Nouveaux Cahiers du socialisme
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Haïti : migration et surexploitation

L’un des phénomènes marquants de l’histoire haïtienne du début du vingtième siècle est celui de la migration. Ce phénomène prend une telle ampleur que « durant les années 1920, il y a autour de 20 % de la population active masculine haïtienne qui est employée à l’étranger, dont environ les deux-tiers à Cuba et le reste en République dominicaine[1] ».
À l’origine : spoliation, surexploitation et immigration
Précisons que durant la décennie de 1920, le pays est sous occupation étatsunienne (1915-1934) et que les déplacements de population qui s’opèrent de façon cyclique s’expliquent par le besoin criant de main-d’œuvre des usines centrales sucrières qui se trouvent surtout à Cuba, mais aussi en République dominicaine. Ces centrales sucrières sont le résultat de l’expansion du capital nord-américain qui tire d’énormes profits de la grande quantité de terres disponibles et de l’abondante main-d’œuvre haïtienne importée. En général, on comprend mal pourquoi les capitalistes étatsuniens n’ont pas autant investi dans l’industrie sucrière en Haïti qu’ils l’ont fait à Cuba et en République dominicaine. Selon une hypothèse discutable, l’une des raisons serait la difficulté pour l’occupant de prendre possession de la terre[2].
Des études démontrent cependant que des compagnies étatsuniennes ont accaparé plus de 266 000 acres de terre. Cela explique en grande partie pourquoi près de 300 000 Haïtiens et Haïtiennes, pendant l’occupation, ont dû quitter le pays vers Cuba et la République dominicaine[3]. Tout laisse croire que dans ce nouvel impérialisme mis en place par les États-Unis dans les Antilles, les travailleurs haïtiens sont utilisés comme main-d’œuvre bon marché, quasi esclave. Soulignons également que l’expropriation des terres de la paysannerie haïtienne s’est poursuivie bien après l’occupation militaire. Au cours des années 1940, en vue de ravitailler l’armée nord-américaine, la compagnie étatsunienne Société haïtiano-américaine de développement agricole (SHADA) s’approprie plusieurs dizaines de milliers d’hectares pour produire du caoutchouc et de la pite, une matière textile extraite des feuilles de l’agave[4]. Ayant perdu leur terre, des milliers de paysans sont contraints de s’expatrier, principalement vers Cuba et la République dominicaine.
Ce flux migratoire haïtien qui se poursuit de façon irrégulière constitue l’essentiel de la force de travail de l’industrie sucrière à Cuba jusqu’à la révolution et en République dominicaine jusqu’aux années 1970. Haïti devient au cours de cette période un pays pourvoyeur de main-d’œuvre à faible coût[5]. Cette migration de la force de travail ne touche pas uniquement les deux pays déjà mentionnés : « En 1970, 30 000 Haïtiens vivent aux États-Unis ; en 1973, 40 000 aux Bahamas ; de 1974 à 1985, la croissance de l’immigration haïtienne en Guyane est si élevée que le nombre d’immigrés représente 20 % de la population totale du pays en 1985. De façon générale, cette migration est constituée d’ouvriers (particulièrement aux États-Unis), d’artisans, de petits commerçants et d’agriculteurs (particulièrement aux Bahamas et en Guyane)[6] ».
Dictature, politique néolibérale et exode rural
À la fin des années 1960 et surtout durant la décennie 1970, les politiques néolibérales mises en place par l’État haïtien sous la pression du Fonds monétaire international (FMI) et de la Banque mondiale (BM) contribuent à dégrader l’agriculture et à éliminer de nombreuses industries locales. L’exode rural s’intensifie. La population de la capitale, Port-au-Prince, augmente de façon exponentielle, de 50 000 habitants au cours de la décennie 1950 à 300 000 au milieu des années 1970[7].
Cette surpopulation allait constituer l’armée de réserve en main-d’œuvre pour les compagnies de sous-traitance installées dans la capitale. Le nombre de celles-ci croît rapidement au cours des années 1970, passant de 55 en 1971 pour atteindre 200 en 1984[8]. L’implantation des mesures néolibérales eut pour résultat non seulement la dégradation de l’agriculture, ce qui induisit un exode rural et la faillite des industries de l’État, mais aussi une augmentation importante du chômage, la sous-traitance ne pouvant absorber qu’une infirme partie de la population en âge de travailler (6 % en 1973)[9].
Cette situation sociale difficile est aggravée par la répression de la dictature des Duvalier. Depuis le début des années 1960, le régime spolie systématiquement les caisses de l’État et exproprie violemment les paysans. Toutes les formes d’organisation sociale (syndicales, paysannes, étudiantes, politiques, journalistiques, etc.) sont réprimées dans le sang. Des milliers de personnes sont assassinées ou disparaissent, beaucoup d’autres prennent le chemin de l’exil. Puisqu’aucune revendication ni critique n’est permise, la dictature ouvre la voie à l’exploitation impitoyable des ouvriers et des ouvrières particulièrement dans l’industrie du textile et, de façon générale, à l’implantation des politiques néolibérales, comme ce fut le cas au Chili sous la dictature de Pinochet.
L’exode rural devient donc le seul choix de survie de la classe paysanne qui, historiquement, nourrissait le pays. « On assiste à un changement structurel imposé par les groupes sociaux dominants et le marché mondial pour satisfaire la demande étrangère, changement qui crée les conditions non seulement d’une dégradation de l’économie paysanne traditionnelle, mais aussi d’une désertification constante du sol[10]. » Ce sont ces conditions également qui vont pousser nombre d’habitants des classes populaires et de la petite-bourgeoisie à quitter le pays au début des années 1970.
Immigration haïtienne prolétarisée au Québec
À partir de 1968, le nombre d’immigrantes et d’immigrants haïtiens s’établissant au Québec s’accroît substantiellement. En 1974, cette immigration haïtienne occupe la première place parmi les immigrants reçus dans la province. C’est une immigration caractérisée par le gouvernement canadien comme une main-d’œuvre majoritairement « non qualifiée », c’est-à-dire destinée à pourvoir des postes que les personnes du pays ne veulent pas. Cette immigration diffère de celle de la décennie 1960 qui était constituée principalement de professionnel·le·s travaillant dans le secteur tertiaire de l’économie.
À l’époque, la politique d’immigration canadienne s’oriente sur les besoins de l’industrie, en particulier de l’industrie du textile, localisée à 80 % au Québec, principalement à Montréal, et où les salaires sont parmi les moins élevés au Canada. Les Haïtiennes sont surreprésentées dans le secteur où elles constituent plus de 50 % de la main-d’œuvre[11].
Ces immigrantes, de même que d’autres femmes venues de pays comme la Grèce, le Portugal, la Colombie travaillent dans des conditions très difficiles, et le nombre d’heures de travail annuel est de 5,6 % plus élevé que la moyenne[12]. De façon générale, ces travailleurs et travailleuses qui intègrent le marché du travail au Québec au début des années 1970 se trouvent dans une situation de précarité qui rend possible leur surexploitation : statut juridicopolitique vulnérable, incompréhension de la langue, isolement, racisme.
Les dessous de la poussée migratoire haïtienne en Amérique latine
Depuis les années 2000, on observe une tendance à la hausse du nombre de migrantes et migrants haïtiens vers l’Amérique latine[13]. Cette tendance devient une grande traversée au cours de la décennie 2010[14], après le tremblement de terre qui a ravagé l’aire métropolitaine de Port-au-Prince. Selon les données de l’ONU de 2019, environ 1,5 million d’Haïtiens ont émigré ces dix dernières années, soit 14,26 % de la population haïtienne active. Leurs nouvelles destinations incluent le Brésil et le Chili alors que le Mexique, le Panama, l’Équateur et le Pérou servent souvent de lieu de transit[15]. Cette augmentation dans la région coïncide avec la transformation des politiques d’immigration. Le Brésil, notamment, allège sa politique de régulation de l’immigration de manière à attirer cette main-d’œuvre corvéable à merci dans le contexte des préparatifs de plusieurs compétitions sportives internationales, dont la Coupe du monde et les Jeux olympiques[16]. Le capital transnational et la bourgeoisie brésilienne en profitent pour effectuer la construction d’infrastructures. L’économie brésilienne s’intéresse à ces migrants en quête d’espoir, mais sans saisir les raisons pour lesquelles le territoire haïtien est devenu si peu désirable pour ses citoyens et citoyennes. Dans un contexte où l’armée de plusieurs pays de la région, dont le Brésil, participe à l’occupation militaire d’Haïti sous le label de l’ONU, il s’avère pertinent de s’interroger sur la cause de cette grande traversée des Haïtiens vers les pays de l’Amérique latine.
L’impensé de la grande traversée
Les trois dernières décennies constituent une période charnière dans la mise en œuvre des politiques néolibérales en Haïti. Depuis le retour à l’ordre démocratique en 1994, le pays est entré dans une seconde vague de néolibéralisation[17]. Sous la menace des soldats américains, les gouvernements successifs sont contraints de privatiser les principales entreprises d’État, de réduire au minimum les investissements sociaux et de dégraisser l’appareil d’État. Si ces troupes sont parties en 1999, après avoir été progressivement remplacées par des missions militaires et civiles de l’ONU, l’année 2004 donne lieu à une autre occupation militaire par les États-Unis. La composante militaire a par la suite fait place aux Casques bleus de l’ONU sous le commandement de l’armée de terre du Brésil[18]. Depuis lors, Haïti est sous la tutelle de l’ONU[19]. La saignée néolibérale des masses urbaines et rurales se poursuit sous la pression des chars et des mitraillettes des militaires des Nations unies.
Dans le jargon des ambassades occidentales et du Conseil de sécurité de l’ONU, l’objectif de l’occupation onusienne vise la « stabilisation des institutions haïtiennes ». Celle-ci se définit par la restauration d’un climat sûr et stable, le renforcement des institutions gouvernementales et des structures d’un État de droit, la promotion et la protection des droits humains[20]. Dans les faits, la présence militaire sert d’appui à un processus de néolibéralisation à grande échelle qui a pour résultat un accroissement de la pauvreté dans les principaux centres urbains et ruraux, ainsi que l’explosion d’un chômage de masse. Entretemps, les entreprises publiques et des pans entiers du territoire sont livrés à vil prix aux multinationales[21]. L’enjeu consiste à tenir en respect les mouvements sociaux haïtiens tout au long de ce processus dit de « stabilisation du pays ».
Le bilan de la répression est lourd, dont des milliers de morts dans les quartiers populaires de l’aire métropolitaine de Port-au-Prince et des villes secondaires du pays. Des centaines de femmes et d’enfants subissent des viols commis par des Casques bleus. De surcroît, le choléra introduit par les troupes onusiennes tue plus de 10 000 personnes sur 800 000 infectées, sans le moindre dédommagement pour les victimes. Les troupes militaires d’occupation quittent Haïti en 2017, mais l’ONU maintient le pays sous tutelle à travers la Mission civile des Nations unies. Les deux décennies de tutelle génèrent une situation de chaos social et institutionnel[22], où des gangs armés sèment la terreur avec l’appui des agences gouvernementales et internationales. Ce chaos rend la majorité de la population haïtienne désireuse de quitter le territoire.
En guise de conclusion
Il ressort de tout cela que la migration haïtienne est essentiellement une migration de main-d’œuvre bon marché. Tout au long du XXe siècle, les différentes formes qu’elle a prises relèvent soit d’une situation de coercition, d’expropriation et de dépossession de la terre, comme cela a été le cas au cours de l’occupation étatsunienne ou encore au cours des années 1940, soit de l’implantation des politiques néolibérales à partir des années 1970. Cette migration touche particulièrement la paysannerie, même si la petite bourgeoisie est également concernée, constituée en bonne partie d’exilé·e·s politiques victimes de la dictature des Duvalier dans la décennie 1960. Un demi-siècle plus tard, le capitalisme mondialisé et la financiarisation de l’économie ont provoqué la fermeture et la délocalisation de nombreuses industries à forte intensité de main-d’œuvre. Les immigrantes et immigrants en tant que force de travail déqualifiée deviennent de moins en moins importants pour l’économie des pays du centre. Cependant les déplacements de population restent encore, et surtout aujourd’hui, un enjeu majeur : réfugié·e·s venant des pays du Sud, théâtres des guerres impérialistes, réfugié·e·s de la crise écologique, de la destruction des économies paysannes, de la paupérisation constante des classes moyennes. Cette nouvelle réalité de la migration explique en partie la montée de l’extrême droite occidentale et redéfinit du même coup les luttes sociales au niveau mondial pour sortir de la domination du capital.
Alain Saint-Victor est historien et militant communautaire et Renel Exentus doctorant en études urbaines à l’INRS
- Alex Bellande, La grande migration haïtienne vers Cuba. Économie et condition paysanne au début du XXe siècle, Montréal, Éditions du CIDIHCA, 2019, p. 7. ↑
- Ibid., p. 192-196. ↑
- Voir Suzy Castor, L’occupation américaine d’Haïti, version française, Imprimerie Résopresse, 1978 et Fred Doura, Haïti. Histoire et analyse d’une extraversion dépendante organisée, Boucherville, Éditions DAMI, 2011. ↑
- Voir Myrtha Gilbert, SHADA : Chronique d’une extravagante escroquerie, Port-au-Prince, L’Imprimeur, 2012. ↑
- Pour approfondir cette notion, voir : Alejandro Portes, « Migration and underdevelopment », Politics & Society, 1er mars 1978. ↑
- Alain Saint-Victor, De l’exil à la communauté. Une histoire de l’immigration haïtienne à Montréal, 1960-1990, Boucherville, Éditions DAMI, 2020, p. 59. ↑
- Georges Anglade, Atlas critique d’Haïti, Montréal, Centre de Recherches Caraïbes et E.R.C.E., 1982. ↑
- Doura, op. cit., p. 124. ↑
- Saint-Victor, op. cit., p. 58. ↑
- Ibid., p. 59. ↑
- Bernard Bernier, « Main-d’œuvre féminine et ethnicité dans trois usines de vêtement de Montréal », Anthropologie et Sociétés, vol. 3, n° 2, 1979, p. 117-139. ↑
- Micheline Labelle, Geneviève Turcotte, Marianne Kempeneers et Deidre Meintel, Histoires d’immigrées. Itinéraires d’ouvrières colombiennes, grecques, haïtiennes et portugaises de Montréal, Montréal, Boréal, 1987, p. 215. ↑
- Pierre Rigaud Dubuisson, « Politiques migratoires en Amérique Latine entre 2010 et 2020, et choix du Brésil comme pays de destination par les migrantes et migrants d’Haïti », Alterpresse.org, 14 décembre 2020. Voir également Renel Exentus, « Haïti–États-Unis, crise migratoire dans la ville Del Rio », Presse-toi à gauche, 28 septembre 2021; Nations unies, International Migration 2019, New York, 2019; Organisation internationale pour les migrations (OIM), Rapport du Directeur général sur les travaux de l’Organisation pour l’année 2014, Genève, 2015; OIM, La migration haïtienne vers le Brésil : caractéristiques, opportunités et enjeux, Cahiers migratoires n° 6, Genève, OIM, 2015.↑
- Dans son analyse des déplacements massifs des Haïtiens vers les pays de l’Amérique latine au cours des dernières années, l’historien-géographe Georges Eddy Lucien a repris l’image de « grande traversée ». Il associe cette poussée migratoire à l’histoire des grandes traversées lors des traites musulmanes et occidentales. Pour plus de précisions, voir la vidéo « L’invité du midi, Georges Eddy Lucien », Radio Télévision Caraïbes, 27 septembre 2021, <https://www.youtube.com/watch?v=uAjROnI3O6Y>. ↑
- Dubuisson, op. cit. ↑
- Il s’agit de la Résolution Recommandée no 06/08 du Conseil national de l’Immigration (CNIg) du Brésil de mars 2011, qui permet l’octroi, pour des raisons humanitaires, d’une résidence permanente aux Haïtiennes et Haïtiens qui sont au Brésil ; la Résolution Normative no 97, publiée le 13 janvier 2012, qui décide d’octroyer annuellement 1 200 visas aux Haïtiennes et Haïtiens, et la Résolution Normative 102/2013, publiée le 29 avril 2013, qui révoque la limite de 1 200 visas annuels (Dubuisson, 2020, p. 2). ↑
- À côté de la privatisation des entreprises publiques, des projets de création de zones franches deviennent l’unique programme économique des pouvoirs publics. Pour avoir une vue globale des zones franches en Haïti, voir Laura Louis, « Privilèges et impacts des zones franches en Haïti », AyiboPost, 5 juin 2019, <https://ayibopost.com/privileges-et-impacts-des-zones-franches-en-haiti/>. ↑
- Les gouvernements de gauche libérale de Lula et de Dilma Vana Roussef n’ont pas hésité à diriger une force d’occupation sous l’égide de l’ONU en Haïti. Cette fonction leur a permis de développer des occasions d’affaires pour leur bourgeoisie et de se positionner pour occuper un siège au Conseil de sécurité de l’ONU. Voir Jean-Jacques Kourliandsky, « Lula et la politique étrangère brésilienne de 2003 à 2010 », Alternatives Sud, vol. 17, n° 1, 2010, <https://cetri.be/IMG/pdf/3-3.pdf>. ↑
- Voir MINUSTAH, Mission des Nations unies pour la stabilisation en Haïti, <https://peacekeeping.un.org/fr/mission/minustah>.↑
- Ibid. ↑
- Georges Eddy Lucien, Le Nord-Est d’Haïti. La perle d’un monde fini : entre illusions et réalités (Haïti open for business), Paris, L’Harmattan, 2018. ↑
- Pour de plus amples informations sur le comportement sanguinaire de l’institution policière haïtienne (Police nationale d’Haïti, PNH), sa complicité avec les gangs armés, voir « La PNH assume le massacre à “Ravine pintade” », Gazettehaïti, 22 septembre 2021, < https://www.gazettehaiti.com/node/4882> ; Harvard Law School International Human Rights Clinic et Observatoire Haïtien des crimes contre l’humanité, Massacres cautionnés par l’État : règne de l’impunité en Haïti, avril 2021, <http://hrp.law.harvard.edu/wp-content/uploads/2021/04/Massacres-cautionnes-par-lEtat-2.pdf>.↑

Brésil. Avec Bolsonaro, l’extrême droite se développe

Plus que de l’inquiétude, l’humanité vit des jours de profonde angoisse à cause de ce qui se passe en Ukraine. Il est impossible de prévoir comment tout cela va se terminer. La seule chose prévisible est que, quoi qu’il arrive, cela finira mal. Le contexte ne sera plus jamais le même. Il n’y a jamais eu une telle tension depuis la crise entre Washington et Moscou en 1962, lorsque les Soviétiques ont installé des bases militaires à Cuba.
Le Brésil n’est pas à l’abri de ce qui se passe de l’autre côté de la planète. Les attitudes folles et ineptes du déséquilibré d’ultra-droite Jair Bolsonaro, le pire président de l’histoire, sur l’Ukraine [1] ne font que consolider l’isolement du pays sur la scène internationale.
Mais le fait que nous soyons désormais des parias mondiaux ne nous permet pas d’ignorer ce qui se passe dans le Brésil que Bolsonaro n’a de cesse de déchirer à chaque minute de chaque heure de sa vie.
Une étude récemment publiée par l’ONG Anti-Defamation League montre que le Brésil est actuellement le pays où le nombre de groupes d’extrême droite augmente le plus. Depuis 2018, année où Bolsonaro a été élu président, le nombre de ces groupes a augmenté de 300%, contre une croissance de 10% dans les pays d’Europe centrale et orientale.
Selon l’Observatoire de l’extrême droite, un groupe qui réunit des universitaires de dix universités brésiliennes et étrangères, ces cellules extrémistes sont concentrées dans les Etats de São Paulo, le plus riche et le plus peuplé du pays, de Rio de Janeiro, de Santa Catarina (où la popularité de Bolsonaro reste intouchable) et de Rio Grande do Sul.
Cela représente pas moins de 530 cellules. Une étude coordonnée par la professeure Adriana Dias, de la très prestigieuse Université de Campinas (Unicamp) à l’intérieur de São Paulo, a réparti ces groupes en différentes catégories, allant des hitlériens/nazis à l’ultranationalisme blanc, en passant par le catholicisme intégriste et le fascisme.
Plusieurs études menées au Brésil et à l’étranger indiquent clairement que depuis 2018, le pays est devenu la scène où l’extrême droite se développe le plus, et que le phénomène est directement lié à l’arrivée au pouvoir de Jair Bolsonaro.
A l’heure actuelle, les sondages relatifs aux élections d’octobre indiquent clairement qu’au moins 15% des personnes interrogées sont d’extrême droite, et ce non seulement pour avoir déclaré leur vote irréductible pour Bolsonaro, mais aussi pour leurs observations relatives à ce qu’elles attendent au cas où il parviendrait à se faire réélire.
La croissance de ceux qui sont sortis de leur réserve pour s’affirmer des conservateurs clairement extrémistes a commencé plus tôt, à la veille du coup d’Etat institutionnel qui a chassé la présidente Dilma Rousseff en août 2016. Mais ce mouvement était encore timide et limité.
Déjà lors de la campagne de 2018, avec des déclarations racistes, homophobes et clairement extrémistes, Bolsonaro a accordé une sorte blanc-seing à ces groupes pour sortir au grand jour. Et ces regroupements se développent à grande vitesse, principalement grâce aux médias sociaux.
Il est facile de constater cette croissance ainsi que l’expansion des contacts avec les groupes du monde entier, notamment en Pologne et en Hongrie, mais aussi en Espagne et au Portugal.
Les universitaires qui étudient le phénomène affirment que l’extrême droite se consolide au Brésil, et que la plupart d’entre eux tentent de se rallier à Bolsonaro, tout en renforçant leurs liens à l’étranger.
Même si le président actuel est battu dans les urnes en octobre, comme l’indiquent les sondages à l’unisson, rien ne permet de penser que cette extrême droite perdra du poids et de l’espace. Au contraire, elle pourrait devenir plus radicale et plus active.
A cette fin, ils utilisent largement le réseau social Telegram, qui compte environ 50 millions d’utilisateurs dans le monde et n’exerce aucun contrôle sur ce qui est publié et diffusé. Leur action a une influence particulière sur la jeunesse brésilienne.
Dans le cas spécifique de Rio de Janeiro, le scénario devient particulièrement inquiétant. Il existe des signes clairs de rapprochement entre les groupes nazis et les «milices», des bandes de tueurs à gages composées de policiers ou d’anciens policiers qui contrôlent une part importante du commerce de la drogue.
Si l’on se souvient que depuis que Jair Bolsonaro est devenu président, il a élargi l’accès aux armes d’une manière sans précédent, y compris celles qui étaient auparavant limitées aux forces armées, il y a de plus en plus de raisons de s’inquiéter sérieusement.
Et rien n’indique que ce mouvement, qui, il faut le répéter, se développe davantage au Brésil que partout ailleurs sur la planète, perd de sa force. Pauvre pays, mon pays. (Article publié sur le site du quotidien argentin Página 12, le 7 mars 2022; traduction rédaction A l’Encontre)
[1] A diverses occasions, Bolsonaro a déclaré sa «neutralité» face au «conflit» et a écarté l’idée de «condamner» l’invasion de l’Ukraine. Le 16 février 2022, Bolsonaro a tenu une «réunion exceptionnelle» avec Poutine à Moscou, qui donna suite à une conférence de presse. Il y affirma partager «des valeurs communes» avec son homologue. (Réd.)

Prendre à bras le corps le défi de l’immigration

Nous vous présentons le texte introductif au numéro 27 des Nouveaux Cahiers du Socialisme LE DÉFI DE L’IMMIGRATION AU QUÉBEC signé par Pierre Beaudet, numéro qu’il a cordonné auquel il a beaucoup participé. Sa dernière contribution aux numéros des NCS avant son décès.
L’immigration constitue au Québec et au Canada, comme dans l’ensemble des pays capitalistes, un vaste enjeu sur tous les terrains, y compris, et peut-être surtout sur le terrain politique. Pour les partis de centre droit comme celui qui gouverne le Québec depuis 2018, l’immigration est perçue comme un problème qui menace la société et qu’il faut, autant que possible, limiter. Aux États-Unis et ailleurs, les politiques étatiques consistent à bloquer l’immigration dite « illégale » et à mieux contrôler les flux migratoires passant par les voies officielles et répondant aux besoins du dispositif capitaliste et impérialiste. Tout cela n’est pas nouveau, mais prend des formes particulièrement intenses à l’ombre du capitalisme mondialisé qui est maintenant dominant partout. Devant cela, une réponse internationaliste est la seule qui puisse mettre des grains de sable dans cet engrenage. Cela devient donc un impératif incontournable pour tous ceux et celles qui se battent pour l’émancipation.
Capitalisme et flux migratoires
Les communautés humaines, on le sait, se déplacent depuis longtemps, peuplant à partir de l’Afrique le reste du monde. À l’époque des grands empires méditerranéens, des populations entières ont ainsi été bousculées par la conquête et l’esclavage. D’immenses migrations ont eu lieu à partir de l’Asie centrale vers l’est et l’ouest, provoquant une transformation profonde de la démographie planétaire.
C’est toutefois avec l’essor du capitalisme en Europe que le phénomène a pris une tout autre ampleur. Le capitalisme « moderne », pour son expansion, avait besoin d’une masse humaine considérable lui servant de « main-d’œuvre », considérée comme une marchandise destinée à réaliser du profit. Marx a bien expliqué que le capitalisme avait besoin d’une « armée industrielle de réserve » pour faire tourner la machine productive, de nouvelles couches ouvrières dont l’avantage, en plus de fournir la force de travail requise, était de créer une situation de compétition entre travailleurs et travailleuses dont il tirait aussi des gains. « Plus la richesse sociale est grande…, notait Marx, plus est grande la surpopulation relative ou l’armée de réserve industrielle. Mais plus cette armée de réserve est grande par rapport à l’armée active du travail et plus massive est la surpopulation permanente, ces couches d’ouvriers dont la misère est en proportion inverse de la peine de leur travail. […] Telle est la loi générale, absolue de l’accumulation capitaliste[1] ».
La réflexion de Marx
Le cœur de la théorisation de Marx sur le « rapport social capitaliste » repose sur la corrélation qu’il établit entre la « loi d’accumulation » du capital et la « loi de la population » qui en forme l’envers[2], en polémique constante avec les thèses de Malthus. L’intérêt mais aussi la difficulté de cette théorie résident dans l’ajustement de deux catégories hétérogènes, que Marx réussit à présenter comme les deux aspects d’une même structure : d’un côté, l’armée industrielle de réserve, catégorie économique relative aux alternances d’emploi et de chômage correspondant aux cycles économiques et aux effets des transformations technologiques ; de l’autre, la surpopulation relative, catégorie démographique et anthropologique correspondant aux phases successives de la destruction des modes de vie « traditionnels » par l’extension du capitalisme. Comme l’expliquait Marx, la surpopulation et la formation d’une armée industrielle de réserve sont les moyens fondamentaux dont dispose le capital pour opposer les uns aux autres les porteurs de la force de travail. Il s’agit d’un déséquilibre entretenu, qui présente une dimension politique autant qu’économique. C’est pourquoi d’ailleurs l’ajustement des deux catégories importe tellement à Marx : c’est la clé d’une réflexion sur la façon dont le capitalisme décompose et fragmente tendanciellement la « classe » des producteurs salariés en même temps qu’il la reproduit, et par conséquent sur les obstacles structurels qui empêchent les prolétaires de se constituer immédiatement en classe « pour soi » (unifiée, organisée dans la lutte contre le capital), au-delà de la concurrence entre les individus et les groupes qui la composent. Il y a là certainement le fondement d’une analyse qui conserve une grande valeur, mais à condition de tenir compte en même temps des effets d’aveuglement qu’elle comporte, comme on le voit lorsque des politiciens et des théoriciens se réclament du « marxisme » pour déclarer qu’il est de l’intérêt des travailleurs de refuser ou de limiter l’entrée des migrants et des réfugiés sur le territoire national, car celle-ci alimente la formation de « l’armée industrielle de réserve » qui, à son tour, favorise la compression des salaires et menace les droits sociaux. La faiblesse relative de Marx, c’est justement de donner à penser (pour contrer le malthusianisme) que les mouvements de population (qui englobent des distributions inégales selon le genre ou la race) sont unilatéralement « au service » des fluctuations de l’armée industrielle de réserve, sans trop se poser la question de leur autonomie relative et des « contre-tendances » qu’ils impriment à la lutte des classes. Étienne Balibar[3] |
Pendant sa première phase, l’histoire du capitalisme a pris la forme de ce terrible « triangle de la mort » qui s’est façonné dans l’Europe en voie d’industrialisation, notamment en Angleterre, accompagné de la mise en esclavage d’une grande partie de l’Afrique et du génocide des populations autochtones des Amériques. Le capitalisme a parallèlement poursuivi son accumulation par la destruction de la paysannerie européenne mise au service de l’industrie dans les conditions sordides de l’époque. Comme dans le cas de la subjugation du peuple irlandais par l’Angleterre, un transfert massif de population vers les usines anglaises avait comme résultat de diviser la classe ouvrière en camps hostiles :
En raison de la concentration toujours plus grande des exploitations agricoles, l’Irlande fournit sans cesse un excédent de main-d’œuvre au marché du travail anglais et exerce, de la sorte, une pression sur les salaires dans le sens d’une dégradation des conditions matérielles et intellectuelles de la classe ouvrière anglaise.
Ce qui est primordial, c’est que chaque centre industriel et commercial d’Angleterre possède maintenant une classe ouvrière divisée en deux camps hostiles : les prolétaires anglais et les prolétaires irlandais. L’ouvrier anglais moyen déteste l’ouvrier irlandais en qui il voit un concurrent qui dégrade son niveau de vie. Par rapport à l’ouvrier irlandais, il se sent membre de la nation dominante et devient ainsi un instrument que les aristocrates et capitalistes de son pays utilisent contre l’Irlande. Ce faisant, il renforce leur domination sur lui-même. Il se berce de préjugés religieux, sociaux et nationaux contre les travailleurs irlandais. Il se comporte à peu près comme les blancs pauvres vis-à-vis des nègres dans les anciens États esclavagistes des États-Unis. L’Irlandais lui rend avec intérêt la monnaie de sa pièce. Il voit dans l’ouvrier anglais à la fois un complice et un instrument stupide de la domination anglaise en Irlande[4].
Une fois ce processus arrivé à terme vers la fin du dix-neuvième siècle, le projet s’est internationalisé avec les flux migratoires immenses dirigés vers l’Europe occidentale et l’Amérique du Nord. Ce processus a réussi jusqu’à un certain point à réduire la résistance ouvrière. Devant cela, des organisations ouvrières et socialistes ont adopté une posture « nationaliste », réclamant la fermeture des frontières et la mise en place de mesures discriminatoires envers les « non-nationaux ». Avec Marx et l’Association internationale des travailleurs (AIT), cependant, des mouvements se sont levés contre cette fausse solution pour construire une perspective internationaliste basée sur la solidarité et la coopération.
Un monde de migrants et de migrantes
Aujourd’hui comme hier, l’immigration est nécessaire pour les classes dominantes. Il faut laisser entrer les hommes et les femmes qui vont renouveler les couches populaires en voie de vieillissement, surtout dans les niches d’emploi dites du « 3-D » (dangerous, dirty, difficult), où les mauvaises conditions de travail et les salaires bas de gamme exigent la venue de personnes aux droits restreints qui seront en quelque sorte obligées de s’accommoder de ces conditions. Travailleurs « temporaires », domestiques, préposées dans les résidences et autres établissements de santé, ouvriers dans la construction, le transport, l’industrie alimentaire et bien d’autres sont indispensables, permettant à l’accumulation et à la hausse des profits de croître sans entraves. Le capitalisme requiert parallèlement un grand nombre de personnes techniquement qualifiées et habilitées à manipuler les circuits scientifiques et technologiques émanant du nouveau cycle de production. Ingénieurs, informaticiens et scientifiques en tout genre, formés aux frais de leur pays d’origine, viennent combler les besoins, étant souvent corvéables à volonté et mal payés.
Source : https://alencontre.org/economie/economie-mondiale-une-situation-systemique-qui-est-specifique-a-la-financiarisation-comme-phase-historique.html/attachment/carte-flux-migratoires
Diviser pour régner
Aujourd’hui la situation ressemble, sans être parfaitement identique, à celle qui a prévalu à l’époque du capitalisme mondialisé de la période coloniale.
Les flux migratoires en un coup d’œil[5]
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Au Canada, des discriminations systémiques
L’État canadien a été bâti à partir d’un projet explicitement colonialiste. L’immigration « blanche et chrétienne » devait combler les besoins de « l’armée industrielle de réserve » tout en fournissant des contingents ouvriers qui subissaient une forme moderne d’esclavage, comme ces milliers de Chinois qui ont construit l’infrastructure de transport dans l’Ouest[7]. Les générations successives d’immigré·e·s qui ont afflué d’Europe entre les guerres ont été ainsi mises au service de l’accumulation dans l’industrie, les transports, la construction.
La gestion de l’immigration par l’État canadien et par son subalterne québécois s’est depuis inscrite dans la phase actuelle du capitalisme communément désignée sous le nom de néolibéralisme[8]. Durant cette période, la situation des immigré·e·s s’est aggravée avec la montée de discriminations extrêmes prenant la forme du racisme et de l’islamophobie. De vastes segments de la population immigrante se retrouvent stigmatisés et enfermés dans des ghettos d’emplois à bas salaires. À Montréal, qui reçoit 75 % de cette population, les immigrantes et les immigrants peuplent les quartiers délabrés. La détérioration de leur situation se produit dans un contexte où la majorité des migrants sont maintenant admis sur des bases temporaires et conditionnelles, ce qu’illustre l’expansion très importante des programmes qui concernent les migrants « temporaires » auxquels on impose des contrats très restrictifs comme l’expose bien l’article de Marie-Hélène Bonin. On verra dans le texte de Leah Woolner qu’en marge de ces flux légalisés subsiste également un important « trafic des personnes » dont les femmes sont les premières victimes.
Les migrantes et migrants au Canada
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Aujourd’hui, l’État canadien est le principal intervenant de ce système. La politique de l’immigration vise d’abord des objectifs économiques, dans le cadre des politiques capitalistes en place. Elle est aussi inscrite dans une démarche géopolitique, en fonction des positions du Canada sur un certain nombre de grands enjeux tels qu’ils se présentent d’une région à l’autre. Au total, le gouvernement canadien de même que l’élite économique et les instituts de recherche qui leur sont associés s’avèrent fortement favorables à une augmentation contrôlée de l’immigration. Selon le ministre fédéral de l’Immigration Marco E. L. Mendicino, l’immigration comporte d’« énormes avantages pour préserver notre mode de vie et notre prospérité[9] ». Le Conference Board du Canada, un think tank parmi les plus influents auprès de l’élite canadienne, estime pour sa part que l’immigration est un des facteurs-clés de la croissance de la production et une source très importante d’investissement[10].
Immigration et immigration… Les personnes admises comme immigrantes peuvent obtenir la résidence permanente, puis la citoyenneté canadienne : ce sont pour une part des immigrants économiques, pour une autre part des immigrants familiaux et enfin des personnes « protégées ». En 2009, sur les 252 124 nouveaux résidents permanents, la catégorie des immigrants économiques (incluant conjoints et personnes à charge) représentait 61 % du total. Parmi les immigrants économiques, on distingue :
Enfin, il existe deux catégories de résidence temporaire : celle couverte par le programme des étudiants internationaux et celle des travailleurs étrangers temporaires (travailleurs agricoles saisonniers, aides familiales résidantes, etc.). Depuis 2002, le nombre total de travailleurs étrangers temporaires a augmenté de 148 % (de 101 259 personnes à 251 235). Ces immigrants de « deuxième classe » sont maintenant plus nombreux que les immigrants économiques. Si les travailleurs étrangers temporaires sont licenciés ou perdent leur emploi pendant la durée de leur permis de travail, ils doivent demander un nouveau permis de travail auprès d’un nouvel employeur. Source: Erika Gates-Gasse, « Two steps » Immigration. Canada’s new immigration system raises troubling issues, Ottawa, Centre canadien de politiques alternatives, octobre 2020 |
C’est ce portait d’ensemble qui est décrit dans la première partie du dossier avec des textes sur la condition immigrante vue au prisme du logement (Damaris Rose), de la discrimination dans l’emploi (Alain Saint-Victor), du genre (Chantal Ismé et Marjorie Villefranche), de la précarisation et même de la COVID-19 (entrevue de John Shields). Fait à noter, les migrations temporaires, selon les besoins à court terme de l’économie et des entreprises, de phénomène relativement marginal dans les décennies antérieures, sont aujourd’hui « normalisées » et ont crû considérablement.
Le « modèle » québécois et ses périls
La situation socioéconomique des migrantes et migrants au Québec ne diffère pas substantiellement de celle qui sévit au Canada.
Faits saillants de l’immigration au Québec[11]
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Sous l’égide du gouvernement de la Coalition avenir Québec (CAQ), le discours a changé, et le but maintes fois réaffirmé par cette formation politique est de limiter les flux de l’immigration. Pour le gouvernement et certains médias, les migrantes et les migrants représentent une « menace » contre l’identité québécoise. La loi 21, la Loi sur la laïcité de l’État, est discriminatoire envers les femmes musulmanes dans le contexte d’une flambée de violence islamophobe et fait partie, selon Leila Benhadjoudja et Leila Celis (voir leur contribution), « d’un processus à travers lequel le gouvernement de la Coalition avenir Québec fait la promotion d’une société exclusive, marquée par des écarts socioéconomiques importants et stables, processus dont fait partie aussi la législation en matière d’immigration, qui vise, entre autres, à la fois à réduire le nombre d’immigrants et d’immigrantes et à augmenter la “bonne” immigration, c’est-à-dire celle des Européens et Européennes ».
Contre-pouvoirs, stratégies et résistances
Au tournant des années 1930, le Parti communiste du Canada avait mené plusieurs grandes batailles avec et pour les immigrantes et immigrantes dont plusieurs ont joué un rôle central dans leur syndicalisation, notamment[13]. Par la suite, la montée du nationalisme de droite inspiré par l’Église catholique et géré par le régime duplessiste a stigmatisé les immigrantes et immigrants présentés comme des voleurs (surtout s’ils étaient juifs) ou des communistes (surtout s’ils étaient ouvriers). Un discours haineux animé entre autres par l’abbé Lionel Groulx s’est distillé dans la société contre les immigrants de l’époque, surtout européens. Puis, dans les années 1970, des communautés, notamment grecques et italiennes, se sont organisées pour défendre leurs droits. L’arrivée massive des migrantes et migrants d’Haïti, du Vietnam, d’Amérique latine a fait bouger l’opinion au moment où l’idée de l’émancipation sociale et nationale reprenait de la vigueur, prenant la forme d’une insertion croissante de ces populations dans les mouvements populaires, les syndicats, les groupes de gauche et même le Parti québécois qui incarnait alors l’espoir du changement. Avec le reflux du capitalisme, accompagné d’un recul des mouvements sociaux dans les années 1980, la situation de discrimination s’est reproduite à nouveau avec les flux croissants venant d’Amérique centrale, du Moyen-Orient, d’Asie et de l’Afrique subsaharienne. La lutte contre la discrimination s’est élargie et diversifiée couvrant une vaste gamme de problématiques sociales, économiques et politiques.
Aujourd’hui, les initiatives venant de la base prolifèrent, comme celles du Centre des travailleurs et travailleuses immigrants (CTI) et du Comité d’action de Parc-Extension (CAPE) dont les expériences sont décrites dans ce dossier. Les syndicats s’impliquent davantage tout en tentant de modifier leur culture organisationnelle pour être plus accueillants envers les immigrants comme le montrent les entrevues de Marc-Édouard Joubert et de Ramatoulaye Diallo. De grandes mobilisations ont eu lieu contre le massacre au Centre culturel islamique de Québec (rappelées dans le texte de Sébastien Bouchard) et dans le cadre de la solidarité avec les Africains-Américains. L’initiative de Québec solidaire est également porteuse à travers les contributions de certains membres et élu·e·s de cette formation qui en reconnaissent toute l’importance (comme l’illustre l’entrevue avec le député Andrés Fontecilla).
Repenser les paradigmes
Devant ces transformations, les intellectuels progressistes un peu partout dans le monde s’impliquent dans les multiples dimensions de l’immigration. La décolonisation d’une certaine tradition, jusqu’ici plutôt « autiste », est en cours à travers des travaux d’une grande qualité provenant de chercheuses et chercheurs d’origine immigrante (voir les contributions de Osna, Hernandez, Idir et Zennia, Rosso, Hanieh). Selon Saïd Bouamama (voir son texte), il faut que la gauche refasse ses devoirs, dans un contexte où « les approches idéalistes du racisme présentent celui-ci comme une réalité éternelle ayant caractérisé l’humanité de son apparition sur terre à aujourd’hui. L’intérêt d’une telle approche pour les classes dominantes est d’invisibiliser le moment historique d’apparition de cette idéologie de légitimation de la domination et, ce faisant, d’occulter ses liens avec le capitalisme comme mode de production. L’approche matérialiste souligne au contraire l’historicité du racisme et le lien de celle-ci avec l’historicité du capitalisme ».
- Karl Marx, Le Capital, Tome 3, <https://wikirouge.net/Arm%C3%A9e_de_r%C3%A9serve_industrielle>. ↑
- Karl Marx, Le Capital, VIIe section du Livre Premier, chapitre 23; pour la traduction française du Capital, Livre 1, sous la responsabilité de Jean-Pierre Lefebvre, Paris, Éditions sociales, 1983. ↑
- Étienne Balibar, « Sur la situation des migrants dans le capitalisme absolu », Les Possibles, n° 19, 2019. ↑
- Karl Marx, Lettre à Sigfrid Meyer et August Vogt, 9 avril 1870, <https://wikirouge.net/texts/fr/Lettre_%C3%A0_Sigfrid_Meyer_et_August_Vogt,_9_avril_1870>. ↑
- Organisation internationale pour les migrations, État de la migration dans le monde 2020, Genève, Rapport de l’OIM, 2020. ↑
- Roger Martelli, « Accueil des migrants : enjeux de civilisation », dans Claude Calame et Alain Fabart (dir.), Migrations forcées, discriminations et exclusions. Les enjeux de politiques néocoloniales, Vulaines-sur-Seine, Éditions du Croquant, 2020. ↑
- Dans les années 1880, l’État et les entreprises qui ont construit le chemin de fer ont importé des dizaines de milliers de travailleurs chinois, dont le salaire était inférieur de 30 à 50 % à celui des autres travailleurs. Une fois ces infrastructures érigées, l’État a imposé un « droit d’entrée » de 50 dollars pour les Chinois (l’équivalent de 5000 dollars aujourd’hui) qui voulaient immigrer au Canada, ce qui a réduit énormément cette immigration jusqu’à l’annulation de cette loi discriminatoire en 1947. ↑
- Déjà, il y a 10 ans, les Nouveaux Cahiers du socialisme avaient établi un diagnostic des normes, réglementations et principes à la base de la politique de l’immigration, Migrations : stratégies, acteurs, résistances, n° 5, printemps 2011. ↑
- Immigration, Réfugiés et Citoyenneté Canada, Rapport annuel au Parlement sur l’immigration, 2020. ↑
- Conference Board du Canada, Counting on immigration, mai 2021. ↑
- Source : Ministère de l’Immigration, de la Francisation et de l’Intégration Québec, 2019, Présence et portraits régionaux des personnes immigrantes admises au Québec de 2008 à 2017, Québec, Gouvernement du Québec, 2020. ↑
- Mathieu Forcier et Laura Handal, L’intégration des immigrants et immigrantes au Québec, Montréal, Institut de recherche et d’informations socioéconomiques, novembre 2012. ↑
- Évelyne Dumas, une journaliste courageuse des années 1970, avait écrit une partie de cette histoire dans un ouvrage magnifique, Dans le sommeil de nos os. Quelques grèves au Québec entre 1934 et 1944, Montréal, Leméac, 1971. ↑

MERCI Pierre Beaudet

Notre ami Pierre Beaudet est décédé aujourd’hui. Nous sommes sous le choc. Il y a quelques jours à peine, Pierre participait à des réunions avec nous et semblait déterminé à se rétablir de sa maladie. Mais le corps n’a pas tenu le coup.
Les Nouveaux Cahiers du socialisme sont en deuil. Pierre a fondé ce collectif il y a une quinzaine d’années avec d’autres camarades désireux et désireuses de participer à la création d’une nouvelle culture politique de gauche, pluraliste et critique.
Les membres des Nouveaux Cahiers du socialisme veulent offrir leurs profondes condoléances à à ses proches. Nous prendrons plus tard le temps nécessaire pour rendre hommage à Pierre, ce militant et homme de conviction depuis sa jeunesse. Sa contribution à la gauche tant québécoise qu’internationale est immense, sa feuille de route est depuis longtemps impressionnante.
Nous perdons un frère et un ami de longue date.
Repose en paix camarade.

Féminisme : Ni la guerre qui nous détruit ni la paix qui nous opprime

Image du mouvement Global Women’s Strike avec sa devise “invest in care, not kill”
Le titre de cet article correspond à la devise qui accompagne l’action féministe contre les guerres, qui a toujours été, inconditionnellement, solidaire des femmes palestiniennes, afghanes, syriennes, irakiennes, colombiennes, kurdes, sahraouies et tant d’autres que je pourrais continuer à énumérer. Aujourd’hui, écoutant avec douleur les témoignages de la population ukrainienne et voyant les images de la destruction que l’invasion russe produit, mon cœur va aux femmes ukrainiennes, à celles qui résistent dans les villes et aux milliers qui ont dû fuir avec leurs filles et leurs fils, devenant des réfugiés. Et elle est aussi du côté des pacifistes russes qui créent des réseaux de résistance contre la guerre face à la répression du régime Poutine.
A la veille des manifestations du 8 mars, nous assistons à des polémiques entre les partis de gouvernement sur la guerre et à des déclarations institutionnelles sur le sens des prochaines mobilisations féministes, c’est pourquoi, avant d’entrer dans le vif du sujet, je continuerai à défendre la l’autonomie du mouvement féministe pour fixer son propre agenda dans les manifestations qu’il organise et convoque, sans ingérence institutionnelle ou partisane. L’histoire a conduit ce mouvement à être particulièrement jaloux de son autonomie et à différencier l’espace institutionnel et sa responsabilité des politiques publiques du sien.
Le “non à la guerre” du féminisme a de profondes racines historiques et internationales et, malheureusement, un long cheminement. Ici, des groupes tels que “Dones per donas”, “Mujeres de negro” et diverses plateformes pour la paix ont toujours répondu aux guerres et ont montré l’importance de créer des réseaux de soutien et de relations avec et entre les femmes dans les pays en conflit. Ainsi, elles ont poussé au rejet des guerres et à la défense de la paix, pour avoir toujours été présentes dans l’idéologie et le travail féministes et pour faire partie de leur internationalisme, de ce qu’on appelle désormais « le cri global».
Les raisons qui nous poussent, nous les femmes, à nous soulever contre la guerre et à défendre la paix sont très diverses. On a parfois voulu associer une nature prétendument pacifique des femmes, argument aux nettes connotations essentialistes que je ne partage pas et qui ne rend pas compte des expériences diverses des femmes sur la maternité, sur les pratiques relationnelles dont nous sommes tenues pour responsables ou sur la défense de la nature. L’activiste féministe et antimilitariste Montse Cervera l’explique en en pointant la raison : “Ce n’est pas parce que les femmes sont pacifiques par nature, mais parce que nous avons opté pour la vie des gens et de la planète.”
Cet engagement à mettre les besoins et le bien-être des personnes au centre, à garantir des vies décentes au lieu des bénéfices des marchés comme le proclame le capitalisme, est ce qui explique le rejet féministe de la logique des armes, de cette industrie qui va grossir en des temps de paix jusqu’à devenir une puissante industrie de la mort générant de gros profits ; le rejet aussi des escalades militaristes qui se forgent sous la rhétorique de paix et les politiques de sécurité des États qui, d’autre part, donnent de si bons retours à l’extrême droite.
C’est le même regard qui accompagne la demande de moins de dépenses militaires et de plus de dépenses sociales dans le budget de l’État. Ce sont les dépenses sociales qui peuvent répondre aux besoins réels et à la sécurité des personnes, c’est ce que la pandémie a rendu visible comme emplois essentiels : ceux d’agents de nettoyage, des résidences, de la santé, des services de soins à la dépendance, des soins et des travaux d’accompagnement à domicile ; dans chacun d’eux, la majorité des travailleurs sont des femmes.
L’épopée belliciste mène inexorablement à la culture de la violence, et rien ne produit plus d’éloignement de la proposition féministe
Mais il y a une autre composante fondamentale dans la proposition féministe de paix et dans le « non à la guerre » : la violence. Les femmes sont bien conscientes de la logique destructrice de la violence, en l’occurrence la violence sexiste, et les guerres sont le plus grand vecteur de la violence généralisée qui vise l’assujettissement des peuples et la violence patriarcale qui l’accompagne. Malheureusement, mais heureusement, cela a été documenté à d’innombrables reprises, les femmes deviennent des butins de guerre. Il a fallu attendre que la tragédie des femmes dans la guerre des Balkans éclate, pour que le viol soit considéré comme un crime de guerre, et le fait est que l’épopée guerrière conduit inexorablement à une culture de la violence, et rien ne produit plus d’éloignement à la proposition féministe.
L’ampleur finale de cette guerre, déjà dévastatrice, n’est pas connue, ni s’il sera possible de désamorcer les armes et que les milliers de réfugiés ukrainiens pourront reprendre la vie dans leurs villes et villages avec leurs blessures. On sait, car c’est déjà annoncé, qu’il va changer les conditions de vie de tout le monde. Et c’est sans doute l’urgence mondiale. Mais si vous aspirez à la paix et « à une paix qui n’opprime pas », vous ne pouvez ignorer les problèmes posés par le féminisme antimilitariste, car c’est la garantie de répéter l’horreur et de transformer le discours de paix en pure rhétorique.
La brutalité de la guerre, et le drame humain qu’elle entraîne, peut conduire à l’installation d’une normalité qui parque ou ignore tout problème échappant à la logique de la guerre, qui pourtant fait partie de la lutte pour la vie des femmes dans d’autres régions de la planète. Mais ce ne sera pas facile, peut-être devrons-nous apprendre à le faire.
Le mouvement Black Lives Matter a souligné que toutes les vies comptent et leur combat et leur slogan sont devenus une référence. J’y recourt car face au risque d’une normalité qui s’appuie sur la logique du « chacun pour soi » ou du « nous d’abord », si fonctionnelle au néolibéralisme, face à la peur et à l’insécurité, elle me conduit à ce que le féminisme a suscité : le « nous ensemble ». L’idée qu’il n’y a pas de droits pour certains s’ils ne peuvent être étendus à tous. C’est pourquoi, répondre de toute urgence au drame humain qu’est la plus grande crise de réfugiés survenue en Europe ne peut ignorer la situation de milliers de femmes et d’hommes qui vivent dans la pauvreté dans des camps de réfugiés à travers le monde. La modification des lois sur l’asile et le refuge, l’immigration et les autres règles de sécurité de l’Union européenne ne peut pas non plus être retardée.
Parce que toutes les vies comptent, la régularisation des Ukrainiens qui vivent dans l’État espagnol est urgente et doit contribuer à garantir qu’il en soit ainsi pour les près d’un demi-million de migrants qui vivent dans l’État espagnol en situation administrative irrégulière. Comme le soulignent les travailleurs domestiques (d’ailleurs, toujours sans que le gouvernement reconnaisse leurs droits et ratifie la convention 189 de l’Organisation internationale du travail), les journaliers, les travailleurs du sexe, les soignants et les travailleurs essentiels, dont beaucoup sont des migrants, l’irrégularité de leur Cette situation les soumet à une plus grande exploitation par le travail, à une vulnérabilité juridique, à l’exclusion des services et des droits publics, et les rend plus vulnérables à la violence sexiste et institutionnelle.
Ce risque auquel j’évoquais tout à l’heure – que tout ce qui ne rentre pas dans la logique de la guerre et ses conséquences immédiates terribles disparaisse de l’attention médiatique, sociale et politique – est un énorme problème car la guerre ne fera qu’aggraver les effets dévastateurs de les crises que nous subissons et qui se superposent : celle dérivée de la guerre chevauche celle de la pandémie et celle-ci sur les crises écologique, sanitaire, économique et démocratique que le féminisme a également qualifiée de crise systémique.
Le danger que les inégalités produites par le système s’approfondissent et s’installent encore plus dans une normalité marquée par la violence, la fragilité des conditions de vie de la majorité et la fragilité de l’environnement, est réel.
Dans une récente conférence sur le féminisme syndicaliste, certaines compañeras ont dit que s’organiser, c’est commencer à résister. Organisez-vous pour transformer en un cri mondial “ni la guerre qui nous détruit, ni la paix qui nous opprime”, pour construire des vies dignes et durables pour tous, afin que l’engagement à créer une communauté rende la soumission des femmes et des peuples irréalisable.
Comme le dit le manifeste de la Commission 8M du mouvement féministe madrilène, « les féministes ont un plan, nous allons changer le système. On dessine une autre trajectoire possible, avec un pouvoir féministe qui franchit les frontières et fait tomber les murs. Et ce n’est pas de la rhétorique, il y a un féminisme inclusif, dans lequel nous nous inscrivons tous, avec des propositions qui pointent vers les causes structurelles de la situation que vivent les femmes et c’est peut-être pourquoi cela les met si mal à l’aise.
Féminisme ou barbarie.
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Justa Montero est une militante féministe.
Publié dans Contexte le 03/07/2022

La Russie de Vladimir Poutine : un régime bonapartiste

L’effondrement du régime soviétique s’est déroulé dans un temps si court qu’il a surpris presque tout le monde de ce côté-ci du Rideau de fer. Ce trop court délai n’a pas suffi à mobiliser la société russe autour d’un projet élaboré en toute indépendance de classe par rapport aux couches sociales dominantes. Ces dernières, fortement appuyées en cela par nos gouvernements et les institutions financières internationales tels le FMI, la Banque mondiale, la BERD, ont fait pression sur les libéraux russes pour une transition rapide au capitalisme, la fameuse thérapie de choc. Ces derniers ne se sont d’ailleurs pas fait prier. Méfiants des milieux populaires russes, la vitesse permettrait d’effectuer l’essentiel de la transition – à commencer par les privatisations – avant que la population se mobilise contre le type de société qu’on commençait à mettre en place. Les aspirations à la liberté, à la démocratie, s’étaient manifestées à une large échelle. Mais c’était beaucoup moins le cas en ce qui concerne le passage au capitalisme, lourd de menaces pour la sécurité économique des travailleurs et travailleuses et susceptible de heurter les valeurs égalitaristes profondes du peuple russe, antérieures au régime soviétique.
Les perturbations politiques qui ont accompagné l’application de la thérapie de choc ont soulevé des doutes sur la capacité d’un régime politique libéral doté d’un parlement fort – héritage des réformes de Gorbatchev et des revendications démocratiques qui ont suivi – de contrer tout menace à l’ordre établi. Après tout, des élections parlementaires auraient pu donner la victoire à des forces opposées à l’ordre capitaliste qu’on mettait en place. C’est la raison pour laquelle les confrontations entre le parlement et le pouvoir exécutif en 1992 et 1993 ont abouti à la violence et à l’imposition d’une constitution qui accorde l’essentiel des pouvoirs au président. Nos dirigeants, faut-il le rappeler, tout comme nos éditorialistes serviles, ont appuyé ce geste commis par Boris Eltsine et son entourage. Comme la thérapie de choc n’arrivait pas à elle seule à assurer l’irréversibilité de la transition, le recours à l’autoritarisme s’avérait donc également nécessaire.
En 1999, le règne de Boris Eltsine tire à sa fin et l’oligarchie cherche désespérément un candidat susceptible d’assurer la continuité de l’ordre établi. Le tandem Primakov-Loujkov fait peur avec son intention de réviser certaines privatisations et de procéder à la renationalisation de certains secteurs de l’économie. Primakov, premier ministre pendant une courte période, jouit d’un important soutien populaire et les sondages prévoient qu’il risque fort de remporter l’élection présidentielle de mars 2000. En août 1999, le clan Eltsine choisit finalement Vladimir Poutine comme candidat et lui donne l’occasion de se faire connaître en le nommant premier ministre. Issu de l’ancien KGB, il apparaît comme la meilleure garantie pour protéger le nouveau régime de tout ce qui pourrait le menacer. Nommé président par interim le 31 décembre, il remporte ensuite l’élection présidentielle.
Contrairement à Eltsine, Poutine bénéficie d’une économie en forte croissance avec la hausse des prix mondiaux du pétrole. Il a par ailleurs profité de son poste de président et du contexte de guerre en Tchétchénie pour placer les siloviki dans différentes instances stratégiques, y compris de grandes entreprises. On appelle siloviki ces personnes issues des institutions chargées d’assurer la sécurité du régime.
Le caractère bonapartiste du régime postsoviétique devient ainsi beaucoup plus affirmé. Dans un régime bonapartiste, l’État s’érige au-dessus des classes sociales, y compris la classe dominante. C’est ce qu’on observe en Russie, où l’oligarchie/bourgeoisie formée sur les décombres de l’URSS et enrichie par les privatisations effectuées de manière scandaleuse est trop faible pour prendre la tête de la société russe, qui la déteste cordialement. Un sondage réalisé en août dernier par le Centre Levada (maison de sondages et d’enquêtes sociologiques indépendante de l’État et considérée par lui comme « agent de l’étranger »), a posé une question sur le « système économique le plus juste ». La planification et la distribution par l’État a reçu l’appui de 62% des sondés contre 24% pour le système fondé sur la propriété privée et l’économie de marché. En somme : si la transition au capitalisme a abouti jusqu’à un certain point dans la sphère de l’économie, ce n’est pas le cas dans celle de l’idéologie. C’est ainsi qu’on peut comprendre la peur que ressent l’oligarchie face au peuple russe et la nécessité d’un État où le pouvoir qui la protège est concentré entre les mains de la branche exécutive.
Comme ce fut le cas pour Napoléon III, l’État russe jouit d’une autonomie sans commune mesure avec ce que l’on retrouve dans les pays capitalistes développés. Cette autonomie a permis à Poutine d’agir parfois contre les intérêts apparents de l’oligarchie, notamment avec cette guerre qu’il a déclenchée contre l’Ukraine. C’est un peu ce genre de rapport qu’on retrouvait dans l’Allemagne nazie entre l’État et la bourgeoisie. Cette dernière étant menacée par la montée communiste, elle a accepté d’être politiquement expropriée en échange du maintien des rapports sociaux capitalistes (ce qui a d’ailleurs amené Hitler à se débarrasser des SA, qui voulaient pousser plus loin la « révolution »). Lorsque la défaite de l’Allemagne ne faisait plus de doute, la bourgeoisie a cherché, sans succès, à se débarrasser d’Hitler dans le but de mettre fin à la guerre sur le front ouest et de s’entendre avec les États-Unis et la Grande-Bretagne. Ce désaccord entre la bourgeoisie et l’État nazi a culminé avec la tentative ratée d’assassinat d’Adolf Hitler en juillet 1944. Aux États-Unis ou ici, une guerre sans l’appui du capital ne serait guère possible.
Les ennuis que Poutine a causés à certains oligarques (Berëzovski, Goussinski, Khodorkovski et d’autres) ont contribué à sa popularité auprès des Russes. Napoléon III avait lui aussi, en son temps, bénéficié d’appuis populaires à l’occasion de son plébiscite. La présidence Poutine a aussi été marquée par une nette amélioration du budget de l’État et par une hausse des salaires dans la première décennie des années 2000. Une partie significative de la population a pu commencer à voyager à l’étranger, à améliorer ses conditions de logement et à jouir de quelques autres bienfaits peu accessibles auparavant. C’est pour toutes ces raisons et quelques autres que le président russe peut encore compter sur l’appui d’une grande part de l’opinion publique.
Mais la guerre contre l’Ukraine risque fort de gruger son capital de sympathie. Si les manifestations prennent de l’ampleur, il pourrait ne plus apparaître, aux yeux des élites, comme la meilleure garantie de préservation de l’ordre établi, déjà terriblement menacé de l’extérieur par les sanctions et par l’isolement international. Et pour ces élites qui ont su profiter du régime, il ne saurait être question de risquer l’émergence d’un mouvement de masse. Il a été choisi en 1999-2000 pour en empêcher la possibilité, et non l’inverse. C’est la raison pour laquelle je suis persuadé qu’on est en train de réfléchir à tout cela en haut lieu.
Michel Roche est professeur de science politique à l’Université du Québec à Chicoutimi

Zelenski, d’acteur comique à personnage principal de la tragédie ukrainienne

Photo Byron Maher
« Make Russia Great Again » est l’obsession de Poutine, reconstruire la Grande Russie d’antan, et les États-Unis, l’OTAN et l’UE, avec leur politique expansionniste agressive et irresponsable, l’ont aidé à justifier une invasion qui changera le scénario géopolitique mondial.
Dans la fiction, Volodimir Zelensky a fait face à des problèmes constants de toutes sortes il y a quelques années en tant que “président” de l’Ukraine, mais il a toujours réussi à s’en sortir avec brio. Il a mené une grande croisade contre la corruption politique endémique de son pays et a même fait face à une attaque contre le Parlement avec une mitrailleuse à la main.
Maintenant, en tant que vrai président, il doit faire face à une véritable invasion territoriale de son pays par des milliers de soldats, de chars, d’avions et de navires de guerre de l’une des forces armées les plus puissantes du monde, la Russie, et en tant que commandant en chef, il mène une résistance armée tenace malgré la grande inégalité militaire.
Après des années en tant que scénariste, producteur et acteur de cinéma, Zelensky russophone, né dans le sud-est de l’Ukraine, a été de 2015 à 2019 le scénariste et principal protagoniste de la série télévisée à succès Servant of the People .
Cela a commencé précisément peu de temps après la chute et la fuite du président Viktor Ianoukovitch, également originaire de l’Est du pays, qui a fini par s’exiler en Russie.
Membre du PCUS (Parti communiste de l’Union soviétique) durant la dernière décennie de l’URSS et devenu oligarque après son atomisation et l’indépendance de l’Ukraine, Ianoukovitch est revenu en 2013 sur son accord pour entamer le processus d’association de son pays à l’Union. Européen.
Ianoukovitch a choisi d’annuler cet engagement, optant plutôt pour une relation plus étroite avec la Russie, qui a conduit à des manifestations de rue initialement spontanées de jeunes européistes, immédiatement après encouragées de manière irresponsable par l’UE et les États-Unis, et qui ont fini par être reprises par les forces politiques. des milices d’extrême droite de plus en plus violentes.
Certaines de ces milices néonazies, composées non seulement d’Ukrainiens mais aussi de Croates et d’extrême droite d’autres pays, comme Svoboda, Pravy Sector et d’autres, ont fini par s’intégrer dans les forces de sécurité régulières ukrainiennes. Aujourd’hui, ils font partie du régiment d’opérations spéciales Azov de la garde nationale ukrainienne, sous la tutelle du ministère de l’intérieur de l’Ukraine.
Poutine fait allusion à ces forces lorsqu’il dit que leur but est de dénazifier l’Ukraine, bien qu’elles n’aient pas réellement de présence réelle au sein du haut commandement des forces armées ou au sein du gouvernement.
En utilisant le fantôme du nazisme dans le pays voisin, Poutine sait qu’il parvient à provoquer la haine et la peur dans la population russe, qui a souffert plus que tout autre pays de l’horreur nazie. Vingt-cinq millions de Soviétiques sont morts sous le nazisme.
Poutine recourt de manière tordue à la mémoire historique pour présenter le gouvernement actuel de Zelensky – fils de parents juifs et petit-fils d’un membre de l’Armée rouge – comme un héritier de cette partie des Ukrainiens qui ont activement collaboré dans les années 1940 avec l’occupation hitlérienne.
Il oublie de rappeler l’autre visage de cette occupation, que de 1941 à 1944 cinq millions d’Ukrainiens sont également morts, dont près d’un tiers de Juifs. On oublie également qu’après cette période, la république d’Ukraine a continué à faire partie de l’URSS – comme elle l’avait été depuis 1922 – jusqu’à sa désintégration en 1991.
Jusqu’en 2018, Zelensky n’a agi qu’en russe à la fois dans son pays et dans plusieurs anciennes républiques soviétiques, mais les temps nouveaux, avec la russophobie qui s’est propagée dans tout l’ouest de l’Ukraine avec la guerre déclenchée contre les régions séparatistes pro-russes de l’est de Donetsk et Lougansk, ont commencé à agir en ukrainien
Avec des membres de sa société de production, Kvartal 95, il décide de transformer sa série comique Serviteur du peuple en parti politique et de se présenter comme candidat à la présidentielle pour les élections de 2019.
L’annonce a étonné la classe politique et suscité de grandes attentes dans une grande partie de l’opinion publique, mécontente du gouvernement de Petro Porochenko, l’oligarque pro-occidental —aussi corrompu que Ianoukovitch—, qui avait triomphé de ces élections irrégulières dans la convulsive 2014 après la fuite loin de ça
Zelensky a amené son personnage de télévision dans la vraie vie; l’essentiel de son programme électoral était aussi la lutte contre la corruption, comme sur le petit écran. Il a promis de lutter pour la paix et l’unité en Ukraine et a également fait un clin d’œil aux puissants oligarques sans le feu vert desquels il semblait impossible d’accéder au pouvoir dans ce pays.
Aux élections de 2019, Zelensky a balayé le terrain ; au second tour, il a remporté 73% des voix, dont pas mal du Donbass, la région orientale frontalière de la Russie, au sein de laquelle se trouvent les républiques populaires rebelles de Donetsk et de Lougansk, avec respectivement deux millions et un million et demi d’habitants.
L’acteur-président a tenu un discours modéré devant Moscou : “Nous sommes différents, mais ce n’est pas une raison pour être ennemis”.
Zelenski a déclaré qu’il ne voulait pas que son pays ne soit ni “le petit partenaire de la Russie” ni le “partenaire corrompu de l’Occident”, mais il a aussi exprimé publiquement sa volonté de préparer l’Ukraine pour qu’en 2024 elle remplisse toutes les conditions qui sont à n’importe quel pays afin de demander à la fois l’adhésion à l’UE et à l’OTAN. Ces jours-ci, il a demandé à la Commission européenne d’accélérer le processus d’admission de son pays dans l’UE.
Cette confirmation de leurs objectifs stratégiques a conduit les séparatistes de l’est du pays, soutenus économiquement, politiquement et militairement par Poutine, à abandonner toute attente d’une solution négociée au conflit ouvert.
Les provocations des deux côtés de la ligne de front ont été constantes, un filet de morts sans fin ajouté aux 14 000 survenus au cours des deux premières années de la guerre, entre 2014 et 2015.
Le cessez-le-feu a été rompu mille fois. Poutine ne voit que les attaques militaires que subissent les républiques populaires et les qualifie de “génocide”, justifiant ainsi son “opération spéciale” pour l’empêcher.
De part et d’autre, l’Ukraine, l’UE, l’OTAN et les USA d’un côté, les séparatistes de Donetsk et Lougansk et la Russie de l’autre, s’accusent mutuellement de ne pas avoir respecté les accords de Minsk (Biélorussie), mais chaque bloc compte rien de plus que les engagements que l’autre avait pris, pas les siens.
L’Ukraine n’a pas tenu l’engagement d’organiser des élections locales et d’accepter un statut spécial d’autonomie réelle pour les régions orientales rebelles, et de démilitariser ces régions.
De leur côté, les républiques rebelles et la Russie n’ont pas respecté l’engagement de retirer les armes lourdes et de respecter le fait que c’est le gouvernement ukrainien qui contrôle ces frontières extérieures avec la Russie et qu’elles sont surveillées par l’OSCE (Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe ). .
Ni l’un ni l’autre n’ont respecté la condition du maintien d’une bande démilitarisée de 15 kilomètres de chaque côté, ni la condition du retrait immédiat de leurs forces mercenaires respectives, avec la présence de milliers de soldats des deux côtés.
Les négociations de Minsk ont été menées par le Groupe de contact trilatéral sur l’Ukraine, qui comprenait à la fois des représentants de l’Ukraine, de la Russie et de l’OSCE et une représentation de la République populaire de Donetsk et de la République populaire de Lougansk.
Ni l’UE, ni l’OTAN, ni les États-Unis n’ont officiellement participé à ces négociations, mais ils ont néanmoins toujours été omniprésents.
Bien que pour ces républiques rebelles l’objectif fondamental de leur lutte était et continue d’être d’obtenir l’indépendance de l’Ukraine et de parvenir à une éventuelle association ou intégration avec la Fédération de Russie, ce qui est en jeu depuis des années en Ukraine va bien au-delà de ce conflit et que certains et d’autres instrumentalisent.
Les États-Unis, l’UE et l’OTAN instrumentalisent l’Ukraine afin de fermer davantage le siège de la Fédération de Russie, un siège qui a commencé à partir du moment même où l’Union soviétique a été détruite et démembrée en de nombreux morceaux.
L’Europe avait déjà abandonné des années auparavant l’idée d’une Maison commune européenne que Mikhaïl Gorbatchev proposait depuis 1985 pour tenter de créer un espace de sécurité commun exclusivement européen, sans armes de destruction massive et avec une coordination eurasienne entre la Communauté économique européenne de l’époque ( CEE) et son homologue d’Europe de l’Est, le Conseil d’entraide (COMECON) de l’URSS et des pays de l’Est sous son orbite.
L’Europe, tout le continent européen, a ainsi perdu une occasion d’essayer une autre voie, d’avancer des années et de manière moins traumatisante la fin de la guerre froide.
Nous ne saurons jamais si relever le défi à ce moment-là aurait permis ou non le début d’un véritable nouvel ordre mondial, avec une Europe non dépendante des États-Unis, et cela nous aurait permis d’éviter les guerres dans les Balkans, la Géorgie , la Moldavie et l’actuel en Ukraine.
L’analyser maintenant relève de la science-fiction.
Le COMECON a disparu après la désintégration de l’URSS tout comme le Pacte de Varsovie, l’alliance militaire de l’URSS avec les pays d’Europe de l’Est, a été démantelé, mais l’OTAN n’a pas été dissoute malgré le fait que son principal objectif initialement déclaré était de servir de confinement pour un éventuel plan soviétique hostile et expansionniste.
C’est sous l’administration Bill Clinton qu’il a été décidé non seulement de maintenir l’OTAN, mais aussi comment et quand l’étendre, mais en même temps, le secrétaire d’État américain, Warren Christopher, a averti en 1993 : « Le gouvernement russe doit éviter la tentation de reconstituer l’URSS.
Ce moment historique de la fin de la guerre froide et de la disparition de l’une des deux superpuissances mondiales n’a pas été mis à profit pour créer un nouvel ordre mondial consensuel, bien au contraire. La faiblesse économique, politique et militaire de la Fédération de Russie après la dissolution de l’URSS a été utilisée.
Malgré les débats au sein de l’OTAN sur son avenir — qui comportaient même la possibilité de proposer l’adhésion à la Russie —, les États-Unis ont réussi à imposer leurs critères : l’OTAN doit être élargie et renforcée.
Malgré les protestations de la Russie, en quelques années et par lots différents, plusieurs pays ont été invités à adhérer, principalement ceux qui avaient précédemment adhéré au Pacte de Varsovie.
C’est ainsi qu’en 1999 la Pologne, la République tchèque et la Hongrie ont adhéré, auxquelles ont adhéré en 2004 l’Estonie, la Lituanie, l’Estonie, la Bulgarie, la Slovénie, la Slovaquie et la Roumanie ; en 2009, l’Albanie et la Croatie, la Bosnie-Herzégovine, la Géorgie et la Macédoine du Nord étant toujours candidates.
La Serbie, la Finlande et la Suède débattent toujours en interne de leur adhésion ou non. Poutine a averti ces jours-ci la Suède et la Finlande des “conséquences dures” que leur adhésion à l’OTAN entraînerait.
L’OTAN est passée de ses 12 membres initiaux en 1949 à 30 membres aujourd’hui, plus la Colombie, le seul pays d’Amérique latine qui depuis 2017 a été accepté comme “partenaire extracontinental”.
L’expansion et l’agressivité de ces élargissements successifs de l’OTAN ont de plus en plus alarmé la Russie.
Au cours des 20 dernières années, coïncidant avec les années au pouvoir de Poutine, l’OTAN a déployé une partie de son bouclier antimissile et d’importantes armes lourdes dans des bases situées dans les pays frontaliers de la Russie et membres de l’Alliance.
La Russie, pour sa part, si elle n’est pas aujourd’hui une puissance significative sur le plan économique, elle l’est sur le plan militaire. Poutine a été occupé au cours de la dernière décennie à investir massivement dans la technologie militaire – plus de 60 000 millions d’euros rien qu’en 2021 – équipant les forces armées d’un arsenal puissant qui rivalise dans plusieurs domaines avec le matériel de l’OTAN le plus avancé.
Et Poutine a non seulement réagi immédiatement à toute tentative de révolutions de couleur pro-occidentales dans les pays qu’il considère comme son “arrière-cour”, mais a également fait preuve de force militaire en Syrie et ailleurs.
Moscou, étant un pays qui a toujours réprimé brutalement les mouvements autonomistes et indépendantistes sur son propre territoire, se présente au monde comme le défenseur de la minorité russophone en Ukraine et dans d’autres pays.
La Russie, qui réprime durement toutes les oppositions politiques et médiatiques dans son pays — elle en est venue à interdire aux médias d’utiliser le terme « guerre » ou « invasion » — et persécute les minorités comme la communauté LGTBI, se pose également en défenseur des libertés démocratiques des autres pays.
L’invasion de l’Ukraine ne peut être justifiée que par ceux qui maintiennent une vision campiste, ceux qui suivent la maxime selon laquelle “l’ennemi de mon ennemi est mon ami”.
Ce sont eux qui vantent le nationalisme autoritaire néolibéral de Poutine et de sa cohorte d’oligarques russes, les présentant comme des héroïques anti-impérialistes mondiaux héritiers de la Révolution russe et des bolcheviks d’il y a un siècle.
La politique agressive et impérialiste des États-Unis et de l’OTAN et de l’UE soumise ne peut en aucun cas légitimer une autre action de nature expansionniste et impérialiste, l’invasion avec une force militaire écrasante d’un pays voisin.
Poutine a beaucoup planifié son action.
+ Il savait que poser un ultimatum aux États-Unis et à l’OTAN pour qu’ils s’engagent par écrit à ne jamais accepter l’intégration de l’Ukraine dans l’Alliance, c’était demander l’impossible. Le traité fondateur de l’OTAN, comme celui de tout organisme international, empêche d’accepter un tel chantage.
+ Il savait également que ni l’OTAN ni aucun de ses pays membres individuellement n’oseraient envoyer des troupes ou des bombardiers en Ukraine, car cela signifierait affronter les forces russes et cela équivaudrait à une déclaration de guerre à un pays doté de l’énergie nucléaire comme la Russie. Il a même menacé de “conséquences très graves” quiconque oserait venir en aide à l’Ukraine. Il a également annoncé qu’il mettait en état d’alerte les Forces de dissuasion de ses forces armées, celles chargées de contrôler et d’exploiter les armes nucléaires, n’excluant pas de les utiliser pour sentir son pays agressé.
+ Poutine savait également que peu importe la quantité d’armes que l’OTAN tentait d’envoyer en Ukraine à la dernière minute, il serait impossible pour les forces armées ukrainiennes d’arrêter une offensive de 200 000 soldats russes, avec les meilleurs chars, avions, artillerie et navires de guerre attaquant de différents flancs, aidés en outre par la Biélorussie voisine. Malgré cela, les forces de sécurité ukrainiennes et de nombreux civils font face aux troupes russes avec plus de ténacité que prévu, ce qui freine l’avancée sur Kiev.
+ Poutine savait également que les États-Unis et l’UE ne pouvaient appliquer que des sanctions économiques sévères, qui affecteraient considérablement les transactions commerciales et financières, mais limitées. Après plusieurs jours de guerre, les sanctions n’incluent même pas l’arrêt du flux de gaz et de pétrole vers l’Europe. La Russie possède d’importantes réserves d’or et compte sur le récent engagement commercial, financier et politique de la Chine pour compenser en grande partie les pertes qu’elle subira.
Poutine a beaucoup planifié tout cela et a réussi à lier les mains des États-Unis et de l’UE.
Il est vrai que lorsque cette guerre se terminera, si elle se termine bientôt et sans franchir les frontières de l’Ukraine, ce qui est encore trop tôt pour le dire, tout le scénario géopolitique aura changé.
Désormais, les pays membres de l’Otan accepteront probablement de plus en plus l’idée d’augmenter leurs budgets de défense – l’Allemagne l’a déjà annoncé – et leur contribution à l’Alliance, comme les États-Unis le réclament depuis des années.
Il est également prévisible que les pays limitrophes de la Russie accepteront d’héberger davantage de bases militaires de l’OTAN ; des plates-formes de missiles à courte et moyenne portée et de l’artillerie lourde pour empêcher de nouvelles actions russes hostiles.
L’OTAN pourrait renforcer son unité interne face à cette nouvelle situation, et les débats au sein de l’UE sur la nécessité de se doter d’un système de défense européen propre, moins dépendant des États-Unis, pourraient être mis de côté avant la mise à jour du système russe danger et considèrent comme plus nécessaire que jamais le renforcement de l’alliance avec les États-Unis pour pouvoir arrêter une puissance nucléaire comme la Russie.
Tous ces changements qui montreraient hypothétiquement que la Russie deviendrait un paria mondial après son invasion de l’Ukraine ont cependant aussi une autre facette.
Si Poutine finit par mettre l’Ukraine à genoux et que Zelensky – ou le Parlement s’il est finalement renversé – accepte de signer une sorte de traité s’engageant à ne jamais demander à rejoindre l’OTAN, il aura remporté une victoire majeure.
Il aura trouvé le moyen de réaliser ce qui était proposé depuis le début et qu’il a exigé des États-Unis et de l’OTAN et qu’il n’a pas réussi à obtenir.
Si, en plus de cette guerre, il parvenait à consolider l’indépendance des Républiques populaires de Donetsk et de Lougansk et à les annexer ensuite à la Russie, ou du moins à former un corridor les reliant à la péninsule de Crimée, la victoire serait encore plus large et lui gagnerait également le soutien de la population russe, comme elle l’a obtenu en annexant la Crimée.
Poutine aurait obtenu avec cette dangereuse aventure militaire, au prix de cette tragédie, de cette horreur que vivent des millions d’Ukrainiens, la reconnaissance de la Russie comme un acteur de premier plan sur la scène mondiale, qui ne peut plus être ignoré ni acculé.
Cela satisferait son rêve de Grande Russie. Poutine, comme Trump, ne cache pas qu’il veut aussi rendre “la Russie grande à nouveau”.

Biden propose des dépenses militaires massives, pour le plus grand plaisir des entrepreneurs privés

Des soldats tirent sur le char M1A2 SEPv3 de l’armée américaine à Fort Hood, au Texas, le 18 août 2020. (Sergent Calab Franklin / US Army via Flickr)
Pour la deuxième année consécutive, Joe Biden prévoit d’augmenter le budget militaire. La demande de budget pour l’exercice 2023 que Biden enverra au Congrès ce mois-ci proposerait plus de 800 milliards de dollars de dépenses militaires ; 773 milliards de dollars pour le ministère de la Défense (Department of Defense (DOD)) et la plupart du reste pour les programmes d’armes nucléaires du ministère de l’Énergie. À l’exception de l’étendue des budgets militaires entre 2007 et 2011 qui a parrainé des augmentations consécutives de troupes – d’abord en Irak puis en Afghanistan – le plan de Biden donnerait plus d’argent au Pentagone au cours de l’exercice 2023 que n’importe quelle année depuis la Seconde Guerre mondiale.
Un budget massif du Pentagone implique une redistribution massive des richesses, et les premiers bénéficiaires ne sont pas « nos troupes » comme aiment à le dire les politiciens américains. Au lieu de cela, la majeure partie du budget du DOD va à des entreprises à but lucratif : 55 % des 14,5 billions de dollars que le Congrès a donnés au Pentagone entre l’exercice 2002 et l’exercice 2021 ont fini par aller à des entreprises du secteur privé par le biais de contrats.
La part des dépenses annuelles du DOD liées aux contrats a peu varié au cours de cette période de vingt ans; les valeurs des contrats ont largement augmenté et diminué en même temps que les budgets globaux. Le montant du financement fédéral qu’un budget du Pentagone donné peut s’attendre à privatiser peut alors plus ou moins être déduit de son chiffre principal. Cela signifie qu’une proposition de budget du DOD de 773 milliards de dollars – comme Biden le proposerait – est essentiellement une proposition de privatisation de 425 milliards de dollars de fonds publics.
Cela n’augure rien de bon pour les programmes sociaux du budget de l’exercice 2023. Le projet de loi de dépenses du DOD – bien qu’il ne soit qu’un des douze projets de loi de crédits qui composent le budget discrétionnaire fédéral – consomme généralement environ la moitié de tous les financements discrétionnaires. La première demande de budget de Biden ressemblait à ceci. Cependant, une différence clé est qu’il a été proposé peu de temps après l’ adoption du plan de sauvetage américain au Congrès et avant l’ effondrement du plan présidentiel de plusieurs milliards de dollars pour le climat, les infrastructures et la santé.
En d’autres termes, la proposition de Biden pour l’exercice 2023 ressemblera probablement au budget typique de la pandémie pré-COVID où les dépenses de «sécurité nationale» évincent les dépenses sociales. Ce n’était pas censé arriver. Même des personnalités emblématiques de l’establishment comme Hillary Clinton ont fait valoir que la pandémie entraînerait un « examen de la sécurité nationale » où les menaces non militaires seraient finalement prises aussi au sérieux que les menaces militaires – de nouvelles priorités qui seraient reflétées dans les futurs budgets.
Le président a semblé de plus en plus désintéressé par cela. Biden a fait tout son possible pour stigmatiser les dépenses sociales mais pas les dépenses militaires, même lorsque ces dernières auraient été une cible plus appropriée. Par exemple, Biden a blâmé les chèques de relance de 1 400 $ pour avoir provoqué l’inflation, même si le coût total de la provision ( 391 milliards de dollars ) était inférieur au montant que les premier et deuxième budgets militaires de Biden détourneront probablement vers des entrepreneurs militaires à but lucratif ( 405 milliards de dollars et 425 milliards de dollars, respectivement).
De plus, il existe de nombreuses preuves que la production des dépenses sociales – comme les chèques de relance – réduit les difficultés et renforce la sécurité, contrairement aux dépenses militaires. Le budget du Pentagone donne vie à une architecture impériale qui comprend 750 installations militaires à l’étranger et des opérations antiterroristes actives dans au moins quatre-vingt-cinq pays . Grâce à ses budgets et à sa politique déclarée, Biden a déjà établi qu’il ne prévoyait pas d’apporter de changements substantiels à l’empreinte mondiale de l’armée américaine, malgré des preuves empiriques indiquant que cette posture favorise l’ insécurité . Des études ont montré que le stationnement du personnel militaire américain à l’étranger augmentela probabilité d’attentats terroristes contre les États-Unis; que les États subissent davantage de terrorisme après avoir mené des interventions militaires ; et que les bases à l’étranger exacerbent souvent les tensions géopolitiques.
L’establishment de la politique étrangère décrit souvent les dépenses militaires en utilisant des expressions proches de « l’investissement dans notre sécurité nationale », comme si le simple fait de financer le Pentagone produisait d’une manière ou d’une autre la sécurité en tant que résultat politique. Biden s’appuiera probablement sur cette hypothèse – que plus de dépenses militaires signifie plus de sécurité – pour justifier sa demande de financement gargantuesque pour l’exercice 2023 au Pentagone.
Un récent sondage suggère que la plupart des Américains rejettent ce cadrage. Le Congrès devrait aussi.
Traduction NCS
Stephen Semler est cofondateur du Security Policy Reform Institute, un groupe de réflexion américain sur la politique étrangère financé par la base.

Face à la forte augmentation des dettes à payer : repenser les alternatives

Selon le Financial Times, les pays les plus pauvres feront face à une augmentation de 11 milliards de dollars du paiement de leur dette en 2022 1 / . De son côté, la Banque mondiale met en garde contre le risque de “défauts désordonnés”.
Un groupe de 73 pays à revenu faible ou intermédiaire devra rembourser quelque 35 milliards de dollars aux prêteurs officiels bilatéraux et du secteur privé en 2022, soit 45 % de plus qu’en 2020. Le Sri Lanka est considéré comme l’un des plus vulnérables . Le Ghana, El Salvador et la Tunisie risquent d’être en difficulté. La Zambie a déjà déclaré la suspension des paiements depuis 2020 pour un montant de 3 000 millions de dollars et sa situation ne s’améliore pas 2/ . Le gouvernement zambien est en train de négocier un nouveau prêt du FMI qui, s’il est accordé, obligera le pays à prendre des mesures d’austérité.
« Les pays les plus pauvres font face à une augmentation de 11 000 millions de dollars des paiements de la dette en 2022 »
Les pays les plus pauvres du monde sont confrontés à une augmentation de près de 11 milliards de dollars des paiements de leur dette cette année, après que beaucoup ont rejeté le plan 2020 du FMI et de la Banque mondiale parce qu’il était lié à de nouvelles conditions et à une perte supplémentaire de souveraineté. Ces pays se sont tournés vers les marchés financiers pour financer leur réponse à la pandémie de coronavirus.
David Malpass, président de la Banque mondiale, a averti que l’insistance des créanciers à être payés augmentera le risque de défauts de paiement de manière désordonnée. “Les pays sont confrontés à la reprise du paiement de la dette juste au moment où ils manquent de ressources pour le faire”, a-t-il déclaré. Comme l’explique le Financial Times lui-même, cette augmentation est une conséquence du fait que les économies en développement empruntent davantage pour faire face à l’impact du coronavirus sur l’économie et la santé, ainsi que de l’augmentation du coût de refinancement des prêts existants et de la reprise des remboursements de la dette. qui avait été suspendu après le déclenchement de la pandémie.
Selon la Banque mondiale, environ 60 % de tous les pays à faible revenu doivent restructurer leur dette ou risquent de le faire, et d’autres crises de la dette souveraine sont susceptibles de suivre. Les gouvernements et les entreprises des pays à revenu faible et intermédiaire ont émis pour environ 300 milliards de dollars d’obligations chaque année en 2020 et 2021, soit plus d’un tiers de plus que les niveaux d’avant la pandémie, selon les données de l’Institute of International Finance, un cartel des grandes banques et des sociétés de financement privées.
“Selon la Banque mondiale, environ 60% de tous les pays à faible revenu doivent restructurer leur dette ou risquent de le faire.”
Les émissions de titres souverains par les pays en développement ont augmenté pendant la pandémie. L’envolée imminente des remboursements intervient malgré une initiative mondiale ourdie par le G20 avec le FMI, la Banque mondiale et le Club de Paris, visant à alléger le poids de la dette des pays pauvres, qui s’est révélée être de la poudre à canon 3/ .
L’initiative de suspension du service de la dette, lancée par le groupe des grandes économies du G20 en avril 2020, visait à reporter environ 20 milliards de dollars dus par 73 pays à des prêteurs bilatéraux entre mai et décembre 2020. mesure que le CADTM a dénoncée en termes très clairs en octobre 2020 4 / . En effet, bien qu’elle ait été prolongée jusqu’à fin 2021, seuls 46 pays ont demandé à rejoindre cette initiative, reconnue par le Club de Paris lui-même 5/. Il convient de noter que, de toute façon, ces 46 pays ont continué à payer le service de la dette en 2020 et 2021 avec des créanciers privés et une série de prêteurs multilatéraux, et maintenant ils doivent payer la totalité du service de la dette d’ici 2022, c’est-à-dire , dettes contractées auprès de créanciers bilatéraux, multilatéraux et privés.
La pandémie a également creusé les déficits budgétaires. Plus de la moitié des États pauvres sont désormais surendettés ou à risque de surendettement, contre 30 % en 2015.
Le nouveau profil des créanciers rendra difficile la restructuration des dettes. En l’espace de dix ans, le secteur privé est devenu le principal bailleur de fonds des pays à revenu faible ou intermédiaire. Elle détenait ainsi 40 % de la dette extérieure totale de l’Afrique en 2019, contre seulement 17 % vingt ans plus tôt.
Les coûts d’emprunt augmentent
Pendant ce temps, les coûts d’emprunt augmentent. Au cours des deux premières années de la pandémie, le maintien de taux d’intérêt bas par les grandes banques centrales a permis aux gouvernements d’emprunter à relativement bon marché, les prêteurs recherchant de meilleurs rendements dans le Sud que ceux obtenus dans le Nord. Mais les investisseurs s’attendant à un durcissement des conditions monétaires mondiales cette année, il devient plus coûteux de refinancer la dette existante. La Réserve Fédérale des Etats-Unis a entamé un processus de relèvement des taux d’intérêt pour lutter contre la montée de l’inflation sur son territoire, cela conduira probablement à l’avenir à un important rapatriement des capitaux financiers vers le Nord et, en particulier, dans un premier temps vers les Etats-Unis États.
Le processus a déjà commencé. Dans de nombreux pays, les taux d’intérêt restent inférieurs au rythme de croissance des prix et les capitaux transfrontaliers quittent les actions et les obligations des marchés émergents. Les fonds d’investissement étrangers ont commencé à s’éloigner des marchés émergents. “L’accès au marché est une chose merveilleuse lorsque l’argent est bon marché, mais il peut y avoir une vision différente lorsque les conditions deviennent difficiles”, a déclaré Ayhan Kose, responsable de l’unité de prévision économique de la Banque mondiale.
“Nous risquons d’assister à une autre décennie perdue pour les pays en développement”, a déclaré Rebeca Grynspan, Secrétaire générale de la Conférence des Nations Unies sur le commerce et le développement.
« Les problèmes d’endettement sont en augmentation et l’espace budgétaire du monde en développement continuera de se réduire. Nous risquons vraiment d’assister à une autre décennie perdue pour les pays en développement », a déclaré Rebeca Grynspan, Secrétaire générale de la Conférence des Nations Unies sur le commerce et le développement. De même, cité par le Financial Times, Gregory Smith (Emerging Markets Strategist chez M&G Investments) a déclaré : “Une autre crise de la dette, quelle que soit son évolution, aurait un impact très fort sur les pays très endettés”.
Le “cadre commun” oblige les pays participants à s’entendre d’abord avec les créanciers bilatéraux et le FMI, puis à obtenir le même allégement de la dette des créanciers privés. Seuls le Tchad 6/ , l’Éthiopie et la Zambie ont posé leur candidature et les négociations n’ont pas avancé à ce stade.
Au-delà des alertes émises par la Banque mondiale et d’autres institutions
Au-delà des facteurs conjoncturels à l’origine de cette nouvelle crise de la dette au Sud, il convient d’en souligner les causes structurelles et historiques.
La Banque mondiale, le FMI, le Club de Paris, les classes dirigeantes du Nord et du Sud affirment depuis les indépendances que tout pays du Sud qui veut connaître le progrès économique doit obligatoirement à la fois emprunter et ouvrir son marché intérieur aux produits et aux investissements étrangers. Les mêmes acteurs affirment que les pays du Sud riches en matières premières doivent les exploiter au maximum et les exporter. Cette vision dogmatique, qui repose sur le triptyque de la dette, de l’ouverture maximale des économies et de l’extractivisme, maintient les pays dépendants, subordonnés, sous-développés et endettés en permanence. La grande majorité de la population de ces pays vit, au mieux, dans la précarité et, au pire, dans l’extrême pauvreté.
La dette contractée par la plupart des gouvernements est utilisée pour financer des projets et des politiques qui augmentent en fait la dépendance du pays et se soldent par un échec. Cela ne permet pas au pays de sortir de l’endettement et entre dans une logique permanente d’endettement. Les nouveaux prêts servent à rembourser les anciens. Des circonstances extérieures périodiques rendent le remboursement très difficile voire impossible. Les causes les plus fréquentes sont la hausse des taux d’intérêt internationaux qui renchérit le coût de refinancement de la dette, la hausse des prix des produits importés qui renchérit la facture des importations en devises fortes, la réévaluation du dollar ou d’autres devises fortes par rapport à la monnaie nationale, une mauvaise récolte qui réduit les recettes d’exportation, la chute des prix des produits exportés, les effets d’une crise économique internationale, les conséquences d’une pandémie, etc. Dans le cas du Sri Lanka, c’est ce dernier facteur qui rend la situation très difficile. Parce que le pays dépend des devises étrangères des touristes étrangers qui passent leurs vacances sur l’île, la pandémie a provoqué une forte baisse des revenus et le gouvernement a beaucoup de mal à rembourser sa dette.
Mensonges théoriques
Selon la théorie économique dominante, le développement du Sud est retardé par manque de capital national (insuffisance d’épargne locale). Toujours selon cette théorie, les pays qui entendent entreprendre ou accélérer leur développement doivent recourir aux capitaux extérieurs par trois voies : premièrement, l’endettement extérieur ; deuxièmement, attirer les investisseurs étrangers ; troisièmement, augmenter les exportations pour obtenir les devises nécessaires à l’achat de biens étrangers qui lui permettent de poursuivre sa croissance. Tandis que les plus pauvres doivent aussi essayer d’attirer les dons en se comportant comme de bons élèves des pays développés.
La réalité dément cette théorie : ce sont les pays en développement qui fournissent les capitaux aux pays les plus industrialisés 7/ . Pour en savoir plus sur les théories dominantes : « The Theoretical Fallacies of the World Bank », 10887.
La collaboration entre la Banque mondiale et le FMI est essentielle pour exercer une pression maximale sur les pouvoirs publics. Et pour compléter la tutelle de la sphère publique et des pouvoirs publics, pour avancer dans la généralisation du modèle, la collaboration du binôme Banque mondiale/FMI s’étend à l’Organisation mondiale du commerce (OMC) depuis sa naissance, en 1995.
“Les gouvernements alliés aux transnationales utilisent l’action coercitive des institutions publiques multilatérales pour imposer leur modèle aux peuples”
L’agenda caché de ces institutions et des classes dirigeantes, celui qui s’applique en réalité, a plutôt pour objectif la soumission des sphères publiques et privées, de toutes les sociétés humaines, à la logique de la recherche du profit maximum sous le capitalisme. La mise en œuvre de cet agenda implique la reproduction de la pauvreté (et non sa réduction) et l’accroissement des inégalités, ainsi qu’une stagnation, voire une dégradation, des conditions de vie d’une grande majorité de la population mondiale, conjuguée à une concentration croissante des richesses. De même, elle implique une poursuite de la dégradation des équilibres écologiques, qui met en péril l’avenir de l’humanité.
L’un des nombreux paradoxes de l’agenda caché est qu’au nom de la fin de la dictature étatique et de la libération des forces du marché, les gouvernements alliés aux transnationales usent de l’action coercitive des institutions publiques multilatérales (Banque mondiale, FMI, OMC) pour imposer leur modèle au peuple.
Rompre avec un modèle et un système qui conduisent à reproduire la pauvreté et creuser les inégalités
Devant l’évidence des risques de suspension des paiements de la dette, l’augmentation flagrante des inégalités et le creusement du fossé entre les économies opulentes et les économies appauvries après l’application du modèle résumé ci-dessus, les dirigeants des institutions se multiplient les déclarations multilatérales pour exprimer leurs préoccupations. Ces institutions ne font aucune autocritique, elles ne mettent jamais en lumière les véritables causes de la situation.
C’est pour ces raisons qu’il faut rompre radicalement avec le modèle appliqué par la Banque mondiale, le FMI, l’OMC, l’OCDE, le Club de Paris, les classes dirigeantes du Nord et du Sud. Le concept de développement étroitement lié au modèle productiviste doit être profondément remis en question. Un modèle qui exclut la protection des cultures et de leur diversité ; qui épuise les ressources naturelles et dégrade irrémédiablement l’environnement ; qui considère la promotion des droits de l’homme, au mieux, comme un objectif à long terme (mais à long terme, nous serons tous morts) ; qu’en réalité, elle perçoit plutôt cette promotion comme un obstacle à la croissance, qu’elle considère l’égalité comme une entrave, voire comme un danger.
“Il faut remettre radicalement en question le concept de développement étroitement lié au modèle productiviste”
Si des mouvements populaires accédaient au gouvernement de plusieurs pays en développement (PED) et mettaient en place leur propre banque de développement et leur propre fonds monétaire international, ils pourraient éviter la Banque mondiale, le FMI et les institutions financières privées des pays les plus industrialisés.
Il n’est pas vrai que les pays en développement doivent recourir à l’emprunt extérieur pour financer leur développement. Actuellement, le recours à l’emprunt sert essentiellement à assurer la continuité du paiement de la dette. Malgré l’existence d’importantes réserves de change 8/ , les gouvernements et les classes dirigeantes locales du Sud n’augmentent pas les investissements et les dépenses sociales.
Il faut rompre avec la vision dominante qui fait de l’endettement une nécessité absolue. Aussi, n’hésitez pas à abolir ou répudier les dettes odieuses ou illégitimes. En effet, une grande partie des dettes ont été contractées contre les intérêts de la population. Cela dit, la dette publique n’est pas mauvaise en soi, si elle est conçue d’une manière radicalement différente du système actuel.
L’emprunt public est totalement légitime s’il sert des projets légitimes et si ceux qui contribuent à l’emprunt le font légitimement. La dette publique pourrait être utilisée pour financer des programmes ambitieux de transition écologique et non pour appliquer des politiques antisociales, extractivistes et productivistes qui favorisent la concurrence entre nations.
En effet, les pouvoirs publics peuvent utiliser les prêts, par exemple, pour :
- Financer la fermeture totale des centrales thermiques et nucléaires.
- Remplacer les combustibles fossiles par des sources d’énergie renouvelables respectueuses de l’environnement.
- Financiar la conversión de los métodos agrícolas actuales (que contribuyen al cambio climático y utilizan muchos insumos químicos responsables de la disminución de la biodiversidad), y al mismo tiempo, favorecer la producción local de alimentos biológicos para volver a la agricultura compatible con nuestra lucha contra le changement climatique.
- Réduire radicalement les transports aériens et routiers, et développer les transports collectifs et l’usage du train.
- Financer un programme ambitieux de logements sociaux, peu consommateurs d’énergie.
- Financer la recherche médicale publique et les dépenses de santé publique pour résoudre les graves problèmes de santé qui affectent l’humanité.
Un gouvernement populaire n’hésitera pas à obliger les entreprises (nationales, étrangères ou multinationales) ainsi que les familles les plus riches à contribuer au prêt sans obtenir aucun avantage, c’est-à-dire sans intérêt et sans compensation en cas d’inflation.
Dans le même temps, les familles des classes populaires disposant d’une épargne seraient invitées à confier cette épargne aux pouvoirs publics pour financer les projets légitimes déjà évoqués. Ce financement volontaire, par l’épargne des classes populaires, serait rémunéré à un intérêt réel positif, par exemple 4 %. Cela signifie que si l’inflation annuelle atteignait 3%, les pouvoirs publics paieraient un intérêt nominal de 7%, pour garantir un taux réel de 4%.
Un mécanisme de ce type serait parfaitement légitime puisqu’il permettrait de financer des projets réellement utiles à la société et qu’il contribuerait à réduire la richesse des riches, tout en augmentant les revenus des classes populaires.
Il existe aussi d’autres mesures qui doivent permettre le financement légitime du budget de l’Etat : obtenir des prêts à taux zéro de la Banque centrale, instaurer un impôt sur les grosses fortunes et les revenus les plus élevés, imposer des amendes aux entreprises responsables de fraudes fiscales majeures, réduire radicalement dépenses publiques, fin des subventions aux banques et aux grandes entreprises, augmentation des impôts sur les entreprises étrangères, notamment dans les secteurs des matières premières…
Mais tôt ou tard, les peuples se libéreront de l’esclavage pour dettes et de l’oppression des classes dirigeantes du Nord et du Sud. Par leur lutte, ils obtiendront la mise en place de politiques qui redistribuent les richesses et mettent fin au modèle productif qui détruit la nature. Les pouvoirs publics seront obligés d’accorder la priorité absolue à la satisfaction des droits humains fondamentaux.
Sortir du cycle infernal de l’endettement sans tomber dans une politique caritative
Pour cela, une gestion alternative s’impose : il faut sortir du cercle infernal de l’endettement sans tomber dans une politique caritative qui vise à perpétuer un système mondial totalement dominé par le capital et par certaines grandes puissances et sociétés transnationales. Il s’agit d’établir un système international de redistribution des revenus et des richesses afin de réparer les pillages séculaires dont les peuples de la périphérie ont été victimes et dont ils continuent de subir.
Ces réparations sous forme de dons ne donnent aucun droit aux pays les plus industrialisés de s’immiscer dans les affaires des peuples indemnisés. Au Sud, il s’agit d’inventer des mécanismes de décision sur l’allocation des fonds et le contrôle de leur utilisation entre les mains des populations et des pouvoirs publics concernés. Cela ouvre un large champ de réflexion et d’expérimentation.
Notes
1 / Financial Times, « Alerte par défaut alors que les pays les plus pauvres font face à 11 milliards de dollars de paiements de dette », 18 janvier 2022
2/ Voir pages 7 et 8 du rapport Eurodad de mai 2021,https://www.cadtm.org/Dette-et-Covid-19-en-Equateur-au-Kenya-au-Pakistan-aux-Philippines- et- en Zambie. Voir aussi Financial Times, « Le président de la Zambie promet de ne pas favoriser les créanciers chinois dans la restructuration », 31 janvier 2022
3/ Milan Rivié, « 6 mois après les annonces officielles d’annulation de la dette des pays du Sud : Où en est-on ? », 17 septembre 2020. Disponible sur :https://cadtm.org/6-mois – après-les-annonces-officielles-d-annulation-de-la-dette-des-pays-du-Sud
4/ Le CADTM condamne les mesures du G20′ sur la dette, 16 octobre 2020.https://www.cadtm.org/El-CADTM-condenas-las-medidas-del-G20-sobre-la-Deuda
5/ Voirhttps://clubdeparis.org/fr/communications/communique-presse/club-paris-met-oeuvre-succes-issd-est-engage-cadre-commun-03-11
6/ Rapport du FMI n° 21/267 sur le Tchad, disponible sur le site Internet du FMI, consulté le 3 février 2022.
7/ Milan Rivié, « Flux financiers illicites : l’Afrique comme principal créancier du monde » publié le 15 octobre 2020 surhttp://cadtm.org/Flujos-financieros-illicitos-Africa-como-principal-acreedor-del-mundo
8/ Les réserves de change sont les avoirs en devises et en or détenus par une banque centrale. Ils prennent également la forme de bons du Trésor et d’obligations d’États étrangers, notamment de bons du Trésor des États-Unis.
L’auteur remercie Claude Quémar et Milan Rivié pour la lecture de l’article.
Traduit pour le CADTM par Alberto Nadal Fernández

Pourquoi la décroissance est-elle entrée dans l’air du temps ?

Voilà 20 ans, presque jour pour jour, qu’a été lancé dans l’espace public l’appel explicite à une décroissance de l’économie dans nos sociétés. L’idée n’était pas nouvelle. On la trouve en germe dans les nombreuses critiques anti-productivistes que le capitalisme industriel a suscitées dès ses origines [1] . Le mot lui-même avait déjà été utilisé dans le sens que nous lui donnons aujourd’hui par André Gorz au début des années 1970. Toutefois, les notions de « décroissance soutenable » ou de « décroissance conviviale » sont apparues pour la première fois au début de l’année 2002. Et, depuis, l’idée que ces slogans tentaient d’exprimer ne cesse de gagner du terrain dans le débat public.
Parmi les indices de cette progression, il est plaisant d’évoquer les résultats de cette enquête commandée à la fin de l’année 2019 par le MEDEF, principale organisation patronale française, sur le thème du rapport au progrès des Européens. L’institut de sondage Odoxa y avait inséré la question suivante : « Selon certains, la croissance économique et l’augmentation des richesses apportent plus de nuisances que de bienfaits à l’humanité. Selon eux, il faudrait donc réduire la production de biens et de services pour préserver l’environnement et le bien-être de l’humanité. Vous personnellement êtes-vous plutôt favorable ou plutôt opposé à ce concept que l’on appelle « la décroissance » ? ». Réponse positive pour 59 % des Européens, 67 % des Français et même 70 % des Britanniques [2] !
Bien entendu, les réponses que l’on peut fournir dans le cadre d’une enquête de ce genre n’engagent à rien. Il est permis de penser par conséquent qu’une bonne partie de ces personnes ayant répondu positivement à la question du MEDEF ne seraient pas disposées à assumer pleinement la révolution profonde qu’impliquerait la mise en œuvre d’une véritable politique de décroissance. Mais tout de même, force est d’admettre que cette idée a cessé de faire peur et d’être totalement marginale, y compris au Québec où, depuis la création du Mouvement québécois pour une décroissance conviviale (MQDC) en juin 2007, de nombreux signaux témoignent eux aussi de l’intérêt grandissant que suscite dans la population cet appel à rompre avec la course à la croissance économique.
La croissance ne livre plus la marchandise
Quand on a soi-même participé à défendre cette idée, il est tentant d’expliquer son relatif succès actuel en faisant valoir le travail intellectuel et militant qui a été accompli depuis vingt ans pour la sortir de sa marginalité. Sans nier l’importance de ces efforts, je crois cependant que la principale cause de cette progression de la décroissance dans le débat politique contemporain est ailleurs. Et c’est à mon avis cette fameuse phrase de Marx qui nous lance sur la piste la plus intéressante : « Ce n’est pas la conscience des hommes qui détermine leur existence, c’est au contraire leur existence sociale qui détermine leur conscience [3] » Autrement dit, il convient de se demander si ce n’est pas d’abord dans l’évolution de nos conditions de vie que se trouve l’origine de la désaffection ambiante à l’égard de la quête de croissance économique illimitée.
En réalité, l’intérêt pour la décroissance semble grandir à mesure que la croissance échoue de plus en plus à tenir ses promesses. Rappelons en quoi consistent principalement ces dernières : la réduction des inégalités socioéconomiques les plus criantes entre les participants à cette course à la production de marchandises et, au minimum, une amélioration des conditions d’existence matérielle pour tout le monde. Or, au cours des récentes décennies, le taux de croissance des économies occidentales a eu beau rester positif, cela ne s’est généralement pas traduit par un progrès significatif sur aucun de ces deux plans.
Le tout récent Rapport sur les inégalités mondiales 2022, coordonné entre autres par Thomas Piketty, souligne notamment, et après bien d’autres, que « [l]es inégalités mondiales sont proches du niveau qui était le leur au XIXe siècle, à l’apogée de l’impérialisme occidental [4] » . Certes, les inégalités entre pays semblent diminuer quelque peu, mais s’aggravent en revanche au sein des pays : « le rapport entre le revenu moyen des 10 % des individus les plus aisés et celui des 50 % les plus pauvres au sein des pays a presque doublé, passant de 8,5 à 15. Du fait de cette montée en flèche des inégalités intérieures, le monde reste aujourd’hui particulièrement inégalitaire, et ce malgré le rattrapage économique et la forte croissante des pays émergents [5]. »
La hausse du PIB, disent parfois ses promoteurs, est censée avoir un effet analogue à celui de la marée dans un port, qui soulève les petits bateaux autant que les grands ! Or, depuis les années 1980, la « marée » monte effectivement presque sans arrêt, mais sans que tout le monde en profite. Comme l’ont montré parmi d’autres les travaux de Branco Milanovic, les « classes moyennes inférieures » des pays riches ont vu généralement leurs revenus stagner au cours de cette période [6] . En ce qui concerne le Québec, on pourrait évoquer à l’appui d’un tel constat cette note de l’IRIS qui soulignait il y a déjà quelques années : « si l’on ne tient pas compte de l’impôt et des transferts, les revenus des 99 % ont diminué de 2 % entre 1982 et 2010, tandis que ceux du centile supérieur ont augmenté de 271 % [7] . »
Bref, et pour emprunter à Andrea Levy l’une de ses bonnes formules, la croissance ne livre plus la marchandise, si l’on peut dire. L’essentiel du mécontentement ou de la désillusion suscités par ces promesses non tenues vient sans doute nourrir le populisme de droite qui s’exprime avec de plus en plus de force dans les sociétés occidentales. Cela dit, on peut faire l’hypothèse raisonnable qu’une part de ces insatisfactions est aussi en cause dans la montée en puissance du mouvement politique de la décroissance depuis 20 ans, mais dans la partie gauche du champ politique cette fois.
En finir avec l’espoir d’un retour aux Trente glorieuses
Cependant, pour une large frange de ce que l’on appelle la « gauche », la meilleure manière de mettre un terme à ces insatisfactions et de marginaliser les idéologies par lesquelles elles s’expriment reste dans le fond d’imposer une distribution plus juste des fruits de la croissance tout en soutenant cette dernière aussi énergiquement que possible. Il s’agirait en somme d’en revenir à l’époque « bénie » des Trente glorieuses, caractérisée effectivement par une forte réduction des inégalités de revenus et l’émergence en Occident d’une importante « classe moyenne » salariée, conséquences de politiques de redistribution bien plus ambitieuses qu’aujourd’hui et d’un taux de croissance annuelle très élevé, comme l’a soutenu Thomas Piketty.
Un tel projet bute toutefois sur au moins trois difficultés. La première est que nos économies semblent tout simplement incapables de générer un niveau de croissance approchant celui qu’ont connu les sociétés occidentales dans les années d’après-guerre. Il est fort tentant d’y voir la confirmation du pronostic de Marx selon lequel le « moteur » du capitalisme est conçu de telle sorte qu’il ne peut s’éteindre de lui-même, la lutte pour les chances de profit entre capitalistes leur imposant de produire des marchandises avec toujours moins de travail humain, alors même que ce travail constitue la seule source de la valeur économique. Quoi qu’il en soit, les économistes les plus favorables à la course à la croissance s’accordent depuis un moment déjà pour dire que nos sociétés sont condamnées à une « stagnation séculaire » de leurs économies.
En outre, le retour, très improbable donc, à un rythme de croissance similaire à celui qui caractérisait les économies occidentales avant les chocs pétroliers des années 1970 soulèverait un autre problème. Il aurait pour effet d’accélérer le désastre écologique en cours et risquerait de finir par provoquer un arrêt de nos économies, à la fois par manque de ressources naturelles et excès de déchets. Certes, une partie de la gauche actuelle en a conscience, lorsqu’elle fait la promotion d’un « Green New Deal », laissant paraître ainsi d’ailleurs toute la nostalgie que lui inspirent ces fameuses décennies d’après-guerre. Contre cette aspiration, il faut rappeler tout d’abord qu’il n’y a jamais eu de « croissance verte » et qu’il n’y en aura très probablement jamais [8] . Ensuite, considérées du point de vue écologique, les Trente glorieuses méritent d’être rebaptisées les « Trente piteuses », tant elles se sont traduites par une accélération de la catastrophe écologique à l’échelle planétaire [9] .
Enfin, il est crucial de rappeler à nouveau que la hausse du PIB a cessé depuis longtemps en Occident d’être corrélée positivement à l’amélioration du bien-être individuel, que celui-ci soit appréhendé à partir d’un indicateur subjectif, comme le sentiment de bonheur, ou objectif, comme l’espérance de vie. Passé un certain niveau de PIB par habitant, atteint généralement par les sociétés occidentales les plus riches dès les années 1970 ou 1980, l’évolution du bien-être ne semble plus dépendre de celle de la croissance économique [10] . Dès lors, à quoi bon vouloir à tout prix poursuivre cette course à la production de marchandises ? Comme l’ont montré de manière magistrale les épidémiologistes Wilkinson et Pickett, ce qui contribue dorénavant de la façon la plus significative à l’amélioration du bien-être individuel dans nos sociétés est la réduction des inégalités socioéconomiques. Même les plus riches d’entre nous semblent y avoir intérêt [11] !
Une course exténuante
Mais, la question des inégalités dans la distribution des fruits de la croissance ne me semble constituer que l’une des raisons pour lesquelles le désenchantement augmente à l’égard de cette course à la production de marchandises. L’autre raison essentielle est le fait que cette course finit tout simplement par exténuer ou épuiser celles et ceux qui y prennent part, et cela de différentes manières.
À force d’employer le mot « environnement » au sujet des destructions écologiques causées par notre civilisation, nous finissons par nous convaincre que ces destructions se produisent à l’extérieur de nous, et même loin de nous, lorsque nous avons le privilège d’habiter une métropole, qui plus est occidentale. Pourtant, le mode de vie qu’implique la participation à la course à la croissance contribue depuis un bon moment déjà, de façon directe et indirecte, à nous détruire, ou en tout cas à dégrader nos corps. Les symptômes les plus évidents de cette dégradation sont les « maladies de civilisation » qui affectent un nombre grandissant d’entre nous, auxquelles s’ajoutent certaines maladies infectieuses, ainsi qu’une baisse de la fertilité des membres de notre espèce. « Mal du siècle », la dépression (ou le burnout) témoigne particulièrement bien de cet épuisement induit par la quête de croissance [12] .
Par ailleurs, cette course à laquelle nous sommes en fait contraints de participer nous place en situation de concurrence quasi permanente les uns contre les autres. Cela ne vaut pas seulement pour les « capitalistes », en lutte pour les chances de profit, mais aussi pour leurs employés qui, comme le soulignaient déjà Marx et Engels dans le Manifeste, « ne vivent qu’à la condition de trouver du travail et qui n’en trouvent que si leur travail accroît le capital [13] . » Ceci nous incite à nous comporter toujours plus en « égoïstes systématiques » et à affaiblir de la sorte tout rapport de solidarité entre nous. L’être humain étant un animal social, il y a dans cette dynamique quelque chose de proprement inhumain, et donc d’aussi anti-écologique que le fait de polluer l’eau que nous buvons. Dans ce contexte, qui n’a rien d’un « état de nature », contrairement à ce que la pensée économique dominante suggère généralement, ce qui s’épuise, c’est la possibilité même de « fairesociété ».
Enfin, le caractère exténuant de la quête de croissance pour ses participants tient aussi au fait qu’elle repose de plus en plus sur la production et la consommation de ce que l’économiste Fred Hirsch nommait des « biens positionnels » [14] . Il faut entendre par ce terme un type de marchandises dont la valeur d’usage dépend étroitement du fait qu’elles ne restent accessibles qu’à une minorité de consommateurs. Plus nous sommes nombreux à tenter de mettre la main sur ce type de biens, plus nous risquons de détruire ce qui leur confère de l’intérêt, et d’éprouver par conséquent le déplaisir d’avoir déployé des efforts pour rien. Mais, dans le même temps, dès lors que certains autour de nous commencent à disposer de tels biens, nous n’avons parfois guère le choix que de tenter de les imiter.
C’est exactement ce qui se passe, par exemple, avec une marchandise comme le VUS. Vendu comme un moyen d’augmenter le confort et la sécurité de son utilisateur, ce véhicule contribue à dégrader le confort et la sécurité des autres usagers de la route à mesure qu’il est plus fréquemment utilisé. Cela incite les conducteurs de voitures « ordinaires » à acquérir à leur tour un VUS pour tenter de retrouver des conditions d’utilisation de la route au moins équivalentes à celles dont ils bénéficiaient avant l’arrivée sur le marché de ce « bien positionnel ». Un tel choix cependant ne va pas améliorer leur sort. Il s’agit d’éviter que celui-ci ne se dégrade, au prix d’une dépense supplémentaire. Quant aux bénéfices apportés à leurs utilisateurs par les premiers VUS, ils sont détruits par la prolifération de ce type de véhicule. A ce petit jeu, tout le monde y perd finalement, d’autant que ces automobiles émettent par ailleurs bien plus de CO2 que celles dont elles ont pris la place.
Cette course non seulement vaine, mais destructrice de tant de richesses en tous genres, s’observe aussi en ce qui concerne des marchandises bien plus « nobles », telles que les diplômes universitaires par exemple. Comme le soutenait Hirsch, « l’économie positionnelle » contribue en fait de plus en plus à la croissance économique de nos sociétés. Et c’est également ce qui rend celle-ci de plus en plus épuisante. Nous n’en avons sans doute pas pleinement conscience, mais le ressentons néanmoins. Voilà certainement l’une des raisons supplémentaires de l’intérêt grandissant que suscite l’appel une « décroissance soutenable ».
par Yves-Marie Abraham
Polémos / HEC Montréal
Notes
[1] Cédric Biagini, David Murray, Pierre Thiesset (dir.), Aux origines de la décroissance. Cinquante penseurs, Montréal, Écosociété, 2017, 320 pages ; Christophe Bonneuil, Jean-Baptiste Fressoz, L’Événement anthropocène, Paris, Seuil, 2013, 304 pages.
[2] https://www.medef.com/uploads/media/default/0019/96/13294-progres-synthese-actualisee-post-covid-sondage-medef.pdf
[3] Karl Marx, « Critique de l’économie politique », Œuvres. Économie – I, Paris, Gallimard (« Bibliothèque de la Pléiade »), 1963 [1859], p. 273.
[4] Lucas Chancel (dir.), Rapport sur les inégalités mondiales 2022 – Synthèse, World Inequality Lab, 2021, p. 5.
[5] Ibidem.
[6] Branco Milanovic, Inégalités mondiales. Le destin des classes moyennes, les ultra-riches et l’égalité des chances, Paris, La Découverte, 2019.
[7] IRIS, « Inégalités : le 1% au Québec », octobre 2013, p. 4.
[8] Pour une tentative de synthèse de la discussion sur ce point, voir : https://www.acfas.ca/publications/magazine/2020/09/croitre-durer-il-va-falloir-choisir
[9] Sans oublier le fait que la richesse accumulée au Nord est aussi le produit d’une poursuite de l’exploitation des pays du Sud, sous couvert d’aide au développement dans bien des cas.
[10] Voir par exemple : Jean Gadrey, Adieu à la croissance. Bien vivre dans un monde solidaire, Pairs, Les Petits Matins, 2015, 224 pages.
[11] Richard Wilkinson et Kate Pickett, L’égalité c’est mieux. Pourquoi les écarts de richesses ruinent nos sociétés, Montréal, Écosociété, 2013, 378 pages.
[12] Sur cette question voir notamment : André Cicolella, Toxique planète. Le scandale invisible des maladies chroniques, Paris, Le seuil, 2013, 309 pages. Ou, pour un travail plus récent : Corinne Lalo, Le grand désordre hormonal. Ce qui nous empoisonne à notre insu, Paris, Le cherche midi, 2021, 549 pages.
[13] Karl Marx, Friedrich Engels, Manifeste du parti communiste, Paris, Éditions sociales, 1976 [1848], p. 39.
[14] Fred Hirsch, Les limites sociales de la croissance, Paris, Les Petits Matins, 2016 [1976]