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Burkina Faso : Du bon usage des complots
Les annonces de tentatives de coup d'État, qu'elles soient réelles ou imaginaires, témoignent de la faiblesse de la junte, incapable de juguler l'avancée des djihadistes.
L'argument de l'efficacité
Annoncée sur les réseaux sociaux par des structures proches du pouvoir, puis confirmée quelque heures plus tard par les autorités burkinabè par la voix du commissaire divisionnaire de police Mahamadou Sana, une énième tentative de putsch aurait été déjouée. Ces informations ont provoqué le rassemblement de quelques centaines de personnes dans les rues de la capitale, Ouagadougou, et de la deuxième ville du pays, Bobo-Dioulasso, pour défendre le président Ibrahim Traoré.
D'après les aveux d'un complice, le cerveau de ce coup de force serait le lieutenant-colonel Paul-Henri Sandaogo Damiba, lui-même ancien putschiste renversé par Traoré et réfugié au Togo. Si ce pays ne serait pas impliqué, les accusations portées par la junte se dirigent en revanche vers la Côte d'Ivoire, avec laquelle le Burkina Faso entretient des relations conflictuelles.
L'armée a toujours été une pièce maîtresse de la vie politique du Burkina Faso. La nouveauté réside dans le fait que la justification des séditions repose désormais sur l'inefficacité des réponses sécuritaires à la menace djihadiste. Ainsi, Sandaogo Damiba a invoqué cet argument pour renverser le président Roch Marc Christian Kaboré, et Ibrahim Traoré a fait de même lors de son coup d'État du 30 septembre 2022.
Au vu de la forte dégradation des conditions sécuritaires du pays, Traoré ne peut qu'être sur ses gardes. Régulièrement, à en croire la junte, des complots sont déjoués, confortant l'idée d'une citadelle assiégée et justifiant le déclenchement de purges et d'arrestations au sein de l'armée. Par exemple, en octobre 2003, le commandant Ismaël Touhogobou est arrêté et exécuté ; en janvier 2024, c'est au tour de l'ancien chef d'état-major de la gendarmerie, le lieutenant-colonel Evrard Somda, d'être enlevé.
Une junte paranoïaque
Cette répression ne se limite pas à l'armée, elle vise l'ensemble de la société. Les enlèvements de journalistes, d'avocats, d'artistes, ainsi que de syndicalistes et d'opposants politiques, créent une véritable psychose dans le pays. Des mouchards, présents dans les principales villes, scrutent la moindre déclaration de simples citoyens contre le gouvernement, qui peuvent se retrouver du jour au lendemain en prison ou sur le front comme Volontaires pour la défense de la patrie, milice créée par le gouvernement pour lutter contre les organisations d'Al-Qaida et de l'État islamique.
Ces tentatives de coup d'État, réelles ou supposées, et leur corollaire répressif résultent d'une politique va-t-en-guerre qui refuse de s'attaquer aux problèmes sociaux et économiques nourrissant ce conflit armé au-delà de sa dimension religieuse. Les conséquences pour les populations sont désastreuses : on compte environ deux millions de déplacés internes et quelque six millions de personnes ayant besoin d'une assistance humanitaire.
Paul Martial
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Trump et son Internationale Brune :Sur les pas d’Hitler et du nazisme !
La "stratégie de sécurité nationale » publiée par la Maison Blanche début décembre, est un document très important qu'on doit prendre très, très au sérieux. Pourquoi ? Mais, parce qu'il décrit en détail et sans demi-mots ce que fait et compte faire l'impérialisme nord-américain refondé par Trump et le trumpisme.
Tiré du Blog de Médiapart de Yorgos Mitralias
23 décembre 2025
Le dessin est de Sonia Mitralia
Mais, il y en a plus que ça. Ce document devrait être perçu comme le texte de référence ou plutôt la bible de l'Internationale Brune de nos temps dominée par le tandem Trump-Poutine ! Et évidemment, ce n'est pas un hasard si Poutine s'est empressé de déclarer, de la bouche de son porte-parole Dimitri Pescov, que le document trumpiste est « largement conforme » à la vision de Moscou.
Il va sans dire que cette identité des vues de Trump et Poutine n'est pas nouvelle et se manifeste déjà de façon à la fois barbare et tragique aux dépens du peuple ukrainien martyrisé. Mais, il ne s'agit plus seulement de l'Ukraine. En affirmant avec force que le trumpisme fera tout ce qui est en son pouvoir pour permettre aux partis (frères) européens d'extrême droite, appelés « partis patriotiques », d'accéder au pouvoir et de gouverner leurs pays, le document de 33 pages se pose en fédérateur et centre idéologique et organisationnel de tout ce qu'il y a comme racaille d'extrême droite en Europe. Et aussi, partout au monde vu que Trump a déjà tout fait, combinant les menaces et les chantages, pour permettre à ses favoris d'extrême droite latino-américains (en Argentine, au Chili ou aux Honduras) de gagner les élections. Il s'agit d'une nouveauté absolue de la part de l'impérialisme américain, ce qui pousse certains à parler, non sans une certaine raison, de la… « russification » des Etats-Unis, vu que Poutine était déjà considéré « parrain et fédérateur de l'extrême droite internationale ». (1)
Cependant, attention : Poutine et surtout Trump ne soutiennent pas n'importe quelle extrême droite européenne et mondiale. Par leurs actes ils ont montré depuis belle lurette, qu'ils méprisent l'extrême droite dite « molle » et européaniste et qu'ils préfèrent de plus en plus soutenir ouvertement celle apparentée au néofascisme et au neonazisme ! En France, pas tellement Le Pen mais plutôt Zemmour. Et en Grande Bretagne, pas tellement Faradge mais plutôt Tommy Robinson. En Espagne, les nostalgiques de Franco qui sont ceux de Vox d'Abascal. Et évidemment, en Allemagne, l'AFD et son aile carrément nostalgique du Troisième Reich.
En somme, tout ce qu'il y a de plus violent, dur, raciste, homophobe, obscurantiste, viriliste, militariste, misogyne, complotiste et nazifasciste. Alors, il n'est pas surprenant que tout ce bon monde partage avec Pouitne et Trump, la même « vision » d'une Europe en pleine décadence « civilisationnelle » et morale. Une Europe, laquelle. selon Serguei Karaganov, principal conseiller géopolitique de Poutine, « est redevenue l'expression la plus absolue du Mal qui ronge l'humanité ». Car bien que cette Europe (néolibérale) restreint, viole ou même abroge carrément les droits et les libertés démocratiques de ses citoyens, il en reste toujours suffisamment pour provoquer l'ire de Trump, Poutine et leurs amis, lesquels veulent, en bons fascistes, tout abolir.
Tout abolir à l'instar d'un Poutine qui a déjà créé une Russie sans droits humains et libertés collectives (liberté syndicale, droit de grève, liberté d'association, de réunion, de manifestation, liberté de la presse). Et aussi, à l'instar d'un Trump qui est en train de tout faire pour imiter Poutine, et faire encore mieux que lui. Comme par exemple, le trahit une note de service divulguée début décembre par la ministre de la Justice américaine Pam Bondi, laquelle ordonne au ministère de la Justice et au FBI de dresser une liste des groupes susceptibles d'être qualifiés de « terroristes nationaux ». Jusqu' ici rien de très choquant. Mais, tout change et devient cauchemardesque quand la ministre de la Justice explicite ce que sa note veut dire par « terroristes nationaux ». Il s'agit, selon elle, des citoyens américains qui ont « des opinions extrêmes en faveur de la migration de masse et de l'ouverture des frontières » ! Qui « adhèrent à une idéologie radicale sur le genre », qui professent « l'anti-américanisme », « l'anticapitalisme » ou « l'anti christianisme » ! ! Et aussi, tous ceux qui manifestent « une hostilité envers les opinions traditionnelles sur la famille, la religion et la moralité » !!! Et tout ça à l'aide d'une véritable armée de mouchards qui dénonceraient leurs voisins, comme le dit explicitement le document de Mme Bondi. Laquelle « demande au FBI de faire passer à une puissance supérieure son système de signalement afin de pouvoir recevoir les informations provenant d'informateurs de tout le pays qui signalent des menaces de ce type ». (2)
Bien naïfs donc ceux qui croient que la répression de Trump vise seulement la gauche. En réalité, Trump veut enfermer tous ses opposants, c'est-à dire plusieurs dizaines de millions de citoyens américains, ce qui implique l'ouverture des dizaines et des centaines de camps de concentration ! Les similitudes avec ce que disait son mentor Hitler (3) il y a très bientôt un siècle, crèvent les yeux. S'adressant, le 28 février 1926, aux grands capitalistes de l'Allemagne du nord regroupés dans le Nationalclub, Hitler déclarait sans ambages : « Nous avons en Allemagne 15 millions de gens qui ont une orientation antinationale et aussi longtemps que ces 15 millions (…) ne sont ramenés dans le giron du sentiment national commun, tout ce que l'on dit du relèvement économique et du relèvement national n'est que du bavardage sans intérêt (…). C'est à cette fin que le mouvement que je m'efforce de faire croître et arriver au pouvoir a été naguère fondé. Sa mission est claire : détruire, exterminer le marxisme » (4)
On connaît la suite. Hitler a tenu parole. Trump peut être bien plus inculte, plus chaotique et plus confus que Hitler, mais il tient aussi parole. Alors, gare à tous ceux qui, à l'instar de leurs ancêtres des années '30 qui traitaient Hitler de clown inoffensif, persistent à considérer de simples rodomontades, les très sérieuses déclarations répétées de Trump qui nous avertissent de ses intentions. Leur « insouciance » est aussi criminelle que celle de leurs ancêtres…
On connaît d'avance les objections que vont soulever les habituels incrédules professeurs d'université et autres « fascistologues » attitrés, qui n'ont jamais pris au sérieux ni le danger d'une extrême droite européenne qui montait en flèche il y a déjà 13-14 ans, ni les affinités électives entre le nazisme et le trumpisme qui pointaient déjà le nez en 2016. Actuellement, ils persistent à prétendre que les difficultés (très réelles) que rencontre déjà Trump tant à l'extérieur qu'à l'intérieur de son pays, l'obligeront de se « calmer » et de devenir plus accommodant. Rien de plus faux et illusoire. Durant toute sa vie, tant en entrepreneur qu'en politicien, Trump a été et continue d'être adepte de l'adage « la meilleure défense est l'attaque ». Là où d'autres reculent devant les obstacles et les difficultés, Trump choisit toujours de contre-attaquer avec une détermination et une violence démultipliée. Donc, pas d'illusions. Trump méprise et humilie les serviles et ceux qui se prosternent devant lui et ne respecte que ceux qui lui tiennent tête sans concessions. En somme, comme on l'a pu constater à maintes reprises, Trump ne croit qu'aux rapports de force.
Alors, soyons intraitables et construisons urgemment ces rapports de force ! Ça va être très difficile mais il n'y a rien d'autre à faire face à la terrible menace existentielle que représente Trump et son Internationale Brune…
Notes :
1. Voir Vladimir Poutine : parrain et fédérateur de l'extrême droite internationale ! : https://www.cadtm.org/Vladimir-Poutine-parrain-et-federateur-de-l-extreme-droite-internationale
2. Democracy Now !- “Domestic Terrorism” : LeakedDOJ Memo Targets “Anti-Americanism, Anti-Capitalism, Anti-Christianity” : https://www.democracynow.org/2025/12/8/ken_klippenstein_fbi_domestic_terrorism_nspm7
3. En 1990, la première épouse Ivana de Trump avait révélé que son mari "lit un recueil des discours d'Hitler, intitulé My New Order, qu'il conserve dans une armoire près de son lit". Trump s'était empressé de la démentir déclarant que ce livre n'était pas un recueil des discours d'Hitler, mais son livre Mein Kampf que lui avait fait cadeau un ami juif. Interrogé par des journalistes, cet "ami juif" avait affirmé qu'il n'était pas juif, et que son cadeau à Trump était effectivement le recueil des discours d'Hitler. Voilà donc percé le mystère des extraordinaires similitudes observées entre certains discours de Trump et ceux d'Hitler. Pour plus de précisions, voirThe Guardian, Hitler speeches published with Donald Trump as cover illustration : https://www.theguardian.com/books/2016/oct/03/hitler-speeches-published-with-donald-trump-as-cover-illustration
4. Voir l'excellent livre Les Irresponsables de Johann Chapoutot, p. 213
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Contrer l’internationale réactionnaire en 2026 ?
La montée de l'extrême droite en Occident a été un des faits marquant l'année 2025, mais la croissance de ce mouvement pourrait ralentir en 2026 si les démocraties lui imposaient une plus forte résistance.
En début de 2025, une structure politique a pris une ampleur qui lui était inconnue au XXIe siècle avec l'appui du mouvement MAGA (Make America Great Again), des GAFAM et plus particulièrement d'Elon Musk qui utilise un des plus grands réseaux sociaux du monde comme outil de propagande. L'internationale réactionnaire a atteint une visibilité mondiale et intervient directement dans les élections de pays telle l'Allemagne en appuyant le parti d'extrême droite allemand AfD en pleine campagne pour les élections anticipées. Après avoir été condamné par la Commission européenne a une l'amende de 120 millions d'euros infligée à son réseau social X en début décembre pour avoir enfreint plusieurs règles de la loi sur les services numériques le Digital Services Act (DSA), Musk affirme même que l'Union européenne devrait être abolie et la souveraineté rendue aux pays, afin que les gouvernements puissent mieux représenter leurs citoyens.
L'orientation idéologique que prend actuellement le gouvernement américain l'entraîne de plus en plus dans cette internationale réactionnaire et l'éloigne des autres pays membres du G7. La stratégie de sécurité nationale publiée le 5 décembre par la Maison Blanche affirme, sans prendre en compte les grands bouleversements climatiques, les menaces cyber, celles de l'intelligence artificielle, du terrorisme, de la géopolitique et des nouvelles technologies, que les Européens sont engagés dans un effacement civilisationnel. Selon un expert à la Brookings Institution, Thomas Wright, cette stratégie de sécurité nationale est une feuille de route pour construire un ordre international illibéral, dans lequel les États-Unis affirmeraient unilatéralement leur dominance. Le gouvernement américain soutient aussi des partis populistes de droite en Europe qui tentent de renverser les élites centristes.
Solidement verrouillée dans cette internationale réactionnaire, la Russie a continué en 2025 à mener sa guerre hybride contre les pays occidentaux et à bafouer leur souveraineté.
En Amérique latine, les idées d'extrême droite ont pris plus de place en 2025. Javier Milei, le président libertarien de l'Argentine parle désormais de l'immigration en lien avec l'internationale réactionnaire qui s'étend au continent latino-américain.
La part de la population mondiale vivant dans un régime démocratique est passée de 54 % à 32 % dans les 20 premières années de ce siècle. C'est donc la survie de l'État de droit et de la démocratie qui sont en jeu dans les prochains mois.
Actions concrètes à mener en 2026
Le 18 décembre, la présidente au Parlement européen du groupe Renew Europe, Valérie Hayer, secrétaire générale déléguée du parti Renaissance, a demandé aux démocrates et libéraux du monde entier de réfléchir aux actions à prendre pour contrer l'internationale réactionnaire. Une alliance pourrait être constituée de représentants de pays européens, des États-Unis, d'Amérique du Nord et d'Asie.
Des ministres européens voudraient aussi que la Commission agisse avec la plus grande fermeté contre des violations du DSA par la plateforme X. L'Europe pourrait fournir en 2026 une réponse plus cohérente qu'elle ne l'a fait en 2025 en s'appuyant plus fortement sur ses règlements pour encadrer les activités numériques des GAFAM.
En ce qui concerne le conflit en Ukraine, les Européens cherchent actuellement une manière de faire pression sur la Russie pour qu'elle accepte une pause dans les combats, ce qui pourrait passer par des actions et menaces plus crédibles. Les Européens pourraient aussi en 2026 travailler à contraindre Donald Trump à écouter l'opinion publique américaine qui est très fortement pour le maintien des liens avec le vieux continent et la défense de l'Ukraine contre l'agression russe.
Les récents mouvements économiques au niveau mondial pourraient aussi être favorables à une diminution des hostilités en Ukraine en 2026. Avec les récentes sanctions prises non seulement par l'Europe qui suit à la trace les vaisseaux fantômes russes, mais aussi l'Ukraine qui les coule quand elle en a la chance et même les États-Unis qui les saisissent quand ils s'approchent des côtes du Venezuela, la Russie est aux prises avec une diminution de ses revenus.
Il y a aussi des enjeux électoraux importants en Amérique du Sud en 2026 qui pourraient changer la donne, alors que des élections se tiendront au Costa Rica en février et avril, en Colombie en mars et mai, au Pérou en avril et au Brésil en octobre.
Finalement, le président américain est aussi affaibli en ce début de 2026. Lui qui a lancé une guerre économique internationale en 2025, se trouve actuellement en mauvaise posture dans son propre pays en raison des contrecoups économiques que ses actions y ont engendrés. Il a donc commencé en fin d'année à diminuer les tarifs qui touchent le plus fortement sa population. Il y a de fortes chances qu'il continue sur cette lancée au moins jusqu'aux élections de mi-mandat en novembre qui pourraient lui compliquer la vie et ralentir la croissance de l'internationale réactionnaire.
Michel Gourd
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Oxfam dénonce des participants au FEM de Davos
Oxfam pointe les dangers environnementaux de la concentration de ressources et de pouvoir dans les mains de quelques milliers de personnes, dont plusieurs participeront au forum de Davos, chercheront cette année un plus grand dialogue et pourraient même faire les premiers pas dans la mise en place d'une nouvelle ère de colonialisme.
Comme il le fait annuellement avant la tenue du forum de Davos qui se tient du 19 au 23 janvier, Oxfam a publié le 9 janvier dernier un texte dénonçant une des multiples facettes de l'irresponsabilité de ses participants.
Cette année, il s'est attaché à démontrer que le budget carbone pour 2026 des personnes incluses dans la tranche de 1 % des plus riches, soit une des clientèles principales visées par le Forum économique mondial (FEM), a été épuisé en seulement 10 jours. Ce budget carbone serait la quantité de CO₂ émis tout en respectant la limite de +1,5 °C de réchauffement par rapport à l'ère préindustrielle. Baptisé la Journée des Pollutocrates, le 10 janvier 2026 représenterait donc à quel point les ultra-riches sont disproportionnellement responsables de la crise climatique. Les 1 % les plus riches devraient réduire leurs émissions de 97 % d'ici 2030 pour rester sous la barre des +1,5 °C.
Ces ultra-riches investiraient aussi massivement dans les industries les plus polluantes et chaque milliardaire détiendrait un portefeuille d'investissements moyen incluant des entreprises qui produiraient 1,9 million de tonnes de CO₂ par an.
Les émissions générées par ceux-ci pourraient, selon Oxfam, provoquer des vagues de chaleur qui ont le potentiel d'entraîner environ 1,3 million de décès d'ici la fin du siècle. Des décennies de surconsommation de ces individus pourraient aussi créer des dommages économiques de 44 000 milliards de dollars d'ici 2050 pour les pays à revenu faible ou intermédiaire.
Coopération mondiale à Davos ?
Loin des potentiels dommages que pourraient causer, selon Oxfam, plusieurs de ses participants, le programme du FEM tente pour sa part de renouveler en 2026 le dialogue entre les diverses parties prenantes mondiales alors que s'érode la confiance dans les normes et alliances planétaires.
Ceux-ci devraient chercher lors de ce Forum des manières de mieux coopérer pour trouver de nouvelles sources de croissance, de meilleures manières d'investir dans leur capital humain, de déployer de manière responsable des innovations d'ampleur mondiale dans un monde plus compétitif, pour y créer de la prospérité pour tous.
Le président américain Donald Trump est attendu à ce FEM dont l'ordre du jour aurait été débarrassé de thématiques trop wokes selon le Financial Times. Ce dernier y présentera sa vision autocratique du monde dans laquelle il affirme que le droit international ne constitue pas une limite opérationnelle à l'action des États-Unis et que sa seule contrainte réside dans sa propre moralité, une rupture avec les cadres juridiques multilatéraux existants.
Il y présentera une nouvelle ère où les lois internationales protégeant les nations ne sont que de simples politesses internationales. Le potentiel que soient fait les premiers pas menant à un monde rendant sa grandeur au colonialisme et créant de nouveaux empires claniques divisant la planète en espaces soumis, à gérer en fonction de leur rentabilité, n'est pas à négliger à la suite des discussions à Davos.
Faire payer les participants au FEM
Certaines des décisions qui pourraient êtres prises au FEM ont donc le potentiel de mettre en scène un nouvel ordre mondial fascisant qui pourrait être une menace a de nombreux peuples du monde. Une internationale d'extrême droite à l'échelle des pays occidentaux pourrait anéantir les ambitions citoyennes à construire un monde plus protecteur de la planète et plus juste.
À l'opposé de cette possibilité, Oxfam demande pour sa part un soutien actif aux négociations pour une Convention fiscale internationale à l'ONU et plus généralement une hausse des impôts des ultra-riches en taxant les profits excessifs des entreprises fossiles et ceux des super-pollueurs. L'ONG affirme qu'appliquée aux 585 compagnies des énergies carbonées, dont beaucoup participeront au FEM, cette taxe pourrait rapporter jusqu'à 400 milliards de dollars dès la première année.
Dénonçant aussi le pouvoir d'influence des participants au FEM, Oxfam affirme que les 1 600 lobbyistes des entreprises fossiles lors du sommet de la COP30 au Brésil dépassaient en nombre celui de toutes les délégations, à l'exception du pays hôte.
Des situations de ce genre permettraient d'exercer une influence injuste sur les politiques publiques et d'affaiblir les négociations climatiques, selon la responsable du plaidoyer climat chez Oxfam International, Nafkote Dabi. Elle commente à ce sujet qu'en s'attaquant à l'irresponsabilité climatique des ultra-riches, les dirigeants de la planète pourraient avoir la capacité de remettre le monde sur la voie des objectifs climatiques. Ils pourraient même générer des bénéfices nets pour leurs populations et la planète.
Oxfam rappelle finalement que la plus haute juridiction mondiale, soit la Cour internationale de justice (CIJ), a récemment confirmé que les États ont l'obligation légale de réduire leurs émissions pour protéger les droits universels à un environnement sain, à la santé, à l'alimentation et à la vie.
Michel Gourd
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Le nouvel ordre mondial de Trump prend forme au Venezuela : cinq clés pour comprendre les attaques militaires américaines
« L'attaque contre le Venezuela et la capture du président Nicolás Maduro annoncent le découplage des États-Unis de Trump de l'ordre international fondé sur des règles et la fin de l'ordre libéral dans son ensemble. Un nouvel ordre international est en train d'émerger, fondé sur l'usage de la force, le révisionnisme et la sécurité pour le continent américain. »
Tiré de Europe Solidaire Sans Frontières
3 janvier 2026
Par Juan Luis Manfredi
Au dos de chaque billet d'un dollar, la phrase Novus Ordo Seclorum (« Un nouvel ordre pour les siècles ») fait allusion au principe qui guide la nouvelle stratégie de sécurité des États-Unis
L'attaque contre le Venezuela et la capture du président Nicolás Maduro annoncent le découplage des États-Unis de Trump de l'ordre international fondé sur des règles et la fin de l'ordre libéral dans son ensemble.
Un nouvel ordre international est en train d'émerger, fondé sur l'usage de la force, le révisionnisme et la sécurité pour le continent américain.
Voici cinq clés pour comprendre les conséquences de l'intervention militaire et le nouvel ordre qu'elle inaugure.
1. Élargissement des pouvoirs présidentiels
Cette attaque consacre cette nouvelle doctrine d'un président « impérieux », qui met en œuvre ses décisions sans attendre l'approbation du Congrès, la validation juridique ou l'avis des médias.
Avec l'affaiblissement des freins et contrepoids, la deuxième administration Trump est libre de présenter le nouvel ordre comme une question de sécurité pressante : les États-Unis étant en guerre contre le trafic de drogue (ou l'immigration) et menacés par de « nouvelles puissances » (euphémisme pour désigner la Chine), ils n'ont pas besoin de respecter les procédures ou les délais habituels.
Trump s'identifie aux présidents fondateurs historiques des États-Unis, tels que Washington, Lincoln et Roosevelt. Tous trois étaient des leaders charismatiques, et à l'approche du 250e anniversaire de la république américaine, ces comparaisons alimentent la rhétorique autoritaire de Trump.
L'érosion du système politique et juridique américain est indéniable. Le président a approuvé un vaste ensemble de réglementations qui favorisent les mesures d'urgence, un état de crise permanent et la suppression de l'opposition politique et du système judiciaire. L'attaque contre le Venezuela est une nouvelle étape importante dans la reconfiguration des relations de la présidence avec les pouvoirs législatif et judiciaire, conformément à la tradition hamiltonienned'un pouvoir exécutif fort et unificateur.
2. L'Amérique (latine) pour les Américains (des États-Unis)
Sur la scène internationale, l'attaque contre le Venezuela fait progresser un programme diplomatique fondé sur la défense des intérêts nationaux. La notion d'« Amérique pour les Américains » a fait un retour en force : le Panama, le Mexique et le Canada ont tous été contraints de se plier à la volonté de Trump, tandis que l'administration continue de faire pression pour prendre le contrôle le Groenland.
En Amérique latine, les gouvernements de gauche du Brésil et de Colombie mènent l'opposition régionale aux États-Unis, tandis que le nouveau président chilien José Antonio Kast et l'Argentin Javier Milei sont les alliés idéologiques de Trump. L'ensemble du continent connaît un vaste mouvement en faveur des partis nationalistes de droite qui s'opposent à l'immigration.
Si la transition post-Maduro au Venezuela s'aligne sur ces valeurs, tout espoir d'unité nationale et de transition pacifique vers une démocratie pleine et entière disparaîtra.
3. Contrôle des ressources
Une fois de plus, tout tourne autour du pétrole, mais pour des raisons différentes de celles qui prévalaient en Irak. Dans un monde où la mondialisation a cédé la place à la géoéconomie, les États-Unis veulent projeter leur puissance sur les marchés internationaux de l'énergie et leur réglementation. Les infrastructures, les ports et les minéraux du Venezuela sont essentiels pour y parvenir.
Les États-Unis ne veulent donc pas seulement que le pétrole vénézuélien alimente leur marché intérieur, ils veulent également imposer les prix internationaux et dominer l'offre.
Leur nouvelle approche vise à aligner la souveraineté énergétique et le développement technologique sur le commerce et la sécurité.
Pax Silica – l'alliance internationale dirigée par les États-Unis et signée fin 2025 pour sécuriser les chaînes d'approvisionnement des technologies critiques telles que les semi-conducteurs et l'IA – inaugure une ère de diplomatie transactionnelle : des puces informatiques en échange de minéraux. Pour le « nouveau » Venezuela, ce sont ses réserves de pétrole qui lui permettront de prendre part à cette nouvelle dynamique de pouvoir.
4. Réalignement géopolitique
La conception américaine de la notion de territoire nourrit une politique étrangère révisionniste fondée sur la souveraineté – similaire à celles de la Chine, d'Israël ou de la Russie – qui trouve ses racines dans le concept de « nomos », tel que défini par le philosophe allemand Carl Schmitt au milieu du XXe siècle. Il s'agit d'une vision du monde où la division des nations en « amis ou ennemis » prévaut sur une vision libérale régie par la coopération, le droit international, la démocratie et le libre marché.
Selon cette logique, des sphères d'influence émergent, les ressources sont réparties et les blocs de pouvoir s'équilibrent, comme le montrent les exemples ci-dessus : sans opposition, la Chine dominerait l'Asie du Sud-Est, la Russie réduirait son effort de guerre en échange de 20 % de l'Ukraine et du contrôle de ses ressources matérielles et énergétiques, et Israël redessinerait la carte du Moyen-Orient et conclurait des accords commerciaux avec les pays voisins.
5. L'Europe, la démocratie et Hobbes
Des idéaux comme la démocratie, l'État de droit et le libre-échange s'estompent rapidement, et faute de moyens efficaces, les choses ne se présentent pas bien pour l'Union européenne. Comme nous l'avons vu avec Gaza, l'UE a souvent de forts désaccords idéologiques avec d'autres grandes puissances, mais elle n'inspire pas suffisamment le respect pour faire quoi que ce soit. L'intervention militaire des États-Unis ressuscite le réalisme politique hobbesien, où la liberté est cédée à un souverain absolu en échange de la paix et de la sécurité.
Dans le nouvel ordre de Trump, c'est l'autorité présidentielle – et non la vérité, les lois ou les valeurs démocratiques – qui a le dernier mot.
Politique intérieure américaine
2026 est une année électorale aux États-Unis, avec trente-neuf élections gouverneuriales et une série d'élections locales et régionales qui se dérouleront entre mars et novembre.
À travers son intervention au Venezuela, l'administration Trump débat en fait de la question de la succession. Une faction, menée par JD Vance, souhaite éviter les problèmes à l'étranger et rénover son modèle économique industriel. L'autre, menée par le secrétaire d'État Marco Rubio, est déterminée à reconstruire l'ordre international avec des États-Unis forts et dominants. L'issue de l'opération vénézuélienne pourrait faire pencher la balance et déterminer qui succédera à Trump lors des élections présidentielles de 2028.
L'attaque contre le Venezuela ne se résume pas à une opération d'ingérence dans la région : elle reflète également les mutations que connaît notre époque. Alors que le trumpisme international se limitait auparavant à des slogans désordonnés, il fait désormais ses premiers pas dans la stratégie militaire. L'époque du « pouvoir doux », des relations transatlantiques et de la paix en Ibéro-Amérique est révolue. Un nouvel ordre est en train de naître.
Juan Luis Manfredi
P.-S.
• Traduit pour ESSF par Pierre Vandevoorde avec l'aide de Deeplpro.
Source - The Conversation, samedi 3 janvier 2026 :
https://theconversation.com/trumps-new-world-order-is-taking-shape-in-venezuela-five-keys-to-understanding-the-us-military-attacks-272673
• Juan Luis Manfredi, Universidad de Castilla-La Mancha
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Zohran Mamdani ou comment incarner l’espoir en des temps sombres
En ces temps sombres, barbares et désespérants, savoir qu'il y a dans la tanière même de la bête féroce fasciste des dizaines et des dizaines de milliers de jeunes et de moins jeunes hommes et femmes qui lui tiennent tête et se battent bec et ongles pour défendre les droits de ceux d'en bas fait renaître l'espoir, redonne de l'optimisme.
4 janvier 2026
yorgos mitralias
Tiré de Mediapart
https://blogs.mediapart.fr/yorgos-mitralias/blog/040126/zohran-mamdani-ou-comment-incarner-l-espoir-en-ces-temps-si-sombres
Mais pourquoi attribuer, à ces heures si sombres, tant d'importance à ce que dit et fait le nouveau maire de New York, Zohran Mamdani, pendant que Trump bombarde le Venezuela et kidnappe Maduro et son épouse ? Ou pendant que Netanyahou et son Israël persistent à exterminer les Palestiniens et que Poutine arrose de bombes et de missiles les villes ukrainiennes ? Pourquoi parler de Mamdani quand l'actualité quotidienne internationale est dominée par les innombrables exploits macabres de la barbarie capitaliste et impérialiste ?
Notre réponse est catégorique : on attribue tant d'importance à ce que dit et fait Zohran Mamdani parce que ce nouveau maire de la mégalopole par excellence qu'est New York, représente actuellement, ensemble avec le mouvement de masse qui le soutient, le plus grand sinon l'unique espoir de l'humanité de ceux d'en bas pour commencer à résister et même battre Trump et son Internationale brune au cœur même de leur bastion étatsunien.
Comme l'a affirmé si justement Bernie Sanders dans son discours, juste avant d'investir Mamdani maire de New York : « À un moment où les Américains, et même le monde entier, perdent confiance dans la démocratie, plus de 90 000 d'entre vous dans cette ville se sont portés volontaires pour la campagne de Zohran. Vous avez frappé aux portes. Vous avez partagé vos rêves et vos espoirs pour l'avenir de cette ville. Et ce faisant, vous vous êtes attaqués à l'establishment démocrate, à l'establishment républicain, au président des États-Unis et à certains oligarques extrêmement riches, et vous les avez vaincus dans ce qui constitue le plus grand bouleversement politique de l'histoire moderne des États-Unis. »
Parlons donc de Zohran Mamdani, lequel, en dépit de la plupart des médias internationaux et de tous ceux qui – évidemment à droite mais, malheureusement, aussi à gauche – persistent à le qualifier de « démocrate » ou d'« appartenant à l'aile gauche du Parti démocrate », a inauguré son mandat de maire de New York en déclarant : « J'ai été élu en tant que socialiste démocrate et je gouvernerai en tant que socialiste démocrate. » Déclaration de Mamdani carrément fracassante quand on sait que les Socialistes démocrates sont les membres de l'organisation d'extrême gauche qui s'appelle Democratic Socialists of America (DSA) ! Et comme pour qu'il n'y ait aucun doute, s'adressant aux dizaines de milliers de New-Yorkais rassemblés devant la mairie de la ville malgré le froid glacial, Mamdani a ajouté : « Nous gouvernerons sans honte ni insécurité, sans nous excuser pour nos convictions. Je n'abandonnerai pas mes principes par crainte d'être considéré comme radical. »
Ceci étant dit, force est de constater que le plus important de la journée mémorable de l'investiture de Mamdani le 1ᵉʳ janvier 2026 n'a pas été sa déclaration/mise au point susmentionnée.
Le plus important a été l'ambiance générale, ce très rare mélange d'émotion, de tendresse fraternelle et d'exaltation créé par tout ce qui a été dit, récité, chanté et applaudi pas seulement par Mamdani, mais aussi par ceux et celles qui ont pris la parole ou qui ont assisté à cet évènement historique. Comme par exemple cet extraordinaire imam Khalid Latif qui a ponctué son terriblement inspiré et à la fois profond, poétique et radical discours, avec des conseils à Mamdani, comme celui-ci : « Il y aura des jours où les pressions du pouvoir vous mettront à l'épreuve. Où le compromis sera présenté comme du pragmatisme, où le silence sera présenté comme de la sagesse, et où le prix de la vérité semblera plus lourd que sa récompense. Dans ces moments-là, je prie pour que vous vous souveniez de qui vous avez toujours été : quelqu'un qui a choisi la conviction plutôt que la commodité, la justice plutôt que le confort, et les gens plutôt que la position. Tenez-vous-en à cela. C'est plus rare que vous ne le pensez, et plus nécessaire que jamais. » Et pendant que, entourée par des chefs religieux de différentes confessions, l'imam Khalid Latif soulevait la foule avec son discours, juste derrière lui on pouvait voir la représentante de la confession juive, la rabbine Ellen Lippmann, qui semblait être au septième ciel, approuvant les dires de l'imam avec des sourires et des grimaces très éloquentes…
Alors, faisant écho aux incitations du bon imam, Mamdani affirmait un peu plus tard de la même tribune que « pendant que je rédigeais ce discours, on m'a dit que c'était l'occasion de redéfinir les attentes, que je devrais profiter de cette occasion pour encourager les New-Yorkais à demander peu et à attendre encore moins. Je ne ferai rien de tel. La seule attente que je cherche à redéfinir est celle des petites attentes. » Et Mamdani s'empressait d'expliciter ses dires avec cette affirmation qui a une valeur universelle : « Pendant trop longtemps, nous nous sommes tournés vers le secteur privé pour atteindre la grandeur, tandis qu'on acceptait la médiocrité de la part de ceux qui servent le public. Je ne peux blâmer ceux qui en sont venus à remettre en question le rôle du gouvernement, dont la foi en la démocratie a été érodée par des décennies d'apathie. Nous rétablirons cette confiance en empruntant une voie différente, une voie où le gouvernement n'est plus seulement l'ultime recours pour ceux qui luttent, une voie où l'excellence n'est plus l'exception. »
D'ailleurs, ce n'est certainement pas un hasard que Mamdani ait le rare « privilège » de voir se constituer contre lui la plus large coalition d'éminences réactionnaires, obscurantistes et assassines, laquelle inclut l'Américain Trump, l'Israélien Netanyahou, l'Indien Modi et toute la fine fleur du nazifascisme et de l'extrême droite internationale. Sans oublier le Russe Poutine, dont la chaîne RT a fait preuve de la plus délirante islamophobie en s'empressant d'avertir les bons Américains que Mamdani « met la Sharia au-dessus de la loi américaine » tout simplement parce que Mamdani a osé prêter serment sur le Coran ! Tout ce ramassis de dictateurs et autres bourreaux de l'humanité savent très bien pourquoi ils haïssent à mort le jeune maire de New York, le socialiste démocrate Zohran Mamdani…
Évidemment, la mémorable journée de l'investiture de Mamdani ne peut se résumer aux quelques extraits de quelques discours qu'on vient de citer. Ayant eu la chance d'y assister un peu, en la suivant en direct bien qu'étant… à Athènes, on ne peut que vouloir partager avec d'autres les rares moments d'émotion et d'exaltation qu'elle nous a procurés (1) En ces temps sombres, barbares et désespérants, savoir qu'il y a dans la tanière même de la bête féroce fasciste des dizaines et des dizaines de milliers de jeunes et de moins jeunes hommes et femmes qui lui tiennent tête et se battent bec et ongles pour défendre les droits de ceux d'en bas fait renaître l'espoir, redonne de l'optimisme et inspire des millions de gens non seulement aux États-Unis mais aussi partout sur notre planète…
Notes
1. Voir la vidéo (1 h 41 m) des célébrations de l'investiture de Zohran Mamdani : https://www.democracynow.org/live/coming_up_the_inauguration_of_nyc
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États-Unis-Groenland : « Quand les intérêts privés de deux milliardaires convergent au Groenland »
Un jour, au cours de son premier mandat, Donald Trump a convoqué l'un de ses principaux collaborateurs pour discuter d'une nouvelle idée. « Trump m'a appelé dans le Bureau ovale », a déclaré John Bolton, conseiller à la sécurité nationale en 2018, au Guardian. « Il m'a dit qu'un homme d'affaires influent venait de suggérer aux États-Unis d'acheter le Groenland. »
15 janvier 2026 | tiré du site alencontre.org | Photo : Ronald S. Lauder, Dolnal Trump « parlant affaires »aux côtés d'Emir Tamim bin Hamad Al Thani du Qatar.
C'était une proposition extraordinaire. Elle émanait d'un ami de longue date du président qui allait acquérir des intérêts économiques dans le territoire danois.
John Bolton a appris que cet homme d'affaires était Ronald S. Lauder. Héritier d'une fortune faite dans le domaine des cosmétiques – la marque mondiale Estée Lauder –, il connaissait Trump, un autre New-Yorkais fortuné, depuis fort longtemps.
Bolton a déclaré avoir discuté de la proposition du Groenland avec Ronald Lauder. Après l'intervention du milliardaire, une équipe de la Maison Blanche a commencé à explorer les moyens d'accroître l'influence des États-Unis dans le vaste territoire arctique contrôlé par le Danemark.
Le fait que Trump ait repris l'idée de Lauder au cours de son second mandat est caractéristique de la manière dont le président fonctionne, a déclaré John Bolton : « Il prend pour argent comptant les bribes d'informations qu'il obtient de ses amis et il est impossible de le faire changer d'avis. »
Cette proposition semble avoir attisé les ambitions impérialistes de Trump : huit ans plus tard, il envisage non seulement d'acheter le Groenland, mais aussi de s'en emparer par la force.
Comme beaucoup de personnes qui entourent le président, les suggestions politiques de Ronald Lauder semblent recouper ses intérêts économiques. Alors que D. Trump a redoublé ses menaces de s'emparer du Groenland, R. Lauder y a acquis des participations financières. Ronald Lauder fait également partie du consortium dont le désir d'accéder aux minéraux ukrainiens semble avoir incité Donald Trump à exiger une part des ressources de ce pays ravagé par la guerre.
Ronald Lauder a déclaré avoir rencontré Trump dans les années 1960, lorsqu'ils fréquentaient la même école de commerce prestigieuse. Après avoir travaillé pour l'entreprise familiale de cosmétiques, R. Lauder a servi sous Ronald Reagan au Pentagone, puis comme ambassadeur en Autriche, avant de se présenter sans succès à la mairie de New York en 1989.
Lorsque Trump a remporté la présidence en 2016, Lauder a fait un don de 100'000 dollars au comité de financement Trump Victory. Lorsque la santé mentale de Trump a été remise en question en 2018, R. Lauder l'a qualifié d'« homme d'une perspicacité et d'une intelligence incroyables ».
La même année, Lauder a déclaré qu'il aidait Trump à relever « certains des défis diplomatiques les plus complexes qu'on puisse imaginer ». Cela semble avoir inclus l'idée d'une expansion dans l'Arctique. L'année suivante, le 16 août 2019, le Wall Street Journal a révélé l'intérêt de Trump pour le Groenland. Les dirigeants danois ont exprimé leur indignation. Trump a répondu en tweetant une image d'une Trump Tower dorée dominant un village, accompagnée de la légende : « Je promets de ne pas faire cela au Groenland ! »
« Un gisement inestimable de terres rares »
L'obsession de Trump pour le Groenland a perduré, tout comme celle de R. Lauder.
En février dernier, peu après le retour de Trump à la Maison Blanche, Lauder a pris sa défense lorsque le président a publiquement envisagé une prise de contrôle militaire de la plus grande île du monde. « Le concept de Trump pour le Groenland n'a jamais été absurde, il était stratégique », a écrit Lauder dans le New York Post du 4 février 2025. Il a poursuivi : « Sous la glace et la roche se cache un véritable trésor d'éléments de terres rares essentielles à l'intelligence artificielle, aux armes de pointe et aux technologies modernes. À mesure que la glace recule, de nouvelles routes maritimes apparaissent, redessinant le commerce et la sécurité mondiaux. »
Groenland : un « trésor », pour qui ?
Le Groenland étant « l'épicentre de la compétition entre les grandes puissances », Ronald Lauder a fait valoir que les États-Unis devraient rechercher un « partenariat stratégique ». Il a ajouté : « Je travaille en étroite collaboration avec les chefs d'entreprise et les dirigeants politiques du Groenland depuis des années pour y développer des investissements stratégiques. »
Depuis que Ronald Lauder a attiré l'attention de Donald Trump sur le Groenland en 2018, comme l'ont rapporté pour la première fois les journalistes étatsuniens Peter Baker et Susan Glasser – dans leur livre The Divider. Trump in the White House, 2017-2021, Ed. Doubleday, september 2022 – le milliardaire des cosmétiques semble avoir investi beaucoup de ses propres fonds dans ce territoire arctique.
Les registres des sociétés danoises montrent qu'une société dont l'adresse est à New York et dont les propriétaires ne sont pas nommés a fait ces derniers mois des investissements au Groenland.
L'une de ses activités consiste à exporter de l'eau de source « de luxe » provenant d'une île de la baie de Baffin. Lorsqu'un journal danois a rapporté en décembre que Lauder faisait partie des investisseurs, il a cité un homme d'affaires groenlandais impliqué dans cette entreprise : « Ronald Lauder et ses collègues d'un groupe d'investisseurs ont une très bonne compréhension du marché du luxe et y ont facilement accès. »
Ce groupe d'investisseurs chercherait également à produire de l'énergie hydroélectrique à partir du plus grand lac du Groenland pour alimenter une fonderie d'aluminium.
On ignore quel effet une prise de contrôle du Groenland par les États-Unis – par invasion, achat ou persuasion – pourrait avoir sur les intérêts économiques de Ronald Lauder dans ce pays.
À la suite des commentaires de Trump – après l'envoi de troupes pour enlever le dirigeant du Venezuela – selon lesquels les États-Unis avaient « vraiment besoin du Groenland », le Premier ministre danois a averti qu'une action militaire d'un membre de l'OTAN contre un autre briserait l'alliance.
Trump semble imperturbable. « Nous allons faire quelque chose avec le Groenland », a-t-il lancé la semaine dernière, « soit de manière douce, soit de manière plus musclée ». Après une réunion à la Maison Blanche mercredi, le ministre danois des Affaires étrangères, Lars Lokke Rasmussen, a déclaré : « Nous n'avons pas réussi à faire changer la position de l'administration étatsunienne. Il est clair que le président souhaite conquérir le Groenland. »
Un accord pour exploiter les minéraux de l'Ukraine
L'implication manifeste de Lauder dans l'élaboration de la politique américaine ajoute aux questions de plus en plus nombreuses concernant les conflits d'intérêts pendant le second mandat de Trump et l'enrichissement apparent des proches du président. Les deux fils aînés de Trump, Don Jr et Eric, mènent une campagne mondiale pour gagner de l'argent, du Vietnam à Gibraltar (The Guardian,19 décembre 2026).
Ils affirment qu'il existe une « barrière infranchissable » entre leurs activités économiques et la fonction de leur père en tant qu'homme le plus puissant au monde. La porte-parole de Trump a déclaré : « Ni le président ni sa famille n'ont jamais été impliqués, ni ne le seront jamais, dans des conflits d'intérêts. » Cependant, des dirigeants étrangers ont facilité l'enrichissement de la famille présidentielle, tout en s'assurant parfois les faveurs du président.
Lauder a toutefois semblé, pendant un certain temps, avoir rompu avec son vieil ami.
En 2022, alors qu'il n'était plus en fonction, Trump a accueilli l'agitateur d'extrême droite [néo-nazi] Nick Fuentes dans son club Mar-a-Lago. Ronald Lauder, qui dirige le Congrès juif mondial, s'est joint à la condamnation. « Nick Fuentes est un antisémite virulent et un négationniste de l'Holocauste, tout simplement », a-t-il déclaré. « Il est inconcevable que quiconque puisse s'associer à lui. »
Mais une fois que Trump a regagné la Maison Blanche, Ronald Lauder a repris son soutien financier. En mars 2025, il a donné 5 millions de dollars à Maga Inc, une opération de collecte de fonds pour le mouvement de Trump. Le mois suivant, Ronald Lauder aurait figuré parmi les invités d'un dîner aux chandelles exclusif avec le président. Les billets coûtaient 1 million de dollars chacun, payable à Maga Inc.
À ce moment-là, les intérêts économiques de Lauder semblaient à nouveau coïncider avec la politique de l'administration Trump.
Une lettre datée de novembre 2023, envoyée par le directeur de TechMet, une société minière [1], à Volodymyr Zelensky, le président ukrainien, et qui a fait l'objet d'une fuite, mentionnait Ronald Lauder comme faisant partie d'un consortium souhaitant exploiter un gisement de lithium dans ce pays ravagé par la guerre.
Ronald Lauder a déclaré à l'époque qu'il n'avait pas discuté des minéraux ukrainiens avec Trump lui-même, mais qu'il avait « soulevé la question auprès des parties intéressées aux États-Unis et en Ukraine pendant de nombreuses années, jusqu'à aujourd'hui ». Des républicains de premier plan se sont joints à une campagne visant à permettre aux États-Unis de s'emparer des prodigieuses ressources de l'Ukraine. Trump en est devenu le plus fervent défenseur.
Quelques semaines après les dons de Lauder à Maga Inc, Washington et Kiev ont signé un accord pour exploiter conjointement les minéraux ukrainiens. Cela a contribué à préserver le soutien de Trump à l'Ukraine après sa diatribe télévisée dans le Bureau ovale (le 28 février 2025) contre Zelensky, qu'il jugeait insuffisamment reconnaissant du soutien américain.
Le gisement de lithium a été le premier à faire l'objet d'un appel d'offres dans le cadre de l'accord sur les minéraux. Ce mois-ci, le consortium Lauder l'aurait remporté. TechMet, la société qui dirige le consortium, a refusé de commenter, tout comme Ronald Lauder. Ses partenaires économiques au Groenland et la Maison Blanche n'ont pas répondu lorsque le Guardian les a contactés. (Article publié dans The Guardian le 15 janvier 2026 ; traduction par la rédaction de Alencontre.org)
[1] TECHMET se définit ainsi sur son site : « TechMet est un acteur majeur dans le domaine des minéraux critiques qui développe sa production à travers ses actifs mondialisés afin de contribuer à garantir un approvisionnement aligné sur les valeurs occidentales en minéraux clés qui définiront et alimenteront l'économie mondiale du XXIe siècle. » Son siège social se situe en Irlande, un pays où les impôts sont fort modestes. (Réd.)

Des experts avertissent les États-Unis qu’ils sont aux prémices d’un génocide contre les personnes transgenres américaines
Les spécialistes du génocide affirment que les politiques visant les Américains transgenres correspondent aux premiers signes d'alerte d'atrocités de masse.
5 janvier 2026
Les spécialistes du génocide tirent la sonnette d'alarme face à ce qu'ils décrivent comme une escalade des attaques visant des personnes transgenres, non binaires et intersexuées aux États-Unis.
Des experts, dont deux anciens présidents de l'Association internationale des spécialistes du génocide (IAGS), avertissent que la nation pourrait déjà être aux premiers stades de commettre un génocide.
« Je suis préoccupé par le génocide contre les personnes trans aux États-Unis dans un avenir proche », a déclaré le Dr Henry Theriault, qui a été président de l'IAGS de 2017 à 2021.
Selon le droit international, le génocide désigne des actes visant à détruire, en tout ou en partie, des groupes religieux, nationaux, ethniques ou raciaux. Mais les experts interrogés par Important Context ont fait valoir que ces catégories juridiques sont peut-être trop restrictives, ou interprétées de manière trop restrictive, à l'heure actuelle.
Theriault a indiqué que de plus en plus, les attaques visent des groupes socialement définis plutôt que ceux explicitement couverts par la Convention des Nations Unies. Haley Brown, ancienne chercheuse spécialisée dans les génocides et plus particulièrement dans les attaques contre les personnes transgenres, a déclaré qu'« il existe très peu d'études sur ce sujet ».
Le Dr Gregory Stanton, ancien président de l'IAGS qui est aujourd'hui fondateur et président du groupe Genocide Watch, a déclaré que les attaques contre les personnes transgenres et non binaires aux États-Unis représentent une tentative « génocidaire » « de détruire un groupe de genre ».
Stanton a noté que Raphael Lemkin, qui a inventé le terme « génocide » dans les années 1940, comprenait également qu'il avait une définition plus large au-delà des contextes religieux, nationaux, ethniques et raciaux.
« Son point de vue était que les groupes politiques, culturels, sociaux, économiques,... devraient tous être inclus dans la définition du génocide », a déclaré Stanton, ajoutant : « Je pense qu'il aurait aussi inclus les groupes de genre. »
« Je pense qu'ils essaient de détruire un groupe de genre », a-t-il ajouté. « Et donc je pense que c'est génocidaire. Je pense que l'objectif ici est littéralement, physiquement, de détruire ce groupe. »
Depuis des années, la droite politique intensifie la rhétorique éliminationniste contre les personnes transgenres de citoyenneté américaine et rejette leurs identités comme de l'idéologie. Lors du CPAC 2023, le commentateur conservateur Michael Knowles a appelé à « éradiquer » le soi-disant « transgendérisme » de la vie publique.
Dès sa première année, la deuxième administration Trump a rapidement cherché à marginaliser les personnes non conformes au genre aux États-Unis. Le président a émis plusieurs décrets visant à éroder les protections contre la discrimination et l'accès aux soins de santé. Le NIH a supprimé le financement des recherches liées à la communauté LGBTQIA+ dans le cadre d'un recul plus général des initiatives dites « DEI ».
Les législateurs républicains ont mené une croisade similaire. Plus de la moitié des États restreignent désormais l'accès des jeunes aux soins d'affirmation de genre et à la participation transgenre aux sports jeunesse. Vingt États ont désormais des réglementations explicites sur l'utilisation des toilettes pour personnes transgenres.
L'existence des personnes transgenres et les soins affirmant le genre sont fondés sur des preuves et soutenus par pratiquement toutes les grandes organisations médicales du pays.
Haley Brown a également déclaré à Important Context que les lois sur les toilettes publiques donnent en fait aux acteurs non étatiques une approbation tacite pour commettre des actes de violence.
« Il a toujours été question de contrôle », a-t-elle déclaré, expliquant : « C'est cette idée que je vais créer et renforcer mes valeurs idéales de la société et de l'État, jusqu'aux caractéristiques et traits physiologiques mêmes des êtres humains qui existent dans cet État. »
M. Theriault s'est dit préoccupé par « les changements juridiques qui sont en train de se produire et la haine flagrante exprimée par [Trump], ses partisans et les dirigeants gouvernementaux, ainsi que par la manière dont ils agissent en conséquence ».
« Je pense que nous en sommes déjà au point où les personnes transgenres et les immigrant·es subissent des préjudices », a déclaré M. Theriault. « La question n'est donc pas tant de savoir si un génocide va se produire, mais plutôt comment l'empêcher. »
Le Dr Elisa von Joeden-Forgey, fondatrice et directrice exécutive du Lemkin Institute for Genocide Prevention, estime que les États-Unis se trouvent actuellement « au début ou au milieu d'un processus génocidaire contre les personnes transgenres, non binaires et intersexuées ».
Elle a ajouté que les républicain·es utilisaient les personnes transgenres pour susciter la peur, en particulier autour des enfants, de la famille et de leur conception idéale de la masculinité, ce qui prépare leur base au génocide.
Stanton a déclaré que les États-Unis connaissaient actuellement un « durcissement des catégories », les personnes étant soit masculines, soit féminines, une vision binaire qui, selon lui, n'existe ni dans la nature ni dans de nombreuses autres cultures. Il a qualifié cette vision de « totalitaire » et inspirée de « l'idéologie nazie », expliquant que les nazis avaient également une vision binaire des hommes et des femmes et avaient tué de nombreuses personnes LGBTQIA+.
Brown a souligné que la théorie du complot dite du « marxisme culturel » – selon laquelle les gauchistes, les féministes, les marxistes et les personnes LGBTQIA+ tentent de détruire la civilisation occidentale – a été directement empruntée aux nazis et à leurs affirmations antisémites sur le « bolchevisme culturel ».
« L'administration Trump et ses partisan·es... ont identifié un ensemble d'« ennemis » ou de « personnes indésirables » et ont attisé les préjugés du public à leur égard « d'une manière qui dégénère en violence », a déclaré M. Theriault.
Il a averti que les Américain·es transgenres sont plus vulnérables que d'autres groupes en raison de la taille de leur population. Aujourd'hui, ils représentent environ 1 % de la population totale des États-Unis, soit à peu près l'équivalent de la population juive en Allemagne en 1933.
Les incidents et les violences anti-transgenres ont augmenté au fil des ans, 2021 étant l'année la plus meurtrière jamais enregistrée. Selon les données du FBI, les crimes haineux liés à l'identité de genre signalés ont augmenté entre 2020 et 2024. Les Américain·es transgenres sont également exposé·es à un risque élevé de suicide, et une étude réalisée en 2024 par The Trevor Project suggère que les lois anti-transgenres pourraient aggraver cette tendance.
Von Joeden-Forgey a déclaré que la communauté LGBTQIA+, « comme d'autres groupes minoritaires très petits, a tendance à être une sorte de canari dans la mine de charbon », soulignant que les États, tout au long de l'histoire, « utilisent certaines communautés comme terrains d'essai » pour désensibiliser leurs populations à la violence.
« Le processus génocidaire consiste en réalité à détruire des identités, à détruire des groupes par tous les moyens possibles », a-t-elle déclaré, expliquant que même ceux qui entraînent des morts massives ont « commencé par d'autres techniques moins violentes, au début ».
Mme Brown a évoqué les mesures qui pourraient être prises à l'avenir et qui s'inscriraient dans ces schémas historiques, comme l'abrogation des « lois qui empêchent les gens d'utiliser certaines défenses juridiques », telles que la « défense fondée sur la panique transgenre » dans les affaires de meurtre. « La droite a toujours détesté les lois sur les crimes haineux », a-t-elle déclaré.
M. Theriault a déclaré que les États-Unis pourraient adopter des politiques visant à rendre la vie « intolérable » pour les Américain·es transgenres qui souhaitent vivre authentiquement, de sorte que le taux de suicide augmenterait considérablement. « Nous pourrions prendre toutes sortes de mesures qui ne ressembleraient pas à ce qui s'est passé dans le passé, mais qui seraient tout aussi destructrices pour les personnes transgenres en tant que groupe », a-t-il déclaré.
Quelle que soit l'issue, von Joegen-Forgey a déclaré que la situation était « terrifiante », ajoutant que « personne ne part en guerre... au nom des victimes d'un génocide ».
« Il n'y a pas de démocratie qui commette un génocide contre un groupe », a-t-elle averti. « Ce n'est plus une démocratie, une fois que le génocide est entré en jeu. L'État en question commettra d'autres atrocités de masse. »
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Une mère de Minneapolis témoigne des violences de l’ICE auxquelles elle a assisté
Plaquer des enseignant·es au sol et pulvériser des agents chimiques sur des terrains scolaires : la campagne de l'ICE à travers le Minnesota devient de plus en plus violente. Jacobin s'est entretenu avec une mère de famille de Minneapolis à propos de ce qu'elle a vu jusqu'ici.
Le meurtre de Renee Good n'était pas le premier incident au cours duquel l'ICE et d'autres agents chargés des expulsions ont pointé des armes à feu ou menacé de recourir à une force létale contre des citoyen·nes états-unien·nes et d'autres personnes non armées.
L'activité fédérale de contrôle de l'immigration s'est intensifiée à Minneapolis au cours des dernières semaines, avec un grand nombre d'agents de l'Immigration and Customs Enforcement (ICE) opérant dans toute la ville. Cette escalade a suscité des manifestations, des débrayages scolaires et une vive inquiétude chez les parents, le personnel enseignant et les responsables municipaux, en particulier après que des opérations ont eu lieu à proximité des écoles et dans des zones résidentielles.
Trey Cook de Jacobin a parlé avec Christin Crabtree, mère de famille à Minneapolis, de la façon dont cette présence accrue de l'ICE affecte les écoles publiques, la vie familiale et la sécurité communautaire — et de la manière dont les élèves et les voisin·es réagissent.
Trey Cook : Depuis combien de temps vivez-vous à Minneapolis ?
Christin Crabtree : La majeure partie de ma vie. Ma mère a grandi ici, toute ma famille y est. J'ai vécu dans le Dakota du Sud jusqu'à l'âge de quatorze ans, puis nous nous sommes installés ici. J'ai quarante-cinq ans, donc cela fait longtemps. J'ai deux enfants : l'un est diplômé des écoles publiques de Minneapolis et l'autre est actuellement au secondaire.
Trey Cook : Y a-t-il eu un changement dans la relation des habitants avec l'ICE en ville ?
Christin Crabtree : Au Minnesota, et particulièrement à Minneapolis, nous avons des liens très forts. Nous sommes une communauté qui a traversé tellement d'épreuves, surtout ces dernières années. C'est une communauté très consciente socialement et, par-dessus tout, solidaire de ses voisins.
Dans les années 1990, lorsque la communauté somalienne est arrivée ici, elle fuyait une guerre civile atroce. Le Minnesota était une destination de choix car nous avons un sens de l'entraide très développé. Nous sommes un État qui se soucie de son prochain et qui dispose de solides programmes sociaux.
De nombreuses communautés immigrantes ont choisi les Twin Cities. Les origines sont très diverses : Équatoriens, Afghans, et beaucoup de Somaliens. L'été, lors d'événements comme le défilé du 1er mai, on voit des danseurs aztèques ; on voit cette célébration et cette connexion entre les gens. Nous avons aussi à Minneapolis la plus grande population autochtone urbaine du pays (Anishinaabe, Dakota, peuples originaires de ces terres). Ils font partie intégrante de notre communauté.
Mais le contexte national a rendu les choses beaucoup plus difficiles pour nous tous. Ces attaques contre notre communauté immigrante sont des attaques contre nous tous. Et nous en voyons les répercussions partout. Par exemple, je parlais l'autre soir avec une famille que je connais : leur fille est autiste et non verbale. C'est une famille autochtone. Quelqu'un conduit cette enfant chaque jour à son programme éducatif, et ce chauffeur est somalien. La mère avait peur d'envoyer sa fille : et si le chauffeur se faisait arrêter et emmener par l'ICE, laissant une enfant non verbale seule sans personne pour la protéger ? Nous avons vu cela se produire : des agents de l'ICE qui extirpent un aidant d'une voiture et abandonnent les enfants sur place. C'est de la folie.
Cela touche vraiment tout le monde, peu importe que vous soyez en situation régulière ou non. Ils ciblent des personnes, en particulier celles qui ne sont pas blanches ou n'en ont pas l'apparence. C'est tout simplement délirant.
Trey Cook : Comment cela a-t-il changé le climat à l'école ?
Christin Crabtree : C'est extrêmement tendu. C'est traumatisant pour nos enfants. Ce qu'ils vivent au quotidien est absolument horrible. Des enfants rentrent de l'école et en parlent. Avant, on faisait des exercices d'alerte incendie ou tornade. Maintenant, les enfants s'exercent pour savoir comment réagir si l'ICE arrive dans leur école.
Le gouvernement fédéral s'en prend à nos lieux d'éducation. L'école publique est l'endroit où nous formons les prochaines générations ; elle devrait être un sanctuaire, un lieu bienveillant où nos enfants peuvent être eux-mêmes et grandir. Au lieu de cela, c'est devenu un lieu effrayant.
Nous avons vu des agents de l'ICE près des écoles, et même dans l'enceinte scolaire, d'une manière terrifiante. Ils ont fait preuve d'une absence totale de discernement. On pourrait attendre d'une force de sécurité publique qu'elle soit capable de reconnaître son environnement et d'agir de manière appropriée. Ce n'est absolument pas le cas ici.
De nombreuses familles ont peur de conduire leurs enfants à l'école ou de les laisser prendre le bus. La communauté s'est donc organisée : des voisins pratiquent le covoiturage pour les trajets scolaires, livrent des courses aux familles, etc. Le quotidien des enfants est totalement bouleversé. En tant que mère, je sais que les enfants ont besoin de structure et de stabilité. On le leur a arraché. Pour certains, l'école est le seul endroit où ils peuvent jouer dehors, car leur quartier n'est pas sûr.
À cause de ces activités, nous avons dû annuler la récréation dans beaucoup d'écoles : l'air est saturé d'agents chimiques — pulvérisés par l'ICE — ce qui rend les sorties dangereuses. Ils utilisent des balles au poivre, des gaz lacrymogènes, ce genre de choses. J'étais présente dans un lycée de Minneapolis quand l'ICE est arrivée : ils ont déboulé à toute vitesse au coin d'une rue et se sont arrêtés devant l'école pile au moment de la sortie des classes. Alors que les élèves sortaient encore, les agents les pourchassaient.
Il s'agissait d'un conducteur qui n'avait rien à voir avec l'école, mais qui s'est trouvé là par hasard. Plusieurs gros VUS ont surgi, et les agents ont sauté hors de leurs véhicules. J'ai couru vers la scène en voyant ces voitures et en entendant les sifflets ; les membres de la communauté sortaient et encerclaient la zone pour protéger nos enfants ! Pendant qu'ils tentaient d'appréhender leur cible, ils se montraient extrêmement menaçants envers les jeunes.
Ces agents sont sortis avec des armes imposantes et ont commencé à hurler sur tout le monde. Nos éducateurs et le personnel scolaire leur disaient : « Vous devez quitter l'enceinte de l'école. » Plusieurs agents ont alors plaqué l'un de nos enseignants au sol. Un autre éducateur a été arrêté. Et nos enfants regardaient ça. Ce sont les personnes qui s'occupent d'eux et les protègent chaque jour. Qu'un enfant voie cela est absolument inacceptable. Ces éducateurs n'avaient rien fait de mal ; ils veillaient seulement sur les élèves.
Les agents ont ensuite déployé des gaz chimiques dans la cour, alors que des enfants s'y trouvaient. Ils n'avaient aucun égard pour les personnes présentes. Le chef de leur groupe, l'agent de la Border Patrol Greg Bovino, était là, à quelques mètres de moi. Je me souviens qu'il a sorti une bonbonne de son gilet et l'a brandie comme s'il allait libérer encore plus de gaz. Ils ont aussi aspergé quelqu'un au visage avec ce qui semblait être du gaz poivré, à bout portant. C'était inutile : la personne était déjà maîtrisée.
Trey Cook : Ils s'en prenaient donc à quelqu'un qui passait simplement devant l'école ?
Christin Crabtree : Oui.
Trey Cook : Donc, vous décrivez la manière dont ils ont traité les personnes qui tentaient de désamorcer la situation, alors que l'ICE avait déjà appréhendé l'homme visé ?
Christin Crabtree : Pas seulement ceux qui tentaient de calmer le jeu. Il y avait des voisins, des parents, des enseignants et des enfants, puisque c'était l'heure de la sortie.
Trey Cook : De votre point de vue, l'ICE agit-elle comme une force de l'ordre censée protéger la population, ou comme une force d'occupation étrangère ?
Christin Crabtree : Cela ressemble clairement à une force d'occupation. C'est ainsi qu'ils opèrent. Ils ne travaillent pas en concertation avec les autres juridictions, ni avec l'État, ni avec la ville. Nous avons une politique de « ville sanctuaire » ici. Si notre gouverneur mobilisait la Garde nationale, les différentes agences collaboreraient. Ici, ce n'est pas le cas. On a l'impression d'une force d'occupation, d'une milice armée hors de contrôle.
C'est le sentiment qui prédomine. La plupart des agents sont masqués, on ne voit que leurs yeux. Il est difficile de leur donner un âge. Avant le meurtre de l'observateur [1]. la semaine dernière, je disais déjà que ce n'était qu'une question de temps avant qu'un drame n'arrive. On assiste à une escalade constante plutôt qu'à une désescalade. Bien sûr, j'aurais voulu que cela n'arrive pas, mais je ne suis pas surprise qu'il y ait eu un mort.
À Minneapolis, nous savons que notre sécurité dépend de notre solidarité. C'est ce que nous allons continuer à faire. Mais la tension est à son comble.
Trey Cook : Existe-t-il des projets de renforcement des protections ou des politiques pour lesquelles les citoyens s'organisent, ou s'agit-il uniquement d'actions directes ?
Christin Crabtree : Notre conseil municipal a tout récemment renforcé notre « ordonnance de séparation », suite à un incident survenu le 3 juin dans mon quartier, où plusieurs agences fédérales ont investi notre communauté. Les forces de l'ordre locales (comté et ville) sont arrivées en prétendant sécuriser la zone.
Mais en réalité, elles facilitaient l'opération des agents fédéraux. Certains agents locaux ont même été filmés en train de brutaliser des membres de la communauté. Cet incident terrifiant a déclenché une forte mobilisation pour renforcer l'ordonnance de séparation, ce qui vient d'être fait.
Trey Cook : Qu'est-ce qu'une « ordonnance de séparation » ?
Christin Crabtree : En substance, cela signifie que notre ville ne collaborera pas avec les services fédéraux de l'immigration. Il existe une ligne claire entre les missions de la police de Minneapolis et celles de l'ICE. Par exemple, si j'étais sans-papiers et que j'appelais le 911, la police ne devrait divulguer aucune information sur mon statut migratoire — ce n'est pas leur affaire. C'est une protection pour notre communauté et une séparation entre le gouvernement local et les forces fédérales.
Cette ordonnance existait, mais n'avait pas été révisée depuis des années. L'audit municipal sur les événements du 3 juin a montré qu'elle devait être durcie pour donner des directives précises aux forces locales sur ce qu'elles ne peuvent pas faire.
Il y a aussi un travail d'organisation autour du logement. Beaucoup de nos voisins ne peuvent plus aller travailler car ce n'est plus sûr pour eux. Des discussions sont en cours pour instaurer un moratoire sur les expulsions locatives. Nous n'avons pas besoin de plus de sans-abri. Comme le disait notre ancien sénateur Paul Wellstone : « Nous sommes un État qui croit que quand tout le monde va mieux, tout le monde va mieux. » Cette citation guide notre communauté.
Nos enfants trouvent des moyens de… pardon, cela m'émeut… ils s'efforcent de se protéger les uns les autres. Ils ont organisé des débrayages. Nos élèves ont fait une sortie collective dans l'un des lycées cette semaine. C'était incroyablement puissant de les voir chanter, ils ont occupé les rues. C'était phénoménal. Je suis si fière de nos jeunes.
Nous exigeons que l'ICE quitte notre communauté, nos écoles, notre ville et notre État. Ils n'ont rien à faire ici. Ils ne font qu'accroître la violence. Ils ne s'en prennent pas à des criminels ; ils attaquent notre communauté par une violence aveugle, et c'est inacceptable.
[1] À Minneapolis, depuis le mouvement pour George Floyd en 2020, les réseaux d'observateurs communautaires sont très actifs. Dans le récit de Crabtree, la présence d'un observateur suggère que la communauté s'attendait à des abus et avait mis en place une surveillance citoyenne pour se protéger

Le mensonge du rêve américain : la réalité d’un cauchemar social de masse aux États-Unis
180 millions d'Américains n'arrivent pas à joindre les deux bouts, 47 millions dépendent des banques alimentaires, l'espérance de vie recule, 35 % des adultes reportent leurs rendez-vous médicaux pour des raisons budgétaires, la population active diminue, les emplois sont pour une large part sous-payés et/ou de faible qualité, et le bouleversant forum Reddit dédié aux personnes en difficultés financières « r/povertyfinance » est passé de 65 000 abonnés en 2018 à 2,4 millions aujourd'hui. Tous les indicateurs socio-économiques pointent vers une baisse du niveau de vie des Américains. Cette donnée bien trop souvent oubliée dans l'analyse économique des États-Unis doit conduire à nuancer largement les discours appelant à s'inspirer du soi-disant « modèle américain ».
17 décembre 2025 | tiré d'Élucid
https://elucid.media/societe/le-mensonge-du-reve-americain-la-realite-d-un-cauchemar-social-de-masse-aux-etats-unis
Alors que l'économie française sombre, la recherche de « modèles » de succès et de recettes pour redresser le pays pointent dans toutes les directions. La solution toute trouvée serait celle des États-Unis : un taux de chômage bas à 4,3 %, un revenu médian élevé et un écart entre le salaire brut et le salaire net bien inférieur à la fiche de paie française.
Mais ces chiffres ne disent rien du niveau de vie réel des Américains. Et après tout, c'est la seule chose qui compte. À quoi cela sert-il d'avoir un emploi et un revenu élevé si l'on ne vit pas bien et que l'on doit faire des sacrifices sur sa santé, son logement ou sur l'éducation de ses enfants ?
Source : reddit r/povertyfinance (traduit de l'anglais)
Car c'est bien là le problème : derrière une réussite comptable se cache un drame social pour une majorité d'Américains.
Le fantasme de la fiche de paie américaine
Le salaire net américain, regardons-le justement. Objet de tous les fantasmes sur les réseaux sociaux, en particulier sur X où les comptes libertariens pullulent et s'amusent à comparer le revenu médian américain de 84 000 $ (soit environ 72 000 €) par foyer (en 2024)contre 26 000 € par foyer français en 2023.
Évidemment, « l'enfer communiste français » est pointé du doigt pour expliquer cette différence, et plus précisément l'écart entre le brut et le net, bien moins spectaculaire sur la fiche de paie américaine que sur la française. Cela fait dire à certains de manière faussement intuitive : « Les Américains eux au moins ne sont pas assommés par l'impôt et peuvent donc jouir d'un haut niveau de vie ».
La question qui nous occupe aujourd'hui n'est pas celle de savoir si les Français paient trop d'impôts, mais si les Américains ont effectivement un bon niveau de vie grâce à leurs « hauts revenus » ? Le constat est sans appel : la réponse est « non » pour 60 % d'Américains. Car si les revenus sont élevés, le coût de la vie l'est également et celui-ci ne cesse de croître outre-Atlantique.
Une baisse du niveau de vie continue et qui concerne de plus en plus d'Américains
En effet, un revenu ne veut rien dire pris isolément s'il n'est pas immédiatement mis en perspective avec le coût de la vie du pays ou du territoire où il est perçu. Par exemple : les salaires parisiens sont plus élevés, mais tout comme le coût de la vie à Paris ; les salaires sont donc dans l'absolu plus élevés, mais relativement, ils ne le sont pas.
Ce coût de la vie varie du simple au double selon les États et selon les villes des États-Unis, mais il est dans tous les cas très élevé. Mais quel est ce coût de la vie ?
Le Ludwig Institute a calculé le montant de revenu nécessaire pour chaque foyer (en fonction du nombre d'enfants) pour avoir un niveau de vie décent : le minimal life index (indice de niveau de vie minimum). Cet indice inclut les dépenses pour la nourriture, les transports, la santé, le logement, élever ses enfants, se payer des vêtements, avoir des équipements technologiques chez soi et se payer quelques loisirs.
Pour un couple ayant 1 enfant (le foyer moyen est de 2,5 personnes aux États-Unis), le Ludwig Institute a calculé que ce foyer doit gagner 100 000$ par an pour s'en sortir. Le revenu médian (84 000 $) est donc très insuffisant pour couvrir ce niveau de vie. Et la note monte à 120 000 $ annuels pour un couple ayant 2 enfants.
Ces résultats sont en ligne avec le calculateur mis en ligne par l'Economic Policy Institute, qui permet de calculer le budget mensuel ou annuel d'un foyer en fonction de sa taille et de sa localisation. Si l'on prend la ville de Boston qui est située dans un des États où le coût de la vie est le plus élevé dans le pays (Massachusetts), un couple ayant un enfant devra payer environ 132 000 $ par an, dont 34 000 $ de logement, 17 000 $ de transport, 12 000 $ de dépenses de santé ou encore 23 000 $ d'impôts. Si l'on prend l'exemple de la ville de Charleston située dans l'État où le coût de la vie est le plus bas (Virginie occidentale), ce même couple devra payer annuellement 89 000 $, un montant toujours supérieur au revenu médian américain.
Source : reddit r/povertyfinance (traduit de l'anglais)
On le voit, le revenu médian américain ne permet pas de financer l'intégralité des dépenses contraintes et implique nécessairement des sacrifices ou de s'endetter.
Des revenus qui ne permettent pas de faire face au coût de la vie pour une majorité d'Américains
Mais le fait de se reposer uniquement sur le revenu médian dans un pays aux fortes inégalités comme les États-Unis ne permet pas de rendre compte sérieusement de la réalité. Il faut affiner davantage et regarder au décile près (c'est-à-dire par tranche de 10 % de la population en fonction de leurs revenus). Voici un graphique présentant les revenus après impôt pour chaque décile de la population américaine (en 2023, les données les plus récentes disponibles) :
Ce graphique montre qu'il faut appartenir au 7ᵉ décile, soit aux 40 % les plus aisés, pour pouvoir supporter le coût de la vie aux États-Unis. Il est donc difficile ou impossible de joindre les deux bouts pour 60 % d'Américains (soit 180 millions d'individus).
Si les personnes de la tranche à 74 000 $ (6e décile) peuvent s'en sortir, les choses sont infiniment plus compliquées pour les tranches inférieures. Songeons à ceux qui se trouvent dans la tranche à 9 000 $ ou 23 000 $, pour qui la situation doit être dramatique (étant précisé que ces revenus incluent toutes les formes, et notamment les aides sociales publiques…).
Cela veut dire que pour une majorité d'Américains, le travail ne paie pas. D'ailleurs, en 2025, ils n'étaient plus que 25 % à croire que la promesse du « rêve américain » (travailler dur permettrait de s'en sortir et de s'émanciper) était encore une réalité…
Source : reddit r/povertyfinance (traduit de l'anglais)
Mais comment expliquer des revenus aussi faibles pour les travailleurs américains ? Pour le comprendre, il convient d'aller au-delà de l'illusion statistique des chiffres de l'emploi qui ne mesurent que la quantité d'emplois (4,3 % de sans-emploi) et non la qualité de ces derniers.
Une économie de travailleurs pauvres dans les services
En premier lieu, nous pouvons nous appuyer sur l'indice de qualité du travail (job quality index) calculé par l'Université de Buffalo (aux côtés de la Cornell University Law School, de l'Université du Missouri, de la Coalition pour une Amérique Prospère et le Global Institute for Sustainable Prosperity) qui mesure son évolution depuis 1990.
Sans rentrer dans le détail de calcul de cet indice, il présente essentiellement le ratio du nombre d'emplois de haute qualité divisé par le nombre d'emplois de faible qualité couvrant tous les emplois du secteur privé (non agricole). Les emplois de faible qualité sont ceux qui sont moins payés que la moyenne sur une base hebdomadaire, ou qui occupent moins d'heures que la moyenne.
Si l'indice dépasse les 100, alors cela veut dire qu'il y a plus d'emplois de haute qualité créés que d'emplois de mauvaise qualité. À l'inverse, si l'indice est par exemple de 80, cela veut dire que pour 80 emplois de qualité créés, on en compte également 100 de mauvaise qualité.
Si en 1990, l'indice était de 97,5, il était au mois d'août 2025 à 83,20, soit une baisse de 14,3 % en 35 ans.
Une analyse plus fine de ces données faite par des chercheurs de l'Université de Cornell démontre que les emplois perdus dans le secteur manufacturier (qui étaient tous des emplois de qualité) sont devenus des emplois de faible qualité dans le secteur des services, et plus particulièrement dans quatre secteurs : vente de détail, services administratifs et gestion des déchets, aides à la personne, loisirs et hôtellerie.
Dit autrement, les personnes dont les emplois ont été détruits par la désindustrialisation se sont reconverties dans le secteur des services dans des emplois sous-payés et/ou à faible nombre d'heures. Pour donner une bonne illustration de la perte de qualité des emplois entre le secteur manufacturier et ceux des services, un emploi manufacturier rémunère en moyenne 22 $ de l'heure et compte en moyenne 41,4 heures par semaine contre 15 $ dans la restauration (soit une différence de 32 % de rémunération nominale) et 24,5 heures par semaine, ce qui se traduit par une différence effective de rémunération de plus de 59 % !
Comme en France, les travailleurs américains se sont réfugiés dans des emplois non délocalisables, mais mal payés. Quand dans les années 1960, les services représentaient 58 % des emplois, ils en représentent aujourd'hui 83 %.
Des pauvres qui restent pauvres : un ascenseur social inexistant
On pourrait malgré tout imaginer que ces travailleurs sous-payés soient dans une famille avec des membres ayant de meilleurs revenus pour compenser. Mais ce n'est pas le cas. Une étude de 2019 de la Brookings Institution se focalisant sur les emplois à bas salaires (définis comme un emploi dont le salaire horaire est inférieur à 2/3 du salaire horaire médian) nous en apprend plus sur la composition des foyers et familles de ces travailleurs à bas salaire.
L'étude précise en effet que 30 % de ces travailleurs vivent dans des familles vivant très en dessous du seuil de pauvreté (36 000 $ de revenus pour une famille de 4 personnes), ils ne peuvent donc compter sur leur famille pour les aider. Dans 26 % des cas, les autres membres du foyer n'ont aucun revenu, et dans 25 % des cas, les autres membres du foyer sont aussi dans des emplois sous-payés.
Certes, on pourrait penser que ces emplois sont un sas d'entrée, un tremplin vers des emplois mieux payés, mais malheureusement, cela ne semble pas être le cas. En effet, compte tenu du profil des personnes surreprésentées dans ces emplois (les femmes, des personnes racisées et les personnes ayant peu ou pas de diplômes), ces derniers ne sont statistiquement pas susceptibles d'évoluer vers de meilleurs emplois.
C'est ce qu'indique une étude de 2018 : 70 % des travailleurs à bas salaires restent dans un emploi à bas salaire, 11 % quittent la population active, 6 % troquent leur emploi sous-payé pour un autre et seulement 5 % trouvent un emploi de meilleure qualité et plus rémunérateur.
Les Américains pauvres ont donc toutes les chances de rester pauvres. La majorité des emplois n'offre ni la stabilité pour subvenir aux besoins des familles américaines ni des opportunités pour s'enrichir. Le rêve américain n'est donc qu'une illusion ou un mirage pour une majorité d'Américains.
Source : reddit r/povertyfinance (traduit de l'anglais)
De la baisse du niveau de vie à la baisse de l'espérance de vie
Tous les grands indicateurs sociaux convergent vers un constat dramatique : les Américains, malgré leur appartenance au pays le plus riche que la Terre n'ait jamais porté, sont parmi les peuples les plus en mauvaise santé des pays riches et développés.
L'indicateur plus évident à regarder est l'espérance de vie. Après avoir atteint un « pic » à 76,5 ans en 2014, l'espérance de vie masculine américaine a enregistré un recul constant pendant 9 années d'affilée pour atteindre les 74,8 ans (qui était l'espérance de vie des hommes américains en 2003). L'année 2024 marque la première année où l'espérance de vie a enregistré une hausse en repassant à 75,8 ans, soit à peu près l'espérance de vie moyenne des hommes américains en 2008.
Cette hausse doit être mise en perspective avec une mortalité accrue durant les années Covid, qui a certainement accentué et accéléré « artificiellement » cette baisse de l'espérance de vie. Cette hausse est donc probablement en trompe-l'œil et plus certainement une reprise « du cours normal des choses ». Les prochaines années permettront d'en avoir la confirmation ou non.
Aucun pays de l'OCDE n'enregistre de baisse aussi spectaculaire de son espérance de vie. Au contraire, dans leur écrasante majorité, tous voient cette espérance augmenter, seule l'Australie enregistre une baisse de 0,1 année.
On ne compte plus les études établissant une corrélation directe entre le niveau de revenus et l'espérance de vie des individus aux États-Unis. À titre d'exemple, les personnes vivant dans le 1 % des comtés les plus riches vivent en moyenne 7 ans de plus que ceux qui vivent dans les 50 % des comtés les plus pauvres.
Concernant les femmes, l'espérance de vie est autrement plus importante et avec aucune baisse notable hormis durant les années Covid, soit 81,1 ans. C'est légèrement inférieur au pic de 2019 à 81,4 ans. La situation est donc beaucoup moins alarmante pour les femmes américaines concernant cet aspect.
Source : reddit r/povertyfinance (traduit de l'anglais)
Des dépenses de santé astronomiques pour des résultats médiocres
Avec des résultats comparativement aussi mauvais en matière de santé, on pourrait intuitivement imputer cela à un système de santé sous-financé. Or, ce n'est absolument pas le cas et c'est même tout l'inverse. Les États-Unis sont le pays ayant – et de loin – la plus grande part de dépenses consacrées à la santé par rapport à leur PIB avec une part à 17,2 % contre 11,5 % pour la France, 11,8 % pour la Suisse, 11,3 % pour le Canada, 11,1 % pour le Royaume-Uni ou encore 10,6 % pour le Japon.
Ce que cela dit a minima des États-Unis, c'est qu'ils ont un système de santé hautement inefficace. Un dollar aux États-Unis soigne moins qu'un même dollar en Europe.
Les raisons de l'inefficience du système sont en partie largement connues et documentées : les dépenses de santé sont tirées vers le haut par des secteurs assurantiel et pharmaceutique hypertrophiés. Les États-Unis sont en effet et de très loin le pays dépensant le plus en médicaments (prescrits ou en vente libre) par habitant de toute l'OCDE : 1 130 $ par an en médicaments sur ordonnance et 293 $ en vente libre contre respectivement 646 $ et 55 $ en France, ou encore 628 $ et 118 $ pour les Suisses.
Une étude de la Rand Corporation publiée en février 2024 confirme que les médicaments prescrits aux Américains sont en moyenne 2,78 fois plus chers que ceux de 33 autres pays développés de l'OCDE. L'étude pointe un système de remboursement fragmenté et une absence de contrôle du prix des médicaments par l'État. Une large part des dépenses de santé publiques (notamment via Medicare et Medicaid) et privées partent donc dans les marges des laboratoires pharmaceutiques, qui profitent d'une certaine loi de la jungle en la matière.
Source : reddit r/povertyfinance (traduit de l'anglais)
Ces prix tirent vers le haut le montant des primes d'assurances répercutées ensuite aux assurés, lesquelles primes viennent s'ajouter aux sommes qu'ils doivent sortir de leur poche pour chaque médicament (l'équivalent de la franchise chez nous).
Côté couverture de soins, toute la difficulté aux États-Unis est d'avoir une bonne assurance santé. En effet, seulement 39 % de la population américaine bénéficie d'une couverture santé publique (à l'échelon fédéral et/ou local) pour les soins essentiels, le taux le plus bas de toute l'OCDE. Seuls deux États de l'OCDE ont une couverture publique pour moins de 90 % de leur population : les États-Unis et le Mexique. Le Mexique est tout de même bien au-dessus des États-Unis avec une couverture de soins publique pour 72 % de sa population.
Le reste doit donc être délégué au privé. Ainsi, 53 % des Américains disposent d'une assurance santé privée pour couvrir les soins essentiels, ce qui laisse près de 9 % d'Américains sans assurance santé privée ou publique. Outre les laissés-pour-compte dépourvus d'assurance, les assurances privées comme publiques ne couvrent pas l'intégralité des soins possibles. Ainsi, on ne compte plus les histoires et les drames de familles surendettées à cause d'opérations vitales non prises en charge, ou au contraire ayant renoncé à une intervention faute de couverture adéquate.
Source : reddit r/povertyfinance (traduit de l'anglais)
Les assurances-santé aux États-Unis : mort programmée de l'Amérique
En plus d'être insuffisantes, les dépenses de santé (primes d'assurances et achats de médicaments) grèvent lourdement le budget des ménages américains. Alors que le revenu médian des ménages américains a augmenté de 19 % entre 2001 et 2023, les primes d'assurance, ont quant à elles augmenté de 300 %, soit beaucoup plus que l'inflation. Et il est prévu que celles-ci continuent d'augmenter à un rythme soutenu en raison du vieillissement de la population américaine et du développement des maladies chroniques.
En outre, près de 22 millions d'Américains bénéficiant de l'Obamacare (une forme d'assurance santé publique) pourraient voir leur prime d'assurance augmenter de 114 % l'an prochain, et pour certains même de 300 %. Une situation qui conduira certains à devoir renoncer à toute couverture.
La question qui va donc se poser est de savoir à quel rythme ces primes vont continuer d'augmenter et si leur augmentation ne va pas menacer l'équilibre financier des tranches supérieures de revenus. En effet, les 8e (115 000 $ de revenus annuels) et 9e déciles (150 000 $) sont relativement proches en valeur absolue du 7e décile (93 000 $), qui arrive à peine à se dégager une épargne décente. Rappelons qu'il faut être dans le 8e décile pour pouvoir élever décemment 1 seul enfant à Boston et dans le 9e décile pour en élever 2 ou 3.
Avec de tels ordres de grandeur en tête, on comprend pourquoi les nouvelles générations ne font plus d'enfants, pourquoi elles vivent chez leurs parents tard et pourquoi elles s'endettent. Les 8e et 9e déciles survivront économiquement à la condition de ne pas faire d'enfant ou de n'en avoir qu'un seul.
Source : reddit r/povertyfinance (traduit de l'anglais)
L'arbitrage est donc le suivant : soit l'Amérique revoit de fond en comble son système de santé, soit elle cesse de faire des enfants et se condamne, soit elle s'endette, ce qui inévitablement se traduira par une crise financière suivie d'une crise économique. Avec un taux de natalité à 1,6 enfant et un secteur de l'assurance et de la finance représentant près de20 % de la croissance quand celui de la santé en représente 10 % au 2e trimestre 2025, on peut penser qu'elle a choisi les deux dernières options.
Les assurances : le nouvel impôt privé des ménages
Sur la question de l'écart entre le salaire brut et net, nous avons démontré que celle-ci n'est pas pertinente, la seule question qui vaille est : est-ce qu'après toutes les dépenses contraintes effectuées, les ménages ont un reste à vivre, un revenu discrétionnaire ? Et la réponse est « non » pour presque deux Américains sur trois. Au regard du rythme de l'augmentation des primes d'assurance santé, la situation risque de s'étendre aux tranches de revenus supérieurs.
Evolution des prix à la consommation de divers services aux Etats-Unis, 2000-2025
Chaque dollar de revenu discrétionnaire rogné par l'inflation est un dollar en moins dans l'épargne. Or, l'épargne aux États-Unis a deux fonctions importantes : l'université pour ses enfants et la retraite. Une autre question se pose donc : jusqu'à quand et jusqu'où le système de santé américain sacrifiera-t-il l'avenir de son pays, de sa jeunesse et de ses travailleurs ? Quel avenir y a-t-il pour un pays où la population ne parvient plus à se soigner, à s'éduquer ou à subvenir à ses besoins après une vie de labeur ?
Source : reddit r/povertyfinance (traduit de l'anglais)
Conclusion : la réindustrialisation de l'Amérique, une question existentielle
On le comprend en creux, tout le problème de l'Amérique découle aujourd'hui de sa désindustrialisation. Les emplois détruits ont été remplacés par des emplois de service, le plus souvent de mauvaise qualité et sous-payés, condamnant les travailleurs américains à voir leur niveau de vie baisser et à travailler dans des emplois pour lesquels ils sont surqualifiés.
Le libre-échange que les États-Unis ont porté a produit exactement les effets attendus : les entreprises de secteurs « non compétitifs » ont fait faillite ou sont parties ailleurs ; ne restent debout que les deux secteurs pour lesquels l'Amérique a un avantage comparatif dans la mondialisation : la finance et la tech. Le problème, c'est que ces deux secteurs ne peuvent à eux seuls employer tous ceux qui étaient autrefois dans l'industrie et aujourd'hui dans les services.
Sans ce portrait (évidemment non exhaustif), on ne peut comprendre le besoin vital de l'Amérique de recréer des emplois dans l'industrie, c'est-à-dire des emplois réels, productifs et de qualité.
Et sans cela, on ne peut comprendre l'élection d'un Donald Trump, qui s'est faite sur la question de la réindustrialisation du pays et la réduction de l'inflation, ou encore de celle récente de Zohran Mamdani à New York, qui s'est faite sur des enjeux de politiques sociales pour soulager les budgets des ménages.
Le coût de la vie est en effet de très loin le déterminant principal du vote pour les prochaines élections du Congrès américain, selon un sondage Reuters/Ipsos d'octobre 2025, loin devant l'immigration et l'insécurité. Parmi les dépenses qui préoccupent le plus les Américains et qu'ils voudraient voir traiter par le Congrès figurent en première place les dépenses de santé, suivies des dépenses alimentaires et de celles de logement.
Une question s'impose concernant le destin de l'Amérique : la politique pourra-t-elle reprendre le contrôle sur l'économie ou bien le système américain s'effondrera-t-il sous le poids de ses contradictions comme l'URSS en son temps ? Seul l'avenir nous le dira.
Source : reddit r/povertyfinance (traduit de l'anglais)
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Antisionisme, antisémitisme. Les contre-vérités d’Eva Illouz
Dans sa tribune publiée dans Le Monde le 18 décembre 2025, la sociologue prétend démontrer que l'antisionisme, présenté comme le visage de l'antisémitisme moderne, partagerait les deux fondements de la « culture de l'antisémitisme » : le « déni » et « l'inversion accusatoire ». Pourtant, comme le montre le chercheur et écrivain Gilbert Achcar, l'autrice reproduit elle-même ces mécanismes dans son argumentation.
Tiré de Orient XXI
https://orientxxi.info/Antisionisme-antisemitisme-Les-contre-verites-d-Eva-Illouz
Antisionisme, antisémitisme. Les contre-vérités d'Eva Illouz
Avec l'aimable permission de l'Auteur
Photo Des silhouettes humaines en noir sur fond pastel évoquant un paysage organisé.
Tayseer Barakat, Untitled n°2, 1989
La tribune d'Eva Illouz1 commence par un commentaire sur la naissance de l'antisémitisme au cours du dernier quart du XIXe siècle, lorsque la judéophobie chrétienne traditionnelle se trouva transformée en « théorie quasi sociologique » de manière à l'adapter à l'esprit du temps. Ce préambule sert de prélude à l'argument central de l'article, selon lequel l'antisionisme n'est à son tour qu'un avatar de l'antisémitisme, plus conforme à l'esprit de notre époque.
Comme « exemple probant » du « déni » du crime commis contre un groupe et de « l'inversion accusatoire » qui transforme les victimes, membres du groupe, en coupables des crimes qu'elles subissent, Eva Illouz cite la déclaration rédigée sous l'impact du 7 octobre 2023 par le Comité de solidarité avec la Palestine des étudiants en licence [undergraduates] de Harvard et cosignée par plusieurs organisations étudiantes2. Cette déclaration, affirme Eva Illouz, « tenait le régime israélien pour “entièrement responsable” de la violence perpétrée lors de l'attaque du Hamas, oblitérant totalement la responsabilité de l'organisation terroriste dans la situation d'impasse politique dans laquelle se trouvent les Palestiniens ».
L'autrice ne cite qu'un bout de phrase de la déclaration étudiante. Or celle-ci proclame : « Nous, les organisations étudiantes soussignées, tenons le régime israélien pour entièrement responsable de toute violence en cours [unfolding]. » Autrement dit, ce n'est pas « de la violence perpétrée lors de l'attaque du Hamas » que le pouvoir israélien est tenu « entièrement responsable » dans la phrase incriminée, mais de l'effroyable guerre génocidaire et dévastatrice que ce pouvoir a déclenchée contre Gaza dans la foulée immédiate de l'attaque meurtrière du 7 octobre.
La déclaration étudiante poursuit :
Les événements d'aujourd'hui ne sont pas survenus hors contexte. Depuis vingt ans, des millions de Palestiniens à Gaza ont été contraints de vivre dans une prison à ciel ouvert. Les responsables israéliens promettent d' “ouvrir les portes de l'enfer”, et les massacres à Gaza ont déjà commencé. Les Palestiniens de Gaza n'ont nulle part où se réfugier ou s'enfuir. Dans les jours à venir, ils devront forcément subir de plein fouet la violence israélienne. Le régime d'apartheid est le seul responsable. La violence israélienne a structuré tous les aspects de l'existence palestinienne pendant 75 ans.
Suit un résumé de ce qu'a subi le peuple palestinien, qui se conclut par une invitation à s'opposer à « l'extermination en cours des Palestiniens ». C'est un court appel à une action urgente d'assistance à peuple en danger. Soutenir que ce même appel aurait dû souligner « la responsabilité » du Hamas « dans la situation d'impasse politique dans laquelle se trouvent les Palestiniens », c'est confondre les genres et faire fi de l'urgence face à un génocide annoncé.
Pour faire bonne figure, Eva Illouz mentionne une fois dans sa tribune « les vrais Palestiniens, ceux qui souffrent amèrement des exactions [sic] du gouvernement israélien et qui ont besoin de l'aide du monde entier », mais c'est uniquement afin de déplorer que « la cause palestinienne en [soit] venue à incarner et à synthétiser toutes les luttes, féministes, trans, climatiques, homosexuelles, noires ».
L'autrice poursuit en mettant fort abusivement sur le même plan un slogan antisémite très vulgaire (« Fuck the Jews ») et les slogans appelant à « mondialiser l'Intifada » ou à une « Palestine libre du fleuve à la mer ». Suivent trois raisons qui expliquent pourquoi l'antisionisme constitue, selon elle, « une nouvelle forme d'antisémitisme ».
L'État d'Israël contre les juifs
La première raison, la plus fondamentale, est que « l'antisionisme remet en question la légitimité même du nationalisme et du foyer national juif. Il n'existe aucun autre cas où un peuple se voit refuser le droit de continuer à vivre dans son État avec une telle insistance obsessionnelle par une idéologie politique ». L'idée selon laquelle l'État d'Israël serait le « foyer national juif » est au cœur de la déclaration Balfour par laquelle le gouvernement britannique avait donné son feu vert à la colonisation sioniste en Palestine en 1917. Cette idée avait alors été dénoncée par Edwin Samuel Montagu, seul membre juif du cabinet auquel appartenait Arthur Balfour et le seul à s'être opposé à sa déclaration — en termes prémonitoires : « Je tiens à ce que soit consigné mon avis que la politique du gouvernement de Sa Majesté est antisémite dans son résultat et s'avèrera être un point de ralliement des antisémites du monde entier. »3.
Montagu tenait pour inconcevable que le gouvernement britannique reconnaisse officiellement le sionisme et que M. Balfour soit autorisé à dire que la Palestine devra être transformée en « foyer national du peuple juif ». J'ignore ce que cela implique, mais je suppose que cela signifie que les mahométans et les chrétiens devront faire place aux juifs et que ces derniers seront favorisés et associés singulièrement avec la Palestine comme l'Angleterre l'est avec les Anglais ou la France avec les Français, que les Turcs et autres mahométans en Palestine seront considérés comme étrangers, tout comme les Juifs seront désormais considérés comme étrangers en tout pays sauf en Palestine.
« L'effet de l'antisémitisme, explique Eva Illouz, est de priver les juifs de foyer, en leur déniant leur citoyenneté ou en les expulsant. Là était le but de l'antisémitisme européen traditionnel. » C'est vrai, et c'est précisément ce que Montagu déplorait : en invitant le mouvement sioniste à créer un « foyer national du peuple juif » en Palestine, la déclaration Balfour privait les juifs de leurs foyers nationauxlégitimes dans les divers pays auxquels ils appartiennent afin de leur assigner un foyer unique en Palestine. Montagu était bien placé pour comprendre ce que le père fondateur du sionisme étatique, Theodor Herzl, voulait dire en écrivant dans son journal en date du 12 juin 18954 : « Les antisémites deviendront nos amis les plus fiables. » Cette prophétie se trouve aujourd'hui réalisée de la façon la plus éclatante avec le ralliement zélé à la cause de l'État sioniste des dépositaires traditionnels de l'antisémitisme européen, y compris les extrêmes droites allemande et autrichienne !
Eva Illouz fait mine d'ignorer que l'antisionisme ne consiste pas à contester au peuple judéo-israélien « le droit de continuer à vivre dans son État », mais bien son droit à vivre dans un État ethnocratique établi sur un territoire conquis en 1948 par des colons européens au détriment de la population indigène qui y vivait depuis des siècles. La très grande majorité de cette population fut alors victime d'une « épuration ethnique » ; une autre partie s'est trouvée réduite depuis 1967 au statut de population sous régime d'occupation, devant faire face à une colonisation graduelle et brutale de son territoire. Ce que récusent les antisionistes, c'est le droit des juifs israéliens à considérer la terre de Palestine comme leur « foyer national » exclusif, droit maintenant consacré par la « loi Israël, État-nation du peup le juif » adoptée en 2018 par le parlement israélien. Contre cet exclusivisme ethnonationaliste, c'est le principe d'une coexistence égalitaire des peuples israélien et palestinien dans une Palestine « libre du fleuve à la mer » que défendent les antisionistes, dont il est bien connu que beaucoup sont eux-mêmes d'ascendance juive.
Analogies grossières
La deuxième raison qui fait de l'antisionisme « une nouvelle forme d'antisémitisme », selon Eva Illouz, serait que l'antisionisme « reprend tous les préjugés, tropes et chimères de l'antisémitisme ». Ainsi, « au lieu de tuer des enfants pour utiliser leur sang pour faire du pain azyme, une autre rumeur lancinante voudrait qu'Israël prélèverait les organes de Palestiniens morts ». Avec des analogies aussi grossières, il suffirait de citer les nombreux propos sionistes antipalestiniens extrêmes, beaucoup moins marginaux, car proférés par des responsables haut placés dans l'État israélien, afin de soutenir que le sionisme, toutes tendances confondues, est égal au nazisme dans son intention génocidaire. Il y a des propos exagérés, et même outranciers, dans chaque champ politique : réduire l'ensemble du champ à de tels propos est un procédé polémique déplorable.
Quant à la troisième raison, elle serait que « l'antisionisme contient un programme de négation de l'antisémitisme, sa dénonciation étant suspecte d'instrumentalisation. Cela rend à son tour moins scandaleux et plus légitime de tuer les juifs. » Pour étayer son argument, Eva Illouz pousse la distorsion à l'extrême :
Des slogans comme “Globalize the Intifada” (“Mondialiser l'Intifada”) sont en réalité des appels au meurtre indiscriminé de civils juifs partout dans le monde, puisque la seconde Intifada [2000-2005] fut une série d'attentats terroristes contre plus de 1 000 civils israéliens pendant cinq ans.
L'autrice décide ainsi, arbitrairement et péremptoirement, que le terme Intifada (« soulèvement », en arabe) renvoie à la « seconde Intifada » plutôt qu'à la première — le soulèvement de masse non violent qui atteignit son apogée en 1988 et fit rentrer le terme Intifada dans le vocabulaire international. Elle réduit en outre à « une série d'attentats terroristes » la « seconde Intifada », soulèvement résultant de l'exaspération de la population palestinienne des territoires occupés de 1967 face à l'accélération de la colonisation qui suivit les accords d'Oslo de 1993. Eva Illouz omet enfin de dire qu'il y eut trois à quatre fois plus de victimes palestiniennes que d'israéliennes durant la « seconde Intifada » et semble ignorer que près du tiers des « plus de 1 000 civils israéliens » qu'elle mentionne étaient des militaires.
Il serait fastidieux de continuer à débusquer les contre-vérités incluses dans l'article d'Eva Illouz. Venons-en plutôt à sa conclusion :
C'est la terre entière qui nous est désormais devenue inhospitalière. Pour la première fois, les juifs sont sans rêve d'un ailleurs clément, transformant l'ancienne malédiction antisémite du Juif errant en réalité.
Le pathos excessif de cette conclusion est un constat d'échec tragique du sionisme. Loin d'apporter une solution à la « question juive » et d'assurer aux juifs un refuge dans lequel ils peuvent vivre en sécurité, le sionisme a créé un État dans lequel l'insécurité des juifs est plus grande que partout ailleurs. Par sa violence meurtrière et destructrice portée à son comble sous un gouvernement d'extrême droite, il a aussi attisé un antisémitisme que l'on avait espéré être en voie d'extinction en Occident.
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15 ans après la chute de Ben Ali, quel avenir pour les révolutions dans la région arabe ?
Dans cet entretien réalisé par Jean Batou, Gilbert Achcar revient sur l'issue des soulèvements de la région arabe, quinze ans après la chute de Ben Ali en Tunisie.
Tiré du site web Marx 21
par Gilbert Achcar, Jean Batou
avec l'aimable permission de Gilbert Achcar
photo Maroc : manifestation devant le consulat d France contre le soutien de Paris à Israël
Jean Batou : Le 14 janvier 2026 marque le 15e anniversaire de la chute du régime de Ben Ali, qui a constitué la première grande victoire du « Printemps arabe ». Après la Tunisie, de nombreux autres peuples se sont lancés dans des luttes de masse, notamment en Égypte et en Syrie. Pourtant, cette imposante vague révolutionnaire a pu être endiguée par des guerres civiles sanglantes, alimentées par des interventions étrangères (groupes jihadistes, pays du Golfe, Iran, Turquie, Russie, etc.), mais aussi par la répression des États en place, conduisant à la réinstallation de régimes autoritaires. Quel bilan tires-tu de cette longue séquence ?
Gilbert Achcar : Le bilan est à présent fort négatif. Le régime démocratique en Tunisie, dernier des grands acquis démocratiques de la vague de soulèvements de 2011 communément désignée sous le nom de « printemps arabe », a été renversé par un coup d'État endogène en 2021, dix ans après. La résistance populaire contre le coup d'État au Soudan, dernier bastion de la vague révolutionnaire de 2019 qui a été qualifiée de « deuxième printemps arabe », s'est trouvé noyé dans la guerre qui a éclaté en 2023 entre les deux composantes armées du régime militaire. C'est sur cet arrière-plan de défaites qu'est survenue la guerre génocidaire menée par Israël contre la population de Gaza, dans le cadre d'une escalade dramatique de l'offensive sioniste contre le peuple palestinien et contre les ennemis régionaux d'Israël.
Mais ce bilan d'étape négatif s'inscrit dans le contexte de ce que j'ai analysé dès le départ comme un « processus révolutionnaire à long terme », lorsque dominaient les illusions que traduisait l'appellation « printemps arabe ». Il était clair à mes yeux qu'il ne s'agissait pas d'une transition démocratique relativement brève, à la manière de ce qu'avaient connu les États d'Europe centrale et orientale à la fin des années 1980. Les bureaucraties de ces États n'avaient opposé qu'une faible résistance à la vague montante d'un changement politique imposé par une crise profonde du mode de production bureaucratique et soutenu par un impérialisme occidental triomphaliste au faîte de sa puissance. Et ce changement politique ne consistait qu'à s'adapter au modèle promu par cet impérialisme occidental en se laissant glisser sur une pente de moindre résistance.
Au Moyen-Orient et en Afrique du Nord, les choses étaient tout autres, et le restent. Là, les catégories dirigeantes sont possédantes – parfois même possessives de l'État lui-même – et s'opposent farouchement au changement politique radical requis pour débloquer le développement économique et satisfaire les aspirations sociales des populations, un changement très contraire aux intérêts de l'impérialisme occidental dans la région.
La difficulté du changement devait toutefois avoir pour conséquence un blocage historique prolongé puisque la crise structurelle restait irrésolue : la crise socioéconomique n'a pas cessé de s'aggraver et le contexte politique de se détériorer. Cette détérioration s'est manifestée par une série de guerres civiles – Syrie, Libye, Yémen, et maintenant Soudan – qui contribuent à la démoralisation et à la démobilisation des populations régionales. Mais la stabilité de l'ordre ancien ne saurait être rétablie : le blocage structurel alimente nécessairement des tensions sociales qui se traduisent tôt ou tard par des explosions politiques. Un « processus révolutionnaire à long terme » peut durer plusieurs décennies et, s'il se heurte à un blocage continu, peut entraîner un effondrement civilisationnel généralisé dans la région affectée. Les deux termes de l'alternative sont ainsi la révolution sociale et la barbarie.
Peut-on considérer l'établissement de l'administration autonome du Parti de l'union démocratique (PYD) au Rojava et la chute finale du régime syrien d'Assad comme des résultats de ce cycle révolutionnaire, même si l'avenir de la Syrie demeure très incertain ? Par ailleurs, le soulèvement récent de la jeunesse marocaine ne montre-t-il pas que la crise sociale est toujours aussi profonde dans toute la région ?
L'administration autonome kurde dans le nord-est syrien ne fait pas partie intégrante du processus révolutionnaire en cours dans l'espace arabophone. Elle en est un dérivé, rendu possible par la guerre civile qui a affaibli l'État syrien et l'a conduit à tolérer l'existence de cette administration régionale. Celle-ci a d'emblée pris ses distances par rapport à l'affrontement entre le régime syrien et l'opposition. Elle s'est alliée avec les États-Unis dans le combat contre Daech (l'État islamique).
Par ailleurs, la combinaison de l'ingérence des monarchies pétrolières, des manœuvres machiavéliques du régime syrien et de l'inaptitude de la gauche présente dans le mouvement populaire syrien ont fait que le soulèvement révolutionnaire dans ce pays n'a pas tardé à muer en guerre civile entre deux camps contre-révolutionnaires : le régime Assad d'une part, et diverses forces armées appartenant au champ politique de l'intégrisme islamique de l'autre.
C'est la plus réactionnaire d'entre ces dernières – le Front al-Nusra, ex-branche d'al-Qaida, qui a gouverné la région d'Idlib au nord du pays depuis quelques années et a entretenu des rapports avec l'État turc (longtemps inavoués par celui-ci) – qui a finalement tiré les marrons du feu lors de l'écroulement du régime Assad. Ce dernier est tombé parce qu'il a été lâché par la Russie, embourbée dans l'invasion de l'Ukraine, puis par l'Iran, devenu incapable d'intervenir, surtout après la décapitation du Hezbollah libanais par Israël à l'automne 2024. Le nouveau pouvoir établi à Damas, relooké après Idlib mais conservant les mêmes paramètres pour l'essentiel, est un pouvoir réactionnaire, confessionnel et antidémocratique, et bien sûr partisan du capitalisme le plus cru. C'est bien pourquoi il a tout de suite été embrassé par Donald Trump et les capitales occidentales.
Par contre, le récent mouvement de la jeunesse marocaine s'inscrit pleinement, quant à lui, dans la continuité du processus révolutionnaire enclenché en 2011. Il en illustre parfaitement les racines profondes, ce blocage développemental avec une croissance anémique dont le symptôme principal était et reste le chômage des jeunes. La région Moyen-Orient-Afrique du Nord détient le taux record mondial de ce chômage depuis des décennies. C'est la désespérance des jeunes, en particulier, qui est la force motrice des soulèvements régionaux.
Si les causes qui ont provoqué cette chaîne de soulèvements populaires restent présentes, quelles raisons permettent de comprendre le recul actuel des mobilisations sociales dans la plupart des pays ? Cela est-il dû aux effets à long terme de la répression ? À l'épuisement des secteurs qui ont été à l'avant-garde de ces combats ? À l'absence de directions politiques offrant une perspective de rupture avec le capitalisme néolibéral mafieux et/ou avec l'islamisme réactionnaire ?
La raison primordiale est l'absence de mouvement politique structuré représentant les aspirations révolutionnaires de la jeunesse de manière indépendante des oppositions politiquement réformistes ou socialement réactionnaires. Ces oppositions ont pu détourner en partie l'énergie révolutionnaire des masses, aboutissant à un rapport triangulaire entre un pôle révolutionnaire et deux pôles contre-révolutionnaires. On s'est le plus approché de ce qui a fait défaut avec la révolution soudanaise, dont le fer de lance a été constitué par des comités de jeunes radicalisés dans les quartiers – les « comités de résistance », une structure décentralisée, mais capable d'unité d'action grâce à l'usage des technologies modernes de la communication pour se concerter. Ce qui manquait au chapitre, c'était une organisation politique qui aurait su préparer le terrain à la révolution en construisant un réseau dans les forces armées, ou du moins aurait agi pour la construction d'un tel réseau une fois la révolution enclenchée. Cela seul aurait permis d'éviter que la révolution soit étouffée par une guerre intestine entre militaires réactionnaires.
C'est aussi ce qui manque le plus au Maroc : le mouvement de la jeunesse, connu sous le nom de « GenZ 212 », est bien moins structuré que les « comités de résistance » soudanais, et manque encore plus qu'eux de répondant politique à la hauteur des enjeux. La répression ne saurait être donnée pour cause en elle-même puisqu'elle fait partie des obstacles inévitables à surmonter, et dont on sait la dureté extrême dans cette partie du monde. La question est précisément comment s'organiser pour vaincre cette répression. Et c'est là que le facteur organisationnel devient primordial.
Dans quelle mesure la « nécropolitique » menée par Israël à Gaza ou par les EAU au Soudan a-t-elle porté un coup très dur à la combativité des peuples palestiniens et soudanais ?
Ces deux situations sont peu comparables. La guerre génocidaire menée par Israël contre la population de Gaza est une offensive contre le peuple palestinien dans son ensemble. Les Émirats arabes unis n'interviennent pas directement au Soudan : ils soutiennent un des deux camps de la guerre entre militaires, les « Forces de soutien rapide » dont l'origine remonte aux paramilitaires qui ont perpétré le génocide du Darfour il y a une vingtaine d'années. Comme il a été déjà dit, la guerre qui a éclaté au Soudan a étouffé le processus révolutionnaire en cours depuis 2019. Son impact régional est, par contre, limité. En revanche, la guerre génocidaire menée par l'État sioniste à Gaza a certainement eu un impact régional majeur. Elles s'est ajoutée aux défaites accumulées depuis le « printemps arabe » pour accroître une démoralisation impuissante, mêlée à un sentiment d'exaspération parmi les peuples de la région. Je crois que l'exaspération finira par l'emporter en conséquence d'une combinaison explosive des frustrations – socioéconomique et politique à l'échelle de chaque pays, et politique et sentimentale à l'échelle régionale.
L'émergence de sous-impérialismes moyen-orientaux militairement et financièrement de plus en plus puissants et agressifs, comme l'Arabie Saoudite, les EAU et Israël, disposés à poursuivre leurs intérêts par tous les moyens, ne pose-t-elle pas des problèmes croissants aux États-Unis ? Je pense notamment à la fébrilité guerrière d'Israël vis-à-vis de plusieurs de ses voisins, jusqu'à son bombardement du Qatar, mais aussi à la rivalité entre Émiratis et Saoudiens au Soudan.
Les rivalités entre vassaux de l'impérialisme profitent à l'impérialisme dans la mesure où elles augmentent la dépendance de chaque État vassal envers le suzerain, les États-Unis en l'occurrence. Washington se garde bien de prendre partie dans ce type de rivalités, mais exerce plutôt un rôle modérateur et agit au besoin pour réconcilier ses clients. Ainsi, la première administration Trump (2017-2020) avait donné son feu vert au boycott des Qataris par les Émiratis et Saoudiens, tout en maintenant ses rapports avec l'émirat de Qatar, hôte de la principale base militaire étatsunienne dans cette partie du monde. Le boycott prit fin au terme du premier mandat de Trump. Lors de son second mandat, celui-ci a radicalement changé de politique à l'égard des Qataris qui l'ont littéralement soudoyé – un art dans lequel les Qataris excellent.
Le cas de Netanyahou est différent : il peut y avoir des désaccords mineurs entre Trump et lui, mais chacun des deux prend soin de les circonscrire. Netanyahou est passé maître dans l'art d'amadouer Trump. Il laisse faire au besoin, comme c'est le cas pour le soi-disant « plan de paix », dont Netanyahou est convaincu qu'il n'ira pas loin, et s'enlisera forcément à court ou moyen terme. Quant à la « fébrilité guerrière » d'Israël, elle a non seulement été approuvée par Washington, mais les États-Unis y ont directement concouru – plus directement encore sous Trump, qui a ordonné à ses forces armées de contribuer au bombardement de l'Iran. Vu les intérêts personnels et familiaux qu'il a maintenant avec les Qataris, Trump ne pouvait que se désolidariser de la tentative israélienne d'assassinat de dirigeants du Hamas au Qatar. Mais il l'a fait bien mollement, et a aussitôt agi pour réconcilier ses deux alliés.
Les monarchies pétrolières du Golfe, les monarchies jordanienne et marocaine, l'Égypte et Israël constituent autant de composantes d'un dispositif régional étroitement lié aux États-Unis. Tous ces États dépendent de Washington d'une façon ou d'une autre, et leurs rôles sont complémentaires plutôt qu'antithétiques. Leur complémentarité a été à l'œuvre de manière flagrante à l'occasion du génocide perpétré par Israël à Gaza.
* Entretien réalisé le 25 décembre 2025.
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Au-delà des gros titres : pourquoi la vague de protestations en Iran ne peut être réduite à un seul nom
Alors que la nouvelle vague de protestations à l'échelle nationale en Iran entre dans son seizième jour [28 décembre 2025 au 12 janvier 2026, voir en fin d'article la carte indiquant les villes où se développent des mobilisations] et que des informations font état d'une coupure généralisée d'Internet est intervenue, un vieux débat revient au centre des discussions politiques avec une nouvelle intensité : les « appels à l'action » des personnalités politiques sont-ils à l'origine des manifestations, ou s'agit-il principalement d'une tentative de certains de surfer sur un mouvement déjà en cours ?
14 janvier 2026 |tiré du site alencontre.org | Photo : Leila Hosseinzadeh.
https://alencontre.org/moyenorient/iran/au-dela-des-gros-titres-pourquoi-la-vague-de-protestations-en-iran-ne-peut-etre-reduite-a-un-seul-nom.html
BBC en langue perse a abordé cette question dans son émission Goftogoo-ye Vizheh, animée par Farnaz Ghazi-Zadeh [qui met en avant la place d'une potentielle coalition entre Reza Pahlavi et Amir-Hossein Ghazizadeh Hashemi, ancien vice-président d'Iran], lors d'une conversation avec Leila Hosseinzadeh, ancienne militante étudiante et prisonnière politique. Ces dernières années, Leila Hosseinzadeh s'est fait connaître pour son engagement constant en faveur de la justice économique et des revendications syndicales et professionnelles, tout en mettant l'accent sur les droits des minorités. L'un des moments les plus marquants de son parcours public/médiatique remonte à environ deux ans, lorsqu'elle a soutenu sa thèse sans porter le hijab obligatoire et vêtue d'une robe kurde, un geste qui, selon de nombreux observateurs, a fait entrer le discours et le champ d'action du militantisme étudiant dans une nouvelle phase. Leila Hosseinzadeh est née en 1991 (1370 selon le calendrier iranien). Elle dit avoir commencé son activisme politique et civil en 2009, à l'âge de 18 ans, et elle est actuellement en Allemagne dans le cadre d'une bourse de recherche.
« Lier les manifestations à l'appel de Pahlavi est une erreur »
La première question de l'émission [voir ci-dessous l'émission en farsi avec sous-titrage automatique anglais] allait droit au cœur du sujet. On a demandé à Leila Hosseinzadeh, qui a longtemps mis l'accent sur « l'organisation venant d'en bas », comment elle percevait l'action collective lorsqu'elle était encadrée par les appels lancés par des personnalités politiques connues.
Sa réponse a renversé le discours médiatique dominant de ces derniers jours. Elle a fait valoir que les manifestations duraient depuis fin décembre, alors que l'appel de Reza Pahlavi n'avait été lancé qu'il y a peu de jours. Elle a donc déclaré qu'il était fondamentalement erroné de lier le début des manifestations, voire leur ampleur, à son appel. Sur un ton sarcastique, elle a ajouté que de nombreuses personnalités politiques iraniennes se comportaient comme le roi dans Le Petit Prince [qui ordonnait au soleil de se coucher, maintenant son illusion de pouvoir absolu] : elles observent d'abord ce que font les gens, puis elles « annoncent » la même chose comme s'il s'agissait de leur propre appel à l'action. Selon elle, ce comportement ne se limite pas aux sphères élevées de la politique ; elle affirme qu'il se répète dans différents domaines, allant de la résistance au port obligatoire du hijab aux manifestations syndicales et professionnelles [allusion à des appels de certaines forces qui s'approprient diverses facettes des mobilisations].
Dans le même temps, elle a souligné qu'en raison de la coupure d'Internet, la situation sur le terrain reste floue. Elle ajoute toutefois que les rapports disponibles à la date de l'entretien suggèrent que la participation a été beaucoup plus importante que les nuits précédentes, ce qu'elle considère comme le résultat naturel de la propagation des manifestations, et non comme le fruit d'un appel extérieur. Elle ne nie pas que les personnalités politiques aient de véritables partisans en Iran, mais elle soutient que le lien « direct » entre l'appel d'une seule personnalité et la logique d'expansion des protestations ne correspond pas à la réalité de la dernière décennie.
Du bazar aux rues : la logique selon laquelle « toute étincelle peut déclencher un incendie »
Expliquant ce qu'elle appelle la logique interne des mouvements de protestation, Leila Hosseinzadeh a souligné leur point de départ. Elle a déclaré que les manifestations avaient commencé au bazar. Elle a fait remarquer qu'en Iran, les manifestations au bazar restent généralement limitées à ce secteur, mais que cette fois-ci elles se sont propagées à une vitesse fulgurante. Selon elle, les conditions socio-économiques sont devenues si insupportables pour les simples citoyens que « n'importe quelle étincelle » peut déclencher un incendie plus important – et tant que les manifestants pourront surmonter les forces de répression, les manifestations continueront de se propager.
Dans ce cadre, elle a fait référence à des expériences antérieures et a déclaré que même la « libération » des villes – ne serait-ce que pour quelques heures ou quelques jours – s'était produite fréquemment au cours des huit dernières années. Selon elle, décembre 2017 (Dey 96 – augmentation des prix et politique d'austérité décidée par Hassan Rohani) a marqué le début d'un mouvement anti-régime diversifié et multiforme. Elle a ajouté qu'en novembre 2019 (Aban 98 – augmentation du prix de l'essence liée à une chute des subventions), si elles n'avaient pas été stoppées par ce qu'elle a qualifié de « massacre » [coupure d'Internet et selon le décompte de décembre d'Amnesty International 304 personnes ont été tuées par les forces répressives], les manifestations auraient pu progresser encore plus rapidement que ce que nous voyons aujourd'hui. À titre d'exemple, elle a déclaré qu'à l'époque, en quelques jours seulement, certaines parties des grandes villes avaient été effectivement « libérées ».
Sa conclusion était claire : si l'on observe la situation depuis l'intérieur, ce que l'on qualifie d'« inédit » n'est pas sans précédent dans sa forme ou son schéma. Elle a fait valoir que la répression et les fractures sociales ont parfois renforcé l'« inertie » des manifestations, incitant certains groupes à se joindre au mouvement avec plus de prudence ou d'hésitation. Mais elle considère que l'audace croissante et l'accent mis sur le « droit à la légitime défense » des citoyens sont une conséquence logique de la violence étatique : les gens ont conclu qu'ils ne pouvaient pas avancer autrement.
La différence aujourd'hui : le danger de réduire un mouvement diversifié à « une unité »
Lorsque l'animatrice lui a demandé ce qui avait changé au cours de ces deux semaines, Leila Hosseinzadeh a souligné une préoccupation centrale : la diversité du mouvement, sur la durée, est en train d'être remplacée et réduite [dans le narratif actuel] au profit d'une « unité » forcée, d'une unité unique et d'une sorte de discours monolithique. Elle a fait valoir que le mouvement qui a débuté en en décembre 2025 a été renforcé dès le départ par l'entrée en scène de nombreuses forces sociales différentes, sans que celles-ci s'autocensurent ou ne réduisent leurs revendications pour s'adapter à une seule idéologie, une seule tendance politique.
Pour illustrer cette diversité, elle a juxtaposé plusieurs images : le chevauchement entre les manifestations de Dey 96 et celles des Arabes du Khuzestan, qualifiées de « soulèvement pour la dignité », l'émergence des « filles de la rue de la révolution » après l'action de Vida Movahed [elle avait suspendu son foulard au bout d'un bâton en 2017, elle fut arrêtée puis libérée suite à des mobilisations internationales], les étudiants aux côtés du grand public et le sit-in des derviches (membres d'une communauté religieuse) devant une prison [plus de 60 personnes ont été arrêtées à Kavar, Téhéran et Chiraz en septembre 2011]. Selon elle, le mouvement a toujours progressé grâce à la diversité des voix qui le compose, et tout projet qui tente de le réduire à une seule « figure » (personnalité) ou à un seul drapeau finira par se heurter à la complexité réelle de la société iranienne.
L'argument du « centre gris » et sa vive opposition à la politique axée sur les leaders
Dans l'un des moments les plus tendus de la conversation, l'animatrice a soulevé un argument bien connu : certains affirment que pour rallier le « centre gris » – les personnes hésitantes ou politiquement discrètes – il faut une figure de proue, et que Reza Pahlavi [fils du shah résidant aux Etats-Unis, lié au trumpisme, à l'extrême droite et en rapport avec le gouvernement israélien] a désormais endossé ce rôle.
Leila Hosseinzadeh a répondu que les grèves du bazar à Tabriz et Isfahan avaient eu lieu avant l'appel de Pahlavi, et que si l'on voulait parler du « centre gris », ces groupes en étaient l'un des exemples les plus évidents. Selon elle, lancer une « bouée » au milieu pour que les gens puissent s'y accrocher est un modèle ancien, usé et inefficace de la manière dont les soulèvements populaires et les révolutions s'organisent effectivement. Elle a déclaré que ce modèle a maintes fois démontré son échec, même au coeur de ce mouvement, mais qu'il revient sans cesse, non pas parce qu'il n'existe pas d'autres méthodes, mais parce que « d'autres intérêts » [politiques, de secteurs sociaux représentés entre autres dans la diaspora] sont à l'œuvre et insistent pour que la politique reste focalisées sur des personnalités célèbres.
Elle est revenue sur Dey 96 pour insister sur ce point : à l'époque, lesquels des grands noms invoqués aujourd'hui croyaient vraiment que ce régime pouvait être renversé ? Leila Hosseinzadeh a ensuite abordé un facteur structurel plus profond : au cours des deux ou trois dernières décennies, la République islamique a sévèrement réprimé toute forme d'organisation civile, syndicale ou professionnelle, des groupes environnementaux et caritatifs aux organisations étudiantes, et aujourd'hui, a-t-elle souligné, bon nombre des personnalités les plus en vue des secteurs sociaux et syndicaux sont en prison. Dans ces conditions, a-t-elle demandé, comment peut-on s'attendre à ce que ces groupes fonctionnent « normalement » ?
« Nous reviendrons à la démocratie plus tard » – ou les raisons. pour lesquelles la démocratie doit dès maintenant être abordée
L'animatrice a ensuite soulevé une autre préoccupation fréquente : n'est-il pas temps de dépasser ces différends, de se concentrer d'abord sur le changement et de ne s'occuper de la manière de parvenir à la démocratie qu'après la transformation de la République islamique ?
Tout en soulignant avec émotion son souhait personnel de voir le régime tomber, Leila Hosseinzadeh a averti que la logique consistant à « laisser tomber d'abord, nous réglerons les problèmes ensuite » est précisément celle qui permet à l'histoire de se répéter sous un nouveau visage. Elle a déclaré que même si quelqu'un, écrasé par des conditions insupportables, peut dire « très bien, laissons tomber l'objectif démocratique, et ensuite nous verrons », l'approche de ce qu'elle a appelé la « principale opposition », qui est devenue la voix la plus bruyante grâce aux médias et à l'argent, montre des signes d'autre chose : elle ressemble davantage à un effort pour contrôler les protestations qu'à une volonté de les pousser vers un véritable changement [voir la proposition de coalition – entre Reza Pahlavi et Amir-Hossein Ghazizadeh Hashemi, ancien vice-président d'Iran – présentée comme possibilité réaliste par l'animatrice].
Selon Leila Hosseinzadeh, le fait de stigmatiser les minorités et d'attiser les sensibilités ethniques est un signe de cette approche visant le contrôle du mouvement. Elle a fait valoir que même avant que quelque chose ne se soit conclu, une grande partie de la population est ainsi mise à l'écart par la stigmatisation et les accusations, ce qu'elle considère comme directement opposé à la réalité diversifiée de la société iranienne. Sa conclusion était que ce type de politique affaiblit les forces sociales d'ensemble, les plonge dans le doute et inquiète même les personnes qui étaient dans la rue hier encore avec une idée affleurant : « Et si nous étions les premiers à être sacrifiés ? »
« Les leaders sont fabriqués »
Interrogée à propos de ce que les groupes pro-démocratie devraient faire à l'heure actuelle, Leila Hosseinzadeh a répondu que la première étape consistait à abandonner les vieilles habitudes improductives, comme rassembler quelques personnalités célèbres, annoncer une alliance et imaginer que cela suffirait à provoquer un changement de régime. Elle a fait valoir que bon nombre de ces personnalités ne venaient pas du terrain, de la mobilisation et n'étaient pas connectées à de véritables réseaux ou à des bases sociales organisées.
Elle a ensuite donné un exemple personnel : après avoir été libérée de prison en 2022 (1401), elle a déclaré avoir soudainement vu des personnes présentées dans les médias comme les « leaders du mouvement ». Son argument était sans détour : le leadership est fabriqué, souvent sans réponse claire quant à la relation réelle de cette personne avec le terrain.
Lorsque l'animatrice a fait remarquer que « devenir une personnalité » peut parfois résulter d'une lutte réelle et que Pahlavi, en tant que fils de l'ancien shah, est depuis longtemps un personnage politique, Leila Hosseinzadeh a fait une distinction. Elle a déclaré que sa critique visait les personnalités qui ont été « mises en avant » par des projets médiatiques et propulsées de manière artificielle à un rôle central. Quant à Pahlavi, elle a reconnu que son milieu familial lui avait fourni une tribune toute faite, mais elle a fait valoir que cette visibilité ne conférait pas automatiquement une légitimité à un projet qui tente de s'emparer d'un mouvement diversifié ou de le remodeler.
L'animatrice a également souligné les slogans pro-Pahlavi entendus dans les rues. Leila Hosseinzadeh a admis qu'il avait des partisans parmi une fraction de la population, mais elle a avancé un argument provocateur : la popularité seule ne crée pas de légitimité politique et ne constitue pas nécessairement la voie la plus efficace vers l'unité qui peut réellement renverser le régime.
Sa solution pour sortir de l'impasse : apprendre des gens et leur rendre ce qu'ils ont apporté
Lorsqu'on lui a demandé directement quelle était la solution pour sortir de l'impasse, Leila Hosseinzadeh a mis l'accent sur deux pistes. Premièrement : abandonner la politique centrée sur les dirigeants et les alliances symboliques et médiatiques. Deuxièmement : faire quelque chose qu'elle a qualifié de « simple, mais difficile à mettre en pratique » pour ceux et celles qui veulent agir en tant que guides plutôt qu'en tant que chefs. Ils doivent apprendre de ce que les gens font déjà, comprendre leurs forces et leurs faiblesses, diffuser ce qui fonctionne et « le restituer au peuple ».
Elle a souligné que la coupure d'Internet s'était également produite en 2019 et que les villes avaient été temporairement « libérées » à plusieurs reprises, mais elle a posé la question suivante : quelle force politique, quel média d'opposition ou quel activiste a sérieusement étudié la manière dont les gens se sont organisés, comment ils ont affronté la répression et comment ils ont réussi à aller de l'avant ?
Elle a déclaré avoir tenté de combler elle-même cette lacune, mentionnant qu'elle avait rédigé deux rapports complets sur les manifestations de 2019 et 2022. Mais elle a ajouté une critique plus sévère : selon elle, les médias d'opposition n'ont même pas produit d'analyse critique sérieuse de leurs propres performances. Sans ce type d'autocritique, a-t-elle fait valoir, les inquiétudes demeurent vives et les erreurs se répètent.
Conclusion : s'adresser aux forces démocratiques, ne pas juger les personnes mobilisées dans la rue
Dans la dernière partie de l'entretien, l'animatrice est revenue à une question pratique : n'est-il pas compréhensible qu'une personne épuisée par la pression quotidienne soit attirée par une force qui propose un « plan d'urgence » et une feuille de route concrète ?
Leila Hosseinzadeh a répondu qu'elle n'essayait pas de faire la leçon aux gens dans la rue, qui, selon elle, en sont arrivés à un point où ils doivent soit se battre, soit se faire tuer, soit renverser le régime, soit mourir en essayant. Son message, a-t-elle déclaré, s'adresse aux forces pro-démocratiques et aux groupes sociaux hésitants qui craignent qu'après tant de sang versé et de luttes, une autre forme d'autoritarisme et de pillage ne se reproduise.
Son avertissement principal était clair : si les forces démocratiques restent prisonnières de la fragmentation et de l'inaction, elles risquent de reproduire les mêmes schémas historiques, des schémas où le pouvoir leur échappe à des moments décisifs et où l'avenir est compromis au détriment de la liberté.
L'entretien s'est terminé par les remerciements de l'animatrice et l'espoir de poursuivre la conversation ultérieurement. Cependant, le message principal de Leila Hosseinzadeh était simple : la révolte dans la rue est le résultat d'une décennie de tension accumulée, de répression et d'organisation dispersée venant d'en bas. Les personnalités célèbres arrivent tardivement. Le véritable danger est que, au lieu de renforcer la diversité du mouvement et l'expérience réelle sur le terrain, des projets politiques voient le jour dont l'objectif n'est pas d'ouvrir la voie à la liberté, mais de gérer et de contrôler un mouvement qui a déjà échappé à tout contrôle. (Résumé et présentation de l'entretien, en anglais, par Siyavash Shahabi. Publié sur le site qu'il anime : The Fire Next Time le 12 janvier 2026 ; traduction-édition rédaction A l'Encontre)
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Contre le régime théocratique et autoritaire de l’Iran et les ingérences impérialistes : solidarité avec la lutte des peuples d’Iran
Contre le régime théocratique et autoritaire de l'Iran et les ingérences impérialistes : solidarité avec la lutte des peuples d'Iran
7 janvier 2026 | tiré du site de la Gauche anticapitaliste
Les mobilisations en cours qui secouent l'Iran expriment une colère populaire profonde, née de décennies de dictature, de la vie chère, de l'inflation incontrôlable et de l'effondrement des conditions de vie de millions de personnes. Les sanctions internationales et la politique économique désastreuse de la République islamique d'Iran, ont provoqué un profond marasme alors que les élites du régime et les Gardiens de la révolution ont amassé une fortune immense.
Partie des commerçant·es du grand bazar de Téhéran, la contestation sociale s'est rapidement étendue à plus de quatre-vingts villes, embrasant les quartiers populaires, les petits commerçants étranglés par la crise, les étudiant·es et les jeunes sans avenir. Elle se transforme ainsi en un mouvement politique d'ampleur nationale, constituant un nouveau défi lancé au régime islamique autoritaire, corrompu, fondé sur l'exploitation et l'oppression des femmes et des minorités nationales.
Depuis des décennies, et notamment à travers les grandes mobilisations de 2022, où les femmes ont été à l'avant-garde du soulèvement “Jin, Jiyan, Azadi”, les peuples d'Iran n'ont cessé d'affronter le pouvoir avec courage et ont exprimé en permanence leurs aspirations pour une société démocratiques, d'égalité et de justice sociale
De même, le mouvement actuel ne se limite pas à une simple révolte conjoncturelle : il incarne un nouveau volet du combat des travailleur·euses, des étudiant·es, des femmes et des peuples opprimés -notamment le peuple kurde du Rojhilat- pour prendre leur destin en main.
En faisant la synthèse entre les revendications sociales des mobilisations de masse de 2018 et 2019 avec les revendications d'égalité et de liberté au cœur du soulèvement « femme, vie, liberté », la mobilisation actuelle porte en elle un potentiel révolutionnaire immense. La République islamique d'Iran est à bout de souffle et elle le sait. Le régime ne tient que par la violence et la brutalité. Nous condamnons sans appel la répression d'État et l'utilisation de la violence policière contre les manifestants et les activistes sociaux, syndicaux, politiques, culturels.
Nous affirmons notre solidarité la plus franche avec leurs grèves, leurs rassemblements et manifestations, leurs revendications et leurs formes d'organisation autonome. Nous soutenons leur combat pour une société débarrassé de l'exploitation et des oppressions.
Notre internationalisme ne peut être réduit à une simple dénonciation morale : il s'agit de reconnaître et d'appuyer concrètement le pouvoir d'auto-émancipation des peuples contre toutes les formes d'oppression. Les peuples d'Iran ne veulent pas choisir entre deux despotismes.
Nous rejetons les projets de « régime change » de Trump et Netanyahou qui tentent d'imposer une solution par en haut en finançant le courant monarchiste et en menaçant d'une nouvelle intervention militaire contre l'Iran. Derrière les projets de Trump se cache l'objectif explicite de mettre la main sur les réserves d'énergie fossile, tel qu'il l'a clairement exprimé au sujet du Venezuela.
L'histoire récente montre que les bombardements, les sanctions et les ingérences extérieures ne servent qu'à renforcer l'hégémonie des grandes puissances occidentales et des états autoritaires, à dévaster les peuples et à diviser les classes populaires. Les peuples n'ont besoin ni de « protecteurs » impérialistes, ni de régimes autoritaires : leur libération ne peut émerger que luttes indépendantes, unifiées et auto-organisées des travailleur·euses, des femmes, des jeunes et des minorités nationales elles-mêmes, pour décider librement de leur avenir sans ingérence impérialiste.
5 janvier 2026
Déclaration du Bureau exécutif de la Quatrième Internationale.
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Soutenir la lutte du peuple iranien pour ses droits : vers une véritable liberté et égalité, et non un retour au passé
Les manifestations populaires et les grèves dans les villes de tout le pays sont entrées dans leur onzième jour. Malgré un climat de plus en plus sécuritaire, le déploiement massif des forces de police et de sécurité, ainsi qu'une répression violente, les protestations continuent de s'étendre tant dans leur ampleur que dans leurs formes. Selon les rapports disponibles, au cours de cette période, au moins 174 lieux dans 60 villes réparties sur 25 provinces ont été le théâtre de manifestations, et des centaines de manifestants ont été arrêtés. Tragiquement, au moins 35 manifestants — dont des enfants — ont été tués durant cette période.
15 janvier 2026 | tiré du site Socialistproject.ca | Photo : Syndicat des travailleurs de la compagnie de bus de Téhéran et de sa banlieue
https://socialistproject.ca/2026/01/supporting-iranian-peoples-struggle-for-their-rights/#more
De Dey 1396 (janvier 2018) à Aban 1398 (novembre 2019) et Shahrivar 1401 (septembre 2022), les opprimé·e·s d'Iran sont descendus à plusieurs reprises dans la rue pour montrer qu'ils et elles rejettent les rapports économiques et politiques dominants ainsi que les structures fondées sur l'exploitation et l'inégalité. Ces mouvements ne sont pas apparus pour restaurer le passé, mais pour construire un avenir affranchi de la domination du capital — un avenir fondé sur la liberté, l'égalité, la justice sociale et la dignité humaine.
Travailleurs des bus de Téhéran
Non à l'autoritarisme
Tout en exprimant notre solidarité avec les luttes populaires contre la pauvreté, le chômage, la discrimination et la répression, nous nous opposons clairement et sans équivoque à tout retour à un passé marqué par l'inégalité, la corruption et l'injustice. Nous croyons que la véritable émancipation ne peut être obtenue que par la participation consciente, organisée et dirigeante de la classe ouvrière et des opprimé·e·s eux-mêmes — et non par la résurrection de formes de pouvoir rétrogrades et autoritaires imposées d'en haut. Dans ce contexte, les travailleurs, les enseignant·e·s, les retraité·e·s, les infirmier·e·s, les étudiant·e·s, les femmes et surtout les jeunes, malgré la répression généralisée, les arrestations, les licenciements et la pression économique extrême, restent en première ligne de ces luttes. Le Syndicat des travailleurs de la compagnie de bus de Téhéran et de sa banlieue souligne la nécessité de poursuivre des mobilisations indépendantes, conscientes et organisées.
Nous avons affirmé à maintes reprises — et nous le répétons une fois de plus — que la voie de la libération pour les travailleurs et les opprimés ne passe ni par l'imposition de dirigeants venus d'en haut, ni par la dépendance envers des puissances étrangères, ni par des factions internes au pouvoir. Elle passe au contraire par l'unité, la solidarité et la création d'organisations indépendantes sur les lieux de travail, dans les communautés et à l'échelle nationale. Nous ne devons pas nous laisser, une fois encore, devenir les victimes des luttes de pouvoir et des intérêts des classes dominantes.
Le Syndicat condamne également fermement toute propagande, justification ou soutien à une intervention militaire de puissances étrangères, y compris des États-Unis et d'Israël. De telles interventions ne font qu'entraîner la destruction de la société civile et la mort de civils, tout en fournissant un nouveau prétexte à la poursuite de la violence et de la répression par les autorités en place. L'expérience passée a montré que les puissances occidentales dominantes n'accordent aucune valeur réelle à la liberté, aux moyens de subsistance ou aux droits du peuple iranien.
Nous exigeons la libération immédiate et inconditionnelle de toutes les personnes détenues et soulignons la nécessité d'identifier et de poursuivre en justice celles et ceux qui ont ordonné et exécuté le meurtre de manifestants.
Vive la liberté, l'égalité et la solidarité de classe !
La solution pour les opprimés réside dans l'unité et l'organisation !
Syndicat des travailleurs de la compagnie de bus de Téhéran et de sa banlieue
17 Dey 1404 (7 janvier 2026)
La BBC fait la promotion de Reza Pahlavi de manière éhontée. Ironiquement, lors des soulèvements de 1978–1979, la BBC avait déjà largement contribué à présenter Khomeini et son mouvement comme les dirigeants de la révolution et comme la seule alternative à la dictature des Pahlavi, tandis que les révolutionnaires de gauche étaient soit emprisonnés, soit contraints d'agir dans des conditions extrêmement répressives. Les puissances impérialistes occidentales avaient alors décidé que le Shah devait partir et être remplacé par des forces islamistes anticommunistes. Elles ont suivi la même stratégie en Afghanistan et dans une grande partie de la région.
Le régime de Khomeini a ensuite exécuté des dizaines de milliers de communistes et de progressistes au début et au milieu des années 1980, et emprisonné des centaines de milliers d'autres. Dans ma propre famille et celle de ma compagne, à elles seules, huit personnes — toutes communistes, dont un marxiste islamique — ont été emprisonnées. Cette répression brutale a laissé l'une de mes sœurs avec de graves troubles mentaux jusqu'à sa mort, et l'un des frères de ma compagne souffre encore aujourd'hui de graves problèmes psychiatriques. Tous étaient adolescents ou au début de la vingtaine à l'époque.
En tant que communiste, militant syndical, être humain égalitariste, Lur/Bakhtiari (un peuple du sud et de l'ouest de l'Iran), en partie kurde, et réfugié, je souhaite la chute de ce régime par des mouvements populaires et ouvriers. Cela ne peut se faire sans intervention occidentale — autrement, le résultat serait désastreux à de nombreux égards (ce serait un autre débat). J'ai vécu assez longtemps pour savoir que cela ne peut advenir que par la convergence des luttes de rue avec la lutte de la classe ouvrière et une organisation populaire et syndicale durable. Les manifestations de rue, à elles seules, n'ont jamais suffi, car elles sont généralement écrasées avec brutalité.
Cela est particulièrement crucial aujourd'hui, alors que les forces monarchistes — soutenues par des médias occidentaux comme la BBC et Iran International — tentent activement d'imposer Reza Pahlavi comme dirigeant du soulèvement. Elles interviennent en amplifiant et en injectant des discours pro-Pahlavi dès que possible, en manipulant ou en sélectionnant des images et des enregistrements audio, et en se concentrant presque exclusivement sur des slogans monarchistes, alors même qu'elles savent parfaitement que l'immense majorité des manifestants scandent des slogans contre la dictature, la répression, le coût de la vie exorbitant, la corruption massive, les inégalités et la pauvreté.
Reza Pahlavi est peut-être le chef des monarchistes, dans la diaspora comme à l'intérieur du pays, mais les organisations ouvrières, les étudiant·e·s, la grande majorité des féministes, des socialistes et des syndicalistes, ainsi que la plupart des peuples non persans — qui constituent ensemble la majorité de la population iranienne — n'ont aucun souvenir positif de la dictature des Pahlavi. Sous ce régime, les droits étaient supprimés, beaucoup vivaient dans la pauvreté et un système autoritaire à parti unique était imposé. Il s'agissait d'une monarchie absolue. Reza Pahlavi est ouvertement soutenu par le régime israélien génocidaire, tandis que l'impérialisme américain et son président criminel, Trump, ont sans doute leurs propres calculs. Quoi qu'il en soit, la gauche iranienne en exil doit continuer à relayer ce que les forces progressistes à l'intérieur du pays disent depuis longtemps : dénoncer les dangers d'un retour à la monarchie tout en formulant clairement des alternatives de gauche, collectives et égalitaires.
Si vous êtes un·e militant·e de gauche en Occident, vous avez un rôle important à jouer. Votre compréhension, votre empathie, votre solidarité et votre soutien comptent énormément. Je crois que nous devons réellement écouter la gauche iranienne et la classe ouvrière en première ligne de la lutte à l'intérieur du pays. En Occident, il y a beaucoup à faire : s'opposer aux gouvernements impérialistes, combattre le régime israélien et refuser toute forme d'intervention sont des tâches essentielles. Mais affaiblir la lutte légitime du peuple iranien pour la justice, la liberté, l'égalité et une vie meilleure est contre-productif. Cela ne fait que renforcer la répression du régime et fournir des justifications à l'intervention occidentale.
Nous devons également être clairs sur le fait que cette lutte n'a pas commencé récemment. Elle se poursuit depuis la création même de la République islamique capitaliste. Tous les quelques années, des soulèvements éclatent, généralement suivis d'arrestations massives, d'exécutions et d'emprisonnements. Comme l'a déclaré récemment le Syndicat des travailleurs des bus de Téhéran :
« De Dey 1396 (janvier 2018) à Aban 1398 (novembre 2019) et Shahrivar 1401 (septembre 2022), les opprimés d'Iran sont descendus à plusieurs reprises dans la rue pour démontrer qu'ils rejettent les rapports économiques et politiques dominants et les structures fondées sur l'exploitation et l'inégalité. Ces mouvements sont apparus non pour restaurer le passé, mais pour construire un avenir libéré de la domination du capital — un avenir fondé sur la liberté, l'égalité, la justice sociale et la dignité humaine… Nous avons répété à maintes reprises — et nous le répétons encore — que la voie de la libération pour les travailleurs et les opprimés ne passe ni par l'imposition de dirigeants venus d'en haut, ni par la dépendance à des puissances étrangères, ni par les factions du pouvoir en place. Elle passe par l'unité, la solidarité et la création d'organisations indépendantes sur les lieux de travail, dans les communautés et à l'échelle nationale. Nous ne devons pas nous laisser redevenir les victimes des luttes de pouvoir et des intérêts des classes dirigeantes. »
Nous devons nous opposer fermement à toute tentative de récupération des luttes populaires par les forces de droite. Il ne s'agit pas d'un combat pour restaurer la monarchie ou une autre forme d'autoritarisme. Si la population iranienne souhaitait des bombardements américains ou israéliens, elle serait descendue massivement dans la rue lors des bombardements israéliens et américains de juin. Cela n'a pas eu lieu, car la grande majorité des gens savent que l'intervention américaine ou israélienne n'apporterait que le désastre — et non la paix ou la liberté.
La lutte continue.
Farid Partovi est un socialiste iranien et un militant social canadien de longue date. Il travaille actuellement avec Jane-Finch Action Against Poverty à Toronto.
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Inde : Ce que nous enseigne la nuit : vers une nouvelle gauche à l’ère de l’absence de liberté
Quelque chose de fondamental a changé en Inde. Nous pouvons le percevoir non seulement dans les lieux habituels – le parlement, les studios de télévision, les meetings électoraux –, mais aussi dans les zones les plus calmes et les plus silencieuses de la vie : dans les écoles, où la peur devient un langage ; autour des puits des villages, où la caste continue de décider de l'ordre de la soif ; dans le silence qui s'installe lorsqu'on prononce avec colère le nom d'une communauté religieuse minoritaire ; et dans les mille hésitations tacites qui parsèment désormais le langage quotidien.
https ://vientosur.info/author/sushovan-dhar/
26 décembre 2025
Les angoisses de l'ère néolibérale se sont fusionnées avec une machine idéologique centenaire, donnant naissance à une formation politique à la fois douloureusement familière et terriblement nouvelle.
Un siècle en gestation
Ce phénomène n'est pas la simple montée en puissance d'un parti de droite. C'est le triomphe d'un projet qui a patiemment attendu pendant des générations, gagnant en force dans les shakhas des différentes quartiers, les fêtes religieuses, les réseaux caritatifs et les manuels scolaires. Comme l'a démontré Christophe Jaffrelot, le Sangh Parivar est moins une organisation politique qu'un organisme social en expansion : il respire à travers les institutions, circule à travers les habitudes et s'installe dans les moindres recoins de la vie culturelle. Lorsque le Parti populaire indien (BJP) est arrivé au pouvoir, ce n'était pas un accident électoral, mais l'aboutissement d'une idéologie.
La nouveauté réside dans la manière dont cette vieille machinerie s'est mêlée aux ruines laissées par le néolibéralisme. La campagne indienne est hantée par les fantômes des promesses abandonnées : des prix minimums de soutien, des salaires stables, des canaux d'irrigation qui se sont asséchés avant d'atteindre les champs. Les travailleurs, qui vivent sous les ponts routiers et ont dans leurs poches des smartphones et des dettes, envahissent les villes. Une génération a grandi en croyant que la modernité est synonyme de précarité, que la mobilité est synonyme d'insécurité et que la survie signifie se battre pour des miettes. La vision de Kalyan Sanyal – les vastes « zones d'exclusion » de l'Inde – ne semble plus être une terminologie académique, mais décrit la texture de la vie quotidienne.
Ruines néolibérales, rêves autoritaires
C'est dans ces ruines que le nationalisme hindou a trouvé son langage. Partout où la sécurité économique s'est effondrée, le ressentiment culturel s'est répandu ; partout où les emplois ont disparu, les mythes de griefs historiques se sont développés ; partout où l'État providence a reculé, la politique de l'humiliation est entrée en scène. « Vous n'êtes peut-être pas en sécurité », murmure le discours dominant, « mais au moins, vous êtes supérieur à quelqu'un d'autre ». C'est une morale toxique, mais à une époque où les espoirs sont déplacés, elle s'est avérée efficace. Les réflexions de Dave Renton sur le fascisme – sa capacité à transformer le désespoir en désir de purification – s'inscrivent dans le contexte actuel avec une précision dérangeante, même si l'autoritarisme en Inde porte le masque de la démocratie électorale.
Il en résulte un hybride singulier : un ordre majoritaire autoritaire aux aspirations fascistes, qui fonctionne selon les procédures familières de la République, tout en la vidant de l'intérieur. Les élections se poursuivent, mais leur esprit s'estompe ; les institutions sont maintenues, mais leur autonomie s'érode ; les tribunaux rendent des jugements, mais la justice devient timide. Perry Anderson a écrit un jour que l'Inde n'avait jamais complètement résolu les contradictions de ses origines nationalistes ; aujourd'hui, ces contradictions sont revenues en force, exacerbées par les ambitions d'un mouvement qui cherche à remplacer la République par un État civilisateur.
Les limites de l'opposition libérale
Face à cette transformation, l'opposition majoritaire avance comme un somnambule. Son imagination reste ancrée dans la terminologie des années 90 : efficacité, croissance, développement, laïcité comme rituel symbolique, politiques sociales comme formes de clientélisme et coalitions comme objectif ultime de la politique. Il ne se rend pas compte que le BJP ne se contente pas de disputer les élections, mais qu'il réécrit le langage même dans lequel se déroule la politique. Comment un parti dont la vision du monde est dépassée, dont la laïcité est timide, dont le programme économique est indiscernable de l'ordre dominant et dont l'imagination sociale est limitée par le « bon sens » du marché, comment un tel parti peut-il affronter un mouvement qui cherche à remodeler totalement la société ?
Cependant, la crise de la gauche est encore plus douloureuse, car c'est une crise des possibilités. La gauche était autrefois le pilier des mouvements de masse dans tout le pays, elle organisait les travailleurs et les paysans, et elle a appris à des générations à lire non seulement les mots, mais le monde entier. Aujourd'hui, elle est affaiblie : présente mais hésitante ; avec des principes, mais fatiguée ; avec une large organisation, mais politiquement timide. Le Parlement est devenu le centre de gravité, entraînant de plus en plus la gauche vers des alliances qui diluent sa clarté et étouffent sa voix. Elle se comporte comme si la menace pouvait être surmontée par des calculs tactiques, comme si le Sangh Parivar n'était qu'un adversaire parmi d'autres dans un long jeu parlementaire.
Mais l'extrême droite n'est pas un adversaire parlementaire. Il s'agit d'un projet civilisationnel, et seule une politique contre-civilisationnelle peut y faire face. La gauche doit retrouver son sens de la mission historique, sa capacité à imaginer au-delà des horizons du présent, à mobiliser ceux qui vivent et travaillent dans l'ombre de l'économie, et à parler un langage qui place la dignité au centre de la vie politique.
Pour ce faire, la gauche doit affronter une réalité qu'elle reconnaît depuis longtemps, mais qu'elle n'a pas toujours traitée avec l'urgence nécessaire : la caste n'est pas un complément de la classe, mais la grammaire même du travail en Inde. La question dalit (celle des intouchables) n'est pas seulement une question de représentation, elle concerne l'organisation du travail, l'attribution de la dégradation et la distribution de la peur. L'ordre des castes fracture la classe ouvrière avant même qu'elle ne puisse s'organiser. Toute politique de gauche qui ne place pas l'abolition des castes au centre de son programme se heurtera à une base sociale réduite, à des alliances fragiles et à une imagination incomplète. Les personnes qui souffrent le plus de la violence du capitalisme — les travailleurs sans terre, les travailleurs de la santé, les travailleurs informels, les migrants, les Dalits, les Adivasis, les OBC et les musulmans — sont précisément celles que l'extrême droite cherche à coopter ou à expulser du giron national. La gauche doit donc construire une force compensatoire à partir de la base, en se concentrant sur les domaines où la caste et la classe se croisent de manière la plus violente.
Implications mondiales
Mais le terrain de lutte n'est pas seulement national. Le virage autoritaire de l'Inde s'étend à l'extérieur, laissant une empreinte permanente sur l'ordre mondial. Un pays qui abrite l'une des main-d'œuvre les plus importantes au monde — et peut-être la plus précaire — ne peut embrasser l'autoritarisme sans que cela ait des conséquences sur les luttes de la classe ouvrière à l'échelle mondiale. Lorsque les protections des travailleurs sont supprimées en Inde, le capital mondial applaudit ; lorsque les syndicats sont affaiblis, les chaînes d'approvisionnement se durcissent ; lorsque la dissidence est criminalisée, les usines du monde entier deviennent plus silencieuses. Le capital mondial ne se contente pas de tolérer le virage autoritaire, il l'embrasse activement.
La position croissante de l'Inde en tant qu'énorme marché de consommation exacerbe cette complicité. Les géants technologiques et les conglomérats financiers considèrent l'Inde comme la prochaine frontière de leur expansion. Un régime offrant une déréglementation, une main-d'œuvre moins chère, des syndicats soumis et une stabilité politique est un cadeau pour les investisseurs. Et ainsi, le silence mondial s'intensifie. Les démocraties qui prônent les droits de l'homme restent muettes face à la taille de l'Inde, à son marché et à son utilité géopolitique.
Il y a ensuite la question du climat. L'Inde est en première ligne face à la crise climatique ; ses vagues de chaleur, ses cyclones, ses sécheresses et ses inondations sont les signes avant-coureurs de l'avenir de la planète. La vision du développement de l'actuel gouvernement, marquée par l'exploitation minière, l'expansion du charbon et la spoliation déguisée en progrès, menace non seulement la survie écologique de l'Inde, mais aussi celle du monde entier. Un État autoritaire qui réprime les mouvements écologistes et criminalise la résistance indigène accélère la catastrophe.
Et, d'un point de vue géopolitique, l'Inde est devenue un pilier de la stratégie indo-pacifique. Elle est courtisée comme contrepoids à la Chine, ce qui confère au régime au pouvoir une sorte d'immunité morale. Les puissances occidentales tolèrent ce qu'elles dénonceraient ailleurs parce que l'Inde est trop grande, trop stratégique et trop centrale dans la chorégraphie de la rivalité mondiale. L'érosion de la démocratie indienne est ainsi étroitement liée aux intérêts du pouvoir impérial ; la lutte mondiale contre l'autoritarisme doit passer par l'Inde.
La crise réside dans le fait que l'Inde, un pays vaste qui est fondamental pour le capitalisme mondial, crucial pour la survie climatique et essentiel pour l'équilibre géopolitique, glisse vers un avenir autoritaire, tandis que son opposition traditionnelle reste paralysée. L'importance de résister à cette tendance dépasse largement les frontières nationales. Pour lutter contre l'autoritarisme indien, il est essentiel de défendre l'avenir de la démocratie, les droits des travailleurs, l'écologie et la démilitarisation mondiale.
Vers une nouvelle formation de gauche
Dans cette perspective, le renouveau de la gauche n'est pas seulement souhaitable : il est nécessaire. Sa tâche n'est pas de revenir aux anciennes formules ni de s'accrocher à des habitudes organisationnelles épuisées, mais de se réinventer en tant que force capable de s'exprimer dans un siècle marqué par la précarité, l'effondrement écologique et l'autoritarisme identitaire. Elle doit construire de nouvelles solidarités entre les précaires et les exclus ; elle doit créer de nouveaux langages qui résonnent au-delà des castes, des classes, des religions et des régions ; elle doit traiter l'éducation politique comme une pratique vivante et non comme un souvenir archivé ; elle doit embrasser l'internationalisme, non pas comme un slogan, mais comme une orientation stratégique.
Avant tout, la gauche doit retrouver l'art qu'elle maîtrisait autrefois : l'art de nommer le monde, ses structures de violence, ses possibilités de transformation, ses fractures cachées, ses rêves réprimés. Car l'extrême droite prospère lorsque le monde est mal nommé, lorsque l'exploitation est appelée destin, lorsque la souffrance est appelée sacrifice, lorsque l'oppression est appelée tradition, lorsque la dissidence est appelée trahison.
Le lent travail de renouveau
En fin de compte, la voie la plus honnête pour aller de l'avant est peut-être celle qu'Achin Vanaik indique avec une calme lucidité : le travail lent et presque clandestin de construire une nouvelle gauche à partir de zéro. Il ne s'agit pas d'une renaissance des anciens partis, ni d'un miracle né de l'arithmétique électorale, mais d'une longue période d'accumulation moléculaire : une organisation patiente dans des salles bondées et des champs dévastés, dans des réunions syndicales, dans des collectifs de femmes, dans des bidonvilles dalits et des dortoirs de migrants, dans ces coins à moitié oubliés où les promesses de la république ne sont jamais vraiment arrivées. C'est de ces endroits que surgissent les seuls cadres capables de supporter les longs hivers de l'autoritarisme : des personnes tempérées par la lutte, éduquées à l'éthique de la solidarité, guidées par une vision plus large que l'épuisement de la démocratie libérale. Si l'histoire nous enseigne quelque chose, c'est que les moments de rupture soudaine se préparent pendant des années d'invisibilité.
Une nouvelle gauche, si elle voit le jour, émergera silencieusement au début, rassemblant des fragments de résistance jusqu'au jour où, lorsque les conditions seront mûres et que la peur faiblira, elle surgira avec une force qui semblera être apparue du jour au lendemain, mais qui, en réalité, aura mis un siècle à se former. Face à un mouvement qui rêve de refaire la nation à l'image d'un passé meurtri, seule une gauche engagée dans une démocratie plus profonde et plus généreuse, qui transcende le capitalisme au lieu de le supplier, peut offrir un horizon qui vaut la peine d'être défendu.
Structure du nationalisme hindou
Le Rashtriya Swayamsevak Sangh, ou RSS, est au cœur du mouvement fasciste. Fondée en 1925, cette organisation nationaliste hindoue est devenue l'une des forces les plus influentes de l'Inde contemporaine. Au lieu de fonctionner comme un parti politique, elle opère comme un réseau national de cadres bénévoles qui se réunissent régulièrement pour recevoir une formation idéologique, faire des exercices physiques et mener des activités communautaires. Au cours d'un siècle, elle a créé des écoles, des organisations caritatives, des organisations culturelles et des initiatives de sensibilisation qui ont eu une influence significative sur notre vie sociale quotidienne. Le parti au pouvoir, le Bharatiya Janata Party (BJP), agit comme le bras politique du RSS, et bon nombre des personnalités les plus en vue de l'Inde, y compris le Premier ministre, ont été formées dans ses rangs. Pour comprendre les changements autoritaires et majoritaires actuels en Inde, il est nécessaire de comprendre le RSS : sa vision du monde, sa discipline organisationnelle et son ambition à long terme de transformer l'Inde en une nation explicitement hindoue. La shakha est l'unité de base du RSS : une petite réunion régulière où la discipline et l'appartenance idéologique sont cultivées par des exercices, des chants et un enseignement informel. Modeste dans sa forme mais puissant dans ses effets, il intègre la vision du monde de l'organisation dans les habitudes quotidiennes. Grâce à des milliers de ces assemblées de quartier, le RSS a construit un réseau de cadres sans égal en termes d'échelle et de durabilité.

Indonésie 1965-2025 : quand passé et présent s’entrechoquent
A l'heure de l'escalade US au Vietnam, l'Indonésie fut le théâtre de l'un des pires bains de sang de l'histoire moderne, commis sous les auspices de Washington et Londres [1]. Soixante ans plus tard, l'archipel est au cœur des révoltes de la jeunesse contre les privilèges de l'oligarchie et la corruption, en défense d'une démocratie chèrement reconquise depuis 1998 [2]. Une démocratie que renie sans fard l'actuel président Subianto qui fait du général Suharto, auteur desdits massacres, un héros national [3].
Tiré de Europe Solidaire Sans Frontières
17 décembre 2025
Par Pierre Rousset et Adam Novak
Le général Suharto s'est emparé du pouvoir en octobre 1965 avec pour mandat de transformer l'immense archipel en bastion de la contre-révolution asiatique, dans le cadre de la politique « d'endiguement » [4]mise en œuvre dans la région par les Etats-Unis. Une politique simultanément appliquée en Thaïlande, Malaisie, Singapour et aux Philippines. En Indonésie, le PKI [5], au pouvoir, était étroitement associé à Sukarno, à savoir le premier président de l'Indonésie. Ils bénéficiaient d'une légitimité internationale importante à l'issue de la Seconde Guerre mondiale. Le pays avait été occupé par le Japon et l'indépendance avait été proclamée en 1945, profitant du « moment favorable » représenté par la défaite de Tokyo. Les Néerlandais ont néanmoins tenté, quatre ans durant, de reconquérir leur ancienne colonie. Dix ans plus tard, Sukarno a été l'une des principales figures de la Conférence de Bandung (1955), incarnant un tiers-mondisme anti-impérialiste [6].
Le trauma social de la terreur blanche
L'Indonésie était alors un pays qui comptait sur la scène internationale, avec une forte aura progressiste. Raison de plus pour briser le régime. Sukarno fut mis à l'écart lors du coup d'Etat d'octobre 1965 (il sera forcé de démissionner, en mars 1966, pour laisser formellement place au général Suharto), puis l'armée a commis ce que l'on doit appeler un génocide politique, anti-communiste (complété d'un versant antichinois) [7]. Le PKI était alors le plus grand parti communiste du monde capitaliste, son assise sociale se comptait en millions. Il avait des liens étroits, historiques, au sein des forces armées, mais qui se sont révélés impuissants à l'instant décisif. Les massacres ont fait de 500000 à un million de victimes (voire plus) [8]. Sans être à même de se défendre, le parti et ses organisations de masse ont été méthodiquement décimés. Leurs membres, leurs proches, toute personne suspectée de sympathie à leur égard, ont été pourchassé.es, assassiné.es, emprisonné.es dans des camps, les survivant.es sombrant dans un oubli total. Pas de procès ni même, souvent, de chef d'accusation.
Les généraux avaient de longue date des liens étroits avec les Etats-Unis. Ils savaient que Washington leur serait redevable de « régler » au mieux la question communiste. « Tuez-les toutes et tous » est devenu un modèle de référence dont des dictatures latino-américaines se sont inspirées [9]. Par ailleurs, au moment du coup, l'armée était déjà devenue un corps politico-social tentaculaire, assurant sa présence jusque dans les villages. Elle avait pénétré l'administration et pouvait peser de l'intérieur sur tous les leviers de l'Etat, tout en bénéficiant d'une capacité de gouvernement parallèle grâce à ses commandements territoriaux. Le corps des officiers supérieurs s'était enrichi, devant une composante de l'oligarchie bourgeoise. Pour mener la répression, elle aussi put compter sur des milices, notamment islamiques [10].
Une chape de plomb intellectuelle a pesé sur le pays jusqu'à la chute du régime en 1998. Durant ses 32 ans de règne, Suharto a entrepris d'éradiquer la mémoire même du passé progressiste du pays en s'assurant d'un contrôle étroit de la communication et de la réécriture de son histoire culturelle. Une génération entière a été coupée de ce passé pluraliste au profit d'une vision monolithique du passé, diabolisant la gauche, les idées progressistes, le marxisme, le communisme, mais aussi les critiques du patriarcat, le combat féministe, la défense des droits des minorités, l'auto-organisation, l'alphabétisation de base, etc. [11] La dénonciation du « communisme » a bon dos, elle couvre en fait une attaque généralisée contre les libertés de celles et ceux « d'en bas ».
La place des femmes dans la société a occupé une place centrale dans cet assaut réactionnaire. La Gerwani [12], mouvement féministe de trois millions de membres lié au PKI, fut décimée sur la base d'une propagande entièrement fabriquée : ses membres auraient torturé et castré les généraux — les autopsies prouvèrent le contraire. [13] Viols et exécutions des militantes s'ensuivirent. L'Ordre nouveau imposa ensuite l'idéologie du kodrat wanita (« nature féminine ») : épouse soumise, mère dévouée, gardienne du foyer. Les organisations d'Etat comme Dharma Wanita visaient à re-subordonner les femmes, non à les émanciper. Aujourd'hui encore, traiter une militante de « nouvelle Gerwani » vise à la discréditer.
Les luttes présentes montrent à quel point une partie de ladite société civile, de la gauche politique et des mouvements sociaux ont reconnecté le passé au présent. La réponse du pouvoir en place illustre en revanche la volonté de l'armée de porter un coup d'arrêt à la démocratisation de l'archipel. L'histoire reste un champ de confrontation majeur : début 2025, les manifestations étudiantes #IndonesiaGelap (« Indonésie obscure ») [14] ont explicitement dénoncé le retour de l'autoritarisme « dans le style de l'Ordre nouveau », ciblant le rôle accru de l'armée dans la gouvernance civile et la réhabilitation de l'héritage de Suharto par Prabowo.
Au Timor oriental et en Papouasie occidentale
Le régime indonésien a commis des crimes particulièrement graves au Timor oriental (ou Timor-leste), ancienne colonie portugaise située dans la moitié est de l'île de Timor, la partie occidentale, ancienne colonie néerlandaise, étant intégrée à l'Indonésie. Après la révolution des Œillets au Portugal, le 22 novembre 1975, son indépendance est reconnue internationalement. Le 7 décembre, l'armée indonésienne a envahi le pays et l'a annexé en 1976 – une annexion qui ne fut jamais reconnue par l'ONU – le considérant comme la 77e province de l'Etat.
La résistance armée à cette nouvelle colonisation a été pour l'essentiel dirigée par le Fretilin, le Front révolutionnaire pour l'indépendance du Timor oriental [15], qui avait déjà combattu pour l'autodétermination du territoire du temps de la dictature portugaise. Les forces paramilitaires, avec l'appui de l'armée indonésienne, ont mené une guerre particulièrement sanglante contre les Est-Timorais, menant une politique de terreur de masse visant à provoquer un exode massif de population vers des provinces sous juridiction indonésienne, notamment la partie occidentale de l'île. Pour ce faire, tout était bon : massacres, viols, tortures, saccage des centres urbains… Au total, selon les évaluations d'historiens, au moins 200000 personnes ont été tuées en deux ans, soit plus du quart de la population.
En 1998, le Fonds monétaire international a ouvert une crise de régime en Indonésie en maintenant ses exigences de remboursement des dettes alors que la région était sous le coup d'une crise financière majeure, provoquant involontairement la chute de Suharto. Cela a contribué à modifier la donne en Indonésie même.
Face aux pressions internationales, Djakarta a organisé un référendum en 1999, à l'occasion duquel la population du Timor oriental a voté à 78,5% pour l'indépendance. Un résultat remarquable sous occupation ! Le scrutin a été suivi par une nouvelle flambée de massacres. Néanmoins, il a créé une situation politique qui a conduit à la reconnaissance de l'indépendance le 20 mai 2002. Cette victoire éclatante des indépendantistes était imprévue par l'ONU. De fait, elle a engagé le Conseil de sécurité bien au-delà de ce qu'il aurait souhaité. L'émotion internationale suscitée par les massacres a aussi donné un coup de fouet à la solidarité, renforçant son efficacité, en particulier au Portugal et en Australie.
En Papouasie occidentale, annexée en 1969 à l'issue d'un simulacre de référendum (1026 délégués triés sur le volet, votant sous contrainte militaire), la même violence perdure [16]. En 2024, les exécutions extrajudiciaires ont atteint un pic de 18 cas documentés, les cas de torture 53, et quelque 70 000 Papous ont été déplacés. Le racisme anti-papou structure cette oppression coloniale interne [17]. Or, c'est précisément en Papouasie que Prabowo Subianto a fait ses armes : en 1996, il y dirigeait des opérations militaires marquées par des massacres de civils — ce qui lui valut d'être exclu de l'armée et interdit d'entrer aux Etats-Unis. [18]
Adam Novak et Pierre Rousset
P.-S.
• Les notes, préparées pour la mise en ligne de la traduction anglaise de l'article, ont été ajoutées à la version originale française le 22 décembre 2025.
Notes
[1] Sur le rôle direct des services secrets britanniques dans l'incitation aux massacres, voir Nicholas Gilby, Paul Lashmar et James Oliver, « Révélation : comment les espions britanniques ont incité au massacre des communistes indonésiens », Europe Solidaire Sans Frontières, octobre 2021. Disponible à l'adresse : https://europe-solidaire.org/spip.php?article59675
[2] Le mouvement reformasi qui a renversé Suharto est né des manifestations étudiantes massives de 1998, dans le contexte de la crise financière asiatique. Voir Kontras, « Indonésie : Finissons-en avec le romantisme de la reformasi, il est temps de se battre », Europe Solidaire Sans Frontières, mai 2025. Disponible à l'adresse : https://europe-solidaire.org/spip.php?article74869
[3] Concernant ces tentatives de réhabilitation de l'héritage de Suharto, voir « La nouvelle histoire officielle de l'Indonésie blanchit les crimes de Suharto », Europe Solidaire Sans Frontières, septembre 2025. Disponible à l'adresse : https://europe-solidaire.org/spip.php?article76085
[4] La politique américaine d'« endiguement » visait à empêcher la propagation du communisme en Asie du Sud-Est. L'importance stratégique de l'Indonésie, quatrième pays le plus peuplé au monde et plus grand archipel, en faisait une cible prioritaire. La CIA a investi des millions de dollars pour soutenir les officiers de l'armée anticommunistes et les groupes de droite. Voir « Book Review : October 1965 and Washington's Anticommunist Crusade – the 'Jakarta Method, Europe Solidaire Sans Frontières, juin 2020. Disponible à l'adresse : https://europe-solidaire.org/spip.php?article58434
[5] Le Partai Komunis Indonesia (PKI), fondé en 1920, était le plus ancien parti communiste d'Asie en dehors de la Russie soviétique. En 1965, il comptait trois millions de membres et influençait des organisations de masse totalisant quelque 20 millions de membres.
[6] La Conférence de Bandung a réuni 29 nations africaines et asiatiques nouvellement indépendantes, jetant ainsi les bases du Mouvement des pays non alignés. Elle a constitué le premier grand rassemblement international d'États postcoloniaux affirmant leur indépendance vis-à-vis des blocs occidental et soviétique.
[7] Concernant l'ampleur et la nature systématique de ces crimes, voir “Final Report of the International People's Tribunal 1965 – On crimes against humanity committed in Indonesia in and after 1965”, Europe Solidaire Sans Frontières, juillet 2016. Disponible à l'adresse : https://europe-solidaire.org/spip.php?article38727
[8] Voir “1965 to 1966 : Indonesia's Red Slaughter”, Europe Solidaire Sans Frontières, October 2018. Available at : https://europe-solidaire.org/spip.php?article44703
[9] Cette politique fut baptisée « méthode de Jakarta » : un modèle pour les massacres anticommunistes qui fut ensuite appliqué au Brésil, au Chili, en Argentine et ailleurs. Le département d'État américain fournit des listes de membres du PKI à l'armée indonésienne afin de faciliter les massacres.
[10] La Nahdlatul Ulama, la plus grande organisation islamique d'Indonésie, et sa branche jeunesse Ansor ont joué un rôle important dans les massacres, en particulier dans l'est et le centre de Java.
[11] Concernant les efforts visant à préserver ce patrimoine effacé, voir « Préserver l'héritage révolutionnaire : Comment l'Institut d'histoire socialiste indonésien défie des décennies d'effacement politique », Europe Solidaire Sans Frontières, février 2025. Disponible à l'adresse : https://europe-solidaire.org/spip.php?article75619
[12] Gerakan Wanita Indonesia (Mouvement des femmes indonésiennes), une organisation féministe de masse liée au PKI.
[13] Sur la destruction du Gerwani et la fabrication d'une propagande anticommuniste ciblant les femmes, voir « The rise and fall of Indonesia's women's movement » (L'ascension et la chute du mouvement féministe indonésien), Europe Solidaire Sans Frontières, janvier 2010. Disponible à l'adresse : https://europe-solidaire.org/spip.php?article17226
[14] Les manifestations IndonesiaGelap ont éclaté en août 2025 contre la corruption parlementaire, les indemnités excessives versées aux politiciens et les brutalités policières, rassemblant des dizaines de milliers de personnes dans les rues à travers tout le pays. La réponse a été une répression brutale qui a fait au moins onze morts.
[15] Le Frente Revolucionária de Timor-Leste Independente, fondé en 1974, combinait nationalisme anticolonialiste et politique socialiste.
[16] Concernant la situation actuelle en Papouasie occidentale, voir « Indonesia Can't Quell West Papua's Growing Independence Movement » (L'Indonésie ne parvient pas à réprimer le mouvement indépendantiste croissant en Papouasie occidentale), Europe Solidaire Sans Frontières, octobre 2021. Disponible à l'adresse suivante : https://europe-solidaire.org/spip.php?article59928
[17] Les Papous, majoritairement mélanésiens et chrétiens, sont victimes de discriminations et de violences systématiques de la part des forces de sécurité indonésiennes. Le United Liberation Movement for West Papua (Mouvement de libération unifié pour la Papouasie occidentale, ULMWP) milite en faveur d'un référendum sur l'indépendance et bénéficie du soutien de plusieurs États insulaires du Pacifique.
[18] Malgré ce bilan, Prabowo a été élu président en 2024. Concernant les contradictions des anciens militants qui occupent désormais des fonctions au sein de son gouvernement, voir « Que font les militants de gauche du PRD indonésien dans le gouvernement Prabowo ? », Europe Solidaire Sans Frontières, décembre 2024. Disponible à l'adresse : https://europe-solidaire.org/spip.php?article72390
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Le Venezuela : un gros caillou dans la chaussure de Xi Jinping
La capture par les États-Unis du président Nicolás Maduro samedi 3 janvier porte dans l'immédiat un coup dur pour la Chine, prise en totale surprise et pour qui le Venezuela était un allié majeur en Amérique Latine. A plus long terme, l'aventure est risquée pour Washington que Pékin ne manquera pas de diaboliser pour dénoncer un nouvel impérialisme américain.
Tiré de Asialyst
9 janvier 2026
Par Pierre-Antoine Donnet
Nicolás Maduro passe en revue un détachement de l'Armée populaire de libération au début d'une visite officielle avec son hôte Xi Jinping (DR).
Manifestement la Chine ne savait rien jusqu'au dernier moment de ce coup de force de l'administration Trump, une réalité qui, selon plusieurs analystes et experts, est d'autant plus gênante qu'elle semble trahir l'inefficacité des installations de détection électronique et des radars sophistiqués que Pékin avait installés au Venezuela d'où Pékin souhaitait espionner les États-Unis dont les côtes ne sont qu'à quelque 2 000 kilomètres.
La deuxième évidence est que l'opération américaine porte un coup dur tant sur le plan économique que géopolitique à la Chine pour qui le Venezuela était devenu à la fois un partenaire clé où elle avait lourdement investi et un avant-poste majeur pour consolider son emprise croissante sur l'Amérique latine.
Depuis des années, le Venezuela avait servi de vitrine pour les exportations militaires chinoises en Amérique latine. Sa défense aérienne s'appuyait sur des systèmes radar fabriqués par le China Electronics Technology Group (CETC), dont le radar de surveillance longue portée JYL-1 et le radar à ondes métriques JY-27 qualifié de « tueur furtif, » présentés comme capables de détecter des avions furtifs tels que les F-22 et F-35 américains à des centaines de kilomètres de distance et de guider des missiles S-300 de fabrication russe pour les intercepter et les détruire.
Les unités marines du pays sont quant à elles équipées de véhicules blindés amphibies VN-16 et VN-18, de plateformes mécanisées et des systèmes de lancement multiple de roquettes SR-5, tous de fabrication chinoise. Ces matériels avaient permis au Venezuela de revendiquer l'une des forces amphibies les plus avancées de l'Amérique latine.
Or il apparaît aujourd'hui que l'ensemble de la chaîne de commandement vénézuélienne s'est effondré très rapidement. Non seulement aucune alerte n'a semble-t-il été donnée à temps, mais nombre d'installations militaires vénézuéliennes ont été détruites sans aucune réaction tangible de l'armée. Ce fiasco militaire sera certainement dûment analysé par les partenaires de la Chine, devenue le quatrième vendeur d'armes dans le monde, ainsi que par ses rivaux, dont en première ligne les États-Unis et, bien sûr, Taïwan qui vit sous la menace constante d'une invasion comme l'ont démontré les dernières manœuvres chinoises fin décembre 2025.
Un fiasco pour le matériel militaire chinois
Dès le début des opérations américaines, aux premières heures du 3 janvier, les systèmes de détection chinois se sont révélés inefficaces. Selon des sources américaines, les installations radar ont été aveuglées lors de la première vague de guerre électronique, tandis que les forces terrestres vénézuéliennes, qui manquaient de couverture aérienne, ont été rapidement neutralisées avant même de pouvoir se déployer. L'opération a abouti à l'arrestation rapide et spectaculaire du dictateur vénézuélien Nicolás Maduro et de son épouse Cilia Flores. Le couple doit être jugé par un tribunal de New York principalement pour narcotrafic.
L'humiliation est d'autant plus cuisante pour Pékin que le succès américain illustre également un échec majeur des services de renseignement et d'analyse de la République populaire de Chine qui, visiblement, ne savaient rien des préparatifs qui ont duré des semaines.
L'envoyé spécial chinois du président Xi Jinping pour l'Amérique latine Qiu Xiaoqi et sa délégation avaient longuement rencontré Nicolás Maduro à Caracas quelques heures à peine avant le raid américain. Le dictateur vénézuélien avait alors fait l'éloge de son homologue chinois Xi Jinping, le qualifiant de « frère aîné » et soulignant son « message puissant en tant que leader mondial. » La délégation chinoise se trouvait peut-être encore dans le pays au moment de l'assaut massif américain. Ce qui a fait dire au vice-ministre taïwanais de la Défense, Hsu Szu-chien, lors d'une audience législative, que le succès des opérations américaines démontrait que les armes et l'équipement américains restaient « inégalés, » soulignant aussitôt que l'un des facteurs du fiasco vénézuélien avait été le manque d'entretien et de soutien. « Ceci est très important pour nous. L'équipement doit être constamment entretenu et mis à jour. Si l'ennemi progresse, nous devons également progresser, » a souligné le responsable taïwanais.
La supériorité des armes américaines sur la Chine en question
Cité par la chaîne d'informations en continu taïwanaise Set News (三立新聞), l'élu du Parti démocratique progressiste (PDP au pouvoir) Wang Ting-yu (王定宇), membre de la Commission des affaires militaires, a déclaré que si les systèmes radar chinois s'étaient montrés complètement aveuglés par une guerre électronique américaine, un schéma similaire s'était déjà produit lorsque l'Iran, également équipé de systèmes chinois avancés, n'avait pas réussi à se défendre contre les frappes américaines sur ses installations nucléaires en juin 2025.
« Cette fois-ci, les exagérations du PCC ont une fois de plus été mises à nu, » a expliqué Wang Ting-yu pour qui les experts militaires s'accordent largement pour juger que cette opération met en évidence un écart technologique important entre les systèmes d'armes chinois et ceux de l'armée américaine. Selon le Miami Strategic Intelligence Institute, un groupe de réflexion conservateur qui promeut la démocratie en Amérique latine cité par l'hebdomadaire Newsweek, la défense aérienne du Venezuela se trouvait « dans un état critique. » « Plus de 60 % de la flotte de radars du pays [était] hors service, » précise-t-il, soulignant une pénurie de pièces de rechange et un soutien technique « minimal » de la part de la Chine.
Selon Eric Hundman, expert de la Chine et directeur de recherche chez BluePath Labs cité par l'hebdomadaire américain, « [a]u moins 23 pays ont reçu des systèmes de radar de défense aérienne fabriqués en Chine, en dépit de rapports occasionnels faisant état de problèmes liés à leurs capacités et à leur fiabilité […] Les principaux destinataires de ces systèmes sont le Pakistan, le Venezuela et l'Égypte. »
La Chine humiliée sur la scène internationale
Mais c'est peut-être sur le plan géopolitique que la Chine a le plus perdu. La relation entre Pékin et Caracas était assez simple. La Chine avait besoin de pétrole. Le Venezuela avait besoin d'argent. Entre 2000 et 2023, Pékin a fourni plus de 100 milliards de dollars de prêts au Venezuela pour financer des chemins de fer, des centrales électriques et d'autres projets d'infrastructure. En échange, Caracas a fourni à Pékin le pétrole dont il avait besoin pour alimenter son économie gourmande en hydrocarbures. Pékin importait 80% du pétrole produit par le Venezuela où se trouvent les plus importantes réserves du monde.
La Chine s'est dans un premier temps déclarée « choquée » (震惊) par l'intervention américaine à Caracas puis elle s'est jointe à de nombreux pays pour fustiger l'impérialisme américaine, insistant sur le fait que « la souveraineté et la sécurité de tous les pays doivent être pleinement protégées en vertu du droit international. »
Mais au-delà de ces mots, que peut-elle réellement faire pour venir à l'aide de son ex-allié ? Pékin va dans les prochaines semaines parer au plus pressé, c'est-à-dire gérer au mieux la pérennité de sa présence en Amérique du Sud tout en gérant aussi une relation déjà délicate mais nécessaire avec Donald Trump puisque la Chine ne peut envisager de couper les ponts avec les États-Unis au moment où son économie traverse une période de fortes turbulences.
Jouant le temps long, la direction communiste chinoise déteste le chaos de même que l'inattendu. Elle avait su planifier à l'avance et résister à la guerre commerciale avec l'Amérique. Mais la voilà désormais confrontée à un nouveau défi autant inattendu que lourd de menaces.
Elle trouvera probablement dans la stratégie de Trump concernant le pétrole vénézuélien motif à des doutes profonds quant aux intentions américaines : jusqu'où les États-Unis iront-ils pour contenir l'influence chinoise ? Pour certains analystes, les ambitions américaines concernant le Groenland pourraient participer du même dessin : contenir l'expansion de la Chine.
S'adressant à la chaîne NBC dimanche, le secrétaire d'État américain Marco Rubio a déclaré : « Nous sommes dans l'hémisphère occidental. C'est ici que nous vivons et nous ne permettrons pas que l'hémisphère occidental devienne une base opérationnelle pour les adversaires, les concurrents et les rivaux des États-Unis. » Ce message à peine voilé s'adressait à Pékin : sortez de notre arrière-cour. Certains, au sein de l'élite du Parti communiste chinois, seraient aussi en droit de se demander si pour Washington l'Asie ne fait pas aussi partie de son arrière-cour.
Pour Katsuji Nakazawa, éditorialiste et ancien correspondant du quotidien japonais Nikkei Asia à Pékin, « le président chinois Xi Jinping a subi un revers diplomatique humiliant de la part de son homologue américain Donald Trump pour la deuxième fois en neuf ans, jetant une ombre sur la ‘' trêve temporaire'' dans la guerre commerciale entre les deux grandes puissances mondiales. » « Les circonstances montrent que la Chine n'a pas été en mesure de prévoir l'opération surprise de l'armée américaine dans la capitale vénézuélienne, » ajoute le journaliste familier de la Chine. « Tôt samedi matin, environ six heures et demie après avoir rencontré Maduro, la délégation chinoise a été stupéfaite d'apprendre que l'armée américaine avait lancé une attaque nocturne contre le Venezuela. Imaginez l'humiliation de Xi, d'autant plus que c'était la deuxième fois que l'administration Trump recourait à une opération militaire pour lui faire perdre la face. »
Comment pour la deuxième fois Xi Jinping a perdu la face
Le Nikkei Asia rappelle cet épisode de la visite aux États-Unis en avril 2017 de Xi Jinping qui s'était alors rendu pour sa première rencontre avec Trump dans sa luxueuse propriété de Mar-a-Lago à Palm Beach, en Floride. Le premier mandat de Trump n'avait alors que trois mois. Le président chinois et son épouse, Peng Liyuan, avaient été reçus en grande pompe et avec tous les honneurs par la famille Trump.
L'ambiance était à la fête jusqu'à ce que, peu avant la fin du dîner, Trump informe son hôte médusé des frappes aériennes américaines massives en Syrie qui venaient d'avoir lieu. Xi Jinping avait demandé à son interprète de répéter les propos de Trump avant de réaliser à quel point la Chine avait été prise au dépourvu. Pour le maître de la Chine communiste, le goût était amer. Le régime inique de Bachar el-Assad, fragilisé, ne s'en était jamais remis et s'était effondré en décembre 2024, 15 mois après la première visite du dictateur syrien en Chine depuis le début de la guerre civile syrienne. Il avait alors convenu avec Xi de renforcer les relations bilatérales pour en faire un « partenariat stratégique ». Lors de sa chute, Pékin n'avait rien pu faire.
Lorsque Maduro s'est rendu en Chine en septembre 2023, lui et Xi Jinping avaient promis de porter les relations bilatérales au rang de « partenariat stratégique à toute épreuve. » Pour quel résultat aujourd'hui sinon une nouvelle fois l'impuissance chinoise révélée ?
Les stratèges chinois pourraient nourrir la même inquiétude concernant l'Iran, un autre « allié » qui traverse une nouvelle période de contestations et que Trump a menacé de bombarder à nouveau si le régime de mollahs continue de tuer des manifestants. Lors des frappes américaines massives contre des sites nucléaires iraniens dans la nuit du 21 au 22 juin 2025, Pékin en avait été réduit à un statut de spectateur impuissant, incapable d'aider son « allié » autrement que par des déclarations condamnant le « gendarme du monde. »
* Rompre avec la Russie : Le réveil énergétique européen, Ed. Odile Jacob, 2024, 176p.
Pour Adina Revol, enseignante à Science Po et auteur du livre remarqué Rompre avec la Russie, le Réveil énergétique européen*, derrière le Venezuela et son pétrole, c'est la Chine que Trump cherche à affaiblir.
« On l'oublie souvent, mais le talon d'Achille de la Chine, et la principale vulnérabilité de son modèle, c'est sa dépendance énergétique. Pékin est le premier importateur mondial de pétrole. Le pays achète à l'étranger 70 % de ses besoins pétroliers, » a-t-elle dit à l'hebdomadaire L'Express. Pékin a certes les moyens de s'approvisionner ailleurs qu'au Venezuela mais à un prix supérieur, explique-t-elle.
« C'est là que s'ajoutent les sanctions américaines contre [les géants russes du pétrole] Lukoil et Rosneft, qui rendent les approvisionnements chinois en pétrole russe plus risqués puisque la Chine s'exposerait à son tour à des sanctions. Le géant asiatique sort clairement affaibli de la séquence récente car il est mis face à ses fragilités internes, » dit-elle, soulignant que « la guerre géoéconomique entre la Chine et les États-Unis se tisse de plus en plus autour de l'énergie. »
« A court terme, Donald Trump cherche à utiliser tous les leviers à sa disposition, et ils sont nombreux, pour affaiblir la Chine et potentiellement dissuader Xi Jinping d'envahir Taïwan. Si on regarde les choses froidement, l'approvisionnement énergétique est essentiel quand un pays souhaite se lancer dans une opération militaire. C'est d'ailleurs pour cela que les Ukrainiens bombardent les raffineries en Russie, » souligne encore cette chercheuse.
Derrière le Venezuela, Trump cherche à affaiblir la Chine
« Vous ne pouvez pas transformer le Venezuela en plaque tournante pour l'Iran, la Russie, le Hezbollah, la Chine et les agents de renseignement cubains qui contrôlent ce pays, » a déclaré sur ce sujet Marco Rubio dimanche. « Ce que nous ne permettrons pas, c'est que l'industrie pétrolière vénézuélienne soit contrôlée par des adversaires des États-Unis. Vous devez comprendre : pourquoi la Chine a besoin de leur pétrole ? Pourquoi la Russie a-t-elle besoin de leur pétrole ? Pourquoi l'Iran a-t-il besoin de leur pétrole ? Ils ne sont même pas sur ce continent […] C'est l'hémisphère occidental. C'est là que nous vivons, et nous ne permettrons pas que l'hémisphère occidental devienne une base opérationnelle pour les adversaires, les concurrents et les rivaux des États-Unis, » avait-il ajouté.
D'autres analystes soulignent néanmoins les dangers inhérents aux ambitions de Donald Trump sur la carte du monde. Pour Laurent Malvezin, chercheur associé à l'Institut Thomas More, la capture du président vénézuélien Maduro a ouvert « un boulevard diplomatique pour Pékin » qui pourra diaboliser le retour des États-Unis sur la voie impérialiste et l'instrumentaliser pour conforter sa diplomatie et son image de pays se voulant pacifique et responsable.
« La valeur propagandiste du non-respect flagrant du droit international par les États-Unis à l'encontre d'un pays du Sud peut être inestimable, et cette action correspond parfaitement à la façon dont la Chine présente les États-Unis comme une puissance hégémonique, impérialiste et déstabilisatrice dans le monde, » explique-t-il.
« L'ambition quasi impériale de Trump d'établir une sphère d'influence dans l'hémisphère occidental ne rendra pas l'Amérique à nouveau grande. La clé d'une plus grande prospérité pour les États-Unis réside dans la concurrence dans le domaine des nouvelles technologies et dans la résolution des problèmes de leur économie nationale, et non dans le pillage de leurs voisins pour s'approprier des hydrocarbures qu'ils possèdent déjà, » juge Alan Beattie, jeudi 8 janvier dans les colonnes du Financial Times.
A rebours de cette analyse, l'hebdomadaire britannique The Economist titrait lundi 5 janvier un article sur la question « Le raid américain sur le Venezuela révèle les limites de l'influence chinoise », en notant que le raid américain dans ce pays n'est « pas un modèle pour Taïwan, mais une mise au point sur la puissance mondiale de la Chine. »
« Certains se sont demandé si les actions des États-Unis à Caracas pourraient ouvrir la voie à une situation similaire à Taipei, » poursuit le média britannique. « Si les États-Unis ont montré qu'ils pouvaient se moquer du droit international et kidnapper un dirigeant étranger qu'ils n'aiment pas, qu'est-ce qui empêche la Chine de suivre leur exemple de l'autre côté du détroit de Taiwan ? Mais le parallèle est loin d'être exact, » relève The Economist.
Car en effet, « l'obstacle pour la Chine n'est pas le respect du droit international [mais] de savoir si une invasion de Taïwan serait couronnée de succès » ce qui est loin d'être garanti, d'autant que « les défenses de Taïwan sont presque certainement plus solides que celles du Venezuela. »
La Chine, spectatrice, réduite à une diplomatie incantatoire
« La question la plus intéressante est de savoir ce que la capture de M. Maduro signifie pour la position de la Chine auprès de ses partenaires à travers le monde, » explique l'hebdomadaire car « le soutien stratégique de la Chine s'est finalement avéré être largement rhétorique. L'Iran en avait déjà fait l'expérience lorsque des avions américains avaient bombardé ses installations. »
A observer l'issue du raid américain au Venezuela et des bombardements américains en Iran, « les partenaires de longue date de la Chine pourraient commencer à se demander si elle est vraiment disposée à les protéger contre les tempêtes violentes, ou si elle se contente d'être leur amie quand tout va bien, » souligne-t-il, pour conclure ainsi : « L'ironie est que l'offre rhétorique de la Chine, alternative à une Amérique trop arrogante, a rarement semblé aussi peu attrayante pour beaucoup » de pays et « le sort de M. Maduro montre que la Chine, pour l'instant, n'a ni la force ni la volonté de riposter de cette manière à l'Amérique. »
Après l'humiliation que constitue le raid réussi au Venezuela, les autorités chinoises en sont réduites dans l'immédiat à attendre de voir si cette nouvelle aventure américaine se transformera en bourbier comme cela avait été le cas au Vietnam puis en Afghanistan et ensuite en Irak. Pékin se réjouirait aussi de voir le Venezuela immobiliser les moyens militaires américains dans l'hémisphère occidental, loin de Taïwan et de la région indopacifique.
Dimanche 4 janvier, le ministre chinois des Affaires étrangères Wang Yi a répété cette antienne bien connue à Pékin : « La Chine ne croit pas qu'un pays puisse se poser en gendarme du monde », lorsqu'il a rencontré son homologue pakistanais, Mohammad Ishaq Dar, en visite à Pékin. Pékin « n'accepte pas non plus qu'un pays puisse se prétendre juge international, » avait ajouté celui qui semble de facto être le numéro deux du régime chinois.
Mais quel sens donner à ces déclarations convenues sinon de noter que le chef de la diplomatie chinoise s'abstient de critiquer nommément l'administration Trump puisque la Chine ne peut se passer des États-Unis et qu'au-delà de sa puissance économique et commerciale, elle ne dispose pour ses pays « amis » que d'une diplomatie incantatoire pour faire face aux volontés brutales et changeantes du 47è président américain.
Par Pierre-Antoine Donnet
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Que reste-t-il de la gauche chinoise ?
Avec l'arrivée au pouvoir de Trump, de nombreuses régions du monde basculent vers l'extrême droite. C'est le défi le plus urgent auquel nous sommes actuellement confrontés [dossier Amadla]. Mais quelle est la situation de la gauche en Chine ? Et où se situe l'extrême droite chinoise ?
Tiré de Inprecor
30 décembre 2025
Par Au Loong-Yu
La gauche depuis 1989
Il y a environ 25 ans, au tournant du siècle, le choc provoqué par le massacre du 4 juin 1989 sur la place Tian'anmen commençait à s'estomper et la vie politique redevenait légèrement active, en particulier dans les milieux universitaires. Les débats reprenaient, les positions se divisant entre les « libéraux » et la « nouvelle gauche ».
Mais les plus virulents n'étaient ni les libéraux ni les membres de la gauche. Les premiers étaient plutôt des néolibéraux, plus intéressés par une plus grande « marchandisation » que par la démocratie libérale. Cela s'expliquait en partie (et c'est compréhensible) par un souci pour leur sécurité, et en partie par une croyance sincère dans le marché (capitaliste).
Les seconds étaient pour la plupart des nationalistes qui défendaient le parti-État (après le massacre !) et le considéraient comme le protecteur de « l'intérêt national » ou de l'intérêt économique du « peuple », mais certainement pas de ses droits politiques.
De plus, le développement de l'internet a également permis aux voix du minjian, ou « peuple », de se faire entendre, des « maoïstes » aux « trotskistes » ou aux « sociaux-démocrates ».
C'était aussi l'époque des ONG, qui travaillaient et militaient pour différentes causes. Les milieux universitaires et les organisations de la société civile de Hong Kong ont joué un rôle important à ce niveau. Même si ces ONG ne faisaient pas de politique, elles étaient quand même surveillées de près par l'État (surtout celles qui étaient actives sur les questions liées au travail), par crainte qu'elles ne se radicalisent.
La multiplication des débats politiques et des ONG a incité beaucoup de gens à croire que l'ère de la libéralisation était arrivée. Mais c'est le contraire qui s'est produit. En 2015, Xi Jinping a éliminé et interdit la plupart des ONG syndicales en Chine continentale, et fait arrêter des avocats spécialisés dans les droits humains. En 2018, des étudiant.e.s maoïstes ont lancé une campagne de solidarité avec les travailleurs de l'usine Jasic, qui voulaient créer un syndicat sur leur lieu de travail. Ils ont rapidement été arrêtés (ou ont tout simplement été kidnappés), puis les « sociétés marxistes » organisées par des étudiant.e.s dans différentes universités ont été interdites. En réalité, la répression contre les maoïstes avait commencé il y a plus de 20 ans, lorsque quelques personnes avaient critiqué le défunt président Jiang Zemin pour avoir permis à des capitalistes d'adhérer au parti. Cela avait radicalisé une partie des maoïstes, qui avaient fondé le « Parti communiste maoïste ».
Mais peu de temps après, en 2009, leur leader Ma Houzhi (馬厚芝) a été condamné à dix ans de prison. Avec la répression à grande échelle qui a frappé Hong Kong en 2020, Pékin a voulu prendre sa revanche sur sa population qui avait osé résister à son projet de loi d'extradition un an plus tôt. Il a éradiqué toute opposition politique et tous les mouvements sociaux, notamment les syndicats et les petits cercles de gauche.
Parmi ceux-ci, le petit groupe trotskiste était symbolique : il était l'opposition de gauche au PCC la plus ancienne et la plus conséquente , depuis presque un siècle. Avant la vague de répression, l'ancienne colonie avait permis à un large éventail de dissidents politiques chinois de bénéficier d'une seconde chance et de survivre.
En Chine continentale, il n'y a pas eu d'opposition organisée depuis 1949. À partir de 1979, un fort courant libéral a vu le jour, mais il n'a pas été autorisé à s'organiser. Depuis 2017, date à laquelle Liu Xiaobo, le principal représentant du courant libéral, est mort en prison, l'influence des libéraux a diminué sous la répression de Xi, même s'ils ont réussi à se faire entendre à quelques occasions. Seuls les nationalistes se sont renforcés, car ils bénéficient du soutien du régime. Aujourd'hui, il ne reste plus trace d'aucun courant de gauche. Plus terrible encore : malgré des années de persécution, le Falun Gong est resté le courant le plus audible et le mieux organisé à l'étranger (probablement avec une présence clandestine en Chine). Cette secte religieuse, qui exige une loyauté personnelle envers son chef suprême, a une orientation politique qui ne peut être d'aucune aide pour les travailleurs.
Qu'est ce que ce régime ?
Comment caractériser un régime qui réprime tous les opposants, des libéraux à toutes les nuances de courants de gauche et aux associations civiques indépendantes ? Avant de lui donner un nom, examinons brièvement ses caractéristiques fondamentales :
1. Le pouvoir de l'État est illimité. Non seulement toutes les affaires publiques peuvent être contrôlées en dernier ressort par l'État, mais aussi la vie privée, depuis la fertilité des femmes jusqu'à la détention d'un passeport, en passant par l'arrestation de jeunes qui fêtent Halloween.
2. L'État est à son tour sous le contrôle absolu du parti qui ne se donne jamais la peine d'organiser des élections libres et ouvertes. Et le parti, à son tour, est dirigé par un dirigeant suprême qui peut modifier la constitution du pays à sa guise pour se proclamer autocrate à vie.
3. Il existe un contrôle de la pensée et un endoctrinement à l'idéologie du parti, dont l'essence est simple : tingdanghua, gendangzou (聼黨話,跟黨走), autrement dit « écouter le parti et suivre le parti ».
4. son nationalisme chinois est ethnocentrique. Il considère la nation comme un tout homogène et le parti comme son agent naturel. Son chauvinisme han a maintenant engendré le racisme, notamment le génocide culturel et l'incarcération massive des Tibétains et des Ouïghours.
5. Le parti considère également la société chinoise comme un tout homogène, de sorte que les dissident.e.s constituent une menace pour la nation qui doit être réprimée. Non seulement l'opposition organisée n'est pas autorisée, mais même l'opposition individuelle, dès lors qu'elle devient influente, est réduite au silence.
6. Pour atteindre l'objectif de zéro opposition politique, le parti-État recourt à une surveillance à grande échelle et au tristement célèbre système du crédit social. La monnaie numérique créée par l'État renforce encore davantage la société orwellienne.
7. Depuis le milieu des années 1950, sa stratégie économique a toujours consisté à privilégier les investissements dans les infrastructures et les industries lourdes et de pointe plutôt que la consommation courante et le bien-être de la population, comme l'ont montré le Grand Bond en avant et la Grande Famine. Depuis 1979, le parti a réintroduit le capitalisme en Chine, entraînant un afflux massif de capitaux étrangers. Cela a permis au parti d'atteindre ses objectifs d'industrialisation rapide et celui de nourrir la population. La pauvreté relative ( proportion du revenu national revenant aux travailleurs) a toutefois augmenté, car la bureaucratie du parti a utilisé son pouvoir absolu pour s'approprier et commercialiser des ressources vitales afin de s'enrichir. Il s'agit d'une bureaucratie bourgeoise.
8. Ses investissements à l'étranger se classent parmi les cinq premiers au monde depuis de nombreuses années, et il aspire à la réussite commerciale et au pouvoir géopolitique — ce qui n'est pas pire que d'autres pays capitalistes, mais pas mieux non plus. Cela a nécessairement conduit Pékin sur la voie de l'expansionnisme économique mondial. Cela a été suivi d'un expansionnisme politique, car il se considère comme le successeur légitime de la Chine impériale et du Kuomintang (KMT), avec les « territoires » qu'il estime lui avoir appartenu. C'est pourquoi il a repris à son compte la revendication fallacieuse du KMT sur une grande partie de la mer de Chine méridionale, avec sa « ligne en neuf traits ».
Un régime impérialiste d'extrême droite
Il n'y a que les régimes d'extrême droite qui présentent toutes ces caractéristiques. Alors que Trump en est encore à la première étape de la mise en place d'un régime autocratique, l'autocratie orwellienne de Xi Jinping est déjà passée à la version numérique, précisément parce que son parti exerce déjà un contrôle total. Considérer Pékin comme fondamentalement plus progressiste que l'administration Trump est l'une des plus grandes illusions qui soient.
Alors que la guerre commerciale entre les États-Unis et la Chine fait rage, un certain nombre de membres de la gauche internationale se réjouissent que Pékin « tienne tête à Trump ». Si nous pouvons momentanément nous réjouir de l'échec de Trump, nous ne devons pas oublier que toute victoire de Xi dans sa contre-offensive se fait toujours au détriment du peuple. Et, confronté à la fois à la guerre commerciale (une pression extérieure) et aux problèmes internes de la Chine en matière de surcapacité et de chômage, Xi a décidé d'accélérer les exportations chinoises. Cela ne fait que déplacer le problème ailleurs, sans le résoudre. En fait, cela ne fera qu'amplifier la crise mondiale.
Fondamentalement, Xi ne lutte pas contre l'impérialisme. Il se contente plutôt de son programme personnel de haodaxigong (好大喜功) — une quête de grandeur et de gloire, au service de l'intérêt collectif de la bureaucratie bourgeoise. La question de savoir si Pékin a réussi à égaler la puissance américaine est importante, mais secondaire. La question principale est que l'expansionnisme mondial de Pékin s'est engagé sur la voie de l'impérialisme. Les socialistes honnêtes n'attendent pas que Pékin ait pleinement atteint son objectif pour mettre en garde le monde contre ce danger.
Avec son régime d'extrême droite établi de longue date, sans aucun contre-pouvoir interne ni opposition ou mouvement social externe, Pékin représente un grave danger pour le peuple chinois et pour le monde. Oui, l'impérialisme américain est beaucoup plus fort militairement et économiquement, et il est aujourd'hui plus nuisible pour le monde. Mais la Chine pourrait également causer d'immenses dégâts. Personne ne pourrait empêcher Xi de déclencher une guerre injuste (tout comme Deng Xiaoping a envahi le Vietnam en 1979) ou de faire passer sa volonté de domination avant les intérêts de son peuple, comme Mao l'a fait. Je n'ai pas de réponse à ce défi colossal, mais le moins que nous puissions faire est de donner à ce Léviathan son nom de monstre
Publié le 26 novembre 2025 par Amandla, traduit pour ESSF par Pierre Vandevoorde avec l'aide de Deeplpro.
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Gaza. D’un « Quartet » à l’autre, mêmes recettes, mêmes échecs
Le 29 septembre 2025, le plan Trump en 20 points, par lequel Washington a imposé un cessez-le-feu à Gaza, a été rendu public. Ainsi a été mis un terme (provisoire) à la guerre menée depuis deux ans par l'armée israélienne, en échange de la libération des otages et des prisonniers israéliens et palestiniens. Or, ce plan contient des éléments de doctrine qui se trouvaient déjà dans le projet du Quartet pour le Proche-Orient apparu en 2002, à un moment où la paix d'Oslo de 1993 était déjà moribonde.
Tiré d'Orient XXI.
Le Quartet pour le Proche-Orient est un groupe réunissant les représentants des États-Unis, de l'Union européenne (UE), de l'Organisation des Nations unies (ONU) et de la Fédération de Russie. Sa création en 2002 était liée à la seconde Intifada, à la déliquescence du processus d'Oslo qui a suivi les échecs des négociations de Camp David en 2000 à Taba en janvier 2001, ainsi qu'aux attaques du 11 septembre 2001 contre les États-Unis. Ses missions ont évolué au fil du temps. La plus importante a été de piloter la « Feuille de route » (avril 2003), une sorte de mode d'emploi supposé guider Israéliens et Palestiniens dans leurs « négociations ». Si ces circonstances historiques ont disparu aujourd'hui, le Quartet existe toujours sans qu'on sache où il se trouve ni ce qu'il fait.
Ce sont les attaques d'Al-Qaida contre les États-Unis du 11 septembre 2001 qui ont « inventé » le Quartet pour en faire l'outil précurseur de la nouvelle donne diplomatique au Proche-Orient. Au lendemain du 11 septembre, représentants étatsuniens, européens, onusiens et russes sont convenus d'intervenir, conjointement, à Gaza, auprès de Yasser Arafat pour qu'il affirme publiquement qu'il avait compris que les rapports Occident/Orient allaient changer et qu'il n'avait pas d'autre choix que de se ranger derrière ceux qui menaient « la guerre contre le terrorisme ». La déclaration en faveur d'un cessez-le-feu du président palestinien le 18 septembre 2001, depuis Gaza, a répondu à leur exigence commune et préfiguré une nouvelle forme de relation entre la communauté internationale et les Palestiniens. Si le Quartet a été créé en 2002, c'est véritablement en cette semaine de septembre 2001 qu'il a commencé à mûrir. Son apparition sur la scène proche-orientale doit être comprise dans le cadre de la coalition internationale qui s'est formée pour éliminer Al-Qaida et renverser les talibans qui abritaient en Afghanistan Oussama Ben Laden. L'une des exigences du Quartet était bien « qu'il soit mis fin à la violence et au terrorisme dès que le peuple palestinien disposera d'une autorité agissant résolument contre la terreur (…) ».
Guerre contre le terrorisme
Les crimes commis par le Hamas le 7 octobre 2023 ne sont pas assimilables au terrorisme international de 2001, encore que pour le premier ministre israélien il n'y a pas de discontinuité entre le Hamas, le Djihad islamique, l'Iran, le Hezbollah, les milices pro-iraniennes en Syrie et en Irak ou les houthistes yéménites. Le président français Emmanuel Macron a semblé un temps partager cette conception globalisante lorsqu'il a recommandé que la « coalition internationale contre Daech (…) puisse lutter aussi contre le Hamas » (Jérusalem, 23 octobre 2023). Cette exigence de lutte contre le « terrorisme » se retrouve dans le plan Trump. Elle figure même en son point 1 :
- Gaza sera une zone déradicalisée, où le terrorisme n'aura plus cours, qui ne représentera pas une menace pour ses voisins ». En d'autres termes, le Hamas et ses alliés doivent désarmer sous peine de subir la foudre de l'armée américaine. Leur désarmement sera placé sous la « supervision de moniteurs indépendants ».
Tant la feuille de route du Quartet que le plan Trump doivent être perçus comme un réflexe de défense de l'Occident (et d'Israël), hier face au terrorisme international, aujourd'hui face à la résistance armée du Hamas.
L'idée d'une « paix imposée »
Au tournant des années 2000, c'est à partir des échecs successifs des négociations qu'a mûri l'idée d'une « paix imposée » par la communauté internationale ou, à tout le moins, de son « implication forcée » puisque Israéliens et Palestiniens ne parvenaient pas à conclure seuls. Si les premiers, dans leur grande majorité, rejetaient les ingérences étrangères, les Palestiniens n'étaient pas hostiles à une plus forte présence internationale pour éviter de se retrouver seuls face à Israël. Le Quartet sera l'un des instruments de cette ingérence dans les affaires palestiniennes. C'est lui qui sera notamment chargé entre 2002 et 2003 de faire comprendre à Yasser Arafat qu'il était temps de créer un poste de premier ministre, manière de le priver d'une partie de ses attributions. Ce poste sera occupé par Mahmoud Abbas (Abou Mazen) qui, une fois devenu président de l'Autorité palestinienne (AP), s'avèrera réceptif aux exigences étatsuniennes et israéliennes en troquant la lutte contre l'occupation pour la répression contre le Hamas. C'est aussi le Quartet qui a régulièrement conseillé aux Palestiniens d'accepter telle ou telle concession au motif qu'elle adoucirait les positions israéliennes. Sans jamais faire pression sur Israël, notamment sur la colonisation de la Cisjordanie et de Jérusalem.
Le plan Trump est le symbole même de cette « paix imposée » dont la première vertu n'est pas contestable : avoir exigé et obtenu le cessez-le-feu. Il prévoit que Gaza soit gouverné par une « autorité transitoire temporaire composée d'un comité palestinien technocratique et apolitique, chargé d'assurer la gestion quotidienne des services publics et des municipalités au profit de la population de Gaza ». Cette notion de gouvernance technocratique — sous-entendre : dépourvue de tout élément politique, de toute revendication nationaliste et n'incluant évidemment pas le Hamas — était déjà à l'œuvre en 2007 (gouvernement Salam Fayyad), et en 2013 (gouvernement Rami Hamdallah).
Selon certaines informations provisoires, cette Autorité transitoire temporaire serait composée de 7 à 10 membres dont un seul serait palestinien. Dans la logique de ses concepteurs, ce Palestinien solitaire ne pourrait être qu'un homme d'affaires ou un responsable sécuritaire. Mohammed Dahlan, ancien responsable palestinien de la sécurité à Gaza à l'époque d'Arafat, aurait parfaitement combiné ces deux caractéristiques par sa détestation du Hamas, par sa proximité avec Israël (et, dit-on, avec la CIA), par les réseaux régionaux arabes qu'il s'est constitué depuis son exil dans les Émirats arabes unis et par son goût du lucre. Mais il semble aujourd'hui démonétisé au sein de la société gazaouie qui ne l'accepterait pas facilement.
Le retour de Tony Blair
L'Autorité serait placée « sous la supervision et le contrôle d'un nouvel organisme international transitoire, le “conseil de la Paix”, qui sera dirigé et présidé par le président Donald J. Trump. D'autres membres et chefs d'État seront annoncés, dont l'ancien premier ministre (britannique) Tony Blair ». En d'autres termes, les Gazaouis n'auront que des attributions municipales : reconstruire leurs écoles, leurs hôpitaux, leurs routes ou être en charge du ramassage des ordures ménagères. Ces mêmes attributions municipales leur avaient déjà été réservées par l'Accord intérimaire sur la Cisjordanie et la bande de Gaza (Oslo II, 1995). Le fait que le « conseil de la paix » international soit dirigé par Washington avec à la manœuvre l'inoxydable Tony Blair constitue un autre rappel de la période d'Oslo.
Tony Blair avait déjà été unilatéralement nommé par les États-Unis en 2007 en qualité d'envoyé du Quartet pour le Proche-Orient. C'est lui qui imaginait de mirifiques « projets à impact rapide » comme une station d'épuration à Gaza, des logements en Cisjordanie, des parcs industriels, le développement d'un « corridor de paix et de prospérité », etc., tous projets qui, sous couvert de progrès économique dont auraient bénéficié Israéliens et Palestiniens, dissimulaient leur enracinement dans les structures de l'occupation. Les Palestiniens n'en ont pas gardé le meilleur souvenir.
Quartet, Autorité transitoire palestinienne et « conseil de la Paix » international renvoient à une même certitude étatsunienne et israélienne : les Palestiniens en sont encore à un stade infantile de leur histoire et ne sont pas mûrs pour assumer leur autodétermination et des responsabilités étatiques. Il faut donc leur prendre la main pour les conduire sur le droit chemin, quitte à faire preuve de fermeté et d'autorité s'ils se montrent rétifs.
Le cavalier seul des États-Unis
À l'époque où l'appellation « accords d'Oslo » ne résonnait déjà presque plus, Washington concevait le Quartet comme une simple chambre d'enregistrement de ses positions. Diverses initiatives diplomatiques et sécuritaires d'obédience étatsunienne ont jalonné le début des années 2000 : plan sécuritaire Tenet (du nom du directeur de la CIA), mission diplomatique Zinni (du nom du général à la retraite du corps des Marines), commission d'enquête internationale du sénateur Mitchell, paramètres du président Clinton, et feuille de route du Quartet. Toutes ont la particularité de n'avoir pas sollicité ou entendu l'avis ou le consentement des partenaires ou alliés étatsuniens, toutes ont attendu des alliés ou partenaires de Washington qu'ils en soient les promoteurs auprès d'Arafat. Indépendamment de leurs mérites propres, ces initiatives ont fonctionné comme un groupe de pression, un « lobby », destiné à convaincre, voire contraindre, les partenaires diplomatiques de Washington d'influencer la partie la plus faible, les Palestiniens.
Il y a fort à parier que le conseil de la Paix du président étatsunien s'inscrira dans cette même trajectoire dans laquelle les partenaires internationaux seront perçus comme des obligés. Rien n'est prévu dans le plan Trump en termes de responsabilité et de redevabilité. À qui rendre compte de la situation ? Devant qui expliquer les choix étatsuniens ? Qui assumera les conséquences des décisions prises ? Qui jugera des progrès accomplis ? Ces questions étaient celles d'hier. Elles restent d'actualité.
À l'époque du Quartet, les Étatsuniens avaient clairement fait savoir que leurs intérêts nationaux — y compris la relation stratégique spécifique qu'ils entretiennent avec Israël — ne sauraient se diluer au sein d'un Quartet multilatéral dans sa forme (Russie, UE, ONU). Ce risque n'existe plus tant les concepteurs du plan Trump ont verrouillé tous les éléments qui le constituent. L'une des questions qui restent sans réponse est celle de la composition du conseil de la Paix. Devraient y participer des « membres et des chefs d'État ». Des alliés arabes ? Des responsables politiques participant aux accords d'Abraham de 2020 ? Des Européens ? D'autres ? Des Israéliens ?
Assurer la protection d'Israël
À l'époque d'Arafat, le Quartet était chargé de rappeler systématiquement au président palestinien que le terrorisme anti-israélien au-delà de la « ligne verte » était inacceptable, politiquement et moralement, et qu'il ne pouvait se définir comme résistance. Le plan Trump ne dit pas autre chose. S'il ne mentionne que la bande de Gaza, il est évident qu'il s'appliquera aussi à la Cisjordanie.
Le plan Tenet de 2001 était une proposition de cessez-le-feu et de restauration de la coopération sécuritaire entre Israël et l'Autorité palestinienne. Il s'inscrivait dans le contexte de la Seconde Intifada (2000–2005), une période marquée par une intensification des affrontements entre Israéliens et Palestiniens. Il prévoyait des formations de police sous la houlette de la CIA. Il a servi de base technique au Quartet et s'est placé en amont d'un processus politique qui se dessinait en pointillés.
La Force temporaire internationale de stabilisation du plan Trump a exactement le même objectif. Il s'agit de reconstituer une force de police palestinienne pour assurer la sécurité sur la ligne de séparation entre Israël et les Territoires palestiniens, c'est-à-dire pour éviter des attaques ou des incursions en Israël, notamment à partir de l'Égypte. La Jordanie fera partie, avec l'Égypte, des États chargés de contribuer à la formation de la police palestinienne. Elle est accoutumée à cette tâche. Entre 2005 et 2010, cette formation avait été confiée au lieutenant général Keith Dayton depuis Amman. Le plan Trump esquisse un processus politique. Il précise que « les États-Unis mettront en place un dialogue entre Israël et Palestiniens pour s'accorder sur un horizon de coexistence pacifique et prospère », déclaration irénique qui sent bon la négociation, la modération ou le compromis.
Le Quartet s'était intéressé à des projets économiques ou à des mesures pour alléger les restrictions israéliennes. La perspective était de jeter les bases économiques d'un État viable, pas de faire ouvertement des affaires. Shimon Pérès, alors premier ministre d'Israël, avait depuis longtemps défendu l'idée que la prospérité économique allait de pair avec la paix (Assemblée générale des Nations unies, septembre 1993, « la région peut devenir prospère, pas seulement une région de paix »). Cette idée irriguait régulièrement les discours à l'époque du Quartet. Salam Fayyad, alors premier ministre palestinien, déclarait en 2008 : « Vous pouvez faire des affaires en Palestine. » Tous avaient cette particularité d'associer économie et paix, l'économie devant entraîner la paix.
Le plan Trump a moins de pudeur. Pour l'homme d'affaires devenu président, des projets mirifiques sont à portée de mains en bord de Méditerranée. À Gaza, tout est à reconstruire. Là où les Palestiniens ne voient que destructions et ravages, Trump y voit un chantier de démolition nécessaire à la construction de « cités modernes » telles qu'il en existe au Proche-Orient. Son projet avait déjà été esquissé par son gendre, Jared Kushner, qui dès 2024 évoquait la création d'une « station balnéaire internationale » à Gaza, propos confirmés par le président lui-même indiquant en février 2025 que « Gaza pouvait surpasser Monaco » ou encore devenir « la Riviera du Proche-Orient ». Un plan Trump de développement économique sera donc créé et invitera les meilleurs des développeurs immobiliers internationaux — essentiellement anglo-saxons — pour construire des villes nouvelles. Faudra-t-il vider Gaza de ses habitants pour mener à bien ces projets grandioses et les commercialiser ?
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Le génocide se poursuit à Gaza, la Cisjordanie est précipitée dans une nouvelle Nakba
La destruction par Israël des camps de réfugié·es de Jénine et de Tulkarem arrache les familles à leurs foyers, détruit les communautés et accélère le processus d'effacement des Palestiniens et des Palestiniennes.
Tiré de Agence Médias Palestine
13 janvier 2026
Par Penny Green
Le génocide du peuple palestinien par Israël ne s'est jamais limité à Gaza.
Rien n'illustre mieux cette réalité que les camps de réfugié·es de Jénine, Nur Shams et Tulkarem, détruits, ravagés par les bombes, fantomatiques, détruits et vidés par Israël afin de sérieusement mettre en garde les Palestinien·nes des conséquences de leur résistance à l'occupation et au génocide.
Ce projet d'implantation coloniale mené depuis des décennies en Palestine comporte plusieurs niveaux d'extermination. Alors que le monde, à travers un prisme déformé, s'est concentré sur la catastrophe qui s'est abattue sur Gaza, Israël a veillé à ce que ses plans d'élimination des Palestinien·nes se poursuivent à un rythme soutenu en Cisjordanie.
L'expansion des colonies, le harcèlement des agriculteur·icespar les colons sous la protection des forces israéliennes, le vol systématique de bétail, la destruction d'écoles et de maisons dans les villages et le déplacement forcé des Palestinien·nes dans les quartiers de Sheikh Jarrah et Silwan à Jérusalem-Est constituent autant de tentatives systématiques visant à détruire, en tout ou en partie, le peuple palestinien et son lien avec sa terre ancestrale.
Lors d'une récente visite dans le nord de la Cisjordanie, j'ai été témoin de la destruction physique des camps de réfugié·es et j'ai été frappé par la similitude entre la vie des Palestinien·nes qui y vivent et la dévastation subie par les réfugié·es à Gaza.
C'était un rappel criant que le génocide vise tous les Palestinien·nes dans toute la Palestine historique.
Entre le 21 janvier et le 9 février 2025, Israël a lancé l'opération « Mur de fer », visant des « éléments terroristes » présumés dans trois camps de réfugié·es du nord de la Cisjordanie.
Le chef du Comité public de Nur Shams, Nihad Shawish, 52 ans, analyse : « Tout comme à Gaza, ils essaient de faire passer le camp pour un centre de terrorisme. Mais en réalité, la résistance n'est composée que de quelques personnes en quête de liberté. » Et, tout comme à Gaza, tous les Palestinien·nes sont considérés par Israël comme des « terroristes » et des cibles à éliminer.
Au cours de l'opération qui a duré 19 jours, environ 40 000 personnes réfugiées des camps de Jénine, Tulkarem et Nur Shams ont été brutalement expulsées de leurs maisons par des forces spéciales israéliennes lourdement armées utilisant des véhicules blindés, des drones et des bulldozers.
L'UNRWA, l'agence des Nations Unies pour les réfugié·es palestinien·nes, a qualifié l'offensive israélienne de « crise de déplacement la plus longue et la plus importante depuis 1967 ». Elle estime que 43 % du camp de Jénine, 35 % du camp de Nur Shams et 14 % du camp de Tulkarem ont été détruits ou gravement endommagés.
Les bâtiments situés de part et d'autre des ruelles du camp de Nur Shams, qui s'étendait de la route principale entre Nur Shams et Tulkarem jusqu'au sommet du camp, ont été bombardés ou rasés au bulldozer afin d'élargir les ruelles de deux mètres en voies de circulation de 12 mètres accessibles aux chars. Tous les résident·es ont été expulsé·es.
Voyages en apartheid
Le trajet vers les camps dévastés révèle à chaque virage la réalité brutale de l'apartheid israélien.
Se déplacer en Cisjordanie est une épreuve d'endurance quotidienne pour les Palestinien·nes. Le système d'apartheid routier signifie que, tandis que les colonies israéliennes illégales sont reliées à Jérusalem et Tel-Aviv par des autoroutes sans entraves, les Palestinien·nes sont contraints d'emprunter des routes accidentées et sinueuses et de passer par des tunnels bloqués par des postes de contrôle interminables et des barrières jaunes austères.
Un trajet qui prend 20 minutes sur les routes des colons nécessite trois heures, voire plus, pour les Palestinien·nes.
Sur la route entre Ramallah et Tulkarem, nous avons été témoins d'une nouvelle démonstration de suprématie israélienne : d'énormes drapeaux israéliens alignés des deux côtés de l'autoroute tous les 10 mètres. Pour les observateurs extérieurs, ils peuvent refléter l'insécurité croissante d'Israël, mais pour les Palestinien·nes, ils ne sont qu'une autre forme d'intimidation.
Nous avons traversé le magnifique village de Sinjil, désormais encerclé par des barbelés de 30 mètres de haut. Toutes les entrées, à l'exception de deux, ont été définitivement fermées par Israël, tandis que les deux autres peuvent être fermées à tout moment selon le bon vouloir des forces israéliennes. Les villageois·es n'ont aucune explication quant à la raison pour laquelle ces dernières ont été prises pour cible de manière aussi violente, si ce n'est « un autre acte d'occupation ».
Le projet de colonisation s'est considérablement étendu depuis ma dernière visite en 2022.
Encouragé par l'impunité mondiale et un gouvernement d'extrême droite au sein duquel les colons occupent des ministères clés, Israël a approuvé la légalisation ou la construction de 69 nouvelles colonies.
« Nous faisons progresser la souveraineté de facto », a déclaréle ministre des Finances Bezalel Smotrich en annonçant des plans pour plus de 3 400 logements dans le cadre du projet E1, qui relierait de vastes blocs de colonies dans Jérusalem-Est occupée à Ma'aleh Adumim, isolant physiquement les Palestinien·nes de Jérusalem-Est de ceux de la Cisjordanie occupée.
Nous avons traversé en voiture la grande colonie illégale en pleine expansion d'Eli, perchée sur une colline avec ses sinistres maisons aux toits rouges, qui symbolisent elles-mêmes une intention génocidaire et constituent une menace pour le bien-être des villageois·es palestinien·nes locaux. Ces dernier·es ont vu leurs oliviers déracinés et ont été victimes d'attaques violentes.
Eli est également connue pour son académie prémilitaire Bnei David, qui forme les colons à des postes d'officiers dans des unités de combat d'élite.
Nous avons dépassé des stations-service dont l'accès est interdit aux Palestinien·nes, ainsi que de nouveaux avant-postes qui défigurent d'anciennes terrasses et oliveraies. Ces avant-postes illégaux et hideux finiront inévitablement par se transformer en colonies illégales tout aussi hideuses.
Une route voisine, visible mais inaccessible, nous aurait permis d'atteindre notre destination à Tulkarem deux fois plus vite. Mais Israël en a interdit l'accès à tous les Palestinien·nes.
Nous avons donc emprunté des routes accidentées, nous arrêtant à des postes de contrôle imprévisibles où de jeunes soldats menaçants décidaient si notre voyage pouvait se poursuivre ou s'il devait prendre fin. À un moment donné, nous avons pris un autre itinéraire pour éviter un nouveau barrage.
L'accumulation de ces actes d'apartheid vise à rendre la vie des Palestinien·nes insupportable au point de les pousser à quitter leur terre.
Gaza en Cisjordanie
Après avoir roulé sur une route de gravier cahoteuse, nous avons finalement atteint Tulkarem. Les ruines du camp de réfugié·es de Nur Shams se trouvaient sur notre gauche, toute sa population ayant été expulsée de force en janvier.
Le camp est désormais une ville fantôme sinistre, avec environ un tiers de ses bâtiments complètement ou en grande partie détruits. De vastes étendues vides ont été creusées au cœur de Nur Shams par des bulldozers israéliens. Des centaines et des centaines de maisons ont été démolies, officiellement pour permettre l'accès aux véhicules blindés et aux chars.
Une étoile de David bleue a été peinte à la bombe sur ce qui était autrefois la maison d'un réfugié palestinien, aujourd'hui utilisée comme base militaire. Il ne reste plus personne. Alors que je grimpais sur un monticule pour prendre une photo, deux passants m'ont averti de descendre de toute urgence. « Les snipers tirent sur tout le monde sans avertissement », m'ont-ils crié.
Les réfugié.es ont raconté comment, dès leur invasion des camps, les forces israéliennes ont coupé toutes les communications et les services publics. Internet, l'électricité et l'eau ont disparu instantanément. Les personnes déplacées ont été expulsées vers un véritable nulle part. Certaines ont trouvé des proches chez qui séjourner, tandis que beaucoup d'autres ont cherché refuge dans des mosquées, des écoles abandonnées, des salles de mariage et d'autres espaces publics. Elles vivent désormais à la limite de la survie.
« C'était comme la Nakba, d'autant plus que nous ne savions pas où nous allions… personne ne savait où on nous forçait à aller », a relaté Nihad.
Les réfugié·es abrité·es dans l'école inachevée d'El Muowahad, dans le village de Thenaba, entre Nur Shams et Tulkarem, ont décrit la terreur des raids lourdement armés, des hélicoptères d'attaque Apache survolant la région, des drones suicide explosifs et la fuite effrénée de leurs maisons avec pour seuls bagages les vêtements sur leur dos.
« Ils ont commencé à faire sauter nos maisons le 26 janvier, et en sept jours, le camp était complètement vidé », se souvient Khaled, 50 ans, assis, épuisé, sur une chaise en plastique dans le couloir de l'école qu'il partage avec 21 familles du camp de Tulkarem.
« Personne ne s'attendait à cela », poursuit-il. « Je n'ai même pas pu récupérer un seul t-shirt chez moi. Ma maison est détruite à présent. » Les maisons qui étaient encore debout ont été incendiées. Les expulsions ont été brutales. « Même lorsque le Croissant-Rouge nous a donné les médicaments dont nous avions besoin, les soldats nous les ont arrachés des mains et les ont jetés par terre », nous raconte Hakem, ajoutant que plus de 1 800 maisons du camp de Tulkarem ont été détruites.
Depuis près de 12 mois, 122 réfugié·es déplacé·es vivent dans cette école inachevée, partageant des chambres exiguës pouvant accueillir 10 à 12 personnes. « Les installations sont minimales, voire inexistantes », souligne Khaled.
« À notre arrivée, il n'y avait pas d'électricité, alors nous l'avons raccordée nous-mêmes. » Au rez-de-chaussée, quatre toilettes sont partagées par tous les hommes, femmes et enfants. Il n'y a qu'une seule douche. « Comme des prisonniers, nous faisons tous la queue », ajoute-t-il.
Une seule machine à laver est à la disposition de toutes les familles. Des vêtements sont suspendus à toutes les balustrades, les gens s'accrochant à leurs petites habitudes alors que leur camp est en ruines à quelques mètres de là.
« La vie dans le camp était difficile », me confie Nadia, 38 ans, « mais pas autant que cela. »
Un paysage dystopique
À Tulkarem et Nur Shams, les conditions de vie déjà désastreuses des réfugié·es continuent de se détériorer. L'UNRWA fournissait initialement de la nourriture et des services, mais cela a cessé depuis qu'Israël a interdit ses opérations dans les territoires palestiniens occupés.
« Mon réfrigérateur est vide », nous dit Hakem. « Nous travaillions tous dans les villes occupées, de Jaffa à Haïfa, de Jérusalem à Tel-Aviv. Aujourd'hui, nous vivons assiégé·es, sans aucune possibilité de travailler. »
Ils ont également reçu l'interdiction militaire de reconstruire leurs maisons détruites. « Je veux juste retourner vivre sur les décombres de ma maison », implore Hakem. « Que pouvons-nous faire d'autre ? »
Nadia me montre une vidéo prise par un voisin après le démantèlement du camp. Les seuls sons qui résonnent dans ce paysage dystopique sont les bruits de pas sur les débris et le chant inquiétant des oiseaux.
Hasan Khreisheh, un homme politique de Tulkarem œuvrant auprès familles déplacées, décrit ce qui s'est passé dans les camps du nord de la Cisjordanie comme le reflet du plan israélien à Gaza, mais sous la forme d'une « élimination silencieuse ».
Pour Ayhem, 17 ans, dont la scolarité a pris fin lorsque sa maison a été démolie et sa famille expulsée : « C'est très similaire à ce qui s'est passé à Gaza. Quand je vois Gaza à la télévision, je vois exactement ce que nous traversons. » Il dort avec neuf membres de sa famille dans une petite salle de classe. « Je n'ai aucune vie sociale. Mes amis ont tous été contraints de partir dans différentes régions, et mon meilleur ami a été tué. J'ai tout perdu. »
Près de l'école se trouvent les vestiges du bureau du Comité public Nur Shams. Malgré le traumatisme qu'ils ont subi, dix bénévoles continuent de travailler pour aider les personnes expulsées du camp. Depuis la terrasse sur le toit, nous avons contemplé la dévastation de ce qui était autrefois leurs maisons.
« Ma maison est inhabitable », déplore Fatma, 70 ans, « mais je suis prête à aller vivre au-dessus des décombres. La dignité de l'être humain réside dans son foyer. Je peux voir ma maison d'ici, mais je ne peux pas l'atteindre. »
Nihad, le président du Comité, a décrit l'ampleur de l'assaut militaire. La campagne israélienne dans les six quartiers de Nur Shams a débuté le 9 janvier. Des centaines de soldats, de chars, de véhicules militaires et de drones ont pris d'assaut le camp, chassant l'ensemble de ses résident·es.
« Celles et ceux qui refusaient étaient abattu·es devant leur maison afin d'encourager les gens à partir », a-t-il relaté. « Les forces armées contrôlaient les routes que nous pouvions emprunter. Nous avons été forcé·es de nous aligner et de nous laisser filmer par des drones. Quiconque s'écartait de la ligne était abattu. »
« L'occupant israélien a décidé de détruire les camps », a-t-il poursuivi. « À Nur Shams, qui comptait 13 000 habitant.es, nous avions 400 bâtiments. Chaque bâtiment comptait plusieurs étages et plusieurs logements. Même si une maison n'était pas démolie par des bulldozers et des explosions, les forces armées y mettaient le feu pour la rendre inhabitable. Environ 2 300 familles ont été contraintes de partir, et 70 % d'entre elles vivent dans la pauvreté. »
« Il n'y a ni eau ni électricité à l'intérieur des camps. Pas de canalisations d'égouts, pas de rues. Toute l'infrastructure a été détruite », a ajouté Fatma.
Nihad l'exprime sans détour : « Le camp a été assassiné. »
Ils ont également pris pour cible et détruit le centre pour la maison des jeunes, le jardin d'enfants, la salle des mariages et le centre pour personnes handicapées.
« Retour aux ruines »
Fatma, une leader très respectée de la communauté Nur Shams, décrit ce qu'elle a vécu le matin de l'attaque : « Ils sont arrivés à 7 heures du matin, le 9 février. Ils étaient déjà à l'intérieur du camp. Ils ont démoli la moitié de ma maison, mais nous sommes restés. Ils ont utilisé l'un de nos voisins comme bouclier humain. Ils sont venus avec des chiens pour fouiller les lieux. Puis ils ont pris possession de notre maison et l'ont utilisée comme caserne militaire. À la fin de la journée, il y avait peut-être une centaine de soldats dans ma maison. »
Fatma est atteinte d'un cancer. Les soldats ont déchiré ses dossiers médicaux et détruit son réservoir d'eau. « Notre petite télévision a été détruite par balle. Ils ont saccagé ma machine à laver et mon réfrigérateur, que je n'avais pas encore fini de payer. »
Tout en détruisant les maisons, les moyens de subsistance et les espaces communautaires, les soldats israéliens ont également commis toute une série d'autres crimes, notamment des pillages en plein jour.
« Sous nos yeux, ils ont volé nos affaires », a raconté Fatma. « Ils ont pris mon sac à main et ont volé les 2 650 shekels qu'une fondation de Hébron m'avait donnés pour réparer ma maison, ainsi que deux bagues en or, un collier, un bracelet et une médaille. »
Même si de nombreux réfugiés affirment vouloir « retourner sur les ruines » de leur foyer, la réalité est bien sombre. La destruction des camps, l'expulsion de leurs habitant·es et l'offensive plus large menée par Israël pour chasser les Palestinien·nes de leurs terres réduisent à néant leurs chances de retour.
« Retourner sur les décombres » n'est qu'un slogan », soupire Khaled. « Comment pouvons-nous y retourner ? Les forces israéliennes choisiront qui peut revenir, et toute personne ayant des liens avec les combattants n'y sera jamais autorisée. Chaque jour, une nouvelle décision visant les familles des combattants de la résistance est prise. Et chaque jour, elles sont soumises à des punitions collectives. »
Khreisheh note qu'Israël a récemment annoncé que certains réfugiés pourraient être autorisés à revenir, à l'exception « des familles des martyrs, des blessé·es, des détenu·es ou des personnes impliquées dans la politique ». Dans la pratique, cela exclurait presque tout le monde.
Même louer ailleurs en Cisjordanie est devenu de plus en plus difficile pour les Palestinien·nes déplacé·es. « Nous n'avons pas d'argent et nulle part où aller », déplore Khaled. Mais la pauvreté n'est qu'une partie du problème. Les propriétaires craignent de louer à des personnes réfugiées du camp.
« Chaque fois que nous essayons de louer une maison, explique-t-il, ils nous comptent d'abord, puis nous demandent d'où nous venons. Lorsque nous répondons « Nur Shams » ou « camp de Tulkarem », ils répondent invariablement : « Je ne loue pas ma maison à des personnes venant des camps. » D'une certaine manière, je comprends. Si un membre de leur famille est en prison, est un combattant ou a été tué, les propriétaires craignent les raids. Ils ne nous louent donc pas de logement. »
Tout le monde est réfugié.
Tous les habitant.es des camps sont des réfugié.es, leur statut découlant des expulsions massives de la Nakba de 1948 et de la guerre menée par Israël en 1967.
Le statut de réfugié.e, qui se transmet à juste titre de génération en génération, est indissociable du droit au retour des Palestinien·nes. En vertu du droit international et d'au moins cinq résolutions de l'ONU, dont l'article 11 de la résolution 194 de l'Assemblée générale des Nations Unies, les Palestinien·nes ont le droit de retourner sur les terres dont ils et elles ont été expulsé·es.
L'un des éléments centraux du projet israélien a toujours été d'empêcher les réfugié·es de 1948 et leurs descendant·es de rentrer chez eux.
Pourtant, toutes les personnes réfugiées avec lesquelles j'ai discuté considèrent leur statut comme la garantie ultime de leur retour.
Plus de sept millions de réfugié·es palestinien·nes vivent en exil à travers le monde. Pour Israël, la possibilité de leur retour est un cauchemar démographique, et il cherche à tout prix à l'empêcher.
Khreisheh a clairement indiqué que la destruction des camps de réfugié·es de Cisjordanie s'inscrit dans un projet génocidaire plus large visant à éliminer l'idée même de camp de réfugié·es et le statut politique qu'il confère. Beaucoup d'autres ont fait écho à cette déclaration.
« Les réfugié·es et leurs descendant·es sont les seuls témoins de la Nakba de 1948 », m'ont dit plusieurs d'entre eux, « et maintenant Israël veut éliminer les camps témoins et éliminer la question palestinienne ».
« Vous trouverez une histoire triste et douloureuse chez toutes celles et ceux qui ont fui », a déclaré un réfugié. « Leurs maisons et leurs terres ont été saisies. Ils ont répété ce qui s'est passé en 1948. La scène se répète. »
« Nous passons d'une souffrance à l'autre », a ajouté un autre. « Cette occupation veut éradiquer les gens de cette terre. Ils veulent se débarrasser de tous les témoins des crimes commis depuis 1948. »
La destruction des camps de Jénine, Nur Shams et Tulkarem est un acte de génocide prémédité. En détruisant des communautés, en démantelant l'UNRWA et en expulsant les réfugié·es, Israël cherche non seulement à déposséder les Palestinien·nes de leurs maisons, mais aussi à effacer leur histoire, leurs droits et leurs revendications futures en matière de justice, y compris le droit au retour.
Dans les mots de Nihad : « Ils veulent mettre fin au statut de réfugié en éliminant le camp, en détruisant la possibilité du droit au retour et, par extension, toute possibilité d'autodétermination palestinienne. »
« À Nur Shams, notre objectif n'est pas seulement de retourner au camp, mais de retrouver nos villages d'origine. C'est notre droit historique. Nous ne renoncerons jamais à ce droit. Le camp n'est qu'une étape pour nous. Nous espérons toutes et tous revenir chez nous ».
Traduction : JC pour l'Agence Média Palestine
Source : Middle East Eye
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37 organisations humanitaires interdites par Israël : des conséquences dévastatrices sont anticipées dans toute la Palestine
Les organisations humanitaires affirment que l'interdiction récente par Israël de 37 groupes porte un coup sévère au travail humanitaire en Palestine. À Gaza, cette interdiction équivaut à la suppression « d'une bouée de sauvetage pour plus de deux millions de personnes », a déclaré le Dr Shadi Zazzah de Rahma Worldwide.
Tiré d'Agence média Palestine
La décision israélienne d'annuler, au début de l'année, l'autorisation légale d'exercer pour 37 organisations internationales d'aide a porté un coup sévère à la présence internationale en Palestine. La société palestinienne elle-même en subit les conséquences, très préjudiciables. En effet, l'interdiction de dizaines d'ONG internationales menace de nombreux programmes d'assistance sociale et de développement, dont beaucoup sont gérés par des Palestinien.nes. Ces programmes sont essentiels au maintien de services fondamentaux pour les communautés à travers toute la Palestine.
Cette interdiction fait suite au nouvel ensemble de conditions de déclaration obligatoire imposées par Israël aux organisations internationales début décembre, dont l'obligation de fournir aux autorités israéliennes les données personnelles des employé.es palestinien.nes. Israël a déclaré que les 37 organisations n'avaient pas respecté cette exigence. Le ministre israélien des Affaires de la diaspora, Amichai Chikli, a affirmé que cette décision visait à empêcher « l'exploitation de l'aide humanitaire à des fins terroristes », bien qu'Israël n'ait jamais apporté de preuves pour corroborer une telle connexion.
La décision concerne plusieurs organisations humanitaires internationales de premier plan, telles que Oxfam, Médecins sans frontières, le Conseil norvégien pour les réfugiés, ou encore Catholic Relief Services (Caritas). Toutes ont été informées qu'elles devraient cesser leurs activités dans les territoires palestiniens d'ici le mois de mars. L'interdiction ne s'applique à aucun organisme des Nations Unies.
Cette interdiction devrait particulièrement affecter la bande de Gaza, où la totalité des deux millions de Palestinien.nes dépendent partiellement ou entièrement de l'aide humanitaire. Après des mois de blocus quasi-total jusqu'à l'entrée en vigueur du cessez-le-feu entre Israël et le Hamas en octobre 2025, les livraisons d'aide restent à ce jour limitées.
Cette mesure était largement prévisible, selon Shaina Low, porte-parole du Conseil norvégien pour les réfugiés (NRC), qui a déclaré à Mondoweiss que les autorités israéliennes « restreignent le travail des agences humanitaires internationales depuis des mois ».
« Israël refuse des visas à notre personnel et a rejeté 17 demandes que nous avions soumises pour autoriser l'entrée de l'aide humanitaire à Gaza, en plus des restrictions sur les déplacements », a déclaré Low. « Puis est venue l'exigence de fournir des informations sur notre personnel, à laquelle nous ne pouvons répondre puisque nous sommes légalement tenus de protéger la vie privée de nos employés, d'autant plus que nous recevons des financements de pays européens, lesquels sont conditionnés à la protection des données personnelles de nos employés dans les zones de conflit. »
« C'est pour cette raison que nous avons également refusé par le passé de fournir au Hamas des informations sur notre personnel à Gaza lorsqu'ils nous l'ont demandé, et nous faisons de même dans tous les pays où nous travaillons », a poursuivi Low. « Nous avons tenté d'engager un dialogue de bonne foi avec les autorités israéliennes en proposant un contrôle par un tiers, qu'elles ont refusé. »
Le Conseil norvégien pour les réfugiés (NRC) coordonne un réseau d'organisations chargées de fournir des abris aux Palestinien.nes déplacé.es, en particulier dans la bande de Gaza. En collaboration avec d'autres organisations désormais interdites, il assure également la distribution d'eau potable et la mise en place d'espaces éducatifs temporaires pour des enfants privés de scolarité depuis deux ans. Selon Low, plusieurs centaines de milliers de personnes bénéficient de ces programmes.
« Les agences humanitaires internationales jouent un rôle central dans la distribution de l'aide », souligne Low. « Lorsque l'ONU ou le Programme alimentaire mondial parviennent à faire entrer l'aide à Gaza, ce sont le plus souvent des ONG internationales qui en assurent la distribution jusqu'à la remise aux familles, grâce à leur présence sur le terrain et à leur connaissance fine du territoire. Si nous disparaissons, cette chaîne sera profondément affectée. »
Dans la bande de Gaza totalement dépendante de l'aide humanitaire et des institutions qui y opèrent, qu'elles soient médicales, humanitaires ou éducatives, l'interdiction annoncée entraînerait des répercussions majeures sur la vie publique et sur l'ensemble de la population. Pour le Dr Shadi Zazzah, directeur de Rahma Worldwide for Relief and Development, les conséquences seraient dramatiques.
« Le refus des autorisations équivaudrait à priver d'une bouée de sauvetage plus de deux millions de personnes, dont la majorité vit sous le seuil de pauvreté et a un besoin urgent d'assistance humanitaire », a-t-il déclaré à Mondoweiss. « Le secteur médical, en particulier, dépend aujourd'hui entièrement de l'entrée de l'aide par les points de passage frontaliers. La suspension des autorisations accordées aux organisations constitue une violation flagrante du droit humanitaire. »
Selon Al-Zazzah, l'arrêt des autorisations ne signifierait pas un arrêt total de l'aide à Gaza, mais entraînerait une forte réduction des activités. « Les organisations seraient contraintes de s'approvisionner sur le marché local, avec les conséquences financières que cela implique avec des prix deux fois supérieurs, générant des coûts bien plus élevés qui réduiraient mécaniquement le nombre de bénéficiaires », a-t-il conclu.
Al-Zazzah a précisé que le soutien financier de Rahma resterait disponible mais devrait diminuer, de nombreux partenaires et donateurs privilégiant l'aide en nature. La suspension des autorisations empêcherait l'entrée de cette aide à Gaza, ce qui signifie qu'une part importante du soutien financier, acheminée sous forme matérielle, serait perdue, affectant directement les opérations sur le terrain.
Il a rappelé que la mission de son organisation, depuis le début de la guerre, est de prévenir la famine et de protéger les vies humaines, ajoutant que des pressions et des restrictions sont imposées depuis près de deux ans. Les dernières mesures constituent selon lui une nouvelle étape dans l'action menée contre les organisations humanitaires, poussant certaines à réduire leurs activités. Rahma Worldwide, a-t-il toutefois souligné, poursuit son action dans la mesure du possible.
« Avant la guerre, l'organisation envoyait régulièrement des missions médicales dans la bande de Gaza, jusqu'à 40 missions », a indiqué Al-Zazzah. Celles-ci entraient à Gaza avec une aide médicale comprenant des médicaments, du matériel, des équipements médicaux et des ambulances.
Il a expliqué que ces interventions avaient permis de protéger de nombreux·ses patient·es et patients grâce à une assistance médicale directe. L'interdiction récente de l'entrée des délégations médicales a toutefois entraîné un recul des services de santé, en particulier en ce qui concerne les médicaments et les équipements médicaux, dont l'acheminement dépendait des évaluations menées par des équipes médicales spécialisées déployées dans le cadre de ces missions. Leur suspension, a-t-il conclu, a désormais des répercussions négatives sur l'ensemble du secteur médical.
Al-Zazzah indique qu'au cours des deux dernières années, son organisation a acheminé environ 3 500 camions chargés de matériel de construction pour abri, de médicaments et de denrées alimentaires, tout en assurant des services essentiels tels que la réhabilitation de puits, l'entretien des réseaux d'eau et la fourniture d'eau potable dans les camps de déplacé.es.
La suspension des autorisations a fortement affecté à la fois la quantité et la qualité de l'aide que Rahma Worldwide est en mesure de fournir à Gaza. Elle a également touché les organisations partenaires, dont beaucoup ont redirigé leur soutien vers d'autres régions en raison des restrictions imposées, et ce malgré l'ampleur de la crise humanitaire qui frappe l'enclave.
Organisations internationales et société civile en Cisjordanie
En Cisjordanie, l'impact de ces mesures s'annonce également considérable. Dans un communiqué publié à la suite de la décision israélienne, Humanité et Inclusion (anciennement Handicap International), l'une des 37 organisations visées, a rappelé que ces structures « constituent un pilier essentiel de la réponse humanitaire » dans le territoire. Elles travaillent en partenariat avec les Nations Unies et les organisations de la société civile palestinienne afin de « fournir une aide vitale à grande échelle ».
À Naplouse, l'une des villes de Cisjordanie les plus touchées par les raids israéliens depuis 2021, l'hôpital de réadaptation al-Amal peine à répondre à une demande en constante augmentation. « Nous sommes l'un des deux seuls centres de réadaptation desservant les six gouvernorats du nord de la Cisjordanie », a déclaré à Mondoweiss Firas al-Khader, membre du conseil d'administration de l'Union des comités de soins de santé (UHCC).
L'UHCC est l'organisation mère de l'hôpital et fait partie de ce que l'on appelle le Health Cluster, un réseau d'ONG palestiniennes et internationales actives dans le domaine de la santé. Humanité et Inclusion est également membre de ce regroupement.
Au sein de ce réseau, les besoins des communautés sont identifiés et des partenariats locaux sont mis en place pour y répondre. « C'est ainsi que nous avons établi un partenariat avec Humanity and Inclusion », explique Al-Khader. « Cela nous permet de couvrir une partie des besoins du centre de réadaptation. »
« Nous proposons des services de kinésithérapie, d'ergothérapie, d'orthophonie et d'audiologie, ainsi que la fabrication et la pose de prothèses pour les personnes amputées », précise-t-il. « Nous sommes une organisation à but non lucratif : nos patients s'acquittent de frais symboliques, et certains sont pris en charge gratuitement après une évaluation de leur situation sociale. »
Pour la seule année 2025, la réduction des frais facturés aux patient.es a atteint 65 000 dollars, un manque à gagner que seuls les dons et les programmes de partenariat avec des ONG internationales, telles que Humanité et Inclusion, ont pu compenser.
« Depuis 2023, de nombreux patients ne peuvent plus se rendre à l'hôpital en raison des checkpoints et des fermetures, et beaucoup ont été contraints de louer des appartements à Naplouse afin de pouvoir suivre leurs séances de rééducation », explique Al-Khader. « Cela a considérablement alourdi leurs charges, nous obligeant à accorder davantage de réductions et à dépendre encore plus des partenariats internationaux. »
Jusqu'à présent, des solutions ont été trouvées pour contourner l'interdiction « afin de permettre aux patients de suivre leur traitement dans leurs villes », ajoute-t-il. « Mais cette adaptation nécessite une coordination accrue avec les organisations internationales qui soutiennent nos partenaires locaux. »
« Si les organisations internationales viennent à disparaître, nous serons contraints de nous appuyer de plus en plus sur notre communauté locale, comme avant et pendant la première Intifada, ce qui nous fera revenir plusieurs décennies en arrière », avertit Al-Khader. « Au lieu de développer nos capacités pour répondre à des besoins croissants, nous serons forcés de concentrer nos efforts sur des programmes de survie. »
À Masafer Yatta, un ensemble de 12 hameaux palestiniens situés dans les collines du sud d'Hébron, la municipalité locale s'inquiète elle aussi des répercussions de cette interdiction. Malgré les menaces et mesures israéliennes constantes visant à supprimer la communauté à travers les interdictions de construire, les démolitions et la violence des colons, le maire de Masafer Yatta, Nidal Younis, a déclaré à Mondoweiss : « En tant que municipalité, nous gérons six centres médicaux à proximité d'une zone classée par l'armée israélienne comme zone de tir, et l'ensemble des 1 200 Palestiniens qui y vivent dépendent de ces structures pour les soins de santé primaires. »
« Les médecins qui gèrent ces centres sont soit des médecins palestiniens issus d'organisations médicales locales à but non lucratif, dans le cadre d'un programme financé par Care International, soit des médecins internationaux de Médecins Sans Frontières. Les deux organisations figurent sur la liste des 37 groupes interdits par Israël », a déclaré Younis. Cela signifie que les soins de santé à Masafer Yatta, l'une des régions les plus vulnérables de la Palestine, prendront fin.
« Médecins Sans Frontières, par exemple, assure des soins psychologiques dans les six centres, ainsi que d'autres services de santé primaire », a expliqué Younis. « Et les médecins palestiniens de l'organisation Palestinian Medical Relief, qui assurent la gestion effective de ces centres, font partie d'un programme financé par Care. Or, le ministère palestinien de la Santé ne peut pas prendre le relais en raison de la crise financière persistante de l'Autorité palestinienne », a-t-il ajouté.
L'incapacité de l'Autorité palestinienne (AP) à répondre à l'ensemble des besoins sociaux met encore davantage en évidence l'importance de la société civile en Cisjordanie. En amont de la crise actuelle, la société civile palestinienne a comblé les lacunes liées à l'absence de services étatiques depuis les années 1980, avant même la création de l'AP. Ce sont ces organisations qui ont joué un rôle déterminant lors de la première Intifada en 1987, et après les accords d'Oslo, elles ont été intégrées au système de l'AP, soit en tant qu'organisations non gouvernementales (ONG), soit au sein de la bureaucratie de l'AP.
Selon le chercheur palestinien Jebril Muhammad, cette convergence entre ONGs internationales et locales est devenue encore plus cruciale après la fin de la seconde Intifada en 2005, lorsque l'autorité de l'AP s'est affaiblie.
« Pendant la seconde Intifada, les actions militaires israéliennes ont visé les institutions de l'Autorité palestinienne, affaiblissant sa capacité à assumer ses responsabilités en matière de reconstruction et d'aide sociale », a déclaré Muhammad à Mondoweiss. « Cela a conduit l'AP à laisser la place aux organisations à but non lucratif, qui ont accru leur dépendance envers les organisations internationales et ont créé un système dans lequel les ONG locales et internationales sont devenues complémentaires. »
Cette évolution, selon Muhammad, a soulagé l'AP d'une grande partie de ses responsabilités sociales. « Le système palestinien d'aide sociale est devenu plus dépendant de la société civile et de la présence internationale en Palestine », a-t-il expliqué. « À l'heure actuelle, l'effondrement de ce système pourrait avoir des conséquences plus dangereuses encore que l'effondrement de l'AP elle-même, notamment en raison de l'absence d'un système de protection sociale soutenu par le gouvernement palestinien. »
Traduction pour l'Agence Média Palestine : C.B
Source : Mondoweiss
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