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L’OIT appelle à renforcer la protection sociale face à l’évolution du monde du travail

Un nouveau rapport de l'OIT invite les États membres à renforcer les systèmes de protection sociale pour faire face à l'évolution des marchés du travail. S'appuyant sur (…)

Un nouveau rapport de l'OIT invite les États membres à renforcer les systèmes de protection sociale pour faire face à l'évolution des marchés du travail. S'appuyant sur l'expérience internationale, il formule des recommandations politiques visant à garantir que tous les travailleurs — quel que soit leur type d'emploi — soient protégés contre les risques sociaux et capables de s'adapter aux profondes transformations du marché du travail.

Tiré de Entre les lignes et les mots

GENÈVE (OIT Infos) – Un nouveau rapport de l'Organisation internationale du Travail (OIT) appelle à un renforcement décisif des systèmes de protection sociale à l'échelle mondiale, avertissant que les lacunes actuelles en matière de couverture, d'adéquation et de financement laissent des millions de travailleurs sans protection dans une économie mondiale de plus en plus volatile. Le rapport, intitulé « Universal social protection in changing labour markets : Protecting workers in all types of employment » (Protection sociale universelle sur des marchés du travail en mutation : Protéger les travailleurs dans tous les types d'emploi), souligne que le renforcement des systèmes de protection sociale est essentiel pour garantir que tous les travailleurs — quel que soit leur type d'emploi — soient protégés contre les risques sociaux et capables de faire face aux profondes transformations du marché du travail.

Combler les lacunes critiques en matière de protection

Pour remédier aux lacunes persistantes en matière de couverture, le rapport préconise une extension systématique de celle-ci, afin de garantir que tous les travailleurs, y compris les travailleurs temporaires, à temps partiel et indépendants, soient adéquatement protégés. Il met en avant les expériences de certains pays en matière d'extension de la couverture sociale à des catégories de travailleurs souvent confrontées à des lacunes de protection, telles que celles employées dans les micro-entreprises et les petites entreprises, dans l'agriculture, dans le travail domestique, dans le cadre de relations de travail complexes et dans le travail indépendant.

Veiller à ce que les travailleurs de tous les types d'emploi soient correctement couverts permet non seulement de soutenir les objectifs sociaux et économiques, mais facilite également les transitions de l'économie informelle vers l'économie formelle.

D'une protection minimale à des systèmes adéquats et complets

Au-delà de l'extension de la couverture, le rapport souligne la nécessité urgente d'améliorer l'adéquation et l'exhaustivité des prestations afin d'accroître leur efficacité dans la prévention de la pauvreté et la réduction de la vulnérabilité.

Il soutient que la protection sociale doit dépasser les approches étroites et réactives pour offrir une protection fiable tout au long de la vie des personnes — en les accompagnant lors des transitions entre emplois, secteurs et formes d'emploi, ainsi qu'aux étapes clés de la vie, depuis la petite enfance et le passage de l'école au monde du travail jusqu'à la parentalité, en passant par les périodes de chômage, de maladie ou en cas de handicap, et jusqu'à la vieillesse.

Assurer un financement durable et équitable

L'un des messages centraux du rapport est que le renforcement de la protection sociale nécessite des mécanismes de financement durables et équitables. Il souligne le rôle de la mobilisation des ressources nationales — notamment les cotisations de sécurité sociale et la fiscalité progressive — comme élément central des stratégies de financement, complétées si nécessaire par des subventions publiques afin d'inclure les travailleurs dont la capacité contributive est limitée. Cette approche favorise le partage des risques, la redistribution et la viabilité du système à long terme.

Le rapport reconnaît également que, pour les pays dont la capacité budgétaire est insuffisante, la solidarité internationale demeure essentielle pour soutenir le développement des systèmes de protection sociale et pour se préparer aux crises ou y faire face.

Construire des systèmes résilients pour l'avenir du travail

Dans un contexte marqué par le changement climatique, la transformation technologique et les évolutions démographiques, la publication souligne que des systèmes de protection sociale solides sont indispensables à la résilience. Ils aident les travailleurs et les entreprises à s'adapter au changement, soutiennent les transitions vers des activités économiques plus durables et renforcent la cohésion sociale.

« Le renforcement des systèmes de protection sociale n'est plus une option — c'est une nécessité. Nous avons besoin de systèmes qui touchent tout le monde, offrent une protection adéquate et soient financés de manière équitable et durable. C'est le fondement de la résilience, de la justice sociale et d'une transition juste dans un monde du travail en mutation. » – Shahra Razavi, directrice du Département de la protection sociale universelle de l'OIT

Référence

Organisation internationale du Travail (OIT). 2026. Protection sociale universelle dans des marchés du travail en mutation : Protéger les travailleurs dans tous les types d'emploi. Genève : OIT.

https://www.ilo.org/fr/resource/actualites/loit-appelle-renforcer-la-protection-sociale-face-levolution-du-monde-du

ILO calls for stronger social protection for a changing world of work

https://www.ilo.org/resource/news/ilo-calls-stronger-social-protection-changing-world-work

La OIT insta a reforzar la protección social ante la transformación del mundo del trabajo

https://www.ilo.org/es/resource/noticias/la-oit-insta-reforzar-la-proteccion-social-ante-la-transformacion-del-mundo

OIT pede maior proteção social diante das transformações no mundo do trabalho

https://www.ilo.org/pt-pt/resource/noticias/oit-pede-maior-protecao-social-diante-das-transformacoes-no-mundo-do

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Analyse - Travailler en Chine, 2026 : vue d’ensemble depuis le bas

Intelligence artificielle, stages forcés, décès dus au surmenage, ouvriers agricoles âgés dans les champs. Un voyage à travers les conditions de travail en Chine à partir de (…)

Intelligence artificielle, stages forcés, décès dus au surmenage, ouvriers agricoles âgés dans les champs. Un voyage à travers les conditions de travail en Chine à partir de sources chinoises

15 avril 2026 | tiré d'Europe solidaire sans frontières

Au cours du dernier mois, la chaîne militante LaborInfo a publié une série d'articles sur les conditions de travail en Chine, provenant de sources très diverses. On y trouve des enquêtes du Qilu Evening News et du China Youth Daily, des reportages de CBN/Yicai et de LatePost, des analyses de Huxiu, des données du Beijing Youth Daily, un documentaire en plusieurs épisodes de la chaîne Jidian et une analyse du China Workers' Liberation Daily, un journal d'orientation marxiste. Pris individuellement, chacun de ces articles raconte un fragment spécifique du monde du travail chinois. Lus ensemble, ils composent un tableau plus large et plus cohérent que leur hétérogénéité ne le laisserait supposer, car ils convergent tous vers une réalité structurelle qui traverse différents secteurs, générations et zones géographiques du pays, du village agricole du Yunnan au bureau high-tech de Shenzhen, de l'institut professionnel du Henan au plateau de tournage de Hengdian. Il s'agit de la vulnérabilité structurelle des travailleurs chinois face à n'importe quel interlocuteur, qu'il s'agisse d'une entreprise privée, d'une plateforme numérique, d'un établissement scolaire ou d'un donneur d'ordre agricole.

L'intelligence artificielle comme machine d'expulsion

Parmi tous les facteurs qui redessinent le marché du travail chinois, l'intelligence artificielle est le plus visible et le plus discuté. Trois des articles recueillis par LaborInfo analysent ses effets sous différents angles au sein de deux secteurs contigus : celui des « short dramas », ces séries en épisodes très courts conçues pour être visionnées sur smartphone qui, en Chine, ont généré un marché estimé à plus de 50 milliards de yuans en 2025, et celui des jeux vidéo. Il en résulte un tableau à plusieurs niveaux où le phénomène apparaît bien plus complexe qu'un simple remplacement des travailleurs par l'IA.

Le premier niveau est celui de l'impact immédiat sur l'emploi. À Hengdian, le district du Zhejiang qui abrite les plus grands studios de cinéma du pays et qui a fonctionné pendant des années comme pôle de production pour l'industrie des séries courtes, le travail s'est brusquement raréfié au cours des premiers mois de 2026. Les groupes de messagerie par lesquels les acteurs et les figurants recevaient leurs convocations sur les plateaux, qui jusqu'à il y a quelques mois encore étaient saturés de notifications, sont devenus silencieux. Selon les estimations qui circulent parmi les professionnels du secteur, le nombre de productions en prise de vues réelles lancées a chuté de près de 80 % par rapport à l'année précédente, et le volume total des engagements a plus que diminué de moitié. L'arrivée des mini-séries générées par l'intelligence artificielle a rendu superflue une grande partie de la chaîne de production traditionnelle, des acteurs aux techniciens des effets spéciaux. Certains travailleurs se sont reconvertis dans la livraison de repas à domicile ou la vente en direct en streaming, d'autres sont retournés dans leurs villes d'origine. Ceux qui sont restés attendent une reprise que personne n'est en mesure de garantir.

Le deuxième niveau concerne un problème qui précède l'intelligence artificielle et que son apparition a rendu ingérable. Le secteur des courts métrages dramatiques traversait déjà une crise de liquidités liée au fonctionnement même de son modèle économique. Les plateformes de distribution avaient attiré les sociétés de production en offrant un « minimum garanti » pour chaque titre livré, un mécanisme qui a encouragé une course à la quantité au détriment de la qualité. Certaines sociétés ont exploité ces fonds pour multiplier les plateaux actifs simultanément, fragmentant ainsi les ressources et abaissant les normes. Lorsque les plateformes ont suspendu le mécanisme des minimums garantis, la chaîne des paiements s'est rompue. Les fonds étaient versés par tranches successives, et souvent les premières versements couvraient à peine les coûts logistiques, tandis que les rémunérations du personnel dépendaient de versements ultérieurs qui, dans de nombreux cas, ne sont jamais arrivés. Il en résulte un phénomène d'insolvabilité généralisée qui touche des centaines de travailleurs dans des villes comme Xi'an, Zhengzhou et Chengdu, toutes considérées comme des capitales de la production de courts métrages dramatiques. Caméramans, acteurs et figurants attendent depuis des mois le paiement de leurs prestations déjà effectuées, et certaines sociétés de production sont devenues injoignables. Dans ce contexte, l'arrivée de l'intelligence artificielle a ajouté une incitation supplémentaire à suspendre les productions traditionnelles, car le coût d'une mini-série générée par l'IA peut être dix fois moins élevé que celui d'une production avec de vrais acteurs.

Le troisième niveau concerne la restructuration planifiée dans l'industrie technologique établie. NetEase, l'un des plus grands groupes chinois du secteur des jeux vidéo, a intégré l'intelligence artificielle dans l'ensemble de la chaîne de développement, de la conception artistique aux modèles 3D, de l'animation aux tests, annonçant des gains d'efficacité pouvant atteindre 300 % à certaines étapes. Les postes les plus touchés sont ceux en sous-traitance, qui représentent dans le secteur chinois du jeu vidéo entre 20 % et 30 % des effectifs des moyennes et grandes entreprises et couvrent des fonctions opérationnelles telles que le service client, les essais de base et une partie de la production graphique. Selon les analyses du secteur, un employé qui utilise des outils d'IA équivaut, en termes de productivité, à trois employés qui ne les utilisent pas, tandis que le coût quotidien des outils d'IA pour une entreprise de cinq cents personnes s'élève à environ cinquante mille yuans par mois, soit l'équivalent du salaire d'une dizaine de programmeurs de niveau intermédiaire. Ce phénomène ne concerne pas uniquement NetEase. Des entreprises telles que miHoYo, Perfect World, Yoozoo Games et 37Games ont toutes lancé des processus similaires d'intégration de l'IA dans la production. Il s'agit d'une restructuration à l'échelle industrielle dans laquelle la promesse selon laquelle l'IA générera de nouveaux emplois reste pour l'instant sans fondement. Le remplacement est à sens unique, et les travailleurs évincés des postes de base ne trouvent pas de réaffectation au sein du secteur.

Ce qui relie ces trois niveaux, c'est un élément commun. Dans tous les cas, les premiers à payer le prix de cette transformation sont les travailleurs aux contrats les plus précaires, à savoir les figurant.es, les indépendant.es, les sous-traitant.es, des personnes dépourvues de toute protection formelle et de tout pouvoir de négociation. La convention d'autorégulation signée en février 2026 par trente-huit acteurs du secteur des micro-drames, qui prévoit le paiement ponctuel et intégral des salaires ainsi que la mise en place de dépôts de garantie, n'a jusqu'à présent pas eu d'effets concrets sur les conditions de ces travailleurs.

Les jeunes, entre travail forcé et fuite vers la stabilité

La pression que l'intelligence artificielle exerce sur les travailleurs déjà actifs sur le marché se répercute, par des mécanismes différents, sur la génération qui tente d'entrer sur le marché du travail. Deux des articles recueillis par LaborInfo dressent un portrait de la condition des jeunes Chinois aux deux extrémités opposées du système éducatif, et le tableau qui en ressort est celui d'un étau.

À l'extrémité la plus basse, celle de l'enseignement professionnel, le cas du Collège professionnel des sciences et technologies de Xinyang, dans la province du Henan, illustre une pratique répandue et attestée depuis des années. L'établissement a envoyé des étudiant.es de deuxième année travailler en usine à des tâches sans aucun rapport avec leur cursus, en menaçant de retirer cinquante crédits universitaires à celles et ceux qui refusaient et en leur faisant signer des « lettres d'engagement volontaire » dont le caractère volontaire était manifestement fictif. L'environnement de travail avait été décrit comme dégradé et le travail consistait en des tâches répétitives à la chaîne. Sous la pression de l'opinion publique, l'école est revenue sur sa position officielle en déclarant que la participation était facultative et a rappelé les étudiant·e·s, mais le mécanisme sous-jacent reste inchangé. Dans des cas similaires documentés précédemment, comme celui du lycée professionnel Jiangxi de technologie des énergies nouvelles, il est apparu que les établissements prélèvent des commissions sur les salaires des étudiant·e·s de l'ordre de 10 à 30 %, parfois par l'intermédiaire d'agences d'intérim qui prélèvent une commission supplémentaire. Le règlement du ministère de l'Éducation de 2022 sur la gestion des stages des élèves des établissements professionnels interdit explicitement ces pratiques, mais l'application de ces règles est largement inefficace. Dans le cas du Henan, les journalistes qui ont contacté les autorités scolaires locales n'ont obtenu aucune réponse. L'école professionnelle fonctionne, en réalité, comme une agence de placement de main-d'œuvre à bas coût déguisée en établissement d'enseignement.

À l'autre extrémité, celle des diplômés des universités généralistes, le phénomène est similaire dans la forme et analogue dans le fond. Selon le livre blanc publié par 51job en mars 2026, 25,1 % des diplômé.es de l'année ont choisi de postuler à des postes dans le secteur public, c'est-à-dire à des concours pour devenir fonctionnaires, à des organismes publics ou à des postes d'enseignant.e, soit une augmentation de 2,6 points de pourcentage par rapport à l'année précédente. La part des diplômé.es qui choisissent d'entrer sur le marché du travail privé a baissé, bien que légèrement, passant de 36,6 % à 36,2 %. La nouveauté la plus significative est la croissance de ce qu'on appelle le « slow employment », qui concerne 10,3 % des nouveaux diplômés et consiste en un report délibéré de la recherche d'emploi dans l'attente de conditions plus favorables, avec une augmentation de près d'un point de pourcentage en un an seulement. Parallèlement, la propension à poursuivre ses études, tant en Chine qu'à l'étranger, a diminué, ce qui suggère que le choix d'attendre n'est pas motivé par une ambition académique mais par des considérations défensives. Le suivi du parcours post-embauche des diplômé.es de 2024 confirme la fragilité de l'emploi privé chez les jeunes. Le taux d'abandon le plus élevé est enregistré dans le secteur de la restauration, de l'hôtellerie et du tourisme, avec 20,6 %, suivi de l'immobilier et de la logistique. Les secteurs les plus aptes à retenir les nouveaux embauchés sont la finance, l'énergie et les services professionnels, tous perçus comme plus stables et mieux protégés.

Le lien entre ces deux extrêmes est évident. Les élèves des établissements professionnels et les diplômé.es des universités occupent des positions sociales différentes, mais les deux groupes réagissent de la même manière face à ce vide. Le marché du travail privé chinois n'offre pas aux jeunes des conditions perçues comme acceptables, et les réponses qui en découlent – l'exploitation directe pour les plus faibles et la fuite vers la stabilité pour les plus qualifié.es – sont les deux faces d'une même insuffisance structurelle.

La vie comme prolongement du travail

Pour celles et ceux qui sont déjà intégrés au marché du travail, la question se déplace alors de l'accès à l'exercice quotidien de l'activité professionnelle, et le tableau qui se dessine ici est celui d'une perméabilité croissante entre le temps de travail et le temps de vie, avec des conséquences mesurables sur la santé physique et mentale des travailleurs.

Une enquête menée par le Centre de recherche sociale du China Youth Daily auprès de 1 335 salariés, publiée en mars 2026, a révélé que 77,5 % des personnes interrogées perçoivent la frontière entre leur vie personnelle et leur travail comme floue. 52,5 % continuent de répondre à des messages professionnels après la fin de leur journée de travail, 45,7 % renoncent à leurs projets du week-end pour des raisons professionnelles, 44,5 % reçoivent régulièrement des communications professionnelles via WeChat, par téléphone ou par e-mail en dehors des heures de travail, et 42,8 % sont convoqué.es pour des activités professionnelles pendant leurs périodes de repos. 65 % des personnes interrogées déclarent avoir l'impression que leur vie est « envahie » par le travail. Ce chiffre est transversal, mais touche particulièrement les jeunes travailleurs et ceux des grandes villes, où la pression concurrentielle est plus intense. 55,8 % attribuent cette érosion des frontières à la diffusion des outils de communication instantanée, qui rendent chaque employé.e joignable à tout moment et effacent de fait la séparation entre espace professionnel et espace domestique. Dans ce contexte, la journée de travail de huit heures héritée du passé apparaît comme une convention de plus en plus éloignée de la réalité vécue par les travailleurs chinois du secteur tertiaire.

Les conséquences de cette situation sur la santé sont documentées dans un long reportage de LatePost consacré au phénomène de la mort subite due au surmenage, initialement publié en 2021 et republié de manière significative par LaborInfo en 2026, ce qui confirme la persistance et l'aggravation du problème. La seule donnée épidémiologique disponible à l'échelle nationale remonte à une étude de 2006 menée par l'hôpital Fuwai de l'Académie chinoise des sciences médicales, qui estimait à 544 000 le nombre de décès soudains par an, soit une incidence de 41,8 cas pour 100 000 habitant.es. Cette statistique, qui n'a jamais été mise à jour et qui est encore citée dans les rapports officiels de 2020 sur les maladies cardiovasculaires, est considérée par les observateurs du secteur comme largement dépassée, des estimations officieuses situant le total annuel à plus d'un million de cas. L'âge moyen des personnes victimes d'un infarctus du myocarde a progressivement baissé au cours des dernières décennies, passant de 60 à 70 ans dans les années 1980 à des cas de plus en plus fréquents chez les 20-40 ans. Les médecins des urgences signalent comme facteurs récurrents le tabagisme, le manque de sommeil chronique, les horaires de travail prolongés et le stress psychologique constant. La littérature médicale internationale a depuis longtemps établi un lien entre le stress psychologique et émotionnel et les anomalies cardiaques potentiellement mortelles.

La réponse institutionnelle reste insuffisante sur ces deux fronts. En matière de protection du temps libre, les recommandations qui ressortent des enquêtes elles-mêmes se concentrent sur la capacité individuelle à gérer son temps, faisant porter la responsabilité sur le travailleur individuel et laissant intacte la structure organisationnelle à l'origine du problème. En matière d'urgence sanitaire, la couverture en défibrillateurs automatiques externes dans les lieux publics et sur les lieux de travail en Chine reste bien inférieure à celle des pays à revenu élevé. Shenzhen, la ville la mieux équipée du pays, dispose de 17,5 appareils pour 100 000 habitants, contre 700 aux États-Unis et 276 au Japon. La culture d'entreprise de la « disponibilité permanente » et la culture du « 996 » (travailler de 9 heures du matin à 9 heures du soir, six jours sur sept) continuent d'agir comme un facteur environnemental que les travailleurs individuels peuvent tout au plus atténuer, mais pas modifier.

Le retour à la terre, fin d'un cycle

Alors que dans les villes, le travail se transforme ou disparaît sous la pression de l'intelligence artificielle et de la précarité contractuelle, dans les campagnes chinoises s'achève un cycle long qui trouve ses racines dans l'exode rural des dernières décennies. Le dernier article du recueil de LaborInfo rapporte les conclusions d'un reportage documentaire dont les auteurs ont visité plus d'un millier de villages et hameaux entre 2021 et 2025, découvrant partout la même configuration.

Les paysans ont cédé les droits de gestion de leurs terres à des entrepreneurs locaux ou extérieurs, souvent originaires des régions côtières orientales, et travaillent désormais comme ouvriers agricoles à la journée sur les champs qui leur appartenaient autrefois. Le schéma se répète du Guangdong au Heilongjiang, des plantations de canne à sucre du Lingnan aux champs de maïs de la plaine du nord de la Chine et aux cultures de thé du Jiangxi. La rémunération horaire du travail agricole oscille entre 10 et 20 yuans de l'heure, avec des pics plus élevés pour les tâches les plus pénibles. Il n'y a pas de contrats, le paiement est quotidien et en espèces, et la main-d'œuvre est composée presque exclusivement de femmes d'âge mûr et de personnes âgées.

La logique économique qui sous-tend ce système est simple. Cultiver soi-même des céréales sur de petites parcelles ne rapporte que des revenus minimes, avec un revenu horaire qui peut descendre à quelques yuans après déduction des coûts des semences, des engrais et des pesticides. Les cultures commerciales à plus forte valeur ajoutée, comme les fleurs, le thé ou les fruits, nécessitent des investissements en capital, des compétences techniques de pointe et des débouchés commerciaux dont le petit agriculteur ne dispose pas. La location de la terre à un entrepreneur, qui varie de 500 à 1 300 yuans par mu et par an selon la zone et la qualité du sol, garantit un revenu sûr et immédiat, aussi modeste soit-il. Le programme national de remembrement a accéléré le processus, en aplanissant les talus entre les petites parcelles et en les regroupant en grands champs adaptés à la mécanisation.

Les personnes qui travaillent encore dans les champs sont, dans la grande majorité des cas, celles qui n'ont pas d'autre choix. Ce sont les mêmes travailleurs migrants qui, dans leur jeunesse, ont travaillé sur les chantiers de construction des villes de la côte est et qui, passés la soixantaine, ont été exclus du secteur du bâtiment parce que les maîtres d'ouvrage ne veulent pas prendre en charge la responsabilité civile liée à l'emploi de main-d'œuvre âgée. De retour au village, ils et elles acceptent n'importe quel emploi disponible. Certaines personnes ramassent dans les champs les déchets laissés par les moissonneuses, une pratique de glanage qui a parfois des conséquences tragiques lorsque les personnes âgées s'approchent trop près des machines en marche. L'ampleur du phénomène est amplifiée par le dépeuplement des campagnes. Les jeunes travaillent en ville, ne reviennent que quelques jours par an pour le Nouvel An lunaire et parlent mandarin, tandis que le dialecte local disparaît. Les liens familiaux se distendent, les maisons restent fermées et sont envahies par les mauvaises herbes, les tombes des ancêtres se désagrègent et deviennent impossibles à identifier. Dans certains villages, des personnes âgées isolées meurent dans les champs et restent à la vue de tout le monde pendant des jours, car personne ne vient les chercher.

Ce dernier article publié par LaborInfo complète le tableau esquissé par les précédents. La personne âgée, travailleur migrant, qui retourne au village et accepte de travailler comme ouvrier agricole sur ses propres terres est le point d'arrivée d'un parcours qui commence avec les jeunes étudiant.es en formation professionnelle envoyé.es à l'usine et passe par l'employé.e du secteur technologique qui répond à des messages professionnels à deux heures du matin. À chaque étape, le dénominateur commun est l'absence d'outils collectifs de protection et le fait que l'emploi est réduit à une transaction individuelle dans laquelle le travailleur est toujours la partie la plus faible. L'intelligence artificielle accélère ce processus dans le secteur urbanisé et technologique, le marché foncier le reproduit dans les campagnes, le système éducatif y prépare dès l'école. La convention d'autorégulation du secteur des micro-drames, le règlement ministériel sur les stages, les recommandations des experts sur la gestion du temps sont autant d'outils qui restent lettre morte ou qui font porter la responsabilité sur l'individu, sans toucher aux conditions structurelles à l'origine du problème. Ce que la synthèse de LaborInfo met en évidence, c'est la simultanéité et l'interconnexion de ces crises, et le fait que dans chacune d'elles, le coût est répercuté, avec une précision calculée, sur celles et ceux qui produisent la valeur.

Andrea Ferrario

P.-S.
• Traduit pour ESSF par Pierre Vandevoorde avec l'aide de Deeplpro

Source - Andrea Ferrario, 15 avril 2026 :
https://andreaferrario1.substack.com/p/lavorare-in-cina-2026-una-panoramica

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Le mépris du droit international dans un silence (presque) total

21 avril, par Clément Boursin — , ,
Le 15 avril 2023 éclatait le conflit entre l'armée soudanaise et les paramilitaires des Forces de soutien rapide. Divisé, le pays compte aujourd'hui le plus de déplacés au (…)

Le 15 avril 2023 éclatait le conflit entre l'armée soudanaise et les paramilitaires des Forces de soutien rapide. Divisé, le pays compte aujourd'hui le plus de déplacés au monde, et la situation des droits humains s'avère catastrophique, alors que la communauté internationale continue de se taire.

Tiré d'Afrique XXI.

Trois ans après le déclenchement de la guerre, en avril 2023, le Soudan fait face à l'une des plus graves crises humanitaires et des droits humains au monde, une « terre de désespoir », comme l'a rappelé, en février 2026, le haut commissaire des Nations unies aux droits de l'homme, Volker Turk. Les affrontements entre l'armée soudanaise et les Forces de soutien rapide (FSR), une force paramilitaire, ont causé la mort de plus de 200 000 personnes et en ont déplacé près de 14 millions. Aujourd'hui, près de 33 millions de Soudanais ont besoin d'une aide humanitaire du fait de l'effondrement du système de santé et de l'insécurité alimentaire. Au-delà d'une simple guerre civile (qui a de fait partagé le pays en deux), le conflit soudanais s'inscrit dans une rivalité de pouvoir entre deux chefs militaires, alimentée par des intérêts géostratégiques et économiques d'acteurs régionaux, dont l'implication dans le conflit s'est accrue au fil du temps et pourrait à terme faire basculer l'ensemble de la région dans la guerre.

La guerre actuelle trouve ses racines dans la transition politique avortée qui a suivi la chute d'Omar el-Béchir, en 2019, après trente ans de régime autoritaire. À la suite d'importantes manifestations dénonçant les conditions de vie dégradées dans le pays, le président soudanais, acculé par la fronde populaire, est destitué par l'armée et remplacé par un conseil militaire de transition, dans lequel siège des civils. Le conseil prend ensuite le nom de conseil de souveraineté. Les millions de Soudanais qui sont descendus dans les rues réclament un État de droit et une démocratie gérée par un pouvoir civil. La révolution soudanaise semble être en marche. Une telle recomposition politique ne plaît naturellement pas aux militaires qui, durant des décennies, ont géré intégralement le pays.

Le 3 juin 2019, plus de cent manifestants pacifiques sont tués à Khartoum, la capitale, par les Forces de soutien rapide (FSR), envoyées pour réprimer dans le sang les aspirations démocratiques. Le massacre de Khartoum marque la fin des espoirs de la révolution soudanaise. En octobre 2021, le général Abdel Fattah al-Burhan, chef de l'armée soudanaise, et le général Mohamed Hamdan Dagalo, dit « Hemetti », commandant des FSR, fomentent un coup d'État pour écarter définitivement les civils du pouvoir. Mais les tensions entre les deux hommes s'accentuent rapidement, notamment autour de l'intégration des FSR dans l'armée nationale et du contrôle des ressources économiques stratégiques, en particulier l'or du Darfour, territoire à l'ouest du Soudan dans lequel les FSR ont développé des activités lucratives dès l'époque où ils étaient des Janjawids (1). Le 15 avril 2023, les affrontements éclatent à Khartoum. Ce conflit oppose alors deux centres de pouvoir militaire qui cherchent chacun à imposer leur domination politique et économique sur l'État soudanais.

Crimes de guerre et crimes contre l'humanité

Après Khartoum, les combats gagnent progressivement l'ensemble du territoire, particulièrement le Darfour puis les régions du Kordofan, dans l'ouest du pays, où les FSR sont majoritairement présentes. Les deux camps ont recours à l'artillerie lourde, aux bombardements aériens, aux drones et aux combats urbains, souvent dans des zones densément peuplées. Ils s'allient avec diverses milices locales ayant leur propre agenda politique. Les forces belligérantes font fi du droit de la guerre : attaques indiscriminées, exécutions sommaires, pillages, violences sexuelles… Le pays s'effondre sur lui-même. Avec l'insécurité et les déplacements constants de populations, les terres agricoles sont en partie laissées à l'abandon, et la production s'effondre. Le système de santé est directement visé. Plus de deux cents attaques (2) contre des structures médicales ont été recensées depuis le début du conflit, selon les Nations unies. Les sièges imposés par les FSR à certaines villes au Darfour et au Kordofan ont entraîné l'effondrement de l'accès à la nourriture et aux médicaments, contribuant à une crise humanitaire d'une ampleur sans précédent.

Les violences commises dans le cadre du conflit relèvent pour beaucoup du droit pénal international. Divers mécanismes des Nations unies et plusieurs organisations de défense des droits humains ont, ces trois dernières années, documenté des crimes de guerre et des crimes contre l'humanité commis par les deux camps. Au Darfour, les FSR sont accusées de massacres ciblant des populations civiles, souvent selon des critères ethniques.

La prise d'El-Fasher, dernier bastion de l'armée soudanaise dans la région du Darfour Nord, le 26 octobre 2025, après cinq cents jours de siège, s'est accompagnée d'exécutions extrajudiciaires et de violences sexuelles massives, de destructions et de déplacements forcés des rares survivants. Dans un rapport rendu public en février 2026, la mission d'enquête indépendante, créée en octobre 2023 par le Conseil des droits de l'homme des Nations unies, conclut que les exactions commises par les FSR et les milices arabes alliées présentent les « signes distinctifs d'un génocide », avec un mode opératoire visant à éliminer de la ville les communautés non arabes, en particulier les Zaghawas et les Fours.

Des violences sexuelles systématiques contre les non-Arabes

Dans leur offensive, les FSR ont systématiquement tué les hommes de ces groupes ethniques, infligé de graves atteintes physiques et mentales aux femmes, aux enfants et aux vieillards, et créé des conditions de vie destinées à détruire, entièrement ou en partie, ces communautés. Plus de 6 000 décès ont pu être vérifiés pendant l'offensive, dont au moins 4 400 personnes au cours des trois premiers jours de l'offensive. Sur ce nombre, trois personnes sur quatre ont été tuées dans la ville d'El-Fasher et un quart alors qu'elles fuyaient. Selon les enquêteurs des Nations unies, les violences sexuelles apparaissent comme un instrument central de cette offensive. Elles s'inscrivent dans un schéma visant spécifiquement les femmes et les filles des communautés non arabes, où l'humiliation et la destruction psychologique accompagnent les violences physiques.

Pour de nombreux habitants du Darfour, cette violence exacerbée a un goût de déjà-vu. Les FSR sont en effet issues des milices Janjawids, actives lors de la guerre du Darfour il y a plus de vingt ans. À l'époque, elles affrontaient déjà les communautés non arabes, Fours, Masalits, Zaghawas, mais avec l'appui du gouvernement soudanais. Les Janjawids avaient à l'époque commis un génocide, dont plusieurs affaires sont actuellement traitées devant la Cour pénale internationale (CPI).

Le conflit soudanais s'inscrit également dans une rivalité stratégique plus large au Moyen-Orient et en Afrique de l'Est. Au fil des mois, le conflit s'est progressivement internationalisé. Deux blocs régionaux se sont formés. Un premier bloc est constitué des FSR, soutenues par les Émirats arabes unis (EAU), avec des relais logistiques de pays voisins partenaires des Émiratis (Tchad, Libye, Éthiopie, République centrafricaine et Soudan du Sud). Un second bloc est constitué de l'armée soudanaise, soutenue par l'Arabie saoudite, l'Égypte, la Turquie, l'Érythrée et le Qatar, de manière plus discrète. Chaque camp reçoit des armes et des équipements militaires en quantité, dont de plus en plus d'armes sophistiquées (drones, missiles…). Les belligérants reçoivent également des soutiens en hommes via des milices locales et l'arrivée de mercenaires voisins et étrangers. Les FSR sont notamment appuyées par des milices arabes locales et des mercenaires colombiens.

Des équipements militaires français

Les EAU et l'Arabie saoudite, deux puissances majeures du Golfe, cherchent à étendre leur influence économique et politique dans la région de la mer Rouge. Le Soudan représente à cet égard un enjeu majeur : accès aux ressources aurifères, contrôle des routes commerciales et influence stratégique sur le littoral de la mer Rouge. Le soutien apporté aux différentes factions armées par les puissances du Golfe reflète ainsi des intérêts géopolitiques qui dépassent largement le cadre national soudanais.

Plusieurs enquêtes (3) ont mis en évidence la présence d'armes occidentales dans l'arsenal des FSR, acheminées via les EAU, dont des équipements militaires français. Parallèlement, l'or soudanais continue d'alimenter les marchés internationaux, aux EAU comme en Suisse, contribuant indirectement au financement du conflit. Cette internationalisation de la guerre au Soudan accroît les risques d'extension régionale et complique encore davantage les tentatives, pour l'instant stériles, de médiation internationale, dans un contexte mondial de crises et de conflits majeurs où le respect du droit international n'a plus cours.

Après trois années de combats, aucun camp ne semble en mesure d'imposer une victoire militaire décisive. Les deux forces disposent de ressources importantes, d'armements sophistiqués et du soutien de parrains extérieurs. Cette situation crée une impasse militaire, dans laquelle la population civile paie le prix le plus lourd.

Les EAU, un ami de la France au cœur du conflit

L'inaction de la communauté internationale vis-à-vis des violations constantes de l'embargo sur les armes au Darfour par les EAU est patente. Aucun État n'ose critiquer publiquement cette réalité de peur de mettre à mal ses relations avec ce très riche pays du Golfe. C'est particulièrement le cas de la France, qui développe avec cette monarchie depuis plus d'une décennie « un partenariat stratégique », selon une note (4) de 2025 du ministère de l'Économie et des Finances. Ces dix dernières années, les EAU ont été le premier acheteur d'armements français. La France y dispose d'une base militaire permanente depuis 2009. Cette relation privilégiée s'illustre par des échanges commerciaux qui ont atteint 8,5 milliards d'euros en 2024. Les Émirats sont de loin le premier client de la France au Proche-Orient et au Moyen-Orient. Ces prochaines années, les EAU prévoient d'investir entre 30 et 50 milliards d'euros en France, notamment à travers le projet d'un campus dédié à l'IA appelé à devenir le plus grand d'Europe dans ce domaine.

Il est pourtant crucial pour mettre un terme au conflit au Soudan de faire respecter l'embargo sur les armes au Darfour, et même de l'étendre à l'ensemble du Soudan, et bien entendu d'empêcher tout approvisionnement militaire des forces en présence. De nombreux observateurs soulignent également que toute solution de paix durable devra inévitablement passer par un retour du pouvoir aux civils, l'exclusion des chefs militaires du processus politique et la reconstruction d'institutions étatiques légitimes.

Face à l'ampleur des crimes commis au Soudan ces trois dernières années, la question de la justice reste également centrale. Pour les millions de victimes soudanaises, déplacés, survivants de massacres, victimes de violences sexuelles, la justice constitue une condition indispensable pour toute paix durable. Sans responsabilité pénale pour les principaux auteurs de crimes internationaux, le risque est grand de voir les mêmes dynamiques de violence se reproduire.

Le temps de s'interroger sur ceux qui provoquent ou profitent de la guerre au Soudan semble dépassé. Face à la poursuite de la guerre et aux atrocités commises, la communauté internationale, en particulier l'Occident, doit agir et demander des comptes, y compris auprès des pays du Golfe.

Notes

1- Des miliciens afro-arabes du Darfour.

2- « Soudan : l'ONU intensifie ses efforts diplomatiques sur fond de crise humanitaire qui s'aggrave », Nations unies, 6 avril 2026, à lire ici.

3- « Soudan. Des systèmes d'armement de fabrication française repérés dans le conflit – nouvelles investigations », Amnesty International, 14 novembre 2024, à lire ici.

4- « France-Émirats : un partenariat stratégique en pleine expansion », ministère de l'Économie, des Finances et de la Souveraineté industrielle, énergétique et numérique, 28 février 2025, voir ici.

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Est de la RD Congo. Une paix bon marché et des médias muselés

Les troupes rwandaises se sont retirées de l'est de la RD Congo, alors que le président Paul Kagame niait leur présence. Une situation qui ne rassure guère la population, prise (…)

Les troupes rwandaises se sont retirées de l'est de la RD Congo, alors que le président Paul Kagame niait leur présence. Une situation qui ne rassure guère la population, prise entre les forces congolaises et le groupe rebelle AFC/M23, déjà accusé d'exactions, notamment contre des journalistes.

Tiré d'Afrique XXI.

Disciplinés, en longues files, des militaires descendent des collines du Nord-Kivu et du Sud-Kivu, en République démocratique du Congo (RD Congo), et prennent la direction de la frontière du Rwanda. Alors que, durant des mois, Kigali a nié avoir déployé des troupes dans l'est du Congo pour soutenir le mouvement rebelle M23, les images de leur départ – sous pressions états-uniennes – sont diffusées sans retenue.

Ils laissent derrière eux leurs alliés congolais, le mouvement armé M23 et sa structure politique, l'Alliance Fleuve Congo (AFC). Le chef de cette dernière, Corneille Nangaa (ancien président de la Commission électorale et proche de l'ex-président congolais Joseph Kabila) promettait voici un an d'atteindre Kinshasa et d'y détrôner Félix Tshisekedi. Le chef de l'État, qui doit terminer d'ici deux ans son deuxième et dernier mandat, est bien décidé à rester au pouvoir à la faveur d'une modification de la Constitution.

Malgré la guerre contre Iran, les États-Unis entendent imposer la mise en œuvre de l'accord de paix conclu à Washington entre le Rwanda et la RD Congo le 4 décembre 2025. Séduits par les promesses économiques du chef de l'État congolais, ils veulent imposer cette « pax americana » à Paul Kagame, le président rwandais, qui invoque toujours des impératifs sécuritaires pour contrôler le Nord-Kivu et le Sud-Kivu par rebelles interposés.

Jean-Luc Habyarimana, le fils de l'Akazu à Kinshasa

Les soucis de sécurité avancés par Kigali ne sont pas un simple prétexte : trois décennies après le génocide des Tutsis du Rwanda, qui a fait près de 1 million de morts entre avril et juillet 1994, les rescapés des tueries et leurs descendants demeurent toujours traumatisés. Nombreux sont les Tutsis du Rwanda qui, au-delà des apparences paisibles et rassurantes de leur pays et des efforts dirigés vers les jeunes générations, redoutent un retour offensif des Hutus et de leur mouvement politico-militaire des Forces démocratiques pour la libération du Rwanda (FDLR). Ce dernier recrute parmi les descendants des réfugiés hutus installés en RD Congo en 1994, après le génocide, et ayant gardé l'espoir d'une revanche.

De plus, la présence à Kinshasa de Jean-Luc Habyarimana n'est pas passée inaperçue à Kigali. Le fils du président Juvénal Habyarimana, dont la mort, le 6 avril 1994, dans un attentat contre son avion fut le déclencheur du génocide des Tutsis, est considéré comme l'héritier politique de l'Akazu (« maisonnée », en kinyarwanda), l'aile radicale hutue qui dirigeait le pays avant et pendant le génocide. Très proche de sa mère, Agathe Kanziga, épouse Habyarimana, qui réside toujours en France, Jean-Luc Habyarimana est un ami de longue date de l'un des plus influents conseillers du président Félix Tshisekedi, Bula Mandungu Bula Nyiati. Ce dernier est le fils du gouverneur Bula Mandungu, qui fut l'un des intimes de Mobutu Sese Seko. Les deux cadets, fidèles à leurs héritages paternels respectifs, se sont connus lors de leur exil en Europe, après la mort de Juvénal Habyarimana et la chute de Mobutu.

Le durcissement du régime Tshisekedi à l'encontre du Rwanda, intervenu au cours de son premier mandat (à contre-courant des propos conciliateurs du début), ainsi que sa dernière campagne électorale marquée par des discours belliqueux sont souvent attribués à l'influence de Bula Mandungu. Ce dernier a également ouvert la RD Congo aux pays du Golfe, où il a vécu durant une dizaine d'années.

Des sanctions contre les Forces de défense rwandaises

Malgré tout, l'intransigeance manifestée par le chef de l'État rwandais ne repose pas uniquement sur un impératif sécuritaire, il est aussi économique. Désireux de reconstruire son pays, Paul Kagame a tenté d'orienter vers le Rwanda les flux de matières premières (cobalt, coltan, niobium) extraites du sous-sol de l'Est congolais. Ces minerais, provenant en grande partie des zones occupées par les rebelles du M23, sont retraités dans les usines de Kigali avant d'être réexportés vers les pays industrialisés, y compris l'Union européenne. Cette dernière, dans le cadre de sa stratégie « Global Gateways », a conclu avec Kigali un partenariat stratégique le 19 février 2024. L'UE souhaite ainsi s'assurer un approvisionnement durable en matières premières critiques tandis que le Rwanda a l'ambition de devenir une plaque tournante dans le secteur des minerais, apportant à ces derniers de la valeur ajoutée.

S'avérant incapable de vaincre sur le terrain les rebelles du M23 et leur protecteur rwandais, qui ont repris les hostilités en janvier 2025, et ayant perdu le contrôle des provinces du Nord-Kivu et du Sud-Kivu, Félix Tshisekedi s'est décidé à solliciter la médiation de Washington. En échange de cette intervention, le président congolais a proposé d'ouvrir aux sociétés états-uniennes l'accès aux mines du Kivu, sinon du Katanga, où se déploient déjà les investissements chinois. Les « géants de la tech » ont été séduits par cette perspective, et Massad Boulos, proche de Donald Trump, le président états-unien, a été chargé de préparer la « pax americana ».

Depuis l'accord de décembre 2025, les pressions états-uniennes se sont intensifiées sur Kigali. Le 2 mars, elles se sont traduites par des mesures visant directement les Forces de défense rwandaises (FDR). Selon une étude (1) produite fin mars à Bruxelles par l'Institut Egmont, le département états-unien du Trésor a décidé d'imposer des sanctions à quatre officiers supérieurs rwandais et aux Forces de défense rwandaises (FDR) en général. Toute entité ou individu relevant des Forces armées rwandaises pour plus de 50 % de ses revenus devrait ainsi se voir interdire de mener des transactions en dollars ou d'utiliser le système de transfert international Swift. Cette mesure vise également de nombreuses sociétés rwandaises étroitement liées à une armée qui demeure le pilier du système et elle risque aussi d'hypothéquer les fournitures de matériel militaire et logistique.

L'armée, garante de la stabilité au Rwanda ?

Les chercheurs de l'Institut Egmont rappellent à quel point les FDR demeurent un acteur économique essentiel, qu'il s'agisse de la construction, de l'agriculture, de la finance, de la production d'armes, des services hospitaliers, ou encore des académies militaires. De son côté, la holding Crystal Ventures, protégée par le Front patriotique rwandais (FPR, le parti au pouvoir), opère et investit dans plusieurs pays africains, dont la République centrafricaine, le Mozambique et le Zimbabwe. Cette omniprésence de l'armée a longtemps été considérée comme garante de la stabilité du Rwanda.

Historiquement, elle s'explique par la nécessité de reconstruire un pays qui, au lendemain du génocide des Tutsis, comptait 1 million de morts et 4 millions de réfugiés à l'extérieur du pays – soit près de la moitié de la population totale à l'époque… Les FDR, dont Paul Kagame demeure le chef incontestable et incontesté, se sont révélées le pivot de la reconstruction du pays. Une reconstruction longtemps citée en exemple malgré la persistance des inégalités sociales et les restrictions sur les libertés fondamentales.

Si elles s'appliquent avec rigueur, les sanctions états-uniennes actuelles risquent de miner de l'intérieur un équilibre fragile, le traumatisme du génocide demeurant présent dans toutes les mémoires. Elles risquent aussi d'accentuer l'usure d'un pouvoir qui se trouve aux commandes du pays depuis plus de trente ans.

Armée congolaise, mercenaires étrangers et milices wazalendo...

Assistant au départ des forces rwandaises, les habitants du Kivu ne se disent pas rassurés pour autant. Il apparaît en effet que le mouvement rebelle M23, qui se composait à l'origine de Tutsis originaires du Kivu réfugiés en Ouganda, ne sera pas facile à déloger. En une année de présence dans le Nord-Kivu et dans le Sud-Kivu, il a multiplié le recrutement et la formation de nouvelles recrues, pris des mesures administratives et tenté de s'installer comme un pouvoir de fait, sans pour autant obtenir le soutien populaire.

De leur côté, les Forces armées de la RD Congo (FARDC) ne rassurent pas davantage : les soldats étant peu ou mal payés, la troupe est indisciplinée et minée par la corruption. Des éléments de l'armée congolaise collaborent aussi avec des alliés pour le moins compromettants, dont des descendants des auteurs du génocide des Tutsis du Rwanda. Aux côtés des soldats congolais opèrent également des mercenaires étrangers recrutés à grands frais et dotés de drones d'origine turque entreposés à Kisangani, la capitale de la Province orientale. Sur les lignes de front se retrouvent aussi des milices « wazalendo » (« enfants du pays »), composés de jeunes Congolais. Travailleurs sans emploi, étudiants sans bourses ni moyens, poussés tant par la nécessité que par le patriotisme, ils ont choisi d'être embauchés aux côtés de l'armée nationale, évitant ainsi de végéter dans un pays pillé et envahi.

Face à cette situation et en l'absence de réelle redevabilité démocratique (voir encadré), la « paix bon marché » obtenue par Washington à force de pressions sur le Rwanda et sur la RD Congo demeure bien fragile.

Les journalistes pris entre deux feux

Dans le contexte de l'occupation, du pillage des ressources et du racket mené par les hommes en armes dans le Kivu, les journalistes se trouvent en première ligne. Ils sont littéralement pris entre deux feux et travaillent au péril de leur vie. Dans un rapport très détaillé publié le 30 mars et intitulé « Dans la peau d'un journaliste des Grands Lacs », l'ONG Reporters sans Frontières décrit le quotidien de ceux qu'on appelle encore en RD Congo les « chevaliers de la plume » et qui, en réalité, vivent dans des conditions de plus en plus périlleuses : entre 2021 et 2026, RSF a recensé au moins 630 exactions commises contre des journalistes.

RSF relate ainsi l'arrestation, le 29 mars, d'Espoir Kabata, le directeur d'une radio communautaire à Minova (Nord-Kivu). Le « crime » de ce journaliste chevronné ? Avoir annoncé le retrait probable des combattants de l'AFC/M23. Depuis lors, sa famille est sans nouvelles de lui. À Goma, un autre journaliste, Thomas Kubuya, directeur de la radio libre VBR-FM, également cité dans le rapport, assure avoir vu des militaires envahir sa maison de Goma, se saisir des clés de son véhicule et l'accuser d'être un adversaire de l'AFC/M23. Il déclare que sa famille est en danger et que les ravisseurs de son véhicule seraient des agents affectés à l'intendance du gouvernorat installé à Goma par les rebelles.

Quant à Nicaise Ki Bel Om Bel, un vétéran du journalisme, le premier à avoir documenté l'irruption des rebelles musulmans ADF Nalu dans l'Ituri ( le « grand Nord » de l'Est du Congo), il a dû se réfugier à Kinshasa après avoir fui de Bunia jusque Goma et gagné ensuite la capitale. Il nous a expliqué qu'il en savait trop pour vivre en sécurité dans l'est de son pays.

Rappelant le douloureux souvenir de la Radio des Mille Collines au Rwanda, Reporters sans frontières relève que « dans cette Afrique des Grands Lacs en proie à l'instabilité et aux conflits armés, informer demeure un défi quotidien, dans un environnement sécuritaire dégradé, la précarité économique, la désinformation ».

Qu'il s'agisse de la RD Congo, du Rwanda ou du Burundi, tous les journalistes désireux de travailler dans l'Afrique des Grands Lacs rencontrent des difficultés comparables : menaces de mort, disparitions, interdictions d'accès. Le journaliste burundais Antoine Kaburahe, fondateur du média Iwacu et interrogé par RSF, relève « l'instrumentalisation de la mémoire violente », qu'il s'agisse des massacres et de la répression au Burundi, du génocide au Rwanda ou encore des guerres dans l'est du Congo. Dans de tels contextes, toute critique est assimilée à une tentative de déstabilisation et criminalisée au nom de la sécurité nationale.

Cette faiblesse de la couverture médiatique, due entre autres aux menaces qui pèsent sur les journalistes locaux, n'entraîne pas seulement une baisse de l'attention et de l'assistance internationale. Elle cache aux puissances mondiales et aux investisseurs potentiels les difficultés sur le terrain, la complexité des enjeux politiques, les traumatismes et les aspirations profondes des populations. La méconnaissance du contexte local amène aussi les investisseurs potentiels à fermer les yeux sur les risques de nouvelles tragédies en gestation.

Notes

1- Erik Kennes, « US sanctions Rwanda Defense Force : what next ? », 27 mars 2026, à lire ici.

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Le ravage de l’agro-business en Afrique

21 avril, par Paul Martial — , ,
Le bilan de la révolution verte en Afrique est négatif pour le monde paysan et pour l'environnement. En revanche, elle a favorisé l'implantation des multinationales sur le (…)

Le bilan de la révolution verte en Afrique est négatif pour le monde paysan et pour l'environnement. En revanche, elle a favorisé l'implantation des multinationales sur le continent.

Tiré d'Afrique en lutte.

Cela fait vingt ans que Bill Gates, par le biais de sa fondation, a lancé sa révolution verte pour l'Afrique sous l'acronyme Alliance for a Green Revolution in Africa (AGRA). Il s'agissait, selon lui, de moderniser l'agriculture africaine, de lutter contre la famine et d'améliorer le niveau de vie des paysans.

Idéologie productiviste

L'idée de base est simple : pour lutter contre la faim, il faudrait accroître la productivité agricole. Alors que les famines sont d'abord provoquées par les guerres, qui désorganisent l'activité agricole, ou par une répartition ­inégale des denrées disponibles.

L'AGRA préconisait une agriculture intensive fondée sur les monocultures, l'achat de semences modifiées censées résister aux aléas climatiques, et l'utilisation massive d'intrants chimiques.

Les études menées aboutissent toutes à la même conclusion : les objectifs fixés sont loin d'être atteints. Les sols ont été dégradés, les familles rurales se sont appauvries à cause de rendements bien inférieurs aux prévisions, rendant impossible l'achat de nouvelles semences et d'engrais. Parallèlement, les cultures vivrières locales comme le mil et le sorgho — résistantes à la sécheresse et à haute valeur nutritive — ont régressé.

Comme l'a souligné l'évêque de Durban à propos des partisans de l'AGRA : « Ils se prétendent les sauveurs des affamés et des pauvres, mais ils ont lamentablement échoué dans leurs objectifs à cause de leur modèle d'industrialisation, qui dégrade les sols, détruit la biodiversité et privilégie le profit des entreprises au détriment des populations. C'est immoral, immoral et injuste. »

Étouffer d'autres options

Grâce à sa puissance financière, Bill Gates a aussi empêché nombre d'États africains d'emprunter une voie alternative : celle de l'agroécologie. Contrairement à l'idée largement répandue par les industries agroalimentaires, l'agroécologie n'est pas une régression vers l'agriculture du passé. Bien au contraire, elle combine les savoirs du monde paysan aux connaissances scientifiques modernes.

Ce type d'agriculture respecte l'environnement et offre une garantie de souveraineté alimentaire aux populations. Il favorise également l'amélioration des semences grâce à une sélection progressive échangée au sein de marchés informels. C'est sans doute cet aspect — l'autonomie des producteurs et la non-dépendance vis-à-vis du marché industriel — qui dérange le plus l'écosystème capitaliste de l'agriculture mondiale.

L'AGRA a commandité une étude d'évaluation menée par le cabinet de conseil Mathematica. Conformément aux autres analyses, celle-ci confirme la faiblesse des résultats obtenus. Mais elle souligne comme fait positif la pénétration du marché africain par les semences génétiquement modifiées, les intrants artificiels et les pesticides produits par des multinationales occidentales. Mais peut-être était-ce là, finalement, le véritable objectif de cette révolution verte.

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Politique : Sahara occidental : le pari risqué de Bamako

21 avril, par Mohamed Ag Ahmedou — , , , ,
En soutenant le plan d'autonomie marocain, le Mali opère un tournant diplomatique aux conséquences régionales incertaines. Par AG AHMEDOU MOHAMED La décision du régime de (…)

En soutenant le plan d'autonomie marocain, le Mali opère un tournant diplomatique aux conséquences régionales incertaines.

Par AG AHMEDOU MOHAMED

La décision du régime de la junte militaire malienne de retirer leur reconnaissance à la souveraineté du Sahara occidental pour s'aligner sur la position du Maroc marque un basculement majeur. Derrière ce repositionnement, présenté comme stratégique, se dessinent pourtant de profondes contradictions diplomatiques, des tensions géopolitiques accrues et des risques socio-économiques tangibles pour le pays.

Une géographie que la diplomatie ne peut ignorer :

Il est une réalité que ni les déclarations politiques ni les repositionnements diplomatiques ne peuvent effacer : la géographie.

Le Mali partage plus de 1400, voir 1500 kilomètres de frontière avec l'Algérie. Aucun kilomètre avec le Maroc.

Ce fait impose une évidence stratégique : on peut changer d'alliances, mais on ne change pas de voisin. La relation avec Alger ne relève pas d'un choix conjoncturel, mais d'une nécessité structurelle. Dans les traditions sahéliennes comme dans la culture islamique, le voisin occupe une place centrale, presque familiale, parfois assimilée à un quasi-héritier.
Fragiliser cette relation revient à exposer le Mali à plusieurs risques, dont le premier sont les multiples risques sécuritaires, dans un contexte de lutte contre les groupes armés, le second risque est économique, à travers les échanges transfrontaliers et le troisième concerne les sociaux, notamment dans les régions du Nord dépendantes de ces flux.
Dans ce contexte, le repositionnement de Bamako peut être interprété comme une rupture, ou, à tout le moins, une prise de distance aux conséquences potentiellement lourdes.

Une rupture avec l'héritage diplomatique malien :

Depuis l'indépendance, le Mali s'était forgé une doctrine claire : soutenir les luttes de libération et défendre le droit des peuples à disposer d'eux-mêmes à travers une politique neutre de non alignement.

Cet héritage, incarné par Modibo Keïta et prolongé par des figures comme Baremâ Bocoum, s'inscrivait dans une cohérence historique et idéologique forte, en phase avec les principes de l'Organisation des Nations unies.

Or, le soutien au plan d'autonomie marocain, qui ne repose pas sur un référendum d'autodétermination, apparaît en contradiction directe avec ce socle doctrinal.

Cette inflexion soulève une question centrale où le Mali renonce-t-il à un principe fondateur de sa diplomatie ?

Pour certains observateurs, cette décision est plus qu'un ajustement stratégique, c'est à dire elle constitue une rupture symbolique, au point que l'on évoque une trahison de l'héritage politique national.

Accusations contre Alger : une lecture à géométrie variable ?

Les autorités maliennes accusent régulièrement l'Algérie d'ambiguïtés, voire de complaisance, à l'égard de certains groupes armés.

Ces accusations, graves, méritent d'être étayées. Mais elles posent aussi un problème de cohérence.

Car dans le même temps, des éléments sahraouis pro-marocains, notamment d'anciens membres du MUJAO, ont été associés à des groupes comme l'État islamique au Grand Sahara (EIGS dont ils en sont les fondateurs de ce mouvement terroriste et impliqués dans des violences massives.

Dans la région de Ménaka,et Gao depuis 2018, jusqu'aux crimes de 2022 où ils ont rayé de la carte plusieurs villages dans les secteurs d'Anderboukane, Inekar, Tidermene , Tamalate et Inchinane. Ils ont également commis et continuent commettre des massacres sur des unités entières des Forces armées maliennes (FAMa) sans oublier qu'ils ont décimées des milliers de civils des armées partenaires de la région ont également été ciblées telles que celles du Niger et du Burkina Faso qui ne font plus frontière avec le Mali à cause de l'EIGS.

Dès lors, pointer un acteur tout en passant sous silence d'autres dynamiques pose la question d'une lecture sélective et très simpliste du phénomène terroriste.

Une diplomatie crédible suppose une analyse équilibrée, sans alignement implicite ni angle mort stratégique.

Un rapprochement avec Rabat aux bénéfices incertains :

Le rapprochement avec le Maroc s'inscrit dans un contexte régional en mutation, marqué par des recompositions d'alliances.
Mais ses bénéfices concrets pour le Mali restent, à ce stade, limités.

Sur le plan économique :
les secteurs bancaires et des télécommunications devraient surtout profiter au Maroc.
l'asymétrie structurelle entre les deux économies limite les retombées pour Bamako.

Sur le plan migratoire :

la question de l'AVEM (autorisation de voyage électronique vers le Maroc) reste entière
sa suppression paraît peu probable, notamment en raison des enjeux liés aux financements européens de la lutte contre l'immigration irrégulière

Ainsi, les annonces politiques pourraient relever davantage de l'effet d'affichage que d'une transformation structurelle des relations bilatérales.

Le risque d'une fracture interne silencieuse :

Au-delà des considérations diplomatiques, les conséquences pourraient être particulièrement sensibles dans le nord du Mali.

Plus de trois millions de Maliens vivent, directement ou indirectement, de l'économie informelle liée aux échanges transfrontaliers avec l'Algérie.

Fragiliser ces circuits, c'est :

priver ces populations de revenus essentiels
accentuer le sentiment d'abandon
renforcer les discours séparatistes déjà présents

Dans un contexte où les équilibres territoriaux restent précaires, une telle évolution pourrait raviver des tensions profondes.

Une diplomatie sans cap ?

Au regard de ces éléments, la décision malienne apparaît à certains comme une gesticulation diplomatique, davantage guidée par des considérations politiques immédiates que par une vision stratégique cohérente.

Le risque est double :

détériorer une relation essentielle avec l'Algérie
sans pour autant obtenir de gains substantiels auprès du Maroc

Une diplomatie efficace ne peut se construire ni dans l'improvisation, ni dans la contradiction.

Bonjour la résolution 2797 :

La Résolution 2797 du Conseil de sécurité des Nations unies s'inscrit dans la continuité des efforts internationaux visant à parvenir à une solution politique réaliste, pragmatique et durable au différend du Sahara occidental, en réaffirmant le cadre du processus onusien fondé sur le compromis. Elle rappelle avec constance le principe de l'autodétermination, entendu non comme un mécanisme rigide, mais comme un aboutissement négocié respectant les réalités politiques et sécuritaires régionales. Dans cette perspective, le plan d'autonomie proposé par Maroc apparaît comme une base sérieuse de discussion, dans la mesure où il prétend concilier souveraineté et gestion locale des affaires par les populations concernées. La résolution insiste également sur la responsabilité des parties directement impliquées, Maroc, Algérie, Front Polisario et Mauritanie, à s'engager de bonne foi dans un processus politique consensuel. Toutefois, l'histoire montre que les résolutions onusiennes, aussi nombreuses soient-elles, ne constituent pas en elles-mêmes une solution, comme l'illustre notamment le cas du Mali, où l'accumulation de textes internationaux n'a pas permis de stabiliser durablement le pays.

Dans un registre comparatif, le Maroc met en avant une politique d'intégration économique et sociale envers les populations sahraouies qui acceptent son autorité, à travers des programmes de développement, des subventions et une politique de prix visant à améliorer le coût de la vie. Les produits de première nécessité, notamment les ressources halieutiques, y sont souvent proposés à des tarifs inférieurs à ceux pratiqués dans des villes comme Agadir, Marrakech, Casablanca, Rabat ou Tanger.

Cette approche est présentée comme un levier d'adhésion et de stabilisation. À l'inverse, la situation dans le Mali est décrite par certains observateurs comme marquée par un abandon structurel des régions du nord, aggravé par le recours à des acteurs sécuritaires controversés, notamment le groupe Wagner ou Africa, accusé de graves exactions contre des populations civiles, nourrissant ainsi un climat de défiance et de fragmentation.

Enfin, le projet stratégique du Maroc visant à offrir un accès à l'océan Atlantique aux pays de l'Alliance des États du Sahel s'inscrit dans une logique d'intégration régionale et de désenclavement économique. Bien que ces États ne partagent pas de frontière directe avec le royaume, cette initiative entend repositionner les flux commerciaux et renforcer les interdépendances économiques. Toutefois, cette dynamique se heurte à des initiatives concurrentes, notamment celle portée par le maréchal Khalifa Haftar en Libye, qui propose également un accès à la mer Méditerranée via le Niger, pays frontalier. Cette concurrence géostratégique pourrait redessiner les alliances régionales et influencer les choix des États sahéliens, soucieux de diversifier leurs partenariats et de maximiser leurs opportunités d'ouverture commerciale.

Entre symbole politique et réalité stratégique :

En choisissant de s'aligner sur Rabat dans le dossier du Sahara occidental, Bamako envoie un signal politique fort. Mais ce signal reste ambigu quant à ses objectifs réels et ses bénéfices concrets.

Dans une région marquée par l'instabilité, les choix diplomatiques ne peuvent être réduits à des effets d'annonce. Ils doivent répondre à une exigence, c'est à dire qu'ils doivent servir durablement les intérêts des populations.

Or, en l'état, cette réorientation soulève plus de questions qu'elle n'apporte de réponses.

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La rivalité États-Unis–Israël–Iran au prisme des recompositions géopolitiques contemporaines

21 avril, par Bleck D Desroses — ,
Le conflit opposant les États-Unis, Israël à l'Iran ne constitue ni un phénomène récent ni une confrontation isolée. Il s'inscrit dans une dynamique géopolitique longue date, (…)

Le conflit opposant les États-Unis, Israël à l'Iran ne constitue ni un phénomène récent ni une confrontation isolée. Il s'inscrit dans une dynamique géopolitique longue date, héritée de la recomposition de l'ordre international consécutive à la Seconde Guerre mondiale.

Par Bleck D.Desroses
En effet, la transformation du système international après 1945, marquée par l'émergence des États-Unis comme puissance hégémonique, a conféré au Moyen-Orient une centralité stratégique en raison de ses ressources énergétiques et de sa position géographique au point de considérer cette région comme le pivot de la géopolitique mondiale.

Comme le souligne Zbigniew Brzezinski, « qui contrôle l'Eurasie contrôle le destin du monde ». Dans cette perspective, le Moyen-Orient apparaît comme un pivot énergétique et géopolitique majeur abritant 60% des réserves pétrolières mondiales. Le contrôle des routes maritimes et des réserves d'hydrocarbures devient alors un levier fondamental de puissance.

Dans cette perspective, la politique étrangère des puissances occidentales particulièrement les États-Unis dans la région s'articule autour de trois objectifs fondamentaux : garantir l'accès aux ressources énergétiques, préserver la stabilité des régimes clients (ou alliés) et contenir l'influence des puissances rivales, notamment celle de la Chine et de la Russie.
L'ordre énergétique et financier international : fondement de l'hégémonie américaine
À l'issue de la Seconde Guerre mondiale, les États-Unis s'imposent comme la principale puissance économique et militaire mondiale. Les démonstrations de force consécutives à la chute des deux bombes atomiques sur le Japon en août 1945, ainsi que la prise en charge de la reconstruction de l'Europe dans le cadre du plan Marshall, constituent des faits particulièrement révélateurs. Le système des Accords de Bretton Woods en 1944 institue le dollar comme pilier du système financier international, initialement adossé à l'or.
La rupture intervient en 1971 lorsque le président Richard Nixon décide de suspendre la convertibilité du dollar en or. Cette mesure donne naissance à un système monétaire dominé par le dollar.

Pour consolider cette domination, Washington met en place le système du pétrodollar, reposant sur des accords stratégiques avec l'Arabie saoudite. Comme l'explique Henry Kissinger, « le contrôle de l'énergie est une condition essentielle du leadership mondial ». Le commerce international du pétrole en dollars renforce ainsi la centralité de la monnaie américaine et l'influence globale des États-Unis. Car, tous les pays doivent se procurer du dollar pour s'approvisionner en produits pétroliers.


L'Israël : allié stratégique dans l'architecture géopolitique régionale

Cette politique hégémonique des États-Unis, pour son soutien régional, trouve dans l'État hébreux une belle complicité. En effet, la création de l'État d'Israël en 1948 constitue un tournant majeur dans la géopolitique du Moyen-Orient. Soutenu par les puissances occidentales, l'Israël devient progressivement un allié stratégique des États-Unis dans la région.

Dans une lecture réaliste, développée notamment par John Mearsheimer, les alliances internationales sont guidées par des considérations de puissance et de sécurité plutôt que par des principes idéologiques. L'Israël apparaît ainsi comme un acteur clé dans la projection de puissance américaine au Moyen-Orient. En ce sens, l'auteur affirme que les puissances ne cherchent pas seulement à survivre, mais à dominer leur région, car c'est le meilleur moyen de garantir leur sécurité.

Les interventions militaires et la recomposition régionale

Le Moyen-Orient est une région très agitée. Depuis le début du XXIe siècle, il a été le théâtre de nombreuses interventions et conflits militaires : la Guerre d'Irak entrainant la chute de Saddam Hussein (2006), l'intervention de l'OTAN en Libye provoquant l'effondrement du régime de Mouammar Kadafi (2011), la Guerre civile syrienne occasionnant l'écoulement de la dynastie des Assad (2024), etc.

Ces conflits ont profondément déstabilisé la région, entraînant des conséquences majeures : groupes armés, fragmentation des États, crises humanitaires et reconfiguration des équilibres de puissance. Comme le note Kenneth Waltz, « l'anarchie du système international pousse les États à rechercher leur sécurité par la puissance ».

L'Iran : puissance de contestation et stratégie asymétrique

Face aux ambitions hégémoniques régionales d'Israël et la supériorité militaire conventionnelle des États-Unis, la République islamique d'Iran a développé une stratégie de guerre asymétrique, fondée sur plusieurs piliers : capacités balistiques, drones militaires, réseaux d'alliés régionaux, contrôle stratégique du détroit d'Ormuz.
Ce détroit représente un point névralgique du commerce mondial, par lequel transite plus de 20 % du pétrole mondial. Cette position confère à Téhéran un levier stratégique majeur.

Les sanctions et pression géopolitique

En réaction au renforcement de la puissance régionale d'Iran, Washington ne tarde pas à développer sa batterie de sanctions. Celles-ci constituent un instrument central de la stratégie américaine. L'État islamique fait alors l'objet de mesures restrictives visant à limiter son accès au système financier international et à contenir son influence régionale. En ce sens, Robert Keohane soutient que : « les institutions et les mécanismes économiques sont devenus des instruments essentiels de pouvoir dans les relations internationales ».

Vers une recomposition de l'ordre mondial

La rivalité entre Washington, Tel-Aviv et Téhéran s'inscrit dans une transition plus large du système international marquée par l'émergence de nouvelles puissances et alliances, notamment les BRICS.

Dans ce contexte, le régime des Mollahs se positionne comme un acteur de contestation de l'ordre occidental né après 1945 , en renforçant ses relations avec la Chine et la Russie. Cette dynamique illustre le passage progressif d'un ordre unipolaire dominé par l'Amérique à un système multipolaire.

L'affrontement entre ces trois États dépasse le cadre d'un simple conflit régional. Il reflète une lutte plus profonde pour le contrôle des ressources, des routes stratégiques et des normes de gouvernance mondiale. Comme l'affirme John Mearsheimer, « les grandes puissances sont condamnées à rivaliser pour la domination régionale ». Dans cette logique, l'Iran apparaît comme un acteur clé de la contestation de l'hégémonie occidentale, tandis que les États-Unis et leurs alliés cherchent à préserver leur position dominante.

L'évolution de cette rivalité dépendra largement de la capacité des acteurs à contenir l'escalade et à s'adapter à un ordre international en mutation. Car, d'après Brzezinski, il est impératif pour les États-Unis d'isoler la Russie sur ses marches, par le suivi de la politique de l'endiguement, en évitant trois gros dangers : reconstitution d'un nouvel empire russe, un désordre incontrôlé en Asie centrale et une coalition des États voyous.

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Esclavage : reconnaître la dette du crime contre l’humanité

21 avril, par Christiane Taubira — ,
Le 25 mars, l'Assemblée générale des Nations Unies a adopté une résolution déclarant la traite et l'esclavage racialisé des Africains plus grave crime contre l'humanité. (…)

Le 25 mars, l'Assemblée générale des Nations Unies a adopté une résolution déclarant la traite et l'esclavage racialisé des Africains plus grave crime contre l'humanité. Vingt-cinq ans après la loi qu'elle avait portée, Christiane Taubira s'étonne de l'abstention de la France.

10 avril 2026 | tiré du CADTM | Illustration : Révolte des noirs à Saint-Domingue (Haïti aujourd'hui), gravure d'Émile Thomas, XIXe siècle

Liquidons la part insignifiante de l'événement : les trois votes contre [États-Unis, Israël, Argentine].

Un temps viendra où les peuples de ces pays rompront avec ces Dirigeants qui ne se cachent pas d'être d'extrême-droite et d'en épouser les obsessions idéologiques, la rhétorique démagogique, la brutalité relationnelle, le goût pour la dévastation, la fascination pour les armes et la violence, la xénophobie, l'altérophobie. L'arrogance en prime. Plus que démesure : hors mesure. Au moins, ne font-ils pas semblant. Certes, quels désastres tout ce temps… ! Avec la complicité de ceux qui, comme les autorités françaises, font semblant de ne voir ni savoir ni comprendre. Néanmoins, ces trois votes sont insignifiants, au sens étymologique [1]. La surprise est plutôt qu'il n'y en ait que trois, et seulement ces trois-là.

Quant aux abstentions [la Grande-Bretagne et les pays de l'Union européenne, dont la France], elles comportent la caractéristique d'être composites, chargées de pusillanimité, de duplicité pour certaines, de frayeur cynique pour d'autres. Le vote du Représentant de la France, donc de la France, suinte un peu des trois. Quel recul ! Quelle indigence !

En septembre 2001, la France avait paradé à bon droit au Sommet de l'ONU à Durban en Afrique du Sud, fière de sa loi reconnaissant la traite et l'esclavage comme crime contre l'humanité. Il est vrai que le débat sur les réparations avait été esquivé. Il faisait l'objet d'un article de la proposition de loi. Cet article avait pu être maintenu jusqu'au bout des réunions hebdomadaires six mois durant, avant le débat public dans l'hémicycle ; et ce, malgré l'effroi un peu feint et tapageur de quelques historiens, la frousse simulée d'opposants rétifs, le désarroi de haut-fonctionnaires, conjugués à l'épouvante d'héritiers opulents, ceux-là mêmes qui bénéficient encore aujourd'hui des « réparations » octroyées par voie légale à leurs ancêtres esclavagistes. Le sort fatal fut scellé la veille du débat dans l'hémicycle, par une conjonction entre panique de Budgétaires affolés et posture de Députés zélés jouant les altruistes renonçants, sur le dos de cette génération dont le sort est encore scellé par les inégalités, les injustices, les discriminations systémiques, mécaniques ou délibérées.

Ouf, pensèrent-ils alors.

Pourtant, nul ne se débarrassera jamais, ja-mais, du sujet.

Car le crime contre l'humanité n'a ni mesure ni temporalité. Il est absolu. Il n'a nul besoin ni d'épithète ni de superlatif. Il tient à l'expulsion délibérée hors de la famille humaine. [2]

Et pour ce crime contre l'humanité, via la traite et l'esclavage, quel vertige quant à la durée, l'ampleur, la cruauté, la sophistication, les doctrines racialistes et racistes énoncées et professées, l'instrumentalisation de toutes les sciences, l'entremêlement d'institutions religieuses, publiques, sociales ; l'optimisation spatiale des cales de navires négriers, l'organisation du travail sur les plantations ; le brassage de métiers et de fortunes, y compris dans ces pays européens ne disposant pas de façade atlantique !

Dans tous les Droits : coutumier, positif, codifié, jurisprudentiel, dans tous les Droits, tout préjudice, délit, crime appelle réparation. C'est un principe juridique universel.

Que les effarouchés de la Réparation sachent qu'il n'est nul moyen d'évacuer cette légitime revendication. Elle est inusable. Les rédactions varieront. Elles prendront forme de Lois, Résolution, Pétition, Plaidoyer, thèses rigoureuses ; chansons à succès ; pièces de théâtre ; documentaires percutants ; fictions poignantes ; bandes dessinées et dessins animés… essais, romans, nouvelles, poèmes… Aucune esquive possible. Déjà des œuvres littéraires d'époque témoignaient de cette Histoire, parfois à l'insu de leurs auteurs. Elle ne se dissoudra pas.Le temps n'atténuera rien : il ne fera qu'attiser les impatiences.

Le crime contre l'humanité est Absolu, il est Irréparable, il est Imprescriptible.

Pour tout dire, la seule possible réparation eut lieu. Nos ancêtres s'en chargèrent. Par leurs résistances, leur résilience, leur inventivité, leur créativité… « bois d'ébène », « marchandise », « meubles », ils et elles réfutèrent, par leur comportement et leurs luttes, cette négation de leur humanité ; se propulsant sujets de droit, malgré le Code Noir, el Còdigo Negro… ; continuant à lutter, survivre, marronner, inventer, aimer, rire, chanter, danser même entravés.

Cet « Irréparable » crée un en-deçà : nul n'est en capacité de réparer, nul ne dispose ni des paroles à bonne hauteur et profondeur, ni des budgets. Tout est en deçà !

Il crée aussi un au-delà : l'ambition et la capacité de construire, à partir de cette expérience humaine totale, un monde commun, récusant ce monde artificiel et fourbe en noir et blanc. Les Réparations contemporaines dont il est question sont celles qui relèvent du principe juridique universel ; d'une éthique de la responsabilité ; des valeurs d'égalité et de solidarité.

Le monde dans lequel nous vivons, reste façonné par cette économie gloutonne et dévastatrice. Il peut le demeurer encore longtemps. L'inventaire est aisé à effectuer : des siècles de prédation, d'exploitation dans un univers plantationnaire, de viols impunis et de violence ingénieuse et sadique ; la déportation des corps ; l'extermination de langues et cultures ; la confiscation de territoires, une accumulation de capitaux, de biens fonciers, puis d'œuvres d'art, d'archives, de manuscrits et pièces précieuses… viendront ensuite les restes humains.

Il s'agit d'une dette sans terme et sans apurement possible. C'est faire acte de dignité que d'en convenir.

Quant aux puissances qui ont tiré profit de cette économie pilleuse et rapace, c'est l'occasion de rendre hommage à celles et ceux – il y en eut – qui, depuis ces métropoles spoliatrices, ont protesté contre ce commerce d'êtres humains, contre la corruption d'une économie fondée sur le rapt, la privation de liberté, les sévices corporels, le travail volé, l'injustice raciale.

Ces protestataires d'époque récusent le fallacieux argument de morale d'époque. Car « là où il n'y a pas de loi, il y a la conscience » selon Publius Syrius. En 1680, deux moines [3] plaidaient pour que soit reconnu le droit des « esclaves » à réparation. Avant le Code Noir !

Comme Aimé Césaire, nous continuerons de « frapper le sol du pied nu de nos voix » [4].

Christiane Taubira
Garde des Sceaux, ministre de la Justice (2012-2016)
Membre honoraire du Parlement

Source : https://entreleslignesentrelesmots.wordpress.com/2025/11/21/onu-efforts-croissants-en-vue-dun-traite-sur-les-crimes-contre-lhumanite/#comment-73308

Notes

[1] Alain Rey, Dictionnaire historique de la langue française, Le Robert, 2022.

[2] Mireille Delmas-Marty et al., Le crime contre l'humanité, PUF, 2013.

[3] Epiphane de Moirans et Francisco José de Xaca, in Esclavage Réparation de Louis Sala-Molins, Lignes, 2014.

[4] Aimé Césaire, poème Perdition, in Les armes miraculeuses, Gallimard, 1946.

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Compte rendu de Kseniya sur Porto Alegre

Kseniya Kagarlitskaya a présenté le projet « Freedom Zone » lors d'une conférence antifasciste au Brésil. Nous publions son texte sur cet événement. Fin mars de cette (…)

Kseniya Kagarlitskaya a présenté le projet « Freedom Zone » lors d'une conférence antifasciste au Brésil. Nous publions son texte sur cet événement.

Fin mars de cette année, j'ai été chargée de représenter la cause des prisonniers politiques russes lors d'une conférence antifasciste à Porto Alegre (Brésil).

La conférence s'est tenue pour la première fois cette année et devrait devenir un événement annuel. Elle comprenait de nombreuses tables rondes : sur les droits des travailleurs, la lutte contre l'impérialisme et le néocolonialisme, la solidarité avec les peuples résistant à l'agression, l'écosocialisme, les dimensions féministes et LGBTQ+ de la lutte antifasciste, et bien d'autres encore.

J'ai particulièrement apprécié d'écouter le panel ukrainien sur les droits du travail pour les personnes en situation de guerre. Par la suite, ma délégation ukrainienne et moi-même avons passé un excellent moment et discuté de nos projets d'avenir communs, tant sur le plan politique que non politique. Si vous partagez des valeurs communes, la guerre ne vous divisera pas, même si vous êtes citoyens de pays belligérants.

Aux côtés de moi, lors du panel « russe », se trouvait le politicien Mikhaïl Lobanov. Il a parlé de la Démocratie radicale et de la situation politique en Russie. Il était important pour moi de faire part au public (brésilien et autre – la conférence était internationale) de la situation réelle de répression en Russie : combien il y a actuellement de prisonniers politiques, quelles peines sont prononcées, pour quelles raisons, et comment le profil du prisonnier politique moyen a évolué au cours des deux dernières années. Et bien sûr, de mon père, qui est connu et aimé dans le monde entier. J'ai décrit son cas en détail et expliqué comment l'aider, même depuis l'étranger.

Après la conférence, je me suis rendue à Campinas, à l'université Unicamp, où je me suis adressée aux étudiants. Mon discours y était structuré de manière légèrement différente. Ils m'ont demandé d'expliquer pourquoi cette guerre avait éclaté et comment la situation politique en Russie avait évolué depuis 2022. J'ai souligné que le problème n'est pas l'expansion de l'OTAN (comme beaucoup le pensent en Amérique latine), mais les avantages de mener une politique intérieure : en temps de guerre, on peut organiser une répression de masse, ne pas investir dans la santé et l'éducation, et promouvoir l'unité autour du gouvernement contre un ennemi extérieur. Très pratique ! De plus, j'ai fourni des statistiques montrant que les riches ne font que s'enrichir (de 32 % depuis le début de la guerre), tandis que les citoyens ordinaires s'appauvrissent. J'ai expliqué comment les sanctions occidentales affectaient les Russes ordinaires plutôt que les proches du pouvoir. Je leur ai dit que les salaires les plus élevés se trouvent actuellement dans le secteur de la guerre, et que pour beaucoup, c'est de l'argent qu'ils ne gagneraient pas en travaillant dans d'autres secteurs.

Mon discours a suscité une discussion parmi les étudiants. Ils ont débattu de l'effet à long terme des sanctions et du pourcentage de la population qui soutient réellement les actions de Poutine (ma réponse a été qu'il est difficile de l'évaluer dans un contexte de répression massive, mais que même les sondages les plus modérés montrent que la majorité des gens souhaite la cessation des hostilités).

L'impact de mon voyage se précisera plus tard. Les conférences sont l'occasion de nouer des liens internationaux. Et si nous voulons que le reste du monde parle de nos prisonniers politiques, il est important d'établir ces liens. De plus, la marche d'ouverture a rassemblé plus de 5 000 participants venus de plus de 40 pays — ce qui témoigne de l'ampleur de la demande pour une telle unité. Il est particulièrement important de comprendre le contexte : selon les organisateurs, 2026 est l'une des périodes les plus difficiles de ces 40 dernières années, et pour l'Europe, la plus difficile depuis la Seconde Guerre mondiale. Dans ces conditions, établir des liens internationaux n'est pas seulement important, c'est nécessaire. Bonne nouvelle : les organisateurs ont déjà accepté de tenir la prochaine conférence à nouveau à Porto Alegre.

Je tiens à remercier toutes les personnes qui ont rendu ce voyage possible : la campagne internationale de soutien à mon père, les donateurs (qui ont permis de financer mes billets et mon hébergement en une seule journée !), les organisateurs de la conférence et, bien sûr, l'équipe de Freedom Zone. J'espère vraiment ne pas vous avoir déçus !

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Notes sur la première Conférence internationale antifasciste de Porto Alegre

Ces notes ne constituent pas encore un bilan définitif, mais seulement des considérations initiales. Seule la collaboration de l'ensemble des camarades qui ont participé et (…)

Ces notes ne constituent pas encore un bilan définitif, mais seulement des considérations initiales. Seule la collaboration de l'ensemble des camarades qui ont participé et soutenu l'intervention des camarades ukrainiens, à commencer par eux-mêmes, nous permettra d'avoir une vision complète.

3 avril 2026 | tiré d'Europe solidaire sans frontières
https://www.europe-solidaire.org/spip.php?article78462

Nous avons déclaré dans la résolution préparatoire : « L'ENSU a décidé de mener la lutte contre le campisme partout où il y a une opportunité de convaincre des secteurs des syndicats, des partis ouvriers et des associations paysannes, des ONG ou des pacifistes non poutinistes, et la conférence antifasciste de Porto Alegre est l'une de ces opportunités, au-delà des raisons de sa convocation. Pour cette lutte, la meilleure formule est de garantir que la voix des syndicats et de la gauche politique d'Ukraine soit entendue. »

De ce point de vue, la participation des camarades a été un fait clairement positif. Outre notre atelier, qui a bénéficié d'une forte présence, le camarade Vasyl est intervenu dans un autre atelier où Eric Toussaint lui a demandé de prendre la parole. Même si la parole n'était pas donnée lors des séances plénières, la présence des camarades ukrainiens, tout comme celle des opposants socialistes russes, a été mise en avant par des membres du MES, en particulier lors de la clôture finale de la conférence assurée par Roberto Robaina. Ils ont également pu avoir des conversations avec des militants du Brésil et d'autres pays. Et ils ont donné des interviews et tourné des vidéos qui sont en train d'être diffusées parmi les organisations de gauche.

Je sais que lors de certaines conférences, il y a eu une intervention ouvertement pro-Poutine. Cependant, mon impression est que les secteurs les plus pro-Poutine ont été freinés. Deux vieux militants politiques et syndicaux que je connais ont écrit un livre défendant des thèses pro-Poutine sans avoir la moindre idée de l'Ukraine. J'ai rencontré l'un d'eux à plusieurs reprises avant la conférence pour qu'ils viennent écouter nos camarades ukrainiens. Mais ils n'ont pas été capables de le faire, alors qu'ils avaient écrit un livre ! Une lâcheté politique. Cela montre à quel point le campisme a été plutôt sur la défensive lors de cette conférence.

Pour moi, le plus important est qu'un pas en avant a été fait dans l'unité et la coordination de ces syndicalistes, partis et personnes qui, en Amérique, étaient déjà en faveur de l'Ukraine. Et qui sait, des nouveaux. Je pense que ce pas en avant ouvre une nouvelle étape de collaboration entre les partis, les syndicalistes et les personnes d'Amérique du Nord, d'Amérique centrale et d'Amérique du Sud. Et entre eux et l'Europe. Savoir qu'il existe des acteurs qui défendent des positions identiques ou similaires en faveur de l'Ukraine et de sa classe ouvrière, et agir ensemble autour de cette conférence, adopter ensemble une même résolution, c'est un pas qualitatif par rapport à la situation antérieure à la conférence.

Organisées à partir de là qu'il faut maintenant aller de l'avant avec les trois décisions prises à la fin de la conférence : a) créer un groupe Google des participants à l'atelier, organisations et personnes, pour rester en contact avec les camarades, les actualités et les campagnes en Ukraine ; b) échanger les articles et rapports que nous rédigerons sur la conférence en rapport avec l'Ukraine ; c) participer aux réunions mensuelles organisées par l'ENSU à une heure convenable pour l'Amérique, le premier samedi de chaque mois.

Pour finir, concernant le contenu de l'appel final adopté. Le document indique très clairement que le principal ennemi des peuples et de la classe ouvrière mondiale est l'impérialisme américain, ce qui est juste. Mais en tant que document international, il est à mon avis faible et souffre des mêmes défauts que le premier : ne pas appeler les choses par leur nom, ne pas relier la montée du fascisme au rôle des États impérialistes les plus agressifs et ne pas mentionner explicitement la Russie comme l'un d'entre eux. Partant de là, le soutien aux résistances et au droit à l'autodétermination des nations opprimées est vide de sens. ENSU n'a pas signé le premier appel car il ne mentionnait pas et ne prenait pas position contre la guerre de la Russie contre l'Ukraine. Celui-ci ne le mentionne pas non plus et, par conséquent, je pense qu'il ne répond pas à notre lutte, même s'il intègre l'aspect de la lutte contre tous les impérialismes. Ce n'est que sur ce point qu'il améliore le précédent.

L'appel final est donc un compromis entre le secteur cohérent de l'anti-impérialisme et d'autres qui ne le sont pas ou qui, voire, soutiennent politiquement les impérialismes russe et chinois contre le principal, celui des États-Unis. Un compromis peut-être inévitable compte tenu du rapport de forces entre l'internationalisme cohérent et ceux qui s'appuient sur des États ou des secteurs de la bourgeoisie (« l'ennemi de mon ennemi est mon ami »). Sur un continent où le campisme est encore majoritaire, toute action de front unique contre la montée du fascisme doit logiquement se faire entre les deux camps. Nous verrons dans les prochains mois si ce compromis sert à la mobilisation et à l'unité contre la droite et l'extrême droite. Espérons qu'il en soit ainsi. Quoi qu'il en soit, nous aiderons nos camarades américains.

Mais l'important n'est pas tant l'appel adopté en soi, mais le fait que le cadre de la conférence ait permis une avancée des forces les plus cohérentes, une coordination, un échange d'idées. Et un engagement à poursuivre ce combat lors des prochaines conférences antifascistes en Argentine et ailleurs. C'est ce que nous sommes allés faire à Porto Alegre et nous avons atteint cet objectif.

Alfons Bech
Porte-parole de l'ENSU [European Network for Solidarity with Ukraine] à la Conférence antifasciste de Porto Alegre
3 avril 2026

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Haïti : luttons pour une augmentation substantielle du salaire minimum

21 avril, par Frank W. Joseph, Renel Exentus — , ,
Depuis plusieurs années, les syndicats ouvriers se mobilisent pour exiger un ajustement du salaire minimum proportionnel à la montée vertigineuse de l'inflation. Rappelons que, (…)

Depuis plusieurs années, les syndicats ouvriers se mobilisent pour exiger un ajustement du salaire minimum proportionnel à la montée vertigineuse de l'inflation. Rappelons que, selon la législation haïtienne, une révision salariale doit obligatoirement être envisagée dès que l'indice officiel des prix, fixé par l'Institut Haïtien de Statistique et d'Informatique (IHSI), affiche une augmentation d'au moins 10 % au cours d'une année fiscale. Or, l'inflation a oscillé entre 30 % et 40 % ces dernières années, alors que le dernier ajustement du salaire minimum remonte à 2022 !

Demander un ajustement salarial n'est rien d'autre qu'exiger de l'État l'application de la loi qu'il a lui-même adoptée pour régir les rapports entre le patronat et les ouvriers. Face à l'inflation galopante, les travailleurs se voient contraints de survivre avec un salaire dont le pouvoir d'achat ne cesse de s'amenuiser. De plus, depuis juin 2025, le Conseil supérieur des salaires (CSS) a officiellement recommandé au gouvernement d'Alix Didier Fils-Aimé d'ajuster le salaire minimum. Pourtant, aucune suite n'a été donnée à cette recommandation jusqu'à ce jour.

Il est frappant de constater que ce même gouvernement s'est empressé d'invoquer la loi sur les carburants pour augmenter le prix de l'essence de près de 37 %. Certes, la loi impose un ajustement dès que le prix du baril varie de plus de 5 % sur le marché international. Cependant, alors qu'il a agi avec une célérité excessive pour taxer les consommateurs, le gouvernement refuse d'ajuster le salaire des ouvriers depuis plusieurs années.

Par-delà les considérations juridiques ou techniques, la posture de l'État occulte un mécanisme d'extorsion structurelle exercé par les classes dominantes au détriment de la classe ouvrière et des couches sociales précarisées d'Haïti. En s'opposant à la revalorisation salariale, l'État institutionnalise l'exploitation de la force de travail nationale par le patronat local et international, maintenant le coût de cette force de travail dérisoire.

Par ailleurs, lorsqu'il s'empresse de relever le prix du carburant, l'État ne fait qu'agir en gardien des privilèges, sécurisant sa propre rente tout en augmentant les profits d'une oligarchie rapace. Les faits sont têtus : le pouvoir haïtien refuse systématiquement de réduire le coût de l'essence même si le prix du baril de pétrole est en baisse sur le marché international, une injustice flagrante, reconnue même par des économistes libéraux. L'objectif est clair : instrumentaliser chaque crise pétrolière pour gonfler les caisses de l'État et gaver une bourgeoisie commerçante qui parasite l'économie nationale par la rente.

Prenons un exemple de l'évolution des cours du pétrole sur le marché international. Suite au déclenchement du conflit en Ukraine, l'État haïtien a procédé à un ajustement à la hausse des prix à la pompe, excédant les 100 %. Bien que les cours mondiaux se soient repliés quelques mois plus tard pour atteindre leurs niveaux antérieurs au conflit, les autorités n'ont pas appliqué la révision à la baisse prévue par la législation en vigueur. Cette décision a contribué à maintenir l'inflation sur une trajectoire annuelle de 30 à 40 %.

Par cette mesure, la rente captée par l'État et les importateurs pétroliers s'est accrue, alors que plus de cinq millions d'Haïtiens sombraient dans la précarité.
Aujourd'hui, le gouvernement d'Alix Didier Fils-Aimé prend la même orientation. D'une part, il a gelé tout ajustement salarial, au mépris du Code du travail et de la loi de 2009 relative au salaire minimum. D'autre part, il a précipité l'augmentation du prix des carburants. Cette double dynamique manifeste une logique d'extorsion systémique exercée par l'élite économique au détriment des classes laborieuses.

Fort de ce constat, nous appuyons les revendications des organisations ouvrières haïtiennes exigeant un salaire minimum de 3 000 gourdes, assorti d'une subvention immédiate de 30 000 gourdes. En dénonçant le cynisme de l'appareil étatique et de l'oligarchie, nous soutenons activement la mobilisation syndicale contre la hausse de 37 % du prix des hydrocarbures.

L’augmentation des prix des produits pétroliers :une violation systémique des droits fondamentaux par le gouvernement.

21 avril, par 'Ensemble des Citoyens Compétents à la Recherche de l'Égalité des Droits de l'Homme en Haïti (ECCREDHH) — , ,
Les droits fondamentaux, socles de la dignité humaine, constituent des prérogatives inaliénables inhérentes à chaque individu. Pétion-Ville, Haïti, 13 avril 2026 Ces (…)

Les droits fondamentaux, socles de la dignité humaine, constituent des prérogatives inaliénables inhérentes à chaque individu.

Pétion-Ville, Haïti, 13 avril 2026

Ces droits ne sont pas de simples aspirations, mais des obligations juridiques contraignantes garanties par la Constitution haïtienne de 1987, ainsi que par des instruments internationaux tels que la Déclaration Universelle des Droits de l'Homme (DUDH) et le Pacte International relatif aux droits économiques, sociaux et culturels (PIDESC).

En vertu du principe de l'effet utile des traités, l'État haïtien a l'obligation de prendre des mesures concrètes pour rendre ces droits effectifs. Or, le caractère transversal des produits pétroliers signifie que toute variation de prix impacte directement le coût de la vie. Dans le contexte actuel, la décision du gouvernement Fils-Aimé d'augmenter les prix à la pompe, sans mesures d'accompagnement, s'apparente à une agression contre la survie de la population.

L'interdépendance des droits : un effet domino dévastateur :

Le droit international consacre l'indivisibilité et l'interdépendance des droits. Lorsqu'une décision politique fragilise l'accès à l'énergie, c'est l'ensemble de l'édifice des droits humains qui s'effondre :

1. Droit à l'alimentation (Article 11 du PIDESC) : L'inflation des coûts de transport entraîne une hausse insoutenable du prix des denrées de première nécessité, plongeant les masses dans une insécurité alimentaire sévère.

2. Droit à la Santé (Article 19 de la Constitution ; Art. 12 du PIDESC) : Le coût des soins et le transport des malades deviennent prohibitifs, privant les plus vulnérables de l'accès aux centres hospitaliers.

3. Droit au Travail et à un Salaire Décent (Article 35 de la Constitution) : Alors que le coût de la vie explose, le gel des salaires réduit le pouvoir d'achat à néant, transformant le travailleur en « indigent salarié ».

4. Droit à un niveau de vie suffisant (Article 25 de la DUDH) : L'État faillit à sa mission de garantir un logement et des conditions de vie dignes en favorisant une économie de précarité.


Mauvaise gouvernance et corruption : des obstacles au droit au développement

Il est alarmant de constater que, tandis que la population subit cette pression asphyxiante, les pratiques de corruption et de mauvaise gouvernance persistent. L'utilisation des leviers économiques pour l'enrichissement illicite des élites politiques constitue une violation flagrante de la Convention des Nations Unies contre la corruption. En s'appuyant sur la fragilité des masses pour consolider des intérêts privés, les dirigeants actuels renoncent à leur rôle de protecteurs du bien commun.

En fait, l'Organisme de Défense des Droits Humains croit que l'augmentation des prix des produits pétroliers n'est pas une simple mesure budgétaire ; c'est une décision qui porte atteinte à la substance même des droits garantis par les articles 19, 22, 35 et 52-1 de notre Constitution. Face à cette situation désastreuse, il est impératif de rappeler que le respect des prescriptions juridiques n'est pas optionnel. L'État doit rendre des comptes de sa gestion qui, loin de promouvoir le bien-être social, renforce l'extrême vulnérabilité de ses citoyens.

À propos d'ECCREDHH

L'Ensemble des Citoyens Compétents à la Recherche de l'Égalité des Droits de l'Homme en Haïti (ECCREDHH) est une organisation dédiée à la promotion et la défense des droits humains, à l'éducation et à la recherche en Haïti. Elle œuvre pour une société plus juste et inclusive à travers des actions concrètes et des partenariats stratégiques.

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Le Brésil face à la polarisation : bilan et perspectives

21 avril, par Alexandre Fuccille, Esther Solano Gallego — , ,
Le Brésil se dirige vers les élections du 4 octobre 2026, avec Luiz Inácio Lula da Silva candidat à sa réélection et Flávio Bolsonaro comme principal adversaire. Depuis son (…)

Le Brésil se dirige vers les élections du 4 octobre 2026, avec Luiz Inácio Lula da Silva candidat à sa réélection et Flávio Bolsonaro comme principal adversaire. Depuis son retour au pouvoir en 2023, le président brésilien a réalisé quelques avancées, mais la question est de savoir si cela suffira à lui permettre de conserver son leadership aux urnes. Un retour sur ces dernières années donne quelques clés pour comprendre les batailles qui sont déjà en cours.

11 avril 2026 | tiré du CETRI | Photo : Le président Lula | Source : Nueva Sociedad
https://www.cetri.be/Brasil-bajo-la-polarizacion

Introduction

Au cours de la dernière décennie, la démocratie au Brésil a été mise sous pression, traversant différentes périodes où elle a été remise en question, menacée et même érodée de l'intérieur[1]. Le dernier événement en date, et le plus symbolique, a été la tentative de coup d'État du 8 janvier 2023, quelques jours après le début du troisième mandat du président Luiz Inácio Lula da Silva, ainsi que la condamnation des personnes impliquées, dont l'ancien président Jair Bolsonaro, en septembre 2025, par la Cour suprême fédérale (STF). Il est encore trop tôt pour dire s'il s'agit d'un tournant, mais la décision historique de la STF de condamner l'ancien président et plusieurs généraux est sans aucun doute encourageante, dans un pays où l'impunité est une tradition de longue date.

La scène politique reste agitée. La situation brésilienne en 2025 se caractérisait par des tensions entre les trois pouvoirs de l'État, une polarisation politique et une incertitude économique, autant d'éléments générant une forte dose d'incertitude. Récemment, un rapport de la Police fédérale, fruit d'une longue enquête, a révélé l'existence d'un plan, baptisé « Punhal Verde Amarelo » [Dague verte-jaune], dont l'objectif était l'assassinat du président Lula da Silva, du vice-président Geraldo Alckmin et du ministre du STF Alexandre de Moraes [2]. La proximité des élections présidentielles de 2026, prévues pour le mois d'octobre, exacerbe également les conflits et rend la campagne électorale tendue. Les relations entre le gouvernement et le Congrès national, en particulier avec le « centrão », un regroupement informel de parlementaires de différents partis dont la principale caractéristique est un pragmatisme extrême et l'ambition de postes et de ressources, sont confrontées à divers défis. Le soutien, même partiel et minoritaire, comme cela a été le cas tout au long du mandat actuel, est fondamental pour garantir la gouvernabilité. La rupture avec la coalition au pouvoir de partis tels que União Brasil et Progressistas (tous deux membres du « centrão », qui ont formé une fédération en vue des élections de 2026 et disposent d'un groupe parlementaire de 109 députés fédéraux – le plus important de la Chambre – et de 14 sénateurs) est un exemple notable, qui affecte la stabilité de la coalition et les relations entre l'exécutif et le législatif dans la dernière phase du mandat de Lula, ce qui pose de nouveaux défis au président de la République, dont le mandat prend fin le 31 décembre 2026. Il convient également de souligner la judiciarisation : des questions qui devraient être résolues au niveau politique finissent par être portées devant le pouvoir judiciaire, en particulier devant le STF, qui a lui-même adopté une posture plus active dans la prise de décisions affectant la politique intérieure et même, parfois, la politique étrangère.

Le rythme effréné de la politique internationale entraîne également d'importants changements géopolitiques et remet en cause d'anciens accords et alliances. Sur le plan économique, les préoccupations relatives aux comptes publics et à la viabilité budgétaire pèsent sur le gouvernement, en particulier après le ralentissement de la croissance en 2025 et l'augmentation de la dette publique. De plus, les avancées et les défis dans le domaine social prennent une nouvelle signification face à un pouvoir législatif jouissant d'un rôle politique prépondérant et d'un pouvoir budgétaire sans précédent dans l'histoire de la République. Enfin, les militaires constituent d'autres acteurs qui ne peuvent être négligés et qui méritent que l'on réfléchisse à ce à quoi on peut s'attendre – ou non – en 2026. Ainsi, en passant par les dimensions externe, politique, économique, sociale et militaire, nous tenterons de rendre compte de l'actualité brésilienne kaléidoscopique et pleine de défis, en cherchant à dresser un panorama de ce qui pourrait se produire tout au long de l'année 2026.

Le contexte international

L'accélération de l'histoire, comme certains historiens appellent la période actuelle où de multiples processus mondiaux se déroulent de manière interconnectée, intense et imprévisible, a également eu des répercussions sur le Brésil et ses relations avec le monde extérieur. Le président Lula da Silva a renforcé son engagement envers le Sud global, initialement défini pendant les années où il occupait le palais du Planalto, entre 2003 et 2010[3], sans pour autant remettre en cause les alliances traditionnelles avec les États-Unis, l'Union européenne et les voisins latino-américains, entre autres.

Sans être exhaustifs, des événements tels que le sommet du G20 en novembre 2024 à Rio de Janeiro (qui a marqué la fin de la présidence brésilienne au sein du groupe), la présidence du BRICS (Brésil, Russie, Inde, Chine, Afrique du Sud) tout au long de l'année 2025 et celle du Marché commun du Sud (Mercosur) à partir de juillet 2025 – à partir de laquelle on a cherché, avec insistance, à concrétiser la signature de l'accord de libre-échange reporté avec l'UE –, sans oublier la COP30, qui s'est tenue à Belém, au cœur de l'Amazonie, en novembre 2025, donnent une idée de l'agenda extérieur intense du Brésil au cours des derniers mois de la troisième année du gouvernement de Lula. En ce qui concerne la 30e Conférence des Nations unies sur les changements climatiques (Conférence des Parties), le Brésil a tenté, à travers son agenda environnemental, de relancer un atout diplomatique qui fut autrefois puissant : il a réussi à réduire la déforestation par rapport à 2024, enregistrant une baisse pour la deuxième année consécutive, avec une diminution de 32,4 % par rapport à 2023[4], et a montré, de manière générale, une meilleure préservation de ses six biomes (Amazonie, Caatinga, Cerrado, Forêt atlantique, Pampa et Pantanal).

Le gouvernement a souvent été critiqué pour entretenir des liens étroits avec les pays membres du BRICS – qui compte aujourd'hui un nombre de pays bien supérieur à ceux à l'origine de l'acronyme –, dont plusieurs sont, en effet, des autocraties. Mais Lula da Silva a répondu qu'il s'agissait d'alliances pragmatiques, qui privilégient les avantages économiques et diplomatiques. La position officielle du Brésil a été de ne pas s'aligner idéologiquement sur ces régimes, mais de chercher à renforcer l'autonomie stratégique du pays et le multilatéralisme sur la scène mondiale, caractérisée par l'érosion de la démocratie libérale dans plusieurs pays. D'autres préfèrent rappeler qu'il y aurait là une contradiction, étant donné que la politique étrangère du troisième mandat de Lula da Silva a parmi ses axes centraux la promotion et le renforcement de la démocratie, notamment avec la création d'un mécanisme de dialogue permanent pour coordonner sa défense, annoncé en mars 2024, après la visite du président espagnol Pedro Sánchez à Brasilia, et auquel participent actuellement plusieurs pays.

C'est une période de déclin du multilatéralisme dans le système international et de recrudescence des rapports de force entre États – guerre entre la Russie et l'Ukraine, conflit entre Israël et la Palestine, qualifié de « génocide » par Lula, et attaque israélo-américaine contre l'Iran – et d'aggravation de la détérioration des relations diplomatiques depuis le retour de Donald Trump à la présidence de la plus grande puissance économique et militaire du monde, en janvier 2025. Dans le cas du Brésil, dans une tentative manifeste d'ingérence, le président américain a pris des mesures de rétorsion unilatérales contre le pays dans les domaines économique, commercial et diplomatique, en raison de la procédure judiciaire engagée contre son allié Jair Bolsonaro. Il en a résulté une plus grande dépendance du Brésil vis-à-vis de la Chine, premier partenaire commercial du pays depuis 2009, qui absorbe actuellement environ 25 % de ses exportations et représente environ 40 % de son excédent commercial[5]. Il s'agit là d'une conséquence indésirable pour Brasilia, qui préférait maintenir une distance pragmatique entre Washington et Pékin, et négocier des avantages et des investissements stratégiques en fonction des intérêts nationaux. À la suite de ces événements, le géant asiatique a annoncé des investissements de plusieurs milliards de dollars jusqu'en 2032, couvrant des secteurs clés de l'économie tels que la mobilité, les énergies renouvelables, la technologie, l'exploitation minière et les semi-conducteurs (bon nombre de ces investissements sont déjà en cours). La liste des sanctions américaines a déjà commencé à être révisée avec l'annonce d'importantes exceptions.

Trump a envoyé des signaux à Lula (dès l'ouverture de la 80e Assemblée générale des Nations unies en septembre dernier), rappelant que le Brésil est un acteur régional très important – il s'agit de l'une des dix plus grandes économies du monde –, en plus d'être le deuxième plus grand détenteur de terres rares de la planète, juste derrière la Chine, et un important fournisseur de denrées alimentaires dans certains segments pour les États-Unis, mais nous ne savons pas encore quelles en seront les répercussions futures. On a même commencé à repenser le modèle de défense brésilien, aligné sur celui de l'Organisation du traité de l'Atlantique Nord (OTAN), bien qu'aucune décision effective n'ait encore été annoncée.

Le contexte politique

Avec la mise hors d'état de nuire judiciaire de Jair Bolsonaro en 2023 (jusqu'en 2030) et sa condamnation à plus de 27 ans de prison pour complot en vue d'un coup d'État, l'opposition s'est mise en quête d'un nouveau leader, ce qui a généré des tensions politiques en période préélectorale. Par ordre de proximité et d'importance, les gouverneurs de São Paulo (Tarcísio de Freitas), du Paraná (Ratinho Júnior), du Minas Gerais (Romeu Zema) et de Goiás (Ronaldo Caiado), ainsi que l'ancienne première dame Michelle Bolsonaro, ont tenté de prendre sa place. Finalement, le sénateur Flávio Bolsonaro, fils de l'ancien président, sera candidat à la présidence du Brésil, avec le soutien de son père.

La procédure engagée contre Bolsonaro a donné lieu à des sanctions à l'encontre du pays, telles qu'un droit de douane de 50 % sur les exportations brésiliennes vers les États-Unis, la suspension des visas pour les juges de la Cour suprême fédérale et les membres du gouvernement de Lula (étendue à leurs proches) et l'application de la loi Magnitsky (créée pour sanctionner les étrangers pour de graves violations des droits de l'homme et des pratiques de corruption) . L'ancien président Bolsonaro a été condamné à une peine de prison, tandis que Trump continue de qualifier ces événements de « chasse aux sorcières » et tente d'interférer directement dans la politique et la justice brésiliennes.
Il convient de rappeler, ne serait-ce que brièvement, l'épisode du coup d'État de janvier 2023 et ses répercussions actuelles. Le 8 janvier de cette année-là, le Brésil a été surpris par l'invasion – et le saccage – du Congrès national, du palais du Planalto et de la Cour suprême à Brasilia par des partisans de Bolsonaro, dans le but d'empêcher un nouveau mandat de Lula da Silva.

En ce jour où la démocratie a été menacée, les personnes indignées par la défaite aux urnes, qui campaient devant le quartier général de l'armée depuis le revers électoral, réclamaient l'annulation des élections, l'intervention militaire, le retour de l'AI-5 (un ensemble de mesures décrétées par la dernière dictature pour consolider son pouvoir) et la destitution du ministre de la STF Alexandre de Moraes[6]. Une partie importante de la foule a été rapidement condamnée, tandis que les peines prononcées contre ses meneurs ont été annoncées le 11 septembre 2025, lors du procès de l'Action pénale (AP) 2668, par le STF. Le jugement visait les huit membres du Noyau 1 de la tentative de coup d'État, ou Noyau Crucial, selon le ministère public fédéral (PGR, selon son acronyme en portugais) [7]. Parmi eux, sept accusés ont été condamnés pour tentative d'abolition violente de l'État de droit démocratique, coup d'État, participation à une organisation criminelle armée, dommages graves et dégradation du patrimoine protégé.

Avant même le verdict final et l'annonce des peines, le centrão a commencé à faire circuler au Parlement une proposition d'amnistie pour les personnes impliquées dans les événements du 8 janvier 2023[8]. Cela s'inscrit dans une longue tradition brésilienne d'impunité pour ce type de délits, comme on l'a vu lors de la phase de redémocratisation du pays. Les sondages indiquent que la majorité de la société rejette une amnistie, mais les députés et les sénateurs ont avancé différents formats et propositions (y compris sous leur forme la plus « modérée », par le biais d'une réduction des peines).

Il convient de noter que cette proposition entretient la flamme de la polarisation. Par ailleurs, à un an des élections, la position de Lula en tant que favori est entourée de risques. Il ne faut pas oublier que, sur les neuf élections présidentielles organisées depuis le retour à la démocratie en 1985, dans quatre cas, ceux qui étaient en tête un an auparavant ont fini par être battus aux urnes. Contrairement aux démocraties où la prévisibilité est la norme, au Brésil, la volatilité est structurelle. Le système proportionnel à liste ouverte, la fragmentation partisane, l'instabilité économique, la faiblesse des liens partisans et le degré élevé d'ambivalence idéologique expliquent ce phénomène. La science politique internationale établit que, lors d'élections où le titulaire du pouvoir bénéficie d'un taux d'approbation de 40 % ou plus, il y a 75 % de chances qu'il soit réélu. Lula se trouve exactement à ce seuil. Son gouvernement maintient un taux d'approbation d'environ 45 %, et un peu plus de la moitié de l'électorat qualifie le travail personnel du chef de l'État de « bon/excellent » et « moyen ». C'est une position d'équilibre instable : le moindre mouvement peut le faire basculer dans ou hors de la zone de confort statistique[9].

Actuellement, le président brésilien, qui sortait d'une longue série de baisses persistantes de sa cote de popularité, a commencé à regagner une part importante de sa popularité à la suite des épisodes d'ingérence menés par Donald Trump[10]. Invoquant la souveraineté et affirmant qu'elle n'est pas négociable, Lula et ses ministres portent des casquettes bleues arborant le slogan « Le Brésil appartient aux Brésiliens » et le drapeau brésilien, en opposition à la casquette rouge portant l'inscription « Make America Great Again » et le drapeau des États-Unis, ainsi que celui d'Israël, utilisés par une partie importante de la droite brésilienne depuis le début de l'année 2025. Le gouvernement a lancé le Plan Brasil Soberano, qui consacrera 40 milliards de reais (environ 7,6 milliards de dollars américains) à compenser les pertes des exportateurs touchés par la hausse des droits de douane américains en vigueur depuis août 2025, et s'est repositionné en lançant une nouvelle image de marque du gouvernement qui a remplacé « Brésil : union et reconstruction » par « Gouvernement du Brésil, aux côtés du peuple brésilien ».

Cependant, Flávio Bolsonaro se rapproche de Lula dans les sondages pour un second tour[11]. Le gouverneur de São Paulo, Tarcísio de Freitas, a assuré que la lutte se jouerait entre « Lula et Fávio, un point c'est tout ». Ainsi, l'élection opposera à nouveau Lula da Silva à un Bolsonaro, avec une issue totalement incertaine.

L'arène économique décisive

Si la situation politique reste en suspens, l'économie apparaît comme le terrain décisif sur lequel se jouera la bataille électorale. De 1,5 % sous le gouvernement Bolsonaro (2019-2022), la croissance moyenne du PIB est passée à 3,2 % en 2023 et à 3,4 % en 2024, déjà sous le mandat de Lula. Mais en 2025, outre la situation budgétaire interne fragile, le contexte international a apporté de nouvelles instabilités qui, ajoutées aux droits de douane élevés de Trump, ont entraîné un ralentissement de l'économie. Résultat : en 2025, la croissance s'est établie à 2,3 % et la Banque centrale ainsi que le marché prévoient une croissance de 1,5 % pour 2026. Et à cet horizon, de nombreux nuages menaçants persistent.

S'il est vrai que le taux de chômage se situe à son plus bas niveau de la série historique (environ 5,5 % de la population active), le revenu moyen des travailleurs continue d'augmenter et, en 2024, le Brésil a atteint un stock d'environ un billion de dollars d'investissements directs étrangers (un record dans la série historique de la Banque centrale, les États-Unis arrivant en tête avec plus du triple des investissements du deuxième classé), d'autres données doivent être prises en compte pour obtenir une image plus claire de la manière dont l'économie pourrait influencer la succession en 2026. Avec une dette publique brute (y compris les obligations des gouvernements fédéral, des États et des municipalités) s'élevant à environ 78 % du PIB et un déficit courant équivalent à 3,5 % du PIB, la Banque centrale a justifié le maintien des taux d'intérêt à 15 % (qui ne devraient pas commencer à baisser avant 2026), ce qui freine la consommation, la production et l'expansion des activités productives. Le cadre budgétaire, adopté en 2023 en remplacement de l'ancienne règle du plafond des dépenses, compte près de 20 dérogations en deux ans, sous la pression de l'exécutif et du Congrès national[12]. À chaque dérogation, la règle perd de sa crédibilité.

Mais d'autres chiffres sont encore moins encourageants : 72 millions de Brésiliens sont en situation de défaut de paiement (soit 43 % des adultes, le chiffre le plus élevé depuis le début de l'enquête) ; le taux d'intérêt des cartes de crédit renouvelables dépasse depuis longtemps les 450 % par an (et le taux de défaut de paiement a dépassé les 60 %), dans une économie où l'inflation avoisine les 5 % par an. Le sentiment d'épuisement et la difficulté d'entrevoir une issue pour une partie considérable de la société compliquent encore davantage le tableau et conduisent à des réactions sociales qui aggravent la situation actuelle. La recherche d'une solution dans les paris en ligne (bets) a rendu ce panorama encore plus difficile et désolant : le pourcentage de Brésiliens âgés de plus de 16 ans (c'est-à-dire ceux qui peuvent déjà voter) déclarant avoir effectué un pari quelconque est passé de 24 % en octobre 2024 à 36 % en septembre 2025, ce qui a doublé le taux d'endettement lié aux paris en ligne et entraîné un drain des ressources du secteur de la consommation[13].

En définitive, il existe des problèmes tant macroéconomiques que microéconomiques qui pourraient avoir un impact en 2026, et le gouvernement actuel n'a ni la volonté ni la majorité parlementaire nécessaires pour mettre en place des solutions structurelles et durables. Il existe en outre une tension manifeste entre une « aile technique » dirigée par le ministre des Finances, Fernando Haddad, et une « aile politique » menée par le ministre de la Maison civile, Rui Costa, tous deux membres du Parti des travailleurs (PT) et tous deux candidats potentiels à la présidence, quant à l'orientation de l'agenda économique. De même, la promesse de réindustrialisation ne se concrétise pas et le secteur agro-industriel explique une grande partie de la croissance économique. Il n'est jamais inutile de rappeler que le sentiment de bien-être est plus déterminant que la courbe du PIB, et c'est là que réside un problème central auquel le gouvernement actuel doit faire face dans le contexte électoral à venir.
Le domaine social (toujours difficile)

Dans un pays comme le Brésil, marqué par une inégalité structurelle et structurante de sa société, avec l'une des plus fortes concentrations de revenus de la planète, la question sociale, toujours volatile, apparaît comme une variable importante.

En 2022, Lula a été élu avec la promesse de sauver la démocratie et d'inclure les pauvres dans le budget de l'Union et les riches dans l'impôt sur le revenu (malgré une charge fiscale élevée, celle-ci est fondamentalement régressive). Au cours du premier mandat (2023-2024), on a observé une croissance de 18 % de la classe moyenne (passant de 32,8 à 38,6 millions de personnes) et un recul de 33 % de la population classée comme « misérable » (passant de 19,3 à 12,9 millions). Malgré ces indicateurs positifs, Waldir Quadros, économiste à l'Université d'État de Campinas, souligne que la popularité du gouvernement ne suit pas ces données : « Je travaille depuis plus de 20 ans avec cette base de données et cette méthodologie. C'est la première fois qu'un tel décalage se produit, car, normalement, on observe une augmentation de la mobilité sociale et une amélioration de la perception du gouvernement par la population »[14].

Le Brésil a enregistré une avancée historique dans la lutte contre la pauvreté. En deux ans, le nombre de familles en situation de vulnérabilité inscrites au Registre unique a diminué de 25 %. En mai 2023, on comptait 26,1 millions de foyers, et en juillet 2025, ce chiffre est passé à 19,56 millions. Cela représente 6,55 millions de familles qui ont vu leur situation s'améliorer. En termes individuels, ce sont 14,17 millions de personnes qui sont sorties de la pauvreté, selon les données du ministère du Développement social[15]. En juillet 2025, l'Organisation des Nations unies pour l'alimentation et l'agriculture (FAO) a annoncé que le Brésil avait de nouveau quitté la Carte de la faim[16], ce qui se produit lorsque le risque de malnutrition est inférieur à 2,5 % de la population (le pays y était réapparu au cours de la première année du gouvernement Bolsonaro, en 2019, avant même la pandémie mondiale de Covid-19, qui a aggravé la situation). Le retour à la politique de revalorisation du salaire minimum, avec des ajustements annuels réels supérieurs à l'inflation, a sans aucun doute également contribué à cette situation. Début octobre 2025, l'exonération de l'impôt sur le revenu a été approuvée pour les personnes gagnant jusqu'à 5 000 réaux par mois (environ 950 dollars), qui entrera en vigueur à partir de janvier 2026, contre le seuil actuel où l'imposition commence à environ 3 000 réaux (570 dollars), ce qui profite directement à 15 millions de personnes.

Le programme Bolsa Família (créé lors du premier mandat de Lula da Silva) a été entièrement remanié, élargissant ainsi sa couverture. Le gouvernement sait qu'il a besoin de programmes sociaux concrets pour être compétitif en 2026, et, outre l'exonération de l'impôt sur le revenu mentionnée, il a prévu des initiatives telles que Gás do Povo [Gaz du peuple] (qui garantit des bouteilles de gaz gratuites à 17 millions de familles) et Luz do Povo [Lumière du peuple] (qui offre de l'électricité gratuite aux utilisateurs du Registre unique en situation de vulnérabilité), entre autres. En matière de santé, il a élargi les programmes Mais Médicos [Plus de médecins], Brasil Sorridente [Brésil souriant] (programme dentaire) et Agora Tem Especialistas [Il y a maintenant des spécialistes], qui accélère les consultations et les examens au sein du Système unique de santé (SUS). Dans le domaine de l'éducation, il a augmenté les investissements dans les frais d'inscription à l'enseignement intégral et a créé le programme Pé-de-Meia [Fonds d'épargne], qui encourage les élèves du secondaire à terminer l'année scolaire en leur offrant un soutien financier pouvant atteindre 1 750 dollars pour ceux qui réussissent les trois étapes et se présentent à l'Examen national de l'enseignement secondaire (ENEM) (baccalauréat). De plus, à l'approche du cycle électoral, le gouvernement promet de mobiliser ses forces pour tenter de faire adopter un amendement constitutionnel qui abolirait le régime 6x1 (temps de travail habituel au Brésil, où l'on travaille six jours et se repose un jour), ainsi que de mettre en place la gratuité des transports publics (ce qui dispenserait les usagers du paiement du ticket).

Cependant, le sentiment d'amélioration de la qualité de vie n'est pas garanti et, jusqu'à présent, bon nombre de ces avancées (pour la plupart ponctuelles et non structurelles) – ainsi que leur pérennité – sont perçues avec méfiance par une grande partie de la société brésilienne. La marge de manœuvre du gouvernement est assez réduite : environ un quart des dépenses non discrétionnaires sont entre les mains du pouvoir législatif, par le biais d'amendements budgétaires, ce qui accroît le manque de transparence, la corruption, la dispersion et le manque de cohérence des politiques publiques, tout en affaiblissant la capacité du pouvoir exécutif à définir son programme.

La politisation des militaires

La transition dans le domaine de la défense entre Bolsonaro et Lula a été particulièrement tendue, avec des nominations tardives pour l'armée de terre, la marine et l'armée de l'air, et avec les commandants militaires nommés par le président Bolsonaro refusant de céder leurs fonctions en présence du commandant suprême nouvellement élu et se montrant tout à fait tolérants envers les extrémistes de droite qui continuaient de manifester devant les casernes en faveur d'un coup d'État militaire. Ce fut le seul domaine de l'équipe de transition sans membres désignés par Lula, qui a nommé José Múcio, un homme politique de droite qui entretient un dialogue avec Bolsonaro, comme nouveau ministre de la Défense[17]. Pourtant, par exemple, le nouveau commandant de l'armée de terre, Júlio Cesar de Arruda, n'est resté en poste que moins d'un mois, car le chef militaire a adopté une posture corporatiste et provocatrice face à la nécessité de regagner la confiance du public envers une armée remise en question[18].

Comme nous l'avons souligné, la tentative manquée de coup d'État du 8 janvier 2023, le plan « Punhal Verde Amarelo » – conçu en novembre 2022, avec des équipes composées de militaires des Forces spéciales, les « kids pretos », qui surveillaient la vie quotidienne et les déplacements du ministre, du président et de son vice-président dans l'intention de les assassiner – et de militaires de haut rang impliqués dans des activités illicites, a donné lieu à la condamnation historique déjà mentionnée du 11 septembre 2025, au cours de laquelle, pour la première fois dans l'histoire du Brésil, des officiers supérieurs et des généraux ont été condamnés par un tribunal civil. Quoi qu'il en soit, les casernes restent très politisées et sympathisent toujours avec l'ancien président Bolsonaro, et il n'existe en réalité ni contrôle civil démocratique ni direction politique de la part du pouvoir civil sur cet instrument de force de l'État.

Considérations finales

Quelle que soit l'orientation et la tournure que prendra la conjoncture politique en 2026, la polarisation restera une réalité, car elle sert les intérêts des deux principaux dirigeants actuels, Lula da Silva et Jair Bolsonaro. Un Lula relancé par Trump a gagné du terrain, mais il est toujours important de rappeler qu'il se présentera aux élections de 2026 à l'âge de 81 ans, et le souvenir de Joe Biden, qui a dû abandonner la course électorale en raison des problèmes liés à son âge avancé, jette une ombre sur la candidature de l'ancien ouvrier métallurgiste (même s'il n'a que quelques mois de plus que Trump).

Les experts soulignent que, dans les grandes lignes, l'électorat brésilien se divise entre un tiers qui soutient la droite et un tiers qui soutient la gauche. Les 30 % restants constituent l'élément central de l'équation. On estime que, parmi ce contingent, deux tiers s'abstiendraient de voter et que les 10 % restants seraient composés d'électeurs indécis, qui pourraient pencher d'un côté ou de l'autre. Lula dispose d'un seuil de soutien élevé, mais d'un plafond bas, car près de la moitié de l'électorat répète constamment qu'elle ne voterait pas pour lui. Le bolsonarisme, quant à lui, est devenu un héritage toxique pour nombre de ses alliés : il attire les votes, mais repousse les alliances. C'est pourquoi l'élection de 2026 sera probablement très disputée, et celui qui remportera le vote des indécis sera celui qui parviendra à toucher les citoyens en leur montrant la voie vers une vie meilleure, et pas seulement en proposant des programmes abstraits en faveur des institutions et de la promotion de la démocratie.

Sur le plan économique, la réforme fiscale, considérée comme le plus grand changement du système fiscal de ces dernières décennies, est entrée en vigueur en janvier 2026 avec la mise en place expérimentale de la contribution sur les biens et services (CBS) et de la taxe sur les biens et services (IBS), ce qui pourrait entraîner une réduction de la lourde charge fiscale qui pèse sur les entrepreneurs, les travailleurs et les consommateurs. Le PIB devrait continuer de croître, avec une probable baisse des taux d'intérêt, ce qui affecte directement les citoyens ordinaires, mais une inflation annuelle persistante d'environ 5 % pèse sur les évaluations du gouvernement et reste un défi à relever.

Les indicateurs sociaux, en particulier la réduction de la pauvreté et de l'extrême pauvreté, devraient continuer de s'améliorer, grâce à la création d'emplois et à l'augmentation du revenu moyen. La sécurité publique, le contrôle des dépenses et la santé restent les talons d'Achille du gouvernement actuel, et la société dans son ensemble réclame des réformes en profondeur dans ces domaines.

Pour conclure notre bilan, à la veille du 7 septembre, jour de la fête de l'indépendance du Brésil, Lula da Silva s'est réuni lors d'un barbecue informel avec le ministre de la Défense, les commandants militaires actuels et les anciens commandants de ses mandats précédents. À l'ordre du jour de ce que le ministre Múcio a qualifié de « rencontre entre amis » figurait la demande d'un plan stratégique de défense pour les 20 prochaines années, tenant compte des bouleversements actuels du système international. En pratique, il s'agissait d'une marque d'estime institutionnelle à la veille du procès de Jair Bolsonaro et de militaires connus pour leur participation à des tentatives de coup d'État, ainsi que d'une manière de tenter d'apaiser les troupes en vue de la prochaine période électorale. La reconnaissance rapide de la victoire de 2022 par Biden et les messages directs et indirects selon lesquels, en cas de rupture institutionnelle, toute coopération militaire avec les États-Unis cesserait, ont joué un rôle important pour garantir l'investiture de Lula. Avec Trump à la Maison Blanche jusqu'en 2029, le panorama change considérablement.

En définitive, dans ce bref bilan et ces perspectives pour 2026, nous pensons que nous aurons très probablement une année marquée par la normalité institutionnelle, sans grands bouleversements, dans l'attente de ce que pourrait réserver la candidature de Flávio Bolsonaro. Les domaines économique et social, malgré les défis et les crises ponctuelles, devraient dans l'ensemble continuer à afficher des chiffres et des indicateurs positifs. La question militaire apparaît comme une variable non résolue, mais pour l'instant apaisée par des signaux budgétaires et des plans de défense plus solides. La course à la présidence a déjà commencé et s'étend effectivement à tous les domaines de la vie politique, économique et sociale du pays, sous le signe de la polarisation.

Note : la version originale de cet article a été publiée dans Pablo Stefanoni et Érika Rodríguez Pinzón (dir.) : L'Amérique latine à la croisée des chemins : enjeux idéologiques, changements culturels et reconfigurations mondiales. Rapport annuel 2025-2026, Fondation Carolina, Madrid, 2026.

Notes

1. Camila Rocha, Esther Solano et Jonas Medeiros : The Bolsonaro Paradox : The Public Sphere and Right-Wing Counterpublicity in Contemporary Brazil, Springer, Londres, 2021 ; Felipe Nunes et Thomas Traumann : Biographie de l'abîme : comment la polarisation divise les familles, met les entreprises au défi et compromet l'avenir du Brésil, Harper Collins Brasil, Rio de Janeiro, 2023 ; Jessé Souza : Le pauvre de droite : la vengeance des bâtards, Civilização Brasileira, Rio de Janeiro, 2024.
2. Police fédérale : « La Police fédérale démantèle une organisation criminelle qui avait planifié un coup d'État », 19/11/2024.
3. Amanda Carolina Barrenengoa et Nastasia Barceló : « La politique étrangère brésilienne vis-à-vis du Sud global en tant que pratique internationale (2003-2011). L'autonomie comme élément constitutif de l'identité internationale du Brésil » dans Estudios Avanzados n° 35, 2021.
4. MapBiomas : « Carte des collections », 17/9/2025.
5. Vinícius Neder : « Au milieu des droits de douane de Trump, la Chine fait du Brésil sa deuxième principale destination d'investissements » dans O Globo, 22/8/2025 ; « La Chine vise le Brésil avec des investissements de plusieurs milliards d'ici 2032 » dans CNN Brasil, 29/8/2025.
6. Ce mouvement s'est étendu à d'autres organisations militaires dans tout le pays, sans qu'aucune autorité civile ou militaire ne le désavoue à aucun moment.
7. Le député fédéral Alexandre Ramagem, ancien directeur de l'Agence brésilienne de renseignement (ABIN) ; l'amiral Almir Garnier, ancien commandant de la Marine ; Anderson Torres, ancien ministre de la Justice et ancien secrétaire à la Sécurité publique du District fédéral ; le général Augusto Heleno, ancien chef du Cabinet de sécurité institutionnelle (GSI) ; le lieutenant-colonel Mauro Cid, ancien aide de camp de Bolsonaro (accusé collaborateur) ; l'ancien président de la République Jair Bolsonaro ; le général Paulo Sérgio Nogueira, ancien ministre de la Défense ; et le général de réserve Walter Braga Netto, ancien ministre de la Maison civile et de la Défense. STF : « La STF condamne les huit accusés du volet 1 de l'affaire pour tentative de coup d'État », 11/9/2025, disponible sur https://noticias.stf.jus.br/
8. Elisa Clavery, Julia Lindner et Fernanda Rouvenat : « Le Centrão admet que l'amnistie commence par le Sénat et ne profite pas à Bolsonaro ; l'opposition rejette cette proposition et souhaite pardonner les actes commis depuis 2019 » dans g1, 4/9/2025.
9. Marcio Aith : « Les élections de 2026 s'accompagnent d'une arithmétique de l'incertitude » dans Poder 360, 4/11/2025.
10. « Quaest : avec 48 %, la cote de popularité du gouvernement Lula atteint son plus haut niveau en 2025 » sur CNN Brasil, 8/10/2025 ; « La cote de popularité du gouvernement Lula augmente et dépasse à nouveau la cote d'impopularité, selon AtlasIntel » dans Carta Capital, 17/9/2025.
11. « Datafolha : Lula recueille 46 % et Flávio Bolsonaro 43 % des intentions de vote au second tour, selon un sondage » dans g1, 7/3/2026.
12. Guilherme Neves et Lu Aiko Otta : « Après deux ans, une série d'exceptions affaiblit le cadre budgétaire » dans Valor Econômico, 29/9/2025.
13. « 36 % des Brésiliens parient sur des sites de paris en ligne, selon PoderData » dans Poder 360, 2/10/2025.
14. Ian Reis, José Eduardo Bernardes et Larissa Bohrer : « Les avancées sociales marquent les deux premières années du gouvernement Lula 3, avec des perspectives d'amélioration jusqu'en 2026, selon un chercheur » dans Brasil de Fato, 22/8/2025.
15. Fondation Perseu Abramo : « Les politiques sociales du gouvernement Lula ont sorti 14 millions de personnes de la pauvreté en deux ans », 9/9/2025.
16. Jorge Meza : « Le Brésil a de nouveau quitté la Carte de la faim » dans O Estado de S. Paulo, 4/8/2025.
17. Luís Alexandre Fuccille : « Les relations entre civils et militaires au Brésil hier et aujourd'hui : il reste beaucoup à faire ! » dans João Roberto Martins Filho (éd.) : Les militaires et la crise brésilienne, Alameda, São Paulo, 2021.
18. Cléber Lourenço : « Un colonel de la PMDF contredit le général Arruda et affirme qu'il a empêché la police d'arrêter les putschistes le 8 janvier » dans ICL Notícias, 23/5/2025 ; Felipe Pontes : « Devant le STF, un général affirme avoir bloqué la PM le 8 janvier pour « coordonner » les arrestations » dans Agência Brasil, 22/5/2025.

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« Le couple Ortega-Murillo persécute la dernière institution capable de leur tenir tête » : au Nicaragua, la situation de l’Église empire

DÉCRYPTAGE - Début mars 2026, le gouvernement de Daniel Ortega a interdit les ordinations de prêtres et de diacres dans quatre diocèses au Nicaragua. Une façon d'accentuer la (…)

DÉCRYPTAGE - Début mars 2026, le gouvernement de Daniel Ortega a interdit les ordinations de prêtres et de diacres dans quatre diocèses au Nicaragua. Une façon d'accentuer la répression contre l'Église catholique, seule instance qui résiste encore au pouvoir.

31 mars 2026 | tiré du CETRI | Photo : Au Nicaragua, l'omnipotent couple Ortega-Murillo s'en prend à l'Église catholique depuis 2018.
https://www.cetri.be/Le-couple-Ortega-Murillo-persecute

Dans leur diocèse de Siuna, des candidats au sacerdoce se demandent s'ils pourront devenir prêtres ou diacres un jour. Tout comme à Jinotega, Matagalpa ou Estelí. Début mars 2026, le régime autoritaire du président Daniel Ortega et de son épouse Rosario Murillo a interdit les ordinations sacerdotales dans ces quatre diocèses du Nicaragua privés d'évêques, les laissant dans l'incertitude. Cette décision n'est qu'une étape supplémentaire dans l'escalade de la répression que mène le pouvoir contre l'Église catholique.

Le rapport Nicaragua : une Église persécutée de l'avocate et chercheuse nicaraguayenne en exil Martha Patricia Molina, fait état de 1 010 agressions entre avril 2018 et juillet 2025. Lieux profanés, évêques emprisonnés ou expulsés, messes surveillées, processions interdites, confiscations des biens… Les mesures répressives s'abattent sur la communauté religieuse du pays depuis la révolte décisive de 2018.

Des rapports ambigus avec l'Église

Cette année-là, des milliers de Nicaraguayens protestent dans les rues, d'abord contre une réforme des retraites qui entraînerait une baisse des pensions ; puis appellent à la démission du président Daniel Ortega lorsque le pouvoir mate la révolte et fait 355 morts.

L'Église n'est, dans un premier temps, « pas clairement opposée au gouvernement, mais en tous cas comme une force politique qui permet la médiation entre les groupes », analyse Maya Collombon, maîtresse de conférences à Sciences Po Lyon, qui a été directrice du Centre d'études mexicaines et centraméricaines.

Mais elle soutient ensuite les manifestants. Les jeunes dans les barricades viennent trouver refuge dans les édifices religieux pour échapper aux forces de l'ordre. Le dialogue est rompu avec Daniel Ortega, qui accuse certains évêques d'être des putschistes et les responsables catholiques, de préméditer un coup d'État. L'Église catholique, réunie derrière la figure de Mgr Silvio José Baez, s'oppose alors franchement au régime.

Cette confrontation ouverte tranche pourtant avec une période plus ambiguë. Dans les années 2000, Daniel Ortega – un ancien guérillero élu président en 1984 après la révolution sandiniste – cherche à revenir au pouvoir, et noue des liens stratégiques avec le cardinal Miguel Obando y Bravo, qui mène une partie de l'Église conservatrice.

« Pour gagner les élections, il faut avoir la hiérarchie officielle de l'Église catholique de son côté, précise Bernard Duterme, sociologue chargé d'études au Centre tricontinental en Belgique. Obando y Bravo était d'ailleurs appelé le cardinal 'faiseur de présidents'. À chaque rendez-vous électoral, il était derrière le candidat qui gagnait. »

Daniel Ortega se convertit même au catholicisme et se marie religieusement à Rosario Murillo. Une fois élu en 2006, il nomme Obando y Bravo à la tête de la Commission pour la paix et la réconciliation.

Systématiquement réélu depuis, Ortega étend sa mainmise sur les institutions du pays. En janvier 2025, le Parlement valide la réforme constitutionnelle lui donnant les pleins pouvoirs avec son épouse Rosario Murillo, qui devient officiellement coprésidente. L'Europe et les États-Unis dénoncent un régime autoritaire ; la presse, une autocratie, voire une dictature.

« La dernière institution capable de leur tenir tête »

Depuis quatre ans, la situation de l'Église s'aggrave. Le nombre de prêtres s'amenuise et déjà plus de 300 ont dû s'exiler au Costa Rica, en Espagne ou aux États-Unis, laissant certaines régions sans célébration de l'Eucharistie. En 2022, le Nicaragua rompt ses liens diplomatiques avec le Vatican en expulsant le nonce apostolique.

En 2023, Mgr Rolando José Alvarez Lagos, évêque de Matagalpa est condamné à vingt-six ans de prison et s'exile au Vatican un an plus tard. Les prêtres et fidèles restés au pays et les exilés, contactés par Le Pèlerin, n'ont pas souhaité s'exprimer, par crainte de représailles. Le but est d'asphyxier l'institution religieuse pour mieux régner : « Ortega craint la vivacité de l'Église, qu'en ordonnant de nouveaux prêtres, elle se renouvelle », explique Maya Collombon.

« Le couple Ortega-Murillo persécute la dernière institution capable de leur tenir tête », abonde Gilles Bataillon, sociologue, directeur d'études à l'EHESS, spécialiste de l'Amérique latine. Les médias ferment, comme les universités et les organisations caritatives catholiques. L'Église devient l'ultime bastion d'opposition et entrave les ambitions de toute puissance d'Ortega. Elle est très influente dans un pays où plus de 60 % de la population est catholique. Pour le gouvernement, « l'ensemble du maillage religieux est plus difficile à contrôler que les partis », ajoute Maya Collombon.

Dans son dernier rapport sur la liberté religieuse dans le monde paru en octobre 2025, l'Aide à l'Église en détresse (AED) a rétrogradé le pays à l'état de « persécution » : « À partir du moment où la liberté religieuse est traquée, ce sont toutes les autres libertés qui sont bafouées. On voit à quel point la situation a évolué rapidement », s'inquiète Amélie Berthelin, représentante de l'AED. Malgré la répression, l'Église maintient ses positions sans céder à la peur. Et la communauté catholique continue de prier et de célébrer. Une manière de résister dans l'ombre.

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Les bonnes feuilles du « Procès Bolloré, les médias de la haine devant le tribunal »

21 avril, par Fonds pour une Presse Libre (FPL) — , ,
Le Fonds pour une presse libre (FPL) a publié jeudi 19 mars 2026 son premier livre : « Le Procès Bolloré, les médias de la haine devant le tribunal », aux Éditions du Détour. (…)

Le Fonds pour une presse libre (FPL) a publié jeudi 19 mars 2026 son premier livre : « Le Procès Bolloré, les médias de la haine devant le tribunal », aux Éditions du Détour. Un livre combat et d'intervention qui raconte l'ampleur de l'empire politico-médiatique de Vincent Bolloré et ce que peut produire sur chacune et chacun de nous cet empire de la haine. Découvrez les bonnes feuilles.

Tiré du blogue de l'auteur.

Le Fonds pour une presse libre a publié son premier livre : « Le Procès Bolloré, les médias de la haine devant le tribunal », aux Éditions du Détour.

Un livre collectif de combat et d'intervention qui raconte, non seulement l'ampleur de l'empire politico-médiatique du milliardaire breton mais aussi ce que peut produire sur chacune et chacun de nous cet empire de la haine. François Bonnet, président du FPL a rédigé une préface inédite à ce livre. Découvrez-en les bonnes feuilles

[...] Vincent Bolloré a construit méthodiquement un groupe politico-médiatique qui ne cesse de progresser et de se professionnaliser. Et cette galaxie réactionnaire aimante quelques autres médias, certes beaucoup plus confidentiels mais qui permettent de toucher les publics des diverses extrêmes droites. Frontières, ­ L'Incorrect, Boulevard Voltaire, Causeur et quelques autres sont autant de relais dont les contributeurs sont d'ailleurs les invités réguliers des plateaux de CNews ou Europe 1. Marginale dans tous les cas, tant les débats de plateaux occupent les antennes et les éditoriaux la presse écrite, l'information ne peut exister dans les médias Bolloré que si elle vient servir les obsessions politiques de leurs animateurs et dirigeants. Immigration, islamisation de la France, insécurité : c'est le triptyque obsessionnel de base. À cela s'ajoutent quelques classiques indispensables : la haine de l'impôt, la haine des « assistés », la dénonciation des socialistes « incompétents », des écologistes « dingues » et des « antisémites » de LFI. Sans oublier Macron dont le « seul but » serait de barrer la route à Jordan Bardella. Enfin, ne surtout pas oublier le « wokisme », ce destructeur de l'identité française, cette cinquième colonne en mission pour détruire les valeurs de ­ l'Occident…

L'écrivain Philippe Sollers (1936-2023) aurait sans doute appelé tout ce fatras « la France moisie », comme il s'en était expliqué dans une célèbre tribune au journal Le Monde, le 28 janvier 1999 : « La France moisie a toujours détesté, pêle-mêle, les Allemands, les Anglais, les Juifs, les Arabes, les étrangers en général, l'art moderne, les intellectuels coupeurs de cheveux en quatre, les femmes trop indépendantes ou qui pensent, les ouvriers non encadrés, et, finalement, la liberté sous toutes ses formes. »

Mais la force et la réussite du groupe politico-médiatique Bolloré est d'avoir rafraîchi le nauséabond en cassant les codes conformistes des chaînes d'information pour y installer (au prétexte du débat et de la « liberté d'expression ») le scandale, l'hystérie, la dénonciation et la désinformation. C'est un rythme nouveau qui a été créé, une ambiance de conflit permanent, de catastrophes et d'apocalypse — celle d'un pays (d'une civilisation) vacillant chaque matin au bord du gouffre qui ne manquera pas de l'aspirer.

Une machine de propagande

Chef de colonne sur CNews, Pascal Praud sonne le clairon tous les matins sur un thème ou sur une personne. Le programme est fait, les médias embrayeront sur ce thème, un jour, deux jours, trois jours s'il le faut. Découpées en pastilles, les séquences audiovisuelles de CNews et Europe 1 sont bombardées pour occuper les réseaux sociaux. Et Le JDD relancera en fin de semaine. C'est cette dynamique, jouant de la complémentarité des différents médias, appuyés par les armées de comptes sur les réseaux sociaux qui permet, par exemple, à un Philippe de Villiers, oublié durant trente ans, de réoccuper le terrain. Faire du neuf avec du vieux, avec du « moisi » : la très moderne machine de propagande du groupe Bolloré y est parvenue, installant au centre du débat public une réalité parallèle. « CNews raconte la vérité », a osé Vincent Bolloré devant une commission d'enquête parlementaire. Pourquoi n'oserait-il pas d'ailleurs, quand un important conseiller de ­ l'Élysée expliquait doctement que « CNews raconte la France », pour justifier la passivité bienveillante du pouvoir face à un tel groupe ?

Invectiver plutôt qu'informer, salir plutôt que débattre

Car beaucoup de ceux qui ont tenté de s'y opposer, de défendre l'information contre l'opinion, les faits contre les post-vérités, le pluralisme contre la voix de son maître, ont eu à connaître l'arme ultime de ces médias : des campagnes soigneusement coordonnées visant à les discréditer et à les surexposer au pire des réseaux sociaux. Quelques semaines avant son décès, en juin 2024, Christophe Deloire, directeur général de Reporters sans frontières, subit les foudres des médias Bolloré. Un débat traquenard chez Pascal Praud a lancé l'offensive contre celui désormais qualifié de « ministre de la Censure ». Europe 1 a poursuivi. Plusieurs débats, les jours suivants, et la une du Journal du Dimanche pour finir… Invectiver plutôt qu'informer, salir plutôt que débattre.

À plus grande échelle encore, l'audiovisuel public, ses diri- geants et deux de ses journalistes, Patrick Cohen et Thomas Legrand, ont été l'objet d'une campagne de désinformation massive tout au long de l'automne 2025 : des dizaines d'émissions, des centaines d'articles, des écoutes illégales de conversations privées et, pour la première fois, le relais actif d'un député de droite extrême, rapporteur d'une commission d'enquête sur l'audiovisuel public. Pour la première fois, il devenait possible de voir ce que pouvaient produire les actions conjointes d'un groupe politico-médiatique et d'un groupe parlementaire de droite radicale…

« On se constitue en peuple par des combats communs ou des actes de solidarité, mais aussi par des ressentiments partagés et des opinions manipulées. Et aujourd'hui, c'est le peuple du ressentiment fabriqué par les milliardaires qui tient le haut du pavé », expliquait, le 25 août 2025, le philosophe Jacques Rancière au journal Le Monde.1

Le ressentiment est l'un des principaux carburants de l'extrême droite. Et ses corollaires sont la haine, la vengeance, la fureur ou la violence. En 2018, Steve Bannon le savait parfaitement quand il théorisait son « inonder la zone de merde ». Sept ans plus tard, voilà que l'extrémiste se penchait sur notre cas : « La France se dirige vers la guerre civile », prédisait-il le 15 décembre 2025, dans une interview au Journal du Dimanche— journal qui prit grand soin de publier ce titre à sa une.

François Bonnet, président du Fonds pour une presse libre

1- « Jacques Rancière, philosophe : “Aujourd'hui, le peuple du ressentiment fabriqué par les milliardaires tient le haut du pavé.” », propos recueillis par Nicolas Truong.

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Il faut soutenir le journalisme indépendant dans les Balkans !

21 avril, par Courrier des Balkans — ,
Le Courrier des Balkans, média de référence en français sur cette région et 100 % indépendant, se dote d'un nouveau site internet et lance un crowdfunding. Tiré du blogue (…)

Le Courrier des Balkans, média de référence en français sur cette région et 100 % indépendant, se dote d'un nouveau site internet et lance un crowdfunding.

Tiré du blogue de l'auteur.

20 000 euros. C'est la somme dont nous avons besoin pour boucler le budget des travaux et lancer, dès le mois de juin, un site internet beaucoup plus moderne et agréable à lire.

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Notre média s'inscrit dans un riche écosystème intellectuel et militant.

« Lire Le Courrier des Balkans, c'est s'informer sur ce coin d'Europe souvent mystifié et mal compris, mais c'est aussi une lecture qui corrige et complète notre savoir sur l'identité européenne », estime l'anthropologue Ivan Čolović de Belgrade.

« Le Courrier des Balkans représente pour moi une source d'information fiable, riche, avec des analyses subtiles et objectives, touchant la politique, la culture et tous les domaines d'activité de cette importante partie de l'Europe, encore mal connue par chez nous », affirme pour sa part la traductrice littéraire Pascale Delpech.

Merci pour votre soutien !

L'équipe du Courrier des Balkans

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La radicalité plus forte à l’extrême droite qu’à l’extrême gauche

21 avril, par Roger Martelli — , ,
Derrière les chiffres d'une enquête Ipsos-BVA, une tendance lourde se confirme : la radicalité progresse, mais surtout à droite. Fragmentée et sans stratégie majoritaire, la (…)

Derrière les chiffres d'une enquête Ipsos-BVA, une tendance lourde se confirme : la radicalité progresse, mais surtout à droite. Fragmentée et sans stratégie majoritaire, la gauche regarde le rapport de force se dégrader sans parvenir à l'inverser.

14 avril 2026 | tiré de regard.fr

Ipsos-BVA publie une vaste enquête électorale, quelques semaines après la séquence des élections municipales. On ne redira jamais assez qu'un sondage ne prédit rien et que la politique en général ne relève pas de la fatalité. Cela n'empêche pas que ce sondage-là, à côté de quelques autres, n'est pas particulièrement réjouissant.

Au lendemain des municipales, le RN apparaît comme le grand gagnant des élections : 74% des personnes interrogées estiment qu'il s'est renforcé, loin devant LFI (40%) et LR (38%). Le constat sans surprise s'inscrit dans un paysage politique à la fois éclaté et polarisé, où l'intérêt très fort pour la présidentielle à venir coexiste avec une tendance lourde à l'abstention.

Le dualisme de la droite et de la gauche persiste, bien sûr. Il est courant de se situer soi-même sur l'axe gauche-droite, et la position choisie influence significativement la direction des votes. Mais, depuis quelques décennies, la persistance s'accompagne d'un détachement très fort à l'égard des forces qui ont fait vivre le clivage des deux côtés. La polarité travaille désormais à l'intérieur des deux grandes familles. La tendance, nous redit le sondage, est à une radicalisation qui se révèle à nous par la combinaison de plusieurs indices1.

Le premier est celui du classique auto-positionnement sur l'axe gauche-droite : 21,5% des Français se diraient « très à gauche » ou « très à droite ». Le parallèle est d'emblée déséquilibré : 6% à l'extrémité gauche, 15,5% à l'extrémité droite, soit en tout 5 points de plus qu'en 2021. Dans Le Monde, Gilles Finchelstein complète le tableau par les déclarations de sympathie partisane. La France insoumise et le RN recueillent respectivement 7,5% et 22,5% de sympathies. Si on y ajoute les formations « extrêmes » des deux côtés (Finchelstein n'y adjoint pas le PCF), on obtient 9% pour la gauche « radicale » et 26,5% pour l'extrême droite. Total des « extrêmes » : 35,5%. C'est une minorité, mais c'est elle qui est en dynamique et celle-ci, pour l'instant, joue en faveur du côté droit.

La radicalité n'est pas seulement dans la position sur un axe idéologique ou partisan. Elle se repère directement dans un rapport aux notions structurantes. Par exemple celle de « radicalité » (y en a-t-il trop ou pas assez ?) ou celle de « compromis » ou de « fidélité aux principes ». Qu'attend-on des personnalités qui concourent à l'élection ? Qu'elles acceptent de faire des compromis ou qu'elles restent fidèles à leurs principes ?

La radicalité – qui est associée à l'excès dans le vocabulaire courant – n'est approuvée qu'à 37%. Elle est minoritaire dans tous les espaces de sympathie partisane, sauf trois : tout juste majoritaire (51%) chez les proches de LFI, plus nettement du côté de Reconquête (59%) et du RN (56%). Il y a de la radicalité, mais qui s'exprime plus fortement à l'extrême droite que dans la gauche dite pourtant « radicale ».

Il en est de même pour l'opposition du « compromis » et de la « fidélité aux principes ». Le premier terme est certes majoritaire (choisi par 55% des interrogés) ; mais, trop souvent associé à la « compromission » – il est en forte baisse sur une année (-9%). La fidélité aux principes attire plus que la radicalité, mais le compromis est majoritaire partout, y compris chez les sympathisants LFI (54%). Il n'y a que deux ensembles où il est minoritaire : chez les proches de Reconquête (21%) et du RN (38%), ni même chez ceux de LR (47%). La radicalité et le dédain du compromis sont plus marqués à droite qu'à gauche. Le RN se dédiabolise, mais ne perd pas de son tranchant et de son image d'alternative attractive ; LFI clive, mais n'annihile pas le besoin de consensus.

Enfin, le sondage pousse les feux sur le rapport à la société : faut-il la laisser en l'état, l'aménager à la marge, la changer en profondeur ou la changer radicalement ? Les réponses sont sans appel : une minuscule fraction ne veut rien changer, une plus grande (22%) veut changer radicalement, 27% préfèrent aménager et 50% demandent des changements profonds. Et, une fois de plus, les pourcentages les plus élevés du côté de la radicalité se repèrent chez les proches de Reconquête (54%), du RN (44%) et, loin derrière, de LFI (24%). On ne croit plus guère aux changements cosmétiques, mais la radicalité du changement se trouve plus chez les « très à droite » que chez les « très à gauche ».

Dès lors, comment s'étonner de la dispersion, non des votes eux-mêmes – ils ne sont pas testés – mais des probabilités de vote ? Le pourcentage des votes « plutôt et très probables » va de 36% pour le RN à 12% pour Renaissance. Quant à la gauche, elle plafonne à 19% pour le PS, 17% pour les écolos et 14% pour LFI.

Rebelote pour la satisfaction en cas d'accession à la présidence de la République… On se réjouirait de l'élection du tandem Bardella-Le Pen (36 et 33% de satisfaits), suivi d'Édouard Philippe (26%) et des autres ténors de la droite. On le serait moins de la gauche : Raphaël Glucksmann est le premier à gauche (16%) ; Fabien Roussel, Jean-Luc Mélenchon et Olivier Faure sont en queue de peloton. D'un côté, une extrême droite en tête, mais qui rebute une majorité de votants ; de l'autre, une gauche fragmentée qui ne séduit pas et qui suscite de l'hostilité, en particulier envers Jean-Luc Mélenchon (81% de mécontents s'il accédait au pouvoir).

Où en est-on au bout du compte ? La crise profonde que nous vivons interdit le choix de l'immobilité, les demi-mesures et les faux-semblants. Le mariage de la carpe et du lapin, celui du social et du libéralisme, a failli tuer la gauche au temps du quinquennat Hollande. Le « et de gauche, et de droite » du macronisme a épuisé le centre. La course derrière le RN est en train de faire exploser la droite. L'extrême droite tient donc la corde, parce qu'elle se repaît des désastres de la droite et de la gauche et parce qu'elle est dans l'air du temps. Elle n'a pas encore gagné la partie, mais elle menace.

Pendant ce temps-là, que fait la gauche ? Elle nous rejoue le grand air des gauches irréconciliables. Comme si une seule gauche pouvait occuper l'espace de toutes les gauches. Comme si c'était suffisant qu'une organisation ou une personnalité de gauche soit en tête pour qu'elle rallie ensuite tout le monde derrière elle. La gauche éparpillée et même la gauche dualisée laissent toute la gauche dans le maigre espace qui est le sien depuis 2017. Elle peut au mieux engranger des forces pour la suite ; elle n'a aucune chance de gagner.

La radicalité qui clive et qui exclut ne peut espérer atteindre la majorité, ni à court ni à long terme. Mais la gauche qui compose au nom du compromis ne crée pas de dynamique populaire et finit pas noyer le réalisme dans la compromission et les abandons. Une gauche dans cet état laisse le terrain à une droite qui présente le double visage d'être ultra-majoritaire et radicalisée vers son côté extrême. La France pourrait dès lors se trouver dans une situation à la hongroise : chez nous aussi, une droite conservatrice pourrait apparaître comme le recours ultime, face à cette négation démocratique que l'on nomme gentiment « illibéralisme ». Édouard Philippe en France, comme Péter Magyar en Hongrie ?

Si l'on ne veut pas de cette fausse solution, il n'y a pas aujourd'hui d'autre solution qu'une gauche rassemblée. Le sondage Ipsos confirme que la solution de l'union reste le vœu largement majoritaire du peuple de gauche. Le problème est que ce vœu peut se heurter à la conviction inverse que l'union n'est pas possible et qu'il faut se résoudre à la penser en excluant une de ses composantes. Exclure les insoumis ? Certes, ils sont clivants. Mais, avec Jean-Luc Mélenchon, ils ont redynamisé un pan important de la gauche entre 2012 et 2022 ; sans eux, la gauche ne peut pas gagner demain, ni au premier ni au second tour. Rassembler en excluant l'autre gauche, celle des renoncements tenus pour inéluctables ? Autant dire qu'on préfère la victoire du pire, pour éviter celle de la social-démocratie détestée. Or, nous ne sommes plus au temps des controverses à gauche du passé. La droite qui menace de gagner demain n'est pas la droite en général, mais la droite phagocytée par son extrême. Cela mérite d'y réfléchir à deux fois.

Le peuple de gauche veut l'union, mais les forces organisées qui la composent n'en veulent pas et chacune a l'illusion de penser qu'elle va finir par mettre toutes les autres à la raison. La déraison qui en résulte rend pessimiste dans l'immédiat. Mais qui pouvait croire, au printemps de 1934, que la France du Front populaire allait éclore à l'été ? Il n'est jamais trop tard… jusqu'au moment où l'on ne peut plus rien y faire.

Le sondage présenté sur le site d'Ipsos-BVA ne donne pas tous les détails. Ils sont fournis par les commentaires de chercheurs publiés l'édition du Monde de ce 13 mars. ↩︎

Roger Martelli

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France. La loi « Yadan » et l’instrumentalisation des chiffres de l’antisémitisme

Pour donner de la légitimité à une proposition de loi visant avant tout à empêcher la critique d'Israël et la dénonciation du génocide à Gaza, la députée Caroline Yadan (…)

Pour donner de la légitimité à une proposition de loi visant avant tout à empêcher la critique d'Israël et la dénonciation du génocide à Gaza, la députée Caroline Yadan s'appuie, entre autres, sur les chiffres de l'antisémitisme. Mais l'identité et la méthodologie des organisations qui en sont à l'origine montrent une instrumentalisation de cette réalité en faveur d'un positionnement pro-israélien. Une pétition contre cette proposition de loi sur le site de l'Assemblée nationale a déjà rassemblé près de 700 000 signatures.

7 avril 2026 | tiré d'Orientxxi.info | Photo : Une foule manifestant la nuit pour dire "Halte à l'antisémitisme". Paris, place de la République, le 19 février 2019. Manifestation contre l'antisémitisme.
© Wkicommons.

En dépit de son intitulé, la proposition de loi « visant à lutter contre les formes renouvelées de l'antisémitisme », dite « Yadan », n'a rien à voir avec la lutte contre l'antisémitisme. Ses objectifs sont le renforcement de la législation – déjà contestable – sur l'apologie du terrorisme (article 1) et l'empêchement de la critique de l'État d'Israël (article 2).

L'examen de la loi à l'Assemblée nationale alors que le Parlement israélien vient d'adopter une législation qui institue la peine de mort réservée aux Palestiniens ne fait qu'ajouter à la gravité de cette initiative, dans un contexte d'impunité persistante pour Israël. Cette proposition enregistrée depuis novembre 2024 est portée par Caroline Yadan, députée de la huitième circonscription des Français établis hors de France (comprenant notamment Israël, la Palestine et Jérusalem), qui a quitté le parti Renaissance, tout en lui restant « apparentée », pour protester contre la décision du président Emmanuel Macron de reconnaître l'État de Palestine.

Afin de donner à la loi la légitimité que revendique son intitulé, la proposition s'appuie, dans l'exposé de ses motifs, sur les chiffres des actes antisémites et de la place qu'ils représentent par rapport à l'ensemble des faits antireligieux en France.

Si l'explosion de l'antisémitisme dans le pays ne fait pas de doute, la manière dont ces chiffres sont présentés dénote une double volonté : amalgamer antisémitisme et critique de l'État d'Israël d'une part, et établir une hiérarchie entre l'antisémitisme et les autres formes de racisme de l'autre, en contradiction avec les recommandations de la Commission nationale consultative des droits de l'homme (CNCDH).

La source des chiffres

Si l'on veut s'en tenir aux données les plus précises, celles émanant des condamnations judiciaires, on ne trouve pas en France de chiffres sur l'antisémitisme. La raison est simple : le Code pénal ne fait pas la distinction entre les différentes formes de racisme. Séparer les condamnations pour antisémitisme nécessiterait une étude au cas par cas des dossiers judiciaires, ce qui n'a jamais été fait.

Les chiffres relayés par le ministère de l'intérieur et repris par la CNCDH dans son rapport annuel sont une somme de remontées de terrain, via la Direction nationale du renseignement territorial (DNRT), qui, selon sa présentation officielle sur le site du ministère, « assure un suivi quotidien des faits qui lui sont rapportés par ses relais et partenaires locaux ». La CNCDH ne les considère pas comme des données scientifiques mais les cite et les prend en compte, car ils témoignent d'une tendance.

Concernant l'antisémitisme, la DNRT s'appuie principalement sur le maillage territorial opéré par une association : le Service de protection de la communauté juive (SPCJ). Se présentant comme une « organisation apolitique », celle-ci travaille en étroite collaboration avec le CRIF, le Conseil représentatif des institutions juives de France, dont elle est une émanation1. Dans la rubrique « Contributions » du rapport annuel de la CNCDH, c'est en effet le CRIF – et avec lui le Service de protection de la communauté juive – qui est cité parmi les partenaires de la société civile.

Dans les chiffres de l'année 2025, disponible sur son site officiel, le SPCJ recense 1 320 actes antisémites. Il présente sa méthodologie en ces termes :

Sont comptabilisés uniquement les faits ayant donné lieu à une plainte, une main courante ou une saisie du parquet, ainsi que ceux constatés officiellement (flagrance/constatation par un officier de police judiciaire ou une personne habilitée).

Il est important ici de souligner que les plaintes et les saisies du parquet ne donnent pas forcément lieu à des condamnations ou même des poursuites.

La Palestine en ligne de mire

Quels sont les actes qui sont qualifiés d'antisémites par le SPCJ ou qui incitent à agresser verbalement ou physiquement des juifs ?

Une partie du compte-rendu est consacrée à ce que ses auteurs appellent la « rhétorique anti-israélienne » présentée comme « un catalyseur toujours central des actes antisémites ».

Près d'un tiers des propos antisémites relevés (388/1 320) « comportent des références explicites à la Palestine : Gaza, “libération de la Palestine”, “Intifada”, accusations de “génocide”, slogans importés des manifestations et de la rhétorique anti-israélienne radicalisée ». Si l'on met de côté les « 45 [qui] comportent également une apologie du djihadisme et 74, une apologie du nazisme, illustrant un durcissement et une radicalisation des registres mobilisés », aucune explication n'est donnée sur le lien entre ces slogans propalestiniens et l'expression de l'antisémitisme. À moins de vouloir considérer que l'expression d'une solidarité avec la Palestine et les Palestiniens relève de facto de l'antisémitisme.

Le même biais était déjà à l'œuvre dans le rapport du SPCJ portant sur l'année 2024, où on lit qu'« au moins 43 actes antisémites par mois évoquent la Palestine ». Là aussi, que veut dire « évoquer la Palestine » ? Et en quoi est-ce antisémite ? Ces formulations interrogent d'autant plus que le même rapport évoque le contexte qui favorise l'augmentation des actes antisémites en ces termes :

Cette atmosphère résulte en grande partie de l'hyperactivisme de quelques centaines de militants radicaux anti-israéliens (blocages d'écoles et d'universités, opérations de boycott, actions et manifestations contre des événements organisés par des organisations juives, inscriptions et graffitis anti-israéliens, apologie du terrorisme palestinien et légitimation des actes du Hamas).

Sont ainsi mis sur un pied d'égalité l'apologie des actes du Hamas, des « graffitis anti-israéliens » (aurait-on idée d'associer à de l'islamophobie des propos hostiles à l'Arabie saoudite ?) et les opérations de boycott, criminalisées par la circulaire de l'ancienne garde des Sceaux Michèle Alliot-Marie en février 2010, mais dont la Cour européenne des droits de l'homme a reconnu la légalité en juin 2020.

Une définition biaisée de l'antisémitisme

En juillet 2025, nous avons interrogé Magali Lafourcade, secrétaire générale de la CNCDH, sur l'interprétation que pouvait faire le SPCJ de slogans comme « Free Palestine » (Liberté pour la Palestine) ou « From the river to the sea, Palestine will be free » (Une Palestine libre, de la rivière à la mer). Elle nous avait alors recommandé de consulter la partie « Contributions » du rapport de la commission. Or celle-ci ne donnait pas plus d'éléments.

En revanche, sur la page « Définition de l'antisémitisme » du site du SPCJ, il apparaît que l'association adopte in extenso celle de l'Alliance internationale pour la mémoire de l'Holocauste (IHRA), critiquée notamment par Irène Khan, rapporteuse spéciale des Nations unies sur la promotion et la protection du droit à la liberté d'opinion et d'expression. À l'image de la proposition de loi dite « Yadan » qui la cite dans son exposé des motifs, cette définition permet, par les exemples qui y sont présentés, d'associer la critique de l'État d'Israël à une forme d'antisémitisme. Kenneth Stern, juriste américain et principal rédacteur du texte a lui-même regretté l'utilisation de certains exemples pour attaquer les critiques d'Israël2.

Même son de cloche du côté du CRIF, dont les dirigeants considèrent que parler de génocide à Gaza est antisémite. Ainsi lit-on, par exemple, sur le site de l'organisation, en date du 26 mars 2025 :

Le président du Crif a dénoncé une évolution du discours antisémite, notamment à travers l'accusation de « génocide » portée contre Israël. Il a comparé cette rhétorique à « une actualisation de l'accusation de peuple déicide », autrefois mobilisée contre les Juifs. « Dans les deux cas, il y a un fondement mythologique, c'est-à-dire mensonger. Les Juifs n'ont pas tué Jésus, l'État d'Israël n'a pas commis de génocide, quelle que soit, évidemment, la situation tragique des populations civiles à Gaza », a-t-il déclaré.

La même logique est à l'œuvre dans les chiffres du SPCJ sur l'année 2025, où le mot « génocide » est systématiquement traité entre guillemets : « En recyclant des accusations mensongères et extrêmes (“génocide”, “criminels”, “nazis”), cette rhétorique construit une image déshumanisée des Juifs et ouvre la voie au passage à l'acte, qu'il soit verbal ou physique. »

Pourtant, plusieurs organisations de droit international, dont Human Rights Watch et Amnesty International, ont conclu qu'il y avait bel et bien génocide à Gaza. Le 26 janvier 2024, c'est la Cour internationale de justice qui affirme, dans une ordonnance, l'existence d'un risque plausible de génocide à Gaza. Et la Cour pénale internationale, reconnue par la France, a inculpé deux dirigeants juifs israéliens – le premier ministre Benyamin Nétanyahou et l'ancien ministre de la défense Yoav Gallant – de crimes de guerre et de crimes contre l'humanité. Toutes ces organisations tombent-elles donc sous l'accusation d'antisémitisme ?

Par ailleurs, lors des incidents qui ont émaillé la marche féministe du 8 mars 2024, c'est le service d'ordre du SPCJ qui assurait la protection du collectif pro-israélien Nous vivrons. Cette association, qui bénéficie du soutien public de Caroline Yadan3, fait partie des signataires de la tribune du Point en soutien au projet de loi de la députée4.

Une logique de concurrence victimaire

Les positions éminemment politiques que révèlent les propos du SPCJ et du CRIF, et la définition pour le moins large de ce qu'ils considèrent l'un et l'autre comme antisémite, interrogent sur la place qui est accordée dans ces rapports et dans leurs chiffres à cette « rhétorique anti-israélienne ».

Autre point repris dans l'exposé des motifs de la proposition de loi dite « Yadan » : l'antisémitisme serait le fait antireligieux le plus important en France. Le compte-rendu des chiffres du SPCJ nous le confirme :

La lecture des faits antireligieux met en évidence une réalité structurante : l'antisémitisme occupe une place centrale. En 2025, les actes antisémites représentent 53 % de l'ensemble des faits antireligieux, alors même que la population juive en France constitue une minorité numériquement très faible (moins de 1 %).

Problème : pour établir un classement, il faut des éléments de comparaison. Or ceux-ci font défaut. Car selon le dernier rapport de la CNCDH, s'agissant des faits antimusulmans, « aucune instance nationale n'a présenté de données depuis 2021 », c'est-à-dire depuis la dissolution, en 2020, du Collectif contre l'islamophobie en France (CCIF). Outre la logique de concurrence victimaire que l'assertion du SPCJ – reprise par Caroline Yadan – établit, c'est plutôt l'explosion de l'islamophobie qui alarme la défenseure des droits Claire Hédon. Cette dernière note dans son rapport intitulé « Les discriminations fondées sur la religion – Constats et analyses du Défenseur des droits » publié le 4 décembre 2025 :

La hausse des discriminations ayant un motif religieux semble s'observer quelle que soit la religion. Elles restent toutefois nettement plus souvent rapportées par les personnes qui déclarent être de religion musulmane ou être considérées comme telles (34 % d'entre elles) que par les personnes se déclarant d'une autre religion (19 %), incluant la religion juive ou encore le bouddhisme, ou celles de religion chrétienne (4 % seulement déclarent avoir été discriminés en raison de cette religion).

Un point aveugle : l'extrême droite

L'on s'étonne enfin à la lecture du rapport du SPCJ de l'absence d'une quelconque référence à la montée de l'extrême droite, s'agissant de l'explosion des chiffres de l'antisémitisme. Pourtant, en 2024, le Rassemblement national (RN) a porté un nombre record de députés à l'Assemblée nationale (119), à l'issue d'élections législatives qui ont révélé l'antisémitisme de nombre de ses candidats, que le parti a dû remplacer à la hâte. Pour la CNCDH, c'est bien dans son électorat que l'antisémitisme reste largement présent. Comme l'a souligné Magali Lafourcade dans l'entretien qu'elle nous a accordé : « Les échelles d'aversion aux juifs sont très élevées parmi les gens qui votent RN et Reconquête. L'antisémitisme est situé à l'extrême droite, et ce, de manière très stable. »

L'antisémitisme n'est pas seulement une réalité indéniable dans la société française : c'est aussi un sujet bien trop grave pour qu'il soit ainsi instrumentalisé au gré des desseins politiques. Ceux-ci révèlent une volonté d'associer la critique légitime de l'État d'Israël – depuis le nettoyage ethnique qui a accompagné sa création jusqu'à la guerre génocidaire qu'il continue à livrer aux Palestiniens de Gaza – à une forme d'antisémitisme.

Ces desseins montrent aussi un désir non seulement de séparation, mais de hiérarchisation entre les différentes formes de racisme, faisant de l'antisémitisme une sorte de matrice pour penser les racismes, dans la droite ligne de ce que prône la ministre Aurore Bergé notamment à travers les Assises de lutte contre l'antisémitisme, ainsi que la Délégation interministérielle à la lutte contre le racisme, l'antisémitisme et la haine anti-LGBT (Dilcrah). Pourtant, la CNCDH ne cesse de le rappeler : le racisme n'est pas « sectaire » ; ceux qui l'assument vouent généralement une haine à l'encontre de toutes les minorités, qu'elles soient raciales, politiques ou sexuelles.

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Hongrie - Orbán battu : autopsie de seize ans d’illibéralisme

21 avril, par Adam Novak, Stéfanie Prezioso — , ,
Les élections législatives hongroises du 12 avril 2026 ont mis fin à seize ans de pouvoir ininterrompu de Viktor Orbán. Le parti Tisza (Respect et Liberté) de Péter Magyar a (…)

Les élections législatives hongroises du 12 avril 2026 ont mis fin à seize ans de pouvoir ininterrompu de Viktor Orbán. Le parti Tisza (Respect et Liberté) de Péter Magyar a remporté une super-majorité de 138 sièges sur 199, infligeant au Fidesz une défaite que les analystes attribuent à une conjonction de facteurs : scandales judiciaires, saturation du discours identitaire, fracture générationnelle et effets concrets du gel des fonds européens.

Tiré de Europe Solidaire Sans Frontières
13 avril 2026

Par Adam Novak, et Stéfanie Preziozo

Adam Novak, décrypte avec nous les ressorts structurels du régime Orbán. Sa lecture s'appuie sur la notion d'État mafieux postcommuniste, forgée par l'ancien ministre libéral Bálint Magyar. Non pas une corruption ordinaire coexistant avec un État de droit dégradé, mais l'action criminelle de l'État lui-même, opérée par voie parlementaire grâce à la majorité des deux tiers, obtenue en 2010. Il analyse la fonction de la Hongrie comme « preuve d'un concept » pour la droite nationaliste mondiale — et évalue les effets asymétriques de la défaite d'Orbán sur Donald Trump, Vladimir Poutine, les partis d'extrême droite européens, ainsi que le Premier ministre rouge-brun slovaque, Robert Fico.

L'entretien porte aussi sur ce que la victoire de Tisza ne représente pas. Péter Magyar n'est pas porteur d'un projet alternatif d'organisation sociale : son parti a voté contre l'envoi d'armes à l'Ukraine au Parlement européen et n'a pas répondu aux revendications syndicales préélectorales. La gauche électorale est absente du nouveau parlement. Le Parti socialiste hongrois (MSZP), longtemps dominant, a payé sa conversion néolibérale par la rupture organique avec sa base ouvrière. La demande sociale qui a alimenté l'« orbánisme » pendant seize ans — décrite ici comme un anti-occidentalisme plus que comme un sentiment pro-russe — n'est pas résolue par l'alternance.

Stefanie Prezioso : Comment qualifierais-tu le système de pouvoir mis en place par Orbán au cours de ces seize dernières années ? Certains parlent d'un capitalisme mafieux, d'autres d'une sorte de « néo-royalisme » pour rendre compte d'un système qui profite outrancièrement au clan présidentiel ?

Adam Novak : l'ancien ministre libéral Bálint Magyar le qualifie d'État mafieux postcommuniste. Il ne s'agit pas d'une corruption ordinaire coexistant avec un État de droit dégradé, mais de l'action criminelle de l'État lui-même. [1]

Les ressources publiques, les marchés publics, les médias et les institutions judiciaires sont systématiquement instrumentalisés au profit d'un réseau de clans organisé autour du Premier ministre. Entre 3,2 et 5,5 milliards d'euros de fonds européens ont bénéficié à un cercle restreint lié au régime, au premier rang duquel les entreprises de Lőrinc Mészáros, l'oligarque le plus proche d'Orbán. [2]

La démocratie illibérale est le terme qu'Orbán lui-même a revendiqué dès 2014, avant de lui préférer la formule de démocratie chrétienne. Freedom House classait la Hongrie comme pays partiellement libre. [3]

Ce qui est spécifique au modèle hongrois, c'est sa méthode : la capture des institutions s'est faite par voie parlementaire, grâce à la majorité des deux tiers, obtenue en 2010, sans coup d'État. C'est précisément ce qui en faisait un modèle exportable — mais utilisable aussi par les libéraux musclés du nouveau gouvernement.

SP : Comment Orbán a-t-il réussi à se hisser au niveau d'une figure de référence incontournable pour l'extrême droite mondiale, des États-Unis à l'Italie ? Quel pourrait être l'impact de son échec électoral sur ses « amis » russes, européens et américains ? Quel pourrait être son impact direct sur l'extrême droite slovaque de Robert Fico ?

La formule la plus juste est celle que propose le journaliste tchèque Jan Bělíček : ce qu'était Pinochet pour les néolibéraux, Orbán l'était pour les nationalistes chrétiens — la preuve vivante d'un concept. Pinochet a démontré que le programme néolibéral pouvait être appliqué contre la résistance démocratique avant de devenir électoralement viable ailleurs. Orbán démontrait qu'un système démocratique libéral peut être vidé de sa substance de l'intérieur, sans coup d'État, en maintenant une façade électorale, tout en neutralisant la presse, le pouvoir judiciaire, les universités et les règles du jeu électoral.

Ce que les ultraconservateurs américains admiraient dans la Hongrie d'Orbán, c'était la guerre incessante contre la pensée progressiste, la capture de l'appareil d'État, le démantèlement du pouvoir judiciaire et la création d'un environnement politique dans lequel l'opposition n'a pratiquement aucune chance. C'est précisément ce qu'ils voudraient reproduire chez eux.

La défaite d'Orbán a des effets asymétriques selon les acteurs. Pour Trump et Vance, c'est la perte de l'allié le plus utile au sein du Conseil européen — celui qui bloquait les décisions collectives sur l'Ukraine, y compris le prêt de 90 milliards d'euros à Kiev, auquel Orbán avait mis son veto. Pour Poutine, c'est la perte du gouvernement européen le plus accommodant sur l'énergie et les sanctions. Pour les partis d'extrême droite européens, c'est le signal que le modèle n'est pas à l'épreuve des urnes.

Le Premier ministre slovaque, Robert Fico, ne se réjouit pas de la défaite d'Orbán. Mais Fico n'a pas construit sa survie politique sur la référence directe au modèle hongrois : sa base électorale rouge-brun repose sur d'autres ressorts, notamment ce que j'analyse dans mon article sur la Slovaquie comme une posture anti-occidentale plutôt que pro-russe.

SP : Après seize ans de pouvoir, Viktor Orbán paraît affaibli dans certaines régions ouvrières, comme Dunaújváros. Pourquoi son parti, le Fidesz, subit-il une érosion de sa base populaire ?

Des villes ouvrières comme Dunaújváros ne constituent pas le cœur de la base électorale d'Orbán. Dunaújváros est une ville industrielle d'acier, construite sous le nom de Sztálinváros à l'époque soviétique, historiquement à gauche. Sa bascule vers le Fidesz est relativement récente et représente une acquisition électorale, pas un bastion historique. Le cœur du vote Fidesz reste la Hongrie rurale, les petites villes et villages de l'est et du sud du pays. L'érosion du vote Orbán à Dunaújváros signalait que des électeurs ouvriers convertis par Orbán étaient en train de le quitter.

Cette érosion tient à plusieurs facteurs. Premièrement, la détérioration économique : inflation persistante, salaires réels stagnants, et un quasi-gel des transferts de l'UE — près de 20 milliards d'euros bloqués — se traduisant concrètement par des projets d'infrastructure reportés. Deuxièmement, la saturation des scandales : le pardon présidentiel accordé en 2023 à un condamné dans une affaire pédophile, et le documentaire La Dynastie, visionné trois millions de fois en dix jours sur YouTube, qui documentait l'enrichissement du clan Orbán. [4]

SP : La détérioration du niveau de vie est-elle la principale cause de la dégradation du rapport de forces électoral aux dépens du parti d'Orbán ? Le discours nationaliste identitaire du Fidesz joue-t-il toujours un rôle aussi important au sein de l'opinion publique hongroise, notamment contre l'UE, mais aussi contre l'Ukraine ?

Les deux facteurs ont coexisté, mais leur poids relatif a changé. Au début, le discours nationaliste identitaire a fonctionné comme substitut à une amélioration matérielle pendant les années où la croissance économique — alimentée en partie par les transferts européens — permettait de masquer les inégalités. La stratégie de confrontation avec Bruxelles s'est finalement retournée contre le régime : les retards liés au gel des fonds sont devenus visibles — projets reportés, subventions raréfiées.

Il subsistait néanmoins un mécanisme identitaire fonctionnel : la question ukrainienne. La politique de « non-alignement pragmatique » d'Orbán, analysée en détail par Bálint Demers sur ESSF. Les tensions autour du pipeline Druzhba (« Amitié » en russe) — le plus long réseau d'oléoducs au monde, acheminant le pétrole russe vers l'Europe centrale et orientale depuis les années 1960 — dont la Hongrie dépend structurellement pour son approvisionnement pétrolier, instrumentalisées en pleine campagne électorale, s'inscrivaient dans cette logique. Orbán a même utilisé la découverte d'explosifs près du pipeline TurkStream, en Serbie, le 6 avril, pour tenter de blâmer l'Ukraine ; les services secrets serbes ont rapidement démenti. [5]

Mais, comme le signalait Dávid Csillik sur le site progressiste hongrois Mérce, ni Orbán ni Magyar n'ont répondu au paquet de revendications préélectorales de la Fédération des syndicats hongrois — le discours identitaire masquait l'absence de programme social.

SP : Viktor Orbán a été fortement soutenu par les États-Unis de Donald Trump et de JD Vance. Ce dernier s'est ainsi rendu en Hongrie pour appuyer sa campagne électorale. Était-ce vraiment un atout pour lui, alors que l'extrême droite européenne semble de plus en plus embarrassée par l'hostilité de Washington envers l'UE et, plus récemment, par les conséquences de la guerre en Iran ?

Sur la visite de Vance, Jan Bělíček, dans son article sur ESSF, identifie plusieurs ironies. Vance a prononcé un discours sur le Christ et les fondations chrétiennes de la civilisation européenne devant un public hongrois plutôt séculier. Il a évoqué les droits des travailleurs sans dire un mot sur les milliardaires de la tech enrichis sous Trump. Et il a dénoncé les bureaucrates de Bruxelles pour s'être « fait des millions » tout en ne mentionnant pas l'oligarchie qu'Orbán a lui-même construite.

L'effet électoral de la visite a été proche de zéro : Vance est peu connu en Hongrie, et ce n'est pas Trump qui est venu. Mais regardons le coût concret : en échange de la visite, la compagnie pétrolière hongroise MOL s'est engagée à acheter 500 millions de dollars de pétrole américain, [6] et l'armée hongroise, 700 millions de dollars de lanceurs de roquettes HIMARS, [7] soit 1,2 milliard de dollars à la charge du contribuable hongrois, en contradiction évidente avec la rhétorique de souveraineté nationale.

SP : Orbán n'était-il pas fortement handicapé par sa collusion étroite avec la Russie de Poutine et les affaires de corruption qui l'accompagnent ?

La relation d'Orbán avec la Russie n'est pas principalement idéologique, mais structurelle et économique, articulée autour du gaz russe bon marché et de la construction des réacteurs de PAKS-II par Rosatom. [8]

Au niveau du vote populaire, pour des politiciens comme Orbán et Fico, comme je l'ai développé dans mon article sur la Slovaquie, ce phénomène ne relève pas d'un sentiment pro-russe au sens propre, mais d'un anti-occidentalisme. Les populations qui soutiennent ces postures ne veulent pas plus de Russie dans leur vie — elles veulent moins d'Occident. Et « moins d'Occident » signifie pour elles un système économique moins cruel, des droits plus solides pour la majorité, une décision politique plus compréhensible, et un mode de vie plus communautaire. Cette demande réelle est captée et déformée par Orbán au profit d'une vassalisation énergétique envers Moscou. La victoire de Magyar ne répond pas à cette demande.

SP : Péter Magyar a remporté l'élection. Or, il est issu du même sérail politique, avec lequel il a rompu en 2024. Sur quels points se différencie-t-il de son rival ? Sur quels thèmes, selon toi, a-t-il gagné une majorité de l'électorat ?

Magyar n'était pas un opérateur politique de premier rang au sein du Fidesz, mais était intégré dans le milieu social du parti par son mariage avec l'ancienne ministre de la Justice, Judit Varga. [9] Sa rupture en février 2024 a été déclenchée par ce scandale : la présidente Katalin Novák [10] avait gracié un condamné dans une affaire controversée de pédophilie, Varga avait contresigné.

Il a fondé le parti Tisza (Respect et Liberté) et obtenu 29,6 % aux élections européennes de juin 2024. Il se positionne comme technocrate anticorruption et promet de débloquer les milliards de fonds européens gelés.

Comme András Borbély l'explique sur Mérce, Magyar n'est pas porteur d'une proposition alternative d'organisation sociale. Les deux grands partis de 2026 ne faisaient pas campagne sur deux projets de société différents, mais sur les intérêts de deux structures de pouvoir concurrentes. Sur l'Ukraine, Tisza a soutenu la position d'Orbán au Parlement européen en votant contre l'envoi d'armes ou de troupes.

La vraie question maintenant est de savoir si la super-majorité de Tisza (138 sièges sur 199, soit les deux tiers nécessaires pour amender la constitution) suffira à démanteler le réseau institutionnel bâti sur seize ans : nominations à la Cour constitutionnelle, au parquet, aux autorités de régulation, qui courent bien au-delà d'un mandat. Peut-être que Tisza préférera se servir de l'État mafieux postcommuniste plutôt que de le réformer selon les préférences bruxelloises.

SP : Orbán a critiqué sans relâche Bruxelles, tout en profitant des financements européens. Au cours des seize dernières années, la Hongrie a reçu des dizaines de milliards d'euros de transferts de l'UE, représentant 4 à 5 % de son PIB et selon les estimations du Corruption Research Center de Budapest, 3,2 à 5,5 milliards d'euros auraient bénéficié à un cercle restreint d'acteurs liés au régime. Au-delà du discours anti-UE, comment l'Europe a pu servir de bras de levier à son régime ? Ce discours anti-UE reste-t-il efficace auprès de sa base électorale alors que la corruption s'étend à toutes les sphères du régime ?

La mécanique est simple : les fonds européens arrivent à Budapest ; le gouvernement choisit les bénéficiaires ; les entreprises liées au réseau Orbán raflent les marchés. Le gouvernement peut simultanément attaquer l'UE en rhétorique et en dépendre structurellement — parce que la base électorale rurale ne voit pas le mécanisme de redistribution, et parce que les médias contrôlés par le Fidesz assurent que les scandales ne percent pas. Le documentaire La Dynastie, visionné trois millions de fois en dix jours, a montré que cette étanchéité commençait à se fissurer.

Lors de sa visite préélectorale à Budapest, Vance a dénoncé les bureaucrates de Bruxelles pour avoir s'être « fait des millions », tout en ne disant mot sur les milliardaires de la tech enrichis sous Trump — exactement la même structure rhétorique qu'Orbán emploie pour désigner Bruxelles comme l'ennemi extérieur et masquer l'oligarchie intérieure. Le gel progressif des fonds depuis 2022 — près de 20 milliards bloqués selon Chatham House [11] — a finalement rendu la stratégie de confrontation coûteuse en termes concrets. La victoire de Tisza devrait permettre leur déblocage, ce qui représente pour Bruxelles une puissante incitation à coopérer avec le nouveau gouvernement.

SP : La fracture générationnelle semble être un aspect clé du recul d'Orbán. Pour quelles raisons les jeunes, en particulier dans les zones urbaines, ont-ils rejeté de plus en plus fortement son pouvoir autoritaire ultraconservateur ?

L'âge était, selon les sondages analysés par Euronews — réseau de télévision d'information en continu basé à Lyon, diffusant en plusieurs langues à destination d'un public européen — le premier facteur déterminant des intentions de vote : seuls 10 à 12 % des jeunes électeurs·trices soutenaient le Fidesz, contre environ 60 % pour Tisza. Plusieurs mécanismes expliquent cette fracture. Premièrement, l'émigration : des centaines de milliers de jeunes Hongrois·es qualifiés ont quitté le pays, attirés par des salaires plus élevés en Europe occidentale. Deuxièmement, la main mise sur l'enseignement supérieur : le sort de l'Université d'Europe centrale (CEU), contrainte de quitter Budapest sous l'effet de la loi Lex CEU de 2017 pour se réinstaller à Vienne, est symbolique. [12]

Troisièmement, les questions culturelles : la législation anti-LGBT et le conservatisme imposé par l'État entrent en contradiction avec les normes d'une génération socialisée dans un espace européen ouvert.

Vance a prononcé son discours sur le Christ et les fondations chrétiennes de la civilisation européenne, mais la jonction entre nationalisme chrétien américain et jeunesse hongroise séculière ne pouvait pas fonctionner et elle n'a pas fonctionné.

Le vote jeune pour Tisza est un vote contre Orbán plus qu'un vote pour un projet de société alternatif. La demande sociale non satisfaite qui a alimenté l'orbánisme pendant seize ans ne disparaît pas avec lui.

SP : La gauche électorale est totalement absente du nouveau parlement hongrois. Que s'est-il passé ?

L'effondrement de la gauche électorale hongroise n'est pas un accident de campagne : il est structurellement codé dans les conditions mêmes de la transition postcommuniste et dans les choix stratégiques des deux dernières décennies.

Le Parti socialiste hongrois (MSZP) a gouverné la Hongrie pendant une grande partie des années 1990 et 2000. Mais c'est la direction qu'il a choisie, une fois au gouvernement, qui a scellé son sort. Le MSZP s'est progressivement transformé en parti de protestation, dont le seul programme politique est devenu « chasser Orbán du pouvoir et l'empêcher d'y revenir ». La voie socialiste européenne a été remplacée par ce qu'on pourrait appeler un atlantisme à bon marché — la conviction que les valeurs de « Bruxelles » sont automatiquement les valeurs du parti. [13]

Ce faisant, le MSZP a abandonné sa base ouvrière. Dans les années 1990, le tiers de l'électorat votait pour lui. Ce soutien reposait sur une relation organique avec des syndicats et des communautés industrielles. La conversion du parti au néolibéralisme — les socialistes hongrois ont souvent été de plus ardents défenseurs des politiques de marché que leurs adversaires conservateurs — a rompu ce lien. Là où le Fidesz a capté la frustration ouvrière par le nationalisme économique et le clientélisme, le MSZP n'a rien proposé.

Le déclin de cette gauche ne résulte pas seulement de mauvaises décisions, mais de processus historiques plus larges. La forme connue de la social-démocratie actuelle ne sera pas celle qui donnera voix à la colère accumulée de la prochaine période. Comme le note Gábor Scheiring dans son article sur Mérce, l'illibéralisme a émergé comme réponse à une triple dévaluation : la sécurité matérielle, le statut culturel et la voix politique des classes populaires ont simultanément décliné — et les partis de centre gauche n'ont pas su y répondre.

L'espace d'opposition s'est donc restructuré autour de Tisza — un parti de droite modérée anticorruption — et autour du Mouvement Notre Patrie (Mi Hazánk), [14] l'unique parti d'extrême droite à avoir obtenu des sièges. La gauche électorale, au sens programmatique du terme, est absente du parlement. Tisza ne comble pas ce vide : il n'a pas répondu aux revendications syndicales et ne propose pas de programme social alternatif.

SP : Quel va être l'impact des élections hongroises sur la politique européenne ?

La victoire de Tisza constitue un choc pour la droite radicale européenne à plusieurs niveaux. La Hongrie vient de renverser le régime illibéral le plus ancien et le plus consolidé d'Europe. Orbán démontrait que le modèle avait pu tenir seize ans ; sa défaite démontre l'inverse — que des systèmes délibérément faussés peuvent néanmoins produire des alternances lorsque la pression électorale est suffisamment massive.

Pour l'Union européenne institutionnelle, la victoire de Magyar lève immédiatement plusieurs blocages. Le prêt de 90 milliards d'euros à l'Ukraine devrait pouvoir être débloqué. Les fonds européens gelés seront progressivement libérés à mesure que le nouveau gouvernement démontrera des réformes institutionnelles crédibles.

Sur la relation avec Moscou et la question ukrainienne, la rupture sera réelle, mais partielle. La Hongrie reste structurellement dépendante du gaz russe et du financement russe pour PAKS-II — une diversification prend des années. Le nouveau gouvernement continuera à exiger que l'aide européenne à l'Ukraine soit conditionnée à la reprise des livraisons de pétrole et de gaz par le pipeline Druzhba, position sur laquelle Tisza a soutenu Orbán au Parlement européen. Il ne fournira pas d'aide militaire ou civile bilatérale à l'Ukraine, mais sera nettement moins enclin à opposer des veto aux initiatives européennes collectives — ce qui représente en soi un changement substantiel.

Sur l'adhésion de l'Ukraine à l'UE : Tisza reste opposé à une adhésion accélérée. C'est une position qui correspond en tout état de cause à celle de nombreux États membres qui soutiennent l'adhésion en principe tout en la repoussant dans les faits. La promesse d'une voie rapide pour l'Ukraine est davantage rhétorique que programmatique. Sur ce point, le changement de gouvernement à Budapest ne modifiera pas substantiellement la dynamique européenne.

Adam Novak est rédacteur d'Europe Solidaire Sans Frontières. Il est basé à Bratislava.

P.-S.

https://marx21.ch/orban-battu-autopsie-de-seize-ans-dilliberalisme/

Notes

[1] Bálint Magyar (né en 1952) est un homme politique et universitaire hongrois, ancien ministre de l'Éducation dans les gouvernements de coalition socialistes-libéraux (1996-1998 et 2002–2006). Son ouvrage Post-Communist Mafia State : The Case of Hungary, Central European University Press, 2016, constitue la principale analyse systématique du régime Orbán. À ne pas confondre avec Péter Magyar, fondateur du parti Tisza et principal rival d'Orbán lors des élections législatives du 12 avril 2026.

[2] Lőrinc Mészáros (né en 1966), ancien ami d'enfance et compagnon de football d'Orbán, est devenu, entre 2010 et 2026, l'une des premières fortunes de Hongrie grâce à des contrats publics et des fonds européens attribués à ses sociétés dans les secteurs du bâtiment, de l'énergie et des médias.

[3] Freedom House est une organisation non gouvernementale américaine qui publie chaque année un indice mondial des libertés politiques et civiles. Sa classification « partiellement libre » pour la Hongrie signifie que le pays présente des déficits significatifs par rapport aux critères d'une démocratie consolidée, tout en maintenant une façade électorale.

[4] La Dynastie (A Dinasztia en hongrois) est un documentaire d'investigation diffusé sur YouTube qui retrace l'accumulation des richesses du clan Orbán grâce aux marchés publics et aux fonds européens. Il a constitué l'un des moments de rupture dans la dynamique de la campagne électorale de 2026.

[5] TurkStream est un gazoduc sous-marin reliant la Russie à la Turquie via la mer Noire, contournant l'Ukraine. Un incident impliquant la découverte d'explosifs à proximité de son tronçon serbe a été signalé le 6 avril 2026.

[6] MOL (Magyar Olaj- és Gázipari Nyilvánosan Működő Részvénytársaság) est le principal groupe pétrolier et gazier hongrois, coté en bourse, dont l'État hongrois est actionnaire de référence.

[7] Les systèmes HIMARS (High Mobility Artillery Rocket System) sont des lanceurs de roquettes à haute mobilité produits par Lockheed Martin, largement utilisés notamment par l'Ukraine dans le cadre de la guerre en cours.

[8] PAKS-II est un projet d'expansion de la centrale nucléaire de Paks, en Hongrie, financé par un prêt russe de dix milliards d'euros et construit par Rosatom, l'opérateur nucléaire d'État russe. Signé en 2014, le contrat est au cœur de la dépendance structurelle de la Hongrie envers Moscou sur le plan énergétique.

[9] Judit Varga (née en 1982) est une juriste et femme politique hongroise, membre du Fidesz. Elle a exercé les fonctions de ministre de la Justice de 2018 à 2024. Elle a démissionné à la suite du scandale du pardon présidentiel accordé dans une affaire pédophile, qu'elle avait contresigné en sa qualité de ministre.

[10] Katalin Novák (née en 1977), ancienne ministre d'État chargée des Politiques familiales (2020-2021), puis présidente de la République de Hongrie (2022-2024). Elle a démissionné en février 2024 après avoir accordé une grâce présidentielle controversée dans une affaire pédophile.

[11] Chatham House (The Royal Institute of International Affairs) est un centre de recherche en politique internationale basé à Londres. Ses rapports sur le mécanisme de conditionnalité de l'UE ont documenté l'ampleur des fonds européens bloqués à destination de la Hongrie à partir de 2022.

[12] L'Université d'Europe centrale (Central European University, CEU) est une institution d'enseignement supérieur fondée en 1991 à Budapest par George Soros. La loi dite « Lex CEU » adoptée par le gouvernement Orbán en 2017 a imposé des exigences administratives délibérément inapplicables, contraignant l'université à transférer ses activités académiques principales à Vienne en 2019.

[13] Le Parti socialiste hongrois (MSZP, Magyar Szocialista Párt) est issu de la transformation, en 1989, du Parti socialiste ouvrier hongrois (Magyar Szocialista Munkáspárt), lui-même héritier du parti communiste au pouvoir sous le régime soviétique. Il a gouverné la Hongrie pendant une grande partie des années 1990 et 2000 en coalition avec les libéraux du Szabad Demokraták Szövetsége (SZDSZ).

[14] Le Mouvement Notre Patrie (Mi Hazánk Mozgalom) est un parti nationaliste d'extrême droite fondé en 2018 par László Toroczkai après son exclusion du parti Jobbik, qui avait amorcé un tournant modéré. Mi Hazánk se positionne à droite du Fidesz sur les questions identitaires et migratoires.

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Grande-Bretagne : « Your Party » devient un « Labour 2.0 »… Et maintenant ?

21 avril, par Simon Hannah — , ,
Les purges visant la gauche socialiste de Your Party menées par l'aile corbyniste regroupée dans « The Many » constituent une manœuvre fractionnelle visant à consolider son (…)

Les purges visant la gauche socialiste de Your Party menées par l'aile corbyniste regroupée dans « The Many » constituent une manœuvre fractionnelle visant à consolider son contrôle et à construire une formation qui ne sera jamais qu'une pâle imitation de la social-démocratie britannique.

Tiré de Inprecor
16 avril 2026

Par Simon Hannah

Your Party a démarré sur une note extrêmement prometteuse, avec 800 000 personnes qui se sont inscrites pour former un nouveau parti de gauche, à un moment où celui-ci fait cruellement défaut, tandis que le Parti travailliste accélérait sa dérive vers la droite sous les pressions réactionnaires d'un capitalisme sénescent. Même si seulement 25 % de ces personnes s'étaient engagées, cela aurait constitué une avancée considérable.

Au lieu de cela, Your Party a été déchiré par des visions rivales : d'un côté, une réplique du Parti travailliste de l'ère Corbyn, axée sur le parlementarisme et une orientation sociale-démocrate modérée – quand du moins elle était perceptible – et, de l'autre, un parti de lutte des classes luttant pour une transformation plus radicale.

C'est également la différence entre une secte réformiste étroite et un « parti de gauche » plus large rassemblant des milliers de personnes en colère contre le Parti travailliste et en quête d'une politique socialiste clairement définie, parallèlement aux groupes révolutionnaires existants.

La décision d'expulser les socialistes organisés est une version « la deuxième fois en tant que farce » de ce qui est arrivé à la gauche au début des années Corbyn, lorsque les permanent·es du Parti travailliste de la fameuse unité « Governance and Legal » ont passé au crible les profils des gens sur les réseaux sociaux et ont purement et simplement expulsé celles et ceux qu'ils considéraient comme des subversifs dangereux.

Certains d'entre nous avaient alors signalé que Corbyn avait mis beaucoup de temps à se débarrasser de la « chasseuse de sorcières » McNicol, puis qu'il n'avait pas su s'opposer à l'utilisation de l'antisémitisme comme arme contre le mouvement pro-Palestine et la gauche en général.

Karie Murphy, qui a travaillé pour Corbyn en tant que dirigeante du Parti travailliste de 2016 à 2019, a perpétué ce triste héritage d'expulsions, en particulier après la démission de McNicol en 2018. Le fait que cela se poursuive aujourd'hui sous l'égide de la soi-disant « gauche » qui a quitté le Parti travailliste ou qui a été expulsée par Starmer montre qu'il y a quelque chose d'intrinsèque à la logique de la social-démocratie et à la manière dont elle exerce son contrôle.

La manœuvre de The Many au sein du Comité exécutif central (CEC) est profondément cynique dans la mesure où la conférence fondatrice avait voté en faveur de la double affiliation (Option A) et rejeté l'Option B, qui consistait en une interdiction générale d'adhésion à des « partis présents partout dans le pays ». Aujourd'hui, le CEC impose de facto l'Option B en utilisant son contrôle des mécanismes du pouvoir.

L'expulsion des socialistes révolutionnaires de Your Party sera accueillie avec soulagement dans certains milieux, en partie parce que certaines personnes sont des réformistes parlementaires convaincus et s'opposent activement à la révolution. En effet, le Parti travailliste a été créé en 1918 pour empêcher la propagation du bolchevisme à travers la Grande-Bretagne.

D'autres auront également été confrontés à des comportements sectaires ou dominateurs de la part de certains groupes. « Le SWP, ou le SP,a pris le contrôle de ma section locale » est une doléance qui revient souvent sur certains forums de réseaux sociaux liés au Your Party.

La réalité est que si l'ensemble des membres de Your Party avait été correctement mobilisé et impliqué dans l'action, aucun groupe n'aurait pu « prendre le contrôle » de quoi que ce soit. YP comptait 66 000 membres en décembre, ce qui tenait du miracle compte tenu des luttes factionnelles entre l'aile de Corbyn et celle de Zarah Sultana, menées d'abord sur Twitter puis dans la presse.

Un parti socialiste de masse rassemblera des révolutionnaires et des réformistes, et tant qu'il sera démocratique et solide, nous pourrons travailler ensemble pour construire un parti de lutte des classes qui se bat sur des questions clés telles que le coût de la vie et la construction d'un mouvement de masse, dirigé par la classe ouvrière et antiraciste. L'ACR a publié une contribution au débat au sein de Your Party sur la base de son programme, fondée sur l'écosocialisme comme cadre possible de collaboration, par exemple.

À ses débuts, le Parti travailliste incluait des associations socialistes, et celles-ci formaient d'ailleurs souvent l'opposition de gauche lorsque la direction du parti se déplaçait vers la droite sur des questions cruciales comme le soutien à la Première Guerre mondiale.

Il est clair que la faction dominante au sein de Your Party est de plus en plus autoritaire et semble n'avoir guère l'intention de faire fonctionner le parti, et encore moins de le faire prospérer. Beaucoup soupçonnent que Corbyn et ses alliés rejoindraient le Parti travailliste sans hésiter si l'occasion se présentait ; ils sont donc réticents à construire YP comme une alternative crédible et combative au Parti travailliste, et encore moins au travaillisme.

D'autres pensent qu'ils n'ont tout simplement aucune idée de la manière de faire les choses différemment. En fin de compte, ce sont leurs actions qui comptent, plutôt que leurs motivations.

Ce qui va se passer à présent dépend entièrement de l'activité des proto-sections et des membres les plus actifs. L'importance remarquable du cortège YP dans la manifestation Together a constitué un encouragement important pour celles et ceux d'entre nous qui ont à cœur de construire une alternative sur les lieux de travail et dans les communautés, ainsi que dans les urnes.

Ces dernières semaines, de nouvelles initiatives telles que la Charte des membres des Jeunes du Parti ont été lancées pour organiser les membres soucieux de promouvoir la démocratie à la base et la création de sections actives. Your Party Connections a convoqué une conférence à Sheffield pour débattre des prochaines étapes.

L'alternative verte

The Greens apparaissent de plus en plus comme « la seule option valable » pour de nombreuses personnes qui souhaitent une alternative de centre-gauche.

Sous la houlette de Zack Polanski, les Verts apparaissent comme une bouffée d'air frais par rapport à tout ce qui se passe ailleurs, et la menace d'un gouvernement Reform/Tory pèse lourdement sur l'esprit des gens ; ainsi, un parti de centre-gauche combatif sur les droits des migrant·es et la lutte contre l'augmentation du coût de la vie semble être exactement ce dont nous avons besoin en ce moment.

Il faut toutefois garder à l'esprit que les mêmes luttes autour de la démocratie et des principes se joueront au sein même du parti Vert à mesure que des socialistes plus militants le rejoindront. L'expérience de la Gauche verte il y a 15 ans, qui avait tenté de contester la direction du parti à Brighton sur la question de la politique d'austérité, est une leçon dont il faut tirer les enseignements.

En fin de compte, ce parti reste un parti électoraliste et parlementaire déterminé à prendre le contrôle de l'État britannique, ce qui comporte tous les risques d'une intégration dans le bon fonctionnement du capitalisme et de l'impérialisme, comme ce fut le cas pour le Parti travailliste il y a cent ans.

Le type de parti dont nous avons besoin

Il est clair que si Your Party s'effondre, ce sera un revers stratégique pour la gauche. Comme nous l'avons déjà dit, si nous n'avons pas de parti capable de lutter pour le pouvoir politique, la gauche restera cantonnée à l'organisation de mouvements sociaux et syndicaux, sans aucune possibilité de renverser le capitalisme. Your Party a fait de grandes promesses, mais n'a finalement pas réussi à surmonter les problèmes structurels de la gauche en Angleterre, au Pays de Galles ou en Écosse.

À titre informatif, le document adopté lors du Congrès mondial de 2018 de notre organisation internationale, sur la construction de « partis utiles » – des organisations qui font la différence sur le terrain dans les luttes quotidiennes des travailleurs, des chômeurs et des victimes de l'oppression sociale, tout en reliant cela à une lutte politique plus large contre le capitalisme – figure dans nos publications.

Voici les points clés auxquels tout parti de gauche devrait, selon nous, se consacrer. Si vous êtes d'accord ou souhaitez en discuter davantage, contactez-nous :

• la participation aux mouvements sociaux et aux luttes des personnes opprimées et exploitées, non pas en tant qu'élite politique intervenant de l'extérieur, mais en tant que partie intégrante de ces mouvements et luttes pour développer des analyses et des revendications politiques, et poursuivre la lutte pour ces revendications jusqu'au bout. Dans ce processus, nous apprenons également de ces mouvements pour approfondir et enrichir notre propre programme – comme nous l'avons fait sur le féminisme, l'écologie et les enjeux LGBTIQ ;

• construire des syndicats actifs, radicaux et engagés dans la lutte des classes, soit par l'action au sein des syndicats existants, soit, lorsque cela est nécessaire et approprié, en créant de nouveaux syndicats de travailleurs. Au sein des syndicats, agir en toute autonomie et indépendance vis-à-vis des employeurs, des gouvernements et des partis, et garantir la démocratie dans les structures et le fonctionnement de l'organisation syndicale. Remettre en cause les limites de l'appareil bureaucratique et de la législation qui lie les syndicats à l'État. Participer aux syndicats et les renforcer là où c'est possible, dans le sens de la démocratie et de l'unité, mais lutter contre le bureaucratisme, l'ingérence dans le gouvernement et la collaboration de classe. Comprendre que la lutte va au-delà des syndicats et de leurs structures ;

• Créer des espaces qui tiennent compte de la diversité de la classe ouvrière, s'organiser avec les mouvements sociaux populaires, les travailleurs informels, coopératifs, précaires, sous-traitants, chômeurs, sans-abri et artisans, ainsi qu'avec les peuples autochtones et traditionnels, et avec ceux qui luttent contre le racisme, la LGBTophobie, le machisme et pour la défense de l'écologie ;

• l'attitude vis-à-vis de l'État et des institutions ; considérer les élections comme un soutien à l'activité au sein du mouvement de masse, qui doit rester le centre de gravité de notre action ; le rôle et la relation avec le parti des représentant·es élu·es, qui sont souvent les représentant·es les plus visibles du parti, dont les actions (par le biais des votes) peuvent être perçues comme ayant le plus d'impact, et qui sont souvent les plus sous pression pour être « utiles » à court terme. Il incombe au parti de définir le cadre politique de son action ;

• l'importance d'une compréhension internationale et internationaliste de la situation politique mondiale qui conduise à une activité dans le cadre de campagnes internationales et à une solidarité active et concrète, ainsi qu'à la participation à l'internationale (voir ci-dessous) ;

• la nécessité d'un fonctionnement démocratique et transparent, avec une large démocratie incluant les droits des tendances, contre un fonctionnement verticaliste, fondé sur la participation des membres de la base à l'activité et au processus décisionnel du parti, avec les structures organisationnelles nécessaires pour garantir cela ; la prise en compte de l'oppression qui continue d'exister même au sein des partis opposés à toutes les formes d'oppression des femmes et autres oppressions spécifiques, et le développement de structures, de modes de fonctionnement et de procédures appropriés ;

• l'importance de traiter les questions soulevées par les luttes et les réactions des opprimé.es et des exploité.es (notamment le féminisme, l'écologie, les questions LGBTQI et autres) ;

• Le parti s'engage à mettre en œuvre une politique de lutte contre l'oppression des femmes à travers des revendications et des campagnes, dans le cadre de la participation à des groupes, campagnes et mouvements orientés vers la lutte des classes, en tenant compte de l'objectif stratégique de construire un mouvement de femmes autonome. L'engagement du parti en faveur de l'éducation et de l'action sur ces questions est permanent et ne doit pas être mis de côté lorsque l'activité de masse est moindre ;

• Le parti cherche à se forger une image féministe tant à l'extérieur qu'à l'intérieur, non seulement pour encourager les femmes à adhérer, mais aussi pour construire en interne une vision positive des femmes au sein de la direction ;

• Outre le fait de veiller à ce que le fonctionnement démocratique du parti permette à tous les membres de participer pleinement comme indiqué ci-dessus, le parti comprend que les dynamiques sociales ont tendance à exclure les femmes de la participation politique ; il accepte donc la nécessité de mécanismes particuliers (réunions réservées aux femmes, priorité aux femmes dans les listes d'intervenant·es, etc.) qui encouragent la participation des femmes, et reconnaît qu'il reste encore des problèmes à surmonter ;

• Le parti ne tolère aucune forme de comportement sexiste (ou transphobe ou homophobe/lesbophobe). La mise en œuvre de cet engagement relève de la responsabilité du parti, qui veille non seulement à l'éducation politique sur ces questions, mais aussi à ce que les structures, le fonctionnement et les procédures mises en place contribuent à garantir que les partis que nous construisons, bien qu'ils ne puissent être des « îlots de socialisme » dans un monde capitaliste, s'efforcent de préfigurer la société que nous voulons ;

• une lutte sans relâche contre toutes les formes de racisme – y compris à l'encontre des populations autochtones –, contre l'antisémitisme et l'islamophobie, et pour la libre circulation des migrant·es, sur la base de la solidarité et de l'unité ;

• l'importance du renouveau des organisations grâce à une attitude ouverte et dynamique visant à recruter des jeunes radicalisé·es et à les intégrer au parti par le biais de secteurs de jeunesse autonomes où de jeunes militant·es radicalisé·es peuvent acquérir leur propre expérience, développer leur propre travail politique et leur propre programme, et se rassembler autour de questions liées à la jeunesse ;

• la nécessité de programmes de formation continue, notamment sur des questions stratégiques telles que l'État ou la question du pouvoir, ainsi que sur les questions internationales.

Publié le 12 avril 2026 par Anticapitalist Resistance. Traduit pour ESSF par Pierre Vandevoorde avec l'aide de Deeplpro

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L’importance de la ceinture de fortifications ukrainienne : analyse du terrain par le renseignement géospatial

21 avril, par Institut for the Study of War (ISW) — , , , ,
15 avril 2026 | tiré du site alencontre.org | Illustration : La ceinture de forteresse : clé de la future ligne de défense. https://alencontre.org/europe/ukraine/limportance-de-la

15 avril 2026 | tiré du site alencontre.org | Illustration : La ceinture de forteresse : clé de la future ligne de défense.
https://alencontre.org/europe/ukraine/limportance-de-la-ceinture-de-fortifications-ukrainienne-analyse-du-terrain-par-le-renseignement-geospatial.html

La « ceinture de forteresses » ukrainienne constitue la pierre angulaire d'une ligne de front militairement défendable dans l'est de l'Ukraine. La ceinture de forteresses est parfaitement adaptée à la défense, compte tenu de presque toutes les caractéristiques topographiques et géographiques pertinentes pour l'analyse du terrain sur le plan militaire. Le relief de la ceinture fortifiée se prête bien à une ligne de défense solide, tandis que le terrain situé plus à l'ouest de la ceinture fortifiée – le territoire qui servirait de nouvelle ligne de front si l'Ukraine perdait la ceinture fortifiée – est peu adapté à une ligne de défense.

Les 19% restants de l'oblast de Donetsk contrôlés par l'Ukraine sont essentiels pour la défense de l'Ukraine. La ceinture fortifiée ukrainienne regroupe quatre grandes villes de l'oblast de Donetsk et leurs agglomérations satellites s'étendant du nord au sud le long de l'autoroute H-20 Kostyantynivka-Slovyansk. Cette ceinture s'étend sur 50 kilomètres (environ 31 miles, soit à peu près la distance entre Washington, D.C. et Baltimore, dans le Maryland) et comptait, avant l'invasion, plus de 380'000 habitants. L'Ukraine a consacré les 11 dernières années à investir du temps, de l'argent et des efforts pour renforcer la « ceinture de forteresse » et mettre en place d'importantes infrastructures défensives dans et autour de ces villes.

La « ceinture de forteresses » est essentielle pour garantir que l'Ukraine conserve une ligne de front géographiquement défendable dans l'est du pays. Comprendre l'importance topographique de la « ceinture de forteresses » revêt une grande importance pour la politique américaine. Depuis un an, l'administration Trump mène des négociations avec la Russie et l'Ukraine afin de mettre un terme à la guerre. L'une des conditions préalables à une paix solide et durable consiste à veiller à ce que l'Ukraine conserve une ligne de front géographiquement défendable afin d'empêcher la Russie de relancer des offensives.

L'analyse militaire du terrain présentée dans cette étude évalue le terrain de la ceinture fortifiée selon quatre caractéristiques : la densité de population et le développement urbain (y compris l'utilisation des sols), les éléments hydrologiques, l'altitude et la pente, ainsi que les fortifications défensives en place.

Développement humain et densité de population : décroissance rapide à l'ouest.

Densité urbaine et développement urbain
L'urbanisation de la « ceinture de forteresses » et de ses villes satellites confère à l'Ukraine un avantage considérable. Le terrain urbain amplifie la puissance des défenseurs et oblige les attaquants à payer un lourd tribut pour surmonter les avantages de ces derniers. La manière dont la Russie mène la guerre urbaine est exténuante, lente et épuisante. Les coûts élevés que la Russie a payés lors de la bataille de Bakhmout ou de la campagne pour Pokrovsk seront insignifiants comparés à ceux qu'il faudrait engager pour s'emparer de la Ceinture de forteresses, en supposant même que les forces russes y parviennent. Il a fallu aux forces russes une campagne prolongée de neuf mois pour s'emparer de Bakhmout — une ville de 71 000 habitants — et une campagne de 22 mois pour s'emparer de Pokrovsk — une ville de 60 000 habitants. La population moyenne des quatre villes clés de la ceinture de forteresses est de 93 000 habitants, Kramatorsk et Sloviansk comptant respectivement 147 000 et 105 000 habitants. La zone urbaine des quatre principales villes de la ceinture de forteresses est plus de quatre fois plus grande que celle de Bakhmout, et plus de sept fois plus grande que celle de Pokrovsk.

En revanche, le terrain à l'ouest de la « ceinture de forteresses », dans le sud de Kharkiv, est peu peuplé. Cette zone compte moins de localités susceptibles de servir de points d'ancrage pour la ligne défensive ukrainienne et moins de routes pour soutenir la logistique ukrainienne. La plupart des localités de la région sont de petits hameaux et villages agricoles. Il n'y a que 18 villes de taille moyenne contrôlées par l'Ukraine dans un rayon de 100 kilomètres autour de la Ceinture de forteresses. La plus peuplée est Lozova, dans le sud de Kharkiv (53 000 habitants avant la guerre), mais elle se trouve à plus de 80 kilomètres de la Ceinture de forteresses et est isolée, loin des autres villes qui pourraient former une ligne. Les données relatives à la densité de population, à l'emplacement des villes de taille moyenne et à l'utilisation des sols brossent un tableau clair. Il existe une brèche géographiquement vulnérable que les forces russes pourraient exploiter plus facilement si la Russie venait à contrôler la ceinture de forteresses. Le corridor rural entre Lozova et la forêt d'Izyum est particulièrement préoccupant à cet égard.

Les cours d'eau

Les cours d'eau constituent des obstacles majeurs à la guerre de manœuvre, voire à la guerre de position, et franchir des obstacles aquatiques défendus s'est avéré une tâche extrêmement difficile pour l'armée russe tout au long du conflit [1]. Les cours d'eau de l'est de l'Ukraine jouent un rôle significatif dans le fait que le terrain de la « ceinture de forteresses »est intrinsèquement favorable à la défense. Le flanc nord de la « ceinture de forteresses » est protégé par les fleuves Siverskyi Donets et Oskil. La courbure du Siverskyi Donets oblige les attaquants russes à s'approcher de front des défenses préparées de la Ceinture de forteresses depuis l'est.

En revanche, le terrain à l'ouest de la Ceinture de forteresses comporte nettement moins d'obstacles aquatiques autour desquels les forces ukrainiennes peuvent organiser leurs défenses. Ce terrain offrirait aux forces russes attaquantes une plus grande liberté de mouvement et n'est pas optimisé pour canaliser les forces russes vers des zones de tir préparées. La perte de la Ceinture de forteresse placerait les forces russes directement sur la rive ouest de la rivière Siverskyi Donetsk et de plusieurs de ses affluents – un terrain optimal pour continuer à progresser vers l'ouest.

Dénivelé et inclinaison

L'est de l'Ukraine est, en général, très plat, mais il existe des caractéristiques micro-topographiques liées à l'altitude et à la pente qui optimisent le terrain de la Ceinture de forteresse pour la défense. La ceinture fortifiée se trouve notamment au sommet d'un terrain présentant des pentes plus raides. Ces détails micro-topographiques obligent les forces russes à se déplacer sur un terrain accidenté et offrent aux défenseurs ukrainiens diverses positions tactiques en hauteur, propices à la défense. Les hauteurs sont en outre importantes pour la guerre moderne des drones, car les drones radiocommandés dépendent d'équipements de communication placés en hauteur pour maximiser la portée du signal.

En revanche, le terrain à l'ouest de la Ceinture de forteresses présente des pentes relativement douces. De plus, ce terrain débouche sur les plaines du Dnipro en Ukraine – une steppe plate et ouverte et une plaine inondable idéales pour le déplacement rapide de forces importantes. Si les forces russes contrôlaient la Ceinture de forteresses, celles-ci, en se déplaçant vers l'ouest, attaqueraient ces plaines. Pour l'Ukraine, se défendre dans les plaines n'est pas optimal, car les attaquants russes bénéficieraient d'un avantage d'élévation.

Les fortifications de campagne de l'Ukraine. Les ingénieurs ukrainiens ont construit un vaste réseau de fortifications de campagne au cours des 11 dernières années, comprenant plusieurs kilomètres de positions de combat, de fossés anti-véhicules, de rangées de « dents de dragon », de barbelés et de champs de mines, afin de tirer parti et de renforcer les caractéristiques du terrain naturellement défendables mentionnées ci-dessus [2]. La perte de la Ceinture de forteresses obligerait l'Ukraine à creuser de nouvelles fortifications dans le sud de l'oblast de Kharkiv et l'est de l'oblast de Dnipropetrovsk, mais les caractéristiques physiques de ce terrain et sa géographie humaine sont tout simplement peu propices à la défense.

Conclusion

La Ceinture de forteresses est optimisée pour la défense sur presque toutes les caractéristiques topographiques et géographiques pertinentes pour l'analyse du terrain militaire. La géographie humaine et le relief naturel présentent une convergence unique de facteurs favorables à la défense, ce qui explique pourquoi l'Ukraine a choisi ce territoire pour construire des fortifications élaborées en vue d'une bataille rangée. Si la Russie venait à prendre le contrôle de la Ceinture de forteresses, Moscou occuperait des lignes favorables pour lancer des offensives sur un terrain vulnérable qui favorise considérablement les forces d'attaque par rapport aux défenseurs. C'est pour ces raisons que la stratégie de négociation du Kremlin vise à obtenir un règlement politique dans lequel l'Ukraine céderait sans combattre le terrain stratégique de la Ceinture de forteresses.

La réalité sur le champ de bataille est que la Russie a peu de chances de s'emparer de la Ceinture de forteresses dans un avenir proche. Les lignes ukrainiennes tiennent bon et continueront probablement à tenir. La situation sur le champ de bataille est difficile mais pas critique pour l'Ukraine. Si les offensives russes restent dangereuses, un effondrement des défenses ukrainiennes est de plus en plus improbable [3]. Les meilleures perspectives des forces russes pour 2026 sont des gains marginaux continus. La Russie ne s'emparera pas du reste de l'oblast de Donetsk cette année. Dans le cadre d'hypothèses optimistes favorables à Moscou, les forces russes pourraient être en mesure de s'emparer de Donetsk fin 2027 ou début 2028, à condition que les partenaires internationaux de l'Ukraine continuent de soutenir ce pays. Mais même cette prévision, fondée sur des hypothèses favorables aux performances russes, n'est pas certaine.

En février de cette année, l'Ukraine a libéré plus de territoire que la Russie n'en a conquis pour la première fois depuis 2023 – une tendance qui, si elle se poursuit et se renforce, pourrait empêcher la Russie de s'emparer de la « ceinture de forteresses ». En 2025, les forces russes ont gagné en moyenne 15 km² par jour [4]. Les forces russes ont progressé à un rythme moyen de 5,5 km² par jour au cours des trois premiers mois de 2026, contre un rythme moyen de 11,06 km² par jour au cours des trois premiers mois de 2025 [5].

La ceinture fortifiée ukrainienne doit continuer à servir de pierre angulaire à une future géométrie du champ de bataille ukrainien qui soit militairement défendable. Le point de départ raisonnable pour la fin du conflit est constitué par les lignes de contrôle de facto actuelles, y compris une ceinture fortifiée contrôlée par l'Ukraine. La cession préventive par l'Ukraine de vastes zones de terrain fortifié stratégiquement vitales constituerait une erreur stratégique et compromettrait l'objectif de l'administration Trump d'instaurer une paix solide et durable. Il n'est pas inévitable que les forces russes s'emparent de la ceinture de forteresses, et il n'est pas certain que l'économie, la base industrielle de défense et le système de mobilisation des forces de la Russie puissent supporter plusieurs années de campagne supplémentaire nécessaires pour s'en emparer. (Publié sur le site ISW le 14 avril 2026, traduction initiale par Samizdat 2, revue et amplifiée par la rédaction A l'Encontre)


1. https://www.army.mil/article/284080/russian_river_crossing_failure_during_the_battle_of_the_siverskyi_donets
2. http://google.com/maps/d/viewer?mid=1HGTwN8Nx6vsl3n8UnsmZnFhonE_ziAU&ll=48.458894980805475%2C37.21661997696217&z=12%20 ; https://x.com/clement_molin/status/2035842794569220363/photo/1
3. https://understandingwar.org/research/russia-ukraine/russian-offensive-campaign-assessment-february-20-2026/
4. https://understandingwar.org/research/russia-ukraine/russian-offensive-campaign-assessment-december-31-2025/
4. https://understandingwar.org/research/russia-ukraine/russian-offensive-campaign-assessment-march-31-2026/

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L’émergence d’une nouvelle droite au Japon

21 avril, par Hassan El-Khansa — , ,
Le pays du soleil levant voit une nouvelle droite émerger au sein de son paysage politique. Tensions avec la Chine et la Corée du Nord, vieillissement de la population, crise (…)

Le pays du soleil levant voit une nouvelle droite émerger au sein de son paysage politique. Tensions avec la Chine et la Corée du Nord, vieillissement de la population, crise du coût de la vie, et augmentation de l'immigration ont favorisé la montée éclair en popularité de cette droite et de l'extrême-droite vers lesquelles de nombreux électeurs se tournent désormais, y trouvant une solution quant à leurs inquiétudes et frustrations.

Tiré d'Alter Québec.

Un rappel d'histoire

Vers la fin du 19e siècle, le Japon connaît une expansion impériale inédite dans l'histoire de l'Asie : conquêtes militaires de ses voisins, colonisation, exploitation des ressources naturelles, crimes de guerre, exploitation sexuelle des femmes coréennes. Puis la Seconde guerre mondiale et les frappes nucléaires américaines ont conduit l'Empire à capituler. Le Japon subit alors un changement de sa politique imposé par les États-Unis. De nombreux criminels de guerre ayant été condamnés, le pays ne possède désormais une armée que pour la défense de son territoire.

Bien que le Japon ait reconnu officiellement ses crimes de l'époque impériale, un double discours parmi la politique japonaise persiste. Les visites de politiciens au sanctuaire Yasukuni où figure les noms de responsables de l'armée impériale condamnés pour crimes de guerre, le révisionnisme historique et la xénophobie persistante envers les coréens, témoignent du fait que l'archipel n'a jamais complètement délaissé ses tendances nationalistes.

L'élection de la Thatcher japonaise

Principal acteur de la vie politique japonaise, le Parti libéral-démocrate (PLD), a été au pouvoir de manière quasi ininterrompue depuis près de sept décennies désormais. En tant que parti politique ancré dans la droite traditionnelle japonaise, il porte au pouvoir une figure plus conservatrice que jamais auparavant : Sanae Takaichi. Surnommée « la dame de fer japonaise », en référence à Margaret Thatcher et à son image de fermeté, elle devient la première femme à accéder au poste de première ministre en 2025. Elle est d'ailleurs membre du Nippon Kaigi, une organisation d'extrême-droite visant à combattre tous les discours considérés infames sur les crimes de l'époque impériale et qui défend des valeurs ultraconservatrices.

Sa campagne a misé sur les thèmes clés de la droite japonaise, tels que la défense face à la Chine et la Corée du Nord, le renforcement du « Japan First », plaçant les intérêts nationaux au premier plan, la lutte contre l'inflation et la protection du pouvoir d'achat des citoyens, ainsi que la méfiance envers l'immigration. Depuis son arrivée au pouvoir, la première ministre japonaise cherche activement à renforcer les capacités militaires de son pays. Elle a également bénéficié du soutien interne de la faction conservatrice de son parti, s'inscrivant dans la continuité idéologique du précédent Shinzo Abe.

Un nouveau parti

N'ayant fait que grandir au fil des dernières années, le mécontentement des citoyens japonais contribue à l'émergence de nouveaux partis qui sont ancrés encore plus à droite. Fruit du désenchantement envers le Parti libéral-démocrate et la politique traditionnelle, le Sanseito, un nouveau parti d'extrême-droite à la couleur orange voit le jour en 2020. Il est fondé par Sohei Kamiya, qui est un ancien cadre du PLD et un ex-militaire.

Grâce à de la désinformation sur la COVID-19 et la vaccination sur les réseaux sociaux, le parti connaît une poussée fulgurante dès ses débuts. Adaptant une stratégie de populisme numérique pendant un confinement, le parti parvient à atteindre de nombreux électeurs jusqu'alors peu politisés, surtout jeunes.

Se distinguant par une idéologie ultraconservatrice et ultranationaliste, le parti prône une tolérance zéro envers l'immigration, la relance de la natalité, la remilitarisation du pays, voire le développement d'une capacité nucléaire, et un révisionnisme historique du Japon impérial.

En 2026, le Sanseito compte déjà une quinzaine de sièges à la Chambre basse et haute de la Diète japonaise, ainsi qu'une centaine d'élus municipaux, et cinq élus de préfectures.

L'immigration, les tensions militaires et l'économie

Le Japon est souvent cité parmi les pays ayant l'un des taux de fécondité les plus faibles au monde. Confronté à une population vieillissante, les dernières années ont vu le Japon assouplir sa politique très stricte d'immigration, atteignant un record de plus de 4 millions d'étrangers sur son territoire en 2025, bien qu'étant réputé pour être l'une des sociétés les plus ethniquement homogènes au monde.

La droite japonaise, soucieuse de conserver l'hégémonie culturelle de son pays, préfère investir dans la robotisation et des heures de travail excessives pour ses travailleurs locaux plutôt que de se transformer en une société davantage multiculturelle. Cela, en dépit d'un bas taux de fécondité, ainsi que d'un haut taux de dépression et de suicide parmi sa population active.

Cherchant à concilier les besoins de main-d'œuvre tout en évitant l'intégration sur le long terme, le Japon a d'ailleurs adopté un système de travailleurs jetables par le biais d'un Programme de formation des stagiaires techniques. Ce programme a suscité de nombreuses controverses en raison de ses conditions de travail.

C'est ainsi que la droite japonaise parvient à ce record de popularité, se présentant comme porteuse de solutions face à des problèmes auxquels la classe politique n'a pas agi pendant des décennies.

Disposant d'une armée que pour défendre son territoire, la montée des menaces militaires chinoises et nord-coréennes depuis les dernières années a stimulé un désir de réarmement parmi l'électorat et la classe politique japonaise.

Depuis les années 2020, l'économie nipponne connaît une croissance ralentie, accompagnée d'une dépréciation de sa monnaie, ainsi que d'une inflation qui diminue le pouvoir d'achat.

L'affaiblissement de la gauche japonaise

À la suite d'un gouvernement de centre-gauche de 2009 à 2012, la gauche japonaise a vu sa popularité tomber en flèche, dû à sa mauvaise gestion de la triple crise environnementale en 2011. Le Parti communiste demeure une institution historique, mais qui n'est pas assez fort pour inspirer un changement. Avec que quatre députés à la chambre basse et sept sénateurs à la chambre haute, le Parti communiste et le Reiwa Shinsengumi, un autre parti progressiste n'ayant qu'un député, subissent un cordon sanitaire par la majorité de droite restante de la Diète nationale.

La gauche japonaise continue de soutenir l'amélioration des conditions de travail des travailleurs japonais. Celle-ci s'étant affaiblie et le syndicalisme n'étant pas très idéologique au Japon, ce dernier s'est rapproché progressivement du patronat et du centre-droit depuis les années 2010. Il adopte alors à leur égard une approche plutôt pragmatique, priorisant la stabilité de l'emploi et la négociation plutôt que la confrontation.

Depuis une décennie, la gauche nipponne proteste contre le désir de remilitarisation ayant débuté dès l'administration Abe, dénonçant que cela ne risque que d'aggraver les tensions militaires. Avec la guerre récente contre l'Iran et la quête active par Takaichi de réarmer son pays, les acteurs de la société civile sont désormais de retour pour protester contre la remilitarisation.

Pour en savoir plus

Peron-Doise, Marianne. (12 février 2026). Japon : ce que nous dit la victoire de la Première minitre Takaichi aux élections législatives.

Tamura, Tomoko. (16 juillet 2025). JCP vows fairer taxes, stronger social safety net and a commitment to peaceful diplomacy.

Xinhua. (9 avril 2026). 30,000 protesters rally in Tokyo against gov't moves undermining pacifist constitution.

Watson, Gabriel. (11 mars 2026). L'impact de la démographie au Japon : miroir mondial d'une transition historique.

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Pourquoi la Chine a-t-elle racheté des ports dans le monde entier ?

21 avril, par Alexander Wooley, Lea Thome — , , ,
[La place du détroit d'Ormuz, très exposée conjoncturellement, dans la guerre menée par les Etats-Unis et Israël contre l'Iran relance l'intérêt des analystes sur le rôle des (…)

[La place du détroit d'Ormuz, très exposée conjoncturellement, dans la guerre menée par les Etats-Unis et Israël contre l'Iran relance l'intérêt des analystes sur le rôle des ports et des océans dans les échanges internationaux traduisant les interdépendances construites dans les trente-cinq dernières années. Cet article du site états-unien Foreign Policy fournit à ce propos une série d'informations ayant trait aux initiatives de la Chine sur ce terrain. – Réd. A l'Encontre]

Tiré d'À l'encontre.

Ce rebondissement [détroit d'Ormuz] a recentré l'attention sur les océans du monde et leur rôle crucial dans le commerce mondial interconnecté. Rares sont ceux d'entre les pays qui peuvent se soustraire au commerce qui transite par une poignée de points d'étranglement clés. C'est une leçon que la Chine connaît bien : depuis quelque 25 ans, elle achète et construit des ports à travers l'océan Indien et le golfe Persique, ainsi que partout dans le monde. Les États-Unis, quant à eux, ne commencent que maintenant à prendre conscience de la situation.

L'ambassadrice des États-Unis en Grèce, Kimberly Guilfoyle, a récemment suggéré (Reuters, 20 novembre 2025), par exemple, que la Chine mette en vente le port grec du Pirée, une plaque tournante majeure du transport maritime et une porte d'entrée vers l'Europe du Sud. Or, on ne voit pas bien pourquoi la Chine – qui a financé le Pirée, en toute légalité, il y a dix ans, alors que la Grèce était en chute libre économique et que l'aide de Pékin était accueillie favorablement par pratiquement toutes les parties – devrait céder ce port [Cosco Shiping l'avait acheté en 2016]. Mais cela s'inscrit dans une tendance : les États-Unis, restés inactifs pendant des décennies alors que la Chine bâtissait un empire maritime de bout en bout, tentent aujourd'hui de démanteler le travail de construction de relations mené avec patience par les agences officielles et les entités publiques chinoises au service d'un vaste réseau de ports à l'étranger.

Outre le Pirée, l'administration Trump a exercé des pressions sur le Panama concernant la propriété chinoise de ports clés dans ce pays, et a averti le Pérou qu'il perdrait sa souveraineté en raison de ses relations avec la Chine au sujet du nouveau mégaport de Chancay [ce port a été développé par Cosco Shiping – 60% – et la société péruvienne Volcan Compañía Minera – 40%]. La Société américaine de financement du développement (DFC-US International Development Finance Corporation) a cherché à établir un accord portuaire d'un demi-milliard de dollars, en lien avec la société indienne Adani Port, pour la construction du port en eau profonde West Container Terminal à Colombo au Sri Lanka. Elle cherchait ainsi à contrer le terminal à conteneurs financé par la Chine sur le même site. Or, en décembre 2024, cette initiative USA-Inde a échoué. [China Merchants Port Holdings (CMPort) contrôle Hambantota International Port depuis 2017 et le Colombo International Container Terminal. China Harbour Engineering Company (CHEC) contrôle le Port City Colombo.]

Les États-Unis ont encore un long chemin à parcourir s'ils veulent s'opposer à chaque port financé par la Chine : comme nous le montrons dans notre nouveau rapport AidData (mars 2026), les agences et entreprises publiques chinoises ont financé quelque 363 projets financés par des prêts et des subventions chinois, d'une valeur de 24 milliards de dollars, en faveur de 168 ports distincts dans 90 pays entre 2000 et 2025.

L'année 2000 marque le point de départ de notre collecte de données, car c'est à cette date qu'a débuté la mise en œuvre de l'initiative « Go Out » menée par l'État, qui encourageait les agences chinoises et les entreprises publiques à concentrer leurs prêts, subventions et investissements à l'étranger plutôt qu'au niveau national. Nos données de base présentent une image aussi proche que possible du temps réel de l'empreinte portuaire mondiale de Pékin, y compris les ports nouveaux et récents qui ont été proposés mais qui ne sont pas encore financés. Pour chaque cas très médiatisé ou controversé comme celui du Pirée, il existe un immense port financé par la Chine qui a été construit à Tema (Ghana), à Kribi (Cameroun) ou, comme le nouveau prêt que nous avons découvert, pour le port de Muara, au Brunei.

Pour la plupart des grandes puissances mondiales – notamment la Chine, les États-Unis et l'Union européenne –, la diplomatie économique, les politiques industrielles nationales et la sécurité nationale sont aujourd'hui plus étroitement liées qu'elles ne l'ont jamais été depuis peut-être la Seconde Guerre mondiale. Mais la Chine a déjà une longueur d'avance.

Alors que les États-Unis parlent depuis des années d'un pivot vers l'Indo-Pacifique, dans la pratique – comme l'ont montré les événements de ces dernières semaines – ils se sont enlisés, apparemment sans autre objectif, au Moyen-Orient et dans les régions immédiatement adjacentes. La Chine, quant à elle, a patiemment investi aux quatre coins du monde, à son avantage économique, diplomatique et géopolitique.

Au départ, le financement de la construction ou de l'extension de ports était un moyen pour Pékin d'investir ses réserves excédentaires en dollars et d'obtenir un rendement financier attractif. Les pays en développement avaient un besoin criant d'infrastructures, alors que de nombreuses institutions d'aide et de prêt occidentales ou dirigées par l'Occident s'étaient retirées du secteur de la construction des années auparavant. La Chine s'est révélée être un partenaire volontaire et compétent.

Mais alors que des articles de presse apparaissent régulièrement décrivant la possible création de futures bases navales chinoises à l'étranger, nous pensons que Pékin a évolué vers une stratégie plus sophistiquée et plus subtile. La Chine se concentre moins sur l'acquisition du contrôle souverain de territoires à l'étranger que sur la garantie de sa propre sécurité stratégique – fondée sur des points d'accès clés, ou des pôles de connectivité, des voies de circulation pour le commerce, les communications, les données, les capitaux et l'influence. À cette fin, les bailleurs de fonds officiels chinois (agences gouvernementales et entreprises publiques) associent de plus en plus leurs investissements portuaires à d'autres investissements, tels que des sites miniers critiques. Une propriété discrète à visée économie est également plus facile à justifier que l'empreinte physique d'une grande base militaire. L'accès ne signifie pas nécessairement l'installation de quelques destroyers lance-missiles de la Marine de l'Armée populaire de libération (PLAN). A l'avenir, cela pourrait se limiter à un port à l'étranger détenu et exploité par la Chine, avec une présence policière chinoise, ou peut-être un site d'exploitation de drones commerciaux.

La Chine continue de financer des ports capables d'accueillir ses exportations massives et de faciliter l'importation de matières premières essentielles, telles que le soja, les minéraux critiques, le gaz naturel liquéfié (GNL), le pétrole, etc. Ces ports sont conçus pour promouvoir les intérêts commerciaux chinois à l'étranger et maximiser les profits de ses bailleurs de fonds – ce qui, selon nous, constitue en grande partie l'objectif des ports financés par la Chine dans les pays riches du monde. Au-delà des retombées financières, la Chine gagne en influence, en prestige et en données. Cette focalisation sur les activités économiques et commerciales intervient alors que la marine chinoise connaît une croissance massive, tant sur le plan quantitatif que qualitatif.

Les chaînes d'approvisionnement maritimes mondiales de la Chine, ancrées dans le réseau portuaire outre-mer de Pékin, offrent un avantage géopolitique : un réseau logistique parallèle qui assure une indépendance stratégique, à l'abri de toute ingérence des institutions dirigées par l'Occident, et qui permet à la Chine d'envisager une riposte militaire face à d'éventuelles stratégies de confinement par des chaînes d'îles [référence à la présence de bases américaines] ou à des blocus restrictifs tentés par un ennemi lors d'un futur conflit. La Chine a construit et financé des ports non seulement aux points d'étranglement maritimes, mais aussi tout autour de ceux-ci, y compris au Panama. Il n'est donc pas surprenant que nos données et notre analyse suggèrent que plus le niveau d'implication économique officielle chinoise dans un port donné est élevé, plus celui-ci est susceptible d'accueillir une forme d'activité militaire chinoise – plus de la moitié des ports de notre base de données détenus par des intérêts chinois ou hongkongais ont également accueilli des navires de la Marine chinoise, par exemple.

***

Le modèle « port-parc-ville », qui a si bien fonctionné au niveau national dans le cadre du modèle de croissance économique de la Chine il y a plusieurs décennies, a évolué vers le modèle « port-chemin de fer-mine ». Les gouvernements chinois, tanzanien et zambien, par exemple, ont signé en septembre 2025 un accord de 1,4 milliard de dollars avec la China Civil Engineering and Construction Corporation pour la réhabilitation du projet ferroviaire Tanzanie-Zambie et de ses équipements, ainsi que pour son exploitation. Ce corridor de transport s'étendra jusqu'en Zambie, riche en minerais, avec un terminal portuaire à Dar es Salaam, en Tanzanie. De plus en plus, les ports officiels financés par la Chine ne sont que des points de départ pour un ensemble croissant de voies d'approvisionnement intérieures, reliant les régions enclavées aux villes côtières.

Outre une rapidité, une agilité et d'importantes sources de capitaux, l'avantage comparatif de la Chine réside dans sa capacité à fournir un ensemble de services à un pays client. Nous avons constaté qu'environ 35% des projets de ports et/ou d'installations portuaires financés par des agences du secteur public chinois impliquent également la propriété et/ou le contrôle opérationnel du port par la Chine. Outre la construction ou l'extension, une entité chinoise ou un groupe d'entités peut exploiter le port, fournir les énormes grues de quai et les scanners douaniers, offrir une plateforme logistique gratuite et faire appel à de grandes compagnies maritimes et logistiques, ces dernières garantissant que le port se trouve sur les principales routes maritimes et est connecté aux réseaux mondiaux.

Certes, cela comporte des aspects potentiellement négatifs, tant pour les pays hôtes des ports que pour les rivaux maritimes de la Chine : les droits d'exploitation confèrent une autorité pratique significative, notamment le contrôle des systèmes de planification, de l'attribution des quais, de la coordination logistique et de la gestion quotidienne du port. C'est le cas au Pirée. Dans de nombreux cas, les entreprises publiques chinoises qui obtiennent des droits d'exploitation sont en mesure d'influencer les routes maritimes, de donner la priorité aux transporteurs affiliés et d'ajuster les flux de trafic de manière à les aligner sur des objectifs commerciaux plus larges ou sur la politique étrangère chinoise. Combinés à des participations au capital, ces pouvoirs opérationnels peuvent amplifier leur influence, approfondir l'intégration commerciale à long terme et renforcer leur emprise stratégique sur les corridors commerciaux maritimes.

L'énorme part de marché de la Chine dans la construction navale ainsi que la mise à disposition de plateformes logistiques gratuites comme LOGINK et d'autres systèmes logiciels signifient que les ports dépendent d'un écosystème fermé et intégré de systèmes d'exploitation portuaire et de matériel chinois hautement automatisés, conçus selon les normes chinoises ; financés, développés et exploités par des entités officielles chinoises ; et excluant de fait les produits ou services des pays ou entreprises rivaux. La Chine a donc acquis un avantage numérique et en matière de données dans le domaine de la concurrence maritime mondiale, en plus de son avance en matière de matériel, comme le nombre de ses navires.

***

Alors que les États-Unis sont redynamisés et désireux d'empêcher d'autres pays de céder leurs ports – et, par conséquent, leur souveraineté – à la Chine, ils ont moins bien réussi à démontrer ce qu'ils ont à offrir en contrepartie. Pékin offre aux autres nations des infrastructures, des capitaux, du développement économique et des échanges commerciaux – en bref, des perspectives – tandis que les États-Unis envoient des avertissements formulés en termes sombres.

D'une certaine manière, cela reflète le déséquilibre maritime des États-Unis, qui repose presque exclusivement sur la puissance militaire plutôt que sur le commerce. Les États-Unis construisent peu de navires marchands, disposent d'une flotte civile relativement minuscule et sont confrontés à de sérieux défis pour tenter de réhabiliter les ports et leurs infrastructures sur le continent américain, sans parler de la construction ou du financement de ports à l'étranger.

Pendant ce temps, le détroit d'Ormuz est ouvert, sous réserve de l'accord de l'Iran [situation au 14 avril]. Si les planificateurs militaires s'attendaient toujours à ce que l'Iran intervienne contre le détroit en cas de menace ou d'attaque, les marines occidentales ne semblent pas avoir été particulièrement préparées à cette éventualité. Comme l'ont montré d'abord les Houthis (en mer Rouge) et maintenant l'Iran, les goulets d'étranglement et le commerce vital qu'ils véhiculent sont vulnérables à des menaces tant symétriques qu'asymétriques ; ces dernières peuvent inclure des drones, des vedettes rapides et des mines flottantes et sous-marines. Mais la Grande-Bretagne a retiré sa dernière présence navale permanente dans le golfe Persique plus tôt cette année, et les États-Unis ont rapatrié leurs derniers dragueurs de mines conventionnels juste avant le début de la guerre.

En revanche, la Chine a redoublé d'efforts dans la région sur le plan commercial. Depuis 2018, Pékin est un bailleur de fonds très actif dans tout le Moyen-Orient maritime, et en particulier dans les pays du Golfe. Elle a financé un port à conteneurs à Khalifa aux Émirats arabes unis, le nouveau port de Doha au Qatar, le port de Duqm à Oman, ainsi que le port de Gwadar à l'extrême ouest du Pakistan et aux abords du détroit, pour n'en citer que quelques-uns. Le « Plan d'action maritime américain », publié par la Maison Blanche en février 2026, résume les mesures prises par le gouvernement des Etats-Unis pour retrouver un semblant de prééminence maritime, principalement dans le domaine de la construction navale. L'UE a également récemment publié sa propre stratégie portuaire. Mais les stratégies de sécurité nationale et économiques des États-Unis, de l'UE ou de l'Inde (qui finance des ports régionaux à l'étranger) ne font actuellement pas le poids face au niveau de coordination ou de concertation de la Chine.

La présence quasi omniprésente de la Chine dans les principaux ports du monde signifie que les États-Unis ne peuvent pas se soustraire aux chaînes d'approvisionnement chinoises, que ce soit en temps de paix ou en temps de conflit. Ils doivent faire preuve de sélectivité quant aux domaines dans lesquels ils choisissent de rivaliser et aux dimensions de cette concurrence.

En réponse, certains décideurs politiques états-uniens se sont focalisés exclusivement sur la construction navale comme remède au « malaise maritime » du pays. Bien qu'essentielle, celle-ci ne constitue qu'une pièce du puzzle. Comme l'a récemment fait remarquer (gcaptain.com, 10 mars 2026) Stephen Carmel, administrateur maritime américain « La construction navale ne mène pas à la puissance maritime. Ce sont les systèmes maritimes qui y mènent. »

L'avance considérable et coordonnée de la Chine dans ces systèmes, à l'échelle mondiale et en fonction de ses priorités économiques, commerciales et de sécurité nationale, ne peut être inversée par de simples menaces et tentatives de contrainte ou de sanction de la part des États-Unis – y compris dans les pays tiers accueillant des ports où son influence pourrait être en déclin. Au cours de trois siècles, la Grande-Bretagne puis les États-Unis ont bâti des empires maritimes mondiaux dominants sur des valeurs fondamentales positives telles que la confiance, la fiabilité, la responsabilité et le sens de l'opportunité, ainsi que sur l'ordre public soutenu par leurs marines respectives [sic !]. Peu importe que ces idéaux n'aient pas toujours pu être concrétisés dans la pratique. La Chine, grâce à son empire maritime de bout en bout construit en l'espace de seulement 25 ans, semble avoir tiré cette leçon et l'applique actuellement de manière plus efficace que ses précurseurs. Son portefeuille mondial de ports à l'étranger constitue le point d'ancrage qui lui garantit un haut niveau de sécurité stratégique et une assurance face aux tempêtes potentielles à venir. (Publié par Foreign Policy le 15 avril 2026 ; traduction et édition par par la rédaction d'A l'Encontre)


Alexander Wooley, journaliste, ancien officier de la Marine royale britannique et auteur du livre à paraître The Cult of the Yamato, et Lea Thome, ancienne responsable de programme chez AidData.

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Charnière, pas pôle : l’Inde dans un ordre mondial en fragmentation

21 avril, par Sushovan Dhar — , , ,
Sushovan Dhar, militant politique et syndicaliste indien du CADTM, analyse la recomposition de l'ordre mondial un an après le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche. (…)

Sushovan Dhar, militant politique et syndicaliste indien du CADTM, analyse la recomposition de l'ordre mondial un an après le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche. L'auteur récuse la grille de lecture dominante de la « multipolarité » et propose à la place le concept d'« État charnière » pour saisir le positionnement de l'Inde : ni alignée ni non-alignée, elle tire parti des fractures interimpérialistes sans s'engager durablement. Derrière l'autonomie stratégique revendiquée, Dhar pointe des contraintes structurelles : dépendance aux circuits capitalistes globaux, informalité du travail, autoritarisme domestique. [AN]

Tiré d'Europe solidaire sans frontière.

La première année du retour de Donald Trump à la présidence des États-Unis a accéléré une transformation déjà en cours : la désintégration de la mondialisation néolibérale dirigée par les États-Unis. Des années 1990 à la période post-2008, le capitalisme mondial s'est organisé à travers une hiérarchie structurée, avec la domination financière étatsunienne, les chaînes de valeur mondiales et les institutions multilatérales qui garantissaient les conditions de l'accumulation du capital. Cette architecture se délite aujourd'hui de manière visible.

Ce qui émerge est souvent décrit comme une « multipolarité », comme si un ordre plus équilibré était en train de se configurer. Mais ce langage masque la dynamique centrale : ce n'est pas la disparition de la hiérarchie, mais sa réorganisation sous une rivalité interimpérialiste intensifiée. Le commerce, la finance et la technologie ne sont plus principalement régis par les impératifs d'intégration des marchés. Ils sont de plus en plus subordonnés à la compétition stratégique, comme en témoignent les contrôles à l'exportation des technologies avancées et les efforts de restructuration des chaînes d'approvisionnement. Le basculement ne va pas de la mondialisation à la fragmentation, mais de circuits d'accumulation relativement ouverts vers une interdépendance plus gérée et politisée.

Le second mandat de Trump doit se comprendre dans cette perspective : comme un accélérateur plutôt que comme une rupture. Le virage vers le protectionnisme, la restructuration des chaînes d'approvisionnement et le nationalisme économique est antérieur à son retour, et s'enracine dans la crise prolongée de la rentabilité ainsi que dans le défi stratégique posé par l'ascension de la Chine. Ce qui a changé, c'est la clarté avec laquelle les grandes puissances sont désormais disposées à utiliser l'interdépendance comme une arme et à redéfinir les termes de l'intégration mondiale. [1]

Dans ce contexte, la question n'est pas simplement de savoir quel État dominera l'ordre émergent, mais comment les différents États y opéreront. C'est ici que des pays comme l'Inde acquièrent une importance particulière : non pas comme centres de pouvoir alternatifs, mais comme acteurs qui naviguent — et cherchent à tirer avantage de — les fractures d'une hiérarchie mondiale en recomposition.

Pourquoi l'Inde compte désormais

La centralité croissante de l'Inde dans les débats économiques et géopolitiques mondiaux ne relève pas seulement de sa taille, mais de sa place dans cet ordre. Avec un vaste marché intérieur, une main-d'œuvre considérable et une base numérique et infrastructurelle en expansion, l'Inde apparaît comme un lieu potentiel pour la réorganisation partielle des chaînes de valeur mondiales, ce que reflètent l'expansion rapide de l'assemblage de produits électroniques et le transfert par Apple d'une partie de sa production d'iPhone vers l'Inde. La recherche d'alternatives à la Chine a rehaussé le profil de l'Inde, mais la relocalisation significative de la production reste limitée. [2]

En même temps, l'Inde occupe un espace géopolitique distinctif. Elle n'est pas intégrée dans les structures d'alliance occidentales ni alignée sur la Chine. Sa participation à des groupes comme le QUAD [3] et aux BRICS [4] est une condition de sa pertinence, non une contradiction.

Cette dualité — économiquement attractive pour le capital mondial et politiquement agile à travers les clivages géopolitiques — a fait de l'Inde un interlocuteur de plus en plus important. Elle est courtisée par les États-Unis et leurs alliés, tout en maintenant des liens avec la Russie et en se projetant comme une voix du Sud global. Dans les moments de transition systémique, de telles positions prennent plus d'importance.

Il serait cependant trompeur d'interpréter cette prééminence comme la preuve d'une transition imminente vers une hégémonie indienne, ou même vers un équilibre multipolaire stable dans lequel l'Inde émergerait comme un pôle parmi d'autres. L'importance de l'Inde réside moins dans la réorganisation du système que dans la manière dont elle opère en son sein. Il ne s'agit pas simplement d'une ascension ; il s'agit d'un positionnement à l'intérieur des contraintes et opportunités produites par un ordre mondial de plus en plus fracturé.

L'Inde comme État charnière

La meilleure manière de comprendre le rôle actuel de l'Inde ne passe pas par le « non-alignement » ou la formation d'alliances, mais par celui d'État charnière. L'Inde se déplace aujourd'hui entre les blocs, contrairement à la posture non alignée de la Guerre froide, qui cherchait à maintenir une distance à l'égard de ceux-ci. Elle s'abstient néanmoins d'engagements d'alliance contraignants. Cela reflète un effort pour obtenir des bénéfices matériels et stratégiques dans un contexte où les grandes puissances rivalisent pour s'assurer des partenaires, des marchés et de l'influence.

Après la guerre en Ukraine, l'Inde a fortement accru ses importations de pétrole russe à prix réduit, la Russie devenant son principal fournisseur en 2023 ; une grande partie de ce pétrole est raffinée et réexportée vers les marchés occidentaux sous forme de produits pétroliers, alors même que les sanctions occidentales cherchaient à isoler Moscou. Ces achats ont également contribué à stabiliser les prix intérieurs de l'énergie et soutenu la croissance économique. Parallèlement, l'Inde a approfondi son partenariat stratégique avec les États-Unis via le QUAD — un regroupement stratégique indo-pacifique —, tandis que des initiatives de sécurité occidentales plus larges, comme AUKUS [5], ont pris forme en parallèle. Elle a étendu sa coopération en matière de défense et s'est positionnée comme un nœud critique dans les efforts de reconfiguration des chaînes d'approvisionnement à l'écart de la Chine. Ce qui semble incohérent relève en réalité de la stratégie. L'Inde tire parti des tensions géopolitiques sans s'engager pleinement dans aucun camp particulier.

Cette fonction charnière va au-delà de l'énergie et de la sécurité. L'Inde courtise activement l'investissement, se promouvant comme une destination manufacturière alternative par des initiatives impulsées par l'État, telles que les programmes d'incitations liées à la production. En même temps, elle continue de participer aux BRICS, soutenant des projets alors même que son intégration aux circuits de capitaux dirigés par les États-Unis s'approfondit. La coexistence de ces orientations n'est pas transitoire mais constitutive de son rôle actuel. [6]

Décrire l'Inde comme un État charnière, c'est reconnaître un mode spécifique d'insertion dans l'ordre global : un mode qui repose sur le mouvement entre centres de pouvoir et sur la capacité à traduire la fragmentation systémique en avantage stratégique.

Les limites de l'autonomie

Le langage de « l'autonomie stratégique » — la prétention de l'Inde à agir indépendamment des blocs rivaux — exagère la liberté qu'implique sa position charnière. Sa capacité de manœuvre est réelle, mais elle s'exerce à l'intérieur de contraintes structurelles. La charnière peut pivoter, mais seulement dans le cadre qui la soutient. Cette marge de manœuvre est également soumise à pression, les États-Unis liant de plus en plus le partenariat stratégique à des attentes en matière de commerce, de technologie et de respect des sanctions.

La croissance de l'Inde reste liée aux circuits mondiaux de capital, de technologie et de demande. Son attrait comme pôle manufacturier alternatif repose sur les faibles coûts du travail et sur les incitations étatiques ; sa base industrielle demeure inégale, avec des forces dans des secteurs comme la pharmacie et les services mais des lacunes dans la fabrication avancée, et son intégration aux chaînes de valeur mondiales dépend des composants importés, de l'investissement étranger et des marchés extérieurs. Les efforts pour attirer la relocalisation des chaînes d'approvisionnement, que ce soit en électronique, en produits pharmaceutiques ou en semi-conducteurs, produisent des gains partiels mais ne constituent pas une transformation structurelle.

Les ambitions de souveraineté numérique coexistent avec la dépendance au capital et aux infrastructures extérieures. Les partenariats avec des entreprises étatsuniennes et l'alignement sur les écosystèmes technologiques occidentaux ont permis l'expansion dans des secteurs comme les services numériques et les télécommunications, mais renforcent aussi les dépendances asymétriques dans la fabrication avancée, la conception de puces et les technologies critiques. Ce n'est pas de l'autonomie, mais une insertion négociée.

Des taux de croissance soutenus d'environ 6-7 % coexistent avec une inégalité persistante, une détresse agraire et un régime du travail caractérisé par l'informalité et la précarité, plus de 80 % de l'emploi demeurant informel. Une grande partie de l'avantage comparatif de l'Inde dans la production mondiale continue de dépendre de la reproduction d'une main-d'œuvre à bas coût dans des conditions de protection sociale limitée. La distribution inégale des bénéfices de son positionnement géopolitique soulève la question de savoir si les gains stratégiques « nationaux » se traduisent par un progrès social plus large. [7]

Enfin, le rôle international croissant de l'Inde s'accompagne de la consolidation du pouvoir politique au niveau national, avec une centralisation accrue et une intensification de la répression de la dissidence. Ces évolutions sous-tendent la capacité de l'Inde à présenter de la stabilité au capital mondial et à agir avec décision dans les négociations géopolitiques. L'autonomie au niveau de l'État peut ainsi coexister avec un approfondissement des asymétries au sein de la société. [8]

Implications pour le Sud global

La trajectoire de l'Inde comme État charnière soulève des questions plus larges sur les possibilités qui s'offrent au Sud global. Sa capacité à naviguer entre blocs rivaux, à obtenir des concessions et à maintenir un certain degré de flexibilité stratégique peut sembler, à première vue, un modèle pour d'autres États postcoloniaux cherchant à éviter la subordination à un bloc unique.

Une telle lecture risque cependant de confondre une position structurellement spécifique avec une stratégie généralisable. La capacité de l'Inde à agir comme charnière est étroitement liée à sa taille. Peu d'États possèdent la localisation stratégique qui permet à l'Inde d'être courtisée simultanément par plusieurs centres de pouvoir. Pour les pays plus petits et économiquement vulnérables, la fragmentation de l'ordre mondial est plus susceptible de réduire la marge de manœuvre, les poussant vers un alignement sélectif ou une intégration dépendante.

Cela peut approfondir la différenciation au sein du Sud global. Tandis que certains États parviennent à exploiter la rivalité interimpérialiste pour s'assurer des investissements, des transferts technologiques ou des concessions diplomatiques, d'autres font face à des pressions accrues pour s'aligner sur les priorités stratégiques et économiques des puissances dominantes. [9]

La fragmentation de la mondialisation ne se traduit pas automatiquement par une plus grande autonomie pour le Sud global ; elle peut au contraire produire des formes plus complexes et différenciées de dépendance, médiatisées par des puissances régionales et des États charnières.

Conclusion

L'émergence de l'Inde comme État charnière n'annonce pas l'arrivée d'un nouvel ordre multipolaire stable. Elle révèle le caractère de la transition en cours. Ce qui prend forme, ce n'est pas le déplacement de la hiérarchie, mais sa reconfiguration à travers une rivalité intensifiée, un découplage sélectif et des formes inégales d'interdépendance. Des États comme l'Inde comptent moins pour transcender le système que par la manière dont ils opèrent à l'intérieur de ses fractures.

La charnière peut bouger. Mais elle ne détermine pas la porte.

Sushovan Dhar est militant politique et syndicaliste de Calcutta (Inde) et membre du CADTM International. Il est membre du comité de rédaction d'Alternative Viewpoint, plateforme médiatique marxiste indépendante en Inde.

Source : Espacio Público, 16 avril 2026.

Traduit de l'espagnol par Adam Novak. Notes pour ESSF par Adam Novak.

Notes

[1] Sur la rivalité sino-étatsunienne et sa fonction structurante dans la réorganisation en cours, voir Promise Li, « Rivalité entre les États-Unis et la Chine, “coopération antagoniste” et anti-impérialisme au XXIe siècle », entretien avec Federico Fuentes, Europe Solidaire Sans Frontières, 23 novembre 2023. Disponible sur : http://www.europe-solidaire.org/spip.php?article68211

[2] Sur les limites structurelles du modèle de croissance indien, voir Romaric Godin, « L'Inde fait face aux limites de sa croissance », Europe Solidaire Sans Frontières, 11 juillet 2025. Disponible sur : http://www.europe-solidaire.org/spip.php?article75678

[3] Le QUAD (Quadrilateral Security Dialogue) est le forum informel de dialogue quadrilatéral de sécurité réunissant les États-Unis, l'Inde, l'Australie et le Japon, dont l'objectif est de renforcer les relations économiques et stratégiques dans la région indo-pacifique.

[4] Les BRICS sont un bloc d'économies émergentes et de puissances géopolitiques (Brésil, Russie, Inde, Chine, Afrique du Sud et, depuis 2024, Égypte, Éthiopie, Émirats arabes unis, Iran et Indonésie).

[5] AUKUS (Australia-United Kingdom-United States) est une alliance stratégique militaire entre trois pays de l'anglosphère : l'Australie, le Royaume-Uni et les États-Unis.

[6] Pour une discussion critique du rôle joué par le bloc BRICS+ face à l'offensive tarifaire de Trump, voir Éric Toussaint, « Les BRICS+ sont les défenseurs du libre-échange, de l'OMC, du FMI et de la Banque mondiale », Europe Solidaire Sans Frontières, 24 août 2025. Disponible sur : http://www.europe-solidaire.org/spip.php?article76312

[7] Sur la réforme du droit du travail, les privatisations et la désintégration des services publics sous Modi, voir Romaric Godin, « L'Inde fait face aux limites de sa croissance », Europe Solidaire Sans Frontières, 11 juillet 2025. Disponible sur : http://www.europe-solidaire.org/spip.php?article75678

[8] Sur l'articulation entre expansion internationale et autoritarisme intérieur sous Modi, voir Pierre Rousset et Sushovan Dhar, « L'Inde, ses enjeux intérieurs et géopolitiques – un tour d'horizon », Europe Solidaire Sans Frontières, 6 octobre 2023. Disponible sur : https://www.europe-solidaire.org/spip.php?article68212

[9] Sur la critique d'une « multipolarité » comprise comme émancipation du Sud et sur la nécessité d'une réponse internationaliste, voir Sushovan Dhar, « Intervention (Porto Alegre) : L'anti-impérialisme à l'heure de la montée du fascisme : une solidarité au-delà des puissances rivales », Europe Solidaire Sans Frontières, 8 avril 2026. Disponible sur : http://www.europe-solidaire.org/spip.php?article78530

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Comment la loi israélienne sur la peine de mort légalise les meurtres dans le cadre de l’apartheid

Le caractère discriminatoire, l'application arbitraire et le fondement raciste de la loi israélienne sur la peine de mort sont sans précédent au XXIe siècle Tiré de France (…)

Le caractère discriminatoire, l'application arbitraire et le fondement raciste de la loi israélienne sur la peine de mort sont sans précédent au XXIe siècle

Tiré de France Palestine Solidarité. Photo : Ben Gvir portant un badge en forme de noeud coulant à la Knesset, décembre 2025 © Amit Segal sur X.

Ces célébrations de mauvais goût ont accentué la cruauté de cette déclaration. Les bouchons de champagne ont sauté au milieu des acclamations et des larmes de joie lorsque la Knesset israélienne a adopté une loi sur la peine de mort qui s'applique exclusivement aux détenus palestiniens et non aux Israéliens juifs.

Il s'agit d'une codification éhontée d'une hiérarchie raciale qui dépasse de loin même les excès de l'apartheid en Afrique du Sud.

« Peu importe que ce soit par injection, par poison ou par la corde ; ce qui importe, c'est une loi sur la peine de mort pour les terroristes. “Afin que les Juifs règnent sur leurs ennemis [Esther 9:1]” », a déclaré la vice-présidente de la Knesset, Limor Son Har-Melech, qui a rédigé la loi.

« [L'administration pénitentiaire] a déjà commencé à commander des uniformes rouges, ils ouvrent une aile réservée au couloir de la mort », a annoncé le ministre israélien de la Sécurité, Itamar Ben-Gvir – lui-même un terroriste condamné – avec un large sourire de satisfaction.

La loi sur la peine de mort la plus extrême au monde

Les Nations unies ont immédiatement dénoncé la nouvelle loi israélienne sur la peine de mort comme un « crime de guerre », tandis qu'Amnesty International l'a qualifiée de « l'une des lois sur la peine de mort les plus extrêmes au monde ».

Compte tenu de son caractère discriminatoire, de son application arbitraire et de son postulat de base raciste, la loi israélienne sur la peine de mort est sans précédent au XXIe siècle, même parmi les pires dictatures du monde, et ce pour six raisons simples.

Premièrement, en vertu de la nouvelle loi israélienne, la peine capitale serait la peine par défaut pour tout Palestinien accusé d'avoir causé la mort d'un Israélien, y compris dans les cas qualifiés d'« imprudence » plutôt que d'homicide volontaire.

Deuxièmement, la loi sur la peine de mort comporte deux garanties visant à s'assurer qu'elle ne s'appliquera jamais aux Israéliens juifs, alors qu'elle est utilisée de manière arbitraire contre les Palestiniens. Il s'agit notamment du fait que tout homicide doit être commis avec « l'intention de nier l'existence de l'État d'Israël », et que la prononciation d'une peine de mort relève de la compétence des tribunaux militaires israéliens, où aucun Israélien juif n'a jamais été jugé.

Cela place Israël dans une situation encore plus sombre que celle de l'Afrique du Sud de l'apartheid, comme l'a souligné le Dr Mustafa Barghouti, car même les Afrikaners « n'osaient pas dire que si un Noir tuait un Blanc, il serait exécuté. Mais si un Blanc tuait un Noir, il ne le serait pas ».

Troisièmement, les tribunaux militaires israéliens affichent un taux de condamnation des Palestiniens de 99,74 %, le plus élevé au monde, tandis que le taux de condamnation des colons israéliens pour des agressions signalées contre des Palestiniens est inférieur à 1,8 %.

Le taux de mise en accusation des soldats israéliens pour des agressions contre des Palestiniens est encore plus bas, s'élevant à environ 0,87 %. Depuis le début de l'année, huit incidents distincts ont eu lieu au cours desquels des colons israéliens ont tué des Palestiniens en plein jour sans qu'aucun de ces colons ne soit inculpé.

Les tribunaux militaires en Israël sont également connus pour leur mépris des garanties d'une procédure régulière et d'un procès équitable, et pour priver les Palestiniens de toute voie de recours. Ces tribunaux ont systématiquement autorisé la détention illimitée de Palestiniens, y compris des militants ou des dirigeants politiques, sans procès, sans inculpation ni condamnation, dans le cadre de ce qu'on appelle la détention administrative.

C'est pourquoi les experts juridiques qualifient depuis longtemps le système judiciaire israélien applicable aux Palestiniens de « tribunaux fantômes », qui bafouent les procédures juridiques reconnues et les droits de l'homme pour rendre des verdicts injustes et prédéterminés.

Quatrièmement, la loi israélienne sur la peine de mort conduirait à l'exécution de Palestiniens dans un délai de seulement 90 jours à compter d'un jugement, et limiterait l'accès à un avocat ou aux visites familiales. Cela a conduit Amnesty International à qualifier cette loi de « carte blanche pour exécuter des Palestiniens ». À titre de comparaison, en Iran, le délai moyen entre l'arrestation et l'exécution des prisonniers condamnés est de un à sept ans.

Cinquièmement, la nouvelle loi israélienne va bien au-delà du simple meurtrier présumé pour inclure « tout planificateur ou commanditaire ». Cela revient à incriminer toute une chaîne d'individus sur la base d'allégations fragiles selon lesquelles ils auraient « envoyé » des Palestiniens mener des attaques armées contre Israël.

Les tribunaux militaires israéliens ont déjà utilisé cet argument pour condamner Marwan Barghouti, le « Mandela palestinien », à plus de 500 ans de prison. Israël n'a jamais accusé Barghouti d'avoir directement recouru à la violence, mais a plutôt prétendu qu'il avait participé à la planification ou à l'envoi de Palestiniens pour mener à bien 37 attentats ou tentatives d'attentats contre Israël.

Barghouti milite depuis longtemps pour la paix entre Israël et les Palestiniens et pour la solution à deux États, et a catégoriquement condamné le meurtre de civils. Aucun des 21 témoins convoqués par Israël pour le procès-spectacle de Marwan ne l'a jamais accusé d'être impliqué dans des attaques violentes, et 12 d'entre eux ont explicitement déclaré au tribunal qu'il n'y avait jamais été impliqué.

En réalité, des dirigeants israéliens, comme l'ancien chef du Shin Bet Ami Ayalon, ont admis que Barghouti « est le seul dirigeant capable de mener les Palestiniens vers un État aux côtés d'Israël », ce qui explique précisément pourquoi Israël le maintient en détention.

La nouvelle loi israélienne sur la peine de mort permettrait désormais l'exécution sommaire de Palestiniens tels que Barghouti, sur la simple base qu'ils auraient participé à la « planification ou à l'envoi » d'une personne ayant commis une attaque prétendument violente.

Sixièmement, en vertu de la quatrième Convention de Genève, une puissance occupante ne peut imposer des infractions passibles de la peine capitale que si ces infractions sont également punissables de mort en vertu de la législation du territoire occupé.

L'État de Palestine a ratifié le Pacte international relatif aux droits civils et politiques (PIDCP) en 2014 et son deuxième protocole facultatif visant à abolir la peine de mort (PIDCP-OP2) en 2019. L'Autorité palestinienne n'a procédé à aucune exécution depuis 2002.

Une loi raciste rédigée par des extrémistes et des partisans du terrorisme

La loi israélienne sur la peine de mort, censée viser les terroristes, a été rédigée par certains des plus éminents partisans ou auteurs de violences extrémistes contre les Palestiniens en Israël.

Limor Son Har-Melech, qui a co-rédigé cette loi, a depuis longtemps pour habitude de glorifier la violence contre les Palestiniens et figure parmi les principaux dirigeants du mouvement visant à reconstruire des colonies réservées aux Juifs à Gaza.

Une vieille vidéo d'elle a refait surface en 2023, dans laquelle elle demandait à son fils en bas âge : « Que veux-tu faire quand tu seras grand ? » Lorsque son fils répond : « Un soldat pour aller en jeep et tuer les Arabes », elle le serre dans ses bras et dit : « Excellent ».

Har-Melech a collecté 120 000 dollars en 2023 pour le compte d'Amiram Ben Uliel, un Israélien condamné pour un incendie criminel commis en 2015 qui a coûté la vie à un bébé palestinien et à ses parents. Elle lui a rendu visite en prison et l'a qualifié de « saint », de « juste », d'« innocent », de « si beau à mes yeux » et de « souffrant pour tout le peuple d'Israël ».

La même année, son porte-parole était Elisha Yered, un militant du groupe « Hilltop Youth » arrêté en 2023 en tant que principal suspect dans le meurtre d'un adolescent palestinien, puis sanctionné par le Canada et Singapour pour ses actes d'une extrême violence.

Un proche collaborateur de Har-Melech est le député Zvi Sukkot, qui a lui-même été arrêté, soupçonné d'avoir incendié une mosquée. En 2024, il s'est filmé en train d'entrer dans la chambre d'un Palestinien hospitalisé et de le menacer en disant : « Nous ferons en sorte que tu sois tué ».

Sukkot a également participé à des émeutes et a mené l'assaut contre une base militaire israélienne pour soutenir les six soldats qui avaient été brièvement détenus pour avoir violé un détenu palestinien devant une caméra.

Le ministre israélien de la Sécurité, Itamar Ben-Gvir, chargé de mettre en œuvre cette loi, a lui-même été condamné pour au moins huit chefs d'accusation, dont le soutien à une organisation terroriste et l'incitation au racisme. Son casier judiciaire est si long que, lorsqu'il a comparu devant un juge, « nous avons dû changer l'encre de l'imprimante », selon un ancien responsable du Shin Bet.

Ben-Gvir avait depuis longtemps accroché dans son salon un portrait de Baruch Goldstein, un terroriste juif et meurtrier de masse qui a commis le massacre de la mosquée d'Ibrahim en 1994. Le ministre israélien aurait rencontré sa femme actuelle pour la première fois alors qu'ils se rendaient tous deux sur la tombe de Goldstein.

En 2015, Ben-Gvir a été filmé en train de faire la fête avec des colons israéliens extrémistes lors d'un mariage au cours duquel ils ont poignardé et brûlé la photo d'un bébé palestinien et ont dansé autour avec des mitraillettes et des cocktails Molotov.

Légaliser une politique de facto

« La peine de mort ne fait que légaliser ce qui existe déjà. Ce qui est choquant, c'est le fait qu'elle soit instituée. C'est une pierre de plus dans le mur très haut et très ancien de l'apartheid », a déclaré samedi Francesca Albanese, rapporteuse spéciale des Nations unies sur les territoires palestiniens occupés.

C'est ce qu'illustre le député de l'opposition Miki Levy, qui s'est vanté la semaine dernière d'avoir un jour « ordonné l'exécution d'un terroriste dont les mains étaient liées derrière le dos ».

Israël mène depuis longtemps une politique consistant à « ne faire aucun prisonnier », comme l'a formulé B'Tselem en 2005, selon laquelle l'armée israélienne tire d'abord pour tuer les Palestiniens soupçonnés de faire partie de groupes de résistance armée au lieu de les arrêter.

Rien qu'en 2004, Israël a tué 89 Palestiniens lors d'« opérations d'arrestation », dont 43 qui n'étaient pas armés et au moins 17 qui « n'étaient pas recherchés par Israël, mais étaient des civils que le pays ne soupçonnait pas d'avoir commis le moindre délit ».

Dans les territoires occupés, Israël a depuis longtemps pour pratique d'empêcher toute assistance médicale d'être prodiguée aux Palestiniens blessés par balle par l'armée israélienne et, au contraire, de forcer ces victimes à se vider de leur sang, comme une forme d'exécution extrajudiciaire plutôt que de les faire prisonniers.

Par exemple, en 2020, des soldats israéliens ont tiré six fois sur Ahmad Erekat alors qu'il se rendait au mariage de sa sœur. Les soldats ont ensuite refusé toute aide médicale à Ahmad et ont empêché les personnes présentes de lui venir en aide jusqu'à ce qu'il meure.

La nouvelle loi sur la peine de mort garantit que si un Palestinien survit d'une manière ou d'une autre à la tactique israélienne consistant à « ne faire aucun prisonnier », à savoir l'exécution extrajudiciaire et le refus d'aide médicale, il sera tout de même assassiné après avoir été soumis à un simulacre de procès.

Le joyau de la couronne du génocide israélien

Pendant le génocide à Gaza, une chanson israélienne populaire a été ajoutée par des soldats à des vidéos les montrant en train d'incendier des maisons palestiniennes et de raser des quartiers entiers. Les paroles étaient les suivantes : « Détruire, tuer, expulser, déporter. Éliminer, extrader, peine de mort, sans crainte. Anéantir, provoquer l'extinction, éradiquer, exterminer. »

La nouvelle loi israélienne sur la peine capitale vient désormais compléter les piliers de cet hymne génocidaire. L'institutionnalisation de la peine de mort garantit à Israël la capacité de tuer des Palestiniens, même s'ils se rendent, coopèrent, se livrent aux autorités et sont placés en détention israélienne.

C'est pourquoi le député israélien Ofer Cassif a qualifié cette nouvelle législation de « loi sur le génocide ». Cassif a déclaré : « Les personnes qui ont proposé cette loi… affirment explicitement que tous les Palestiniens sont des terroristes, si ce n'est à l'heure actuelle, du moins potentiellement. Le président de la commission de l'intérieur à la Knesset a déclaré explicitement et littéralement… qu'il n'y avait pas d'innocents à Jénine ».

Il a ajouté : « Cela signifie donc à nouveau que tous les Palestiniens sont des terroristes. Et si cette loi stipule que les terroristes doivent être exécutés et que tous les Palestiniens sont considérés par eux comme des terroristes, cela signifie, en d'autres termes, logiquement parlant, que tous les Palestiniens devraient être exécutés. Ce n'est pas une loi sur la peine de mort, c'est une loi sur le génocide ».

En d'autres termes, la loi ne porte pas sur la culpabilité individuelle ; c'est un mécanisme d'extermination collective déguisé en langage procédural. Un État qui inscrit l'exécution dans la loi pour un seul peuple a cessé de prétendre que la justice ait jamais été l'enjeu.

Ce n'est pas une aberration, mais l'aboutissement logique d'une logique génocidaire qui s'est exprimée dans les hymnes des soldats israéliens et dans le sourire d'un ministre condamné pour terrorisme alors qu'il commande des uniformes rouges pour une nouvelle aile réservée aux condamnés à mort.

Israël a désormais inscrit dans la loi ce que ses tribunaux appliquent depuis longtemps dans la pratique : un système où la vie des Palestiniens ne bénéficie d'aucune présomption d'innocence, d'aucun droit d'appel et, bientôt, d'aucun droit de respirer.


Muhammad Shehada est un écrivain et analyste palestinien originaire de Gaza, et responsable des affaires européennes chez Euro-Med Human Rights Monitor

Traduction : AFPS

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Des exécutions extra-judiciaires aux éxécutions régulières

Le gouvernement d'extrême-droite de Benjamin Netanyahou, avec sa barbarie habituelle, vient de faire adopter par la Knesset une loi qui autorise la pendaison de « terroristes » (…)

Le gouvernement d'extrême-droite de Benjamin Netanyahou, avec sa barbarie habituelle, vient de faire adopter par la Knesset une loi qui autorise la pendaison de « terroristes » palestiniens reconnus coupables de meurtres d'Israéliens ; mais l'inverse ne s'applique pas : soldats et colons israéliens en Cisjordanie ne risquent pas un sort semblable s'ils assassinent des Palestriniens ou Palestiniennes. On remarque donc là un double standard selon qu'il s'agisse d'une vie palestinienne ou israélienne, ce qui n'est pas nouveau dans l'histoire de l'État hébreu.

Cette mesure extrême et d'une inégalité inique ne remet toutefois nullement en cause l'appui des gouvernements européens, principaux partenaires commerciaux d'Israël, ni celui d'Ottawa, lequel s'entête à considérer les organisations palestiniennes de résistance armée comme des « entités terroristes ». Quant aux États-Unis, l'administration Trump continue sa collaboration habituelle avec Netanyahou, même si leurs buts respectifs à l'égard de l'Iran paraissent diverger toujours davantage. Mais on doit faire remarquer que les bombardements initiaux américano-israéliens ont éliminé une bonne partie des dignitaires du régime (dont le chef) en place à Téhéran, sans que grand monde y ont trouvé à redire au sein des cercles gouvernementaux occidentaux. Imaginons un instant l'inverse : si des missiles iraniens avaient supprimé plusieurs membres du cabinet Netanyahou (dont le premier ministre lui-même), les condamnations virulentes et sans appel auraient fusé de la part des bien-pensants sionistes, juifs et non-juifs.

En adoptant cette loi, le gouvernement de Tel-Aviv ne fait que prolonger une vieille pratique qui remonte à l'époque où des groupes terroristes sionistes massacraient militants palestiniens et responsables britanniques (la Palestine étant alors sous mandat britannique comme le Liban sous celui de la France) en vue d'établir leur État. Cette pratique s'est continuée après la fondation de l'État hébreu, elle est devenue, si l'on peut dire, une tradition nationale. On ne compte plus le nombre de militants et de résistants palestiniens, que ce soit en Palestine même ou à l'étranger, qui ont été tués par les services secrets israéliens, des gens parfois haut placés dans la hiérarchie politique ou diplomatique palestinienne. Tel Aviv justifiait ces actes en invoquant le « contre-terrorisme », ce qui n'était en fait que du terrorisme à rebours.

Les responsables politiques israéliens ont souvent répété que tout Palestinien « coupable d'acte terroriste » pouvait être éliminé, peu importe son rang. Comme les racistes aux États-Unis disaient parfois que « les nègres sont tous pareils, même ceux qui sont riches » et qu'ils ne pouvaient en conséquence, échapper à la ségrégation.

Du point de vue israélien, si les Palestiniens et Palestiniennes décident d'utiliser leur droit à la résistance armée contre l'occupant sioniste, celui-ci a le droit et même le devoir de les zigouiller, peu importe leur rang et les circonstances.

La loi qui vient d'être adoptée par la Knesset ne fait donc que consacrer une pratique meurtrière traditionnelle de la part de la classe politique israélienne. Et si imprévisible cette mesure législative ? On peut invoquer à cde sujet le proverbe voulant que si le passé est garant de l'avenir...
Israël, État terroriste.

Jean-François Delisle

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Des images satellites révèlent qu’Israël étend ses sites militaires à Gaza

Ces images montrent qu'Israël construit des bases militaires permanentes à Gaza alors que les plans de reconstruction soutenus par les États-Unis sont au point mort. Tiré (…)

Ces images montrent qu'Israël construit des bases militaires permanentes à Gaza alors que les plans de reconstruction soutenus par les États-Unis sont au point mort.

Tiré d'Agence média Palestine.

Les États-Unis ont proposé des plans pour reconstruire Rafah, ville du sud de la bande de Gaza entièrement détruite par deux années de bombardements israéliens. Ce projet devait être la pièce maîtresse d'une vision américano-israélienne pour l'avenir de la bande de Gaza après la guerre, mais des images satellites suggèrent son blocage avant même le début des travaux.

Une analyse réalisée par l'unité d'enquêtes numériques d'Al Jazeera à partir d'images satellites de Planet Labs et Sentinel Hub a révélé que les fortifications militaires israéliennes s'étendent à un rythme effréné à travers Gaza, en particulier à Rafah.

L'analyse des images prises entre le 25 février et le 15 mars confirme que, tandis que le déblaiement des décombres a pratiquement cessé à Beit Hanoun, au nord, et à Rafah, les forces israéliennes s'emploient systématiquement à ancrer une réalité militaire permanente dans toute l'enclave dévastée.

Si la reconstruction civile a ralenti, les travaux de construction militaire israéliens se sont accélérés. Des images satellites datant du 10 mars montrent d'importants travaux de déblayage et de fortification sur la colline stratégique d'al-Muntar à Shujayea, un quartier de la ville de Gaza, ainsi que des avant-postes à Khan Younis, dans le sud de Gaza.

Dans le centre de Gaza, des images Sentinel du 15 mars ont révélé des travaux en cours sur une tranchée et un talus de terre s'étendant jusqu'au camp de Maghazi, près de Deir el-Balah. À Juhor ad-Dik, de nouvelles routes relient désormais des sites militaires existants à des zones récemment nivelées, ce qui suggère la création d'avant-postes permanents.

Ces conclusions concordent avec une enquête menée fin 2025 par Forensic Architecture, qui avait identifié 48 sites militaires israéliens à l'intérieur de Gaza – dont 13 ont été construits après un « cessez-le-feu » en octobre. Ces sites se sont transformés en bases permanentes dotées de routes goudronnées, de tours de guet et de liaisons de communication permanentes avec le réseau militaire national israélien.

Le mirage de la « nouvelle Rafah »

Lors du Forum économique mondial qui s'est tenu en janvier dans la ville suisse de Davos, Jared Kushner, gendre du président américain Donald Trump, a présenté des images générées par l'intelligence artificielle d'une « nouvelle Rafah » peuplée de gratte-ciel et de complexes hôteliers de luxe. Trump a ensuite promu cette « Riviera du Moyen-Orient » à travers un plan en 20 points, promettant un financement de 10 milliards de dollars via le Conseil de la paix, qu'il a créé pour faire concurrence aux Nations unies.

L'organisation Euro-Med Human Rights Monitor, basée à Genève, a toutefois mis en garde contre le fait que le plan « Nouvelle Rafah » constitue un mécanisme de réorganisation démographique et de déplacement forcé.

Le plan prévoit de diviser Gaza en blocs de population et en zones militaires fermées. Les Palestiniens seraient confinés dans des « villes » de caravanes résidentielles, chacune regroupant environ 25 000 personnes sur un seul kilomètre carré (0,4 mile carré). Ces « villes » seraient entourées de clôtures et de postes de contrôle, et l'accès aux services essentiels serait subordonné à l'obtention d'un laissez-passer délivré après des contrôles de sécurité israélo-américains – un modèle que l'Euro-Med a comparé à des ghettos.

Une nouvelle frontière permanente

La « ligne jaune » de Gaza, qui délimitait la zone de « cessez-le-feu », est en train de se transformer en frontière permanente. À Beit Lahiya, dans le nord, des images satellites datant du 4 mars montrent la construction d'un talus de terre le long de la « ligne jaune » et d'un autre talus parallèle à celui-ci, s'étendant sur plus de 580 mètres (634 yards) à l'intérieur de ce que la « ligne de cessez-le-feu » désigne comme le territoire où les Palestiniens sont censés vivre : une intrusion significative au-delà de la ligne désignée.

En décembre, le chef d'état-major israélien Eyal Zamir a défini cette ligne comme une « nouvelle frontière ». Le ministre de la Défense, Israel Katz, a ensuite déclaré qu'Israël « ne quitterait jamais Gaza », promettant d'établir des colonies militaro-agricoles.

Les investigations d'Al Jazeera ont en outre révélé qu'Israël avait secrètement déplacé des bornes frontalières en béton de plusieurs centaines de mètres plus loin à l'intérieur des zones désignées pour les Palestiniens.

Un « cessez-le-feu » sanglant

Malgré le « cessez-le-feu » d'octobre, les violences persistent. Le ministère de la Santé de Gaza a fait état de 750 morts et de plus de 2 090 blessés depuis le début du « cessez-le-feu », portant le nombre total de victimes depuis le début de la guerre génocidaire menée par Israël en octobre 2023 à plus de 72 300. Une étude indépendante publiée dans la revue médicale The Lancet suggère que le bilan réel pourrait être nettement plus élevé. Elle estime à plus de 75 000 le nombre de morts dues à la « violence directe » rien qu'au début de l'année 2025.

Une analyse d'Al Jazeera a révélé qu'Israël a lancé des attaques pendant 160 des 182 jours du « cessez-le-feu ». Ces attaques impliquent souvent des incursions visant à raser des zones destinées à l'habitation palestinienne.

Les efforts visant à documenter ces événements se heurtent à des obstacles sans précédent. Ce mois-ci, Planet Labs a annoncé une interdiction « pour une durée indéterminée » des images provenant des zones de conflit, à la demande du gouvernement américain. D'autres fournisseurs, comme Vantor, ont imposé des restrictions similaires, limitant considérablement la capacité des médias et des organisations de défense des droits humains à surveiller la situation à Gaza.

Ce mois-ci, les évaluations humanitaires réalisées par des organisations d'aide, notamment Oxfam et Save the Children, ont déclaré que plan de reconstruction de Trump était en échec, estimant qu'il n'avait pas réussi à « démontrer un impact clair sur les conditions de vie à l'intérieur de Gaza ».

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“Un autre génocide” : Euro-Med dénonce les violences sexuelles dans les prisons israéliennes

L'Agence Média Palestine a consulté le nouveau rapport publié par Euro-Med, qui dévoile une politique systémique d'actes de tortures sexuelles pratiquées à l'encontre des (…)

L'Agence Média Palestine a consulté le nouveau rapport publié par Euro-Med, qui dévoile une politique systémique d'actes de tortures sexuelles pratiquées à l'encontre des Palestinien-nes dans les prisons israéliennes.

Tiré d'Agence média Palestine.

La torture sexuelle des détenu-es palestinien-nes de Gaza dans les prisons israéliennes est une « politique d'État organisée » approuvée par les « autorités les plus élevées, politiques, militaires et judiciaires », expose le rapport publié ce dimanche 12 avril par l'organisme de défense des droits humains Euro-Med Monitor.

Viol, nudité forcée, atteinte aux parties génitales, menace de viol et exposition forcée au viol d'autres détenu-es sont parmi les pratiques systémiques analysées, à travers des témoignages glaçants qui décortiquent l'étendue et l'intrication des sévices subis.

Si les violences systémiques pratiquées à l'encontre des Palestinien-nes dans les centres d'enfermement israéliens ont déjà pu être raportées, ce nouveau rapport démontre la volonté israélienne d'affecter l'existence physique de la communauté palestinienne dans son ensemble, amenant les auteur-ices à conclure à un crime de génocide se déroulant entre les murs des prisons israéliennes.

Des violences insoutenables

Attention, le paragraphe qui suit contient des descriptions pouvant atteindre la sensibilité du lectorat

Des témoignages recueillis par Euro-Med Monitor révèlent que des hommes et des garçons ont subi des abus sexuels d'une extrême brutalité, visant à porter atteinte à leur dignité et à leur intégrité physique.

Ces abus comprennent des viols parfois commis à l'aide d'objets contondants tels que des tiges métalliques, des bâtons en bois et des lances d'extincteurs, provoquant des lésions anales et intestinales graves et dangereuses. Des sources font également état de cas troublants d'agressions sexuelles commises sur des détenus par des chiens militaires, sous les ordres des soldats israéliens.

De nombreux témoignages rapportent des violences physiques ciblent de manière répétée les parties génitales, des violences qui vont des coups de poing et de bottes à des chocs électriques. Ces exactions ont donné lieu à des cas avérés de lésions physiques irréversibles, notamment la perte des fonctions reproductives ou excrétrices, l'ablation des testicules et, dans certains cas, la mort sous la torture.

Euro-Med rapporte également un schéma de violences systémiques perpétrées à l'encontre des femmes et filles palestiniennes emprisonnées, des actes qui comprennent la nudité publique forcée et prolongée, le harcèlement physique, les menaces de viol utilisées comme moyen de pression psychologique et pour obtenir des aveux, ainsi que des viols répétés sous la menace d'une arme.

Les auteur-ices du rapport soulignent que les séquelles de ces violences dépassent les individu-es qui en sont victimes pour éroder l'identité sociale et de genre, les victimes vivant dans un état de « peur chronique » de nouveaux abus, même après leur libération. Pour les hommes, la violence sexuelle est utilisée pour les « démasculiniser » et leur inculquer un sentiment d'impuissance, tandis que pour les femmes, elle vise à imposer une « stigmatisation sociale », conduisant à la rupture des relations familiales et au retrait de la société.

“La violence sexuelle et sexiste ne vise pas uniquement à humilier, punir ou intimider des individus,” explique le rapport, “mais s'adresse à l'ensemble de la population civile. Cette approche s'inscrit dans une stratégie militaire plus large visant à asservir, détruire et déplacer la société palestinienne.”

Guerre psychologique

Ce douloureux document de 69 pages se base sur des témoignages directs, recueillis auprès de Palestinien-nes incarcéré-es et libéré-es entre le 7 octobre 2023 et le 31 octobre 2025. Des témoignages difficiles, et qui ne montrent potentiellement qu'une partie de l'horreur qui se déroule derrière les murs.

« Nous savons qu'il y a des dizaines de cas de viols et d'agressions sexuelles, mais dans une société conservatrice, il est extrêmement difficile pour quelqu'un de se manifester et de dire qu'il a été violé », explique Khaled Ahmad, chercheur à Euro-Med. « Malgré les difficultés, nous avons réussi à recenser certains cas, mais la plupart concernent des hommes, car le sujet des agressions sexuelles contre les femmes dans la société palestinienne entraîne des conséquences plus graves et plus complexes. Il est donc extrêmement difficile pour une femme de dire qu'elle a été agressée. »

Le rapport souligne ici une guerre psychologique menée par Israël, qui exploite cruellement l'importance accordée à la dignité et à la vie privée dans la conscience collective palestinienne, transformant ces normes protectrices en instruments de coercition. Les victimes palestiniennes craignent que le fait de révéler l'abus qu'elles ont subi constituerait une seconde violation de leur vie privée et de la réputation de leur famille.

Cela alimente un cycle d'isolement émotionnel qui décourage la dénonciation ou la recherche d'aide par crainte de compromettre davantage leur dignité personnelle et familiale, déjà érodée par la torture. Euro-Med pointe dans ces répercussions une volonté délibérée d'Israël de détruire le tissu communautaire palestinien et sa fonction protectrice, élargissant ainsi largement l'étendue des victimes des actes perpétrés en prison.

Impunité structurelle

Les déclarations recueillies par Euro-Med ont étées recoupées avec des photographies, vidéos et documents vérifiés provenant de centres de détention militaires, attestant de l'étendue de la structure qui permet la normalisation de ces tortures. Les auteur-ices du rapport ont aussi pu s'appuyer sur des enquêtes relatives aux droits humains et des articles de presse, ainsi que sur des déclarations officielles mettant en évidence le traitement systématique infligé aux prisonnier-es et détenu-es palestinien-nes.

Les auteur-ices soulignent que la responsabilité de ces crimes s'étend « au-delà des auteur-ices direct-es, englobant les dirigeant-es et les institutions qui les protègent ».

Est notamment pointée la militarisation de la médecine, qui rend les praticien-nes mais également le ministère de la Santé complices des violences pratiquées en détention, “en tolérant des pratiques médicales cruelles ou en affaiblissant la documentation de manière à dissimuler l'identité des auteurs et à masquer les preuves”. Les exemples relevés par le rapport démontrent que “ces actes ne se limitent pas à une simple négligence administrative”.

Les crimes systématiques de torture et de violence sexuelle commis contre les prisonnier-es et détenu-es palestinien-nes ne peuvent être dissociés de la couverture juridique et institutionnelle fournie par l'appareil judiciaire israélien.

Alors que l'ampleur des violences commises en détention ont explosé depuis le 7 octobre, la justice israélienne n'a pris aucune mesure significative, et a au contraire renforcé l'impunité structurelle de ces crimes. C‘était le cas encore en mars dernier, lorsque l'armée israélienne a annoncé qu'elle abandonnait les poursuites contre cinq soldats israéliens accusés d'avoir violé collectivement un détenu palestinien à Sde Teiman, malgré des images de vidéosurveillance accablantes.

“Les données disponibles ne font pas état d'une simple défaillance procédurale ou d'un manque de moyens, mais plutôt d'une défaillance structurelle dans la « volonté » de mener des enquêtes sérieuses et des poursuites efficaces, transformant les enquêtes internes en procédures formelles destinées à donner l'apparence d'une responsabilisation tout en empêchant toute conséquence réelle et en assurant la protection concrète des auteurs et de la chaîne de commandement, plutôt que de rechercher la vérité ou de rendre justice aux victimes.”

Un génocide derrière les murs

Replaçant tous ces éléments dans le contexte du génocide perpétré par Israël à Gaza depuis 28 mois, le rapport conclut qu'au regard du droit international, les actes documentés “ne constituent pas des actes accidentels ou isolés” mais s'inscrivent bien dans “un schéma systémique de violations graves du droit international et de crimes qui répondent aux critères matériels et subjectifs de multiples infractions prévues par le Statut de Rome de la Cour pénale internationale, les quatre Conventions de Genève et d'autres instruments internationaux applicables.”

Les pratiques recensées par Euro-Med constituent, individuellement, des actes qui relèvent de la torture et des traitements ou peines cruels, inhumains ou dégradants tels que définis dans la Convention contre la torture. Combinées, elles constituent également le crime de torture au sens du Statut de Rome. Dans le contexte d'un conflit armé, elles représentent aussi des crimes de guerre.

Euro-Med estime en outre que “compte tenu de leur caractère généralisé et systématique, ces violations constituent également des crimes contre l'humanité, car elles ont été commises dans le cadre d'une attaque généralisée ou systématique dirigée contre une population civile et ont été perpétrées en application ou à l'appui d'une politique d'État.”

Enfin, Euro-Med relève que la nature de ces crimes de torture sexuelle, perpétrés dans le but d'affecter profondément et de fracturer le tissu même de la société palestinienne, constituent un acte de génocide au sens de la Convention de 1948 sur le génocide.

Les auteur-ices appellent les instances de justice internationale à prendre en compte ces éléments, ainsi que l'ensemble de la communauté internationale, expliquant que “cette mesure est essentielle pour combler une lacune dans la classification. Les inscriptions antérieures de l'armée israélienne sur les listes de l'ONU dans le cadre du programme consacré aux enfants et aux conflits armés mettaient l'accent sur les meurtres, les mutilations et les attaques contre des installations, sans reconnaître explicitement la violence sexuelle comme un critère distinct. Il convient donc d'élargir le champ d'application de cette inscription afin d'y inclure explicitement la violence sexuelle, en veillant à ce que les forces israéliennes soient soumises aux exigences pertinentes en matière de surveillance, de transparence et de mesures préventives et restrictives, ce qui permettra de renforcer la responsabilité et d'empêcher que de tels actes ne se reproduisent.”

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Aux États-Unis, Trump accusé de crimes de guerre et jugé mentalement instable

21 avril, par Dan La Botz — , ,
La population des États-Unis manifeste une insatisfaction croissante à l'égard de Donald Trump, et en particulier de sa guerre contre l'Iran. De plus en plus de voix estiment (…)

La population des États-Unis manifeste une insatisfaction croissante à l'égard de Donald Trump, et en particulier de sa guerre contre l'Iran. De plus en plus de voix estiment que le président devrait être destitué en raison d'une instabilité mentale.

16 avril 2026 | tiré de Hebdo L'Anticapitaliste - 796| Crédit Photo : Charmag
https://lanticapitaliste.org/actualite/international/aux-etats-unis-trump-accuse-de-crimes-de-guerre-et-juge-mentalement

Si la plupart des Républicains continuent de soutenir Trump, une partie du mouvement d'extrême droite Make America Great Again (MAGA) s'oppose à la guerre. Divers responsables démocrates et influenceurEs proches du MAGA ont appelé à invoquer le 25e amendement afin de destituer Trump, estimant qu'il est mentalement instable.

La cote de Trump en chute

Historiquement, les présidents ont vu leur popularité augmenter au début d'un conflit. Mais la cote de Trump est en baisse sur tous les plans. Au moment où j'écris, le 12 avril, selon des sondages fiables, 37 % des AméricainEs approuvent son action, 56 % la désapprouvent et 7 % ne se prononcent pas. Concernant la guerre contre l'Iran, environ 56 % des AméricainEs la désapprouvent ; 68 % s'opposent à l'envoi de troupes au sol, et 71 % refusent que 200 milliards de dollars supplémentaires y soient consacrés. Surtout, la guerre entraîne une hausse des prix du carburant et d'autres produits, et fait planer la menace d'une dégradation encore plus grave de l'économie.

Alors que les négociations diplomatiques avec l'Iran n'ont jusqu'ici permis aucune avancée vers une résolution du conflit, Trump a déclaré que cela n'avait pas d'importance : « Nous gagnons, quoi qu'il arrive », a-t-il affirmé. « Nous les avons vaincus militairement. » Pourtant, beaucoup de commentateurs estiment qu'il s'agit de la plus grande défaite des États-Unis depuis le Vietnam.

La menace lancée par Trump il y a une semaine, selon laquelle « toute une civilisation mourra cette nuit, sans jamais pouvoir être ramenée à la vie », a beaucoup choqué. Des démocrates, certains républicains et des figures importantes du mouvement MAGA doutent aussi du leadership de Trump, voire de sa santé mentale. Jamie Raskin, figure de premier plan du Parti démocrate, a déclaré : « La détérioration apparente de son état suscite une vive inquiétude à travers le pays (…) quant aux capacités cognitives du président et à son aptitude à exercer ses fonctions », appelant le médecin de la présidence à procéder à une évaluation cognitive « complète » de Trump.

Vers une procédure de destitution ?

Dès le départ, de nombreux soutiens du MAGA ont vu la guerre contre l'Iran comme une trahison du « America First » et des promesses d'éviter les guerres étrangères. Une fois le conflit engagé, plusieurs commentateurEs influentEs du MAGA, tels que Tucker Carlson, Megyn Kelly, Candace Owens et Alex Jones, sont devenuEs des critiques virulentEs de la guerre. L'ancienne élue républicaine Marjorie Taylor Greene, autrefois l'une des plus ferventes soutiens du président, a déclaré : « C'est de la folie absolue. Comment une personne mentalement stable peut-elle appeler à l'anéantissement d'une civilisation entière ? » Elle a ajouté : « Il est hors de contrôle, et des personnes au sein de l'administration doivent prendre leurs responsabilités et mettre un frein à cela », avant d'écrire sur X : « 25e amendement !!! »

Le sénateur démocrate du Massachusetts Ed Markey a lui aussi appelé à recourir au 25e amendement pour destituer Trump.

Le 25e amendement de la Constitution des États-Unis prévoit que, lorsque les plus hautes autorités exécutives et législatives estiment que « le président est dans l'incapacité d'exercer les pouvoirs et les devoirs de sa fonction », celui-ci peut être écarté et remplacé par le vice-président.

Il est cependant peu probable que le 25e amendement soit invoqué tant que Trump conserve le contrôle du Parti républicain, majoritaire au Congrès. Néanmoins, le simple fait que cette possibilité soit largement discutée affaiblit son emprise sur l'opinion publique à l'approche des élections de mi-mandat en novembre. Pour la gauche, la perspective reste celle d'un retour dans la rue le 1er Mai, contre Trump et contre la guerre.

Dan La Botz

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Zohran Mamdani : utiliser le gouvernement pour lutter en faveur du plus grand nombre

21 avril, par Zohran Mamdani — , ,
Dans un discours marquant ses 100 premiers jours à la tête de la mairie de New York, Zohran Mamdani décrit les réalisations de son administration à ce jour et défend la « (…)

Dans un discours marquant ses 100 premiers jours à la tête de la mairie de New York, Zohran Mamdani décrit les réalisations de son administration à ce jour et défend la « politique des nids-de-poule », une version du XXIe siècle de la fière tradition du « socialisme des égouts » de Milwaukee.
Zohran Mamdani s'exprimant sur ses 100 premiers jours au pouvoir, le dimanche 12 avril, dans le Queens.

13 avril 2026 | tiré de Jacobin | Photo : Matthew Hoen / NurPhoto via Getty Images
https://jacobin.com/2026/04/mamdani-new-york-100-days

C'est un dimanche soir à New York. Et tandis que certains se préparent pour la semaine à venir, pour beaucoup, la journée de travail ne fait que commencer.

Ce soir, dans la partie nord du Bronx, un conducteur de la MTA conduit une rame de la ligne 2 hors de Wakefield. Avant que ce train n'atteigne son terminus à Flatbush, il déposera des infirmières du New York City Health and Hospitals à la 135e rue, des agents d'entretien de la NYCHA (New York City Housing Authority) à la 96e rue, et du personnel de la CUNY à Franklin Avenue–Medgar Evers College. Depuis le centre de contrôle de la 53e rue, des ingénieurs géreront son itinéraire à travers un vaste réseau de signaux. Et à chaque arrêt, à chaque heure de la nuit, les New-Yorkais descendront du métro pour se rendre au travail.

Cette ville ne fonctionne pas par hasard. New York est la plus grande ville du monde grâce aux millions de personnes qui travaillent sans relâche chaque jour pour qu'elle le soit. Quel immense honneur c'est d'être votre maire. Non pas simplement pour vous diriger, mais pour apprendre de vous.
Il y a cent deux jours, nous étions réunis sur les marches de l'hôtel de ville, bravant le froid glacial. Il y a cent deux jours, nous étions réunis à l'aube d'une nouvelle ère. Le monde observait, se demandant si le changement pouvait vraiment avoir lieu. Dans les cinq arrondissements, les New-Yorkais attendaient de voir si une mairie animée par le peuple pouvait véritablement gouverner pour le peuple.

Il y avait des cyniques à l'époque, tout comme il y en a aujourd'hui. Certains disaient qu'une fois le dur labeur commencé, nous oublierions le mouvement des travailleurs qui a redéfini ce qui était possible dans cette ville. D'autres mettaient en garde contre le fait que la gauche savait débattre, mais ne saurait jamais tenir ses promesses. Les socialistes pourraient bien remporter une campagne, disaient-ils, mais nous ne pourrions jamais faire avancer un programme.

Beaucoup plus de gens voulaient y croire, mais ne savaient pas comment. Car depuis trop longtemps, la mairie n'avait pas seulement manqué de répondre aux attentes, elle les avait revues à la baisse. Après des années de promesses non tenues, on ne pouvait reprocher à personne dans cette ville de douter que le gouvernement ait la capacité ou l'ambition de bouleverser le statu quo.
Pourtant, comme je l'ai dit cet après-midi glacial de janvier à plus de huit millions et demi de New-Yorkais, nous n'aurons pas à nous excuser pour ce en quoi nous croyons. J'ai été élue en tant que socialiste démocratique et je gouvernerai en tant que socialiste démocratique.

Cent jours d'action

Ce soir, je veux parler de ce que nous avons accompli. Non pas pour nous féliciter, mais pour rappeler ce qui est possible. Avec ce que nous avons accompli en quatorze semaines, imaginez ce que nous pouvons faire ensemble en quatre ans.

Nous avons commencé par une promesse, la garde d'enfants universelle, et dès le huitième jour, nous l'avons tenue. Grâce au partenariat historique de 1,2 milliard de dollars avec la gouverneure Kathy Hochul et à la mobilisation de plus de cent mille New-Yorkais pendant la campagne, nous allons non seulement rendre le programme 3-K véritablement universel, mais nous allons également offrir une garde d'enfants gratuite pour les enfants de deux ans pour la première fois dans l'histoire de New York. Nous commencerons avec 2 000 enfants cet automne, 12 000 l'année prochaine, et nous couvrirons tous les enfants de deux ans d'ici la fin du mandat de quatre ans. Des dizaines de milliers de familles n'auront plus à choisir entre avoir un enfant et pouvoir se permettre de vivre dans notre ville. C'est le changement que le gouvernement peut apporter.

Lorsque de jeunes parents économisent plus de 20 000 dollars par an et par enfant, c'est le changement que le gouvernement peut apporter. Lorsque les enfants bénéficient d'un meilleur départ dans la vie, lorsque les parents peuvent conserver leur emploi, lorsque des milliards de dollars de productivité de la main-d'œuvre reviennent dans notre économie, c'est le changement que le gouvernement peut apporter.

Mamdani mettra en place une garde d'enfants gratuite pour les enfants de deux ans pour la première fois dans l'histoire de New York. (Jason Alpert-Wisnia / Hans Lucas / AFP via Getty Images)

Et nous ne nous sommes pas arrêtés là. Nous nous attaquons au principal facteur de la crise du logement dans notre ville : le logement. Nous poursuivons les mauvais propriétaires qui enfreignent nos lois et maltraitent leurs locataires. Depuis le 1er janvier, nous avons obtenu plus de 34 millions de dollars en règlements, jugements et réparations pour les locataires, réalisé des améliorations dans 6 070 appartements à ce jour et émis 195 829 avis d'infraction.

La ville de New York ne tolérera plus l'exploitation comme modèle économique. Nous avons organisé des audiences sur les loyers abusifs dans les cinq arrondissements et entendu plus de 1 600 New-Yorkais. Car ces mêmes locataires qui ont été négligés par nos responsables politiques seront désormais au cœur de nos politiques.

Tout en protégeant les locataires d'aujourd'hui, nous devons également construire pour demain. C'est pourquoi nous avons réduit les formalités administratives et accéléré la construction de milliers de nouveaux logements : des logements qui sont non seulement suffisamment abordables pour être loués, mais dont beaucoup seront également suffisamment abordables pour être achetés.

Je sais que de nombreux New-Yorkais se soucient du travail du Rent Guidelines Board. J'en fais partie. Les loyers sont trop élevés dans toute la ville de New York, et le gouvernement peut faire davantage pour y remédier. Je suis fier des six nouveaux membres que j'ai nommés à cette commission indépendante, et j'attends avec impatience la décision qu'ils prendront d'ici quelques mois à peine.

Le gouvernement municipal n'aura plus peur de son ombre. Si quelqu'un doit avoir peur, ce sont ceux qui profitent des travailleurs. Au cours de ces 102 derniers jours, alors que nous lancions un vaste programme de protection des travailleurs et des consommateurs, nous avons clairement montré que la solidarité n'est pas seulement un slogan. C'est une pratique. Lorsque les infirmières de la NYSNA (New York State Nurses Association) se sont mises en grève, j'étais fier de me joindre à elles sur le piquet de grève. Et ces infirmières n'ont pas cédé tant qu'elles n'ont pas obtenu les meilleurs salaires et les conditions de travail sûres qu'elles méritaient.

Nous serons aux côtés des travailleurs qui se sont si souvent retrouvés seuls. Nous avons restitué plus de 9,3 millions de dollars aux travailleurs, aux consommateurs et aux petites entreprises — près de 100 000 dollars chaque jour depuis notre entrée en fonction. Nous avons étendu les congés protégés à plus de quatre millions de travailleurs, réintégré près de 10 000 livreurs injustement suspendus et émis près de 60 000 avertissements de mise en conformité dans toute la ville. Et tout au long de ce parcours, nous nous sommes attaqués aux frais abusifs et aux pièges des abonnements qui affectent bien trop de New-Yorkais. Personne ne peut plus vous facturer de frais cachés pour l'hôtel que vous réservez ni vous empêcher d'annuler votre abonnement à une salle de sport.

Tout en établissant la norme mondiale en matière de protection des consommateurs, nous veillerons également à ce que New York reste le centre mondial des affaires. Nous voulons bâtir l'économie la plus forte que nos cinq arrondissements aient jamais connue. Et nous sommes sur la bonne voie.

New York continue de mener la reprise du marché des bureaux à l'échelle nationale. Les investissements en capital-risque dans notre ville ont atteint 11,1 milliards au premier trimestre de cette année, le trimestre le plus solide depuis cinq ans. Le taux d'activité est à son plus haut niveau historique.

New York ne tolérera plus l'exploitation comme modèle économique.

Et pourtant, nous savons que si nous voulons que notre ville continue de croître, nous devons créer les conditions nécessaires à cela. La sécurité publique figure en tête de liste. Ne vous y trompez pas, notre approche en matière de sécurité publique fonctionne. Depuis notre entrée en fonction, le nombre de meurtres a atteint des niveaux historiquement bas. Il n'y a pas eu de meurtre à Staten Island depuis plus de 180 jours. La criminalité dans notre ville est en baisse. Le NYPD a retiré plus de mille armes à feu de nos rues depuis le 1er janvier. Grâce au système de gestion de crise, nous sommes en passe d'enregistrer le plus faible nombre de fusillades de l'histoire de notre ville.

Il y a toujours plus à faire. Notre administration abordera la sécurité publique avec une approche pangouvernementale. C'est pourquoi, au 78e jour, nous avons été fiers d'annoncer la création du tout premier Bureau de la sécurité communautaire de la ville de New York. Il élaborera de nouvelles stratégies pour lutter contre la violence par arme à feu et les crises de santé mentale qui touchent l'ensemble de notre ville.

Cet engagement en faveur de la sécurité vise également à rendre notre ville plus sûre et plus agréable pour les New-Yorkais qui circulent dans nos rues. Dès le troisième jour de notre mandat, nous avons annoncé l'installation de pistes cyclables protégées sur toute la longueur de McGuinness Boulevard, l'une des routes les plus dangereuses de New York, afin de protéger les milliers de New-Yorkais qui l'empruntent chaque jour. Nous avons pris des mesures pour abaisser les limitations de vitesse dans des milliers de zones scolaires à travers toute la ville. Depuis 2000, 438 enfants ont été tués dans des accidents de la route dans notre ville — nous ne considérerons pas cela comme normal. Et alors que nous nous préparons pour la Coupe du monde, nous réalisons d'importants travaux d'amélioration des rues, notamment un réaménagement de la 9e Avenue et l'élargissement des pistes cyclables et des espaces piétons dans tout le centre-ville de Manhattan.

Tout au long de ce travail, nous avons dû faire face à un déficit budgétaire historique, plus important encore que celui de la Grande Récession. Contrairement à ceux qui nous ont précédés, nous établirons notre budget dans la transparence et la responsabilité. Alors que nous avons réagi à cette crise, j'ai souvent pensé à cette citation de Margaret Thatcher : « Le problème avec le socialisme, c'est qu'on finit par manquer de l'argent des autres. » Si quoi que ce soit, il semble qu'il faille finalement un socialiste pour remettre de l'ordre dans ce gâchis.

Le 1er janvier, j'ai dit aux New-Yorkais que la mairie n'aurait qu'un seul objectif : faire en sorte que cette ville appartienne à davantage de ses habitants qu'elle ne le faisait la veille. Pendant 102 jours, nous nous sommes efforcés de faire exactement cela, en offrant à la fois des biens publics et l'excellence publique. Les bus circuleront plus vite sur Fordham Road. Les enfants jouent dans un nouveau centre de loisirs à East Flatbush, rendant hommage à l'héritage de Shirley Chisholm. Des crèches ouvrent leurs portes dans l'ouest du Queens, à Staten Island et dans le sud du Bronx.

C'est le changement que le gouvernement peut apporter, et c'est le changement que le socialisme démocratique peut apporter.

Je sais que nombreux sont ceux qui utilisent le mot « socialiste » comme un gros mot, quelque chose dont il faut avoir honte. Ils peuvent essayer autant qu'ils veulent, mais nous n'aurons pas honte d'utiliser le gouvernement pour lutter pour le plus grand nombre, et non simplement pour une minorité. Nous n'aurons pas honte d'installer davantage de pompes à chaleur dans les immeubles de la NYCHA à Rockaways, de construire plus de logements sociaux à Harlem ou de nous tenir fermement aux côtés de nos voisins transgenres. Nous n'aurons pas honte d'investir dans des cliniques de santé mentale pour les jeunes, de travailler à la fermeture de Rikers ou de nous battre pour les immigrés pris pour cible par l'ICE (Immigration and Customs Enforcement).

À tous les New-Yorkais, que vous soyez victimes de la cruauté du gouvernement fédéral ou étouffés par la crise du logement, nous serons à vos côtés. Car le gouvernement, c'est une série de choix. Et le socialisme, c'est le choix de se battre pour chaque New-Yorkais — d'étendre la démocratie de l'urne électorale au reste de nos vies.

Socialisme des égouts et politique des nids-de-poule

Nous sommes loin d'être les premiers socialistes à prôner la bonne gouvernance. Il y a cent dix ans, la ville de Milwaukee a élu un maire nommé Daniel Webster Hoan. Hoan était considéré comme jeune pour ce poste, n'ayant que trente-cinq ans lorsqu'il a pris ses fonctions. Incroyable, n'est-ce pas ?
Plus important encore, Hoan n'a jamais caché qu'il était socialiste. Le maire Hoan savait alors ce que nous savons aujourd'hui. La valeur d'une idéologie ne peut être jugée qu'à l'aune de ses résultats. Comme l'a dit un jour Emil Seidel, le maire socialiste qui a précédé Hoan, leur « philosophie de gouvernance était simple : viser l'objectif et l'atteindre ».

Sous le maire Hoan, Milwaukee a construit le plus grand réseau de parcs publics du pays et a mieux résisté à la Grande Dépression que presque toutes les autres villes américaines. Sous le maire Hoan, Milwaukee a éradiqué la corruption et les malversations, construit le premier ensemble de logements sociaux financé par une municipalité aux États-Unis et transformé le réseau d'assainissement de la ville. Il croyait, tout comme nous, que pour bâtir cette grande société, il fallait taxer les riches.
Je sais que nombreux sont ceux qui utilisent le mot « socialiste » comme un gros mot, quelque chose dont il faut avoir honte. Nous n'aurons pas honte d'utiliser le gouvernement pour lutter pour le plus grand nombre, et non simplement pour une minorité.

Aujourd'hui, nous qualifions ces dirigeants de « socialistes des égouts ». Mais pendant des années, les habitants de Milwaukee les ont simplement considérés comme des dirigeants qui tenaient leurs promesses. Il est temps d'apporter cela à New York.

Il n'y a pas de problème trop grand, ni de tâche trop petite. La garde d'enfants universelle était un problème jugé trop grand pour être relevé. Défendre les travailleurs contre les grandes entreprises était un problème trop grand pour être relevé. Construire plus de logements, faire baisser la criminalité à des niveaux historiques et défendre les locataires contre les mauvais propriétaires — voilà des problèmes trop grands pour être relevés.

Mais voici la vérité : rien n'est trop grand pour que New York puisse s'y attaquer. Et au cours des quatorze dernières semaines, nous avons prouvé qu'il n'y a pas non plus de tâche trop insignifiante. Car si le gouvernement n'est pas capable de s'occuper des petites choses, comment pourriez-vous lui faire confiance pour s'occuper des grandes ? Comment pouvons-nous promettre de transformer notre ville si nous ne sommes pas capables de paver votre rue ?

C'est pourquoi, depuis le 1er janvier, la ville de New York a comblé plus de 102 000 nids-de-poule, dont 22 800 en seulement trois jours. De Pelham à Tompkinsville, de Bay Ridge à Inwood, les agents municipaux ont réparé les routes à un rythme jamais vu depuis plus d'une décennie. Ils les ont rebouchés au lever du soleil. Ils les ont rebouchés à minuit. Ils les ont rebouchés à toute heure du jour.

Ce n'est pas tout. D'ici la fin de cet exercice financier, le Département des transports va repaver 1 150 miles de nos rues — une distance suffisante pour relier New York à Miami.

C'est la politique des nids-de-poule, notre réponse de 2026 au socialisme des égouts, où le gouvernement n'est pas trop occupé, pas trop imbu de lui-même, pas trop enlisés dans la paperasserie pour régler les problèmes de cette ville, quelle que soit leur ampleur.

Le sixième jour, lorsque nous avons réparé la bosse au pied du pont de Williamsburg, c'était de la politique des nids-de-poule. Le soixante-cinquième jour, lorsque nous avons dévoilé notre plan visant à démonter des milliers de mètres d'échafaudages qui assombrissaient les rues de la ville depuis des années, c'était de la politique des nids-de-poule. Le quatre-vingt-dixième jour, lorsque nous avons annoncé plus de 100 millions de dollars pour remplacer et moderniser plus de 6 700 puisards, c'était aussi de la politique des nids-de-poule. Honnêtement, cela aurait pu être du socialisme des égouts.
Et lorsque notre ville a été recouverte par des tempêtes hivernales, lorsque des montagnes de neige se sont accumulées dans nos rues, nous avons appliqué la politique des nids-de-poule aux interventions d'urgence. Les agents de voirie ont fait fondre 783 millions de livres de neige, épandu un milliard de livres de sel et dégagé 135 000 passages piétons, 34 000 arrêts de bus et 29 000 bouches d'incendie.

Nous allons réduire les coûts, refaire le revêtement des routes, déneiger les rues et redonner de la dignité à la vie des travailleurs. Et aux cyniques, vous savez quoi ? Nous allons combler vos nids-de-poule aussi. Parce que quand les socialistes font des promesses, nous nous y tenons et nous les tenons.

Prouver que le gouvernement est à la hauteur

Alors, attendons avec impatience les prochaines promesses que nous tiendrons. Ce soir, je suis fier de faire trois annonces qui vont changer la donne.

Premièrement, nous allons aider les New-Yorkais à mettre plus facilement de la nourriture sur leur table. Depuis la pandémie, les prix des produits alimentaires ont augmenté et ils n'ont pas baissé. Nous le ressentons à chaque fois que nous allons faire nos courses. Entre 2013 et 2023, les prix des produits alimentaires ont augmenté de près de 66 % à New York, un taux nettement supérieur à la moyenne nationale.

Pendant notre campagne, nous avons promis aux New-Yorkais de créer un réseau de cinq magasins d'alimentation appartenant à la ville, un dans chaque arrondissement. Aujourd'hui, nous tenons cette promesse. Je suis fier d'annoncer que nous ouvrirons chacun de ces magasins d'ici la fin de notre premier mandat. Et le premier ouvrira ses portes l'année prochaine. Des magasins où les prix sont équitables, où les employés sont traités avec dignité, et où les New-Yorkais peuvent réellement se permettre de faire leurs courses. Dans nos magasins, les œufs seront moins chers, le pain sera moins cher. Faire ses courses ne sera plus une équation insoluble.

Mamdani utilisant une pelle pour combler le nid-de-poule du pont de Williamsburg. (Adam Gray / Bloomberg via Getty Images)

L'un de ces magasins sera situé à La Marqueta, dans El Barrio, le même marché que Fiorello La Guardia avait ouvert en 1936 afin que les travailleurs de l'époque puissent faire des économies sur les fruits et légumes. Nous allons perpétuer son héritage. Nous construisons un tout nouveau magasin sur un terrain appartenant à la ville, actuellement inoccupé, à East Harlem, un quartier où près de 40 % des ménages ont bénéficié de l'aide publique ou du programme SNAP au cours de l'année écoulée.
Certains insisteront pour dire que les entreprises municipales ne fonctionnent pas, que le gouvernement ne peut pas rivaliser avec les grandes entreprises. Ma réponse est simple. Je me réjouis de cette concurrence. Que le magasin d'alimentation le plus abordable l'emporte.

Quand je pense au changement que le gouvernement peut apporter, je pense aussi au leadership du maire Bernie Sanders de Burlington, dans le Vermont. Les huit années de Bernie à la mairie ont été marquées par un engagement sans faille pour améliorer sa ville. Il a réhabilité un centre-ville en ruine. Il a assuré des services municipaux de manière équitable, et pas seulement dans les quartiers les plus riches. Et il a utilisé un excédent budgétaire pour réparer les rues.

Les « socialistes des égouts » ont utilisé le gouvernement pour construire un Milwaukee meilleur. Bernie Sanders a utilisé le gouvernement pour construire un Burlington meilleur. Nous utiliserons le gouvernement pour construire une ville de New York meilleure.

Voilà, mes amis, ce qu'est la politique des nids-de-poule. Et nous la mettrons en œuvre pour relever l'un des défis les plus persistants auxquels notre ville est confrontée — un défi qui touche tous les New-Yorkais, où qu'ils vivent. Le même mot que beaucoup utilisent à juste titre pour décrire mon tir en suspension : ordures.

Les sacs poubelles encombrent nos rues et nos trottoirs ; les rats et la vermine n'ont jamais à chercher bien loin pour trouver leur prochain repas. Dans la ville la plus riche, dans la nation la plus riche de l'histoire du monde, personne ne devrait avoir à vivre entouré de déchets.
Et pendant un bref instant, il a semblé que ce ne serait pas le cas. En 2024, les électeurs ont massivement soutenu la mise en place de la collecte des déchets en conteneurs. Des conteneurs Empire ont été déployés à Harlem. On les avait promis à Brooklyn.

Puis, comme tant de New-Yorkais en sont venus à s'y attendre de la part du gouvernement, l'élan s'est essoufflé. Aucune date n'a été donnée pour la fin des travaux. Aucun fonds n'a été réservé pour concrétiser ce projet. La promesse était vide de sens. La seule chose qui devrait être vide à New York, ce sont nos trottoirs de déchets.

Nous allons donc mettre un terme à tout cela. Ce soir, je suis fier d'annoncer que nous lançons une campagne ambitieuse de mise en conteneurs des déchets dans les cinq arrondissements. Nous mettrons en conteneurs tous les déchets de toutes les propriétés résidentielles. D'ici la fin de l'année prochaine, il y aura au moins un quartier entièrement équipé de conteneurs dans chaque arrondissement. Nous commencerons à déployer massivement de nouveaux conteneurs pour stocker ces déchets et de nouveaux camions pour les ramasser, et nous aurons achevé la mise en conteneurs à l'échelle de la ville d'ici la fin de 2031.

Les New-Yorkais méritent un gouvernement qui ne recule pas devant les défis quotidiens auxquels nous sommes confrontés, un gouvernement qui s'attaque aux problèmes qui se posent à nous. Cet engagement à apporter le changement est ce qui guide la troisième et dernière annonce que je suis si fier de faire ce soir : nous allons accélérer la circulation des bus pour plus d'un million de New-Yorkais à travers toute la ville de New York.

Nous allons réduire les coûts, refaire le revêtement des routes, déneiger les rues et redonner de la dignité à la vie des travailleurs.

Au cours de ces 102 premiers jours, nous avons déjà tenu nos promesses auprès de centaines de milliers d'usagers des bus. Nous avons lancé des projets de réaménagement des rues sur Madison Avenue à Manhattan, sur Flatbush Avenue à Brooklyn, et nous avons amélioré le service de bus traversant le Bronx — car, oui, même les fans des Yankees méritent de meilleurs transports en commun.

Mais dans une ville où chaque minute compte, où le temps, c'est de l'argent, il est inacceptable que certains bus roulent à une vitesse aussi faible que 8 km/h. C'est pourquoi, pendant la campagne, j'ai promis de rendre les bus plus rapides. Et c'est pourquoi je suis si heureux de vous annoncer ce soir que nous allons réduire les trajets de six minutes maximum dans chaque sens. Six minutes, c'est beaucoup de temps. C'est assez pour passer un peu plus de temps à prendre le petit-déjeuner avec votre famille, prendre une douche avant d'aller travailler, ou écouter une fois et demie le classique incontournable « 4 Minutes » de Madonna, en featuring avec Justin Timberlake et Timbaland.

En collaboration avec la gouverneure Hochul, nous allons accélérer la vitesse des bus jusqu'à 20 % sur quarante-cinq axes prioritaires. Nous allons augmenter considérablement le nombre d'arrêts de bus entièrement accessibles. Nous allons construire de nouvelles lignes de bus rapides de classe mondiale pour les cent mille New-Yorkais qui vivent à plus de 800 mètres d'une station de métro ou d'un arrêt de train.

Quand nous parlons des usagers des bus, nous parlons des New-Yorkais qui ont trop souvent été négligés dans notre vie politique : des usagers issus de manière disproportionnée de la classe ouvrière, des communautés noires et métisses, et des quartiers périphériques. Ce sont précisément ces New-Yorkais à qui l'on a dit de se contenter des bus les plus lents d'Amérique. Ce n'est plus le cas.
Ce projet sera mené dans le cadre d'un partenariat entre le Département des transports et la MTA, le premier du genre depuis une décennie. Les pouvoirs publics travailleront main dans la main pour mieux servir les New-Yorkais. Nous avons promis aux New-Yorkais de rendre les bus rapides et gratuits. Ce soir, nous tenons notre promesse concernant la rapidité, et nous sommes ravis de continuer à travailler avec Albany pour tenir celle concernant la gratuité.

Au moment où j'ai commencé à prendre la parole ce soir, un train de la ligne 2 venait de partir de Wakefield 241st Street pour un trajet à travers trois arrondissements. Il traversait le Bronx en cliquetant, faisant la course avec le soleil couchant. Sous les rails d'acier, des marchands ambulants vendaient de la birria et de la fuchka. Des élèves faisaient leurs devoirs sur le perron de leur maison, et des chauffeurs de taxi prenaient des passagers.

Ce train est passé sous terre, sous la rivière Harlem. Au-dessus, des employés municipaux pilotaient des ferries et des remorqueurs qui fendaient les vagues. Il a filé sous des églises où, quelques heures plus tôt encore, résonnait le chant des voisins à l'unisson.

À l'heure où nous sommes ici réunis, il arrive à la 125e rue. Les New-Yorkais à bord de ce train ne pensent pas aux nombreux mondes qu'ils viennent de traverser ni au miracle qu'est la ville de New York. Ils se demandent s'ils pourront payer leur loyer avant le premier du mois, s'ils auront assez pour acheter un jour une maison, s'ils pourront élever une famille dans la ville qu'ils aiment. Et ils se demandent si leur train arrivera à l'heure, si le gouvernement fournira les services qu'il a promis.

Depuis trop longtemps, alors que les New-Yorkais se posent ces questions, la mairie n'a pas tendu la main pour les aider. Les habitants de notre ville ont été laissés à eux-mêmes. Nous avons une lourde responsabilité : non seulement celle de gouverner avec honnêteté et intégrité, non seulement celle d'apporter des améliorations constantes, mais aussi celle de prouver que le gouvernement est digne des personnes qu'il sert.

Nos meilleurs jours sont devant nous. New York, le travail nous attend, et nous devons l'accomplir ensemble. Allons-y et réussissons-le.

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