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Fascisme et/ou nouvelle droite radicale ? Quelle stratégie face au néolibéralisme autoritaire ?
Stathis Kouvélakis analyse ici les ressorts de l'émergence de l'extrême droite et les défis stratégiques que cette situation pose à la gauche radicale. Rejetant l'idée d'une répétition des fascismes des années 1920 et 1930, il propose de saisir la nouveauté de la période à partir de la caractérisation du néolibéralisme autoritaire. Il dresse un bilan critique des stratégies suivies par le mouvement communiste dans l'entre-deux-guerres et conclut sur la nécessité d'une stratégie combinant rupture avec l'ordre néolibéral et contre-hégémonie nationale-populaire.
6 mai 2026 | tiré de contretemps.eu
https://www.contretemps.eu/fascisme-et-ou-nouvelle-droite-radicale-quelle-strategie-face-au-neoliberalisme-autoritaire/
L'extrême droite actuelle : fascisme ou nouvelle droite radicale ?
Brais Fernández : On considère généralement, à gauche, que nous vivons un changement de cycle. Alors que, depuis 2008, ce sont les mouvements anti-austérité qui ont contesté les régimes politiques néolibéraux au cœur du capitalisme, la pandémie a marqué un renversement de tendance, l'initiative passant du côté de l'extrême droite. Ce phénomène s'inscrit – et c'est très important – dans un contexte de montée de l'agressivité impérialiste. Comment analyses-tu les causes profondes de cette montée de l'extrême droite, et quel est leur lien avec la crise de la démocratie libérale ?
Stathis Kouvélakis : Il nous faut combiner ici deux niveaux d'analyse : l'un plus conjoncturel, l'autre plus « structurel », ou du moins inscrit dans une perspective de plus long terme. Dès le début de la crise de 2008, une course de vitesse s'est engagée entre la gauche radicale et la droite radicale pour savoir qui proposerait une solution crédible. Au milieu des années 2000, des forces de la droite radicale étaient déjà bien implantées dans de nombreux pays européens (France, Italie, Autriche, Pays-Bas, Scandinavie). Aux États-Unis, le Tea Party entre en scène à partir des élections de mi-mandat de 2010 et l'influence de la droite chrétienne au sein du Parti républicain n'a cessé de croître depuis l'ère Reagan. Cependant, comme tu le suggères, l'année 2011 marque un tournant, avec une vague de manifestations de masse qui déferle des deux côtés de la Méditerranée et le mouvement Occupy aux États-Unis. Mais, au niveau politique, la montée de la gauche antinéolibérale se limite aux maillons faibles du centre capitaliste, c'est-à-dire aux pays de la périphérie européenne les plus touchés par la crise et les mouvements de contestation populaire (Grèce, Espagne, Portugal, Irlande). Le second tournant survient en 2015 avec la capitulation de Syriza, que l'historien britannique Perry Anderson a judicieusement comparé au vote des crédits de guerre par la social-démocratie allemande en 1914. Refusant l'affrontement avec l'Union européenne, Podemos et la quasi-totalité de la gauche radicale européenne – à l'exception notable de Mélenchon et de ce qui était à l'époque le Parti de Gauche – ont avalisé la décision de Tsipras, marquant ainsi la fin de ce cycle pour la gauche.
La voie était alors libre pour l'extrême droite, qui pouvait ainsi tirer profit du mécontentement populaire. Son ascension fut facilitée, si ce n'est encouragée, par la radicalisation constante des politiques racistes et xénophobes mises en œuvre par tous les gouvernements du centre extrême et institutionnalisées au niveau européen par l'UE et sa politique d'« externalisation des frontières ». La contestation populaire de l'interventionnisme étatique, alimentée par la gestion autoritaire et socialement injuste de la crise du Covid-19, a également profité à l'extrême droite, la gauche s'étant montrée incapable de développer une stratégie claire sur ce sujet.
Dans une perspective à plus long terme, on peut dire que la crise de 2008 a amplifié la crise hégémonique rampante issue de l'épuisement du consensus néolibéral parmi les élites occidentales et de leur expression politique, l'« extrême centre ». Tout au long de ce cycle on voit les partis politiques et les organisations de masse de la société civile se vider de leur substance, l'abstention atteindre des niveaux sans précédent, l'autorité morale et intellectuelle bloc dominant s'effriter. Ces éléments constituent ce que Gramsci décrivait comme la rupture des relations entre les classes et groupes sociaux et leurs formes d'expression politique dans le contexte de la démocratie libérale. Il ajoutait que « quand ces crises se manifestent, la situation immédiate devient délicate et dangereuse, parce que le champ est ouvert aux solutions de force, à l'activité des puissances obscures, représentées par les hommes providentiels ». Avec son discours raciste et prétendument « antisystème », la droite radicale s'est montrée particulièrement habile à gagner le soutien de larges pans des classes populaires et travailleuses abandonnés par la gauche. Car la gauche, à de rares exceptions près, s'est repliée sur elle-même, se complaisant dans une sorte de confort. Sa base est désormais essentiellement constituée des classes moyennes et moyennes-supérieures dotées en capital scolaire et par les jeunes générations de diplômés confrontées à la précarité et au déclassement social. La part des classes populaires et travailleuses est faible dans son électorat, et davantage encore parmi ses militant.e.s et ses cadres. La gauche restera une force en déclin tant qu'elle persistera à reproduire cette configuration. La force de l'extrême droite provient de l'impuissance de la gauche, qui s'est contentée de gérer l'ordre néolibéral partout où elle exercé le pouvoir, mais également de sa propre capacité à se présenter comme une force contestant le statu quo et portant une vision de la société censée mettre fin à la crise que lègue la longue domination de l'« extrême centre ».
Pour aller plus loin : Fascisation et stratégie. Entretien avec Ugo Palheta
BF. Une opinion répandue, non seulement au sein de la gauche marxiste mais aussi dans le courant dominant, établit un parallèle entre la crise actuelle et celle des années 1920 et 1930 (Italie, Weimar, Autriche, mais aussi France). Quelles sont, selon toi, les similitudes et les différences entre ses deux moments historiques ? La bourgeoisie envisage-t-elle une rupture avec la démocratie libérale comme régime politique pour maintenir sa domination ?
Ma position, sans doute minoritaire, voire impopulaire, au sein de la gauche radicale, est que considérer la situation actuelle comme une répétition des années 1920 et 1930 est profondément trompeur. Cette analogie est à mon sens un obstacle épistémologique qui empêche de penser la spécificité et la nouveauté de la situation actuelle. Qualifier l'extrême droite actuelle de « fascisme » » relève essentiellement de la rhétorique et ne convainc guère plus que le cercle des militant.e.s de gauche, au sein desquels la reprise du discours antifasciste produit un effet de mobilisation. Plus récemment, cette caractérisation a été reprise, aux Etats-Unis et en Europe, par une partie des médias et du public se réclamant de la gauche libérale ou du « centre-gauche », qui fait de l'antitrumpisme et de ses variantes nationales (antilepénisme en France, etc.) un substitut à toute véritable contestation des politiques autoritaires, antisociales et militaristes approuvées, ou tolérées, par les mêmes lorsqu'elles sont mises en œuvre par l'extrême centre néolibéral. Il n'est pas nécessaire d'assimiler la situation actuelle au « fascisme » pour la trouver abominable et pour se convaincre de la nécessité de la combattre par tous les moyens.
Le fondement rationnel de cette analogie réside dans le fait que, comme l'histoire nous l'enseigne, en situation de crise majeure, l'ordre capitaliste engendre, ou du moins se révèle parfaitement compatible avec toutes sortes de régimes, tels que le bonapartisme, les dictatures militaires, le fascisme et d'autres formes d'« États d'exception », qui diffèrent tous qualitativement de la démocratie libérale. Le fascisme de l'entre-deux-guerres était un mouvement de masse émergeant dans des sociétés brutalisées par une guerre mondiale « totale » et confrontées à la possibilité d'une révolution sociale. Ses composantes essentielles étaient le nationalisme ethnique, l'anticommunisme, les actions de rue violentes, la volonté de renverser les régimes parlementaires et de les remplacer par une forme d'État radicalement différente, l'opposition frontale au libéralisme et la vision d'une société militarisée orientée vers la guerre et l'expansion impériale. Le racisme, et plus précisément l'antisémitisme, a joué un rôle central dans le nazisme, mais quasiment aucun dans la montée du fascisme italien. Il ne constituait qu'un aspect secondaire, parfois même mineur, de la vaste famille des régimes dictatoriaux « fascisants », autoritaires et contre-révolutionnaires, de cette période (Hongrie, Espagne, Portugal, Grèce). Il convient également de rappeler que même les régimes constitutionnels libéraux ont connu des périodes de répression extrême, comme les « lois scélérates » contre les anarchistes dans la très républicaine France des années 1890, le maccarthysme (et ses équivalents ailleurs en Occident) dans les années 1950 ou la répression de l'extrême gauche en Italie et en Allemagne dans les années 1970, sans parler de la chape de plomb qui s'est abattue contre les opposants aux guerres coloniales au sein même des métropoles occidentales. Concernant la France, je conseille la lecture des travaux que Vanessa Codaccioni à consacrés à l'histoire des répressions étatiques lors des périodes de « normalité » républicaine.
Je crains donc que la version de l'antifascisme aujourd'hui dominante ne repose sur l'idéalisation libérale de la démocratie elle-même. La gauche devrait la rejeter et rappeler que les droits et les libertés ont toujours été conquis, au prix de lourds sacrifices, par les luttes populaires, et non par une quelconque vertu intrinsèque des régimes libéraux. Raison pour laquelle les dominants n'ont jamais hésité à les remettre en cause à chaque fois qu'ils sont senti leur emprise sur la société remise en cause.
L'extrême droite contemporaine, mais il faudrait sans doute parler de « droite radicale », ou de « droite radicalisée », est un phénomène essentiellement électoral dont les manifestations de rue restent marginales, bien qu'en progression. Son racisme virulent se présente comme une vision « défensive », visant à protéger la « nation » et les « sociétés européennes » de diverses « menaces » supposées (migrants, musulmans, « envahisseurs » non blancs, etc.). Sa promesse « sociale » aux classes populaires, que condense le mot d'ordre du Rassemblement national de « préférence nationale », consiste en une sorte de « redistribution interne » selon des lignes raciales, censée favoriser les « vrais nationaux », c'est-à-dire les Blancs et les non-musulmans, dans la protection sociale et sur le marché du travail. Par ailleurs, les bellicistes se trouvent, de nos jours, bien davantage dans les rangs de l'extrême centre néolibéral, notamment dans la social-démocratie et les partis écologistes, qu'au sein de la droite radicale. Ajoutons à cela que si le durcissement autoritaire et répressif est aujourd'hui professé et mis en œuvre par une large partie du spectre politique, aucune force politique d'importance en Occident ne défend une vision politique qui rompt avec les institutions parlementaires. Les discours anti-migrants et islamophobes, ainsi que les politiques qui en découlent, sont partagés par la quasi-totalité du mainstream, d'Orbán à Macron, ce qui ne veut nullement dire, naturellement, qu'on ne peut aller plus loin dans cette direction. Pour autant, on ne saurait dire sérieusement que les Etats-Unis sous Trump, la Hongrie sous Orban, ou l'Italie de Meloni recouvrent des réalités un tant soit peu comparables avec les régimes fascistes des années 1930. Même la défense des droits des minorités a été, dans une certaine mesure, récupérée par le discours homonationaliste et fémonationaliste des forces les plus agiles de l'extrême droite. Parmi les figures de proue de ces partis, on trouve des dirigeantes qui incarnent une certaine « modernité féminine » (à l'instar de Marine Le Pen ou Giorgia Meloni), tandis que d'autres revendiquent ouvertement leur homosexualité (Alice Weidel, Heinz-Christian Strache, Filip Dewinter, Pim Fortuyn faisant ici figure de pionnier). L'islamophobie, version actuellement dominante du racisme, alimente le discours du mainstream politique bien au-delà des rangs de l'extrême droite. Elle s'est révélée un ciment idéologique redoutable, permettant, au nom de la lutte contre l'« islamisme », toutes sortes de combinaisons entre la défense des « Juifs » et/ou d'Israël, des personnes LGBT et des droits des femmes, le nationalisme blanc, etc. Pablo Stefanoni a proposé une analyse stimulante de certains aspects de l'extrême droite contemporaine et a clairement démontré qu'il est impossible de l'analyser à travers le prisme du passé, même si la plupart de ces forces conservent des positions réactionnaires sur de nombreuses questions dites « sociétales ».
La montée des droites radicales est, à mon sens, à la fois un facteur autonome accélérant la dérive autoritaire des sociétés et des régimes politiques occidentaux, et la conséquence de cette dérive, amorcée dès les années 1970, donc bien avant leur émergence, avec la crise terminale du compromis social keynésien d'après-guerre. Je reprends ici à mon compte les analyses de Stuart Hall, qui a qualifié le thatchérisme de « populisme autoritaire », reprenant en partie, mais en la modifiant de façon critique, la notion d'« étatisme autoritaire » développée par Nicos Poulantzas dans ses derniers écrits. Le point crucial est que les deux dimensions de la domination bourgeoise, le consentement et la répression, ne s'excluent pas mutuellement et, davantage encore, ne constituent pas un jeu à somme nulle. On peut avoir à la fois une répression accrue et un consentement élargi à cette répression. Cette répression émane assurément d'en haut, c'est-à-dire de l'État, et elle est nécessaire au démantèlement du compromis social d'après-guerre connu sous le nom d'État-providence. Mais elle parvient à susciter et à exploiter des paniques morales qui se propagent « par le bas », dans un contexte de dégradation de la vie quotidienne et au sein de ce que le marxiste britannique Raymond Williams appelait une « structure de sentiment » (structure of feeling) : une forme de conscience pratique, à la croisée de l'expérience individuelle et d'un cadre toujours déjà social et collectif, dominée par un sentiment de déclin et un manque d'attente positive pour l'avenir. Dans un contexte marqué par l'impuissance de la gauche et l'affaiblissement des formes structurées d'action collective, il en résulte un consentement croissant aux discours et politiques autoritaires, dont le racisme et les demandes d'« autorité » et d'« ordre » sont les composantes essentielles.
Crise démocratique et État néolibéral
BF. Ceci nous amène à la question de l'État capitaliste qui, comme nous le savons, n'est pas un organe neutre et se présente comme une articulation complexe de processus hégémoniques. Si l'on restreint la question à celle de la forme politique, bien qu'elle ne constitue pas l'horizon ultime pour ceux qui adhèrent à la perspective du socialisme, il est également évident que la démocratie libérale recèle encore un ensemble de libertés politiques qui, malgré leur déclin, représentent des acquis historiques du mouvement ouvrier. Quelle devrait être la position et la stratégie des marxistes face à la forme actuelle de l'État capitaliste et à la crise de la démocratie libérale ?
SK. Il est assez aisé de constater que la démocratie, quelle que soit la définition qu'on en donne, est aujourd'hui en recul partout dans le monde. Pour le dire rapidement, l'effet conjugué des politiques néolibérales, de la mondialisation capitaliste et de l'échec des expériences et mouvements socialistes du 20e sièclea entraîné le déclin de la démocratie libérale telle que nous la connaissions dans les pays du cœur du capitalisme. Dit autrement, une fois entamé le démantèlement du compromis social de l'après-guerre, la démocratie libérale de l'ère de l'ère keynésienne-fordiste n'a pas tardé, elle aussi, à entrer en crise et à dépérir. La notion d'« étatisme autoritaire » de Poulantzas visait à saisir les transformations structurelles de l'État lors de la première phase du néolibéralisme : le rôle renforcé et plus directement politique des hautes sphères de la bureaucratie d'État, le renforcement du pouvoir exécutif au détriment des institutions représentatives, l'affaiblissement des formes traditionnelles de médiation politique comme les syndicats et les partis de masse, l'importance grandissante des médias qui jouent de plus en plus le rôle auparavant dévolu aux partis bourgeois, la prolifération des nouvelles technologies de surveillance et de formes de répression plus diffuses. En d'autres termes, le néolibéralisme n'équivaut nullement à un « État moins interventionniste » mais à un processus de dé-démocratisation de l'État et à sa subordination plus directe aux impératifs de l'accumulation capitaliste.
Ce qui manquait à ce tableau, c'était bien sûr ce qui s'est passé après la fin des années 1970, à savoir la montée des partis d'extrême droite et la manière dont ces forces ont « politisé » le racisme. Le racisme, bien entendu, préexistait en tant que phénomène constitutif du système capitaliste mondial. Il est ancré dans la fragmentation hiérarchique de la force de travail qui en découle, comme l'a remarquablement analysé Immanuel Wallerstein, fragmentation que gèrent les divers Etats nationaux en lui imprimant une forme spécifique, celle du traçage d'une « frontière intérieure » au sein même du corps politique selon des lignes d'une conformité à une « identité nationale » supposée. L'« immigré », le « musulman », l'« Arabe » ou le « Noir » sont ainsi racisés non pas au sens d'une altérité biologique mais d'une exclusion partielle du corps national, dont ils font néanmoins partie. Être racisé en France aujourd'hui c'est avant tout subir un « déni de francité » pour reprendre l'expression de Patrick Simon et de Vincent Tiberj. C'est une forme d'« exclusion intérieure » qui relègue à un statut permanent, héréditairement transmissible (ce qui confirme qu'il s'agit bien d'un racisme), à une sous-citoyenneté.
L'opération menée avec succès par les droites radicales à partir des années 1980, celles du néolibéralisme triomphant et du ralliement progressif des gauches à son hégémonie, a donc consisté à donner une expression politique à ce travail de racisation menée par les politiques étatiques et largement banalisé par les forces politiques bourgeoises. En France, c'est sous la présidence du très libéral Giscard d'Estaing qu'est instaurée la fermeture des frontières et une « aide au retour » des travailleurs immigrés comme mesure visant à contrecarrer la montée du fascisme. Mais, je le répète, ce à quoi nous assistons ces dernières années n'est pas le « retour du fascisme », les « années 1930 au ralenti », pour reprendre l'expression du fondateur du SWP (Socialist Workers Party) britannique Tony Cliff, mais une réorganisation plus large et une radicalisation de la droite, synonyme de droitisation accélérée du mainstream politique, à la fois en tant réaction et en tant qu'adaptation à la montée de l'étatisme autoritaire. Une réaction dans la mesure où elle peut être perçue comme l'expression du mécontentement populaire et du refus de certaines fractions des classes populaires et moyennes inférieures d'être exclues de la scène politique dominée par le centre néolibéral et sa base sociale issue des classes supérieures. Mais cela exprime également une acceptation de cet ordre néolibéral puisque ces forces adhèrent pleinement à la substance de ces politiques et en demandent une version encore plus autoritaire, à condition que le coût soit payé par ceux qui sont ciblés comme les « fauteurs de troubles » et les « intrus » (minorités racialisées, migrants, personnes LGBT+, etc.). On s'assure ainsi de satisfaire ce que Frédéric Lordon appelle les « passions pénultièmes », la hantise de chuter dans les dernières places de la hiérarchie sociale, donc l'obsession de se maintenir au moins dans l'avant-dernière position, et que le sociologue Olivier Schwartz désigne de son côté comme la « conscience triangulaire », à savoir l'idée que les groupes subalternes tiennent à se démarquer autant, sinon davantage (du fait de la menace du déclassement), de ceux qui sont « en dessous » d'eux, que de ceux qui sont « au-dessus », des dominants de toute façon inaccessibles.
C'est une stratégie puissante car elle capte et remodèle le « bon sens » de larges pans de la société, déjà travaillé par des décennies d'atomisation néolibérale et d'affaiblissement des solidarités collectives. Mais elle est aussi, en fin de compte, fragile, car la peur, le ressentiment et la promotion d'identités réactionnaires n'offrent qu'une base limitée pour construire le consentement et un bloc social cohérent. Les promesses sociales avancées sont vides de sens, et aggraver la situation de certains n'améliorera pas celle des autres, car les vrais gagnants sont à l'autre bout du spectre social : perdre moins c'est quand même perdre. Cependant, tant qu'elle n'est pas contestée avec succès par la gauche, la droite radicale a réussi à fournir à l'État néolibéral autoritaire la base populaire qui lui faisait jusqu'alors défaut. Ce processus explique également la convergence entre des secteurs de l'extrême centre et de la droite traditionnelle avec l'extrême droite que l'on observe dans de nombreux pays, notamment là où la gauche radicale est significative. C'est particulièrement le cas en France, où la ligne qui domine de plus en plus clairement le mainstream est « tout sauf Mélenchon », même l'extrême droite.
La conclusion qui s'impose est que la défense de la démocratie, ou plus précisément la lutte contre la dé-démocratisation induite par le néolibéralisme, doit figurer en tête de l'agenda actuel de la gauche. Historiquement, la dévalorisation de la « démocratie libérale » par la tradition de la Troisième Internationale (à l'exception de Gramsci), c'est-à-dire l'incapacité à comprendre que les éléments démocratiques des régimes bourgeois sont des conquêtes chèrement acquises par les masses populaires et non de simples manœuvres « bourgeoises » pour apaiser le prolétariat, a eu un effet dévastateur sur le mouvement communiste du 20e siècle. Encore faut-il ajouter que défendre la démocratie ne saurait se réduire à la seule défense des libertés et des droits, aussi cruciale que puisse être cette bataille institutionnelle et juridique. Pour la gauche anticapitaliste, défendre la démocratie signifie aussi lutter pour l'action autonome des classes subalternes, s'attaquer à tout ce qui les réduit à la passivité et ouvrir des brèches dans l'emprise du capital sur la vie sociale. Cela apparaît comme le seul moyen de construire une contre-hégémonie des subalternes et de préparer concrètement le terrain pour une démocratie socialiste.
Front unique, Fronts populaires, « Troisième période », quel bilan pour aujourd'hui ?
BF. Passons maintenant à des questions de stratégie. Pour revenir au parallèle avec les années 1920 et 1930, trois stratégies furent alors proposées au sein du mouvement communiste pour faire face à la crise de la démocratie libérale et à la montée de l'extrême droite. De manière très schématique, il s'agissait du front uni, de la stratégie de la « Troisième Période » ou du « social-fascisme », et celle du Front populaire. Quels enseignements et quelles mises à jour pouvons-nous tirer aujourd'hui de ces débats ? Plus largement, comment perçois-tu la dialectique entre stratégie défensive et stratégie offensive dans une conjoncture qui ne semble guère prometteuse pour la gauche ?
SK. Si nous admettons que la situation actuelle ne saurait être considérée comme une répétition, ni même une variante, des années 1920-1930, alors il nous faut repenser notre stratégie et sortir des schémas de cette période. Cela ne signifie pas pour autant qu'il n'y a pas d'enseignements à tirer de cette période. Une analyse critique du passé est une étape nécessaire à un nouveau départ. Parmi les trois propositions stratégiques que tu as mentionnées, il est assez aisé de trancher la question de la « Troisième Période ». Ce fut la ligne ultra-sectaire adoptée par l'Internationale communiste en 1928, qui a conduit à l'immense désastre de la montée du nazisme au pouvoir et à l'écrasement total du plus puissant mouvement ouvrier d'Europe à cette époque, même si la social-démocratie porte également une lourde responsabilité. Les deux autres stratégies méritent une analyse plus approfondie : le front unique, entendu au sens large, c'est-à-dire élargi à toutes les formes d'activité autonome des classes subalternes, au-delà de ce que l'on entend habituellement par « mouvement ouvrier », apparaît comme une composante indispensable – quoique non suffisante – de toute stratégie visant à remporter des victoires significatives. Mais dès les années 1920, une ambiguïté persistait quant à sa véritable portée : s'agissait-il d'une simple manœuvre tactique, d'une position défensive temporaire, appelée à être rapidement surmontée par une ligne offensive réaffirmant le rôle dirigeant exclusif du « parti révolutionnaire » ? Ou bien d'une stratégie révolutionnaire différente du « scénario d'Octobre 1917 », qui prenait en compte le fossé séparant « l'Ouest » de l'« Est », pour reprendre les catégories bien connues, mais souvent mal comprises, de Gramsci ? Trotsky avait bien sûr parfaitement raison de défendre le front uni entre sociaux-démocrates et communistes, seul moyen d'empêcher les nazis d'accéder au pouvoir, face à la ligne suicidaire du KPD et du Comintern sous l'emprise de Staline et de son groupe dirigeant. Mais il concevait néanmoins ce front uni comme une manœuvre défensive devant rapidement céder la place à une offensive révolutionnaire, car l'objectif immédiat était la conquête du pouvoir. Dans une telle situation, qui évolue rapidement vers la crise révolutionnaire, Trotsky ajoute au début de 1932, soit un an avant l'arrivée d'Hitler au pouvoir, que les Soviets deviennent « les organes supérieurs du front uni » et tout son développement s'ordonne autour de l'idée que la séquence allemande est censée suivre de très près le schéma de la révolution russe de 1917. Cette conception de la révolution comme étant presque constamment à portée de main était alimentée par la vision catastrophiste bien connue de Trotsky, qui décrivait, notamment dans les formulations bien connues du Programme de transition, le capitalisme comme « pourrissant », « à l'agonie », incapable de développer les forces productives, etc. Cette vision était profondément ancrée dans la vision du Comintern (à l'exception, une fois encore, de Gramsci) depuis sa création et déjà présente dans la définition que Lénine donnait de l'impérialisme comme une forme « parasitaire », « stagnante » et « pourrissante » de capitalisme.
Les stratégies de type Front populaire sont, en quelque sorte, l'antithèse du « front uni ». La ligne des larges alliances, progressivement adoptée à partir de 1934 par l'Internationale communiste et à laquelle s'est ralliée la majeure partie de la social-démocratie, visait à inclure non seulement les composantes du mouvement ouvrier, mais aussi des secteurs de la « petite-bourgeoisie » et même de la « gauche bourgeoise ». Néanmoins, le noyau de cette alliance étant constitué de puissants partis communistes et socialistes. Elle a émergé comme le produit d'une véritable mobilisation de masse contre le fascisme, à laquelle elle a, à son tour, donné une dynamique nouvelle et une allure offensive. Cet antifascisme populaire recelait un fort potentiel anticapitaliste, il exprimait une volonté de « changer la vie », comme le proclamait un mot d'ordre qui a profondément irrigué l'effervescence culturelle qui a marqué cette époque. Mais ce potentiel se heurtait à la stratégie politique. En France, la victoire électorale du Front populaire a donné une immense confiance aux masses et a déclenché la vague de grèves de juin 1936, premier mouvement mettant en mouvement le cœur de la classe ouvrière industrielle. De leur côté, les communistes français ont reconnu la dimension émancipatrice de la tradition démocratique française, en référence à la Grande Révolution et au mouvement jacobin. Sur cette base, ils élaborèrent une stratégie hégémonique en se présentant à la fois comme une force nationale-populaire et comme le parti de la classe ouvrière capable de conduire un large bloc social vers le changement, dans une sorte de gramscisme « à l'état pratique ». Mais cette stratégie avait un revers : l'abandon de toutes les positions anticolonialistes et une logique « étapiste » rigide repoussant le socialisme à un avenir lointain. Toute idée d'articuler les revendications démocratiques et économiques immédiates à un véritable « programme de transition » fut rejetée par les partis communistes au nom d'une large unité antifasciste, qui se devait d'inclure des secteurs bourgeois. Dans un contexte de polarisation de classes croissante, la politique du Front populaire se résumait à un réformisme irréalisable, effrayant les classes dominantes car adossé à une dynamique de masse, tout en bloquant toute possibilité de victoires révolutionnaires.
Le résultat prévisible fut la défaite partout, et le fascisme au bout du chemin. En France, l'alliance s'effondra, l'aile bourgeoise (les radicaux) changeant de camp et ouvrant la voie à la réaction et à la contre-offensive d'une classe capitaliste traumatisée par les grèves de juin 1936. En Espagne, la situation fut bien pire, car, contrairement à la France, un véritable processus révolutionnaire s'y déployait et ce avant même le succès électoral du Front populaire, qui lui donna une impulsion décisive, en particulier en Catalogne. L'alliance de gauche se brisa de l'intérieur, les communistes s'alliant à l'aile modérée du Front pour réprimer violemment toutes les forces susceptibles d'entraîner vers des voies allant au-delà d'un antifascisme étroit et de la défense d'une République qui restait bourgeoise. Ils furent finalement eux-mêmes marginalisés par leurs alliés modérés qui tentèrent de trouver un compromis avec les fascistes et finirent par capituler. Il va sans dire que toute cette stratégie était strictement conforme à la politique étrangère de l'Union soviétique, qui privilégiait à cette époque une alliance avec les démocraties libérales pour contenir l'Allemagne nazie et s'opposait à tout ce qui pouvait déstabiliser le pouvoir des bourgeoisies occidentales (comme les révolutions intérieures ou les luttes de libération dans les colonies).
La double leçon à tirer est que la gauche doit éviter les pièges jumeaux du sectarisme gauchiste et de la fixation illusoire sur les glorieux moment révolutionnaires du passé, même si ce risque semble actuellement marginal. Un risque bien plus grave est celui de devenir une force subalterne d'un centre néolibéral chancelant. Au nom de l'« antifascisme », certains secteurs de la gauche semblent actuellement tentés de jouer le rôle d'auxiliaire du bloc dominant en cherchant une unité sur la base du plus petit dénominateur commun et du modérantisme. Ce pastiche du Front populaire historique ne peut mener qu'à une défaite certaine, sans jamais produire la dynamique de masse comparable à celle de l'antifascisme des années 1930. Il trahit une forme de panique qui passe complètement à côté de l'essentiel concernant la droite radicale actuelle : elle n'est pas une répétition du fascisme, mais le fruit de la transformation du champ politique façonné par le consensus néolibéral des décennies précédentes, un consensus qui inclut le racisme, le militarisme, les interventions impérialistes et la complicité de génocides. Seule une opposition résolue à cet ordre néolibéral – dont l'empire étatsunien, l'OTAN et l'Union européenne sont les piliers – peut offrir une perspective positive et reconquérir les secteurs des classes populaires aujourd'hui sous l'emprise de la droite radicale et de son discours faussement « antisystème ».
Aujourd'hui, les expériences de gauche les plus prometteuses dans les pays du Nord, comme la France insoumise, Mamdani et d'autres socialistes élus aux États-Unis, ainsi que la réorganisation en cours de la gauche britannique, sont celles qui ont emprunté cette voie. La solidarité avec la Palestine, un antiracisme vigoureux et l'opposition au militarisme, une interaction constante avec les mobilisations populaires, un programme social anti-néolibéral solide et concret, mais aussi la revendication d'une vision progressiste de la nation et de la souveraineté nationale-populaire apparaissent comme les composantes essentielles de cette Nouvelle Gauche émergente. S'ils prennent la politique au sérieux, ce qui ne peut que signifier s'inscrire dans une pratique politique de masse, les marxistes doivent s'intégrer pleinement à ce mouvement et contribuer à sa radicalisation dans une direction anti-impérialiste et socialiste. Mais pour ce faire, ils doivent abandonner des schémas de pensée dépassés et stériles, tels que la volonté de répéter les scénarios révolutionnaires du passé, un avant-gardisme verbal et ses fantasmes de pureté idéologique, ainsi qu'une vision abstraite de l'internationalisme, à peine différente du cosmopolitisme libéral. Ils doivent renouer avec les sujets sociaux et politiques réellement existants, en premier lieu avec les classes ouvrières et populaires et l'ensemble des groupes opprimés, afin de transformer le bon sens des subalternes et activer la construction d'un bloc contre-hégémonique capable de prendre le pouvoir et initier une rupture avec l'ordre existant.
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Cet entretien réalisé par Brais Fernández a été publié en castillan par la revue marxiste Viento sur (n° 200).
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Depuis 2019, les gouvernements d'extrême droite d'Amérique latine, du Brésil au Salvador en passant par l'Argentine, ont suivi un scénario bien rodé – un ensemble de mesures, de stratégies et de discours communs – pour s'attaquer aux droits des femmes et aux communautés LGBTQ+, et pour restreindre l'accès aux soins de santé reproductive.
Tiré de Entre les lignes et les mots
Aujourd'hui, un autre dirigeant d'extrême droite est arrivé au pouvoir dans la région : José Antonio Kast au Chili, dont le père, d'origine allemande, était membre du parti nazi. Depuis que Kast a entamé son mandat de quatre ans en mars 2026, les groupes féministes se préparent à l'éventualité que le nouveau président adopte des réformes juridiques et des politiques susceptibles de remettre en cause des droits durement acquis.
Kast, dont le gouvernement marque le plus grand glissement vers la droite depuis la fin de la dictature militaire chilienne en 1990, a déjà laissé son empreinte. Voici ce à quoi il faut s'attendre d'autre de sa présidence.
Évolution de l'éducation sexuelle à l'école
Kast entend modifier l'éducation sexuelle dispensée dans les établissements scolaires. Lors de sa première campagne présidentielle en 2017, Kast avait proposé de supprimer les programmes scolaires et les contenus pédagogiques qui, selon lui, « constituent de la propagande ou un soutien à l'avortement et aux idéologies de genre », et l'année dernière, il s'était engagé à « garantir une éducation sans idéologies ».
Cela contraste fortement avec la position du prédécesseur de Kast, le président de gauche Gabriel Boric, dont le gouvernement a relancé en janvier 2026 un projet de loi visant à élargir l'éducation sexuelle, suscitant l'opposition des législateurs/législatrices d'extrême droite qui l'ont qualifié de « motivé par des considérations idéologiques ». Approuvé par une commission parlementaire chargée de l'éducation en mars, le projet de loi a progressé mais doit encore franchir plusieurs étapes législatives avant de devenir une loi.
La vision de Kast fait écho au mouvement brésilien « École sans parti » (Escola sem partido), promu par l'ancien président d'extrême droite du Brésil Jair Bolsonaro (2019-2022), qui cherchait à restreindre l'éducation sexuelle en la qualifiant de « sexualisation précoce » des enfants ou d'« idéologiquement biaisé ».
Au Salvador, le président Nayib Bukele, au pouvoir depuis 2019, a restreint l'éducation sexuelle dans les écoles. En 2022, le ministère de l'Éducation a retiré les supports pédagogiques relatifs à l'éducation sexuelle, à la prévention de la violence sexiste et à l'orientation sexuelle destinés aux élèves du secondaire.
Violence numérique
La violence numérique, telle que les insultes en ligne et les discours de haine, est utilisée comme un outil par les mouvements d'extrême droite et certains gouvernements. Au Chili, Martín de la Sotta, directeur de Chile Necesita ESI, une organisation qui milite en faveur de l'éducation sexuelle, affirme que les attaques sur les réseaux sociaux se sont intensifiées depuis la campagne présidentielle de Kast l'année dernière, dans le but de réduire au silence et de censurer les militant·es.
Il a lui-même été la cible d'un harcèlement numérique coordonné. « Ils [les groupes d'extrême droite] m'ont pris en photos lors d'une fête et les ont diffusées en ligne en disant : « Voici le pédophile qui veut toucher vos enfants, et des choses de ce genre », a déclaré M. de la Sotta.
Emilia Schneider, la première députée chilienne ouvertement transgenre, réélue l'année dernière, a également été victime de harcèlement en ligne. Des photos d'elle datant d'avant sa transition ont circulé sur Internet. « Elle s'appelle Emilia, et ils ont publié des photos en indiquant « Emilio » », a déclaré de la Sotta.
Féministes en exil
Les menaces ont contraint des femmes journalistes et des voix féministes à quitter leur pays d'origine lorsqu'elles écrivent sur les questions de genre, dévoilent des scandales et remettent en cause les politiques des gouvernements d'extrême droite.
La journaliste argentine Luciana Peker affirme que le harcèlement en ligne à son encontre s'est intensifié après la publication d'un article sur la hausse des féminicides dans le pays en 2022, ce qui lui a valu des menaces de mort. En décembre 2023, dix jours après l'entrée en fonction du président d'extrême droite Javier Milei en Argentine, elle a été contrainte de quitter le pays. « La violence provenait de milieux liés aux personnes qui ont intégré le gouvernement [de Milei], et il n'y avait donc plus les conditions de sécurité nécessaires pour s'exprimer, écrire, vivre ou travailler », a-t-elle déclaré.
Au Brésil, après la victoire de Bolsonaro à l'élection présidentielle de 2018, un schéma similaire d'intimidation a poussé Debora Diniz, éminente spécialiste des droits reproductifs, à quitter le pays. Diniz affirme avoir reçu à plusieurs reprises des messages de harcèlement en ligne et des menaces de mort de la part de groupes d'extrême droite à la suite de son témoignage devant la Cour suprême du Brésil en faveur de la dépénalisation de l'avortement.
Diniz a déclaré à Fuller que le genre est au cœur de la stratégie de l'extrême droite. « Contrôler les femmes – quand, comment et avec qui elles ont des enfants – revient à contrôler la reproduction de la vie sociale et, en fin de compte, la reproduction du pouvoir », a-t-elle déclaré.
Des dynamiques d'intimidation similaires ont également été observées au Salvador sous le régime de Bukele. Selon Cristosal, une organisation locale de défense des droits humains, le gouvernement autoritaire de Bukele a contraint des dizaines de militantes et de femmes journalistes à quitter le pays.
Les obstacles à l'accès à l'avortement
Kast a appelé à un retour à l'interdiction totale de l'avortement, même en cas de viol, affirmant que cela « défend la vie de la conception à la mort naturelle », un point de vue partagé par les membres de l'Église catholique au Chili et ses partisan·es évangéliques.
Suite à la réforme législative de 2017, l'avortement au Chili n'est actuellement autorisé que dans trois cas : danger pour la vie de la femme, viol ou grossesse non viable. Environ 80% des Chilien·nes sont favorables à l'avortement dans certaines circonstances au moins.
Un projet de loi proposé sous le précédent gouvernement de Boric, visant à permettre aux femmes d'avorter jusqu'à 14 semaines de grossesse, progresse lentement au Congrès. Mais il se heurte à des obstacles majeurs au sein des commissions dirigées par les partisan·es de Kast. « Il a peu de chances d'être adopté », déclare Anamaría Arriagada, présidente du Colegio Médico de Chile, l'association médicale nationale.
Les militantes préviennent qu'il pourrait devenir plus difficile pour les femmes chiliennes d'avorter. Avant même l'arrivée au pouvoir de Kast, dans les cas d'avortement suite à un viol, près de la moitié des professionnel·les de l'obstétrique travaillant dans les hôpitaux publics se sont déclaré·es objecteurs/objectrices de conscience en 2023.
« Sous un gouvernement autoritaire et hostile aux droits, il est fort probable que les personnes opposées à l'avortement se sentent plus libres d'exprimer leur refus », a déclaré Ingrid Narbona, avocate au sein du Réseau chilien des professionnel·les pour le droit de décider. Elle a ajouté : « Lorsque les droits sont restreints, les femmes n'en ont pas moins besoin d'avorter ; elles se tournent alors vers des solutions dangereuses ou illégales. »
Au Salvador, Bukele a adopté un discours similaire à la position de Kast sur la « vie dès la conception » dans un pays où l'avortement est totalement interdit. Autrefois partisan de l'avortement dans des circonstances limitées, Bukele a adopté une position fermement anti-avortement, le qualifiant de « grand génocide ».
Des années de campagne menées par des groupes de défense des droits des femmes ont contribué à obtenir la libération de 81 femmes emprisonnées en vertu de la loi stricte du pays sur l'avortement. Pourtant, signe d'un environnement de plus en plus oppressif, le Groupe citoyen pour la dépénalisation de l'avortement du Salvador a annoncé sa dissolution légale en février.
L'expansion du fondamentalisme chrétien
Selon Giselle Carino, directrice de Fòs Feminista, une organisation mondiale de défense des droits sexuels et reproductifs, l'expansion progressive, et souvent discrète, de l'influence anti-genre et religieuse au-delà des sphères du pouvoir et au sein d'autres instances institutionnelles constitue un élément clé de la stratégie de l'extrême droite en Amérique latine.
« Cela s'étend aux conseils médicaux nationaux et aux commissions de bioéthique, où la gouvernance technique peut être remodelée pour s'aligner sur les programmes conservateurs », a-t-elle déclaré.
En janvier, la commission nationale argentine de bioéthique a été officiellement restructurée sous l'égide du ministère de la Santé. Selon Mme Carino, cette mesure s'inscrit dans une tendance plus large où « les éthicien·nes [personne dont le jugement sur l'éthique et les codes d'éthique est reconnu par une communauté spécifique – NdT] indépendant·es ont été écarté·es et remplacé·es par des acteurs/actrices plus proches des réseaux religieux », ce qui soulève des inquiétudes quant à la manière dont l'accès à l'avortement pourrait être interprété dans la pratique.
Carino établit également des parallèles entre ce manuel de l'extrême droite latino-américaine et la montée en puissance du mouvement MAGA de Donald Trump aux États-Unis, soulignant un alignement régional plus large autour de politiques nationalistes et anti-genre.
Au Brésil, Bolsonaro s'est fortement appuyé sur les églises évangéliques et les pasteurs pour mobiliser les électeur/électricess, utilisant une rhétorique chrétienne pour s'opposer à l'avortement et aux droits des personnes LGBTQ+. Les législateurs évangéliques de son parti continuent de faire pression contre les droits reproductifs des femmes.
Au Salvador, Bukele invoque fréquemment le langage chrétien pour justifier ses politiques, affirmant un jour que Dieu lui avait parlé. Dans un message publié sur les réseaux sociaux, il a exprimé son opposition à l'avortement et au mariage entre personnes de même sexe et a souligné le rôle du « soutien de Dieu » dans la création de ce qu'il décrit comme un « pays plus juste ».
Kast, membre du mouvement Schönstatt, un réseau catholique ultraconservateur, n'est pas en reste. Il a axé sa politique sur les valeurs catholiques conservatrices, déclarant en 2017 : « Je crois en Dieu, je crois en la patrie, je crois en la famille. » Depuis son entrée en fonction, il a fait passer le nombre de messes célébrées au palais présidentiel chilien, La Moneda, de une à quatre par semaine.
Kast a déjà clairement affiché sa position vis-à-vis des droits LGBTQ+. Au cours de sa deuxième semaine au pouvoir, en avril, il s'est abstenu de signer une déclaration régionale sur les droits LGBTQ+ à l'Organisation des États américains.
Réductions budgétaires dans le domaine des droits des femmes
Kast a entamé son mandat en proclamant un « gouvernement d'urgence » axé sur la sécurité, les migrations et l'économie. Afin de maîtriser les dépenses publiques, il s'est engagé à réduire le budget de l'État de 6 milliards de dollars.
« Il est impossible d'envisager des coupes budgétaires massives sans que cela n'affecte la santé et les droits reproductifs », a déclaré Arriagada.
Au Chili, Luz Reidel, directrice adjointe du plaidoyer chez Miles, une organisation de défense des droits sexuels et reproductifs, a déclaré : « [Kast] présente son gouvernement comme un “gouvernement d'urgence”, ce qui permet aux autorités de reléguer certains services au second plan, donnant ainsi l'impression que l'avortement et la santé sexuelle sont moins urgents. »
C'est un schéma récurrent dans toute la région. En Argentine, dans le cadre des mesures d'austérité mises en œuvre par Milei, au moins 13 programmes liés au genre ont été supprimés. Des programmes spécialement conçus pour soutenir l'inclusion des personnes transgenres ont également été interrompus.
Sous Milei, le financement des programmes de lutte contre la violence sexiste a également chuté de 89% entre 2023 et 2024. Le programme argentin Acompañar, qui soutient les victimes, a vu son budget réduit de 90%, tandis que le nombre de personnes bénéficiant d'une aide est passé de plus de 100 000 en 2023 à seulement 434 en 2024.
Langage interdit
Les dirigeants d'extrême droite au Salvador, en Argentine et au Brésil ont tous pris des mesures pour supprimer ou restreindre l'utilisation de termes et de catégories liés au genre, à la sexualité et à l'identité, affirmant qu'ils ne correspondaient pas aux positions officielles de leur gouvernement.
En 2024, le gouvernement Milei en Argentine a interdit le « langage inclusif » visant à inclure les personnes LGBTQ+ et non binaires dans les documents officiels et l'administration publique, les qualifiant de « distorsions idéologiques ».
Au Salvador, Bukele a publié un décret similaire l'année dernière, interdisant le langage inclusif dans les écoles publiques et les documents gouvernementaux, le qualifiant d'« espagnol incorrect » et d'« idéologie de genre ». Un reportage d'El Faro, qui a obtenu un guide stylistique interne du ministère de l'Éducation, montre que la directive interdit des termes tels que « féminisme », « féministe », « inclusion », « masculinités », « nouvelles masculinités », « sexualité », « orientation sexuelle », ainsi que les mots faisant allusion à la communauté LGBTQ+ et au changement climatique.
De même, au Brésil, l'ancien président Bolsonaro a rejeté le langage non genré, affirmant qu'il était « préjudiciable aux valeurs traditionnelles » et qu'il « corrompait les enfants ».
En tant que législateur, Kast a également critiqué le langage inclusif sur X, en écrivant : Arrêtons ces absurdités. Exigeons que les Chiliens s'expriment correctement et cessent de copier les mauvaises idées venues de l'étranger ».
« Bien qu'il n'existe actuellement aucun précédent formel concret pour une telle mesure, cela reste dans la lignée de ce à quoi on peut s'attendre de la part de ce gouvernement », a déclaré Reidel, de l'organisation chilienne Miles.
Démantèlement des institutions chargées des questions féminines
Sous le gouvernement de Kast, le ministère des Affaires étrangères a jusqu'à présent démis de leurs fonctions les responsables d'une division chargée de promouvoir une politique étrangère féministe. Le choix de Kast pour diriger le ministère des Femmes et de l'Égalité des genres a suscité des inquiétudes, suite à la nomination de Judith Marin, une évangélique qui milite depuis longtemps contre l'avortement. « Elle n'a aucune expérience des questions liées au genre. C'est évidemment décevant », a déclaré Reidel.
En Argentine, Milei a dissous en 2024 le ministère des Femmes, des Genres et de la Diversité, l'agence gouvernementale chargée de traiter les questions d'égalité des genres, y compris la violence sexiste.
Les militantes affirment que ces mesures s'inscrivent dans un effort plus large – à la fois symbolique et concret – visant à faire reculer l'égalité des genres par le démantèlement des institutions publiques promouvant les droits des femmes. « Ce qui peut sembler être des actions sans lien entre elles est en fait lié ; elles font toutes partie du même scénario », a déclaré Carino.
Au Brésil, le ministère chargé des questions féminines a été rebaptisé et réorganisé par Bolsonaro en 2019, pour devenir le ministère des Femmes, de la Famille et des Droits de l'homme. Selon Reidel, le remplacement du terme « genre » par « famille » dans la dénomination institutionnelle marque un glissement symbolique mais politiquement significatif, s'éloignant des cadres d'égalité pour se tourner vers les « rôles sociaux traditionnels ».
Au Salvador, en 2024, l'Assemblée législative a supprimé plusieurs commissions législatives spécialisées, dont la commission sur les femmes et l'égalité des sexes, en place depuis 2009.
*-*
Les militantes des droits des femmes à travers l'Amérique latine montrent qu'il est possible de contrer les stratégies de l'extrême droite. Au cours des dernières décennies, les mouvements de défense des droits des femmes ont réussi à lutter contre la violence sexiste et à étendre les droits reproductifs grâce à des manifestations, des actions en justice, des recours constitutionnels et des campagnes sur les réseaux sociaux.
Le mouvement populaire argentin Ni una menos (« Pas une de moins »), fondé en 2015, a vu le jour en réponse aux taux élevés de féminicides dans le pays. Depuis lors, le mouvement a mobilisé des millions de personnes pour manifester dans les rues, tout en inspirant des actions similaires contre la violence de genre, du Pérou à l'Uruguay et au-delà de la région.
Le mouvement argentin Marea Verde (vague verte), mené par des féministes, a également donné lieu à des manifestations de masse depuis le début des années 2000. Il a joué un rôle déterminant dans la légalisation de l'avortement en Argentine en 2020 et a contribué à inspirer des réformes juridiques similaires dans toute la région, notamment en Colombie et au Mexique.
Plus récemment au Chili, trois jours seulement avant l'entrée en fonction de Kast, environ 500 000 personnes ont participé aux manifestations de la Journée internationale des femmes, les plus importantes depuis le début de la pandémie. Comme l'a expliqué María Francisca Di Biase, avocate chilienne et militante pour l'égalité des sexes qui a rejoint la marche : « Nos droits ne sont jamais garantis. Ils dépendent de notre capacité à faire entendre notre voix. Je dois continuer à me battre et à manifester. »
Sous la direction d'Anastasia Moloney et Charlie Brinkhurst-Cuff
https://www.fullerproject.org/editions/far-right/far-right-latin-america-feminists-womens-rights-playbook/
Traduit par DE
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Le choix des mots Le mâle alpha, ce mythe toxique
Il en va de nos jours du mythe de l'homme alpha comme il en allait au XIXe siècle du mythe du darwinisme social. Fondés au départ sur des observations trompeuses, sans fondement scientifique, démentis à répétition, ils ont quand même continué de polluer les débats et de nuire à notre appréciation des rapports humains.
(Ce texte a d'abord été publié dans l'édition de mai du journal Ski-se-Dit.)
Le terme « mâle alpha » a été popularisé à partir de la fin des années 1940 à la suite de l'observation de loups gris en captivité par l'éthologue Rudol Schenkel. L'étude qui en a découlé ne répondait bien sûr pas aux normes de la rigueur scientifique, les loups réunis en captivité n'ayant pas le même comportement qu'une famille de loups vivant en meute à l'état sauvage. Sans compter que rien n'aurait dû permettre d'attribuer aux humains les résultats d'observations sur des loups, même si ces observations avaient été fondées.
Des études plus rigoureuses ont permis de révéler par la suite que les meutes de loups, plutôt que d'être formées d'un mâle et d'une femelle dominants – ou alpha –, sont composées d'un père, d'une mère et de leurs petits nés dans les deux à trois dernières années. Une fois devenus adultes, les enfants du couple quittent la meute pour s'accoupler et former leur propre meute. L'idée qu'un mâle alpha soit le chef d'une meute de loups du même âge est donc fausse. Ce terme implique une dominance stricte basée sur la force, alors que le mâle et la femelle prétendument dominants sont en fait des parents. Les conflits sont d'ailleurs rares au sein d'une meute et sont souvent résolus par des comportements apaisants plutôt que par des combats.
(Dans le cas du darwinisme social, on a tenté d'associer le darwinisme aux sociétés humaines en leur attribuant comme fondement la lutte pour la vie, le chacun pour soi, contraire à la réalité longtemps démontrée que ce sont plutôt des relations d'entraide qui ont permis aux humains de survivre et aux sociétés humaines de perdurer.)
L'usage de ce faux concept alpha chez les humains, et particulièrement chez les hommes, n'est pas anodin. Le masculinisme, mouvement réactionnaire opposé à l'émancipation des femmes, s'en réclame à tout vent pour promouvoir une hiérarchie stricte où les hommes doivent dominer au détriment des femmes. Cette idéologie justifie, à leurs yeux, la violence, la combativité et le contrôle, ce qui entraîne des conséquences néfastes pour la société et dans les relations de genre.
Cette nébuleuse masculiniste, aux nombreuses ramifications, est en pleine expansion ici et ailleurs dans le monde. Elle a envahi les réseaux sociaux et compte sur de nombreuses ressources et plates-formes pour diffuser ses idées et son mépris des femmes et des féministes. Elle hésite de moins en moins à utiliser l'intimidation et la violence et peut malheureusement encore compter sur le laxisme des pouvoirs politiques et policiers qui hésitent à considérer leurs actes violents, lorsqu'ils surviennent, avec la même approche que dans le cas du terrorisme interne.
Le moins que l'on puisse opposer à ce mouvement réactionnaire qu'est le masculinisme, c'est bien de cesser de perpétuer l'usage de ce faux concept de « mâle alpha ». Hommes ou femmes, nous nous en trouverons tous mieux.
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Déclaration finale du séminaire régional sur l’écoféminisme, l’endettement et l’extractivisme face à la crise climatique, tenu à Ouagadougou au Burkina Faso du 02 au 04 avril 2026
La Coordination des luttes féministes du réseau CADTM-Afrique (Comité pour l'Abolition des Dettes illégitimes), en coordination avec l'Association pour une Taxation des Transactions financières pour l'Aide aux Citoyens (Attac Burkina) et le Mouvement Africain pour le Développement Endogène et l'Education (MADE), ont organisé un séminaire international sur l'écoféminisme, la dette, les microcrédits et les crises climatiques ainsi que leurs rôles dans le renforcement des inégalités du 2 au 04 Avril 2026, à Ouagadougou au Burkina Faso, à l'Institut Panafricain pour le Développement Afrique de l'Ouest et du Sahel (IPD-AOS) sis à Avenue Dassasgo.
Tiré de l'infolettre du CADTM
https://www.cadtm.org/Declaration-finale-du-seminaire-regional-sur-l-ecofeminisme-l-endettement-et-l
13 avril par Coordination des Luttes Féministes du CADTM Afrique
Nous, participantes au Séminaire régional sur l'écoféminisme, l'endettement et l'extractivisme face à la crise climatique, tenu à Ouagadougou du 02 au 04 avril 2026 ;
Réunissant une soixantaine d'actrices issues de mouvements féministes, organisations sociales et citoyennes venant de plusieurs pays africains (Bénin, Burkina Faso, Cameroun, Congo Brazzaville, Côte d'Ivoire, Gabon, Guinée Conakry, Mali, Niger, Sénégal, Togo et Tunisie).
Dans le cadre du projet de renforcement des synergies écoféministes pour abolir la dette illégitime et construire un monde fondé sur la justice sociale et le respect de la nature ;
Réaffirmons notre volonté commune de contribuer à la transformation structurelle des systèmes économiques, politiques et sociaux qui perpétuent les inégalités, les injustices et la destruction des écosystèmes.
Nos travaux ont mis en évidence que l'Afrique est confrontée à une crise systémique caractérisée par l'imbrication de trois dynamiques majeures :
1. L'endettement structurel illégitime, qui détruit la souveraineté économique des États ;
2. L'extractivisme, qui repose sur une exploitation intensive des ressources naturelles au détriment des populations ;
3. La crise climatique, qui exacerbe les vulnérabilités existantes.
Ces trois dimensions ne sont ni isolées ni conjoncturelles : elles relèvent d'un système global historiquement construit, fondé sur des rapports de domination hérités de la colonisation et renforcés par les politiques néolibérales contemporaines.
Nous constatons que la dette illégitime en Afrique constitue un mécanisme assignant à la dépendance et à la domination :
Le poids du service de la dette réduit drastiquement les marges budgétaires des États, compromettant les investissements dans les services sociaux essentiels ;
Les politiques d'ajustement et d'austérité associées entraînent la dégradation des services publics et le transfert des charges vers les ménages ;
Les femmes, en raison de leur rôle central dans la reproduction sociale, absorbent de manière disproportionnée les effets de ces politiques.
En outre, les dispositifs de microfinance, loin de constituer une solution durable, participent souvent à la féminisation de la pauvreté, en individualisant les risques et en enfermant les femmes dans des cycles d'endettement chronique.
Le modèle extractiviste dominant en Afrique repose sur une logique d'exportation des ressources brutes, générant :
• Une dégradation accélérée des écosystèmes (pollution, déforestation, épuisement des ressources) ;
• Des phénomènes d'accaparement des terres et de déplacements forcés ;
• Des violations récurrentes des droits humains, notamment du droit au consentement libre et informé au préalable.
Les femmes sont particulièrement affectées :
• Elles subissent la perte de leurs moyens de subsistance ;
• Leur travail productif et reproductif est intensifié et invisibilisé ;
• Elles restent largement exclues des espaces de décision.
Ainsi, l'extractivisme constitue une violence structurelle genrée, à la fois économique, sociale et écologique.
La crise climatique agit en multiplicateur d'inégalités :
L'Afrique est l'une des régions les plus exposées aux impacts climatiques, malgré sa faible responsabilité historique ;
Les femmes, en première ligne face aux effets néfastes de la crise climatique, voient leur charge de travail et leur vulnérabilité s'accroître ;
Les effets combinés de la sécheresse, de l'insécurité alimentaire et des déplacements forcés accentuent la précarité.
Cette situation révèle l'existence d'une dette climatique et écologique, contractée par les pays industrialisés à l'égard des peuples africains.
Cependant, les mécanismes internationaux actuels demeurent insuffisants, inéquitables et souvent conditionnés, reproduisant ainsi des logiques d'endettement et de dépendance.
Nous affirmons que l'endettement, l'extractivisme et la crise climatique s'inscrivent dans un système global articulé autour de :
• Le patriarcat, qui structure les rapports de pouvoir et marginalise les femmes ;
• Le capitalisme néolibéral, qui privilégie l'accumulation au détriment du vivant ;
• Les héritages coloniaux, qui perpétuent des relations asymétriques entre le Nord et le Sud.
Ces systèmes produisent des inégalités croisées qui affectent particulièrement les femmes, les communautés rurales et les populations marginalisées.
Face à ces constats, nous affirmons que l'écoféminisme constitue :
• Un cadre d'analyse critique, mettant en lumière les liens entre domination des femmes et exploitation de la nature ;
• Un projet politique transformateur, fondé sur la souveraineté, la justice, l'égalité et la durabilité ;
• Un espace de résistance et d'alternatives, valorisant les savoirs endogènes, les pratiques communautaires et les solidarités locales.
L'écoféminisme africain, en particulier, porte des réponses concrètes ancrées dans les réalités locales et les expériences vécues.
Concernant nos revendications stratégiques :
Sur la dette
• L'annulation totale et inconditionnelle des dettes illégitimes ;
• La réalisation d'audits citoyens et transparents de la dette ;
• La fin des conditionnalités imposées par les institutions financières internationales.
• La fin des dérives de la microfinance qui transforme la précarité des femmes en profit financier. Nous exigeons le passage d'une logique de dette individuelle étouffante à un soutien massif pour un capital collectif et coopératif, géré par et pour les femmes ;
Sur l'extractivisme
• Plaidons auprès du gouvernement burkinabè qui assure la Présidence de l'UEMOA (Union Economique et Monétaire Ouest Africaine) de mettre à l'agenda des réunions du Conseil des Ministres de l'UEOMA, la révision des critères de convergence pour la réduction du plafond du taux d'intérêt des microcrédits de 24 à 2% ;
• Plaidons auprès des gouvernements africains, la reconnaissance des tontines traditionnelles des femmes et leur transformation en système d'épargne et de crédits auto-gérés, et non clientéliste ;
• Refusons que nos ressources soient pillées sous prétexte de programmes d'ajustement structurel. Nous appelons à une gestion communautaire des ressources naturelles, garantissant l'accès des femmes à la terre et à l'eau ;
• Le respect strict des droits des communautés, notamment le consentement libre informé au préalable (CLIP) ;
• La reconnaissance et la valorisation du rôle des femmes dans la gestion des ressources.
Sur la justice climatique, exigeons :
• L'opérationnalisation immédiate du Fonds de pertes et préjudices, non pas sous forme de prêts, mais de réparations directes pour les communautés impactées ;
• La mise en place de financements climatiques publics, suffisants, accessibles et non générateurs de dette ;
• Le soutien aux transitions justes, inclusives et centrées sur les besoins des populations.
Sur les droits des femmes :
• L'intégration systématique de l'approche genre dans toutes les politiques publiques ;
• La participation pleine et effective des femmes aux processus décisionnels ;
• L'accès et la sécurisation des terres au profit des femmes ;
• Les politiques publiques qui reconnaissent et soutiennent l'économie du « care » au lieu de l'exploiter
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Compte rendu de la Journée des femmes : « le féminisme au cœur de la lutte contre le néolibéralisme, l’autoritarisme et la militarisation » organisée à Rabat le 28 mars 2026
Cette rencontre a réuni des militantes et des militants, ainsi que des travailleuses et des travailleurs engagés dans des luttes dans différents secteurs. L'objectif de cette rencontre était de discuter des perspectives du mouvement féministe dans un contexte national et international marqué par des changements profonds et préoccupants.
Tiré de l'infolettre du CADTM
https://www.cadtm.org/Compte-rendu-de-la-Journee-des-femmes-le-feminisme-au-coeur-de-la-lutte-contre
13 avril par ATTAC/CADTM Maroc
Les travaux de la journée ont débuté par une présentation des caractéristiques de la situation locale et internationale dans laquelle s'inscrivent les sessions de cette rencontre féministe.
Caractéristiques de la situation locale et internationale : intensification de l'offensive néolibérale et répression des libertés d'expression et de manifestation.
Au Maroc, la période récente a été marquée par une intensification de l'offensive contre les libertés et une répression accrue des mobilisations sociales (notamment dans le cadre du mouvement Génération Z), dans un contexte d'intensification des politiques néolibérales. Cela se traduit principalement par une attaque contre les droits du travail, la privatisation croissante des services publics, ainsi que par l'aggravation de l'accaparement des terres et des ressources naturelles. Le ciblage des femmes militantes opposées aux orientations générales de l'État et engagées dans les luttes ouvrières et populaires constitue l'une des caractéristiques de cette répression généralisée et croissante.
Contexte international : aggravation de la crise multidimensionnelle du capitalisme et intensification des guerres impérialistes et de la militarisation.
Au niveau international, la crise profonde que traverse le capital, conjuguée à la crise de l'hégémonie américaine, a ouvert une phase caractérisée par l'escalade d'agressions impérialistes décomplexées, telles que la guerre américano-sioniste contre l'Iran et le génocide à Gaza. Le droit international et les institutions multilatérales sont en recul, au profit d'un recours à la force brute dans les relations internationales pour consolider des zones d'influence. Par ailleurs, la droite réactionnaire qui accède au pouvoir dans un contexte de forte polarisation politique remet en cause le modèle de la démocratie libérale. Pour relancer l'accumulation du capital, ces régimes mènent une offensive brutale contre les services publics et les politiques de redistribution, ainsi que contre les mouvements sociaux, féministes, antiracistes et écologistes, et la classe ouvrière.
Dans ce contexte, les femmes sont particulièrement exposées tant aux conséquences de la précarité économique qu'à la violence liée aux conflits armés. Trente ans après la Conférence mondiale sur les femmes de Pékin (1995), les limites du cadre établi par cette conférence apparaissent de plus en plus clairement. Si ce cadre, qui reposait en grande partie sur une perspective centrée sur les droits individuels, reste aujourd'hui encore une référence fondamentale dans l'action féministe, il n'a pas réussi à induire des transformations matérielles substantielles et durables dans les conditions de vie de la majorité des femmes, en particulier dans les pays du Sud. Et si des avancées importantes ont été enregistrées au niveau législatif dans de nombreux pays, elles restent insuffisantes face aux dynamiques qui visent à perpétuer les rapports de de domination, qu'ils soient de classe, de genre, de race ou coloniaux. De plus, ces acquis juridiques sont aujourd'hui fortement menacés par la montée en puissance de forces et de courants réactionnaires.
C'est dans cette optique que nous avons souhaité organiser cette journée de débat afin d'ouvrir un espace de réflexion critique sur les fondements, les orientations et les limites des politiques actuelles en matière d'égalité de genre. Et de chercher à analyser les liens entre le féminisme, les transformations économiques, les luttes sociales, l'anti-impérialisme et l'anti-militarisme, tout en explorant les conditions d'émergence d'un féminisme autonome, ancré dans la réalité sociale et capable de contribuer à un changement structurel des rapports de pouvoir.
Première session : L'empowerment, voie vers l'émancipation ou domestication néolibérale du féminisme ?
La première session de cette journée a constitué un espace privilégié pour proposer une analyse critique du concept d'« empowerment » / autonomisation, largement utilisé dans les discours et les programmes institutionnels relatifs à l'égalité de genre. Alors que l'autonomisation est présentée comme un outil d'émancipation, elle est en pratique comprise dans un cadre essentiellement individualiste et dépourvu de dimension politique, axé sur l'intégration des femmes dans le marché du travail sans remise en cause des structures économiques et sociales qui produisent les inégalités. Dans ce contexte, le témoignage de Mounia Hal Hemna, travailleuse de l'entreprise textile Sicomek à Meknès (où plus de 500 travailleurs et travailleuses, majoritairement des femmes, ont été victimes d'un licenciement collectif en 2021 et poursuivent un sit-in ouvert depuis 2024), a mis en lumière les conditions de travail dans les secteurs d'exportation. Ces secteurs, fortement féminisés, se caractérisent par une précarité structurelle, une protection sociale insuffisante et des violations répétées du droit du travail.
Ce témoignage, enrichi par les interventions des travailleuses licenciées de l'entreprise Namatex à Tanger, ainsi que des travailleuses agricoles de Chtouka Aït Baha-Agadir, met en évidence les limites du discours dominant sur « l'empowerment » / autonomisation des femmes. Au lieu de constituer une voie vers l'émancipation, cette intégration s'inscrit dans les dynamiques d'accumulation du capital, où la main-d'œuvre féminine occupe une place centrale en tant que force de travail productive, flexible et faiblement rémunérée. Cette situation s'explique principalement par l'intersection des relations de genre et de classe dans l'oppression et l'exploitation des femmes des classes populaires : dans un contexte marqué par la persistance des structures patriarcales, le travail des femmes est souvent considéré comme un revenu d'appoint, ce qui contribue à légitimer leur sur-exploitation et à masquer les répercussions sociales des licenciements collectifs.
Le discours de « l'empowerment » / autonomisation est également utilisé pour élargir l'accès des femmes issues des classes populaires au système bancaire et les intégrer dans le circuit financier, comme l'a souligné Fatima Belmeddahia, militante d'Attac Maroc. S'appuyant sur l'étude menée par l'association sur les victimes du microcrédit dans la région de Ouarzazate, ainsi que sur l'analyse des récentes évolutions du secteur du microcrédit au Maroc, son intervention a mis en évidence le rôle central de l'endettement dans le financement de la vie quotidienne. Ainsi, les femmes des classes populaires constituent une cible privilégiée pour les institutions de microfinance, compte tenu de leur position particulière à l'intersection des relations de genre et de classe. En d'autres termes, ces institutions exploitent la précarité économique qui pousse les femmes à s'endetter, tout en tirant parti des rôles genrés qui limitent la résistance des femmes lorsqu'elles sont confrontées à des pressions et à des abus en cas d'incapacité de remboursement.
Plutôt que de constituer un simple outil « d'inclusion financière » ou d'autonomisation, le microcrédit contribue à un processus plus large de financement de la reproduction sociale, où la précarité économique des femmes se transforme en un outil d'extraction de valeur. Bien que l'endettement soit présenté comme un moyen d'émancipation individuelle, il ne permet pas aux groupes les plus vulnérables de sortir structurellement de la spirale de la pauvreté. Au contraire, le fait de confiner les groupes issus des classes populaires, en particulier les femmes, dans le cercle vicieux de l'endettement contribue à renforcer les relations de dépendance et à reproduire les structures d'inégalité existantes.
Cette session a vu la participation d'Oumaima Jmad, militante au sein de l'Association marocaine pour les droits des femmes (AMDF). Au début de son intervention, elle a retracé l'origine et l'évolution du concept d'« empowerment » / autonomisation, en soulignant le fossé entre sa signification fondatrice à caractère progressiste et subversif (qui renvoyait à un parcours collectif de réappropriation du pouvoir par les groupes marginalisés) et sa récupération institutionnelle au service d'une approche individualiste et dépourvue de la dimension politique de la libération.
Elle a également mis en lumière la multiplication des formes de mobilisation menées par les femmes, notamment au cours de l'année 2025, autour de revendications liées au droit à l'eau, à la santé et au logement, ainsi qu'à des conditions de travail décentes. L'action de protestation, devenue une nécessité et constituant une réponse à la situation d'injustice, de marginalisation et d'oppression, met en évidence les inégalités dans la répartition des ressources et remet en question les politiques publiques et le rôle de l'État en matière de protection sociale.
Ces mobilisations et les revendications qu'elles portent s'inscrivent dans un contexte de pression croissante sur les classes populaires et mettent concrètement en évidence les effets du désengagement de l'État, de la faiblesse des infrastructures publiques et de l'absence de mécanismes de redistribution. Ces mobilisations populaires se heurtent également au modèle dominant de la notion d'autonomisation telle que la promeuvent les institutions internationales. A rebours de l'approche individualiste de l'autonomisation, fondée sur l'intégration au marché et la responsabilisation des individus face à leur situation, les luttes populaires et ouvrières récurrentes révèlent au contraire des dynamiques collectives de contestation des structures mêmes qui engendrent la précarité et la pauvreté.
Ces luttes mettent également en évidence les limites d'un modèle qui occulte les relations de domination sociale et tend à faire porter aux femmes la responsabilité de leur autonomisation individuelle, dans un contexte de recul du rôle social de l'État et d'accaparement des ressources de la majorité par une minorité. Cette réalité conduit à la nécessité de redéfinir l'horizon politique du mouvement féministe. L'objectif n'est plus de revendiquer, sous le slogan de « l'empowerment », une intégration plus large dans les structures existantes, mais de pousser vers des transformations structurelles profondes, fondées sur la justice économique et sociale, la redistribution équitable des richesses et la souveraineté populaire sur les ressources.
Deuxième session : Féminisme ou barbarie, quelles luttes féministes face à la montée des guerres et du fascisme ?
La deuxième session de la journée a abordé le rôle du mouvement féministe au niveau mondial et régional face à la montée des agressions impérialistes et à la poursuite du génocide à Gaza. Le slogan « Féminisme ou barbarie », inspiré de Rosa Luxemburg, repose sur la conviction profonde que toute lutte résolue contre l'impérialisme ne peut se développer sans une mobilisation autonome des peuples opprimés, organisée à la base. Dans cette perspective, le mouvement féministe ne peut rester isolé, mais doit être au centre d'un front stratégique qui articule lutte contre l'impérialisme et lutte contre toute forme d'oppression.
Alors que, depuis le 11 septembre 2001, les droits des femmes sont devenus un terrain privilégié d'intervention idéologique pour les puissances impérialistes, servant de justification morale à des interventions militaires et néocoloniales menées au nom de la « libération des femmes », le mouvement féministe de la région se trouve confronté à une responsabilité historique. Il lui revient de refuser toute instrumentalisation impérialiste et de se positionner sans ambiguïté aux côtés des peuples opprimés. Cela suppose une rupture nette avec les discours hégémoniques qui isolent la question des droits des femmes des mécanismes de domination au sens large.
Cette session a constitué un espace pour évoquer les expériences de lutte contre les guerres impérialistes, le colonialisme et la politique de normalisation que connaissent les pays de la région. L'intervention de la militante féministe palestinienne Hadeel Shatara, prisonnière libérée, a ainsi mis en lumière les conditions tragiques endurées par les femmes du peuple palestinien, mises en évidence par l'augmentation du nombre de femmes ayant perdu la vie au cours des deux années de la guerre d'extermination sioniste. Comme l'a indiqué Hadeel, leur nombre s'élève à douze mille cinq cents femmes dans la bande de Gaza, sans compter les dizaines de milliers de femmes déplacées vivant dans des tentes de réfugiés. Elle a précisé que le colonialisme ne se manifeste pas seulement par les meurtres, les expulsions et les déplacements forcés, mais aussi par la destruction des structures économiques et sociales, créant les conditions pour l'intensification des violences de genre. Elle a souligné le rôle de l'Autorité palestinienne qui resserre l'étau contre les populations et contribue à leur asphyxie économique, ce qui engendre de nouvelles formes de violence sociale et économique, en particulier à l'encontre des femmes palestiniennes.
Cette situation contribue à priver les femmes palestiniennes des outils de lutte, À cet égard, Hadeel a mis l'accent sur les organisations de la société civile issues de la communauté palestinienne locale, qui rencontrent d'importantes difficultés pour mener à bien leur travail et intervenir, contrairement aux organisations internationales libérales de défense des droits humains. Elle a souligné le recul considérable de l'action féministe de ces organisations dans le contexte de la guerre et de l'occupation. De plus, les organisations féministes radicales en Palestine sont poursuivies en vertu des lois antiterroristes visant à les criminaliser. Au même moment, le fardeau pesant sur les femmes s'alourdit, d'autant plus qu'elles se retrouvent de plus en plus souvent seules à subvenir aux besoins de leur famille, et qu'elles subissent toutes les formes de blocus, d'oppression coloniale et de pressions économiques et sociales. Hadeel a souligné que la liberté des peuples passe par la liberté des femmes et l'obtention de leurs droits. Elle a expliqué comment, dans le contexte palestinien, « l'empowerment » a contribué à affaiblir le rôle militant des femmes palestiniennes et a laissé le champ libre à l'expansion d'ONG de type occidental, qu'elle a qualifiées d'étrangères à la société palestinienne confrontée à un colonialisme de peuplement. Car la lutte pour la libération, tout comme les luttes féministes, ne peut être réduite à une simple action civile de défense des libertés individuelles. Pour Hadeel, le féminisme est un combat qui libère les sociétés dans leur ensemble. Elle a également attiré l'attention sur le fait que parler de la situation des femmes palestiniennes implique de parler de ce que vivent les femmes au Soudan, au Yémen et dans tous les pays de la région. Hadeel a conclu son intervention en énumérant les formes de résistance et de résilience dont font preuve les femmes palestiniennes dans les prisons de l'occupation sioniste pour repousser toutes les formes de barbarie et de torture. Hadeel Shatara fait partie de ces prisonnières palestiniennes qui ont transformé leur captivité en résistance contre l'oppression et l'injustice de l'occupation sioniste.
Dans le cadre de la lutte locale contre la normalisation et en soutien à la cause palestinienne, ainsi qu'à son importance dans la lutte féministe solidaire des peuples, Dounia Benslimane, membre du mouvement BDS au Maroc et active au sein du groupe de boycott culturel et universitaire (MACBI) apparu en 2018 a explicité les objectifs de cette initiative, qui vise à rallier intellectuels, universitaires et artistes afin d'étendre les activités de boycott culturel. Comme l'a souligné Dounia, la culture est un outil de lutte et de libération. L'objectif du boycott culturel est de boycotter les institutions universitaires et culturelles complices des crimes commis par l'ennemi sioniste à l'encontre du peuple palestinien. Dounia a également évoqué les types d'activités menées par le mouvement BDS, qui reposent sur le boycott économique et le désinvestissement, comme en témoignent les campagnes contre Carrefour et Atacadao. L'intervenante a insisté sur le fait que la normalisation culturelle consiste à boycotter toutes les plateformes et manifestations culturelles qui ne reconnaissent pas le droit du peuple palestinien à l'autodétermination et à la libération de toutes les formes de colonialisme, d'occupation militaire et d'apartheid, ainsi que le droit des réfugiés au retour. Dans ce contexte, la lutte contre la normalisation consiste à refuser un récit colonial qui met sur un pied d'égalité l'opprimé et l'oppresseur, et à déconstruire la propagande sioniste qui présente l'occupation de la Palestine comme un conflit entre deux camps. Dounia Benslimane a également mis en lumière le rôle stratégique de la culture et de l'art dans les logiques de l'impérialisme : des terrains mobilisés pour diffuser une propagande qui accompagne l'expansion de ses marchandises à l'échelle globale, tout en façonnant une image faussement progressiste et émancipatrice de ce même impérialisme. Elle a souligné l'importance d'articuler luttes féministes et lutte contre la normalisation, leur convergence renforçant leur capacité à faire face aux formes de domination imposées et à leur criminalisation, dans un contexte où la normalisation et les formes de répression qui l'accompagnent s'intensifient.
Clôture des travaux de la Journée féministe : pour une perspective féministe qui réponde au contexte actuel
Dans un contexte d'escalade guerrière et de militarisation accrue, les réponses institutionnelles, en particulier celles apportées par des organisations telles que l'ONU, semblent profondément insuffisantes. Gaza montre clairement les limites du droit international et l'impuissance des instances internationales, qui ont échoué à mettre fin à la violence coloniale et à démanteler les structures qui la produisent. Dans ce contexte, repenser l'action féministe exige de rompre avec toute perspective d'intégration aux dispositifs institutionnels qui reproduisent l'ordre colonial.
Il s'agit, au contraire, de reconstruire un féminisme ancré dans les luttes populaires, étroitement articulé aux mouvements sociaux et anti-impérialistes, et résolument orienté vers une transformation radicale des rapports de pouvoir.
Groupe femmes ATTAC CADTM MAROC
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Les chemins tortueux de la résistance
Iran, Liban, Ukraine, Palestine, Mali, Congo, Soudan... les foyers guerriers semblent toujours plus nombreux, incarnant l'ampleur de la crise capitaliste et donnant également la mesure des enjeux pour y faire face.
27 avril 2026
Initialement prévue pour 2024, la Conférence antifasciste pour la souveraineté des peuples de Porto Alegre avait été reportée à la suite des terribles inondations ayant frappé la ville - conséquences directes de l'accélération de la crise climatique. La Conférence a rassemblé plusieurs milliers de participant·es du monde entier contre la montée du fascisme, des régimes autoritaires et des guerres. C'est une réussite indéniable - cela fait plus de 20 ans que l'on n'avait pas vu un tel événement, international et pluraliste, rassembler des mouvements sociaux, des syndicats et des partis du monde entier pour réfléchir et tenter d'agir.
Un peu d'humanité dans un monde en guerre
Pour les militant·es qui s'y sont rendu·es, cela a représenté une bouffée d'oxygène. Des militantes africain·es, des Ukrainien·nes avec leurs allié·es russes opposé·es à Poutine, les délégations des États-Unis, du Canada, d'Europe, d'Amérique latine et d'Asie étaient présentes. Cela a créé une émulation extrêmement positive, des réseaux d'échanges et une compréhension commune qui doivent contribuer à reconstruire un internationalisme concret.
Mais la conférence a aussi ses limites. que ce soit la participation insuffisante des grands mouvements sociaux réformistes (syndicats, associations comme partis...) ou les confusions politiques liées à la situation que nous vivons.
Ainsi, il n'a pas été possible que la conférence adopte une position de soutien à la résistance ukrainienne contre les Poutine, en raison de la présence courants pro-russes - ou du moins relayant une partie de sa propagande anti-ukrainienne sous prétexte de lutte intransigeante contre l'OTAN. Pire, un représentant (indirect) du régime iranien est intervenu lors de tribunes, masquant derrière un discours anti-impérialiste feutré la nature sanguinaire du régime au pouvoir à Téhéran, responsable d'une répression ayant causé la mort de dizaines de personnes. C'est une forte contradiction, lors d'une conférence antifasciste, qu'ait pu s'exprimer le représentant du pays qui répond sans doute le plus aux caractéristiques du fascisme.
Urgence et frustrations
La tentation est grande, y compris dans la gauche internationaliste, de tourner le dos à la conférence pour ces raisons, et d'effacer tout ce qu'elle produit de positif, la contribution qu'elle apporte à la construction d'actions internationales concrètes.
Luttes contre les guerres, flottilles (pour Gaza ou pour Cuba.. .), pour le climat, pour tes salaires, mobilisations féministes, les batailles ne manquent pas. Mais, paradoxalement, la multiplicité des enjeux semble rendre plus difficiles les convergences. D'un point de vue analytique, la polycrise capitaliste mise en lumière par le congrès de la Quatrième Internationale connecte l'ensemble des dynamiques : crise économique, crise écologique accélérée, guerres impérialistes et tensions inter-impérialistes, montée de l'extrême droite et renforcement des violences réactionnaires contre les femmes les LGBTI ou les racisé·es. Tout cela est très cohérence et renforce la conviction de la nécessité d'une révolution sociale mondiale. Mais ainsi que l'indiquent Martin Lallana et Julia Marti dans leur article « Le pouvoir et l'urgence dans la crise écologique »(1) la gravité de la situation , sur chacun des terrain, convainc de très larges secteurs militant·es de la nécessité d'une réponse partielle, ceux-ci croyant dégager la possibilité de résolution d'un combat, si ce n'est de tous.
Ainsi, certain·es objectifs à la Palestine dans « l'axe de la résistance » de l'Iran, du Hezbollah et du Hamas, sécrétant des illusions tant sur leurs capacités militaires que sur la nature de leur projet politique. Cette impasse est d'autant plus grande que paraissent de plus en plus vains les projets nationaux - de l'Algérie au Venezuela en passant par le Brésil - dans une situation de crise globale exacerbée.
D'autres espèrent affaiblir l'OTAN par le biais de la Russie de Poutine. Certaines croient voir une solution à la crise dans la planification chinoise. D'autres encore chantent les louanges des acquis démocratiques occidentaux en oubliant ce qu'ils coûtent aux peuples opprimés et à quelle vitesse les classes dominantes en abandonnent jusqu'à l'idée. Certaines enfin, voyant le fascisme partout, sont prêts à tous les compromis, perdant de vue la nécessité, face au fascisme réel - celui qui répond à la crise par la destruction physique du mouvement ouvrier et des libertés acquises par les opprimé.es — de renforcer une gauche prête à l'affrontement avec les classes dominantes.
Analyser pour agir
C'est là que se situent la question et les difficultés : quelles alliances sont inévitables, et quel projet politique indépendant doit être défendu. Les alliances permettent d'agir de façon unitaire à un moment donné sur un point précis... mais pas seulement : dans une période de recul des organisations de la classe ouvrière, elles représentent aussi la cristallisation à un moment donné de forces sociales, qu'elles soient interclassistes (pour des combats démocratiques ou anti-impérialistes par exemple) ou la concrétisation de la classe pour soi.
On doit également les envisager non seulement comme des actions ponctuelles, mais également dans ce qu'elles produisent de façon dynamique : des chemins dans la bonne direction ou des impasses, des prises de confiance ou des déperditions d'énergie. C'est l'analyse d'une situation concrète et son inclusion dans le contexte plus général qui doivent nous donner des indications quant aux choix nécessaires et pertinents.
Ainsi, on peut avoir tendance à isoler les guerres menées par les États-Unis et leurs alliés de celle menée par la Russie ou de la défense des intérêts européens ou chinois dans le monde. Voire englober tout cela dans les supposées visées communes d'une « internationale fasciste ». Une telle vision atteint rapidement ses limites, dans le cadre de la réorganisation du monde, tant sur le plan des rapports de forces que des bouleversements économiques. D'une part parce qu'on n'explique pas alors les conflits entre les « fascistes iraniens » et le « fasciste Trump ». D'autre part parce que le moment actuel, qui a l'apparence d'une répartition des sphères d'influence entre Trump et Poutine, est vraisemblablement une phase de courte durée. Enfin parce qu'une nation opprimée, même dirigée par un régime très réactionnaire, ne se situe pas au même niveau dans les contradictions mondiales, qu'une puissance impérialiste.
Les plus grandes confrontations sont devant nous
« Les crises, les émeutes et les manifestations de masse sont trois phénomènes qui se produiront dans les années à venir » nous disent encore Martin Lallana et Jülia Marti. Rien ne dit que ces actions produiront, à court terme, des convergences. Au contraire même, chaque bataille, constatant son urgence partielle, pourrait se craindre affaiblie par les autres. Les camarades poursuivent : « Ce sont des événements qui fractureront le temps politique. [...l Se préparer à intervenir dans les crises et les soulèvements exige d'élargir notre base, de renforcer nos alliances ». En effet, chacune de ces luttes possède, pour nous qui la réinscrivons dans une compréhension globale du système, un potentiel subversif dans le cadre d'un capitalisme déjà extrêmement instable : qui pourrait prédire le potentiel d'une révolution en Iran sur la région et le monde entier ? Ou même le recul des États-Unis face à la résistance anti-impérialiste de plusieurs forces de la région ? Quel espoir cela créerait-il dans les pays limitrophes ?
Par ailleurs, quelle forme revêtirait aujourd'hui un nouveau mouvement mondial pour le climat ? Que provoquerait la chute d'un Poutine consécutive à une défaite en Ukraine ? Ces questions tendent à renforcer l'idée qu'attendre les objectifs des luttes anti-impérialistes ou d'autres luttes sectorielles pourrait bouleverser les rapports de forces et les certitudes. Surtout dans un monde où, plus que jamais dans l'histoire, tout est lié. Et même si pour cela, nous devons accepter des alliés de circonstance, réactionnaires ou réformistes, que « nous ne parons pas (...) de toutes les vertus révolutionnaires » (2)…
Face à la discordance des temps
La situation rappelle à bien des égards la « discordance des temps » constatée par Daniel Bensaïd dans les années 2000 et à laquelle il tentait de répondre : « Comment d'une multiplicité d'acteurs qui peuvent être rassemblés par un intérêt négatif commun (de résistance à la marchandisation et à la privatisation du monde), faire une force stratégique de transformation sans recourir à cette douteuse métaphysique du sujet ? Je précise pour autant que, pour moi, la lutte des classes n'est pas une forme de conflit parmi d'autres, mais le vecteur qui peut traverser les autres antagonismes et surmonter les fermetures de clan, de chapelle, de race, etc. » (3)
Être à l'avant-garde des luttes partielles, construire des alliances et en assumer les contradictions, tout en gardant son indépendance politique l'indépendance de classe comme l'indépendance d'un projet révolutionnaire écosocialiste — est sans doute la clé.
Pour ce qui concerne les grands rassemblements internationaux qui semblent refaire surface, à Porto Alegre hier, demain sur les flottilles pour Gaza, face au G7 d'Évian en juin, au sommet anti-OTAN de juillet en Turquie, au Forum social mondial de Cotonou au Bénin en août. Et pour ce qui concerne les grandes luttes sociales qui auront inévitablement lieu dans la prochaine période.
Le 27 avril 2026
Notes
1) Inprecor n'744, mai 2026.
2) « Les contradictions d'une direction nationaliste bourgeoise Michel Rovère, Inprecor no 80, 26juin 1980.
3) « Penser la politique », entretien à la revue argentine Praxis en 2006, in Contretemps, janvier 2018.
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Écosocialisme ou compromis de classe : un carrefour sur la route antifasciste après Porto Alegre
Compte rendu de la conférence internationale antifasciste de 2026 à Porto Alegre, Brésil
22 avril 2026 | tiré de Solidarity | Photo : Événement de lancement du Manifeste écosocialiste de la Quatrième Internationale. Porto Alegre, Brésil
https://solidarity-us.org/ecosocialism-or-class-compromise-a-fork-in-the-antifascist-road-after-porto-alegre
Le succès le plus important de la conférence antifasciste de 2026 à Porto Alegre est celui que j'ai personnellement ressenti en tant que participant. Ce fut un accomplissement remarquable du comité organisateur que de rassembler une masse de militants pour scander, marcher, discuter, débattre, apprendre et célébrer ensemble. Les liens tissés dans les rues de Porto Alegre et dans les couloirs de son université, de ses hôtels et autres lieux de rassemblement nous ont inspirés et encouragés, et ont créé des connexions qui doivent, si chacun d'entre nous peut continuer à les entretenir, renforcer nos organisations, nos politiques et nos mouvements contre le fascisme, l'impérialisme et le capitalisme. Pour cela, nous devons une dette de gratitude aux organisateurs.
Le deuxième succès le plus important était plus local : pour les organisations et mouvements brésiliens. Des militants brésiliens m'ont confié que la conférence avait contribué à améliorer la coalition électorale entre différents groupes, ce qui sera crucial dans la lutte contre Bolsonaro lors de la prochaine élection. Israel Dutra, militant du Mouvement socialiste de gauche (MES) au sein du Parti socialisme et liberté (PSOL), résume ce succès dans un [article](https://movimentorevista.com.br/2026/04/38667/) sur le site du MES en évoquant d'abord les chiffres : 7 000 personnes à la marche d'ouverture, 4 000 participants enregistrés en provenance de 40 pays, et 150 ateliers thématiques auto-organisés. Ce niveau de participation représentait un coup d'éclat pour le comité organisateur, démontrant sa capacité à mener une activité politique commune.
C'est la composition de la coalition dirigeante qui a organisé ce succès qui lui a donné toute sa signification pour la prochaine élection. La coalition était composée de trois grands partis de gauche au Brésil : le Parti des travailleurs (PT) de Lula ; le Parti socialisme et liberté (PSOL), qui s'est séparé du PT en 2004 [en opposition](https://europe-solidaire.org/spip.php?article75566) au virage à droite du PT ; et le Parti communiste du Brésil (PCdoB), allié au PT. Dutra a estimé que l'efficacité de ces groupes dans l'organisation de la formidable mobilisation de Porto Alegre « nous arme, sur le plan national et international, pour les défis que représentent la confrontation avec l'extrême droite, l'impérialisme et Trump, dont l'élection brésilienne elle-même sera un chapitre clé ».
Ces deux succès sont importants, mais la conférence s'est conclue sur une note marquée par une limite structurelle : la [Déclaration de Porto Alegre], qui a retenu une définition du fascisme manquant de cohérence et de radicalisme, et une vision stratégique hésitante. Et parce qu'elle constituait le dernier mot d'un rassemblement de plus de trois jours, cette limite se fait particulièrement sentir.
Je souhaite évaluer les limites de la Déclaration et de la conférence en général, et formuler une proposition sur la manière de les contourner dans le travail futur de ce mouvement antifasciste international encore embryonnaire. La meilleure voie pour les internationalistes de la classe ouvrière, je veux le soutenir, se trouve dans un autre germe présent lors de la conférence, représenté par le Manifeste écosocialiste de la Quatrième Internationale.
L'antifascisme poutiniste
Le [bilan](https://fourth.international/en/latin-america/760) de la Quatrième Internationale (QI) sur la conférence soulève le problème suivant : « sous l'influence des secteurs "campistes" de la conférence, il n'y a eu aucune condamnation de l'invasion de l'Ukraine par Poutine, ni de position claire sur la nature du régime dictatorial en Russie ». Au-delà d'un problème de cohérence antifasciste, la QI écrit : « C'est un problème grave et un obstacle potentiel à l'action commune avec les antifascistes de Russie et d'Ukraine.
La QI a raison de se concentrer sur le problème stratégique qui découle d'une coalition comprenant des groupes politiquement engagés dans une vision de l'anti-impérialisme qui s'arrête aux coalitions anti-américaines, ainsi que des partis ayant des raisons diplomatiques et pragmatiques de prioriser leurs relations avec la Russie. José Reinaldo Carvalho du Parti communiste du Brésil a **[critiqué](https://cebrapaz.org.br/2026/03/30/artigo-jose-reinaldo-unidade-antifascista-exige-clareza-estrategica-e-prioridade-na-luta-contra-o-imperialismo-estadunidense/)** cette Déclaration de l'autre côté, déplorant son refus de saluer l'« action militaire de caractère antifasciste » de la Russie « contre le régime pro-impérialiste de Zelensky, avec des visées libératrices pour les populations opprimées et massacrées du Donbass et de Louhansk ». Avec de tels compagnons de lit ouvertement poutinistes, il n'est pas étonnant que la meilleure chose que la déclaration finale ait pu faire soit d'omettre entièrement la question de la guerre de la Russie contre l'Ukraine.
Un antifascisme qui a besoin du féminisme
La Déclaration est également coupable d'autres omissions criantes. Le corps du texte mentionne la persécution fasciste des femmes, des communautés LGBTQ et des migrants, mais ces points d'analyse ne se reflètent pas dans des appels programmatiques à l'action. La Déclaration se conclut par un ensemble de propositions traitant de problèmes logistiques pour l'organisation de rassemblements de suivi, dresse la liste des nations à défendre contre la guerre et l'occupation impérialistes, et promet un soutien aux prochaines mobilisations mondiales. Il n'y a rien de faux dans ces priorités, et l'anti-impérialisme en général doit certainement être au cœur d'un mouvement antifasciste mondial, mais il est curieux que les personnes et les communautés que le fascisme cible particulièrement à l'intérieur des nations ne soient pas des priorités pour la contre-mobilisation, la défense et comme leaders des futurs rassemblements antifascistes.
Les femmes ont joué un rôle de premier plan dans la facilitation et la coordination de la conférence de Porto Alegre. Des femmes ont mené les slogans, porté des banderoles et pris la parole tout au long de la manifestation qui a lancé la conférence. Des femmes ont présidé et pris la parole dans d'innombrables panels auto-organisés. Et des femmes ont pris la parole lors des plénières principales, bien qu'elles aient souvent été moins nombreuses que les hommes. Mais, comme le note la QI, « la problématique féministe était largement absente des panels officiels, bien que présente dans un certain nombre d'ateliers auto-organisés ».
Absent du programme principal également : les représentants des mouvements LGBTQ. Compte tenu de l'attaque fasciste mondiale contre les communautés et mouvements trans, cette absence est particulièrement frappante. Ce fossé est méthodologique et politique, non fortuit. La centralité des États-nations comme unités d'analyse de l'assaut fasciste et de la défense antifasciste a conduit à une homogénéisation des populations nationales, traitant des peuples complexes, souvent multinationaux, toujours pluriclassistes, plurigenrés, plurisexuels et pluriraciaux comme s'ils étaient simplement encapsulés dans une nation unique représentée par un gouvernement unique. Cette préférence pour l'organisation du pouvoir et du contre-pouvoir centrée sur l'État-nation évacue conceptuellement la critique féministe, ainsi que les critiques de l'hétérosexualité obligatoire et les luttes qui en découlent. Si la conférence avait été planifiée avec une politique socialiste-féministe, il est probable que les questions de genre et d'expression sexuelle, comme l'assaut fasciste contre les communautés trans, auraient été incluses dans le programme principal.
Les limites politiques du campisme
Ces absences montrent que former des coalitions avec des campistes et des représentants d'États capitalistes est politiquement aussi bien que stratégiquement limitant. Pour les libéraux, le fascisme est une politique d'autoritarisme excessif, qui entrave l'expression et la propriété légalement protégées que les personnes dotées du droit de vote attendent dans une société démocratique bourgeoise.
Pour les campistes et les gouvernements d'États attaqués par l'impérialisme, le fascisme est avant tout un problème d'assujettissement national. La politique de ces deux groupes n'est pas identique, mais ils partagent une priorité : arrêter l'impérialisme américain en tant que menace radicale et prééminente pesant sur les « peuples », dont la souveraineté s'exprime à travers un gouvernement d'État-nation. Ce cadrage exige un compromis de classe à sa fondation : que les luttes de classe et toutes les luttes sociales — qu'il s'agisse des nations opprimées internes à ces États, des personnes persécutées en raison de leur genre ou de leur expression sexuelle, ou de leur religion — doivent être subordonnées à l'intérêt de l'autodétermination nationale, une lutte représentée par l'État.
Il y a un germe marxiste dans cette analytique de l'« autodétermination ». Lénine en a longuement traité dans sa contribution aux débats sur la question nationale aux premiers jours de la première grande guerre inter-impérialiste. Lénine disait que les socialistes doivent soutenir le droit des nations opprimées à l'autodétermination parce qu'une agression impérialiste submerge leur développement historique souverain. Les guerres impérialistes poussent toutes les classes vers une défense nationale commune, forçant les combattants de la classe ouvrière à s'unir à la classe capitaliste de leur pays, et obligeant également les capitalistes à armer les travailleurs. Ce processus ne met pas fin aux luttes de classe dans le pays assujetti, mais il les interrompt et les pervertit. Lénine dit que la seule sortie de cette combinaison sous pression est de la traverser — que les envahisseurs doivent être repoussés.
Mais la défense nationale ne signifie pas que la classe ouvrière et les autres groupes nationalement opprimés et exploités doivent abandonner leurs luttes contre leur bourgeoisie nationale. Et les exigences permanentes de la lutte des classes n'orientent pas non plus nécessairement la classe ouvrière à chercher une alliance avec les envahisseurs impérialistes. Plutôt que de se soumettre à l'une ou l'autre de ces coalitions compromises, qui subordonnent les travailleurs à l'agenda politique d'une classe capitaliste nationale ou internationale, un internationalisme militant de la classe ouvrière reconnaît que la lutte de classe, sous la pression de l'impérialisme, peut prendre la forme de la défense nationale. Pour paraphraser Trotsky dans sa défense de sa théorie de la révolution permanente, une telle guerre de classe-nation inclut la lutte pour reconstruire la nation sous la direction de la classe ouvrière.
Il existe un désaccord sur le sens de la « souveraineté » entre un tel internationalisme militant de la classe ouvrière et l'anti-impérialisme borné de ceux qui dissolvent les intérêts de classe des travailleurs et des groupes opprimés dans l'État. La Quatrième Internationale a **[expliqué](https://fourth.international/en/latin-america/760)** cette différence dans le contexte de la guerre américaine contre l'Iran en déclarant : « Bien que nous défendions le droit de la République islamique à se défendre contre l'agression impérialiste, et que nous souhaitions la défaite de cette attaque, nous soutenons pleinement les mouvements sociaux en Iran, notamment les mouvements féministes, qui n'ont rien à voir avec les représentants du Shah parrainés par les États-Unis et Israël. » Cette vision de la souveraineté populaire reconnaît la complexité des luttes nationales, y compris la possibilité que, à travers la guerre de défense nationale, les féministes, les luttes kurdes et les mouvements socialistes ouvriers puissent également contester le pouvoir de la République islamique.
L'écosocialisme : une vision stratégique positive contre l'apocalypse et l'utopisme
Une telle vision positive a été articulée lors de la conférence à travers le **[Manifeste écosocialiste](https://fourth.international/en/world-congresses/874/699)** de la Quatrième Internationale, lancé devant une assemblée de plus de six cents personnes.
Lors de l'événement de lancement, Michael Löwy, auteur du Manifeste, a présenté l'écosocialisme non pas comme un « chapitre » dans un programme socialiste, mais comme un « fil conducteur ». « L'écologie », a-t-il dit, « est devenue une question décisive. » Et il a lié la lutte pour l'écosocialisme à la cause antifasciste. « Les capitalistes aujourd'hui », a-t-il dit, « sont prêts à détruire la planète pour leurs profits. » Cette manie écocide est « un aspect de la montée du fascisme, qui est la forme politique dominante émergeant dans les pays dominants. » Par conséquent, a-t-il dit, « Ce manifeste peut nous aider dans la lutte antifasciste. Nous ne pouvons pas lutter contre le fascisme sans nous battre pour l'écologie. »
Cette première partie de la critique écosocialiste de Löwy était pratique et stratégique, mais plus ou moins une forme de militantisme anticapitaliste. Il a ensuite expliqué que le Manifeste va au-delà de la lutte pour élaborer une vision pour une société post-capitaliste et ses valeurs. J'ai pensé que c'était la partie la plus émouvante de la discussion écosocialiste, et la dynamique dont je me suis rendu compte qu'elle manquait dans le reste de la conférence.
Löwy a dit : « La philosophie qui nous inspire est que le vrai sens de la vie n'est pas d'avoir des choses, c'est d'avoir du temps libre pour participer à la société, pour produire socialement ensemble. La célébration est importante. Avoir des choses n'est pas important. » Il a mis cela dans un cadre social en expliquant ce que certains socialistes appellent la « décroissance » en termes concrets. « Nous sommes contre la consommation inutile d'énergie », a-t-il dit. « Réduire le temps de travail aura pour effet de réduire l'usage inutile d'énergie. »
« Je voudrais terminer en affirmant que nous ne vaincrons le fascisme que si nous présentons une alternative radicale au capitalisme… une perspective révolutionnaire », a dit Löwy. Dans son récit, cette alternative doit refuser et contrecarrer l'intégralité de la production capitaliste, sa logique et ses façons de connaître, sa culture et ses façons de ressentir ; nous devons contrer les priorités et les valeurs du capitalisme, et apporter des réponses radicalement différentes aux problèmes qui nous tourmentent dans notre monde aujourd'hui.
Penelope Duggan de la Quatrième Internationale a ensuite expliqué que la publication du Manifeste signale l'avènement d'un moment historique. « Au sein de la QI, comme dans le mouvement marxiste et communiste en général, la production d'un manifeste marque un moment important de notre histoire, et de notre compréhension du monde », a-t-elle dit. « Le premier manifeste du mouvement trotskyste a été rédigé en 1938, à la veille de la Seconde Guerre mondiale, un événement historique majeur. La QI a également produit un manifeste à la fin de la Seconde Guerre mondiale pour rendre compte de la situation à la fin de la guerre et avec l'expansion du bloc soviétique. Alors pourquoi avons-nous produit ce manifeste en 2025 alors qu'il n'y avait pas eu d'événement historique de cette ampleur ? Parce que, comme Michael l'a dit, la crise écologique était devenue telle que nous devions changer notre regard et notre compréhension de la façon de lutter pour le socialisme. »
Bien qu'il ne faisait pas partie du programme principal, la discussion autour du Manifeste a résonné tout au long de la conférence. Je l'ai entendu débattre dans les couloirs entre les événements, et des panélistes l'ont mentionné comme point de référence jusqu'aux panels du dernier jour. Un article publié sur le site du Mouvement des sans-terre (MST) faisait référence à un programme de réforme agraire et agricole ancré dans le principe écosocialiste que Löwy a explicité, déclarant : « Une écologie qui n'est pas socialiste n'a pas d'avenir, et un socialisme qui n'est pas écologique n'est pas à la hauteur des défis du XXIe siècle. » Lors du panel de clôture de cette journée, qui portait certes sur la crise climatique, les panélistes y ont fait référence comme à une étoile directrice pour le combat à venir. C'est un témoignage de sa portée positive et tournée vers l'avenir.
Un carrefour sur la route antifasciste
La Déclaration de la conférence stipule que l'organe de convocation existant sera responsable de la prochaine conférence internationale, avec des groupes supplémentaires que ce groupe désignera, de sorte que la coalition paralysée qui a lié cette conférence aux intérêts des États en matière de stratégie est prédestinée à se poursuivre.
Que doivent faire les groupes qui ont des engagements anti-étatiques ou de socialisme par en bas ? Il est important de dire qu'en termes de politique active de la conférence elle-même, notre politique internationaliste de la classe ouvrière anti-campiste était prévalente au point d'être caractéristique de la grande majorité des discussions. Tant que nous continuons à participer, il n'y a aucune raison de penser qu'il en serait autrement lors de futurs rassemblements. Mais il n'y a pas non plus de raison de penser que les futurs rassemblements seraient plus capables que celui-ci de développer une stratégie unifiée.
Il y a deux façons de sortir de ce piège. L'une serait de rompre et d'organiser une conférence et un mouvement séparés. Pour les groupes aux États-Unis ou au Canada, où les forces campistes ne constituent pas vraiment une force sociale, ce ne serait pas un grand problème. Mais pour les organisations de la majeure partie du reste du monde, cela signifierait la scission de mouvements qui pratiquent l'unité dans l'action sur des campagnes locales, contre l'extrême droite, contre l'impérialisme et dans les élections. Une scission, dans de nombreux cas, affaiblirait leurs coalitions locales et enhardirairt l'extrême droite. Beaucoup de ces groupes seraient peu disposés à saper leurs coalitions locales existantes pour la promesse d'une action internationale.
Une autre voie vers une action stratégique serait de formaliser la conférence-dans-la-conférence qui fut une dynamique organique du rassemblement de 2026. Les panels pléniers et la Déclaration des organisateurs de la conférence ont été l'endroit où l'impasse entre les groupes étatistes-campistes et les groupes internationalistes de la classe ouvrière était la plus visible. Mais dans les ateliers auto-organisés et dans les nombreuses réunions ad hoc, événements sociaux et discussions qui ont occupé la plupart du temps et de l'espace de la conférence pour la plupart des participants, il y avait davantage une division gravitationnelle entre ces deux tendances politiques.
En organisant une conférence dans la conférence, préparée par un corps de coordination de représentants de groupes clés ayant une politique de socialisme par en bas et d'internationalisme de la classe ouvrière, ces réunions et discussions informelles pourraient être planifiées et organisées. Ce corps de coordination pourrait fournir le leadership féministe, antiraciste et LGBTQ qui fait défaut au corps dirigeant officiel.
Notre tendance est également large et a d'importantes différences et problèmes à discuter et débattre. Les stratégies et tactiques communes que nous devrions poursuivre ne sont pas évidentes. Ainsi, une conférence dans la conférence nous permettrait d'avoir ces discussions et de travailler à l'élaboration d'une stratégie commune qui pourrait être publiée de manière autonome, comme document complémentaire, aux côtés d'une future déclaration générale de conférence.
Le meilleur exemple d'une telle déclaration autonome est le manifeste écosocialiste de cette année. Bien que non élaboré pendant la conférence, il a été repris par de nombreux groupes et participants à Porto Alegre comme une articulation positive — quelque chose que nous cherchons tous, indépendamment de la façon dont nous répondons à la question de comment lutter contre l'impérialisme américain.
Références
Pour les articles en portugais et en espagnol, je me suis appuyé sur la traduction automatique, et là où j'ai utilisé des citations, j'ai édité ces traductions pour en améliorer la lisibilité.
Porto Alegre Declaration : Unity Against Fascism and for the Sovereignty of the Peoples, AntiFascista : Porto Alegre 2026, March 29, 2026.
Fourth International, The Anti-Fascist and Anti-Imperialist Conference in Porto Alegre : Great achievements, challenges and opportunities, Fourth International, April 4, 2026.
Israel Dutra, First international anti-fascist conference : A political victory, Links : International Journal of Socialist Renewal, April 5, 2026.
Edgard Sanchez, Porto Alegre and the urgent anti-imperialist action, Sem Mexico, March 23, 2026. [Spanish]
Vanessa Dourado, Anti-fascism and the ecosocialist agenda, Lauro Campos e Marielle Franco Fundacao (PSOL), April 1, 2026 [Portuguese]
Marcelo Ferreira, Climate debate and Agrarian Reform in Porto Alegre defends break with capitalism and agribusiness, Movimento dos Trabalhadores Rorais Sem Terra (MST), March 31, 2026. [Portuguese]
Paolo de Mello, Chronicle and analysis of the 1st International Anti-fascist Conference and for the Sovereignty of Peoples, Sin Permiso, April 5, 2026. [Spanish]
Fourth International, Against Neo-Fascist Authoritarianism and All Forms of Imperialism : Declaration of the Fourth International at the First International Anti-Fascist Conference for the Sovereignty of the Peoples, Fourth International.
Jose Reinaldo Carvalho, Anti-fascist unity demands strategic clarity and priority in the struggle against US imperialism, CEBRAPAZ.ORG, March 30, 2026. [Portuguese]
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Coupe du monde sous Trump : « Le consumérisme et le capitalisme à leur paroxysme »
À un mois du coup d'envoi de la Coupe du monde de football 2026, Donald Trump a fait du méga-événement son terrain de jeu politique, explique la chercheuse en sociologie du sport Carole Gomez.
Tiré de Reporterre. Légende de la photo : Les président étatsunien Donald Trump après avoir reçu le prix FIFA pour la paix des mains de Gianni Infantino, président de la Fifa, à Washington le 5 décembre 2025. Jia Haocheng/Pool/AFP.
Du 11 juin au 19 juillet 2026, les États-Unis, le Canada et le Mexique coorganisent la Coupe du monde masculine de football. Un méga-événement que Donald Trump a fait sien. Chercheuse associée à l'Institut de relations internationales et stratégiques (Iris) en géopolitique du sport, Carole Gomez décrypte comment le président étasunien instrumentalise le tournoi pour servir son idéologie, et ce que cette mainmise révèle des fragilités structurelles du sport-spectacle.
Reporterre — Le Mondial couvre 3 pays et 16 villes, avec des estimations autour de 9 millions de tonnes de CO₂, notamment en raison des déplacements en avion, en faisant potentiellement la compétition la plus carbonée de l'histoire. Trump a retiré les États-Unis de l'Accord de Paris et relancé les fossiles. Est-ce le méga-événement parfait pour son idéologie ?
Carole Gomez — Cet événement était sur les rails bien avant que Trump soit réélu. C'est lui qui l'a récupéré, pas lui qui l'a conçu. Cela dit, ce méga-événement, avec son gigantisme, ses prix de billets exorbitants, la promotion d'une certaine Amérique qui gagne… C'est un récit qui, in fine, colle assez bien au Make America Great Again (Maga). C'est un peu l'apologie du consumérisme et du capitalisme conduits à leur paroxysme, du pain et des jeux version XXIᵉ siècle.
Le comportement des deux autres coorganisateurs va être intéressant à observer. La cérémonie d'ouverture et le premier match auront lieu au Mexique, dont la présidente est en désaccord avec Trump sur de nombreux points. De même pour le Premier ministre canadien Mark Carney, qui s'était distingué lors du sommet de Davos en 2026 par son discours sur le nouvel ordre mondial.
Que représente, pour Donald Trump, la Coupe du monde masculine de football 2026 ?
Cette désignation est intervenue sous son premier mandat. Au départ, cette candidature ne l'intéressait pas du tout. Puis, à partir de janvier 2018, à l'approche du vote d'attribution, il s'y est impliqué, notamment pour dénigrer le Canada et le Mexique, avant de menacer directement les pays susceptibles de voter pour le Maroc, qui portait la candidature concurrente. La Fédération internationale de football (Fifa) n'a réagi qu'en publiant un rappel au code de bonne conduite — alors qu'elle peut se montrer bien plus véhémente quand il ne s'agit pas des États-Unis.
Cet événement représente pour lui une plateforme d'autopromotion exceptionnelle. Pour la première fois de son histoire, la compétition va réunir 48 équipes, soit un quart des pays membres de l'ONU présents sur le sol nord-américain. Trump va pouvoir se mettre en scène en permanence, dans un contexte géopolitique particulièrement dramatique, notamment avec la guerre israélo-étasunienne menée contre l'Iran. Il y a aussi une dimension symbolique forte : le tournoi se déroulera pendant l'anniversaire des 250 ans de l'indépendance des États-Unis.
La relation entre Trump et Gianni Infantino, le président de la Fifa, est souvent présentée comme une simple complicité personnelle. Qu'est-ce que cette lecture rate ?
Réduire cette relation à une « bromance » [nom anglophone pour décrire une relation fusionnelle et fraternelle entre deux hommes] dépolitise la relation d'intérêts et invisibilise les enjeux de fond. Il s'agirait au contraire d'interroger ce que ce rapport signifie en termes de pouvoir et de gouvernance, d'ingérence directe dans l'organisation de la compétition.
Le discours dithyrambique d'Infantino à Davos en hommage à Trump, son invitation personnelle au sommet pour la paix de Charm el-Cheikh, la remise d'un Fifa Peace Prize sans critères ni candidats à Donald Trump, les scènes surréalistes... [Le chercheur] Pascal Boniface parle d'une OPA faite par Trump sur la Fifa, avec la vassalisation d'Infantino. Il y a indéniablement quelque chose de ce ressort. Et il ne faut pas oublier ce qu'y gagne Infantino en influence, en pleine campagne pour un nouveau mandat à la tête de la Fifa.
Le sport-business que Trump s'approprie si facilement, c'est aussi celui qui se vend au Qatar et à l'Arabie saoudite, qui est sponsorisé par le géant du pétrole Aramco. Qui interroge encore sérieusement ce modèle aujourd'hui ?
Des chercheurs, chercheuses et des ONG (Human Rights Watch, Amnesty International) publient depuis des années sur ces questions. Mais ce qui m'interroge, c'est : pourquoi ça n'imprime pas ? Avant le Qatar 2022, l'enquête du Guardian sur les conditions des ouvriers des stades avait fait beaucoup de bruit, certaines équipes nationales s'en étaient emparées. Mais l'argument récurrent des fédérations et du pouvoir politique était qu'il aurait fallu le dire avant.
Sauf que cela était dit avant : des rapports existaient depuis des années. C'est la même chose aujourd'hui : Human Rights Watch documente les violations des droits des migrants sur le territoire étasunien depuis longtemps. Ces dénonciations existent. Pourquoi ne se traduisent-elles pas en réaction politique ? J'ai l'impression que la réflexion bouillonnante qui existait avant le Qatar est beaucoup moins présente aujourd'hui, alors même que le contexte prêterait justement à la poursuite de ces réflexions.
En mars 2025, Trump a créé une « Fifa World Cup 2026 Task Force » qu'il préside lui-même. Comment ça se traduit concrètement ?
La Task Force réunit Trump et son vice-président J.D. Vance, présentée comme un conseil de pilotage alors que des structures équivalentes existent déjà. Ce qui est révélateur, c'est d'aller sur son site, hébergé par la Maison Blanche : on y trouve des priorités 100 % Maga : l'intelligence artificielle, la sécurité des frontières et le programme Doge d'Elon Musk. La Coupe du monde y est un vecteur supplémentaire de sa politique.
Il applique d'ailleurs aussi sa stratégie du « flood the zone » [stratégie politique visant à détourner l'attention en diffusant une grande quantité d'informations] à la Coupe du monde : en septembre 2025, Trump a dit en conférence de presse qu'il appellerait « Gianni » pour déplacer les matchs dans les villes hôtes dirigées par des maires démocrates. C'est ubuesque — les contrats des villes hôtes rendraient cela juridiquement très compliqué. Mais l'objectif n'est pas d'être réaliste : il s'agit de saturer, de détourner l'attention, de dérégler la boussole pour qu'on ne sache plus ce qui est vrai et ce qui est faux.
L'administration Trump a créé un « Fifa Pass », un visa spécial pour les détenteurs de billets. Lors de la Coupe du monde des clubs, un demandeur d'asile a été interpellé dans un stade par les services d'immigration, devant ses enfants. Que disent ces faits de sa vision de l'hospitalité ?
Le Fifa Pass a été lancé début 2026, quelques mois après le gel de visas empêchant des ressortissants de plusieurs États de se rendre aux États-Unis. La logique qui le sous-tend est révélatrice : vous êtes les bienvenus si vous payez, à condition de repartir ensuite. Et dès que c'est fini, vous êtes indésirables. L'interpellation dans un stade d'un demandeur d'asile devant ses enfants, documentée par Human Rights Watch, n'est que l'aboutissement de cette logique.
Sous couvert de « protéger le sport féminin », Trump applique aussi un agenda transphobe, mobilisant régulièrement l'exemple d'Imane Khelif — qui n'est pourtant pas une athlète trans. Pour les personnes LGBTQIA+ qui feront le déplacement cet été, c'est un signal clair sur le climat qui les attend.
Ces questions, déjà peu présentes, ne risquent-elles pas de disparaître dès le coup d'envoi de la compétition ?
On observe à chaque compétition que dès le premier match, toutes ces problématiques s'évaporent petit à petit. C'est pour cela qu'il est important d'en parler avant et de voir comment faire bouger les lignes. C'était d'ailleurs la stratégie des différentes ONG avant le Qatar : informer, mobiliser, questionner et essayer d'obtenir des avancées sur les différents sujets.
Il y a une forme d'atonie générale. Voir la double désignation par acclamation par visioconférence des Mondiaux masculins 2030 et 2034 — 2030 sur deux continents et dans cinq pays, 2034 en Arabie Saoudite — passer comme une lettre à la poste… J'ai été stupéfaite.

Contre le G7, construisons la résistance internationaliste à Genève
Face au G7, qui se réunit à Évian pour organiser la destruction des peuples, l'exploitation du vivant et la domination des corps, organisons notre résistance contre le fascisme et l'impérialisme ! Retrouvons-nous du 13 au 17 juin 2026 à Genève pour construire la riposte internationaliste !
6 mai 2026 | tiré d'inprecor.fr numéro 744 - mai 2006| Photo : Le pape François lors du G7 de 2024 en Italie. Photo Yacaworca - Suisse
https://inprecor.fr/contre-le-g7-construisons-la-resistance-internationaliste-geneve
« Le G7 rassemble chaque année les gouvernements de sept des pays les plus riches du monde, qui discutent d'économie et de géopolitique. Depuis 1975, les États-Unis, la France, le Royaume-Uni, l'Allemagne, l'Italie, le Canada et le Japon se réunissent pour organiser la direction capitaliste du monde – rejoints en 1997 par la Russie, aujourd'hui exclue à la suite de l'annexion de la Crimée en 2014. »
C'est ainsi que débute l'Appel à la mobilisation de la Coalition internationale NOG7, composée de plus de 40 organisations, à la gauche du Parti socialiste et des Verts genevois, actuellement majoritairement issues de la région lémanique.
Un club restreint au service des puissants et des multinationales
Le G7 est un « forum » créé en 1975 sous la forme d'une réunion « informelle » des puissances industrielles occidentales. Le G7 incarne l'ordre international issu de la Seconde Guerre mondiale, avec les États-Unis comme pivot. À son apogée, il représentait plus des deux tiers du produit intérieur brut mondial. Bien que son poids économique ait aujourd'hui diminué, ses membres continuent de concentrer une grande partie du capital technologique, militaire et financier de la planète. Le G7 n'a aucune légitimité démocratique, mais ça ne l'empêche pas de se considérer comme un gouvernement mondial permanent des multinationales, du capital financier et des complexes militaires.
Le G7 joue un rôle actif dans l'imposition des politiques néolibérales au Sud comme au Nord, et dans l'accaparement des ressources des peuples du Sud. Il prône la baisse des dépenses publiques, la réduction de l'État à la seule fonction de contrôle social et de militarisation accrue.
Pour imposer ces politiques, il s'appuie sur les institutions financières internationales, comme le Fonds Monétaire International, et la Banque Mondiale, et plus tard l'Organisation Mondiale du Commerce, dans lesquelles les membres du G7 disposent de la majorité du capital et par conséquent déterminent les décisions.
Le G7 a une double fonction : la reproduction de l'ordre économique mondial pour les intérêts des grandes puissances et le contrôle et le pillage des pays dominés, principalement à travers la dette. Le G7 poursuit sans pitié sa politique malgré l'ampleur des désastres écologiques et sociaux qui l'accompagnent.
Le G7 aujourd'hui
Nous vivons dans un monde caractérisé par les inégalités croissantes : inégalités sociales et économiques, politiques, écologiques, géopolitiques, dont la manifestation la plus significative est la domination néocoloniale des pays du Sud Global. À cela s'ajoutent encore la guerre permanente des États-Unis pour garder son hégémonie, le génocide israélien à Gaza, l'invasion russe de l'Ukraine, etc.
La réunion qui aura lieu en juin sur les rives du lac Léman se déroulera dans un contexte géopolitique et économique particulier, différent des précédents sommets. Les tensions et conflits d'intérêts au sein du G7, souvent masqués par une façade d'unité, se sont accentués, au point que la traditionnelle « photo de famille » ne pourra plus les dissimuler. Nous traversons une période de profonde mutation à l'échelle internationale, marquée par la montée en puissance de l'extrême droite réactionnaire – au gouvernement dans plusieurs pays, à commencer par les États-Unis – l'intensification des contradictions inter-impérialistes et les tentatives de rompre les anciens équilibres mondiaux.
Il y a des intérêts opposés entre les membres du G7,notamment sur la guerre en Ukraine et sa continuation ; l'intervention militaire des États-Unis et d'Israël en Iran et les conséquences géopolitiques pour la région et économiques pour le reste des pays riches ; les ambitions expansionnistes de l'administration Trump visant même des pays de l'Union européenne ; la confrontation avec la Chine, la principale concurrente à l'hégémonie des États-Unis, etc. Nous assistons à la restructuration du système-monde au niveau international et à des luttes inter-impérialistes, qui se traduisent par une montée du militarisme et du bellicisme, ainsi que par de nouvelles dynamiques extractivistes visant à préserver ou à étendre de nouvelles zones d'influence.
Adopter une perspective anticapitaliste sur le G7, ce n'est pas simplement dénoncer ses décisions ponctuelles, mais analyser le système qu'il incarne et reproduit, la nature même de cette institution mondiale. Un petit noyau de chefs d'État qui représentent les privilégiés de la planète ne peut pas s'arroger le monopole de décider pour nous.
Face à cela, des alternatives écosocialistes et anticapitalistes existent, et nous allons en débattre lors de notre contre-sommet à Genève, les 13 et 14 juin.
Construire la résistance internationaliste
À l'initiative de la Grève féministe, de secteurs antifascistes et d'un centre autonome (le Silure) à Genève, une large coalition, comprenant notamment des syndicats, BDS, Solidar, le NPA-L'Anticapitaliste et le CADTM, s'est constituée pour dénoncer le rôle du G7 dans le désordre mondial et construire une mobilisation importante, notamment les 13 et 14 juin 2026. Le sommet officiel aura lieu du 15 au 17 juin, à Évian, côté français, à proximité de Genève.
Les autorités françaises ayant interdit toute manifestation sur leur territoire, la mobilisation se déroulera en Suisse, dans un cadre restreint et sous contrôle. Le gouvernement fédéral déploiera plus de 2 000 soldats et la police des cantons limitrophes viendra en renfort de leurs collègues genevois. Elles veulent fermer les frontières et restreindre la libre circulation. Les autorités tentent de créer une ambiance de peur en disant que les « casseurs » sont de retour, 23 ans plus tard. De l'autre côté de la frontière, aucune salle n'est disponible pour le contre-G7, sur ordre de la préfecture, et côté genevois, aucun espace public ne nous est accordé. Aucune commune, même celles dites de gauche, ne veut pour le moment mettre à disposition un terrain pour le campement.
Le 14 juin, une manifestation féministe haute en couleur
En Suisse, le 14 juin est une date centrale dans la lutte pour l'égalité salariale et la reconnaissance du travail visible et invisible des femmes. Elle correspond à l'anniversaire de la première grève des femmes en Suisse, le 14 juin 1991. Organisée dix ans après l'inscription de l'égalité dans la Constitution, elle a réuni plus de 500 000 femmes, autour du slogan : « Les femmes, bras croisés, le pays perd pied ». Cette journée a contribué à l'adoption de la Loi sur l'Égalité en 1996. Une autre grève féministe massive a eu lieu le 14 juin 2019, dénonçant la persistance des inégalités.
Aujourd'hui, la Grève féministe en Suisse constitue l'un des principaux moteurs des mobilisations sociales contre le patriarcat, le racisme et le fascisme. La manifestation contre le G7, du 14 juin, dans l'après-midi, prendra les couleurs violettes de cette colère.
Un appel relativement radical a été élaboré, accordant une large place à la lutte contre le fascisme. D'autres axes sont également mis en avant : la lutte contre l'impérialisme, la dénonciation des nouvelles formes de domination postcoloniale, ainsi que l'extractivisme et l'utilisation de la dette comme instrument de domination.
Nous envisageons d'organiser plus d'une dizaine de conférences, ateliers et plénières, dès le jeudi 11 juin au soir. Plusieurs thématiques seront abordées : le rôle de la grève féministe, l'écofascisme, la solidarité avec la Palestine, le nouvel ordre mondial, l'extractivisme, comment combattre le fascisme, etc. Des concerts et des activités artistiques sont également prévus. Et, bien entendu, une manifestation aura lieu le dimanche 14 juin, dans l'après-midi.
Un contexte politique différent par rapport à 2003
Les médias suisses comparent la mobilisation actuelle à celle de 2003, contre le G8 à Évian. Pourtant, le contexte est profondément différent. En 2003, le mouvement altermondialiste était à son apogée, porté par plusieurs années de mobilisations massives à l'échelle internationale. Aujourd'hui, les dynamiques sont différentes, même si certaines luttes, notamment la solidarité avec le peuple palestinien et la grève féministe, restent centrales. En vingt ans, la répression et la criminalisation des mouvements sociaux se sont intensifiées, réduisant les espaces de contestation.
Pour l'instant, nous ne savons pas si les activités prévues à Genève, ainsi que la manifestation du 14 juin, seront autorisées. Malgré cela, la mobilisation s'organise. Entretemps, une large coalition s'est constituée en France et un Appel a été lancé. Nous travaillons en collaboration et appelons ensemble aux mobilisations.
L'appel genevois se conclut par une invitation à rejoindre la mobilisation à Genève :
« Pour l'internationalisme et la solidarité entre les peuples, contre le colonialisme et les politiques migratoires mortifères, organisons la résistance !
Pour la solidarité entre les travailleur·euse·s de tous les pays et contre les spoliations, manifestons ensemble contre le G7 ! »
Nous vous attendons !
Le 24 avril 2026
Juan Tortosa est membre de solidaritéS et de la Coordination NoG7 de Genève
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Tour d’horizon sur la situation internationale
On conviendra que la situation internationale est à l'image de Donald Trump : instable et mouvante, ce qui requiert une analyse à la fois structurée et non dogmatique. Cet article n'est rien de plus ni rien de moins que la présentation non exhaustive de quelques aspects déterminants, pas toujours mis en avant par les commentateurs, de la dernière période.
6 Mai 2026 | tiré du site Arguments pour la lutte sociale | Article destiné à Démocratie et Socialisme, revue de L'APRES.
https://aplutsoc.org/2026/05/06/tour-dhorizon-sur-la-situation-internationale-vincent-presumey/
Le premier d'entre eux, c'est que si cette situation est à l'image de Trump, tout ne vient pas pour autant de lui (heureusement !). La politique de Trump elle-même doit se lire comme une fuite en avant causée par les difficultés et les échecs auxquels son offensive réactionnaire est confrontée.
Difficultés : à plusieurs reprises aux États-Unis les journées No King-No Kings (contre le « roi » Trump et tous les oligarques) ont mobilisé de 5 à 13 millions de manifestants, le point clef du mouvement ayant été la bataille de Minneapolis ce mois de janvier. L'ampleur de la lame de fond démocratique est de très loin plus puissante que les mobilisations fascisantes et MAGA, et cette bataille est maintenant un récit avec ses chansons – cet aspect culturel des grandes luttes sociales est très important. De plus MAGA est en crise, en raison de la politique extérieure et de l'affaire Epstein.
Échec : c'est en Ukraine que Trump est en échec, et par conséquent en Europe. Car sa politique visait à abandonner et désarmer l'Ukraine, mais celle-ci résiste et devient de plus en plus autonome en armements, tout du moins en intelligence tactique et stratégique. Or, Trump voulait offrir l'Ukraine à Poutine, et au-delà, ce que J.D. Vance d'ailleurs ne cache pas, lui offrir l'Europe centrale et orientale, et s'attribuer le contrôle des deux Amériques et des Antilles, et détacher la Russie de la Chine. La résistance ukrainienne est la pierre d'achoppement qui le met en échec.
La fuite en avant engagée depuis le début de l'année vise à la fois à asseoir le coup d'État rampant aux États-Unis avant les élections mid-terms, en finissant de briser toute séparation des pouvoirs au profit de l'exécutif, et à forcer la domination états-unienne sur les Amériques tout en imposant des faits accomplis à la Chine.
Cet emballement a comporté une première opération militaire au Nigeria, le kidnapping de Maduro au Venezuela sans changement de régime mais avec collaboration de D. Rodriguez, le début d'agression contre le Groenland – et donc, fait décisif, contre l'Europe – puis les menaces envers Cuba et, depuis le 28 février, la guerre menée contre l'Iran avec un autre partenaire et criminel de masse qui joue sa survie politique, judiciaire et personnelle : Netanyahou.
Cette guerre devait être le couronnement de l'incendie. Or, ce couronnement est une impasse. On a eu ce que les historiens militaires appellent un « effet Pearl Harbor » : un éclatant succès initial qui précipite le vainqueur dans une sorte de vide et s'avère stratégiquement catastrophique pour lui. Pour que Pearl Harbor soit en boomerang une catastrophe pour le Japon, il a fallu 4 ans. Pour que l'effet de sidération de l'assassinat de Khamenei se tourne en KO-debout pour Trump, Hedsegh and co, il aura suffi de quelques jours.
En choisissant délibérément d'attaquer après que le régime iranien ait massacré des dizaines de milliers de jeunes et de femmes, puis en éliminant le premier cercle de ses dirigeants, ils lui ont procuré sa survie, et sa contre-attaque a visé les monarchies du golfe arabo-persique puis le détroit d'Ormuz. La guerre de Trump vise maintenant à débloquer un détroit qui, avant son intervention, ne l'était pas : on peut difficilement inventer pire fiasco !
Faisons le point sur cette question d'Ormuz. Quand bien même Trump et Hegseth « anéantiraient » l'Iran comme ils le tweetent, ils ne débloqueront pas le détroit. Celui-ci à vrai dire n'a jamais été « blocable » au sens propre, et les risques, de longue date, y servent à hausser primes d'assurance et prix pétroliers.
Mais à présent, ils peuvent bien raser l'Iran et accompagner quelques pétroliers US avec des armadas, la paralysie du trafic est installée – par l'Iran mais aussi par Trump. Les pétroliers, gaziers et vraquiers ne passeront pas tant que les assurances ne les y autoriseront pas, et celles-ci ne le feront pas ne pouvant indemniser la possible destruction d'un navire.
De plus, volontairement ou non, intox ou non, l'Iran laisse entendre avoir « perdu » ou « oublié » des mines.
L'État iranien a d'autant plus intérêt à prolonger la situation qu'il a une porte de sortie pour son pétrole, moyennant des coûts d'aménagement, par le corridor Gadb-Gwadar qui débouche hors détroit, à proximité du Pakistan et avec son accord, et derrière lui, celui de la Chine. Un blocus de l'Iran pleinement opérationnel (contre les ressources du régime et pas pour affamer la population …), supposerait rompre avec le Pakistan et avancer vers la confrontation avec la Chine. Les hurlements à la mort de Trump et Hegseth contre l'Iran montrent qu'ils ne l'envisagent pas présentement.
Par ailleurs, les Houthis ne bloquent pas Bab-el-Mandeb pour l'instant, cela bien entendu en accord avec le régime iranien : le message est que la perturbation mondiale est centrée sur Ormuz et n'a pour seuls responsables que Trump et Netanyahou, et les monarchies du golfe.
Dans ces conditions, toute attaque US visant à « libérer le passage » scellera un peu plus le bouchon. De fait, c'est là une opération de fracturation du marché mondial autant ou même plus efficace que les tarifs douaniers de Trump !
Cette situation de paralysie d'un exécutif nord-américain complètement déchaîné est bien entendu dangereuse, car il peut être tenté d'en sortir par d'autres mauvais coups, toujours plus violents.
L'on lit souvent que la Chine, en position d'attente patiente, tire les marrons du feu. Qu'elle attende est certain, qu'elle en profite l'est moins, car là encore la « géopolitique » oublie la population et les luttes sociales, globalement montantes en Chine.
Par contre, il est certain que, malgré la hausse des prix énergétiques et le viol ouvert et généralisé des sanctions et autres embargos, le régime russe est mis en difficulté par les difficultés de Trump, et conduit à s'adosser toujours plus à la Chine, ce qui produit des contradictions dans l'appareil d'État russe.
La tentation d'ouvrir un nouveau front, soit contre l'Ukraine à partir de la Biélorussie vassalisée, soit contre les trois pays baltes, ne peut que s'accentuer, d'autant qu'avec la crise groenlandaise Trump a bien montré à Moscou que l'Europe est son ennemie.
Le début d'effondrement du régime malien, devant la double offensive des « djihadistes » et des forces touaregs, est en outre une catastrophe pour Moscou, perçue au mieux comme un avertissement, au pire comme le glas de sa présence néocoloniale en Afrique : à Kidal, l'Africakorps (successeurs des Wagner : admirons le choix du sigle ! ), ont passé un accord pour laisser la ville aux djihadistes.
Cette tectonique globale des plaques entraîne des repositionnements implicites ou explicites.
La conférence tenue à Barcelone les 17-18 avril, à l'initiative du Parti Socialiste Européen et de l'Alliance progressiste qui l'associe aux Démocrates US, a été menée par Pedro Sanchez et Lula. Ce n'est pas pour rien que Trump appelle à punir P. Sanchez, refrain repris en France par le RN et par Retailleau qui veut mettre l'Espagne « au ban des nations ». Le gouvernement de gauche espagnol est conduit à s'opposer réellement à la guerre de destruction des Palestiniens et du Liban de Netanyahou et à la guerre contre l'Iran. Lula et le PT brésilien sont conduits à s'opposer de plus en plus nettement à Trump. Et pour l'un et l'autre, Poutine n'est pas un allié dans cette affaire.
Dans cette conférence, la défense de l'Ukraine, peu mise en avant, a donc tout de même été rappelée par Sanchez, et la défense de Cuba contre le blocus et les menaces US, fortement mise en avant, elle, l'a été d'autant plus que, comme Caracas, La Havane n'a plus grand-chose à attendre de Moscou !
Lula et le gouvernement brésilien avaient jusqu'à fin 2025 axé leur éloge de la « multipolarité » dans l'optique des BRICS (Brésil, Russie, Inde, Chine, Afrique du Sud), et avec une complicité affichée (comme précédemment Bolsonaro ! ) avec Poutine. Mais la fuite en avant de Trump et la réalité de l'axe Trump/Poutine rend cela difficile. La « multipolarité » de Lula se tourne alors, via l'Espagne, d'autant plus vers l'Europe.
Mais justement, et ceci nous fournira notre conclusion provisoire, que fait l'Europe ?
Pas grand-chose et surtout pas grand-chose qui rompe réellement avec l'axe Trump-Poutine. Le chancelier Merz envisage que l'Ukraine pourrait céder des territoires !
Le monde a besoin, en Europe, de gouvernements démocratiques, donc de gauche, s'engageant à fond dans la voie qu'a quelque peu dessinée Sanchez à Barcelone. Dans cette voie, la France est décisive. Mais attention : si Meloni est entrée dans l'ère des difficultés en Italie avec l'échec de son référendum, et si Orban a perdu en Hongrie, l'extrême droite se situant dans l'axe Trump/Poutine vise le Royaume-Uni, l'Allemagne et la France.
La France est pour elle le maillon décisif, où elle hériterait du potentiel autoritaire de la V° République et du contrôle de l'armée et des armes nucléaires. Sortir du macronisme en battant le RN et l'union des droites en France, c'est battre l'axe Trump/Poutine. Combat national et combat international sont inséparables. Le monde a besoin de notre combat, amis et camarades !
Vincent Présumey, le 05/05/26.
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Afrique du Sud : La haine des étrangers progresse
Les émeutes xénophobes s'intensifient. Elles sont nourries par la crise économique et sociale, mais aussi par les agissements des politiciens.
L'Afrique du Sud a connu de nombreuses explosions de violence contre les étrangers, dont certains vivent depuis des décennies dans le pays. Ces incidents xénophobes deviennent de plus en plus fréquents, et n'importe quel sujet, même le plus banal, peut mettre le feu aux poudres.
Une xénophobie récurrente…
C'est une tradition chez les Igbo, un peuple du sud-est du Nigeria : chaque communauté vivant à l'extérieur du pays choisit son roi. Ainsi, les Igbo de KuGompo (anciennement East London), dans la province du Cap-Oriental, en Afrique du Sud, n'ont pas dérogé à la règle en intronisant Solomon Ogbonna Eziko comme roi des Igbo d'East London. Sauf que cette cérémonie a déclenché des émeutes xénophobes.
Le chef traditionnel Xhanti Sigcawua a considéré que cette coutume constituait une insulte aux valeurs traditionnelles xhosas et portait atteinte à la souveraineté de l'Afrique du Sud. Il a appelé à la mobilisation. Rapidement, l'affaire a pris une tournure nationale et une manifestation devant le Haut-Commissariat du Nigeria à Pretoria a dégénéré en pogrom contre les Nigérians, dont 26 ont dû être hospitalisés.
Un cas parmi d'autre, car des organisations extrémistes comme « Operation Dudula » mobilisent leurs adhérents, souvent issus des populations pauvres, pour harceler les petits commerçants étrangers et parfois piller leurs boutiques dans les quartiers populaires. « March and March », un autre groupe xénophobe, n'a pas hésité à organiser des descentes dans les hôpitaux pour empêcher les étrangers d'accéder aux soins, bénéficiant de la passivité des forces de l'ordre.
… organisée par les élites dirigeantes
Cette xénophobie envahit peu à peu l'espace politique. Des organisations comme ActionSA, regroupant des transfuges de l'ANC et du parti libéral Democratic Alliance, ou encore uMkhonto weSizwe Party (MK), dirigé par l'ex-président Jacob Zuma, n'hésitent pas à stigmatiser les ressortissants des autres pays africains.
De nombreux dirigeants de l'ANC ne sont pas en reste. Ainsi, l'ancienne ministre des Affaires étrangères Naledi Pandor déclarait : « De nombreuses personnes originaires du Nigeria se livrent au trafic de drogue dans notre pays et nuisent à notre jeunesse en leur facilitant l'accès aux drogues. »
Le maire ANC de Johannesburg, Dada Morero, cible les vendeurs ambulants, dont la grande majorité est étrangère. Il s'en est aussi pris à l'Institut des droits socio-économiques (SERI), qui fournit des avocats bénévoles pour défendre les immigrés, tandis que l'Operation Dudula organisait des manifestations contre le siège de cette association.
La pauvreté, les coupures incessantes d'électricité et le délabrement des services publics exaspèrent une population à qui les élites politiques et financières, responsables de l'état du pays, proposent comme boucs émissaires les immigrés. Cela fonctionne d'autant plus que la gauche, fragmentée et faible, ne parvient pas à proposer une alternative de rupture audible.
Paul Martial
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Les efforts les plus efficaces pour réduire la violence au Soudan aujourd’hui ne sont pas menés par des diplomates
Quatre ans après le début d'une guerre dévastatrice, le Soudan demeure une priorité diplomatique. Les initiatives de médiation se sont multipliées, mais une véritable avancée politique reste hors de portée et la frustration grandit.
Tiré d'Afrique en lutte.
Ce sombre tableau présuppose que la paix ne viendra qu'après la négociation d'un cessez-le-feu national entre les principaux acteurs armés. Or, cette hypothèse occulte la réalité du terrain. Au Soudan aujourd'hui, on observe certes une baisse tangible de la violence, mais elle est le fruit d'initiatives locales et non de négociations formelles.
Durant les premiers mois de la guerre, alors que les efforts internationaux se concentraient sur la négociation d'une trêve humanitaire, les communautés locales négociaient discrètement leurs propres accords. Chefs tribaux, personnalités religieuses, réseaux de jeunes et membres de la communauté se sont mobilisés pour la médiation, souvent au péril de leur vie. Ils ont facilité des cessez-le-feu locaux, des pactes de non-agression, l'accès humanitaire et des voies d'évacuation pour les civils.
- Ces efforts ont rarement fait la une des journaux. Pourtant, ils ont sauvé des vies. Et ils se poursuivent aujourd'hui.
Ils interviennent dans un contexte profondément fracturé. Des années de guerre ont exacerbé les divisions, érodé la confiance et alimenté les ressentiments. Un accord national peut certes mettre fin aux combats de grande ampleur, mais il ne saurait, à lui seul, panser les plaies de la société. Même si un accord de paix était signé demain, le Soudan serait encore loin d'une paix véritable. C'est pourquoi la consolidation de la paix au niveau local devient indispensable.
Sauver des vies au Darfour
Dans des localités comme Zalingei, dans l'État du Darfour central, nous avons constaté ce qui est possible. Lorsque la guerre a éclaté ici en 2023, des jeunes formés à la consolidation de la paix se sont mobilisés et ont collaboré avec les anciens et d'autres personnalités respectées de la communauté pour apporter une réponse. Ils ont relogé les civils des quartiers situés en première ligne, protégé les hôpitaux et diffusé des informations pratiques sur la sécurité auprès des populations sous le feu ennemi. Ils ont également agi par l'intermédiaire de personnes respectées au niveau local pour dialoguer avec les groupes armés, contribuant ainsi à un cessez-le-feu local qui a tenu plusieurs semaines, sauvant de nombreuses vies au milieu de violents combats de rue et permettant l'acheminement de l'aide humanitaire et des services essentiels.
Au Darfour, des dynamiques similaires se mettent en place avec des comités de paix locaux et des structures de médiation, où des acteurs communautaires tels que les chefs tribaux et les groupes de jeunes sont à l'origine du changement. Dans un contexte de tensions communautaires exacerbées, ces comités œuvrent sans relâche pour apaiser les conflits, négocier un accès partagé aux ressources et maintenir un minimum de coexistence entre les communautés, souvent sans reconnaissance internationale et au prix de risques personnels considérables.
Bien que séparés par les lignes de front, les affiliations politiques ou les zones de contrôle, ils échangent des informations et interagissent entre eux dans un contexte où la plupart des autres formes de connexion se sont rompues.
Moins visible, mais tout aussi importante, est la résilience de l'infrastructure de consolidation de la paix que représentent ces acteurs. Bien que séparés par des lignes de front, des affiliations politiques ou des zones de contrôle, ils échangent des informations et dialoguent dans un contexte où la plupart des autres formes de connexion se sont rompues. Cette identité partagée d'artisans de la paix sert de pont pour maintenir des relations essentielles à la consolidation de tout futur processus de paix.
Voilà à quoi ressemble le progrès dans la guerre au Soudan : non pas des percées spectaculaires dans des capitales lointaines, mais des avancées progressives dans de petits villages : une route qui reste praticable, une clinique aux portes ouvertes, une conversation qui ne dégénère pas en violence.
Des ressources supplémentaires sont nécessaires
Malheureusement, ces efforts incroyables restent sous-estimés et sous-financés.
Cela n'a aucun sens. Investir dans la consolidation de la paix ancrée dans le contexte local est relativement peu coûteux et a fait ses preuves. Cette approche s'appuie sur les capacités existantes plutôt que de réinventer la roue. Elle renforce la médiation de haut niveau car les initiatives locales permettent de reconnecter les processus politiques aux réalités qu'ils visent à résoudre. Elle garantit également que les accords politiques ne soient pas élaborés en vase clos, mais qu'ils soient enracinés dans la réalité du terrain.
Pour que les efforts internationaux restent pertinents face aux crises actuelles, ils doivent reconnaître le rôle essentiel du peuple soudanais dans la construction de sa propre paix.
Après plus de trois ans de guerre au Soudan, il est temps de repenser notre approche de la paix en élargissant notre perspective diplomatique. La paix ne viendra pas uniquement d'une diplomatie imposée d'en haut. Elle doit aussi se construire à la base, par ceux qui, même en temps de guerre, continuent de privilégier le dialogue à la division.
Pour que les efforts internationaux restent pertinents face aux crises actuelles, ils doivent reconnaître le rôle essentiel du peuple soudanais dans la construction de sa propre paix.
Au Soudan comme ailleurs, les fondements de la paix existent. Ils ne surgissent pas de l'extérieur, mais peuvent être consolidés par les efforts internationaux. Il est temps d'adapter notre soutien à cette réalité.
Haoliang Xu, Secrétaire général adjoint des Nations Unies et administrateur associé du Programme des Nations Unies pour le développement
Source : https://www.thenewhumanitarian.org
Traduction automatique de l'anglais

En Tunisie, la suspension de la LTDH accélère la dérive autoritaire
Le 24 avril dernier, l'État de droit a encore subi une attaque à Tunis, avec la suspension soudaine, pour un mois, de la Ligue Tunisienne des Droits de l'Homme (LTDH). Cette décision des autorités tunisiennes s'inscrit dans la continuité de la gouvernance liberticide de Kaïs Saïed qui persiste et se durcit même ces dernières années.
Tiré du Journal des alternatives.
Démantèlement du pluralisme politique
Depuis 2021 et le « coup de force constitutionnel » du président tunisien, c'est l'arbitraire qui gouverne le pays. Les principales décisions des autorités sont manifestement destinées à la destruction de toute opposition ou contestation politique, en témoignent les attaques frontales contre l'Union Générale Tunisienne du Travail qui avaient ébranlé Tunis en août 2025. Un régime hyper-liberticide se met en place : démantèlement du pluralisme politique avec emprisonnement des opposants, censure médiatique, hyper-présidentialisation, attaques envers le syndicalisme et les droits des travailleuses et travailleurs… Kaïs Saïed continue sans relâche ses politiques autocratiques où toute instance démocratique est asphyxiée et tout contre-pouvoir étranglé.
Suspension arbitraire de la LTDH
Dans la lignée de ces dernières politiques antidémocratiques, les autorités tunisiennes ont donc annoncé le 24 avril dernier la suspension pour un mois de toute activité de la LTDH. Cette association, fondée en 1976, est la doyenne de la Ligue des droits de l'Homme en Afrique et dans le monde arabe, symbolisant le pluralisme politique et la résistance de la société civile contre les dérives autoritaires. Elle a pour objectif la défense et le respect des droits de l'homme en Tunisie et a joué un rôle central dans la transition démocratique du pays pour lequel elle a reçu le prix Nobel de la paix en 2015.
Le gouvernement justifie cette décision par d'hypothétiques irrégularités administratives relatives à des financements étrangers et soutient donc agir au nom de la protection de la souveraineté nationale, un argument déjà avancé à maintes reprises pour justifier l'interruption des activités d'organisations ou de syndicats. Ces justifications peinent à convaincre la communauté internationale, témoin de l'évolution inquiétante de la démocratie tunisienne ces dernières années. Il paraît évident que Kaïs Saied a pour seule ambition de renforcer sa main de fer sur le pouvoir et qu'il tente de le faire sous couvert de protection de la souveraineté nationale.
Attaque contre la société civile
La société civile est la première victime de cette décision qui entrave les libertés fondamentales. La justice tunisienne aussi en fait les frais. S'il est devenu évident que les autorités ne se soucient pas du respect des lois et que le pouvoir judiciaire n'est maintenant plus indépendant, cette suspension reste fondamentalement illégale sur le plan juridique. Le Décret-loi 88 par exemple, relatif aux associations s'en trouve, complètement transgressé, puisqu'il stipule que « Le présent décret-loi garantit la liberté de constituer des associations, d'y adhérer, d'y exercer des activités et le renforcement du rôle des organisations de la société civile ainsi que leur développement et le respect de leur indépendance. » Au niveau international, cette suspension enfreint aussi de nombreux engagements de la Tunisie en matière de libertés fondamentales, comme l'article 21 du Pacte international relatif aux droits civils et politiques aux Nations Unies, ratifié par la Tunisie et adopté en 1966.
D'ailleurs, les membres de la LTDH ont immédiatement réagi dans un communiqué en condamnant fermement la décision des autorités de geler les activités de l'association. Ils rappellent la violation flagrante de la constitution que constitue une telle décision qui, de surcroît, s'inscrit dans un climat de répression politique et d'étranglement de toute activité syndicale ou d'organisation engagée.
Appel au soutien de la LTDH
Dans son communiqué, la LTDH appelle aussi toutes les associations et les composantes démocratiques et progressistes de la société civile à s'unir au nom de la défense de l'association, de la liberté et des droits humains.
Au niveau international, le Président de la Fédération Internationale pour les Droits Humains (FIDH) Alexis Deswaef dénonce l'attaque contre la société civile tunisienne et exprime son soutien indéfectible à la LTDH. Il rappelle que la lutte pour les libertés est une responsabilité collective et exprime ainsi sa gratitude et sa reconnaissance envers celles et ceux qui choisissent de donner leur voix pour la justice et la défense de la dignité et des droits. Pour que ceux-ci ne faillissent pas, pour qu'aucun compromis ne soit nécessaire, chaque acte de solidarité compte : il est donc de notre devoir de dénoncer cette offensive contre les libertés fondamentales qui s'inscrit dans une nouvelle dérive autoritaire.

Une victoire pour le #Metoo syndical
Une décision de justice sous forme de leçon : Régis Vieceli, ex-secrétaire général d'un syndicat CGT, a été condamné par le Tribunal correctionnel pour procédure abusive.
C'est une victoire importante contre les procédures-baillons. Cette victoire juridique doit nous aider dans nos luttes pour stopper le backslash que nous constatons aussi dans nos organisations syndicales.
Début octobre 2025, nous appelions les forces syndicales à venir soutenir le 16 octobre notre camarade Christine, poursuivie pour diffamation, aux côtés de Philippe Martinez et d'un autre syndicaliste, devant le Tribunal correctionnel de Paris, par Régis Vieceli, ex-secrétaire général du syndicat du nettoiement et des déchets CGT de la Ville de Paris.
On apprenait quelques jours avant l'audience que Regis Vieceli se désistait de son action, ce qui ne nous a pas empêchées de nous rassembler devant le Tribunal avec nombre de camarades.
Pour rappel, en 2020, lors du Congrès de l'UD CGT 75, notre camarade Christine a lu les trois années de bilan du collectif Femmes/Mixité, trois années de lutte pour dénoncer notamment des violences sexistes et sexuelles à la CGT Ville de Paris.
En juillet 2020, Régis Vieceli engageait une plainte en diffamation contre Christine et contre Philippe Martinez, représentant de la cellule de veille confédérale qui avait enquêté sur ces faits de violences sexistes et sexuelles.
Tel est pris qui croyait prendre !
Le 16 octobre, une audience s'est tout de même tenue. Il fallait que l'avocat de Régis Vieceli (qui lui n'était pas présent évidemment) plaide sur sa demande de désistement. Il a osé prétendre que son désistement « n'était que le résultat des actions des prévenus, qui avaient cherché à le déstabiliser, ainsi que de la médiatisation de l'affaire », l'avocat nous présentant comme « la cage aux fauves » !
Les accusé·es, au travers de leurs avocates, en ont profité pour demander sa condamnation pour procédure abusive. C'était assez jubilatoire, d'autant que la procureure présente à l'audience a soutenu les demandes aux motifs que cette procédure pouvait laisser penser que l'objectif recherché était avant tout la silenciation des militant.es durant des années !
Le Tribunal correctionnel a condamné Régis Vieceli :
« Le Tribunal n'a été informé du désistement à venir que par courrier du 9 octobre 2025. Cette information a donc été transmise moins de 10 jours avant l'audience, contraignant les prévenus à faire délivrer les citations aux témoins qu'ils envisageaient – étant relevé que, pour sa part, la partie civile s'est abstenue de faire citer les témoins qu'elle avait annoncés »
À l'audience, la partie civile justifie son désistement par l'ampleur prise par l'affaire, sa médiatisation et des appels à manifester. (…) Toutefois, la médiatisation éventuelle de l'affaire, que la partie civile pouvait anticiper au regard des poursuites qu'elle a engagées, n'est toutefois pas de nature à justifier un désistement aussi tardif, cinq années après l'initiation des poursuites et après 12 évocations de l'affaire à l'audience.
Il convient également de relever que les prévenus ont indiqué qu'ils étaient en état de plaider au jour de l'audience, après avoir notifié une offre de preuve et des conclusions, alors que la partie civile n'avait quant à elle, jamais conclu.
« Dans ce contexte, le désistement de dernière minute de la partie civile, après cinq années de procédure, traduit une légèreté blâmable et fautive. Ce désistement est par conséquent abusif ».
Il est donc condamné à verser 1000€ de dommages et intérêts à chacun.e des prévenu.es.
Christine et Arnaud, le 3ème camarade poursuivi, ont par ailleurs demandé et obtenu sa condamnation à rembourser les frais de justice qu'ils ont engagé pour se défendre. Elle et il ont obtenu chacun.e la somme de 1042,30€ sur ce fondement.
C'est donc en tout un peu plus de 5.000€ que Régis V. doit aux camarades injustement poursuivis en diffamation.
Une décision de justice sous forme de leçon que devrait intégrer des syndicalistes violents qui veulent bâillonner les militantes de leur organisation !
A noter cependant que cette somme pour Christine reste symbolique au regard des préjudices colossaux (santé, temps de la procédure, préjudices moraux de départ du syndicat…) des victimes directes et de leurs soutiens. Certes, la compensation financière est un premier pas et une forme de reconnaissance mais elle n'est pas suffisante pour réparer tant d'années de luttes.
Sans compter qu'à ce jour, malgré les multiples relances, la CGT ne rembourse toujours pas les frais de l'avocate de Christine. Un vrai scandale ! Encore une lutte à gagner : que les syndicats payent automatiquement tous les frais pour les victimes dans leur parcours de reconnaissance des faits.
Une décision importante pour toutes les victimes de procédures-baillons
Ce type de procédure est appelé à juste titre « procédure bâillon » car son but est de faire taire, de dissuader les femmes de dénoncer les violences, de les épuiser sur le long terme avec des procédures qui n'en finissent plus, de les intimider et de les appauvrir. La plainte pour diffamation ou sa menace est devenue une part intégrante du continuum des violences masculines et des armes utilisées par ceux qui nous violentent. Lutter avec la menace permanente de poursuites et de condamnations pour avoir dénoncé des violences est au quotidien une atteinte à nos libertés syndicales et militantes.
À travers Christine, nous étions toutes visées. Mais notre camarade a gagné et avec elle, nous avons toutes gagné !
Une mobilisation féministe et syndicale déterminée
Ce procès a été l'occasion d'une mobilisation collective. Si notre camarade était restée seule, en effet, la tournure de ce procès aurait pu être tout autre. Plus d'une centaine de militant·es de Resyfem, du syndicat Supap Fsu et son collectif féministe (dont plusieurs camarades de feu collectif Femmes mixité de la CGT), le syndicat UCP dont fait partie maintenant Christine, l'UD CGT 75, UNEF, l'AVFT, étaient présent·es pour soutenir Christine à ce procès, avec des chansons et des pancartes pêchues : « Agresseurs, hors de nos syndicats » ; « la grève générale ne sera pas sans les femmes » !
De leur côté, les syndicats nationaux, avaient mobilisés les secrétaires générales des organisations FSU et Solidaires, et le collectif femmes mixité national de la CGT pour soutenir le droit des victimes à parler et le droit des cellules de veille d'enquêter.
Camarades, nous savons que nous sommes nombreuses à lutter dans la vie, au travail et dans nos organisations contre les Violences Sexistes et Sexuelles au Travail. Ce rassemblement et cette victoire juridique doivent nous aider dans nos luttes pour stopper le backslash que nous constatons aussi dans nos organisations syndicales. Alors, continuons partout #Metoo syndical !
Resyfem
https://blogs.mediapart.fr/resyfem/blog/050526/une-victoire-pour-le-metoo-syndical
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Au Bélarus comme ailleurs, défendre les droits des travailleurs et les libertés syndicales partout dans le monde
Interview avec Aliaksandr Yarashuk, président du Congrès bélarussien des syndicats démocratiques (BKDP).
Tiré de Entre les lignes et les mots
https://entreleslignesentrelesmots.wordpress.com/2026/05/05/au-belarus-comme-ailleurs-defendre-les-droits-des-travailleurs-et-les-libertes-syndicales-partout-dans-le-monde/
Vous avez été emprisonné dans des conditions éprouvantes avec très peu de contacts avec l'extérieur. Quelles ont été vos impressions une fois la liberté retrouvée ?
Vous savez, l'histoire s'accélère. On le ressent très fort quand on passe trois ans et demi en prison. Malheureusement, le monde a changé pour le pire, il ne peut y avoir d'autre appréciation. Et par endroit la dégradation est vertigineuse.
Le droit international est ouvertement remis en question, les droits et libertés des citoyens sont ostensiblement piétinés. Sous nos yeux, les gens sont privés de leurs droits fondamentaux.
Il existe désormais une menace directe pour la liberté et la démocratie, même dans les pays qui semblaient en être des bastions inébranlables. Notre certitude était que ces pays pouvaient générer de façon durable les principes de la démocratie afin que l'accès aux droits et libertés s'améliorent dans différents pays, sur différents continents. Aujourd'hui, tout cela est fortement remis en question. C'est le défi auquel nous faisons face.
Comment regardez-vous rétrospectivement la contestation populaire des élections truquées de 2020 ?
En 2020 le peuple biélorusse a fait sa révolution de la Dignité. Pour la première fois depuis des décennies, les gens ont senti qu'ils pouvaient assumer la responsabilité de leur propre destin collectif, de vivre dans la liberté et la démocratie. Cela s'est accompagné d'une renaissance sans précédent de la conscience nationale … Les cinq années de réaction qui ont suivies ont abouti à un effondrement, surtout en ce qui concerne les droits des travailleurs.
Justement, où en est la situation avec les droits des travailleurs au Bélarus aujourd'hui ?
Dressons le portrait d'un ouvrier bélarussien qui a participé à des manifestations en 2020. Vous savez, les travailleurs sortaient en masse des grands sites industriels pour rejoindre les manifestations, participaient à des grèves spontanées … Aujourd'hui ces personnes sont méconnaissables, forcées de rester silencieuses et dociles sous surveillance politique totale. Dans chaque entreprise, il y a un soi-disant idéologue, c'est-à-dire une personne chargée du contrôle politique des travailleurs. Sa tâche est de détecter la dissidence et de l'éradiquer sans pitié.
Presque tous les travailleurs du pays ont vu leur contrat transformé en CDD d'une durée d'un an. Il est donc facile de se débarrasser de quelqu'un. Par ailleurs, résister individuellement ou soutenir une revendication collective, y compris via les réseaux sociaux, conduit rapidement à des poursuites pénales et à la condamnation. Le pays compte plus de 1000 prisonniers politiques. Le fait d'avoir manifesté en 2020, alors même que tout le pays y prenait part, devient un chef d'accusation des années après. Dans de telles conditions, il est compréhensible que les travailleurs se replient sur eux-mêmes. Oser désobéir aux diktats des autorités devient impossible. Notez aussi qu'une personne sous CDD qui trouve un meilleur emploi ne peut démissionner qu'avec l'accord de son employeur. Pour être admis sur le nouveau lieu de travail, il faut présenter des lettres de recommandations de deux emplois précédents. Aucun employeur n'écrira une lettre favorable si le travailleur cherche à s'en aller contre sa volonté…
Au cours des dix dernières années, la question du travail forcé au Bélarus a été inscrite à plusieurs reprises à l'ordre du jour de la Conférence internationale du travail à Genève. Elle le sera de nouveau cette année. Il existe, par exemple, des dispensaires médicaux de travail, où tout citoyen peut être envoyé à tout moment pour un « traitement d'alcoolisme ». Les représentants du gouvernement bélarussien prétendent mettre en place cette mesure avec un objectif de prévention médicale de l'alcoolisme. Seulement tout ce système relève non pas du ministère de la Santé, mais du ministère de l'Intérieur. C'est en fait une main-d'œuvre gratuite !
L'OIT revient sur le cas du Bélarus très régulièrement, pouvez-vous nous décrire les atteintes aux libertés syndicales dans votre pays ?
Les régimes non démocratiques, autoritaires, totalitaires piétinent les droits des travailleurs. Mais ils craignent plus que tout les travailleurs organisés. Ce qui est arrivé au mouvement syndical indépendant au Bélarus en est un exemple clair. Nous étions en mode survie depuis de nombreuses années.
Depuis l'été 2020, la répression s'est amplifiée. Elle a touché 73 militant.es et dirigeant.es syndicaux. Aujourd'hui 20 de nos camarades sont toujours en prison et nous nous battons pour leur libération. Toutes et tous sont reconnu.es comme prisonnier.es politiques. Ils et elles n'ont fait que défendre les droits des travailleurs en étant membres actifs des syndicats indépendants. Et en même temps la Cour suprême a liquidé nos organisations, a mis fin au mouvement syndical indépendant organisé dans le pays.
Ma condamnation est un exemple très illustratif. Je souhaite d'ailleurs remercier la CGT pour son soutien indéfectible face à cette épreuve. J'ai été jugé pour avoir pris part aux manifestations de masse en 2020 et pour avoir appelé à la grève. J'ai été condamné sur le fondement de ces deux infractions à 4 ans d'emprisonnement ferme. Vous comprenez ? Tout est dit. Au Belarus, un dirigeant syndical sera immédiatement emprisonné s'il exerce son droit inaliénable d'appeler à la grève. Avec un tel arsenal répressif et limitatif des droits et libertés fondamentaux, il est permis d'imaginer combien de syndicalistes CGT seraient envoyés en prison s'ils vivaient au Bélarus !
Les travailleurs sont devenus inaudibles en l'absence de syndicats indépendants. Ils ne peuvent pas exprimer leurs problèmes, ils n'ont aucun outil, il n'y a pas d'organisation qui pourrait prendre leur défense, porter leur voix.
En juin 2023, la Conférence internationale du Travail CIT) a pris des mesures exceptionnelles en activant l'article 33 de la Constitution de l'OIT pour mettre un terme aux violations de la liberté d'association au Belarus. Ces violations concernent deux conventions fondamentales de l'OIT : la Convention n°87 sur la liberté syndicale et la protection du droit syndical et la Convention n°98 sur le droit d'organisation et de négociation collective. Il est extrêmement important de dire ceci : en 107 ans d'histoire de l'OIT le Bélarus est le deuxième pays auquel s'applique cette mesure.
De leur côté, les États-Unis et l'Union européenne ont sanctionné le Bélarus pour la répression de 2020 et pour son rôle dans l'agression contre l'Ukraine. Il serait pertinent d'articuler ces sanctions avec celles prises par l'OIT, qui retrouverait ainsi un véritable levier coercitif face à un régime qui viole les droits des travailleurs. Cela renforcerait en même temps la position de l'Union européenne, alors que les États-Unis ont radicalement changé d'attitude.
Comment la voix des syndicalistes bélarussiens est-elle entendue depuis l'exil aujourd'hui ?
Ce fut une énorme joie d'apprendre à la sortie de la prison que l'organisation continuait à vivre. Les camarades qui ont fui le Bélarus, certain.es après avoir fait de la prison, ont fondé l'association Salidarnast à Brême, en Allemagne. Nous essayons, autant que possible depuis l'extérieur, de poursuivre la lutte pour les droits et intérêts des travailleurs et de celles et ceux qui faisaient partie de nos syndicats indépendants. En fait, nous avons cette responsabilité, car il n'existe plus d'organisations syndicales indépendantes au pays qui pourraient accomplir cette mission.
Votre position dénonçant immédiatement l'agression russe contre l'Ukraine a-t-elle pesé dans votre condamnation ?
Je sais avec certitude, on me l'a clairement laissé entendre, que la décision de m'arrêter a été motivée par le fait que je me suis dressé ouvertement contre la guerre, contre l'agression de la Russie et du Bélarus en Ukraine. Le Bélarus est co-agresseur dans cette guerre.
Cette guerre nous montre à quel point de tels régimes politiques sont dangereux. Parce qu'ayant accumulé le potentiel d'agression, ayant réprimé leur propre peuple, les travailleurs, ils passent inévitablement de la violence à l'intérieur du pays à l'agression vis-à-vis de l'extérieur.
Le désir des dirigeants actuels de la Russie de restaurer l'empire les a conduits à commettre l'irréparable. La guerre est aussi le moyen de détourner les travailleurs des problèmes internes du pays, des bas salaires, des conditions de travail indignes, de la violation des droits. Et il n'y a pas d'autres explications que celles-ci quant aux raisons de cette guerre déclenchée par la Russie.
Si la Russie l'emporte, nous pouvons affirmer avec certitude qu'elle ne tardera pas à poursuivre son expansion militaire vers d'autres pays voisins. Et son allié le plus proche, le Bélarus, dispose maintenant d'armes nucléaires. Nous sommes immensément préoccupés par cela.
Hier encore la prolifération des armes nucléaires semblait impensable, impossible. Des événements historiques de première importance se sont déroulés dans les années 1990 quand ces armes ont été retirées du territoire de l'Ukraine et du Bélarus. Aujourd'hui, l'Ukraine résiste à l'agression militaire de la Russie et du Bélarus et les armes nucléaires ont fait leur retour au Bélarus. A ma sortie de prison, j'ai été tout simplement stupéfait de constater à quel point les menaces émanant de notre région se sont accrues.
Quels défis se posent aujourd'hui à l'Organisation internationale du Travail ?
Les grandes entreprises multinationales et le grand capital mènent une attaque contre les droits des travailleurs, contre le droit de grève. Nous savons combien il est devenu difficile de défendre ce droit inaliénable dans l'enceinte même de l'OIT.
J'ai été réélu pour la 4ème fois membre du Conseil d'Administration de l'OIT alors que j'étais en prison. C'est un honneur pour moi. Mais je sais que la mobilisation extrême est maintenant nécessaire pour affronter ces défis. Nous ne pouvons pas nous défiler.
Les régimes antidémocratiques et autoritaires ont dans leur ligne de mire les libertés syndicales, le travail décent, l'interdiction du travail forcé. Il va falloir défendre tout cela dans une lutte acharnée. Je pense qu'aujourd'hui, il est plus important que jamais que les travailleurs de tous les pays manifestent leur solidarité dans la lutte pour leurs droits.
Et quel avenir pour le Bélarus ?
Le Bélarus sera sans aucun doute un pays libre et démocratique. Mais il faut imaginer l'ampleur des transformations à réaliser, puisque le pays traverse une crise systémique.
Personnellement, je n'ai aucun doute sur le fait que les manifestations de 2020 représentent un événement clé. La colonne vertébrale de ce système inhumain a été brisée, mais le régime a été sauvé par l'agression militaire russe contre l'Ukraine. Je reste toutefois persuadé que nous assistons en réalité à son agonie.
Je crois que cette guerre ne se terminera pas bien pour le régime russe non plus. Des changements importants auront lieu dans mon pays ainsi qu'en Russie : il faut s'y tenir prêts.
Il y a une expression chez moi : « les morts s'agrippent aux vivants ». Ces deux régimes ont fait leur temps, ils sont morts, mais ils s'accrochent à la vie de toutes leurs forces. Ils veulent anéantir tout potentiel d'avenir, mais je crois fermement que leur temps est compté.
Propos recueillis par l'Espace Inter de la CGT
Brême, avril 2026
https://www.cgt.fr/actualites/international/libertes-syndicales/au-belarus-comme-ailleurs-defendre-les-droits-des-travailleurs-et-les-libertes-syndicales-partout
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Trump durcit les sanctions contre Cuba et menace de l’envahir
Quelques heures après avoir approuvé les sanctions les plus dures depuis le début de l'embargo, Trump a proposé qu'un porte-avions américain prenne le contrôle de Cuba lors de son retour d'Iran.
Tiré du Journal d'Alter
4 mai 2026
Jan Torras Griso, correspondant à Paris
Manifestation le 21 février 2026 à Montréal contre le blocus des États-Unis contre Cuba @ crédit André Querry
Lors d'un événement privé à West Palm Beach le 2 mai, Trump a affirmé qu'il pourrait prendre le contrôle de Cuba « presque immédiatement » après avoir « terminé le travail en Iran ». Le président a décrit une opération dans laquelle le porte-avions USS Abraham Lincoln attendrait à une centaine de mètres de la côte cubaine jusqu'à ce que le gouvernement se rende. Ses collaborateurs ont minimisé les propos, les qualifiant de « plaisanterie », mais le commentaire est intervenu juste après que la Maison-Blanche a signé un nouveau train de sanctions contre le gouvernement cubain, annoncé la veille.
Les sanctions, révélées par Reuters, sont les plus larges visant des entreprises non américaines depuis le début de l'embargo, il y a plusieurs décennies. Désormais, toute personne ou entité étrangère opérant dans les secteurs de l'énergie, de la défense, des métaux, des mines, des services financiers ou de la sécurité de l'économie cubaine peut être sanctionnée. L'ordre exécutif autorise également des sanctions secondaires contre les responsables qui effectuent des transactions avec les entités déjà sanctionnées et permet de restreindre l'entrée aux États-Unis de ces personnes et des membres de leur famille.
L'accusation de Washington : des liens avec l'Iran et le Hezbollah
Deux hauts responsables de la Maison-Blanche cités par Reuters ont ajouté une justification qui va au-delà de la pression politique. L'ordre accuse le gouvernement cubain de s'aligner sur l'Iran et des groupes comme le Hezbollah, et de fournir « un environnement permissif pour des opérations hostiles de renseignement, militaires et terroristes à moins de 160 kilomètres du territoire américain ».
Cette mesure s'ajoute à la stratégie d'asphyxie énergétique que Trump a lancée fin janvier. Après le départ forcé de Nicolás Maduro au Venezuela le 3 janvier, Washington a coupé les livraisons de pétrole brut vénézuélien à Cuba. Il a ensuite menacé d'imposer des droits de douane punitifs à tout pays qui fournirait du pétrole à l'île, ce qui a conduit le Mexique, son autre grand fournisseur, à suspendre ses livraisons. Le déficit de carburant a provoqué des coupures d'électricité à l'échelle nationale et contraint plusieurs compagnies aériennes étrangères à suspendre leurs vols vers l'île. Les sanctions ont déjà durement touché l'industrie du tabac, l'une des principales exportations du pays, et le tourisme, qui s'est effondré depuis des mois. Aujourd'hui, 60 % de la population cubaine dépend des envois d'argent de la diaspora.
Le président cubain Díaz-Canel dénonce un « blocus génocidaire »
Des milliers de personnes ont été mobilisées devant l'ambassade des États-Unis à La Havane lors d'un rassemblement pour le 1er mai. Díaz-Canel et l'ancien président Raúl Castro, 94 ans, ont mené la manifestation sous le mot d'ordre de la défense de la souveraineté.
Lors d'un discours devant la Rencontre internationale de solidarité avec Cuba, le dirigeant cubain a interprété les sanctions comme une réponse à la mobilisation : « Il semble que le 1er mai les ait dérangés. Comme on dit ici, il semble que l'énorme démonstration de fermeté du peuple cubain les ait piqués au vif ». Contrastant avec le ton de son discours, il a également reconnu la gravité de la crise énergétique : « Nous sommes restés quatre mois sans recevoir de carburant jusqu'à ce qu'un navire avec du carburant russe nous serve à changer, au cours des 15 derniers jours, la situation énergétique que connaissait le pays. Mais ce pétrole s'épuise ces jours-ci et nous ne savons pas quand du carburant entrera à nouveau à Cuba ».
Le Sénat rejette la limitation des pouvoirs de guerre de Trump
Le 28 avril, le Sénat américain a rejeté par 51 voix contre 47 une résolution qui aurait exigé une autorisation du Congrès pour toute action militaire contre Cuba. L'initiative a été bloquée par la majorité républicaine. Kaine, l'un des trois sénateurs démocrates à l'avoir proposée, a fait valoir que le blocus énergétique constitue déjà un acte d'hostilité et a averti que la guerre en Iran a été « un désastre » et que le président cherche désormais « une nouvelle guerre inutile ». « Si quelqu'un faisait aux États-Unis ce que nous faisons à Cuba, nous considérerions cela comme un acte de guerre », a-t-il ajouté.
Les menaces d'intervention militaire, les sanctions extraterritoriales et le rejet par le Sénat de la limitation des pouvoirs du président coïncident avec une escalade à laquelle le gouvernement cubain se dit prêt à résister par tous les moyens. « La Patrie, la Révolution et le Socialisme se défendent avec les idées et avec les armes », a déclaré le ministre des Affaires étrangères Bruno Rodríguez.
Malgré l'escalade, les relations diplomatiques formelles ne sont pas totalement rompues. Le 10 avril dernier, des réunions de haut niveau se sont tenues à La Havane entre un responsable de l'administration américaine et un membre de la famille Castro.
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Les élections présidentielles en Colombie : un moment décisif pour l’Amérique latine
À un mois d'un scrutin présidentiel décisif, la Colombie traverse une période de turbulences politiques majeures, caractérisée par des fractures idéologiques béantes entre le camp progressiste et conservateur. Le climat de tension est exacerbé par une recrudescence alarmante de la violence armée. Une série d'attentats à l'explosif dans la région du Cauca, attribuée aux Forces armées révolutionnaires de Colombie (FARC), a récemment coûté la vie à une vingtaine de personnes, réveillant les craintes sur la fragilité du processus de paix et l'incapacité de l'État à sécuriser ses périphéries. Dans ce paysage incertain, le retrait de Gustavo Petro redéfinit l'offre électorale à gauche, laissant place à l'émergence d'Iván Cepeda comme nouvelle figure de proue du camp progressiste.
4 mai 2026 | tiré d'Alter Québec | Iván Cepeda & Abelardo de la Espriella, Credit photo : Own work, photo sur la Place Bolivar, CC BY-SA 4.0 / Olímpica Stereo, CC BY 3.0
Le maintien de la gauche au pouvoir ?
Inauguration de Gustavo Petro comme président de la Colombie en 2022, Credit : Samantha Power USAID, Public domain
Malgré l'absence de Gustavo Petro dans la course présidentielle ou à la direction du Pacte historique, la gauche maintient une assise solide dans les sondages grâce à Iván Cepeda. Le profil de Cepeda est profondément ancré dans l'histoire politique du pays : fils de Manuel Cepeda — dirigeant du Parti communiste et élu de l'Union patriotique assassiné — il a bâti sa carrière sur la défense des droits humains et la lutte contre les structures de domination. Philosophe de formation et sénateur issu du Pôle démocratique alternatif, il incarne aujourd'hui l'espoir d'une continuité des politiques de transformation sociale.
Face à lui se dresse Abelardo de la Espriella, candidat d'extrême droite occupant la deuxième place dans les intentions de vote. Son programme, radicalement opposé à celui de la gauche, prône une dérégulation totale du marché et adopte une posture hostile envers les droits des femmes, notamment concernant l'accès à l'avortement. Cette confrontation dessine deux futurs radicalement différents pour la Colombie.
Alliances régionales et modèles de société
L'issue du scrutin entraînera des conséquences directes sur l'insertion diplomatique du pays :
- L'option Cepeda : Elle signifierait un renforcement des liens avec le Brésil et le Mexique, piliers actuels de la gauche latino-américaine. La Colombie poursuivrait alors sa transition vers un modèle moins dépendant de l'extractivisme, axé sur la réduction des inégalités, la protection des minorités et la préservation de l'environnement.
- L'option conservatrice : L'élection d'Espriella ou de Paloma Valencia ancrerait la Colombie dans le bloc des gouvernements de droite de la région. Ce modèle privilégie le libre marché, tend à nier l'urgence climatique et risque de perpétuer les disparités sociales affectant les classes les plus pauvres et les minorités.
Bien que le duel semble binaire, le paysage politique est marqué par une fragmentation notable due à la présence de nombreuses candidatures indépendantes et de petites coalitions. Si tous et toutes ne sont pas en mesure de gagner, leur capacité à conclure des alliances ou à bloquer certaines candidatures sera déterminante lors du second tour.
Un moment décisif pour l'Amérique latine
Le mandat de Petro a été marqué par une doctrine de lutte contre le narcotrafic privilégiant la vie et la paix sur la seule répression militaire. Un moment symbolique fort fut sa rencontre avec Donald Trump le 3 février dernier, démontrant qu'une coopération pragmatique est possible sans pour autant se soumettre à l'impérialisme américain traditionnel dans la région.
Néanmoins, la Colombie se trouve aujourd'hui dans une position de « dernier bastion ». Avec l'implantation de gouvernements d'extrême droite au Chili, en Argentine, au Salvador et en Équateur, le pays demeure, avec le Mexique de Claudia Sheinbaum et le Brésil de Lula, l'une des rares grandes puissances régionales encore dirigées par la gauche. Ce scrutin est donc perçu comme un test pour la survie du progressisme en Amérique latine.
La violence politique et l'influence du vote
L'insécurité pèse lourdement sur la campagne électorale. Le ministère de la Défense rapporte que les récentes attaques à l'explosif à Cali et Popayán ont fait 21 victimes. Ces actes sont liés aux activités de la FARC-EMC dirigée par Nestor Vera (alias Ivan Mordisco), un commandant qui avait rejeté les accords de paix de 2016 par méfiance envers l'État et crainte de perdre son contrôle territorial. Le contrôle des mines illégales et du trafic de coca constitue le nerf de cette guerre persistante.
Les groupes armés utilisent délibérément la violence pour influencer le scrutin. Dans la région du Cauca, les pressions et les menaces visent à manipuler le vote de l'électorat. Par ces méthodes, les FARC-EMC cherchent à affirmer leur souveraineté territoriale et à se placer en position de force face au gouvernement qui prendra ses fonctions le 31 mai.
Deux visions de la sécurité et de l'économie
Le débat électoral cristallise des approches sécuritaires et économiques diamétralement opposées :
- Le camp progressiste : Iván Cepeda, bien qu'il condamne fermement les attaques, souhaite maintenir la stratégie de « paix totale » de Petro et poursuivre le dialogue avec les insurgés. Sur le plan économique, il défend les réformes de la santé, du travail et de l'éducation entamées par l'administration actuelle pour bâtir un modèle social plus durable.
- Le camp conservateur : Inspirés par les politiques répressives du Salvador ou de l'Équateur, de la Espriella et Paloma Valencia prônent une réponse exclusivement militaire face aux groupes armés. Leur discours économique libertarien qualifie les mesures sociales de « gaspillage ». De la Espriella agite la menace d'une dérive vers un modèle dictatorial de type vénézuélien pour discréditer Cepeda, tout en soutenant ouvertement les interventions américaines et le renversement de Nicolas Maduro, au détriment de la souveraineté régionale.
La justice transitionnelle face aux tensions en Colombie
Pilier des accords de paix de 2016, la justice transitionnelle est issue de décennies de lutte menées par les victimes et les organisations de droits humains. Elle s'appuie sur la Jurisdicción Especial para la Paz (JEP) et la Comisión de la Verdad pour établir la vérité sur les crimes du conflit et favoriser la réconciliation nationale. Son but n'est pas seulement punitif, mais vise à restaurer le lien social dans une nation post-conflit encore très instable.
Dans l'effervescence électorale actuelle, cet édifice institutionnel est menacé. La justice transitionnelle reste un instrument fragile dont la survie dépend directement des rapports de force politiques. Si la JEP continue son travail d'enquête, l'avenir du processus de paix dépendra étroitement de l'idéologie du prochain exécutif. La reprise des hostilités par certains groupes armés fragilise chaque jour un peu plus les acquis de 2016.
Un mois pour décider
Le mois à venir est crucial pour la population colombienne. Ils doivent choisir entre deux trajectoires nationales incompatibles : la poursuite d'un modèle social négocié et réformateur, ou le retour à une politique de fermeté sécuritaire et de libéralisme économique débridé.
Malgré l'avance actuelle d'Iván Cepeda, deux facteurs pourraient faire basculer l'élection :
- La propagande médiatique — Le camp conservateur utilise massivement les médias pour diffuser un discours basé sur la peur ;
- L'impact de la violence : L'escalade des actions armées peut pousser une partie de l'électorat vers des solutions sécuritaires radicales.
Dans ce paysage tourmenté, la justice transitionnelle apparaît comme l'ultime rempart pour maintenir un espace de dialogue et éviter que le pays ne retombe définitivement dans la spirale de la guerre civile totale. Son efficacité future reste toutefois suspendue au choix que fera la population colombienne à la fin du mois.
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Hondurasgate. Un vaste réseau d’ingérence en Amérique centrale au service de l’impérialisme
37 enregistrements clandestins publiés fin avril révèlent l'existence d'un réseau d'ingérence au service des intérêts impérialistes étasuniens en Amérique centrale. Ce dernier aurait servi, par l'entremise de l'Argentine et d'Israël, à favoriser le retour au pouvoir de l'ex-président hondurien et à déstabiliser le Mexique et la Colombie.
6 mai 2026 | tiré du site de Révolution permanente | Crédit illustration : Canal Red
https://www.revolutionpermanente.fr/Hondurasgate-Un-vaste-reseau-d-ingerence-en-Amerique-centrale-au-service-de-l-imperialisme
37 enregistrements, datés de janvier à avril 2026, ont été conjointement rendus publics fin avril 2026 par le Canal Red et le site Hondurasgate créé pour l'occasion. Ils révèlent un plan des Etats-Unis, d'Israël et de l'Argentine pour permettre le retour au pouvoir de l'ex-président du Honduras et narcotrafiquant Juan Orlando Hernández, ainsi que pour mener une grande campagne de déstabilisation des gouvernements de Gustavo Petro en Colombie et de Claudia Sheinbaum au Mexique.
Pour rappel, l'ancien président Hernández avait été condamné à 45 ans de prison en 2024 pour trafic de drogue, mais gracié en 2025 par Donald Trump (qui prétendait en parallèle – avec le plus grand cynisme – que sa politique à l'encontre du Vénézuéla visait à lutter contre le trafic de drogues). Selon les enregistrements audio divulgués, ce soutien aurait été réalisé avec la médiation du gouvernement israélien, en échange de quoi l'ancien président hondurien aurait négocié avec le président Donald Trump l'agrandissement et l'implantation de nouvelles bases militaires américaines au Honduras, la création de zones d'emploi et de développement économique, la rédaction de contrats préférentiels à l'adresse de la General Electrics et la construction d'un immense camp de concentration sur le modèle salvadorien dès son retour au pouvoir.
Alors que d'importants soupçons de fraudes planaient déjà sur l'élection hondurienne de décembre 2025, les leaks récents semblent confirmer ce scénario et révèlent également l'utilisation d'églises évangéliques pour promouvoir un récit d'« amnésie collective » concernant les crimes de l'administration Hernandez, dont le régime était, rappelons-le, l'héritier d'un coup d'Etat militaire contre le président de gauche Manuel Zelaya en 2008.
Dans les enregistrements audio, on apprend également que le président argentin, Javier Milei, aurait collaboré financièrement pour une campagne visant à diffuser de fausses informations contre les présidents de Colombie et du Mexique, à hauteur de 350 000 dollars. Le gouvernement israélien aurait quant à lui fourni des technologies d'espionnage, des renseignements et un soutien diplomatique.
En Colombie, l'opération aurait ainsi servi à déstabiliser le régime et renforcer l'opposition au gouvernement de Gustavo Petro, tandis qu'au Mexique il aurait d'une part servi à déstabiliser la présidente Claudia Sheinbaum, mais aussi à assurer le contrôle étasunien sur les ressources stratégiques du pays. Pour mener ces opérations, Donald Trump n'a pas hésité à s'appuyer sur plusieurs sections de son « internationale réactionnaire », notamment Israël et l'Argentine, à tel point que les enregistrements audios décrivent Buenos Aires comme « épicentre logistique » de la campagne de déstabilisation.
Toutes ces révélations s'inscrivent dans la continuité de l'enlèvement criminel de Nicolas Maduro en janvier au Vénézuéla et de l'étau qui se resserre autour de Cuba. Les Etats-Unis cherchent en effet à reprendre brutalement la main sur l'ensemble des pays d'Amérique centrale et du Sud – leur pré-carré colonial historique – sur fond de rivalités avec la Chine. Si comme dans le cas vénézuélien cette politique néocoloniale a pu prendre un tournant guerrier, celui-ci s'inscrivait dans la continuation d'une politique plus large de pression, d'ingérences et d'intimidations contre l'ensemble des pays de la région.
Nul doute que le Hondurasgate n'est qu'un maillon du réseau beaucoup plus vaste d'ingérences impérialistes généralisées des Etats-Unis en Amérique latine. Même quand elle ne débouche pas sur une guerre ouverte, la politique des Etats-Unis en direction des peuples d'Amérique vise leur asservissement, au service des grandes entreprises étasuniennes et plus globalement de la survie de l'impérialisme étasunien. Pour y faire face, il est fondamental que l'ensemble des travailleurs et populations opprimées d'Amérique latine s'organisent à l'échelle continentale contre le blocus de Cuba et contre l'ensemble des ingérences impérialistes dans la région, en s'appuyant sur leurs propres forces et non pas sur des médiations « de gauche » qui ont pavé la voie, comme au Chili, en Argentine ou justement au Honduras, à l'arrivée au pouvoir de dirigeants d'extrême droite.
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Le PSOL et la lutte antifasciste
L'offensive américaine contre l'Amérique latine ravive les appels à la souveraineté nationale. Elle ouvre également un espace pour discuter du rôle que joue l'impérialisme dans le monde aujourd'hui, et de la montée de l'extrême droite. Elle favorise aussi un débat politique avec l'ensemble de la société, qui reconnaît généralement qu'il y a une avancée impérialiste des États-Unis à travers toute l'Amérique latine et le monde.
10 mai 2026 | tiré d'Inprecor - Numéro 744
Quelle est la situation à la suite du mouvement contre Bolsonaro ?
Les manifestations ont été massives ; Bolsonaro a été condamné et est en prison, mais nous demeurons dans une situation politique très polarisée. Tout comme ailleurs dans le monde, où Trump fait avancer son agenda en s'appuyant sur un mouvement d'extrême droite mondial, ici au Brésil, l'extrême droite reste puissante et polarise le débat. D'un côté, le gouvernement Lula représente un rempart contre cette avancée de l'extrême droite, mais de l'autre, il fait face à de nombreuses difficultés parce qu'il n'a pas mis en œuvre suffisamment de politiques favorables à la classe ouvrière, ce qui génère également du mécontentement. La situation politique est donc très délicate, d'où la nécessité pour nous de faire preuve d'unité face à l'extrême droite.
Comment percevez-vous le rôle de la classe ouvrière dans ce mouvement ?
Malgré un manque de mobilisation notable de la part des syndicats traditionnels, la classe ouvrière continue de répondre à des revendications spécifiques, comme la réduction du temps de travail. C'est un facteur qui a concrètement contribué à dynamiser le mouvement ouvrier. L'objectif est de réduire le temps de travail dans le pays afin de mettre fin à la semaine de six jours avec un seul jour de repos. Mais je dirais également que d'autres secteurs ont été à l'avant-garde des mobilisations récemment, comme le mouvement indigène, qui a incarné une lutte fondamentale contre la privatisation des fleuves de l'Amazonie.
Il s'agit d'une question environnementale qui touche un secteur très influent au Brésil, à savoir l'agrobusiness. Ainsi, lorsque nous menons une lutte concrète comme celle-ci, nous discutons également d'un modèle de société — le modèle appliqué par le secteur agro-industriel, par la bourgeoisie… Je crois donc que cela contribue à élever la conscience en général et à lutter contre l'extrême droite.
Comment la population perçoit-elle la situation internationale et les attaques impérialistes dans la région ? Fait-elle le lien avec la situation intérieure ?
L'offensive américaine contre l'Amérique latine ravive les appels à la souveraineté nationale. Elle ouvre également un espace pour discuter du rôle que joue l'impérialisme dans le monde aujourd'hui, et de la montée de l'extrême droite. Elle favorise aussi un débat politique avec l'ensemble de la société, qui reconnaît généralement qu'il y a une avancée impérialiste des États-Unis à travers toute l'Amérique latine et le monde. Cela nous permet donc d'élargir ce dialogue et de remettre sur le devant de la scène des enjeux qui étaient autrefois très importants, comme la lutte contre la ZLÉA (Zone de libre-échange des Amériques). Ce sont des questions qui, il y a quelques décennies, mobilisaient beaucoup de monde, et pour lesquelles nous avons de nouveau un espace aujourd'hui.
Actuellement, les sondages montrent que 70 % de la population est opposée à la guerre menée par les États-Unis contre l'Iran. La défense de la Palestine contre le génocide israélien bénéficie également d'un soutien significatif, avec l'impact important de la Flottille mondiale Sumud, où des militant·e·s brésilien·ne·s, dont ceux du MES, ont accompagné la dernière mission. La question impérialiste au Brésil est aussi fortement liée à l'enjeu environnemental, à la défense de l'Amazonie contre l'exploitation de nos forêts et autres ressources naturelles, comme la discussion actuelle autour des terres rares. Nous pouvons développer une orientation anti-impérialiste dans ce contexte.
Pouvez-vous nous parler des débats au sein du PSOL et de sa direction ?
Le PSOL a été fondé il y a plus de 20 ans en tant que parti créé pour faire contrepoids au PT, à une époque où ce dernier s'adaptait aux institutions, abandonnait son projet anticapitaliste et s'ajustait pour gouverner. Le PSOL a donc été fondé pour renouer avec un programme de gauche et défendre les revendications de la classe ouvrière. Dans ce contexte, ces dernières années, de nombreux secteurs ont rejoint le PSOL, dont Guilherme Boulos, un dirigeant et militant de longue date du mouvement des sans-abri. Récemment, il a engagé un rapprochement politique significatif avec le PT. Il est devenu ministre-secrétaire général du gouvernement, malgré une résolution du parti stipulant que le PSOL ne participerait pas au gouvernement.
Selon notre analyse, il n'a pas joué un rôle positif par rapport aux luttes et aux mouvements sociaux. Et c'est Boulos et son groupe qui ont poursuivi une politique visant à construire une fédération entre le PSOL et le PT. Cette fédération serait un instrument contraignant les partis fédérés à agir de concert pendant quatre ans lors des élections et au parlement. Ainsi, en pratique, le PSOL, le PT et les autres partis composant la fédération avec le PT fonctionneraient comme un seul parti sous la direction du PT, qui serait le plus grand parti de cette fédération. Cela signifierait donc une perte d'indépendance pour le PSOL et la perte du rôle qu'il joue aujourd'hui, à savoir celui d'adopter une position critique indépendante à la gauche du gouvernement.
Il a soumis cette question à la discussion et au vote au sein du parti, mais sa faction a perdu le vote à une large majorité : 75 % du parti s'est opposé à cette fédération avec le PT.
Après cela, il a lancé une initiative pour quitter le PSOL et emmener d'autres figures importantes avec lui au PT. Il a finalement fait marche arrière, mais son groupe a déclaré qu'il avait toujours l'intention de quitter le parti et de rejoindre le PT après les élections. Je crois qu'un tournant est actuellement en cours au sein du parti, car il est devenu plus clair pour les secteurs qui comptaient sur Boulos comme dirigeant du parti qu'il ne s'aligne pas avec les intérêts et les politiques que — à mon avis — le PSOL défend. Je crois donc qu'une nouvelle phase est sur le point de commencer pour réaffirmer l'importance de l'indépendance du PSOL et le rôle qu'il a joué durant cette période en tant qu'alternative de gauche.
Comment envisagez-vous la possibilité de revitaliser le PSOL et la gauche à travers les mouvements sociaux, et quel est le rôle de la conférence dans la construction d'une perspective unifiée et radicale ?
Je pense que la conférence a joué un rôle très important, car nous avons aujourd'hui un besoin objectif de construire un front pour barrer la route à l'extrême droite et au fascisme. Nous allons traverser un processus électoral extrêmement polarisé, dans un contexte d'influence significative de l'intelligence artificielle et des grandes entreprises technologiques, avec Trump soutenant ouvertement la famille Bolsonaro. Nous avons besoin non seulement d'une alliance électorale et partisane, mais aussi d'une alliance ancrée dans les bases et les mouvements sociaux. Nous croyons que le PSOL est fondamental dans ce processus — en combinant la réélection de nos législateur·rice·s combatif·ve·s avec l'augmentation de nos sièges au Congrès et dans les assemblées des États, tout en faisant avancer simultanément les luttes sociales. Cette conférence a rempli son rôle en élargissant cette résistance, tant à l'échelle nationale qu'internationale, grâce à l'unité des partis et des mouvements présents. Elle a rassemblé plus de 100 organisations convocatrices et 4 000 inscrit·e·s de près de 40 pays sur tous les continents, et la Quatrième Internationale ainsi que le CADTM ont joué un rôle de premier plan et ont été déterminants dans sa réalisation. La diversité que cette conférence a démontrée à cet égard nous élève indubitablement à un niveau supérieur dans la confrontation avec l'extrême droite.
30 mars 2026
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Le Courrier des Balkans en 1999 : sous les bombardements, exactement
On n'est (toujours) pas sérieux quand on a 28 ans. Doyen des sites d'information francophones, né en 1998, Le Courrier des Balkans s'apprête à lancer une nouvelle version de son site Internet. Retour sur 25 ans d'histoire des Balkans. Second épisode.
Tiré du blogue de l'auteur. Nous lançons donc une campagne de financement participatif : cliquez ici pour participer
La vie du Courrier des Balkans n'a jamais été un long fleuve tranquille, et sa survie a souvent été fort incertaine. Bien sûr, durant notre première décennie d'existence, il n'était pas question de faire payer l'accès au site, de « monétiser » nos contenus. Pas par choix militant ni par stratégie commerciale (on a su depuis que la « gratuité » annoncée est devenue un ressort majeur du commerce), mais tout simplement parce qu'une telle option n'existait pas. Un site ne pouvait pas commercialiser ses contenus, une banque ne pouvait pas assurer ni sécuriser les paiements.
Non sans une bonne dose de naïveté, on voulait croire, alors, qu'Internet allait ouvrir une ère de gratuité, rendant partout et à tous accessibles le savoir et la connaissance... Sauf qu'un site Internet d'information, cela représente des heures et des heures, des jours et des nuits de travail : pour construire le site, pour réaliser les reportages, rédiger les articles et les traductions, les relire et les corriger, les mettre en ligne. Les 200 000 francs garantis par l'Organisation internationale de la Francophonie nous ont permis de lancer la machine, de payer les premiers collaborateurs, à commncer par Jasna Tatar, notre première traductrice, basée à Cetinje.
À l'époque, la gauche plurielle, au pouvoir en France, venait de créer les emplois jeunes, avec des salaires largement abondés par l'État : nous avons été parmi les premiers à en bénéficier, ce qui nous a permis de recruter une secrétaire à tout faire, traductrice, relectrice, correctrice, administratrice basée à Paris. Ensuite, les réseaux d'amis ont fait le reste. Enregistré en association loi 1901, le Courrier a pu squatter un petit bureau à la Fondation France Liberté, au Palais du Trocadéro. Les contacts remontaient au siège de Sarajevo, quand la Fondation avait ouvert un cabinet dentaire dans le quartier d'Alipašino Polje, et que nul ne s'étonne de ce lien entre l'hygiène bucco-dentale en temps de guerre et le journalisme indépendant...
La guerre, du reste, n'avait pas cessé de ronger les Balkans comme un mauvais cancer. Le Courrier des Balkans est né alors que lc conflit s'étendait au Kosovo, et l'un de nos premiers reportages fut consacré aux réfugiés qui affluaient au Monténégro, dès l'été 1998. Dès cette époque, des liens étroits, professionnels et amicaux, se sont établis avec les journalistes des quelques médias indépendants du Monténégro : le quotidien Vijesti et l'hebdomadaire Monitor, qui restent toujours de précieux compagnons de route du Courrier.
D'après ses statuts, celui-ci s'était défini comme « un instrument de solidarité professionnel avec les journalistes et les médias indépendants des Balkans ». Ces médias, Danas ou Vreme en Serbie, Dani en Bosnie-Herzégovine, Koha Ditore au Kosovo survivaient plus ou moins difficilement aux pressions et à la répression du pouvoir, de plus en plus violente en Serbie. Nous avions passé des partenariats avec ces médias, qui vivaient pourtant leur paradoxal âge d'or : ils bénéficiaient de quelques subventions internationales et surtout, ils étaient considérés comme de précieux antidotes aux propagandes nationalistes des pouvoirs. Lors de la décennie suivante, une fois la page des guerres plus ou moins refermée, ils cesseront bien vite d'être une priorité des diplomaties occidentales et des bailleurs de fonds internationaux.
L'histoire se précipita avec le début des bombardements de l'Otan, le 24 mars 1999. L'auteur de ces lignes se trouvait alors à Pristina, sans plus d'accès à Internet, et prit dès le lendemain la route du Monténégro. Tous les derniers journalistes étrangers encore présents à Pristina furent expulsés ce 25 mars vers Skopje, avec annulation du visa yougoslave, mais qu'il me soit encore permis de remercier un fonctionnaire serbe du bureau « d'information », ou plutôt de contrôle de la presse, qui me dit : « tu veux aller au Monténégro ? Dépêche-toi, la frontière n'est pas encore fermée... »
Le Courrier des Balkans n'était ni pour ni contre les bombardements, mais en-dessous
C'est ainsi que commencèrent les si longues semaines de ce printemps de guerre. En Europe occidentale, les milieux anti-nationalistes et anti-guerres, ceux qui avaient développé toutes les formes de solidarité pour la Bosnie-Herzégovine, accueilli les réfugiés ou les déserteurs, se déchiraient désormais entre partisans et adversaires des bombardements, chaque camp opposant à l'autre les meilleurs des arguments. Le Courrier des Balkans, lui, n'était ni pour ni contre les bombardements, mais en-dessous. La formule est facile, bien sûr, mais résume en fait assez justement notre positionnement. Sur le terrain, au plus près des réalités vécues, et loin des débats théoriques et des grandes envolées de principe.
C'est durant ce printemps 1999 que Le Courrier des Balkans passa son « examen d'entrée » dans le journalisme, en s'imposant comme un média de référence capable de faire cohabiter des opinions différentes et d'être lu par des gens professant des opinions différentes. Non pas bien sûr un média « neutre », cet introuvable mouton à cinq pattes mais, à sa petite échelle, un média de référence qui surprend, qui amène à s'interroger sur ce que l'on ne connaissait pas, qui énerve parfois, mais vers lequel on revient quand même.
Durant ces semaines intenses, l'équipe parisienne traduisait toutes les sources, toutes les informations possibles provenant des Balkans, l'équipe monténégrine publiait un bulletin quotidien sur l'étrange situation qui régnait dans la petite république, bombardée par l'Otan mais accueillant par dizaines de milliers les réfugiés du Kosovo... Nous essayions également de garder des liens avec nos premiers correspondants en Albanie, en Macédoine, en Serbie, et bien sûr avec les collègues du Kosovo eux-mêmes réfugiés dans les pays voisins. À Podgorica, nous croisions souvent Zoran Đinđić, le dirigeant serbe d'opposition réfugié au Monténégro. Il nous reçut à sa table de l'hôtel Crna Gora, tout au fond de la salle pour éviter des tirs qui seraient venus de l'extérieur. Dans Les comitadjis, Albert Londres avait déjà décrit en 1932 cette vieille prudence du comploteur balkanique, mais elle n'a pas suffi à protéger Đinđić, abattu quatre ans plus tard, une fois devenu Premier ministre de son pays...
Les frontières du Monténégro avaient été ouvertes par le gouvernement du pays et sa police, mais aussitôt fermées par l'Armée yougoslave qui tenait des checks points à quelques dizaines de mètres des postes de douane, refoulant ceux qui n'avaient pas de visa fédéral en règle. Malgré cela, des centaines de journalistes étrangers parvinrent à pénétrer dans le pays – certains empruntèrent des barques de pêche depuis Cavtat, en Croatie, jusqu'à Herceg Novi, et les francophones ne manquaient pas de venir rendre visite à la rédaction du Courrier des Balkans, retranchée dans son fief montagnard de Cetinje, croyant trouver l'espace bourdonnant d'un open space où des dizaines de journalistes et de développeurs réalisaient ce prodige d'un site d'information sans cesse mise à jour. Ils ne trouvaient qu'une confortable maison, où on leur offrait du café et des cigarettes, ou parfois, le soir venu, du jambon fumé, du pršut, de la bière et de la rakija...
« Les Balkans, c'est fini »
Durant ces semaines folles, Le Courrier se souciait bien peu de ses finances, tout le monde le lisait et s'émerveillait de trouver, gratuitement bien sûr, tant d'informations disponibles. L'euphorie se pousuivit à l'été, la guerre finie, et quelques subventions tombèrent, bien vite et sans grand effort, dans les caisses de ce site quasiment considéré d'utilité publique. Il y eut 60 000 francs du ministère français des Affaires étrangères, l'équivalent en francs belges de la Fondation du Roi Baudoin... Nous développâmes aussi des partenariats avec des grands médias, comme Le Monde ou Le Temps de Genève, qui accueillirent des pages « Courrier des Balkans » sur leurs sites respectifs.
Or, après avoir chanté tout l'été, et même durant quelques années, que pouvaient bien faire les cigales du Courrier des Balkans quand vinrent les années de frimas ? En mars 2003, la guerre lancé par les États-Unis contre l'Irak a bien vite relégué l'assassinat de Zoran Đinđić dans les oubliettes de l'actualité mondiale, et un nouveau mantra s'imposait dans toutes les rédactions : « les Balkans, c'est fini... » Bien sûr, il y eut les émeutes au Kosovo en mars 2004, puis l'indépendance proclamée en février 2008, mais peu importe, « les Balkans, c'est fini ». Il y eut la crise qui ravagea la Grèce et le mouvement étudiant de 2011 en Croatie, des « indignés » dans tous les pays de la région, il y eut l'arrivée au pouvoir d'Aleksandar Vučić en Serbie en 2012 et celle d'Edi Rama en 2013 en Albanie, mais « les Balkans, c'est fini ». Mëme la crise des réfugiés de 2015 n'empêcha pas de répéter que « les Balkans, c'était fini », ce que confirmèrent encore les tentatives de sécession de Milorad Dodik en Bosnie-Herzégovine, les manifestations géantes contre la corruption en Bulgarie et en Roumanie...
Au Courrier des Balkans, nous avons toujours pensé que non, rien n'était jamais « fini » dans les Balkans. Les sociétés du sud-est de l'Europe, en perpétuelles transformations, expérimentent des crises économiques, des défis politiques et sociaux, préfigurant même souvent, pour le meilleur et, hélas, bien souvent pour le pire, ce qui finit pas s'imposer dans le reste de l'Europe, notamment le populisme autoritaire et nationaliste des « stabilocrates » formellement pro-européens. Et nous continuons donc de couvrir, avec passion, avec enthousiasme, parfois aussi avec tristesse, rage et colère l'actualité des treize pays que nous couvrons, de la Slovénie à la Turquie.
Soyons clairs, les règles de base de l'équation jouent souvent en notre faveur. On ne parle pas des Balkans dans les autres médias ? Les personnes qui s'intéressent à la région se tourne donc vers Le Courrier. Les Balkans refont la une ? C'est aussi dans Le Courrier que tout le monde trouve la mise en contexte, le suivi des sujets...
Par contre, comment financer l'entreprise, qui s'est professionalité, a élargi son réseau de correspondants ? Dès le début des années 2010, l'option d'un accès payant s'est imposée, même si beaucoup de bons esprits n'ont pas manqué de nous dire que « personne n'allait jamais payer en ligne pour obtenir de l'information sur les Balkans »... Suite de l'histoire dans un prochain épisode.

Candidature de Mélenchon : « Il y a une circulation électorale, un partage des voix entre les écologistes et les insoumis »
Jean-Luc Mélenchon a annoncé sa candidature à l'élection présidentielle de 2027. Pour le sociologue Manuel Cervera-Marzal, La France insoumise a l'avantage d'établir « un lien très clair entre la crise sociale et la crise environnementale ».
5 mai 2026 | tiré de reporterre.net
https://reporterre.net/Candidature-de-Melenchon-Il-y-a-une-circulation-electorale-un-partage-des-voix-entre-les
« Je souhaite être remplacé », affirmait Jean-Luc Mélenchon à Reporterre en 2022. Trois ans plus tard, le 3 mai, le leader de La France insoumise a déclaré être candidat à l'élection présidentielle de 2027. Pendant que la primaire soutenue par Les Écologistes s'enlise et que le PS se déchire, Jean-Luc Mélenchon veut se poser comme l'option la plus sérieuse pour lutter contre la montée de l'extrême droite.
Selon le sociologue Manuel Cervera-Marzal, auteur de Sociologie de La France Insoumise (ed. La Découverte), sa candidature pourrait capter une partie de l'électorat sensible aux enjeux de justice climatique.
Reporterre — Quel message envoie la candidature de Jean-Luc Mélenchon en direction de celles et ceux qui voient dans l'écologie politique un argument de vote ?
Manuel Cervera-Marzal — L'écologie au singulier ne signifie plus grand-chose aujourd'hui puisqu'il existe toute une série de questions importantes qui divisent depuis longtemps le mouvement écologique. Pour prendre les exemples les plus brûlants, on peut citer le sujet du nucléaire, la place de l'Europe ou celle des initiatives locales.
À travers la morphologie électorale de ces dix dernières années, on constate qu'il existe une fraction non négligeable des personnes qui placent les questions écologiques et environnementales parmi leurs priorités. Certains se tournent davantage vers les propositions des candidatures insoumises que vers celles des écologistes, et se tournent à nouveau vers le vote écologiste à l'élection d'après. Il y a une sorte de circulation électorale, un partage des voix, qui s'opère entre les deux partis. Quoi qu'il arrive, tout dépend de l'élection et du contexte.
Comment l'expliquez-vous ?
Des questions économiques entrent également en compte. Celle du capitalisme, par exemple, forme ce clivage électoral entre les écologistes et les insoumis. En 2024, interrogée par L'Humanité au sujet de la sortie du capitalisme, Marine Tondelier avait déclaré : « Faudra m'expliquer ce que l'on fait à la place. » À plusieurs reprises, elle a défendu une écologie qui ne tranche pas avec le capitalisme.
En face, La France insoumise établit un lien très clair entre la crise sociale et la crise environnementale en cours en estimant que l'un ne peut pas se régler sans l'autre. Dès lors, Jean-Luc Mélenchon apparaît comme le symptôme de cette demande de reconnexion entre les questions écologiques, sociales, et la critique du capitalisme.
Il y a un détail important qu'il faut souligner : voter pour Les Écologistes est aujourd'hui un marqueur de classe. Dans Une histoire du conflit politique (éd. du Seuil), Julia Cagé et Thomas Piketty montrent que, en réalité, Les Écologistes sont, avec Renaissance, le parti le plus bourgeois qu'il soit en France. Ils montrent comment plus les revenus des électeurs augmentent, plus vous avez de proportion de la population qui vote pour le parti de Marine Tondelier.
Sauf qu'il existe une frange de la population demandeuse de vivre dans un environnement sain sans pour autant lire les derniers livres des intellectuels écolos. Cette aspiration se traduit davantage par un vote insoumis.
Aux élections législatives de 2024, le Nouveau Front populaire (NFP) enregistrait de bons scores, mais certaines circonscriptions classées à gauche ont basculé à l'extrême droite, notamment dans des territoires ruraux. Le concept de « Nouvelle France » prôné par Jean-Luc Mélenchon offre-t-il un contre-récit suffisant pour la lutte contre l'extrême droite, notamment dans les campagnes ?
C'est encore difficile à dire à ce stade, mais le concept de Nouvelle France a le mérite d'exister et d'offrir un contre-récit face à celui raciste et complotiste du « Grand remplacement » que prône l'extrême droite. À côté, il n'existe pas de récit dans la droite traditionnelle, ni dans la macronie, ni à gauche.
Les Insoumis arrivent avec un programme extrêmement travaillé mais ils ne se contentent pas de faire de l'empilement de mesures techniques, ils proposent un récit plus général, une vision de ce que doit être la société. Pour autant, je ne pense pas qu'il ait été particulièrement pensé pour mobiliser les votes ruraux, qui n'ont d'ailleurs rien d'homogène. C'est plutôt aux classes populaires vivant dans les grandes métropoles ou en périphérie que cela s'adresse.
En cinq ans, le mouvement de Jean-Luc Mélenchon s'est considérablement structuré, que ce soit à l'échelle européenne, à l'Assemblée nationale, dans les communes, et bientôt au Sénat. Qu'est-ce que cela traduit de son rapport au pouvoir et à la Vᵉ République ?
Toutes les évolutions organisationnelles qu'a connues La France insoumise au cours des cinq dernières années traduisent une réalité très claire : ce mouvement s'organise pour propulser son leader à l'Élysée. C'est tout le contraire de ce que certains éditorialistes politiques prétendent en décrivant La France insoumise comme un parti « antisystème ».
Aujourd'hui, tout dans la stratégie des insoumis et dans leur rapport au pouvoir montre qu'ils ne sont pas une force d'extrême gauche qui considère généralement les élections comme un piège. C'est une force de gauche, pleinement de gauche, qui désire gouverner.
En juin 2024, le NFP a notamment été porté par une dynamique citoyenne organisée. Jean-Luc Mélenchon peut-il l'emporter sans l'adhésion de la société civile ?
Sa victoire en 2027 dépendra en grande partie de sa capacité à élargir, c'est certain. Sur le jeu des alliances de partis, je pense que La France insoumise doit faire attention à ne pas tendre la main vers sa droite, mais au contraire, vers sa gauche. Autrement dit, vers les écologistes et les communistes.
Enfin, le parti doit en effet s'adresser à tout l'écosystème regroupant les associations, les ONG et les organisations syndicales. Je ne fais pas référence à celles et ceux composés des cadres supérieurs qui ont soutenu Emmanuel Macron en 2017, mais bien aux parents d'élèves, aux victimes du cancer, du logement, ou encore, du racisme. C'est de ce côté-là qu'il faut creuser la campagne présidentielle qui s'annonce, et je crois que les insoumis l'ont bien compris.
Face aux conflits armés qui se multiplient, les questions liées à la place de la France dans le monde risquent de devenir très vite un réel enjeu électoral. Comment le parti de Jean-Luc Mélenchon peut-il tirer son épingle du jeu ?
Il n'existe pas de mouvement pacifiste en totale opposition à la guerre aujourd'hui, mais disons plutôt qu'un certain scepticisme demeure quant au réarmement de la France. Je pense que les insoumis peuvent arriver, sur ce terrain, à connecter avec les luttes et une partie de la jeunesse. D'autant que le parti a tenu une position très forte contre le génocide des Palestiniens. Cela lui a été beaucoup reproché, mais en réalité dans certaines sphères, cela lui a aussi valu une grande sympathie.
Historiquement, le parti plus pacifiste était celui des Verts, mais force est de constater que les digues ont quelque peu sauté. En mars dernier, dans un communiqué, Les Écologistes ont même qualifié le discours d'Emmanuel Macron sur la dissuasion nucléaire d'« historique ». Il y a peut-être une césure qui s'opère entre, d'un côté, les aspirations pacifistes d'une certaine frange de la population, et le parti au tournesol, qui n'est plus forcément au diapason de ces luttes-là.
En parallèle, La France insoumise, qui est en réalité plus divisée en interne qu'il n'y paraît sur ces enjeux, perçoit aussi ce contexte comme une occasion à saisir sur la transition énergétique, comme le philosophe Pierre Charbonnier le suggère.
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Grande-Bretagne. L’escalade des violences antijuives révèle un effondrement plus large de la clarté morale
La flambée d'agressions antijuives au Royaume-Uni interroge moins l'État que la gauche elle-même. Trois ressorts s'entrelacent : antisémitisme conspirationniste, amalgame entre les juifs et la politique d'Israël, djihadisme nihiliste. Mais une partie de la gauche, qui voit dans les juifs des « blancs » privilégiés étrangers à la solidarité antiraciste, banalise ces violences en « retour de flammes » d'Israël. Symétriquement, des soutiens d'Israël entretiennent la même confusion entre judaïsme et État sioniste. Face aux dérives sécuritaires et aux restrictions des libertés publiques qui en découlent, Kenan Malik appelle à reconstruire une politique universaliste où la lutte contre l'antisémitisme soit indissociable des combats pour les droits et l'égalité. [AN]
3 mai 2026 | tiré d'Europe solidaire sans frontières
https://www.europe-solidaire.org/spip.php?article78706
Le 2 octobre 2025, la synagogue de Heaton Park à Manchester a été attaquée, faisant deux morts. [1] Le 23 mars de cette année, quatre ambulances de l'organisation caritative juive Hatzola [2] ont été détruites à Golders Green. Le 15 avril, une attaque a visé la synagogue Finchley Reform. Le 17 avril, une tentative d'incendie criminel à Hendon visait un bâtiment qui avait précédemment abrité une œuvre caritative juive. Le 18 avril, un incendie criminel a frappé la synagogue de Kenton, à Londres. Et la semaine dernière, deux hommes juifs ont été poignardés, à nouveau à Golders Green.
Cette vague d'attaques contre des synagogues, des biens et des personnes ne relève pas de cas isolés d'antisémitisme : elle traduit un climat plus large de bigoterie antijuive.
La plupart de ces attaques ont été revendiquées par Harakat Ashab al-Yamin al-Islamia, un groupe apparu soudainement en mars, semble-t-il lié au Corps des gardiens de la révolution islamique d'Iran (IRGC), et qui aurait utilisé les réseaux sociaux pour recruter de jeunes hommes désœuvrés, radicalisés par l'islamisme, afin qu'ils commettent des actes de terreur. [3] Il y parvient parce que sous ces attaques antisémites se trouvent trois ressorts souvent imbriqués qui nourrissent l'hostilité envers les juifs : l'antisémitisme conspirationniste à l'ancienne ; l'imputation aux juifs dans leur ensemble des actes d'Israël ; et l'essor d'un djihadisme nihiliste. [4]
Ces attaques ont inévitablement suscité la peur et l'indignation parmi les juifs. Le gouvernement a promis davantage de fonds pour renforcer la sécurité ainsi qu'une législation visant à restreindre les manifestations pour la Palestine et certains slogans jugés haineux. Mais on ne peut s'en remettre uniquement aux communautés juives ou à l'État pour y répondre.
La sécurité importe. Dans les années 1980, j'organisais des patrouilles de rue pour des familles d'origine sud-asiatique qui étaient victimes d'agressions. Heureusement, le Royaume-Uni d'aujourd'hui n'est plus le même, même si les agressions racistes continuent, en particulier contre les musulmans. Mais des murs plus hauts et des grilles plus solides – qui reviennent à créer de nouveaux ghettos – ne sauraient constituer la réponse pour les juifs aujourd'hui.
Lors des vagues racistes précédentes – dans les années 1930, dans les années 1970 – la gauche s'est exprimée avec force contre la bigoterie, prenant souvent la tête du combat. Elle doit le faire à nouveau aujourd'hui.
L'idée d'une gauche qui combatte l'antisémitisme paraît à beaucoup illusoire. La gauche, au sens ancien, existe à peine, ni idéologiquement ni organisationnellement. Les traditions universalistes qui ont nourri les mouvements antiracistes se sont largement effilochées. Les organisations qui les incarnaient sont pour l'essentiel en ruines. Le scepticisme tient aussi à ce que des fractions de la gauche ont fait leurs des stéréotypes antisémites.
De la célébration de l'attaque du Hamas du 7 octobre à la description des coups de couteau de Golders Green comme un « retour de flammes » (blowback) de la politique israélienne, trop de gens à gauche sont prêts à excuser, voire à applaudir, la bigoterie antijuive. Poignarder des juifs au hasard n'est pas un « retour de flammes » de la politique israélienne ; c'est l'utilisation de la politique israélienne pour justifier la bigoterie. L'aveuglement d'une partie de la gauche sur ce point ne tient pas seulement à l'amalgame entre les juifs et Israël ; il découle aussi de la vision des juifs comme « blancs » et privilégiés, et donc indignes de la solidarité antiraciste.
Il serait erroné de prétendre que ces vues sont représentatives de la gauche, ou qu'elles n'existent qu'à gauche. En tout état de cause, on ne pourra construire de nouvelles traditions universalistes sans que ceux qui sont à gauche affrontent l'antisémitisme. Les soutiens de la Palestine doivent eux aussi contester la bigoterie antijuive. Faute de quoi un tel soutien devient sectaire, plutôt qu'une composante d'une défense plus large des droits et des libertés.
Mais les militants pro-palestiniens ne sont pas les seuls à confondre les juifs et Israël. Du grand rabbin Ephraim Mirvis [5] qualifiant les soldats de Tsahal de « nos soldats héroïques » au moment où ils anéantissaient Gaza, à l'affirmation selon laquelle toute forme d'antisionisme serait antisémite, [6] les soutiens d'Israël s'y livrent aussi souvent. Une telle confusion ne saurait être déplorable lorsqu'elle est le fait de critiques d'Israël, mais acceptable dans la bouche de ses partisans.
Si le renforcement de la sécurité est une des réponses officielles à l'antisémitisme, l'autre est l'aggravation des restrictions aux libertés civiles, avec des appels à interdire les manifestations pour la Palestine [7] et des promesses de pénaliser des slogans tels que « mondialiser l'intifada ». [8] Aucun élément ne permet de soutenir que ces manifestations ou ces slogans seraient responsables de la flambée antisémite, ni qu'ils auraient conduit à ces attaques. Il s'agit d'un postulat présenté comme un fait. Il est vrai que beaucoup de juifs s'opposent à ces manifestations. D'autres y participent.
La majorité des juifs demeurent sionistes. Mais une enquête de l'Institute for Jewish Policy Research [9] réalisée l'an dernier a montré que, si près des deux tiers des juifs britanniques se définissaient comme « sionistes », moins de la moitié des jeunes juifs faisaient de même, une proportion presque équivalente se déclarant « non sionistes » ou « antisionistes ». Les attitudes ne sont pas monolithiques.
Les juifs doivent pouvoir être visiblement juifs, pratiquer leur culte et mener leur vie sans se sentir menacés. La gauche doit prendre cette question au sérieux et la considérer comme intimement liée à la politique plus large de la liberté et de l'égalité. Sans quoi, non seulement elle contribuera à entretenir l'antisémitisme, mais elle trahira la possibilité de reconstruire une quelconque politique universaliste.
Kenan Malik est écrivain, conférencier, animateur de radio et chroniqueur du journal britannique The Observer. Né à Secunderabad (Inde) en 1960 et élevé à Manchester, il a notamment animé l'émission Analysis sur BBC Radio 4 et siégé au panel de The Moral Maze. Parmi ses ouvrages : The Meaning of Race (1996), Man, Beast and Zombie (2000), Strange Fruit (2008), From Fatwa to Jihad (2009), The Quest for a Moral Compass (2014) et Not So Black and White (2023).
P.-S.
Source : The Observer, 3 mai 2026. https://observer.co.uk/news/columnists/article/escalation-in-anti-jewish-violence-exposes-a-wider-breakdown-in-moral-clarity
Traduit de l'anglais et notes pour ESSF par Adam Novak.
Notes
[1] L'attaque a eu lieu le jour de Yom Kippour, jour le plus solennel du calendrier juif. L'auteur, Jihad al-Shamie, citoyen britannique de 35 ans né en Syrie, a été abattu par la police. Les deux victimes, Adrian Daulby (53 ans) et Melvin Cravitz (66 ans), étaient des fidèles de la communauté ; Daulby a été tué par une balle tirée par la police en intervention. La ministre de l'Intérieur, Shabana Mahmood, a qualifié l'attaque d'« acte terroriste antisémite » mené au nom d'« une idéologie islamiste dévoyée ».
[2] Hatzola est un service bénévole d'aide médicale d'urgence opéré par et pour la communauté juive orthodoxe, présent dans plusieurs pays. Sa branche britannique intervient principalement dans les quartiers à forte population juive de Londres et de Manchester.
[3] Plusieurs analystes considèrent Harakat Ashab al-Yamin al-Islamia comme une marque de circonstance ou un paravent destiné à donner une couverture idéologique à des opérations conduites par procuration. Le groupe a également revendiqué des attaques contre des cibles juives à Liège (Belgique) et à Rotterdam (Pays-Bas) entre mars et avril 2026. Le 1ᵉʳ mai 2026, le Royaume-Uni a relevé son niveau de menace terroriste de « substantielle » à « sévère ».
[4] Sur les difficultés de la gauche à articuler un discours cohérent face à l'antisémitisme et à l'antisionisme, voir Roger Martelli, « Antisémitisme, antisionisme (France) : sortir la gauche de ses impasses », Europe Solidaire Sans Frontières, janvier 2026. Disponible sur : https://www.europe-solidaire.org/spip.php?article77629
[5] Ephraim Mirvis est grand rabbin des Congrégations hébraïques unies du Commonwealth depuis 2013, plus haute autorité du judaïsme orthodoxe au Royaume-Uni.
[6] Sur l'instrumentalisation de l'accusation d'antisémitisme contre les critiques d'Israël, voir Mateo Alaluf, « Accuser d'antisémite quiconque s'oppose à Israël empêche le dialogue », Europe Solidaire Sans Frontières, mars 2024. Disponible sur : https://www.europe-solidaire.org/spip.php?article70146
[7] Sur la dérive autoritaire de l'État britannique face au mouvement de solidarité avec la Palestine – inculpations pour terrorisme, perquisitions, détention de journalistes – voir « Palestine Action (Royaume-Uni) : Tactiques de perturbation », Europe Solidaire Sans Frontières, 2025. Disponible sur : https://www.europe-solidaire.org/spip.php?article75898
[8] Sur les tentatives parlementaires d'élargir la définition de l'antisémitisme pour englober la critique d'Israël, voir « Parlement (France) : Victoire contre la loi Yadan ! La mobilisation paye ! », Europe Solidaire Sans Frontières, avril 2026. Disponible sur : https://www.europe-solidaire.org/spip.php?article78551
[9] L'Institute for Jewish Policy Research, fondé sous sa forme actuelle en 1996, est un organisme de recherche indépendant basé à Londres, spécialisé dans l'étude des communautés juives, des politiques publiques les concernant et des évolutions de l'antisémitisme contemporain.
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Razem et l’atome : comment la gauche radicale polonaise a embrassé le nucléaire En avant vers une « Pologne de l’atome, du silicium et de l’acier » ?
Quarante ans après la catastrophe de Tchernobyl, le parti de gauche radicale Razem est devenu en Pologne le porte-voix parlementaire le plus articulé d'un programme nucléaire massif : huit blocs de réacteurs, 12 GW au moins, à l'horizon 2035. Adam Novak retrace l'évolution qui a transformé une position minoritaire en consensus interne, désormais relayé par toute la gauche parlementaire et par l'essentiel de l'arc politique. Il situe l'opposition restante — Verts, communautés du littoral à Lubiatowo-Kopalino, EKO-UNIA — face à un choix industriel scellé sans contestation, dans le pays même qui a subi le nuage radioactif de 1986.
3 mai 2026 tiré d'Europe solidaire sans frontières | Bannière : "Des logements, du travail, un salaire décent"
https://www.europe-solidaire.org/spip.php?article78700
Le parti de gauche radicale Razem est devenu l'une des voix parlementaires les plus articulées en faveur du nucléaire en Pologne. Le parlement polonais affiche aujourd'hui un consensus quasi total entre les partis sur cette question. L'argument développementaliste de Razem — associer renouvelables et réacteurs publics, tout en présentant Tchernobyl comme un obstacle à surmonter plutôt qu'un précédent à méditer — a neutralisé l'essentiel de l'opposition de gauche. La critique provient désormais principalement de l'extérieur du Parlement : le parti des Verts polonais (Partia Zieloni) et les communautés du littoral, à Lubiatowo-Kopalino, où Razem espère voir construire le premier des huit nouveaux blocs de réacteurs.
La voix parlementaire la plus articulée pour accélérer ce programme n'est plus celle du centre-droit Koalicja Obywatelska (Coalition civique, KO), qui détient pourtant les ministères concernés, ni celle des sociaux-démocrates post-communistes qui avaient lancé le programme initial de 2014. C'est celle du parti de gauche radicale fondé il y a une décennie pour rompre avec les uns et les autres.
Razem (Ensemble) a consolidé cette position lors de son congrès des 8 et 9 novembre 2025, par une déclaration programmatique engageant le parti à construire au moins huit blocs nucléaires d'une capacité combinée d'au moins 12 GW. [1]
D'une position marginale à la ligne du parti
L'argumentation de Razem en faveur du nucléaire a été développée le plus pleinement à la mi-2019, quatre ans après la fondation du parti en mai 2015. Dans un document de questions-réponses publié en juillet, Razem défendait une position « renouvelables plus nucléaire », présentant le choix énergétique polonais comme tranchant entre un modèle « renouvelables plus gaz » identifié à l'Energiewende allemande — et condamné comme verrouillage fossile — et un modèle « renouvelables plus atome » illustré par la France et la Suède. Le parti appelait à la construction d'au moins deux grands réacteurs, dont un destiné à remplacer la centrale au lignite de Bełchatów. [2]
Urszula Kuczyńska, experte énergie de Razem et candidate aux élections européennes de 2019, durcissait la ligne du parti : les opposants à la construction de capacités nucléaires, « même tactiquement », porteraient une part de responsabilité dans la catastrophe climatique aux côtés des dénégateurs à la Trump. [3] Les députés Maciej Konieczny et Paulina Matysiak, ainsi que le dirigeant Adrian Zandberg, ont relayé le message.
La catastrophe de Tchernobyl, survenue à proximité de la frontière orientale polonaise, n'est pas considérée comme pertinente. En 2021, Anna Górska, alors membre du Conseil national de Razem, soutenait que les « préoccupations sans cesse soulevées » au sujet de Tchernobyl et de Fukushima étaient déplacées et que les centrales nucléaires étaient incomparablement plus sûres que l'extraction des combustibles fossiles. [4]
La propriété publique a été la condition distinctive posée par Razem. Lors d'une convention programmatique commune Nowa Lewica—Razem tenue à Łódź le 13 novembre 2022 — quelques jours après que le gouvernement PiS eut sélectionné l'entreprise américaine Westinghouse pour la première centrale à Lubiatowo-Kopalino —, Zandberg a fait de la nationalisation une exigence ferme : la gauche n'accepterait pas de réacteurs privatisés. [5]
La position s'est durcie avec l'invasion russe de l'Ukraine et la crise des prix de l'énergie de 2022. En janvier 2024, lorsque Donald Tusk a brièvement ouvert la question d'un déplacement de la centrale loin de Lubiatowo-Kopalino en réponse aux objections du tourisme côtier, la réponse de Zandberg s'adressait à l'hésitation de la coalition gouvernementale : « nous construisons la première, puis d'autres, et c'est une position que nous défendrons très fermement... budować, nie kombinować » (construire, ne pas tergiverser). [6] Sa campagne présidentielle de 2025 réclamait huit blocs d'ici 2035. En mars 2026, Zandberg proposait de combiner financement européen SAFE de défense, réserves de la banque centrale polonaise et « obligations atomiques » émises auprès des citoyens pour accélérer la construction. [7]
La convergence
Ce qui était autrefois une position minoritaire au sein de la gauche parlementaire est désormais consensuel. Lors des élections de 2023, Nowa Lewica [8] a convergé sur la ligne de Razem : renouvelables plus nucléaire. Les commentaires énergétiques de l'époque observaient que le débat de gauche avait été tranché en interne par les chefs de partis : Razem avait toujours été la composante la plus pro-atome, le SLD avait évité le sujet, et l'opposition antérieure de Wiosna s'était discrètement effacée. [9]
Razem comme Nowa Lewica défendent désormais la neutralité climatique en 2050 « grâce aux énergies renouvelables et au nucléaire, considérés tous deux comme verts ». [10]
La convergence dépasse la gauche. En juin 2021, la députée Razem Paulina Matysiak cosignait avec Krzysztof Bosak (Konfederacja), Janusz Kowalski (Solidarna Polska/PiS) et Paweł Poncyljusz (KO) un appel à un consensus interpartis sur le programme nucléaire. [11]
L'appel ambigu de Razem à la construction de huit nouveaux blocs de réacteurs ne sert d'ailleurs plus d'emblème distinctif d'un projet politique particulier, puisque toutes les forces politiques sérieuses en Pologne y sont désormais favorables. [12]
D'où vient la critique
L'opposition la plus constante au sein de la gauche provient de Partia Zieloni, le parti des Verts polonais. Le parti fait remonter son engagement antinucléaire au mouvement Wolność i Pokój (Liberté et Paix), mouvement pacifiste et écologiste des années 1980 dans lequel le cofondateur des Verts, Radosław Gawlik, militait activement. [13] La résolution du Conseil national des Verts de 2004 qualifiait le nucléaire d'« inefficace » et exigeait un programme de production renouvelable distribuée sous contrôle démocratique local, présentant l'alternative comme une « démocratie énergétique » opposée à « un État atomique opaque, centralisé et autoritaire ». [14]
La position est mise sous tension interne depuis l'invasion russe de 2022. Lors du congrès des Verts de janvier 2022, l'ancien co-président Marek Kossakowski a ouvertement proposé d'abandonner l'opposition absolue au nucléaire ; il a été battu lors du scrutin pour la direction. La co-présidente actuelle Urszula Zielińska, qui occupe les fonctions de secrétaire d'État au ministère du Climat dans la coalition Tusk, a déclaré publiquement que l'énergie nucléaire n'est pas nécessaire dans les systèmes énergétiques modernes, tout en reconnaissant que les Verts représentent l'opinion minoritaire au sein même de leur coalition. Au congrès des Verts européens à Lyon en février 2024, les Verts polonais ont réaffirmé leur ligne antinucléaire alors que les partis verts roumain, finlandais et d'autres en Europe basculaient vers une acceptation conditionnelle. [15]
L'opposition la plus active sur le terrain provient de Bałtyckie SOS (SOS baltique), une association de riverains de la commune (gmina) de Choczewo où le premier réacteur doit être construit. Bałtyckie SOS est partie prenante formelle à la procédure environnementale concernant Lubiatowo-Kopalino, et a organisé des barrages routiers, des collectes de signatures (10 000 signatures en août 2023, recueillies conjointement avec les Verts) et plusieurs recours juridictionnels successifs. La cause défendue par le groupe — élaborée conjointement avec l'association wrocławienne EKO-UNIA, également présidée par Gawlik — combine objections économiques (le nucléaire comme source la plus chère disponible, avec ses dépassements budgétaires caractéristiques ; le coût annoncé du projet ayant déjà doublé avant le début des travaux) et préoccupations écologiques relatives au système de refroidissement à eau de mer en circuit ouvert. Des scientifiques de l'Institut d'océanologie de l'Académie polonaise des sciences ont averti que le rejet de l'eau de refroidissement réchauffée intensifiera les efflorescences cyanobactériennes et étendra les zones anoxiques en mer Baltique. [16] En février 2026, la Cour administrative suprême a rejeté la demande du groupe visant à suspendre les travaux dans l'attente d'un examen au fond de leur recours contre la décision environnementale.
La technologie retenue pour la centrale de Choczewo — Westinghouse AP1000 — est fournie par une corporation privée américaine, avec un financement de l'Export-Import Bank des États-Unis. Le projet sera exploité via Polskie Elektrownie Jądrowe (PEJ), un véhicule public, mais la principale relation industrielle est avec un sous-traitant américain sélectionné sans appel d'offres concurrentiel. Le cadre nationalisateur de Razem s'applique au gestionnaire de l'exploitation, non à la chaîne d'approvisionnement ou au financement.
La tradition écosocialiste européenne plus large est très sceptique à l'égard du nucléaire dès le départ. Daniel Tanuro a soutenu que le nucléaire est incompatible avec l'écosocialisme : une technologie dont les déchets persistent sur des échelles de temps géologiques ne saurait servir « une société dans laquelle les producteurs cherchent à améliorer le patrimoine commun de la nature » pour le transmettre à leurs descendants. [17] Vladimir Slivyak, d'Ecodefense en Russie, traite l'industrie nucléaire mondiale comme politiquement inséparable du rôle de Rosatom dans la projection de la puissance d'État russe — par la construction de réacteurs en Hongrie, les dépendances en combustible à travers l'UE et l'implication directe dans la prise de la centrale de Zaporijjia par la Russie en 2022. [18] Le choix d'un fournisseur américain par Razem place le parti hors de cette objection particulière. L'argument plus large — selon lequel les systèmes nucléaires nécessitent des structures État-corporations résistantes à la responsabilité démocratique — vaut quel que soit le fournisseur.
Ce qui manque dans ce tableau, c'est une contre-position de gauche radicale organisée au sein même de Razem. Contrairement aux questions de l'OTAN, de l'intégration européenne ou du réarmement ukrainien — toutes ayant produit des contestations internes visibles —, la ligne nucléaire a été adoptée sans aucune fraction documentée s'y opposant publiquement. La scission d'octobre 2024 qui a produit Wspólne Jutro (le groupe de Magdalena Biejat, désormais allié à Nowa Lewica) portait sur la stratégie de coalition, non sur la politique énergétique. Les objections écosocialistes polonaises au nucléaire sont émises presque entièrement à l'extérieur du parti — chez les Verts, à Bałtyckie SOS et EKO-UNIA, sur le littoral poméranien, et dans des commentaires occasionnels de Krytyka Polityczna et Zielone Wiadomości — alors qu'à l'intérieur de Razem, la question paraît close.
Le coût du consensus
La position nucléaire de Razem a connu un succès politique : elle a été assurée par un cadrage en faveur de la propriété publique qui désamorce les objections classiques de la gauche à la privatisation, par un argument anti-russe de sécurité énergétique aiguisé par la guerre en Ukraine, et par un appel développementaliste à la modernisation industrielle. Elle a été adoptée sans contestation interne, dans un pays dont la propre population a été directement exposée à la catastrophe de Tchernobyl en avril 1986 et dont les Verts ont bâti quatre décennies de mobilisation autour de cette expérience. Les questions que l'écosocialisme polonais voudrait poser — sur les trajectoires de coût, les conséquences écologiques, la géopolitique du choix du fournisseur et le contrôle démocratique sur des cycles de construction trentenaires — ne sont désormais soulevées que par les habitants du littoral, par les segments les plus anciens du mouvement vert et par une partie de la presse de justice climatique. L'atome a été plié dans la vision industrielle assurée de Razem.
Adam Novak
Notes
[1] Razem (2025), « Deklaracja programowa », chapitre intitulé « Polska z atomu, krzemu i stali » (Pologne de l'atome, du silicium et de l'acier). Disponible à : https://partiarazem.pl/deklaracja-programowa
[2] Partia Razem (2019), « Energetyka według Razem », 17 juillet 2019. Disponible à : https://partiarazem.pl/aktualnosci/2019/07/17/energetyka-qa
[3] Kuczyńska, U. (entretien avec Łukasz Pawłowski) (2019), « W Polsce niezbędna jest elektrownia atomowa », Kultura Liberalna, 3 juillet 2019. Disponible à : https://kulturaliberalna.pl/2019/07/03/energetyka-polska-atom-lewica-razem-kuczynska/
[4] Górska, A. et Włodarczyk, J. (2021), polémique contre Beata Maciejewska, députée Lewica qui s'était publiquement opposée au nucléaire. « Spór o atom na Lewicy. 'Elektrownie atomowe mają przyszłość' », wPunkt, mars 2021. Disponible à : https://wpunkt.online/opinie/spor-o-atom-na-lewicy-elektrownie-atomowe-maja-przyszlosc/
[5] « Elektrownie jądrowe. Lewica stawia konkretny warunek », Do Rzeczy, 13 novembre 2022. Disponible à : https://dorzeczy.pl/ekonomia/380161/zandberg-nie-dla-prywatyzacji-elektrowni-jadrowych.html
[6] « Elektrownia jądrowa w Polsce. Lewica twardo obstaje za jej zbudowaniem », money.pl, 18 janvier 2024. Disponible à : https://www.money.pl/gospodarka/mocny-glos-z-lewicy-ws-atomu-bedziemy-bardzo-twardo-obstawac-6986173387664032a.html
[7] « Lewica wybiera 'drogę środka'. 'Połączmy SAFE i atom' », energetyka24.com, 6 mars 2026. Disponible à : https://energetyka24.com/polityka/politycy/lewica-wybiera-droge-srodka-polaczmy-safe-i-atom
[8] Nowa Lewica a été formée en 2021 par la fusion de Sojusz Lewicy Demokratycznej (SLD, sociaux-démocrates post-communistes) et de Wiosna (Printemps, formation sociale-libérale de Robert Biedroń).
[9] Andrzejewska, S. (2023), « Lewica chce transformować energetykę, ale nie wie jak. Lepiej czuje się w sprawach klimatu », green-news.pl, 12 septembre 2023. Disponible à : https://green-news.pl/3657-wybory-parlamentarne-2023-program-lewicy-energetyka-klimat
[10] Sur la convergence de la gauche parlementaire en matière énergétique et autres questions, voir Adam Novak, « La gauche polonaise fracturée : Un an de scission, de luttes et de survie », Europe Solidaire Sans Frontières, novembre 2025. Disponible à : https://www.europe-solidaire.org/spip.php?article77012
[11] « Ponadpartyjny apel do Morawieckiego. Lewica i narodowcy jednym głosem », Dziennik, 22 juin 2021. Disponible à : https://gospodarka.dziennik.pl/news/artykuly/8195708,elektrownia-atomowa-apel.html
[12] Majmurek, J. (2025), « Czego nie znalazłem w nowej deklaracji programowej Razem », Krytyka Polityczna, 5 décembre 2025. Disponible à : https://krytykapolityczna.pl/kraj/deklaracja-programowa-partii-razem-lewica/
[13] Wolność i Pokój était un mouvement pacifiste et écologiste de la fin de la période communiste dans lequel l'opposition au nucléaire était indissociable de l'opposition au militarisme soviétique, au secret post-Tchernobyl et à la planification centralisée.
[14] Partia Zieloni (2013), « Zieloni : powstrzymamy atom », Zielone Wiadomości, citant la résolution du Conseil national de 2004. Disponible à : https://zielonewiadomosci.pl/zw/zieloni-powstrzymamy-atom/
[15] Jakóbik, W. (2024), « Polscy Zieloni są przeciwni atomowi, ale mają głos mniejszościowy », BiznesAlert, 6 février 2024. Disponible à : https://biznesalert.pl/zieloni-elektrownia-jadrowa-atom-wybory-parlament-europejski-energetyka/
[16] Krzykowski, P. (2025), « Kolejny strzał ekologów w elektrownię jądrową. 'Ugotuje Bałtyk' », BiznesAlert, 27 juin 2025. Disponible à : https://biznesalert.pl/kolejny-strzal-ekologow-w-elektrownia-jadrowa-ugotuje-baltyk/
[17] Daniel Tanuro y soutient notamment que « l'exemple de la fission nucléaire montre que [le contrôle ouvrier comme remède aux dangers technologiques] est une illusion : une fois que la réaction est lancée, aucun contrôle, ouvrier ou bourgeois, ne peut l'arrêter ». Voir Daniel Tanuro, « Écologie : le lourd héritage de Léon Trotsky », Europe Solidaire Sans Frontières, août 2010. Disponible à : https://www.europe-solidaire.org/spip.php?article18418
[18] Vladimir Slivyak (entretien) (2026), « Russie : L'atome non pacifique », Europe Solidaire Sans Frontières, 7 janvier 2026. Disponible à : https://www.europe-solidaire.org/spip.php?article77738
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Victimes d’accidents du travail contre la « machine à broyer » bureaucratique
Les victimes ont dû se battre devant les tribunaux pour obtenir une indemnisation et faire face à l'arbitraire des fonctionnaires. Avec le début de la guerre à grande échelle, le nombre de personnes handicapées en Ukraine est passé de 2,7 millions à 3,4 millions. Malgré la nécessité d'améliorer le soutien aux victimes, la réalité montre qu'il existe de nombreux obstacles à l'obtention d'une aide sociale.
Tiré de Entre les lignes et les mots
Une telle approche est inacceptable car elle détruit la foi des gens dans la reconstruction future du pays. Dans cet article, Oleksandr Kitral raconte l'histoire de citoyens qui ont été blessés ou ont perdu la vie dans l'exercice de leurs fonctions. Les victimes ou leurs proches ont dû se battre pendant longtemps devant les tribunaux pour obtenir une indemnisation et faire face à l'arbitraire bureaucratique des fonctionnaires.
Le tribunal a tranché
Lorsqu'un·e employé·e tente d'obtenir de son employeur une indemnisation pour des conditions de travail inappropriées ayant entraîné un accident, il ou elle se trouve dans une situation difficile, car l'employeur dispose de ressources administratives et financières pour faire appel à des avocats qualifiés. Mais il arrive que la chance sourie aux employé·es. C'est ce qui est arrivé à Mykola Zakharets, père de deux jeunes enfants et habitant du village de Lenkovtsi, dans le district de Chepetivka, région de Khmelnytsky. Alors qu'il travaillait dans un silo, l'homme est tombé et a subi de multiples blessures. L'employeur a promis de prendre en charge tous les frais médicaux, mais a demandé à l'homme de ne pas signaler qu'il s'était blessé sur son lieu de travail. Cependant, lorsque l'employeur a pris connaissance du montant des frais médicaux, il est revenu sur sa promesse. Le directeur du silo à grains avait chargé Mykola Zakharets de nettoyer la galerie supérieure, alors que cette tâche ne faisait pas partie des fonctions de l'ouvrier. En traversant la passerelle, Mykola est soudainement tombé dans un trou et a fait une chute de six mètres sur un sol en béton. Il a ensuite dû subir plusieurs opérations dans des cliniques régionales et de la capitale, et des personnes compatissantes ont collecté des fonds pour financer son traitement. Comme l'employeur a refusé de rembourser les dommages et, selon Mykola Zakharets, l'a empêché d'obtenir une copie de son livret de travail etd'autres documents nécessaires pour obtenir des indemnités par l'intermédiaire du Fonds d'assurance sociale de l'Ukraine, l'homme a saisi la justice. D'autant plus que l'administration du service public ukrainien du travail a reconnu l'accident comme étant lié au travail. Par la suite, le tribunal interrégional, puis la cour d'appel, ont établi la responsabilité de l'employeur, qui avait fait appel à un autre ouvrier, sans formation professionnelle appropriée pour entretenir le passage de la galerie supérieure. Les arguments de l'avocat de l'employeur selon lesquels la victime avait enfreint les règles de sécurité en traversant la galerie du silo à grains n'ont pas été retenus par les magistrats. Au final, Mykola Zakharets a obtenu une indemnisation d'un montant de 100 000 UAH [1 950 euros].
Aujourd'hui, Mykola, qui a été classé dans la troisième catégorie d'invalidité, élève seul ses deux fils scolarisés, tandis qu'un autre fils aîné se trouve au front. Mykola a expliqué que la collecte des documents nécessaires pour obtenir les indemnités d'assurance et pour saisir la justice lui avait demandé beaucoup d'efforts et de temps.
« Si j'avais été blessé ailleurs, ce serait autre chose.Mais ici, tout le monde a vu que l'accident s'est produit pendant le travail. Malgré tout, j'ai dû dépenser beaucoup d'énergie : je n'ai pas apporté les bons documents, je n'ai pas signé la déclaration correctement, il fallait des témoins. Il a été très difficile d'obtenir justice », a conclu l'homme.
Ils ont défié l'injustice systémique
L'exemple suivant montre que le système d'aide sociale enUkraine n'est pas destiné à soutenir les citoyen·nes de manière globale. Suite à l'adoption d'une nouvelle législation, le Fonds d'assurance sociale a été supprimé à compter du 1er janvier 2023 (loi 2620-IX) et ses pouvoirs ont été transférés au Fonds de pension ukrainien. Pour les personnes ayant subi un accident du travail ou devenues invalides, cela a radicalement changé la situation, car elles ont été privées de la plupart de leurs avantages.
Selon les données de l'ONG Assemblée nationale des personnes handicapées d'Ukraine , les travailleur·euses victimes d'un accident du travail ont perdu leur aide à domicile permanente, qui était compensée par le versement de la moitié du salaire minimum, la prise en charge des frais de cure thermale, de services domestiques à hauteur du quart du salaire minimum, de soins médicaux spéciaux à hauteur du salaire minimum, de produits d'hygiène, du linge de lit et des sous-vêtements, des chaussures, des médicaments gratuits, ainsi que des allocations pour une alimentation supplémentaire prescrite par les médecins.
Refusant de se résigner à ce qu'ils considèrent comme une injustice de la part des législateurs, les victimes d'accidents du travail se sont regroupées et ont commencé à adresser des demandes à différents ministères, agences et députés. Ils et elles ont rencontré à plusieurs reprises des représentants du ministère de la politique sociale, de la famille et de l'unité de l'Ukraine, et ont obtenu de participer aux réunions de la commission de la Verkhovna Rada ukrainienne chargée de la politique sociale et de la protection des droits des anciens combattants.
L'organisatrice et leader du groupe, Anna Bal, dont le mari a également été blessé alors qu'il travaillait dans une mine et se déplace désormais en fauteuil roulant, estime que les autorités ont agi de manière injuste envers les Ukrainiens victimes d'accidents du travail.
« Nos concitoyens travaillent, payent des impôts, cotisent à la Caisse d'assurance sociale et assurent leur santé. Si mon mari avait su qu'il courait un risque élevé d'être blessé dans une mine et qu'il ne serait pas pris en charge par l'État, aurait-il accepté d'y travailler ? », a demandé Anna Bal.
Elle souligne que l'État s'est engagé à indemniser les citoyens pour leur perte de revenus et à créer les conditions nécessaires à une vie normale. En effet, de nombreuses Ukrainiens victimes d'accidents du travail sont classés dans la première catégorie d'invalidité. Au final, la lutte a porté ses fruits. Le Cabinet des ministres a adopté plusieurs résolutions importantes – n°438 et n°947 – et des modifications ont été apportées à la législation – loi ukrainienne 4 158-IX –, ce qui a finalement permis de rétablir la majeure partie de l'aide aux victimes d'accidents du travail, qui avait été supprimée auparavant. Cela s'est produit après deux ans et demi de mobilisations actives de la part de la population. Cependant, toutes les prestations n'ont pas pu être rétablies et la lutte des citoyens se poursuit.
Une aide qui n'est pas pour tout le monde
Il ne faut pas penser que l'Ukraine ne prend pas de mesures systématiques pour soutenir les travailleurs. La loi 2 980-IX du 20 mars 2023 semble être une initiative vraiment significative. Son titre complet est « Loi sur l'aide financière unique pour les dommages causés à la vie et à la santé des travailleur·euses d'infrastructures critiques, des fonctionnaires et des responsables locaux à la suite de l'agression militaire de la Fédération de Russie contre l'Ukraine ». La loi stipule que si un·e employé·e d'une infrastructure critique est devenu invalide dans l'exercice de ses fonctions, il ou elle reçoit une aide financière unique d'un montant de 200 000 à 800 000 UAH [3 900 à 7 800 euros] (en plus des prestations d'assurance). En cas de décès, les proches reçoivent 1 million d'UAH [19 506 euros]. Cependant, cette législation n'est, pour le moins, pas très efficace.
Selon les estimations du Sotsialnyi Rukh, depuis le début de la guerre totale, des centaines d'employés d'infrastructures critiques ont été tués et des milliers ont été blessés. Pourtant, l'aide prévue par la loi 2980 n'a été versée que dans quelques centaines de cas. La raison principale en est la bureaucratie excessive, car l'administration publique refuse massivement de verser des indemnités aux personnes en invoquant le fait que l'entreprise n'était pas inscrite au registre des d'infrastructures critiques. Le problème est que la décision de créer ce registre a été prise par le gouvernement en avril 2023, alors que nombre d'employé·es d'entreprises stratégiques (eau, énergie, chemins de fer) qui sont désormais inscrites dans le registre des infrastructures critiques ont été tués ou blessés en 2022 et au début de 2023, c'est-à-dire avant la création du registre. Peu de leurs proches ont finalement reçu des indemnités.
Parmi ceux qui ont été privés d'indemnités figure Natalia Chevtchenko, veuve d'un employé de l'entreprise communale de production d'eau et d'assainissement d'Izioum, dans la région de Kharkiv. Le mari de Natalia, Mikhail Chevtchenko, travaillait comme mécanicien dans un garage et a perdu la vie dans l'exercice de ses fonctions le 7 mars 2022, lorsque les troupes russes sont entrées dans Izioum. Natalia a déclaré qu'elle était convaincue à 100% que sa famille pourrait obtenir une indemnisation, mais l'entreprise de production, de distribution d'eau et d'assainissement de la région de Kharkiv a refusé de lui verser des prestations.
Anatoliy Babitchev, conducteur de train de la société Ukrzaliznytsia, qui avait auparavant reçu la distinction nationale « Légende nationale de l'Ukraine », remise par le président Volodymyr Zelensky en mars 2022, n'a pas non plus reçu d'indemnisation. Anatoliy et sa femme Natalia ont évacué sans relâche pendant neuf jours des personnes de Kostyantynivka, Kharkiv, Kramatorsk et Lyman, malgré les bombardements. Dans la nuit du 12 au13 mars, le train dans lequel se trouvait le couple a été pris sous le feu, et la femme d'Anatoliy a trouvé la mort. Comme Anatoliy l'a raconté, personne, ni dans les instances publiques ni au travail, ne l'a informé de la possibilité de percevoir des indemnités. Il l'a appris par hasard en février 2025 lors d'un événement organisé par le Sotsialnyi Rukh. Comme le délai de trois ans pour déposer les documents nécessaires à l'obtention des allocations expirait dans quelques semaines, Anatoliy n'a pas eu le temps de rassembler les documents requis et sa famille a finalement perdu le droit à ces allocations. Bien sûr, on peut dire que la méconnaissance de la législation est le problème d'un individu. Cependant, dans le cas présent, nous avons affaire à un système d'aide sociale qui, semble-t-il, n'est pas intéressé à informer de manière exhaustive les travailleur·euses concernées et les membres de leur famille.
Comment un « malentendu » bureaucratique a privé des personnes de leurs allocations Il existe en Ukraine un autre programme important : une aide financière plus importante pour les citoyen·nes qui sont devenu·es invalides dans les zones où des combats ont lieu (ou ont eu lieu). La législation accorde à ces personnes les mêmes avantages qu'aux ancien·nes com-battant·es, ce qui leur donne droit à des pensions plus élevées et à une liste élargie d'aides sociales et médicales. Mais le problème réside dans la bureaucratie excessive. Au printemps dernier, un scandale a éclaté en Ukraine parce que le statut de personne handicapée à la suite de la guerre n'était pas accordé aux habitant·es de Marioupol qui avaient été blessé·es après le 5 mars 2022. Dans l'ordre du ministère du développement des communautés et des territoires de l'Ukraine, la « fin des combats » dans la ville était fixée au 4 mars. Or, les combats à Marioupol se sont poursuivis jusqu'au 20 mai. Ce n'est qu'après de nombreuses publications dans les médias et l'indignation du public que le ministère du développement a mis à jour la date de fin de la défense de Marioupol au 20 mai.
En raison de la négligence des fonctionnaires, de nombreux habitant·es de Marioupol [réfugiés] n'ont finalement pas pu obtenir les indemnités auxquelles ils avaient droit. Certaines ont même perdu espoir et ont décidé de renoncer à toute tentative d'obtenir justice. L'un d'entre eux était Leonid Bezkrovny, chef du service d'orthopédie et de traumatologie pédiatrique d'un établissement médical de Marioupol. Malgré les bombardements et le manque de médicaments, le médecin et ses collègues ont continué à fournir des soins médicaux aux habitants de la ville assiégée dès le début de la guerre totale. Le matin du 19 mars, alors qu'il se rendait à son travail, le médecin a été pris sous le feu, gravement blessé, et a ensuite dû être amputé d'une jambe. Leonid Bezkrovny a expliqué qu'une fois rétabli, il avait rassemblé les documents nécessaires, à l'exception du rapport du médecin légiste qui prouvait que sa blessure avait été causée par des éclats d'obus. Mais c'est précisément ce document qui a finalement constitué un obstacle insurmontable pour le médecin, qui a alors renoncé à toute tentative d'obtenir le statut de personne handicapée de guerre. Alors qu'il se trouvait à Tcherkassy, Leonid Bezkrovnys'est adressé à la police locale pour obtenir le rapport du médecin légiste, mais on lui a répondu de manière grossière d'aller dans la région de Donetsk ou de Louhansk pour régler toutes ses questions. Ses démarches auprès d'autres structures n'ont pas non plus abouti.
« Je ne voulais pas me battre, supplier. Il est clair que ce statut donne droit à quelque argent, à des avantages. Mais j'ai décidé que tant que la guerre dure, je préfère consacrer toute mon énergie à aider les gars au front », a conclu Leonid Bezkrovny et il a consacré tout son temps libre à des activités bénévoles.
Les exemples cités ne sont pas seulement des cas extrêmes auxquels sont confrontés certaines Ukrainien·nes. Ils reflètent la réalité peu reluisante du système actuel d'aide sociale, qui n'est manifestement pas à la hauteur des défis actuels. Une telle approche est inacceptable, car elle sape toute confiance des citoyen·nes dans l'État en tant qu'institution. Comment une personne pourrait-elle investir ses forces dans la reconstruction et le développement du pays, sachant que ses arrières restent sans protection ? Si le pire devait arriver, cette personne ou ses proches devraient-ils, comme les personnes de l'article, frapper à toutes les portes des ministères et des agences, saisir la justice pour obtenir ce qui leur est dû en vertu de la loi ? À l'heure actuelle, où les personnes motivées sont le principal moteur de la reconstruction et du développement du pays, l'ensemble du système étatique devrait se concentrer sur le soutien de cette « ressource ».
Oleksandr Kitral
Oleksandr Kitral est journaliste d'investigation sociale.
Source : Article d'Oleksandr Kitral publié en ukrainien par RegioNews , 4 février 2026.
Traduction française par Patrick Le Tréhondat.
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« La course à la manipulation des circonscriptions électorales » : le Parti républicain s’empresse d’éliminer la représentation des personnes noires après que la Cour suprême a vidé de sa substance la loi sur les droits de vote
« La loi la plus importante du pays en matière de droits civiques n'existe plus dans les faits, et cela aura des répercussions sur la démocratie américaine pendant très longtemps. » Ari Berman, correspondant de Mother Jones, réagit à la récente décision de la Cour suprême, prise à 6 voix contre 3, qui rejette les principes fondamentaux de la Loi sur les droits de vote de 1965.
https://www.democracynow.org/2026/5/7/voting_rights_act_gutted_southern_states
7 mai 2026
Depuis que la Cour a rendu son jugement la semaine dernière, les États contrôlés par les républicains ont commencé à redessiner leurs cartes électorales dans une « course à l'armement du charcutage électoral » qui « pourrait entraîner la plus forte baisse de la représentation des Noirs depuis l'ère Jim Crow », explique Berman. « Nous retournons à l'époque des tests d'alphabétisation et des taxes électorales — non pas par le biais de ces dispositifs, mais en cherchant spécifiquement à éliminer les élus noirs. Et les législateurs du Sud indiquent très clairement qu'ils vont le faire. Ils se sentent libérés par la décision de la Cour suprême. Ils subissent des pressions de la part du président Trump pour le faire, et ils ont l'impression que toutes les barrières de sécurité ont disparu à l'heure actuelle. »
Il s'agit d'une transcription préliminaire. Le texte n'est peut-être pas dans sa forme définitive.
AMY GOODMAN : Vous écoutez Democracy Now !, democracynow.org, The War and Peace Report. Je suis Amy Goodman, avec Nermeen Shaikh.
NERMEEN SHAIKH : Nous terminons l'émission d'aujourd'hui en nous penchant sur le droit de vote ici même, aux États-Unis. L'affaiblissement de la Loi sur les droits de vote par la Cour suprême a conduit les États du Sud à se précipiter pour redécouper les circonscriptions électorales avant les élections de mi-mandat de novembre. La décision rendue la semaine dernière par la Cour suprême rend plus difficile pour les minorités de contester les découpages électoraux en invoquant une discrimination raciale en vertu de la Loi sur les droits de vote.
Lundi, le gouverneur de la Floride, Ron DeSantis, a promulgué une nouvelle carte électorale des circonscriptions fédérales issue du charcutage électoral, en publiant sur la plateforme de médias sociaux X : « signé, scellé et livré ». Et mercredi, la Chambre de l'Alabama a voté en faveur d'un projet visant à modifier la carte des circonscriptions fédérales en pleine période électorale, alors même que certains votes de la primaire du 19 mai ont déjà été exprimés.
AMY GOODMAN : Mais dans les États du Sud, les militants des droits civiques ripostent également. Au Tennessee, des centaines de manifestants ont défilé mercredi vers le Capitole de l'État à Nashville alors que les législateurs dévoilaient une carte électorale manipulée qui pourrait permettre aux républicains de prendre le contrôle des neuf sièges du Tennessee à la Chambre des représentants des États-Unis. L'Assemblée générale devrait voter sur la nouvelle carte dès aujourd'hui.
Pour en savoir plus, nous sommes en liaison avec New York avec Ari Berman, correspondant national sur les droits de vote chez Mother Jones. Son dernier livre s'intitule *Minority Rule : The Right-Wing Attack on the Will of the People — and the Fight to Resist It*.
Pouvez-vous nous parler de tous ces développements ? Commençons par Nashville, où nous venons d'entendre ces centaines de manifestants.
ARI BERMAN : Bonjour, Amy.
Donc, à la suite de la destruction effective de la Loi sur les droits de vote par la Cour suprême, nous voyons les États du Sud redessiner leurs cartes électorales. Cela pourrait entraîner la plus forte baisse de la représentation des Noirs depuis l'époque des lois Jim Crow. Et cela se produit à une vitesse alarmante, à commencer dès aujourd'hui au Tennessee, où l'on s'apprête à adopter à l'unanimité (9 voix contre 0) un redécoupage électoral qui divise la ville de Memphis, dont 63 % de la population est noire, en trois circonscriptions électorales distinctes afin de diluer le poids électoral des Noirs. Memphis possède sa propre circonscription électorale depuis 1923, et elle va désormais être divisée en trois circonscriptions distinctes. Nashville va être divisée en cinq circonscriptions différentes.
Et cela revêt une grande symbolique. C'est ici que Martin Luther King a été assassiné. C'est ici qu'il a mené la Campagne des pauvres. Et cela est révélateur de ce qui se passe à travers le pays : l'encre est à peine sèche sur la destruction de la Loi sur les droits de vote, et partout dans le Sud, du Tennessee à l'Alabama en passant par la Louisiane et le Mississippi, on redécoupe les circonscriptions pour éliminer spécifiquement les sièges où les électeurs de couleur peuvent élire les candidats de leur choix. C'est donc vraiment un signal d'alarme pour la démocratie américaine.
NERMEEN SHAIKH : Et, Ari, pourriez-vous également nous parler de ce qui se passe plus précisément au Mississippi, l'État qui compte la plus forte population noire de tous les États-Unis ?
ARI BERMAN : Oui, ils vont très bientôt tenir une session législative extraordinaire qui pourrait éliminer le seul membre noir du Congrès de cet État. Cela signifie qu'on pourrait avoir un État dont 40 % de la population est noire, la plus grande population noire des États-Unis, et qui n'aurait aucun représentant noir. Cela pourrait entraîner la plus forte baisse de la représentation des Noirs depuis l'époque des lois Jim Crow. Et cela se produit à une vitesse alarmante, à commencer dès aujourd'hui au Tennessee, où l'on s'apprête à adopter à l'unanimité (9 voix contre 0) un redécoupage électoral qui divise la ville de Memphis, dont 63 % de la population est noire, en trois circonscriptions électorales distinctes afin de diluer le poids électoral des Noirs. Memphis possède sa propre circonscription électorale depuis 1923, et elle va désormais être divisée en trois circonscriptions distinctes. Nashville va être divisée en cinq circonscriptions différentes.
Et cela revêt une grande symbolique. C'est ici que Martin Luther King a été assassiné. C'est ici qu'il a mené la Campagne des pauvres. Et cela est révélateur de ce qui se passe à travers le pays : l'encre est à peine sèche sur la destruction de la Loi sur les droits de vote, et partout dans le Sud, du Tennessee à l'Alabama en passant par la Louisiane et le Mississippi, on redécoupe les circonscriptions pour éliminer spécifiquement les sièges où les électeurs de couleur peuvent élire les candidats de leur choix. C'est donc vraiment un signal d'alarme pour la démocratie américaine.
NERMEEN SHAIKH : Et, Ari, pourriez-vous également nous parler de ce qui se passe plus précisément au Mississippi, l'État qui compte la plus forte population noire de tous les États-Unis ?
ARI BERMAN : Oui, ils vont très bientôt tenir une session législative extraordinaire qui pourrait éliminer le seul membre noir du Congrès de cet État. Cela signifie qu'on pourrait avoir un État dont 40 % de la population est noire, la plus grande population noire des États-Unis, et qui n'aurait aucun représentant noir. C'est un État où, avant la Loi sur les droits de vote, seuls 6 % des Afro-Américains étaient inscrits sur les listes électorales. La Loi sur les droits de vote a donc transformé le Mississippi, tout comme elle a transformé le Sud. C'est ici que Medgar Evers a été assassiné alors qu'il luttait pour le droit de vote, et que Goodman, Chaney et Schwerner ont été assassinés alors qu'ils luttaient pour le droit de vote. Le Mississippi et l'ensemble du Sud ont une très longue et sombre histoire de violence, de discrimination et de racisme.
Et ce que l'on craint, c'est que Jim Crow ne revienne aujourd'hui sous une forme différente. Nous retournons à l'époque des tests d'alphabétisation et des taxes électorales — non pas par le biais de ces dispositifs, mais en cherchant spécifiquement à éliminer les élus noirs. Et les législateurs du Sud indiquent très clairement qu'ils vont le faire. Ils se sentent libérés par la décision de la Cour suprême. Ils subissent des pressions de la part du président Trump pour le faire, et ils ont l'impression que toutes les barrières de sécurité ont disparu à l'heure actuelle.
NERMEEN SHAIKH : Et pourquoi cela se produit-il surtout dans le Sud ? Et quel impact craignez-vous que cela puisse avoir sur les élections de mi-mandat ?
ARI BERMAN : Cela se produit dans le Sud parce que c'est là que se trouve la plus grande concentration de circonscriptions à majorité noire. C'est là que se trouve la plus grande population d'Afro-Américains. Et c'est aussi là que le vote est le plus polarisé sur le plan racial — n'est-ce pas ? — les Noirs du Sud ayant tendance à voter pour les démocrates. Donc, si vous voulez vous débarrasser des circonscriptions démocrates dans le Sud, vous ciblez les électeurs noirs. Et malheureusement, ils sont désormais les victimes collatérales de la course à l'armement électorale menée par Trump.
Cela pourrait signifier que les républicains pourraient bien remporter quatre à six sièges supplémentaires lors des élections de mi-mandat, simplement en ciblant ces circonscriptions à majorité noire du Sud. Cela n'empêchera peut-être pas les démocrates de reconquérir le Sud, mais cela rendra la tâche plus difficile.
Mais je pense que cela va au-delà des simples élections de 2026. On parle ici de démanteler des circonscriptions qui existent depuis des décennies, pour lesquelles les électeurs noirs se sont battus si durement afin d'obtenir ces circonscriptions et, avant tout, d'être représentés. C'est tout l'objet de la Loi sur les droits de vote : l'égalité des citoyens. En l'espace de quelques jours seulement, des avancées de plusieurs décennies sont réduites à néant.
AMY GOODMAN : Et qu'en est-il de la Floride, où le gouverneur DeSantis vient de signer une nouvelle carte électorale du Congrès issue du charcutage électoral, en publiant sur les réseaux sociaux « signé, scellé et livré », dans cette dernière minute dont nous disposons, Ari, et, globalement, où voyez-vous tout cela mener ?
ARI BERMAN : Eh bien, la Floride a adopté une carte qui donnerait quatre nouveaux sièges aux républicains. C'était très agressif. DeSantis affirmait en gros qu'il savait ce que la Cour suprême allait faire, et il avait l'impression que cela lui donnait le feu vert. Et c'est ce qui se passe. Nous sommes désormais pris dans une course à l'armement permanente en matière de découpage électoral, qui va entraîner davantage de partisanerie, plus de polarisation et moins de concurrence — tout ce que les Américains détestent le plus dans le processus politique. Et tout cela est orchestré par la majorité conservatrice à la Cour suprême, ce qui va attirer de plus en plus l'attention sur la nécessité de réformer cette cour à l'avenir.
AMY GOODMAN : Et dans le contexte de l'effondrement définitif de la Loi sur les droits de vote ?
ARI BERMAN : Eh bien, cela signifie que la loi sur les droits civiques la plus importante du pays n'existe plus de fait. Et cela va avoir des répercussions sur la démocratie américaine pendant très longtemps. C'est cette loi qui a fait de l'Amérique une démocratie multiraciale. Si la Loi sur les droits de vote n'existe plus, la démocratie multiraciale en Amérique sera menacée pour toujours.
AMY GOODMAN : Ari Berman, correspondant national sur les droits de vote pour le magazine Mother Jones, merci beaucoup de vous joindre à nous.
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Nous assistons à la montée du fascisme démocratique
Bertolt Brecht l'avait prédit en 1942 : le fascisme américain serait démocratique, à l'américaine. Il avait raison. C'est précisément ce qui le rend si difficile à contrer.
https://jacobin.com/2026/05/democracy-fascism-trump-far-right
3 mai 2026
À la fin de l'année dernière, Donald Trump a déployé plus de deux mille agents de l'ICE (Immigration and Customs Enforcement) à Minneapolis et à Saint Paul, occupant de fait les « Twin Cities » et faisant passer ses précédents déploiements de la Garde nationale à Washington, D.C. et dans d'autres villes dirigées par des démocrates pour de simples patrouilles de quartier en comparaison. Les agents ont traqué et arrêté quelque trois mille migrants et ont assassiné Renéé Good et Alex Pretti, deux citoyens américains qui s'étaient joints aux manifestations contre l'opération.
Le raid à Minneapolis a clairement montré que Trump entendait faire de l'ICE non seulement une force de police autoritaire dotée d'un budget colossal, mais aussi sa propre milice politique. Cela s'est notamment manifesté par le manque flagrant de professionnalisme de l'ICE, dont les agents portaient souvent des vêtements décontractés et n'avaient reçu qu'une formation minimale, tout en sapant délibérément et à plusieurs reprises les autorités locales et les services de police. Mais il s'agissait aussi d'un spectacle : une démonstration publique de cruauté envers les migrants qui montrait en même temps à ses adversaires les limites de la protestation pacifique. Même le podcasteur Joe Rogan a comparé l'ICE à la Gestapo.
Bien que l'analogie de Rogan ait pu être imparfaite, elle fait allusion à la question plus fondamentale de la nature de l'administration Trump. Au cours de son premier mandat, cette question semblait réglée. Malgré sa rhétorique toxique, le bilan de Trump à la présidence correspondait plus ou moins à ce que l'on pouvait attendre d'un président républicain, et avec sa défaite en 2020, il semblait que la politique américaine allait en grande partie revenir à la normale. Du moins jusqu'au 6 janvier 2021, date à laquelle une foule attisée par les théories du complot de Trump sur une élection volée a pris d'assaut le Capitole pour tenter d'empêcher la transition pacifique du pouvoir. À ce moment-là, il aurait dû être clair que Trump était plus qu'un simple populiste aux tendances autoritaires. Mais était-il, alors, un fasciste ?
Le fascisme historique est arrivé au pouvoir une centaine d'années avant le 6 janvier, en octobre 1922, lorsque Benito Mussolini a pris la tête de cinquante mille Chemises noires et s'est emparé du pouvoir lors de la Marche sur Rome (ou plutôt, a contraint les élites conservatrices à lui céder le pouvoir). L'assaut du Capitole n'était évidemment pas la Marche sur Rome. Trump n'a jamais explicitement appelé quiconque à s'emparer de quoi que ce soit, et lorsque ses partisans ont finalement réussi à pénétrer dans le bâtiment, ils se sont pour la plupart contentés de déambuler et de prendre des selfies.
Il s'agissait d'un événement carnavalesque mettant en scène un mélange hétéroclite de protagonistes — miliciens d'extrême droite, adeptes de QAnon, militants du Tea Party, motards, gamers, cosplayers de la « manosphère » — orchestré par les réseaux sociaux mais organisé de manière très limitée. En ce sens, le 6 janvier était symptomatique d'une tendance plus large : l'extrême droite d'aujourd'hui n'est pas intégrée verticalement mais effectivement décentralisée, fonctionnant davantage comme un essaim que comme une formation de combat. En Espagne, un remix de l'hymne phalangiste « Cara al Sol » s'est hissé en tête des palmarès de Spotify, tandis qu'en Allemagne, les jeunes riches comme les skinheads prennent plaisir à scander des slogans xénophobes au rythme du succès eurodance du DJ italien Gigi D'Agostino, « L'amour toujours ». Le fascisme d'aujourd'hui danse au son de la démocratie.
Qu'est-ce qui est — et qu'est-ce qui n'est pas — fasciste ?
Même pendant le premier mandat de Trump, des débats ont fait rage sur la mesure dans laquelle son règne constituait une nouvelle forme de fascisme. Alors que les progressistes et les libéraux avaient tendance à appliquer cette étiquette de manière assez, disons, libérale, les critiques soulignaient que de nombreux éléments essentiels du fascisme historique étaient tout simplement absents sous Trump. Des voix de gauche en particulier ont mis l'accent sur les racines de la politique de Trump dans la démocratie américaine et ses continuités avec les origines coloniales du pays.
Le fascisme est un mot radical, chargé d'histoire, qui est souvent utilisé simplement pour provoquer une réaction moralisatrice. D'un point de vue analytique, cependant, il est tout à fait approprié de considérer le fascisme comme quelque chose qui n'est pas — ou n'est plus — exclusivement historique. Un tsunami de régression politique déferle sur le monde occidental, et les épisodes de violence se multiplient, qu'il s'agisse des fusillades visant des militants de Black Lives Matter, de l'assaut du Capitole, des émeutes d'extrême droite au Royaume-Uni ou des menaces de mort proférées contre des politiciens dans les régions allemandes. Une multitude de partis dont les positions politiques vont bien au-delà de l'autoritarisme illibéral d'un Viktor Orbán sont désormais à deux doigts du pouvoir. En Allemagne de l'Est, l'Alternative für Deutschland (AfD) — dont le courant d'extrême droite rêve d'un « changement de système », c'est-à-dire de la fin de la démocratie parlementaire — recueille 40 % des intentions de vote.
Le fascisme est un mot fort, chargé d'histoire, souvent utilisé simplement pour provoquer une réaction moralisatrice.
Cela ne signifie en aucun cas que tous les partisans de la droite sont des fascistes. Pendant la campagne présidentielle de 2024, Kamala Harris a qualifié à plusieurs reprises Trump de fasciste. Ce qu'elle voulait vraiment dire, c'est qu'il était un autocrate. Il en va de même pour le philosophe Jason Stanley, pour qui les États-Unis sont déjà fascistes — ce qui n'est évidemment pas le cas. Si les démocrates constituent peut-être une opposition incompétente et inoffensive, ils ne sont ni mis hors-la-loi ni persécutés. Les milices n'emmènent pas Bernie Sanders et Alexandria Ocasio-Cortez dans des camps. Stanley applique ce terme à tous les mouvements ultranationalistes dans lesquels la nation est représentée par un seul dirigeant. Ce faisant, il perd de vue les caractéristiques spécifiques du fascisme. Il considère également le Sud américain à l'époque de l'esclavage comme une forme de fascisme. Certes, tout système qui prive un groupe de personnes de l'égalité des droits et les soumet au travail forcé est profondément injuste, mais la démocratie esclavagiste américaine garantissait des élections libres, la séparation des pouvoirs et des droits civils complets à la majorité blanche — des éléments qui seraient inconcevables dans une société fasciste. De plus, Stanley brouille la distinction entre mouvement social et régime politique, en regroupant tous les ultranationalismes sans tenir compte de la manière dont ils émergent ni du fait qu'ils exercent ou non le pouvoir.
En Allemagne, nombreux sont ceux qui utilisent désormais ce terme dans une perspective gradualiste, décrivant une « fascisation » synonyme de la radicalisation du néolibéralisme, voire de la société bourgeoise dans son ensemble. Mais en élargissant le concept de fascisme pour en faire une catégorie fourre-tout applicable à un large éventail d'injustices historiques, nous perdons la capacité de développer une analyse claire et précise du présent. Nous risquons également de sous-estimer la nature transformatrice des forces fascistes en brouillant la différence qualitative entre l'autoritarisme démocratique et le fascisme. Après tout, tout comme de nombreuses expulsions ont été menées sous Barack Obama et Joe Biden, seul Trump en fait un spectacle public pour le plus grand plaisir de ses partisans.
Ni tragédie ni farce
Si l'on veut appliquer le concept de fascisme à l'époque actuelle, il faut d'abord le replacer dans son contexte historique. Malgré certaines similitudes dans le programme et le style, ce que l'on appelle aujourd'hui le fascisme n'est pas identique au nazisme, un mouvement de masse fondé sur une idéologie raciste virulente alliant propagande ethnonationaliste et pogroms violents. Le fascisme ne fait pas non plus son retour en tant qu'outil destiné à écraser le mouvement ouvrier à une époque de lutte des classes intense.
Historiquement, le fascisme désigne une forme spécifique d'extrême droite de l'entre-deux-guerres, caractérisée par le culte du chef, la violence de rue organisée, la dictature et la volonté d'éliminer tous les opposants et ennemis du peuple, qu'ils soient réels ou imaginaires. Dans ce contexte, les gouvernements autoritaires ne sont pas nécessairement fascistes : la première ministre italienne Giorgia Meloni et l'ancien premier ministre hongrois Viktor Orbán ont peut-être cherché à transformer leurs pays en démocraties explicitement illibérales, mais ils ne sont pas des dictateurs.
Les courants d'extrême droite contemporains présentent plus de différences que de similitudes avec le fascisme historique, tandis que l'impérialisme et le colonialisme prennent aujourd'hui une forme nettement différente.
D'une part, les puissances européennes et atlantiques ne sont pas en guerre les unes contre les autres. Et si les guerres récentes pour la domination géopolitique, comme en Afghanistan ou au Moyen-Orient, ont certes produit de nombreux anciens combattants, leur nombre est insignifiant comparé à la masse d'hommes en surnombre qui se sont retrouvés mis au rebut et marginalisés par la société dominante après la Première Guerre mondiale.
Les conditions sociopolitiques et économiques sont également différentes. La crise financière de 2008 a donné un nouvel élan aux forces de droite, mais les crises économiques actuelles et leurs répercussions sociales ne sont pas comparables à celles des années 1930, lorsque le chômage de masse a sapé le sens du devoir des gens et obscurci leur jugement. Aujourd'hui, les banques centrales et les gouvernements interviennent régulièrement pour atténuer les crises. Le marché boursier a atteint de nouveaux sommets ces dernières années et, contrairement à la Grande Dépression, les États-Unis ont frôlé le plein emploi pendant le premier mandat de Trump. De même, nous connaissons de l'inflation, mais pas d'hyperinflation, et au lieu d'une alternative socialiste puissante en lice pour le pouvoir, notre moment historique actuel se caractérise par une gauche profondément affaiblie. À cet égard, les années 2020 ne sont certainement pas une répétition des années 1920 et 1930 — ni en tant que tragédie, ni en tant que farce.
La contre-modernité du fascisme
Le nouveau fascisme ne peut donc être compris que dans son propre contexte historique. L'autoritarisme de Trump reflète une société américaine encore marquée par l'héritage de l'esclavage, et dans laquelle les inégalités, le racisme et la violence conditionnent la vie publique de manière bien plus marquée qu'en Europe. Le nativisme joue un rôle, tout comme la suprématie blanche. En Europe, en revanche, les partis d'extrême droite ont tendance à mobiliser une forme de nationalisme étatique qui vise à lutter contre les menaces présumées à l'unité nationale.
L'une des principales forces motrices du fascisme historique était la lutte contre l'égalité sociale, ce qui explique en grande partie sa détermination à anéantir les mouvements sociaux-démocrates et communistes. Même si les fascistes n'étaient peut-être pas des agents directs du capital recrutés pour sauver le capitalisme, comme l'affirmait le Komintern de Joseph Staline, le fascisme n'aurait néanmoins pas été concevable sans le soutien de certains secteurs du grand capital. Il ne s'agissait pas non plus d'un mouvement irrationnel de séducteurs sinistres et de personnes séduites, comme l'affirmaient les premières études sur le fascisme. Néanmoins, comme l'a si bien dit Max Horkheimer, « Quiconque n'est pas disposé à parler du capitalisme devrait également se taire sur le fascisme » — car le capitalisme et le fascisme sont tous deux des systèmes qui naturalisent l'inégalité.
Nous soutenons que le fascisme contemporain trouve ses racines dans une structure spécifique du sentiment présente dans les sociétés modernes : la quête d'une modernité différente.
Nous soutenons que le fascisme contemporain trouve ses racines dans une structure de sentiments spécifique à la société moderne : la quête d'une modernité différente. La société moderne prétend s'opposer aux hiérarchies naturelles et permettre à la raison et à la rationalité de triompher de la foi et de la superstition. Elle cherche à asservir la nature à l'humanité, tout en reconnaissant simultanément la finitude et les limites naturelles de l'humanité. La promesse centrale de la société moderne — celle de l'intégration sociale par l'ascension sociale — n'est toutefois plus valable. Le spectre du déclin social a donné lieu à une sorte de négativité généralisée. La modernité libérale a ainsi engendré une destructivité dirigée contre elle-même : un nouveau fascisme qui propose la destruction comme moyen de guérison.
Le fascisme s'avère attrayant en période de changements sociaux rapides, notamment parce qu'il favorise une identification narcissique collective. Tout individu en colère et désorienté peut se fondre dans la communauté de la nation, qui se démarque à son tour de la société individualiste et multiculturelle. Les différentes factions de cette communauté sont unies par la rébellion destructrice contre la démocratie libérale et le désir de rétablir les hiérarchies sociales.
C'est pourquoi le fascisme n'a jamais été et n'est pas opposé à la modernité au sens strict. En fait, il présente de nombreuses facettes de la modernité, notamment dans sa manière d'aborder la technologie ou l'économie. Le fascisme ne vise donc pas l'antimodernité, mais plutôt une contre-modernité alternative : un ordre mythique qui promet une éthique et une stabilité, par opposition aux rationalités froides et à la nature fluide et en crise de la société bourgeoise moderne. De plus, il se considère comme un ordre éternel défini par la grandeur, dans lequel même l'individu peut atteindre une telle grandeur (on pense notamment à Peter Thiel ou à Elon Musk).
L'historien d'Oxford Roger Griffin a élaboré une définition influente du fascisme au début des années 1990. Selon lui, le fascisme est un mouvement révolutionnaire doté d'un « noyau mythique », un imaginaire de la nation et de sa renaissance sous la forme d'un « ultranationalisme populiste ». Le fascisme a toujours eu besoin d'un mythe national sur le passé pour l'orienter vers l'avenir. Car le fascisme ne visait pas seulement à restaurer une utopie révolue, mais aussi à créer le fantasme d'un avenir grandiose — une identification narcissique à la nation à laquelle on attribuait une grandeur historique mondiale. On pense ici aux hallucinations fiévreuses des nazis d'un « Reich millénaire ».
La joie de la violence
Le spécialiste du fascisme Robert Paxton va au-delà de la dimension idéologique de Griffin sur un point crucial, en mettant l'accent sur l'élément pratique. Selon Paxton, le fascisme est une « forme de comportement politique marquée par une préoccupation obsessionnelle pour le déclin de la communauté, l'humiliation ou la victimisation, et par des cultes compensatoires de l'unité, de l'énergie et de la pureté ». L'unité, la force et la pureté s'obtiennent par l'exclusion et la violence dirigées contre les opposants politiques et les minorités. La violence est une caractéristique déterminante du fascisme, mais elle revêt une signification bien plus large : elle est affective, rédemptrice, libératrice, un moyen de transgression ainsi que de transcendance par lequel on ne fait plus qu'un avec soi-même. La violence joue également un rôle dans le mythe de la nation en tant que victime, tout comme on est soi-même victime des élites, des menaces extérieures et des étrangers.
Il n'y avait pas de place pour l'individualisme dans la pensée fasciste historique : la société était composée de régiments et de divisions, et non d'individus.
Il n'y avait donc pas de place pour l'individualisme dans la pensée fasciste historique : la société était composée de régiments et de divisions, et non d'individus. Le fascisme historique se concevait comme l'intégration totale de toute la vie sociale. Sur le plan économique, le fascisme était également un moyen de renouveler le capitalisme — un capitalisme purgé de la lutte des classes, remplacée par la communauté nationale. Le mouvement fasciste purge la nation de ses opposants au nom de la transcendance. Tout ce qui fait obstacle à sa renaissance doit être détruit. Le fascisme a donc toujours impliqué l'existence de milices, au sein desquelles l'énergie des hommes fascistes peut se déchaîner selon « le rythme, l'ivresse, la compulsion et le malheur », selon « la marche, le piétinement, l'escalade, la poursuite, la poussée et le triomphe », comme l'a un jour formulé le sociologue allemand Klaus Theweleit.
L'historien italien Enzo Traverso a résumé le problème conceptuel au cœur de notre débat dans son livre Les nouveaux visages du fascisme : « En bref, le concept de fascisme semble à la fois inapproprié et indispensable pour comprendre cette nouvelle réalité. » Selon Traverso, ce à quoi nous sommes confrontés n'est ni un retour de l'ancien fascisme ni quelque chose de complètement différent et de nouveau, mais plutôt un mouvement politique hybride et hétérogène qui puise dans l'imaginaire politique restaurateur du passé, mais dont l'avenir reste incertain. Lorsqu'on se demande si Trump est fasciste, l'analyse est binaire : soit il l'est, soit il ne l'est pas ; ou bien on passe en revue une liste de caractéristiques pour voir si suffisamment de critères sont remplis. Cette perspective est bien trop statique et tient trop peu compte de la dynamique et de l'évolution de l'extrême droite.
Un fascisme démocratique ?
Les fascistes d'origine arboraient fièrement l'étiquette fasciste. Cela a commencé à changer après que les crimes de l'Holocauste ont été révélés, ce qui a incité Theodor W. Adorno à commenter la transformation du rapport des partis d'extrême droite à la démocratie : « Les aspects ouvertement antidémocratiques sont écartés. Au contraire : ils invoquent constamment la véritable démocratie et accusent les autres d'être antidémocratiques. » C'est en ce sens que nous proposons le terme de « fascisme démocratique » pour décrire l'extrême droite qui émerge aujourd'hui.
Le concept de fascisme démocratique semble contradictoire, puisque le fascisme en tant que régime politique était la négation de la démocratie.
À première vue, le concept de fascisme démocratique semble contradictoire, puisque le fascisme en tant que régime politique était la négation de la démocratie. Mais dans l'utilisation simpliste et axée sur les slogans de ce terme, on accorde trop peu d'attention au processus par lequel le fascisme émerge et accède au pouvoir au sein de l'ordre démocratique, pour mieux le détruire par la suite. En Allemagne, seules quelques semaines se sont écoulées entre l'élection légitime d'Adolf Hitler et la loi d'habilitation. En Italie, il a fallu trois ans à Mussolini pour établir une dictature à part entière.
Le concept de « fascisme démocratique » reflète ainsi le fait que le fascisme se manifeste aujourd'hui dans un contexte contradictoire et ambigu. L'administration Trump n'est pas un régime fasciste, et l'Allemagne n'est pas confrontée à un putsch fasciste. Les extrémistes d'extrême droite peuvent atteindre certains objectifs même au sein d'une démocratie. Malgré toutes leurs différences, cependant, les forces fascistes historiques et contemporaines partagent une image d'elles-mêmes très similaire : elles se considèrent comme des révolutionnaires nationaux. C'est le président de la Heritage Foundation, Kevin Roberts, qui l'a exprimé le plus clairement lorsqu'il a déclaré à ses partisans : « Nous sommes en pleine deuxième révolution américaine, qui restera sans effusion de sang si la gauche le permet. »
Le mouvement fasciste contemporain se considère comme le renouveau de la démocratie, avec pour objectif ultime de la saper. Du moins pour l'instant, la dictature n'est pas à l'ordre du jour. Ainsi, le cœur du fascisme démocratique réside dans sa relation ambivalente à la démocratie. Contrairement aux fascistes historiques, qui déclaraient constamment et ouvertement leur intention de détruire le parlementarisme, les fascistes démocratiques (même s'ils flirtent parfois avec des fantasmes monarchistes) cherchent uniquement à dépouiller la démocratie de ses institutions libérales.
Jusqu'à présent, le type de fascisme de Trump s'apparente davantage à ce que Steven Levitsky et Lucan Way appellent « l'autoritarisme compétitif ». Il existe une véritable compétition pour le pouvoir politique et des élections ont lieu, même si les dirigeants autoritaires en place font pencher la balance de la compétition politique en leur faveur. L'opposition est légale, mais le système judiciaire et les médias n'agissent plus de manière indépendante et sapent la concurrence politique. Néanmoins, le fascisme démocratique repose sur une conception de la démocratie fondamentalement différente de celle que nous connaissons. Il s'appuie souvent sur les écrits du juriste allemand Carl Schmitt, le « juriste en chef » du Troisième Reich qui a un jour qualifié les lois raciales nazies de Nuremberg de « constitution de la liberté ». Aujourd'hui, Schmitt est l'une des principales références de Peter Thiel et de J. D. Vance.
Pour Schmitt, il ne fallait pas confondre la démocratie avec le suffrage universel et le débat parlementaire — la véritable démocratie était « l'identité des gouvernants et des gouvernés ». La démocratie, affirmait-il, existait lorsque la volonté générale du peuple s'exprimait à travers un leader national. Cela présupposait « un peuple dont les membres se ressemblent et qui ont la volonté d'exister politiquement ». Schmitt a clairement précisé ce que cela signifiait : « La démocratie exige donc, premièrement, l'homogénéité et, deuxièmement — si le besoin s'en fait sentir — l'élimination ou l'éradication de l'hétérogénéité. » Dans le fascisme démocratique, l'homogénéité de la volonté générale se manifeste par le majoritarisme — la refonte de la démocratie dans l'intérêt de la majorité « autochtone », qui considère que son existence même est fondamentalement menacée par l'expansion des droits des minorités et dont les libertés politiques et sociales doivent donc être restreintes. Associée à des expulsions massives, il s'agit essentiellement d'une variante modernisée de la pensée de Schmitt.
Trump est peut-être en train de mettre en place un État autoritaire pour s'en prendre aux minorités ou à l'opposition, mais il souhaite réduire le champ d'action de l'État dans la plupart des autres domaines, qu'il s'agisse de l'éducation ou de l'environnement. Alors que les nazis cherchaient à contrôler et à diriger les « gens ordinaires » et la classe des affaires, l'État de Trump cherche à ne pas se mettre en travers de leur chemin. Les hommes d'affaires devraient pouvoir faire ce qu'ils veulent — réaliser des profits — avec le soutien de l'État, mais sans être dirigés par lui. Le fascisme historique était un mastodonte déchaîné, comme l'appelait Franz Neumann, un état d'anarchie. Le fascisme d'aujourd'hui s'apparente davantage à une coentreprise dans un État déréglementé que ni les réglementations environnementales ni les lois anti-discrimination ne peuvent arrêter. Au lieu de l'intégration totale promise par le fascisme historique, le fascisme démocratique s'apparente davantage à une radicalisation de la désintégration néolibérale.
Le fascisme démocratique ne repose pas sur une base partisane, mais sur une sphère publique hautement politisée, une hyperpolitique qui tisse des liens au sein de réseaux affectifs.
Le fascisme démocratique ne repose pas sur une base partisane, mais sur une sphère publique hautement politisée, une hyperpolitique qui tisse des liens au sein de réseaux affectifs. Il constitue un spectre politique polymorphe, affranchi de tout ensemble rigide de caractéristiques. Les républicains devenus partisans de Trump, les fervents partisans du mouvement « Make America Great Again » (MAGA), les autoritaires libertariens de la Silicon Valley, les chrétiens évangéliques, les Proud Boys et les partisans en colère du Tea Party ont formé une alliance sous la houlette de Trump, mais chacun suit sa propre logique. S'il existe un dénominateur commun, c'est qu'ils sont tous anti-égalitaires, anti-cosmopolites et exclusifs.
À cet égard, le fascisme démocratique est obsédé par ses ennemis, tout en envisageant une forme modernisée de la nation. Les fascistes démocratiques veulent faire reculer la libéralisation des modes de vie individuels, mais n'ont aucun problème avec l'homosexualité ouverte, à condition qu'elle reproduise les hiérarchies sociales. Leurs attaques contre les personnes transgenres visent le non-binaire qui sape ces hiérarchies.
Le racisme, lui aussi, comporte différentes strates. La politique démographique est un instrument clé de la gouvernance nationale : l'objectif est de réduire l'immigration des « gens à faible QI » et des « déchets », comme le dit Trump, mais pas de créer une communauté nationale homogène. En matière de relations entre les sexes, la droite autour de Trump est fortement fémonationaliste, s'attaquant au droit à l'avortement et promouvant les modèles familiaux traditionnels, mais sans remettre fondamentalement en question la participation des femmes au marché du travail ou à la prise de décision politique.
Trump, l'entrepreneur du ressentiment
Bien que le nouveau fascisme fasse également référence à un passé national mythique, il n'envisage que partiellement une sorte d'ordre transcendant. Il s'agit plutôt d'une sorte de mythe fondateur réparateur. Le slogan de Donald Trump, « Make America Great Again », vise à restaurer quelque chose : l'Amérique doit redevenir grande. Le nouvel empire est devenu profane et laïc — nous voulons un empire qui domine le monde, mais qui soit grand en soi.
On trouve un large éventail de fantasmes d'ordre au sein du milieu intellectuel de MAGA, allant des économies de marché monarchiques avec un PDG comme empereur, des villes et des États privés, jusqu'aux utopies sombres de la singularité technologique et de la colonisation de Mars. Les visions de l'avenir de Trump, en revanche, semblent tout à fait terre-à-terre. On ne trouve des fantasmes transgressifs que dans des mèmes ou des clips hallucinatoires générés par l'IA, où il apparaît tour à tour comme un empereur romain, un super-héros vengeur et punitif, ou une statue dorée dans une bande de Gaza ethniquement nettoyée.
Les néofascistes se soucient aussi moins de restructurer moléculairement l'ensemble de la société en un corps national : il n'y a aucune intention de créer un État totalitaire global qui dicte la politique, l'économie et la vie quotidienne, malgré les interdictions du langage non sexiste, les restrictions sur le droit à l'avortement et la persécution de la solidarité avec la Palestine. Le néofascisme vise la restauration d'une société hiérarchique néo-autoritaire, plutôt que la création d'un État totalitaire.
Trump n'est pas (encore) un dictateur, ni un fasciste de l'école classique qui promet transcendance et salut. Il ressemble davantage à un chef mafieux vulgaire. Mais son style politique, comme l'a décrit Christopher Browning, est fasciste : « Les rassemblements incendiaires ; l'attisement incessant de la peur, du ressentiment et du sentiment de victimisation ; l'approbation désinvolte de la violence ; l'adhésion généralisée aux théories du complot ; la cruauté ostentatoire ; l'instinct sauvage de s'en prendre aux minorités marginalisées et vulnérables ; et le culte de la personnalité. » Le spectre fasciste inclut nécessairement un flirt avec ce que le sociologue Michael Mann a un jour appelé la « violence moralisée », utilisée pour justifier ladite violence comme nécessaire, légitime et juste.
Le style fasciste s'observe également au sein de l'AfD, où le chef provincial du parti, Björn Höcke, cite avec jubilation le philosophe allemand Peter Sloterdijk, qui en 2016 a parlé de « cruauté bien tempérée » en exposant sa vision de la politique migratoire européenne. D'un point de vue global, tant le fascisme démocratique que le fascisme historique sont à bien des égards orientés vers l'esthétique et l'affectif. Le penseur pionnier de la Nouvelle Droite allemande, Armin Mohler, l'a un jour résumé succinctement : la rhétorique fasciste ne repose pas sur des liens logiques, mais plutôt sur « l'instauration d'un certain ton, la création d'un climat, l'évocation d'associations ».
Jusqu'à présent, les libéraux ont tenté d'arrêter Trump et d'autres radicaux d'extrême droite par des moyens juridiques. Cette stratégie était vouée à l'échec. Premièrement, sous le capitalisme, l'équilibre des forces se reflète dans le système juridique, et Trump représente la classe des propriétaires. Deuxièmement — et c'est bien plus important —, le fascisme est un climat affectif. Trump a réussi à s'emparer du pouvoir en s'adressant à une structure du sentiment, à savoir une profonde aliénation face à la modernité capitaliste. Il est l'entrepreneur du ressentiment par excellence, à la fois en tant que créateur et en tant que représentant. La gauche n'a pas encore trouvé de réponse efficace et durable à son égard. Pourtant, les gens sont plus résilients qu'on pourrait le craindre. La résistance contre l'ICE à Minneapolis a été si efficace en partie parce qu'elle a réfuté le discours de la droite américaine : les communautés multiethniques ont fait preuve d'une plus grande cohésion que les prophètes de droite annonçant un déclin social apocalyptique n'auraient jamais pu l'imaginer.
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1er mai aux États-Unis : non aux oligarques, non à l’ICE, non à la guerre
Des dizaines de milliers de travailleurs ont participé aux manifestations « May Day Strong » organisées dans 3 500 villes à travers les USA pour affirmer « Les travailleurs avant les milliardaires », « Non à l'ICE » (police de l'immigration) et « Non à la guerre ».
Hebdo L'Anticapitaliste - 799 (07/05/2026)
Par Dan La Botz
traduction Henri Wilno
Crédit Photo
Compte X de DSA
Le mouvement a été organisé par des dizaines de syndicats comptant des millions de membres et par d'autres organisations de travailleurs, telles que des centres d'aide aux travailleurEs immigréEs et des groupes de travailleurEs domestiques. « May Day Strong » appelait à « pas d'école, pas de travail, pas de shopping ». DSA (Democratic Socialists of America) a aidé à organiser les manifestations et Sunrise, composé de jeunes militantEs pour le climat, s'est engagé dans la désobéissance civile. Des militantEs de Sunrise ont bloqué la Bourse de New York, ce qui a conduit à leur arrestation.
Implication politique des classes populaires
Bien qu'il n'ait pas été aussi important que les manifestations « No Kings » qui avaient rassemblé des millions de personnes, May Day Strong a compté davantage de participants issus de la classe ouvrière, ainsi que de Noirs et de Latinos, dans de nombreuses villes. Les manifestations ont varié d'un État à l'autre et d'une ville à l'autre. À New York, ma femme et moi avons défilé avec son syndicat, qui regroupe 30 000 travailleurs de la City University of New York. Le maire de New York, le socialiste Zohran Mamdani, a besoin d'argent pour mettre en œuvre son programme de bus gratuits, de garde d'enfants universelle et de logements à bas prix ; le slogan dominant était donc « Taxez les riches ».
À Los Angeles, où vivent des millions d'immigrants latino-américains, le slogan de centaines de syndicats, de groupes communautaires et d'organisations confessionnelles était « Somos el Pueblo [Nous sommes le peuple] – Bloquons tout ».
En Caroline du Nord, le thème principal était « Kids Over Corporation » (Les enfants avant les entreprises), alors que des milliers d'enseignants, de parents et d'élèves défilaient dans différentes villes. Abbey Brook, enseignante depuis six ans, a déclaré aux journalistes : « Je suis ici pour mes élèves, je suis ici pour tous les élèves de Caroline du Nord. Nous manquons de moyens et je suis ici pour adresser un message à notre gouvernement. »
Tout cela s'inscrit bien sûr dans la résistance contre Donald Trump, son mouvement « Make America Great Again » et le Parti républicain. Dans de nombreux endroits, les gens brandissaient des pancartes et scandaient des slogans contre Trump, les milliardaires et l'oligarchie, en mettant en garde contre le danger du fascisme.
Le retour du 1er mai
Le 1er mai trouve son origine dans un mouvement de grève pour la journée de huit heures, lancé en 1886 à Chicago par des travailleurs immigrés allemands. Lors d'un rassemblement anarchiste sur la place Haymarket de la ville, un attentat à la bombe a tué deux manifestants et en a blessé de nombreux autres, y compris des policiers. Huit hommes ont été jugés et condamnés à mort, et un autre à 15 ans de prison, pour cet attentat, mais l'un d'entre eux s'est suicidé et le gouverneur Richard J. Oglesby a commué deux des condamnations à mort. En 1904, l'Internationale socialiste a appelé tous les partis socialistes à commémorer les événements du 1er mai, qui est ainsi devenu la Journée internationale des travailleurs.
Mais pendant la majeure partie de l'après-guerre, de 1947 jusqu'aux années 2000, il n'y avait pratiquement pas de 1er mai aux États-Unis. Pendant la guerre froide, l'Union soviétique et d'autres États d'Europe de l'Est ont transformé le 1er mai en une célébration de leur puissance militaire, avec des défilés de chars et de missiles sur la Place Rouge. Aux États-Unis, le gouvernement et les syndicats célébraient la fête du Travail le premier lundi de septembre avec des défilés et des barbecues. Le 1er mai, en tant que Journée internationale des travailleurs, a été remis au goût du jour aux États-Unis par les immigrants latino-américains originaires de Porto Rico, du Mexique et d'Amérique centrale, comme une journée dédiée aux droits des travailleurs et des immigrants.
Leah Greenberg, de l'organisation Indivisible, qui a joué un rôle clé dans l'organisation des manifestations « No Kings », a déclaré que « May Day Strong » constituait un « test de solidité » pour le mouvement. « Nous demandons aux gens de franchir une étape pour exercer davantage leur pouvoir dans tous les aspects de leur vie – en tant que travailleurs, étudiants ou membres de centres d'organisation locaux », a-t-elle déclaré. « C'est important, car cela renforce notre capacité à mener une résistance plus poussée. »
Nous aurons besoin de davantage de tests de résistance de ce type si nous voulons avoir le pouvoir de peser réellement sur les entreprises et le gouvernement.
Dan La Botz, traduction Henri Wilno
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Afghanistan : 5 ans de gouvernance et de terreur du régime des talibans
D'ici une centaine de jours, le 15 août, l'Émirat islamique d'Afghanistan 2.0 – appellation officielle du gouvernement intérimaire taliban afghan – célébrera son 5e anniversaire aux affaires dans un pays enclavé au destin éternellement fiévreux où règne la terreur dont les victimes sont surtout les femmes, à laquelle s'ajoute le sort tragique de millions de réfugiés, le tout dans une relative indifférence internationale.
Tiré de The asialyst.
Maux et tourments en série pour tout quotidien
Cette relative indifférence était ainsi manifeste ces derniers mois lors de plusieurs épisodes militaires transfrontaliers meurtriers avec le voisin pakistanais, laissant dans leur sillage un bilan humain lourd et la région avec un contentieux interétatique vivace de plus.
Pour mémoire, l'été dernier, à la violence des hommes s'additionnait celle de la nature quand trois séismes dans l'est du pays (provinces de Kunar, Nangarhar et Laghman) en cinq jours produisaient leurs lots de drames (plus de 2 000 morts et 4 000 blessés) et de désolations.
Les hostilités ces deux derniers mois en Iran replacent dans une certaine mesure ce cimetière des Empires sur les radars internationaux, en plus d'impacter de diverses manières le quotidien des 44 millions d'Afghans.
Il nous faut y rajouter, ces derniers jours, le sort peu enviable d'un millier d'Afghans bloqués sur une base militaire US de Doha au Qatar – dans l'attente vaine d'un visa pour les États-Unis promis tantôt (1) mais récusé par l'administration Trump (laquelle entend plutôt « déplacer » ces malheureux vers la République Démocratique du Congo !) – aura peut-être été porté à la connaissance du public.
Ni Doha, ni Kinshasa, ni Kaboul
Face à cette dernière situation mêlant le sordide au navrant, le ministère (taliban) afghan des Affaires étrangères tenta de rallier les infortunés, en s'y prenant d'une manière malhabile, assurant : « L'Afghanistan constitue la patrie commune de tous les Afghans et invite toutes les personnes concernées, ainsi que celles se trouvant dans une situation similaire, à retourner dans leur patrie, dont les portes leur restent ouvertes, en toute confiance et sérénité, » peut-on lire dans les colonnes du Washington Post.
Il semblerait que ces deux derniers points cruciaux aient fait défaut, les intéressés voyant dans cette offre une option aussi peu attrayante (et, quoi qu'en disent les autorités talibanes, pour le moins dangereuse) que celle de l'exil en RDC défendue par la Maison Blanche.
Selon UN-Habitat Afghanistan – programme des Nations unies œuvrant à un meilleur avenir urbain – en 2025, près de trois millions d'Afghans réfugiés au Pakistan et en Iran – installés depuis parfois plusieurs décennies, sinon plusieurs générations – ont été contraints par les autorités de ces deux pays d'accueil de revenir sur le sol afghan, dans la précipitation et le désarroi que l'on devine. En 2026, deux millions d'Afghans supplémentaires devraient grossir les rangs des réfugiés et s'établir dans leur patrie d'origine, nonobstant moult incertitudes, difficultés structurelles et périls divers.
Conflit, contentieux, défiance et méfiance réciproques avec le « pays des purs »
Nombre de ces réfugiés se dirigent vers les provinces de Helmand, Kandahar, Khost, Kunar, Laghman, Nangarhar, Nuristan, Paktika ou encore Paktya, impactées par les affrontements transfrontaliers et autres frappes aériennes ou terrestres pakistanaises de ces derniers mois : « Les restrictions de circulation imposées par les combats entravent l'accès humanitaire et compromettent l'acheminement d'une aide vitale, notamment pour les Afghans de retour du Pakistan, » déplorent les agences onusiennes.
L'automne dernier, la Pakistan Army menait dès le 9 octobre des frappes aériennes en territoire afghan (provinces de Khost, Paktika, Kaboul et Jalalabad notamment) sur cibles terroristes précises (le groupe terroriste pakistanais du TTP, les « talibans pakistanais ») (2). En représailles 48 heures plus tard, les forces talibanes afghanes effectuaient une série d'attaques contre une noria de postes militaires pakistanais balisant la frontière entre les deux voisins. » Le 19 octobre, une médiation extérieure (Arabie Saoudite, Turquie et Qatar) obtenait des parties prenantes un cessez-le-feu ténu (3). En février-mars 2026, nouvelle flambée de violence et d'effroi : les autorités pakistanaises parlent alors de « guerre ouverte, » actant le bombardement d'une structure de santé en plein Kaboul, au prix d'un bilan humain effroyable (150 victimes, essentiellement civiles). « Nous condamnons fermement ce crime et considérons un tel acte comme contraire à tous les principes acceptés et comme un crime contre l'humanité, » tonnera dans la foulée le porte-parole du gouvernement taliban afghan, d'après le South China Morning Post.
Début mars, lors d'une intervention devant le Conseil de sécurité de l'ONU, la cheffe de la Mission d'assistance des Nations unies en Afghanistan (MANUA) rappelait : « L'instabilité dans la région, sur les deux plus longues frontières de l'Afghanistan (4) affecte la stabilité du pays (…). Le conflit avec le Pakistan a eu des coûts humains et économiques sévères. » Avant de rappeler à son auditoire que l'offensive militaire engagée fin février par Israël et les États-Unis contre l'Iran vient comme il se doit « compliquer l'équation. » Pour dire le moins.
La Chine, voisin et médiateur intéressé
« Du 1er au 7 avril, des représentants de la Chine, de l'Afghanistan et du Pakistan ont tenu une semaine de réunions informelles à Urumqi (Xinjiang), » annonçait à l'issue de l'événement le ministère chinois des Affaires étrangères, précisant, non sans fierté, que les trois délégations « ont eu des discussions franches et pragmatiques dans une atmosphère positive. »
Des propos corroborés par le chef de la diplomatie talibane (Amir Khan Muttaqi) jugeant que les dits pourparlers avaient eu, selon Ariana news, des « résultats positifs. » Voilà qui, dans le chaos du moment, est toujours ça de pris mais certainement loin d'être la panacée et la fin des acrimonies pakistano-afghanes. Du reste, des observateurs pointilleux relèvent que trois semaines après ces consultations d'Urumqi, aucun détail précis de ces pourparlers n'a encore été rendu public, un vide alimentant quelque doute sur la valeur ajoutée et les dividendes tangibles de ces discussions pilotées par Pékin en terre ouïghoure.
Ces doutes n'embarrassant a priori guère le gouvernement intérimaire taliban : « Ce que nous pouvons affirmer clairement, c'est que l'Afghanistan est sûr, stable et dispose de forces de sécurité robustes, et que nous avons efficacement maîtrisé tous les mouvements hostiles à la sécurité, » selon Tolo News. Le propos rassurant du porte-parole de l'Émirat islamique que voilà ; rassurant, mais pas tout à fait convaincant : en 2026, entre autres faiblesses, l'Afghanistan demeure dans le cercle peu prisé des 12 États les plus impactés par le fléau terroriste (Global Terrorism Index 2026) et, selon le Programme alimentaire Mondial des Nations unies, le 5e pays au monde le plus affecté par la faim : plus de 17 millions d'Afghans (près d'un Afghan sur trois) sont exposés à une insécurité alimentaire permanente et sévère ; cinq millions d'entre eux souffrent littéralement de famine.
L'Indice Normandie pour la paix 2025 réserve à l'Afghanistan des talibans un éloquent 137e rang ; sur 138 pays pris en compte annuellement dans le champ de l'étude.
Et que dire de l'intolérable invisibilisation totale des femmes dans la société afghane, posture défendue bec et ongle par le gouvernement taliban. Le 8 mars, Paris, Bruxelles, New Delhi et une myriade d'autres capitales célébraient la journée internationale du droit des femmes. Une célébration qui bien entendu n'avait pas cours à Kaboul.
Gestes ou gesticulations ? Kaboul – Washington, ou l'art de l'inconstance
Fin mars, au terme des (discrètes et donc fructueuses) discussions entre émissaires d'outre-Atlantique, afghans et émiratis, loin des médias et de l'opinion publique, l'Émirat islamique d'Afghanistan remettait en liberté un ressortissant américain, Dennis Coyle, linguiste soixantenaire retenu depuis début 2025 dans les austères geôles afghanes. « La Cour suprême de l'Émirat islamique a jugé sa période de détention suffisante et a décidé sa libération, » communiquait le gouvernement afghan au sujet de cette 6e libération du genre réalisée en l'espace d'un an, comme le rapporte Le Monde. De quoi, a priori, se montrer optimiste sur l'état, bien opaque, des rapports du moment entre Washington et Kaboul ?
Pourtant, deux semaines plus tôt, le 10 mars, le curseur semblait orienté sur une trame moins féconde, le ministère des Affaires étrangères de l'Émirat islamique d'Afghanistan qualifiant alors de « regrettable » la récente décision de l'administration Trump de désigner l'Afghanistan comme « État soutenant la détention arbitraire, » rappelant sa préférence pour le dialogue pour le règlement des différends et autres contentieux.
Pour Kaboul, l'heure du pivot vers New Delhi ?
Début janvier, le quotidien indien The Hindu révélait que, pour la première fois depuis le retour au pouvoir des talibans à Kaboul à l'été 2021, un diplomate de l'Émirat islamique d'Afghanistan venait d'arriver dans la capitale indienne pour assurer les fonctions de chargé d'affaires de l'ambassade afghane. Un trimestre plus tôt (octobre 2025), le ministre taliban des Affaires étrangères Amir Khan Muttaqi était reçu à New Delhi par son homologue Subrahmanyam Jaishankar.
Pour mémoire, la dynamique entre New Delhi et Kaboul et l'engagement en Afghanistan de la désormais 4e économie mondiale ont pris de l'élan bien avant l'été 2021, date du retrait précipité des forces américaines déployées depuis 2001 sur le sol afghan.
Entre 2001 et 2021, le gouvernement indien a soutenu de diverses manières – diplomatiquement avec la conclusion d'un partenariat stratégique en 2011, matériellement (5), humanitairement – et avec constance les présidences Hamid Karzai (2001-2014) puis Ashraf Ghani (2014-2021). Du reste, dans une configuration pré-taliban, le Premier ministre indien Narendra Modi s'est déplacé à diverses reprises en Afghanistan (décembre 2015, juin 2016).
Enfin, pour rappel, voilà une décennie (mai 2016), Kaboul, New Delhi et Téhéran paraphaient un accord trilatéral de commerce et de transit avec en point d'orgue le port iranien de Chabahar, sur le golfe d'Oman, à quelque 150 km à l'ouest du site portuaire pakistanais de Gwadar.
Fin février, dans la foulée immédiate des bombardements pakistanais sur Kaboul, le très éruptif ministre pakistanais de la Défense écrivait sur les réseaux sociaux : « Le Pakistan a tout mis en œuvre, directement et par l'intermédiaire de pays amis, pour maintenir la stabilité. Il a mené une intense activité diplomatique. Cependant, les talibans sont devenus un instrument de l'Inde. »
Ce à quoi le porte-parole du ministère indien des affaires étrangères répondait, flegmatique : « Il s'agit d'une nouvelle tentative du Pakistan de rejeter ses échecs domestiques sur l'extérieur. L'Inde réaffirme son soutien à la souveraineté, à l'intégrité territoriale et à l'indépendance de l'Afghanistan. » Quatre mois plus tôt, dans une veine agressive et déplacée similaire, le ministre pakistanais assénait déjà depuis son compte X : « L'Inde souhaite s'engager dans une guerre de basse intensité contre le Pakistan. Pour ce faire, elle utilise Kaboul. »
En ce printemps 2026 si volatile, pour nombre d'observateurs du sous-continent indien, New Delhi, sans reconnaître officiellement l'Émirat islamique (6), opte pour une approche pragmatique pour à la fois entretenir les étroites relations tissées avec Kaboul entre 2001 et 2021, et capitaliser opportunément sur l'état dégradé des rapports afghano-pakistanais (ceci sans omettre la fermeture durable de l'ensemble des points de passage frontaliers) lors du quinquennat écoulé.
Dernier épisode en date, lundi 27 avril, de nouvelles frappes pakistanaises (drones et missiles) s'abattaient sur la province afghane de Kunar (dans sa capitale Asadabad notamment) faisait sept morts et plusieurs dizaines de blessés parmi la population civile, malgré un cessez-le-feu officiellement en place depuis mars. Il est décidément des maux (et des voisins) contre lesquels cet exsangue et volatile cimetière des empires – à moins qu'il ne s'agisse de celui des espérances – devra perpétuellement batailler.
Par Olivier Guillard
Notes
1- Aux anciens ressortissants afghans ayant œuvré aux côtés des forces américaines en Afghanistan entre 2001 et 2021
2- Qu'Islamabad accuse de trouver refuge – et aide complaisante – sur le sol afghan, au vu et au su du gouvernement taliban, ce dont se défend avec la dernière énergie ce dernier, mais sans convaincre.
3- Dix jours plus tard, Islamabad menace d'anéantir l'Afghanistan. Le 11 nov., le pouvoir pakistanais parle d'un « état de guerre. »
4- 2 436 kilomètres avec le Pakistan, 936 kilomètres avec l'Iran.
5- Trois milliards de dollars ventilés sur une noria de chantiers humanitaires et de reconstruction (écoles, hôpitaux, projets hydroélectriques, entre autres.
6- À ce jour, seule la Russie a officiellement reconnu le régime taliban afghan bien que la Chine ait accepté la présence à Pékin d'un ambassadeur du régime des talibans.

Briser le blocus, briser le silence : Global Sumud Flotilla face à la piraterie d’Etat
« Ce que révèle l'attaque de la Global Sumud Flotilla n'est pas une exception. C'est une méthode et c'est un aveu. » Un ensemble d'organisations et de personnalités appelle la France à réagir suite à l'interception illégale de la Global Sumud Flotilla en eaux internationales.
Tiré du blogue de l'auteur.
La bande de Gaza, territoire dévasté, subit un quasi blocus : tous les jours des gazaouis meurent faute de soins, d'abris, de nourriture, une pénurie organisée par les forces d'occupation israéliennes.
Face à cette situation, la société civile internationale s'est mobilisée à travers les flottilles, dont la Global Sumud Flotilla, initiative non-violente, pour soutenir la population palestinienne, briser le silence complice politique, médiatique et institutionnel, et ouvrir des couloirs humanitaires comme l'exige le droit international.
Dans la nuit du 29 avril, alors que nos 58 bateaux naviguaient en eaux internationales, les forces d'occupation israéliennes ont pris d'assaut la flottille et kidnappé 176 personnes — un fait sans précédent dans l'histoire des flottilles : Israël s'est ainsi arrogé, en toute impunité, le droit d'infliger sa violence coloniale aux abords des eaux européennes.
Cette attaque, qualifiée de piraterie en droit international, a impliqué l'utilisation de drones, le brouillage des communications ainsi que le sabotage des systèmes de navigation et des moteurs. La Grèce, informée de l'attaque, est complice en ayant déployé ses propres drones. Le gouvernement français, lui, a choisi le silence - un silence consternant face à l'enlèvement de 11 de ses ressortissant·es, parmi lesquels Raphaëlle Primet, élue communiste au Conseil de Paris.
34 personnes ont subi des violences ; 3 sont dans un état grave et ont été hospitalisées en Grèce. Les témoignages des personnes relâchées dénoncent des maltraitances et intimidations graves. Ces abus infligés à des humanitaires ressortissant·es étranger·es ne sont qu'un aperçu de ceux réservés aux Palestinien·nes, largement documentés par les organisations de défense des droits humains : torture, violences physiques, psychologiques et sexuelles.
Toutes les personnes kidnappées ont été débarquées de force en Crète, à l'exception de Saif Abukeshek et Thiago Ávila, transférés à la prison de Shikma le 2 mai. Le cabinet d‘avocats palestinien Adalah assure leur défense et nous a informé·es qu'ils avaient subi des tortures. Ils ont été déférés le 3, puis le 5 mai devant le tribunal d'Ashkelon pour « affiliation à une organisation terroriste », dans le cadre d'une procédure expéditive qui ne permet pas la préparation d'une défense adéquate. Leur détention a été prolongée par 2 fois, dernièrement jusqu'au 10 mai 2026.
Ce traitement s'inscrit dans un cadre juridique discriminatoire, renforcé par la récente loi adoptée à la Knesset laquelle consacre, de facto, le régime d'apartheid.
Ce que révèle l'attaque de la flottille n'est pas une exception. C'est une méthode et c'est un aveu : celui d'un État génocidaire qui sait que la solidarité internationale le menace plus que les armes ne le protègent.
Nous adressons tout notre soutien à nos partenaires de la Freedom Flotilla Coalition (FFC) ayant subit dans la nuit du 4 mai 2026 des intimidations en mer par l'armée israélienne avec le déploiement d'un bateau militaire et d'un hélicoptère.
Briser le blocus, briser le silence, faire vivre la solidarité des peuples : notre mission continue
Nous appelons la France à agir immédiatement afin de :
– Exiger la libération immédiate et sans condition de l'ensemble des prisonnier·ères politiques palestinien·nes, et soutenir activement les démarches des gouvernements espagnol et brésilien pour celles de Thiago Avila et Saif Abukeshek
— Condamner et sanctionner fermement cet acte de piraterie, qui ne doit plus jamais se reproduire ;
– Garantir la protection effective de la mission humanitaire et lui permettre d'aller jusqu'à son terme ;
– Oeuvrer activement à la levée immédiate du blocus de Gaza et l'ouverture de véritables corridors humanitaires ;
– S'assurer de l'application effective des décisions rendues par la Cour Pénale Internationale
– Agir à l'échelle européenne pour la suspension des accords entre l'Union européenne et Israël et l'application de sanctions diplomatiques à l'échelle nationale et européenne.
Enfin, la Global Sumud France réitère publiquement sa demande de rencontre avec le Président de la République, le 1er Ministre ainsi que le Ministre des Affaires Étrangères afin de pouvoir discuter de nos revendications.
La Global Sumud France appelle l'ensemble des forces politiques, associatives et syndicales, ainsi que toutes les personnalités publiques qui partageraient ses revendications, à se joindre à cet appel.
La Global Sumud France
Organisations signataires
Le Parti Communiste Français, La France Insoumise, Les Écologistes, l'Après, Debout !, Le NPA-A, la CGT, Solidaires, la FSU, L'Union Etudiante, l'UNEF, Union Palestine Marseille, Urgence Palestine, Association France Palestine Solidarité (AFPS), Union Juive Française pour la Paix (UJFP), Tsedek !, JAMM, Campagne Française - Flottille Liberté pour Gaza, le collectif pour la flottille de l'Estaque (Marseille).

Semer la ruine. L’effacement comme stratégie israélienne
En Palestine — en particulier à Gaza — comme dans le Sud-Liban, la ruine excède largement le registre du dommage matériel. Elle constitue une politique israélienne à part entière qui ordonne l'espace, altère le temps et frappe les vivants à travers leurs lieux de vie. En pulvérisant les maisons, les bibliothèques, les archives, les photographies et les actes de propriété, cette stratégie s'attaque également au souvenir.
Tiré d'Orient XXI.
Comment inscrire la guerre dans la durée, au-delà du bombardement et au-delà du « cessez-le-feu » ? En adoptant une politique de la ruine, Israël transforme le paysage détruit en institution de la punition, et en une démonstration de puissance et d'impunité.
Dans le cas de Gaza, cette politique de la ruine participe d'une entreprise génocidaire. Elle accompagne l'écrasement des corps, la destruction des conditions d'existence, l'anéantissement des infrastructures vitales, la dispersion forcée de la population et la désorganisation de la vie collective. Les immeubles, les hôpitaux, les écoles, les lieux de culte, les universités, les marchés, les cimetières, les routes et les administrations ont été pris dans une même logique d'effacement. La ruine y vise le monde social dans sa totalité : le lieu où l'on naît, où l'on apprend, où l'on soigne, où l'on enterre, où l'on transmet, où l'on prouve son nom, sa maison, sa filiation, son droit à demeurer.
- À Gaza comme au Sud-Liban, la ruine cherche à rendre le lieu étranger à ceux qui l'ont habité, à briser la confiance dans le retour.
Dans le Sud-Liban, la ruine répond à une autre configuration. Elle s'inscrit surtout dans une stratégie de déplacement forcé, de vidage territorial, de fabrication d'une profondeur inhabitable, d'une zone occupée et urbicidée. Les villages frontaliers, les maisons dynamitées et les terres agricoles endommagées et brûlées au phosphore blanc composent une géographie de l'empêchement et de la brutalité.
Ces deux situations appellent ainsi une distinction. À Gaza, la ruine fait corps avec l'intention israélienne génocidaire, visant une société comme telle, afin de compromettre son avenir biologique et politique. Dans le Sud-Liban, elle fonctionne comme instrument facilitant l'occupation israélienne et forçant le déplacement des populations libanaises et rendant impossible tout retour.
Mais, dans les deux cas, elle frappe bien davantage que le bâti. Elle vise la continuité. Elle cherche à rendre le lieu étranger à ceux qui l'ont habité, à briser la confiance dans le retour.
Une stratégie sur le temps long
La ruine possède une puissance temporelle singulière. La destruction se produit en un instant ; ses effets se prolongent sur des décennies. Un immeuble effondré devient aussitôt une perte d'abri, puis une perte de voisinage, puis une perte des preuves mêmes d'une vie. Un quartier détruit emporte avec lui les usages ordinaires : la porte ouverte d'un voisin, le balcon où l'on écoutait Oum Kalthoum le soir, le chemin de l'école, la boutique du coin, les odeurs de cuisine, les murs contre lesquels rebondissaient les ballons des petits footballeurs, et tous ces gestes sans importance apparente pour saluer une personne ou éviter de croiser une autre qui formaient pourtant l'épaisseur d'une existence. La ruine atteint cette trame invisible : elle détruit ce que les plans de reconstruction sauront difficilement restituer.
Les maisons, dans ce contexte, sont une affaire politique. Elles deviennent le centre de ce qu'est l'attaque contre l'existence sociale. Lorsqu'elles s'effondrent, elles entraînent dans leur chute des archives intimes. Les survivants récupèrent parfois une clef, un tissu, un jouet, une lettre, un cadre brisé, un bijou hérité, une casserole tordue ou un sous-vêtement porté pour une nuit d'amour. Ces fragments portent la charge d'un monde disparu. Ils deviennent des preuves affectives arrachées à la poussière.
- L'attaque contre l'archive complète l'attaque contre la pierre. La ruine visible détruit le lieu tandis que la ruine administrative trouble le droit au lieu.
À Gaza, cette poussière prend une dimension vertigineuse. Elle entre dans les poumons, couvre la peau, s'infiltre dans la nourriture, enveloppe les gestes des survivants. Elle devient l'atmosphère même de l'après-destruction. Le déblayage aura ainsi une dimension funéraire. Il faudra ouvrir les masses de béton, extraire les restes de plus de dix mille corps déchiquetés et noyés dans la poussière, les enterrer et, un jour, les nommer.
Le crime administratif
La destruction des archives et des preuves de propriété ajoute une dimension décisive à la politique israélienne de la ruine en Palestine. Les titres fonciers, les actes notariés, les certificats de naissance, les contrats de mariage, les diplômes, les dossiers municipaux, les plans cadastraux, les registres des habitants et les documents administratifs forment la charpente juridique d'une société. Les piller ou les incendier fabrique un chaos destiné à durer. Une famille qui perd sa maison doit ensuite prouver que cette maison lui appartenait. Un héritier doit démontrer une filiation dont les papiers ont brûlé. Un quartier rasé devient un espace disputé, exposé aux falsifications, aux spéculations et aux reconstructions autoritaires.
L'attaque contre l'archive complète l'attaque contre la pierre. La ruine visible détruit le lieu tandis que la ruine administrative trouble le droit au lieu. Le survivant se trouve placé devant une double disparition : celle de la maison et celle des documents qui attestent son existence sociale. Ainsi se prépare l'après-guerre comme champ d'incertitude. La violence génocidaire se transforme en procédure interminable. Et ladite « reconstruction » porte alors une ambiguïté et des craintes profondes.
Entre l'absence et le témoignage
Une génération palestinienne entière vivra avec cette expérience. Les enfants de Rafah, de Khan Younès ou de Jabaliya apprendront les noms des lieux à partir de ce qui a disparu. Ils entendront parler d'une école rasée, d'un quartier pulvérisé, d'un marché qui existait, d'une maison dont il ne reste qu'une photographie. Leur mémoire se formera dans un dialogue constant avec les absences. Certains auront grandi sous les tentes, dans des abris collectifs, chez des proches, ou dans des centres d'accueil. Leur rapport au monde sera marqué par cette familiarité avec l'effondrement, avec la fragilité d'un béton qui semblait pourtant solide.
- Une ruine peut garder malgré tout une trace de ce que la violence voulait totalement effacer. Elle peut devenir un document et un témoignage, tant que certains des anciens habitants ont survécu au génocide ou sont de retour.
Mais le mot « ruine » peut aussi porter une signification élargie. Il peut désigner ce qui manque autour du reste. Une ruine peut garder malgré tout une trace de ce que la violence voulait totalement effacer. Elle peut devenir un document et un témoignage, tant que certains des anciens habitants ont survécu au génocide ou sont de retour.
C'est pourquoi, à Gaza, la vie continuera, non pas parce que la destruction aurait échoué à dévaster, mais parce qu'aucune société ne se réduit à ce que l'on détruit d'elle. Des enfants naîtront encore, des classes improvisées verront le jour, des voix continueront à chanter et à raconter l'histoire de la terre. Cette continuité ne doit pas être confondue avec une consolation. Elle ne répare pas l'irréparable. Elle ne transforme pas la souffrance en promesse. Elle dit seulement que la vie, même mutilée, persiste là où la politique israélienne de la ruine voulait imposer le néant.
Dans le Sud-Liban aussi, la vie reprendra un jour dans les villages rasés et désertés. Les habitants reviendront, bien que leur retour ne soit ni paisible ni assuré. Il ne marquera que le commencement d'une nouvelle lutte : celle qui consistera à empêcher que les vidéos de dynamitage publiées impunément par le fugitif de la Cour pénale internationale, le premier ministre israélien Benyamin Nétanyahou, aient le dernier mot et dictent l'avenir.
gauche.media
Gauche.media est un fil en continu des publications paraissant sur les sites des médias membres du Regroupement des médias critiques de gauche (RMCG). Le Regroupement rassemble des publications écrites, imprimées ou numériques, qui partagent une même sensibilité politique progressiste. Il vise à encourager les contacts entre les médias de gauche en offrant un lieu de discussion, de partage et de mise en commun de nos pratiques.













