Nouveaux Cahiers du socialisme

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La crise ukrainienne : au-delà de la tempête

7 février 2022, par CAP-NCS
Correspondant, 6 février 2022 Deuxième partie : l’Ukraine fragile L’hypothèse d’une guerre de grande envergure autour de l’Ukraine n’est plus à l’ordre du jour devant une (…)

Correspondant, 6 février 2022

Deuxième partie : l’Ukraine fragile

L’hypothèse d’une guerre de grande envergure autour de l’Ukraine n’est plus à l’ordre du jour devant une situation qui ne se prête pas, ni d’un côté ni de l’autre, à une « vraie » confrontation. Cependant, rien n’est pour autant réglé. Même si l’hystérie américaine s’adoucit, le soutien politique et militaire de l’OTAN vers l’Ukraine et les autres États voisins de la Russie va s’intensifier. Pour sa part, la Russie, avec l’appui de l’Allemagne, de la France et de la Turquie, va tenter de procéder à une désescalade pas trop humiliante. Devant ce théâtre programmé, l’Ukraine, pourtant le premier État concerné, est globalement hors-jeu. Voilà un pays devenu indépendant en 1991 dont les structures demeurent profondément disloquées. Dans ce deuxième décryptage, nous voulons comprendre davantage pourquoi, ce qui implique de faire un bref détour par l’histoire.

Un territoire malmené par l’histoire

Pendant plusieurs centaines d’années, l’Ukraine et la Russie, dont l’histoire remonte à une culture émergente commune autour du « Rus » (première entité étatique mise en place dans la région à Kiev) sont ballotées par les guerres, les invasions et les conquêtes. Du chaos émerge l’État tsariste au tournant du quatorzième siècle, qui étend son pouvoir sur une partie importante de ce qui devient la Russie et plus tard l’Ukraine. Cependant, dans la partie occidentale du territoire, les Ukrainiens qu’on appelle les Ruthènes vivent sous la pesante tutelle de l’empire austro-hongrois et de la Pologne[1]. Majoritairement paysannes, ces deux Ukraine sont pauvres et discriminées. Des révoltes surviennent régulièrement, mais les empires résistent. Avec la révolution soviétique et l’éclatement des empires cependant, tout bascule. Les nationalistes ukrainiens (le « Rada ») proclament l’indépendance en 1917, mais la guerre civile qui fait rage entre les « Blancs » (vestiges de l’armée tsariste) et les « rouges » russes et ukrainiens débouche sur une République populaire ukrainienne (avec la Russie et la Biélorussie), qui devient une composante de la nouvelle Union des républiques socialistes soviétiques (URSS). Formellement indépendante selon les principes soviétiques, l’Ukraine a le même droit de se séparer. Plus tard, cette autonomie est secouée dans les années 1920 par la consolidation d’un pouvoir autoritaire et centralisateur autour de Staline. Dans les années 1930, l’Ukraine est frappée par une très dure famine.

De la catastrophe à la paix soviétique

Tout bascule à nouveau en 1941 avec l’invasion nazie. À Kiev, les nazis exécutent des milliers de Juifs le 29 septembre. Dans les bourgs et les villages, les SS étripent les instituteurs et les responsables de l’administration. Cependant, dans les régions de l’ouest, une partie de la population ukrainienne, accueille les nazis avec des fleurs. Des dizaines de milliers de jeunes ukrainiens sont recrutés dans l’appareil de sécurité et l’armée allemande. Pour cette population, l’ennemi est le communiste, le Soviétique, le Juif. D’autres parties de la population appuient l’armée rouge qui reprend le contrôle du territoire en 1945. Plusieurs collaborateurs de l’occupation nazie sont extirpés par l’armée américaine avec l’aide de l’Église catholique.

Après ce terrible épisode, l’Ukraine entre dans une période relativement tranquille. La déstalinisation partielle sous Nikita Khrouchtchev (un fils de paysan ukrainien) préconise une certaine libéralisation. L’Ukraine devient une région relativement prospère avec des mégaprojets industriels et la construction d’infrastructures. Fait à noter, le pays est composé à peu près 50-50 de populations dont la première langue est le russe ou l’ukrainien, qui sont d’ailleurs reconnues comme langue nationale. Plus tard, ce petit « âge d’or » s’épuise dans les années subséquentes suivant le déclin économique, social et culturel de l’URSS. Avec l’implosion de l’URSS, l’Ukraine redevient une république indépendante en 1991.

Le défi de l’indépendance

Comme d’autres parties de l’URSS, une nouvelle classe dominante composée d’anciens responsables de l’État s’empare de l’économie pour essentiellement la piller sous une montagne de corruption. Le niveau de vie périclite, les structures de l’État se délitent. Au moins 3 millions de jeunes ukrainiens quittent leur pays, majoritairement des jeunes femmes dominées par des mafias. Une démocratie de façade est établie sans parvenir à gérer le chaos. Des oligarques « pro-Russes » et « pro-Ukrainiens » tentent de s’emparer du pouvoir. Finalement, en 2014, un mouvement soutenu par la diaspora ukrainienne et les États-Unis, également avec l’appui des populations de l’ouest du pays, force le gouvernement de Viktor Yanukovich à démissionner. La nouvelle faction dominante est déterminée à réduire les liens avec la Russie en exigeant l’incorporation de l’Ukraine dans l’OTAN. Fait à noter, des éléments d’extrême droite se réclamant de Hitler (le bataillon « Azov »), qui se réclament de l’héritage des collaborateurs qui avaient aidé les nazis, font leur apparition dans le pays.

Peu de temps après, la Russie reprend le contrôle de la Crimée, une région enclavée peuplée essentiellement de Russes[2]. Dans la région du Donbass (Donetsk), avec l’appui de l’armée russe, des milices déclarent une république indépendante, ce qui conduit à de violents combats (plus de 14 000 décès et deux millions de déplacés). En Ukraine, un comédien du nom de Volodymyr Zelensky gagne les élections en 2019. L’économie déjà mal en point décline, surtout dans l’est où l’ancienne région industrielle basée sur les charbonnages et l’industrie sidérurgique devient un désert de rouille. Le gouvernement, sous la pression du FMI, tente de privatiser la terre, promettant des investissements étrangers. La Russie stoppe par ailleurs les importations ukrainiennes (surtout agricoles). Selon Volodymyr Ishchenko, un chercheur ukrainien associé à la Fondation Rosa Luxemburg, l’Ukraine devient peu à peu un territoire « périphérique », bien en arrière des autres États postsoviétiques de la région. La population est polarisée et sujette à des manipulations par des clans mafieux associés à divers groupes externes[3].

Une crise structurelle

Avec tout cela, on voit bien que l’Ukraine est traversée de profondes fractures. C’est un État sans hégémonie. Sur le plan économique, on voit mal comment l’Ukraine peut s’en tirer. Le secteur industriel qui domine dans l’est est profondément délabré, dépendant des anciens circuits de l’URSS. Le monde rural est affaibli, menacé également par un programme de privatisation des terres promu par le FMI et la Banque mondiale. Reste la capitale qui était et reste un facteur dynamique, mais dans l’instabilité actuelle, elle reste dépendante de l’aide de l’Union européenne et les impacts directs d’une militarisation appuyée par les États-Unis. Par ailleurs, le gouvernement refuse de négocier avec les « séparatistes » de l’est des formes d’autonomie qu’ils réclament au nom de leur double identité. Avec cette ligne dure, Kiev fait la guerre contre les médias indépendants tout en enlevant au russe son statut de langue officielle.

Certes, la population n’est pas totalement dupe de cette dérive, c’est ce qui explique les sondages qui indiquent une forte opposition à la guerre qui leur apparaît comme une fausse solution « perdant-perdant ». Un petit contingent d’intellectuels et de militants de gauche s’oppose à cette situation[4]. Ils préconisent un accord de paix entre la Russie et l’Ukraine, en mettant de côté l’OTAN. Dans une posture probablement préélectorale, le président Zelenskyy essaie de faire baisser la tension, se démarque un peu de l’ultra droite et des oligarques. Cependant, c’est très aléatoire, car ni le président ni personne n’ont l’autorité morale et politique pour reconstruire l’État.

Le Canada dans la tourmente

Nous avons précédemment observé comment le Canada s’est embarqué corps et âme dans la version américaine[5]. « La Russie est coupable, nous devons la combattre », a déclaré la ministre des Affaires extérieures Mélanie Joly, de passage à Kiev. Sur le plan diplomatique, ce genre de politique n’aidera pas le Canada à sortir de l’isolement dans lequel il est confiné, notamment à l’ONU. À part les gesticulations de Boris « Brexit » Johnson et les appuis sans nuance des ex-alliés de l’URSS qui sont tous passés avec armes et bagages dans la nouvelle guerre froide (la Pologne, les pays baltes et la Roumanie), le reste du monde est plutôt réservé. Malgré les fortes pressions des États-Unis, la majeure partie de l’Europe, mais aussi la Chine estiment qu’il faut agir autrement. Certes, la Russie a erré en choisissant le build-up militaire. L’opposition à l’expansion de l’OTAN et les manœuvres ukrainiennes pour réduire la dissidence de l’est devraient s’exprimer autrement, sans avoir l’air du « bully » qui veut rétablir le statu quo ante.

Ottawa n’est visiblement pas là, en promettant d’augmenter l’aide, y compris sur le plan militaire. Les raisons qui motivent cette funeste évolution sont multiples. Le Canada abrite la plus importante communauté ukrainienne en dehors de l’Ukraine et de la Russie[6]. Bien que la majorité soit arrivée dans la première moitié du siècle, plus de 50 000 Ukrainiens se sont réfugiés au Canada après la Deuxième Guerre mondiale, dont un certain nombre de collaborateurs des nazis qui craignaient des représailles quand l’armée rouge est revenue[7]. Aujourd’hui répartis entre le Manitoba où une partie de cette population est encore rurale et l’Ontario, ces personnes sont bien intégrées dans l’espace politique et économique. Un organisme parapluie, le Congrès ukrainien canadien[8], mène une campagne permanente contre la Russie considérée comme l’ennemi à abattre. Dans la récente conflictualité, le CUC s’est récemment particulièrement acharné contre certains députés du NPD qui préconisaient une solution négociée plutôt que l’escalade militaire, telle la députée progressiste Niki Ashton qui a été la cible d’une campagne d’intimidation. Cela ne veut certainement pas dire que 1,3 million de Canadiens d’origine ukrainienne soient embrigadés par le CUC. Néanmoins, celui-ci reste un organisme important disposant de moyens substantiels et aussi la capacité d’influencer le vote dans certaines circonscriptions électorales.

Mon ami américain

Est-ce assez pour comprendre l’orientation actuelle du gouvernement canadien ? Probablement pas. On peut invoquer les enjeux économiques au moment où la Russie essaie de se présenter comme le plus important fournisseur de gaz naturel au monde, notamment en ce qui concerne l’Europe (30 % des approvisionnements sont russes). Les entreprises canadiennes dans le secteur de l’énergie aimeraient diminuer la part de la Russie pour être en mesure d’exporter davantage le gaz canadien à travers l’Atlantique[9]. C’est probablement un facteur, mais pas le plus important.

Pour le moment, Ottawa marquée par l’influence de Chrystia Freeland a décidé de s’aligner sur les États-Unis. Encore aujourd’hui, malgré les promesses de 2016, la politique étrangère reste dominée par l’agenda américain. La participation canadienne aux agressions réelles et symboliques contre le Venezuela (le ridicule « groupe de Lima », que Freeland voulait mettre de l’avant dans une croisade contre le gouvernement Maduro), Haïti (soutien indéfectible aux dictateurs pourris jusqu’à aujourd’hui), Israël et l’Égypte, en fait partie. Plus important et plus stratégique est de prendre part à la stratégie pour contrer la Chine (l’« affaire » Meng Wanzhou, et surtout l’opposition aux méga-ambitions de Huawei de dominer le G5). Dans ce dossier qui risque d’être le nœud principal de la prochaine Guerre froide, il faut affaiblir la Russie, allié traditionnel de la Chine et puissance militaire de premier plan. C’est, pense Freeland, ce qui nous rendra encore indispensables à Washington, quitte à perdre la face et tout le reste aux yeux de l’autre partie du monde.


  1. Roman Rosdolsky, Friedrich Engels et les peuples sans histoire, Édition Syllepse et M Éditeur, 2018.
  2. La Crimée a fait partie de la Russie jusqu’en 1954, lorsqu’elle fut cédée à l’Ukraine pour des considérations techniques. La péninsule, qui abrite une flotte maritime très importante pour la Russie, est peuplée majoritairement de Russes (65 %).
  3. Volodymyr Ishchenko, » Ukraine in the vicious circle of the post-Soviet crisis of hegemony » , Left East, 29 octobre 2021.
  4. Voir le texte de Taras Bilous, historien et animateur de l’ONG pacifiste Sozialny Ruch, « We need an international campaign for UN peacekeepers to enter Ukraine,  Commons: Journal of Social Criticism », 2 février 2022.
  5. Pierre Beaudet, La crise ukrainienne : au-delà de la tempête, NCS, 31 janvier 2022, https://www.cahiersdusocialisme.org/la-crise-ukrainienne-au-dela-de-la-tempete/.
  6. Selon le recensement de 2016, il y a au Canada 1 359 655 personnes d’origine ukrainienne.
  7. C’est le cas de Michael Chomiak, le grand-père maternel de Freeland, avocat et journaliste pronazi qui fut, pendant l’occupation de la Pologne, rédacteur du journal Krakivski Visti, une publication qui applaudissait le « nettoyage » des Juifs. Il a été accepté au Canada en 1948.
  8. Pour consulter leur site : https://www.ucc.ca/about-ucc /.
  9. C’est du moins l’hypothèse de Pierre Dubuc, L’Aut’journal, 26 janvier 2022.

 

Position de la FIQ concernant les services de première ligne et le projet de loi 11

4 février 2022, par CAP-NCS
Mémoire déposé  à la commission de la santé et des services sociaux La Fédération interprofessionnelle de la santé du Québec–FIQ et la Fédération interprofessionnelle de la (…)

Mémoire déposé  à la commission de la santé et des services sociaux

La Fédération interprofessionnelle de la santé du Québec–FIQ et la Fédération interprofessionnelle de la santé du Québec | Secteur privéFIQP sont les organisations syndicales qui regroupent le plus grand nombre de professionnelles en soins au Québec, soit plus de 76 000 infirmières, infirmières auxiliaires, inhalothérapeutes et perfusionnistes cliniques de partout dans la province. En ce sens, quoique le sujet traité par le projet de loi n⁰ 11 vise surtout les médecins omnipraticiens, les Fédérations ont tenu à déposer un avis dans le cadre des consultations entourant son étude par les membres de la commission de la santé et des services sociaux. Les professionnelles en soins du réseau de la santé québécois sont, tout comme les médecins ainsi que de nombreux-euses autres travailleur-euse-s, au cœur des enjeux qui touchent l’accès aux services de première ligne.

Au-delà des contraintes imposées aux médecins de famille, le débat qui se trouve en toile de fond du projet de loi n⁰ 11 est celui de l’élargissement de l’accès aux services de première ligne. D’entrée de jeu, la FIQ et la FIQP déplorent le fait qu’encore une fois cet accès aux soins de base dans le réseau de la santé, si problématique et pourtant essentiel à la santé de la population, ne soit considéré que par la lorgnette étroite de la profession médicale.

Ainsi, la FIQ et la FIQP entendent apporter un éclairage plus global à la question de l’accès aux soins de première ligne. Pour ce faire, cet avis s’articule autour de deux éléments : la nécessité de diversifier les lieux d’accès à ces services, notamment par le biais des CLSC, et l’importance du travail interdisciplinaire au sein de la première ligne dans le but d’assurer des soins accessibles, égalitaires, équitables, gratuits, sécuritaires et de qualité à l’ensemble de la population du Québec.

  1. POUR UNE PREMIÈRE LIGNE FORTE, PUBLIQUE ET INTERPROFESSIONNELLE

Au Québec, depuis des décennies, les soins de première ligne sont centrés sur la pratique médicale au détriment d’une pratique interprofessionnelle. Pourtant, les soins de première ligne, loin d’être l’apanage des médecins, bénéficieraient d’une diversification des types de pratiques. Tout récemment, plusieurs regroupements de médecins abondaient eux aussi dans ce sens : « Nous prônons une réorganisation en profondeur des soins de première ligne afin de faciliter le travail d’équipe interprofessionnelle, permettant ainsi au patient de voir le bon professionnel en temps opportun ».1 Avant d’approfondir cet aspect de notre avis, nous proposons d’identifier les causes de cette mainmise médicale sur la première ligne en regard des différentes réformes législatives qui ont consacré les groupes de médecine familiale (GMF) comme les portes d’entrées privilégiées de la première ligne de soins de notre réseau public de santé.

Le PL n⁰ 11, un projet de loi inscrit dans une succession de réformes pour et par les médecins, favorisant le monopole des GMF

Il apparaît essentiel de démontrer que les réformes successives du réseau de la santé et des services sociaux ont fait en sorte que les CLSC n’ont pu pleinement réaliser la mission pour laquelle ils avaient été initialement mis sur pied, en 19712, ce qui explique, en partie, les difficultés rencontrées actuellement par les médecins dans les groupes de médecine de familiale (GMF).

Dès la publication du rapport de la Commission d’étude sur les services de santé et les services sociaux (Commission Clair), en 2001, s’amorce le passage vers une première ligne structurée autour des GMF et de la pratique médicale. Ce virage s’accélère en 2003 et en 2015 lors des mégas réformes des structures du réseau de la santé sous le régime libéral et se poursuit, en 2016, avec l’adoption d’un nouveau cadre de gestion pour les GMF, cadre qui implique un transfert de ressources professionnelles, dont de nombreuses professionnelles en soins, des CLSC vers les GMF3.

Dans le cadre de la consultation particulière portant sur le projet de loi n⁰ 25 en 2003, la FIIQ (aujourd’hui la FIQ)4 mentionnait déjà craindre que la fusion des structures se fasse au détriment des CLSC et qu’elle nuise à la mission de prévention de ces derniers5. Il s’est effectivement avéré que le réseau des CLSC, porteur d’une vision sociale de la santé, a été noyé dans les CSSS, entraînant la perte de leur autonomie dans la réalisation de leur mission.

Dans ce mémoire, la FIIQ dénonçait également que la réforme ne fasse jamais référence à la promotion de la santé, au développement communautaire local ou à des interventions visant la diversité des déterminants sociaux de la santé, des caractéristiques propres à la mission CLSC. La FIIQ faisait alors le constat que le projet de loi n⁰ 25 se concentrait sur le volet curatif, alors même que c’est plutôt dans la prévention de la maladie et la promotion de la santé à long terme que résident l’atteinte et le maintien de la santé individuelle des citoyen-ne-s. Pour les Fédérations, perpétuer cette approche gouvernementale médicalo-centriste en 2022 est toujours aussi difficile à justifier.

Le projet de loi n⁰ 10, qui a accéléré et accentué la fusion des établissements, n’a fait qu’aggraver cette tendance à concentrer le financement de la santé autour des actes médicaux et à articuler l’ensemble des services autour des médecins. À titre d’exemple éloquent, même s’il s’éloigne de la première ligne de soins, notons la gestion de la première vague de la pandémie de COVID-19. La Protectrice du citoyen, dans son rapport spécial sur la gestion de la crise sanitaire dans les CHSLD lors de cette première vague, note que l’un des facteurs importants qui a aggravé la situation a été la conception hospitalo-centriste qui a été au cœur de la préparation à la pandémie par le réseau de la santé et le gouvernement :

« Au départ, les autorités du ministère de la Santé et des Services sociaux (MSSS) ont tenu pour acquis que les hôpitaux allaient être l’épicentre de la crise de la COVID-19. C’est ainsi que les CHSLD ont été appelés à contribuer à l’exercice de délestage de lits hospitaliers, sans pour autant être pourvus de mesures ni de moyens additionnels pour faire face adéquatement aux éclosions à venir. De l’avis du Protecteur du citoyen, cela démontre que les résidentes et résidents de ces milieux de vie n’ont pas été considérés à leur juste potentiel de vulnérabilité au virus. »6

Le projet de loi n⁰ 20 – Loi édictant la Loi favorisant l’accès aux services de médecine de famille et de médecine spécialisée et modifiant diverses dispositions législatives en matière de procréation assistée, a également contribué à renforcer cette mainmise des médecins et des GMF sur la première ligne de soins.

En mars 2016, une directive du ministère de la Santé et des Services sociaux a eu pour effet d’atrophier les CLSC en forçant le transfert de centaines de professionnel-le-s vers les GMF et les GMF-Réseau et donc d’une partie des services offerts dans ces milieux de soins que sont les CLSC7. Pour sortir de l’approche médicalo-centrée et soutenir la première ligne, il faut augmenter les ressources en première ligne. Or, avec sa directive ministérielle, le ministre de la Santé et des Services sociaux de l’époque a retiré des ressources au sein même de la première ligne et les a transférées vers… une autre première ligne8! Retirer des ressources professionnelles des CLSC, c’est compromettre la mission des CLSC dans son intégralité.

Un effritement du réseau public à l’avantage des intérêts privés

Un gouvernement qui souhaiterait favoriser le privé en santé n’aurait aucun mal à convaincre la population que les cliniques privées, les GMF et les super-cliniques constituent une option plus intéressante que les CLSC. Le meilleur moyen de vendre le privé en santé, n’est-il pas de rendre le réseau public inefficace? Qu’adviendra-t-il alors de la mission de prévention et de promotion de la santé qui apparaît aujourd’hui si importante et qui semble, pour le moment, échapper à la grande vague de privatisation de la première ligne de soins?

Voyant que les médecins désertaient les CLSC, le gouvernement a réorganisé les soins en déplaçant entre autres les usagers vers les lieux où se trouvaient les médecins, soit dans les GMF et les super-cliniques. L’actuel projet de loi n⁰ 11, loin d’ouvrir un élargissement de la première ligne à d’autres lieux de pratique, conforte cette propension à concentrer les soins dans les mains des médecins tout en confiant la gestion de l’offre de ces soins aux GMF.

Or, bien qu’ils offrent tous les deux des soins de première ligne normalement gratuits, les GMF et les CLSC n’ont pas les mêmes missions ni les mêmes objectifs. À la différence des CLSC, les GMF ne sont pas des établissements publics : la grande majorité des GMF sont la propriété privée des médecins. Cela signifie que même si ces établissements sont entièrement financés par des fonds publics, leur gestion est entièrement privée : ce sont les médecins qui gèrent eux-mêmes « leur » clinique. Même si le MSSS a révisé le cadre de gestion et que certaines balises ont été introduites, les décisions concernant leur fonctionnement, comme les heures d’ouverture et l’organisation du travail, notamment, sont la prérogative des médecins à qui appartiennent ces cliniques. Cela signifie également que les GMF n’ont pas à se conformer à une mission définie par l’État, comme c’était le cas des CLSC9.

Puisque les GMF sont gérés par les médecins, il y a un risque réel à l’accroissement de la médicalisation des problèmes de santé et tout particulièrement celle des problèmes psychosociaux. Or, à l’inverse, la mission d’un CLSC « est d’offrir en première ligne des services de santé et des services sociaux courants et, à la population du territoire qu’il dessert, des services de nature préventive ou curative, de réadaptation ou de réinsertion, ainsi que des activités de santé publique. Le centre intégré qui assume cette mission doit s’assurer que les personnes ayant besoin de tels services pour elles-mêmes ou pour leurs proches soient jointes, que leurs besoins soient évalués et que les services requis leur soient fournis à l’intérieur de ses installations ou dans le milieu de vie des personnes, c’est-à-dire à l’école, au travail ou à domicile. Au besoin, il s’assurera que ces personnes sont dirigées vers les centres, les organismes ou les personnes les plus aptes à leur venir en aide »10.

Il apparaît clairement qu’une approche centrée sur les services médicaux, sur laquelle sont basés les GMF, ne permet pas d’accroître la responsabilité populationnelle. Même si le gouvernement souhaitait que les GMF s’y soumettent, l’expérience passée illustre que l’État a peu de contrôle sur ce qui se fait en GMF, et ce, contrairement aux autres missions qui sont encadrées par la LSSSS. Plutôt que d’adapter la pratique médicale aux véritables besoins de la population, le ministre affaiblit la performance du réseau de la santé.

Pour une plus grande autonomie des professionnelles et une meilleure interdisciplinarité en soins dans la première ligne

Pour la FIQ et la FIQP, il apparaît peu probable que l’esprit d’interdisciplinarité vécu au sein d’un CLSC se reproduise spontanément en GMF, car la vocation de ce dernier est complètement différente de celle d’un CLSC. La structure hiérarchique du GMF place à son sommet les médecins et reproduit la vision que l’on retrouve au sein de la mission hospitalière des CISSS/CIUSSS. Dans une étude comparative entre les CLSC et les GMF11, la chercheuse Anne Plourde analyse les différences entre les deux lieux de prestation de soins de première ligne :

« Au cœur du modèle des CLSC se trouve ainsi le travail en équipes multidisciplinaires visant à favoriser la prise en charge la plus complète, continue et cohérente possible des personnes et des familles par une même équipe de soins (approche globale). La Commission Castonguay-Nepveu était d’ailleurs très claire sur le fait que le travail d’équipe devait dans les CLSC dépasser la simple pratique en groupe : le CLSC doit être une véritable équipe de la santé et non pas un groupe de professionnels qui ont leurs cabinets sous un même toit et partagent simplement certains services administratifs et utilisent les mêmes installations. La notion d’équipe implique un groupe de professionnels de la santé (médecins, infirmières, travailleurs sociaux, dentistes, pharmaciens, psychologues, et autres) interdépendants par leurs connaissances, leur expérience et les types de soins à donner à l’individu et à la population. L’organisation du travail en équipe suppose de plus une délégation des responsabilités et un partage des tâches, de sorte que chaque membre de l’équipe fournisse un rendement maximum et que le malade reçoive des soins intégrés et complets. »12

La chercheuse compare cette organisation des soins à celle vécue en GMF où c’est davantage « la pratique médicale de groupe que le travail en équipes multidisciplinaires qui est au cœur du modèle. L’objectif dans les GMF est avant tout une meilleure accessibilité aux soins médicaux de première ligne, la pratique en groupe permettant aux médecins de se partager le suivi des patient-e-s inscrit-e-s et d’offrir des heures d’ouverture étendues ». 13

Toutefois, il est à noter que le modèle des GMF prône aussi l’intégration d’infirmières cliniciennes ou praticiennes spécialisées ainsi que le développement de contrats de service pour permettre aux GMF d’avoir accès aux ressources professionnelles des CLSC. Mais jusqu’à maintenant, cette interdisciplinarité ne s’est pas actualisée à une hauteur appréciable. Comme le note Anne Plourde, les directives de 2016 sur la gestion des GMF, précédemment citées dans cet avis, confortaient également cet état de fait, notant que « ces modalités formalisent au contraire des rapports d’autorité entre les médecins et les autres professionnel-le-s qui, dans les GMF, leur sont subordonné-e-s. En effet, les ressources transférées, y compris les ressources psychosociales, sont officiellement placées sous « l’autorité fonctionnelle » de l’équipe médicale du GMF, ce qui signifie que celle-ci est responsable de l’organisation du travail et des activités cliniques au quotidien »14.

De plus, dans les CLSC, en l’absence de médecins, les professionnelles en soins ont beaucoup d’autonomie, elles travaillent en interdisciplinarité et remplissent une mission unique en son genre, alliant action communautaire et services de santé. Combinant les compétences d’une diversité de professionnel-le-s comme des travailleur-euse-s sociaux- ales, des inhalothérapeutes, des nutritionnistes, des psychologues, des ergothérapeutes, par exemple, l’exemplarité de cette pratique interdisciplinaire est reconnue mondialement. De plus, comme nous l’avons déjà mentionné, l’universalité, l’accessibilité ainsi que l’approche populationnelle caractérisent la grande richesse des CLSC et en font des fleurons de notre système public de santé.

Un réel travail interdisciplinaire et l’autonomie des professionnelles en soins en première ligne sont devenus non plus seulement nécessaires, mais urgents! Pourtant le projet de loi n⁰ 11 fait complètement abstraction de cette réalité puisqu’il soutient une dispensation entière des soins de première ligne en GMF en leur confiant la pleine gestion de la prise de rendez-vous.

 

  1. LES PROFESSIONNELLES EN SOINS : UN APPORT CENTRAL À LA PREMIÈRE LIGNE

Les Fédérations estiment que si le gouvernement avait réellement voulu augmenter les services de première ligne offerts à la population, il aurait misé sur les compétences de tous les membres de l’équipe de soins. De fait, les services de première ligne ne sont pas uniquement médicaux. Les professionnelles en soins y participent et surtout, elles y participeraient bien davantage si les médecins et les directions des établissements de santé leur offraient les conditions adéquates pour le faire. Pour rehausser la contribution des professionnelles en soins en première ligne, une pleine autonomie dans l’exercice de leurs activités professionnelles et un véritable travail d’équipe interdisciplinaire sont essentiels.

Les médecins ne fournissent pas tous les services de première ligne

Les médecins omnipraticiens ne sont pas les seuls à offrir des soins et des services de première ligne, loin de là. Les professionnelles en soins en dispensent également, le service le plus connu étant probablement la ligne téléphonique Info-Santé 811.

De plus, l’inscription de la population auprès d’un médecin de famille ne reflète pas à elle seule l’accès aux services de première ligne. Le rapport de la vérificatrice générale du Québec déposé en 2020 rapporte que 71 % des visites à l’urgence en 2018-2019 avaient pour objet des problèmes peu ou non urgents (P4 et P5). Pourtant, 72 % des patient-e-s avaient alors un médecin de famille. Ce rapport en déduisait que l’inscription de patient-e-s à la charge de travail de médecins de famille ne garantit pas la disponibilité pour rencontrer ces médecins lorsque la situation le requiert. 15.

Le potentiel des professionnelles en soins en première ligne

La FIQ et la FIQP sont convaincues que les compétences des professionnelles en soins pourraient être davantage mises à contribution dans les services de première ligne destinés à la population québécoise. Déjà en 2009, le Commissaire à la santé et au bien- être recommandait d’« accroître l’interdisciplinarité en première ligne »16.

Martin Beaumont, ancien directeur général du CSSS du nord de Lanaudière et actuel président-directeur général du CHU de Québec-Université Laval, observait en 2015 que la majorité des besoins de santé en première ligne étaient « de nature primaire » et qu’ils pouvaient « être pris en charge par une équipe interdisciplinaire supportée par une infirmière d’expérience »17.

Une démarche de consultation approfondie menée en 2016 auprès de 6 000 citoyen-ne-s par le CSBE montrait que recevoir des services de santé de la part de professionnel-le-s non-médecins est socialement accepté :

« Alors que plusieurs de ces services (les services de santé et les services sociaux) doivent continuer d’être prodigués par les médecins de famille, de nombreux citoyens estiment que d’autres professionnels pourraient faciliter un accès rapide, permettre la résolution de problèmes divers et contribuer à la prise en charge interdisciplinaire »18.

Un sondage réalisé en 2020 pour le compte de l’Association des infirmières praticiennes du Québec19 (AIPSQ) réaffirmait cette acceptabilité sociale. Les résultats du sondage montraient que la population québécoise était ouverte et prête à recevoir des soins et des services de santé de la part d’infirmières praticiennes spécialisées en première ligne (IPSPL). Plus de 80 % des 1 001 répondant-e-s se disaient prêt-e-s à recevoir un diagnostic et un traitement par une infirmière praticienne spécialisée (IPS) pour un problème de santé.

Des modèles de soins permettant aux infirmières de prendre en charge des patient-e-s sans référence automatique d’un médecin ont montré de bons résultats. Le Centre de prévention clinique du CLSC de Verdun20, le projet Archimède et la Coopérative de solidarité SABSA, où des infirmières jouent un rôle central en collaboration avec d’autres professionnel-le-s de la santé, en sont des exemples21 22. La Coopérative de solidarité SABSA prend en charge un nombre significatif de patients considérés vulnérables et qui sont largement délaissés par les GMF23. Le Centre de prévention clinique du CLSC de Verdun est un projet pilote mis sur pied en 2009 où les patient-e-s orphelin-e-s pouvaient rencontrer une infirmière clinicienne pour un bilan de santé24. L’Agence de la santé et des services sociaux de Montréal a évalué ce programme en 201225. Cette évaluation a montré une satisfaction des patient-e-s de même qu’une détection précoce de certains facteurs de risques et de problèmes de santé émergents.

La pratique des IPS permet d’améliorer les services de première ligne. Une étude menée aux États-Unis auprès d’IPS a montré cet apport. Les résultats de la prise en charge par les IPS des patient-e-s aux prises avec des maladies chroniques étaient équivalents à ceux obtenus par les médecins26. Ces résultats sont d’autant plus pertinents que le traitement des maladies chroniques fait partie des principaux défis pour le réseau de la santé et des services sociaux du Québec27 et que leur traitement précoce est à privilégier.

Bref, un consensus se dégage : l’autonomie des professionnelles en soins est une solution centrale aux problèmes d’accès aux soins de première ligne28.

L’élargissement du rôle des professionnelles en soins

Cela fait déjà longtemps que des interventions législatives ont élargi le rôle des professionnelles en soins. L’adoption en 2002 de la Loi modifiant le Code des professions et d’autres dispositions législatives dans le domaine de la santé (Loi 90) devait accroître le rôle des professionnelles en soins. Cette loi « (…) voulait marquer un tournant dans l’organisation des professions de la santé en favorisant le passage d’un modèle vertical de délégation des responsabilités par les médecins à un modèle horizontal de collaboration interprofessionnelle, pour arriver à un nouveau partage des activités entre les membres du corps médical et ceux des autres professions paramédicales »29.

 

En 2012, la loi modifiant le Code des professions dans le domaine de la santé mentale et des relations humaines, communément appelée Loi 21, élargissait également le rôle des professionnelles en soins. Cet élargissement visait à améliorer les soins et les services à la population québécoise et à assurer la protection du public.

En 2016, les infirmières ont obtenu le droit de prescrire dans les domaines de soins de plaie, de la santé publique et des problèmes de santé courants30, enrichissant ainsi leur pratique en première ligne. Depuis, le champ de prescription infirmier n’a pas évolué – à part pour les IPS – alors qu’un tel élargissement aurait pu rehausser l’apport des infirmières en soins de première ligne. Qui plus est, seule une faible proportion des 10 381 infirmières titulaires de ce droit a pu s’en prévaloir. Les Fédérations ont constaté que peu de directions d’établissement de santé du secteur public ont permis aux infirmières titulaires d’une habilitation de prescription à offrir ce service en première ligne.

En janvier 2021, le champ de pratique des IPS s’est élargi grâce à l’entrée en vigueur de la Loi modifiant la Loi sur les infirmières et les infirmiers et d’autres dispositions afin de favoriser l’accès aux services de santé (Loi 6). Les commissaires des États généraux de la profession infirmière (2021) ont estimé que cela favoriserait l’accès aux soins d’un grand nombre de Québécoises et de Québécois.

Des ordonnances collectives sont aussi en vigueur et permettent aux infirmières d’exercer certaines activités pouvant entre autres être pratiquées en première ligne. Parmi ces activités figurent les suivantes : amorcer des mesures diagnostiques et thérapeutiques, effectuer des examens ou des tests diagnostiques, effectuer et ajuster les traitements médicaux ou encore administrer et ajuster des médicaments ou d’autres substances31. Normalement, une fois validées et approuvées par les instances reconnues (CMDP, DSI, médecins prescripteurs), les ordonnances collectives s’appliquent automatiquement et favorisent la pleine autonomie des infirmières. Certaines ordonnances collectives nationales développées dans les dernières années ont eu un effet bénéfique sur les soins aux patient-e-s.

Les freins à la pleine occupation du champ de pratique des professionnelles en soins

En dépit de ces avancées, les Fédérations constatent que les professionnelles en soins n’occupent pas pleinement leur champ de pratique et que leurs compétences sont sous-utilisées dans les établissements du réseau de la santé et des services sociaux. Plus spécifiquement, plusieurs études mettent en lumière que 20 ans après le premier élargissement, à peine la moitié des activités prévues en soins infirmiers sont actuellement réalisées32.

Plusieurs freins expliquent cette situation. Les Fédérations ont constaté un faible engagement des établissements de santé dans le déploiement des compétences infirmières. Les gestionnaires imposent la réalisation de trop nombreuses tâches administratives et statistiques au détriment de l’exercice professionnel. Les Fédérations ont aussi constaté une culture de gestion et des outils cliniques très différents selon les établissements, créant une pratique professionnelle à géométrie variable.

Les IPS sont aussi limitées dans l’exercice de leur plein champ de pratique. Le déploiement complet des rôles conférés aux IPS par la Loi 6 tarde encore, parce que les décideurs, coincés dans une culture centrée sur la pratique médicale, n’en font pas une priorité. Les Fédérations constatent aussi une confusion dans la compréhension et dans le déploiement du rôle des IPS, particulièrement en soins de première ligne, en comparaison avec celui d’autres membres de l’équipe de soins.

Pour une pleine occupation du champ de pratique des professionnelles en soins et un déploiement accru des activités des IPS

Les Fédérations sont d’avis qu’une facilitation de l’exercice des professionnelles en soins augmenterait l’offre de services de première ligne à la population québécoise. Il aurait été souhaitable d’intégrer des mesures facilitant cet exercice dans un projet de loi comme le projet de loi n⁰ 11, qui prétend justement viser une plus grande accessibilité à la première ligne.

À l’instar des commissaires des États généraux de la profession infirmière (2021)33, les Fédérations recommandent :

      • D’introduire ou d’accroître la présence d’IPS dans divers milieux de pratique et d’assurer le plein déploiement de leur champ d’exercice, comme prévu à la Loi modifiant la Loi sur les infirmières et les infirmiers et d’autres dispositions afin de favoriser l’accès aux services de santé (Loi 6);
      • De rendre effective l’application de l’article 36 de la Loi sur les infirmières et les infirmiers dans l’ensemble du réseau, quels que soient les milieux de soins, en établissant des cibles d’occupation du champ d’exercice pour chacune des activités réservées et en mesurant annuellement l’atteinte de ces cibles dans tous les établissements de santé;
      • De rendre obligatoire et uniforme l’application des ordonnances collectives existantes;
      • De rendre l’application du Règlement sur la prescription infirmière obligatoire dans tous les milieux de soins.

Les Fédérations souhaitent aussi l’élargissement de la portée de ce règlement et le développement des ordonnances collectives pour un éventail plus large de besoins cliniques.

CONCLUSION

Pour la FIQ et la FIQP, le projet de loi n⁰ 11 perpétue une tendance que dénoncent les Fédérations, soit celle de concentrer les soins de première ligne dans le secteur médical et privé que sont les GMF, ce qui ne permet pas d’actualiser et de rendre efficace le travail en interdisciplinarité. En plaçant dans les mains des GMF la gestion de la prise de rendez- vous et la gestion des disponibilités des médecins omnipraticiens, le projet de loi n⁰ 11 est loin d’être un pas dans la bonne direction. Il règle peut-être des éléments pratiques pour faciliter la prise de rendez-vous avec un médecin, mais il manque cruellement de perspectives plus larges pour améliorer l’accès aux soins de première ligne.

Il y a lieu de changer la façon dont le gouvernement envisage le problème de l’accès aux soins de première ligne. Au-delà de l’offre de service par les médecins omnipraticiens, le plein déploiement des activités des IPS ainsi que la pleine occupation du champ de pratique des professionnelles en soins amélioreraient l’accessibilité des services de première ligne pour la population. Pour y arriver, plutôt que de viser uniquement l’offre de services des médecins omnipraticiens, comme le fait le projet de loi n⁰ 11, ne serait-il pas plus pertinent que le MSSS intensifie ses efforts pour faciliter une contribution accrue de toutes les professionnelles en soins à travers le Québec ? Le MSSS ne devrait-il pas se concentrer à mettre en place sans délai des mesures structurantes leur permettant d’occuper pleinement leur champ de pratique ? Le MSSS doit intervenir pour proposer, accompagner et forcer les directions d’établissements à développer une nouvelle offre de services et de soins de santé de première ligne. Cette offre doit s’appuyer sur une organisation du travail et sur une pratique professionnelle véritablement en phase avec les lois professionnelles.

S’il n’est pas directement du ressort des membres de la commission de se pencher sur cette question dans le cadre de la présente consultation, la FIQ et la FIQP espèrent que le message aura une résonnance auprès des député-e-s qui en auront pris connaissance, de manière qu’à l’avenir les projets de loi prévoient des changements en profondeur qui améliorent l’accès aux soins de première ligne de qualité, bonifiant ainsi l’accès à tout le réseau public de santé.


1 COLLÈGE QUÉBÉCOIS DES MÉDECINS DE FAMILLE. Plaidoyer pour des soins de qualité, [En ligne], 11 novembre 2021, [https://www.cqmf.qc.ca/2021/11/11/plaidoyer-pour-des-soins-de-qualite/] (Consulté le 15 décembre 2021).

2 Pour un aperçu de ces décisions, consulter cet article d’Anne Plourde: [https://iris- recherche.qc.ca/blogue/sante/echec-des-clsc-ou-abandon-du-ministere-de-la-sante-et-des-services- sociaux/] (Consulté le 10 janvier 2022).

3 Anne PLOURDE. CLSC ou GMF? Comparaison des deux modèles et impacts du transfert des ressources, IRIS, [En ligne], Mai 2017, [https://iris-recherche.qc.ca/wp-content/uploads/2021/03/Note_CLSC_02.pdf] (Consulté le 11 janvier 2022).

4 La Fédération des infirmières et infirmiers du Québec (FIIQ) était la Fédération qui représentait les infirmières en 2003.

5 FIIQ. Projets de loi 7, 8, 25, 30, 31, 34, 35. Pour l’avenir des services publics. Des projets de loi inutiles, incomplets dangereux, Montréal, 2005, 54 p.

6 PROTECTRICE DU CITOYEN. Rapport spécial du Protecteur du citoyen. La COVID-19 dans les CHSLD durant la première vague de la pandémie. Cibler les causes de la crise, agir, se souvenir, 23 novembre 2021, p.11 et p. 23.

7 Jessica NADEAU. « Québec atrophie les CLSC », Le Devoir, [En ligne], 3 mars 2016, [https://www.ledevoir.com/societe/sante/464502/quebec-atrophie-les-clsc] (Consulté le 11 janvier 2022).

8 Anne PLOURDE. Des CLSC aux GMF. IRIS, [En ligne], 3 mars 2016, [https://iris-recherche.qc.ca/blogue/sante/des-clsc- aux-gmf/] (Consulté le 10 janvier 2022).

9 Ibid.

10 GOUVERNEMENT DU QUÉBEC. Loi sur les services de santé et les services sociaux, article 80.

11 Anne PLOURDE. CLSC ou GMF? Comparaison des deux modèles et impact du transfert de ressources, IRIS. Mai 2017, p. 10-11.

12 Ibid.

13 Ibid.

14 Ibid.

15 VÉRIFICATEUR GÉNÉRAL DU QUÉBEC. Rapport du vérificateur général du Québec à l’Assemblée nationale pour l’année 2020-2021. [En ligne], Octobre 2020, [https://www.vgq.qc.ca/Fichiers/Publications/rapport- annuel/165/vgq_automne-2020_web.pdf] (Consulté le 19 janvier 2022).

16 COMMISSAIRE À LA SANTÉ ET AU BIEN-ÊTRE. Rapport d’appréciation de la performance du système de santé et de services sociaux 2009. Construire sur les bases d’une première ligne de soins renouvelée : recommandations, enjeux et implications. Québec, [En ligne], 2009, [https://numerique.banq.qc.ca/patrimoine/details/52327/1871383?docref=Pb9lQDVNS3PI- QdbFngwiwhttp://www.csbe.gouv.qc.ca/fileadmin/www/2009_PremiereLigne/csbe-Recommandations-t4-042009.pdf] (Consulté le 19 janvier 2022).

17 Amélie DAOUST-BOISVERT. « Un remède à la « bureaucratie » aiguë », Le Devoir, [En ligne], 17 janvier 2015, [https://www.ledevoir.com/societe/sante/429203/cliniques-de-proximite-sans-medecin-un-remede-a-la-bureaucratite- aigue] (Consulté le 19 janvier 2022).

18 COMMISSAIRE À LA SANTÉ ET AU BIEN-ÊTRE. Entendre la voix citoyenne pour améliorer l’offre de soins et de services. Rapport d’appréciation thématique de la performance du système de santé et de services sociaux 2016 – Un état des lieux, Document vulgarisé, [En ligne], 2016,

[https://www.csbe.gouv.qc.ca/fileadmin/www/2016/PanierServices_Rapport/CSBE_Document_vulgarise.pdf] (Consulté le 19 janvier 2022).

19 Association des infirmières praticiennes spécialisées du Québec (AIPSQ) (2020). Les infirmières praticiennes spécialisées : une réputation et une crédibilité bien établies. AIPSQ.

20 Colin Côté-Paulette. « Verdun, un modèle d’accès aux soins de santé », Métro, [En ligne], 18 octobre 2016, [https://journalmetro.com/local/ids-verdun/1037799/verdun-un-modele-dacces-aux-soins-de- sante/#:~:text=Depuis%20cinq%20ans%2C%20le%20CLSC,un%20docteur%20par%20la%20suite/] (Consulté le 19 janvier 2022).

21 MINISTÈRE DE LA SANTÉ ET DES SERVICES SOCIAUX. Projet-pilote Archimède, [En ligne], 2021, [https://www.msss.gouv.qc.ca/inc/documents/ministere/salle-de-presse/Projet-pilote-Archime-de-avril-2017-FINALE.pdf] (Consulté le 19 janvier 2022). ;

Paule VERMOT-DESROCHES. « Cloutier-du Rivage, d’urgence à clinique de proximité : une mission chamboulée par la pandémie », Le Nouvelliste, [En ligne], 16 octobre 2020, [https://www.lenouvelliste.ca/2020/10/16/cloutier-du-rivage- durgence-a-clinique-de-proximite-une-mission-chamboulee-par-la-pandemie-85e79546270cf4aff3633b17cbfaa9ac] (Consulté le 19 janvier 2022). ;

COOPÉRATIVE DE SOLIDARITÉ SABSA. Historique, [En ligne], 2021, [https://www.sabsa.ca/historique/] (Consulté le 19 janvier 2022).

22 Le projet Archimède du GMF de la Clinique médicale Saint-Vallier de Québec et le Centre Cloutier du Rivage du CIUSSS de la Mauricie-Centre-du-Québec en sont d’autres exemples.

23 COOPÉRATIVE DE SOLIDARITÉ SABSA. [En ligne], 2021, [https://www.sabsa.ca] (Consulté le 19 janvier 2022).

24 Ce centre de prévention clinique offrait des services préventifs aux adultes de 18 à 60 ans en attente d’un médecin de famille et n’ayant aucun diagnostic médical nécessitant un suivi particulier.

25 AGENCE DE LA SANTÉ ET DES SERVICES SOCIAUX DE MONTRÉAL. Centre de prévention clinique. Une initiative du Centre de santé et de services sociaux du Sud-Ouest-Verdun. Rapport d’évaluation d’implantation, [En ligne], 2012, [https://santemontreal.qc.ca/fileadmin/user_upload/Uploads/tx_asssmpublications/pdf/publications/978-2-89673-224- 1.pdf] (Consulté le 19 janvier 2022).

26 Mollie E ALESHIRE, Kathy WHEELER et Suzanne S PREVOST. « The future of nurse practitioner practice: A world of opportunity », Nursing Clinics, Volume 47, Numéro 2, 2012, p.181-191.

27 INSTITUT NATIONAL DE SANTÉ PUBLIQUE DU QUÉBEC. La prévalence de la multimorbidité au Québec : portrait pour l’année 2016-2017, [En ligne], 2019, [https://www.inspq.qc.ca/sites/default/files/publications/2577_prevalence_multimorbidite_quebec_2016_2017.pdf] (Consulté le 19 janvier 2022).

28Émilie PARENT-BOUCHARD. « Une clinique sans médecin en Ontario dirigée par des infirmières de

Rouyn-Noranda », Radio-Canada, [En ligne], 25 février 2015, [https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/708662/clinique-sans- medecin-ontario-virginiatown-infirmieres-rouyn-noranda] (Consulté le 19 janvier 2022).

29 Raymond HUDON, Rachel MATHIEU et Élisabeth MARTIN. « Pouvoir médical et interventions législatives au Québec, 2001-2008 », Recherches sociologiques, Volume 50, Numéro 2, mai-août 2009, p. 255-281. [En ligne]

2009https://www.erudit.org/fr/revues/rs/2009-v50-n2-rs3406/037957ar/ (Consulté le 19 janvier 2022).

30 Règlement sur certaines activités professionnelles qui peuvent être exercées par une infirmière et un infirmier, RLRQ,

c. M -9, r. 12.001. Certaines infirmières détentrices d’un DEC ont aussi pu se prévaloir du droit de prescrire moyennant certaines exigences.

31 ORDRE DES INFIRMIÈRES ET INFIRMIERS DU QUÉBEC. Pratique professionnelle. Ordonnances collectives. [En ligne], 2021, [https://www.oiiq.org/pratique-professionnelle/encadrement-de-la-pratique/outils-cliniques/ordonnances-

collectives] (Consulté le 19 janvier 2022)

32 Danielle D’AMOUR, Carl-Ardy DUBOIS, Johanne DÉRY, Sean CLARKE, Eric TCHOUAKET, Régis BLAIS et Michèle RIVARD. « Measuring actual scope of nursing practice: A new tool for nurse leaders », Journal of Nursing Administration, Volume 42, Numéro 5, 2012, p. 248-255.

Johanne DÉRY, Sean P CLARKE, Danielle D’AMOUR et Régis BLAIS. « Education and role title as predictors of enacted (actual) scope of practice in generalist nurses in a pediatric academic health sciences center », Journal of Nursing Administration, Volume 46, Numéro 5, 2016, p. 265-270.

Johanne DÉRY, Danielle DʼAMOUR, Régis BLAIS et Sean P CLARKE. « Influences on and outcomes of enacted scope of nursing practice: A new model », Advances in Nursing Science, Volume 38, Numéro 2, 2015, p. 136-143.

33 Guylaine BOUCHER. Rapport des commissaires sur les états généraux de la profession infirmière. Reconnaître et transformer la pratique infirmière au Québec – un changement porteur d’avenir, 2021, p. 52.

 

Intimidation des groupes de camionneurs à Ottawa

3 février 2022, par CAP-NCS
Des camions sillonnent la rue Wellington à Ottawa le 30 janvier 2022. Crédit: News 360 TV / Wikimedia Commons   Par Karl Nerenberg Jamais auparavant un mouvement de (…)

Des camions sillonnent la rue Wellington à Ottawa le 30 janvier 2022. Crédit: News 360 TV / Wikimedia Commons

 

Par Karl Nerenberg

Jamais auparavant un mouvement de protestation dans la capitale canadienne n’avait été accompagné par des centaines d’énormes camions, crachant des nuages de gaz nocifs et faisant retentir leurs énormes klaxons.

C’est le quatrième jour de ce qui a commencé comme un convoi de protestation contre le mandat des vaccins à Ottawa et, jusqu’à présent, les camionneurs mécontents et leurs alliés ont le dessus.

Le centre de la capitale, y compris la rue principale, Wellington, reste bloqué à toute circulation. Les députés qui ont assisté à la session hybride en ligne et en personne lundi, le premier de la nouvelle année, ont dû marcher sur la Colline. Les garderies et les écoles locales ont dû fermer, tout comme les bibliothèques publiques, les cliniques de vaccination, les centres de santé et de nombreux petits commerces.

Et l’impact de la manifestation s’est étendu bien au-delà du centre-ville.

Les autorités ont été contraintes de fermer un certain nombre de ponts reliant Ottawa à Gatineau, au Québec, tandis que les manifestants et leurs véhicules ont envahi et, en fait, occupé des quartiers résidentiels situés à des kilomètres de la colline du Parlement.

La conseillère municipale Catherine McKenney, qui représente le centre d’Ottawa, décrit les multiples plaintes de ses électeurs concernant le comportement des camionneurs et de leurs amis.

Dans un tweet, McKenney rapporte :

“Les activités illégales qui perturbent nos activités se poursuivent dans nos quartiers résidentiels. J’ai entendu des centaines de résidents qui sont fatigués et effrayés par ce qu’ils vivent dans leurs quartiers. On me rapporte que des camions franchissent des feux rouges sans s’arrêter.”

Le conseiller a également déclaré que certains manifestants ont utilisé les cours avant des résidents comme toilettes, tout en buvant, en faisant la fête et en klaxonnant toute la nuit.

La police d’Ottawa, avec des renforts venus de tout le pays, affirme qu’elle fait de son mieux pour maintenir la paix, mais qu’elle fait preuve de prudence dans ses rapports avec les manifestants.

Jamais auparavant un mouvement de protestation dans la capitale canadienne n’avait été accompagné par des centaines de camions, crachant des nuages de gaz nocifs et faisant retentir leurs énormes klaxons dans une symphonie cacophonique 24 heures sur 24.

En réalité, bien que les manifestations aient été théoriquement non violentes, ces véhicules constituent une sorte d’arme. Leur simple présence effraie non seulement les personnes qui vivent et travaillent à proximité, mais elle intimide également la police.

La police dit qu’elle craint de provoquer les manifestants et qu’elle les laisse tranquilles.

Le dimanche soir 30 janvier, le Service de police d’Ottawa a publié un communiqué de presse extraordinaire, qui se lit en partie comme suit :

” Tout au long du week-end, le Service de police d’Ottawa et ses partenaires ont géré activement et patiemment une importante manifestation bien financée au cœur du centre-ville.

Nous avons été témoins de multiples cas de comportements perturbateurs, inappropriés et menaçants de la part des manifestants […].

La police est consciente que de nombreux manifestants ont annoncé leur intention de rester sur place. Cela continuera à causer d’importants problèmes de circulation, de bruit et de sécurité dans le centre-ville […].

La police a évité de verbaliser et de remorquer les véhicules afin de ne pas provoquer de confrontations avec les manifestants. Néanmoins, des confrontations et la nécessité d’une désescalade ont régulièrement été requises.”

Lundi matin, s’adressant aux médias, le chef du NPD, Jagmeet Singh, a pris note de l’engagement du service de police à l’égard de la désescalade et a exprimé son approbation. Malgré les actes odieux de certains manifestants, a déclaré M. Singh, la police fait preuve d’une mesure de retenue salutaire.

Mais le leader néo-démocrate a ajouté que d’autres groupes qui pourraient avoir l’occasion de protester contre les politiques gouvernementales – notamment les personnes racisées et les autochtones – pourraient se demander : Pourquoi pas nous ? Où est l’engagement envers la désescalade lorsqu’il s’agit de nos manifestations ?

Tout en défendant le droit de réunion et de liberté d’expression, le premier ministre Justin Trudeau a exprimé sa vive désapprobation à l’égard de ce qu’il a appelé la position antiscientifique de la plupart des manifestants et, pire encore, à l’égard du comportement “dégoûtant” de certains d’entre eux.

M. Trudeau a cité les manifestants qui ont pris d’assaut le refuge pour sans-abri et la soupe populaire des Bergers de l’espoir, au centre-ville d’Ottawa, et ont exigé d’être nourris. Il a également condamné les drapeaux confédérés et nazis que portaient un petit nombre de manifestants, ainsi que les manifestants qui ont manqué de respect au Monument commémoratif de guerre du Canada et qui ont placé des pancartes de protestation sur une statue de Terry Fox.

Un certain nombre de députés conservateurs ont soutenu activement les manifestants, y compris le député de la région d’Ottawa Pierre Poilievre, que de nombreux militants conservateurs favorisent pour remplacer Erin O’Toole, comme chef.

Pour sa part, O’Toole a tenté de trouver quelque chose qui ressemble à un terrain d’entente. Il a soutenu les objectifs de la majorité théorique des manifestants, d’une part, tout en faisant valoir que seule une infime minorité des manifestants était responsable des actes répréhensibles que Trudeau, Singh et d’autres ont condamnés.

Il est vrai que les porteurs de drapeaux à croix gammée et les profanateurs de monuments ne sont pas typiques de la majorité des participants. Cela ne signifie pas que les autres manifestants faisaient la promotion d’un message modéré et raisonnable.

Ce journaliste a vu une assez grande partie des manifestants porter des pancartes agressives et obscènes sur lesquelles figurait un majeur tendu vers le haut accompagné des mots F*CK TRUDEAU.

Des dizaines et des dizaines de manifestants arboraient des variations de ce message vulgaire et haineux : sur des pancartes, sur leurs vêtements et sur les côtés de leurs camions géants.

Le message hostile dirigé personnellement contre le premier ministre, et non contre les politiques gouvernementales, était en effet le thème dominant de cette manifestation de plusieurs jours.

Dans leurs actions, les manifestants ont, jusqu’à présent, évité la violence pure et simple. Mais lorsqu’il s’agit de leurs mots et de leurs images, c’est une autre histoire.

Néanmoins, l’allié de facto du convoi au Parlement, le chef conservateur O’Toole, veut que le premier ministre s’assoie et discute avec les manifestants.

Le premier ministre a fermement fermé la porte à cette suggestion, à la fois lors d’une conférence de presse depuis le lieu non divulgué où les forces de sécurité l’ont déplacé, lui et sa famille, par excès de prudence, et pendant la première période de questions de 2022, à laquelle Trudeau a pratiquement participé.

Tous ces camions ont bouleversé le rapport de force entre les autorités et les manifestants.

Mais malgré la ligne dure du gouvernement fédéral, il semble qu’à ce stade, aucune des autorités, que ce soit au niveau municipal ou fédéral, ne puisse ou ne veuille faire autre chose qu’encourager les manifestants à remonter dans leurs véhicules polluants et à quitter la ville.

La présence de tous ces énormes camions intimidants, dont le moteur tourne illégalement au ralenti dans tout le centre d’Ottawa, pose un défi auquel la ville n’a jamais eu à faire face auparavant. Et c’est une ville qui a connu des milliers de manifestations.

Les citoyens ordinaires d’Ottawa commencent à être exaspérés.

Ils savent que s’ils garaient leur propre voiture dans les zones d’interdiction pendant des jours et des jours – en laissant le moteur tourner tout le temps, en plus – ils seraient remorqués et obligés de payer de lourdes amendes. Ils sont irrités par le fait que des envahisseurs de leur ville, grossiers et en colère, puissent s’en tirer en bafouant la loi de manière aussi flagrante.

Ceux qui veulent déstabiliser la paix sociale et le processus démocratique tirent une leçon précieuse de cette expérience. Vous n’avez pas besoin d’armes à feu pour intimider la police et les autorités. Il suffit de disposer de camions massifs de plusieurs tonnes.

Au sud de la frontière, le milliardaire Elon Musk et l’ancien président américain Donald Trump ont exprimé leur soutien au convoi canadien. Ces deux personnes, et d’autres aux États-Unis, pourraient être à l’origine de certains des millions de dollars de dons reçus par les camionneurs.

Trump et ses partisans noteront également que la prochaine fois qu’ils prévoient d’envahir la capitale américaine, ou un autre site important de leur pays, ils devraient faire appel à tous les gros camions qu’ils peuvent trouver pour se joindre à la fête.

Traduction NCS

Soudan. Une génération déterminée à poursuivre sa lutte

3 février 2022, par CAP-NCS
Par Eduard Cousin Khartoum – Le soulèvement populaire du Soudan a commencé il y a plus de trois ans. En avril 2019, le règne de 30 ans du président Omar el-Béchir, qui (…)

Par Eduard Cousin

Khartoum – Le soulèvement populaire du Soudan a commencé il y a plus de trois ans. En avril 2019, le règne de 30 ans du président Omar el-Béchir, qui dirigeait une dictature islamo-militaire, a pris fin après des mois de manifestations. Un gouvernement de transition dirigé par le Premier ministre Abdallah Hamdok a été mis en place pour mener des réformes et ouvrir la voie aux élections.

Le Conseil souverain, composé de chefs militaires et de représentants des forces civiles, a été créé pour superviser le gouvernement. Le chef de l’armée, le général Abdel Fattah al-Burhan, est à la tête de ce conseil. Les tensions entre les factions militaires et civiles sont restées élevées, et ont atteint leur paroxysme lors d’un coup d’Etat militaire organisé par al-Burhan en octobre 2021.

Depuis, les manifestations sont revenues en force. Un nouvel accord de partage du pouvoir signé le 21 novembre entre Hamdok et l’armée a été salué par la communauté internationale, mais fortement rejeté par le mouvement de protestation, ce qui a entraîné la démission d’Hamdok le 3 janvier. Les manifestants exigent que l’armée se retire complètement de la scène politique.

Des manifestations ont lieu au moins deux fois par semaine dans la capitale, Khartoum, et dans plusieurs autres villes du pays, et sont réprimées avec violence par les forces de sécurité. Soixante-douze manifestants (au 19 janvier 2022) ont été tués depuis le coup d’Etat d’octobre, selon les chiffres du Comité central des médecins soudanais [1]; certains ont été touchés à la tête par des grenades lacrymogènes, d’autres par des balles réelles.

Manifester pour faire tomber le régime

Qantara.de a assisté à deux de ces manifestations à Khartoum, où les manifestants se dirigent généralement vers le palais présidentiel. Avant le début de la manifestation, des barricades faites de pneus en feu et de pavés sont érigées le long de l’itinéraire de la marche, afin de protéger autant que possible la foule de l’avancée des forces de répression. Les gens de différents quartiers se rassemblent à un point de rencontre central, où la marche commence.

Lors de la manifestation, un jeune homme nommé Coman Said a expliqué les raisons qui l’ont poussé à manifester. Pour lui, les dirigeants militaires actuels sont une extension du régime de l’ancien président El-Béchir. «Nous manifestons pour renverser ce régime, qui a causé beaucoup de guerres depuis son arrivée au pouvoir en 1989, parce que nous essayons de construire notre nation comme un Etat démocratique. Ce qui inclut le droit de parole, d’expression et de religion.»

Une grande variété de drapeaux sont brandis pendant la marche: des drapeaux soudanais, des drapeaux à l’effigie de manifestants tués lors de marches précédentes, ainsi que des drapeaux pour chacun des différents comités de résistance participants. Ces comités ont émergé de manière organique à partir du mouvement de protestation de 2019 contre El-Béchir. Des jeunes partageant les mêmes idées ont commencé à organiser des réunions dans leur quartier pour discuter de leur participation aux manifestations et de leur orientation politique. Au final, ils ont même commencé à organiser certains services communautaires, comme la distribution d’aide aux pauvres et le nettoyage des rues.

«Pas de négociation, pas de partenariat, pas de compromis»

Les comités de résistance, très décentralisés, opèrent à un niveau très local. Khartoum elle-même compte déjà plus de 10 comités de résistance, auxquels s’ajoutent de multiples autres dans sa ville jumelle Omdurman et dans d’autres villes du pays. La plupart des comités de Khartoum ont des comptes Twitter sur lesquels ils annoncent leur participation aux manifestations, les points de rassemblement et les itinéraires des marches. Ils donnent également des ordres spécifiques: par exemple, barricader les rues, laisser des voies ouvertes au sein de la manifestation pour que les motos puissent transporter les blessés vers les hôpitaux de campagne [le pouvoir a mis la main sur les ambulances] et – surtout – s’abstenir de toute violence.

L’un des slogans du mouvement de protestation est «pas de négociation, pas de partenariat, pas de compromis». Ces mots font référence à l’armée. Les manifestants rejettent toute négociation ou accord de partage du pouvoir avec les dirigeants de l’armée. Pour eux, le coup d’Etat militaire d’octobre 2021, au cours duquel les généraux ont renversé un gouvernement qu’ils avaient eux-mêmes accepté de soutenir, a montré que l’armée n’est pas un partenaire digne de confiance et n’a aucune intention de s’engager réellement dans une transition démocratique

«On ne négocie pas avec quelqu’un pour le chasser du pouvoir», a déclaré Faisal al-Saeed (25 ans), porte-parole du comité de résistance de Salha, un quartier d’Omdurman, dans une interview accordée à Qantara.de. «L’armée n’est plus digne de confiance. Ils ont violé des accords, versé le sang du peuple soudanais, organisé un coup d’Etat contre un gouvernement civil et refusé de céder le pouvoir. Nous pouvons négocier avec eux aujourd’hui – et demain ils nous renverseront. Comment pouvons-nous négocier avec eux?»

Une charte politique?

La question est la suivante: les comités de résistance peuvent-ils s’organiser de manière à offrir une alternative au régime actuel? A cette fin, des discussions sont en cours entre les différents comités et plusieurs autres groupes d’opposition, comme l’Association professionnelle soudanaise (SPA), afin de formuler une déclaration politique commune qui servirait de cadre à la création d’un nouveau gouvernement technocratique qui prendrait le relais des militaires. «L’objectif de la charte politique est de rassembler toutes les forces civiles qui veulent limiter le rôle des militaires et former un gouvernement civil qui représentera le peuple soudanais», a déclaré Faisal al-Saeed. La charte doit être finalisée d’ici la fin du mois de janvier.

Entre-temps, la mission des Nations unies pour la transition démocratique au Soudan, l’UNITAMS, a entamé des pourparlers avec les militaires et plusieurs groupes civils afin de trouver une issue à la crise politique. Les forces civiles sont toutefois sceptiques quant au rôle de l’ONU.

Samahir El-Mubarak (31 ans), porte-parole de la SPA, a déclaré à Qantara.de qu’elles rejetaient l’initiative de l’ONU car, selon elles, elle «assimile les militaires aux civils» en tant qu’acteurs politiques. «Nous trouvons cela très consternant. Depuis quand l’ONU traite-t-elle les armées comme des acteurs politiques?» Pour elle, il n’y a pas de «crise politique» comme le dit l’ONU, mais une révolution contre un régime militaire. Malgré tout, il est prévu que la SPA prenne part aux discussions de l’ONU. «Notre message [à l’ONU] est clair: les militaires doivent se retirer.»

Il est également clair que les militaires n’abandonneront pas le pouvoir facilement, voire jamais. Les chefs de l’armée ont d’importants intérêts économiques à protéger, par exemple dans l’extraction de l’or, tout en craignant d’être jugés pour le meurtre de manifestants s’ils devaient se retirer. Ils se montrent de plus en plus disposés à recourir à la force pour réprimer les manifestations, pariant apparemment sur le fait que, tôt ou tard, la population active se lassera des protestations et que sa capacité de mobilisation diminuera progressivement. Néanmoins, Faisal al-Saeed reste déterminé et convaincu.

«Nous savons qu’il n’est pas facile de renverser le pouvoir militaire actuel», a-t-il déclaré. «Mais cette génération est prête à faire tous les sacrifices pour réussir. Le succès de cette révolution est inévitable.» (Article publié sur le site Qantara.de, le 26 janvier 2022; traduction rédaction A l’Encontre)

 

http://alencontre.org/wp-content/uploads/2022/02/protest_in_khartoum_1_a_0.jpg[1] Appel à la solidarité du Central Committee of Sudan’s Doctors (CCSD), le 24 janvier 2022

«Depuis octobre dernier, le peuple soudanais manifeste pacifiquement dans les rues avec un courage extraordinaire contre un nouveau régime militaire totalitaire qui cherche à remplacer son prédécesseur El-Béchir (un criminel recherché qui a dirigé le Soudan pendant 30 ans) et à prendre le contrôle du pays. Le peuple soudanais a résisté par tous les moyens pacifiques disponibles, perdant de nombreuses vies innocentes dans sa quête de démocratie, de liberté, de paix et de justice.

Nous luttons contre des forces violentes et impitoyables, qui n’ont pas hésité à utiliser des armes militaires contre des manifestants sans armes dans le but de supprimer leurs rêves et leurs espoirs. Depuis le 25 octobre jusqu’à aujourd’hui, nous avons perdu 72 âmes, et nous avons eu plus de 2000 blessés, alors que nous participions à des manifestations en faveur de la démocratie à travers le Soudan. La majorité d’entre eux ont été tués par des blessures directes par balle à la tête, au cou ou à la poitrine. Les milices du coup d’Etat militaire ont commis des violations flagrantes des droits de l’homme, notamment en commettant des viols, en empêchant les services médicaux d’urgence d’atteindre les personnes dans le besoin, en attaquant les hôpitaux à l’aide de gaz lacrymogènes et de grenades paralysantes, en attaquant les travailleurs médicaux dans l’exercice de leurs fonctions et en arrêtant les blessés sur leur lit d’hôpital.

Ils ont tenté d’isoler le peuple soudanais du monde en limitant l’accès de la presse et en interrompant les services Internet à plusieurs reprises depuis le coup d’Etat. Nous appelons tous les humains du monde entier à être solidaires du peuple soudanais, de ses espoirs et de ses rêves dans ce combat. Nous vous demandons d’être solidaires de notre combat pacifique pour la liberté, la paix et la justice. Nous vous demandons de contacter vos gouvernements et vos représentants, de faire pression sur eux pour qu’ils utilisent leur influence et leur pouvoir politique contre ce coup d’Etat. Nous appelons à des sanctions régionales, mondiales, politiques et économiques contre les responsables du coup d’Etat, et à ne pas donner au régime du coup d’Etat une quelconque légitimité ou reconnaissance internationale.

Notre peuple poursuivra son combat pacifique et difficile vers la démocratie, un chemin qui a commencé en 2018, en restant fidèle à ses moyens pacifiques, malgré les tentatives du gang du coup d’Etat de nous entraîner dans la violence par le biais du choc et de l’effroi, et de la provocation constante. Le peuple soudanais a appris de ses expériences passées, et des leçons des pays voisins.

Aujourd’hui, il s’agit d’un combat pour l’existence et la dignité. La poursuite du gang des putschistes menace la paix et la sécurité du peuple soudanais et de toute la région. Notre peuple restera fort et uni, car notre victoire est inévitable.» (Appel traduit de l’arabe par MENA Solidarity; traduction de l’anglais par rédaction A l’Encontre)

 

Combattre la droite

2 février 2022, par CAP-NCS
Par S. Victor Le fait est indéniable qu’il y a une montée de la droite au Québec, comme un peu partout dans le monde. L’effroyable gâchis du capitalisme globalisé a détruit (…)

Par S. Victor

Le fait est indéniable qu’il y a une montée de la droite au Québec, comme un peu partout dans le monde. L’effroyable gâchis du capitalisme globalisé a détruit les espoirs d’une grande partie de ces couches moyennes qui avaient vu le monde basculer du capitalisme sauvage vers quelque chose où on respectait un peu plus les droits des gens, et où ils pensaient qu’il avaient le droit de vivre, d’envoyer les enfants à l’école, d’avoir des moyens de défense (les syndicats) et de temps en temps même, l’idée d’une démocratie sociale qui ramènerait la paix au village.

À l’époque, les dominants avaient accepté, à rebrousse-poil, ce grand compromis, devant la montée en force des grandes coalitions sociales et politique qui ont pris diverses formes. Mais au tournant des années 1980, les gros décideurs ont changé leur fusil d’épaule : fini les compromis, place au pur royaume de l’argent, à bas les services publics, le « droit » d’exploiter, de mentir, de s’insérer dans le club des milliardaires. Pendant les 40 dernières années, c’est le discours qui a dominé, forçant à tant d’échecs, d’illusions, de confusion. Sous le label néolibéral, c’est l’austéritarisme. Pour le couvrir, il fallait bien des excuses. Comme il n’y avait plus de méchant ours soviétique, on a cherché ailleurs, parmi ces « barbares » qui veulent « nous détruire » : les immigrants voleurs de jobs, les musulmans couteaux dans les dents, réfugiés, paumés, barouettés, qui osent entrer dans notre « périmètre ». Toujours à l’avant-garde, les intellectuels-mercenaires des États-Unis, avec leurs émules bas de gamme dans le genre MBC, qui ont appelé cela le clash des civilisations. De cela se sont engagés des luttes sans fin pauvres contre pauvres au nom de la race, de l’identité, de la religion.

On en est là

Vous lecteurs et lectrices des NCS, de PTAG, du Devoir, vous ne soupçonnez peut-être pas le barrage médiatique qui soutient tout cela. Il y a évidemment la nébuleuse des médias sociaux et des radios poubelles qui restent dominantes, à moins que je me trompe, dans le centre du Québec.

Plus et plus encore, l’empire Quebecor, avec ses experts patentés, parfois subtils, parfois grossiers, qui s’insurgent chaque heure sinon chaque minute contre la femme voilée qui soigne nos vieux, sans dire un seul mot sur le démolissage en règle du système de santé et de protection sociale qui sévit depuis les années 1990.[1] François Legault et Mario Dumont, entre autres, sont des champions toutes catégories de ce grand, de ce très grand mensonge.

OK, ce n’est pas gai, cela va être tout un défi. Mais au moins il faut rester lucides. J’ai été assez surpris qu’un observateur aussi attentif que Jonathan Durant Folco affirme cette semaine sur sa page facebook que cette évolution inquiétante était surtout causée par des défaillances de la gauche.[2] Québec solidaire, affirme-il veut trop gagner les élections et ne va pas chercher la colère légitime des gens. Le cri du cœur du peuple mécontent est capté par la droite. Évidemment, il y a quelque chose de vrai dans cela, si on regarde effectivement comment les Trump de ce monde ont joué leur jeu.

Cependant, la critique de Jonathan me semble étriquée

D’abord, cette droite sans gêne a toujours existé au Québec et ailleurs. Elle était, la plupart du temps, manipulée par les puissants qui avaient besoin de leurs roquets de service pour gueuler contre les syndicats et les profs. Si on reste attentifs, on regarde en arrière il y a 5 ans, 10 ans, 15 ans, 20 ans, il y a une continuité qu’on pourrait dire «logique et rationnelle».  Dans toute société, il y a un secteur réactionnaire infiniment violent, comme le démontre le vote à 40% pour un sbire de Pinochet il y a quelques semaines.

Dit autrement, la droite et l’ultra droite sont des phénomènes durables. De temps en temps dans des circonstances particulières (montées des crises), ça monte et ça descend. Est-ce que la gauche peut faire mieux pour contrer cela ? Bien sûr que oui. Mais sans s’illusionner.

Autre mauvaise bifurcation. Jonathan voudrait que la gauche soit moins craintive. Je partage cette idée, mais jusqu’où ? Est-ce qu’on peut penser une seule minute que QS va marquer des points parce qu’elle va brandir le drapeau de l’écosocialisme ? Allez camarade, soyons sérieux.

L’hypothèse d’une rupture systémique et d’une transition en profondeur apparaît maintenant dans le débat public, et c’est encourageant, surtout parmi les jeunes générations. Ne serait-il pas un plus réaliste de dire qu’on a encore devant nous quelques années voire décennies avant d’aider ces secteurs à construire un nouveau projet ?

Entretemps, qu’est-ce qu’on fait ? On avance à petit pas. On pose des jalons. On critique le bricolage capitaliste-vert. On promet des alternatives à notre portée, en tant qu’entité semi étatique aspirant à l’émancipation. Au total, c’est ce que je reçois de l’action de l’aile parlementaire de QS, que cela soit sur la transition ou encore sur d’autres thématiques complexes, la question autochtone par exemple. N’importe qui d’un peu sérieux va remarquer le changement de ton et de contenu du troisième parti politique au Québec sur cette question aussi fondamentale.

Mais attention, tout ne se limite pas à cela. Il y a une autre vie en dehors du terrain politique parlementaire. Et quelques fois, on a su comment y intervenir. Quand il y a eu le massacre de la Mosquée de Québec, il y a une forte mobilisation par en bas, notamment impulsée par des syndicalistes, dont un certain Sébastien Bouchard. Sébastien a eu le réflexe d’un cri du cœur organisé. Il n’a pas pensé qu’il fallait juste un texte, mais un travail méticuleux, discret, d’organisation, pour coaliser une grande partie de Québec et ainsi infliger le plus grande échec de l’extrême-droite raciste qui empoisonne cette ville.

Un autre exemple, Jonathan se plaint du fait que seule la droite canalise la colère des gens contre l’autoritarisme vaccinal. Je ne pense pas que cela soit juste. Dans les centres médicaux un peu partout, j’ai rencontré des tas de gens à tous les niveaux du vaste appareil qui se sont battus et qui continuent de se battre pour avoir, pour eux et elles-mêmes et aussi pour les usagers, des protections adéquates. Ils et elles sont excédées des mesures stop-and-go du gouvernement. Ces héros ont beaucoup d’appui dans le peuple qui n’ira pas dans la lutte brailler la « libarté » de refuser le vaccin.

Une juste réponse, s’inscrivant dans une démarche longue d’organisation, de mobilisation, d’éducation populaire, découle de ses pratiques qui sont tout autour de nous, peut-être moins visibles et successives que les enragés de l’anti vax. Selon ce que je comprends, il y a des syndicats qui sont au front sur ces luttes, notamment la FIT et la FAE.

Dernier exemple, les enjeux municipaux. Une certaine gauche socialiste a promu durant cet exercice une démarche critique, certes intéressante, mais glissante. Tout en étant à 100% d’accord pour les écovillages et les budgets participatifs, il me semblait prioritaire de vaincre des lubies réactionnaires de Coderre, notamment. Un retour en arrière à ce niveau aurait été catastrophique pour tout le monde. Était-ce alors trop demander que la gauche se mobilise contre cela ? C’est ce qui est arrivé finalement. La victoire contre les réac à Montréal et à Sherbrooke, par exemple, ouvre la voie, ne les ferme pas. On doit apprendre du fait que nos ancêtres, les socialistes du vingtième siècle, ont raté le bateau face à la grande vague réactionnaire qui a tout emporté pendant si longtemps, en se divisant, en s’acharnant les uns sur les autres, en ne coopérant pas.

OK je termine par le début. Vaincre la droite, c’est une lutte opiniâtre, acharnée, qui doit s’infiltrer partout. C’est aussi une approche prudente, un peu réservée : on peut mobiliser beaucoup et avancer sur des choses tangibles, où il y a des victoire possibles. La gauche ne doit pas se censurer, mais avoir la décence de ne pas brandir ses drapeaux comme si les masses attendaient le grand signal. Les petites victoires ne sont jamais si petites que cela, à condition qu’on scrute l’horizon à long terme.

Trouvons-nous 500 Sébastien Bouchard et nous irons loin!


 

  1. Les Libéraux et aujourd’hui leurs successeurs rétrécis de la CAQ argumentent contre le système de santé et d’éducation publique depuis toujours. Quand le PQ a passé l’arme à droite avec Lucien Bouchard et son « déficit zéro », il est entré dans le même cimetière.
  2. Jonathan Durand-Folco, Réflexions sur l’ascension d’Éric Duhaime, la stagnation de la gauche et la perte de rêves collectifs, page Facebook, 26 janvier 2022

 

La démocratie n’est-elle pas le pouvoir ?

1er février 2022, par CAP-NCS
Un éditorial de Tempest de Paul KD et Natalia Tylim Que s’est-il passé avec le Democratic Socialist Labour Commission (DSLC)? Cette semaine, le DSLC, le groupement ouvrier (…)

Un éditorial de Tempest

de Paul KD et Natalia Tylim

Que s’est-il passé avec le Democratic Socialist Labour Commission (DSLC)?

Cette semaine, le DSLC, le groupement ouvrier de la plus grande organisation socialiste des États-Unis, les Democratic Socialists of America (DSA), a choisi un nouveau comité directeur. Il s’agit de la troisième élection depuis la création de la commission en 2017, et pour la première fois, la direction ne sera pas directement choisie par les membres de l’organisme.

Le 2 janvier, l’actuel DSLC a annoncé que cette nouvelle direction serait choisie, sur la base d’un nouveau processus établi par le Comité politique national (NPC) du DSA. L’APN a décidé qu’il dicterait la majorité de la représentation sur le corps. Sur quinze sièges du comité directeur, seuls cinq seront élus par les membres du DSLC, quatre seront sélectionnés parmi la direction nationale de DSA et sa branche jeunesse, YDSA, et six seront nommés par le NPC parmi le groupe de candidats non élus par les membres. . Les deux tiers du comité directeur seront nommés.

Nous pensons que cela est en contradiction avec la création d’une commission du travail axée sur les membres, responsable et participative dans la plus grande organisation socialiste du pays, et de nombreux militants syndicaux de DSA le pensent également. Lorsque ce nouveau processus électoral a été annoncé, un camarade indépendant (non aligné sur un caucus) de la branche travailliste du NYC-DSA a immédiatement rédigé et diffusé une pétition exigeant : a) une élection démocratique et un processus de vote « une personne, un vote » ; b) que onze des quinze postes soient directement élus; c) que l’élection soit reportée pour permettre une plus grande participation; et que d) ces questions soient présentées pour discussion lors de la séance d’information organisée par le DSLC pour le 11 janvier. Il s’est avéré que la séance d’information mettait en vedette des représentants de la NPC présentant le nouveau plan comme un fait accompli et manquait d’évaluation ou d’explication de l’expérience DSLC précédente, ou pourquoi ce changement a été effectué.

[L]e « forum des candidats »… était organisé sous la forme d’un webinaire, les questions devaient être soumises 24 heures avant l’événement, et la fonction de chat était désactivée pendant la réunion pour éviter toute discussion entre les membres, et aucune question indésirable n’interrompait la réunion. vitrine. Ce n’était pas un véritable forum permettant aux membres de dialoguer avec les candidats, de poser des questions et de demander des éclaircissements sur les questions stratégiques auxquelles sont confrontés les militants syndicaux du DSA.

Deux semaines plus tard, l’APN n’a répondu à aucune de ces demandes, et le processus se poursuit comme prévu par l’APN malgré 213 signataires – principalement des militants du DSLC – ayant enregistré leur objection. Les signataires de la pétition ont demandé un forum des candidats, ce que le DSLC a accepté. Pourtant, l’élection elle-même se déroule de manière irresponsable et antidémocratique, illustrée par le «forum des candidats», la nuit du dimanche 24 janvier. Il a été organisé sous forme de webinaire, les questions devaient être soumises 24 heures avant l’événement, et le la fonction de chat a été désactivée lors de la réunion pour éviter toute discussion entre les membres et aucune question indésirable n’a interrompu la présentation. Ce n’était pas un véritable forum permettant aux membres de dialoguer avec les candidats, de poser des questions et de demander des éclaircissements sur les questions stratégiques auxquelles sont confrontés les militants syndicaux du DSA.

Pourquoi c’est un problème

Depuis le début de cette pandémie, nous avons constaté une augmentation de la lutte ouvrière. En 2020, nous avons assisté à la plus grande vague de protestations de l’histoire des États-Unis alors que des millions de personnes se sont révoltées lors du soulèvement de George Floyd. Alors que les forces contre-révolutionnaires ont momentanément fait taire ces protestations, nous avons constaté une nette augmentation des activités de grève en 2021 , des mineurs de l’Alabama aux travailleurs de John Deere à travers le Midwest. Bien que le pourcentage de travailleurs syndiqués continue de diminuer, nous avons vu des campagnes de syndicalisation impressionnantes se poursuivre dans les soins de santé , le secteur des services et le secteur à but non lucratif . Les enseignants ont continué à se révolter contre la destruction des écoles publiques, avec la récente bataille menée par la CTU pour des écoles sûres étant un point culminant important.

Alors que les socialistes ont été impliqués dans toutes ces luttes, il n’y a malheureusement pas eu de réseau national d’activistes de base pour rassembler tout cela. Au lieu de cela, nous avons un fouillis de groupes Facebook, de groupes intra-industriels, de caucus et d’organisations. La tentative d’aider à surmonter certaines des fragmentations et le manque de cohésion du mouvement syndical est une contribution importante que la DSLC pourrait potentiellement apporter.

{L] e DSLC n’a pas besoin d’une adhésion solide, enracinée et militante et d’un leadership démocratiquement choisi pour passer des appels téléphoniques au sujet de la législation. Mais si notre commission du travail doit devenir une plaque tournante de la lutte, de la solidarité, de l’élaboration de stratégies et de la diffusion de la résistance de la base, aussi possible soit-elle, alors elle doit être un organe de membres.

Ce n’était pas toujours comme ça. En 2019, la vague de grèves des enseignants a mis en évidence une approche différente. DSA a fourni des ressources et une coordination nationale pendant la vague de grèves. Les enseignants de l’ensemble de la DSA ont été mis en communication, et des relations, une solidarité et des initiatives importantes ont été prises dans de nombreux chapitres, comme les fonds de grève et le soutien communautaire aux enseignants en grève. Le DSLC a également créé une brochure aux côtés de YDSA sur Pourquoi les socialistes devraient devenir enseignants afin d’essayer de renforcer les batailles en cours dans l’éducation publique. Le DSLC pourrait être une plate-forme importante pour les réseaux nationaux de travailleurs et la coordination nationale entre les luttes dans différents endroits. Au cours des deux dernières semaines, le comité d’organisation d’urgence en milieu de travail(EWOC) a organisé une réunion intitulée Flattening the Curve from the Bottom Up qui a mis en évidence des récits et des analyses en œil de ver sur les raisons pour lesquelles il est si important de s’organiser autour de la prévention de la propagation du COVID-19 parmi les militants et les socialistes des syndicats d’enseignants et d’infirmières. Restaurant Organizing Project (ROP) a organisé une réunion avec des baristas de Starbucks pour faire le point sur ce qui se passe dans le monde de l’organisation du café et diffuser les leçons des campagnes syndicales réussies. Ces deux événements ont attiré plus de 150 personnes chacun et étaient des espaces de travail uniques de DSA pour élaborer des stratégies autour de certaines des luttes les plus importantes aujourd’hui. Ce sont les types de réunions et le type d’orientation qu’un DSLC pourrait prendre pour constituer une adhésion et contribuer au moment.

Il y a bien sûr eu de nombreux militants syndicaux qui se sont trouvés grâce à DSA, et de bonnes campagnes de syndicalisation et des efforts de réforme syndicale en ont résulté. Le travail de l’EWOC et du ROP doit être salué. Mais comme l’ a écrit notre camarade Avery Wear , “toute grande re-syndicalisation de la classe ouvrière américaine dépendra d’une échelle d’activité possible uniquement grâce à une recrudescence massive de la base”. Et il est difficile d’imaginer un tel essor sans les organisations démocratiques de masse.

Actuellement, il existe un intérêt large et sain pour la syndicalisation dans l’ensemble de la DSA, avec des membres dans de nombreux syndicats et secteurs différents organisés dans leurs localités. Malheureusement, le DSLC n’a fourni aucune possibilité réelle de participation, d’intégration ou de soutien à ces membres. Il y a un canal mou qui est des grillons. Il n’y a eu que deux réunions des membres au cours des deux dernières années. De loin la plus grande campagne qui a soi-disant centralisé l’organisation du DSLC l’année dernière a été la campagne PRO Act. Nous avons aidé à faire beaucoup d’appels téléphoniques, mais comment et de quelle manière cela a-t-il contribué à développer une adhésion plus active ? Au renforcement des luttes ouvrières les plus importantes qui ont éclaté ? Pour labourer le sol afin de créer les conditions pour que la loi PRO soit viable ?

On peut se demander si le DSLC sortant a largement échoué même selon ses propres termes, pourquoi est-ce important si le PNJ actuel essaie quelque chose de nouveau ? Cela nous amène à l’essentiel du problème : le DSLC n’a pas besoin d’une adhésion solide, enracinée et militante, ni d’un leadership démocratiquement choisi pour passer des appels téléphoniques au sujet de la législation. Mais si notre commission du travail doit devenir une plaque tournante de la lutte, de la solidarité, de l’élaboration de stratégies et de la diffusion de la résistance de la base, aussi possible soit-elle, alors elle doit être un organe de membres. Nous avons des milliers de membres syndiqués dans DSA. Nous avons des centaines de personnes concentrées dans des industries qui ont été d’importants sites de lutte l’année dernière. Comment notre travail syndical peut-il intégrer cette expérience, cette capacité, ce potentiel, pour jeter les bases d’un mouvement syndical plus fort?

Cette décision de s’éloigner d’un organe démocratique axé sur les membres a été prise dans le cadre d’une réforme centralisatrice des groupes de travail au sein de la DSA . Nous pensons que cela est erroné et reflète de vrais problèmes , à la fois politiques et organisationnels , au sein de DSA. Les socialistes devraient avoir un point de référence pour la démocratie dans leurs propres organisations à apporter avec nous dans nos syndicats et nos lieux de travail qui sont généralement gérés par des manœuvres transactionnelles descendantes. Alors que nous célébrons la victoire d’un membre, une voix dans l’UAW, nous devons reconnaître sa perte dans notre propre commission du travail. Ce changement aura un impact continu sur ce qui est prioritaire, sur la manière dont les membres peuvent interagir avec le corps et sur la manière dont les militants syndicaux peuvent construire de nouveaux projets via DSA.

Alors que nous célébrons la victoire d’un membre, une voix dans l’UAW, nous devons reconnaître sa perte dans notre propre commission du travail.

La majorité des postes de direction étant désormais directement choisis par l’APN, les membres ont encore moins de capacité à influer sur la direction de l’organisme qu’auparavant, et ces postes élus auront un statut de minorité permanente si des différences d’orientation entre les groupes surviennent. Le NPC s’est rendu seul responsable de la reconstruction de la commission au moment même où il s’agissait de ramener les éléments du DSLC qui impliquaient une participation plus active des membres et des chapitres du DSA. Si l’objectif est de construire un DSLC plus fort, cette évolution vers les nominations ne correspond pas.

Notre position sur l’élection

Alors que nous continuions à nous opposer à l’imposition d’un comité directeur DSLC nommé à la majorité, le collectif Tempest a été invité à donner notre position sur l’élection du groupe minoritaire. Dans l’ensemble, cela ne semble pas être une élection particulièrement significative, ce qui montre l’état de désarroi actuel de l’organisation. Contrairement aux courses très disputées de 2017 et 2019, une seule liste est en cours cette fois, la Strike Wave Slate , principalement composée de membres du Bread and Roses Caucus. Et les candidats eux-mêmes ne représentent pas la diversité de DSA, encore moins la diversité de la classe ouvrière, la plupart étant des hommes blancs.

Néanmoins, il y a des candidats valables qui se présentent à cette élection – Janette Corcelius est membre de Tempest, Alexandra Bruns-Smith avait des choses perspicaces à dire dans sa déclaration et lors du forum, et Brian Murray et David Bradley Isenberg sont tous deux de bons représentants de chaud industries pour s’organiser.

En fin de compte, notre soutien est que les militants syndicaux s’organisent sur leur lieu de travail, construisent des réseaux de communication horizontale entre les travailleurs, développent des infrastructures de dissidence et n’attendent personne – ou tout organisme douteux démocratique – pour vous donner le feu vert.

Crédit d’image en vedette : photo de John Reimann, modifiée par Tempest.

 

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Black Panther Party sur le rôle des démocrates noirs – Le BPP plaide pour l’indépendance politique (1968)

1er février 2022, par CAP-NCS
Affiche de campagne de Huey Newton, 1968. Photo de rocor.   par Kathleen Cleaver Au nom du Black Panther Party for Self-Defense en 1968. UNE question très cruciale est (…)

https://www.tempestmag.org/v01_2020/wp-content/uploads/2022/01/huey-newton.jpg

Affiche de campagne de Huey Newton, 1968. Photo de rocor.

 

par Kathleen Cleaver

Au nom du Black Panther Party for Self-Defense en 1968.

UNE question très cruciale est débattue ce soir, une question très complexe et cruciale qui implique directement la vie de Huey P. Newton, ministre de la Défense du Black Panther Party for Self-Defense. Afin que la discussion suive des lignes informées et politiques, et non des sensations raciales et émotionnelles, le Black Panther Party for Self-Defense a préparé le document de position suivant pour élucider et définir sa position sur le Parti démocrate et la participation des Noirs au Parti démocrate, sur la fonction de la politique électorale dans la communauté noire et sur la candidature de Huey P. Newton pour le septième district du Congrès.

La position des Black Panther

Dans l’article « The Case for an Independent Black Political Party » du numéro actuel de l’ International Socialist Review 1 , la déclaration suivante illustre de manière concise la position des Noirs à l’égard du Parti démocrate :

Sous la contrainte, il lance aux Noirs quelques concessions, quelques messages, quelques jetons pour les apaiser, bien qu’il n’ait aucune intention de mettre fin au racisme. La configuration bipartite entretient l’illusion que les Noirs obtiendront la liberté grâce à une réforme progressive du capitalisme et de ses institutions. L’histoire des cent dernières années témoigne que c’est un mensonge. Les Noirs ne seront jamais libérés en soutenant des partis politiques qui sont contrôlés par leurs oppresseurs et qui sont tellement construits et gérés qu’ils seront toujours contrôlés par leurs oppresseurs.

La description par Malcolm X du gouvernement, qui est contrôlé par le Parti démocrate, est la plus précise : un complot visant à priver les Noirs du droit de vote, des opportunités économiques, d’un logement décent et d’une éducation décente.

Ces déclarations de fait mises à part, le vote noir est le rempart du Parti démocrate, lui permettant de contrôler la ville, l’État et le gouvernement fédéral. Dans ” The Ballot or the Bullet “, dit Malcolm,

Ils obtiennent tout le vote nègre et après l’avoir obtenu, le nègre n’obtient rien en retour. Quand ils sont arrivés à Washington, tout ce qu’ils ont fait, c’est donner à quelques gros nègres de gros boulots. Ces gros nègres n’avaient pas besoin d’emplois, ils en avaient déjà. C’est du camouflage, c’est de la ruse, c’est de la trahison, c’est de la poudre aux yeux.

Le Black Panther Party for Self-Defense dit que la communauté noire n’a plus besoin de façade, plus de supercherie, plus de trahison. Ce dont la communauté noire a besoin, c’est d’un véritable pouvoir politique – le pouvoir noir pour les Noirs – et cela ne passera jamais par le Parti démocrate.

Il existe une longue tradition de lécheurs de bottes, d’oncles Tom et d’anglo-saxons noirs qui sont prêts à prendre de l’importance sur le dos des masses opprimées en vendant leurs votes à la machine démocratique pour avoir l’opportunité de lécher les bottes de la structure du pouvoir et d’aider à son exploitation raciste des masses noires. Ces Black Batistas 2 , pour la plupart, ne transmettent pas les besoins du peuple à la structure du pouvoir ni n’expriment les problèmes du peuple dans son assemblée, car ils ne sont pas responsables devant le peuple, quelle que soit leur rhétorique – ce sont des laquais de la machine démocratique.

En 1964, l’incapacité totale du Parti démocrate à dénoncer le racisme et l’exploitation et à se prononcer sur les intérêts des Noirs s’est manifestée dans sa réponse au défi du Mississippi Freedom Democratic Party à la Convention d’Atlantic City. Exclus de la participation au parti Mississippi Dixiecrat, les Noirs du Mississippi ont organisé un Mississippi Freedom Democratic Party parallèle ouvert à tous, ont approuvé la plate-forme du Parti démocrate et ont soutenu LBJ à la présidence.

À la Convention d’Atlantic City, ils ont exigé d’être assis en tant que représentants originaux de l’État du Mississippi, par opposition à la délégation Dixiecrat, qui a refusé d’approuver la plate-forme du Parti démocrate, a refusé de soutenir LBJ et a refusé de respecter la Constitution de les États Unis.

La défaite du MFDP Challenge 3 aurait dû signaler aux Noirs de tout le pays de commencer à organiser des partis politiques indépendants ; cependant, la leçon a été soigneusement dissimulée et confuse par la structure du pouvoir, et une rupture manifeste n’a pas été faite au niveau national. En 1967, l’éviction d’Adam Clayton Powell 4 , qui a réduit en cendres l’un des présidents de commission les plus compétents de l’histoire du Congrès et vingt ans de service politique d’un seul coup, a appris à beaucoup plus de Noirs que le Parti démocrate était leur ennemi déclaré. De plus, l’incapacité des élus noirs à réprimer les rébellions des ghettos a affaibli leur utilité pour la structure du pouvoir. À ce stade, la tâche qui incombe aux politiciens noirs de toute intégrité est d’éloigner les Noirs de la machine démocratique.

Le Black Panther Party for Self-Defense exige que le léchage de bottes s’arrête brutalement en 1968.

L’argument avancé par beaucoup de ceux qui souhaitent accéder rapidement à une notoriété politique est qu’il est opportun de se présenter au Parti démocrate. L’opportunisme est la mesure des escrocs, des hypocrites et des traîtres purs et durs à la communauté noire. L’histoire de la participation des Noirs au Parti démocrate est brève et n’est pas un obstacle insurmontable à l’avancement politique des Noirs.

Le premier noir du Nord à siéger au Congrès américain fut Oscar DePriest, un républicain du South Side de Chicago, qui se rendit à Washington en 1928. Son remplaçant, Arthur Mitchell, fut élu en 1934 sur la liste démocrate, au grand embarras de le Parti démocrate et est devenu le premier démocrate noir à siéger au Congrès.

L’allégeance de la population noire avant l’administration de Roosevelt avait été solidement derrière les républicains, le parti de Lincoln et le parti de la reconstruction. Pendant la période de reconstruction, alors qu’il y avait vingt-deux membres noirs du Congrès et que les Noirs exerçaient considérablement plus de pouvoir politique qu’aujourd’hui, le Parti démocrate était le parti de la contre-révolution réactionnaire et de la suprématie blanche violente. C’était le Parti démocrate qui avait l’intention de saper le gouvernement de reconstruction égalitaire et multiracial – par le terrorisme, la fraude, la chicanerie et toutes les autres formes d’un État policier en plein essor. C’est le Parti démocrate en 1868-1877 qui était responsable de la destruction de la première manifestation concrète du pouvoir noir immédiatement après la guerre civile, et c’est le Parti démocrate de 1968 qui a l’intention de détruire les tentatives actuelles d’établir un pouvoir noir concret. Le plan du Parti démocrate de Caroline du Sud pendant la reconstruction pour saper le bastion le plus puissant du pouvoir noir stipulait : “Chaque démocrate doit se sentir lié par l’honneur de contrôler le vote d’au moins un nègre par l’intimidation, l’achat, l’éloigner, ou comme chaque individu peut déterminer comment il peut le mieux l’accomplir.

Le terrorisme endémique, les massacres, les meurtres et la violence, la fraude politique et l’hystérie générale entre Blancs et Noirs dans le Sud de la reconstruction qui menaçait d’engloutir la région dans une guerre raciale pure et simple poussèrent les républicains au compromis de 1877, qui livra la population noire qui avait s’est battu et est mort pour le Parti républicain aux caprices de Jim Crow et à la suprématie blanche totale sous le règne du Parti démocrate. Le Sud est depuis lors un État policier à parti unique de suprématie blanche. La participation des Noirs au Parti démocrate a commencé à contrecœur et avec prudence dans le Nord à la suite des migrations hors du Sud pendant la Première Guerre mondiale.

L’état bourgeois de cette société capitaliste engendre une culture d’exploitation ; Les Noirs ne sont pas plus exempts d’actes d’exploitation que les Blancs – ils ont juste une arène d’exploitation plus petite et une mobilité très limitée.

C’est la nature d’une nation colonialiste de créer des classes d’élite parmi son peuple opprimé pour exercer une forme de domination indirecte sur les masses. 5 La bourgeoisie noire remplit cette fonction pour l’élite du pouvoir blanc qui dirige ce pays vis-à-vis des masses noires. C’est la bourgeoisie noire en tant que classe qui a prospéré, acquis du prestige et de la mobilité dans la société blanche grâce à la pression révolutionnaire des masses.

Des milliers et des milliers de Noirs pauvres, sans instruction et exclus ainsi que des centaines d’étudiants noirs impuissants mais éloquents avec une poignée de Noirs professionnels ont défilé, fait du piquetage, boycotté, manifesté, prié et chanté, été emprisonnés, battus, intimidés, punis et tués dans la lutte pour la liberté du sud, seulement pour que la bourgeoisie noire qui est restée dans ses maisons confortables pendant les turbulences sorte et en récolte les bénéfices – en termes d’emplois, de logement, d’éducation et de prestige.

L’argument avancé par beaucoup de ceux qui souhaitent accéder rapidement à une notoriété politique est qu’il est opportun de se présenter au Parti démocrate. L’opportunisme est la mesure des escrocs, des hypocrites et des traîtres purs et durs à la communauté noire.

À la suite du mouvement à Selma, par exemple, plusieurs ministres se sont enrichis, ont construit de nouvelles églises, acheté de nouvelles voitures et de belles armoires, mais les masses de personnes qui ont fait le mouvement sont toujours pauvres, sans instruction et exclues. Des nègres haut placés et triés sur le volet ont reçu des emplois haut placés et triés sur le volet en guise de concession à la pression des masses pour un changement social radical – mais à quoi bon un juge noir de la Cour suprême quand tout le système juridique est raciste et dédié à priver de justice les Noirs? L’éruption d’élus noirs dans plusieurs villes fait suite à deux années de violentes rébellions de ghettos, mais les conditions qui ont poussé les gens à se révolter restent pratiquement les mêmes.

Quelque part la ligne doit être tracée. Parfois, les hommes noirs qui prétendent diriger leur peuple doivent cesser d’utiliser leur position pour récolter des avantages personnels et matériels et commencer à consacrer leurs ressources et leurs talents aux besoins de la communauté. Rosa Parks, lorsqu’elle s’est assise dans un bus Montgomery séparé et a refusé de donner sa place à un homme blanc, a lancé le mouvement qui a envoyé Martin Luther King à Stockholm pour accepter un prix Nobel de la paix. Sans Rosa Parks, il n’y aurait pas de Martin Luther King. Mais où est Mme Parks, et comment les conditions de sa vie ont-elles changé ?

Les politiciens noirs se sont historiquement vendus à la structure du pouvoir blanc sur leur capacité à contrôler les masses agitées et exploitées ; sur leur capacité à contrecarrer les mensonges, les subterfuges et les chicanes politiques que la structure du pouvoir blanc donne aux Noirs en échange de leur allégeance.

Le Black Democrat est impliqué dans la démarche du Parti démocrate de coopter le Black Power au profit du Parti démocrate, pour transposer l’exigence d’un Black power révolutionnaire en une façade de Black power réactionnaire. Le pouvoir noir révolutionnaire répond aux besoins des masses opprimées et exploitées prises dans le cercle vicieux du mauvais logement, de la mauvaise santé, de l’éducation inadéquate, des installations médicales inadéquates, du chômage, de l’aide sociale, de l’agression policière, de la complicité judiciaire, des prisons et du racisme. Le pouvoir noir réactionnaire fait avancer les intérêts de la structure du pouvoir tout en ajoutant des visages noirs à son équipe d’exploiteurs.

Les Noirs ont été amenés dans ce pays pour servir les intérêts économiques de l’économie coloniale en pleine croissance, et dans aucun autre but. Toute l’histoire des Afro-Américains a été une histoire au service des intérêts de la structure du pouvoir blanc. La structure du pouvoir n’a jamais rien fait pour faire avancer les intérêts des Noirs, sauf lorsque leurs propres intérêts étaient également servis. La fin brutale de la Reconstruction a prouvé que lorsque l’intérêt des Noirs entre en conflit avec l’intérêt des Blancs – aussi contraires aux principes démocratiques de la nation que puissent être les intérêts de ces Blancs – les intérêts des Blancs seront servis.

La Proclamation d’émancipation était un outil pour vaincre la Confédération et rien d’autre. Toutes les avancées vers les droits de citoyenneté ou les progrès vers la libération sociale et politique sont passées par la pression organisée ou non des masses noires et accordées dans la politique de concession et d’endiguement menée envers les masses noires. Le calendrier actuel du SNCC [Student Nonviolent Coordinating Committee] commémore 1968 comme la 349e année de la résistance noire à l’oppression [c’est-à-dire depuis 1619]. La communauté noire est maintenant, comme elle l’a toujours été, impliquée dans une lutte pour sa libération afin qu’elle puisse agir pour satisfaire ses propres intérêts, et non pour servir les intérêts des autres.

Au vu de tout cela, le Black Panther Party for Self-Defense est diamétralement opposé à tout candidat se présentant au sein du parti démocrate pour le septième district du Congrès sur la question de Free Huey ou sur des positions partielles du Black Panther Party for Self-Defense. – car ce ne serait qu’un geste de plus pour exploiter la lutte des masses noires au profit de la structure du pouvoir.

En tant que parti politique voué à résister à toutes les formes d’exploitation et d’agression imposées à la communauté noire, le Black Panther Party for Self-Defense considère la politique électorale comme un outil qui peut être utilisé au profit de la communauté noire – si cela n’est pas lié aux objectifs de la structure du pouvoir.

La formation du Parti de la paix et de la liberté en opposition directe au Parti démocrate, basée principalement sur l’incapacité générale des personnes impliquées à soutenir la politique de guerre de LBJ et à tolérer l’oppression continue des Noirs, ainsi que le rejet du le cynisme général, l’hypocrisie et la décadence des structures politiques existantes, indique une saine rupture de la part de la communauté blanche avec la structure du pouvoir.

À ce stade, ce n’est qu’un début, et son avenir n’est pas clair : cependant, sur la base de cette rupture, et sur la base du soutien à Huey P. Newton, nous avons formé une coalition à des fins politiques spécifiques. En soutenant Huey Newton et en le reconnaissant comme une victime de la structure politique à laquelle le Parti de la paix et de la liberté s’oppose, le Parti de la paix et de la liberté a pu attirer concrètement l’attention sur l’interrelation entre la libération des Noirs et la paix au Vietnam.

Jusqu’à présent, le Parti de la paix et de la liberté s’est concentré sur des concepts plutôt que sur des candidats. L’élection du septième district du Congrès offre au Parti de la paix et de la liberté du comté d’Alameda la possibilité de combiner le concept avec le candidat pour présenter Huey P. Newton au Congrès.

Le concept de leadership noir que représente Huey Newton est l’un des plus intègres et clairs sur la question de la liberté humaine, qui est notre raison d’être. Le Peace and Freedom Party ainsi que le Black Panther Party for Self-Defense sont tous deux des organisations politiques fondées sur des principes, ce qui manque dans l’arène politique américaine depuis sa création.

 

La vie de Huey témoigne de ses principes, de son emprisonnement politique et du fait qu’il a risqué sa vie pour ses principes politiques – non seulement le matin où il a été abattu, mais chaque jour depuis qu’il a fondé le Black Panther Party for Self-Defense en octobre 1966 – une histoire désormais bien connue. Son implication dans la lutte des masses noires est au centre de son existence. Huey Newton n’a pas cherché le pouvoir pour lui-même, il n’a pas demandé à la communauté de payer son salaire, de l’honorer ou de le récompenser de quelque manière matérielle que ce soit. Il a seulement demandé que les gens écoutent ses enseignements, comprennent et suivent son exemple. Communiquer, éduquer la communauté noire aux moyens de conquérir sa liberté était son unique but. À cet objectif, il a consacré tout son temps, son argent, son apprentissage et tout ce qu’il avait d’autre – et était prêt à sacrifier sa vie.

C’est ce type de leadership qui pousse la communauté elle-même à récolter les bénéfices du pouvoir, qui accepte le rôle de serviteur du peuple, d’enseignant du peuple, qui ne fait aucun compromis avec le pouvoir blanc et n’accepte aucun pot-de-vin pour la confiance du peuple. – ce genre de leadership qui doit être projeté pour les Noirs.

En dirigeant Huey dans le septième district du Congrès, c’est ce type de leadership qui gagnera en projection nationale, pas un démocrate noir de plus.

La question maintenant ouverte est de savoir comment le Parti de la paix et de la liberté peut mettre les principes en pratique. Si le rôle du Parti de la paix et de la liberté est de radicaliser l’arène politique électorale et de mettre la politique électorale au service des mouvements pour la paix et la liberté, alors soutenir la candidature de Huey P. Newton – une cible privilégiée pour la destruction par le même l’arène politique – lui permettra de remplir cette fonction.

Si la candidature de Huey P. Newton devient une pierre d’achoppement pour le Parti de la paix et de la liberté, alors sa tentative de radicaliser l’arène politique deviendra clairement un échec – et sa tentative de mettre en pratique ses principes tombera à plat ventre, laissant le Parti de la paix et le Parti de la liberté de tomber dans le même gouffre de cynisme, d’hypocrisie et de décadence que les partis démocrate et républicain. Ce serait un aveu de l’incapacité des Blancs à changer leur modèle d’oppression et d’exploitation et une invitation à une certaine destruction.

Si pour aucune autre raison, la candidature de Huey P. Newton au Congrès serait un effort direct de la part du Parti de la paix et de la liberté pour sauver la vie de Huey et serait reconnu et très apprécié par la communauté noire en tant que telle.


1. Magazine du Socialist Workers Party (États-Unis), 1956–1975.

2. Fulgencio Batista était le dictateur militaire de Cuba, soutenu par le gouvernement américain, les entreprises américaines et la mafia jusqu’à ce qu’il soit renversé par la Révolution cubaine à la fin de 1958.

3. La demande du MFDP de siéger en tant que délégués a pris la forme d’une contestation officielle des pouvoirs de la délégation Dixiecrat entièrement blanche. D’où l’expression “Défi MFDP”. Fannie Lou Hamer du MFDP a fait un témoignage télévisé devant le comité des lettres de créance de la convention sur les coups et les fusillades subis par les Mississippiens noirs qui ont tenté de s’inscrire pour voter, mais le comité a quand même fait asseoir les Dixiecrats. Le président Lyndon Johnson a autorisé le comité à offrir au MFDP deux sièges au sens large, mais le MFDP a rejeté l’offre comme un “compromis à l’arrière du bus”.

4. Adam Clayton Powell, Jr., membre de longue date du Congrès de Harlem, a été accusé de corruption et déchu de son siège par le Congrès. Il a ensuite été réélu et la Cour suprême a jugé que son éviction avait été inapproprié.

5. Les Panthers considéraient les Noirs américains comme un peuple colonisé. L’autorité gouvernementale américaine sur les Noirs était donc illégitime, et la police des quartiers noirs (et la Garde nationale, déployée lors des rébellions) étaient des armées d’occupation.

Crédit d’image en vedette : Katherine Cleaver, Oakland, Californie, 1968. Photo de rocor. Image modifiée par Tempest.

 

La crise ukrainienne : au-delà de la tempête

31 janvier 2022, par CAP-NCS
  Un décryptage en trois parties Correspondant, 30 janvier 2022 Première partie : une crise fabriquée À en croire les grands médias anglo-canado-américains, le monde (…)

 

Un décryptage en trois parties

Correspondant, 30 janvier 2022

Première partie : une crise fabriquée

À en croire les grands médias anglo-canado-américains, le monde s’approchait il y a quelques jours d’une troisième Guerre mondiale. Au centre du build-up, l’OTAN, dispositif américain endossé par les alliés européens et canadiens, prêt à tout pour s’opposer à «l’agression russe»., comme l’affirmait le secrétaire général de l’OTAN, Jens Stoltenberg. Dans le Globe and Mail, le New York Times et the Economist de Londres, mème message : « la solidarité occidentale » doit confronter les rêves démentiels de Vladimir Poutine. Maintenant que le ballon s’est en partie dégonflé, on reste cependant très loin d’une véritable désescalade. Du côté de la Russie comme celui des États-Unis, il faut apparaître «gagnant», ce qui suppose plusieurs manœuvres politiques compliquées.

Alerte « rouge »

Devant le build-up militaire russe aux frontières de l’Ukraine, les États-Unis et leurs alliés subalternes ont déclenché l’alarme, promettant des appuis militaires à l’Ukraine (sans cependant s’engager à déployer des troupes sur le terrain) et des sanctions énormes contre la Russie. En parallèle, les vraies discussions avaient lieu entre Moscou et Washington. Tout en approuvant le narratif de l’agresseur et de la victime, Biden est resté prudent. La Russie, sous la conduite de son compétent ministre des Affaires étrangères, Serguei Lavrov, n’a cessé de redire qu’il n’y avait pas vraiment d’option militaire. Entretemps,  quelques gros canons de l’Union européenne ont exprimé un point de vue différent. Non seulement il n’y a pas eu dans la grande presse française et allemande le ton hystérique[1]  mais plus concrètement, la France et l’Allemagne ont réussi à neutraliser les efforts des États-Unis pour les embrigader dans leur croisade[2]. Certes, tout le monde était d’accord pour affirmer la souveraineté de l’Ukraine, mais pas beaucoup plus, et surtout pas pour endosser le build-up militaire[3]. Entretemps, Kiev aussi change de ton, en déclarant que le déclenchement des hostilités par le Kremlin n’est pas imminent et que l’Occident devrait réduire la portée alarmiste de ses déclarations[4].

Les défis de la « dé-escalade

C’est ainsi que le ton a changé. Finalement, les va-t’en-guerre évidemment soutenus par le gigantesque complexe militaro-industriel des États-Unis[5] et quelques roquets comme Boris Johnson ont dû ravaler leurs paroles. Certes, Washington et ses alliés-subalternes continuent d’appuyer l’Ukraine tout en promettant l’enfer et la damnation si la Russie continue dans la voie actuelle. Les négociations bilatérales entre Moscou et Washington, qui laissent loin dans l’ombre leurs « alliés » et même l’Ukraine, cherchent à trouver une formule pour sauver la face, sans renier leurs positions « fondamentales ». Il faut déclasser la crise ukrainienne, en réduire les impacts immédiats et de voir, sachant que ce n’est pas évident, de trouver des « accommodements ». C’est plus facile à dire qu’à faire. Moscou ne peut pas « simplement » retirer ses troupes sans avoir quelque chose en retour. Les États-Unis ne peuvent pas dire « simplement » qu’ils vont promettre de ne pas intégrer l’Ukraine dans l’OTAN, même si, de facto, cette adhésion est déjà remise à la semaine des quatre jeudis.

D’autres perturbateurs peuvent agir. Le gouvernement ukrainien peut menacer les régions « séparatistes » du Donbass où la guerre qui a déjà fait plus de 13 000 morts continue. Les « séparatistes » en question, bien que sous le contrôle ultime de l’armée russe, ont plusieurs éléments incontrôlables, d’où une situation volatile. Or, pour que la désescalade survienne, la situation du Donbass doit être stabilisée, du moins à court terme.

Les options « fondamentales »

De toute évidence, la crise ukrainienne est là pour durer. Cependant, il faut être coupé de la réalité pour penser que la Russie puisse envahir l’Ukraine. En réalité, la Russie n’a pas les moyens de s’engager dans une aventure pareille[6]. Sur le plan militaire, les risques d’un pénible enlisement sont énormes. Sur le plan politique, cela serait une catastrophe pire que l’Afghanistan et sur le plan économique, le gâchis serait terrible. Ce qui est considéré « fondamental » pour la Russie, c’est éviter que l’Ukraine devienne un autre poste-avancé de l’OTAN dans la région. À Moscou, l’Ukraine ne doit pas devenir un ennemi. En lien avec des négociations précédentes, la Russie insiste sur un certain niveau d’autonomie pour la région de Donbass. Pour les États-Unis en réalité, l’Ukraine est un théâtre secondaire. Cependant, il ne faut pas donner l’impression d’un affaiblissement de l’OTAN, surtout pas pour la Pologne, les pays Baltes ou la Hongrie, et non plus dans la région occidentale où le leadership américain de l’OTAN se retrouve questionné.

Tintin à Kiev

Le « tournant » pro-États-Unis accentué par les Conservateurs de 2006 à 2016 se poursuit avec le gouvernement actuel. La chef d’orchestre actuelle en cette matière est Chrystia Freeland pour qui l’alignement sur les États-Unis reste le socle incontournable[7]. Cela implique de jouer un rôle très subalterne dans les « guerres sans fin » qui continuent (Syrie, Iraq, Yémen, Lybie, Palestine, Liban, etc.), de participer à l’encerclement de la Chine, du Venezuela, de l’Iran et de rester hostile aux propositions de créer un nouvel ordre mondial multilatéral. Répété à plusieurs reprises, l’Ukraine est le grand ami, le grand partenaire[8]. Dans l’énoncé de principe du Ministère, l’appui à l’Ukraine « dans une région d’importance stratégique s’inscrit dans ce pays sur les lignes de front du champ de bataille idéologique entre la Russie et l’Occident »[9]. En concret, « le Canada collaborera avec ses alliés et des pays aux vues similaires pour isoler encore plus la Russie sur les plans économique et politique ».

Ce positionnement étonne des experts, dont Jocelyn Coulon du Centre d’études et de recherches internationales de l’Université de Montréal (CÉRIUM) : « Le Canada ne pèse pas lourd dans la crise qui se déroule autour du statut de l’Ukraine. Son alignement sans nuances sur les politiques du gouvernement ukrainien l’a exclu de toutes négociations diplomatiques »[10]. Coulon pense que les revendications russes n’ont rien d’extravagant. Il ne voit pas pourquoi un compromis ne pourrait être négocié de sorte que l’Ukraine, tout en gardant sa pleine souveraineté, se déclare « neutre », un peu comme ce qui avait été pensé dans les années 1950 pour la Finlande et l’Autriche : « Au lieu de vivre dans l’illusion, l’Ukraine partage une longue frontière avec la Russie. L’armée russe est à ses portes. Elle sait pertinemment qu’aucun pays de l’OTAN ne viendra à son secours si la Russie décide d’une intervention militaire »[11]. Un autre expert, Paul Robinson, estime que les torts sont partagés : « L’Ukraine a refusé de mettre en œuvre les recommandations émises lors de la conférence de Minsk en 2015, et qui devaient élaborer un plan d’autonomie et de décentralisation pour les régions rebelles de l’est »[12].

Un appel pour la pai[13]x

Nous, groupes de paix et organismes de la société civile soussignés, sommes très inquiets du rôle militaire canadien qui fomente une escalade du conflit en Ukraine entre l’Organisation du Traité d’Atlantique-Nord (OTAN) et le gouvernement de la Fédération russe. Depuis 2014, des milliers de civils ukrainiens sont morts, blessés ou déplacés à la suite de ce conflit qui pourrait rapidement dégénérer, vu que la Russie, de même que trois pays membres de l’OTAN impliqués, sont armés de bombes nucléaires. En vue de soutenir la paix, nous appuyons une Ukraine neutre et non-membre de l’OTAN. Nous prions le Gouvernement du Canada d’entreprendre une désescalade immédiate, de démilitariser le conflit et de s’engager en vue d’une paix durable et sécuritaire avec la Russie, l’Ukraine et l’Europe de l’Est.

17 janvier 2022

Pour aller plus loin 

Dans les prochains jours, nous poursuivrons notre discussion en deux temps, d’abord en tentant de mieux comprendre le contexte ukrainien et russe ; ensuite pour porter un regard sur la politique états-unienne dans le contexte spécifique, mais aussi en lien avec les priorités stratégiques établies par Washington pour la prochaine période.

Cartes à utiliser

Description de cette image, également commentée ci-après

INTERACTIVE- Conflict between Ukraine and Russia at a glance

  1. Dans la majeure partie de l’Europe, la crise ukrainienne n’était pas nécessairement la grande nouvelle, à côté de la gestion de la COVID, de minis et gros drames de l’immigration, de la dureté de l’hiver, et en général, du sentiment plutôt morose qui domine ces pays.
  2. Seul le brexitien Boris Johnson est allé de l’avant dans la préparation de la guerre, visiblement pour détourner l’attention de la crise interne qui affecte son gouvernement et sa réputation.
  3. C’est ainsi que les transporteurs militaires britanniques et baltes qui ont acheminé de vastes quantités d’armes vers l’Ukraine n’ont pas été autorisés à traverser l’espace européen de la France et de l’Allemagne.
  4. Radio-Canada, 30 janvier 2022, https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/1858396/ukraine-canada-defense-anand-visite
  5. Dont les mégaentreprises Lockheed-Martin, Boeing, Raytheon Technologies, General Dynamics, Northrop Grumman.
  6. Voir le rapport de l’International Crisis Group sur l’Ukraine, « responding to Russia’s New Military Buildup near Ukraine”, 8 décembre 2021.

  7. Pierre Dubuc, « La pétro-guerre de Chrystia Freeland », L’Aut’journal, 26 janvier 2022.
  8. Les engagements du Canada en Ukraine dans le domaine du développement ont été de l’ordre de 785 $ millions de dollars depuis 2014. Sur le plan militaire, le Canada offre à l’Ukraine 200 militaires canadiens par an, pour un programme de « formation de niveau tactique aux forces de sécurité ». (Opération UNIFIER), ce que le Canada promet de doubler en 2022.
  9. Gouvernement du Canada, « L’engagement du Canada en Ukraine », https://www.international.gc.ca/world-monde/country-pays/ukraine/relations.aspx?lang=fra
  10. Jocelyn Coulon, Le Devoir, 25 janvier 2022.
  11. Jocelyn Coulon, La Presse, 20 janvier 2022.
  12. Paul Robinson, « Coercing Russia has failed, Canada needs a new approach to the crisis in Ukraine”, Institute for Peace and Democracy, 7 décembre 2021, https://peacediplomacy.org/2021/12/07/coercing-russia-has-failed-canada-needs-a-new-approach-to-the-crisis-in-ukraine /#,
  13. https://www.pressegauche.org/Un-Appel-au-gouvernement-Trudeau-a-propos-de-l-Ukraine

 

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Traité sur l’interdiction des armes nucléaires – À quand sa ratification par le Canada ?

27 janvier 2022, par CAP-NCS
Adopté à l’ONU le 7 juillet 2017 par 122 pays sur 193 et entré en vigueur le 22 janvier 2021, le Traité sur l’interdiction des armes nucléaires (TIAN) a jusqu’à maintenant été (…)

https://echecalaguerre.org/wp-content/uploads/2021/09/Haut-cahier-nucleaire.png

Adopté à l’ONU le 7 juillet 2017 par 122 pays sur 193 et entré en vigueur le 22 janvier 2021, le Traité sur l’interdiction des armes nucléaires (TIAN) a jusqu’à maintenant été ratifié par 59 pays. Suivant le mot d’ordre des États-Unis aux pays de l’OTAN, le Canada a boycotté tout le processus et n’a ni signé ni ratifié ce Traité. En avril 2021, un sondage Nanos révélait pourtant que les trois quarts de la population canadienne – et 82 % des Québécois et des Québécoises – sont favorables à la ratification du Traité et ce même s’il faut résister à d’éventuelles pressions étasuniennes. Quand des politicien.ne.s canadiens auront-ils le courage de faire ce premier pas en vue de retirer l’épée de Damoclès nucléaire d’au-dessus de nos têtes?

Le désarmement nucléaire demeure insignifiant et le péril nucléaire entier

Depuis 1986, la diminution de 80 % du nombre total d’ogives nucléaires dans le monde, en apparence très importante, n’a aucunement réduit le risque d’annihilation de l’humanité par les armes nucléaires. On a beau avoir la capacité de détruire l’humanité 15 ou 20 fois, celle-ci ne peut disparaître qu’une fois. En effet, même une très petite fraction des quelques 13 080 armes nucléaires actuelles suffirait – par exemple dans une guerre entre l’Inde et le Pakistan – à tuer instantanément des dizaines de millions de personnes là-bas, mais aussi à provoquer des changements climatiques pour toute la planète entraînant une famine qui pourrait tuer 1 ou 2 milliards de personnes. Une guerre nucléaire totale entre les États-Unis et la Russie créerait un « hiver nucléaire » pendant une bonne dizaine d’années, conduisant à une extinction massive de la plupart des populations humaines et animales. Nous avons déjà frôlé la catastrophe à de nombreuses reprises. Nous ne pourrons toujours être chanceux. Le désarmement nucléaire est urgent!

Deux traités majeurs : le TNP et le TIAN

Le Traité sur la non-prolifération des armes nucléaires (TNP) est entré en vigueur en 1970. Tous les États parties s’y engageaient « à poursuivre de bonne foi des négociations sur des mesures efficaces relatives à la cessation de la course aux armements nucléaires à une date rapprochée et au désarmement nucléaire » (notre emphase). Mais force est de constater que les puissances nucléaires n’ont jamais vraiment rempli leur engagement à désarmer et sont même présentement engagées dans la direction opposée : elles mettent toutes en œuvre des programmes de modernisation voire d’augmentation de leur arsenal et de création de nouvelles armes nucléaires et de nouveaux vecteurs pour elles.

Les cinq « États nucléaires » du TNP (États-Unis, Russie, Chine, Royaume-Uni et France) ont adopté une rare déclaration conjointe le 3 janvier 2022. Ils y rabâchent encore que les armes nucléaires « tant qu’elles existent, doivent servir à des fins défensives, de dissuasion et de prévention de la guerre ». Et ils s’engagent à « prévenir une course aux armements qui ne profiterait à personne et nous mettrait tous en danger » alors même qu’ils y sont déjà pleinement engagés!

C’est face à cette absence de volonté flagrante que, dès 2010, un regroupement international de gouvernements, d’ONG, d’agences des Nations Unies, etc. s’est formé en vue d’en arriver à un traité rendant illégale la possession même des armes nucléaires et visant leur interdiction totale. C’est leur travail qui a abouti au Traité sur l’interdiction des armes nucléaires (TIAN, 2021). Malgré ses limites – aucun État nucléaire ne l’ayant signé ou ratifié – le TIAN a le mérite de réaffirmer l’urgence du désarmement nucléaire, d’offrir un cadre pour sa réalisation et de dénoncer implicitement l’absence de bonne foi des États nucléaires  concernant cet objectif vital pour l’humanité. Ces pays affichent une fin de non-recevoir face au TIAN et entendent « préserver l’autorité et la primauté » du TNP… à jamais.

Deux poids, deux mesures

Les États-Unis et l’OTAN antagonisent de plus en plus la Russie et la Chine dans une nouvelle guerre froide qui accroit les risques de l’utilisation volontaire ou accidentelle des armes nucléaires.

Il est frappant de voir – autant dans le discours des États-Unis et de l’OTAN sur le désarmement nucléaire que dans leur discours face aux menaces que représenteraient la Russie et la Chine – que les arguments sont sans possible réciprocité. Ainsi, on affirme que les armes nucléaires sont indispensables à NOTRE sécurité, mais qu’il est totalement inacceptable que d’autres pays en acquièrent. On décrète que la présence de l’armée russe à la frontière ukrainienne est menaçante. Mais qu’en est-il de la présence militaire et des grands exercices de l’OTAN aux portes de la Russie, alors même qu’on lui avait donné l’assurance, par le passé, que cela ne se produirait jamais?

Quand ce qui est bon pour nous n’est pas permis aux autres, il n’y a pas d’ordre international équitable. Il y a plutôt la loi du plus fort. Rappelons qu’au chapitre des dépenses militaires, les États-Unis, à eux seuls, sont responsables de 39 % du total mondial, presque autant que les 12 pays suivants pris ensemble dans le classement du Stockholm International Peace Research Institute (SIPRI). Évidemment, dans leur cas, c’est pour le bien. Ce sont les armes des autres qui sont menaçantes!

L’urgence d’agir

Face à cette spirale menaçante, nous devons exiger que le Canada rompe avec la rhétorique de nouvelle guerre froide lancée par les États-Unis contre la Chine et la Russie, qu’il cesse de jeter de l’huile sur le feu par ses déclarations et ses déploiements militaires. Et pour contribuer à amoindrir le péril nucléaire, le Canada doit cesser de défendre la politique nucléaire de l’OTAN et s’engager à signer et ratifier le TIAN.

En septembre 2020, 56 anciens premiers ministres, ministres de la Défense ou des Affaires étrangères de 20 pays membres de l’OTAN (dont le Canada), du Japon et de la Corée du Sud ont appelé les dirigeants actuels de leurs pays à « faire preuve de courage et d’audace » et à signer et ratifier le TIAN. Parmi les signataires figuraient les Canadiens Jean Chrétien, Lloyd Axworthy, John Manley, Bill Graham et Jean-Jacques Blais.

Que ce soit sur l’OTAN, les armes nucléaires, la Russie ou la Chine, la politique étrangère du Canada est plus que jamais calquée sur celle des États-Unis. Trudeau, Joly et Anand signeront peut-être eux aussi une lettre « courageuse » dans une dizaine d’années… quand ils ne seront plus en position d’agir dans le sens de leur appel.

Tout comme pour l’urgence climatique, c’est à nous, citoyennes et citoyens, de faire pression sur les élu.e.s maintenant pour qu’ils posent les gestes nécessaires face au péril nucléaire.

Judith Berlyn
Martine Eloy
Raymond Legault
Suzanne Loiselle
pour le Collectif Échec à la guerre

 

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La Banque Mondiale dévoilée

27 janvier 2022, par CAP-NCS
Éric Toussaint propose un nouveau livre [1], une histoire critique de la Banque Mondiale. C’est une véritable somme et une analyse critique, forcément critique. Elle s’inscrit (…)

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Éric Toussaint propose un nouveau livre [1], une histoire critique de la Banque Mondiale. C’est une véritable somme et une analyse critique, forcément critique. Elle s’inscrit dans une activité continue et ininterrompue, scientifique et militante. Éric Toussaint est le fondateur et un des principaux animateurs du CADTM, créé en 1990 comme Comité pour l’Annulation de la Dette du Tiers-Monde et renommé ensuite, en 2016, Comité pour l’abolition des dettes illégitimes. Il est aussi connu pour ses recherches et ses expertises qui ont été diffusées dans plus d’une vingtaine de livres, notamment Le Système dette : histoire des dettes souveraines et de leur répudiation [2], et plusieurs centaines d’articles ainsi que, dans de nombreux pays, dans l’action des comités pour l’annulation de la dette et dans les comités d’audit de la dette.

Dans une préface percutante, Gilbert Achcar souligne que les deux institutions, Banque Mondiale (BM) et Fond Monétaire International (FMI), ont surtout sévi dans les pays du Sud ce qui explique en partie la mise en tutelle et les retards de ces pays par rapport aux pays du Nord. Elles ont mis en œuvre les mesures clés de la mutation néolibérale en imposant ses grands axiomes : la privatisation des entreprises publiques ; la réduction du secteur public qui occupe une place beaucoup plus importante dans les économies du Nord ; la précarisation du travail avec encore moins de droits que pour les travailleurs du Nord ; la réduction des déficits budgétaires, et donc des dépenses sociales et des investissements publics ; le choix pour des investissements privés libérés de toute régulation publique. Le néolibéralisme pèse plus lourdement sur les pays du Sud, d’autant qu’il ne se soucie même plus de prétendre à la démocratie libérale et soutient systématiquement les dictatures. Le levier du néolibéralisme a été constitué par la dette. C’est ce qui a permis à Éric Toussaint, fondateur du CADTM, de devenir un des meilleurs connaisseurs, expert et critique de la Banque Mondiale et du Fonds Monétaire International, et un excellent pédagogue.

Le livre d’Éric Toussaint est un modèle d’expertise citoyenne. Il présente L’histoire de la BM, et du FMI à partir de la BM, des origines à 2021. Il s’appuie sur sept études de pays : Philippines (1946 à 1986) ; Turquie (1980 à 1990) ; Indonésie (1947 à 2005) ; Corée du Sud (1945 à 1978) ; Mexique (1970 à 2005) ; Équateur (1990 à 2019) ; Rwanda (1980 à 1990). Il examine au fil des chapitres la situation dans plus d’une trentaine de pays du Sud. Le livre examine les politiques de la BM sur quelques-unes des questions majeures de la situation actuelle : la crise écologique et le changement climatique ; les réactions populaires à partir du printemps arabe (2011) ; le genre et une approche féministe de la critique de la BM portée par Camille Bruneau ; les droits humains. Le livre pose en conclusion la question de l’impunité et de la justiciabilité de la BM et propose la suppression de la BM et du FMI et leur remplacement par des institutions internationales démocratiques.

Près de quatre-vingt ans d’histoire de la Banque Mondiale

L’action de la BM s’apparente à un coup d’état permanent. Elle a apporté un appui financier, technique et économique à un nombre impressionnant de dictatures, à l’apartheid et aux dépenses coloniales des puissances coloniales. Elle a aussi pesé sur l’évolution des pays qui se sont démocratisés en exigeant le remboursement des dettes passées par les dictatures et elle a imposé le néolibéralisme par l’ajustement structurel. A partir de 1989, la BM impose le « consensus de Washington » qui définit les thèses de l’école de Chicago qui a formalisé le néolibéralisme. L’agenda proclamé de ce consensus est la réduction de la pauvreté par la croissance, le libre-jeu du marché, le libre- échange, la limitation des actions économiques des pouvoirs publics.

L’action de la BM s’apparente à un coup d’état permanent. Elle a apporté un appui financier, technique et économique à un nombre impressionnant de dictatures

L’agenda caché est d’imposer le néolibéralisme par la crise de la dette et le contrôle des sociétés. Il s’agit, au nom de la libéralisation, d’imposer l’action coercitive des institutions publiques multilatérales, le groupe BM, FMI, OMC. Les pays sont piégés par la toile d’araignée tissée par le groupe de la BM et formée par ses filiales. La BM impose et finance la privatisation ; la SFI, Société Financière Internationale, investit dans les sociétés privatisées ; l’AMGI, Agence multilatérale de garantie des investissements, garantit les investissements ; le CIRDI Centre international pour le règlement des différends relatifs aux investissements, contrôle le jugement en cas de litige.

A travers l’histoire de la BM, le livre présente une histoire de l’économie mondiale après la première guerre mondiale, la crise de 1929 et la deuxième guerre mondiale

A travers l’histoire de la BM, le livre présente une histoire de l’économie mondiale après la première guerre mondiale, la crise de 1929 et la deuxième guerre mondiale. En 1931, l’Allemagne arrête le remboursement de la dette de guerre ; les européens arrêtent de rembourser la dette aux États-Unis qui réduisent leurs exportations de capitaux ; le capitalisme se grippe. Keynes souligne qu’un pays créancier doit aider les pays débiteurs à payer leurs exportations et que les dons peuvent être préférables aux prêts. Roosevelt en tire la leçon entre 1941 et 1944 ; on voit poindre la logique du plan Marshall de 1948. Les États Unis, pour protéger et favoriser leurs exportateurs, créent l’Export import Bank of Washington en 1934 et la Banque Interaméricaine en 1940. Pour que les pays remboursent, on en fait des actionnaires et les droits de vote sont calculés sur les apports ; c’est le modèle qui servira pour le FMI et la BM.

Harry White, ministre de Roosevelt est un keynésien qui prévoit deux institutions publiques fortes avec un Fonds chargé d’assurer la stabilité des taux de change en instaurant un contrôle sur les mouvements de capitaux et des subventions à l’exportation et une Banque pour fournir des capitaux et stabiliser les prix des matières premières avec ses capitaux et sa monnaie l’unitas. Les milieux financiers refusent la règlementation de la circulation des capitaux privés et leur concurrence par des capitaux publics. Le plan est revu à la baisse : pas de monnaie internationale (le bancor de Keynes ou l’unitas de White) ; la banque doit emprunter auprès des privés ; pas de stabilisation des cours des matières. La première conférence de Bretton Woods se tiendra du 1er au 22 juillet 1944 ; 44 pays y participeront. Il n’y a pas d’accord avec l’URSS qui dénonce les institutions créées comme des filiales de Wall Street.

De 1946 à 1962, la BM va aider la reconstruction de l’Europe et va aider les métropoles coloniales dans l’exploitation de leurs colonies. Elle va soutenir les pays du Nord et leurs entreprises et intervenir dans la guerre froide en contrant les Nations Unies et ses agences. Au départ, il s’agit de tirer la leçon des années 1930 en promouvant les Nations Unies et Bretton Woods.

De 1946 à 1962, la BM a aidé les métropoles coloniales dans l’exploitation de leurs colonies.

A partir de 1947, Wall Street, à laquelle la BM doit emprunter, commence à la contrôler les institutions financières internationales. La politique des prêts de la BM impose des coûts élevés pour les emprunteurs, avec des taux d’intérêt proches du marché augmentés d’une commission et des périodes de remboursement assez courtes. La BM sélectionne des projets rentables et impose des réformes économiques draconiennes. Elle oriente les investissements vers les exportations et l’argent prêté repart dans les pays du nord qui bénéficient de 96% des dépenses ; il n’y a pas eu un seul prêt pour une école avant 1962.

Le Plan Marshall de 1948 et les accords de Londres de 1953 sur la dette allemande réduisent le rôle de la BM. La dette allemande est aménagée et très fortement réduite ; elle est réglée en 1960 et les grandes entreprises allemandes sont sauvegardées. La stratégie est de construire le bloc occidental contre l’URSS et d’éviter la contagion révolutionnaire et les exemples de la Chine après 1949 et de Cuba après 1959. C’est ce qui conduit la BM à parler du sous-développement et à déclarer s’intéresser à la pauvreté, aux inégalités, à la santé, à la scolarisation.

Pour éviter une contagion révolutionnaire la BM s’est intéressée à la pauvreté, aux inégalités, à la santé, à la scolarisation

De 1960 à 1980, la BM est toujours sous l’influence et le contrôle des États-Unis qui détiennent un droit de veto de fait. L’influence des milieux d’affaires est croissante et sert de référence. La BM crée des filiales indépendantes des gouvernements. Elle s’oppose aux politiques de substitution des importations et à la satisfaction des marchés intérieurs. Elle s’oppose aux gouvernements progressistes et soutient les dictatures comme on peut le voir avec Pinochet au Chili, les colonels brésiliens, Somoza au Nicaragua, Mobutu au Zaire, Ceausescu en Roumanie, au Vietnam du Sud, à Marcos aux Philippines, à Suharto en Indonésie, au coup d’état militaire en Turquie en 1980, … Trois chapitres détaillent les politiques de la BM aux Philippines, en Turquie et en Indonésie.

De 1960 à 1973 la BM augmente les prêts parallèlement aux investissements privés. A partir du premier choc pétrolier en 1973, la BM prête en concurrence avec le privé. Après le deuxième choc pétrolier en 1979, c’est l’heure de la riposte : la hausse des taux d’intérêt et la baisse des cours des matières premières conduit au piège de l’endettement. Le transfert net sur la dette s’inverse : entre 1983 et 1991, les pays en développement remboursent plus qu’ils n’empruntent. La dette s’envole ; elle atteint 2600 milliards en 2004 dont 23% de dette multilatérale aux Institutions financières internationales, 20% de dette publique bilatérale aux États et 57% au privé. A partir de 1980 l’ajustement structurel est imposé par le FMI et la BM. La crise de la dette mexicaine illustre cette évolution.

Depuis 1980 l’ajustement structurel est imposé par le FMI et la BM

L’envolée des taux d’intérêt américains et la chute des revenus pétroliers conduit à un surendettement colossal. L’ajustement structurel se traduit par une récession, des pertes d’emplois massives, la chute pouvoir d’achat, la privatisation des entreprises, la concentration des richesses. C’est la fin des politiques progressistes mexicaines menées de la révolution de 1910 aux années 1940.

La BM devient l’huissier des créanciers, pour les banques privées, américaines et aussi européennes et japonaises. Elle va forcer à convertir les dettes privées en dettes publiques. FMI et BM fixent les règles : les créanciers agissent collectivement, les pays endettés séparément avec défense de former un front commun. Ils doivent payer obligatoirement les intérêts, il n’y a pas d’annulation ou de réduction, que des rééchelonnements et l’intégration des intérêts dans le calcul du transfert net. Ils doivent s’engager à réaliser les politiques d’austérité.

FMI et BM fixent les règles : les créanciers agissent collectivement, les pays endettés séparément avec défense de former un front commun

Le discours se durcit par rapport aux dirigeants des pays en développement. Ils doivent appliquer les plans d’austérité des programmes d’ajustement structurel. Il s’agit de disculper les institutions financières internationales et les pays du nord et de rendre responsables les dirigeants nationaux des pays du Sud. En fait, la complicité entre les banquiers du nord et les classes dirigeantes du sud se renforce. Elle passe par les fuites de capitaux, la corruption, le placement dans les paradis fiscaux auprès des mêmes banques.

Cheryl Payer [3], dès 1975, analyse les Programmes d’ajustement structurel : abolition du contrôle des changes et sur les importations ; dévaluation de la monnaie ; contrôle de l’inflation par la hausse des taux d’intérêts et des réserves de change ; contrôle du déficit public par la baisse des dépenses ; augmentation des taxes et tarifs des services publics ; abolition des subventions ; accueil des investissements étrangers.

Les résistances aux Programmes d’ajustement structurel sont très importantes. En Amérique Latine, le Consensus de Cathagène regroupe onze pays débiteurs de 1984 à 1987. En Afrique, Thomas Sankara met en avant l’annulation de la dette en 1987. En 1989-1991, la BM et le FMI triomphent avec la chute de l’URSS. Au contre-G7, qui se déroule à Paris en juillet 1989, le mot d’ordre est « dette, colonies, apartheid, ça suffat comme ci ! » ; le CADTM s’en saisira et le prolongera. Un allègement des dettes est proposé par le plan Brady en  990.

Les résistances aux Programmes d’ajustement structurel sont très importantes

Pourtant il apparaît clairement, en  995, que la crise de la dette n’est pas résolue. En 1996, la BM lance une nouvelle initiative de réduction, le PPTE, Programme pour les Pays Très Endettés. Le Ghana de Jerry Rawlings refuse de s’y associer. Les critiques contre la BM et contre les orientations néolibérales, prennent plus d’importance avec Jubilé 2000 et les manifestations à Washington et à Madrid, à l’occasion du cinquantenaire de Bretton Woods, autour du mot d’ordre « 50 ans ça suffit !». La BM doit aussi faire face à une crise interne avec le départ de son économiste en chef, Joseph Stiglitz, qui critique ses orientations. Elle est aussi interpellée par un rapport de la commission Meltzer au Sénat des États-Unis qui revendique toujours le contrôle de la BM et de ses orientations mais qui donne l’occasion à des critiques aux États-Unis de s’exprimer. La BM affiche alors un objectif d’action pour la réduction de la pauvreté. Ce qui n’empêche pas la BM d’être compromise dans le génocide au Rwanda en 1994 et d’intervenir dans les offensives contre l’Irak. Pour autant les orientations des Programmes d’ajustement structurel et du consensus de Washington restent toujours les références de la BM et du FMI comme on a pu le voir au Sri Lanka, à Haïti, en Équateur, en Tunisie et en Égypte. Le chapitre sur l’Equateur montre les avancées et les limites des résistances d’un État aux politiques du FMI et de la BM à partir de 2006 et jusqu’à un tournant en 2011 qui accepte les oukases de la BM. Éric Toussaint a participé activement aux travaux de la Commission d’audit intégral du crédit (CAIC) à Quito 2007-2008.

Face à ces critiques, dans les années 2000, le débat au sein de la BM est analysé par son économiste en chef Anna Krueger qui pointe la différence avec les années 1970. Elle évoque le choix entre poursuivre ses activités en priorité « pour » les pays pauvres ou se concentrer sur les « soft issues », les droits des femmes, l’environnement et les ongs. Elle réaffirme la poursuite de l’agenda néolibéral qui se décline avec le maintien des institutions multilatérales, le contrôle par les États-Unis, l’annulation des dettes pour les PPTE, l’attribution de dons plutôt que des prêts, la prise en charge des services par le secteur privé, la lutte contre la corruption.

La Banque Mondiale et les grandes questions stratégiques

L’histoire critique de la BM permet à Éric Toussaint, tout au long du livre de passer en revue quelques grandes questions stratégiques : le débat sur les théories du développement ; le climat et la crise écologique ; la pandémie ; les printemps arabes ; la prise en compte du genre ; les droits humains ; les rapports aux Nations Unies ; un système multilatéral alternatif.

Le livre présente une analyse des théories de la Banque Mondiale. Elles sont caractérisées de mensonges théoriques sur le développement. C’est en fait une vision conservatrice et ethnocentrique qui se réfère à une idéologie du développement.

Le livre présente une analyse des théories de la Banque Mondiale

Le projet est de s’appuyer sur l’endettement extérieur, d’attirer des investissements étrangers et d’importer des biens de consommation. Le livre passe en revue et critique différentes théories. Le modèle de Samuelson magnifie le libre-échange. Le modèle de Rostow sur les cinq étapes du développement codifie le modèle des pays occidentaux. L’insuffisance supposée de l’épargne justifie le financement extérieur. Le modèle à double déficit, épargne et devises, se traduit par la priorité aux exportations et par la dette extérieure en devises. L’effet de ruissellement affirme que les retombées positives de la croissance pour les riches finiront par bénéficier aux pauvres. Les inégalités sont supposées découler de la croissance comme le formaliserait la courbe de Kuznets. Le chapitre sur la Corée du Sud démasque le miracle revendiqué par la BM pour justifier ses orientations. Il montre que la Corée du Sud a mis en œuvre une politique opposée à celle que met en avant la BM avec une action de l’État massive, la substitution d’importations, une industrialisation initiale appuyée sur la réforme agraire, une industrie lourde. Un modèle étatiste contraire au modèle présenté comme la référence.

L’action pour le climat et la crise écologique n’apparaissent dans les déclarations de la BM que très tardivement. Le modèle de la BM est destructeur des droits humains et de l’environnement. Les projets soutenus par la BM se traduisent par la déforestation, les mégaprojets énergétiques, la destruction des protections naturelles des côtes par les mangroves, les industries extractives, l’agrobusiness, les privatisations et l’accaparement des terres, les monocultures d’exportation, le soutien des entreprises semencières.

La politique de la BM détruit les droits humains et l’environnement

Lawrence Summers, son économiste en chef, déclarera en 1991 que les pays en développement sont en réalité sous-pollués. Ce qui n’a pas empêché la Conférence de Rio pour l’environnement de confier à la BM la gestion du Fonds Mondial de protection de l’environnement. Et Anne Krueger affirmera en 2003 que la croissance se traduit forcément par une dégradation de l’environnement, l’amélioration ne pouvant intervenir que dans un deuxième temps. Le tournant est amorcé en 2006, sans aucune autocritique, à partir du rapport Stern. La prise de conscience aux États-Unis après l’ouragan Katrina, à la Nouvelle Orléans, facilite le tournant de la BM et son intérêt pour l’environnement. Elle va soutenir la Commission globale pour l’économie et le climat qui défend le capitalisme vert. Malgré la commission des barrages et la commission des industries extractives, la BM continue à mettre en œuvre son modèle productiviste. Ce qui ne l’empêche pas de s’auto-féliciter pour son action pour l’environnement ; bien que l’on voie mal de quelle action il s’agit ! Éric Toussaint propose que les dettes qui ont servi à des projets nocifs pour l’environnement, alors que la BM savaient qu’ils l’étaient, soient considérées comme des dettes odieuses et soient annulées.

Des années 2010 à la pandémie, la période est caractérisée par la quête ratée d’une nouvelle image. En 2014, le FMI dit avoir appris de la crise financière de 2008. Mais, chassez le naturel, il revient au galop ! En fait, la contraction des dépenses publiques concerne 119 pays ; ce sont toujours des programmes d’ajustement structurel qui sont mis en œuvre. En 2021 on assiste à nouvelle étape austéritaire, combinant austérité et autoritarisme ; des mesures d’austérité sont attendues dans 159 pays pour 2022. Les dépenses liées à la pandémie se traduisent par des déficits budgétaires et une dette croissante. Le programme Doing business qui devait renouveler les programmes d’ajustement structurel tout en prolongeant les orientations néolibérales est abandonné en 2021. Les politiques de santé avaient été mises à mal par l’ajustement structurel. Il n’y a eu aucune annulation des dettes pendant la pandémie. Entre mars 2020 et 2021, la BM a reçu plus de remboursements des pays en développement qu’elle n’a octroyé de dons ou de prêts.

L’incompréhension du FMI et de la BM par rapport aux printemps arabes est révélatrice. La BM n’a pas vu venir les printemps arabes et en réponse, a confirmé ses orientations. Elle n’a pas compris les révoltes contre les dictateurs, Ben Ali en Tunisie et Moubarak en Égypte, qui étaient ses favoris.

La BM n’a pas compris les révoltes contre les dictateurs, Ben Ali en Tunisie et Moubarak en Égypte, qui étaient ses favoris 

Elle affirme que la situation des couches populaires s’était améliorée et que la pauvreté et les inégalités étaient en baisse avant 2011. Elle explique les soulèvements par le mécontentement des couches moyennes alors que le Moyen Orient est une des régions les plus inégalitaires dans le monde. La BM considère que l’augmentation des inégalités est nécessaire pour le développement. On trouve même dans certains textes de la BM cette idée incroyable : « ce n’est pas l’inégalité qui est grave, c’est l’aversion pour l’inégalité ». La BM n’a pas changé d’orientation dans la région arabe. Elle préconise toujours de privatiser les entreprises publiques, de laisser jouer le marché, de rendre les jeunes plus compétitifs et les femmes plus performantes. Le CADTM avance une approche alternative qui s’appuierait sur la prise de conscience populaire, l’auto-organisation, des politiques sociales ambitieuses, plus de justice, une libération par rapport à l’oppression.

La BM prétend prendre en compte le genre. Dans un chapitre brillant, Camille Bruneau démonte cette prétention et présente une lecture éco-féministe de la dette et de la BM. Elle souligne que les enjeux de genre sont imbriqués avec des systèmes d’oppression et des rapports sociaux inégalitaires et que les actions de la BM sont contraires à toutes les perspectives d’émancipation.

Les enjeux de genre sont imbriqués avec des systèmes d’oppression et des rapports sociaux inégalitaires

Les femmes sont impactées en tant que femmes dans un système patriarcal et par l’accroissement général des inégalités ; elles subissent les impacts genrés des programmes d’ajustement structurel et des politiques de la BM. Elle souligne le travail sous payé et gratuit d’une majorité de femmes qui seraient « naturellement » vouée au travail de care (soins, soutien, services). Les femmes sont les premières concernées avec un statut marginal sur le marché du travail, les licenciements et la précarisation, la subordination du travail domestique. La dette accentue la division sexuelle et raciale du travail el les violences sexistes. Jusqu’en 1982, les femmes sont considérées comme des paysannes arriérées et des mères de trop d’enfants. A partir de 1990, on commence à mettre en avant la réduction des inégalités entre hommes et femmes. En 1995, la Conférence de Pékin met en avant les droits des femmes.

Les femmes subissent les impacts genrés des programmes d’ajustement structurel et des politiques de la BM

Pour la BM, la réduction des inégalités passe par la participation à l’économie. En 2001, la BM avance la première gender mainstreaming strategy. En 2006, on met en avant les inégalités et les discriminations de genre avec des propositions : investir dans la protection sociale, santé, éducation des filles, eau et toujours, la propriété privée et la productivité. En 2007, le gender action plan avance que l’égalité des sexes est un atout économique. En 2015, la BM parle de croissance inclusive. C’est une action de communication plus qu’une conscience féministe ; la priorité est toujours à la dette contre les dépenses sociales. Pour le FMI, les femmes sont « un des actifs les plus sous-utilisés de l’économie » ; la réponse, c’est la mise au travail salarié des femmes. Il y a eu, avec l’évolution générale, des améliorations : le recul de l’âge de la maternité, l’accès à l’école, l’égalité formelle, la formation. Mais elles ont été remises en cause par les programmes d’ajustement structurel, les politiques agricoles qui accroissent les inégalités, les projets extractivistes qui détruisent les territoires, la destruction des services publics compensés par le travail gratuit des femmes. L’accès au microcrédit a été organisé comme le droit et le devoir des femmes à s’endetter en négligeant le travail de care et le travail gratuit. La vision de l’égalité, quand elle est affichée, vise à permettre aux femmes de rivaliser sur les marchés du travail, financiers, fonciers, des produits. Elle ne concerne pas l’accès aux structures du pouvoir ou leur remise en cause et elle impacte négativement les inégalités de genre. La dette économique s’accompagne d’une dette écologique et d’une dette reproductive.

La BM et le FMI devraient respecter les droits humains. En tant qu’institutions spécialisées des Nations Unies, elles sont tenues de le faire. Et pourtant, les institutions financières internationales refusent d’être soumises aux traités internationaux et aux droits qu’ils reconnaissent. La BM prétend qu’elle doit se limiter aux considérations économiques et n’a pas à prendre en compte les droits humains. Elle avait pourtant étendu ses compétences à la corruption, au blanchiment, au terrorisme, à la gouvernance. La BM et le FMI ne reconnaissent pas les droits collectifs des populations et des individus, Elles avancent une vision néolibérale et n’ont pas de respect des droits sociaux, économiques culturels, civils et politiques. Le seul droit qu’elles reconnaissent vraiment et font passer avant tout, c’est le droit individuel à la propriété privée.

Le seul droit que BM et FMI reconnaissent vraiment et font passer avant tout, c’est le droit individuel à la propriété privée

Les programmes d’ajustement structurel ne respectent pas les droits humains. La Commission des Droits de l’Homme des Nations Unies, au niveau des sous commissions Droits économiques sociaux et culturels et Droits civils et politiques ont conclu à une violation des droits humains par les programmes d’ajustement structurel. Pour la BM, il faut empêcher les États d’intervenir dans l’économie par rapport au privé.

Le livre montre dans un de ses premiers chapitres les rapports difficiles entre la BM et le FMI, d’une part, et le système des Nations Unies. Les pays en développement avaient proposé la création du Fonds Spécial de Nations Unies pour le développement économique, le Sunfed. La BM avait réagi en créant l’AID (Agence internationale pour le développement) pour proposer des prêts aux pays pauvres. Le désaccord porte toujours sur la règle des institutions internationales : un pays, une voix. L’ONU a réussi à convaincre l’OIT (Organisation Internationale du Travail), l’UNESCO, la FAO (Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture) d’adopter cette règle mais pas la BM et le FMI. Par ailleurs, quand on rappelle à la BM et au FMI que toute organisation internationale, sujet de droit, doit respecter le droit international et les droits humains, elles prétendent que seuls les États, leurs actionnaires par ailleurs, seraient responsables des politiques menées, même si elles leurs sont imposées par les institutions financières internationales. Pourtant, ces politiques ont des répercussions directes sur la vie et les droits fondamentaux des peuples. La Charte des Nations Unies est un traité international qui codifie les relations internationales ; la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme est une obligation. La Déclaration sur le droit au développement, adoptée en 1986 par l’Assemblée Générale des Nations Unies est tout simplement ignorée. Éric Toussaint pose alors la question de l’impunité de la BM et du FMI. Il examine pourquoi porter plainte et qui peut le faire.

Le livre se termine par une ouverture : un plaidoyer pour abolir et remplacer la BM et le FMI. Ce plaidoyer commence par 32 thèses à charge pour résumer un réquisitoire d’accusation fondée. Il propose de définir une nouvelle architecture démocratique internationale et indique quelques pistes pour y parvenir. L’OMC, Organisation Mondiale du Commerce, devrait être redéfinie pour garantir la réalisation des traités internationaux fondamentaux, à commencer par la DUDH, Déclaration Universelle des Droits Humains, et les traités environnementaux. L’Organe de Règlement des Différends de l’OMC serait supprimé. La nouvelle Banque Mondiale serait largement régionalisée ; elle accorderait des prêts à bas taux d’intérêt et des dons compatibles avec les droits sociaux et environnementaux et les droits humains en privilégiant l’intérêt des peuples et pas celui des créanciers.

Le livre se termine par une ouverture : un plaidoyer pour abolir et remplacer la BM et le FMI

Le nouveau FMI assurerait la stabilité des monnaies ; il mènerait la lutte contre la spéculation, interdirait les paradis fiscaux et la fraude fiscale, contrôlerait les mouvements de capitaux. Il pourrait aussi mettre en œuvre la collecte des taxes internationales. Des fonds monétaires régionaux pourraient être créés. La définition des trois institutions financières internationales seraient réaffirmées en tant qu’institutions spécialisées des Nations Unies.

Les Nations Unies devraient aussi être réformées en donnant plus d’importance à l’Assemblée Générale et en supprimant le droit de veto et le statut de membre permanent au Conseil de sécurité. Un dispositif international de droit, un pouvoir judiciaire international, devrait compléter la Cour Internationale de La Haye et la Cour Pénale Internationale. Le droit international ne serait pas subordonné au droit des affaires. Pour assurer une transformation sociale équitable et solidaire, il faudra rejeter le modèle de développement lié au modèle de croissance productiviste. Pour cela, il faudra briser la spirale infernale de l’endettement et abolir les dettes odieuses, en se référant à la doctrine juridique de la dette odieuse définie par Alexander Sack depuis 1927. Le financement économique et social peut être assuré par des emprunts légitimes et des impôts socialement justes, sans répondre à l’endettement par la charité. Les autorités nationales démocratiques doivent pouvoir suspendre le paiement des dettes publiques et annuler les dettes illégitimes, en s’appuyant sur un audit citoyen. Pour achever la décolonisation, il faudra définir un système international de redistribution des revenus et des richesses et inventer des mécanismes de décisions sur la destination et l’utilisation des fonds. Il s’agira aussi de constituer des regroupements régionaux avec une banque régionale commune et un fonds régional monétaire commun.

Quelques prolongements

A partir du résumé du livre nous avons une histoire critique de la BM et aussi une analyse, à partir de la logique dominante représentée par la BM, de quelques-unes des grandes questions qui se posent aujourd’hui dans l’ordre international. Dans ce livre, Éric Toussaint emploie un style direct ; il s’appuie sur une expertise et une approche scientifique et ensuite tranche et propose une action vigoureuse et radicale. Il ne se réfugie pas dans des interrogations telles que « il faudrait étudier la question de la dette », il analyse la dette et puis affirme, « il faut annuler les dettes odieuses ». Je suis assez fortement d’accord avec les analyses et les conclusions d’Éric Toussaint ; je voudrais maintenant proposer quelques réflexions en complément pour nourrir le débat sur l’ordre international en mettant l’accent sur quelques questions. Il s’agit de prolongements par rapport au livre ; en me libérant de la centralité de la BM, je mettrai plus l’accent sur les débats par rapport à l’internationalisme. Je n’aborderai que quatre questions : la périodisation des quatre-vingt dernières années ; les mouvements porteurs de radicalité ; le keynésianisme dans le débat théorique et les alliances ; les alternatives du point de vue des institutions internationales.

Cette approche met l’accent sur l’importance du mouvement de décolonisation et sur ses succès

Le débat sur la périodisation permet de mettre en lumière les contradictions de l’ordre mondial. Le livre est consacré à l’histoire, critique, de la BM ; il part donc de l’évolution de la BM et du FMI et de leurs politiques. Dès le départ, il avertit de l’importance de la lutte des classes dans chaque pays et dans le monde, sans oublier la domination patriarcale. Je voudrais, en complément, resituer cette histoire de la BM dans le mouvement de la décolonisation en accordant plus d’importance à ce mouvement et à son prolongement, l’altermondialisme. Cette approche met l’accent sur l’importance du mouvement de décolonisation et sur ses succès. En fait la BM et le FMI, en tant que mandataires des pays occidentaux, n’ont pas toujours été les meneurs du jeu. Bien sûr ils ont été offensifs et n’ont pas manqué de contraindre et d’agresser les pays du Sud ; mais ils ont aussi été en partie mis sur la défensive par rapport aux avancées de la décolonisation. Sur la longue période, et malgré les difficultés et les agressions, le mouvement principal est celui de la décolonisation et de l’importance des luttes et des avancées des peuples contre la domination.

La BM et le FMI, en tant que mandataires des pays occidentaux, n’ont pas toujours été les meneurs du jeu

Sur la longue période, les luttes des peuples remettent en cause l’impérialisme et mettent en avant la revendication de libération nationale et d’indépendance. L’histoire des luttes anticoloniales est ancienne ; elle commence avec la résistance aux conquêtes coloniales.

Sur la longue période, et malgré les difficultés et les agressions, le mouvement principal est celui de la décolonisation 

Le droit à l’autodétermination des peuples est affirmé à l’issue de la première guerre mondiale. Un mouvement politique international de la décolonisation se construit. Le Congrès des Peuples d’Orient, à Bakou en 1920, propose l’alliance stratégique entre les mouvements de libération nationale et les mouvements ouvriers. Le Congrès des Peuples Opprimés, à Bruxelles en 1927, met en avant le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes et à l’indépendance nationale. L’impérialisme est identifié comme le stade suprême du capitalisme. Cette alliance va ouvrir une longue période de luttes de libération, de 1920 à 1945, qui va progressivement mettre les puissances coloniales sur la défensive.

De 1944 à 1980, ce sont les pays décolonisés qui sont à l’offensive. Après la Conférence de Bretton Woods, en 1944, commence une période avec la reconstruction de l’Europe d’un côté, les soulèvements anticoloniaux, les massacres coloniaux et les premières indépendances en Afrique et en Asie de l’autre. En 1955, a lieu, à Bandung (en Indonésie) la rencontre des 29 premiers États indépendants d’Afrique et d’Asie. On y discutera de la poursuite de la décolonisation, des risques de troisième guerre mondiale et du non-alignement, des politiques de développement des nouveaux États, des débats aux Nations Unies [4]. Après Bandung, la décolonisation s’étend avec le Ghana en 1957, la Guinée en 1958, l’Algérie en 1962, les colonies portugaises en 1975, la défaite américaine au Vietnam en  975. De 1945 à 1980, la BM et le FMI sont contestés et parfois sur la défensive par les avancées des pays décolonisés, de la révolution cubaine et de l’élargissement de Bandung à la Tricontinentale et de la première phase mouvement des non-alignés en 1961. Ce mouvement continuera avec la fin de l’apartheid en 1990. La contradiction la plus forte se situe entre 1973 et 1979. En 1973, le Mouvement des Non Alignés, réuni à Alger adopte le Nouvel Ordre Économique Mondial qui sera voté aux Nations Unies en 1974. Il propose le contrôle des matières premières, le financement du développement, l’industrialisation, le contrôle des technologies, le contrôle des multinationales. Fin 1973, à la suite de la guerre entre Israël et les pays arabes, les pays du Golfe réduisent leur production. Le prix du pétrole est multiplié par quatre. En 1979, la révolution islamique en Iran se traduit par un nouveau doublement des prix. La création en 1975 du G5 qui deviendra le G7, organise la riposte : endetter les pays du Sud, imposer des plans d’ajustement structurel, mettre en place le néolibéralisme, contrôler le Sud et accentuer la crise du bloc soviétique. La réponse par les non-alignés est rendue difficile par la division entre pays pétroliers et pays non-pétroliers.

De 1980 à 1989, c’est une période d’offensive de la BM et du FMI, sous contrôle des États-Unis. Le néolibéralisme devient la doctrine dominante. Il a été expérimenté au Chili par les Chicago boys de Milton Friedman qui ont imposé la subordination totale au marché qui définit l’ajustement structurel. Il a aussi été préparé par le directoire des pays impérialistes, le G5 qui deviendra G7, qui lance la contre-offensive de l’endettement à partir de la mise en œuvre du recyclage des pétrodollars. Le mot d’ordre est : endettez-les ! Le Mouvement des non-alignés refuse, dans un premier temps, de suivre les orientations du consensus de Washington et des institutions de Bretton Woods (le Fonds Monétaire International, la Banque Mondiale et l’Organisation Mondiale du Commerce l’OMC). Les Non Alignés sont confrontés après la chute du mur de Berlin, en 1989 à la définition même du Non Alignement. Les pays occidentaux désignent un nouvel ennemi au nom du choc des civilisations : l’Islam. Les guerres d’Afghanistan, les deux guerres d’Irak, la destruction de la Libye, les interventions israéliennes, le jeu trouble des monarchies du Golfe, vont donner du souffle au djihadisme et renforcer les discriminations contre les musulmans en Europe et aux États-Unis.

Le mouvement altermondialiste s’affirme comme le mouvement anti-systémique du néolibéralisme [5]. Dès 1980, il met en avant le refus de la dette et des plans d’ajustement structurel. Les comités contre la dette sont très actifs dans les pays du Sud, par exemple aux Philippines, au Cameroun et en Amérique Latine. En 1988, à Berlin, le Tribunal Permanent des Peuples, tribunal d’opinion qui succède au Tribunal Russell, condamne le FMI et la BM [6]. En 1989, c’est le triomphe de Bretton Woods et des États-Unis ; la chute du mur de Berlin. L’impérialisme est confronté à une nouvelle question, la redéfinition du système international qui va consolider sa victoire. Il tente de marginaliser les Nations Unies en accusant les pays du Sud de contrôler l’Assemblée Générale, il privilégie Bretton Woods autour de la BM et du FMI et complète ces institutions avec L’OMC, l’Organisation Mondiale du Commerce. De 1989 à 1999, le mouvement altermondialiste cible Bretton Woods, l’OMC et le G7. Ce sont les grandes manifestations à Berlin, Washington et Madrid autour du mot d’ordre : le droit international ne doit pas être subordonné au droit aux affaires. En 1999, l’échec de la Conférence de Seattle qui devait affirmer le rôle central de l’OMC montre les difficultés de Bretton Woods à imposer son hégémonie. C’est à Seattle que s’affirment les nouveaux mouvements qui vont constituer la base de l’altermondialisme (mouvement syndical mondial, mouvement paysan, mouvement des femmes, mouvement écologiste, mouvement de solidarité internationale).

A partir de 2000, le mouvement altermondialiste organise les Forums sociaux mondiaux en opposition, et en alternative, au Forum économique mondial de Davos. En 2008, la crise financière, constitue une nouvelle rupture dans l’évolution du néolibéralisme. Elle est suivie à partir de 2011 par des insurrections dans plusieurs dizaines de pays, ouvre une nouvelle période ; ce sont les printemps arabes, mais aussi les indignés et les « occupy ». Le néolibéralisme entame une mutation austéritaire, combinant austéritarisme et sécuritarisme. Les mouvements réactionnaires, identitaires et d’extrême droite, se renforcent en réponse aux nouvelles formes de contestation des mouvements sociaux salariés et paysans, d’émancipation féministe, écologistes, antiracistes, des peuples autochtones, des migrants. La crise de la pandémie et du climat ouvre une nouvelle crise de civilisation. Le mouvement altermondialiste est confronté à un nécessaire renouvellement. Mais, le système dominant, celui de Bretton Woods et des États-Unis est aussi interpellé dans sa prétention à définir un développement qui vise en fait le contrôle des peuples.

Croiser la stratégie de domination, toujours à l’œuvre, avec l’histoire des réponses des peuples

J’ai insisté sur cette lecture de la période parce que, en complément de l’analyse du livre qui donne une lecture très juste de l‘histoire de la BM dans sa volonté de définir l’avenir, il nous faudra croiser la stratégie de domination, toujours à l’œuvre, avec l’histoire des réponses des peuples.

La deuxième réflexion que je proposerai, en prolongement du livre, concerne les mouvements sociaux et citoyens porteurs des résistances et des nouvelles radicalités. Le mouvement altermondialiste ne se limite pas aux forums sociaux mondiaux. Il est le mouvement anti-systémique du néolibéralisme comme modèle dominant de la mondialisation capitaliste. Le livre comprend une analyse de ces mouvements par rapport à l’action de la BM et du FMI. Il faudra prolonger ces analyses en partant de l’histoire de ces mouvements et de leurs propositions. Le mouvement ouvrier, et plus largement le mouvement des salariés et de leurs syndicats, est confronté aux nouvelles formes du travail, en liaison avec l’évolution scientifique et technique. Compte tenu de son rôle fondamental, son évolution et ses mutations seront centrales ; la stratégie par rapport au travail est un élément déterminant. Le mouvement paysan a engagé une évolution considérable avec La Via Campesina. L’agriculture paysanne se révèle plus moderniste que l’agro-industrie, plus adaptée aux impératifs écologiques et porteuses de propositions stratégiques avec la souveraineté alimentaire et l’agriculture biologique. Le mouvement écologiste est porteur d’une rupture fondamentale et radicale sur la conception du développement et de la transformation des sociétés et de la planète. Le mouvement des femmes introduit un bouleversement dans les manières de penser le sexe et le genre, il est porteur d’une rupture civilisationnelle. Le mouvement des peuples autochtones et le mouvement contre le racisme prolongent le mouvement de la décolonisation. Il en est de même avec les mouvements de migrants et de solidarité avec les migrants. Tous ces mouvements doivent définir leur stratégie par rapport aux ruptures dans l’évolution et au changement de période. C’est dans cette approche que se définira un nouveau projet commun porteur d’émancipation. Cette approche permettra de prolonger et de renouveler la définition du droit au développement, présenté dans le livre et qui avait été adopté par l’Assemblée générale des Nations Unies en 1986.

Les mouvements sociaux doivent définir leur stratégie par rapport aux ruptures dans l’évolution et au changement de période

La troisième réflexion, en prolongement du livre, concerne la question de la théorie et des alliances. Je l’aborderai à travers la question du keynésianisme. Le livre analyse, à plusieurs reprises, le keynésianisme et ses contradictions dans la définition même de Bretton Woods et dans son rejet radical par le néolibéralisme [7]. Nous sommes confrontés à une situation difficile ; il s’agit de tirer les leçons de l’échec du soviétisme comme voie de construction du socialisme et de l’échec de la sociale démocratie comme projet de transformation sociale.

Tirer les leçons de l’échec du soviétisme comme voie de construction du socialisme et de l’échec de la sociale démocratie comme projet de transformation sociale

Les compromissions du keynésianisme avec le capitalisme et les États impérialistes permettent de le comprendre. Pourtant, le keynésianisme a été contradictoire, ses références à l’action publique, à l’emploi, à la monnaie, au commerce international ne sont pas inintéressantes. Certains des disciples de Keynes, comme Joan Robinson par exemple, se sont inscrits dans des démarches marxistes. Sur le plan politique aussi, Olaf Palme en Suède par exemple a démontré l’intérêt de certaines positions internationales.

Les compromissions du keynésianisme avec le capitalisme et les États impérialistes

Aujourd’hui, la question des alliances met en évidence l’intérêt des approches keynésiennes de Joseph Stiglitz ou Paul Krugman dans leurs critiques de la BM et du FMI. L’approche de Alexandria Ocasio Cortes (AOC), de Democratic Socialist of Americas et de Bernie Sanders, pour un « internationalist green new deal » montre des renouvellements possibles de la pensée keynésienne. Il s’agit d’ouvrir le débat sur les alternatives possibles au capitalisme et au néolibéralisme en approfondissant l’approche critique du keynésianisme et du soviétisme.

La quatrième réflexion, en prolongement du livre, concerne les alternatives du point de vue des institutions internationales. Les quelques pages en conclusion du livre proposent des pistes tout à fait intéressantes. La démarche est de resituer les institutions financières internationales dans le cadre des Nations Unies tout en mettant en avant la nécessaire réforme du système des Nations Unies. C’est un chantier essentiel. C’est celui du droit international et celui de l’évolution géopolitique et de la possible multipolarité. Une des pistes pour cette réforme est de s’appuyer sur les Conférences internationales qui avaient été organisées par les Nations Unies pour résister à la marginalisation recherchée par Bretton Woods et les États-Unis. Notamment la Conférence de Rio en 1992 sur environnement et développement, prolongées par les COP Climat ; la Conférence de Copenhague sur les droits sociaux, la Conférence de Pékin sur les droits des femmes, la Conférence d’Istanbul sur le logement, la ville et les collectivités locales. Se pose alors la question de la décolonisation inachevée. La première phase de la décolonisation, celle de l’indépendance des États, est presque achevée.

Se pose la question de la décolonisation inachevée

On a pu en mesurer l’importance, les contradictions et les limites, d’autant que le néolibéralisme peut être caractérisé comme une forme de recolonisation. La deuxième phase de la décolonisation, celle de la libération des nations et des peuples commence. Elle interroge la nature des États et de la démocratie. Nous sommes à l’articulation des deux phases de la décolonisation, celle de l’indépendance des États qui n’est pas encore achevée et celle, qui s’ouvre, de la définition des nouveaux possibles.

 

Ma recension est un peu longue parce que c’est un livre important à lire et à diffuser. Le résumé de la présentation de l’histoire de la Banque Mondiale voudrait démontrer que ce livre remarquable est une référence pour la compréhension de l’histoire économique mondiale et pour la mise en évidence des logiques des pouvoirs dominants du mode actuel et de certaines des grandes questions stratégiques qui caractérisent la période à venir. Les prolongements s’inscrivent dans l’ouverture du débat qui concerne les logiques à l’œuvre, les résistances et les alternatives nécessaires dans les luttes pour une émancipation internationaliste des peuples.

 

Gustave Massiah


[1] Éric Toussaint, Banque Mondiale, une histoire critique, Éditions Syllepse, Paris, 2021

[2] Éric Toussaint, Le Système Dette : Histoire des dettes souveraines et de leur répudiation, Éditions Les liens qui libèrent, Paris, 2017

[3] Cheryl Payer, The Debt Trap : The International Monetary Fund and the Third World, Editions Monthly Review Press Classic Titles, New York, 1975

[4] Gustave Massiah, Bandung, un moment historique de la décolonisation, décembre 2021https://www.cadtm.org/Bandung-un-moment-historique-de-la-decolonisation

[5] Immanuel Wallerstein, Dilemmas for the Global Left, Preface to Gustave Massiah, in collaboration with Elise Massiah, Strategy for the alternative to globalization, Black Rose Books, Montreal, 2011

[6] Robert Triffin, économiste reconnu, avait assuré une défense critique du FMI, défense parce qu’il considérait que des institutions internationales sont nécessaires, mais critique par rapport aux politiques imposées par le FMI et la BM. L’acte d’accusation avait été rédigé par Gustave Massiah ; Cheryl Payer avait participé à la session, et était intervenu sur le FMI et l’Inde https://www.ritimo.fr/opac_css/index.php?lvl=notice_display&id=3881

[7] Dans la préparation de Bretton Woods, Pierre Mendès France avait proposé une monnaie – matières premières (exposé du débat avec Pierre Mendès France dans le Bulletin de liaison du cedetim n°1 – 1967)

 

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