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Pourquoi la Chine a-t-elle racheté des ports dans le monde entier ?
[La place du détroit d'Ormuz, très exposée conjoncturellement, dans la guerre menée par les Etats-Unis et Israël contre l'Iran relance l'intérêt des analystes sur le rôle des ports et des océans dans les échanges internationaux traduisant les interdépendances construites dans les trente-cinq dernières années. Cet article du site états-unien Foreign Policy fournit à ce propos une série d'informations ayant trait aux initiatives de la Chine sur ce terrain. – Réd. A l'Encontre]
Tiré d'À l'encontre.
Ce rebondissement [détroit d'Ormuz] a recentré l'attention sur les océans du monde et leur rôle crucial dans le commerce mondial interconnecté. Rares sont ceux d'entre les pays qui peuvent se soustraire au commerce qui transite par une poignée de points d'étranglement clés. C'est une leçon que la Chine connaît bien : depuis quelque 25 ans, elle achète et construit des ports à travers l'océan Indien et le golfe Persique, ainsi que partout dans le monde. Les États-Unis, quant à eux, ne commencent que maintenant à prendre conscience de la situation.
L'ambassadrice des États-Unis en Grèce, Kimberly Guilfoyle, a récemment suggéré (Reuters, 20 novembre 2025), par exemple, que la Chine mette en vente le port grec du Pirée, une plaque tournante majeure du transport maritime et une porte d'entrée vers l'Europe du Sud. Or, on ne voit pas bien pourquoi la Chine – qui a financé le Pirée, en toute légalité, il y a dix ans, alors que la Grèce était en chute libre économique et que l'aide de Pékin était accueillie favorablement par pratiquement toutes les parties – devrait céder ce port [Cosco Shiping l'avait acheté en 2016]. Mais cela s'inscrit dans une tendance : les États-Unis, restés inactifs pendant des décennies alors que la Chine bâtissait un empire maritime de bout en bout, tentent aujourd'hui de démanteler le travail de construction de relations mené avec patience par les agences officielles et les entités publiques chinoises au service d'un vaste réseau de ports à l'étranger.
Outre le Pirée, l'administration Trump a exercé des pressions sur le Panama concernant la propriété chinoise de ports clés dans ce pays, et a averti le Pérou qu'il perdrait sa souveraineté en raison de ses relations avec la Chine au sujet du nouveau mégaport de Chancay [ce port a été développé par Cosco Shiping – 60% – et la société péruvienne Volcan Compañía Minera – 40%]. La Société américaine de financement du développement (DFC-US International Development Finance Corporation) a cherché à établir un accord portuaire d'un demi-milliard de dollars, en lien avec la société indienne Adani Port, pour la construction du port en eau profonde West Container Terminal à Colombo au Sri Lanka. Elle cherchait ainsi à contrer le terminal à conteneurs financé par la Chine sur le même site. Or, en décembre 2024, cette initiative USA-Inde a échoué. [China Merchants Port Holdings (CMPort) contrôle Hambantota International Port depuis 2017 et le Colombo International Container Terminal. China Harbour Engineering Company (CHEC) contrôle le Port City Colombo.]
Les États-Unis ont encore un long chemin à parcourir s'ils veulent s'opposer à chaque port financé par la Chine : comme nous le montrons dans notre nouveau rapport AidData (mars 2026), les agences et entreprises publiques chinoises ont financé quelque 363 projets financés par des prêts et des subventions chinois, d'une valeur de 24 milliards de dollars, en faveur de 168 ports distincts dans 90 pays entre 2000 et 2025.
L'année 2000 marque le point de départ de notre collecte de données, car c'est à cette date qu'a débuté la mise en œuvre de l'initiative « Go Out » menée par l'État, qui encourageait les agences chinoises et les entreprises publiques à concentrer leurs prêts, subventions et investissements à l'étranger plutôt qu'au niveau national. Nos données de base présentent une image aussi proche que possible du temps réel de l'empreinte portuaire mondiale de Pékin, y compris les ports nouveaux et récents qui ont été proposés mais qui ne sont pas encore financés. Pour chaque cas très médiatisé ou controversé comme celui du Pirée, il existe un immense port financé par la Chine qui a été construit à Tema (Ghana), à Kribi (Cameroun) ou, comme le nouveau prêt que nous avons découvert, pour le port de Muara, au Brunei.
Pour la plupart des grandes puissances mondiales – notamment la Chine, les États-Unis et l'Union européenne –, la diplomatie économique, les politiques industrielles nationales et la sécurité nationale sont aujourd'hui plus étroitement liées qu'elles ne l'ont jamais été depuis peut-être la Seconde Guerre mondiale. Mais la Chine a déjà une longueur d'avance.
Alors que les États-Unis parlent depuis des années d'un pivot vers l'Indo-Pacifique, dans la pratique – comme l'ont montré les événements de ces dernières semaines – ils se sont enlisés, apparemment sans autre objectif, au Moyen-Orient et dans les régions immédiatement adjacentes. La Chine, quant à elle, a patiemment investi aux quatre coins du monde, à son avantage économique, diplomatique et géopolitique.
Au départ, le financement de la construction ou de l'extension de ports était un moyen pour Pékin d'investir ses réserves excédentaires en dollars et d'obtenir un rendement financier attractif. Les pays en développement avaient un besoin criant d'infrastructures, alors que de nombreuses institutions d'aide et de prêt occidentales ou dirigées par l'Occident s'étaient retirées du secteur de la construction des années auparavant. La Chine s'est révélée être un partenaire volontaire et compétent.
Mais alors que des articles de presse apparaissent régulièrement décrivant la possible création de futures bases navales chinoises à l'étranger, nous pensons que Pékin a évolué vers une stratégie plus sophistiquée et plus subtile. La Chine se concentre moins sur l'acquisition du contrôle souverain de territoires à l'étranger que sur la garantie de sa propre sécurité stratégique – fondée sur des points d'accès clés, ou des pôles de connectivité, des voies de circulation pour le commerce, les communications, les données, les capitaux et l'influence. À cette fin, les bailleurs de fonds officiels chinois (agences gouvernementales et entreprises publiques) associent de plus en plus leurs investissements portuaires à d'autres investissements, tels que des sites miniers critiques. Une propriété discrète à visée économie est également plus facile à justifier que l'empreinte physique d'une grande base militaire. L'accès ne signifie pas nécessairement l'installation de quelques destroyers lance-missiles de la Marine de l'Armée populaire de libération (PLAN). A l'avenir, cela pourrait se limiter à un port à l'étranger détenu et exploité par la Chine, avec une présence policière chinoise, ou peut-être un site d'exploitation de drones commerciaux.
La Chine continue de financer des ports capables d'accueillir ses exportations massives et de faciliter l'importation de matières premières essentielles, telles que le soja, les minéraux critiques, le gaz naturel liquéfié (GNL), le pétrole, etc. Ces ports sont conçus pour promouvoir les intérêts commerciaux chinois à l'étranger et maximiser les profits de ses bailleurs de fonds – ce qui, selon nous, constitue en grande partie l'objectif des ports financés par la Chine dans les pays riches du monde. Au-delà des retombées financières, la Chine gagne en influence, en prestige et en données. Cette focalisation sur les activités économiques et commerciales intervient alors que la marine chinoise connaît une croissance massive, tant sur le plan quantitatif que qualitatif.
Les chaînes d'approvisionnement maritimes mondiales de la Chine, ancrées dans le réseau portuaire outre-mer de Pékin, offrent un avantage géopolitique : un réseau logistique parallèle qui assure une indépendance stratégique, à l'abri de toute ingérence des institutions dirigées par l'Occident, et qui permet à la Chine d'envisager une riposte militaire face à d'éventuelles stratégies de confinement par des chaînes d'îles [référence à la présence de bases américaines] ou à des blocus restrictifs tentés par un ennemi lors d'un futur conflit. La Chine a construit et financé des ports non seulement aux points d'étranglement maritimes, mais aussi tout autour de ceux-ci, y compris au Panama. Il n'est donc pas surprenant que nos données et notre analyse suggèrent que plus le niveau d'implication économique officielle chinoise dans un port donné est élevé, plus celui-ci est susceptible d'accueillir une forme d'activité militaire chinoise – plus de la moitié des ports de notre base de données détenus par des intérêts chinois ou hongkongais ont également accueilli des navires de la Marine chinoise, par exemple.
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Le modèle « port-parc-ville », qui a si bien fonctionné au niveau national dans le cadre du modèle de croissance économique de la Chine il y a plusieurs décennies, a évolué vers le modèle « port-chemin de fer-mine ». Les gouvernements chinois, tanzanien et zambien, par exemple, ont signé en septembre 2025 un accord de 1,4 milliard de dollars avec la China Civil Engineering and Construction Corporation pour la réhabilitation du projet ferroviaire Tanzanie-Zambie et de ses équipements, ainsi que pour son exploitation. Ce corridor de transport s'étendra jusqu'en Zambie, riche en minerais, avec un terminal portuaire à Dar es Salaam, en Tanzanie. De plus en plus, les ports officiels financés par la Chine ne sont que des points de départ pour un ensemble croissant de voies d'approvisionnement intérieures, reliant les régions enclavées aux villes côtières.
Outre une rapidité, une agilité et d'importantes sources de capitaux, l'avantage comparatif de la Chine réside dans sa capacité à fournir un ensemble de services à un pays client. Nous avons constaté qu'environ 35% des projets de ports et/ou d'installations portuaires financés par des agences du secteur public chinois impliquent également la propriété et/ou le contrôle opérationnel du port par la Chine. Outre la construction ou l'extension, une entité chinoise ou un groupe d'entités peut exploiter le port, fournir les énormes grues de quai et les scanners douaniers, offrir une plateforme logistique gratuite et faire appel à de grandes compagnies maritimes et logistiques, ces dernières garantissant que le port se trouve sur les principales routes maritimes et est connecté aux réseaux mondiaux.
Certes, cela comporte des aspects potentiellement négatifs, tant pour les pays hôtes des ports que pour les rivaux maritimes de la Chine : les droits d'exploitation confèrent une autorité pratique significative, notamment le contrôle des systèmes de planification, de l'attribution des quais, de la coordination logistique et de la gestion quotidienne du port. C'est le cas au Pirée. Dans de nombreux cas, les entreprises publiques chinoises qui obtiennent des droits d'exploitation sont en mesure d'influencer les routes maritimes, de donner la priorité aux transporteurs affiliés et d'ajuster les flux de trafic de manière à les aligner sur des objectifs commerciaux plus larges ou sur la politique étrangère chinoise. Combinés à des participations au capital, ces pouvoirs opérationnels peuvent amplifier leur influence, approfondir l'intégration commerciale à long terme et renforcer leur emprise stratégique sur les corridors commerciaux maritimes.
L'énorme part de marché de la Chine dans la construction navale ainsi que la mise à disposition de plateformes logistiques gratuites comme LOGINK et d'autres systèmes logiciels signifient que les ports dépendent d'un écosystème fermé et intégré de systèmes d'exploitation portuaire et de matériel chinois hautement automatisés, conçus selon les normes chinoises ; financés, développés et exploités par des entités officielles chinoises ; et excluant de fait les produits ou services des pays ou entreprises rivaux. La Chine a donc acquis un avantage numérique et en matière de données dans le domaine de la concurrence maritime mondiale, en plus de son avance en matière de matériel, comme le nombre de ses navires.
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Alors que les États-Unis sont redynamisés et désireux d'empêcher d'autres pays de céder leurs ports – et, par conséquent, leur souveraineté – à la Chine, ils ont moins bien réussi à démontrer ce qu'ils ont à offrir en contrepartie. Pékin offre aux autres nations des infrastructures, des capitaux, du développement économique et des échanges commerciaux – en bref, des perspectives – tandis que les États-Unis envoient des avertissements formulés en termes sombres.
D'une certaine manière, cela reflète le déséquilibre maritime des États-Unis, qui repose presque exclusivement sur la puissance militaire plutôt que sur le commerce. Les États-Unis construisent peu de navires marchands, disposent d'une flotte civile relativement minuscule et sont confrontés à de sérieux défis pour tenter de réhabiliter les ports et leurs infrastructures sur le continent américain, sans parler de la construction ou du financement de ports à l'étranger.
Pendant ce temps, le détroit d'Ormuz est ouvert, sous réserve de l'accord de l'Iran [situation au 14 avril]. Si les planificateurs militaires s'attendaient toujours à ce que l'Iran intervienne contre le détroit en cas de menace ou d'attaque, les marines occidentales ne semblent pas avoir été particulièrement préparées à cette éventualité. Comme l'ont montré d'abord les Houthis (en mer Rouge) et maintenant l'Iran, les goulets d'étranglement et le commerce vital qu'ils véhiculent sont vulnérables à des menaces tant symétriques qu'asymétriques ; ces dernières peuvent inclure des drones, des vedettes rapides et des mines flottantes et sous-marines. Mais la Grande-Bretagne a retiré sa dernière présence navale permanente dans le golfe Persique plus tôt cette année, et les États-Unis ont rapatrié leurs derniers dragueurs de mines conventionnels juste avant le début de la guerre.
En revanche, la Chine a redoublé d'efforts dans la région sur le plan commercial. Depuis 2018, Pékin est un bailleur de fonds très actif dans tout le Moyen-Orient maritime, et en particulier dans les pays du Golfe. Elle a financé un port à conteneurs à Khalifa aux Émirats arabes unis, le nouveau port de Doha au Qatar, le port de Duqm à Oman, ainsi que le port de Gwadar à l'extrême ouest du Pakistan et aux abords du détroit, pour n'en citer que quelques-uns. Le « Plan d'action maritime américain », publié par la Maison Blanche en février 2026, résume les mesures prises par le gouvernement des Etats-Unis pour retrouver un semblant de prééminence maritime, principalement dans le domaine de la construction navale. L'UE a également récemment publié sa propre stratégie portuaire. Mais les stratégies de sécurité nationale et économiques des États-Unis, de l'UE ou de l'Inde (qui finance des ports régionaux à l'étranger) ne font actuellement pas le poids face au niveau de coordination ou de concertation de la Chine.
La présence quasi omniprésente de la Chine dans les principaux ports du monde signifie que les États-Unis ne peuvent pas se soustraire aux chaînes d'approvisionnement chinoises, que ce soit en temps de paix ou en temps de conflit. Ils doivent faire preuve de sélectivité quant aux domaines dans lesquels ils choisissent de rivaliser et aux dimensions de cette concurrence.
En réponse, certains décideurs politiques états-uniens se sont focalisés exclusivement sur la construction navale comme remède au « malaise maritime » du pays. Bien qu'essentielle, celle-ci ne constitue qu'une pièce du puzzle. Comme l'a récemment fait remarquer (gcaptain.com, 10 mars 2026) Stephen Carmel, administrateur maritime américain « La construction navale ne mène pas à la puissance maritime. Ce sont les systèmes maritimes qui y mènent. »
L'avance considérable et coordonnée de la Chine dans ces systèmes, à l'échelle mondiale et en fonction de ses priorités économiques, commerciales et de sécurité nationale, ne peut être inversée par de simples menaces et tentatives de contrainte ou de sanction de la part des États-Unis – y compris dans les pays tiers accueillant des ports où son influence pourrait être en déclin. Au cours de trois siècles, la Grande-Bretagne puis les États-Unis ont bâti des empires maritimes mondiaux dominants sur des valeurs fondamentales positives telles que la confiance, la fiabilité, la responsabilité et le sens de l'opportunité, ainsi que sur l'ordre public soutenu par leurs marines respectives [sic !]. Peu importe que ces idéaux n'aient pas toujours pu être concrétisés dans la pratique. La Chine, grâce à son empire maritime de bout en bout construit en l'espace de seulement 25 ans, semble avoir tiré cette leçon et l'applique actuellement de manière plus efficace que ses précurseurs. Son portefeuille mondial de ports à l'étranger constitue le point d'ancrage qui lui garantit un haut niveau de sécurité stratégique et une assurance face aux tempêtes potentielles à venir. (Publié par Foreign Policy le 15 avril 2026 ; traduction et édition par par la rédaction d'A l'Encontre)
Alexander Wooley, journaliste, ancien officier de la Marine royale britannique et auteur du livre à paraître The Cult of the Yamato, et Lea Thome, ancienne responsable de programme chez AidData.
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Charnière, pas pôle : l’Inde dans un ordre mondial en fragmentation
Sushovan Dhar, militant politique et syndicaliste indien du CADTM, analyse la recomposition de l'ordre mondial un an après le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche. L'auteur récuse la grille de lecture dominante de la « multipolarité » et propose à la place le concept d'« État charnière » pour saisir le positionnement de l'Inde : ni alignée ni non-alignée, elle tire parti des fractures interimpérialistes sans s'engager durablement. Derrière l'autonomie stratégique revendiquée, Dhar pointe des contraintes structurelles : dépendance aux circuits capitalistes globaux, informalité du travail, autoritarisme domestique. [AN]
Tiré d'Europe solidaire sans frontière.
La première année du retour de Donald Trump à la présidence des États-Unis a accéléré une transformation déjà en cours : la désintégration de la mondialisation néolibérale dirigée par les États-Unis. Des années 1990 à la période post-2008, le capitalisme mondial s'est organisé à travers une hiérarchie structurée, avec la domination financière étatsunienne, les chaînes de valeur mondiales et les institutions multilatérales qui garantissaient les conditions de l'accumulation du capital. Cette architecture se délite aujourd'hui de manière visible.
Ce qui émerge est souvent décrit comme une « multipolarité », comme si un ordre plus équilibré était en train de se configurer. Mais ce langage masque la dynamique centrale : ce n'est pas la disparition de la hiérarchie, mais sa réorganisation sous une rivalité interimpérialiste intensifiée. Le commerce, la finance et la technologie ne sont plus principalement régis par les impératifs d'intégration des marchés. Ils sont de plus en plus subordonnés à la compétition stratégique, comme en témoignent les contrôles à l'exportation des technologies avancées et les efforts de restructuration des chaînes d'approvisionnement. Le basculement ne va pas de la mondialisation à la fragmentation, mais de circuits d'accumulation relativement ouverts vers une interdépendance plus gérée et politisée.
Le second mandat de Trump doit se comprendre dans cette perspective : comme un accélérateur plutôt que comme une rupture. Le virage vers le protectionnisme, la restructuration des chaînes d'approvisionnement et le nationalisme économique est antérieur à son retour, et s'enracine dans la crise prolongée de la rentabilité ainsi que dans le défi stratégique posé par l'ascension de la Chine. Ce qui a changé, c'est la clarté avec laquelle les grandes puissances sont désormais disposées à utiliser l'interdépendance comme une arme et à redéfinir les termes de l'intégration mondiale. [1]
Dans ce contexte, la question n'est pas simplement de savoir quel État dominera l'ordre émergent, mais comment les différents États y opéreront. C'est ici que des pays comme l'Inde acquièrent une importance particulière : non pas comme centres de pouvoir alternatifs, mais comme acteurs qui naviguent — et cherchent à tirer avantage de — les fractures d'une hiérarchie mondiale en recomposition.
Pourquoi l'Inde compte désormais
La centralité croissante de l'Inde dans les débats économiques et géopolitiques mondiaux ne relève pas seulement de sa taille, mais de sa place dans cet ordre. Avec un vaste marché intérieur, une main-d'œuvre considérable et une base numérique et infrastructurelle en expansion, l'Inde apparaît comme un lieu potentiel pour la réorganisation partielle des chaînes de valeur mondiales, ce que reflètent l'expansion rapide de l'assemblage de produits électroniques et le transfert par Apple d'une partie de sa production d'iPhone vers l'Inde. La recherche d'alternatives à la Chine a rehaussé le profil de l'Inde, mais la relocalisation significative de la production reste limitée. [2]
En même temps, l'Inde occupe un espace géopolitique distinctif. Elle n'est pas intégrée dans les structures d'alliance occidentales ni alignée sur la Chine. Sa participation à des groupes comme le QUAD [3] et aux BRICS [4] est une condition de sa pertinence, non une contradiction.
Cette dualité — économiquement attractive pour le capital mondial et politiquement agile à travers les clivages géopolitiques — a fait de l'Inde un interlocuteur de plus en plus important. Elle est courtisée par les États-Unis et leurs alliés, tout en maintenant des liens avec la Russie et en se projetant comme une voix du Sud global. Dans les moments de transition systémique, de telles positions prennent plus d'importance.
Il serait cependant trompeur d'interpréter cette prééminence comme la preuve d'une transition imminente vers une hégémonie indienne, ou même vers un équilibre multipolaire stable dans lequel l'Inde émergerait comme un pôle parmi d'autres. L'importance de l'Inde réside moins dans la réorganisation du système que dans la manière dont elle opère en son sein. Il ne s'agit pas simplement d'une ascension ; il s'agit d'un positionnement à l'intérieur des contraintes et opportunités produites par un ordre mondial de plus en plus fracturé.
L'Inde comme État charnière
La meilleure manière de comprendre le rôle actuel de l'Inde ne passe pas par le « non-alignement » ou la formation d'alliances, mais par celui d'État charnière. L'Inde se déplace aujourd'hui entre les blocs, contrairement à la posture non alignée de la Guerre froide, qui cherchait à maintenir une distance à l'égard de ceux-ci. Elle s'abstient néanmoins d'engagements d'alliance contraignants. Cela reflète un effort pour obtenir des bénéfices matériels et stratégiques dans un contexte où les grandes puissances rivalisent pour s'assurer des partenaires, des marchés et de l'influence.
Après la guerre en Ukraine, l'Inde a fortement accru ses importations de pétrole russe à prix réduit, la Russie devenant son principal fournisseur en 2023 ; une grande partie de ce pétrole est raffinée et réexportée vers les marchés occidentaux sous forme de produits pétroliers, alors même que les sanctions occidentales cherchaient à isoler Moscou. Ces achats ont également contribué à stabiliser les prix intérieurs de l'énergie et soutenu la croissance économique. Parallèlement, l'Inde a approfondi son partenariat stratégique avec les États-Unis via le QUAD — un regroupement stratégique indo-pacifique —, tandis que des initiatives de sécurité occidentales plus larges, comme AUKUS [5], ont pris forme en parallèle. Elle a étendu sa coopération en matière de défense et s'est positionnée comme un nœud critique dans les efforts de reconfiguration des chaînes d'approvisionnement à l'écart de la Chine. Ce qui semble incohérent relève en réalité de la stratégie. L'Inde tire parti des tensions géopolitiques sans s'engager pleinement dans aucun camp particulier.
Cette fonction charnière va au-delà de l'énergie et de la sécurité. L'Inde courtise activement l'investissement, se promouvant comme une destination manufacturière alternative par des initiatives impulsées par l'État, telles que les programmes d'incitations liées à la production. En même temps, elle continue de participer aux BRICS, soutenant des projets alors même que son intégration aux circuits de capitaux dirigés par les États-Unis s'approfondit. La coexistence de ces orientations n'est pas transitoire mais constitutive de son rôle actuel. [6]
Décrire l'Inde comme un État charnière, c'est reconnaître un mode spécifique d'insertion dans l'ordre global : un mode qui repose sur le mouvement entre centres de pouvoir et sur la capacité à traduire la fragmentation systémique en avantage stratégique.
Les limites de l'autonomie
Le langage de « l'autonomie stratégique » — la prétention de l'Inde à agir indépendamment des blocs rivaux — exagère la liberté qu'implique sa position charnière. Sa capacité de manœuvre est réelle, mais elle s'exerce à l'intérieur de contraintes structurelles. La charnière peut pivoter, mais seulement dans le cadre qui la soutient. Cette marge de manœuvre est également soumise à pression, les États-Unis liant de plus en plus le partenariat stratégique à des attentes en matière de commerce, de technologie et de respect des sanctions.
La croissance de l'Inde reste liée aux circuits mondiaux de capital, de technologie et de demande. Son attrait comme pôle manufacturier alternatif repose sur les faibles coûts du travail et sur les incitations étatiques ; sa base industrielle demeure inégale, avec des forces dans des secteurs comme la pharmacie et les services mais des lacunes dans la fabrication avancée, et son intégration aux chaînes de valeur mondiales dépend des composants importés, de l'investissement étranger et des marchés extérieurs. Les efforts pour attirer la relocalisation des chaînes d'approvisionnement, que ce soit en électronique, en produits pharmaceutiques ou en semi-conducteurs, produisent des gains partiels mais ne constituent pas une transformation structurelle.
Les ambitions de souveraineté numérique coexistent avec la dépendance au capital et aux infrastructures extérieures. Les partenariats avec des entreprises étatsuniennes et l'alignement sur les écosystèmes technologiques occidentaux ont permis l'expansion dans des secteurs comme les services numériques et les télécommunications, mais renforcent aussi les dépendances asymétriques dans la fabrication avancée, la conception de puces et les technologies critiques. Ce n'est pas de l'autonomie, mais une insertion négociée.
Des taux de croissance soutenus d'environ 6-7 % coexistent avec une inégalité persistante, une détresse agraire et un régime du travail caractérisé par l'informalité et la précarité, plus de 80 % de l'emploi demeurant informel. Une grande partie de l'avantage comparatif de l'Inde dans la production mondiale continue de dépendre de la reproduction d'une main-d'œuvre à bas coût dans des conditions de protection sociale limitée. La distribution inégale des bénéfices de son positionnement géopolitique soulève la question de savoir si les gains stratégiques « nationaux » se traduisent par un progrès social plus large. [7]
Enfin, le rôle international croissant de l'Inde s'accompagne de la consolidation du pouvoir politique au niveau national, avec une centralisation accrue et une intensification de la répression de la dissidence. Ces évolutions sous-tendent la capacité de l'Inde à présenter de la stabilité au capital mondial et à agir avec décision dans les négociations géopolitiques. L'autonomie au niveau de l'État peut ainsi coexister avec un approfondissement des asymétries au sein de la société. [8]
Implications pour le Sud global
La trajectoire de l'Inde comme État charnière soulève des questions plus larges sur les possibilités qui s'offrent au Sud global. Sa capacité à naviguer entre blocs rivaux, à obtenir des concessions et à maintenir un certain degré de flexibilité stratégique peut sembler, à première vue, un modèle pour d'autres États postcoloniaux cherchant à éviter la subordination à un bloc unique.
Une telle lecture risque cependant de confondre une position structurellement spécifique avec une stratégie généralisable. La capacité de l'Inde à agir comme charnière est étroitement liée à sa taille. Peu d'États possèdent la localisation stratégique qui permet à l'Inde d'être courtisée simultanément par plusieurs centres de pouvoir. Pour les pays plus petits et économiquement vulnérables, la fragmentation de l'ordre mondial est plus susceptible de réduire la marge de manœuvre, les poussant vers un alignement sélectif ou une intégration dépendante.
Cela peut approfondir la différenciation au sein du Sud global. Tandis que certains États parviennent à exploiter la rivalité interimpérialiste pour s'assurer des investissements, des transferts technologiques ou des concessions diplomatiques, d'autres font face à des pressions accrues pour s'aligner sur les priorités stratégiques et économiques des puissances dominantes. [9]
La fragmentation de la mondialisation ne se traduit pas automatiquement par une plus grande autonomie pour le Sud global ; elle peut au contraire produire des formes plus complexes et différenciées de dépendance, médiatisées par des puissances régionales et des États charnières.
Conclusion
L'émergence de l'Inde comme État charnière n'annonce pas l'arrivée d'un nouvel ordre multipolaire stable. Elle révèle le caractère de la transition en cours. Ce qui prend forme, ce n'est pas le déplacement de la hiérarchie, mais sa reconfiguration à travers une rivalité intensifiée, un découplage sélectif et des formes inégales d'interdépendance. Des États comme l'Inde comptent moins pour transcender le système que par la manière dont ils opèrent à l'intérieur de ses fractures.
La charnière peut bouger. Mais elle ne détermine pas la porte.
Sushovan Dhar est militant politique et syndicaliste de Calcutta (Inde) et membre du CADTM International. Il est membre du comité de rédaction d'Alternative Viewpoint, plateforme médiatique marxiste indépendante en Inde.
Source : Espacio Público, 16 avril 2026.
Traduit de l'espagnol par Adam Novak. Notes pour ESSF par Adam Novak.
Notes
[1] Sur la rivalité sino-étatsunienne et sa fonction structurante dans la réorganisation en cours, voir Promise Li, « Rivalité entre les États-Unis et la Chine, “coopération antagoniste” et anti-impérialisme au XXIe siècle », entretien avec Federico Fuentes, Europe Solidaire Sans Frontières, 23 novembre 2023. Disponible sur : http://www.europe-solidaire.org/spip.php?article68211
[2] Sur les limites structurelles du modèle de croissance indien, voir Romaric Godin, « L'Inde fait face aux limites de sa croissance », Europe Solidaire Sans Frontières, 11 juillet 2025. Disponible sur : http://www.europe-solidaire.org/spip.php?article75678
[3] Le QUAD (Quadrilateral Security Dialogue) est le forum informel de dialogue quadrilatéral de sécurité réunissant les États-Unis, l'Inde, l'Australie et le Japon, dont l'objectif est de renforcer les relations économiques et stratégiques dans la région indo-pacifique.
[4] Les BRICS sont un bloc d'économies émergentes et de puissances géopolitiques (Brésil, Russie, Inde, Chine, Afrique du Sud et, depuis 2024, Égypte, Éthiopie, Émirats arabes unis, Iran et Indonésie).
[5] AUKUS (Australia-United Kingdom-United States) est une alliance stratégique militaire entre trois pays de l'anglosphère : l'Australie, le Royaume-Uni et les États-Unis.
[6] Pour une discussion critique du rôle joué par le bloc BRICS+ face à l'offensive tarifaire de Trump, voir Éric Toussaint, « Les BRICS+ sont les défenseurs du libre-échange, de l'OMC, du FMI et de la Banque mondiale », Europe Solidaire Sans Frontières, 24 août 2025. Disponible sur : http://www.europe-solidaire.org/spip.php?article76312
[7] Sur la réforme du droit du travail, les privatisations et la désintégration des services publics sous Modi, voir Romaric Godin, « L'Inde fait face aux limites de sa croissance », Europe Solidaire Sans Frontières, 11 juillet 2025. Disponible sur : http://www.europe-solidaire.org/spip.php?article75678
[8] Sur l'articulation entre expansion internationale et autoritarisme intérieur sous Modi, voir Pierre Rousset et Sushovan Dhar, « L'Inde, ses enjeux intérieurs et géopolitiques – un tour d'horizon », Europe Solidaire Sans Frontières, 6 octobre 2023. Disponible sur : https://www.europe-solidaire.org/spip.php?article68212
[9] Sur la critique d'une « multipolarité » comprise comme émancipation du Sud et sur la nécessité d'une réponse internationaliste, voir Sushovan Dhar, « Intervention (Porto Alegre) : L'anti-impérialisme à l'heure de la montée du fascisme : une solidarité au-delà des puissances rivales », Europe Solidaire Sans Frontières, 8 avril 2026. Disponible sur : http://www.europe-solidaire.org/spip.php?article78530
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Comment la loi israélienne sur la peine de mort légalise les meurtres dans le cadre de l’apartheid
Le caractère discriminatoire, l'application arbitraire et le fondement raciste de la loi israélienne sur la peine de mort sont sans précédent au XXIe siècle
Tiré de France Palestine Solidarité. Photo : Ben Gvir portant un badge en forme de noeud coulant à la Knesset, décembre 2025 © Amit Segal sur X.
Ces célébrations de mauvais goût ont accentué la cruauté de cette déclaration. Les bouchons de champagne ont sauté au milieu des acclamations et des larmes de joie lorsque la Knesset israélienne a adopté une loi sur la peine de mort qui s'applique exclusivement aux détenus palestiniens et non aux Israéliens juifs.
Il s'agit d'une codification éhontée d'une hiérarchie raciale qui dépasse de loin même les excès de l'apartheid en Afrique du Sud.
« Peu importe que ce soit par injection, par poison ou par la corde ; ce qui importe, c'est une loi sur la peine de mort pour les terroristes. “Afin que les Juifs règnent sur leurs ennemis [Esther 9:1]” », a déclaré la vice-présidente de la Knesset, Limor Son Har-Melech, qui a rédigé la loi.
« [L'administration pénitentiaire] a déjà commencé à commander des uniformes rouges, ils ouvrent une aile réservée au couloir de la mort », a annoncé le ministre israélien de la Sécurité, Itamar Ben-Gvir – lui-même un terroriste condamné – avec un large sourire de satisfaction.
La loi sur la peine de mort la plus extrême au monde
Les Nations unies ont immédiatement dénoncé la nouvelle loi israélienne sur la peine de mort comme un « crime de guerre », tandis qu'Amnesty International l'a qualifiée de « l'une des lois sur la peine de mort les plus extrêmes au monde ».
Compte tenu de son caractère discriminatoire, de son application arbitraire et de son postulat de base raciste, la loi israélienne sur la peine de mort est sans précédent au XXIe siècle, même parmi les pires dictatures du monde, et ce pour six raisons simples.
Premièrement, en vertu de la nouvelle loi israélienne, la peine capitale serait la peine par défaut pour tout Palestinien accusé d'avoir causé la mort d'un Israélien, y compris dans les cas qualifiés d'« imprudence » plutôt que d'homicide volontaire.
Deuxièmement, la loi sur la peine de mort comporte deux garanties visant à s'assurer qu'elle ne s'appliquera jamais aux Israéliens juifs, alors qu'elle est utilisée de manière arbitraire contre les Palestiniens. Il s'agit notamment du fait que tout homicide doit être commis avec « l'intention de nier l'existence de l'État d'Israël », et que la prononciation d'une peine de mort relève de la compétence des tribunaux militaires israéliens, où aucun Israélien juif n'a jamais été jugé.
Cela place Israël dans une situation encore plus sombre que celle de l'Afrique du Sud de l'apartheid, comme l'a souligné le Dr Mustafa Barghouti, car même les Afrikaners « n'osaient pas dire que si un Noir tuait un Blanc, il serait exécuté. Mais si un Blanc tuait un Noir, il ne le serait pas ».
Troisièmement, les tribunaux militaires israéliens affichent un taux de condamnation des Palestiniens de 99,74 %, le plus élevé au monde, tandis que le taux de condamnation des colons israéliens pour des agressions signalées contre des Palestiniens est inférieur à 1,8 %.
Le taux de mise en accusation des soldats israéliens pour des agressions contre des Palestiniens est encore plus bas, s'élevant à environ 0,87 %. Depuis le début de l'année, huit incidents distincts ont eu lieu au cours desquels des colons israéliens ont tué des Palestiniens en plein jour sans qu'aucun de ces colons ne soit inculpé.
Les tribunaux militaires en Israël sont également connus pour leur mépris des garanties d'une procédure régulière et d'un procès équitable, et pour priver les Palestiniens de toute voie de recours. Ces tribunaux ont systématiquement autorisé la détention illimitée de Palestiniens, y compris des militants ou des dirigeants politiques, sans procès, sans inculpation ni condamnation, dans le cadre de ce qu'on appelle la détention administrative.
C'est pourquoi les experts juridiques qualifient depuis longtemps le système judiciaire israélien applicable aux Palestiniens de « tribunaux fantômes », qui bafouent les procédures juridiques reconnues et les droits de l'homme pour rendre des verdicts injustes et prédéterminés.
Quatrièmement, la loi israélienne sur la peine de mort conduirait à l'exécution de Palestiniens dans un délai de seulement 90 jours à compter d'un jugement, et limiterait l'accès à un avocat ou aux visites familiales. Cela a conduit Amnesty International à qualifier cette loi de « carte blanche pour exécuter des Palestiniens ». À titre de comparaison, en Iran, le délai moyen entre l'arrestation et l'exécution des prisonniers condamnés est de un à sept ans.
Cinquièmement, la nouvelle loi israélienne va bien au-delà du simple meurtrier présumé pour inclure « tout planificateur ou commanditaire ». Cela revient à incriminer toute une chaîne d'individus sur la base d'allégations fragiles selon lesquelles ils auraient « envoyé » des Palestiniens mener des attaques armées contre Israël.
Les tribunaux militaires israéliens ont déjà utilisé cet argument pour condamner Marwan Barghouti, le « Mandela palestinien », à plus de 500 ans de prison. Israël n'a jamais accusé Barghouti d'avoir directement recouru à la violence, mais a plutôt prétendu qu'il avait participé à la planification ou à l'envoi de Palestiniens pour mener à bien 37 attentats ou tentatives d'attentats contre Israël.
Barghouti milite depuis longtemps pour la paix entre Israël et les Palestiniens et pour la solution à deux États, et a catégoriquement condamné le meurtre de civils. Aucun des 21 témoins convoqués par Israël pour le procès-spectacle de Marwan ne l'a jamais accusé d'être impliqué dans des attaques violentes, et 12 d'entre eux ont explicitement déclaré au tribunal qu'il n'y avait jamais été impliqué.
En réalité, des dirigeants israéliens, comme l'ancien chef du Shin Bet Ami Ayalon, ont admis que Barghouti « est le seul dirigeant capable de mener les Palestiniens vers un État aux côtés d'Israël », ce qui explique précisément pourquoi Israël le maintient en détention.
La nouvelle loi israélienne sur la peine de mort permettrait désormais l'exécution sommaire de Palestiniens tels que Barghouti, sur la simple base qu'ils auraient participé à la « planification ou à l'envoi » d'une personne ayant commis une attaque prétendument violente.
Sixièmement, en vertu de la quatrième Convention de Genève, une puissance occupante ne peut imposer des infractions passibles de la peine capitale que si ces infractions sont également punissables de mort en vertu de la législation du territoire occupé.
L'État de Palestine a ratifié le Pacte international relatif aux droits civils et politiques (PIDCP) en 2014 et son deuxième protocole facultatif visant à abolir la peine de mort (PIDCP-OP2) en 2019. L'Autorité palestinienne n'a procédé à aucune exécution depuis 2002.
Une loi raciste rédigée par des extrémistes et des partisans du terrorisme
La loi israélienne sur la peine de mort, censée viser les terroristes, a été rédigée par certains des plus éminents partisans ou auteurs de violences extrémistes contre les Palestiniens en Israël.
Limor Son Har-Melech, qui a co-rédigé cette loi, a depuis longtemps pour habitude de glorifier la violence contre les Palestiniens et figure parmi les principaux dirigeants du mouvement visant à reconstruire des colonies réservées aux Juifs à Gaza.
Une vieille vidéo d'elle a refait surface en 2023, dans laquelle elle demandait à son fils en bas âge : « Que veux-tu faire quand tu seras grand ? » Lorsque son fils répond : « Un soldat pour aller en jeep et tuer les Arabes », elle le serre dans ses bras et dit : « Excellent ».
Har-Melech a collecté 120 000 dollars en 2023 pour le compte d'Amiram Ben Uliel, un Israélien condamné pour un incendie criminel commis en 2015 qui a coûté la vie à un bébé palestinien et à ses parents. Elle lui a rendu visite en prison et l'a qualifié de « saint », de « juste », d'« innocent », de « si beau à mes yeux » et de « souffrant pour tout le peuple d'Israël ».
La même année, son porte-parole était Elisha Yered, un militant du groupe « Hilltop Youth » arrêté en 2023 en tant que principal suspect dans le meurtre d'un adolescent palestinien, puis sanctionné par le Canada et Singapour pour ses actes d'une extrême violence.
Un proche collaborateur de Har-Melech est le député Zvi Sukkot, qui a lui-même été arrêté, soupçonné d'avoir incendié une mosquée. En 2024, il s'est filmé en train d'entrer dans la chambre d'un Palestinien hospitalisé et de le menacer en disant : « Nous ferons en sorte que tu sois tué ».
Sukkot a également participé à des émeutes et a mené l'assaut contre une base militaire israélienne pour soutenir les six soldats qui avaient été brièvement détenus pour avoir violé un détenu palestinien devant une caméra.
Le ministre israélien de la Sécurité, Itamar Ben-Gvir, chargé de mettre en œuvre cette loi, a lui-même été condamné pour au moins huit chefs d'accusation, dont le soutien à une organisation terroriste et l'incitation au racisme. Son casier judiciaire est si long que, lorsqu'il a comparu devant un juge, « nous avons dû changer l'encre de l'imprimante », selon un ancien responsable du Shin Bet.
Ben-Gvir avait depuis longtemps accroché dans son salon un portrait de Baruch Goldstein, un terroriste juif et meurtrier de masse qui a commis le massacre de la mosquée d'Ibrahim en 1994. Le ministre israélien aurait rencontré sa femme actuelle pour la première fois alors qu'ils se rendaient tous deux sur la tombe de Goldstein.
En 2015, Ben-Gvir a été filmé en train de faire la fête avec des colons israéliens extrémistes lors d'un mariage au cours duquel ils ont poignardé et brûlé la photo d'un bébé palestinien et ont dansé autour avec des mitraillettes et des cocktails Molotov.
Légaliser une politique de facto
« La peine de mort ne fait que légaliser ce qui existe déjà. Ce qui est choquant, c'est le fait qu'elle soit instituée. C'est une pierre de plus dans le mur très haut et très ancien de l'apartheid », a déclaré samedi Francesca Albanese, rapporteuse spéciale des Nations unies sur les territoires palestiniens occupés.
C'est ce qu'illustre le député de l'opposition Miki Levy, qui s'est vanté la semaine dernière d'avoir un jour « ordonné l'exécution d'un terroriste dont les mains étaient liées derrière le dos ».
Israël mène depuis longtemps une politique consistant à « ne faire aucun prisonnier », comme l'a formulé B'Tselem en 2005, selon laquelle l'armée israélienne tire d'abord pour tuer les Palestiniens soupçonnés de faire partie de groupes de résistance armée au lieu de les arrêter.
Rien qu'en 2004, Israël a tué 89 Palestiniens lors d'« opérations d'arrestation », dont 43 qui n'étaient pas armés et au moins 17 qui « n'étaient pas recherchés par Israël, mais étaient des civils que le pays ne soupçonnait pas d'avoir commis le moindre délit ».
Dans les territoires occupés, Israël a depuis longtemps pour pratique d'empêcher toute assistance médicale d'être prodiguée aux Palestiniens blessés par balle par l'armée israélienne et, au contraire, de forcer ces victimes à se vider de leur sang, comme une forme d'exécution extrajudiciaire plutôt que de les faire prisonniers.
Par exemple, en 2020, des soldats israéliens ont tiré six fois sur Ahmad Erekat alors qu'il se rendait au mariage de sa sœur. Les soldats ont ensuite refusé toute aide médicale à Ahmad et ont empêché les personnes présentes de lui venir en aide jusqu'à ce qu'il meure.
La nouvelle loi sur la peine de mort garantit que si un Palestinien survit d'une manière ou d'une autre à la tactique israélienne consistant à « ne faire aucun prisonnier », à savoir l'exécution extrajudiciaire et le refus d'aide médicale, il sera tout de même assassiné après avoir été soumis à un simulacre de procès.
Le joyau de la couronne du génocide israélien
Pendant le génocide à Gaza, une chanson israélienne populaire a été ajoutée par des soldats à des vidéos les montrant en train d'incendier des maisons palestiniennes et de raser des quartiers entiers. Les paroles étaient les suivantes : « Détruire, tuer, expulser, déporter. Éliminer, extrader, peine de mort, sans crainte. Anéantir, provoquer l'extinction, éradiquer, exterminer. »
La nouvelle loi israélienne sur la peine capitale vient désormais compléter les piliers de cet hymne génocidaire. L'institutionnalisation de la peine de mort garantit à Israël la capacité de tuer des Palestiniens, même s'ils se rendent, coopèrent, se livrent aux autorités et sont placés en détention israélienne.
C'est pourquoi le député israélien Ofer Cassif a qualifié cette nouvelle législation de « loi sur le génocide ». Cassif a déclaré : « Les personnes qui ont proposé cette loi… affirment explicitement que tous les Palestiniens sont des terroristes, si ce n'est à l'heure actuelle, du moins potentiellement. Le président de la commission de l'intérieur à la Knesset a déclaré explicitement et littéralement… qu'il n'y avait pas d'innocents à Jénine ».
Il a ajouté : « Cela signifie donc à nouveau que tous les Palestiniens sont des terroristes. Et si cette loi stipule que les terroristes doivent être exécutés et que tous les Palestiniens sont considérés par eux comme des terroristes, cela signifie, en d'autres termes, logiquement parlant, que tous les Palestiniens devraient être exécutés. Ce n'est pas une loi sur la peine de mort, c'est une loi sur le génocide ».
En d'autres termes, la loi ne porte pas sur la culpabilité individuelle ; c'est un mécanisme d'extermination collective déguisé en langage procédural. Un État qui inscrit l'exécution dans la loi pour un seul peuple a cessé de prétendre que la justice ait jamais été l'enjeu.
Ce n'est pas une aberration, mais l'aboutissement logique d'une logique génocidaire qui s'est exprimée dans les hymnes des soldats israéliens et dans le sourire d'un ministre condamné pour terrorisme alors qu'il commande des uniformes rouges pour une nouvelle aile réservée aux condamnés à mort.
Israël a désormais inscrit dans la loi ce que ses tribunaux appliquent depuis longtemps dans la pratique : un système où la vie des Palestiniens ne bénéficie d'aucune présomption d'innocence, d'aucun droit d'appel et, bientôt, d'aucun droit de respirer.
Muhammad Shehada est un écrivain et analyste palestinien originaire de Gaza, et responsable des affaires européennes chez Euro-Med Human Rights Monitor
Traduction : AFPS
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Des exécutions extra-judiciaires aux éxécutions régulières
Le gouvernement d'extrême-droite de Benjamin Netanyahou, avec sa barbarie habituelle, vient de faire adopter par la Knesset une loi qui autorise la pendaison de « terroristes » palestiniens reconnus coupables de meurtres d'Israéliens ; mais l'inverse ne s'applique pas : soldats et colons israéliens en Cisjordanie ne risquent pas un sort semblable s'ils assassinent des Palestriniens ou Palestiniennes. On remarque donc là un double standard selon qu'il s'agisse d'une vie palestinienne ou israélienne, ce qui n'est pas nouveau dans l'histoire de l'État hébreu.
Cette mesure extrême et d'une inégalité inique ne remet toutefois nullement en cause l'appui des gouvernements européens, principaux partenaires commerciaux d'Israël, ni celui d'Ottawa, lequel s'entête à considérer les organisations palestiniennes de résistance armée comme des « entités terroristes ». Quant aux États-Unis, l'administration Trump continue sa collaboration habituelle avec Netanyahou, même si leurs buts respectifs à l'égard de l'Iran paraissent diverger toujours davantage. Mais on doit faire remarquer que les bombardements initiaux américano-israéliens ont éliminé une bonne partie des dignitaires du régime (dont le chef) en place à Téhéran, sans que grand monde y ont trouvé à redire au sein des cercles gouvernementaux occidentaux. Imaginons un instant l'inverse : si des missiles iraniens avaient supprimé plusieurs membres du cabinet Netanyahou (dont le premier ministre lui-même), les condamnations virulentes et sans appel auraient fusé de la part des bien-pensants sionistes, juifs et non-juifs.
En adoptant cette loi, le gouvernement de Tel-Aviv ne fait que prolonger une vieille pratique qui remonte à l'époque où des groupes terroristes sionistes massacraient militants palestiniens et responsables britanniques (la Palestine étant alors sous mandat britannique comme le Liban sous celui de la France) en vue d'établir leur État. Cette pratique s'est continuée après la fondation de l'État hébreu, elle est devenue, si l'on peut dire, une tradition nationale. On ne compte plus le nombre de militants et de résistants palestiniens, que ce soit en Palestine même ou à l'étranger, qui ont été tués par les services secrets israéliens, des gens parfois haut placés dans la hiérarchie politique ou diplomatique palestinienne. Tel Aviv justifiait ces actes en invoquant le « contre-terrorisme », ce qui n'était en fait que du terrorisme à rebours.
Les responsables politiques israéliens ont souvent répété que tout Palestinien « coupable d'acte terroriste » pouvait être éliminé, peu importe son rang. Comme les racistes aux États-Unis disaient parfois que « les nègres sont tous pareils, même ceux qui sont riches » et qu'ils ne pouvaient en conséquence, échapper à la ségrégation.
Du point de vue israélien, si les Palestiniens et Palestiniennes décident d'utiliser leur droit à la résistance armée contre l'occupant sioniste, celui-ci a le droit et même le devoir de les zigouiller, peu importe leur rang et les circonstances.
La loi qui vient d'être adoptée par la Knesset ne fait donc que consacrer une pratique meurtrière traditionnelle de la part de la classe politique israélienne. Et si imprévisible cette mesure législative ? On peut invoquer à cde sujet le proverbe voulant que si le passé est garant de l'avenir...
Israël, État terroriste.
Jean-François Delisle
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Des images satellites révèlent qu’Israël étend ses sites militaires à Gaza
Ces images montrent qu'Israël construit des bases militaires permanentes à Gaza alors que les plans de reconstruction soutenus par les États-Unis sont au point mort.
Tiré d'Agence média Palestine.
Les États-Unis ont proposé des plans pour reconstruire Rafah, ville du sud de la bande de Gaza entièrement détruite par deux années de bombardements israéliens. Ce projet devait être la pièce maîtresse d'une vision américano-israélienne pour l'avenir de la bande de Gaza après la guerre, mais des images satellites suggèrent son blocage avant même le début des travaux.
Une analyse réalisée par l'unité d'enquêtes numériques d'Al Jazeera à partir d'images satellites de Planet Labs et Sentinel Hub a révélé que les fortifications militaires israéliennes s'étendent à un rythme effréné à travers Gaza, en particulier à Rafah.
L'analyse des images prises entre le 25 février et le 15 mars confirme que, tandis que le déblaiement des décombres a pratiquement cessé à Beit Hanoun, au nord, et à Rafah, les forces israéliennes s'emploient systématiquement à ancrer une réalité militaire permanente dans toute l'enclave dévastée.
Si la reconstruction civile a ralenti, les travaux de construction militaire israéliens se sont accélérés. Des images satellites datant du 10 mars montrent d'importants travaux de déblayage et de fortification sur la colline stratégique d'al-Muntar à Shujayea, un quartier de la ville de Gaza, ainsi que des avant-postes à Khan Younis, dans le sud de Gaza.
Dans le centre de Gaza, des images Sentinel du 15 mars ont révélé des travaux en cours sur une tranchée et un talus de terre s'étendant jusqu'au camp de Maghazi, près de Deir el-Balah. À Juhor ad-Dik, de nouvelles routes relient désormais des sites militaires existants à des zones récemment nivelées, ce qui suggère la création d'avant-postes permanents.
Ces conclusions concordent avec une enquête menée fin 2025 par Forensic Architecture, qui avait identifié 48 sites militaires israéliens à l'intérieur de Gaza – dont 13 ont été construits après un « cessez-le-feu » en octobre. Ces sites se sont transformés en bases permanentes dotées de routes goudronnées, de tours de guet et de liaisons de communication permanentes avec le réseau militaire national israélien.
Le mirage de la « nouvelle Rafah »
Lors du Forum économique mondial qui s'est tenu en janvier dans la ville suisse de Davos, Jared Kushner, gendre du président américain Donald Trump, a présenté des images générées par l'intelligence artificielle d'une « nouvelle Rafah » peuplée de gratte-ciel et de complexes hôteliers de luxe. Trump a ensuite promu cette « Riviera du Moyen-Orient » à travers un plan en 20 points, promettant un financement de 10 milliards de dollars via le Conseil de la paix, qu'il a créé pour faire concurrence aux Nations unies.
L'organisation Euro-Med Human Rights Monitor, basée à Genève, a toutefois mis en garde contre le fait que le plan « Nouvelle Rafah » constitue un mécanisme de réorganisation démographique et de déplacement forcé.
Le plan prévoit de diviser Gaza en blocs de population et en zones militaires fermées. Les Palestiniens seraient confinés dans des « villes » de caravanes résidentielles, chacune regroupant environ 25 000 personnes sur un seul kilomètre carré (0,4 mile carré). Ces « villes » seraient entourées de clôtures et de postes de contrôle, et l'accès aux services essentiels serait subordonné à l'obtention d'un laissez-passer délivré après des contrôles de sécurité israélo-américains – un modèle que l'Euro-Med a comparé à des ghettos.
Une nouvelle frontière permanente
La « ligne jaune » de Gaza, qui délimitait la zone de « cessez-le-feu », est en train de se transformer en frontière permanente. À Beit Lahiya, dans le nord, des images satellites datant du 4 mars montrent la construction d'un talus de terre le long de la « ligne jaune » et d'un autre talus parallèle à celui-ci, s'étendant sur plus de 580 mètres (634 yards) à l'intérieur de ce que la « ligne de cessez-le-feu » désigne comme le territoire où les Palestiniens sont censés vivre : une intrusion significative au-delà de la ligne désignée.
En décembre, le chef d'état-major israélien Eyal Zamir a défini cette ligne comme une « nouvelle frontière ». Le ministre de la Défense, Israel Katz, a ensuite déclaré qu'Israël « ne quitterait jamais Gaza », promettant d'établir des colonies militaro-agricoles.
Les investigations d'Al Jazeera ont en outre révélé qu'Israël avait secrètement déplacé des bornes frontalières en béton de plusieurs centaines de mètres plus loin à l'intérieur des zones désignées pour les Palestiniens.
Un « cessez-le-feu » sanglant
Malgré le « cessez-le-feu » d'octobre, les violences persistent. Le ministère de la Santé de Gaza a fait état de 750 morts et de plus de 2 090 blessés depuis le début du « cessez-le-feu », portant le nombre total de victimes depuis le début de la guerre génocidaire menée par Israël en octobre 2023 à plus de 72 300. Une étude indépendante publiée dans la revue médicale The Lancet suggère que le bilan réel pourrait être nettement plus élevé. Elle estime à plus de 75 000 le nombre de morts dues à la « violence directe » rien qu'au début de l'année 2025.
Une analyse d'Al Jazeera a révélé qu'Israël a lancé des attaques pendant 160 des 182 jours du « cessez-le-feu ». Ces attaques impliquent souvent des incursions visant à raser des zones destinées à l'habitation palestinienne.
Les efforts visant à documenter ces événements se heurtent à des obstacles sans précédent. Ce mois-ci, Planet Labs a annoncé une interdiction « pour une durée indéterminée » des images provenant des zones de conflit, à la demande du gouvernement américain. D'autres fournisseurs, comme Vantor, ont imposé des restrictions similaires, limitant considérablement la capacité des médias et des organisations de défense des droits humains à surveiller la situation à Gaza.
Ce mois-ci, les évaluations humanitaires réalisées par des organisations d'aide, notamment Oxfam et Save the Children, ont déclaré que plan de reconstruction de Trump était en échec, estimant qu'il n'avait pas réussi à « démontrer un impact clair sur les conditions de vie à l'intérieur de Gaza ».
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“Un autre génocide” : Euro-Med dénonce les violences sexuelles dans les prisons israéliennes
L'Agence Média Palestine a consulté le nouveau rapport publié par Euro-Med, qui dévoile une politique systémique d'actes de tortures sexuelles pratiquées à l'encontre des Palestinien-nes dans les prisons israéliennes.
Tiré d'Agence média Palestine.
La torture sexuelle des détenu-es palestinien-nes de Gaza dans les prisons israéliennes est une « politique d'État organisée » approuvée par les « autorités les plus élevées, politiques, militaires et judiciaires », expose le rapport publié ce dimanche 12 avril par l'organisme de défense des droits humains Euro-Med Monitor.
Viol, nudité forcée, atteinte aux parties génitales, menace de viol et exposition forcée au viol d'autres détenu-es sont parmi les pratiques systémiques analysées, à travers des témoignages glaçants qui décortiquent l'étendue et l'intrication des sévices subis.
Si les violences systémiques pratiquées à l'encontre des Palestinien-nes dans les centres d'enfermement israéliens ont déjà pu être raportées, ce nouveau rapport démontre la volonté israélienne d'affecter l'existence physique de la communauté palestinienne dans son ensemble, amenant les auteur-ices à conclure à un crime de génocide se déroulant entre les murs des prisons israéliennes.
Des violences insoutenables
Attention, le paragraphe qui suit contient des descriptions pouvant atteindre la sensibilité du lectorat
Des témoignages recueillis par Euro-Med Monitor révèlent que des hommes et des garçons ont subi des abus sexuels d'une extrême brutalité, visant à porter atteinte à leur dignité et à leur intégrité physique.
Ces abus comprennent des viols parfois commis à l'aide d'objets contondants tels que des tiges métalliques, des bâtons en bois et des lances d'extincteurs, provoquant des lésions anales et intestinales graves et dangereuses. Des sources font également état de cas troublants d'agressions sexuelles commises sur des détenus par des chiens militaires, sous les ordres des soldats israéliens.
De nombreux témoignages rapportent des violences physiques ciblent de manière répétée les parties génitales, des violences qui vont des coups de poing et de bottes à des chocs électriques. Ces exactions ont donné lieu à des cas avérés de lésions physiques irréversibles, notamment la perte des fonctions reproductives ou excrétrices, l'ablation des testicules et, dans certains cas, la mort sous la torture.
Euro-Med rapporte également un schéma de violences systémiques perpétrées à l'encontre des femmes et filles palestiniennes emprisonnées, des actes qui comprennent la nudité publique forcée et prolongée, le harcèlement physique, les menaces de viol utilisées comme moyen de pression psychologique et pour obtenir des aveux, ainsi que des viols répétés sous la menace d'une arme.
Les auteur-ices du rapport soulignent que les séquelles de ces violences dépassent les individu-es qui en sont victimes pour éroder l'identité sociale et de genre, les victimes vivant dans un état de « peur chronique » de nouveaux abus, même après leur libération. Pour les hommes, la violence sexuelle est utilisée pour les « démasculiniser » et leur inculquer un sentiment d'impuissance, tandis que pour les femmes, elle vise à imposer une « stigmatisation sociale », conduisant à la rupture des relations familiales et au retrait de la société.
“La violence sexuelle et sexiste ne vise pas uniquement à humilier, punir ou intimider des individus,” explique le rapport, “mais s'adresse à l'ensemble de la population civile. Cette approche s'inscrit dans une stratégie militaire plus large visant à asservir, détruire et déplacer la société palestinienne.”
Guerre psychologique
Ce douloureux document de 69 pages se base sur des témoignages directs, recueillis auprès de Palestinien-nes incarcéré-es et libéré-es entre le 7 octobre 2023 et le 31 octobre 2025. Des témoignages difficiles, et qui ne montrent potentiellement qu'une partie de l'horreur qui se déroule derrière les murs.
« Nous savons qu'il y a des dizaines de cas de viols et d'agressions sexuelles, mais dans une société conservatrice, il est extrêmement difficile pour quelqu'un de se manifester et de dire qu'il a été violé », explique Khaled Ahmad, chercheur à Euro-Med. « Malgré les difficultés, nous avons réussi à recenser certains cas, mais la plupart concernent des hommes, car le sujet des agressions sexuelles contre les femmes dans la société palestinienne entraîne des conséquences plus graves et plus complexes. Il est donc extrêmement difficile pour une femme de dire qu'elle a été agressée. »
Le rapport souligne ici une guerre psychologique menée par Israël, qui exploite cruellement l'importance accordée à la dignité et à la vie privée dans la conscience collective palestinienne, transformant ces normes protectrices en instruments de coercition. Les victimes palestiniennes craignent que le fait de révéler l'abus qu'elles ont subi constituerait une seconde violation de leur vie privée et de la réputation de leur famille.
Cela alimente un cycle d'isolement émotionnel qui décourage la dénonciation ou la recherche d'aide par crainte de compromettre davantage leur dignité personnelle et familiale, déjà érodée par la torture. Euro-Med pointe dans ces répercussions une volonté délibérée d'Israël de détruire le tissu communautaire palestinien et sa fonction protectrice, élargissant ainsi largement l'étendue des victimes des actes perpétrés en prison.
Impunité structurelle
Les déclarations recueillies par Euro-Med ont étées recoupées avec des photographies, vidéos et documents vérifiés provenant de centres de détention militaires, attestant de l'étendue de la structure qui permet la normalisation de ces tortures. Les auteur-ices du rapport ont aussi pu s'appuyer sur des enquêtes relatives aux droits humains et des articles de presse, ainsi que sur des déclarations officielles mettant en évidence le traitement systématique infligé aux prisonnier-es et détenu-es palestinien-nes.
Les auteur-ices soulignent que la responsabilité de ces crimes s'étend « au-delà des auteur-ices direct-es, englobant les dirigeant-es et les institutions qui les protègent ».
Est notamment pointée la militarisation de la médecine, qui rend les praticien-nes mais également le ministère de la Santé complices des violences pratiquées en détention, “en tolérant des pratiques médicales cruelles ou en affaiblissant la documentation de manière à dissimuler l'identité des auteurs et à masquer les preuves”. Les exemples relevés par le rapport démontrent que “ces actes ne se limitent pas à une simple négligence administrative”.
Les crimes systématiques de torture et de violence sexuelle commis contre les prisonnier-es et détenu-es palestinien-nes ne peuvent être dissociés de la couverture juridique et institutionnelle fournie par l'appareil judiciaire israélien.
Alors que l'ampleur des violences commises en détention ont explosé depuis le 7 octobre, la justice israélienne n'a pris aucune mesure significative, et a au contraire renforcé l'impunité structurelle de ces crimes. C‘était le cas encore en mars dernier, lorsque l'armée israélienne a annoncé qu'elle abandonnait les poursuites contre cinq soldats israéliens accusés d'avoir violé collectivement un détenu palestinien à Sde Teiman, malgré des images de vidéosurveillance accablantes.
“Les données disponibles ne font pas état d'une simple défaillance procédurale ou d'un manque de moyens, mais plutôt d'une défaillance structurelle dans la « volonté » de mener des enquêtes sérieuses et des poursuites efficaces, transformant les enquêtes internes en procédures formelles destinées à donner l'apparence d'une responsabilisation tout en empêchant toute conséquence réelle et en assurant la protection concrète des auteurs et de la chaîne de commandement, plutôt que de rechercher la vérité ou de rendre justice aux victimes.”
Un génocide derrière les murs
Replaçant tous ces éléments dans le contexte du génocide perpétré par Israël à Gaza depuis 28 mois, le rapport conclut qu'au regard du droit international, les actes documentés “ne constituent pas des actes accidentels ou isolés” mais s'inscrivent bien dans “un schéma systémique de violations graves du droit international et de crimes qui répondent aux critères matériels et subjectifs de multiples infractions prévues par le Statut de Rome de la Cour pénale internationale, les quatre Conventions de Genève et d'autres instruments internationaux applicables.”
Les pratiques recensées par Euro-Med constituent, individuellement, des actes qui relèvent de la torture et des traitements ou peines cruels, inhumains ou dégradants tels que définis dans la Convention contre la torture. Combinées, elles constituent également le crime de torture au sens du Statut de Rome. Dans le contexte d'un conflit armé, elles représentent aussi des crimes de guerre.
Euro-Med estime en outre que “compte tenu de leur caractère généralisé et systématique, ces violations constituent également des crimes contre l'humanité, car elles ont été commises dans le cadre d'une attaque généralisée ou systématique dirigée contre une population civile et ont été perpétrées en application ou à l'appui d'une politique d'État.”
Enfin, Euro-Med relève que la nature de ces crimes de torture sexuelle, perpétrés dans le but d'affecter profondément et de fracturer le tissu même de la société palestinienne, constituent un acte de génocide au sens de la Convention de 1948 sur le génocide.
Les auteur-ices appellent les instances de justice internationale à prendre en compte ces éléments, ainsi que l'ensemble de la communauté internationale, expliquant que “cette mesure est essentielle pour combler une lacune dans la classification. Les inscriptions antérieures de l'armée israélienne sur les listes de l'ONU dans le cadre du programme consacré aux enfants et aux conflits armés mettaient l'accent sur les meurtres, les mutilations et les attaques contre des installations, sans reconnaître explicitement la violence sexuelle comme un critère distinct. Il convient donc d'élargir le champ d'application de cette inscription afin d'y inclure explicitement la violence sexuelle, en veillant à ce que les forces israéliennes soient soumises aux exigences pertinentes en matière de surveillance, de transparence et de mesures préventives et restrictives, ce qui permettra de renforcer la responsabilité et d'empêcher que de tels actes ne se reproduisent.”
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Aux États-Unis, Trump accusé de crimes de guerre et jugé mentalement instable
La population des États-Unis manifeste une insatisfaction croissante à l'égard de Donald Trump, et en particulier de sa guerre contre l'Iran. De plus en plus de voix estiment que le président devrait être destitué en raison d'une instabilité mentale.
16 avril 2026 | tiré de Hebdo L'Anticapitaliste - 796| Crédit Photo : Charmag
https://lanticapitaliste.org/actualite/international/aux-etats-unis-trump-accuse-de-crimes-de-guerre-et-juge-mentalement
Si la plupart des Républicains continuent de soutenir Trump, une partie du mouvement d'extrême droite Make America Great Again (MAGA) s'oppose à la guerre. Divers responsables démocrates et influenceurEs proches du MAGA ont appelé à invoquer le 25e amendement afin de destituer Trump, estimant qu'il est mentalement instable.
La cote de Trump en chute
Historiquement, les présidents ont vu leur popularité augmenter au début d'un conflit. Mais la cote de Trump est en baisse sur tous les plans. Au moment où j'écris, le 12 avril, selon des sondages fiables, 37 % des AméricainEs approuvent son action, 56 % la désapprouvent et 7 % ne se prononcent pas. Concernant la guerre contre l'Iran, environ 56 % des AméricainEs la désapprouvent ; 68 % s'opposent à l'envoi de troupes au sol, et 71 % refusent que 200 milliards de dollars supplémentaires y soient consacrés. Surtout, la guerre entraîne une hausse des prix du carburant et d'autres produits, et fait planer la menace d'une dégradation encore plus grave de l'économie.
Alors que les négociations diplomatiques avec l'Iran n'ont jusqu'ici permis aucune avancée vers une résolution du conflit, Trump a déclaré que cela n'avait pas d'importance : « Nous gagnons, quoi qu'il arrive », a-t-il affirmé. « Nous les avons vaincus militairement. » Pourtant, beaucoup de commentateurs estiment qu'il s'agit de la plus grande défaite des États-Unis depuis le Vietnam.
La menace lancée par Trump il y a une semaine, selon laquelle « toute une civilisation mourra cette nuit, sans jamais pouvoir être ramenée à la vie », a beaucoup choqué. Des démocrates, certains républicains et des figures importantes du mouvement MAGA doutent aussi du leadership de Trump, voire de sa santé mentale. Jamie Raskin, figure de premier plan du Parti démocrate, a déclaré : « La détérioration apparente de son état suscite une vive inquiétude à travers le pays (…) quant aux capacités cognitives du président et à son aptitude à exercer ses fonctions », appelant le médecin de la présidence à procéder à une évaluation cognitive « complète » de Trump.
Vers une procédure de destitution ?
Dès le départ, de nombreux soutiens du MAGA ont vu la guerre contre l'Iran comme une trahison du « America First » et des promesses d'éviter les guerres étrangères. Une fois le conflit engagé, plusieurs commentateurEs influentEs du MAGA, tels que Tucker Carlson, Megyn Kelly, Candace Owens et Alex Jones, sont devenuEs des critiques virulentEs de la guerre. L'ancienne élue républicaine Marjorie Taylor Greene, autrefois l'une des plus ferventes soutiens du président, a déclaré : « C'est de la folie absolue. Comment une personne mentalement stable peut-elle appeler à l'anéantissement d'une civilisation entière ? » Elle a ajouté : « Il est hors de contrôle, et des personnes au sein de l'administration doivent prendre leurs responsabilités et mettre un frein à cela », avant d'écrire sur X : « 25e amendement !!! »
Le sénateur démocrate du Massachusetts Ed Markey a lui aussi appelé à recourir au 25e amendement pour destituer Trump.
Le 25e amendement de la Constitution des États-Unis prévoit que, lorsque les plus hautes autorités exécutives et législatives estiment que « le président est dans l'incapacité d'exercer les pouvoirs et les devoirs de sa fonction », celui-ci peut être écarté et remplacé par le vice-président.
Il est cependant peu probable que le 25e amendement soit invoqué tant que Trump conserve le contrôle du Parti républicain, majoritaire au Congrès. Néanmoins, le simple fait que cette possibilité soit largement discutée affaiblit son emprise sur l'opinion publique à l'approche des élections de mi-mandat en novembre. Pour la gauche, la perspective reste celle d'un retour dans la rue le 1er Mai, contre Trump et contre la guerre.
Dan La Botz
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Zohran Mamdani : utiliser le gouvernement pour lutter en faveur du plus grand nombre
Dans un discours marquant ses 100 premiers jours à la tête de la mairie de New York, Zohran Mamdani décrit les réalisations de son administration à ce jour et défend la « politique des nids-de-poule », une version du XXIe siècle de la fière tradition du « socialisme des égouts » de Milwaukee.
Zohran Mamdani s'exprimant sur ses 100 premiers jours au pouvoir, le dimanche 12 avril, dans le Queens.
13 avril 2026 | tiré de Jacobin | Photo : Matthew Hoen / NurPhoto via Getty Images
https://jacobin.com/2026/04/mamdani-new-york-100-days
C'est un dimanche soir à New York. Et tandis que certains se préparent pour la semaine à venir, pour beaucoup, la journée de travail ne fait que commencer.
Ce soir, dans la partie nord du Bronx, un conducteur de la MTA conduit une rame de la ligne 2 hors de Wakefield. Avant que ce train n'atteigne son terminus à Flatbush, il déposera des infirmières du New York City Health and Hospitals à la 135e rue, des agents d'entretien de la NYCHA (New York City Housing Authority) à la 96e rue, et du personnel de la CUNY à Franklin Avenue–Medgar Evers College. Depuis le centre de contrôle de la 53e rue, des ingénieurs géreront son itinéraire à travers un vaste réseau de signaux. Et à chaque arrêt, à chaque heure de la nuit, les New-Yorkais descendront du métro pour se rendre au travail.
Cette ville ne fonctionne pas par hasard. New York est la plus grande ville du monde grâce aux millions de personnes qui travaillent sans relâche chaque jour pour qu'elle le soit. Quel immense honneur c'est d'être votre maire. Non pas simplement pour vous diriger, mais pour apprendre de vous.
Il y a cent deux jours, nous étions réunis sur les marches de l'hôtel de ville, bravant le froid glacial. Il y a cent deux jours, nous étions réunis à l'aube d'une nouvelle ère. Le monde observait, se demandant si le changement pouvait vraiment avoir lieu. Dans les cinq arrondissements, les New-Yorkais attendaient de voir si une mairie animée par le peuple pouvait véritablement gouverner pour le peuple.
Il y avait des cyniques à l'époque, tout comme il y en a aujourd'hui. Certains disaient qu'une fois le dur labeur commencé, nous oublierions le mouvement des travailleurs qui a redéfini ce qui était possible dans cette ville. D'autres mettaient en garde contre le fait que la gauche savait débattre, mais ne saurait jamais tenir ses promesses. Les socialistes pourraient bien remporter une campagne, disaient-ils, mais nous ne pourrions jamais faire avancer un programme.
Beaucoup plus de gens voulaient y croire, mais ne savaient pas comment. Car depuis trop longtemps, la mairie n'avait pas seulement manqué de répondre aux attentes, elle les avait revues à la baisse. Après des années de promesses non tenues, on ne pouvait reprocher à personne dans cette ville de douter que le gouvernement ait la capacité ou l'ambition de bouleverser le statu quo.
Pourtant, comme je l'ai dit cet après-midi glacial de janvier à plus de huit millions et demi de New-Yorkais, nous n'aurons pas à nous excuser pour ce en quoi nous croyons. J'ai été élue en tant que socialiste démocratique et je gouvernerai en tant que socialiste démocratique.
Cent jours d'action
Ce soir, je veux parler de ce que nous avons accompli. Non pas pour nous féliciter, mais pour rappeler ce qui est possible. Avec ce que nous avons accompli en quatorze semaines, imaginez ce que nous pouvons faire ensemble en quatre ans.
Nous avons commencé par une promesse, la garde d'enfants universelle, et dès le huitième jour, nous l'avons tenue. Grâce au partenariat historique de 1,2 milliard de dollars avec la gouverneure Kathy Hochul et à la mobilisation de plus de cent mille New-Yorkais pendant la campagne, nous allons non seulement rendre le programme 3-K véritablement universel, mais nous allons également offrir une garde d'enfants gratuite pour les enfants de deux ans pour la première fois dans l'histoire de New York. Nous commencerons avec 2 000 enfants cet automne, 12 000 l'année prochaine, et nous couvrirons tous les enfants de deux ans d'ici la fin du mandat de quatre ans. Des dizaines de milliers de familles n'auront plus à choisir entre avoir un enfant et pouvoir se permettre de vivre dans notre ville. C'est le changement que le gouvernement peut apporter.
Lorsque de jeunes parents économisent plus de 20 000 dollars par an et par enfant, c'est le changement que le gouvernement peut apporter. Lorsque les enfants bénéficient d'un meilleur départ dans la vie, lorsque les parents peuvent conserver leur emploi, lorsque des milliards de dollars de productivité de la main-d'œuvre reviennent dans notre économie, c'est le changement que le gouvernement peut apporter.
Mamdani mettra en place une garde d'enfants gratuite pour les enfants de deux ans pour la première fois dans l'histoire de New York. (Jason Alpert-Wisnia / Hans Lucas / AFP via Getty Images)
Et nous ne nous sommes pas arrêtés là. Nous nous attaquons au principal facteur de la crise du logement dans notre ville : le logement. Nous poursuivons les mauvais propriétaires qui enfreignent nos lois et maltraitent leurs locataires. Depuis le 1er janvier, nous avons obtenu plus de 34 millions de dollars en règlements, jugements et réparations pour les locataires, réalisé des améliorations dans 6 070 appartements à ce jour et émis 195 829 avis d'infraction.
La ville de New York ne tolérera plus l'exploitation comme modèle économique. Nous avons organisé des audiences sur les loyers abusifs dans les cinq arrondissements et entendu plus de 1 600 New-Yorkais. Car ces mêmes locataires qui ont été négligés par nos responsables politiques seront désormais au cœur de nos politiques.
Tout en protégeant les locataires d'aujourd'hui, nous devons également construire pour demain. C'est pourquoi nous avons réduit les formalités administratives et accéléré la construction de milliers de nouveaux logements : des logements qui sont non seulement suffisamment abordables pour être loués, mais dont beaucoup seront également suffisamment abordables pour être achetés.
Je sais que de nombreux New-Yorkais se soucient du travail du Rent Guidelines Board. J'en fais partie. Les loyers sont trop élevés dans toute la ville de New York, et le gouvernement peut faire davantage pour y remédier. Je suis fier des six nouveaux membres que j'ai nommés à cette commission indépendante, et j'attends avec impatience la décision qu'ils prendront d'ici quelques mois à peine.
Le gouvernement municipal n'aura plus peur de son ombre. Si quelqu'un doit avoir peur, ce sont ceux qui profitent des travailleurs. Au cours de ces 102 derniers jours, alors que nous lancions un vaste programme de protection des travailleurs et des consommateurs, nous avons clairement montré que la solidarité n'est pas seulement un slogan. C'est une pratique. Lorsque les infirmières de la NYSNA (New York State Nurses Association) se sont mises en grève, j'étais fier de me joindre à elles sur le piquet de grève. Et ces infirmières n'ont pas cédé tant qu'elles n'ont pas obtenu les meilleurs salaires et les conditions de travail sûres qu'elles méritaient.
Nous serons aux côtés des travailleurs qui se sont si souvent retrouvés seuls. Nous avons restitué plus de 9,3 millions de dollars aux travailleurs, aux consommateurs et aux petites entreprises — près de 100 000 dollars chaque jour depuis notre entrée en fonction. Nous avons étendu les congés protégés à plus de quatre millions de travailleurs, réintégré près de 10 000 livreurs injustement suspendus et émis près de 60 000 avertissements de mise en conformité dans toute la ville. Et tout au long de ce parcours, nous nous sommes attaqués aux frais abusifs et aux pièges des abonnements qui affectent bien trop de New-Yorkais. Personne ne peut plus vous facturer de frais cachés pour l'hôtel que vous réservez ni vous empêcher d'annuler votre abonnement à une salle de sport.
Tout en établissant la norme mondiale en matière de protection des consommateurs, nous veillerons également à ce que New York reste le centre mondial des affaires. Nous voulons bâtir l'économie la plus forte que nos cinq arrondissements aient jamais connue. Et nous sommes sur la bonne voie.
New York continue de mener la reprise du marché des bureaux à l'échelle nationale. Les investissements en capital-risque dans notre ville ont atteint 11,1 milliards au premier trimestre de cette année, le trimestre le plus solide depuis cinq ans. Le taux d'activité est à son plus haut niveau historique.
New York ne tolérera plus l'exploitation comme modèle économique.
Et pourtant, nous savons que si nous voulons que notre ville continue de croître, nous devons créer les conditions nécessaires à cela. La sécurité publique figure en tête de liste. Ne vous y trompez pas, notre approche en matière de sécurité publique fonctionne. Depuis notre entrée en fonction, le nombre de meurtres a atteint des niveaux historiquement bas. Il n'y a pas eu de meurtre à Staten Island depuis plus de 180 jours. La criminalité dans notre ville est en baisse. Le NYPD a retiré plus de mille armes à feu de nos rues depuis le 1er janvier. Grâce au système de gestion de crise, nous sommes en passe d'enregistrer le plus faible nombre de fusillades de l'histoire de notre ville.
Il y a toujours plus à faire. Notre administration abordera la sécurité publique avec une approche pangouvernementale. C'est pourquoi, au 78e jour, nous avons été fiers d'annoncer la création du tout premier Bureau de la sécurité communautaire de la ville de New York. Il élaborera de nouvelles stratégies pour lutter contre la violence par arme à feu et les crises de santé mentale qui touchent l'ensemble de notre ville.
Cet engagement en faveur de la sécurité vise également à rendre notre ville plus sûre et plus agréable pour les New-Yorkais qui circulent dans nos rues. Dès le troisième jour de notre mandat, nous avons annoncé l'installation de pistes cyclables protégées sur toute la longueur de McGuinness Boulevard, l'une des routes les plus dangereuses de New York, afin de protéger les milliers de New-Yorkais qui l'empruntent chaque jour. Nous avons pris des mesures pour abaisser les limitations de vitesse dans des milliers de zones scolaires à travers toute la ville. Depuis 2000, 438 enfants ont été tués dans des accidents de la route dans notre ville — nous ne considérerons pas cela comme normal. Et alors que nous nous préparons pour la Coupe du monde, nous réalisons d'importants travaux d'amélioration des rues, notamment un réaménagement de la 9e Avenue et l'élargissement des pistes cyclables et des espaces piétons dans tout le centre-ville de Manhattan.
Tout au long de ce travail, nous avons dû faire face à un déficit budgétaire historique, plus important encore que celui de la Grande Récession. Contrairement à ceux qui nous ont précédés, nous établirons notre budget dans la transparence et la responsabilité. Alors que nous avons réagi à cette crise, j'ai souvent pensé à cette citation de Margaret Thatcher : « Le problème avec le socialisme, c'est qu'on finit par manquer de l'argent des autres. » Si quoi que ce soit, il semble qu'il faille finalement un socialiste pour remettre de l'ordre dans ce gâchis.
Le 1er janvier, j'ai dit aux New-Yorkais que la mairie n'aurait qu'un seul objectif : faire en sorte que cette ville appartienne à davantage de ses habitants qu'elle ne le faisait la veille. Pendant 102 jours, nous nous sommes efforcés de faire exactement cela, en offrant à la fois des biens publics et l'excellence publique. Les bus circuleront plus vite sur Fordham Road. Les enfants jouent dans un nouveau centre de loisirs à East Flatbush, rendant hommage à l'héritage de Shirley Chisholm. Des crèches ouvrent leurs portes dans l'ouest du Queens, à Staten Island et dans le sud du Bronx.
C'est le changement que le gouvernement peut apporter, et c'est le changement que le socialisme démocratique peut apporter.
Je sais que nombreux sont ceux qui utilisent le mot « socialiste » comme un gros mot, quelque chose dont il faut avoir honte. Ils peuvent essayer autant qu'ils veulent, mais nous n'aurons pas honte d'utiliser le gouvernement pour lutter pour le plus grand nombre, et non simplement pour une minorité. Nous n'aurons pas honte d'installer davantage de pompes à chaleur dans les immeubles de la NYCHA à Rockaways, de construire plus de logements sociaux à Harlem ou de nous tenir fermement aux côtés de nos voisins transgenres. Nous n'aurons pas honte d'investir dans des cliniques de santé mentale pour les jeunes, de travailler à la fermeture de Rikers ou de nous battre pour les immigrés pris pour cible par l'ICE (Immigration and Customs Enforcement).
À tous les New-Yorkais, que vous soyez victimes de la cruauté du gouvernement fédéral ou étouffés par la crise du logement, nous serons à vos côtés. Car le gouvernement, c'est une série de choix. Et le socialisme, c'est le choix de se battre pour chaque New-Yorkais — d'étendre la démocratie de l'urne électorale au reste de nos vies.
Socialisme des égouts et politique des nids-de-poule
Nous sommes loin d'être les premiers socialistes à prôner la bonne gouvernance. Il y a cent dix ans, la ville de Milwaukee a élu un maire nommé Daniel Webster Hoan. Hoan était considéré comme jeune pour ce poste, n'ayant que trente-cinq ans lorsqu'il a pris ses fonctions. Incroyable, n'est-ce pas ?
Plus important encore, Hoan n'a jamais caché qu'il était socialiste. Le maire Hoan savait alors ce que nous savons aujourd'hui. La valeur d'une idéologie ne peut être jugée qu'à l'aune de ses résultats. Comme l'a dit un jour Emil Seidel, le maire socialiste qui a précédé Hoan, leur « philosophie de gouvernance était simple : viser l'objectif et l'atteindre ».
Sous le maire Hoan, Milwaukee a construit le plus grand réseau de parcs publics du pays et a mieux résisté à la Grande Dépression que presque toutes les autres villes américaines. Sous le maire Hoan, Milwaukee a éradiqué la corruption et les malversations, construit le premier ensemble de logements sociaux financé par une municipalité aux États-Unis et transformé le réseau d'assainissement de la ville. Il croyait, tout comme nous, que pour bâtir cette grande société, il fallait taxer les riches.
Je sais que nombreux sont ceux qui utilisent le mot « socialiste » comme un gros mot, quelque chose dont il faut avoir honte. Nous n'aurons pas honte d'utiliser le gouvernement pour lutter pour le plus grand nombre, et non simplement pour une minorité.
Aujourd'hui, nous qualifions ces dirigeants de « socialistes des égouts ». Mais pendant des années, les habitants de Milwaukee les ont simplement considérés comme des dirigeants qui tenaient leurs promesses. Il est temps d'apporter cela à New York.
Il n'y a pas de problème trop grand, ni de tâche trop petite. La garde d'enfants universelle était un problème jugé trop grand pour être relevé. Défendre les travailleurs contre les grandes entreprises était un problème trop grand pour être relevé. Construire plus de logements, faire baisser la criminalité à des niveaux historiques et défendre les locataires contre les mauvais propriétaires — voilà des problèmes trop grands pour être relevés.
Mais voici la vérité : rien n'est trop grand pour que New York puisse s'y attaquer. Et au cours des quatorze dernières semaines, nous avons prouvé qu'il n'y a pas non plus de tâche trop insignifiante. Car si le gouvernement n'est pas capable de s'occuper des petites choses, comment pourriez-vous lui faire confiance pour s'occuper des grandes ? Comment pouvons-nous promettre de transformer notre ville si nous ne sommes pas capables de paver votre rue ?
C'est pourquoi, depuis le 1er janvier, la ville de New York a comblé plus de 102 000 nids-de-poule, dont 22 800 en seulement trois jours. De Pelham à Tompkinsville, de Bay Ridge à Inwood, les agents municipaux ont réparé les routes à un rythme jamais vu depuis plus d'une décennie. Ils les ont rebouchés au lever du soleil. Ils les ont rebouchés à minuit. Ils les ont rebouchés à toute heure du jour.
Ce n'est pas tout. D'ici la fin de cet exercice financier, le Département des transports va repaver 1 150 miles de nos rues — une distance suffisante pour relier New York à Miami.
C'est la politique des nids-de-poule, notre réponse de 2026 au socialisme des égouts, où le gouvernement n'est pas trop occupé, pas trop imbu de lui-même, pas trop enlisés dans la paperasserie pour régler les problèmes de cette ville, quelle que soit leur ampleur.
Le sixième jour, lorsque nous avons réparé la bosse au pied du pont de Williamsburg, c'était de la politique des nids-de-poule. Le soixante-cinquième jour, lorsque nous avons dévoilé notre plan visant à démonter des milliers de mètres d'échafaudages qui assombrissaient les rues de la ville depuis des années, c'était de la politique des nids-de-poule. Le quatre-vingt-dixième jour, lorsque nous avons annoncé plus de 100 millions de dollars pour remplacer et moderniser plus de 6 700 puisards, c'était aussi de la politique des nids-de-poule. Honnêtement, cela aurait pu être du socialisme des égouts.
Et lorsque notre ville a été recouverte par des tempêtes hivernales, lorsque des montagnes de neige se sont accumulées dans nos rues, nous avons appliqué la politique des nids-de-poule aux interventions d'urgence. Les agents de voirie ont fait fondre 783 millions de livres de neige, épandu un milliard de livres de sel et dégagé 135 000 passages piétons, 34 000 arrêts de bus et 29 000 bouches d'incendie.
Nous allons réduire les coûts, refaire le revêtement des routes, déneiger les rues et redonner de la dignité à la vie des travailleurs. Et aux cyniques, vous savez quoi ? Nous allons combler vos nids-de-poule aussi. Parce que quand les socialistes font des promesses, nous nous y tenons et nous les tenons.
Prouver que le gouvernement est à la hauteur
Alors, attendons avec impatience les prochaines promesses que nous tiendrons. Ce soir, je suis fier de faire trois annonces qui vont changer la donne.
Premièrement, nous allons aider les New-Yorkais à mettre plus facilement de la nourriture sur leur table. Depuis la pandémie, les prix des produits alimentaires ont augmenté et ils n'ont pas baissé. Nous le ressentons à chaque fois que nous allons faire nos courses. Entre 2013 et 2023, les prix des produits alimentaires ont augmenté de près de 66 % à New York, un taux nettement supérieur à la moyenne nationale.
Pendant notre campagne, nous avons promis aux New-Yorkais de créer un réseau de cinq magasins d'alimentation appartenant à la ville, un dans chaque arrondissement. Aujourd'hui, nous tenons cette promesse. Je suis fier d'annoncer que nous ouvrirons chacun de ces magasins d'ici la fin de notre premier mandat. Et le premier ouvrira ses portes l'année prochaine. Des magasins où les prix sont équitables, où les employés sont traités avec dignité, et où les New-Yorkais peuvent réellement se permettre de faire leurs courses. Dans nos magasins, les œufs seront moins chers, le pain sera moins cher. Faire ses courses ne sera plus une équation insoluble.
Mamdani utilisant une pelle pour combler le nid-de-poule du pont de Williamsburg. (Adam Gray / Bloomberg via Getty Images)
L'un de ces magasins sera situé à La Marqueta, dans El Barrio, le même marché que Fiorello La Guardia avait ouvert en 1936 afin que les travailleurs de l'époque puissent faire des économies sur les fruits et légumes. Nous allons perpétuer son héritage. Nous construisons un tout nouveau magasin sur un terrain appartenant à la ville, actuellement inoccupé, à East Harlem, un quartier où près de 40 % des ménages ont bénéficié de l'aide publique ou du programme SNAP au cours de l'année écoulée.
Certains insisteront pour dire que les entreprises municipales ne fonctionnent pas, que le gouvernement ne peut pas rivaliser avec les grandes entreprises. Ma réponse est simple. Je me réjouis de cette concurrence. Que le magasin d'alimentation le plus abordable l'emporte.
Quand je pense au changement que le gouvernement peut apporter, je pense aussi au leadership du maire Bernie Sanders de Burlington, dans le Vermont. Les huit années de Bernie à la mairie ont été marquées par un engagement sans faille pour améliorer sa ville. Il a réhabilité un centre-ville en ruine. Il a assuré des services municipaux de manière équitable, et pas seulement dans les quartiers les plus riches. Et il a utilisé un excédent budgétaire pour réparer les rues.
Les « socialistes des égouts » ont utilisé le gouvernement pour construire un Milwaukee meilleur. Bernie Sanders a utilisé le gouvernement pour construire un Burlington meilleur. Nous utiliserons le gouvernement pour construire une ville de New York meilleure.
Voilà, mes amis, ce qu'est la politique des nids-de-poule. Et nous la mettrons en œuvre pour relever l'un des défis les plus persistants auxquels notre ville est confrontée — un défi qui touche tous les New-Yorkais, où qu'ils vivent. Le même mot que beaucoup utilisent à juste titre pour décrire mon tir en suspension : ordures.
Les sacs poubelles encombrent nos rues et nos trottoirs ; les rats et la vermine n'ont jamais à chercher bien loin pour trouver leur prochain repas. Dans la ville la plus riche, dans la nation la plus riche de l'histoire du monde, personne ne devrait avoir à vivre entouré de déchets.
Et pendant un bref instant, il a semblé que ce ne serait pas le cas. En 2024, les électeurs ont massivement soutenu la mise en place de la collecte des déchets en conteneurs. Des conteneurs Empire ont été déployés à Harlem. On les avait promis à Brooklyn.
Puis, comme tant de New-Yorkais en sont venus à s'y attendre de la part du gouvernement, l'élan s'est essoufflé. Aucune date n'a été donnée pour la fin des travaux. Aucun fonds n'a été réservé pour concrétiser ce projet. La promesse était vide de sens. La seule chose qui devrait être vide à New York, ce sont nos trottoirs de déchets.
Nous allons donc mettre un terme à tout cela. Ce soir, je suis fier d'annoncer que nous lançons une campagne ambitieuse de mise en conteneurs des déchets dans les cinq arrondissements. Nous mettrons en conteneurs tous les déchets de toutes les propriétés résidentielles. D'ici la fin de l'année prochaine, il y aura au moins un quartier entièrement équipé de conteneurs dans chaque arrondissement. Nous commencerons à déployer massivement de nouveaux conteneurs pour stocker ces déchets et de nouveaux camions pour les ramasser, et nous aurons achevé la mise en conteneurs à l'échelle de la ville d'ici la fin de 2031.
Les New-Yorkais méritent un gouvernement qui ne recule pas devant les défis quotidiens auxquels nous sommes confrontés, un gouvernement qui s'attaque aux problèmes qui se posent à nous. Cet engagement à apporter le changement est ce qui guide la troisième et dernière annonce que je suis si fier de faire ce soir : nous allons accélérer la circulation des bus pour plus d'un million de New-Yorkais à travers toute la ville de New York.
Nous allons réduire les coûts, refaire le revêtement des routes, déneiger les rues et redonner de la dignité à la vie des travailleurs.
Au cours de ces 102 premiers jours, nous avons déjà tenu nos promesses auprès de centaines de milliers d'usagers des bus. Nous avons lancé des projets de réaménagement des rues sur Madison Avenue à Manhattan, sur Flatbush Avenue à Brooklyn, et nous avons amélioré le service de bus traversant le Bronx — car, oui, même les fans des Yankees méritent de meilleurs transports en commun.
Mais dans une ville où chaque minute compte, où le temps, c'est de l'argent, il est inacceptable que certains bus roulent à une vitesse aussi faible que 8 km/h. C'est pourquoi, pendant la campagne, j'ai promis de rendre les bus plus rapides. Et c'est pourquoi je suis si heureux de vous annoncer ce soir que nous allons réduire les trajets de six minutes maximum dans chaque sens. Six minutes, c'est beaucoup de temps. C'est assez pour passer un peu plus de temps à prendre le petit-déjeuner avec votre famille, prendre une douche avant d'aller travailler, ou écouter une fois et demie le classique incontournable « 4 Minutes » de Madonna, en featuring avec Justin Timberlake et Timbaland.
En collaboration avec la gouverneure Hochul, nous allons accélérer la vitesse des bus jusqu'à 20 % sur quarante-cinq axes prioritaires. Nous allons augmenter considérablement le nombre d'arrêts de bus entièrement accessibles. Nous allons construire de nouvelles lignes de bus rapides de classe mondiale pour les cent mille New-Yorkais qui vivent à plus de 800 mètres d'une station de métro ou d'un arrêt de train.
Quand nous parlons des usagers des bus, nous parlons des New-Yorkais qui ont trop souvent été négligés dans notre vie politique : des usagers issus de manière disproportionnée de la classe ouvrière, des communautés noires et métisses, et des quartiers périphériques. Ce sont précisément ces New-Yorkais à qui l'on a dit de se contenter des bus les plus lents d'Amérique. Ce n'est plus le cas.
Ce projet sera mené dans le cadre d'un partenariat entre le Département des transports et la MTA, le premier du genre depuis une décennie. Les pouvoirs publics travailleront main dans la main pour mieux servir les New-Yorkais. Nous avons promis aux New-Yorkais de rendre les bus rapides et gratuits. Ce soir, nous tenons notre promesse concernant la rapidité, et nous sommes ravis de continuer à travailler avec Albany pour tenir celle concernant la gratuité.
Au moment où j'ai commencé à prendre la parole ce soir, un train de la ligne 2 venait de partir de Wakefield 241st Street pour un trajet à travers trois arrondissements. Il traversait le Bronx en cliquetant, faisant la course avec le soleil couchant. Sous les rails d'acier, des marchands ambulants vendaient de la birria et de la fuchka. Des élèves faisaient leurs devoirs sur le perron de leur maison, et des chauffeurs de taxi prenaient des passagers.
Ce train est passé sous terre, sous la rivière Harlem. Au-dessus, des employés municipaux pilotaient des ferries et des remorqueurs qui fendaient les vagues. Il a filé sous des églises où, quelques heures plus tôt encore, résonnait le chant des voisins à l'unisson.
À l'heure où nous sommes ici réunis, il arrive à la 125e rue. Les New-Yorkais à bord de ce train ne pensent pas aux nombreux mondes qu'ils viennent de traverser ni au miracle qu'est la ville de New York. Ils se demandent s'ils pourront payer leur loyer avant le premier du mois, s'ils auront assez pour acheter un jour une maison, s'ils pourront élever une famille dans la ville qu'ils aiment. Et ils se demandent si leur train arrivera à l'heure, si le gouvernement fournira les services qu'il a promis.
Depuis trop longtemps, alors que les New-Yorkais se posent ces questions, la mairie n'a pas tendu la main pour les aider. Les habitants de notre ville ont été laissés à eux-mêmes. Nous avons une lourde responsabilité : non seulement celle de gouverner avec honnêteté et intégrité, non seulement celle d'apporter des améliorations constantes, mais aussi celle de prouver que le gouvernement est digne des personnes qu'il sert.
Nos meilleurs jours sont devant nous. New York, le travail nous attend, et nous devons l'accomplir ensemble. Allons-y et réussissons-le.
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Pourquoi Trump est en train de perdre toutes ses guerres
À Washington, un diagnostic est en train de s'imposer : le président des États-Unis est en rupture avec les Américains. En Europe, il est temps de dresser un bilan pour changer de cap avant qu'il ne soit trop tard.
16 avril 2026 | tiré du site Le Grand Continent ! © AP Photo/Alex Brandon`
Trump apparaît aujourd'hui comme le détenteur d'une puissance immense. Il dispose du pouvoir de déclencher des opérations militaires contre l'Iran, d'enlever des dirigeants étrangers comme au Venezuela, de menacer de faire tomber d'autres régimes comme à Cuba ou de porter atteinte à l'intégrité territoriale d'un pays allié comme au Groenland. Il a l'autorité sur les moyens considérables de la puissance militaire des États-Unis. Sur le plan domestique, il ne fait aujourd'hui l'objet d'aucun contrôle effectif du Congrès, annonce des procès contre ses opposants politiques et menace de prendre en main l'organisation des prochaines élections.
Mais cette situation détourne l'attention d'un élément crucial : Trump est en train de perdre — peut-être de façon irréversible —l'opinion états-unienne.
Il semble même avoir atteint, depuis plusieurs mois déjà, le moment de bascule et de retournement, qui pourrait désormais l'amener vers son déclin politique.
Les signes de cette rupture en cours sont de plus en plus visibles. Les républicains ont perdu des élections importantes de gouverneurs, en Virginie ou au New Jersey. Leurs candidats ont été battus dans plusieurs élections parlementaires partielles, y compris dans des comtés que Trump avait très largement remportés en 2024, comme récemment en Floride. Leurs opposants démocrates ont gagné avec une marge inédite des villes telles que Miami, avec un basculement de comtés à fortes communautés hispaniques, qui avaient pourtant voté en faveur de Trump en 2020 et 2024. Pour les républicains, les perspectives pour les élections parlementaires de mi-mandat en novembre prochain ne sont pas bonnes : ceux-ci pourraient perdre l'une des chambres du Congrès, peut-être même les deux.
Pour la première fois, Trump est aussi confronté à une critique venue de certains soutiens historiques, comme le journaliste Tucker Carlson ou l'ancienne députée Marjorie Taylor Greene. Certains influenceurs qui ont joué un rôle dans son élection de 2024 et parlent à sa base politique, tels Joe Rogan ou Theo Von, se détachent de lui.
Dans l'entourage proche de Trump, personne n'ose s'opposer à ses projets. Sa décision de mettre fin aux fonctions de plusieurs de ses ministres parmi les plus en vue comme Kristi Noem, secrétaire à la Sécurité intérieure, et Pam Bondi, procureure générale des États-Unis — et ce alors que toutes deux sont en charge de deux domaines prioritaires pour le président —, ne constituent pas un signe de sérénité et de cohésion. Trump vit dans une bulle qui rappelle — dans un tout autre registre — la fin du mandat de Joe Biden pendant laquelle aucun de ses conseillers n'osait lui dire qu'une nouvelle candidature de sa part était vouée à l'échec.
La rupture de Trump avec les citoyens des États-Unis pourrait s'accélérer dans les mois qui viennent, d'ici aux élections parlementaires de mi-mandat.
Il est essentiel pour l'Europe de comprendre ces évolutions en cours pour penser leurs conséquences dans l'immédiat mais aussi, à moyen terme, pour l'avenir de la démocratie états-unienne et de son rapport au monde.
À chaque fois qu'il est en difficulté sur le plan domestique, Trump cherche à se saisir des leviers dont il dispose au niveau extérieur pour « faire diversion ».
Renaud Lassus
Gagner une élection sur un malentendu
Pour saisir le divorce en cours, il faut d'abord revenir aux conditions de la victoire de Trump en 2024. Celle-ci a été forte et incontestable : au-delà de la présidentielle, il a gagné le vote populaire, ce qui n'était plus arrivé depuis vingt ans au parti républicain : le candidat a en effet obtenu le plus grand nombre de voix au niveau national, sans réunir toutefois la majorité.
Trump a permis à son parti de conquérir les deux chambres du Congrès. Cette légitimité, son sens de la communication, sa capacité au bluff, le désarroi de ses adversaires divisés, ont ainsi donné l'impression d'une inexorable affirmation de son pouvoir personnel et de son agenda politique, selon l'image qu'il entendait lui-même projeter (« the golden age of America »).
Ce moment initial était pourtant également porteur de faiblesses, qui ressurgissent aujourd'hui.
Dans les urnes, la marge de la victoire de Trump n'a pas été considérable face à une opposante qui incarnait pourtant le pouvoir sortant et le plus grand choc inflationniste aux États-Unis depuis deux générations : Trump a rassemblé 75 millions de voix contre 73 millions pour Kamala Harris, soit 3 millions de voix de plus que son score lors de l'élection présidentielle de 2020, mais moins que Joe Biden à l'occasion du même scrutin : plus de 80 millions de citoyens des États-Unis avaient alors voté pour le candidat démocrate.
De plus, Trump a réuni une coalition hétéroclite de constituencies aux aspirations très différentes : classes populaires des régions industrielles et rurales et soutiens très fortunés de Wall Street, libertariens et protectionnistes, nationalistes nativistes et milliardaires favorables à la mondialisation, évangélistes religieux et penseurs d'un nouveau paganisme culturel, élites et opposants aux élites, etc.
Confrontées à l'exercice du pouvoir, des contradictions sont en train de ressurgir brutalement.
Le triple échec du mandat Trump
Trump a été élu sur un triptyque de lutte contre l'inflation, contre l'immigration illégale et de refus des guerres extérieures : il est aujourd'hui en échec sur les fondements mêmes de ce mandat.
Sur l'inflation, les Américains sont frappés par des chocs qui se cumulent. La hausse des droits de douane et la baisse du dollar ont tout d'abord des effets inflationnistes. D'autre part, les prix de l'électricité sont en très forte augmentation car la demande croît fortement, notamment du fait des data centers. Plus généralement, la hausse des prix de l'énergie, dont ceux du pétrole, pourrait bien être une « guillotine politique » pour le pouvoir en place, les tendances historiques montrant que celui-ci est fragilisé dès lors que le prix à la pompe franchit le seuil de quatre dollars le gallon (3,75 litres) — niveau atteint depuis le début de la guerre en Iran.
Au même moment, Trump contraint par ailleurs la production d'électricité en s'attaquant aux énergies renouvelables. Les tarifs des assurances sont en très forte hausse, en particulier du fait des désastres naturels dont l'importance — ils touchent aujourd'hui un comté sur trois — fait l'objet d'un déni du président qui dénonce « la supercherie climatique » (« the climate hoax »).
S'agissant de l'immigration, Trump a mis fin aux arrivées à la frontière sud du pays. Sur ce point, il n'y aura pas de retour en arrière : les États-Unis sont aujourd'hui engagés, comme à plusieurs autres moments de leur histoire, dans un moment de fermeture. En revanche, les citoyens du pays ne soutiennent pas les actions de l'administration sur le territoire pour poursuivre des familles d'immigrants installées de longue date, séparer les enfants de leurs parents, expulser sans respecter les droits de la défense. La mort à Minneapolis de deux citoyens américains, tués par des agents fédéraux de l'Immigration and Customs Enforcement (ICE), de même que les déclarations d'immunité prononcées en faveur des agents par des membres du gouvernement comme la secrétaire à la Sécurité intérieure Kristi Noem, ont fait l'objet d'un profond rejet y compris au sein du parti républicain.
Enfin, sur les guerres extérieures, l'action militaire contre l'Iran trouble profondément la base électorale de Trump. L'armée aux États-Unis est en effet un milieu social bien particulier : par tradition culturelle, son encadrement au niveau des sous-officiers est fréquemment composé de soldats issus des classes moyennes et populaires des communautés blanches du sud des États-Unis, qui votent républicain.
Comme les autres composantes de l'armée, ces communautés ont directement souffert de pertes et de traumas, personnels et familiaux, à l'occasion des guerres en Irak et en Afghanistan. Dans un tel contexte, les opérations militaires contre l'Iran font naître au sein de la base électorale de Trump la crainte d'une répétition du passé 1.
Le risque pour Trump est qu'une partie de sa base se persuade que, loin de représenter la remise en cause des élites, le président en serait l'incarnation.
Renaud Lassus
Comment Trump a perdu son électorat
La rupture en cours de Trump avec les citoyens américains s'appuie aussi sur d'autres points de discorde plus importants, inscrivant cette divergence dans une tendance de longue durée.
Outre la conjoncture d'inflation, l'élément structurel qui explique l'élection de Trump en 2024 est la grande souffrance des classes populaires états-uniennes, en particulier au sein des communautés blanches pauvres : crise sanitaire — obésité, addictions et opioïdes —, salariale avec la stagnation des revenus réels depuis des décennies, géographique avec la concentration des activités économiques sur les deux côtes, psychologique, culturelle, statutaire avec un sentiment d'invisibilité et de déclassement vis-à-vis des générations précédentes, des nouveaux immigrants ou des femmes diplômées.
Pour apaiser ces fractures, Joe Biden avait engagé une politique de réindustrialisation autour de la lutte contre le changement climatique, qu'a par exemple incarné l'Inflation Reduction Act. Mais il n'a pas eu le temps de développer son programme et les leviers de son action ont été démantelés en grande partie par la nouvelle administration.
Aux fractures et aux fragilités profondes de son électorat, son successeur n'apporte aujourd'hui aucune réponse. Trump pouvait dénoncer la crise des classes populaires et leur annoncer le retour de la prospérité perdue (« Make America Great Again ») lorsqu'il était dans l'opposition. Comme président, il est désormais comptable de la situation.
Trump aurait pourtant pu puiser dans les traditions politiques historiques des États-Unis des leviers pour mener une « politique populiste », au sens originel du terme. Celle-ci aurait même pu rallier une partie des démocrates, s'agissant de la lutte contre les grands monopoles, de l'augmentation du salaire minimum ou de la hausse de la fiscalité pour taxer Wall Street ou les plus grandes fortunes. Certains des soutiens du président l'ont encouragé à mener une telle politique, comme le sénateur du Missouri Josh Hawley, son ancien conseiller Steve Bannon ou le directeur du centre de recherche The Compass, Oren Cass. Trump n'est pas passé à l'acte faute d'intérêt ou de peur de perdre ses soutiens financiers.
L'un des slogans les plus percutants de la campagne de 2024 de Trump — « Kamala Harris is for they/them, President Trump is for you » — a été compris à juste titre comme une attaque contre le « wokisme » et les identity politics. Mais ce slogan portait aussi un message plus large et plus profond : une dénonciation des élites, de toutes les élites — économiques, financières, culturelles, scientifiques, médiatiques — qui auraient abandonné et trahi le peuple des États-Unis. Depuis son élection, Trump a pourtant accueilli les milliardaires les plus puissants au premier rang de sa cérémonie inaugurale ; il refuse la publication des Epstein Files, qui constitue une forte demande de sa base ; sa campagne militaire contre l'Iran, de même, a fait ressurgir les critiques contre une politique étrangère qui ne servirait pas les intérêts de l'électorat populaire.
Désormais, le risque pour Trump est qu'une partie de sa base se persuade progressivement que, loin de représenter la remise en cause des élites, le président en serait en réalité l'incarnation et le défenseur. Ce point est exploité par les démocrates les plus incisifs, qui songent également à réorienter l'agenda de leur propre parti.
Trump a été élu sur un triptyque de lutte contre l'inflation, contre l'immigration illégale et de refus des guerres extérieures : il est aujourd'hui en échec sur les fondements de son mandat.
Renaud Lassus
Le tournant de l'attaque contre les libertés individuelles
D'autres déterminants culturels profonds, et propres aux États-Unis, sont aussi en train de jouer dans l'inconscient collectif du pays.
Pour la droite états-unienne, le danger existentiel pour la liberté a toujours été incarné par la crainte d'un pouvoir fort, l'émergence d'un autoritarisme fédéral. La tradition politique républicaine et libertarienne est notamment marquée par cette question. Outre son socle idéologique que lui ont conféré Milton Friedman, Ronald Reagan ou encore Ayn Rand, cette pensée est exprimée sur quantité d'objets du quotidien, comme les symboles du Gadsden Flag sur les plaques d'immatriculation automobiles 2, emblème hérité de la lutte contre le pouvoir colonial anglais.
Une partie de la société, de tradition républicaine, est cependant en train de se rendre compte que les risques pour les libertés ne viennent pas de là où elle le craignait — c'est-à-dire de la gauche jugée interventionniste, régulatrice et centralisatrice — mais possiblement de son propre camp. Elle a ainsi été troublée d'apprendre que, désormais, des agents fédéraux masqués et non identifiables pouvaient intervenir dans les véhicules et les domiciles sans mandat d'un juge. Après la mort d'un citoyen états-unien abattu par l'ICE à Minneapolis, l'affirmation faite par certains membres de l'administration selon laquelle un port d'arme légal pouvait établir une présomption de « terrorisme domestique 3 » a ainsi suscité une vive réaction de la National Rifle Association, qui a dénoncé une remise en cause du Second Amendement de la Constitution. Les attaques contre les États fédérés vont de même à l'encontre de la vision traditionnelle du parti républicain, y compris dans ses déclinaisons jurisprudentielles portées par la majorité des juges de la Cour suprême, favorable aux States' Rights.
L'opinion publique est contre le trumpisme
Plus largement, on observe un écart croissant entre les actions de l'administration Trump et les évolutions de la société aux États-Unis.
Trump a conclu une alliance avec les grands barons de la tech et leurs monopoles — quand les États, y compris républicains, avancent sur la mise en place de régulations sur les plateformes numériques, notamment pour chercher à protéger les enfants contre les addictions digitales.
Le président fait du développement de data centers l'une de ses priorités — quand, dans l'ensemble du pays, les citoyens sont de plus en plus réticents à l'installation de tels centres dans leur voisinage.
Trump s'oppose aux énergies renouvelables — et pourtant, celles-ci représentent désormais l'essentiel des nouvelles capacités de production d'électricité installées aux États-Unis.
Son administration réduit les effectifs des rangers dans les parcs nationaux et travaille sur la révision des protections des national forests — mais l'attachement des Américains de tous bords est très fort en faveur du National Park Service.
Un autre facteur essentiel de nature institutionnelle a également des conséquences pratiques très importantes : en dépit de l'effacement actuel du Congrès dominé par une majorité républicaine et des milieux d'affaires, les contre-pouvoirs jouent leur rôle et fonctionnent toujours aux États-Unis. Les juges — y compris la Cour suprême —, les pouvoirs décentralisés des États fédérés, la presse — y compris des titres conservateurs comme le Wall Street Journal — ont plusieurs fois forcé Trump à reculer ; les mobilisations de millions de citoyens lors des « No Kings Days », ou celles de Minneapolis, ont fait de même.
Cette situation conduit le président à s'exposer de plus en plus.
Pour retrouver des marges de manœuvre et projeter une image d'homme fort, il met l'accent sur les interventions militaires et extérieures pour lesquelles les pouvoirs de l'exécutif sont moins encadrés par les checks and balances, mais où il prend le risque de ne pas être compris et suivi par les États-Uniens, y compris au sein de son propre électorat.
Trump a réuni une coalition hétéroclite de constituencies aux aspirations très différentes. Confrontées à l'exercice du pouvoir, des contradictions sont en train de ressurgir.
Renaud Lassus
L'alternance politique qui vient
Les évolutions politiques aux États-Unis annoncent aussi plus de désorganisations sur la scène nationale. Le président pourrait rechercher activement des boucs émissaires, comme le montre la mise à la retraite d'office de généraux de l'état-major ou l'éviction de plusieurs membres du gouvernement. Pour renouer avec une politique anti-élites, Trump pourrait aussi annoncer des sanctions contre de grandes entreprises et leurs patrons.
Aux États-Unis, les contre-pouvoirs se préparent également à être mis de nouveau à l'épreuve. Il est probable que l'exécutif entame des procédures en justice contre les opposants politiques, s'immisce ou menace de s'immiscer dans l'organisation des élections, mène des attaques contre les États démocrates, exerce des pressions quant à l'utilisation des subventions fédérales, s'il n'instrumentalise pas les décisions des agences fédérales contre les médias ou des entreprises à des fins politiques.
Sur le moyen terme, ces évolutions doivent être mises en perspective avec les élections parlementaires de mi-mandat en novembre prochain. La victoire démocrate à la Chambre des représentants est attendue, y compris au sein du parti républicain. Si ce dernier parvenait à conserver le Sénat — la plus importante des deux chambres du Congrès, où l'élection sera plus difficile pour les démocrates en raison des caractéristiques des circonscriptions qui seront ouvertes au vote cette année — ce succès sera présenté par Trump comme une victoire personnelle.
La perte des deux chambres du Congrès constituerait un tournant du mandat. Elle permettrait à l'opposition de contrôler l'action de Trump sur le plan législatif, budgétaire, fiscal, douanier et extérieur. Pour la suite du mandat du président, elle aurait aussi un impact défavorable sur la cohésion du parti républicain, comme son adhésion aux politiques de la Maison-Blanche. S'il serait envisageable de tenter une procédure de destitution (impeachment), les démocrates devraient alors apprécier si celle-ci n'aiderait pas le président qui se présenterait alors comme la victime d'une inquisition parlementaire. Du reste, les chances de succès d'une telle procédure sont nulles — un départ du président requérant un vote favorable des deux tiers du Sénat.
La dynamique actuelle renforce la détermination et le travail d'acteurs — le plus souvent venus de la société civile et des démocrates avec le soutien tacite de certains républicains — pour reconstruire la démocratie états-unienne et non pas seulement revenir à la situation qui prévalait avant l'émergence politique de Trump. Pour eux, il s'agit de renforcer l'encadrement des pouvoirs de l'exécutif pour prévenir l'autoritarisme, déconcentrer le capitalisme alors que l'influence des grands monopoles économiques et numériques se fait de plus en plus forte dans la sphère politique et les médias, encadrer la place de l'argent dans la vie politique, trouver les voies pour rétablir la confiance des classes populaires en faveur d'un agenda industriel et technologique de lutte contre le changement climatique et, enfin, renforcer les protections sociales des plus vulnérables.
Sur certains de ces sujets, ces acteurs souhaitent travailler activement avec les autres démocraties, en tout premier lieu en Europe. Sur des sujets tels que l'impact d'Internet et de l'IA sur la démocratie, ils considèrent que les questions à résoudre sont si difficiles et complexes qu'ils ne pourront y répondre seuls.
À court terme, pour l'Europe, la situation politique aux États-Unis signifie davantage d'instabilités géopolitiques, macroéconomiques et transatlantiques.
À chaque fois qu'il est en difficulté sur le plan domestique, Trump cherche à se saisir des leviers dont il dispose au niveau extérieur pour « faire diversion » — suivant une logique qu'Abraham Newman et Henry Farrell ont qualifié « d'enshittification de l'empire américain ». S'il a pu improviser des revirements successifs sur les droits de douane, il ne semble pas disposer d'une vision de moyen terme et d'une stratégie de sortie lisible s'agissant des opérations militaires contre l'Iran, ce qui accroît en retour ses problèmes intérieurs : par sa fuite en avant, la politique de la Maison-Blanche ne fait que renforcer l'instabilité mondiale.
Sources
1. La rhétorique même justifiant cette opération militaire des États-Unis — détruire des « armes de destruction massive » menaçant la sécurité des États-Unis, armes dont l'existence n'a pas été démontrée par l'exécutif — répète l'argumentaire déployé pour légitimer la guerre en Irak.
2. Le Gadsden flag est un étendard représentant un serpent à sonnette avec la devise Don't tread on me (« Ne me foulez pas aux pieds »). Utilisé pendant la guerre d'indépendance des États-Unis par plusieurs unités militaires, le drapeau a été employé de nouveau lors des dernières décennies à l'occasion de manifestations antifiscales ou par les militants pro-armes, notamment la National Rifle Association.
3. Alex Pretti, infirmier en réanimation abattu par des agents fédéraux de l'ICE le 24 janvier 2026, portait une arme à feu à la ceinture lors de son interpellation.
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Trump déclare la guerre au Vatican
Vendredi 10 avril, le pape Léon XIV déclarait sur X : « Dieu ne bénit jamais aucun conflit. Quiconque est un disciple du Christ, le Prince de la Paix, n'a jamais été du côté de ceux qui hier brandissaient l'épée et aujourd'hui larguent des bombes ». En réalité, depuis un an au moins, les désaccords entre le chef du Vatican et celui de la Maison-Blanche ne cessent de s'approfondir… (JB)
16 avril 2026 | tiré du site inprecor.fr
https://inprecor.fr/trump-declare-la-guerre-au-vatican
Christopher Hale, chroniqueur catholique états-unien, affirme avoir obtenu la confirmation que le Pentagone de Trump avait menacé de déclarer la guerre au Vatican. « En janvier, à huis clos au Pentagone, le sous-secrétaire à la Guerre chargé de la politique, Elbridge Colby1, a convoqué le cardinal Christophe Pierre — alors ambassadeur du pape Léon XIV aux États-Unis — et lui a fait la leçon », a déclaré Hale.
« L'Amérique dispose de la puissance militaire nécessaire pour faire tout ce qu'elle veut dans le monde », ont déclaré Colby et ses collaborateurs au cardinal. « L'Église catholique ferait mieux de se ranger de son côté. » Alors que la tension montait dans la pièce, Hale a déclaré avoir confirmé qu'un responsable américain « s'était emparé d'une arme du XIVe siècle et avait invoqué la papauté d'Avignon, cette période où la Couronne française avait utilisé la force militaire pour plier l'évêque de Rome à sa volonté »2.
Hale a déclaré que le rapport confirmait que le Vatican avait eu raison de refuser l'invitation de la Maison Blanche adressée au pape Léon XIV [le 19 mai 2015, NdT] pour le 250e anniversaire des Etats-Unis en 2026, deux semaines après cette confrontation. [Le 4 juillet 2026, le pape se rendra à Lampedusa pour une visite pastorale centrée sur la condition des migrant·es fuyant la pauvreté, les persécutions et les conflits, NdT]
Citant un article du Free Press, un journaliste a obtenu des témoignages de responsables du Vatican et des États-Unis informés de la réunion au Pentagone. Selon ses sources, l'équipe de Colby a décortiqué ligne par ligne le discours sur l'état du monde prononcé par le pape en janvier et l'a interprété comme un message hostile visant directement le président Donald Trump. Hale a déclaré que ce qui « les avait le plus mis en rage », c'était la déclaration de Léon selon laquelle « une diplomatie qui favorise le dialogue et recherche le consensus entre toutes les parties est en train d'être remplacée par une diplomatie fondée sur la force ».
« Le Pentagone a interprété cette phrase comme un défi frontal à la soi-disant “doctrine Donroe” — la version actualisée par Trump de la doctrine Monroe, affirmant la domination américaine incontestée sur l'hémisphère occidental », a déclaré Hale. Hale a déclaré que le cardinal avait assisté à la conférence en silence, mais a ajouté que « depuis ce jour, le Saint-Siège n'a pas cédé d'un pouce ».
Les relations conflictuelles entre l'administration Trump et l'Église catholique marquent une rupture significative avec les alliances traditionnelles entre les républicains et l'Église. Alors que Trump s'est assuré un soutien électoral catholique substantiel en 2016 et 2024 en défendant des causes sociales conservatrices telles que les restrictions à l'avortement, son approche en matière de politique étrangère et sa rhétorique ont de plus en plus aliéné les dirigeants de l'Église.
Le pape Léon XIV s'est positionné comme un contrepoids moral à l'agressivité géopolitique de Trump, prônant systématiquement une diplomatie fondée sur le dialogue plutôt que l'intervention militaire. Ce choc philosophique s'est intensifié au cours du second mandat de Trump, en particulier lorsque son administration a adopté des positions plus bellicistes sur l'Iran, les relations commerciales et l'immigration — des questions sur lesquelles l'enseignement de l'Église met l'accent sur la compassion, le dialogue et le respect de la dignité humaine3.
La position traditionnellement neutre du Vatican sur la gouvernance laïque a été mise à l'épreuve par les décisions unilatérales de Trump en matière de politique étrangère et par sa rhétorique incendiaire. Les dirigeants de l'Église ont publiquement remis en question la conformité des interventions militaires américaines avec la doctrine catholique sur la théorie de la guerre juste et le caractère sacré de la vie humaine. De plus, les politiques d'immigration intransigeantes de l'administration Trump contredisent directement le message papal qui met l'accent sur l'accueil des migrants et des réfugiés.
La confrontation entre le Pentagone et le cardinal Pierre en janvier témoigne d'une volonté sans précédent de la part des responsables de Trump de faire pression sur les institutions religieuses pour qu'elles s'alignent sur les objectifs de l'administration. Cela représente un tournant potentiel : là où la courtoisie diplomatique régissait autrefois les relations entre l'État et l'Église, la coercition pourrait désormais remplacer la négociation. Le refus du Vatican de participer à la célébration du 250e anniversaire souligne que même l'institution religieuse la plus éminente des États-Unis ne compromettra pas son autorité morale pour des raisons de convenance politique.
Dernière nouvelle
Dimanche 12 avril, Trump a posté un long message contre le pape sur sa plateforme Truth Social :
Je ne veux pas d'un pape qui soit faible face à la criminalité et mauvais en politique étrangère.
Je ne veux pas d'un pape qui critique le président des États-Unis pour faire exactement ce pour quoi il a été élu, AVEC UNE VICTOIRE ÉCRASANTE.
Je ne veux pas d'un pape qui pense qu'il est mal que l'Amérique s'oppose à l'Iran et à d'autres menaces.
L'Église catholique l'a choisi parce qu'il est américain, et ils ont pensé que cela aiderait à gérer ma relation avec lui.
Si je n'étais pas à la Maison-Blanche, il ne serait pas au Vatican.
Il a aussi posté une représentation de lui-même conçue par l'IA figurant Jésus Christ soignant un malade…
Cet article a été diffusé par le site Alternet, le 8 avril 2026. Les encarts en caractères violets et la rubrique « dernière nouvelle » est de Marx21.ch
Notes
1. Elbridge Colby n'est pas un marginal. Petit-fils de l'ancien directeur de la CIA, William Colby, il a été nommé directeur du programme de défense au Center for a New American Security (CNAS). En 2019, il a cofondé la Marathon Initiative, un think tank spécialisé dans la grande stratégie, avec A. Wess Mitchell. En décembre 2024, Donald Trump a nommé Colby au poste de sous-secrétaire à la Défense chargé de ses aspects politiques. Colby estime que la Chine représente le principal danger pour les États-Unis et défend une réduction de l'aide à l'Ukraine. Sa nomination a été soutenue par J. D. Vance et Charlie Kirk, NdT.
2. Au début du XIVe siècle, le roi de France Philippe IV le Bel s'oppose violemment au pape Boniface VIII, notamment sur des questions de pouvoir et de fiscalité (le roi veut taxer le clergé, ce que le pape refuse). Cette tension culmine en 1303 avec un épisode célèbre : des agents du roi se rendent en Italie, capturent temporairement le pape à Anagni. Boniface VIII est maltraité et humilié, avant d'être libéré quelques jours plus tard. Il meurt peu après, affaibli par l'épisode, NdT.
3. Le Vatican, par la voix du pape Léon XIV, a réagi très fermement et publiquement à la menace de Donald Trump d'« anéantir la civilisation iranienne ». Le pape a qualifié cette menace de « vraiment inacceptable », insistant sur le fait qu'elle vise tout un peuple, y compris des civils innocents. Il a aussi souligné que ce type de propos dépasse la politique pour devenir une question morale essentielle, liée à la dignité humaine. Il a rappelé que les attaques contre des infrastructures civiles sont contraires au droit international. Il a encouragé la population à faire pression sur ses dirigeants politiques pour éviter une escalade guerrière. Cette réaction directe, plus critique que la diplomatie habituelle du Vatican, a été considérée comme assez inhabituelle [NdT].
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Residents resist proposed AI data centre, gas plant near Saint John
Maître chez nous, à quel point ?

Haïti : quand la crise structurelle devient conjoncturelle

Cet article est rédigé à partir d’une présentation donnée dans le cadre du colloque La Grande Transition en mai 2025 à l’Université du Québec à Montréal.
Aujourd’hui, il est de plus en plus difficile de parler d’Haïti. Le pays est devenu un cas problème, les médias le présentent comme un pays submergé de difficultés, noyé dans une tragédie sans fin, qui connait des crises constantes, mais sans que personne ne comprenne en réalité les causes de ces crises. Ou du moins, on essaie de les expliquer par des notions vagues : la corruption, l’incompétence, le manque de solidarité, la dictature entre autres. Des notions vagues qui expliqueraient tout et qui accusent les Haïtiens et Haïtiennes d’être responsables de leur propre malheur.
Pourtant, si l’on prend tous les éléments de la crise actuelle, on s’aperçoit que chacun de ces éléments a une cause profonde et qu’on ne peut trouver l’explication de cette cause uniquement dans la conjoncture.
Commençons par l’insécurité rampante – une insécurité constante qui s’infiltre : les bandits armés qui, depuis plus de 10 ans terrorisent le pays, ont fait des milliers de morts et commis des viols collectifs, sont responsables du déplacement forcé de centaines de milliers de personnes et détruisent la vie quotidienne de la population. Qui sont ces bandits ? Comment trouvent-ils des armes, des munitions, de l’argent ? Bien que le banditisme ne soit pas nouveau, il prend actuellement une dimension inédite. On a la preuve aujourd’hui que le gangstérisme est lié directement au pouvoir politique, qu’il est financé par une partie de l’oligarchie, que les armes utilisées par ces bandits viennent directement des États-Unis sans que le gouvernement américain n’intervienne de façon efficace pour en arrêter le trafic. On ne peut donc séparer le problème du banditisme du problème du maintien du statu quo, et on doit poser la question du rôle que ce banditisme joue dans le blocage du pays, un blocage politique, social et économique. Et, ce qui est très important, au profit de qui ?
Plus nous observons et analysons l’histoire récente du pays, particulièrement depuis la chute du régime des Duvalier, donc depuis 1986, plus nous percevons que les classes dominantes haïtiennes, comme l’impérialisme américain, sont incapables de faire face à la crise structurelle qui caractérise le pays depuis plus de deux cents ans et qui s’est accentuée depuis l’occupation et la domination américaine à partir de 1915.
Il faut toutefois remarquer, de façon très schématique, que l’État haïtien, né en 1804, s’est transformé en un État néocolonial en 1825, année où la France a imposé la rançon de l’indépendance. Cette rançon a drainé l’essentiel de l’économie du pays pendant plus de 100 ans. Il faut aussi souligner que c’est la classe paysanne, soit 90 % de la population, qui a porté le fardeau de cette rançon. Les nouvelles classes dominantes qui ont pris le pouvoir à partir de 1804 transformèrent graduellement l’État haïtien de façon à exclure les masses – les anciens esclaves devenus la classe paysanne – de tous les pouvoirs : 90 % de la population dépourvus de leurs droits de citoyennes et de citoyens ! C’est un grand paradoxe, lorsqu’on sait que l’État haïtien est le résultat d’une très grande révolution, la seule révolution victorieuse menée par des esclaves dans l’histoire de l’humanité. Du point de vue économique, il s’agit, pour les classes dominantes, de perpétuer le système des grandes plantations développé à l’époque de la colonie. Mais cette fois, tout en interdisant l’esclavage, ces classes dominantes prennent les dispositions légales pour exiger que la classe paysanne reste sur les plantations. À l’époque, toute l’économie du pays dépend du système des grandes plantations, donc de l’exploitation systématique de la classe paysanne. L’impossibilité de faire des réformes, malgré différentes luttes, est à l’origine de cette crise structurelle dès la fondation du pays.
Cette crise structurelle se manifeste dans toutes les sphères sociales, de façon telle qu’on ne peut entreprendre de réformer un quelconque élément, qu’il s’agisse de la crise politique, économique, sociale ou des manifestations de cette crise dans les systèmes scolaire et de santé, l’agriculture, les infrastructures, le chômage, etc., sans remettre en question la crise structurelle elle-même. C’est pourquoi la crise conjoncturelle est toujours liée de façon organique à la crise structurelle. On ne peut parler d’aucun élément de la crise conjoncturelle sans du même coup faire référence à la crise structurelle. Bien souvent, des questions qui paraissent liées uniquement à la conjoncture, comme le chômage, le salaire minimum, la violence policière, l’inflation, ne peuvent être comprises sans aborder la question de la crise structurelle. En ce sens, il n’y a pas véritablement de problèmes conjoncturels au sens où les grands médias les présentent, ou du moins ces problèmes sont-ils incompréhensibles dans un pays comme Haïti si on ne les relie pas à la crise structurelle.
Cette crise structurelle relève de façon objective de la double domination des classes dominantes et de l’impérialisme. Concrètement, il n’est jamais question pour les classes dominantes et l’impérialisme d’établir la démocratie en Haïti, malgré tous les bavardages qu’on entend à ce sujet. Pourquoi ? Parce que la démocratie, je veux dire par là le fait d’avoir des élections libres, des organisations professionnelles, des syndicats, une presse indépendante, le fonctionnement autonome des institutions de l’État, tout cela pourrait mener à des réformes sociales, à s’interroger sur la crise structurelle, donc à remettre en cause la double domination. Toute critique sérieuse finit par remettre en question cette double domination. C’est pourquoi la démocratie n’est pas possible. Pour les classes dominantes et l’impérialisme, un régime de dictature comme celui des Duvalier est l’idéal.
C’est aussi la raison pour laquelle toute revendication, qu’il s’agisse de l’augmentation du salaire minimum, de l’alphabétisation, des droits des travailleurs et des paysans, de la réforme de l’éducation, des droits des femmes, etc., est perçue comme un danger réel qui peut ébranler le contrôle des classes dominantes et de l’impérialisme.
On est arrivé à un point où le système social n’est plus réformable, comme l’était devenu le système politique d’apartheid en Afrique du Sud et comme commence à le devenir l’apartheid israélien. Puisque les réformes ne sont plus possibles, la crise structurelle causée par la double domination s’étale maintenant ouvertement : elle est devenue visible et les tensions sociales qu’elle cause semblent ne pas avoir de solutions. Aujourd’hui, on assiste même au démantèlement des institutions de l’État. Pour maintenir le statu quo et reproduire la double domination, le pouvoir doit être absolu et entre les mains d’un seul homme, comme à l’époque des Duvalier. La violence extrême est donc nécessaire. C’est le rôle que jouent les bandits armés actuellement.
Toutefois, depuis la chute de la dictature, cette domination n’est plus assurée. Aujourd’hui, les classes populaires, malgré la terreur, continuent leurs luttes de revendications : augmentation du salaire minimum, grève d’enseignantes et d’enseignants, revendications paysannes, manifestations de rue pour demander la démission du gouvernement, pour demander la fin de la corruption, pour dénoncer le soutien des gouvernements étatsunien et canadien au gouvernement haïtien actuel, pour demander la fin de l’insécurité, pour dénoncer l’impérialisme…
Haïti est devenu une sorte de modèle, où toutes les formes de lutte doivent nécessairement aboutir à poser le problème de la crise structurelle, donc le problème de la double domination. Et c’est cela que le peuple haïtien comprend de plus en plus. Bien entendu, il ne suffit pas d’être conscients et de comprendre les causes de la crise, il faut nécessairement pouvoir s’organiser, c’est-à-dire développer des organisations militantes qui puissent mener des luttes efficaces. Mais que signifie mener des luttes efficaces lorsqu’on vit dans un système social en décrépitude, où toute réforme est impossible, quand les difficultés de construire de telles organisations sont d’autant plus grandes que la plupart des gens se trouvent plongés dans une misère abjecte, déshumanisante, quand la terreur des gangs devient la réalité quotidienne. Les défis sont énormes !
Dans les pays du centre, comme le Canada et les États-Unis, le néolibéralisme en tant que système de domination et de reproduction du capital est en train de contrôler toutes les sphères de la société et pas seulement la sphère productive. Il transforme également les relations de travail et même les relations sociales de façon telle que la logique du profit se révèle ouvertement. Il y a une prolétarisation des travailleuses et travailleurs, quels que soient les emplois qu’ils occupent. C’est sans doute pourquoi les réformes sociales apparaissent comme une illusion et que les relations de servitude semblent devenir le seul choix possible à ce stade du capitalisme. La crise structurelle devient de plus en plus visible, et c’est aux travailleurs et travailleuses de s’organiser pour y faire face.
Par Alain Saint Victor, historien
La conférence internationale antifasciste de Porto Alegre : un pas en avant pour une approche anti-campiste de la solidarité internationale avec l’Ukraine

Gaza, le fascisme et la mort

Il y a certains événements dont on peut dire qu’ils sont devenus de véritables symboles. Par les caractéristiques qu’ils condensent en eux, les tendances qu’ils expriment, ils font voir mieux que quiconque l’esprit ou l’âme d’une époque, ou mieux dit, les secrets qui hantent tel ou tel moment historique qu’il nous est donné de vivre. Tel pourrait bien être le cas de Gaza en ce premier tiers du XXIe siècle.
Depuis le 7 octobre 2023, beaucoup de textes bouleversants ont été écrits, beaucoup d’images déchirantes nous sont parvenues sur ce qui s’est déroulé et qui continue sous nos yeux à se dérouler au cœur de cette petite frange de terre grande comme l’ile de Montréal, là où s’entassent près de deux millions de Palestiniens et Palestiniennes, dans ce qu’on doit bien appeler une prison à ciel ouvert ; un ciel qui se voit désormais strié de bombardements mortifères. Depuis maintenant deux ans et à la suite d’une attaque surprise et meurtrière du Hamas qui a fait près de 1 200 victimes, l’État d’Israël s’est lancé dans des représailles vengeresses aux dimensions génocidaires. Sous la conduite du premier ministre Nétanyahou et d’un gouvernement sioniste d’extrême droite – le plus à droite qui n’a jamais été nommé dans ce pays –, on y a multiplié bombardements ravageurs, déplacements incessants des populations civiles, attaques au sol et assassinats ciblés, tout en usant sans vergogne de l’arme de la famine ; et on n’a pas hésité à s’en remettre à l’intelligence artificielle ou à des robots tueurs pour, assure-t-on, traquer les combattants du Hamas, mais au passage assassiner femmes, enfants et civils innocents ainsi que détruire écoles, mosquées et hôpitaux. À ce jour, plus de 65 000 morts recensés officiellement, dont 85 % de civils, et au moins 165 000 blessés, sans parler de tous ceux et celles – probablement un nombre équivalent à celui des morts déjà recensés –, qui ont disparu sous les montagnes de décombres et de ruines qui aujourd’hui recouvrent de leur poussière de mort, une grande partie du territoire de Gaza.
Crimes de guerre, épurations ethniques, intention génocidaire caractérisée, cruautés rappelant celles de l’ère nazie, on ne sait plus aujourd’hui comment dénommer ce qui est en train de se passer et dont pourtant les images ne cessent d’envahir notre quotidien. Et cela, d’autant plus que ceux qui en sont les responsables politiques premiers et qui sont poursuivis par la justice internationale (Benjamin Netanyahou, Itamar Ben Gvir, Yoav Gallant…) prétendent agir au nom de ceux qui en Europe dans les années 1940 ont été victimes d’un véritable holocauste ayant conduit à l’extermination de près de six millions de personnes.
Dans quel monde vit-on pour que de telles horreurs – au vu et au su de tant d’États dits démocratiques – puissent être infligées au peuple palestinien qui, au-delà de toutes les limitations politiques qui sont les siennes, demande simplement qu’à l’égal du peuple israélien, on lui reconnaisse le droit à l’autodétermination, le droit de vivre en paix sur la terre qu’il habite ?
Bien sûr, beaucoup connaissent les explications classiques, et pour une part indéniablement justes, qui nous rappellent que tout cela perdure parce que les dirigeants sionistes de l’État d’Israël peuvent compter sur l’appui indéfectible – économique comme militaire – de l’impérialisme étatsunien, un impérialisme dont les intérêts économiques au Moyen-Orient sont – en raison du pétrole – tout à fait vitaux et qui, désormais talonné par la puissance chinoise, se voit conduit à intervenir de manière encore plus agressive que par le passé pour tenter d’y maintenir sa préséance.
Mais justement, il faudrait – au regard de l’évolution du monde et des tensions géopolitiques grandissantes que nous connaissons – aller plus loin et s’interroger sur ce qu’il en est des tendances de fond qui traversent le capitalisme mondialisé d’aujourd’hui et, plus particulièrement, sur ce que certains ne craignent pas d’appeler un processus à l’œuvre… de fascisation du monde. Depuis cette perspective, on considère en effet que le capitalisme – de par ses caractéristiques mêmes – porte en ses entrailles, la menace fasciste, tout comme la nuée porte l’orage, et qu’il suffit de certaines conditions données pour qu’on puisse la voit réapparaitre.
La fascination pour la mort
Certes, qui dit processus de « fascisation à l’œuvre » ne dit pas nécessairement répétition à l’identique des années 1930, mais tout au moins reprise sur un autre mode de cette fascination pour la mort dont le nazisme avait fait une de ses caractéristiques. C’est en tous cas la thèse de Ian Allan Paul, un jeune artiste et théoricien transdisciplinaire étatsunien. Prenant appui sur les analyses menées en son temps par Walter Benjamin concernant l’esthétisation de la violence promue par les nazis, tout en tentant au passage de réactualiser la démarche du situationniste français Guy Debord, il va ainsi parvenir à nous faire mieux voir, pour l’ici et maintenant de nos vies, les formes très actuelles et très concrètes que peut prendre ce processus de fascisation en marche. L’intéressant cependant, c’est qu’il va mettre au centre de son analyse, aux côtés bien sûr de l’accumulation capitaliste de biens marchands, l’accumulation d’images et de spectacles qui serait une des caractéristiques marquantes du capitalisme mondialisé contemporain. Car selon lui, c’est ce qui explique que s’impose à l’humanité d’aujourd’hui – par les médias sociaux et le flux incessant d’images éphémères – de nouveaux rapports froids, marchands et essentiellement comptables… avec la mort.
Ayant défini le fascisme comme étant une « fascination pour la mort, un culte de la mort », tout part selon lui du fait que la mort et la désolation dans les sociétés capitalistes d’aujourd’hui se confondent désormais avec l’organisation de nos vies, faisant que « la vie est de plus en plus vécue comme le premier plan fragile d’un paysage dont l’arrière-plan s’épaissit de mort ». Et il ajoute une formule très forte : « Partout dans le monde, le même calcul mortel est à l’œuvre : d’un côté de l’équation, il y a l’accumulation de richesses, et de l’autre la désolation de la vie […] Un peu comme des jardins privés soigneusement entretenus par des paysagistes, au moment même où d’immenses forêts tropicales montrent les premiers signes d’un effondrement irréversible ».
C’est donc, pour Ian Alan Paul, tout à la fois cette étroite intrication de la vie et de la mort, de la richesse et de la désolation, au sein du système capitaliste qui serait, en étant poussée à l’extrême, le trait dominant des sociétés de classe d’aujourd’hui, faisant que deux mondes profondément séparés existent pourtant dans un même monde, et que la richesse accumulée ne peut jamais être totalement séparée ou complètement isolée « de l’accumulation de violence et de destruction nécessaire pour la produire, la maintenir et la défendre ». Les rêves morbides de Trump et de Netanyahou, proclamant haut et fort en conférence de presse qu’on devrait rebâtir par-dessus les champs de ruines qu’ils se sont tous deux acharnés à démultiplier sans vergogne à Gaza une Riviera de luxe pour les riches élites du Moyen-Orient, ne ressortent-ils pas précisément de cette infernale logique ?
Réorganiser la vie à partir de la mort
Ian Alan Paul s’arrête cependant plus spécialement sur le rôle joué par les images. Et Dieu sait si à Gaza, malgré les interdictions proférées par l’armée israélienne et les quelque deux cents journalistes assassinés sur place, ces images – justement par leur caractère à la fois rare, flou et toujours extrême – ont joué un rôle essentiel. Pourtant pour lui, contrairement à ce qu’on pourrait imaginer, ces images ne nous ont pas seulement éveillés éventuellement aux atrocités qui y étaient commises, elles en ont en même temps terriblement banalisé la portée. Selon lui, en effet :
Lorsque la société capitaliste objective la mort sous forme de photos en ligne, de vidéos et nombreuses autres formes visuelles, elle lui donne l’apparence d’une marchandise comme une autre, que l’on peut regarder et consommer quand on le souhaite, que l’on puisse faire circuler ou échanger, puis ensuite ignorer et mettre de côté au besoin, alors que la mort elle-même se propage de plus en plus largement et avec de moins en moins d’inhibition.
Il ajoute :
Tout comme le flux infini de marchandises jetables se reflète dans le caractère jetable des travailleurs qui les produisent, le caractère jetable de la vie en général se reflète désormais dans les images de la mort, que l’on peut tout aussi facilement faire défiler, rafraîchir, monétiser, suivre, supprimer et éliminer. Pour le capitalisme, il s’agit d’organiser formellement la visibilité de la mort de manière à ce qu’elle n’apparaisse que de manière fugace avant d’être éloignée ou expulsée.
D’où la conclusion qu’il en tire et qui ne peut que nous porter à la réflexion :
Le fascisme est une forme de société fondée sur la réorganisation de toute la vie sociale à partir de la mort. Il s’agit d’intensifier une certaine indifférence passive à l’égard de la mort de telle sorte qu’elle commence à se transformer en un désir actif de la mort. Le fascisme, qui a toujours déjà été une potentialité du capitalisme, se déploie dans la culture comme une esthétisation croissante de l’anéantissement, cultivant une société toujours plus captivée par les images de sa propre désolation, invitant chacun à chercher de nouveaux modes de vie dans les spectacles de la mort.
Et il ajoute :
Si le capitalisme dégouline et suinte de sang et de saleté, il garde l’apparence d’un emballage clinquant et proprement exposé dans les rayons d’un magasin. Il en va de même pour la mort produite par le capitalisme ; elle apparaît comme formellement séparée de sa réalité afin d’en faciliter la consommation. La société dispose de la vie, et ce faisant, l’écroule sous la mort, pour ensuite se débarrasser à nouveau de la mort.
Qu’est-ce que cela signifie dès lors pour nous d’être pris, ou plus encore, engloutis par ce flot d’images incessantes et éphémères ? Pour Ian Alan Paul, la réponse coule de soi parce que « la mort est abordée comme un simple produit de la société capitaliste », et parce que « la vie s’organise chaque jour davantage autour de la mort en accueillant chaque jour davantage l’image de la mort », on finit par s’éprendre de l’idée que « certains sont faits pour vivre et d’autres pour mourir, de saisir la vie et la mort simplement comme des entrées supplémentaires dans le bilan comptable du capitalisme ».
On le voit, le constat est dur et implacable. Il nous aidera cependant à ne pas réduire Gaza à ce terrible drame humain dont s’apitoient si hypocritement quelques-unes des chancelleries européennes les plus en vue. Il nous aidera aussi à ne pas voir ce qui se passe à Gaza comme étant seulement une seconde Nakba, plus dévastatrice encore que ne le fut la première en 1948. Car Gaza pourrait bien être vu aussi comme ce lieu d’humanité où, en ce premier tiers du XXIe siècle, se montrent sans fard les traits possibles d’un monde à venir, les tendances fascisantes et menaçantes à travers lesquelles il tend chaque fois plus à se déployer, y compris dans les pays occidentaux dits « démocratiques ». Parce que la mondialisation néolibérale tend désormais de plus en plus à enserrer l’humanité dans un même destin, et parce que ses acteurs principaux sont aussi nos voisins ou agissent à la manière de puissants lobbies influençant jusqu’à nos propres gouvernements, tout ce qui s’y passe nous concerne donc au premier chef. Comme un avertissement d’incendie, ou à la manière d’une formidable sonnette d’alarme, Gaza nous parle donc de notre monde, des possibles menaces qui le guettent… et cela, quelle que soit la distance qui nous en sépare ! Saurons-nous désormais en prendre acte ?
Par Pierre Mouterde, sociologue et essayiste
Les libéraux contre les exécutions israéliennes… mais pour le génocide ?

Le syndicalisme basque. Un cousin pas si éloigné
Le lien des Basques avec le Québec ne date pas d'hier. Leurs expéditions de pêche les ont amenés très tôt sur les rives du Saint-Laurent, au point qu'une île québécoise porte leur nom. Il existe aussi des similitudes intrigantes entre nos deux territoires, comme le syndicalisme. Petit tour d'horizon d'Euskal Herria et de son mouvement ouvrier.
Le Pays basque est composé de sept provinces situées de part et d'autre des Pyrénées, sur la côte atlantique européenne. Les trois provinces du Nord sont administrées par la France. Les quatre autres, au sud, sont en territoire espagnol. Trois d'entre elles forment ensemble la communauté autonome du Pays basque, tandis que la dernière, la Navarre, est une entité politique à part. Celles-ci disposent de pouvoirs dévolus par l'État espagnol, notamment dans les domaines de la santé et de l'éducation, sans pour autant que l'Espagne soit une réelle fédération.
Depuis des siècles, l'autonomie du peuple basque au sein de la Couronne espagnole a été reconnue sous une forme ou une autre. Elle a toutefois été totalement niée et même férocement combattue sous la dictature militaire du général Franco, de 1936 à la mort de celui-ci en 1975. Un des symboles de cette répression était l'interdiction de parler l'euskara, la langue basque, marqueur identitaire important de ce peuple dans la mesure où cette langue ne dispose d'aucun lien apparent avec les langues indo-européennes, tout en étant parlée depuis au moins 2000 ans. Les Basques ont offert une résistance farouche au franquisme, prenant parfois la forme d'une lutte armée pour l'indépendance, comme l'a fait le célèbre groupe Euskadi ta Askatasuna (ETA, « Pays basque et liberté ») qui n'a déposé officiellement les armes qu'en 2011.
Un syndicalisme singulier
Le syndicalisme basque possède aussi ses propres singularités. Alors que le mouvement ouvrier espagnol s'est progressivement organisé autour de deux grandes centrales syndicales (la Unión General de Trabajadores [UGT], traditionnellement proche du Parti socialiste, et les Comisiones Obreras [CC.OO.], historiquement liées au Parti communiste), les travailleur·euses basques ont rejoint majoritairement deux organisations spécifiquement basques. La première, Eusko Langileen Alkartasuna (ELA, « Solidarité des travailleur·euses basques »), est née au début du XXe siècle dans la tradition du syndicalisme chrétien. Dévastée par la répression franquiste, ELA se refonde à la fin des années 1970 en adoptant une
ligne résolument nationaliste basque, progressiste et combative. La deuxième, Langile Abertzaleen Batzordeak (LAB, « Commissions ouvrières patriotes »), voit le jour en 1974 et s'inscrit clairement dans le courant de la gauche « abertzale », qui regroupe une grande diversité d'organisations sociales et politiques indépendantistes. Bien que des différences persistent entre les deux grands syndicats basques (ELA se considère mieux équipée pour faire des négociations collectives tandis que LAB insiste sur ses liens étroits avec les mouvements sociaux), ils se retrouvent souvent sur des positions communes et se distinguent régulièrement de leurs homologues espagnols, l'UGT et les CC.OO.
ELA et LAB reprochent aux grands syndicats espagnols leur manque de combativité, en particulier dans le contexte néolibéral et austéritaire imposé par l'État central depuis la crise économique et financière de 2008. Celle-ci a en effet durement frappé le Sud de l'Europe et ses conséquences sur les politiques publiques et le rapport travail-capital se font encore ressentir aujourd'hui. La crise a servi de prétexte à un retrait important de l'État social et à une réduction drastique des dépenses publiques tout en donnant le dessus au patronat dans les négociations avec les parties syndicales. Pour ELA et LAB, la réponse à ce nouveau contexte doit se trouver dans la mobilisation de leurs membres et l'exercice de leur rapport de force, notamment par le biais de la grève. Les syndicats basques souhaitent d'autant plus défendre leurs revendications que l'économie de leur territoire se porte mieux que la moyenne du reste de l'Espagne. Pourtant, le coût de la vie y est aussi plus élevé. Ils considèrent donc qu'il y a de l'espace pour aller en chercher plus auprès des employeurs.
La grève et le territoire
Une illustration éloquente de ces dynamiques a été la grève des travailleuses de H&M en 2021 [1]. La multinationale suédoise de la vente de vêtements avait alors annoncé un plan de mise à pied de plus de 1 000 postes à travers toute l'Espagne, incluant le Pays basque. Elle s'attaquait directement aux postes à temps complet en cherchant à les remplacer par des postes à temps partiel pour lesquels les accommodements travail-famille sont beaucoup plus difficiles à obtenir. Or, la vaste majorité de la main-d'œuvre des magasins de H&M est composée de femmes. Alors que l'UGT et les CC.OO. tentaient de négocier avec l'employeur une réduction du nombre de mises à pied, ELA les refusait en bloc, réfutant l'argument de H&M selon lequel les ventes en ligne ne justifiaient plus autant de main-d'œuvre qu'auparavant. Sur le plancher, les travailleuses indiquaient au contraire être constamment en besoin de plus de collègues, y compris pour gérer les ventes en ligne, pendant que les profits de l'entreprise s'envolaient. Elles décidèrent donc de déclencher une grève générale illimitée. La grève a duré un mois et demi et s'est soldée par une claire victoire des travailleuses basques : malgré l'entente signée au niveau national, H&M n'a procédé à aucune mise à pied au Pays basque.
Bien que le contexte soit différent, c'est un peu la même approche qui a caractérisé l'attitude des syndicats basques dans le secteur public. Dans la foulée de la crise de 2008, l'État central espagnol a imposé aux gouvernements des communautés autonomes un plafonnement des augmentations de salaire de leurs propres fonctions publiques. Autant dire que les négociations dans ces secteurs ne servaient plus à rien. La dernière convention collective entre le gouvernement basque et les syndicats représentant ses travailleur·euses date ainsi de… 2010 ! Afin de pousser leur employeur à reprendre les négociations et à se libérer de la contrainte salariale imposée par Madrid (l'actuel gouvernement espagnol, minoritaire, avait besoin de l'appui du parti au pouvoir au Pays basque pour se maintenir, donnant donc un levier de négociation important), ELA, LAB, mais aussi la plupart des sections basques des syndicats espagnols ont déclenché une série de grèves en 2023.
La grève en vient donc à représenter un trait distinctif du syndicalisme basque. Plus qu'un outil de dernier recours dans une négociation, elle est utilisée pour forcer l'ouverture d'un dialogue pour créer un espace de relations du travail distinct de celui que cherchent à imposer l'État central, les employeurs, ou même d'autres syndicats. À cette fin, les syndicats basques sont d'ailleurs parmi les seuls en Espagne à avoir mis en place des fonds de grève (appelés « caisse de solidarité ») financés à même les cotisations des membres et leur permettant de tenir dans le temps tout en envoyant un message clair au patronat [2].
Il s'agit bien là de la création d'un « territoire syndical » construit par les travailleur·euses elles et eux-mêmes, en dépit des contraintes néolibérales. À bien des égards, des parallèles peuvent être établis avec la trajectoire historique du syndicalisme québécois : une combativité assez unique par rapport à ses voisins, un engagement dans un projet de société distinct de celui de l'État central et un recours au rapport de force des travailleur·euses afin de construire des espaces de négociation tant dans le secteur public que dans le secteur privé. Autant dire que nous avons intérêt, des deux côtés de l'Atlantique, à suivre ce que les autres font, mais aussi à les appuyer et à s'inspirer mutuellement.
[1] Pour un récit détaillé de ce conflit, voir Gessamí Forner, La huelga de H&M, un espejo donde mirarse, Fundación Manu Robles-Arangiz, 2021. En ligne : mrafundazioa.eus/es/centro-de-documentacion/izan-ta-esan/la-huelga-de-h-m-un-espejo-donde-mirarse
[2] À ce sujet, voir Ignacio Messina et Jon Las Heras, « Union strategies in conflict : A comparative study of strike fund institutionalisation and infrastructural resources », British Journal of Industrial Relations, 2024. En ligne : onlinelibrary.wiley.com/doi/10.1111/bjir.12824
La recherche pour la rédaction de cet article a été en partie permise par une subvention du ministère des Relations internationales et de la Francophonie dans le cadre de l'Accord de coopération Québec-Pays basque.
Illustration : Elisabeth Doyon
Écrire l’histoire de la marge au centre... ensemble
« Aucune femme noire écrivaine dans cette culture ne peut “trop écrire”. En effet, aucune femme écrivaine ne peut “trop écrire”. Aucune femme n'a suffisamment écrit. » — bell hooks
Lorsque le magazine l'Actualité a publié son palmarès des 100 personnalités les plus influentes du Québec pour l'année 2024 en avril dernier, j'ai eu l'impression de vivre un énième jour de la marmotte. Parmi celles et ceux « qui façonne[nt] le Québec d'aujourd'hui et prépare[nt] celui de demain », on retrouvait 34 femmes pour 67 hommes, 75 personnalités de plus de 50 ans et près de 90 % de personnes blanches [1]. Aucune personne Noire ne figurait dans la fameuse liste. Celle-ci a été constituée sur la base de trois critères : le pouvoir de l'institution, le charisme et la personnalité, et la volonté de changer les choses.
Si plusieurs ont nommé l'éléphant dans la pièce, soit le manque cruel de diversité et de représentation dans un processus qui se voulait somme toute « subjectif », d'autres ont souligné que les réactions vives que le palmarès a suscitées relèvent plutôt de l'œuf ou la poule. Comme l'a habilement expliqué la stagiaire postdoctorale en études féministes et cinématographiques Anne-Sophie Gravel dans une récente chronique pour Pivot, « le palmarès de l'Actualité, qui s'annonce au départ comme un simple “cliché (non retouché) du moment”, ne serait-il pas devenu incidemment à son tour un important… vecteur d'influence ? Présente-t-il un portrait réel ou ne participerait-il pas plutôt à créer une réalité ? »
Nous avons déjà eu cette discussion à maintes reprises au Québec. Ce n'est pas la première (ni la dernière) fois qu'il y a indignation face à celles et ceux que l'on choisit – oui, parce que c'est un choix – « d'oublier » parmi les figures marquantes qui écrivent l'Histoire de cette province. J'y vois là un refus de se décentrer, de reconnaître l'apport de nombre d'entre nous, nobles « invisibles des marges », notamment chez les femmes Noires et autres figures révolutionnaires œuvrant loin des projecteurs. Ceci dit, je dois admettre que ce qui est plus affligeant, c'est qu'au sein même des communautés minorisées, il arrive malheureusement que ces dynamiques d'effacement se reproduisent.
« L'universel » contre les « récits de niche »
En 1998, dans le cadre de l'émission Uncensored, l'écrivaine nobélisée Toni Morrison a répondu de façon incisive à la journaliste australienne Jana Wendt qui lui avait candidement demandé à quel moment elle commencerait à écrire à propos des personnes blanches dans ses romans de « manière substantielle », l'écrivaine ayant fait le choix de centrer des personnes Noires dans ses écrits, à l'abri le plus possible du white gaze.
« Vous ne comprenez pas à quel point cette question est profondément raciste, le pouvez-vous ? » lui rétorqua Morrison. « Jamais vous ne demanderiez à un auteur blanc, à quel moment commencerait-il à écrire à propos des personnes Noires. Votre question en elle-même provient d'un positionnement où vous êtes au centre. Il vous est inconcevable de saisir que là où je me situe est l'universel. »
Ces réflexions à propos de la marge et du centre, de l'universel et des « récits de niches » s'inscrivent dans des processus de marginalisation plus larges qui n'ont rien de nouveau. Ironiquement, ils rappellent plusieurs commentaires dégradants d'une autre époque à propos de la place des femmes en journalisme au Québec, perçues comme n'étant capables d'aborder que des « sujets de femmes ». Des magazines québécois comme le défunt La Vie en rose, Châtelaine ou encore des émissions cultes du tournant de la Révolution tranquille comme Femmes d'aujourd'hui n'ont pas toujours eu bonne presse.
En outre, dans Feminist Theory : From Margin to Center (1984), l'intellectuelle afro-américaine bell hooks décortique et complexifie déjà la notion de sororité en mettant en lumière la manière dont les féministes blanches ont trop souvent exclu les femmes Noires de leurs luttes, analyses, et priorités politiques. De même, à propos de son film Ouvrir la voix, un documentaire qui donne la parole à des femmes Noires en Europe francophone, la cinéaste Amandine Gay s'est exprimée à de multiples reprises sur les barrières qu'elle a rencontrées pour financer la production de son long métrage, bien que de nombreuses femmes Noires souhaitaient y participer. Considéré par une certaine frange de l'industrie cinématographique comme un « film de niche » ne pouvant pas intéresser « le grand public », Ouvrir la voix a pourtant rassemblé les foules et délié les langues tant en Europe qu'au Québec en plus de rafler les honneurs, comme le Prix du public des Rencontres internationales du documentaire de Montréal (RIDM) en 2017. Dans une démarche analogue, Le Mythe de la femme noire de la réalisatrice Ayana O'Shun, sorti en salle au Québec en 2022 et ayant bénéficié d'un beau rayonnement, dénonce également les stéréotypes et caricatures dégradantes en donnant la parole aux premières concernées, femmes Noires de renom basées dans la belle province.
C'est bien la preuve que lorsque l'on parle de son centre, ce que l'on exprime peut toucher l'humanité et les sensibilités de n'importe quel être humain. Tout comme lorsque l'on travaille du cœur plutôt qu'à partir de son égo, notre place et notre pertinence ne pourront jamais nous être dérobées. Il est donc fort particulier de croire que les lectures que font les femmes et les féministes, particulièrement celles en contexte de minorisation, ne peuvent pas nous offrir un éclairage sur le monde dans ses multiples recoins, facettes et dimensions, et ce, au bénéfice de tous·tes et chacun·e. On peut parler de tout avec un angle féministe. Rappelons par ailleurs ces mots du manifeste de 1977 du Collectif Combahee River composé de féministes Noires et lesbiennes étatsuniennes, qui parlaient d'intersectionnalité sans faire usage de ce terme : « si les femmes Noires étaient libres, toutes les autres personnes seraient libres aussi, car notre liberté implique la destruction de tous les systèmes d'oppression. »
Compétition et exclusion
Malheureusement, le désir d'être « inclus » dans des espaces majoritaires blancs, trop souvent à n'importe quel prix, peut encourager des dynamiques de compétition pouvant mener à l'exclusion de nos aînées, de nos contemporaines et de notre relève. En 1979, Toni Morisson exprimait sa vive inquiétude dans Cinderella's Stepsisters, un discours poignant nous appelant à ne jamais oublier la fonction première de la liberté, soit qu'on l'acquiert pour libérer quelqu'un d'autre que soi : « La violence que commettent les femmes entre elles – violence professionnelle, de compétition, la violence émotionnelle – m'inquiète. Je m'inquiète de voir des femmes prêtes à en soumettre d'autres à l'esclavage. » De même, la dramaturge, écrivaine et journaliste Zora Neale Hurston a notamment popularisé l'adage voulant que « all your skinfolk ain't your kinfolk », une manière de dire que ce n'est pas parce qu'une personne partage la même couleur de peau que soi que cela signifie qu'elle sera notre alliée naturelle.
S'il importe et est nécessaire de citer nos prédécesseures d'ici et d'ailleurs, de reconnaître leur legs ayant traversé l'espace-temps, je ressens toujours un profond agacement face à l'aisance (et la lâcheté) de certain·es à ne citer que des écrivaines décédées ou étrangères, tout en refusant – car oui, il s'agit aussi d'un refus – de « nommer le nom » de femmes Noires du Québec, vivantes, qu'elles peuvent même connaître personnellement. La liste des Toni Morisson, Audre Lorde, bell hooks et Maya Angelou des temps modernes est excessivement longue au Québec : Alexandra Pierre, Jade Almeida, Marlihan Lopez, Tarah Paul ou Ariane K. Métellus, pour ne nommer que celles-là. S'y ajoutent plusieurs autres héroïnes de l'ombre avec lesquelles nous avons le privilège de partager la même époque.
S'il peut toujours y avoir des désaccords stratégiques, politiques, voire personnels entre femmes et féministes Noires, ces désaccords sont nécessaires et illustrent la richesse et la pluralité de ce pan du mouvement. Mais j'estime qu'il est crucial d'être solidaire de nos contemporaines, car si la vie des Noir·es compte, elle doit compter véritablement, y compris à l'échelle locale. Exister uniquement dans le contexte de la mort tragique et médiatisée de l'un·e des nôtres n'est pas un projet de société viable à long terme. Comme l'a déjà dit la syndicaliste américaine Mother Jones « Mourn the dead, fight like hell for the living. »
Porte-parolat et solidarités
Tout comme l'ont exprimé le philosophe américain Olúfémi O. Tàíwò ou encore le journaliste américain Chris Hedges, il est fort dangereux d'ériger des individus – même s'ils ont des valeurs progressistes, et même s'ils appartiennent aussi à des groupes minorisés – comme seul·es et uniques porte-paroles iconiques de mobilisations collectives. Être en posture de privilège et être marginalisé·e ne sont pas deux choses mutuellement exclusives. Ainsi, cette façon dont la professionnalisation des luttes féministes et antiracistes, au Québec et au-delà, « centralise les marges tout en marginalisant le centre » comme l'explique avec justesse Khaoula Zoghlami, nous rappelle que la réflexivité et l'introspection sont des devoirs et des responsabilités qui incombent à tout être humain, même aux personnes dites marginalisées, et surtout si elles bénéficient d'un rayonnement public.
Je m'attends à être exclue du projet politique de celles et ceux qui veulent nous dominer. Par contre, je suis déçue lorsque ces manœuvres d'exclusion sont reproduites envers et de la part de femmes qui me ressemblent parce qu'elles veulent garder leur siège comme seule et unique représentante des « sans voix » à des tables qui n'ont jamais été construites et pensées par et pour nous. Ainsi, à qui se destine notre labeur dans son objectif le plus pur ? Est-ce que l'on soutient véritablement les gens – notamment les femmes Noires, et surtout, à l'abri des regards – que l'on dit défendre ad nauseam sur toutes les tribunes lorsque nous nous retrouvons face à elles, celles qui incarnent matériellement, réellement et concrètement de ce que l'on a toujours dit espérer voir ? Quelle est la marge et quel est le centre qui provoque notre indignation face à des palmarès comme celui de l'Actualité ? On veut être influent·e, certes, mais pour quoi, comment et surtout pour qui ?
[1] Léa Martin pour 24 heures. « 100 personnes les plus influentes du Québec : un palmarès d'hommes blancs de plus de 50 ans ». En ligne : www.24heures.ca/2024/04/03/palmares-des-100-personnes-les-plus-influentes-du-quebec-de-lactualite-trop-de-vieux-hommes-blancs-nommes
Tour d’horizon sur les communs
Depuis quelques années, le terme « commun » émerge de plus en plus dans les sphères associatives, militantes et politiques pour désigner un type particulier d'organisation sociale qui suscite l'inspiration et qui propose un rapport différent au politique, au travail et à l'écologie.
Vous trouverez dans ce mini-dossier un texte posant les bases de ce que sont les communs. Puis, nous discuterons de ce concept à la lumière de différentes perspectives : décoloniales, féministes et écologiques. Pour terminer, nous nous pencherons sur les communs numériques et la menace de leur récupération par les secteurs privés et publics.
Si les communs sont habituellement présentés de manière théorique et bien trop souvent par des hommes, ce mini-dossier a pour ambition d'amplifier la voix des femmes et des personnes qui les font vivre au quotidien.
Nous espérons que la lecture de ces textes contribuera à nourrir vos réflexions et à transformer vos pratiques. Nous remercions d'ailleurs les membres du Collectif de recherche sur les initiatives, transformations et institutions des communs (CRITIC) et de l'organisme Projet collectif qui se sont jointes à l'expérience.
Des communs qui s’ignorent
Véritables bêtes sociales, les êtres humains créent des collectifs autour d'objectifs communs. Ils s'organisent et collaborent tant pour assurer leur survie que par plaisir. Ces projets prennent des formes diverses et sont présents partout !
Ils peuvent rester à l'état d'initiative citoyenne, où le partage et l'implication ne requièrent pas la création d'une structure juridiquement constituée. Ils peuvent aussi entretenir des liens ténus avec le secteur public, se définir comme appartenant au secteur de l'économie sociale et solidaire à titre d'OBNL ou de coop, ou encore se dissocier totalement des logiques marchandes pour prioriser le partage. À titre d'exemples, pensons à la défense d'une friche à Montréal, l'élaboration d'un écovillage dans le Bas-du-Fleuve ou à un rassemblement de parents qui proposent à leurs enfants une pédagogie alternative. Autant de possibilités qui, nonobstant leur nature ou leur forme, ont en commun les aspects suivants : une ressource, tangible ou intangible (objet-lien) ; une communauté mobilisée autour de l'utilisation de cet objet-lien ; une gouvernance partagée par et pour les utilisatrices et les utilisateurs. Ces aspects sont au cœur de ce que les chercheuses et chercheurs nomment les « communs ».
Bien qu'ayant toujours existé, les communs gagnent en popularité dans les sphères universitaires. On doit notamment cette reconnaissance à Elinor Ostrom, première femme à recevoir le prix Nobel d'économie en 2009 pour ses travaux sur la gouvernance économique des biens communs. La recherche a ensuite documenté les communs et leur pouvoir transformateur au niveau social, économique, environnemental ou politique. Pourtant, la plupart de ces communs s'ignorent et ne se définissent pas comme tels. C'est un enjeu que nous devons aborder collectivement si nous souhaitons mailler avec leur potentiel de transformation socioécologique.
Définir les communs
Préoccupé par ces questions, le CRITIC (Collectif de Recherche sur les Initiatives, Transformations et Institutions des Communs), auquel nous appartenons, propose cette définition.
Les communs sont des ensembles de pratiques sociales ancrés dans des collectivités autodéterminées et des formes de communalisation. Ils répondent à différents besoins et aspirations à travers des valeurs de partage, de soin, de participation, d'inclusion, de soutenabilité et de convivialité. Promouvant le droit d'usage et le devoir de responsabilité, les communs préfigurent une alternative à la propriété privée et constituent un processus d'apprentissage collectif.
Les communs permettent d'envisager une manière plus équitable et inclusive de décider et de gérer ensemble différents biens et services qui ne sont ni publics ni privés. Ils tendent vers une plus grande équité des chances, vers le respect de l'environnement et des autres.
Ils évoluent dans le temps et présentent tous des spécificités qui leur sont propres. À maturité, leurs membres, que nous nommerons commoneuses et commoneurs, seront en mesure d'établir un consensus autour de l'utilisation d'un langage commun ; d'instaurer une charte (officielle ou non) qui balise le fonctionnement ; de proposer des pratiques équitables de prise de parole pour assurer des dynamiques de groupe qui soient empreintes de respect. De plus, les communs prennent soin du collectif en nourrissant la qualité des liens, en préservant l'objet-lien et en encourageant l'implication. Ainsi, au sein d'un jardin collectif, les commoneuses et commoneurs impliqué·es mettront en place des règles pour travailler harmonieusement et prendre soin de la terre, des légumes qui y poussent et des êtres impliqués. Ensemble, iels instaurent des mécanismes pour éviter, par exemple, de surarroser le jardin ou déterminent les modes de partage des récoltes pour répondre aux besoins du groupe. Les façons d'organiser ce commun seront différentes d'un jardin collectif à l'autre, mais il s'agit là d'un bien partagé qui n'est ni public ni privé. C'est un commun.
Même s'ils sont nombreux au Québec, les communs ne se reconnaissent pas entre eux et ne sont pas non plus reconnus par l'État. Ils peinent donc à se rallier pour faire valoir leurs préoccupations et leurs aspirations dans l'espace public. Il existe bien sûr des ralliements de communs autour d'objet-liens identiques, car c'est bien là leur point d'émergence. Pourtant un ralliement de l'ensemble des communs de toutes origines semble absent. Une meilleure reconnaissance faciliterait le partage de connaissances, tout en renforçant la capacité à agir comme un acteur collectif. Plusieurs défis limitent la capacité des communs à s'identifier comme une forme organisationnelle distincte, par exemple la diversité des formes juridiques qui caractérise ce milieu, la difficulté qu'ont parfois les communs à se démarquer des domaines public et privé, ainsi que les urgences qui encouragent un repli sur les enjeux internes de chaque groupe, au détriment de l'action collective et de la concertation.
Certains communs, par manque de temps ou de connaissance des autres communs, entrent parfois sans le savoir ni le vouloir en compétition pour des questions d'usages ou de financements. En s'unissant, ils pourraient, au contraire, créer des espaces vivants et transformateurs. Par exemple, une friche urbaine est à la fois un lieu au fort potentiel de valorisation des biodiversités urbaines et à la fois un lieu où pourrait émerger de l'agriculture urbaine ou un quartier résidentiel. Ainsi, rallier ces communs pourrait s'inscrire dans une vision urbanistique collective et solidaire.
Face à cela, un certain nombre de pistes méritent notre attention : la constitution d'une « convergence des communs » pourrait constituer un objectif à moyen terme. Si les ressources sont trop limitées dans l'immédiat, une participation à des instances déjà existantes, par exemple Remix the Common, Projet , (à Montréal) ou le CRITIC, est une autre avenue à envisager. Dans tous les cas, la multiplication des espaces d'échange et de partage repose d'abord sur la capacité des communs à se reconnaître comme tels et à identifier leurs semblables.
« Ne doutez jamais qu'un petit groupe de personnes bien informées et impliquées puisse changer le monde, en fait, ce n'est jamais que comme cela que le monde a changé. »
— Margaret Mead, anthropologue (1901-1978)
Christelle Fournier est membre du CRITIC (Collectif de Recherche sur les Initiatives, Transformations et Institutions des Communs).

Une introduction féministe aux communs
La pratique du « commoning », telle que définie par Dardot, Laval et Giardini, n'est pas une fin en soi, mais est constituée d'actions de création et de partage qui forment une communauté.
Maria Mies et Veronika Bennholdt-Thomsen soulignent que la production de communs exige d'abord une transformation profonde de la vie quotidienne, y compris des relations patriarcales, afin de recombiner ce que la division sociale du travail dans le capitalisme a séparé :
« Les façons dont le travail de subsistance des femmes et la contribution des communs à la survie des populations locales sont rendus invisibles par leur idéalisation ne sont pas seulement similaires, mais ont également des racines communes. D'une certaine manière, les femmes sont traitées comme des communs et les communs sont traités comme des femmes [1]. »
Silvia Federici a montré que les femmes de différents pays et cultures sont souvent les principales défenseuses des communs, qu'il s'agisse d'agriculture vivrière, de formes d'organisation collective, de cuisines communes, d'associations solidaires de crédit autogérées, de la replantation des forêts et des banques de semences, ou encore des luttes contre l'exploitation minière, autant d'initiatives qui résistent aux logiques d'accumulation capitaliste et qui créent des activités auto-organisées autour des communs. Les femmes, en tant que premières pourvoyeuses du travail reproductif, ont toujours dépendu de l'accès aux ressources naturelles communales. Elles sont donc à la fois les plus pénalisées par la privatisation de ces ressources, et les plus engagées dans leur défense. Les communs féministes ne sont pas seulement de nouvelles formes horizontales de socialité, ils sont aussi un moyen de subsistance. À cet égard, Federici souligne la nature féministe des communs par la mise en relation des activités reproductives concernant les activités quotidiennes qui produisent la vie des gens.
Effectivement, une longue histoire relie les femmes aux communs. Cette affirmation est confirmée par plusieurs chercheur·es ayant étudié les modes d'habitation des femmes. Mux⚠️ <a data-bubgy6hu3cikjdnu9oycje="{"name": "OEBPS/Ababord101-ePub.xhtml", "frag": "_idTextAnchor078"}" href='javascript:void(0)' style="hyphenate-character: "-" !important;">í, dans Mujeres, casas y ciudades, dépeint l'histoire de l'habitat collectif des femmes, à partir des béguinages, ces communautés féminines laïques où les femmes vivaient et travaillaient ensemble, accomplissant des tâches liées aux soins de la communauté, notamment auprès des membres malades, des personnes âgées, et des enfants. Cette analyse fait écho à ce que suggère Daphne Spain, qui montre comment les femmes s'organisent pour répondre communément à leurs besoins et construire une présence politique dans les espaces publics.
Le lien entre les femmes et les communs n'est pas seulement une question de philosophie féministe ou d'économie politique, car ce sont les femmes qui prennent en charge le bien-être d'une communauté, tant en en matière de relations que de travail matériel, comme le nettoyage ou l'organisation, non sans conflits. Dans sa contribution à l'ouvrage A Feminist Urban Theory for Our Time, Katsikana décrit comment, dans les groupes mixtes d'un mouvement populaire, les personnes féminisées (femmes et personnes queer) héritent des tâches domestiques, car elles prêtent attention à ces aspects de la vie commune, sont plus rapides et possèdent l'expérience et les compétences liées à ce travail. Elle observe également que les hommes trouvent souvent des excuses pour conserver leurs fonctions sur des questions « plus importantes » telles que l'organisation politique et les débats publics.
Dans ce contexte, les pratiques du care elles-mêmes peuvent être à la fois libératrices et oppressives. À ce titre, l'expérience vécue au sein de l'organisation spatiale des villes transforme les relations sociales entre les habitant·es et peut contribuer à des formations sociales particulières. Des expériences récentes comme l'initiative Lucha y Siesta à Rome ou l'espace féministe Las Pioneras à Montevideo sont des exemples importants. Créer une ressource commune féministe signifie réfléchir à ce que les femmes veulent, à ce dont elles ont besoin dans leur vie quotidienne, et à la manière de faciliter la réflexion sur leur condition sexospécifique. Cela implique qu'un groupe de femmes agissent ensemble sur la base de leurs désirs et de leurs besoins, et se réunissent pour trouver des solutions à leurs problèmes, améliorer leur vie quotidienne et réfléchir ensemble aux racines de la discrimination et du patriarcat.
C'est grâce à ces activités que les femmes contribuent à des villes qui reflètent la culture, les réseaux, les besoins et les droits des féministes. Cela se fait activement par la coproduction de connaissances ancrées dans la pratique et l'utilisation de différents savoirs pour orienter la pratique. La « mise en commun » des moyens matériels de reproduction est le principal mécanisme par lequel un intérêt collectif et des liens mutuels sont créés.
« Dans l'idéal, tous les communs seraient féministes. Mais les données empiriques nous montrent que ce n'est pas le cas, et que les valeurs et pratiques féministes sont rarement pensées ou mises en œuvre dans les initiatives de communs mixtes [2]. »
Ainsi, si les commoners souhaitent être fidèles à leurs valeurs, il est important de poser des questions difficiles sur leurs pratiques. Le fait qu'une communauté soit organisée comme un commun ne signifie pas automatiquement qu'il n'y a plus de hiérarchies. La question est de savoir comment les commoners gèrent ces hiérarchies et ce qu'ils font pour s'en affranchir. Il est souvent très révélateur de se demander qui s'occupe du nettoyage, du soin des autres et de l'environnement.
En outre, il est également important que les chercheur·es posent ces questions à l'égard des expériences des communs qu'iels étudient, et qu'iels fassent une analyse intersectionnelle féministe des communs. Sans remise en question de certaines pratiques et modes d'organisation, les expériences des communs risquent de reproduire certaines formes d'inégalité et d'oppression.
[1] Mies, M., & Bennholdt-Thomsen, V., « Defending, Reclaiming and Reinventing the Commons », Canadian Journal of Development Studies, vol. 22, n°4, 2001, 997–1023.
[2] Levy, C., Alberio, M & Plachesi, R., « Les communs urbains comme concept de participation territoriale et citoyenneté urbaine : deux études de cas à Bologne, en Italie », Organisations et Territoires, vol. 33, n°1, 2024.
Charmain Levy est professeure titulaire, Département des sciences sociales, UQO et membre du Critic et du Réqef.
Chiara Belingard est professeure adjointe - Université de Rome « La Sapienza » et LAPEI, Université de Florence.
Photo : Place des Pionnières à Montevideo en novembre 2022 lors de la journée commémorant l_élimination de la violence contre les femmes (Crédit : Charmain Levy)

Comment les GAFAM alimentent la machine algorithmique du génocide

Cet article a été publié en arabe le 5 septembre 2025 dans la revue Sifer. La traduction par le logiciel DeepSeek a été retouchée par l’équipe de révision des NCS.
En novembre 2023, Huda Hijazi, une mère de famille du sud du Liban, cherchait à mettre ses filles, Rimas, 14 ans, Taline, 12 ans, et Liana, 10 ans, à l’abri des bombardements de l’armée israélienne (Israel Defense Forces, IDF) dans leur quartier, alors que les drones de surveillance israéliens dominaient l’espace. Ce soir-là, selon un rapport de l’agence Associated Press, les parents ont demandé à leurs enfants de jouer devant la maison afin que les drones puissent les filmer et constater que la voiture qui allait les prendre transportait des civils. Sur la route, la vidéo d’une des caméras de surveillance d’un magasin montre madame Hijazi qui s’arrête et sort de la voiture avec l’une de ses filles pour s’approvisionner en bouteilles d’eau potable, avant de poursuivre son chemin. Elle est sous la surveillance constante des drones de l’IDF, qui la prennent pour cible quelques minutes plus tard à environ 1,7 km de là. Le lendemain, alors que l’armée israélienne annonçait avoir bombardé 450 cibles présumées membres du Hamas, l’agence Associated Press révélait que certaines des images utilisées provenaient de la route empruntée par Huda Hijazi et ses filles, bombardées quelques minutes après avoir quitté le centre de distribution d’eau.
Qui a pris la décision de tuer Huda, Rimas, Taline et Liana ce soir-là ? Cette question restera sans réponse. Mais que leur meurtre découle d’une décision prise par un logiciel de ciblage automatisé ou par un être humain, cela ne change en rien le résultat. Une machine à tueries de masses de nature hybride est à l’origine de toutes les opérations meurtrières menées par Israël. Une intelligence humaine faisant appel à des connaissances hautement qualifiées est intégrée aux bases de données et aux algorithmes des logiciels d’intelligence artificielle les plus avancés, qui sont eux-mêmes sans cesse améliorés par les capacités quasi illimitées des services de conseil et d’ingénierie des Google, Microsoft, Meta et Apple. À cela s’ajoute toute une série d’équipements meurtriers parmi les plus puissants et les plus précis jamais produits par l’humanité. Lorsqu’un drone israélien cible des individus ou des infrastructures à Gaza ou au Liban, comme dans le cas de Huda, Rimas, Taline et Liana, cette action sur le terrain est le fruit d’une coopération directe entre ces trois éléments, ce qui met en lumière la complexité des conflits dans cette région.
Les entreprises de haute technologie sont ainsi devenues un facteur clé dans la mise en œuvre des opérations meurtrières israéliennes, comme le démontrent la guerre d’extermination contre Gaza et la guerre contre le Liban. La plupart de ces entreprises entretiennent des relations de coopération, des contrats de prestation de services et des partenariats stratégiques avec l’armée israélienne ; elles jouent un rôle de premier plan dans l’amélioration quotidienne de l’efficacité opérationnelle de cette dernière. Les GAFAM, Google, Apple, Facebook/Meta, Amazon et Microsoft, constituent le groupe le plus puissant sur le marché mondial des services numériques et le facteur le plus déterminant de la capacité opérationnelle de l’armée israélienne.
Google, Amazon et le projet Nimbus
Lancé en 2021, le projet Nimbus, d’un montant d’environ 1,2 milliard de dollars, a établi une coopération directe entre le ministère israélien des Finances et les sociétés Google et Amazon en matière de services infonuagiques, de traitement de données et d’élaboration d’applications spécifiques. En 2024, un rapport de la revue étatsunienne The Intercept a rendue publique une liste détaillée des organismes israéliens utilisateurs des services du projet Nimbus. Cette liste comprend les deux plus grandes entreprises industrielles israéliennes, Rafael et l’Industrie aéronautique israélienne (IAI), toutes deux détenues par l’État, ainsi que l’armée et divers services de sécurité et unités spécialisées. L’unité 8200 figure en tête de cette liste ; suivent l’unité chargée de l’expansion des colonies illégales en Cisjordanie, la Banque d’Israël et l’Autorité aéroportuaire.
Le détail des services fournis par le projet est toutefois resté secret pendant des années, jusqu’à ce que The Intercept examine des brochures destinées à la formation des utilisateurs. La revue a alors révélé que les institutions gouvernementales israéliennes, en particulier l’armée et les services de sécurité, avaient accès à l’ensemble des services d’apprentissage automatique et d’intelligence artificielle sur la plateforme infonuagique de Google. Cette situation permet à Israël de maximiser ses capacités en matière de reconnaissance faciale, de classification automatique des images, de suivi des personnes, ainsi que de prévision et de classification des émotions humaines à partir de l’analyse d’images, de sons et d’écrits.
Le projet Nimbus a permis de remodeler le bras automatisé de l’armée israélienne et d’augmenter ainsi sa capacité de destruction grâce à l’amélioration du traitement instantané des images capturées par les drones. En outre, ces derniers ont été connectés à d’autres systèmes informatiques, dont ceux liés à la localisation géographique des téléphones portables et à ceux qui décident du choix des cibles. Le 10 juillet 2024, Rachel Dembinski, commandante de l’unité informatique et des systèmes d’information (Mamran) responsables du traitement des données pour l’ensemble des forces militaires israéliennes, a révélé qu’elle utilisait également les services de Google, d’Amazon et d’Azure de Microsoft. Elle a justifié cette décision par la forte pression qu’exerce la guerre à Gaza et par l’incapacité des plateformes de l’armée israélienne à traiter le flux d’informations provenant du terrain, ce qui pourrait entraver les efforts opérationnels de l’armée. Selon Dembinski, l’avantage « le plus important » offert par ces entreprises réside dans le fait qu’elles mettent à la disposition de l’armée d’énormes capacités de stockage de données et de techniques d’analyse basées sur l’intelligence artificielle. Cela confère à l’IDF une « très grande efficacité opérationnelle » lui permettant de surveiller, d’identifier et de neutraliser tous les habitants de la bande de Gaza à tout moment. Dans une explication détaillée du déroulement des opérations, l’une des sources du magazine israélien +972 explique soumettre des demandes de données par l’entremise du système AWS connecté à un écran spécial dans son bureau, à côté de l’écran connecté aux systèmes opérationnels de l’armée. Il convient de noter que, selon le projet Nimbus, Google et Amazon ont créé des centres de données comprenant des milliers de serveurs sur les territoires sous contrôle israélien. Ces centres sont exclusivement soumis aux lois israéliennes et exemptés de toute responsabilité, ce qui garantit à l’armée le droit d’accéder aux informations dont elle a besoin pour ses opérations sans risquer d’être poursuivie en justice.
Microsoft et les drones israéliens
Microsoft, de son côté, entretient une relation de travail solide avec l’armée israélienne, son deuxième plus gros client militaire après l’armée américaine. En 2021, elle a décroché un contrat d’une valeur de 133 millions de dollars. Ce contrat comprend la distribution de 635 abonnements individuels à diverses unités de l’armée israélienne, notamment les unités Mamran et 8200. Selon une analyse des publications internes de Microsoft menée par l’agence Associated Press, l’armée israélienne a utilisé les services d’intelligence artificielle de Microsoft et d’OpenAI environ 200 fois en mars 2024, ce qui représente une augmentation significative par rapport à la semaine précédant l’attaque du 7 octobre 2023. Le volume total de données stockées sur les serveurs de Microsoft a également doublé pour atteindre environ 13,6 pétaoctets, soit 350 fois la capacité de stockage nécessaire pour stocker tous les livres de la bibliothèque du Congrès américain. Le logiciel Azure soutient les capacités opérationnelles de l’armée israélienne, notamment celles de l’unité 8200, en fournissant des services de stockage et de traitement des données relatives aux appels téléphoniques, aux SMS et aux messages vocaux. Cela permet de traiter ces données à une vitesse maximale et de les croiser avec les données disponibles dans d’autres logiciels militaires. Soulignant l’importance stratégique de la relation avec Microsoft, une enquête menée par le Guardian a révélé que le logiciel Azure permettait à l’unité 8200 de surveiller et d’analyser environ un million d’appels par heure. Selon le même rapport, la quantité de données stockées pour le compte d’Israël sur les serveurs de l’entreprise aux Pays-Bas et en Irlande équivaut à 200 millions d’heures d’enregistrement.
Une automatisation des « erreurs »
L’objectif de l’IDF consistait à placer les Palestiniens et les Palestiniennes de Gaza et de Cisjordanie sous une surveillance totale et continue. Un militaire interrogé par l’agence Associated Press raconte un incident qui illustre les erreurs « commises » par les logiciels Microsoft. Le programme a classé un millier d’étudiantes et étudiants palestiniens comme éléments militaires parce que leurs noms figuraient dans un fichier Excel présentant les résultats finaux d’un examen Selon la même source, le logiciel s’est basé sur le terme « final » pour faire des étudiants des cibles légitimes. « Si on ne l’avait pas remarqué, ces étudiants auraient tous été des cibles », a-t-il affirmé. Par ailleurs, ce qui frappe dans les propos des porte-parole israéliens, y compris ceux qui s’expriment de manière critique, c’est la déshumanisation des cibles, les Palestiniens et Palestiniennes. Dans un autre rapport publié par le magazine israélien +972, plusieurs membres des forces israéliennes évoquent une marge d’erreur acceptable de 15 à 20 victimes pour chaque membre du Hamas localisé, quel que soit son grade. Ces éléments indiquent qu’au début de la guerre contre Gaza, les Israéliens disposaient d’une base de données contenant plus de 35 000 noms de Gazaoui·e·s préalablement considérés comme des cibles légitimes.
Entre octobre 2023 et juin 2024, Microsoft a consacré environ 19 000 heures à aider et à conseiller ses clients. Depuis 2014, elle investit beaucoup dans les jeunes pousses technologiques en Israël. Par exemple, elle a investi environ 74 millions de dollars dans la société de sécurité israélienne AnyVision. Cette compagnie fournit des services de surveillance assistés par l’intelligence artificielle aux gouvernements et aux agences de sécurité de différents pays du monde. Elle s’appuie sur son expérience avec les Palestiniens pour prouver la précision de ses services. Elle a dû annuler son investissement à cause de la forte pression internationale. Microsoft est liée par contrat au service pénitentiaire israélien et à Elbit Systems, une entreprise militaire qui fabrique une grande partie des drones de l’armée israélienne. Cette dernière mène des opérations meurtrières tous les jours à Gaza et au Liban. Microsoft fournit au système de simulation de l’IDF des services infonuagiques et aide ainsi à former les membres de l’armée à l’utiliser. Azure permet aussi de traiter plus rapidement les images prises par les drones, ce qui rend le système plus efficace. Des unités militaires utilisent aussi l’intelligence artificielle générative pour améliorer la traduction instantanée des conversations et des données audio ainsi que pour créer du matériel de propagande militaire.
Meta : l’algorithme au service de la propagande génocidaire
Une étude de l’organisation libanaise SMEX a examiné environ 4 500 annonces stockées dans la bibliothèque numérique de Meta. Elle a révélé que Meta fait activement la promotion de la propagande israélienne, y compris les campagnes publicitaires qui saluent le meurtre de Palestiniens et Palestiniennes ou celles qui encouragent la vente de terres palestiniennes à des fins de colonisation illégale. Mais le plus dangereux, c’est le système Meta, qui possède trois grandes plateformes de réseaux sociaux (Facebook, Instagram et WhatsApp), qui soutient activement Israël dans son conflit et censure systématiquement le contenu palestinien à l’échelle mondiale. Selon une étude de Human Rights Watch, sur 1050 contenus supprimés ou dont la diffusion a été limitée par Meta, un seul ne contenait pas de discours pacifique. Mais Meta soutient aussi la propagande israélienne. Par exemple, elle diffuse des annonces pour collecter des fonds et acheter des équipements comme des « trépieds » pour les tireurs embusqués (snipers) à Jabalia. L’annonce a été visible jusqu’au 17 juillet 2025. Des campagnes pour récolter de l’argent et pour aider à acheter de petits drones civils, comme les « quadcoptères » utilisés pour surveiller, tirer et larguer des bombes, ont aussi été documentées. Tous les jours, à Gaza et au Liban, surtout dans les villages du sud, ces drones modifiés par l’armée israélienne font peur à la population et larguent des explosifs dans le cadre de leurs missions Lavender qui analysent les données de WhatsApp pour identifier les utilisateurs et utilisatrices. Meta emploie aussi environ 100 personnes qui proviennent des services de sécurité israéliens pour améliorer les capacités d’intelligence artificielle.
L’idéologie de la technologie
Est-ce que cela répond à la question de savoir qui a tué Huda, Rima, Taline, Liana et des dizaines de milliers d’autres Libanais, Libanaises, Palestiniens et Palestiniennes dans le sud du Liban ? La réponse est claire. La technologie n’est pas conçue pour tuer, mais son utilisation par un meurtrier rend celui-ci plus professionnel et plus criminel. C’est ce que font les grandes entreprises technologiques avec Israël. Si Israël met en œuvre sa solution finale à la question palestinienne, ses partenaires politiques, économiques et technologiques, qui maintiennent leurs liens même après qu’il ait utilisé la famine comme arme de destruction massive, montrent qu’ils soutiennent clairement le meurtrier et son complice.
La neutralité ne peut pas être un choix. On ne peut pas se contenter de discours vides de toute compréhension critique du développement technologique et de sa relation avec l’impérialisme et le colonialisme. La technologie d’aujourd’hui sert avant tout à ce qu’Israël fasse la guerre et devienne la puissance dominante au Moyen-Orient.
L’utilisation des algorithmes par l’armée n’est pas seulement un choix économique. L’infonuagique n’est pas faite pour un usage quotidien. Elle tue des enfants, des civils et des militaires au Liban et à Gaza. Ce n’est pas le fruit d’une décision autonome de l’armée, mais celui de choix politiques. Cette technologie est un outil de massacre. C’est un élément essentiel de l’effort d’extermination mené par Israël. Ces entreprises doivent donc assumer leurs responsabilités.
Par Rabih Jamil, détenteur d’un doctorat en sociologie de l’Université de Montréal, chercheur au GIREPS
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Défendre les droits LGBTQ+ comme droits humains

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Défendre les droits LGBTQ+ comme droits humains
Diane Lamoureux, professeure émérite de l’Université Laval, membre du CA de la Ligue des droits et libertés Commençons d’abord par rappeler qu’à partir du moment où l’on considère que les droits humains sont « universels, indissociables, interdépendants et intimement liés » selon la Déclaration de Vienne de l’ONU de 1993, il est difficile de se cantonner dans une posture qui considère qu’un mouvement ne doit défendre que certains droits et ne pas tenir compte des autres. C’est pourtant ce qui s’est passé dans le mouvement féministe, alors que certaines militantes ont choisi de refuser le tournant intersectionnel, pris par la majorité des groupes, sous prétexte de se limiter à défendre les droits des femmes. Cela les a amenées à refuser certains droits à un groupe particulier de femmes (les femmes musulmanes portant le hijab) au nom d’un prétendu féminisme universaliste. Ce faisant, ces féministes, loin de défendre toutes les femmes et de pratiquer un féminisme universaliste, ont proposé une version étriquée et corporatiste du féminisme, s’enfermant dans une sorte de fémonationalisme[1]. La notion est apparue lorsque des féministes ont voulu défendre uniquement les droits des femmes (limiter le féminisme à la lutte contre les inégalités de genre) au détriment d’une lutte contre l’ensemble des inégalités sociales qui peuvent frapper les femmes. Ce faisant, ce féminisme a prêté flanc à une récupération de « l’égalité entre les hommes et les femmes » par plusieurs gouvernements néolibéraux qui l’ont utilisée comme arme islamophobe, comme c’est le cas avec le gouvernement caquiste au Québec. Certains secteurs du mouvement LGBTQ+ qui développent une conception restrictive des droits humains vont-ils prendre la même tangente ? Il est à souhaiter que ce ne soit pas le cas, d’autant plus que le mouvement LGBTQ+ constitue une coalition, par définition fragile et traversée par des tensions qui ont partiellement trait à l’interdépendance des droits. Pensons-y, L et G peuvent adopter des postures différentes face au féminisme ou vouloir valoriser des identifications cisgenres qui rendent difficile la cohabitation avec B, T et Q dans un même mouvement. La prise en compte des personnes bispirituelles (two spirits) pose la question de la place des Autochtones. Dans cette coalition se retrouvent également des personnes racisées ou des personnes vivant avec un handicap qui ne peuvent faire fi de ces sources de discrimination dans leur défense des droits LGBTQ+. Bref, si ce mouvement est le principal vecteur des luttes pour les droits LGBTQ+, il ne peut passer sous silence d’autres enjeux de droits humains. Comprendre ces fragilités internes et les travailler politiquement est important, d’autant plus que les attaques et les mesquineries administratives se multiplient contre les personnes trans. Certes, la situation qui prévaut au Québec est loin d’être aussi mauvaise que ce qui se passe chez nos voisins du sud ou dans d’autres provinces canadiennes, mais le rapport du soi-disant Comité des sages sur l’identité de genre, mis en place par le gouvernement caquiste, incite à la vigilance, les solutions proposées ne correspondant pas toujours à une approche inspirée des droits humains.Le risque du corporatisme homosexuel
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Militant-es de la Commission pinkwashing de la campagne BDS, Défilé de la Fierté de Madrid, 6 juillet 2024. Crédit : Barcex, CC BY-SA 4.0, Wikimedia Commons[/caption]
Pour en revenir à la Fierté gaie, la question palestinienne et la présence d’organisations juives sionistes LGBTQ+ dans le défilé se sont invitées comme enjeux autant en 2024 que 2025[2]. Ce n’est pas anodin. Depuis plus de deux ans, à Gaza, nous assistons en direct à un génocide[3] et la situation qui prévaut pour les populations palestiniennes habitant les territoires palestiniens occupés depuis 1967 ou vivant en Israël depuis 1948 est un régime d’apartheid[4]. Le génocide et l’apartheid sont loin d’être des entorses mineures aux droits humains puisque tous deux nient l’humanité même de certaines personnes. Être sensible à ces crimes contre l’humanité devrait aller de soi pour les personnes LGBTQ+, d’autant plus qu’iels ont dû mener des luttes importantes pour être protégé·es contre la discrimination.
Prendre position contre le génocide des Palestinien·nes à Gaza sans en tirer la conséquence d’interdire la participation d’organisations sionistes au défilé, comme l’a fait Fierté Montréal (lire cette entrevue avec Zev Saltiel), c’est prêter flanc au développement d’un corporatisme homosexuel qui finira probablement par avoir des conséquences pour toutes les composantes du mouvement LGBTQ+, sauf peut-être des hommes cisgenres et blancs, de classe sociale aisée. Car, à partir du moment où l’on dissocie les droits humains des personnes LGBTQ+ des autres droits humains, qu’est-ce qui empêche de se dissocier des luttes contre le sexisme, le racisme, le capacitisme, l’oppression ou l’exploitation ? Une telle attitude pourrait être qualifiée d’homonationalisme.
L’homonationalisme correspond à un ethnocentrisme occidental et à une dissociation entre droits humains et droits des LGBTQ+.
Homonationalisme et ethnocentrisme occidental
La notion d’homonationalisme a été développée en 2007 par Jasbir Puar, une théoricienne queer étatsunienne. Celle-ci fustigeait le « progressisme sexuel » de certains mouvements LGBTQ+ occidentaux qui attribuent aux pays musulmans une répression des mouvements LGBTQ+ et qui, pour cette raison, adoptent une attitude souvent xénophobe et, plus particulièrement, islamophobe. De plus, certains de ces mouvements prétendent que la démocratie libérale, telle qu’elle existerait en Occident, constitue le seul modèle permettant de garantir les droits des personnes LGBTQ+. L’homonationalisme correspond à un ethnocentrisme occidental et à une dissociation entre droits humains et droits des LGBTQ+. Les conséquences négatives en sont importantes. D’une part, à l’instar de ce qui se passe avec le fémonationalisme, cela permet à certains gouvernements, pas toujours très progressistes, de brandir les droits des personnes LGBTQ+ à des fins islamophobes. D’autre part, cela rend possible que certaines composantes du mouvement flirtent avec l’extrême droite, au nom de la solidarité nationale et de la défense de la Nation contre les étrangèr·es considéré·es comme barbares et homophobes. Ceci contribue à affaiblir autant le mouvement LGBTQ+ que les mouvements pour les droits humains. Le fait d’accepter un contingent ouvertement sioniste dans le défilé de la Fierté gaie participe du pinkwashing[5] que pratique Israël pour marquer son appartenance au monde occidental. Cela émousse également le caractère contestataire du mouvement LGBTQ+.Ce n’est pas en s’enfermant dans un certain corporatisme LGBTQ+ (homonationalisme) ou en cédant au pinkwashing qu’il sera possible de contrer ces attaques.Car si les personnes LGBTQ+ jouissent ici de droits humains et sont protégées de la discrimination par les chartes québécoise et canadienne, c’est d’abord et avant tout grâce aux luttes que le mouvement LGBTQ+ a menées contre l’homophobie, la lesbophobie et la transphobie, de même que contre le harcèlement policier. La montée de l’extrême droite au Québec et dans le monde fait en sorte que personne n’est à l’abri de l’intolérance, du chauvinisme, du sexisme, de l’hétérosexisme et du racisme. L’étude du Groupe de recherche et d’intervention sociale (GRIS) sur la perception de l’homosexualité et du lesbianisme dans les écoles secondaires est inquiétante à cet égard (lire cet article de ce dossier). Ce n’est pas en s’enfermant dans un certain corporatisme LGBTQ+ (homonationalisme) ou en cédant au pinkwashing qu’il sera possible de contrer ces attaques, mais en développant des liens et des actions solidaires avec d’autres mouvements qui luttent pour les droits humains et qui sont convaincus que la remise en question des droits humains de certain·es, peu importe pour quelle raison, est lourde de conséquences pour les droits de tous·tes.
[1] La notion est apparue lorsque des féministes ont voulu défendre uniquement les droits des femmes (limiter le féminisme à la lutte contre les inégalités de genre) au détriment d’une lutte contre l’ensemble des inégalités sociales qui peuvent frapper les femmes. Ce faisant, ce féminisme a prêté flanc à une récupération de « l’égalité entre les hommes et les femmes » par plusieurs gouvernements néolibéraux qui l’ont utilisée comme arme islamophobe, comme c’est le cas avec le gouvernement caquiste au Québec. [2] Signalons que Fierté Montréal refuse la présence de membres de corps policiers LGBTQ+ en uniformes dans son défilé puisque la police pratique encore du harcèlement à leur encontre. [3] Voir les analyses de la rapporteuse spéciale des Nations unies Francesca Albanese, de même que son livre Quand le monde dort (Mémoire d’encrier, 2025). [4] Voir l’avis de la Cour internationale de justice de juillet 2024, de même que les divers rapports de l’ONU sur cette question. [5] Cette expression désigne la cooptation des droits des personnes LGBTQ+ par des gouvernements ou des entreprises pour se targuer d’un appui de façade à la diversité et susciter ainsi soit l’adhésion à leurs politiques, soit l’achat de leurs produits.
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En prison, où devraient aller les personnes transgenres ?

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En prison, où devraient aller les personnes transgenres ?
Samuel Bernard, membre du Prisoner Correspondence Project, une initiative du GRIP Concordia [caption id="attachment_22299" align="alignnone" width="640"]
Crédit : Shutterstock – Prazis Images[/caption]
Le traitement réservé aux personnes transgenres en milieu carcéral ne peut que préoccuper vivement le Prisoner Correspondence Project (PCP), un collectif bénévole montréalais établi au sein du Groupe de recherche d’intérêt public du Québec (GRIP) à l’Université Concordia. Il a pour but de forger des liens entre des personnes LGBTQ+ incarcérées au Canada et aux États-Unis et des membres de la communauté LGBTQ+ en les invitant à entretenir une correspondance. Depuis 2007, le projet a permis à environ 1500 personnes détenues d’y participer et de réduire ainsi leur isolement. Plusieurs lettres sont publiées dans l’infolettre du PCP, qui soutient aussi des pétitions et appels lancés par des détenu·es, en plus d’organiser des ateliers éducatifs sur le système carcéral et le traitement des détenu·es LGBTQ+ ainsi que des campagnes de sensibilisation ou de pression politique, menées en collaboration avec d’autres groupes.
Une cible : les femmes transgenres
Les prisons sont dangereuses pour n’importe qui. La violence, qu’elle soit systémique ou interpersonnelle, les abus, les conditions de vie insécuritaires et l’isolement rendent l’incarcération extrêmement difficile à supporter. Il est essentiel de rappeler que les droits humains s’appliquent à tout le monde, quelle que soit la peine d’emprisonnement. Or, les conditions de vie des prisonnier·ères montrent que certaines personnes ne semblent pas mériter que leurs droits humains, comme le droit à la sécurité, soient respectés. Avec la montée de la transphobie dans le monde entier au cours de la dernière décennie, un groupe subit une intensification des violences et des discriminations : les femmes transgenres. Dans le cas du Québec, une directive du ministre de la Sécurité publique, publiée en juin 2025, impose désormais l’incarcération des personnes transgenres selon le « sexe anatomique », c’est-à-dire le sexe assigné à la naissance[1]. Cela touche évidemment toutes ces personnes, mais les médias et le gouvernement ont principalement discuté du cas des femmes transgenres en raison d’un discours transphobe de longue date les présentant à tort comme des personnes dangereuses ou prédatrices. Ce discours est le suivant : les femmes transgenres, qui ne sont pas de « vraies femmes » et peuvent être des hommes se faisant passer pour des transgenres, devraient être incarcérées dans des prisons pour hommes, car elles constituent une menace pour les femmes cisgenres (non transgenres). Ce point de vue est erroné à tous égards et reflète une profonde incompréhension de la réalité des personnes transgenres et de celle des prisons. Les femmes transgenres sont des femmes tout autant que les cisgenres.Le fait de placer les femmes transgenres dans des prisons pour hommes les expose à des risques accrus de violence et de violence sexuelle.Quiconque pense que des hommes pourraient se faire passer pour des femmes afin d’obtenir un avantage quelconque ne comprend pas les implications liées au fait de changer toute sa vie pour vivre en accord avec soi-même, tout le travail que cela représente, ni les dangers auxquels sont confrontées ces personnes. Si les transgenres ont toujours fait partie de la société, la récente panique morale ayant pour effet de les présenter comme un problème, et ce, sans fondement, cible cette population vulnérable. En réalité, les femmes transgenres sont exposées à des risques élevés de violence dans la société en général, risques qui ne font que s’accentuer en prison. Lorsque les gouvernements plaident en faveur de l’hébergement des prisonnier·ères transgenres en fonction de leur sexe anatomique ou de leur sexe assigné à la naissance, ils affirment que c’est pour leur propre sécurité et celle des codétenu·es. Bien que certain·es responsables politiques mal informé·es puissent réellement adhérer à ce discours, une telle mesure n’atteint pas cet objectif. L’incarcération entraîne des conditions plus dures pour les personnes transgenres, notamment sur les plans de la sécurité, de la santé et du respect de leur identité. Le fait de placer les femmes transgenres dans des prisons pour hommes les expose à des risques accrus de violence et de violence sexuelle[2]. Par exemple, ces femmes transgenres sont souvent placées en isolement « pour leur propre sécurité », de manière à les séparer des détenus qui pourraient les maltraiter. Or, dans l’ensemble de règles minima des Nations unies pour le traitement des détenu·es, ce type d’isolement carcéral est considéré (Règle Mandela no 44) comme une forme de torture au-delà de 15 jours. De nombreuses personnes qui l’ont expérimenté affirment que toute période passée en isolement est inacceptable. En plus de cette violence systémique, les femmes transgenres incarcérées dans des prisons pour hommes sont souvent la cible d’autres détenus et d’agents correctionnels ; elles sont agressées et humiliées en raison de leur identité et de leur expression de genre, et elles sont souvent incapables d’accéder à des soins liés à l’affirmation de genre, qu’ils soient médicaux ou sociaux (tels que des vêtements appropriés). En prison, les personnes transgenres sont donc traitées différemment et subissent des préjudices spécifiques en raison de leur identité de genre, une catégorie pourtant reconnue comme devant être protégée contre la discrimination au Canada. Toutefois, ce fait reste largement ignoré au sein de la classe politique.
Sécuriser vraiment les prisons pour femmes
Lorsqu’on permet aux femmes transgenres d’être incarcérées dans des prisons pour femmes, le risque de violence auquel elles sont confrontées diminue, même s’il reste plus élevé que pour les prisonnières cisgenres. Elles ne représentent pas plus une menace pour ces dernières que les autres détenues. En fait, les femmes incarcérées sont confrontées à des dangers réels et connus qui n’ont rien à voir avec les transgenres[3]. À Laval, la prison Leclerc pour femmes est connue pour ses conditions de vie insalubres, le mauvais traitement des détenues et les fouilles invasives. Cette question a été soulevée à maintes reprises, mais rien n’a changé. La situation a atteint un point tel qu’en février 2023, une ancienne détenue, Louise Henry, a intenté un recours collectif, alléguant que les détenues y étaient soumises à des traitements cruels et inusités portant atteinte à leurs droits. Il est difficile de croire que cela ne se produit que dans une seule prison. Où se situe la menace dans cette situation ? Elle ne vient pas des personnes transgenres. C’est plutôt la façon dont le gouvernement décide de gérer les prisons et son attitude générale envers les personnes incarcérées qui conduisent à la normalisation de ce type de traitements. Les prisonnier·ères sont victimes d’abus de la part du système, de la part des agent·es correctionnel·les et, parfois, de leurs codétenu·es. Leurs revendications pour que les prisons soient plus sûres n’incluent pas le transfert des femmes transgenres vers des prisons pour hommes. Rien ne prouve que cela rendrait les prisons pour femmes plus sûres. En revanche, de nombreuses preuves montrent que cela rend l’incarcération beaucoup plus dangereuse, voire mortelle, pour les femmes transgenres.[1] Cabinet du ministre de la Sécurité publique, « Nouvelle orientation sur le traitement des personnes incarcérées transgenres dans les établissements de détention du Québec », 18 juin 2025, [en ligne]. [2] Valerie Jenness, Lori Sexton et Jennifer Sumner, « Sexual victimization against transgender women in prison : Consent and coercion in context », Criminology, vol. 57, no 4, 2019, [en ligne]. [3] Lire Joane Martel, « Rien ne change pour les femmes incarcérées », Droits et libertés, vol. 43, no 1, printemps-été 2024, [en ligne].
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Enjeux LGBTQ+ : une panique morale qui se sent dans les écoles

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Enjeux LGBTQ+ : une panique morale qui se sent dans les écoles
Alexis Graindorge, Amélie Charbonneau et Olivier Vallerand, membres de l’équipe de recherche du Groupe de recherche et d’intervention sociale de Montréal (GRIS-Montréal) Depuis le début des années 2020, le mythe d’une « épidémie trans », forgé dans les milieux conservateurs, s’impose dans le débat francophone, reprenant les ressorts de la panique morale des décennies passées autour des identités gaies et lesbiennes[1]. Les débats pseudoscientifiques visant les personnes LGBTQ+ en général, et les personnes trans et non binaires en particulier, s’imposent désormais dans l’espace public, les médias, la sphère politique et l’opinion publique. En Amérique du Nord, et plus particulièrement aux États-Unis, ces discours se traduisent rapidement en décisions politiques et judiciaires restreignant les droits des personnes queers, notamment sur des questions d’accès aux toilettes publiques ou aux soins d’affirmation de genre.Le tournant des années 2020
Le contexte québécois n’échappe pas à cette tendance. De premiers discours commencent à prendre racine dans les réseaux complotistes dès 2017, mais ils n’atteignent qu’un public limité. Ce n’est qu’en 2020 que ces discours décollent dans une sorte de frénésie mêlant nationalisme, anti-immigration et anti-vaccination. Si bien qu’en 2022, 45 influenceur·ses québécois·es seront identifié·es dans un rapport de la Chaire UNESCO en prévention de la radicalisation et de l’extrémisme violents intitulé Le mouvement conspirationniste au Québec : leaders, discours et adhésion. Plusieurs exemples illustrent que l’opposition à ladite « théorie du genre » s’intensifie depuis, portée par des personnalités et des organismes pancanadiens qui prennent de plus en plus de place dans l’espace public, tels que le mouvement 1 Million March 4 Children. La LGB Alliance, une association britannique revendiquant l’exclusion des personnes trans des espaces queers, a ouvert une branche au Canada, et des manifestations contre L’heure du conte drag se sont tenues, comme on le sait, partout au pays. Dans la même séquence, un autre organisme, appelé Pour les droits des enfants du Québec, reçoit son premier financement du gouvernement caquiste. Cette association réclame notamment le retrait de tout contenu abordant la diversité sexuelle et de genre de l’éducation à la sexualité à l’école ; elle est étroitement liée à l’organisme anti-trans Pour les droits des femmes du Québec. Par ailleurs, le Comité de sages sur l’identité de genre, sans assurer une représentation des communautés concernées et déconnecté de tout besoin exprimé par celles-ci, est mis en place par le gouvernement du Québec pour éclairer les décisions des instances officielles quant à divers enjeux queers ; c’est sans oublier les mesures prises dans les écoles pour interdire les toilettes non genrées ou encore la liberté de choisir le nom et les pronoms avec lesquels un·e élève souhaite être identifié·e à l’école.Interventions et constats des GRIS
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Crédit : GRIS-Montréal[/caption]
C’est dans ce climat social tendu que les Groupes de recherche et d’intervention sociale (GRIS) du Québec continuent leur travail d’éducation et de sensibilisation aux réalités LGBTQ+ dans les écoles. Ils proposent un modèle unique basé sur l’utilisation du témoignage comme vecteur de changement social. Ses intervenant·es se rendent en classe en binôme, sur invitation des établissements scolaires. Le but de leur visite : démystifier la diversité sexuelle et la pluralité de genre en répondant ouvertement aux questions des élèves, en parlant de ce que certain·es ont vécu et vivent encore aujourd’hui comme personnes queers.
Cette méthode s’éloigne des débats et fait appel à l’humanité commune entre les personnes LGBTQ+ et les élèves qui sont susceptibles d’entretenir des préjugés à leur égard. En répondant à un questionnaire, ces jeunes indiquent, entre autres, leur niveau d’aise avec des énoncés tels que « J’apprends que ma meilleure amie est lesbienne » ou encore « J’apprends que mon frère est bisexuel ». C’est depuis la fondation du GRIS-Montréal, en 1994, que les jeunes sont appelé·es à répondre à un questionnaire d’enquête.
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Crédit : GRIS-Montréal[/caption]
Jusqu’en 2019 environ, les niveaux d’aise de la population rencontrée s’amélioraient d’année en année, reflétant la normalisation des réalités LGBTQ+ au Québec et laissant présager un avenir sécuritaire pour les personnes de diverses sexualités et identités de genre. Cependant, les chiffres publiés par le GRIS-Montréal, au début de 2025, montrent une dégradation importante et rapide des niveaux d’aise des jeunes du secondaire dans les dernières années[2]. Entre 2017 et 2024, la proportion de jeunes se disant mal à l’aise à l’idée que deux femmes aient le droit de fonder une famille et d’élever un enfant a triplé, passant de 7,2 % à 20,1 %. Pendant la même période, concernant cette fois l’homoparentalité masculine, cette proportion a plus que doublé, passant de 10,4 % à 24,4 %.
Jusqu’en 2019 environ, les niveaux d’aise de la population rencontrée s’amélioraient d’année en année, reflétant la normalisation des réalités LGBTQ+ au Québec.Si ces constats peuvent inquiéter, ils peuvent aussi constituer un facteur de mobilisation et de résilience accrues. C’est ce qu’exprime un bénévole consulté à l’occasion d’un projet de recherche en cours : « J’ai l’impression d’assister à une polarisation de plus en plus importante. D’un côté, certains élèves semblent extrêmement conscients des enjeux LGBTQ+ et d’autres semblent totalement fermés à la discussion. Cette polarisation me donne d’autant plus l’envie d’intervenir et de participer à [lutter contre] ce processus de regain de haine qui m’effraie. » Dans ce contexte, en plus de réaffirmer la pertinence du témoignage comme méthode d’intervention et de changement social, le GRIS-Montréal est appelé à multiplier les actions visant à prendre soin de ses bénévoles, qui parlent généreusement de leurs réalités queers avec des milliers de jeunes, année après année.
[1] Lire Stanley Cohen, Folk Devils and Moral Panics, Londres, Routledge, 2011 [1972], et Étienne Tassin, « An Epidemic of Transphobia on French Turf », DiGeSt – Journal of Diversity and Gender Studies, 2023, vol 10, no 2, [en ligne]. [2] Gabrielle Richard, Alexis Graindorge, Amélie Charbonneau, Olivier Vallerand et Marie Houzeau, Augmentation des niveaux de malaise. Ce que les élèves du secondaire pensent de la diversité sexuelle, 2017-2024, 2025, GRIS-Montréal, [en ligne].
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La libération transféministe commence là où le pouvoir des médecins finit

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La libération transféministe commence là où le pouvoir des médecins finit
Judith Lefebvre, militante transféministe, chroniqueuse à Pivot [caption id="attachment_22297" align="alignnone" width="731"]
Marche trans 2024, Montréal, 3 août 2024. Crédit : André Querry[/caption]
Le Comité de sages sur l’identité de genre, mis sur pied par le gouvernement Legault à la suite des manifestations anti-trans de l’automne 2023, a rendu son rapport le 30 mai 2025. Le document de plus de 200 pages, censé guider l’action gouvernementale à l’endroit des personnes trans, porte moins sur ces dernières que sur les discours qui expliquent et normalisent la diversité de genre et les résistances à leur diffusion. Cette approche mène malheureusement à une invisibilisation des conditions matérielles de vie d’une population marginalisée, ce qui s’explique par l’importance historique de la médecine dans le rapport de l’État avec les personnes trans.
Du pouvoir médical à celui du droit
Rappelons d’abord qu’au Québec, le législateur s’intéresse à la codification des existences trans depuis 1975. C’est à cette époque qu’on voit apparaître les premières mentions de la transsexualité dans le Journal des débats de l’Assemblée nationale. Le changement de mention de sexe figurant à l’acte de naissance a pour sa part été autorisé en 1977 de façon à rendre le droit conforme aux protocoles médicaux développés par des spécialistes de la transsexualité comprise, à l’époque, comme une déviance pathologique aux normes de genre exigeant, de ce fait, un diagnostic et un traitement spécifique. Au début des années 2010, les principales organisations médicales s’engagent dans un processus de « dépathologisation » et abandonnent tour à tour le diagnostic comme condition d’accès aux soins transaffirmatifs. Puis, en 2015, le Code civil du Québec reflète cette tendance en autorisant le changement de mention de sexe à l’état civil par une simple déclaration sous serment, alors qu’il exigeait précédemment une chirurgie génitale. Ne pouvant plus s’appuyer sur un diagnostic, l’État a ensuite cherché à établir ses propres balises pour différencier les personnes trans en tant que sujets de droit, aboutissant à des protections pour l’identité et l’expression de genre (en 2016, au Québec dans la Charte des droits et libertés de la personne et en 2017, au fédéral, dans la Loi canadienne sur les droits de la personne). Les personnes trans deviennent dès lors une minorité protégée plutôt que des malades à traiter[1]. Les conséquences de ce changement de régime sont encore incertaines et se limitent pour l’instant à des mesures administratives, comme la reconnaissance des identités non binaires à l’état civil en 2021 à la suite du « jugement Moore », puis du projet de loi 2 (lire cet article de ce dossier). Ces progrès ne sont pas sans conséquence, mais ils sont remportés au compte-gouttes dans une lutte contre des discriminations fondées sur l’identité individuelle ; ils ont un impact limité sur les disparités socioéconomiques qui affectent les personnes trans. En cherchant à délimiter les droits protégés d’une minorité, l’État continue donc de prôner une approche centrée sur la différenciation des personnes trans en tant que sujets de droit ; le rapport du comité de sages n’en est que la dernière manifestation. Pourtant, une attention à leurs conditions de vie indique clairement que des politiques publiques globales seront nécessaires pour enfin tourner la page sur les inégalités structurelles héritées du régime antérieur.Allers-retours à la clinique
En théorie, au Québec, les soins transaffirmatifs s’appuient aujourd’hui largement sur une logique de consentement libre et éclairé dans leur mise en œuvre par les médecins. La transsexualité a été retirée des manuels diagnostiques et la « dysphorie de genre », qui l’a remplacée, décrit plutôt une « détresse cliniquement significative » liée à une incongruence de genre. En réalité, le spectre de la pathologisation hante toujours la clinique, ce qui explique en partie les grandes disparités socioéconomiques qui touchent les personnes trans. Leur capacité à disposer librement de leur corps est directement liée à l’accès aux soins transaffirmatifs et à des informations fiables les concernant, mais actuellement, le jugement professionnel l’emporte encore sur le respect de l’autonomie corporelle. Ce faisant, l’accès aux soins dépend d’un personnel médical qui manque d’encadrement et de formation. Cela mène à une grande disparité dans la prise en charge, certaines personnes étant redirigées vers différent·es spécialistes, alors que d’autres sont accompagnées immédiatement par leur médecin de famille (quand elles en ont un·e). Aussi, peu de professionnel·les sont en mesure de communiquer efficacement quels sont les bénéfices et les risques liés aux soins transaffirmatifs. Certains médecins d’expérience font exception, mais ce sont les savoirs communautaires et expérientiels acquis informellement qui jouent ce rôle pour une grande partie des personnes trans. Plus encore, le pouvoir détenu par les médecins en raison de leur rôle de prescripteur·ice peut nuire à la qualité de la relation de soin. Les exigences liées à leur responsabilité professionnelle peuvent les rendre réfractaires à prescrire des soins pour une condition qu’illes ne connaissent pas, en l’absence de formation de base sur la santé trans. En conséquence, de nombreuses personnes sont soumises à des régimes de contrôle de l’accès aux soins qui sont dépassés. Dans certains cas, par exemple, des médecins imposent des consultations non nécessaires auprès de thérapeutes, de psychiatres ou d’endocrinologues, ce qui augmente les délais d’attente et les coûts. Il n’est pas rare non plus que des patient·es décident de taire certaines préoccupations de santé pour éviter de perdre leur accès à l’hormonothérapie, par exemple, face à un·e médecin déjà réticent·e à la prescrire. Ce phénomène fait partie des discriminations médicales connues sous l’expression « syndrome trans du bras cassé ». Aux problèmes des médecins souvent mal préparé·es et des délais d’attente injustifiés s’ajoute la couverture limitée des soins par la Régie de l’assurance maladie du Québec (RAMQ)en particulier pour les personnes migrantes. À l’heure actuelle, seules certaines formes d’hormonothérapie et de chirurgies génitales sont couvertes par la RAMQ, laissant de côté d’autres interventions, comme la thérapie vocale, l’épilation permanente ou les chirurgies du visage, par exemple. En conséquence, les personnes transitionnent par leurs propres moyens. L’utilisation de sources illicites pour l’approvisionnement en hormones ainsi que le recours à la médecine privée et aux voyages à l’étranger sont monnaie courante, posant des risques significatifs pour le bien-être et la sécurité des personnes. Cette prise de risque peut être elle-même associée à une instabilité financière accrue et à de la détresse, sans oublier d’autres facteurs de précarité, comme le travail du sexe. Après l’accessibilité aux ressources d’hébergement d’urgence, l’accès aux soins est donc prioritaire pour l’amélioration des conditions de vie des personnes trans, et en particulier des femmes. Les risques associés au régime de soins actuel influencent inévitablement leur surreprésentation dans tous les facteurs de marginalisation, comme le sous-emploi, l’insécurité en matière de logement, les écarts de revenus et la surexposition aux violences physiques, psychologiques et sexuelles.De la dépathologisation à la démédicalisation
La dépathologisation a produit une sorte de paradoxe dont il est difficile de s’extirper. Elle mène à plus d’autonomie, mais en découle le renoncement à la certitude du diagnostic et à la prise en charge qui l’accompagne. Une approche de santé publique démédicalisée – c’est-à-dire qui ne donne pas priorité au jugement des médecins – résoudrait cette tension. L’affirmation du droit de choisir son parcours de transition réduirait les obstacles rencontrés par les personnes en recherche de soins. L’assouplissement des règles de prescription, en sollicitant les pharmacien·nes par exemple, et l’extension de la couverture publique à tous les soins transaffirmatifs sans égard au statut migratoire limiteraient significativement la prise de risque chez de nombreuses personnes trans précaires.En démédicalisant les soins, il est possible d’aller plus loin en assurant collectivement la dignité des personnes trans et leur capacité à disposer librement de leur corps.Compte tenu de l’effacement du diagnostic comme outil de prise en charge, le rôle des professionnel·les est appelé à être bouleversé pour assurer le bien-être de la patientèle plutôt que de contrôler l’accès aux soins : dans ce modèle, il ne s’agit plus de décider si les soins sont offerts, mais d’accompagner leur prestation. En fin de compte, l’État doit faire face au mouvement historique de la dépathologisation. Jusqu’à présent, il s’est contenté de protéger juridiquement des droits individuels qui avaient d’abord découlé des pratiques de la psychiatrie et de la médecine. En démédicalisant les soins, il est possible d’aller plus loin en assurant collectivement la dignité des personnes trans et leur capacité à disposer librement de leur corps. [1] Florence Ashley, « L’in/visibilité constitutive du sujet trans dans le droit québécois », Revue canadienne Droit et Société, 2020, vol. 35, no 2, [en ligne].
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Droits des personnes trans : quelles avancées ?

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Droits des personnes trans : quelles avancées ?
Léo Lecomte (iel/eux), organisateur·trice communautaire La première occurrence législative du changement de mention de « sexe » en droit québécois survient en 1977 avec l’adoption de la Loi sur le changement de nom et d’autres qualités de l’état civil. Cette loi prévoyait qu’une personne majeure pouvait changer de mention de « sexe » si elle fournissait un constat médical attestant qu’elle avait subi une modification structurale de ses organes sexuels. Puis, en 2015, l’exigence de la preuve d’une intervention médicale ou d’un diagnostic de dysphorie de genre pour obtenir un changement de marqueur de genre sur ses documents d’état civil a été abolie ; elle a été remplacée par une déclaration sous serment. En 2017, le changement de marqueur de genre a été permis dans le cas des personnes mineures, sous certaines conditions. En 2021, la décision rendue par la Cour supérieure du Québec dans l’affaire Centre de lutte contre l’oppression des genres c. Procureur général du Québec (plus connue sous le nom de « jugement Moore »[1]), a ensuite entraîné d’autres changements, certains articles du Code civil du Québec y étant reconnus comme discriminatoires sur la base de l’identité de genre. Quatre types de discrimination perpétués par le Code civil y sont abordés. La première concerne les personnes non citoyennes qui n’avaient pas le droit de changer de marqueur de genre au Québec ; la seconde, les parents ayant changé de marqueur de genre, mais qui n’avaient pas la possibilité de changer d’appellation parentale (par exemple, changer de mère à père) sur le certificat de naissance de leur enfant. La troisième a trait aux personnes non binaires qui ne pouvaient pas obtenir un marqueur de genre aligné avec leur identité de genre, celui-ci étant limité aux options « homme » ou « femme ». Finalement, la dernière concerne les mineur·es trans qui devaient fournir une lettre d’un·e professionnel·le de la santé pour changer de marqueur de genre. La Cour a donc ordonné au gouvernement d’abroger ou de modifier certains articles du Code civil afin d’éliminer ces discriminations. Une décision jugée progressiste, certes, mais encore faut-il examiner ses effets concrets. [caption id="attachment_22295" align="alignright" width="404"]
Crédit : André Querry[/caption]
Du juridique au politique
La réponse gouvernementale au « jugement Moore » s’assure de nous rappeler que l’existence des personnes trans est toujours un sujet de débat public et politique. En premier lieu, le gouvernement a porté en appel une partie de la décision concernant le droit des mineur·es trans de modifier leur marqueur de genre à l’état civil. Par un communiqué émis le 5 mars 2021 sur le site du ministère de la Justice, il insistait sur la nécessité de « confirmer le sérieux de la démarche entreprise par l’enfant, et ce, dans son meilleur intérêt ». Tout en affirmant se conformer aux ordonnances du juge, le gouvernement a ensuite proposé le projet de loi 2, Loi portant sur la réforme du droit de la famille en matière de filiation et modifiant le Code civil en matière de droits de la personnalité et d’état civil (PL2). Or, ce projet inclut une séparation juridique entre le « sexe » et l’identité de genre, et réintroduit la médicalisation associée au changement de mention de « sexe » abolie en 2015. L’article 23 du texte initial prévoyait que pour changer de mention de « sexe », une personne devrait avoir subi une modification structurale de ses organes génitaux, ce qui reprenait les conditions de la loi de 1977. Les personnes ne se soumettant pas à cette disposition auraient plutôt eu une mention « d’identité de genre ». Représentant clairement un retour en arrière, le PL2 a été largement contesté, ce qui conduira à sa modification afin que le texte adopté soit plus en accord avec l’esprit du « jugement Moore ».Au-delà de sa réponse en apparence positive au « jugement Moore », le gouvernement actuel, avec la Coalition Avenir Québec au pouvoir, continue de prendre des décisions à l’encontre des droits des personnes trans.Une fois les modifications faites au Code civil pour permettre aux personnes non binaires d’obtenir un marqueur de genre « X » sur leurs documents d’état civil, ce qui sera possible à partir de juin 2022, on a constaté que les autres organismes gouvernementaux ne suivaient pas le pas. Il a fallu attendre deux ans pour que le permis de conduire et la carte d’assurance maladie puissent refléter ce changement, la lourdeur de l’appareil bureaucratique étatique étant la principale coupable. C’est ainsi qu’au-delà de sa réponse en apparence positive au « jugement Moore », le gouvernement actuel, avec la Coalition Avenir Québec au pouvoir, continue de prendre des décisions à l’encontre des droits des personnes trans. Ses offensives récentes sont multiples, ce dossier scrute plusieurs d’entre elles. Bien au-delà du droit à l’égalité, le gouvernement actuel s’attaque au droit à la sécurité, au droit à la vie privée, et au droit à la vie des personnes trans, et ce, en particulier dans les cas des mineur·es et des femmes trans.
Vigilance face au risque de surveillance
Cette situation démontre qu’une « victoire » juridique n’équivaut pas nécessairement à une victoire sociale ou politique, ou même à l’amélioration des conditions de vie des personnes trans. Nous devons rester vigilant·es, notamment en ce qui concerne la surveillance qui peut être mise en place au sein du régime d’état civil du Québec. Des dérives ont été observées aux États-Unis, où le gouvernement dispose des moyens nécessaires pour cibler les personnes trans grâce à leurs papiers d’identité. Le 20 janvier 2025, le président étatsunien a signé le décret Defending Women from Gender Ideology Extremism and Restoring Biological Truth to the Federal Government visant, entre autres, à empêcher les personnes trans d’obtenir un passeport avec le marqueur de genre qui leur correspond. Cela a d’importantes conséquences : les personnes trans ayant fait une demande de renouvellement de passeport durant cette période ont rapporté avoir reçu un passeport modifié sans leur consentement, dans le but d’y indiquer leur sexe assigné à la naissance, alors que leur marqueur de genre avait pourtant été modifié avant le décret. Bien que le contexte législatif québécois soit différent de celui des États-Unis, cela démontre l’importance d’exercer son esprit critique quant au rôle que jouent les institutions étatiques en matière d’identification des individus. Loin d’être une institution purement administrative, l’état civil au Québec est à la fois un outil de reconnaissance et une arme potentielle de surveillance qui permet au gouvernement de surveiller et de contrôler l’identité des individus. Si certaines décisions juridiques permettent de reconnaître la discrimination que subissent les personnes trans, on peut cependant douter que les remèdes apportés par l’État soient toujours garants de meilleures conditions de vie. [1] 2024 QCCA 348L’article Droits des personnes trans : quelles avancées ? est apparu en premier sur Ligue des droits et libertés.

Une brève histoire de la construction juridico-politique d’un État straight

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Une brève histoire de la construction juridico-politique d’un État straight
Laurence Gauvin-Joyal et Djemila Carron, cliniX – Clinique de justice sociale de l’UQAM Ce désir de construire un État straight s’est notamment manifesté par des lois coloniales, racistes et, plus largement, discriminatoires, codifiées tout au long du XIXe et du XXe siècle, et par lesquelles certaines intimités et pratiques sont devenues criminelles[1]. Nous proposons ici un regard queer sur une sélection d’événements de l’histoire juridique et judiciaire touchant aux questions de genres et de sexualités au Québec et au Canada. Nous cherchons ainsi à nuancer la vision largement répandue d’une linéarité dans la reconnaissance des droits des personnes LGBTQIA2S+. À notre avis, une telle approche efface la répression encore en cours de certaines pratiques ainsi que les difficultés d’accès au droit et à la justice que connaissent des personnes se trouvant au cœur de multiples facteurs d’oppression.Criminaliser la polygamie : cet outil colonial
En 1890, le Parlement fédéral criminalise formellement toute forme d’union conjugale avec plus d’une personne, sous l’infraction de « polygamie »[2]. Cette criminalisation des unions multiples – encore en vigueur – s’inscrit dans le contexte de l’arrivée massive de communautés mormones fuyant les persécutions dont elles faisaient l’objet aux États-Unis en raison de leurs pratiques polygames. Le Département des Affaires indiennes augmente également les mesures prises à l’encontre des personnes autochtones pratiquant des formes diverses de non-monogamie et d’union entre personnes de même sexe/genre. En effet, plusieurs communautés autochtones ne partageaient pas « l’idéal monogame du mariage, et les relations conjugales prenaient diverses formes[3] ». Ces restrictions reflètent la volonté coloniale d’éradiquer toutes pratiques alternatives de conjugalité et de configurations familiales. On retrouve cette volonté aujourd’hui encore, notamment dans la décision du gouvernement du Québec de porter en appel, en mai 2025, l’autorisation judiciaire permettant aux enfants d’avoir plus de deux parents légaux (V.M. c. Directeur de l’État civil, 2025 QCCS 1304).Quand la loi juge la décence des pratiques sexuelles
Au-delà du nombre de relations conjugales, certains types de relations conjugales, sexuelles ou intimes ont également été criminalisés. En effet, l’adoption de la première mouture du Code criminel, en 1892, marque la codification de plusieurs autres interdictions touchant les personnes de la diversité sexuelle et la pluralité des genres (DSPG). Parmi ces infractions se trouve le crime de sodomie, interprété comme toute sexualité anale, commise en privé ou en public, entre deux adultes consentants[4]. Selon le sociologue et professeur Patrice Corriveau, cette infraction a principalement servi à criminaliser les hommes ayant des rapports sexuels avec d’autres hommes[5]. Le crime de grossière indécence – abrogé en 1988 – visait pour sa part à punir « tout individu du sexe masculin qui, en public ou privément, commet avec un autre individu du même sexe quelque acte de grossière indécence, ou participe à un acte de cette nature ou fait commettre ou tente de faire commettre par un autre un acte de cette nature[6] ». La jurisprudence soutient qu’il doit s’agir d’un comportement qui s’écarte de manière marquée de la norme de conduite attendue d’une personne raisonnable. Par exemple, en 1950, la masturbation entre deux personnes de même genre constituait un acte de grossière indécence, de même que la fellation. Soulignons qu’il pouvait également s’agir de danses partagées ou de simples contacts physiques pouvant laisser croire à une intimité entre deux hommes. Contrairement à celui de grossière indécence, le crime « action indécente » interdit dès 1892 toutes les pratiques qui dépassent le seuil canadien de tolérance en raison des circonstances qui l’entourent (actions faites en public ou en présence d’une tierce personne et ayant un caractère préjudiciable). Cet article est encore en vigueur[7]. Il sert toujours à punir les personnes de la DSPG qui ont des pratiques sexuelles en dehors de la sphère privée, notamment dans des lieux de cruising. Par exemple, en 2019, un policier a mené une opération de piégeage dans un parc reconnu comme lieu de « drague homosexuelle ». Le tribunal a acquitté l’accusé, en soulignant que l’agent « déguisé en civil » avait l’intention « de laisser croire qu’il pouvait être à la recherche d’un partenaire, pour amener les contrevenants à se commettre[8] » dans un lieu de cruising. Dans la décision R v Moore rendue en 1955, on trouve la première trace judiciaire d’une personne accusée de « lesbianisme » : la Cour qualifie une lettre d’amour envoyée par une femme racisée à une autre femme comme une invitation à commettre un acte indécent. La chercheuse Constance Backhouse mentionne que l’avocat de l’accusée a soutenu que cette femme n’aurait probablement jamais été poursuivie, si elle n’avait pas été noire. Line Chamberland et Blackhouse précisent que les femmes lesbiennes étaient par ailleurs davantage criminalisées par le biais des crimes de nuisance publique et de vagabondage, en raison des vêtements qu’elles portaient et qui étaient considérés comme masculins[9].Des bars aux saunas : la surveillance des espaces queers
La répression juridique et judiciaire envers les personnes DSPG s’est également largement effectuée par le biais du crime de « maison de débauche », abrogé en 2019[10]. Il visait à criminaliser les travailleuses du sexe, comme en témoigne l’arrêt Bedford de 2013, dans lequel la Cour suprême du Canada a conclu que cet article constituait une atteinte injustifiée aux droits des travailleuses du sexe au regard de l’article 7 de la Charte canadienne (pour rappel, en 2025, le cadre d’exercice du travail du sexe est encore criminalisé au Canada). Tout au long du XXe siècle, ce chef d’accusation a été souvent utilisé pour arrêter des personnes qui fréquentaient des lieux LGBTQIA2+, surtout des bars, incluant les employé·es et les propriétaires, ce qui a parfois conduit à la fermeture malheureuse de ces endroits. Ainsi, entre 1968 et 2004, plus de 1300 personnes issues de la DSPG ont été poursuivies sous le chef d’accusation « maison de débauche » pour avoir été présentes dans des bars gais et des saunas[11].La Loi omnibus de 1969 ou la recriminalisation de l’homosexualité[12]
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Crédit: Association pour les droits des gais et lesbiennes du Québec/AGQ[/caption]
Dès 1969, on assiste à une explosion des opérations policières visant les sexualités queers dans des lieux publics, et par conséquent à une augmentation substantielle d’accusations en matière de grossière indécence et de maison de débauche.
Cette augmentation prend racine dans la fameuse Loi omnibus de 1969 qui, encore à ce jour, est considérée à tort comme le symbole de la décriminalisation de l’homosexualité au Canada. Or, cette loi est venue créer une exception permettant seulement à certaines personnes de pratiquer des relations anales (crime de sodomie) et d’avoir des comportements qui étaient qualifiés d’immoraux (crime de grossière indécence). Ces pratiques devaient avoir cours en privé, de manière consentante, entre deux personnes (excluant toute autre configuration possible), mariées ou âgées de plus de 21 ans. Selon le chercheur Tom Hooper, cette modification a plutôt eu comme effet de recriminaliser l’homosexualité en forçant les personnes de la DSPG à vivre leurs romances et leur sexualité de manière cachée. On assiste ainsi dans ces années à plusieurs descentes policières dans les lieux queers, notamment à Tiohtià:ke/Montréal lors de l’opération de nettoyage préolympique ordonnée par le maire Jean Drapeau en 1975. Dans De la clandestinité à l’affirmation. Pour une histoire de la communauté gaie montréalaise (Mémoires des Amériques, 1999), l’anthropologue et cofondateur des Archives gaies du Québec, Ross Higgins, précise que ces événements et la résistance qui a suivi ont marqué le début d’une visibilité médiatique et d’une opinion publique favorable à l’égard des hommes gais et des femmes lesbiennes au Québec. Dans la foulée, l’Association pour les droits des gai(e)s du Québec a demandé au gouvernement péquiste que la Charte des droits et libertés de la personne soit modifiée afin que « l’orientation sexuelle » soit ajoutée comme motif de discrimination interdite, ce qui fut fait le 15 décembre 1977.
Le droit comme outil de contrôle
Si les revendications des lesbiennes et des gais gagnaient en acceptation au Québec dès la fin des années 1970, c’était loin d’être le cas pour les personnes trans et intersexes. Il a fallu attendre 2015 pour que les personnes trans puissent modifier leur marqueur de genre à l’état civil sans avoir recours à des chirurgies génitales[13]. Cette pratique de stérilisation forcée a de nouveau été mise de l’avant par le ministre de la Justice en 2021 avec le projet de loi 2. Soulignons aussi qu’en 1997, le gouvernement fédéral a modifié le Code criminel afin d’ajouter une exception au crime d’excision, ce qui permet aux médecins de légalement mutiler génitalement les corps intersexes dans le but de « leur permettre d’avoir des fonctions reproductives normales, ou une apparence sexuelle ou des fonctions sexuelles normales » (article 268(3)a du Code criminel). Cette permission de mutiler les enfants intersexes contribue à maintenir un système binaire F ou M fondé sur la fausse croyance selon laquelle tout enfant nait dyadique, qu’iel doit avoir la possibilité de procréer et qu’iel voudra probablement une sexualité pénétrative. Cet état d’exception, réitéré encore récemment dans le rapport du Comité des « sages » sur l’identité de genre du gouvernement caquiste, est dénoncé par plusieurs personnes intersexes « aspirant à vivre de façon épanouie dans leur corps et d’en être les maîtres[14] ». Cet aperçu permet de souligner certains événements de l’histoire de répression et de résistance des communautés queers au Québec et au Canada. Une histoire qui se poursuit aujourd’hui en 2025 avec les propositions de reculs des droits – touchant les personnes trans en particulier – énoncées dans le rapport du Comité des « sages » ou encore la violente répression policière de manifestations, telles que la Rad Pride. Malgré ces attaques, les personnes queers continuent de s’organiser pour célébrer et défendre les vies et pratiques queers, refusant ainsi sans relâche les tentatives de normalisation de l’État straight.[1] Les « intimités criminelles » font directement référence au texte écrit par le collectif anarchoqueer Bash Back !, dont on peut retrouver une version traduite en français par Laurence Perron. Voir Mary Nardini Gang, « Les intimités criminelles » (traduction : Laurence Perron), Liberté, no 341, hiver 2024, [en ligne]. [2] Article 293(1) du Code criminel, (1985) ch. C-46,: (1890) 53 Vict, c. 37, art. 11. [3] Traduction libre de : « the monogamous ideal of marriage, and conjugal relationships came in a variety of forms ». Reference re: Section 293 of the Criminal Code of Canada, 2011 BCSC 1588 au para. 341. [4] Il a fallu attendre 2019 pour que ce crime, sous l’article 159 du Code criminel, soit abrogé [2019, chap. 25, article 54]. [5] Patrice Corriveau, La répression des homosexuels au Québec et en France – Du bûcher à la mairie, Québec, Septentrion, 2006. [6] Article 178 du Code criminel, 1892, ch. 29 [abrogé en 1988]. En 1954, un amendement supprimera la référence spécifique au sexe masculin, élargissant ce crime à toute personne, permettant notamment de criminaliser les personnes trans et les lesbiennes. [7] Article 173(1) du Code criminel, (1985) ch. C-46. [8] Voir Ville de Québec c Poirier, 2020 QCCM 136 aux para. 6, 38 et 42. [9] Voir Constance Backhouse, « Canada’s First Chapital “L” Lesbian Sexual Assault : Yellowknife, 1955 », dans Constance Backhouse, Carnal Crimes Sexual Assault Law in Canada, 1900-1975, Toronto, Osgoode Society, 2008, p. 193, et Line Chamberland, Mémoires lesbiennes, Montréal, Remue-Ménage, 1996, p. 285. [10] Article 210 du Code criminel, (1985) ch. C-46 [Abrogé, 2019, chap. 25, art. 73]. [11] Tom Hooper, « Queering 69 : The Recriminalization of Homosexuality in Canada », Canadian Historical Review, vol. 100, no 2, 2019. [12] Ce sous-titre fait explicitement référence au texte de Tom Hooper précité. [13] Un an plus tard, les motifs de discrimination « identité et expression de genre » sont ajoutés à la Charte québécoise. [14] Janik Bastien-Charlebois, « La création des personnes intersexes », La Presse, 2 juillet 2025, [en ligne].
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Des employés des entrepôts de Métro font grève après une offre « insultante »
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