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Les employées de soutien scolaire : invisibles, essentielles… et oubliées par l’État

Depuis longtemps, les médias et beaucoup de politiciennes et politiciens parlent des enseignantes quand vient le temps de parler du personnel scolaire. Ce raccourci médiatique contribue à augmenter l’invisibilité du personnel de soutien scolaire. Pourtant, son rôle est essentiel dans la vie quotidienne des élèves. Ces personnes accueillent les élèves à leur arrivée à l’école le matin, elles sont présentes et aident au bon déroulement du dîner. La secrétaire répond aux appels des parents, les ouvriers s’assurent que l’école est en bon état. On ne peut plus se permettre de mettre ces employées[2] à l’écart.
Les employées de soutien scolaire, ce sont 43 classes d’emploi en Outaouais. On peut regrouper ces classes d’emploi en trois grandes familles : le service direct à l’élève, le soutien administratif et le soutien manuel. Mis à part les postes relevant du soutien manuel, ces emplois sont généralement occupés par des femmes. Ce sont souvent des emplois précaires, à salaire peu élevé et à temps partiel. Le salaire moyen des employées de soutien ne permet pas de vivre hors de la pauvreté, selon les chiffres de l’Institut de recherche et d’informations socioéconomiques (IRIS)[3].
Le présent texte veut faire connaitre les employées de soutien scolaire de l’Outaouais, qui elles sont, ce qu’elles font et dans quelles conditions elles doivent exercer leurs fonctions. Nous ferons également une présentation des principaux enjeux syndicaux et des luttes à mener pour les employées de soutien scolaire en Outaouais.
Les employées de soutien scolaire en Outaouais
En Outaouais, les employées de soutien scolaire ont un profil varié. Ce sont majoritairement des femmes, à 78 %. Cette prédominance souligne l’importance de la contribution des femmes au milieu scolaire. Il est difficile de brosser un portrait médian de l’employée de soutien scolaire. En ce qui concerne l’âge, le spectre va de la jeune femme en début de carrière à la femme retraitée qui fait quelques heures en service de garde ou comme surveillante d’élèves, en passant par la maman à la maison qui travaille quelques heures pendant que les enfants sont à l’école. Les origines culturelles sont diversifiées également : on voit de plus en plus de personnes issues de l’immigration dans les milieux scolaires, comme partout ailleurs en Outaouais, mais c’est inégal selon le lieu où est situé l’établissement. Leur scolarité est hétérogène parce que les exigences d’emploi sont très variées : diplôme d’études secondaires ou d’études professionnelles, attestation d’études collégiales, diplôme d’études collégiales techniques ou d’études universitaires. Différents parcours de vie peuvent également amener des femmes à joindre le personnel des écoles et des centres de services scolaires à titre de personnel de soutien.
Les employées de soutien scolaire font face à des réalités professionnelles spécifiques : leurs postes sont précaires, à temps partiel, peu valorisés et dont le salaire moyen est insuffisant pour répondre aux besoins de base[4]. Ce sont plus de 50 % des employées de soutien qui ont un statut précaire ; ces femmes travaillent à temps partiel et ont des horaires irréguliers. De plus, la majorité d’entre elles sont mises à pied pendant l’été et doivent recourir à l’assurance-emploi.
Le manque de reconnaissance constitue un problème majeur. Bien que leur travail soit essentiel, les employées de soutien scolaire sont souvent perçues comme moins importantes que les enseignantes, ce qui fait en sorte qu’elles se sentent moins valorisées. Comme leur salaire moyen annuel en 2023-2024 est de 24 704,78 $[5], leur situation financière précaire contribue à un sentiment de dévalorisation pour beaucoup d’entre elles. Enfin, l’environnement de travail est stressant; elles doivent gérer des situations difficiles, comme un comportement incorrect des élèves, leur violence et celle des parents, et ce, sans avoir les ressources nécessaires pour effectuer leur travail en profondeur, pour faire de la prévention et travailler en amont. Le rapport 2023 du Secrétariat à la condition féminine constate que « le fait d’occuper un emploi à prédominance féminine s’associe à un niveau plus faible de bien-être, de reconnaissance […] ainsi qu’à un niveau plus élevé de détresse psychologique, d’insomnie et de demandes émotionnelles en moyenne[6] ». Cela décrit bien la réalité des employées de soutien scolaire.
Les fonctions des employées de soutien dans les écoles
Les employées de soutien scolaire assurent plusieurs rôles dans les écoles. Elles s’occupent, entre autres, de l’accueil, du secrétariat, de la surveillance lors des récréations et lors de la période du diner. Elles peuvent soutenir l’enseignante dans ses enseignements, adapter du travail pour des élèves à besoins particuliers ou accompagner et aider ces élèves à réaliser leurs travaux scolaires. Elles veillent au bien-être des élèves handicapé·e·s ainsi qu’à leur hygiène et à leur sécurité. Les employées de soutien scolaire peuvent aussi accompagner des élèves dans une démarche de modification de leur comportement, elles peuvent planifier, organiser et animer des ateliers ou des activités visant à développer des habiletés sociales, cognitives et de communication des élèves. Elles peuvent intervenir auprès d’un élève en situation de crise et favoriser son retour au calme. Les employées de soutien scolaire peuvent aussi être responsables de la création d’activités qui aident le développement global de l’élève dans le cadre du programme du service de garde[7]. Ce ne sont ici que quelques exemples des fonctions des employées de soutien scolaire.
Ces tâches relèvent de différentes classes d’emploi. En Outaouais, comme on l’a déjà dit, on compte quarante-trois classes d’emploi différentes. Il est plus simple de définir le personnel de soutien scolaire par la négative : n’est pas une employée de soutien scolaire, toute personne qui n’est, dans l’école, ni cadre, ni enseignante, ni professionnelle.
Une grande variété d’emploi, une grande variété d’employées qui ont toutes, de près ou de loin, une incidence sur la réussite scolaire des élèves. Si certaines employées ne sont que rarement en contact direct avec les élèves, leur travail reste indispensable au bon fonctionnement des centres de services scolaires. On oublie souvent que le support administratif est à la base même des activités quotidiennes des écoles. La technicienne en organisation scolaire participe activement à fabriquer les horaires de l’école, la technicienne en transport scolaire détermine les circuits, la programmation des horaires, la rédaction des contrats et des règlements ainsi que le contrôle de leur application. Ces employées qui travaillent souvent dans l’ombre sont véritablement les maitres d’œuvre de la présence des élèves à l’école. Cependant, c’est la triste réalité, ces personnes sont souvent mises de côté quand on parle du milieu scolaire. En effet, on préfère simplifier le message dans les médias, mettre de l’avant la profession enseignante et passer outre toutes les autres professions.
Les conditions de travail des employées de soutien
On l’a déjà mentionné, les employées de soutien scolaire ont un statut précaire. Les emplois sont peu rémunérés et comptent souvent des heures fragmentées. Beaucoup sont également des emplois cycliques qui comportent une mise à pied pendant la période estivale. Selon les données du Conseil du trésor, les employées de soutien scolaire avaient, en 2023-2024, un salaire annuel brut moyen de 24 704,78 $. À titre de comparaison, Statistiques Canada évaluait, en 2022, à 25 303 $ le seuil de faible revenu avant impôt pour une personne vivant seule dans une ville comme Gatineau[8]. Selon la publication de l’IRIS de 2024[9], le revenu viable à Gatineau, soit l’équivalent du revenu après impôt nécessaire pour mener une vie hors de la pauvreté, est de 38 146 $ pour une personne seule, de 50 052 $ pour une famille monoparentale dont l’enfant fréquente un centre de la petite enfance (CPE) et de 78 145 $ pour une famille de deux parents dont les deux enfants fréquentent un CPE. Ces données démontrent bien la précarité financière dans laquelle se retrouve une bonne proportion des employées de soutien scolaire.
Les conditions de travail des employées de soutien scolaire sont de plus en plus difficiles. Ces dernières années, la violence a augmenté dans le milieu scolaire. En Outaouais, environ 25 % des employées de soutien disent avoir été victimes de violence au courant de l’année scolaire 2023-2024, selon un sondage effectué par la Fédération du personnel de soutien scolaire CSQ (FPSS-CSQ)[10]. Il faut souligner que 50 % des personnes sondées disent ne pas remplir de déclaration quand elles sont victimes d’un geste violent. De plus en plus de parents font, comme les élèves, preuve d’incivilité, et ces comportements sont également en augmentation. De plus en plus de secrétaires ont affaire à des parents qui manquent de respect, crient ou insultent.
Par ailleurs, le personnel de soutien scolaire n’échappe pas à la pénurie actuelle de main-d’œuvre. La main-d’œuvre qualifiée est rare, ce qui alourdit la tâche des employées de soutien qualifiées en poste étant donné qu’elles doivent effectuer elles-mêmes un travail autre que le leur ou accompagner des personnes non qualifiées. Ces tâches supplémentaires ne sont pas reconnues, non plus que le temps nécessaire pour les accomplir. Personne ne revoit les demandes à la baisse. Bref, l’employée doit effectuer ses tâches normales, en plus de devoir compenser pour l’absence d’une personne qu’on aurait dû embaucher ou le manque de formation d’une autre, et ce, dans le même temps. Enfin, l’organisation du travail dans les écoles est souvent modifiée sans que les personnes principalement touchées par les modifications ne soient consultées. Certaines employées doivent travailler sept heures par jour, sans avoir de pause pour diner, car on attend d’elles qu’elles soient constamment avec les élèves. Aller aux toilettes pendant sa journée de travail peut parfois devenir problématique.
Il faut aussi prendre en compte la faible valorisation sociale et professionnelle des employées de soutien scolaire. En effet, quand on parle des écoles au Québec, on parle des enseignantes et on néglige les autres employées. Cette habitude contribue largement au sentiment d’invisibilité qui habite les employées de soutien scolaire. On oublie qu’une école ne peut pas fonctionner si les employées de soutien ne sont pas présentes. Pensons à la secrétaire d’école qui s’occupe d’orienter les suppléants et suppléantes de la journée, d’accueillir les élèves en retard, de contacter les parents des élèves absents, de répondre aux appels, de gérer les petits bobos des élèves, pour ne nommer que quelques-unes de ses tâches. Une école, c’est beaucoup plus que des enseignantes. L’équipe école au complet doit être mise en valeur. Par leurs rôles différents et complémentaires, les employées de soutien scolaire sont toutes indispensables au succès des élèves.
Dans son rapport de 2023, le Secrétariat à la condition féminine considère la non-reconnaissance de toutes les tâches effectuées comme un des principaux problèmes des emplois à prédominance féminine. De nombreux emplois d’employées de soutien scolaire sont de l’ordre du « prendre soin ». Des études démontrent que plusieurs tâches sont invisibles et informelles. Il y a également un manque de reconnaissance des compétences généralement attribuées au genre féminin, telles que les compétences relationnelles, humaines, cognitives, émotives, etc.[11] Il va sans dire que la présence historiquement moins importante des femmes dans la sphère politique a un lien avec ce manque de reconnaissance. Si plus de décideurs et de personnes en position de pouvoir avaient vécu la réalité des employées de soutien scolaire ou celle d’un emploi à prédominance féminine, fort est à parier que cela aurait eu un effet sur leur vision et leurs propositions politiques. Il faut sans doute faire des changements et travailler à rendre les rôles politiques plus accessibles aux femmes et plus attrayants.
Enjeux syndicaux et politiques publiques
L’action syndicale en Outaouais est forte et dynamique. Les syndicats militent pour de meilleures conditions de travail, des salaires équitables et la reconnaissance des métiers et fonctions. Considérant les nombreux enjeux syndicaux et leur complexité, le Syndicat du soutien scolaire de l’Outaouais (SSSO-CSQ) effectue un travail d’envergure. La précarité de l’emploi, le bas niveau des échelles salariales au regard de celles des professions comparables, la difficulté des conditions de travail et l’ampleur de la charge de travail constituent les principaux défis à relever. Le syndicat revendique des postes à temps plein et un horaire non fractionné pour garantir aux employées de soutien sécurité et stabilité financière ainsi que la possibilité de concilier famille et travail. Il revendique aussi une meilleure échelle salariale afin de rendre plus faciles le recrutement et la rétention du personnel qualifié. La pénurie est de plus en plus marquée et le personnel non légalement qualifié ou sans formation plus nombreux. Il est donc important d’attirer les jeunes diplômées et de garder le personnel qualifié. Le syndicat revendique des conditions de travail décentes, entre autres un milieu de travail sécuritaire, exempt de violence. Il réclame aussi une charge de travail raisonnable qui tienne compte de l’augmentation des besoins des élèves et de l’insuffisance des ressources nécessaires pour accomplir efficacement les tâches. Nombre d’employées de soutien n’ont même pas le temps de prendre une pause dans la journée. Ces conditions de travail difficiles mènent plusieurs d’entre elles vers l’épuisement professionnel, ou encore vers une réorientation de carrière.
Le rôle des employées de soutien est essentiel, et malgré cela, le gouvernement refuse de les soutenir en effectuant des coupes budgétaires et en demandant un gel d’embauche. Ces décisions gouvernementales ont un impact direct sur les conditions de travail des employées de soutien parce qu’elles réduisent les ressources et demandent de faire plus avec moins. En Outaouais, le gouvernement du Québec impose une réduction budgétaire de 5,5 millions de dollars dans le réseau de l’éducation[12].
Lors des dernières négociations, les employées de soutien en Outaouais ont pu voir des progrès sur le plan du salaire et des assurances. Malgré ces avancées, nous militons toujours pour l’augmentation du taux horaire afin que la paye des employées soit réellement améliorée. Quant aux assurances, il y a encore beaucoup de travail à faire pour que la protection soit comparable à celle offerte ailleurs, malgré l’augmentation de la part de l’employeur obtenue lors des dernières négociations. Les employées de soutien ont besoin d’une nette amélioration de leurs conditions de travail et d’un salaire décent. Le Syndicat du soutien scolaire de l’Outaouais continuera assurément d’intervenir, de mobiliser et de lutter en ce sens.
On l’a déjà dit, les femmes constituent 78 % des employées de soutien. Ces emplois méritent d’être pleinement reconnus pour leur importance et leur contribution essentielle. Sans employées de soutien, pas d’école ! Il faut continuer à se mobiliser et à mettre de l’avant les travailleuses dans la lutte pour leurs droits. Leur travail, invisible mais indispensable, mérite une reconnaissance. La solidarité est donc déterminante pour faire face aux défis liés à l’équité salariale et à la sous-valorisation des emplois à prédominance féminine. Lorsque les femmes s’unissent et se soutiennent mutuellement, elles renforcent leur voix collective, une voix incontournable face aux injustices persistantes dans le monde du travail. La mobilisation collective permet de faire davantage de sensibilisation à l’égard de la nécessité de rémunérer les femmes à la hauteur de leur contribution, et met en lumière les inégalités systémiques, en particulier dans les métiers du prendre soin où l’immense majorité des personnes qui y travaillent sont des femmes. Cette mobilisation est également cruciale pour la défense des droits des femmes, afin de garantir qu’elles aient un accès équitable à toutes les possibilités d’avancement professionnel, sans être freinées par des discriminations salariales ou des stéréotypes de genre. Il est donc indispensable que la solidarité féminine ne soit pas seulement un principe, mais un moteur de changement vers l’égalité entre les sexes.
Un appel à la reconnaissance
Les travailleuses du soutien scolaire font donc face à plusieurs défis, notamment le fait d’occuper des emplois peu rémunérés, qui comptent un nombre d’heures insuffisant, des horaires irréguliers et une mise à pied cyclique l’été. Cela contribue à maintenir ces femmes dans la précarité et à entretenir un sentiment d’insatisfaction. Ce dernier peut à son tour amener les gens à quitter le milieu de l’éducation. En Outaouais, on assiste à un exode des employées de soutien scolaire au profit d’emplois dans la fonction publique fédérale. Ces emplois sont souvent mieux rémunérés et les conditions de travail meilleures. Par ailleurs, la violence de plus en plus importante dans nos milieux constitue un autre défi : les paroles comme les gestes violents font maintenant partie du quotidien des travailleuses.
Il n’y a pas de solution parfaite aux problèmes des employées de soutien scolaire de l’Outaouais. Cependant, il est essentiel que leur contribution au milieu scolaire et à la société québécoise soit reconnue à sa juste valeur. Il ne s’agit pas seulement de souligner la journée ou la semaine du personnel de soutien. Il faut aller au-delà, il faut en faire plus. Avec les années, les employées de soutien se sont appauvries et ont été dévalorisées par le gouvernement. La juste reconnaissance de leur implication à tous les moments de la vie des élèves constitue une exigence minimale pour rendre leur valeur à ces professions qui passent souvent inaperçues aux yeux du public québécois. Difficile de parler de reconnaissance et de valorisation sans parler de salaires. Il est évident que les salaires doivent être augmentés. Il est complètement ridicule et injuste que des gens employés par l’État ne soient pas capables de se sortir de la pauvreté. Les employées de soutien scolaire méritent mieux. Ce n’est pas normal qu’elles quittent un emploi qu’elles aiment, en milieu scolaire, pour aller vers un emploi de la fonction publique fédérale pour une question de salaire.
Bien que le portrait qui a été fait de la situation des employées de soutien scolaire peut sembler un peu sombre, un vent de changement politique pourrait apporter bien des améliorations. Sur le plan local, un travail énorme s’effectue pour faire connaitre le personnel de soutien scolaire. Le Syndicat du soutien scolaire de l’Outaouais ne manque pas une occasion de faire valoir son point de vue et celle de ses membres sur différentes situations difficiles. Il faut absolument dénoncer les coupes et le gel des embauches et des dépenses qui mettent une pression sur les employées de soutien scolaire. La Fédération du personnel de soutien scolaire de la Centrale des syndicats du Québec (CSQ) est également très présente dans les médias et réagit aux événements qui surviennent dans le milieu scolaire. Cette présence médiatique contribue à faire valoir l’importance du personnel de soutien scolaire. Cependant, ce combat ne peut pas être mené seul. Il faut que les politiciennes et politiciens modifient leur discours pour que la société amorce un changement dans sa perception de l’importance des employées de soutien scolaire. Il va sans dire que les autres acteurs du milieu scolaire pourraient également contribuer à améliorer cette situation et à favoriser une prise de conscience plus grande au sein de la société. Une école sans personnel de soutien scolaire, ça ne peut pas fonctionner. Il est temps que la société le reconnaisse, que les femmes et les hommes politiques le reconnaissent et que cela transparaisse dans les négociations, tant sur le plan salarial que sur celui des conditions de travail.
Par Maude Sioui-Daoust, vice-présidente secteur Draveurs du Syndicat du soutien scolaire de l’Outaouais et Mélanie Déziel-Proulx, vice-présidente aux dossiers spéciaux du même syndicat.
- Dans le texte, le féminin désigne les femmes et les hommes étant donné que la majorité des employées de soutien scolaire sont des femmes. ↑
- Eve-Lyne Couturier et Guillaume Tremblay-Boily, Le revenu viable en 2024 : sortir de la pauvreté dans un contexte de crise du logement, Montréal, Institut de recherche et d’informations socioéconomiques, 2024. ↑
- Couturier et Tremblay-Boily, ibid. ; Statistique Canada. Tableau 11-10-0241-01. Seuils de faible revenu (SFR) avant et après impôt selon la taille de la communauté et la taille de la famille, en dollars courants, 26 avril 2024. ↑
- Secrétariat du Conseil du trésor, L’effectif de la fonction publique du Québec 2021-2022 – Équivalents temps complets (ETC). ↑
- Secrétariat à la condition féminine, Pour la valorisation des emplois à prédominance féminine. Analyse de la sous-valorisation des emplois à prédominance féminine et recommandations visant à leur assurer une meilleure reconnaissance, rapport 2023, gouvernement du Québec, septembre 2023. ↑
- Comité patronal de négociation pour les centres de services scolaires francophones, Plan de classification. Personnel de soutien, édition du 8 février 2024. ↑
- Statistique Canada, 26 avril 2024, op. cit. ↑
- Couturier et Tremblay-Boily, 2024, op. cit. ↑
- Fédération du personnel de soutien scolaire (CSQ), Sondage sur la violence auprès du personnel de soutien scolaire de la FPSS-CSQ, avril 2024. ↑
- Secrétariat à la condition féminine, 2023, op. cit. ↑
- Fatoumata Traoré, « Compressions en éducation : “C’est de l’austérité”, dit un syndicat en Outaouais », Radio-Canada, 18 décembre 2024. ↑

Les dynamiques et particularités de l’Outaouais syndical

On dit souvent de l’Outaouais qu’elle est l’oubliée des régions québécoises. Sa position frontalière et la proximité de sa plus grande ville, Gatineau, avec Ottawa, font qu’on la considère régulièrement comme une dépendance de l’Ontario ou du fédéral, à l’écart des dynamiques sociales et politiques du Québec. Ce cliché tenace ne résiste pourtant pas à l’épreuve des faits, et si sa position frontalière donne évidemment une couleur particulière à l’Outaouais, elle reste profondément québécoise tant dans sa culture que dans les enjeux qu’elle rencontre et dans la façon dont s’y structure la société civile. À cet égard, l’histoire et la situation actuelle du syndicalisme dans la région montrent bien comment elle contribue à ce mouvement essentiel de la société québécoise tout en rencontrant des défis qui lui sont propres. Sans prétendre à l’exhaustivité, nous proposons ici un aperçu de l’Outaouais syndical passé et présent, tout en nous concentrant sur une organisation en particulier, la Confédération des syndicats nationaux (CSN), dont l’histoire est intrinsèquement liée à celle de la région.
Portrait de l’Outaouais syndical
La plupart des grandes organisations syndicales québécoises sont représentées en Outaouais. La Fédération des travailleurs et travailleuses du Québec (FTQ) y dispose d’un conseil régional comme la CSN qui y compte un conseil central, chaque conseil rassemblant les syndicats de leur centrale dans la région. Dans le domaine de l’éducation, les enseignantes et enseignants des centres de services scolaires francophones sont représentés par le Syndicat de l’enseignement de l’Outaouais (SEO), membre fondateur de la Fédération autonome de l’enseignement (FAE) lorsque ses syndicats membres se sont séparés de la Centrale des syndicats du Québec (CSQ) en 2006. Ironiquement, c’est une ancienne présidente du SEO, Suzanne Tremblay, qui représente aujourd’hui la circonscription de Hull à l’Assemblée nationale sous la bannière de la Coalition avenir Québec (CAQ). Sa présence au sein du caucus caquiste ne semble toutefois pas avoir freiné les ambitions antisyndicales du parti au pouvoir, comme le montre le dépôt récent du projet de loi 89 visant à restreindre considérablement l’exercice du droit de grève. Dans le domaine de la santé et des services sociaux, le portrait syndical de l’Outaouais correspond à celui de bien d’autres régions du Québec, comme l’illustre la représentation syndicale au sein du Centre intégré en santé et services sociaux de l’Outaouais (CISSSO). À la suite notamment des réorganisations et des maraudages imposés par le gouvernement du Québec dans les dernières décennies, la CSN y conserve la représentation des personnels paratechniques, auxiliaires et de métiers, ainsi que des personnels de bureau et administratifs, tandis que les professionnel·le·s, techniciennes et techniciens sont représentés par l’Alliance du personnel professionnel et technique de la santé et des services sociaux (APTS) et les infirmières, infirmières auxiliaires et inhalothérapeutes par la Fédération interprofessionnelle de la santé du Québec (FIQ). Le reste du secteur public et parapublic compte sur les joueurs habituels au Québec, notamment la CSN (par exemple à la Société des alcools du Québec, mais aussi, fait plutôt inusité, au sein des cols bleus de la Ville de Gatineau), le Syndicat canadien de la fonction publique (SCFP) (notamment dans les grandes sociétés d’État telle Hydro-Québec ainsi que dans le secteur municipal et paramunicipal) et les deux syndicats indépendants, le Syndicat de la fonction publique du Québec (SFPQ) et le Syndicat des professionnelles et professionnels du Gouvernement du Québec (SPGQ).
Une particularité de la région tient bien entendu à l’importance de la fonction publique fédérale. La centralité de cet employeur tant à Ottawa qu’à Gatineau a des répercussions importantes sur les dynamiques syndicales dans la région. D’une part, il est fréquent que des travailleuses et travailleurs vivent dans une ville/province et travaillent dans l’autre. Cela a des incidences sur les structures syndicales qui cherchent à les représenter tant dans leur milieu de travail que dans leur milieu de vie. Comment, en effet, mobiliser des membres travaillant au Québec, mais payant des impôts et utilisant des services publics situés en Ontario, et vice-versa ?
Ce paradoxe est renforcé par le fait que le syndicat représentant la vaste majorité de ces travailleuses et travailleurs, l’Alliance de la Fonction publique du Canada (AFPC), dispose de sa propre structure régionale couvrant tant la rive québécoise que la rive ontarienne de la région de la capitale fédérale. Les membres de l’AFPC en Outaouais ne sont ainsi pas rattachés à l’AFPC-Québec, mais bien à l’AFPC-Région de la capitale nationale (RCN). Cela n’a pas été sans poser problème au Conseil régional de la FTQ en Outaouais qui s’est parfois retrouvé à partager les mêmes plates-bandes que la structure régionale d’un de ses principaux affiliés; de récentes discussions visent toutefois à permettre une meilleure coordination entre les deux structures. La centralité de la fonction publique fédérale dans la région, et en son sein des membres de l’AFPC, fait aussi en sorte de donner un statut particulièrement important à la vice-présidence régionale de l’AFPC, qui est régulièrement sollicitée dans les médias pour parler des réalités de ses membres, mais aussi pour jouer, à l’occasion, le rôle de porte-parole informel des syndicats de la région. Le fait que deux de ces anciens vice-présidents occupent aujourd’hui des fonctions syndicales de premier plan à l’échelle nationale – Larry Rousseau, devenu vice-président exécutif du Congrès du travail du Canada, et Alex Silas, devenu vice-président exécutif national de l’AFPC – confirment l’importance de ce poste et son rôle prééminent au sein du mouvement syndical de la région.
Dans le secteur privé, on retrouve des syndicats majoritairement affiliés à la FTQ, notamment des sections locales UNIFOR dans l’industrie forestière et de la transformation du bois, historiquement importante dans la région, mais aussi dans le commerce et la distribution (par exemple les Travailleurs et Travailleuses unis de l’alimentation et du commerce – TUAC), dans les télécommunications (on pense en particulier aux membres du SCFP chez Vidéotron qui ont récemment vu se terminer un lockout extrêmement long) ou encore dans la construction avec les syndicats de métiers. La CSN a quant à elle une présence assez faible dans le secteur privé en Outaouais, à quelques exceptions près, comme le syndicat de la scierie Louisiana Pacific à Maniwaki.
Une riche histoire syndicale
Les racines syndicales sont profondes en Outaouais; celles de la famille des syndicats catholiques ont été particulièrement documentées à l’occasion du 100e anniversaire du Conseil central des syndicats nationaux de l’Outaouais (CCSNO) qui rassemble aujourd’hui les syndicats CSN de la région, mais dont les origines remontent, au même titre que sa centrale, au syndicalisme confessionnel[2]. Curieusement, l’Association ouvrière de Hull, fondée en 1912 et qui sera le prélude au CCSNO actuel, était à ses débuts affiliée aux Chevaliers du travail, une organisation syndicale nord-américaine sans lien avec l’Église, mais également distincte des grands syndicats étatsuniens qui s’établissaient alors au Canada et au Québec. Sa conversion au catholicisme est étroitement liée à la grande influence de l’Église dans la région d’Ottawa-Hull, notamment auprès des francophones, pour qui elle représentait un marqueur identitaire, jusque dans leurs organisations syndicales. Outre l’évêché d’Ottawa, dont relève l’Outaouais québécois jusque dans les années 1960, la Congrégation des oblats joue un rôle central, notamment en fondant plusieurs institutions francophones dans la région, dont l’Université d’Ottawa et le journal Le Droit. Il n’est donc pas surprenant que, dès 1919, le Conseil central national des ouvriers de Hull (ancêtre direct du CCSNO) voie le jour et que, deux ans plus tard, ce soit dans ses locaux que sera fondée la Confédération des travailleurs catholiques du Canada (CTCC), prédécesseur de la CSN.
Difficile d’ignorer dans ces prémices historiques du syndicalisme catholique en Outaouais les luttes épiques des allumettières en 1919 et 1924[3]. Hull produisait à l’époque 99 % des allumettes consommées au Canada non seulement grâce aux abondantes forêts de l’Outaouais, mais aussi du fait des usines de transformation installées très tôt dans la région.
La propriété de ces entreprises était concentrée dans les mains de quelques grands propriétaires, dont E.B. Eddy, d’origine étatsunienne. Il employait dans ses usines d’allumettes une main-d’œuvre essentiellement féminine et soumise à des risques importants, notamment la nécrose maxillaire causée par l’exposition au phosphore blanc. Les conditions de travail sont en outre misérables, et les travailleuses encadrées exclusivement par des contremaitres masculins. Elles s’organisent donc au sein d’un syndicat catholique et réussissent, grâce à leur solidarité et à leur mobilisation, à faire reconnaitre leur syndicat et à améliorer leurs conditions de travail. Elles sont pour l’occasion largement soutenues par l’opinion publique et par les institutions contrôlées par les Oblats. Les allumettières de Hull deviendront un symbole important pour le mouvement ouvrier de l’Outaouais et au-delà. Fondatrices de l’un des premiers syndicats féminins au Canada, elles seront reconnues en 2007 dans une toponymie notoirement dominée par les hommes, alors que la Ville de Gatineau nommera un important nouveau boulevard en leur honneur, et que la plus récente bibliothèque municipale de la ville se verra baptisée du nom de leur porte-parole, Donalda Charron, en 2020.
Cet épisode ne doit pas pour autant faire oublier les tendances très conservatrices qui marquent également le syndicalisme catholique de l’époque. Si les femmes connaissent à Hull un remarquable taux de syndicalisation de 50 % en 1922, contre à peine 2 % dans le reste du Québec, elles n’ont pas le droit de participer aux assemblées de leur propre conseil central, et encore moins d’y occuper un poste électif. L’aumônier y garde une influence considérable et assure le respect d’orientations anticommunistes féroces, dans la lignée de celles adoptées par la CTCC à l’échelle nationale.
Il est par ailleurs important de noter que plusieurs syndicats d’établissements industriels se joignent aux « syndicats internationaux », sans lien avec l’Église, au prix de luttes de haut vol telle la lutte à la Maclaren à Buckingham où deux travailleurs, dont le président du syndicat, sont assassinés par les briseurs de grève, les scabs, embauchés par l’employeur en 1906. Plusieurs de ces sections syndicales sont les précurseurs de celles aujourd’hui affiliées à UNIFOR.
Le syndicalisme catholique en Outaouais évoluera ensuite à l’image du reste du Québec. L’Église y perdra progressivement son influence et les syndicats gagneront en combativité. Leur laïcisation se fera dans les années 1960. C’est aussi à cette époque que le gouvernement mené par Pierre E. Trudeau – dont ironiquement fait partie un ancien président de la CTCC-CSN, Jean Marchand – impose une restructuration draconienne du centre-ville de Hull avec la construction du complexe Portage visant notamment à assurer la mise sous tutelle, tant politique qu’administrative, de la rive québécoise par le pouvoir fédéral. De ce traumatisme collectif marqué par un grand nombre d’évictions et une crise du logement sans précédent naitront par ailleurs une vaste mobilisation et un dense mouvement social, notamment dans le domaine de la lutte pour le logement et des coopératives d’habitation. Celle-ci marquera durablement le tissu social de la région, où des organismes comme Logemen’occupe et d’importants réseaux de coopératives constituent aujourd’hui des alliés importants pour le mouvement syndical.
Les années 1960 sont aussi celles où l’on voit le portrait économique de la région changer brusquement. D’un mouvement dominé par les industries privées, en particulier celles liées à l’exploitation forestière et à la transformation du bois, le syndicalisme voit le secteur public prendre une place centrale en quelques années à peine, non seulement avec le développement de la fonction publique fédérale, mais aussi avec la mise en place des grands réseaux publics et des entreprises d’État par le gouvernement du Québec. C’est à ces transformations que l’on doit le paysage syndical que nous connaissons aujourd’hui et que nous avons exposé précédemment.
Région négligée, région mobilisée
L’histoire plus récente du CCSNO, sans résumer à elle seule l’ensemble des dynamiques syndicales dans la région, nous donne toutefois un aperçu des grands enjeux qui se posent aujourd’hui au mouvement ouvrier en Outaouais. Nous nous appuyons ici sur une enquête réalisée entre 2018 et 2021 sur les organisations syndicales régionales au Québec, comprenant notamment la distribution d’un questionnaire aux délégué·es du congrès triennal du CCSNO en 2019, des entrevues avec plusieurs membres de son exécutif et une analyse des résolutions adoptées par ses congrès dans la décennie 2010.
Un premier constat s’impose : la place prépondérante occupée par les syndicats du secteur public. À cet égard, la composition du CCSNO illustre bien la transition vécue par la région vers une économie de services et le statut de pôle de services publics qu’y occupe en particulier la ville de Gatineau. Ainsi, l’important Syndicat des travailleurs et travailleuses de la santé et des services sociaux de l’Outaouais, fruit des fusions et des consolidations forcées par le gouvernement du Québec dans ce secteur, est de loin le principal affilié du conseil central. À l’image d’autres structures au sein de la CSN, le CCSNO a d’ailleurs dû revoir ses statuts afin de garantir une représentation adéquate de ce mégasyndicat de la santé sans pour autant lui permettre de pouvoir contrôler à lui seul le conseil. Les observations réalisées pendant les instances du CCSNO permettent toutefois de noter la présence et la participation active d’autres syndicats du secteur public, mais en provenance de différentes fédérations sectorielles, notamment les syndicats des cols bleus de la ville de Gatineau, des employé·es de magasin et de bureau de la SAQ et des professeur·es du Cégep de l’Outaouais.
Cette centralité des services publics s’observe aussi dans les résolutions adoptées au courant des années 2010. La préservation et la protection de ces services y occupent une place très importante. En cela, le CCSNO est en phase avec les orientations de sa centrale, dictées par un contexte politique d’austérité et des coupes régulières faites dans les grands réseaux publics par le gouvernement du Québec. Cependant, on note que plusieurs préoccupations environnementales reviennent régulièrement dans les revendications du Conseil. Il s’oppose notamment très tôt à l’instauration d’un dépotoir de déchets nucléaires à Chalk River, en Ontario, en amont de la rivière des Outaouais, dont une défaillance pourrait avoir des conséquences environnementales catastrophiques sur la région. On voit aussi apparaitre des demandes pour améliorer la qualité du transport en commun à Gatineau, une ville marquée par l’étalement urbain et dont le réseau de transport collectif est notoirement connu pour les importants défis qu’il rencontre.
Là où le CCSNO se distingue des conseils centraux des autres régions, c’est lorsque l’on se penche sur les affinités partisanes de ses délégué·es. Dans les trois régions où nous avons mené notre enquête, l’Outaouais, l’Abitibi-Témiscamingue et le Montréal métropolitain, nous avons demandé aux délégué·es aux congrès des conseils centraux de la CSN de quel parti ils et elles se sentaient les plus proches sur la scène politique québécoise. L’Outaouais est la seule région où la majorité des délégué·es ont répondu « aucun » (52 %)[4]. Ce résultat était également élevé en Abitibi-Témiscamingue, mais pas majoritaire (43 %)[5] tandis que Québec solidaire (QS) arrivait largement en tête des choix dans le Montréal métropolitain (47 %)[6]. Souvenons-nous que ce coup de sonde suivait de seulement quelques mois l’élection générale de 2018 au cours de laquelle la scène politique québécoise s’était vue considérablement chamboulée, notamment par l’émergence de deux organisations, la CAQ et QS, au détriment des « vieux partis », le Parti libéral et le Parti québécois[7]. Bien que ce réalignement partisan se veuille une réponse au cynisme et au désengagement politique, les délégué·es que nous avons sondés semblaient encore bien déconnectés des organisations censées les représenter à Québec.
Il semble raisonnable d’émettre l’hypothèse que ce sentiment d’aliénation exprimé de façon particulièrement forte par les militantes et militants syndicaux de l’Outaouais soit en lien avec la position de la région elle-même vis-à-vis du pouvoir politique québécois, de son sentiment d’être « prise pour acquise » et ainsi négligée par l’État provincial. Historiquement considérée comme acquise aux « rouges[8] » en raison de sa proximité avec Ottawa et du rapport de dépendance avec cette dernière qui lui a été imposé, l’Outaouais a pourtant envoyé un coup de semonce en élisant trois, puis quatre député·es caquistes sur ses cinq circonscriptions en 2018, puis en 2022, incluant dans le « château fort » libéral de Hull. Malgré cela, le « statut particulier » qui lui a été reconnu par l’Assemblée nationale en 2019 ne semble toujours pas porter ses fruits, même sous un gouvernement « bleu ».
Cela se reflète également dans le design des coalitions populaires régionales auxquelles ont participé les organisations syndicales, au premier rang desquelles le CCSNO, dans les dernières années. Comme dans bien d’autres régions du Québec, les années des gouvernements libéraux Charest et Couillard avaient vu se former un Réseau de vigilance en Outaouais qui rassemblait largement les acteurs des milieux syndicaux, militants et communautaires. Bien qu’il ait servi de solide base de mobilisation en opposition aux politiques néolibérales et austéritaires, il n’a pas survécu, notamment aux tensions intersyndicales créées par les maraudages forcés en santé et services sociaux, ainsi qu’à d’autres divergences existant au sein des groupes citoyens. À cet égard, notre enquête montre que la solidarité intersyndicale et plus largement les coalitions populaires sont plus difficiles à faire vivre en région que dans le Montréal métropolitain. Toutefois, ce réseau a récemment été réactivé sous le nom de Coalition Solidarité Outaouais, semblant indiquer une nouvelle volonté de création d’un espace à la fois intersyndical et ouvert aux organisations populaires afin notamment de résister aux coupures budgétaires et aux tentatives de privatisation larvée du réseau de la santé.
Il n’est pas anodin de constater que les coalitions populaires importantes qui se sont refondées en Outaouais et auxquelles les syndicats ont activement participé, se sont toutes axées sur le sentiment d’abandon et d’iniquité ressenti par la population de la région. La coalition Équité Outaouais, lancée en 2018, insiste ainsi sur le traitement injuste fait à la région en matière de santé et services sociaux, d’éducation et de justice sociale. Sans que les syndicats n’y participent directement, la coalition SOS Outaouais, lancée en 2024 par la Fondation Santé Outaouais, se centre quant à elle plus spécifiquement sur le déficit de services en santé en se basant notamment sur les études de l’Observatoire du développement de l’Outaouais qui a fait la démonstration des retards vécus dans plusieurs secteurs de la région[9]. Il semble donc que ce sentiment d’aliénation vis-à-vis de Québec, cette impression d’être oublié dans son propre pays et d’en vivre les conséquences concrètes au quotidien soit aussi un ressort important de mobilisation, voire de fierté. L’histoire a montré que même face à des adversaires féroces et dans un contexte hostile, qu’il s’agisse de l’antisyndicalisme d’un E.B. Eddy ou des velléités assimilatrices d’un Pierre E. Trudeau, l’Outaouais sait se tenir debout et résister. Son mouvement syndical en témoigne et les luttes d’hier continueront d’inspirer celles d’aujourd’hui et de demain, quoi qu’en pensent les pouvoirs politiques, à Ottawa comme à Québec.
Par Thomas Collombat, professeur titulaire de science politique à l’Université du Québec en Outaouais et directeur du Département des sciences sociales de l’Université du Québec en Outaouais. Certaines des données utilisées dans cet article sont tirées d’une recherche financée par le Conseil de recherche en sciences humaines du Canada (CRSH).
- Soulignons ici l’excellent travail de l’historien Roger Blanchette, principal auteur de la brochure 1919-2019. Conseil central des syndicats nationaux de l’Outaouais. Pionnier du mouvement syndical québécois, publiée en février 2019 par le Conseil central des syndicats nationaux de l’Outaouais à l’occasion de son centenaire et dont sont tirées plusieurs des données utilisées dans cette partie. ↑
- Voir à ce propos l’ouvrage de Kathleen Durocher, Pour sortir les allumettières de l’ombre. Les ouvrières de la manufacture d’allumettes E.B. Eddy de Hull (1854-1928), Ottawa, Presses de l’Université d’Ottawa, 2022. ↑
- Le taux de réponse à nos questionnaires distribués en Outaouais était de 62,5 %. ↑
- Taux de réponse de 78,5 %. ↑
- Taux de réponse de 57 %. ↑
- Voir Thomas Collombat et Xavier Lafrance, « Recomposition de la gauche québécoise et rôle politique du syndicalisme », Recherches sociographiques, vol. 63, n° 1-2, 2022, p. 131-155. ↑
- NDLR. Les « rouges » étant le Parti libéral. ↑
- Voir notamment le rapport L’Outaouais en mode rattrapage. Suivi des progrès pour combler le retard historique de la région en santé, éducation et culture rédigé par Alexandre Bégin et Iacob Gagné-Montcalm et publié en avril 2022 par l’Observatoire du développement de l’Outaouais. ↑

Une histoire de solidarité régionale populaire

Page couverture du journal du comité logement appelé Logement-Va-Pu, 1974
Dans les années 1960-1970, la ville de Hull vit une période de réaménagement urbain qui la défigure et laisse des traces qui sont encore visibles aujourd’hui. Plus de 5000 personnes sont expropriées et 2000 logements détruits pour faire place aux grands bâtiments requis par le gouvernement de Pierre E. Trudeau pour héberger les services des gouvernements (fédéral, provincial, municipal). « Ces démolitions signifiaient la démolition de 10 % du stock de logements de la ville ou de plus de 25 % du quartier de l’Ile de Hull[2] ». Les ravages s’effectuent dans les quartiers populaires et les personnes touchées appartiennent à la classe ouvrière.
Les premiers comités de citoyens et citoyennes prennent racine sur l’Ile de Hull à la fin des années 1960 dans ce contexte d’expropriations et de destruction. Des prêtres, des animateurs sociaux et quelques citoyens se regroupent pour mener une vaste enquête-participation qui vise à déterminer les principaux besoins de la population de l’Ile et à cerner pourquoi les gens n’interviennent pas ou peu dans les décisions politiques, économiques et sociales qui touchent leurs conditions de vie et de travail, et ce, malgré le contexte de dévastation[3]. L’enquête a aussi pour objetectif de mobiliser la population[4]. Notant que beaucoup de personnes vivent dans les mêmes conditions difficiles, on y constate que la population n’a pas d’organisations pour défendre ses intérêts. Plusieurs comités de travail (santé, chômage, aide sociale, logement, etc.) se mettent sur pied et ceux-ci mènent directement à la création des premiers groupes populaires : l’Association des locataires de Hull qui devient Logement-Va-Pu (aujourd’hui Logemen’occupe), le Dispensaire des citoyens de l’Ile de Hull (aujourd’hui Action Santé-Outaouais), le Regroupement populaire de l’île (aujourd’hui l’Association pour la défense des droits sociaux-Outaouais), la Maison du chômeur (devenu le feu Mouvement Action Chômage), un journal populaire et la première maison de quartier appelée le Centre d’animation familiale (CAF). Ces groupes ont pour objectif de rassembler et de défendre les intérêts des citoyens et citoyennes des quartiers populaires. Rapidement, les groupes populaires se réunissent, d’abord au sein de l’Assemblée générale de l’Ile de Hull (AGIH) qui devient, en 1972, le Regroupement des Comités de citoyens de Hull (RCCH).
À tour de rôle, les groupes populaires mènent différents combats contre les expropriations massives du « vieux Hull » et la présence envahissante du fédéral. Ils luttent pour la construction de nouveaux logements et pour l’amélioration des logements insalubres et délabrés. Ils bataillent pour l’obtention d’un feu de circulation pour la sécurité des enfants et pour défendre les droits des personnes assistées sociales et des chômeurs et chômeuses. Ils mènent des luttes pour obtenir des services médicaux et pharmaceutiques sur l’Ile de Hull tout comme une épicerie populaire et une garderie populaire.
De la solidarité syndicale et populaire
Les groupes populaires s’insèrent dans la tradition régionale des luttes syndicales. D’ailleurs, à cette époque, on ajoute souvent le qualificatif « ouvrier et populaire » aux mots « classe », « culture », « luttes » et « quartiers ».
Sur le terrain, l’affinité entre le populaire et l’ouvrier démontre une solidarité organique. Des travailleuses et travailleurs sont membres des conseils d’administration des groupes populaires (de chômeurs, de consommateurs, d’accidentés du travail). Sans mandat formel de leur syndicat, ces personnes y siègent parce qu’elles se sentent impliquées dans les luttes menées par les groupes pour améliorer les conditions de vie.
De même, les groupes populaires mobilisent activement en appui aux luttes syndicales. Un texte trouvé dans les archives de la Table ronde des organismes d’éducation populaire de l’Outaouais (TROVEPO) résume la complicité des luttes :
Bien sûr, les groupes populaires mènent aussi des actions concrètes pour l’amélioration des conditions de vie et de travail. Mais il est important de préciser que notre action ne se limite pas à nos membres seulement ou même au secteur de la population que nous touchons directement.
Lorsque le comité des travailleurs(euses) accidentés(es) présente un mémoire en commission parlementaire sur la santé-sécurité en milieu de travail, c’est l’ensemble des travailleurs(euses) qui est concerné par ces revendications.
Lorsque le Mouvement Action Chômage mobilise les travailleurs(euses) avec ou sans emploi face à une diminution de la semaine de travail ou à une politique de plein emploi, cette action englobe les revendications fondamentales de tous les travailleurs(euses).
Lorsque le comité Logmen’occupe manifeste pour obtenir de meilleures conditions de logement, lorsque les six garderies populaires de la Table ronde revendiquent plus de garderies populaires et plus de subventions pour fonctionner, c’est à l’ensemble des travailleurs(euses) avec ou sans emploi que cela profite[5].
La lutte pour le maintien des quartiers du centre-ville de Hull solidifie la solidarité entre les différents syndicats et groupes populaires de la ville. Dès le premier Front commun du secteur public et parapublic en 1972, puis en 1976 et 1983, les groupes populaires prennent une part active aux lignes de piquetage et donnent des appuis concrets aux syndicats de la région en solidarité avec leurs revendications.
Lors de l’importante grève chez E.B. Eddy, en 1975, plusieurs groupes populaires en lien avec le Comité de solidarité des travailleurs de l’Outaouais soutiennent activement les grévistes. Un spectacle-bénéfice, l’Hiver Show, est organisé avec des artistes de la région pour venir en aide aux travailleurs et travailleuses. De même, l’ACEF, l’Association coopérative d’économie familiale, offre aux grévistes un service de consultation budgétaire ainsi qu’un service de négociation avec les banques et les caisses populaires des grévistes.
Un peu plus tard, en novembre 1981, les groupes populaires de la région prennent part à la grande manifestation syndicale sur la colline du Parlement à Ottawa alors que 100 000 personnes manifestent contre les politiques économiques du gouvernement libéral fédéral et les hauts taux d’intérêt.
En 1982, le taux de chômage officiel atteint 13 % et l’inflation annuelle frôle les 12 %. Le milieu syndical de l’Outaouais, de concert avec les groupes de chômeurs et chômeuses et des groupes de jeunes de la région, se joint à la Grande Marche pour l’emploi des travailleurs et travailleuses avec ou sans emploi et répond à l’appel d’une mobilisation nationale : une délégation de l’Outaouais marche de Hull à Montréal pour dénoncer la crise du chômage et revendiquer un programme de plein emploi. En 1982-1983, le Mouvement Action Chômage, avec les comités de condition féminine des syndicats et plusieurs groupes de femmes, réclame des améliorations à la loi sur l’assurance-chômage concernant les prestations de maternité.
Une histoire régionale du syndicalisme de lutteLe mouvement syndical de l’Outaouais prend son essor au début du XXe siècle. Hull, entourée de grandes rivières et de forêts, vit alors une période remarquable d’industrialisation et de croissance. On y développe l’hydroélectricité et on construit des usines de pâtes et papiers et des fabriques connexes relevant de l’exploitation du bois. Avec l’industrialisation vient une syndicalisation de la main-d’œuvre. La région a été le témoin de plusieurs luttes et initiatives ouvrières significatives. Quatre en particulier frappent l’imaginaire. La première grèveEn septembre 1891, le premier grand conflit ouvrier éclate à Hull. Prétextant un environnement économique défavorable, plusieurs patrons décident de réduire le salaire des ouvriers. Furieux, quelques employés de la scierie Perley arrêtent de travailler en protestation. Dans les jours qui suivent, 2 400 ouvriers, qui travaillent dans les neuf plus grosses scieries de la région, emboitent le pas. Il s’agit d’un mouvement spontané, non organisé : il n’y a pas de syndicat à l’époque. D’après l’historien Roger Blanchette, ce mouvement de masse marque une étape cruciale de l’histoire ouvrière de la région. Alors que la milice coloniale de l’époque intervient et met brutalement fin au débrayage, les travailleurs ont démontré une force et une solidarité exemplaires. Cette grève spontanée a démontré la nécessité pour les travailleurs de s’organiser. L’assassinat de deux travailleurs syndiqués à BuckinghamEn 1906, les travailleurs de Maclaren, compagnie qui règne en despote sur la vallée de la Lièvre, dans l’est de la région, essaient de créer un syndicat. Ils ont essentiellement deux revendications : la parité avec les autres travailleurs de la région et la reconnaissance de leur syndicat. Maclaren rejette ces demandes, décrète un lockout à l’usine de Buckingham et embauche des fiers-à-bras américains de l’agence Thiel Detective Service Company pour briser la grève. Tendant un piège aux ouvriers, ces hommes armés tirent sur eux et tuent le président du syndicat Thomas Bélanger et un autre travailleur François Thériault. Un syndicat ne réussira à voir le jour à la MacLaren qu’en 1944. Le Syndicat des ouvrières des allumettesAu début du XXe siècle, 99 % des allumettes de bois utilisées au Canada sont produites dans les usines d’E.B. Eddy à Hull. Les employées sont de jeunes filles âgées de 12 à 22 ans. Outre les conditions de travail inhumaines (salaire de 25 cents par jour, journée de travail de onze heures), les filles doivent tremper chaque allumette dans du phosphore blanc, un produit toxique qui provoque une maladie appelée nécrose maxillaire et qui entraine chez plusieurs d’entre elles l’amputation de la mâchoire inférieure. Le phosphore n’est interdit qu’en 1914. En 1919, les filles refusent une modification de leurs conditions de travail et l’employeur décrète un lockout. Les filles fondent le Syndicat des ouvrières des allumettes. La compagnie utilise tous les moyens, menaces et chantage, pour essayer de briser leur solidarité, mais elles refusent de céder et restent unies. Les ouvrières obtiendront finalement la reconnaissance syndicale et une amélioration, quoique légère, de leurs conditions de travail. Cela marque un tournant majeur dans l’histoire ouvrière, puisque ce syndicat est le premier syndicat féminin de l’histoire du Canada.
Photo : Salvador David Hernandez La fondation de la Confédération des travailleurs catholiques du Canada (CTCC), l’ancêtre de la CSNL’Association ouvrière de Hull, un regroupement syndical non confessionnel, est fondée en 1912. À la suite d’une pression cléricale énorme, l’association se confessionnalise et devient le Conseil central national des ouvriers de Hull en 1919. Celui-ci est membre fondateur de la Confédération des travailleurs catholiques canadiens (CTCC) créée à Hull en 1921. La CTCC se déconfessionnalise et devient la Confédération des syndicats nationaux (CSN) en 1960. Pour sa part, le Conseil central des syndicats nationaux de l’Outaouais, membre de la CSN, fête ses 100 ans en 2019 et publie un recueil qui raconte une partie de l’histoire syndicale de la région. La crise économique des années 1930 marque le déclin du secteur industriel dans la région de l’Outaouais. Une telle transformation a des conséquences sur le monde ouvrier. Cependant, à partir de 1960, la région, et Hull en particulier, se transforme radicalement. Les implications de l’expansion de l’État social, dont l’implantation du gouvernement fédéral au centre-ville, et les effets de la Révolution tranquille entrainent des changements économiques, sociaux et syndicaux. Les secteurs primaire et secondaire disparaissent presque complètement pour être remplacés par une économie fondée sur les services. Les syndicats regroupant des employé·e·s du gouvernement du Canada sont de plus en plus présents à Hull. Sources : Roger Blanchette, Conseil central des syndicats nationaux de l’Outaouais, 1919-2019. Pionnier du mouvement syndical québécois, Service des communications CSN, 2019. Roger Blanchette, L’Outaouais, Collection Les régions du Québec… histoire en bref, Québec, Presses de l’Université Laval, 2009. |
La Coalition populaire régionale de l’Outaouais
Dans les années 1980, les relations entre le mouvement syndical et le mouvement populaire se formalisent. La Coalition populaire régionale de l’Outaouais (CPRO) est la première grande coalition permanente qui regroupe l’ensemble des mouvements syndical et populaire de la région. Elle sera active pendant quinze ans.
Membre régional de Solidarité populaire Québec (SPQ)[6], la CPRO accueille l’enquête nationale de SPQ sur le désengagement de l’État en 1987. Sous la forme d’une commission populaire itinérante, celle-ci recueille auprès du « monde ordinaire » des histoires qui documentent l’impact des compressions budgétaires du gouvernement provincial sur la population.
Cette tournée dynamise le milieu syndical et populaire de l’Outaouais sur l’importance de se mobiliser contre l’Accord de libre-échange (ALÉ) liant le Canada et les États-Unis. La mobilisation reprend avec enthousiasme chez les militants et militantes et la CPRO multiplie les activités de formation et les actions sur la question durant les années1985 à 1987. L’ALÉ est signé en 1987, mais la coalition régionale poursuit la résistance contre le deuxième projet du libre-échange liant le Canada et les États-Unis au Mexique, l’ALENA, en 1994.
Sur un autre front, la CPRO appelle à la mobilisation contre le démantèlement du régime d’assurance-chômage. Par les réformes Valcourt du gouvernement conservateur et Axworthy du gouvernent libéral, le gouvernement fédéral cherche à transférer la responsabilité de la lutte contre le chômage du pouvoir public aux personnes sans emploi. En février 1993, une délégation de l’Outaouais se joint aux 40 000 personnes qui manifestent à Montréal par un froid de moins 25 degrés Celsius pour exiger une présence accrue du gouvernement fédéral dans le combat contre le chômage.
La CPRO travaille également d’arrache-pied contre un autre aspect de la réforme Axworthy qui saborde le Régime d’assistance publique Canada (RAPC)[7]. Ce régime étant éliminé, le transfert des fonds fédéraux dans le champ social est sérieusement réduit.
En 1991, la CPRO se lie à la Ligue des droits et libertés pour poursuivre la Sûreté du Québec (SQ) devant les tribunaux. On découvre que la SQ avait placé, durant les années 1980, un informateur au sein des groupes populaires de Hull. La police obtient ainsi des informations sur les personnes ainsi que sur les stratégies internes du mouvement. On est à l’époque de la consultation Bélanger-Campeau sur l’avenir du Québec et à la veille d’un deuxième referendum sur la souveraineté. Dans ce contexte fébrile, plusieurs groupes, dont la CPRO, jugent essentiel de faire valoir leurs droits devant la justice. Ils accusent la SQ d’avoir illégalement surveillé des personnes et des organisations, une violation de leurs droits. Malheureusement, un vice de procédure provoque l’abandon de la poursuite judiciaire. D’autres pratiques policières douteuses dans la région seront abordées plus loin.
La dernière grande campagne à laquelle participe la CPRO survient dans le contexte de morosité généralisée des milieux syndicaux et populaires qui suit l’adoption des accords de libre-échange et l’arrivée du néolibéralisme. Pour relancer une mobilisation large autour d’un projet de société, SPQ demande à ses membres d’imaginer « le Québec dans lequel on voudrait vivre ». La CPRO répond à l’appel et organise la mobilisation régionalement afin de participer à la démarche collective qui mène à l’adoption de la Charte d’un Québec populaire[8].
Le Réseau de vigilance Outaouais
Solidarité Populaire Québec met fin à ses activités en 2001. Cette décision met en évidence le défi pour le milieu syndical et le milieu communautaire de travailler en coalition permanente. Au Sommet socio-économique de 1996, le projet avoué du gouvernement péquiste de Lucien Bouchard est de faire avaler le « déficit zéro » par l’ensemble des partenaires – syndicaux, coopérants, communautaires et entrepreneuriaux. Pendant le Sommet, le « déficit zéro » se heurte à l’objectif de la « pauvreté zéro » porté par une bonne partie du mouvement social québécois. Plusieurs personnes déléguées du mouvement social, dont le représentant de SPQ, claquent la porte pour montrer l’impossibilité de réconcilier l’irréconciliable. Le mouvement syndical ayant choisi de rester, un froid s’installe entre celui-ci et une partie du milieu populaire. SPQ en paie le prix car les syndicats retirent leur soutien financier : c’est la fin pour SPQ.
En 2004, peu de temps après le sabordage de SPQ, le Réseau de vigilance se forme à l’échelle nationale, réunissant sensiblement les mêmes acteurs syndicaux et populaires que SPQ. Comment expliquer le changement de cap ? En un mot : la réingénierie du gouvernement de Jean Charest.
Les coalitions intersyndicales et communautaires fonctionnent mieux quand toutes les parties partagent une même analyse politique. S’il y a des frictions, c’est souvent sur des éléments moins essentiels comme des gestes à poser ou des calendriers à suivre. Lorsque les libéraux de Jean Charest prennent le pouvoir en 2003, la résistance est immédiate. Autant le milieu syndical que celui du communautaire craignent le projet libéral à venir. La réingénierie de l’État, le recours à la sous-traitance, le délestage des services publics vers le privé et vers le communautaire, l’utilisation des partenariats public-privé (PPP), la vulnérabilité des programmes sociaux… la liste des appréhensions est longue.
Dans l’Outaouais, les organisations syndicales CSN, FTQ, FIQ, SFPQ[9] et les groupes communautaires comme la TROVEPO, l’ACEF, Logemen’occupe partagent l’urgence de faire front commun contre l’idéologie néolibérale du nouveau gouvernement. Ce front commun régional s’appelle le Réseau de vigilance Outaouais (RVO).
Le premier geste public du RVO est pour souligner le premier anniversaire du gouvernement libéral à l’automne 2004 : quelques centaines de personnes identifiées au RVO bloquent l’accès au Casino du Lac-Leamy à Hull. Le casino est fermé pendant plusieurs heures. Cette action dérange et elle est hautement médiatisée. Fait cocasse, les policiers municipaux eux-mêmes en négociation syndicale démontrent une tolérance inhabituelle envers les manifestants et manifestantes.
Dans les années qui suivent, la résistance au gouvernement libéral, et notamment à son projet de réingénierie, se maintient. À l’instar des centrales et des regroupements nationaux, le RVO met en œuvre des séances de formation et produit des outils de sensibilisation autant pour ses membres que pour le grand public. Il démontre comment le projet libéral est l’expression québécoise de la mondialisation du néolibéralisme. Plusieurs mobilisations, pas énormes mais régulières, permettent de garder les enjeux à l’avant-scène des organismes syndicaux et communautaires de la région.
L’élection, en 2007, d’un gouvernement minoritaire libéral envoie la réingénierie aux calendes grecques. Le RVO oriente alors son travail de formation et de mobilisation contre les nouvelles politiques d’austérité qui vont – surprise ! – dans le même sens que celles du gouvernement précédent. Il intervient sur la fiscalité pour en revendiquer un rééquilibrage dans le sens de la justice fiscale. Il résiste au saccage du programme d’assurance-emploi du gouvernement conservateur fédéral en 2013. Une occupation du bureau de Service Canada, qui a pris fin par l’arrivée des chiens de la police, sera la dernière action du RVO.
| Le 1er mai
La Journée internationale des travailleuses et des travailleurs avec ou sans emploi s’organise annuellement dans l’Outaouais par le milieu syndical et le milieu communautaire. Un mandat d’abord confié à la Coalition populaire régionale de l’Outaouais (CPRO), ce mandat devient par la suite celui du Réseau de vigilance Outaouais (RVO). Plus récemment, un comité régional de solidarité, majoritairement composé du communautaire, en assume la responsabilité. Le 1er mai demeure le moment privilégié de rencontre entre les militantes et militants syndicaux et communautaires. Sauf quand une mobilisation nationale à Montréal est décrétée par les centrales syndicales (typiquement lors des négociations du secteur public), le 1er mai se fête à Hull, souvent au parc Fontaine, un ilot de verdure qui a échappé aux démolitions des années 1970. L’exception à cette règle : en 2012, la cour interdit aux personnes en processus judiciaire, en raison de leurs gestes politiques, de circuler sur presque toute l’Ile de Hull. En solidarité, le RVO s’est joint au Conseil du travail d’Ottawa pour marquer le 1er mai dans la ville voisine. |
Confrontations avec la police
L’action du RVO ne se limite pas aux seuls enjeux portés par les organisations syndicales et communautaires nationales. Un enjeu régional qui prend beaucoup de place s’avère celui de la répression policière du droit de manifester dont un incident charnière se produit lors du Sommet des trois amigos, tenu à Montebello en 2007[10].
Trois policiers de la Sûreté du Québec, déguisés en manifestants et ayant des roches en main, sont photographiés par un militant syndical. Ils incitent une foule pacifique à poser des gestes de violence. L’incident soulève un tollé. En conférence de presse, le RVO exige que le gouvernement Harper tienne une enquête publique sur cette action policière. Le gouvernement ne répondant pas aux demandes de la coalition, une vingtaine de manifestantes et manifestants déguisés en policiers, mais sans roches dans les mains…, occupent le bureau de comté de Lawrence Cannon, ministre fédéral de la Sécurité nationale. L’action dérange, mais le gouvernement ne fournira jamais d’explication au geste policier.
D’autres dérapages policiers ont suscité l’intervention du RVO. Ainsi, des Gatinois et Gatinoises figurent parmi les 1 200 personnes arrêtées lors du G20 à Toronto en 2010, la plus vaste opération de détention préventive dans l’histoire canadienne. Deux ans plus tard, durant la grève étudiante, des centaines de personnes arborant le carré rouge sont arrêtées à Gatineau. On y retrouve des syndicalistes et des personnes du milieu communautaire qui appuient les revendications étudiantes. Les représentantes et représentants du mouvement social, réunis au sein du RVO, dénoncent en 2010 et en 2012 l’abus du pouvoir policier et les restrictions au droit de manifester. Ils interpellent les élu·e·s afin qu’ils mettent la police au pas. La TROVEPO, membre du RVO, crée un fonds légal. À la suite d’une sollicitation populaire, plus de 10 000 dollars sont ramassés et remis aux associations étudiantes pour aider à payer les frais juridiques des personnes arrêtées.
| La grève étudiante de 2012 en Outaouais
Le Printemps érable de 2012 a constitué une mobilisation étudiante et sociale d’ampleur historique au Québec, et l’Outaouais y a pleinement pris part. Dès février, les étudiantes et étudiants du Cégep de l’Outaouais et de l’Université du Québec en Outaouais (UQO) ont entrepris des votes de grève qui ont abouti le 23 mars à l’adoption d’une grève générale illimitée à l’UQO. Manifestations et piquetages se sont alors multipliés. La mobilisation était quotidienne. Les étudiantes et étudiants de l’Outaouais prenaient collectivement les décisions quant à la stratégie et aux tactiques à adopter et coordonnaient leurs actions. Fidèle au slogan « La grève est étudiante, la lutte est populaire », les milieux communautaires et syndicaux de l’Outaouais ont appuyé le mouvement de contestation et se sont joints régulièrement aux diverses manifestations et actions. La répression policière s’est toutefois intensifiée après l’adoption d’une injonction imposant la reprise des cours le 16 avril. Une occupation pacifique du pavillon Alexandre-Taché de l’UQO a été brutalement dispersée. Le lendemain, professeur·e·s, étudiantes et étudiants ont été menacés, bousculés, violentés et, pour certaines et certains, arrêtés sous prétexte d’entrave au travail policier. Arborer un « carré rouge » suffisait pour être suspecté, voire considéré comme coupable par association. Des témoignages suggèrent que la police tenait des registres des personnes impliquées dans le mouvement et les interpellait parfois par leur prénom dans la rue. Le 18 avril, à environ 500 mètres des campus principaux de l’UQO, la police de Gatineau a déployé une imposante souricière et arrêta plus de 150 personnes avant de les transporter en autobus au poste de police, marquant ainsi une criminalisation du simple fait de manifester pacifiquement. Ce printemps de contestation a nourri une conscience politique renforcée chez les jeunes de l’Outaouais. Elles et ils sont resté·es solidaires et engagé·es et ont pris conscience de leur pouvoir d’agir comme citoyennes et citoyens. Un ouvrage collectif sous la coordination de Francine Sinclair, Stéphanie Demers et Guy Bellemare intitulé Tisser le fil rouge. Le Printemps érable en Outaouais : récits militants a été publié en 2014 chez M Éditeur. On y retrouve les témoignages de plusieurs participantes et participants à ces mobilisations. Charles-Antoine Bachand |
Le déclin du Réseau de vigilance Outaouais
L’élection du gouvernement minoritaire de Jean Charest en 2007 freine les ardeurs du Réseau de vigilance national qui met fin à ses activités. Cependant, plusieurs réseaux de vigilance régionaux, dont le RVO, poursuivent leurs activités.
En 2010, la Coalition opposée à la tarification et à la privatisation des services publics, qui devient plus tard la Coalition Main rouge, prend la relève pour résister aux politiques d’austérité des gouvernements de Jean Charest et de Philippe Couillard. Cette nouvelle coalition comprend la partie la plus mobilisée du mouvement communautaire, féministe et étudiant. S’y joignent quelques syndicats et instances régionales du mouvement ouvrier. Pendant plusieurs années, la Main rouge éduque, mobilise et revendique des services publics et des programmes sociaux de qualité. Elle intervient pour une justice fiscale. Pour faire avancer ses demandes, elle adopte un plan d’action rempli d’actions robustes, nombreuses et souvent dérangeantes (action directe, occupations, mobilisations éclair). La Main rouge se définit comme une coalition d’action.
En parallèle, les grandes centrales syndicales nationales et quelques organismes communautaires créent, en 2014, une deuxième coalition nationale qui s’appelle Refusons l’austérité. Celle-ci partage la même critique des politiques du gouvernement provincial que la Main rouge, mais diffère dans le choix des moyens d’action. Le plan d’action de Refusons l’austérité privilégie des gestes plus traditionnels comme les grandes manifestations et les rassemblements et ils sont moins fréquents.
Dans l’Outaouais, l’existence de deux coalitions nationales va sonner le glas du RVO. Une partie des membres, surtout en provenance du communautaire, embrasse les stratégies de la Main rouge. D’autres, généralement syndicaux, se rallient davantage au calendrier et aux actions proposées par la coalition soutenue par les centrales. Un clivage s’ouvre dans l’Outaouais à l’automne 2014 lorsque le RVO est saisi de deux demandes distinctes de mobilisation, les deux étant relativement rapprochées dans le temps et les deux provenant des deux coalitions nationales. Le débat est acrimonieux, le sens de la solidarité est remis en question de sorte que le RVO implose. La solidarité régionale vit une crise qui durera quelques années.
| D’autres lieux de solidarité intersyndicale et communautaire
D’autres lieux importants de solidarité régionale, réunissant une partie du milieu syndical et communautaire, méritent d’être soulignés. Sur la problématique de la pauvreté, le Collectif régional de l’Outaouais (CRO) fait de l’éducation et de la mobilisation sur cet enjeu pendant plus de 15 ans, de la fin des années 1990 jusqu’au début des années 2010. Le Comité régional de la Marche mondiale des femmes assure la mobilisation pour chacune des marches quinquennales. La Coalition Urgence Logement milite à partir de 2003 pour élargir le front de lutte pour contrer la crise du logement. Enfin, deux incarnations de L’Outaouais à l’urgence (début des années 1970, début des années 2010) permettent aux milieux syndicaux de se joindre à la population dans la mobilisation sur les iniquités régionales en matière de santé. |
Période post-COVID
À la suite de la dissolution du RVO, l’Outaouais vit une période pauvre en mobilisation sur des enjeux politiques. Pour combler ce vide, un comité régional de mobilisation se crée en 2018, fondé par plusieurs regroupements et groupes de base du communautaire. Ce comité s’approprie le mandat d’organiser le 1er mai ; s’y joignent un syndicat CSQ et le Conseil central de la CSN. Mais la pandémie de COVID-19 brise cet élan de mobilisation collective.
À l’automne 2024, une tentative pour faire revivre un mouvement large de solidarité intersyndicale et communautaire dans la région prend forme. La Coalition solidarité Outaouais est mise sur pied. Se dotant d’un plan de travail sur deux ans, le nouveau lieu de solidarité regroupe, entre autres, les instances régionales des principales centrales syndicales et les principaux regroupements du communautaire. On s’attaquera principalement aux enjeux régionaux, dont la crise du logement et les iniquités en santé vécues par cette région transfrontalière.
Tout en apprenant des leçons du passé, la nouvelle coalition s’abreuvera sans doute de la longue histoire de solidarité régionale.
| Une expérience unique de solidarité financière à la TROVEPO
En 1971, le ministère de l’Éducation du Québec (MEQ) crée le Programme d’aide aux organismes volontaires en éducation populaire[11]. L’année suivante, huit groupes de la région de l’Outaouais obtiennent des subventions du MEQ. Ils se solidarisent en formant la Table ronde des OVEP de l’Outaouais (TROVEPO)[12], le premier regroupement régional des groupes populaires au Québec. Ils se donnent comme mission « de rendre accessible aux différents comités de citoyen.nes le programme de subvention ». Les membres de la TROVEPO adoptent une forme de solidarité financière inusitée qui va durer plus de 25 ans. La subvention OVEP reçue par chacun des huit membres de la Table ronde est mise en commun pour être ensuite redistribuée selon les besoins de chaque groupe et de chaque milieu. Après deux ans, les groupes demandent au MEQ de reconnaitre formellement la TROVEPO comme demandeur unique de financement, mais le Ministère refuse. En 1975, les groupes retournent au MEQ la subvention que chacun a reçue et demandent de la recevoir à nouveau, mais de façon collective. À l’automne 1977, le MEQ accepte d’accorder l’accréditation unique à la TROVEPO et de lui verser une seule subvention qui sera redistribuée auprès de ses membres. La TROVEPO sera le seul regroupement régional québécois à obtenir le statut d’accréditation unique auprès du MEQ[13]. Au fil du temps, cette pratique de « demande unique » est souvent contestée, surtout par le ministère de l’Éducation, mais également par certains membres du regroupement qui souhaitent davantage d’autonomie quant aux décisions financières. Néanmoins, pour les groupes qui y adhèrent, le fonctionnement collectif autour du financement exprime une solidarité remarquable. En permettant aux groupes de l’Outaouais de faire financer leurs propres priorités, il a facilité la naissance de plusieurs nouveaux groupes, sans l’ingérence du Ministère. L’adoption de la Politique de reconnaissance de l’action communautaire autonome en 2001 entraine la fin du financement de l’éducation populaire autonome par le MEQ et la fin de la demande regroupée de l’Outaouais. |
Par Vincent Greason, militant sociocommunautaire. Vincent Greason a travaillé à la Table ronde des OVEP de 2001 à 2020. ↑
- Marc Bachand, « Comités de citoyens et enjeux urbains à Hull », Revue internationale d’action communautaire, vol. 44, n° 4, 1980. ↑
- L’Association coopérative d’économie familiale de l’Outaouais (ACEFO), le plus vieux groupe populaire de l’Outaouais, constitue une exception. Existant depuis 1966, elle est la suite d’une initiative syndicale. Pour la petite histoire, Pauline Marois a été permanente à l’ACEFO dans les années 1970. Quelques décennies plus tard, elle devient la première ministre du Québec. ↑
- L’enquête de participation est une initiative soutenue par Paul-Émile Charbonneau, l’évêque du nouveau diocèse de Hull qui mandate l’abbé Michel Lacroix pour coordonner l’initiative. ↑
- TROVEPO, Les liens entre le mouvement syndical et le mouvement populaire, document non daté. Cité dans TROVEPO, La Petite histoire de la Table ronde des OVEP de l’Outaouais, 1973-2013 – 40 ans de luttes, 2014. ↑
- Solidarité populaire Québec est la première grande coalition permanente au Québec. Créée en 1985, elle est formée par les grandes centrales syndicales et les regroupements nationaux du communautaire en réaction aux budgets successifs du gouvernement du Parti québécois qui sabrent les finances publiques. ↑
- Le RAPC a été un programme de transfert fédéral pour soutenir les programmes sociaux provinciaux (santé, éducation postsecondaire, aide sociale, garderies, etc.). En l’abolissant, le gouvernement fédéral affaiblit le programme d’aide sociale québécois, et ce, alors que le Québec est en pleine période de crise économique. ↑
- Solidarité populaire Québec, La Charte d’un Québec populaire, Montréal, 1994. ↑
- CSN : Confédération des syndicats nationaux; FTQ : Fédération des travailleurs et travailleuses du Québec; FIQ : Fédération interprofessionnelle de la santé du Québec; SFPQ : Syndicat de la fonction publique et parapublique du Québec. ↑
- Les amigos sont Stephen Harper du Canada, George W Bush des États-Unis et Felipe Calderon du Mexique. À Montebello, un village situé dans l’est de l’Outaouais, il y a une auberge où se réunissent souvent des personnages politiques. ↑
- Le Programme OVEP, MEQ, 1971-1972 est le premier programme de financement gouvernemental destiné au soutien des groupes populaires. Voir : Comité histoire du MEPACQ, Faire mouvement. Les quarante ans du Mouvement d’éducation populaire et d’action communautaire du Québec, Montréal, Éditions de la rue Dorion, 2022. ↑
- La TROVEPO est membre fondatrice, avec les trois regroupements régionaux en éducation populaire de Québec, de Montréal et de l’Estrie, du Mouvement d’éducation populaire et d’action communautaire (MÉPACQ) en 1981. ↑
- Le regroupement régional de Québec-Chaudière-Appalaches fonctionne aussi par demande regroupée, mais chaque groupe participant est accrédité individuellement par le Ministère. La Fédération des familles monoparentales et recomposées du Québec et la Fédération des ACEF, deux regroupements nationaux, fonctionnent également par demandes regroupées. La politique de la nouvelle gestion publique n’est pas encore dans le décor. ↑

Gatineau : luttes d’une ville frontalière (Introduction au dossier)

Gatineau est une ville méconnue de bien des Québécoises et Québécois. Située sur la rive nord de la rivière des Outaouais, sur les territoires traditionnels non cédés de la nation algonquine Anishinabeg, elle constitue aujourd’hui la quatrième plus grande ville québécoise en termes de population, avec près de 300 000 habitantes et habitants. Séparée de l’Ontario et de la capitale fédérale Ottawa par la rivière des Outaouais, c’est une ville marquée par une réalité et des enjeux transfrontaliers. Ce positionnement sociogéographique fait en sorte qu’elle vit plusieurs problématiques qui lui sont propres par rapport à d’autres villes québécoises.
Ville riche d’histoire, Gatineau est également un berceau du syndicalisme et du mouvement populaire québécois. Ici encore, la situation transfrontalière joue un rôle déterminant puisque la rivière des Outaouais se dresse davantage en mur de ciment qu’en cours d’eau. Peu de luttes, passées ou actuelles, sont menées conjointement par les groupes qui résident des deux côtés de la rivière, un exemple classique des deux solitudes.
Ce dossier des Nouveaux Cahiers du socialisme aborde plusieurs enjeux auxquels font face les femmes et les hommes de cette ville et de sa région. Le choix des sujets a dû tenir compte d’un certain nombre de contraintes, ce qui a malheureusement mis de côté des questions importantes. Ainsi, nous n’abordons pas la situation de fragilité croissante de la langue française dans un Gatineau submergé par une population ottavienne voisine largement anglophone. Nous ne traitons pas non plus des répercussions sur la ville de l’installation de nombreux nouveaux arrivants et arrivantes ni du sort des municipalités de l’Outaouais qui se trouvent en périphérie de la grande ville-centre qu’est Gatineau. Cela dit, plusieurs contributions évoquent ces questions en filigrane.
Un peu de contexte
La présente ville de Gatineau est un amalgame de cinq villes fusionnées par une loi québécoise de 2002. D’ouest en est, les cinq villes historiques – qui pour certaines avaient déjà vécu plusieurs mouvements de fusion depuis la fin du XIXe siècle – étaient : Aylmer, Hull, Gatineau, Masson-Angers et Buckingham. Alors que la population de toute la région administrative de l’Outaouais, en augmentation importante depuis quelques années, se chiffre à 419 000 personnes en 2023[2], plus de 71 % de la population, soit 298 000 personnes[3], habitent la seule ville de Gatineau.
La population d’Ottawa, ville voisine et, rappelons-le, capitale d’un État centralisateur par moments et colonial à plusieurs titres, vient quant à elle de dépasser le million de personnes. Voici donc un premier enjeu : à plusieurs égards, Gatineau, ville québécoise marquée par sa situation frontalière, vit à l’ombre de la capitale fédérale.
Être adossée à la capitale du Canada détermine plusieurs particularités. Bon nombre de Québécoises et Québécois travaillent pour le gouvernement fédéral à Ottawa mais habitent au Québec. De même, de nombreuses Ottaviennes et Ottaviens travaillent à Gatineau, mais résident en Ontario. Les Gatinoises et Gatinois vont chercher différents services qui leur font défaut – publics, commerciaux et culturels – de l’autre côté de la rivière. Plusieurs y travaillent, y obtiennent des services de santé, y étudient, y font leurs achats et y pratiquent leurs loisirs. Ainsi, des dizaines de milliers de personnes traversent quotidiennement la frontière et d’autres, étonnamment, n’ont même jamais mis les pieds dans la ville voisine.
Qui plus est, puisque les logements coûtent moins cher au Québec, plusieurs Ontariennes et Ontariens choisissent de s’y installer, ce qui crée une pression à la hausse à la fois sur la disponibilité des logements et sur leur coût du côté québécois de la rivière, voire sur le nombre de places en garderie. Le rapport de François Saillant[4] pour le compte de la Ligue des droits et libertés documente bien les répercussions de cet état de fait transfrontalier.
Un aperçu du dossier
C’est à la fin des années 1960 que le gouvernement fédéral choisit d’accroitre sa présence sur le territoire québécois par l’implantation d’un immense projet de réaménagement urbain qui détruit une bonne partie du centre-ville de Hull. Des milliers de personnes sont expropriées et des centaines de logements, voire des quartiers populaires entiers, sont démolis. L’article de Vincent Greason trace les origines du mouvement populaire à Hull à cette époque et sa résistance à la destruction de son milieu. Le mouvement populaire se joint au mouvement ouvrier qui existe depuis longtemps pour tisser des liens de solidarité intersyndicale et populaire qui se poursuivent jusqu’à nos jours et qui permettent de mener de nombreuses batailles.
Deux articles font état de la longue tradition de luttes syndicales de la région. Thomas Collombat montre comment l’histoire et le contexte frontalier donnent aux syndicats de l’Outaouais une couleur particulière. En même temps, ces derniers restent profondément québécois dans leur culture syndicale et dans leurs interactions avec la société civile. Son analyse s’appuie principalement sur une étude des syndicats affiliés à la Confédération des syndicats nationaux (CSN).
Maude Sioui-Daoust et Mélanie Déziel-Proulx du Syndicat du soutien scolaire de l’Outaouais (SSSO-CSQ), quant à elles, lèvent le voile sur les conditions de travail des employées de soutien qui œuvrent comme piliers invisibles mais essentiels de l’enseignement dans le réseau scolaire. Ces travailleuses, car 78 % du personnel de soutien scolaire sont des femmes, accueillent les élèves à leur arrivée à l’école le matin, aident au bon déroulement du diner, répondent aux appels des parents, etc. Alors que les conditions précaires décrites ne sont pas propres à l’Outaouais, si on fait exception de l’exode des employées de soutien scolaire vers des emplois dans la fonction publique fédérale qui offrent généralement de meilleures conditions de travail, l’article met en évidence des problèmes particulièrement urgents vécus partout dans la province. Pour sa part, Blanche Roy, travailleuse à la retraite de l’Alliance de la Fonction publique du Canada (AFPC), témoigne des luttes des femmes et livre une réflexion personnelle sur l’évolution de son féminisme pendant des décennies d’expérience comme travailleuse et militante syndicale.
D’autre part, des enjeux concernant la santé et l’éducation en Outaouais présentent des spécificités compte tenu de la situation transfrontalière de la région. Mathieu Charbonneau, directeur d’Action Santé Outaouais – un organisme unique au Québec voué à la défense collective des droits – fait le point sur l’état du droit à la santé en Outaouais et de ses rapports avec d’autres droits. Il propose un retour historique qui montre comment les conditions sociosanitaires et de logement des classes populaires francophones ont été maintenues à un niveau exécrable. Encore aujourd’hui, les indicateurs socioéconomiques et sanitaires illustrent les inégalités sociales et les défis liés à l’accessibilité et à la qualité des services publics en Outaouais, et comment cette situation préoccupante constitue un terreau propice à la privatisation de la santé.
Dans son texte, Charles-Antoine Bachand retrace l’histoire de l’éducation postsecondaire en Outaouais. La comparaison avec d’autres régions du Québec met en lumière la façon dont le sous-financement chronique de l’éducation et le manque de programmes mènent à un faible taux de fréquentation. La proximité d’Ottawa a pu masquer ce déficit, mais au prix de coûts élevés pour les étudiantes et étudiants québécois qui font leurs études dans la capitale. À titre d’exemple, l’Université du Québec en Outaouais (UQO) a été fondée dans les années 1980, alors que le gouvernement du Québec amorçait le processus de déconstruction de l’État social. Conséquemment, le manque de financement adéquat jumelé à l’absence de volonté politique a privé la région des ressources nécessaires au développement d’établissements d’enseignement postsecondaires capables de répondre à l’ensemble des besoins de sa population.
Gatineau et sa région doivent relever d’autres défis sociaux, dont celui du logement. Les expropriations massives du centre-ville de l’ile de Hull (oui, une partie de l’ancienne ville de Hull est une ile !) au début des années 1970 ont marqué à tout jamais l’histoire de la ville. Cependant l’entrevue avec Bill Clennett et Anna Salter documente le fait que, malgré le manque criant de logements à Gatineau, les pratiques d’expropriations et de démolitions ne relèvent pas uniquement de l’histoire ancienne puisqu’elles se poursuivent encore de nos jours. La saga de l’Ilot de la caserne fait réfléchir à ce que la Ville a, ou n’a pas, appris des leçons du passé.
Même si la démolition des logements n’est pas la cause directe du fléau de l’itinérance qui s’abat actuellement sur le grand Gatineau, loin de là, il est cependant indéniable que la crise du logement exacerbe bel et bien le phénomène. Vanessa L. Constantineau et Alexandre Gallant du Collectif régional de lutte à l’itinérance en Outaouais (CRIO) illustrent par leur texte les nombreuses violations de droits humains vécues par les personnes sans-abri – celui de se loger, de s’alimenter et d’avoir un niveau de vie décent –, mais surtout qu’il s’agit de droits interreliés.
Pour affronter plusieurs situations problématiques, Gatineau et la région de l’Outaouais ont non seulement une longue tradition de luttes sociales et syndicales, mais elles ont souvent été un carrefour d’où ont émergé des initiatives inédites. L’École d’été citoyenne présentée par Martin Chartrand résulte d’une idée mise en application par plusieurs membres de la communauté universitaire outaouaise et qui aborde la présence de l’UQO sous un autre angle que celui de l’enseignement supérieur. Cette école d’été citoyenne a ensuite été reprise et soutenue largement par l’ensemble du milieu social de Gatineau et de la région. Depuis 2023, elle réunit des personnes en provenance des milieux communautaire, syndical et universitaire, dans une démarche de formation et d’échange sur différents aspects de la justice sociale et de la prise en charge citoyenne.
Ce dossier des Nouveaux Cahiers du socialisme sur Gatineau et plus largement sur la réalité outaouaise met en lumière les dynamiques uniques qui façonnent cette ville et cette région. Son histoire, marquée par des luttes sociales et syndicales, témoigne d’une résilience face à des défis transfrontaliers d’importance, qu’il s’agisse du logement, de l’accès aux services ou du sous-financement des institutions locales. Les articles réunis ici montrent que ces enjeux s’inscrivent dans un contexte plus large de transformations urbaines et sociales, souvent infléchies par la proximité d’Ottawa. Malgré cette pression, Gatineau demeure un terreau d’initiatives citoyennes et de mobilisations qui méritent d’être reconnues. Ce dossier ne prétend pas épuiser le sujet, mais il ouvre la voie à une réflexion plus approfondie sur l’avenir de cette ville et de sa région en pleine mutation. En valorisant les savoirs et les expériences de la population outaouaise, il invite à reconnaitre les particularités de cette région souvent méconnue et souligne l’urgence des défis qui lui sont propres.
Par Vincent Greason, militant sociocommunautaire de l’Outaouais, Charles-Antoine Bachand, professeur en fondements de l’éducation à l’Université du Québec en Outaouais et Flavie Achard, coordonnatrice des Nouveaux Cahiers du socialisme. ↑
- Institut de la statistique du Québec, <https://statistique.quebec.ca/fr/produit/publication/outaouais-panorama>. ↑
- Institut de la statistique du Québec, <https://statistique.quebec.ca/fr/produit/tableau/estimations-de-la-population-des-municipalites-de-25-000-habitants-et-plus>. ↑
- François Saillant, La situation du logement à Gatineau et ses impacts sur les droits humains. Rapport de la mission d’observation, Montréal, Ligue des droits et libertés, 2021. ↑

Ni dystopie ni barbarie : s’organiser pour résister au fascisme de Trump et consorts

Les temps sont sombres. Depuis que Donald Trump a de nouveau accédé à la présidence de la première puissance militaire mondiale, l’Histoire sordide de la domination s’accélère. Avec sa garde rapprochée, dont fait partie Elon Musk, l’homme le plus riche du monde, Trump démantèle l’appareil d’État pour laisser le champ libre à une quasi-dictature des grandes entreprises « libérées » ainsi de toute entrave règlementaire et nous amène à une forme de fascisme où le cartel de la technologie de pointe joue un rôle prédominant. La surveillance de nos comportements, grâce aux données personnelles que s’approprient Google, Facebook et cie, s’ajoute désormais à une guerre directe contre la démarche scientifique, qui n’a rien à envier aux autodafés des nazis. Au nom là aussi de la défense de la grandeur – mythique – d’une nation qui serait supérieure aux autres, l’utilisation de tout un lexique de plus d’une centaine de termes comprenant « femme », « diversité », « changement climatique », « opprimés » et, bien sûr, « transgenre » est de facto interdite dans la recherche, tandis que des bases de données scientifiques et médicales sont retirées des sites web ministériels ou remodelées pour se conformer à la propagande idéologique du monde MAGA de Trump.
C’est tout un ordre mondial qui bascule par l’action du gouvernement étatsunien. Même si elles varient d’un jour à l’autre, selon la réaction des « marchés », guère friands d’incertitudes, et la montée du mécontentement au sein y compris de ses propres électeurs et électrices, les déclarations de Trump visant à s’emparer des richesses du sous-sol du Groenland ou du Canada, par la force s’il le faut, ou à prendre possession de Gaza en expulsant les Palestiniens et Palestiniennes, l’expriment sans ambigüité : le consensus qui présidait à la création des institutions de l’après-Seconde Guerre mondiale, comme l’ONU ou l’Union européenne, pour régler les différends entre pays par la négociation en référence à des principes de droit ne tient plus. Même les politiques néolibérales de libre-échange ne résistent pas aux coups de force de Trump, qui ramène clairement ce qui se joue sur la scène internationale à une logique de purs rapports de force, à l’instar de la stratégie suivie par Poutine en Ukraine, par Netanyahou à Gaza ou par Xi Jinping vis-à-vis de Taïwan, dont on peut anticiper une future occupation.
Mais peut-on vraiment parler d’un retour à la loi du plus fort ? Le monde était-il vraiment sorti depuis la Seconde Guerre mondiale de la barbarie exterminatrice façonnée par le colonialisme ? Un temps, l’Occident a pu y croire, en faisant abstraction de ce qui se passait dans les pays périphériques et parmi les populations noires ou racisées ou les communautés autochtones en Europe et en Amérique du Nord, et au Québec plus spécifiquement. Les populations des pays du Sud n’étaient-elles pas en train d’arracher leur indépendance et leurs droits – même si c’était au prix de massacres, comme en Corée en 1950[1] ou au Vietnam ? Les États-Unis n’ont jamais renoncé à étouffer les révoltes, à armer les groupes paramilitaires de droite et à intervenir afin de sécuriser leurs visées impérialistes, comme ils le font actuellement au Moyen-Orient.
Les conflits armés n’ont donc jamais cessé, du moins au Sud. « La guerre est inhérente à l’impérialisme comme elle le fut aux empires », résume Étienne Balibar[2]. La domination impérialiste s’y est aussi exercée à coup de blocus et de manipulations « stratégiques » dans l’ombre, ce qui alimente et légitime les agissements antidémocratiques et nourrit des bandes armées. Les États-Unis n’étaient pas seuls. Des pays européens y ont participé comme, par exemple, la France qui menait sa politique « françafricaine », faite de corruptions et d’appuis occultes à des coups d’État contre les démocraties naissantes. On ne peut pas oublier non plus les « ajustements structurels » réclamés par le Fonds monétaire international (FMI) qui a mis à genoux l’Afrique et d’autres parties du monde.
Aveuglés par l’illusion d’une démocratisation du capitalisme, et négligeant comment les rapports Nord-Sud entretenaient une hiérarchisation des populations et maintenaient des pratiques colonialistes de prédation, nous avons oublié que les processus d’accumulation qui soutiennent la course aux profits et à la rente ne sont pas domesticables. La classe capitaliste, incarnée aujourd’hui par des Musk ou des Zuckerberg (groupe Meta) qui critiquaient le Trump élu en 2017, mais qui lui apportent à présent des appuis de taille, montre encore une fois qu’elle choisit toujours de soutenir l’extrême droite pour préserver ses intérêts, même si c’est au prix d’étouffer la démocratie et d’ériger en système la déshumanisation de l’Autre. C’est l’une des principales leçons que nous pouvons tirer de la comparaison avec les années 1930.
Face à cette tragédie du capitalisme qui se rejoue en s’aggravant jusqu’à miner nos conditions de vie et nos solidarités sociales, et, clairement, jusqu’à l’ensemble des conditions d’existence des vivants sur la Terre, nous croyons que c’est en dessinant les pistes d’autres rapports sociaux – et les luttes en ce sens sont nombreuses dans le monde – que nous serons mieux équipé·e·s pour résister.
Faire du Québec un chantier d’expériences de solidarités locales et internationales
Cependant, plutôt qu’à un « que faire » directif, c’est à un « comment faire » inclusif que nous croyons utile de réfléchir. Concrètement, si l’on ne veut pas reproduire le deux poids, deux mesures auquel on a assisté entre le déploiement immédiat de la solidarité avec les Ukrainiens et les Ukrainiennes et la réticence à nommer le génocide palestinien, si l’on ne veut pas qu’en s’organisant pour résister localement, cela signifie consentir aux inégalités globales, voire à les amplifier, entre des pays centres et des pays périphériques et au sein des populations, la question suivante se pose : comment avancer pour que le Québec devienne un chantier d’expériences de solidarités locales et internationales au profit de la démocratie, de l’égalité de race[3], de classe, de genre, d’âge… ? Si c’est la vision d’un futur qui est le moteur de nos actions présentes, cette vision a besoin de s’inscrire dans un ensemble concret, territorialisé dans le temps et l’espace.
L’ancrage territorial d’un « comment faire » renvoie à la reconnaissance des nations autochtones et de leurs droits ancestraux. Il donne à voir les interdépendances globales et nous invite à être attentifs et attentives aux répercussions des propositions locales, de façon à ce qu’elles mettent en œuvre également des solidarités internationales avec les populations qui, partout dans le monde, luttent déjà contre l’extractivisme, pour un commerce équitable et une économie solidaire, pour l’autodétermination, contre les formes d’apartheid envers les femmes et contre l’exclusion des personnes migrantes renvoyées à la mort en mer ou dans des pays commettant les pires exactions. Dans la façon d’articuler local et global se joue « la question du rapport dialectique entre universalité et particularité dans la lutte contre l’impérialisme[4] ». Elle demande de reconnaitre la multiplicité des luttes, condition pour arriver à constituer des causes communes.
Un exemple qui peut illustrer l’importance de se questionner sur le comment articuler des « engagements “anti systémiques” locaux et globaux[5] » est celui de la construction de circuits courts de production et de consommation, notamment en agriculture. Peuvent-ils se développer sans intégrer une volonté de remettre en cause les déséquilibres dans les échanges commerciaux entre le Nord et le Sud et l’actuel système d’immigration à deux vitesses[6], héritage du passé colonial et raciste du Canada ? Car ce système met à la disposition des employeurs – dans l’agriculture et dans nombre de secteurs d’activités – une main-d’œuvre aux pieds et poings liés, alimentant des formes contemporaines d’esclavage. La réponse ne peut consister à renvoyer, c’est-à-dire exclure, les personnes migrantes, alors que leur présence au Nord est aussi une façon de transférer des richesses au Sud, et que nombre de ces personnes ont de toute façon fait le choix de vivre au Québec ou ailleurs au Canada.
Avec cet exemple qui illustre la multiplicité des enjeux enchevêtrés, le questionnement sur le « comment faire du Québec un chantier… » comprend nécessairement une autre face. Celle-ci porte sur le « comment redonner du pouvoir aux premières concernées, les populations dominées et exploitées ? » Comment les convaincre que cette fois, leur parole sera prise en compte ? Car c’est de la mobilisation des premières et premiers concernés que viendront les propositions susceptibles de combattre vraiment les inégalités multiples en articulant des réponses intersectionnelles, locales et globales. C’est à partir de ces mobilisations que peuvent émerger de nouvelles subjectivités remettant en cause le partage impérialiste du monde, ou des sujets collectifs « hybrides » ou « intersectionnels » formant des réseaux transnationaux de luttes.
Comment peuvent se réapproprier une capacité d’agir des personnes perçues comme minoritaires, mais constituant une masse à l’intersection de plusieurs dominations, et qui sont enfermées dans une précarité renforcée par les inégalités et les violences genrées et racisées, la difficulté à joindre les deux bouts, la peur de perdre son logement ou d’être expulsées…? Comment créer les conditions d’un mouvement massif, allant au-delà de ce que font déjà, malgré leurs faibles moyens, des communautés autochtones, ou nombre d’organismes communautaires de lutte contre la pauvreté, pour les droits des personnes migrantes, pour un salaire minimum viable, pour les droits des femmes…, ou nombre de syndicats agissant dans le commerce de détail, les résidences privées pour ainées et autres secteurs d’activités où les conditions de travail et de rémunération sont basses et les possibilités de s’organiser difficiles. En témoigne la réponse d’Amazon à la syndicalisation d’un de ses entrepôts[7], qui a consisté à les fermer tous au Québec.
À l’exemple du mouvement des Gilets jaunes en France, dont la colère contre l’accroissement des inégalités sociales et écologiques s’est déployée à partir du refus d’être taxés pour une situation – la pollution – dont les classes populaires ne sont guère responsables comparées aux classes dominantes, on peut penser que les mobilisations des populations dominées se nouent autour d’enjeux qui reconnaissent leur vécu collectif et son expression.
Parmi les différentes publications produites après le retour de Trump, des propositions concrètes s’adressent en premier lieu aux populations dominées. Celle de Mathieu Dufour et Audrey Laurin-Lamothe[8] consiste à sortir de la logique marchande « trois piliers sociaux et économiques » : la distribution alimentaire, en créant une société d’État non monopolistique; le logement social, en reprenant les propositions du Front d’action populaire en réaménagement urbain (FRAPRU) dont celle d’avoir 20 % de logement hors marché d’ici 15 ans; les services publics, en les revalorisant par « une taxation massive des biens de luxe » et en les « humanisant » par la restitution de leurs droits (la résidence permanente) aux travailleuses et travailleurs migrants temporaires ou sans papiers et aux réfugié·e·s. Pour Dufour et Laurin-Lamothe, il va de soi que les réponses locales doivent tenir compte de notre dette écologique à l’égard des Suds. Ces mesures apporteraient ainsi « sécurité économique et paix d’esprit » et renforceraient les capacités d’agir et de se solidariser.
Une proposition de Maxim Fortin et Anne Plourde[9] cible plus particulièrement le système de santé et la réparation des inégalités face aux enjeux climatiques. Dénutrition, paludisme, pollution, désertification, etc. : les populations des Suds sont beaucoup plus exposées et vont continuer à payer un lourd tribut si rien n’est fait pour contrer un tel processus. Même au Nord, les personnes pauvres, les communautés autochtones, les minorités ethniques et racisées, les personnes handicapées sont surexposées aux effets des changements climatiques.
Or, Fortin et Plourde constatent que les mesures étatiques et institutionnelles au Nord ne sont pas à la hauteur des engagements pris, faute justement de voir les premières et premiers concernés associés à l’élaboration et à la mise en œuvre des solutions. Il et elle proposent en conséquence d’adopter une approche de justice environnementale, c’est-à-dire d’octroyer un pouvoir de décision, par des processus participatifs, aux populations concernées.
Redonner du pouvoir suppose aussi d’appuyer les luttes en cours des travailleuses et travailleurs, notamment celle contre Amazon, parce qu’elle est fédératrice de plusieurs enjeux : arriver à encadrer ou à exproprier l’activité des plateformes; organiser les employé·e·s et faire cesser leur robotisation ainsi que leur surveillance algorithmique; créer des solidarités concrètes entre les travailleuses et travailleurs de cette plateforme dans les différents pays où elle intervient.
Ces questionnements ne sont pas secondaires, ils sont au cœur de toute volonté de « faire converger les luttes ». Car il ne suffit pas d’appeler sincèrement à se rassembler lorsqu’on constate que les luttes restent cloisonnées selon le statut social, le genre ou la racisation alors qu’on est censé partager les mêmes intérêts. Comme le soulignait Émilie Nicolas[10], des souffrances se sont accumulées en raison des actes de domination et des conflits multiformes, ici et ailleurs dans le monde. Elles dressent des pensées de haine et de vengeance qui demandent à être reconnues pour s’éteindre. L’intérêt commun n’existe pas a priori : il ne peut provenir que d’une construction collective dont le processus doit être débattu dès maintenant, du moins si l’on ne veut pas que la résistance qui s’organise aboutisse, comme durant les siècles passés du capitalisme, à proposer un compromis qui obtient le consentement d’une minorité de population pour… continuer à s’emparer des richesses sur le dos d’une majorité d’autres[11].
L’accès à Internet et à l’intelligence artificielle devrait aussi être d’emblée inclus dans les biens communs essentiels à sortir de la logique du marché et à soumettre à un contrôle collectif. Notamment parce qu’il est fondamental de ne plus voir se répandre des messages dévalorisants ou violents concernant les personnes racisées ou pauvres, les femmes, les personnes LGBTQ+, celles handicapées, les jeunes, etc. Nous ne pouvons pas minimiser le pouvoir de la haine qui se déverse en ligne et sa capacité à détruire un sentiment de sécurité et d’appartenance à une communauté humaine.
En outre, grâce aux systèmes d’intelligence artificielle, la production de messages mensongers mais soigneusement formatés a envahi la toile. L’obligation morale de se référer à des faits, qui encadrait la production des discours dominants et des contre-récits contestataires de l’ordre social, semble dépassée. Or, comme le souligne Maria Ressa, journaliste et opposante à l’ex-dictateur philippin : « Sans faits, pas de vérité. Sans vérité, pas de confiance. Sans confiance, pas de réalité partagée[12] ». Comme il n’est pas possible de réguler des algorithmes[13], démarchandiser l’usage du web suppose d’exproprier les GAFAM ou de développer nos propres applications.
- Voir Kang Han, Impossibles adieux, Paris, Grasset, 2023. ↑
- Étienne Balibar, « Géométries de l’impérialisme au XXIe siècle », AOC, 25 novembre 2024. ↑
- Le terme de race ne signifie pas que la race existe mais que cette construction sociale opère : le racisme et la racisation de populations sont toujours présents dans nos sociétés et le terme de race maintient visible ce rapport de domination. ↑
- Étienne Balibar, « Géométries de l’impérialisme au XXIe siècle », AOC, 26 novembre 2024. ↑
- Ibid. ↑
- Par la création de programmes de travail temporaire aux permis fermés, qui ne donnent pratiquement pas accès à la résidence permanente et qui visent principalement la main-d’œuvre des pays du Sud. ↑
- André-Philippe Doré, «Comment des militants et militantes ont pu devenir le sable dans l’engrenage d’Amazon», Nouveaux Cahiers du socialisme, n° 32, automne 2024. ↑
- Mathieu Dufour et Audrey Laurin-Lamothe, « Quelques pistes économiques pour contrer le vent de droite », Le Devoir, 15 février 2025. ↑
- Maxim Fortin et Anne Plourde, Crise climatique, inégalités de santé et justice environnementale : donner au système de santé la capacité d’agir, Montréal, IRIS, 2025.↑
- Intervention à la conférence de clôture de la Grande Transition le 21 mai 2023. ↑
- Giovanni Arrighi et Beverly J. Silver, Chaos and Governance in The Modern World System, Minneapolis, University of Minnesota Press, 1999. ↑
- « Without facts, you can’t have truth; without truth, you can’t have trust; without trust, you can’t have shared reality ». Discours de Maria Ressa lors de la réception du prix Nobel de la paix le 10 décembre 2021. ↑
- Yanis Varoufakis, Technofeudalism. What Killed Capitalism, Londres, Bodley Head/Penguin, 2023. ↑

Comment des militants et militantes ont pu devenir le sable dans l’engrenage d’Amazon

[ez-toc]
Le 13 mai 2024, le Syndicat des travailleuses et travailleurs d’Amazon Laval a été officiellement accrédité. Il s’agit du premier et du seul syndicat d’Amazon au pays. La nouvelle a fait le tour des médias, mais on a donné très peu d’attention à l’organisation du syndicat sur le terrain et aux motivations des membres à s’organiser. À Lachine, à Vancouver et à Toronto, les campagnes de syndicalisation n’ont pas mené à une accréditation, alors pourquoi les militantes et militants syndicaux ont-ils gagné à l’entrepôt DXT4 de Laval ?
Cet article a d’abord pour but d’offrir un aperçu des spécificités de l’exploitation chez Amazon, puis d’exposer les méthodes qui ont mené les syndicalistes à une première réussite. Sera ensuite abordée la question de l’organisation syndicale de nouveaux arrivants et arrivantes qui forment une majorité dans l’entrepôt nouvellement syndiqué.
Ce texte s’appuie d’abord sur deux entretiens approfondis que j’ai eu la chance d’avoir avec Jean-François, un ancien travailleur d’Amazon licencié durant la campagne de syndicalisation, et avec Jacques, un ancien militant de la Fédération autonome de l’enseignement qui s’est fait embaucher à l’entrepôt DXT4 pour des raisons pécuniaires, mais surtout politiques. L’article est aussi le fruit de nombreux échanges avec des membres de l’exécutif du nouveau syndicat, avec d’anciennes et anciens commis qui ont travaillé dans différents entrepôts de la région de Montréal, avec des militantes et militants impliqués au Centre des travailleurs et travailleuses immigrants (IWC-CTI) et avec des journalistes qui ont couvert le dossier.
Au Canada, Amazon compte environ 45 000 employé·e·s et a franchi le cap des 50 entrepôts en 2022. Au Québec, on en comptera bientôt une vingtaine, dont huit dans la grande région de Montréal. La plupart sont des centres d’expédition, désignés par le sigle DXT, mais les plus impressionnants sont les centres de distribution, désignés par le sigle YUL.
Le premier entrepôt qui a fait les manchettes sur le plan de la syndicalisation fut YUL2 situé à Lachine. Un travailleur, Manuel Espinar Tapial, avait fait signer environ 80 cartes de la Confédération des syndicats nationaux (CSN) dans ce centre de distribution. Une offensive antisyndicale de la part d’Amazon est cependant venue à bout de cette campagne[1].
C’est dans cet entrepôt que le CTI a aussi commencé à s’impliquer dans la lutte contre Amazon. Le Centre a depuis formé un comité dédié aux aspects du travail dans les entrepôts de la multinationale, lequel organise des événements et fait pression pour qu’Amazon respecte les normes du travail. Le Comité Amazon du CTI demande entre autres que, conformément à la loi, l’employeur cesse de renvoyer les employé·e·s qui sont prosyndicat en guise de représailles et qu’il forme un comité de santé et de sécurité au travail. La force du CTI, habitué à accompagner les travailleurs et travailleuses d’entrepôt, se situe sur le plan de l’intervention dans des cas d’abus ou de blessures professionnelles.
Des conditions propices à la syndicalisation
On ne peut pas dire que les conditions de travail sont bonnes dans un entrepôt Amazon. Le travail est ardu physiquement et commande de répéter les mêmes gestes des centaines de fois chaque jour. À DXT4, les travailleurs et les travailleuses passent une partie de la journée devant un convoyeur qui leur dicte le rythme de travail et émet une alarme si les colis ne sont pas ensachés assez rapidement.
L’autre occupation principale d’une ou d’un employé de centre d’expédition impose de soulever des charges allant jusqu’à 50 lb (22 kg). Récemment, les chariots sur lesquels les lourds sacs de colis doivent s’empiler ont été munis de bras hydrauliques qui assument une partie de l’effort de soulèvement des sacs, mais, selon Jacques, ces bras ralentissent en fait le travail.
Les aides technologiques qui ont pour effet d’« allonger le travail » sont mal vues car chez Amazon, seule la cadence de travail compte. La travailleuse ou le travailleur est en effet constamment surveillé. Durant la « cueillette », c’est-à-dire le moment du quart de travail où les sacs de colis sont placés sur les chariots, le taux de complétion des commandes (« les rates » dans le jargon) est constamment calculé. Les commis sont munis de lecteurs de codes QR et doivent sans cesse numériser des codes pour que le système informatique puisse fournir en temps réel les variations en productivité des employé·e·s.
Dans un article de Radio-Canada, un travailleur d’Amazon du Québec avait exprimé ainsi cette condition : « On a littéralement un cellulaire accroché à notre main qui nous dit quoi faire, avec un scanner au bout du doigt. On est l’extension d’un robot[2] ». À la supervision numérique s’ajoute la supervision humaine de la part des cadres de l’entrepôt, qui vont, par exemple, aller avertir ceux et celles qui passent trop de temps aux toilettes.
Selon Jacques, ce n’est pas tellement qu’Amazon veut voir sa main-d’œuvre être la plus rapide possible, mais qu’elle garde une vitesse de travail constante. Même s’il demeure un employé parmi les plus rapides, quand il est relativement moins efficace qu’à l’habitude, Jacques se fait questionner par ses superviseurs. Les salarié·e·s sont, en effet, beaucoup plus facilement transformés en données managériales si le nombre de colis qu’ils traitent dans un temps donné est stable.
Il y a cependant deux exceptions à cette règle générale : lorsque l’équipe du quart précédent a pris du retard ou lorsque la quantité de colis est anormalement élevée. Durant la haute saison qui va de la mi-octobre jusqu’au début de janvier, on témoigne de rythmes beaucoup plus intenses, ce qui amène une augmentation des blessures[3]. Celles-ci sont d’ailleurs un fléau dans l’entreprise. Le travailleur interviewé par Radio-Canada affirmait qu’en « un an de travail, je pense que tout le monde a une blessure[4] ».
Les employé·e·s à qui j’ai parlé s’accordent sur le fait que le travail d’entrepôt chez Amazon n’est pas à classer parmi les pires au Québec et que nous ne sommes pas ici dans une situation des plus dramatiques, mais qu’il s’agit certainement de conditions qui usent rapidement le corps et les nerfs des travailleurs et travailleuses. Bien que Jacques trouve une certaine satisfaction à accomplir ce travail éreintant, il ne croit pas pour autant qu’il soit normal qu’il faille quotidiennement déplacer des tonnes de colis pour payer le loyer[5].
Au Québec, les pires conditions de travail chez Amazon sont réservées aux livreurs et livreuses qui sont à l’embauche de sous-traitants, ce qui dédouane Amazon de toutes les infractions aux normes du travail et d’autres abus lorsqu’ils adviennent.
Il est notable d’ailleurs qu’Amazon, suivant les préceptes du management à la mode, prenne des initiatives pour tenter que les salarié·e·s se sentent partie prenante de l’entreprise et que leur exploitation soit maquillée. On parle de nourriture offerte par les cadres, de séances collectives d’étirement, du spectacle occasionnel d’employé·e·s de bureau qui viennent maladroitement aider sur le plancher et, dans un cas spécifique, d’une séance surréelle de motivation où une gérante sautillait en encourageant les travailleurs et travailleuses. Somme toute, Jacques estime que les cadres de l’entrepôt ont du succès à créer une certaine complicité avec leurs subordonné·e·s.
Des conditions de travail dictées par le marché
Selon Jean-François, les conditions de travail dans les entrepôts sont juste assez bonnes – en comparaison des emplois les plus précaires de la province – pour qu’Amazon réussisse facilement à recruter des commis. Les offres d’emploi affichées par Amazon sont normalement comblées en quelques jours et la compagnie reçoit toujours des dizaines de candidatures quand elle ouvre des postes. Les salaires – par exemple, les commis débutent à 20 dollars de l’heure – sont corrects pour quelqu’un qui n’a pas la possibilité d’obtenir un emploi qualifié ou syndiqué.
Cet engouement pour les emplois chez Amazon est, en fait, l’un des piliers de la stratégie économique du géant. L’objectif de la compagnie est de toujours avoir le strict minimum de main-d’œuvre, et ce, au point où l’entreprise préfère licencier en grand nombre des membres du personnel dans un moment de faible demande pour engager à nouveau quelques mois plus tard. Contrairement à beaucoup d’entreprises qui favorisent le délestage ou la réduction des heures individuelles travaillées plutôt que de prendre le risque de briser des liens d’emploi en période morte, Amazon ne craint pas la pénurie de personnel.
L’instabilité de la main-d’œuvre dans les entrepôts est telle que le New York Times a rapporté en 2021 que le taux moyen de roulement de l’ensemble de la main-d’œuvre du comté de Richmond dans l’État de New York avait dépassé le cap des 100 % dans l’année qui a suivi l’ouverture d’un entrepôt d’Amazon dans la région[6]. L’entreprise se comporte, de fait, en capitaliste commercial exemplaire qui a orienté sa stratégie de gestion du personnel sur le principe que « la quantité d’ouvriers, emballeurs et transporteurs, etc., dépend de la masse des marchandises, objets de leur activité, et non l’inverse[7] ».
Encore une fois comme capitaliste exemplaire, Amazon a mis en place tout un appareil administratif et légal qui lui permet de faire des congédiements massifs sans pour autant inquiéter les autorités du travail comme la Commission des normes, de l’équité, de la santé et sécurité du travail (CNESST). Les commis sont ainsi classés en deux catégories : les badges bleus et les badges blancs. Les premiers sont des employé·e·s permanents alors que les seconds se savent sous la constante épée de Damoclès du congédiement sans raison autre que les pressions du marché.
Le renvoi de badges blancs sert aussi de représailles de la part des patrons. Radio-Canada rapportait en 2019 qu’un licenciement massif de 300 personnes aux États-Unis avait eu lieu pour punir les travailleurs et travailleuses qui avaient une productivité trop basse[8]. À DXT4, l’octroi de badges bleus a été suspendu peu après la syndicalisation de l’entrepôt.
Cette catégorie de commis plus précaires, constamment inquiets de se faire congédier s’ils n’en viennent pas à obtenir un badge bleu, sert d’ailleurs de tampon protecteur pour Amazon en ce qui concerne une possible syndicalisation. Les travailleurs interviewés sont unanimes : les badges blancs ont peur de s’impliquer dans le syndicat à cause de leur situation. Certaines personnes souhaitaient même attendre d’avoir le badge bleu pour signer leur carte d’adhésion.
Si les badges blancs sont les plus vulnérables au renvoi, les badges bleus peuvent eux aussi être mis à la porte par Amazon avec une relative facilité. Les statistiques constamment recueillies sur chaque employé·e servent à la ou à le discipliner par rapport à son travail, mais aussi à donner une justification pour le renvoi de certains « éléments à problème », au nombre desquels on compte les syndicalistes ou les gens qui se sont déjà blessés au travail.
Jean-François est d’avis qu’Amazon pratique un « eugénisme de la main-d’œuvre » en « purgeant » sournoisement la main-d’œuvre des commis à risque de se blesser. Selon lui, un premier accident de travail constitue une garantie soit de se faire renvoyer, soit de se blesser une deuxième fois à brève échéance. Les blessé·e·s, explique-t-il, reçoivent d’abord une assignation temporaire, comme il se doit de la part d’un capitaliste exemplaire, où ils exécutent des travaux moins difficiles. Ceux-ci sont cependant réintégrés assez rapidement au travail régulier, où ils font face à un choix difficile : ne pas atteindre la productivité d’avant leur accident de travail ou bien procéder trop vite par rapport à ce qu’exigerait leur réadaptation.
Ainsi, selon un employé de l’autre entrepôt de Laval, DXT5, un travailleur s’est forcé à maintenir sa productivité malgré qu’il ait été en rémission d’un cancer, ce qui l’a amené à faire une crise cardiaque. Cependant, la situation optimale pour Amazon est que le commis baisse la cadence et qu’il soit renvoyé pour des raisons de productivité, car s’il se blesse, il fera plutôt augmenter les cotisations à la CNESST.
L’ensemble de ces éléments constitue, sur le fond, plus l’essence de la grossière exploitation à la sauce Amazon que les bas salaires et l’ardeur du travail physique qu’on retrouve dans tant d’autres milieux de travail au Québec.
Ce qui a fait gagner le syndicat de Laval
Quand j’ai demandé à Jean-François ce qui a permis de remporter la victoire à DXT4, il semblait d’abord peu inspiré : « On a juste fait signer des cartes ». Comment a-t-on syndiqué ce qui n’avait jamais été syndiqué au Canada ? En faisant signer des cartes ?
La vérité, précise-t-il, est que du point de vue des tactiques proprement dites, rien n’était vraiment nouveau dans la campagne de syndicalisation de DXT4. Les militants ont appliqué ce qui constitue l’ABC de la mobilisation et de l’organisation. D’abord, il faut faire enquête, « parler au monde » dans les termes de Jean-François. Ensuite, il faut identifier des meneurs et des meneuses dans l’entrepôt. Finalement, il faut créer des comités pour embarquer ces contacts dans le mouvement de syndicalisation et les pousser à faire signer des cartes par leurs collègues proches.
À ces fondations solides s’ajoutent la distribution de matériel d’agitation, des barbecues et divers autres événements pour rallier les travailleurs au mouvement de syndicalisation. Les ressources de la CSN ont été utiles en cette matière, notamment pour permettre de multiplier les interventions à l’extérieur de l’entrepôt et pour ainsi épauler la part principale du travail qui se fait entre collègues dans l’entrepôt.
La syndicalisation est en effet le fruit du travail d’employé·e·s de l’entrepôt, et non celui d’une centrale syndicale ou d’un groupe politique qui intervient depuis une position externe. Législation oblige, la signature des cartes et la « sollicitation » se fait en dehors du lieu de travail, mais la mobilisation se fait néanmoins entre collègues et non pas entre un intervenant syndical et un travailleur.
La combinaison ultime entre le travail externe et le travail interne est venue de la part de militants syndicaux qui ont réussi à recruter d’autres militants et militantes syndicalistes pour que ceux-ci rejoignent également la force de travail d’Amazon et qu’ils fassent signer des cartes d’adhésion à la CSN. La tactique est vieille comme la lutte des classes ; il a été assurément bénéfique que quelques militants de gauche sans emploi aient bien voulu aller au cœur de la bête pour faire œuvre utile[9].
Là où il y a nouveauté, c’est en ce qui concerne la stratégie à plus long terme. L’envoi de militants dans un milieu de travail pour le syndiquer, ce qu’on appelle dans le jargon le salting, est quelque chose de tout à fait commun et, encore une fois, il s’agit d’une tactique éprouvée, mais les militants qui donnent actuellement du fil à retordre aux sous-fifres de Jeff Bezos ne sont pas des salts.
Ce groupe de militants n’est pas dans l’entrepôt de manière temporaire. L’objectif de ses membres est l’organisation à long terme des travailleurs et travailleuses d’Amazon au Canada et non pas seulement de syndiquer un nouveau milieu de travail. Dans un événement organisé en juin dernier par le collectif Archives Révolutionnaires, un membre du syndicat, questionné sur le futur de son implication militante dans le syndicat nouvellement formé, sur ce qu’il fera « après », a rétorqué : « C’est ma vie ».
Cette position surprend chez la gauche syndicale parce que l’« infiltration » d’un milieu de travail est généralement une chose de courte durée. Par exemple, un des grands succès du Syndicat industriel des travailleurs et travailleuses (SITT-IWW) de Montréal fut la syndicalisation du restaurant Frites Alors! sur la rue Rachel à Montréal en 2016. Trois membres du SITT avaient noyauté le personnel du restaurant et avaient pu en quelques mois organiser leurs collègues selon les lignes stratégiques de leur syndicat anarchosyndicaliste. Aucun des activistes n’est cependant resté plus de quelques mois supplémentaires au restaurant et le syndicat disparut rapidement[10].
Selon Jean-François, lui-même un militant entré chez Amazon pour la lutte syndicale, faire entrer des alliés à son travail pour faire signer plus de cartes n’est pas ce qui permet de bâtir un syndicat fort qui s’appuie sur ses membres. La stratégie du SITT était, au fond, la version anarchiste de la stratégie adoptée par les Travailleurs unis de l’alimentation et du commerce pour syndiquer des hôtels : former un syndicat avec des militants et militantes qui s’engagent temporairement, puis laisser les syndiqué·e·s se débrouiller.
L’idée que les militants syndicaux puissent être des activistes venant principalement de l’extérieur des milieux de travail et qu’ils infiltrent temporairement un endroit, si nécessaire, est radicalement différente de celle qui anime les syndicalistes d’Amazon de Laval. Jacques croit que les élu·e·s syndicaux devraient par exemple pouvoir être libérés une demi-journée par semaine, mais qu’ils devraient travailler la majorité du temps « sur le plancher ».
La volonté des militants d’Amazon de s’engager pour une longue période dans la lutte pour améliorer les conditions de travail d’un endroit médiocre peut, selon certains à gauche, être rapprochée de la tradition de l’« implantation ». Apparue à la fin des années 1960, mais peut-être davantage popularisée par le Parti communiste ouvrier et En lutte ! dans les années 1970, cette pratique consistait à joindre un milieu de travail ouvrier et à y organiser les travailleurs selon des lignes révolutionnaires. Le phénomène n’a pas eu lieu seulement au Québec, mais il a aussi été observé dans le mouvement antirévisionniste international.
Bien qu’on la croyait jadis rangée dans le placard du folklore marxiste-léniniste, l’implantation est récemment réapparue dans les débats de gauche au Québec. Certaines publications comme L’Établi de Robert Linhart[11] ont ravivé des discussions entre de jeunes militants prêts à se jeter dans la lutte ouvrière et des vétérans qui ont connu l’époque où il était courant pour un révolutionnaire d’aller travailler à l’usine.
Il n’est pas tellement surprenant, en fait, de retrouver de plus en plus de militants radicalisés au sein du mouvement étudiant qui soient prêts à plonger dans l’organisation en milieu de travail ouvrier. Il se trouve que beaucoup de jeunes prolétaires destinés à une ascension de classe ont finalement été obligés de remettre leur projet et d’occuper un emploi au bas de l’échelle « en attendant », voire de simplement abandonner leur plan de carrière pour aller vers un diplôme d’études professionnelles (DEP) ou un diplôme d’études collégiales (DEC). Une statistique parlante à ce sujet, c’est que près de 10 % de la main-d’œuvre du domaine de la construction au Québec possède un diplôme universitaire[12].
Le travail d’implantation présente d’ailleurs un attrait certain pour les militants et militantes qui croient que le pouvoir vient du peuple (populistes de gauche, démocrates radicaux, maoïstes, etc.). Les mots d’ordre, les tracts, les discours visent assurément plus juste s’ils sont rédigés par des gens qui connaissent intimement une réalité que s’ils sont rédigés par des acteurs externes. De la même manière, il est beaucoup plus aisé d’établir un lien de confiance avec des travailleurs en vue d’organiser un syndicat si on travaille à leurs côtés. « On est complices, on est dans la gang », exprime Jacques.
Un ancien travailleur d’un entrepôt de Lachine donnait comme exemple qu’il a fait signer sa première carte grâce à des discussions qu’il a eues en faisant du covoiturage. L’employé d’une centrale syndicale qui distribue des tracts aux portes de l’entrepôt ne peut pas avoir ce type de discussion mi-politique mi-papotage qui permet de saisir comment convaincre quelqu’un d’adhérer au syndicat.
Le plus dur est à venir
Établir ces liens solides avec les autres travailleurs et travailleuses est d’autant plus important que tous les militants et militantes de DXT4 s’entendent sur une chose : la lutte ne fait que commencer et le plus dur est à venir.
Amazon est prêt à tout pour ne pas reconnaitre le syndicat légalement constitué. Aux États-Unis, la multinationale conteste carrément la validité du National Labour Relations Board, tandis qu’ici elle essaie de contester le principe de l’accréditation automatique quand plus de 50 % des employé·e·s ont signé une carte d’adhésion. La tactique d’Amazon devant le Tribunal administratif du travail a même été de se présenter en défenseur de la démocratie[13].
Aussi stupide que soit l’attaque légale d’Amazon, elle sert avant tout à retarder le processus de négociation et à laisser plus de temps à ses experts en démantèlement syndical pour faire leur sale besogne. À l’entrepôt de Staten Island (New York), cette approche patronale a réussi : le syndicat, pris à poireauter en attendant que l’appareil judiciaire s’occupe des diversions légales d’Amazon, a vu des conflits internes émerger[14].
La lutte dans les entrepôts d’Amazon constitue donc obligatoirement une lutte prolongée. Les bases organisationnelles qui ont permis à faire adhérer une majorité d’employé·e·s au syndicat doivent, suivant cette idée, devenir encore plus solides. Les « relais » qui avaient comme tâche de faire signer les cartes parmi les travailleurs doivent devenir des assises du syndicat. Les mots d’ordre, les objectifs, les tactiques doivent venir de tout le monde qui travaille dans l’entrepôt et pas seulement des quelques éléments qui ont une expérience militante. C’est seulement en refusant le « dirigisme » et en mettant de l’avant les membres de la base que l’unité du syndicat peut être préservée.
L’unité est déjà rudement mise à l’épreuve puisque les patrons s’évertuent à faire de la propagande antisyndicale. Jacques ou d’autres travailleurs doivent souvent prendre la parole pour contredire les gérants durant les réunions quotidiennes, car ceux-ci glissent d’habiles mensonges à l’encontre du syndicat dès qu’ils le peuvent. Ces mensonges sont d’autant plus faciles à propager qu’une grande majorité des employé·e·s de DXT4 sont immigrants et ne connaissent pas nécessairement leurs droits.
Manœuvrer en territoire multiculturel
On a vu ces dernières années un essor de l’intersectionnalité et de la décolonisation sur le plan théorique, mais bien peu de travail pratique de la gauche s’est tourné vers l’exploitation des « damnés de la terre » sur leur lieu de travail, hormis l’imposant travail du CTI. Cependant, la limite du CTI est qu’il n’est pas un syndicat ; il ne mène donc pas directement une lutte entre exploiteurs et exploités. Des ONG – on a nommé le CTI, mais il y a aussi le Front de défense des non-syndiquéEs – veillent sur les usines, les manufactures et les entrepôts où on retrouve une forte proportion de migrantes et migrants mais la gauche n’est généralement pas présente à l’intérieur des murs.
Ce n’est pas qu’on ne rencontre pas de travailleurs ou de travailleuses de gauche dans ces milieux, mais personne n’a su les intégrer au mouvement progressiste québécois. Par exemple, on retrouve chez Amazon des commis indiens qui ont participé au mouvement de révolte agricole qui a secoué leur pays en 2020 et 2021, mais ils n’ont jamais été sollicités par la gauche d’ici avant de rencontrer les militants d’Amazon.
L’isolement auquel font face beaucoup de travailleurs précaires migrants sera dur à rompre tant qu’il n’y aura pas dans leurs quartiers et leurs lieux de travail des militants québécois prêts à les mobiliser. Jean-François soulignait lors de notre discussion que depuis la désindustrialisation et la lente réindustrialisation qui s’en est suivie, les milieux ouvriers de grande ampleur n’ont généralement pas été syndiqués. Les usines et entrepôts bâtis dans les dernières décennies offrent ainsi des conditions de travail plutôt médiocres au point où un poste de commis chez Amazon apparait comme un emploi de choix pour beaucoup de travailleurs migrants.
L’abandon par la gauche des secteurs qui constituaient traditionnellement les châteaux forts des partis communistes, comme l’industrie manufacturière ou la construction, est parfois justifié par l’argument qu’il faut s’éloigner de la classe ouvrière blanche et masculine qui constitue la majorité dans plusieurs de ces secteurs. Cependant, ces secteurs sont ceux où, dans les dernières années, l’on voit la main-d’œuvre migrante augmenter et la main-d’œuvre canadienne diminuer[15]. La gauche s’est ainsi, par souci d’inclusivité, partiellement détournée des milieux où se développe l’exploitation des migrants et migrantes.
Jacques estime que plus de 90 % de ses collègues à DXT4 sont des personnes immigrantes, dont beaucoup de réfugié·e·s et d’étudiants et étudiantes. Le fait de travailler côte à côte avec eux et elles fut, selon les syndicalistes rencontrés, un facteur décisif pour gagner la confiance de certains meneurs organiques des microcommunautés migrantes présentes dans l’entrepôt.
Car, pour des raisons de langue notamment, les membres de différentes nationalités se regroupent habituellement ensemble dans les entrepôts Amazon. Pour gagner la confiance des nombreux travailleurs et travailleuses qui s’expriment peu en français ou en anglais, pour briser la barrière culturelle qui peut nuire aux échanges, les syndicalistes d’Amazon ont dû faire un effort d’inclusivité qui n’était pas sur le plan du discours, mais sur celui des actes, soit s’inclure dans les conditions de vie de ces gens. L’atomisation, les divisions culturelles ne peuvent être vaincues qu’en faisant partie du quotidien de ceux et celles qu’on souhaite voir se libérer.
Par André-Philippe Doré, boulanger et ancien délégué syndical à l’Alliance de la fonction publique du Canada
- David Savoie, « Syndicalisation : le cas d’Amazon porté devant le Tribunal administratif du travail », Radio-Canada, 10 février 2024. ↑
- David Savoie, « Amazon, c’est l’exploitation avec le sourire », Radio-Canada, 29 mars 2023. ↑
- Comité de Montréal, « La haute saison d’Amazon tue », L’Étoile du Nord, 19 janvier 2024, <https://etoiledunord.media/un-travailleur-meurt-pendant-la-frenesie-des-fetes-de-fin-dannee-la-haute-saison-damazon-tue/>. ↑
- Savoie, op. cit., 29 mars 2023. ↑
- L’Étoile du nord avance qu’au centre de distribution YUL2, les travailleurs et travailleuses soulèvent de 2 à 7 tonnes de colis par jour, suivant la période. Voir Comité de Montréal, op. cit., 19 janvier 2024. ↑
- Jodi Kantor, Karen Weise et Grace Ashford, « The Amazon that customers don’t see », New York Times, 15 juin 2021, <https://www.nytimes.com/interactive/2021/06/15/us/amazon-workers.html>. ↑
- Karl Marx, Le capital, livre 3, Paris, Éditions sociales, 1976, p. 288. ↑
- Radio-Canada, « Amazon procède au licenciement d’employés à l’aide d’un système automatisé », 26 avril 2019. ↑
- Aucun parmi eux n’était un employé ou un militant de la CSN avant d’aller travailler chez Amazon. ↑
- « Solidarity and power in the face of a terrified employer : the IWW campaign at Frite Alors », Organizing Work, 2019, <https://organizing.work/2019/02/solidarity-and-power-in-the-face-of-a-terrified-employer-the-iww-campaign-at-frites-alors/>. ↑
- Robert Linhart, L’Établi, Paris, Minuit, 1981. ↑
- Guichets-Emploi (Gouvernement du Canada), Construction: Profil sectoriel (SCIAN 23) et perspectives 2023-2025 au Québec, <https://www.guichetemplois.gc.ca/analyse-tendances/rapports-marche-travail/quebec/construction>. ↑
- Comité de Montréal, « Amazon achète du temps au Tribunal administratif du travail », L’Étoile du Nord, 20 juin 2024, <https://etoiledunord.media/amazon-achete-du-temps-au-tribunal-administratif-du-travail/>. ↑
- Alex N. Press, « As Amazon refuses to bargain, divisions have emerged in the Amazon labor union », Jacobin, juillet 2023. ↑
- Ministère de l’Immigration, de la Francisation et de l’Intégration, Les personnes immigrantes et le marché du travail québécois, 2020, <https://cdn-contenu.quebec.ca/cdn-contenu/immigration/publications/fr/recherches-statistiques/ImmigrantsMarcheTravail2020.pdf>. ↑

Notes de lecture (Hiver 2024)


Robert Leroux, Les deux universités, Paris, Éd. du Cerf, 2022,
Des essais de professeurs d’université annonçant gravement la mort de l’université sont publiés depuis au moins 70 ans et ce n’est pas près de s’arrêter, malgré le fait inconvenant que l’université soit toujours vivante. La crise du wokisme des dernières années a ravivé cette littérature du maquis départemental. Le sociologue de l’Université d’Ottawa Robert Leroux ajoute sa pierre à ce curieux édifice avec l’ouvrage Les deux universités. Le sous-titre nous renseigne sur le critère de démarcation : Postmodernisme, néo-féminisme, wokisme et autres doctrines contre la science. Dès l’introduction, on comprend que la lutte en est à ses derniers soubresauts, car le postmodernisme contrôle déjà l’essentiel de l’université. Ses résistants sont « de plus en plus minoritaires » (p. 12), la situation est « grave et désespérée », il n’est « pas exagéré » d’affirmer que l’université « est en ruines » (p. 14).
Le premier chapitre tente de préciser l’état des lieux. On y rencontre le « postmodernisme », jamais défini, mais appréhendé comme l’opposé de la science et de la raison. L’auteur cite des tenants de l’approche scientifique des sciences sociales comme Aron, Weber, et surtout Raymond Boudon avec qui il a déjà travaillé. Leroux invoque les intellectuels des décennies précédentes qui nous prévenaient de la mort de l’université pour appuyer ses critiques actuelles, sans considérer que leurs prédictions se sont toutes avérées fausses. Il affirme par exemple qu’on ne lit plus les « classiques », citant des références des années 1960 qui disaient la même chose, ou encore le fait que presque personne n’ose critiquer le postmodernisme, s’appuyant sur des critiques du postmodernisme de Leo Strauss et de Michael Oakeshott des années 1950.
L’élan se poursuit au second chapitre, où l’auteur s’attarde sur des sujets plus précis. La position « diversitaire », qui « se veut un rejet de la nature humaine et de la démocratie, de même qu’elle est anti-scientifique » est maintenant tellement dominante sur les campus que la majorité en est réduite au silence (p. 79). À cause de l’adoption de critères EDI (équité, diversité, inclusion), « les universités nord-américaines […] sont devenues des fourre-tout, des foutoirs, des repaires d’idéologues » (p. 90). Leroux se plaint de revues anti-scientifiques comme le Journal of Transgender Studies ou le Journal of African Studies qui ont comme point commun de ne pas exister (il y a eu brièvement un JAS dans les années 1980) (p. 90). Mais sa fougue se dirige surtout vers le personnel administratif et professoral. Les recteurs sont des profs ratés, la haute administration est constituée d’« idéologues soucieux de promouvoir l’étude de sujets à la mode afin de multiplier le nombre d’étudiants » (p. 87), le corps professoral en sciences sociales est homogène à gauche et ces profs sont incapables d’enseignement car ils n’ont pas de culture générale; bref, ce sont de futurs recteurs.
Le troisième chapitre porte sur « l’art du sophisme ». Exemple de sophisme démonté : « [L]es inégalités sont naturelles. L’idée selon laquelle le capitalisme, qui est ici considéré comme un phénomène naturel, est la source de toutes les inégalités, est donc fausse » (p. 105). Le sophisme domine le champ de la formation. Les étudiants gradués doivent « se réclamer » de Foucault et de Derrida « pour espérer obtenir un poste à l’université » (p. 109); on glisse ainsi rapidement du sophisme vers le postmodernisme, qui sera l’objet du reste du chapitre. Un professeur est ciblé : David Jaclin, chercheur sur les questions de l’« animalité » qui fait effectivement partie de la mouvance des critical studies. Leroux démolit les thèses et l’homme sur sept pages (p. 120-126), sans toutefois préciser qu’il s’agit d’un de ses collègues de département.
Au quatrième chapitre, on passe au « néo-féminisme », qui inclut les débats contemporains sur le genre. D’abord, c’est « la règle du nihilisme » (p. 138). Les idées de Judith Butler et consorts « triomphent sans partage dans nos universités » (p. 152). Leroux en a long à dire au sujet d’un numéro spécial sur le féminisme de la revue Sociologie et Sociétés en 1981, qui aurait selon lui « entaché » la réputation de la revue (p. 149). Il s’attarde également sur La domination masculine (Seuil, 1998) de Pierre Bourdieu, qu’il juge incompréhensible. À la fin, il cite le professeur américain Mike Adams, un critique du féminisme dont il apprécie l’« humour grinçant », mais qu’on aurait « forcé à prendre sa retraite » pour ses propos (p. 164-165). En fait, Adams est un personnage hautement controversé depuis longtemps. C’est un provocateur de droite populiste qui humiliait fréquemment ses propres étudiants et étudiantes sur les réseaux sociaux, et qui avait notamment comparé les mesures sanitaires pandémiques à l’esclavagisme.
Le dernier chapitre est une attaque en règle contre le wokisme, au cas où les quatre précédents n’avaient pas été assez clairs. Le mouvement woke « déteste notre monde, il souhaite non seulement le réformer, mais le détruire » (p. 193). C’est une « machine de guerre idéologique dont le but, plus ou moins explicite, est d’anéantir la raison, la logique et la vérité » (p. 195). L’auteur donne l’exemple de l’Université Princeton, où « on vient d’abolir les programmes d’études grecques et latines » (p. 194), sauf que les cours de grec et de latin sont toujours au programme, mais ils sont passés d’obligatoires à cours à option. Leroux s’en prend à l’« autochtonisation » des universités, exemplifiée entre autres par des jardins autochtones sur plusieurs campus, « preuve supplémentaire que les mauvaises idées, gangrenées par le politiquement correct, se répandent aussi rapidement qu’un microbe » (p. 202). Pour Leroux toutefois, le phénomène woke n’est pas nouveau; il perçoit une continuité des premières manifestations du postmodernisme jusqu’à aujourd’hui. Ce point le distingue de la plupart des anti-wokes, mais c’est bien le seul.
En effet, l’ouvrage est tout à fait conforme au genre anti-woke défilant constamment dans nos librairies. Il cite de nombreux ouvrages, mais quasiment jamais de sources primaires « wokes ». L’aspect le plus surprenant de l’ouvrage est peut-être ses 49 références à une obscure revue américaine, Academic Questions. Après recherche, il s’agit de la revue maison de la National Association of Scholars, un pastiche de droite populiste de la très officielle National Academy of Sciences. Contrairement à la seconde, la première a pour objectif de fournir aux médias des « experts » dans les débats courants qui vont présenter des positions climatosceptiques, antiavortement, anti-vaccin, etc.
Le mouvement anti-woke est un univers parallèle qui a atteint l’autonomie parfaite : un système de think tanks, de publications et d’experts qui peuvent désormais entièrement se citer les uns les autres pour prouver l’existence de cet univers. L’hégémonie woke à l’université n’existe pas, point. Voilà une vérité empirique plate, mais comment est-il possible qu’autant de professeurs se trompent ? Comment peut-on critiquer la vision farfelue du monde académique véhiculée dans Les deux universités, alors que ses thèses sont appuyées littéralement par des centaines de références qui disent la même chose ? Mais ces références sont rarement académiques. Les maisons d’édition universitaires et les revues savantes sérieuses ne s’intéressent pas à ce genre de truc. L’institution du savoir a malgré tout ses mécanismes de défense…
Par Learry Gagné, philosophe et chercheur indépendant

Catherine Dorion, Les têtes brûlées. Carnets d’espoir punk, Montréal, Lux, 2023
Plusieurs avaient hâte de lire le nouveau livre de cette « égérie sulfureuse de la gauche déjantée et féministe[1] ». Pour le souffre, on repassera. Mais pour le reste, l’égérie, la gauche, le féminisme et le caractère déjanté (devenu punk entretemps), tous les ingrédients sont là.
Les carnets sont structurés de façon chronologique, nous invitant à revivre le parcours politique de cette députée de Québec solidaire (QS), Catherine Dorion, depuis le Sommet des Amériques en 2001 jusqu’à ses adieux définitifs à la vie parlementaire en 2022. L’essai se subdivise en quatre sections principales, chacune insistant davantage sur une thématique précise, mais sans s’interdire la possibilité de réfléchir au-delà du thème prédominant. Le traitement des différents enjeux abordés adopte tantôt le mode du témoignage, tantôt un ton plus intellectuel, mobilisant alors des autrices et des auteurs reconnus dans leur discipline respective : sociologie, anthropologie, philosophie, etc.
La première section, la plus volumineuse, porte surtout sur la relation complexe et contradictoire que la députée artiste entretient avec l’univers médiatique. Elle nous offre ici l’une des démonstrations les plus fécondes de l’ouvrage, celle qui analyse la rationalité propre à la bulle médiatique dans laquelle est enfermée la colline Parlementaire. Cette bulle impose ses règles aux élu·e·s et au personnel politique, si bien qu’elle crée un univers désincarné, indépendant et autosuffisant. Même la députation solidaire doit se soumettre aux règles impitoyables de cette bulle, au risque d’y sacrifier sa créativité et son action politique émancipatrice.
On ne pourra pas dire qu’avant octobre 2018, Mme Dorion n’avait prévenu personne de ce qu’elle s’apprêtait à faire et du style qui serait le sien, advenant une victoire électorale de Québec solidaire dans la circonscription de Taschereau. Les carnets illustrent bien dans quelle mesure la citoyenne et militante a su miser sur son originalité et son talent artistique pour communiquer son message politique et soutenir les mobilisations autour de différentes causes, dont sa propre élection. Qu’à cela ne tienne, l’industrie médiatique montera en épingle la moindre fantaisie vestimentaire ou déclaration décapante de la jeune députée. Au point où celle-ci se met vite à dos la haute direction du parti, qui ne tolère pas d’être médiatiquement reléguée au second plan et qui estime que les écarts de Dorion lui volent la vedette.
La critique des médias est très détaillée et comprend une grande variété de dimensions. Les quelques pages dédiées à l’animateur André Arthur sont édifiantes. Elles montrent à quel point la vie de l’autrice, dès l’enfance, est marquée au fer rouge par certains dérapages radiophoniques, comme ceux dont le roi Arthur avait fait sa spécialité. L’hypertrophie du « commentariat », aux dépens de la recherche fouillée et rigoureuse de l’information, est également attaquée, ainsi que l’hégémonie des multinationales du numérique, qui non seulement aggravent la crise des médias, mais concentrent le capital, standardisent l’information et abrutissent les individus.
Peu à peu, on plonge dans la seconde thématique centrale de ce livre, l’aliénation par le travail et, plus globalement, par le désir de performance dans une société définie comme productiviste. La députée Dorion décrit avec brio le processus par lequel elle perd progressivement la souveraineté sur sa propre existence. Le caractère chronophage de la fonction de député est ciblé bien sûr, mais aussi le rythme effréné découlant de son désir d’être à la hauteur des attentes de tout le monde : ses concitoyens et concitoyennes, son caucus, le personnel parlementaire, ses ami·e·s et sa famille.
Elle déplore non seulement cette accélération frénétique typique de notre ère, mais aussi la perte de sens qui accompagne trop souvent une grande part des tâches professionnelles qu’elle doit accomplir. La joute partisane à l’Assemblée nationale l’inspire peu, y compris le travail en commission parlementaire, qui devrait pourtant être l’occasion de montrer publiquement la plus-value qu’un parti comme QS peut apporter au débat public et au processus législatif. À sa décharge, reconnaissons que notre parlement provincial (comme le fédéral d’ailleurs) est resté une institution conservatrice, engluée dans un régime britannique conçu d’abord pour préserver les intérêts des classes dominantes. Certaines des caractéristiques vieillottes du Salon bleu sont d’ailleurs mises en évidence dans ce livre, comme la dichotomie entre code vestimentaire strict pour les hommes et absence totale d’un tel code pour les femmes − l’arrivée de celles-ci à l’Assemblée nationale n’ayant pas été prévue, semble-t-il.
En définitive, l’addition de toutes ces aliénations, celles découlant du traitement médiatique, du travail parlementaire et de la discipline de parti, aura raison de la santé de Mme Dorion : santé physique d’abord, mais plus durablement, santé mentale. Ce dernier sujet s’avère être un fil conducteur du livre, permettant d’apprécier la gravité des défis que l’autrice a dû affronter. On pourrait même parler d’épreuves, notamment lorsqu’on découvre certains épisodes clés de sa vie familiale.
Inversement, et heureusement, le travail de circonscription a été stimulant et profitable. L’association locale de la circonscription de Taschereau est dépeinte comme très dynamique et semble avoir connu une existence riche et trépidante. La députée décrit entre autres comment elle et son équipe ont fait du « local de circo » une ruche pouvant accomplir une variété de mandats, allant du soutien aux luttes à l’animation sociopolitique et intellectuelle.
L’avant-dernière dernière section propose une critique du fonctionnement de l’appareil parlementaire de QS, ayant lui aussi sa propre rationalité − plus ou moins partagée par Dorion − et dont l’immense pouvoir peut compromettre le caractère démocratique du parti lui-même. La personnalité de Gabriel Nadeau-Dubois est au cœur de l’insatisfaction exprimée par la députée solidaire; sa manière d’assumer la fonction de co-porte-parole jouerait un rôle de premier plan dans la critique exprimée. On a envie de demander à l’autrice si le jour où il n’occupera plus ce poste, QS redeviendra à ses yeux un parti sain et attrayant.
Elle répond indirectement à cette question en invoquant la loi d’airain de l’oligarchie formulée par le politologue Robert Michels (p. 279), qui s’applique à QS comme aux autres formations. Dorion dénonce l’émergence d’une puissante bureaucratie qui présiderait aux destinées du courant solidaire. Au bout du compte, on s’interroge : cette loi implique-t-elle de jeter le bébé avec l’eau du bain ? Quelle action politique de gauche faut-il mettre de l’avant ? La forme parti demeure-t-elle pertinente ou doit-on au contraire miser sur autre chose que l’action partisane ? Quel bilan faire de l’évolution des forces de gauche au Québec ces 20 dernières années ? Quelles sont les perspectives pour les mouvements sociaux à la recherche d’une action politique émancipatrice ? Devraient-ils intégrer l’équation électorale à leur travail et si oui, comment ? Ces questions sont grosso modo esquivées.
Un autre angle mort de ce livre est la perspective de l’indépendance du Québec, pourtant le centre de gravité de l’engagement politique de Catherine Dorion. Celle-ci revient brièvement sur la création d’Option nationale (ON), début officiel de sa trajectoire de politicienne, avec sa candidature pour ON en 2012 dans Taschereau. La fusion d’ON et de QS est présentée comme une étape positive, mais est à peine effleurée. Quel bilan en faire aujourd’hui ? Et plus largement, le projet d’indépendance est-il encore fécond ? Quelle place devrait-il occuper dans l’action politique de gauche ?
La dernière section présente des hommages que la députée a reçus en fin de mandat et communique le bonheur qu’elle éprouve à l’approche de son retour à la vie civile. La grande qualité d’écriture de ce livre indique que la flamme qui anime Catherine Dorion est loin d’être éteinte et qu’une brillante nouvelle vie l’attend.
Par Philippe Boudreau, professeur de science politique au Collège Ahuntsic

Samir Saul, L’impérialisme, passé et présent. Un essai, Paris, Les Indes savantes, 2023
Il ne faut pas se faire d’illusion : s’il est vrai, comme le disait Lénine, que « l’impérialisme est le stade suprême du capitalisme », le phénomène ne date pas de la modernité. Il puise sa source aussi loin qu’à l’aube des premières civilisations, au moment où les premiers regroupements humains se sédentarisent et délaissent progressivement la chasse et la cueillette pour pratiquer l’élevage et l’agriculture.
C’est le point de départ de l’analyse que fait Samir Saul du phénomène de l’impérialisme qui, selon l’acception qu’il privilégie, s’incarne de différentes manières selon les époques, les contextes sociopolitiques et économiques, les ressources naturelles disponibles, les aléas du climat et, aussi, quoique de façon plus ponctuelle, selon les croyances religieuses et les idéologies.
L’ouvrage est divisé en quatre parties, chacune correspondant à des époques précises de l’évolution de l’impérialisme. Pour mieux en comprendre les tenants et aboutissants, on pourrait cependant regrouper les différentes phases de ce phénomène de nature à la fois politique et économique en deux moments essentiels : 1) plus près de nous, l’impérialisme « post-colonial » (depuis 1945) avec la mainmise des États-Unis sur les affaires internationales et 2) l’impérialisme proprement « colonial », que l’auteur qualifie de « moderne » (Renaissance – XVIIIe siècle) ou de « contemporain » (XIXe – milieu XXe). Quant à la « préhistoire » de l’impérialisme (Antiquité gréco-romaine et ses prédécesseurs, Sumer, Babylone, Assyrie), on peut l’inscrire dans la période strictement « coloniale », non pas, évidemment, pour des raisons « historiques », mais pour des raisons « théoriques », dans la mesure où elle se rattache, en quelque sorte, au type d’impérialisme qui a précédé celui du capitalisme financier de notre époque alors que celui-ci se rattache à l’impérialisme de la modernité au moment de l’avènement du capitalisme, sa phase actuelle étant tout à fait inédite.
Ainsi, « l’impérialisme étant l’extraction à l’étranger d’avantages économiques par des moyens extraéconomiques[2] », il va sans dire qu’il est corrélatif à des rapports inégalitaires entre peuples et nations. Il prend appui sur une inégalité de fait (ou « naturelle ») et l’accentue par des pratiques de spoliation, d’extorsion, de colonisation qui vont se raffiner au fil du temps, devenant plus efficaces, systématiques, structurées, jusqu’à ce que les relations internationales deviennent des relations parfaitement intégrées dans des rapports de domination économique et, ultimement, financière. Déjà à Athènes, la nécessité d’élargir le champ d’action de la Cité au-delà des frontières délimitées par la première implantation va finir par se faire sentir : accroissement de la population, pauvreté des terres arables, dépendance des importations d’aliments de première nécessité, la ville va augmenter ses exportations en se spécialisant, ce qui va affecter les petits producteurs incapables de s’adapter à l’agriculture à grande échelle, les réduisant à la mendicité, au travail servile et à l’« exil », d’où les premières colonies de peuplement pour soulager la métropole de cette masse d’indigents et pour éviter les conflits sociaux.
Rome pousse un peu plus loin cette logique, mais dans un sens différent qui préfigure les impérialismes à l’ère moderne. La dynamique coloniale ne répond plus à un besoin vital de survie ou de première nécessité, mais bien à une politique « impériale » assumée, à une volonté de domination et d’expansion de la civilisation « romaine » aux limites des contrées « barbares ». Cette mégalomanie va causer la perte de l’Empire qui ne pourra plus répondre aux besoins toujours plus grands en esclaves, en ressources naturelles, en butins de guerre, en impôts : « Rome consomme beaucoup et produit peu » (p. 25). À partir de la fin de la guerre froide, les États-Unis vont se retrouver dans une situation semblable : leur productivisme à grande échelle qui les a hissés au sommet de la hiérarchie des pays développés va se muer en économie rentière avec des déficits commerciaux et de paiements faramineux, ainsi qu’une dette pharaonique qui, paradoxalement, sera financée par leur principal concurrent au statut de première économie mondiale : la Chine.
En fidélité à une approche « matérialiste » de l’histoire, Samir Saul place au centre de son analyse de l’impérialisme la question cruciale du développement des moyens de production, qui s’inscrit lui-même dans des rapports de production spécifiques à un moment déterminé de l’évolution des sociétés humaines, donc des relations entre forces productives et propriétaires de ces moyens de production à l’échelle internationale. Ceci est d’autant plus vrai que l’impérialisme, en tant que théorie et pratique délibérée, effectue un saut « qualitatif » au moment de l’émergence du capitalisme au tournant du XVIe siècle, à l’époque de ce que fut la Renaissance, non seulement celle de la culture des élites et de l’« humanisme » philosophique, mais aussi celle des techniques de navigation, des connaissances pratiques pour la maitrise des éléments, du savoir scientifique à ses balbutiements, en corrélation avec une nouvelle vision du monde qui se met en place.
De méditerranéens jusqu’à la fin du Moyen-Âge, les empires vont désormais se constituer à partir de la côte Atlantique en direction de l’Amérique et de l’Afrique, avec un prolongement en Asie du Sud-Est. Le XIXe siècle sera l’occasion d’un autre changement majeur dans les dynamiques impériales avec les deux industrialisations qui vont placer la Grande-Bretagne au rang incontesté de première puissance mondiale. Adviennent les deux grandes guerres du XXe siècle, qui ne sont rien d’autre que l’expression d’une volonté impérialiste « germanique » de détrôner l’Empire « britannique », échec monumental qui va entrainer avec lui toute l’Europe dans une totale dévastation, ouvrant grandes les portes aux États-Unis, puissance montante qui attendait son heure.
Encore une fois, l’impérialisme, comme phénomène à la fois politique, économique et même « culturel », échappe à une grille d’analyse qui serait par trop « naturaliste », ayant la prétention de pouvoir prédire ses développements ultérieurs à partir de ses comportements passés. L’avènement de l’impérialisme américain au sortir de la Deuxième Guerre mondiale est un bel exemple des bifurcations possibles de l’histoire des civilisations. Désormais, nul besoin de colonies de peuplement, de possessions territoriales d’outre-mer, de guerres coûteuses en argent et en hommes pour garder le contrôle sur le commerce international. La conjoncture est tellement favorable à l’Amérique que les pratiques coloniales usuelles en la matière deviennent « archaïques »; superpuissance capitaliste qui dépasse en influence toutes les autres réunies, et ce, malgré un ennemi d’importance, l’URSS, quoique d’un nouveau genre parce qu’« idéologique », les États-Unis vont envahir et contrôler le monde par la force de leur économie, le dollar se substituant à l’étalon-or comme monnaie de réserve internationale, ses multinationales dictant les politiques économiques de pays « souverains », sa puissance militaire, surtout depuis le démantèlement du Pacte de Varsovie, surpassant de loin celle des éventuels « compétiteurs ».
À la suite de cette longue et profonde investigation (très érudite et remarquablement articulée de la part de l’auteur) du phénomène de l’impérialisme à travers l’histoire, il serait tentant d’en déduire que cette propension à imposer sa loi, à accaparer terres, ressources, force de travail pour son seul profit et à développer des technologies, des moyens de coercition de plus en plus efficaces est consubstantielle à l’avènement de la civilisation, dans la mesure où l’économie de type agricole qui la caractérise s’accompagne nécessairement d’une complexification des structures socioéconomiques, d’une augmentation des besoins en nourriture, en infrastructures, en outillage, d’un élargissement de l’espace habité, cultivé, réservé à l’élevage et d’un accroissement de la population comme conséquence « logique » du passage d’un mode de vie nomade à un mode de vie sédentaire.
L’impérialisme, comme pratique et comme idéologie, s’est ancré de façon indélébile dans les relations internationales depuis la Mésopotamie, plusieurs millénaires av. J.-C. jusqu’à l’Empire américain au XXIe siècle; constitue-t-il pour autant un horizon indépassable de la vie en société ? Il faudrait un autre ouvrage, plus philosophique celui-là, pour apporter des éléments de réponse à cette terrible question. En attendant, voilà comment l’auteur pose le problème dans sa conclusion :
L’impérialisme est-il une nécessité ou un choix ? […] On ne connaît pas de période historique où elle [la voie de l’enrichissement relativement rapide et facile] n’a pas été empruntée. […] Pour une puissance qui perd ses ramifications impérialistes, une autre la remplace au pied levé. C’est dire que s’il n’y a pas nécessité d’impérialisme conformément à une logique inexorable, la permanence de l’impérialisme se vérifie empiriquement (p. 275-276).
Par Mario Charland, détenteur d’une maîtrise en philosophie de l’Université du Québec à Trois-Rivières
- Denise Bombardier, « La députée aux longues jambes », Journal de Montréal, 5 novembre 2019. ↑
- L’impérialisme, p. 125 : « … l’usage de la force pour réussir et venir à bout des rivaux [en étant] une donnée constante ». ↑

Le Chili, après deux refus des propositions constitutionnelles

Depuis 2019, le Chili vit un rythme d’intensité politique inédit depuis la fin de la dictature d’Augusto Pinochet en 1990. À l’automne 2019, un mouvement social de masse contre les grandes inégalités qui persistaient dans le pays a vu descendre des centaines de milliers de personnes dans la rue. Cette crise sociale a été globalement résolue par l’adoption d’une feuille de route pour la rédaction d’une nouvelle constitution, une revendication historique de la gauche et des mouvements sociaux plus politisés.
De plus, lors de cette vague de contestation, des élections locales ont été organisées en 2021, au cours desquelles la gauche et les indépendants ont remporté des victoires sans précédent dans des municipalités historiquement conservatrices. Plus tard, à la fin de l’année, l’ancien leader étudiant et député sortant qui a conduit l’accord sur le processus constituant, Gabriel Boric, a été élu président lors d’un second tour, quoique sans majorité parlementaire.
Force est de constater que le processus constituant s’est terminé sans l’adoption d’une nouvelle constitution. En effet, en septembre 2022, une nouvelle constitution progressiste, rédigée par une « Convention constitutionnelle » où l’on retrouvait une forte représentation de la gauche, des indépendants et des membres des Premières Nations, a été rejetée[1]. En décembre 2023, une proposition élaborée par un nouveau « Conseil constitutionnel [2]» aux tendances de droite évidentes a également été rejetée.
Le pays est donc revenu à la case départ sur le plan constitutionnel : cela signifie-t-il que nous sommes revenus au point de départ ? Nous examinons cette question dans le présent texte.
Le déjà-vu
Pour comprendre cet échec, il n’est pas inutile d’établir un parallèle entre les deux processus constitutionnels qui se sont succédé depuis 2020. De la même manière que la majorité des forces progressistes au sein de la première Assemblée constituante n’avait pu atteindre un consensus entre ses ailes maximaliste et pragmatique, la majorité tout aussi confortable détenue par la droite à la Commission constitutionnelle n’a pas non plus permis d’obtenir un soutien populaire à sa proposition .
Comme le souligne l’analyste Noam Titelman, dans un article de la revue Nueva Sociedad, la proposition soumise au référendum « contenait un ensemble d’éléments programmatiques réactionnaires tels que la constitutionnalisation des exemptions fiscales, la reconnaissance du rôle prédominant du marché dans la fourniture de biens et de services publics, ainsi qu’une conception conservatrice de la nation fondée sur un certain patriotisme traditionaliste[3] ».
La tentative d’associer l’approbation ou le rejet des propositions constitutionnelles à une attitude envers le gouvernement est une constante. En effet, face à l’impopularité du gouvernement de Boric, dont la cote de popularité est tombée à environ 30 % depuis la fin de 2022, la droite chilienne a tenté en vain de transformer le référendum constitutionnel en un vote de sanction contre l’exécutif.
En principe, cela semblait une bonne idée. Si, dans les années suivant le mouvement social de 2019, l’agenda public a été dominé par le débat sur la redistribution des richesses et du pouvoir, cela a changé depuis l’entrée en fonction du gouvernement Boric. En fait, le débat public, soumis à un complexe médiatique très concentré et conservateur, est orienté par les défis en matière de sécurité publique et par la perception d’une crise migratoire[4].
Toutefois, cela n’a pas permis de dégager une majorité et d’adopter la nouvelle constitution conservatrice. En effet, lors du deuxième tour des élections, les pourcentages de voix pour Boric et pour Kast (son adversaire d’extrême droite) et les pourcentages de voix pour le rejet et pour l’approbation de cette proposition se sont curieusement répétés. La comparaison doit toutefois être faite avec prudence, car parmi les changements politiques importants effectués par la loi, à partir de 2022, le vote est redevenu obligatoire et le bassin des électrices et électeurs a augmenté de façon spectaculaire.
Retour au point de départ ?
Après plus de deux ans d’un processus inédit, le Chili se retrouve juridiquement au point où il était avant l’explosion de la contestation sociale de 2019. La Constitution actuellement en vigueur reste celle rédigée sous la dictature d’Augusto Pinochet, bonifiée des amendements introduits sous la présidence de Ricardo Lagos dans les années 2000. Pour cette raison, la gauche et les progressistes ont eu une attitude défaitiste face à la victoire du rejet d’une constitution de droite. Cette situation a conduit à un certain immobilisme et au pessimisme.
Cependant, il serait erroné de conclure que tout ce qui a été fait l’a été en vain. Comme nous le verrons, le Chili a connu des transformations constitutionnelles et législatives notables qui, sans l’élan donné par le mouvement social, n’auraient probablement pas vu le jour avant longtemps.
L’un des principaux « verrous » de l’ancienne Constitution chilienne logeait dans les quorums exorbitants qu’elle imposait à sa propre réforme. En abaissant ces quorums aux quatre septièmes (4/7) des parlementaires, les amendements à la Constitution introduits sous la pression sociale depuis 2019 facilitent dorénavant l’adoption de révisions constitutionnelles. Il ne faut pas sous-estimer l’importance de ce changement dans un pays où le débat constitutionnel est appelé à resurgir fréquemment si des initiatives consacrant des droits sociaux entrent en conflit avec la logique ultralibérale de la Constitution.
De même, les récentes nominations au Tribunal constitutionnel ont fait basculer la majorité en faveur des progressistes au sein de cette institution chargée de la vérification de la constitutionnalité des lois. Bien que ce changement ne soit pas fondamental, il s’agit d’un organisme qui représente un autre des « verrous » hérités de la dictature.
Des avancées sociales et démocratiques tangibles mais insuffisantes
Parmi les récents acquis législatifs obtenus depuis 2019, il faut mentionner l’augmentation significative du salaire minimum, la réduction progressive de la semaine de travail à 40 heures, la limitation du nombre de mandats des parlementaires et des maires, la réduction du salaire des parlementaires et des hauts fonctionnaires, l’adoption de lois renforçant la protection des femmes victimes de violences fondées sur le genre et l’augmentation des impôts miniers au bénéfice des régions. De plus, ces acquis relativisent le discours selon lequel nous revenons à la case départ.
Cependant, ces avancées restent insuffisantes au regard des attentes exprimées par le mouvement social de 2019 en matière de justice sociale et fiscale.
Au bout du compte, ni les élites politiques établies ou émergentes de gauche ou de droite n’ont pu faire de leurs propositions constitutionnelles respectives « la maison commune » d’une majorité de citoyennes et de citoyens. Le défi pour la gauche et le progressisme consiste à ne pas tomber dans le défaitisme ou l’optimisme creux. Au contraire, nous devons regarder la situation du pays avec lucidité et proposer le projet d’un pays juste et solidaire.
Par Sebastián Vielmas, politicologue
- Voir Sebastián Vielmas et Consuelo Veloso, « Rejet de la nouvelle constitution : implications pour la gauche chilienne », Nouveaux Cahiers du socialisme, n° 29, 2023. ↑
- Dans la pratique, la « convention » et le « conseil » peuvent être assimilés à la notion d’assemblée constituante. ↑
- Noam Titelman, « Que se jodan todos». Por qué Chile volvió a decir «no», Nueva sociedad, n° 308, novembre-décembre 2023. Ma traduction. ↑
- Carolina Palma et Sebastián Vielmas, « Migrations au Chili : xénophobie et transition politique », Nouveaux Cahiers du socialisme, n° 27, 2022. ↑

Haïti 2024 : la situation périlleuse d’une aventure démocratique

Comme une maladie du ventre
qui ne cesse de me ronger
Ayiti, la terre se sèche
la terre est aussi stérile que mes cris
Mon pays,
comme un accouchement qui dure
sans enfantement jamais
Haïti, la route est longue
la route a écourté ton nom
Aie !
Haïti doublement meurtrie par la haine et l’amour chéri
– Toto Bissainthe chante Haïti, 1977
Mon pays contradictoire
Jamais libre ni conquis
Verras-tu sur ton histoire
Planer l’aigle des Yankees– Jean Ferrat, Complainte de Pablo Neruda, 1994
Ce 12 janvier 2024 a ramené le 14e anniversaire du séisme de 2010 qui a durement frappé Haïti. Il n’est pas vain de rappeler les chiffres témoins de l’ampleur de la catastrophe : plus de 220 000 personnes ont perdu la vie et environ 300 000 ont été blessées. La destruction des infrastructures a été massive : on a dénombré 1,3 million de sans-abris, autour de 105 000 logements totalement détruits et plus de 208 000 endommagés. Les dégâts sont encore visibles, notamment au centre-ville de Port-au-Prince.
Quatorze années, ça compte dans la vie d’un peuple. D’un point de vue purement technique, une démarche de résolution de problème s’articule en quatre étapes : ce sont la compréhension, la planification, la mise en œuvre et le suivi-évaluation. Pendant ces 14 années, si des leçons adéquates avaient été apprises par des dirigeants pour qui l’intérêt national devait être la priorité, le pays aurait pu être durablement reconstruit au bénéfice de la population. Malheureusement nous n’en sommes pas là !
D’un autre côté, du point de vue humain, le traumatisme causé par cet événement tragique est toujours présent dans les mémoires et les cœurs. Bien entendu, après la catastrophe, il faut vivre ! Et comme le disait cette marchande d’eau rencontrée en 1987 par notre ami Franck Laraque[1] : « Même en l’absence des premières “lueurs d’espoir”, malgré la fragilité et la précarité de la situation, malgré les souffrances de la population, malgré les constantes inquiétantes, il faut se faire une vie ».
En des termes quelque peu différents, mais avec la même tonalité, Kesler Bien-Aimé[2] nous rappelle en 2023 que Port-au-Prince « se réinvente chaque jour, contre le gré de tous, se reproduisant singulièrement en avalant tous les morceaux de territoires qui l’environnent ». Soit ! Mais le jeu en vaut-il la chandelle ?
Quiconque s’intéresse à Haïti, suit l’actualité haïtienne ou se préoccupe un tant soit peu au destin de la première république noire, libre et indépendante des Amériques ne peut manquer d’être frappé par les ravages de la société haïtienne malgré des tentatives boiteuses d’instauration d’une aventure « démocratique » sous l’égide quasi permanente de tuteurs internationaux ou multinationaux. Et l’ampleur de la dévastation nous laisse sans voix. Depuis la sortie de la dictature en 1986, l’objectif a été et reste, du point de vue formel, la construction d’un État de droit.
Mais où en est-on vraiment aujourd’hui ?
Un état des lieux fait de constantes inquiétantes
Quatorze années après le séisme de 2010, malgré les déclarations tonitruantes des uns et des autres, malgré les divers plans de développement, notamment le Plan stratégique de développement d’Haïti (PSDH, 2013) qui prévoyait sa refondation, son « émergence », à l’horizon de 2030, le pays est en état d’agonie. La population, les institutions, tout étouffe. Comme disait le poète, « des armes et des mots, ça tue pareil[3] ». Aujourd’hui encore, loin d’être sur la voie de l’émergence, la rengaine ne cesse de nous rappeler à longueur de journée qu’Haïti fait partie des pays les plus pauvres du monde. Nous semblons avoir pris durablement le chemin de l’errance en lieu et place de l’émergence !
Huit années après l’imposition en 2017 de Jovenel Moise comme président, l’homme-banane[4], par « la communauté internationale » et l’oligarchie locale, l’économie haïtienne, essentiellement basée sur l’agriculture, est actuellement à genoux alors que les deux cinquièmes de la population dépendent du secteur agricole, principalement de l’agriculture de subsistance à petite échelle. Le pays est fortement dépendant de l’aide internationale et des envois de fonds de la diaspora.
L’accès aux services sociaux de base, déjà considérablement réduits, est désormais quasi inexistant. À titre illustratif, dans la commune de Croix-des-Bouquets, plusieurs centres de santé publics ont été contraints de fermer. Depuis décembre 2022, l’électricité n’est plus distribuée dans le centre-ville de la commune, sur l’axe Croix-des-Bouquets–Meyer et sur l’axe Croix–La Tremblay. Les routes sont dégradées. Comme on peut le voir sur la photo, quelques signes, çà et là, rappellent que cette route était jadis revêtue d’asphalte. Au centre-ville de Port-au-Prince, la situation est identique.

État de dégradation de la chaussée, Croix-des-Bouquets, janvier 2024 (photo: James Darbouze)
La population haïtienne se trouve prise au piège entre les groupes armés, l’oligarchie économique et les gens mis au pouvoir par « l’international » depuis 2011. Les conditions de vie se dégradent à un niveau jamais connu auparavant : réduction de l’accès aux services de santé de base, d’eau et d’assainissement des eaux en raison de l’escalade de la violence, sans oublier l’insécurité alimentaire reliée entre autres à l’inflation et à la flambée des prix des denrées. Dans le département de l’Ouest, par exemple à Cité Soleil, les données de l’UNICEF, le Fonds des Nations unies pour l’enfance, indiquent qu’en 2023, un enfant sur cinq souffre de malnutrition aigüe.
Depuis maintenant cinq ans, la crise haïtienne connait des constantes inquiétantes, remettant en cause le narratif du « cheminement démocratique » du pays. La descente aux enfers se poursuit et la dynamique du chaos semble vouloir s’installer durablement. Le territoire libre d’accès à la simple citoyenne ou au simple citoyen se contracte sous l’action des groupes armés qui opèrent pour le compte d’acteurs économiques et politiques de moins en moins tapis dans l’ombre et issus, entre autres, tant de l’oligarchie que du pouvoir. Des mouvements forcés de population se produisent quotidiennement au gré des affrontements entre groupes armés officiels et non officiels. On constate un processus de déplacement forcé de la population de la zone métropolitaine. Les menaces constantes d’attaques armées qui pèsent sur toute la ville de Port-au-Prince forcent la population à être constamment sur le qui-vive.
Alors que les catastrophes hydroclimatiques (les cyclones de 2004 et de 2008) et le tremblement de terre de janvier 2010 avaient conduit à une extension de Port-au-Prince vers la « périphérie » nord, les troubles politiques de la période récente – depuis 2019 – sont en train de reconfigurer durablement l’espace haïtien : à l’intérieur de la Plaine du Cul de Sac, les zones connaissent un processus de désurbanisation. Au centre-ville de Port-au-Prince, dans les quartiers de Bel Air, de La Saline, de Saint Martin, de Sans Fil, de Martissant… la nature reprend ses droits.
La crise actuelle, qui se cristallise avec la poursuite de la déliquescence de l’État haïtien[5], se traduit par quatre constantes : 1) la mise en suspens de la population à l’égard des grandes décisions[6] ; 2) l’accaparement du pouvoir politique par une horde sans légitimité populaire ni légalité qui n’aspire qu’à se perpétuer[7] ; 3) la dégradation accélérée et continue des conditions de vie de la population ; et 4) la mise en place d’un dispositif terroriste de contrôle du territoire et de répression de la population par une fédération des groupes armés, lesquels intensifient leurs attaques contre la population, notamment dans la région métropolitaine de Port-au-Prince. Les quatre constantes sont liées.
Nous, nouveaux nomades du XXIe siècle
Le déplacement forcé de la population fait référence, selon la Banque mondiale, à la situation des personnes qui abandonnent leur foyer ou qui fuient à cause des violations des droits de la personne, des conflits, des persécutions ou de divers types de violence. Cette catégorie se différencie de celle des migrants et migrantes qui décident de changer de pays pour partir en quête de meilleures conditions, qu’elles soient économiques, sécuritaires ou climatiques, entre autres.
Durant ces trois dernières années, soit depuis 2020, la violence paraétatique s’est installée, elle constitue un élément du décor sociopolitique avec lequel la simple citoyenne, le simple citoyen est forcé de composer dans son quotidien. Et les perspectives s’assombrissent en raison du contrôle accru du territoire national par ces groupes armés qui exécutent leur sale besogne en toute impunité, obligeant les transporteurs, les petites marchandes, les petits commerçants ainsi que les administrations des écoles à payer pour leur survie.
Selon la dernière évaluation de l’Organisation internationale pour les migrations (OIM)[8] datant de décembre 2023, autour de 310 000 personnes ont été déplacées à l’intérieur d’Haïti, et plus de la moitié des personnes déplacées l’ont été en 2023, ce qui illustre l’aggravation constante de la situation sécuritaire et humanitaire, en particulier dans la capitale Port-au-Prince. Il faut préciser que cette situation concerne 172 300 enfants.
Par ailleurs, selon l’UNICEF, on ne dispose pas encore de chiffres concernant le nombre exact d’enfants contraint à la déscolarisation[9], mais on sait que pour le premier trimestre de l’année scolaire 2022-2023, plus de 20 000 élèves ont perdu trois mois d’école (septembre, octobre, novembre) en raison des violences dans le quartier Carrefour-Feuilles. On peut lire dans un communiqué de l’UNICEF :
La résurgence de la violence dans les zones métropolitaines de Port-au-Prince aggrave la situation déjà extrêmement préoccupante des enfants dans le pays. Près de 3 millions d’enfants – le nombre le plus élevé jamais enregistré – ont besoin d’une aide humanitaire cette année suite aux niveaux alarmants de violence et d’insécurité, à la faim et à la crise nutritionnelle sans précédent, et en raison de la résurgence du choléra. Avant la crise actuelle, Haïti était déjà le pays le plus pauvre et le moins développé de l’hémisphère occidental. La situation ne peut que s’aggraver[10].
Les situations de violence constantes qui se sont installées depuis 2021 dans le pays et la déstabilisation produite par cette pression assidue ont généré un double mouvement de nouveau nomadisme et de migration. Car, victime d’une situation de terreur et de menace, prise en sandwich entre les hordes au pouvoir et les groupes armés, la population haïtienne étouffe. Depuis 2022, la situation s’est exacerbée en raison de la hausse exponentielle de l’inflation.
Le dispositif terroriste de contrôle du territoire et de répression de la population
Selon l’International Crisis Group, il y aurait environ 200 gangs qui opèrent dans le pays actuellement, dont 95 dans la seule région de Port-au-Prince[11]. Au nord comme au sud, à l’est comme à l’ouest, les périphéries de la région métropolitaine de Port-au-Prince sont investies par des groupes de civils armés qui exercent leur loi sur la population. L’expression consacrée de « zones de non-droit » sert désormais à désigner ces espaces perdus de la république, nommés ainsi même par une ministre qui voulait faire montre d’esprit. Ces zones urbanisées avec de nouveaux points de contrôle du territoire et de ponction directe des ressources sont devenues des espaces de prédation à l’endroit d’une population aux abois.
Dans l’histoire récente du pays, la tradition de groupes armés paramilitaires – affiliés ou non au pouvoir politique – remonte aux tontons macoutes de l’ère Duvalier[12]. Pendant la présidence de Jovenel Moïse, en particulier au cours de ses deux dernières années, les groupes armés ont gagné en puissance allant jusqu’à contrôler au moins un tiers du pays, profitant du dépérissement des institutions publiques.
Dans un rapport sur la situation de l’insécurité en Haïti publié le 23 janvier 2024, le secrétaire général de Nations unies, consterné, a indiqué que le nombre de personnes enlevées dans le pays en 2023 a augmenté de 83 % par rapport à l’année 2022, et que le nombre de personnes tuées dans les violences armées a augmenté de 120 %[13].
Après le sinistre massacre de Carrefour-Feuilles, en septembre 2023, le mois de janvier 2024 a vu un regain de violence armée dans la région métropolitaine de Port-au-Prince. Des milliers de familles, principalement des femmes et des enfants, des quartiers populaires de Nazon, Solino et Delmas ont ainsi été contraintes de se diriger vers des communautés d’accueil ou des sites de déplacement spontanés.
Au même moment, la situation s’est empirée à la Plaine du Cul de Sac, avec de nouveaux déplacements quotidiens causés par de nouvelles attaques et un environnement d’insécurité permanent. Les habitantes et habitants des zones de Tabarre, Clercine, Cazeau, Santo, Bon Repos sous le contrôle de la bande à Chen Mechan sont obligés de s’enfermer dans leur demeure ou de déguerpir.
Au regard de ces données, la tentation est forte de considérer la crise actuelle comme une crise de sécurité. Pourtant, il s’agit là d’un écueil majeur à éviter. La réduction de la crise à cet aspect « ponctuel » pourrait masquer les vrais enjeux d’une dynamique de lutte où s’affrontent depuis maintenant quatre décennies les antinationaux, globalement associés et soumis aux visées internationales pour Haïti, et les patriotes progressistes. À ce stade, la question du progrès – social, économique et politique – en vue d’une transformation radicale de la société est on ne peut plus fondamentale. Le pays est en proie à des problèmes structurels profonds, historiques. Pour les résoudre de manière durable, voire pour les aborder, il faut croire à ce progrès, ce qui est loin d’être le cas des antinationaux au pouvoir actuellement.
Centralité de la question néocoloniale
Fort du support inconditionnel de la communauté internationale, le groupe au pouvoir depuis bientôt trois années boude toutes les tentatives de recherche d’une solution politique haïtienne à la crise. En effet, depuis l’assassinat de Jovenel Moïse en juillet 2021, Ariel Henry dirige de facto un gouvernement provisoire, sans mandat constitutionnel, avec pour seule responsabilité la réalisation d’élections dans un délai raisonnable.
Depuis son entrée en fonction, la situation de la population n’a fait qu’empirer. Les conditions de vie se sont dangereusement dégradées. Tous les problèmes sociaux (chômage, logement, santé, éducation, insécurité alimentaire) se sont aggravés. Rien n’a été fait pour atténuer les difficultés que doit affronter la population. Au contraire, grâce au soutien de la communauté internationale, le premier ministre de facto nargue la population en multipliant les mesures impopulaires. La dernière en date est la multiplication par trois du coût de la police d’assurance de tous les véhicules à partir du 1er décembre 2023. Cela, alors que les couches intermédiaires de la population s’appauvrissent.
La population se trouve prise entre le feu des groupes armés qui l’extorquent, la rançonnent et celui du gouvernement en place qui, en dépit d’une inflation galopante de 43,9 %, d’un chômage exacerbé (plus de 60 %), la dépouille avec des mesures incohérentes au regard de la situation économique, sociale et politique. Avec la hausse brutale du prix du carburant en 2022, l’insécurité alimentaire, la non-livraison des services d’hygiène de base et d’eau, le déplacement forcé de centaines de milliers de personnes, les problèmes sociaux ont crû de manière exponentielle.
Pendant que la population étouffe et que ses conditions de vie déclinent au quotidien, les dirigeants de fait reçoivent les bons points des tuteurs internationaux[14].
Quel est notre horizon pour aujourd’hui et demain ?
Déjà en 1987, dans l’introduction de son livre Défi à la pauvreté, Franck Laraque nous rappelait que la première phase du processus de construction d’Haïti par nous-mêmes revient à passer du stade de « complète dépendance à l’interdépendance dans la plénitude de la souveraineté ». Et l’auteur de préciser :
Par nous-mêmes veut dire que c’est à nous, Haïtiens, qu’il incombe de concevoir et de mettre sur pied un programme de développement réaliste et rationnel, générateur d’emplois pour les masses, dans une lutte implacable contre la pauvreté. Ce développement est indispensable pour briser le joug néocolonial, carcan à notre cou, qui nous condamne à une asphyxie inexorable[15].
Il est frappant de constater comment, trois décennies plus tard, ces propos gardent toute leur actualité, leur fraicheur ainsi que leur pertinence.
Haïti se trouve aujourd’hui à la croisée des chemins d’un difficile processus historique de quête démocratique. Celle-ci ayant pour horizon, pour reprendre un titre de Franck Laraque[16], la lutte incessante des masses haïtiennes pour leur indépendance et leur autonomie. En d’autres termes, il s’agit de reprendre le projet de « changer l’État comme premier pas de la refondation de la démocratie, par et pour les majorités et vers une société plus juste[17]».
Les structures sociales et économiques sont à un tel niveau de dégénérescence qu’elles ne sont plus en mesure de garantir le minimum à la majorité de la population. Pourtant, l’ingérence étrangère persiste et elle nous impose ses structures désuètes et dépassées comme carcan. Elle continue de manifester sa volonté de protéger ce statu quo. La seule perspective reste donc la rupture.
Selon l’écrivain et syndicaliste haïtien Marcel Gilbert, l’heure n’est plus aux rafistolages. Le moment est venu de « reprendre tout l’ouvrage », comme qui dirait : « Révolution » ! Mais nous avons l’air tellement fatigués !
Par James Darbouze, enseignant-chercheur, philosophe, sociologue et militant haïtien
- Franck Laraque, professeur au City College à New York, écrivain et militant politique, est décédé en 2016. Il a consacré une partie de sa vie à la lutte contre la dictature sanguinaire de Duvalier. ↑
- Kesler Bien-Aimé est docteur en socio-ethnologie des sciences du patrimoine de l’Université Laval, enseignant-chercheur à l’Université d’État d’Haïti et spécialiste de programme Culture de l’UNESCO. ↑
- Léo Ferré, Le chien, album Amour Anarchie, 1970. ↑
- Surnom qui lui a été donné parce qu’il a exploité des plantations de bananes. ↑
- L’arrivée au pouvoir des néoduvaliéristes néolibéraux avec le support de la « communauté internationale » a consacré le processus de dépérissement capitaliste de l’État haïtien. ↑
- Depuis huit ans, il n’y a eu aucune élection dans le pays. Quoique bancales, les dernières élections ont été organisées en 2016. Depuis 2020, concernant les institutions formelles, le pays fonctionne en régime de fait. De plus, comme le soulignent des autrices, il y a les viols collectifs et les viols individuels, qui participent du dispositif de « muselage » de la population, principalement des femmes, « par le déni de dignité, l’établissement de la peur engendrant la perte de mobilité, la réclusion et l’incapacité de jouir pleinement de sa citoyenneté […] avec pour rôle de produire des citoyennes dociles, des subjectivités politiques de subalternes ». Voir Chantal Ismé et Sabine Lamour, « Réflexions géopolitiques sur le sens des viols collectifs et les féminicides en Ayiti : le genre de la guerre contre les Ayitiens », FALMAG, n° 153, avril 2023. ↑
- Également sans crédibilité dans son rapport à la société haïtienne. ↑
- Organisation internationale pour les migrations, « Haïti : plus de 60 % des déplacements forcés ont eu lieu en 2023, sur fond de brutalité accrue », communiqué, 26 janvier 2024.↑
- Au moment où nous achevons ce texte, sur l’ensemble du territoire haïtien, des centaines de milliers d’enfants, du préscolaire au secondaire, sont contraints de rester chez eux en raison des troubles politiques créés entre autres par le refus du premier ministre Ariel Henry de respecter l’accord du 21 décembre 2022, baptisé Consensus National pour une Transition Inclusive et des Élections Transparentes, qu’il a signé et fait publier dans les colonnes du journal officiel de la République d’Haïti, Le Moniteur, fixant la limite de son mandat au 7 février 2024 : <https://www.haitilibre.com/docs/Consensus-National-pour-une-transition-inclusive-et-des-elections-transparentes.pdf>. ↑
- UNICEF, « Haïti : l’escalade de la violence menace des milliers d’enfants à Port-au-Prince », 11 septembre 2023.↑
- International Crisis Group, « De nouvelles lignes de bataille déchirent Haïti sur fond d’impasse politique », 27 juillet 2022. Au début de janvier 2024, on parle de 300 groupes armés : ICG, « Les gangs en Haïti : une mission étrangère peut-elle briser leur emprise ? », 5 janvier 2024. ↑
- Une remontée dans l’histoire d’Haïti avant 1915 donnerait à considérer un éventail plus large de groupes : les Piquets, les Cacos, les Zinglins. ↑
- Agence France-Presse, « Haïti : le nombre d’homicides a plus que doublé en 2023 », Journal de Montréal, 23 janvier 2024. ↑
- Dans un communiqué de presse en date du jeudi 15 juin 2023, la direction du Fonds monétaire international (FMI) a salué les réformes importantes conduites par les autorités haïtiennes et a approuvé un nouveau programme de référence pour Haïti afin de soutenir les efforts du pays en matière de politique économique, de gouvernance et de reconstruction : voir Fonds monétaire international, « La direction du FMI achève la deuxième revue du programme de référence en faveur d’Haïti », communiqué n° 23/213, 15 juin 2023. ↑
- Franck Laraque, Défi à la pauvreté, Montréal, CIDIHCA, 1987. ↑
- Franck Laraque, L’incessante lutte des masses haïtiennes pour la liberté et leur existence, Tanbou/Tambour, Trilingual Press, été 2005. ↑
- Gérard Pierre-Charles, Haïti. La difficile transition démocratique, Canapé-Vert, Haïti, CRESFED, 1997, p. 38. ↑

Nommer et combattre un système d’immigration colonialiste et raciste

Outre la régularisation des personnes sans papiers, il faut obtenir une refonte du système d’immigration : au lieu de produire vulnérabilités et discriminations, il s’agit d’accueillir les personnes migrantes et immigrantes comme des êtres humains et comme des citoyennes à part entière, de quelque région du monde qu’elles proviennent[2].
Depuis quelques mois, l’attention médiatique et politique sur les personnes immigrantes et migrantes, aiguisée par de petites phrases « assassines » qui les rendent responsables de tous nos maux[3], et en particulier de la crise du logement, de celle de l’éducation[4] et du déclin du français, s’est focalisée sur les travailleuses et travailleurs temporaires, dont le nombre atteint les 2,2 millions au Canada dont 528 000 au Québec selon Statistique Canada, au 4e trimestre de 2023. Les chiffres auraient fait sursauter l’automne dernier Christine Fréchette, ministre de l’Immigration, de la Francisation et de l’Intégration, qui présentait sa planification des seuils d’immigration qui tient compte uniquement des entrées au pays avec la résidence permanente (ce qu’on appelle couramment l’immigration économique). Cependant, comme le souligne en février la journaliste du Devoir Sarah Champagne[5], Québec a une responsabilité indéniable dans la situation car, quoi qu’en dise le gouvernement caquiste de François Legault, il a ouvert largement la porte : c’est lui en effet qui a demandé au fédéral que les employeurs du Québec qui voulaient recourir au programme des travailleurs étrangers temporaires (PTET) obtiennent un « traitement simplifié » de leur demande, ce qui veut dire que ces employeurs n’ont plus à « faire la démonstration qu’ils ont cherché à recruter quelqu’un localement[6] ». Le résultat est qu’en 2023, le nombre d’entrées par le PTET (58 885) a dépassé au Québec le nombre d’entrées avec un statut de résident permanent (52 790)[7]. Or, les travailleuses et travailleurs du PTET disposent seulement d’un permis temporaire qui, pour les emplois peu qualifiés (en dessous de 26 $/h) ne leur donne pas de voie d’accès à la résidence permanente[8]. En outre, ce permis temporaire de travail est « fermé », c’est-à-dire attaché à un employeur unique : si celui-ci décide de ne pas les garder, ils ou elles doivent rentrer dans leur pays ou se trouver un autre employeur, ce qui, en filigrane, veut dire vivre sans statut, sans papiers, dans une situation extrêmement difficile. Sara Champagne rapporte des témoignages de travailleurs licenciés à peine arrivés au Québec avec leur famille, alors qu’ils ont tout vendu dans leur pays d’origine (La Tunisie et le Maroc en l’occurrence) pour venir y travailler : « Je voudrais que personne ne fasse l’erreur de quitter son pays avec un permis fermé », indique l’un d’eux. Un autre travailleur déplore : « Juridiquement, tout est bien propre, on fait un contrat. Mais on n’a pas sensibilisé les gens aux risques qu’ils vont prendre », et un troisième souligne : « Le gouvernement sait ce qui arrive avec les permis fermés et il ferme les yeux[9] ».
Les batailles de chiffres sur les seuils d’immigration permanente que se sont livrés les partis politiques l’automne dernier semblent bien anecdotiques devant ces témoignages qui renvoient à des enjeux structurels du système d’immigration canadien. Au-delà des chiffres, on ne peut pas comprendre l’emballement pour le recrutement sur permis temporaire sans resituer le phénomène : d’abord dans l’héritage colonialiste-raciste dans lequel sont ancrées ces mesures ; puis dans le changement de paradigme intervenu depuis les années 2000 en matière de politiques d’accès à la résidence permanente, lequel a mis l’accent sur l’utilité économique de l’immigration et a réactualisé la colonialité du pouvoir et le racisme systémique.
Pour éclairer ce fondement colonialiste-raciste, il est nécessaire de croiser des connaissances portant sur les principales lois régissant l’accès à la citoyenneté pour les personnes immigrantes ainsi que sur les principaux statuts d’immigration. Grosso modo, au Canada, la gestion et le contrôle des flux de main-d’œuvre internationale reposent d’un côté sur une voie d’accès vers la résidence permanente et donc vers une forme de citoyenneté, surtout utilisée jusqu’il y a trente à quarante ans par des Européens ou des francophones recherchés par le Québec (comme le montrent les données des recensements de Statistique Canada) et, d’un autre côté, sur des programmes de permis temporaires.
Les permis temporaires structurés par les rapports Nord-Sud
Outre les permis pour les étudiantes et étudiants venant faire leurs études ou profitant du permis vacances-travail (réservé aux pays du Nord[10]), les programmes de permis temporaires se divisent en deux principaux volets : 1) le Programme de mobilité internationale qui inclut différents cas de figure dont le déplacement de salarié·e·s entre filiales, les jeunes de certains pays signataires d’accords avec le Canada ou des situations spécifiques qui sont utilisées, dans bien des cas, pour des emplois considérés comme hautement qualifiés et principalement pourvus par des travailleurs du Nord; 2) les programmes des travailleurs étrangers temporaires (PTET, programme des travailleurs agricoles saisonniers, PTAS, et programme des aides familiaux résidants, PAFR) qui s’adressent essentiellement aux populations du Sud, car ces programmes dépendent d’accords bilatéraux entre le Canada et certains pays comme les Philippines, le Mexique et le Guatemala. Comme déjà mentionné, les permis sont particulièrement restrictifs, ou dits « fermés », parce qu’ils sont émis pour un employeur unique, qui a le pouvoir de le rompre unilatéralement et donc de faire perdre le statut migratoire. Jusqu’en 2002, ces programmes restrictifs de travail temporaire étaient principalement destinés à apporter de la main-d’œuvre saisonnière dans l’agriculture ou à fournir des aides familiales ; celles-ci, car il s’agit majoritairement de femmes, étaient les seules à avoir accès à la résidence permanente, mais devaient cependant attendre avant de pouvoir faire la demande et se faisaient (se font) entretemps durement exploiter, d’autant plus que jusqu’en 2014, elles étaient obligées de vivre chez le particulier employeur qui abusait fréquemment de la situation.
Ce système de migration peut être qualifié d’héritage colonial. Il a en effet été construit après l’abolition en 1962 de l’Acte d’immigration adopté en 1910 par le Canada et qui interdisait l’immigration aux personnes « déclarées comme “inadaptées au climat ou aux besoins du Canada”, bloquant dans les faits la plupart des immigrants non blancs[11] ». Deux mesures significatives ont été prises après cette abolition.
D’une part, en 1966, le Canada adopte un programme pilote destiné à faire venir en Ontario de la main-d’œuvre jamaïcaine de Porto Rico pour répondre aux besoins des fermiers, tout en s’assurant que ces personnes ne resteraient pas au pays. Depuis, la démarche s’est élargie pour déboucher sur les PTAS, PTET et PAFR. De tels programmes ne sont pas spécifiques au Canada. D’autres pays du Nord recourent à la main-d’œuvre du Sud selon le même schéma. Ces programmes bilatéraux ont été dénoncés à maintes reprises à l’issue de travaux de recherche pour leur sexisme et racisme, car ils servent à mettre à la disposition des employeurs une force de travail (physique, émotionnel, etc.) choisie selon son sexe et sa nationalité, ces critères servant à attribuer des « compétences » auxquelles la main-d’œuvre doit se conformer. Au Canada, cette forme d’exploitation genrée et racisée a connu un essor particulièrement important à partir de 2002, lorsque le PTET, d’abord réservé aux emplois qualifiés ou à certains emplois marqués par la rareté de la main-d’œuvre, a été élargi aux emplois dits peu spécialisés, ceux qui connaissent la croissance la plus importante depuis.
Dès 2008, si on inclut les étudiantes et étudiants étrangers qui sont de plus en plus nombreux à venir des pays du Sud global, mais qui appartiennent dès lors à des classes sociales ayant les moyens de payer les frais d’inscription, le nombre d’entrées au Canada de personnes migrantes ayant un statut temporaire a dépassé le nombre d’entrées par la résidence permanente. Depuis, la croissance des entrées de travailleuses et travailleurs temporaires ne s’est pas démentie, et ce, malgré différentes interventions dont celle de la Commission des droits de la personne et des droits de la jeunesse du Québec, qui a clairement exprimé dès 2012[12] que les programmes délivrant un permis fermé entretiennent la discrimination systémique à l’égard des populations migrantes en raison de leur sexe, de leur langue, de leur condition sociale, de leur origine et de leur « race » – la majorité des personnes occupant des emplois dits peu spécialisés proviennent du Guatemala, du Mexique et des Philippines. Le recours à ces programmes, destinés à exploiter mais aussi à contrôler les flux de main-d’œuvre venant des pays du Sud global, a été facilité dans l’ensemble du Canada depuis le gouvernement Harper, qui a simplifié les démarches des employeurs pour obtenir des autorisations à procéder à de tels recrutements ou qui les en a dispensés dans certaines conditions. Au Québec, le gouvernement Legault a continué dans cette lignée[13].
La dénaturation de la voie d’accès à la résidence permanente
D’autre part, en 1967, le système de points a été introduit comme voie d’accès à la résidence permanente. Selon Dufour et Forcier[14], la création de ce système de points s’inscrit dans la volonté de réduire le regroupement familial introduisant des travailleurs peu qualifiés et d’augmenter la part d’immigration économique et qualifiée. Ce caractère potentiellement discriminatoire à l’égard des personnes provenant du Sud global, moins massivement qualifiées à l’époque, sera accentué à partir de l’ère Harper; les gouvernements suivants vont en effet renforcer l’immigration économique qualifiée au détriment du regroupement familial – processus qui sera même gelé pendant deux ans – et au détriment des personnes réfugiées et demandeuses d’asile, dont la figure sera en quelque sorte criminalisée soit parce qu’elles seront considérées comme des personnes cherchant à profiter du système de protection sociale, soit comme de « faux » réfugié·e·s « menaçant la sécurité nationale[15]». Parallèlement, alors que les personnes issues des pays du Sud global vont progressivement constituer, après les réformes des années 1960, la majorité des candidats (par rapport aux Européens) empruntant la voie de la résidence permanente, le système de points connait deux modifications majeures. Celles-ci restreignent l’accès aux personnes dont la déclaration d’intérêt (c.-à-d. les postes pour lesquels elles se présentent) correspond aux besoins à court terme des employeurs, qui deviennent en quelque sorte les maitres d’œuvre d’un processus d’immigration qui se privatise[16].
Il s’agit là d’un changement de paradigme amorcé au début des années 2000, qui dénature la voie d’accès à la citoyenneté en réduisant l’être humain, jusqu’alors considéré dans sa globalité, à son intérêt économique, c’est-à-dire à son utilité en termes de main-d’œuvre. Cette utilité économique consiste le plus souvent – au-delà des discours sur la recherche d’une main-d’œuvre qualifiée – à combler à moindre coût les postes délaissés en raison de leur salaire insuffisant et de leurs difficiles conditions de travail. À titre d’exemple, environ la moitié des permis temporaires le sont en réalité pour des emplois peu spécialisés.
Le permis « fermé », forme moderne d’esclavage
Tandis que se déploient les discours qui transforment l’immigration sous ses différentes formes en bouc émissaire, on comprend mieux l’accent mis sur le travail temporaire et en particulier sur les programmes de travail temporaire délivrant un permis fermé. Objet de toutes les attentions pour les employeurs, ces programmes sont profondément rejetés par nombre d’organisations communautaires et syndicales qui demandent la suppression du permis de travail « fermé » au profit d’un permis ouvert et d’un statut permanent. Elles dénoncent ce système d’immigration à deux vitesses, source d’abus, de sous-salaires et d’heures supplémentaires non payées, de violence et de harcèlement psychologique et sexuel, et d’accidents du travail. Un rapporteur spécial de l’ONU, Tomoya Obokata, venu au Canada en septembre dernier pour enquêter à ce sujet a clairement conclu que le « permis fermé » ouvrait la porte à des formes d’« esclavage moderne[17] ». Et pour cause : le statut migratoire dégradé agit auprès des employeurs, qu’on le veuille ou non, comme un signal stigmatisant celles et ceux qui les occupent, les épinglant comme des sous-citoyennes et sous-citoyens.
Un système qui produit vulnérabilités et pertes de statut
Depuis la visite du rapporteur de l’ONU, le Comité permanent de la citoyenneté et de l’immigration de la Chambre des communes s’est saisi de ce sujet ainsi que de celui des personnes sans papiers, très nombreuses au Canada (entre 500 000 et 600 000 selon les estimations) en raison de ces politiques. Car ce système d’immigration produit à grande échelle des pertes de statut. Si la vie des employeurs a été simplifiée, celle des détenteurs de permis temporaires fermés ne l’a été en aucun cas, malgré l’ouverture, formellement, de l’accès à la résidence permanente. En pratique, les obstacles sont si nombreux que très peu de personnes titulaires du permis fermé arrivent à obtenir le statut de résident permanent (1 sur 14 entre 2015 et 2022 au Canada). Cette proportion n’est qu’une moyenne : au Québec, comme mentionné, les personnes occupant des emplois peu spécialisés continuent à quelques exceptions près de se voir interdire l’accès à la résidence permanente ou se heurtent à l’insuffisance des moyens disponibles pour la francisation et à la difficulté des tests de français, ce que le gouvernement québécois a fini par reconnaitre. Par ailleurs, nombre de personnes fuyant des employeurs abusifs ne réussissent pas à obtenir ce « permis ouvert pour personnes vulnérables » prévu par Ottawa dans les cas d’abus, car les démarches sont extrêmement lourdes, ou elles n’arrivent pas à obtenir de nouveau un permis « fermé » à l’issue de la durée d’un an accordé avec ce permis ouvert.
Outre la perte de statut en raison de la nature même des politiques d’immigration, qui institutionnalisent la précarité comme moyen de gérer les flux de main-d’œuvre en provenance du Sud global, on peut aussi se retrouver sans papiers quoique dans une moindre mesure, malgré ce que laisse croire la large couverture médiatique du « chemin Roxham », à cause de la non-effectivité ou de l’insuffisance des politiques humanitaires qui accordent trop souvent au compte-gouttes la résidence permanente et qui la refusent pour des raisons aberrantes : on peut voir à cet effet le documentaire L’audience[18], où le juge refuse le statut de réfugié à un couple avec enfants considérant qu’il « magasine » le pays dans lequel il veut vivre ! C’est sans compter les restrictions apportées à des programmes comme le parrainage collectif, victime de son engouement auprès d’une population prête à accompagner financièrement, pendant un an après leur arrivée au Canada, des personnes qui ont auparavant obtenu le statut de réfugié. Il faut aussi rajouter au tableau les quotas annuels imposés par Québec, qui restreint même les entrées par regroupement familial et retarde du coup la réunion des familles des années durant – des conséquences guères différentes de celles résultant de la politique « tolérance zéro » édictée par Trump aux États-Unis envers les demandeurs d’asile provenant du Mexique et qui avait mené à séparer près de 4 000 enfants de leurs parents.
Les annonces début novembre des gouvernements fédéral et québécois sur la planification de l’immigration n’ont pas montré de volonté de corriger ces politiques qui perpétuent la domination envers les travailleuses et travailleurs du Sud global. Cependant, la ministre de l’Immigration du Québec n’a pu éviter de parler de ces travailleurs temporaires et de l’ampleur du phénomène qui avait été révélée par des médias quelques semaines avant l’annonce de la planification. Elle a ainsi indiqué vouloir mettre une condition de maitrise minimale du français à l’oral pour obtenir un renouvellement au bout de trois ans d’un permis temporaire, ce qui a paru totalement indécent aux yeux des organisations syndicales et communautaires œuvrant avec les personnes migrantes, ou pour faire respecter leurs droits humains, puisqu’on ne leur donne même pas la possibilité de s’installer au Québec avec un statut permanent ! Cela semble également ingérable par les employeurs, qui devraient assurer des heures de français sur les lieux de travail alors que bon nombre d’entre eux ne respectent même pas le droit du travail.
Le 14 décembre dernier, Marc Miller, ministre fédéral de l’Immigration, a donné une entrevue au Globe and Mail où il rappelait la promesse faite par Trudeau, il y a déjà deux ans, concernant l’adoption d’un programme de régularisation de grande ampleur. Cependant, l’entrevue montre que les objectifs seraient restreints là encore aux secteurs d’activité pour lesquels les immigrantes et immigrants sont économiquement utiles, comme la construction et la santé, où ils sont jugés « indispensables », et le processus serait très long (s’étirant jusqu’en 2026) pour des raisons explicitées dans l’entrevue, qui se réfèrent à la montée d’un sentiment anti-immigrant parmi la population – un sentiment que les dirigeants politiques sont en réalité en train d’amplifier si ce n’est de créer. Or, les organisations communautaires ou syndicales qui se mobilisent pour obtenir la régularisation des personnes sans papiers demandent de leur côté un programme complet et véritablement inclusif.
Longtemps, face aux politiques discriminatoires d’immigration et à leurs conséquences parfois lourdes sur l’état physique et mental des personnes, des organismes comme le Centre des travailleurs et travailleuses immigrants et le Réseau d’aide aux travailleuses et travailleurs migrants agricoles du Québec ont œuvré de façon assez isolée durant leurs premières années, ne recevant un soutien que d’autres organismes communautaires, puis, petit à petit, d’organisations syndicales. Mais avec la pandémie, qui a jeté une lumière crue sur toutes ces personnes migrantes, précaires ou sans papiers qui ont dû continuer à travailler en s’exposant à l’épidémie, y perdant parfois la vie, ces organisations de travailleuses et travailleurs migrants ont acquis une visibilité et une reconnaissance indéniables, tandis que le sort de ces personnes alors qualifiées d’essentielles n’a pu rester dans l’ombre, et ce, d’autant moins qu’elles ont été les premières à se mobiliser pour faire reconnaitre leurs droits.
À présent, au Québec en particulier, les organisations syndicales sont impliquées dans la campagne pour la régularisation des personnes sans papiers, qui rassemble une trentaine d’organismes communautaires d’envergure provinciale et même internationale[19]. Cette coalition qui a élargi ses objectifs a tenu le 15 février dernier une rencontre stratégique pour déterminer ses priorités et stratégies afin de ne plus être seulement réactive. Au cœur des discussions, il y a la nécessité de déconstruire les discours anti-immigrants et de mettre fin à ce système d’immigration discriminatoire et raciste tout en continuant à réclamer haut et fort un programme de régularisation complet et inclusif.
Un tournant dans la mobilisation pour la régularisation
La mobilisation se trouve en effet à un tournant. Un bras de fer s’est véritablement engagé avec les classes dirigeantes qui cherchent sans pudeur à travers les responsables politiques et la montée des discours anti-immigrants des appuis ou des voix jusqu’à l’extrême droite. Ce n’est pas pour rien que le patronat se montre quasi inflexible à maintenir le système du permis fermé. C’est tout un modèle économique qu’il s’agit de préserver et qui repose sur une main-d’œuvre flexible et à bas salaires permettant, par exemple, de vendre les fruits et légumes cultivés au Québec moins cher ou de faire de la province un espace d’entreprises logistiques à moindre coût. Si tant le gouvernement fédéral que celui du Québec se défendent de poursuivre des objectifs racistes ou inconsidérés, il n’en reste pas moins que transformer les personnes migrantes et immigrantes en boucs émissaires est un moyen de tenter de les isoler, de leur faire perdre un pouvoir de négociation qu’elles ont durement acquis ces dernières années.
L’issue du bras de fer dépendra des mobilisations en cours, et donc aussi de l’engagement des syndicats, notamment au Québec mais pas seulement. Feront-ils de ces enjeux une campagne prioritaire, en se donnant les moyens d’informer et de former les syndicats locaux à connaitre et à faire valoir les droits des travailleuses et travailleurs migrants qu’ils retrouvent de plus en plus souvent dans leur entreprise ?
À l’heure des petites et grandes phrases transformant les personnes migrantes et immigrantes en boucs émissaires de toutes les faillites des responsables politiques en matière d’inflation et de coût de la vie, de logement et d’accroissement des inégalités, l’enjeu dépasse celui de négocier quelques avancées ou de limiter les reculs; il est d’opposer une autre vision du monde, un autre récit qui favorise de larges alliances entre les différents mouvements sociaux et organismes communautaires luttant pour le logement social, contre la pauvreté, contre le racisme, etc. Et pour ce faire, il est fondamental de mettre à nu les ressorts colonialistes et racistes sur lesquels reposent les politiques d’immigration, comme il est nécessaire de montrer en quoi la crise du logement et la spéculation immobilière représentent, comme l’accroissement des inégalités, un des moteurs du processus d’accumulation capitaliste.
Par Carole Yerochewski, sociologue
Carole Yerochewski remercie le Centre des travailleurs et travailleuses immigrants, notamment Cheolki Yoon, Nina Gonzalez, Noémie Beauvais, Ryan Faulkner, pour leur apport à la mise en lumière et à l’analyse de ces réalités. ↑
- Sur la question de l’immigration, on pourra aussi se référer au dossier du n° 27 des Nouveaux Cahiers du socialisme, Le défi de l’immigration au Québec : dignité, solidarité et résistances, 2022. ↑
- Rappelons, entre autres, la déclaration de Paul St-Pierre Plamondon, chef du Parti québécois, comme quoi une « crise sociale sans précédent » menace le Québec à cause du nombre d’immigrants, celle du ministre Jean Boulet qui avait lancé une fausse information à l’automne 2022, en disant que « 80 % des immigrants ne travaillent pas, ne parlent pas français, ou n’adhèrent pas aux valeurs de la société québécoise » et plus récemment, le 22 février, le premier ministre déclarant lors d’un point de presse que « les demandeurs d’asile menacent la langue française » (titre de l’article de Lisa-Marie Gervais, dans Le Devoir du 23 février 2024). Le plus virulent dans les discours anti-immigrants est sans doute le chef conservateur Pierre Poilievre, mais pratiquement aucun parti politique n’évite de reprendre ce type de discours. ↑
- Le gouvernement Legault met sur le dos des demandeurs d’asile les surcharges dans les garderies et les classes. Débouté par la Cour d’appel, il annonce vouloir porter en Cour suprême sa volonté de maintenir l’exclusion des enfants des demandeurs d’asile de l’accès aux garderies subventionnées – une mesure qualifiée de discriminatoire en raison du sexe par la Cour d’appel. ↑
- Sarah Champagne. « Un programme des travailleurs temporaires “totalement dénaturé”, tonne un leader syndical », Le Devoir, 23 février 2024. ↑
- Ibid. ↑
- Le nombre de demandeurs d’asile entrés au Québec, notamment par le chemin Roxham, était près de 59 000 en 2022, mais 27 % d’entre eux, soit environ 16 000 personnes, se sont installés ailleurs au Canada dans l’année même de leur demande d’asile selon les informations collectées par Lisa-Marie Gervais dans son article « La proportion de demandeurs d’asile au Québec ne serait pas aussi élevée que le dit le gouvernement Legault », Le Devoir, du 5 février 2024. ↑
- Contrairement à ce qui est en vigueur dans le reste du Canada depuis la deuxième moitié des années 2010. Le gouvernement Legault, utilisant les prérogatives du Québec en matière d’immigration, a en effet fermé cette possibilité d’accéder à la résidence permanente pour les personnes occupant des emplois peu qualifiés, et ce, y compris pour les aides familiales, alors que ce programme, contrairement au programme des travailleurs agricoles saisonniers (PTAS) et au PTET, avait toujours donné accès à la résidence permanente. ↑
- Sarah Champagne. « Congédiés sur des permis fermés, des travailleurs temporaires se retrouvent dans l’impasse », Le Devoir, 23 février 2024. ↑
- Sur les 35 pays participants, cinq appartiennent au Sud global : Costa Rica, Mexique, Corée du Sud, Hong Kong et Taïwan. Voir Vivez au Canada. ↑
- Extrait de la Fiche d’information du gouvernement du Canada à l’occasion du Mois de l’histoire des personnes noires au Canada : <https://www.justice.gc.ca/fra/jp-cj/scjn-cbjs/fait2-fact2.html>. ↑
- <https://www.cdpdj.qc.ca/fr/nos-positions/enjeux/travailleurs-migrants>. ↑
- On peut se référer en particulier à l’article de Marie-Hélène Bonin, « Le Québec, de terre d’accueil à club privé », dans le n° 27 des Nouveaux Cahiers du socialisme, qui décrit la façon dont le gouvernement Legault a négocié dès 2018 une « flexibilisation » du PTET au profit des employeurs. Il n’y a donc rien d’étonnant à ce que le nombre de travailleurs et travailleuses temporaires ait cru beaucoup plus vite ces dernières années au Québec que dans le reste du Canada. ↑
- Frédérick Guillaume Dufour et Mathieu Forcier, « Immigration, néoconservatisme et néolibéralisme après la crise de 2008 : le nouveau régime de citoyenneté canadien à la lumière des trajectoires européennes », Revue Interventions économiques, n° 52, 2015. ↑
- Ibid., para. 24. ↑
- Ibid. ↑
- Mélanie Marquis, « Un danger d’esclavage moderne, s’alarme un représentant de l’ONU », La Presse, 6 septembre 2023. ↑
- Émilie B. Guérette et Peggy Nkunga Ndona, L’audience, documentaire, 93 min., Québec, 2023. ↑
- Voir par exemple la lettre ouverte de Nina Gonzalez du Centre des travailleurs et travailleuses immigrants et de 28 organisations, « Cessez les expulsions, régularisez les sans-papiers ! », La Presse, 18 décembre 2023. ↑













