droite a d'ores et déjà fait un dogme. Palantir, l'ex-partenaire d'Anthropic dans les collaborations avec le Pentagone, s'est aussi illustrée ces derniers mois pour l'aide qu'elle a apporté à l'ICE, la police de l'immigration étatsunienne : ce sont ses logiciels qui ont été utilisés pour identifier et traquer les migrant·es, avec les conséquences que l'on connaît. Amnesty International a aussi montré que les IA de Palantir avaient été utilisées pour identifier des animateur·rices du mouvement de solidarité avec la Palestine.
Dans l'amicus curiae d'OpenAI et de Google, les deux multinationales expliquent d'elles-mêmes que leurs technologies ont le potentiel de transformer complètement le type de surveillance qu'un État peut mettre en place : « En 2018, on comptait environ 70 millions de caméras de surveillance en service aux États-Unis, réparties dans les aéroports, les stations de métro, les parkings, devant les magasins et aux coins des rues. Chaque smartphone transmet en continu des données de localisation aux opérateurs et à des dizaines d'applications. Les cartes de crédit et de débit génèrent un historique horodaté de presque toutes les transactions commerciales effectuées par les Américains. […] Ce qui n'existe pas encore, c'est la couche d'IA qui transforme ce paysage de données tentaculaire et fragmenté en un appareil de surveillance unifié et en temps réel. » Comment les militant·es du changement social pourront-iels faire face ?
S'opposer au déploiement de ces outils est évidemment le début de la réponse. Dans l'Union européenne, l'AI Act adopté en mars 2024 interdit déjà aux États d'utiliser certaines formes d'IA parmi les plus sordides, comme la reconnaissance faciale en temps réel, ou les logiciels qui prétendent prédire à quel point un individu est susceptible de commettre des infractions – deux garde-fous qui n'existent pas aux États-Unis. Mais si ces dispositions sont des acquis à défendre, leurs limites sont évidentes : il n'y a en réalité aucun moyen de s'assurer que, dans le secret des bureaux des services de renseignements, ces technologies ne sont réellement jamais utilisées. L'AI Act autorise d'ailleurs l'usage de la reconnaissance faciale pour des cas spécifiques (recherche d'enfant disparu, trafic d'être humain, terrorisme), ce qui signifie que les polices disposent de ces outils – et peuvent en réalité les utiliser comme elles le veulent, tant qu'elles ne le font pas de manière trop évidente. Le meilleur moyen d'éviter une répression d'État boostée à la reconnaissance faciale, c'est encore de ne pas avoir de caméras dans les rues. Et c'est sans doute le raisonnement qu'il faudra désormais appliquer pour contrer cet « appareil de surveillance unifié » qui effraie jusqu'à Google et Open AI : combattre pied à pied tous les leviers dont les États – ou les entreprises – disposent pour collecter des données, des restrictions aux messageries cryptées à la systématisation des paiements par carte.
VERS UN TRAITÉ INTERNATIONAL CONTRE LES ROBOTS TUEURS ?
En ce qui concerne l'armement, la période n'est pas propice à accueillir avec enthousiasme les innovations dans ce secteur. À ce stade, les armes entièrement autonomes, pilotées par IA, ne semblent encore être utilisées que dans des cas très spécifiques, généralement défensifs et sans victime humaine (l'interception d'un missile, par exemple). Pour autant, l'affaire Anthropic montre que les robots tueurs n'appartiennent plus à la science-fiction.
Caractériser la situation actuelle est une tâche ardue, car les armes autonomes sont difficiles à caractériser. De nombreuses armes déjà déployées, en particulier les drones massivement utilisés dans la guerre d'Ukraine, sont pourvues d'un niveau important d'autonomie. Officiellement, les armées des grandes puissances, dont celles des États-Unis, revendiquent toutes la doctrine de « l'homme dans la boucle ». Mais cette expression est soumise à interprétation : quel est le rôle de l'humain en question ? Fixer une cible ? Valider celle que le système propose ? Surveiller le système et reprendre le contrôle s'il commet des erreurs ? Activer le système et le laisser engager le combat sans cible précise ? Et bien entendu, les affirmations de cette nature ne sont pas toujours vérifiables en pratique. En 2021, un rapport de l'ONU établissait qu'un drone turc, en Libye, avait ouvert le feu de manière entièrement autonome(9).
Ces développements déclenchent des inquiétudes à plusieurs niveaux. Le premier niveau relève principalement du fantasme : celui de machines dotées d'une volonté propre, échappant au contrôle de leurs concepteurs. Abondamment nourrie par la science-fiction, mais aussi par des choix lexicaux ambigus (« robots tueurs », ou même le terme « autonome »), cette figure apocalyptique permet de dévier le débat et de rassurer les populations à bas coût – comme disait la ministre des armées française, « Terminator ne défilera pas aux Champs-Élysées ». Aucune armée, en réalité, n'a intérêt à développer un système d'armes qui se fixe ses propres objectifs indépendamment des stratégies et tactiques de l'État : l'autonomie dont il est question consiste toujours à suivre un programme écrit à l'avance, avec des objectifs bien définis, tout en introduisant un certain degré d'adaptabilité à des conditions changeantes.
La ligne rouge la plus communément admise est la capacité d'un système d'armement à choisir lui-même une cible – c'est ce à quoi Anthropic refuse de contribuer, avec un argument technique : les IA actuelles ne sont pas (encore) capables de faire un tel choix de manière fiable. En clair, le risque de tuer des civils par erreur est trop important. C'est un deuxième niveau d'inquiétude, largement légitime ; après tout, c'est pour ce motif que les mines antipersonnel, qu'on peut considérer comme une première forme d'arme autonome, ont été interdites par un traité international en 1997 (signé par 161 États, mais pas les États-Unis, la Russie ou la Chine). Mais les arguments de cet ordre peuvent aussi représenter un piège, car ils ouvrent la voie à un déploiement de ces technologies dès lors qu'elles seraient devenues suffisamment performantes pour commettre autant ou moins d'erreurs que des soldats humains, ce qui pourrait tout à fait être possible demain.
Notre rejet de ces systèmes doit mobiliser un troisième niveau : l'automatisation de la guerre, qu'il s'agisse des armes autonomes ou des applications de l'IA au renseignement, donne tout simplement trop de pouvoir aux États. Le glissement, à la fin du XXe siècle, des armées de conscrits aux armées professionnelles, était déjà un pas de géant vers la concentration du pouvoir de tuer : là où les premières, profondément liée à la population, étaient souvent le théâtre de contestations et de mutineries parfois difficiles à mater, les secondes sont devenues bien plus disciplinées – et bien plus à même de commettre des atrocités sans ciller. Loin de l'imaginaire du robot qui se retourne contre son créateur, les IA militaires sont dangereuses précisément parce qu'elles sont le soldat discipliné ultime. Ajoutons à cela que le développement de ces technologies jusqu'à leur plein potentiel, qui demande des moyens gigantesques, ne sera probablement accessible qu'à quelques grandes puissances : on obtient un monde où celles-ci pourront de plus en plus facilement prendre la décision d'engager des conflits totalement asymétriques, ravageant des pays en subissant très peu de pertes humaines.
L'humanité dispose déjà de traités internationaux limitant l'usage des armes nucléaires, chimiques et bactériologiques. Ils sont largement insuffisants, et l'horizon doit rester celui du démantèlement total des arsenaux dans ces trois domaines ; mais ils ont le mérite d'exister, et on peut raisonnablement penser qu'ils ont permis d'éviter quelques désastres.
Il y a quelques années, l'ONU a engagé des négociations pour un traité similaire sur les systèmes d'armement létal autonomes, suite aux prises de position de nombreux pays (notamment du Sud global), d'une large coalition d'ONG, d'une grande partie de la communauté des chercheur·ses en IA, du Secrétaire général de l'ONU, et même de l'Église catholique. Elles n'ont abouti à rien. Et la liste des pays qui ont bloqué le processus ne surprendra personne : principalement le Royaume-Uni, l'Australie, l'Inde, les États-Unis, la Russie et Israël.
À l'heure où les puissances impérialistes cherchent à réaffirmer leur domination dans le sang et la souffrance, freiner la course aux technologies d'armements les plus cauchemardesques est une priorité politique. Et pour cela, mieux vaut ne pas compter sur des multinationales privées.
Publié le 21 avril 2026 par la Gauche anticapitaliste
1. Voir à ce sujet l'article de Michael Robert.
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Aux États-Unis, Trump accusé de crimes de guerre et jugé mentalement instable
La population des États-Unis manifeste une insatisfaction croissante à l'égard de Donald Trump, et en particulier de sa guerre contre l'Iran. De plus en plus de voix estiment que le président devrait être destitué en raison d'une instabilité mentale.
Hebdo L'Anticapitaliste - 796 (16/04/2026)
Par Dan La Botz
Si la plupart des Républicains continuent de soutenir Trump, une partie du mouvement d'extrême droite Make America Great Again (MAGA) s'oppose à la guerre. Divers responsables démocrates et influenceurEs proches du MAGA ont appelé à invoquer le 25e amendement afin de destituer Trump, estimant qu'il est mentalement instable.
La cote de Trump en chute
Historiquement, les présidents ont vu leur popularité augmenter au début d'un conflit. Mais la cote de Trump est en baisse sur tous les plans. Au moment où j'écris, le 12 avril, selon des sondages fiables, 37 % des AméricainEs approuvent son action, 56 % la désapprouvent et 7 % ne se prononcent pas. Concernant la guerre contre l'Iran, environ 56 % des AméricainEs la désapprouvent ; 68 % s'opposent à l'envoi de troupes au sol, et 71 % refusent que 200 milliards de dollars supplémentaires y soient consacrés. Surtout, la guerre entraîne une hausse des prix du carburant et d'autres produits, et fait planer la menace d'une dégradation encore plus grave de l'économie.
Alors que les négociations diplomatiques avec l'Iran n'ont jusqu'ici permis aucune avancée vers une résolution du conflit, Trump a déclaré que cela n'avait pas d'importance : « Nous gagnons, quoi qu'il arrive », a-t-il affirmé. « Nous les avons vaincus militairement. » Pourtant, beaucoup de commentateurs estiment qu'il s'agit de la plus grande défaite des États-Unis depuis le Vietnam.
La menace lancée par Trump il y a une semaine, selon laquelle « toute une civilisation mourra cette nuit, sans jamais pouvoir être ramenée à la vie », a beaucoup choqué. Des démocrates, certains républicains et des figures importantes du mouvement MAGA doutent aussi du leadership de Trump, voire de sa santé mentale. Jamie Raskin, figure de premier plan du Parti démocrate, a déclaré : « La détérioration apparente de son état suscite une vive inquiétude à travers le pays (…) quant aux capacités cognitives du président et à son aptitude à exercer ses fonctions », appelant le médecin de la présidence à procéder à une évaluation cognitive « complète » de Trump.
Vers une procédure de destitution ?
Dès le départ, de nombreux soutiens du MAGA ont vu la guerre contre l'Iran comme une trahison du « America First » et des promesses d'éviter les guerres étrangères. Une fois le conflit engagé, plusieurs commentateurEs influentEs du MAGA, tels que Tucker Carlson, Megyn Kelly, Candace Owens et Alex Jones, sont devenuEs des critiques virulentEs de la guerre. L'ancienne élue républicaine Marjorie Taylor Greene, autrefois l'une des plus ferventes soutiens du président, a déclaré : « C'est de la folie absolue. Comment une personne mentalement stable peut-elle appeler à l'anéantissement d'une civilisation entière ? » Elle a ajouté : « Il est hors de contrôle, et des personnes au sein de l'administration doivent prendre leurs responsabilités et mettre un frein à cela », avant d'écrire sur X : « 25e amendement !!! »
Le sénateur démocrate du Massachusetts Ed Markey a lui aussi appelé à recourir au 25e amendement pour destituer Trump.
Le 25e amendement de la Constitution des États-Unis prévoit que, lorsque les plus hautes autorités exécutives et législatives estiment que « le président est dans l'incapacité d'exercer les pouvoirs et les devoirs de sa fonction », celui-ci peut être écarté et remplacé par le vice-président.
Il est cependant peu probable que le 25e amendement soit invoqué tant que Trump conserve le contrôle du Parti républicain, majoritaire au Congrès. Néanmoins, le simple fait que cette possibilité soit largement discutée affaiblit son emprise sur l'opinion publique à l'approche des élections de mi-mandat en novembre. Pour la gauche, la perspective reste celle d'un retour dans la rue le 1er Mai, contre Trump et contre la guerre.
Dan La Botz
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L’économie américaine : la réalité derrière le récit trumpien
Selon l'économiste Michael Roberts, l'économie états-unienne est dans un état beaucoup moins somptueux et dynamique que le portrait qu'en donne Trump et ses admirateurs. Outre les menaces de crise financière, liée à la bulle spéculative autour de l'IA, non seulement la croissance y est plus faible qu'annoncée, mais elle est surtout déséquilibrée, ne profitant qu'aux plus riches.
20 avril 2026 | tiré d'inprecor.fr
https://inprecor.fr/leconomie-americaine-la-realite-derriere-le-recit-trumpien
Au milieu des envolées grandiloquentes et des menaces relatives au Groenland, le président américain Trump s'est vanté à plusieurs reprises du succès de l'économie américaine lors de son discours à Davos, succès qu'il attribue, bien sûr, à lui-même. « La croissance explose, la productivité s'envole, l'investissement monte en flèche, les revenus augmentent, l'inflation a été vaincue », a-t-il déclaré devant l'élite politique et financière mondiale. « Nous sommes le pays le plus chaud du monde » (et il ne faisait pas référence au changement climatique).
Selon les dires de Trump, l'économie américaine connaîtrait une croissance « phénoménale », supérieure à 4 % sur l'année en termes réels, et les prévisions pour le trimestre suivant seraient encore plus optimistes, à plus de 5 % par an ; l'inflation diminuerait rapidement, permettant à la Réserve fédérale de baisser son taux directeur, ce qu'elle aurait dû faire sans la réticence de son président, cet « abruti » de Jay Powell dont Trump annonçait le remplacement imminent ; sous sa présidence, il aurait réduit la bureaucratie fédérale, en se débarrassant de 270 000 emplois fédéraux ; le déficit budgétaire fédéral diminuerait rapidement ; et surtout, il aurait stoppé l'afflux d'immigrés « illégaux » qui avait explosé sous Biden, si bien que les États-Unis « bénéficieraient » désormais d'une émigration nette.
Eh bien, examinons ces affirmations. La croissance du PIB réel américain au troisième trimestre 2025 s'est élevée à 4,4 % en rythme annualisé, soit le taux le plus élevé en deux ans, et bien supérieur à ce qui était prévu. Une croissance de plus de 4 % a de quoi impressionner, mais le diable est dans les détails. Premièrement, il s'agit d'un taux annualisé, ce qui signifie que la hausse d'un trimestre à l'autre était d'environ 1,1 % (un chiffre multiplié par quatre pour obtenir un taux annualisé). En glissement annuel (du troisième trimestre 2024 au troisième trimestre 2025), la croissance du PIB réel n'était que de 2,3 %, en légère hausse par rapport aux 2,1 % du deuxième trimestre.
Deuxièmement, la demande finale privée domestique, qui exclut les échanges extérieurs et le gouvernement et qui reflète ainsi l'état du secteur privé domestique, n'a augmenté que de 3 % en rythme annualisé. Sur un an, la croissance n'a été que de 2,6 %, contre 2,7 % au deuxième trimestre. L'accélération apparente de la croissance du PIB réel s'explique donc principalement par le commerce extérieur et la contribution de ce dernier tient à la réduction des importations consécutive aux hausses de droits de douane de Trump.
Troisièmement, la croissance du PIB réel masque le ralentissement de la croissance de l'investissement, qui n'a atteint qu'un taux annualisé de 1 % au troisième trimestre, essentiellement en raison d'une forte baisse de l'investissement résidentiel. Et il a en fait reculé de 0,2 % sur un an. La croissance de l'investissement des entreprises a également fortement ralenti, en passant de 9,5 % au premier trimestre à 7,3 % au deuxième trimestre, puis à 2,8 % au troisième trimestre, dans la mesure où l'investissement dans les bâtiments non résidentiels a chuté en termes absolus et où la croissance de l'investissement dans les technologies de l'information a diminué des deux tiers après la forte croissance du deuxième trimestre (15 %). Sur un an (du troisième trimestre 2024 au troisième trimestre 2025), la croissance de l'investissement productif s'est élevée à 4,0 %.
Comparons maintenant la croissance du PIB réel et celle du revenu intérieur brut (RIB) réel, ce dernier mesurant le revenu effectivement perçu par les travailleurs et les capitalistes. Le RIB n'a progressé que de 2,4 % en rythme annualisé au troisième trimestre, contre 4,3 % pour le PIB. Le taux de croissance du RIB était de 2,4 % en glissement annuel, identique à celui du PIB réel. Quant au revenu moyen des Américains, mesuré par le revenu personnel disponible réel (c'est-à-dire après impôt), il est resté stable au troisième trimestre et n'a augmenté que de 1,5 % sur un an, soit le rythme le plus faible en trois ans. Le chiffre de la croissance dont Trump s'est vanté est donc trompeur. La croissance sous-jacente du PIB réel est bien plus modeste, se situant à peine au-dessus de 2 % sur l'année, ce qui n'est pas mauvais, mais n'est pas non plus fabuleux. Et la croissance des revenus des familles actives ralentit au point de stagner.
Il est vrai que le modèle GDPNow de la Fed d'Atlanta estime une croissance du PIB réel de 5,4 % en rythme annualisé pour le quatrième trimestre 2025. Et le taux en glissement annuel sera probablement supérieur à celui observé au troisième trimestre en raison de la contraction du PIB au premier trimestre 2025 due aux achats anticipés de biens et services par les entreprises dans l'attente des droits de douane annoncés par Trump le « Jour de la Libération » en avril dernier. Néanmoins, la croissance annuelle du PIB réel devrait rester inférieure à 3 %, et non atteindre les 5-6 % annoncés par Trump.
En outre, cette croissance du PIB réel ne se traduit pas par une croissance des revenus réels, en particulier pour la majorité des Américains. Comme beaucoup l'ont souligné, l'économie américaine connaît une « croissance en K », ce qui signifie que la hausse des revenus est concentrée chez les 10 % des Américains les plus riches. Les chiffres du Bureau of Labor Statistics (BLS), publiés au début de ce mois de janvier, montrent que la part du travail dans le PIB a atteint son plus faible niveau depuis que le BLS a commencé à la mesurer en 1947. Cette année-là, la part du travail, c'est-à-dire la part des rémunérations perçues par les travailleurs américains, représentait 70 % du revenu national : « si les 90 % les plus modestes avaient pu conserver leur part du revenu national imposable de 1975, chacun de ces travailleurs aurait vu son revenu annuel augmenter de 28 000 dollars ». Il n'est donc pas étonnant que la confiance des consommateurs dans le tiers inférieur de la répartition ait chuté à son plus bas niveau historique.
Si la plupart des Américains ne partagent pas l'euphorie de Trump à propos de l'économie américaine, c'est en raison de la hausse du coût de la vie, qui comprime les revenus réels. Trump affirme que « l'inflation a été vaincue ». Pourtant, le taux d'inflation officiel des prix à la consommation demeure obstinément élevé, à 2,7 % en glissement annuel, toujours au-dessus de la cible de 2 % de la Réserve fédérale. Le taux d'inflation sous-jacente des dépenses de consommation personnelle, suivi de près par la Fed, est encore plus élevé, à 2,8 % en glissement annuel. L'inflation des prix alimentaires reste supérieure à 3 % par an. Et ce, alors que, comme je l'ai expliqué dans d'autres billets, le taux d'inflation officiel sous-estime le taux réel.
Le taux d'inflation va-t-il baisser en 2026 ? La question fait débat. Il semble que, pour l'instant, les hausses de droits de douane de Trump n'aient pas eu d'effet significatif sur l'inflation des prix à la consommation. Mais l'inflation des prix des biens a atteint son plus haut niveau depuis 2023, supérieur à tout niveau observé dans les années 2010. L'affirmation de Trump selon laquelle ces droits de douane sont payés par les exportateurs étrangers est, bien sûr, absurde. Les droits de douane sont appliqués aux biens importés lorsqu'ils entrent sur le territoire américain. Ce sont donc les importateurs américains qui les paient. Une récente étude conclut que sur 25 millions de cargaisons importées d'une valeur totale de près de 4 000 milliards de dollars, les exportateurs étrangers n'ont absorbé que 4 % des hausses de droits de douane. Autrement dit, sur 100 dollars de recettes douanières, environ 96 dollars proviennent des poches des Américains. Mais il semble que les importateurs (les usines américaines, etc.) ne répercutent pas encore la majeure partie de cette hausse des droits de douane sur les ménages américains.
Le Peterson Institute estime qu'en 2026 cela changera et que l'inflation des prix à la consommation, non pas diminuera, mais s'accélérera pour atteindre 4 % sur l'année.
« Les droits de douane ont été peu répercutés sur les prix à la consommation jusqu'à présent, ce qui suggère que les importateurs américains ont absorbé la majeure partie des hausses tarifaires. Cela changera au cours du premier semestre 2026. Parmi les nombreuses raisons derrière cette transmission différée, il y a la fixation des prix par les entreprises en fonction de la date d'arrivée de leurs stocks (désormais épuisés) et leur crainte qu'on les perçoive comme augmentant leurs prix trop rapidement (si bien qu'elles les augmentent progressivement). »
Si c'était le cas, la Réserve fédérale serait contrainte d'envisager une hausse de son taux directeur, et non une baisse comme le demande Trump. Ce dernier exige que la Réserve fédérale baisse son taux directeur, le taux qui fixe le plancher pour tous les emprunts aux États-Unis, car « l'inflation est vaincue ». Il souhaite pousser vers la sortie le président actuel de la Fed, Jay Powell. Le mandat de Powell s'achève en mai et son successeur sera probablement Rick Rieder, un cadre de chez BlackRock, qui, avec d'autres partisans de Trump, cherchera à réduire le taux directeur au cours du second semestre 2026. Or, si l'inflation augmente d'ici là, les rendements des obligations du Trésor américain grimperont également et le dollar subira une pression à la baisse, une mauvaise nouvelle pour Trump à l'approche des élections de mi-mandat.
En tout cas, contrairement à l'idée répandue selon laquelle la politique monétaire de la banque centrale peut « contrôler » l'inflation, toutes les données montrent que la politique monétaire a peu d'effet sur l'inflation, car la hausse des prix dépend bien plus des changements du côté de l'offre que de ceux du côté de la demande. Une autre analyse le montre également. Ce que la Fed peut faire, c'est baisser les taux d'emprunt pour alimenter la spéculation sur les actifs financiers, et c'est précisément ce que Trump souhaite.
Mais peut-être que l'inflation n'accélérera pas malgré les droits de douane. Le marché du travail américain a fortement ralenti. En 2025, l'emploi salarié (non agricole) a augmenté de 584 000 emplois, soit une hausse mensuelle moyenne de 49 000 emplois, représentant seulement un quart de la hausse de 2 millions d'emplois en 2024. En effet, au second semestre 2025, il n'y a eu aucune création nette d'emploi et le taux de chômage a légèrement augmenté.
Trump s'était vanté que ses droits de douane relocaliseraient aux États-Unis les emplois industriels. Mais l'industrie américaine a perdu 65 000 emplois au cours de l'année dernière, un revirement spectaculaire par rapport à 2024, année qui avait enregistré plus de 250 000 créations d'emplois dans ce secteur. Un ralentissement majeur a touché tous les secteurs de cols bleus cette année, notamment la construction, l'extraction minière et les services collectifs, même si l'industrie manufacturière et le transport expliquent la grande majorité des pertes d'emplois aux États-Unis.
Trump affirmait que sa politique draconienne de restriction des visas et les raids brutaux de l'ICE contre les citoyens américains mettraient fin à l'immigration. Et il avait raison. Les expulsions ont réduit la population américaine de 600 000 à 1,1 million de personnes en 2025, alors que celle-ci avait augmenté sous Biden, de 2,5 millions de personnes par an en 2022 et 2023 et de 1,5 million en 2024.
Mais cela ne se traduit pas par la création d'emplois pour les natifs américains. L'emploi dans les secteurs les plus dépendants de la main-d'œuvre immigrée (l'agriculture, l'agroalimentaire, la construction résidentielle, la santé et la garde d'enfants) est resté globalement stable. Rien n'indique que les natifs occupent ces postes. Au contraire, alors que Trump prétend que les immigrés ont volé l'emploi des Américains, les données du marché du travail montrent le contraire. Le taux de chômage des natifs a augmenté l'an dernier, tandis que celui des travailleurs immigrés est resté inchangé !
Qu'en est-il des profits des sociétés ? Vont-ils stimuler l'investissement et ainsi la croissance économique ? Les marges bénéficiaires des sociétés (les profits par unité de production) demeurent proches de leurs niveaux historiques à 22,4 %. Et, au troisième trimestre 2025, les profits des sociétés ont fortement augmenté, en l'occurrence de 166 milliards de dollars, après avoir reculé au premier semestre. Mais là encore, les chiffres agrégés sont trompeurs. Malgré la forte hausse au troisième trimestre, les profits du secteur des sociétés non financières restent inférieurs de 2,5 % à ceux du troisième trimestre de l'année dernière.
La plupart des profits sont concentrés dans les géants de la technologie, de la banque et de l'énergie. Le reste du secteur des sociétés aux États-Unis ne dégage que peu de bénéfices.
Mais que se passerait-il si la productivité du travail augmentait fortement ? Cela réduirait-il les coûts unitaires du travail pour les sociétés, leur permettant d'absorber la hausse des prix à l'importation et de maintenir une croissance raisonnable de leurs profits ? Aux États-Unis, la productivité du travail a progressé de 4,9 % en rythme annualisé au troisième trimestre 2025, soit le rythme le plus soutenu en deux ans. En conséquence, les coûts unitaires du travail ont baissé de 1,9 % au troisième trimestre, après un recul au deuxième trimestre, soit deux baisses consécutives pour la première fois depuis 2019. Le boom de la productivité alimenté par l'IA a-t-il commencé à se matérialiser et va-t-il sauver l'économie américaine et Trump en 2026, permettant ainsi aux entreprises de croître efficacement sans avoir à embaucher ?
Encore une fois, ce chiffre trimestriel est trompeur. La productivité n'a augmenté que de 2,3 % en glissement annuel au troisième trimestre 2025, soit à un rythme moitié moindre que le taux annualisé. Il s'agit certes d'un rythme de croissance de la productivité bien supérieur à celui qu'enregistrent habituellement les États-Unis. La croissance de la productivité horaire du travail est assez volatile. Mais le taux de croissance annuel moyen de la productivité dans les années 2000 était de 2,7 %, contre seulement 1,3 % pendant la Longue Dépression des années 2010. Il s'est depuis redressé pour atteindre 2,1 % au début des années 2020, mais cette croissance moyenne reste inférieure à celle des années 2000.
La croissance du PIB réel dépend de deux facteurs : la croissance du nombre de travailleurs en emploi et celle de leur productivité. En 2025, la croissance de l'emploi américain a stagné, dans la mesure où l'immigration nette s'est inversée et où aucun nouvel emploi net n'a été créé. De fait, si l'intelligence artificielle a un effet, l'emploi pourrait chuter en 2026. Ainsi, même si la productivité annuelle du travail augmente (parce que des emplois sont détruits) pour atteindre, disons, 2,5 à 3 %, l'économie américaine ne connaîtra guère de boom. En outre, tous les gains de revenus seront accaparés par les 10 % les plus riches.
Et d'autres coups durs sont à venir pour la majorité des ménages américains. La fameuse « grande et belle » loi de Trump est désormais en vigueur. Trump parle de défiscalisation des pourboires et d'autres mesures mineures, mais les grandes mesures de cette loi sont la réduction de l'impôt sur les bénéfices des sociétés et des coupes dans les dépenses liées à Medicaid et aux bons alimentaires. Le Congressional Budget Office estime que cette loi réduira les revenus des 40 % d'Américains les plus modestes, tandis que les 20 % les plus riches en tireront d'importants gains.
Enfin, si la bulle de l'IA devait éclater cette année, toutes les prévisions tomberaient à l'eau.
Publié initialement sur le blog de l'auteur The Next Recession, le 25 janvier 2026. Traduction pour Contretemps : Martin Anota.
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Pourquoi Trump est en train de perdre toutes ses guerres
Trump apparaît aujourd'hui comme le détenteur d'une puissance immense. Il dispose du pouvoir de déclencher des opérations militaires contre l'Iran, d'enlever des dirigeants étrangers comme au Venezuela, de menacer de faire tomber d'autres régimes comme à Cuba ou de porter atteinte à l'intégrité territoriale d'un pays allié comme au Groenland. Il a l'autorité sur les moyens considérables de la puissance militaire des États-Unis. Sur le plan domestique, il ne fait aujourd'hui l'objet d'aucun contrôle effectif du Congrès, annonce des procès contre ses opposants politiques et menace de prendre en main l'organisation des prochaines élections.
Tiré de Grand Continent
16 avril 2026
Par Renaud Lassus
Image
© AP Photo/Alex Brandon
Mais cette situation détourne l'attention d'un élément crucial : Trump est en train de perdre — peut-être de façon irréversible — l'opinion états-unienne.
Il semble même avoir atteint, depuis plusieurs mois déjà, le moment de bascule et de retournement, qui pourrait désormais l'amener vers son déclin politique.
Les signes de cette rupture en cours sont de plus en plus visibles. Les républicains ont perdu des élections importantes de gouverneurs, en Virginie ou au New Jersey. Leurs candidats ont été battus dans plusieurs élections parlementaires partielles, y compris dans des comtés que Trump avait très largement remportés en 2024, comme récemment en Floride. Leurs opposants démocrates ont gagné avec une marge inédite des villes telles que Miami, avec un basculement de comtés à fortes communautés hispaniques, qui avaient pourtant voté en faveur de Trump en 2020 et 2024. Pour les républicains, les perspectives pour les élections parlementaires de mi-mandat en novembre prochain ne sont pas bonnes : ceux-ci pourraient perdre l'une des chambres du Congrès, peut-être même les deux.
Pour la première fois, Trump est aussi confronté à une critique venue de certains soutiens historiques, comme le journaliste Tucker Carlson ou l'ancienne députée Marjorie Taylor Greene. Certains influenceurs qui ont joué un rôle dans son élection de 2024 et parlent à sa base politique, tels Joe Rogan ou Theo Von, se détachent de lui.
Dans l'entourage proche de Trump, personne n'ose s'opposer à ses projets. Sa décision de mettre fin aux fonctions de plusieurs de ses ministres parmi les plus en vue comme Kristi Noem, secrétaire à la Sécurité intérieure, et Pam Bondi, procureure générale des États-Unis — et ce alors que toutes deux sont en charge de deux domaines prioritaires pour le président —, ne constituent pas un signe de sérénité et de cohésion. Trump vit dans une bulle qui rappelle — dans un tout autre registre — la fin du mandat de Joe Biden pendant laquelle aucun de ses conseillers n'osait lui dire qu'une nouvelle candidature de sa part était vouée à l'échec.
La rupture de Trump avec les citoyens des États-Unis pourrait s'accélérer dans les mois qui viennent, d'ici aux élections parlementaires de mi-mandat.
Il est essentiel pour l'Europe de comprendre ces évolutions en cours pour penser leurs conséquences dans l'immédiat mais aussi, à moyen terme, pour l'avenir de la démocratie états-unienne et de son rapport au monde.
À chaque fois qu'il est en difficulté sur le plan domestique, Trump cherche à se saisir des leviers dont il dispose au niveau extérieur pour « faire diversion ».
Renaud Lassus
Gagner une élection sur un malentendu
Pour saisir le divorce en cours, il faut d'abord revenir aux conditions de la victoire de Trump en 2024. Celle-ci a été forte et incontestable : au-delà de la présidentielle, il a gagné le vote populaire, ce qui n'était plus arrivé depuis vingt ans au parti républicain : le candidat a en effet obtenu le plus grand nombre de voix au niveau national, sans réunir toutefois la majorité.
Trump a permis à son parti de conquérir les deux chambres du Congrès. Cette légitimité, son sens de la communication, sa capacité au bluff, le désarroi de ses adversaires divisés, ont ainsi donné l'impression d'une inexorable affirmation de son pouvoir personnel et de son agenda politique, selon l'image qu'il entendait lui-même projeter (« the golden age of America »).
Ce moment initial était pourtant également porteur de faiblesses, qui ressurgissent aujourd'hui.
Dans les urnes, la marge de la victoire de Trump n'a pas été considérable face à une opposante qui incarnait pourtant le pouvoir sortant et le plus grand choc inflationniste aux États-Unis depuis deux générations : Trump a rassemblé 75 millions de voix contre 73 millions pour Kamala Harris, soit 3 millions de voix de plus que son score lors de l'élection présidentielle de 2020, mais moins que Joe Biden à l'occasion du même scrutin : plus de 80 millions de citoyens des États-Unis avaient alors voté pour le candidat démocrate.
De plus, Trump a réuni une coalition hétéroclite de constituencies aux aspirations très différentes : classes populaires des régions industrielles et rurales et soutiens très fortunés de Wall Street, libertariens et protectionnistes, nationalistes nativistes et milliardaires favorables à la mondialisation, évangélistes religieux et penseurs d'un nouveau paganisme culturel, élites et opposants aux élites, etc.
Confrontées à l'exercice du pouvoir, des contradictions sont en train de ressurgir brutalement.
Le 20 mars 2026, le président des États-Unis, Donald J. Trump, s'apprête à remettre le Commander-in-Chief's Trophy à l'équipe de football des aspirants de l'Académie navale des États-Unis, lors d'une cérémonie dans la salle Est de la Maison-Blanche, à Washington. (© Shawn Thew, CNP/Shutterstock)
Le triple échec du mandat Trump
Trump a été élu sur un triptyque de lutte contre l'inflation, contre l'immigration illégale et de refus des guerres extérieures : il est aujourd'hui en échec sur les fondements mêmes de ce mandat.
Sur l'inflation, les Américains sont frappés par des chocs qui se cumulent. La hausse des droits de douane et la baisse du dollar ont tout d'abord des effets inflationnistes. D'autre part, les prix de l'électricité sont en très forte augmentation car la demande croît fortement, notamment du fait des data centers. Plus généralement, la hausse des prix de l'énergie, dont ceux du pétrole, pourrait bien être une « guillotine politique » pour le pouvoir en place, les tendances historiques montrant que celui-ci est fragilisé dès lors que le prix à la pompe franchit le seuil de quatre dollars le gallon (3,75 litres) — niveau atteint depuis le début de la guerre en Iran.
Au même moment, Trump contraint par ailleurs la production d'électricité en s'attaquant aux énergies renouvelables. Les tarifs des assurances sont en très forte hausse, en particulier du fait des désastres naturels dont l'importance — ils touchent aujourd'hui un comté sur trois — fait l'objet d'un déni du président qui dénonce « la supercherie climatique » (« the climate hoax »).
S'agissant de l'immigration, Trump a mis fin aux arrivées à la frontière sud du pays. Sur ce point, il n'y aura pas de retour en arrière : les États-Unis sont aujourd'hui engagés, comme à plusieurs autres moments de leur histoire, dans un moment de fermeture. En revanche, les citoyens du pays ne soutiennent pas les actions de l'administration sur le territoire pour poursuivre des familles d'immigrants installées de longue date, séparer les enfants de leurs parents, expulser sans respecter les droits de la défense. La mort à Minneapolis de deux citoyens américains, tués par des agents fédéraux de l'Immigration and Customs Enforcement (ICE), de même que les déclarations d'immunité prononcées en faveur des agents par des membres du gouvernement comme la secrétaire à la Sécurité intérieure Kristi Noem, ont fait l'objet d'un profond rejet y compris au sein du parti républicain.
Enfin, sur les guerres extérieures, l'action militaire contre l'Iran trouble profondément la base électorale de Trump. L'armée aux États-Unis est en effet un milieu social bien particulier : par tradition culturelle, son encadrement au niveau des sous-officiers est fréquemment composé de soldats issus des classes moyennes et populaires des communautés blanches du sud des États-Unis, qui votent républicain.
Comme les autres composantes de l'armée, ces communautés ont directement souffert de pertes et de traumas, personnels et familiaux, à l'occasion des guerres en Irak et en Afghanistan. Dans un tel contexte, les opérations militaires contre l'Iran font naître au sein de la base électorale de Trump la crainte d'une répétition du passé (1).
Le risque pour Trump est qu'une partie de sa base se persuade que, loin de représenter la remise en cause des élites, le président en serait l'incarnation.
Renaud Lassus
Comment Trump a perdu son électorat
La rupture en cours de Trump avec les citoyens américains s'appuie aussi sur d'autres points de discorde plus importants, inscrivant cette divergence dans une tendance de longue durée.
Outre la conjoncture d'inflation, l'élément structurel qui explique l'élection de Trump en 2024 est la grande souffrance des classes populaires états-uniennes, en particulier au sein des communautés blanches pauvres : crise sanitaire — obésité, addictions et opioïdes —, salariale avec la stagnation des revenus réels depuis des décennies, géographique avec la concentration des activités économiques sur les deux côtes, psychologique, culturelle, statutaire avec un sentiment d'invisibilité et de déclassement vis-à-vis des générations précédentes, des nouveaux immigrants ou des femmes diplômées.
Pour apaiser ces fractures, Joe Biden avait engagé une politique de réindustrialisation autour de la lutte contre le changement climatique, qu'a par exemple incarné l'Inflation Reduction Act. Mais il n'a pas eu le temps de développer son programme et les leviers de son action ont été démantelés en grande partie par la nouvelle administration.
Aux fractures et aux fragilités profondes de son électorat, son successeur n'apporte aujourd'hui aucune réponse. Trump pouvait dénoncer la crise des classes populaires et leur annoncer le retour de la prospérité perdue (« Make America Great Again ») lorsqu'il était dans l'opposition. Comme président, il est désormais comptable de la situation.
Trump aurait pourtant pu puiser dans les traditions politiques historiques des États-Unis des leviers pour mener une « politique populiste », au sens originel du terme. Celle-ci aurait même pu rallier une partie des démocrates, s'agissant de la lutte contre les grands monopoles, de l'augmentation du salaire minimum ou de la hausse de la fiscalité pour taxer Wall Street ou les plus grandes fortunes. Certains des soutiens du président l'ont encouragé à mener une telle politique, comme le sénateur du Missouri Josh Hawley, son ancien conseiller Steve Bannon ou le directeur du centre de recherche The Compass, Oren Cass. Trump n'est pas passé à l'acte faute d'intérêt ou de peur de perdre ses soutiens financiers.
Le président américain Donald Trump reçoit une commande de McDonald's, à la Maison-Blanche, Washington, DC, le lundi 13 avril 2026. © Salwan Georges/UPI/Shutterstock
L'un des slogans les plus percutants de la campagne de 2024 de Trump — « Kamala Harris is for they/them, President Trump is for you » — a été compris à juste titre comme une attaque contre le « wokisme » et les identity politics. Mais ce slogan portait aussi un message plus large et plus profond : une dénonciation des élites, de toutes les élites — économiques, financières, culturelles, scientifiques, médiatiques — qui auraient abandonné et trahi le peuple des États-Unis. Depuis son élection, Trump a pourtant accueilli les milliardaires les plus puissants au premier rang de sa cérémonie inaugurale ; il refuse la publication des Epstein Files, qui constitue une forte demande de sa base ; sa campagne militaire contre l'Iran, de même, a fait ressurgir les critiques contre une politique étrangère qui ne servirait pas les intérêts de l'électorat populaire.
Désormais, le risque pour Trump est qu'une partie de sa base se persuade progressivement que, loin de représenter la remise en cause des élites, le président en serait en réalité l'incarnation et le défenseur. Ce point est exploité par les démocrates les plus incisifs, qui songent également à réorienter l'agenda de leur propre parti.
Trump a été élu sur un triptyque de lutte contre l'inflation, contre l'immigration illégale et de refus des guerres extérieures : il est aujourd'hui en échec sur les fondements de son mandat.
Renaud Lassus
Le tournant de l'attaque contre les libertés individuelles
D'autres déterminants culturels profonds, et propres aux États-Unis, sont aussi en train de jouer dans l'inconscient collectif du pays.
Pour la droite états-unienne, le danger existentiel pour la liberté a toujours été incarné par la crainte d'un pouvoir fort, l'émergence d'un autoritarisme fédéral. La tradition politique républicaine et libertarienne est notamment marquée par cette question. Outre son socle idéologique que lui ont conféré Milton Friedman, Ronald Reagan ou encore Ayn Rand, cette pensée est exprimée sur quantité d'objets du quotidien, comme les symboles du Gadsden Flag sur les plaques d'immatriculation automobiles (2), emblème hérité de la lutte contre le pouvoir colonial anglais.
Une partie de la société, de tradition républicaine, est cependant en train de se rendre compte que les risques pour les libertés ne viennent pas de là où elle le craignait — c'est-à-dire de la gauche jugée interventionniste, régulatrice et centralisatrice — mais possiblement de son propre camp. Elle a ainsi été troublée d'apprendre que, désormais, des agents fédéraux masqués et non identifiables pouvaient intervenir dans les véhicules et les domiciles sans mandat d'un juge. Après la mort d'un citoyen états-unien abattu par l'ICE à Minneapolis, l'affirmation faite par certains membres de l'administration selon laquelle un port d'arme légal pouvait établir une présomption de « terrorisme domestique (3) » a ainsi suscité une vive réaction de la National Rifle Association, qui a dénoncé une remise en cause du Second Amendement de la Constitution. Les attaques contre les États fédérés vont de même à l'encontre de la vision traditionnelle du parti républicain, y compris dans ses déclinaisons jurisprudentielles portées par la majorité des juges de la Cour suprême, favorable aux States' Rights.
L'opinion publique est contre le trumpisme
Plus largement, on observe un écart croissant entre les actions de l'administration Trump et les évolutions de la société aux États-Unis.
Trump a conclu une alliance avec les grands barons de la tech et leurs monopoles — quand les États, y compris républicains, avancent sur la mise en place de régulations sur les plateformes numériques, notamment pour chercher à protéger les enfants contre les addictions digitales.
Le président fait du développement de data centers l'une de ses priorités — quand, dans l'ensemble du pays, les citoyens sont de plus en plus réticents à l'installation de tels centres dans leur voisinage.
Trump s'oppose aux énergies renouvelables — et pourtant, celles-ci représentent désormais l'essentiel des nouvelles capacités de production d'électricité installées aux États-Unis.
Son administration réduit les effectifs des rangers dans les parcs nationaux et travaille sur la révision des protections des national forests — mais l'attachement des Américains de tous bords est très fort en faveur du National Park Service.
Un autre facteur essentiel de nature institutionnelle a également des conséquences pratiques très importantes : en dépit de l'effacement actuel du Congrès dominé par une majorité républicaine et des milieux d'affaires, les contre-pouvoirs jouent leur rôle et fonctionnent toujours aux États-Unis. Les juges — y compris la Cour suprême —, les pouvoirs décentralisés des États fédérés, la presse — y compris des titres conservateurs comme le Wall Street Journal — ont plusieurs fois forcé Trump à reculer ; les mobilisations de millions de citoyens lors des « No Kings Days », ou celles de Minneapolis, ont fait de même.
Cette situation conduit le président à s'exposer de plus en plus.
Pour retrouver des marges de manœuvre et projeter une image d'homme fort, il met l'accent sur les interventions militaires et extérieures pour lesquelles les pouvoirs de l'exécutif sont moins encadrés par les checks and balances, mais où il prend le risque de ne pas être compris et suivi par les États-Uniens, y compris au sein de son propre électorat.
Trump a réuni une coalition hétéroclite de constituencies aux aspirations très différentes. Confrontées à l'exercice du pouvoir, des contradictions sont en train de ressurgir.
Renaud Lassus
L'alternance politique qui vient
Les évolutions politiques aux États-Unis annoncent aussi plus de désorganisations sur la scène nationale. Le président pourrait rechercher activement des boucs émissaires, comme le montre la mise à la retraite d'office de généraux de l'état-major ou l'éviction de plusieurs membres du gouvernement. Pour renouer avec une politique anti-élites, Trump pourrait aussi annoncer des sanctions contre de grandes entreprises et leurs patrons.
Aux États-Unis, les contre-pouvoirs se préparent également à être mis de nouveau à l'épreuve. Il est probable que l'exécutif entame des procédures en justice contre les opposants politiques, s'immisce ou menace de s'immiscer dans l'organisation des élections, mène des attaques contre les États démocrates, exerce des pressions quant à l'utilisation des subventions fédérales, s'il n'instrumentalise pas les décisions des agences fédérales contre les médias ou des entreprises à des fins politiques.
Sur le moyen terme, ces évolutions doivent être mises en perspective avec les élections parlementaires de mi-mandat en novembre prochain. La victoire démocrate à la Chambre des représentants est attendue, y compris au sein du parti républicain. Si ce dernier parvenait à conserver le Sénat — la plus importante des deux chambres du Congrès, où l'élection sera plus difficile pour les démocrates en raison des caractéristiques des circonscriptions qui seront ouvertes au vote cette année — ce succès sera présenté par Trump comme une victoire personnelle.
La perte des deux chambres du Congrès constituerait un tournant du mandat. Elle permettrait à l'opposition de contrôler l'action de Trump sur le plan législatif, budgétaire, fiscal, douanier et extérieur. Pour la suite du mandat du président, elle aurait aussi un impact défavorable sur la cohésion du parti républicain, comme son adhésion aux politiques de la Maison-Blanche. S'il serait envisageable de tenter une procédure de destitution (impeachment), les démocrates devraient alors apprécier si celle-ci n'aiderait pas le président qui se présenterait alors comme la victime d'une inquisition parlementaire. Du reste, les chances de succès d'une telle procédure sont nulles — un départ du président requérant un vote favorable des deux tiers du Sénat.
La dynamique actuelle renforce la détermination et le travail d'acteurs — le plus souvent venus de la société civile et des démocrates avec le soutien tacite de certains républicains — pour reconstruire la démocratie états-unienne et non pas seulement revenir à la situation qui prévalait avant l'émergence politique de Trump. Pour eux, il s'agit de renforcer l'encadrement des pouvoirs de l'exécutif pour prévenir l'autoritarisme, déconcentrer le capitalisme alors que l'influence des grands monopoles économiques et numériques se fait de plus en plus forte dans la sphère politique et les médias, encadrer la place de l'argent dans la vie politique, trouver les voies pour rétablir la confiance des classes populaires en faveur d'un agenda industriel et technologique de lutte contre le changement climatique et, enfin, renforcer les protections sociales des plus vulnérables.
Sur certains de ces sujets, ces acteurs souhaitent travailler activement avec les autres démocraties, en tout premier lieu en Europe. Sur des sujets tels que l'impact d'Internet et de l'IA sur la démocratie, ils considèrent que les questions à résoudre sont si difficiles et complexes qu'ils ne pourront y répondre seuls.
À court terme, pour l'Europe, la situation politique aux États-Unis signifie davantage d'instabilités géopolitiques, macroéconomiques et transatlantiques.
À chaque fois qu'il est en difficulté sur le plan domestique, Trump cherche à se saisir des leviers dont il dispose au niveau extérieur pour « faire diversion » — suivant une logique qu'Abraham Newman et Henry Farrell ont qualifié « d'enshittification de l'empire américain ». S'il a pu improviser des revirements successifs sur les droits de douane, il ne semble pas disposer d'une vision de moyen terme et d'une stratégie de sortie lisible s'agissant des opérations militaires contre l'Iran, ce qui accroît en retour ses problèmes intérieurs : par sa fuite en avant, la politique de la Maison-Blanche ne fait que renforcer l'instabilité mondiale.
Sources
1. La rhétorique même justifiant cette opération militaire des États-Unis — détruire des « armes de destruction massive » menaçant la sécurité des États-Unis, armes dont l'existence n'a pas été démontrée par l'exécutif — répète l'argumentaire déployé pour légitimer la guerre en Irak.
2. Le Gadsden flag est un étendard représentant un serpent à sonnette avec la devise Don't tread on me (« Ne me foulez pas aux pieds »). Utilisé pendant la guerre d'indépendance des États-Unis par plusieurs unités militaires, le drapeau a été employé de nouveau lors des dernières décennies à l'occasion de manifestations antifiscales ou par les militants pro-armes, notamment la National Rifle Association.
3. Alex Pretti, infirmier en réanimation abattu par des agents fédéraux de l'ICE le 24 janvier 026, portait une arme à feu à la ceinture lors de son interpellation.
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Fermetures d’écoles : l’impuissance organisée

Le Canada veut vous surveiller
Les projets de loi canadiens C-2 et C-8, s'ils sont adoptés, auraient une incidence importante sur la protection actuelle de la vie privée. Dans le déluge récent de mauvais projets de loi au Québec, il est facile de perdre de vue ce qui se passe à Ottawa. Discussion avec Matt Hatfield d'OpenMedia, un groupe de défense des droits sur Internet au Canada et aux États-Unis. Propos recueillis par Yannick Delbecque.
À bâbord ! : Le projet de loi C-2, « Loi sur des frontières solides », propose de modifier l'équilibre actuel entre sécurité et respect de la vie privée à la frontière. Pourquoi le gouvernement propose-t-il ce projet de loi ?
OpenMedia : Une combinaison de deux intérêts : premièrement, le désir, depuis plusieurs décennies, des forces de l'ordre d'avoir accès à des informations sensibles sur les personnes vivant au Canada et au Québec sans avoir besoin d'un mandat. Deuxièmement, l'agacement des forces de l'ordre américaines qui ne peuvent pas accéder aussi facilement aux données sur les personnes canadiennes qu'à celles sur les personnes étatsuniennes. Avec les menaces graves de l'administration Trump concernant la souveraineté de tous les territoires autour des États-Unis, son gouvernement cherche querelle au Canada sous tous les prétextes fallacieux qu'il peut trouver. Malgré la rhétorique « jouer du coude ! » de la campagne électorale, notre gouvernement cède souvent du terrain.
Le projet de loi C-2 permettrait aux services de police et aux agences de renseignement d'accéder, sans mandat et sur demande, aux informations de base des utilisateurs auprès de toute entité commerciale au Canada. Cela permettrait de savoir si vous avez un compte, depuis combien de temps, et avec qui d'autre l'entreprise sait que vous faites affaire. Cela inclurait les psychologues, les cliniques de santé sexuelle, les services pour adultes, les ressources 2SLGBTQI+– littéralement toutes les entités avec lesquelles vous êtes en relation. Il s'agit d'un accès sans mandat à une image complète de votre vie. Le projet de loi C-2 faciliterait également le partage libre de ces données avec les forces de l'ordre aux États-Unis. Compte tenu de la situation actuelle d'un grand nombre de personnes aux États-Unis – comme les personnes transgenres, les réfugié·es, celles qui souhaitent avorter, les personnes autistes –, cela devrait être extrêmement alarmant pour nous tous.
Bien que le projet de loi C-2 ait été suspendu au Parlement, le gouvernement a clairement indiqué qu'il s'agissait d'une mesure temporaire ; il va d'abord adopter le projet de loi C-12, qui couvre une partie du projet de loi C-2, puis revenir à l'adoption de nombreux pouvoirs de surveillance préoccupants contenus dans le projet de loi C-2.
Les personnes préoccupées par le projet de loi C-2 ne doivent pas abandonner la lutte et doivent contacter leurs élus dès maintenant. Comme le gouvernement est minoritaire et que ni le NPD ni les conservateurs ne soutiennent les pouvoirs de surveillance prévus dans le projet de loi C-2, le Bloc québécois doit désespérément entendre l'avis des électeurs québécois à ce sujet.
ÀB ! : Que propose le projet de loi C-8, « Loi concernant la cybersécurité », modifiant la Loi sur les télécommunications et apportant des modifications corrélatives à d'autres lois ?
OM : Le projet de loi C-8 a un objectif plus légitime que le projet de loi C-2 : il propose des modifications visant à permettre à notre gouvernement d'exiger plus facilement une intervention rapide en cas d'urgence dans le domaine des télécommunications de la part des entreprises de télécommunications et de services Internet qui gèrent les infrastructures dont dépend notre vie numérique. De la panne de plusieurs jours chez Rogers, il y a quelques années, à la lenteur de la réponse des entreprises de télécommunications pour reconnecter les personnes qui ont été déconnectées pendant des semaines dans l'est du Canada, il est devenu évident que, sans incitation juridique, le Canada ne peut pas compter sur ses entreprises de télécommunications pour être aussi communicatives ou rapides qu'elles le devraient pour faire face aux urgences liées au réseau. Le piratage à des fins lucratives et le piratage visant à paralyser l'ensemble des réseaux de télécommunications par des États sont des problèmes mondiaux croissants, et nous avons besoin de pouvoirs plus importants pour que le gouvernement soit prêt à faire face à ces problèmes.
Cela dit, actuellement, le projet de loi C-8 va beaucoup trop loin. Le ministre de l'Industrie est habilité à déconnecter définitivement toute personne au Canada qu'il estime constituer une menace pour le réseau, sans explication ni appel, et sans rendre compte au Parlement de ce qui se passe. Il est également habilité à installer des dispositifs au sein du réseau qui pourraient contourner le cryptage, intercepter et décoder nos communications privées dans le cadre de ce qu'on appelle une attaque par interception. Ces pouvoirs ne sont pas nécessaires à l'objectif légitime du projet de loi C-8 et doivent être supprimés avant qu'il ne soit adopté.
ÀB ! : Il semble que le gouvernement Carney veuille aller de l'avant avec ces projets de loi et en propose même d'autres, comme le C-12. Quelle lecture OpenMedia fait-il de la situation ?
OM : C'est une situation très frustrante. Il existe une longue liste de projets de loi abandonnés par le gouvernement précédent qui auraient fait progresser nos droits : mieux réglementer les contenus illégaux les plus graves en ligne (projet de loi C-63), réformer les lois sur la protection de la vie privée qui datent de plus de dix ans (projet de loi C-27), réglementer les nombreux dangers posés par une IA mal conçue (également projet de loi C-27, partie AIDA). Il y avait des propositions imparfaites, mais réalisables à l'étude lors de la dernière législature. Au lieu de réintroduire l'un de ces projets de loi qui amélioreraient réellement la situation des citoyens ordinaires de notre pays, notre gouvernement n'a jusqu'à présent essayé de faire adopter que des projets de loi qui portent atteinte à notre vie privée. Céder de facto toute souveraineté significative en matière de politique numérique aux entreprises technologiques américaines n'est pas la solution pour répondre aux pressions économiques et souverainistes auxquelles le Canada est soumis.
ÀB ! : OpenMedia est actif dans toute l'Amérique du Nord. Quelles campagnes importantes menez-vous de l'autre côté de la frontière ? Est-ce que certains des problèmes que vous y dénoncez ont des liens avec les problèmes canadiens ? Est-ce que le régime Trump en place complique votre travail aux États-Unis ?
OM : Présentement, nous ne voyageons pas aux États-Unis. La protection de la vie privée des plus de 300 000 membres de notre communauté est non négociable. Nous ne prendrons pas le risque d'être contraints de remettre nos appareils et de donner accès aux données que nous détenons, confiées par les membres de la communauté.
En décembre dernier, nous avons lancé une campagne avec notre communauté américaine pour demander aux législateurs d'interdire la possession de portefeuilles de cryptomonnaies par les élus et leurs familles proches. Les lecteurs ont peut-être remarqué que l'administration Trump et la famille personnelle du président Trump ont tiré des centaines de millions de dollars de manipulations opaques du marché des cryptomonnaies depuis son entrée en fonction, dans le cadre desquelles des acheteurs louches ont « investi » des sommes considérables dans des cryptomonnaies créées par les membres de la famille Trump. Il s'agit d'un moyen de transférer des richesses qui contourne la législation anticorruption traditionnelle, mais qui sape manifestement le fonctionnement de la démocratie, et cela doit cesser.
ÀB ! : Quelle devrait être la principale revendication du public pour avoir un Internet libre et respectueux des droits fondamentaux ?
OM : Les gens ont besoin d'une option simple et facile à utiliser pour définir leurs préférences en matière de données personnelles et faire en sorte que les entreprises qu'ils rencontrent en ligne respectent ces préférences. Mais les entreprises qui gèrent l'économie de la surveillance veulent exactement le contraire : nous priver de nos droits sur nos données et les enterrer dans des paramètres obscurs qui sont en fait inutilisables.
Les gouvernements doivent s'opposer aux entreprises et promouvoir de réels droits utilisables sur les données, mais c'est un combat encore difficile qui coûtera de l'argent à des entreprises puissantes.
Matt Hatfield est directeur d'OpenMedia.
Photo : Emiliano (CC BY-NC-SA 2.0)
Au sujet de la cupidité
From GAZA with LOVE : un documentaire en ligne le 24 avril 2026

100 ans de domination d’Alcan-Rio Tinto au Saguenay-Lac-Saint-Jean

L’histoire du Saguenay-Lac-Saint-Jean est d’abord marquée par le peuplement de colons, le commerce de la fourrure, l’agriculture, la coupe de bois, puis par la domination de quelques grandes entreprises qui ont exploité, et qui exploitent encore, nos richesses naturelles, notamment dans les domaines du bois et de l’aluminium, au détriment de l’environnement et du bien-être de la population, avec la complicité active des gouvernements.
Faire le bilan de 100 ans d’exploitation par la compagnie Alcan-Rio Tinto sur le territoire du Saguenay-Lac-Saint-Jean est une entreprise colossale, nous n’avons pas la prétention de viser cet objectif. Nous nous limiterons à donner quelques exemples frappants d’une domination sans scrupule, applaudie par ceux et celles qui devraient plutôt se tenir debout pour défendre le bien commun et nos richesses collectives[1].
Le modus operandi est celui-ci : on planifie une action en catimini avec la complicité d’élu·e·s locaux et de l’Assemblée nationale[2], puis on place la population devant le fait accompli en faisant miroiter des emplois et du progrès, et on légalise ensuite l’opération, rétroactivement s’il le faut, tout en ostracisant les opposants et opposantes. C’est ce qu’on a fait lors de la tragédie du lac Saint-Jean en 1926.
La tragédie du lac Saint-Jean
Le Piékouagami[3] avait déjà été rebaptisé lac Saint-Jean par Jean de Quen en 1647, en hommage à son saint patron, Jean le Baptiste. Il perdra plus tard son statut de lac pour devenir un réservoir le 24 juin 1926. La compagnie Alcan, en implantation dans la région, avait besoin d’électricité pour sa nouvelle usine d’Arvida (aujourd’hui incorporée à la ville de Saguenay). Elle avait acquis quelque temps auparavant la compagnie Duke-Price Power, qui avait fait construire cinq barrages avec évacuateur de crue à la sortie du lac, dont celui de l’Isle-Maligne, qui a la capacité de réguler le niveau du lac. Cette transaction incluait les droits hydrauliques et la gestion de l’élévation du lac Saint-Jean et d’une partie de la rivière Saguenay entre Alma et Shipshaw.
Ayant reçu dans le secret le plus total l’autorisation du gouvernement libéral de Louis-Alexandre Taschereau de hausser le niveau du lac à la cote maximale de 17,5 pieds, soit 10 pieds de plus que le niveau moyen, Alcan ne procéda à aucune entente d’expropriation avant la fermeture des vannes en 1926. C’est sans avertissement, et ironiquement le jour de la fête de la Saint-Jean-Baptiste, que la compagnie ferma les vannes du barrage de l’Isle-Maligne et laissa l’eau monter tout bonnement. Les quelque 940 cultivateurs aux abords du lac, qui s’enorgueillissaient d’avoir les plus belles terres au monde, si bien que l’on désignait la région comme le « grenier du Québec » – ce dont pouvaient témoigner les nombreux prix agricoles qu’ils remportaient chaque année à l’échelle nationale – perdirent subitement en tout ou en partie leurs terres, soit 60 000 acres. Onésime Tremblay, qui prit la tête du mouvement du Comité de défense, perdit lui-même la plus belle forêt de 150 acres d’ormes de la région, dans le secteur de Couchepagane[4] (secteur de la Belle Rivière formant le Grand Marais), à Saint-Jérôme (aujourd’hui Métabetchouane et Saint-Gédéon). Cette tragédie humaine, commise sans avertissement et dans l’illégalité, inonda de nombreuses villes et villages, affectant sérieusement leur fonctionnement, jusqu’à amener leur fermeture et disparition, comme celle du village de Bien-Heureuse-Jeanne-D’arc. C’est en mars 1927 que le premier ministre Taschereau fit adopter une loi expropriant les sinistrés et ordonnant leur indemnisation par l’intermédiaire d’une commission chargée d’en fixer le montant sans droit d’appel[5]. Cette loi légalisera rétroactivement ce qui avait été fait illégalement un an plus tôt, avec l’appui des conseils municipaux de Chicoutimi, d’Alma et d’autres élus régionaux.
Onésime Tremblay, ayant dépensé une fortune en frais juridiques pour défendre sa cause et celle des cultivateurs, a finalement tout perdu : sa ferme, sa maison, ses animaux. La compagnie, sachant qu’elle avait été ignoble envers lui – elle lui avait offert 7 000 $ pour sa terre qu’il évaluait à 168 000 $ – a offert à le compenser plusieurs années plus tard : elle lui offrit un chèque en blanc où il aurait pu inscrire le montant qu’il voulait. Onésime Tremblay refusa catégoriquement ce chèque en blanc de la compagnie, car ce qu’il désirait plus que tout était de récupérer sa terre et sa forêt : « Aussi longtemps que ceux qui sont chargés de protéger la société seront complices des compagnies qui veulent tout dominer chez nous, il n’y aura pas de changement. Mais en attendant, nous, nous lutterons jusqu’au bout. Ces choses-là devraient être connues du public[6] ».
Cette tragédie a marqué les débuts de la relation entre Alcan, et, plus tard, Rio Tinto, et sa région d’adoption. Elle a contribué à consolider une culture régionale de soumission aux capitalistes sans scrupule chez de nombreux élu·e·s des divers paliers de gouvernement[7]. Elle a également vu naitre un héros, un symbole de résistance, celui d’Onésime Tremblay, qui inspirera 100 ans plus tard la fondation d’un Mouvement portant son nom.
Le bail de la rivière Péribonka
Onésime Tremblay et son comité de défense ont proposé de construire des barrages sur la rivière Péribonka, dans cette région moins habitée, plutôt que de rehausser le niveau du lac, ce qui limiterait les dommages au Piékouagami, mais cela au détriment des Innus. L’idée fut reprise par Alcan, qui ne se contenta pas d’avoir rehaussé le lac, considérant ses besoins énergétiques en devenir. Dans les années 1950, la compagnie obtint les droits hydrauliques sous forme de bail sur la rivière Péribonka et y fit construire trois centrales : Chute-du-Diable, Chute-à-la-Savane et Chute-des-Passes. Tout comme les entreprises forestières de l’époque qui produisaient leur électricité, Alcan a échappé à la nationalisation de l’électricité en 1963 en échange d’ententes sur la pérennité de l’approvisionnement et sur l’encadrement de leurs activités.
Le bail de la Péribonka, qui est encadré par une loi, fut renouvelé en 1984 jusqu’en 2033 à certaines conditions. La compagnie s’est engagée à construire ou à moderniser trois usines pour une valeur de trois milliards de dollars (3 G$), afin de réduire ses émissions polluantes et d’augmenter sa production d’un million de tonnes, et ce, avant 2009. Cependant, la compagnie a construit et modernisé deux de ses usines, celle de Laterrière en 1990 et celle d’Alma en 2000, mais elle a tardé à moderniser l’usine d’Arvida, qui en est à sa deuxième phase, la troisième n’étant même pas dans les projets. Alcan avait planifié le remplacement de l’usine d’Arvida en 2009, mais l’achat par Rio Tinto[8] a retardé les projets. La compagnie prévoit le remplacement des cuves précuites par 96 cuves AP60, c’est-à-dire par la moitié des 192 promises, pour le 31 décembre 2025. Les travaux sont en cours, mais la compagnie ne prévoit opérer ces nouvelles cuves que progressivement entre 2026 et 2028. L’autre moitié de l’usine de remplacement est remise aux calendes grecques. Quoi qu’il en soit, au terme de l’installation des 96 cuves AP60 plus performantes, Rio Tinto aura libéré 545 MW d’électricité. Qu’adviendra-t-il de ce surplus ?
Par ces modernisations, Rio Tinto a certes augmenté sa capacité de production[9], mais elle a réduit considérablement le nombre d’emplois, qui sont passés de 12 000 en 1982 à moins de 4 000 aujourd’hui. Comme elle ne pouvait pas respecter la date limite de 2009 pour compléter ses modernisations, elle a obtenu trois prolongations, dont la plus récente se termine le 31 décembre 2025. L’entente de la Péribonka stipule que, si celle-ci n’est pas respectée, elle devient caduque et le gouvernement peut reprendre possession des centrales et des ouvrages connexes à son échéance en 2033. Il est évident qu’au 31 décembre 2025, les engagements de Rio Tinto ne seront pas respectés. La mobilisation citoyenne sera nécessaire pour en tirer les conséquences.
La députée de Chicoutimi et ministre régionale du gouvernement caquiste, Andrée Laforest, s’est faite, jusqu’à sa démission en septembre 2025, la porte-parole efficace de Rio Tinto en affirmant que la compagnie respecte l’entente, ce qui est loin d’être un avis partagé par d’anciens cadres d’Alcan qui ont récemment publié un livre sur le sujet[10].
L’enjeu de l’énergie
Outre les trois centrales sur la Péribonka, Rio Tinto possède trois autres centrales : Isle-Maligne à la sortie du lac Saint-Jean ainsi que Chute-à-Caron et Shipshaw sur la rivière Saguenay. La compagnie a récemment annoncé d’importants travaux de rénovation à la centrale d’Isle-Maligne, au coût de 1,7 G$ d’ici 2032. La production électrique y sera augmentée[11].
La production totale de Rio Tinto dépasse les 3 200 MW, ce qui équivaut à 9 % de la production totale d’Hydro-Québec. Cette électricité, produite au coût variant entre 0,563 et 1 cent le kWh[12], représente pour la compagnie une économie de plusieurs centaines de millions de dollars chaque année.
On se souviendra que, lors du lockout des 850 employés syndiqués de l’usine d’Alma en 2012, Rio Tinto a vendu son électricité excédentaire à Hydro-Québec au prix courant, ce qui lui a procuré des revenus de plus de 100 M$ – certaines sources allant jusqu’à 125, voire, 148 M$. D’aucuns avaient alors suggéré que la compagnie faisait plus d’argent à vendre son électricité qu’à produire de l’aluminium.
Le projet de loi 69 intitulé Loi assurant la gouvernance responsable des ressources énergétiques et modifiant diverses dispositions législatives, adopté sous le bâillon en juin 2025, ouvre la porte aux industriels quant à la production d’énergie privée pour leur usage ou pour vendre à d’autres producteurs[13]. Rio Tinto a justement dans ses cartons un projet de parc éolien visant à produire entre 700 et 1 000 MW dans le secteur de son barrage de Chute-des-Passes[14].
Le gouvernement et Hydro-Québec avaient déjà entrouvert la porte à la production privée d’électricité par le biais des minicentrales et de l’éolien, en alliance avec certaines municipalités, OSBL ou communautés autochtones. Maintenant, ils l’ouvrent toute grande au secteur privé. Ce qui était l’exception, soit la situation des barrages privés du Saguenay-Lac-Saint-Jean, devient applicable partout.
Dans un tel contexte, pour une entreprise, la production d’électricité n’est plus une particularité qui doit être obligatoirement reliée à ses activités industrielles. Cela peut être aussi un commerce payant permis par la loi. À quoi bon soumettre cette activité à des conditions particulières ? L’État, quant à lui, renonce à un levier, celui de la fourniture d’énergie, pour forcer les entreprises à partager, un tant soit peu, les fruits de l’exploitation de nos ressources.
Si certains avaient déjà proposé la nationalisation des barrages privés du Saguenay-Lac-Saint-Jean comme un moyen de compléter enfin la nationalisation de l’hydroélectricité, aujourd’hui, le gouvernement Legault inverse complètement la donne en rendant la production privée d’électricité accessible partout au Québec. L’énergie, et l’électricité en particulier, constitue un bien collectif qui est sur la voie d’une dilapidation accélérée.
Gestion dévastatrice du niveau du réservoir Saint-Jean
Le réservoir Saint-Jean s’agrandit chaque année. Sa circonférence est passée de 210 km à 260 km depuis 1910 et les berges ont reculé de 350 pieds[15]. L’Alcan et, par la suite, Rio Tinto ont régulièrement haussé le niveau du réservoir dans le cadre de leur gestion hydroélectrique, avec pour conséquences les dommages que dénoncent les nombreux riverains et riveraines. Le Programme de stabilisation des berges instauré par le gouvernement en 1986 oblige la compagnie à consulter la population et les autres parties prenantes dans la gestion du niveau du lac. Lors de la négociation du cycle de 2017-2026, l’ensemble des associations de riverains, les municipalités et municipalités régionales de comté (MRC) avaient réclamé une cogestion, ce que le Bureau d’audiences publiques en environnement (BAPE) avait d’ailleurs recommandé en 1985. Philippe Couillard, alors premier ministre et député de Roberval, avait même prétendu appuyer cette demande, mais il l’avait finalement refusée.
Les préparatifs du prochain cycle du Programme de stabilisation des berges, prévu pour 2028-2037, ont commencé. Déjà, l’on réclame la tenue d’un examen public par le BAPE avant qu’une entente intervienne entre Rio Tinto et le gouvernement afin d’éviter de biaiser les travaux du BAPE. La compagnie doit reconnaitre sa responsabilité dans l’érosion des berges de tout le lac, entre autres à Pointe Langevin, en effectuant les réparations nécessaires et en agissant de manière préventive dans l’avenir. La mobilisation citoyenne est cruciale à ce moment-ci. Les diverses associations de riverains, mais également les municipalités et MRC concernées ainsi que le Mouvement Onésime-Tremblay s’activent.
(Je vais mettre à peu près ici une photo de l’érosion)
Un bilan environnemental pitoyable
Rio Tinto est le champion des contrevenants environnementaux au Québec[16], entre autres pour des rejets de contaminants toxiques dans les cours d’eau, dont le Saguenay.
En 2015, Rio Tinto a voulu aménager un site d’entreposage de résidus de bauxite dans le Boisé panoramique, un parc en plein centre de la ville de Saguenay, considéré comme une zone tampon. Il s’agit d’un dépotoir de déchets industriels d’un million de tonnes de résidus de bauxite par an dans un milieu densément peuplé. Le Comité de citoyens pour un Vaudreuil durable a mené la lutte pour exiger un changement de site pendant que le conseil de ville de Saguenay s’est précipité pour dézoner le site, sans étude d’impact, ni même entendre l’avis de son propre Comité consultatif d’urbanisme. À la suite des pressions populaires, la compagnie a instauré une consultation publique. Le commissaire a finalement recommandé de rechercher un site alternatif et de favoriser la participation des parties prenantes. Ce n’est qu’au début de 2025 que Rio Tinto annonce qu’elle recherchera un autre site, mais sans renoncer toutefois au Boisé panoramique[17].
Rio Tinto jouit d’un droit de polluer semblable à celui de la fonderie Horne de Glencore à Rouyn-Noranda. Comme on l’a écrit plus haut, les vieilles cuves précuites d’Arvida devaient être remplacées par des cuves AP60 moins polluantes, au plus tard en 2009, mais cette échéance a été reportée au 31 décembre 2025. La prolongation de 10 ans du délai de fermeture de l’usine d’Arvida a permis à Rio Tinto de réaliser plus de 1 G$ de revenus.
Rio Tinto, un assisté corporatif
Outre les économies que lui permettent les barrages – économies estimées à plus de 700 M$ par an selon Martine Ouellet, ancienne ministre des Ressources naturelles sous le gouvernement Marois et cheffe du parti Climat Québec –, Rio Tinto bénéficie d’un congé d’impôt de 178 M$ par année et d’une exemption de la taxe sur les gaz à effet de serre (crédits carbone) de 300 M$ par année. On peut donc dire que Rio Tinto reçoit année après année une subvention de 1,2 G$ de l’ensemble de la population québécoise[18]. À cela s’ajoutent ponctuellement de multiples prêts, subventions et privilèges accordés au fil du temps : prêt sans intérêt de 400 millions sur 30 ans accordé en 2006, bloc d’énergie réservé à prix avantageux, subventions de 140 M$ et 80 M$ pour recherche et développement et l’implantation de la technologie Elysis[19], un procédé destiné à éliminer les GES – ainsi que de nombreux emplois –, une technologie dont on sait pourtant peu de chose. De plus, si ce procédé s’avère efficace, rien ne nous assure qu’il sera implanté au Québec.
Selon Francis Vailles de La Presse, Rio Tinto n’a pratiquement pas payé d’impôt au gouvernement du Québec ces dernières années pour son secteur aluminium. Entre 2020 et 2023, elle a payé en moyenne 12 M$ d’impôt pour 3 G$ de profits[20].
Selon l’Association des retraité·e·s syndiqué·e·s Rio Tinto Alcan, la compagnie aurait retiré près de 3 milliards de dollars de leur caisse de retraite, en prenant en compte les bénéfices accumulés. Cela inclut les congés de paiement de cotisation (200 M$) hérités d’Alcan, les allégements fiscaux (538 M$) accordés grâce à la loi 57, ainsi que les prêts sans intérêt (266,5 M$) prélevés dans la caisse. Tout cela a pour conséquence de couper l’indexation de la rente des retraité·e·s. Pour l’Association, les retraité·e·s syndiqués financent à eux seuls la modernisation de l’usine d’Arvida[21]. Les employés-cadres ont subi le même traitement par Rio Tinto, dont un prêt sans intérêt à même leur caisse, d’une valeur de 110 M$. En prime, cette modernisation financée par les syndiqués et cadres retraités se soldera par l’abolition de 300 à 400 postes.
La délocalisation des activités de commercialisation nord-américaines de Rio Tinto de Montréal à Chicago et Singapour lui permet de faire des achats pour ses usines du Québec depuis Singapour et ainsi d’avoir des charges fiscales moins importantes qu’au Canada. Rio Tinto est, comme le disent les auteurs Jacques Dubuc et Myriam Potvin, « l’exemple parfait d’engagements non respectés »[22] [23].
Le Mouvement Onésime-Tremblay : un pouvoir citoyen pour contrer la culture de soumission
Si l’on tient compte de l’ensemble des avantages retirés par Rio Tinto de l’exploitation de nos ressources, de ses profits, des congés d’impôt, des subventions et autres bénéfices, il apparait évident que le Saguenay-Lac-Saint-Jean et le Québec ne reçoivent pas, de l’avis de nombreux acteurs sociaux, une contrepartie équitable, que ce soit en matière d’emplois, d’impôts ou de redevances, ou encore en matière de contrats locaux ou de retombées indirectes. L’État du Québec doit cesser de permettre la dilapidation des ressources collectives, il doit reprendre la main et se faire le gardien du bien commun.
À la suite d’un colloque sur les 100 ans d’occupation d’Alcan et Rio Tinto, organisé par Climat Québec et l’Association des retraité·e·s syndiqué·e·s de Rio Tinto Alcan, le 22 octobre 2024 à Jonquière[24], il y eut la formation d’un comité de suivi. Celui-ci a rapidement constaté la nécessité d’avoir un mouvement citoyen pour défendre l’intérêt général et le bien commun devant la domination de Rio Tinto et l’accointance de la plupart des élu·e·s locaux, régionaux et nationaux.
En juin 2018, un buste à la mémoire d’Onésime Tremblay a été érigé dans un parc de Métabetchouan-Lac-à-la-Croix[25]. Le Mouvement Onésime-Tremblay a pu porter son nom avec l’assentiment des descendants et descendantes de celui qui a défendu sans relâche les centaines d’agriculteurs sinistrés par l’inondation causée par le rehaussement du lac Saint-Jean, et ce, illégalement et sans préavis.
Les objectifs du Mouvement Onésime-Tremblay sont de :
- favoriser l’expression et la diffusion d’un point de vue citoyen axé sur le bien commun face à l’impact des actions passées, présentes et futures d’Alcan et Rio Tinto ;
- contribuer à la reprise en main de nos ressources électriques dans l’intérêt de la collectivité, les ressources électriques désignant autant l’hydroélectricité que l’éolien.
Les moyens envisagés sont de privilégier des actions publiques sur des lieux significatifs de façon à s’assurer du maximum de visibilité, ainsi que de recourir à l’éducation populaire et à la mobilisation.
Le mouvement est actuellement en phase d’implantation. Une campagne de promotion et d’adhésions est en cours. On prévoit des actions dans le cadre de la préparation du prochain cycle du Programme de stabilisation des berges 2028-2037, ainsi que du centenaire de la tragédie du lac Saint-Jean en juin 2026. L’échéance du 31 décembre 2025 pour la mise en œuvre des conditions du bail de la Péribonka est également à l’ordre du jour.
Le mot de la fin revient à Onésime Tremblay : « Nous lutterons tant qu’il nous restera un souffle de vie. Nous perdrons peut-être des biens qui nous ont coûté une vie de labeur. Mais nous laisserons après nous quelque chose qui vaut mieux. Un honneur intact et l’exemple du devoir accompli ».
Par Pierre Dostie, militant politique et membre du Mouvement Onésime-Tremblay
- Je remercie Germain Dallaire, Mishell Potvin, Denis Trottier et Éric Scullion pour leurs commentaires. ↑
- En 1926, on parlait de la Chambre législative et non de l’Assemblée nationale dont le nom a été adopté en 1968. ↑
- Nom donné au lac Saint-Jean par les Pekuakamiulnuatsh et qui signifie « lac peu profond ou lac plat ». ↑
- Nom Innu qui signifie « lieu de débarquement » selon l’ONF et « là où l’eau monte un peu » selon la Commission de toponymie. ↑
- Germain Dallaire. À l’ombre d’Alcan. Histoire, Chicoutimi, Les classiques des sciences sociales, 2023. ↑
- Onésime Tremblay, dans Le combat d’Onésime Tremblay, film documentaire réalisé par Jean-Thomas Bédard, ONF, 1985. ↑
- Soulignons ici un autre cas de relèvement des eaux au Saguenay, celui du lac Kénogami, en 1924, deux ans avant celui du lac Saint-Jean, à la demande des compagnies de pulpe pour faire du lac un immense réservoir pour la production d’électricité et le flottage de bois. Le village de Saint-Cyriac, vieux d’une soixantaine d’années, a été englouti, de même que les terres cultivées aux alentours. Les villageois ont été expropriés et forcés de déménager avec un dédommagement loin d’être à la hauteur des pertes et préjudices. ↑
- Rio Tinto a acheté Alcan en 2007 et elle est liée par une entente de continuité, c’est-à-dire qu’elle s’est engagée à respecter les engagements qu’Alcan avait pris envers le gouvernement québécois avant elle. ↑
- Cependant, la compagnie s’était engagée à augmenter sa capacité de production d’aluminium de 450 000 tonnes et à créer 740 emplois à Arvida, ce qui est loin d’être le cas. ↑
- Jacques Dubuc et Myriam Potvin, L’exploitation de notre eau par Rio Tinto, Quel avenir pour le Québec ? Montréal, Somme toute, 2025. ↑
- François Normand, « PL69 : Rio Tinto Alcan a failli perdre le droit de vendre son électricité à des entreprises », Les Affaires, 5 juin 2025. ↑
- Le tarif résidentiel se situe entre 4,774 et 8,699 cents le kWh selon la consommation l’hiver, et entre 6,905 et 10,652 cents le kWh l’été. ↑
- Assemblée nationale du Québec. Loi assurant la gouvernance responsable des ressources énergétiques et modifiant diverses dispositions législatives. ↑
- Thomas Gerbet, « Rio Tinto prépare un gros projet d’éoliennes sans Hydro-Québec », Radio-Canada, 16 janvier 2024. ↑
- Voir le film Le combat d’Onésime Tremblay, op. cit. ↑
- Ulysse Bergeron, « Rio Tinto, géant des mines… et des infractions », dossier de La Presse, 15 février 2025. ↑
- Myriam Gauthier, « Rio Tinto abandonne l’idée d’un site de résidus de bauxite dans le boisé panoramique », Radio-Canada, 23 janvier 2025. ↑
- Martine Ouellet, « Rio Tinto Alcan et la CAQ : ça suffit de rire de nous ! », Journal de Montréal, 3 juin 2023. ↑
- Ibid. ↑
- Francis Vailles, « Le Québec, paradis fiscal des alumineries », La Presse, 12 décembre 2022. ↑
- Association des retraité·e·s syndiqué·e·s Rio Tinto Alcan, Lettre au premier ministre M. François Legault, au sujet de l’annonce de la construction de 96 cuves AP-60 à Arvida, 3 août 2023 et Pascal Girard, « Les syndiqués retraités de Rio Tinto demandent l’intervention de François Legault », Radio-Canada, 8 août 2023. ↑
- Dubuc et Potvin, 2025, op. cit. ↑
- Solveig Beaupuy, « Rio Tinto, l’exemple parfait d’engagements non respectés ». Le Quotidien, 25 mai 2025. ↑
- Climat Québec, Colloque : bilan 100 ans RTA, 5 vidéos. ↑
- Jonathan Hudon, « La mémoire d’un bâtisseur honoré », Le Quotidien, 25 juin 2018. ↑

1825-2025 : de la rançon-dette à la colonialité en Haïti

Cet article est tiré d’une présentation donnée dans le cadre du colloque La Grande Transition en mai 2025 à l’Université du Québec à Montréal.
Plusieurs événements majeurs ont marqué le XIXe siècle haïtien : la victoire de l’armée indigène sur l’armée napoléonienne le 18 novembre 1803 qui aboutit à la proclamation de l’indépendance d’Haïti le 1er janvier 1804, l’assassinat du premier chef d’État d’Haïti le 17 octobre 1806 par l’oligarchie naissante et l’occupation étatsunienne d’Haïti de 1915, scellant la fin du siècle, déjà fragilisé par les balbutiements de la colonialité amorcés avec la rançon imposée par la France en 1825 qui ouvre l’ère de la domination impérialiste étatsunienne en Haïti. La Révolution haïtienne représente le questionnement le plus radical à la modernité coloniale capitaliste, esclavagiste et raciste, et constitue une révolution décoloniale[31]. Elle porte en elle des idéaux qui redéfinissent et posent les fondements philosophiques et ontologiques d’une véritable liberté et égalité entre les êtres humains. Elle donne naissance à une nation indépendante et souveraine.
En effet, elle était considérée comme une menace pour la stabilité de l’ordre mondial colonial raciste. Elle a été rendue invisible, occultée, banalisée, voire impensable dans l’historiographie dominante, jusqu’à un passé récent[2]. Pendant deux décennies, la France a mené une politique de mise en quarantaine et d’isolement d’Haïti au sein du concert des nations[3]. L’ancienne métropole, vaincue par d’anciens captifs lors de la bataille de Vertières, n’a jamais accepté cette défaite ni l’indépendance d’Haïti. D’où, l’imposition du roi de France Charles X, le 17 avril 1825, d’une rançon[4] ou une rançon néocoloniale[5] à la nouvelle nation haïtienne indépendante et souveraine depuis 1804.
L’année 2025 marque deux cents ans de cette gifle à la Révolution haïtienne. L’administration du président haïtien de l’époque Jean Pierre Boyer a accepté de payer cette rançon. Boyer a apposé sa signature le 8 juillet et le Sénat haïtien l’a ratifiée le 11 tel qu’exigé par la France. Le lendemain, Jean Pierre Boyer a annoncé l’information[6]. Ainsi, « Juillet 1825 met un terme à dix ans de rencontres officieuses et de pourparlers au sujet de la souveraineté d’Haïti[7] ». Certains auteurs et autrices évoquent une double dette, puisqu’Haïti a dû emprunter auprès des banques françaises pour payer une telle somme[8]. D’autres désignent cette exigence comme une rançon[9] ou une rançon néocoloniale[10]. Brière[11] y voit, de son côté, une tentative d’instaurer un régime néocolonial alors que Doubout (1973), Hector et Casimir (2004) et Hector (1998)[12] analysent cette mesure comme un renforcement du caractère semi-colonial du pays. Ernatus (2009)[13]emploie le terme « indemnité coloniale », alors que Zambrana (2021)[14]privilégie celui de « dette coloniale ».
Dans cet article, je m’appuie principalement sur la philosophe portoricaine Rocío Zambrana pour soutenir la thèse que la rançon-dette est plutôt un nouveau mécanisme financier visant à établir la colonialité, et qu’à ce titre, elle constitue une arme contre-révolutionnaire et un obstacle au déploiement et à l’application des idéaux de la Révolution haïtienne. En conséquence, la rançon-dette est une forme de colonialité qui prend corps dans la domination coloniale de la France et l’exploitation de la classe paysanne par l’État et l’oligarchie pour payer. J’adopte plutôt la terminologie de rançon-dette, puisque l’imposition de la France à payer la somme réclamée résulte d’une opération de capture. Ainsi, cette rançon va amener le pays à intégrer une spirale d’endettement en empruntant dans les banques françaises.
La Révolution haïtienne : une menace à contenir
Saint-Domingue, ancienne colonie française, la plus prospère appelée « La perle des Antilles », a connu des années de bouleversement jusqu’à son effondrement par la Révolution de 1791-1803. Le 18 novembre 1803 marque la dernière bataille, ce fut la Victoire de l’armée indigène contre l’armée française napoléonienne. Cette Révolution a donné naissance à une nation haïtienne souveraine et indépendante. Elle a non seulement permis de sortir de l’esclavage, elle a aussi créé le fondement ontologique même de l’humain : tout moun se moun (toute personne est un humain) libète osnon lanmò (liberté ou la mort). Il s’agissait d’une révolution anticoloniale, anti-esclavagiste et antiraciste[15]. Si la Révolution haïtienne, réalisée par des captifs[16] remet en question le fondement philosophique et ontologique de la modernité coloniale capitaliste raciste, elle a été pourtant pendant longtemps inivisibilisée et le pays a été isolé dans le concert des nations.
Par ailleurs, pour Quijano et al. (2014)[17], la Révolution haïtienne, étant la première grande révolution moderne, désigne le premier moment de la désintégration de la colonialité du pouvoir et articule indépendance nationale, décolonisation du pouvoir social et révolution sociale. De son côté, Mignolo (2015)[18] avance qu’il s’agit d’une révolution décoloniale. Jean Casimir explique que : « La nation haïtienne est une réponse aux agissements de l’État moderne, capitaliste et raciste[19] ». Elle a bousculé toutes les idées racistes et a ouvert une nouvelle ère de l’histoire pour l’ensemble des peuples non occidentaux subissant la domination coloniale esclavagiste[20]. Susan Buck-Morss[21] a minutieusement montré comment Hegel a complètement ignoré que sa théorisation de la dialectique du maitre et de l’esclave se nourrit de la dynamique révolutionnaire de Saint-Domingue.
C’est à la fois la radicalité de la révolution qui fait peur même à certains qui prétendent défendre la liberté et l’égalité entre les humains, mais aussi, et surtout il s’agit d’une révolution menée par des personnes que la pensée moderne coloniale peine à accepter comme des Humains à part entière. Cette volonté de passer sous silence et dans l’ignorance cette révolution découle de la volonté des puissances colonialistes esclavagistes capitalistes impérialistes de maintenir le monde colonial. La Révolution haïtienne est ainsi devenue une menace, car elle montre aux autres captifs des autres colonies la possibilité de se frayer une voie vers la liberté en détruisant par les luttes révolutionnaires le système colonial. Cette mise en quarantaine d’Haïti n’est pas sans relation avec cette ordonnance imposée par la France. S’il devient de plus en plus difficile d’isoler et de contenir Haïti et sa révolution, les puissances coloniales impériales mettent tout en place pour faire du pays un mauvais exemple. D’où l’idée de cette rançon, l’invisibilisation ne suffit plus.
Rançon-dette : mécanisme financier de la colonialité
En intégrant Haïti au système financier international dès le XIXe siècle, la rançon de 1825 a plongé le pays dans une spirale d’endettement durable. Ce mécanisme, loin d’être une simple transaction, témoigne du bras financier de la colonialité, par lequel la domination post-esclavagiste s’est perpétuée sous des formes économiques. Il s’agit d’un mécanisme stratégique de la France afin de restaurer sa domination coloniale sur Haïti comme nation indépendante et souveraine depuis 1804. La rançon-dette devient une forme de colonialité et un levier contre-révolutionnaire afin d’empêcher la concrétisation des idéaux portés par la Révolution haïtienne, tant sur le plan matériel que culturel. Donc, le projet politico-philosophique que charrie le slogan du créole haïtien tout moun se moun, pa gen moun pase moun [personne n’est supérieur à autrui], qui renverse toutes les idées racistes classifiant les populations, les groupes en supérieurs, inférieurs… ne doit pas devenir une réalité pleine et entière pour les Haïtiens et Haïtiennes.
Dans ces conditions, la rançon-dette apparait avant tout comme un instrument de neutralisation du symbolisme de 1804, visant à maintenir Haïti dans une position de subordination au sein de l’ordre mondial colonial. Elle inscrit le pays dans une nouvelle phase historique marquée par la colonialité, où les formes de domination ne relèvent plus du colonialisme classique, mais de mécanismes économiques, politiques et épistémiques. On observe ainsi un glissement du colonialisme vers la colonialité, témoignant de la transformation des logiques impériales dans le contexte post-esclavagiste.
La colonialité diffère en effet du colonialisme. Ce dernier requiert l’intervention directe de la métropole à travers une administration coloniale établie dans la colonie et une forme de contrôle juridico-politique. En revanche, la colonialité est plutôt une forme de rapport colonial sans la présence des administrations coloniales dans des contextes de pays indépendants sur le plan juridico-politique[22]. La France, à travers le mécanisme de la rançon et de la dette, voulait instituer ce régime de colonialité en Haïti. Ainsi, l’imposition par la France et ses alliés à Haïti en réponse à la Révolution est le premier cas de dette utilisée comme un appareil pour perpétuer la condition coloniale. Bien que l’analyse de Zambrana ne porte pas directement sur le XIXe siècle haïtien, elle éclaire de manière pertinente les enjeux de la dette dans le processus de colonialité. Elle affirme que la dette fonctionne comme un appareil de capture, de prédation et d’extraction dans le capitalisme financiarisé néolibéral, et qu’elle nécessite l’intervention des États pour se concrétiser, comme ce fut le cas d’Haïti.
Zambrana ajoute que son fonctionnement implique l’expulsion, la dépossession et la précarisation qui renforcent, intensifient et réaffirment les hiérarchies raciales, de genre et de classe[23]. Donc, la dette doit être comprise comme une forme de colonialité qui correspond à un mode de relation sociale, économique et politique. Partant de cette posture, mes propos se distinguent, d’une part, d’un certain discours qui met seulement l’accent sur la pression militaire de la France comme justificatif d’acceptation de la rançon ; d’autre part, de l’idée que la population haïtienne a célébré une telle ordonnance. Jean Marie Théodat[24] affirme dans cette optique : « Cette ordonnance aujourd’hui présentée comme une somme indue par les militants, fut en son temps célébrée par les autorités et la population ». Je me demande sur quelles données empiriques et historiques se fonde une telle assertion. Et comment peut-on expliquer que les démarches ont été menées dans la clandestinité jusqu’en 1825 ? En réalité, la question est de quel lieu parle-t-on de cette ordonnance ?
« Shariana Ferrer-Núñez souligne à juste titre que la manière dont nous sommes orientés, où nous nous situons, lorsque nous parlons de la dette, est cruciale. Le cas d’Haïti est exemplaire du fonctionnement de la dette en tant qu’appareil de capture et de prédation, mais aussi en tant que forme de colonialité[25]. » Car si la rançon-dette a des coordonnées spatio-temporelles[26], de quel lieu se sont tenus les discours la concernant ? Est-ce du bateau ou de la plage ? Si c’est depuis le bateau, c’est-à-dire depuis une perspective coloniale, on parle de dette et on peut entrevoir une célébration de la population par une extrapolation du contentement des Anciens libres, comme on peut l’expliquer par la faiblesse de l’État, voire la faiblesse des deux États. Si c’est depuis la plage, on parle de rançon ou du couple rançon-dette dans le sens que cette opération a introduit le pays dans la spirale de dette et d’endettement comme mécanisme financier de la colonialité. En ce sens, comme rapport social, cette logique coloniale de rançon-dette structure un rapport de pouvoir. Il est en effet indispensable de regarder le type de rapport que l’oligarchie et l’État a historiquement développé avec la classe paysanne. Il s’agit d’un rapport d’exclusion sociale, d’exploitation, de prédation, de ségrégation sociospatiale (moun andeyò/moun lavil). Le monde rural est construit comme pays en dehors[27], il est une zone de non-être[28] longtemps abandonné quand il s’agit de services publics, mais une vache à lait quand c’est pour l’exploiter de toutes sortes. Un tel rapport nourrit une contradiction historique entre l’État et le peuple souverain, Jean Casimir l’identifie en tant qu’interminable dialogue de sourds. Ces rapports teintés de mépris orientent le choix du régime de Boyer d’accepter cette rançon dans la plus grande opacité.
Le choix du président Jean-Pierre Boyer d’accepter l’ordonnance est une position politique qui répond aux intérêts de sa classe. Laquelle classe s’est toujours perçue comme Français ou descendant de colons français et souhaite avoir une reconnaissance en développant des rapports harmonieux avec leurs ancêtres colons blancs. D’ailleurs, ils ont toujours réclamé les héritages des anciens colons français. On se rappelle les propos de Jean Jacques Dessalines, assassiné le 17 octobre 1806, affirmant que si les pauvres noirs, dont les pères sont en Afrique, n’auront bénéficié de rien lorsque cette classe a voulu tout accaparer, le pouvoir politique et les richesses principalement la terre à l’époque. Cependant, cette classe, semble-t-il, se heurte à un obstacle : la blanchité. Samuel Morancy[29] décrit un défi externe difficilement surmontable : « celui de faire accepter aux puissances coloniales et ex-coloniales les métis et les noirs comme interlocuteurs politiques sur la scène internationale avec une représentation européenne de l’humanité ou de la colonialité de l’être ». Il souligne une particularité d’Haïti dans les Amériques : une colonialité sans blanchité[30]. Donc, il était pour cette oligarchie une nécessité d’avoir la reconnaissance de l’ancienne métropole.
Je n’ignore pas pourtant la pression ou les menaces de la France. D’ailleurs, c’est « sous la menace d’un bombardement de la capitale de Port-au-Prince, l’ordonnance reçoit l’aval du gouvernement haïtien cinq jours seulement après l’arrivée de Mackau, le 8 juillet 1825[31] ». Cependant, ces pressions ou menaces ne déterminent pas forcément la décision de Boyer. D’ailleurs le roi Henri Christophe a décidé autrement malgré ces menaces. En revanche, Alexandre Pétion a proposé en 1814 une indemnité et il a même demandé à la France d’acheter Saint-Domingue déclarant que « le gouvernement français ferait bien mieux, pour lui et pour les anciens propriétaires, de nous vendre Saint-Domingue comme il a vendu la Louisiane aux États-Unis[32] ».
Jean Casimir a soutenu une telle thèse dans un webinaire organisé par International Center for Multigenerational Legacies of Traumas sous le thème Unvelling the legacy : Scholarly reflections on Haiti’s « double debt » of 1825, le 15 septembre 2025. Il argumente que :
Donc, lorsque Boyer est allé livrer le peuple haïtien, les mains et les pieds liés, sans donner la moindre explication à qui que ce soit, il savait parfaitement ce qu’il faisait. Boyer défendait sa présidence, il protégeait la position de ses compagnons qui avaient débarqué avec Leclerc pour rétablir l’ordre. Il défendait aussi ceux qui avaient conspiré pour tuer Moïse, Charles et Sanite Bélair, tous les chefs marron, ainsi que Dessalines, comme « dessert sanglant » au Pont-Rouge. Ce sont ces mêmes personnes qui avaient proposé d’acheter Saint-Domingue, de la même manière que les États-Unis avaient acheté la Louisiane. Mais Boyer est allé encore plus loin que tous les anciens libres réunis : il a livré le pays aux Blancs, car après lui, l’État n’avait plus la force de négocier ne serait-ce qu’une petite parcelle d’autonomie.
Les propos des émissaires français étaient clairs à propos de la volonté de la France de rétablir le système colonial raciste. Les propos du ministre des Colonies Malouet en 1814, cités par François Blancpain, en témoignent :
Les intentions paternelles de Sa Majesté étant de rétablir l’ordre et la paix dans toutes les parties de ses États par les moyens les plus doux. Elle a résolu de ne déployer sa puissance pour faire rentrer les insurgés de Saint-Domingue dans le devoir qu’après avoir utilisé toutes les ressources qui lui inspirent sa clémence. C’est plein de cette pensée que le Roi a porté ses regards sur la colonie de Saint-Domingue. […] Si Pétion tombe d’accord de placer l’homme de couleur, jusqu’au mulâtre inclusivement, un au-dessous du blanc, il devient beaucoup plus facile de restreindre les privilèges de la caste au-dessous de celle-là (composée de nuances entre le mulâtre et le nègre) et ceux des nègres libres, si l’on établit ces trois castes intermédiaires entre le blanc, et le nègre esclave. […] Quant à la classe la plus considérable en nombre, celle des noirs attachés à la culture et aux manufactures de sucre, d’indigo, etc., il est essentiel qu’elle demeure ou qu’elle rentre dans la situation où elle était avant 1789, sauf à faire des règlements sur la discipline à observer, telle que cette discipline soit suffisante au bon ordre et à une somme de travail raisonnable, mais n’ait rien de trop sévère. Il faudra, de concert avec Pétion, aviser au moyen de faire rentrer dans les habitations et dans la subordination le plus grand nombre de noirs possible, afin de diminuer celui des noirs libres. Ceux que l’on ne voudrait pas dans cette dernière classe et qui pourraient porter un esprit d’insurrection trop dangereux devront être transportés dans l’ile de Ratau ou ailleurs[33]…
La logique coloniale raciste et la volonté d’instaurer la domination coloniale de la France sont évidentes dans ces propos. Il n’y a donc pas l’ombre d’un doute que le projet demeure le rétablissement de la domination coloniale. La rançon-dette était donc la stratégie. L’ordonnance ne mentionne jamais Haïti, elle fait toujours référence à Saint-Domingue, le nom de l’ancienne colonie française. Alors que la nouvelle nation indépendante et souveraine a doté le pays du nom d’avant la colonisation, Haïti. L’ordonnance parle de la partie française de Saint-Domingue. Vu le contexte, un retour au colonialisme classique tel qu’il a été n’a pas été possible. D’où la dette est une forme de colonialité : « Cette double “dette d’indépendance” apparaît clairement comme la stratégie mise en place par l’ancienne métropole pour conserver une hégémonie officieuse sur une colonie rebelle devenue État souverain. Faute d’une domination politique directe, Haïti est désormais placée de manière durable sous l’emprise économique de la France[34] ». Mais, c’est à quel prix ?
La rançon-dette : une entrave pour l’avenir
Cette rançon qui a initié le pays dans la spirale de dette a de grandes conséquences à tous les niveaux sur le pays. Elle a instauré la colonialité en restaurant l’autorité coloniale de la France, et en même temps a entériné la « dépendance historico-structurelle[35] » du pays. L’article 1 exige la réduction de moitié des droits de douane pour la France, le second précise le montant de la rançon qui est de 150 millions de francs. Le dernier entérine ladite reconnaissance de l’indépendance acquise sous le feu et le sang des combattants. L’État en Haïti doit emprunter aux banquiers français pour octroyer ce paiement. Et ce sont des conditions desquelles devrait découler une « concession de l’indépendance » de la part de la France.
Pour exécuter cette ordonnance, Boyer a pris une série de mesures. Il fait voter une loi, le 20 février 1825, déclarant la rançon « dette nationale ». La loi d’application fiscale du 1er mai 1826 impose un impôt de 30 millions de gourdes sur 10 ans fixant le montant que les contribuables des communes et des arrondissements doivent verser. Les 150 millions de francs équivalent à trois ans de production haïtienne en 1825, soit 300 % du PIB, six fois les recettes officielles du gouvernement selon Beaubrun Ardouin[36], dix années de recette fiscale du pays, six fois les revenus officiels du gouvernement. Alors, la dette devient l’une des armes puissantes de domination des puissances impérialistes[37]. Et « La double dette contribuera à entrainer Haïti dans une spirale d’endettement qui l’affaiblira pendant plus de 100 ans, siphonnant une grande partie de ses revenus et entravant sa capacité à construire les institutions et les infrastructures indispensables à toute nation indépendante[38]. »
L’administration de Boyer a produit un code rural, celle du 20 mai 1826, qui considère les paysans comme des personnes attachées à la terre et qui travaillent pour les comptes de l’État. Toutes les personnes non propriétaires du monde rural qui ne travaillent pas sont susceptibles d’être punies pour vagabondage. La paysannerie est la classe exploitée pour payer les anciens colons : « […] c’est le paysan haïtien, producteur de café, qui, par le biais des taxes douanières, paie la “double dette”, c’est-à-dire la dette extérieure et ses annexes[39] ». Ainsi, « Le café du paysan était au gouvernement ce que la laine du mouton est au berger[40] ». Cependant, cette tentative de retour au système de travail forcé se heurta à une forte résistance paysanne aboutissant à une opposition populaire au régime de Boyer[41]. C’est tout ce processus qui construit la dépendance historico-structurelle[42] du pays. Donc, une dépendance financière envers la France perdura jusqu’à son remplacement par celle vis-à-vis des États-Unis en 1915[43].
Le journal étatsunien, The New York Times, a mené une enquête sur la rançon. En espérant qu’il en produira une également sur les pillages des États-Unis en Haïti en commençant par le vol de la réserve d’or d’Haïti en décembre 1914, son enquête relate que :
D’après nos calculs, Haïti a déboursé environ 560 millions de dollars en valeur actualisée. Mais cette somme est loin de correspondre au déficit économique réel subi par le pays. Si elle était restée dans l’économie haïtienne et avait pu y fructifier ces deux derniers siècles au rythme actuel de croissance du pays — au lieu d’être expédiée en France sans biens ni services en retour —, elle aurait à terme rapporté à Haïti 21 milliards de dollars. Et cela même en tenant compte de la corruption et du gaspillage notoires dans le pays. À titre de comparaison, c’est bien davantage que le produit intérieur brut d’Haïti en 2020.
Mais d’autres assurent que, sans le fardeau de la double dette, Haïti aurait pu se développer au même rythme que ses voisins d’Amérique latine. « Il n’y a aucune raison pour qu’un Haïti libéré du fardeau français n’aurait pas pu le faire », soutient l’historien économique Victor Bulmer-Thomas, spécialiste des économies de la région. André A. Hoffman, expert du développement de l’Amérique latine, estime le scénario « très raisonnable », lui aussi. Si l’on prend cette hypothèse, le manque à gagner pour Haïti est stupéfiant, de l’ordre de 115 milliards de dollars, soit huit fois la taille de son économie en 2020[44].
Ces données ont montré comment le paiement de cette rançon est dévastateur pour la nation. La dette-rançon est en effet un outil contre-révolutionnaire et désigne un obstacle à la pleine réalisation des idéaux de la Révolution haïtienne. La rançon-dette a aussi des conséquences écologiques lourdes. Le tableau suivant trouvé dans l’ouvrage d’Alex Bellande et reproduit ici démontre le désastre écologique :
Exportation de bois par port (moyenne annuelle entre 1818 et 1821)
| Cayes | Jacmel | Port-au-Prince | Cap-Haïtien | |
| Campeche | 1.470.000 | 315 000 | 1.900.000 | 174 000 |
| Acajou (pieds) | 11 700 | 90 000 | 13 600 | 1 700 |
| Gaïac et fustic (lbs.) | 144 300 | 17 000 | 27 000 | … |
Source : Mackenzie, 1830
Selon Bellande[45], cette politique de coupe et d’exportation de bois s’inscrit dans la volonté de Boyer de trouver rapidement des revenus pour assurer le paiement de la rançon. La rançon entraine une dette écologique qui peut regrouper quatre différentes dettes non développées ici : dette historique, dette environnementale, dette climatique et dette sociale[46].
Somme toute, la rançon-dette imposée par la France à Haïti en 1825 constitue un mécanisme financier visant à établir la colonialité en Haïti. Elle est une stratégie visant à maintenir les relations coloniales dans le pays nouvellement indépendant. Cette colonialité s’est manifestée, d’une part, à travers les relations de classe, les relations entre l’État et les anciens captifs devenus paysans et, d’autre part, à travers les nouvelles relations entre les puissances impérialistes, en particulier la France et Haïti dans ce contexte. En effet, la rançon-dette en tant que mécanisme d’établissement de la colonialité en Haïti devient une stratégie contre-révolutionnaire visant à interrompre la réalisation des idéaux de la Révolution haïtienne. La dette devient une des expressions financières de la colonialité et elle entrainera le pays dans une spirale d’endettement pendant un siècle qui empêche son développement socioéconomique. Je conclus que la dette est un nouveau mécanisme financier d’instauration de la colonialité et, en tant que telle, elle est une arme contre-révolutionnaire et un obstacle au déploiement et à l’application des idéaux de la Révolution haïtienne.
Le débat sur la rançon-dette ne peut se faire sans poser les questions de la restitution, de la réparation et du dédommagement. Le tout doit être encadré de discours et de pratiques de luttes ancrées dans les idéaux de la Révolution haïtienne dans la perspective de récupérer la souveraineté du pays. Aucun chef d’État n’a osé soulever cette question sauf Jean-Bertrand Aristide en 2003, mais il a été éjecté du pouvoir[47] par un coup d’État orchestré par des puissances impérialistes, en complicité comme toujours avec des traitres au niveau national. Il y a eu même intervention directe de la France dans ce coup d’État à cause de la demande de restitution[48]. Ce qui est confirmé, selon l’enquête du The New York Times, par M. Burkard qui répond : « C’est probablement ça aussi un peu ». La demande, ajoute-t-il, « aurait été un précédent pour 36 autres réclamations[49] ». La lutte pour la restitution/réparation est donc avant tout la lutte des peuples.
Par Walner Osna, doctorant en sociologie, chargé de cours à l’Université d’Ottawa et co-fondateur du Centre de recherche interdisciplinaire et de valorisation des savoirs sur Haïti (CRIVASH) de l’Université d’Ottawa.
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- Jean-Claude Le Glaunec, L’armée indigène. La défaite de Napoléon en Haïti, Montréal, Lux éditeur, 2020 ; Claudy Delné, La Révolution haïtienne dans l’imaginaire occidental : occultation, banalisation, trivialisation, Port-au-Prince, Éditions de l’Université d’État d’Haïti, 2017 ; Michel-Rolph Trouillot, Silencing the Past. Power and the Production of History, Boston, Beacon Press, 2015 ; Raúl Esteban DÍAZ ESPINOZA, « La invisibilización de la Revolución de Haití y sus posibles resistencias decoloniales desde la negritud », Relaciones Internacionales, no 25, 2014, p. 25 ; Gurminder K. Bhambra, « Global social thought via the haitian Revolution », dans Boaventura de Sousa Santos et Maria Meneses (dir.), Knowledges Born in the Struggle. Constructiong Th Epistemologies of the Global South, New York, Routledge, 2020. ↑
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- Brière, 2008, op. cit. ↑
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- Alexandra Breaud, Aristide et la France. Lles raisons de la discorde, Paris, L’Harmattan, 2015. ↑
- Porter et al., 2022, op. cit. ↑

Pour une solution ayitienne durable, populaire et souveraine

Cet article est tiré d’une présentation donnée dans le cadre du colloque La Grande Transition en mai 2025 à l’Université du Québec à Montréal.
La République d’Ayiti[1] traverse une crise multidimensionnelle, mêlant instabilité politique, pauvreté extrême, insécurité et dépendance économique. Cet article propose une analyse critique de cette crise, mettant en lumière les causes structurelles liées à la domination néocoloniale, au capitalisme et à l’exclusion sociale. Une lecture critique de la crise ayitienne insiste sur la nécessité d’une rupture radicale avec les logiques néolibérales et impérialistes, pour reconstruire un État populaire, souverain et autonome[2]. Il y sera discuté des pistes de solutions endogènes, fondées sur l’émancipation populaire, la reconstruction de la souveraineté nationale et l’autogestion communautaire, comme fondements d’un projet politique alternatif et durable.
Une crise fabriquée, pas une fatalité
Depuis l’indépendance en 1804, Ayiti subit les violences cumulées du colonialisme, de l’impérialisme et du capitalisme mondialisé, conditions structurelles qui expliquent la persistance de ses crises. La déstabilisation politique récurrente, l’accaparement des richesses par une élite liée aux intérêts étrangers et la marginalisation de la majorité populaire sont les conséquences directes d’un système socioéconomique inégalitaire et dépendant.
La crise profonde que traverse Ayiti n’est pas seulement une crise de gouvernance ni même une crise sécuritaire. Elle ne peut être comprise sans faire référence aux rapports de production et aux classes sociales. L’oligarchie haïtienne, en alliance avec des puissances étrangères, comme les États-Unis, et les institutions financières internationales, maintient la population dans une condition de prolétariat précarisé, exploité à la fois localement et dans le cadre du capitalisme mondial[3].
Voici quelques caractéristiques de la crise ayitienne :
– une exploitation économique : la majorité des travailleuses et travailleurs ruraux et urbains vivent de la subsistance ou de l’économie informelle, sans accès aux moyens de production ni aux ressources ;
– une dépossession historique : la rançon de 1825, paiement forcé d’indemnités à la France qui l’a réclamé en « dédommagement » de l’indépendance, ainsi que les interventions militaires et politiques étrangères ont affaibli l’appareil productif national[4].
– une dépendance et un néocolonialisme qui se perpétuent : les politiques imposées par la Banque mondiale et le Fonds monétaire international (FMI) structurent l’économie autour de l’exportation de l’industrie textile, de la sous-traitance[5] et de l’aide internationale, maintenant ainsi la dépendance d’Ayiti.
Regardons les faits contemporains. Ayiti est dans une situation d’effondrement, mais ce qui prévaut maintenant remonte à plus de 39 ans. Un bref survol de la question sécuritaire nous permet de le démontrer.
Les crises à la suite du départ de Duvalier fils de 1987 à 1994 ont été marquées du sceau des coups d’État et de répressions paramilitaires ainsi que d’une présence notable du narcotrafic. Les premiers germes du banditisme social faits de rapts, d’enlèvements, d’exécutions sommaires, d’incendie de bâtiments publics, etc., vont émerger vers la fin des années 1990 et seront encore plus nombreux pendant la période allant de 2004 à 2007. En même temps, on observe le démantèlement de l’armée[6] et l’instrumentalisation de la police déjà infiltrée par les organisations criminelles. « Le trafic de drogue et le crime organisé menacent d’anéantir irrémédiablement l’autorité de l’État… en Haïti, au Mexique et en Jamaïque », de dire John Negroponte, numéro deux du département d’État américain en 2008[7].
Cette spirale infernale de violence va s’accentuer durant la présidence de Michel Martelly et de Jovenel Moïse, périodes au cours desquelles les gangs armés seront instrumentalisés pour mater la résistance de la population face à une politique inique, corrompue et à relents dictatoriaux.
Ces gangs armés ont été fédérés à la suite de la recommandation d’Hélène Lalime, la représentante du Bureau intégré des Nations unies en Haïti (BINUH). Ils circulaient en toute impunité sous la présidence de Moïse, soulignant ainsi leur accointance de facto avec le pouvoir. Ce sont les mêmes gangs qui se sont relativement autonomisés et qui agissent aujourd’hui.
Ce détour était nécessaire pour éviter les raccourcis qui ne regardent la situation que de manière superficielle, voulant faire croire – c’est le discours dominant ou médiatique – qu’il y a une guerre civile en Ayiti. Il faut donc comprendre que cette situation délétère de banditisme social et politique ne date pas d’aujourd’hui et est la résultante de crises plus profondes dans la société.
Mais maintenant, quels sont les termes du problème ?
Un climat de terreur provoquant des déplacements massifs de personnes
Les gangs contrôlent et terrorisent des quartiers entiers (plus de 85 %) de la zone métropolitaine de la capitale, Port-au-Prince. Plus d’un million de personnes[8] sont des déplacé·e·s internes – un chiffre qui a triplé en un an : en décembre 2024, il s’agit du plus grand nombre de déplacements dans le monde en raison de la violence liée à la criminalité[9]. On déplore des milliers de morts : 4 239 entre le 1er juillet 2024 et le 28 février 2025 selon le Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l’homme (HCDH), dont plus de 90 % ont été tués par des armes à feu. Des milliers de femmes sont violées : 6 250 signalées en 2024 et 1 250 pour les seuls mois de janvier et février 2025 d’après les organismes de femmes et des droits de la personne[10]. Des résidences privées partent en fumée. Des institutions sont flambées ou pillées : universités, hôpital public, écoles secondaires, ministères, centre de documentation, hôtels, sites patrimoniaux, la liste n’en finit pas… Certaines villes de province sont aussi tombées aux mains des gangs armés dans le département du Centre, l’Artibonite, Saut-d’Eau, Mirebalais. L’étau se resserre sur le pays.
L’État est totalement absent et l’appareil gouvernemental est incapable d’agir, ou plutôt, il y a une totale absence de volonté d’agir, ceci dans le but de faire durer la crise afin de laisser la place à une solution concoctée par les puissances qui imposent leurs diktats au Conseil présidentiel de transition[11] et consorts, pour qu’elles jugulent la crise et l’avancée inexorable des gangs mieux armés que les forces de l’ordre – l’ONU estime qu’entre 270 000 et 500 000 armes à feu circulent de manière illicite, la plupart entre les mains des gangs. Les forces de l’ordre, supportées par « les puissants amis d’Ayiti », n’arrivent pas à mettre au pas les bandes armées alors qu’elles n’ont pourtant aucune difficulté à disperser les manifestations citoyennes. La provenance des armes et munitions des gangs est une évidence sachant qu’Ayiti ne les fabrique ni ne les produit et qu’il y a en principe un embargo sur ce pays concernant l’achat d’armes. On constate également l’accaparement de terres agricoles ou à visée touristique stratégique.
Pendant que tout est fait pour empêcher une stabilisation de la situation afin de permettre la vie au pays, des rapatriements de masse, au sens de retours massifs imposés à ceux et celles qui ont quitté Ayiti, sont effectués par ceux-là mêmes qui provoquent et alimentent le chaos. Plus de 200 000 Ayitiennes et Ayitiens sont menacés de déportation des États-Unis d’Amérique du Nord, près de 200 000 ont été refoulés de force en 2024 dont 97 % depuis la République dominicaine. Les autres triment et vivent le racisme primaire ou la xénophobie, et le mépris dans les autres pays où ce peuple se trouve désormais disséminé. Cette tragédie a des répercussions non seulement sur les personnes de la communauté ayitienne de la diaspora, telles que le stress, la détresse, les pertes économiques, mais aussi à l’intérieur du pays puisque des centaines de milliers de personnes survivent et échappent en partie à la famine grâce aux transferts financiers ou en nature effectués directement par les migrantes et migrants à l’intention de leur famille ou de leur communauté.
Échec total des « solutions » imposées et faillite des élites locales
Cette situation ne vient pas de nulle part. Elle est enracinée dans l’histoire longue de domination, d’inégalités, de dépossession du peuple ayitien. Et surtout, c’est une crise où la voix, les besoins et les aspirations du peuple sont étouffés, exclus des processus de décision.
Depuis plus d’un siècle, Ayiti subit une série d’interventions ou d’ingérences étrangères qui n’ont jamais respecté sa souveraineté. À titre illustratif, mentionnons :
- l’occupation américaine de 1915 à 1934 ;
- le soutien occidental à la dictature des Duvalier ;
- les interventions armées depuis les années 1990 ;
- la Mission des Nations unies pour la stabilisation en Haïti (MINUSTAH), déployée de 2004 à 2017, censée « stabiliser » le pays, mais qui a laissé un héritage de violences sexuelles, d’impunité, et même… une épidémie de choléra. On parle de 20 ans de missions onusiennes (MINUSTAH et Bureau intégré des Nations unies en Haïti, BINUH) et de milliards dépensés qui n’ont donné aucun résultat durable ;
- l’ingérence dans les élections (Michel Martelly, Jovenel Moïse) ;
- l’imposition d’Ariel Henry par un tweet du consortium des ambassadeurs du Core Group ;
- l’imposition par les puissances internationales du Conseil présidentiel de transition pour mettre en œuvre leur propre projet pour Ayiti (élections, référendum, constitution) et la mise à l’écart de toute initiative visant à une véritable transformation de la société ;
- la décision d’envoyer une force « anti-gang » en Ayiti qui vient d’être votée aux Nations unies le 26 septembre 2025.
Aujourd’hui encore, les décisions sont prises à Washington, Ottawa, Paris ou à l’ONU – pas à Port-au-Prince, pas à Ouanaminthe, pas à Cité Soleil, pas à Raboteau…
Comme on peut le voir, la crise, ou plutôt les crises que traverse Ayiti actuellement, n’est donc pas une crise ayitienne. C’est une crise du système impérialiste en Ayiti. C’est le résultat d’une logique et d’un projet néocolonial fait d’ingérences, de décennies de pillages, de tutelles, de cooptation politique, d’ONGisation du pays, de missions dites « de paix » qui ont détruit l’État.
Concrètement, ces missions étrangères n’ont pas renforcé l’État ayitien, elles l’ont remplacé. Elles ont protégé des gouvernements corrompus, pas le peuple. Elles occupent le terrain mais ne construisent rien de durable. Elles sont accompagnées d’une aide humanitaire qui arrive par avion, distribuée par les ONG, pendant que l’État ayitien est tenu à l’écart. Les élites haïtiennes, souvent complices, ont abandonné le peuple pour le profit et le pouvoir. Ces élites politiques corrompues accaparent le pouvoir avec la bénédiction de la « communauté internationale ».
Le résultat de cette conjonction entre l’aide internationale et les élites rapaces, cleptomanes, se résume ainsi : 60 % de la population vit sous le seuil de pauvreté ; le Parlement est dysfonctionnel ; des gangs armés contrôlent des quartiers, des routes et même des villes.
Chacune des interventions étrangères a affaibli un peu plus la souveraineté d’Haïti. Pendant ce temps, les Ayitiens et Ayitiennes continuent à vivre dans l’angoisse permanente, c’est-à-dire dans la peur des enlèvements, de la faim, de l’exil forcé.
Les soi-disant « solutions » importées ont désarmé la société haïtienne au lieu de l’accompagner dans son émancipation. Elles ont détruit la capacité d’organisation autonome du peuple. Elles ont rendu l’État dépendant, inefficace, fantomatique. Il est temps de rompre avec cette logique d’assistance permanente qui infantilise le peuple ayitien.
Une solution ayitienne, populaire et souveraine
Aujourd’hui, il est temps de dire : la solution viendra des Ayitiens et des Ayitiennes eux-mêmes et elles-mêmes. Une solution ayitienne est impérative : une solution populaire et souveraine.
La résistance du peuple ayitien se poursuit, malgré une situation socioéconomique très difficile et un quotidien fait d’angoisse, d’incertitude et de chagrin. À mains nues et sans le soutien du gouvernement, la population agit pour limiter les nuisances causées par les bandes armées et les enlèvements en série. Cette action s’accompagne d’une colère à la hauteur des agressions, de la mort et des rançons. La situation a un impact énorme sur la « transnation » de la diaspora, en particulier sur les couches précaires qui doivent soutenir leurs proches à Ayiti.
Malgré ce sombre tableau, la population ayitienne prend des initiatives. Ainsi l’érection du canal de la dignité à la frontière ayitiano-dominicaine, grâce aux expertises ayitiennes, à des fonds de la diaspora et de certaines régions du pays, porte déjà fruit : la filière rizicole reprend vie dans la zone[12]. Notons aussi l’acte héroïque de cette population qui a décidé d’empêcher la réouverture de la frontière après l’arrogante fermeture par la République dominicaine. La solidarité active des régions non infestées par les gangs qui reçoivent et hébergent des milliers de déplacé·e·s en dépit de leur propre vulnérabilité est remarquable. Enfin, des expériences d’agriculture biologique se mettent en place, démarrées surtout par les organisations paysannes et les organisations de femmes.
Aujourd’hui, les forces vives ayitiennes pensent que l’alternative ne saurait être qu’ayitienne et se construit sans bruit au sein des masses. En attendant, il faut régler la question sécuritaire – démanteler les gangs –, créer des opportunités économiques pour occuper les jeunes et diminuer le chômage, continuer à promouvoir le nécessaire retour aux processus démocratiques, rebâtir les institutions étatiques, rendre justice, redonner confiance à la population.
Cette solution doit se construire autour des axes suivants qui ne constituent cependant que des pistes de réflexion.
Refondation démocratique
Une solution durable passe par une refondation de la démocratie participative et populaire s’appuyant sur un dialogue inclusif qui rassemble les forces vives de la nation, vraies bâtisseuses de la démocratie : les mouvements sociaux, les collectivités territoriales, les syndicats, les comités de quartier, les organisations populaires de jeunes, la frange progressiste de la diaspora.
Il faut redonner du pouvoir aux structures locales (CASEC[13], ASEC[14]) et aux conseils communaux, en leur donnant des moyens réels. Cette nouvelle démocratie serait enracinée dans le peuple car c’est lui qui doit écrire les règles du jeu et non les ambassades.
La sécurité par le peuple, pour le peuple
On ne peut parler de solution sans aborder la question de l’insécurité. Mais, il ne s’agit pas de répondre par des interventions militaires étrangères, encore moins de recourir à des mercenaires, comme c’est le cas maintenant, ou à des opérations répressives aveugles ni par l’envoi d’une nouvelle force militaire étrangère, sorte d’occupation déguisée.
Il s’agit plutôt de réfléchir à un désarmement, construit avec les communautés, à des programmes de réinsertion, de formation et de réparation pour les très jeunes, qui sont engagés dans la criminalité et instrumentalisés. En même temps, il faut une reconstruction de la police formée sur les droits de la personne.
Parallèlement, une justice transitionnelle doit être mise en place : pour juger les crimes politiques, les abus de pouvoir et rendre justice aux victimes. Il faut aussi encourager des formes de justice communautaire, encadrée, enracinée dans les pratiques locales. Il existe déjà dans les campagnes, à travers le vaudou, des mécanismes et des pratiques traditionnelles pour gérer et régler les conflits communautaires.
Un projet économique radicalement différent : une relance économique populaire
Le modèle néolibéral actuel enrichit une minorité et détruit toute velléité de production nationale. Il faut relancer l’économie populaire par :
- une réforme agraire qui redistribue la terre aux paysans, propulsant ainsi la revitalisation de l’agriculture paysanne ;
- la mise sur pied de coopératives autogérées agricoles et artisanales, financées par l’État et les banques publiques, dans lesquelles les paysans, paysannes, travailleurs et travailleuses détiennent collectivement les outils de production. Ce modèle permettrait de relancer une agriculture vivrière indépendante, garante de souveraineté alimentaire[15] ;
- une politique de protection du marché local, pour permettre aux productrices et producteurs ayitiens de survivre face aux importations étrangères et de s’éloigner du modèle néolibéral qui repose sur le développement de zones franches, des importations massives et de la dette ;
- la lutte contre la corruption.
Donc, ce qu’il faut, ce n’est pas une aide d’urgence, mais un projet de société ayitien construit sur les réalités du pays, non sur les rapports de la Banque mondiale. Aucun avenir ne peut se bâtir sans la reconquête de notre autodétermination.
Des services publics pour toutes et tous
Un pays ne se construit pas sans éducation, sans santé, sans services de base. L’État doit devenir un acteur central du développement, au lieu d’être un simple gestionnaire de misère.
Reconquête de la souveraineté politique et économique
Toute solution durable doit reposer sur la souveraineté nationale. Cela signifie rompre avec la dépendance aux puissances impérialistes, choisir ses alliances. Cela signifie travailler avec les pays du Sud global, notamment les Caraïbes et l’Afrique, redéfinir notre rapport à l’importation, à l’aide internationale.
Et surtout mettre fin à la domination de l’économie par une élite compradore, l’oligarchie, alliée aux intérêts étrangers.
Conditions de réussite et obstacles
Bien sûr, une telle transformation ne sera pas facile. Les obstacles sont nombreux. L’oligarchie économique défendra ses privilèges ; des puissances étrangères refuseront une Ayiti souveraine ; des structures armées chercheront à saboter toute alternative.
Mais rien de cela ne pourra tenir si le peuple est organisé. La clé, c’est la mobilisation populaire : des syndicats, des mouvements de femmes, des étudiants et étudiantes, des paysans et paysannes. C’est aussi l’éducation politique : redonner au peuple les outils pour comprendre, critiquer et agir. Cela permettra de juguler la crise de confiance.
Conclusion
« Se pa etranje k ap sove Ayiti. Se Ayisyen k ap fè sa, ansanm[16] ».
Nous avons essayé toutes les solutions venues d’en haut et elles ont échoué. Aujourd’hui, il est temps de faire confiance à la force du peuple haïtien, à son intelligence, à sa dignité.
Une solution durable de gauche n’est pas une utopie, c’est une nécessité. C’est la seule voie qui place l’humain, le peuple, la justice sociale et la souveraineté au cœur du projet national. La solution viendra des entrailles du peuple ayitien, de sa capacité à se relever, à s’unir, à s’organiser. Aujourd’hui, plus que jamais, il est temps de les écouter, et de reconstruire avec eux et elles — et non sans eux et elles — une Ayiti libre, juste et digne.
Et notre rôle, ici, maintenant, c’est de porter cette voix, de la relayer, de la renforcer, pour que plus jamais personne ne dise qu’Ayiti est incapable de se gouverner. Ayiti est debout. Et tant qu’elle résiste, nous devons être à ses côtés. En ce sens, il est important d’activer la solidarité entre les peuples. L’appel qui suit commence par une interpellation pour ici et maintenant.
Vive la solidarité entre les peuples !
Appel à la solidarité internationaleLes Ayitiens et Ayitiennes font appel à une solidarité des peuples. Pas à une solidarité d’ONG ni de diplomates.
Nous n’avons pas besoin d’occupation. Nous avons besoin de respect. Nous avons besoin que le monde écoute enfin ce que dit le peuple ayitien. L’avenir d’Ayiti ne viendra ni d’une caserne ni d’un bureau d’ambassade. Il viendra des luttes locales, de la solidarité internationale des peuples, de la capacité du peuple ayitien à s’organiser et à décider pour lui-même. Plus que jamais, Ayiti a besoin de ses allié·e·s. Il est impératif d’être solidaire du peuple d’Ayiti, de ses mouvements populaires et de sa classe ouvrière en lutte et réclamant son droit à la sécurité et à l’autodétermination. À l’heure où Ayiti dépérit sous les coups répétés des gangs armés téléguidés par l’oligarchie tant ayitiene qu’internationale, où Ayiti s’agenouille sous les assauts continus des forces impérialistes, néolibérales autant des grands ténors que des forces émergentes, où Ayiti s’enfonce dans une crise sociale, économique, écologique, sanitaire, humanitaire sans précédent dans l’indifférence de ses dirigeantes et dirigeants menés par leurs intérêts personnels et inféodés aux intérêts étrangers, où les Ayitiennes et les Ayitiens sont pourchassés, humiliés, vilipendés, refoulés de manière arbitraire et inhumaine presque partout au Nord et même au Sud, le silence complice, voire coupable, des forces progressistes, retentit dans le cœur meurtri de la communauté ayitienne. Devant cette indifférence contraire aux principes de la solidarité internationale et aux intérêts trans-stratégiques des luttes dans le contexte actuel de montée de la droite, du fascisme, du racisme, nous nous questionnons sur les raisons de cette posture et nous nous inquiétons en tant que Québécois, Québécoises et néoQuébécois, néoQuébécoises sur la nécessaire vitalité du secteur progressiste. Nous constatons l’apathie des forces progressistes du Québec. Nous nous inquiétons aussi pour l’avenir de notre terre d’adoption dans la conjoncture mondiale. Ceci est un cri de nos entrailles déchirées, une sonnette d’alarme pour un réveil des forces progressistes du Québec et d’ailleurs à contribuer au grand faisceau de solidarité planétaire nécessaire et urgente face à l’alliance néolibérale, fasciste, impérialiste et coloniale des forces rétrogrades. Progressistes de tous les pays unissons-nous ! Ce combat est celui de toute la gauche internationale ! Et vive la lutte du peuple ayitien ! |
Par Chantal Ismé, militante féministe internationaliste
- On a repris l’ancien nom donné par les Taïnos qui en même temps correspond à la graphie du créole. ↑
- Jean-Alix René, Haiti après l’esclavage. Formation de l’État et culture politique populaire (1804-1846), Communication Plus, 2019. ↑
- Samir Amin, Le développement inégal. Essai sur les formations sociales du capitalisme périphérique, Paris, Éditions de Minuit, 1973. ↑
- Michel-Rolph Trouillot, Silencing the Past. Power and the Production of History, Boston, Beacon Press, 1995. ↑
- Actuellement remise en question par le non-renouvellement de la loi Hope/Help en raison des tarifs de Trump. ↑
- Rétablie, officiellement du moins, par Moïse Jovenel [NDLR]. ↑
- Cité dans Claude Moïse, La question sécuritaire, d’une année à l’autre. Similarités entre 2004-2007 et 2020-2022, CIDIHCA et Zémès SA, 2022, p. 97. ↑
- 1 041 229 de déplacé·e·s d’après les chiffres de l’Organisation internationale pour les migrations (OIM), Rapport sur l’état de la migration dans le monde, 2024. ↑
- Ibid. ↑
- Source : Organisation panaméricaine de la santé (OPS). ↑
- Le Conseil présidentiel de transition a été formé le 12 avril 2024, un mois après la démission du premier ministre Ariel Henry dont le gouvernement assure l’intérim après l’assassinat de Jovenel Moïse en 2021. ↑
- Au moment de publier cet article, les bandes armées ont mis le feu dans plusieurs plantations rizicoles. ↑
- Conseil d’Administration de la Section Communale. ↑
- Assemblée de Section Communale. ↑
- René, 2019, op. cit. ↑
- Ce n’est pas l’étranger qui sauvera Ayiti. Ce sont les Ayitiens et Ayitiennes qui le feront ensemble. ↑
Un rendez-vous réussi pour Le Jour de la Terre

Christine Fréchette première ministre : une continuité caquiste sous vernis de renouveau
Christine Fréchette, la nouvelle première ministre du Québec, prétend incarner le changement. Cette prétention mérite d'être critiquée sans détour. En effet, comment prétendre représenter une rupture avec les politiques du gouvernement Legault quand on affirme vouloir gouverner au centre droit, prioriser la croissance économique en favorisant les entreprises privées — y compris dans les services publics —, reprendre pour l'essentiel l'architecture idéologique du gouvernement Legault sur le nationalisme identitaire et l'immigration, et ignorer, dans son discours présentant son conseil des ministres, toute référence à la crise climatique et à l'environnement ?
Comme première ministre : des premières initiatives clairement ancrées à droite
Depuis son entrée en fonction, elle a notamment promis d'augmenter le soutien aux PME. Mais, elle a décrit sa visite à Mark Carney comme la manifestation de sa volonté d'établir des liens de partenariat avec le gouvernement fédéral. La relation qu'elle entend tisser avec ce dernier est révélatrice de sa philosophie politique : elle a indiqué avoir discuté principalement d'économie et affirmé avoir besoin que le fédéral investisse dans l'industrie de la défense au Québec. Comme ce secteur est sur le fait de grandes entreprises, cette orientation s'inscrit dans la continuité directe du gouvernement Legault, qui a massivement subventionné les grandes entreprises, lequel a fait pleuvoir l'argent public sur de grandes entreprises comme Northvolt et qui aspirait à relancer l'économie du Québec grâce à la promotion de les industries de guerre du gouvernement Carney.
Un conseil des ministres : rebrasser les cartes pour défendre la même orientation politique
Contrairement à ce qu'elle avait laissé entendre durant la course à la direction de la CAQ, il n'y a pas eu de régime minceur : le cabinet Fréchette compte 29 ministres, comme lors du dernier remaniement de Legault. Il demeure dans la zone de parité, mais tout juste.
Bernard Drainville, son rival dans la course, devient ministre de l'Économie et de l'Énergie — une concession nécessaire à l'aile la plus nationaliste du parti. Déjà, le nouveau ministre a indiqué que l'important, pour lui, est que le Québec obtienne sa juste part des investissements militaires envisagées par le gouvernement Carney.
Ian Lafrenière est nommé vice-premier ministre, cumulant ce poste avec celui de ministre de la Sécurité intérieure et des Relations avec les Premières Nations. Le fait que le vice-premier ministre soit aussi responsable de la sécurité intérieure constitue un signal politique fort : la priorité de ce gouvernement sera celle de la loi et de l'ordre, comme l'a déjà montré la série de lois et de projets de loi liberticides défendus par la CAQ ces derniers mois.
François Bonnardel, qui avait appuyé Fréchette durant la course, fait son retour comme ministre de l'Immigration et est nommé leader parlementaire — un choix qui témoigne d'une continuité assumée dans une politique d'immigration restrictive.
Simon Jolin-Barrette est écarté de cette responsabilité, mais conserve la Justice et les Affaires constitutionnelles. Jean Boulet devient quant à lui responsable des Relations canadiennes. France-Élaine Duranceau (Conseil du trésor), Sonia Lebel (Éducation) et Sonia Bélanger (Santé) restent en place, comme piliers de la continuité tandis que Geneviève Guilbault est écartée du cabinet et a annoncé qu'elle ne se représentera pas aux prochaines élections.
Le dossier de la santé mérite une mention particulière.L'entente de principe conclue avec les médecins spécialistes, annoncée la veille du dévoilement du cabinet, a permis à Christine Fréchette de réaliser un coup d'éclat médiatique en déclarant qu'elle respecte la capacité de payer des Québécois.
On verra ce qu'il en est. Mais il semble que les corps professionnels les mieux organisés — et les mieux rémunérés — du système public aient encore réussi à imposer leur volonté. Pendant ce temps, les travailleuses et travailleurs de la santé subissent intensification du travail, surcharge dans des milieux de travail de plus en plus détériorés.
En somme, comme le souligne Benoît Lacoursière, président de la FNEEQ–CSN : « … ce gouvernement en fin de vie ne parviendra pas à faire du neuf avec du vieux en continuant d'imposer des lois liberticides et antisociales, d'appliquer ses politiques d'austérité aux réseaux et de sous-financer des infrastructures vétustes. »
Le discours d'assermentation : une discours idéologique qui occulte une politique de classe
Le discours prononcé par Fréchette lors de la cérémonie d'assermentation est un modèle d'instrumentalisation sentimentale au service d'un projet conservateur. Elle s'est gargarisée de généralités sur la nécessité de bâtir l'avenir et d'avancer ensemble, et s'est félicitée de l'équipe solide qu'elle venait de former.
Elle a égrainé des propositions concrètes (facilitation de l'accès à la propriété, baisse des prix à la consommation, services de garde à prix réduits…) et d'autres plus ambitieuses, qui ont peu de chances d'être réalisées dans les quelques mois dont elle dispose (production de logements abordables, rénovation des écoles, augmentation de la production d'énergie). Mais elle n'a pas dit un mot sur l'environnement. La lutte aux changements climatiques est écartée par la bourgeoisie, elle n'est donc même pas évoquée.
La clause dérogatoire ou le mépris des droits des minorités [1]
Aucun enjeu ne révèle plus clairement la nature profonde du projet politique de Christine Fréchette que son rapport à la clause dérogatoire. Cette disposition, en permettant d'interdire le port de signes religieux visibles à certaines catégories d'employé·es de l'État, ne touche pas tout le monde de la même façon. Une femme musulmane portant le hijab, un homme juif portant la kippa ou une personne sikhe portant un turban se voient concrètement exclu·es de pans entiers de la fonction publique, tandis que la majorité chrétienne, athée ou agnostique n'a rien à sacrifier.
Il ne s'agit pas d'une égalité de traitement, mais d'une discrimination par effet préjudiciable, reconnue et interdite par le droit québécois et canadien des droits de la personne. Prétendre le contraire, c'est régresser vers une vision purement formelle de l'égalité que les luttes du siècle dernier avaient précisément dépassée.
L'argument avancé par la CAQ — selon lequel il reviendrait à l'Assemblée nationale, et non aux tribunaux, de définir le modèle québécois de gestion de la diversité — est non seulement fallacieux, mais structurellement dangereux. Permettre à l'État d'être juge et partie dans l'évaluation de ses propres atteintes aux droits des minorités, c'est vider de son sens l'existence même des chartes et ériger en principe la tyrannie de la majorité.
L'environnement et la santé des travailleurs et travailleuses : le grand absent qui accuse — le dossier de la Fonderie Horne qui condamne
L'absence totale de référence à la lutte environnementale dans le discours d'assermentation n'est pas un oubli : c'est un choix politique. Et ce choix a déjà un visage concret : Rouyn-Noranda, la Fonderie Horne, Glencore.
La nomination de Pascale Déry à l'Environnement s'inscrit dans une orientation préoccupante : cette ministre a déjà indiqué vouloir s'inspirer de la ligne de Bernard Landry à ce ministère, marquée par un allègement des contraintes environnementales pour les entreprises.
Le dossier de la Fonderie Horne, hérité de Legault et assumé sans hésitation par Chrtistine Fréchette, en est l'illustration la plus accablante. À peine au pouvoir, elle a confirmé que le projet de loi accordant à Glencore des délais supplémentaires pour atteindre ses cibles d'émissions d'arsenic serait adopté — malgré l'alerte lancée par 118 médecins de l'Abitibi-Témiscamingue sur les effets sanitaires documentés : bébés de faible poids, maladies respiratoires, cancers du poumon, espérance de vie réduite dans les quartiers ouvriers voisins.
Dans un contexte de dérèglement climatique accéléré, de crise de la biodiversité, ce silence et ces choix constituent une double trahison : envers les générations futures et envers les communautés ouvrières que ce discours prétend défendre. L'ouverture aux gaz de schiste signale en outre une volonté d'hypothéquer davantage le territoire et la santé publique pour des gains économiques à court terme.
Québec solidaire : la seule critique de gauche dans le champ politique partisan
Le PLQ, le PCQ et le PQ ont tous dénoncé le gouvernement de Christine Fréchette comme dépourvu de réelle légitimité et inscrit dans la continuité du gouvernement Legault.
Le chef du PLQ a revendiqué la paternité de plusieurs idées reprises par Fréchette — télémédecine, soutien aux PME, recours au privé — suggérant un programme largement inspiré du Parti libéral du Québec.
Paul St-Pierre Plamondon a, pour sa part, souligné les similitudes entre la CAQ et le PLQ, les accusant de proposer des politiques insuffisantes pour la pérennité linguistique et culturelle, tout en critiquant le bilan de Christine Fréchette qui aurait mené une politique trop ouverte à l'immigration.
Le Parti conservateur du Québec d'Éric Duhaime a attaqué par la droite, estimant que les orientations caquistes rejoignent ses propres propositions : plus de privé en santé, réduction de l'État et baisse des impôts.
Seul Québec solidaire a articulé une critique ancrée à gauche, féministe et écologique. Sur les féminicides, Ruba Ghazal a rappelé que « les symboles ne sauvent pas des vies » et exigé des mesures concrètes. Sur l'environnement, le parti a dénoncé l'ouverture aux gaz de schiste. Sur le coût de la vie, il a accusé la CAQ d'inaction prolongée et d'opportunisme politique.
Conclusion : un gouvernement de gestion de crise du capitalisme québécois
Le gouvernement Christine Fréchette ne marque pas un tournant, mais une adaptation. Face aux crises multiples — économique, sociale, écologique —, il cherche à stabiliser le système en renforçant le rôle de l'État comme gestionnaire des intérêts du capital. Derrière le discours de renouveau, c'est une offensive de classe qui se poursuit : austérité, privatisation, répression et abandon des enjeux écologiques.
Le véritable clivage n'est pas entre les partis néolibéraux, mais entre les intérêts du capital et ceux de la majorité sociale. Et sur ce terrain, la continuité est totale.
[1] Voir, Louis-Philippe Lampron, La démocratie ne se défendra pas toute seule, Écosociété, 2026, particulièrement le chapitre 5, Protéger la digue des droits et libertés de la personne : l'insoutenable légèreté du mécanisme de dérogation aux droits.
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