Recherche · Dossiers · Analyses
Toujours au devant

Les médias de gauche

Regroupement des médias critiques de gauche (RMCG)

Derniers articles

Il est important de distinguer entre Chávez, le chavisme et le madurisme

Entretien réalisé avec Luis Bonilla-Molina par José Sánchez, du portail SolidaritéS de Suisse. Luis Bonilla-Molina est vénézuélien, enseignant universitaire, actuellement (…)

Entretien réalisé avec Luis Bonilla-Molina par José Sánchez, du portail SolidaritéS de Suisse.
Luis Bonilla-Molina est vénézuélien, enseignant universitaire, actuellement professeur invité à l'Université fédérale de Sergipe (UFS). Il a été directeur du Centre international Miranda (CIM) et vice-ministre de l'Enseignement universitaire sous le gouvernement Chávez. Il a été président du Conseil de gouvernement de l'IESALC-UNESCO et membre du Conseil directeur de la CLACSO. Militant de gauche, il fait actuellement partie du courant COMUNES au Venezuela.

26 janvier 2026 | tiré de vientosur.info
https://vientosur.info/entrevista-a-luis-bonilla-molina-es-importante-distinguir-entre-chavez-el-chavismo-y-el-madurismo/

Pouvez-vous rappeler la séquence qui a conduit Hugo Chávez au pouvoir au Venezuela et ses conséquences ?

Il est important de distinguer entre Chávez et le chavisme. En 2004, j'expliquais dans un livre dont je suis l'auteur qu'il existait deux Chávez. Le premier était une construction collective forgée dans les rues, les ruelles, les chemins, dans les plaines et les montagnes, à laquelle s'ajoutaient chaque jour de nouvelles caractéristiques correspondant à ce que le citoyen ordinaire aspirait à voir chez un responsable politique engagé pour le bien-être social, ou à l'imaginaire que se faisaient les militants du leader révolutionnaire. Le second Chávez, celui qui habitait Miraflores (le palais présidentiel), était un militaire rebelle, apprenti révolutionnaire, qui courait derrière l'image du Chávez collectif pour s'y conformer et être à la hauteur du moment historique. Ce drame du leadership chaviste l'a accompagné jusqu'à sa mort.

Cette figure à demi littéraire m'est utile pour expliquer que le chavisme a toujours été plus que Chávez : il a été la synthèse d'un courant historico-culturel de résistance, insoumis, porteur de justice, le plus souvent dépourvu d'un leader capable de l'unifier et de le diriger, mais ayant accumulé une importante expérience de résistance face au pouvoir.

L'apparition de Chávez comme sujet politique a été le résultat — et une partie — de la crise structurelle du modèle capitaliste vénézuélien. Cette crise éclate en février 1983 avec le « vendredi noir », révélant l'épuisement du modèle rentier d'accumulation bourgeoise, du système policlassiste de contrôle social et des représentations politiques qui avaient soutenu la démocratie depuis la révolution démocratico-bourgeoise de 1958. Cette crise devient un schisme de l'État vénézuélien avec le Caracazo de 1989, qui brise la notion de peuple comme expression d'un consensus social sur la légitimité de l'institutionnalité existante. C'est à partir de ce moment que s'accélère l'émergence des militaires comme sujets politiques, avec les rébellions du 4 février et du 27 novembre 1992. La crise déclenchée en 1983 a détruit en moins d'une décennie le modèle d'État-providence construit dans les années 1970 grâce à la hausse des prix du pétrole.

Après le pic des mobilisations altermondialistes au début des années 2000, ce mouvement s'est affaibli une décennie plus tard. Cela a-t-il favorisé la transition vers la présidence de Maduro ?
Chávez et son programme politico-idéologique se sont exprimés dans l'Agenda alternatif bolivarien (1997), qui proposait un autre modèle de policlassisme, la construction d'une démocratie radicale, mais surtout l'affrontement avec la bourgeoisie qui avait bâti un modèle économique dépendant et néocolonial ayant fini par affecter la vie quotidienne de la population. Chávez mène sa campagne électorale accompagné de secteurs populaires et de la gauche, mais aussi de la soi-disant bourgeoisie nationaliste ; c'est pourquoi il brandissait les drapeaux du capitalisme humain et de la troisième voie.

Le processus constituant de 1999, l'émergence de la loi sur les terres visant à mettre fin au latifundisme et la reprise en main de la compagnie pétrolière d'État — qui, bien que nationalisée, fonctionnait comme une entreprise privée dans le modèle d'accumulation rentier — ont conduit la bourgeoisie qui le soutenait à s'en éloigner. Elle a alors, avec le patronat de FEDECAMARAS, la bureaucratique Centrale des travailleurs du Venezuela et des militaires opposés au leadership de Chávez, organisé le coup d'État de 2002, qui l'a écarté du pouvoir pendant plus de deux jours (11-13 avril). Chávez reprend le pouvoir grâce à une large mobilisation populaire ; 2002 marque le moment de fusion maximale entre le peuple et son leadership. C'est le point culminant de l'intégration entre Chávez et le courant historique rebelle qui prend le nom de chavisme. Toutefois, certains secteurs minoritaires de la gauche radicale ne l'ont pas accompagné, tandis que la base sociale de l'antichavisme se cristallisait dans les classes moyennes et les riches.

Le problème est qu'en perdant le soutien de la bourgeoisie qui l'avait appuyé, Chávez se retrouve confronté à la question du remplacement du flux de rente permettant l'accumulation bourgeoise, dans un pays à économie fondée sur l'importation. À partir de 2002 commence alors le drame de la révolution bolivarienne, engagée de manière non explicite sur deux voies simultanées, naviguant entre deux eaux. D'une part, la fusion entre Chávez et le chavisme amorce la construction du pouvoir populaire, le renforcement des formes d'organisation de base, culminant avec l'idée du pouvoir communal et de l'État communal, qui ne s'est jamais pleinement déployé. D'autre part, Chávez initie de manière souterraine le projet économique de la révolution bolivarienne : la constitution d'une nouvelle bourgeoisie, alignée sur son leadership et sur le projet de pays inscrit dans la Constitution de 1999. Cette dualité exprimait une nouvelle forme de policlassisme.

Cependant, la nouvelle bourgeoisie bolivarienne, mise en évidence lors de la crise bancaire de 2009 — lorsque certains ex-militaires et proches de Chávez sont passés du statut de fonctionnaires à celui de propriétaires de banques — a commencé à percevoir le pouvoir populaire, radicalisé par l'appel de 2005 au « socialisme du XXIᵉ siècle », comme une menace. Chávez tentait de maintenir l'équilibre entre ces deux projets, populaire-socialiste et bourgeois, misant selon moi davantage sur le premier, même s'il est aujourd'hui impossible de le démontrer. Chávez tombe malade en 2011 et meurt en 2013, laissant Nicolás Maduro comme successeur.

Après la mort de Hugo Chávez, Nicolás Maduro lui succède à la tête du gouvernement. Son élection de 2014 fut très serrée. Comment expliquer ce résultat médiocre ?

Le leadership de Maduro manquait de l'épopée nécessaire pour maintenir l'équilibre entre deux projets parallèles censés fonder un nouveau modèle policlassiste. Maduro n'était ni un homme cultivé ni un leader doté d'un fort enracinement social, mais plutôt un pragmatique, une sorte de Fouché, passé du rôle de garde du corps de Chávez en 1992 à celui de chancelier et d'homme de confiance. Son seul titre auprès du chavisme était d'avoir été dirigeant du syndicat du métro de Caracas (sans avoir jamais mené de lutte majeure) et d'avoir étudié à l'école politique cubaine.

La confrontation entre les deux projets politiques avait étouffé l'autonomie du pouvoir populaire, transformé en simple courroie de transmission du gouvernement et du PSUV, ce qui a dilué son potentiel révolutionnaire initial. La polarisation politique s'est aussi retournée contre ceux qui l'avaient promue : les bolivariens. La population montrait des signes de fatigue face à l'affrontement interminable entre deux camps. La combinaison de ces facteurs se reflète dans les résultats électoraux de 2014.

Quelles étaient les bases sociales du chavisme et de l'opposition interne ? Et aujourd'hui ?
Entre 2002 et 2009, la base sociale du chavisme était essentiellement populaire, composée de la classe ouvrière et d'une partie des classes moyennes pauvres, tandis que l'opposition regroupait les classes moyennes, des professionnels hautement qualifiés (notamment ceux de l'ancienne PDVSA), la bourgeoisie et les latifundistes. Il faut souligner que Chávez a toujours entretenu une relation particulière avec le peuple pauvre, qui le voyait comme son leader, relation qui n'a malheureusement pas dépassé les limites du caudillisme.

Avec la consolidation du projet dual et la formation d'une bourgeoisie bolivarienne, une fraction des classes moyennes supérieures, des entrepreneurs liés aux affaires et de nouveaux propriétaires fonciers s'est intégrée à la base du projet chaviste, tandis que l'attaque contre le pouvoir populaire provoquait une érosion des secteurs populaires vers l'opposition de droite. Aujourd'hui, la base sociale du madurisme inclut les classes moyennes supérieures et la bourgeoisie, tout comme les options de droite, car les deux projets expriment une conciliation de classe pour l'appropriation de la rente pétrolière.

Les élections de 2018 et surtout de 2024 ont été très controversées. Comment les interprétez-vous ?
Il est impossible d'expliquer les résultats de 2018-2024 sans analyser l'émergence du madurisme comme projet distinct du chavisme. Après les élections de 2014, Maduro décide, sans l'annoncer officiellement, de miser entièrement sur la consolidation de la nouvelle bourgeoisie et de démanteler le pouvoir populaire, en le laissant subsister uniquement dans le discours et certaines structures institutionnelles.

Entre 2014 et 2018, Maduro s'emploie à écraser les représentations politiques de droite, en les intervenant et en les poussant vers des voies insurrectionnelles : 2014 (la « Sortie » de Leopoldo López et María Corina Machado), 2017 (contre la seconde constituante) et l'épisode Guaidó. Il intervient presque tous les partis de droite par la cooptation d'une partie de leurs dirigeants, récompensés par la reconnaissance juridique des partis ainsi contrôlés. L'abstention de la droite en 2018 a permis de masquer l'érosion du soutien populaire au madurisme.

À partir de 2018 et jusqu'en 2024, Maduro ouvre une nouvelle phase visant un accord inter-bourgeois entre l'ancienne et la nouvelle bourgeoisie. Pour démontrer son abandon du projet populaire et socialiste, il intervient les partis de gauche (PPT, Tupamaros, PCV…), restreint l'organisation syndicale, la mobilisation et la liberté d'expression, et rétablit les relations avec les États-Unis. Delcy et Jorge Rodríguez, Diosdado Cabello et Padrino López jouent alors un rôle central. Cette orientation porte ses fruits : dès 2021, Delcy Rodríguez devient l'invitée d'honneur de FEDECAMARAS, acteur clé du coup d'État de 2002, et des négociations s'ouvrent avec Washington. Malgré les sanctions, le Venezuela redevient fournisseur de pétrole pour les États-Unis. Cette politique se fait au prix de l'effondrement des salaires et des conditions de vie, accentuant la perte de soutien électoral. En 2024, le madurisme bascule d'un autoritarisme de gouvernement vers une dictature néolibérale au discours de gauche.

Comment expliquer l'importante migration vénézuélienne ?

Les causes sont les conditions matérielles de vie, la dégradation des services publics et la perte des libertés politiques. Un professeur universitaire titulaire gagne aujourd'hui environ 1,5 dollar par mois de salaire, complété par des primes sans incidence salariale. Les violences policières de 2017 ont également poussé beaucoup à quitter le pays. En résumé, ce sont la misère matérielle et la perte des libertés démocratiques qui déterminent la migration.

Le modèle pétrolier n'a-t-il pas déformé la révolution bolivarienne ?

Le problème est le modèle rentier d'accumulation bourgeoise, fondé sur l'importation, qui n'a été ni dépassé par le chavisme ni par le madurisme, mais renforcé. Chávez a tenté de créer un paysannat fort, sans succès. Cette expérience pourrait permettre à la gauche de réfléchir aux limites de la construction d'une classe sociale depuis le pouvoir.

Droits démocratiques, socialisation des ressources et lutte anti-impérialiste ?

Bien sûr. La planification centralisée héritée du « socialisme réel » a prévalu, au détriment d'une planification communautaire. La critique de l'impérialisme n'a pas remis en cause le productivisme pétrolier, base de la relation de dépendance. Ce sont les éléments d'une révolution frustrée.
La reconnaissance de Delcy Rodríguez par les États-Unis confirme-t-elle que seul le pétrole compte ?
Delcy Rodríguez, Jorge Rodríguez, Diosdado Cabello et Padrino López sont les co-auteurs du madurisme et de la débâcle bolivarienne. Pour les États-Unis, la stabilité bourgeoise prime. Il est trop tôt pour savoir si nous assistons à une transition ou à l'émergence d'un État hybride. Quoi qu'il en soit, la tâche des révolutionnaires est de dénoncer l'attaque impérialiste du 3 janvier, la violation de la souveraineté et les tentatives de recolonisation du Venezuela. La lutte anticoloniale ne fait que commencer.

*****

Abonnez-vous à notre lettre hebdomadaire - pour recevoir tous les liens permettant d'avoir accès aux articles publiés chaque semaine.

Chaque semaine, PTAG publie de nouveaux articles dans ses différentes rubriques (économie, environnement, politique, mouvements sociaux, actualités internationales ...). La lettre hebdomadaire vous fait parvenir par courriel les liens qui vous permettent d'avoir accès à ces articles.

Remplir le formulaire ci-dessous et cliquez sur ce bouton pour vous abonner à la lettre de PTAG :

Abonnez-vous à la lettre

La sécurité inclusive est la clé d’une sécurité durable, mais trop souvent, les interventions internationales en Haïti ont écarté le leadership des femmes haïtiennes

3 février, par Bureau des avocat·es internationaux — , ,
Les organisations de défense des droits humains saluent la résolution du Congrès condamnant les abus commis à l'encontre des femmes et des filles haïtiennes et exigeant une (…)

Les organisations de défense des droits humains saluent la résolution du Congrès condamnant les abus commis à l'encontre des femmes et des filles haïtiennes et exigeant une action immédiate conforme au cadre politique pour une transition efficace et équitable

22 janvier 2026 — 48 membres de la Chambre des représentants des États-Unis se sont mobilisés aujourd'hui pour soutenir les droits des femmes et des filles haïtiennes et exprimer leur solidarité avec la société civile haïtienne. Les corps des femmes et les filles haïtiennes sont devenues le champ de bataille de la crise complexe que traverse Haïti, alors même qu'elles sont marginalisées dans les décisions cruciales concernant la consolidation de la paix et la gouvernance de leur pays.

La députée Yvette Clarke (NY-09) et ses 47 collègues co-sponsors ont présenté unerésolution du Congrès qui condamne fermement ce statu quo illégal et appelle à des mesures urgentes conformes aux revendications de longue date de la société civile haïtienne, notamment le Cadre politique pour une transition efficaceet équitable.

La résolution proposée ne mâche pas ses mots. Elle « condamne les violences sexuelles
systématiques et autres préjudices basés sur le genre dirigés contre les femmes et les filles en Haïti, ainsi que le manque de protection, de services et de responsabilité qui les accompagne
», ainsi que « l'exclusion et la marginalisation persistantes des femmes au sein du gouvernement de transition haïtien et dans d'autres postes de direction et de décision ». Elle dénonce explicitement les partenaires internationaux d'Haïti comme étant tout aussi complices. Les conséquences identifiées par la résolution sont graves : « le fait de ne pas mettre l'accent sur le leadership des femmes et sur les besoins et protections spécifiques aux femmes dans la transition haïtienne menace l'efficacité de la transition et la sécurité, la démocratie et le développement socio-économique à long terme d'Haïti ».

« Les politiques, les programmes et les allocations budgétaires correspondantes doivent être mis en œuvre de toute urgence », selon les 48 représentants du Congrès qui co-sponsorisent la résolution, et ce, d'une manière qui place au centre les demandes et les perspectives de la société civile haïtienne, en particulier les organisations féministes et de défense des droits des femmes haïtiennes, notamment celles qui travaillent au niveau local.

Les priorités énumérées sont les suivantes :

● Garantir la participation active des femmes à toutes les prises de décision, y compris aux
postes gouvernementaux et aux élections ;
● Prévenir et lutter contre les violences sexuelles et autres formes de violence basée sur le
genre ;
● « Adopter une politique féministe qui place la promotion de l'égalité des sexes et
l'autonomisation des femmes et des filles au centre de ses préoccupations, et en particulier,
[s'engager] à fonder les politiques, les programmes et la planification sur le Cadre politique
pour une transition efficace et équitable promulgué par la société civile en Haïti
» ; et
● « Investir concrètement dans l'égalité à long terme des femmes et des filles en Haïti en
mettant en œuvre des plans, des politiques et des programmes tournés vers l'avenir et axés
sur les changements législatifs, institutionnels et politiques à cette fin
».

« La résolution proposée représente une mesure extraordinaire de solidarité avec les femmes et les filles haïtiennes et avec la société civile haïtienne », a déclaré Sasha Filippova, avocate principale à l'Institut pour la justice et la démocratie en Haïti. « Les 48 membres du Congrès affirment que le gouvernement américain, les partenaires internationaux d'Haïti et le gouvernement de transition haïtien violent les droits des femmes et, ce faisant, sapent leurs propres efforts pour établir la paix et une démocratie stable en Haïti. Les représentants ont également aligné leurs appels à des mesures immédiates sur ceux lancés par les défenseurs des droits des femmes haïtiennes et d'autres leaders de la société civile, notamment ceux formulés par près de 200 organisations dans le cadre du « Cadre politique pour une transition efficace et équitable ».

« Le BAI travaille quotidiennement avec des victimes de violences sexuelles ; nous sommes témoins d'abus horribles et d'une absence de réponses efficaces, qui violent les droits des femmes et des filles qui sont les principales victimes », a déclaré Me Kattia Dorestant-Lefruy, avocate et codirectrice du Bureau des Avocats Internationaux basé en Haïti. « Nous saluons le langage ferme de la résolution, qui appelle à la prévention des violences sexuelles et à des réponses efficaces et des services adéquats pour toutes les victimes, y compris des enquêtes et des poursuites judiciaires significatives. J'espère que la représentante Clarke et ses collègues du Congrès utiliseront ensuite leur pouvoir politique pour obtenir davantage de financement et améliorer les mesures de lutte contre la violence basée sur le genre en Haïti - et pour faire progresser l'égalité à long terme des femmes et des filles haïtiennes. »

« Garantir l'autonomisation des femmes, répondre à leurs besoins spécifiques et lutter contre toutes les formes de violence basée sur le genre ne sont pas des questions marginales dans le cadre de la lutte contre les crises sécuritaires et de gouvernance en Haïti », a déclaré Pascale Solages, codirectrice de l'organisation Neges Mawon, basée en Haïti. « Elles sont essentielles et indispensables pour garantir une paix et une prospérité durables en Haïti. Cependant, nous constatons au contraire que les femmes sont exclues des postes de direction, que leurs besoins spécifiques et leur sécurité sont considérés comme marginaux ou totalement ignorés, et que les élections sont planifiées sans tenir compte de la violence politique sexiste et des exclusions structurelles qui, si elles ne sont pas traitées, renforceront et aggraveront les inégalités et l'instabilité en Haïti. Cette résolution reconnaît l'urgence de changer de cap et promet le soutien des 48 membres du Congrès Américain à notre cause. »

« Travailler avec des organisations dirigées par des femmes dans tout Haïti nous a appris l'importance de veiller à ce que les femmes soient engagées en tant que partenaires égales dans le développement continu d'Haïti », a déclaré Carine Jocelyn, fondatrice du Collectif des Femmes Haïtiennes et du Fonds pour les Femmes Haïtiennes. « Pour qu'Haïti puisse assurer un avenir pacifique et prospère, les femmes haïtiennes doivent faire partie des décideurs politiques, des dirigeants gouvernementaux, des leaders civiques et des agents du changement, et elles doivent avoir un accès équitable au financement. Nous félicitons la députée Clarke et les 47 co-sponsors de cette résolution pour avoir défendu les droits des femmes et des filles haïtiennes. »

« Les conditions difficiles auxquelles sont confrontées les femmes et les filles haïtiennes aujourd'hui sont difficiles à décrire avec des mots. De la violence sexuelle et sexiste à leur exclusion quasi totale du pouvoir politique dont elles ont besoin pour surmonter leur situation désespérée, les ravages quotidiens qu'elles subissent ne peuvent être surestimés et ne doivent pas être ignorés. Alors que nous sommes à la veille de l'expiration du TPS pour Haïti, le 3 février, qui condamnerait des centaines de milliers d'autres personnes à subir le même environnement chaotique dont trop souffrent déjà, mes collègues et moi-même sommes fiers de présenter cette résolution qui clarifie nos obligations humanitaires et morales. Dans une nation juste et décente, ces mots n'auraient pas besoin de passer par les couloirs du Congrès pour être acceptés comme une vérité universelle. Cependant, ce n'est pas le cas de l'Amérique d'aujourd'hui, sous le joug brutal de l'administration Trump. C'est pourquoi nous continuerons à réclamer justice pour nos sœurs haïtiennes et à exiger la prolongation immédiate du TPS pour nos voisins haïtiens. Le président devrait savoir que plus nos appels resteront sans réponse, plus ils deviendront forts », a déclaré la députée Yvette D. Clarke (NY-09).

« La sécurité inclusive est la clé d'une sécurité durable, mais trop souvent, les interventions internationales en Haïti ont écarté le leadership des femmes haïtiennes », a déclaré Yifat Susskind, directrice exécutive de MADRE. « Il ne s'agit pas seulement d'une politique de sécurité inefficace : c'est une érosion de la souveraineté d'Haïti. Les femmes haïtiennes ont le droit, garanti par le droit national et international, de façonner l'avenir de leur pays. Les efforts internationaux de stabilisation, y compris la Force de répression des gangs soutenue par les États-Unis, doivent renforcer l'autodétermination d'Haïti et refléter, au lieu de les ignorer, les engagements pris en faveur du leadership politique des femmes. »

Membres du Congrès co-sponsorisant la résolution aux côtés de la députée Clarke (47) :
Joyce Beatty (OH-03) ; Wesley Bell (MO-01) ; Sanford D. Bishop Jr. (GA-02) ; Shontel M. Brown
(OH-11) ; Salud Carbajal (CA-24) ; Andre Carson (IN-07) ; Sheila Cherfilus-McCormick (FL-20) ;
Emanuel Cleaver (MO-05) ; Jasmine Crockett (TX-30) ; Shomari C. Figures (AL-02) ; Maxwell
Frost (FL-10) ; Sylvia Garcia (TX-29) ; Eleanor Holmes Norton (DC) ; Steven Horsford (NV-04) ;
Jonathan L. Jackson (IL-01) ; Pramila Jayapal (WA-07) ; Henry C. “Hank” Johnson, Jr. (GA-04) ;
Sydney Kamlager-Dove (CA-37) ; Robin L. Kelly (IL-02) ; Summer L. Lee (PA-12) ; Zoe Lofgren
(CA-18) ; John Mannion (NY-22) ; Sarah McBride (DE-At-Large) ; Jennifer L. McClellan
(VA-04) ; James P. McGovern (MA-02) ; LaMonica McIver (NJ-10) ; Gregory W. Meeks (NY-05) ;
Grace Meng (NY-06) ; Kweisi Mfume (MD-07) ; Stacey Plaskett (USVI) ; Ayanna Pressley
(MA-07) ; Delia C. Ramirez (IL-03) ; Jan Schakowsky (IL-09) ; Terri Sewell (AL-07) ; Lateefah
Simon (CA-12) ; Darren Soto (FL-09) ; Shri Thanedar (MI-13) ; Bennie G. Thompson (MS-02) ;
Rashida Tlaib (MI-12) ; Ritchie Torres (NY-15) ; Lauren Underwood (IL-14) ; Marc Veasey
(TX-33) ; Nydia M. Velázquez (NY-07) ; Debbie Wasserman Schultz (FL-25) ; Maxine Waters (CA
43) ; Bonnie Watson Coleman (NJ-12) ; Frederica S. Wilson (FL-24)

Organisations soutenant la résolution (20) : Institute for Justice and Democracy in Haiti,
Bureau des Avocats Internationaux, Nègès Mawon, Haitian Women's Collective, MADRE,
American Jewish World Service, Center for Gender & Refugee Studies, Haitian Bridge Alliance,
UndocuBlack Network, Amnesty International USA, African Communities Together, Roots of
Development, Variant Strategies, UNESCO Inclusive Policy Lab-People of African Descent,
Òganizasyon Feminis Dantò, Faith in New Jersey, OE Consulting, Congregations of St. Joseph,
Black Diaspora Voices, Assured Quality Homecare

******

Abonnez-vous à notre lettre hebdomadaire - pour recevoir tous les liens permettant d'avoir accès aux articles publiés chaque semaine.

Chaque semaine, PTAG publie de nouveaux articles dans ses différentes rubriques (économie, environnement, politique, mouvements sociaux, actualités internationales ...). La lettre hebdomadaire vous fait parvenir par courriel les liens qui vous permettent d'avoir accès à ces articles.

Remplir le formulaire ci-dessous et cliquez sur ce bouton pour vous abonner à la lettre de PTAG :

Abonnez-vous à la lettre

L’histoire jugera sévèrement celles et ceux qui, par leur silence, leur inaction ou leur cynisme politique, auront contribué à l’effondrement de la Nation

3 février, par 'Ensemble des Citoyens Compétents à la Recherche de l'Égalité des Droits de l'Homme en Haïti (ECCREDHH) — , ,
L'Organisme de Défense des Droits Humains (*ECCREDHH) *exprime sa profonde consternation, sa vive inquiétude et sa ferme indignation face à la dégradation accélérée de la (…)

L'Organisme de Défense des Droits Humains (*ECCREDHH) *exprime sa profonde consternation, sa vive inquiétude et sa ferme indignation face à la dégradation accélérée de la situation sécuritaire, humanitaire et institutionnelle en Haïti. Cette crise multidimensionnelle est le résultat direct de l'inaction prolongée, des choix politiques irresponsables et de l'incapacité manifeste des autorités de transition à assumer leurs obligations constitutionnelles et internationales.

Port-au-Prince, le 30 janvier 2026

Alors que la population haïtienne est quotidiennement exposée aux enlèvements, aux violences armées, aux déplacements forcés et à la privation des services essentiels, pendant que les dirigeants de la transition persistent dans une gouvernance marquée par l'immobilisme, les calculs de clans et le mépris des besoins fondamentaux de la population.

Cette attitude constitue une violation grave et systématique des droits humains, notamment du droit à la vie, du droit à la sécurité, du droit à la dignité humaine et du droit à un niveau de vie décent.

L'ECCREDHH tient pour politiquement, moralement et juridiquement responsables le Conseil Présidentiel de Transition (CPT) et le Gouvernement, dont l'inaction et l'absence de mesures effectives ont favorisé l'expansion des groupes armés et l'effondrement de l'ordre public.

Gouverner par le chaos, tolérer l'insécurité et abandonner la population à la violence constituent non seulement un échec de gouvernance, mais également une faute grave engageant la responsabilité de l'État. La preuve en est bien grande ces derniers jours, c'est la lutte pour le pouvoir et Haïti est en dehors de tout.

*Constats préoccupants :*

1. *Atteintes massives au droit à la vie et à la sécurité* : Les kidnappings, assassinats, violences armées et actes de terreur perpétrés par les gangs se multiplient à Port-au-Prince, Delmas, Pétion-Ville, Kenscoff et dans d'autres régions du pays, transformant des quartiers entiers en zones de non-droit.

2. *Effondrement de l'autorité de l'État* : L'incapacité chronique à garantir la sécurité publique, à assurer l'accès aux soins de santé, à l'alimentation et aux services sociaux essentiels démontre une défaillance structurelle de l'État et un abandon manifeste de ses responsabilités régaliennes.

3. *Aggravation de la crise humanitaire * : Les déplacements internes, la fermeture des écoles et des hôpitaux, ainsi que la précarisation extrême des populations les plus vulnérables témoignent d'une sitiation incompatible avec les engagements nationaux et internationaux d'Haïti en matière de droits humains.

Face à cette situation alarmante, l'Organisme de Défense de Droits Humains (*ECCREDHH*) exige un changement immédiat et radical de paradigme à travers un dialogue franc entre les fils et filles de la Nation. Il est temps de mettre en œuvre, sans délai, des mesures concrètes, coordonnées et vérifiables afin de :

1. *Rétablir l'autorité de l'État et l'ordre public ; *
2. *Garantir la sécurité des personnes et des biens *
3. *Organiser les élections *
4. *Assurer l'accès effectif aux services essentiels, notamment la santé, l'alimentation et la protection sociale ; *
5. *Placer la dignité humaine et le respect des droits fondamentaux au cœur de l'action publique. *

La transition politique ne saurait servir de prétexte à la suspension de l'État de droit, à l'impunité ou à l'abandon du peuple haïtien. Elle doit, au contraire, être encadrée par le respect strict de la Constitution, des normes, des conventions internationales ratifiées par Haïti et du principe de responsabilité des gouvernants.

L'ensemble Des Citoyens Compétents à la Recherche de L'Egalite Des Droits de l'Homme En Haiti (*ECCREDHH*) rappelle solennellement que l'histoire jugera sévèrement celles et ceux qui, par leur silence, leur inaction ou leur cynisme politique, auront contribué à l'effondrement de la Nation et à la banalisation de la souffrance humaine.

*L'ECCREDHH demeure mobilisée et se réserve le droit d'alerter les instances nationales, régionales et internationales compétentes, tant que les droits fondamentaux de la population continueront d'être bafoués.*

À propos *d'ECCREDHH *

L'Ensemble des Citoyens Compétents à la Recherche de l'Égalité des Droits de l'Homme en Haïti (*ECCREDHH*) est une organisation dédiée à la promotion et la défense des droits humains, à l'éducation et à la recherche en Haïti.

Elle œuvre pour une société plus juste et inclusive à travers des actions concrètes et des partenariats stratégiques

******

Abonnez-vous à notre lettre hebdomadaire - pour recevoir tous les liens permettant d'avoir accès aux articles publiés chaque semaine.

Chaque semaine, PTAG publie de nouveaux articles dans ses différentes rubriques (économie, environnement, politique, mouvements sociaux, actualités internationales ...). La lettre hebdomadaire vous fait parvenir par courriel les liens qui vous permettent d'avoir accès à ces articles.

Remplir le formulaire ci-dessous et cliquez sur ce bouton pour vous abonner à la lettre de PTAG :

Abonnez-vous à la lettre

Zimbabwe, Madagascar, Honduras... Ces crises humanitaires oubliées et aggravées par le changement climatique

3 février, par Eva Samaddar — , , , ,
Sécheresses prolongées, inondations, insécurité alimentaire chronique… Le changement climatique comme facteur de crise est le point commun des dix crises humanitaires mondiales (…)

Sécheresses prolongées, inondations, insécurité alimentaire chronique… Le changement climatique comme facteur de crise est le point commun des dix crises humanitaires mondiales passées sous silence selon l'ONG Care.

28 janvier 2026 | tiré de reporterre.net

« Le défi climatique s'accélère — et l'attention médiatique, elle, ne suit pas. » C'est ce qu'affirme l'ONG Care dans un rapport publié ce 28 janvier. Chaque année, cette association d'aide humanitaire, présente dans 121 pays, analyse les publications de 345 000 médias en ligne pour étudier la couverture médiatique des crises humanitaires les plus graves. Le constat est sans appel : le changement climatique est un multiplicateur commun aux dix crises humanitaires passées sous silence en 2025.

Pour l'ensemble de ces crises, « le changement climatique est un facteur aggravant ». « Il y a dix ans, deux crises seulement étaient liées au changement climatique, explique la porte-parole de Care France, Adéa Guillot auprès de Reporterre. En 2025, dix crises sur dix lui sont liées. »

Pour plusieurs d'entre elles, il en est même le « facteur principal ». C'est le cas de la Namibie, de la Zambie et du Malawi, soumis à des cycles infernaux de sécheresses et d'inondations. Au Zimbabwe aussi, où les sécheresses surviennent désormais tous les deux ou trois ans, contre une fois par décennie auparavant. À Madagascar enfin, les événements météorologiques extrêmes ont endommagé des écoles et centres de santé, détruit des terres agricoles et conduit à une pénurie d'eau potable.

Au Honduras, qui apparaît pour la première fois dans le classement, le changement climatique constitue l'une des trois dimensions de la crise, avec les violences sexuelles, et l'insécurité alimentaire.

Jusqu'à 80 % de la production locale qui disparaît

Les crises climatiques affectent directement la production agricole locale. En Namibie, la récolte de blé était inférieure de 83,7 % à celle de l'année précédente à la même période. « Ce sont des vies humaines qui sont mises en danger, des gens qui ne peuvent plus se nourrir, ni se loger », insiste la porte-parole.

L'insécurité alimentaire et le manque d'eau potable conduit aussi à la déscolarisation. Le rapport pointe que les femmes sont souvent les plus durement touchées par les situations de crise humanitaire invisibilisées.

« On est dans un moment grave où la société civile, les journalistes et les scientifiques sont attaqués »

Pour la porte-parole de l'ONG, l'invisibilité médiatique de ces crises humanitaires vient de la complexité des facteurs explicatifs, de l'absence d'intérêts géopolitiques des grandes puissances… et « parfois aussi de l'implication du facteur changement climatique ».

« On est dans un moment grave où la société civile, les journalistes et les climatologues sont attaqués selon un agenda politique conservateur », affirme-t-elle. Le rapport estime que les coupes budgétaires brutales décidées par les États-Unis depuis le retour de Trump au pouvoir et par une dizaine de pays européens, dont la France, ont entraîné une baisse de près de la moitié de l'aide humanitaire mondiale en 2025. Dans le même temps, la couverture médiatique des dix crises les plus invisibles a également chuté de moitié.

Sans médiatisation, pas de financements

Le rapport identifie un cercle vicieux : plus la médiatisation est faible, plus les financements humanitaires se réduisent, et plus la crise s'enlise. Or, la durée de ces crises conduit elle-même à une réduction de la couverture médiatique. C'est le cas de la République centrafricaine qui apparaît chaque année dans le rapport produit par l'ONG. Depuis plus de douze ans, un conflit de basse intensité exacerbe la crise humanitaire.

La solidarité internationale se mobilise plus rapidement si les événements sont « spectaculaires », nouveaux et de forte intensité. Les « impacts climatiques progressifs », comme les inondations au Burundi ou les sécheresses répétées en Angola, disparaissent des radars médiatiques internationaux. Au total, 43 millions de personnes sont pourtant affectées par les crises oubliées.

« Raconter les solutions sur le terrain permet de mobiliser l'attention médiatique »

Derrière ces chiffres, l'ONG Care présente dans son rapport les solutions locales mises en place par les habitantes et les habitants et les collectifs qu'elle soutient. Au Malawi par exemple, des plans d'évacuation et de protection civile sont élaborés en collaboration avec la population : une abondance de mangues ou une augmentation du nombre de fourmis sont interprétés comme des signes annonciateurs d'inondations.

« Raconter les solutions sur le terrain permet d'incarner le récit de ces crises, et de mobiliser l'attention médiatique sur des gens dont on devrait s'inspirer », conclut la porte-parole de Care France.

*****

Abonnez-vous à notre lettre hebdomadaire - pour recevoir tous les liens permettant d'avoir accès aux articles publiés chaque semaine.

Chaque semaine, PTAG publie de nouveaux articles dans ses différentes rubriques (économie, environnement, politique, mouvements sociaux, actualités internationales ...). La lettre hebdomadaire vous fait parvenir par courriel les liens qui vous permettent d'avoir accès à ces articles.

Remplir le formulaire ci-dessous et cliquez sur ce bouton pour vous abonner à la lettre de PTAG :

Abonnez-vous à la lettre

Mines : Trump accélère l’exploitation des abysses

3 février, par Reporterre.net — , ,
Le locataire de la Maison Blanche avait annoncé au printemps 2025 sa volonté d'ouvrir l'exploitation minière dans les grands fonds marins. - Pxhere 21 janvier 2026 | tiré (…)

Le locataire de la Maison Blanche avait annoncé au printemps 2025 sa volonté d'ouvrir l'exploitation minière dans les grands fonds marins. - Pxhere

21 janvier 2026 | tiré de reporterre.net

Les États-Unis mettent un coup d'accélérateur à leur projet d'exploitation minière des abysses. L'administration Trump a simplifié le processus au terme duquel les entreprises pourront obtenir le droit d'exploiter les fonds marins, relate Bloomberg.

Dans un document de 113 pages publié le 21 janvier, l'Agence américaine d'observation atmosphérique et océanique (NOAA) annonce que les entreprises désireuses de miner les abysses pourront demander simultanément des licences d'exploration et des permis d'exploitation commerciale. « Au cours des dernières décennies, les capacités technologiques en matière d'exploitation minière des grands fonds marins se sont considérablement améliorées, et l'industrie [...] s'est montrée prête à exploiter commercialement ces ressources », justifie l'agence.

Certains spécialistes craignent que cette simplification des procédures ne se fasse sur le dos des écosystèmes profonds, où s'épanouissent de nombreuses espèces, où est stocké du carbone, et produit de l'oxygène noir. « En délivrant des permis de manière simultanée, ils s'engagent dans une exploitation sans disposer des informations nécessaires pour en évaluer les impacts », selon l'avocate du Centre pour la diversité biologique étasunien Emily Jeffers, citée par France 24.

Des risques « inévitables et très probablement irréversibles »

Le locataire de la Maison Blanche avait annoncé au printemps dernier sa volonté d'ouvrir l'exploitation minière dans les grands fonds marins, y compris dans les eaux internationales. Cette décision brave l'Autorité internationale des fonds marins, en théorie seule compétente en la matière, en vertu d'accords datant des années 1990 que les États-Unis n'ont jamais ratifiés.

La communauté scientifique ne cesse d'alerter sur les dangers de cette industrie émergente. « Nous pouvons affirmer avec une confiance absolue […] que l'exploitation minière en eaux profondes modifiera les fondements biologiques, biochimiques et géochimiques de la vie dans les océans », écrit Judith Gobin, biologiste marine et professeure à l'université des Indes occidentales, dans un récent rapport de l'International Platform for Ocean Sustainability (IPOS). Les risques « sont inévitables et très probablement irréversibles ».

*****

Abonnez-vous à notre lettre hebdomadaire - pour recevoir tous les liens permettant d'avoir accès aux articles publiés chaque semaine.

Chaque semaine, PTAG publie de nouveaux articles dans ses différentes rubriques (économie, environnement, politique, mouvements sociaux, actualités internationales ...). La lettre hebdomadaire vous fait parvenir par courriel les liens qui vous permettent d'avoir accès à ces articles.

Remplir le formulaire ci-dessous et cliquez sur ce bouton pour vous abonner à la lettre de PTAG :

Abonnez-vous à la lettre

Froid polaire aux États-Unis : les climatosceptiques se délectent

3 février, par Émilie Massemin — , ,
Contrairement à ce qu'affirment Donald Trump et autres climatosceptiques, la tempête hivernale aux États-Unis n'invalide en rien le fait que la planète se réchauffe. Le froid (…)

Contrairement à ce qu'affirment Donald Trump et autres climatosceptiques, la tempête hivernale aux États-Unis n'invalide en rien le fait que la planète se réchauffe. Le froid peut être extrême, alors que le changement climatique progresse.

29 janvier 2026 | tiré de reporterre.net
https://reporterre.net/Non-le-froid-polaire-aux-Etats-Unis-ne-contredit-pas-le-rechauffement-climatique

« Est-ce que les insurgés environnementaux pourraient m'expliquer s'il vous plaît : qu'est-ce qui est arrivé au changement climatique ? » Cette sortie climatosceptique est signée en lettres capitales par Donald Trump, sur son réseau Truth Social, le 23 janvier. Une énième saillie dans la droite ligne de son mépris pour la science et de son opposition à la lutte contre le changement climatique — le président étasunien avait acté le retrait des États-Unis de l'Accord de Paris sur le climat dès janvier 2025.

À son origine, la tempête hivernale historique qui balaie les États-Unis depuis le 24 janvier, entraînant neige, verglas et températures glaciales sur les deux tiers du pays. Le Midwest, le Sud et le Nord-Est sont particulièrement touchés. Des chutes de neige record ont été observées, jusqu'à 50 cm au nord de Pittsburgh et 38 cm à New York.

Le bilan humain s'élevait le 27 janvier à la mi-journée à au moins 30 morts. La tempête a aussi provoqué plus de 560 000 pannes d'électricité. L'état d'urgence a été déclaré dans une vingtaine d'États. La vague de froid devrait se prolonger et une nouvelle tempête est attendue le week-end du 31 janvier. Ces températures négatives ne remettent cependant pas en cause la progression du changement climatique.

« On peut avoir des périodes de froid local alors que le climat global se réchauffe »

Le responsable de cette situation est le jet-stream. « Il s'agit d'un corridor où les vents sont très forts, plus de 300 km/h, situé à environ 10 km d'altitude. Ses fluctuations gèrent le temps qu'il fait à la surface, décrit Gwendal Riviere, du Laboratoire de météorologie dynamique sur le site de l'ENS à Paris. Actuellement, ce jet-stream est orienté de l'Alaska vers le golfe du Mexique, ce qui a permis le transport de masses d'air polaire vers des latitudes plus basses. »

Des médias étasuniens mettent aussi en cause la présence d'un vortex polaire à proximité des États-Unis. « En hiver, l'absence prolongée de rayonnement solaire au pôle Nord favorise la formation d'un vortex stratosphérique entre 20 et 40 km d'altitude, une structure formée de vents très rapides qui tournent en continu et isolent les masses d'air autour du pôle, explique Philippe Keckhut, professeur à l'université de Versailles Saint-Quentin-en-Yvelines et membre du Laboratoire atmosphères et observations spatiales (Latmos) de l'Institut Pierre-Simon Laplace. Ce vortex est très instable. Certains hivers comme celui-ci, il se casse, ce qui crée un froid très fort. »

« Il faut distinguer la météo et le climat »

Difficile à ce stade de comprendre comment ces deux phénomènes interagissent pour enrober les États-Unis dans une gangue glacée. « Certaines études montrent que les disruptions du vortex polaire peuvent influencer la position du jet-stream et provoquer du froid, mais c'est à l'échelle hémisphérique, pas localement », rapporte Gwendal Riviere.

Quant au rôle du changement climatique dans l'origine de ces événements, la science n'en est qu'à ses balbutiements. « L'une des hypothèses avancées par certains chercheurs, notamment aux États-Unis, est que la fonte de la banquise libère de l'énergie vers l'atmosphère, rapporte Alain Hauchecorne, directeur de recherche émérite au CNRS et membre du laboratoire Latmos. Cette libération de chaleur est susceptible de perturber la circulation atmosphérique, en particulier le jet-stream, et d'amplifier les déformations du vortex polaire. »

Quoi qu'il en soit, ces différents phénomènes n'invalident en rien la réalité du changement climatique, insistent les scientifiques interrogés. « Il faut distinguer la météo et le climat. On peut avoir des périodes de froid local alors que le climat global se réchauffe, rappelle Gwendal Rivière. Pour les vagues de froid, la tendance est plutôt à la diminution de leur fréquence et de leur intensité. Un événement isolé ne contredit pas cette tendance. »

Une rhétorique assumée par l'extrême droite

Ce n'est pas la première fois que Donald Trump utilise un phénomène hivernal extrême pour mettre en doute l'existence du changement climatique. En janvier 2019, pendant une importante tempête, il avait publié sur X qu'il serait « incroyable d'avoir un peu de ce bon vieux réchauffement climatique maintenant ! ».

Ces propos n'étonnent pas Stéphane François, professeur de science politique à l'université de Mons, en Belgique. « C'est une rhétorique très, très ancienne à l'extrême droite, explique-t-il. On l'a déjà entendue chez Jean-Marie Le Pen, climatosceptique complètement assumé ; et chez Jean Haudry, universitaire, membre du groupuscule identitaire Terre et Peuple et du conseil scientifique du Front national, qui écrivait quelque temps avant sa mort dans la revue ethnonationaliste “Sparta” qu'on était dans une mini ère glaciaire et qu'il n'y avait pas de réchauffement climatique. »

L'objectif est de « manipuler l'électorat ou l'opinion publique »

En reprenant cette rhétorique, Donald Trump renforce sa popularité. « Ces climatosceptiques sont des démagogues : ils savent sentir l'air du temps. Leur objectif est de placer le mot qui fera effet, de manipuler l'électorat ou l'opinion publique », analyse Stéphane François. Aux États-Unis, l'écho que reçoivent ces propos est d'autant plus grand qu'« on est dans une culture complotiste beaucoup plus forte qu'en France ».

Ces propos flattent aussi une partie de la population très attachée à l'American way of life (le « mode de vie américain »). « Ce climatoscepticisme est également lié à la promotion d'un mode de vie traditionnel, centré sur le diesel et les véhicules à forte consommation, poursuit le politiste. J'ai déjà utilisé un terme que je n'aime pas particulièrement, mais qui a du sens ici : le carbofascisme. L'idée, c'est que ces personnes sont prêtes à croire n'importe quelle affirmation tant que leur mode de vie n'est pas menacé. »

Enfin, l'expression « insurgés environnementaux », désignant les écologistes ou, plus largement, ceux qui s'intéressent à l'environnement, participe à une diabolisation des écologistes en vogue depuis longtemps outre-Atlantique. « Derrière cette image se trouve l'idée que les “insurgés environnementaux” ne sont que des râleurs professionnels, prêts à manifester ou à organiser des happenings, explique Stéphane François. Aux États-Unis, ce type de rhétorique s'inscrit dans un contexte plus large : le pays a forgé le terme “écoterrorisme” pour désigner les mouvements écologistes radicaux, comme Earth First !, qui ont mené des actions directes pour protéger des forêts de séquoias en détruisant du matériel d'exploitation forestière. »

Une image qui depuis imprègne la pop culture. « Dans certains épisodes de “X-Files”, Mulder et Scully enquêtent dans l'État de Washington sur des attentats commis par des écoterroristes dans une forêt primaire. Une fois coupés, les arbres libèrent des insectes endormis depuis des milliers d'années qui attaquent les humains », se souvient le politiste.

Ce sont tout aussi bien les climatologues qui auraient pu être ciblés par le message de Donald Trump. Depuis 2025, son administration a mis en œuvre toute une série de mesures réduisant le rôle, le financement et l'autonomie des climatologues et des instituts comme la Noaa (l'Agence étasunienne d'observation océanique et atmosphérique, principale agence chargée des prévisions météo, du climat et des océans) et la Nasa (chargée de missions satellites utiles à la science climatique). « Les chercheurs américains sur le climat sont aujourd'hui dans une situation très difficile », rappelle Alain Hauchecorne.

*****

Abonnez-vous à notre lettre hebdomadaire - pour recevoir tous les liens permettant d'avoir accès aux articles publiés chaque semaine.

Chaque semaine, PTAG publie de nouveaux articles dans ses différentes rubriques (économie, environnement, politique, mouvements sociaux, actualités internationales ...). La lettre hebdomadaire vous fait parvenir par courriel les liens qui vous permettent d'avoir accès à ces articles.

Remplir le formulaire ci-dessous et cliquez sur ce bouton pour vous abonner à la lettre de PTAG :

Abonnez-vous à la lettre

« {Ils nous ont tout pris } » : comment les femmes défient la répression brutale des talibans contre les manifestations

3 février, par Sayed Abdali, Zahra Nader — ,
Il faisait presque nuit le 19 janvier 2022 lorsque les coups ont commencé. D'abord légers, puis insistants, ils résonnaient dans l'appartement situé dans la capitale afghane, (…)

Il faisait presque nuit le 19 janvier 2022 lorsque les coups ont commencé. D'abord légers, puis insistants, ils résonnaient dans l'appartement situé dans la capitale afghane, Kaboul. Zarmina Paryani et ses sœurs se sont figées. Elles savaient que ce jour allait arriver.

Tiré de Entre les lignes et les mots
https://entreleslignesentrelesmots.wordpress.com/2026/01/05/ils-nous-ont-tout-pris-comment-les-femmes-defient-la-repression-brutale-des-talibans-contre-les-manifestations/?jetpack_skip_subscription_popup

Ce rapport a été publié en partenariat avec le Guardian.

« Nous avons toujours été conscientes des risques liés à la manifestation et nous étions prêtes à mourir dans la rue », a déclaré la militante de 26 ans au Zan Times lors d'une interview dans sa maison en Allemagne, où elle vit en exil. « Mais je n'aurais jamais imaginé qu'ils viendraient nous chercher ainsi, au milieu de la nuit, en faisant irruption chez nous. »

Trois jours plus tôt, elle et des dizaines d'autres femmes avaient manifesté dans les rues et brûlé une burqa dans un acte symbolique de défi contre les restrictions croissantes imposées par les talibans. La manifestation avait été organisée via des groupes WhatsApp et le bouche-à-oreille.

L'image de la burqa en feu, partagée sur les réseaux sociaux, était devenue virale et avait déclenché un tollé parmi les soldats et les partisans des talibans, qui exigeaient que les femmes soient lapidées à mort pour avoir manqué de respect à ce vêtement. À présent, ils étaient à sa porte.

Alors que des hommes masqués commençaient à forcer l'entrée, Paryani dit avoir pris une décision désespérée. « Je ne pouvais pas supporter l'idée d'être capturée vivante. Je ne pouvais pas les regarder entrer dans notre chambre, nous violer ou nous décapiter pendant la nuit. » Elle a sauté par la fenêtre du troisième étage.

Miraculeusement, elle a survécu à la chute avec des blessures légères. Tout aussi heureusement, avant que les talibans ne puissent enfoncer leur porte, sa sœur Tamana Paryani a enregistré une courte vidéo dans laquelle elle criait que les talibans étaient dehors. Elle a envoyé la vidéo à une journaliste et celle-ci a été immédiatement publiée sur les réseaux sociaux, leur arrestation ayant été initialement niée par les militants.

« Cette vidéo nous a sauvé la vie. C'était la seule arme dont nous disposions. »

Zarmina a grandi à Panjshir, dans une famille profondément religieuse. Pendant des années, avant de déménager à Kaboul, son éducation s'est limitée à l'enseignement dispensé à la mosquée. « Dès notre plus jeune âge, on nous enseignait que les femmes avaient « l'esprit déficient ». Je le croyais. Je m'y suis adaptée. »

Mais l'école a fait naître des questions. Pourquoi ses bonnes notes n'étaient-elles jamais suffisantes pour prouver sa valeur par rapport à son frère ? Pourquoi ses voisin·es se moquaient-ils d'elle parce qu'elle allait à l'école ? Sa mère, qui n'avait pas eu accès à l'éducation, encourageait ses filles à poursuivre leurs études. « Elle disait souvent : étudiez pour ne jamais avoir à dépendre d'un homme. »

Zarmina a suivi une formation de sage-femme, mais lorsque les talibans sont revenus au pouvoir en août 2021, les modestes acquis des femmes et des filles se sont évaporés du jour au lendemain. « C'était comme si une tempête s'était abattue sur nous. Ils nous ont pris tout ce que nous avions, même les petites choses. »

Dans les premières semaines qui ont suivi la prise de pouvoir, un mouvement spontané de protestation des femmes a vu le jour. Largement dépourvu de dirigeantes et composé de femmes ordinaires – étudiantes, policières, enseignantes, sages-femmes –, il a commencé par des marches dispersées et à petite échelle. Zarmina et ses sœurs s'y sont jointes.

Nous n'avons rien dit à notre père. Il ne nous aurait jamais laissées partir. Comme beaucoup de familles, il ne soutenait pas les manifestations parce qu'il craignait pour notre sécurité.

Elles se couvraient le visage avec des masques, se réunissaient en secret et cachaient leurs pancartes dans des sacs en plastique noirs. Parfois, elles changeaient de lieu à la dernière minute pour échapper aux patrouilles talibanes. Leurs revendications étaient simples le droit d'étudier, de travailler, de vivre sans crainte.

« Nous n'étions affiliées à aucun parti politique. Nous étions simplement des femmes qui revendiquaient leurs droits », explique une autre manifestante, qui a ensuite été arrêtée et battue par des responsables talibans après une manifestation près de l'université de Kaboul en décembre 2022.

En janvier 2022, lors du raid au domicile de Zarmina, les arrestations sporadiques s'étaient transformées en une répression ciblée. La vidéo envoyée par sa sœur à la journaliste a été diffusée dans les médias internationaux et a suscité l'indignation mondiale. Mais en Afghanistan, le message était clair : toute dissidence serait réprimée par la force brutale.

Les talibans arrivaient parfois sur les lieux des manifestations avant même que celles-ci ne commencent, explique Zarmina, et les femmes étaient réduites au silence.

Aujourd'hui, aucune femme ne descend dans la rue pour manifester. La dernière manifestation publique connue a eu lieu dans l'ouest de Kaboul en septembre dernier. Les manifestations à huis clos, les actes symboliques, comme danser seule dans une mosquée ou brûler la burqa, sont désormais les seules formes de résistance.

Zarmina a passé 27 jours en détention avant d'être libérée et de s'entendre dire : « Si tu parles à nouveau, nous te trancherons la gorge. »

Elle a réussi à s'enfuir au Pakistan déguisée en burqa et chaussée de chaussures en plastique, et vit désormais en exil en Allemagne. « Je ne me sens pas en sécurité, même ici. Et quand j'écris ou que je parle, je me demande : mon père va-t-il être blessé ? Ma famille va-t-elle être punie ? »

Malgré ses craintes, elle a témoigné devant le Tribunal populaire pour les femmes d'Afghanistan, dans l'espoir de laisser « une trace pour l'histoire ». Richard Bennett, rapporteur spécial des Nations unies pour l'Afghanistan, qui était présent à La Haye lors de l'annonce, a salué les conclusions et déclaré : « La décision du tribunal selon laquelle les politiques des talibans et leur mise en œuvre constituent des actes inhumains et une persécution fondée sur le sexe est une reconnaissance cruciale de l'ampleur et de l'intention derrière cette oppression ». Zarmina et d'autres manifestantes anti-talibans en exil affirment continuer à recevoir des messages de filles en Afghanistan qui ont été poussées au mariage ou contraintes à se prostituer pour pouvoir nourrir leurs enfants.

Rashida Manjoo, présidente du tribunal, a déclaré : « L'exclusion systématique des femmes et des filles [par les autorités talibanes] de l'éducation, de l'emploi, des soins de santé, de la liberté d'expression, de la vie publique et de la liberté de mouvement constitue une persécution fondée sur le sexe. »

Depuis le retour au pouvoir des talibans, les femmes et les filles sont exclues de presque tous les aspects de la vie publique : écoles, universités, la plupart des emplois et même les parcs.

« Nous pensions que les talibans n'étaient qu'un groupe d'hommes religieux. Maintenant, nous voyons ce que leur régime signifie réellement. Peut-être que la prochaine fois, les gens ne se laisseront pas berner. Parfois, je pense que cette génération, avec toutes ces souffrances, pourrait enfin comprendre qui est le véritable ennemi. »

Zahra Nader et Sayed Abdali, 29 décembre 2025
Zahra Nader est rédactrice en chef du Zan Times. Sayed Abdali est journaliste au Zan Times.
https://zantimes.com/2025/12/29/everything-we-had-they-took-away-the-talibans-brutal-crackdown-on-womens-protests/
Traduction DE

******

Abonnez-vous à notre lettre hebdomadaire - pour recevoir tous les liens permettant d'avoir accès aux articles publiés chaque semaine.

Chaque semaine, PTAG publie de nouveaux articles dans ses différentes rubriques (économie, environnement, politique, mouvements sociaux, actualités internationales ...). La lettre hebdomadaire vous fait parvenir par courriel les liens qui vous permettent d'avoir accès à ces articles.

Remplir le formulaire ci-dessous et cliquez sur ce bouton pour vous abonner à la lettre de PTAG :

Abonnez-vous à la lettre

Ce que les féministes de la génération Z peuvent apprendre d’Asma Jahangir

Alors que nous célébrons son anniversaire, il apparaît clairement que l'importance d'Asma Jahangir n'est pas seulement symbolique. Elle est analytique et pratique. Tiré de (…)

Alors que nous célébrons son anniversaire, il apparaît clairement que l'importance d'Asma Jahangir n'est pas seulement symbolique. Elle est analytique et pratique.

Tiré de Entre les lignes et les mots
https://entreleslignesentrelesmots.wordpress.com/2026/01/31/ce-que-les-feministes-de-la-generation-z-peuvent-apprendre-dasma-jahangir/?jetpack_skip_subscription_popup

Quand je vois comment les jeunes femmes pakistanaises s'affirment aujourd'hui, je repense à la regrettée Asma Jahangir. Elle a vécu dans un Pakistan où la dissidence était punie par l'emprisonnement, les menaces et la diffamation sociale, mais elle a persévéré. Sa résistance n'était pas spontanée ; elle était stratégique, fondée sur le droit, l'éthique, des principes et une compréhension du pouvoir. Pour les féministes de la génération Z, sa vie offre une perspective permettant d'analyser à la fois les possibilités et les limites de l'activisme dans des contextes façonnés par le patriarcat et la gouvernance autoritaire.

Au cours de ses années les plus actives, le Pakistan était sous régime militaire, et une série de lois discriminatoires — notamment les ordonnances Hudood — ont créé une oppression institutionnalisée et sexiste. Ces lois restreignaient systématiquement l'autonomie des femmes et sont devenues des outils d'intimidation des communautés marginalisées. Dans ce contexte, les interventions de Jahangir étaient radicales. Elle contestait non seulement des lois spécifiques, mais aussi les structures sociales et institutionnelles qui normalisaient l'injustice.

Son travail démontre que la résistance féministe au Pakistan a toujours nécessité un engagement à la fois avec le système juridique et le tissu social qui le soutient.

Ce qui rend son héritage particulièrement pertinent pour la génération Z, c'est la similitude structurelle entre les formes d'oppression passées et présentes. Les jeunes femmes d'aujourd'hui sont confrontées à une surveillance sexiste dans les espaces publics, à du harcèlement dans les institutions et à un contrôle social de leur mobilité et de leur liberté d'expression. Si les mécanismes ont évolué – le harcèlement numérique, la surveillance des réseaux sociaux et l'inertie institutionnelle ayant remplacé les restrictions légales ouvertes –, la logique sous-jacente du contrôle demeure. Les récentes évolutions judiciaires montrent que le combat qu'elle a mené est loin d'être terminé.

La récente requalification d'une condamnation pour viol en adultère consenti, réduisant une peine de 20 ans à cinq ans, a révélé la persistance des préjugés patriarcaux en matière de consentement et de crédibilité. Le raisonnement majoritaire, axé sur l'absence de coercition visible, le retard dans le signalement et l'absence de résistance physique, fait écho à d'anciennes normes en matière de preuve qui ne tiennent pas compte des réalités du traumatisme, de la peur et des déséquilibres de pouvoir.

Même les progrès réalisés en matière de condamnations pour viol conjugal sont contestés : une condamnation historique prononcée en 2024 par un tribunal de première instance de Karachi a marqué une avancée dans la province du Sindh, condamnant un homme à trois ans de prison pour des actes non consensuels commis dans le cadre du mariage, mais cela a été contredit par une décision rendue en 2025 par la Haute Cour de Lahore qui a limité la responsabilité pour les actes commis peu après le divorce. Ces contradictions montrent que si la loi peut changer, les logiques sociales et institutionnelles qui perpétuent l'oppression fondée sur le genre restent tenaces.

L'insistance de Jahangir à contester l'autorité, à défendre les personnes structurellement exclues et à refuser tout compromis offre un cadre permettant de comprendre ces luttes contemporaines. La résistance ne se limite pas à des manifestations visibles ; elle consiste en un engagement persistant contre les systèmes de pouvoir. Son féminisme était intrinsèquement intersectionnel. Elle défendait les femmes, les minorités religieuses, les enfants et les travailleurs/travailleuses asservi·es.

Elle reconnaissait que l'oppression opère selon plusieurs axes — le genre, la religion, la classe sociale et la région — et que le fait de ne pas tenir compte de ces intersections affaiblit la lutte pour la justice. L'activisme de Jahangir a toujours refusé de laisser les préoccupations de l'élite éclipser les luttes quotidiennes des marginalisé·es, insistant sur le fait que la réforme juridique et la défense des droits doivent refléter les réalités vécues. Pour les jeunes féministes d'aujourd'hui, c'est une leçon essentielle.

Il est essentiel que le féminisme de la génération Z ne soit pas dominé par des voix privilégiées et déconnecté de la réalité des femmes issues de la classe ouvrière ; les mouvements doivent rester attentifs aux inégalités économiques, en veillant à ce que leurs revendications, leurs stratégies et leurs victoires ne laissent pas de côté les personnes les plus touchées. Pour que l'activisme de la génération Z soit transformateur, il doit poursuivre cet engagement en faveur de l'inclusion et de la solidarité au-delà des clivages sociaux.

Une autre leçon essentielle réside dans la dimension éthique de son activisme. Jahangir a toujours refusé de transiger sur ses principes. Même sous la menace, elle a privilégié la clarté morale à sa sécurité personnelle ou à sa popularité. Pour la génération Z, cela rappelle de manière cruciale que l'activisme durable repose sur la cohérence éthique. Dans une société où les femmes sont constamment confrontées à la tension entre sécurité et expression, sa vie montre que la véritable résistance exige du courage, de la stratégie et de l'intégrité.

Ses stratégies étaient à la fois pragmatiques et visionnaires. Elle ne s'est pas appuyée uniquement sur la défense individuelle, mais a également soutenu des institutions telles que la Commission des droits humains du Pakistan et AGHS Legal Aid. Ces structures ont permis à la résistance de perdurer après sa mort, créant ainsi un héritage qui continue aujourd'hui encore d'influencer les débats juridiques et sociaux. L'activisme contemporain de la génération Z, bien que dynamique et très visible, peine souvent à s'inscrire dans la durée. La vie de Jahangir souligne l'importance de combiner l'action immédiate avec un travail institutionnel à long terme.

Pour réfléchir à son héritage, il faut également reconnaître le changement générationnel dans les modes de résistance. La génération Z évolue souvent dans un environnement hyperconnecté, où la mobilisation numérique amplifie les voix mais expose également les militantes à de nouvelles formes de contrôle et de surveillance. L'époque de Jahangir exigeait du courage physique, des connaissances juridiques et une précision morale. Le défi pour la génération Z consiste à transposer des principes similaires — réflexion stratégique, conscience intersectionnelle et courage éthique — dans de nouveaux contextes, en trouvant un équilibre entre visibilité et durabilité, sécurité personnelle et responsabilité collective.

Alors que nous célébrions son anniversaire le 27 janvier, il apparaît clairement que l'importance de Jahangir n'est pas seulement symbolique. Elle est analytique et pratique. Elle offre un modèle pour lutter contre l'oppression systémique, défendre les personnes les plus touchées et mettre en place des institutions qui permettent une résistance persistante. Pour les féministes de la génération Z, elle rappelle que le travail de résistance est complexe, risqué et continu. Chaque marche, manifestation ou affirmation publique de l'action fait partie d'un continuum qu'elle a contribué à façonner, mais qui exige une remise en question constante afin d'éviter de reproduire les exclusions contre lesquelles il lutte.

Sa vie nous enseigne que le courage est humain, éthique et stratégique. Pour une génération confrontée à la peur, à la surveillance numérique et physique et au contrôle patriarcal persistant, ses stratégies restent instructives. Les féministes de la génération Z héritent non seulement de son inspiration, mais aussi de sa méthodologie : remettre en question les structures oppressives, défendre les marginalisé·es, refuser tout compromis et créer des systèmes durables pour la justice. Dans un paysage politique et social en rapide évolution, son héritage est à la fois un miroir et un guide.

Sadaf Shabbir, 26 janvier 2026
https://images.dawn.com/news/1194803/what-gen-z-feminists-can-learn-from-asma-jahangir
Traduction DE

******

Abonnez-vous à notre lettre hebdomadaire - pour recevoir tous les liens permettant d'avoir accès aux articles publiés chaque semaine.

Chaque semaine, PTAG publie de nouveaux articles dans ses différentes rubriques (économie, environnement, politique, mouvements sociaux, actualités internationales ...). La lettre hebdomadaire vous fait parvenir par courriel les liens qui vous permettent d'avoir accès à ces articles.

Remplir le formulaire ci-dessous et cliquez sur ce bouton pour vous abonner à la lettre de PTAG :

Abonnez-vous à la lettre

L’essor de la pornographie deepfake, dans les écoles : « {Une fille était tellement horrifiée qu’elle a vomi} »

L'utilisation des applications « nudify » est de plus en plus répandue, des centaines d'enseignant·es ayant vu des images créées par des élèves, souvent de leurs camarades. Les (…)

L'utilisation des applications « nudify » est de plus en plus répandue, des centaines d'enseignant·es ayant vu des images créées par des élèves, souvent de leurs camarades. Les répercussions sont énormes et ne cessent de s'amplifier.

« Cela m'inquiète que cela soit devenu si normal. Il ne le cachait manifestement pas. Il ne pensait pas que c'était quelque chose qu'il ne devait pas faire. C'était au vu et au su de tous et toutes, et des personnes l'ont vu. C'est ce qui était assez choquant. »

Un directeur d'école décrit comment un adolescent, assis dans un bus sur le chemin du retour après l'école, a sorti son téléphone, sélectionné une photo d'une fille d'une école voisine sur les réseaux sociaux et utilisé une application de « nudification » pour modifier son image.

Il y a dix ans, c'étaient les sextos et les photos de nus qui semaient le chaos dans les salles de classe. Aujourd'hui, les progrès de l'intelligence artificielle (IA) ont rendu très facile la création d'images ou de vidéos deepfake [infox vidéo ou vidéotox] de nu·es, mettant en scène ce qui semble être vos ami·es, vos camarades de classe, voire vos professeur·es. Cela peut impliquer de retirer des vêtements, de faire bouger une image de manière suggestive ou de coller la tête de quelqu'un·e sur une image pornographique.

La directrice ne sait pas pourquoi cette fille en particulier, élève de son école, a été choisie, si le garçon la connaissait ou si c'était complètement aléatoire. Elle n'en a pris connaissance que parce qu'un·e autre de ses élèves a remarqué ce qui se passait et l'a signalé à l'école.

Les parent·es ont été contacté·es, le garçon a été retrouvé et la police a été appelée. Mais la stigmatisation et la honte associées aux abus sexuels par le biais d'images et au partage dedeepfakes sont telles qu'il a été décidé de ne pas en parler à la jeune fille qui en était la cible.

« La jeune fille n'est même pas au courant », a déclaré la directrice. « J'ai parlé aux parent·es et elles et il ne voulaient pas qu'elle le sache. »

Le garçon dans le bus n'est qu'un exemple parmi d'autres de la façon dont les deepfakes et les technologies de nudification facilement accessibles sont utilisés par les écolier·es, souvent avec des conséquences désastreuses. En Espagne, l'année dernière, 15 garçons de la région sud-ouest de l'Estrémadure ont été condamnés à un an de probation après avoir été reconnus coupables d'avoir utilisé l'IA pour produire de fausses images nues de leurs camarades de classe féminines, qu'ils ont partagées sur des groupes WhatsApp. Une vingtaine de filles ont été touchées, la plupart âgées de 14 ans, la plus jeune ayant 11 ans.

En Australie, une cinquantaine d'élèves du lycée Bacchus Marsh Grammar, dans l'État de Victoria, ont signalé que leurs images avaient été falsifiées et diffusées. La mère d'une élève a déclaré que sa fille avait été tellement horrifiée par ces images sexuellement explicites qu'elle avait vomi. Aux États-Unis, plus de 30 élèves du lycée Westfield, dans le New Jersey, ont découvert que des images pornographiques deepfake les représentant avaient été partagées entre leurs camarades de classe masculins sur Snapchat.

Ce phénomène touche également le Royaume-Uni. Un nouveau sondage réalisé auprès de 4 300 enseignant·es du secondaire en Angleterre par Teacher Tapp pour le compte du Guardiana révélé qu'environ un·e sur dix savait que des élèves de son établissement avaient créé des « vidéos deepfake à caractère sexuellement explicite » au cours de la dernière année scolaire.

Les trois quarts de ces incidents concernaient des enfants âgés de 14 ans ou moins, tandis qu'un incident sur dix concernait des enfants de 11 ans et 3% concernaient des enfants encore plus jeunes, ce qui montre à quel point cette technologie est facile d'accès et d'utilisation. Parmi les enseignant·es participant·es, 7% ont déclaré avoir eu connaissance d'un seul incident, 1% ont déclaré que cela s'était produit deux fois, tandis qu'une proportion similaire a déclaré que cela s'était produit trois fois ou plus au cours de la dernière année scolaire.

Au début de l'année, une enquête menée par Girlguiding a révélé qu'un quart des personnes interrogées âgées de 13 à 18 ans avaient vu une image deepfake sexuellement explicite d'une célébrité, d'un·e ami·e, d'un·e enseignant·e ou d'elleux-mêmes.

« Il y a un an, j'utilisais des exemples provenant des États-Unis et d'Espagne pour parler de ces questions », explique Margaret Mulholland, spécialiste des besoins spéciaux et de l'inclusion à l'Association of School and College Leaders. « Aujourd'hui, cela se produit chez nous et c'est vraiment inquiétant. »

« La police semble complètement dépassée par l'ampleur de ces problèmes. Nous avons besoin de solutions plus globales et d'une meilleure stratégie. »

L'année dernière, le Times a rapporté que deux écoles privées au Royaume-Uni faisaient l'objet d'une enquête policière pour fabrication et partage présumés d'images pornographiques deepfake. Le journal a déclaré que la police enquêtait sur des allégations selon lesquelles les deepfakes auraient été créés dans une école de garçons par une personne manipulant des images provenant des comptes de réseaux sociaux d'élèves d'une école de filles.

La commissaire à l'enfance pour l'Angleterre, Dame Rachel de Souza, a demandé l'interdiction des applications de nudification telles que ClothOff, qui a fait l'objet d'une enquête dans le cadre de la série de podcasts Black Box du Guardian sur l'IA. « Les enfants m'ont dit qu'elles et ils étaient effrayés par l'idée même que cette technologie soit disponible, sans parler de son utilisation », explique-t-elle.

Il n'est pas facile de trouver des enseignant·es prêt·es à parler des incidents liés aux deepfakes. Celles et ceux qui ont accepté d'être interviewé·es par le Guardian ont insisté pour rester anonymes. D'autres témoignages ont été fournis par des universitaires qui mènent des recherches sur les deepfakes dans les écoles et par des prestataires d'éducation sexuelle.

Tanya Horeck, professeure de cinéma et d'études féministes des médias à l'université Anglia Ruskin, s'est entretenue avec des chef·fes d'établissement dans le cadre d'une mission d'enquête visant à évaluer l'ampleur du problème dans les écoles. « Tous et toutes ont été confrontées à des incidents liés aux deepfakes dans leurs établissements et considèrent qu'il s'agit d'un problème émergent », explique-t-elle. Dans un cas, une jeune fille de 15 ans nouvellement arrivée dans une école a été prise pour cible par des élèves masculins qui ont créé une vidéo pornographique deepfake la mettant en scène. Elle était tellement bouleversée qu'elle a d'abord refusé d'aller à l'école. « Presque tous les exemples qu'elles et ils m'ont cités concernaient des garçons créant des deepfakes de filles », explique Mme Horeck.

« J'ai également remarqué qu'il existait une réelle tension quant à la manière dont elles et ils devaient gérer ces problèmes. Certain·es enseignant·es disaient : « Oui, nous appelons immédiatement la police et les élèves sont expulsés », explique Mme Horeck. « D'autres enseignant·es disaient : « Ce n'est pas la bonne façon de gérer la situation. Nous devons adopter une approche plus axée sur la justice réparatrice, en discutant avec ces jeunes et en cherchant à comprendre pourquoi ils agissent ainsi. »

« Il semble donc y avoir une certaine incohérence et une certaine incertitude quant à la manière de traiter ces cas, mais je pense que c'est vraiment difficile pour les enseignants, car elles et ils ne reçoivent pas de directives claires. »

Laura Bates, fondatrice du projet Everyday Sexism, affirme que les images deepfake ont quelque chose de particulièrement choquant. Dans son livre The New Age of Sexism : How the AI Revolution Is Reinventing Misogyny (La nouvelle ère du sexisme : comment la révolution de l'IA réinvente la misogynie), elle écrit : « De toutes les formes d'abus dont je suis victime, ce sont celles qui me blessent le plus profondément, celles qui me marquent le plus. Il est difficile d'expliquer pourquoi, si ce n'est que cela ressemble à soi-même. C'est comme si quelqu'un vous avait pris et vous avait fait quelque chose, sans que vous puissiez rien y faire. Regarder une vidéo de soi-même en train d'être violée sans son consentement est une expérience presque extracorporelle. »

Chez les enfants d'âge scolaire, l'impact peut être considérable. Les filles et les jeunes femmes se sentent violées et humiliées. Les groupes d'ami·es à l'école sont brisés et un profond sentiment de trahison peut apparaître lorsqu'une élève découvre qu'un autre a créé une image sexualisée deepfake d'elle ou de lui et l'a partagée dans toute l'école. Les filles ne peuvent plus suivre les cours, tandis que les enseignant·es, peu formé·es, font de leur mieux pour les soutenir et les éduquer. Pendant ce temps, les garçons et les jeunes hommes sont entraînés dans des comportements criminels, souvent parce qu'ils ne comprennent pas les conséquences de leurs actes.

« Nous voyons des élèves très bouleversé·es, qui se sentent trahi·es et horrifié·es par ce type d'abus », explique Dolly Padalia, PDG de la School of Sexuality Education, une organisation caritative qui dispense des cours d'éducation sexuelle dans les écoles et les universités. « Un exemple est celui d'une école qui nous a contactés. Un élève avait pris des photos de nombreuses et nombreux élèves de sa classe et réalisait des deepfakes.

Ces images ont ensuite été divulguées, ce qui a eu des répercussions considérables. Les élèves étaient vraiment bouleversé·es. Elles et ils se sentaient très trahi·es et violé·es. Il s'agit d'une forme d'abus. La police a été impliquée. L'élève a été renvoyé de l'école et on nous a demandé d'intervenir pour apporter notre soutien. L'école a réagi très rapidement, mais je dirais que cela n'est pas suffisant. Pour vraiment prévenir la violence sexuelle, nous devons être plus proactifs/proactives. »

On estime que 99% des deepfakes sexuellement explicites accessibles en ligne concernent des femmes et des filles, mais il existe des cas où des garçons sont pris pour cible. L'association caritative Everyone's Invited (EI), qui recueille les témoignages de victimes d'abus sexuels, a rencontré au moins un cas de ce type : « Un élève a raconté à l'équipe pédagogique de l'EI qu'un garçon de sa classe, très apprécié et ami avec beaucoup de filles, avait été pris pour cible lorsqu'un autre garçon avait créé une image sexuelle de lui à l'aide de l'IA. Cette image a ensuite circulé dans toute l'école, causant une détresse et un traumatisme importants. »

EI souligne également la banalisation et l'utilisation inquiétante de ces outils, comme le filtre « transformez votre ami·e en petit·e ami·e ». « Sur les réseaux sociaux tels que TikTok et Snapchat, ils sont de plus en plus accessibles et normalisés. Si cela peut sembler ludique ou inoffensif pour certains, cela reflète et renforce une culture où le consentement et le respect des limites personnelles sont bafoués. »

Dans un contexte de misogynie généralisée dans les écoles, un nombre croissant d'enseignants·e sont également pris·es pour cible, selon l'IE et d'autres sources : « C'est un problème auquel nous devons nous attaquer de toute urgence en tant que société. L'éducation doit rester en avance sur la technologie, et les adultes doivent se sentir capables de mener ces conversations plutôt que de les éviter. »

Seth James est responsable de la protection des enfants – un membre senior du personnel chargé de la protection et de la sécurité des enfants au sein d'une école – et auteur du blog DSL. « Pour tous ceux et toutes celles qui travaillent dans les écoles, on a l'impression que les progrès technologiques font constamment apparaître de nouveaux défis et risques », dit-il. « L'IA en général – et en particulier les deepfakes et les applications de nudification – donne l'impression d'être le prochain train qui arrive sur les rails.

« Une « meilleure éducation » semble être une solution attrayante à ce type de défis, car elle est intuitive et relativement facile à mettre en œuvre, mais à elle seule, elle revient à essayer d'éteindre un incendie de forêt avec un pistolet à eau. De même, la police semble complètement dépassée par l'ampleur de ces problèmes. En tant que société, nous avons besoin de solutions plus larges et d'une meilleure stratégie. »

Il poursuit : « Nous devrions tous et toutes essayer d'imaginer ce que nous aurions ressenti il y a 20 ans si quelqu'un avait suggéré d'inventer un appareil portable permettant de créer du matériel pornographique réaliste mettant en scène des personnes réelles que vous connaissez dans la vie réelle. Et puis, ils auraient suggéré de donner un de ces appareils à tous et toutes nos enfants. Parce que c'est essentiellement là où nous en sommes aujourd'hui. Nous laissons ces choses devenir « normales » sous nos yeux. »

Jessica Ringrose, professeure de sociologie du genre et de l'éducation à l'Institut d'éducation de l'University College London, a travaillé dans des écoles sur des questions telles que la masculinité, l'inégalité entre les sexes et la violence sexuelle. Elle est également co-autrice d'un livre intitulé Teens, Social Media, and Image Based Abuse (Les adolescent·es, les réseaux sociaux et les abus basés sur l'image) et mène actuellement des recherches sur la violence sexiste facilitée par la technologie.

« La façon dont les jeunes utilisent ces technologies n'est pas nécessairement mauvaise », dit-elle, « mais ce dont elles et ils ont besoin, c'est d'une meilleure éducation aux médias. » Elle se félicite de la mise à jour des directives gouvernementales en matière d'éducation aux relations, à la sexualité et à la santé, qui « reconnaissent que la misogynie est un problème qui doit être abordé dans le système scolaire ». Cependant, elle ajoute : « Elles doivent relier les points entre eux. Elles doivent associer la question du genre et de la violence sexuelle à celle des technologies. On ne peut pas compter sur l'Ofcom ou les régulateurs/régulatrices pour protéger les jeunes. Nous avons besoin d'une éducation proactive et préventive. »

Où se situe le gouvernement dans tout cela ? « Nos nouvelles directives en matière d'éducation relationnelle, sexuelle et sanitaire permettront de s'assurer que tous les jeunes comprennent ce que sont des relations saines, l'éthique sexuelle et les dangers des contenus en ligne tels que la pornographie et les deepfakes », a déclaré un·e porte-parole du ministère de l'Éducation. « Dans le cadre de notre mission Plan for Change visant à réduire de moitié la violence à l'égard des femmes et des filles, nous fournissons également aux écoles de nouvelles ressources financées pour aider les enseignant·es à expliquer la loi et les dangers liés aux contenus en ligne dans le cadre de leurs cours adaptés à l'âge des élèves. »

Ringrose insiste sur l'urgence. « Ces problèmes existent bel et bien : la création et la diffusion d'images non consenties sont une réalité. Ces technologies sont à la portée de tous et toutes. Je veux dire, il est extrêmement facile pour n'importe quel·le enfant d'accéder à ces choses. »

Elle est sceptique quant aux efforts visant à interdire les smartphones dans les écoles et craint que cela ne rende plus difficile pour les jeunes qui pourraient être victimes d'images abusives de demander de l'aide. « L'abstinence vis-à-vis de choses comme la technologie ne fonctionne pas », dit-elle. « Il faut en fait apprendre aux gens à l'utiliser correctement. Nous devons aborder cette question comme un élément vraiment important du programme scolaire. »

Ce qui nous ramène au garçon dans le bus, là où cette histoire a commencé. Il a été arrêté parce qu'une fille dans le même bus avait récemment suivi un cours à l'école sur la sécurité en ligne dans le cadre de son programme PSHE (personnel, social, santé et économique). Elle a reconnu ce qu'il faisait et l'a signalé à ses professeur·es.

L'éducation fonctionne.

Sally Weale, 2 décembre é025
https://www.theguardian.com/society/ng-interactive/2025/dec/02/the-rise-of-deepfake-pornography-in-schools
Traduit par DE

******

Abonnez-vous à notre lettre hebdomadaire - pour recevoir tous les liens permettant d'avoir accès aux articles publiés chaque semaine.

Chaque semaine, PTAG publie de nouveaux articles dans ses différentes rubriques (économie, environnement, politique, mouvements sociaux, actualités internationales ...). La lettre hebdomadaire vous fait parvenir par courriel les liens qui vous permettent d'avoir accès à ces articles.

Remplir le formulaire ci-dessous et cliquez sur ce bouton pour vous abonner à la lettre de PTAG :

Abonnez-vous à la lettre

Quel effet ont les propos de Trump sur les survivantes de violences sexistes ?

Je voudrais expliquer quelque chose qui est souvent ignoré ou tourné en dérision, mais qui est très réel pour de nombreuses victimes de violence conjugale et d'agression (…)

Je voudrais expliquer quelque chose qui est souvent ignoré ou tourné en dérision, mais qui est très réel pour de nombreuses victimes de violence conjugale et d'agression sexuelle, y compris des femmes qui ont travaillé d'arrache-pied pour échapper à ces violences.

Tiré de Entre les lignes et les mots

Pour de nombreuses victimes, le comportement de Donald Trump n'est pas seulement une question de « politique » ou de « personnalité ». Ses paroles, son ton de voix et ses actions reflètent étroitement les schémas de violence qu'ont subis des victimes. C'est pourquoi sa présidence est profondément traumatisante pour beaucoup d'entre nous.

Voici les raisons spécifiques et factuelles qui expliquent cela :

1. Minimisation des abus

Trump a publiquement qualifié la violence conjugale de « petite dispute avec la femme » et a suggéré qu'elle ne devrait pas être traitée comme un crime grave. Les survivantes entendent souvent la même chose de la part de leurs agresseurs : « Ce n'est pas si grave. » « Tu exagères. » « Ce n'est qu'une affaire privée. » Entendre cela de la bouche d'un président rouvre cette blessure.

2. Normalisation des agressions sexuelles

Des propos enregistrés de Trump — p. ex. « Attrapez-les par la chatte » — décrivent les agressions sexuelles comme quelque chose dont les hommes puissants peuvent se tirer à bon compte. De nombreuses victimes ont été agressées par des personnes qui pensaient avoir des droits sur le corps des femmes. Entendre ce langage célébré ou minimisé publiquement reflète précisément cette dynamique de pouvoir.

3. Humiliation publique et intimidation

On voit souvent Trump ridiculiser, rabaisser et attaquer verbalement des gens — et en particulier des femmes — en public. Les victimes reconnaissent immédiatement cette tactique. Les agresseurs utilisent souvent l'humiliation, le ridicule et la domination pour maintenir leur contrôle. Ce n'est pas seulement ce qu'il dit, c'est aussi la manière dont il le dit.

4. Nier les paroles de survivantes ou tenter de les discréditer

Trump a contredit ou attaqué à plusieurs reprises des femmes qui ont accusé des hommes puissants (y compris lui-même) de sévices ou d'agression. Les survivantes éprouvent déjà du mal à être crues. Voir un président discréditer ouvertement les femmes renforce la crainte qu'il soit dangereux et inutile de prendre la parole.

5. Mesures politiques qui affaiblissent les mesures de protection des survivantes

Sous l'administration Trump, les définitions de l'agression sexuelle et de la violence domestique ont été restreintes, les enquêtes sur les violences sexuelles ont été réduites et le financement des services aux survivantes a été supprimé ou gelé. Pour les survivantes, il ne s'agit pas d'une politique abstraite : cela affecte leur accès aux refuges, aux services de conseil, à la protection juridique et à la sécurité.

6. Style de communication coercitif et contrôlant

Les professionnels de la santé mentale ont remarqué que le discours de Trump (manipulation mentale, déni, renvoi de la responsabilité vers autrui, attaques contre ses détracteurs) ressemble fortement à des tactiques de violence psychologique. Les survivantes ne réagissent pas seulement aux contenus : leur système nerveux réagit à des signaux de danger familiers.

7. Retraumatisation par le pouvoir

De nombreuses survivantes ont échappé à la maltraitance en reprenant du contrôle sur leur vie et en retrouvant la sécurité. Voir une personne dotée d'un pouvoir immense se comporter de manières similaires à celles de leur agresseur, sans subir de conséquences, peut déclencher chez elles de la peur, de la dissociation, de la panique et du désespoir.

C'est pourquoi tant de survivantes sont en difficulté.
C'est pourquoi certaines femmes se sentent en insécurité, invisibles ou émotionnellement épuisées.
C'est pourquoi l'injonction à « simplement ignorer » de tels propos ne fonctionne pas.

Il ne s'agit pas d'être « trop sensible ».
Il s'agit d'expériences vécues, de ce que l'on sait des traumatismes et d'une nécessaire prise de responsabilité.

Les survivantes méritent des leaders qui prennent les violences au sérieux, qui croient les victimes et ne normalisent pas les sévices ou la coercition — dans leurs paroles, leurs actions et leurs politiques.

Si vous ne comprenez pas pourquoi cela est difficile pour les survivantes, veuillez les écoutez-les avant de rejeter leurs voix.

Wendy Barnes, éducatrice et autrice
Traduction : TRADFEM
https://tradfem.wordpress.com/2026/01/21/quel-effet-ont-les-propos-de-trump-sur-les-survivantes-de-violences-sexistes/

******

Abonnez-vous à notre lettre hebdomadaire - pour recevoir tous les liens permettant d'avoir accès aux articles publiés chaque semaine.

Chaque semaine, PTAG publie de nouveaux articles dans ses différentes rubriques (économie, environnement, politique, mouvements sociaux, actualités internationales ...). La lettre hebdomadaire vous fait parvenir par courriel les liens qui vous permettent d'avoir accès à ces articles.

Remplir le formulaire ci-dessous et cliquez sur ce bouton pour vous abonner à la lettre de PTAG :

Abonnez-vous à la lettre

Regards nord-sud sur les violences de genre : de la pratique de l’excision aux interventions esthétiques intimes

Loin d'être une lacune ou une simple omission, le « manque de connaissances » est socialement et volontairement construit. La production active de l'ignorance, comme celle de (…)

Loin d'être une lacune ou une simple omission, le « manque de connaissances » est socialement et volontairement construit. La production active de l'ignorance, comme celle de la connaissance, est intimement liée à des phénomènes d'oppression, d'exclusion, et partant, à des pratiques de pouvoir. La nécessité d'inclure une épistémologie de l'ignorance en parallèle à une théorie de la connaissance se dessine en creux : la compréhension des pratiques, des valeurs et des intérêts qui sous-tend la production des savoirs passe par la compréhension de ceux qui produisent leurs absences (Tuana, 2004 ; Tuana, 2006).

Tiré de Entre les lignes et les mots
https://entreleslignesentrelesmots.wordpress.com/2026/01/26/regards-nord-sud-sur-les-violences-de-genre-de-la-pratique-de-lexcision-aux-interventions-esthetiques-intimes/?jetpack_skip_subscription_popup

En partant de cette posture épistémologique précise, la philosophe Nancy Tuana (2004) s'attelle à retracer l'histoire des savoirs/ignorances profanes et scientifiques, féministes et non-féministes de l'orgasme féminin, en commençant par une brève sociogenèse des représentations du clitoris.

Dans le cadre du modèle unisexe qui prévaut jusqu'au 18e siècle, ce dernier est considéré au mieux comme une miniature du pénis ; la fonction qu'il joue dans le plaisir féminin est néanmoins identifiée, notamment par des figures comme celle de Renaldus Columbus au 16e siècle.

Or, au cours du 19e siècle, alors que le modèle des deux sexes devient prédominant, une contestation du lien entre plaisir féminin et reproduction nationale et familiale s'opère. Il y a dès lors une absence de nécessité d'étudier le clitoris dans le cadre d'une politique du sexe qui postule que la fonction principale du sexe est la conception. Le clitoris disparaît alors des planches anatomiques pour ne reprendre complexité et structure qu'à l'entrée dans le mouvement pour la santé des femmes aux États-Unis, dans les années 1960-1970.

C'est donc bien une histoire de connaissances/ignorances façonnée en fonction des valeurs, des intérêts et des politiques à l'œuvre qui caractérise celle du clitoris. Cependant, cet organe connaît également une histoire coloniale sous-jacente, particulièrement perceptible au travers des jugements différenciés qui accompagnent certaines pratiques le concernant, des « mutilations sexuelles féminines » aux « chirurgies cosmétiques génitales ».

Du geste médical légitime à l'atteinte barbare de l'intégrité physique

Depuis le début du 21e siècle, la chirurgie cosmétique intime féminine connaît un essor fulgurant aux États-Unis (ASPS, 2023), mais la tendance se retrouve également dans les pays européens, y compris en Belgique (ISAPS, 2023). Une opération à fort succès est la « nymphoplastie » aussi appelée « labiaplastie » qui consiste à raccourcir les petites lèvres de la vulve (Piazza, 2014). Pour donner un ordre de grandeur : en 2023, 6 900 nymphoplasties ont été réalisées en France, 3 975 en Italie et 1 374 en Belgique (ISAPS, 2023).

Au-delà de cette procédure particulièrement en vogue, l'offre de chirurgie esthétique génitale comprend aussi la liposuccion du mont pubis, le rajeunissement du vagin, la réduction du capuchon clitoridien ou même le retrait complet de la partie émergente du clitoris (Braun, 2005 ; Veale et Daniels, 2012).

L'explosion de ces interventions intimes dont la visée relève ici non pas du médical, mais de l'esthétique peut être rattachée à la reconfiguration des représentations existantes à l'égard de l'organe sexuel féminin. Le sexe est désormais une partie du corps qui se doit d'être « présentable » au regard de certains critères précis, notamment « rose, lisse et imberbe, exempt de traces d'âge ou de grossesses » (Piazza 2014, 30).

Cependant, le déploiement de ces opérations esthétiques ne se fait pas sans controverse, notamment en raison des similitudes qu'elles entretiennent avec les mutilations génitales féminines, qui concernent, d'après l'Organisation mondiale de la santé (2025) « toutes les interventions incluant l'ablation partielle ou totale des organes génitaux externes de la femme ou toute autre lésion des organes génitaux féminins qui sont pratiquées pour des raisons non médicales ».

En Belgique, le Groupe pour l'abolition des mutilations sexuelles s'engage sur la base de cette définition en faveur de l'interdiction des chirurgies cosmétiques intimes pratiquées sur le territoire national. Actuellement, la loi belge [1] autorise ces dernières sur les personnes adultes et même adolescentes, lorsque le consentement des parents est donné, alors qu'elle condamne et pénalise toutes mutilations génitales dites « traditionnelles », y compris sur les personnes majeures et consentantes (GAMS, s.d ; Institut pour l'égalité des femmes et des hommes, s.d).

Cependant, cette distinction entre les pratiques associées à l'excision et celles catégorisées comme « chirurgie esthétique » n'est pas le propre de la Belgique. Elle est commune à la plupart des pays occidentaux ayant adopté une loi spécifique contre les mutilations sexuelles féminines, avec par exemple la Suède (1982), le Royaume-Uni (1985), les États-Unis (1996) et la Suisse (2012) qui peuvent être mentionnés à ce titre (Bader, 2016 ; Gillette-Faye, 2020 ; Martin et al., 2022).

Ainsi, une intervention corporelle similaire notamment celle qui vise à raccourcir, voire couper la partie externe du clitoris tend à être dédoublée dans le discours social et légal : l'une relève d'un geste médical légitime pratiqué au Nord, alors que l'autre est considérée comme une atteinte criante à l'intégrité physique, souvent associée à des rituels dénoncés par l'Occident et réalisées en « Orient » ou sur le continent africain (Bader, 2016 ; Fassin 2006 ; Martin et al., 2015).

Ce traitement distinct interroge : comment penser cette difficulté au Nord à envisager ensemble ces deux pratiques de modification du corps féminin ? La prégnance du principe selon lequel les pays occidentalisés se caractérisent par la démocratie, et d'abord dans sa dimension sexuelle, suggère des éléments de réponse.

La démocratie sexuelle à l'ère post-coloniale

Forgée par le sociologue Eric Fassin (2006), la notion de « démocratie sexuelle » fait référence à l'application par les sociétés occidentales de principes démocratiques, la liberté et l'égalité, à un domaine auparavant relégué à la sphère privée, à savoir la sexualité. Elle permettrait ainsi de tracer une frontière entre « les civilisations », établissant une distinction entre les « bons » et les « mauvais » États, ou encore entre les « bons » et les « mauvais » nationaux.

La portée heuristique de ce concept particulièrement sollicité dans le contexte post-11/09/2001 vaut encore aujourd'hui. En dépit de la rhétorique populiste (« anti-genre ») actuelle qui puise dans des nationalismes sexuels anciens (du début du 20e siècle) où se mêlent racisme, sexisme et homophobie, l'identité nationale des pays du Nord tend toujours à se définir, ou du moins en partie, par des valeurs de liberté et d'égalité sexuelle. Ces notions continuent d'être brandies comme des étendards et des symboles de la modernité démocratique, notamment dans les débats autour des politiques migratoires et d'intégration.

Construit en miroir, les « mauvais nationaux », les « barbares menaçant la civilisation démocratique » (Fassin 2006, 126) sont assignés d'office à un système de valeur adverse : ils apparaissent dès lors comme les seuls à exercer encore un contrôle et une emprise sur le corps et la psyché des femmes, entre voile imposé, mariage forcé et mutilations génitales subies ; « leur sexisme [justifiant] presque le racisme, si celui-ci, comme celui-là, n'était en principe incompatible avec la démocratie » (ibid.).

Les violences sexuelles et sexuées, dimension de l'exotisme orientaliste pourtant fantasmé et érotisé par le regard occidental durant l'ère coloniale, sont donc publiquement condamnées à l'ère post-coloniale et confinées aux États non-occidentaux. D'où l'incapacité des pays du Nord à assimiler les chirurgies esthétiques intimes à des mutilations génitales sexuelles : dans le cadre d'une absence proclamée de toute forme de domination masculine à l'égard des femmes, les mutilations génitales sont forcément héritières d'une culture étrangère.

Dans ce contexte, comment contourner la rhétorique de la démocratie sexuelle qui ignore l'autocritique en instaurant un rapport hiérarchique où le locuteur est situé au niveau de l'idéal qu'elle prétend avoir atteint ? Ou, dit autrement : comment penser sur le même plan les opérations de chirurgie esthétique intime et la pratique de l'excision ?

Une porte d'entrée consiste à faire valoir qu'elles fonctionnent toutes deux comme techniques sociales d'institution d'un genre et d'une sexualité particulière, à savoir féminin et hétérosexuelle.

Des techniques d'institution du genre féminin et de l'hétérosexualité

En France, Armelle Andro et al. (2010) se sont penchés sur les femmes qui ont recours à une chirurgie reconstructrice de l'excision. Dans ce projet personnel, elles seraient souvent confrontées à deux systèmes de référence contradictoire, celui de leur pays d'origine et celui de leur pays d'accueil.

Cette contradiction toucherait à des questions relatives à la sexualité, mais aussi à la transmission et la construction d'une identité culturelle et féminine : en France, on ne reconnaît pas totalement aux femmes excisées le statut de femme puisqu'elles sont, selon les représentations sociales dominantes, privées d'une partie des attributs qui le consacre ; mais dans l'univers symbolique des pays ou l'excision est pratiquée, cette dernière est historiquement conçue comme un rite permettant justement d'accéder à ce statut, et par extension, à celui de mère et d'épouse.

Or, il en va de même dans le cas des chirurgies cosmétiques intimes : les structures génitales externes des femmes et des adolescentes qui y ont recours sont coupées voire retirées afin d'assurer leur « féminité » dans le cadre d'une relation hétérosexuelle qui se dessine en arrière-plan.

L'étude de Sara Piazza (2014) qui se focalise sur des patientes françaises et anglo-saxonnes ayant fait l'objet d'une nymphoplastie le montre bien : ces petites lèvres considérées comme trop longues trahiraient un manque de féminité, un flou dans la désignation de leur genre pouvant potentiellement venir perturber leur partenaire et les poussant de fait à vouloir « corriger » ce sexe pour qu'il corresponde à la morphologie a priori idéale/fantasmée du sexe féminin.

Techniques d'institution du genre féminin et de l'hétérosexualité, la question centrale du consentement des femmes « occidentales » et « non-occidentales » à l'égard de ces interventions « esthétiques » ou « traditionnelles » doit être soulevée pour conclure ce propos.

Dans le discours des expert·es suisses ayant une connaissance approfondie des procédés de modifications génitales, Dina Bader (2016) note l'existence d'une hiérarchie racialisée à l'égard de la condition féminine, et, par association, des deux « modèles de société » que ces femmes représentent, avec les patientes de chirurgie cosmétique intime en figure d'autonomie et celles excisées en figure d'oppression.

En d'autres termes, s'il s'agit de patientes de chirurgie esthétique génitale, le consentement de ces dernières semble primer sur les pressions extérieures (normes du sexe féminin), alors que dans le cas de l'excision, les expert·es accordent davantage d'importance à la pression sociale (appartenance culturelle) qu'au consentement de la femme excisée. C'est sur ce double discours que s'appuient également les législations en vigueur qui condamnent les mutilations sexuelles génitales, en excluant celles qui ont trait à l'esthétique.

Or, les pressions qui s'exercent sur les femmes du Sud comme sur celles du Nord doivent être mises sur un pied d'égalité : une critique de l'excision ne peut faire l'économie d'une critique des opérations cosmétiques intimes, sous peine de reproduire la rhétorique de la démocratie sexuelle qui sert la promotion d'une supposée supériorité de l'Occident.

Stella Marzullo

https://www.cetri.be/Regards-Nord-Sud-sur-les-violences

Notes

[1] Voir la loi du 23/05/2013 et l'art. 409 du code pénal Belge.{}

Bibliographie
American Society of Plastic Surgeons (ASPS) (2023), « 2023 ASPS Procedural statistics release »,
https://www.plasticsurgery.org/docu…https://www.plasticsurgery.org/documents/news/statistics/2023/plastic-surgery-statistics-report-2023.pdf.
Andro A., Lesclingand M., et Pourette D. (2010), « Excision et cheminement vers la réparation : une prise en charge chirurgicale entre expérience personnelle et dynamiques familiales », Sociétés contemporaines 77 (1).
Bader, D. (2016), « Nationalisme sexuel : le cas de l'excision et de La chirurgie esthétique génitale dans les discours d'experts en Suisse », Swiss Journal of Sociology 42.https://doi.org/10.1515/sjs-2016-0025
Braun, V. (2005), « In search of (better) sexual pleasure : female genital “cosmetic” surgery », Sexualities 8(4).
Fassin, É. (2006), « La démocratie sexuelle et le conflit des civilisations », Multitudes 26 (3).
Groupe pour l'Abolition des Mutilations Sexuelles (GAMS) (s. d.), « Chirurgie esthétique génitale », GAMS.be, https://gams.be/chirurgie-esthetique-genitale/.
Gillette-Faye, I. (2020), « État des lieux des mesures législatives contre les mutilations sexuelles féminines », Droit et cultures. Revue internationale interdisciplinaire 79.
Institut pour l'égalité des femmes et des hommes (s. d), « Lois et réglementations »,
https://igvm-iefh.belgium.be/fr/themes/violences/mutilations-genitales/lois-et-reglementatios.
International Society of Aesthetic Plastic Surgery (ISAPS) (2023), « ISAPS International survey on aesthetic/cosmetic procedures performed in 2023 »,
https://www.isaps.org/media/rxnfqib…https://www.isaps.org/media/rxnfqibn/isaps-global-survey_2023.pdf.
Martin, H., Bessette-Viens R., et Bendjama R. (2022), « Réparer la nature, déjouer la culture ? : Une analyse des normes de sexe et de la sexualité de la chirurgie esthétique des organes génitaux », In Le corps de l'identité, Karthala.
https://doi.org/10.3917/kart.forti….
Martin, H., Hertz E., et Rey S. (2015) « Une disgrâce commune. Pour une anthropologie symétrique des pratiques de marquage du sexe. », In Mélanges en l'honneur de Mondher Kilani, Lausanne : G. Merrone Editeur, BSN Press.
Organisation Mondiale de la Santé (OMS) (2025), « Mutilations génitales féminines »,
https://www.who.int/fr/news-room/fact-sheets/detail/female-genital-mutilation.
Piazza, S. (2014), « La nymphoplastie : Nouvelle modalité de l'insupportable du sexe féminin », Recherches en psychanalyse 17 (1).
Tuana, N. (2004), « Coming to understand : Orgasm and the Epistemology of Ignorance », Hypatia 19 (1).
Tuana, N. (2006), « The Speculum of Ignorance : The Women's Health Movement and Epistemologies of Ignorance », Hypatia 21 (3).
Veale, D., et Daniels J. (2012), « Cosmetic Clitoridectomy in a 33-Year-Old Woman », Archives of Sexual Behavior 41 (3).

******

Abonnez-vous à notre lettre hebdomadaire - pour recevoir tous les liens permettant d'avoir accès aux articles publiés chaque semaine.

Chaque semaine, PTAG publie de nouveaux articles dans ses différentes rubriques (économie, environnement, politique, mouvements sociaux, actualités internationales ...). La lettre hebdomadaire vous fait parvenir par courriel les liens qui vous permettent d'avoir accès à ces articles.

Remplir le formulaire ci-dessous et cliquez sur ce bouton pour vous abonner à la lettre de PTAG :

Abonnez-vous à la lettre

RD Congo : Escalade des violences sexuelles liées au conflit

Un soutien urgent aux survivantes est nécessaire, suite aux réductions de l'aide par les États-Unis Tiré de Entre les lignes et les mots (…)

Un soutien urgent aux survivantes est nécessaire, suite aux réductions de l'aide par les États-Unis

Tiré de Entre les lignes et les mots
https://entreleslignesentrelesmots.wordpress.com/2026/01/17/rd-congo-escalade-des-violences-sexuelles-liees-au-conflit/?jetpack_skip_subscription_popup

Les violences sexuelles liées au conflit dans l'est de la République démocratique du Congo se sont intensifiées, tandis que le soutien aux survivantes a considérablement diminué.

Le M23 soutenu par le Rwanda, d'autres groupes armés et les forces militaires utilisent les violences sexuelles comme une arme de guerre, alors que les survivantes sont confrontées à un climat d'impunité qui protège les responsables et à un système de santé privé de moyens pour les accompagner.

L'armée congolaise devrait prendre toutes les mesures nécessaires pour faire respecter la discipline afin de prévenir les violences sexuelles. Le gouvernement devrait renforcer son soutien aux enquêtes et aux poursuites en matière de violences sexuelles. Les partenaires internationaux devraient accroître leur soutien aux efforts de responsabilisation.

(Kinshasa, le 12 janvier 2026) – Les violences sexuelles liées au conflit dans l'est de la République démocratique du Congose sont intensifiées, tandis que le soutien aux survivantes a considérablement diminué, ont déclaré Human Rights Watch et l'organisation congolaise de défense des droits des femmes SOFEPADI aujourd'hui.

Human Rights Watch a documenté des violences sexuelles commises par des membres d'au moins cinq groupes armés non étatiques et par des soldats de l'armée congolaise dans l'est de la RD Congo. L'intensification des combats dans les provinces de l'Ituri, Nord-Kivu, et du Sud-Kivu, ainsi que les baisses des financements et les difficultés d'accès aux services de santé n'ont cessé de compliquer l'obtention d'un soutien holistique nécessaire pour les femmes et les filles qui survivent à des violences sexuelles. De nombreux centres médicaux proposant des soins de santé et d'autres formes de soutien ont été contraints de fermer.

« Les groupes armés et les forces militaires utilisent les violences sexuelles comme une arme de guerre dans l'est de la RD Congo », a déclaré Ida Sawyer, directrice de la division Crises, conflits et armes à Human Rights Watch. « Les survivantes de ces crimes atroces sont confrontées à un climat d'impunité qui protège les responsables et à un système de santé privé de moyens pour les accompagner. »

En novembre 2025, Human Rights Watch, en coopération avec les bureaux de Solidarité Féminine pour la Paix et le Développement Intégral (SOFEPADI) à Beni et Buni, a interviewé 23 survivantes de violences sexuelles dans le nord-est de la RD Congo. Les chercheur·euse·s ont également mené des entretiens avec quatre survivantes congolaises enOuganda qui avaient fui l'est de la RD Congo. Human Rights Watch a également rencontré les autorités provinciales congolaises de la santé et de la justice ainsi que des membres du personnel d'organisations nationales et internationales qui fournissent une assistance aux survivantes. Human Rights Watch a écrit au Département d'État des États-Unis, au porte-parole du gouvernement congolais et à la direction du groupe armé M23, en leur exposant ses conclusions, mais n'a pas reçu de réponse.

Le Fonds des Nations Unies pour la population (UNFPA) a signalé plus de 80 000 cas de violdans l'est de la RD Congo entre janvier et septembre 2025, soit une hausse de 32% par rapport à la même période en 2024. En parallèle, les coupes soudaines et chaotiques du gouvernement des États-Unis dans l'aide internationale au début de l'année 2025 ont brusquement mis fin aux soins médicaux d'urgence et à d'autres formes de soutien pourdes milliers de survivantes de violences sexuelles. Beaucoup ont contracté le VIH ou sont tombées enceintes, alors que les cliniques et les hôpitaux de l'est de la RD Congo ne possédaient plus de stocks de kits de prophylaxie post-exposition (« kits PEP » selon l'acronyme anglais) qui étaient auparavant fournis en grande partie par des projets financés par les États-Unis. Ces kits doivent être administrés dans les 72 heures suivant l'exposition pour prévenir le VIH et la grossesse.

Les violences sexuelles perpétrées par le personnel militaire et les membres des groupes armés ont été commises dans différents contextes : attaques visant des groupes ethniques spécifiques lors d'assauts sur des villes et des villages ; prises d'otages et enlèvements à des fins d'esclavage sexuel ; et viols dans les fermes et autres lieux de travail ou lorsque les femmes et les filles se déplaçaient.

Quatre soldats congolais ont violé et battu une jeune fille de 17 ans qui se rendait au travail dans les champs près de son village dans la province de l'Ituri. Gravement blessée, elle a réussi à rentrer chez elle et sa famille l'a emmenée le jour même au centre de santé local, mais celui-ci ne disposait pas de kits PEP. Elle a travaillé pendant deux mois afin d'économiser suffisamment d'argent pour parcourir plus de 40 kilomètres jusqu'à une clinique de Bunia, la capitale de la province. Les tests médicaux ont révélé qu'elle était enceinte et séropositive au VIH.

Dans la province voisine du Nord-Kivu, des combattants du groupe armé M23 ont violé une femme de 42 ans. Elle est arrivée à l'hôpital dans les 72 heures, mais l'établissement n'avait pas de kits. Toujours menacée par le M23 soutenu par le Rwanda, qui contrôle la région, elle a fui un mois plus tard vers l'Ouganda voisin avec ses sept enfants. Elle a reçu un diagnostic de VIH et vit dans un camp de réfugiés, où elle a du mal à obtenir des soins médicaux appropriés, y compris des antirétroviraux, et à subvenir aux besoins de ses sept enfants.

Le viol et les autres violences sexuelles pendant les conflits armés constituent une violation du droit international humanitaire, également appelé droit de la guerre, et sont des crimes de guerre. Les Conventions de Genève et le droit international coutumier interdisent le viol, l'esclavage sexuel, la torture et les mutilations sexuelles, ainsi que toute autre forme d'agression sexuelle.

Les violences sexuelles constituent également une violation du droit international relatif aux droits humains auquel a adhéré la RD Congo par ratification. En vertu de la Convention sur l'élimination de toutes les formes de discrimination à l'égard des femmes, les violences fondées sur le genre et le sexe sont interdites. Le Protocole à la Charte africaine des droits de l'homme et des peuples relatif aux droits des femmes en Afrique (Protocole de Maputo) exige des États qu'ils fassent appliquer les lois interdisant les violences sexuelles, punissent les auteurs et mettent en œuvre des programmes de réhabilitation des survivantes. En vertu du Pacte international relatif aux droits économiques, sociaux et culturels, les survivantes de violences sexuelles ont droit à des soins médicaux de qualité, y compris l'accès à la contraception d'urgence et aux soins d'avortement.

Le contrôle du M23 sur une grande partie du Nord-Kivu et du Sud-Kivu a considérablement entravé l'acheminement de l'aide humanitaire, du fait de la fermeture des principaux aéroports des deux capitales provinciales depuis le début de l'année 2025 et d'autres restrictions d'accès et de circulation.

Bien que des dérogations aient été émises pour les programmes de prévention du VIH qui comprenaient la fourniture de kits PEP, le gouvernement américain a brusquement mis fin au financement de ces programmes dans l'est de la RD Congo. Le gouvernement américain devrait relancer ce financement de toute urgence. Le gouvernement congolais, l'Union européenne, le Royaume-Uni et la Banque mondiale, entre autres, devraient également renforcer immédiatement leur soutien. Les bailleurs de fonds devraient accroître leur soutien aux organisations fournissant des soins holistiques aux survivantes de violences sexuelles, incluant un soutien psychologique, socio-économique et professionnel, ainsi que des programmes de réintégration pour les personnes prises en otage par des groupes armés.

Pour les survivantes de violences sexuelles, le fait d'obtenir justice et de voir les auteurs jugés peut s'avérer impossible dans les zones contrôlées par le M23, où les tribunaux congolais ne fonctionnent pas. LeRwanda, puissance occupante dans ces régions, a lui aussi des obligations légales internationales de garantir la responsabilisation, y compris par le biais de tribunaux locaux.

L'armée congolaise devrait prendre toutes les mesures nécessaires pour imposer la discipline au sein des forces armées et des milices alliées afin de prévenir les violences sexuelles. Le gouvernement devrait accroître le soutien aux enquêtes et aux poursuites en matière de violences sexuelles, y compris aux unités de police spécialisées, afin de prévenir les violences sexuelles et d'augmenter le nombre de juges et autres personnels judiciaires nécessaires pour que les affaires soient instruites en temps opportun.

Le gouvernement devrait également appliquer laloide 2022 abolissant les frais juridiques pour les cas de violences sexuelles et veiller à ce que les survivantes reçoivent une aide juridique appropriée. L'assistance juridique devrait être un élément clé du soutien holistique, y compris par le biais des Centres intégrés de services multisectoriels gérés par le gouvernement qui ont été créés en 2023. L'agence des réparations financée par le gouvernement – le Fonds national des réparations des victimes (FONAREV) – devrait veiller à ce qu'une aide financière adéquate parvienne rapidement aux survivant·e·s de violences sexuelles et d'autres crimes graves.

Les États-Unis et l'UE devraient imposer des sanctions ciblées aux responsables et aux commandants impliqués dans les abus récemment documentés. Les partenaires internationaux devraient accroître leur soutien aux efforts nationaux de responsabilisation en RD Congo, y compris par le biais du nouveau cadre de coordination établi entre l'ONU et le gouvernement congolais, et renforcer leur soutien à la Cour pénale internationale (CPI) et à son enquête en cours sur la situation en RD Congo.

« Le gouvernement congolais devrait poursuivre ses efforts pour mettre fin aux violences sexuelles et mettre pleinement en œuvre son programme de justice transitionnelle, en collaboration avec les Nations unies, pour que les victimes aillent accès à la justice » a déclaré Sandrine Lusamba, coordinatrice nationale de la SOFEPADI. « Une coopération régionale en matière de justice est également importante afin de permettre des enquêtes crédibles sur les allégations, d'établir la responsabilité de toutes les parties et de poursuivre véritablement les responsables, tout en fournissant aux survivantes le soutien dont elles ont désespérément besoin. »

Afin de respecter leur vie privée et de garantir leur sécurité, les noms des survivantes de violences sexuelles ont été remplacés par des pseudonymes.

Témoignages de survivantes

Dans le Nord-Kivu, le groupe armé M23 et les Forces démocratiques alliées (Allied Democratic Forces, ADF) financées par l'État islamique ont abusé de femmes et de filles pendant de longues périodes dans leurs camps.

En février, après que le M23 a pris le contrôle de Goma, la capitale provinciale du Nord-Kivu, quatre combattants du M23 sont entrés de force dans la maison de Patience, âgée de 22 ans, où elle vivait avec son fils en bas âge. Les combattants lui ont demandé si son mari était là, ont frappé son fils avec une arme à feu, l'ont attachée à son lit, puis deux combattants l'ont violée.

Ils l'ont ensuite obligée à sortir de la maison, en abandonnant son enfant, et l'ont emmenée dans un camp situé à proximité. Elle a passé trois jours dans le camp, au cours desquels plusieurs combattants l'ont violée, elle et trois autres femmes qui y avaient été conduites. Elle a réussi à s'échapper et à franchir la frontière vers l'Ouganda, où son mari et son fils l'ont rejointe. Lorsqu'elle s'est rendue dans un centre de santé en Ouganda, elle a appris qu'elle était enceinte et qu'elle avait contracté une infection sexuellement transmissible.

Des combattants du M23 ont enlevé Justine à son domicile à Goma en mars 2025. Six hommes armés ont fait irruption dans sa maison lors d'une opération de recrutement forcé et ont exigé de voir son mari. Justine leur a répondu que son mari n'était pas à la maison. Ils l'ont alors frappée elle et son fils de 20 ans, puis l'ont obligée à marcher jusqu'à leur camp près de la ville. Arrivés au camp, deux hommes l'ont emmenée dans une zone isolée, l'ont battue et l'ont violée.

Incapable de marcher, elle est restée là jusqu'au lendemain, lorsque des habitants à proximité ont entendu ses pleurs et l'ont emmenée à l'hôpital. Elle est arrivée à l'hôpital dans les 72 heures après son viol, mais l'établissement n'avait pas de kits PEP. Elle a ensuite fui en Ouganda, où des tests ont révélé qu'elle avait contracté le VIH.

Solange, qui a rejoint le M23 en tant que combattante, a indiqué que le viol était une « habitude » des commandants du M23 et que l'un d'entre eux l'avait violée à plusieurs reprises dans un camp du M23. Elle ne pouvait pas se plaindre ou refuser par peur d'être tuée. Elle a précisé qu'elle connaissait au moins 15 autres femmes qui avaient fui le M23 en raison d'abus.

Les ADF, groupe actif dans les provinces du Nord-Kivu et de l'Ituri, ont fréquemment enlevé des personnes dans des villages et des champs, les endoctrinant vers leur version de l'islam. Les hommes et les garçons sont entraînés pour devenir des combattants, tandis que les femmes et les filles sont contraintes d'« épouser » des combattants et sont utilisées comme esclaves sexuelles.

Quand Liliane avait entre 14 et 18 ans, de 2020 à 2024, elle a été retenue captive et agressée sexuellement par les ADF. Des combattants des ADF ont attaqué son village dans le Nord-Kivu. Ils ont tué son beau-frère devant elle, puis l'ont kidnappée, elle et sa belle-sœur. Au total, les combattants ont enlevé cinq femmes et trois filles du village, les forçant à porter les corps des personnes qu'ils avaient tuées. Liliane est restée avec les ADF pendant quatre ans, période pendant laquelle ils l'ont contrainte à épouser un combattant de 19 ans.

« Un jour, il m'a menacée de mort parce qu'il voulait avoir un enfant avec moi et que je ne tombais pas enceinte », a raconté Liliane. Plus tard il lui a entaillé la poitrine avec un couteau, en disant qu'il la punissait de ne pas être tombée enceinte. Liliane est parvenue à s'échapper en mai 2024. Lorsque Human Rights Watch l'a rencontrée plus d'un an après sa fuite, elle avait de graves problèmes de santé, notamment une blessure à la jambe qui n'avait pas encore cicatrisé et des douleurs dans tout le corps.

Après trois ans de captivité chez les ADF, Esther et son jeune enfant ont également réussi à s'échapper en 2024, à la faveur d'affrontements entre le groupe armé et l'armée ougandaise. Le père de l'enfant était un combattant des ADF qu'Esther a été contrainte d'épouser pendant sa captivité.

« Mon enfant joue avec d'autres enfants du quartier », a-t-elle raconté. « Certains d'entre eux le traitent de “bébé ADF”, ce qui me cause beaucoup de peine. J'ai peur qu'en grandissant, il me demande où est son père. Je m'inquiète de la façon dont il va gérer ça. » Il n'existe actuellement aucun programme dans l'est de la RD Congo pour aider les personnes qui ont fui les ADF à se réinsérer dans leurs communautés.

Dans la province de l'Ituri, les violences sexuelles constituent une caractéristique courante des violences intercommunautaires. Le groupe armé Coopérative pour le Développement du Congo (CODECO) est responsable de nombreux massacres de civils et incidents de violences sexuelles. Ses combattants attaquent régulièrement des villages et des camps de personnes déplacées internes, principalement habités par des membres de l'ethnie Hema.

Béatrice, 32 ans, a décrit qu'elle et 11 autres civils sont tombés dans une embuscade tendue par des combattants dans un champ près de son village à Fataki, dans le territoire de Djugu, en juin. Les combattants ont tué les six hommes du groupe et ont battu les femmes avec des bâtons et le plat de leurs machettes, puis ils les ont toutes violées. Béatrice a raconté : « Les combattants nous ont frappées en disant : “Vous, les Hema, vous vous croyez trop intelligents. Maintenant vous allez voir.” Après nous avoir violées, ils ont volé tout ce que nous avions, puis se sont enfuis. » Béatrice était enceinte de six mois quand elle a été agressée. Son bébé est né en bonne santé, mais venant s'ajouter à l'horreur de l'attaque, elle a contracté une infection sexuellement transmissible non identifiée.

Agathe, 20 ans, a expliqué qu'une dizaine d'hommes armés ont attaqué son village en Ituri en avril. Appartenant à l'ethnie Hema, elle pense que son village a été ciblé pour des raisons ethniques : « Deux combattants de la CODECO m'ont emmenée et m'ont dit de choisir entre la mort et le viol. Je n'ai pas eu le choix. » Elle a marché pendant trois jours pour rejoindre Bunia afin d'obtenir des soins médicaux. Le manque d'argent pour le transport et l'insécurité constante sur les routes font qu'il est extrêmement difficile pour de nombreuses survivantes d'avoir accès à des soins médicaux. Elle est arrivée trop tard pour utiliser un kit PEP et a appris qu'elle était enceinte.

L'insécurité constante accroît considérablement la vulnérabilité des femmes et des filles, qui sont visées dans la grande majorité des cassignalés de violences sexuelles dans l'est de la RD Congo. Fuyant les combats et les violences, les femmes et les filles sont souvent forcées de vivre et de travailler dans des zones qui ne leur sont pas familières. De nombreuses survivantes interrogées avaient été déplacées à l'intérieur du pays.

Espérance a été déplacée par les combats dans le territoire de Masisi au Nord-Kivu en 2024. Avec ses sept enfants, elle a fui vers une zone proche d'une base de la force de maintien de la paix de l'ONU dans l'est de la RD Congo, la MONUSCO. En décembre 2024, malgré la proximité de la base, elle et deux autres femmes ont été obligées de fuir dans la brousse à l'approche des combats. Là, elles sont tombées sur un groupe de sept combattants membres des Wazalendo, une milice violente associée à l'armée congolaise. Une femme a réussi à s'échapper, mais les combattants ont violé Espérance et tué l'autre femme qui était avec elle.

Les femmes et les filles qui sont attaquées alors qu'elles travaillent dans des fermes et des champs ont souvent peur de retourner au travail. Les femmes vivant dans des camps pour personnes déplacées internes qui doivent parfois quitter le camp et franchir les lignes de frontpour trouver de la nourriture et du travail sont exposées à un risque accru de violences sexuelles.

L'armée congolaise, qui est censée protéger les femmes des violences sexuelles, est responsable d'une grande partie de ces violences. Huit survivantes interrogées ont déclaré qu'elles avaient très probablement été violées par des militaires congolais. Bien qu'il soit souvent difficile de déterminer quel groupe ou force armé était responsable des agressions, dans ces cas, les survivantes ont pu identifier les assaillants par leurs uniformes ou ont indiqué qu'ils parlaient la langue lingala, la lingua franca de l'armée et de l'ouest de la RD Congo.

En janvier, les ADF ont attaqué le village de Thérèse, dans le Nord-Kivu, vers les 5 heures du matin. Elle s'est enfuie dans la brousse avec sa famille, mais son père, âgé de 70 ans, est resté pour protéger leur maison. Les ADF l'ont tué lui et huit autres personnes ce jour-là. Thérèse est retournée au village le lendemain et a trouvé le corps de son père avec des entailles à la machette sur les bras et une blessure par balle à la tête. Après avoir enterré son père, Thérèse s'est rendue à Beni. Sa mère est morte peu de temps après, et Thérèse a alors eu la responsabilité de s'occuper de sa famille. En mai, deux hommes en tenue militaire parlant lingala l'ont violée alors qu'elle récoltait du cacao. « Depuis l'incident, je ne suis pas retournée dans les champs », a-t-elle expliqué. « J'ai peur maintenant. La vie est devenue très difficile. »

La jeune fille de 17 ans, qui a été sévèrement battue, violée par quatre soldats et laissée pour morte, a raconté : « Ils ont dit que si je refusais de coucher avec eux, ils me tueraient.Certains m'ont attrapé les bras. Ils m'ont frappée, ils avaient des bâtons. Ils m'ont battue avec ces bâtons et avec leurs mains. »

Elle a ajouté qu'elle était restée allongée pendant cinq heures dans la brousse avant de trouver la force de rentrer chez elle à pied. Ses proches l'ont emmenée au centre de santé local, mais celui-ci ne disposait pas de kits PEP. Plus tard, lorsqu'elle s'est rendue à Bunia, elle a été traitée à la clinique de SOFEPADI. Elle a raconté : « Alors que nous étions dans le camp [de personnes déplacées internes] à Bunia, j'ai entendu parler de « l'espace sûr » géré par SOFEPADI, qui m'a aidée jusqu'à aujourd'hui. Quand je suis arrivée dans l'espace sûr, j'ai expliqué ma situation, et ils m'ont emmenée à l'hôpital. J'avais [le VIH], et ils ont découvert que j'étais aussi enceinte. J'ai appris à faire des vêtements, ce qui me procure un peu d'argent pour aider ma fille et ma famille. »

Sylvie, une survivante de violences sexuelles de 27 ans vivant en Ituri, est tombée enceinte après que trois hommes non identifiés l'ont violée alors qu'elle se rendait au travail dans les champs près de son village avec trois autres femmes. « Ils sont sortis de nulle part », a-t-elle expliqué. « Les autres femmes ont fui, mais je suis tombée. Ils m'ont dit : “Tu seras notre femme pendant quelque temps.” » Elle a finalement pu s'échapper et est rentrée chez elle, où sa grand-mère l'a emmenée directement au centre de santé du village. Le centre n'avait pas de kits PEP et, deux mois plus tard, elle a appris qu'elle était enceinte.

Soins médicaux

L'Agence des États-Unis pour le développement international (United States Agency for International Development, USAID) avait fourni des financements à IMA World Health afin que l'organisation distribue des kits PEP à 80% des centres de santé dans les provinces du Sud-Kivu, du Nord-Kivu et de l'Ituri. IMA World Health avait commandé 116 000 kitsau début de l'année 2025, mais le financement a ensuite été retiré, de sorte que ces kits ne sont jamais parvenus dans les centres de santé de l'est de la RD Congo.

Les centres de santé gérés par Médecins Sans Frontières (MSF) disposent d'un approvisionnement distinct, et le UNFPA comble les manques lorsque c'est possible. Le Fonds des réparations du gouvernement congolais, FONAREV, a également dépensé 1,5 million d'USD pour des kits PEP en 2025. Même avant que l'administration Trump ne coupe les financements de l'USAID en février, l'offre ne répondait pas aux besoins importants.

De mars à septembre, il y a eu un manque quasi total de kits PEP dans l'est de la RD Congo. Selon le UNFPA, en mai 2025, seules7 des 34 zones de santé du Nord-Kivu disposaient d'un stock minimal. Au mois de septembre, seuls 895 kits complets étaient disponibles pour l'ensemble de la province, où l'on dénombre des centaines de cas chaque semaine. D'après les organisations nationales et internationales travaillant dans les provinces de l'Ituri et du Sud-Kivu, la situation dans les autres provinces est similaire.

En septembre, IMA World Health a reçu environ 30 000 kits grâce à un financement de la Banque mondiale. Ce financement a pris fin en décembre ; le montant du financement disponible en 2026 est inconnu et rien n'indique que les besoins diminueront.

Au-delà de la pénurie immédiate de kits PEP, de nombreux problèmes se posent dans la chaîne de distribution pour livrer les kits là où ils font cruellement défaut, exacerbés par les combats en cours. Ceci est particulièrement vrai dans les zones occupées par le M23, où les aéroports et les banques ne fonctionnent plus. Les réductions des financements de l'USAID aggravent le problème, car les organisations humanitaires ont été contraintes de réduire les programmes et de licencier du personnel qui aurait géré la livraison des kits PEP aux centres de santé.

Il existe aussi des lacunes majeures dans le dépistage et le traitement du VIH. En 2025, dans la province de l'Ituri, par exemple, les centres de santé ne disposaient que de deux médicaments sur les trois nécessaires au traitement du VIH chez les enfants. Les tests sont rares dans l'est de la RD Congo. Bien que la loi congolaise exigeune prise en charge initiale et des tests gratuits après des violences sexuelles, ce n'est pas toujours le cas. Le traitement du VIH à long terme est inabordable pour la plupart des personnes. Des frais importants sont également dus pour le traitement d'autres blessures ou problèmes médicaux subis par les survivantes du fait du viol ou de la captivité, comme les coups, les blessures par balle ou les entailles à la machette.

Depuis l'adoption du Protocole de Maputo en 2018, l'avortement est légal en RD Congo dans certaines circonstances, dont le viol. Cependant, desobstacles importantssubsistent pour les femmes et les filles qui cherchent à avoir accès à un avortement légal et sûr, car peu de centres de soins de santé primaires ont la capacité de les pratiquer, les procédures dangereuses sont répandues et la stigmatisation entourant l'avortement se poursuit.

Soutien psychosocial et socio-économique

Les survivantes devraient avoir accès à un soutien en santé mentale immédiat et à plus long terme pour les traumatismes subis et pour les aider à surmonter la stigmatisation tragique et généralisée associée aux violences sexuelles. Beaucoup ont également besoin d'aide pour obtenir de la nourriture, des soins médicaux et d'autres produits de première nécessité. Malgré une nouvelle directive qui interdit d'exclure les filles enceintes de l'école, les filles et les jeunes femmes peuvent également avoir besoin d'un soutien pour retourner à l'école. La plupart des femmes dans l'est de la RD Congo dépendent de l'agriculture pour subvenir à leurs besoins et à ceux de leurs familles. Presque toutes les survivantes interviewées n'étaient pas retournées dans leurs fermes en raison de craintes fondées d'être à nouveau agressées ou à cause des combats en cours.

Des organisations locales ont formé des psychologues dans l'est de la RD Congo qui sont à même de fournir un soutien psychologique aux survivantes ; certaines disposent de programmes de formation professionnelle pour aider les survivantes à acquérir des compétences afin de subvenir à leurs besoins et à ceux de leurs familles, en particulier lorsqu'elles ne sont plus en mesure d'aller dans leurs fermes. Mais les femmes qui se trouvent dans des zones plus éloignées ou peu sûres ou qui ont été déplacées à plusieurs reprises n'ont souvent pas accès à ce soutien. Le financement est également limité et n'est souvent pas une priorité, malgré l'impact positif à long terme.

L'insécurité persistante et les attaques menées par les groupes armés ont contraint plusieurs organisations à interrompre leurs programmes dans certaines zones. Le 7 novembre, des combattants appartenant très probablement au groupe armé connu sous le nom de Convention pour la Libération Populaire (CRP) ont incendié et pillé plusieurs structures en bordure du camp de personnes déplacées de Kigonze à Bunia, dont un centre de soutien psychologique géré par SOFEPADI.

Absence de programmes de réintégration pour les anciennes captives des ADF

Il n'existe pas de programmes spécialisés offrant un soutien psychosocial, une réadaptation ou une formation aux moyens de subsistance à destination des survivantes qui rentrent chez elles après avoir été retenues en otage pendant des années par les ADF. Certaines sont traitées comme des criminelles et détenues pendant des mois dans de mauvaises conditions dans les prisons des services de renseignement militaires congolais avant d'être autorisées à rentrer chez elles. Une survivante qui a réussi à s'échapper après trois ans de captivité aux mains des ADF a déclaré que son père a dû payer 1 000 USD pour sa libération après qu'elle a passé quatre mois en détention.

Lorsque les survivantes retournent dans leurs communautés, parfois enceintes ou avec des enfants nés de combattants des ADF, elles sont confrontées à une stigmatisation et à un harcèlement considérables.

Accès à la justice

Malgré certains progrès, notamment des réformes légales, le recours accru aux tribunaux itinérants et un certain nombre de condamnations relativement médiatisées, l'accès à la justice dans l'est de la RD Congo reste difficile pour la plupart des survivantes de violences sexuelles. Aucune des personnes interviewées n'avait déposé de plainte officielle. Beaucoup estimaient que les plaintes n'avaient aucune chance d'aboutir à une issue favorable parce qu'elles ne seraient pas en mesure de reconnaître leurs agresseurs. D'autres ont indiqué qu'elles ne savaient pas comment saisir la justice ou qu'elles n'avaient pas confiance dans le système judiciaire. Les autorités judiciaires militaires du Nord-Kivu et de l'Ituri ont déclaré que les violences sexuelles étaient une priorité pour elles, mais ont souligné le problème de l'identification des suspects et ont expliqué que le manque de financement et l'insécurité persistante rendaient les enquêtes sur place difficiles. Dans le Nord-Kivu et en Ituri, une équipe dédiée du bureau du procureur militaire s'occupe des cas de violences sexuelles.

Même lorsque les affaires sont portées devant les tribunaux compétents, il y a des problèmes. Les procès se déroulent en français, langue que de nombreuses survivantes ne parlent pas, dans le cadre d'un système judiciaire militaire qui a été critiqué pour violation des droits humains. Les dépenses que cela implique rendent la justice hors d'atteinte pour beaucoup de victimes. Pour intenter une action, en plus des honoraires d'avocat, les plaignantes doivent payer pour obtenir des rapports médicaux, des preuves médico-légales et des copies des dossiers judiciaires. Les coûts administratifs peuvent atteindre 1 000 USD par affaire. La protection des victimes et des témoins constitue également un problème important, en particulier dans l'environnement instable actuel.

Il est essentiel que le gouvernement congolais et les partenaires internationaux renforcent leur soutien aux efforts de responsabilisation nationaux. Le gouvernement devrait aussi envisager de créer un mécanisme de justice internationalisé qui pourrait compléter le travail de la CPI et des tribunaux nationaux, principalement militaires. Ce mécanisme, qui pourrait prendre la forme de chambres mixtes spécialisées ou d'un tribunal mixte spécial, permettrait d'accroître la capacité du système judiciaire national à mener des enquêtes et des poursuites sur les crimes internationaux graves, y compris les violences sexuelles, de manière équitable et efficace.

Réparations

Le gouvernement congolais a lancé le FONAREV, un projet bien financé doté d'un budget important, pour fournir des réparations aux victimes de violences sexuelles et d'autres crimes graves, ainsi qu'une aide d'urgence aux personnes qui ont récemment survécu à des violences sexuelles. Sa directrice générale adjointe, Emmanuella Zandi, a déclaré que le FONAREV avait effectué des versements à plus de 1 000 victimes dans les provinces de l'Ituri, des Kasaï et du Bas-Congo à qui des réparations avaient été dues dans le cadre de condamnations judiciaires.

Cependant, le programme, dont le financement est censé inclure 11% des revenus miniers totaux de la RD Congo, a fait l'objetd'allégationsde corruption. Le FONAREV a répondu à ces allégations en octobre, en publiant un communiqué de presse dans lequel il a déclaré qu'il recruterait un cabinet externe chargé d'auditer ses comptes de manière indépendante.

https://www.hrw.org/fr/news/2026/01/12/rd-congo-escalade-des-violences-sexuelles-liees-au-conflit

******

Abonnez-vous à notre lettre hebdomadaire - pour recevoir tous les liens permettant d'avoir accès aux articles publiés chaque semaine.

Chaque semaine, PTAG publie de nouveaux articles dans ses différentes rubriques (économie, environnement, politique, mouvements sociaux, actualités internationales ...). La lettre hebdomadaire vous fait parvenir par courriel les liens qui vous permettent d'avoir accès à ces articles.

Remplir le formulaire ci-dessous et cliquez sur ce bouton pour vous abonner à la lettre de PTAG :

Abonnez-vous à la lettre

Augmentation alarmante des féminicides déguisés en « violence familiale » en Iran : deux meurtres choquants à Ajabshir et Urmia

3 février, par Azerbaijan Human Rights Organization in Iran (AHRAZ) — , ,
La violence domestique en Iran a atteint un point critique. En l'espace de 48 heures, deux horribles meurtres familiaux à Ajabshir et Urmia – allant du meurtre d'une jeune (…)

La violence domestique en Iran a atteint un point critique. En l'espace de 48 heures, deux horribles meurtres familiaux à Ajabshir et Urmia – allant du meurtre d'une jeune fille de 16 ans à celui de quatre femmes d'une même famille – ont une fois de plus démontré que les « problèmes familiaux » ne sont qu'un autre nom pour désigner une structure anarchique et génératrice de violence.

Tiré de Entre les lignes et les mots
https://entreleslignesentrelesmots.wordpress.com/2025/12/02/augmentation-alarmante-des-feminicides-deguises-en-violence-familiale-en-iran-deux-meurtres-choquants-a-ajabshir-et-urmia/?jetpack_skip_subscription_popup

Sans lois dissuasives, sans protection judiciaire immédiate et sans changement dans la mentalité patriarcale dominante, ce cycle sanglant se poursuivra. Ces atrocités ne sont pas des exceptions ; elles sont les signes évidents d'une crise nationale.

Conformément à la tendance croissante de la violence familiale meurtrière à l'égard des femmes en Iran, deux cas mortels de violence domestique dans les provinces de l'Azerbaïdjan oriental et de l'Azerbaïdjan occidental ont une fois de plus attiré l'attention sur l'escalade de la crise de la violence à l'égard des femmes.

Selon les médias nationaux, le 25 Aban 1404 (16 novembre 2025) dans le comté d'Ajabshir, une jeune fille de 16 ans, mariée enfant et elle-même victime d'un mariage précoce, a été battue à mort avec un bâton en bois par son mari de 27 ans. Le commandant de la police d'Ajabshir, le colonel Sattar Dadashi, a décrit le mobile comme étant des « problèmes familiaux », une expression vague et fourre-tout qui est régulièrement utilisée dans les rapports officiels pour dissimuler la structure de la violence, son contexte social et ses causes profondes.

Ces deux événements ne sont que des exemples d'une tendance croissante à la violence domestique conduisant au meurtre de femmes au cours des derniers mois – une tendance qui, selon les expert·es, trouve son origine dans une combinaison de facteurs structurels :

Crise économique et pressions liées aux moyens de subsistance : la détérioration de la situation économique, le chômage généralisé et l'augmentation du stress psychologique ont exacerbé les conditions propices à l'éruption de la violence domestique. De nombreuses études montrent que les pressions économiques comptent parmi les principaux facteurs déclencheurs de la violence dans le cadre familial, en particulier dans les zones marginalisées et pauvres.

Absence de loi complète et dissuasive pour protéger les femmes : l'Iran ne dispose toujours pas d'une législation claire et efficace pour lutter contre la violence domestique. Le projet de loi sur la « protection de la dignité des femmes et le soutien aux femmes victimes de violence » est bloqué depuis des années dans le processus législatif, et les versions édulcorées se concentrent principalement sur les services après la violence, plutôt que sur la prévention, la criminalisation de la violence domestique, la protection immédiate et la création de mécanismes dissuasifs efficaces.

Ce vide juridique signifie que de nombreuses femmes n'ont pas accès à des mécanismes de protection tels que les refuges, les ordonnances restrictives et un soutien judiciaire efficace.

Les conceptions traditionnelles des femmes et les préjugés dans les structures dirigeantes : les expert·es sociaux soulignent qu'une « conception patriarcale et dominatrice des femmes » continue d'être reproduite dans la législation, l'éducation et les politiques officielles. Cet environnement culturel et juridique inégalitaire, en particulier dans les régions périphériques et marginalisées, décourage non seulement le signalement des violences, mais les favorise parfois activement. Dans de telles conditions, les femmes sont souvent prises au piège dans un cycle de silence, de peur et de manque de soutien.

La nécessité d'une approche urgente fondée sur les droits humains

Ces deux meurtres, ainsi que d'autres meurtres de femmes commis ces dernières semaines en Iran, soulignent une fois de plus la nécessité pour l'État iranien de prendre des mesures urgentes à plusieurs niveaux :

* Adoption immédiate d'une loi complète et dissuasive pour lutter contre la violence domestique, conformément aux normes internationales ;

* Mise en place de mécanismes de soutien accessibles aux femmes en danger, notamment des lignes d'assistance téléphonique sécurisées, des refuges et une protection judiciaire rapide ;

* Réforme des approches culturelles et politiques qui normalisent ou justifient la violence à l'égard des femmes ;

* L'amélioration des systèmes d'enregistrement et de signalement des violences domestiques afin de fournir des données précises pour l'élaboration des politiques.

La violence domestique n'est pas une question privée ou un simple « problème familial » ; il s'agit d'une grave violation des droits humains qui a des conséquences éthiques, sociales et sécuritaires considérables. En vertu de leurs obligations internationales, les États sont tenus de protéger les femmes contre la violence, qu'elle se produise dans les espaces publics ou derrière les murs de leur domicile.

Ces incidents ne sont pas des anomalies ; ils sont les signes d'une crise structurelle qui continuera à faire des victimes tant qu'il n'y aura pas de changements fondamentaux dans les politiques, la législation et la culture officielle.

Azerbaijan Human Rights Organization in Iran (AHRAZ)
https://en.radiozamaneh.com/37438/
Traduction DE

******

Abonnez-vous à notre lettre hebdomadaire - pour recevoir tous les liens permettant d'avoir accès aux articles publiés chaque semaine.

Chaque semaine, PTAG publie de nouveaux articles dans ses différentes rubriques (économie, environnement, politique, mouvements sociaux, actualités internationales ...). La lettre hebdomadaire vous fait parvenir par courriel les liens qui vous permettent d'avoir accès à ces articles.

Remplir le formulaire ci-dessous et cliquez sur ce bouton pour vous abonner à la lettre de PTAG :

Abonnez-vous à la lettre

Publication du Rapport 2026 du HCE sur l’état des lieux du sexisme en France : la menace masculiniste

3 février, par Haut Conseil à l'Egalité — , ,
Le Haut Conseil à l'Egalité a publié son rapport annuelsur l'état des lieux du sexisme en France, consacré à la menace masculiniste. Tiré de Entre les lignes et les mots (…)

Le Haut Conseil à l'Egalité a publié son rapport annuelsur l'état des lieux du sexisme en France, consacré à la menace masculiniste.

Tiré de Entre les lignes et les mots
https://entreleslignesentrelesmots.wordpress.com/2026/01/25/publication-du-rapport-2026-du-hce-sur-letat-des-lieux-du-sexisme-en-france-la-menace-masculiniste/?jetpack_skip_subscription_popup

Le rapport 2026 sur l'état des lieux du sexisme en France attire l'attention sur une tendance alarmante :« certaines expressions de sexisme hostile ne relèvent plus seulement de pratiques individuelles isolées, mais s'inscrivent dans des logiques d'adhésion et de mobilisations idéologiques collectives. »

Le rapport souligne également « le continuum des violences et la culture du viol persistante dans la société ».

Il est également rappelé que : « les violences sexistes et sexuelles ne se limitent pas à des actes isolés : elles s'inscrivent dans un continuum, où les comportements en apparence « anodins », blagues graveleuses, remarques dévalorisantes, harcèlement de rue, créent un climat propice à des violences plus graves, comme les agressions ou les viols. Pourtant, malgré une condamnation sociale massive de ces pratiques, les chiffres révèlent un fossé entre les discours et les faits.

En effet, les données présentes dans ce rapport sont les suivantes : « 84% des femmes ont déjà vécu au moins une situation sexiste. Parmi elles, 62% ont subi du harcèlement dans l'espace public, 54% des blagues ou commentaires sexistes, et 45% des sifflements ou interpellations à caractère sexuel. »

Plus inquiétant encore, 21% déclarent avoir été victimes d'un viol, et 20 % d'une pression insistante pour un rapport sexuel non désiré.

Chez les hommes, ce décalage entre les déclarations et les faits est frappant. Si seulement 7% estiment acceptable d'insister pour obtenir un rapport sexuel, 26% avouent avoir déjà douté du consentement de leur partenaire.

De même, bien que 82% désapprouvent les images pornographiques pour leur caractère souvent dégradant, 63% en consomment, 6% paient pour des contenus sur des plateformes comme OnlyFans, et 14% ont déjà eu recours à la prostitution.

Pour conclure ce rapport :

Il est évident que la porosité préoccupante entre sexisme hostile et radicalisation masculiniste, deux dynamiques étroitement imbriquées qui se nourrissent mutuellement pour diffuser une vision régressive des rapports de genre (traditionaliste, inégalitaire, de domination).

Loin de se limiter à des expressions marginales ou à des opinions controversées, ces courants s'inscrivent désormais dans des réseaux structurés, parfois financés, et représentent une menace réelle pour la cohésion sociale, la sécurité publique et les principes démocratiques. Les plateformes numériques jouent à cet égard un rôle déterminant dans la diffusion et la banalisation de discours haineux, souvent en décalage avec les objectifs affichés des avancées législatives obtenues.

Face à ces constats, le Haut Conseil à l'Égalité entre les femmes et les hommes appelle à une réponse publique globale, coordonnée et durable.

La lutte contre le sexisme et le masculinisme ne peut se limiter à des mesures fragmentées ou symboliques ; elle nécessite une mobilisation collective articulant la large diffusion d'une culture de l'égalité, la régulation des espaces numériques et, plus largement, l'intégration de ces enjeux dans les politiques de prévention et de sécurité publique.

La radicalisation de certains courants masculinistes constitue en effet un risque croissant pour la cohésion sociale et la sécurité nationale, appelant une vigilance accrue des pouvoirs publics, des médias et de l'ensemble de la société civile afin de déconstruire les stéréotypes, promouvoir une culture de l'égalité et protéger les victimes de violences.

Découvrez et téléchargez le rapport sur l'état du sexisme en France

Téléchargez la présentation synthétique du rapport

https://amicaledunid.org/actualites/publication-du-rapport-2026-du-hce-sur-letat-des-lieux-du-sexisme-en-francela-menace-masculiniste/

******

Abonnez-vous à notre lettre hebdomadaire - pour recevoir tous les liens permettant d'avoir accès aux articles publiés chaque semaine.

Chaque semaine, PTAG publie de nouveaux articles dans ses différentes rubriques (économie, environnement, politique, mouvements sociaux, actualités internationales ...). La lettre hebdomadaire vous fait parvenir par courriel les liens qui vous permettent d'avoir accès à ces articles.

Remplir le formulaire ci-dessous et cliquez sur ce bouton pour vous abonner à la lettre de PTAG :

Abonnez-vous à la lettre

Un Conseil de la paix pour faire la guerre à l’ONU ?

3 février, par Michel Gourd — , ,
Il faut se demander quels sont les véritables objectifs du Conseil de la paix, cette grenouille censée pacifier Gaza, qui veut se faire plus grosse que le bœuf ONU. Selon (…)

Il faut se demander quels sont les véritables objectifs du Conseil de la paix, cette grenouille censée pacifier Gaza, qui veut se faire plus grosse que le bœuf ONU.

Selon Donald Trump, l'Organisation des Nations unies (ONU) est trop bureaucratique, souvent impotente. Il en critique les institutions qui ont trop souvent échoué, et demande d'avoir le courage de s'en écarter, soulignant la nécessité d'une organisation de paix internationale plus agile et efficace. Son Conseil de la paix aurait-il le potentiel d'être une machine de guerre contre l'ONU ?

Conseil de la paix

La charte rendue publique le 22 janvier au Forum économique mondial à Davos n'a pas mentionné explicitement la réhabilitation de Gaza, ce qui était censé être la mission initiale présentée en septembre 2025. Elle décrit plutôt ce Conseil comme une organisation internationale faisant la promotion de la stabilité, visant à rétablir une gouvernance fiable, légitime, garantissant une paix durable dans les régions touchées par des conflits ou qui en sont menacées.

Le président de ce nouveau Conseil, Donald Trump, y dispose des pouvoirs de choisir ses membres, moyennant un prix d'entrée de 1 milliard de dollars. Il est appelé à le présider et disposerait d'un pouvoir d'opposition sur certaines décisions stratégiques, incluant un droit de véto sur les candidats et pourrait les révoquer de sa seule autorité. Sa décision ne peut être changée que par un vote à une majorité des deux tiers des États membres. Cette concentration du pouvoir décisionnel contraste avec les principes de l'ONU.

Le conseil exécutif est composé entre autres de son gendre, Jared Kushner et de membres de son administration. Un comité de technocrates, censé gérer l'enclave au quotidien, serait présidé par un ingénieur ancien ministre de l'Autorité palestinienne, le Dr Ali Shaath.
Environ 60 pays ont reçu une invitation pour rejoindre le Conseil de la paix et 35 l'auraient accepté ou manifesté leur intérêt pour en faire partie.

Selon les prévisions rendues publiques, 200 000 modules préfabriqués devraient être envoyés à Gaza et répartis dans des camps organisés. Le projet de transformer une partie de Gaza en Riviera est plus présent que jamais.

De fortes critiques

Le lancement de ce Conseil, rebaptisé par des participants à Davos de Conseil des affreux en raison de la quantité de régimes autoritaires qui y participent, n'a pas fait salle pleine. L'événement n'a même pas été retransmis en direct à la cafétéria du Forum économique mondial (FEM).

Spécialisée en droit pénal international, Fannie Lafontaine est avocate et professeure de droit à l'Université Laval. Elle affirme que ce conseil n'est rien de moins qu'un plan d'affaires vaniteux. Une des choses les plus odieuses imaginables, selon elle. Il ferait totalement fi des Palestiniens et de leur droit à l'autodétermination, incluant leur droit d'obtenir justice pour les crimes commis.

Pour le professeur à la faculté de droit de l'Université York, à Toronto, Craig Scott, tout gouvernement qui accepterait de s'impliquer pour aider Trump et ses visées immobilières ferait preuve d'une idiotie crasse.

Chercheur au Centre de recherches internationales de Sciences Po Paris, Ronald Hatto, affirme que ce projet n'a rien à voir avec le multilatéralisme comme c'est le cas à l'ONU. Les États-Unis voudraient opérer seuls à un niveau politique jamais atteint dans l'histoire américaine. Il dénonce aussi la faiblesse de l'ONU.

Auteur de Qui veut la mort de l'ONU, Romuald Sciora est chercheur associé à l'Iris. Il affirme que Trump a accéléré le processus de déliquescence du système multilatéral qui est moribond depuis de nombreuses années. Le Conseil de la paix ne peut cependant pas remplacer l'ONU, estime-t-il. L'objectif de l'administration de Trump serait plutôt de faire fi des traités internationaux, incluant la justice internationale.

Un outil crédible ?

Avec son Conseil de la paix, Donald Trump semble vouloir privatiser l'ordre international et est dans une logique de concurrence avec les Nations Unies. La capacité du Conseil de la paix à s'imposer comme un acteur crédible serait cependant très incertaine. Malgré ses limites, l'ONU conserve une légitimité juridique et symbolique. Ses agences spécialisées et son réseau diplomatique mondial sont difficilement évitables.

Selon la professeure de sociologie politique à l'Inalco, Laetitia Bucaille, chercheuse au Centre d'études en sciences sociales sur les mondes africains, américains et asiatiques (Cessma) et membre senior de l'Institut universitaire de France, ce Conseil de la paix réunissant les chefs d'État de plusieurs dizaines de pays pourrait mener à la création d'un ordre militaro-humanitaire et relèverait davantage du style du président américain sur la scène mondiale que d'une stratégie claire de résolution de conflit.

Un multilatéralisme fondé sur la loyauté envers un président autoritaire et la capacité de payer ne peut pas être vraiment considéré comme une réforme. Ce serait plutôt une privatisation de la paix, contraire à un ordre international démocratique basé sur le droit. Reconstruire et pacifier gaza ne peut justifier une méthode qui affaiblit les mécanismes démocratiques existants.

En annonçant la mise en place de cette nouvelle structure, le président américain cherche non seulement à imposer une vision alternative de la résolution des conflits, il crée aussi une rupture avec les cadres traditionnels de la gouvernance internationale.

Ce Conseil de la paix est organisé autour d'un homme qui dit ne connaître aucune autre limite que sa moralité. Il a affirmé : nous pourrons faire à peu près ce que nous voulons, lors de la séance de signature de la charte fondatrice. Trump veut la paix dans le monde. À ses yeux, il suffit qu'on lui donne ce qu'il veut pour pouvoir la conserver.

Michel Gourd

******

Abonnez-vous à notre lettre hebdomadaire - pour recevoir tous les liens permettant d'avoir accès aux articles publiés chaque semaine.

Chaque semaine, PTAG publie de nouveaux articles dans ses différentes rubriques (économie, environnement, politique, mouvements sociaux, actualités internationales ...). La lettre hebdomadaire vous fait parvenir par courriel les liens qui vous permettent d'avoir accès à ces articles.

Remplir le formulaire ci-dessous et cliquez sur ce bouton pour vous abonner à la lettre de PTAG :

Abonnez-vous à la lettre

Davos : les milliardaires se battent sur le dos des pauvres

3 février, par Michel Gourd — ,
Les combats entre les milliardaires américains et européens à Davos n'ont rien fait pour améliorer le sort des pauvres de la planète qui deviennent de plus en plus nombreux (…)

Les combats entre les milliardaires américains et européens à Davos n'ont rien fait pour améliorer le sort des pauvres de la planète qui deviennent de plus en plus nombreux selon Oxfam.

Le 19 janvier, soit la journée de l'ouverture du forum économique mondial (FEM) à Davos, l'ONG Oxfam publiait un imposant rapport intitulé Résister au règne des plus riches : Défendre la liberté contre le pouvoir des milliardaires. Leur fortune aurait atteint un record en 2025. Au total, plus de 3 000 milliardaires auraient 18 300 milliards de dollars. En corrigeant ce montant pour tenir compte de l'inflation, ce serait une hausse de 82 % en cinq ans. Les 12 milliardaires les plus riches auraient plus d'actifs que quatre milliards de personnes, soit environ la moitié la plus pauvre de l'humanité.

À l'ouverture du sommet de Davos, Larry Fink, dirigeant de BlackRock, qui en assurait la présidence par intérim, faisait un aveu allant dans le sens des propos d'Oxfam. Les élites mondiales auraient perdu la confiance du public et se trouveraient désormais confrontées à une réalité inconfortable à l'ère du populisme et d'une profonde méfiance à l'égard des institutions. Selon lui, le monde ferait désormais beaucoup moins confiance aux participants de Davos pour façonner leur avenir. Pour être utile à l'avenir, le FEM devait regagner cette confiance.

Un tatami de pauvres

Ce qui s'est passé sur le terrain a donné un sens particulier aux propos de Larry Fink. La présence de la plèbe et la prise en compte des changements climatiques ont été encore moins visibles qu'à l'habitude à Davos. Comme pour faire un pied de nez à Oxfam, les actions et débats sur les inégalités, ou sur l'accumulation de fortunes entre les mains de ces 3000 milliardaires avaient été écartés. Toute référence aux problèmes environnementaux avait été effacée et les tables rondes sur les dérèglements climatiques avaient été supprimées. Les pavillons des ONG, ordinairement présents, avaient même été exclus.

Sans tenir compte de leurs effets sur les pauvres de la planète, les milliardaires des États-Unis et de l'Europe ont donc réglé leurs comptes en public.

L'administration américaine qui était venue en force, avec une délégation estimée à 800 participants, a copieusement insulté les Européens. Au dîner du mardi soir auquel participait 250 convives, les secrétaires d'État au commerce et au Trésor, Howard Lutnick, et Scott Bessent, ont étalés des faits alternatifs intentionnellement humiliants, à un point ou des tables entières de participants européens menés par la présidente de la Banque centrale européenne (BCE), Christine Lagarde, ont quitté pour marquer leurs désaccords et irritation.
Le lendemain, Donald Trump donnait un discours d'une heure et quinze minutes, décrivant un monde où il était pratiquement infaillible, dans un pays tout puissant demandant soumission et obéissance de tous les Européens. Magnanime, il affirma que les États-Unis ne prendraient pas le Groenland par les armes, mais qu'il s'en souviendrait si on ne le lui donnait pas. Insultant et menaçant à souhait comme ses partisans aiment, ce discours a cependant largement manqué sa cible face à ce public de milliardaires, dirigeants d'entreprises internationales et de docteurs de toutes industries qui tolèrent mal les faits alternatifs.
Un combat pour la démocratie ?

Oxfam affirme qu'avant ce combat de milliardaire, près de la moitié de la population mondiale vivait sous le seuil critique de la pauvreté et que les efforts planétaires pour la faire reculer piétinent depuis 2020. Selon le directeur général d'Oxfam International, Amitabh Behar, les inégalités économiques et politiques peuvent accélérer l'érosion des droits et de la sécurité des personnes. Les milliardaires auraient 4000 fois plus de chances d'occuper un poste politique que les gens ordinaires. Ils contrôleraient aussi plus de la moitié des plus grands médias de la planète et la totalité des réseaux sociaux. L'influence de ces milliardaires alimenterait aussi les inégalités et saperait la liberté politique. Il y a aurait jusqu'à sept fois plus de risques de voir la démocratie s'éroder dans un pays fortement inégalitaire que dans un qui l'est moins.

Les pays les plus démocratiques ont cependant gagné à Davos. Donald Trump ne s'attendait pas à la réponse des Européens qui l'a laissé les épaules rivées sur le tatami. Non seulement ils repoussaient le projet américain d'annexion, mais ils ont aussi affirmé leur solidarité au Danemark. Trois fonds suédois et danois ont annoncé se délester de 9 milliards de dollars de bons du Trésor américains. Le chef des devises de la Deutsche Bank a affirmé à ce sujet que l'Europe possédait non seulement le Groenland, mais aussi beaucoup de bons du Trésor américains. Face à la menace d'une surtaxe douanière de 10 % au 1er février pour les sept pays de l'Union européenne et la Grande-Bretagne qui avait chacun envoyé une poignée de soldats au Groenland, l'UE a ensuite menacé d'utiliser pour la première fois son outil anticoercition comparé par sa force à un bazooka.

Le secrétaire général de l'OTAN, Mark Rutte, est venu par la suite sauver la face du président américain qui méritait encore une fois son surnom de TACO, soit de dégonflé (Trumps Always Chickens Out). Le résultat de ce FEM est qu'actuellement environ 51 % des Européens considèrent le président américain comme un ennemi. Les pauvres de la planète ont encore une fois été les grands oubliés de ce sommet annuel à Davos.

Michel Gourd

******

Abonnez-vous à notre lettre hebdomadaire - pour recevoir tous les liens permettant d'avoir accès aux articles publiés chaque semaine.

Chaque semaine, PTAG publie de nouveaux articles dans ses différentes rubriques (économie, environnement, politique, mouvements sociaux, actualités internationales ...). La lettre hebdomadaire vous fait parvenir par courriel les liens qui vous permettent d'avoir accès à ces articles.

Remplir le formulaire ci-dessous et cliquez sur ce bouton pour vous abonner à la lettre de PTAG :

Abonnez-vous à la lettre

La disparition progressive de la couverture médiatique de la vie des femmes constitue un risque politique

3 février, par Sarah Little , Zahra Nader — ,
En 2023, je me souviens m'être assise dans une chambre de motel en Jordanie avec une adolescente qui fuyait son père après qu'il ait tenté de la forcer à se marier. Tiré de (…)

En 2023, je me souviens m'être assise dans une chambre de motel en Jordanie avec une adolescente qui fuyait son père après qu'il ait tenté de la forcer à se marier.

Tiré de Entre les lignes et les mots
https://entreleslignesentrelesmots.wordpress.com/2026/01/27/des-femmes-afghanes-trois-textes/?jetpack_skip_subscription_popup

Cet éditorial est publié en partenariat avec More to Her Storyet Middle East Uncovered.

La loi ne lui offrait aucune protection ; la police s'était rangée du côté de son père, une réalité courante en Jordanie et dans de nombreux autres pays. Sans la/le journalisme prêt à documenter son expérience, son histoire — et le système qui l'avait laissée tomber — serait restée inconnue.

Dans la plupart des pays du monde, les femmes et les filles constituent le meilleur indicateur de l'existence effective des droits humains. Le journalisme a pour mission de documenter la manière dont le pouvoir est exercé au-delà des déclarations officielles, dans les domaines où les droits sont le plus souvent remis en cause. Les reportages sur la vie des femmes montrent si les lois sont respectées, si la violence est punie et si l'accès à l'éducation, au travail et à la sécurité est réel.

Alors que les crises mondiales s'aggravent, les femmes et les filles se retrouvent au cœur des conflits, de la répression, des migrations et de l'autoritarisme. Pourtant, le journalisme qui documente leur vie est en train de disparaître. Cette réalité se manifeste aujourd'hui en Iran, où les femmes mènent l'un des mouvements les plus courageux de notre époque, risquant la prison et la mort pour défendre leur autonomie corporelle et leurs libertés fondamentales. Leurs manifestations sont en elles-mêmes une forme de journalisme : un témoignage public contre un système fondé sur la peur et le silence. Pourtant, les reportages nécessaires pour immortaliser ce moment restent rares, sous-financés et considérés comme facultatifs.

Selon le Global Media Monitoring Project 2025, l'étude la plus complète au monde sur les femmes dans l'actualité, celles-ci n'apparaissent que dans 26% des reportages. Après trois décennies de suivi, les progrès n'ont progressé que de neuf points. La violence sexiste, une réalité quotidienne pour des millions de personnes, apparaît dans moins de deux reportages sur cent. La couverture médiatique qui remet en question les normes sexistes restrictives a atteint son plus bas niveau en trente ans.

« Les femmes ne représentent qu'une personne sur quatre vue, entendue ou mentionnée dans les actualités », a déclaré Kalliopi Mingeirou, cheffe de la section « Mettre fin à la violence sexiste » à ONU Femmes, lors du lancement du rapport en septembre dernier. « Les articles sur la violence sexiste apparaissent dans moins de deux articles sur 100. Réfléchissez-y. Il ne s'agit pas seulement d'un écart dans la couverture médiatique, mais d'un écart dans la démocratie. »

Les rédactions indépendantes axées sur les femmes, comme la nôtre, existent pour combler ce fossé. Nous nous efforçons de faire entendre la voix des femmes, en particulier dans les endroits où elles sont systématiquement privées de leurs droits.

Chez Zan Times, notre rédaction dirigée par des femmes documente la vie sous le régime taliban en Afghanistan, où un système d'apartheid sexuel est institutionnalisé depuis 2021. Mes collègues en Afghanistan, pour la plupart des femmes, couvrent l'actualité tout en la vivant. Elles racontent en détail comment leurs filles, leurs sœurs et les jeunes filles de leur communauté sont privées d'éducation au-delà de l'école primaire. Les femmes sont exclues des universités et poussées hors du marché du travail. Dans un pays où près de la moitié de la population vit au bord de la famine, les femmes se voient refuser le droit de gagner leur vie. Les femmes journalistes sont elles-mêmes la cible des talibans.

Quatre mois seulement après la prise de pouvoir des talibans, Reporters sans frontières a déclaré que sur cinq femmes journalistes travaillant en Afghanistan, quatre avaient perdu leur emploi. Et pourtant, contre toute attente, les femmes journalistes afghanes continuent de travailler, secrètement, dans la clandestinité, pour documenter les crimes des talibans.

En décembre 2025, nous avons interviewé une femme dans l'une des provinces les plus conservatrices d'Afghanistan. Elle avait été emprisonnée par les talibans et brutalement violée. Elle a raconté son histoire en pleurant. « Je ne m'en sortirai peut-être pas, mais je veux que mon histoire soit racontée. Je veux que les gens sachent ce qui m'est arrivé. » Les reportages que nous réalisons en Afghanistan sont peut-être les seuls témoignages d'une vie vécue et d'une vie violée.

J'ai fondé More to Her Story après avoir voyagé pendant des années et rencontré des femmes et des filles dont la vie ne ferait jamais la une des journaux. Aujourd'hui, nous rendons compte de l'actualité en Afghanistan, en Égypte, en Syrie, au Soudan, en Ukraine et aux États-Unis, touchant des millions de lectrices/lecteurs grâce à un journalisme qui place la vie des femmes au centre plutôt qu'en marge.

Les rédactions comme la nôtre existent désormais dans un écosystème fragile, où le travail n'a jamais été aussi urgent et pourtant aussi vulnérable.

Mais ce travail est aujourd'hui plus important que jamais. De l'Iran au Soudan, de Gaza à l'Afghanistan, les femmes vivent sous le poids de systèmes culturels, religieux et sociaux qui définissent leur liberté et leur vie. Leurs histoires en sont la preuve. Lorsque leurs voix disparaissent, la vérité disparaît aussi. Et sans cette vérité, ces forces restent incontestées.

Le monde doit comprendre les enjeux. Le journalisme féminin n'est pas un complément à la démocratie, il en est au contraire un élément central. Et l'histoire nous le montre bien : lorsque les femmes disparaissent, la démocratie et les droits humains ne sont jamais loin derrière.

Sarah Little & Zahra Nader, 20 janvier 2026
Sarah Little, fondatrice et rédactrice en chef de More to Her Story, et Zahra Nader, fondatrice et rédactrice en chef de Zan Times.
https://zantimes.com/2026/01/20/the-vanishing-coverage-of-womens-lives-is-a-policy-risk/
Traduit par DE

******

Abonnez-vous à notre lettre hebdomadaire - pour recevoir tous les liens permettant d'avoir accès aux articles publiés chaque semaine.

Chaque semaine, PTAG publie de nouveaux articles dans ses différentes rubriques (économie, environnement, politique, mouvements sociaux, actualités internationales ...). La lettre hebdomadaire vous fait parvenir par courriel les liens qui vous permettent d'avoir accès à ces articles.

Remplir le formulaire ci-dessous et cliquez sur ce bouton pour vous abonner à la lettre de PTAG :

Abonnez-vous à la lettre

Starlink en Afrique, un objet politique et de domination technologique

3 février, par Georges Macaire Eyenga — , , ,
L'internet par satellite en orbite basse déployée par le milliardaire Elon Musk risque de rendre le continent dépendant. Si ce projet est vanté comme une alternative aux (…)

L'internet par satellite en orbite basse déployée par le milliardaire Elon Musk risque de rendre le continent dépendant. Si ce projet est vanté comme une alternative aux services locaux défaillants, seule une minorité aisée y aura pourtant accès.

Tiré d'Afrique XXI.

Cet article s'appuie une étude récemment publiée par l'auteur dans la revue Social Studies of Science (Sage Publications), qui analyse la manière dont l'Internet par satellite reconfigure les infrastructures de télécommunications et les rapports de pouvoir au Cameroun et plus largement en Afrique.

Sur le continent, Internet s'est progressivement imposé comme une infrastructure fondamentale de la vie sociale, économique et politique, au-delà de sa seule dimension technologique. Étudier, travailler, se soigner, s'informer, mobiliser, payer ses impôts ou recevoir de l'argent dépendent désormais de la connectivité. Pourtant, malgré des décennies de réformes, de privatisations et d'innovations technologiques, l'accès à Internet reste profondément inégal, fragile et coûteux pour une grande partie des populations africaines. En Afrique, seulement 40 % de la population est connectée, et les disparités sont particulièrement marquées entre les zones rurales et les zones urbaines : les premières ont un taux de connectivité environ deux fois inférieur que les secondes (1).

C'est dans ce paysage que s'impose depuis 2023 Starlink, le projet d'internet par satellite en orbite basse (Low Earth Orbit, LEO) porté par SpaceX, l'entreprise dirigée par le milliardaire Elon Musk. Présenté comme une solution révolutionnaire capable de connecter les territoires les plus enclavés et où les infrastructures classiques de télécoms sont quasi absentes, Starlink suscite de grands espoirs. Mais, comme le montre notre enquête (2), cette technologie ne résout pas mécaniquement les problèmes de connectivité en Afrique. Disons plutôt qu'elle les reconfigure, en redéfinissant les formes d'accès, d'exclusion et de pouvoir.

Dans de nombreux pays africains, l'accès à internet demeure marqué par l'instabilité et la rareté. Le cas du Cameroun est révélateur. Bien que le pays soit traversé par plusieurs dorsales de fibre optique reliées à des câbles sous-marins, l'accès effectif reste concentré dans quelques axes urbains. À Yaoundé ou à Douala, la fibre s'arrête souvent à quelques centaines de mètres des grands boulevards. Dès que l'on s'en éloigne, la connexion disparaît. Par exemple, dans la ville universitaire de Dschang, située à environ 330 kilomètres de la capitale, la fibre optique de Camtel, l'opérateur national de télécoms, couvre un périmètre très limité. Il n'est toujours pas possible de raccorder un usager vivant à plus de 300 mètres des points de relais situés le long de l'axe principal de la ville. Qui plus est, l'internet mobile, longtemps présenté comme l'alternative africaine par excellence, montre aujourd'hui ses limites. En 2023 et en 2024, de nombreux usagers ont fait face à des ralentissements fréquents, des coupures inexpliquées et des basculements soudains vers des réseaux de très faible qualité, y compris dans les capitales. Étudiants, journalistes, travailleurs à distance et petits entrepreneurs se plaignent de la qualité des réseaux de communications avec des forfaits payés mais impossibles à consommer. À cela s'ajoutent des stratégies tarifaires opaques où l'on voit que les opérateurs multiplient les offres promotionnelles (bonus d'appels, forfaits nocturnes, paquets « réseaux sociaux ») qui donnent l'illusion de l'abondance mais expirent en quelques jours, voire en quelques heures. En pratique, les usagers achètent de la connexion plusieurs fois par semaine. Dans un pays où le salaire minimum est inférieur à 70 dollars (environ 60 euros) par mois, la connexion dans ces conditions devient un luxe quotidien.

Pannes, coupures... Des infrastructures lointaines et fragiles

La fragilité d'internet en Afrique est apparue de manière spectaculaire en 2024 et en 2025 lorsque plusieurs câbles sous-marins majeurs (WACS, SAT-3 et ACE) ont été endommagés au large de l'Afrique de l'Ouest et de l'Afrique de l'Est (3). De la Côte d'Ivoire à l'Afrique du Sud, les connexions ont ralenti ou cessé pendant plusieurs jours. Des banques ont été paralysées, des universités ont suspendu leurs examens en ligne, et des hubs technologiques comme Lagos ou Accra ont tourné au ralenti. Au Cameroun, de nombreux usagers se sont retrouvés incapables d'accéder aux plateformes administratives ou même d'envoyer des courriels. Certes, les opérateurs ont présenté leurs excuses aux abonnés par SMS, mais pour les usagers le constat était clair : la connectivité du continent repose sur des infrastructures lointaines, fragiles et largement hors de tout contrôle démocratique local.

Dans ce contexte, Starlink apparaît comme une alternative crédible. Ce dernier se distingue des technologies traditionnelles telles que la fibre optique, les antennes de téléphonie mobile ou l'ADSL en reposant sur une constellation de satellites. Cette configuration réduit la dépendance aux infrastructures physiques terrestres, souvent difficiles à déployer dans des contextes géographiques contraignants, comme les zones montagneuses. Cela ne signifie pas pour autant que Starlink repose sur une infrastructure simplifiée, mais plutôt sur un système techniquement sophistiqué dont la complexité est déplacée vers l'espace, rendant l'installation au sol plus légère et plus rapide que celle des réseaux classiques. Fonctionnant selon une logique de « kit », cette technologie offre une grande flexibilité et une forte adaptabilité, notamment en situation de mobilité des usagers ou lors de contextes d'urgence. L'étape la plus technique de l'installation consiste à fixer l'antenne en hauteur – idéalement sur le toit – et à relier celle-ci au routeur à l'aide du câble fourni (15 mètres). Une fois cette opération effectuée, la mise en service se fait simplement via l'application Starlink, que l'utilisateur télécharge sur son smartphone et configure en suivant les instructions.

L'Internet par satellite LEO de Starlink contourne les câbles sous-marins et les réseaux nationaux. Lors des coupures de 2024, certaines ambassades, ONG, entreprises et institutions équipées de cette technologie sont restées pleinement connectées. Cette différence n'a échappé à personne. Aujourd'hui, Starlink est utilisé dans plusieurs niches tels que les sites miniers, les opérations humanitaires, les lodges touristiques, les industries, les services de sécurité et de nombreuses administrations publiques dans plusieurs pays africains. Pour ces acteurs, le service fonctionne, et parfois mieux que les réseaux nationaux. Mais cette fiabilité sélective pose une question centrale : se connecter, oui, mais pour qui ?

Starlink est un objet profondément politique

Si le discours officiel de Starlink repose sur une promesse d'universalité, la réalité est celle d'une inclusion sélective. Avec un kit standard d'installation coûtant environ 370 dollars et un abonnement mensuel variant d'un pays à l'autre (entre 28 et 50 dollars) mais approchant souvent le revenu minimum, Starlink est inaccessible à la majorité des ménages africains. Dans l'histoire des technologies sur le continent, l'avènement du téléphone mobile a contribué à réduire les inégalités d'accès à la téléphonie. La démocratisation de ce marché a favorisé une concurrence qui s'est révélée, à termes, bénéfique pour les consommateurs. Peut-on attendre un scénario similaire avec Starlink ? Nous pensons que cela est possible dans les années à venir, dans la mesure où Starlink est une technologie émergente qui côtoie d'autres projets en cours (OneWeb, Amazon Kuiper, Telesat Lightspeed, SES O3b mPOWER, China's Hongyan and Hongyun...) susceptibles d'alimenter le marché s'ils aboutissent. On voit par exemple que Starlink travaille à rendre son service compatible avec les smartphones, comme en témoignent ses alliances avec des opérateurs de téléphonie tels qu'Airtel dans certains pays. Cela dit, comme tout développement technologique, le marché est aujourd'hui marqué par une forte incertitude et par des dynamiques de disruption susceptibles de surgir à tout moment. Il est donc également possible que les choses évoluent autrement et que le développement de solutions comme Starlink contribue, au contraire, à aggraver les inégalités d'accès à Internet pour les populations les plus défavorisées du continent. Les deux scénarios restent possibles mais on peut dire qu'aujourd'hui Starlink ne remplace pas les systèmes défaillants, il permet juste à certains d'en sortir : il crée ainsi un Internet parallèle, rapide et stable, réservé à une minorité solvable. C'est ici que Starlink devient un objet profondément politique.

Contrairement aux opérateurs traditionnels, Starlink dispose d'un « pouvoir topologique (4) » qui lui permet d'opérer au-delà des territoires et des régulations nationales. En effet, cette infrastructure technologique globale exerce une influence à distance, sans présence physique ni ancrage institutionnel local, hormis quelques Points de présence (PoPs) à Ikire et Lekki (Nigeria), Accra (Ghana) et Nairobi (Kenya). Des décisions prises aux États-Unis ont des effets immédiats sur les conditions de connectivité et sur l'économie numérique en Afrique, sans véritable mécanisme de redevabilité. Cela soulève des enjeux majeurs de souveraineté numérique. Comment réguler une infrastructure orbitale privée ? Qui contrôle les données, les prix et la continuité du service ? Dans un continent déjà marqué par la privatisation et la fragmentation des infrastructures, Starlink ouvre une nouvelle ère de dépendance technologique, masquée par le langage de l'innovation et de l'inclusion.

En Afrique, Starlink n'a conclu des accords formels qu'avec une douzaine de pays, tandis que des négociations sont encore en cours avec plusieurs gouvernements. Dans de nombreux cas, la technologie a toutefois été déployée sans autorisation officielle, suscitant de vives réactions de la part des États concernés. Des agences de régulation dans des pays comme le Mali, la Côte d'Ivoire, le Burkina Faso, la République démocratique du Congo, le Zimbabwe, l'Afrique du Sud, le Tchad, le Sénégal et le Cameroun ont exigé que Starlink régularise ses activités et se conforme aux cadres nationaux des télécommunications, invoquant des risques pour la sécurité nationale et la concurrence loyale (5). L'absence d'infrastructures physiques et de présence officielle de l'entreprise (à l'exception du Nigeria) complique le contrôle réglementaire, la responsabilisation de Starlink quant aux contenus diffusés, ainsi que la fiscalisation de ses activités. Car la société génère des revenus dans plusieurs pays sans y payer d'impôts, tout en y réalisant des investissements très limités.

Fonctionnement sans autorisation

En Afrique australe, Starlink a été interdit dans la plupart des pays, à l'exception de la Zambie. En Afrique du Sud, le refus d'Elon Musk de se conformer à la politique de Black Economic Empowerment (6) a empêché l'autorisation du service, malgré une utilisation illégale persistante via des dispositifs livrés à des adresses sud-africaines et opérant par itinérance régionale. Au Zimbabwe, après une interdiction initiale marquée par des arrestations (7), un accord de régularisation a été conclu en mai 2024, mais celui-ci a été entaché de pratiques de favoritisme, conduisant finalement à l'annulation d'un partenariat exclusif controversé.

Dans certains pays, des mesures répressives ont été mises en place pour empêcher l'utilisation de Starlink sans accord formel. Au Cameroun, par exemple, une note officielle (8) d'avril 2024 a interdit l'importation des kits Starlink et ordonné leur saisie, au nom de la sécurité nationale et du respect de la réglementation. Malgré l'annonce par Starlink de la suspension de ses services dans les pays non autorisés, cette mesure n'a pas été effectivement appliquée. En pratique, les kits Starlink ont continué à être utilisés de manière informelle, notamment par l'enregistrement des équipements dans des pays où le service est autorisé, souvent à un coût plus élevé et sous des conditions d'usage limitées dans le temps.

Les pannes massives d'Internet survenues ces dernières années ont mis en lumière la grande vulnérabilité des infrastructures de télécoms sur le continent. Ces interruptions, combinées aux dysfonctionnements chroniques des réseaux mobiles ont profondément affecté les services publics, l'activité économique et la vie quotidienne des usagers africains. Puis elles ont nourri un sentiment généralisé de méfiance à l'égard des opérateurs et des infrastructures numériques. Dans ce contexte d'instabilité, la question de la confiance dans les infrastructures devient centrale. Celle-ci ne repose pas uniquement sur la performance technique, mais aussi sur un ensemble de relations sociotechniques, institutionnelles et normatives qui rendent les systèmes fiables, prévisibles et légitimes. À l'instar de la science ou des systèmes financiers, l'économie numérique dépend d'un Internet digne de confiance pour fonctionner.

Une compétition entre les États-Unis et la Chine

Starlink s'impose progressivement comme une infrastructure de confiance alternative, capable de contourner les vulnérabilités terrestres grâce à son réseau de satellites en orbite basse. En offrant une connectivité plus stable, Starlink contribue à restaurer, au moins temporairement, la confiance dans l'accès à Internet et soutient des écosystèmes entiers dépendants de la connectivité.

Cependant, cette reconfiguration soulève des enjeux critiques. Loin d'être neutre, Starlink s'inscrit dans des logiques géopolitiques, commerciales et épistémiques qui déplacent la gouvernance des infrastructures vers un acteur privé, extranational et largement soustrait au contrôle public. La dépendance ne disparaît pas, elle se transforme. La confiance devient alors une expérience marchandisée, déléguée à une entreprise globale, au risque d'effacer les dimensions politiques, historiques et sociales qui fondent la légitimité des infrastructures.

Enfin, l'essor de l'Internet par Satellite LEO s'inscrit dans une compétition géopolitique plus large, notamment entre les États-Unis et la Chine, posant la question du choix des dépendances technologiques futures de l'Afrique. Si Starlink redéfinit les possibles de la connectivité, il illustre aussi les contradictions du capitalisme technologique contemporain. Il s'agit d'une innovation présentée comme inclusive, mais qui, par ses coûts et son modèle économique, approfondit les inégalités et transforme l'Internet en produit de luxe.

De ce fait, il faut comprendre que Starlink n'est ni un ennemi, ni un sauveur en Afrique. Le véritable problème réside dans l'absence d'un projet collectif de la connectivité en Afrique. Tant que l'Internet sera pensé avant tout comme un marché, les nouvelles technologies continueront de renforcer les inégalités existantes. Une autre voie est pourtant possible, celle d'un Internet conçu comme un « bien public commun », et qui articule infrastructures publiques, réseaux communautaires, régulation démocratique et innovations technologiques. La question n'est donc pas de savoir si Starlink fonctionne, il fonctionne. La question est de savoir qui décide de l'avenir numérique de l'Afrique, des entreprises en orbite ou des sociétés ancrées au sol.

Notes

1- International Telecommunications Union, « Internet surge slows, leaving 2.7 billion people offline in 2022 », communiqué de presse, 16 septembre 2022.

2- Georges Macaire Eyenga, « Satellite Internet and the Disruption of Telecommunications Infrastructures in Cameroon », Social Studies of Science, 26 décembre 2025, disponible ici.

3- « Pannes majeures d'internet dans au moins 10 pays d'Afrique de l'Ouest », Africanews, 13 août 2024. Voir aussi Julian Pecquet & Sheriff Bojang Jnr, « Pannes d'internet en Afrique de l'Est : quelles raisons, quelles solutions ? », Jeune Afrique, 21 mai 2024, modifié le 19 mars 2025.

4- John Allen,Topologies of power : Beyond territory and networks, Routledge, 2016.

5- Patrick-Félix Abely, « Comment Starlink séduit en RDC malgré son interdiction », 9 avril 2024, Jeune Afrique. Voir aussi Beaugas Orain Djoyum, « Starlink va suspendre son service Internet au Cameroun et dans plusieurs pays africains dès le 30 avril 2024 ». Digital Business Africa, 16 avril 2024.

6- Nqobile Dludla et Bhargav Acharya, « South Africa is not changing policy to suit Musk's Starlink, minister says », Reuters, 27 mai 2025, lire ici.

7- Jacob Kudzayi Mutisi, Starlink can operate without government approval in Zimbabwe, Bulawayo 24 News, 6 mars 2024.

8- Communiqué de l'Agence de régulation des télécommunications, 11 septembre 2024, disponible en PDF ici.

L’église orthodoxe russe à la conquête de l’Afrique

3 février, par Leslie Varenne — , , ,
Le site russe African initiative relate à intervalles réguliers des événements en lien avec le développement de la religion orthodoxe sur le continent. En Ouganda, des élèves (…)

Le site russe African initiative relate à intervalles réguliers des événements en lien avec le développement de la religion orthodoxe sur le continent. En Ouganda, des élèves du séminaire célèbrent leurs mariages respectifs dans la grande tradition orthodoxe ; six habitants de l'île Maurice sont baptisés par un dignitaire de cette Église ; au Mali, des écoliers découvrent la tradition de la Théophanie en regardant des vidéos où les fidèles se plongent dans l'eau glacée par -40 °C. Loin d'être anecdotiques, ces exemples témoignent à la fois de l'importance que Moscou accorde à l'Afrique et de la mise en œuvre d'une véritable stratégie d'influence qui s'inscrit dans le temps long. Avec d'autres instruments, la Chine poursuit une démarche similaire, tandis que les États-Unis se désengagent.

Tiré de MondAfrique.

Du conflit ukrainien à l'Afrique

La présence de l'Église orthodoxe sur le continent africain est longtemps restée marginale. Elle reposait sur deux foyers anciens : l'Égypte d'une part, et l'Éthiopie, christianisée dès le IVᵉ siècle et inscrite dans une tradition orthodoxe orientale ancienne. En dehors de ces espaces, les diasporas grecques installées en Afrique avaient développé ici et là quelques églises. L'ensemble du continent était placé sous l'autorité du Patriarcat d'Alexandrie.

Mais en janvier 2019, dans le contexte du conflit ukrainien, entamé bien avant l'invasion russe de 2022, le monde orthodoxe se divise. Le Patriarcat de Constantinople reconnaît l'Église d'Ukraine comme indépendante de Moscou. Dans la foulée en novembre 2019, celui d'Alexandrie lui emboîte le pas. Pour la Russie, cette situation est inacceptable. Le schisme est consommé. C'est dans ce contexte qu'en décembre 2021, l'Église orthodoxe russe annonce la création de l'Exarchat patriarcal d'Afrique, une structure continentale placée directement sous son autorité. Cette décision marque un tournant. Selon les chiffres avancés par le Patriarcat de Moscou en février 2025, cette institution religieuse comptait déjà 350 paroisses réparties dans 32 pays africains, avec une très forte présence au Kenya. En créant l'Exarchat d'Afrique, le Kremlin – qui utilise l'Église comme outil de l'État, même si ce point ne fait pas consensus au sein du clergé – a joué sur deux tableaux : marginaliser le Patriarcat d'Alexandrie et se doter d'un instrument supplémentaire d'influence. Le continent devient alors un nouveau terrain de recomposition du monde orthodoxe, où enjeux religieux et géopolitiques s'entremêlent.

Un continent de tolérance religieuse

La capacité de la Russie à mobiliser le registre religieux s'inscrit dans un contexte particulier : celui d'une Afrique subsaharienne marquée par une forte tolérance envers toutes les confessions. Dans la plupart des sociétés, les appartenances ne sont ni rigides ni exclusives. Les mariages mixtes entre musulmans et chrétiens sont courants et socialement acceptés ; les conversions sont fréquentes et admises. L'ancien Président Laurent Gbagbo en est un exemple. Baptisé, élève du petit séminaire, il deviendra évangélique, puis après son retour de la prison de la Haye, il réintègrera son ancienne maison lors d'une grande cérémonie à la cathédrale Saint-Paul d'Abidjan. Les enterrements comme certaines commémorations donnent lieu à des cérémonies œcuméniques. Dans cet univers, seul être athée fait figure de blasphème. Ni Dieu, ni maître est toléré mais parfaitement incompris. Le christianisme orthodoxe russe s'insère dans cet environnement comme une offre religieuse supplémentaire, non comme une rupture.

La guerre des valeurs

L'Afrique a déjà connu plusieurs vagues d'immigrations religieuses. Aux XIXᵉ et XXᵉ siècles, les missions catholiques et protestantes arrivent dans les bagages des colonisateurs. À partir de la fin des années 1980, les Églises évangéliques américaines connaissent une croissance spectaculaire ; elles s'inscrivent dans la diffusion du libéralisme économique, avec un fort tropisme messianique. S'il ne faut pas occulter la véritable dimension théologique, aujourd'hui Moscou mobilise la religion dans un cadre d'une confrontation idéologique plus large.

Dans ses discours, Vladimir Poutine fustige souvent l'Occident « amoral », qu'il oppose à la « spiritualité et à la moralité russes ». Il hausse la Russie au rang de « phare des valeurs traditionnelles ». Des propos qui trouvent un écho particulier en Afrique et, plus largement dans de nombreux pays du Sud, hermétiques aux théories du genre et au wokisme vantés inlassablement par les dirigeants américains et européens depuis une vingtaine d'années. Cette déconnexion a largement contribué à la désaffection des Occidentaux sur le continent.

Mais derrière le discours spirituel se joue une autre guerre : celle des valeurs marchandes, sonnantes et trébuchantes. Une bataille d'influence pour l'accès aux opportunités. Irina Abramova, directrice de l'Institut de l'Afrique de l'Académie des sciences, ne s'en cache pas. Dans un long entretien, elle détaille les atouts du continent et les raisons pour lesquelles la Russie s'y implante : « l'Afrique est appelée à devenir l'un des espaces centraux du monde de demain ». Outre des rythmes de croissance économique impressionnants, elle souligne l'importance de la démographie sur le continent : « près de 800 millions d'Africains ont moins de 25 ans, une jeunesse qui représente à la fois énergie, capacité de production et potentiel de consommation ». Il faut, dit-elle, « planter des jalons ». Lucide, elle ajoute : « Faute de s'y inscrire durablement, la Russie, pays de 150 millions d'habitants confronté à une dynamique démographique défavorable, risquerait de se retrouver isolée, tandis que le continent offrant les opportunités économiques et humaines de demain serait investi par d'autres acteurs. » Dans cette interview, Irina Abramova fait également l'éloge de la culture africaine. « Il y a cette combinaison de valeurs : bonté, courte mémoire de la haine. Ils sont bienveillants, comme les Russes, d'ailleurs. Nous sommes pareils. » L'implantation des églises orthodoxes s'inscrit dans ce temps long, dans les liens tissés entre les sociétés. Depuis son retour sur le continent, il y a dix ans, où elle est arrivée sans stratégie géographique, ni sectorielle, la Russie s'est depuis dotée de plusieurs leviers : économiques, sécuritaires, culturels et maintenant religieux.

Pékin, Washington et les autres…

La Russie n'est pas la seule à investir tous azimuts en Afrique. La Chine l'a précédée : depuis le début des années 2000, Pékin a implanté plus de soixante Instituts Confucius sur le continent. Ici, il ne s'agit pas de religion, mais d'apprentissage du mandarin, de diffusion culturelle et de formation des élites, avec une forte implantation au sein des universités africaines. Un champ d'influence qui ne cesse de s'élargir.

Dans le même temps, Washington se désengage progressivement de l'ensemble des instruments traditionnels de son soft power en Afrique : réduction des programmes d'aide et de développement, affaiblissement de l'USAID, recentrage des actions diplomatiques et culturelles, moindre présence dans des secteurs clés comme la santé, l'éducation ou les médias. Ce retrait se reflète également dans les documents stratégiques récents des États-Unis. Dans la nouvelle National Security Strategy (NSS), l'Afrique n'est mentionnée qu'incidemment à la fin du texte. Le National Defense Authorization Act (NDA), publié le 23 janvier dernier, pourtant central pour les priorités budgétaires et capacitaires américaines, ne comporte aucune référence au continent.

Ce silence stratégique entérine le recentrage de Washington sur l'Asie, jugée prioritaire. En outre, l'administration américaine ne cherche même plus à contenir ses adversaires en Afrique ; elle sait que cette bataille est perdue d'avance. La Russie domine le récit. Dans une enquête d'opinion réalisée entre 2023 et 2024, Vladimir Poutine prend la tête des dirigeants inspirant le plus confiance. La guerre économique avec Pékin est, elle aussi tranchée depuis longtemps. Les échanges commerciaux entre les États-Unis et l'Afrique représentent aujourd'hui moins d'un quart de ceux entre le continent et la Chine. Washington est également conscient que, malgré leurs positions géographiques et historiques, ses alliés européens sont trop affaiblis pour être en capacité de jouer le rôle d'endiguement de ses concurrents, comme ils l'avaient fait avec le communisme pendant la guerre froide. Une autre époque, quand les élites africaines choyées par l'URSS bénéficiaient de formations dispensées entre autres à l'Université Patrice Lumumba de Moscou : celle d'un matérialisme pur et dur qui combattait l'opium du peuple. Du marxisme au grand retour de la spiritualité…

USA/Afrique : Privatisation de l’aide à la santé

3 février, par Paul Martial — ,
Les récents accords conclus entre les États-Unis et une quinzaine de pays africains redessinent en profondeur la coopération sanitaire sur le continent, alors même que (…)

Les récents accords conclus entre les États-Unis et une quinzaine de pays africains redessinent en profondeur la coopération sanitaire sur le continent, alors même que Washington vient de quitter l'Organisation mondiale de la santé (OMS).

Au service des trusts états-uniens

Ces nouveaux partenariats s'inscrivent dans la stratégie dite « America First Global Health », qui conditionne l'aide sur les priorités américaines. Washington a ainsi signé, en décembre, avec une quinzaine de pays, des mémorandums fixant des objectifs précis de surveillance épidémique, de renforcement des laboratoires et d'amélioration des systèmes d'information sanitaire. En apparence, l'Afrique y gagne : visibilité politique accrue, flux financiers, promesse de modernisation de systèmes de santé souvent fragiles.

Mais cette montée en puissance du bilatéral intervient au moment où les États-Unis tournent le dos à l'OMS, dont ils étaient le principal contributeur. Ce retrait risque de fragiliser les mécanismes collectifs de réponse aux crises sanitaires, qui bénéficient largement aux pays africains. Il prive l'Organisation d'une part décisive de son budget et accentue la concurrence entre cadres multilatéraux et privés, alors que la lutte contre les pandémies exige coordination et partage de données à l'échelle mondiale. Or, les nouveaux textes conclus avec les capitales africaines prévoient un accès privilégié de Washington aux informations sanitaires et aux échantillons d'agents pathogènes, au seul bénéfice des trusts pharmaceutiques américains. Comme souvent, l'argent public est dépensé pour l'aide, mais le « retour sur investissement » profite aux entreprises privées. Quant aux gouvernements africains, ils sont pris dans un chantage où le financement de leurs politiques sanitaire implique un abandon de leur souveraineté.

Des dérives inquiétantes

Déjà, des dérives sont constatées. En Zambie, l'accès aux fonds d'aide a été conditionné à un accord permettant aux entreprises des USA d'exploiter les richesses en terres rares du pays.
Aux États-Unis, la stratégie de Robert F. Kennedy Jr., secrétaire à la Santé, vise à disqualifier la politique vaccinale et à susciter le doute. Cela lui permet de justifier la remise en cause des recommandations américaines et la réduction des financements à la Global Alliance for Vaccines and Immunization (Gavi). Début janvier, il a retiré la recommandation de vaccination universelle des nouveau-nés contre l'hépatite B, invoquant le principe de précaution malgré son efficacité et sa sécurité largement démontrées. Parallèlement, il a financé une étude en Guinée-Bissau pour examiner les soi-disant conséquences sur le neurodéveloppement. Cette étude heurte l'éthique : elle prive délibérément une partie des nourrissons d'un vaccin immédiat, alors que la prévalence de l'hépatite B dans ce pays ouest africain y est très élevée et que le vaccin constitue une intervention de référence, sûre et vitale pour prévenir cirrhoses et cancers du foie. Devant le tollé cette étude devrait être abandonnée.

Paul Martial

******

Abonnez-vous à notre lettre hebdomadaire - pour recevoir tous les liens permettant d'avoir accès aux articles publiés chaque semaine.

Chaque semaine, PTAG publie de nouveaux articles dans ses différentes rubriques (économie, environnement, politique, mouvements sociaux, actualités internationales ...). La lettre hebdomadaire vous fait parvenir par courriel les liens qui vous permettent d'avoir accès à ces articles.

Remplir le formulaire ci-dessous et cliquez sur ce bouton pour vous abonner à la lettre de PTAG :

Abonnez-vous à la lettre

Niger : la junte face à ses mirages, ou l’art de transformer l’échec en victoire

3 février, par Mohamed Ag ahmedou — , ,
À Niamey, le pouvoir militaire persiste à nier la réalité sécuritaire. Après l'attaque spectaculaire contre la base aérienne 101 et l'aéroport international Diori Hamani, le (…)

À Niamey, le pouvoir militaire persiste à nier la réalité sécuritaire. Après l'attaque spectaculaire contre la base aérienne 101 et l'aéroport international Diori Hamani, le général Abdourahamane Tiani a une nouvelle fois préféré la fuite en avant rhétorique à l'examen lucide de ses propres responsabilités.

Écrit par Mohamed AG Ahmedou, journaliste spécialiste des dynamiques politiques et sécuritaires sahelo-sahariennes.

La défaite travestie en triomphe :

Le général Abdourahamane Tiani, à l'image de ses homologues de l'Alliance des États du Sahel (AES), ne s'avoue jamais vaincu. Acculé, il s'emploie inlassablement à transformer les revers les plus cinglants en victoires imaginaires. Une mécanique bien rodée, nourrie par l'énergie du désespoir, où la mise en scène supplante les faits.L'histoire politique regorge de ces figures autoritaires pour qui le déni est une méthode de gouvernement. Les dictateurs, hier comme aujourd'hui, trichent avec la réalité, simulent des succès et s'auto-convainquent de leur infaillibilité. Le manuel est connu, documenté, presque scolaire : nier l'échec, proclamer la victoire, désigner des ennemis, et surtout ne jamais rendre de comptes.L'attaque surprise contre la base aérienne 101 de Niamey et l'aéroport international Diori Hamani, survenue récemment, aurait pu constituer un moment de vérité. Elle fut au contraire l'occasion d'une nouvelle démonstration de cette dramaturgie autoritaire.

Une attaque majeure, un silence sur les failles :

Les faits sont pourtant lourds de conséquences. L'attaque a causé des dégâts considérables :Plusieurs sources ont rapporté qu'au moins 16 soldats nigériens tués, 9 membres russes d'Africa Corps morts, 5 soldats italiens également touchés, la destruction du centre stratégique des forces unifiées de l'AES, plusieurs drones et aéronefs militaires incendiés et des avions civils criblés de balles, dont deux appareils de la compagnie togolaise ASKY et un avion d'Air Côte d'Ivoire.Il s'agit là d'une atteinte sécuritaire d'une ampleur inédite dans l'histoire récente du Niger. Pourtant, au lieu d'un bilan rigoureux, d'une reconnaissance des failles du dispositif sécuritaire ou d'un hommage sobre aux victimes, le chef de la junte a opté pour des bains de foule orchestrés, des déclarations martiales et une autosatisfaction déplacée.

Quand l'échec devient un outil de propagande :

Dans les régimes autoritaires, l'échec n'est jamais admis : il est recyclé. La défaite devient un acte de résistance, l'impréparation un plan stratégique, l'isolement diplomatique une posture souverainiste assumée.Le raisonnement frôle l'absurde : « si l'on nous attaque, c'est que nous sommes forts ».La réalité est tout autre. Si le Niger est attaqué, c'est parce qu'il est fragile, isolé, mal gouverné, et livré à l'improvisation sécuritaire d'une junte incapable de protéger ses infrastructures vitales.Depuis son arrivée au pouvoir, plus de 2 000 soldats nigériens ont perdu la vie face aux groupes armés terroristes – JNIM, EIGS et ISWAP. Un chiffre accablant, systématiquement évacué du discours officiel.

La fabrique de l'ennemi extérieur :

Pour masquer cet échec structurel, le général Tiani s'est une nouvelle fois réfugié dans une rhétorique complotiste. Lors de ses prises de parole, il a multiplié les accusations contre la France, le Bénin et la Côte d'Ivoire, allant jusqu'à proférer des propos injurieux et menaçants à l'encontre d'Emmanuel Macron, Patrice Talon et Alassane Ouattara, désignés sans preuve comme commanditaires de l'attaque.Cette stratégie n'est ni nouvelle ni originale. Elle vise à contenir la colère interne, à détourner l'attention d'un peuple confronté à l'insécurité chronique, à la pauvreté, à l'effondrement économique et à l'isolement diplomatique.Depuis 2024 et 2025, le chef de la junte n'a cessé de faire des révélations sensationnalistes sur de prétendus complots impliquant la France, le Nigeria et le Bénin, accusés d'armer les groupes djihadistes. Ironie tragique : malgré ces alertes répétées, il n'a pas su anticiper une attaque préparée pendant près de trois mois au cœur même de Niamey.

Une responsabilité régionale occultée :

Un autre silence interpelle : celui sur la situation au Mali voisin. Le groupe État islamique au Grand Sahara (EIGS), auteur de l'attaque, est implanté depuis 2022 dans plusieurs localités de la région de Ménaka, Tidermène, Inékar, Anderboukane, où il dispose de bases connues, au vu et au su des autorités maliennes.Plus de cinq départements des régions de Gao et de Ménaka échappent aujourd'hui au contrôle de l'État malien. Cette progression djihadiste, facilitée par le laxisme et l'aveuglement stratégique du régime d'Assimi Goïta, a directement favorisé l'extension de la menace vers le Niger, notamment à Banibangou, Téra, Flingué et Assamaka, où plus de 2 000 civils ont été tués en 2025.Pourtant, ce constat est soigneusement évité dans le discours des juntes de l'AES, préférant l'anathème extérieur à l'autocritique régionale.

Des représailles contre des civils désarmés :

Dans les jours qui ont suivi l'attaque du 29 janvier contre la base militaire nigérienne de Niamey, une patrouille de l'armée s'est rendue dans le village de Bartchawal, non loin de la capitale. Selon plusieurs sources concordantes, dont des défenseurs nigériens des droits humains, cette opération s'est soldée par l'exécution de deux civils non armés : Cheikh Hamid Ag Almouner, marabout âgé, convalescent, membre de la communauté touarègue Kel Assouk, et son accompagnateur Sidi Takioune. Les deux hommes auraient été tués en représailles à l'attaque pourtant revendiquée et attribuée à des éléments identifiés de l'État islamique au Grand Sahara (EIGS). D'après une publication du défenseur des droits humains Intinicar Alassane, les victimes ont été inhumées le vendredi 30 janvier au cimetière du quartier Yantala, au cœur de Niamey. Cet épisode illustre une dérive désormais récurrente dans les pays du Sahel dirigés par des juntes militaires : incapables de neutraliser durablement les groupes armés terroristes, certaines armées s'en prennent à des civils sans défense, alimentant un cycle de violences, de frustrations et de défiance, au détriment même de la lutte contre le terrorisme qu'elles prétendent mener.

Le récit contre la réalité :

Le général Tiani gouverne par le récit plus que par les faits. Il se met en scène en chef assiégé, héros solitaire face à des ennemis multiples. Une posture victimaire efficace, mais qui ne peut masquer indéfiniment l'effondrement de l'État.Pendant ce temps, le Niger s'enfonce l'insécurité progresse, l'économie se contracte, les alliances se délient, l'État s'affaisse.

Toute dictature repose sur une fiction centrale :

l'infaillibilité du chef. Reconnaître l'échec, ce serait faire s'écrouler l'édifice. Alors, les boucs émissaires prolifèrent, les slogans remplacent les politiques publiques, et la peur tient lieu de gouvernance.Mais l'histoire est têtue. Quand les mirages se dissipent, le dictateur cesse d'être un homme providentiel. Il devient un problème. Et aucun récit, aussi bruyant soit-il, ne peut éternellement masquer l'échec.

******

Abonnez-vous à notre lettre hebdomadaire - pour recevoir tous les liens permettant d'avoir accès aux articles publiés chaque semaine.

Chaque semaine, PTAG publie de nouveaux articles dans ses différentes rubriques (économie, environnement, politique, mouvements sociaux, actualités internationales ...). La lettre hebdomadaire vous fait parvenir par courriel les liens qui vous permettent d'avoir accès à ces articles.

Remplir le formulaire ci-dessous et cliquez sur ce bouton pour vous abonner à la lettre de PTAG :

Abonnez-vous à la lettre

Iran. « Gérer la crise : sanctions, austérité, mobilisations sociales, répression »

3 février, par Ida Nikou — , ,
[Nous publions ci-dessous la traduction en français d'une analyse par Ida Nikou des mécanismes qui ont conduit à la crise du régime iranien caractérisé par une intrication du (…)

[Nous publions ci-dessous la traduction en français d'une analyse par Ida Nikou des mécanismes qui ont conduit à la crise du régime iranien caractérisé par une intrication du pouvoir des Gardiens de la révolution, de leurs fondations et du pouvoir théocratique qui les bénit. Un régime qui fait face à montée des mobilisations sociales, une explosion sans précédent en termes sociaux et géographiques qui a débouché sur un massacre monstrueux propre à un système de domination prêt à tout pour se perpétuer. Il convient toutefois, en introduction, de rappeler l'ampleur du massacre à huis clos.

Tiré d'À l'encontre.

HRANA-Human Rights Activists News Agency, le 30 janvier, le présente ainsi : « Selon les dernières données agrégées de HRANA au trente-quatrième jour depuis le début des manifestations, le nombre total de décès confirmés s'élève à 6563. Parmi eux, 6170 étaient des manifestants, 124 étaient des enfants de moins de 18 ans, 214 étaient des forces affiliées au gouvernement et 55 étaient des civils non manifestants. 17'091 cas sont toujours en cours d'examen. Le nombre de civils blessés s'élève à 11'021, le nombre total d'arrestations à 49'070, le nombre d'arrestations d'étudiants à 80, le nombre de cas signalés d'aveux forcés à 289 et le nombre de convocations par les institutions de sécurité à 11'027. En outre, un total de 660 incidents liés aux manifestations ont été enregistrés dans 203 villes de 31 provinces. » Réd. A l'Encontre)

***

Le 28 décembre 2025, des manifestations ont éclaté dans plusieurs villes d'Iran en réponse à l'effondrement de la monnaie et à la spirale à la hausse des prix à la consommation. Alors que le taux de change devenait de plus en plus volatil, certains secteurs du Grand Bazar et des centres commerciaux de Téhéran ont fermé leurs portes. L'évolution rapide des prix a rendu impossibles les importations, la fixation des prix et le commerce.

L'État a rapidement mis en œuvre une mesure d'urgence prévue dans son budget pour l'exercice 2025-2026 : il a supprimé les taux de change préférentiels pour les biens essentiels et pour les principaux intrants de production [taux préférentiels qui profitaient à des fondations contrôlées par les Gardiens de la révolution ; les fondation aux mains de ces derniers contrôlent des secteurs économiques – réd.]. Les responsables ont présenté cette mesure comme une réforme anti-corruption et ont promis une compensation directe sous forme de transferts en espèces et d'aides ciblées.

Dans la pratique, ce changement a accéléré la hausse déjà rapide des prix et a encore érodé le pouvoir d'achat, faisant peser le fardeau sur les ménages. L'inflation officielle en décembre 2025 était d'environ 42%, mais le coût des produits alimentaires de base a augmenté beaucoup plus rapidement, atteignant 72% par rapport à l'année précédente, rendant les produits de première nécessité tels que le pain et les produits laitiers inaccessibles pour une grande partie de la classe laborieuse. Début janvier 2026, la suppression des taux de change préférentiels n'avait fait qu'aggraver la pression sur la consommation quotidienne, et les protestations se sont transformées en manifestations de masse dans tout le pays. Ces dernières ont duré plusieurs semaines.

Ce n'était pas la première fois que les dirigeants iraniens provoquaient des émeutes en introduisant des mesures régressives au nom de la réforme. Au cours de la dernière décennie, les gouvernements successifs ont présenté la libéralisation des prix et les ajustements monétaires comme des mesures nécessaires pour stabiliser les marchés et lutter contre la corruption et les profits abusifs des secteurs initiés. Dans la pratique, ces politiques ont fonctionné comme des mesures d'austérité, transformant les programmes sociaux basés sur les services en aides financières qui perdent rapidement de leur valeur dans un contexte d'inflation chronique.

Les hausses des prix du carburant en 2010, puis en 2019, sont des exemples notables de cette politique de choc, la seconde ayant déclenché un soulèvement massif contre la détérioration des conditions économiques. Les deux manifestations ont alors été réprimées de manière meurtrière. La situation actuelle suit la même trajectoire, mais avec une intensité accrue. Cette fois-ci, les mesures d'austérité déguisées ont été mises en œuvre dans un contexte de protestation économique. À la mi-janvier, on estimait que le gouvernement avait tué des milliers de personnes et avait plongé le pays dans un black-out à durée indéterminée des communications (Internet et téléphone), au cours de l'un des épisodes les plus meurtriers de l'histoire de la République islamique depuis les purges des dissidents politiques dans les années 1980.

L'économie politique des sanctions

La plupart des commentaires sur la crise politique en Iran oscillent entre deux récits commodes et réducteurs. Le problème réside soit dans la corruption et la mauvaise gestion, comme si l'économie iranienne fonctionnait dans un vide, à l'abri du capitalisme mondial, soit, faisant écho au discours de l'État iranien, dans les sanctions et l'hostilité impérialiste sont considérées comme la seule cause des problèmes du pays. Ces deux récits simplifient une réalité complexe. La question la plus pertinente est de savoir comment les sanctions ont été intégrées dans l'économie politique iranienne de manière à servir les intérêts de la classe dirigeante. Les sanctions n'ont pas suspendu la restructuration orientée vers le marché en Iran. Elles l'ont remodelée en élargissant le pouvoir discrétionnaire de l'État sur l'accès aux dollars, aux licences et aux contrats, et en créant de nouvelles opportunités de profits pour les privilégiés du régime, cela sous le couvert de la réforme. Tout compte rendu sérieux de la crise iranienne doit aborder à la fois le régime de sanctions externes et le mécanisme interne qui gère la crise par l'austérité et la répression.

Les sanctions ont façonné l'économie politique de l'Iran depuis 1979, avec une forte escalade en 2012 visant le pétrole et la finance ; et en 2018 après le retrait des États-Unis de l'accord nucléaire (lorsque les sanctions ont été réimposées) et à nouveau fin 2025 avec le rétablissement des sanctions « snapback » [mécanisme de rétablissement automatique des sanctions tel que prévu dans l'accord de 2015] au niveau de l'ONU et de l'UE. Au cours des 15 dernières années, ces mesures punitives se sont traduites par une inflation chronique, l'effondrement des salaires réels et une crise croissante de la reproduction sociale. Depuis fin 2017, les luttes pour les conditions de vie ont débouché à plusieurs reprises sur des conflits socio-politiques ouverts, du soulèvement de 2017-2018 aux manifestations contre la hausse du prix du carburant en 2019, en passant par des mobilisations décentralisées récurrentes sur les lieux de travail et dans les collectivités. Une vague de protestations syndicales qui dure depuis une décennie s'est également poursuivie, avec la mobilisation des enseignants, des retraités et des travailleurs contractuels du secteur pétrolier et pétrochimique autour des contrats, des salaires, des retraites et du coût de la vie. [A cela il faut ajouter, comme Nima Shokri, professeur à l'United Nation University, le décrit dans un récent article – The Conversation, 26 janvier – , les profondes crises structurelles et environnementales qui s'expriment entre autres dans le manque de ressources hydriques, la baisse massive de la productivité de la terre et des interruptions des réseaux énergétiques. – Réd.]

Les sanctions n'ont pas contribué à la crise simplement en réduisant les ressources. Elles ont également redéfini qui en profite et comment. En créant une pénurie de devises fortes et en bloquant les paiements transfrontaliers courants, elles ont poussé le commerce vers des circuits opaques, affaibli la monnaie et rendu les prix des biens de base de plus en plus instables. L'un des résultats est ce que beaucoup en Iran appellent « l'économie de confiance », en référence à l'expansion des intermédiaires qui maintiennent les exportations, en particulier le pétrole, en contournant les restrictions bancaires et SWIFT [e réseau sécurisé de messagerie financière internationale]. Ces courtiers, souvent liés à des réseaux étatiques ou quasi étatiques, tirent profit des commissions, des marges sur les taux de change et du contrôle du moment où les paiements sont effectués, notamment en retardant ou en retenant les recettes d'exportation qui sont censées être rapatriées dans le pays. Depuis 2018, les déclarations officielles ont affirmé à plusieurs reprises qu'une part importante des devises étrangères provenant des exportations n'avait pas été rapatriée, certaines estimations atteignant 30%, soit des dizaines de milliards de dollars.

Un mécanisme similaire mais distinct fonctionne au sein de l'économie nationale. L'État a tenté de gérer la volatilité par le biais de taux de change multiples, de devises préférentielles et d'autorisations d'importation discrétionnaires, transformant ainsi l'accès aux sphères politiques en source de profit. Lorsque les devises fortes sont rares, le régime d'allocation de l'État canalise les dollars subventionnés et les licences d'importation par le biais d'un contrôle institutionnel qui favorise de manière prévisible les entreprises ayant des liens politiques, créant ainsi des opportunités lucratives pour celles qui sont les plus proches de ces goulets d'étranglement.

Le scandale de la société Debsh Tea en est un exemple flagrant. Entre 2019 et 2022, Debsh Tea Company, un importateur et producteur privé, a reçu des milliards de dollars en devises préférentielles destinées à des importations essentielles. Fin 2023, les organismes de supervision iraniens et des rapports liés au pouvoir judiciaire ont affirmé qu'une partie importante de ces devises subventionnées n'avait pas été utilisée pour les importations déclarées, mais avait été détournée vers des transactions sur le marché libre, transformant l'accès à des dollars bon marché en un profit rapide en exploitant l'écart entre les taux de change préférentiels et ceux du marché. Les sommes déclarées, qui s'élevaient à plus de 3 milliards de dollars, étaient suffisamment importantes pour couvrir plusieurs années de demande nationale en thé ou financer d'importants investissements publics.

Tous les cas ne font pas la une des journaux nationaux, mais le mécanisme est bien connu. Des scandales similaires suite à des audits ont déjà fait surface, concernant l'accès préférentiel à des devises étrangères qui ne correspondaient pas aux registres d'importation vérifiés ni à aucun retour d'argent documenté. Un exemple largement cité est le litige devant la Cour suprême d'audit concernant 4,8 milliards de dollars de devises préférentielles qui auraient été versés à des importateurs sans qu'aucune importation correspondante n'ait été documentée.

Lorsque la crise de légitimité qui en résulte devient intolérable, l'État met en place des mesures correctives présentées comme des réformes anticorruption. Dans la pratique, ces politiques renforcent l'austérité et provoquent des chocs soudains sur les prix. La politique de santé en est un exemple clair. La réforme dite Darooyar, une refonte des subventions pour les médicaments en 2022, a mis fin aux devises étrangères préférentielles pour les médicaments et a transformé la subvention en un système de remboursement basé sur l'assurance. En théorie, les patients paieraient moins cher à la pharmacie, tandis que les assureurs et l'État couvriraient la différence. Dans la pratique, la chaîne de financement ne s'est jamais stabilisée : les retards de remboursement et les pénuries de liquidités ont augmenté les frais à la charge des patients et ont créé des écarts persistants dans l'accès aux soins, tant pour les patients que pour les pharmacies. Dans le même temps, le gouvernement a tiré profit des gains fiscaux liés aux variations du taux de change, et les banques ont bénéficié du fait que les fournisseurs et les importateurs ont davantage recouru à des emprunts coûteux. La politique en matière de carburant a suivi un schéma similaire. Les hausses de prix ont été justifiées comme un moyen de financer une redistribution ciblée par le biais de transferts en espèces, mais ces transferts ont rapidement pris du retard par rapport à la forte inflation, laissant les ménages absorber l'écart croissant entre ce qu'ils recevaient et le coût réel du carburant.

La réponse générale de l'État à la crise budgétaire provoquée par les sanctions suit une voie bien connue. Plutôt que de remplir ses obligations grâce à un financement public stable, l'Etat s'est appuyé sur la privatisation, les échanges de dettes contre des actifs et les programmes d'« utilisation productive » (Movaledsazi) qui transfèrent les actifs publics entre les mains du secteur privé. Le système de retraite en est un exemple notable. Au lieu de rembourser sa dette envers la sécurité sociale en espèces, le gouvernement a de plus en plus transféré des actions d'entreprises publiques, forçant de fait le système de retraite à financer les prestations par le biais de dividendes, de ventes d'actifs et de rendements d'investissement. Cette politique transfère le risque aux retraités en liant leurs moyens de subsistance aux performances du marché et à l'inflation plutôt qu'à des droits stables.

Il en résulte une économie politique soumise dans laquelle l'austérité devient un outil de gouvernance et la rareté génère des profits pour ceux qui bénéficient d'un accès privilégié. Au lieu de protéger les ménages par des prestations sociales, les réformes dites anti-corruption transfèrent les coûts et les risques vers le bas par la dévaluation et la suppression des subventions, tout en préservant les systèmes d'allocation qui favorisent les élites bien connectées. Ce schéma est largement observé dans les analyses de l'inégalité et de la répartition réalisées à l'époque des sanctions. Selon des estimations officielles récentes (voir article sur les sanctions d'Esfandyar Batmanghelidj et Zep Kalb, dans Jacobin du 28 août 2023), la pauvreté touche environ un tiers de la population ; de même, la Banque mondiale estime que près de 10 millions de personnes sont tombées dans la pauvreté au cours de la dernière décennie.

La redistribution vers le bas est visible dans la rapidité avec laquelle les chocs économiques se propagent du centre commercial vers les villes et les provinces périphériques, ainsi que dans les formes de colère qu'ils suscitent. Dans les régions longtemps marginalisées de l'ouest de l'Iran, dans des villes comme Abdanan, la crise a frappé plus tôt et plus fort que dans de nombreuses provinces centrales, laissant derrière elle un profond sous-investissement, un taux chômage élevé et une pauvreté endémique. Au cours de la récente vague de protestations, les manifestants ont pris d'assaut un supermarché et déchiré des sacs de riz, répandant les grains sur le sol et dans la rue plutôt que de les emporter. Fin décembre, un sac de riz de 10 kg se vendait environ plusieurs millions de tomans, soit l'équivalent d'un mois de salaire minimum. Ce geste n'était pas tant un vol qu'un refus et un rejet public d'un système qui transforme un produit de base en un luxe tout en exigeant que les gens acceptent l'humiliation comme une soumission quotidienne.

Lorsque la crise est gérée par des transferts chocs plutôt que par la redistribution équitable, la politique devient partie intégrante du problème, créant un cercle vicieux. À mesure que l'instabilité économique s'intensifie, l'État réagit par de nouvelles mesures d'austérité présentées comme des réformes. Les ménages ne perçoivent pas ces mesures comme une solution, mais comme un transfert des coûts qui aggrave la crise de la survie quotidienne. Les voies habituelles de plainte et de médiation perdent leur crédibilité. Les citoyens peuvent adresser des pétitions aux responsables et aux institutions, mais ces mêmes institutions mettent en œuvre les réformes néfastes ou n'ont pas le pouvoir de les inverser. À mesure que cette légitimité s'érode, la pression s'accumule jusqu'à ce qu'un élément déclencheur transforme les difficultés économiques en un mouvement de protestation national. Une fois que la contestation déborde des canaux institutionnels, l'État la traite de plus en plus comme un trouble à l'ordre public. Avec moins de mécanismes d'intégration crédibles, la répression devient courante, car c'est le seul outil qui reste pour maintenir le contrôle.

Signaux externes, escalade interne

Ce qui a rendu cette vague de soulèvements plus meurtrière, c'est l'interaction entre l'escalade externe et interne. Les Iraniens n'avaient pas besoin d'encouragements extérieurs pour descendre dans la rue : l'effondrement de la monnaie, les salaires sans commune mesure avec l'inflation et l'érosion des conditions de survie quotidiennes étaient des conditions suffisantes pour déclencher la révolte. L'escalade externe a plutôt augmenté le coût de la contestation d'une manière différente, moins par le biais d'un soutien matériel que par le biais de discours et de signaux. Lorsque les responsables américains et israéliens présentent les manifestations comme un théâtre de guerre et un changement de régime, l'État peut plus facilement recadrer la contestation massive comme une menace pour la sécurité et y répondre par une répression de type contre-insurrectionnel.

Les figures de l'opposition en exil, notamment le prétendant au trône, Reza Pahlavi (fils du shah d'Iran renversé lors de la révolution de 1979), ont tenté de présenter le soulèvement comme un mouvement de transition et ont appelé à l'escalade, notamment en demandant à plusieurs reprises une intervention étrangère pour faciliter le retour de Pahlavi en tant que leader national. Dans le même temps, les responsables états-uniens et israéliens ont publiquement fait allusion à leur propre implication, se vantant de leurs ressources sur le terrain (Times of Israel, 3 janvier 2026, déclaration de Mike Pompeo, ancien secrétaire d'Etat de Trump I), parlant avec désinvolture d'armer les manifestants et promettant que « l'aide est en route ». Leur posture ne fait que renforcer l'affirmation propagandiste de l'État selon laquelle la contestation est une opération étrangère. Les responsables iraniens ont à leur tour présenté les manifestations comme une prolongation de la guerre de 12 jours avec Israël [et aussi les Etats-Unis] en juin 2025.

Il en résulte un double discours qui profite à tout le monde sauf aux Iraniens de base. D'un côté, les signaux extérieurs transforment la véritable contestation populaire en un champ de bataille par procuration où la mort devient un dommage collatéral sur la voie du changement de régime. De l'autre, la République islamique considère toute rhétorique de changement de régime comme la preuve que les manifestants sont des terroristes, des espions et des agents ennemis plutôt que des citoyens ayant des revendications légitimes. En ce sens, la réponse de l'État iranien et la politique des puissances extérieures partagent une caractéristique fondamentale : tous deux considèrent que la vie des Iraniens est sacrifiable au profit du pouvoir et du profit.

Les manifestations ont certes été réprimées massivement pour l'instant, mais les conditions qui les ont générées restent inchangées. Rien n'indique que l'État soit capable ou disposé à entreprendre les réformes structurelles et sociales nécessaires pour résoudre fondamentalement la crise de la survie quotidienne. Alors qu'il ne peut pas lever directement les sanctions, il n'a montré que peu d'intérêt pour réduire l'exposition des familles à l'inflation, lutter contre la précarité des conditions de vie ou rétablir un minimum de crédibilité en matière de protection sociale et de représentation. L'instabilité monétaire et la volatilité des prix sont de plus en plus considérées comme des conditions normales, et non comme des urgences à résoudre. À chaque cycle d'austérité suivi de manifestations, la crise s'aggrave et le recours à la force brutale, massive devient la méthode de contrôle par défaut. L'avenir est incertain, mais la direction à prendre ne l'est pas. Tant que la crise sera gérée par l'austérité et les balles, et tant que les puissances extérieures traiteront la vie des Iraniens comme des instruments de pression et de changement de régime, les coûts continueront d'augmenter et d'autres personnes mourront. (Article publié sur le site Merip Report – Middle East Research and Information du 29 janvier 2026 ; traduction-édition rédaction A l'Encontre)


Ida Nikou est titulaire d'un doctorat en sociologie de l'université Stony Brook et étudie comment les sanctions, l'austérité et la restructuration financière remodèlent le travail, le bien-être et le pouvoir de l'État en Iran.

Les Kurdes et le régime syrien

3 février, par Gilbert Achcar — , ,
Les développements récents dans le nord de la Syrie – en particulier à l'est de l'Euphrate – ont de graves implications tant pour la condition kurde que pour la situation (…)

Les développements récents dans le nord de la Syrie – en particulier à l'est de l'Euphrate – ont de graves implications tant pour la condition kurde que pour la situation syrienne en général.

28 janvier 2026
Gilbert Achcar
Professeur émérite, SOAS, Université de Londres
Abonné·e de Mediapart
https://blogs.mediapart.fr/gilbert-achcar/blog/280126/les-kurdes-et-le-regime-syrien

Les développements récents dans le nord de la Syrie – en particulier à l'est de l'Euphrate – ont de graves implications tant pour la condition kurde que pour la situation syrienne en général. Examinons ces implications, en commençant par la question kurde.

L'Administration autonome du nord-est de la Syrie se trouve désormais dans une situation critique, ayant perdu une part importante du territoire qu'elle contrôlait jusqu'ici. Ces pertes incluent principalement des enclaves kurdes situées dans des régions majoritairement arabes, comme Alep, ainsi que des zones majoritairement arabes à l'est de l'Euphrate, notamment Raqqa et Deir ez-Zor. La principale cause de ce revers réside dans l'abandon par l'administration Trump de l'alliance que Washington avait forgée il y a plus de dix ans avec les forces kurdes syriennes dans la lutte contre Daech. Tom Barrack, le représentant local de l'administration Trump, a cyniquement déclaré que l'utilité de ces forces kurdes pour Washington était « largement périmée ».

Une fois de plus, le mouvement national kurde paie le prix de sa dépendance envers un allié dont l'absence de fiabilité est historiquement bien établie. Au début des années 1970, le mouvement kurde dans le nord de l'Irak, dirigé par la famille Barzani, avait misé sur le soutien du Shah d'Iran contre le régime baasiste. Ce pari s'est terminé en catastrophe lorsque le Shah a poignardé le mouvement dans le dos après avoir assuré ses propres objectifs grâce à un accord avec Bagdad. Ayant utilisé le mouvement kurde comme une carte dans sa confrontation avec l'Irak, il s'en est débarrassé une fois ses objectifs atteints. Depuis les années 1990, la famille Barzani s'est alliée à un autre ennemi juré du peuple kurde : l'État turc. Ils ne soutiendront pas les forces dirigées par le Parti de l'Union démocratique (PYD) dans le nord-est de la Syrie contre la Turquie et ses alliés, tout comme ils ne soutiennent pas les forces du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK) dans le nord de l'Irak face aux incursions turques répétées. Ils cherchent plutôt à étendre leur influence dans le nord de la Syrie avec l'approbation d'Ankara.

Le PYD, pour sa part, récolte également les conséquences de la contradiction entre ses principes proclamés et ses pratiques réelles. Bien que le parti revendique son adhésion aux idéaux anarchistes auxquels le chef du PKK s'est converti dans la prison turque où il est détenu, avant d'être adoptées par son organisation, il n'a pas réussi à établir une véritable autonomie démocratique dans les zones à majorité arabe qu'il a saisies avec le soutien des États-Unis à l'est de l'Euphrate. Plutôt que d'autonomiser les communautés locales, il a imposé son autorité d'une manière largement perçue par la population arabe comme une domination nationaliste kurde. Cela explique l'effondrement rapide des forces affiliées au PYD dans ces régions : les tribus arabes locales ont préféré réintégrer l'État syrien sous le nouveau régime de Damas, surtout après que le soutien de Washington fut passé du mouvement kurde au gouvernement syrien. Si les majorités arabes de ces régions avaient connu une véritable autonomie démocratique, elles auraient été certainement prêtes à la défendre contre toute tentative d'un régime basé à Damas de la démanteler afin de réimposer une autorité centralisée.

En observant les événements récents sur la scène syrienne de manière plus générale, on est frappé par le contraste entre la posture du nouveau régime syrien envers les zones contrôlées par les Kurdes au nord et sa position envers l'occupation israélienne, ainsi que la région majoritairement druze bordant le plateau du Golan occupé au sud. Ce contraste rappelle le slogan lancé par la résistance palestinienne et le Mouvement national libanais en 1976, face à l'intervention brutale du régime de Hafez el-Assad pour les réprimer et étendre le contrôle de Damas sur le Liban avec l'approbation de Washington : « Lion (asad en arabe) au Liban et lapin dans le Golan. » On pourrait appliquer cette même formule à juste titre au comportement du régime d'Ahmed al-Sharaa, qui agit comme un lion contre les Kurdes du nord tout en accommodant l'État sioniste – allant jusqu'à conclure des accords de sécurité avec lui – malgré l'occupation par Israël d'une portion stratégique du territoire syrien depuis près d'un demi-siècle.

Quoi qu'on puisse dire des politiques antidémocratiques menées par Hayat Tahrir al-Cham (HTC) dans sa volonté de consolider son contrôle sur le territoire de l'État syrien – politiques déjà discutées (voir « Syrie : Pêche en eau trouble », 6 mai 2025) – une distinction fondamentale existe néanmoins du point de vue des intérêts du nouveau régime entre, d'une part, l'extension de son autorité sur les zones majoritairement arabes à l'est de l'Euphrate, ainsi que leurs champs pétrolifères, qui représentent une source vitale de revenus pour l'État syrien, et d'autre part, la poursuite de sa campagne contre les régions à majorité kurde du nord, malgré le coût potentiel élevé en vies humaines et ressources qu'une telle campagne implique, et bien qu'elle n'apporte aucun bénéfice important au nouveau régime de Damas.

Cela soulève une question évidente : pourquoi HTC poursuit-elle un combat dont elle n'a pas besoin, alors qu'elle fait face à des priorités politiques et économiques bien plus pressantes – des priorités par rapport à ses propres intérêts, sans parler de ceux du pays ? La réponse renvoie clairement à l'intérêt de l'État turc. L'autonomie kurde dans le nord-est de la Syrie constitue une préoccupation turque, du fait de son lien avec le mouvement de libération nationale kurde au sein de l'État turc lui-même. Ce n'est pas, et ne devrait pas être, une préoccupation syrienne. L'implication du nouveau régime de Damas dans ce conflit n'est qu'une autre manifestation de sa soumission à l'alliance turco-états-unienne, tout comme le régime Assad était subordonné à l'alliance irano-russe. Le principal bénéficiaire de toute cette dynamique reste le gouvernement sioniste, dont le pouvoir régional a été renforcé à un degré sans précédent.

Traduit de ma chronique hebdomadaire dans le quotidien de langue arabe, Al-Quds al-Arabi,basé à Londres. Cet article est d'abord paru en ligne le 27 janvier. Vous pouvez librement le reproduire en indiquant la source avec le lien correspondant.

*Dernier ouvrage paru Gaza, génocide annoncé. Un tournant dans l'histoire mondiale (La Dispute, 2025).

******

Abonnez-vous à notre lettre hebdomadaire - pour recevoir tous les liens permettant d'avoir accès aux articles publiés chaque semaine.

Chaque semaine, PTAG publie de nouveaux articles dans ses différentes rubriques (économie, environnement, politique, mouvements sociaux, actualités internationales ...). La lettre hebdomadaire vous fait parvenir par courriel les liens qui vous permettent d'avoir accès à ces articles.

Remplir le formulaire ci-dessous et cliquez sur ce bouton pour vous abonner à la lettre de PTAG :

Abonnez-vous à la lettre

Au Liban, une paix qui n’existe pas

3 février, par Hassan El-Khansa — , ,
En novembre 2024, un accord de cessez-le-feu est conclu entre Israël et le Hezbollah à la suite de la guerre ayant débuté l'année précédente, dans le contexte de celle de Gaza. (…)

En novembre 2024, un accord de cessez-le-feu est conclu entre Israël et le Hezbollah à la suite de la guerre ayant débuté l'année précédente, dans le contexte de celle de Gaza. Cet accord, qui prévoit la fin des hostilités, comporte aussi le désarmement du Hezbollah et le retrait complet de l'armée israélienne du Liban. Plus d'un an à la suite de cet accord, Israël occupe toujours le territoire libanais et commet des violations quotidiennes du cessez-le-feu, citant des prétextes sécuritaires.

Tiré d'Alter.quebec

Le Hezbollah, ou le « Parti de Dieu » en arabe, a émergé en tant que groupe paramilitaire libanais chiite directement soutenu par l'Iran, dans le contexte de la guerre civile libanaise. À la suite de cette guerre, il devient également un parti politique et continue une guérilla contre l'occupation israélienne qui avait sévi au sud du Liban jusqu'en 2000. Le Hezbollah parvient à s'imposer en tant que première force de dissuasion arabe contre Israël.

Le Hezbollah ouvre un « front de soutien » au Hamas

À la suite de l'attaque du 7 octobre par le Hamas, le Hezbollah ouvre un « front de soutien » à partir du Liban et promet de ne pas accepter un cessez-le-feu au Liban avant que la même chose n'arrive à Gaza. Le conflit demeure de basse intensité pendant plusieurs mois au Liban, mais prendra une autre tournure à partir de septembre 2024.

En l'espace d'un mois, Israël parvient à mener une campagne aérienne agressive, une opération d'explosion de milliers de bipeurs piégés à la bombe, puis à l'assassinat de Hassan Nasrallah, secrétaire général de l'organisation, le 27 septembre 2024. Il aura été le leader charismatique de l'organisation politico-militaire pendant plus de trente ans, devenant une véritable figure de martyr. Israël poursuit sa guerre par une invasion terrestre au sud du Liban le 1er octobre 2024, démontrant encore davantage sa domination militaire.

Naïm Qassem, membre sénior de l'organisation, devient secrétaire général et rompt avec la promesse de son prédécesseur. Le 27 novembre 2024, un cessez-le-feu est accepté par le Hezbollah, le gouvernement libanais et Israël, sous la médiation de cinq pays, dont les États-Unis et la France, chargés de la veille de son application.

Le début de l'année 2025 voit la formation d'un nouveau gouvernement pour le pays du Cèdre. Après plus de deux ans de vacance présidentielle, le général Joseph Aoun, commandant de l'armée libanaise, est élu à la présidence, et Nawaf Salam, juge à la Cour Internationale de Justice, est nommé en tant que premier ministre. Ce gouvernement nouvellement formé dans un contexte d'un pays en crise économique, sociale, politique et sécuritaire, se confronte immédiatement aux difficultés de l'application de l'accord de paix.

Des violations quotidiennes du cessez-le-feu de la part d'Israël

L'accord prévoyant de nombreuses obligations pour le Hezbollah et Israël, dont le désarmement du Hezbollah, a permis de constater en peu de temps le manque d'engagement de l'État hébreu, du fait de ses violations quotidiennes du cessez-le-feu. Depuis le cessez-le-feu officiel, Israël a désormais commis plus de 10 000 violations de ce dernier, gardant de fait le Liban dans un état de guerre continue. Ces violations sont particulièrement agressives ; bombardements, assassinats de membres du Hezbollah, démolition de maisons, occupation permanente, construction d'un mur en territoire libanais, utilisation d'armes incendiaires, et plus encore.

Outre les violations quotidiennes de l'accord par Israël, le Liban subit des contraintes records pour désarmer le Hezbollah, depuis la signature de l'accord. Les États-Unis considérant l'organisation comme terroriste, les visites de la diplomatie américaine au gouvernement libanais sont devenues régulières, mettant une pression maximale sur le gouvernement libanais en ce sens.

Le positionnement de la société civile et de la classe politique

Israël défend son non-respect total de l'accord, dont l'occupation continue et les bombardements quotidiens, pour des raisons dites sécuritaires. Benjamin Nétanyahou, premier ministre israélien, assure qu'Israël « ne permettra pas au Hezbollah de reconstruire son pouvoir », et a appelé le gouvernement libanais à « respecter son engagement à désarmer le Hezbollah ».

Youssef Rajji, ministre libanais des Affaires étrangères, affilié aux Forces libanaises, un parti hostile au Hezbollah, est également l'un des acteurs centraux du désarmement prévu de l'organisation. Ayant récemment dit que « les armes du Hezbollah sont un fardeau sur le Liban et la communauté chiite », ce dernier a également affirmé qu'Israël a le droit de continuer à mener ses attaques, tant que le Hezbollah ne complète pas son processus de désarmement.

Les diverses déclarations de ce ministre suscitent de vives réactions au sein de la société civile et de la classe politique libanaise. Le cheikh chiite Ahmad Qabalan a déclaré que « le rôle du ministère des Affaires étrangères est de protéger les intérêts du Liban, pas de protéger les intérêts d'Israël ». Le député du Hezbollah, Ihab Hamadeh, a réagi en affirmant que le gouvernement devrait mettre fin à ses déclarations, les qualifiant de « moquerie ». Ce dernier a réitéré que le ministre des Affaires étrangères est honteux et ne représente pas le Liban ou sa population.

Une paix impossible

Les appels au désarmement de l'organisation ne datant pas d'hier, la guerre récente de 2023 est parvenue à porter les appels au désarmement du Hezbollah à leur plus haut niveau. La droite libanaise accuse le Hezbollah de violer la souveraineté du Liban au compte de l'Iran depuis plusieurs années. Outre le cessez-le-feu actuel, ce camp appelle de manière assidue à l'application de la résolution 1701 du Conseil de sécurité des Nations Unies, ayant prévu le désarmement de l'organisation suite à la guerre de 2006.

Le renversement du régime de Bashar Al Assad en Syrie et la récente guerre ont vu la logistique de l'arsenal militaire du Hezbollah plus affaiblie que jamais auparavant. Les capacités de manœuvre du Hezbollah et de l'armée libanaise face aux agressions israéliennes étant minimes, le Liban se retrouve coincé entre le marteau et l'enclume. C'est dans ce contexte qu'Israël mène une campagne de harcèlement, sous prétexte que le côté libanais ne s'engage pas à ses obligations de l'accord de cessez-le-feu.

Le pays du Cèdre pourrait être coincé dans une situation où Israël continue ses agressions, même après un désarmement complet du Hezbollah. Considérant l'historique d'Israël pour le respect des cessez-le-feu, son avantage militaire considérable, et ses alliés occidentaux, un scénario similaire à la colonisation de la Cisjordanie, du Golan, et du Sinaï auparavant, ne s'avère pas tout à fait impossible. Le prolongement de la présente situation s'avère inquiétant pour le Liban, mettant le pays au risque d'un renouvellement de la guerre ouverte qui a précédé celle de septembre 2024.

La paix impossible arrivera-t-elle ?

Les attaques de l'entité sioniste à Gaza, en Syrie et au Liban, démontrent le manque de moyens considérables, tant militaire que diplomatique, pour stopper les agissements d'un État voyou. La paix totale n'étant pas possible, à moins qu'Israël cesse complètement les hostilités, cette situation explique la vigilance du gouvernement libanais et du Hezbollah quant au désarmement de l'organisation, gardant de fait un dernier moyen de pression, pour qu'Israël complète ses obligations du cessez-le-feu également.

Japon : Sanae Takaichi joue son va-tout avec des législatives anticipées

3 février, par Sébastien Raineri — , ,
La Première ministre japonaise Sanae Takaichi a pris la classe politique japonaise par surprise en annonçant le 19 janvier la dissolution imminente de la Chambre des (…)

La Première ministre japonaise Sanae Takaichi a pris la classe politique japonaise par surprise en annonçant le 19 janvier la dissolution imminente de la Chambre des représentants et la tenue d'élections législatives anticipées le 8 février prochain. Une décision rare par son calendrier, audacieuse par ses implications et révélatrice d'une stratégie politique assumée : transformer une popularité exceptionnelle en mandat politique renforcé pour mener son programme de relance économique avec autorité.

Tiré de The Asialyst.

Le contexte lui était favorable. Depuis son arrivée au pouvoir en octobre 2025, Sanae Takaichi s'est en effet imposée comme une figure centrale du paysage politique japonais. Première femme à occuper le poste de Première ministre, elle bénéficie d'un état de grâce inédit. Selon de récents sondages, 75,9 % des Japonais soutiennent son action, un chiffre qui grimpe à 92,4 % chez les moins de 30 ans, une tranche d'âge traditionnellement distante vis-à-vis de la politique.

Lors d'une conférence de presse organisée pour annoncer sa décision, Takaichi a fait état de sa détermination : « Je ne veux pas d'une politique vague. Je veux montrer clairement la direction que le Japon doit prendre et demander au peuple de me donner son mandat en toute confiance. C'est avec cette détermination que j'ai décidé de dissoudre la Diète. »

« Nous visons à obtenir la majorité en tant que coalition au pouvoir. Je suis également prête à mettre en jeu mon propre avenir en tant que Premier ministre sur le résultat, » a-t-elle ajouté.

Sanae Takaichi soigne une image de dirigeante politique spontanée

Cette popularité repose en partie sur une communication politique très maîtrisée. Takaichi a multiplié les gestes symboliques à forte valeur médiatique, tant sur la scène internationale que domestique. Sa rencontre avec la cheffe du gouvernement italien Giorgia Meloni venue à Tokyo en début de semaine pour une courte visite de travail, a été marquée par un échange chaleureux et un message d'anniversaire en italien prononcé par la Première ministre japonaise tout sourire, un épisode médiatique qui a renforcé son image de dirigeante à l'aise sur la scène mondiale.

Quelques jours auparavant, même succès médiatique lorsque c'était avec le président sud-coréen Lee Jae Myung qu'elle avait joué à la batterie des tubes de K-pop devant les caméras, offrant une image inédite et décontractée des relations nippo-coréennes longtemps plombées par les contentieux historiques.

Sanae Takaichi a profité de ces deux rencontres pour faire abondamment usage d'une image de spontanéité décontractée qui tranche singulièrement avec les attitudes généralement guindées des responsables politiques japonais lors des rencontres diplomatiques.

Ces séquences, largement relayées par les médias et sur les réseaux sociaux, participent à la construction d'un récit politique, celui d'un Japon plus confiant, plus visible, et incarné par une dirigeante énergique et accessible.

Une dissolution au timing inhabituel, un risque calculé

Mais c'est surtout le calendrier choisi pour ces élections anticipées qui retient l'attention des observateurs. Dissoudre la Chambre basse dès l'ouverture de la session ordinaire de la Diète, en janvier, est un fait extrêmement rare dans l'histoire politique japonaise. La dernière dissolution comparable remonte à 1966, sous le gouvernement Satō Eisaku. Le mois de janvier est en effet crucial pour les débats budgétaires, puisque le budget de l'exercice fiscal débutant en avril y est traditionnellement examiné.

En optant pour ce calendrier, Sanae Takaichi prend un risque calculé. La campagne éclair (à peine seize jours entre la dissolution et le scrutin) pourrait retarder l'adoption du budget 2026, pourtant présenté comme un instrument clé pour lutter contre l'inflation et soutenir le pouvoir d'achat. L'opposition dénonce déjà une manœuvre qui sacrifierait les préoccupations économiques immédiates des ménages japonais sur l'autel du calcul politique.

Pourquoi alors prendre ce risque ? La réponse est avant tout arithmétique. Malgré sa popularité personnelle, Sanae Takaichi gouverne avec une majorité étroite et instable à la Chambre des représentants. Le Parti libéral-démocrate (PLD), affaibli par des scandales de financement et des défaites électorales successives, ne tient sa majorité actuelle que grâce à des alliances fragiles et à des ralliements ponctuels.

Cette situation de précarité politique limite la marge de manœuvre de la Première ministre pour faire adopter son programme : relance budgétaire ambitieuse, hausse des dépenses de défense, réformes économiques structurelles, voire, à plus long terme, débat sur une révision de la Constitution.

En convoquant des élections anticipées alors que les sondages lui sont extrêmement favorables, Takaichi espère transformer sa popularité en capital parlementaire, voire permettre au PLD de gouverner sans dépendre de partenaires encombrants. Trop attendre exposerait la Première ministre à l'érosion naturelle de sa popularité, d'autant que les effets de sa politique économique (chute du yen, inflation persistante) pourraient peser à moyen terme sur l'opinion publique.

Un pari à double tranchant

Pour Gerald Curtis, professeur émérite de sciences politiques à l'université Columbia, « la seule raison plausible pour laquelle Takaichi a organisé des élections après seulement trois mois au pouvoir est sa conviction que le PLD obtiendra la majorité absolue. »

« Sa popularité semble principalement due au fait qu'elle est la première femme Première ministre du pays, à son image de leader décisive et confiante, et à sa capacité à tirer parti du virage à droite de l'opinion publique japonaise, en particulier chez les jeunes, » a ajouté M. Curtis, cité par le quotidien japonais Nikkei Asia lundi 19 janvier.

Pour Takuji Aida, économiste en chef chez Crédit Agricole Securities Tokyo, cité mardi 20 janvier par Japan Today, une victoire aux élections législatives renforcerait l'autorité de Mme Takaichi, lui donnant la possibilité de passer d'une consolidation budgétaire à une position économique plus proactive et responsable.

Face à cette offensive, les partis d'opposition peinent à trouver un terrain commun. Le Parti démocrate constitutionnel, principal adversaire du PLD, tente de dénoncer une fuite en avant politique, tandis que d'anciens alliés du PLD, comme le Kōmeitō, cherchent à se repositionner. Mais la fragmentation du paysage politique et l'absence d'une figure fédératrice rendent la tâche difficile.

Le scrutin se déroulera par ailleurs dans un contexte international tendu, marqué par la dégradation des relations sino-japonaises après les déclarations de Takaichi sur Taïwan. Si ce dossier inquiète une partie de l'électorat, il renforce paradoxalement son image de dirigeante ferme sur les questions de sécurité, un thème porteur auprès de l'opinion.

En annonçant des législatives anticipées, Sanae Takaichi engage clairement son avenir politique. Une victoire nette lui permettrait de rompre avec la « valse des Premiers ministres » qui caractérise le Japon depuis le départ de Shinzō Abe et de s'installer durablement au pouvoir. À l'inverse, un résultat décevant affaiblirait son autorité et relancerait les divisions internes au PLD.

À court terme, la stratégie semble rationnelle, car jamais une Première ministre japonaise n'a bénéficié d'un tel soutien populaire, en particulier chez les jeunes. Reste à savoir si cet engouement, nourri par une communication habile et des symboles forts, se traduira dans les urnes par un mandat clair. Le 8 février, les électeurs japonais ne voteront pas seulement pour des députés, mais pour confirmer, ou non, la promesse politique incarnée par Sanae Takaichi.

Par Sébastien Raineri

Le 7 octobre par les faits

3 février, par Emmanuel Dror, Thomas Vescovi — , , , ,
Le rapport d'Amnesty International sur les attaques du 7 octobre 2023 permet de s'écarter des intox diffusées par les autorités israéliennes et leurs relais. Mais il convient (…)

Le rapport d'Amnesty International sur les attaques du 7 octobre 2023 permet de s'écarter des intox diffusées par les autorités israéliennes et leurs relais. Mais il convient d'aller plus loin pour écarter les récits qui ont nourri le consentement à l'écrasement de Gaza.

Tiré d'Orient XXI.

Le rapport d'Amnesty International, publié le 11 décembre 2025, compte plus de 170 pages au travers desquelles le lecteur se plonge dans les faits commis entre les 7 et 9 octobre 2023 en Israël (1). Les données collectées comprennent notamment 70 entretiens et plus de 350 vidéos et photographies. Si le délai entre les faits et la publication du rapport peut poser des questions, à savoir plus de deux ans, le rapport en indique la raison :

  1. Le refus des autorités israéliennes de coopérer avec notre organisation pour partager certaines informations, l'absence de preuves médico-légales suffisantes, et la réticence de beaucoup de survivant·es et de témoins à confier leur histoire à nos équipes, ont constitué des défis importants durant notre enquête.

Dans sa présentation, l'ONG met en avant la responsabilité de « la branche armée du Hamas, la brigade Al Qassam, et d'autres groupes armés palestiniens » dans des actes « de meurtres, d'extermination, d'emprisonnement, de disparitions forcées, d'enlèvements, de torture et de viols ou toute autre forme de violences sexuelles ». Des violations qui sont constitutives de crimes de guerre et de crimes contre l'humanité.

Le rapport d'Amnesty n'est pas le premier de ce type. Le bureau du procureur de la Cour pénale internationale (CPI) était parvenu à des conclusions similaires. Il avait demandé l'émission de mandats d'arrêt contre trois responsables du Hamas, Mohammed Deif, Ismaïl Haniyeh et Yahya Sinwar, tous trois assassinés entre-temps par l'armée israélienne, et contre deux dirigeants israéliens, Benyamin Nétanyahou et Yoav Gallant, pour des crimes de guerre et crimes contre l'humanité commis dans la bande de Gaza depuis le 8 octobre 2023.

La complexe identification des auteurs

Bien qu'incomplète pour les raisons mentionnées ci-dessus, l'enquête d'Amnesty est utile pour documenter les exactions et les ramener à leur juste mesure, loin des exagérations de la propagande israélienne et de ses fake news (bébés brûlés ou décapités, famille ligotée et brûlée vive, viols massifs…). Il est aujourd'hui admis qu'environ 1 200 personnes ont été tuées lors de l'attaque, dont 64 % de civils répartis entre 72 % d'hommes, 25 % de femmes et 3 % de mineurs (2).

À titre de comparaison, rappelons que, dans la bande de Gaza, les statistiques font état, à ce jour, de plus de 71 000 personnes tuées, dont 83 % de civils, répartis entre 51 % d'hommes, 19 % de femmes et 30 % de mineurs, sans compter les disparu·e·s et les morts dites « indirectes » (famine, épidémies, manque d'accès aux médicaments, etc.) qui ne font que s'accumuler (3).

Dans deux documents publiés en janvier 2024 (4) et décembre 2025 (5), le Hamas reconnaît et dit regretter les victimes civiles, tout en faisant porter la responsabilité des principales exactions à d'autres groupes.

Les difficultés à pouvoir réaliser une enquête indépendante sur les faits survenus le 7 octobre rendent complexe l'identification de l'ensemble des auteurs. Si plusieurs photographies et vidéos permettent d'incriminer les membres de la branche armée du Hamas, d'autres paraissent moins évidentes. En effet, dans la foulée de l'offensive menée par le Hamas, de nombreux groupes armés, structurés ou non en organisation, ont pénétré en Israël — près de 6 000 personnes selon l'armée israélienne. Certains en étroite collaboration avec le Hamas, d'autres de façon tout à fait opportuniste. Un nombre non négligeable de civils palestiniens ont aussi franchi la barrière. Dans un contexte d'incarcération massive et arbitraire de Palestiniens par les forces d'occupation israéliennes — et ce bien avant le 7 octobre — la capture d'Israéliens constitue pour les Palestiniens le seul moyen de pouvoir espérer une libération négociée de leur proche. Cette réalité explique à la fois le nombre stupéfiant de captifs israéliens (251), leur hétérogénéité (civils et soldats, hommes et femmes, mineurs et personnes âgées) et la difficulté après l'attaque d'identifier et de localiser l'ensemble des captifs dans une bande de Gaza massivement bombardée dès le 8 octobre.

Il en va de même concernant les accusations de violences sexuelles. Ainsi, le rapport d'Amnesty « atteste de violences sexuelles commises sur les populations civiles par des combattants vêtus d'uniformes militaires et par des hommes armés ou non armés en tenue civile », tout en constatant que « les difficultés rencontrées pour obtenir des témoignages de victimes ou de témoins ont largement entravé notre capacité à déterminer l'échelle ou le caractère systématique de ces violences ».

Reste également à mesurer la proportion de personnes tuées le 7 octobre dans le cadre de la doctrine dite « Hannibal » (6). Celle-ci vise, en cas de prise d'otage, à tirer sur les assaillants même au détriment de la survie des captifs. Plusieurs enquêtes, israéliennes ou internationales, considèrent, à partir d'images et de vidéos prises par l'armée israélienne, que des ordres en ce sens ont pu être donnés. La cellule d'investigation d'Al-Jazeera English estime, après l'analyse des données disponibles, que plusieurs dizaines d'Israéliens, civils ou non, auraient pu être tués par leur propre armée.

Dès lors, la nécessité d'une enquête internationale indépendante et impartiale continue de demeurer indispensable, comme Amnesty l'appelle de ses vœux, mais aussi le Hamas, qui espère être dédouané d'une partie des exactions commises. À ce jour, les autorités israéliennes continuent à y être réticentes et à l'empêcher, alors que les preuves disparaissent pour de futures enquêtes.

Les victimes israéliennes

Le 3 janvier 2024, la professeure de droit international Rafaëlle Maison est au micro des « Enjeux internationaux » sur France Culture. Après un bref exposé autour de la définition juridique du crime de génocide, l'universitaire affirme disposer de suffisamment d'éléments pour considérer que les actes constitutifs de génocide peuvent être caractérisés dans les actions militaires israéliennes à Gaza : « On a quand même des conditions qui semblent vouloir entraîner la destruction au moins partielle du groupe ». En retour, le journaliste Guillaume Erner questionne la pertinence de cette qualification sur les actions du Hamas le 7 octobre. L'échange se tend à la suite de la réponse de Rafaëlle Maison, pour qui l'attaque n'avait pas pour but de « détruire les juifs », expliquant que « le premier moment de cette attaque, c'est une attaque sur les postes militaires entourant Gaza ». Il n'en faut pas moins pour que le journaliste s'emporte, accusant l'universitaire d'avoir une « vision biaisée » et affirmant que « 1 200 civils » avaient été tués.

Cet échange mérite un plus long développement tant il témoigne des biais qui entourent le principal narratif diffusé par une large partie des médias à grande audience, concernant le 7 octobre.

L'enquête d'Al-Jazeera English, October 7, publiée en mars 2024, se base sur 1 154 personnes tuées, comprenant 782 civils. Le reste des 372 victimes est réparti entre les soldats (256), les policiers (53) et la sécurité civile (63). Une dépêche AFP de mai 2024 établit, à partir d'une enquête basée sur les données livrées par les autorités israéliennes, un bilan de 1 189 victimes, comprenant 810 civils et 379 forces de sécurité. Une autre dépêche de l'AFP, publiée pour les deux ans du 7 octobre, rapporte, à partir de sources officielles, 1 219 victimes, sans mentionner la proportion de civils.

Dès lors, pourquoi la version d'une attaque ayant tuée « 1 200 civils » est-elle autant reprise ? Bien que les raisons puissent être multiples, il parait évident que l'enjeu majeur autour de ce narratif est de nourrir le consentement à la destruction de la bande de Gaza et des Palestiniens par une armée israélienne, prétendument innocente, qui ne ferait que « répondre » à une « attaque barbare » contre sa population civile.

Quelle était la situation à Gaza le 6 octobre ?

Le 24 octobre 2023, le secrétaire général des Nations unies, António Guterres, déclare devant le Conseil de sécurité condamner sans équivoque les « actes de terreur horribles », « injustifiables » et « sans précédent » du Hamas en Israël. Puis, il poursuit : « Mais il est également important de reconnaître que les attaques du Hamas ne se sont pas produites en dehors de tout contexte », rappelant les « 56 ans d'occupation étouffante » et le blocus illégal imposé depuis 2007 sur la bande de Gaza. Il conclut en rappelant que « aucune partie qui combat dans un conflit armé n'est au-dessus des lois humanitaires internationales ».

Le « contexte » est celui d'une année 2023 particulièrement violente en Palestine, avec plus de 240 Palestiniens tués par l'armée ou par des colons israéliens, à Gaza et en Cisjordanie, et ce durant les neuf premiers mois de l'année. C'est alors l'année la plus meurtrière pour les Palestiniens depuis la fin de la seconde intifada. À ce chiffre s'ajoutent les expulsions de Palestiniens de leurs maisons, les incarcérations massives comprenant un nombre de mineurs sans précédent, la rétention des corps de victimes palestiniennes, les attaques de villages palestiniens et de sites religieux musulmans et chrétiens, encouragés par des ministres israéliens d'extrême droite, et un nombre record de nouvelles colonies. Ce contexte était donc celui d'une menace existentielle pour l'avenir des Palestiniens sur leur terre, et l'éloignement de toute perspective d'une coexistence pacifique.

Dans ses deux documents diffusés, le Hamas insiste également sur le « contexte », comme pour chercher à donner des éléments d'explication à l'attitude de Palestiniens ayant pu profiter de l'attaque pour commettre des exactions. Mais surtout, l'organisation palestinienne tient à soutenir le « caractère de résistance » de son opération que son dirigeant Ismaïl Haniyeh avait expliqué dès le 7 octobre 2023, alors que les tenants d'une lecture centrée sur des victimes exclusivement civiles visent à soutenir le caractère strictement « terroriste » du 7 octobre.

S'en tenir à la chronologie des évènements

Pour appréhender de façon raisonnée la nature des faits survenus lors de l'attaque, plusieurs enquêtes et documents permettent d'en retracer la chronologie, à l'instar des rapports d'enquête publiés en février et mars 2025 respectivement par l'armée israélienne (7) puis le Shin Beth (renseignement intérieur). Le 7 octobre 2023, parallèlement à l'envoi de roquettes sur Israël, la branche armée du Hamas entame, autour de 6h30, une attaque synchronisée en de multiples points par terre, par air et par mer, afin de démanteler tout ce qui structure le blocus : barrière, mur, tour de contrôle, char d'assaut… Ainsi, le checkpoint militaire d'Erez figure parmi les premières cibles. Dans la foulée, les unités du Hamas qui pénètrent en Israël s'attaquent aux bases militaires à travers la région : Paga, Nahal Oz ou Réim à proximité de laquelle se tient le festival Nova, ainsi que le poste de police de Sderot. Dans un deuxième temps, les communes frontalières sont attaquées tandis que, selon l'armée israélienne, plusieurs groupes se dirigeaient vers des bases de l'armée de l'air et « des sites sensibles ».

Cet exposé des faits, aussi bref soit-il, ne cherche pas à exclure la réalité des crimes commis contre des civils, mais à les inscrire dans le cadre de ce que fut le 7 octobre, à savoir, comme a essayé de l'expliquer Rafaëlle Maison à France Culture, une opération d'abord militaire visant à briser un blocus illégal et à s'emparer du plus possible de captifs militaires. Tout autant que l'affirmation, maintes fois entendue, d'une « attaque contre des juifs », reprenant de façon erronée le terme de « pogrom », ne tient pas face à l'étude des faits et à leur historicité (8), celui du meurtre de « 1 200 civils » vise à masquer le caractère militaire de l'attaque du 7 octobre.

L'ensemble de ces éléments pris en compte, il devient plus aisé de distinguer ce qui relève du légitime droit des peuples colonisés et occupés à la résistance ; des crimes commis et dont les auteurs, une fois identifiés, doivent être arrêtés, jugés et punis. Cependant, force est de constater la disproportion d'énergie déployée pour élucider les crimes du 7 octobre, et l'écho dont bénéficie chaque rapport qui tente de le faire, contrairement aux innombrables actes criminels commis dans la bande de Gaza, en Cisjordanie ou dans les prisons militaires israéliennes.

Pour une partie seulement de ces derniers, des enquêtes et rapports existent, mais ils sont systématiquement accueillis avec « prudence » — notamment lorsqu'ils mentionnent des crimes d'apartheid ou de génocide, et confrontés aux explications/critiques/versions de responsables israéliens. Cet exceptionnalisme israélien relève du racisme antipalestinien, mais sert surtout d'écran de fumée pour détourner l'attention de crimes dont la plupart des coupables sont connus puisqu'ils s'en vantent eux-mêmes à travers leurs déclarations ou sur les réseaux sociaux.

Notes

1- Amnesty International, « Attaques du 7 octobre 2023 : le Hamas et d'autres groupes armés palestiniens responsables de crimes de guerre et crimes contre l'humanité », 11 décembre 2025.

2- Lire le rapport de Action on Armed Violence (AOAV), « An analysis of the 7th of October 2023 casualties in Israel », publié le 20 décembre 2023.

3- Yuval Abraham, « Israeli army database suggests at least 83% of Gaza dead were civilians », +972 Magazine, 21 août 2025.

4- « Opération Déluge al-Aqsa : Notre récit », Chronique de Palestine, 24 janvier 2024.

5- « “Déluge d'Al-Aqsa : Deux ans de résistance et de volonté de libération”, Hamas publie son narratif », Le Centre palestinien d'information, 25 décembre 2025.

6- Adoptée en 1986, après la capture de deux soldats tués par le Hezbollah, cette procédure a été révélée le 21 mai 2003 par le quotidien Haaretz. Elle consiste à utiliser tous les moyens pour empêcher la capture d'otages israéliens par des groupes armés, même si cela met leur vie en péril.

7- Emanuel Fabian, « 767 soldats vs. 5 000 terroristes : la division de Gaza a été assaillie des heures durant, à l'insu de Tsahal », Times of Israel, 27 février 2025.

8- Gilbert Achcar, « Gaza : le 7 octobre en perspective historique », Yaani, 29 avril 2024.

Comment Netanyahu sabote la phase deux du cessez-le-feu à Gaza

En sapant un nouvel organisme technocratique palestinien, Israël tente de faire paraître Gaza ingouvernable — et de prouver la nécessité de sa domination militaire durable. (…)

En sapant un nouvel organisme technocratique palestinien, Israël tente de faire paraître Gaza ingouvernable — et de prouver la nécessité de sa domination militaire durable.

Tiré d'Agence média Palestine.

Lorsque l'envoyé spécial américain Steve Witkoff a annoncé le début de la phase deux du plan de cessez-le-feu du président Donald Trump pour Gaza à la mi-janvier, cela a marqué l'inauguration du Comité national pour l'administration de Gaza (NCAG) — un organisme technocratique palestinien de 15 membres chargé de fournir des services et de gérer la reconstruction dans l'enclave dévastée, supervisé par le Conseil de la paix et le Conseil exécutif de Gaza de Trump.

Dans les heures suivant l'annonce, toutes les principales factions palestiniennes, y compris le Fatah et le Hamas, ont salué la formation du NCAG. Bon nombre des membres du comité sont des personnalités reconnues et respectées qui ont rapidement gagné le soutien populaire. Le président Ali Shaath lui-même a perdu son père pendant le génocide perpétré par Israël à Gaza et exige qu'Israël soit « tenu responsable », tout en ayant ouvertement critiqué le « plan Gaza Riviera » de Trump. Le commissaire à la santé du comité, Dr Aed Yaghi, est un militant de longue date de la société civile qui a dirigé la Société palestinienne de secours médical à Gaza. Ayed Abu Ramadan, commissaire au commerce et à l'industrie, était président de la Chambre de commerce de Gaza et a été un opposant véhément à la politique israélienne de soutien aux gangs criminels dans la bande.

La population à Gaza a également poussé un soupir de soulagement lorsque la première décision du comité a été d'exonérer tous les particuliers et entreprises des taxes ou frais imposés par le gouvernement du Hamas (à la fois avant le 7 octobre et depuis le cessez-le-feu), et lorsque Shaath a promis la réouverture du point de passage de Rafah lors de sa première apparition télévisée au Forum économique mondial de Davos.

Mais depuis sa formation il y a deux semaines, Israël n'a toujours pas permis au NCAG d'entrer à Gaza, encore moins de la reconstruire.

Bien que Benjamin Netanyahu ait accepté de rejoindre le Conseil de la paix sur invitation de Trump, le Premier ministre israélien a publiquement réprimandé le président et critiqué le Conseil exécutif de Gaza comme allant « à l'encontre de la politique israélienne ». Peu après, le ministre israélien des Finances Bezalel Smotrich a déclaré « Gaza est à nous » et a qualifié le plan Trump de « mauvais pour Israël ». Smotrich a exigé que le plan soit abandonné au profit de la reprise d'« une offensive à pleine puissance sur Gaza » et de la reconstruction de « colonies israéliennes permanentes » dans l'enclave.

Le journal israélien Maariv a même rapporté qu'Israël « se prépare actuellement à l'effondrement du plan Trump » et a déjà pris des dispositions pour reprendre son offensive sur Gaza « sans restrictions », cherchant cette fois à occuper directement l'ensemble de la bande. La chaîne 14 israélienne a en outre souligné que le chef d'état-major de l'armée a approuvé des plans pour une attaque à grande échelle sur l'enclave, y compris l'invasion de zones dans lesquelles les forces israéliennes ne sont pas entrées pendant deux ans de combats.

En d'autres termes, Israël n'a fait aucun secret de son intention de maintenir Gaza dans l'impasse indéfiniment. Le gouvernement israélien prend de manière proactive des mesures pour s'assurer que la phase deux du plan Trump ne se déroulera pas comme prévu — et au mieux, comme Netanyahu l'a remarqué avec dédain, restera un « spectacle » symbolique — afin de convaincre les Américain·es que Gaza est ingouvernable, et ainsi prouver la nécessité d'une domination militaire israélienne durable.

Une technocratie triée sur le volet

La formation du NCAG est attendue depuis longtemps. Il aurait pu être nommé pour remplacer le gouvernement du Hamas à Gaza il y a plus de deux ans : en décembre 2023, la direction du Hamas a accepté à l'unanimité de transférer les fonctions gouvernementales à un organisme administratif technocratique intérimaire, selon plusieurs dirigeants du groupe.

Plusieurs dirigeants palestiniens m'ont dit que les noms des membres potentiels du comité étaient sur le bureau de Netanyahu depuis août 2024. L'Égypte a facilité les discussions entre le Hamas, le Fatah et les autres factions palestiniennes pour parvenir à un accord sur la composition du comité, élaborant une liste de 41 noms qui a ensuite été réduite à 15. Selon les dirigeants palestiniens, Netanyahu n'a pas donné de réponse avant deux semaines.

Même après que Trump ait incorporé le comité administratif dans son plan en 20 points, Israël a continué à tergiverser pendant plus de 100 jours jusqu'à ce que Witkoff presse Netanyahu de prendre une décision, espérant que la création du NCAG créerait un « élan » après qu'Israël ait mené le cessez-le-feu au bord de l'effondrement par des violations répétées de la première phase et en retardant l'arrivée de la seconde.

L'agence de sécurité israélienne Shin Bet a à plusieurs reprises opposé son veto à la plupart des noms proposés pour le comité — y compris l'avocat des droits humains Amjad Shawa, directeur du Réseau palestinien des organisations non gouvernementales à Gaza, qui était censé présider le comité, ou Maged Abu Ramadan, ancien maire de Gaza-ville et actuel ministre de la Santé de l'Autorité palestinienne. Israël a cherché à manipuler davantage la liste de noms pour mettre le comité sur une trajectoire de collision avec le Hamas et d'autres factions à Gaza.

Selon une source palestinienne bien informée et un haut responsable britannique, la moitié des membres du comité technocratique ont été triés sur le volet par les Émirats arabes unis et appartiennent à la faction autour de Mohammed Dahlan — autrefois dirigeant important du Fatah à Gaza, opposé au président de l'Autorité palestinienne Mahmoud Abbas avant d'être exilé aux Émirats arabes unis en 2011, où il est proche du président Mohamed ben Zayed.

Israël sait que le Hamas se méfie du rôle des Émirats arabes unis et croit qu'ils cherchent la disparition du groupe, notamment compte tenu de leur soutien présumé au gang criminel Abu Shabab soutenu par Israël et de leur investissement dans le camp de concentration dystopique « Nouveau Rafah ». Pourtant, le Hamas a consenti à beaucoup de ces noms, car il ne veut pas être perçu comme un obstacle au progrès. Cependant, le rôle qui préoccupe le plus le Hamas est celui de commissaire à la sécurité du NCAG, qui prendrait en charge la police et d'autres agences de sécurité et superviserait un démantèlement, de type Irlande du Nord, des armes offensives du Hamas.

Ce portefeuille devait être confié au général de l'Autorité palestinienne à la retraite Mohammed Tawfiq Heles. Cependant, son nom a été échangé à la dernière minute pour l'agent des renseignements de l'Autorité palestinienne à la retraite Sami Nasman, malgré l'engagement d'Israël d'opposer son veto à tous les affiliés de l'Autorité palestinienne dans le comité. (Shaath a failli être bloqué pour cette raison, mais Israël l'a jugé suffisamment proche de Dahlan pour contrebalancer son affiliation à l'Autorité palestinienne.)

Le Hamas et d'autres factions à Gaza considèrent Nasman comme une figure « compromise » et l'accusent de « collaborer avec Israël », selon deux sources proches du groupe. En 2016, un tribunal de Gaza a condamné Nasman par contumace à 15 ans de prison pour espionnage présumé et pour recrutement de cellules chargées d'incendier des véhicules et d'attaquer les infrastructures publiques pour créer des troubles et déstabiliser le gouvernement du Hamas. Une source bien informée m'a dit qu'après que Nasman ait pris sa retraite, il s'est également rapproché du cercle de Dahlan, et que les Émirats arabes unis ont fait pression pour sa nomination au NCAG.

L'inclusion de Nasman dans le comité a provoqué une frustration importante parmi la direction et les membres du Hamas et du Jihad islamique palestinien, et le Hamas pourrait tenter de l'empêcher d'entrer à Gaza. C'est précisément l'objectif d'Israël : s'assurer que les militants du Hamas n'auront aucune confiance dans le NCAG et refuseront de coopérer dans un processus de démantèlement dirigé par leur ennemi juré, ce qu'Israël utiliserait alors comme prétexte pour reprendre son offensive.

Retarder, attaquer, obstruer

Netanyahu a bien d'autres tours dans son sac pour empêcher le NCAG de pouvoir faire son travail. Lors de son passage de Ramallah vers la Jordanie pour prendre l'avion vers l'Égypte pour la première réunion du comité le 15 janvier, Shaath a été retenu par Israël pendant six heures au point de passage d'Allenby. De même, Israël a empêché Husni Al-Mughni, le commissaire du NCAG aux affaires tribales (qui fait également partie de l'orbite de Dahlan), de passer de Gaza vers l'Égypte, probablement parce qu'il avait approuvé la répression du Hamas contre les collaborateurs d'Israël dans la bande.

Ce n'était qu'un prélude à de nouvelles restrictions israéliennes sur le NCAG dans le but de l'empêcher de remplir son mandat et finalement de conduire à son effondrement. Israël bloque actuellement le NCAG d'employer des fonctionnaires du Hamas ou de l'Autorité palestinienne, ce qui signifie que les 15 membres du comité seraient seuls sans aucun personnel sur le terrain pour gérer l'enclave. Même si Israël recule sur ce point, il insistera pour vérifier chaque fonctionnaire employé·e par le NCAG, donnant à Netanyahu plus de pouvoir pour limiter son travail.

Dès l'annonce du comité, Israël a également déchaîné ses gangs criminels mandataires à Gaza pour l'attaquer publiquement et promettre de le boycotter et de le saper. Israël a récemment utilisé ces gangs pour mener des assassinats et des opérations de sabotage dans les parties de Gaza sous le contrôle du Hamas tout en maintenant une dénégation plausible, ce qui ne présage rien de bon pour la sécurité des membres du NCAG.

En effet, les membres du comité qui entreraient à Gaza seraient d'abord contraint·es de passer par la zone occupée par la milice Abu Shabab, juste à côté du point de passage frontalier de Rafah. Le gang a installé plusieurs postes de contrôle dans cette zone, arrêtant régulièrement les délégations internationales et les convois d'aide. Et bien que l'accord Trump stipule explicitement qu'Israël rouvrira le point de passage de Rafah entre Gaza et l'Égypte pour permettre la circulation des personnes dans et hors de l'enclave, Israël a maintenu le passage fermé pendant plus de 100 jours après son annonce — et a continué à le faire pendant deux semaines depuis la formation du NCAG.

Le prétexte d'Israël était que le Hamas n'avait pas rendu le corps de Ran Gvili, le dernier captif israélien encore à Gaza. Cependant, le journal israélien Israel Hayom a révélé lundi que l'armée connaissait l'emplacement approximatif du corps de Gvili depuis plus d'un mois, mais Netanyahu a refusé d'autoriser une mission pour récupérer ses restes jusqu'à la dernière minute lorsque Trump a fait pression pour l'ouverture du passage.

Malgré cette pression, Israël a imposé de nombreuses restrictions destinées à faire de l'ouverture de Rafah un geste purement symbolique. Par exemple, le gouvernement prévoit d'autoriser seulement 50 Palestinien·nes à entrer à Gaza depuis l'Égypte chaque jour ; étant donné qu'il y a environ 150 000 Gazaoui·es en Égypte seulement, cela signifierait qu'il faudrait près d'une décennie pour que tou·tes rentrent chez elles.eux.

Israël insiste également pour que trois fois plus de personnes soient autorisées à quitter Gaza chaque jour que celle et ceux qui y retournent, tout en cherchant à interdire l'entrée à tou·te Gazaoui·e né·e hors de la bande au cours des deux dernières années — ainsi qu'à celleux né·es à l'étranger qui n'étaient pas à Gaza au début de la guerre — même s'ils et elles ont une carte d'identité palestinienne, ce qui signifie que la plupart des familles avec de jeunes enfants seraient de facto banniess de leur patrie.

Le gouvernement israélien conservera également le contrôle total sur qui est autorisé·e à entrer ou à quitter Gaza, car tous les noms seraient envoyés au Shin Bet et au COGAT, l'unité de coordination civile de l'armée, pour approbation préalable. Les passeports seraient également scannés et envoyés aux autorités israéliennes avant d'être tamponnés par le personnel local au passage.

Toute personne entrant à Gaza devrait également passer par un poste de contrôle israélien pour inspection manuelle par des soldats — une étape destinée à dissuader les gens de revenir, car Israël a montré sa volonté d'enlever et d'emprisonner des Palestinien·nes sans procédure régulière ni conseil juridique. Prises ensemble, ces politiques suggèrent que l'ambition de longue date d'Israël de nettoyer ethniquement Gaza de ses habitant·es palestinien·nes ne s'est pas apaisée.

Des propositions délibérément inapplicables

Selon un haut responsable arabe et deux diplomates européens, les Israéliens ont une approche consistant à contourner toute demande de progrès à Gaza en jouant à ce qu'ils décrivent comme un jeu de « taupe », ou en adoptant une position de « Excellent, mais… »

Le premier fait référence à la stratégie d'Israël consistant à faire traîner les discussions avec les médiateurs ou au Centre de coordination civilo-militaire (CMCC) de Trump en Israël avec des éléments de langage vides et de la propagande pour justifier le maintien des restrictions. Il faut ensuite des jours aux membres du CMCC — l'organisme chargé de mettre en œuvre le plan Trump — pour formuler une réponse qui démystifie ou fournit une solution technique aux objections israéliennes, moment auquel les Israélien·nes leur en lanceront de nouvelles.

Par exemple, Israël restreint actuellement l'entrée de maisons préfabriquées temporaires à Gaza et même limite l'entrée de tentes sous le prétexte que le Hamas peut extraire la petite quantité d'aluminium ou d'acier utilisée pour les ériger et la recycler en armes et missiles. L'absurdité de cette affirmation est immédiatement clarifiée par le fait qu'Israël autorise de grandes quantités de nourriture en conserve à entrer à Gaza — ainsi que par les propres renseignements d'Israël, qui indiquent que le Hamas ne se réarme pas et n'a même pas « la capacité de produire des roquettes et des RPG ».

La deuxième stratégie israélienne de « Excellent, mais… » fait référence à l'approche d'Israël consistant à contourner toute demande de progrès avec des idées délibérément inapplicables. Par exemple, lorsque des diplomates européens ont évoqué la nécessité de relancer le secteur bancaire de Gaza, les Israélien·nes ont répondu : « Excellent, mais nous créerons une nouvelle banque à Gaza avec un système de portefeuille numérique crypto » — une proposition sapée par le manque d'internet et d'électricité stables dans la bande, sans parler des autres vulnérabilités de la cryptomonnaie.

De même, un diplomate arabe de haut rang m'a dit que lorsqu'il a insisté sur l'unification à long terme de la Cisjordanie et de Gaza sous un seul gouvernement, la réponse a été : « Excellent, mais sous le comité administratif technocratique », un organisme dont la seule véritable autorité est de fournir des services humanitaires. Les Israélien·nes et les Américain·es lui ont expliqué que Gaza pourrait servir de projet pilote : si le comité y réussit, il pourrait potentiellement remplacer l'Autorité palestinienne en Cisjordanie.

Le diplomate a ajouté que lorsqu'il a soulevé la nécessité pour Israël de libérer des milliards de shekels de revenus fiscaux retenus de l'Autorité palestinienne, la réponse a été : « Excellent, mais nous les libérerons au Conseil de la paix et au NCAG puisque Gaza fait également partie du territoire palestinien. »

Cette approche israélienne est facilitée par Aryeh Lightstone, l'homme d'affaires américain et rabbin de droite qui sert de lien entre le CMCC, Jared Kushner et Witkoff. Lightstone, qui était conseiller principal de l'ancien ambassadeur américain en Israël, David Friedman, est si proche de Netanyahu que ce dernier lui a demandé de diriger sa campagne électorale de 2022. Il aurait été impliqué dans la création de la tristement célèbre Fondation humanitaire de Gaza, responsable du massacre de centaines de Gazaoui·es affamé·es sur des sites de distribution d'aide.

Deux experts israéliens qui ont rencontré Lightstone l'ont décrit comme « plus idéologique et plus à droite que Netanyahu », expliquant qu'il tue toute plainte soulevée par le CMCC à Washington. Lightstone a récemment été nommé conseiller spécial du Conseil de la paix de Trump, lui donnant encore plus de pouvoir sur Gaza et permettant à Israël une marge de manœuvre encore plus grande.

Cimenter l'occupation perpétuelle

Peut-être le plus grand obstacle auquel le NCAG est confronté est le fait que l'armée israélienne occupe toujours environ 60% de Gaza, et ne prévoit pas de se retirer de sitôt. Entre-temps, elle consolide sa présence avec plusieurs avant-postes dans la zone, tout en cultivant plus de collaborateurs et de gangs pour faire ses quatre volontés de l'autre côté de la soi-disant « Ligne jaune ».

Israël a conditionné tout retrait à la création et au déploiement de la Force internationale de stabilisation (ISF), mais Netanyahu cherche à empêcher cela par tous les moyens. Cela comprend l'opposition à la participation de la Turquie et du Qatar à l'ISF et l'insistance pour que la force agisse en tant que sous-traitante de l'armée et de l'occupation israéliennes — en surveillant les Palestinien·nes, en confisquant les armes du Hamas et en détruisant les tunnels. Israël a même poussé l'Azerbaïdjan à se retirer de l'ISF pour s'assurer qu'elle reste mort-née à l'arrivée, selon un haut responsable arabe.

Sans retrait israélien, le NCAG serait soit interdit d'accès à plus de 60 %de Gaza, soit contraint de fonctionner dans cette zone sous contrôle israélien, conduisant ainsi ses membres à être perçu·es par la population comme des collaborateur·rices.

Israël fait également pression pour la création d'un camp de concentration à Rafah, dans lequel seul·es les individu·es filtré·e·s par les agences de sécurité israéliennes seraient autorisé·es à s'installer. Si le NCAG devait y opérer, cela éroderait également considérablement sa légitimité, ainsi que son incapacité à fournir un abri et des services adéquats ailleurs.

Israël insiste en outre pour qu'aucune reconstruction ne soit autorisée à Gaza tant que le désarmement complet du Hamas n'est pas achevé, un processus sensible qui prendra probablement des années. Et au lieu de se concentrer initialement sur les armes offensives du Hamas (comme les roquettes), Netanyahu insiste pour collecter 60 000 fusils, dont certains sont entre les mains de familles puissantes, de clans ou de particuliers.

Par un sabotage délibéré, le déchaînement de mandataires criminels et un réseau de conditions impossibles, Netanyahu s'assure que le plan Trump est mort-né, fabriquant le chaos même qu'il prétend nécessiter un contrôle militaire israélien indéfini. Ce n'est pas simplement un désaccord politique ; c'est une stratégie délibérée pour cimenter l'occupation perpétuelle.


Traduction pour l'Agence Média Palestine : L.D

Source : +972 Magazine

L’armée israélienne reconnait avoir tué plus de 71 000 Palestiniens à Gaza

“L'armée israélienne accepte le bilan du ministère de la Santé de Gaza faisant état de plus de 71 000 Palestinien·nes tué·es pendant la guerre.” C'est ce qu'annonce le journal (…)

“L'armée israélienne accepte le bilan du ministère de la Santé de Gaza faisant état de plus de 71 000 Palestinien·nes tué·es pendant la guerre.” C'est ce qu'annonce le journal israélien Haaretz, qui révèle qu'après deux ans à minimiser voire nier les chiffres du génocide à Gaza, l'armée israélienne valide donc les données du ministère de la santé de Gaza.

Tiré de Agence média Palestine.

Cette reconnaissance par Israël est aussi un aveu, celui d'avoir voulu minimiser l'ampleur de ses dégâts pour continuer de justifier sa campagne militaire génocidaire. Une propagande mensongère qui a été reprise par de nombreuses personnalités, y compris en France, pour délégitimer l'expression de soutien au peuple palestinien.

Jusqu'ici, le gouvernement israélien refusait officiellement d'accepter les chiffres avancés, les qualifiant même de “trompeurs et peu fiables” au motif qu'ils étaient produits par le Hamas.

En écho depuis deux ans, les médias occidentaux reprennent ces chiffres mais en les accompagnant systématiquement de la mention “selon le ministère de la santé du Hamas”, comme pour l'assortir de suspicion, relativisant l'ampleur des massacres commis par Israël.

Le bilan produit par le ministère de la santé de Gaza est pourtant largement considéré comme fiable par la communauté internationale, voire en dessous de la réalité. Cette liste détaillée des victimes comprend le nom complet (y compris ceux du père et du grand-père) et le numéro de carte d'identité du ou de la défunt·e.

Cette liste ne prend pas en compte les corps non-identifiés. Elle ne prend pas en compte les personnes disparues, qu'on estime au nombre de 9 500, enfouies sous les décombres des bombardements.

Ce chiffre ne prend pas non plus en compte les victimes indirectes, mortes de faim, de maladie, de froid. Pour certains analystes, le bilan du génocide perpétré par Israël à Gaza pourrait atteindre les 200 000 morts.

Si la reconnaissance du chiffre de 71 000 victimes par l'armée israélienne marque donc un tournant, elle est loin d'être une surprise. Depuis le début de la campagne génocidaire israélienne, différentes sources ont rapporté que les chiffres du Hamas sont utilisés par les services de renseignements.

Tout en reconnaissant leur exactitude, l'armée israélienne a déclaré qu'elle cherchait à distinguer les morts civils et militaires dans l'enclave, sans donner d'estimation précise à ce sujet. Un chiffre pourtant avait été avancé avant l'entrée en vigueur du plan Trump en octobre dernier, celui de 22 000 combattant·es tué·es par l'armée israélienne. Ce chiffre revendiqué par l'armée elle-même laisse conclure à une majorité de victimes civiles.

Le NCAG : le tournant technocratique de Gaza dans la gestion du génocide

L'annonce de la création du Comité national pour l'administration de Gaza (National Committee for the Administration of Gaza, ou NCAG), un organe technocratique composé de (…)

L'annonce de la création du Comité national pour l'administration de Gaza (National Committee for the Administration of Gaza, ou NCAG), un organe technocratique composé de quinze membres et présidé par Ali Shaath, consacre le tournant vers une gouvernance dépolitisée à Gaza, alors même que le génocide se poursuit. Ali Shaath, ingénieur civil palestinien et ancien vice-ministre de la Planification et de la Coopération internationale, est appelé à diriger une structure gouvernementale provisoire dont la mission est de gérer la reconstruction et la fourniture de services sous contrôle extérieur. Tout en se présentant comme une structure gouvernementale technocratique neutre, le NCAG est plus susceptible de fonctionner comme un appareil administratif qui stabilise les conditions qui permettent le génocide plutôt que de les remettre en question.

Tiré d'Agence média Palestine.

Cette note d'orientation défend l'idée que la gouvernance technocratique à Gaza, en particulier sous la tutelle des États-Unis, compte tenu de leur rôle de co-auteur du génocide, ne doit pas être considérée comme une voie vers la reconstruction ou la souveraineté, mais plutôt comme un élément d'une stratégie plus large de gestion du génocide.

Le tournant technocratique

Le NCAG a été créé sous la supervision du Conseil de paix (BoP) du président étatsunien Donald Trump dans le cadre de la deuxième phase de l'accord de cessez-le-feu, que le régime israélien a violé à plusieurs reprises. La composition et le mandat du BoP restent flous, malgré son approbation par la résolution 2803 du Conseil de sécurité des Nations unies en tant qu'organe principal chargé de superviser la reconstruction et l'administration provisoire à Gaza. Pourtant, selon son projet de charte distribué aux États membres potentiels, Trump, en tant que président du BoP, se voit accorder des pouvoirs étendus pour définir la composition du BoP, contrôler ses organes subsidiaires et exercer une influence décisive sur la politique stratégique et sa mise en œuvre.

Ce qui frappe le plus dans le plan de Trump pour Gaza, c'est l'absence totale de discussion sur la souveraineté palestinienne.

Le plus frappant dans le plan de Trump pour Gaza est l'absence totale de discussion sur la souveraineté palestinienne. En effet, les Palestinien·nes ont été exclu·es de toute prise de décision significative, privant ainsi la population de Gaza de toute influence politique et la soumettant une fois de plus à un contrôle colonial extérieur.

La composition du NCAG illustre la manière dont l'administration technocratique se met en place dans la pratique. Le comité s'est réuni pour la première fois le 15 janvier au Caire. Ses quinze membres palestiniens sont tous originaires de Gaza et la plupart sont affiliés ou proches de l'Autorité palestinienne (AP) en Cisjordanie. Leur expertise couvre les domaines des infrastructures, des finances, des télécommunications et de la gestion des déchets. Il est à noter qu'il n'y a qu'une seule femme au sein du comité, Hana al-Tarazi, chargée du portefeuille des affaires sociales.

Le président du comité, Shaath, est un ingénieur originaire de Khan Younès qui a occupé divers postes au sein de l'Autorité palestinienne et joué un rôle de premier plan dans le développement des zones industrielles palestiniennes. Dans la première interview qui a suivi sa nomination, accordée à une station de radio appartenant à l'homme d'affaires palestinien Bashar al Masri, Shaath a souligné à plusieurs reprises que le NCAG ne jouerait aucun rôle politique dans la gouvernance de Gaza. Il a renvoyé les questions relatives aux accords de cessez-le-feu et aux délimitations territoriales – y compris l'extension de la « ligne jaune », que les autorités israéliennes considèrent comme la nouvelle frontière de facto de Gaza – au BoP de Trump. Il est également resté délibérément vague sur le financement du comité, citant les États arabes comme potentiels bailleurs de fonds, et s'est montré particulièrement évasif lorsqu'on lui a posé des questions sur les salaires des membres du comité.

Ali Shaath a évoqué la nécessité pour les Palestiniens de s'unir sous « un seul système, une seule loi et un seul président », signalant le retour de l'Autorité palestinienne à la tête de Gaza et l'extension du régime autoritaire du président Mahmoud Abbas.

Dans la même interview, Shaath a évoqué la nécessité pour les Palestinien·nes de s'unir sous « un seul système, une seule loi et un seul président ». Plus tard, lors de la signature du BoP à Davos, Shaath a révisé cette formulation pour la remplacer par « une seule loi, une seule autorité, une seule arme », une formulation qui est apparue mot pour mot dans la présentation de Jared Kushner expliquant la démilitarisation du Hamas et le rôle du NCAG dans l'autorisation de toutes les armes à Gaza. Cette formulation indique clairement le retour de l'Autorité palestinienne à la gouvernance de Gaza et l'extension du régime autoritaire du président Mahmoud Abbas. La nomination de Sami Nasman au poste de ministre de la Sécurité intérieure, apparemment sur l'insistance de la faction de Mohammed Dahlan au sein du Fatah, souligne encore davantage l'alignement politique du NCAG. Ancien responsable des services de renseignement de l'Autorité palestinienne et opposant de longue date au Hamas, Nasman a été accusé dans les médias d'avoir collaboré avec les forces israéliennes pendant le génocide.

La dépolitisation comme politique

Gaza a un besoin urgent d'aide humanitaire, de relèvement et de reconstruction dont certains aspects pourraient être facilités par le NCAG. Mais elle a également besoin d'une solution politique qui mette fin au génocide, au siège et à l'occupation. Sans solution politique, le NCAG fera office de dispositif de gestion du génocide, et d'instrument politique qui renforce les conditions mêmes qui l'ont rendu possible.

La création du Comité national pour l'administration de Gaza s'inscrit dans le cadre d'une stratégie délibérée des États-Unis qui vise à dépolitiser la lutte palestinienne.

En effet, la création du NCAG s'inscrit dans une stratégie délibérée des États-Unis visant à dépolitiser la lutte palestinienne. Elle créé l'illusion d'une participation palestinienne tout en fonctionnant selon le BoP de Trump, érodant dans les faits la capacité d'action politique des Palestinien·nes. Dans la pratique, le NCAG est appelé à jouer un rôle similaire à celui de l'Autorité palestinienne en Cisjordanie : un prestataire de services opérant sous contrôle colonial. Cet arrangement reporte en fait indéfiniment toute résolution politique. Pire encore, en favorisant une gouvernance technocratique au détriment de la justice, de l'autodétermination et de la responsabilité, cet arrangement maintient les conditions structurelles qui permettent le génocide. En fin de compte, traiter la gouvernance et la reconstruction de Gaza comme de simples défis techniques nécessitant une expertise technocratique masque le génocide en cours et facilite l'évasion de la responsabilité qui en découle.

Refuser le contrôle colonial

La société civile palestinienne, les mouvements qui s'organisent depuis les bases, les organisations politiques et les acteurs de la solidarité internationale doivent rejeter les cadres dépolitisés qui fonctionnent en l'absence de cessez-le-feu immédiat et permanent. Ils doivent également faire pression pour obtenir des garanties exécutoires contre de nouvelles attaques militaires et pour que les responsables du génocide soient tenus de rendre des comptes. Ils doivent insister pour que les accords de reconstruction et de gouvernance soient fondés sur l'action politique palestinienne et la prise de décision collective plutôt que sur la neutralité technocratique imposée sous le contrôle colonial extérieur. Le plan Phoenix pour Gaza, un plan de reconstruction élaboré par des experts palestiniens à Gaza et en Cisjordanie, en est un exemple.

En outre, les dispositifs de sécurité qui privilégient le maintien de l'ordre intérieur parmi la population palestinienne, au détriment de la protection des civils et du processus collectif de reconstruction et de guérison, doivent être examinés de près et contestés. Enfin, l'engagement international envers Gaza doit rejeter les paradigmes de « stabilisation » et insister sur le démantèlement des structures qui permettent le génocide, le siège et l'occupation.


Yara Hawarie est Codirectrice d'Al-Shabaka, réseau politique palestinien

Traduction : JC pour l'Agence Média Palestine

Source : Al-Shabaka

Minneapolis : grève générale et nouvel assassinat par des agents fédéraux

3 février, par Dan La Botz — , ,
Au lendemain d'une grève générale remarquable d'une journée à Minneapolis pour protester contre le meurtre de Renee Nicole Good par des agents fédéraux, le 24 janvier ces (…)

Au lendemain d'une grève générale remarquable d'une journée à Minneapolis pour protester contre le meurtre de Renee Nicole Good par des agents fédéraux, le 24 janvier ces derniers ont assassiné une deuxième personne, Alex Jeffrey Pretti, infirmier en soins intensifs au Veterans Affairs Medical Center.

29 janvier 2026 | tiré de l'Hebdo l'Anticapitalisme | Crédit Photo : Artists against apartheid / @sharonfrancesme
https://lanticapitaliste.org/actualite/international/minneapolis-greve-generale-et-nouvel-assassinat-par-des-agents-federaux

Les porte-parole fédéraux ont immédiatement déclaré que Pretti était un terroriste intérieur qui avait l'intention de « massacrer » des agents fédéraux, qui, selon eux, lui ont donc tiré dessus en légitime défense. Mais les vidéos de l'événement contredisent les affirmations du gouvernement.

L'assassinat d'Alex Pretti

On voit clairement sur ces vidéos que Pretti, qui tenait un téléphone à la main pour filmer les agents de la police des frontières, s'était approché pour aider une femme qui avait été poussée à terre, lorsqu'il a été attaqué par sept agents qui l'ont plaqué au sol, lui ont pulvérisé du gaz poivré et l'ont roué de coups. Les agents ont alors découvert que Pretti portait une arme de poing dissimulée, comme la loi de l'État l'y autorisait, bien qu'il ne l'ait jamais brandie. Ils lui ont pris son arme, puis un agent de la police des frontières lui a tiré dessus à dix reprises, le tuant.

Comme cela s'était produit précédemment lors du meurtre de Good, les agents fédéraux ont pris le contrôle du lieu de la fusillade, et même si les autorités de l'État du Minnesota, munies d'un mandat judiciaire, ont exigé le droit d'examiner les lieux, le département fédéral de la Sécurité intérieure a refusé.

Malgré des températures nettement inférieures à zéro (– 21 °C), des centaines de personnes sont descendues dans la rue pour protester contre le meurtre de Pretti et un millier d'entre elles se sont rassemblées pour une cérémonie commémorative spontanée en plein air. Le gouverneur Tim Walz, qui avait auparavant ordonné à la Garde nationale de se tenir prête, l'a maintenant mobilisée pour maintenir l'ordre à Minneapolis.

Donald Trump a menacé d'invoquer la loi sur l'insurrection qui permet au président de mobiliser l'armée américaine. Il affirme désormais que le gouverneur démocrate Walz et le maire démocrate Jacob Frey « incitent à l'insurrection avec leur rhétorique pompeuse, dangereuse et arrogante ». Jusqu'à présent, Trump n'a pas envoyé de militaires, bien que son ministère de la Justice enquête sur le gouverneur et le maire pour avoir prétendument entravé le travail des agents de l'ICE (Immigration and Customs Enforcement).

Grève générale contre l'ICE

La grève générale contre l'ICE organisée à Minneapolis le 23 janvier, soutenue par les syndicats, les groupes religieux et les organisations communautaires mobilisés sous le slogan « Journée de la vérité et de la liberté » et appelant à « ne pas travailler, ne pas aller à l'école, ne pas faire les courses », a pratiquement paralysé l'activité économique de la ville. Une centaine de membres du clergé qui s'étaient rassemblés à l'aéroport et avaient bloqué les installations ont été arrêtés pour non-respect des ordres de la police, puis relâchés, tandis que des dizaines de milliers de personnes défilaient dans le centre-ville de Minneapolis. Des centaines de petites entreprises ont fermé leurs portes pour la journée en signe de protestation, tandis que d'autres ont autorisé leurs employéEs à prendre un jour de congé. Partout, les gens criaient « ICE out » (ICE dehors). Des manifestations ont également eu lieu dans d'autres villes du pays, malgré les températures négatives, la neige, le grésil et le verglas qui régnaient sur la moitié du territoire.

Contrairement à l'Europe ou à l'Amérique latine, il n'y a pas de grève générale aux États-Unis. La grève générale de Minneapolis est sans précédent dans l'Amérique contemporaine. Il n'y a pas eu de grève générale à Minneapolis depuis 1934 et aucune autre ville n'a fait grève depuis la grève générale d'Oakland en 1946. Mais cela fait également longtemps que des agents fédéraux n'ont pas battu, gazé et assassiné des citoyenNEs américainEs blancHEs en toute impunité.

Nous avons dépassé le maccarthysme réactionnaire des années 1950. Les événements de Minneapolis confirment que les États-Unis vivent aujourd'hui sous l'emprise mortelle d'un gouvernement autoritaire, mais aussi qu'il existe une résistance populaire puissante. Nous menons une lutte pour la justice, pour la démocratie et pour nos vies. Et cette lutte se poursuit, de manière particulièrement intense à Minneapolis, mais aussi ailleurs dans le pays. Et la fin n'est pas pour demain.

Dan La Botz,
traduction Henri Wilno

*****

Abonnez-vous à notre lettre hebdomadaire - pour recevoir tous les liens permettant d'avoir accès aux articles publiés chaque semaine.

Chaque semaine, PTAG publie de nouveaux articles dans ses différentes rubriques (économie, environnement, politique, mouvements sociaux, actualités internationales ...). La lettre hebdomadaire vous fait parvenir par courriel les liens qui vous permettent d'avoir accès à ces articles.

Remplir le formulaire ci-dessous et cliquez sur ce bouton pour vous abonner à la lettre de PTAG :

Abonnez-vous à la lettre

9999 résultat(s).
Regroupement des médias critiques de gauche (RMCG)

gauche.media

Gauche.media est un fil en continu des publications paraissant sur les sites des médias membres du Regroupement des médias critiques de gauche (RMCG). Le Regroupement rassemble des publications écrites, imprimées ou numériques, qui partagent une même sensibilité politique progressiste. Il vise à encourager les contacts entre les médias de gauche en offrant un lieu de discussion, de partage et de mise en commun de nos pratiques.

En savoir plus

Membres